Produced by Louise Hope, Claudine Corbasson, Music transcribed by Linda Cantoni, and the DP Music Team and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) Au lecteur Cette version lectronique reproduit dans son intgralit la version originale. Les mots entours de = sont en gras dans l'original. La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections mineures. L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis. La liste des modifications se trouve la fin du texte. LES FRANAIS. TOME PREMIER. IMPRIMERIE DE DECOURCHANT rue d'Erfurth, 1. LES FRANAIS PEINTS PAR EUX-MMES. TOME PREMIER. PARIS, L. CURMER, DITEUR, 49, RUE DE RICHELIEU, AU PREMIER. M DCCCXL. A MESDAMES ANCELOT, DE BAWR, VIRGINIE DE LONGUEVILLE; MESSIEURS A. ACHARD, ALTAROCHE, P. AUDEBRAND, J. AUGIER, M. AYCARD, DE BALZAC, DE LA BDOLLIERRE, P. BERNARD, E. BLAZE, E. BRIFFAULT, CHAUDES-AIGUES, A. CLER, F. COQUILLE, DE CORMENIN, L. COUAILHAC, Comte DE COURCHAMPS, Vicomte D'ARLINCOURT, P. DUVAL, ECARNOT, ARNOULD FREMY, J. HILPERT, J. JANIN, A. KARR, A. DE LACROIX, A. DE LAFOREST, MRY, E. NYON, E. REGNAULT, R. PERRIN, E. ROUGET, L. ROUX, A. SECOND, F. SOULI, TAXILE DELORD, Comte HORACE DE VIEL-CASTEL, F. WEY; GAVARNI et H. MONNIER, L'DITEUR RECONNAISSANT. [Illustration: INTRODUCTION] IL faut bien toujours que les crivains d'une poque rendent au public ce que le public leur a prt, et l'crivain n'est jamais si heureux et si populaire, que lorsque le public lui a beaucoup demand, et lorsqu'il lui a beaucoup rendu. Plus ses emprunts sont nombreux, plus il est lui-mme un homme de gnie. C'est l l'unique raison qui a fait de Molire le premier pote du monde; car nul plus que lui n'a emprunt l'humaine nature, ses vices, ses ridicules, ses passions, ses haines, ses amours. Heureusement pour les emprunteurs venir, que si le fond de l'humanit est le mme toujours, la forme en est changeante et variable l'infini. Chaque sicle, que disons-nous? chaque anne a ses moeurs et ses caractres qui lui sont propres; l'humanit arrange toutes les vingt-quatre heures ses ridicules et ses vices, tout comme une grande coquette arrange et dispose ses volants, ses bijoux et ses dentelles; et nous ne voyons pas trop, puisque les marchandes de modes ont des livres sibyllins tout exprs pour expliquer jour par jour les rvolutions de leur empire, pourquoi donc n'aurions-nous pas, nous aussi, le peuple frivole et mobile par excellence, un registre tout exprs pour y transcrire ces nuances si fines, si dlies, et pourtant si vraies, de nos moeurs de chaque jour? C'est La Bruyre qui l'a dit, et celui-l s'y connaissait: _Il n'y a point d'anne o les folies des hommes ne puissent fournir un volume de caractres_. Et je vous prie, si pareil livre et t fait seulement depuis les derniers livres de Thophraste, savez-vous une histoire qui ft plus varie, plus remplie, plus charmante, plus vraie surtout et plus anime par toutes sortes de personnages? Mais non, les historiens, oubliant l'espce humaine, se sont amuss raconter des siges, des batailles, des villes prises et renverses, des traits de paix ou de guerre, toutes sortes de choses menteuses, sanglantes et futiles; ils ont dit comment se battaient les hommes et non pas comment ils vivaient; ils ont dcrit avec le plus grand soin leurs armures, sans s'inquiter de leur manteau de chaque jour; ils se sont occups des lois, non pas des moeurs; ils ont tant fait, que c'est presque en pure perte que ces misrables sept mille annes que nous comptons depuis qu'il y a des hommes en socit ont t dpenses pour l'observation et pour l'histoire des moeurs. En effet, comptez donc combien peu de moralistes ont daign entrer dans ces simples dtails de la vie de chaque jour! Comptez donc combien le nombre des potes comiques est infrieur au nombre des logiciens, des mtaphysiciens, ou simplement des casuistes! Dans cette reprsentation anime des moeurs et des caractres d'un peuple, l'antiquit ne vit gure que sur Homre et sur Thophraste, sur Plaute et sur Trence; les temps modernes s'appuient sur Molire et sur La Bruyre, deux reprsentants srieux et gais la fois de notre vie publique; l'un, l'historien du peuple, l'ami du peuple; l'autre, l'historien de la cour, dont il tait loin d'tre l'ami. Entre ces deux grands matres se placent, de temps autre, quelques crivains subalternes: Sainte-Foix et Mercier, par exemple. Mais chez les badigeonneurs du carrefour et de la rue, quels regards sans porte! quels jugements faits au hasard! Comme ces valets de chambre de l'histoire rapetissent plaisir leur triste hros, en le rduisant aux proportions les plus infimes! A ces faiseurs de silhouettes crayonnes d'une main tremblante sur le mur d'une cuisine, je prfre encore les satiriques, race acharne et mal leve, il est vrai, mais qui finit cependant par arriver une certaine ressemblance, et dont les pages brutales ressemblent l'histoire, comme un coup de poignard qui tue ressemble un coup de bistouri qui sauve. Mais, quoi! nous ne sommes pas chargs de faire l'histoire des moralistes: nous voulons seulement rechercher de quelle faon il faut nous y prendre pour laisser quelque peu, aprs nous, de cette chose qu'on appelle la vie prive d'un peuple; car, malgr nous, nous qui vivons aujourd'hui, nous serons un jour la postrit. Nous avons beau nous estimer au plus bas, c'est--dire nous estimer un peu plus qu' notre juste valeur, il faudra bien qu' notre tour nous tombions tte baisse dans ce gouffre bant qu'on appelle l'histoire, et qui finira par absorber l'ternit et Dieu lui-mme avec elle. Donc, puisque nous sommes encore, l'heure qu'il est, sur le bord de ce gouffre, prenons nos prcautions pour bien tomber dans l'abme; le pied peut nous glisser, nous pouvons avoir le vertige, et alors il nous faudrait tomber l comme des goujats pris de vin ou de sommeil. Oui, songeons-y, un jour viendra o nos petits-fils voudront savoir qui nous tions et ce que nous faisions _en ce temps-l_; comment nous tions vtus; quelles robes portaient nos femmes; quelles taient nos maisons, nos habitudes, nos plaisirs; ce que nous entendions par ce mot fragile, soumis des changements ternels, la beaut? On voudra de nous tout savoir: comment nous montions cheval? comment nos tables taient servies? quels vins nous buvions de prfrence? Quel genre de posie nous plaisait davantage, et si nous portions ou non de la poudre sur nos cheveux et nos jambes des bottes revers? Sans compter mille autres questions que nous n'osons pas prvoir, qui nous feraient mourir de honte, et que nos neveux s'adresseront tout haut comme les questions les plus naturelles. C'est en avoir le frisson cent ans l'avance. Cependant il faut en prendre votre parti, mes chers contemporains: ce que vous faites aujourd'hui, ce que vous dites aujourd'hui, ce sera de l'histoire un jour. On parlera dans cent ans, comme d'une chose bien extraordinaire, de vos places en bitume, de vos petits bateaux vapeur, de vos chemins de fer si mal faits, de votre gaz si peu brillant, de vos salles de spectacle si troites, de votre drame moderne si modr, de votre vaudeville si rserv et si chaste. Dans ce temps-l, l'on entendra parler d'une capitale d'un grand royaume qui absorbait le royaume tout entier, qui attirait elle toute fortune et toute beaut, toute intelligence et tout gnie, toutes les vertus, mais aussi tous les crimes; toutes les posies, mais aussi tous les vices. L'on dira que dans cette capitale, tout le temps de la vie se passait parler, crire, couter, lire: discours crits le matin dans vos feuilles immenses, discours parls dans le milieu du jour la tribune, discours imprims le soir; que la seule proccupation de la ville entire tait de savoir si elle parlerait un peu mieux le lendemain que la veille; qu'elle n'avait pas d'autre ambition, et que le reste du monde pouvait crouler, pourvu qu'elle et chaque matin sa dose d'esprit tout fait et de caf la crme. On racontera en mme temps que cette ville, si fire de son unit, se divisait cependant en cinq ou six faubourgs, lesquels faubourgs taient comme autant d'univers spars l'un de l'autre, bien plus que si chacun d'eux tait entour par la grande muraille de la Chine. La Bruyre et Molire ne connaissaient l'un et l'autre que ces deux choses: la cour et la ville; tout ce qui n'tait pas la cour tait la ville, tout ce qui n'tait pas la ville tait la cour. A la ville, on s'attend au passage dans une promenade publique pour se regarder au visage les uns les autres; les femmes se rassemblent pour montrer une belle toffe et pour recueillir le prix de leur toilette. Il y a dans la ville la grande et la petite robe; il y a de jeunes magistrats _petits-matres_; il y a les Crispins qui se cotisent en recueillant dans leur famille jusqu' six chevaux pour allonger un quipage; les Sannions qui se divisent en deux branches, la branche ane et la branche cadette: ils ont avec les Bourbons, sur une mme couleur, le mme mtal. La ville possde encore le bourgeois qui dit: _Ma meute_; Andr le marchand qui donne obscurment des ftes magnifiques lamire; le beau Narcisse qui se lve le matin pour se coucher le soir; le nouvelliste dont la prsence est aussi essentielle aux serments des lignes suisses, que celle du chancelier et des lignes mmes; il y a Thramne, qui est trs-riche et qui a donc un trs-grand mrite, la terreur des maris, l'pouvantail de ceux qui ont envie de l'tre. Paris est le singe de la cour. Pour imiter les femmes de la cour, les femmes de la ville se ruinent en meubles et en dentelles; le jour de leurs noces, elles restent couches sur leur lit comme sur un thtre, et exposes la curiosit publique. La vie se passe se chercher incessamment les uns les autres, avec l'impatience de ne se point rencontrer. Il est de bon ton d'ignorer le nom des choses les plus communes; de ne point distinguer l'avoine du froment. A cette heure, les bourgeois vont en carrosse, ils s'clairent avec des bougies et ils se chauffent un petit feu; l'argent et l'or brillent sur les tables et sur les buffets, ils taient autrefois dans les coffres; on ne saurait plus distinguer la femme du patricien d'avec la femme du magistrat; en un mot, la ville a tout fait oubli la vieille sagesse bourgeoise, qui disait, que ce qui est, dans les grands, splendeur, somptuosit, magnificence, est dception, folie, ineptie, dans le particulier. Telle tait la ville il y a cent soixante ans peine. Vous reconnaissez bien, il est vrai, la ville moderne quelques-uns de ces traits gnraux; mais pourtant quelle diffrence! Voil un tableau o l'lecteur, le jur, le garde national sont oublis et traits comme des monstres impossibles; un tableau o l'artiste n'est mme pas nomm, o l'crivain est oubli tout fait, o le spculateur et l'homme d'argent paraissent peine. Dans ce tableau srieux, la grisette parisienne, le gamin de Paris, la comdienne, la fille folle de son corps, la femme libre dans toute la libert du mot, n'obtiennent mme pas un regard du moraliste. On ne s'occupe ni de l'employ des divers ministres, ni de l'officier la retraite, ni du savant perdu dans ses livres, ni de l'homme du peuple qui n'existe pas encore, et qui s'arme tout bas derrire cette Bastille qui pse de tout son poids sur le faubourg Saint-Antoine. A voir ce tableau, il vous semble bien, il est vrai, que vous avez vu cela quelque part; mais regardez-le d'un coup d'oeil plus attentif, et vous dcouvrirez que si le thtre est peu prs le mme, les acteurs de la scne ont chang: ce qui explique la ncessit de refaire de temps autre ces mmes tableaux dont le coloris s'en va si vite, aquarelles brillantes qui n'auront jamais l'ternit d'un tableau l'huile; et vritablement, pour les scnes changeantes qu'elles reprsentent, c'est tant mieux. Mais voici bien une autre rvolution dans les moeurs et dans l'tude des moeurs! Tout un hmisphre qui disparat! un monde entier qui s'abme comme font ces les de la mer signales par les voyageurs de la veille, et que les navigateurs du lendemain ne retrouvent plus la place indique par les hydrographes contemporains. Il y avait, dans ce temps-l, ct de ce Paris qui tait si peu, la cour qui tait plus que tout. Qu'en avez-vous fait, je vous prie? O se cache-t-il, cet univers d'or et de soie? O donc s'est-il perdu, ce type du courtisan que l'on croyait ternel, matre de son front et de ses yeux, de son geste et de son visage: profond, impntrable, dissimulant les mauvais offices, souriant ses ennemis, contraignant son humeur, dguisant ses passions? Avez-vous jamais vu un pareil homme de nos jours? O sont-ils ces hommes tout brods, qui passaient leur vie dans une antichambre ou sur l'escalier, dans un difice bti de marbre et rempli d'hommes fort doux et fort polis? Qu'avez-vous fait de ce monde part, courb sous le regard du prince qui les enlaidissait tous par sa seule prsence; hommes insolents et emports, plats dans l'antichambre, vils dans le salon; flatteurs, complaisants, insinuants, dvous aux femmes, leur soufflant l'oreille des grossirets, devinant leurs chagrins, leurs maladies et fixant leurs couches? Ces gens-l, race perdue sans espoir de retour, taient les plus importants de la nation. Ils faisaient les modes, raffinaient sur le luxe et sur la dpense: ils faisaient des contes; ils appartenaient coup sr aux princes lorrains, aux Rohan, aux Foix, aux Chtillon, aux Montmorency; mais, hlas! aujourd'hui, les Rohan, les Foix, les Chtillon, les Montmorency, o sont-ils? Monde trange, o il tait ncessaire d'tre effront, d'tre insolent, d'tre mendiant; o les plus habiles vivaient la fois de l'glise, de l'pe et de la robe; o la vie se passait recevoir et demander, et se congratuler et se calomnier les uns les autres; o l'on se masquait toute l'anne, quoiqu' visage dcouvert; o l'oubli, la fiert, l'arrogance, la duret, l'ingratitude, taient la monnaie courante; o l'honneur, la vertu, la conscience, taient inutiles; o l'on voyait des gens enivrs et comme ensorcels de la faveur, dgouttant l'orgueil, l'arrogance, la prsomption. Rgion incroyable! Les vieillards y sont galants, polis et civils; les jeunes gens, au contraire, sont durs, froces, sans politesse; affranchis de la passion des femmes dans un ge o l'on commence ailleurs la sentir: ils leur prfrent des repas, des viandes et des amours ridicules. Il ne manque leur dbauche que de boire de l'eau-forte. Dans cet affreux pays, les femmes prcipitent le dclin de leur beaut par des artifices qu'elles croient servir les rendre belles; leur coutume est de peindre leurs lvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs paules qu'elles talent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l'endroit par o elles pourraient plaire et n'en pas montrer assez. Ce pays se nomme Versailles; il est quelque quarante-huit degrs d'lvation du ple, et plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Patagons! Affreuse peinture, et pourtant pleine de verve et d'esprit. Cependant allez Versailles: en moins de dix minutes, vous aurez franchi ces onze cents lieues de mer, et, dans ce palais qui fut la France entire, vous trouverez la dification la plus entire de ce mme peuple qui pntra la premire fois dans ce palais pour en arracher, de ses mains sanglantes, le roi, la reine et l'enfant royal. Dans ce pays d'Iroquois et de Patagons, la royaut s'est faite si humble et si dbonnaire, que c'est peine si quelques chapeaux se lvent quand passe le roi qui a relev ces murs. Certes, ce sont l d'tranges dissonances qui parlent plus haut que tous les philosophes du monde, qui nous enseignent mieux que Salomon lui-mme, les vanits de la toute-puissance, et aussi combien il est ncessaire d'crire au jour le jour l'histoire mobile et changeante de cette pauvre humanit. Oui, ce monde-l s'est perdu; il s'est vanoui dans les rvolutions et dans les temptes. Mais cependant, de cet ancien bagage, que de choses nous sont restes! Nous avons gard, par exemple, _ce magasin de phrases toutes faites_ et dont l'on se sert pour se fliciter les uns les autres sur les vnements. Aujourd'hui, comme autrefois, _avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus_, l'on se donne pour connaisseur en musique, en tableaux, en btiments et en bonne chre. Aujourd'hui, comme autrefois, nous ne manquons pas de ces gens qui la politesse et la fortune tiennent lieu d'esprit et de mrite, qui n'ont pas deux pouces de profondeur, qui la faveur arrive par accident. Mais ces fortunes-l se font autrement, elles se produisent autre part: aujourd'hui le monarque a chang, c'est le peuple qui a des flatteurs son tour. N'ayez crainte que le vritable ambitieux attende la fortune de ce qu'on appelle la cour, par ironie. Quand La Bruyre parle de _la faveur_, il n'a pas besoin d'ajouter la faveur _royale_. Aujourd'hui, quand vous parlez de _la faveur_, pour tre compris, et mme pour parler franais, il faut ajouter une pithte indispensable: on dit la faveur _populaire_. Nous ne connaissons plus que celle-l. D'o il suit que plus la socit franaise s'est trouve divise, plus l'tude des moeurs est devenue difficile. Ce grand royaume a t tranch en autant de petites rpubliques, dont chacune a ses lois, ses usages, ses jargons, ses hros, ses opinions politiques dfaut de croyances religieuses, ses ambitions, ses dfauts et ses amours. Le sol de la France n'a pas t divis avec plus d'acharnement depuis la perte de la grande proprit. Maintenant comment donc le mme moraliste, le mme crivain de moeurs, pourrait-il pntrer dans toutes ces rgions lointaines dont il ne connat ni les routes, ni la langue, ni la coutume? Comment donc le mme homme pourrait-il comprendre tous ces patois tranges, tous ces langages si divers? Si par hasard il se trompe de royaume, quel ne sera pas son tonnement en reconnaissant que l et l ce ne sont plus les mmes habits, les mmes coutumes, les mmes caractres, la mme faon de voir, de comprendre et de sentir? Il est donc ncessaire que cette longue tche de l'tude des moeurs se divise et se subdivise l'infini, que chacune de ces rgions lointaines choisisse un historien dans son propre lieu, que chacun parle de ce qu'il a vu et entendu dans le pays qu'il habite. Qu'un seul homme se charget de cette histoire, c'tait bon autrefois; peut-tre quand il n'y avait en France que la cour et la ville; mais aujourd'hui que rien n'existe plus dans ses limites naturelles, aujourd'hui que tous ces rares lments d'une grande socit sont confondus au hasard, arrivez tous cette cure de comdies qu'il faut prendre sur le fait, vous les malicieux observateurs de ce temps-l! Pour bien se convaincre de la ncessit de diviser le travail tout autant que la matire est divise, ouvrez au hasard quelques-uns des chapitres de La Bruyre, et vous verrez quelle infinie varit de matriaux inconnus de son temps. Le chapitre premier traite des _Ouvrages de l'esprit_: ce simple chapitre est devenu, depuis La Bruyre, le sujet d'un livre immense qui embrasserait tous les dtails de la vie littraire, cette nouvelle faon de vivre et d'tre un homme important dont le dix-septime sicle n'avait aucune ide. Du temps de La Bruyre, _c'tait un mtier de faire un livre comme de faire une pendule_: c'est bien pis que cela aujourd'hui, c'est un mtier comme de raccommoder les vieux souliers. Du temps de La Bruyre, on n'avait jamais vu un chef-d'oeuvre _qui ft l'ouvrage de plusieurs_; nous ne voyons que cela de nos jours. La Bruyre ne reconnaissait au critique d'autre droit que celui-ci: dire au public que ce livre _est bien reli et en beau papier, et qu'il se vend tant_; s'il vivait aujourd'hui, La Bruyre serait coup sr le premier parmi ces critiques qu'il mprisait si fort. Du temps de La Bruyre, la vie littraire commenait peine, et nous ne sommes pas bien certains qu'elle ait tout fait commenc aujourd'hui. Que sera-t-elle dans un sicle? Dieu lui-mme n'en sait rien. Il y a ensuite un chapitre du _Mrite personnel_, o il est parl _de la difficult de se faire un grand nom_, chose aujourd'hui si facile; de la grande tendue d'esprit qu'il faut aux hommes _pour se passer de charges et d'emplois_, pendant qu'aujourd'hui ce sont les mdiocres et les moins ambitieux qui acceptent les emplois et les charges. Dans ce chapitre, il est dit _que les enfants des dieux se tirent des rgles ordinaires de la nature, qu'ils n'attendent presque rien du temps et des annes, que la mort en eux devance l'ge_. Ceci tait crit dans l'enfance du duc de Bourgogne. Aujourd'hui les enfants des dieux vont au collge avec des fils de bourgeois, ils tudient pour apprendre; et quand ils remportent un second prix d'histoire, c'est qu'ils l'ont tout simplement un peu plus mrit que leurs condisciples. En un mot, il n'y a rien comparer entre le _mrite personnel_ de ce temps-ci et le _mrite personnel_ de ce temps-l. Comme aussi ce chapitre infini _des Femmes_ ne saurait se comparer rien de ce que nous savons de nos jours en fait de femmes. Mesurez-les tant que vous le voudrez, depuis la chaussure jusqu' la coiffure exclusivement, vous trouverez entre les unes et les autres d'incroyables diffrences. C'est bien le mme amour du luxe, de la toilette, de la parure, la mme mignardise et la mme affectation, le mme caprice tout proche de la beaut pour en tre le contre-poison; c'est bien la mme femme, coquette, galante, perfide, pleine de caprices; mais cependant que de types effacs! O tes-vous, Clie, amoureuse tour tour de Roscius, de Bathylle, du sauteur Cobus ou de Dracon le joueur de flte? Qu'a-t-on fait, dans les bonnes maisons de ce sicle, de ce tyran domestique qu'on appelait un directeur, un confesseur? Qu'est devenue la femme dvote _qui veut tromper Dieu et qui se trompe elle-mme_? la femme savante, _que l'on regarde comme on fait une belle arme_? Oui; mais nous avons de nos jours tant de femmes que le sicle pass ne comprenait mme pas, commencer par ces femmes de gnie en vieux chapeaux et en bas trous, finir par cet tre nouvellement dcouvert, qu'on appelle la femme de trente ans! Nous avons aujourd'hui, en fait de _passions du coeur_, des passions cheveles, des amours coups de poignard, des adultres plus rgls et plus rguliers que des mariages, des amours moyen ge et barbus, des dlires au clair de la lune; la passion est une exposition publique; le coeur est en talage, tout comme les chanes d'or la boutique des bijoutiers; on a tu ainsi deux choses dont les moralistes tiraient un si bon parti: la galanterie et l'amour. Et le salon, o est-il? et de la conversation parisienne, cette supriorit toute franaise, dont nous tions si fiers bon droit, qu'en avons-nous fait, je vous prie? Il me semble que je suis admis dans un de ces beaux salons d'autrefois, l'htel de Rambouillet, chez mademoiselle de Lenclos, chez madame de Svign: quel spirituel et potique murmure! Tous les genres d'esprit sont admis; les mdisants, les satiriques, les bons plaisants, _pice rare_; les loquents, les moralistes, les savants, les futiles, les _puristes_ eux-mmes. La politesse et l'lgance sont le centre unique de ces runions heureuses o Bossuet pronona son premier sermon, o Molire fit la premire lecture du _Tartufe_. Mais aujourd'hui, hol! prenez garde! fuyez, madame! dfendez votre dentelle et votre charpe; vous n'tes pas assez loin, fuyez encore! car voici la cohorte de nos jeunes gens la mode qui envahit le boulevard, l'peron au pied, le cigare la bouche, le chapeau clou sur la tte! trop heureuse si, couverte de fume et la robe dchire, ces galants jeunes gens ne vous jettent pas sur le bitume, en passant. Il n'y a mme pas jusqu' ce simple mot, _un riche_, qui n'ait tout fait chang de nom. Autrefois tait riche qui pouvait manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcves, jouir d'un palais la campagne et d'un autre la ville, avoir un grand quipage et mettre un duc dans sa famille. Etre riche, aujourd'hui, c'est jouer la bourse, habiter un second tage, aller au spectacle avec un billet donn, et demander pour son fils la fille d'un usurier. Autrefois, le _manieur d'argent_, l'homme d'affaires, tait un ours qu'on ne savait apprivoiser; aujourd'hui l'homme d'affaires est jeune, lgant, bien fris; il dne au Caf de Paris, et il va l'Opra. Autrefois quand on disait: _Cinquante mille-livres de rentes!_ chacun ouvrait de grands yeux; aujourd'hui, nul ne se retourne: c'est si commun! Autrefois il y avait les _partisans_ qui finissaient par tre princes, de laquais qu'ils taient; il y a aujourd'hui des banquiers qui finissent par tre laquais, de princes qu'ils taient d'abord. Aujourd'hui cependant, comme hier, comme toujours: faire fortune est une si belle phrase, qu'elle est d'un usage universel; on la reconnat dans toutes les langues; elle plat aux trangers et aux barbares: il n'y a point de lieux sacrs o elle n'ait pass, point de solitude o elle soit inconnue! Vous avez donc, ce sujet, nous raconter les voies nouvelles de la fortune, la banque, la bourse, les actions, les actionnaires, les annonces, les prospectus, les faillites, les rabais, les misres, les spculations sans fin sur le rien et sur le vide, et autres commerces que ce bon dix-neuvime sicle a gards pour lui-mme, ne voulant pas s'exposer la maldiction des sicles venir. Vous avez dit, propos de ce chapitre effac, _de la Cour_, que la race _des grands_ est perdue. Il est vrai qu'avec M. le prince de Talleyrand est mort le dernier gentilhomme de ce pays _minemment_ constitutionnel. Ne cherchez donc plus cette race part de gens heureux qui taient de toute ncessit les seuls riches, les seuls braves, qui avaient eux seuls les riches ameublements, la bonne chre, les beaux chevaux; comme aussi ne cherchez plus ni les rieurs, ni les nains, ni les bouffons, ni les flatteurs qui les amusaient: la race est perdue, et en son lieu et place s'est leve, tout arme de ses droits et de ses pouvoirs, la grande nation des piciers. L'homme d'argent a remplac le grand seigneur. Aujourd'hui, c'est l'homme d'argent qui se pique d'ouvrir une alle dans une fort, de soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre un coeur content, de combler une me de joie, de prvenir des extrmes besoins ou d'y remdier, la supriorit des hommes d'argent de nos jours, non plus que des grands seigneurs d'autrefois, ne s'tend pas jusque-l. Mais, pour n'avoir pas ce qu'on appelle vulgairement de grands seigneurs, notre poque a pourtant ce qu'elle appelle ses grands hommes. Ceux-l sont si heureux, qu'ils n'essuient pas, mme dans toute leur vie, la moindre contrarit, du moins, tant qu'ils obissent aux passions populaires, dont ils sont les trs-humbles esclaves. Ils font le mtier d'un drapeau dans des mains habiles: comme les grands d'autrefois _ils croient seuls tre parfaits_, ils ne sont jamais que sur un pied, mobiles comme le mercure; on les loue pour marquer qu'on les voit de prs. Malheureusement ce sont des grandeurs viagres; un rien les a cres, un rien les tue: moins que rien! une boule noire dans une lection ou un article de journal. Ce sont l certainement de notables diffrences, et qu'il sera trs-bon de signaler, chemin faisant, dans l'tude des moeurs. Quant au chapitre du _Souverain_, dans les _Caractres_ de La Bruyre, qui a t longtemps le dernier mot de la science politique et de l'opposition, j'aurais trop beau jeu vous faire remarquer quel profond abme spare ce chapitre, crit en plein Versailles, de la Charte de 1830. Ce seul mot, la Charte, le gouvernement reprsentatif, a cr chez nous, et comme par enchantement, toute une srie nouvelle de moeurs, tranges, incroyables, dont les temps passs ne pouvaient avoir et n'avaient en effet aucune ide, pas plus que nous n'avons l'ide, nous autres, des salons du vieux Paris, dans lesquels tous les moralistes du grand sicle, et leur tte Molire et La Bruyre, ont trouv les hros de leur comdie, Tartufe, Climne, M. Orgon, Alceste, M. Jourdain et sa femme, Sganarelle, Valre, lise, Marianne, Mnalque le distrait, Argyre la coquette, Gnaton le glouton, Ruffin le jovial, Antagoras le plaideur, le noble de province, si inutile sa patrie, sa famille et lui-mme; Adraste, libertin et dvot; Triphile, bel esprit comme tant d'autres sont charpentiers ou maons. Vous en avez encore, il est vrai, des uns et des autres, mais modifis, corrigs, tantt moins ridicules, quelquefois plus odieux; et puis aussi, il faut le dire, votre me se sent quelque peu contrarie en relisant d'horribles dtails devenus impossibles aujourd'hui. Ce portrait-l, par exemple, dans lequel il s'agit du paysan de nos campagnes: L'on voit certains animaux farouches, des mles et des femelles, rpandus par la campagne, noirs, livides et tout brls du soleil, attachs la terre qu'ils fouillent; ils ont comme une voix articule, et quand ils se lvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes! Eh bien! cet animal n'existe plus, Dieu merci; il a relev la tte, il est devenu tout fait un homme; certaines heures de l'anne, les ambitieux le vont visiter, non pas dans sa _tanire_, mais dans sa maison, sollicitant son sourire et son suffrage; il n'y a pas mme longtemps qu'un de ces animaux a t nomm chevalier de la Lgion d'honneur pour une charrue de son invention. Dans La Bruyre, le chapitre _de la Mode_ est naturellement un des chapitres qui ont le moins vieilli. Il en est de ce sujet ternel comme des images que reflte le _daguerrotype_, l'instrument tout nouveau. Ce sera bien, si vous voulez, le mme paysage que reproduira la chambre obscure; mais, comme pas une heure du jour ne ressemble l'heure prcdente, pas un de ces tableaux reprsentant le mme aspect de la terre ou du ciel ne sera semblable aux tableaux prcdents. Du temps de La Bruyre, la _viande noire_ tait hors de mode; aujourd'hui la mode, qui s'attache tout, n'oserait plus s'attacher la viande: autrefois le fleuriste cultivait la _tulipe_, le camlia l'emporte aujourd'hui sur la tulipe; avant-hier, les dalhias avaient tous les honneurs de la culture; il n'y a pas huit jours, c'taient les roses. En ce temps-l, le bouquiniste avait sa maison pleine de livres du haut en bas; aujourd'hui le bouquiniste choisit ses livres. Mais c'est toujours, dans le fond de l'me, le mme fleuriste, le mme bouquiniste; comme aussi c'est toujours le vieil amateur de vieilleries, _dont les filles, peine vtues, peine nourries, se refusent un tour de lit et du linge blanc_. C'est toujours celui-ci qui aime les oiseaux; sa maison en est gaye, non pas empeste; cet autre qui aime les insectes, _le premier homme du monde pour les papillons_; ce troisime est duelliste; son voisin est grand joueur; l'un est fou et ridicule, _il rve la veille par o et comment il pourra se faire remarquer le jour suivant_. Onuphre est un hypocrite, Zlie est riche, et elle rit aux clats; Syrus, l'esclave, a pris le nom d'un roi, il s'appelle Cyrus. Nous aussi nous avons nos magistrats coquets et galants, nos avocats dclamateurs, nos calomniateurs gages, nos ragots, nos liqueurs, nos entremets; nous avons Hermippe qui a port si loin la science de l'ameublement et du comfort, qui a trouv le secret de monter et de descendre autrement que par l'escalier; nous avons nos mdecins spcifiques: ils font de l'homoeopathie aujourd'hui, autrefois ils vendaient des drogues; nous avons nos devins et nos devineresses: seulement nous croyons un peu moins la magie que La Bruyre n'y croyait lui-mme; nous avons aussi nos rvolutions de grammaires et de dictionnaires, les mots de la langue qui ont la destine de la feuille des arbres, qu'un automne emporte, qu'un printemps ramne. Ce que nous n'avons plus, c'est la chaire chrtienne, ce sont les grandes assembles qui se faisaient autour de l'orateur vanglique; mais en revanche, nous avons la tribune politique, autour de laquelle sont souleves tant de passions. Aujourd'hui comme autrefois, les hommes sont les dupes de l'action et de la parole et de tout l'appareil de l'auditoire. Il faut dire aussi que nous n'avons plus d'esprits _forts_. Un homme qui se poserait aujourd'hui comme un _esprit fort_, qui crierait par-dessus les toits: _Il n'y a pas de Dieu!_ cet homme-l serait tout au plus ridicule: autrefois il tait un sujet d'pouvante; on faisait contre ce malheureux de trs-gros livres. En revanche, s'il n'y a pas d'esprits forts, il y a les disciples de Robespierre, de Marat ou de Danton, d'honntes jeunes sans-culottes qui ne voudraient pas tuer une mouche, et qui dsirent tout haut que le genre humain n'ait qu'une tte pour la couper d'un seul coup; d'o il suit qu'il est trs-ncessaire d'tre indulgents pour les anciens, en songeant combien nous aussi nous aurons besoin d'indulgence. Il ne faut pas prendre trop en piti les moeurs et les usages de nos pres; car nous aussi nous serons quelque jour des anctres. En fait de moeurs, nous sommes trop loigns de celles qui ont pass; nous sommes trop proches des moeurs prsentes pour les juger une distance quitable. Acceptons donc toutes les mthodes dont nos devanciers se sont servis pour crire les _caractres_ de leur poque, soit qu'ils aient appel leur aide la comdie ou le drame, le roman ou le chapitre; qu'ils aient procd par des dfinitions, par des divisions, des tables et de la mthode; ou bien qu'ils aient rduit les moeurs aux passions, ou encore qu'ils se soient occups discerner les bonnes moeurs d'avec les mauvaises, dmler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible ou de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de saint et de louable; soit enfin que, laissant l toute analyse, ils aient adopt le pittoresque: toujours est-il que nous devons tre reconnaissants pour ceux qui ont entrepris cette tche difficile. Il n'y a mme pas jusqu' la satire, jusqu' la personnalit, jusqu' l'offense, qui n'ait son utilit et sa valeur, car tout compte et tout sert dans cette tude de l'homme; seulement il faut plaindre les misrables qui, dans cette analyse de la vie humaine, au lieu d'employer le scalpel, se servent du poignard. De nos jours, cette science de la comdie, trop nglige au thtre, s'est porte partout o elle a pu se porter, dans les histoires, dans les romans, dans les chansons, dans les tableaux surtout. Le peintre et le dessinateur sont devenus, toute force, de vritables moralistes, qui surprenaient sur le fait toute cette nation si vivante, et qui la foraient de poser devant eux. Pendant longtemps, le peintre allait ainsi de son ct, pendant que l'crivain marchait aussi de son ct; ils n'avaient pas encore song l'un l'autre se runir, afin de mettre en commun leurs observations, leur ironie, leur sang-froid et leur malice. A la fin cependant, et quand chacun d'eux eut obi sa vocation d'observateur, ils consentirent d'un commun accord cette grande tche, l'tude des moeurs contemporaines. De cette association charmante il devait rsulter le livre que voici: une comdie en cent actes divers, mais tout habille, toute pare, toute meuble, et telle, en un mot, que, pour tre complte, la comdie se doit montrer aux hommes assembls. Songez donc que dans cette tude des moeurs publiques et prives, il y a des poques entires de l'histoire de France qui ne sont gure reprsentes que par des images plus ou moins fidles: Boucher et Watteau, par exemple, ne sont-ils pas autant les historiens des moeurs du sicle pass, que Diderot ou Crbillon fils? Que sera-ce donc quand ces deux faons de peindre seront runies dans un seul et mme livre? et quel livre charmant et surtout fidle c'et t l, un roman de Crbillon fils illustr par Watteau? Je vais plus loin: quel que soit le talent de l'crivain, et certes je ne prtends pas le rabaisser ici; quelles que soient l'exactitude et la vrit de la page historique, un temps arrive o de ces tableaux dont les originaux sont si faciles reconnatre pour les contemporains, quelques traits s'effacent toujours. Les habits changent de forme et de couleur; les armes disparaissent pour faire place d'autres armes; la laine est remplace par le velours, le velours par la dentelle, le fer par l'or, la misre par le luxe, l'art grec par l'art de la renaissance, Louis XIV par Louis XV, Athnes par Rome. En un mot, que ce soit un sicle, que ce soit un vice qui fasse la diffrence entre une poque et une autre poque, le moyen, je vous prie, qu'un pauvre historien, livr lui-mme, saisisse au passage toutes ces nuances? Autant vaudrait lui imposer la tche de retenir toutes les chansons diverses que chantent les oiseaux dans les bois. Certes, quand vous lisez les admirables chapitres du vieux Thophraste, mort cent cinquante ans, et se plaignant du peu de dure de la vie des hommes, cela vous tonne de voir dans ces pages si vives, et cependant si pleines d'esprit et de sel, grouiller tout le peuple athnien. Les simples chapitres de Thophraste vous font mieux connatre ce peuple d'Athnes que toutes les histoires de Xnophon et de Thucydide; mais cependant quelle joie serait la vtre si vous les pouviez voir maintenant, ces bons bourgeois, vtus, meubls, nourris, poss comme ils l'taient du temps de Thophraste, et tels qu'il les a vus lui-mme! Votre joie serait-elle donc gte si vous les pouviez voir passer dans la rue, ces braves gens qui ont pos sans le vouloir devant le philosophe grec: le _flatteur_, l'_impertinent_, le _rustique_, le _complaisant_, le _coquin_, le _grand parleur_, l'_effront_, le _nouvelliste_, l'_avare_, l'_impudent_, le _fcheux_, le _stupide_, le _brutal_, le _vilain homme_, l'_homme incommode_, le _vaniteux_, le _poltron_, les _grands de la rpublique_! Que celui-l et t bien avis, qui et accompagn de quelques dessins fidles ces personnages si divers! Que d'intrt il et ajout au rcit de Thophraste, et combien nous reconnatrions plus facilement ces originaux, si vivement dpeints! Mais, Dieu nous protge! ce que nos devanciers n'ont pas fait pour nous, nous le ferons pour nos petits-neveux: nous nous montrerons eux non pas seulement peints en buste, mais des pieds la tte et aussi ridicules que nous pourrons nous faire. Dans cette lanterne magique, o nous nous passons en revue les uns et les autres, rien ne sera oubli, pas mme d'allumer la lanterne; en un mot, rien ne manquera cette oeuvre complte, qui a pour objet l'tude des moeurs contemporaines, et dont La Bruyre lui-mme, notre matre tous et bien d'autres, nous a en quelque sorte dict le programme quand il dit quelque part[1]: Nos pres nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes offensives et dfensives, et des autres ornements qu'ils ont aims pendant leur vie. Nous ne saurions reconnatre cette srie de bienfaits qu'en traitant de mme nos descendants. JULES JANIN. [1] _De la Mode_, chapitre XIII. [Illustration: L'PICIER.] [Illustration] L'PICIER. D'AUTRES, des ingrats, passent insouciamment devant la sacro-sainte boutique d'un picier. Dieu vous en garde! Quelque rebutant, crasseux, mal en casquette, que soit le garon, quelque frais et rjoui que soit le matre, je les regarde avec sollicitude, et leur parle avec la dfrence qu'a pour eux le _Constitutionnel_. Je laisse aller un mort, un vque, un roi, sans y faire attention; mais je ne vois jamais avec indiffrence un picier. A mes yeux, l'picier, dont l'omnipotence ne date que d'un sicle, est une des plus belles expressions de la socit moderne. N'est-il donc pas un tre aussi sublime de rsignation que remarquable par son utilit; une source constante de douceur, de lumire, de denres bienfaisantes? Enfin n'est-il plus le ministre de l'Afrique, le charg d'affaires des Indes et de l'Amrique? Certes, l'picier est tout cela; mais ce qui met le comble ses perfections, il est tout cela sans s'en douter. L'oblisque sait-il qu'il est un monument? Ricaneurs infmes, chez quel picier tes-vous entrs qui ne vous ait gracieusement souri, sa casquette la main, tandis que vous gardiez votre chapeau sur la tte? Le boucher est rude, le boulanger est ple et grognon; mais l'picier, toujours prt obliger, montre dans tous les quartiers de Paris un visage aimable. Aussi, quelque classe qu'appartienne le piton dans l'embarras, ne s'adresse-t-il ni la science rbarbative de l'horloger, ni au comptoir bastionn de viandes saignantes o trne la frache bouchre, ni la grille dfiante du boulanger: entre toutes les boutiques ouvertes, il attend, il choisit celle de l'picier pour changer une pice de cent sous ou pour demander son chemin; il est sr que cet homme, le plus chrtien de tous les commerants, est tous, bien que le plus occup; car le temps qu'il donne aux passants, il se le vole lui-mme. Mais quoique vous entriez pour le dranger, pour le mettre contribution, il est certain qu'il vous saluera; il vous marquera mme de l'intrt, si l'entretien dpasse une simple interrogation et tourne la confidence. Vous trouveriez plus facilement une femme mal faite qu'un picier sans politesse. Retenez cet axiome, rptez-le pour contre-balancer d'tranges calomnies. Du haut de leur fausse grandeur, de leur implacable intelligence ou de leurs barbes artistement tailles, quelques gens ont os dire _Raca!_ l'picier. Ils ont fait de son nom un mot, une opinion, une chose, un systme, une figure europenne et encyclopdique comme sa boutique. On crie: Vous tes des piciers! pour dire une infinit d'injures. Il est temps d'en finir avec ces Diocltiens de l'picerie. Que blme-t-on chez l'picier? Est-ce son pantalon plus ou moins brun rouge, verdtre ou chocolat? ses bas bleus dans des chaussons, sa casquette de fausse loutre garnie d'un galon d'argent verdi ou d'or noirci, son tablier pointe triangulaire arrivant au diaphragme? Mais pouvez-vous punir en lui, vile socit sans aristocratie et qui travaillez comme des fourmis, l'estimable symbole du travail? Serait-ce qu'un picier est cens ne pas penser le moins du monde, ignorer les arts, la littrature et la politique? et qui donc a engouffr les ditions de Voltaire et de Rousseau? qui donc achte _Souvenirs et Regrets_ de Dubufe? qui a us la planche du _Soldat laboureur_, du _Convoi du pauvre_, celle de l'_Attaque de la barrire de Clichy_? qui pleure aux mlodrames? qui prend au srieux la Lgion d'honneur? qui devient actionnaire des entreprises impossibles? qui voyez-vous aux premires galeries de l'Opra-Comique quand on joue _Adolphe et Clara_ ou _les Rendez-vous bourgeois_? qui hsite se moucher au Thtre-Franais quand on chante _Chatterton_? qui lit Paul de Kock? qui court voir et admirer le Muse de Versailles? qui a fait le succs du _Postillon de Longjumeau_? qui achte les pendules mameluks pleurant leur coursier? qui nomme les plus dangereux dputs de l'opposition, et qui appuie les mesures nergiques du pouvoir contre les perturbateurs? L'picier, l'picier, toujours l'picier! Vous le trouvez l'arme au bras sur le seuil de toutes les ncessits, mme les plus contraires, comme il est sur le pas de sa porte, ne comprenant pas toujours ce qui se passe, mais appuyant tout par son silence, par son travail, par son immobilit, par son argent! Si nous ne sommes pas devenus sauvages, Espagnols ou saint-simoniens, rendez-en grce la grande arme des piciers. Elle a tout maintenu. Peut-tre maintiendra-t-elle l'un comme l'autre, la rpublique comme l'empire, la lgitimit comme la nouvelle dynastie; mais certes elle maintiendra. Maintenir est sa devise. Si elle ne maintenait pas un ordre social quelconque, qui vendrait-elle? L'picier est la chose juge qui s'avance ou se retire, parle ou se tait aux jours de grandes crises. Ne l'admirez-vous pas dans sa foi pour les niaiseries consacres! Empchez-le de se porter en foule au tableau de Jeanne Gray, de doter les enfants du gnral Foy, de souscrire pour le Champ-d'Asile, de se ruer sur l'asphalte, de demander la translation des cendres de Napolon, d'habiller son enfant en lancier polonais, ou en artilleur de la garde nationale, selon la circonstance. Tu l'essaierais en vain, fanfaron Journalisme, toi qui, le premier, inclines plume et presse son aspect, lui souris, et lui tends incessamment la chatire de ton abonnement! Mais a-t-on bien examin l'importance de ce viscre indispensable la vie sociale, et que les anciens eussent difi peut-tre! Spculateur, vous btissez un quartier, ou mme un village; vous avez construit plus ou moins de maisons, vous avez t assez os pour lever une glise; vous trouvez des espces d'habitants, vous ramassez un pdagogue, vous esprez des enfants; vous avez fabriqu quelque chose qui a l'air d'une civilisation, comme on fait une tourte: il y a des champignons, des pattes de poulets, des crevisses et des boulettes; un presbytre, des adjoints, un garde champtre et des administrs: rien ne tiendra, tout va se dissoudre, tant que vous n'aurez pas li ce microcosme par le plus fort des liens sociaux, par un picier. Si vous tardiez planter au coin de la rue principale un picier, comme vous avez plant une croix au-dessus du clocher, tout dserterait. Le pain, la viande, les tailleurs, les prtres, les souliers, le gouvernement, la solive, tout vient par la poste, par le roulage ou le coche; mais l'picier doit tre l, rester l, se lever le premier, se coucher le dernier; ouvrir sa boutique toute heure aux chalands, aux cancans, aux marchands. Sans lui, aucun de ces excs qui distinguent la socit moderne des socits anciennes auxquelles l'eau-de-vie, le tabac, le th, le sucre, taient inconnus. De sa boutique procde une triple production pour chaque besoin: th, caf, chocolat, la conclusion de tous les djeuners rels; la chandelle, l'huile et la bougie, source de toute lumire; le sel, le poivre et la muscade, qui composent la rhtorique de la cuisine; le riz, le haricot et le macaroni, ncessaires toute alimentation raisonne; le sucre, les sirops et la confiture, sans quoi la vie serait bien amre; les fromages, les pruneaux et les mendiants, qui, selon Brillat-Savarin, donnent au dessert sa physionomie. Mais ne serait-ce pas dpeindre tous nos besoins que dtailler les units trois angles qu'embrasse l'picerie? L'picier lui-mme forme une trilogie: il est lecteur, garde national et jur. Je ne sais si les moqueurs ont une pierre sous la mamelle gauche, mais il m'est impossible de railler cet homme quand, l'aspect des billes d'agate contenues dans ses jattes de bois, je me rappelle le rle qu'il jouait dans mon enfance. Ah! quelle place il occupe dans le coeur des marmots auxquels il vend le papier des cocottes, la corde des cerfs-volants, les soleils et les drages! Cet homme, qui tient dans sa montre des cierges pour notre enterrement et dans son oeil une larme pour notre mmoire, ctoie incessamment notre existence: il vend la plume et l'encre au pote, les couleurs au peintre, la colle tous. Un joueur a tout perdu, veut se tuer: l'picier lui vendra les balles, la poudre ou l'arsenic; le vicieux personnage espre tout regagner, l'picier lui vendra des cartes. Votre matresse vient, vous ne lui offrirez pas djeuner sans l'intervention de l'picier; elle ne fera pas une tache sa robe qu'il ne reparaisse avec l'empois, le savon, la potasse. Si, dans une nuit douloureuse, vous appelez la lumire grands cris, l'picier vous tend le rouleau rouge du miraculeux, de l'illustre Fumade, que ne dtrnent ni les briquets allemands, ni les luxueuses machines soupape. Vous n'allez point au bal sans son vernis. Enfin, il vend l'hostie au prtre, le _cent-sept-ans_ au soldat, le masque au carnaval, l'eau de Cologne la plus belle moiti du genre humain. Invalide, il te vendra le tabac ternel que tu fais passer de ta tabatire ton nez, de ton nez ton mouchoir, de ton mouchoir ta tabatire: le nez, le tabac et le mouchoir d'un invalide ne sont-ils pas une image de l'infini aussi bien que le serpent qui se mord la queue? Il vend des drogues qui donnent la mort, et des substances qui donnent la vie; il s'est vendu lui-mme au public comme une me Satan. Il est l'alpha et l'omga de notre tat social. Vous ne pouvez faire un pas ou une lieue, un crime ou une bonne action, une oeuvre d'art ou de dbauche, une matresse ou un ami, sans recourir la toute-puissance de l'picier. Cet homme est la civilisation en boutique, la socit en cornet, la ncessit arme de pied en cap, l'encyclopdie en action, la vie distribue en tiroirs, en bouteilles, en sachets. Nous avons entendu prfrer la protection d'un picier celle d'un roi: celle du roi vous tue, celle de l'picier fait vivre. Soyez abandonn de tout, mme du diable ou de votre mre, s'il vous reste un picier pour ami, vous vivrez chez lui, comme le rat dans son fromage. Nous tenons tout, vous disent les piciers avec un juste orgueil. Ajoutez: Nous tenons tout. Par quelle fatalit ce pivot social, cette tranquille crature, ce philosophe pratique, cette industrie incessamment occupe, a-t-elle donc t prise pour type de la btise? Quelles vertus lui manquent? Aucune. La nature minemment gnreuse de l'picier entre pour beaucoup dans la physionomie de Paris. D'un jour l'autre, mu par quelque catastrophe ou par une fte, ne reparat-il pas dans le luxe de son uniforme, aprs avoir fait de l'opposition en bizet? Ses mouvantes lignes bleues bonnets ondoyants accompagnent en pompe les illustres morts ou les vivants qui triomphent, et se mettent galamment en espaliers fleuris l'entre d'une royale marie. Quant sa constance, elle est fabuleuse. Lui seul a le courage de se guillotiner lui-mme tous les jours avec un col de chemise empes. Quelle intarissable fcondit dans le retour de ses plaisanteries avec ses pratiques! avec quelles paternelles consolations il ramasse les deux sous du pauvre, de la veuve et de l'orphelin! avec quel sentiment de modestie il pntre chez ses clients d'un rang lev! Direz-vous que l'picier ne peut rien crer? QUINQUET tait un picier; aprs son invention, il est devenu un mot de la langue, il a engendr l'industrie du lampiste. Ah! si l'picerie ne voulait fournir ni pairs de France ni dputs, si elle refusait des lampions nos rjouissances, si elle cessait de piloter les pitons gars, de donner de la monnaie aux passants, et un verre de vin la femme qui se trouve mal au coin de la borne, sans vrifier son tat; si le quinquet de l'picier ne protestait plus contre le gaz son ennemi, qui s'teint onze heures; s'il se dsabonnait au _Constitutionnel_, s'il devenait progressif, s'il dblatrait contre le prix Monthyon, s'il refusait d'tre capitaine de sa compagnie, s'il ddaignait la croix de la Lgion d'honneur, s'il s'avisait de lire les livres qu'il vend en feuilles dpareilles, s'il allait entendre les symphonies de Berlioz au Conservatoire, s'il admirait Gricault en temps utile, s'il feuilletait Cousin, s'il comprenait Ballanche, ce serait un dprav qui mriterait d'tre la poupe ternellement abattue, ternellement releve, ternellement ajuste par la saillie de l'artiste affam, de l'ingrat crivain, du saint-simonien au dsespoir. Mais examinez-le, mes concitoyens! Que voyez-vous en lui? Un homme gnralement court, joufflu, ventre bomb, bon pre, bon poux, bon matre. A ce mot, arrtons-nous. Qui s'est figur le Bonheur, autrement que sous la forme d'un petit garon picier, rougeaud, tablier bleu, le pied sur la marche d'un magasin, regardant les femmes d'un air grillard, admirant sa bourgeoise, n'ayant rien, rieur avec les chalands, content d'un billet de spectacle, considrant le patron comme un homme fort, enviant le jour o il se fera, comme lui, la barbe dans un miroir rond, pendant que sa femme lui apprtera sa chemise, sa cravate et son pantalon? Voil la vritable Arcadie? tre berger comme le veut Poussin n'est plus dans nos moeurs. tre picier, quand votre femme ne s'amourache pas d'un Grec qui vous empoisonne avec votre propre arsenic, est une des plus heureuses conditions humaines. Artistes et feuilletonistes, cruels moqueurs qui insultez au gnie aussi bien qu' l'picier, admettons que ce petit ventre rondelet doive inspirer la malice de vos crayons, oui, malheureusement quelques piciers, en prsentant arme, prsentent une panse rabelaisienne qui drange l'alignement inespr des rangs de la garde nationale une revue, et nous avons entendu des colonels poussifs s'en plaindre amrement. Mais qui peut concevoir un picier maigre et ple? il serait dshonor, il irait sur les brises des gens passionns. Voil qui est dit, il a du ventre. Napolon et Louis XVIII ont eu le leur, et la Chambre n'irait pas sans le sien. Deux illustres exemples! mais si vous songez qu'il est plus confiant avec ses avances que nos amis avec leur bourse, vous admirerez cet homme et lui pardonnerez bien des choses. S'il n'tait pas sujet faire faillite, il serait le prototype du bien, du beau, de l'utile. Il n'a d'autres vices, aux yeux des gens dlicats, que d'avoir en amour, quatre lieues de Paris, une campagne dont le jardin a trente perches; de draper son lit et sa chambre en rideaux de calicot jaune imprim de rosaces rouges; de s'y asseoir sur le velours d'Utrecht brosses fleuries; il est l'ternel complice de ces infmes toffes. On se moque gnralement du diamant qu'il porte sa chemise et de l'anneau de mariage qui orne sa main; mais l'un signifie l'homme tabli, comme l'autre annonce le mariage, et personne n'imaginerait un picier sans femme. La femme de l'picier en a partag le sort jusque dans l'enfer de la moquerie franaise. Et pourquoi l'a-t-on immole en la rendant ainsi doublement victime? Elle a voulu, dit-on, aller la cour. Quelle femme assise dans un comptoir n'prouve le besoin d'en sortir, et o la vertu ira-t-elle, si ce n'est aux environs du trne? car elle est vertueuse: rarement l'infidlit plane sur la tte de l'picier, non que sa femme manque aux grces de son sexe, mais elle manque d'occasion. La femme d'un picier, l'exemple l'a prouv, ne peut dnouer sa passion que par le crime, tant elle est bien garde. L'exigut du local, l'envahissement de la marchandise, qui monte de marche en marche et pose ses chandelles, ses pains de sucre jusque sur le seuil de la chambre conjugale, sont les gardiens de sa vertu, toujours expose aux regards publics. Aussi, force d'tre vertueuse, s'attache-t-elle tant son mari, que la plupart des femmes d'piciers en maigrissent. Prenez un cabriolet l'heure, parcourez Paris, regardez les femmes d'piciers: toutes sont maigres, ples, jaunes, tires. L'hygine, interroge, a parl de miasmes exhals par les denres coloniales; la pathologie, consulte, a dit quelque chose sur l'assiduit sdentaire au comptoir, sur le mouvement continuel des bras, de la voix, sur l'attention sans cesse veille, sur le froid qui entrait par une porte toujours ouverte et rougissait le nez. Peut-tre, en jetant ces raisons au nez des curieux, la science n'a-t-elle pas os dire que la fidlit avait quelque chose de fatal pour les picires, peut-tre a-t-elle craint d'affliger les piciers en leur dmontrant les inconvnients de la vertu. Quoi qu'il en soit, dans ces mnages que vous voyez mangeant et buvant enferms sous la verrire de ce grand bocal, autrement nomm par eux _arrire-boutique_, revivent et fleurissent les coutumes sacramentales qui mettent l'hymen en honneur. Jamais un picier, en quelque quartier que vous en fassiez l'preuve, ne dira ce mot leste: _ma femme_; il dira: _mon pouse_. Ma femme emporte des ides saugrenues, tranges, subalternes, et change une divine crature en une chose. Les sauvages ont des femmes; les tres civiliss ont des pouses; jeunes filles venues entre onze heures et midi la mairie, accompagnes d'une infinit de parents et de connaissances, pares d'une couronne de fleurs d'oranger toujours dpose sous la pendule, en sorte que le mameluk ne pleure pas exclusivement sur le cheval. Aussi, toujours fier de sa victoire, l'picier conduisant sa femme par la ville, a-t-il je ne sais quoi de fastueux qui le signale au caricaturiste. Il sent si bien le bonheur de quitter sa boutique, son pouse fait si rarement des toilettes, ses robes sont si bouffantes, qu'un picier orn de son pouse tient plus de place sur la voie publique que tout autre couple. Dbarrass de sa casquette de loutre et de son gilet rond, il ressemblerait assez tout autre citoyen, n'taient ces mots, _ma bonne amie_, qu'il emploie frquemment en expliquant les changements de Paris son pouse, qui, confine dans son comptoir, ignore les nouveauts. Si parfois, le dimanche, il se hasarde faire une promenade champtre, il s'assied l'endroit le plus poudreux des bois de Romainville, de Vincennes ou d'Auteuil, et s'extasie sur la puret de l'air. L, comme partout, vous le reconnatrez, sous tous ses dguisements, sa phrasologie, ses opinions. Vous allez par une voiture publique Meaux, Melun, Orlans, vous trouvez en face de vous un homme bien couvert qui jette sur vous un regard dfiant: vous vous puisez en conjectures sur ce particulier d'abord taciturne. Est-ce un avou? est-ce un nouveau pair de France? est-ce un bureaucrate? Une femme souffrante dit qu'elle n'est pas encore remise du cholra. La conversation s'engage. L'inconnu prend la parole. --_Msieu..._ Tout est dit, l'picier se dclare. Un picier ne prononce ni _monsieur_, ce qui est affect, ni _msieu_, ce qui semble infiniment mprisant; il a trouv son triomphant _msieu_, qui est entre le respect et la protection, exprime sa considration, et donne sa personne une saveur merveilleuse.--Msieu, vous dira-t-il, pendant le cholra, les trois plus grands mdecins, Dupuytren, Broussais et msieu Magendie, ont trait leurs malades par des remdes diffrents; tous sont morts, ou peu prs. Ils n'ont pas su ce qu'est le cholra; mais le cholra, c'est une maladie dont on meurt. _Ceux_ que j'ai vus se portaient dj mal. Ce moment-l, msieu, a fait bien du mal au commerce. Vous le sondez alors sur la politique. Sa politique se rduit ceci: Msieu, il parat que les ministres ne savent ce qu'ils font! On a beau les changer, c'est toujours la mme chose. Il n'y avait que sous l'empereur o ils allaient bien. Mais aussi, quel homme! En le perdant, la France a bien perdu. Et dire qu'on ne l'a pas soutenu! Vous dcouvrez alors chez l'picier des opinions religieuses extrmement rprhensibles. Les chansons de Branger sont son vangile. Oui, ces dtestables refrains frelats de politique ont fait un mal dont l'picerie se ressentira longtemps. Il se passera peut-tre une centaine d'annes avant qu'un picier de Paris, ceux de la province sont un peu moins atteints de la chanson, entre dans le Paradis. Peut-tre son envie d'tre Franais l'entrane-t-elle trop loin. Dieu le jugera. Si le voyage tait court, si l'picier ne parlait pas, cas rare, vous le reconnatriez sa manire de se moucher. Il met un coin de son mouchoir entre ses lvres, le relve au centre par un mouvement de balanoire, s'empoigne magistralement le nez, et sonne une fanfare rendre jaloux un cornet piston. Quelques-uns de ces gens qui ont la manie de tout creuser signalent un grand inconvnient l'picier: il se retire, disent-ils. Une fois retir, personne ne lui voit aucune utilit. Que fait-il? que devient-il? il est sans intrt, sans physionomie. Les dfenseurs de cette classe de citoyens estimables ont rpondu que gnralement le fils de l'picier devient notaire ou avou, jamais ni peintre ni journaliste, ce qui l'autorise dire avec orgueil: J'ai pay ma dette au pays. Quand un picier n'a pas de fils, il a un successeur auquel il s'intresse; il l'encourage, il vient voir le montant des ventes journalires, et les compare avec celles de son temps; il lui prte de l'argent: il tient encore l'picerie par le fil de l'escompte. Qui ne connat la touchante anecdote sur la nostalgie du comptoir laquelle il est sujet? Un picier de la vieille roche, lequel, trente ans durant, avait respir les mille odeurs de son plancher, descendu le fleuve de la vie en compagnie de myriades de harengs, et voyag cte cte avec une infinit de morues, balay la boue priodique de cent pratiques matinales, et mani de bons gros sous bien gras; il vend son fonds, cet homme riche au del de ses dsirs, ayant enterr son pouse dans un bon petit terrain perptuit, tout bien en rgle, quittance de la Ville au carton des papiers de famille; il se promne les premiers jours dans Paris en bourgeois; il regarde jouer aux dominos, il va mme au spectacle. Mais il avait, dit-il, des inquitudes. Il s'arrtait devant les boutiques d'piceries, il les flairait, il coutait le bruit du pilon dans le mortier. Malgr lui cette pense: Tu as t pourtant tout cela! lui rsonnait dans l'oreille, l'aspect d'un picier amen sur le pas de sa porte par l'tat du ciel. Soumis au magntisme des pices, il venait visiter son successeur. L'picerie allait. Notre homme revenait le coeur gros. Il tait _tout chose_, dit-il Broussais en le consultant sur sa maladie. Broussais ordonna les voyages, sans indiquer positivement la Suisse ou l'Italie. Aprs quelques excursions lointaines tentes sans succs Saint-Germain, Montmorency, Vincennes, le pauvre picier dprissant toujours, n'y tint plus; il rentra dans sa boutique comme le pigeon de la Fontaine son nid, en disant son grand proverbe: _Je suis comme le lierre, je meurs o je m'attache!_ Il obtint de son successeur la grce de faire des cornets dans un coin, la faveur de le remplacer au comptoir. Son oeil, dj devenu semblable celui d'un poisson cuit, s'alluma des lueurs du plaisir. Le soir, au caf du coin, il blme la tendance de l'picerie au charlatanisme de l'Annonce, et demande quoi sert d'exposer les brillantes machines qui broient le cacao. Plusieurs piciers, des ttes fortes, deviennent maires de quelque commune, et jettent sur les campagnes un reflet de la civilisation parisienne. Ceux-l commencent alors ouvrir le Voltaire ou le Rousseau qu'ils ont achet, mais ils meurent la page 17 de la notice. Toujours utiles leur pays, ils ont fait rparer un abreuvoir, ils ont, en rduisant les appointements du cur, contenu les envahissements du clerg. Quelques-uns s'lvent jusqu' crire leurs vues au _Constitutionnel_, dont ils attendent vainement la rponse; d'autres provoquent des ptitions contre l'esclavage des ngres et contre la peine de mort. Je ne fais qu'un reproche l'picier: il se trouve en trop grande quantit. Certes il en conviendra lui-mme, il est commun. Quelques moralistes, qui l'ont observ sous la latitude de Paris, prtendent que les qualits qui le distinguent se tournent en vices ds qu'il devient propritaire. Il contracte alors, dit-on, une lgre teinte de frocit, cultive le commandement, l'assignation, la mise en demeure, et perd de son agrment. Je ne contredirai pas ces accusations, fondes, peut-tre, sur le temps critique de l'picier. Mais consultez les diverses espces d'hommes, tudiez leurs bizarreries, et demandez-vous ce qu'il y a de complet dans cette valle de misres. Soyons indulgents envers les piciers! D'ailleurs o en serions-nous s'ils taient parfaits? il faudrait les adorer, leur confier les rnes de l'tat, au char duquel ils se sont courageusement attels. De grce, ricaneurs auxquels ce mmoire est adress, laissez-les-y, ne tourmentez pas trop ces intressants bipdes: n'avez-vous pas assez du gouvernement, des livres nouveaux et des vaudevilles? DE BALZAC. [Illustration] [Illustration: LA GRISETTE.] [Illustration] LA GRISETTE. DE tous les produits parisiens, le produit le plus parisien sans contredit, c'est la grisette. Voyagez tant que vous voudrez dans les pays lointains, vous rencontrerez des arcs de triomphe, des jardins royaux, des muses, des cathdrales, des glises plus ou moins gothiques; comme aussi, chemin faisant, partout o vous conduira votre humeur vagabonde, vous coudoierez des bourgeois et des altesses, des prlats et des capitaines, des manants et des grands seigneurs; mais nulle part, ni Londres, ni Saint-Ptersbourg, ni Berlin, ni Philadelphie, vous ne rencontrerez ce quelque chose si jeune, si gai, si frais, si fluet, si fin, si leste, si content de peu, qu'on appelle la grisette. Que dis-je, en Europe? vous parcourriez toute la France que vous ne rencontreriez pas dans toute sa vrit, dans tout son abandon, dans toute son imprvoyance, dans tout son esprit smillant et goguenard, la grisette de Paris. Les savants (foin des savants!), qui expliquent toute chose, qui trouvent ncessairement une tymologie toute chose, se sont donn bien de la peine pour imaginer l'tymologie de ce mot-l, _la grisette_. Ils nous ont dit, les insenss! qu'ainsi se nommait une mince toffe de bure l'usage des filles du peuple, et ils en ont tir cette conclusion: _Dis-moi l'habit que tu portes, et je te dirai qui tu es!_ comme si nos lgantes duchesses de la rue, nos comtesses qui vont pied, nos fines marquises qui vivent du travail de leurs mains, toute cette galante et sceptique aristocratie de l'atelier et du magasin, taient condamnes porter tout jamais une triste robe de laine; comme si elles avaient renonc, ces anachortes blanches et roses, aux plus douces joies de la vie, au ruban de soie, la broderie, aux souliers neufs, aux gants neufs, toutes les ressources ingnieuses de cette coquetterie facile qui est la porte de toutes les belles personnes qui sont pauvres, bien faites, et qui ont vingt ans! Donc laissons l les tymologistes et leurs tymologies saugrenues. Ce sont de vieux bons hommes revenus des passions humaines, et dont on ne peut pas dire propos de ces deux chantillons de la coquetterie franaise, qu'ils sont pleins de leur sujet. On ne dfinit pas ce qui est net, vif et beau. La seule faon de comprendre ce monde des grisettes parisiennes, monde part dans le monde, c'est de le voir de prs. Sortez le matin par un beau jour qui commence, et regardez autour de vous quelle est la premire femme veille dans ce riche Paris qui dort encore: c'est la grisette! Elle se lve un instant aprs le jour, et tout de suite la voil qui se fait belle pour toute la journe. Son ablution de chaque jour est complte, ses beaux cheveux sont peigns de fond en comble: ses vtements sont reluisants de propret; je le crois bien, ma foi! c'est elle-mme qui les a faits, elle-mme qui les a blanchis. En mme temps, elle pare aussi la mansarde qu'elle habite; elle met en ordre le pauvre rien qu'elle possde, elle dcore sa misre comme d'autres femmes ne sauraient pas dcorer leur opulence. Ceci fait, elle jette un dernier coup d'oeil sur son miroir, et quand elle s'est bien assure qu'elle est aussi jolie aujourd'hui qu'elle l'tait hier, elle s'en va son travail. En effet, et voil ce qu'elles ont de touchant et de respectable, qui dit une grisette dit en mme temps un petit tre charmant et content de peu qui produit et qui travaille; une grisette oisive n'est pas dans la nature des grisettes: elle devient alors tout autre chose; elle sort tout fait de cet honnte dpartement des grisettes; une fois oisive, elle franchit la faible limite qui la spare du vice parisien.--De celle-l nous n'en parlons pas, elle gterait notre sujet. Mais cependant, puisqu'elle travaille, quel est donc le travail de la grisette? Il serait bien plus simple de vous dire tout de suite quel n'est pas son travail, car qui dit une grisette, dit une fille bonne tout, qui sait tout, qui peut tout. Une lgion de fourmis travailleuses suffit produire des montagnes; eh bien! la grisette est comme la fourmi. Les grisettes de Paris, ces petits tres fluets, actifs et pauvres, Dieu le sait! elles oprent autant de prodiges que des armes. Entre leurs mains industrieuses se faonnent sans fin et sans cesse la gaze, la soie, le velours, la toile. A toutes ces choses informes elles donnent la vie, elles donnent la grce, l'clat: elles les crent, pour ainsi dire, et, ainsi cres, elles les jettent dans toute l'Europe; et, croyez-moi, cette innocente et continuelle conqute la pointe de l'aiguille est plus durable mille fois que toutes nos conqutes la pointe de l'pe. Ils se rpandent ainsi dans la ville, ces pauvres artisans noirs ou blonds, blancs et roses, et, tout en fredonnant, ils habillent la plus belle partie du genre humain; leurs doigts lgers excutent comme en se jouant les tours de force les plus difficiles; tout ce que le caprice des femmes dans leurs plus ingnieux accs de coquetterie peut inventer, nos charmants artistes l'excutent. Elles rgnent en despotes sur la parure europenne. Elles brodent le manteau des reines, elles coupent le tablier des bergres. Et faut-il que ce got franais soit universel pour que ces petites filles, enfants de pauvres gens, et qui mourront pauvres comme leurs mres, deviennent ainsi les interprtes tout-puissants de la mode dans l'univers entier! Dtruisez cette race intelligente et laborieuse, c'en est fait de la grce europenne; dj je vois d'ici toutes les grandes coquettes de ce monde vtues au hasard, c'est--dire mal vtues, et qui s'crient en soupirant: O allons-nous? Dans cette position la fois leve et subalterne, et places, comme elles le sont, entre le luxe le plus exagr des puissants de ce monde et leur propre misre elles-mmes, certes, il faut ces pauvres filles bien de l'esprit et bien du courage pour rsister la fois ce luxe et cette misre. Car peine descendue du cinquime tage qu'elle habite, la grisette est introduite dans les plus riches magasins, dans les maisons les plus somptueuses; l, elle rgne; l, elle dicte ses lois et sans appel; pendant tout le jour elle prside la coquetterie des femmes riches, elle les habille, elle les pare, elle entoure ces cadavres, souvent trs-laids, des tissus les plus prcieux; elle sait fond tous les dguisements de ces beauts si souvent trompeuses. Que de tailles contrefaites elle a rpares! que de maigreurs elle a dissimules! que de laideurs elle a fait paratre charmantes! et quand l'idole est ainsi pare par ces pauvres mains si blanches et si gentilles, quand l'amour arrive, qui emporte dans les ftes resplendissantes, non pas la femme, qui est laide, mais la parure, qui est adorable, sans songer que l'ouvrire qui l'a faite est cent fois plus belle que celle qui la porte, vous figurez-vous notre jeune artiste qui suit d'un regard contrit cette femme qu'elle a cre, et qui se dit elle-mme avec un gros soupir: Je suis pourtant plus belle que cela! Oui, certes, c'est l une de ces immenses tentations auxquelles rsisteraient bien peu de courages. En effet, on comprend trs-bien qu'un homme passe devant un monceau d'or sans y toucher: sa probit le sauve; mais une jeune et jolie fille, qui peut tout d'un coup, d'obscure et inconnue qu'elle tait, devenir l'admiration et l'amour des hommes, si elle veut mettre seulement ce morceau de gaze cr par son aiguille, renoncer ainsi ses admirables et faciles conqutes, voil, certes, le plus surprenant de tous les courages! Elle est seule; cette parure est acheve; les fleurs sont prtes pour la chevelure, la gaze transparente pour le sein nu, le ruban pour la ceinture, le soulier pour le pied, le bas brod pour la jambe faite au tour, le gant pour la main: qui donc empche l'humble chrysalide de devenir tout d'un coup le papillon lger, de raliser les plus beaux rves et d'entraner sa suite l'admiration des hommes, la jalousie des femmes? Ainsi vtue, elle devient tout d'un coup la reine du monde, elle marche l'gale des plus belles; sa jeunesse brille de tout son clat; elle est l'orgueil de nos ftes, la joie de nos thtres; le monde des arts, du luxe et du pouvoir lui est ouvert: rien ne doit rsister son triomphe. Victoire! victoire! plus de travail! plus de misre! Mais non, cette humble pauvret ne sera pas vaincue: elle rsistera cette tentation chaque jour renouvele; la noble hrone rendra sans murmurer cette parure celle qui la paye, et elle se consolera avec ses chansons, sa gaiet et ses vingt ans.--Ou bien tout simplement, elle deviendra folle. Que d'ambitieuses de vingt ans, qui ont manqu d'une robe pour tre adores, sont renfermes la Salptrire! Savez-vous bien cependant ce qu'on donne la grisette pour prix de tant de travaux, de tant d'hrosmes, de tant de folies qui la tuent? Hlas! j'en rougis. Mais cette noble fille, sacrifie ces passions dvorantes, est presque aussi peu paye que nos Alexandres et nos Csars quatre sous par jour. Pour se vtir, pour se nourrir, pour se loger, pour cultiver le parterre qui est devant sa fentre, pour le mouron de l'oiseau qui chante dans sa cage, pour le bouquet de violettes qu'elle achte chaque matin, pour cette chaussure si luisante et si bien tenue, pour cette lgance soutenue des pieds la tte, dont serait fire plus d'une reine de prfecture, la grisette parisienne gagne peine de quoi fournir chaque jour au djeuner d'un surnumraire du ministre de l'intrieur. Et cependant avec si peu, si peu que rien, elle est bien plus riche, elle est gaie, elle est heureuse; elle ne demande en son chemin qu'un peu de bienveillance, un peu d'amour. Ce n'est pas que dans ce chemin, ou plutt dans ce modeste sentier, sem de tant de fleurs des champs et de tant d'pines, qu'elle parcourt d'un pas si lger, l'aimable fille, elle ne rencontre bien des petits bonheurs sa taille et son usage. Elle se pare de cet or que fabrique si peu de frais la mdiocrit, et l'or de cette mine est plus inpuisable que toutes les mines du Prou. Elle est contente de peu, elle est contente de rien! La posie et l'amour, ces deux anges qui consolent et qui encouragent, l'accompagnent dans sa route; elle tient la posie par sa misre d'abord et ensuite par sa profession, elle tient l'amour par ses grces naturelles et sa beaut sans fard. La grisette est la providence de cette race part et imberbe, l'honneur, l'esprit et le tapage de nos coles, qu'on peut appeler bon droit le _printemps de l'anne_; elle est l'amour souriant et dsintress des potes sans matresses, des orateurs en herbe, des gnraux sans pe, des Mirabeaux sans tribune; tout jeune homme qui vit Paris d'une maigre pension paternelle et d'esprance est de droit le vainqueur et le tyran de ces jolies petites marquises de la rue Vivienne. Dans cette franche communaut fonde sur l'amour, sur l'conomie et le travail, chacun des deux amoureux apporte tout ce qu'il a, rien d'abord, et avec cela un grand apptit, et par-dessus le march un grand fonds d'insouciance, tous les adorables ingrdients du bonheur; on travaille chacun de son ct toute la semaine; l'aiguille et la plume font des merveilles; l'un dissque des cadavres, l'autre en habille; celui-ci dbrouille les textes de Justinien, celle-l redresse tous les torts fminins qu'on lui prsente; peine a-t-on le temps de se voir, de s'entre-sourire; peine une fois ou deux passe-t-il devant la porte du magasin dont la glace est recouverte d'un rideau demi entr'ouvert. Mais le dimanche venu, adieu toute contrainte! l'aiguille et la plume se reposent, le magasin et le livre sont ferms! Libert, libert tout entire; c'est le jour o il est riche, c'est le jour o elle est belle, c'est le jour o ils s'aiment ciel et coeur ouverts. Allons, notre royaume lgitime, la valle de Montmorency nous appelle; allons, notre beau duch de Saint-Cloud nous ouvre ses portes; allons; notre belle comt de Saint-Germain va grimper jusqu' notre cinquime tage par le chemin de fer; allons vite: j'ai mon habit neuf, mon gilet blanc, mes pargnes dans ma poche; prends ton chapeau le plus frais, ton charpe la plus rose; prends l'ombrelle que Louise a oublie chez toi l'autre jour, et en avant! Et les voil qui s'emparent ainsi l'un et l'autre des plus petits recoins de la campagne parisienne; pour leur faire place, ces innocents amoureux, les oisifs et les riches se cachent de leur mieux, ils savent que le dimanche appartient l'tudiant et la grisette; et ainsi dans les campagnes, l't, dans la ville, l'hiver, ils sont les matres souverains un jour chaque semaine; ils remplissent les bois, ils remplissent les thtres; toutes les fleurs des champs et toutes les larmes du mlodrame leur appartiennent; ils ont cinquante-deux jours de rgne dans l'anne. Quelle est la puissance en ce monde qui dure si longtemps? Ainsi se passe cette dernire jeunesse du jeune homme; il marche ainsi appuy sur cette blanche paule jusqu' ce qu'il arrive tre quelque chose, mdecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l'ambition le gagne, l'amour s'en va, il dit adieu la folle et douce matresse de ses beaux jours; l'ingrat qu'il est, il l'abandonne cette misre si facile porter quand on est deux, il change ce coeur aimant contre quelques arpents de vigne, ou les quelques sacs d'cus dont se compose une dot de province; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle? Elle pleure, elle se rsigne, elle se console, quelquefois elle recommence, souvent enfin elle se marie; elle passe ainsi du pote amoureux au mari brutal, du rire aux larmes, de l'indulgente misre l'indigence brutale; tout est fini pour elle; le papillon devient chrysalide: heureusement elle ne meurt pas sans laisser aprs elle une assez bonne provision de grisettes et de gamins de Paris. Mais soyons prudents et sages, ne regardons pas trop au fond des choses, de peur de tomber dans l'abme. Quelle est la rose la mieux panouie que n'emporte le premier vent qui souffle? Quel est le fruit mr qui ne porte son ver rongeur? Au reste, Dieu merci, cette triste fin n'est pas la mme pour toutes ces charmantes filles; il en est qui se sauvent par hasard, il en est d'autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vertu comme l'entendent les moralistes: je veux ce propos vous raconter l'histoire de Jenny, la bouquetire. Cette Jenny a fait un mtier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant, comme elle avait un bon coeur et une belle me, il faut qu'elle ait, sa biographie part, une page dans ce recueil d'artiste. Jenny a t si utile l'art! Je dis _Jenny la bouquetire_, parce qu'elle vint Paris vendant des roses et des violettes ples comme elle, la pauvre enfant! Pour le dbit des fleurs, il n'y a que deux ou trois bonnes places Paris: l'Opra, le soir, quand l'harmonie tincelle, quand le gaz clate, quand les femmes riches et pares s'en vont en diamants, en dentelles, se livrer aux mornes extases de l'harmonie. Alors il fait bon avoir part soi un magasin de roses et de violettes, le dbit est sr. Mais quand vint Jenny Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts, des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop relle de la posie acadmique; des fleurs de la veille l'usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune esprer pour Jenny. Jenny la bouquetire se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards, des rous de la bourgeoisie, qui firent des quolibets Jenny, qui l'accablrent de mots double sens; mais Jenny ne les comprit pas: le bourgeois libertin est trop laid! La pauvre fille cependant vendait ses fleurs, mais le commerce allait mal; il fallait sortir de ce misrable tat tout prix. Quand je dis tout prix, je me trompe, non pas au prix de l'innocence, pauvre Jenny! non pas au prix de cette fortune phmre et misrable qui s'en va si vite, et qui se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage, ma bouquetire; il y a quelque chose d'innocent faire avec ta jeunesse et ta beaut; quelque chose d'innocent faire, entends-tu bien? avec ton visage si frais, tes doigts si dlis, ton port si noble, ta taille svelte, et ton pied arabe qui donne une forme charmante tes mauvais souliers. Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tiens-toi distance. Tu n'as pas mme redouter mon souffle. Pose-toi l, ma fille, sous ce rayon de soleil qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Oh! sois muette et calme, laisse-moi t'envelopper d'art et de posie; tu seras mon idole pour un jour, moi peintre. Je vois dj voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes lgres, les ravissantes apparitions de mon voyage d'Italie. Reste l, reste, Jenny, sous mon pinceau, sur ma toile, dans mon me, sous mon regard charm; que de mtamorphoses tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes se prosternent tes pieds; jolie fille au doux sourire, les jeunes gens te rvent et te font des vers. Sois plus grave, relve tes sourcils arqus, rprime ce sourire; je te fais reine, grande dame; aprs quoi si tu veux poser ta tte sur ta main, si tu veux mollement sourire, si tu veux t'abandonner la potique langueur d'une fille qui rve, je fais de toi plus qu'une vierge, je te cre la matresse de Raphal ou de Rubens. Pauvre fille, c'est beaucoup plus que si je te faisais la matresse d'un roi. Jenny, inpuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et m'oppresse, la fivre de l'art est dans mes veines; ma palette est charge ple-mle, ma grossire palette en bois de chne, ma brosse est mes pieds, haletante comme le chien de chasse qu'on tient en laisse. Viens, il est temps, Jenny! Et Jenny vient, docile comme l'imagination, docile et souple, et prte tout, tout ce que l'art a d'innocence et de posie. Allons, Jenny, pose-toi: je veux voir en toi une belle fille grecque, comme celles que vit Apelles quand elles posrent pour la statue de la desse. Tu es ainsi, ma jolie Grecque, ma svre beaut, mon Athnienne aux formes ravissantes! Et si je veux changer ma beaut cosmopolite, ma beaut change; la voil Romaine, Romaine de l'empire, Romaine comme les Romaines de Juvnal. Allons, Jenny, sors du festin, prte l'oreille aux chants des buveurs, relis-moi l'ode d'Horace Glycre, Nra; sois belle et riche, tends-toi dans ta litire porte par des esclaves gaulois; remplace les bagues de l'hiver par l'or de l't. Mais avant tout, avant de reprsenter l'ivresse, as-tu djeun ce matin, Jenny? Vous autres, vous ne vous figurez pas ce que c'est qu'une pauvre fille qui rve tout veille, et qui rve pour vous; vous ne vous imaginez pas tout ce qu'il y a de pril et de difficult dans cette position fixe d'une pauvre femme qui reste des heures entires immobile, muette, arrte; il faut qu'elle unisse la passion au calme, la colre au calme, l'ivresse au calme, l'amour au calme! La plus grande des comdiennes, c'est une pauvre fille qui sert de modle, qui est comdienne tout un jour, comdienne pour un homme tout seul, comdienne huis clos, comdienne qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier noir fait la robe de bal, sainte martyre qui prie, les yeux levs au ciel, en chantant une chanson de Branger. Pauvre, pauvre femme! Elle passe par tous les extrmes, selon le caprice de l'artiste: on la brle, on l'gorge, on l'touffe, on la met en croix, on la plonge dans mille volupts orientales; elle est en enfer; elle est au ciel; archange aux ailes d'or, prostitue l'air ignoble; elle est tout, elle passe par toutes les habitudes de la vie: grande dame, bourgeoise, majest, divinit de la fable, que voulez-vous? Et cela sans que personne l'applaudisse, sans un battement de mains, sans la plus petite part dans l'admiration accorde au chef-d'oeuvre. On voit le tableau: Que cette femme est belle! quel regard! quelle main! que d'inspirations vhmentes dans cette tte! On porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et d'honneurs; il n'y a pas un regard pour la pauvre Jenny: or, c'est Jenny qui a fait le tableau! trange assemblage de beaut et de misre, d'ignorance et d'art, d'intelligence et d'apathie! Prostitution part d'une belle personne qui peut sortir chaste et sainte aprs avoir obi en aveugle aux caprices les plus bizarres! C'est que l'art est la grande excuse toutes les actions au del du vulgaire; c'est que l'art purifie tout, mme cet abandon qu'une pauvre fille fait de son corps; c'est que l'art est aussi favoris que l'oprateur qui on livre le cadavre, sans repentir et sans remords; c'est qu'aussi Jenny tait douce et modeste autant que jolie; Jenny tait soumise l'artiste, aveuglment soumise tant qu'il s'agissait de l'art: mais l s'arrtait sa vocation. L'artiste redevenait-il un homme! Jenny quittait son rle brillant, elle redescendait des hautes rgions o l'artiste l'avait comme place dessein, Jenny redevenait une simple femme pour se mieux dfendre; Jenny recouvrait de la bure ternie ses bras si blancs, elle rejetait sur son beau sein son pauvre mouchoir d'indienne, elle rentrait sa jambe nue dans son bas trou. On n'et pas respect la reine ou la sainte: on respectait Jenny. Ce qu'est devenue Jenny? vous voulez le savoir! Elle a parsem nos temples de belles saintes qu'adorerait un protestant; elle a peupl nos boudoirs d'images gracieuses qui font plaisir voir, de ces ttes de femmes qu'une jeune femme enceinte regarde si avidement; elle a donn son beau visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire; sa bienveillante influence s'est fait longtemps sentir dans l'atelier de nos artistes; avoir Jenny dans son atelier, c'tait dj un gage de succs. Jenny ddaignait l'art mdiocre, elle s'enfuyait s'cheveler quand elle tait appele par nos modernes Raphals; elle ne voulait confier sa jolie figure qu'au gnie, elle n'avait foi qu'au gnie. Quand l'artiste favoris tait pauvre, Jenny lui faisait crdit bien volontiers. Aimable fille! Elle a plus encourag l'art elle seule que nos trois derniers ministres de l'intrieur eux trois! Mais hlas! l'art a perdu Jenny, perdu le charmant modle, perdu sans retour; l'art est livr lui-mme sans vertu, sans pouvoir, sans avenir, sans fortune, sans idal! Ce qu'est devenue Jenny? Elle est devenue ce que deviennent toujours les femmes trs-jeunes et trs-jolies, heureuse et riche; elle est prsent ce que sont toujours les femmes trs-bonnes, elle est trs-aime, trs-respecte, trs-fte. La grande dame a conserv son amour d'artiste, son dvouement d'artiste, elle est reste un artiste. Elle a quitt, il est vrai, ses pauvres habits, son simple foulard et son chle de hasard; elle a charg son cou de diamants; les tissus de cachemire couvrent ses paules; sa robe est brode, ses bas de soie sont encore jour, mais trous cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a des gants de Venise pour cette main si blanche et des senteurs de l'Orient pour cette peau si parfume et si douce; elle a un titre et des laquais. Eh bien! ne craignez rien, approchez: la grande dame est toujours Jenny, Jenny la bouquetire, Jenny modle. Si vous tes un grand artiste, si vous vous appelez Grard, Ingres, Delaroche ou Vernet, arrivez; dites-lui: Jenny, il me faut une main de femme; Jenny vous jettera au nez ses gants de Venise; dites-lui: Jenny, il me faut de blanches et fraches paules, il me faut un sein qui bat: Jenny tera son cachemire et vous montrera son sein et ses paules; dites-lui: Jenny, je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied d'Atalante; Jenny, duchesse, vous prtera sa jambe et son pied tout comme faisait Jenny la bouquetire. Bonne fille! et simple, et ingnue, et dvoue l'art, aimant la beaut pour elle-mme, se flicitant tout haut d'tre belle parce qu'elle est belle partout, sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur l'airain, en terre cuite et en pltre, toujours belle. Que l'art ne s'afflige pas de la fortune de Jenny, Jenny appartient toujours l'art, elle est son bien, elle est toute sa fortune. L'art veut bien la prter l'hymen d'un grand seigneur, mais ce n'est qu'un prt qu'il lui fait: il faut que ce grand seigneur soit toujours dispos rendre Jenny l'artiste. C'est une stipulation crite tacitement dans le contrat de mariage de Jenny. Telle est cette simple et souriante histoire. Il n'est pas un artiste de talent, s'il tait juste, qui ne mt de moiti dans sa gloire et dans sa fortune quelque beau sein inspirateur. Or maintenant, et pour finir comme j'ai commenc, trouvez-moi quelque part, dans tout l'univers, un petit tre ainsi venu au monde, que par le fait mme de sa naissance il soit merveilleusement dispos toutes choses, aux plus tristes et aux plus gaies, frais sourires, larmes amres, abngation profonde, travail, paresse, vice et vertu, supportant galement tous les excs de la fortune et tous les excs de la misre, d'une parfaite galit d'humeur au milieu de tant de fortunes changeantes et renverses, aussi heureux dans la bure que dans la soie, aussi l'aise dans le salon que dans la mansarde, parlant en chantant une belle langue franaise qui tient la fois du Versailles de Louis XIV et de la Courtille de nos jours.--Grande dame grave et chaste, fille grillarde et rieuse, pote, artiste, mondaine, folle de joie, rveuse, distraite, coquette, amoureuse, modeste, bonne et vive, prte tout; et pour dire en un mot, vritablement, entirement et compltement--la _Grisette de Paris_. JULES JANIN. [Illustration] [Illustration: L'TUDIANT.] [Illustration] L'TUDIANT EN DROIT. UN jeune homme sort du collge. Il a pass son examen de bachelier s lettres, aprs avoir fait ce qu'on appelle ses tudes; c'est--dire que dix ans de travaux l'ont rendu capable d'expliquer, l'aide de bons dictionnaires, Virgile et les fables d'sope. Son pre et sa mre, assis au coin du feu, dlibrent sur la destine ultrieure de leur fils unique. Il faut qu'il fasse son droit, dit le pre d'un ton grave et doctoral; c'est le complment indispensable de l'ducation: le titre d'avocat mne tout. O bourgeois candide et patriarcal! le titre d'avocat ne mne rien! O vont ces milliers d'lves qui s'asseyent chaque anne sur les bancs de l'cole de droit? sont-ils tous pourvus d'emplois honorables et lucratifs? les voit-on primer au barreau ou dans la magistrature? Hlas! non; la majorit ne met jamais le pied au palais. Quelques-uns deviennent notaires, avous ou huissiers; le reste se rpartit dans diverses professions. Cet agent d'affaires qui ngocie des ventes et des achats de fonds de commerce sans clientle, il a fait son droit. Ce _jeune premier_ qui colporte en province sa misre et ses oripeaux, il a fait son droit. Cet crivain public qui rdige en prose et en vers des compliments l'usage des cuisinires, il a fait son droit. Ce dramaturge qui compose des pices grand spectacle pour le thtre de madame Saqui a prt le serment d'avocat. Les administrations publiques et particulires, l'arme, les boutiques, les choppes, fourmillent d'ex-tudiants qui vgtent et regrettent les trois annes qu'ils ont perdues sous le vain prtexte d'apprendre les lois, dont ils ne savent pas un mot. Quoi qu'il en soit, tous les ans, au mois de novembre, une foule de jeunes gens affluent de toutes les parties de la France, et viennent s'entasser dans les htels du quartier Latin, vaste camp dont les avant-postes s'tendent d'un ct jusqu'au Pont-Neuf, et de l'autre, jusqu' la barrire d'Enfer. Le nouveau dbarqu est install; il a pris sa premire inscription; il a choisi ses professeurs; il a fait sa premire apparition au cours, o il aura soin de se montrer le moins possible. Que lui faut-il encore? Une femme, une compagne qui partage avec lui les peines de la vie, et qui lui cire ses bottes! Il se met en qute, et un de ses compatriotes, lve de deuxime anne, dont les belles manires et la conversation solide ont bloui la haute socit de son endroit pendant les vacances, a t charg par les excellents parents de notre novice de guider sa jeune exprience travers les cueils de la Babylone maudite o le jeune hritier n'a t abandonn qu'en tremblant. Pntr de sa mission, le Mentor introduit ds le lendemain de son arrive son jeune Tlmaque au bal Montesquieu, autant pour le rompre sans retard aux bonnes habitudes que pour retrouver ses anciennes connaissances personnelles. Une contredanse et deux galops ont suffi pour lier intimement notre jeune homme une lgante danseuse qui rpond au nom d'Irma, Amanda, ou autre nom de la mme famille. Elle est sage n'en pas douter, car elle a refus de donner son adresse; mais notre tudiant l'a bientt retrouve. Il l'pie et l'arrte au passage sur le trottoir de la rue Dauphine, enveloppe d'un long tartan, la tte encadre dans un bonnet de velours noir, le bras pass dans un large cabas d'osier, garde-meuble insparable de la majorit fminine de notre excellente capitale, et les pieds protgs par une chaussure quivoque. Sous ces dehors peu favorables, l'tudiant en droit a reconnu la taille lgante et les jolis yeux de sa danseuse: il faut ajouter qu'il a devin un coeur tendre et des qualits physiques et morales qui lui suffisent. Son choix est fait, le pacte d'alliance est sign sur une table de la Grande-Chaumire du Mont-Parnasse. L vous ne reconnaissez plus la pauvre fille dont les souliers pargnent de la besogne aux balayeurs. Elle est pimpante, lgante, blouissante, frise, pommade, attife, charmante voir; elle porte une capote de batiste, une robe de mousseline, des bas blancs, et une charpe de crpe bleu. Les amours de l'tudiant et de la grisette ne sont point de ces passions cheveles qui pleurent dans les drames modernes, et bientt il ne la traite gure mieux qu'une servante, la charge de ses commissions, lui envoie chercher du tabac, de l'eau-de-vie et du jambon. Lorsqu'il rgale ses amis, c'est elle qui, avant de prsider au festin, fait cuire les ctelettes et met le couvert. Il faut le dire sa louange, la grisette se prte merveilleusement toutes ces fonctions de mnage, qui la rendent indispensable et lui donnent un air de femme marie. Heureuse si les vacances seules interrompent le cours de cette liaison trop passagre, si elle peut dire adieu en pleurant son poux temporaire, qui lui promettra de lui crire! Mais souvent, las du mnage, l'ingrat songe reconqurir sa libert. Il cherche querelle _sa femme_, l'accuse d'infidlit, et, force de brouilles prparatoires, arrive une rupture dfinitive. C'est un de ses amis qui lui succde, et la malheureuse fille passe de main en main comme un billet ordre, comme une reconnaissance du mont-de-pit, jusqu' ce que, vieille et fane, elle tombe insensiblement au dernier degr de la dpravation. S'il n'a point de femme pour lui prparer ses repas domicile, l'tudiant en droit peut choisir entre une multitude de restaurants dont les fastueuses affiches lui garantissent, moyennant dix-huit sous, une alimentation saine et abondante. Poupon, Viot, Rousseau! restaurants trop calomnis! comme Figaro, vous valez mieux que votre rputation! La malice seule a pu accuser vos innocents cuisiniers de transformer une tte de cheval en tte de veau, et de prsenter un angora sous la fallacieuse apparence d'un civet. Vos biftecks sont peut-tre _duriuscules_, vos bouillons trop aquatiques, vos hachis lgrement suspects; mais vous n'en mritez pas moins l'estime et la pratique de quiconque possde une me sensible, un estomac complaisant, et dix-huit sous dans sa poche. Laissez crier les diffamateurs, respectables sanctuaires de la gastronomie au rabais; tant qu'il y aura une cole de droit Paris, vous continuerez d'offrir une foule toujours croissante vos demi-potages dix centimes, et vos canards aux navets six sous la portion. Si l'on nous demande quels signes extrieurs on peut reconnatre l'tudiant en droit, nous rpondrons qu'il ne s'habille pas la dernire mode, mais qu'il cre une mode tout exprs pour lui. Il laisse volontiers crotre ses cheveux et sa barbe, quand il en a, afin, dit-il, de ne pas ressembler un picier; mais avant de se prsenter devant les examinateurs, il a soin de faire disparatre ces attributs anarchiques. Il ressemble par la coiffure un membre du club des Jacobins, et par la royale un seigneur de la cour de Louis XIII. On l'a vu jadis se glorifier d'un chapeau gris et d'un gilet rouge la Robespierre. Aujourd'hui, qu'il soit ou non du Barn, il adopte le bret et la ceinture rouge, parce qu'il trouve ce costume une couleur locale. Une pipe colossale est l'accessoire oblig de l'tudiant: fumeur intrpide, il parfume les passants des bouffes nausabondes du tabac de la rgie. La tte de sa pipe, plus ou moins _culotte_, offre l'image d'un Turc, de Henri IV, de Robert Macaire, de Franois Ier, de Saint-Just, etc. Son coeur bondit de joie lorsqu'il parvient se procurer une chibouque algrienne ou un houka indien, et qu'tendu sur son canap garni en velours d'Utrecht rouge, il se donne une tournure orientale. Roi du quartier Latin, il domine au thtre, il domine la taverne, il domine dans la rue. L'htelier le respecte, le restaurateur le dsire, le cafetier le regarde avec amour; son crdit est solidement pos, car ses parents _sont bien_; lui le haut du pav, lui les gracieux sourires des jeunes filles. Sultan sans rivaux, il dispense ses faveurs son gr, et rappelle les beaux temps de la galanterie franaise en faisant offrir des brevets de beaut et de grce sous la forme de bouquets aux dames qui frquentent les loges des thtres du Panthon et du Luxembourg. Entre tous surgit un caractre plus tranch, que les tudiants appellent _bambocheur_. Ses confrres se permettent l'estaminet et la guinguette titre de distraction: le bambocheur y passe ses jours. Il entre la taverne dix heures du matin, djeune amplement, consomme une infinit de petits verres et de chopes, fume un nombre considrable de pipes, joue au piquet et au billard, et le soir, une heure avance, se mle des choeurs qui chantent gorge dploye: [Musique: Messieurs les tudiants S'en vont la Chaumire, Pour danser le Cancan Et la Robert Macaire, Toujours, toujours, toujours, Triomphant des amours. Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la, Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la, la, la, La, la, la, la.] Le carnaval est l'lment du bambocheur: c'est alors qu'il se montre dans tout son clat. Craignant qu'on ne lui vole sa montre la faveur de la confusion des bals masqus, il s'empresse de la dposer entre les mains d'un commissionnaire au mont-de-pit, et le mme administrateur intgre se charge d'un manteau, compltement inutile son propritaire pour se dguiser en postillon. Ds lors, plus de soucis, plus de soins de l'avenir! Le bambocheur n'a jamais pris d'inscription; il n'aura jamais d'examens passer; il n'a point de carrire parcourir, point de famille satisfaire; toutes ses facults sont concentres dans le moment prsent, dans le vin qu'il boit, dans le dbardeur cheveux poudrs qu'il fait valser, dans le tumulte et l'enivrement du bal. Si, dans ces nuits de dlire, un paisible observateur se place au cintre du thtre du Panthon et regarde en bas, il n'apercevra d'abord qu'un mlange de couleurs diverses, recouvertes d'un uniforme glacis de poussire, enveloppes d'un brouillard de vapeurs dltres; puis, au milieu de ce chaos, il distinguera confusment des ttes, des bras, des jambes, mais sans pouvoir dterminer quels sont les propritaires respectifs de ces membres, tant est vertigineuse la rapidit avec laquelle cette masse compacte se meut, se tourne, se droule, se heurte et tourbillonne. Du fond du parterre monte un bourdonnement trange compos de l'union discordante de tous les sons de voix, depuis le baryton le plus clatant jusqu'au fausset le plus criard. C'est une mle pareille celle d'un champ de bataille, un inexprimable tohubohu, un labyrinthe de formes humaines, un pandmonium de danseurs: c'est un bal masqu. Si l'extrieur de l'tudiant annonce nettement ses habitudes physiques, il n'est pas sans intrt de scruter sa vie intellectuelle. Beaux-arts, littrature, philosophie, politique, il tudie tout, except son droit. Il dvore les romans nouveaux, et juge en matre des pices en vogue. Le portrait de madame George Sand, attach par une pingle au chevet de son lit, tmoigne de son enthousiasme pour l'illustre hermaphrodite. Il suit M. de Balzac dans sa course travers moeurs, et admire Victor Hugo, le chef de l'cole potique des temps modernes. Loin de se passionner pour ces tragdies guindes et compasses qui se font, comme une rgle d'arithmtique, par l'addition d'un certain nombre de princes, de princesses et de confidents, il porte avec enthousiasme le tribut de son admiration partout o le drame saisissant se meut et palpite. Donne-t-on un drame indit du grand homme, l'tudiant se passe de dner, se met la queue ds deux heures, arrive le premier au bureau, et emporte d'assaut l'unique billet de parterre que l'on y distribue. Un coup de sifflet part d'une loge. A la porte! la porte! s'exclame l'tudiant; c'est un membre de l'Institut! Nouveau coup de sifflet. A la porte! rpte l'tudiant; la lanterne les classiques! Vient une tirade de posie harmonieuse et sublime, toute la salle enivre applaudit et trpigne; l'tudiant bat des mains avec fureur, et lance un regard de mpris l'individu vhmentement souponn d'tre membre de l'Institut. Il est rare que l'tudiant en droit ne soit pas musicien. Il a un matre de flageolet, de flte ou de cornet piston, et joue _Au clair de la lune_ sur l'accordon. Nonobstant les rglements de police, son cor de chasse retentit au milieu du silence de la nuit; il l'embouche une heure du matin, au retour du spectacle, pour se consoler d'avoir vu la nouveaut _juste-milieu_. Le propritaire tempte, les voisins s'insurgent; mais qu'importe? l'intrpide virtuose poursuit son harmonieux tintamarre, de complicit avec les chats des environs. La vigueur de ses poumons est-elle puise, il sacrifie aux muses, car une monomanie l'obsde: il faut qu'il crive. Il jette des feuilletons dans la bote des journaux, qui ne les insrent jamais, expdie des drames et des vaudevilles aux directeurs des thtres des boulevards, et s'indigne de ne pouvoir obtenir lecture. Il porte le manuscrit d'un roman intime en deux volumes in-8 Lachapelle ou H. Souverain, scrupuleux et discrets dpositaires de ces chefs-d'oeuvre. Les nouvelles qu'il labore dbutent presque toujours ainsi: Par une belle matine de printemps, deux hommes, envelopps de larges manteaux, descendaient silencieusement la colline... Parfois aussi il entame son sujet _in medias res_, conformment la recette suivante: Par la messe! dit le jeune inconnu en vidant d'un seul trait son hanap rempli de vin de Hongrie, nous vivons en des temps bien tranges, messeigneurs... Sa posie est de ce genre phthisique, maladif et rachitique, dsesprant et dsespr, dont Joseph Delorme est le patron. Le _moi_ et les exclamations y dominent. On y remarque des vers tels que ceux-ci: Oh! parmi les humains je marche solitaire, Comme le juif errant, et courbe vers la terre Mon front ple et rveur!! Tout nourrit le poison de ma mlancolie! Oh! mon coeur est bris! j'ai bu jusqu' la lie La coupe du malheur!!! Cette strophe est close dans un nuage de fume de tabac et sous l'inspiration d'une bouteille d'eau-de-vie. Voyant que les diteurs et la gloire lui tournent le dos, l'tudiant passe l'tat de gnie mconnu, et, en traversant le pont des Arts, il mesure d'un oeil farouche la distance qui le spare de l'abme. Mais il puisera des consolations dans la philosophie, car elle est aussi de son ressort: sitt qu'une thorie apparat, elle trouve parmi les tudiants des adeptes, des sectateurs, des enthousiastes. Voltairiens sous la restauration, ils ont suivi le mouvement du sicle, et tendent prendre une couleur morale et religieuse. Les uns applaudissent aux thories conomiques de Saint-Simon ou aux rveries de Fourier; d'autres s'accordent dire, avec le pre Enfantin, qu'il est urgent de rhabiliter la chair, tche dont ils s'acquittent la grande satisfaction des habitus du bal du Prado. Les opinions politiques de l'tudiant en droit sont de celles qui font dire aux cacochymes et aux asthmatiques: On voit bien que vous tes jeune. Bah! ces ides-l vous passeront. Ou bien: C'est un beau rve qui ne se ralisera jamais; on reconnat bien l l'effervescence de la jeunesse. Il y a des tres persuads que, pass la trentaine, il faut ncessairement prendre du ventre et se rapprocher du mollusque. L'tudiant est d'un patriotisme exalt. Sa chambre est dcore des portraits des chefs de la Montagne. La rvolution de juillet est ses yeux une rvolution l'eau de rose, en gants jaunes et en bas de soie. Il et voulu qu'en 1830 on dclart la guerre toute l'Europe, et que le drapeau tricolore ft le tour du monde. Il a gmi sur le sort de la Pologne, et maudit l'autocrate. Du temps o florissaient les souscriptions nationales, on voyait figurer sur les listes son nom, accompagn de notes plus ou moins dmagogiques, semblables celle-ci: A... B..., ami de la libert et de la patrie, ennemi des tyrans et de l'oppression, 25 centimes. Feu la Socit des droits de l'homme comptait dans son sein beaucoup d'tudiants en droit. Ils proraient dans les sections, annonaient officiellement que les faubourgs Antoine et Martin taient prts descendre, couchaient en bonnet rouge, et au besoin s'armaient pour l'meute. Hlas! plusieurs victimes d'un enthousiasme aveugle sont tombes sur les dalles de Saint-Merry. Une haine vivace bouillonne entre l'tudiant en droit et le sergent de ville. Ce sont deux ennemis plus irrconciliables que Montaigu et Capulet, et ce n'est point sans raison. Qui, dans les bals publics, surprend les tudiants en flagrant dlit de _cachucha_ nationale? qui les mne au violon? qui modre l'lasticit hasarde de leurs mouvements? C'est le sergent de ville. Mais les principaux motifs de l'aversion de l'tudiant en droit sont plus srieux: il dteste dans le sergent de ville l'agent, le satellite arm de l'ordre public, et, du plus loin qu'il l'aperoit, il donne sa physionomie l'expression la plus ddaigneuse possible, relve firement la tte, et murmure dans sa barbe l'injurieuse pithte de mouchard. Au reste, l'exagration politique de l'tudiant en droit est plutt extrieure que relle; elle cache les sympathies d'une me honnte et gnreuse, et ne croyez pas qu'arriv l'ge mr l'tudiant en droit renie les croyances de sa jeunesse. lecteur, il vote avec l'opposition; pre de famille, il transmet ses principes ses enfants; sentinelle avance du progrs, sa voix s'lve toujours en faveur des rformes utiles. Il se trouve pourtant parmi les tudiants bon nombre de ces jeunes gens tenaces au travail, que rien ne rebute, et qui mlent leurs tudes de droit des travaux srieux d'histoire, de littrature: celui qui prend cette voie aride, mais dont la rcompense est certaine, se nomme _piocheur_. Le _piocheur_ ne connat ni les plaisirs ni les soucis attachs la prodigalit. tre rare et presque fabuleux, c'est un jeune homme sans fortune qui veut faire son chemin, ose lire Duranton, et affronte sans plir les volumineuses collections d'arrts de Dalloz et de Sirey; il se place chez un avou, et au bout de deux ans de travaux assidus, il obtient enfin l'importante fonction de troisime clerc: il ira loin! Il n'est gure d'tudiant qui ne devienne _piocheur_ au moins une fois par an, car l'approche des examens cause dans le quartier Latin une perturbation complte, un branle-bas gnral: on se met l'oeuvre, on court aux codes longtemps ngligs, on veille, on ne sort plus, on dfend sa porte, on s'enterre tout vivant avec Rogron et Du Caurroy; on analyse, on dissque le texte des lois, et au bout de six semaines de fatigues, on arrive souvent tre refus: alors la victime crie l'injustice, et traite les professeurs de _sclrats_. Trois, quatre ou cinq ans suffisent la majorit des tudiants pour sortir vainqueurs de leurs cinq preuves, y compris la thse. Il est facile de reconnatre dans la salle des Pas-Perdus celui qui vient d'avoir l'honneur de prter le serment d'avocat. Il se pavane dans sa robe de louage, le gonflement de sa poitrine soulve son rabat jauntre, il porte sous le bras un norme portefeuille bourr de papiers qui simulent les dossiers absents, invite ses connaissances venir le voir au palais, les promne dans les couloirs, et, s'il aperoit quelque notabilit judiciaire, soulve sa toque un demi-pouce de son front, pour persuader aux profanes qu'il est en relation avec la susdite notabilit. L'admission au stage a t pour le licenci en droit le sujet d'un inextricable embarras. Les rglements de l'ordre des avocats exigent que le candidat occupe une chambre convenable au premier ou au second tage, et qu'il possde une bibliothque suffisamment garnie de livres de jurisprudence. Car le licenci demeurait place Sorbonne, au cinquime au-dessus de l'entresol, et n'avait, en fait d'ouvrages de droit, que les chansons de Branger, les contes de Voltaire, _le Contrat social_, un volume dpareill d'un roman de Paul de Kock, et quelques autres bouquins. Grce au ciel, un de ses amis, homme d'affaires, lui a confi les clefs d'un magnifique appartement. Le licenci a donn son adresse au local de son ami, et le rapporteur charg de dcider si les conditions requises taient remplies a t merveill qu'un dbutant aussi jeune ft si splendidement log, que la bibliothque ft si nombreuse et si bien choisie, et le bureau si encombr de paperasses et d'actes de toute espce. Dans les confrences, o des tudiants et de jeunes avocats apprennent l'art de dfendre la veuve et l'orphelin, l'avocat stagiaire plaide avec autant d'emphase que d'rudition. Il cite les coutumes et le Digeste, Pothier et Gaus, et assaisonne sa harangue de mots latins. Oui, messieurs, dit-il, dans la question qui nous occupe, notre adversaire est _penits extraneus_. C'est l'amour du gain qui le pousse, _certat de lucro captando_; tandis que nous, messieurs, _certamus de damno vitando!_ L'avocat stagiaire aime prvoir les arguments de la partie adverse, et il est rare de ne pas rencontrer dans son discours deux ou trois phrases qui commencent en voix de fausset par: Mais, nous dira-t-on! Puis, aprs avoir numr les objections qu'on peut lui faire, il retrousse ses manches, lve les bras au ciel, et s'crie: Eh! messieurs, je vous le demande, est-il possible d'imaginer un raisonnement plus illogique, un raisonnement plus contraire aux principes, un raisonnement plus dnu de fondement, plus trange, plus...? Je m'arrte, messieurs, car mon indignation, toujours croissante, m'entranerait peut-tre trop loin! _Sunt verba et voces, prtereaque nihil._ Malgr cette enflure, les confrences faonnent l'avocat stagiaire l'improvisation: il a l'agrment d'y tre tour de rle juge, prsident, ministre public, demandeur ou dfendeur; il apprend plaider le pour et le contre de la premire question venue, ce qui ne laisse pas que d'tre d'une application journalire. Maintenant que notre tudiant a pris son essor et qu'il a secou compltement la poudre des coles, nous lui souhaitons des succs judiciaires, une clientle interminable, et puisse-t-il n'tre pas oblig, aprs d'infructueuses tentatives, de se faire journaliste ou de s'engager dans les hussards! . DE LA BDOLLIERRE. _avocat_, _journaliste_. [Illustration] [Illustration: LA FEMME COMME IL FAUT.] [Illustration] LA FEMME COMME IL FAUT. PAR une jolie matine vous flnez dans Paris. Il est plus de deux heures, mais cinq heures ne sont pas sonnes. Vous voyez venir vous une femme. Le premier coup d'oeil jet sur elle est comme la prface d'un beau livre: il vous fait pressentir un monde de choses lgantes et fines. Comme le botaniste travers monts et vaux de son herborisation, parmi les vulgarits parisiennes vous rencontrez enfin une fleur rare. Ou elle est accompagne de deux hommes trs-distingus, dont un au moins est dcor, ou quelque domestique en petite tenue la suit dix pas de distance. Elle ne porte ni couleurs clatantes, ni bas jour, ni boucle de ceinture trop travaille, ni pantalon manchettes brodes bouillonnant autour de sa cheville. Vous remarquez ses pieds, soit des souliers de prunelle cothurnes croiss sur un bas de coton d'une finesse excessive ou sur un bas de soie uni de couleur grise, soit des brodequins de la plus exquise simplicit. Une toffe assez jolie et d'un prix mdiocre vous fait distinguer sa robe, dont la faon surprend plus d'une bourgeoise: c'est presque toujours une redingote attache par des noeuds, et mignonnement borde d'une ganse ou d'un filet imperceptible. L'inconnue a une manire elle de s'envelopper dans un chle ou dans une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou, en dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en tortue, mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes, tout en les voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans tre protge par aucun brevet d'invention. Artistes, potes, amants, vous tous qui adorez le beau idal, cette rose mystique du gnie heureusement interdite la mcanique, flnez et admirez cette fleur de beaut si bien cache, si bien montre! La coquette se donne, par la marche, un certain mouvement concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous l'toffe sa forme suave ou dangereuse, comme midi la couleuvre sous la gaze verte de son herbe frmissante. Doit-elle un ange ou un diable cette ondulation gracieuse qui joue sous la longue chape de soie noire, en agite la dentelle au bord, rpand un baume arien, et que je nommerais volontiers la brise de la Parisienne? Vous reconnatrez sur les bras, la taille, autour du cou, une science de plis qui drape la plus rtive toffe, de manire vous rappeler la Mnmosyne antique. Ah! comme elle entend, passez-moi cette expression, _la coupe de la dmarche_! Examinez cette faon d'avancer le pied en moulant la robe avec une si dcente prcision qu'elle excite chez le passant une admiration mle de dsir, mais comprime par un profond respect. Quand une Anglaise essaye de ce pas, elle a l'air d'un grenadier qui se porte en avant pour attaquer une redoute. A la femme de Paris le gnie de la dmarche! Aussi la municipalit lui devait-elle l'asphalte des trottoirs. Votre inconnue ne heurte personne. Pour passer, elle attend avec une orgueilleuse modestie qu'on lui fasse place. La distinction particulire aux femmes bien leves se trahit surtout par la manire dont elle tient le chle ou la mante croise sur sa poitrine. Elle vous a, tout en marchant, un petit air digne et serein, comme les madones de Raphal dans leur cadre. Sa pose, la fois tranquille et ddaigneuse, oblige le plus insolent dandy se dranger pour elle. Le chapeau, d'une simplicit remarquable, a des rubans frais. Peut-tre y aura-t-il des fleurs; mais les plus habiles de ces femmes n'ont que des noeuds. La plume veut la voiture; les fleurs attirent trop le regard. L-dessous vous voyez la figure frache et repose d'une femme sre d'elle-mme sans fatuit, qui ne regarde rien et voit tout, dont la vanit, blase par une continuelle satisfaction, rpand sur sa physionomie une indiffrence qui pique la curiosit. Elle sait qu'on l'tudie; elle sait que presque tous, mme les femmes, se retournent pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de la Vierge, blanche et pure. Cette belle espce affectionne les latitudes les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris: vous la trouverez entre la 20e et la 110e arcade de la rue de Rivoli; sous la ligne des boulevards, depuis l'quateur ardent des Panoramas, o fleurissent les productions des Indes, o s'panouissent les plus chaudes crations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine, dans les contres les moins crottes de bourgeoisie; entre le 30e et le 150e numro de la rue du Faubourg-Saint-Honor. Durant l'hiver, elle se plat sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir en bitume qui la longe. Selon le temps, elle vole dans l'alle des Champs-lyses, borde l'est par la place Louis XV, l'ouest, par la rue de Marigny, au midi, par la chausse, au nord, par les jardins du faubourg Saint-Honor. Jamais vous ne rencontrerez cette varit de femme dans les rgions hyperborales de la rue Saint-Denis; jamais dans les Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales; jamais nulle part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris closent par un temps oriental, parfument les promenades, et, pass cinq heures, se replient comme les belles-de-jour. Les femmes que vous verrez plus tard, ayant un peu de leur air, essayant de les singer, sont des femmes comme _il en faut_, tandis que la belle inconnue, votre Batrix de la journe, est la _femme comme il faut_. Il n'est pas facile aux trangers de reconnatre les diffrences auxquelles les observateurs mrites les distinguent, tant la femme est comdienne! mais elles crvent les yeux aux Parisiens: c'est des agrafes mal caches, des cordons qui montrent leur lacis d'un blanc roux au dos de la robe par une fente entre-bille, des souliers raills, des rubans de chapeau repasss, une robe trop bouffante, une tournure trop gomme. Vous remarquerez une sorte d'effort dans l'abaissement prmdit de la paupire. Il y a de la convention dans la pose. Quant la bourgeoise, il est impossible de la confondre avec la femme comme il faut; elle la fait admirablement ressortir, elle explique le charme que vous a jet votre inconnue. La bourgeoise est affaire, sort par tous les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait pas si elle entrera, si elle n'entrera pas dans un magasin. L o la femme comme il faut sait bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la bourgeoise est indcise, retrousse sa robe pour passer un ruisseau, trane avec elle un enfant qui l'oblige guetter les voitures; elle est mre en public, et cause avec sa fille; elle a de l'argent dans son cabas, et des bas jour aux pieds; en hiver, elle a un boa par-dessus une plerine en fourrure, un chle et une charpe en t: la bourgeoise entend admirablement les plonasmes de toilette. Votre belle promeneuse, vous la retrouverez, si vous tes susceptible de la retrouver, aux Italiens, l'Opra, dans un bal. Elle se montre alors sous un aspect si diffrent que vous diriez deux crations sans analogie. La femme est sortie de ses vtements mystrieux comme un papillon de sa larve soyeuse. Elle sert, comme une friandise, vos yeux ravis, les formes que le matin son corsage modelait peine. Au thtre, elle ne dpasse pas les secondes loges, except aux Italiens. Vous pourrez alors tudier votre aise la savante lenteur de ses mouvements. L'adorable trompeuse use des petits artifices politiques de la femme avec un naturel qui exclut toute ide d'art et de prmditation. A-t-elle une main royalement belle, le plus fin croira qu'il tait absolument ncessaire de rouler, de remonter ou d'carter celle de ses _ringleets_ ou de ses boucles qu'elle caresse. Si elle a quelque splendeur dans le profil, il vous paratra qu'elle donne de l'ironie ou de la grce ce qu'elle dit au voisin, en se posant de manire produire ce magnifique effet de profil perdu, tant affectionn par les grands peintres, qui attire la lumire sur la joue, dessine le nez par une ligne nette, illumine le rose des narines, coupe le front vive arte, laisse au regard sa paillette de feu, mais dirige dans l'espace, et pique d'un trait de lumire la blanche rondeur du menton. Si elle a un joli pied, elle se jettera sur un divan avec la coquetterie d'une chatte au soleil, les pieds en avant, sans que vous trouviez son attitude autre chose que le plus dlicieux modle donn par la lassitude la statuaire. Il n'y a que la femme comme il faut pour tre l'aise dans sa toilette; rien ne la gne. Vous ne la surprendrez jamais, comme une bourgeoise, remonter une paulette rcalcitrante, faire descendre un busc insubordonn, regarder si la gorgerette accomplit son office de gardien infidle autour de deux trsors tincelants de blancheur, se regarder dans les glaces pour savoir si la coiffure se maintient dans ses quartiers. Sa toilette est toujours en harmonie avec son caractre: elle a eu le temps de l'tudier, de dcider ce qui lui va bien, car elle connat depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Pour tre femme comme il faut, il n'est pas ncessaire d'avoir de l'esprit, mais il est impossible de l'tre sans beaucoup de got. Vous ne la verrez pas la sortie, elle disparat avant la fin du spectacle. Si par hasard elle se montre calme et noble sur les marches rouges de l'escalier, elle prouve alors des sentiments violents. Elle est l par ordre, elle a quelque regard furtif donner, quelque promesse recevoir. Peut-tre descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanit d'un esclave auquel elle obit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un bal ou dans une soire, vous recueillerez le miel affect ou naturel de sa voix ruse; vous serez ravi de sa parole vide, mais laquelle elle saura communiquer la valeur de la pense par un mange inimitable. L'esprit de cette femme est le triomphe d'un art tout plastique. Vous ne saurez pas ce qu'elle a dit, mais vous serez charm. Elle a hoch la tte, elle a gentiment hauss ses blanches paules, elle a dor une phrase insignifiante par le sourire d'une petite moue charmante, elle a mis l'pigramme de Voltaire dans un _hein!_ dans un _ah!_ dans un _et donc!_ Un air de tte a t la plus active interrogation; elle a donn de la signification au mouvement par lequel elle a fait danser une cassolette attache son doigt par un anneau. C'est des grandeurs artificielles obtenues par des petitesses superlatives: elle a fait retomber noblement sa main en la suspendant au bras du fauteuil comme des gouttes de rose la marge d'une fleur, et tout a t dit; elle a rendu un jugement sans appel, mouvoir le plus insensible. Elle a su vous couter, elle vous a procur l'occasion d'tre spirituel, et, j'en appelle votre modestie, ces moments-l sont rares. Vous n'avez t choqu par aucune ide malsaine. Vous ne causez pas une demi-heure avec une bourgeoise sans qu'elle fasse apparatre son mari sous une forme quelconque; mais si vous savez que cette femme est marie, elle a eu la dlicatesse de si bien dissimuler son mari qu'il vous faut un travail de Christophe Colomb pour le dcouvrir. Souvent vous n'y russissez pas tout seul. Si vous n'avez pu questionner personne, la fin de la soire vous la surprenez regarder fixement un homme entre deux ges et dcor, qui baisse la tte et sort. Elle a demand sa voiture, et part. Vous n'tes pas la rose, mais vous avez t prs d'elle, et vous vous couchez sous les lambris dors d'un dlicieux rve qui se continuera peut-tre lorsque le Sommeil aura, de son doigt pesant, ouvert les portes d'ivoire du temple des fantaisies. Chez elle, aucune femme comme il faut n'est visible avant quatre heures, quand elle reoit. Elle est assez savante pour vous faire toujours attendre. Vous trouverez tout de bon got dans sa maison; son luxe est de tous les moments et se rafrachit propos; vous ne verrez rien sous des cages de verre, ni les chiffons d'aucune enveloppe appendue comme un garde-manger. Vous aurez chaud dans l'escalier. Partout des fleurs gayeront vos regards, les fleurs, seul prsent qu'elle accepte, et de quelques personnes seulement: les bouquets ne vivent qu'un jour, donnent du plaisir, et veulent tre renouvels; pour elle ils sont, comme en Orient, un symbole, une promesse. Les coteuses bagatelles la mode sont tales, mais sans viser au muse ni la boutique de curiosits. Vous la surprendrez au coin de son feu, sur sa causeuse, d'o elle vous saluera sans se lever. Sa conversation ne sera plus celle du bal. Ailleurs elle tait votre crancire, chez elle son esprit vous doit du plaisir. Ces nuances, les femmes comme il faut les possdent merveille. Elle aime en vous un homme qui va grossir sa socit, l'objet des soins et des inquitudes que se donnent aujourd'hui les femmes comme il faut. Aussi, pour vous fixer dans son salon, sera-t-elle d'une ravissante coquetterie. Vous sentez, l surtout, combien les femmes sont isoles aujourd'hui, pourquoi elles veulent avoir un petit monde dont elles soient la constellation. La causerie est impossible sans gnralits. L'pigramme, ce livre, en un mot, ne tombe plus, comme pendant le dix-huitime sicle, ni sur les personnes ni sur les choses, mais sur des vnements mesquins, et meurt avec la journe. Son esprit, quand elle en a, consiste mettre tout en doute, comme celui de la bourgeoise lui sert tout affirmer. L est la grande diffrence entre ces deux femmes: la bourgeoise a certainement de la vertu, la femme comme il faut ne sait pas si elle en a encore, ou si elle en aura toujours; elle hsite et rsiste, l o l'autre refuse net pour tomber plat. Cette hsitation en toute chose est une des dernires grces que lui laisse notre horrible poque. Elle va rarement l'glise, mais elle parlera religion, et voudra vous convertir si vous avez le bon got de faire l'esprit fort, car vous aurez ouvert une issue aux phrases strotypes, aux airs de tte et aux gestes convenus entre toutes ces femmes.--Ah! fi donc! je vous croyais trop d'esprit pour attaquer la religion! La socit croule, et vous lui tez son soutien. Mais la religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la proprit, c'est l'avenir de nos enfants. Ah! ne soyons pas gostes. L'individualisme est la maladie de l'poque, et la religion en est le seul remde; elle unit les familles que vos lois dsunissent, etc. Elle entame alors un discours no-chrtien, saupoudr d'ides politiques, qui n'est ni catholique ni protestant, mais moral, oh! moral en diable, o vous reconnaissez une pice de chaque toffe qu'ont tissue les doctrines modernes aux prises. Ce discours dmontre que la femme comme il faut ne reprsente pas moins le gchis intellectuel que le gchis politique, de mme qu'elle est entoure des brillants et peu solides produits d'une industrie qui pense sans cesse dtruire ses oeuvres pour les remplacer. Vous sortez en vous disant: Elle a dcidment de la supriorit dans les ides! Vous le croyez d'autant plus qu'elle a sond votre coeur et votre esprit d'une main dlicate; elle vous a demand vos secrets, car la femme comme il faut parat tout ignorer pour tout apprendre; il y a des choses qu'elle ne sait jamais, mme quand elle les sait. Seulement vous tes inquiet, vous ignorez l'tat de son coeur. Autrefois les grandes dames aimaient avec affiches, journal la main et annonces; aujourd'hui la femme comme il faut a sa petite passion rgle comme un papier de musique, avec ses croches, ses noires, ses blanches, ses soupirs, ses points d'orgue, ses dises la clef. Faible femme, elle ne veut compromettre ni son amour, ni son mari, ni l'avenir de ses enfants. Aujourd'hui le nom, la position, la fortune, ne sont plus des pavillons assez respects pour couvrir toutes les marchandises bord. L'aristocratie entire ne s'avance plus pour servir de paravent une femme en faute. La femme comme il faut n'a donc point, comme la grande dame d'autrefois, une allure de haute lutte; elle ne peut rien briser sous son pied, c'est elle qui serait brise. Aussi est-elle la femme des jsuitiques _mezzo termine_, des plus louches tempraments, des convenances gardes, des passions anonymes menes entre deux rives brisants. Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a toujours en perspective le procs en criminelle conversation. Cette femme, si libre au bal, si jolie la promenade, est esclave au logis; elle n'a d'indpendance qu' huis clos, ou dans les ides. Elle veut rester femme comme il faut. Voil son thme. Or, aujourd'hui, la femme quitte par son mari, rduite une maigre pension, sans voiture, ni luxe, ni loges, sans les divins accessoires de la toilette, n'est plus ni femme, ni fille, ni bourgeoise; elle est dissoute, et devient une chose. Les carmlites ne veulent pas d'une femme marie; il y aurait bigamie. Son amant en voudra-t-il toujours? l est la question. La femme comme il faut peut donner lieu peut-tre la calomnie, jamais la mdisance. Elle est entre l'hypocrisie anglaise et la gracieuse franchise du dix-huitime sicle, systme btard qui rvle un temps o rien de ce qui succde ne ressemble ce qui s'en va, o les transitions ne mnent rien, o il n'y a que des nuances, o les grandes figures s'effacent, o les distinctions sont purement personnelles. Dans ma conviction, il est impossible qu'une femme, ft-elle ne aux environs du trne, acquire avant vingt-cinq ans la science encyclopdique des riens, la connaissance des manges, les grandes petites choses, les musiques de voix et les harmonies de couleurs, les diableries angliques et les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le srieux et les railleries, l'esprit et la btise, la diplomatie et l'ignorance, qui constituent la femme comme il faut. Des indiscrets nous ont demand si la femme auteur est femme comme il faut: quand elle n'a pas du gnie, c'est une femme comme il n'en faut pas. Maintenant, qu'est cette femme? quelle famille appartient-elle? d'o vient-elle? Ici la femme comme il faut prend les proportions rvolutionnaires. Elle est une cration moderne, un dplorable triomphe du systme lectif appliqu au beau sexe. Chaque rvolution a son mot, un mot o elle se rsume, et qui la peint. Expliquer certains mots, ajouts de sicle en sicle la langue franaise, serait faire une magnifique histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'Empire; il contient Napolon tout entier. Depuis cinquante ans bientt, nous assistons la ruine continue de toutes les distinctions sociales; nous aurions d sauver les femmes de ce grand naufrage, mais le Code civil a pass sur leurs ttes le niveau de ses articles. Hlas! quelque terribles que soient ces paroles, disons-les: les duchesses s'en vont, et les marquises aussi! Quant aux baronnes, elles n'ont jamais pu se faire prendre au srieux; l'aristocratie commence la vicomtesse. Les comtesses resteront. Toute femme comme il faut sera plus ou moins comtesse, comtesse de l'Empire ou d'hier, comtesse de vieille roche, ou, comme on dit en italien, comtesse de politesse. Quant la grande dame, elle est morte avec l'entourage grandiose du dernier sicle, avec la poudre, les mouches, les mules talons, les corsets busqus orns d'un delta de noeuds en rubans. Les duchesses aujourd'hui passent par les portes sans les faire largir pour leurs paniers. Enfin l'Empire a vu les dernires robes queue! Je suis encore comprendre comment le souverain qui voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours des robes queue n'a pas tabli pour certaines familles le droit d'anesse et les majorats par d'indestructibles lois. Napolon n'a pas devin l'application du Code dont il tait si fier. Cet homme, en crant des duchesses, engendrait des femmes comme il faut, le produit mdiat de sa lgislation. La pense, prise comme un marteau par l'enfant qui sort du collge, ainsi que par le journaliste obscur, a dmoli les magnificences de l'tat social. Aujourd'hui, tout drle qui peut convenablement soutenir sa tte sur un col, couvrir sa puissante poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse, montrer un front o reluise un gnie apocryphe sous des cheveux boucls, se dandiner sur deux escarpins vernis orns de chaussettes en soie qui cotent six francs, tient son lorgnon dans une de ses arcades sourcilires en plissant le haut de sa joue, et ft-il clerc d'avou, fils d'entrepreneur ou btard de banquier, il toise impertinemment la plus jolie duchesse, l'value quand elle descend l'escalier d'un thtre, et dit son ami pantalonn par Blain, habill par Buisson, gilet, gant, cravat par Bodier ou par Perry, mont sur vernis comme le premier duc venu: Voil, mon cher, une femme comme il faut. Les causes de ce dsastre, les voici. Un duc quelconque (il s'en rencontrait sous Louis XVIII ou sous Charles X, qui possdaient deux cent mille livres de rente, un magnifique htel, un domestique somptueux) pouvait encore tre un grand seigneur. Le dernier de ces grands seigneurs franais, le prince de Talleyrand, vient de mourir. Ce duc a laiss quatre enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans la manire dont il les a maris tous, chacun de ses hoirs n'a plus que cent mille livres de rente aujourd'hui; chacun d'eux est pre ou mre de plusieurs enfants, consquemment, oblig de vivre dans un appartement au rez-de-chausse ou au premier tage d'une maison, avec la plus grande conomie. Qui sait mme s'ils ne qutent pas une fortune? Ds lors la femme du fils an n'est duchesse que de nom: elle n'a ni sa voiture, ni ses gens, ni sa loge, ni son temps elle; elle n'a ni son appartement dans son htel, ni sa fortune, ni ses babioles; elle est enterre dans le mariage comme une femme de la rue Saint-Denis dans son commerce; elle achte les bas de ses chers petits enfants, les nourrit, et surveille ses filles, qu'elle ne met plus au couvent. Les femmes les plus nobles sont ainsi devenues d'estimables couveuses. Notre poque n'a plus ces belles fleurs fminines qui ont orn les grands sicles. L'ventail de la grande dame est bris. La femme n'a plus rougir, mdire, chuchoter, se cacher, se montrer; l'ventail ne sert plus qu' s'venter; et quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est trop utile pour appartenir au luxe. Tout en France a t complice de la femme comme il faut. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond de ses terres, o elle a t se cacher pour mourir, migrant l'intrieur devant les ides comme l'tranger devant les masses populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons europens, commander l'opinion, la tourner comme un gant, dominer le monde, en dominant les hommes d'art ou de pense qui devaient le dominer, ont commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir lutter avec la bourgeoisie enivre de pouvoir, et dbouchant sur la scne du monde pour s'y faire peut-tre hacher en morceaux par les barbares qui la talonnent. Aussi, l o les bourgeois veulent voir des princesses, n'aperoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui les princes ne trouvent plus de grandes dames compromettre, ils ne peuvent mme plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de Bourbon est le dernier prince qui ait us de ce privilge, et Dieu sait seul ce qu'il lui en cote! Aujourd'hui les princes ont des femmes comme il faut, obliges de payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur royale ne grandirait pas d'une ligne, qui filent sans clat entre les eaux de la bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout fait nobles, ni tout fait bourgeoises. La presse a hrit de la femme. La femme n'a plus le mrite du feuilleton parl, des dlicieuses mdisances ornes de beau langage; il y a des feuilletons crits dans un patois qui change tous les trois ans, de petits journaux plaisants comme des croque-morts et lgers comme le plomb de leurs caractres. Les conversations franaises se font en iroquois rvolutionnaire d'un bout l'autre de la France, par de longues colonnes imprimes dans des htels o grince une presse la place des cercles lgants qui y brillaient jadis. Le glas de la haute socit sonne, entendez-vous! le premier coup est ce mot moderne de la femme comme il faut! Cette femme, sortie des rangs de la noblesse, ou pousse de la bourgeoisie, venue de tout terrain, mme de la province, est l'expression du temps actuel, une dernire image du bon got, de l'esprit, de la grce, de la distinction, runis mais amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en France, mais il y aura longtemps des femmes comme il faut, envoyes par l'opinion publique dans une haute chambre fminine, et qui seront pour le beau sexe ce qu'est le _gentleman_ en Angleterre. Voici le progrs: autrefois une femme pouvait avoir une voix de harengre, une dmarche de grenadier, un front de courtisane audacieuse, les cheveux plants en arrire, le pied gros, la main paisse, elle tait nanmoins une grande dame; mais aujourd'hui, ft-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient jamais tre ainsi, elle ne serait pas femme comme il faut. DE BALZAC. [Illustration] [Illustration: LE DBUTANT LITTRAIRE.] [Illustration] LE DBUTANT LITTRAIRE. LE jour o Dieu enjoignit l'homme de crotre et de multiplier, il est probable, sinon certain, qu'il entendit parler d'une multiplication honnte et d'une croissance raisonnable. Toute supposition contraire impliquerait de la part de la Providence une incurie compltement inadmissible, quand on considre la sublime harmonie qui rgit les moindres rouages de l'univers. A quoi bon, en effet, tirer l'homme du nant, et l'exposer aux mille besoins de la vie, s'il ne vous est pas donn de les satisfaire? Certes, il est on ne peut plus louable aux petits des oiseaux de donner la pture, mais il nous a toujours paru que les _petits des humains_ avaient la bont divine des droits fonds non moins justement que les _petits des oiseaux_. C'est prcisment cette conviction o nous sommes que Dieu ne saurait avoir bauch une oeuvre incomplte qui nous donne la force de soutenir la vrit de notre assertion premire, savoir que Dieu, en crant le monde, lui avait assign un certain chiffre de population que l'homme, pour son bonheur, n'aurait d jamais dpasser. En doutez-vous? lisez l'histoire, interrogez la tradition; qu'y trouvez-vous? Des mortels bats au premier chef, savourant, sans dsemparer, toutes les joies de l'existence; allant et venant dans la vie, comme sur une pelouse en fleurs, sans regrets, sans soucis, sans alarmes. Il est bien vrai que par-ci par-l survenaient tout coup des pisodes dsagrables, comme le dluge ou l'incendie de Gomorrhe. Mais qui donc, par une belle matine de printemps, splendidement claire, s'est jamais inquit des taches que les astronomes ont cru remarquer dans le soleil? et, d'ailleurs, quel roi puissant de la terre peut se dire l'abri des atteintes bourgeoises du rhume de cerveau? Mais, hlas! mesure que les sicles ont march, l'humanit s'est agglomre comme une immense boule de neige. Alors, les pelouses en fleurs ont fait place des sentiers rudes et escarps; dsormais chacun se presse, se coudoie et cherche supplanter son voisin. Ote-toi de l que je m'y mette! devient la devise la mode, et l'gosme une ncessit vitale. Et comment en serait-il autrement, lorsque la moindre place vacante ne compte pas moins de deux cents rivaux bants? lorsque tout se dispute avec une ardeur sans gale, portefeuilles de ministre et bureaux de tabac? Quand il y a vingt fois plus d'avocats que de procs perdre, de peintres que de portraits faire, de soldats que de victoires gagner, de mdecins que de malades tuer! quand toutes les issues sont envahies, assiges, escalades, encombres! Sous l'Empire, o il tait convenu que passer toute sa vie s'exposer la mort constituait une position sociale, le canon faisait de larges troues dans cet amoncellement de jeunes hommes sans direction et sans choix. Mais prsent que l'humeur belliqueuse n'est plus l'ordre du jour, il ne reste la jeunesse que deux carrires remplir: le barreau et la mdecine. Or, comme pour y arriver il faut, toute force, passer par des chemins qui ne sont pas toujours bords de roses; comme, en outre, ces deux professions regorgent dj d'une quantit inoue de pauvres diables qu'on voit se disputer clients et malades avec tout l'acharnement d'un apptit qui frise le jene, il suit de l que nombre de plumes tailles pour prendre des notes au cours de M. Orfila finissent par rimer des lgies, et qu'une foule de cahiers achets dans l'origine pour rdiger les leons de M. Du Caurroy servent, en dfinitive, recevoir un plan de vaudeville, enregistrer un scenario de mlodrame.--Car c'est encore l une de ces mille erreurs passes, grce un frquent usage, l'tat de vrits absolues: on ne nat point pote. Avez-vous ou dire que M. de Lamartine ait fait des vers au maillot, ou que M. de Chateaubriand ait salu autrement que par des cris et des pleurs la venue de sa premire dent? Donc, sur trois mille jeunes gens que la province envoie chaque anne Paris, ce Minotaure de pierre, on en compte huit ou dix peine qui dbarquent dans la cour des messageries avec l'intention formelle de se faire littrateurs. Le reste arrive sous le prtexte d'tudier le droit ou la mdecine, et ce n'est qu'aprs s'tre corchs aux pines de ces deux sciences, aprs avoir absorb l'argent des inscriptions, que, du ciel, un beau matin, s'imaginant ressentir l'influence secrte, ils enfourchent leur plume comme un coursier qui doit les mener rapidement la gloire et la fortune, et s'embarquent joyeusement dans leur encrier, dont ils transforment les petites vagues noires en flots dors du Pactole. L'Odysse d'un dbutant littraire tant celle, quelques circonstances prs, de tous les dbutants imaginables, nous allons raconter l'histoire d'Eugne Prval, un dbutant de ces dernires annes. _Ab uno disce omnes._ Vers la fin de 1834, Eugne Prval, le coeur plein et la bourse vide, monta en diligence, et, pour la premire fois de sa vie, dit adieu sa famille et sa petite ville de Chteau-Chinon. Son pre l'envoyait Paris pour tudier la procdure et se former aux belles manires, raison de 100 francs par mois, sur quoi il devait prlever l'argent ncessaire la nourriture, au logement, au blanchissage, aux inscriptions, l'habillement, l'clairage, au chauffage et aux menus plaisirs. Trois semaines aprs son dbarquement, Eugne avait dj mang l'argent d'un trimestre, et nourrissait dans son coeur une haine invincible contre tous les codes civils imaginables. Un soir, pour se distraire, il s'en fut au Gymnase, o l'on jouait trois pices de M. Scribe. Le hasard l'ayant fait voisin de deux messieurs bavards, il n'eut rien de mieux faire que d'couter la conversation, qui pouvait se rsumer ainsi: Combien pensez-vous que a soit pay Scribe des petites choses comme celles qu'on vient de nous reprsenter?--Mais a peut bien lui rapporter de cinq six cent mille francs par anne.--Ah! bah!--Ma parole.--Farceurs d'crivains! on m'avait dit qu'ils mouraient tous de faim l'hpital.--Plus souvent! Le cousin du beau-frre de l'oncle du parrain de mon portier est valet de chambre chez un journaliste; on ne lui paie ses gages qu'en bijoux et en perles fines.--Tiens, tiens! Si je retirais mon petit troisime de chez le droguiste o il est en apprentissage, et si j'en faisais un homme de lettres? Quand mme il ne gagnerait que cent mille francs en commenant, a m'irait encore, allez! Rentr chez lui, notre hros fit un auto-da-f de tous ses livres classiques, et s'cria, non sans lancer un regard de ddain sur sa mansarde: Et moi aussi je serai homme de lettres! Eugne se rveilla le lendemain l'tat de _dbutant littraire_, c'est--dire qu'il employa sa matine noircir quelques innocentes feuilles de papier, et son aprs-midi dcouvrir, dans l'Almanach des 25,000 adresses, la demeure de tous les journaux parisiens. Le surlendemain, il entra dans cette voie de dceptions et de dboires o, pour russir, il ne faut pas que du talent, mais aussi du courage, de l'adresse, de la ruse, de la souplesse et de la diplomatie; voie ardue qui aboutit si souvent la misre, quand elle n'aboutit pas au suicide. Eugne Prval s'en fut donc offrir son article la _Revue des Deux-Mondes_, qui le refusa titre d'immoral; puis la _Revue de Paris_, qui ne put l'admettre comme entach d'une moralit par trop digne de feu Berquin. _Le Sicle_ le trouva trop long, et _le Courrier franais_, trop court; _le National_ jugea que les ides qui y taient mises ne cadraient pas avec sa ligne politique, et _la Presse_ dclara la prose d'Eugne minemment incendiaire et digne en tout point de figurer dans les colonnes d'une feuille anarchique. Quant aux petits journaux, ils se firent les imitateurs serviles de leurs grands confrres, rpondant, les uns, qu'il tait trop fade; les autres, qu'il tait trop mchant; ceux-ci, que l'ide s'y montrait d'une niaiserie banale; ceux-l, que le fond en tait d'une extravagance impossible. Deux mois se passrent ainsi. Eugne faisait, journe commune, de trois quatre lieues par les rues de Paris, allant du quartier Saint Jacques la Chausse-d'Antin, et du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honor, bravant la pluie, la crotte et la froidure, supportant sans sourciller les refus souvent impolis des rdacteurs, et les grands airs des garons de bureau, gens espigles la faon des petits clercs, et toujours prts molester les solliciteurs. A la fin pourtant, et de quelque solidit que fussent doues ses illusions et ses bottes, les unes et les autres, grce aux rudes checs qu'elles avaient eu subir dans le cours de leur carrire, commencrent s'user sensiblement; Eugne, mdiocrement allch par ces prmices littraires, en tait venu se demander s'il ne lui serait pas bien plus profitable d'tudier le droit, et puis de s'en aller dans une ville de province dfendre la veuve et l'orphelin sur le pied d'un cu par tte. Mais un jour, comme il montait la rue de Sorbonne d'un pas mlancolique, ses regards furent subitement frapps la vue d'une affiche colossale, conue en ces termes: _Le Chrubin_, journal littraire, paraissant le jeudi de chaque semaine, etc. Prix: 24 fr. par an. Bureaux, rue Gungaud, 23. _Le Chrubin_, s'cria notre dbutant, le coeur rempli d'espoir; _le Chrubin_, un nouveau journal! le seul qui ne m'ait pas encore refus... Essayons-en avant de couper mes ailes. Et aussitt il vola son htel, interrogea l'arcane mystrieuse de son secrtaire, et reconnut, joie surhumaine! que deux pices de cent sous lui restaient encore. C'tait plus qu'il n'en fallait; et, revtant aussitt ses habits les plus convenables, il s'empressa de courir la rue Gungaud. _Le Chrubin_ tait une petite feuille inodore qui avait pour spcialit d'tre tire sur papier rose, et de n'avoir jamais eu besoin d'un caissier. Personne, sans aucun doute, n'a gard souvenir de cet _estimable_ journal, si ce n'est son imprimeur infortun, qui probablement il reste encore d quelque vieux reliquat de compte. Ledit _Chrubin_ florissait au n 23 de la rue Gungaud, vieille maison triste et froide; et ce qui sur les affiches tait baptis solennellement du nom pompeux de _bureaux_ consistait dans une seule chambre, meuble d'une banquette circulaire qu'on avait oubli de rembourrer; au fond se trouvait une alcve ferme, orne d'un lit de sangle, o venaient coucher alternativement ceux des rdacteurs qui taient dans de mauvais termes avec leurs propritaires. Lorsque Eugne arriva au _Chrubin_, la rdaction tout entire s'tait comme donn rendez-vous aux bureaux, qui _tait_ encombr d'une quinzaine de jeunes gens en train de rvolutionner le monde littraire et de _dmolir_ en bloc toutes les illustrations contemporaines. Eugne demeura plusieurs minutes sans oser tourner la clef dans la serrure, tant il lui semblait que l'aspect de ces hommes devait tre majestueux et imposant; puis, d'un mouvement convulsif, il ouvrit la porte, et pntra dans le sanctuaire. Il eut un blouissement. Tout en discutant, la rdaction du _Chrubin_ battait la semelle dans le but ingnieux de rchauffer, non pas la discussion, qui tait aussi chaude que possible, mais ses pieds, que l'absence du feu, au coeur de janvier, avait singulirement refroidis. La foudre tombant l'improviste, par un ciel d'azur, sur la rue Gungaud, n'et pas caus une plus grande surprise que la visite d'Eugne Prval. C'est qu'il ne vint pas son article la main, comme vous vous l'imaginez; il entra porteur de ses six francs qu'il dposa noblement sur la table, en disant ces paroles si loquentes dans leur simplicit: Messieurs, je viens pour m'abonner! Sitt qu'il eut les talons tourns, la rdaction se leva comme un seul homme, et courut immdiatement convertir les six livres d'Eugne en marrons et en vin blanc, que l'on s'empressa de consommer la sant de la gent abonnable. [Illustration] Or, voici le raisonnement profond que notre hros s'tait tenu lui-mme: Il est impossible que _le Chrubin_ refuse les articles de son unique abonn. En effet, lorsque une semaine aprs, il apporta sa prose, on l'accueillit avec un vritable enthousiasme; et, dater de ce jour, Eugne fut admis l'honneur insigne de venir battre la semelle, et dmolir quiconque dans les bureaux du _Chrubin_, honneur dont il abusa quatorze heures par jour. Nous devons ajouter que durant les trois mois que ladite feuille survcut son premier abonnement, Eugne n'eut pas occasion de voir apparatre le moindre marron, ni la plus mince bouteille. Il est un fait digne d'tre observ, c'est que la destine des choses qui ont t reues dans l'origine avec enthousiasme finit presque toujours d'une faon lamentable. Sans parler ici des quinze cents tragdies, toutes reues avec enthousiasme au Thtre-Franais, et qui toutes sont appeles une moisissure ternelle, nous citerons l'article d'Eugne. Savez-vous l'poque o il vint au monde? Juste le jour o _le Chrubin_ lui disait un ternel adieu. Quoi qu'il en soit, mieux vaut tard que jamais, et notre dbutant, qui n'avait pas ferm l'oeil de la nuit, dut tre, ce jour-l, rang dans la catgorie des gens vertueux, car il aima voir lever l'aurore. Enfin, il tait donc homme de lettres! Comme les autres, il avait donc enfin son oeuvre imprime! par malheur, ce qu'il avait de plus que les autres, c'tait une myriade de fautes qui parsemaient son oeuvre, rsultat invitable de son peu d'exprience en matire de corrections typographiques, tmoin un passage o il avait entendu clbrer le _dvouement_ des femmes, et o ce n'tait pas prcisment cette noble qualit dont on l'instituait le pangyriste: il ne s'en fallait que d'une lettre.--A part cette petite contrarit, Eugne fut exactement _le plus heureux des hommes_. Il porta la poste trente exemplaires du _Chrubin_: il y en avait pour toutes les autorits civiles et administratives de Chteau-Chinon; puis il entra dans les cafs de sa connaissance, dans les cabinets de lecture qu'il put dcouvrir, partout demandant _le Chrubin_, et n'en sortant qu'aprs avoir savour lentement sa prose.--Le soir, avant de se coucher, il s'crivit lui-mme plusieurs lettres portant la suscription suivante: A Monsieur Eugne Prval, journaliste et homme de lettres, afin de bien constater son identit aux yeux de la portire. _Le Chrubin_ mort, ses rdacteurs trs-ordinaires sentirent un vide immense dans leur existence d'hommes. Les uns regrettaient fort de ne plus avoir leur disposition cette bnvole tribune o ils s'installaient tout leur aise pour haranguer la foule qui ne les coutait pas; ce que les autres dploraient davantage, c'tait d'avoir perdu un asile et un lit de sangle assurs; bref, il fut rsolu l'unanimit qu'une nouvelle feuille serait fonde; et, pour solidifier son existence, on dcrta en outre que ledit journal serait cr par actions. C'est alors que naquit la _Revue de France_, soutenue par une socit d'actionnaires-rdacteurs, s'engageant payer une cotisation mensuelle de quinze francs, dix francs ou cinq francs, suivant l'tendue de leurs moyens pcuniaires. Ceux qui donnaient quinze francs avaient droit faire insrer deux et trois fois plus d'articles que les autres. Il tait enjoint tous les rdacteurs, sous peine d'exclusion formelle de n'entrer jamais dans aucun lieu public sans demander grands cris la _Revue de France_. Que si, par impossible, un butor de garon rpondait: _Connais pas!_ le rdacteur devait sortir sur-le-champ, sans consommer autre chose qu'un verre d'eau (sans sucre) et un cure-dent. Eugne prit part, en qualit d'actionnaire cinq francs, la rdaction de cette _Revue_ qui devait tre, suivant la manire de voir du prospectus, une _pyramide littraire_, et qui ne fut rien moins qu'une soeur jumelle du _Chrubin_, une exception prs cependant: le registre des abonnements dcda vierge et martyr. Encourag par deux succs d'un si bon augure, notre hros passa d'emble la rdaction de plusieurs feuilles anonymes, et ayant ou dire que tous les gens de lettres un peu bien situs taient plus ou moins admis dans le boudoir d'une actrice clbre, il songea faire un choix. En consquence, il crivit treize lettres passionnes la piquante Frtillon du Palais-Royal, avec prire d'y rpondre _le plus tt possible_, mais l'actrice ne fit aucune rponse, et nous ne savons pas ce qui serait advenu de notre dbutant, si, la mme poque, et comme cataplasme, un des journaux dont il tait l'assidu mais peu rtribu collaborateur ne l'avait convi tout coup de clestes batitudes. Du jour o il avait mis le pied dans la vie littraire, Eugne s'tait senti dvor par un fougueux dsir qui ne cessait de l'envelopper de ses replis ardents, comme la robe du Centaure. Il aurait donn dix annes de sa vie, disait-il, pour avoir ses entres un thtre! et chaque fois qu'il passait devant un spectacle, lorgnant d'un oeil d'envie la porte spciale des artistes, il murmurait _in petto_: Ssame, ouvre-toi! Or, le journal dont il a t question ci-dessus lui donna, un beau matin, une lettre de crance auprs des Folies-Dramatiques, en le chargeant de rendre compte des premires reprsentations. Eugne habitait alors la rue des Mathurins-Saint-Jacques, situe neuf quarts de lieue du boulevard du Temple, ce qui ne l'empcha pas de se rendre son poste pendant quarante jours conscutifs. On jouait je ne sais plus quel indigeste mlodrame; Eugne l'apprit par coeur, et ne tarda pas devenir d'une force extraordinaire l'endroit des apprciations critiques de la troupe des Folies: chacun de ses feuilletons regorgeait d'interpellations consciencieuses adresses mademoiselle Alphonsine pour qu'elle prit un peu plus exemple sur mademoiselle Anastasie, et M. Auguste, pour qu'il copit un peu moins M. Adolphe. Un soir, par faveur spciale, il fut admis dans les coulisses. Il ne se sentait pas d'aise; ses joues taient enflammes, son oeil tincelait, son coeur battait tout rompre, non de peur, mais d'une sainte motion; on et dit un jeune sous-lieutenant sa premire bataille; il rvait des volupts inoues. Lesdites volupts se rduisirent recevoir sur la tte un nuage qui lui dfona son chapeau, dans les jambes une chaumire qui lui ravagea les tibias, plus une lune huileuse au milieu du dos, sans compter les bourrades du machiniste, et les ruades du pompier de service. Au moment de quitter ce lieu de dlices, il perdit pied et s'abma subitement par la trappe du crime, la mme qui venait d'engloutir _le tratre_ de la pice... Eugne, dans cette soire, perdit une illusion, et gagna une entorse qui le fora garder la chambre pendant une quinzaine de jours. Il employa le temps de sa convalescence fabriquer un vaudeville comme, de jugement de directeur, on n'en verra jamais. La mise en scne du premier acte, entre autres, tait crite d'une faon prodigieuse; on y lisait cette phrase textuelle: Le thtre reprsente une fort; gauche, un arbre. Les directeurs de Paris eurent tous, je n'en excepte aucun, l'indlicatesse de se priver de cette oeuvre remarquable, y compris celui du Thtre-Franais, qui elle fut adresse sous le pseudonyme de comdie. La recette, cet gard, est des plus simples: d'un habit veut-on faire une veste, on en coupe les pans. Eugne supprima les couplets peu rims de son vaudeville, et le tour fut jou, mais non la comdie. Cet chec fut cause que notre hros dit un ternel adieu au thtre, et rentra dans la voie feuilletonisante, o l'attendaient de nouveaux et brillants succs. Ce fut cette poque qu'Eugne eut l'envie de se faire lithographier des cartes de visite. Ayant manifest devant un ami l'embarras o il tait de ne pas avoir une qualit distinctive se donner en pithte; ayant ajout, en outre, qu'il n'tait pas ambitieux, et qu'il se contenterait de la moindre chose, ft-ce mme du titre de chevalier de la Lgion d'honneur, l'ami lui conseilla de se faire prsenter l'Institut historique, et, moyennant six pices de cent sous, Eugne fut mis dedans. De ce moment, il eut le droit de ne pas assister des sances mensuelles de littrature et de gographie, runions pleines de charmes, o une trentaine de gens qui n'ont rien faire se donnent rendez-vous dans le but spcial de se rciter les uns aux autres de petits apologues nafs et des fables innocentes. Non content de ces titres l'admiration de ses contemporains, Eugne, que les honneurs commenaient enivrer de leurs vapeurs odorantes, rsolut un matin de se faire le side d'une illustration avoue. Jugeant le Parnasse trop haut plac pour ses petites jambes, et la gloire un fruit trop lev pour ses petits bras, il prit la rsolution de se cramponner la clbrit, dont les jambes lui semblrent assez vigoureuses, et les bras assez longs, pour atteindre l'un et cueillir l'autre. Son choix fait, il crivit la lettre suivante, empreinte de toute la franchise et de tout le laisser-aller dont il fut susceptible: Monsieur, La lecture de vos charmants ouvrages m'a depuis longtemps inspir le dsir de vous tmoigner de vive voix toute l'admiration que je ressens pour vous. Agrez, etc. EUGNE PRVAL, homme de lettres. Deux jours aprs, il reut une rponse ainsi conue: A M. EUGNE PRVAL, HOMME DE LETTRES. Venez.--Je suis tout vous.--Vous presserez la main d'un camarade qui vous offre son amiti et d'excellents cigares. Un fait observer, c'est que la plupart de nos grands hommes fument. Serait-ce donc pour cela qu'ils rendent si souvent la pareille leurs lecteurs et leurs libraires? Il y a dj quatre ans que se sont passes toutes ces choses et beaucoup d'autres encore; et d'ailleurs, comme le prtend la sagesse des nations, force de forger on devient forgeron. Vous ne serez donc pas surpris quand je vous dirai que notre dbutant, aprs avoir successivement pass de journaux payant mal journaux payant mieux, et de journaux payant mieux feuilles payant bien, en est venu maintenant jouir, tout comme un autre, d'une petite individualit suffisamment flatteuse. Il n'est gure d'imprimerie parisienne qui ne connaisse la forme de _sa copie_, de publications honntes qui ne le comptent parmi leurs collaborateurs. Il n'y aurait rien d'impossible, ce que M. Curmer lui ft demander un type pour ses _Franais peints par eux-mmes_, et nul doute que Dantan ne s'empresse de lui ouvrir bientt son Panthon grotesque. ALBRIC SECOND. [Illustration] [Illustration: LES FEMMES POLITIQUES.] [Illustration] LES FEMMES POLITIQUES. PARMI tous les livres dont se compose la bibliothque de l'enfance, au nombre de tous les auteurs qui talent complaisamment leurs noms illustres sur ses rayons dors, il n'est pas un livre plus populaire peut-tre que _Numa Pompilius_, il ne se trouve pas un auteur plus connu que son auteur, le chevalier de Florian: c'est lui et son livre que la nymphe grie, cet immortel conseiller priv d'un des premiers rois des Romains, doit l'immense rputation dont elle jouit. C'est lui que revient l'honneur d'avoir donn une signification proverbiale au nom de cette nymphe, et de l'avoir, pour ainsi dire, arrach aux oublis ingrats de l'histoire, en le plaant comme un glorieux symbole dans l'alphabet vulgaire des figures potiques. Grce au chevalier de Florian, ce berger musqu des bosquets de Sceaux-Penthivre, Agns Sorel et madame de Maintenon se sont vues transformes en nymphes aquatiques, et Charles VII et Louis XIV en Numas de seconde dition, par manire de potisation historique. Mais aujourd'hui qu'il est peu prs dcid qu'un roi constitutionnel rgne et ne gouverne pas, aujourd'hui, en France, une grie royale mourrait d'abstinence dans sa grotte humide; quelque dsintresse que soit ou que puisse tre une grie, elle ne s'attache point aux fictions plus ou moins couronnes: l'grie moderne ne veut tre l'_adjectif_ fminin que d'une ralit; elle n'habite plus une grotte meuble de quelques cailloux, de mousses verdtres et d'un ruisseau d'eau limpide; elle ne se drobe plus aux hommages de la foule, pour se repatre d'ardeurs platoniques; non, l'grie du dix-neuvime sicle est moins impalpable, elle a compris qu'il fallait tre femme, et femme _du monde_. L'grie, ou les gries que nous connaissons naissent et meurent comme les plus simples d'entre les mortels; elles se marient, elles ont des amants, elles montent cheval, vont au bal, et laissent l'empreinte de leurs pas sur le sable de nos promenades. L'grie cre par le chevalier de Florian est aujourd'hui nomme femme politique; le bon La Fontaine la peindrait de nos jours comme la mouche du coche, et nous croyons que La Fontaine aurait grandement raison. Seulement nous dirons que le coche de l'tat n'tant pas ce dont on s'occupe le plus, et que chaque parti politique, chaque coterie, ayant son coche particulier, nous sommes obligs de reconnatre l'existence d'autant de mouches que l'on compte de coches en France. Deux grandes divisions se prsentent: d'abord, la mouche gouvernementale, et la mouche des oppositions; elles appartiennent cependant au mme genre, ressortent du mme principe moral, et se touchent par tant de points que la couleur seule peut les faire reconnatre. Gnralement la femme politique n'est plus une toute jeune femme, son ge ne se dit plus et ne se devine mme pas, et jusqu'au jour de sa mort elle saura se maintenir dans cette position douteuse qui laisse les hommes dont elle s'entoure incertains entre le respect et cette galante impertinence que quelques femmes font entrer dans la catgorie des hommages. Mais pour soutenir cette prtention au titre de femme politique, pour voir se transformer son salon, soit en conseil quasi-ministriel, soit en club, il faut runir deux conditions essentielles, qui sont comme la clef de vote de toutes les autres conditions ncessaires. La femme politique, gouvernementale ou opposante, doit appartenir la meilleure compagnie et possder une grande fortune; sans la runion de ces deux qualits premires, la femme politique risque fort d'tre peu considre, et de passer auprs de beaucoup de gens pour une sorte d'intrigante. Si elle n'est pas veuve, ce qui serait un avantage immense, elle doit tre munie d'un de ces maris, fonctionnaires subalternes et inaperus, modestes et discrets, occupant sans ambition auprs de leurs femmes une sorte de haute charge de domesticit. Au jour de l'an, ce mari recevra des cartes de tous les amis politiques de sa femme, mais il ne les connatra point, il s'occupera de la conduite des affaires domestiques qu'il ne dcidera pas, et attendra la permission de donner le bras sa fille, sur l'ducation de laquelle il ne devra avoir aucune influence. En un mot, ce mari ne sera qu'un nom, qu'une raison sociale, dont la signature appartiendra la femme. Comme madame de Rgnacourt et madame de Divindroit ont toutes deux une assez jolie collection d'amants, il va sans dire que les femmes politiques ne sont pas moins que leurs soeurs exemptes de ce travers. La littrature a peu d'attraits pour la femme politique; elle s'interdit les lectures frivoles, et jamais un roman n'aura l'entre de son salon ou de son boudoir; mais sur les tables, sur les canaps, sur les fauteuils et sur la chemine, les journaux se _prlasseront_ en matres, les brochures politiques, les documents diplomatiques et jusqu'aux opinions des dputs, imprimes part sur papier vlin, orneront les planches de sa bibliothque. La marquise de......, une des femmes politiques le plus en rputation de notre poque, lit rgulirement tous les ans les normes in-folios renfermant les diffrents chapitres du budget de l'tat. A certains jours, les femmes politiques remplissent la loge diplomatique, la chambre des dputs; elles murmurent: elles approuvent demi-voix; dans les entr'actes des sances parlementaires, elles soutiennent de chaudes discussions contre les jeunes et vieux diplomates qui leur servent de seconde ligne. Quelques-unes, plus prtentieuses, affectent le langage d'une incomprhensibilit savante, d'une mtaphysique inintelligible l'esprit nu. Celles-l s'endorment le soir en lisant le cours philosophique de Cousin, et se promnent au bois de Boulogne, avec un volume de la philosophie de l'histoire, par M. Guizot. La comtesse de ......., _bas-bleu_ politique de la plus haute distinction, disait dernirement devant le plus spirituel des auteurs de mmoires apocryphes: J'aime Guizot et Cousin d'une affection presque gale, ou plutt tous deux compltent en moi une affection psychique et instinctive; la dualit de ces grands hommes se confond en une unit complexe, et m'amne pour ainsi dire comprendre l'infini; le premier en a la profondeur, et le second l'tendue. --Ne pourrait-on pas plutt, rpondit l'auteur de mmoires, prtendre avec plus de raison et sans rien leur ter de leur ressemblance avec l'infini, qu'ils sont aussi inexplicables? La femme politique dont les penses s'expriment en paroles mtaphysiques est une de ces infortunes cratures fortement prouves par les orages des passions, et qui se survit elle-mme, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans un besoin de sensations et d'expressions mlancoliques; la politique est pour elle comme une affaire d'amour; elle y porte le reflet de ses anciennes ardeurs, elle s'enthousiasme; elle hait, elle adore tel ou tel homme politique, telle ou telle cause, suivant un instinct secret que la raison ne conduit pas toujours et que la constance n'accompagne presque jamais. Cette femme-l est la femme potiquement politique. La femme srieusement politique s'appuie, au contraire, beaucoup sur le libre arbitre de sa raison, et se vante de la constance de ses sympathies. La politique est la continuation de son dernier amant. Pour quelques-unes, comme pour ces vieilles joueuses que l'on voit plir, avec la lumire des bougies qui s'teignent, autour d'un tapis vert, la politique est tout fait un dernier amant, et peut-tre le plus chri de tous. J'ai connu deux types remarquables de la femme politique: le premier de ces types rsumait en une seule nature toutes les gries gouvernementales; le second offrait mon investigation les gries opposantes; ces deux gries, femmes de bonne compagnie, riches, lgantes, en rputation d'esprit, exeraient, chacune dans le cercle de leurs opinions, une certaine influence, une sorte de souverainet politique et morale. La premire, la comtesse de Rgnacourt, avait t ce que l'on nomme vulgairement une femme lgre, c'est--dire qu'elle avait eu beaucoup d'amants, et par consquent fort peu de constance; mais, par un singulier caprice du sort, ou plutt par une merveilleuse prvision de l'avenir, la comtesse de Rgnacourt avait eu l'art ou le bonheur de prendre ses amants dans une certaine catgorie o le pouvoir, aprs elle, tait venu rpandre ses grces, s'tait tabli comme poste fixe pour choisir ses plus intimes favoris. Peu peu la liste des amants de madame de Rgnacourt devint une liste de ministres, de conseillers d'tat, de dputs, de pairs et d'ambassadeurs; ses affranchis gouvernrent la France, comme autrefois les affranchis des empereurs romains gouvernaient le monde. Mais les fers de ces esclaves librs n'taient pas tellement rompus qu'un bout de chane ne les retnt encore et ne les rament sans cesse vers leur ancienne matresse, non plus rampants et tremblants, mais tout disposs subir, moyennant le retour de certaines privauts, un retour d'influence, dont ils n'apprciaient pas toute l'importance. Madame de Rgnacourt tenait en une honorable laisse deux ou trois affranchis dans chaque combinaison ministrielle du jeu politique constitutionnel, et pour chacune de ces combinaisons elle avait tout prts des ambassadeurs accommods au nouveau systme, qu'elle devait faire monter sur le trne du pouvoir. Madame de Rgnacourt prvoyait avec une sagacit merveilleuse les changements de ministres, les revirements dans les alliances trangres; et alors, avec une adresse et un tact non moins merveilleux que sa sagacit, elle changeait en quelques jours tout l'ameublement humain de son salon; aux doctrinaires succdaient les _tiers-partistes_, comme aux _tiers-partistes_ les dynastiques, et tous ces changements s'opraient sans difficult, sans aigreur, sans tonnement. Les gens qui ne veulent se mettre en route qu'aprs s'tre assurs du temps venir consultaient le salon de madame de Rgnacourt, thermomtre politique assez juste. Je n'ai jamais connu le mari de madame de Rgnacourt, je ne l'ai jamais aperu; tout ce que je sais de lui, c'est qu'il occupait j'ignore quel emploi dans je ne sais plus quel lieu de la terre. Personne ne parlait jamais de M. de Rgnacourt sa femme, et elle n'en parlait jamais personne, si ce n'est peut-tre moi, _son confident_, parce que j'tais le seul de tous les hommes qu'elle recevait qui n'et jamais song lui faire la cour. Monsieur de Rgnacourt, me dit-elle un soir, est un fort bon homme, doux et facile vivre; mais il est habitu une vie calme; ses ides, quoique saines et droites, sont peu dveloppes; notre tracas politique le tuerait de fatigue et d'ennui.--Avouez, madame, lui rpondis-je, que M. de Rgnacourt est la perle des maris.--Pourquoi voulez-vous que j'avoue cela? reprit-elle, en me regardant fixement.--Pourquoi, madame? mais c'est tout bonnement qu'un mari tel que M. de Rgnacourt est comme ces canonicats des chapitres allemands, qui donnent le titre de madame, sans les embarras du mariage.--Vous plaisantez toujours, mais je vous assure srieusement que M. de Rgnacourt a de trs-bonnes qualits.--Oui, madame, j'en suis convaincu; il a d'abord celle d'tre toujours absent. Et je crois encore en effet que, de toutes les qualits que la nature, accompagne de l'art, pouvait avoir accordes M. de Rgnacourt, la plus prcieuse pour sa femme tait sa qualit d'absent. Un mari par sa prsence dpare souvent sa femme: on n'aime point voir de trop prs la moiti vulgaire de la divinit que l'on a pose sur un pidestal; et la femme politique, l'Egrie du dix-neuvime sicle est du nombre de ces divinits qui ont besoin de toutes les illusions dont elles s'entourent et dont on les entoure. Madame de Rgnacourt recevait peu de femmes et faisait rarement des visites; sa porte n'tait ouverte le soir qu' certains initis, et quelquefois mme son portier rpondait avec un imperturbable sang-froid aux visiteurs habituels: Madame est sortie, quoique des voitures alignes dans la cour de son htel vinssent lui donner un dmenti formel. Mais c'est que ces soirs-l il se tenait chez madame de Rgnacourt un de ces conseils secrets de ministres voulant s'entendre entre eux et sans clat sur quelque mesure importante, hors de la prsence d'un collgue trop puissant. Quelques mauvais plaisants, ennemis de madame de Rgnacourt, nommaient ses salons les _Vendanges de Bourgogne_ des ministres. Elle apparaissait rarement aux Tuileries pendant les rceptions publiques, mais trois ou quatre fois par an les journaux enregistraient avec une mystrieuse importance que le roi l'avait reue en audience particulire. Quand quelque vnement heureux ou malheureux survenait dans sa famille, un officier du chteau accourait vers elle, charg par une auguste bienveillance de lui transmettre des compliments de condolance, ou des flicitations empresses. Enfin, madame de Rgnacourt tait une puissance sourde et secrte, une sorte d'influence sans nom, attache l'ordre de choses actuel, mais plus forte que tous les pouvoirs, indpendante des diffrentes factions qui se les partageaient: grie de tous les ministres, marchant avec eux tant qu'ils taient couronns, et leur survivant tous. Rarement elle accordait sa protection ceux qui la sollicitaient; elle aimait choisir elle-mme ses cratures, et les lever promptement vers le but auquel elle les destinait. Les ambassades et le conseil d'tat se trouvaient peupls de ses lus; mais les ambassades surtout lui devaient leurs secrtaires les plus actifs, les plus jeunes, les plus impatients d'avancement: par eux elle avait des nouvelles politiques de tous les pays du monde, car elle avait l'art de les rendre tous honorablement indiscrets, sans qu'ils s'aperussent de leur indiscrtion, sans qu'ils eussent en rougir ou en conserver des remords. Chacun de ses protgs s'tait compromis vis--vis d'elle par une dclaration d'amour qu'elle avait eu l'art de lui arracher. Le nombre des _appels_ tait considrable; nul ne savait le nombre des lus. S'il arrivait que madame de Rgnacourt assistt quelque grande discussion de la chambre des dputs, les orateurs les plus influents venaient la saluer pendant un des repos de la sance, et le lendemain les journaux _politiques_ apprenaient la France et au monde que l'on remarquait la comtesse de Rgnacourt dans la tribune diplomatique. Pour se crer ainsi une sorte de royaut politique, une spcialit qui la faisait se considrer comme un quatrime pouvoir dans l'tat, la comtesse de Rgnacourt avait d renoncer presque toutes les jouissances ordinaires de la vie du monde; elle avait d se squestrer, s'enfermer hermtiquement dans une importance digne et froide, rpulsive de l'amiti et des affections douces. Les femmes ne l'aimaient pas; les hommes la craignaient, la mnageaient, et cherchaient se faire distinguer par elle. Pour le vulgaire des salons, elle reprsentait une femme suprieure; les ministres la considraient comme une sorte de protocole vivant, une tradition anime, un dpt d'archives secrtes, un noeud d'alliance du pass avec le prsent, et de tous les deux avec l'avenir. Quand je vis pour la premire fois la comtesse de Rgnacourt, elle me parut sche, roide, assez impertinente, bouffie de son importance et moins spirituelle que prtentieuse; sa conversation, que j'coutais attentivement, me sembla un ple cho des conversations qui avaient d avoir lieu devant elle, un reflet de sa lecture de journaux du matin; en un mot, elle ne me plut pas. En la connaissant mieux, je lui dcouvris plus d'esprit, moins d'impertinence, moins de roideur. Je dois dire que l'observation de son caractre fut un amusement chaque jour nouveau pour moi; et quand je voulus porter un jugement dfinitif sur son compte, j'arrivai conclure: Que dans cette femme _transsubstantialise_ ne se trouvaient plus ni le coeur, ni les vertus, ni les autres qualits de la femme, et que ne s'y rencontraient pas cependant l'nergie, la volont, le caractre et toutes les puissances de l'homme. D'o il rsultait que l'Egrie gouvernementale, femme use, homme incomplet de toutes manires, sans coeur, sans ralit, espce de gnome politique, martyre de sa suffisance, ressemblait fort, mon avis, ce chien du bon La Fontaine qui lche la proie qu'il tient pour courir aprs son ombre que lui prsente le cristal d'un ruisseau. Cette conclusion n'tait pas juste: un de mes vieux amis, meilleur observateur et meilleur jugeur que je ne puis me vanter de l'tre, me la fit rectifier. Madame de Rgnacourt, me dit-il, a d'abord trs-bien mang sa proie; je dois mme vous faire remarquer que, pendant toute sa jeunesse, elle a plutt dvor la proie des autres qu'elle ne s'est montre satisfaite de celle qui lui avait t dpartie. Aujourd'hui elle cherche transformer en ralits les ombres qu'elle peut saisir, et, du moins en apparence, elle n'y russit pas trop mal. Elle n'est plus belle, et elle a encore des amants; son mari n'est ni ministre ni ambassadeur, et l'on voit autour d'elle s'empresser une cour assidue de puissances politiques. C'est donc pour le moins une femme trs-habile. Un jeune tourdi qui coutait la rectification de mon vieil ami l'interrompit pour dire en pirouettant sur la pointe des pieds: Madame de Rgnacourt!.. mais c'est la mre Gigogne du gouvernement actuel: fouillez-la, vous trouverez dans les plis de ses cotillons tous nos hommes d'tat. L'Egrie opposante m'est apparue, bien diffrente de madame de Rgnacourt, sous les traits d'une femme encore presque jeune, rjouie, sentimentale, vive, romanesque force d'avoir bti et dbti des romans. On la nommait la marquise de Divindroit. Elle avait beaucoup d'amis; rien en elle ne repoussait, n'inspirait de crainte; elle aimait les plaisirs, le mouvement, et dix fois elle s'tait compromise aux yeux du monde pour des amants qu'elle se croyait sre d'aimer toujours, mais qu'elle s'apercevait bientt n'avoir pris qu' bail. Depuis la rvolution de 1830, la marquise de Divindroit s'tait transforme en femme politique; la royaut de la branche ane avait conserv toutes ses sympathies, et par consquent une guerre mort avait t dclare par la marquise la royaut de la branche cadette. Madame de Divindroit partageait son temps peu prs galement entre les plaisirs de Paris et une trs-belle habitation, une magnifique terre qu'elle possdait sur les confins de la Picardie et de l'Artois. A Paris, madame de Divindroit recevait toutes les notabilits politiques dont elle partageait les croyances; elle les runissait certains jours, dans des dners que la police, disait-elle, surveillait d'un oeil inquiet et vigilant. Au dessert, elle renvoyait les domestiques; elle cherchait transformer ses esprances en ralits d'un avenir peu loign. Elle parlait de la forme de gouvernement qu'il faudrait adopter le jour o ses esprances seraient ralises; elle se lanait alors dans des dissertations de haute politique et d'intrts europens, pour lesquels elle inventait une nouvelle balance, dissertations qu'elle animait de sa seule parole et dont elle faisait tous les frais. A ses amis les plus intimes, elle montrait des lettres d'Allemagne, des boucles de cheveux prcieux, des critures chries. Elle avait des actions de l'emprunt de don Carlos et de celui de don Miguel, et clbrait religieusement toutes les ftes politiques que le calendrier de la nouvelle royaut n'avait pas conserves. Quand le roi des Franais prenait le deuil, elle se mettait en rose, et se revtait de noir pour tous les deuils que la nouvelle cour de France jugeait propos de mconnatre. Dans son salon de Paris taient rassembls tous les journaux et toutes les brochures le plus opposs l'ordre de choses tabli; elle recevait ses ennemis les plus farouches, ceux qui se font condamner la prison pour leur polmique mordante, et ceux qui se refusent aux honneurs de la garde nationale. Des bustes proscrits dcoraient sa chemine, et dans une petite bourse en soie verte et argent elle gardait soigneusement des pices de monnaie l'empreinte sditieuse. Tel est le rle, telle est la conduite de l'grie opposante pendant son sjour Paris; elle a des amants politiques dont elle surveille la manire de penser; elle s'occupe de leur salut, elle les envoie aux sermons et aux offices: c'est une femme qui moralise la dmoralisation. Quand l't arrive, madame de Divindroit quitte Paris, et vient se fixer pour six mois dans son chteau. L, matresse et souveraine, elle tracasse le maire de sa commune, inquite le prfet de son dpartement, met des entraves dans les roues du char lectoral, et se fait bnir des paysans de son canton, dont elle soulage la misre et les maux, et auxquels elle apprend se dfier du gouvernement. Les parterres de son parc sont remplis de lis; elle entend la messe dans la chapelle de son chteau, et chante elle-mme d'une voix retentissante un _Domine salvum_ qui ferait frmir le lieutenant de gendarmerie de son arrondissement s'il l'entendait. Elle donne deux ftes dans l'anne aux populations qui entourent ses domaines, l'une la Saint-Henri, l'autre la Saint-Louis. Ces jours-l, les gentilshommes du voisinage sont invits dner, et Dieu sait quels _toasts_ effrayants de lgitimit font vider les verres des convives, quelles chansons sditieuses font retentir les chos de la salle manger. La marquise de Divindroit a t compromise dans deux conspirations: pour l'une elle avait brod un drapeau, pour l'autre elle avait donn des cocardes fabriques avec ses propres vtements. Elle va toujours de Paris son chteau et de son chteau Paris sans passe-port, pour ne pas se trouver dans l'obligation de voyager sous la protection du roi Louis-Philippe. Son mari, le marquis de Divindroit, est un bon homme, peu spirituel, peu gnant: toujours en admiration devant sa femme, se pavanant firement de l'indpendance et de la fire opposition de ses opinions politiques, il ne voit que par elle, n'entend que par elle, et ne croit qu'en elle seule et en ce qu'elle croit. La marquise de Divindroit a des gards pour lui, elle veut toute force lui faire jouer un rle, et, place derrire lui, elle passe ses bras sous les siens, qu'il dissimule, et alors elle prononce des paroles et fait des gestes dont il est la figure, l'diteur responsable. Deux fois le marquis de Divindroit a subi quelques jours de prison pour l'opposition par trop factieuse de sa chre moiti, et je crois qu'elle a trouv le moyen de se faire remercier par lui de ces quelques jours de prison. Madame de Divindroit est trs-bien reue Paris et dans sa province par les plus _purs_ de son opinion; c'est une femme politique en grande vnration, ses soires sont recherches; on croit l'importance qu'elle se donne, et on la proclame trs-raisonnable parce qu'elle a ferm sa porte tous les _ducs de Normandie_ qui se sont succd depuis dix ans. Tels sont les deux types de femmes politiques que j'ai connus dans le monde, et plus que jamais je demeure convaincu que Dieu n'a point cr la femme pour besogner un ouvrage aussi rude que la politique; et plus que jamais je demeure convaincu qu'une femme qui veut s'immiscer dans ce labeur d'homme perd toutes ses qualits, toutes ses grces, tous ses avantages fminins, sans aucun profit qui puisse la ddommager de tant de pertes. Trs-peu de carrires sont ouvertes aux femmes, trs-rarement Dieu remet quelque Jeanne d'Arc inspire l'pe des combats, trs-rarement il charge quelque sanglante lisabeth, ou quelque sanglante Catherine, de la destine des empires humains. Sans imposer toutes les femmes l'pitaphe de la matrone romaine, Domi mansit, lanam fecit, j'aimerais encore mieux lire sur leur pierre funraire: Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tue, que de rencontrer beaucoup de tombeaux comme celui de la matresse de Monaldeschi. Comte HORACE DE VIEL-CASTEL. [Illustration: LE RAPIN.] [Illustration] LE RAPIN. SI j'avais le malheur d'tre acadmicien, je ne me permettrais pas, certes, de dessiner le prsent portrait, car je serais arrt court par le titre mme de mon sujet. Le mot _rapin_, en effet, ne se trouve pas dans le Dictionnaire rdig par les quarante. Pourquoi? c'est ce que je ne me charge pas d'expliquer d'une faon satisfaisante, n'ayant pas pris la peine d'tudier la question. Tant est-il que, profitant de mon indpendance, je saute pieds joints par-dessus l'interdiction tacite de l'Acadmie franaise. Qui sait? Peut-tre l'Acadmie, encourage par mon exemple, reconnatra-t-elle un jour l'existence grammaticale du mot rapin, et lui donnera-t-elle enfin droit de cit! En attendant, et pour abrger les travaux auxquels seront obligs de se livrer messieurs les quarante quand il s'agira de trouver au mot rapin une origine, je crois devoir, comme prambule naturel au sujet que je traite, proposer d'avance trois tymologies possibles, entre lesquelles il ne restera plus qu' choisir. La premire m'a t donne dans l'atelier d'un de nos sculpteurs les plus clbres, par un modle qui posait pour un centaure. Comme j'interrogeais tous les artistes prsents, demandant avec anxit o le mot rapin pouvait prendre sa source: Eh! parbleu, dit le centaure, qui n'avait pas encore ouvert la bouche depuis une heure, rapin vient de _rat_. Un clat de rire gnral accueillant cette explication trange, le centaure ajouta avec un sang-froid imperturbable: Ma foi, si ce n'est pas a, qu'est-ce? L'argumentation tait positive, et il n'y avait rien rpondre. Personne de nous n'tant en tat de proposer une explication plus satisfaisante, l'hilarit n'avait pas d'excuse. Aussi, pour sortir d'embarras, me htai-je d'ajouter: Mais, mon cher, _pin_, que faites-vous de _pin_, dans cette affaire? Ce fut le centaure, cette fois, qui partit d'un clat de rire. _Pin?_ dit-il, c'est l ce qui vous embarrasse? Comment! _rat qui peint_; _rapin_, vous ne comprenez pas? Et il reprit aussitt sa position, qu'il n'avait quitte un instant que pour nous faire plus en face sa rponse ddaigneuse, ne se doutant pas de l'normit de son calembour. Plusieurs tmoins de la scne que je raconte, aprs quelques minutes de rflexion, dclarrent se ranger l'opinion du centaure. Et au fait, pourquoi pas? Combien d'expressions, passes aujourd'hui dans la langue, sont fondes sur des jeux de mots beaucoup moins raisonnables que celui-l! La seconde explication du mot rapin, qui m'a t donne galement par un homme dont la comptence est fort respectable, consiste faire du mot un driv du verbe _rapiner_. Voil une tymologie qui ne ressemble gure l'autre, mais qui, tout prendre, n'est pas plus flatteuse que l'autre pour la classe qu'elle dsigne, ni plus improbable, analogiquement parlant.--Quant la troisime, je la donne comme l'expression de mon opinion personnelle; opinion, du reste, assez gnralement partage: je crois que rapin vient de _rp_. Mais dans rapin, me dira-t-on, o est l'accent circonflexe? C'est l, je l'avoue, une objection srieuse, qui cependant ne m'arrte pas; car, jusqu' ce que l'Acadmie ait prononc, chacun demeure libre d'crire rapin avec un accent circonflexe. Donc j'arrive enfin, aprs cette digression que me pardonneront certainement les grammairiens et les tymologistes, dire que le rapin a de douze dix-huit ans. Sa position sociale est des plus honorables, sinon des plus brillantes. Il est fils d'un portier ordinairement, ou d'un artisan quelconque; il peut mme, la rigueur, tre fils d'un bourgeois, rentier honnte et paisible; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'est jamais fils d'un millionnaire. Il se peut bien faire, par hasard, que le rapin ait un oncle en Amrique, et qu'un beau jour il devienne riche; toutefois le cas ne se prsente pas souvent. Bref, pour commencer la peinture de mon personnage, je parlerai de sa figure, et j'avouerai tout d'abord que le rapin n'est ni beau ni laid. Il a des yeux, un nez, une bouche, c'est tout ce que l'on en peut dire. Quant la taille de cette bouche, quant la grosseur de ce nez, quant l'clat de ces yeux, ce sont l autant de problmes, attendu le peu d'estime que le rapin professe pour l'eau.--Non que le rapin soit ivrogne, ce n'est point l ce que je veux donner entendre: le rapin, au contraire, et sans doute par systme hyginique, fait de l'eau l'usage le plus immodr, ses repas; seulement, hors de ses repas, l'eau n'est plus pour lui qu'un liquide inutile et insipide: d'o il rsulte que l'on ne sait au juste quoi s'en tenir sur la finesse de ses traits ou sur la couleur de son teint.--Mais, au fait, comme il y a exception toute rgle, et que je craindrais d'exposer les rapins exceptionnels au blme des jeunes gens la mode et des petites-matresses, j'arrive du gnral au particulier. Je connais un rapin, nomm Thodore, qui a la figure aussi mal lave que le puissent indiquer les quelques lignes prcdentes, et qui, de plus, est rapin dans la vritable acception du terme, au moral comme au physique: c'est donc de lui que je vais parler. Thodore, sur la tte que je viens de dire, a d'abord un chapeau des plus extraordinaires que l'on puisse imaginer, aussi large des bords que possible, et il ne se peut plus pointu. Ce chapeau fut noir autrefois, cela est incontestable; mais, hlas! pour le croire, il faut l'avoir vu. Aujourd'hui, l'infortun chapeau, soit effet de l'usage, soit la quantit de poussire qui le recouvre, tourne au gris d'une faon dplorable. Des bords de ce chapeau sort flots farouches une chevelure comme on n'en vit jamais la pareille: longue, embrouille, sche, tout la fois. Est-ce par conomie que Thodore laisse prendre ses cheveux une taille si extraordinaire? Mon Dieu non! Par fatuit? pas davantage. Thodore n'est peut-tre pas bien sr de la couleur prcise de ses cheveux. Il a vu des portraits de peintres clbres o ces matres taient reprsents les cheveux flottants sur les paules: voil toute sa raison. Il s'est demand pourquoi lui aussi, qui deviendra un grand peintre, il ne prendrait point par anticipation le costume des matres. D'autres choses l'embarrassent, il est vrai: la cravate, par exemple, qu'il jetterait volontiers au diable pour montrer son cou, qu'il croit tout aussi agrable que celui de Raphal; par malheur, funeste rsultat d'une mauvaise habitude! l'absence de cravate lui cause de violents maux de dents. Il voudrait bien encore se vtir d'une faon originale et fantasque, toujours l'exemple des peintres du seizime sicle; mais c'est tout au plus s'il a de quoi payer le simple et infme costume, comme il l'appelle, dans lequel il est emprisonn. Donc, de tous les souhaits que forme Thodore pour sa toilette, le seul qu'il puisse raliser son aise, c'est de porter de longs cheveux; aussi en use-t-il largement et sans scrupule. Quant son habit, boutonn jusqu'au menton, il reste couvert de cendre, de couleurs et de taches d'huile, en signe d'affliction. Et au fait, il faut tre juste: la vie que mne Thodore n'est pas fort divertissante; elle ne saurait gure pousser le coeur et le visage l'panouissement. Lev sept heures du matin, Thodore est sept heures et quelques minutes chez son seigneur et matre, monsieur le peintre un tel ou un tel. On vient de voir que ce ne sont point les soins apporter sa toilette qui pourraient ici compromettre l'exactitude de Thodore. Arriv chez son matre, Thodore met l'atelier en ordre, y introduit de l'air, si l'on est en t; si l'on est en hiver, il allume le pole et l'enfourche avec les bras et avec les jambes. Midi sonnant, Thodore, en quelque saison que l'on soit, s'en va au muse faire des copies pour son matre. C'est l qu'il faut le voir, se promenant avec ddain devant les toiles qui ne rentrent pas dans le systme de son matre, et s'extasiant, au contraire, devant celles que son matre lui a command d'tudier. Thodore, en ces moments, prend un air capable; il regarde du coin de l'oeil, et en haussant les paules, et en imprimant ses lvres un sourire de compassion, ceux qui font mine d'admirer ce qu'il ddaigne, ou de ddaigner ce qu'il admire. C'est alors, surtout, que Thodore regrette de n'avoir pas de moustache retrousser avec un geste de supriorit cavalire.--Sa petite visite des tableaux les plus importants une fois faite, il s'installe devant la toile qu'il doit copier. Tout en ouvrant sa bote, ou en essayant ses crayons, ou en prparant ses couleurs, il jette de nouveaux coups d'oeil droite et gauche, pour voir si quelque tranger ne le regarderait point, d'aventure, comme un personnage d'importance. Cela fait, il se met l'oeuvre, prenant le plus qu'il peut l'air inspir. Chaque coup de crayon qu'il donne est indiqu par un mouvement de sa tte en sens contraire. Il sue sang et eau. Ceux qui passent prs de lui sont tents de lui proposer l'usage immdiat d'une boisson calmante. Et cependant, malgr tout ce mal et toute cette fatigue, malgr ces oscillations de tte et ces dplacements de cheveux, Thodore, quand sonne l'heure du dpart, n'a presque pas avanc la besogne; ce qui ne l'empche pas de jeter un regard satisfait sur son oeuvre avant de l'enfermer pour vingt-quatre heures, et de s'en aller dner d'un aussi bon apptit que s'il venait de faire un pendant la _Madeleine_ du Corrge. Puis, son dner fini, il se rend l'cole des Beaux-Arts, o il travaille quelques heures avant de se livrer au sommeil. Tel est le cercle invariable dans lequel tournent les jours du rapin Thodore. [Illustration] Hlas! si l cependant se bornaient ses peines, il ne serait pas trop plaindre, le malheureux! Mais il ne passe point sa vie dans un isolement aussi doux et aussi complet que le rcit prcdent le pourrait donner croire. A l'atelier, il se trouve en compagnie de jeunes Raphals en herbe, qui, passs de l'tat de rapin l'tat d'lves, le rendent victime de mille vexations. Thodore est, peu de chose prs, l'esclave des lves. S'il plat ces messieurs de se procurer du tabac frais, ou d'envoyer quelque part une lettre, Thodore doit leur pargner la dpense qu'occasionnerait l'emploi d'un commissionnaire. Qu'il s'agisse d'aller d'un bout l'autre de Paris, peu importe! Thodore a des jambes pour s'en servir; trop heureux encore que chacun n'ait pas un ordre particulier lui donner. Au moins, en change du service qu'on lui fait faire, Thodore jouit-il de quelques privilges? est-il admis prsenter, par hasard, quelques timides objections? Pas le moins du monde! il doit messieurs les lves toute obissance et tout respect; c'est pourquoi la parole ne lui est accorde en aucune circonstance. Se permettre de parler! Dieu l'en prserve! Quand cela lui arrive, il sait trop comment on s'y prend pour lui imposer silence. On se moque de lui, d'abord; on paraphrase le plus petit mot sorti de sa bouche; on le tourne en ridicule; puis, l'affaire s'chauffant, les _charges_ commencent. _Charge_, en langage d'atelier, signifie grosse plaisanterie en action. Tirer brusquement sa chaise un rapin qui travaille, de faon le faire tomber terre; ou bien lui couvrir la figure de couleur et d'huile, ou encore lui barbouiller si bien un dessin quasi achev qu'il soit oblig de recommencer compltement son ouvrage; telles sont, entre mille autres, les charges qui se pratiquent dans les ateliers. Donc, si Thodore a la moindre chose objecter quand on dispose de lui pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part une conversation qui lui est trangre, il peut s'attendre tout. Et s'il n'oppose pas aux tracasseries dont il est victime la douceur la plus inaltrable, la plus parfaite rsignation; s'il fait mine de se fcher, s'il se gendarme, malheur lui! Alors l'affaire devient plus srieuse; on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus mentionns. Cette fois, on le saisit de vive force par le milieu du corps; on se met trois ou quatre pour l'opration, selon la rsistance qu'il oppose; et l'infortun est attach de son long sur une chelle, attach les pieds en l'air et la tte en bas, s'il vous plat! Aprs quoi l'chelle est replace contre la muraille, jusqu'au moment fix pour la complte expiation du dlit. Un autre chtiment inflig Thodore quand il se mutine, consiste placer un pot d'eau, par exemple, au-dessus de la porte de l'atelier, l'instant o Thodore va entrer. Inutile de dire que le pot l'eau est toujours dispos de manire ce que Thodore ne puisse faire moins que d'tre inond. Ceci me rappelle une histoire authentique arrive chez M. Gros, et qui trouve naturellement ici sa place.--Un jour, M. Gros avait invit deux Anglais visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu'un sien rapin tait en disgrce auprs de ses lves. M. Gros entre donc dans son atelier, prcd des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde, quand tout coup, la porte tant tout fait ouverte, le bruit d'un objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts la fois d'eau frache et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie ses htes. M. Gros tira sans doute de l'aventure cette moralit, que l'on gagne toujours quelque chose pratiquer la politesse. Lui seul, en effet, et t victime, s'il et eu la fantaisie de passer le premier. Mais cependant, pour tant de dboires, quels sont les plaisirs de Thodore? quelles sont ses consolations? qu'a-t-il qui lui fasse prendre en patience son martyre? Hlas! minces sont les plaisirs de l'infortun, minces ses consolations. Quand il est las de servir de jouet aux lves, ou plutt quand les lves sont las de se jouer de lui; quand un moment de rpit lui est accord pour reprendre haleine, il allume une pipe et essaie de fumer. S'il a quelques sous dans sa poche, il va mme jusqu'au cigare bout de paille. Triste divertissement pour lui, je vous assure! Car, comme il n'est pas encore pass matre dans cet exercice, il ne manque jamais d'tre malade avant la fin de son plaisir. Mais qu'importe! il a oubli au moins le prsent durant quelques minutes.--Durant quelques minutes, avant que le mal de coeur lui vienne, il laisse envoler son me avec la fume de sa pipe vers un avenir dor. Il se voit sorti de la caverne o il souffre, il est peintre son tour; son tour, il a des lves et des rapins sous ses ordres; il fait des tableaux que l'on expose et qui sont salus avec admiration par la foule, et que l'on couvre d'or et d'argent.--Courte est la chimre, cependant! Le tabac n'est pas demi consum encore, que le malheureux Thodore sent sa tte tourner et son coeur fondre; ses jambes dfaillent; sa pipe tombe et se brise; et, pour surcrot, les lves, charms de l'aventure, et satisfaits de la longueur de l'entr'acte, recommencent le tourmenter. On imagine bien qu'au milieu de tous ces ennuis, de toutes ces tribulations, le moral de Thodore ne peut gure se dvelopper d'une faon convenable; aussi, sous le rapport de l'indpendance et de la hauteur des ides, ne faut-il pas s'occuper de lui. O prendra-t-il le temps de penser, le pauvre diable! cartel qu'il est, on vient de le voir, entre des travaux de commande et un isolement plein de dboires sans cesse renaissants? Il ne faut donc pas lui demander son opinion, mme en matire de peinture, car il n'a pour ainsi dire pas d'opinion: celle de son matre est la sienne; du moins il le dit, et il le croit. Son matre est coloriste, et il affirme que la couleur est, sans contredit, de toutes les qualits d'un peintre, la plus importante et la plus prcieuse. Fi de Lonard de Vinci et de Raphal! fi de l'cole florentine et de l'cole romaine! Vive l'cole vnitienne, au contraire! vivent le Titien et Paul Vronse! voil de vrais peintres!--Et si Thodore avait un matre dont les ides fussent compltement diffrentes de celles que nous venons de dire, son opinion aussi serait compltement diffrente. Il n'y a que le dessin, dirait-il, il n'y a que la ligne; tout comme il disait tout l'heure: Il n'y a que la couleur! En toute autre espce de matire, les ides de Thodore sont moins remarquables encore, s'il est possible, car il n'a positivement pas d'ides. Tirez-le de la peinture, et il sait peine de quoi vous lui voulez parler. La littrature? qu'est cela? il l'ignore. Il sait bien qu'il existe des livres, mais il sait peine le nom des plus lmentaires de ces livres, et il ne conoit pas leur utilit. Entre la posie et la prose, je ne suis pas bien sr qu'il tablisse une diffrence, sinon la diffrence qui se trouve dans la longueur des lignes. Du reste, vers ou prose, cela lui est bien gal. Il a trouv une fois, sur le pole de l'atelier, un volume des _Orientales_, dont il n'a pu lire deux strophes de suite; une autre fois, _la Salamandre_ lui tant tombe sous la main, il s'est senti pris de billement avant d'tre arriv au bas de la premire page: ce qui explique trs-bien son ddain de la littrature en gnral. Cependant, pour tre juste, je dois dire qu'il ne professe pas un trop grand mpris pour le drame moderne: _la Tour de Nesle_ et _Lucrce Borgia_ ont particulirement mrit son approbation. Il m'a dit, le lendemain du jour o il avait vu par hasard ces deux pices, _qu'il trouvait de beaux sujets de tableaux l dedans_. Et en politique, me demandera-t-on, quelles sont les opinions de Thodore? Ma foi! je n'en sais rien. De ma vie je ne l'ai entendu prononcer un seul mot qui et trait la politique; et je crois qu'on lui apprendrait des choses fort nouvelles, en l'instruisant de la rvolution de juillet, de l'avnement de Louis-Philippe et de la lutte entre les prrogatives de la cour et celles de la chambre des dputs. Si l'on tirait des coups de fusil dans la rue, Thodore quitterait peut-tre son pinceau pour se mettre la fentre, mais il n'aurait certes pas la curiosit de demander pour qui ou pourquoi l'on fait tant de bruit. En affaire de religion, c'est la mme chose. Fourriristes, saint-simoniens, pre Enfantin et abb Chtel, sont comme n'existant pas pour Thodore. Il a bien vu, sur l'talage d'un coiffeur, un buste en cire du pre Enfantin; mais comme ce buste ne portait pas d'tiquette, il a cru que c'tait le portrait du matre de la maison, tout simplement; et il a blm beaucoup le dessin et la couleur de cette figure. Et l'amour?... Ah! nous touchons ici une corde qui devrait rsonner, sans doute, et qui cependant ne rend que de sourds accords. L'amour, dans le sens mystrieux et platonique du mot, est tout fait tranger Thodore. Comment l'amour lui aurait-il t rvl, en effet, lui qui n'a jamais entendu que des paroles amres ou ironiques, et qui n'a jamais pu encore dposer ses peines dans un coeur ami? Parmi les femmes, jeunes filles ou jeunes mres, qu'il a vues dj dans l'atelier de son matre, plus d'une, il est vrai, sans qu'il st trop s'expliquer l'nigme, a fait battre violemment son coeur. Mais, comme ce n'est point le costume (au contraire) que l'on demande un modle, il est arriv que Thodore s'est laiss prendre, en ces diverses circonstances, moins par l'lgance de la toilette, ou par la grce du langage, que par des appts plus positifs;--nous voil bien loin, comme je disais, du platonisme--pauvre Thodore! timide comme il l'est, habitu aux humiliations de toute nature, maltrait souvent par les lves devant les objets mmes qui l'enflamment, on se doute qu'il n'a gure le courage de confesser les sentiments qu'il prouve; aussi supporte-t-il en silence cet autre tourment. Par moments, l'envie lui vient bien de triompher de sa faiblesse, de ne plus cacher ce qui se passe dans son me, dussent toutes les chelles et tous les pots l'eau de l'atelier tre mis en rquisition pour le punir de son insolence! mais il est arrt court, peine a-t-il ouvert la bouche, par un ironique clat de rire que lui jette la face l'objet de ses feux. Il se rsigne alors tristement. Il se rsigne, car il sait que son supplice aura un terme. Et en effet, si cette vie dont je viens d'esquisser quelques dtails, si cette vie, tourmente sans compensations aucunes, devait durer toujours, autant vaudrait en finir tout de suite par un bon suicide. Quelle existence, celle du rapin! N'avoir rien soi, ne rien faire pour soi, n'tre aim de personne, pas mme d'un chien, puisqu'il faudrait le nourrir, et que c'est tout au plus si le rapin a une pture suffisante pour lui-mme; tre esclave et n'avoir pas les privilges d'un esclave, c'est--dire tre sans salaire et sans droits; vivre toujours seul, n'ayant mme pas la permission de se parler soi-mme, si quelqu'un est prsent; croupir dans une abrutissante ignorance de tout homme et de toute chose qui ne tiennent pas l'art de la peinture; ne rien pouvoir, ne rien savoir, ne recevoir que des coups et n'entendre que des injures: triste condition! Mais ce qui console un peu le rapin, je le rpte, c'est la certitude o il est que tout cela aura un terme, quelque jour. Le rle de rapin, dans un atelier, appartient toujours au dernier venu; donc, le jour o un remplaant lui arrivera, Thodore passera immdiatement au rang des lves, et ds lors son sort sera bien diffrent. Lui qui, la veille, tait ce que nous venons de le voir, un pauvre garon hu et conspu par tout son entourage, il deviendra tout coup, dans la hirarchie artiste, quelque chose d'assez important: il aura son tour un rapin faire trotter par toutes les rues comme un groom d'Afrique; il pourra engager des conversations avec les modles qui viendront chez son matre; la fume du tabac ne lui fera plus mal au coeur, il connatra les oeuvres littraires de nos plus grands crivains, pour les leur entendre rciter eux-mmes avec complaisance. Bien plus... Mais j'oublie que c'est de Thodore dans le prsent, et non de Thodore dans l'avenir, qu'il s'agit ici. Que si l'on tient s'assurer de l'exactitude de mes renseignements sur la vie du rapin, on peut aller dans un atelier quelconque, et l'on en sortira convaincu de mon impartialit. J'ai la conscience de n'avoir ni enlaidi ni flatt le personnage. Tout le monde (car tout le monde prtend aujourd'hui tre connaisseur en matire de peinture) a pu voir le rapin aux expositions annuelles du Louvre. C'est surtout le jour de l'ouverture que le rapin se montre le plus volontiers. Il est la porte du Louvre ds le matin, et il faut presque le chasser si l'on veut qu'il sorte. L donc, on peut vrifier ce que j'ai avanc de sa toilette, et de l'importance qu'il se donne, et de l'assurance qu'il affecte, et de la nature de ses opinions sur l'art. Au reste, je ne veux pas terminer sans dire que le rapin suit involontairement le mouvement de rgnration qui emporte le sicle vers des destines meilleures. Le rapin se civilise. A l'heure qu'il est, le rapin n'est dj plus aussi mal peign, ni aussi barbouill de couleurs et d'huile qu'il l'tait hier; et le successeur de Thodore, j'en ai l'assurance, sera encore, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, en progrs sur lui. J. CHAUDES-AIGUES. [Illustration] [Illustration: UNE FEMME A LA MODE.] [Illustration] UNE FEMME A LA MODE. EST-CE possible? qui l'aurait pens? et que faut-il faire maintenant? disait presqu' voix basse et elle-mme une belle jeune femme plonge dans une inquitude nonchalante; puis ses grands yeux bleus se levaient sans que sa personne gracieuse et paisible ft aucun mouvement, et ses regards s'attachaient sur une glace si bien place, qu'elle rflchissait des pieds jusqu' la tte la belle rveuse, qui ne pouvait viter de s'y retrouver tout entire. Elle resta quelques instants silencieuse et attentive, examinant ce visage rgulier, ces traits dlicats, ces nobles contours, dont rien n'avait encore altr la fracheur; des boucles blondes, soyeuses et abondantes s'chappaient d'un lger bonnet du matin jet sur sa jolie tte, moins pour la couvrir que pour l'orner; les rubans rests flottants au hasard n'taient l que pour attester la ngligence qui avait prsid l'arrangement matinal; ngligence habile qui doit toujours rendre assez belle pour qu'il semble impossible que la plus brillante toilette puisse ajouter quelque chose la beaut. Pourquoi donc y a-t-il aujourd'hui dans toute cette jeune femme d'ordinaire si fire, si imposante, si matresse d'elle-mme, de ses paroles, de ses mouvements et de ses regards, un mol abandon plein de dcouragement et de soucis? est-ce une coquetterie nouvelle? tudie-t-elle une plus gracieuse et plus ravissante expression? Non: cette suave indolence, cette vague rverie sont sans apprt; aucun art n'a prsid cette pose pleine de charme, et cette puissance de sduction que la jeune femme possde en ce moment son insu vient de ce qu'elle l'ignore, de ce qu'elle a oubli cette fois de penser elle-mme, et que ses mouvements comme son immobilit, tout est naturel, tant son me agite par le plus grand intrt de sa vie est entirement concentre sur l'objet de son inquitude secrte; oui, toute la personne d'Emma, de cette vive et brillante comtesse de Marcilly, dont la mode avait fait sa divinit favorite, est en ce moment triste, distraite, dcourage, demi couche dans une causeuse de velours bleu, d'o ses cheveux d'un blond dor, et son teint si dlicat, si blanc et si doux, se dtachent admirablement; et sa tte est lgrement incline comme si le poids de graves et profondes penses, trop lourd porter pour sa faiblesse, l'entranait malgr elle; une de ses mains, blanches, longues et flexibles, est tombe mollement ses cts, et se perd dans les plis multiplis du long peignoir de cachemire blanc qui l'enveloppe jusqu'aux pieds, et qu'une torsade blanche, noue au bas de sa taille svelte, retient seulement pour attester la dlicatesse de cette taille lgante dont les contours se devinent peine dans l'immense ampleur de sa robe: si l'autre main n'a pas suivi cette pente naturelle, c'est qu'involontairement elle s'est trouve arrte par une imperceptible chane d'or que la belle rveuse avait passe son cou quelques instants auparavant, par un mouvement machinal, sans doute, car elle n'a pas jet les yeux sur la petite montre que supporte cette chane et que ses doigts ont retenue et tiennent encore sans but et sans projet. Le cadran de la montre, celui des pendules, eussent vainement frapp les regards de la comtesse, elle n'et rien vu. Que lui importait l'heure? Elle ne peut rappeler ni un souvenir ni une esprance qui fasse battre son coeur. Emma n'a jamais aim qu'elle seule au monde, et dans ce moment, absorbe par une ide, il n'y a plus de jours, plus d'heures, plus rien qui marque le temps pour elle, la vie est tout entire dans ce qui l'occupe. L'emporter, triompher, tout est l, le reste n'existe plus. Elle est toujours immobile, mais sa pense s'chappe encore malgr elle de ses lvres; ses paroles trahissent le secret qui l'agite, et ses yeux interrogent avec anxit le miroir, confident involontaire de ses craintes caches.--Ai-je donc, dit-elle, perdu quelque chose de cette beaut qu'on admirait? Un changement inaperu par mes regards troubls a-t-il enlev la puissance ce visage qui charmait? Ai-je oubli dans ma toilette cet art d'tre lgante avec assez de bizarrerie pour attirer les yeux, sans approcher de cette singularit qui peut toucher au ridicule? Il ne s'agit pas pour moi d'tre bien, mais d'tre mieux; d'tre jolie, mais d'tre la plus jolie; d'tre remarque, mais d'tre seule remarquable, car il vaudrait mieux tre au premier rang dans un village qu'au second dans Paris. Emma ne put s'empcher de sourire en parodiant ainsi un clbre bon mot, et d'ajouter:--Oui, Csar avait raison... il fut le plus grand parce qu'il fut le plus ambitieux, et l'ambition c'est la coquetterie des hommes; voil tout. Et le regard de la belle ambitieuse avait l'air orgueilleux d'un conqurant sr de reprendre main arme la puissance qu'on a os lui disputer. Puis, pour accrotre sans doute son courage en se rappelant ses droits incontestables au pouvoir qu'elle veut ressaisir, Emma continua: --Que de sacrifices n'ai-je pas faits? que de soins n'ai-je pas pris pour assurer mes succs et conserver ma place de femme la mode, dans un temps o la gloire est si capricieuse et les places si difficiles garder? Il m'a fallu autant d'habilet que de bonheur, autant d'adresse que de beaut, autant de calculs que de chances favorables! Si j'avais cout parfois mon plaisir, mon caprice, mon coeur, je risquais tout. Cette puissance est comme les autres, envie, dispute, attaque chaque jour, car la rputation et le pouvoir d'une femme la mode sont, comme la rputation et le pouvoir d'un homme d'tat, tout moment remis en question et en danger. --Madame de Mrinville n'a-t-elle pas, l'anne dernire, occup les salons pendant toute une semaine par son imposante beaut? Heureusement elle tait si peu spirituelle, qu' la premire runion assez intime pour permettre la conversation, j'ai pu sans peine mettre en relief sa btise et dtruire ainsi son empire, car nulle part on ne rgne longtemps sans esprit. --La dlicate figure de lady Morton aurait bien pu captiver aussi la capricieuse attention du monde, mais ses toilettes taient si bizarres, que leur singularit approchait trop du mauvais got; elles taient _excentriques_, il est vrai, mais sans grces; la simplicit de ma parure auprs d'elle fit ressortir le ridicule de la sienne. En France on ne plat qu'un moment avec le mauvais got. --Quant la brillante duchesse de Romillac, c'tait vraiment une redoutable rivale. Son rang, sa fortune, son clat dans ce pays des vanits, auraient pu triompher. Ils s'occuprent d'elle pendant un mois, mais elle eut l'imprudence de se compromettre avec le bel douard d'Arcy, et pour une femme la mode qui doit mettre au nombre de ses armes les plus dangereuses des esprances adroitement exploites dans l'intrt de sa puissance, aimer rellement, c'est abdiquer. --Mon pouvoir s'augmenta de tout l'clat de mes rivales dtrnes. Je croyais avoir chapp tous les dangers, et, continua Emma avec une expression de tristesse et d'amertume, c'est elle! c'est Alix de Verneuil, une femme de province, une parente que j'accueille, que j'installe chez moi, quand aprs deux ans de veuvage elle veut visiter Paris;--elle, moins jolie que moi pourtant, moins lgante, moins occupe surtout du soin de plaire, c'est elle qui fixe maintenant les regards de tous! La belle comtesse retombe aprs ces mots dans un morne abattement. Pour la premire fois elle craint srieusement de perdre sa puissance; elle sent enfin qu'il peut arriver un moment o elle existera sans tre la femme la mode. Jusque-l elle avait cru ce titre tellement identifi sa personne, que la mort seule devait le lui ravir. N'tre plus la premire, est-ce que c'est vivre? Car, depuis le jour o Emma s'tait empare de cette faveur inexplicable, capricieuse, frivole et puissante en mme temps, qui donne le sceptre de _la mode_, sa vie avait t change! Plus d'amiti!... Les femmes ne furent plus ses yeux que des rivales; le monde, qu'un thtre o elle jouait constamment un rle, et les plaisirs une occasion de se montrer! Sa toilette ne fut plus ni le chaste vtement de la femme modeste, ni la gracieuse parure d'une femme aime, encore moins la ngligence pleine de charme de celle qui s'oublie pour penser un autre! Ce fut d'abord et tout prix le luxe, la varit, la magnificence et l'clat; puis des ides bizarres, des recherches piquantes pour ranimer constamment l'attention fugitive; enfin toutes les facults de son intelligence, toutes les heures de sa journe furent consacres fixer cette insaisissable puissance, aussi impossible peut-tre dfinir qu' conserver! Qui pourrait dire en effet comment et pourquoi l'on devient une femme la mode, quels sont les moyens, quel est le but: est-ce avec l'clat de la beaut, ce seul pouvoir incontest de la femme? Non, car souvent la plus belle passe inaperue. Est-ce avec l'esprit, cette force invisible qui soumet toutes les autres? Non, car souvent il manque la reine que la mode a choisie. Est-ce le rang, cette supriorit que l'orgueil n'admet plus, qui l'attire? Non, car la divinit moqueuse ne l'a jamais reconnue, et on la vit dserter les palais pour le boudoir de Ninon. Est-ce l'opulence qui l'attache? Non, car la mode capricieuse jette parfois sans respect le ridicule jusque sur cet or brillant qu'tale plaisir la vanit. Il n'est donc point de moyen certain pour l'atteindre, point de rgle pour la fixer. Si c'est particulirement en France, ce n'est pas exclusivement Paris et dans le grand monde que nat cette plante curieuse et varie, chaque socit, chaque province, chaque ville grande ou petite, voit rgner quelque brillante _Climne_ exerant un despotique empire sur la toilette des femmes qui l'approchent ou le coeur des hommes qui l'entourent. L, comme Paris, les unes ont reu le rle d'un caprice du sort; les autres ont eu le caprice de s'en emparer, soit pour chapper l'ennui et pour user une activit toujours sans emploi dans la vie d'une femme, ou bien pour tromper peut-tre par l'apparence de l'amour leur coeur effray de la ralit; soit aussi parfois pour venger leurs belles annes de jeune fille que la pauvret livra au ddain de ces hommes dont la vanit cherche la jeune femme, qui prend alors sa revanche! A ct de toutes les favorites de la mode, il y a aussi des victimes, femmes malhabiles ou malheureuses, courant les chances des usurpateurs maladroits qui visent la puissance sans l'atteindre, et ne recueillent de leur folle entreprise qu'un ridicule; car nul n'a pu fixer les rgles de ce jeu dangereux o avec tant de choses perdre l'on en a si peu gagner! Aussi tout fut-il employ par Emma pour russir, et faute de certitude sur les causes de sa faveur, elle n'en voulut point laisser sans les tenter: parents, amis, fortune, tout fut sacrifi cet insatiable dsir de briller. La vanit, l'orgueil, l'gosme, touffrent la sensibilit, la tendresse et la bont. Si Emma et perdu son titre de femme la mode, il ne lui serait donc plus rien rest. Et sa pense s'garait dans des rflexions infinies. Jamais ministre, voyant une majorit douteuse mettre son pouvoir en pril, ne se jeta dans de plus vastes et plus nombreuses conjectures sur les causes de la dfaite qu'il craint ou du triomphe qu'il espre; jamais des images plus diverses ne vinrent lui prsenter un plus grand nombre de moyens de sduction exercer sur les rebelles, de coups d'tat frapper sur les esprits avides d'vnements, ou de faveurs lgres rpandre avec adresse sur les plus rcalcitrants, sans cependant compromettre sa dignit. --A la promenade le matin, au bal le soir, comme ils l'entourent maintenant tous! poursuit Emma. C'est qu'aussi le comte de Prades ne voit qu'elle, lui si ddaigneux, que toutes les femmes ont essay vainement de le captiver! lui qui portait partout cet air ennuy et indiffrent qui excite toujours la coquetterie et la curiosit: comment ne pas tenter de russir o toutes ont chou; ne pas essayer de se faire aimer de qui n'aime que soi; ne pas s'efforcer de distraire d'une proccupation qui distrait de tout? C'est une tche digne des plus audacieuses; car enlever un homme l'amour d'une autre femme n'est rien, mais l'enlever l'amour de lui-mme ou bien un souvenir inconnu, triompher d'une rivalit dont on ne peut dire aucun mal, faire une chose impossible enfin, la bonne heure, on peut s'en donner la peine. C'est un but digne de tenter, et ce but, Alix l'avait atteint sans y penser. Tout le monde remarquait l'attention que lui donnait le comte, elle seule semblait ne pas le remarquer, et paraissait mme le fuir, ce qui donnait tous l'envie de la chercher. Emma restait plonge dans ce labyrinthe de conjectures, car de l'hommage de deux ou trois hros de salon dpend la place que le monde assigne une femme, et elle avait attir prs d'elle tous ceux qui disposent ainsi de la faveur de la mode, jusqu'au moment o Alix de Verneuil, en obtenant toute l'attention de M. de Prades, avait vu se fixer sur elle l'admiration gnrale. La jeune rveuse ne bougeait plus, elle tait immobile et tellement proccupe, que ce fut comme rveille d'un sommeil profond qu'elle s'cria avec un vif mouvement de surprise: --Alix! vous ici! C'tait en effet madame de Verneuil, brune piquante, la figure expressive et anime, qui rpondit en riant: --Eh bien! ne m'attendiez-vous pas pour la promenade? et ses regards surpris examinaient le nglig d'Emma, qui annonait l'oubli ou le changement de leur projet. --Et vous comptiez que j'irais, et vous comptiez sans doute aussi que nous y rencontrerions M. de Prades? Il y avait un ddain plein d'amertume dans l'expression de la comtesse. Alix ne rpondit pas. Emma vit alors madame de Verneuil s'asseoir tranquillement comme quelqu'un renonant sortir, il lui prit une violente envie de disputer. --Puisque vous aimez le monde et les endroits o il se runit, dit-elle, pourquoi donc avez-vous pris un prtexte hier pour vous dispenser de paratre la soire qui avait attir chez moi ce que Paris offre de plus brillant? Alix sourit. Aprs un moment de silence la comtesse ajouta avec impatience:--Ddaignerez-vous donc aussi de me rpondre? Madame de Verneuil resta encore quelques instants avant de parler, mais les yeux de la comtesse l'interrogeaient si vivement, qu'elle finit par dire en riant: --J'tais souffrante, rellement souffrante, puis... --Puis!... reprit la comtesse presque avec colre. --Vous le voulez, Emma, mais ne vous fchez pas, rpondit Alix toujours riante et maligne, je dirai tout. Moi je ne comprends pas vos salons la mode; le plaisir y ressemble tant l'ennui, que j'ai peur de m'y tromper. La dame du logis runit, il est vrai, les femmes les plus aimables et les plus jolies, mais pour les placer bien pares et bien ennuyes autour d'un salon comme des portraits de famille. L elles coutent plus ou moins bien de la musique plus ou moins bonne dont elles ne se soucient gure. Pendant ce temps, les hommes de leur connaissance, relgus loin d'elles, dans les pices voisines ou dans des places o ils ne peuvent les aborder, ne parlent qu'entre eux ou la matresse de la maison; car l'obligation de faire les honneurs de chez elle, d'accueillir chacun avec quelques paroles de politesse, la met seule parmi les femmes en rapport avec toutes les personnes qui remplissent l'appartement. Elle seule s'amuse, montre de l'esprit, de la gaiet, de la grce, pendant que les autres femmes, immobiles, ne sont l que pour servir de dcoration la pice qu'elle joue toute seule au profit de sa vanit; et cette brillante fte o elle les invite ressemble plutt un pige qu'elle leur tend qu' un plaisir qu'elle leur procure. Quant moi, je fuis les amusements la mode parce que j'aime m'amuser. Emma leva sur Alix des yeux malins; les deux jeunes femmes se regardrent alors en riant, comme ces augures romains qui ne croyaient plus qu' deux choses: leur adresse et la sottise des autres. Puis la comtesse dit gaiement, avec cette confiance qu'amne la certitude d'tre comprise: --N'ai-je pas raison, puisque le monde n'admire que ceux qui se moquent de lui? Mais, continua-t-elle, que fais-je de plus que les autres? On s'est toujours disput la place partout. Ds qu'il y a eu deux hommes sur la terre, l'un tua l'autre pour rester le premier. Depuis ce temps, il n'y a pas eu de triomphe sans victimes. Et quand j'immolerais quelques vanits la mienne.... le grand mal! Au reste, il y a des femmes qui, en voulant plaire tous, cherchent encore rgner sans partage sur un seul; et si Alix n'a point paru ma soire, c'est peut-tre parce qu'un autre n'y devait point paratre, ajouta la comtesse d'un petit air railleur qui fit dire tourdiment madame de Verneuil impatiente: --Si je l'avais su, je me serais sans doute dcide venir. Il y eut un moment de silence. Alix rougit, embarrasse et inquite de son tourderie; Emma comprit alors qu'un secret existait, et devina en mme temps la possibilit d'en tirer parti. --Je n'ai nomm personne, s'cria-t-elle en riant; mais il parat que le comte de Prades est tellement prsent votre pense, que son nom rpond toujours la question qu'on fait votre coeur! --Quelle folie! dit Alix en clatant de rire. Moi qui le fuis... La comtesse reprit:--On ne fuit que ceux qu'on craint... On ne craint quelqu'un que par haine ou par amour... Alix n'coutait plus, elle s'tait leve et cherchait autour de la chambre quelque chose impossible trouver. Alors Emma, aprs s'tre place si adroitement devant la glace de sa toilette, que ses regards pouvaient suivre tous les mouvements d'Alix, d'un air plein d'insouciance malicieuse continua ainsi en jouant avec les noeuds de sa ceinture: --Le comte de Prades est beau, spirituel mme; ce qui est rare de notre temps pour un homme la mode. Les gens d'esprit maintenant, au lieu de s'en prendre aux femmes, s'en prennent aux gouvernements. La socit y perd beaucoup d'un ct, et n'y gagne pas grand'chose de l'autre; mais enfin c'est comme cela. Aussi, quand il nous reste un homme d'esprit d'une figure agrable, Dieu sait comme nous le gtons; et M. de Prades est bien le plus gt de tous! N'est-il pas vrai? Alix ne rpondit pas; la comtesse reprit sans s'inquiter de son silence: --Accoutum ds l'enfance l'admiration, il a l'air de la mpriser; habitu aux coquetteries, il prtend qu'il les ddaigne; gt peut-tre par de plus tendres affections, il assure qu'il y est insensible... Les hommes la mode ont tant de prtentions mal fondes, et lui... Alix tait toujours dans le fond de la chambre; le ton ddaigneux d'Emma la blessa sans doute, car elle l'interrompit vivement. --On ne reprochera certainement pas l'affectation au comte de Prades: sa franchise... la loyaut de son caractre... la vrit de ses discours... Elle s'arrta, car elle sentit qu'elle le louait beaucoup pour un homme qu'on fuit. Son amie continua sans faire aucune remarque: --Lui... d'ailleurs, a prouv qu'il tait capable d'un vif et durable attachement; et son indiffrence pour ce qui l'entoure vient de ses regrets pour ce qu'il a perdu... Je le sais... moi... il a aim... il aime encore une femme belle et digne d'amour. En ce moment tous les efforts d'Emma taient vains: elle ne pouvait apercevoir le visage d'Alix, qui tournait le dos la glace, et se penchait sur une petite table o se trouvaient quelques gravures parses. Alors Emma continua parler de cet amour inconnu et exclusif... s'arrtant quelquefois, puis interrogeant Alix, qui rpondait quelques mots rares et insignifiants... Dans un moment de silence, la comtesse se leva, marcha lgrement sur le moelleux tapis sans tre entendue d'Alix; et quand celle-ci, toujours baisse sur les gravures qu'elle avait l'air de regarder, disait machinalement: Quoi! vous pensez?...--elle se sentit prise vivement par la taille. C'tait Emma qui disait en riant:--Je pense... Alix... je pense... que vous aimez le comte de Prades. Alix, se tournant subitement vers le jour par un mouvement involontaire de surprise, laissa voir sa jolie figure toute rouge et trouble, o brillaient quelques larmes, et fit un cri de frayeur et d'tonnement, pendant qu'Emma faisait un cri de joie: car ce n'tait plus une rivale pour une coquette, cette femme qu'un regret d'amour faisait pleurer! Elle entrana son amie sur la petite causeuse bleue, la fit asseoir prs d'elle, attira sa confiance par des paroles caressantes; et aprs ces mots inutiles, ces phrases inacheves et ces demi-confidences qui prcdent un aveu rel, Alix dit enfin: --Avant mon mariage, il y a quatre ans... aux eaux de Baden avec ma tante, je connus le comte de Prades. Pendant six semaines, il ne nous quitta pas... Prs de lui je me trouvais si heureuse, que je me croyais aime. Ma tante reut ma confidence la veille du dpart; et le jour mme, le soir, elle parla devant moi, devant lui, de tendresse, de liens ternels d'attachement... Que sais-je? ma tante voulait connatre les ides du comte. Comme elles rpondirent peu son attente et la mienne!... Il se moqua des affections srieuses, des sentiments vrais, prtendit impossible pour lui d'en jamais prouver, se montra tel qu'il tait... indiffrent, curieux, moqueur. Glace par ses railleries, je n'eus pas l'ide de lui apprendre notre dpart. Le lendemain nous quittmes Baden, ma tante et moi. Mon pre m'attendait Paris avec un mariage arrang et convenable; il m'tait impossible d'aimer personne, mais j'obis mon pre, et quinze jours aprs j'pousai M. de Verneuil. Je partis pour la campagne alors, et ne voulus plus revenir Paris. Je craignais de le revoir, _lui_, car il tait trop habile pour n'avoir pas devin que je l'aimais. Le ciel ne bnit pas mon mariage, je fus malheureuse; et la mort de M. de Verneuil me laissa libre, mais sans espoir de bonheur. J'hsitai deux annes avant de revoir Paris, mes parents et mes anciens amis; j'avais raison, Emma! Je repartirai demain pour n'y plus revenir. Emma la regarda avec attention; la touchante figure d'Alix avait une dlicieuse expression de tendresse; elle envia presque un sentiment qui, mme dans ses chagrins, peut rendre aussi jolie. Puis elle dit, pensive et comme elle-mme:--Quatre ans!--un voyage Baden, il revint triste,--n'y retourna jamais,--se troubla mme un jour que je parlais de cette poque.--Quand Alix arriva,--qu'il la revit,--il plit,--et ses yeux ne la quittrent plus. S'adressant alors madame de Verneuil, Emma continua:--Vous a-t-il parl de votre sjour Baden... de votre mariage? --Jamais, rpondit celle-ci; je ne l'ai vu que dans le monde... Il m'y cherchait parfois, mais semblait avoir oubli le pass. Emma se leva vivement, sonna, et demanda au domestique qui entra s'il tait venu quelqu'un. --M. de Prades demande si madame la comtesse peut le recevoir. --Qu'il entre. Et au moment o le comte saluait, Emma s'excusa d'tre oblige de s'occuper de sa toilette, et chargeant son amie de la remplacer, elle passa dans la pice voisine. --Ah! rptait-elle en s'habillant toute joyeuse, ils sont seuls, et l'amour est encore plus habile que moi! Quand elle rentra, ils ne l'entendirent point. Alix tait assise dans une bergre, prs du feu; le comte, debout, appuy contre la chemine. Quoique seuls, ils parlaient si bas, qu'il fallait s'aimer pour s'entendre ainsi. Un mois aprs, Emma donnait une de ces ftes dont Alix avait parl. Son appartement resplendissait du brillant clat de tentures et de dcorations nouvelles, en mme temps que des plus riches toilettes; jamais la runion ne fut plus nombreuse en clbrits et en _illustrations_ de tout genre; jamais la matresse de la maison n'y brilla d'une faon plus clatante et plus exclusive; personne n'y parla de madame de Verneuil. Marie la veille au comte de Prades, elle tait partie avec lui pour l'Italie. Heureux, ils oubliaient le monde, qui le leur rendait. La comtesse Emma de Marcilly, rassure pour quelque temps sur son empire, continua pourtant d'y veiller comme doit le faire tout souverain qui veut garder sa couronne, qu'elle soit d'or ou de fleurs. Rgner tait sa vie; aussi n'avons-nous parl ni de son mari, ni de sa famille, ni de ses amis. Est-ce qu'on a quelque chose qui ressemble tout cela quand on est _une femme la mode_? MADAME ANCELOT. [Illustration] [Illustration: LA COUR D'ASSISES.] [Illustration] LA COUR D'ASSISES. I. IL me plat aujourd'hui de bourdonner aux oreilles de la magistrature: j'ai assez piqu les orateurs et les rois. Comment! nous aurons fait passer par les armes les _qui_ et les _que_ et les autres constructions baroques des discours de la couronne! comment! nous piloguerons les sublimes oraisons des dputs! comment! nous apprhenderons au discours le prsident lectif du premier corps de l'tat! comment! les prdicateurs pourront, du haut de la chaire vanglique, tonner contre les grands de la terre et souffler sur la poussire dore de leurs vices, et la magistrature seule trnerait dans un sanctuaire inaccessible au fouet du pamphltaire! Non, cela n'est pas juste, cela n'est pas bon pour la magistrature elle-mme. Si un autre Corneille faisait reprsenter _Agsilas_, on lui crierait: _Solve senescentem!_ Si l'harmonieux Rossini venait dchirer notre tympan par de faux accords, on lui repartirait par un accompagnement de clefs fores. Si la sylphide de l'Opra, si la divine Taglioni, au lieu de voltiger dans l'air, ne descendait sur le plancher du thtre que pour y boiter et y faire des faux pas, on aurait l'impertinence de lui jeter des pommes cuites. Si les marquis et les vicomtes de l'inimitable Poquelin s'avisaient de cracher dans un puits pour y faire des ronds, le parterre rirait, d'un fou rire, des vicomtes et des marquis. On persifle les rois, on siffle le gnie, la gloire, l'loquence, les compositeurs, les vicomtes et les danseuses, et je ne vois pas pourquoi l'on ne sifflerait pas les magistrats sifflables. Ne parlons pas des mercuriales de rentre, ces boursouflures de rhtorique qu'il faudrait supprimer pour l'honneur du got. Je l'ai dit et n'en dmords: hors des barrires de la grand'ville, on ne sait point tenir une plume. Il y a des orateurs en province, il n'y a pas d'crivains. Il n'y en a pas un seul aujourd'hui, un seul sur trente-deux millions d'hommes. S'il y en a, o est ce mtore? o est-il? Qu'il apparaisse sur l'horizon et qu'on le voie! Art de l'crivain, art sublime, il te faut notre soleil intellectuel, notre soleil de Paris, pour clore et pour fleurir! Il n'importe, au surplus, j'en conviens, que la magistrature soit peu lettre, pourvu qu'elle soit respectable par sa science, ses vertus, son intgrit et son dsintressement, et la magistrature franaise est la plus respectable de toutes les magistratures de l'Europe. Mais y a-t-il de lumire sans ombre et de rgle sans exception? A la rgle une louange, l'exception une mercuriale, pour qu'elle ne devienne pas rgle. [Illustration] Il est deux sortes de magistratures; l'amovible et l'inamovible; celle qui est assise et celle qui est debout, celle qui prore et celle qui juge, celle qui requiert et celle qui condamne. II. Quel beau rle que celui du Ministre public dans le drame des assises! Organe de la socit, que n'est-il toujours impassible comme elle? La socit ne se venge pas, elle se dfend; elle ne poursuit pas le coupable, elle le cherche, et aprs l'avoir trouv, elle le dsigne aux excuteurs de la loi. Elle prsume innocent le prvenu, et elle plaint le criminel en le condamnant. Elle n'aime d'autre loquence que l'loquence de la vrit; elle ne veut d'autre force que la force de la justice. Quand un homme est pris, tran par deux soldats, attach sur un banc vis--vis douze citoyens qui vont le juger, d'un tribunal qui l'interroge, d'un accusateur qui l'incrimine, et d'un public curieux qui le regarde, cet homme, et-il port la pourpre et le sceptre, n'est plus maintenant qu'un objet digne de piti. Sa fortune, sa libert, sa vie, son honneur plus cher que sa vie, sont entre vos mains. Gens du parquet, ne vous sentez-vous pas mus? Ils ne comprennent pas leur mission, ils ne la savent pas, ceux qui de magistrats se font hommes, hommes de parti, hommes de thtre. Alors ils ne requirent plus, ils plaident, ils s'emportent, ils se contournent, ils se tordent en cent faons. Tantt le feu de la colre leur sort par les yeux et l'cume par la bouche. Tantt ils se drapent dans les plis de leur tartan noir pour accuser avec lgance, comme les gladiateurs romains se drapaient pour tomber sous le fer et mourir avec grce. Tantt ils imitent gauchement la pose, la voix, les gestes des tyrans de mlodrame, et ils s'imaginent qu'ils font de l'effet, tandis qu'ils ne font que du tapage. Debout sur leur parquet, la face haute et enlumine, ils dominent le jury assis leurs pieds et ils l'enveloppent de leurs contorsions et des clats de leur voix. J'ai vu des jurs fermer l'oeil et se boucher les oreilles l'approche de ces temptes de rhteurs. Piti, piti pour messieurs les jurs, si ce n'est pour l'accus! Les jurs ne sont pas venus en cour d'assises pour assister aux pripties d'un drame fictif. Quand ils vont au thtre, oh! c'est diffrent, c'est pour y prendre le plaisir des motions scniques. Ils veulent qu'on leur fasse bien peur, ou qu'on les attendrisse; ils n'apportent leur mouchoir que pour le remporter tremp de larmes. Ils savent que les criminels et les tratres tyrans de mlodrame qui dbitent leurs rquisitoires en prose tourmente sont, au demeurant, de fort bonnes gens, et que les innocents qu'on tue dans la coulisse se portent le mieux du monde et vont continuer avec leurs assassins, au caf d'en bas, leur partie de domino interrompue par le spectacle. Et puis, quand l'acteur s'en tire mal, ils ont la ressource de le siffler, sans prjudice de l'auteur. Mais lorsque la ralit remplace la fiction, lorsque ces mmes spectateurs, devenus jurs, sigent au Palais-de-Justice, lorsque leur verdict va tuer ou absoudre, ils se recueillent en eux-mmes. Ils chassent de leur prsence, avec une sorte d'effroi, l'imagination, cette folle du logis. Ils n'coutent que la froide raison; ils n'examinent que le fait; ils scrutent les penses de l'accus; ils interrogent son visage; ils tudient avec anxit ses rponses, ses contractions, ses exclamations, ses motions et ses joies, sa pleur et ses frissons; ils sont l en face de Dieu, en face des hommes, en face de la sainte vrit qu'ils pressent des mains, qu'ils cherchent du regard, qu'ils appellent, qu'ils implorent. Ah! ne les dtournez point de cette mditation religieuse! Toute l'loquence de rhteurs ne vaut pas la conscience d'un homme de bien. Non, ils ne comprennent pas leur mtier, les gens du parquet qui se battent les flancs et qui distendent les attaches de leurs deux mchoires, pour chafauder un grand crime sur les paules d'un petit dlit. Ils ne comprennent pas leur mtier, ceux qui rhabillent de clinquant et de posie les lieux communs de leur morale, et qui menacent la socit si sa vengeance ne s'appesantit pas sur une bagatelle. Ils ne comprennent pas leur mtier, ceux qui apostrophent les accuss, invectivent les avocats et rudoient les tmoins. Ils ne comprennent pas leur mtier, ceux qui, convaincus par les dbats de l'innocence des accuss, n'abandonnent pas franchement l'accusation, mais qui la laissent subsister, sauf les circonstances attnuantes. Ils ne comprennent pas leur mtier, ceux qui passionnent la cause, qui, par des figures saisissantes, des appels d'nergumne aux excitations politiques, des roulements d'yeux et des menaces de gestes, remuent et soulvent le jury, le tribunal et l'auditoire, afin de se donner la malheureuse satisfaction qu'on dise d'eux: Qu'il a t beau! qu'il a t loquent! Je ne suis pas garde des sceaux et n'ai certes gure envie de l'tre, mais si je l'tais, je destituerais tel avocat gnral, pour avoir t, au rebours, loquent, et j'imiterais ces gnraux romains qui cassaient leurs officiers pour avoir tu hors ligne un ennemi, en combat singulier. Il faut que chaque chose paraisse en sa place, l'loquence de mme que le courage, de mme que la vertu. Il y a, en matire ordinaire, tel avocat gnral qui fera absoudre un coupable pour avoir exagr sa culpabilit. Il y a, en matire politique, tel avocat gnral qui, par l'imprudence enthousiaste ou servile de son zle, fait plus de mal la cause du pouvoir que les emportements les plus violents de l'article incrimin. En rgle, et sauf de rares exceptions, on ne devrait pas tre membre du parquet avant trente-six ans; car, si les membres du parquet sont les organes de la socit, on ne saurait s'exprimer au nom de la socit avec trop de mesure, de dignit, de maturit, de science et de bon got. Comme personne ne peut, parole courante, interrompre, critiquer et retenir en audience un avocat gnral, il faut qu'il sache se guider lui-mme. S'il y a pnurie de magistrats, pour en avoir de bons, ne lsinez pas et doublez les appointements; ne lsinez pas, et songez qu'il s'agit ici de plus que d'une question d'argent, qu'il s'agit de la libert, de l'honneur, de la vie des citoyens! III. La magistrature assise a, comme la magistrature debout, des devoirs remplir. Je ne connais pas de fonctions plus solennelles, plus augustes et plus saintes que celles d'un prsident d'assises. Il reprsente dans l'ensemble de ses fonctions la force, la religion et la justice. Il runit la triple autorit du roi, du prtre et du juge? Quelle ide un magistrat plac dans un poste si minent, le premier de la socit peut-tre, ne doit-il pas avoir de lui-mme, c'est--dire de ses devoirs, pour les remplir dignement? Avec quelle sagacit ne doit-il pas renouer le fil des dbats cent fois rompu dans les dtours tortueux de la dfense? Faire surgir la vrit de la contradiction des tmoins; opposer les oppositions orales aux dpositions crites; expliquer les ambiguits, grouper les analogies; trancher les doutes; presser les questions; relever une circonstance, un fait, une lettre, un aveu, un cri, un mot, un geste, un regard, un accent pour en faire jaillir la lumire; interroger l'accus avec une douce fermet; ouvrir par des exhortations son me la confession et au repentir; rehausser ses esprits abattus; l'avertir quand il se fourvoie, le diriger quand il se remet en route; retenir dans les bornes de la dcence la dfense et l'accusation, sans gner leur libert. Tels sont les devoirs du prsident. Heureux celui qui sait les comprendre et les pratiquer! Mais o trop de magistrats s'garent, c'est dans le rsum des dbats. Qu'est-ce donc que rsumer un dbat? c'est exposer le fait avec clart, rappeler sommairement les tmoignages charge et dcharge, analyser ce qui a t dit l'appui de l'accusation et l'appui de la dfense, et rien que ce qui a t dit, et poser, dans un ordre simple et logique, les questions rsoudre par le jury. Tout rsum doit tre net, ferme, plein, impartial et court. [Illustration] Mais il y a des prsidents qui se carrent dans leur fauteuil, comme pour y prendre du bon temps; il y en a qui dessinent la plume les caricatures du prtoire; il y en a qui passent ngligemment les doigts dans les boucles de leur chevelure; il y en a qui promnent leur lorgnette sur les jolies femmes de l'audience; il y en a qui intimident l'accus par la brivet imprieuse et dure de leurs interrogations, qui brusquent et droutent les tmoins, morignent les avocats et indisposent le jury. Les uns sont ridicules, les autres sont impertinents. Il y en a qui font pis encore, qui s'abandonnent sans frein l'aveugle imptuosit de leurs passions d'homme ou de parti. Ils se jettent corps perdu dans la bataille politique; s'arment d'un fusil et font le coup de feu. Ils dcouvrent aux yeux du jury toutes les batteries de l'accusation et mettent dans l'ombre la dfense. Ils ressassent lourdement les faits au lieu de les nettoyer. Il se perdent dans des divagations de lieux, de temps, de personnes, de caractres, d'opinions, tout fait trangres la cause. Ils veulent plaire au pouvoir, une coterie, une personne. Ils insinuent que ce qui pour le jury est encore l'tat de prvention est dj compltement pass pour eux l'tat de crime. Ils en font complaisamment ressortir l'vidence, l'imminence et le pril. Ils dissertent de droit, ils s'tourdissent de rhtorique. Ils supplent, par de nouveaux moyens qu'ils inventent, aux moyens que l'avocat gnral a omis, et ils croient s'excuser en s'criant: Voil ce que dit l'accusation! qui n'en a pourtant rien dit, et ils ajoutent ainsi le mensonge au scandale. Figurez-vous maintenant la position de l'accus rafrachi, relev par la parole courageuse et persuasive de son dfenseur, et qui se penche de nouveau et s'affaisse sous la terreur de ce rsum! peignez-vous ses transes, sa rougeur, et les frissonnements convulsifs de son corps et de son me! Et le jury! il a pu se mettre en garde contre la vhmence de l'accusateur qui remplit son mtier, et du dfenseur qui plaide pour son client, parce qu'il sait qu'il y a prendre et laisser dans leurs paroles. Mais comment se dfier du prsident qui tient dans ses mains la balance impartiale de la justice? du prsident qui n'est que le rapporteur de la cause? du prsident qui ne doit jamais laisser transpirer son opinion, jamais laisser paratre l'homme sous la toge du magistrat? Les jurs n'ont pas une mmoire vaste et exerce qui puisse retenir la fois tous les arguments d'une cause lancs dans des sens contraires, et qui sache les disposer, les comparer et les juger. Ils cdent, comme tous les hommes simples, dans le trouble de leurs motions et dans la fatigue de l'audience, aux dernires impressions que leur cerveau reoit. Si ces impressions sont celles d'une accusation redouble, quel poids sur la conscience du jury! quel pril pour l'accus! On frmit en songeant que, dans la province surtout, avec un jury campagnard, un jury simple, illettr, effrayable, le rsum artificieux et passionn d'un prsident d'assises peut dterminer seul, tout seul, un verdict de la mort! La loi a voulu que la parole demeurt toujours la dernire l'accus dont, par une humaine fiction, elle prsume l'innocence. Or, n'est-ce pas le renversement de l'humanit et du droit, si, au lieu de faire un rsum, le prsident fulmine un rquisitoire? l'accus aura-t-il devant lui, contre lui, deux adversaires au lieu d'un, l'avocat gnral et le prsident? S'il lve ses regards suppliants sur le tribunal, s'il s'y rfugie comme dans un asile sacr, rencontrera-t-il un glaive tourn contre sa poitrine, au lieu d'un bouclier pour le protger! S'il hasarde timidement une observation, il indispose, en cas de verdict affirmatif, le redoutable applicateur de la peine. Si le dfenseur s'exclame, on lui ferme la bouche; si les journaux rvlent les faits et gestes du prsident, on leur intente un procs, sans jury, sous prtexte d'infidlit de compte rendu. Comment sortir de l? Se pourvoir en cassation! mais est-ce l un moyen de cassation, un moyen lgal, j'entends? Par o constater qu'il y a eu rquisitoire et non rsum? o retrouver les tmoins? et l'on n'admet pas de preuve orale, o serait la preuve crite? La cour d'assises donnerait-elle acte de la protestation contre la partialit de son prsident et par son organe! Supprimer l'usage des rsums en matire simple, en matire peu charge, en matire politique et de presse, je n'y verrais obstacle. C'est l mme, il faut le dire, o le rsum prend le plus facilement, dans la bouche d'un magistrat prvenu, la forme hardie et dcisive d'un rquisitoire. Mais s'il y a plusieurs accuss, de nombreux complices et des crimes de diffrents degrs, si la matire du dlit est abstraite et confuse; si les tmoignages sont contradictoires; s'il y a varit et complication dans la position des questions; si la cause a dur quelques jours et que l'attention des jurs soit fatigue ou perdue, comment se passer de rsum? Sans rsum, dans ce cas, il est impossible de voir clair en l'affaire. Autant presque vaudrait jouer aux ds la vie et l'honneur des accuss. Mais par quel moyen contraindre les prsidents rsumeurs l'impartialit, si les prescriptions de la loi, si la voix plus imprieuse encore du devoir ne suffisent pas. Ce moyen le voici: les dbats sont publics, et le rsum est une partie essentielle des dbats. La stnographie est l'instrument de publicit le plus ample et le plus fidle. Il faut que le stnographe reproduise mot mot les paroles du prsident, et le public les jugera. Il faut aussi que le garde des sceaux dpche instructions sur instructions pour rprimer un abus qui clate de toutes parts et dont les ravages auraient d dj tre arrts. Le prsident n'a pas seulement la direction des dbats, il a la police souveraine de l'audience, et ici je ne crois pas sortir de mon sujet, en traant l'esquisse des assistants habituels de nos cours d'assises. IV. La cour d'assises a sa sorte de public qui ne ressemble aucun autre. Quelques ouvriers sans ouvrage, des femmes de mauvaise vie, des piliers de cabarets, des souteneurs de filles, des voleurs mrites ou apprentis, des chapps du bagne, des vauriens, des dsoeuvrs, des habitus, se pressent aux rampes de l'escalier qui mne la salle des assises. A peine ouverte, ils l'inondent, se tiennent debout, se serrent, se pressent, se coudoient, se lvent sur la pointe du pied, s'agitent dans tous les sens, et prsentent de loin comme une masse noire et mouvante d'o s'chappent des gestes brusques, des plaintes touffes, des contractions nergiques et des bruits confus de pudeur, de jurements, de langue et d'argot. Tel filou ou tel assassin vient y apprendre comment on doit drouter un tmoin, luder une question, inventer un alibi, masquer un fait, interprter une pnalit. Tel n'y va que par curiosit, qui en sort avec la tentation d'un crime, avec un germe form et tout prs d'clore. La manie de l'imitation fait plus de criminels que l'appareil du jugement et la crainte des supplices n'en pouvante. La cour d'assises est une dtestable cole d'immoralit. [Illustration] Voil le premier plan, le plan du fond, l'auditoire. Le peuple (ne profanons pas ce beau nom), la populace est debout au parterre. Les dames occupent les banquettes rserves ou l'orchestre. Pares, attifes, coiffes de plumes et de fleurs, elles viennent se poser pour voir ou pour tre vues. La femme du monde n'est pas mchante; mais elle est la plus curieuse de toutes les cratures de la cration; elle vit chaque pas d'motions: elle se meurt d'motions chaque minute. Elle a un amant cause de ses vapeurs; elle a des vapeurs cause de son amant. Il faut qu'elle souffre pour mieux jouir, il faut qu'elle jouisse pour mieux souffrir. Elle ne redoute rien tant que les heures rgles, que la somnolence de la vie, que les molles tideurs du boudoir et de l'dredon. Elle est perptuellement en qute, midi et minuit, au spectacle, la chambre, au sermon, au bois, au bal, de tout ce qui peut troubler, divertir, branler, ravager, dsordonner sa pauvre me et son pauvre corps. Elle se multiplie dans chaque objet qu'elle touche. Elle se porte avec toute sa vie, avec tout son tre, dans chaque sensation nerveuse qu'elle prouve, et l'on dirait qu'elle n'existe plus pour le reste. Rien ne lui est obstacle. Ds qu'elle a rsolu de voir quelqu'un ou quelque chose, elle le verra. Elle crira dix petits billets ambrs au prsident des assises, pour obtenir la faveur d'une entre, un fauteuil, une chaise, un bout d'escabeau. Elle s'chappe ds la pointe du jour de son lit chaud et repos, et va faire queue la porte du Palais. Elle y restera le front au vent de bise et les pieds dans la boue, s'il le faut. Elle s'enveloppe de sa mantille. Elle grelotte et frmit dans ses membres dlicats. La porte s'ouvre, et la voil qui se faufile, se presse, se foule, se pousse, se baisse, entre et pntre travers les gendarmes, les huissiers, et les robes noires des stagiaires. Elle se pend et s'accroche aux basques du sergent de ville, lui parle l'oreille, le supplie d'une voix douce, et ne le lche pas qu'elle ne soit case, assise, les coudes franches, le binocle l'oeil, et bonne porte de l'accus et des juges. Voyez comme elle suit pas pas le drame vivant qui se droule, et comme elle marche, la poitrine haletante, d'motion en motion! Si le criminel a la barbe hrisse et les yeux hagards, elle prouve en le regardant un plaisir de peur. motion. S'il a les joues roses et les cheveux artistement boucls, le beau garon, se dit-elle tout bas, et quel dommage! motion. Si les tmoins arrivent les bras pendants, ou dbitent des phrases prtentieuses et entortilles, elle rit sous son mouchoir. motion. Si l'accus sanglote, elle pleure chaudement par sympathie. motion. Si quelque jeune fille s'vanouit, elle court, vole, dlace son corset et lui fait respirer des sels. Autre genre d'motion. Mais moins que la salle d'audience ne craque sous ses lourds piliers, cette intrpide audiencire ne quittera pas la place. Les heures coulent, la nuit s'avance, les jurs dlibrent, elle attend. Il faut que ses yeux se collent avidement sur les yeux du criminel, qu'elle se suspende ses lvres tremblantes, et qu'elle repaisse son me des terreurs indfinissables d'une autre me. Il faut qu'elle recueille les convulsions de cette conscience bourrele. Il faut qu'elle entende et le coup de sonnette du dernier jugement, et la sentence de mort, et le rle de cet homme dont la face se dcompose, et dont la vie intrieure se brise et se dchire en lambeaux. Comme elle se penche vers lui! comme elle prte l'oreille ses cris inarticuls, ses soupirs qu'il touffe! Comme elle le suit d'un long regard jusqu' ce que les portes du cachot se referment avec l'esprance! Alors elle retombe sur sa chaise, anantie, absorbe dans la contemplation de son drame; l'huissier de service est oblig de l'avertir que la salle se vide et de la pousser par les paules. Elle sort enfin, et se trane le long des sombres corridors du Palais, rentre au logis puise, rompue de fatigue, les nerfs crisps et l'me en pleurs, et se jette sur son lit, sans songer que son vieux pre n'a pas dn, et que depuis le matin sa jeune fille s'inquite et l'appelle. Cependant elle plit, elle rougit, elle frissonne, et son imagination fait asseoir son chevet le condamn qui lui apporte sa tte. Elle voit la prison, les chanes de fer, les juges, l'accusateur, le bourreau et ses aides, et le panier gorg de chairs et de sang, et elle pousse un cri d'horreur. Digne femme! Que font ces agrafes d'or, ces bandeaux de perles, ces fleurs, ces gazes, ces plumes lgres, parmi le lugubre appareil des cours d'assises? Est-ce en spectacle que l'accus vient se donner, et le prtoire n'est-il donc qu'un thtre? Qui me dira qu' l'aspect de ce raout curieux et brillant l'accus, revtu de l'habit grossier des prisons, ne se troublera pas, que quelque tmoin ne perdra point la mmoire, et que quelque jur ne sera pas plus occup de l'motion rougissante d'une jolie femme que des angoisses du prvenu? Si j'avais l'honneur d'tre prsident de la cour, je n'admettrais dans son enceinte que les parentes de l'accus, et je dirais aux autres: Mesdames, tant assises que debout, coutez ce que je vais vous dire: Vous, allez tricoter les chausses de messieurs vos fils, ou mettre au bleu les collerettes de mesdemoiselles vos filles; vous, ayez soin que le rt ne brle point; vous, que vos parquets soient cirs proprement; vous, que l'huile ne manque pas dans vos lampes, ni le sel dans votre soupe; vous, nuancez de fleurs vives les paysages de vos tapis la main; vous, dployez sur le thtre l'ventail des grandes coquettes; vous, faites des gammes, et vous, des entrechats. Allez, mesdames, allez, la jugerie n'a rien voir avec les Grces, et la cour d'assises n'est point la place de la plus belle moiti du genre humain. Huissier, excutez les ordres de la cour! Voil en effet les ordres que je donnerais, et je serais, je crois, approuv de tous les honntes gens. V. Le prsident, a en outre, quelques autres devoirs secondaires remplir. Laisser aux tmoins tonns, troubls du spectacle solennel et nouveau d'une assise, de leur isolement au milieu des juges et du jury, du tmoignage qu'ils vont rendre et des consquences de leur serment, le temps de reprendre leurs esprits, de se recueillir en eux-mmes et d'assurer leur mmoire et leur voix. Il doit parler aux tmoins avec accentuation, gard et bont, poser nettement les questions qu'il leur adresse, et, s'il le faut, les rpter. [Illustration] Disposer les bancs de manire que l'accus puisse voir les jurs, aussi bien qu'il doit en tre vu; car les jurs sont les juges. Un froncement de sourcil, un mouvement de lvres, un regard, peuvent avertir l'accus qu'il va trop loin, qu'il s'gare, qu'il se nuit lui-mme. Faire ouvrir de temps en temps les fentres de l'audience: ces prcautions hyginiques sont trop ngliges. Qu'on se figure l'accus sortant de l'humidit d'un cachot, extnu de veilles, amaigri, faible, souffrant et ayant peine retrouver ses esprits plongs dans l'air pais et mphitique de l'audience! L'accusateur et le dfenseur qui, au demeurant, font tous deux beaucoup trop de contorsions de bras et de corps, et qui lancent leur voix comme une cloche tour de branle, sont en nage sous leur toge; les ttes des juges, des jurs et des spectateurs s'affaissent, et la sueur ruisselle de leurs fronts: toute l'audience est enroue. Il faut avoir piti de l'accus, mais il faut avoir aussi piti du public, et c'est quoi l'on songe le moins. Je m'arrte: on ne peut pas tout dire. Lgislation pnale, instruction criminelle, jurisprudence, procdure, police de l'audience, composition du jury, droits et devoirs des avocats gnraux et des prsidents, hygine des assises, tout cela reste un peu en arrire du progrs qui pousse en avant toutes choses. La publicit, cette reine des pays libres, veille sur la France avec ses cent yeux sans cesse ouverts, pendant le repos des nuits et la fatigue du jour: elle fait, non moins au moral qu'au matriel, plus de la moiti de la police du royaume. Rien ne lui chappe, ni ministres, ni rois, ni dputs, ces autres faons de rois. Elle se pose leurs cts, et de quelque part qu'ils se tournent, elle les tient en haleine, son aiguillon la main. Il n'est pas bon non plus pour eux ni pour nous que les magistrats dorment sur leur sige. Je suis mouche, je bourdonne et j'importune, mais je rveille. TIMON. [Illustration] [Illustration: LA MRE D'ACTRICE.] [Illustration] LA MRE D'ACTRICE. LA mre d'actrice s'appelle assez gnralement madame de Saint-Robert. Elle a cinquante ans, les restes d'un coeur sensible et une fille sur la tte de laquelle reposent toutes ses esprances.--Madame de Saint-Robert est--ou une ancienne soubrette de comdie qui a longtemps fait les dlices de Vitry-le-Franais, de Quimper-Corentin, d'Oudenarde et autres villes de cette importance;--ou une coquette mrite qui avait obtenu un bureau de loterie, sous la branche ane, par la protection d'un vieux chevalier de Saint-Louis, et qu'un vote de la chambre des dputs a chasse de son antre alatoire;--ou enfin une ex-portire de la rue Coquenard, qui _s'est saigne des quatre veines_ pour faire entrer sa chre enfant dans les classes du Conservatoire et lui assurer une position brillante. Mais madame de Saint-Robert n'avoue aucune de ces origines; depuis que sa fille Aurlie a dbut avec quelque succs sur un thtre, elle les trouve de trop bas tage. Il lui faut des antcdents de meilleur aloi. Or voici l'histoire qu'elle a fait rdiger par un crivain public, qu'elle a apprise par coeur, et qu'elle raconte tout propos: M. de Saint-Robert tait, du temps de _l'autre_, officier suprieur dans un rgiment de la _vieille_. Son physique tait si avantageux, qu'on ne l'appelait que le beau Saint-Robert. Plusieurs fois le petit caporal, en passant la revue de ses grognards, lui donna de petites tapes sur la joue. Ces diffrentes circonstances me dterminrent lui accorder ma main, malgr l'opposition de ma famille, qui revenait de l'migration et qui tait infecte de prjugs. Aurlie naquit de cette union. Pauvre enfant! le ciel ne devait pas longtemps lui laisser son pre! Ici la Saint-Robert tire de son sac un grand mouchoir carreaux bleus, et essuie deux larmes complaisantes qui coulent le long de ses joues rides. Puis elle continue: La fatale expdition de Russie fut rsolue par le grand homme. M. de Saint-Robert, qui faisait partie de l'avant-garde, entra des premiers dans Moscou; il en sortit le dernier. Dieu avait marqu son tombeau dans les neiges de la Russie! Au passage de la Brsina, la surface glace du fleuve craque autour de lui; mais il touche presque le bord oppos... il n'a qu'un pas faire pour tre sauv... Tout coup il entend derrire lui un cri pouss par un de ses camarades... il veut voler son secours: hrosme inutile! il disparat avec lui dans le gouffre! Ici la Saint-Robert tire encore de son sac son grand mouchoir carreaux bleus, et essuie deux nouvelles larmes. Puis elle continue: [Illustration] Reste veuve, je me consacrai l'ducation d'Aurlie. Je l'levai dans la pratique de toutes les vertus et dans l'amour des arts. Et comme elle montrait les plus belles dispositions pour le thtre, je n'hsitai pas, sans gard pour ma toute-puissante famille, la destiner la carrire dramatique. A peine le nom d'Aurlie de Saint-Robert eut-il paru sur une affiche, que je reus de Saint-Ptersbourg une lettre menaante de ma cousine Pamla, qui a pous un prince russe, M. de Trombollino: j'allai immdiatement en parler mon commissaire de police, qui m'engagea vivre calme et tranquille sous la protection des lois. Ici la Saint-Robert, aprs avoir pris une prise de tabac et s'tre mouche fort bruyamment, ajoute en guise de proraison: Et _voilll_ la chose! Nous ne croyons pas que ces derniers mots se trouvent dans le manuscrit de l'crivain public; mais la Saint-Robert a cru devoir faire cette petite addition au rcit pour l'enjoliver. Pour jouir d'un curieux spectacle, il aurait fallu voir la Saint-Robert le lendemain de l'heureux dbut d'Aurlie. Quelle joie dans ses yeux! quel air de triomphe rpandu sur sa physionomie! Quelle vivacit dans sa dmarche!--Ce jour-l, elle se leva cinq heures du matin, rveilla la portire, rveilla l'picier, rveilla le marchand de vin, rveilla le boucher, rveilla le commissionnaire du coin, et tous elle disait: Ah! mes agneaux, quel dbut soign! Des applaudissements... des applaudissements... que a n'en finissait plus! Jamais on n'a vu une actrice claque comme a! Le brave homme de directeur a dit lui-mme qu'il n'avait point encore entendu un tonnerre pareil dans c'te salle de l'Ambgu! Et puis, des fleurs! et puis, des compliments! L'auteur de la pice en tait rouge comme le feu, quoi! Et il a embrass Aurlie sur les deux joues, et il l'a appele _son ange sauveur_! Hein!... son ange... Quel honneur! Nous allons signer un engagement de cinquante francs par mois, les costumes fournis et la chaussure paye! J'espre que me voil joliment rcompense de tous mes sacrifices! Ah, dame! c'est qu'Aurlie a dans comme un Amour et chant comme un rossignol! Quelle jambe! quel gosier! J'en tais dans l'admiration, et au troisime acte j'ai perdu mes sens entre les bras d'un pompier! Et _voilll_ la chose. Et _voilll_ la chose est devenu le refrain ordinaire de la Saint-Robert. Si le premier jour est donn la joie, le second appartient l'orgueil.--D'abord, la mre d'actrice, qui s'est appele jusque-l madame Robert tout court, commence trouver ce nom un peu vulgaire; ds ce moment elle aristocratise son nom et s'intitule madame de Saint-Robert, veuve de M. de Saint-Robert, qui, _du temps de l'autre_, etc., etc. (Voir plus haut.) Ce changement de nom implique ncessairement un changement de domicile. En effet, la mre d'actrice ne peut forcer toutes les commres du quartier, qui ont l'habitude de l'appeler _mame Robert_, l'appeler _madame de Saint-Robert_ gros comme le bras.--Et puis, comment faire son aise tous ses embarras, comment marcher la tte leve, comment se rengorger d'importance dans ce quartier o on l'a vue passablement malheureuse, o elle a eu des obligations tout le monde, o elle a sem des dettes criardes chez les fruitires, les piciers, les marchands de vin, tous ces grands fournisseurs des petites existences? La Saint-Robert quitte donc la rue du Grand-Hurleur pour aller s'tablir rue de Lancry. [Illustration] Ds lors,--changement complet de manire de vivre. La Saint-Robert dpose l'aiguille de ravaudeuse ou le cordon de portire, qui l'ont fait vivre jusque-l. Elle se drape majestueusement dans son tartan couleur Robin des bois, et accompagne sa fille aux rptitions et au spectacle. Elle veille jour et nuit sur ce prcieux trsor, tant elle craint qu'il ne lui soit enlev. Elle redoute surtout les inclinations et les _btises de coeur_; car elle a rv pour Aurlie le plus magnifique avenir. Dans ses fivres d'ambition maternelle elle la marie sans faon un _milord_ anglais, ou un jeune boyard trs-blond et trs-bien cors. Elle la couvre de diamants, elle la fait monter dans un brillant quipage, elle l'appelle _madame la duchesse_, _madame la princesse_.--Aussi combien ne craint-elle pas que quelque muguet, force de paroles mielleuses et d'oeillades assassines, ne vienne bout de renverser tout ce magnifique chafaudage de douces illusions! Elle suit pas pas Aurlie au foyer, dans sa loge, dans le cabinet du directeur, sur le thtre. Elle ne la quitte qu'au moment o elle parat devant le public; elle ne s'arrte que sur l'extrme limite qui spare la scne de la coulisse. Elle redoute surtout les auteurs, les journalistes, les habitus. Aussitt qu'elle voit Aurlie causer d'un peu prs avec l'un de ces messieurs, elle s'interpose brusquement et mle son petit mot la conversation. Mais le diable est bien fin, et Aurlie est actrice et femme: elle se laisse prendre ordinairement par le coeur ou par l'amour-propre. Et, au moment o la Saint-Robert honore de sa surveillance toute particulire M. Alfred Ressigeac, jeune rdacteur du _Vert-Vert_, qu'elle a vu fort assidu auprs de sa fille, et dont elle se dfie cause de ses poses penches et de ses rclames louangeuses, Aurlie tombe dans les filets de M. Charles Lousteau, auteur la crinire noire et aux drames excentriques. C'est un rle qui a servi d'appt.--Tout se sait au thtre.--Le lendemain, la dfaite de l'attrayante et cruelle Aurlie est le bruit du foyer, des coulisses, des avant-scnes. Comme il y a de bonnes langues et des mes charitables partout, et surtout derrire un manteau d'arlequin, la Saint-Robert ne tarde pas apprendre la fcheuse nouvelle. Elle ne laisse pas tomber ses longs cheveux sur ses paules en signe de deuil, comme une mre de l'antiquit; elle ne couvre pas sa tte de cendres, elle ne cherche point se faire mourir par la faim, elle ne maudit point, elle ne gmit point, elle ne verse point de larmes abondantes... Elle se contente de s'crier: Le polisson!... Pas un mot Aurlie;--il faut bien vouloir ce qu'on n'a pu empcher, comme dit le proverbe.--Seulement les yeux de la Saint-Robert sont maintenant tourns vers un autre but. Elle dispose sa vie, elle arrange son avenir suivant les circonstances. Elle ne rve plus mariage, mais protection. Et, comme dsormais son amour maternel, dpouill de sa puret premire, se trouve un peu battu en brche par l'gosme, comme dsormais ses intrts propres doivent tenir autant de place dans sa pense que ceux de sa fille, elle ne voit plus dans ses songes un jeune boyard trs-blond et trs-bien cors, mais bien un banquier hollandais ou francfortois, excessivement chauve et d'une corpulence norme. Mais pour faire place ce tonneau d'or, il faut loigner l'heureux du moment, M. Charles Lousteau, l'auteur la crinire noire et aux drames excentriques. Pour en arriver l, la Saint-Robert met en oeuvre toute la malice que le ciel lui a donne en partage. Elle envoie M. Charles se promener au Luxembourg, quand Aurlie est aux Tuileries; elle lui demande son bras pour aller voir l'oblisque de Luxor, ou l'_Arche-de-Triomphe de l'toile_; elle lui parle, avec de grands _hlas_, des nombreuses dettes criardes de sa fille; elle lui ferme la porte au nez, et lui dit le lendemain qu'elle l'a pris pour un crancier... Si bien que M. Charles Lousteau, effray de ces frquents appels sa bourse vide, fatigu de ses promenades sentimentales avec la Saint-Robert, irrit de l'accueil froid d'Aurlie, que sa mre a indispose contre lui en la trompant adroitement, quitte _subito_ la partie, et quelques jours aprs on peut voir, la place mme qu'il occupait ordinairement sur le modeste divan de calicot jaune, un ventre trs-prominent, surmont d'une espce de figure humaine mal dessine, et finissant par deux petites jambes trs courtes. C'est un banquier!--Les cranciers sont pays, le mobilier est renouvel, le cachemire de l'Inde remplace le Ternaux, et la Saint-Robert triomphe! [Illustration] Il faut que je m'arrte un instant pour bien fixer mon point de dpart.--En cet endroit du rcit, une confusion invitable s'tablit entre deux grandes varits de l'espce des mres d'actrice:--la mre vritable, la mre pur sang, la mre-mre, si je puis m'exprimer ainsi,--et la mre d'emprunt. Je vais vous dire ce que c'est que la mre d'emprunt.--Il y a sur le pav de Paris une race de vieilles femmes, au nez bourgeonn et au menton en galoche, qui forment une lgion passablement nombreuse. Elles n'ont ni famille ni entourage. On ne leur connat pas d'antcdents; personne ne se souvient de les avoir vues jeunes. Et je crois, Dieu me pardonne, qu'un beau jour elles sont tombes du ciel, toutes casses et toutes rides, comme une pluie de crapauds; ou plutt je pencherais penser qu'elles sont sorties, par une sombre nuit d'hiver, d'un soupirail de l'enfer, cheval sur un immense manche balai. Elles portent toutes un chapeau rose fan, une robe de soie puce mange aux vers, des socques impermables, un parapluie tricolore et des lunettes. On les rencontre, pendant le jour, au Palais-Royal ou sur les boulevards, rchauffant leurs rhumatismes au soleil. Ces mgres aiment assez vivre dans la socit des reines de thtre.--Lorsqu'une jeune fille au joli minois, au pied leste, au gentil corsage, a paru avec agrment sur la scne et a subi son avantage l'agrment des binocles de l'avant-scne et des stalles, elle voit arriver chez elle, le lendemain matin, une vieille femme exactement semblable celles que nous venons de dpeindre. Cette vieille femme la regarde avec compassion, et lui dit d'une voix caressante: --Ma chre enfant, vous tes lance bien jeune sur une mer fertile en naufrages. Vous avez besoin d'un guide; je suis ce qu'il vous faut. Je vous servirai de mre.... Cela dit, elle embrasse, la larme l'oeil, sa fille improvise, et va veiller au pot-au-feu.--Et comptez sur elle... si la smillante actrice n'est point encore coupable, elle ne tardera pas le devenir. Une mre d'emprunt se paie ordinairement 100 francs par mois, plus les petits profits, le caf le matin, et des gards. Un air dcent et une toilette convenable sont de rigueur. Au point o Aurlie en est arrive, et aprs les sacrifices que se sont laiss tout doucement imposer les scrupules vertueux de la Saint-Robert, il n'y a plus aucune diffrence entre elle et la mre d'emprunt. Mme moralit, mme genre d'existence. Les nuances ont disparu. Il ne reste plus que la mre d'actrice. Je continue: Il est dix heures du matin.--La Saint-Robert se rveille: le madras en tte et le corps envelopp d'un peignoir fort gras, elle descend la cuisine, o elle surveille les apprts du djeuner. Quand elle a donn la pture son perroquet, ses serins, son chat, son vilain petit chien noir, elle songe Aurlie; elle s'informe auprs de la domestique si _monsieur est parti_ (monsieur ne peut pas la voir en face), et s'empresse de porter sa fille une tasse de chocolat dans son lit. Ce sont alors des amours n'en plus finir. Elle regarde sa fille, elle l'examine, elle l'admire, elle la dvore des yeux! Quels cheveux! quelle bouche! quel teint! Et dire qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau son grand chenapan de pre!--Puis elle lui saute au cou, elle la baise aux deux joues, elle la serre dans ses bras, en l'appelant: Mon mignon, mon chou, mon loulou chri, mon trsor.--Si bien qu'Aurlie, fatigue de ces dmonstrations qui se reproduisent tous les matins aussi vives et aussi sincres, lui dit avec le plus grand respect du monde: --Maman, va donc voir dans le salon si j'y suis! [Illustration] Aurlie a la plus grande confiance dans sa femme de chambre, mademoiselle Flicit. C'est elle qui l'aide cacher, aux yeux de sa mre et de son protecteur, toutes les petites intrigues, tous les petits bonheurs qui accidentent son existence. Sa prfrence pour elle se trahit tout moment: aussi la Saint-Robert est-elle fort jalouse de cette favorite. Elle la gronde et la rudoie sans cesse; elle trouve toujours reprendre dans son service. Toutes les fois que sa fille est sur le point d'entrer en scne, elle ne manque pas de lui dire; Comme c'te Flicit te fagote mal! Voil un pli gauche, en voil un autre droite. Et ce bouillon dans le dos!... Si ce n'est pas une horreur! Vraiment on ne tirera jamais rien de cette pronnelle-l. Mais Aurlie fait la sourde oreille, et elle a de bonnes raisons pour cela. Quant Flicit, sre de son empire, forte des secrets qu'elle a entre les mains, elle tient audacieusement tte la Saint-Robert; elle lui rpond avec insolence, elle n'excute aucun de ses ordres, elle affecte de jeter sur elle des regards de bravade et de mpris; et, au milieu de toutes ces immoralits, ce n'est pas la chose la moins immorale que cette guerre de tous les jours engage entre une servante et une mre, et se terminant habituellement l'avantage de la premire: mais c'est l une des consquences invitables de la position respective de ces trois personnages. Quand on a foul aux pieds l'une des lois de la socit, c'est en vain que l'on voudrait jouir du bnfice des autres. Une maille rompue, plus de filet. Vous avez ddaign l'opinion du monde, il se venge. Vous tes un paria en dehors de toutes les conditions ordinaires de la vie. Arrire le respect humain... arrire les rangs, les distances, les ingalits d'ducation, de position et de fortune... Oh! le vice est un impitoyable niveleur! Midi:--voici le moment d'aller au thtre. On doit rpter gnralement un grand ouvrage nouveau, dans lequel Aurlie a un rle trs-important. La Saint-Robert accompagne toujours sa fille; c'est plus dcent. Et puis elle aime tre vue avec Aurlie; son orgueil maternel est doucement flatt lorsqu'elle s'aperoit que les regards curieux des passants se fixent sur sa chre progniture. Alors elle se redresse, elle rayonne, elle marche d'un pas grave et triomphal; elle voudrait pouvoir dire tous les passants, elle voudrait pouvoir crier dans la rue: Oui... c'est bien l Aurlie de Saint-Robert, artiste du thtre de... qui a jou avec tant de succs dans le drame de... dans le vaudeville de... dans l'opra comique de... Et je suis sa mre! [Illustration: L'ACTRICE.] On arrive.--La Saint-Robert fait en passant un petit salut fort sec la concierge des coulisses, cette puissance dramatique, avec laquelle elle est fort mal depuis longtemps. Du reste, il est difficile de citer dans tout le thtre une personne avec laquelle elle vive en bonne intelligence; son caractre acaritre la constitue en tat d'hostilit vis--vis du genre humain tout entier. Elle s'est dispute avec les ouvreuses de loges, avec le souffleur, avec les machinistes, avec le chef d'orchestre, avec le chef d'accessoires, avec tous les comparses. Aussi, quand elle parat au thtre, une grimace fort expressive se dessine-t-elle sur toutes les physionomies. Aurlie rencontre dans les escaliers le rgisseur, qui parat tout effar. [Illustration] Ah! vous voil enfin, mademoiselle Aurlie! s'crie-t-il. J'allais envoyer chez vous. Vous tes en retard de plus d'un quart d'heure! --Voyez-vous le grand malheur! se hte de rpliquer la Saint-Robert. Comme il est chauff, le cher amour! Ne dirait-on pas que tout est perdu! Il faut bien donner le temps aux gens! Nous ne sommes pas, Dieu merci! comme votre pie-griche de premire danseuse, qui djeune avec une botte de radis pour avoir de quoi placer la caisse d'pargne, et qui ne met pas son corset le matin, parce que a pourrait l'user! --Ce n'est pas vous que je parle, madame, mais mademoiselle votre fille. --Eh bien!... c'est moi qui te rponds, mon cher... Quoiqu' prsent tout soit bien en dsordre, une mre est toujours une mre... --Mademoiselle Aurlie, je me verrai forc de vous mettre l'amende. --C'est bon... c'est bon... reprend la Saint-Robert; on vous la payera, votre amende... Ma parole d'honneur, ici tous les appointements s'en vont en amendes... Avec a qu'ils sont frais leurs appointements!... C'est gal... on n'en sera pas encore rduit manger des coquilles de noix!... Fait-il des embarras celui-l! Ma parole d'honneur, s'il ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un _oeuf_! a fait piti, ma parole d'honneur! Le rgisseur hausse les paules, et Aurlie rit comme une folle. Le directeur et l'auteur, qui sont dj depuis longtemps sur la scne, donnent de frquentes marques d'impatience. Un _ah!_ fort expressif leur chappe lorsqu'ils aperoivent Aurlie; mais le directeur ne parat pas fort satisfait en voyant sa mre ses cts. Les mres d'actrice, en gnral, et la Saint-Robert, en particulier, sont l'une de ses antipathies. Il sait qu'elle porte partout le bruit, le dsordre, la division; il sait qu'elle ne peut retenir sa langue, et qu'elle trouble souvent les rptitions et les lectures; il sait enfin qu'Aurlie serait une excellente pensionnaire, si sa mre ne lui montait pas la tte, et ne l'indisposait pas quelquefois contre l'administration. Pour toutes ces raisons, il souhaiterait bien vivement que la Saint-Robert n'et point son entre dans le thtre; mais il ne peut la lui interdire: Aurlie a stipul dans son engagement que sa mre pourrait l'accompagner. Presque toutes les actrices moeurs faciles exigent qu'on permette l'accs des coulisses leur mre et leur amant. Il nous semble que l'un des deux est de trop. Allons... voyons... commenons... s'crie le directeur. [Illustration] --Monsieur, lui dit la Saint-Robert, qui ne lche pas facilement prise, recommandez donc votre rgisseur d'tre un peu plus galant avec les dames... Il nous a parl si durement, ma fille et moi, que la pauvre chatte en a presque eu un saisissement. --C'est bien... c'est bien... madame... --Quant votre amende... on vous la payera, votre amende... On n'en est pas encore rduit manger des coquilles de noix... La Saint-Robert va se placer dans la salle pour admirer sa fille, et voir la pice tout son aise. Mais elle ne peut pas rester seule dans son coin. A qui communiquerait-elle ses impressions? quelle oreille complaisante confierait-elle ses observations malicieuses? Elle aperoit de l'autre ct de l'orchestre madame de Saint-Jullien, mre de l'une des camarades de sa fille, et qui bgaye au point de ne pouvoir dire deux mots de suite. C'est son affaire; elle aura tous les avantages de la conversation. Elle court s'asseoir auprs de madame de Saint-Jullien. L'ouverture va commencer... l'orchestre prlude... Bon, dit la Saint-Robert, j'arrive point... h! h! h! --Silence! s'crie le rgisseur. Un norme coup de tam-tam annonce le commencement de l'ouverture. Tiens, dit la Saint-Robert, c'est absolument comme dans _Burg ou les Javanais_. --Silence! s'crie le rgisseur. La toile se lve. Un dcor nouveau tale dans le fond du thtre toutes ses magnificences. Les spectateurs privilgis qui garnissent quelques parties de la salle le saluent de deux ou trois bordes d'applaudissements. Le directeur et l'auteur flicitent haute voix le peintre, et vont lui serrer cordialement la main. Oui... il est propre votre dcor... dit la Saint-Robert. J'ai vu mieux que a dans mon temps au _Panorama-Dramatique_. --Silence! s'crie le rgisseur. La pice marche. Aurlie, qui a un trs-beau rle, prodigue, pour faire plaisir l'auteur, les gestes, et surtout les clats de voix. Son organe s'enroue un peu.... Tout coup la Saint-Robert l'interrompt au milieu d'une tirade longue et passionne pour lui crier: Avale un morceau de jujube, ma pauvre fille... J't'en ai fourr dans ton sac... Avale... a te fera du bien... --Silence! s'crie le rgisseur. --Mais silence donc! reprend le directeur; silence, madame de Saint-Robert... on ne peut pas rpter ainsi... --C'est bon... c'est bon... on se tait... Ne voil-t-il pas un grand crime que de vouloir faire un peu de bien son enfant! L'action du drame s'engage. Au moment o l'un des personnages est frapp d'un coup de poignard par le tratre, madame de Saint-Robert dit tout haut: Tiens... c'est comme dans _Cardillac_... Ah ben!... excusez!... --Silence! s'crie le rgisseur. --C'est insupportable! reprend l'auteur. --Oui!... c'est vraiment insupportable!... s'crie son tour le directeur. Mais, pour l'amour de Dieu, taisez-vous donc, madame de Saint-Robert! --On se tait, on se tait. Le directeur est furieux, et, s'il ne craignait de contrarier Aurlie, qui porte en grande partie le poids du drame, et de lui enlever ainsi quelque chose de ses moyens, il inviterait madame de Saint-Robert sortir de la salle. La pice continue. Au moment o l'hrone se jette au cou du hros, et lui jure de mourir avec lui plutt que d'pouser un infme qu'elle hait et mprise, la Saint-Robert dit encore tout haut: Ah ben! c'est bon... v'l du neuf! On a vu a dans _Fitz-Henri_... on a vu a dans _Tekli_... on a vu a dans _les Ruines de Babylone_... on a vu a dans _le Pauvre Berger_... Et on a le front d'appeler cela _une_ ouvrage bien _crite_!... Merci! --Silence! s'crie le rgisseur. --C'est n'y pas tenir! reprend l'auteur. --Non, vraiment, c'est n'y pas tenir! s'crie son tour le directeur. Madame de Saint-Robert, je vous le dis regret,... je serai forc de vous prier de sortir... A ces mots, la Saint-Robert se lve; elle a des clairs dans les yeux. Me prier de sortir... en v'l une svre! Pas plus d'gards que a pour mon sexe et mes cheveux blancs... me traiter comme un chien... Apprenez que ma fille sortirait avec moi, et qu'elle ne remettrait plus les pieds dans votre baraque... Ah! mais... ah! mais... Aurlie fait signe sa mre de s'apaiser. La Saint-Robert se rasseoit en grommelant; l'auteur et le directeur rongent leur frein. Malgr les avertissements svres et ritrs qu'elle a reus, la Saint-Robert, pique au jeu, ne peut temprer le feu de ses critiques. Tel acteur gesticule comme un tlgraphe, telle actrice est froide comme _une carafe d'orgeat_, telle situation est pille dans le rpertoire de M. de Pixrcourt, telle dcoration serait siffle par le public habituel du thtre des Funambules. Enfin le directeur, pouss bout, supplie Aurlie d'loigner la Saint-Robert. Aurlie va trouver sa mre dans la salle, et la dcide aller attendre au foyer la fin de la rptition. La Saint-Robert se retire en criant de toutes ses forces: Oui... oui... je m'en vais... mais c'est ma fille que je cde, et non pas vous, malhonntes que vous tes... S'en prendre une femme!... Et a s'appelle Franais... allons donc! Arrive au foyer, la Saint-Robert pitine et gronde quelque temps. Mais elle ne peut rester seule; il faut absolument qu'elle verse dans le sein de quelqu'un les confidences de sa colre: elle cherche un tre vivant dans tous les coins et recoins du thtre; enfin elle avise un allumeur qui est tranquillement occup arranger ses quinquets pour la reprsentation du soir. Cela suffit;--elle s'approche de lui, et, sans prendre le temps de respirer: [Illustration] Il est gentil, votre grigou de directeur! Poli comme un cosaque... C'est sans doute depuis qu'il est avec mademoiselle Lonide qu'il a pris ces manires-l... Au fait... il est bonne cole... La mre de cette crature vendait des quatre-saisons sur le carreau des Halles... Bon chien chasse de race... Et puis, l'un ne vaut pas mieux que l'autre... Qui se ressemble s'assemble... A bon entendeur... La Saint-Robert parlerait pendant trois heures sur ce ton l'allumeur bahi, si le signal de la fin de la rptition ne venait pas retentir ses oreilles. Elle s'empresse de courir vers la scne. Elle rencontre dans un corridor le groom du protecteur de sa fille, qui lui annonce que la voiture de monsieur est en bas; le temps est beau, ces dames sont invites aller faire un tour au Bois. A cette nouvelle, la Saint-Robert hte le pas; suivie du groom, elle arrive triomphalement sur le thtre, jette un regard de ddain au rgisseur, l'auteur, au directeur, coudoie avec insolence toutes les femmes qui sont l, et dit Aurlie d'un air narquois: Viens, mon enfant, notre calche nous attend. Elle entrane sa fille avec fracas, monte lestement dans le brillant quipage, en adressant un geste d'adieu protecteur tout le personnel du thtre, qui est aux fentres de l'tablissement comique, et jette au cocher ces mots: Au Bois... par la rue de Lancry. Le cocher hsite un instant, car la rue de Lancry n'est pas le chemin le plus direct pour aller du boulevard Saint-Martin au Bois. Mais la Saint-Robert lui crie avec colre: Par la rue de Lancry... que je vous dis. Alors il n'hsite plus: il irait au bois de Boulogne par la barrire du Trne, si on le lui ordonnait. Ce sont les chevaux qui ont toute la fatigue. Il les lance donc du ct de la rue de Lancry. En passant devant la maison qu'elle habite, la Saint-Robert fait tout ce qu'elle peut pour tre remarque des voisins et des voisines; elle savoure avec dlices les tmoignages d'admiration de tous les boutiquiers qu'elle honore de sa pratique, et de tous les petits locataires qui demeurent au-dessus d'elle. Mais elle enrage de ne pas voir son balcon la dame du premier tage, qui est si fire de son mari, le receveur des contributions du sixime arrondissement, et qui n'a jamais daign rpondre ses avances. Au bois, la Saint-Robert s'ennuie beaucoup. Que lui fait tout ce monde d'lite qu'elle ne connat pas, au milieu duquel elle n'a jamais vcu! Elle se sent mal son aise en prsence de ces grandes manires aristocratiques, de ces toilettes simplement lgantes et si noblement portes! Elle a beau avoir un chapeau jaune panaches flottants, un chle indien grandes palmes d'or, une robe rose lame d'argent, elle a beau afficher un luxe de toilette blouissant, luxe dont elle a t chercher les lments un peu fans dans la vieille dfroque de ville et de thtre de sa fille, elle ne peut ressaisir son assurance habituelle; elle comprend qu'elle n'est point sa place. Oh! qu'elle aimerait mieux promener son clat de frache date Belleville, dans la rue du Grand-Hurleur, dans la rue des Enfants-Rouges, sur le boulevard de la Galiote, localits o elle a exerc les professions les plus humbles, o l'on ne doit pas encore avoir perdu le souvenir de ses misres. On rentre, on dne avec volupt; car la Saint-Robert joint toutes ses autres qualits un fond assez remarquable de gourmandise. On prend le caf, le pousse-caf, les trois petits verres obligs de liqueurs des les (tout ce qu'il y a de plus fort); enfin on se rend au thtre pour le spectacle du soir. La Saint-Robert, qui a la tte un peu monte, est encore plus insupportable que le matin. Assise dans un coin de la loge de sa fille, elle surveille sa toilette; elle ne laisse pas un moment de repos la femme de chambre et l'habilleuse; elle les harcle sans cesse, elle leur cherche querelle brle-pourpoint: tantt c'est une manche qui va mal; tantt c'est la jupe qui est trop releve; tantt c'est la coiffure qui est trop basse; tantt c'est le rouge qui est mal mis. Heureusement qu'on a pris depuis longtemps l'habitude de la laisser grommeler toute seule dans son coin, et de ne pas plus faire attention elle que si elle n'existait pas. Drelin... drelin... drelindindin: c'est la sonnette du sous-rgisseur. Il crie du bas de l'escalier: tes-vous prtes, mesdames? La Saint-Robert se prcipite vers l'escalier, et rpond d'une voix criarde, qui contraste assez drlement avec la voix de Stentor du sous-rgisseur: Pas encore, ma fille n'est pas prte. C'est bon pour celles qui n'ont rien se mettre sur le dos d'tre prtes au bout d'une heure. A-t-on jamais vu presser le monde comme a! Enfin Aurlie descend. La Saint-Robert la suit, prend une chaise dans le foyer, et va, malgr la dfense de l'administration, se placer, pour bien saisir l'effet de la pice, dans une coulisse d'avant-scne. L, elle trouve dj installes trois ou quatre commres, et entre autres la Saint-Jullien. Le rgisseur dcouvre ce nid de vieilles femmes et les force dguerpir; elles en sont quittes pour transporter leurs pnates de l'autre ct du thtre: le rgisseur les y poursuit encore, et leur dit d'un ton colre: Mesdames, vous savez bien qu'il est dfendu de s'asseoir dans les coulisses... Reportez ces chaises au foyer. --C'est bon, rpond la Saint-Robert, c'est bon, monsieur Baguenaudet... On ne vous les mangera pas vos chaises et vos coulisses. Les commres fuient encore une fois devant le rgisseur, et vont reprendre la place qu'elles occupaient d'abord. Le directeur fait demander M. Baguenaudet dans son cabinet. Les voil tranquilles... pour un acte au moins. Le cercle est form: on dirait une runion de sorcires. La conversation s'engage, les paroles succdent rapidement aux paroles, ou plutt s'enchevtrent les unes dans les autres; toutes ces bavardes veulent se faire entendre la fois. La Saint-Jullien ne peut pas finir une phrase. Tandis qu'elle en est encore bgayer le premier mot, sa voisine en a dj dbit une quarantaine; ce qui fait qu'elle en reste toujours son exorde. Que n'est-elle souvent imite par bien des orateurs que je connais et pourrais nommer! [Illustration] Chacune de ces dames raconte, pour la cinquantime fois au moins, l'histoire de ses antcdents. L'une est veuve d'un banquier qui a eu des malheurs dans les fonds d'Espagne; l'autre est fille d'une grande dame qui n'a jamais voulu dire son nom, qui l'a mise en pension jusqu' l'ge de vingt ans, chez une boulangre de Courbevoie, et qui a tout coup cess de donner de ses nouvelles (mouvement d'indignation ml de surprise); une troisime soutient qu'elle serait riche millions, si, en 1815, les cosaques n'avaient pas dcouvert l'endroit o elle avait enterr les trsors qu'elle avait gagns la loterie. Quant la Saint-Robert, elle rpte le rcit de sa liaison douloureuse avec M. de Saint-Robert, le plus bel homme de la vieille garde, et le favori de l'empereur Napolon. Quand on a bien puis toutes ces banalits, comme la pice ne commence pas encore, on se rejette sur d'autres sujets de conversation: Dites donc, mame Saint-Jullien, dit la Saint-Phar... o donc que vous avez achet cette robe? --Aux Trois Ma... Ma... Ma... Ma... --C'est a, aux _Trois Magots_, se hte de dire la Saint-Phar. a vous cote au moins cinquante sous l'aune. --Qua... qua... qua... qua... --C'est a, quarante sous l'aune. Eh ben! ils n'sont pas mal voleurs! Comme on corche le pauvre monde prsent! Et c'est de couleur claire encore! la mort au savon! Tenez, v'la une toffe fonce qui ne me revient qu' trente-cinq sous. Et comme c'est gentil! on en a plein la main. --Je ne sais vraiment pas comment vous faites, mame Saint-Phar, reprend la Saint-Robert, mais vous avez toujours tout meilleur march que les autres. --C'est que je sais chercher, ma bonne... J'ai le nez la marchandise... Chut!--Le sous-rgisseur a frapp les trois coups obligs. Le nouvel ouvrage, sur lequel l'administration fonde les plus grandes esprances, se produit devant le public. La Saint-Robert et la Saint-Phar ne manquent pas de donner carrire leur langue pendant le cours de la reprsentation. Regardez donc c'te Lonide!... est-elle faite... elle croit p't-tre avoir des z'anches, tandis qu'elle n'a que deux coins de rue qui font tomber sa robe des deux cts..... Ah! ah! ah! --Et Francine... reprend la Saint-Phar, voyez donc comme elle minaude, comme elle joue de l'oeil avec les gants jaunes de l'avant-scne... C'est indcent, foi d'honnte femme... Ah! si j'tais tant seulement quelque chose ici, elle n'y ferait pas de vieux os... --Dites donc... mame Saint-Phar, il me semble qu'on _appelle azor_[2]? [2] Terme d'argot dramatique: _appeler azor_ veut dire _siffler_. --Dj... Nous n'en sommes encore qu'au second acte... --Aussi... je leur disais bien ce matin que leur ouvrage tait _mal crite_. --Bon! voil Alfred qui _fait four_[3] dans sa grande tirade... Au vrai... j'n'en suis pas fche... Depuis que c'garon-l s'est un peu lanc dans le moyen ge, on n'peut plus en approcher... il est fier comme _un pont_! [3] _Ne pas produire d'effet._ --Dites donc... dites donc... mame Saint-Phar, mais voil qu'on appelle encore azor... a va mal... Ah! si ma fille n'tait pas l pour soutenir la chose... --Votre fille!... mame Saint-Robert... je n'ai pas voulu en faire la remarque tout l'heure... mais il me semble qu'elle a t un peu _travaille_[4]. [4] _Chute, mal reue par le public._ --Travaille!... ma fille!... s'crie la Saint-Robert. Ah a! vous tes donc sourde? on l'applaudissait faire crouler la salle... --Oui... les _Romains_[5]... mais le vrai public... Ah! ce n'est pas comme ma fille, mon Eugnie!..... Quel succs elle a eu hier!..... Ses claqueurs, elle, taient partout..... dans les loges, aux stalles d'orchestre, l'avant-scne..... A la bonne heure... [5] _Les claqueurs._ --La Saint-Phar, vous me faites piti!... Comme si on ne connaissait pas le talent de votre fille... Elle ne sait pas seulement marcher... --Ce n'est pas votre grosse Aurlie qui le lui apprendra, toujours... Elle ne marche pas, celle-l... elle roule depuis la coulisse jusqu' la rampe... --a vaut mieux que d'tre maigre corcher ceux qui sont en scne avec vous... --Aurlie n'a des rles que parce qu'elle fait la cour aux auteurs... --Eugnie ne jouerait pas si elle n'tait pas au mieux avec le rgisseur... --Votre fille n'est qu'un bouche-trou. --Et la vtre _une panade_. --Vieille folle! --Vieille mendiante... Les mains sont leves, et le duel de paroles deviendrait un duel srieux, si un pompier, en vritable chevalier franais, ne se htait de sparer les deux combattantes. On en est arriv au dernier entr'acte. La Saint-Robert jette un coup d'oeil dans la salle par le trou du rideau, et dit sa fille, qui, assise dans un large fauteuil gothique, souffle tout son aise, et rassemble toutes ses forces pour arriver jusqu'au dnoment: Aurlie... as-tu vu ton gros qui est l aux stalles des premires?... Fais-lui donc de temps en temps une petite mine gentille... Il n'y a rien qui flatte un homme comme a... Tu as toujours l'air de ne pas le connatre... Tu verras qu'avec ses minauderies, la Francine finira par te l'enlever... Et c'est un bon... Pendant tout cet entr'acte, la Saint-Robert veille sur sa fille, comme une poule sur son poussin. Il n'y a moyen d'aborder Aurlie d'aucun ct; peine cherche-t-on faire un pas vers elle, que l'on se trouve tout coup face face avec la mre; et alors il faut bien reculer. C'est que la Saint-Robert n'ignore pas que, les jours de premire reprsentation, les coulisses sont pleines d'auteurs, de journalistes, d'artistes, tous gens fort aimables, fort sduisants, fort spirituels, mais fort peu capables de faire le bonheur d'une femme, la manire dont l'entend madame de Saint-Robert. Aussi a-t-elle coutume de dire son Aurlie: Ma chre enfant, dfie-toi toujours des crivassiers, des barbouilleurs, des saltimbanques et autre mauvaise graine; ce n'est pas ce peuple-l qui mettra du beurre dans tes pinards. Au cinquime acte le drame se relve... grce aux claqueurs; le dnoment bien chauff ne rencontre aucun obstacle, et Aurlie est rappele aprs la chute du rideau. La Saint-Robert la reoit palpitante d'motion dans ses bras maternels, et crie la Saint-Phar qui n'a pas quitt son coin: Plus souvent que votre Eugnie aura jamais des triomphes comme a! Rentre au logis, la Saint-Robert fait un punch au rhum pour clbrer le double succs de la soire. A trois heures du matin, elle regagne sa chambre pas douteux, et se couche, non, toutefois, sans remercier Dieu, qui lui a donn une fille si honnte et si mritante. Maintenant que vous connaissez le caractre et les habitudes de la Saint-Robert, je vais vous dire sa fin. Aurlie est une nature molle, paresseuse, insouciante, qui se laisse aller au courant de la vie, tantt obissant ses caprices, tantt aux volonts de ceux qui l'entourent,--mais toujours sans rflexion. A vingt-huit ans, au moment o elle devrait commencer tre raisonnable, elle tombe dans le pige que sa mre redoutait tant pour elle: elle se prend de belle passion pour M. Victor Rousseau, homme de lettres d'une quarantaine d'annes, trs-farceur, trs-mauvais sujet, trs-boute-en-train, qui, chaque fois qu'il lui parle, la fait rire aux larmes. Aprs une jeunesse orageuse, M. Victor Rousseau a pour tout bagage cinq ou six vaudevilles, quelques articles de petits journaux et beaucoup de cranciers; ce n'est point assez pour marcher son aise par les chemins poudreux de la vie. Aurlie paye les dettes de son Adonis, et l'pouse. La Saint-Robert, qui voit s'en aller tous les jours les conomies de la maison, ne peut vivre d'accord avec son gendre. Alors on lui fait une pension de six cents livres par an, condition qu'elle ira les manger rue Copeau, faubourg Saint-Marcel, dans une pension bourgeoise des deux sexes, et qu'elle ne passera jamais les ponts. Le premier moment de rage exhal, la Saint-Robert s'habitue parfaitement son exil. Elle devient dvote, entend tous les matins la messe sa paroisse, se confesse deux fois par semaine au premier vicaire, fait maigre depuis le mercredi jusqu'au dimanche, et meurt de saisissement le jour o on lui annonce qu'Aurlie a un amant. L. COUAILHAC. [Illustration] [Illustration: L'HORTICULTEUR.] [Illustration] L'HORTICULTEUR. C'EST surtout quand on voit certains gots qui remplissent et rendent heureuse la vie d'un homme, que l'on comprend bien que chacun a besoin d'avoir sa madone de pltre ou de bois qu'il puisse parer sa fantaisie. C'est ce qui explique comment des hommes souvent trs-suprieurs consacrent toute leur vie quelques fleurs, quelques insectes, quelquefois un seul insecte, une seule fleur, tant un instinct admirable, ou quelquefois peut-tre une sage philosophie leur enseigne prsenter le moins de surface possible la fortune, vivre tout bas, et se contenter d'un bonheur facile cacher aux yeux du monde. Il ne faut pas croire que l'intensit et la violence d'une passion puissent se mesurer la petitesse de son objet. Les horticulteurs, qui vivent dans les fleurs comme les abeilles, ont comme elles un aiguillon dangereux. Les passions douces s'entourent de frocit comme on entoure une plante prcieuse de ronces et d'pines pour la prserver de la dent des troupeaux. Cela me rappelle comment me fut un jour dvoil l'atroce caractre des moutons, que j'avais toujours regards comme l'emblme de la mansutude et de la bienveillance.--Monsieur, me disait un berger avec lequel je venais de voyager sur la route d'pernay, il n'y a rien de si mchant que les moutons; ils n'aiment pas plus l'herbe de ce champ qui est ensemenc, que celle de celui d' ct qui ne l'est pas; eh bien! ils sont tous dans le champ ensemenc.... Brrrr.... brrrr. Mords l, Mdor, brrr.... C'est donc pour me faire prendre par le garde et me faire mettre l'amende. Tenez, en voil un l-bas.... un noir.... qui agace mon chien. Ici, Mdor... Il l'irrite plaisir... Mdor veux-tu venir ici? allez derrire... Il espre se faire trangler, parce qu'il sait bien que quand un chien trangle un mouton, c'est le pauvre berger qui le paye. Celui qui crit ces lignes a failli perdre la vie pour s'tre permis de dire un jour, propos d'une girofle annonce comme bleue, et qui avait produit des fleurs du plus beau jaune:--A quoi sert-il d'avoir une girofle bleue si elle fleurit toujours jaune? Mais voici une histoire dont nous avons t tmoin. On se rappelle la fureur avec laquelle on a, il y a une trentaine d'annes, cultiv les tulipes dans toute l'Europe, et surtout en France, et plus encore en Hollande. Un oignon, _semper augustus_, fut vendu 12,000 francs. Une _couronne jaune_, 1,123 francs, et une calche attele de deux chevaux bais. Une tulipe mdiocre, _le vice-roi_, fut vendue pour les objets suivants: Quatre tonneaux de froment, huit de seigle, quatre boeufs, huit cochons, douze moutons, deux tonneaux de vin, quatre de bire, deux de beurre, mille livres de fromage, un lit complet, un paquet d'habits et un gobelet d'argent. A cette poque, on voyait dans les gazettes, aux _Nouvelles trangres_: AMSTERDAM.--L'amiral Liefhens a parfaitement fleuri chez M. Berghem. Mais passons notre histoire. Un jour on avisa que les tulipes fond jaune n'taient plus belles, que c'tait tort qu'on les admirait depuis si longtemps; que les seules tulipes que l'on dt avoir et cultiver taient les tulipes fond blanc; que toute tulipe jaune serait mise la porte des plates-bandes qui se respectaient, et que leur graine serait maudite et jete au vent. Les amateurs se divisrent; on crivit des lettres, des brochures, des chansons, des pamphlets, des gros livres. Les amateurs des tulipes jaunes furent traits d'obstins, de gens envelopps des langes des prjugs, d'illibraux, de rtrogrades, de ganaches, d'ennemis des lumires, et de jsuites. Les partisans des tulipes blanches furent dclars audacieux, novateurs, rvolutionnaires, dmocrates, tapageurs, sans-culottes, jeunes gens. Des amis se brouillrent, des mnages furent dsunis, des familles divises. Un soir que M. Muller jouait aux dominos avec un de ses camarades d'enfance, horticulteur comme lui, on parla des tulipes,--des tulipes jaunes et blanches. M. Muller tenait aux jaunes; son ami tait pour les ides nouvelles. Mhul, du reste amateur trs-distingu, venait alors de passer aux blanches. M. Muller et son ami, tous deux hommes de bon got et de savoir-vivre, mettaient la plus grande modration dans leurs paroles, et vitaient avec un soin extrme d'en venir jusqu' la discussion. --Certes, disait M. Muller, la nature n'a rien fait de trop; il n'est pas une pierrerie de son riche crin qui ne charme la vue; il est triste de voir des personnes procder par exclusion. Il est certainement quelques tulipes fond blanc que j'admettrais volontiers dans ma collection, si mon jardin tait plus grand. --De mme, reprit l'ami, dsirant de ne pas rester en arrire en fait de politesse et de concessions, j'avouerai que _rymanthe_[6], toute jaune qu'elle est, est une fleur fort prsentable. [6] rymanthe, feuille morte, rouge et jaune. --Je ne mprise pas _l'unique de Delphes_[7], malgr son fond blanc, reprit M. Muller. [7] Violet, pourpre et blanc. --Elle n'est pas trs-blanche, reprit l'ami; ce n'est qu'au bout de trois ou quatre jours qu'elle se dbarrasse d'une teinte jaune qu'elle a en ouvrant ses ptales; aussi n'en _faisons-nous_ pas grand cas. --C'est cependant de votre collection celle que je prfrerais. Les deux amis taient dans ces excellents termes quand madame Muller sortit pour faire le th. Il est difficile de bien dire par quelles imperceptibles transitions ils en vinrent l'aigreur, l'injure, l'insulte; mais toujours est-il que lorsque madame Muller rentra, cinq minutes aprs, elle les trouva sous la table, se tenant aux cheveux, et se gourmant de tout coeur. M. Muller avait jet les dominos au visage de son ami, et la lutte s'tait engage. On comprend de quelle honte furent saisis les deux antagonistes aprs que la premire effervescence fut passe. Aussi, ds le lendemain, M. Muller crivait son ami: Je suis une bte froce et un homme mal lev; recevez mes excuses. Notre ancienne amiti effacera ce moment d'garement. Ma femme vous prie de dner avec nous aujourd'hui. Il y aura de ces petits choux de Bruxelles que vous aimez. Votre ami, MULLER. _P. S._ Vous m'obligerez, mon cher ami, de me mettre de ct quelques-unes de vos belles tulipes blanches, auxquelles j'ai rserv pour l'anne prochaine une de mes meilleures plates-bandes. Je tiens surtout _palamde_[8] et l'_agate royale_[9]. [8] Colombin, rouge et blanc. [9] Pourpre ple, rouge et blanc. Il reut immdiatement la rponse suivante: Je serai chez vous cinq heures moins un quart. Vous me permettrez, mon excellent ami, de vous prsenter un horticulteur qui dsire admirer vos magnifiques tulipes. Il dsire surtout voir votre _tnbreuse_[10], votre _julvcourt_[11] et votre dlicieuse _lisa_[12]. [10] Panache, rouge et jaune. [11] Couleur de tuile, jaune et rouge. [12] Rouge, orang et jaune, par menus panaches. Par une dlicatesse que tous deux comprirent, M. Muller faisait porter son admiration sur les plus blanches d'entre les tulipes blanches, et son ami n'tait pas moins poli l'gard des fonds jaunes. Cependant le mouvement de gnrosit de M. Muller ne pouvait se maintenir toujours la mme hauteur; M. Walter, lui, n'avait fait qu'une concession aussi durable que le sentiment et l'impulsion qui l'avaient cause: celle de M. Muller devait survivre l'lan. La terre dans laquelle on mit les tulipes blanches ne fut ni soigne, ni amende, ni tamise comme celle destine aux fonds jaunes. La seconde anne, M. Muller s'aperut qu'elles encombraient le jardin; la troisime anne, elles furent places sous une gouttire: elles fleurirent mal; et M. Muller, aprs avoir montr ses tulipes jaunes dans tout leur clat, disait aux visiteurs: Voici ce qu'il y a de mieux en tulipes blanches: elles m'ont t donnes par mon ami Walter, et j'y tiens infiniment. Et quand, dix minutes aprs, il disait: Je ne comprends pas qu'on puisse cultiver des tulipes blanches, on se trouvait naturellement de son avis. On ne connaissait que quatre roses sous le rgne de Louis XIV; aujourd'hui, les horticulteurs modestes, ceux qui ne donnent pas quatre ou cinq noms diffrents la mme rose, ceux qui ne se laissent pas aveugler par l'amour du nouveau et l'orgueil des dcouvertes, comptent quarante espces et plus de dix-huit cents varits. Certains amateurs, entrans par l'ambition de possder seuls une varit quelconque, recherchent dans les roses les dfauts avec autant d'empressement que d'autres y cherchent les qualits. Pourvu qu'une rose soit rare, elle est assez belle, et elle l'emporte leurs yeux sur les plus riches de forme et de couleur, ainsi que sur les plus odorantes. Ces amateurs cherchent depuis cinquante ans la rose verte, la rose bleue, la rose noire, et la rose capucine double. Madame de Genlis, qui dit avoir invent la rose mousseuse, donne, dans un de ses ouvrages, un procd pour avoir la rose noire et la rose verte. Le procd est trs-simple; il ne s'agit que de greffer une rose sur un cassis ou sur un houx. Nous l'avons essay, et le houx n'a donn que ses feuilles vertes et piquantes et ses baies de corail, et le cassis a produit d'excellent cassis. Tous les ans, vers la fin de mai, un bruit se rpand qu'on a trouv la rose capucine double: nous avons fait de longs trajets pour la voir; jusqu'ici nous ne l'avons jamais vue ni double ni capucine. Quant la rose bleue, c'est en vain jusqu'ici que plusieurs amateurs remplissent leurs jardins du trs-petit nombre de fleurs bleues que produit la nature, dans l'espoir que les abeilles portant le pollen d'une de ces plantes sur un rosier, il le fcondera, et fera natre une rose bleue. Nous avons ce sujet des ides qui nous appartiennent, et dont nous ferons l'essai quelqu'un de ces jours. Les roses dcores des noms les plus noirs, _la nigritienne_, _ourika_, etc., sont des roses violettes. Les amateurs sont l'afft des moindres diffrences. Ce rosier est remarquable par son bois, celui-ci par ses aiguillons, cet autre est prcieux par l'absence de telle beaut, celui-ci tire tout son prix de ce qu'il n'a pas d'odeur; celui-l vaudrait bien moins s'il ne sentait pas lgrement la punaise. Plus _un sujet_ s'carte de la rose ordinaire, de la rose que tout le monde peut avoir, plus il acquiert de valeur pour les amateurs passionns. [Illustration] Heureux celui qui possderait un rosier qui serait une vigne, et qui boirait le vin de ses roses! Nous avons vu un rosier dont le possesseur explique que, depuis _cinq ans_ qu'il l'a OBTENU de semence, il n'a jamais fleuri. Homme fortun! plus fortun encore si son rosier pouvait, l'anne prochaine, n'avoir plus de feuilles! Un horticulteur distingu tait le cur de Palaiseau, petit village du dpartement de Seine-et-Oise, l o mon ami Victor Bohain avait un rosier de haute futaie, grand comme un prunier, un rosier qui est mort dans l'hiver de 1838. Le cur de Palaiseau a vcu jusqu' l'ge de quatre-vingt-deux ans, au commencement du printemps, au moment o il allait pour la soixantime fois voir fleurir une prcieuse collection qu'il s'tait occup toute sa vie d'enrichir. Il y a quelques annes, ce respectable prtre cda un mouvement de curiosit, et alla voir une _collection_ appartenant un Anglais. Cette collection tait une vraie rose mystrieuse (_rosa mystica_), comme disent les Litanies. Le jardin de l'Anglais est un _harem_ environn de hautes murailles, dans lequel personne n'tait jamais admis, sous quelque prtexte que ce ft. Il tait frntiquement jaloux de ses roses. C'tait pour lui seul que ses fleurs devaient taler leurs riches couleurs, depuis le pourpre jusqu'au rose le plus ple, depuis le violet sombre jusqu'au th jaune, jusqu'au blanc; c'tait pour lui seul qu'elles devaient exhaler et confondre leurs suaves odeurs. Un crivain allemand a dit: Les gens heureux sont d'un difficile accs. Notre Anglais ce compte tait le plus heureux des hommes. Personne n'avait jamais vu ses roses. Il tait jaloux d'un petit vent d'est qui, le soir, en emportait le parfum par-dessus les murailles, et, pour complter les rigueurs du harem, il pensait souvent faire garder ses roses, ses odalisques, par des eunuques d'un nouveau genre, par des gens sinon aveugles, du moins sans odorat. Le bon cur nanmoins se mit en route une nuit; il fit cinq longues lieues dans une voiture non suspendue: il avait alors prs de quatre-vingts ans. Il arriva avant le jour; il s'adressa un jardinier, et, il faut le dire, on l'accusa d'avoir employ jusqu' la corruption pour engager l'eunuque l'introduire dans cet asile mystrieux des plaisirs de son matre. Le jardinier se laissa sduire ou corrompre, et, aux premires lueurs du jour, il ouvrit doucement, avec une clef graisse, la porte, o l'attendait le bon cur, respirant peine, haletant, oppress. La porte s'est ouverte sans bruit, les deux complices marchent pas lents et silencieux. Le jour est si faible, qu'on ne distingue rien encore, mais il semble que l'on respire un air embaum. On va voir les roses... Tout coup une voix sort d'une persienne: Williams! oh Williams, conduisez monsieur hors du jardin. Il n'y avait rien rpliquer: il fallut sortir, remonter dans la carriole, et revenir, aprs dix lieues dans les plus mauvais chemins, sans avoir rempli le but du voyage. Pour consoler le cur, un voisin soutint le paradoxe que l'Anglais ne tenait son jardin si ferm que parce qu'il ne possdait pas une seule rose. Qui sait? En gnral, les amateurs n'admettent pas tout le monde dans leurs jardins; ils ont surtout horreur de certaines espces qu'ils dsignent sous le nom de _fleurichons_ et de _curiolets_. La corruption, l'escalade, la fausse clef, l'abus de confiance, n'ont rien qui effraye certains amateurs pour se procurer une _greffe_, un _oeil_ d'un rosier qu'ils ne possdent pas. En 1828, la duchesse de Berri _obtint_ des _semis_ de roses qu'elle faisait tous les ans Rosni douze fleurs qui lui parurent d'une beaut remarquable; cependant, comme il ne s'agissait pas seulement d'avoir de belles roses, mais des roses nouvelles et inconnues, elle chargea madame de Larochejacquelein de les faire voir un clbre jardinier. Le jardinier, aprs avoir examin les fleurs pendant dix minutes, en dclara trois NOUVELLES. L'une surtout lui parut mriter la prfrence sur ses deux rivales, et elle fut appele _hybride de Rosni_. [Illustration] Deux ans aprs, au mois de mai ou de juin 1830 (c'tait la dernire fois que la duchesse de Berri devait voir fleurir ses roses), elle avisa qu'il y avait deux ans qu'elle jouissait du plaisir de possder seule l'hybride de Rosni, et qu'il tait temps de renouveler ce plaisir en le partageant. Elle pensa que ce serait pour le clbre jardinier un prsent de quelque valeur, et elle chargea de nouveau madame de Larochejacquelein de le lui offrir de sa part. Madame de Larochejacquelein trouva l'horticulteur lisant l'ombre de deux hauts glantiers chargs de fleurs magnifiques. Il reut l'offre avec les tmoignages de reconnaissance que mritait cette honorable et dlicate attention. Mais le bienfait arrivait tard: il avait eu soin, dans le peu de temps qu'il avait eu les roses dans les mains, deux ans auparavant, de couper la drobe deux _yeux_ de la plus belle varit; il les avait greffs avec le plus grand succs, et il avait reu la messagre de la duchesse l'ombre des deux hybrides de Rosni, sujets plus beaux sans contredit qu'aucun de ceux que possdait Madame. La plupart des gens qui s'occupent de fleurs le font plus par vanit que par amour, plus pour les montrer que pour les voir. Les horticulteurs, j'en excepte bien peu, n'aiment pas les fleurs. Quelques-uns plantent dans les cailloux un dalhia (l'incomparable, bord de blanc), pour _assurer_ ses panachures; d'autres tent toutes les feuilles un _camlia_. M. P..., la rentre des Bourbons, guillotina les impriales de son jardin; les violettes, mles aussi la politique, ont t exiles par Louis XVIII, et plus tard amnisties. M. de Castres, commandant du chteau des Tuileries, a fait une consigne contre les oeillets rouges. Pendant plusieurs annes, aprs la rvolution de juillet, les lis ont disparu des jardins royaux. Nous respectons par-dessus tout les passions et les bonheurs, mais la passion des horticulteurs n'est pas relle. ALPHONSE KARR. [Illustration] [Illustration: LES DUCHESSES.] [Illustration] UNE DUCHESSE franaise, avant l'anne 1790, tait un personnage part dans l'ordre social et nobiliaire; c'tait une spcialit fminine, et c'tait comme une toile au firmament de la cour. La duchesse avait les honneurs du Louvre et ceux du tabouret, sans parler ici du titre d'_ame cousine_ du roi, et du privilge de trner sous un dais quand la fantaisie lui prenait d'accorder une audience son bailli fodal et ses procureurs fiscaux. La duchesse entourait son lit de parade avec une balustrade dore: les carrosses de la duchesse taient _housss_ d'un velours cramoisi crpin d'or qui couvrait leur impriale, et qui retombait ses quatre coins avec des glands de la plus riche facture. Mme la duchesse de Leuxignem (c'est abusivement qu'on prononce et qu'on crit Lusignan) tait tout aussi souvent cite pour la splendeur de ses impriales que pour la roideur de sa longue taille, la gravit de sa physionomie seigneuriale, et la scheresse de toute sa personne. Enfin les duchesses arboraient pour insigne au sommet de leurs armoiries une couronne de neuf feuilles d'acanthe avec neuf pierreries de couleurs varies dans le diadme ou bandeau de ladite couronne, ce qui ne manquait pas d'blouir les passants quand les panneaux du carrosse avaient t blasonns par le sieur Ouvray, lequel excellait aussi dans l'ajustement des manteaux hraldiques, ainsi qu'il appert des principaux crits de ce temps-l. Les hermines taient rserves pour les personnes ducales; car il est bon d'avertir que si les prsidents mortier se donnaient les airs d'taler un manteau sous leurs armoiries, c'tait une usurpation criante, et du reste ils n'taient jamais doubls d'_hermine mouchete_, ces manteaux de robe rouge, et c'tait pour la corporation des duchesses une fiche de consolation. Il n'tait pas encore question de Mlle Rondot, qui a fait recouvrir le parquet de son cabinet le plus intime avec un tapis d'hermine mouchete.--C'est un vritable manteau ducal, ce que disent les jeunes messieurs de ce temps-ci. Depuis Molire, il y a toujours eu plusieurs varits parmi les fagots; mais aujourd'hui, la diversit qui se fait remarquer entre les duchesses est bien autrement tranche que celle qu'on pourrait trouver entre des fagots, des bourres et des cotrets. Afin de parler sur un pareil article avec toute l'exactitude qu'il rclame, il faudrait peut-tre commencer par diviser et subdiviser les duchesses, ainsi que toutes les substances organises, et tous les autres sujets d'histoire naturelle, c'est--dire, au moyen de la _classe_, du _genre_, de _l'espce_ et des _varits_ dans chacune de ces divisions. La duchesse de premire classe ou d'un genre primitif est videmment celle de l'ancien rgime, et la duchesse de rang secondaire est celle de la restauration. La duchesse de l'empire est sur la troisime ligne, ce qu'il nous semble. Parmi les vingt-sept ou vingt-huit duchesses de la haute noblesse, il n'y en a qu'une ou deux qui prennent des loges aux Italiens; il y en a deux ou trois qui vont au spectacle une ou deux fois pendant le carnaval; il y en a dix ou douze qui ne sortent presque jamais de leur noble quartier, de ce paisible, aristocratique et vertueux carr qui se trouve inclus entre les rues des Saints-Pres et de Vaugirard, entre l'esplanade des Invalides et le quai d'Orsay, sans parler ici du quai des Thatins, que plusieurs personnes appellent aujourd'hui le quai Voltaire. Quand il est question d'aller, la fin de janvier, faire une tourne de visites au faubourg Saint-Honor, on dirait qu'on se trouve Bayonne, et qu'on entend parler d'un voyage Terre-Neuve. Il y avait une fois une pauvre duchesse qui M. Trousseau, mdecin laryngipharmaque, avait ordonn de transporter ses pnates la Chausse-d'Antin, parce qu'elle tait menace d'une laryngite, et pour tre prserve du vent du nord, l'abri de la butte Montmartre. Elle avait l'avantage et l'agrment d'tre loge dans le voisinage de ce docteur; mais on n'a jamais vu femme de qualit plus dpayse, plus mortifie, ni plus abme dans les douleurs de l'ostracisme. Elle en est morte au bout de la semaine, puise par ses lamentations. On connat une duchesse de la restauration qui s'arrange trs-bien de la rvolution de juillet, parce qu'elle est la tte d'une laiterie; mais tout le quartier du Luxembourg en est dans la jubilation, parce que le produit de ses vaches est toujours de trs-bon aloi. C'est un point de fait incontestable, une chose avre, nous nous empressons de le reconnatre, attendu qu'il faut tre juste pour tout le monde, et surtout pour les commerants honntes et les dbitants consciencieux. La seule duchesse qui ait t promulgue depuis la rvolution de juillet est une petite femme qui n'est la tte de rien. Nous parlerons des dames de l'empire la fin de l'article. Grce la loi des 3 p. 100 d'indemnit, la duchesse de Gastinais pourrait jouir de quatre cinq mille livres de rente; mais elle n'en fait pas moins de grandes conomies sur le papier lettre et la cire cacheter. Elle ne veut jamais payer son th plus de 6 francs la livre:--c'est du th de la rue des Lombards, et du meilleur th possible; on n'obtiendra pas qu'elle en dmorde, et si vous n'en voulez pas, n'en prenez point. La duchesse de l'ancien rgime est naturellement incrdule: elle hsite encore entre la somnambule de la Croix-Rouge et l'Esculape de la rue Taranne, c'est--dire entre le magntisme et l'homoeopathie; mais elle attend bien impatiemment l'anne prochaine, et quand on connat la prophtie de _saint Randgaire_, on n'a pas besoin de s'informer pourquoi[13]. [13] X ann. post. XXX ante festa nativ. Domini, prostratum viderat perversum et ultimum usurpatorem; Lilia florescerunt in Gallia. Madame la duchesse en est reste pour les ides politiques l'anne 1788, et ses opinions littraires sont peu prs celles de la rgence. Ses deux crivains favoris sont toujours MM. d'Arnaud-Baculard et de Tressan; elle a donn pour trennes l'an de ses petits-fils, g de vingt-neuf ans, l'anne dernire, un charmant exemplaire des _preuves du sentiment_, suivi des _Dlassements de l'homme sensible_, avec des cartouches de Mayer et des reliures en veau caill. Comme elle est persuade que la baronne de Stal et la comtesse de Genlis taient plus ou moins dmocrates, elle n'a jamais voulu lire une seule ligne de leurs ouvrages; elle vous dirait mme l'occasion qu'_elle n'est point faite pour cela_. Les questions de gnalogie, d'hraldique et de crmonial sont peu prs les seules choses qui ne lui paraissent pas indignes de son attention, et vous pensez bien que, lorsqu'on est dvote, on ne rpte jamais des _anecdotes_... Cette bonne dame en est rduite parler de quartiers chapitraux, de retraits linagers et de fourches patibulaires. Elle est bien prvenue de l'importance et de la signification de la brisure en barre, ainsi que la _diffamation_ pour un aigle dpourvu de bec, et pour un lion qui n'a pas d'ongles, ce qui est toujours provenu, comme tout le monde sait, par la _drogeance_ ou la _forfaiture_. Elle a dissert pendant longtemps sur l'aigle imprial de Bonaparte, qui les hraldistes rvolutionnaires avaient tourn le _col senestre_, ce qui faisait de ce malheureux aigle un _oiseau contourn_, et ce qui signifie toujours btardise. Elle en triomphait (on est forc d'en convenir) avec un air de malice infernale et de joie satanique. C'tait, il me semble, la fin de l'anne 1816: la duchesse douairire de Castel-Morard ayant eu la contrarit de se rencontrer chez un ministre du roi lgitime avec je ne sais combien de sabreurs que cet autre soldat avait affubls du titre de duc, il lui prit une assez vilaine fantaisie, disait-elle, et c'tait la curiosit de savoir enfin quels taient les noms de ces titrs plbiens qui venaient d'tre autoriss par la Charte, hlas! porter la mme qualification que celle dont sa famille avait t dcore par le roi Louis le Juste. On accde respectueusement sa requte, on se rassemble autour d'elle, et l'Almanach imprial aidant l'ignorance de certaines choses, on finit par appliquer assez exactement chacun de ces duchs forains sur son titulaire imprial. Aprs une dissertation qui ne dura pas moins d'une heure et demie: C'est bien entendu, nous dit-elle, et me voil tout aussi bien apprise que messieurs de Montesquiou.--Mortier, c'est Massna; Madame Ney, c'est lisabeth de Frioul ou de Carinthie, comme on dirait lonore d'Aquitaine et Blanche de Castille; enfin, le gnral Suchet, c'est Montbello: je ne me souviens pas des autres, et je ne vous en demande pas plus.--En vous remerciant de votre complaisance, et pour votre rudition. Parmi les duchesses de l'ancien rgime, il est bon de mentionner la duchesse hrditaire. Cette varit de la duchesse en expectative est ncessairement progressive, le plus souvent anglomane, et presque toujours _blue-stocking_. Tous ses valets sont poudrs comme des postillons de Longjumeau, et celui qui sert de valet de chambre est un vritable _groom of bedchamber_. Vous pensez bien que mesdemoiselles ses filles ont des gouvernantes anglaises. Elle ne veut parler qu'anglais, quoique sa mre et son mari n'en sachent pas un mot. Elle ne peut manger avec plaisir que de la _gibelotte-soup_ ou de la _bread-sauce_, et son mari, qui est un bon Franais, serait pourtant bien aise de lui voir manger des pigeons la crapaudine ou des poulets en fricasse, de temps en temps; mais il ne saurait obtenir qu'on lui serve du melon qu'au dessert; et, pour avoir la paix du mnage, il est oblig de le manger avec de la rhubarbe. On lui fait journellement, cet excellent mari, du potage l'anglaise, c'est--dire avec de l'eau, du poivre et du thym: il en gmit toujours, et ne s'en irrite jamais. C'est bien la meilleure pte de duc qui ait jamais t confectionne sur une estrade et sous un ciel de lit empanach. Aussitt que cette belle dame entend rsonner les trois coups de cloche qui lui annoncent une visite, elle se met lire un journal anglais, une gazette immense, et la conversation roule infailliblement sur le dernier bal d'Almaks et les _copieux_ dners du prince Louis Napolon; ensuite on s'entretient agrablement, et l'on disserte avec intrt sur les paris de M. le comte d'Orsay pour la course au clocher de Sittingburn, ou pour les joutes de coqs au bois d'Epping. Quand vous n'tes pas oblig d'couter la lecture d'un article biographique ou littraire de lady Blessington, vous tes bien heureux d'en tre quitte si bon march; ne vous plaignez donc pas, et surtout n'accusez jamais qui que ce soit d'_anglomanie_. C'est une indigne expression qui vous ferait un tort affreux. On assimilerait cette accusation barbare tous les actes de la mchancet la plus noire, et de la brutalit la plus odieuse. Apprenez qu'un jeune homme est _disrputable_, et presque dshonor, quand il n'est pas membre du Jokey-Club de Paris, o il est formellement prescrit de ne _jamais parler que de filles et de chevaux_. Ne prenez pas ceci pour une moquerie: c'est un des principaux rglements de cette agrable et spirituelle agrgation. Cette charte prohibitive est toujours affiche dans le _great room_, ou grande salle du Club. Si vous voulez parler politique ou discuter sur la littrature, allez dans la rue. On n'a pas besoin d'tre tabli si confortablement et si fashionablement pour s'occuper de ces choses-l! Il est sous-entendu que, dans les salons de la duchesse, qui sont toujours pleins d'_english ladies_, il y a force commrages, et n'tait que je suis la trente-trois millionime particule homoeopathique de la nation _la plus polie de l'univers_, je pourrais faire observer que, dans une maison qui est remplie d'Anglaises, il y a toujours des tripotages n'en pas finir. Lorsque la duchesse en question veut aller prendre l'air au bois de Boulogne, sa voiture est soigneusement garnie d'un pupitre avec un encrier, des _Perry-penn's_, un buvard et du papier larges vignettes. Elle est toujours encombre de brochures et de livres cartonns, de Keepsakes, de Landscapes, et surtout de _Quaterly-review's_. Vous savez que c'est l'abonnement cette revue qui tmoigne videmment la _fashionability_ la plus exquise, et la _right honourable_ lady Blessington a dit, je ne sais plus o, que le _Quaterly-review_ tait l'_idal de la civilisation progressive_. Lorsque la mme duchesse entre dans un autre salon que le sien, il arrive parfois que certains dandys profrent sourdement _blue-stocking_, bas bleu, _blue-stocking_,... et leur physionomie nbuleuse a l'air de s'animer par une expression de malice un peu discourtoise. Nous devons ajouter que cette dame, qui l'on applique avec plus ou moins de convenance et d'quit l'pithte de _blue-stocking_, n'en porte pas moins des bas blancs. Voil le seul rapport qu'il y ait entre cette femme suprieure et les femmes vulgaires, entre une duchesse qui tudie le chinois et des bourgeoises de Paris qui lisent Paul de Kock. Nous avons signaler la duchesse de Blancimiers, la femme politique et belliqueuse; la royaliste enthousiaste, imptueuse, incandescente; une femme de lignage hroque, et dont la septimaeule assistait au combat des XXX Bretons sous les chtaigniers de Plormel, en 1351. Je ne vous dirai pas si c'tait en qualit de bonne amie, de bonne d'enfant, de soeur de lait, de nourrice ou d'institutrice du jeune Beaumanoir, car c'est un dtail de biographie qui n'a jamais pu s'claircir ma satisfaction. Je ne conteste pas qu'elle ft sa parente ou sa marraine; il est vrai que les historiens bretons n'en disent rien du tout, mais je n'ai pas l'envie d'avoir une affaire avec sa petite-fille au huitime degr, qui est baronne de Kergumadec-en-Penthivre, et laquelle est toujours _marchale hrditaire_ du pays de Cornouailles, au mpris de cette foule d'injonctions rvolutionnaires appeles _dcrets de l'Assemble constituante_, et en attendant le retour de qui vous savez?... Vous voyez que je me soumets aux lois de septembre avec une docilit parfaite. La duchesse de Blancimiers a pris--BEAUMANOIR, BOIS TON SANG, pour son cri de guerre; elle ne s'embarrasse aucunement de la vie des autres, et n'attache pas la moindre importance la mort d'un homme. Je vous assure qu'elle accable de son mpris, et qu'elle abreuve de son aversion tous ceux qui la laissent dire et qui ne veulent pas aller se faire tuer sans savoir pourquoi. La duchesse de Blancimiers est lgitimiste la faon des temps gothiques: c'est tout fait la _Syrne aux meurtrires_ et _la fe Machicoulis_ dans Palmrin d'Olive ou Lancelot du Lac. Quelquefois elle tablit rsolument de jeunes Vendens dans sa vieille tour d'Auvents, sa chtellenie du Mazuret et autres Pnissires, avec des cocardes blanches et quelques fusils dtraqus. Un autre jour, elle envoie tous ses jeunes-France dans la rue des Prouvaires, avec autant de prvoyance et d'habilet que de charit. On les assomme, on les fusille, on les mitraille, on les hache en pices; mais quand il en est rchapp quelques-uns, de ces braves garons, et lorsqu'ils ont t condamns mort par contumace, ou qu'ils sont enchans au fond d'un bagne en ralit, savez-vous ce que fait cette gnreuse personne?--Elle fait parvenir chacun de ces pauvres bannis et ces honntes galriens une bague de cuivre jaune avec une estampe reprsentant l'Archange saint Michel qui tient le pied sur le ventre au coq gaulois, ce qui doit tre un fameux ddommagement pour eux. Il est pourtant bon d'observer que ces anneaux florentins ont t cisels par mademoiselle Flicie de F...., et que chacune de ces bagues de cuivre est un vritable chef-d'oeuvre en style de la renaissance. Nous avons aussi la duchesse-artiste, qui se croit peintre en paysages, et qui ne fait que des tremblements de terre l'aqua-tinta. Elle est cense bonapartiste, librale, et mme elle se croit oblige d'tre un peu philippiste, attendu que son pre tait chambellan de madame lisa Bacchiochi. _Abyssus abyssum invocat_, avait dit le Roi prophte. Voici la liste et le catalogue raisonn de plusieurs dessins que cette femme talents a fait soumettre au jury pour l'exposition de cette anne. On y reconnatra le beau style et l'estimable rdaction qui distinguent toujours les livrets labors et dbits par la direction du Muse royal. N 1.--Une vue prise au bois de Boulogne, du ct de la mare d'Auteuil, ainsi qu'on s'en aperoit aisment la vigueur des plantes et la beaut du paysage. N 2.--tude ayant pour objet la nouvelle maison des Singes au Jardin-des-Plantes. _Croquis la mine de plomb._ N 3.--Perspective de la Grande-Rue, Vaugirard. _Lavis l'encre de Chine, au bistre et la spia suivant la mthode anglaise. Aquarelle non termine._ N 4.--Esquisse de l'oblisque de Louqsor, autrefois Luxor. (Le fond du monolithe est au crayon rouge, et les hiroglyphes y sont indiqus la gouache, avec de l'orpin.) N 5.--L'intressante et innocente famille du gnral M..., trouvant dans un bosquet un oiseau mort sur un banc. (Les figures sont de M. Tancrde Mitron.) N 6.--Une vue du canal de l'Ourcq, au soleil couchant. (L'difice gauche est la grande et superbe factorerie de MM. Prestel et Napolon Godard, fabricants d'oignons glacs pour colorer les bouillons l'usage des petits mnages.) D'aprs les bauches et les croquis dont le jury d'exposition nous accorde la jouissance, on devait ncessairement accorder les honneurs du Louvre ceux de la duchesse; mais ils n'ont pas t placs dans leur jour, assez favorablement. Elle en veut terriblement M. Cayeux, le malheureux homme! et c'est toujours lui que tout le monde s'en prend dans les dconvenues, les mcomptes et les accidents qui suivent naturellement une exposition. Eh! mon Dieu, je ne dis pas qu'il ait t bien appris, M. Cayeux; je veux bien accorder qu'il ait besoin d'acqurir du savoir et de la politesse; mais il ne s'ensuit pas que ce soit un flau du ciel, un ours hydrophobe, un Gilles de Raiz qu'il faudrait touffer entre deux matelas, et d'ailleurs je ne puis pas supposer qu'il ait assez de crdit pour oprer tous les maux dont on l'accuse; enfin je ne suis pas de ces gens qui crient contre M. Cayeux; il est immdiatement au-dessous du comte de Forbin, dans la direction du Muse, et je maintiens qu'il est parfaitement bien sa place. Je reparlerai des aristarques du Louvre dans un article _ad homines_. On voudra bien prendre garde la duchesse de Sang-Ml... Mais en voil bien long sur les dames de l'ancien rgime, et nous avons parler de celles qu'on appelle habituellement les duchesses de Bonaparte. Il y a de ces notabilits de la rpublique et de l'usurpation qui s'empoisonnent en mangeant, non pas des crotes aux champignons comme la princesse des Ursins, mais de la soupe aux haricots, tout uniment. Il y en a qui s'embarquent avec tous leurs enfants pour aller faire une visite lady Stanhope, deux pas d'ici, du ct des ruines de Palmyre; il y en avait qui faisaient de la contrebande sur le tabac fumer et sur l'eau-de-vie de pommes de terre; il y en avait aussi qui faisaient des livres en dpit du sens commun; mais nous n'crivons pas sur des exceptions, et nous allons rentrer dans les gnralits de l'espce. Le type des illustrations rvolutionnaires, c'est--dire la vritable _duchesse de l'empire_, est une bourgeoise qui dit continuellement _la reine ma tante_, et qui pourrait dire _mon grand-pre le marchand de bas_. On l'appelle ordinairement la duchesse de Gertrudembergh, princesse du Danube, et comme le Danube est une principaut qui n'a pas moins de cinq cents lieues de long sur vingt toises de large, il y a plusieurs souverains qui ne veulent pas admettre la titulature de cette princesse. La dite de Francfort et le gouvernement prussien lui contestent, primo, son titre ducal et territorial. M. de Munch-Billinghausen, prsident de la dite germanique, a dclar que ce serait un protocole exotique, anarchique, inadmissible, et M. le prince de Metternich, Wynebourg et Rudolstadt, a sem par l-dessus force plaisanteries allemandes, c'est--dire les plus jolies choses du monde. La Russie, l'Autriche et la rpublique de Cracovie ne veulent pas reconnatre son titre fluviatile, en disant que c'est une qualification ridicule; enfin, parmi les riverains du Danube, il n'y a que le Grand Turc qui ne lui refuse pas sa rcognition, ce qui est encore une preuve de la rsignation du sultan.--_Allah-Akbr!_ a dit le Pre des Croyants,--_le fleuve Danousbi n'en afflue pas moins dans les mers Sultanes_. Vous pensez bien que la duchesse de Gertrudembergh ne saurait aller Paris chez les ambassadeurs de Prusse ou d'Autriche, et c'est la mme raison qui l'empche de voyager en Allemagne et en Italie, o du reste il est absolument ainsi pour ses deux amies, les duchesses d'Orviette et de Bergamasco. Vous me direz qu'elles pourraient esquiver bien aisment une pareille interdiction diplomatique en prenant leurs passe-ports; mais c'est qu'elles ne veulent pas condescendre voyager _incognito_ sous leur nom de famille ou celui de leurs maris:--Pourquoi voudriez-vous donc qu'on se fasse nommer _Couture_ (_de la Manche_), ou _Pholo Colin ne Tampon_, quand on est duchesse d'Orviette! l'empereur y avait mis bon ordre; mais patience! et quand son neveu sera Prsident de la rpublique, vous verrez comme on s'en revanchera sur les Autrichiens. Vous pensez bien aussi que la duchesse de Gertrudembergh, ne Tautin, n'a pas eu le bonheur de conserver son majorat de cinquante mille cus de rente, majorat que S. M. l'empereur des Franais avait institu pour son mari dans la Prusse rhnane, et qu'il avait tabli sur les domaines du roi de Prusse, _ perptuit_, bien entendu.--Comprenez-vous, de la part du roi de Prusse, un pareil dni de justice, un pareil mpris du droit aristocratique et des dcrets napoloniens? Si l'on en croit le jugement dsintress de cette illustre veuve, le roi de Prusse est un sclrat comme on n'en vit jamais! Quoiqu'elle ait perdu son majorat de Westphalie, elle n'en a pas moins conserv cinq six millions de fortune acquise en dotations gratuites, et tout le monde a pu remarquer qu'elle n'en brille pas moins par les illuminations de sa porte cochre au jour de la Saint-Philippe et autres bouts de l'an du juste-milieu. La duchesse de l'empire est essentiellement amie de tous les ordres de choses qui ne rappellent rien de l'ancien rgime. Elle se dcide toujours en politique au moyen d'un calcul infiniment simple: la seule rgle de sa conduite est d'approuver et d'adopter tout ce qui doit affliger les lgitimistes, et tout ce qui peut contrarier le faubourg Saint-Germain. La duchesse du nouveau rgime est merveilleusement ignorante, mais en rcompense elle a beaucoup de morgue et peu d'esprit.--Lorsque nous disons que les duchesses de l'empire ignorent beaucoup de choses, il est bon d'appuyer cette observation sur un document irrcusable.--Une de ces dames se croyait en droit de reprocher Napolon d'avoir compromis ses partisans par son opinitret belliqueuse. Il a si bien fait, disait-elle, que nous voil compltement ruins, dchus, abms et comme anantis par suite de son enttement et de sa manie guerroyante. Et pourtant nous savons trs-bien qu'il aurait pu se tirer d'affaire et nous aussi; car enfin, tout en perdant sa couronne avec son titre d'empereur, il aurait obtenu des conditions superbes, et les Bourbons avaient si grand'peur de lui, qu'il aurait t, s'il avait voulu, CONNTABLE DE MONTMORENCY. En regard de ces notabilits singulires, tranges, on a presque dit de ces illustrations grotesques, on pourrait opposer la monographie d'une jeune et charmante duchesse, une lgante et brillante personne qui son beau titre sied ravir, on en conviendra sans difficult dans tous les salons de Paris. Cette jeune femme a tout l'clat d'un joyau gothique avec la grce et la simplicit d'une fleur des champs; mais vous voudriez peut-tre savoir si c'est une duchesse de l'ancienne noblesse ou de la nouvelle aristocratie, et voil ce que je ne saurais vous dire, attendu que je ne m'en suis pas inform. Vous savez bien qu'en prsence de certaines personnes il ne vient jamais aucune ide de cette nature, ou pour bien dire de cet ordre conventionnel. La beaut, l'intelligence et la dignit modeste, l'amnit bienveillante et la douce vertu, priment naturellement sur tout le reste.--_Est-il plus avantageux d'avoir de la naissance, ou d'tre tellement distingu que personne ne songe demander si vous en avez?_ C'est une question que se faisait La Bruyre, et je ne vois pas que la doctrine humanitaire ait fait dans la socit franaise un immense progrs depuis l'anne 1690. M. DE COURCHAMPS. [Illustration: LE MDECIN.] [Illustration] LE MDECIN. NE pas croire au mdecin, cela est permis; douter de la mdecine, c'est marcher sur les traces de Don Juan. Mais, dans un sicle aussi positif que le ntre, le scepticisme ne saurait aller jusque-l; il n'y aurait qu'un cas o il serait permis de se montrer _impie en mdecine_, ce serait celui o le mdecin lui-mme, vendant (chose impossible) le secret de l'art, paratrait abjurer sa propre religion. Il y a pour le mdecin une poque problme: muni d'un excellent titre, il ne jouit encore que d'une mdiocre position. La mdecine est sa premire croyance, comme elle est sa premire tude; mais il ne tarde pas ne croire qu'aux malades, et n'tudier que la clientle. On est mdecin diplme, et on se dispose en faire les honneurs qui de droit. Nanmoins le client tant un mythe, le genre humain paraissant se porter merveille, on serait tent de se faire astronome en attendant: c'est l'poque du cumul, celle o le mdecin accepte toutes sortes d'emplois pour s'emparer compltement du sien; se fait l'diteur responsable des fautes d'un grand matre; entre dans un journal de mdecine comme correcteur; dite des maladies jusqu' ce qu'il en puisse gurir; quoi qu'il en soit, il dbute. Le mdecin qui dbute va voir le dput de son dpartement: soigner les dbuts d'un jeune mdecin, et se faire traiter par lui, est pour l'homme du Palais-Bourbon une clause tacite de son mandat; la Chambre des pairs reoit les mdecins tout forms avec les projets de lois des mains de sa cadette. Puissamment recommand, en outre, un confrre fort en clientle, le mdecin qui dbute lui rend une visite: il en reoit un malade titre d'encouragement; bien entendu qu'il doit le gurir dans l'intrt de l'espce, il n'a garde d'y manquer dans celui de sa rputation. C'est la route battue, l'ide qui vient tout le monde; ces prcautions parlementaires tiennent au dbut, le succs tient autre chose. Il suffit d'user des procds reus pour tre mdecin; mais pour tre clbre, il faut avoir une mthode soi. Faire son chemin pied quand on a la renomme pour but, c'est vouloir arriver tard, ou plutt n'arriver jamais; on prend donc une voiture. On avait un habit neuf, on s'adjoint un paletot; on habitait un troisime, on monte au premier. C'est une avance sur la clientle venir; les malades ne vous prennent qu' moiti chemin. On fait meubler un appartement splendide, et l'on accroche dans son cabinet la gravure d'_Hippocrate refusant les prsents d'Artaxerces_, afin de pouvoir dire avec conscience: Il y a chez moi du dsintressement. N'est-on pas connu, c'est un avantage: on a tout gagner du moment que l'on n'a rien perdre; les malades attendent la sant, de mme que vous attendez... la maladie. Ce que d'autres oseraient peine tenter de peur de compromettre une rputation, on l'excute de sang-froid pour faire la sienne. Viennent alors les grandes maladies, celles qui impriment tout d'un coup le sceau la rputation d'un mdecin, ces bonnes complications de l'_aigu_ et du _chronique_, ces bonnes fractures qui emportent le quart d'un individu, et sauvent son mdecin aux trois quarts, ces bons empoisonnements qui l'tablissent profond chimiste et criminaliste distingu, et lui font dcouvrir dans les traces d'un crime ancien la route d'une renomme nouvelle; et le mdecin triomphe, le char de la mdecine se transforme en une _demi-fortune_ qu'il vient de se donner. Ne pouvant se constituer de prime abord une clbrit de talent, il unit son savoir quelque riche hritire du commerce parisien qui l'tablit une clbrit d'argent. A-t-on peu de malades, c'est le moment de concentrer tous ses soins sur un seul, de suivre son idal, si on en a un en mdecine, de se montrer le mdecin modle. Celui-ci arrive heure fixe; il reste prs d'un quart d'heure chez ses clients, s'informe de la qualit des remdes, se fait exhiber les djections plus ou moins louables, passe les nuits, au besoin pose les sangsues, suit une maladie la campagne, et donne des consultations gratuites aux gens de la maison. Le mdecin qui dbute ne connat aucune saigne qui lui rpugne; parfois il se saigne lui-mme, pcuniairement parlant. On vend une proprit pour avoir une clientle; la clientle est une proprit. On l'achte souvent toute faite. Un bon moyen de s'en crer une, c'est de supposer qu'elle existe; beaucoup de mdecins commencent par tre clbres, afin d'arriver tre connus. Faites rveiller vos voisins, que l'on vienne vous chercher toute heure de la nuit au nom de telle duchesse qu'il vous plaira, prise dans le nobiliaire de d'Hozier, que la sant du faubourg Saint-Germain tienne, s'il se peut, une de vos minutes; qu'une file de voitures armories stationne devant votre porte; alerte! valets de pieds, chasseurs, livres de toutes sortes; que l'on fasse queue devant chez vous, que l'on s'y gorge comme aux mlodrames: vous tenez dj l'ombre, la ralit est deux pas. Le mdecin affectionne la presse priodique comme moyen de publicit et de diffusion. S'il parvient fonder un journal de sciences mdicales, chirurgicales, mdico-chirurgicales ou chirurgico-mdicales, c'en est fait, il a pos les fondements d'une renomme sans bornes, c'est pour lui le levier d'Archimde, et la science ne saurait faire un pas sans sa permission; il n'existe pas de maladie qui n'ait paru dans sa gazette; les jeunes mdecins recherchent son appui, les vieux le mnagent, tous le craignent; il est capable de donner la fivre mme la Facult. Planter des dalhias, c'est pour un mdecin un moyen d'avoir bientt une clientle en pleine fleur; exceller sur un instrument de musique, c'est apprendre aux clients qu'on doit avoir, qu'on connat les touches les plus dlicates et les plus nerveuses de la fibre organique; se faire l'ami des artistes, c'est tre avant peu leur mdecin; collectionner des mdailles, des tableaux, des bronzes antiques, c'est s'exposer avoir prochainement une collection de malades, espce prcieuse, et qui mrite comme une autre d'tre embaume. C'est surtout lorsqu'on a le plus de temps soi qu'il est le moins permis d'en perdre. Il est des cas o un mdecin doit tre ubiquiste; le matin c'est son hpital, le jour chez les malades de la campagne, le soir c'est une runion de mdecins qu'il doit tre retenu. Sa consultation a d retarder ses visites; il arrive tard dans son cabinet; la clientle a ses exigences. Il ne prend rien aux pauvres pour commencer; il se contente de traiter des malades, afin d'avoir plus tard des clients. La renomme marche d'abord au petit pas; survienne une pidmie, elle prendra la poste. Le cholra a fait quelques victimes, il est vrai, mais aussi que de mdecins n'a-t-il pas crs! Beaucoup se sont improviss mdecins attendu l'urgence du flau; il y eut Paris quelques mdecins de plus et quelques hommes de moins: en tout deux flaux. Ce sont les circonstances qui font les mdecins, a-t-on dit souvent. Il y a des maladies obscures, des sciatiques, que l'on gurit _incognito_; groupes, elles reprsentent peine un rhume d'lite. Lier une artre, ft-ce l'artre iliaque, un pauvre dans un carrefour, c'est avoir fait beaucoup pour l'humanit, pour sa rputation peu de chose; mais une angine que l'on russit chez une comtesse rtablit l'quilibre: tout se compense. Le mdecin voit d'abord des sujets dans les hpitaux; puis il fait des visites n'importe o; il examine la maladie quand il dbute, il examine le malade quand il a dbut. Dans la premire poque, il n'y a gure ses yeux que des rputations usurpes; les grands mdecins sont des charlatans, le savoir est mconnu; la conscience est un empchement; il se reproche d'avoir des scrupules. A-t-il pris position: Dfiez-vous, dit-il incessamment, de ces jeunes gens systmatiques, qui la saigne ne cote rien, qui vont tranchant droite et gauche toutes les questions et tous les membres qui leur tombent sous la main. L'exprience a prvalu, le grand mdecin est seul digne d'tre appel. Aujourd'hui on ne meurt plus _dans les formes_, mais d'aprs la mthode. _Il est mort guri_, dit un grand chirurgien de notre poque; ce mot peint tout le chirurgien. Sa passion est de rogner, dissquer, cautriser, et de pousser une opration jusqu' ses plus extrmes consquences; comme il n'a que Dieu pour juge, c'est lui qu'il prsente ses oprs assez bien panss pour des morts qu'ils sont. Il y a, au contraire, parmi les mdecins, une espce bnigne qui laisse mourir avec le plus grand sang-froid et la plus complte philanthropie. La consultation runit d'ordinaire deux mdecins rivaux, la jeune et la vieille cole. C'est une position dlicate: le jeune mdecin a seulement voix consultative; le consultant jouit, au contraire, du double vote, et rsout les questions que l'autre n'a fait que poser; l'accessoire l'emporte sur le principal. Le jeune mdecin mand le premier prend moins cher, et gurit quelquefois. On a vu de grands mdecins enterrer grands frais leur client. Dernirement un jeune mdecin se trouva en face d'un professeur chez un riche malade; leurs mthodes taient opposes; le jeune mdecin tait celui de la maison; l'autre avait pour lui l'autorit d'un grand nom. Le consultant blma ouvertement le systme suivi par son confrre: il fut cout, le jeune mdecin conduit; on lui demanda son mmoire le mme jour. Le malade jouissait encore d'une apparence de sant. Sachez bien une chose, dit le jeune mdecin en remettant son mmoire, c'est que, tout professeur qu'est monsieur, son malade mourra cette nuit. Le mdecin fut repris par la famille: qu'avait donc fait son malade? il tait mort. L'art proprement dit consiste ne prdire qu' coup sr, faire craindre bien plus qu' faire esprer. Les malades qui viennent de loin mnent toujours loin leur mdecin; croire beaucoup aux remdes est un moyen d'imposer le savoir. Des fivres quartes ont t guries par des pains cacheter. Il n'y a que la mdecine qui nous sauve. Parlons d'abord du mdecin en gnral; il sera temps ensuite de le considrer dans ses divers attributs. On voit le mdecin, aptre prtendu de la seule religion qui existe encore, sans croire prcisment son art, le maintenir la hauteur de toutes les croyances, et l'asseoir mme sur les dbris du genre humain. Une socit o le mdecin existe seul est assurment une socit malade. Nanmoins la mdecine est imprissable, par la raison minemment premptoire qu'il y aura toujours des mdecins; que si l'homme sain a besoin de croire quelque chose, l'homme malade croit tout aveuglment; et que, de toutes les maladies, la plus invtre c'est la maladie des mdecins. Pntrer dans la conscience du mdecin serait au reste entrer dans une vaste infirmerie o toutes nos passions seraient numrotes, plus celles que le mdecin tient en rserve, et qui lui sont personnelles. Ceux d'entre les mdecins qui s'lvent dans les hautes abstractions de l'art, rduisant la mdecine un petit nombre de symptmes, se sont fait de bonne heure une philosophie pratique o ses prjugs trouvent une bonne place. Ceux-ci, en effet, ne sont-ils point des maladies? En gnral, le mdecin cherche son milieu comme les autres hommes. Il faut le voir lorsque, retranch dans un faubourg, il adopte par ncessit les sobriquets bizarres que la foule donne aux maux qui l'affligent; accepter en dernire analyse un vocabulaire compltement hrtique pour ne pas s'aliner des clients absurdes. Les malades veulent tre traits pour les maladies qu'ils se supposent, et par les remdes qu'ils ont prvus d'avance: de l naissent les _coups de sang_ et les _grands chauffements_; de mme les remdes ont divers noms, afin que les malades puissent choisir. Par exemple, on administre avec avantage l'_extrait de thbaque_ ceux qui redoutent l'opium. C'est ainsi que Paracelse, pour ne point faire appel au mercure, inventa le _sublim_. Dans une sphre plus leve, le mdecin cre, au contraire, une foule de maladies, celles qui existent ne suffisant pas aux besoins hyperboliques de ses clients du grand monde. Il possde en outre pour lui-mme un code exceptionnel; il n'est point malade comme tout le monde, et les remdes qui gurissent un client tueraient infailliblement un mdecin. Le mdecin n'est jamais plus l'aise que lorsqu'il exerce sur ses propres donnes, et que la maladie qu'il combat n'a pas t autorise par l'exprience des sicles, ou prvue par les dcrets de la Facult. Celle-ci vite surtout de consacrer aucune doctrine: ce n'est pas un pouvoir responsable, parce que, peut-tre, il y aurait trop de danger l'tre. Les fautes sont personnelles en mdecine. Les philosophes et les mdecins eux-mmes affirment que la mdecine use l'me au profit du corps; en d'autres termes, qu'elle perfectionne le corps en vertu d'un certain picurisme philosophique. Au moral le mdecin vit beaucoup pour lui-mme, il se fait d'ordinaire une religion de son gosme; le reste de l'humanit n'existe pas pour lui, attendu que tout le monde n'a pas l'honneur d'tre mdecin. Cet amour du positif se formule en idoltrie pour l'argent. Suivez un mdecin depuis son entre dans la carrire pratique: souple d'abord et insinuant, il prendra insensiblement le ton sec, tranchant, d'un homme dont la rputation s'augmente et dont la caisse s'emplit. Bientt matre de sa clientle et de son entourage, sa parole sera celle d'un matre; elle cotera aussi cher que celle d'un procureur. La vie et la mort s'chapperont de ses lvres selon son bon vouloir; mais il fera plus de cas d'un cu que d'un homme: l'argent sera le point de mire de toutes ses actions. A cette poque, s'il n'a pas la croix,--et ceci est une grande question pour le mdecin, il l'achte ou la fait acheter; si le grand chancelier de la Lgion d'honneur le rejette de son Eldorado, il a recours quelque ordre quivoque qui se rapproche par la couleur de ses insignes du ruban si dsir, non qu'il y tienne comme une distinction, mais parce qu'il voit un supplment de clientle au bout d'un ruban. Le mdecin n'oublie jamais d'tre _de_ quelqu'un ou _de_ quelque chose, le public veut savoir d'o viennent les grands mdecins. Avant mme d'tre une sommit, un mdecin est devenu profondment sensualiste: l'tude et la vue des souffrances, en lui donnant le moyen de les viter, lui en ont rendu la jouissance plus prcieuse; aussi excelle-t-il user, temprer ou dvelopper tout ce qu'il est donn l'homme d'en prouver. C'est le mdecin qui brle lui-mme son moka, qui choisit ses perdreaux truffs chez Chevet; c'est lui qui a invent la salade d'ananas; la plupart des raffinements culinaires drivent de la mdecine. Quand l'humanit est au plus mal, le mdecin nage dans les rjouissances sociales. Il faut l'avouer aussi, du sein de la mdecine surgissent de temps autre de grandes individualits qui ont nom Dupuytren, ou quelques autres qu'il serait imprudent de citer parce qu'elles existent encore. Quand un mdecin parvient chapper au petit mercantilisme de sa profession et aux soins exclusifs de sa clientle, disons mieux, l'individualisme qui nous ronge, il peut tout comme un autre devenir un grand homme. Observons cependant que, mme dans son hypothse, son action a t jusqu' prsent purement individuelle. La mdecine manque de ces vues gnrales qui embrassent tout un peuple, toute une nation. Tout se fait chez nous dans des intrts de personnes, de famille tout au plus. Un mdecin ne comprendra jamais qu'on puisse travailler perfectionner l'hygine d'une grande ville, et rformer les abus qui compromettent la sant de toute une classe d'hommes. Il est vrai que c'est l'affaire des philosophes qui n'entendent rien la mdecine, ou des acadmiciens qui l'envisagent un point de vue par trop constitutionnel. Aussi les grandes question d'hygine et de salubrit publique sont-elles moins avances chez nous que chez les anciens, gnralement dpourvus de grands mdecins. Je m'loigne ici de mon cadre, mais il me semble que je me rapproche de la vrit. Entrons maintenant dans le monde la suite du mdecin, comme lui, le chapeau la main, mais avec l'intention perfide d'anatomiser chaque individualit. Sur le premier degr de l'chelle mdicale est plac le mdecin de cour, personnage multiple.--La cour a plusieurs mdecins, l'habit la franaise est plac en premire ligne dans sa thrapeutique, il ne le quitte point tant que sa clientle le retient dans le faubourg Saint-Honor ou dans les riches htels de la Chausse-d'Antin. Tout ce qui peut payer noblement veut tre trait de mme. Grce au mdecin de cour, l'anecdote de salon pntre jusqu'au chteau; il ne dit jamais que la moiti de ce qu'il sait. Sa clientle de Paris est toujours malade autre part, et on le consulte moins sur les maladies que l'on a que sur celles qu'il a d gurir ailleurs; un mot de lui contient le bulletin des affections que l'on doit se permettre; ses ordonnances sont des ordres du jour. Quiconque n'est pas mdecin de cour l'a t du premier consul, ou espre l'tre tt ou tard d'un dictateur. Cette distinction se confond frquemment avec celle du mdecin professeur. Aucune existence que nous sachions n'est plus varie, plus complte, que celle du mdecin professeur. Faire marcher de front les intrts de la science et ceux de sa fortune, avoir une clientle et un auditoire, tre oblig de rvler mille secrets au nom de l'art, n'en laisser chapper aucun par gard pour ses clients, avoir sa popularit de professeur et sa renomme de mdecin faire fleurir l'une par l'autre, tre profond la Facult, lger et superficiel dans un salon: tel est son rle de tous les jours. Le mdecin professeur possde, outre sa chaire, une clinique dans un hpital; il est au moins chef de service. La douleur lui apparat sous toutes les faces, hideuse et agonisante sur un grabat, coquette et pare dans le boudoir d'une femme lgante. D'un hpital, ce purgatoire de la souffrance physique et morale, il passe dans un somptueux htel, den de la maladie. Cette vie si contraste de Paris, il la sait tout entire, les tableaux les plus sombres de Ribeira sont ses yeux une ralit; il connat galement les touches religieuses et mlancoliques de Murillo. Un palais et une lproserie, voil le monde pour lui. Il est mdecin dans son hpital, sec, dur, brutal par ncessit; il est mdecin de bonne compagnie prs du lit d'une grande dame. Dans ses salles, le matin, il est roi; dans ses visites du soir, c'est une royaut constitutionnelle tout au plus. Le grand monde possde encore dans le mdecin des eaux une garantie pour ceux qui s'aventurent, sur la foi des sites et des douches sulfureuses, jusque dans le sein des Pyrnes. Le mdecin des eaux part avec ses malades ds les premiers jours du mois de juin; il est charg de procurer des eaux ses malades, et des malades ses eaux. Moiti administrateur, moiti savant, il a plus faire que Mose au sein du dsert. La parole de celui-ci tait commode; pourvu que les Hbreux eussent un puits, ils ne s'informaient pas si l'eau tait plus ou moins carbonate. Pour le mdecin des eaux, l'analyse chimique le regarde; il est en outre charg de l'hygine du local. Les petites brochures se succdent entre ses mains; il s'agit de prouver que sa fontaine est une piscine, et qu'elle l'emporte sur tous les filtres connus. Des gens ont la tmrit de prtendre que cette place est une sincure. Il est vrai que le gouvernement qui en octroie le brevet donne rarement les connaissances requises pour en faire usage; mais trouver un homme qui soit la fois physicien, botaniste, gologue, chimiste et voyageur, n'est pas chose facile; on prend un homme politique, et tout est dit. Quand on n'est rien par ses emplois ou par ses titres, on peut encore s'tablir homoeopathe, phrnologue ou magntiseur; on ne parvient pas toujours fonder ainsi une science, mais on fonde une rputation. Le mdecin prosecteur, aide ou professeur d'anatomie, jouit d'une grande importance, aujourd'hui qu'aucun homme ne meurt sans que l'on sache ce qu'il aurait fallu faire pour le gurir. Dans quelle classe rangerons-nous celui qui se complat dans les phnomnes de la nature anormale? Sa maison est un muse assez semblable au muse Dupuytren. La Vnus hottentote y donne la main l'Apollon de Paris; un squelette type, un Quasimodo chevill en laiton, l'embryon acphale et le foetus trois ttes, Rita et Christina, une deuxime dition des frres Siamois, se rencontrent dans son rpertoire. L'espce humaine est sublime et ridicule sous le scalpel de l'anatomiste: il runit les deux extrmes, et il occupe lui-mme la rgion moyenne dans son musum. Laissons cet amateur passionn de la nature morte s'ensevelir prmaturment dans son ossuaire; occupons-nous du mdecin des pauvres. On n'est encore mort qu' demi quand on a recours au mdecin du dispensaire; il donne des soins ceux qui n'en peuvent attendre que de l'humanit. La philanthropie a ses aptres pour ne pas dire ses martyrs: escalader des maisons de tous les tages, pntrer dans des bouges quelconques, prescrire de la limonade citrique ceux que des pains de quatre livres rtabliraient infailliblement, telle est l'ingrate mission du mdecin philanthrope. L'administration doit les choisir jeunes pour les avoir sensibles: force de s'attendrir, le coeur se ptrifie, le mdecin se forme aux dpens de l'tre sensitif; l'me sympathique s'vanouit. Le corps n'apparat plus que comme une matire plus ou moins organique que l'on traite indiffremment selon telle ou telle mthode: on fait de la mdecine; la philanthropie n'est plus qu'une tradition. Le mdecin-affiche existe de compte demi avec les afficheurs, les distributeurs d'adresses sur la voie publique, qui accostent les passants dans les carrefours, et toute cette nation fauve et avine dont Robert Macaire est le patriarche. La publicit n'a pas pour le mdecin-affiche de formes dgotantes: les piges les plus grossiers sont ceux qui prennent le plus de monde. Il spcule sur un procs: quand la publicit l'emporte sur l'amende, c'est autant de gagn, le rquisitoire est une rclame pour lui. Il aurait fait sa fortune si tout le monde tait inform qu'il a t condamn quelques mois de prison, sans prjudice de ses mrites et qualits individuelles. Il sait ce que la condamnation rend chaque anne, et combien il gagne par jour tre en prison. Son exploitation ne se borne point aux limites d'une rue de Paris. Pour peu que son industrie ait prospr, son hygine se rpand bientt sur tous les continents. Nanmoins Paris, la ville du monde la plus mdicale et la plus claire, est encore le paradis terrestre de ce charlatan; c'est l qu'il enterre le plus de clients. On peut tre mdecin d'un thtre sans cesser d'tre mdecin. L, on doit constater jusqu' quel point une toux peut tre lgale. Le mdecin d'un thtre est un lynx pour les maladies imaginaires. La prima donna dteste le mdecin, qui l'oblige de temps autre se bien porter: aussi a-t-elle toujours dans ses bonnes grces un jeune docteur choisi par elle pour plaider la migraine contradictoire. Le mdecin d'une compagnie d'assurance est charg de constater l'entit physique, la parfaite intgrit corporelle des remplaants soumis son examen. Il doit se montrer plus svre que la loi mme, le gouvernement tant plus mticuleux pour un remplaant que pour un simple soldat. Qu'est-ce que l'homme, physiquement parlant? Demandez ce mdecin. Ceux qu'il accepte peuvent dire avec vrit: Je suis un homme. Saint Pierre n'est pas plus difficile sur le choix des mes que le mdecin de recrutement sur l'admission des marchaux de France. Il y a un mdecin pour les vivants, pour les malades; il y a de plus le _mdecin des morts_. Celui-ci n'est appel que pour s'assurer de la non-existence de ses clients. On prouve le besoin de vivre pour ne pas recevoir sa visite, car il donne des visas pour l'autre monde; le moindre symptme d'existence rend son ministre inutile. Les dcs, les inhumations, se font par son ordre; enfin on ne meurt pas sans sa permission. Le mdecin des morts est gai comme un catafalque, vtu de noir des pieds la tte; il existe comme garantie pour les vivants et les morts; les collatraux lui doivent des remercments. Parmi ceux que la Providence veut affliger, elle envoie aux uns une maladie, aux autres un mdecin: c'est un trsor inestimable ou un mal sans remde; on gurit d'une maladie, on ne gurit pas d'un mdecin. Ayez un mdecin pour ami, sinon un ami pour mdecin, il aura le courage de vous mettre tout de suite au courant des secrets de l'art, et de ne point vous trouver malade si vous n'tes qu'indispos. Il y a des familles o le mdecin est hrditaire, et o le mme homme gurit, en trs-peu de temps, de pre en fils une foule de gnrations. De nos jours, le mdecin doit tre ambidextre. Il a perdu de ses prjugs aristocratiques, qui ne lui permettaient pas d'tre confondu avec un chirurgien; ou plutt le chirurgien a acquis ces connaissances internes qui l'lvent au rang de son confrre: il pratique la percussion. En Angleterre, un mdecin laisse mourir un de ses amis frapp d'apoplexie ses cts, pour ne pas se dshonorer... en le saignant. Depuis que les croyances sont affaiblies, le mdecin et le notaire semblent avoir hrit de la socit. Ce que l'on n'avoue plus au prtre, la souffrance oblige de le confier au mdecin, ou l'intrt le fait dvoiler au notaire: le mdecin est le dpositaire forc des mystres de l'alcve, du boudoir, et des affections intimes; confident oblig de toutes les faiblesses, il lve sa profession en sauvant l'honneur des familles; le secret de la confession est devenu le secret de la mdecine. Le mdecin assiste la naissance; pendant la vie est-on jamais sr de pouvoir s'en passer? Aussi, aprs celui de se bien porter, il n'est pas de plus grand bonheur au monde que d'avoir un bon mdecin. L. ROUX. [Illustration: LA FIGURANTE.] [Illustration] LA FIGURANTE. ON sait que de tout temps en France le soleil de la rampe a bloui bien des grands yeux noirs et bleus, et fait tourner bien des jolies ttes. Quand mme Watteau, le peintre des amours mignards, ne nous aurait pas laiss quelques silhouettes des nymphes d'Opra d'autrefois, gracieux lutins qui abandonnaient la solitude de leurs comptoirs pour aller se mler aux magies de la scne, personne cependant n'ignorerait que, ds 1770, peu de jeunes filles de la classe ouvrire savaient rsister au dsir, allum en elles comme une fivre, de se produire en public, au milieu des pompes d'un choeur et des splendeurs d'un ballet. Loin de s'teindre avec le temps, ce dlire enthousiaste n'a fait que prendre de jour en jour plus de dveloppement. On comprend que cela devait tre, Paris surtout, o l'art dramatique accapare presque lui seul l'empire de la vie sociale. En effet, tant de sductions, tant de ressources, tant d'attraits d'un charme tout-puissant ressortent du thtre moderne, que rien n'est facile concevoir comme cet veil donn toutes ces petites et folles ambitions. Ainsi il est un rve rose et dor qui poursuit sans cesse une classe nombreuse de jeunes filles du monde parisien. Je veux parler ici de celles qui naissent dans la soupente du portier aussi bien que de ces groupes d'oisillons jaseurs, jolies recluses des magasins de modes, qui, penches matin et soir, comme Pnlope, sur un mtier de gazes et de rubans, sont pour ainsi dire condamns un travail sans fin. Lorsqu'aprs les longs labeurs de la semaine elles rentrent le dimanche dans leurs mansardes, en proie aux motions d'un drame grand fracas ou d'un vaudeville lugubre, c'est ce rve qui les endort; il voltige, en se jouant, autour de leurs paupires; il les enchante et les fascine. Les riches vtements, le manteau de reine tout toil de paillettes, les chlamydes grecques la queue tranante, les robes lames d'argent, les perles dans les cheveux, les pendants d'oreilles, les colliers de diamants, les anneaux de topaze, cette blancheur si nette de la peau que ne se refuse aucune actrice, les babouches de soie et de velours, tout cet appareil ferique brille leurs yeux comme un mirage. On dirait qu' ces heures-l la reine Mab de Shakspeare leur apparat toute souriante, sur son char tincelant de pierreries. Les pauvres petites! elles se voient applaudies, couvertes de fleurs, combles de caresses, redemandes avec transport; elles jouissent des dsirs qu'elles inspirent, elles sont fires de la beaut dont on les loue. Encore si ces songes dcevants devaient s'arrter l! Mais tout en accomplissant leur tche, quand, l'aiguille et les ciseaux la main, elles causent en brodant la manire des filles de Mine, chacune d'elles rpte les couplets qu'elle a entendu chanter. Toutes jouent un rle dans une comdie pour rire; on essaie sa voix, on se faonne peu peu aux allures de la scne; on rcite les tirades qu'on a vu applaudir avec le plus de frnsie. C'est une parodie sans fin, une sorte de lutte en mme temps. De l formuler des dsirs, la transition, comme on pense, ne saurait se faire longtemps attendre. D'ailleurs, comme si ce n'tait pas encore assez de toutes ces aspirations jetes au vent, on se conte l'oreille les mille fables sduisantes qui circulent dans la foule sur l'avancement inou de toutes les desses thtrales du jour. On n'oublie jamais de se dire qu'avant ses triomphes de l'Acadmie royale de musique, o ses beaux yeux seuls l'ont conduite, mademoiselle *** a t couturire. Pour mademoiselle ***, elle a t modiste tout uniment; mademoiselle ***, pis que cela, et mademoiselle *** encore pis. Voyez maintenant combien le sentier des illusions devient glissant une fois qu'on est engag sur cette pente rapide. Il n'est alors aucune prtention, si exagre qu'elle soit, que les pauvres enfants ne se croient en droit de former. Aprs ces prliminaires obligs, quelques jours se passent pendant lesquels on prend en dgot le travail du magasin. Les fanfreluches sont ngliges, on n'est dj plus au fait des modes. Bientt tous les ustensiles du mtier sont jets de ct avec abjection; puis, tous les dimanches, l'oiseau parvient s'chapper de sa volire pour s'enrler, de dix heures du matin trois de l'aprs-midi, parmi les lves dramatiques de M. Saint-Aulaire. Il n'y a plus moyen de se ddire: on a un thtre, un genre, un rpertoire soi; on joue devant un public qui applaudit plus souvent qu'il ne blme. Rien n'empche de croire qu'on est de premire force dans les confidentes de la tragdie voltairienne, ou dans les Madelon dlures de la comdie de Molire. A prsent, on est de taille oser bien des choses, tenter bien des essais, dont le moindre sera de solliciter auprs d'un directeur la faveur d'un prochain dbut. Inutile d'ajouter que, ds la premire vue, on sera engage avec empressement faire partie... des figurantes. Figurante! C'tait sur toute autre chose qu'on avait compt. Figurante, c'est--dire dame de choeurs, condamne d'obscures pirouettes ou des monosyllabes fugitifs dans les chants, quelle coupe d'absinthe vider jusqu' la lie! N'importe. Il faut bien commencer par quelque chose. On est figurante ce soir, demain on sera peut-tre prima donna. Mon Dieu! on a vu cent fois de ces miracles-l. Pauvre fille! elle ne cesse jamais d'esprer. Qu'on se garde de croire qu'elle fera dsormais le moindre effort pour avancer d'un pas. Tout humble qu'il soit, ce rle de comparse satisfera longtemps tous ses dsirs. Afin d'obir autant qu'il est en elle la tradition, la figurante n'oublie jamais d'avoir un nom doux comme le miel, blanc comme le lait. On sait que par les baptmes qui courent aujourd'hui au thtre, c'est une chose de la plus haute importance que de bien se nommer. En ceci, les choses ont t portes un tel point que les nomenclatures du calendrier sont devenues insuffisantes. Avant donc de faire son choix, la figurante met contribution toutes les hrones de romans sa connaissance. Elle cherche, elle s'informe, elle fouille dans tous ses souvenirs, elle s'interroge longtemps. Cela fait, elle conclut s'appeler au choix Pamla, Maria, Coelina, Flora, Indiana, Emma, Llia, Lucie, Hlose, ou mme tout cela la fois. Plus tard, dans quelque soire solennelle, au milieu des causeries d'un entr'acte ou d'un triomphe de foyer, elle recevra de ses camarades un sobriquet caractristique comme _Bel-OEil_, _Bouche-Rose_ ou _Fine-Oreille_, petit appendice qui, pour n'tre pas son appellation relle, n'en deviendra pas moins le nom auquel on l'habituera rpondre. Au jour de son dbut, la figurante a dix-sept ans, quelquefois plus, rarement moins. La premire fois qu'elle se produit en scne, bien des jumelles d'habitus se lvent son approche pour s'assurer si elle est brune ou blonde, pour voir si elle a de grands yeux, voils de longs cils. Le plus souvent la friponne a bien d'autres trsors vraiment taler devant les sultans de l'orchestre: c'est une bouche mutine, un petit bras rond, une petite main, un petit pied et bien d'autres richesses encore! On la trouve jolie; c'est dj bien, mais ce n'est pas encore assez. Tous ces avantages ne lui serviraient pas grand'chose, s'il ne lui tait pas possible de les mettre en vidence. tre belle, voil sans doute une excellente raison de succs; tre intelligente, c'est--dire vive, enjoue, sautillante, mobile, avoir l'oeil en coulisses, la taille bien dgage, la jambe tendue, voil mieux que l'espoir du succs, voil le succs certain. On sait qu'il consiste pour la figurante s'avancer toujours la premire, soit qu'il s'agisse d'une ronde villageoise, soit qu'il faille simuler au naturel un cercle de bourgeoises endimanches. Pour se conqurir cette place au premier rang, il n'est pas de petites luttes qui lui fassent peur. Tous les artifices de la coquetterie, un chle plus frais, une bouche plus souriante, ces souliers si petits, ces bras arrondis sur les hanches, comme les anses d'un vase trusque, les oeillades assassines au rgisseur, les coups de langue sur le compte des beauts rivales, un baiser par-ci, une complaisance par-l; rien ne lui cote pour obtenir le droit de marcher en tte. S'il le fallait, elle provoquerait au besoin une nouvelle preuve du jugement de Pris; de mme encore rien ne lui semble aussi cruel que de se voir relguer, de chutes en dgringolades, jusqu'aux derniers anneaux de la queue: on sait, en effet, qu' ce point la tte, si jolie qu'elle soit, devient imperceptible aux yeux du public. Une chose qui n'est pas moins digne de remarque, c'est l'humilit de la figurante vis--vis des chefs d'emploi. On dirait de la soumission, si ce n'tait mieux que cela, de la crainte. Une reine, une grande coquette, un tyran, la robe queue, le sceptre de carton peint, la couronne d'or, exercent sur elle un pouvoir souverain; ils peuvent s'en servir par un mouvement inattendu, rejeter quelquefois mme sur elle, selon leur caprice, la mauvaise humeur que leur a cause la svrit du public. La figurante est leur hochet. Qu'ils s'en amusent comme une pensionnaire de sa poupe, si cela leur fait plaisir: c'est un tonton d'une docilit extrme. Au lieu de se plaindre, elle regardera chacune des agressions dont elle sera l'objet comme un honneur insigne. On n'a pas oubli ce mot d'une figurante au bon temps de la Comdie-Franaise. C'tait la fin d'un entr'acte. En rentrant dans la coulisse, elle manifestait au milieu de ses camarades une joie inaccoutume. D'o te vient donc tant de gaiet? lui demanda l'une d'elles. --Ah! s'empressa-t-elle de rpondre, c'est bien naturel: M. Saint-Prix vient de me marcher sur le pied! Bien que la figurante soit ne dans les couches infrieures de la socit, il arrive parfois, je ne vous dirai pas comment, mais cela arrive, qu'elle se trouve tout coup possder toutes les dlicatesses du confort. En ce cas, rien de ce qui fait, Paris, la vie douce et heureuse pour les jolies femmes ne manque ses dsirs. Cachemires, boas, riches crins, cristaux, tapis, calches, livre, groom, tout ce qui sduit, tout ce qui enivre, elle accepte tout cela, sauf se voir force d'y renoncer dans un temps prochain. D'habitude, ses bonnes fortunes sont rapides comme l'clair; c'est tout au plus si elle a eu le loisir d'oublier un instant sa petite toilette d'autrefois: ce tartan rouge ray avec lequel elle mourra, ses brodequins noirs, une robe d'indienne, un chapeau de satin pass et une chane en similor. Redevenir pauvre ne lui cote pas beaucoup. Alors adieu au protecteur qui la combla de cadeaux. L'oiseau revient son premier nid. Vive la joie que personne n'achte! Vive l'amour pour tout de bon avec un flacon de pomard ou une bouteille de blond chblis! Fi des grandes parures qui asservissent! Tombent ces marabouts qu'il faut payer avec de menteuses caresses! Voil le lit de plume, un peu dur, mais o l'on dort si bien! Voil l'troite mansarde d'o l'on avoisine les astres! Pour la figurante qui reconquiert son indpendance, c'est toute une rvolution accomplir. Du premier tage elle grimpe au cinquime au-dessus de l'entre-sol, deux cents pieds au-dessus du niveau de la Seine. C'est un peu haut. Bah! la coquette passe devant. Sa jambe est si fine! Que le ciel la protge! Ce n'est pas qu'il faille tant la plaindre de cette libre misre. Une fois de retour dans sa cellule si proprette la fois et si modeste, elle n'est pas en peine de se trouver du bonheur pour longtemps. Avec un oiseau chanteur, on trouve dans un coin de sa demeure une colonie de vers soie qu'elle prend plaisir lever de ses propres mains, et puis sous sa fentre s'panouissent les plantes et les fleurs les plus aimables. Il y a l une petite fort de roses qui la regardent d'un air amoureux; un pot de rsda jette ses aromes au vent. On y voit encore de rouges oeillets aux parfums humbles et suppliants, et des clmatites qui montent le long du mur jusqu' elle, et font presque irruption dans sa chambre, comme une idylle qui la poursuit. En regardant bien, vis--vis un petit fichu de Barges suspendu la croise en guise de rideau, on trouve encore une guitare castillane, l'aide de laquelle la pauvre recluse module les cantilnes de Mlle Losa Puget, ou les romances cheveles d'Hippolyte Monpou. Cependant, comme, son gr, il n'est rien au monde d'aussi ennuyeux qu'une existence solitaire, il arrive une heure o elle s'arrange de faon que son monologue soit toujours interrompu. L'ange aux formes humaines qui doit lui donner la rplique est commis marchand dans un magasin de nouveauts, et passe immanquablement pour son cousin, comme cela se pratique dans les vaudevilles du jour. L ne se bornent pas les relations de la figurante. Indpendamment de l'habilleuse et de la fleuriste du thtre, elle compose encore sa socit des Taglioni en herbe, des Funambules et des Dorval en esprance, qui s'exercent tous les quinze jours hurler le mlodrame la salle Chantereine. Au reste, elle est au mieux avec sa portire, qui elle donne presque quotidiennement une foule de billets de spectacle sans droit. Elle n'a pas de cartes de visite, mais elle crit sur sa porte avec de la craie: _Mademoiselle ***, artiste dramatique, demeure ici._ On sait combien est mince la rtribution que la figurante reoit de la caisse du thtre: ce prix varie toujours de quinze sous deux francs, mais il ne va jamais au del. La figurante trouve que ce n'est pas assez pour les besoins les plus usuels de la vie. Aussi, pendant tout le jour, aux heures o elle est dispense de s'ajuster le jupon de villageoise ou le bguin de la nonne, elle cherche de nouvelles ressources dans le travail. Abeille intelligente, elle picore partout. Malgr le levain de paresse native qui fait la base de son caractre, elle se plie toutes les petites exigences de l'ouvrire la journe. Tantt elle lave, plisse, blanchit, et ourle des cravates; tantt elle brode des bretelles et des calottes grecques pour les marchands de pacotille. Gnralement, c'est avec les conomies qui proviennent de ce travail qu'elle va le dimanche dner, monsieur son cousin sous le bras, dans les cabinets particuliers de l'Ermitage. Le festin de Balthazar n'est rien, compar au luxe de ce banquet deux ttes. Souvent, dans les transports d'une double ivresse, les deux amants s'oublient jusqu' demander une omelette au rhum, suivie de l'indispensable bouteille de champagne. Qu'on s'imagine quelles joyeuses extravagances elle s'abandonne alors. Il n'y a pas d'aimables folies dont on ne s'ingre; toutes les atrocits y passent; on casse des piles d'assiettes, on chante des cavatines avec accompagnement de couteaux, et si aucune solennit de rigueur n'appelle au thtre, on va terminer la soire dans les mystrieux bosquets de l'Ile-d'Amour. Mais aussitt qu'elle remet les pieds dans ce sanctuaire qu'on appelle les coulisses, la figurante se rvle prude, affectant une petite moue vertueuse chaque fois qu'un galant s'approche trop de sa taille de gupe. Il faut bien dire toutefois qu'elle ne garde pas la mme rigueur envers tout le monde. Par exemple, bien loin de tmoigner tant de rudesse aux faiseurs succs, elle tourne au contraire tout autour d'eux, les suit sans cesse, les entoure d'agaceries, et leur dit souvent avec une adorable navet tout en leur faisant un collier de ses deux bras. Mon amour d'auteur, ne me ferez-vous pas un tout petit bout de rle? Alors, pour peu que l'auteur paraisse hsiter, elle le serre de prs, le cajole, minaude, darde sur lui d'amoureuses oeillades, et finit par mettre en jeu toute l'artillerie des sductions. Ne me refusez pas, grand homme, s'crie-t-elle avec des larmes dans la voix; j'en mourrais, d'abord. Chaque jour que Dieu amne, vous sacrifiez tout plein de belles choses des mijaures qui ne me valent pas. Tenez, je serai tout ce qu'il vous plaira. Commandez: c'est vous qui tes le matre, moi, l'esclave. Voulez-vous une bacchante? Me voil. Est-ce un vampire que vous dsirez? Je suis prte. Si par hasard c'est une grande dame qu'il vous faut, voyez comme je remue l'ventail. Croyez-moi, les grisettes et les impratrices ne me sont pas moins familires. Allons! dites que vous finirez par me faire un petit rle de rien du tout. Le dragon du jardin des Hesprides tait plus facile sduire qu'un auteur succs. Ds longtemps blas sur ces sortes d'motions, le grand homme donne une petite tape sur la joue de la suppliante, et s'loigne en disant: Eh, mais, divine! je ne dis pas non, mais je ne dis pas oui non plus: nous verrons a. Or, cette parole d'indiffrence, la figurante la ramasse comme une pierre prcieuse qu'on aurait par mgarde laisse tomber ses pieds. C'est une promesse qu'elle rchauffe dans son sein comme une trompeuse esprance. C'est qu'elle comprend combien il est avantageux de ne pas tre confondue dans la foule et de paratre au premier plan. D'ailleurs, mesure qu'elle avance en ge, l'incertitude de sa vie l'inquite; toute son ambition serait d'avoir au moins quelques jolis costumes mettre, et assez de paroles pour tre remarque des loges d'avant-scne; c'est l, en effet, que se tiennent les vieux gnraux de l'empire, les banquiers clibataires, les Ulysses cosmopolites de l'htel des Princes, tous arms d'indiscrtes jumelles. Pour nous servir d'une expression consacre dans le langage des coulisses, c'est _en faisant bien l'oeil_ de ce ct-l que la figurante parviendrait retrouver toute l'existence dore qu'elle a perdue aprs les beaux jours de sa jeunesse. Mais ce sont l autant de soupirs jets dans les nuages. Auteurs et spectateurs, personne ne songe plus elle. C'est ici qu'il convient de laver la figurante d'un reproche injuste: on n'a pas craint de l'accuser d'ingratitude. La figurante ingrate! la figurante _mauvais coeur_! Voil bien notre sicle qui ne respecte rien! Aussitt qu'un peu de bonheur vient luire pour elle, a-t-on dit, elle oublie ses parents, elle les mconnat, elle les abandonne. C'est une calomnie, pour ne rien dire de plus. Il est constant, au contraire, que le pauvre ange dpasse Antigone pour la pit filiale. Son pre fait ses commissions, et elle le paie; sa mre cire ses brodequins, elle la paie; elle porte ses billets en ville, elle la paie; elle fait sentinelle autour de sa vertu, et elle la paie plus que jamais. Personne n'ignore que ce n'est pas l une charge gratuite. Tant que la fille est belle, il y a de bons profits recueillir. Outre que chacune de ses courses est paye, la mre trouve continuellement glaner dans le mnage. Elle reoit de plus, comme une redevance naturelle, les gants frips qu'elle saura bientt remettre neuf, les robes passes de mode qu'elle rajustera, le vieux tulle qu'elle rafrachira, les vieux rubans auxquels elle rendra leur lustre, les vieilles pantoufles dont elle fera de ravissantes babouches. Et encore dans cette nomenclature ne sont point comprises bien des petites inutilits qui ne laissent pas que d'avoir une valeur: les pingles, les broches, les colliers, modeste joaillerie d'or apocryphe, les petits flacons, la porcelaine de Svres, la parfumerie, tous ces outils enfin dont on se sert pour entretenir la beaut fugitive et la jeunesse qui s'en va: prcieux dbris dont la mre remplit toujours une corbeille de revendeuse la toilette. Non, la figurante n'est pas ingrate. Celui-l s'en serait convaincu qui aurait vu ce qui se passait l'hiver dernier dans l'un des couloirs de l'Opra. On donnait, je crois, _le Diable boiteux_. Une demi-heure environ avant que le rideau ne se levt pour le premier acte, une querelle des plus vives s'tait leve entre une ouvreuse et une petite comparse brune, charmant lutin appel, autant qu'il nous en souvienne, _jambe-d'oiseau_, sans doute cause de la finesse de son pied. Selon l'habitude consacre parmi ces dames, on ne s'pargnait pas les vrits de part et d'autre. _Jambe-d'oiseau_, tu finiras mal, c'est moi qui te le prdis, s'cria la fin le Cerbre en jupon: le moins qui puisse t'arriver, ma petite, c'est de monter un jour sur l'chafaud. Eh quoi? n'as-tu donc pas de honte? tu as une lutcienne tes ordres, et tu laisses dans la crotte ceux qui t'ont donn l'tre! Tu vis grassement, ils manquent de tout. Ton respectable pre, que fait-il, je te prie? il vend des contremarques dans la rue. Quant celle qui t'a nourrie de son lait, j'en rougis pour toi, elle en est rduite faire des mnages! --Halte l, la vieille! interrompit tout coup _jambe-d'oiseau_, pour le coup, c'est trop fort! O prenez-vous qu'on ne soit pas _utile ses parents_ suivant ses moyens? Mon pre ne peut pas souffler mot; le vieillard est heureux comme un poisson rouge dans un bocal; il a du tabac discrtion et je l'habille en ngre chaque fois que je vais au bois avec mon petit vicomte. A preuve qu'il vous fasse voir sa livre de ratine jaune. Pour ma mre, c'est diffrent: j'en ai fait ma dame de compagnie. Digne femme! je m'arracherais le pain de gruau de la bouche pour le lui donner. Dites ensuite tant que vous voudrez qu'elle a soin de mon intrieur, je ne le nie pas; mais enfin qu'y faire, puisqu'elle le veut absolument, ce trsor? Revenons la figurante que nous avons vue dlaisse, pauvre, ou, ce qui n'est pas plus consolant, riche seulement des restes d'une beaut caduque. A cette heure nfaste, bon gr mal gr, il lui faut se rsigner vivre obscure et oublie; il n'y a pas d'exemple qu'elle se fasse applaudir alors une fois au plus toutes les annes bissextiles. L'apparition d'une comte prsage qu'elle crera peut-tre un rle muet ou quelqu'un de ces accessoires connus sous la dnomination de grandes utilits. Au fond il lui serait peu prs impossible de faire autre chose que figurer. Voil les mauvais jours qui arrivent grands pas. Tandis que l'insoucieuse fe donne tourdiment tte baisse dans toutes les joies, son septime lustre sonne tout coup l'horloge du temps. Voici les annes qui arrivent avec leur cortge d'outrages irrparables. Une soudaine transformation s'opre alors en elle. De ptulante que vous l'avez connue, elle devient bientt triste, morose, taciturne, rveuse. Pour elle, hlas! toutes les belles choses du pass se sont effeuilles la fois. Elle, si svelte nagure, si dlie dans sa taille, elle prend de l'embonpoint: c'est maintenant une femme carre par la base, sur le poids spcifique de laquelle on n'est pas d'accord. Comment se hasarder dsormais sur les planches? elle les ferait craquer sous ses pas. D'ailleurs son larynx n'aurait plus de voix pour les douces modulations, et si les lvres essayaient de s'panouir, ce ne serait pas un sourire, mais bien une grimace qui en rsulterait. Elle a trente-cinq ans! Elle a trente-cinq ans, c'est--dire ses dents ont jauni, ses ongles sont devenus bleus. Qu'on regarde maintenant combien sa jolie fossette disparat sous le triple tage d'un menton lgrement barbu! C'en est fait, les roses de ses joues ont pli. En mme temps, un rseau de rides impitoyables sillonne tous les contours de son visage. On peut hardiment la placer parmi les anges dont M. de Balzac s'est fait le consolateur: elle a trente-cinq ans! Trente-cinq ans, c'est l'heure de la retraite pour la figurante. Un matin elle sort du thtre comme elle y est entre, sans clat, sans bruit, sans apparat. Voil comment, aprs avoir pass les plus belles annes de sa vie esprer la fortune et le talent, aprs avoir gaspill en vraie folle toutes les occasions qui s'offraient elle d'assurer son avenir, elle dit adieu ses coulisses o, malgr tous ses efforts, elle a jet si peu d'ombre. Elle devient alors concierge d'une actrice en vogue, moins qu'elle ne prfre concourir pour tre ouvreuse de loges dans un petit thtre du boulevard. PHILIBERT AUDEBRAND. [Illustration] [Illustration: LES COLLECTIONNEURS.] [Illustration] A COT du grand palais de la Bourse, admirable monument faonn par nos architectes d'aujourd'hui, au moyen d'un patron grec, de papier calquer et de beaucoup de maons et de tailleurs de pierres, se trouve un plus petit palais, que l'on prendrait volontiers pour une laide maison si des affiches ne vous annonaient que cette maison est le palais des ventes opres par messieurs les commissaires-priseurs. Or, dans ce palais de messieurs les commissaires-priseurs, tout se met l'enchre, tout se vend depuis des berlines de voyage jusqu' des lettres autographes de Ninon de Lenclos. Le matin et le soir, l'entre du palais des commissaires-priseurs est accorde au public, tout le monde peut aller voir les expositions qui prcdent les ventes, tout le monde peut aller se ranger autour du bureau des adjudicateurs, et se donner le plaisir d'augmenter de quelques francs ou seulement de quelques centimes la valeur des plus grandes comme des plus minimes rputations d'artistes, d'hommes d'tat et mme de simples ouvriers. C'est au palais des commissaires-priseurs que se rencontrent les seuls caractres, les seuls hommes vraiment remarquables de notre poque, les seuls qui possdent une originalit particulire, les seuls qui marchent hors du troupeau commun, pour suivre des sentiers dont les hautes herbes ne sont jamais froisses par les pieds de la foule. Ces hommes remarquables sont les _collectionneurs_, et j'entends par collectionneurs tous ceux que l'amour de la collection, le dsir d'amener l'tat de collection un rassemblement plus ou moins considrable de choses ouvres par l'industrie humaine, ou cres par l'industrie surhumaine du grand Crateur, a lancs dans l'arne o combattent les martyrs d'une ide fixe. Maintes fois je me suis trouv tent du dsir de la collection, et, sans avoir entirement succomb cette tentation, je dois dire cependant que j'ai assez approch de mes lvres la coupe de ses enivrements pour en connatre les volupts, pour tre initi ses plus secrets mystres. J'ai connu, j'ai vu de prs messieurs les collectionneurs, j'ai surpris leurs moeurs et leurs habitudes en flagrant dlit d'originalit, et ma mmoire est pleine de souvenirs que je vais faire passer l'tat de rvlations. Comme en toutes choses il faut procder mthodiquement, je dirai d'abord que l'on distingue trois sortes, trois espces de collectionneurs: La premire est celle du collectionneur inculte et sauvage, sale et dbraill des pieds la tte, aux ongles noirs, la barbe rpeuse, aux cheveux hrisss, au chapeau entirement dfonc, aux poches normes et toujours pleines. Cette espce est celle du collectionneur _pur-sang_, du collectionneur par amour de la collection. La seconde comprend tous ces ngociants de bonne compagnie, tous ces trafiquants en curiosits, ces marchands d'habits galons quipages armoris ou non armoris, qui se donnent les manires, le langage, les habitudes du vritable collectionneur, et qui cependant ne font que placer leur argent plus ou moins avantageusement, suivant le gain de leur revente, suivant la balance de leur compte de banque. La troisime espce de collectionneurs est celle du collectionneur fashionable, de celui qui s'est fait collectionneur, pour obir la mode, pour avoir comme _tout le monde_, un salon _Louis XV_, un boudoir _Renaissance_, et une salle manger _quatorzime sicle_, avec quelques lames de Tolde, quelques targes, deux ou trois hallebardes, un casque de ligueur, un hanap dans lequel il boit lorsqu'il se trouve en prsence de ses amis, quelques cruches flamandes en grs bleu et gris, et trois vitraux interceptant le soleil, et ne laissant passer travers la fentre qu'une lumire jaune, rouge ou bleue, qui lui prte la mine d'un homme atteint par la jaunisse, la fivre scarlatine ou le cholra-morbus, pour peu qu'il se trouve sur le passage d'un des rayons du soleil dguis, qu'il laisse parvenir jusqu' son fauteuil. Tout collectionneur rentre ncessairement dans une des trois classes que je viens d'indiquer: le collectionneur fou, le collectionneur brocanteur, et le collectionneur par mode. Parmi les collectionneurs fous, les potes du genre, le plus renomm est un petit vieillard sec, rid, rp, retap, envelopp d'une sorte de grande redingote bruntre, la tte recouverte d'une _clmentine_ de soie noire, par-dessus laquelle se prlasse un norme chapeau de couleur douteuse, gras des bords, gras de la forme, gras du galon, gras de la coiffe, gras de partout, et qui, depuis trente ans, assiste rgulirement avec son matre toutes les ventes, se promne avec lui, quelque temps qu'il fasse, sur les quais et chez tous les marchands de bric--brac. Ce chapeau et cet homme sont connus sous le nom de M. de Menussard. Eh bien! ce chapeau et cet homme, ce M. de Menussard, en un mot, possde une trs-magnifique collection de porcelaines de Svres, _pte tendre_; chez lui, dans ses armoires, dans ses coffres, dans ses tuis, sont enferms, comme dans un tombeau, des _services entiers_, des _cabarets_, des vases en _pte tendre_ de Svres, fonds ou bordures gros-bleu, bleu-turquoise, vert-meraude et rose-tendre. Aprs deux ans de recherche, de poursuites et d'inquitude, il s'est fait adjuger la place de la Bourse, en vente publique, une moiti du _service_ de la table des princes de Rohan, et il l'a pay 50,000 francs. Un petit _cabaret_ gros-bleu, compos de cinq pices, portant le chiffre et l'cusson du roi Louis XV, ne lui est pas revenu moins de 12,000 francs; il est vrai de dire que chacune des pices de ce cabaret prcieux est orne de mdaillons o sont peintes quelques-unes des matresses du Sardanapale franais. Deux vases fleurs ayant appartenu madame Du Barry ont t l'objet de ses soins les plus persvrants, de ses inquitudes les plus mortelles et les plus poignantes. Ces deux vases, rose tendre, cartouches entoures de volutes et de rinceaux, artistement dors en or de deux couleurs, parsems d'Amours vainqueurs peints d'aprs le clbre Boucher, appartenaient un vieux marquis toulousain, auquel ils taient arrivs par je ne sais plus quelle voie; peut-tre taient-ils un agrable souvenir, je l'ignore; mais enfin le marquis toulousain ne voulait pas s'en dfaire, et M. de Menussard voulait les possder; il en offrit un prix exorbitant, et il fut refus; il voulut les faire voler, et il choua dans sa tentative. Pendant deux ans, il y eut entre le marquis et M. de Menussard une guerre sourde, mais active, offensive d'un ct, dfensive de l'autre. Enfin il y a six mois le marquis vint mourir, et M. de Menussard est devenu propritaire des vases rose tendre, que personne depuis ce temps-l n'a aperus. M. de Menussard est riche, instruit, bien lev, et il vit seul, enferm avec ses porcelaines; il n'a pas de voitures, pas de domestiques: une vieille servante fait son mnage. Sa toilette, sa nourriture, son logement lui cotent peu de chose. Jamais il ne va au spectacle: il n'a aucun ami; on ne lui a jamais connu de matresse; il n'a jamais voyag, si ce n'est jusqu' Svres, encore n'y a-t-il t qu'une fois, et en est-il revenu pied, fatigu, crott, mouill par la pluie jusqu'aux os, furieux contre la manufacture de Svres, contre le sicle tout entier, et s'criant avec indignation: Il n'y a plus ni croyances ni quoi que ce soit ici-bas, tout est dtruit... Dcadence... dcadence complte... Dire qu'une des gloires de la France... ils l'ont laiss perdre... Les barbares! les Goths! les triples Wisigoths! ne plus fabriquer de _pte tendre_! de la pte dure, rien que de la pte dure!... Mais c'est que c'est faire dresser les cheveux sur la tte! Depuis ce jour, il ne faut plus lui parler _du Svres_ moderne, il hausse les paules; et un sourire amer vient errer sur ses lvres; la pte tendre est tout pour lui. Quand il ne peut sortir de son appartement, que les marchands de curiosits ont leurs boutiques fermes, et que nulle vente n'a lieu dans toute l'tendue de Paris, alors que M. de Menussard s'enferme dans la pice la plus recule de son appartement; une une, il tire de leurs coffres, de leurs tuis, toutes ses belles porcelaines, ses assiettes, ses plats, ses tasses bleues, roses, vertes, bouquets, mdaillons, fonds blancs ou de couleur; il les contemple avec adoration, avec amour; arm d'une flanelle douce et fine, il les essuie, les polit, les caresse; puis, quand leur toilette est ainsi faite, il leur adresse la parole, il cause avec elles, il les interroge. Vous voil bien belles, dit-il, en s'adressant ses tasses bleues, vous voil bien fires; oui, vous portez sur vos flancs les charmants portraits des plus agrables femmes de votre jeunesse; le roi Louis XV a voulu que l'on vous dcort des figures de ses matresses les plus chres; il n'et certes pas confi de si adorables images de la pte dure. Oh! non; il fallait toute la finesse, tout l'onctueux, tout le moelleux de votre pte tendre, mes chres petites coquettes, pour recevoir dignement le visage dlicieux de madame de Chteauroux, celui non moins gracieux de la marquise de Pompadour, et les traits fins, spirituels et agaants de la marquise Du Barry. Ainsi enferm, ainsi causant, jouant avec ses belles porcelaines de pte tendre, M. de Menussard est le plus heureux des hommes. Il se met genoux devant elles, il les adore, il les aime d'un amour profond, et, plus enthousiaste, plus pote que Pygmalion, il ne voudrait point animer sa Galathe; il ne lui trouve point une imperfection: l'animer serait la dcomplter, lui ter son charme. Sa Galathe, lui, ne vieillira jamais: les femmes peintes sur ses tasses seront toujours jeunes; les bouquets fixs sur ses vases et ses assiettes seront toujours frais et verdoyants; rien de tout cela n'aura de dcrpitude: l'avenir sera comme le prsent. Pygmalion, insens dans ses dsirs, cra la vieillesse, les rides, les cheveux blancs et la mort pour l'objet de son culte d'amour, en demandant aux dieux de lui donner la vie. M. de Menussard se complat dans l'insensibilit de sa matresse, dans la matrialit de son idalisation. Il lui prte toutes les grces qu'il veut lui trouver; il lui tmoigne un amour passionn, qu'il sait emplir de sacrifices. Il jette en holocauste devant la pte tendre de Svres, d'abord cela va sans qu'il soit besoin de le dire, la pte dure, sa soeur, et la porcelaine la reine, sa cousine; mais encore le vieux Japon, le vieux Chine, le vieux Saxe, et jusqu' l'admirable terre de Bernard de Palissy, jusqu' la terre italienne de Fanza, aux riches peintures, aux dcorations raphalesques, jusqu'aux bas-reliefs de faence de Lucas della Robbia. Il ne connat qu'une seule chose, n'aime, n'adore, ne chrit, ne vnre qu'une seule chose, c'est la pte tendre de Svres; le reste du monde peut s'crouler, s'abmer, il n'y fera pas attention. Jamais il ne lit un journal; il n'est point ligible, ni lecteur, ni garde national, ni quoi que ce soit: il est l'amant de la pte tendre de Svres. Cette passion de la collection, cette folie, cette idoltrie pour la pte tendre de Svres, ont pour ainsi dire exil de l'espce humaine, de sa confraternit et des sentiments humains M. de Menussard, l'ont rendu goste, dur et inflexible dans ses rsolutions, avare pour tout ce qui n'est pas pte tendre de Svres. Il n'a aucune piti des pauvres; le rcit d'une grande infortune ne tirera pas une larme de ses yeux; il verrait brler tout un quartier de la ville qu'il ne bougerait pas de chez lui et qu'il n'en prendrait aucune motion; mais si une de ses tasses, un de ses vases, une de ses assiettes, venait se briser, ses paupires se baigneraient de larmes; des sanglots, des plaintes, sortiraient de sa poitrine; il trouverait en son coeur des trsors de posies pour dplorer la perte de sa tasse, de son vase ou de son assiette, et s'tonnerait que le monde entier restt indiffrent ce malheur; il serait capable de tuer un homme qui dtruirait la moindre de ses richesses de pte tendre. Enfin, il traverserait tous les incendies, tous les purgatoires, tous les enfers, pour sauver la plus petite soucoupe de pte tendre, en danger de destruction, et il ne mettrait pas ses jambes dans l'eau pour sauver un enfant qui se noierait. L'amour est une passion qui rend froces ceux qui la ressentent: M. de Menussard, avec sa clmentine de soie noire, son chapeau gras, sa redingote rpe, ses cheveux hrisss et ternes, sa barbe paresseusement soigne, ses mains glaces de tons terreux, ses souliers ternis, est peut-tre de tous les amoureux, de tous les amants de ce sicle, le plus fervent, le plus sincre, le plus vrai, le plus enthousiaste et le plus excusable par consquent dans son gosme et sa frocit. A ct de M. de Menussard, on rencontre souvent au palais de la Bourse un clbre collectionneur d'autographes, qui possde de l'criture de toutes les personnes clbres, mais depuis six mois il est atteint d'une affection mortelle, dix lignes de l'criture de Molire lui ont chapp et sont devenues la proprit d'un clbre amateur anglais. Aussi n'en reviendra-t-il pas, ses jours s'teignent, il ne voit plus, n'entend plus, marche comme un malheureux sur qui pserait quelque implacable fatalit, il se considre comme un homme dshonor; sa collection d'autographes tait rpute la plus belle de toutes les collections connues, maintenant elle n'est plus qu'en seconde ligne. M. de Menussard hausse les paules en voyant passer l'amateur d'autographes, il dit mme que c'est un fou. Et en effet, l'amateur d'autographes, comme l'amateur de pte tendre, comme l'amateur de tableaux et tous les amateurs qui poussent leur amour d'une seule chose jusqu' la passion de la collection, peuvent tre classs parmi les fous, section des monomanes; car ils se sont attels une seule ide, car ils ne voient rien au del; car tout l'univers, toute l'existence se rsume pour eux dans l'ide qu'ils poursuivent et dont ils sont poursuivis. Des monomanes collecteurs, il y en a de toute sorte, de toute espce. Tout Paris se rappelle ce vicomte de...., qui faisait collection de cheveux roux clbres et qui prtendait avoir en sa possession de ceux de Jsus-Christ. Un autre monomane collectionneur, dont tout le monde a ri, rassemblait une collection complte des plus petits souliers de femme qu'il lui ft possible de se procurer, on les voyait chez lui rangs sur des tablettes et tiquets comme des livres dans une bibliothque; il connaissait tous les pieds vivants et tous les pieds morts; un joli pied bien chauss le transportait d'admiration, il s'en considrait comme le curateur oblig; s'il ne connaissait pas la femme qui en tait possesseur, il prenait sur elle cinquante informations, lui crivait pour lui indiquer la manire de soigner son charmant pied, la suppliait de ne point se chausser de souliers trop troits, lui nommait les cuirs dont elle devait recommander l'emploi son cordonnier, et finissait en sollicitant pour seule rcompense de tant de soins une paire de souliers destine son dpt, son muse, son trsor. Lord D.... n'aime que les tabatires: il en a de toutes sortes et des plus magnifiques, qu'il divise en trois classes: les tabatires d'hommes clbres, les tabatires ornes d'maux ou de peintures, et les tabatires d'une matire ou d'un travail prcieux; lord D.... a sacrifi des sommes considrables cette collection vraiment remarquable. Aussi se vante-t-il avec orgueil de pouvoir montrer aux curieux six _Blarembergs_ de plus que n'en possdait le feu roi d'Angleterre Georges IV, grand amateur de tabatires et de _Blarembergs_. La collection de _Petitots_ de lord D.... est presque aussi belle que celle du cabinet du roi de France, et tous ces Petitots ont conserv leurs montures de la fin de Louis XIV, poque laquelle ils furent incrusts sur des tabatires pour servir de prsents royaux. Feu M. de B..., grand collectionneur d'maux, a longtemps cherch se faire cder par lord D.... deux petits maux de Limoges, du meilleur temps, et du dessin le plus correct, qui ornent une tabatire que l'on dit avoir appartenu M. Abel Poisson, frre de la belle marquise de Pompadour et surintendant des btiments sous le rgne du roi Louis XV; mais lord D.... ne cde, ni n'change jamais rien; toute sa collection de tabatires est contenue dans un coffre qui voyage, habite et couche, si ce n'est avec lui, du moins prs de lui. Lord D.... a fait deux voyages Saint-Ptersbourg pour se procurer la tabatire de la grande Catherine, cette tabatire sert d'encadrement au portrait de Potemkin. Lord D.... a substitu toutes ses tabatires un petit neveu, la seule condition qu'elles ne seront pas vendues, et qu'elles jouiront de tous les soins et de tous les honneurs qui leur sont dus. Une rente de 1,000 livres sterling a t attache cette substitution. Il faudrait, non pas un volume, mais des centaines de volumes pour dcrire et analyser les diffrentes passions des collectionneurs, pour peindre avec des couleurs vraies, pour dessiner d'un trait fidle ces hommes excentriques, ces espces de Diognes enferms dans leurs tonneaux et ne demandant au monde que de leur laisser la libre jouissance de leur soleil, de leur got, de leur _Dada_, de leur monomanie. Un de ces heureux, de ces fous, de ces martyrs d'une ide, a vcu vingt-cinq ans, enferm avec des momies; il ne voyait que des momies, et il avait fini par les regarder comme un peuple anim, vivant, comme des concitoyens, des voisins; chacune de ces momies il avait donn un nom, sous lequel il la connaissait, la choyait et la courtisait; enfin, il avait fini par s'prendre d'un hideux cadavre entour de bandelettes, grimaant une horrible expression, avec des lvres et un visage noirs, retirs, fltris, schs; il prtendait que ce cadavre ignoble n'tait autre que celui de la fille du second des Pharaons, que la bote qui la renfermait racontait en peintures hiroglyphiques sa royale origine et sa mort; une assemble de savants eut lieu, et d'aprs un avis unanime, cette momie fut leve au rang de momie royale, de momie sacre; ds ce moment le collectionneur son matre lui porta un intrt plus grand qu' toutes les autres momies ses soeurs: il rva de cette jeune princesse, il l'entrevit dans ses songes puisant de l'eau aux sources du Nil, se faisant suivre aux accents de sa douce voix par les crocodiles verts du fleuve; et, jamais amant n'aima sa matresse comme le collectionneur aimait sa momie: on ne le voyait presque plus, il s'enfermait avec la fille du second des Pharaons et s'puisait en adorations respectueuses devant cette muette altesse royale. Un matin, aprs une nuit froide et humide, le collectionneur trouva sa momie renverse; les bandages sacrs s'taient dfaits; le corps de sa beaut lui apparut tout entier, pour la premire fois; mais bris, rompu: la chute qu'il avait faite l'avait broy. En essayant de rajuster l'un sur l'autre ses restes infortuns, douleur! le collectionneur se convainquit que sa princesse pharaonienne n'tait qu'un homme; ce fut pour lui un coup mortel, un dsespoir sans nom; il languit quelque temps, puis il mourut et fut enterr dans une caisse de la plus belle de ses momies. Maintenant, aprs cet examen fidle des collectionneurs vritables, il ne sera pas inutile d'arriver aux collectionneurs brocanteurs qui sont les calculateurs de l'espce, la honte du genre, une normit comme de la posie soumise des ides mathmatiques. Le collectionneur brocanteur a souvent au premier abord, la premire vue, le mme extrieur que le vritable collectionneur; on trouvera chez le brocanteur le mme enthousiasme de la chose _collectionne_, le mme mpris pour tout ce qui n'est pas cette chose, la mme indiffrence pour le reste de la cration; le brocanteur se montrera plus ardent, plus entier, plus incisif dans son langage; son costume sera celui du savant le plus orgueilleux de sa crasse classique; il ne prendra aucun soin de sa personne, il semblera s'oublier lui-mme pour ne songer qu' l'objet de sa passion, et contrefera l'amoureux; il rugira pour sa belle, et cependant cet homme ne sera qu'un habile comdien, qu'un jongleur adroit; son amour pour la chose _collectionne_ ne sera qu'un moyen. Ainsi tel homme collectionne pendant dix ans de vieux bouquins, les fait relier, les annote, les illustre de gravures prises droite et gauche, et d'autographes pris Dieu sait o; il trace sur quelques pages blanches laisses par le relieur au commencement du volume, la biographie de l'auteur; il signe cet exemplaire de son nom de baptme et de son nom de famille, auquel il ajoute le titre de membre de plusieurs acadmies; il a un timbre pour timbrer les rarets qui passent par ses mains, et dit le nombre d'ditions qu'a eues tel ou tel ouvrage; il cite leurs dates et le nom de leurs imprimeurs. Peu peu les libraires et les bouquinistes le rputent clbre bibliographe; car le journal de la libraire a publi une dissertation de lui sur les Aldes ou les Elzevirs, la socit des bibliophiles le reoit dans son sein avec acclamation; les revues retentissent de son nom, l'tranger le consulte avec respect, et le ministre de l'intrieur le nomme bibliothcaire d'une des bibliothques publiques; quelques annes plus tard, il arrive l'Institut et l'on ne parle plus du bibliographe qu'en ajoutant son nom, comme phrase oblige: Ce savant dont la France s'honore.... Une fois parvenu ce point, la comdie est joue, la collection n'est plus bonne rien, il faut procder avec charlatanisme sa vente; c'est alors que paratront des catalogues raisonns, sur lesquels il sera fait mention de toutes les annotations que _le savant dont la France s'honore_ a prodigues ses bouquins dcrasss et relis. La collection sera vendue vingt, trente et quelquefois quarante fois sa valeur, et le collectionneur passera aux yeux de la foule pour un rudit dont les veilles sont consacres aux travaux scientifiques. Un autre brocanteur dpouillera les glises de leurs reliquaires et de leurs verrires, les bibliothques de leurs manuscrits et les arsenaux de leurs armes; il pillera sans piti toutes les collections publiques; il achvera de jeter terre de vnrables ruines pour en emporter quelques clous, quelques chapiteaux; partout o il pourra prendre, il prendra dans l'intrt de sa collection. Il prodiguera ses conseils aux artistes, il se fera citer dans vingt journaux comme un antiquaire distingu, qui sacrifie tout son got pour le moyen ge, qui entame sa fortune, qui la dilapide, qui la gaspille; quelques mes charitables parleront de faire interdire cet honnte fou; on plaindra sa femme, sa fille et la fille de sa fille, et les petits-enfants de ses petits-enfants. Puis tout coup, un beau jour, le collectionneur brocanteur, aprs avoir prpar ce qu'il nomme, dans son argot de brocanteur, _la place_, aprs avoir par une marche habile fait monter le prix de la _curiosit_ son plus haut point, se dcidera vendre sa chre _collection_, le sang de ses veines, la moelle de ses os, la chair de sa chair, son me..... Mon brocanteur s'tait fait collectionneur avec six mille livres de rente pour toute fortune; il se retirera de son commerce avec plus de quarante, la rputation d'ami des arts, et le titre de membre de la Socit des Antiquaires. Aprs avoir ainsi dcrit le collectionneur pote, fou, monomane, il me resterait parler du collectionneur fashionable; mais peu de mots feront juger ce personnage qui n'a ni caractre, ni passion, ni quoi que ce soit, et qui n'est qu'un produit de la mode. Le comte de Brevailles, le plus lgant des collectionneurs fashionables, me montrait dernirement dans son _armeria_ l'pe de Jeanne d'Arc cisele par Benvenuto Cellini, et quelques pices d'un service de faence de l'admirable Bernard de Palissy, portant le millsime de 1508 et le chiffre de Louis XII. En rsum, si le collectionneur est de bonne foi dans son amour, dans sa passion, il s'avance plus ou moins vite vers la folie; s'il est brocanteur, c'est un intrigant, et s'il est fashionable, ce n'est rien. Je voudrais tre dput un seul jour pour proposer mes collgues une loi ainsi conue: Considrant que, depuis quelques annes surtout, la France monumentale et artistique est de tous cts, et pour le bon plaisir des collectionneurs et de leurs collections, dpece par morceaux: ARTICLE UNIQUE. Tout collectionneur est soumis perptuit la surveillance de la haute police. COMTE HORACE DE VIEL-CASTEL. [Illustration] [Illustration: LA GARDE.] [Illustration] LA GARDE. IL existe Paris pour les femmes un tat extrmement lucratif, qui, bien que fatigant sous plusieurs rapports, n'en convient pas moins parfaitement aux paresseuses, car la paresse n'est point prcisment le dsir ou le besoin de ne rien faire; elle est bien plutt l'antipathie d'un travail uniforme et journalier. Tel paresseux consentira volontiers, pour gagner sa vie, courir la ville depuis sept heures du matin jusqu' cinq heures du soir, qui ne voudra jamais s'astreindre tenir la plume pendant trois heures de la matine dans une tude ou dans un bureau. Ce qui lui cote, ce qui rpugne surtout sa nature, c'est de _se mettre l'ouvrage_: tmoins ces hommes qui n'ont conserv de place dans aucune classe de la socit, et qui prfrent le mtier de faiseur de tours, d'acteur dans les parades, etc., mtier que, malades ou bien portants, ils exercent en plein air, exposs toutes les intempries des saisons, et souvent mme au pril de leur vie, quand ils auraient pu devenir d'honorables et bons ouvriers. Pour donner le change la paresse, il suffit de varit dans le labeur, et l'tat dont je parle ici fait mener celles qui le choisissent la vie la plus varie dans ses accessoires que l'on puisse imaginer. Tous les mois peu prs madame Jacquemart change de domicile, de lit (quand la circonstance permet qu'elle dorme dans un lit), fait connaissance avec de nouveaux visages, et se voit force d'tudier de nouveaux caractres, avec lesquels il faut qu'elle sympathise si elle veut s'assurer de bons traitements dans les diverses maisons qu'elle habite. Heureusement, un long exercice de sa profession lui a appris dmler au premier coup d'oeil les personnes qui jouissent de quelque importance dans le logis o elle vient d'entrer pour la premire fois de sa vie: parmi les domestiques, comme parmi les matres, elle voit aussitt quelle est celle ou celui qu'elle doit s'attacher gagner par la flatterie, ou par des complaisances dont le dsir du bien-tre l'a rendue prodigue. De mme, grce cette mobilit d'existence qui la transporte sans cesse du faubourg Saint-Germain dans le Marais, et de la Chausse-d'Antin dans le faubourg Saint-Marceau, elle a appris mesurer son ton, ses discours, et jusqu' ses gestes, sur les degrs de l'chelle sociale que lui font parcourir ses nombreuses pratiques; elle devient tour tour taciturne ou babillarde, importante ou cline, respectueuse ou familire, selon le rang, l'ge et la fortune des personnes auxquelles elle donne ses soins; et tel la verrait en fonctions dans des appartements situs diffrents tages, qui aurait peine la reconnatre pour la mme personne. Que madame Jacquemart ait ou non une famille, des enfants, peu importe, puisqu'elle ne pourrait jamais ni les aller voir, ni les recevoir chez elle. C'est tout au plus si trois ou quatre fois par an elle passe quarante-huit heures de suite avec monsieur Jacquemart; car madame Jacquemart est soumise comme toute autre femme au lien conjugal: devenue veuve, elle s'est mme hte de se remarier, attendu que non-seulement elle dsire trouver quelqu'un chez elle, lorsqu'un hasard fort rare l'y fait retourner pour quelques heures, mais aussi parce qu'elle ne veut confier qu' une personne sre le soin de tenir proprement sa chambre et son cabinet, et d'entretenir les meubles assez lgants que ces deux pices renferment. Elle a donc choisi trois jours entre une fluxion de poitrine et un rhumatisme aigu qui rclamaient ses soins, pour pouser monsieur Jacquemart, lequel monsieur Jacquemart, garon de bureau depuis trente-trois ans au ministre de l'intrieur, s'est tabli dans le petit manoir, et vient tous les huit jours l'adresse qu'elle lui indique, lui apporter du linge, lui donner des nouvelles de sa petite chienne et de son serin, et recevoir le produit de ses journes[14], les profits du baptme, etc.; somme qu'il est charg de placer en rentes sur l'tat, et qu'elle lui donne toujours intacte, attendu qu'elle n'a jamais occasion de dpenser six liards. Ces entrevues, qui sont souvent interrompues par un coup de sonnette, ne durent que dix minutes au plus, ont lieu dans l'antichambre, et ne permettent pas un mot superflu; elles sont loin, comme on voit, de pouvoir amener un divorce par incompatibilit d'humeur. [14] Les journes d'une garde, la nuit comprise, sont habituellement payes 6 francs. Madame Jacquemart est naturellement prive de tous les plaisirs dont jouissent beaucoup de gens de sa classe. Les promenades, les bals, les spectacles, sont choses dont elle se souvient d'avoir entendu parler dans sa grande jeunesse, mais dont l'entre lui est interdite. Si le hasard lui accorde quelques moments de loisir, elle se garde bien de les perdre en courses inutiles; elle va visiter ce qu'elle appelle _ses femmes_, s'informer de leur tat, gourmander les paresseuses qui laissent passer l'anne sans rclamer ses soins, et savoir au juste quelle poque telle ou telle de ses clientes l'enverra chercher. A l'exception de ces sorties, madame Jacquemart se passe habituellement du plaisir de respirer un air pur, puisque, ft-ce au mois de juillet, elle ne pourrait ouvrir une fentre que dans le cas extrme o la femme qu'elle soigne toufferait au point de se trouver mal. Ajoutez tant de privations, la privation du sommeil pendant une grande moiti de l'anne, le devoir qui l'assujettit mille soins dgotants, et chacun se dira: Madame Jacquemart est la plus infortune crature qui soit au monde. Eh bien! il n'en est rien, surtout si, grce la protection de quelque clbre accoucheur, elle est parvenue ne plus garder que des femmes en couche. Il est bien certain que pendant plusieurs nuits, il lui est interdit de s'tendre sur des matelas, ainsi que nous le faisons tous; mais elle a contract l'habitude, le soleil couch ou non, de dormir merveille dans une bergre, dans un fauteuil, sur une chaise; au besoin mme elle dormirait debout. Seulement Morphe lui donne sa part en petite monnaie au lieu de la lui payer en grosses pices, et elle en souffre si peu, que, ds qu'on la rveille pour rclamer d'elle quelque service, on la voit se dresser sur ses jambes d'un air tout aussi jovial, tout aussi dispos que si elle s'veillait naturellement aprs sept heures d'un sommeil suivi. L'heure du djeuner venue, on donne madame Jacquemart une norme tasse de caf la crme. Ce moment est un des plus doux moments de sa journe; car un sort bienfaisant a voulu que madame Jacquemart ft gourmande: de bons repas sont pour elle une immense compensation ce que son existence semble avoir de peu agrable. Vivant toujours chez des personnes riches, ou pour le moins chez des personnes qui sont dans l'aisance, chaque jour, avec dlices, elle prend sa part de diffrents mets succulents dont elle ne pourrait se rgaler dans son petit mnage. On la soigne; elle se ferait soigner d'ailleurs, et parle sans cesse de la bonne maison dont elle sort, afin de piquer d'amour-propre les gens chez qui elle se trouve. A son dner, son repas du soir, et quelquefois mme dans la journe, un verre de bon vin vient gayer son esprit et rparer ses forces. Elle a de plus sa tabatire, dans laquelle elle puise toutes les cinq minutes une distraction qui lui plat infiniment, et qui a l'avantage de la tenir veille; sans compter enfin la douce satisfaction de ne point travailler de l'aiguille du matin au soir, ainsi que le fait une pauvre ouvrire pour gagner vingt sous dans sa journe. Mais, dira-t-on, je ne vois pas dans tout cela une seule jouissance intellectuelle? Patience, madame Jacquemart n'en est pas plus dpourvue que toute autre crature raisonnable; seulement il faut qu'elle les puise dans le cercle rtrci de ses habitudes et de ses penses. D'abord madame Jacquemart est bavarde, et madame Jacquemart n'est jamais seule; raconter, pour peu qu'on lui prte attention, est un de ses plaisirs les plus vifs, aussi fait-elle subir ceux qui l'entourent des rcits plus ou moins circonstancis de son pass personnel et des vnements romanesques qui ont eu lieu dans les familles au milieu desquelles elle a vcu. Elle ne recule point devant l'exagration, et mme devant le mensonge, pourvu qu'elle parvienne exciter l'intrt; en sorte que le plus souvent se joint la satisfaction de parler, qui pour elle est dj grande, celle qu'prouve un auteur habile lorsqu'il exerce son gnie sur des fables. Quelquefois ses jeunes annes se perdent dans un mystre qui autorise les conjectures les plus diverses et permet les histoires les plus fantastiques: marie de bonne heure un jeune tourdi, elle est reste veuve, sans fortune, avec quatre enfants en bas ge; de l, srie d'aventures remplir l'existence de cinq gnrations. Elle a invitablement la suite de sa premire couche essuy toutes les vicissitudes que Lucine dans ses jours de mauvaise humeur envoie ses patientes. Est-elle lasse de radoter sur la sduction de sa jeunesse, elle se transporte alors dans un hospice o elle est cense avoir pass les plus belles annes de sa vie; toutes ces transmigrations mentales ne laissent pas que de jeter une certaine varit sur son existence; elle n'hsite donc pas se forger un pass sa guise et s'identifie si compltement ses mensonges qu'elle croit avoir prouv rellement ce qu'elle raconte. Comme une jeune femme qui ne souffre pas et qui se voit oblige de garder le lit ne s'amuse gure, il arrive parfois que le babil de madame Jacquemart obtient du succs prs de son accouche; s'il en est autrement, elle se rabat sur les domestiques de la maison et trouve bien le temps d'tablir de longs entretiens avec eux, soit dans l'antichambre, soit dans la cuisine, soit mme dans la chambre de madame o elle cause voix basse avec la femme de chambre. Par suite de son got pour la narration, madame Jacquemart est fort curieuse; elle sait qu'un grand pote a dit: _quiconque ne voit gure n'a gure dire aussi_. En sorte que le jour o l'on peut laisser entrer quelques visites est attendu par elle avec une extrme impatience et lui procure une foule de distractions agrables. Ds que l'on annonce une femme, elle s'tablit la fentre avec le bas qu'elle tricote (le tricot ayant cet avantage qu'on peut le quitter la minute sans inconvnient); l, ses yeux et ses oreilles la servent d'une manire si merveilleuse, qu'elle pourrait au bout d'un instant dessiner la figure, la toilette de celle qui vient d'entrer, et que pas un mot de la conversation ne lui chappe. Elle fait ses petites rflexions tout bas, approuve ou critique ce qui se dit, et s'amuse des mdisances, si son bonheur veut qu'il s'en glisse quelques-unes dans l'entretien. De plus, il est fort rare qu'elle reste simple observatrice de la scne; outre que la plus lgre question qu'on lui adresse lui fournit l'occasion de rpondre avec sa loquacit habituelle, il faut montrer l'enfant: c'est elle qui va le chercher et qui l'apporte, qui fait remarquer combien ce petit amour ressemble son pre, quoiqu'il annonce dj qu'il aura les beaux yeux de madame et mille autres propos qu'elle rpte depuis vingt-cinq ans pour chaque individu de la gnration future qu'elle a vu natre au jour, l'enfant, le pre et la mre fussent-ils d'une laideur faire reculer. Une autre jouissance de madame Jacquemart, et la plus vive sans doute, si l'on en juge par le penchant presque gnral de l'esprit humain, c'est le plaisir que donne la domination. Si l'on excepte les dix minutes que dure la visite du docteur, pendant lesquelles madame Jacquemart dpose son sceptre et s'incline respectueusement en recevant les ordres pour la journe, c'est elle qui rgne sans partage dans la chambre de son accouche. On ne peut entr'ouvrir une porte, essuyer la poussire sur un meuble, allumer une bougie ou mettre une bche au feu qu'elle ne l'ait trouv bon dans sa sagesse. Si l'on gratte doucement contre la serrure, ce serait monsieur lui-mme qu'il a frapp trop fort. Elle ne laisse pas entrer une visite sans s'tre bien assure que la personne qui se prsente n'a sur elle aucune senteur, et sans vous recommander de parler trs-bas. Un lger bruit se fait-il entendre dans la pice de l'appartement la plus recule, elle sort en fureur pour aller faire taire ces gens-l qui vont donner un mal de tte madame. Les soins qu'elle prodigue la mre n'empchent point madame Jacquemart de veiller sans relche sur l'enfant. C'est elle qui indique la place o l'on doit poser le berceau du nouveau-n, qui prescrit la dose de sucre qu'il faut mettre dans le verre d'eau dont il va boire quelques gouttes, qui prside tout ce qui concerne sa toilette, son sommeil, etc. Enfin, du matin au soir, elle dirige, elle ordonne, elle exerce un empire absolu; aussi parle-t-elle en souveraine la plupart des gens de la maison; autant elle se montre gracieuse avec une femme de chambre qui parat possder la confiance de madame et celui qu'elle sait tre charg du soin de la cave, autant on la voit traiter imprieusement les autres domestiques quand ils ne se conforment pas tous les petits soins qu'elle leur recommande sans cesse pour faire croire l'utilit de sa prsence, et son tonnement serait grand si quelqu'un le trouvait mauvais quand il s'agit de la vie d'une accouche. Madame Jacquemart ne courbe pas seulement la domesticit sous son joug de fer, car ce joug s'tend aussi sur la matresse de la maison. Arme des ordonnances prescrites par le docteur, elle ne s'approche pas du lit sans dire: il faut que madame boive, il faut que madame mange sa soupe, ou toute autre chose qu'il lui semble ordonner son tour. Bienheureux, si, peu satisfaite de cette douce illusion, elle n'entreprend point dans certains cas d'indiquer quelque remde de bonne femme qu'elle assure avoir fait employer souvent avec le plus grand succs. Ces mots: Si a ne fait pas de bien madame, a ne peut pas lui faire de mal, sont ordinairement l'exorde de ses propositions dans ce genre. Si la pauvre jeune femme a le malheur de s'y laisser prendre, madame Jacquemart joint l'importance de ses fonctions toute l'importance d'un vritable docteur, ce qui double les moyens de gouverner ceux qui l'entourent. Sans compter qu'elle aime de passion exercer la mdecine. Gardez-vous de parler devant madame Jacquemart de quelque douleur que ce soit, elle les a toutes prouves. Sur ce sujet, son savoir est inpuisable. Non-seulement elle vous entretiendra des diverses maladies de la femme, mais aussi des maladies des hommes, car elle les connat par ou dire au moins, lorsqu'il ne lui plat pas de les mettre sur le compte de monsieur Jacquemart; par suite, il n'en existe pas une dont elle ignore le traitement, elle serait en tat de soigner les plus graves comme les plus lgres: aussi dans une maison qu'elle habite on ne s'est jamais donn une entorse, elle n'a pas entendu tousser sans prescrire aussitt le bain de pied qu'il faut prparer ou la tisane qu'il faut boire, et sa mmoire est pleine d'une telle quantit d'anecdotes, d'histoires extraordinaires dont le fond roule sur le chiendent, les sangsues et la bourrache, qu'on la prendrait volontiers pour un journal de thrapeutique ambulant. Le dsir de madame Jacquemart est que la mre nourrisse son enfant, parce qu'alors elle devient tout fait ncessaire jusqu'au moment o elle est parvenue former la bonne, et Dieu sait avec quelle arrogance elle donne ses conseils la malheureuse novice, qui se garde bien de lui dplaire en la moindre chose, tant elle croit sa place attache l'approbation de la garde. C'est donc toujours son grand regret (mme part le tort qui peut en rsulter pour elle le jour du baptme), que madame Jacquemart en arrivant trouve une nourrice tablie; aussi cette pauvre femme devient-elle habituellement l'objet de son antipathie, et se fait-elle une tude de la critiquer et de la vexer tant que la journe dure; si l'enfant crie: Ce pauvre amour meurt de faim. S'il tette: On le fait tter trop souvent, il faut savoir gouverner un enfant pour la nourriture, et cela ne s'apprend pas en un jour. Il en est de mme du talent d'emmaillotter, talent que madame Jacquemart possde par excellence, en sorte qu'elle n'pargne pas ses avis la nourrice. Prenez garde, prenez garde, vous le serrez trop, il devient tout rouge. Otez donc cette grande pingle que vous avez place si prs de son petit coeur, il n'en faut pas tant pour tuer un enfant. Et la jeune mre de frmir, de crier la nourrice du fond de son alcve: coutez madame Jacquemart, je vous prie, ma chre! faites ce qu'elle vous dit de faire! et madame Jacquemart de jouir au fond de son me, et de relever la tte avec autant d'orgueil qu'un gnral d'arme qui vient de gagner une bataille. Le sentiment de son importance n'abandonne jamais madame Jacquemart; mais il ne s'oppose point ce que, selon la circonstance, elle ne se dpouille d'une certaine roideur respectueuse pour montrer beaucoup de bonhomie. Cette mtamorphose s'opre pendant le trajet qu'il lui faut parcourir pour se transporter de l'htel d'une duchesse dans une arrire-boutique. Elle arrive chez M. Leroux, gros boucher de la rue Saint-Jacques, dont pour la troisime ou quatrime fois la femme vient de rclamer ses soins. Elle entre d'un air jovial et sans faon, saluant les garons bouchers d'un sourire de connaissance, fait un signe de tte amical la petite bonne. Eh bien, monsieur Leroux, dit-elle, avec un gros rire, vous m'avez donc encore taill de la besogne? Tant mieux, tant mieux: cette chre madame Leroux! J'espre que nous nous tirerons aussi bien de cette affaire-ci que nous nous sommes tires des autres. Ici, tout est fait simplement, rondement, sans phrases. La causerie avec l'accouche ne tarit pas, car madame Leroux s'amuse des rcits qui lui donnent un aperu du grand monde, qui lui peignent des femmes lgantes, des htels somptueux, mille dtails de la vie des riches qu'elle ne connatrait pas sans sa garde, et madame Jacquemart puise tout son aise son recueil d'histoires tragiques et bouffonnes. Elle se montre d'ailleurs tout fait bonne femme, n'exige jamais rien, ne gne personne, est toujours prte rendre quelque service de mnage et va soigner elle-mme son caf dans la petite cuisine; car il ne faut pas croire qu'elle prenne jamais des airs de princesse parce qu'elle garde de grandes dames. Il rsulte de cela que madame Jacquemart est traite chez monsieur Leroux comme une amie de la maison. Elle prend ses repas avec la famille et les garons, sans en excepter le dner du baptme, et quand pour le dessert arrive le fromage, M. Leroux va chercher une bouteille d'ancienne eau-de-vie de Cognac, qu'il appelle la vieille amie de madame Jacquemart. Alors, tout le monde de rire, de causer, ou plutt de laisser causer madame Jacquemart qui en raconte de toutes les couleurs, et de prolonger le temps que l'on reste table, afin d'avancer un peu la bouteille. Ce n'est certes pas madame Jacquemart qui se lvera la premire; elle s'est hte de dire qu'elle a laiss Nanette prs de madame Leroux pour lui donner tout ce qu'il faut. Il ne s'agit plus, comme on voit, des mille petits soins que l'on doit prodiguer une femme en couche. Non-seulement dans cette maison on frappe les portes avec violence de tous les cts, mais il monte jusqu' l'entre-sol habit par l'accouche une forte odeur de fume de tabac, vu que M. Leroux et les garons fument souvent dans la boutique. Madame Jacquemart ne fait pas plus d'attention tout cela que madame Leroux elle-mme, et pense aussi qu'il faut laisser ces mignardises aux petites mijaures dont les nerfs ne supportent rien. Le fait est que la mre et l'enfant se portent merveille, que madame Leroux se lve le quatrime jour, descend son comptoir le dixime, et que cette dcade coule, madame Jacquemart se trouve libre d'aller porter ses soins prcieux dans d'autres parages. La tenue de madame Jacquemart est toujours trs-soigne, et pourtant, comme elle dit, sa toilette est faite en un clin d'oeil. Elle a soin d'ajouter assez souvent qu'il en tait de mme quand elle tait jeune et jolie, ce qui fait remarquer qu'un certain embonpoint lui maintient un reste de fracheur qui autorise ses prtentions la beaut; s'il arrive alors qu'une personne obligeante lui dit que dans sa jeunesse elle devait tre fort sduisante, madame Jacquemart s'incline d'un air tout fait coquet, et bien que ce compliment porte sur le pass, il ne lui en fait pas moins prouver une petite motion agrable. Le travail d'esprit le plus rjouissant pour madame Jacquemart, c'est de calculer de tte quel total la somme qu'elle a place dans le mois, et celle qu'elle placera dans le mois suivant, porteront son avoir, en y joignant l'intrt du tout pendant une, deux ou trois annes, selon qu'elle a de temps pour suivre son opration arithmtique. Ce calcul a le double avantage de l'occuper dans ses heures de dsoeuvrement, et de porter sa pense sur le temps heureux o elle pourra jouir enfin du fruit de ses longues veilles. Elle se voit alors, possdant un honnte revenu, vivre chez elle en dame et matresse, dans la douce socit de M. Jacquemart, servis tous deux par une bonne dont elle saura bientt perfectionner les talents pour la cuisine; se mettant table l'heure qui lui conviendra, se couchant, se levant selon sa fantaisie; en un mot, dans la situation prospre d'une femme qui a fait sa fortune. Ce rve de son avenir l'aide supporter tout ce que son tat prsent peut avoir de pnible, au point qu'un grand nombre d'annes se passent avant qu'elle se dcide le raliser: des engagements sans fin qui se succdent, le dsir d'augmenter encore ce revenu qu'elle doit ses peines, et peut-tre le got de l'trange manire de vivre dont elle a contract l'habitude, tout fait qu'elle atteint un ge fort avanc sans goter ce repos qu'elle croit ambitionner, et qu'elle n'a jamais connu qu'en perspective. Enfin, un jour elle quitte le logis d'autrui pour entrer dans le sien. La pauvre femme va se reposer, hlas! car elle arrive malade, pour mourir le surlendemain dans les bras de ce bon monsieur Jacquemart, qui n'a pas vcu prs d'elle la valeur de trois mois depuis qu'ils sont maris. Elle meurt doucement, sans avoir prvu sa fin, sans grandes souffrances, ayant joui dans sa vie, aprs tout, d'une dose de bonheur gale au moins celle dont jouissent l'homme de gnie ou le millionnaire. Madame DE BAWR. [Illustration] [Illustration: L'AVOU.] [Illustration] L'AVOU. IL semblerait, au premier coup d'oeil, que l'avou exerce une de ces industries patentes o tout est perc jour, o il suffit de regarder pour tout voir, et d'couter pour tout entendre. Cela mme serait d'autant plus naturel que cette industrie est cre et rgle par la loi, que tout citoyen est cens connatre. Il n'en est rien pourtant, du moins Paris. L'avou de Paris n'est pas l'esclave du texte lgal, il en est plutt le propritaire avec droit d'user et d'abuser..... je devrais mme dire le bourreau, vu l'acharnement avec lequel il le torture.--L o l'avou de province n'a qu' formuler servilement, l'avou de Paris invente et imagine. Aussi les mystres de son tude et de son cabinet particulier, qui sont pourtant des lieux en quelque sorte publics, ne restent-ils pas moins inconnus tous que les arcanes des coulisses au botien qui bille au parterre. Je dis _ tous_, sans mme en excepter les plaideurs. L'avou de Paris a de vingt-huit quarante-cinq ans. C'est un premier clerc qui, d'ordinaire, aprs s'tre lev successivement de l'tat de petit clerc aux fonctions de prsident du conseil de l'tude, achte enfin une charge pour son propre compte. Or on ne peut gure arriver cette position avant vingt-huit ans, un noviciat de dix quinze ans tant ncessaire pour passer des chaises dpailles de l'tude sur le fauteuil maroquin du cabinet particulier. C'est pourquoi l'avou de Paris qui ne fait ses premires armes, c'est--dire ses premires plumes, qu' seize ou dix-sept ans, en compte au moins vingt-huit l'heure de sa prestation de serment. tre avou n'est pas un tat viager Paris, mais seulement une profession transitoire. C'est en province seulement qu'on meurt avou. A Paris, une tude est une sorte de parc rserv, bien distribu, bien giboyeux, o l'on achte le droit d'aller la chasse de la fortune. Quand on a bien rempli sa gibecire, on cde ses filets et sa clef au premier venu. Or cette chasse dure peu prs douze ans. En d'autres termes, l'avou, aprs douze ans d'exercice, commence sentir le besoin de goter le charme d'une oisivet dore, et bien dore, je vous assure... C'est pourquoi l'avou de Paris n'a presque jamais plus de quarante quarante-cinq ans. Quelques-uns s'obstinent encore regarder l'avou contemporain comme une manation fidle de l'ex-procureur; c'est une erreur grave. Rien ne ressemble moins l'ex-procureur que l'avou de nos jours.--D'autres, abuss par les vaudevilles de M. Scribe, s'imaginent que l'avou de Paris est un fashionable qui, du haut de son tilbury, clabousse ses clients dans la rue, pose le soir au balcon des Bouffes et de l'Opra, joue cinq cents francs l'cart, et danse le galop avec une gracieuse frnsie. C'est encore une erreur: l'avou de Paris ne tient pas plus du Chicaneau de l'ancien rgime que des lions du Jokeys'Club ou des jeunes premiers du Gymnase. Il y a deux phases bien distinctes dans la vie de l'avou de Paris, et ses habitudes extrieures se modifient selon qu'il gravite dans l'une ou l'autre de ces phases, garon ou mari. Nous avons vu qu'aprs avoir croupi plus ou moins longtemps sur la chaise de premier clerc, le nophyte achte toujours une charge. Or, lorsqu'il signe la vente, il est ordinairement sans un sou; ou s'il a quelques conomies sa disposition, elles sont tout juste suffisantes pour un premier -compte. Qui se chargera de complter la somme! Eh! pardieu, c'est tout simple: un bon mariage. Le premier clerc achte une charge pour se marier, et une fois possesseur du titre, l'avou se marie pour payer la charge. C'est alors que l'avou est fris, musqu, pinc, pommad; c'est alors qu'il porte des bottes de Sakoski, et des habits d'Humann; c'est alors qu'il pirouette agrablement dans un salon, qu'il fait la cour aux mres de famille, caresse les petits chiens, pince de la guitare, et se rend utile aux demoiselles par son empressement figurer dans un quadrille, ou lire des vers nouveaux, tche dont le verre d'eau sucre ne suffit pas toujours dguiser l'amertume. En un mot, il ne nglige aucune des mille recettes l'usage des chercheurs de femmes. Mais cet tat exceptionnel dure quelques mois peine: l'avou trouve bien vite s'assortir; car l'avou, mme avec cinq cents francs dans son tiroir, est toujours un excellent parti. Quand le mariage est consomm et la charge paye, l'avou de Paris fait peau neuve et devient un autre homme. Il a des cravates sans noeud prtentieux; il commande ses bottes chez le bottier du coin; il s'approvisionne d'habits et de pantalons chez un tailleur, son client, qui lui fait trente pour cent de remise sur les prix des tailleurs la mode: l'lgant, en un mot, succde le solide. Du reste, tout est noir sur l'avou, l'habit autant que les bottes. Il n'y a que la cravate qui se permette encore d'tre blanche. Adieu le bois de Boulogne et le caf Anglais! L'avou mari ne se promne plus, il va; il ne djeune, ne dne, ne soupe plus; il mange chez lui. De tout son luxe d'autrefois, il ne conserve que sa robe de chambre et ses pantoufles; car les pantoufles et la robe de chambre sont deux accessoires indispensables la mise en scne d'une tude d'avou Paris. La robe de chambre et les pantoufles sont, en quelque sorte, l'uniforme de l'avou trnant dans son cabinet et dans l'exercice de ses fonctions. Il en a le monopole; on ne voit point de clerc, pas mme le matre-clerc, se permettre la robe de chambre, ft-elle de simple indienne, ou les pantoufles, ft-ce de celles qu'on dbite vingt-neuf sous sur le boulevard. C'est la prrogative de l'avou; or, nous vivons dans un temps o le moindre des pouvoirs est tenacement jaloux de sa prrogative, jaloux mme jusqu'au ridicule, qui du reste est leur prrogative tous. Mais si l'avou mari est plutt nglig que coquet dans sa mise, en revanche son cabinet de rception est dcor avec une richesse et une lgance remarquables. Ce n'est pas pour se rendre le travail plus facile ou plus agrable; c'est uniquement un nouveau calcul de sa part. Le luxe du cabinet sert l'avou de Paris, l'encontre de ses clients, comme le luxe des vtements lui a servi l'encontre de sa femme. Ce sybaritisme du cabinet devient plus saillant encore par l'humble simplicit, on pourrait mme dire sans calomnie par la malpropret enfume de l'cole. Aussi, pour que l'effet du contraste ne soit pas perdu, l'avou emploie le procd en usage dans les Panoramas, o l'on fait traverser au spectateur de sombres couloirs, pour que son oeil se repose avec complaisance sur le jour bien mnag du tableau. Dans ce but, l'appartement de l'avou est toujours dispos de manire ce que le client ait besoin de passer par l'tude pour pntrer dans le cabinet. C'est un talent de mise en scne dont la tradition se perptue dans toutes les charges. L'avou de Paris est matinal. Il se lve ordinairement huit heures, et s'installe dans son cabinet dix heures au plus tard. En t, il couche la campagne, car presque toujours l'avou possde ou loue une campagne, o il sjourne depuis le samedi soir jusqu'au mardi matin, les avous de Paris ayant l'habitude de faire le lundi comme les ouvriers. En hiver, il passe de sa chambre coucher dans son cabinet. A dix heures les portes en sont ouvertes, et les clients qui font antichambre dans l'tude depuis neuf heures, peuvent enfin pntrer dans le sanctuaire. Dans le tte--tte, l'avou parle au client de son affaire; c'est naturel, puisque tel est le but de la visite du client. Mais ce n'est l, pour ainsi dire, qu'un prtexte pour l'avou. Aprs avoir align quelques mots techniques relativement au procs qu'il ne connat pas et dont il a seulement appris le rsum par coeur, l'avou gnralise la conversation. Il possde un talent merveilleux pour captiver l'attention de son interlocuteur; il l'amuse, l'intresse, l'amorce, le circonvient. Bref, lorsque l'avou a nou des relations avec un plaideur qui peut devenir une bonne pratique, il ne s'en fait pas seulement un client productif, mais bien aussi une connaissance, un habitu de la maison ou plutt de l'tude. Il y a, dans chaque tude de Paris, un assortiment de flneurs qui vont chez leur avou comme on va la bibliothque ou au Jardin-des-Plantes. La visite l'avou se classe dans la rpartition de leur temps. Ils ont un avou avec qui ils vont causer, de mme qu'ils ont un caf o ils prennent leur demi-tasse; c'est pour eux une seconde nature. On sent bien que ces honntes gens se feraient scrupule de dranger leur avou gratis, sans lui offrir aucune autre compensation que le charme de leur socit. Le procs qui les a mis en rapport avec l'officier ministriel trouve enfin son terme; mais les relations cres par ce procs ne manquent jamais de lui survivre. Alors le client habitu se fait un cas de conscience de se mnager un autre procs qui justifie en quelque sorte ses assiduits. Il a cherch d'abord un avou pour suivre son procs; il cherche maintenant un procs pour suivre son avou. Cette immobilisation du client est le plus beau triomphe d'un titulaire. Mais l'avou ne se borne pas toujours s'assurer l'exploitation viagre et quelquefois mme hrditaire de tous les procs gnralement quelconques de son client habitu. Il sait en outre verbalement provoquer ses confidences; initi forcment une partie de ses affaires, il ne tarde pas les connatre toutes. Alors il donne des conseils officieux, offre ses services en dehors de ses fonctions spciales. Le client a-t-il des fonds placer? l'avou se charge de trouver un placement avantageux. A-t-il besoin, au contraire, d'emprunter? l'avou lui procurera la somme ncessaire. Bref, de proche en proche, l'avou devient vritablement un homme de confiance, un directeur des intrts temporels. Je n'ai pas besoin de dire qu'il prlve tant pour cent titre de prime; cela va de soi, toute peine mrite salaire. L'avou de Paris se donne en gnral beaucoup de peine. Voil comment le cabinet recrute la fois pour l'avou et pour l'tude. Ces merveilleux rsultats sont dus la faconde moelleuse de l'officier ministriel. On voit que le don de la parole est une des qualits essentielles de l'avou de Paris, et que le talent de la causerie ne lui est pas moins ncessaire qu'au coiffeur qui travaille en ville. Du reste, une ou deux heures pour la rception des clients, un quart d'heure pour les signatures, une demi-heure de confrence avec le matre-clerc, telle est la journe officielle de l'avou. Je ne sais pas s'il faut y compter trois quarts d'heure pour la lecture des journaux. L'avou de Paris est abonn au _Sicle_ ou _la Presse_, selon sa nuance cause du rabais; au _Droit_ ou la _Gazette des Tribunaux_, cause de la spcialit, et aux _Petites Affiches_, cause des annonces; il reoit l'_Estafette_ et les _Affiches Parisiennes_ en sa qualit d'actionnaire. Tout sombre et anti-picurien qu'il paraisse, l'avou de Paris n'est cependant pas un ennemi systmatique des divertissements du monde; il donne quelquefois l'hospitalit aux raouts dans ses appartements, et installe le quadrille et la valse sous les girandoles de son salon. Mais l'ongle de l'homme du palais perce toujours sous le gant blanc de l'amphitryon: chez l'avou, le plaisir calcule, et le bal est encore un hameon. C'est un prtexte de politesses faire mensuellement, sous forme d'invitation, aux avocats dont on exploite la confraternit, et aux magistrats dont on choie la connaissance; l'avou invite mme ses runions ses principaux clients, qui s'empressent de venir y tremper leurs lvres dans le verre d'eau dont ils ont eux-mmes fourni le sucre, et tournoyer au son de l'orchestre dont ils paient les violons. Ces bals, le croira-t-on, sont l'effroi des clercs de l'tude, qui voient arriver cette nuit de dlices avec plus de terreur encore qu'une nuit de garde civique. C'est que pour eux la corve de l'tude passe alors pour quelques heures dans le salon! L'avou les a chargs de recruter le plus de danseurs possible, et c'est ces danseurs trangers qu'appartiennent de droit les belles et aimables danseuses. Quant aux clercs de l'tude, le patron, en vertu des droits qu'il a sur eux, les commet d'office pour servir de cavaliers aux vieilles prsidentes, aux avocates sur le retour, aux clientes leur automne, en un mot toutes les prtentions surannes qui convoitent l'agitation du quadrille, et que la charit chrtienne peut seule exempter du dsagrment de faire tapisserie. Les infortuns clercs tranent toute la nuit le boulet de ces rigaudons forcs. Galriens du bal, ils ne sont jamais librs avant cinq heures du matin. On voit par tout ce qui vient d'tre dit sur la distribution de sa journe, que l'avou joue le rle d'un agent d'affaires plutt que celui d'un vritable avou. L'tude n'est qu'un accessoire, sinon dans son budget, du moins dans la distribution de son travail personnel. Voici comment cette tude est gre ct, ou plutt en dehors du patron. La direction appartient au premier clerc qui est plus avou que l'avou lui-mme. Le second clerc fait la procdure d'aprs les instructions de son suprieur immdiat. Le troisime clerc fait ce qu'on appelle le _palais_. C'est lui qui fait viser les dossiers au greffe, qui fait inscrire les causes au rle, qui rpond l'appel de l'audience, sollicite des remises, etc. Il est aussi l'intermdiaire oblig entre l'tude et les avocats. C'est, en un mot, l'ambassadeur de l'avou prs le Palais-de-Justice. Au quatrime rang viennent un ou plusieurs tudiants en droit, qui leurs parents ont bien recommand de travailler chez un avou, tant pour occuper leurs courts loisirs que pour se fortifier dans le droit et la procdure. Ces clercs amateurs ne sont pas pays, et ils en donnent l'avou pour son argent. Leur travail l'tude consiste faire des vaudevilles qui seront refuss aux Folies-Dramatiques, ou des lettres d'amour qui souvent obtiennent le mme succs auprs des modistes du coin. Reste le dernier clerc, qu'on appelle dans le monde profane _saute-ruisseau_, et que, dans la langue technique, on nomme le _petit-clerc_. Celui-l est charg des courses de l'tude. C'est ordinairement un enfant de quinze dix-huit ans; mais quelquefois il est grand garon, bien qu'il s'appelle _petit-clerc_. J'ai connu un petit-clerc qui n'avait pas moins de trente ans. Une tude d'avou rapporte Paris de vingt-cinq mille quatre-vingt mille francs; la moyenne du produit net serait peu prs de cinquante mille francs. Or, il est reconnu que si telle tude dont le titulaire tire cinquante mille francs tait gre comme presque toutes les tudes dans les dpartements, elle rapporterait, mme d'aprs le tarif de Paris, vingt mille francs tout au plus. D'o vient cette norme diffrence? C'est que l'avou de province (j'entends l'avou simple et candide) ne compte dans ses dbourss que les sommes rellement sorties de sa bourse. Quant ses moluments, c'est--dire au prix des actes faits dans son tude, ils ne s'lvent jamais au del du chiffre strict auquel les besoins de l'affaire devaient ncessairement le porter. Chez l'avou de Paris, c'est bien diffrent. D'une part il n'y a pas que des dbourss dans ses _dbourss_; et d'autre part, dans ses moluments figurent des articles dont le simple nonc frapperait de stupfaction l'avou de province (j'entends toujours l'avou simple et candide). En rsum, l'avou de Paris complique la procdure autant que possible; tandis que l'avou de province cherche gnralement la simplifier; pour arriver au but, l'avou de province prend le plus court chemin, pendant que l'avou de Paris suit le plus long dtour, sachant bien que la route n'est pas seme pour lui de ronces et de pierres. Il introduit le plus d'incidents qu'il peut dans la mme cause; il entasse instances sur instances, il ente procs sur procs. Il ne fait pas seulement les actes ncessaires au procs, il commet tous ceux que la loi autorise directement ou indirectement. Bref, son talent consiste _faire suer_ (c'est le mot) une cause tout ce qu'il est lgalement possible d'en extraire en la pressurant. Il me serait ais d'numrer une foule d'espces o se rvlent le gnie le plus profond et l'adresse la plus incontestable. La _requte_, comme pice de presque tous les procs, et la _licitation_, comme sujet de procdure spciale, jouant le plus fort rle dans la caisse de l'avou, s'offrent de prime-abord mon choix. --La _requte_ est une plaidoirie anticipe, un mmoire o sont relats les moyens de la dfense. L'avou dfendeur en signifie une copie chacun de ses adversaires. C'est un des actes les plus productifs de la procdure; car l'avou se fait payer fort cher la rdaction de l'original, et la loi taxe assez haut les droits de copie. Toutefois, il est divers moyens d'augmenter encore le produit de la requte. Je ne veux point parler de la mthode qui consiste ne mettre dans les copies que dix-huit lignes la page, et sept ou huit syllabes la ligne, quoique les rglements exigent vingt-cinq lignes la page, et quinze syllabes la ligne: c'est un pch d'habitude dont l'avou de province n'est pas plus exempt que l'avou de Paris, et cela ne vaut pas la peine d'tre relev. Mais il arrive parfois que l'avou ou ses clercs ont nglig de fabriquer la requte en temps utile, et que la veille de l'audience survient l'improviste sans qu'on ait song cette partie essentielle. On ne peut cependant perdre ainsi l'occasion d'une requte... Voici le moyen auquel on a recours. Comme on n'aurait pas le temps de transcrire une requte entire, l'avou se contente de signifier l'avou de son adversaire une fin de requte; puis, lorsque vient le moment de la taxe, si elle est requise, la pice est fictivement rtablie aprs coup, et souffle de manire produire un chiffre de rles proportionn l'importance de l'affaire. C'est ce qui s'appelle en argot d'tude, _signifier en queue_. Quelques avous ont adopt le moyen non moins adroit de signifier, entre un commencement et une fin de requte vritable, un vieux cahier de papier timbr, que leur collgue leur renvoie et qui sert ainsi une seconde fois, puis une troisime, puis une quatrime, jusqu' ce que les feuillets ou le fil soient tout fait uss. Je sais une tude o le mme cahier a subi un service de plus d'un lustre, et a rapport lui seul prs de six mille francs. --La _licitation_ est la vente judiciaire d'un immeuble qui n'est pas susceptible d'tre partag en nature. Supposons deux frres qui reoivent, titre d'hritage, une maison Paris. Dans l'impossibilit de la diviser en deux lots, ils s'adressent au mme avou pour la faire liciter. L'avou devrait suivre une marche bien simple. Les deux partis tant d'accord, il lui suffirait de faire agrer par le tribunal un jugement rdig dans l'tude, et ordonnant la licitation, aprs l'accomplissement des formalits lgales. Mais ce n'est point ainsi que l'entend l'avou de Paris. Une procdure aussi simplement conduite ne produirait pas un tat de frais assez bien fourni. Voici comment l'avou de Paris procde. Charg du mandat des deux frres, qui n'ont qu'un mme dsir, une mme volont, savoir de vendre le plus tt possible pour se partager le prix, l'avou rdige la demande en licitation la requte de Pierre; Paul ne s'oppose pas, loin de l? N'importe! l'avou lui choisit fictivement un autre avou, et, sous le nom de ce collgue qui prte complaisamment sa signature (c'est d'usage), il se signifie lui-mme, avou de Pierre, au nom de Paul, une requte l'effet d'empcher la licitation. Les motifs de cette requte ne peuvent tre qu'illusoires, car une licitation est toujours de droit; aussi n'est-ce qu'une affaire de forme, laquelle on n'attache pas grande importance. Le second clerc a, pour cette feinte procdure contradictoire, des phrases consacres. Dans cette requte qu'il rdige au nom de Paul opposant, il dira, par exemple: Vous le savez, et malheureusement c'est une observation trop bien confirme, en ce moment tout est stagnant, par suite de la crise commerciale qui se fait sentir. Paris a surtout se plaindre des tristes effets qu'elle produit. Autrefois, le capitaliste recherchait avec avidit les placements en immeuble; mais aujourd'hui que la fivre de la commandite s'est empare de tous les esprits, un discrdit complet a frapp tout ce qui n'offre pas une chance l'agiotage et la spculation; aussi les enchres sont-elles dsertes, et les btiments ainsi que les terrains ne peuvent-ils tre adjugs mme au plus vil prix, etc., etc. Maintenant c'est au tour de Pierre. Pierre riposte la requte de Paul par une seconde requte; et le mme clerc, aprs avoir manufactur la demande, se charge de la rponse. Il fait parler Pierre peu prs en ces termes: Notre adversaire est dans l'erreur et s'abuse sur la situation actuelle des affaires. La commandite est en discrdit; les fonds refluent vers les placements solides et exempts des chances de l'industrie et du commerce; la confiance rgne partout. On ne saurait trouver de moment plus propice pour vendre avantageusement les maisons et les terrains, etc., etc. Je n'ai pas besoin de dire qu'on peut varier ce thme volont, et que, sous la plume du clerc-rdacteur, ces phrases s'allongent indfiniment, de manire produire une requte volumineuse. On a des formules de tel ou tel nombre de pages, selon l'importance de la licitation. Si l'immeuble est de peu de valeur, le style des requtes est rapide et concis comme du Tacite ou du Paul-Louis-Courrier; si au contraire le prix est considrable, les requtes sont abondantes et souffles comme du Victor Ducange ou du Salvandy. Alors un change suppos d'exploits s'tablit entre Pierre et Paul, qui se trouvent, au bout d'un certain temps, avoir soutenu un procs en rgle sans s'en douter aucunement. Singuliers plaideurs, qui, sans cesser d'tre d'accord, ont lutt dans l'arne judiciaire jusqu' l'puisement complet de leurs forces, c'est--dire des combinaisons procdurires! Enfin, lorsqu'il ne manque plus que le jugement, l'avou, qui se garderait bien de soumettre ces ridicules moyens l'apprciation du tribunal, rdige et fait accepter un jugement de forme ordonnant que la maison sera vendue; aprs quoi il touche le prix des deux procdures, non sans _modrer_ ses honoraires. _Modrer_ est un mot usit. L'avou a toujours _modr_, mme lorsqu'il vous prsente le mmoire le plus exorbitant. C'est un autre enrag de modration. Voil par quels ingnieux procds l'avou de Paris, tout en _modrant_ ses honoraires, marche la fortune d'un pas aussi sr que rapide. Et notez bien que j'en ai seulement choisi quelques-uns entre mille, presque au hasard. Aprs douze annes d'exercice, d'agence d'affaires et de ventes judiciaires qui lui suffisent communment pour se crer trois ou quatre cent mille francs d'conomies, l'avou cde sa charge un matre-clerc, qui lui paie peu prs autant pour avoir le droit de recommencer, pour son propre compte, la mme exploitation. L'avou se retire ainsi, riche de trente quarante mille francs de rente. Il continue d'habiter Paris pendant l'hiver, et la campagne pendant l't. Alors il ne sait plus que manger, boire, digrer et dormir; c'est dsormais un homme de loisir. Il s'abonne au _Journal des Dbats_. Il est lecteur, membre d'une socit philanthropique, quelquefois adjoint la mairie, et le plus souvent juge de paix ou supplant; il convoite particulirement ces dernires fonctions, parce qu'il les considre comme un marchepied pour la magistrature. Il a toujours la croix d'honneur, et rate priodiquement la dputation. Cette vie inerte et placide, ou plutt cette vgtation de l'avou retir n'est agite que par des crises accidentelles. Tous les deux mois (lorsqu'il n'est pas capitaine rapporteur, titre auquel ses antcdents judiciaires lui font une sorte de candidature), son sergent-major l'appelle, en qualit d'officier lu, au corps de garde, o il dclame loquemment contre les ambitieux affams d'or et les factieux altrs de pillage;--tous les deux ans un huissier le convoque, en qualit de jur, la cour d'assises, o, aprs avoir compendieusement manifest l'homme de palais en adressant mille questions aux tmoins dans le prtoire, et une harangue argumentasse ses confrres dans la salle des dlibrations, il condamne le malheureux qui, pouss par la misre, a bris le volet d'une boutique de boulanger pour prendre une livre de pain. ALTAROCHE. [Illustration: LE RAMONEUR.] [Illustration] LE RAMONEUR. COMMENT oublier, dans cette nomenclature de tous les types anciens et nouveaux, de toutes les figures franaises ou naturalises parisiennes, ces petits bohmiens la face barbouille de suie, aux joues rebondies et enfumes, aux dents de nacre, aux lvres fraches et amarantes comme des fraises, ces petits enfants, moiti chats, moiti chiens, moiti cabris, moiti singes, qui s'en vont sans cesse gambadant, grimpant, chantant, frtillant; la plus jeune de toutes les industries franaises, la seule peut-tre dont le monopole modeste puisse appartenir exclusivement l'enfance, le ramoneur enfin, ce petit tre dont le cri est devenu une des mlodies proverbiales de l'tre, comme le chant du grillon ou la plainte de l'hirondelle, le parasite des chemines. Le cri du ramoneur annonce l'hiver, et cependant on ne le maudit pas; on aime, au contraire, entendre du fond du foyer bien chaud, du coin de la chemine qui flambe, cette bonne grosse voix d'enfant, qui vient apporter au citadin paisible, au propritaire toujours craintif, le salut de cet tre, la paix de cet intrieur, prserver l'un et l'autre d'un flau terrible, quand il n'est pas la plus incommode et la plus coteuse des rvolutions domestiques, l'incendie. Mais d'abord, avant de crayonner le profil du ramoneur, dbarrassons-le de tous ses indignes collgues, de ces classes vagabondes et plagiaires dsignes assez frquemment, et par une extension injuste, sous le titre de _ramoneurs_ ou de _savoyards_. Nous voulons parler de ces myriades d'enfants nombreux et importuns comme les moustiques, qui couvrent par essaims les trottoirs des villes, pullulent aux barrires et dans la banlieue, assaillent chaque relais les portires des diligences; interminable caravane de joueurs de vielle, de petits chanteurs, de montreurs de chiens, de singes apprivoiss, de renards, de tortues, de souris, de mulots, de belettes, de marmottes. Cette classe d'enfants, qui appartient exclusivement au vagabondage, n'a rien ou presque rien de commun avec le ramoneur proprement dit; elle reprsente les frelons de cette colonie travailleuse. Par ses habitudes de fainantise, sa misre comdienne, son lazzaronisme incarn, elle revient de plein droit la plume charge de retracer dans cette galerie les masques russ et les manoeuvres si curieuses de la mendicit parisienne. On s'est beaucoup apitoy sur le destin du ramoneur; mais c'est principalement sur les ramoneurs qui ne ramonent pas qu'est tombe la sensibilit des faiseurs de romances, de tableaux de genre, d'aquarelles, d'lgies et d'opras-comiques. On a beaucoup trop plaint ces demandeurs de petits sous, de petits liards, de morceaux de pain, ces petits vagabonds qui passent leur journe se chauffer au soleil, et quand le soleil est cach, apostropher chaque passant qu'ils appellent indiffremment _mon lieutenant_ ou _mon gnral_. On ne s'est pas assez occup, ce me semble, du ramoneur authentique, avr, pris dans l'exercice de ses fonctions, de l'enfant de huit ou dix ans qu'on lance dans l'intrieur d'une chemine un ge o son coeur n'est pas encore aguerri contre la peur des tnbres, une heure o ses yeux ne sont toujours pas bien ouverts mme au grand soleil.--Allons, courage, petit, figure-toi que tu escalades la plus jolie colline du Pimont ou de la Savoie.--Et il faut qu'il se rsigne devenir, pendant une heure ou deux, muet, aveugle, et presque assourdi par la suie, s'ensevelir tout vivant dans une espce de bire; il faut qu'il grimpe, gratte, se hisse et se cramponne, jusqu' ce que le garon fumiste qui l'attend sur le toit ait aperu le bout de son petit museau barbouill. Alors son expdition est finie; on lui donne peine le temps de se dgourdir, d'ternuer et de se secouer comme un caniche qui sort de l'eau, puis on lui fait recommencer dans une chemine voisine une manoeuvre du mme genre. Ces ascensions tnbreuses ne sont pas toujours sans pril, car il est plus d'une chemine moderne construite sur de telles proportions que la fume y passe avec peine, y sjourne mme le plus souvent et y regimbe opinitrement au nez du locataire. Moins rcalcitrant que la fume du propritaire, le ramoneur, lui, passe et s'insinue par les dfils les plus troits, mais souvent aussi il y reste, il s'y trouve emprisonn comme dans un traquenard; alors, il appelle, il crie: Au secours! et il n'y a souvent pas d'autre ressource pour l'extraire de cet tau que de dmolir la chemine. Quelquefois aussi, et cela est bien triste dire, il arrive qu'il n'a mme pas le temps de crier, sa poitrine s'embarrasse, ses poumons jeunes et dlicats demandent en vain le grand air, l'air libre; ses forces s'puisent, il va mourir asphyxi. Les enfants devraient tous mourir sur le sein ou contre la joue de leur mre; lui, est mort seul, sans soleil, sans un dernier baiser du grand jour. Voyez-le: son bonnet de laine est jamais inclin sur son paule; vous diriez un oiseau qu'on a trouv mort dans son nid; sa main est dj tide et ferme, sa bouche est entr'ouverte, mais la petite chanson du pays n'en sortira plus. Faiseurs d'aquarelles, prparez cette fois votre douce palette, car voil une touchante esquisse, et qui tient la destine mme et aux vraies infortunes du ramoneur. J'ai remarqu cependant qu'en s'apitoyant trop ou en s'apitoyant mal propos sur telle ou telle condition, on la gte presque toujours, et on finit par lui aliner la charit publique. Aprs tout, la condition du ramoneur est dure, pnible, elle exige de la persvrance et mme une certaine rsolution, mais elle a bien aussi ses avantages. Elle est d'abord lucrative: un enfant de douze ans gagne quarante sous par jour, c'est presque la journe d'un homme; ensuite, il fait ainsi l'apprentissage d'un bon mtier qui le mettra mme de s'enrichir un jour et de faire son tour ramoner les autres. Paris et mme la plupart des provinces ne produisent gure de ramoneurs. L'artisan ou le petit ngociant parisien surtout, charg de famille, contraint de bonne heure d'aviser aux ressources, choisira de prfrence pour ses enfants des professions qui flatteront sa gloriole. Il fera de ses fils des apprentis piciers, apprentis perruquiers, enfants de choeur, enfants de troupe, ou mme pres nobles du thtre Comte; mais ramoneurs, fi donc! cela est bon pour les montagnards, les hommes des landes et de labour; permis eux d'enfumer leur progniture, de laisser l'effigie paternelle s'altrer et disparatre sous un masque de charbon et de fume; il vaut bien mieux qu'elle aille s'enfariner dans un coteux apprentissage chez le ptissier-traiteur, ou s'huiler et s'ensoufrer chez l'picier du coin. La Savoie calcule en cela mieux que Paris, et le Pimont encore mieux que toute la France. Le Pimont, que les dictons franais accusent bien tort de nonchalance et de fainantise endmiques, joint au contraire l'activit et la duret de travail des peuples de montagnes l'adroite souplesse et l'insinuante subtilit du caractre italien. Avec son baragouin, ses allures pliantes, son regard furtif et clin, le Pimontais s'est progressivement empar de l'une des branches de l'industrie franaise les plus proches des ncessits de la vie, et par consquent les plus productives, celle de polier-fumiste. Observez, en effet, les enseignes de toutes ces boutiques o le cuivre rayonne de tout l'clat d'un rflecteur, o s'lvent en pyramides et en tages tous les systmes de chemines connus, chemines la prussienne, la russe, foyers mobiles, immobiles, doubles, triples courants d'air: quels noms lisez-vous sur les factures de ces brillants magasins? partout des noms en _i_ ou en _o_ comme sur un programme des Bouffes. Le Pimont fournit la France la plus grande partie de ses fumistes, et par consquent de ses ramoneurs, car tout bon ramoneur pimontais s'tablit tt ou tard Paris polier-fumiste; la patente et le brevet de ce haut tablissement existent d'avance dans le havre-sac du ramoneur, mais avec bien plus de logique et de certitude que le bton de marchal de France dans celui du conscrit. En effet, tout bon fumiste doit avoir ramon, sond, tt par lui-mme l'intrieur d'une chemine, ce terrain plus capricieux peut-tre et plus chanceux qu'un champ de bataille. Tout bon gnral doit, dit-on, avoir mani le mousquet; mais que sera-ce donc du polier-fumiste? il faut qu'il commande la fois le feu et la fume. Les fumistes franais eux-mmes emploient de prfrence les ramoneurs pimontais: ils les trouvent plus robustes, plus intelligents, plus actifs que ceux des autres pays; ils les ont mme presque tous chez eux titre d'apprentis, qu'ils logent, habillent, nourrissent, et transforment par la suite en garons fumistes. Ils ont pour rgle, une fois la race pimontaise introduite dans leurs ateliers, de ne point en admettre d'autre, car le mlange des pays allumerait infailliblement la guerre civile. Les ramoneurs pimontais, accommodants et aimables sur presque tous les points, sont intraitables sur celui de la nationalit; ils forment entre eux une confrrie des plus serres, une sorte d'oligarchie patriotique. Ils naissent au sein des sublimes horreurs du Simplon, au milieu des plus beaux rochers du monde, des sapins, des mlzes, des votes de granit et des torrents fougueux et argents; ils croissent presque tous dans les environs d'une jolie petite ville qu'on appelle _Domo-d'Ossola_, qui possde le privilge exclusif de la production du ramoneur, comme Bergame celui des tnors, et Bologne celui des _mortadelles_. De Domo-d'Ossola, on arrive un village appel _Villa_, frais et verdoyant comme le nom qu'il porte, puis, par des festons de vignes, des anneaux de verdure, des prairies sans cesse humides et mouilles comme des pieds de Nymphes, on se trouve sur le lac Majeur, et de l Milan la bonne ville. C'est Milan que le ramoneur pimontais fait ses dbuts; il commence par s'essayer dans les vastes chemines des immenses _palais_ lombards, avant de se confier aux gorges si souvent troites, inclines et inaccessibles des chemines parisiennes. Ainsi, dans tous les genres d'industrie, de travaux et d'applications, Paris est le centre gnral vers lequel tout vient aboutir; arts ou mtiers, chacun y apporte le tribut de ses progrs, la thorie de ses nouveaux talents: ainsi du ramoneur. Du reste, la vie de ce jeune industriel est marque d'avance dans les grands ateliers de fumistes des environs des barrires: l il retrouve une colonie, un chantillon du peuple qu'il vient de quitter; il s'aguerrit au franais en entendant encore rsonner ses oreilles les terminaisons de l'idiome natif; il trouve dans les ouvriers suprieurs la fois des guides, des instituteurs, des patrons qui lui rendent la tche plus lgre, lui adoucissent les premiers cueils de l'apprentissage. Un ramoneur pimontais, grce au patronage patriotique, a des chances d'avancement et de bien-tre que les ramoneurs des autres pays ne sauraient avoir. On peut les considrer comme les enfants gts du mtier. Il est remarquer aussi qu'ils apprennent la langue franaise avec une vitesse excessive; trois mois leur suffisent quelquefois pour se faire comprendre parfaitement: cette intelligence naturelle, jointe aux garanties qu'ils prsentent par les recommandations de leurs compatriotes, explique suffisamment la prfrence et la confiante prdilection que les entrepreneurs leur tmoignent dans la plupart des ateliers. Mais il est temps de laisser de ct le Pimontais pour nous occuper du type du ramoneur le plus populaire, le plus rpandu, et, disons-le aussi, le moins utile, le Savoyard. [Illustration] On s'est plus d'une fois lev avec raison contre le mtier injuste et souvent barbare que viennent exercer Paris ces malheureux enfants qui nous arrivent par milliers, au commencement de chaque anne, l'poque o les hirondelles nous quittent, presque tous sous la conduite de matres qui les exploitent sans piti, les entassent la nuit dans des taudis malsains, les forcent mendier si l'ouvrage leur manque, les maltraitent, les nourrissent peine, les rendent enfin martyrs d'une sorte de _traite_ plus blmable que celle des ngres, puisqu'elle s'exerce sur des enfants sans dfense, et dans le centre d'un pays civilis. Les matres des jeunes Savoyards se composent en grand nombre de chaudronniers ambulants ou de marchands de peaux de lapin, assez mauvais garnements pour la plupart, ou tout au moins, gens grossiers, inhumains, qui considrent les ramoneurs qu'ils enrlent comme une matire exploitable, dont il s'agit de tirer le meilleur parti possible. Ils exigent que chacun d'eux leur remette le salaire de la journe, sans en dtourner une obole, sous peine d'une impitoyable flagellation. Il est prouv que, sur trente ou quarante sous qu'un ramoneur peut gagner par jour, son patron ne lui en laisse gure plus de six. Ce fait seul explique la supriorit des Pimontais sur les Savoyards: ces derniers, avec un si chtif salaire, ne peuvent gure se nourrir; ils ne mangent presque jamais ni soupe, ni viande, seulement quelques lgumes, de mauvais fruits. Il en rsulte des corps amaigris, rachitiques, incapables de supporter la fatigue, des coeurs et des membres d'esclaves. Les abus de la matrise savoyarde ont plus d'une fois excit les justes rcriminations des philanthropes et mme des conomistes, mais on n'a pas song que ces plaintes devaient s'adresser bien plutt la Savoie qu' la France. En effet, empchez les pres et mres savoyards de louer ou de vendre leurs enfants, comme des btes de somme, pour un an, pour deux, pour trois ans souvent, et vous aurez amlior le sort de ces derniers. Mais, avant tout, enrichissez la pauvre Savoie; donnez-lui un sol moins dur et moins ingrat qui ne la mette pas dans la ncessit cruelle de perdre ses enfants, faute de pouvoir les nourrir; donnez-lui comme aux autres pays d'heureuses moissons, de beaux et grands fleuves, de gais vignobles, la ressource du commerce et de l'industrie, moins de nature mais plus de culture: alors, vous ne la verrez plus confier ses agneaux ces pasteurs infidles qui les tondent, et vendent leur jeune toison avant mme qu'elle ait eu le temps de pousser. Donnez aux ramoneurs savoyards eux-mmes un autre caractre, un sang plus vif, plus de sve, plus d'esprit naturel; dtruisez en eux ces penchants invincibles la fainantise, et mme la mendicit, car il n'est que trop vrai qu'il y a du levain mendiant chez tout ramoneur savoyard, qu'il est sujet grelotter et gmir autant par habitude que par besoin, et ce penchant n'est que trop bien entretenu en lui par le traitement que son matre lui fait subir. Mais il faut songer aussi que c'est l une colonie dj pauvre et souffreteuse qui nous est envoye, et que cette misre est une exploitation savoyarde et non franaise; et voil pourquoi les fondations d'tablissements publics rclames en faveur des jeunes Savoyards n'ont jamais eu d'effet: cela tait conforme aux voeux de l'humanit, mais non aux lois de l'conomie nationale. Ce n'est pas lorsque nos maisons d'orphelins, nos salles d'asile, et mme nos maisons de dtention du genre de la prison de la Roquette, sont encombres d'enfants franais, que l'on peut rclamer opportunment une nouvelle fondation en faveur d'enfants trangers. Tout en reconnaissant et fltrissant l'odieuse exploitation de la matrise, on n'a pu et d peut-tre se borner jusqu' prsent envers les jeunes Savoyards qu' des actes de charit partielle. Quand l'hiver est fini, que les papillons et les parfums de violettes recommencent voltiger dans le ciel, qu'il n'y a plus, par consquent, de chemines ramoner, les ramoneurs s'en retournent au pays sous la conduite de leurs matres; mais on en voit beaucoup rester Paris, abandonns eux-mmes, sans direction, sans moyens d'existence, et de l tant de mendiants et de vagabonds. Cependant, propos de ces dparts de ramoneurs savoyards, nous aurions voulu trouver dans les bourgs et les villages qui environnent Salanches, car c'est de l qu'ils viennent presque tous, quelque fte, une solennit nave, une messe, un gala, des danses avec un triangle et la cornemuse, que sais-je? quelque chose dans le genre des bourres d'Auvergne, pour clbrer le dpart en masse du printemps et de l'aurore de la Savoie, reprsent par ces jeunes bannis; puis, dans le lointain, je ne sais quoi de patriotique, un souvenir du ciel et des montagnes, comme un ranz de vaches, qui semblerait leur dire: Adieu, petits enfants, grandissez, enrichissez-vous, soyez sages, prudents, et revenez-nous bien vite. Puis les mres pleureraient chaudes larmes, en embrassant leur dernier n, les vaches mugiraient parce qu'elles ont perdu leurs petits bouviers, les brebis bleraient pour dire adieu leurs ptres. Quelques personnes croient qu' l'poque du dpart des jeunes Savoyards, le cur du pays, saint Vincent de Paul campagnard, ou le pendant du vicaire savoyard de Rousseau, monte en chaire et adresse ses jeunes ouailles une exhortation relative aux cueils de Paris, aux devoirs qui les y attendent, la conduite qu'ils y devront mener: nous voudrions que tout cela ft vrai dans l'intrt mme de cette peinture. Mais on nous a demand le portrait vridique et non l'glogue du ramoneur; or, nous devons dire que les ftes villageoises, ces danses et rondes savoyardes, ces adieux aux cimetires, aux croix des pres, l'cho des montagnes, mme ce prche du cur, tous ces usages, s'ils ont jamais exist, sont aujourd'hui tombs en dsutude, ou du moins dans le domaine de la romance, comme, du reste, la plupart des pratiques caractristiques de nos provinces. Les fumistes savoyards qui sjournent aujourd'hui Paris dclarent tre sortis de leur pays muets et silencieux comme des marmottes, pour la plupart fort heureux de le quitter, et, par la suite, non moins heureux de n'avoir plus y revenir. De mme, en donnant le costume et le signalement extrieur du ramoneur, nous devons chercher plutt la vrit que la flatterie; car s'il est vrai qu'un peintre doive rendre ses portraits toujours un peu plus beaux que nature, ce devoir ne s'tend pas sans doute jusqu' celui du ramoneur. Nous dirons donc, en thse gnrale, que le ramoneur est ordinairement plutt laid que beau, d'abord parce que le type savoyard, pimontais ou auvergnat, est fort loign du type grec ou romain, et qu'ensuite, avec un nez toujours barbouill, un bonnet de laine enfonc sur les oreilles et de la suie jusqu'aux prunelles, il se voit ncessairement priv de la coquetterie qui est un des plus puissants accessoires de la beaut. Mais disons aussi que lorsque le ramoneur est rellement gracieux et joli, il est peut-tre plus charmant voir que tout autre enfant; rien ne lui va mieux alors que ses gros sabots, son bonnet brun, sa veste de bure o son corps flotte et se joue l'aise. Quand il saute et vous fait une rvrence en souriant et en faisant le gros dos, il est parfois irrsistible de gentillesse; on dirait un petit caniche sorti rcemment du ventre de sa mre, et qui commence gambader, ou mieux, un de ces petits Amours en porcelaine de vieux Saxe, affubls de grands justaucorps et de perruques marteaux, avec des ailes aux paules. Si Boucher ou Vanloo et peint Vnus commandant Vulcain les armes d'ne, nul doute qu'il n'et plac autour de la divine enclume des Amours arms de soufflets et dguiss en ramoneurs. C'est ordinairement la porte Saint-Denis, ou la rue Basse-du-Rempart, qu'ils se runissent quand ils sont sans ouvrage; on y voit, outre les Savoyards, des Francs-Comtois, des Dauphinois, et surtout des Auvergnats. Ils attendent l qu'on vienne les louer, comme les vignerons sur les places de certaines villes de Bourgogne. Leurs outils sont les _genouillres_ et la _raclette_; l'tymologie de ces instruments en indique assez l'usage. Ils logent ordinairement dans la rue Gurin-Boisseau, et dans celles qui avoisinent la place Maubert. On sait pourtant qu' Paris la plupart des mtiers ont leur patron, et clbrent entre eux leur fte annuelle; les fruitiers, les jardiniers, les cordonniers, les marachers, les blanchisseuses, ont leur fte: je m'tonne que les ramoneurs n'aient pas aussi la leur; on peut dire que gnralement ils l'auraient bien gagne. Ce serait aux matres en faire les frais: ne serait-il pas juste que ces pauvres enfants eussent au moins dans l'anne un jour de bon temps et de relche? Pour ce grand jour, on les dbarbouillerait, et ds la veille, s'il le fallait, on leur mettrait des habits blancs, des bouquets la boutonnire mls de rubans; on drouillerait de cette sale et paisse fume ces cheveux qui sont peut-tre blonds et boucls sous la suie, ces cous d'ivoire, ces peaux encore blanches comme le lait de leurs mres; on les ferait dner table ce jour-l et comme des rois, dans des couverts o ils n'auraient pas honte cette fois de se mirer; puis aprs le dner, on les ferait danser comme on danse, ou plutt comme on dansait dans leurs montagnes; et on parlerait de cette fte toute l'anne, le matin et le soir, la chambre; on n'en ramonerait que mieux, on y rverait mme dans le fond de la chemine, et on ne manquerait pas de grimper jusqu'en haut chaque expdition, pour voir si le temps sera beau pour le jour de la fte. Mais o allons-nous? Voici que nous chantons la gloire, la fte, la joie du ramoneur, et nous ne pensons pas que bientt il faudra peut-tre porter son deuil. Oui, l'industrie, cette gante qui nivelle et simplifie tout, supprimera, avant qu'il soit peu, le ramoneur, comme elle a supprim tant d'autres machines vivantes, le garon boulanger, le garon imprimeur, le garon chocolatier, le filateur, le roulier, le palefrenier, le maquignon, le cocher. Le ramoneur prira tt ou tard par la vapeur: en peut-il tre autrement? La vapeur et la fume ne sont-elles pas soeurs du mme lit? Vous verrez que les chemines trouveront un jour le secret de se ramoner elles-mmes. ARNOULD FREMY. [Illustration] [Illustration: L'INFIRMIER.] [Illustration] L'INFIRMIER. Ubi non est mulier, ingemiscit ger. C'est le coeur de la femme qui approche de plus prs le mortel aux prises avec la douleur; c'est sa main qui le touche avec plus de douceur. PERCY ET LAURENT. VOYEZ-VOUS l-bas, au fond d'une salle troite, longue, borde de lits de fer aux rideaux peu toffs, mais blancs, et que surmonte une croix de bois; voyez-vous ce petit homme qui glisse bien plus qu'il ne marche, avec ses savates, sur le carreau cir, luisant comme le parquet d'un salon? Il parat et disparat: le voil! ne le voil plus! C'est qu'il va de ruelle en ruelle demandant des nouvelles et donnant le bonjour... savez-vous _ quoi_? A des numros; car l'homme dont il s'agit n'a pas de semblables dans le lieu o nous le trouvons: il y a _lui_, et puis _un_, _deux_, _trois_, _quatre_, _cinq_, _six_, etc. O sommes-nous donc? Nous sommes o vont les artisans infirmes, les commerants honntes, les rentiers confiants, les serviteurs fidles d'une dynastie dchue, les dvouements dsintresss, les vertus intgres et les talents modestes; nous sommes o n'arrivent jamais les philanthropes brevets... l'hpital! Et maintenant parlez-nous de cet homme que nous avons aperu tout l'heure. Est-ce par got, par vocation, par pnitence, qu'il s'est consacr vivre au sein des maladies et de l'infection? Aurions-nous devant les yeux quelque disciple gnreux de la sensible mre Agns, ou de Grard de Provence; quelque _chevalier_ hospitalier de Saint-Jean, du Spulcre, du Mont-Carmel ou de Saint-Lazare? Non; car il n'est pas quip la fois pour secourir et pour combattre, pour assister les malades dans les hospices et pour protger le transport des blesss sur les champs de bataille. Si adoucies que soient de nos jours les moeurs et les coutumes militaires, l'aspect et l'attitude de ce personnage ne peuvent rien simuler d'hroque nos yeux; et puis enfin, l'poque o nous sommes, on ne connat presque plus, en fait de _chevaliers_, que ceux d'industrie. Serait-ce plutt un de ces frres de Jean-de-Dieu, originaires d'Italie, et que Catherine de Mdicis a tent de naturaliser en France? Pas davantage. En effet, coutez-le rpondre ce pauvre malade qui, mettant tout ce qui lui reste de force s'impatienter, l'appelle avec trop d'instance... _il jure_. Examinez-le de prs: o pourrait-on rencontrer un air plus triomphant sous un bonnet de coton jauni, si ce n'est chez un restaurateur _prix fixe_, ou dans une cuisine d'htel garni?--Il porte sous son bras une serviette quasi blanche, et jamais ministre n'a port son portefeuille avec autant de dignit et de conviction.--Au-dessous de sa veste de bure, sa taille est prise par les cordons d'un tablier relev aux coins, orn de taches marbres et veines de sang: avons-nous donc affaire un boucher? Mais comment prendre pour un coutelas l'instrument si peu tranchant qu'il manie avec une dextrit remarquable, instrument doucereux qui n'a jamais bless la partie adverse en face; instrument vieilli du reste, et que remplace dj, dans la confiance de beaucoup de gens et ailleurs, un objet dont le nom rime avec entonnoir? J'y suis, je le tiens... Quoi? l'instrument!... Eh! non, notre homme; vous ne devinez pas? puisqu'il n'y a plus d'apothicaires, c'est ncessairement un infirmier. L'infirmier s'appelle toujours Jean, c'est bientt dit: Jean! C'est la porte mme du phthisique qui il reste encore quelques parcelles du poumon droit ou gauche, et des moyens pcuniaires pour demander qu'on vide son crachoir ou pour faire remplir son pot de tisane. Jean!--Quatre lettres comme dans les exclamations _Hol! Houp! Oheh!_ mais avec cette circonstance favorable de plus qu'il y a un _h_ de moins, c'est--dire une consonne trs-pnible aspirer et trs-fatigante faire sentir. Jean! vritable nom de prdestin qu'un gouvernement tant soit peu humain devrait imposer tous les nouveau-ns que leurs pres et mres destinent l'tat de commissionnaire, de concierge, etc. Nous ne parlons pas des grooms: leurs matres ont toujours la ressource de les nommer _Tom_. Jean tient sa vocation de sa misre, de son ignorance ou de sa gourmandise. Ne vous tonnez pas trop vite ce dernier mot, si peu fait pour s'accorder avec hpital, selon les ides communes. Les passions s'exercent o elles peuvent, comme elles peuvent. Dite et hospice ne sont d'ailleurs pas invitablement synonymes. Demandez l'infirmier si la portion, la demi-portion, le quart, les oeufs frais matin et soir, ne sont une ralit que sur le cahier de service, et si mme cette ralit accumule ne pse pas quelquefois trs-lourdement sur son estomac, la dcharge de celui des malades qui lui sont confis; et puis, on n'administre pas seulement de la rhubarbe et de l'huile de ricin l'hpital; les sirops n'y sont pas liqueurs absolument fantastiques, ni l'alcool un _pur esprit_: l'alcool existe si bien, que les vieux rglements des hpitaux prescrivaient d'altrer le got, la couleur de l'eau-de-vie destine aux blesss, et d'y mler de l'mtique, afin d'empcher les infirmiers, sinon d'en voler, au moins d'en boire. Calomnie! s'crieront les honorables de la profession. Calomnie soit; mais on est convenu qu'il en reste toujours quelque chose, et ce quelque chose pourrait bien approcher de la vrit. Aprs cela, comme disent les hommes incorrigibles et certains grands criminels, on n'est pas parfait! Jean a quelquefois aussi conquis son grade l'amphithtre, sous le scalpel du chirurgien. L'infirmier est alors un chantillon d'opration difficile et _russie_, de dissection bien faite sur _le vivant_, et que, dans l'intrt et pour l'honneur de la science, on ne veut pas perdre de vue. On garde l'infirmier, on le conserve l'hospice par le mme motif qui fait mettre les veaux deux ttes en bocal, et les _tnia_ dans l'esprit-de-vin. Hlas! ce mme alcool est prcisment ce qui dtruit l'infirmier; car tous les rles sont intervertis, et c'est Jean qui se fait bocal. L'infirmier parle volontiers, _mais_ longtemps. Appuy sur son balai, l'un des attributs classiques de la profession, il vous racontera, si vous n'y tenez pas le moins du monde, tout ce qu'il sait; or de tout, il _n'en_ ignore rien. Il cause monarchie d'aprs les rcits d'un ex-serviteur de S. M. Louis XVI, qui est venu mourir dans le lit numrot prcisment 95;--rpublique, selon les souvenirs du portier d'un girondin;--empire, conformment la tradition que lui ont transmise plusieurs lgionnaires qui ont pass par l'hpital _pour arriver au champ du repos_ (couleur locale),... et peut-tre aussi d'aprs les feuilletons du journal _le Sicle_;--posie, la suite de jeunes fous morts entre dix-huit et vingt-cinq ans, en rcitant leurs voisins, affects de surdit chronique, des penses qu'aucun ami n'a voulu entendre et des vers incompris du public;--littrature, d'aprs des diteurs ruins;--mdecine, suivant tous les mdecins qui se sont succd ou exclus depuis son entre l'hpital;--philosophie, enfin, d'aprs tous les pauvres. Chacun subit les dfauts de ses propres qualits. Jean est bavard: il doit encore tre politique. En effet, Jean peut se donner aujourd'hui comme l'homme le plus fort de France sur les faits Paris d'hier. Jean lit en cachette tous les journaux de la veille: or je fais appel vos souvenirs de collge, les lectures ainsi faites ne profitent-elles pas infiniment mieux que les autres?--Jean est donc abonn _gratis_ au _Journal des Dbats_ de l'administration, au _Temps_ du mdecin, _la Quotidienne_ de la suprieure, et au _National_ de l'lve interne. La foi de Jean aux feuilles les plus diverses, mais imprimes, a t une foi modle jusqu'au jour o il a d constater une grave altration de la vrit, commise par l'une d'elles et fidlement copie par toutes les autres. Voici le fait: un homme ayant reu trois coups de couteau de la main chrie de sa matresse, la victime fut transporte l'hpital. Jean vit sonder et panser ses blessures; elles n'taient pas mortelles, mais elles entranaient une opration qui l'tait leur place, ce qui est bien diffrent. L'homme fut opr, et mourut. On imprima le lendemain qu'il avait succomb aux coups de l'assassin: Jean maintint que la victime tait morte de l'opration; et depuis ce jour-l il se dfie un peu du mal et du bien qui se publient touchant les ministres. Jean flne avec volupt dans les salles, comme tant d'autres flnent sur les quais et au soleil; il va d'une pleursie une gastrite, colportant les nouvelles; il flne d'un typhus un rhumatisme, d'un vsicatoire un ulcre, ainsi que le papillon voltige du thym la rose, de la rose l'oeillet. Son butin a lui, c'est une compresse qui tranait et qu'il serre, un empltre tomb qu'il ramasse, des pois cautre dont il fait collection. L'difice, ordinairement peu gigantesque, de matre Jean se termine, nous l'avons dj dit, par un bonnet de coton. Jean a le bon got de ne pas s'en coiffer sur l'oreille, mais d'aplomb et sur les yeux. Sans tre peureux, Jean n'est pas _crne_, et, en homme de tact, il fuit les airs _tambour_, au milieu des malades. Il y a du _gte-sauce_ et du ptissier dans sa faon de porter le bonnet classique; au fait, Jean n'est pas totalement tranger l'art de restaurer les autres: Jean restaure quelquefois les malades que le mdecin a mis la dite, et moyennant certaine rtribution qui s'lve en proportion de la svrit du rgime auquel le client devrait tre soumis. Le _numro_ qui est la _demie_ et qui veut acheter les deux tiers est tax un prix raisonnable, c'est--dire qu'il paye comme de chrtien juif, et de fils de famille usurier; mais le prix s'lve tout coup et dans une proportion incommensurable pour le _numro_ qui veut, de la dite absolue, passer simplement _au quart_; pour celui-l, l'os de poulet qui n'a t qu'effleur dj par des lvres mourantes ou par des dents branles se paye comme s'il tait achet tout neuf chez le marchand. Mais la sagesse plutt que l'avarice a prsid la rdaction de ces tarifs: il est tout naturel que celui qui veut compromettre ses jours paye son imprudence un peu cher. [Illustration] Arrire! Place encore! dcouvrez-vous donc! voici le hros, le modle des infirmiers qui s'avance. Ses gaux lui obissent, ses suprieurs l'estiment: c'est l'infirmier type, l'infirmier hors de prix. Vous avez peut-tre t voir quelquefois l'homme qui se jette l'eau sans se mouiller, l'homme qui traverse les flammes sans se brler, l'impermable et l'incombustible; l'homme que nous vous prsentons en ce moment fait encore plus fort que tout cela... il traverse toutes les maladies connues sans en attraper aucune; il faut le voir. Or savez-vous comment il s'y est pris pour arriver ce grand rsultat? le moyen est la porte de tout le monde: pour s'en prserver il a commenc par en _jouir_; il a eu la fivre d'hpital, c'est--dire celle qui contient tout, la fivre des fivres, la reine-mre des fivres, celle qui gurit de toutes les autres en vous tuant du premier coup infailliblement, ou bien en vous donnant l'impunit. La fivre d'hpital est le Waterloo des infirmiers, leur tour du monde. On n'en revient gure, mais on n'y retourne plus.--Aussi cette espce de _Jean_-l est-elle la plus rare, la plus recherche. Elle meurt, mais ne se rend pas... aux flaux; typhus et cholra ne sont pour elle que zphyrs lgers qui passent sans mme lui affecter le visage; elle meurt, mais uniquement parce qu'il faut bien, un beau jour, se faire une raison et une fin. La soeur et l'infirmier sont les deux puissances de l'hpital; ils se partagent l'empire, mais comme ces choses-l se partagent, c'est--dire fort ingalement. La soeur est reine, l'infirmier n'est qu'un seigneur de sa cour, et qui tire sa plus grande autorit de la faveur dont il jouit auprs de la souveraine. Aussi l'infirmier dvot peut le plus... aprs l'infirmier hypocrite, bien entendu. Ce sont, nous l'avons dit, deux grandes puissances. Cette expression prend un nouveau degr de justesse quand on connat leurs rapports et les petits prsents diplomatiques dont s'entretient leur harmonieuse et parfaite intelligence. Les grandes ngociations qu'elles poursuivent entre elles sont ordinairement relatives des objets de consommation, tels que les oeufs, le lait, le vin, toutes matires fort dlicates, comme vous voyez, trs-susceptibles d'altration, et qui demandent des mnagements. Le problme que les deux puissances ont souvent rsoudre en commun est celui-ci: Sans rien changer la qualit, la quantit prescrites, faire la part de tous les ayants droit _et de quelques autres encore_. Quant au vin, on peut sans fanatisme admettre que Jsus a transmis une petite partie du secret des noces de Cana ses chastes pouses: cette supposition n'est point, en tout cas, la moins chrtienne. Enfin croyez-en ce qu'il vous plaira, _et honni soit qui mal y pense_, mais le problme se trouve rsolu tous les jours, la satisfaction gnrale. La soeur reprsente la religion; l'infirmier, la philosophie; elle, la rsignation, lui, l'insouciance. Qu'est-ce qu'une plaie aux yeux de l'infirmier? Un quart, une demi-livre de chair avarie.--Le sang qui coule est moins prcieux que le vin qui fuit.--Un cadavre, c'est ce qui fait place dans le lit un nouveau malade, ce qui rend un numro vacant, ce qu'on couvre d'un drap, et ce qu'on descend l'amphithtre.--Voil. Les potes s'crient fastueusement et sans vrit Que j'en ai vu mourir!... Jean, lorsqu'il se trouve en sensibilit, se contente d'ajouter, mais sans aucune prtention littraire: _Eh bien, et moi donc?_--Jean et la mort sont en effet de trs-vieilles connaissances, l'gosme prs, car elles ne passent jamais un seul jour sans faire quelque chose l'une pour l'autre. Jean, par une stupide complaisance, ou par inattention, laisse envoler une me qu'il tait possible de retenir un moment encore ici-bas; la mort ajoute par un arrt capital quelque dfroque, une tabatire en corce de bouleau, par exemple, une pipe _culotte_, la garde-robe de l'infirmier. Touchant change! Effroyable rciprocit! Il y a des jours o les fonctions de Jean prennent un imposant caractre de solennit: c'est lorsqu'il est charg de conduire l'amphithtre le pauvre bless qu'attend le fer du chirurgien. Tous les malades, assis sur leur sant, ou debout avec leurs capotes gristres, reprsentent la foule et forment la haie; Jean va et vient du lit du patient l'amphithtre, prparant l'un et l'autre, et l'un pour l'autre.--Les voil qui passent; l'infirmier soutient la victime ple et tremblante. Jean lui dmontre, en souriant, comme quoi on ne souffre pas, et va mme, dans son humanit, jusqu' lui en donner sa parole d'honneur, _ preuve_. Ceux d'entre les spectateurs qui ont dj suivi le mme chemin et qui en sont revenus heureusement, _rari nantes_, jettent aussi leurs exhortations au passant.--Numro tant, s'crie celui-ci, n'aie pas peur, on m'a bien coup la jambe.--Numro tant, dit l'autre, du courage; on m'a amput le bras, moi.--Chacun offre ce qu'il a perdu au malheureux qui doit laisser o on le mne une partie de lui-mme. Jean assiste l'opration; il prend note des cris, des gmissements pousss, et classe ensuite, suivant leur nombre, l'opr sur sa liste et dans son estime. Jean remarque, s'tonne et s'indigne que les femmes supportent gnralement les oprations les plus terribles sans laisser chapper un seul mot.--Elles qui parlent si volontiers propos de rien! ajoute-t-il. Jean ne veut voir l qu'un esprit de contrarit de leur part. En cette circonstance, Jean ne se montre ni juste ni galant. [Illustration] Combien de fois Jean a-t-il servi de notaire l'amant qui n'avait qu'une bague en crins et une mche de cheveux lguer, en mourant, la femme pour laquelle, dans le dlire de sa jeunesse, de son amour et de sa fivre, le malheureux avait rv des fleurs, des diamants, et la fortune!--Que de douces confidences il a reues! que de terribles secrets il a d surprendre! Confidences d'une me d'lite exile dans un corps et dans une condition misrables pour expier peut-tre les profanations et les raffinements d'une vie antrieure, et qui, entrevoyant sa dlivrance, racontait son espoir... et son espoir tait rput folie! A l'hpital, ne faut-il pas que tout rentre dans la nomenclature des maladies ou des infirmits humaines?--Secrets de la misre et du gnie, discrets jusque-l, mais qui au dernier moment ne pouvaient se refuser un peu de luxe, et versaient quelques aveux et quelques larmes;--secrets du pauvre qui a laiss quelques liards dans le coin de la paillasse de son grabat, et qui connat trop bien le prix de l'argent pour ne pas vouloir qu'ils profitent quelqu'un;--secrets du brave ouvrier qui s'teint et regrette amrement la femme rachitique et les six enfants qui sont rests la maison sans feu et sans pain!--quels trsors de tendresse et de mlancolie lui ont t confis!--Dvouements clestes, crimes excrables, pleurs de religieuse esprance, grincements de dents. Mon Dieu! combien l'homme qui nous occupe sait-il plus de l'homme que tous les philosophes ensemble! combien a-t-il plus vu, de ses propres yeux vu, d'horreurs, de drames et d'lgies que l'imagination de tous les potes runis n'en a jamais rv! O sublime de la science, Jean sait tout cela sans pdantisme. Jean regarde les malades se succder comme les courtisans assistent aux rvolutions politiques; c'est la mme scheresse suprieure et incurable; c'est la mme insouciance profonde.--Ses fonctions se perptuent auprs de tous, quels qu'ils soient; voil la seule ide qu'il ait de la constance et qu'il se fasse de l'ternit. Quand vous avez t (quand vous _n'tes plus_ implique une ide d'existence ngative et de prsent), Jean se drange encore votre intention et fait quelque chose pour vous; il vous descend la salle des morts, vous couche sur la dalle, allume une veilleuse funraire, et vous attache au bras gauche le cordon d'une sonnette, pour le cas prvu, et non impossible, de lthargie et de rveil. Jean ne demande pas mieux que de vous croire vivant; mais prenez la peine de l'en avertir et sonnez fort, s'il vous plat. Sans cette prcaution, Jean vous remettra demain son camarade, le garon d'amphithtre, lequel viendra, le fouet en main et la pipe la bouche, rclamer _ses sujets_; car, le lendemain, vous ne serez dj plus un mort, vous serez _un sujet_: c'est ainsi qu'on appelle ceux des hommes qui, utiles encore aprs leur vie, servent aux recherches anatomiques.--Ses sujets! Quelle royaut! Royaut difficile et tourmente plus qu'on ne pense.--Les jambes, les bras, les ttes sont quelquefois d'une grande turbulence, et sans que le galvanisme s'en mle, l'anatomiste ne les retrouve pas toujours le lendemain la place o il les a laisss la veille. Ce phnomne s'explique trs-naturellement, c'est que les travailleurs se pillent les sujets, dans les pavillons, absolument comme le font les auteurs dramatiques au thtre. L'infirmier, pour y revenir, n'est jamais mari.--Il n'a pas, en gnral, une assez haute ide de l'espce humaine, pour s'occuper de la perptuer.--Jean ne fait pas voeu de clibat; il ne s'engage rien, et il y tient.--Cependant, comme il y a partout des anomalies, Jean se trouve quelquefois pourvu d'une famille; voici alors de quelle manire elle est distribue: Sa mre est aux _Incurables-Femmes_. Son pouse fait ses couches _la Maternit_. Son premier est l'_Enfant-Jsus_. Il a enfin un oncle concierge, dans un hpital de province. Cet oncle fait l'orgueil et l'espoir de toute la famille. L'infirmier n'est pas, comme on pourrait le croire au premier abord, le mle de la garde-malade. Ils appartiennent l'un et l'autre une race trs-diffrente. Celle-ci affiche des prtentions; elle est toujours une veuve qu'a _zt_ dans l'aisance, _sous son premier_, pauvre dfunt, _qu'tait_ un fort bel homme, bien _induqu_; _elle a z'hu des malheurs_. Celui-l, et sauf les exceptions que nous avons indiques tout l'heure, descend sans honte comme sans vanit d'un pre inconnu et d'une mre dont il a perdu la trace. Les souvenirs de son enfance ne lui rappellent communment que des jeux de bouchon, de _pigoche_, et des escalades de lanternes et de parapets, pour bien voir des guillotins; il croit tre n en Bourgogne; il s'est lev... comme s'lvent les champignons et les orties.--La garde-malade est ronde et grasse; elle roule plutt qu'elle ne _va-t-en_ en ville; l'infirmier est maigre et sec. Les malades doivent toujours tre tents de lui rpondre: guris-toi toi-mme.--La voracit de la garde-malade se contient toujours dans les limites des choses succulentes et sucres.--L'infirmier, quand il lui plat de dployer sa puissance digestive, s'attaque toutes les substances. Nous avons parl plus haut de sa gourmandise; ce n'est l qu'un dfaut du caractre; mais, hlas! les organes eux-mmes de Jean se mlent parfois de se dpraver, et alors cette gourmandise prend un dveloppement surhumain. On a vu des infirmiers engloutir la portion d'une salle presque entire, et leur voracit dpasser les bornes de l'honnte et du possible: apptit bien digne des miasmes qui l'irritaient! Nous nous apercevons regret que jusqu'ici nous avons dit beaucoup de mal de l'infirmier; il ne faut pas qu'il nous en veuille: mdire est aussi une maladie. Nous nous empressons de convenir que l'infirmier rend souvent des services signals l'humanit souffrante, et que, lorsqu'il lui prend fantaisie de se montrer sobre, intelligent et soigneux, il peut beaucoup pour l'adoucissement, voire mme pour la gurison de certains malades.--En rflchissant mme, je serais presque tent de rtracter une partie du mal que j'ai dit de mon hros. A propos de hros, je dois vous avertir que l'infirmier militaire diffre du civil; d'abord le premier est revtu d'un uniforme, et tout le monde sait les graves modifications que cette simple circonstance apporte d'elle-mme un individu. On pourrait recueillir aux Invalides les lments de son histoire intressante; on dcouvrirait peut-tre un triste revers la mdaille d'Ina, d'Austerlitz et de Friedland. L'infirmier vous reprsente l'homme du monde le mieux fix sur le genre de maladie dont il doit mourir; l-dessus, on ne saurait le tromper; c'est le rsultat de son exprience et le couronnement de tous ses travaux. Une fois qu'il a bien reconnu son mal, ne croyez pas qu'il s'occupe de le gurir, pas si simple; il met son orgueil le caresser, lui donner toutes les facilits imaginables, et meurt ordinairement par o il a le plus vcu, par l'estomac et les entrailles.--En mourant, il lgue sa pipe au _numro_ qu'il affectionne le plus, et son corps l'amphithtre; le cimetire lui parat un abus;--les tombes, un obstacle la circulation;--la spulture, une recherche et une faiblesse de petit-matre; le _Pre-Lachaise_,... il en trouve l'emplacement dlicieux pour un _Tivoli_ d't.--Jean recommande seulement l'interne qu'il croit le plus habile de se charger de son autopsie; il invite d'ailleurs tous les externes et tous les _roupious[15] manger un morceau_: cela signifie, en style d'amphithtre, qu'il les invite prendre, celui-ci un bras, celui-l une jambe, qui un pied, qui la main, qui la tte.--Quant ses dents, s'il lui en reste, il ne peut pas en disposer plus que de ses cheveux: [15] Aspirants l'externat. C'est l'invitable part des _garons_. Et son me? On ne peut penser tout: l'infirmier a coutume de ne pas s'en proccuper; les bonnes soeurs s'empressent de prier pour elle.--Mais nous croyons que la malheureuse a pris les devants, et qu'elle est dj alle au diable,--o nous conjurons nos lecteurs de ne pas nous l'envoyer chercher ou rejoindre. Nous leur en tmoignerons notre reconnaissance en leur souhaitant de n'avoir jamais que leur mre, leur soeur, leur femme ou leur matresse pour infirmier. P. BERNARD. [Illustration: LA GRANDE DAME DE 1830.] [Illustration] LA GRANDE DAME DE 1830. Voyez-vous cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse, c'est la fille de M. Jourdain. MOLIRE. SATISFAISONS en tous points votre curiosit d'tranger, disait le comte de Surville au jeune duc d'Olburn, nouvellement arriv Paris. Je me suis fait votre cicerone pour vous guider dans cette Babel qu'on appelle aujourd'hui les salons de la haute socit, et que vous dsirez connatre. Commenons donc le cours de vos observations par la grande dame. Je vais vous prsenter madame de Marne; son mari est ministre depuis hier, et ce soir elle reoit pour la dernire fois dans son htel particulier. Il n'est pas dix heures, c'est un peu tt pour partir dj; mais nous arriverons avant la foule, ce qui nous permettra de mieux voir.--Et l'quipage, emportant le duc et le comte, roulait vers la Nouvelle-Athnes. Un ple-mle de voitures particulires et de remise, de cabriolets et de fiacres, commenait s'y tendre en _file_. Deux municipaux, arms de pied en cap, gardaient les abords de l'htel de madame de Marne. Quatre lampions illuminaient l'extrieur. Le vestibule, par pour la fte, tait entour d'arbres verts comme la porte d'un caf, ou un terrain concd perptuit au cimetire du pre La Chaise. L'escalier, tourment dans son troite cage, tait brillamment clair, il est vrai, mais par l'infect gaz de houille. De chaque ct des petits battants de la petite antichambre se tenaient deux domestiques en livre de fantaisie, faite d'hier, couleur caf au lait, galonne d'argent et boutons portant les lettres D. M. Pour arriver la reine du lieu, le comte et son compagnon devaient traverser deux ou trois salons qui commenaient se remplir. Madame de Marne tait assise, au fond du dernier, sur un fauteuil dor, et, comme une reine prsidant sa cour, la tte d'une ellipse de femmes couvertes de gaze, de fleurs et de diamants, elle se tenait aussi raide que possible, et ne laissait que lentement tomber de sa bouche quelques rares paroles dj empreintes de la rserve diplomatique du ministre des affaires trangres, o le lendemain elle allait faire son entre. Ne promenant autour d'elle que des regards protecteurs ou ddaigneux, madame de Marne essayait de faire de la dignit; elle se posait dans sa nouvelle qualit d'astre au firmament du pouvoir. Petite, mais parfaitement faite; blanche, rose et jolie malgr l'irrgularit de ses traits, elle et t une trs-gracieuse femme sans le ridicule de ses prtentions aux grands airs. A la vue du comte, son visage resplendit d'un indicible redoublement de satisfaction orgueilleuse, et elle cadena sa voix d'une faon nouvelle. Toutes les personnes prsentes par vous, monsieur le comte, dit-elle en lui jetant un de ses plus aimables sourires, seront toujours bien reues chez moi. Puis s'assouplissant un peu: J'espre que monsieur le duc me fera l'honneur de venir au ministre o je recevrai maintenant rgulirement tous les mercredis. A peine le duc a-t-il le temps de rpondre la gracieuse invitation, qu'un flot de nouveaux survenants vient s'incliner devant madame de Marne. Au retentissement de leurs noms bien plbiens, elle a repris sa raideur, chang de voix, et regard le duc d'une faon qui signifie:--Pardon, mais c'est une obligation impose au pouvoir; l'pidmie de l'galit a confondu tous les rangs, il faut recevoir tout le monde. A quelle famille appartient madame de Marne? demande le duc au comte, en se retirant avec lui dans un angle du salon. --Ma foi, je le sais peine. Les grandes dames d'aujourd'hui viennent de partout, sortent de toute greffe. Celle-ci, je crois, est fille d'un forgeron du Berri, devenu grand industriel, comme on appelle maintenant tous les rustres enrichis. --Ce que c'est que d'tre tranger, fit en rougissant la fiert allemande du duc; je m'tais compltement tromp sur la valeur du mot _grande dame_; je croyais qu'il fallait tre de grande naissance pour tre grande dame. --C'est--dire que vous le preniez dans son ancienne et vritable acception. Mais tenez, la foule augmente, on touffe ici; c'est un vrai _raout_ dans toutes ses splendeurs; cinq cents personnes l o trois cents seraient dj les unes sur les autres; nous ne pouvons plus nous rapprocher de madame de Marne, et il n'y a moyen de rien observer dans une cohue pareille. Venez, voici la porte du boudoir ouverte. Nous y serons seuls, je vais vous expliquer ce que signifie maintenant le mot grande dame. Sachez d'abord que la vraie grande dame, celle d'autrefois, ne peut plus exister en France dans notre poque qu'on veut appeler de _fusion_, et qui n'est qu'un temps de dplorable ou grotesque confusion. Emporte par la terrible tourmente de 95, broye sous les ruines de la vieille monarchie, elle a d aller achever de mourir sur le sol de l'migration, ne pouvant transmettre ses filles que quelques-uns des dbris tronqus du magnifique hritage qu'elle avait reu de ses aeux; les autres, pars, diviss, subdiviss, sont devenus le patrimoine de la fortune qui seule les dispense maintenant ses favoris d'un jour. Celle qui se dcore aujourd'hui du titre de grande dame n'est qu'une caricature ou l'antithse de la vraie grande dame du pass, majestueux morceau d'ensemble dont toutes les parties parfaitement l'unisson taient marques d'un ineffaable sceau de grandeur. Voyez les portraits de la grande dame d'autrefois: comme les traits, l'air de tte, l'attitude gnrale du corps s'harmonisent admirablement, et concourent, ainsi que dans les statues des grandes divinits grecques, indiquer la supriorit native. Ce sont toutes les grces unies la grandeur, mais une grandeur qui, comme la force au repos de l'Hercule Farnse, sent qu'elle n'a besoin d'craser personne pour se faire connatre ou apprcier. Assemblage des plus nobles lments d'une nature choisie, polie et repolie par le temps; brillante transfiguration d'une masse de gloire accumule par les sicles, inscrite par cent gnrations sur toutes les pages de notre histoire, la grande dame d'autrefois, c'tait le sang de tous ces hauts barons de France dont pendant dix sicles les bannires s'taient montres dans toutes les batailles ct et presque l'gal de l'oriflamme. A sa naissance elle avait pris rang la suite d'une filiation de preux, sur un arbre gnalogique tout blasonn. Elle s'appelait Crillon ou Montmorency. Sans le secours des pompes du luxe, sous l'habit d'une femme des champs aussi bien que sous son riche costume de cour, dans tout et partout on reconnaissait la grande dame, en qui respirait la fiert du sang, la beaut d'une noble race. Dpouillez celle d'aujourd'hui de la magie de sa fortune, tez-lui ses cachemires et ses diamants, et il n'en restera rien. En voyant cette grande dame actuelle, le vieux conte de la _Petite Cendrillon_ revient en mmoire; on est tent de le lui appliquer, sauf la mignonne pantoufle, dans laquelle son pied ne pourrait entrer. Mais la baguette enchante de la marraine n'est-elle pas la saisissante allgorie de la puissance de la fortune? Le potiron chang en quipage, la robe de bure en robe lame d'or, ne sont-ils pas les prodiges par lesquels la capricieuse desse produit la grande dame du jour? Le comte tait un vieillard l'esprit mordant; c'est--dire qu'il tait causeur et caustique. Il avait entam le chapitre favori de ses filials souvenirs, le duc l'coutait sans l'interrompre. La grande dame d'aujourd'hui n'a ni traits arrts, ni formes exclusives, ni type particulier: elle est quelquefois jolie, rarement belle, ordinairement riche, car dans notre sicle tout mtallique, sa dot a t le plus communment le pidestal de sa grandeur. En scne, c'est une actrice pleine de raideur et jouant faux; derrire la coulisse, ce serait souvent une charmante et gracieuse femme, si presque toujours l'orgueil, l'enivrement de la prosprit, n'empoisonnaient ses qualits natives. Produit d'un coup de bourse, d'un remaniement ministriel, d'une dissolution de la chambre des dputs, d'une augmentation de la chambre des pairs, sans pass, sans lendemain, la grande dame de notre poque n'est qu'une toile filante sur l'horizon des rvolutions, une improvisation plus ou moins heureuse de la fortune, le dernier mot d'une intrigue politique. Petite bourgeoise monte sur les hautes chasses de son orgueil, de l elle croit tout dominer, et s'imagine tre rellement ce qu'elle affecte de paratre, en changeant quelque peu son nom, en y glissant la particule aristocratique s'il ne sonne pas trop mal avec elle, en le faisant suivre de celui de sa naissance; ou bien en le supprimant tout fait, sans autorisation du garde des sceaux, pour prendre uniquement celui du village voisin de sa maison de campagne. Il faut avoir connu la grande dame d'autrefois pour comprendre l'excs du ridicule de celle qui affecte aujourd'hui de la remplacer. Tout ce que vous voyez ici en toilette, en luxe, ces petits salons dont les plafonds effleurent presque votre tte, et o s'touffent trois cents personnes; tous ces hommes vtus comme pour aller un enterrement; ces cinq ou six domestiques dans l'antichambre, ces fiacres la porte, tout cela peut-il offrir le moindre rapport avec le cortge princier qui entourait la grande dame d'autrefois? Les nombreux laquais, les grandes livres, les carrosses tout armoris, la foule titre, paillete, parfume; ces htels si vastes, si resplendissants de richesses hrditaires; ces salons immenses o se droulaient majestueusement les flots soyeux et dors des grands habits de cour, les proportions des habits, comme celles des htels et des fortunes, ont compltement chang. La richesse et la grandeur ont disparu du costume; la forme de celui de la grande dame d'autrefois n'appartenait qu' elle, n'allait qu' elle; l'toffe n'en avait t tisse que pour elle. La robe de la grande dame d'aujourd'hui n'est pas d'une coupe diffrente de celles des autres femmes; elle peut aller toutes les tailles; ce n'est que la grce et le got individuels qui sachent lui donner une certaine distinction. Pour tre juste, il faut convenir que la grande dame d'aujourd'hui a l'esprit plus cultiv que celle d'autrefois, dont l'ducation devait gnralement encercler la pense dans le frivole et spirituel parlage des grands appartements de Versailles. Parfois mme il lui arrive de viser la science. Mais devenant alors ce que les Anglais appellent _a blue-stocking_, et ne voulant paratre trangre aucune de ses spculations les plus diverses, les plus leves, elle disserte sur tout: elle parle de physique et de politique, de gologie et de chimie, de mdecine et d'astronomie avec plus d'aplomb que les Franklin et les Montesquieu, les Cuvier et les Lavoisier, les Broussais et les Arago, et de faon en imposer quelquefois sur la valeur relle de son rudition, si le plus souvent on ne retrouvait, dans les revues ou les journaux qu'elle a lus le matin, tout le bagage scientifique dont elle se dcore le soir. La grande dame de la vieille monarchie voyait les beaux-arts travailler l'embellissement de sa vie dore, sans tre mme d'apprcier leur cration autrement que par le sentiment instinctif qui gnralement avertit chacun de la prsence du beau. Celle d'aujourd'hui ajoute au sentiment la comprhension; elle admire avec discernement, elle donne souvent une partie de son temps la posie, la musique, la peinture; quelquefois mme elle aurait droit au titre d'artiste. L'orgueil de la fortune remplace dans la grande dame d'aujourd'hui la fiert d'une origine illustre, l'apanage de la grande dame d'autrefois. Est-il de noble race? dans quelles circonstances ses aeux se sont-ils distingus? demandait-elle d'abord qui sollicitait l'honneur de lui prsenter un inconnu. Est-il riche? est la premire question que fait en pareil cas la grande dame d'aujourd'hui. L'or est le seul dieu du jour, l'or fait tout passer, l'or est le diapason du mrite; la grande dame de nos jours lui doit ses plus gracieux sourires, ses attentions les plus polies. C'est peu prs par lui seul qu'elle est au premier rang; aussi doit-elle proportionner la fortune de ceux qu'elle voit la considration qu'elle leur accorde. Comme vous avez pu en juger lorsque nous sommes entrs ici, sa vanit prouve un haut degr de satisfaction quand des noms historiques viennent orner ses salons; mais gnralement, soyez-en sr, ses plus profondes sympathies resteront toujours acquises aux millionnaires. Dans sa conversation, vous entendrez souvent revenir des chiffres; c'est un effet de la force du sang. Il a _tant_ de mille livres de rentes, des proprits qui valent _tant_, des usines _tant_, des manufactures _tant_; c'est un homme dont le crdit est illimit, c'est une excellente maison, ce qu'il y a de mieux voir dans Paris. Son admiration s'attache-t-elle un meuble nouveau, un riche bijou, un lgant quipage, elle ne manquera pas de compter parmi les motifs qui la justifient le haut prix de l'objet admir. La grande dame d'autrefois ne songeait jamais la valeur numrique de chaque chose, elle ne savait pas _calculer_; l'argent lui tait tranger, elle n'en salissait pas ses mains: c'tait la tche de ses intendants, d'estimer et de payer toutes les crations que le luxe n'enfantait que pour elle. Si quelques inconvnients taient attachs cette insouciante ignorance de la valeur montaire, ils taient rachets par d'incontestables avantages: ses libralits enrichissaient ceux qui l'approchaient, donnaient tous ses actes, mme ses plus folles dpenses, un caractre de grandiose qui n'a rien non plus d'analogue maintenant. Mesquine en tout, la grande dame actuelle, si elle est prodigue, ne sait qu'puiser sa bourse sans grandeur, dans le renouvellement incessant des mille riens que la mode produit quotidiennement. Si, au contraire, un esprit d'ordre la caractrise, elle ne sait mettre, la plupart du temps, dans la tenue de sa maison que la parcimonie de ses bourgeoises traditions de famille. Petitesse, orgueil et vanit, voil la grande dame d'aujourd'hui; voil l'poque. Chaque temps semble avoir la sienne, dans laquelle il se rsume. Entre celle d'aujourd'hui et celle d'autrefois, la France en vit deux autres sur lesquelles je ne m'tendrai pas: l'une, celle du directoire et du consulat, rappela Aspasie et Phryn; elle en eut les grces, la beaut, l'esprit, le coeur, les moeurs; elle fit cesser la terreur, arracha la France aux saturnales rvolutionnaires, y substitua les voluptueuses et brillantes ftes dont le Raincy fut un des thtres, et o allrent se prparer leur mtamorphose les Brutus de la veille, qui le lendemain devaient se rveiller courtisans d'un despote; l'autre, dans laquelle sa devancire vint naturellement se transformer et se fondre, fut la grande dame de l'empire, morte avec le soleil dont elle tait un rayon. Celle-l aussi se montra un assemblage de contraires; mais, fille de la victoire, elle en recevait jusqu' un certain point les fascinantes proportions; et si parfois perait en elle quelque chose des manires et du langage des camps, du moins son titre, l'hermine de son manteau d'altesse, taient-ils le prix mrit de mille actions d'clat sur tous les champs de bataille o l'aigle imprial avait abattu son vol triomphant. La grande dame d'aujourd'hui a plusieurs voix dans la voix, comme vous avez pu le remarquer en entendant madame de Marne. Elle en enfle ou diminue le volume selon la qualit des personnes auxquelles elle s'adresse. Dans les prtentions de son orgueil, elle est toujours ct du ton juste, et fait l'effet d'un instrument discord. Elle manque de naturel, ou l'touffe sous l'empesage de sa politesse manire, oppos de la politesse vraie, simple et de bon got qui distinguait la grande dame d'autrefois. Rarement elle sait tre familire sans tomber dans le commun. Arrogante et ddaigneuse avec ses infrieurs, presque toujours elle pse sur eux de tout le poids de son orgueil. Ses susceptibilits sont excessives; un rien l'alarme, et, comme le soldat en faction devant une place nouvellement conquise, sans cesse elle est sur le qui-vive; proccupe de la crainte qu'on ne veuille lui contester la sienne, ou qu'on ait la pense de lui dnier sa supriorit, elle s'apprte soutenir l'une et dfendre l'autre par un redoublement de hauteur dans le ton et de roideur dans les manires. Avec la grande dame d'autrefois ont disparu les immenses domaines, les vastes chteaux, dont les hautes et antiques tours avaient puissance de protger les hameaux qui en relevaient. Avec elle sont morts tous les droits seigneuriaux, conqute de ses anctres, prix de leur sang, fleurons de sa couronne ducale. Dans ses petites maisons de campagne bties d'hier, et o tout est mesur sa petite grandeur, la grande dame du jour essaye de ressusciter la noble chtelaine. Elle se pavane prtentieusement dans l'exercice de son troite et bourgeoise hospitalit, sorte de contre-partie de l'hospitalit princire qu'on trouvait chez la vraie grande dame. Elle veut se donner avec le maire du village des airs de suzeraine avec son bailli; elle se fait rendre des honneurs par le garde champtre. En parlant des cultivateurs ses fermiers, quelquefois plus riches qu'elle, et par consquent plus indpendants, puisque la fortune seule maintenant donne l'indpendance, elle dit arrogamment: _Mes paysans_. Le jour de sa fte, elle daigne quelquefois faire danser les habitants du village voisin de sa maison de campagne, devant la grille de son parc; et dans l'excs de sa munificence, elle ajoute cette faveur celle d'une distribution de deux ou trois pices de petit vin, coup souvent l'avance, et par prcaution hyginique sans doute, de moiti eau. O la grande dame d'autrefois faisait sans clat d'abondantes aumnes, celle d'aujourd'hui rpand avec faste ses parcimonieuses largesses, qui n'adoucissent qu'une heure la misre de l'indigent. Mais en revanche, et on lui doit la justice de le proclamer, si dans ses charits elle est trop conome de sa bourse, du moins faut-il reconnatre qu'elle s'y montre prodigue de sa personne. Infatigable danser pour les uns, chanter pour les autres, on la voit dame patronesse de toutes les ftes, bals, concerts organiss au profit des rfugis, des pauvres, des veuves, des orphelins, que de gnreuses sympathies et la piti publique sentent le besoin de secourir. Poussant le dvouement plus loin encore, et voil le sublime! certaines poques de paroxysme pour l'indigence, afin de lui mieux venir en aide, la grande dame se fait marchande en son nom dans des bazars improviss, oui, marchande! et, avec le courage du Rdempteur, accomplissant sa passion, elle poursuit toutes ses connaissances, riches ou non, les force lui payer au poids de l'or les mille bagatelles tales devant elle, les contraint complter la sorte de taxe des pauvres que les mes compatissantes doivent, dit-elle, s'imposer, et dans laquelle personnellement elle ne figure gure cependant que par de petits ouvrages, travail de ses mains: manchettes, pelotes, crans, essuie-plumes, dont Harpagon, si elle et t sa fille, lui aurait permis de grand coeur de faire les frais. Nanmoins, et probablement parce qu'elle se pose devant un simulacre de comptoir, au milieu d'un appartement bien chaud, bien confortable, cette grande dame se persuade donner au monde un difiant exemple d'immense bienfaisance. Qui pourrait mme affirmer, car le champ du fol orgueil est aussi incommensurable que les plaines de l'ther, si en ces moments elle ne va pas jusqu' s'imaginer faire admirer sur son front l'aurole de divine charit dont resplendissait celui de saint Vincent de Paul alors qu'ayant donn son unique manteau, sa dernire obole aux pauvres, volontairement, et pour racheter le captif de sa chane, il se condamnait aux rudes et abjects travaux des galriens? La fibre de la foi est morte au coeur du sicle; c'est le scepticisme de l'cole voltairienne qui l'a tue; car, telle que le simon, ce terrible vent du dsert dont le souffle mortel fltrit, dessche, anantit tout ce qu'il peut atteindre, cette audacieuse cole n'a rien respect, a tout dtruit. Sous le prtexte de ne vouloir que flageller l'ignorance, la superstition, le fanatisme et l'hypocrisie, elle a touff dans les mes le sentiment religieux, source unique et pure des plus sublimes inspirations, et ne l'a remplac que par le doute qui torture, ou le froid matrialisme qui tue l'homme dans sa plus divine essence. Nanmoins, par ton, par mode, pour se donner un air de femme _ne_, la grande dame affecte d'observer certains commandements de l'glise. Elle a un livre d'heures enrichi d'agrafes d'or; sa place, rserve l'Assomption ou Notre-Dame-de-Lorette. Elle est quteuse et marraine de cloches. Dans la magnificence de sa dvote ardeur, elle donne une Vierge de pltre, un devant d'autel en tulle brod, un ciboire de _maillechore_ l'glise du village voisin de sa maison de campagne, et un dner de temps autre monsieur le cur. Gnralement la grande dame se parfume, autant que possible, d'opinions aristocratiques. Nul plus que l'ingrate ne fulmine d'anathmes contre les rvolutions qui l'ont faite ce qu'elle est. Si vous avez bien saisi la pense de madame de Marne, quand des noms plbiens dont la fortune ne dorait pas l'obscurit sont venus rsonner ses oreilles, vous aurez compris combien la nouvelle grande dame souffrait de la confusion des rangs, combien elle gmissait de la ncessit o se trouve aujourd'hui le pouvoir de ne faire de ses salons qu'une sorte de macdoine sociale. La grande dame actuelle est peu prs aussi libre de son temps que toutes les autres femmes; sa vie est la mme sur une chelle un peu plus dore. Pour elle pas de charge de cour, pas de tabouret, pas de jeu de la reine; mais en revanche la royaut citoyenne lui donne quelques bals qu'elle embellit de tous les attraits d'une fte de famille, en ayant soin d'y convier les cinq ou six mille notabilits de l'_Almanach du commerce_. Amour, galanterie, tout est mort en France. Les femmes n'y ont mme pas maintenant le privilge de venir, pour les hommes, en premire ligne aprs leurs affaires; elles ne sont plus qu'une sorte d'entr'acte leurs plaisirs, un temps d'arrt entre une course cheval au Bois et un souper au Caf de Paris. Entoure de moins de sduction que la grande dame du pass, celle qui a pris son nom est-elle plus fidle la foi conjugale? J'en doute fortement; mais le sicle n'a rien lui dire, elle demeure vertueuse sa faon, elle observe ses prceptes, elle sauve les apparences. Au surplus, le mystre dans ses intrigues, dans ses amours, est pour cette grande dame une ncessit de position, une condition d'existence. Plante apporte d'hier sur le sol o elle se couvre de passagres fleurs, elle sent qu'elle n'aurait pas puissance de rsister au vent du scandale si elle avait l'imprudence de lui donner prise, et qu'il la briserait et la rejetterait dans le nant. Comme le comte achevait ces derniers mots, un grand jeune homme la longue figure ple, et au menton couvert d'une barbe moyen ge, parut venir se glisser mystrieusement dans le boudoir; mais la vue du comte et de son compagnon, il recula prcipitamment. Je ne doute plus, dit le comte avec un sourire malin: oui, la grande dame a ses heures de rception huis clos. L'orchestre en effet chante ses dernires contredanses, la foule est diminue, htons-nous de nous rapprocher de madame de Marne, si vous voulez saisir encore un trait de la grande dame actuelle. --Quel est cet homme qui se balance sur lui-mme au milieu de ce salon, comme un cygne dans son bassin de marbre, et qu'coute avec une si respectueuse attention le groupe qui l'environne? --C'est le fils d'un ancien matre d'cole de village. C'tait avant 1850 un petit journaliste, rpondit le comte de Surville au duc d'Olburn; c'est aujourd'hui le reprsentant et le dfenseur des intrts de la France dans toutes les cours de l'Europe, dans tous les pays du monde. C'est le mari de la grande dame, M. de Marne, le ministre d'hier. Madame STPHANIE DE LONGUEVILLE. [Illustration] [Illustration: LE MLOMANE.] [Illustration] LE MLOMANE. Omnibus hoc vitium est cantoribus... Ut nunquam inducant animum cantare rogati. Injussi nunquam desistant. HORAT. LA rvolution (nous parlons de la premire) a eu des consquences immenses, incalculables. Non-seulement elle a opr des changements complets dans l'ordre politique, moral et social, mais encore, s'il faut en croire ses dtracteurs, elle a boulevers l'ordre physique et naturel. coutez quelques-uns de ceux que M. de Chateaubriand appelle les hommes des _anciens jours_; si l'atmosphre est aujourd'hui dplorablement drange, si le parapluie est devenu, comme l'amour, de toutes les saisons, si le printemps s'en va, si les petits pois au mois de mai sont rentrs dans le domaine du fantastique, c'est au mouvement de 89 qu'il faut s'en prendre. Sans nous laisser entraner dans de semblables exagrations, nous croyons tre fond dire que la rvolution a exerc en France une influence notable sur la mlomanie. Sous l'ancien rgime, on chantait... pour chanter, comme les oiseaux, par un instinct naturel. La preuve que nos pres n'y mettaient, en gnral, aucun but, aucune prmditation, est dans la profusion de _tra de ri de ra_, de _tra la la_, de _la fari don daine, la fari don don_, de _ton taine ton ton_, etc., qui composaient le fond de la plupart des chansons d'alors. Ces refrains ne sont-ils pas, sous le rapport significatif, comparables au gazouillement du merle ou du sansonnet? A cette poque, ce qu'on a appel depuis le _beau chanteur_ de socit tait compltement inconnu. Chacun chantait, sans apprt, sans faon, _le vin, l'amour et les belles_, pour sa jubilation personnelle. C'tait une affaire d'panouissement de rate plutt que de gosier. On entonnait de joyeux refrains la suite des repas, et cela tout naturellement, de mme que les canaris roucoulent au sortir de la mangeoire. Afin de prolonger le plaisir, la moyenne des couplets tait de quinze vingt, sans compter les chorus obligs. On peut dire qu'alors tout finissait par des chansons qui n'en finissaient pas. Sous la rpublique et sous l'empire, _la Marseillaise_, le _Chant du dpart_, etc., imprimrent aux refrains nationaux une direction patriotique et guerrire. Aprs l'invasion et dans les premiers temps de la restauration, alors que le _chauvinisme_ avait tout envahi, y compris les mouchoirs de poche et la vaisselle, alors qu'on s'essuyait le front avec un peloton de la vieille garde ou avec la jambe d'un cosaque, que l'on mangeait une crme aux pistaches sur le champ de bataille d'Eylau et de la Moskowa, le chant, lui aussi, fut vou _la colonne_, au _grognard_, _la gloire_, _la victoire_ et aux _succs_ des _Franais_. Plus tard, grce Branger, il se transforma en moyen d'opposition politique. Aujourd'hui le chant est devenu gnralement une prtention, nous dirions presque un calcul. Il est bien entendu que nos prcdentes apprciations, de mme que celles qui vont suivre, ne s'appliquent point aux vritables artistes, lesquels ont toujours form une classe part, mais seulement aux amateurs. Maintenant on ne chante plus pour chanter, mais dans le but de briller, de se faire remarquer. C'est peine si dans les repas de province on a conserv l'usage d'adresser la ronde aux convives l'invitation de chanter _quelque chose_. Et mme encore la prtention dilettante a fait abandonner comme trop vulgaire ce qu'on appelait jadis les chansons _de_ table. Il n'y a plus que des chansons __ table. En guise de ..... joyeux refrain Qui mette tout le monde en train, Tout en vidant les verres Comme faisaient nos pres, on entonne de langoureuses et plaintives romances, parfois mme la cavatine funbre chante par Rachel _la Juive_, ou par Ninette de la _Pie voleuse_, avant de marcher au supplice. C'est trs-rjouissant. Dans un dner dpartemental auquel nous assistions dernirement, un Duprez de l'endroit jugea propos de chanter au dessert le grand air d'_Asile hrditaire_. Il _enleva_ la belliqueuse strette _Suivez-moi!_ en brandissant sa fourchette au lieu d'pe. C'est seulement dans les repas de petites villes, lorsqu'arrive le moment de chanter la ronde, qu'on voit se renouveler ces excellentes scnes de comdie, dont le proverbe de Henri Monnier, intitul _un Dner bourgeois_, nous a offert une peinture si plaisante et si vraie:--le chanteur, faussement modeste, ayant l'air de se dfendre tandis qu'il grille de se faire entendre dans ce qu'il considre comme _son triomphe_;--un autre se faisant supplier pendant une demi-heure, pour finir par dtonner un chtif couplet;--puis, les demoiselles contraintes chanter par autorit maternelle ou paternelle, ce qui, quelques variantes prs, s'excute de la manire suivante: LA MAMAN. Allons, ma fille, chante-nous _un morceau_. LA DEMOISELLE. Mais, maman, je n'ose pas. LA MAMAN. Allons donc... mademoiselle... ne faites pas la sotte. Allons, levez-vous... tenez-vous droite. Allez, son pre, soufflez-la... vous savez: _Je n'aimais plus._ LE PAPA, _soufflant_. _Tu n'aimais plus._ LA DEMOISELLE, _se levant et chantant_. Je n'aimais plus... LA MAMAN. Tenez-vous droite, mademoiselle; vous avez l'air d'une contrefaite. LA DEMOISELLE. Je n'aimais plus. LE PAPA. _Tu tais triste et rveur._ LA DEMOISELLE. Je n'aimais plus... J'tais triste et rveur. LE PAPA. _Ne touchant plus ton luth sonore._ LA DEMOISELLE. Je n'aimais plus, j'tais triste et rveur, Ne touchant plus mon luth sonore. Avec piti l'Amour vit ma douleur. LE PAPA. _Tu n'aimes plus, tu veux chanter encore._ LA DEMOISELLE. Je n'aime plus, je veux chanter encore. LA MAMAN, _aigrement_. Asseyez-vous, mademoiselle; on a assez de vos chansons. (_La demoiselle pleure._) Je vais envoyer les _pleurnicheuses_ tout l'heure la porte. Touchant effet de l'harmonie dans les familles! A Paris, de semblables scnes ne se prsentent que rarement. Ici, les dlits musicaux se commettent avec prmditation. Les dilettanti amateurs, de tout ge et de tout sexe, ne se prsentent en socit qu'aprs avoir longuement et laborieusement prpar _leurs morceaux_. Ils ont soin galement de choisir leurs victimes. Mfiez-vous des billets d'invitation se terminant par cette formule: _On fera un peu de musique_. Ce sont de vritables guet-apens. A tout prendre, nous prfrons encore l'ancien usage des chants entre la poire et le fromage aux modernes runions dans un salon tout exprs pour y subir de la musique de famille ou de voisinage. A table, du moins, on avait mille moyens polis d'luder les approbations de rigueur et de dissimuler son ennui. Un verre port propos aux lvres servait masquer le sourire et le billement. On pouvait se donner une contenance l'aide de l'pluchement d'un fruit ou d'une transposition de couteaux et de fourchettes. Dans une soire musicale, au contraire, sur un fauteuil dcouvert, on reste expos sans dfense, sans refuge, au martyre auriculaire, aux regards ombrageux des parents et des amis. Pas moyen de se soustraire l'_excution_. Nous en dirons autant des prtendus concerts d'amateurs, aujourd'hui multiplis d'une manire effrayante, et qui constituent un vritable flau, que nous appellerons le _musica-morbus_. Tous ces fcheux abus prennent leur source dans la manie prtentieuse qui s'est gnralement empare du dilettantisme bourgeois. Il n'est si mince fredonneur ou mntrier de salon qui ne veuille briller; il lui faut donc un auditoire et des claqueurs _ad hoc_. Ce travers ne s'est pas seulement empar de la jeunesse et de l'ge mr, il a gagn jusqu' l'enfance. Depuis quelques annes, chaque famille met son amour-propre possder dans son sein un ou plusieurs petits virtuoses. Le piano, le violon, la flte, voire mme la clarinette, ont remplac, comme amusements du jeune ge, la poupe, le cerceau et le ballon. L'tude du solfge a t substitue la lecture des contes de la Mre-l'Oie. On distribue aux enfants des tartines de musique au lieu de tartines de confitures. C'est ce qui fait que nous rencontrons chaque pas des Malibran, des Grisi de dix ans et au-dessous; des Hertz en bourrelet et des Paganini en jaquette. On appelle ces artistes prmaturs de _petits prodiges_... de ridicule, soit. Les classes populaires, elles aussi, ont t atteintes de la prtention mlomane. Elles ddaignent la grosse gaiet des chansonnettes du vieux temps; elles font fi des recueils imprims sur papier brut avec couvertures rougetres, et contenant les inspirations peu musques des mnestrels de carrefour. On veut chanter des morceaux la Rpe, la Courtille et sous les piliers du march aux lgumes. Il n'est pas rare d'entendre un robuste fort de la halle roucouler la romance langoureuse et poitrinaire; un inculte gamin du boulevard du Temple, chanter le noble fils des preux, ou le beau page, brillant d'or et de soie. Tmoin encore la romance de _la Sultane_: Verse sur moi les parfums d'Arabie, qui fait les dlices des marchandes de harengs et de friture. L'ambitieux dsir de se signaler, de se singulariser musicalement, a fait de plus clore de nos jours une foule de soi-disant rformateurs et novateurs lyriques. A une poque loigne de quelque cinq mille ans, Salomon s'criait: Il n'y a rien de nouveau sous le soleil; plus forte raison pouvait-on croire qu'aprs les Haydn, les Mozart, les Beethoven, les Rossini, il n'y avait plus rien de nouveau sous les sept notes de la gamme. Erreur; nous avons vu rcemment surgir des Mahomet, des Calvin qui affichent la prtention de changer compltement les anciennes croyances musicales, de mme que Sganarelle se flattait d'avoir chang _le coeur gauche_. Parmi ces nouveaux sectaires, nous citerons les Jacotots lyriques, qui, s'appuyant sur l'axiome: Tout est dans tout, prtendent que la musique est susceptible d'exprimer quoi que ce soit, ft-ce mme un raisonnement thologique, philosophique, politique, didactique, esthtique, clectique, etc.; un fait d'histoire, une discussion parlementaire, une variation d'un demi-centime dans le cours de la Bourse, ou une dpche tlgraphique interrompue par le brouillard. Pour qu'on ne nous accuse pas d'exagrer, il nous suffira de rappeler ces programmes de concerts, dans lesquels on annonce des _fantaisies_ morales ou humanitaires, des _symphonies_ fantastiques, potiques et dramatiques. Les auteurs de ces compositions ne prtendent-ils pas exprimer non-seulement tous les effets de la nature physique, mais encore les motions les plus intimes du coeur, les vicissitudes les plus romanesques de la destine humaine; et cela au moyen de croches, de bcarres et de cadences? Ainsi un compositeur a rdig nagure une notice biographique en symphonie, sous ce titre: _Une vie d'artiste_. Entre autres _chapitres_, le livret explicatif indiquait la description d'une _Promenade dans la plaine_. Or la musique consacre ce sujet aurait tout aussi exactement dpeint une promenade sur les tours de Saint-Sulpice. Ainsi encore un jeune pianiste, aussi connu par la grandeur de son talent que par la longueur de ses cheveux, a proclam hautement l'intention de transformer son piano queue en chaire d'enseignement humanitaire. Il n'est pas une de ses notes bmolises ou diatoniques, qui, d'aprs son systme, ne tende rendre les hommes meilleurs. Et si parfois il frappe sur les touches au point de les briser, c'est afin d'inculquer avec plus de force ses prceptes moralisateurs. Nous avons enfin une troisime petite glise musicale, de cration toute moderne, avec son pontife, et qui se compose de Jrmies partisans exclusifs de la musique gmissante, souffrante et attendrissante. Leur rpertoire est form uniquement de lamentations notes et intitules _un soupir_, _une larme_, _un sanglot_, _un dsespoir_, etc. Lorsqu'ils se font entendre dans une socit ou dans un concert, on devrait avoir la prcaution de distribuer des mouchoirs la porte. En vrit, il est des moments o tout ce fatras de chants bizarres, prtentieux et ennuyeux vous forcerait presque regretter les beaux temps lyriques de _la Boulangre_, du _Clair de la lune_ et de la _Pipe de tabac_. Nous avons dit qu'aujourd'hui le dilettantisme tait aussi parfois un calcul. Combien de parents, en effet, spculent sur le piano et la cavatine brillante, comme moyens d'tablissements conomiques pour leurs filles! Combien de Duprez amateurs, qui se fiant cet axiome d'opra-comique: L'oreille ravie est bien prs du coeur, s'efforcent d'atteindre l'_ut_ de poitrine dans l'unique but de charmer quelque riche hritire! O culte platonique de l'art pour l'art, qu'tes-vous devenu? Il nous reste signaler une classe de mlomanes qui unit le double caractre de la prtention et du calcul; c'est celle des chanteurs de romances. Le mtier de chanteur de romances a remplac, comme moyen d'existence parasite, les anciens potes de famille, les diseurs de bons mots, les conteurs de socit, etc. Aujourd'hui le chanteur de romances est le _lion_ oblig de toutes les runions bourgeoises. Il a son couvert mis une foule de tables; il jouit du privilge des grandes et petites entres dans les salons et mme dans les boudoirs. On le traite comme un tre neutre et sans consquence. L'tat de chanteur de romances n'exige d'autre mise de fonds qu'un habit noir peu prs neuf et une voix rpe. Le chanteur de romances est ordinairement un petit homme, trapu, courtaud, aux paules largement cambres, aux joues rubicondes, ornes de favoris noirs et buissonneux, l'abdomen prominent comme celui d'un caporal de voltigeurs de la garde nationale. La nature l'avait cr pour tre l'Atlas d'un commerce d'picerie en gros, ou d'une maison de roulage, et c'est piti que de voir employer un si puissant appareil de forces musculaires soutenir de simples notes de musique. Rien de plaisant comme les efforts de l'obse mnestrel afin d'imprimer sa face rjouie une expression mignarde, langoureuse ou mlancolique, en harmonie avec les chants de son rpertoire. Impossible de rprimer un sourire lorsqu'on l'entend se plaindre de son _malheur_, de sa _langueur_, de son _acheminement vers la tombe_, de _sa frle existence_, etc. Hercule filant des sons n'est gure moins bouffon qu'Hercule filant une quenouille. Le chanteur de romances a l'avantage d'exercer une industrie qui ne connat pas de morte-saison. Il _travaille_ en tout temps. Il dtache la barcarole au plus juste prix, fournit la tyrolienne avec ou sans gestes, pleure le nocturne, gazouille l'ariette, et expdie non-seulement pour la ville et la province, mais encore pour l'tranger. Au printemps, lorsqu'arrive la saison des eaux, il exporte son bagage troubadour Spa, Aix, Baden-Baden, Vichy, Dieppe, au Mont-d'Or, Nris, Plombires. On voit revenir le chanteur de romances vers les premiers jours d'automne. Il reparat dans tous les concerts que le vent du nord refoule sur Paris. Cependant, force de se couronner de roses, le troubadour arrive l'hiver de la vie. Il perd presque en mme temps son _sol_ et ses cheveux. Alors il songe _revoir sa Normandie_, ou tout autre pays qui lui a donn le jour. L, il convertit le produit de son _travail_ en bons biens au soleil; il devient notable de village, conseiller municipal et marguillier de paroisse. Chaque dimanche il s'installe sur les bancs du lutrin, et consacre chanter les louanges du Seigneur et du patron de l'endroit les restes d'une voix jadis voue clbrer les Zelmire, les Elvire, les Jeux, les Ris et les Amours. Ainsi passent les gloires et les romances de ce monde. En cherchant conclure d'une manire grave, nous sommes arriv dcouvrir que le chant peut tre employ comme moyen accessoire d'atteindre ce but qu'on prtend le plus important de la vie, la connaissance de soi-mme et des autres. A la suite d'une foule de dductions et de raisonnements, nous croyons pouvoir poser ce nouvel axiome: que chez la gent humaine, comme chez la gent volatile, _le ramage rpond au plumage_, et qu'on peut dire en entendant chanter un homme: C'est un brave, un sournois ou un sot; comme la simple audition de leur chant, on dit: c'est un coq, un corbeau ou un serin. Nous nous empressons d'ajouter que l'honneur de l'invention ne nous appartient pas tout entier. Avant nous, deux grands gnies, Shakspeare et Chateaubriand, avaient dj appliqu la musique la connaissance du coeur humain. Le pote anglais s'est born, il est vrai, l'indiquer comme un moyen de jugement ngatif, lorsqu'il a dit: Celui qui n'a pas de musique dans l'me est capable de toute espce de noirceurs. D'o il suit que si l'auteur d'_Hamlet_ et t charg de la rdaction du Code pnal, il aurait plac tous les gens qui n'aiment pas la musique sous la surveillance de la haute police. L'illustre Chateaubriand est all plus loin: il a remarqu que les villageois, les bergers, tous ceux enfin qui ne chantent que d'instinct, prludent toujours en mineur, et que l'air de toutes les complaintes villageoises est modul sur ce ton plaintif. Le chantre d'_Atala_ a vu dans ce fait la preuve que la corde de la douleur est la corde naturelle l'homme. Ainsi, en supposant que le grand pote ft tomb inopinment des rgions thres sur notre globe terrestre, il aurait devin tout de suite que nous sommes sujets la mort, la douleur, aux rages de dents, aux drames adultres, aux romans chevels, l'asphalte, au bitume, aux socits en commandite, aux patrouilles de la garde nationale, et tout cela rien qu'en entendant un villageois chanter en _mi-bmol_. C'est une bien belle chose que le gnie. Nous nous sommes permis de glaner aprs ces deux grands hommes dans l'observation du chant, et voici quelques-uns des rapports que nous avons cru saisir entre le moral de l'homme et ses habitudes vocales et instrumentales. Toutes les fois que vous entendrez un de vos concitoyens prluder invariablement, en commenant par les notes mdium et en s'arrtant avec complaisance sur les notes basses, de cette manire: [Musique: l, l, l, l ....] (ces derniers sons murmurs _tremolo_ dans la cravate), vous pouvez dire hardiment: c'est un Prud'homme, un Botien. Celui qui, dans la socit, va jusqu' trois couplets de romance, doit tre considr comme ayant des dispositions se rendre indiscret, importun. Quant au malheureux qui dpasse ce nombre et qui ne craint pas de se permettre les six couplets, jugez-le comme un tre de l'espce la plus dangereuse pour la paix de votre foyer domestique, comme un personnage essentiellement rabcheur, ennuyeux, assommant. Celui qui attend pour fredonner un air qu'il soit depuis longtemps tomb dans le tuyau de l'orgue de Barbarie, qui aujourd'hui, par exemple, vous chante _ma Normandie_, ou _le Postillon de Lonjumeau_:--perruque, rococo, ides toujours en retard, comme une mauvaise pendule. Celui qui psalmodie tous les chants tristes ou gais sur un seul et mme air de sa faon, lequel ne varie jamais:--tre monotone, fastidieux. Dans certains cas, l'observation doit tre prise l'inverse; car quelquefois on peut dire que le chant comme la parole a t donn l'homme pour dguiser sa pense. Ainsi tel qui cultive de prfrence l'air de bravoure: _En avant, marchons contre les canons_, ou _la marche des Tartares_; celui qui, dans chaque couplet, pourfend les ennemis de la France et meurt pour son pays, celui-l, disons-nous, peut n'tre qu'un bravache et un poltron. Et, pour citer un exemple pris dans un autre genre, on se rappelle que la romance: _Il pleut, il pleut, bergre_, fut compose par le _vieux cordelier_ Camille Desmoulins, qui, certes, tait loin d'tre pastoral. Passons maintenant au choix des instruments, comme indice de caractre. La trompette, le trombone, le cor et la trompe de chasse:--jeune homme bruyant, tourdi, tapageur; caractre _coquin de neveu_ ou _officier de hussards_ d'opra-comique. Celui qui cultive les instruments de remplissage, lesquels jouent dans un orchestre les rles qu'on appelle au thtre _grande utilit_, tels que le triangle, la grosse caisse, le chapeau chinois; celui-l doit tre un bon et simple garon, sans prtention aucune, toujours dispos rendre service son prochain. Le basson:--caractre concentr. La clarinette:--esprit peu potique, tournant l'picerie. La contre-basse:--indice de maturit ou plutt de dcrpitude. Regardez en effet dans un orchestre: il est trs-rare que l'on n'aperoive pas au-dessus du long manche de cet instrument une perruque frimas, et un nez qui, comme celui du pre Aubry, aspire la tombe. Le choix de la harpe indique une femme jolie et coquette, attendu qu'elle fournit l'occasion de dployer un bras bien fait, une taille lgante, et que les pdales mettent en vidence un pied mignon. Aujourd'hui cet instrument est presque gnralement abandonn. Nous sommes trop galants pour y voir une preuve que les types de perfection fminine sont devenus plus rares; de mme que la renonciation la mode des culottes courtes a t cite comme un aveu tacite de la dcadence des mollets contemporains. La femme qui empite sur les instruments spcialement rservs aux hommes, et qui, par exemple, joue du violon, de la flte ou de la contre-basse, a, pour l'ordinaire, une allure de caractre masculin et un soupon de moustaches. Si elle est marie, elle intervertira le fameux article 215 du Code civil, relativement l'obissance conjugale. _Vice vers_, l'homme qui pince de la harpe ou de la guitare doit, au besoin, faire de la tapisserie et ourler des cravates. Si l'on adoptait gnralement notre systme d'observation mlomane, il faudrait dire un de ses semblables non pas: Dis-moi qui tu hantes, mais dis-moi ce que tu chantes, et je te dirai qui tu es. ALBERT CLER. [Illustration: LA SAGE-FEMME.] [Illustration] LA SAGE-FEMME. SI vous avez rencontr, dans une des rues les plus frquentes de Paris, une jeune personne orne d'un tartan vert, d'un bonnet de tulle rubans orangs, et d'une imposante dignit de dix-huit printemps, vous l'avez suivie par instinct: la vie parisienne a de ces entranements. Croyant toucher, sur ses traces, aux portes du Conservatoire, vous vous tes livr mille rves dcevants: la jambe permet d'esprer une danseuse, le visage n'exclut point l'ide d'une cantatrice. Son itinraire n'est pas ce qui vous proccupe: vous avez fait un pas sans penser, vous en faites deux sans avoir rflchi, pour vous trouver en face de........ l'cole pratique. Votre sylphide est une sage-femme, l'adjectif est _ad libitum_. Rien ne ressemblant un tudiant comme un flneur, vous tes reu sans autre carte que votre mine vapore dans le prtoire de Lucine: le cours de M. Hatin va commencer. Il y a eu des demi-mots l'adresse de la jeune lve, dont elle a d rougir, la galanterie n'tant point dans le programme. Elle court se placer sous l'gide de la science au premier banc de l'amphithtre. Quand le professeur arrive, la fine plaisanterie n'est plus permise: l'lve est toute au professeur; elle coute par les yeux, et il y aurait conscience la distraire le moins du monde. Elle est plus que spare de l'tudiant en mdecine, elle en est distincte; cependant, la sagesse des deux coles ne suffisant pas mettre la sage-femme qui prenait leon avec les tudiants l'abri des agaceries, la Facult a reconnu rcemment qu'il y avait urgence ce que les sages-femmes suivissent les cours isolment, sauf pour celles-ci tre moins instruites que lorsque les tudiants eux-mmes assistaient ces leons. De son auditoire, le professeur s'tant rsign ne conserver que la plus belle moiti, la morale a gagn tout ce que la science a pu perdre cet arrangement. L'art procde par des initiations lentes. Le noviciat de la sage-femme a ses difficults: il s'agit de comparatre devant un jury de mdecins; il y a un prix pour les lves sages-femmes comme il y en avait un autrefois pour les rosires. Les femmes n'ayant d'ordinaire d'autre distinction que celle du mrite, il est juste de tenir compte des exceptions. La profession de sage-femme n'est ni artistique ni potique, mais bien mdicale et minemment utile. Peut-on tre sage-femme moins de s'appeler madame La Chapelle ou madame Boivin? L est la question. Les mdecins de tout temps s'emparent des grands accouchements, et c'est pour cela mme que les sages-femmes ont si peu d'occasions de montrer une supriorit marque. Le prjug les condamne, d'honorables exceptions prs, n'tre que des diminutifs des mdecins. Gnralement dvoue la petite bourgeoisie, la sage-femme habite les quartiers marchands et mme populeux; le troisime tage est de son ressort, elle s'lve aussi, dans l'intrt de sa clientle, jusqu'aux mansardes les plus idales; elle-mme a fix ses pnates un quatrime. La sage-femme paye son terme quand la nature daigne en fixer un pour quelque enfant natre, et la nature n'est pas moins ponctuelle son gard que son propritaire. Il y a des sages-femmes grands cordons de l'ordre, sans compter celles qui, l'aide d'une hyperbole plus ou moins forte, s'intitulent ainsi. Une sage-femme qui compte des antcdents n'a qu' trouver une pratique crdule; l'aide d'une mnmotechnie qui lui appartient, elle rappellera les divers personnages qui lui ont d le jour: l'entendre, elle n'aurait pas t sans influence sur l'arrive du roi de Rome; on l'aurait consulte sur la naissance du duc de Bordeaux; le nombre des comtes,--si l'on nous passe l'quivoque,--qu'elle a faits en sa vie tient vraiment du prodige. En ralit, l'importance de la sage-femme est problmatique; ses prtentions, les mdecins disent ses connaissances, sont mdiocres. On appelle une accoucheuse afin de pouvoir se passer d'un mdecin. Il est des susceptibilits, des fortunes surtout, que le savoir titr, en frac et en habit de docteur, effraye et intimide; on craint de ne pouvoir payer l'accouchement: la sage-femme se prsente alors mme qu'elle est sre de ne pas tre paye. Elle passe pour tre de meilleure composition qu'un accoucheur diplme, peut-tre parce qu'elle reoit de plusieurs mains. C'est elle qui, concurremment avec la marraine, fait de cette crmonie bourgeoise nomme vulgairement un baptme, la plus onreuse des invitations de famille. La sage-femme accepte des cadeaux; le mdecin ne compte que sur ses honoraires, quand il y compte. Ces petits prsents autoriss par l'usage finissent par lui composer une somme assez ronde, un revenu solide. On se dispense plus aisment de payer une dette que de faire ses honneurs; la coutume est plus despotique que la loi. Une enseigne que chacun connat et dont les nouveau-ns supposent l'existence avant mme d'avoir vu le jour, fait partie intgrante de la sage-femme; disons toutefois que son portrait diffre souvent de son tableau. On se tromperait en faisant ici l'application de l'axiome _ut pictura poesis_: d'abord la broderie au blanc de cruse ne perd rien par l'action de l'air et du temps de sa virginale blancheur; en second lieu, une sage-femme qui apparat sur le tableau dans tout l'clat de la jeunesse et du talent cultive souvent la clientle depuis un temps immmorial. On peut, sans la moindre injustice, lui assigner, en toute occurrence, une place dans le panthon des femmes Balzac, l'enseigne ne vieillit pas. Il peut arriver aussi qu'un tableau de rencontre faonn l'effigie d'une blonde s'adapte sans difficult une brune piquante. Les enfants n'y regardent pas de si prs pour venir au monde. La sage-femme est toujours lve de la Maternit sur son tableau. Chaque rue offre une de ces enseignes, o le sourire est strotyp sur les lvres du nouveau-n et de la sage-femme. Avoir un tableau est le privilge des accoucheuses; malheureusement ce que ce mode de publication a d'avantageux est en partie perdu par la concurrence. Aurait-on la curiosit de se demander quelle est la cause qui jette dans une voie excentrique et savante tant de femmes nes pour tre l'ornement d'une socit bourgeoise; quelle puissance occulte et irrsistible les arrache leur vocation de modistes, de dames de compagnie, de confiance ou d'intimit, pour en faire des sages-femmes? Cela tient aux plus profonds mystres de la vie d'outre-Seine. On n'a pu se dfendre d'une sduction opre par un tudiant en mdecine: on aime le mdecin d'abord; on en vient ensuite se passionner pour son art. A la Facult de droit, les choses ne se passent pas autrement; beaucoup de femmes connaissent le code; Hlose tait trs-forte sur la scolastique. La sage-femme, c'est la grisette mancipe; c'est elle qui, pendant que M. Ernest tait au cours, lisait Borrhaave avec entranement, se passionnait pour un chapitre de Lisfranc comme d'autres pour un roman de Ch. Gosselin. Cette solidit dans le jugement a dtermin M. Ernest faire des sacrifices. Dou d'une mdiocre ambition et d'une fortune plus mdiocre, il a consenti s'tablir de compte demi avec une lve forme de sa main; ils ont pris leurs grades le mme jour la Facult, et les ont fait lgitimer la mairie. C'est ainsi que naissent les petites fortunes mdicales, et que l'art des accouchements fait chaque jour de nouveaux progrs. L'inverse a cependant lieu quelquefois. La sage-femme, essentiellement voue la parturition, fait clore, le cas chant, des clbrits mdicales. Un membre de la Facult ne se faisait remarquer que par ses habits rps et un immense pressentiment de ses hautes destines. Il fut distingu par une sage-femme possdant une recette qu'il prna depuis plusieurs millions d'annonces; s'emparer du coeur de la sage-femme et de sa recette fut le premier coup de matre du docteur. Paracelse avait substitu l'astrologie toutes les sciences, l'annonce fut la panace universelle du nouvel alchimiste. Parvenu l'apoge de la fortune et de la clbrit, il oublia la femme qui l'avait rvl. Outre de ce manque d'gards, celle-ci prit la plume, et nous emes les _Mmoires d'une sage-femme_. La _Biographie des sages-femmes_, autre ouvrage de mme porte, contient, nous aimons le croire, bon nombre de noms justement clbres; il s'en faut cependant que toutes celles qui se distinguent dans cette profession puissent tre regardes comme irrprochables, et dire toute la vrit en ce qui en concerne quelques-unes serait faire plutt une satire qu'un tableau de moeurs. Cette profession a ses Locustes. Des femmes sans aveu, quoique accoucheuses jures, ayant vcu longtemps dans un tat problmatique, plus prs de l'indigence que d'une aisance modeste, parviennent la fortune par une route directement oppose celle du bien. Leur mtier tait de mettre des enfants au monde; elles font leur possible pour que l'humanit ignore l'arrive de ceux qu'elle avait inscrits d'avance sur son catalogue. Voulez-vous, sur les donnes de Parent-Duchtelet, vous faire le chroniqueur patient et rsign de tous les vices de Paris; la sage-femme vous en apprendra ce sujet plus qu'aucune autre. La sage-femme d'une moralit douteuse, celle qui tient de la Voisin et qui, dans les cas urgents, a recours aux drivatifs, donne frquemment sa main un herboriste: c'est un mariage de raison, un moyen d'avoir des simples sa porte, on use des spcifiques, on en abuse mme. A Paris surtout, les sollicitations sont souvent pressantes; la tentation se prsente arme d'une bourse et d'un sophisme: on commet un infanticide pour parer un dshonneur. Les physiologistes crivent en vain que tout breuvage de ce genre est un poison; beaucoup de sages-femmes en savent l-dessus autant que les mdecins eux-mmes. C'est pourquoi elles continuent d'exercer leur profession. Il suffit qu'elles possdent le remde pour l'appliquer. On calcule la somme reue ou recevoir bien plus que les consquences d'une atrocit. La victime craint le dshonneur plus que la mort; sa complice aime l'argent plus que l'honntet. Il y a, selon nous, trois coupables quand un crime de ce genre se produit: la sage-femme qui affronte un procs; la femme enceinte qui affronte la mort et la reoit des suites plus ou moins immdiates de sa faiblesse; enfin la socit toujours arme pour la vengeance, et qui punit trop par l'opinion une femme sduite, et la pousse ainsi frquemment un double suicide. Nous voyons au reste, toutes les poques d'une civilisation trs-avance, les mmes crimes natre des mmes causes. Si l'on en croit les historiens, les moeurs d'Athnes n'auraient pas t exemptes de ces pratiques secrtes. Les femmes grecques taient trs-verses dans la mdecine de leur sexe, et les matrones taient appeles presque exclusivement pour les accouchements. Las et Aspasie accrurent la mchante rputation qu'elles s'taient acquise par leurs galanteries, en pratiquant l'art occulte d'en faire disparatre les traces chez les femmes livres aux mmes drglements. Si ces immoralits taient chez nous une exception, il aurait fallu s'en taire; si elles sont au contraire une des plaies endmiques de la socit actuelle, il faut y chercher un remde. Nous livrons cette rflexion aux moralistes. La sage-femme qui tient pension est la fois l'Harpocrate[16] et l'Hippocrate femelle de son art, sa discrtion est passe en proverbe. On ne mettrait jamais les pieds chez elle si l'on savait y tre vu. Elle est utile au clibat rent qui pense pouvoir conserver sa considration en rcusant la plus noble partie des devoirs qui psent sur le citoyen ais; beaucoup de propritaires ont plus de confiance en une sage-femme d'un quartier autre que le leur que dans le maire de leur arrondissement, et aiment mieux avoir une honte dissimuler qu'un mnage gouverner en chefs de famille. La socit qui fltrit tant de choses moins dignes de blme les a-t-elle jamais mis son ban? il est vrai que la sage-femme est si discrte, et qu'en tout tat de cause un homme riche est toujours un homme mnager. [16] Dieu du silence. Mais il ne suffit pas qu'une sage-femme jouisse d'une confiance illimite et soit avantageusement connue de toutes celles qui dsirent ne lui confier que ce qu'elles veulent cder d'autres, il faut encore prvenir les confidences, entretenir des relations avec les scandales qui n'en sont pas encore. Paris est un asile prcieux pour la province, de mme que la campagne est un sjour discret pour les accidents de la vie parisienne. Ce refuge de l'innocence ne mrite ce nom qu'autant qu'il la procure aux personnes qui d'aventure l'auraient perdue par imprudence. La sage-femme qui tient pension jette ses filets dans les _Petites-Affiches_, sous forme de rclames modestes. On ne demande rien aux personnes en tat de domesticit que leurs services terme; il n'est pas inutile de se prsenter, toutefois, sans avoir quelques conomies. Il suffit que la sage-femme ait donn son adresse sous une forme philanthropique pour que les intresses viennent d'elles-mmes faire appel ses connaissances pratiques. On ne se connat pas dans son tablissement. Les femmes ont un nom quelconque; les roturires sont vicomtesses; les femmes titres s'appellent Louise ou Sraphine; celles qui viennent des confins les plus reculs des dpartements ont une position dans la _capitale_; les autres sont destines s'loigner de Paris. Presque toutes ont leurs poux dans quelque le de la mer du Sud. Elles feignent d'ajouter foi aux paroles les unes des autres, afin de n'tre pas interroges. Sa maison est, au reste, une Thbade; elle reste au fond d'une vaste cour, elle a pour portier un sourd et muet; toutes ses fentres ont des abat-jour. Il faut montrer patte blanche pour tre reu dans son gynce. La recherche de la maternit y est svrement interdite, l'homme en est banni perptuit. S'il est une profession o la considration soit toute personnelle, c'est surtout celle de sage-femme. La sage-femme qui, outre les vertus de son sexe, possde les connaissances de sa profession, ne tarde pas jouir dans son quartier mme d'une rputation irrprochable et d'un honnte revenu. Sa clientle lui a cot quelques sacrifices d'amour-propre; il a fallu se mettre bien avec les portires, ne pas s'aliner par une dignit compromettante les bonnes grces des garde-malades, satisfaire par des visites ritres aux exigences de la petite proprit. Il y a telle de ses clientes qui accouche vingt fois avant de mettre un enfant au monde. Pour peu qu'elle devienne en vogue, la sage-femme n'a plus un instant elle. Les enfants font exprs de voir le jour minuit. Elle allait se mettre table, on vient la chercher pour une grosse marchande; heureusement elle a des garanties et la commre en est son quinzime: ils sont tous venus de la mme manire; en fait d'accouchements, il n'y a que le premier pas qui cote. Tout cela est plus ou moins vulgaire; mais tout cela existe et compose les scnes les plus intressantes de la vie prive. Beaucoup d'enfants attachent une grande importance venir au monde. Des hommes de gnie peuvent passer par les mains de la sage-femme sans qu'elle s'en aperoive. Sa profession est une loterie. Ce n'est pas tout pourtant de procder un accouchement, il faut encore savoir quand un enfant existe, le prophtiser, si l'on ne peut faire plus, interprter son sexe, favoriser son dveloppement par une saigne en temps opportun; connatre quels breuvages lui conviennent d'abord. On pourrait faire des pomes sur cette donne, il y a des sages-femmes qui en ont fait. La sage-femme est un argument pour les personnes de son sexe qui rvent la femme libre. Serait-ce abuser de notre position que de dire un mot des folles hypothses prnes rcemment sur l'individualit de la femme? L'exprience des sicles et sa nature mme la fixent dans le sanctuaire du foyer domestique. Elle est reine au sein de sa famille; elle a droit nos adorations quand elle est mre: loignez-la de ce centre de ses affections et des ntres, de ce cercle modeste et prcieux de la vie prive, vous la dplacez; donnez-lui un rle autre que le sien, qui est d'aimer et d'lever ses enfants, vous ne produisez que scandale, dsordre et anarchie. La sage-femme ne sort pas de ses attributions de la famille; elle y entre au contraire plus compltement qu'aucune autre individualit de son sexe. C'est souvent une mre qui en aide d'autres le devenir. Au point de vue philosophique, qu'y a-t-il de plus noble et de plus relev que la profession de sage-femme? Mais elle est trop prs de la nature pour tre bien apprcie par la civilisation. Socrate avait trac autour de sa maison une ligne o il enfermait sa femme. Est-ce pour cela que Socrate faisait mauvais mnage? Ajoutons que le plus sage des hommes tait fils d'une sage-femme. On a vu des femmes, comme lady Stanhope, tre inspires d'en haut, confier leurs rves potico-religieux aux sables brlants du dsert; d'autres, s'improviser un apostolat qui n'embrasse pas moins des quatre parties du globe, et promener leurs prgrinations phalanstriennes d'un continent l'autre, faire emprisonner leurs maris, ne pouvoir supporter aucune espce de servitude, et s'imposer le mandat d'affranchir la femme du joug de fer du mariage; d'autres, entrer par des in-octavo dans la classe privilgie des clbrits de toutes les poques. On en a vu rivaliser de verve et d'enthousiasme avec les potes contemporains, improviser des opras, et dans la romance mme on a vu la musique s'allier la posie sous l'inspiration d'une seule muse fminine. On a vu le sceptre de la comdie tomber en quenouille; le mmoire, jusqu'alors du domaine exclusif des hommes d'tat, devenir le partage de duchesses et de femmes de chambre, et servir de prologue des divorces clatants. Tout cela est beau sans doute; mais le type de la femme _humanitaire_ se rvle autre part, et parat d'autant plus noble que son rle, si utile une classe d'enfants parias de naissance, ne peut tre apprci dignement que par un petit nombre de tmoins. Il faut le proclamer hautement, dt-on ne le dire qu'une fois, celle que son savoir a mise la tte d'un tablissement comme la Maternit est toujours une femme vraiment grande et digne de respect. Cette maison, qui ne peut tre peinte d'un seul trait, se rsume en elle. Que de soins! que de propret! Quelle vocation sociale n'a-t-il pas fallu pour tre au niveau de cet emploi! Quelle constance pour ne pas s'y habituer et faire corps avec lui, comme cela arrive aux anciens juges, aux anciens mdecins et aux diplomates consomms! L'ordre de la maison est admirable; l'incessante charit qui le maintient, plus merveilleuse encore. Il faut s'lever jusqu'aux classes les plus aises de la bourgeoisie pour trouver autant de luxe et de raffinements hyginiques qu'il y en a dans une simple salle de l'hospice des Enfants-Trouvs. Rien n'est bizarre et contrast comme les premiers moments de ces victimes privilgies de la misre qui dcime les classes pauvres de la population de Paris. Sortis d'une main quelconque, les enfants trouvs sont accueillis dans un asile o tout semble merveilleusement dispos pour l'allaitement. Lgus ensuite, raison de 16 centimes par jour, une mercenaire de la campagne, ils survivent peu un rgime meurtrier; ils meurent entre les mains des nourrices, c'est une consquence: mais pourquoi meurent-ils en aussi grand nombre, au moins, l'hospice o ils sont bien soigns? Qui le sait, bon Dieu! D'aprs les calculs statistiques, un enfant trouv qui arrive la position d'homme mari est une exception infiniment rare, peu prs comme un sur dix mille, et l'tat dpense des millions pour arriver ce mortuaire rsultat! Honntes philanthropes, toujours disposs appliquer le remde ct du mal, que vous importe qu'il y ait des enfants trouvs, pourvu qu'ils soient bien traits ou paraissent l'tre! Eh bien! la question est rsolue, ils ne le sont point, ou du moins c'est en pure perte qu'ils le sont. Ceux qui chappent la mortalit peuplent les maisons de correction, perptuent la misre et l'opprobre au dehors et au dedans de la socit. Il n'y a qu'un moyen de remdier ce mal, c'est de le supprimer, c'est de permettre aux liens du sang peine forms de se raffermir, en procdant l'amlioration du sort des classes indigentes d'o proviennent la plupart des enfants trouvs, car l'exception ne doit pas nous occuper. Un fait demeure tabli, c'est qu'un enfant _trouv_ est aujourd'hui un enfant _perdu_. Ce jeu de mots, cruellement srieux, nous le conservons, il n'y avait aucun moyen de l'viter. Honneur encore une fois la sage-femme qui, sans aucune des compensations flatteuses dont le monde entoure celles qui se vouent une des clbrits d'un autre genre, accomplit chaque jour une oeuvre utile, et compose d'un million de petites choses, qui la rendent grande et respectable aux yeux de tous! La sage-femme ordinaire s'efface compltement, quand on a vu de quoi se compose le rle de la sage-femme en chef la Maternit. L'hospice de la Maternit admettait autrefois de rares visiteurs; maintenant on n'y pntre plus. Il arriva un jour qu'un de ces curieux, qui avait obtenu une permission pour visiter l'hospice, y reconnut... sa soeur. Comment parler dignement de la sage-femme qui a invent le biberon-ttine et le bout-de-sein en gomme plus ou moins lastique, le biberon calorifre; qui tient une pension et cre chaque anne un nouveau procd d'enfantement? Or, de mme qu'un tat, un biberon ne s'improvise pas en un jour: il faut au pralable que la philanthropie l'ait adopt, qu'il ait t jug digne d'un brevet d'invention, ou tout au moins de plusieurs mdailles; les principaux mdecins sont consults sur l'influence humanitaire du biberon, sur l'importance sociale du bout-de-sein, et accordent leur sanction, pour peu que la sage-femme ait mis quelque talent prouver l'utilit de sa dcouverte. Munie des attestations les plus honorables, la sage-femme dmontre chimiquement que toutes les inventions qui se rapprochent de la sienne l'aide d'une imitation plus ou moins ingnieuse sont la perte des nourrices et l'cueil de l'allaitement. Parvenue l'tat de professeur, elle donne la main aux clbrits mdicales de son poque; son auditoire n'est compos que de femmes, comme jadis les mystres de la bonne desse. Elle n'en est pas moins place l'apoge de la science; son nom fait autorit. Elle a un diteur, mais un diteur scientifique. Elle applique le forceps avec autant de sang-froid que d'autres en mettent broder une charpe ou donner le jour une paire de bas. On sait que la Facult a refus rcemment un diplme de mdecin une femme qui en tait digne sous tous les rapports. Le docte corps a craint peut-tre les rivalits, et l'influence d'un si noble exemple sur les destines de la mdecine. Ce fait parat bizarre, il est simplement, selon l'expression vulgaire, renouvel des Grecs. L'aropage, ayant remarqu que les connaissances mdicales se rpandaient beaucoup trop parmi les femmes, proscrivit les accoucheuses. Le prjug de la sage-femme tait tellement enracin chez les dames d'Athnes, qu'elles aimaient mieux mourir que d'tre accouches par des hommes. Agnodice porta l'amour de son art jusqu' se dguiser en homme et venir en aide son sexe sous le costume d'un Athnien. L'androgyne naquit d'un arrt draconien de l'aropage. Agnodice, convaincue d'avoir pratiqu l'accouchement en dpit de l'aropage, fut condamne mort. Elle obtint sa grce la prire des Athniennes les plus distingues. Le tribunal et mieux fait peut-tre, en matire d'accouchements, de se dclarer incomptent. On permet la sage-femme d'tre professeur dans sa spcialit, et mme d'envoyer des lves dans les dpartements; celles qui ont exerc sous ses yeux et sous sa main n'oublient pas de le mentionner sur leur enseigne. Le rle de la sage-femme, nous l'avons dit, n'est point born aux pratiques vulgaires de l'accouchement: l'hygine de son sexe la regarde spcialement; nommer la sage-femme, c'est nommer le mdecin de toutes les maladies et de toutes les faiblesses de son sexe. Quand un enfant a vu le jour et qu'il est exempt de _meconium_, la sage-femme n'est pas au bout de ses preuves: il faut encore qu'elle le pare, qu'elle le festonne, qu'elle l'illustre; heureusement les langes sont prts; elle a mme sous la main les vtements de celui qui, d'aprs Fitche, est le roi de la cration. Le petit bret de velours orn de rubans, la chemise de batiste, les fines broderies, tout cela passe par les mains de la sage-femme; elle serait au dsespoir qu'une autre qu'elle inaugurt le nouveau-n. Ainsi emmaillott, ajust et adonis comme un Amour de Watteau, elle le prsente la famille, qui est force d'avouer qu'aprs ce Cupidon lui-mme, ce qu'il y a de plus admirable au monde, c'est la sage-femme. L. ROUX. [Illustration] [Illustration: LE DPUT.] [Illustration] LE DPUT. lecteurs de ma province, Il faut que vous sachiez tous Ce que j'ai fait pour le prince, Pour la patrie et pour vous. BRANGER. HEUREUSEMENT il ne s'agit pas d'un portrait politique! J'ai t lev avec Auguste de ***; mais pour tous deux les phases de la vie ont t bien diffrentes. Pendant que je me trouvais jet presque violemment dans une lutte quotidienne, soldat de la presse, sans autre arme, sans autre appui et sans autre fortune que ma plume, sa vie s'coulait exempte de vicissitudes au fond de sa province natale et dans la demeure de ses pres. Aprs les annes consacres ses tudes, il eut tout le loisir et tout le calme ncessaires pour examiner par quelle porte il lui convenait le mieux d'entrer dans le monde; il prit son temps, il ne mit aucune hte, et ce fut avec une tranquillit parfaite qu'un beau matin il se dit lui-mme: Je voudrais tre dput. Il avait trente-six ans lorsque cela lui arriva. Averti de cette rsolution, j'en fus surpris d'abord, inquiet ensuite; mais lorsqu'Auguste m'et appris qu'au moyen de ses grands biens il avait acquis dans la contre une influence toujours disponible qui le plaait en quelque sorte, sinon au-dessus, du moins en dehors des rivalits lectorales, je fus plus rassur, et j'attendis le rsultat du scrutin. Auguste fut proclam dput de l'arrondissement de.... Il y a de cela deux ans. Lorsqu'il vint Paris, sa premire visite fut pour moi. Il tait presque effray de ce qu'il avait os faire; le redoutable honneur qu'il avait brigu et obtenu l'pouvantait. Il me demandait des conseils; il tait perdu et troubl; la tte lui tournait, et il avait des vertiges, comme s'il se ft trouv transport tout coup au sommet d'un difice lev. Je le rassurai de mon mieux, n'osant pas trop rire de ses frayeurs; car, dans ses craintes, on voyait percer de singuliers mouvements de vanit secrte et mme d'orgueil pour le titre dont il tait revtu. Dans les premiers moments, il rechercha mes avis; plus tard, peu de temps aprs, il m'offrit sa protection. Il s'opra dans la personne d'Auguste une mtamorphose, sinon subite, prompte du moins et presque totale. La premire chose dont il se dbarrassa fut sa timidit naturelle, j'allais dire sa modestie. Et j'avoue qu'il ne tint qu' moi de prendre une bien haute ide du mandat lectif, en voyant avec quelle rapidit il avait dvelopp en lui les facults intellectuelles, le don de voir, celui de prvoir, et, par-dessus toute chose, l'aptitude diriger. A la fin du premier mois, je cherchais sans le retrouver l'homme que j'avais vu si tremblant devant les obligations qui lui taient imposes, et si justement jaloux d'tre mme de les remplir. Auguste ne doutait plus de rien. Je l'avais entendu parler avec un humble dvouement de ce qu'il dsirait obtenir pour notre arrondissement; bientt il avait annonc des projets d'amlioration dpartementale; maintenant il ne songeait plus qu'au bonheur, au salut mme de la France, quelquefois mme, il arrangeait les affaires des deux mondes. Il est vrai que ces importantes penses ne lui permettaient plus de se rappeler ce qu'il avait promis ses commettants; c'est le nom qu'il donnait aux lecteurs. Le voyant avancer ainsi pas de gant dans la carrire, je crus qu'un travail opinitre et l'examen assidu des plus importantes questions remplissaient tout le temps qu'il passait hors de l'assemble, et qu'il se prparait ainsi d'clatantes destines, l'objet cach de ses rves parlementaires. Et de fait, son petit logis, l'appartement garni qu'il occupait dans un des plus paisibles htels de la rue de Beaune, tait studieusement encombr de papiers, d'imprims, de volumes et de brochures, de tous les formats et de toutes les couleurs, ne les juger que sur la couverture. Je m'extasiais et j'admirais; j'osais peine porter une main profane sur cet amas de science et de lumires qui devait tant faire pour la prosprit nationale. Je me hasardai cependant prendre une brochure: les feuillets n'en taient pas coups; je pris un volume: il tait intact; je saisis une liasse d'imprims: ils taient vierges de toute lecture. J'interrogeai Auguste sur ce qu'il comptait faire de ces trsors d'rudition politique; il me rpondit, en mettant sa cravate, que c'taient les imprims qu'on lui distribuait la sance et qu'on envoyait son adresse; qu'il avait voulu les examiner, qu'il s'y croyait consciencieusement engag; mais que, dans l'impossibilit de les lire tous, il avait pris le parti de n'en lire aucun. Au reste, ajouta-t-il, nous causons beaucoup, et c'est en causant qu'on s'instruit. La conversation vaut mieux que les livres; l'entretien d'un homme instruit et d'un homme suprieur est un livre vivant. C'est ainsi que Casimir Prier s'est form. Je restai stupfait. Les gentilshommes de l'ancien rgime, ces fils de bonne mre, qui savaient tout, sans avoir rien appris, ne se piquaient point de lecture; mais pour s'excuser ils n'avaient assurment rien trouv d'aussi ingnieux que ce que je venais d'entendre. Il me prit fantaisie de savoir quels pouvaient tre les doctes entretiens qui avaient si bien form mon ancien camarade. Je le suivis au Palais-Bourbon, et pendant qu'il se rendait la salle des confrences, je montai dans une tribune publique. La sance devait tre intressante, il y avait foule partout. Ce qui surprend le plus la vue de l'assemble lgislative, c'est la confusion et le ple-mle; on ne peut distinguer aucun des traits de cette physionomie mouvante et sans cesse agite. Avant 1830, il tait possible de dsigner quelques-uns des caractres particuliers au dput. L'ge de quarante ans formait celui de son extrme jeunesse; le paiement de 1,000 francs de contributions indiquait une certaine position sociale; et l'aide de cette double indication on retrouvait sur la figure du dput une partie du signalement qui dsigne tous les regards un riche propritaire, d'ge mr, pouss par un grain d'ambition hors de son fief dpartemental et transplant sur le sol parisien. A ces notions il tait facile d'ajouter celles qui dcoulaient naturellement d'habitudes, de moeurs, d'un langage, d'ides et mme d'une attitude, qui appartenaient une autre poque. On devinait l'empire chez les uns, on retrouvait l'migration chez les autres; l on reconnaissait les traces d'une longue retraite, ici on voyait les regrets, ailleurs on apercevait les dsirs. Ceux qu'un aspect nouveau sparait de ces indices taient les reprsentants du temps prsent: chacun avait des signes distinctifs; le costume ajoutait encore la certitude de l'observation, et on pouvait alors dessiner le portrait d'un dput. Il n'en est plus de mme: aujourd'hui, pour la dputation, l'chelle des annes est celle de la vie commune, elle s'tend depuis trente ans jusqu' l'ge le plus avanc; l'chelle de la fortune n'embrasse peut-tre pas la plus grande gnralit de la vie sociale, mais elle est assez considrable pour que toute la classe qui forme l'ordre intermdiaire y soit comprise; toutes les intelligences, toutes les professions et toutes les positions s'empressent de se prsenter l'lection. Enfin trop d'annes nous sparent des temps qui ont laiss sur les choses et sur les hommes d'imprissables souvenirs, pour que ceux qu'ils ont marqus par des signes particuliers soient autre chose que des exceptions. Il n'y a plus de costume, rien ne rvle le dput, rien ne le manifeste au regard, rien ne le signale la curiosit. Et cependant, de certains indices cachs, l'observation doit le dcouvrir. Les personnages graves taient en petit nombre dans la foule que les deux portes latrales vomissaient dans l'enceinte des sances. On ne peut assurment pas se fcher de voir un dput ressembler tout le monde, et ne pas trop se sparer de ceux qu'il doit reprsenter; et pourtant je ne sais comment il se fait qu'on prouve presque du dpit le voir trop rentrer dans une catgorie vulgaire: il y a en nous bien plus d'instinct aristocratique et d'esprit de caste que nous ne le pensons nous-mmes. Le dput de l'opposition ne diffre point du dput qui s'est fait le dfenseur des opinions contraires. Voyez cet homme jeune encore et dont la mise est d'une lgance recherche: son visage est froid et srieux, sa dmarche a quelque chose de superbe, son air est ddaigneux, son geste est sec, et tout tmoigne en lui d'une disposition qu'on pourrait aisment prendre pour de l'orgueil. C'est un des plus vigoureux athltes du dogme d'galit. Regardez ce personnage dont la mise est si simple, la figure franche et ouverte, les manires affables et empresses, le geste prvenant et la parole bienveillante: c'est le grand orateur des distinctions sociales. Vous plat-il de contempler le plus influent de nos hommes d'tat? C'est cet homme petit et vif dont les saillies mettent en gaiet ce groupe du couloir de droite, au pied de la tribune; il a toute la majest d'un colier en vacances. Jetez les yeux sur cet homme dont le costume est si solennel, le pas mesur, le visage mditatif, et sur lequel on dirait que repose le destin des empires: c'est l'homme le plus heureusement dsoeuvr de l'assemble; il est sans exemple qu'il ait pris part une dlibration quelconque. L'histoire de sa nomination est elle seule une des plus amusantes anecdotes de la vie parlementaire. Ce flegme dont il est couvert de pied en cap faisait le dsespoir de son intrieur; il se posait chez lui en censeur incommode et inamovible, contrlant tout avec une insupportable pesanteur et avec une imperturbable svrit. Sa femme imagina qu'elle pouvait le recommander aux lecteurs de l'arrondissement dans lequel taient situs les biens considrables qu'elle lui avait apports en dot; elle a russi dans cette candidature, et la chambre est actuellement dote de cette figure glaciale qui dsolait le mnage. Il n'est qu'une seule espce de personnes qui, par leur nombre, se fassent remarquer dans l'assemble: ce sont les avocats; et veuillez tre persuads que ce n'est pas parce que d'avocats ils sont devenus dputs, mais parce qu'tant dputs ils sont rests avocats. J'aperus Auguste, il tait effectivement engag dans une conversation des plus animes; mais on riait si haut et si fort, on paraissait si follement enjou, que les matires politiques n'taient sans doute pas le sujet principal de cet entretien. D'ailleurs, les interlocuteurs, arms de lorgnons, promenaient leurs regards sur les dames des tribunes; leurs observations taient videmment la matire de la conversation; il y avait mme de leur part quelque jactance bien faire voir qu'il en tait ainsi et se donner des airs tourdis. En vrit, ces messieurs n'avaient pas besoin de prendre tant de peine pour qu'on ne les confondt pas avec des hommes politiques. A la sortie de la sance, j'allai chercher Auguste, auquel j'avais quelques claircissements demander. Dans les couloirs de la chambre, on arrangeait les parties de dner; dans la salle des confrences, on parlait de quelques tableaux du Muse; la bibliothque, on lisait des journaux; on riait aux clats dans la buvette; dans la salle des Pas-Perdus, il y avait une discussion fort anime sur une jeune cantatrice. Comme il advint que je m'obstinais croire qu'Auguste tait tranger ces brillantes futilits, je ne le rencontrai nulle part. Le soir, j'allai l'Opra: la premire personne que je vis au foyer, c'tait Auguste. Le matin, la chambre, il tait en costume de jeune dandy; l'Opra, il tait vtu comme un magistrat. Il y avait l un petit rassemblement, Auguste me fit signe d'approcher sans bruit, sans troubler ni dranger personne; on discutait un des points les plus intressants de la politique actuelle. Un moment terrible menaait Auguste: je le voyais sombre et soucieux, et tout trahissait en lui de secrtes et rudes angoisses. On lui avait crit du chef-lieu de son arrondissement, on s'tonnait de son silence, on en tait mcontent: les uns s'en servaient pour mettre en doute sa capacit personnelle, les autres le faisaient tourner contre la sincrit de ses opinions politiques. Il fallait parler. Malgr tout son talage d'conomie politique, de dvouement aux intrts gnraux, la cause du progrs et mille utopies gnreuses et resplendissantes de lumire, Auguste n'avait vu dans la dputation qu'un moyen de bien se prsenter Paris. Au moyen de ce titre de dput, il tait tout de suite en bonne posture dans les salons, il tait admis de plein pied et naturalis sans enqute pralable; il avait une valeur, une signification personnelle, une position mme, car un suffrage et une voix sont des choses toujours recherches et dont il disposait. Il se souvenait que le comte de....., jeune diplomate, qui s'tait mis sur les rangs dans l'arrondissement voisin de celui qu'il reprsentait, lui rptait souvent: A Paris, on ne fait plus attention qu'aux dputs. Cette considration, et en second lieu l'amour du bien public, l'avaient dtermin se prsenter aux lecteurs. Il tait donc un peu dsappoint en se trouvant aux prises avec une obligation qui drangeait la charmante existence qu'il s'tait si doucement cre. La chambre allait discuter une loi qui intressait au plus haut point la localit qui l'avait lu: rien ne pouvait justifier son silence. Il se prpara prendre la parole. Je ne comprenais rien la peur qui l'agitait. Ce retour de modestie pousse jusqu' la frayeur, au del mme de sa timidit d'autrefois, me surprenait. Qu'taient donc devenues cette assurance en lui-mme, cette confiance dans ses propres forces, et cette satisfaction du fruit qu'il avait retir de tant d'illustres entretiens? Comment s'taient vanouis tout coup les motifs de scurit qui lui donnaient presque de l'arrogance il y a quelques jours encore? C'est qu'au milieu de ses plus vives proccupations Auguste avait un sens droit que la vanit avait gar un instant sans le fausser. En ce moment il se rappela les jeunes orateurs qui, ds leur entre dans la chambre, s'taient lancs la tribune, et s'y taient brls comme d'imprudents papillons qui viennent se griller la flamme d'une bougie. Il rcapitula les noms de toutes les clbrits de province, de toutes les gloires dpartementales, de toutes les sommits de clocher et de tous les phnix d'arrondissement qui taient venus tomber sous les hues de l'amphithtre et de la presse; il se souvint de toutes les ardeurs de rforme, de tous les zles de perfectionnement, de toutes les ferveurs patriotiques et de tous les rves merveilleux qu'il avait vus chouer et rduits se cacher dans l'ombre. Voil pourquoi il tremblait la veille d'une preuve qui allait lui assigner un rang parmi ses collgues et aux yeux de ses concitoyens. Dans cette grande perturbation, que de vanit il y avait encore! Trois jours entiers furent consacrs improviser le discours d'Auguste; pour tre bien sr de son loquence, il le rpta plusieurs fois, avec et sans le manuscrit. J'avais pour moi une longue exprience des dbats parlementaires, je savais comment les orateurs les plus renomms se disposaient la parole. J'avais vu un d'entre eux corriger sur pices crites la harangue qu'il avait _improvise_; j'avais suivi sur le manuscrit le discours d'un orateur qui l'avait appris comme un prdicateur apprend un sermon; j'avais dit, dans une session prcdente, *** parlera prochainement, car, depuis deux mois, il enregistre tous les bons mots qu'il entend; j'avais pris plaisir pier dans les longues promenades d'un homme, dont la parole avait un poids considrable, le pnible enfantement d'un discours. Tous les secrets de la parturition oratoire m'taient connus: il en est de l'improvisation la chambre des dputs et dans toutes les assembles dlibrantes, comme de l'amiti dans le monde, rien n'est plus commun que le nom, rien n'est plus rare que la chose. Quelques organisations puissantes, les unes vivifies par la force inspiratrice, les autres par un esprit toujours prompt et toujours prsent, plusieurs par des convictions profondes et aussi par l'rudition la plus varie, chappent seules cette loi commune qui rend si difficile l'homme l'usage de la parole qui lui a t donn, ou pour exprimer, ou pour dguiser sa pense. Une dernire rptition gnrale eut lieu dans la chambre d'Auguste. Je reprsentais l'assemble, je fis de mon mieux pour imiter le tumulte dans toutes ses priodes de naissance et de dveloppement, depuis le murmure des conversations particulires, jusqu'aux vagues des interruptions et jusqu' la tempte et au soulvement gnral. Je le dressai tenir son manuscrit toujours sa porte, de manire ne pas s'exposer tre averti par le prsident, comme cet orateur novice qui cherchait ses ides et ses mots, et auquel M. Dupin cria si impitoyablement: Regardez vos feuillets. Le triste hre, honteux et confus, descendit de la tribune. Le lendemain, Auguste, aguerri contre tous les accidents, mme contre la chute du verre d'eau sucre, monta la tribune et pronona son discours, sans faute, sans encombre et le plus correctement du monde. Personne n'y fit attention: les dputs taient peu nombreux, la sance tait peine commence, et il ne fut cout que par quelques dames qu'il avait galamment places dans une tribune, au moyen de billets obtenus la veille de MM. les questeurs pour cette grande et redoutable solennit, dont nous tions les seuls confidents. Prsentement un dput fait hommage de son premier discours, comme Thomas Diafoirus offrait la thse qu'il devait soutenir sur une femme morte avec son embryon. J'tais avide de connatre les sensations de l'orateur; je m'attendais quelque fanfaronnade et quelque acte de forfanterie: contre toute attente, il fut modeste. Il confessa que la tribune lui avait paru tre une hauteur extraordinaire; il avait ressenti des tourdissements; sa langue s'tait colle son palais; sa bouche tait devenue sche, et sans le secours du verre d'eau sucre, il n'et pu prononcer une seule parole; ses jambes avaient flchi, et il avait prouv une motion semblable celle que Charlet prte Jean-Jean, lors du premier coup de feu. Je le consolai de mon mieux. M. de Pradt, lui disais-je, n'a jamais pu aborder la tribune; il n'y retrouvait pas un seul des arguments qu'il avait prpars et savamment labors, pour terrasser ses adversaires. Un jour il s'criait douloureusement: Je donnerais dix ans d'exprience pour six mois de tribune. Plusieurs orateurs vieillis dans nos assembles politiques m'ont dclar que jamais ils n'taient monts la tribune sans un sentiment de souffrance; pour prendre la parole, un violent effort sur eux-mmes leur tait toujours ncessaire. Je prsumais bien que le discours d'Auguste, prononc dans des circonstances aussi peu favorables que celles qui l'entouraient, tait de ceux pour lesquels les journaux ont fait strotyper cette phrase: _La voix de l'orateur ne parvient pas jusqu' nous._ J'avais tout prvu: nous avions quatre copies du discours improvis; je les portai diffrentes feuilles, et le soir, Auguste et moi nous allmes corriger nous-mmes les preuves, jeter au bas des paragraphes quelques parenthses: (_Bien._) (_Trs-Bien._) (_Vive sensation._) (_Assentiment gnral._)..... Nous changemes quelques mots chapps _ la chaleur de l'improvisation_; quelques passages ajouts aprs la discussion achevrent de rehausser la harangue, et moyennant ces petites prcautions qu'un dput intelligent et soigneux de sa rputation ne nglige jamais, Auguste put s'attendre recevoir de ses commettants de lgitimes flicitations. Elles arrivrent nombreuses et empresses; il tait le protecteur de son arrondissement, le sauveur de son pays, la gloire de sa patrie. Chaque lettre de congratulation contenait en mme temps une demande, une prire, une ptition, un placet, une sollicitation ou une commission. Chaque commettant mettait un dsir, un voeu, un souhait, une envie: le dput tait proclam par tous la providence de son arrondissement; mais on ne voulait pas que ce ft l une sincure. On le chargeait des emplettes pour toutes les dames: livres, modes, fantaisies, ustensiles, porcelaines et mobilier; il devait tre l'avocat de toutes les prtentions, faire valoir tous les droits anciens nouveaux, passs, prsents et futurs, tre l'cho de tous les mcontents, le patron de toutes les ambitions et de toutes les exigences; on lui confiait le sort de deux ou trois coliers, qu'il devait aller visiter souvent, faire sortir, et amuser et rgaler les jours de cong; on le rendait responsable des fautes de quatre ou cinq tudiants en droit ou en mdecine, dont il devait surveiller la conduite. L'arrondissement avait aussi ses vues sur la fortune de l'tat; il fallait s'y consacrer sans rserve, obtenir des secours et des faveurs en argent, en volumes, en tableaux ou en statues; faire construire des ponts, tracer des chemins, exhausser des valles, aplanir des montagnes, disposer des rgiments de l'arme et dtourner des fleuves. Auguste succombait; il pliait sous le fardeau des ports de lettres; des avances continuelles dvoraient sa fortune. Il n'tait pas au bout de son rle de providence. Les solliciteurs assigeaient sa porte ds le matin: il s'puisait en apostilles; les petites audiences absorbaient tout son temps. Toutes les infortunes dpartementales accouraient lui; sa bourse se tarissait en prts et en aumnes, deux mots plus synonymes qu'on ne parat le croire. A son arrive la chambre, il tait assailli par de nouvelles importunits; on venait exprs de province pour le voir et pour l'entendre: il ne pouvait refuser des billets de sance, une lettre de recommandation pour voir les monuments publics, quelques heures de son temps pour faire les honneurs de Paris et une prsentation au ministre. Les honneurs vinrent le consoler de ces tribulations: il fut invit la cour. Pour le coup, il se regarda comme un personnage: il songea aux emplois, et aprs avoir tant demand pour les autres, il crut pouvoir penser ses propres dsirs. Sans tre exalt dans ses opinions politiques, sans avoir d'injustes prventions, sans prtendre jouer le personnage du paysan du Danube, Auguste avait pris la sage rsolution de s'loigner de tout ce qui risquait de porter quelque atteinte son indpendance. Je ne sais s'il a chang d'ide ce sujet, mais dernirement il m'a dit que si tous ceux qui blment le pouvoir s'en approchaient un peu plus, ils seraient peut-tre moins svres pour lui. Il est vrai qu'Auguste est dcor; il m'a affirm aussi que la dcoration tait un objet indispensable un dput. Selon moi, ce signe, bien loin de le distinguer, le rejette dans le domaine commun. Le dput suit la loi des ges divers, celle que les potes ont trace. Jeune, il est ardent aux innovations, prompt recevoir les impressions du dehors. Dans l'ge mr, il est ambitieux, et, quelle que soit la route qu'il suive, il ne l'a prise que pour arriver au pouvoir et la renomme, les deux objets constants de toutes ses prdilections. Vieux, il y a un pass qu'il loue, qu'il vante et qu'il aime; il feint de croire lui-mme, et il voudrait persuader aux autres qu'il pleure le temps de ses convictions, tandis qu'il ne regrette que le temps de sa vigueur physique et de sa supriorit intellectuelle. Le dput se reconnat gnralement une certaine gourme de principes qu'il expose avec une emphatique complaisance, quel que soit le camp dans lequel il combat. Son allure provinciale contracte de sa position nouvelle une assurance souvent comique: force de traiter les grands sur le pied de l'galit, il croit avoir le droit d'agir trs-cavalirement avec les autres. Il aime parler souvent de ce qu'il fera, de ce qu'il empchera, de ce qu'il dfendra et de ce qu'il permettra; il y a du grotesque dans l'ide qu'il a de sa force politique: la gravit de nos institutions n'est pas suffisante pour retenir le rire que menace d'exciter cette prodigieuse outrecuidance. Il y a une chose que la raideur de quelques dputs nous a apprise et qui n'existait pas dans nos moeurs: c'est le pdantisme en matire politique. Je finirai par un dernier trait, et qui rsume toute ma pense ce sujet. Aprs une joyeuse nuit, quelques jeunes gens monts sur des nes parcouraient le bois de Boulogne; les grilles taient fermes, et les gardiens refusaient de les ouvrir avant la pointe du jour. Dans la troupe libertine se trouvait un dput: toutes les objections du concierge, il rpondait srieusement et du haut de son ne: Ouvrez, je suis membre de la chambre des dputs. Les hommes simples et dvous leur mandat, trangers aux sductions de la cour et de la ville; les hommes laborieux et qui se consacrent d'utiles et obscures tudes avec patience et avec dsintressement, les nobles organisations, les hommes vues leves, les talents clatants et suprieurs quoi qu'ils fassent, les hommes droits et intgres, ceux qui apportent humblement l'amour du pays et la science de ses besoins, et enfin les hommes de courage et de conviction ne manquent pas nos assembles. On les trouve assis ct des dandy, des nuls, des serviles et des mouches qui bourdonnent sans relche autour du coche de l'tat. Il y a vingt types dans la chambre des dputs; il n'y a pas un caractre que l'observation puisse saisir et prsenter comme forme gnrique. C'est peut-tre parce qu'il n'y a de srieux que la ralit. Dans nos moeurs sociales, en politique, nous n'avons plus d'aristocratie, nous n'avons pas encore de dmocratie; entre ces deux extrmes, tout se meut et s'agite; le daguerrotype lui-mme ne saurait fixer sur le papier ces images mobiles et incertaines. EUGNE BRIFFAULT. [Illustration: LA CHANOINESSE.] [Illustration] LA CHANOINESSE. LE faubourg Saint-Germain, type incarn du dix-huitime sicle, est attach ses souvenirs comme une coquette suranne, opinitre dans ses ides comme un vieillard, hyperbolique dans ses illusions comme un adolescent. Le lendemain d'une dfaite, il parle de ses prochains triomphes; et jamais les mcomptes n'ont lass son espoir. Fier et railleur, il mprise la puissance des faits: pour lui Napolon a toujours t Bonaparte, et Louis-Philippe le duc d'Orlans. Ennemi irrconciliable de la Chausse-d'Antin qui reprsente le dix-neuvime sicle, il lui fait une guerre de cruelles moqueries, la poursuit de ses sarcasmes, et dsole par ses ddains les bourgeois opulents, qui ont la manie de le singer aprs l'avoir vaincu. Confiant dans l'avenir, malgr les dceptions du prsent, il a toute l'assurance d'une beaut qui fut longtemps sans rivale, toute la malice d'une vieille dvote qui vit de foi et d'esprance, mais fort peu de charit. Toutefois dans son opposition le faubourg Saint-Germain montre toujours une habile logique. Il ne va pas, ainsi que les hros parlementaires, se placer sur le terrain de ses ennemis, et lutter avec eux sur des questions qu'ils ont eux-mmes poses. Discuter une opinion, c'est la reconnatre. Le faubourg Saint-Germain se garde bien de cette maladresse: son opposition est toute ngative. Sous l'empire, on proclamait la gloire des batailles; le faubourg Saint-Germain vantait les douceurs de la paix. Sous la restauration, la Chausse-d'Antin tait librale, le faubourg Saint-Germain absolutiste. Aujourd'hui, la Chausse-d'Antin est sceptique et presque impie, le faubourg Saint-Germain s'est fait dvot, en cela seul infidle au dix-huitime sicle. Aussi est-il religieux, non pas parce qu'il croit, mais parce que ses adversaires ne croient pas. Pour lui, la vertu consiste se placer l'antipode des rgions ennemies. Une fois ce rle accept, le faubourg Saint-Germain ne recule devant aucune des consquences. Il augmente le personnel de ses couvents, stimule le zle de ses missionnaires, et voit bientt accourir la milice des moines de tout sexe et de toute couleur, pnitents blancs, noirs, gris, frres de Saint-Joseph, soeurs de la Misricorde, franciscains, dominicains et bernardins. Le faubourg est devenu un microcosme du catholicisme. La mtropole est Saint-Thomas-d'Aquin, le sige des conciles l'Abbaye-aux-Bois, la retraite des nophytes au Sacr-Coeur, et celle des vtrans hors de combat Sainte-Valre. Cette rsolution de prendre le contre-pied de son sicle a bien quelque chose d'nergique; mais elle a d produire d'tranges anomalies. Une des plus curieuses, sans contredit, est cette varit de l'espce monacale, qu'on appelle chanoinesse. La chanoinesse est une demoiselle d'un ge mr, qui est religieuse sans tre clotre, dame sans tre marie, comtesse sans tre noble. Pour acqurir ces prcieux droits, il suffit de s'adresser quelqu'un des petits princes catholiques de l'Allemagne, et moyennant trois ou quatre mille francs expdis, soit en Saxe, soit en Bavire, soit dans une des provinces Rhnanes, on fait partie d'un chapitre tudesque, dont l'existence est toute nominale, et n'a de ralit que comme annexe de l'un des soixante budgets qui alimentent l'une des soixante constitutions de la bienheureuse Allemagne. C'est l tout ce qui reste des empitements de la fodalit sur les domaines de l'glise; c'est le dernier dbris de la puissance spirituelle de l'empire aprs la longue et sanglante querelle des investitures. Il y a dans le genre _chanoinesse_ plusieurs espces. L'une se compose des demoiselles nobles et pauvres, qui sacrifient une faible dot pour obtenir, sans se msallier, l'heureux droit de s'appeler madame. Celles-l mnent une vie ple et dcolore, et remplacent les douceurs de la famille par la joie des oeuvres pieuses. L'autre est aussi de haut rang, et comprend les demoiselles dj mancipes de fait, qui veulent l'tre de droit. C'est une race hautaine et tant soit peu philosophique, qui se rit des prjugs de castes et surtout des prjugs de femmes. Sans avoir de fortune, elles savent, par leurs sduisantes allures, se crer un rle brillant. Elles exploitent surtout avec un rare bonheur la vanit des trangers opulents, tout fiers d'tre reus, leur dbarquement, par une descendante en ligne directe d'Anne de Bretagne ou du roi Ren. La troisime espce et la plus digne d'tude est celle des riches roturires qui veulent effacer leur origine sous le titre de comtesse, et voiler les malheurs de jeunesse sous un nom matrimonial. Voil celle que nous nous proposons de peindre. Une fois en possession de son diplme, la chanoinesse s'tablit au faubourg Saint-Germain; c'est l seulement qu'elle peut tre prise au srieux. Ds lors commence pour elle une nouvelle existence; elle forme une classe part dans la socit: elle n'est ni fille, ni femme, ni veuve. Il y a des sophistes qui prtendent qu'elle est tout cela la fois. Elle n'est pas noble, car elle n'a pas d'aeux; elle n'est pas roturire, car elle est comtesse. Elle n'appartient pas au monde temporel, car elle est devenue l'pouse de Jsus-Christ; elle n'appartient pas au monde spirituel, car elle conserve toute sa libert, tous ses plaisirs, toutes ses joies. Elle a pris le voile, et ne le met pas; elle a un oratoire, et ne prie pas; elle a un confesseur, et ne se repent pas; elle a un amant, et n'y renonce pas. Tout chez elle est fiction, et son titre, et son clibat, et son couvent: c'est une existence sans harmonie et sans liens. Et comme, aprs tout, mme un dfaut d'harmonie doit avoir sa logique, tout chez elle se ressent de cette rvolte sociale: ses manires sont quivoques, son allure emprunte, et sa vie remplie de gnes... Elle n'est pas admise chez les femmes qui se piquent d'tre vertueuses, parce que ses moeurs sont trop libres; elle est repousse par les femmes faciles, parce qu'elle est trop prude. Chez les dvots on la compare un prtre dfroqu; chez les incrdules on lui reproche de s'tre affuble du froc. Les uns ne veulent pas d'elle, _quoique_ religieuse, les autres _parce que_ religieuse. Partout elle souffre des pchs de sa double nature. C'est en voyant les tribulations de la chanoinesse que j'ai appris combien l'androgyne, s'il existait, serait un tre malheureux. Ddaign par les hommes, parce qu'il est homme; ha par les femmes, parce qu'il est femme, il n'aurait les bnfices ni de la figure mle de l'un, ni des formes dlicates de l'autre. Il ne demanderait que la moiti du bonheur qu'il peut donner ou recevoir, et il ne lui serait mme pas permis de se partager. Amant et amante la fois, il ne trouverait pas qui aimer, ni par qui tre aim. Avec ces doubles facults qui ne peuvent ni tre satisfaites, ni se satisfaire elles-mmes, il s'puiserait en vains dsirs, se dbattrait impuissant sous sa trop grande puissance, et maudirait le ciel qui, en faisant pour lui plus que pour tout autre, lui interdit en mme temps d'user de ses trsors. La chanoinesse a perdu sa mre de bonne heure; c'est ce qui explique sa position excentrique et son clibat, et bien d'autres choses qui ont prcd et peut-tre motiv son entre dans les ordres. Son pre, homme simple et dbonnaire, dont toute une vie de labeurs a t consacre gagner les richesses qu'elle gouverne, fuit le monde qu'elle recherche, et se retranche dans la solitude contre les rceptions brillantes qu'elle affectionne. Sur sa figure septuagnaire se lisent quelquefois des reproches; mais jamais sa bouche ne les fait entendre, soit qu'il les ddaigne, soit qu'il les ait puiss. Ainsi prive de sa mre par la mort, spare de son pre par sa vie, la chanoinesse n'a pas de famille. Toutefois, pour complter les illusions de son titre matrimonial, elle se dvoue habituellement l'ducation de quelque produit collatral, choy, ft, gt au del du possible, qui l'appelle _ma tante_; cet enfant est pour elle si adorable, et pour tout ce qui l'environne si insupportable, qu'on s'gare expliquer l'aveugle tendresse qu'elle lui prodigue. Jamais, au surplus, on ne parle de la mre; il n'en reste dans la maison aucun souvenir. Quant au pre, on est moins discret; mais l'indiscrtion n'est alors que de la diplomatie. Dans un de ces moments de feinte indiffrence o les femmes semblent laisser tomber des paroles au hasard, la chanoinesse vous dira que cet enfant est fils de quelque prince exotique; elle se garde bien de donner cet aveu l'air d'une confidence; non, elle s'y arrte d'autant moins qu'elle y attache une importance plus grande. Elle se soucie peu, en effet, que dans votre esprit vous lui attribuiez les honneurs de la maternit, pourvu que cette maternit vienne de haut. Avec un prince, il n'y a pas de chute, il n'y a que des conqutes. N'ayant d'autres principes de vertu que des principes de vanit, elle craindrait peu de jouer avec Jupiter le rle d'Europe, d'Alcmne, ou de Dana; mais elle n'accepterait pas d'tre Vnus, s'il lui fallait pouser le serrurier Vulcain. Le costume de la chanoinesse est en harmonie avec toute sa manire d'tre, c'est--dire qu'il est sans harmonie avec le milieu social qu'elle recherche. Dans l'ensemble de sa toilette, elle est toujours en arrire sur la mode; dans les dtails, elle vise ce qu'il y a de plus nouveau. Ses bonnets seront de la veille, son fichu, sa collerette, sa guimpe seront du dernier genre, et sa robe aura une coupe suranne. Elle a rsist avec enttement aux manches gigot, et elle a t des premires porter _une fiorella_; elle a combattu avec ardeur le retour des manches plates, et elle s'est coiffe avec enthousiasme du bonnet la paysanne: aujourd'hui, elle ne porte pas encore de volants, et dj elle a puis le bonnet barbes. Au reste, comme, part ce qu'elle appelle les chiffons, elle affecte une grande svrit de mise, elle a adopt, comme type de cette svrit, la robe de satin noir: c'est la seule chose qui n'ait pas lass sa fidlit. Mme depuis que la robe de satin est descendue dans la rue, la chanoinesse ne l'a pas abandonne. Le reste de sa personne la garantit contre les mprises. Entrez maintenant dans le boudoir de la chanoinesse: vous trouverez comme partout les mmes contrastes. Sur la chemine, l'agneau sans tache sculpt en albtre blanc est couch entre deux vases trusques orns de faunes et de satyres. Un prie-Dieu gothique fait pendant une chiffonnire en palissandre; des statuettes de Pradier figurent ct de chrubins du moyen ge. Dans le fond d'une alcve demi close par les plis ondoyants d'une draperie soyeuse, s'lve un vaste crucifix: l'un des angles est suspendu un bnitier de la renaissance, l'autre se voit une statue de la Vierge immacule, et au pied de ces saintes images, un voluptueux divan semble inviter des penses qui n'ont rien de virginal. De chaque ct de la chemine sont places deux lgantes petites bibliothques en citronnier, fermes par des panneaux dont les glaces sont doubles en taffetas bleu de ciel. L'une reste toujours entr'ouverte, et laisse apercevoir des livres de pit, dont les riches dorures et les reliures clatantes sont encore dans toute leur fracheur; l'autre, soigneusement ferme, semble avare de ses mystrieux trsors. Les initis prtendent qu'elle renferme les oeuvres compltes de George Sand et de Balzac. De mchantes gens parlent de Crbillon fils. Depuis qu'elle a t affranchie par son entre dans les ordres, la chanoinesse reoit beaucoup, reoit avec faste, et n'ignore pas qu'un puissant moyen d'attraction est un bon cuisinier. Aussi ne manque-t-il rien la partie matrielle des repas; mais ce que l'on peut appeler la partie intellectuelle, c'est--dire le vin, y est dtestable. Pour la constitution d'une bonne cave, il faut un matre de maison. Or, le pre de la chanoinesse a depuis longtemps abdiqu; il ne figure table que comme un comparse oblig. Au surplus, les repas y sont gais, les hommes assez aimables, et les femmes assorties pour satisfaire les gots modestes; car la matresse de la maison redoute avant tout les supriorits fminines. Aussi le personnel des femmes se renouvelle-t-il souvent: en effet, mme la plus mdiocre n'accepte pas longtemps un rle secondaire, et celle qui par nature a besoin d'tre domine, prfre devenir l'esclave d'un homme, parce que l'esclavage a ses profits. Si par hasard une coquette de quelque mrite se montre chez la chanoinesse, elle disparat promptement, mme sans avoir besoin d'tre conduite. Deux coquettes se devinent si bien, qu'il n'y a pas entre elles de liaison possible: l'une ne saurait duper l'autre; et pour une coquette, il faut qu'une amie soit une dupe. Sous ce rapport la chanoinesse a fort heureusement rencontr: elle a une amie. Cette amie est jeune; elle pourrait mme tre belle, si ses traits rguliers taient anims par la pense. Mais jamais cet oeil terne n'a brill d'amour ou de haine; jamais ce front lisse n'a t contract par la passion; jamais ces lvres vermeilles ne se sont ouvertes que pour laisser chapper d'insignifiantes paroles, ou un sourire sans expression. Amlie est une de ces grandes adolescentes qui servent d'auxiliaires aux coquettes, sans jamais devenir des rivales. Aussi la chanoinesse s'en sert-elle merveille. C'est avec Amlie qu'elle fait ses courses aventureuses; c'est avec Amlie qu'elle va au bal masqu; c'est avec Amlie qu'elle va la messe. Si elle fait circuler une mdisance, c'est par la bouche d'Amlie; si elle veut risquer un propos glissant, c'est Amlie qui le dbite avec toute l'innocence de _Vert-Vert_; si elle mdite une conqute, c'est Amlie qui commence l'attaque. Ce que la chanoinesse pense, Amlie le dit; ce qu'Amlie dit, la chanoinesse le fait. Il y a chez Amlie une si forte dose d'enfantillage, qu'elle foltre toujours avec les positions les plus quivoques: elle carte en riant les soupirants malheureux; elle pousse avec navet le prfr dans le boudoir. Enfin, c'est Amlie qui est le grand ressort de toutes les intrigues, et, comme un ressort machinal, elle suit sans conscience l'impulsion donne. A ct de l'amie figure, comme habitu constant et inamovible, un petit homme bruyant, empress, affair, qui, chaque interpellation de la dame du logis, ne manque jamais de lui donner avec emphase le titre qu'elle a achet. Plat-il, madame la comtesse? Oui, madame la comtesse; non, madame la comtesse; oh! madame la comtesse. Infatigable porte-voix de sa dignit, il semble avoir pour mission de rappeler sans cesse les hommages que l'on doit la divinit du lieu. En le voyant bourdonner autour d'elle, affecter de lui parler l'oreille, gronder les domestiques et faire avec tapage les honneurs du salon, vous demandez quel est ce personnage, et vous apprenez que c'est le porteur complaisant des lettres intimes, l'intermdiaire officieux des ngociations mystrieuses, le secrtaire d'ambassade de la diplomatie canonicale. En dpit des airs de grandeur que se donnent les parvenus, toujours quelque maladresse trahit le pch originel. Un marchand a beau acheter un chteau, un titre, des amis complaisants, des prneurs empresss, au moment mme o il se drape en prince, un faux mouvement met nu ses infirmits natives. Le roi bourgeois est toujours plus bourgeois que roi. L'tude constante de la chanoinesse est de combattre ses souvenirs, de triompher de son pass. Pour tout ce qui est de surface, elle y russit assez bien; mais il reste dans les replis du coeur quelques impressions qu'elle ne peut effacer; il y a toujours sous son front quelque lobe crbral qu'elle tient de son pre. Le vice bourgeois de la chanoinesse, c'est de jouer la bourse. Tous les jours son agent de change vient secrtement s'enfermer avec elle, et, dans de longs tte--tte, tudier les mouvements de la hausse et de la baisse. On a longtemps cru que ses confrences voilaient autre chose que des reports et des jeux de bourse. La coquette laissait dire, parce qu'elle trouvait son compte ces mdisances: un amant de plus est un hommage de plus; et la passion de coeur qu'on lui prtait dissimulait d'autant mieux la passion d'argent qui la dvorait. Nanmoins des gens qui se disent bien instruits affirment que toutes ses relations avec l'agent de change n'taient autre chose que des relations financires. Aux premiers jours de sa dignit, la chanoinesse avait voulu se montrer difficile, et n'admettre chez elle que des noms emblasonns; mais les nobles du faubourg s'taient montrs aussi difficiles qu'elle, en repoussant ses invitations. Son parti fut bientt pris; car les coquettes ont toujours une certaine fiert qui les protge contre l'insulte; et il lui fut ais de remplacer les nobles ddaigneux par des artistes, des littrateurs et d'aimables oisifs, qui reconnaissaient sa gnreuse hospitalit par leurs complaisances et leurs hommages. Environne de ce cercle joyeux de convives indpendants, la chanoinesse trne avec assez de grce pour les maintenir, avec assez d'abandon pour donner toute libert leur esprit. C'est table qu'elle dploie le luxe de sa coquetterie: elle stimule les apptits gourmands, fait du sentiment avec les potes, parle de progrs aux humanitaires, trouve un mot aimable pour chacun de ses adorateurs, et ne nglige pas quelque homlie religieuse, qui va l'adresse de son aumnier, et passe inaperue pour les sceptiques, occups au culte de la matire reprsente par les oeuvres culinaires d'un habile Vatel. Jamais, au reste, coquette ne chercha dissimuler avec plus d'habilet les grossiers besoins de la nature humaine. Une crme, une gele d'orange, un biscuit la cuiller forment la carte de son repas, et encore ces mets passent en fragments si imperceptibles et des moments si bien choisis, que, pour la plupart des convives, elle ne mange rien. Aussi ses adorateurs lui trouvent quelque chose d'arien; son aumnier assure qu'elle vit de la parole de Dieu, et les indiffrents lui savent gr des privations qu'elle s'impose pour leur donner quelques illusions. Il est vrai que le soir, retire dans sa chambre, la chanoinesse compense par un souper substantiel les abstinences de sa coquetterie; mais ceux qui se plaisent environner une femme de posie, trouvent que cette dissimulation est plutt un hommage pour eux, qu'un ridicule pour elle. Parmi les hommes qui l'entourent, la chanoinesse, comme on le pense bien, doit avoir des prfrences intimes. Elle est trop bonne chrtienne pour oublier ce prcepte: Il sera beaucoup pardonn ceux qui auront beaucoup aim; elle est trop instruite des prrogatives fminines, pour ne pas avoir, au moins en apparence, plusieurs adorateurs. D'habitude pourtant ils se rduisent trois: l'un, qu'elle a par got; c'est un homme mdiocre, qu'elle aime et qui la rudoie: l'autre, qu'elle a par vanit; c'est un pote, qui l'adore et qu'elle tyrannise: le troisime, qu'elle a par mode; c'est un homme de bon ton, qu'elle cajole et qui s'en amuse. Avec le premier, elle est tendre; avec le second, prude; avec le troisime, coquette. Mais ce n'est pas pour elle plusieurs cultes la fois; c'est un seul amour en trois personnes. Cependant ce n'est gure qu'aux premires annes de son noviciat, que la chanoinesse conserve cette franchise d'allure et cette verdeur d'indpendance. Plus tard, elle prend le rle de sa robe, et se transforme en dvote; mais ce n'est pas tout coup et sans transition que s'opre cette mtamorphose. Un mcompte qu'elle subit lui fait d'abord lever les yeux au ciel; les ddains d'un amant la jettent dans la prire; l'affaiblissement de ses charmes lui rappelle son salut. Chaque jour elle consulte son miroir, pour savoir s'il faut se conserver au monde ou s'abandonner Dieu. Une ride imperceptible au front la fait gmir sur ses pchs; une ligne quivoque sur la joue ranime sa ferveur; un cheveu blanc la ferait prosterner la face contre terre. La grce commence oprer. Il se fait alors des modifications dans le personnel des habitus et dans la physionomie gnrale de la maison. Les jeunes fous s'aperoivent que leur verve bruyante n'est plus de saison, et s'clipsent l'un aprs l'autre. Amlie dit et fait moins de navets; le matre d'htel prend un air grave; la femme de chambre, un air rserv. Souvent le matin, lorsque la chanoinesse, enferme dans son boudoir, fait des frais de dvotion et de toilette, on voit furtivement se glisser travers les salons une soeur quteuse, qui vient, au nom de son couvent, profiter des heureuses dispositions de cette soeur convertie; car, dans le monde dvot, les nouvelles circulent vite. Cependant le dmon triomphe encore: avec ses douces joies et ses aimables sductions, il est toujours matre du coeur; l'extrieur seul appartient au ciel. Il y a partage, il y a balance de pouvoirs. Cette espce de compromis entre Dieu et le monde ajoute encore l'quivoque de sa position. Un matin (c'tait le lundi gras), la chanoinesse, nonchalamment tendue sur son lit, discutait avec Amlie les prparatifs d'un bal masqu, o les deux amies devaient furtivement se rendre le soir mme. Eh, mon Dieu! ma chre, s'crie la chanoinesse, voil onze heures qui sonnent, et madame Leroy qui m'avait promis de m'apporter ma robe avant dix heures! Prenez vite la plume, il n'y a pas de temps perdre. Amlie s'installe dans la ruelle pour crire l'importante dpche d'o dpendent les plaisirs de la soire. Au mme instant la porte s'ouvre, et une voix nasillarde fait entendre ces mots: Que Dieu conserve madame la comtesse! LA CHANOINESSE.--Ah! c'est vous, soeur Thrse; comment vont nos bonnes ursulines, et notre digne abbesse? (_Bas Amlie._) crivez, ma chre, crivez. LA SOEUR.--Madame la comtesse nous fait trop d'honneur; toutes nos chres brebis vont merveille. Il n'y a qu'une chose qui nous chagrine... LA CHANOINESSE.--Oui, je comprends; le monde est aujourd'hui si corrompu, que la charit, cette premire des vertus chrtiennes, s'teint dans tous les coeurs. (_Bas Amlie._) Recommandez-lui bien le point de Bruxelles qui doit garnir la gorgerette.--Ma soeur, le nombre toujours dcroissant des mes charitables rend bien difficile la tche des vrais fidles. LA SOEUR.--Ah! madame la comtesse! l'on semble oublier partout les saints prceptes de l'vangile: nous avons beau frapper, l'on ne nous ouvre pas, nous cherchons et nous ne trouvons pas. LA CHANOINESSE.--Ma soeur, nous vivons dans un temps de cruelles preuves. (_Bas Amlie._) C'est un costume de chtelaine.--Courbons la tte devant les dcrets de la Providence!--Corsage de drap d'or en pointe.--Des jours meilleurs luiront, la vrit l'emportera.--C'est une robe queue.--Et notre mre, la sainte glise, se relvera triomphante.--Dites-lui surtout qu'elle soit bien dcollete. LA SOEUR.--Que le Seigneur accomplisse vos voeux! LA CHANOINESSE.--(_Bas Amlie._) Il faut que Gustave soit de la partie.--Je ne veux pas, ma soeur, me borner de striles voeux.--Vous vous chargerez, ma chre, de nous l'amener.--Il faut pourtant que je consulte mes forces.--Cela fera bien enrager la marquise.--Je ne puis donner que peu.--Surtout, que cela n'ait pas l'air d'un rendez-vous.--Mais je le donne de tout coeur. La chanoinesse se lve, chausse de fines pantoufles et donne une bourse modestement garnie soeur Thrse qui se retire aprs force rvrences, et les deux amies achvent leur ptre. Quelques mois se sont couls depuis cette scne, et voil que, pour la premire fois de sa vie, la chanoinesse se prend d'une passion srieuse, et voil qu'une rivale plus belle, plus jeune et plus riche lui ravit insolemment sa proie. Oh! alors le dpit se traduit en dvotion outre. Elle prend un aumnier plus jeune, et ne le quitte plus. Elle le consulte toute heure, apprend de lui les douceurs du repentir, et verse dans son coeur les soupirs de la pnitence. Enferms ensemble pendant de longues journes, ils se livrent d'asctiques contemplations, confondent leurs prires et leurs voeux, et la chanoinesse convertie ne reconnat plus qu'un seul culte, une seule foi, un seul Dieu. Ds lors, plus de runions, plus de festins. L'agent de change ne se montre plus; Amlie mme est congdie; l'aumnier seul reste, matre dsormais des affaires spirituelles et temporelles. C'est un dieu jaloux qui carte les profanes, c'est un pasteur plein d'amour qui enferme la brebis au bercail, afin qu'elle ne puisse plus s'garer. Oh! qui pourrait dire les saintes douleurs de ce coeur attrist? Qui pourrait dpeindre les pieuses extases, les larmes brlantes, les cruelles macrations de cette Samaritaine? Qui pourrait pntrer les mystres de cet oratoire o deux mes se confondent, l'une offrant, l'autre acceptant de ravissantes consolations? Mais les tentations sont encore craindre pour la pcheresse repentie: les clats de ce monde qu'elle a tant aim peuvent arriver jusqu' elle. L'aumnier lui commande une retraite plus austre: elle parcourt les couvents, difie les soeurs par les lans de sa contrition, et baigne de pleurs la couche solitaire des cellules. Sans doute elle ira renfermer sa vie agite dans un de ces ports de salut; moins que par hasard elle ne rencontre quelque malheureux prince allemand, quelque Cobourg gar, qui lui offre un nom illustre en change de sa fortune. Alors elle finira par o elle aurait voulu commencer. LIAS REGNAULT. [Illustration: LE JOUEUR D'CHECS.] [Illustration] LE JOUEUR D'CHECS. LE monde est la patrie du joueur d'checs; c'est une profession ou un amusement cosmopolite. L'chiquier est un alphabet universel la porte de toutes les nations. Le bonze joue aux checs dans la pagode de Jagrenat; l'esclave, porteur de palanquins, mdite un _mat_ contre un roi de caillou, sur un chiquier trac dans le sable de la presqu'le du Gange; l'vque d'Islande charme le semestre nocturne de son hiver polaire avec les combinaisons du _gambit_ du roi, et le dbut du capitaine vans; sous toutes les zones, les soixante-quatre cases du noble jeu consolent les ennuis du genre humain. Dans le moyen ge, le joueur d'checs courait le monde, comme un chevalier provocateur, jetant les dfis aux empereurs, aux rois, aux princes de l'glise, et recueillant de l'or et des ovations. Le plus clbre de ces guerriers pacifiques fut Boy, le Syracusain. Il combattit, le _pion_ la main, avec Charles-Quint, et le vainquit; il lutta, _pice pice_, avec don Juan d'Autriche, et ce prince se prit d'une si belle passion pour le joueur et pour le jeu, qu'il fit construire, dans une salle de son palais, un immense chiquier, avec soixante-quatre cases de marbre noir et blanc, dont les pices taient vivantes, et se mouvaient l'ordre de deux chefs. A la bataille de Lpante, Boy fit une partie d'checs avec don Juan d'Autriche, et vainquit le vainqueur des Ottomans. De nos jours, le jeu d'checs n'a rien perdu de sa haute valeur; mais l'homme qui tient le sceptre de ce royaume d'ivoire n'a plus rien dmler avec les souverains et les papes. A Paris, Londres, Vienne, Berlin, Saint-Ptersbourg, la gloire des plus forts se contente d'une admiration de famille, et souvent elle ne franchit pas l'enceinte d'un club. Deux grands noms seuls ont pass les mers, et l'Indien mme les connat et les cite: htons-nous de dire que ces deux noms appartiennent l'chiquier franais, M. Deschapelles et M. de Labourdonnais; les cercles d'Allemagne et les clubs d'Angleterre ne leur opposent aucun rival. Il a t donn M. Deschapelles de rappeler, dans quelques circonstances de sa vie militaire, les exploits de Boy le Syracusain: aprs la bataille d'Ina, il entra Berlin avec notre arme victorieuse, et se rendit au cercle des amateurs d'checs, o il dfia le plus fort, en lui proposant l'avantage du _pion et deux traits_. Ce fut un supplment la bataille d'Ina. Le cercle de Berlin fut battu en masse et en dtail. M. Deschapelles finit par offrir la _tour_. La gravit mditative et l'organisation exacte et mathmatique des Allemands furent vaincues par le calcul vif et spontan de l'amateur parisien. Depuis une quinzaine d'annes, M. Deschapelles, l'homme des hautes combinaisons par excellence, a abandonn le champ-clos de l'chiquier. C'est aujourd'hui M. de Labourdonnais qui tient le sceptre, et qui rgne et gouverne en roi absolu. M. de Labourdonnais est g de quarante-cinq ans environ; tout, chez lui, annonce le matre du mat: le dveloppement de son front est vraiment extraordinaire; ses yeux, domins par de fortes protubrances, semblent toujours se fermer aux distractions extrieures, en se mettant en rapport continuel avec les mditations de l'esprit. Petit-fils de l'illustre gouverneur des Indes immortalis dans _Paul et Virginie_, dou d'une intelligence suprieure et d'une persvrance d'application incroyable, il n'a jamais ambitionn que le titre de premier joueur d'checs du monde et son but a t atteint. L'Europe sait que M. de Labourdonnais demeure rue Mnars, n 1, Paris, dans le bel htel du Cercle des checs, et que c'est l qu'il attend les dfis, et qu'il donne des leons. Chaque jour, les trangers arrivent de tous les points de la carte, les uns avec la noble prtention de combattre M. de Labourdonnais armes gales; les autres, avec la soumission modeste des infrieurs qui demandent avantage, tous heureux de connatre le matre clbre, et de croiser le pion avec lui. M. de Labourdonnais ne refuse aucune proposition, aucun duel, il est prt tout et tous. A midi, les batailles particulires commencent dans le vaste salon du club Mnars, chauff vingt degrs en hiver, et plein de fracheur en t. L figure l'tat-major de M. de Labourdonnais, c'est--dire cette lite d'amateurs qui peut battre tous les joueurs anglais du club de Westminster, sans le secours et sans l'oeil du matre. Ds que M. de Labourdonnais s'asseoit pour faire la partie de quelque visiteur inconnu arriv de Saint-Ptersbourg, de Vienne, de La Haye, de Londres, toute autre partie est interrompue; la foule se porte au quartier gnral; elle s'tage autour du chef, et tous les yeux sont clous sur le doigt infaillible qui pousse en avant la _pice_ ou le _pion_ victorieux. Il est inpuisable, l'intrt qui s'attache ces amusantes scnes, et quoique les profanes ne comprennent pas trop ce genre d'motion, il suffit de dire que les plus grands hommes en ont fait leur passion favorite, pour justifier cet intrt auprs de ceux qui ne sont pas organiss pour le comprendre. Plus heureux que Napolon, M. de Labourdonnais a fait sa descente en Angleterre, et il a triomph d'Albion, qui, pour lui, n'a pas t perfide, car l'chiquier anglais n'a point de case pour la mauvaise foi. A cette poque, on parlait beaucoup en France de M. Macdonnell, qui, disait-on, avait un jeu suprieur au jeu de M. de Labourdonnais. Tous les Nababs arrivs de Pondichry et de Calcutta, tous les envoys de Sir William Bentinck, gouverneur des Indes, tous les explorateurs de la presqu'le du Gange, tous les Anglais enfin de l'_Est_ et de l'_West-India_, tous attestaient que Sir Macdonnell d'dimbourg tait plus fort que le brame Fl-hi, natif de Jagrenat et que, par consquent, il battrait aisment M. Deschapelles ou M. de Labourdonnais, ces Franais frivoles et lgers comme tous les Franais, traduits en anglais dans les vaudevilles d'_Adelphi-theatre_. Un jour, M. de Labourdonnais passa la Manche, incognito, et descendit Londres. Ds qu'on apprit _Westminster-club_ que le clbre joueur de Paris tait arriv Jouey's Hotel, _Leicester-Square_, une invitation poliment formule lui fut envoye, et la bataille ne tarda pas de s'engager entre les deux ennemis amis. Cette fois, M. de Labourdonnais trouva un adversaire digne de lui: les Anglais n'avaient pas trop prsum de la force de leur champion. Ce fut une lutte vive, acharne, intelligente, comme Londres n'en verra plus. La victoire pourtant devait rester la France; elle fut claire pour tous les yeux, et triomphalement tablie par une srie incontestable de coups dcisifs. Il faut le dire l'honneur de l'Angleterre, les clubistes de Westminster se comportrent dignement la suite de cette mmorable bataille; ils donnrent M. de Labourdonnais un dner splendide _Blabe-hall_, sur la rive gauche de la Tamise, vis--vis Greenwich: les toasts furent ports avec des vins de France, le champagne et le claret. La mort de Macdonnell laisse depuis quelques annes l'chiquier britannique dans un degr fort remarquable d'infriorit. La dernire partie, engage par correspondance avec le club de Londres, a dur deux ans, et a t signale du ct de l'Angleterre par des erreurs dplorables. En 1838, un article insr dans le _Palamde_, et relev Londres par le _Bell's-life_, blessa les susceptibilits d'un pays qui compte le chancelier de l'chiquier parmi ses hauts dignitaires. Cet article rappelait le supplment la bataille d'Ina, que M. Deschapelles donna au club de Berlin, et dont nous parlions plus haut. Au bruit de la leve de boucliers qui partait de Westminster, M. Deschapelles sortit de sa retraite, et jeta le gant l'Angleterre. Alors les protocoles commencrent, en attendant les hostilits. Des dputs du club britannique arrivrent au club Mnars, Paris, et furent reus avec une urbanit toute chevaleresque; il fut convenu que les notes diplomatiques seraient changes l'issue d'un grand dner chez Grignon. Toutes les notabilits du jeu furent convoques chez le restaurateur du passage Vivienne: l se runirent des artistes, des banquiers, des pairs, des dputs, des gens de lettres, des magistrats, des gnraux, des industriels, des mdecins, des avocats, des rentiers, tout le personnel du club Mnars, enfin, sous la prsidence de M. de Jouy. Le dner fut trs-amical; les Anglais burent la France, les Franais l'Angleterre; au dessert, les physionomies se rembrunirent, et le cartel fut mis sur la nappe, pour dernier mets. On discuta jusqu' deux heures du matin pour jeter les bases d'un trait de guerre convenable entre les deux nations. L'habilet du cabinet de Saint-James pera notoirement dans ces dbats: l'aurore, la question n'avait pas fait un pas. Il fut impossible de s'accorder, on ne conclut rien. M. Deschapelles, qui se prparait faire aussi sa petite descente en Angleterre, rentra sous sa tente, et il ne resta de tout ce bruit que le souvenir d'un excellent dner chez Grignon. Les soires du club Mnars ont t fort animes en ces derniers temps, et elles ont eu, au dehors, un retentissement prodigieux, cause des merveilleuses parties qu'a joues M. de Labourdonnais, le dos tourn l'chiquier. Philidor, ce clbre musicien et joueur d'checs, avait le premier mis en vogue ces incroyables tours de force, et personne aprs lui n'avait song les renouveler. M. de Labourdonnais avait toujours t vivement proccup de cette tradition, et ce laurier de Philidor l'empchait quelquefois de dormir. Un jour, il essaya une de ces parties de combinaisons intuitives, et il russit compltement: le lendemain il en joua deux, et ne fut pas moins heureux. Le bruit de ces parties courut la ville, et il mut vivement le monde de l'chiquier. On ouvrit alors les portes du club Mnars aux amateurs et aux curieux, et ce qui n'avait eu jusqu'alors qu'un nombre fort restreint de tmoins adeptes clata au grand jour d'une publicit solennelle. Ces deux parties se jouaient au club, dans la grande salle du billard. M. de Labourdonnais s'asseyait dans un angle, le dos tourn aux deux chiquiers, le front sur le mur, le visage dans ses mains. Un amateur indiquait haute voix le mouvement stratgique de la _pice_ ou du _pion_ avancs. Aussitt M. de Labourdonnais ripostait comme s'il avait eu l'chiquier sous les yeux. A mesure que les parties allaient leur fin, et que la double fosse se jonchait de pices tombes, le croisement de ces milliers de combinaisons, opr par les coups antrieurs, les coups prsents et futurs, et embrouill l'infini dans la mmoire du joueur aveugle, devenait si effrayant l'imagination des spectateurs, qu'une solution heureuse semblait bien difficile et une double victoire impossible. Qu'on ajoute ensuite aux inextricables difficults inhrentes au jeu l'assaut continuel des distractions qui arrivaient de toutes les salles, le murmure des voix touffes, le grincement des portes, l'agitation des pieds, les exclamations involontaires de surprise, les gammes prolonges des rhumes d'hiver, les salutations clatantes et joyeuses des gens qui entraient sans se douter de rien, tous ces incidents enfin dont un seul peut drouter l'attention, et couper dans la mmoire le fil des combinaisons, et l'on se fera peine une ide de ce miracle de l'esprit. L'analyse physiologique de ce travail intrieur est rvoltante. On constate le fait; on ne l'explique pas. Le joueur d'checs qui s'est vou son art avec passion mne une vie pleine d'motion et de charme: c'est un gnral qui livre cinq ou six batailles par jour, et ne fait du mal personne: il a toute l'exaltation du triomphe, toute la philosophie de la dfaite, toute la volupt de la vengeance, comme dans la vie militaire; seulement il ne verse point de sang humain. Le joueur d'checs a adopt les formules des professions hroques; il dit: Hier j'ai battu le gnral Haxo, et il sourit avec ovation; ou bien: Ce matin, le gnral Duchaffaut m'a battu, et il baisse les yeux modestement. Il est ordinaire au club d'entendre des phrases comme celles-ci:--Vous aviez une mauvaise position.--Votre attaque a t faible sur la droite.--Vous avez engag bien imprudemment vos cavaliers.--Le gnral a bien manoeuvr pour sauver sa tour, etc., etc.--On croit toujours tre au bivouac le soir d'une bataille. Et ce qu'il y a de mieux au fond de cette passion innocente, c'est que le dgot et la satit n'arrivent point; c'est que les illusions enivrantes de la veille recommencent le lendemain; c'est que, pour le joueur d'checs, tout est vanit, hormis le _mat_. A la suite de ces batailles il n'y a jamais de Cincinnatus dsenchant qui court sa charrue; jamais de Charles-Quint philosophe s'acheminant vers l'ermitage de Saint-Just, par ddain de la gloire et des hommes: vainqueur, on reste sur le champ de bataille; vaincu, on ressuscite ses morts, et on recommence le combat; un peuple de spectateurs vous complimente, ou vous console, selon la chance; six fois par jour, on passe sous des arcs triomphaux ou sous les fourches caudines; et l'heure qui sonne la pendule du champ-clos vous retrouve toujours, l, sur le mme terrain, aujourd'hui contre des Anglais, demain contre des Russes, aprs-demain contre la sainte-alliance, ou en pleine guerre civile contre des Franais, contre un parent, contre le meilleur ami. Gloire, motion, intrt, chagrin, joie de tous les moments et de tous les jours! La vieillesse mme ne vous arrache pas aux molles fatigues de ces campagnes. Il n'y a point d'htel des Invalides pour le hros de l'chiquier. Voyez au club Mnars ce noble et frais chevalier de Barneville! c'est le contemporain de Philidor et de J.-J. Rousseau; il a jou avec mile et Saint-Preux au caf Procope; il a reu la _pice_ du grand Philidor. Louis XV rgnant, il commenait sa partie par le _coup du berger classique_, deux heures aprs midi, avec quelque encyclopdiste du faubourg Saint-Germain. Aujourd'hui, la mme heure, il dbute par le _gambit_ du capitaine vans, avec M. de Jouy, avec M. de Lacretelle, avec M. Jay; et cette figure de vieillard si frache, si calme, si bonne, a gard les mmes expressions de joie aprs une victoire, le mme rayonnement de bonheur, qui clataient devant J.-J. Rousseau ou d'Alembert. Quel magnifique et vivant plaidoyer en faveur des checs! et aussi quelle hygine puissante oublie par la mdecine! Cette bienfaisante activit de l'esprit, mise en jeu aux mmes heures, et applique au mme but, rgularise admirablement toutes les fonctions du corps, et donne aux organes une routine d'existence facile que rien ne peut interrompre. Un joueur d'checs n'a pas le temps d'tre malade, ni de mourir aujourd'hui, parce qu'il faut qu'il fasse sa partie demain. A l'poque o les rois n'avaient autre chose faire que de rgner, l'chiquier tait en haute vnration dans les cours; aujourd'hui le peuple, en affectant quelques-uns des pouvoirs de la royaut, a compris le jeu des checs dans les conqutes qu'il a faites sur les trnes. Aussi le noble jeu, devenu populaire d'aristocrate qu'il tait, a fait des progrs immenses. Les Anglais, qui publient sur tout des volumes qu'on lit peu en Angleterre et beaucoup ailleurs, ont imprim quelques centaines d'ouvrages sur les checs, et ils ont rendu service l'art. Autrefois Lolli et le Calabrais faisaient autorit dans le jeu: ces auteurs, ns trop tt, malheureusement, comme tous les crivains qui n'ont pas le bonheur de vivre avec nous, ont perdu peu prs tout leur crdit, et conservent encore dans une bibliothque une place honorable quand ils sont proprement relis. On a invent depuis une foule de dbuts de parties qui remontent, de fond en comble, l'conomie classique de l'ancien jeu: chaque pice a son _gambit_ qui porte son nom; de sorte que Palamde, Tamerlan, Alexandre de Macdoine, Parmnion, Ssostris, Confucius, Mahomet, Slim II, Lusignan, Charlemagne, Renaud de Montauban, Lancelot, Franois Ier, Charles-Quint, tous ces grands hommes qui avaient de si hautes prtentions la science de l'chiquier, tomberaient morts de surprise aujourd'hui s'ils ressuscitaient seulement devant le _gambit_ du capitaine vans. Il est vraiment bien singulier que Palamde, qui a jou aux checs dix ans conscutifs devant les murailles de Troie, avec Agamemnon, Achille, Diomde, les deux Ajax, tous jeunes gens pleins de verve et d'imagination, n'ait pas devin le moindre _gambit_. Ce fut Pris, berger sur le mont Ida, qui inventa le _coup du berger_; et Sinon, qui donna l'chec du cheval de bois au roi Priam, n'a pu crer le _gambit_ du cavalier. Pourtant, quelles occasions ils avaient tous alors, pour mettre le noble jeu en progrs! Achille ne bougeait pas de sa tente, et jouait aux checs avec Patrocle nuit et jour. Agamemnon, qui se battait peu, jouait avec le vieux Nestor. Mnlas, le front courb et appesanti par ses infortunes conjugales, jouait avec Ulysse, l'inventeur. Sur mille vaisseaux l'ancre l'embouchure du Simos, il y avait deux mille capitaines grecs qui cultivaient l'chiquier. On se battait une fois par trimestre, on se gardait bien de prendre Troie, et le lendemain les parties recommenaient sur les hautes poupes, _celsis puppibus_, ou sur le sable de la mer. C'tait un immense club d'checs qui avait pour limites le Scamandre, les portes Sces, le cap Sige et Tndos. On conoit que les nombreux chefs et rois qui bloquaient Ilium, et qui prissaient d'ennui, aient appel leur secours un jeu invent ou du moins perfectionn par leur camarade Palamde, et que, matriss par l'inpuisable attrait des combinaisons, ils aient laiss couler les heures brlantes du jour l'ombre sous un sapin de l'Ida, sous une tente, dans un entrepont, et devant un chiquier. La longueur de ce sige qui dconcertait Voltaire et le Vnitien Pococurante, s'explique ainsi naturellement. Avec la donne que nous hasardons ici, on conoit trs-bien cette longue retraite de sept ou huit ans qu'Achille s'imposa sous sa tente, et qui, sans la puissante diversion des checs, et t impossible avec un caractre de jeune hros fort enclin aux vives locomotions de la guerre. Supprimez la tradition homrique des checs, et vous ne vous rendrez pas compte de la conduite du fils de Thtis, anachorte sous un morceau de toile de six pieds carrs. Pareil raisonnement s'applique aux lenteurs jusqu'alors nigmatiques du sige. Tous ces rois joueurs et passionns oubliaient Ilium, et les dsagrments de Mnlas: il fallait que l'infortun mari d'Hlne leur peignt souvent et avec vivacit tout le tort qui rsultait contre lui de ce long sige qui laissait vieillir sa femme enleve, pour arracher les rois fainants de l'arme aux douceurs de l'_chec et mat_. Mnlas voyait au bout de dix ans Ilium en ruines et sa femme aussi. Le noble jeu avait donc fait le mal, et il le gurit; ce fut donc l'chiquier qui fut la vritable lance d'Achille. Vous allez voir. Conseill par Mnlas, le constructeur peus, _fabricator Epeus_, tailla une pice d'checs, grande comme une montagne, _instar montis_; Sinon la fit manoeuvrer par des dtours obliques, comme un cheval du jeu, et il _mata_ le roi Priam: _mactat ad aras_, selon l'expression virgilienne. Il est fcheux que l'_Iliade_ et l'_nide_ n'aient pas consacr cinquante vers cette explication tardive: elle satisfera, je l'espre, les savants et les commentateurs. Les rois de l'Orient ont, de temps immmorial, l'habitude de passer leur vie nonchalante entre les checs et le srail. L'histoire cite un assez grand nombre de sultanes et d'obscures odalisques qui jouaient aussi bien que J.-J. Rousseau, lequel n'tait pas trs-fort, il est vrai, quoi qu'il en dise, l'orgueilleux! Aux poques heureuses, o la Russie et l'Angleterre laissaient vivre en paix les monarques de l'Asie, o la question d'Orient n'existait pas, ces brillants monarques, fils du Soleil, et amis de l'ombre, mditaient fond la science de l'chiquier, et engageaient avec leurs voisins de paisibles guerres, dont l'enjeu tait une belle esclave ou un bel lphant. On lit dans un pome inconnu ces vers: Le grand roi Kosros perdit sur une case La rose d'Ispahan, la perle du Caucase, La belle Dilara, srnit du coeur Qu'un MAT livra soumise au pouvoir du vainqueur. Nos rous de la Rgence qui jouaient leurs matresses au lansquenet n'taient que les plagiaires des moeurs antiques de l'Orient. On raconte qu'un des petits-fils de Mahomet, le vieux Orchan, chef de la race ottomane, en 1359, faillit perdre aux checs sa favorite Zalou, _rayon du ciel_, en jouant avec son visir. Au moment o le doigt sacr du fils de Mahomet allait pousser une _pice_ sur une case fatale, et subir un _mat_ foudroyant, Zalou, qui suivait la marche de la partie, derrire un rideau, poussa un cri sourd de dsespoir qui arrta le doigt mal inspir. Orchan vita le _mat_ et garda sa favorite. On rencontre aussi souvent dans l'histoire plusieurs femmes mles aux anecdotes de l'chiquier. De l'Orient Venise, il n'y a qu'un pas. Le snateur Flamine Barberigo, riche Vnitien, jouait avec la belle _Erminia_, sa pupille adore, et ne lui donnait jamais d'autre distraction, car il tait horriblement jaloux. Le palais Barberigo tait la prison d'Erminia. A cette poque, Boy le Syracusain, qui courait le monde, battant les papes et les rois, arriva Venise. La renomme du Syracusain tait chre Venise, comme partout. L'illustre joueur fut appel au palais Grimani, au palais Manfrini, au palais Pisani-Moreta, o les nobles seigneurs de la rpublique s'taient si souvent entretenus de l'illustre matre de don Juan d'Autriche et de Charles-Quint, de ce grand Boy, auquel le pape Paul III avait offert le chapeau de cardinal, aprs avoir t glorieusement mat en plein Vatican. Le snateur Barberigo, le plus fort amateur de Venise, ouvrit aussi son palais au Labourdonnais de Syracuse. Boy ne fit dfaut aucun, mais il se complut surtout dans la rsidence Barberigo, cause de la pupille Erminia. C'tait une demoiselle de haute intelligence, qui ne s'tait jamais promene que sur les soixante-quatre cases de l'chiquier et qui rvait un avenir meilleur: elle prit d'excellentes leons de Boy, et la dernire elle disparut avec Boy le Syracusain. La maison Barberigo ne s'est pas releve de cet chec. [Illustration] [Illustration] Arrivons maintenant la partie morale du jeu: il serait dsirer que la science de l'chiquier ft cultive dans les collges, o nous apprenons tant de choses fastidieuses qui ennuient l'enfant et ne servent pas l'homme. Il y a au fond du jeu d'checs une philosophie pratique merveilleuse. Notre vie est un duel perptuel entre nous et le sort. Le globe est un chiquier sur lequel nous poussons nos pices, souvent au hasard, contre un destin plus intelligent que nous, qui nous _mate_ chaque pas. De l tant de fautes, tant de gauches combinaisons, tant de coups faux! Celui qui, de bonne heure, a faonn son esprit aux calculs matriels de l'chiquier, a contract son insu des habitudes de prudence qui dpasseront l'horizon des cases. A force de se tenir en garde contre des piges innocents tendus par des simulacres de bois, on continue dans le monde cette tactique de bon sens et de perspicacit dfensive. La vie devient alors une grande partie d'checs, o l'on ne voit, tous les lointains, que des fous qui mditent des pointes contre votre scurit. Tout homme qui vous aborde est une _pice_ ou un _pion_; alors, on le sonde, on le devine, et on manoeuvre en consquence. Il ne faut point craindre toutefois que cette tension continuelle d'esprit ne dgnre en manie et ne proccupe les facults, au point d'altrer la srnit de l'me. Les joueurs d'checs sont des gens fort aimables et fort gais; M. de Labourdonnais, homme d'esprit charmant, fait sa partie en semant autour de lui les bons mots et les joyeuses saillies, ce qui ne le dtourne jamais d'un coup de mat. Ainsi, grce l'habitude, l'homme se fait une seconde nature de la combinaison perptuelle: il ne sent mme pas fonctionner en lui ce mcanisme d'intelligence qui ne s'arrte jamais; les ressorts mis en jeu par une premire impulsion le servent son insu et sans l'ordre de sa volont. Combien de joueurs d'checs se sont tirs dans le monde d'une mauvaise position, par d'habiles calculs, sans se douter qu'ils dussent leur science de conduite au culte de la combinaison! Puissent nos rflexions augmenter la congrgation dj si nombreuse des fidles de l'chiquier! Il y aura moins d'ennuis dans les cercles, et moins de fautes dans l'univers. MRY. [Illustration: LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE.] [Illustration] LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE. O vous dont la sant robuste, florissante, Des plus riches festins peut sortir triomphante, Approchez! BERCHOUX. VOUS tes tranger, vous avez vingt-cinq ans et vous venez pleurer Paris la perte d'un oncle millionnaire. Aprs avoir essay de toutes les distractions, admir convenablement toutes les merveilles de la capitale du monde civilis, le superbe damier de la place Louis XV, avec ses cavaliers de marbre, ses rois et ses reines de pierre et ses pions dors; les pirouettes angle droit des demoiselles Elssler, la mnagerie royale, la chambre des dputs et les concerts Musard;--un soir, en sortant d'un restaurant renomm o vous avez fort mal dn pour 40 francs, vous vous tonnez tout coup d'avoir oubli, dans vos importantes explorations, une des plus intressantes curiosits de Paris,--une chose qui a sa physionomie particulire, piquante, mobile et toujours originale; une chose qui vous attire et que vous redoutez peut-tre comme un bonheur longtemps rv,--une chose videmment bonne en elle-mme, et que vous avez bien le droit de trouver dtestable,--ce qui fait le sujet de cet article. Donc, le lendemain, quelques minutes avant six heures, vous vous acheminez, sous la conduite d'un _cicerone_ de vos amis, vers le boulevard Italien ou l'une des principales rues qui l'avoisinent, et vous montez ensemble au premier ou au second tage d'une maison de belle apparence. L on vous introduit dans un magnifique salon, occup dj par un cercle nombreux et brillant. Votre protecteur vous prsente, sans trop de crmonies, la matresse de la maison, qui vous accueille comme un ancien ami, et bientt toute la socit passe dans la salle manger. Le coup d'oeil est ravissant. La table tincelle, il n'y a pas moins de cinquante couverts, et les convives paraissent tous gens de bonne compagnie. Les femmes sont gnralement jeunes, jolies, mises avec recherche, gracieuses, avenantes et abusant plus ou moins de leurs yeux noirs ou bleus, de la candeur touchante de leur beaut anglaise ou de la provocante vivacit de leur physionomie parisienne. La matresse de maison a quarante ans; elle est grande, un peu fatigue, vise l'effet et s'exprime facilement. Elle parle volontiers de ses relations avec le beau monde, de ses amitis aristocratiques et de ses malheurs... Car la femme qui prside une table d'hte 6 francs par tte a toujours t belle, riche et noble. Les larmes, la vrit, ont lgrement fltri sa beaut. Le tyran qui on avait confi son innocence et sa dot a galement abus de l'une et de l'autre, et bien que la victime ne vous apparaisse plus aujourd'hui que sous l'humble nom de madame veuve Martin, ce n'est l, vous pouvez l'en croire, qu'une prcaution dicte par une honorable fiert. Son vritable nom est illustre et sa famille trs-haut place.--Il est rare que ce roman, flt en _si mineur_ l'oreille de quelque cladon en perruque, n'arrache pas un gros soupir l'heureux confident. Sans doute le fond de l'histoire n'est pas neuf, et c'est l prcisment ce qui fait son mrite et son succs. On se prmunit contre les surprises, on repousse tout d'abord ce qui est extraordinaire; on est sans dfiance contre les choses vulgaires. Mais c'est dans les dtails que brille particulirement le talent de madame Martin. Quelle habilet varier les pisodes de son rcit selon la qualit et le got prsum de l'auditeur! Que de fines broderies sur ce canevas us! Avec quelle merveilleuse lgret elle sait glisser sur ce qui peut dplaire, tourner les difficults et raccommoder les contradictions! C'est, au point de vue de l'art, tomber genoux d'admiration devant cette profonde diplomatie, cette savante rhtorique de la coquetterie. Il faut une grande exprience ou une perspicacit surnaturelle pour voir clair travers ces nuages blouissants, et tirer, du fond de son puits, une vrit qui ne gagne pas toujours se montrer toute nue. Dans le fait, madame Martin n'est pas aussi infortune qu'elle veut le paratre, et sa douleur ne s'enveloppe pas de voiles tellement pais qu'ils repoussent toutes les consolations. Si vous la surprenez pleurant quelquefois, ce n'est ni sur sa fortune perdue, ni mme sur sa rputation endommage. Les regrets de madame Martin ont un fondement plus solide, et se traduiraient assez fidlement par le refrain peu sentimental d'une clbre _Grand'-Mre_. Madame Martin n'a pas vu le jour sous des lambris dors, mais dans la modeste soupente d'un portier, potique berceau, nid fcond d'o s'envole incessamment cet essaim de jolies femmes qui font tour tour le dsespoir et la joie des amoureux incompris et des galants la rforme. C'est de l que madame Martin s'est lance, un beau matin, de son pied lger sur la scne du monde, comme tant d'autres charmantes cratures de son espce s'lancent chaque jour sur la scne du Grand-Opra, la corde roide de madame Saqui ou l'humble fauteuil de la modiste. Depuis, elle a parcouru l'Europe de toutes les manires et dans tous les quipages, pied, cheval, en voiture, en poste, en diligence, sur l'impriale ou dans le coup, selon les phases diverses de son inconstante fortune. Madame Martin a beaucoup observ et beaucoup appris; elle possde plusieurs langues, a tudi fond les moeurs de plusieurs peuples, et connat le coeur humain comme un livre longtemps feuillet. Sa vertu a t soumise bien des preuves et sa destine unie bien des destines. Elle a descendu une grande partie du fleuve de la vie en compagnie d'un nombre infini de passagers compatissants et de pilotes gnreux. Aprs avoir vu, l'ge de 17 ans, s'teindre dans ses bras une des plus vieilles gloires de l'empire, elle s'attacha la fortune d'un jeune lord qui l'emmena successivement Londres, Florence, Vienne, en Russie, o il la laissa, sur les bords de la mer Noire, ainsi que ses chevaux et ses quipages, entre les mains d'une bande de cosaques irrguliers. Ceux-ci la vendirent un juif qui la revendit un Turc, lequel la cda au dey d'Alger, qui l'amena avec lui Paris en 1831. C'est alors qu'elle tablit, dans le plus beau quartier de la capitale, plusieurs riches magasins avec les chles, les toffes damasses, les parfums et les bijoux que le dey ne lui avait pas donns. Un jeune commis, qui elle avait livr son coeur et ses marchandises, trahit l'un et vendit les autres, sous prtexte de venger le dey qui n'en sut jamais rien. Madame Martin entra alors en relation d'amiti avec une socit de femmes aimables qui l'engagrent fonder une table d'hte, sur un bon pied, avec les dbris sauvs de ce grand naufrage, en lui offrant, comme mise de fonds l'usage des consommateurs mrites, leur habilet prouve et leurs agrments incontestables. Madame Martin n'est pas seulement une femme habile, c'est encore une respectable dame pare, la manire de la vertueuse Cornlie, d'une charmante fille discrtement leve hors du toit maternel dont elle ne peut franchir le seuil qu'aux jours et heures indiqus par la prvoyance et la sagesse de sa mre. Ces jours-l, le salon de madame Martin runit l'lite des consommateurs; les femmes sont, la vrit, rares, presque laides et mal mises, mais les hommes accomplis sous le rapport de l'ge et de la fortune. Mademoiselle Martin, grande brune de 17 ans, qui danse la cachucha sa pension et rdige la correspondance secrte de ses petites amies, fait ici une vritable entre de pensionnaire; elle a les yeux baisss, l'air candide. Les compliments et les exclamations un peu vives, qui saluent son apparition toujours inattendue, lui causent un charmant embarras, et elle court se cacher dans les bras de sa mre avec un sentiment de pudeur virginale qui ravit d'admiration les spectateurs les plus expriments. Parmi eux se trouve toujours un homme d'une cinquantaine d'annes, cit pour sa fortune et sa libralit. Ce monsieur est gnralement dsign parmi les habitus sous le nom de _protecteur_. C'est lui que madame Martin se hte de prsenter sa fille. La jeune personne, paternellement baise au front, aprs avoir convenablement rougi et fort gentiment jou le premier acte de son rle, prlude au second sur son piano et chante, d'une voix de contralto adoucie, la romance du _Saule_ ou _Fleur des champs_. Ensuite vient la scne des espigleries enfantines, des agaceries innocentes, des bouderies charmantes, des navets dlicieuses.... Aprs quoi la dbutante salue la compagnie et retourne au couvent, en attendant que son protecteur juge propos de l'en faire sortir dfinitivement. Il y a bien aussi, prs de la respectable mre, un monsieur qui pourrait, au besoin, passer pour son mari.--Homme de magnifique structure, orn d'un riche collier de favoris noirs, de brillants plusieurs doigts, et d'une chane d'or o pend un lorgnon. Ce personnage est charg de faire, conjointement avec madame Martin, les honneurs de la maison; son administration embrasse deux dpartements, et son gnie s'exerce tour tour dans la salle manger et dans le salon.--Il dcoupe table et corrige au jeu, avec une gale dextrit, les torts de la fortune envers lui-mme ou les personnes dont il pouse les intrts. Quant aux convives, ce sont, pour la plupart, de vieux garons, rentiers de l'tat, anciens agents de change, financiers retirs, fonctionnaires et gnraux la retraite. Les jeunes gens se montrent fort rarement dans ces sortes d'tablissements, et n'y sont jamais accueillis avec l'empressement qu'on leur tmoigne ailleurs. Pour tre admis ici, l'ge mr est de rigueur. Au reste, le dner est excellent, lgamment servi, et les vins ne laissent rien dsirer. Au dire de plus d'un connaisseur, le repas que vous venez de faire, et qui cote 6 fr. par tte, en vaut 10. Que devient ds lors la spculation de l'intressante veuve? Voici le mot de l'nigme. Aprs le dner, vous rentrez dans le salon, o des tables de jeu ont t prpares. Vous prenez place l'une d'elles, sur l'invitation de la matresse de maison... et vous perdez vingt-cinq louis en un quart d'heure. Si la chance est pour vous, malgr la prestigieuse habilet de mains de votre adversaire, la jolie voisine qui a paru prendre un si vif intrt vos succs vous demandera infailliblement, la fin de la soire, une place dans votre voiture, et vous ne tarderez pas vous convaincre que vous en avez une autre dans son coeur. Maintenant, si vous voulez m'en croire, nous laisserons l ces maisons modles, et nous irons visiter leur tour les tablissements frquents par la bourgeoisie des consommateurs prix fixe, la table d'hte 50 sous ou 3 francs. Ici, point ou trs-peu de figures fminines; mais en revanche les hommes sont nombreux et gnralement jeunes. L'tranger modeste qui veut passer l'hiver Paris, le journaliste du petit format, le provincial qui vient d'hriter, le ngociant clibataire, l'employ bureaucrate du second degr, composent le personnel payant. Au contraire des grands tablissements de ce genre, les consommateurs de passage y sont rares, les femmes beaucoup moins fringantes, les hommes d'une galanterie moins suranne. La conversation y est gnrale, facile, souvent intressante, et finit presque toujours, au dessert, par quelque discussion bruyante sur la politique, la littrature, les arts et les fluctuations de la Bourse. Quelquefois toutes ces questions s'agitent la fois d'un bout de la table l'autre; alors c'est un brouhaha se croire au paradis des Funambules, ou la chambre des dputs un jour o la milice du centre excute, avec sa merveilleuse intelligence, la savante manoeuvre des couteaux d'ivoire avec accompagnement du hourra parlementaire. Il n'y a pas de salon de jeu, le caf est servi bourgeoisement dans la salle manger, aprs le gruyre de fondation et le pruneau quotidien. Quelquefois seulement, deux des plus vieux commensaux engagent sans faon, dans un coin de la salle, une silencieuse et innocente partie d'_cart_. Les femmes, s'il y en a, ne prennent aucune espce d'intrt cette lutte sans consquences, et chacun se retire pour vaquer ses plaisirs ou ses affaires. Quant au dner en lui-mme, il est, comme le personnel, honnte et convenable, ni magnifique, ni mesquin, tel peu prs que peut le dsirer pour ses vieux jours l'artiste que la gloire n'a point enivr, ou le respectable bourgeois arriv directement de Quimper ou de Lons-le-Saulnier. Ordinairement, ces tablissements du second degr ont une double physionomie: on y mange et on y loge. Moyennant un supplment de 2 francs par jour, chaque convive peut tre en mme temps locataire d'une ou deux chambres (selon leur dimension et le luxe de l'ameublement) dont la matresse du logis s'efforce de leur rendre le sjour agrable et commode. Celle-ci est une petite femme vive, accorte, qui ne s'effarouche ni d'un compliment hasard, ni d'un mot double entente. Sa condition est d'tre aimable avec ses htes depuis six heures du matin jusqu' minuit exclusivement; l'habilet consiste ne l'tre jamais au del. Le bon ordre et la prosprit de l'tablissement dpendent de l'observation rigoureuse de ce principe. Le premier devoir de sa profession est d'entendre _le mot pour rire_, de promettre incessamment, d'entretenir les rivalits sans haine et de maintenir constamment sa vertu entre ces deux cueils, le trop et le trop peu. Pour cela, toute directrice de table d'hte 3 francs par tte doit avoir trente ans, les cheveux bruns, la taille souple, l'oeil exerc, la langue dlie, et avoir jou pendant cinq ans au moins les _grandes coquettes_ en province ou l'tranger. Si elle joint toutes ces qualits l'amour de l'ordre et de l'conomie, et un coeur inflexible l'endroit des paiements comme aux dclarations de ses locataires, sa fortune est assure: quarante-cinq ans elle vend son fonds, unit irrvocablement sa destine celle d'un sduisant commis-voyageur, et tous deux s'en vont en province couler des jours tissus de joies conjugales, jusqu' l'entire consommation des 5,000 livres de rente de la belle htesse. Immdiatement au-dessous de ces tablissements intermdiaires se prsente la table d'hte 25 sous, qui mrite une tude toute particulire. Elle est toujours situe par del les barrires, ce qui explique la modestie de ses prtentions. Sa physionomie est d'une mobilit dfier la plume la plus exerce. Point de traits distinctifs, point de lignes arrtes, point d'ensemble, de gnralits; mais des individualits saisissantes, des rapprochements heurts, un ple-mle de figures, de langages et de costumes les plus disparates. Le rfugi italien et l'intrpide Polonais y reprsentent quotidiennement le hros sur la terre d'exil, vivant de l'amour de la libert et des 50 francs de secours mensuel inscrits au budget de la France. L'homme de lettres incompris, l'artiste ignor, le spculateur malheureux, le sous-lieutenant en demi-solde, le surnumraire, le ngociant en plein vent, la femme qui cherche toute heure ce que Diogne cherchait au milieu du jour avec une lanterne, le Don Quichotte des carrefours, l'industriel de contrebande, l'homme qui coute aux portes et dne des fonds secrets, tout cela, press, cte cte, mange, boit, rit, parle, crie et jure moyennant 25 sous par tte, y compris le caf.--Les cure-dents se payent part.--Il y a aussi des cigares au rabais pour les amateurs des deux sexes; car ici, la plus belle moiti du genre humain, pour mieux plaire l'autre, ne craint pas d'adopter les gots et les habitudes les plus antipathiques la dlicatesse fminine. Rassurez-vous cependant: il existe partout d'heureuses exceptions et des contrastes consolants. Des figures honntes et des maintiens dcents se montrent souvent, de distance en distance, entre les profils plus ou moins rudes qui dressent, tout autour de la longue table, leurs deux lignes parallles et mouvantes. et l des conversations lgantes et des paroles polies s'changent entre deux voisins tonns. Cette confraternit de l'ducation se reconnat d'abord: on se cherche d'instinct, des rapports s'tablissent; ces diffrentes liaisons particulires s'agglomrent, se centralisent, et il en rsulte bientt un noyau qui va grossissant, et une petite socit part au milieu de laquelle les excentricits du lieu n'aiment point s'aventurer. Un trait caractristique de la table d'hte, c'est la prsence d'une ou deux jolies femmes (selon l'importance de l'tablissement) qui s'affranchissent rgulirement chaque jour des prosaques tribulations du quart d'heure de Rabelais. Ces dames sont places au centre de la table; elles ne doivent pas avoir plus de vingt-cinq ans, tre peu prs jolies, mais surtout excessivement aimables. On ne tient pas prcisment la couleur des cheveux, cependant on prfre les brunes: c'est plus piquant, et d'un effet plus sr et plus gnral. A ces conditions, ces dames sont traites avec toutes sortes d'gards, exposes toutes sortes d'hommages, et dnent tous les jours pour l'amour de Dieu et du prochain. Ces parasites femelles, qu'on dsigne gnralement sous le nom de _mouches_ (soit cause de la lgret de leur allure, soit plutt par analogie avec le rle qu'elles jouent dans cette circonstance), ne se trouvent nanmoins que dans les tables d'hte du premier et du dernier degr. Elles ne se montrent point la table d'hte 3 francs; la matresse de la maison les en loigne avec une vigilance qui tourne au profit de la morale et de sa coquetterie,--deux incompatibilits qu'elle seule a trouv le moyen de concilier. Si jamais, dans un de ces accs d'humeur vagabonde auxquels tout vrai Parisien est priodiquement soumis chaque anne au retour du printemps, il vous prend fantaisie de franchir la barrire pour aller voir, du haut des buttes Montmartre, se coucher l'astre aim auquel vous avez l'obligation de porter aujourd'hui un pantalon d'une entire blancheur et des brodequins d'un lustre irrprochable, permettez-moi de me joindre vous et de diriger votre excursion potique. D'abord, des raisons particulires et que vous allez connatre m'engagent vous faire sortir de prfrence par la barrire Pigale. Au lieu de commencer immdiatement notre ascension par la rue en face, tournons, je vous prie, gauche, et traversons le boulevard. Il n'est que cinq heures et demie; le soleil ne se couchera pas avant deux heures d'ici. Vous n'avez peut-tre pas encore dn; dans ce cas permettez-moi de vous offrir... un dner la barrire. Bah! un peu de honte est bientt pass, et je vous promets de ne pas vous trahir auprs de vos amis du Caf de Paris. Nous voici prcisment en face de la clbre table d'hte de M. Simon. Levez la tte et lisez, l, ct de cette petite porte verte grille, sur une affiche colle la muraille: _Table d'hte 1 franc 25 centimes, servie tous les jours cinq heures et demie_. Allons... personne ne vous voit... entrez. Dj les tables sont dresses dans le jardin, sous un berceau de vignes et de chvre feuilles recouvert d'une toile en forme de tente. Prenons place, et ne vous impatientez pas. Il est 6 heures, la vrit, et le dner est annonc pour 5 heures et demie... la montre du matre de cans. Or, rgle gnrale, la montre d'un directeur de table d'hte retarde toujours d'une demi-heure.--Avec le quart d'heure de grce, cela fait prs d'une heure entire; pendant ce temps, le potage peut se refroidir et le gigot brler; mais les consommateurs arrivent, la table se garnit, et la recette est sauve! Ce monsieur plac au centre de la table, carrment pos sur sa base, coiff d'un bonnet grec lgrement inclin sur l'oreille gauche, couvert d'une veste ronde, c'est M. Simon, le matre du logis. Son oeil plane avec autorit sur cette foule de ttes inclines, tandis qu'il distribue droite et gauche le potage encore fumant. M. Simon ne parle gure que pour donner des ordres; sa parole est grave et son ton assur. Sa figure exprime le sentiment de la dignit personnelle et de la haute responsabilit qui pse sur lui. Dans les intervalles du service, il se mle quelquefois la conversation de ses voisins, tout en suivant de l'oeil les diffrents mouvements des consommateurs. Il apaise les mcontents par un sourire, calme leur ardeur impatiente, et gourmande du geste et de la voix la lenteur de la cuisinire. M. Simon possde videmment l'usage du commandement; il y a un sang-froid imposant dans toute sa personne, et une prcision admirable dans ses moindres mouvements. M. Simon a t infailliblement sous-lieutenant, chef d'orchestre ou conducteur de diligences. Madame Simon est cette petite femme vive, maigre et alerte, que vous voyez voltiger incessamment autour de la table et de la table la cuisine. Ses cheveux gris ont pu tre, il y a vingt-cinq ans, d'un blond charmant; sa taille a peut-tre t ronde et souple; rien n'empche de croire qu'il y et des roses sur ses joues, et je ne parierais pas que ses petits yeux n'aient excit plus d'un incendie..... Quoi qu'il en soit, madame Simon semble marcher incessamment sur des charbons ardents: ses mouvements sont saccads, ses gestes pointus, et ses formes se dessinent angles aigus sous sa robe troite et courte. L'impatience et la contrainte se rvlent dans l'obliquit habituelle de son regard; il y a de l'amertume dans son sourire et une colre touffe sous la corne jauntre de ses yeux ronds. Elle rpond d'une voix aigre-douce aux diverses rclamations qu'on lui adresse, et semble vouloir ressaisir avec ses doigts crisps les supplments gratuits qu'elle se voit force d'apporter aux estomacs rcalcitrants. Il y a de la vieille demoiselle dans toute sa personne, et la matire d'un procs en sparation dans les regards tristes et langoureux qu'elle adresse son mari. Au point de vue physiologique, madame Simon est un sujet minemment bilioso-nerveux.--Je ne comprends pas M. Simon. Considre sous le rapport de sa position industrielle, madame Simon est une femme prcieuse. Elle ordonne l'invariable menu, surveille la disposition du couvert, la confection du pot-au-feu, et recueille, entre le gigot et la salade, le tribut accoutum des convives. Elle a, pour cette dernire opration, une formule qui fait beaucoup d'honneur sa politesse, sinon son imaginative. A mesure qu'elle va dcrivant autour de la table son ellipse journalire, elle frappe successivement et lgrement sur l'paule de chaque convive inattentif, et lui dit, tendant la main et adoucissant sa voix: _Monsieur, je commence par vous_.--Et, chaque station, comme une quteuse bien apprise, elle sourit de la mme manire, et rpte avec la mme inflexion caressante, l'ternel et fatal: _Monsieur, je commence par vous_. J'ai vu des organisations d'artistes tressaillir au son de cette voix criarde et frissonner au contact de cette main osseuse. Ce monsieur que vous examinez avec une curiosit inquite, comme une personne dont on a vu la figure dans un lieu quelconque, est un de ces industriels nomades qui vont transportant, selon les exigences de la police, de boutique en boutique, leurs marchandises au rabais, et leurs foulards 25 sous. Cette grosse dame, la figure panouie, la large poitrine, qui boit son vin pur, met du poivre dans ses pinards et ses coudes sur la table, c'est la compagne du ngociant de contrebande. C'est elle qui se tient en permanence l'entre du magasin, comme une sduction vivante. Elle reprsente tour tour l'trangre attire par la curiosit, ou la bourgeoise sduite par le bon march et l'clat des couleurs. Elle est charge de se rcrier incessamment sur l'excellente qualit des toffes et de feindre d'acheter, afin de pousser la vente. C'est une varit de la famille des _mouches_. Le grotesque personnage que vous semblez couter avec un certain intrt est un _type_ particulier aux tables d'hte, et qui mrite d'tre signal. La monomanie funeste dont il est atteint n'a pas encore de nom dans la science. Chaque jour cet homme dvore, avant son dner, tout ce qui s'imprime de feuilles publiques, quotidiennes, hebdomadaires, artistiques, politiques, scientifiques et littraires, Paris et en province, sans en passer une seule ligne, depuis le _premier Paris_, jusqu' la _pommade mlanocome_ inclusivement. Ce gargantua de la presse priodique prouve naturellement le besoin de soulager sa mmoire de cette indigeste et prodigieuse consommation.--Avis aux voisins malencontreux.--Il vous prend partie sur un mot et vous fait avaler, en manire de miroton, toutes les banalits et bribes de journaux dguises et prpares sa faon. Il est, d'ailleurs, emphatique et dclamateur, comme un rgent de collge communal. Sa phrase filandreuse et lourde tombe, mot mot, dans votre oreille, comme le plomb fondu, goutte goutte, sur l'occiput d'un condamn.--Signalement: cinquante ans; grand, sec, teint bilieux; habit rp, boutonn jusqu' la cravate, pantalon sans sous-pieds, perruque rousse. Ce gros homme qui trne l'une des extrmits de la table, rappelle, d'une manire assez heureuse, l'enseigne du _Gourmand_. C'est le mme type de sensualit, la mme figure large, bouffie, luisante et colore, avec le triple menton, les petits yeux enfoncs et brillants, le front dprim, l'art inquiet. C'est la gloutonnerie aux prises avec l'avarice, le gourmand qui dne 25 sous. Je n'en finirais pas avec le portrait, si je voulais seulement esquisser les plus saillantes de toutes les originalits dont la table d'hte 25 sous nous offre une si riche collection. A madame Simon seule appartient la facult de les saisir d'abord et de les bien comprendre, en les faisant concourir merveilleusement l'harmonie gnrale et la prosprit de l'tablissement. Rapprocher les distances, vaincre les antipathies physiques et morales, veiller, la fois, sur l'ensemble et sur les dtails, dominer et faire mouvoir, pour ainsi dire, comme un seul homme, toute cette foule de prtentions rivales et de mchoires en concurrence,--voil le grand art de la matresse de la table d'hte, le triomphe et la gloire de madame Simon. AUGUSTE DE LACROIX. [Illustration: LE CHASSEUR.] [Illustration] LE CHASSEUR. LA rvolution de 1789 a totalement chang le chasseur en France; il ne ressemble pas plus celui d'autrefois qu'un picier millionnaire ne ressemble au duc de Buckingham ou au marchal de Richelieu. Cela se comprend fort bien: avant cette poque, la chasse tait le plaisir d'un petit nombre de privilgis: la mme terre appartenant toujours la mme famille, les fils chassaient dans les bois tmoins des exploits de leur pre, les bonnes traditions se perptuaient, la chasse avait sa langue, ses doctrines, ses usages; tout le monde s'y conformait sous peine de s'entendre siffler par les professeurs. L'arme du ridicule, toujours suspendue sur la tte des novices, les faisait trembler, car dans notre bon pays de France ses coups donnent la mort. La chasse alors se prsentait aux yeux des profanes comme une science hrisse de secrets: c'tait une espce de franc-maonnerie o l'on ne passait matre qu'aprs un long noviciat. De mme qu'aujourd'hui tous nos rgiments manoeuvrent de la mme manire, les chasseurs d'autrefois avaient une mthode uniforme de s'habiller, de courir la bte et de parler mtier. Aussi rien ne serait plus facile que de faire le portrait d'un chasseur de ce temps-l. C'tait un gentilhomme campagnard en habit galonn, comme on en voit encore dans les bosquets de l'Opra-Comique, la tte couverte d'une barrette unicorne; il parlait en termes choisis de Malplaquet ou de Fontenoi, de cerfs dix-cors et de sangliers tiers-an, de perdreaux, de lapins et d'aventures galantes. D'un bout de la France l'autre, dans les rendez-vous de chasse, dans les assembles au bois on respirait un parfum de vnerie orthodoxe; tout se faisait suivant les rgles de l'art, et jamais un mot sentant quelque peu l'hrsie ne venait effaroucher les ides reues en se glissant dans la conversation. Ces habitudes contractes aux champs ou dans les forts se conservaient au salon, la cour, aux ruelles. Sedaine a fort bien caractris cette poque en faisant parler ainsi le marquis de Clainville. Ah! madame, des tours perfides! Nous dbusquions les bois de Salveux; voil nos chiens en dfaut. Je souponne une traverse; enfin nous ramenons. Je crie Brevaut que nous en revoyons, il me soutient le contraire; mais je lui dis: Vois donc, la sole pleine, les cts gros, les pinces rondes et le talon large, il me soutient que c'est une biche brhaigne, cerf dix-cors s'il en fut. Voil le chasseur d'autrefois, la tte pleine de son dictionnaire de vnerie et parlant toujours en termes techniques, mme alors qu'il s'adresse aux dames. Mais comment peindre le chasseur d'aujourd'hui? Il se prsente nous sous tant de formes diverses, suivant le pays qu'il habite, la fortune qu'il possde, le rang qu'il occupe, que, nouveau Prote, il chappe au dessinateur. C'est un kalidoscope vivant: il nous offre des figures rustiques, lgantes, bizarres, svres, grotesques, fantastiques; une fois brouilles, vous ne les revoyez plus sans qu'elles aient subi des modifications. Autrefois pour chasser il fallait tre grand seigneur; aujourd'hui, qu'il n'existe plus de grands seigneurs, tout le monde chasse. Pour cela il s'agit de pouvoir jeter chaque anne la modique somme de 15 francs dans l'ocan du budget. Que dis-je? parmi ceux qui courent les plaines un fusil sur l'paule, on compterait peut-tre autant de chasseurs rebelles la loi du port d'armes que de ceux qui s'y sont soumis. Vous concevez que ce privilge, rserv jadis une seule classe, tant envahi aujourd'hui par tous les tages de notre ordre social, a d changer la physionomie du chasseur. Cet homme n'a plus de caractre qui lui soit propre, il a perdu son unit. Pour le peindre, il faut d'abord le diviser en trois grandes catgories: celle des vrais chasseurs; viennent ensuite les chasseurs piciers qui tuent tout, et puis les chasseurs fashionables qui ne tuent rien. Chacune de ces divisions se subdivise en plusieurs fractions qui souvent tiennent de l'une et de l'autre, et quelquefois de toutes ensemble. Dans notre sicle d'argent, l'aristocratie des cus remplace l'aristocratie crneaux. Les fortunes s'lvent d'un ct, elles s'abaissent de l'autre, car rien dans ce monde ne restant stationnaire, celles qui n'augmentent pas diminuent. Les uns travaillent et acquirent, ils achtent des chiens et chassent; les autres restent les bras croiss et ils perdent; voulant se maintenir en quilibre, ils suppriment leurs quipages, et tirant d'un sac deux moutures, ils louent aux piciers de la ville le droit de chasser. Combien de nobles hommes ne pourrais-je pas citer qui, vivant dans des chteaux tourelles, ont vendu leur maon, leur couvreur, la permission de tuer des livres et des perdreaux. Ceux-ci, ne voulant pas supporter seuls une grande dpense, ont mis la chasse en actions comme une entreprise industrielle; ils se sont adjoint le boulanger, le tailleur, le rentier, le marchand du coin; et une population nouvelle vient, jour fixe, se ruer sur les terres seigneuriales, tonnes de se voir envahies par des chasseurs roturiers. Ces associations se forment aujourd'hui dans toutes les classes: les hauts financiers louent des parcs royaux, et se persuadent que leurs chasses ressemblent celles de Louis XIV; elles n'en sont que l'ignoble caricature. Mais qu'importe? cela donne l'occasion de parler de sa meute en faisant des reports, de mler ses piqueurs dans les ventes primes, ses limiers dans celles au comptant, d'avoir toujours en bouche les cerfs, les loups et les sangliers, langage minemment aristocratique admir de tous ceux qui l'coutent. Les boutiquiers louent une ferme et, tranchant du gentilhomme campagnard, ils aquirent ainsi le droit de dire: Ma chasse, mon garde, mes perdreaux. Voyez le progrs des lumires: autrefois on runissait des capitaux pour faire une opration commerciale, aujourd'hui on s'associe pour dpenser l'argent qu'on a gagn. La permission de courir la plaine et les bois est mise en actions comme une houillre, comme une exploitation de bitume. Ces actions se divisent quelquefois en coupons pour un jour, et peut-tre plus tard seront-elles subdivises en un certain nombre de coups de fusil. Un grand propritaire, voyant la manie cyngtique de ses contemporains, a eu l'heureuse ide de permettre la chasse, chez lui, moyennant une contribution gradue qui se combine fort bien avec ses intrts. On paie 5 francs pour courir dans sa plaine, et 10 francs pour entrer dans son parc, ensuite la bagatelle de 20 sous pour chaque coup de fusil que l'on tire. Si la pice est tue, on demande au chasseur 50 centimes de plus, que dans l'ivresse du succs il ne peut pas dcemment refuser; et puis, s'il veut emporter son gibier, le garde exhibe un nouveau tarif: 10 francs pour un faisan, 5 francs pour un livre, 40 sous pour un perdreau, etc. Ce digne homme entend fort bien la spculation. Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui dit sa femme: Un tel va venir, je lui prte 1000 francs; mais, comme je prlve les intrts composs, voil 500 francs que tu lui remettras en change de son billet payable dans deux ans.--Imbcile, rpondit-elle, et pourquoi ne les lui prtes-tu pas pour quatre ans, tu n'aurais rien dbourser? Ces actions de chasse changent souvent de matre. Aujourd'hui on est chasseur, demain on ne l'est plus. Pourquoi? direz-vous. Parce que les combinaisons de la banque, le jeu de la bourse ou le commerce des pruneaux ont amen certaines phases imprvues; il faut diminuer les dpenses pour tablir une juste compensation: les actions vendre sont annonces dans les journaux, cotes comme celles des chemins de fer, on les colporte, elles subissent la hausse et la baisse; la fin du mois, quand vient le jour fatal de la liquidation, ceux qui perdent les cdent aux heureux vainqueurs, cela sert faire l'appoint d'un paiement. L'incertitude o l'on est de conserver longtemps cette chasse loue cause la mort de bien des livres. Chacun tue toujours tout ce qu'il peut tuer. Pourquoi laisserais-je quelque chose mon successeur? Voil ce qu'on se dit, et on imite les commis voyageurs mangeant table d'hte: ils se donnent des indigestions pour que le dner leur cote moins cher. Outre les chasseurs propritaires et les chasseurs locataires, il existe la classe des chasseurs permissionnaires. Ceux-l connaissent beaucoup de monde, ils ont des amis partout, ils se font inviter, et, sans bourse dlier, ils prennent leur part d'un plaisir que les autres paient. Ce sont les parasites de la chasse. Ordinairement ils tirent bien, tuent beaucoup, et dnent normment. Aprs ceux-l vient la foule des chasseurs flibustiers, pirates des bois, cumeurs de la plaine; ils rougiraient d'acheter le droit de tuer un perdreau. Ils partent sans savoir o ils iront; connaissant le pays dix lieues la ronde, ils vitent les gardes autant qu'ils peuvent le faire. Si par hasard ils sont pris en flagrant dlit, cela ne les inquite point: dous d'un jarret de fer, ils marchent, ils marchent, et dfient leurs ennemis de les suivre. Proposez ces messieurs de prendre une action dans votre chasse, ils vous riront au nez. Un d'eux me disait: Si je chassais sur mes terres, je n'aurais pas la moiti du plaisir que j'prouve chez le voisin. La crainte du garde me fouette le sang, il me faut des motions, et pour en avoir davantage, il est probable que l'anne prochaine je ne prendrai point de port d'armes; alors il faudra que j'vite le garde particulier, le garde champtre et la gendarmerie. Ce sera beaucoup plus amusant. Pain qu'on drobe et qu'on mange en cachette Vaut mieux que pain qu'on cuit ou qu'on achte. Ces chasseurs flibustiers ont assez beau jeu les jours d'ouverture. Dans chaque village il existe une certaine quantit de pices de terre appartenant des paysans qui permettent au premier venu d'y chasser. Pendant que les actionnaires de la chasse voisine font feu de tribord et de bbord, le gibier pouvant se rfugie dans les luzernes, dans les betteraves, situes prs des habitations, et la rcolte des flibustiers est quelquefois assez bonne. Si le garde et ses matres s'loignent, eux se rapprochent, ils accourent dans les champs qu'on vient de quitter; et souvent leur glanage vaut mieux que la moisson des autres. J'en connais qui ont un gamin en sentinelle avance pour les prvenir du retour du garde; j'en connais d'autres qui portent une lunette dans leur carnassire, et de temps en temps ils s'assurent que l'ennemi ne vient pas les surprendre. J'en ai vu qui portaient une blouse blanche en dedans, bleue en dehors; le garde poursuit un chasseur bleu, celui-ci marche vers le bois, l comme derrire une coulisse, il change de costume en retournant sa blouse, et quand le garde arrive il parat vtu de blanc avec son fusil en bandoulire, dsarm, dans une position inoffensive. Ah parbleu! dit-il, si vous courez aprs ce chasseur bleu qui vient de passer, vous l'attraperez bientt, il a l'air fatigu: doublez le pas, il sera pris. Ces flibustiers savent le nombre et le signalement des actionnaires, le lieu et l'heure de leur djeuner, et comme tous les gardes possibles sont d'une exactitude remarquable se trouver l o l'on mange, ils ont, pendant une heure, la facilit de tailler en plein drap. Quelquefois ils tirent au sort qui fera marcher le garde; pendant que l'un d'eux opre une utile diversion en se laissant poursuivre, les autres attaquant du ct oppos tuent tout ce qu'ils rencontrent. Voil de la stratgie cyngtique. Dans les environs de Paris, toutes les proprits sont gardes, quant la chasse; du moment que vous tes sorti d'un rayon de vingt lieues, vous rencontrez des plaines que tout le monde peut traverser le fusil la main. Elles sont exploites par les chasseurs voyageurs. Pendant le mois de septembre, montez le samedi dans une diligence de Chartres, d'Orlans, de Sens, etc., vous vous trouverez avec quinze chasseurs; l'impriale sera remplie par quinze chiens qui se battront, ou qui du moins grogneront pendant le voyage. Ces chasseurs nomades, qui partent de Paris le soir, arriveront dans une plaine quelconque le dimanche matin, ils tireront des coups de fusil toute la journe, et puis ils repartiront pour tre de retour le lundi l'ouverture de leur bureau. Les employs des ministres, les clercs d'avou, de notaire, d'huissier, sont essentiellement chasseurs nomades. Quelque temps qu'il fasse ils ont besoin de partir le samedi, et ils partent. La chasse est une passion qu'il faut satisfaire tout prix. Florent Chrestien, prcepteur de Henri IV, dans sa traduction d'Oppien, exprime cette pense dans ces deux vers aussi harmonieux qu'lgants; Car la chasse est coquine, en sorte que quiconques L'a gouste une fois ne s'en lassera onques. Il est certain que les fashionables du jokey's-club, l'honnte rentier du Marais, l'entrepreneur de charpente, le bottier de la rue Vivienne, l'avocat stagiaire, le commis, le clerc d'avou, ne peuvent pas avoir les mmes moeurs, le mme costume, le mme langage. Tous ils sont chasseurs, c'est vrai; mais, chez eux, dsirs, habitudes, projets, discours, costume, tout est diffrent. Le fashionable veut qu'on le croie bon chasseur, et ne s'occupe nullement de le devenir. C'est tout le contraire d'Aristide, dont je ne sais plus quel Grec disait: Il veut tre juste et non le paratre. Ce beau monsieur ne va point la chasse pour s'amuser, mais pour pouvoir dire demain: Je reviens de la chasse. Si chemin faisant il rencontre une belle dame, il la suivra: qu'a-t-il besoin de courir aprs les perdreaux, n'est-il pas sr d'en trouver au retour chez Chevet? L'essentiel pour lui est de partir pour la chasse; ds lors il a conquis le droit de faire des histoires son retour, et d'envoyer des bourriches de gibier dans vingt maisons diffrentes. Le fashionable n'a point le temps de devenir chasseur: si Diane est ennemie de l'amour, l'amour est ennemi de Diane. Ce monsieur-l tant toujours amoureux ne peut pas gaspiller son intelligence mditer sur les ruses du gibier, il prfre vaincre celles des dames. Mais, comme la chasse est un plaisir o il faut dployer de l'adresse, de la force, et quelquefois du courage, le fashionable veut passer pour chasseur, car il dsire que les dames le croient brave, adroit et fort. S'il est riche il ne manque pas d'acheter un nouveau fusil chaque fois qu'un armurier dcouvre un nouveau systme: et comme ces prtendues dcouvertes arrivent souvent, notre homme est la tte d'un arsenal formidable. Il espre qu'enfin il trouvera une arme dont les coups seront certains. Tous ces fusils divers sont l pour deux choses: d'abord ils prouvent la richesse de l'homme, et Paris c'est une grande affaire, ensuite ils servent sauver l'amour-propre du chasseur. Lorsqu'il manque, ce qui se voit trs-souvent, il a son excuse prte: C'est un fusil nouveau, je n'en ai pas l'habitude. Si j'avais su, je ne l'aurais point apport. Le fashionable se couche fort tard, et le 1er septembre il ne peut parvenir se lever matin; il est neuf heures sonnes lorsqu'il sort tout frais des mains de son valet de chambre. Notre dandy, bross, cir, pinc, luisant, les mains couvertes de gants beurre frais, s'lance dans son tilbury attel d'un superbe cheval qui brle de fendre l'air. Il lche les guides, on part: peine si le groom, aussi bizarrement accoutr que le matre, a eu le temps de grimper sans tre broy par la roue. Qu'importe un groom de plus ou de moins? Il fallait partir au galop; on avait aperu deux dames aux fentres, il tait ncessaire de se poser, de se faire voir emport par un cheval indomptable. Qui sait? peut-tre cette motion produite aujourd'hui rapportera-t-elle demain quelque chose? Il arrive, et dj la chasse du matin est termine; de toutes parts on se dirige vers l'auberge isole o le djeuner se prpare. Le fashionable trouve l'ide ingnieuse; il a faim; il chassera plus tard. Quel est cet homme dguenill qu'il rencontre en mettant pied terre? Ses gutres rapicetes sont retenues par des ficelles en guise de boucles; son pantalon, sa blouse, ont perdu leur couleur primitive: il est arm d'un vieux fusil lourd; sa carnassire semble tomber en lambeaux, et le baudrier qui la retient parat tre fait avec de l'amadou. Cet homme est un chasseur. En le voyant cte cte avec le fashionable, on dirait qu'il s'est plac l pour faire antithse. Tous les deux sont contents de leur rle. J'en paratrai plus beau par l'effet du contraste, dit l'un.--J'aurai l'air meilleur chasseur ct de ce freluquet, dit l'autre. [Illustration] Si vous alliez croire que cet homme dguenill, ce mendiant arm d'un fusil est un pauvre diable ainsi vtu parce que son tailleur refuse de lui faire crdit, vous seriez dans une erreur grave. Ce chasseur est le propritaire du chteau que vous apercevez au bout de la plaine; il a des mines de charbon, des filatures de laine, des hauts fourneaux, et mme il galvanise le fer. Il a lu _le Chasseur au chien d'arrt_, _le Chasseur au chien courant_, _l'Almanach des chasseurs_, et comme dans ces trois ouvrages l'auteur tombe bras raccourci sur les fashionables, qui mettent le mme luxe leur costume de chasse qu' leurs habits de bal, il a donn dans l'excs contraire. Il professe le plus souverain mpris pour un homme arm d'un fusil brillant, vtu d'une blouse propre. Une carnassire neuve lui fait horreur; celle qu'il acheta il l'a change contre la vieille qu'il porte; pendant vingt ans elle a voyag sur les paules d'un garde, et de nobles traces indiquent le gibier de toute espce qu'elle a contenu. Ceux qui ne connaissent point ce vieux chasseur novice disent en le voyant passer: Voil un gaillard qui en tue plus lui seul que tous les autres ensemble. Ces propos l'amusent, le rendent fier, et lui rjouissent l'me. Sa manie est qu'on le croie chasseur adroit, chasseur expriment, dur la fatigue; il veut se donner un air braconnier comme tel jeune homme de votre connaissance espre qu'on va le prendre pour un mauvais sujet ds qu'il porte des moustaches, et du moment qu'il parvient fumer un cigare sans avoir mal au coeur. Ces deux chasseurs tiennent le haut et le bas de l'chelle: opposs quant au costume, ils se ressemblent par leur maladresse et par leur ignorance. Autour d'eux viennent se grouper une infinit d'amateurs ne diffrant les uns des autres que par de lgres demi-teintes. Peu peu, en abandonnant les extrmits de chaque bout, vous arrivez au centre, et c'est l que vous trouvez le vrai chasseur. Dans une runion de vingt personnes portant le fusil ou la trompe, peine si vous rencontrerez un homme mritant ce titre glorieux; presque tous tiendront plus ou moins du chasseur fashionable ou du chasseur picier; presque tous auront une tendance vers le dandysme ou vers le braconnage. Vous reconnatrez facilement le vrai chasseur sa figure basane, son costume classique, sa manire aise de porter le fusil, l'obissance de son chien. Il est bien vtu, proprement mais sans lgance: la blouse en toile bleue, les bonnes gutres de peau, remplacent chez lui l'habit-veste boutons d'or et les bottes vernies ou les guenilles gristres recousues avec du fil blanc. Il ne change pas d'arme chaque anne, il n'essaie point tous les perfectionnements nouveaux. Content de son fusil, pourquoi donc en prendrait-il un autre? Qui n'a jouissance qu'en la jouissance, qui ne gaigne que du hault poinct, qui n'aime la chasse qu'en la prinse, il ne luy appartient pas de se mesler nostre eschole; dit Montaigne. Le vrai chasseur chasse pour le plaisir de chasser, pour combattre des ruses par d'autres ruses. Il jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; plus il rencontre de difficults, plus il est satisfait. S'il chasse en plaine, il n'apprcie que les coups tirs de loin; s'il chasse au bois, il revient content lorsque le livre a tenu toute une journe devant sa meute. Il aime le combat plus pour le combat que pour la victoire et le butin; il ne veut pas tuer dix livres, mais un livre: il rougirait de passer pour un boucher. Le Roy Modus, Gaston Phoebus et tous les anciens auteurs cyngtiques ont recommand la chasse comme un excellent moyen d'viter l'oisivet, qu'ils nomment _le pchi d'oyseuse_; ils veulent qu'on marche, qu'on se fatigue pour gagner de l'apptit et pour conserver la sant; mais ils traitent d'infmes les destructeurs de gibier. Un vrai chasseur ressemble au gastronome professeur qui gote tous les mets, et se lve de table avec une lgre envie de continuer. S'il chasse, c'est pour dployer l'activit de ses jambes, les ressources de son gnie, l'adresse de ses bras, la justesse de son coup d'oeil; non qu'il ddaigne le perdreau rti, le civet de livre, la caille au gratin, la gigue de chevreuil, le salmis de bcassines; bien au contraire, il s'honore du titre de gastronome, car le vrai chasseur est un homme d'esprit, s'il n'tait pas gourmand, ce serait une anomalie, comme c'est une exception de rencontrer un gourmand qui soit un sot. Apprciant les choses leur valeur, une fois le gibier tu, il le mange, mais ce n'est pas pour manger qu'il chasse. Arioste dit: Le chasseur n'estime pas le livre qu'il vient de prendre. Il se trompe videmment. On pourrait lui rpter ce que lui dit un jour le cardinal Hippolyte d'Est: Matre Louis, o donc avez-vous pris tant de... niaiseries? Le chasseur picier chasse bien un peu pour le plaisir de chasser, mais il faut que la valeur des pices tues vienne tablir une espce de compensation pour le temps qu'il perd, la poudre qu'il brle et les souliers qu'il use. Un livre galopant dans les bois n'est autre chose pour lui qu'une pice de cent sous marchant sur quatre pattes. N'esprez de lui aucun mnagement; s'il pouvait tuer mille perdreaux, certainement il les enverrait la Halle. Si vous lui parlez de conserver, de penser l'anne prochaine, au lendemain, il ne vous comprendra pas, ou bien il vous rpondra comme Figaro: Qui sait si le monde durera encore trois semaines. S'il est chasseur picier flibustier, sa dpense n'tant pas bien grande, il se contentera de peu de chose; mais s'il change ce dernier titre en celui d'actionnaire, s'il a pay pour s'amuser, oh! alors, le dmon de l'avarice, le dmon de la cupidit se joignant au dmon de la chasse, vont tellement bouleverser le coeur et la tte de ce pauvre diable, qu'il sera toute la journe dans le plus violent tat d'exaltation fbrile, de surexcitation nerveuse. Le jour de l'ouverture, le gibier subit une hausse de cent pour cent: plus on en tue, plus on en vend. L'homme qui, ds le matin, a quitt sa maison avant l'aurore, rentrant le soir reint, affam, ne peut pas dcemment revenir les mains vides; on lui dirait en ricanant: Il valait bien la peine de se lever si matin! Or, tout chasseur qui ce jour-l possde 5 francs rapporte dans son mnage au moins deux perdreaux; il a tu quelques moineaux sur les ormes des boulevards extrieurs, il les prsente comme accessoires; il a tu deux pigeons bisets, il les dcore du titre de ramiers. Oh! s'il avait rencontr quelque petit cochon noir, avec quel plaisir il offrirait son pouse un beau marcassin! Il faut bien des perdreaux pour lester les carnassires de tous ces braves gens: aussi les aubergistes des barrires qui font le commerce du gibier gagnent autant sur les livres et les perdreaux que sur l'eau transforme en vin. Ils sont les entreposeurs des braconniers; lorsque le beau monsieur en tilbury se prsentera, un petit gamin ira lui dire l'oreille: J'ai deux livres, trois faisans, dix perdreaux vous offrir; c'est a qui figurerait bien sur le garde-crotte. Soyez certain que les cordons de la bourse ne tiendront pas contre une si belle proposition; car Chevet est excellent pour le lendemain, quand il s'agira de faire des envois aux dames; mais en arrivant il est essentiel de pouvoir montrer quelque chose. J'oubliais le chasseur thoricien. C'est une espce part; celui-l ne fait point de mal au gibier, car il ne chasse jamais. Cependant il a chass jadis et se propose de chasser un jour; en attendant, il parle chasse toute la journe. Mdecin, avocat, notaire, courtier de commerce, commissaire-priseur, il prfre Du Fouilloux Hippocrate, Salnove Barthole, D'Yauville Barme. Si vous entamez le chapitre des armes feu il vous dtaillera tous les systmes; chaque anne, en voyant les perfectionnements nouveaux, il se flicite de n'avoir point encore achet de fusil. Le chasseur thoricien vous dira le jour fixe o commence le passage des cailles, des canards, des bcassines; si vous tuez un de ces oiseaux avant l'heure prdite, gardez le secret, vous lui feriez un notable chagrin. Mais c'est surtout en fait de lgislation qu'il brille; pour empcher le braconnage il a trente projets de loi dans sa poche; mfiez-vous de lui s'il aborde cette matire, il va vous lire tout son rpertoire. J'y fus pris un jour, moi qui vous parle; mais aprs avoir essuy la premire borde, j'interrompis mon homme: Tous les chasseurs sont jaloux, lui dis-je; la pice de gibier qu'ils ne tuent pas est un vol qu'on leur fait: demandez-leur une loi, ils l'auront bientt rdige; la voici: ARTICLE UNIQUE. La chasse est dfendue tout le monde, except ..... (mettre ici le nom du lgislateur). LZAR BLAZE. [Illustration: LA FEMME DE CHAMBRE.] [Illustration] LA FEMME DE CHAMBRE. SI, par mtier, ou par got, vous recherchez avant tout les histoires d'amour; si vous affectionnez le roman intime, le drame du coin du feu, les scnes de la vie prive; si vous allez, feuilletoniste ou romancier (pardon de la supposition), flairant l'anecdote et dnichant l'intrigue; ou si, conteur par nature et bavard dsintress, vous cultivez le scandale par vocation et recueillez gnreusement pour le seul plaisir de donner ensuite;--si vous avez de l'ambition et que vous dsiriez monter par l'chelle des femmes; si vous tes amoureux, adroit et bien tourn,--croyez-moi, avant d'entrer au salon, donnez un coup d'oeil l'antichambre;--l'antichambre mne au salon, et le salon au boudoir; avant de saluer madame, souriez la femme de chambre. La femme de chambre!...... Il y a dans ce mot je ne sais quoi d'intime, de mystrieux, qui saisit d'abord l'esprit le plus obtus et ranime la curiosit la mieux endormie. A ce nom seul se rvle tout coup un monde de faits indits, de penses et de sentiments enfouis au fond de l'me, d'histoires toutes parfumes d'amour, imprgnes de sang, touchantes et bouffonnes.--Othello, Gronte, Scapin, Desdmone et Climne s'y donnent la main.--Mais de toutes ces physionomies, la plus jeune, la plus gaie et la plus ravissante, de tous ces types, le plus vrai encore aujourd'hui et le plus gracieux, c'est Dorine, la piquante soubrette que vous savez; Dorine avec sa taille cambre, son pied aventureux, sa main si leste et son oeil si malin; Dorine, qui porte et reoit les bouquets emblmatiques et les poulets odorants, qui protge, bonne fille, les amours de Marianne, tend la main aux galants et sa joue Frontin. C'est bien elle encore, la jolie perruche du logis, qui s'en va sautillant de l'office l'antichambre, de l'antichambre l'escalier, perchant et caquetant tour tour au premier, au second, au troisime tage, le matin dans la loge du portier, et le soir dans la cage arienne o elle grimpe pour dormir et rver. C'est toujours elle; seulement elle a chang de nom, de langage et de costume. Elle ne s'appelle plus Dorine, elle rpond au nom d'Anglique, Rose, Adle ou Clestine; elle ne dit plus Frontin, Mascarille ou Crispin, elle dit Martin, Franois ou Germain. Conservons lui cependant pour un instant, et pour mieux la faire connatre, son joli nom d'autrefois, son nom patronymique. La femme de chambre, comme le chef de cuisine, est, par le fait mme de sa position, en dehors, sinon au-dessus de la domesticit. Ce sont deux puissances, dont l'une ne rgne que deux heures sur douze, et l'autre toute la journe. Chacun, dans la maison, sait cela et le reconnat sans conteste. Et qui oserait nier la supriorit de la femme de chambre? Qui pourrait lutter avec elle d'autorit et de pouvoir? Serait-ce le valet de chambre lui-mme? Ft-il Scapin en personne, Dorine le mettrait dans le sac, le pauvre garon, plus vite qu'il n'y met son matre. N'a-t-elle pas pour elle, avec la mme position, l'avantage incontestable de la finesse naturelle son sexe? Le valet de chambre peut tre chang sans que l'conomie d'une maison en soit trouble. Ses rapports avec monsieur n'ont ni la mme importance, ni la mme intimit (l'expression convenable m'chappe); les hommes sont moins expansifs; le matre a gnralement moins besoin de raconter, et le valet d'intrt recueillir. Son ministre a quelque chose de plus gnral, et ses attributions, mme dans les meilleures maisons, ne sont pas toujours dfinies d'une manire assez rigoureuse; le cercle s'tend ou se resserre autour de lui, selon les circonstances et les besoins du moment; dbord quelquefois, il empite souvent sur le domaine des autres, sans en devenir plus riche ou plus heureux. Il appartient dans l'occasion madame, qui peut rclamer ses jambes ou ses bras pour un service quelconque. On a vu des valets de chambre mtamorphoss momentanment en grooms, en cochers, en laquais; il n'y a pas d'exemple d'une femme de chambre change tout coup en nourrice ou en bonne d'enfant! L'incompatibilit est vidente: la femme de chambre appartient exclusivement la matresse de la maison; c'est sa proprit particulire, on ne peut y toucher sans sa permission; son bien-tre, sa vie intrieure, son bonheur (et plus que cela peut-tre), en dpendent. Cette fille, en effet, sait les secrets de son coeur comme ceux de sa toilette; elle a surpris les uns et elle confectionne les autres. Sa matresse, son tour, lui appartient corps et me. Voyez donc!... elle sait de qui est la lettre reue ce matin, pourquoi madame sort seule et pied aujourd'hui, et pourquoi elle a eu sa migraine avant-hier, au moment o monsieur voulut la conduire au bal. Elle sait, au juste, le compte de la tailleuse et de la modiste. Elle sait la quantit d'ouate qui entre dans la doublure du corsage d'une jolie femme, et la quantit de larmes que peut contenir l'oeil d'une femme sensible. Elle sait (que ne sait-elle pas?) qu'il n'y a pas plus de femme irrprochable pour sa femme de chambre, que de grand homme pour son valet. Aussi voyez comme tout, dans la maison, s'incline devant elle, Frontin le premier! C'est peine s'il ose lui prendre la taille deux mains, et il ne l'embrasse pour ainsi dire qu'en tremblant, tant cette petite majest lui impose. C'est qu'elle est reine, en vrit, Dorine, reine dans le boudoir comme dans l'office, reine de sa matresse, dont elle possde les secrets, et reine de ses gaux, dont elle tient le sort entre ses mains. Dorine a la confiance de madame, et madame est toute-puissante auprs de monsieur; que Dorine dise un mot madame, et madame monsieur, c'en est fait du rival maladroit ou du camarade insolent! Dorine est le commencement et la fin, le bras qui frappe dans l'ombre, l'esprit qui inspire et dirige. Que Dorine soit blonde ou brune, grande ou petite, laide mme (si vous le voulez), qu'importe? elle n'en sera pas moins fte, recherche et adore, comme toutes les femmes qui ont vingt-cinq ans, beaucoup d'esprit, la dsinvolture facile et le regard mutin. S'il n'y a pas autour d'elle quelque beau chasseur bien droit et bien dor, ou quelque petit valet mince et fut, qui la courtise, et l'appelle mademoiselle Dorine, elle jette presque toujours alors les yeux sur un sduisant commis de magasin, ou sixime clerc d'avou, qu'elle a rencontr, _un jour de sortie_, la Chaumire ou l'Ermitage. M. Oscar, Alfred ou Ernest, est un jeune homme _trs-comme il faut_, qui porte de petites moustaches, des gants jaunes, le dimanche, et ne cultive que les danses autorises par M. le prfet. Il est fort poli, te son chapeau en invitant sa dame, ne se livre que mdiocrement l'enivrement du galop et la pantomime expressive du balanc. Pendant la contredanse, le galant cavalier a relev trois fois le mouchoir de sa _divinit_, et trois fois elle lui a souri, et ils se sont press la main. C'en est fait; Dorine est vaincue, Oscar triomphe, et tous deux s'en vont, sous des bosquets trs-peu mystrieux, se jurer un amour ternel, qui durera autant que la saison des bals champtres. La femme de chambre, comme toutes les personnes doues d'un sens trs-fin, observe beaucoup: c'est la fois un plaisir de son esprit et une ncessit de sa position. On sait que, sous ce rapport, la gent domestique a cent yeux, cent oreilles, et souvent deux cents langues. Ces trois minentes facults, multiplies et perfectionnes par l'habitude, le domestique semble s'en tre rserv tacitement la jouissance pour son utilit personnelle, et, en somme, il ne les exerce gure qu'au dtriment de ses matres. Il les espionne et les trahit toute heure; il les tudie pour les contrefaire. Il vous regarde dans le coeur avec une loupe, y cherche minutieusement vos joies, vos chagrins les plus intimes, exploite vos plus secrets penchants, s'empare tratreusement de tout votre tre, et coule en bronze, dans une frappante caricature, vos plus innocentes faiblesses et vos plus imperceptibles travers. Les Mascarilles et les Frontins sont certainement les inventeurs de la caricature parlante, le crayon et le modelage ne sont venus qu'aprs; les meilleures charges se font l'office.--J'excepte la femme de chambre. Elle est gnralement plus indulgente: elle imite et ne parodie pas; c'est une _doublure_, si vous voulez, qui copie servilement, mais avec conscience, les jeunes premires et les grandes coquettes. Elle grasseye, il est vrai, comme le chef d'emploi, marche de mme, affectionne les mmes gestes, les mmes expressions, les mmes airs de tte. Comme madame, elle a ses jours d'abattement, et dit aussi, en adressant la glace un regard caressant et un languissant sourire: _Je suis affreusement laide aujourd'hui._ Quand elle est seule, elle s'tudie saluer et rire comme madame; elle feuillette quelquefois, la drobe, les livres laisss sur le somno, et lit le soir, dans sa mansarde, ceux que l'amour lui fait passer en contrebande. Elle confond, dans ses citations littraires, MM. de Lamartine et Paul de Kock, MM. de Balzac et Pigault-Lebrun; elle sait les noms des plus grands artistes, accompagne quelquefois sa matresse Saint-Roch ou l'exposition, parle musique et peinture, et estropie d'un petit air pdant, devant l'office bahi, les phrases la mode et les expressions techniques. Elle pousse quelquefois la manie de l'imitation jusqu' s'ajuster, _rien que pour voir_, les parures de sa matresse. Celle-ci, rentrant l'improviste dans sa chambre coucher, surprend sa femme de chambre minaudant devant la glace, la grande satisfaction du beau chasseur, qui, de son ct, marche, se penche sur elle d'un air galant, et reproduit assez heureusement la pose, les gestes et la dmarche de son matre. Grand est le scandale, et peu s'en faut que la dame de contrefaon ne s'en aille coqueter tout son aise, hors de la maison, avec l'Antinos de la livre. Mais enfin Dorine pleure; Dorine est si dvoue, si discrte! et Antinos, qui n'a pas moins de cinq pieds huit pouces, est un de ces hommes qu'on ne remplace pas. La femme de chambre est minemment sensible et aimante. Cette disposition tient encore aux circonstances et aux objets dont elle est habituellement entoure. Place continuellement entre les licences de la livre et les dlicatesses du langage des matres, respirant tour tour l'enivrement du boudoir et les miasmes de l'office, son imagination s'exalte, ses sens stimuls se rvoltent, et souvent la sagesse lui fait dfaut.--Et le moyen, s'il vous plat, qu'il en soit autrement, quand on a vingt ans, beaucoup d'intelligence, l'oreille fine et l'oeil bien fendu? On a trop calomni la femme de chambre; beaucoup en ont mdit; trs-peu lui ont rendu justice. Mchancet et ingratitude!... oui, ingratitude. Reportez-vous seulement pour un instant aux plus beaux jours de votre enfance; choisissez entre vos plus dlicieux souvenirs, et dites, ingrat, si, parmi toute cette posie du pass, au milieu de tout ce luxe de tendresses, de gteries et de baisers accumuls sur votre blonde tte et vos joues roses, vous avez pu oublier cette gracieuse fille dont les caresses taient plus douces que celle de votre bonne, qui savait mieux vous aimer, vous endormir dans ses bras, et baisait plus tendrement vos petites mains blanches et vos grands yeux bleus? Et plus tard... oui, plus tard... Pourquoi rougir? enfant que vous tes! l'amour ennoblit tout. Et dites-moi, je vous prie, si vous avez jamais rencontr depuis un amour aussi vrai, aussi dlicat et aussi dsintress? Qui se montra plus dvoue vos caprices? Qui vous servait constamment sans en tre prie? Qui plaidait votre cause en votre absence, et prenait courageusement la responsabilit des fautes que vous n'aviez pu cacher? Qui entrait dans votre chambre toute heure, sous le moindre prtexte, vous demandant pardon d'avance des services qu'elle venait vous rendre, vous souriant tout propos, vous regardant la drobe, passant et repassant prs de vous, effleurant votre main de sa main, et votre visage de ses longues tresses, arrangeant et drangeant tout autour de vous, plaant ceci, dplaant cela, inquite, trouble et heureuse, pourtant, oh! bien heureuse d'un de ces regards qu'elle aurait demand genoux, d'une simple marque de reconnaissance dont vous tiez si avare!--Nafs artifices d'une langue dont vous apprtes un jour le premier mot sur les lvres de Dorine! Ah! ce fut un moment unique dans votre vie tous deux, tout rempli par vous de clestes rvlations, et, pour elle, d'inexprimables angoisses!--Et vous avez vcu ainsi dans cette chambre, dont l'amour vous avait fait un nid si douillet et si chaud, vous, pauvre petit, qui n'aviez pas encore vos ailes, heureux, choy et bquet petit bruit, et elle, presque toujours absente, et posant peine au bord de votre cachette ses deux pieds mignons et mal assurs!--Il ne vous appartient pas, croyez-moi, de rpudier un pareil souvenir. Bien peu (et ce ne sont pas les plus heureux), parmi les jeunes hommes levs sous le toit paternel, ont reu d'autre part cette premire et douce initiation. Oui, n'en dplaise nos grandes dames et nos matresses musques, dans l'histoire de nos amours, le premier chapitre, le plus intressant, le plus color et le plus riche de jeunes et enivrantes motions, appartient toujours la femme de chambre.--Les Dorines ont le pas sur les Cidalises. Excellente nature et touchante destine! La femme de chambre est tout amour. Aprs avoir aid, avec un infatigable dvouement, au bonheur de madame, et suffi, seule, aussi longtemps que possible, celui de son jeune matre, elle voit cet amour, qui est son ouvrage, lui chapper insensiblement, et s'envoler tout doucement vers de plus hautes rgions. Elle le voit, elle en gmit; mais elle ne pleure pas, ne pousse pas un sanglot; la plainte lui est interdite.--Tel est le sort de la femme de chambre; au dedans comme au dehors d'elle-mme, tout est mystre; son coeur est plein des secrets des autres et des siens.--Qui a os dire que la femme de chambre tait indiscrte? Quel est l'amoureux conduit, ou l'artiste malintentionn qui s'est permis de traduire en action cette injurieuse pense? La femme de chambre indiscrte! Mais l'indiscret est celui qui dsire savoir. Or, la femme de chambre sait tout. Cette lettre que vous lui faites entr'ouvrir, c'est elle qui l'a reue, elle qui portera la rponse, et il faudra bien, pour le moins, acheter sa discrtion et son habilet par une demi-confidence. Non content d'attaquer sa moralit et les qualits qu'elle dploie au service de sa matresse, on a t jusqu' en souiller le principe. Des crivains qui se croient des penseurs, des auteurs dramatiques et des comdiens, tous gens d'esprit sceptique, se sont aviss de douter de son dsintressement, et ont trouv plaisant de la reprsenter donnant d'une main une lettre, et recevant de l'autre... une bourse pleine! Fi donc! passe pour Figaro et Scapin, valets et fripons effronts, gens de sac et de corde! Sachez, messieurs, que Dorine ne vend pas plus son talent prcieux que sa jolie figure: elle donne l'un sa matresse, et prte l'autre aux jolis garons. Un sourire de reconnaissance, une caresse sous le menton, un baiser peut-tre, un seul baiser au charmant porteur de ce billet, moins frais voir, et moins doux toucher que la main qui le donne, voil tout ce qu'elle ambitionne et vous demande en son me. Aprs cela, commandez, disposez d'elle votre gr; ne craignez rien, elle est vous, elle veillera pour vous toute heure, marchera devant vous, aplanira les difficults, cartera les dangers, vous ouvrira toutes les voies, toutes les portes... la sienne mme, s'il le faut.--Aimable fille! puissent tous les valets prsents et futurs, puissent les plus beaux chasseurs, les commis les plus merveilleux et les clercs les plus fringants, te payer en amour, en bonheur, en dners sur l'herbe, en loges des funambules, en foulards vingt-cinq sous, en bagues de cheveux, en tabliers de soie, en montres d'argent, en chanes de chrysocale, en cidre, en marrons, en chansons, tout le bien que tu fais et les services que tu rends!--Va, mon beau messager d'amour, laisse dire les mchantes langues qui te dnigrent quand tu passes, et les honntes femmes qui te blment tout haut et t'approuvent tout bas. Va, pars, accomplis ta douce mission, porte ici la joie et l'esprance; cours, glisse, mais prends garde en marchant tes souliers si bien cirs, tes bas si blancs et si bien tendus; retrousse-toi bien, ma fille, et montre ta jambe fine et ronde, pour ne pas gter l'ourlet de ta robe de jaconas. Baisse les yeux pour mieux voir et pour tre mieux vue. Les jeunes gens s'arrtent ou te suivent pour t'examiner leur aise, et parmi les belles dames qui te regardent passer, il y en a plus d'une qui donnerait volontiers sa robe de velours pour ta tournure leste et gracieuse, et sa mantille borde de maline pour les trsors que laisse deviner le simple fichu bleu qui recouvre ton sein et tes paules. Il n'y a pas jusqu' ton tablier si joyeux et si bien pos qui ne soit apptissant, coquet et fripon, comme toi, ma charmante soubrette. D'o vient la femme de chambre, et o va-t-elle? Quelle est son origine, sa destine et sa fin? Est-elle un mythe, une personnification de la premire et la plus touchante vertu chrtienne, de celle qui fit dire cette belle parole: _Il lui sera beaucoup pardonn..._ Et cette autre: _Si vous donnez seulement un verre d'eau...?_--La femme de chambre en a donn plus de mille, elle en donne au moins un tous les soirs. Que n'a-t-elle pas donn? Elle a donn (ou peu prs) ses plus belles annes, ses soins, son industrie, son bon got, son adresse et son zle sa matresse, ses loisirs, ses penses, ses rves, ses blanches paules et ses lvres vermeilles au plaisir, l'amour... des ingrats!--Encore une fois, d'o vient-elle? _ou du couchant ou de l'aurore?_ de la Lorraine, ou du pays Cauchois? Est-elle ne sous le chaume, dans la sous-pente d'un portier, dans la rue Quincampois ou la Chausse-d'Antin!--Grave question, que j'ai vainement sonde et retourne longtemps en moi-mme, et qui peut se rsoudre indistinctement en faveur de chacun des quatre-vingt-six dpartements de la France et des quatorze arrondissements de la Seine.--Quels sont ses projets et ses voeux? O va-t-elle ainsi dans sa vie si remplie et si vide, si proccupe des autres, et si oublieuse d'elle-mme? Hlas! elle va ... o va toute chose, O va la feuille de rose, Et la feuille de laurier. o vont les deux plus belles fleurs de la vie, l'amour et la jeunesse, o vont les grandes dames et les soubrettes! A vingt-cinq ans la femme de chambre est son apoge; il doit durer cinq annes, aprs lesquelles commencera la priode du dcroissement. La femme de chambre ne sera plus alors que l'ombre d'elle-mme, jusqu'au moment o elle disparatra totalement clipse derrire la quarantaine. Cette dernire priode de dix ans n'est qu'une longue nuit qui ne compte pas dans la vie de la vritable femme de chambre. Quel changement cette poque brillante de son existence! Ce n'est plus cette petite fille, gauche, timide, qu'un regard dconcertait, qu'un mot faisait plir, qui ne savait ni parler, ni se taire propos, ni mentir et s'accuser pour sa matresse, qui l'habillait mal, et la fatiguait de ses assiduits. Dorine n'est pas moins bonne qu'autrefois, l'habitude n'a fait que dvelopper son attachement; mais son zle est plus utile, parce qu'il est plus clair. A force d'observer et de rflchir, l'esprit lui est venu, comme il vient toutes les filles. Aussi, voyez combien elle a gagn! comme elle porte maintenant avec grce son galant uniforme! Une fine chaussure a remplac l'ignoble soulier large et grimaant qui dshonorait son pied. Comme il est aujourd'hui firement pos, ce charmant petit pied de duchesse, et bien attach cette jambe de danseuse! Dorine ne fait plus, comme autrefois, gmir le parquet et crisper tout le systme nerveux de sa matresse. Dorine ne marche plus, elle glisse!--Dernier perfectionnement de la femme de chambre! Ce mot contient tout un pome: c'est l'_omga_ de la science; il rsume toutes les autres facults. Si vous voulez juger du mrite d'une femme de chambre, faites-la marcher devant vous: l'preuve est infaillible; vous devinerez son allure ce qu'elle est et d'o elle vient; vous reconnatrez le cachet de la femme comme il faut dans sa tournure lgante et facile; la bourgeoise reparatra dans la nave prtention de sa dmarche, et soyez persuad que le vernis de la femme _comme il en faut_ n'aura pas moins dteint sur la dsinvolture que sur les manires et le langage de la soubrette. On crirait un livre sur ce sujet.--Glisser n'est pas seulement une grce dans la femme de chambre, c'est aussi un talent prcieux, inestimable pour sa matresse et pour elle-mme; c'est toujours une qualit; c'est souvent une vertu. Dorine a maintenant un petit port de reine. A la voir traverser lgrement le salon, son maintien gracieux et son air tout aimable quand elle est assise, vous la prendriez pour la matresse de la maison, n'tait l'invitable tablier et l'indispensable bonnet. Le tablier blanc est particulirement l'abomination de la femme de chambre: c'est sa robe de Nisus; elle le regarde avec colre et ne le touche qu'avec horreur: c'est l'ennemi intime, implacable, qui l'accompagne partout, qui la signale, la trahit et la dshonore! Sans lui, hlas! combien de jeunes hommes charmants et de riches barbons l'auraient aime, courtise, adore et honore! Qui la dlivrera de la fatale percaline? Oscar, Alfred, commis ingrats, vous acceptez son coeur et rejetez sa main! Prenez y garde! plutt que de rester toute sa vie voue au blanc, comme les vierges dont elle a la figure et non l'insensibilit, Dorine fera une fin tragique: elle pousera Frontin, qui promet de l'affranchir du tablier, ou le petit Figaro, qui lui remet chaque matin des billets doux sous la forme de papillottes; elle pouserait, au besoin, le plus pais des garons de caisse ou le plus crott des _saute-ruisseaux_. Le tablier est la ligne de dmarcation, la seule barrire qui spare la femme de chambre de la femme libre (je parle sans pigramme), barrire si mince, si lgre, et pourtant infranchissable! La femme de chambre, force d'exister avec son tablier, s'en spare sous le moindre prtexte: c'est la premire chose dont elle se dbarrasse en entrant dans sa chambre; elle le quitte table; elle le quitte l'office, la cuisine, dans l'antichambre, en traversant le salon, ds que madame est absente ou ne la regarde pas. J'ai vu plus d'esprit, plus de ruse fminine dpenss pour cette petite cause, qu'il n'en faudrait pour dnouer l'intrigue la plus embrouille, et drouter le plus jaloux des maris.--Des matresses inflexibles ont pris pour devise: je maintiendrai, et elles ont maintenu le tablier. J'ai vu des rsistances opinitres d'une part, et de l'autre, de nobles sacrifices; j'ai vu de gnreuses femmes de chambre, aprs des efforts dsesprs, rsigner noblement leurs fonctions, et se retirer vaincues, mais non humilies! Qui pourrait compter les mrites de la femme de chambre parvenue son entier dveloppement? Elle a mesur l'tendue de ses devoirs et compris les difficults de sa position. Elle appelle son aide et met au service de sa matresse tout ce que la nature lui a donn, tout ce que l'exprience lui a appris. Elle connat sa matresse jusque dans les plus petits recoins de son me; elle l'a vue et observe dans toutes les circonstances; elle sait ce qui lui plat, ce qu'elle dsire, ce qui l'attriste, comment on la console et comment on la touche; elle sait son pass, son prsent, presque son avenir; elle sait ce qu'elle a aim, ce qu'elle aime, et (peut-tre mme) ce qu'elle aimera. Elle la sait par coeur, elle l'tudie depuis si longtemps! Comment voulez-vous qu'elle se trompe dans les demandes qu'elle lui adresse, dans les projets qu'elle forme, dans ce qu'elle espre comme dans ce qu'elle craint?--Je prvois ici une objection: Votre femme de chambre, me dit-on, est une confidente; or, nous ne reconnaissons pas l'identit. Toutes les dames ont une femme de chambre assurment, mais toutes nos femmes, Dieu merci, n'ont pas besoin de _confidente_.--Pardon, messieurs, il y a entre nous un malentendu. J'honore infiniment les femmes, en gnral, et les vtres en particulier. Mais je sais aussi que le chef-d'oeuvre de la cration est un tre fragile autant que nous, et beaucoup plus dli et subtil. La ruse est sa force, le mystre son lment. J'admets les degrs et les nuances en toutes choses; mais vous m'accorderez en revanche que la femme mme la plus irrprochable a ses _petits_ secrets et ses _innocentes_ cachotteries. Ds lors nous ne diffrons videmment que du plus au moins. Adoucissez ou foncez les nuances votre gr, le trait subsistera toujours, et le portrait n'en sera pas moins vrai. Et maintenant, Dorine, que tu as ainsi fourni ta carrire uniforme et si bien remplie, glanant furtivement pour toi quelques bonheurs fugitifs dans ce vaste champ o tu semas pour les autres tant de joies secrtes et de billets doux! maintenant que les beaux messieurs ne s'arrtent plus pour te voir passer; maintenant que l'amour s'est enfui, et que le temps a, du bout de son aile, enlev le noir brillant de tes yeux et le vermillon de ta bouche mignonne; maintenant que tu caches tes cheveux et que tu n'oses plus sourire; maintenant que tu as tout perdu, jusqu' ton joli nom de Dorine, viens, ma bonne Marguerite; nous avons bien vieilli tous les deux depuis ce jour... Hlas! le temps a dtruit notre nid et nous n'avons plus d'ailes. De ceux que tu aimas, plusieurs t'ont dlaisse, beaucoup t'ont oublie; moi, je me suis toujours souvenu... Viens, prends soin du vieillard comme tu pris soin de l'enfant, pauvre femme qui prodigues aujourd'hui tes derniers jours comme tu donnais autrefois tes jeunes annes! Je ne te dfends pas de m'aimer encore, Marguerite, mais si tu veux que je t'aime, dlivre-moi de mon rhumatisme... Apporte mes pantoufles, ma bonne vieille gouvernante; bassine bien mon lit, et ferme avec soin la porte en t'en allant. Adieu, Dorine. Bonsoir, Marguerite. AUGUSTE DE LACROIX. [Illustration: L'AMI DES ARTISTES.] [Illustration] L'AMI DES ARTISTES. QUAND nous tions tous deux petits coliers au collge de Poligny, mon ami Badoulot tait d'une paresse admirable; cependant les professeurs ne le punissaient gure, car il savait leur rendre une foule de petits services, tels que rapporter un mouchoir ou une tabatire oublis, mettre du bois au pole, et tendre au matre, l'heure des classes, chaque livre ouvert l'endroit de la leon. Sans cesse au dernier rang, aux jeux comme aux tudes, il jasait fort bien sur toute chose et n'en pratiquait aucune. Les deux lves pourvus de la dignit d'enfants de choeur taient pour lui l'objet d'une attention spciale, et quand ils taient revtus de la robe et du surplis, il ne les pouvait quitter. S'il passait un rgiment par la ville, il tait curieux de le voir dfiler. Mais ce spectacle produisait sur lui un autre effet que sur nous. Un bataillon de la garde, traversant un jeudi la rue du collge, causait dans nos gots, dans nos plaisirs, une rvolution qui durait plusieurs semaines; l'allure de la maison tait tout fait modifie, et cette secousse tait apprciable sur les murailles mme o des sabres en croix, des guerriers moustaches, charbonns et l, remplaaient les abbs joufflus coiffs de bonnets coniques, que nous y esquissions auparavant, semblables des potirons surmonts d'un cornet de trictrac; parfois mme quelque main timide bauchait d'un fusin sditieux _la figure du chapeau de l'usurpateur_. On usait alors aussi beaucoup de papier construire des chapeaux trois cornes, et une fort de manches balais pour en faire des sabres. Toute une division s'enrgimentait; elle nommait ses capitaines, son gnral, et l'esprit d'imitation transformait la pension en caserne. Badoulot ne s'enrlait jamais, ou bien il restait soldat _ la suite_. Contemplant les soldats du lyce avec autant de curiosit que ceux du roi Louis, il n'avait point le dsir d'en faire partie. Bientt, pourtant, il se rapprochait du gnral, causait avec lui de matires guerrires, et devenait son insparable compagnon, presque son esclave. L-dessus, comme sur tout le reste, il en savait dire beaucoup; mais la pratique ses moyens s'aplatissaient, sa volont tombait en dfaillance. Il aimait la lecture, et il s'y livrait sans mthode, sans suite, sans discernement; son esprit tait orn la manire de l'habit d'arlequin. Bientt nous entrmes ensemble l'cole de dessin, o Badoulot passa trois ans sans faire le moindre progrs, commenant copier cent objets divers et n'en terminant aucun. Tous les nez de Raphal, de David et de Grard ont pass par ses mains, mais il se bornait l. Notre camarade employait le reste du temps donner des conseils au plus fort de la division, lequel dessinait d'aprs la bosse, lui tailler ses crayons et lui ptrir des boulettes de mie de pain. Badoulot avait un genre de mrite assez singulier: si l'on raisonnait sur le dessin, sur les peintres, il dsaronnait sans peine les plus habiles, le matre lui-mme plissait devant sa logique, et notre condisciple montrait tant de savoir, tant d'ides, des notions si parfaites sur toutes choses, que chacun disait:--Hum, Badoulot est paresseux, mais s'il voulait!... Et Badoulot redisait tout bas:--Si je voulais... Hlas! jamais il n'a voulu. On ne saurait croire les efforts que l'on fit pour lui inspirer de l'mulation. Peine perdue! Notre ami avait l'amour des belles choses et de ceux qui les accomplissaient, sans le dsir de les imiter. Il avait des sympathies trs-vives et aucune vocation. Ce qui ne l'empcha point de terminer sa rhtorique. A cette poque, il savait plus de noms d'auteurs illustres, de peintres clbres, que nous tous la fois. Il connaissait aussi le titre, le format d'une multitude de livres; il parlait beaucoup et avec vhmence. Nous nous fmes de tendres adieux sur le seuil du collge avant de franchir le portique de la vie. Une anne s'coula. Comme je passais par Dijon, lieu natal de mon ancien camarade, je le rencontrai. Il m'expliqua comme quoi l'atmosphre de la province tait indigeste, comme quoi il manquait d'air, comme quoi il touffait entre ces murailles (nous tions sur une grande place), comme quoi la ville tait exclusivement orne de crtins hors d'tat de le comprendre (il n'exceptait point monsieur son pre), comme quoi, enfin, il se disposait mourir au plus tt. Je prononai le mot _Paris_, et de grosses larmes roulrent dans ses yeux. Il m'avoua qu'il attendait l'heure de sa majorit pour se poser.--A _nous autres_ il faut de l'indpendance..... Ce _nous autres_ me troubla; il me vint l'esprit que mon ami Badoulot pouvait bien tre l'affid de quelque socit franc-maonnique non moins tnbreuse que culinaire. Son _nous autres_ me rappela en outre le _nous autres_ de ce vilain, tranchant du gentilhomme, qui le marquis de Crqui rpondait: Ce que je trouve en vous de plus singulier c'est votre pluriel. Comme nous parlions tous deux avec emphase et mlancolie, je lui vis prendre tout coup un visage bienveillant et respectueux avec curiosit; il baissa la voix, appuya sa main sur mon bras, et d'un coup d'oeil de confidence dirigea mes regards sur un passant. [Illustration] C'tait un grand diable engan dans une redingote macaron beaucoup trop large, collete en velours d'un noir verdoyant, lequel tait chauss de bottes tragiquement lzardes. Ce monsieur roulait de sombres prunelles sous les bords onduls de son feutre gris, et les notes lugubres d'un chant caverneux serpentaient hors de sa gorge par le tuyau d'un cure-dent qu'il mchait. Badoulot avait pris un air d'humilit pieuse.--Ceci est ton matre d'armes?--Non, rpliqua-t-il, c'est MONSIEUR Saint-Eugne, la premire basse-taille de notre thtre, un homme tonnant qu'ils n'ont pas su comprendre Paris, ni Quimper, ni Montargis, ni pinal, ni Romorantin, ni Pznas....; il donne le _contre-ut_ grave plein, et le _si-bmol_ avant djeuner! L-dessus, Badoulot tira son chapeau jusqu' terre; mais la basse-taille ne l'avait pas reconnu, et comme mon camarade s'tait glorifi de l'intimit du personnage, il se hta de dire:--Saint-Eugne a la vue trs-courte. Mais il rougit jusqu'aux oreilles. Chemin faisant, il me donna sur la vie prive des comdiens de Dijon les dtails les plus minutieux, en me faisant prendre, comme sans intention, une petite ruelle gauche, et d'aprs la direction suivie par la basse-taille, j'eus lieu de conjecturer que le but de notre ami avait t de couper le chemin de l'artiste, afin de le voir repasser.--Allons, me dit-il avec enthousiasme en me quittant la cour des diligences, tu vas l-bas le premier; mais dans huit mois.... majeur!.... et alors.... on verra ce que je puis faire! Je pensai qu'il mditait quelque mauvais coup.--Jean, mon ami, sois prudent. Quel est ton dessein?--Que sais-je?... rpliqua-t-il; le temps nous l'apprendra. Il y a l quelque chose qui me tue (il frappa un norme coup de poing sur son front, qui sonna comme un baril vide); il faut que cela jaillisse. Qu'est-ce? je l'ignore; le monde le saura quand ma tte aura enfant. Je lui souhaitai une heureuse dlivrance, et me flicitant d'avoir un camarade de collge qui promettait de semblables normits, je partis pour la capitale, o je passai six ans sans our le nom de l'ami Jean. Ce laps coul, mon portier me remit une carte de visite sur laquelle, en superbe gothique, taient ces deux mots non moins gothiques: Jehans Basdoulot. Il me fut l'instant dmontr que mon ami tait devenu un gnie, et ds le soir mme je courus sa demeure. Il tait absent, et j'allai le rejoindre chez le baron de ***, notre commun ami. [Illustration] Au milieu d'une dizaine de clbrits plus ou moins clbres, mon ami Badoulot, couch dans un vaste fauteuil la Henri II, les jambes plus leves que le chef, et les bras pendants, parlait, discutait, rpliquait, dveloppait, expliquait, professait, discourait d'un ton de pacha, avec une nonchalance et une abondance admirables. Il s'agissait d'arts, de posies, de musique, le tout en infusion. Trois potes, autant de peintres et de compositeurs connus, se trouvaient l, coutant Badoulot avec une dfrence remarquable, et ce dernier avait raison contre eux tous. On n'aurait pu mieux manier la question d'art, et ces grands praticiens ne lui allaient pas la cheville. Un spectateur peu exerc l'aurait pris pour un critique de canap; mais la chaleur qui l'animait, au farouche de ses yeux, l'chevel de sa phrase et de sa crinire, la sueur qui ruisselait sur sa barbe taille en quinconce, sur son gilet la Barnave, et sur son habit en velours noir d'une coupe fabuleuse, on reconnaissait un artiste, et mme un grand artiste. Ds qu'il m'aperut, il me secoua rudement la main, me cria un bonjour sonore, tel qu'un homme large poitrine qui marche dans sa force, puis il reprit son gargarisme. Son texte tait en ce moment la sculpture, et il y avait lieu de penser qu'il tait devenu un grand statuaire. Je perdis cette opinion ds qu'il parla de la posie; il en posait les lois avec un tel aplomb que je me dis: Il est devenu pote. Mais cinq minutes aprs il tait facile de voir que Badoulot tait un admirable compositeur. C'tait le prodige de Pic de la Mirandole. Et partout l'argot spcial du mtier: fugues, contre-points, strettes, canons, etc..... Un ciel bleu n'tait qu'un fond de cobalt plus ou moins _laqu_, et pour admirer un terrain broussu couvert d'ombre, il s'criait:--Ces bitumes, comme c'est tripot, comme c'est fouill, comme c'est chauff! Et ces herbes, comme c'est fricot dans la pte! On ne s'entretint toute la soire que d'arts, que d'artistes; le reste du monde n'existait pas, et quand nous emes pris cong, Badoulot s'tait montr si gnralement spcial, que, ne devinant point laquelle de ces sciences il pratiquait, et n'osant lui adresser ce sujet une question qui et trahi une ignorance impertinente, je le quittai sans tre clairci. Un monsieur nous avait accompagns jusqu' la porte, qui, durant toute la soire, n'avait pas articul deux paroles brillantes; ce terne personnage continua la route avec moi, et je cherchai repatre en lui ma curiosit l'endroit de Badoulot.--Les gens de la nature de votre ami, rpliqua mon compagnon, ont besoin de natre riches. Gens de parole et d'inaction, de thories sans pratique, incapacits sonores, ils vivent cramponns aux artistes, comme les moucherons aux chevaux. Dous d'un certain sentiment, pourvus de sympathies ardentes, et privs de fcondit, amateurs sans vocation, ces ombres nombreuses rendent par les lvres ce qui leur est entr par les yeux. Mais rien ne se passe au del. Sont-ils pauvres, de tels gens se font broyeurs de couleurs, souffleurs de comdie, figurants d'opra; sont-ils riches milliards, princes, ministres, ce sont des jugeurs, des protecteurs, des Colberts au petit pied, des Mcnes en miniature, des Lons X de chevalet. Si, comme votre ami, ils ont en partage une honnte aisance, ils accouplent leur gnie muet au talent d'un praticien qu'ils ne quittent plus; l'art est leur seule occupation, le monde entier n'est pour eux peupl que de grands hommes, et grands hommes eux-mmes, par frottement, par incubation, ces ftiches manient la question d'art merveille, talent o excellent d'ordinaire ceux qui jamais n'ont rien fait et qui ne feront jamais rien. Au demeurant, que sont-ils?... _Amis des artistes_, courtiers marrons du talent; ils n'ont pas d'autre position sociale. Quand l'ami des artistes a senti le poids des ans, quand, force de rpter la mme chose, il est demeur en arrire du mouvement gnral, sa verve diminue, la rigueur de ses principes devient tempre, son audace s'intimide, ses ailes se dplument, ses serres perdent leurs ongles, il tombe en fusion et passe une tendresse universelle. Au seul mot d'art, au seul nom d'artiste, il vous embrasse, et il pleure l'aspect du premier _nez_ de son petit-neveu. En un mot, une fois us, et ds qu'il ne vaut plus rien, l'ami des artistes, devenu excellent homme, tourne au sigisb des artistes quinquagnaires et au brocanteur de tableaux. S'il lui reste des rentes, il tire des amis de sa cave et de sa cuisine. Voil, monsieur, l'avenir de votre camarade, enlumin le mieux possible. Au revoir, et bonne nuit. Depuis ce jour, j'ai souvent rencontr mon ami Badoulot, et j'ai suivi avec attention ses transformations, admirant ses nombreuses spcialits. Il est triste de penser que ce travers, produit par une srie d'avortements, se multiplie d'une effrayante manire depuis que l'aristocratie de la pense a dtrn les autres. Mon ami Badoulot est en effet devenu un tre multiple: tantt il tourne au critique et rampe sous le ft des journaux, tout infect de peintres chous ou de musiciens _in partibus_. Ces lettrs d'une espce nouvelle se sont fait un dplorable argot; ils se sont cr un vocabulaire spcial dont l'horrible mot _artistique_ est la base. L'ami des artistes est tranchant, loquace. Loin d'tre le satellite des gens clbres, il se fait plante leurs cts; il professe des doctrines dont les clbrits ne sont que l'exemple pratique, et c'est lui-mme qu'il admire en elles. En ces temps de spculation gnrale il est peu dsintress; il sait accaparer petit bruit une collection de dessins, d'aquarelles, de croquis, d'autographes. Il n'est pas de peintre qui n'ait eu subir les impertinences obsquieuses de mon ami Badoulot ou des artistes marrons ses semblables. La quantit de ces mouches bovines devient effrayante. Combien de gens se font honneur par le monde, au sortir de leur tude d'avou ou de leur bureau de ministre, d'appeler les grands hommes par leur nom de baptme tout court, de leur crier de loin: Comment _te_ portes-_tu_? et de raconter les menus dtails de leur vie, afin de paratre leurs familiers! Et puis, ce sont des questions ridicules, des requtes indiscrtes, des observations stupides, et surtout des loges contre-sens, plus irritants que la critique mme; des querelles l'endroit de vos intimes convictions, et tout cela pour faire parade de leur jugement prodigieux, de leur trange aptitude, et d'une vocation incroyable. Laissez-les dire, ils vous offriront des conseils. Je sais ce propos un sculpteur qui, durant tout un hiver, fuyait de maison en maison un ami des artistes obstin s'insinuer dans son intimit en se recommandant d'une foule de _noms_ qu'il qualifiait de ses bons amis, de ses frres par les ides. Notre sculpteur s'tait soustrait ce fcheux, et l'avait perdu de vue, quand, partant pour un voyage, il le retrouva dans la diligence, ses cts. Sur-le-champ, une dissertation _artistique_ fut tablie, et le statuaire, ayant puis les monosyllabes, ne sachant plus que devenir, se pencha vers l'oreille de son perscuteur, et lui montrant en face d'eux, sur le revers, un gros marchand de laines qui cachait sa face ingrate sous un bonnet de coton noir, il lui dit voix basse: Vous voyez ce gros papa simplement vtu? Eh bien, c'est M. de Lamartine qui voyage _incognito_. N'ayez pas l'air de le savoir. --Bah! rpond l'autre; mais oui, en vrit, je le reconnais prsent... Il a beaucoup engraiss; cependant on ne peut s'y mprendre. Grce ce subterfuge, notre sculpteur fut dlivr de toute obsession, au prjudice du marchand; sur qui l'ami des artistes tourna son bel esprit et le sel attique de sa conversation. Le ton inspir de l'un contrastait d'une manire adorable avec la pesanteur de l'autre. Tout s'expliquait pour celui-l par le dsir de celui-ci de demeurer inconnu, et le sculpteur, durant vingt lieues, couta ce colloque burlesque avec un flegme germanique. Malgr des travers quelquefois difficiles supporter, mon ami Badoulot a son bon ct; il fuit la politique comme le feu, bien diffrent en cela d'une autre sorte d'amis des artistes, la plus adroite de toutes. Elle est compose de gens qui ont des relations assez tendues, et qui font profession de prner la jeunesse, de vnrer les anciens et d'admirer tout le monde avec fureur. Ils sont les plus polis, les plus humbles du monde. Ce sont des jugeurs continuels, dont la critique est toujours admise, vu qu'elle est toujours favorable. Ils encouragent les arts, non pas de leur bourse, mais de leurs conseils, et il devient avr qu'ils sont de grands aigles et de parfaits connaisseurs. L'acquisition de quelques crotes complte cette rputation, et les voil investis d'un nom connu de toute la France, lequel ne reprsente rien. Voici maintenant leur marche: obtenir, chose aise, une lgre mission dont l'objet touche l'histoire, l'architecture, que sais-je? Ils en reviennent pourvus d'un titre, et alors ils se placent trs-bien entre le gouvernement (la partie payante) et les artistes dont ils sont les amis. De sorte que l'argent qui va de celui-ci ceux-l passe entre leurs doigts, et ils les ont gluants l'excs. Il se fait ainsi des fortunes, on ne sait comment; des noms se produisent, s'enflent, s'enflent, deviennent europens, et quand on s'avise un beau jour d'ouvrir cette grande machine qui s'lve dans les airs, superbe et rebondie, on crve un ballon, il sort du vent, et l'on n'a plus mme entre les mains une billevese. Ce genre d'_ami des artistes_ est loin d'tre le plus niais; on l'a jusqu'ici trop peu observ. Comme ces bonnes gens, sous leurs airs de bont, ont des exclusions, des haines secrtes, des prjugs, des intrts, ils sont nuisibles aux arts, enlvent les rcompenses ceux qui les mritent, pour en saturer leurs cratures ou les flatteurs de leurs caprices. [Illustration] Sur une plus basse chelle, l'ami des artistes s'infode souvent un individu dont il dveloppe les principes, et de qui il explique la pense. Hors d'icelui, tout est crtin, sauf les morts, qui servent de point de comparaison. Le peintre, du reste, n'a pas de serviteur plus dvou. Ce familier _fait_ la palette, se charge des commissions dlicates, des visites aux feuilletonnistes; il met du bois au pole de l'atelier, et ne sollicite d'autre rcompense que celle de voir sa tte bauche chaque anne dans le fond d'un tableau. Aprs une journe employe papillonner et l, il s'crie le soir: Nous avons bien travaill, notre ciel est descendu tout entier..., nos figures sont bauches, _nos dessous_ finis, notre toile couverte, etc... Il est la fois harass de fatigue, et content de la besogne; plus heureux que l'artiste, lequel ne jouit souvent que de la premire de ces sensations. En province, l'_ami des artistes_, c'est--dire de la troupe thtrale, est lieutenant, avocat, clerc, marchand de vins, fils de ngociant, cafetier; dans tous les cas, il a bons poumons et bon bras. En de telles amitis, le coeur palpite dans l'estomac, et l'on _fraternise_ beaucoup. Les cabotins idoltrs supportent la sympathie avec des airs de matamores, et les bourgeois sont fiers d'tre associs leurs petites passions. La rivalit de la Dugazon et de la premire chanteuse cause bien des rixes, moins que le tnor n'ait sagement dbut par confisquer celle-ci, comme de droit. Au surplus, les comdiens provinciaux ont conserv je ne sais quoi de bohme, de romanesque, de vagabond, de patriarcal, qui les rend plus divertissants que ceux de Paris, lesquels deviennent plus bourgeoisement ennuyeux qu'on ne saurait le dire. Dj nanmoins, et depuis quelques annes, un symptme effrayant de la maladie morale qui plit les comdiens de la capitale se manifeste parmi ceux des dpartements. Ce besoin de considration prosaque les recherche; ils aspirent au droit de bourgeoisie; l'ami des artistes devient pour eux un objet d'utilit, un porte-respect qu'ils choisissent dans les notabilits, et qui, cajol, salu, adul, sert alors au comdien de marchepied pour se hausser jusqu'aux hobereaux de l'endroit. Grce ce patron officieux, l'artiste pourra se glorifier, comme ses chefs de file des thtres royaux, d'tre initi aux belles manires, d'_avoir t couru_ par la meilleure socit, et _ravag_ par les _dames du grand monde_ (telles sont ses expressions) dans toutes les villes o il a _travaill_. Quand il n'est pas juch la cime de l'chelle sociale, l'ami des artistes dramatiques et lyriques des dpartements est oblig, pour s'lever jusqu' eux, de se crer une importance, de s'appuyer sur d'autres estimes, sur d'autres relations non moins prcieuses. S'il s'agit d'une ville de garnison, la tche est facile. L'ami des artistes est d'ordinaire celui des officiers, et sa moustache vgte l'ombre des leurs. L'ami des artistes est fier, un jour de revue, de marcher au bras d'un capitaine en pantalon garance et de marquer le pas avec lui de toute l'nergie de ses talons. Or, on sait que le guerrier franais est vnr et tant soit peu craint de l'acteur provincial. L'ami commun d'Apollon et de Mars est donc charg de rapprocher artistes et militaires; il a ses entres partout, il est la coqueluche de la Dugazon, fait ce qu'il veut de l'ingnue, et prsenterait au besoin un officier ou deux la premire chanteuse. Un semblable crdit lui donne l'tat-major de la place et au _Grand-Caf_ une certaine consistance, tandis que ses familiarits avec ces messieurs du rgiment, desquelles il fait parade au foyer du thtre durant les rptitions, le _posent_ parmi les acteurs comme un jeune homme du meilleur genre. Quinze jours aprs les dbuts de l'an thtral, l'heure du triomphe sonne pour l'ami des artistes. Un lieutenant, un capitaine, ses protgs, vritables amis de la vigne et de l'art dramatique, sont introduits dans le sanctuaire o se prlassent, avant le lever de la toile, le duc de Guise et Zampa, Lucullus et Jeannot, Richelieu et M. Cagnard. D'un air la fois dbonnaire et chevaleresque, l'ami des artistes prsente ses guerriers ses comdiens ordinaires... On l'aime, on le remercie, on le flicite; c'est un grand homme, il comprend et encourage les arts, et il immole glorieusement toute la soire le grossier public, le bourgeois, l'picier, le pkin. Que de rapports naturels entre le militaire et l'acteur de province! Tous deux ne courent-ils pas de ville en ville, d'anne en anne? ne sont-ils pas tous deux pleins d'indpendance et de servitudes, et ne volent-ils pas l'un et l'autre la gloire trompeuse par des chemins diffrents? On reconnat gnralement l'ami des artistes la manire dont il exagre les habitudes, les allures des objets de son affection. Son chapeau est plus pyramidal, sa cravate _plus convulsive_, son col plus rabattu, sa barbe plus moyen ge, son gilet plus dbraill que chez l'artiste. Son mobilier a l'air d'une boutique de bric--brac; il couche en un lit sculpt, tout hriss d'arabesques horriblement pointues. S'il faisait un mouvement durant le sommeil, il ne se rveillerait pas, car il se fendrait le crne jusqu'au sternum. Ses buffets du temps de Clodion le Chevelu poussent des cris de hyne quand on les veut ouvrir; il possde l'pe deux mains du Sanglier des Ardennes, fabrique pour six francs (il l'a paye soixante) dans la cour du Dragon, ou dans la rue du Feurre, avec un ex-barreau de la grille si indignement dtruite de la place Royale. L'ami des artistes mprise son bottier, son tailleur, son valet, son picier, et jusqu' son marchand de vins. Il voudrait que chacun ft ami des artistes, et ne ft rien autre. Hors de la question d'art, il ne doit tre question de rien. Parmi les gens du mtier, il n'en estime qu'un seul, celui qu'il a lu; _le premier gnie du sicle_ son avis. L'ami des artistes procde avec uniformit dans ses dbuts; les traits de son origine sont constamment les mmes: imagination vive, sympathies vagues, sans activit, sans esprit d'ordre et d'imitation, et notre ami Jean Badoulot peut servir d'exemple la rgle. Mais aprs un certain nombre d'annes et d'influences en sens divers, il s'tablit de notables divergences; des spcialits se sparent. Il est des artistes de tant d'espces! [Illustration] Parfois on rencontre aux Tuileries certains vieillards l'oeil vif au milieu d'un masque us, ple, sillonn de rides longitudinales. Vtus avec propret et la mode de demain, ces jeunes gens d'un autre sicle ont grand'peine vivre entre les murailles de leurs redingotes pinces qui s'obstinent faire prendre un vieux corps des allures adolescentes, maugr des rbellions de la carcasse. Appuys fortement, mais avec hypocrisie, sur des joncs plus robustes qu'ils n'en ont l'air, ces messieurs se dandinent le long de l'alle des Feuillants, montrant les faons agrables de gens qui marchent sur des oeufs. Un binocle pend leur cou soigneusement abrit par une cravate blanche, haute, directoriale, destine masquer les flasques ondulations de la peau aux rgions sous-maxillaires. Sous des chapeaux irrprochables, ils rassemblent en touffes, de chaque ct du visage, force de tirer et de rouler, certains cheveux emprunts on ne sait o. Les poils qui sont ns sur la nuque, forcs de longs voyages, parcourent les deux tiers de la sphre occipitale et s'en viennent expirer, parpills et maigres, au bord des dserts frontaux. Toutes les ressources sont employes, tous les cts faibles dfendus, et chaque jour l'habile gnral dispose les dbris de ses troupes sur la brche ouverte. Ainsi affts, apprts, bichonns, ces gens d'un ge indicible, d'un sexe mme problmatique, tant ils se sont pils ds leur premire gele blanche, s'en vont raides comme btons, poupes ressorts, momies galvanises, colportant et l un ternel sourire strotyp sur un double rtelier de Pernet. Suivez un de ces originaux depuis une heure de l'aprs-midi; c'est l'instant de leur lever. Aprs une courte promenade, il se rendra au cabinet de lecture. Les feuilles du jour parcourues, seconde promenade, suivie d'une visite au _pastry-cook_, puis un club quelconque, o il ne trouvera que le garon de chambre. Enfin nouvel assassinat du temps jusqu'au dner, aprs quoi sance norme et non sans dormir, dans un caf. A toutes les minutes du jour, cet homme a bill; les signes de l'ennui le plus pesant, le plus pais, se sont trans sur son visage; son pine dorsale flchissait mme sous le poids de l'ennui; l'ennui faisait flageoler ses jambes. Huit heures sonnent, et voil qu'il se rveille, secoue le plomb dont il est comme appesanti, remonte jusqu' ses oreilles ses faux-cols en talus, ramne sur l'occiput son cheveu _pars_ au fond du chapeau, se sourit avec bont, s'embrasse et se prcipite joyeux, en fredonnant _Adolphe et Clara_, hors du _Coffee house_ (car il recherche les tablissements anglais, on ne peut que l s'ennuyer six heures sans tre interrompu). Ce brave homme ne vit que quatre heures, non par jour, mais par nuit. Il est _l'ami_ des acteurs, des actrices du vieux temps, et de ces auteurs tragiques dj rares, espces disparues comme les mastodontes, lesquels (lesquels auteurs) sont situs dans la tombe, quant aux pieds, et de qui la tte s'incline sous le bocal acadmique. Donc, au sortir du caf, notre homme se rend au foyer de la Comdie-Franaise, ou chez quelque acteur retir de la scne, ou chez quelque ex-notabilit hexamtrique; et l, retrouvant quelques tronons de colonnes grecques ou romaines, quelques ombres d'Achille ou d'Agamemnon, voques par le Tirsias du logis, il se livre la posie des souvenirs, des expansions d'amiti dignes et contemporaines de Pylade et d'Oreste. On se rappelle de grands succs oublis, des amours dplums depuis longtemps, et l'on parle de pices, de rles, de gens illustres que personne n'a jamais ou nommer, et l'on paraphrase sur des tons lamentables le cri mlancolique du pote, _O prteritos!_... Au milieu de ce cercle, il est une crature qui _l'ami_ en question est spcialement fcheux. C'est une jeune-premire non moins ternelle que le printemps de l'antique Idalie. Notre homme nourrit pour elle une passion platonique et malheureuse. Il a vieilli dans cet amour routinier, la flche de Cupidon s'est rouille dans sa poitrine, et la plaie s'est referme. Cet amant caduque ne trouve plus de mots pour la louer; il sait par coeur tous ses rles, chaque succs de l'objet aim est grav, avec la date fatale, en traits de feu dans sa mmoire, et ds que survient un nouveau triomphe, le tendre historiographe enchant amne cette fte toutes les ovations du temps jadis. Alors il est question d'_OEdipe_, de _la Vestale_, du _Philinthe_, du _petit Chaperon-Rouge_, des _Visitandines_; hlas!... de _Rose et Colas_, et... du _Mariage de Figaro_!... Quel supplice pour cette ingnue qui vient tout l'heure d'tre embrasse sur le front par une mre dont elle serait l'aeule! Le rouge lui en dteint sur les pommettes, et ses faux cheveux se dressent d'horreur au milieu des roses qui y sont mles! Comme elle n'a pas vieilli, cette desse, comme elle persiste dans l'ingnuit la plus primitive, comme elle persvre dans le trille et la roulade, _l'ami des artistes_ accroche ses vieux ressouvenirs ce buisson d'immortelles, et il prend le crpuscule du soir pour l'aurore aux doigts de rose. Quant sa vie, lui, il la dira sans peine. Cet homme n'a jamais rien fait, rien. Officier en 82, au rgiment de la reine, il se lia, au voyage de Cherbourg, avec l'intendant des menus, lequel, au retour, lui donna souper chez des filles d'opra. Il a connu Mol, mademoiselle Clairon, et encourag les dbuts de la petite D***... ici prsente et toujours adorable (la petite D*** fait une grimace diabolique). Depuis lors, il n'a pas quitt les coulisses; il sait tout le vieux rpertoire, c'est lui qui a enseign a Talma son Qu'en dis-tu? Il croit entendre encore Le Kain s'criant: Et sa tte la main demande son salaire. Bien qu'il ft jeune alors, le geste du tragdien qui semblait se dcapiter et manier la tte entre ses doigts, le son de cette voix vibrante, le saisissent encore d'une potique horreur. Puis il se tourne vers la jeune-premire qu'il idoltre perptuit; il lui reproche tendrement les soupirs qu'elle lui a drobs, cette enfant toujours belle, divine, surnaturelle, mais inhumaine. Et l'on sourit cette constante affection. Pauvre ami! hlas, il eut nagure quelques lueurs d'espoir. Un jour, aprs un souper champtre, on avait montr quelque piti, on devait se revoir, un rendez-vous mme... Mais les destins jaloux ont tout renvers, et... la catastrophe du 10 aot... Personne ne connat le surplus de cette histoire, car cet endroit critique la jeune-premire, appelant l'aide un catarrhe peu loign, tousse d'une haute faon en roulant des yeux peu langoureux; l'ami laisse la narration brise dans sa poche, d'o il retire une bonbonnire, et tout finit par Vous plat-il un morceau de ce jus de rglisse? car l'_ami des acteurs_ n'omet pas une occasion de citer, et d'ordinaire la citation le conduit l'anecdote, et l'anecdote la biographie. L'ami de la vieille scne lyrique et tragique a eu plusieurs passions, plusieurs amitis admiratives: son mobilier en fait foi. Rien de plus htrodoxe. Chacun de ses meubles est le legs d'un grand acteur ou une acquisition faite sa vente aprs dcs. Sur les murailles sont accrochs d'affreux petits portraits en taille-douce, encadrs dans le _bois noir_ de l'amiti, selon le prcepte de Jean-Jacques. Bien qu'il soit riche, cet trange mortel vit sobrement; ses revenus passent en cadeaux considrables qu'il faisait jadis l'instar des ducs tel et tel. Or, il ne veut pas droger. D'ailleurs, les attentions de ce genre lui rapportent des caresses douces son coeur; et puis, _nous autres_ artistes, nous jetons l'or par les fentres. Quand toutes les gloires ses contemporaines ont disparu, quand il se trouve enfin seul, sans artistes coudoyer, il se retire son tour, _il abandonne le thtre_. Son capital est endommag, il a vcu plus longtemps qu'il ne comptait, et il est forc d'aller prendre sa retraite dans certain chteau dlabr dont il porte le nom, et qu'il n'a jamais vu. Ses habitudes s'y trouvent dranges, le silence le glace, les regrets le minent; comme _il fut toujours vertueux, il aime voir lever l'aurore_; ce rgime le fatigue, et il meurt avec les feuilles. C'est l l'antique _ami des artistes_, doux, poli, sensible, modeste, et d'une ducation irrprochable. Aujourd'hui ce type est rare. Les acteurs n'aimant qu'eux-mmes sont leurs seuls amis; et leur morgue, qui ddaigne les auteurs et protge leurs lauriers, rebute l'humble lierre qui voudrait s'attacher eux. L'ami des acteurs du jour est journaliste ou capitaliste. Dans le premier cas, on l'appelle _canaille_ ds qu'il a le dos tourn; dans le second, on s'en rit comme d'une dupe. Cependant les vieux potes ont encore de vieux amis qui ils lisent de vieux pomes sur de vieux sujets, et de vieilles mains applaudissent ces chefs-d'oeuvre inconnus. Ils s'accordent, auteurs et admirateurs, dplorer le mchant got du sicle et excommunier, exorciser les jeunes gens qui n'en sont pas reconnaissants, les ingrats! Quand une fois l'ami d'un artiste a vcu trente ans ses cts, il est plus qu'un parent, plus que la femme et les enfants. A force de suivre son idole, de l'couter, de l'examiner, il est parvenu la connatre, il sait les replis de cette me, et il ne s'isole plus de cet autre lui-mme. Le vieil ami de l'artiste pense alors avoir acquis des droits sacrs. Aprs la mort de mademoiselle Duchesnois, quelqu'un fit rencontre d'un vieillard qu'il avait connu chez elle. Cet homme tait ple, abattu, constern. On s'effora de le consoler, mais en vain. Ce n'est pas tant, s'criait-il, sa perte qui m'afflige, que son horrible ingratitude. Croiriez-vous, monsieur, qu'elle est morte sans me rien lguer dans son testament... moi! A moi qui depuis trente ans _dnais chez elle trois fois par semaine_?... Malgr la ferveur de ces sympathies pieuses, Dieu vous garde, artistes, des questions et de la logique de l'ami fatal! C'est le malin qui l'a suscit pour vous induire au pch d'impatience et de colre. Un tel travers, nous l'avons dit, est le rsultat d'un orgueil puril, d'un enthousiasme immodr et d'une impuissante ambition. La paresse y contribue souvent. Par malheur, on ne devient point habile par l'acquisition d'une teinture gnrale des choses de la science, et l'rudition deux sous ne conduit qu'au bavardage, la fausset du jugement, la pire des qualits et la premire de celles qui constituent _l'ami des artistes_. FRANCIS WEY. [Illustration] [Illustration: LA FEMME SANS NOM.] [Illustration] LA FEMME SANS NOM. Et ecce occurrit illi mulier ornatu meretricio, prparata ad capiendas animas, garrula et vaga. (PROVERBIA SALOMONIS, cap. VII, vers. 10.) Excepit blanda intrantes atque ra poposcit. (JUV.) QUEL nom, en effet, lui donner ce type si fcond et si misrable, si potique et si abject, si moral et si repoussant; nigme vivante que n'ont pu clairer ni les recherches de la science, ni les dvouements de la charit, ni les efforts de l'intelligence! Pendant bien longtemps encore cette femme, dans laquelle viennent se rsumer tous les dvouements et toutes les bassesses, toutes les dlicatesses de la passion et toutes les corruptions de l'me, se drobera la triple investigation de la science, de la religion et de la morale; elle demeurera toujours comme un des plus grands mystres du coeur humain et des ncessits sociales. Le meilleur moyen de la faire connatre, cette femme, c'est de ne pas la nommer, tant est grand le dgot qu'elle soulve alors que l'on parle seulement d'elle, et cependant combien de motifs devraient nous conseiller l'indulgence son gard! combien de gens la repoussent aujourd'hui, la malheureuse, aprs avoir t les complices de sa chute premire, et les instruments de sa dgradation progressive! Disons donc quelques mots de la femme sans nom; aussi bien a-t-elle une trop grande part d'influence dans la socit moderne pour chapper cette galerie, qui a la prtention de rflchir l'poque actuelle dans son ensemble et dans tous ses dtails. Pour le public en gnral, la crature dont nous parlons est corrompue, ignoble, avilie, et tout cela sans compensation, sans espoir de retour: pour les uns, c'est la dbauche en robe de soie, la paresse en chapeau de satin; pour les autres, c'est la gourmandise qui sourit, l'ivrognerie qui marche; pour tout le monde, ce n'est qu'un amas de vices qui battent sous des oripeaux, et auxquels on fait bien de jeter l'ternel anathme. Sans doute tout cela est vrai; mais croit-on que cette lpre de la dbauche envahisse l'me tout coup et s'y maintienne sans espoir de gurison? Une pareille pense serait impie. Dieu, qui envoie aux femmes l'ignorance et la misre qui les perdent, leur garde aussi quelquefois leur dernire heure le repentir, comme une compensation cleste. coutez plutt l'histoire de Mariette. Dans une petite ville de province vivait une veuve qui n'avait que sa fille pour soutien. Mariette tait jeune et jolie; son corps semblait tre fait d'une goutte de lait, et ses yeux, des rayons d'une toile. La mre de Mariette vint mourir. La voil donc seule au monde, sans parents, sans amis, sans soutiens. Quand elle eut vers bien des larmes sur le corps de sa mre, et tress bien des couronnes pour orner la croix de bois de son tombeau, un voisin se prsenta chez elle. Cet homme tait riche; il se dit l'ami de la famille, et offrit Mariette de la prendre chez lui: la jeune fille accepta avec reconnaissance. Le premier jour, l'ami de la famille pleura avec elle; le second, il lui prit le menton; le troisime, il essaya de l'embrasser. Le voisin avait cinquante ans. Mariette avait un cousin qu'elle croyait aimer; pousse au dsespoir, elle voulut se tuer pour rejoindre sa mre. Le voisin parvint la calmer; il lui avoua son amour, et lui promit de l'pouser si elle voulait se rendre ses voeux: Mariette, ignorant parfaitement ce que c'tait que se rendre aux voeux d'un homme, ne vit qu'une chose dans tout cela, son mariage prochain. On lui avait dit dans maintes chansons que les jeunes gens taient des trompeurs; le voisin tait marguillier de sa paroisse, et de magnifiques cheveux blancs ornaient son front. Mariette se rassura donc, et ne songea plus aller rejoindre sa mre. A force d'tre rassure, elle devint enceinte: au bout de neuf mois, elle mit au monde une fille. Le voisin en cheveux blancs, l'ami de la famille, le marguillier vertueux, envoya l'enfant l'hpital; et quand la mre fut rtablie, il lui mit un louis dans la main, la plaa dans la rotonde, et recommanda au conducteur de la faire conduire, son arrive Paris, chez un de ses amis, qui tait prpar la recevoir. Comme Mariette pleurait beaucoup en quittant le voisin, tout le monde crut que c'tait par reconnaissance. Le dimanche suivant, le cur cita au prne le vnrable marguillier, et quelques jours aprs ses concitoyens l'levrent la dignit de maire. C'tait l'charpe municipale couronner tant de vertus. Voil donc Mariette Paris. Elle est triste, car elle songe sa pauvre fille, qui est morte, ce que lui a dit le voisin prudent. Deux jours se sont peine couls depuis son arrive, que l'ami du voisin, autre philanthrope en cheveux blancs, la presse dj de cder ses voeux. Avec celui-l il n'est nullement question de mariage; mais il promet Mariette de lui faire un sort. Mariette, curieuse de savoir ce que c'est qu'un sort, cde aux voeux du philanthrope de Paris; et elle s'aperoit bientt que ce que les philanthropes appellent un sort consiste en une chambre un troisime tage de la rue Tiquetonne, une commode, un lit, un canap fan, et quatre lithographies colories reprsentant l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amrique. Mariette se mit alors pleurer; elle voulut encore aller rejoindre sa mre. Heureusement, le philanthrope avait un coquin de neveu, prdestin, comme tous les neveux, enlever la matresse de son oncle. Arthur vit Mariette; il l'aima, la conduisit rue Notre-Dame-de-Lorette, et lui meubla un appartement somptueux, le tout avec des lettres de change payables la mort de l'oncle en question. Mariette est enfin heureuse: son amant est jeune et passionn; elle est jeune aussi, belle, riche, et envie; de nombreuses amies l'entourent, qui ne s'affublent plus, comme autrefois, d'une qualification nobiliaire, mais qui ont tout simplement conserv le nom de leur pre, tant le mtier qu'elles exercent leur semble naturel. La premire, Adle Bourgeois, est pleine d'esprit et de verve foltre; elle fait le calembour et chante la chanson grivoise ravir; elle est au courant de tout, de la littrature, des thtres et des arts: aussi, n'est-il pas de lord spleenetique, pas de boyard dsireux de se faire une ide de la gaiet franaise, pas d'agent de change en train de se soustraire aux ennuis des affaires, qui ne connaisse Adle Bourgeois: c'est l'hrone des parties de campagne, l'Hb des soupers de carnaval, la Vnus des cabinets particuliers. Pour jouer un pareil rle, il faut avoir reu une excellente ducation. Aussi Adle Bourgeois a-t-elle t leve Saint-Denis. Son pre est un vieux militaire qui a achet au prix de vingt blessures le droit de faire instruire sa fille aux frais de l'tat; Adle a quitt Saint-Denis dix-neuf ans. Rentre dans la maison paternelle, une triste ralit s'est dresse devant ses yeux: son pre est pauvre, c'est un soldat grossier, un invalide grondeur, un homme qui ne comprend la vie que le sabre la main. Adle a pris au contact de ses compagnes des ides au-dessus de son tat; elle se croyait grande dame, il faut qu'elle redevienne grisette. Trop pauvre pour se marier, trop jolie pour rester fille, en butte aux ardeurs de la jeunesse, amoureuse du luxe, avide des plaisirs qu'elle n'a fait qu'entrevoir, c'est son imagination qui la livre au vice. L'ducation perd quelquefois une femme, comme l'ignorance. Adle est maintenant une courtisane femme d'esprit; elle fait partie de l'lite de la galanterie. La seconde, Julie Chaumont, a une autre spcialit: dans le jour, elle promne au milieu des rues bien frquentes une lgance pleine de richesse et de bon got. Pendant que son costume dment toutes les suppositions fcheuses, son regard seul trahit la vrit par d'habiles et imperceptibles invitations; le soir, elle s'tale aux concerts, aux avant-scnes des thtres dans tout l'clat d'une toilette princire. Vous la prendriez pour la femme d'un ambassadeur si un ami plus au fait que vous de la rouerie parisienne ne vous donnait son adresse tout bas. Julie n'a, du reste, ni intelligence, ni coeur; elle sait qu'elle est belle, et elle ne comprend pas qu'il y ait un autre usage de la beaut, que celui de la vendre. Julie est froide et rgulire comme une statue; elle poserait dans les ateliers, si elle ne posait dans les rues. Il n'y avait dans cette femme que l'toffe d'un modle ou d'une femme galante. La dernire, Arsne Drouet, un peu plus ge que les deux autres, suit aussi une carrire bien plus pineuse. Nulle mieux qu'elle ne sait dans une table d'hte verser ses voisins le champagne qui mousse, ou proposer une partie au bois, ou faire allumer propos les bougies de la bouillotte; elle devine tout de suite l'homme qui lui prtera un louis, ou qui lui permettra de s'intresser gratis dans sa partie. Est-elle associe avec le propritaire de la maison, ou bien se contente-t-elle d'exercer pour son propre compte? Il est probable qu'elle fait les deux choses la fois. Celle-ci est encore plus joueuse que courtisane. Depuis que Frascati n'existe plus, son mtier est devenu trs-difficile; Arsne fera peut-tre comme les joueurs sans espoir, elle se prcipitera du haut d'un quatrime tage sur le pav. Il n'est pas encore reu que les femmes se brlent la cervelle. Mariette est la compagne de ces trois femmes: elle gote alternativement les plaisirs de leur triple spcialit; elle est bien force d'agir ainsi, la pauvre fille, car son amant s'est mari. Elle s'est habitue au luxe, au plaisir, la paresse, et la voil qui passe du cabinet particulier la table d'hte, de la table d'hte la table de jeu, de la table de jeu son alcve; Mariette a dix-neuf ans. C'est l'ge heureux des femmes, c'est l'poque o la vie est la plus belle, o l'ange gardien des jeunes filles rpand sur leur tte les fleurs les plus fraches des innocents dsirs. C'est alors que l'inquite curiosit du coeur prte l'existence le charme d'un gracieux mystre; on ne veut rien savoir, mais on veut tout deviner, et la pudeur, qui s'veille, soulve au fond de l'me tout un monde de rves flottants, d'motions vagues, d'aspirations indfinies: frais papillons qui secouent longtemps leurs ailes avant de trouver cette fleur divine sur laquelle ils doivent se poser, et qui s'appelle l'amour! Sainte ignorance, qui faites battre le sein des enfants, et qui faites passer sur la joue des jeunes filles tantt l'incarnat de la rose, tantt la blancheur des lis, Mariette vous avait perdue sans avoir got vos ineffables douceurs, et sans avoir compens cette perte par la science de la vie. Elle tait tout simplement une femme galante, c'est--dire une crature n'ayant ni la conscience de la veille, ni celle du lendemain; vivant dans cette espce d'ivresse que donnent le luxe, les plaisirs, et par-dessus tout l'incessante flatterie de l'homme auquel la civilisation fait un devoir d'acheter la satisfaction de ses sens au prix d'un ternel mensonge. A dix-neuf ans elle n'avait plus rien connatre: elle avait brl l'clat de ses beaux yeux aux reflets des rampes de tous les thtres, laiss les lambeaux de sa voix aux chansons de cent orgies; elle ne comptait plus les baisers, et ignorait le nombre de ses amants; elle usait de toutes les jouissances sans les prouver: voil le sort de toutes ces femmes que nous voyons autour de nous, et que nous aimons mme quelquefois. Il y a quelque chose au monde de plus affreux que la matire brute, c'est la matire qui usurpe la grce, c'est cette affreuse confusion de tout ce qu'il y a de plus noble avec ce qu'il y a de plus dgrad que l'on retrouve un si haut degr dans la femme galante. Pour elles, il n'y a plus non-seulement ni honneur ni vice, mais encore ni beaut ni laideur. Apollon et sope ne leur reprsentent qu'une certaine quantit d'or, et cependant elles ne sont point avares: cet or, elles le dpensent comme elles l'ont gagn, sans savoir comment. On leur pardonnerait si on pouvait leur trouver un vice: ces femmes-l ne personnifient qu'une chose, le nant! Cependant la femme galante est belle, elle sduit la fois l'amour-propre et les sens; souvent elle est aime avec ardeur, avec passion, souvent elle empoisonne l'existence d'un homme de coeur dont la vigilance s'est endormie et dont l'me s'est laiss surprendre. Malheur celui qu'un pareil sentiment consume! Avenir, fortune, honneur mme, il sacrifiera tout pour une crature qui ne lui donnera en change qu'oubli et abandon, non point par cruaut, non point par mchancet vritable, mais par ignorance, parce qu'elle aura trouv tout naturel que son amant se ruint pour elle, parce qu'enfin, pour comprendre qu'un homme vous a donn son honneur et son avenir, il faut connatre soi-mme l'honneur et savoir ce que c'est que l'avenir. On cite quelques femmes galantes qui ont partag leur richesse avec un amant devenu pauvre: ces exemples ne sauraient rien prouver contre l'gosme de la masse. Un sacrifice suppose l'amour, et la femme qui parvient aimer cesse aussitt d'tre femme galante. L'industrie qui s'exerce dans la rue en plein jour ou l'clat des rverbres nous a sembl toujours moins dangereuse pour la socit et moins immorale peut-tre que celle qui s'tale firement au milieu des promenades publiques, dans les thtres, dans les concerts, comme si le luxe pouvait sauver de l'ignominie. Dans le premier cas, si les femmes ne craignent pas de se mettre au-dessus de la pudeur, il y a dans les conditions au moyen desquelles elles achtent la tolrance qu'on leur accorde une sorte de honte officielle qu'on peut considrer comme un chtiment et comme une prcaution sociale; dans le second cas, au contraire, les inconvnients que l'on cherche prvenir existent sans aucune espce de garantie pour l'ordre moral. Ceci, dira-t-on, est bien plutt la faute des moeurs que celle du lgislateur: on s'est habitu sparer le vice en deux classes; on a piti de la premire, et l'on mprise la seconde. Mais, alors, pourquoi les hommes ne manifestent-ils pas plus souvent, et d'une faon plus nergique, cette piti et ce mpris, sentiments puissants qui pourraient viter bien des malheurs, et faire natre bien des conversions. Arriv ce degr de l'chelle des vices que nous nous sommes impos le devoir de parcourir, nous ne pouvons nous empcher d'insister sur le caractre fatal et incomprhensible de ce qu'on appelle une femme galante de nos jours. Autrefois, une courtisane, c'taient Marion Delorme et Ninon de l'Enclos, c'est--dire des femmes sages par raison, libertines par temprament ou par faiblesse, se dsolant le lendemain de la sottise de la veille, passant toute leur vie aller du plaisir au remords, du remords au plaisir, sans que l'un parvnt dtruire l'autre, et n'chappant qu' leurs derniers instants ces deux grands ennemis. Aujourd'hui la galanterie n'est pas mme une spculation, c'est presque une manire de tuer le temps, une faon de mener la vie d'artiste. Beaucoup, parmi celles dont nous parlons, si elles pouvaient changer de sexe, deviendraient des rapins chevelus, des jeunes-premiers de la banlieue, ou des potes incompris; d'autres, et c'est le plus grand nombre, jetes dans cet tat par hasard, le continuent toute leur vie sans le comprendre. Si la destine l'et voulu, elles auraient pu faire des pouses irrprochables. Chez ces organisations, tout dpend de la premire impression: le vice ou la vertu ne sont pour elles qu'une habitude. Ce sont des automates en chair. Autrefois le monde des courtisanes ne s'ouvrait qu' l'lite de la socit: aujourd'hui toutes les classes y sont admises; il ne faut donc pas trop s'tonner de la banalit de manires, de l'insuffisance d'esprit qui caractrisent les femmes galantes notre poque. Dans l'antiquit, Phryn, Las, Aspasie, si elles avaient la corruption, possdaient au moins l'intelligence; mais Louise, mais Athnas, mais Laure, mais Adle, toute la galanterie moderne, par quel ct ne touchent-elles pas la matire, par quel point se rattachent-elles l'humanit? Est-ce par la paresse, par la gourmandise, par la luxure? Paresseuses! ont-elles le temps de l'tre, leur travail n'est-il pas incessant, continu? Gourmandes! elles le sont leurs moments perdus, et, pour ainsi dire, par distraction. Quant au dernier vice dont nous venons de parler, la physiologie a dmontr depuis longtemps qu'il tait chez les femmes une exception qui servait rarement de prtexte leurs dsordres. Est-ce Dieu qui, par hasard, a voulu qu'il y et sur la terre des mes ainsi dshrites, afin qu'elles pussent servir d'exemple? Non, ce n'est pas de Dieu que viennent les parias, mais des hommes. De tout temps il a fallu aux gnrations viriles des plaisirs faciles et des amours d'un instant. L'homme n'a plus soif des motions pures, il ne s'attache qu' ce qu'il pervertit, et il trouve une certaine joie maculer les fruits auxquels il veut goter. Notre intelligence blase ne se contente pas de la jouissance, si elle n'a t prcde de la corruption; il semble que depuis la chute du premier homme nos plaisirs aient besoin d'une arrire-pense de mal pour tre complets, comme l'harmonie d'un tableau a besoin de l'ombre. Si la dbauche actuelle est telle que nous venons de la dpeindre, il faut s'en prendre la vulgaire dpravation de notre sicle: ce sont les Alcibiades qui font les Aspasies. Il y a cependant dans ce que nous venons de dire des exceptions, et des exceptions assez nombreuses. On a vu quelquefois des femmes raliser une fortune considrable dans la galanterie, et s'en retirer un certain ge, comme un ngociant qui abandonne les affaires aprs une vie utilement et laborieusement employe; d'autres, aprs avoir vcu pendant plusieurs annes avec un homme, russissent s'en faire pouser. Ces femmes taient cependant des courtisanes comme les autres; sans doute, mais elles avaient de plus que leurs compagnes l'habilet de leur propre corruption: elles exploitaient leurs passions au lieu de se laisser exploiter par elles. Leur attention tait sans cesse veille se mnager une issue par laquelle il leur ft permis de rentrer de temps en temps dans la vie ordinaire. L'une devait savoir la politique, afin d'tre au courant des conversations de certains vieillards chez lesquels il est de tradition d'entretenir des femmes; l'autre devait probablement donner des leons de piano ou de dessin en ville. De cette faon, le premier amant croyait payer des conseils et enrichir une femme d'esprit; le second s'imaginait pouser une artiste qui lui sacrifiait son avenir. L'homme se laisse facilement imposer des illusions auxquelles il obit en aveugle. Mais combien ce rsultat est difficile obtenir par une femme! et la plupart de celles qui forment la classe des courtisanes savent-elles seulement ce que c'est qu'une illusion? Mariette n'tait qu'une femme galante ordinaire. Cependant, moins heureuse que ses compagnes que leur indiffrence avait su prserver de ce malheur, elle appartenait tout le monde, et quelqu'un en mme temps. Elle tait la source cache qui fournissait aux dissipations d'une de ces existences mystrieuses dont le secret se perd dans la nuit des alcves inconnues. Son or, ses meubles, sa personne, taient la merci des caprices d'un de ces hommes dont nous tracerons aussi le portrait, mauvais gnies qui semblent avoir reu des mains de la Providence la mission de rendre au vice ce qui vient du vice, et qui sont sur la terre la punition de ces malheureuses auxquelles Dieu pardonnera peut-tre dans les cieux. Il n'y a que les femmes bien lances qui aient des liaisons de ce genre. Jugez maintenant ce que devait tre Mariette, et elle n'avait que dix-neuf ans! On s'use vite ce genre de vie; la beaut s'en va, mais malheureusement les besoins restent, et, pour satisfaire ces besoins inexorables, il n'est aucun effort qui paraisse trop difficile. Alors se prsente un autre danger: on a t trompe par un vieillard, et l'on se trouve face face avec une vieille femme. On ne fait que changer de corruption: le vieillard vous dshonorait dans son propre intrt, la vieille femme n'agit que dans l'intrt des autres. La pourvoyeuse de la dbauche prend toutes les formes: elle pntre dans les ateliers, dans les mansardes, quelquefois mme sous le toit de l'pouse chaste et fidle: c'est le Prote de l'infamie. Auprs de Mariette, la vieille femme prit le costume d'une revendeuse la toilette; depuis longtemps elle guettait cette proie, et quand elle vit l'heure et le moment propices, elle entrana la pauvre enfant au plus profond de l'abme. O Mariette! hier encore on souriait quand vous passiez, pour vous saluer, aujourd'hui tout le monde va dtourner la tte, et personne ne voudra vous avoir connue. Hier, la rigueur, Mariette s'appartenait encore; aujourd'hui elle est tout le monde. Le matin une femme doue d'un embonpoint extraordinaire l'a conduite dans un bureau o elle a donn son nom, son ge, le lieu de sa naissance. Sur ce registre o sont venues se faire inscrire des femmes de tous les pays, depuis la blonde Scandinave jusqu' la Turque, htesse indolente des harems parfums; sur ce registre o l'on a vu quelquefois runis le nom de deux soeurs, et, infamie inconcevable! celui de la mre et de la fille, Mariette est pour ainsi dire croue tout jamais. Elle figure sur le livre de fer de la dbauche universelle; dsormais elle peut exercer en paix son industrie; on lui a dlivr sa patente. Pour ce qui concerne l'existence nouvelle de Mariette, nous n'avons pas besoin de vous dire ce qu'elle est, vous la devinez tous; elle vend de l'amour tant par heure; elle porte une robe bleu de ciel, des cheveux blonds nous en tresse et boucls par devant; son oeil fatigu brille certains moments de quelques douces lueurs. Ceux qui l'ont vue dans ce temps-l nous ont assur qu'elle tait encore fort jolie. Pour nous, qui ne l'avons connue qu'au village, nous ne savons rien de positif cet gard. Il y a dans Paris deux cent vingt maisons, dont quelques-unes s'talent au grand jour et se transmettent en hritage (comment des filles peuvent-elles en accepter un pareil de leur mre?) comme une tude d'avou ou de notaire. Dans ces maisons, de pauvres filles sont enfermes, et rien de ce qu'elles gagnent ne leur appartient; on les loge, on les nourrit, on les habille, mais voil tout. Ce sont des esclaves dont la charit n'a pu parvenir encore briser les fers. C'est dans un de ces tablissements que vivait Mariette; le jour, elle lisait des romans, chantait des romances folles, ou se disputait avec ses compagnes; le soir, elle tait la disposition de tous les dsirs. Cette existence, si horrible en elle-mme, avait encore cependant ses moments de plaisir. Parfois un jeune homme candide, pouss par de mauvais conseils ou de mauvais exemples aller apprendre les secrets de l'amour sur l'oreiller du vice, se penchait vers elle en rougissant, et, ne sachant comment la nommer, l'appelait des plus doux noms qu'on prodigue une premire amante; d'autres fois encore, c'tait un homme de lettres en train de ramasser des observations pour un prochain roman, qui l'interrogeait avec bont, et lui parlait d'une vie meilleure; souvent aussi arrivait un voyageur qui, n'ayant pas le temps de songer aux amours difficiles, faisait de Mariette sa compagne momentane, et lui proposait de furtives parties de plaisir. Puis venait le jour de libert que la spculation accorde chaque semaine ses pensionnaires. Ce jour-l on avait un beau chapeau comme autrefois, une robe frache, et un sourire endimanch; on allait faire la Chaumire une de ces passions qui durent une contredanse, puis on rentrait avec des souvenirs dans le coeur: pendant quelques heures, cette vie pouvait paratre supportable, elle se dorait encore des derniers reflets d'un pass plus agrable; mais bientt la ralit reprenait tout son empire: par des disputes plus longues, par des chants plus fous, par des excs plus funestes encore, il fallait essayer d'chapper au sentiment d'une position terrible. Voil ce que faisait Mariette; elle tait force de se croire plus heureuse, parce qu'elle tait plus bruyante. Cette agitation sdentaire apportait avec elle ses moments de sombre tristesse et de mlancolique ennui. Quelquefois ce vague chagrin de l'amour inassouvi, de la jeunesse mal employe, tourmentait la jeune fille: elle pensait son village, son enfant, la tombe de sa mre, dont les dernires couronnes devaient s'tre fltries depuis longtemps. Elle voulut fuir et retourner au pays; mais une force nouvelle la retint cloue au pilori: cette force, c'tait la maladie, plaie honteuse et ternelle qui signale le commencement de la vengeance divine. Un matin Mariette se rveilla sur le lit d'un hpital. Comme elle souffrit quand il lui fallut taler ses plaies devant la foule des lves et des mdecins! Ce moment de pudeur la rendit elle-mme: les soins des religieuses, la vue du crucifix plac au fond du dortoir, lui firent comprendre qu'elle accomplissait le premier degr de la pnitence qui lui tait impose. La solitude la fit redevenir femme: grce ce sentiment, elle dcouvrit sans en tre atteinte tous ces honteux secrets que cache la couche du vice; elle chappa ces infmes amours qui prennent naissance l'ombre solitaire des lits de fer; elle aurait pu sortir de l'hpital pleine d'une puret nouvelle, si la corruption ne l'avait pas attendue la porte. Ces horribles industriels qui trafiquent des dpouilles de la mort, qui vendent les cheveux et les dents de ceux qu'ils ensevelissent, livrent aussi pour de l'argent le secret des convalescences brillantes. Cette mme vieille qui avait tent dj Mariette l'attendait sous un autre costume au seuil de _la Piti_; la jeune fille voulait rester vertueuse, mais il fallait manger. La premire fois elle pcha par ignorance, la seconde par misre. Dsormais elle tait perdue sans retour. Il y a dans la Cit des lieux de dbauche sortis des premires boues de Paris; lieux humides, noirs, malsains, affreux gynces o les voleurs vont chercher leurs amantes. C'est l que la vieille conduisit Mariette. Dans ce repaire, quelle vie! L, plus de jeune homme candide, plus de pote consolateur, plus de voyageur picurien; de l'lgante corruption de la ville fashionable il fallut passer tout d'un coup la brutale corruption de la ville ignorante. L, plus d'inoffensives criailleries, plus de romances sentimentales; mais des querelles sanglantes, des chansons obscnes, toutes les dgotantes misres de cette galanterie qui dit _Je vous aime_, en argot. Sentir sans cesse sur sa tte les bras tatous du charpentier en goguette, du tailleur de pierre avin, ou du soldat conome qui a russi ramasser, aux frais de l'tat, le salaire de sa dbauche; reconnatre quelquefois une marque plus significative, apercevoir en tremblant sur une paule nue l'infme stigmate du bourreau, voil en quoi se rsumait la condition nouvelle de Mariette. C'est ainsi qu'elle vcut longtemps, se laissant prendre peu peu la boisson, ce dernier vice des femmes, jusqu' ce qu'un homme se prsentt de nouveau pour l'aimer. [Illustration] Comment raconter cette liaison entre Mariette et Alfred Crochard dit _Main-Fine_, industriel fort connu de tous les agents de police qui surveillent les passages? La pauvre femme, heureuse d'tre aime, est bientt la merci du voleur: plus elle le voit, plus elle l'adore. La tte remplie des ides les plus romanesques, il lui semble, au milieu de son esclavage, qu'elle est dans la position de ces femmes maries qu'une surveillance impitoyable retient loin de leurs amants, et qui n'ont que de rares instants leur accorder. La malheureuse se faisait illusion, elle tait marie avec la honte; on ne la surveillait pas, mais on l'exploitait. Un jour qu'elle fait toutes ces confidences M. Crochard, celui-ci, qui entrevoit de plus grands bnfices pour son amour dans la ralisation du rve de Mariette, l'engage abandonner la maison qu'elle habite pour demeurer avec lui. Sans toi je ne puis vivre, lui dit-il.--Je meurs loigne de toi, lui rpond-elle. Ds cet instant Mariette devient la matresse d'un voleur. En changeant de condition, elle change aussi de domicile. Le taudis qu'elle loue s'appelle _un garni_; une chambre obscure, dans un de ces immenses phalanstres du vice que, dans un but de prvoyance, la police tolre au milieu de la Cit, abrite le couple nouveau. Mariette n'a fait que changer de tyrannie: sa libert consiste aller la nuit exercer la mendicit du carrefour. Elle a non-seulement un amant, mais encore un trsorier sans piti, qui sait combien de fois le soir elle monte les marches glissantes de son escalier tortueux, et qui lui rend sa recette en coups et en mauvais traitements. Outre cette tyrannie, Mariette en subira une bien plus cruelle encore, celle de la police. A chaque instant s'appesantira sur elle la volont d'un despote. Ce despote s'appelle le rglement. Si elle dpasse d'une minute l'heure fixe, si elle s'arrte parler un instant avec ses compagnes, si elle va trop vite, si elle marche trop lentement, le rglement, en habit bleu et en tricorne, la saisira brusquement et l'enverra Saint-Lazare. Combien de fois la pauvre Mariette n'eut-elle pas subir les cruelles atteintes du rglement pour toutes ces fautes que nous venons d'numrer. On la faisait monter en voiture, on l'habillait de toile grise, et on la mettait tisser des bretelles ou des chapeaux de paille. Courbe sur son travail, la malheureuse ne regrettait pas sa libert, mais son amant. Son premier soin, quand on lui ouvrait les portes de la prison, tait d'aller se remettre sa disposition, et de recommencer son profit les phases de sa pitoyable existence. Et quel autre refuge aurait-elle trouv, l'infortune? Aujourd'hui il y a des gens qui soutiennent que la loi doit tre athe: comment s'tonner qu'elle abandonne ceux qu'elle a frapps. Mariette dans la prison tait entoure de soins pieux, d'exhortations religieuses. Une fois dehors, on la livrait elle-mme, seule, sans argent, sans ressources. Il y a des conversions qui exigent plus que des prires: celle de Mariette tait de ce nombre. Elle entendait deux voix rsonner dans son coeur, celle du prtre et celle de la misre: l'une strile, l'autre coupable; elle obissait cette dernire, n'osant choisir le fatal juste milieu qui existe entre le crime et la faim, le suicide! Autrefois il n'en tait pas ainsi: de nombreux refuges taient ouverts au repentir. On appelait les pnitentes _Filles du Bon Pasteur_, ou _Filles de Madeleine_, pour dsigner le pardon qui les attendait. Elles ne prononaient que des voeux simples; on tchait mme de les marier quand elles le dsiraient. Lorsqu'arrivait le jour de se donner Dieu, on les revtait de blanc, d'o on les nommait aussi _Filles Blanches_; on leur mettait une couronne sur la tte, et les lvites entonnaient le cantique: _Veni, sponsa Christi!_ Hlas! aujourd'hui la religion n'appelle plus l'pouse du Christ, et sa conversion est devenue une affaire de police. Mais continuons la triste histoire de tous ces amours qui prennent naissance dans la ncessit de l'amour mme. Vous croyez peut-tre que l'intimit dans laquelle cette femme va vivre avec son amant, que la connaissance de ses dfauts, la certitude de ses vices, vont la dgoter de lui; nullement. A travers toutes les humiliations, toutes les souffrances, toutes les ignominies, elle poursuivra la ralisation de sa chimre, l'amour! Pour avoir quelqu'un qui lui appartienne, elle qui appartient tout le monde, Mariette fera tous les sacrifices, elle s'imposera toutes les privations, elle se jettera en pture tous les besoins de Crochard, afin de pouvoir un jour pour toute rcompense aller s'ensevelir avec lui dans quelque recoin de thtre du boulevard, ou bien sous l'alle de quelque guinguette des Champs-lyses, seul endroit o les voleurs aillent de temps en temps faire un peu de posie. Mariette subit le sort de toutes les femmes, mme de celles qui descendent dans la rue: celles-l aussi, au milieu de leurs plus grands drglements, sont condamnes chercher l'amour; elles en demandent ceux qui peuvent leur en donner. Leurs amants sont des voleurs; et qui donc serait-ce, sinon ceux que la socit proscrit comme elles? Croyez-vous que le chevalier Desgrieux et continu aimer Manon Lescaut si, au lieu de la renfermer l'hpital, on lui et donn tout d'abord la carte de la police! On s'est souvent demand comment il se faisait que des femmes pussent aimer ceux qui les ruinaient ainsi, qui les accablaient d'invectives, qui les meurtrissaient de coups. L'amour ne meurt jamais dans le coeur d'une femme, mais il se dprave. Celles dont nous parlons sont si souvent mprises qu'elles regrettent de n'tre pas maltraites: pour elles, la passion ne se formule plus dans un baiser, mais dans une contusion. D'ailleurs, chacun aime sa manire. Les amours du tigre ne ressemblent pas celles de la colombe. Pour s'expliquer jusqu' un certain point la dgradation de Mariette, il faut envisager les progrs qu'a faits la dmoralisation notre poque. De nos jours, par exemple, le vol a pris des allures spirituelles, que disons-nous, le vol? l'assassinat lui-mme s'est humanis. Comment voulez-vous que des femmes, et surtout des femmes avilies, aient peur d'un homme qui est gai, content, sans souci, qui sait se composer un costume pittoresque avec des haillons, qui est au courant de tout, de la politique, de la littrature et des pices nouvelles? Lacenaire, le soir mme de son crime, fut se distraire un instant aux Varits; il aurait pu tout aussi bien crire des vers lgers pour sa matresse. Malheureusement Lacenaire n'aimait pas les femmes. Depuis que le remords a t destitu, la justice n'a plus qu'une pourvoyeuse active: c'est la jalousie. Une trahison qui rpond une autre trahison, c'est l'histoire ordinaire de la jalousie qui se venge. Dans ce monde impur des forats et des prostitues, la passion exerce ses ravages comme partout ailleurs. L on n'a qu'une seule manire de se venger: c'est d'aller rvler le secret d'une complicit terrible la police. La prison vous dbarrasse d'un rival et punit une infidle. Sans ce contre-poids ncessaire, la scurit publique serait gravement compromise; si les vingt-quatre mille forats librs, qui vivent tous d'une industrie plus ou moins coupable, n'avaient chacun une matresse, il serait impossible d'habiter Paris. Mais le moment est arriv o Mariette va tre oblige de donner des preuves vritables de son amour. Crochard a t arrt, Crochard est en prison sous le poids d'une accusation de vol; il est soumis au dur rgime des dtenus, il n'a que le pain noir et l'eau claire de la gele pour toute nourriture et pour toute boisson. Le coeur de Mariette saigne: elle redouble d'activit, de travail, d'abngation. Par ces terribles soirs d'hiver pendant lesquels on dit que les chiens mmes ne sortent pas, elle descend dans la rue, elle reoit la pluie sans s'en apercevoir; le froid passe sur elle sans l'atteindre. Elle attend ainsi, pendant des heures entires, l'aumne alatoire de la dbauche. Si la soire a t bonne, vous la verrez passer le lendemain de grand matin, dans la tenue d'une grisette qui se rend l'ouvrage. Ne la regardez pas, cette femme, qui le soir regarde tout le monde: elle rougirait, soyez-en sr, car elle va commettre une bonne action; elle court consacrer son gain de la veille au soulagement d'un pauvre prisonnier. Elle lui achtera une bouteille de vin, un pt, une livre de tabac, tout ce qui peut flatter ses gots, enfin; et, en rentrant chez elle, sa faim se contentera d'un morceau de pain. C'est ainsi que la charit se fait souvent la complice du crime. Crochard a t acquitt. Ce succs l'encourage mditer de plus grandes entreprises: Crochard ne tardera pas sans doute devenir assassin; il parle de ses projets tout haut, il cherche des complices; une mort fatale l'attend. Mariette va-t-elle enfin comprendre toute l'atrocit de son amour? Hlas! cet effort est au-dessus de ses forces. Elle a commenc par aimer Crochard parce qu'elle avait besoin de s'attacher quelqu'un; elle a continu l'aimer parce qu'il tait malheureux; elle lui sera fidle parce qu'il est proscrit! Comment voulez-vous qu'une femme rsiste au triple attrait de l'amour, de la charit et du romanesque? Il lui semble qu'elle est l'hrone du dernier roman qu'elle a lu autrefois. Son amant ne peut la voir que dans les tnbres; les agents de police lui font l'effet de sicaires aposts par un tuteur barbare; les juges ne sont pour elle que les reprsentants de la force; elle envisage la guillotine comme le poignard d'un mari outrag qui frapperait dans l'ombre. Elle est heureuse et fire d'tre l'unique refuge, la Providence d'un homme. Un jour viendra o cet chafaudage fantastique s'croulera! On surprendra l'assassin chez sa matresse: alors Mariette oubliera tout pour le sauver; elle offrira aux gendarmes son argent, ses bijoux, et, pousse bout, elle ira jusqu' se croire vertueuse: elle perdra de vue son pass et son prsent, offrira sa personne, comme si sa personne avait une valeur, et comme si de tout temps il n'avait pas fallu des caresses de vierge pour attendrir les bourreaux! Ce jour-l ne vint, hlas! que trop tt pour Mariette; Crochard fut condamn mort. Arrte comme sa complice, ses juges l'acquittrent. Sur la pente o elle tait place, il lui tait bien difficile de s'arrter. Le procs de son amant avait t assez clbre pour lui permettre de trouver un asile opulent au comptoir de quelque limonadier dsireux d'achalander sa boutique. Renvoye au bout de deux mois, que serait-elle devenue? peut-tre l'espionne des galriens, la pourvoyeuse du crime, l'entremetteuse de l'assassinat! Dieu la sauva de cette fin misrable par la mort. puise par cinq annes de dbauches, Mariette expira sur le grabat d'une prison, entre un mdecin et une soeur de charit. On l'enterra dans la fosse commune, car personne ne devait venir prier sur le tombeau de la femme sans nom! TAXILE DELORD. [Illustration: LA JEUNE FILLE.] [Illustration] LA JEUNE FILLE. L'LGIE a raison; oui, la vie est amre, La tristesse est durable et la joie phmre. Vainement on aspire des destins meilleurs. Dans les plus purs ruisseaux un limon se dpose; Le serpent vit dans l'herbe, et le ver dans la rose, Et le chagrin dans tous les coeurs. Oui, dans ce sicle troit, tout sublime courage touffe et manque d'air, comme un lion en cage. Nos yeux sont fatigus du spectacle du mal: Personne ne comprend l'homme haute pense; Il est trait de fou par la foule insense, Comme le Tasse l'hpital. Plus d'amour ternel, plus de rves mystiques; Le souffle de la foi, dans les temples antiques, Ne vient plus soulever le pieux labarum, Et la fille du Christ, l'galit sacre, A des pharisiens sans pudeur est livre L'ange est au pandmonium. Mais pour nous consoler des misres humaines, Pour faire que, pli sous le fardeau des peines L'homme ne doute point de la Divinit; Comme en un ciel obscur deux toiles dores Dieu nous donna deux soeurs en ce monde adores, La jeunesse avec la beaut. De nos afflictions vous tes le remde, O trsors fugitifs! celle qui vous possde A de quoi rjouir notre oreille et nos yeux. Qui ne s'panouit voir la jeune fille, Et son visage d'ange, et son oeil qui ptille A l'ombre d'un rseau soyeux? Que de charme en son air, en sa dmarche! il semble Que Dieu, pour la former, ait voulu joindre ensemble Ce qu'ont de plus suave et la terre et les eaux, Riches teintes des fleurs, doux regard des gazelles, Corsage gracieux comme les demoiselles Qui voltigent sur les roseaux. Avant quelle ait parl, de sa bouche de rose Est prte s'chapper quelque charmante chose, Comme sort d'un beau vase un nectar prcieux. Sa parole a du miel, et sa voix est plus douce Que le gazouillement du bouvreuil dans la mousse, De l'alouette dans les cieux. Sur son pudique front se reflte son me; D'une charit sainte elle ressent la flamme, Elle sait de bienfaits peupler son souvenir; Ses mains sont pour donner ouvertes toute heure; Les pauvres mendiants au seuil de sa demeure Ne passent point sans la bnir. N'tes-vous point touchs des soins qu'elle dispense A l'animal qui vit comme l'homme qui pense, Soit qu'elle mne en laisse un agneau favori, Soit que le passereau la suive tire-d'ailes, Ou que de son giron les blanches tourterelles Recherchent le moelleux abri? Elle est bonne et pieuse; ardente la prire, On la voit l'glise, ct de sa mre, Tourner dvotement les feuillets d'un missel. Elle chante, elle prie, et la bont divine Sans doute a distingu cette voix argentine Dans le concert universel. Parfois s'agenouillant au fond d'une chapelle, Les pchs innocents que sa candeur rvle Font monter un sourire au front du confesseur. Elle offre Dieu l'encens d'une me sans reproche, Et le recueillement l'lve et la rapproche Des anges dont elle est la soeur. Vienne un beau jour d't, pur et riant comme elle. Que de mille splendeurs le soleil tincelle, Qu'il fasse en vagues d'or ruisseler les moissons. Dans les champs d'alentour vous la voyez errante, Ravir l'glantier sa parure odorante, Et picorer dans les buissons. L'hiver, ce sont les bals, les ftes, les soires, De lustres, de festons les salles dcores, Et la danse, et l'orchestre aux accords enchanteurs. L toute radieuse, et de fleurs couronne, Reine par le plaisir, elle est environne De son cortge de flatteurs. Oh! que d'illusions nombreuses et presses, Dansent son chevet, les mains entrelaces! Rien de son horizon n'assombrit la couleur. Il est de pourpre et d'or, et le sort infidle Dans sa coupe jamais ne versera pour elle Le suc amer de la douleur. Lorsque pour lui voiler les peines prpares, L'espoir a dploy ses ailes azures, Voit-elle les chagrins dans l'ombre s'attrouper? Au dtour du sentier que suit la voyageuse, Peut-elle voir la mort, implacable faucheuse, Embusque et prte frapper? Non; exempt de soucis s'coule son jeune ge; La vieillesse ses yeux est un lointain rivage, Dont sa barque toujours saura fuir les brisants. A son appel jamais le plaisir n'est rebelle, Elle rit, elle joue, elle chante, elle est belle, Elle est riche de ses quinze ans. Mme au bal, l'autre soir, un jeune homme au front ple Auprs d'elle est venu s'asseoir par intervalle; Il la magntisait de son regard brlant, La crainte contraignait ses lvres se taire; L'amour habite un temple entour de mystre Que l'on n'aborde qu'en tremblant. Mais d'o vient cette sombre et vague rverie? D'o vient que de son front la beaut s'est fltrie, Que ses yeux demi-clos s'ouvrent languissamment? Un pressentiment vague a visit ses veilles, Et dans la solitude un sylphe ses oreilles A murmur le nom d'amant. Tu le connais peine, et dj, jeune fille, Tu vois tes cts grandir une famille, Aux sources du bonheur tu penses t'enivrer. Vos premires amours ne seront point troubles; Vous tes deux moitis par le ciel assembles Qu'on brise sans les sparer! Et ton coeur bat plus vite, et tu songes sans cesse A ce jeune homme, objet d'une ardente tendresse; C'est l'aube de tes jours, l'toile de tes soirs; Et, quand autour de toi vient peser la nuit sombre, Ainsi qu'un feu follet, tu vois luire dans l'ombre L'tincelle de ses yeux noirs. Qu'il est trompeur l'espoir dont son me se flatte! Avec son habit noir et sa blanche cravate, Un homme, procureur ou notaire, apparat; Et de fleurs d'oranger parant ta chevelure, Tu vas te consumer, victime douce et pure, Sur les autels de l'intrt. Malheur toi, malheur, me dpossde, Qui d'un bel avenir avais conu l'ide, Qui marchais le front haut, fire de ton printemps! C'est ainsi que tout char dans sa course dvie; Parmi nous, qui ne peut appliquer la vie L'histoire des btons flottants? Tu vas chaque instant de ton plerinage Contre quelque douleur te heurter au passage; Pleure sur le tombeau de tes plaisirs dfunts!... L'ge te vient saisir dans l'ivresse et la joie, Comme la nuit surprend une abeille qui ploie Sous sa rcolte de parfums. Qu'est-ce donc que l'amour? Un songe de pote, Un esclave dchu qu'on vend et qu'on achte, Un orphelin banni du foyer paternel, Un beau feu que le monde teint avec colre, Un rve que l'on peut commencer sur la terre, Qui n'est ralis qu'au ciel. Qu'est-ce que la jeunesse? Un brillant mtore, Un jour dont le dclin est proche de l'aurore, Dont le souffle du temps vient dissiper l'azur, Un clair qui s'teint au milieu de la pluie, Et prsage au mortel embarqu sur la vie Les temptes de l'ge mr. E. DE LABDOLLIERRE. [Illustration: LE PAIR DE FRANCE.] [Illustration] LE PAIR DE FRANCE. IL n'est pas inutile de remarquer, avant de parler du pair de France, que la pairie a gagn la rvolution: avant 89, les ducs et pairs n'avaient aucun droit politique; ils ne faisaient point partie du gouvernement, et leurs privilges se bornaient la strile prrogative de siger au parlement; ils taient rduits un droit de _veto_ toujours lud par des lits de justice. C'est Louis XVIII qui a fait de la pairie un des trois pouvoirs. La rvolution de juillet a confirm l'oeuvre de l'exil d'Hartwell; cependant, en 1830, le banc des vques disparut, et un seul pair ecclsiastique vint reconnatre l'lection d'un roi par la souverainet du peuple. Ce fut M. l'abb de Montesquiou: nous le vmes arriver, les cheveux poudrs, l'habit noir, le petit manteau flottant sur les paules, le tricorne discrtement plac sous le bras gauche; il prta serment d'une voix teinte, s'assit un moment non loin du banc des ministres, puis quitta la Chambre sans retour, et avec lui s'vanouit pour nous le spcimen du prtre lgislateur et juge. Depuis la charte de 1830, le cercle dans lequel le roi peut choisir des pairs s'est fort largi: des prsidents de tribunaux de commerce, des acadmiciens, des banquiers, des manufacturiers, des propritaires, peuvent tre nomms pairs. L'aristocratie de naissance ne sige donc pas seule la Chambre; elle y donne la main des hommes sortis du peuple, dont le talent ou l'habilet ont fait la fortune politique. Il y a telle de ces seigneuries qui a commenc sa carrire par tre quatrime clerc d'huissier, ou qui, la serpillire autour du corps, a t le garon d'un des commerants dont la profession semble dvoue aux pigrammes des vaudevillistes ou aux malices des rapins, d'un picier. Ces hommes nouveaux sont en petite minorit la Chambre, et ne la rconcilient ni avec une dmocratie jalouse, ni mme avec la nation, qui la voit d'un oeil mfiant, parce qu'elle imagine, tort sans doute, que la pairie regrette l'hrdit, et parce qu'elle regarde, avec plus de raison, cette Chambre comme un instrument forc des volonts ministrielles, puisqu'un ministre peut faire des pairs par fourne quand il doute de sa majorit. Il est difficile de savoir au juste si la pairie gagne ou perd en considration, en joignant ses fonctions lgislatives des attributions judiciaires. Cette question, et beaucoup d'autres qui se rattachent la pairie, ne sont pas de notre sujet; ce n'est pas prcisment de l'homme politique que nous voulons parler ici; ce n'est pas seulement revtu de son habit bleu brod d'or, et assis sur son sige inamovible, que nous voulons prsenter un pair de France: nous entendons parler d'un type singulier qui se perd sans se reproduire, parce que nos institutions, nos moeurs, notre ducation, tout change, tout se modifie, et que l'-propos d'une restauration, qui l'a fait revivre, ne se prsentera plus. Il n'est peut-tre pas indiffrent de rassembler ces traits fugitifs tandis qu'ils sont encore sous nos yeux. L'homme dont il s'agit, c'est ce gentilhomme de nom et d'armes que la Charte de Louis XVIII rattacha avec des droits nouveaux l'ancienne pairie de ses anctres, et qui remonte ainsi jusqu' Charlemagne, aussi clairement que tout bon pair d'Angleterre doit remonter au roi Arthur, ou du moins Guillaume le Conqurant. Ce noble pair porte insoucieusement un beau nom; il n'y a personne au monde qui il soit prcisment attach, si ce n'est son agent de change, qu'il conseille bien, mais avec lequel il ne se familiarise cependant pas trop; il a le coup d'oeil politique bon, sous le point de vue nanmoins de son intrt personnel, et de celui de sa caste. Il a vu facilement que le terrain de la Chambre n'tait pas favorable une lutte avec le ministre: on ne gagne cela qu'une popularit incertaine, et, selon lui, inutile. Sa popularit, il la place ailleurs; il vote donc avec le ministre, ou il s'abstient: mais il est l'ami des ministres, qui sont pour la plupart ses compagnons d'enfance, de plaisir, ou ses allis. Les ministres le prviennent, le saluent, l'abordent; ils lui font mille cajoleries; lui, les reoit dignement d'un air libre et dgag, comme un homme qui donne son vote sans rien demander en retour; il arrive nanmoins tout naturellement que ses plus proches parents sont placs, ses petits-neveux bien pourvus, et que les citoyens dont il est le patron font fortune. Nous sommes tous gaux devant la loi: il n'y a plus de dmes ni de servage, plus de corves ni de droit de main morte; comme nous ne reconnaissons, non plus, ni fiefs, ni alleux, ni haute ou basse juridiction; il y a des impts consentis par les Chambres, et galement rpartis sur tous les citoyens, dans la proportion de leur fortune: le pair est grand propritaire, il est donc un des plus imposs de son dpartement, et fait partie du conseil gnral: c'est l qu'il brille. Dans ses terres, il est seigneur suzerain; au conseil gnral, il est prsident. Si le dpartement veut s'imposer extraordinairement, il fixe le nombre des centimes additionnels; si la commune veut un pont, un chemin vicinal; si elle dsire conduire sur telle ou telle ligne le trac d'un chemin de fer, avoir une cole primaire ou secondaire, une salle d'asile, c'est lui que cela regarde: il se charge de tout, aplanira toutes les difficults; il parlera aux ministres durant la session. En effet, quoiqu'il paraisse peu la tribune, il fait partie de la commission charge de l'examen des projets de loi d'intrts locaux: le rapport est favorable, et la Chambre adopte. Il est vrai que le chemin vicinal longe ses proprits, et en augmente la valeur, que le pont conduit son avenue, et que l'instituteur primaire est son protg; mais le dpartement, la commune, n'en ont pas moins vu leurs voeux s'accomplir; il a tenu sa promesse, et ce n'est pas sa faute s'il est grand propritaire. Alors son influence s'accrot, son aristocratie devient populaire; on ne dit plus monsieur le comte, monsieur le marquis, ou monsieur le duc un tel; mais monsieur le comte, monsieur le marquis, monsieur le duc tout court: cela s'entend, on sait ce que cela veut dire. C'est ainsi que revient peu peu l'influence seigneuriale de 1780; la forme change, le fait demeure le mme; c'est un fleuve dtourn qui rentre dans son lit doucement, sans arracher ses bords, et par la force des choses. Viennent les lections, il est une puissance, puissance amie qui serre affectueusement la main que lui tend le pouvoir. La session commence, et, tandis qu'il va siger la Chambre haute, son fils an est, par le choix des lecteurs de son dpartement, envoy la Chambre lective. Le ministre de l'intrieur, alors, ne peut pas faire moins que de donner une sous-prfecture son second fils, tandis que le troisime, lieutenant de cavalerie, est tout coup distingu par le ministre de la guerre, et n'a qu'un temps de galop faire pour passer sur le ventre de ses camarades, et devenir capitaine. Un autre intriguerait pour conqurir ou pour garder cette position; il solliciterait ces faveurs, cet tablissement complet de sa famille; lui ne s'en mle pas: il a un beau nom, il est pair, il est riche; tout vient lui, parce que tout doit y venir. Le trait distinctif de son caractre, c'est l'indiffrence. Il n'est point ambitieux. Que peut-il dsirer, en effet? Une prfecture? Ce serait sacrifier son repos sans augmenter sa valeur personnelle. Il ne s'est ralli, d'ailleurs, que pour ne pas nuire la fortune de ses enfants, tout en gardant la libert de ses allures; s'il acceptait un emploi, il compromettrait un avenir incertain, il est vrai, mais _possible_. Il obit ainsi un de ces adages: _tout est possible_... Il a l'ignorance financire d'un bon gentilhomme: une recette gnrale ne lui convient donc pas. Reste un ministre; mais il est trop homme du monde pour s'asseoir sur ce banc de douleur qui veut des athltes plus vigoureux; trop ennemi de la fatigue et du travail pour s'atteler ce collier de misres; trs-rpandu dans les salons, il est peu prs inconnu la Chambre lective; sans connaissances positives, le commerce, l'industrie, la navigation, la guerre, rien de tout cela ne lui est prcisment tranger; depuis vingt ans il en entend parler tous les jours, mais tout cela lui est inconnu; il n'en sait ni la marche, ni les cueils; enfin, il n'est pas orateur: la tribune lui inspire une rpulsion native, une terreur muette; sa gorge se resserre la vue de nos rostres de marbre ou d'acajou. Ne demandant rien, promenant sur tout un oeil ddaigneux, il n'est donc un danger pour personne, tandis qu'il est un protecteur pour beaucoup, et qu'il peut tre un aide pour tous. La Bruyre dit que les courtisans sont, comme les marbres des palais, durs et polis. Nous ne pensons pas qu'un des types distincts de la figure que nous prsentons ici soit la duret; mais, coup sr, c'est la politesse: elle est un de ses signes particuliers, un de ses attributs. Voyez-le: il a l'oeil calme et doux, le sourire bienveillant, une voix qui sympathise avec vos chagrins ou votre joie; il coute, il promet, ou, s'il refuse, c'est avec un regret, une tristesse qui vous meuvent vous-mme: vous vous retirez satisfait. Doux avec ses gens, il salue, chez lui, jusqu' ses servantes. Louis XIV en usait de mme avec les jardinires de Versailles. Cependant cette douceur de moeurs n'est pas complte, cette amnit de caractre a ses mauvais jours; un monstre a le funeste privilge de changer son humeur et d'altrer son sang: c'est la rpublique. A ce nom seul, ses yeux s'arment de svrit, son front se plisse, le sourire s'efface de ses lvres, il dtourne la tte avec effroi; son imagination irrite se peignent toutes les horreurs de 93, toutes les tueries de septembre; la Saint-Barthlemy n'est rien auprs des images sanglantes qui l'pouvantent. Il est encore comprendre comment de 90 1805 la France ne s'est pas abme sous ses propres ruines. Il secoue alors ces souvenirs, et reporte sa pense sur les temps antrieurs la rvolution; il fait ainsi fuir de sombres images, car il est le premier homme du monde sur la chronologie scandaleuse de l'histoire de France: depuis la mort du rgent jusqu'au parlement Maupeou, il en remontrerait aux faiseurs de mmoires. Son grand-pre, en effet, a vu l'aurore du rgne de Louis XV; son pre en a vu le dclin. Madame de Pompadour n'a pas dit un mot qu'il ne connaisse; madame Du Barry n'a pas fait une folie qui ne soit enregistre dans sa mmoire. Il sait l'tiquette de la cour, l'ancienne et la nouvelle; il vous racontera les chasses du roi. Tout enfant, il a vu Saint-Georges. Son pre tait li avec le vicomte de Barras; M. de Barras! bon gentilhomme d'une noblesse aussi ancienne que les rochers de la Provence, homme d'esprit et de courage, mais qui pensait mal. L, il s'arrte, il trace une ligne: de Barras, il passe sans transition Louis XVIII. Toute la gloire de l'empire le touche peu, ou, pour mieux dire, cette gloire l'importune; elle drange ses ides de noblesse et de gentilhommerie; il prouve un certain dpit de tous ces hauts faits contemporains, de ces fortunes militaires conquises par des hommes du peuple; il accepterait bien les batailles, mais elles ont le tort de n'avoir pas t conduites et gagnes par des gentilshommes....... C'est une faiblesse qu'il reconnat et dont il ne peut se dfendre. Il croit fermement une aristocratie de race, des diffrences physiques de castes. Selon lui, quelque chose d'exquis distingue la noblesse de la bourgeoisie et du peuple: c'est la finesse de la peau, ou la sensibilit des nerfs, ou la forme des traits; sur l'aspect de la main, il nomme la duchesse, la femme de l'avocat ou la simple grisette. Pour soutenir cette thorie, il a ses autorits: lord Byron, Walpole et d'Aubign. Amoureux de Voltaire, comme les marquis du dix-huitime sicle, il cite volontiers ce vers d'une de ses tragdies: Ceux que le ciel forma d'une race si pure... Et ceux-l, ce sont surtout lui et les siens. Il n'changerait pas son arbre gnalogique contre un Raphal. Conteur aimable, il a acquis dans ce genre difficile une rputation d'esprit. Les anecdotes du rgne de Louis XVIII sont celles qu'il dit le mieux. Il tait jeune alors; il faisait partie de la maison rouge. Sans tre prcisment gastronome, il sait tous les secrets culinaires de feu le duc d'Escars; il conserve, crites de la main du duc, les recettes des fameuses crpinettes et des succulentes grives en caisse, dont le got exquis consolait un peu Louis XVIII des ennuis causs par le pavillon Marsan. Deux articles de la Charte de 1830 le blessent profondment. Le 23e, qui, dans son 28e , dclare que le nombre des pairs est illimit, et, dans son 29e, que la pairie n'est pas hrditaire. Il est vrai que le premier de ces offre aux ministres le moyen de rparer les dsavantages du second. Mais l'article 28, qui attribue la chambre des fonctions judiciaires, et dcide qu'elle connatra des crimes de haute trahison et des attentats la sret de l'tat, est un poids que sa poitrine peut peine soulever. C'est un homme doux et indiffrent, comme nous l'avons dit; un procs criminel est donc un topique excitant dont la force rvulsive trouble la tranquillit de ses jours et le repos de ses nuits. L'aspect des prvenus l'oppresse; les longs dbats le fatiguent; les plaidoiries des avocats jettent son esprit dans une inextricable indcision: il songe, malgr lui, que cet accus de la vie duquel il va dcider est un citoyen honorable, qui tous les torts politiques joint peut-tre toutes les vertus prives; qui, s'il et russi dans son audacieuse entreprise, lui aurait donn des matres nouveaux, et devant lequel alors il lui faudrait rendre compte de sa position actuelle. Qui sait si au fond du coeur il ne trouve pas, en cherchant bien, une secrte sympathie pour l'une des opinions dissidentes? La peine de mort est d'ailleurs crite dans la loi; les boules noires lui semblent donc nager dans le sang: s'il venait plonger sa main parfume dans l'urne du vote, il croirait la retirer tache et rougie!..... La fivre le saisit, son rhumatisme oubli revient, sa goutte douloureuse et complaisante accourt: il est malade, et le prsident reoit une lettre qui contient le rcit de ses souffrances et l'expression de ses regrets; _le Moniteur_ relate qu'il ne peut pas partager les travaux de la cour. Il achte ainsi la tranquillit et le sommeil avec des frictions et de la tisane. Aprs le jugement, il entre rapidement en convalescence, et bientt, la conscience insoucieuse, l'esprit calme, il reprend la Chambre le vote interrompu des chemins vicinaux. Sans tre prcisment religieux, ni le moins du monde dvot, il serait au dsespoir s'il n'avait pas un parent vque, s'il ne pouvait pas dire: Mon cousin M. de Vannes, mon neveu M. de Digne. Il redoute, comme nous l'avons vu, les fonctions de juge, mais il est ravi d'avoir dans sa famille des prsidents de cour. C'est de bon got; c'tait ainsi autrefois: une grande famille doit tenir l'pe, au clerg et la robe. Cet homme, de moeurs si douces et si lgantes, qui, pareil Fontenelle, ne se laisse agiter par aucun fait, ne permet aucun vnement de le proccuper avec vivacit, a eu cependant, dit-il, des passions violentes. Sous l'empire, quand nos armes victorieuses parcouraient l'Europe, il tait alternativement Paris ou en Italie: riche, jeune, inoccup, ce fut le moment des orages. Si la maturit n'tait pas arrive point, si l'empereur n'avait pas t vaincu, et que Louis XVIII ne ft pas revenu, sa fortune tait compromise: il la perdait avec une danseuse; il vendait ses bois pour une comtesse italienne. Mais heureusement il a compris, quarante ans, la ncessit de changer d'amours. Un pair de France ne doit pas aimer l'tranger, ne peut pas dcemment avoir un rival prfr l'Opra. Il eut alors une passion, un attachement solide; ce fut un nouveau Saint-Lambert auprs d'une autre madame d'Houdetot. C'est lui qu'on voyait tous les matins, cheval, sur la route de Saint-Cloud, suivi d'une calche vide et d'un groom porteur d'un norme bouquet; il allait prendre la comtesse ou la marquise pour une promenade au bois. A dfaut d'un amour jeune et ardent, il offrait alors un amour gai, un amour spirituel. Personne ne contait mieux l'anecdote de la veille, la nouvelle du jour. Assidu sans tre importun, il savait dire des choses flatteuses sans tre fade, et avait surtout l'art d'arriver et de partir propos. Toujours heureux, toujours favoris par les circonstances, au bout de quinze ans d'une constance toute preuve, d'une union que rien n'a altre, il trouve un jour, dans le salon de cette femme aime, une figure nouvelle: c'est un homme en habit noir, l'air timide, l'oeil doux et distrait. --Quel est ce monsieur? demande-t-il la matresse du logis. [Illustration] --Devinez. --Je ne saurais. --Allons donc! J'ai eu quarante ans le mois pass! Vous ne devinez pas? --Ah! pardon.... Votre confesseur, madame. --Prcisment. Il est homme de got, il a pass sa vie parmi les diplomates: cela lui suffit. A l'amour satisfait et teint succde l'amiti. Ce sont toujours les mmes soins, les mmes empressements, la mme assiduit; mais l'abb est en tiers dans sa vie, et il le prfre. L'abb lui a fourni un dnoment qu'il cherchait en vain depuis longtemps; il lui a fait doubler l'cueil o allait chouer sa fidlit mourante. Maintenant qu'il vieillit, qu'il n'est plus amant, et que son amie est dvote, il songe tout fait lui, rentre ses heures, avoue la faiblesse de son estomac, et voit souvent son mdecin. Toujours simplement vtu, il l'est cependant avec got, c'est--dire qu'il ne suit la mode qu'avec ce tact d'un vieillard adroit qui veut, avant tout, viter le ridicule; mais, comme il a toujours aim les chevaux et les quipages, sa voiture est du meilleur faiseur, et son attelage est le plus cher qu'ait vendu Crmieux. Il loge au faubourg Saint-Germain dans un vaste htel qui les souvenirs historiques ne manquent pas: c'est Watteau qui a dcor son salon; Boucher a peint le boudoir de sa femme; les fantaisies, les meubles, tout chez lui est du style Pompadour. C'est son poque.--Prenez garde, vous voil dans un fauteuil qu'a occup Voltaire.--Cagliostro a pass deux heures dans cette bibliothque.--Cet _Esprit des lois_, magnifiquement reli, fut jadis un prsent de Montesquieu lui-mme.--Ici, Marmontel a lu ses _Contes_, et Thomas, sa _Ptride_.--Dans cette salle manger a dn M. de Maurepas. C'est cet htel qu'il quitte tous les ans pour aller passer l't dans ses terres, o d'autres souvenirs l'attendent. Il part quinze jours avant la fin de la session, non pas prcisment pour voir serrer ses bls et vendanger ses vignes, mais parce que juin va finir, et que juillet ne l'a jamais vu Paris; il n'y tait pas en 1830. D'autres voteront le budget. Il compte cependant mourir dans son htel, et le prtre qui l'assistera sera cet abb, ce commensal de son intime amie. Tout se tient chez lui, tout s'enchane, et il a si bien fait, que cet abb confesse sa femme, et prpare leur premire communion ses petits-enfants. [Illustration] Nous l'avons dit en commenant, les pareils de cet homme noble sont clair-sems dans la Chambre: elle a aussi ses grands propritaires sans suzerainet, ses banquiers, ses industriels, ses savants, et jusqu' ses proltaires, gens fort recommandables d'ailleurs, mais qui en changeant de condition n'ont pas chang d'allure; ces hommes nouveaux sont plus instruits, plus positifs, et moins polis que leurs nobles et rares confrres. La Chambre prsente, d'ailleurs, tous les contrastes; contrastes de moeurs, d'ge, de fortune et d'habilet. A ct du pair dont l'quipage armori branle le pav de la rue de Tournon, marche pied celui qui sa fortune modeste ne permet, les jours d'orage, que les coussins mal rembourrs d'un fiacre, ou les banquettes banales d'un omnibus. L'omnibus de l'Odon a souvent ainsi transport vers le Palais-Royal les stnographes du _Moniteur_, les journalistes de la _Tribune_, et un noble duc qui, aprs avoir commenc comme eux, avoir glorieusement servi l'empire, et salu de nouveau le drapeau tricolore, vient de mourir regrett de tous les honntes gens et de tous les partis. La Chambre a, comme toutes les assembles dlibrantes, ses membres muets, dieux du silence brods d'or, Harpocrates en habits bleus, dont l'opinion part du cerveau pour arriver la main sans s'arrter la langue; ils rservent leur loquence pour les comits secrets, pour les runions dans les bureaux. Je ne sais quel ancien a dit qu'il est encore plus facile d'aller Corinthe que d'affronter la tribune. On a remarqu que les amiraux qui font partie de la pairie parlent peu, ou mme pas du tout; ces voix qui ont domin les orages, fait mouvoir des escadres, fait gronder ou se taire dans leurs sabords de nombreuses batteries, sont sans puissance quand elles n'ont pas d'ordre donner, et s'il leur faut se faire entendre sans porte-voix. Les fils du roi sont pairs de France, c'est un droit de leur naissance que la Charte a consacr; ils assistent rarement la sance, viennent, quand elle est commence, s'asseoir derrire le banc des ministres, et leur ge, comme leur position, les fait s'abstenir du vote. La porte s'ouvre, la sance n'est pas ouverte. Voici _Ariste_; il s'approche des secrtaires, consulte le procs-verbal, lit l'ordre du jour, et gagne sa place; son rle est fini: ce qui le retient, c'est qu'il a une boule jeter dans l'urne, et que son quipage ne doit venir le prendre qu' cinq heures. Du reste, il n'est plus rien; la gnration qui agit, qui s'agite devant lui, n'est plus la sienne: c'est une de ces mes heureuses qui peuplent l'lyse, et jettent un regard tranquille et indiffrent sur les passions des hommes. [Illustration] --Voyez-vous _Caliste_? Il traverse d'un pas irrgulier la salle des Pas-Perdus, il a un dossier sous le bras; on dirait qu'il se rend l'audience. Lui-mme s'tonne de ne pas voir sur sa manche les larges plis de sa robe d'avocat; il se gratte le front et tire lui sa perruque, comme il faisait autrefois au palais, quand l'argument imprvu d'un adversaire drangeait son plaidoyer. Il prend sa place, il classe ses papiers, et si vient son tour de parler, il monte la tribune. _La partie adverse_, dit-il (il se reprend en souriant), _le noble propinant auquel j'ai l'honneur de rpondre_. Caliste est toujours avocat. Celui qui s'asseoit auprs de Caliste est _M. Guillaume_. Il a le mme nom que le crancier de l'avocat Patelin, et, comme lui, il a vendu du drap toute sa vie; il a invent une trame nouvelle, un tondeur nouveau; il a perfectionn une machine carder; il n'a pas invent de couleur, il est vrai, mais mille nuances, et toujours avec son teinturier. Regardez-le: vous croyez qu'il examine le came antique que son voisin porte l'annulaire; non, c'est le drap de l'habit qui attire son attention.--Vous avez l, dit-il, un beau _Cunin-Gridaine_. M. Guillaume voit la prosprit de la France dans le commerce des draps. La laine! voil la richesse d'un pays. Il a tudi le mouton qui donne la laine, et l'assolement des prairies qui nourrissent le mouton. [Illustration] Voyez-vous dans un coin de la salle ce gros homme qui se meut difficilement, mais dont le teint est brillant et l'oeil vif? C'est un agronome: il s'occupe d'agriculture depuis quarante ans. Il mprise la laine, la laine ne nourrit pas son homme; ce qui fait vivre le pays, c'est le navet, la carotte, la lentille, l'pinard, et un peu la pomme de terre et le bl. Il prdit les bonnes annes, les froids htifs. Allez chez lui, et demandez-lui des grains de semence, il vous donnera les meilleurs, vous pouvez vous fier son exprience; il ne s'est tromp qu'une fois: sa science a chou devant le chou colossal; il a cru au chou colossal, aussi hsite-t-il aujourd'hui employer l'engrais Jauffrey. Il y a des pairs qui sont ministriels, parce que les ministres sont faits pour rgir les affaires de ce monde, tandis qu'eux suivent le cours des astres, rsolvent des problmes mathmatiques, ou dcomposent des sels. [Illustration] Regardez dans les couloirs de la chambre cet homme g qui bouriffe sur son front les cheveux gris de sa perruque, et cause avec un pair de cinquante ans environ, d'une figure obsquieuse et douce: l'un est un ancien prfet, l'autre est un industriel du dpartement, qu'administrait le prfet; le vieillard a la voix brve, le regard fier, le geste imprieux; il n'a pas perdu ses habitudes de l'empire lorsqu'il tait vice-roi de Napolon; le fabricant coute, propose timidement quelques objections, et finit par se ranger l'avis de monsieur le prfet. Celui-ci oublie qu'il est avec un gal; celui-l, qu'un prfet en retraite ne rend plus d'arrts. Ce sont deux hommes d'habitude. [Illustration] Si de la galerie publique o vous tes plac vous voyez la porte s'ouvrir pour un homme dont la cravate sans noeud est bien attache, dont l'habit troit est compltement boutonn, qui porte naturellement l'pe sur la hanche, vous devinez facilement la profession de ce pair: c'est un militaire, c'est un gnral. Il va s'asseoir devant cette tablette o vous apercevez une paisse brochure bleue; c'est le budget de la guerre. Il se place non loin d'un marchal, la porte d'un amiral, ct d'un ancien ministre de la guerre. Il tudie son budget, et si l'on vient discuter une loi sur les haras, il tressaille comme le cavalier qui entend sonner le boute-selle. Si on prononce le mot de recrutement, il prte l'oreille: il a commenc sa carrire militaire avec Dumouriez Jemmapes, il l'a finie aux pieds de l'empereur Waterloo. Il porte sa tte avec fiert; les annes, qui ont courb tant de tailles, ont respect la sienne, ou n'ont pu la faire ployer. Grave comme une statue antique, il a un peu de ddain pour la parole, il aime mieux l'pe. Pour lui, de 1795 1815, il s'est coul un sicle, le grand sicle! et de 1815 1839 cent autres annes se sont tranes. Or, du grand sicle, il en tait, il y a figur: celui-l n'est pas fier de sa pairie, il est fier de son pe, de sa croix, de ses cicatrices de l'empire. [Illustration] Auprs de lui, devant, derrire, ses cts, et pareils de lgers hussards voltigeant sur les ailes d'un corps d'arme, voyez-vous les jeunes pairs? L'un laisse rouler les anneaux de ses cheveux blonds sur ses tempes juvniles; l'autre permet sa jeune barbe d'ombrager sa joue et mme son menton. Ces messieurs sont les derniers produits de l'hrdit, les derniers fruits d'un arbre coup sa racine; ils sont un lment politique qui ne se reproduira plus. Que d'autres, fils de gnraux plus vaillants, de snateurs plus utiles la patrie, d'anctres enfin plus nobles que les leurs, ne sont pas pairs comme eux! jeunes gens confondus aujourd'hui dans la foule des citoyens, parce que leurs pres ont vcu une heure de trop pour leur avenir! Mais tout est hasard dans ce monde. Le jeune pair est l'espoir des riches hritires et l'orgueil du jokey's-club. Sa carrire est seme de roses; il a la main dans le sac du pouvoir. Jeune militaire, il est le collgue du ministre de la guerre; apprenti diplomate, il dispose d'une voix en faveur du prsident du conseil; il ne tient qu' lui de devenir le camarade des princes. S'il est de l'opposition, oh! alors il devient populaire _ipso facto_; c'est un Spartiate, c'est un puritain. Une ide gnreuse double de prix, en effet, quand elle sort d'une jeune bouche, et si elle parat devoir entraver une fortune dj commence. Voyez venir ce petit vieillard: une perruque blanchtre couvre sa tte chauve; il marche d'un pas prudent et un peu oblique; regardez comme les broderies de son habit sont fanes. C'est l'homme de France qui a le plus souvent lev la main pour l'adoption ou le rejet d'un article; nul n'a laiss tomber plus de boules que lui dans l'urne du vote; depuis l'assemble des notables, il vote; c'est le Nestor des assembles dlibrantes de l'Europe, et peut-tre du monde; s'il a quitt son moelleux fauteuil, s'il nglige son rhume, s'il se roidit contre les treintes douloureuses de sa sciatique, c'est que la chambre va voter. [Illustration] Celui qui le suit est un homme jeune encore; son habit neuf resplendit d'un or brillant que l'atmosphre de la chambre n'a pas altr: c'est un nouveau pair. Il foule les tapis d'un pied orgueilleux; il passe devant le banc des ministres et salue d'un air reconnaissant. C'est au ministre, en effet, qu'il doit sa position nouvelle. Candidat malheureux, dans son dpartement, ancien dput trop facile, suivant ses mandataires aux suggestions du pouvoir, une ordonnance royale a veng sa dfaite: il est pair parce qu'il n'a pu tre dput. Le public des tribunes a souvent souri en entendant les orateurs de la chambre des pairs se renvoyer les uns aux autres les pithtes les plus exagres. C'est toujours le _noble_, l'_illustre_, le _savant_, ou le trs-_judicieux propinant_. Le public a tort de sourire et de s'tonner, MM. les pairs tudient les grands modles et ils les imitent. Ouvrez Cicron _in Catil._: _Si fortissimo viro M. Marcello dixissem_. _Si j'avais rpondre l'illustre marchal_, dit l'orateur de la pairie. Quand Cicron veut parler de quelque prtre romain, _clarissimus amplissimusque pontifex-maximus_, dit-il; la chambre des pairs, si l'on vient prononcer le nom de l'archevque de Paris, on dit: _cet minent et vnrable prlat_. Jamais l'orateur romain ne prononce le nom d'un consul sans y joindre des superlatifs sonores; s'il s'adresse un gnral, c'est _fortissimus vir_; un jurisconsulte, _doctissimus_; enfin, s'il parle un adolescent, un de ces jeunes hommes, chez lesquels, suivant lui-mme, on ne peut louer que l'esprance, il a nanmoins l'art et le soin d'accoler ce nom encore inconnu une qualification louangeuse, _ adolescens optimus_, s'crie-t-il. On en use de mme la chambre, et ce n'est sans doute par aucun orgueil aristocratique, mais tout simplement pour faire de l'loquence cicronienne. Tous ces hommes, jeunes ou vieux, magistrats ou industriels, anciens prfets ou agronomes, sont des pairs, il n'y a nul doute cela; mais la figure qui se prsente l'esprit quand on songe un pair de France est celle de l'homme qui porte un grand nom, a des terres, des chteaux, dont la famille est cite dans l'histoire, et qui, par son ge, sa fortune et son pass, est au-dessus de toute ambition prsente et de toute position venir. Si on jette ensuite ses regards en dehors des traits rassembls dans cette esquisse, on se rappelle involontairement cette maxime: Il n'y a de supriorit que celle du mrite, et de grandeur que celle de la vertu. Cette maxime est de madame Roland. Combien de mille lieues y a-t-il de madame Roland un pair de France! MARIE AYCARD. [Illustration] [Illustration: L'LVE DU CONSERVATOIRE.] [Illustration] L'LVE DU CONSERVATOIRE. SI quelquefois, vers les dix heures du matin, vous avez fln du ct de la rue du Faubourg-Poissonnire (cela peut arriver tout le monde), vous avez incontestablement rencontr, entre les rues Richer et de l'chiquier, un bataillon de jeunes filles appartenant la gent trotte-menu dont a parl le bon La Fontaine.--Toutes, les coudes serrs au corps, l'air empress, le nez au vent, toutes portant sous le bras un _solfge de Rodolphe_ ou un volume dpareill du rpertoire de la Comdie-Franaise, elles se dirigeaient vers un difice sans prtention, dont la porte s'ouvre presqu'au coin de la rue Bergre. Vous vous tes peut-tre souvent demand ce que pouvaient tre ces jeunes filles; et cependant, si vous aviez t observateur par got, ou, ce qui est un peu plus triste, par tat; si vous les aviez examines avec attention, peut-tre quelque signe indicateur ft-il venu vous rvler leur position sociale. Le voulez-vous? prenez place avec moi sur le trottoir qui fait face l'difice sans prtention; nous allons les tudier ensemble. Vous les prenez pour des grisettes? A cette heure les grisettes sont l'atelier, o elles travaillent depuis le petit jour. Pour des demoiselles de la socit riche et lgante? Celles-l sont encore dans leur lit et vont bientt se prparer recevoir domicile leur professeur de grammaire. Et d'ailleurs examinez bien la toilette de toutes ces jeunes filles. Elles sont vtues de faon drouter longtemps les suppositions les plus ingnieuses. Elles n'ont pas le tablier noir, le bonnet coquettement pos et la robe si propre et si gentille de la grisette; elles sont vtues de soie et de velours, et se pavanent sous un chapeau de paille. Mais la soie est raille, mais le velours montre la trame, mais le chapeau de paille sert depuis bien longtemps! La pauvret perce travers tout cela! Pourquoi cette pauvret ne se contente-t-elle pas du tartan et de la simple indienne? Dans quel but s'puise-t-elle en efforts malheureux pour prendre les dehors de l'aisance? Vous jetez votre langue aux chiens, comme dit nergiquement le proverbe populaire. Eh bien!... je vais d'un seul mot trancher la difficult. Toutes ces jeune filles sont des lves du Conservatoire, et elles vont prendre leur leon de tous les jours dans l'tablissement lyrico-comique que nous avons devant les yeux. Vous comprenez tout maintenant... Vous comprenez cette promenade matinale; vous comprenez ces solfges et ces brochures; vous comprenez surtout cette toilette de juste milieu entre l'lgance riche et l'lgance pauvre, cette misre de tenue, ce mauvais got forc d'accoutrement? Presque toutes ces jeunes filles appartiennent ces familles intermdiaires qui ne sont pas encore bien classes dans la socit: anciens comdiens, peintres, musiciens, compositeurs, sculpteurs, enfin toute la grande Bohme des artistes mdiocres; tous ceux qui, sur les planches ou l'archet, ou le ciseau la main, ont eu juste assez de capacit pour assurer leur existence de tous les jours, mais pas assez de talent pour se conqurir un nom et une fortune. Ces parents-l, qui souvent, dans leur vie, ont, par position, coudoy les grandes existences, sont orgueilleux comme des parvenus, et ne peuvent se dcider revenir franchement au peuple du sein duquel ils sont sortis. Ils rougiraient de faire de leurs filles d'honntes ouvrires; il faut absolument qu'elles soient artistes. On ne consulte ni leurs dispositions, ni leurs gots. Il faut absolument qu'elles soient artistes. Comme si les artistes, l'exemple des notaires, des huissiers, des apothicaires et des gardes du commerce, formaient une corporation dans laquelle il ft loisible aux pres de transmettre leur place leurs enfants ou ayants droit.--Cela vous explique pourquoi nos thtres sont infests de tant de mdiocrits hrditaires. Il faudrait une langue de fer et des poumons d'airain pour faire le dnombrement de cette arme en jupons, pour en dire les varits nombreuses, pour en signaler les individus, pour en esquisser les physionomies. Aussi je dclare d'avance ne me dvouer qu' une partie de cette tche. Si je ne l'accomplis pas tout entire, vous vous en prendrez notre honorable diteur qui me crie, au bout d'un certain nombre de pages pleines: _Tu n'iras pas plus loin_; ou plutt vous pourrez en accuser la paresse et l'inexprience de mon pinceau. Suivez-moi bien. [Illustration] Cette demoiselle au pas majestueux et la tte romainement porte, qui s'avance de notre ct, et que sa mre suit trois pas de distance, se nomme Herminie Soufflot. Elle est ne d'une flte de l'orchestre de l'Opra. Comme ds sa premire enfance elle avait des airs fort ddaigneux, et traitait de haut en bas tout ce qui l'approchait, on jugea qu'elle tait minemment propre la tragdie. Elle fut place au Conservatoire, et changea ds lors son nom vulgaire de Jeannette pour le nom plus cornlien d'Herminie.--Herminie est toute radieuse de sa grandeur future. Elle jette sur notre pauvre monde des regards de piti, et semble vivre avec les hros et les princesses de la Melpomne antique. Son pre, la flte, et sa mre, ancienne mercire du passage des Panoramas, et aujourd'hui buraliste de premire classe au thtre royal de l'Opra-Comique, sont en admiration devant elle. Ils respectent comme des ordres souverains les moindres volonts d'Herminie. Il lui suffit de froncer le sourcil pour faire trembler toute la maison.--Son pre, la flte, a coutume de dire, en jouant aux dominos au caf _Minerve_: Voisin Mignot, vous avez entendu ce matin Herminie... Hein! comme elle a dclam son monologue!... Quel oeil et quel nez! Ah! si elle avait vcu du temps de ce farceur de Racine, bien sr qu'il ne se serait pas accoquin la Champmesl. Herminie est toujours en dehors de la vie relle; elle affecte d'tre absorbe par l'art. On vient lui dire que la table est servie, et elle rpond en roulant de gros yeux: Seigneur, dans cet aveu dpouill d'artifice, J'aime voir que du moins vous vous rendiez justice. Herminie, il est deux heures, veux-tu faire un tour aux Tuileries avec ta cousine Fibochon? Herminie s'crie en posant une main sur son coeur et en levant l'autre vers le ciel: Oui, vous l'aimez, perfide! Et ces mmes fureurs que vous me dpeignez, Ces bras que dans le sang vous avez vus baigns, Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme, Sont les traits dont l'amour l'a grav dans votre me. Elle est folle! dit la cousine Fibochon. --Mais non, cousine, reprend la mre Soufflot; vous ne voyez pas qu'elle est en plein dans l'_aspiration_. Herminie est ordinairement courtise par plusieurs clercs de notaire et autant de commis-marchands en nouveauts, qu'elle tient une respectueuse distance. Parmi tous ces Lovelaces en herbe, elle finit par en distinguer un. Il lui a plu, parce qu'il a une chevelure noire et paisse qui rappelle celle du bouillant Achille. A celui-l elle permet de se trouver quelquefois sur son passage et de ramasser son ventail ou son bouquet lorsqu'il lui arrive de le laisser tomber; mais rien de plus. La muse tragique est une vierge forte et altire, qui ddaigne les hommages des mortels. Herminie va en soire dans son quartier; elle est fort recherche par la famille du bonnetier du coin et par celle de l'escompteur de papier qui demeure au premier tage de sa maison. Ce mot de _thtre_ a tant de puissance sur la population parisienne! Ce n'est plus Paris que les comdiens seraient bien venus se plaindre du prjug. Il suffit que l'on tienne de prs ou de loin aux coulisses pour tre considr, ft, choy! les machinistes mmes, le souffleur et les habilleuses ne sont pas exempts de la faveur publique. Le faubourg Saint-Denis et la rue du Temple les accaparent: on leur demande des dtails sur ces messieurs et sur ces dames. A quelle heure se couche M. Francisque? combien mademoiselle Thodorine met-elle de temps revtir son beau manteau du _Manoir de Montlouvier_? M. Saint-Ernest mange-t-il comme tout le monde? Est-il vrai que dans les entr'actes mademoiselle Georges prenne des sorbets et des glaces qui lui sont servis par trois ngres en grande livre? On comprend l'effet que produit mademoiselle Herminie dans ces runions bourgeoises. Elle trne, elle rgne. Lorsqu'elle veut bien lire des vers, toutes les bouches sont suspendues la sienne; chaque fin de tirade est accueillie par plusieurs hourras, et si les enfants effrays se mettent pleurer, on les envoie coucher sans misricorde. Mais lorsque mademoiselle Herminie consent jouer une scne d'_Esther_ ou de _Bajazet_, quelle joie! Les parties d'cart sont arrtes, on fait trve aux conversations les plus intimes, les petits chiens sont recueillis sur les genoux des grand'mamans, pour qu'il ne leur prenne plus fantaisie de se disputer avec le chat de la maison. On coupe le salon en deux... Une moiti figurera la salle, l'autre moiti le thtre. Des chandelles places sur des chaises remplacent la rampe. Herminie se drape dans son chle franais, et son interlocuteur ordinaire, M. Michonneau, donne un coup de peigne sa perruque blonde. M. Michonneau est un ancien employ de la caisse d'amortissement, qui a pass la moiti de sa vie l'orchestre de la Comdie-Franaise. Il est fanatique d'art thtral, et son plus grand regret est de n'avoir jamais pu, pendant sa longue carrire, faire connaissance avec un seul artiste dramatique. Il tait son bureau depuis huit heures du matin jusqu' cinq heures du soir; puis venait le dner. Et pendant la soire ces messieurs de la Comdie taient sur les planches. Donc nul moyen de rapprochement pendant la semaine. Restait le dimanche; mais M. Michonneau avait un degr extraordinaire la faiblesse de la pche la ligne, et il consacrait ses loisirs hebdomadaires parcourir, un frle roseau la main, les bords fleuris de la Marne, depuis Saint-Maur jusqu' Petit-Brie.--Aussi voyez comme M. Michonneau, parvenu au dclin de sa vie, est fier de pouvoir se mler aux jeux du thtre, et d'tre appel donner la rplique une jeune personne qui est l'esprance de la scne franaise, et qui en doit tre un jour la gloire. (Style officiel de messieurs les professeurs de dclamation.) Chut! Herminie est en place. Elle s'agite comme la pythonisse sur son trpied. M. Michonneau vient se placer en tremblant ct d'elle; il sera l'Antiochus de cette nouvelle Brnice. On veut lui donner une brochure: il rpond firement qu'il sait par coeur tout le grand rpertoire. Le plus grand silence s'tablit. Le matre de la maison lui-mme fait trve la mauvaise habitude qu'il a contracte de ronfler dans un coin pendant que ses htes se livrent divers genres de divertissements. Michonneau frappe trois coups sur le plancher avec le talon de sa botte: le spectacle commence. BRNICE-HERMINIE. H quoi! seigneur, vous n'tes point parti? ANTIOCHUS-MICHONNEAU. Madame.... je vois bien que tous tes due, Et que c'tait Csar... et que c'tait Csar... (_Pause d'un demi-soupir_)... que cherchait votre vue. Mais n'accusez que lui... mais n'accusez que lui... (_Pause d'un soupir_)... si malgr mes adieux... De ma prsence... Ici Antiochus-Michonneau commence perdre la mmoire; il passe lentement la main le long de la couture de son pantalon nankin, se gratte le front, puis enfin, faisant un effort extraordinaire, retrouve peu prs le fil de son discours et poursuit: De ma prsence encor j'empoisonne vos yeux... Peut-tre en ce moment... peut-tre en ce moment... (_Avec volubilit_)... je serais dans Ostie... (_Plus lentement_)... S'il ne m'et... s'il ne m'et... de sa cour... de sa cour... de sa cour... (_Trs vite_)... dfendu la sortie. BRNICE-HERMINIE. Il vous cherche vous seul, il nous vite tous. ANTIOCHUS-MICHONNEAU. Il ne m'a retenu... (_Temps d'arrt prolong_)... il ne m'a retenu... Ici la mmoire d'Antiochus-Michonneau le trahit tout fait. Un murmure de dsapprobation peine comprim circule dans l'auditoire. Herminie se pose en victime; la matresse de la maison prend piti du pauvre comdien de socit et lui apporte la brochure de _Brnice_ et une bougie. Michonneau saisit avec dsespoir d'une main la bougie et de l'autre la brochure, et, dans cette position peu dramatique, continue: Il ne m'a retenu que pour parler de vous. BRNICE-HERMINIE. De moi, prince? ANTIOCHUS-MICHONNEAU, _avec chaleur_. Oui, madame. Un cri perant retentit dans le salon; il est aussitt suivi de mille cris non moins perants. C'est que M. Michonneau, tout entier son rle et l'action qu'il exige, a trop approch la bougie de ses tempes, et a mis le feu aux boucles de sa blonde perruque. L'incendie fait des progrs rapides... Madame Michonneau se prcipite sur la tte de son mari et l'enveloppe d'un pan de sa robe.--Dsolation gnrale mle de quelque hilarit.--Enfin Michonneau sort sain et sauf de cette dangereuse preuve; sa perruque seule a succomb dans la lutte. Il est impossible de continuer la scne de _Brnice_ en face du crne chauve de M. Michonneau. On y renonce. L'assemble, que les malheurs de l'infortun Antiochus ont dsarme, le salue de trois bordes d'applaudissements, puis se met jouer aux petits jeux innocents. Herminie va bouder dans un coin; elle ne peut pardonner Michonneau de lui avoir _coup ses effets_, et se promet bien de ne jamais prodiguer les trsors de la posie tragique devant des bourgeois incapables d'apprcier son talent; ce qui ne l'empchera pas de recommencer la premire occasion. Le jeune clerc de notaire la chevelure ondoyante, qu'elle a distingu parmi tous les prtendants son coeur, et qui est parvenu s'introduire dans toutes les maisons o elle est reue, s'approche d'elle pour lui prodiguer les compliments les plus flatteurs; elle l'appelle _petit niais_ et lui demande ses socques. Au Conservatoire, Herminie est la favorite de son professeur; il rpte sans cesse qu'elle a un port de reine, et la donne pour modle ses compagnes. Voici quel sera l'avenir d'Herminie: Son professeur, qui joue les troisimes rles comiques la Comdie-Franaise, lui obtiendra des dbuts sur la scne de la rue de Richelieu. Elle jouera un dimanche devant quelques amis, plusieurs parents, beaucoup de claqueurs et 120 francs de recette. Elle sera fort applaudie, mais le directeur ne l'engagera pas, et il aura raison. En effet, Herminie est une de ces petites merveilles d'cole qui n'ont ni coeur, ni passion, ni entrailles, mais qui chantent les vers sur une musique assez monotone, et qui savent lever le bras droit ou le bras gauche un moment donn: machines fort bien rgles, mais fort dplaisantes pour les gens de got. Herminie, dboute de ses hautes esprances, se plaindra des jugements errons du public, accusera les grandes puissances de la Comdie d'avoir cabal contre elle, et ira mme jusqu' mettre en doute les chastes vertus de monsieur le directeur, de monsieur le commissaire du roi et de messieurs les socitaires les plus influents. C'est ainsi qu'elle se consolera de sa dfaite; puis, se rservant pour un avenir meilleur, elle en appellera des spectateurs de Paris aux spectateurs de la banlieue. Escorte de quelques acteurs de province en disponibilit, ou de quelques amateurs qui auront pris ces jours-l un cong leur atelier de menuiserie ou de bijouterie, apprentis Britannicus, Pyrrhus en herbe, Agamemnon l'tat de foetus, elle parcourra triomphalement les petites villes des environs de la capitale. Elle jouera Hermione Saint-Germain, Iphignie Pontoise, Junie Meaux, Roxane Saint-Denis. L'affiche sera ordinairement ainsi conue: ====================================================================== THATRE DE SAINT-GERMAIN EN LAYE. Avec la permission de monsieur le maire et des autorits constitues, _La troupe des Enfants de Melpomne donnera aujourd'hui........ un spectacle extraordinaire._ PREMIRE REPRSENTATION. MITHRIDATE OU LE PRE ROI ENTRE SES DEUX FILS, Tragdie en cinq actes par feu Racine de l'Acadmie-Franaise. Mademoiselle =HERMINIE SOUFFLOT=, LVE DU CONSERVATOIRE ROYAL DE FRANCE, =PREMIER PRIX DE LA CLASSE DE M***=, _dbutante la Comdie Franaise_, jouera le rle de _Monime_. PREMIRE REPRSENTATION. LES PLAIDEURS OU CE QUE PEUT LA MANIE DES PROCES, Comdie en trois actes du mme feu Racine. M. NARCISSE, du thtre de Carpentras, remplira le rle de Dandin. _INTERMDES._ Dans un entr'acte, mademoiselle HERMINIE SOUFFLOT chantera _Man p'tit Pierre_ et _la Folle de Grisar_. Dans un autre entr'acte, mademoiselle HERMINIE SOUFFLOT dansera la _Cachucha_. Aprs la premire pice, combat au sabre entre mademoiselle HERMINIE SOUFFLOT et M. NARCISSE. _Dernier intermde._ Jeux de physionomie qui feront jouir les spectateurs de la ressemblance des premiers artistes de la capitale, savoir: M. AUGUSTE imitera M. ALPHONSE; M. VICTOR imitera MM. CHARLES et ALFRED. _Le prix des places ne sera pas augment. Les enfants et messieurs les dragons du 7e ne paieront que demi-place._ ====================================================================== Savez-vous quel est ordinairement, pour les pauvres comdiens nomades, le bnfice de ces pompeuses reprsentations?--Il faut donner l'entre gratuite au maire et ses adjoints, leur famille, leurs connaissances, aux membres du corps municipal, la gendarmerie royale, au garde champtre, au bedeau et au sonneur de la paroisse, au percepteur des contributions, au directeur des messageries, au matre de l'htel garni et tous ses garons. Restent, pour tout public payant, quelques amis des arts aux premires loges, deux ou trois muses de province aux baignoires, l'avant-scne quatre ou cinq gants jaunes qui ont suivi les actrices depuis Paris, enfin une vingtaine de vignerons et de marins d'eau douce au parterre. A peine y a-t-il l de quoi payer les frais de voyage et de sjour. Herminie, mesure qu'elle prendra des annes et de l'embonpoint, se fatiguera de ces rares et infructueuses reprsentations devant un public de banlieue. Elle commencera songer aux intrts de sa fortune autant qu' ceux de son amour-propre. A vingt-cinq ans, elle se prsentera chez l'un de ces correspondants dramatiques, que la gent comique a brutalement fltris du sobriquet de marchands de chair humaine; elle sera engage pour aller reprsenter, Rouen ou Bordeaux, les reines de tragdie, les premiers rles du drame moderne, les grandes coquettes de la comdie. Comme Molire, Corneille, Racine et Marivaux sont un peu tombs en disgrce dans notre belle France, et que le parterre des plus grandes villes veut le ballet d'abord, puis l'opra, puis le drame en lever de rideau, elle jouera cent fois la _Tour de Nesle_, la _Chambre ardente_, et tous les ouvrages de M. Anicet-Bourgeois. Puis ce rude travail ses moyens s'useront; elle passera des troupes sdentaires dans une troupe d'arrondissement, et finira, belle qu'elle est encore et vertueuse qu'elle a t toujours, par pouser un capitaine de recrutement de Carcassonne, ou un entreposeur de tabacs de Clermont en Auvergne. Et alors, au front de la nouvelle demeure champtre qu'elle se sera choisie, on pourra crire ces mots: Ici gt Herminie Soufflot, lve du Conservatoire, etc., etc. Gare... gare... voici Frtillon... Frtillon tait fleuriste... mais force d'avoir vu jouer Djazet, force d'avoir entendu chanter Achard, elle s'est sentie prise d'un got singulier pour le thtre... Elle fut admise au Conservatoire par la protection de la concierge de l'tablissement, qui est sa propre tante... On lui trouva le minois piquant et la jambe bien faite... On ne dsespra pas de la voir un jour, Un peu trop forte en gueule et trop impertinente!... Elle fut classe dans les _tabliers_. Elle tudie les Dorine, les Madelon, les Lisette, les Fanchon, toutes les soubrettes de Marivaux, toutes les servantes de Molire! Elle serait incontestablement appele faire de rapides progrs dans son emploi, si elle n'aimait pas tant les parties d'ne Montmorency, les promenades au bois de Boulogne en cabriolet de rgie, les toilettes lgantes et les petits repas. Son dbut la Comdie-Franaise ne sera pas plus heureux que celui d'Herminie Soufflot. Un feuilletoniste, auquel elle aura t recommande, dira _qu'elle a de l'avenir_, et ce sera tout. Mais ne craignez pas que nous la perdions, ne craignez pas qu'elle aille comme Herminie s'enterrer dans une ville de province! Frtillon quitter Paris! Frtillon, ne plus voir le boulevard Montmartre, ne plus souper au caf Anglais, ne plus parader aux avant-scnes des thtres, ne plus taler ses grces et ses dentelles au bal Musard!... Non... non!... Frtillon restera Paris! Elle profitera de ses tudes du Conservatoire pour jouer les amoureuses sur une scne de vaudeville, et longtemps encore elle fera l'orgueil et la joie des Lions littraires et des Lions de la mode! Quel est ce groupe d'o sortent des fioritures, des roulades et des points d'orgue? C'est celui de mesdemoiselles de la classe de chant. Toutes elles rvent des dbuts au grand Opra, et les succs des Falcon et des Damoreau les empchent de dormir! Combien d'entre elles choueront au port et seront rduites aller Angers ou Bayonne, tenir l'emploi des _Dugazon_! Heureuses encore quand elles ne tomberont pas dans l'une de ces troupes ambulantes, o la _prima donna_ est oblige de venir, dans la mme soire, chanter la Rosine du _Barbier_ et dbiter les longues tirades de l'hrone du mlodrame en vogue! Passons maintenant l'intressante division des pianistes.--Les pianistes!--Essayez de les compter; elles sont aussi nombreuses que les toiles au firmament?--Quelle est aujourd'hui la maison o l'on ne rencontre pas un mchant piano dans quelque coin? Quelle est la mre qui se refuse le plaisir de faire apprendre le piano sa fille? Le piano n'est-il pas l'assaisonnement oblig de tous les maussades programmes des maisons d'ducation? Trouverez-vous une demoiselle marier qui ne fasse pas tant bien que mal retentir les touches d'un piano sous ses doigts agiles? Au Conservatoire, la division des pianistes a cela de particulier, qu'elle ne se compose pas seulement d'enfants des familles bohmiennes, ou de quelques intelligences d'lite entranes vers l'art par une vocation irrsistible; elle compte dans son sein beaucoup de jeunes personnes de la classe moyenne et aise. En effet, le bourgeois, tre essentiellement positif et calculateur, se fait part lui cette rflexion:--Je paie trois ou quatre cents francs de contribution par an. C'est l'argent des contribuables qui dfraie les dpenses du Conservatoire, qui y entretient les meilleurs professeurs de Paris, y propage les mthodes les plus parfaites! N'ai-je donc pas le droit d'envoyer ma fille Lili au Conservatoire pour y apprendre le piano... le piano que moi et ma femme aimons tant! D'ailleurs cela m'pargnera un matre domicile, et diminuera d'autant le chiffre de la somme que je verse tous les ans dans la caisse du percepteur de mon arrondissement. Profondment calcul, n'est-ce pas?--Le bourgeois, qui est jur, lecteur, capitaine de la garde nationale et qui jouit d'une grande considration dans son quartier, trouve facilement le moyen d'obtenir pour sa fille l'entre de l'cole royale, et voil pourquoi, lorsque par hasard vous allez acheter un briquet phosphorique le soir chez votre picier, vous entendez retentir dans l'arrire-boutique le son d'un piano qui soupire la romance de _Guido_. Les pianistes du Conservatoire font l'orgueil de leurs parents, la joie des ftes de familles, les dlices des concerts trois francs par tte et le dsespoir des infortuns qui demeurent au mme tage qu'elles. Je me croirais coupable, si je n'esquissais pas la silhouette de la harpiste.--Au Conservatoire, la harpiste est presque toujours seule de son espce; aussi, lorsqu' la distribution des prix, M. le ministre de l'intrieur recommande aux lves une noble mulation, elle n'est pas force de prendre ces paroles pour elle. Une nouvelle harpiste succde tous les dix ou vingt ans la harpiste qui se retire; mais il est inou que deux harpistes se soient trouves en mme temps sur les bancs de l'cole. Et, comme la harpe est un instrument fort difficile et qui exige de longues tudes, ordinairement la harpiste qui est entre au Conservatoire dans la fleur de la jeunesse, en sort avec des cheveux gris et sans savoir pincer de cet instrument fatal auquel elle a vou son existence. Il est vrai qu'il lui reste une ressource pour ses vieux jours; la harpe exige des attitudes fort gracieuses et fort artistiques, et l'ex-lve du Conservatoire peut gagner sa vie en posant dans les ateliers. Les _Corinne au cap Mysne_ lui sont naturellement dvolues. La harpiste s'appelle loa. Elle porte une robe blanche, une ceinture bleue, qui flotte au gr des vents, et des cheveux boucls. Son me est pure comme l'azur d'un ciel pur, son oeil erre dans l'espace, l'inspiration rside sur son front large et radieux... Elle est toujours dans les nuages, au-dessus des choses de la terre... On ne lui connat d'autre faiblesse humaine que d'aimer la galette qui se vend ct du Gymnase. Je ne sais vraiment pas pourquoi messieurs les administrateurs de l'art dramatique en France ont, dans leur haute sagesse, spar les classes de danse des classes de chant et de dclamation; les classes de danse ressortissent de l'Acadmie royale de musique, et sont justiciables de la haute surveillance de M. Duponchel. Je ne m'arrterai pas mettre en saillie ce qu'il peut y avoir de peu convenable jeter de jeunes enfants dans toutes les agitations de la vie de coulisses; il serait hors de saison de prendre ici la grosse voix d'un moraliste. Je dirai seulement qu'il et t raisonnable de runir sous le mme toit, sous la mme main, sous la mme direction, les trois branches de l'ducation scnique; on y et gagn en progrs et surtout en ensemble. Je veux runir ce que messieurs les administrateurs ont spar; et pour achever le tableau, je dirai quelques mots de mesdemoiselles les lves de la classe de danse. Ce ne sont plus ici les mmes physionomies, ce n'est plus la mme nation. Vous avez entendu parler de cette colonie de jeunes et jolies femmes qui peuple certains quartiers de la Chausse d'Antin. Par une belle soire d't, toutes les fentres de la rue Notre-Dame-de-Lorette, de la rue de Brda, de la rue de Navarin, de toutes ces rues lgantes que l'industrie des entrepreneurs vient de jeter comme par enchantement sur la colline Saint-Georges, s'ouvrent avec mystre, et se garnissent de mille jolis visages, de mille bouches souriantes, de mille tailles divines, de mille regards bleus, noirs, verts, bruns; le vent se joue dans les longues boucles des chevelures, et de jolies petites mains blanches se dessinent coquettement sur le fond gristre des jalousies entre-billes. Au premier coup d'oeil, on s'imaginerait, pour peu que l'on ait l'imagination potique, avoir dcouvert tout coup des chappes inconnues sur le paradis de Mahomet. Parmi ces houris, les unes sont choristes des thtres de vaudeville, les autres, danseuses ou coryphes au grand Opra; les autres, grisettes des hauts magasins de modes et des grands ateliers de couture; les autres enfin mnent une existence douce et oisive. Aucune de ces dames n'a de rentes sur l'tat, et cependant elles dnent chez Vry, soupent au caf Anglais, ne sortent qu'en voiture, ont des toilettes blouissantes, et sont entoures de toutes les jouissances du luxe. D'o viennent toutes ces femmes de loisir, ou plutt ces femmes aimables, comme elles s'appellent elles-mmes? La classe ouvrire de Paris en fournit quelques-unes; la plupart nous sont envoyes par les dpartements. Ds qu' Strasbourg ou Bayonne une fille jeune et jolie a cout avec trop de complaisance les doux propos d'un Lovelace de l'endroit ou de quelque bel officier de la garnison, ds qu'il lui devient matriellement impossible de dissimuler sa faute aux yeux indiscrets de ses excellentes voisines, vite elle prend la diligence et vient se cacher dans Paris, ce grand dsert si peupl. L son ducation se fait vite, et bientt elle brille au milieu des lionnes de la fashion!--Mais l'enfant?--Ah! tant que ce fruit d'une premire erreur est encore jeune et tendre, la mre le tient enferm dans quelque pension du voisinage et va tous les mois pleurer en l'embrassant. Mais l'ge vient; l'enfant grandit. Si c'est un garon, il prend sa vole de bonne heure et sans demander la permission de personne: il devient sous-officier de lanciers, acteur de province, commis voyageur pour la partie des spiritueux, ou premier dentiste de sa majest l'empereur de toutes les Chines l'usage des paysans de la Beauce et du Forez, et n'crit de temps en temps sa respectable mre que pour lui rappeler l'exemple du Plican et lui demander, au nom de la nature, quelques cus sonnant et ayant cours. La mre s'afflige peu de l'absence de ce mauvais sujet, et ne parle jamais de lui ses amis des deux sexes. Mais si elle a une fille, oh! sa conduite est bien diffrente. Elle n'est point jalouse d'elle, comme certaines mres du monde bourgeois. Non.... elle a assez aim, elle a t assez aime, pour savoir au juste ce que vaut la passion, ce que valent les plaisirs, ce que valent les hommes, et pour n'avoir plus rien craindre, ni envier de ce ct-l. Ce qu'elle rve maintenant, c'est un brillant avenir; ce qu'elle redoute, aprs sa vie de luxe et de jouissances, c'est la misre; et la fortune qu'elle n'a pas su faire, elle veut que sa fille, sa chre Corinne, la fasse. Grce ses liaisons avec le corps diplomatique, Corinne entre dans la classe de danse de l'Acadmie royale de musique, o elle retrouve toutes les filles des amies de sa mre, Nala de Saint-Remy, Lisida de Barville, Antonia de Sainte-Amaranthe, Maria de Bligny, Fenella de Saint-Victor, etc., etc. L elle apprend la _cachucha_ et les choses du coeur. Sa mre suit ses progrs avec une admiration toujours croissante, elle vante partout le dveloppement htif de ses formes, le perl de ses pirouettes, la blancheur de son teint, la grce de ses ronds de jambe, la dlicatesse de ses traits et l'lvation de ses pointes. Pour obtenir des dbuts pour elle, elle fait une cour assidue toutes les puissances de l'Opra, depuis le concierge jusqu'au matre de ballets. Enfin le grand jour est arriv; Corinne, riche de ses quinze ans, doit danser un pas de trois dans un ouvrage en vogue. Toutes les fes du quartier Notre-Dame-de-Lorette, tous les beaux du jockey's-club se donnent rendez-vous rue Lepelletier. La gentillesse et les jets battus de Corinne ont un succs fou. La mode salue ce nouvel astre qui se lve l'horizon. Quinze jours aprs, Corinne se promne au Bois en galant quipage avec son protecteur, sa mre et l'amant de sa mre. Mais toutes les lves de la classe de danse n'ont pas le mme bonheur que Corinne. Beaucoup d'entre elles vgtent assez longtemps dans le corps de ballet, et ne sont que des sylphides la suite: cela vient ordinairement de ce que leur premire inclination a t mal place; elles ont eu la faiblesse de se laisser sduire par un tudiant en droit qu'elles ont rencontr au Ranelagh, ou par un musicien allemand qui les menaait de s'empoisonner avec de la potasse! Pour relever ces anges dchus, il ne faut rien moins que la protection d'un journaliste influent ou d'un banquier cosmopolite. Une physionomie assez curieuse est celle du professeur de danse l'Acadmie royale de musique. Quand un danseur, aprs trente ans de _loyaux services_, n'a plus la force de s'_enlever_ et de piquer avec vigueur l'entrechat classique, quand il est fatigu, reint, fourbu, on en fait un professeur: ce sont l ses invalides. Il a des cartes de visite sur lesquelles on lit: _Polydore Larchet, ex-premier sujet de l'Acadmie royale de musique, professeur de danse l'Acadmie royale de musique_. Polydore Larchet est un petit vieillard qui marche la tte haute, le jarret tendu et les bras arrondis. Il porte une perruque blonde, un habit bleu barbeau, un pantalon jaune collant et des escarpins en toute saison. C'est un partisan frntique de la danse noble; il ne fait qu'en soupirant des sacrifices aux mthodes nouvelles. Il rappelle sans cesse qu'il a eu l'honneur de danser Erfurth devant leurs majests les empereurs Napolon et Alexandre, et que les grandes dames du temps ne pouvaient se rassasier de le voir en fleuve Scamandre. Il se dcouvre quand il prononce le nom de M. Vestris, et soutient que Louis XIV est le plus grand roi que nous ayons eu, parce qu'il tait le plus beau danseur de son poque. C'est au milieu de sa classe qu'il faut voir M. Polydore Larchet: il est beau de dignit concentre, ne se fchant jamais, ne se servant que d'expressions choisies. Il ne parle aucune de ses lves, mme la plus jeune, qu'avec les formules les plus polies et les plus tudies.--Mademoiselle Julia, voulez-vous avoir la bont de mettre les pieds en dehors.--Mademoiselle Amanda, voulez-vous tre assez aimable pour lever davantage le bras gauche. Polydore est le dernier reprsentant de la vieille galanterie franaise. On ne veut plus de danseurs; on les proscrit au nom du got. Bientt l'art chorgraphique ne sera plus cultiv que par la plus belle moiti du genre humain. Le professeur de danse l'Acadmie royale de musique est donc une figure, qui dans peu de temps sera efface de la collection des caricatures nationales. Il tait, je crois, utile de l'esquisser dans notre recueil. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Maintenant si vous me demandez combien le Conservatoire produit, par anne, de grands talents, je vous engagerai parcourir les diffrents thtres de la capitale. Rachel, Duprez, Frdrick-Lematre, ne sont pas lves du Conservatoire. Je me contente de constater ce fait, sans vouloir entrer dans une discussion thorique qui pourrait vous endormir et vous laisser de moi un souvenir trs-affligeant. L. COUAILHAC. [Illustration: LE POSTILLON.] [Illustration] LE POSTILLON. QUELLE QUE soit la route de France que vous parcouriez, il n'est pas une ville, pas un bourg o vos yeux ne soient tout d'abord frapps de ces mots inscrits sur les murs de l'une des principales maisons: _Poste aux chevaux_. C'est l qu'entour de ses nombreux serviteurs rside le reprsentant de l'une de nos plus belles institutions, le matre de poste. De cration royale, tour tour dcors du titre de _maistre_ et de celui de _chevaucheur de l'escurie du roi_, maintenus dans leurs privilges ces poques de rvolutions o les droits mmes du souverain taient mconnus, riches propritaires pour la plupart, les matres de poste forment un corps d'lite dans les cadres duquel se trouvent troitement joints, par un lien commun d'industrie, le prince et l'agriculteur, le duc et pair et le fermier. Ce serait peu cependant pour la gloire de Louis XI d'avoir cr les postes, si, le mme jour, il n'et exclusivement attach leur service _la guide_, aujourd'hui le _postillon_. N'est-ce pas le postillon, en effet, qui entretient l'union et le mouvement entre ces nombreux relais dont notre France s'enorgueillit bon droit? n'est-ce pas lui que sont _matriellement_ dus les rapports d'homme homme, de ville ville, d'tat tat? chaque voyage, arbitre de notre vie ou de notre mort, n'est-il pas enfin, par son travail, le principal lment de la prpondrance ordinaire dont son matre jouit, la source premire de l'air d'aisance et de supriorit rpandu sur tout ce qui l'approche? Arrtons-nous devant une de ces habitations places sur la route de ***. Elle appartient, depuis la restauration, un vieux gnral qui s'y repose en paix des fatigues de vingt annes de guerre: accoutum au tumulte des camps, c'est encore avec plaisir qu'il contemple le mouvement insparable d'une matrise de poste frquente. Nous ne dirons rien de la partie rserve sa demeure particulire; celle destine l'exploitation nous semble seule utile dcrire. On la reconnat facilement un mur lev, qui, appuy contre l'une des faces latrales de la maison de matre, est partag par la grande porte, au-dessus de laquelle se lit en longs caractres noirs l'inscription sacramentelle: _Poste aux chevaux_. Entrons, et si vous n'avez jamais t mme de parcourir un de ces intressants tablissements, placs sous la surveillance immdiate de l'autorit, et se ressemblant tous, l'importance du lieu prs, vous ne regretterez pas, j'espre, la visite que nous allons faire de compagnie. A droite, gauche, devant nous, s'lvent les btiments, tous destins des usages diffrents. Ici, les curies surmontes de greniers ars o se conserve le fourrage ncessaire la consommation de chaque jour; l, la _fainire_ ou vaste magasin de rserve o s'entassent les provisions faites pour l'anne; de cet autre ct, les remises, les hangars, la sellerie, la forge, tous les communs enfin ncessaires une exploitation de ce genre. L'espace demeur libre entre ces trois corps de logis forme une belle et vaste cour au milieu de laquelle s'lve un puits artsien qui fournit une eau saine et abondante. Le pansage est termin, les _musettes_[17] se reposent; l'heure du repas approche, de nombreux postillons se mettent en mouvement. Avant de passer outre, faisons une connaissance plus intime avec eux. [17] Sac dans lequel le postillon renferme les objets ncessaires au pansement, et qui sont sa proprit. De toutes les classes, la plus difficile peut-tre rgir est celle des postillons. Aprs avoir vant les services qu'ils rendent, pourquoi faut-il ajouter que, fiers de leur origine, ils possdent au suprme degr les dfauts ordinaires aux valets de grandes maisons, c'est--dire qu'ils sont pour la plupart insolents, ivrognes, paresseux, mchants, et quelque peu bavards? Joignez cela une grande propension faire _danser_ le fourrage confi leur garde, des habitudes d'indpendance insparables de la vie active qu'ils mnent, une haute opinion d'eux-mmes due de nombreux succs obtenus sur les Lucrces du pays, et vous comprendrez facilement qu'tre svre, mais juste avec eux, est le seul moyen d'en obtenir la soumission ncessaire. Les rglements qui les rgissent sont crits dans ce double but. Rcompenses pour blessures graves, indemnits en cas de maladie, pension de retraite au bout de vingt ans de service, devoirs remplir, discipline exacte, tout y est prvu, voire mme les punitions qui, selon la faute, consistent tantt dans une amende, tantt dans une mise pied, quelquefois dans le renvoi, mais pour les cas les plus graves seulement. Au matre de poste appartient l'excution de ce code, sauvegarde de son autorit. Ici le gnral a transmis cette tche pnible un de ses anciens compagnons d'armes, qui, aprs y avoir gagn le surnom de _singe_, sobriquet oblig, dans le mtier, de tout grant ou homme d'affaires, est parvenu, avec l'aide d'une discipline toute militaire, tablir les choses sur le pied o elles sont aujourd'hui. Aussi voyez quelle activit et pourtant quel ordre parmi ces hommes: les uns charrient le foin, les autres vannent l'avoine, celui-ci mouille le son, celui-l porte la paille; tous travaillent, et les chevaux, par des hennissements rpts, tmoignent l'envi le dsir de recevoir la ration qui leur est destine. Pntrons dans l'intrieur des curies, assez larges pour laisser un libre passage entre une double range de chevaux normands parmi lesquels il est facile de reconnatre ceux de _vole_ leur jambes fines, au feu qui s'chappe de leurs naseaux, les _porteurs_ et les _sous-verges_ leur taille plus leve, leurs formes carres et vigoureuses. _Rteliers_, _mangeoires_, _coffres avoine_, _coussinets_ destins recevoir les selles, _chandeliers_ auxquels se suspendent les harnais, comme tout y est propre et bien tenu! Une litire frache attend les chevaux en course, dont les barres mobiles indiquent la place; l'extrmit la plus recule, des stalles fixes sparent ceux qu'une maladie rcente ou lgre met momentanment hors de service. Des seaux, des lanternes fermantes, seul mode d'clairage permis par la prudence, deux grandes botes sans couvercle appendues aux traverses suprieures et appuyes contre les murs, compltent l'ameublement des curies. Pompeusement dcores du nom de soupentes, et places une distance convenable l'une de l'autre, ces caisses, auxquelles on ne parvient qu' l'aide d'une chelle mobile, contiennent chacune un matelas l'usage des postillons de garde la nuit. C'est l ce qu'ils appellent leur _chambre coucher_. Aprs le repas vient la conduite l'abreuvoir. Un seul homme suffit pour mener attachs l'un l'autre les quatre, cinq, quelquefois mme six chevaux dont se compose son _quipage_. Mont poil sur l'un d'eux, n'ayant d'autre frein que son licol, il en demeure pourtant parfaitement matre, et il est fort rare qu'un accident fcheux vienne interrompre les exercices de voltige auxquels il se livre souvent dans l'eau, aux applaudissements prolongs des villageoises accroupies au lavoir, et au grand bahissement des _moutards_, espoir de la commune. Rien ne peut donner une ide de l'union intime qui existe entre un bon postillon et les chevaux qui lui sont confis. Ils se parlent, ils s'entendent, ils se comprennent. Un mot, un geste, un nom,--car chacun d'eux a le sien,--un coup de sifflet, le moindre signe, suffit pour que l'ordre donn soit immdiatement excut. On a vu des postillons quitter un relais parce qu'on leur avait enlev un animal favori, des animaux qui, privs de leur conducteur ordinaire, se sont laiss mourir misrablement, ne voulant recevoir de nourriture d'aucune main trangre. Bientt les chevaux rentrent de l'abreuvoir; aprs avoir t lgrement bouchonns, tous, par un instinct infaillible, reprennent d'eux-mmes leurs places accoutumes. Les longes sont attaches, les postillons libres, une scne nouvelle se prpare dans la cour. Quelques explications aideront son intelligence. En outre des lois auxquelles ils sont soumis, les postillons, ainsi que la plupart des corps d'tat ou de mtier existants, reconnaissent des coutumes dont l'usage seul perptue chez eux les traditions. De ce nombre sont, avant tout, le _baptme_ et la _savate_: la _savate_, punition inflige au _capon_, c'est--dire au camarade convaincu d'avoir fait des rapports au matre; de lui avoir appris, par exemple, par quelle ruse nouvelle l'avoine continuait se transformer en piquette au cabaret voisin. Tout le monde connat ce genre de supplice, qui consiste appliquer au coupable, sur les parties du corps le mieux appropries cet effet par la nature, un nombre de _coups de soulier_ proportionn la gravit de la faute: justice expditive, et dont les suites compromettent parfois la vie mme de l'infortun patient. Le _baptme_ est une tout autre chose. Cette crmonie, car c'en est une, n'a rien que de jovial et d'innocent. Elle s'adresse au novice qui parat pour la premire fois dans un relais. Sont seuls excepts les enfants de la _balle_, ou fils de postillons, et le nombre en est assez grand, car ce n'est pas chose rare, malgr l'antipathie que ces derniers ont pour le mariage, que de rencontrer deux et mme trois gnrations attaches la mme poste. C'est que le mtier, quoique rude, n'est pas des plus mauvais. Le vrai postillon reoit de toutes mains: du voyageur en poste, du courrier de malle, du conducteur, dont il seconde trop habilement la fraude, de l'htelier, auquel il amne des voyageurs, de son matre enfin, qui ne lui paye pas moins de 50 60 francs de gages mensuels. Initis ds l'enfance aux devoirs de leur profession future, ces jeunes _louveteaux_ ont peine atteint leur seizime anne, ge de rigueur, qu'ils passent en _pied_, et, grce au livret octroy par l'autorit municipale, acquirent _gratis_, du moins aux yeux des camarades, le droit de nous verser, vous ou moi, l'occasion. Il n'en est pas de mme l'gard du surnumraire auquel vont tre accords pour la premire fois le privilge de faire connaissance avec les corves d'curie, et l'honneur insigne d'apprendre manier la fourche fumier. Celui-l doit subir une preuve. Nous allons y assister. Au milieu de la cour, et tout ct du puits, s'lve un trteau de bois sur lequel une selle est pose. Recouverte de quelques planches mobiles, l'auge lui sert de pidestal; des branches de verdure places l'entour achvent la dcoration, et cachent les supports du trteau. La _poste_ entire est sur pied; de nombreux spectateurs venus du dehors ont obtenu la faveur d'tre admis dans l'intrieur de l'tablissement; les femmes surtout--avides de spectacles la ville, comment ne le seraient-elles pas au village?--les femmes sont en grand nombre; et l, comme partout, c'est qui sera la mieux place. Dans cet espoir, chaque postillon s'entend appeler de la voix la plus sduisante: Mon p'tit m'sieu Nicolas... Mon bon pre Delorme... Soudain un profond silence s'tablit. Le nophyte a paru, conduit par le _loustic_ du relais, qui lui sert de parrain; il est amen prs de la monture prpare. L, il doit _s'enfourner_ dans une paire de bottes fortes, bottes de l'une desquelles, pour notre bonheur pass et pour celui de nos enfants, sortit un jour l'pisode le plus curieux de la vridique histoire de Poucet. A peine a-t-il introduit la seconde jambe dans sa lourde prison de cuir, qu'on l'abandonne lui-mme. Que d'efforts ne doit-il pas faire en ce moment pour conserver un quilibre perdu chaque pas! De trbuchement en trbuchement, de chute en chute, il arrive enfin au pied de l'auge; alors on le hisse sur le trteau plutt qu'il n'y monte lui-mme; on lui met le fouet en main, et comme, dessein, la selle est demeure veuve de ses triers, et que les jambes du cavalier, cdant au poids norme qui les entrane, pendent, sa grande souffrance, de toute leur longueur, on dirait, le voir ainsi perch, d'une de ces figures de triomphateur romain peinte ou tisse dans quelque antique tapisserie de Flandre. Commence aussitt, au milieu des rires et des lazzis de toute sorte, l'examen du rcipiendaire, espce d'interrogatoire que son _sel fort peu attique_ nous interdit de reproduire. Chaque demande, chaque rponse devient le sujet de nouvelles acclamations joyeuses. Un nom lui est donn, nom de guerre, qui peut-tre remplacera pour toujours son vritable nom. Arrive enfin cette dernire question, prononce d'une voix solennelle: Tu as eu le courage de monter sur ce cheval, jeune homme, sais-tu comment on en descend? Quelle que soit la rplique du malheureux, ces mots sont le signal de son supplice: peine ont-ils t prononcs, que les planches qui recouvrent l'auge disparaissent sous les efforts instantans des spectateurs les plus voisins. Le trteau tombe de tout son poids dans l'eau dont elle est remplie, et entrane ncessairement dans sa chute l'inhabile cavalier; mais ce bain n'est point encore assez pour la purification du novice: chaque assistant, arm d'un seau rempli l'avance, vient l'immerger l'envi, et il ne recouvre sa libert qu'aprs avoir consenti arroser son tour le gosier de ses anciens d'un nombre de _litres_ illimit. Laissons le malheureux se remettre de la rude preuve laquelle il vient d'tre soumis, et examinons les figures qui nous entourent. Vieilles et jeunes, toutes ont un galbe particulier, d partie la fatigue et aux veilles insparables du mtier, partie l'intemprance, qui se trahit sous une peau plus ou moins bourgeonne. L'une d'elles surtout est remarquable: couronne de rares cheveux presque blancs rsums dans une petite queue, image dgnre de l'norme catogan, gloire des postillons du sicle dernier, elle appartient au pre Thomas, qu'achvent de caractriser le serre-tte blanc nou autour du front, l'escarpin boucles d'argent, le bas bleu et le pantalon de peau descendant jusqu' la cheville qu'il embrasse troitement. Ag de prs de soixante ans, ses services datent du camp de Boulogne, et rien, en aucun temps, pas mme la crainte de perdre un tat qu'il ne saurait quitter sans en mourir, n'a pu l'engager se sparer de deux choses qu'il estime avant tout, le portrait de son _empereur_, comme il le nomme, et ces quelques poils runis qui lui rappellent ses plus beaux jours. Excellent postillon dans son temps, l'adresse supple chez lui ce qu'il peut avoir perdu du ct de la vigueur, et peu de jeunes gens russiraient encore mieux que lui _couper_ un ruisseau ou _brler_ une concurrence. La seule chose laquelle il n'a pu se soumettre entirement, c'est le _menage en cocher_, qu'il regarde comme bien au-dessous de lui; et jamais il ne s'assied sur un sige de voiture sans pousser un profond soupir, et marmotter entre ses dents, travers la fume de son vieux _brle-gueule culott_: Si mon empereur n'tait pas mort, ils n'auraient pas fait a... C'tait beau, en effet, de voir ce postillon la veste bleue, aux parements rouges brods d'argent et couverts d'une innombrable quantit de boutons, la culotte de peau, aux grandes bottes peronnes, le chapeau de cuir sur le coin de l'oeil, la _verge_ dans une main, la bride du porteur dans l'autre, guider d'un bras ferme cinq chevaux lancs au triple galop! La sret des voyageurs gagne, dit-on, au mode de conduite presque gnralement adopt aujourd'hui: c'est donc bien qu'on le prfre. Mais on ne peut nier que la tenue extrieure, que l'amour-propre de l'homme, si ncessaire en toute chose, que l'uniforme, quoique officiellement demeur le mme, n'y aient considrablement perdu. Sans catogan et sans bottes fortes, le postillon n'est plus que l'ombre de lui-mme; je l'aimerais presque autant en bas de soie, en gants beurre frais et en perruque la Louis XIV... Oh! pre Thomas! oh! v'l _une poste_ qu'arrive!--J'ai d'la chance aujourd'hui, rpond l'ancien, dont c'est _le tour monter_. En effet, le son lointain des roues suffisait pour faire reconnatre une chaise de poste une oreille exerce, et les triples appels du fouet indiquaient clairement que _le bourgeois_ qu'elle renfermait payait les guides _au maximum_. Dans ce cas, les chevaux sont lestement garnis et sortis l'avance hors de la grande porte. Le relayage s'opre donc en un clin d'oeil, et nous laisse peine le temps de distinguer le voyageur assis dans la voiture; cependant, ses bottes l'cuyre ostensiblement places prs de lui, on reconnat un courrier de cabinet ou de commerce.--Oui, un courrier: c'est ainsi qu'ils voyagent gnralement. Notre dlicatesse ne s'accommode plus des courses franc trier, et rien de plus rare rencontrer aujourd'hui sur nos routes qu'un courrier proprement dit. Le pre Thomas est prt; une mche neuve a t lestement ajoute son _fouet de malle_; il part, faisant son tour rsonner l'air de ses _clics-clacs_ les plus harmonieux. C'est ici le lieu de faire observer que la langue du fouet est d'un usage universel parmi les postillons. Sur la grande route, endormi dans sa charrette, un voiturier du pays, un ami tarde-t-il livrer passage? une salve prolonge le rappelle affectueusement son devoir; un roulier mal-appris met-il trop de lenteur cder la moiti du pav? le fouet, plus rude alors dans ses clats, lui ordonne de se hter; hsite-t-il encore?--le fouet, au passage, lui lance une admonition des plus vives la figure. Sans le fouet, comment indiquer la gnrosit des voyageurs que l'on conduit? comment dire s'ils payent les _guides_ la _milord_, _ l'ordinaire_ ou _au rglement_; seul, dans son langage conventionnel, il sert de base la clrit du service leur gard. On raconte ce sujet une anecdote assez singulire. Un plaisant paria, il y a quelques annes, aller en poste de Paris Bordeaux, dans le laps de temps le plus court, en ne payant cependant aux postillons que les 75 centimes de pour-boire rigoureusement dus par cheval. Affubl d'une grande robe de chambre, entour d'oreillers et de fioles de toute espce, il russit se donner l'air d'un moribond prt trpasser, et comme, chaque relais, il demandait avec instance qu'on le ment au pas le plus doux, et qu'on pargnt sa tte et ses membres endoloris, le postillon, prvenu de son avarice par celui qu'il remplaait, se faisait un malin plaisir de le secouer de son mieux en le menant au galop le plus forc, et de l'assourdir en ne laissant aucune interruption entre des salves de coups de fouet lances de toute la vigueur de son poignet. Chaque relais tant tromp par cette fausse annonce, la ruse russit: il gagna. Mais moins que vous ne soyez dcid l'imiter, mieux vaudrait, je vous assure, voyager en patache que de vous entendre annoncer par un seul coup de fouet, indice ordinaire de _M. Gillet_, c'est--dire de celui qui ne paye les guides qu'au taux prescrit par l'ordonnance. A la chaise de poste succde la malle. Celle qui arrive est du dernier modle. C'est un coup trois places, trs-large, parfaitement peint, on ne peut mieux verni, dans l'intrieur duquel rien n'a t pargn pour la commodit des voyageurs; coussins lastiques, accotoirs moelleux, portires en glaces, rien n'est pargn. Deux choses seules,--assez peu importantes d'ailleurs,--semblent avoir t ngliges dans sa construction: la sret des dpches, qui, places dans un coffre en contrebas l'arrire de la voiture, ne peuvent, en aucune faon, tre surveilles par celui qui elles sont confies, et la vie du courrier, qui, perch la manire anglaise, sur la banquette dure et troite d'un cabriolet lev derrire la caisse, demeure expos toutes les intempries, et court risque de se casser le cou au moindre cahot. Le postillon appel conduire la _nouvelle mode_, comme il l'appelle, se presse d'autant moins que le courrier le gourmande d'autant plus. Enfin il monte sur le sige en rechignant, et celui qui en descend nous apprend, non sans accompagner ses plaintes de jurements fort nergiques, que ces _guimbardes_-l ne pourront marcher longtemps, qu'elles sont trop _brutales_ traner; avec a que les roues _cassent des noix_, et que _la mistration_ ne paye que trois chevaux au lieu de cinq qu'on y attelle, etc. etc. Le temps apprendra s'il a raison. Quant nous, notre visite au relais est termine; il ne nous reste plus qu' nous mettre en route. La diligence arrive. Conducteur, de la place?--Deux banquettes.--C'est bon.--Vos bagages?--Voil! Hisss tant bien que mal sur l'impriale, nous demeurons silencieux auditeurs du colloque suivant tabli entre le conducteur et le postillon, dernier coup de pinceau ajouter au portrait de ce dernier. Bonsoir, m'sieu Bibi, vous v'l ben bonne heure aujourd'hui; l's autres sont pas encore passs.--J'crois ben, j'les ai perdus au repas.--Oh! oh! toi Pchard.--Amne donc le porteur!--Arrire, arrire, Cou-de-Cygne.--A cheval, cheval.--Donne-moi les traits, Abel Cadet; y tes-vous, m'sieu Bibi?--Marche, marche.--Hi!... La voiture roule emporte par cinq chevaux habilement lancs au grand trot. La conversation continue. Le postillon raconte en dtail le baptme dont il a t l'un des principaux acteurs. Il est interrompu par le conducteur: Fais donc attention ton sous-verge.--Ahu! ahu!... Queu dommage qu'ma Suzon ait pas pu voir a, aurait-elle ri, aurait-elle ri! vous la connaissez ben, m'sieu Bibi; c'est c'te p'tite blonde qu'a de grands yeux de couleur, si ben que l'neveu M. Cornet, l'picier, dit toujours, histoire d'compliment, qu'all' r'semble un vrai gruyre! farceur, va!... Ahu! le marsouin!... Vous voyez pas l's autres, m'sieu Bibi!--Hardi, hardi!--Amour d'femme, va!... St.!... Flamme de punch!... J'sis altr tout de mme; l'air est sche c'soir. Nous allons arrter aux volets noirs, pas vrai, m'sieu Bibi, c'est vous qui rgale.--J'arrte pas, j'ai des ordres.--Des ordres, est-y bon enfant, pisque l'inspecteur a pass z'hier, mme que c'gros qui marche avant vous, vous savez ben, m'sieu Bibi, il avait cinq livres qu'tions pas su feuille; si ben que l'inspecteur a dit: pinc, vieux, qu'y dit; les livres, c'est des _lapins_[18]. Fameux. Enfonc l'gros. Avec a qu'y a pas gras avec lui pour les pour-boire[19]; quand y a d's enfants, y m'fait rendre deux yards... Attends, la Marquise, j' t'vas ressoigner le cuir... Voyez-vous l'bouchon au bas d'la cte. La mcanique y est, pas vrai?--N't'inquite pas.--Hu, l's Arabes!... C'te satane descente, elle est d'un mauvaise. Et les cantonniers qui s'foulent pas la rate, et qu'y sont pas gns pour dire que l'gouvernement fait pas les routes pour s'en servir, que la loi nous y dfend. Oh! oh!... oh!... [18] On appelle _lapin_, en terme de messagerie, toute place ou tout port d'article peru en fraude par le conducteur au dtriment de son administration. [19] Le pour-boire lgalement d par le conducteur au postillon est de 5 centimes par poste et par voyageur. La voiture s'est arrte devant les volets noirs. Le postillon et le conducteur sont descendus. Du rouge ou du blanc, m'sieu Bibi?--J'y tiens pas la main.--A vot' sant, m'sieu Bibi, la compagnie; r'doublons-nous?--Pu souvent... enlev, c'est pay.--Nous allons nous r'venger d'a, ayez pas peur... donne mon fouet, toi, mal-appris... Hu, les braves!... Nous repartons au galop; on dirait que le _canon_ bu par le matre a donn un nouveau nerf ses chevaux. La nuit est venue: la lassitude et le balancement de la voiture invitent le voyageur au sommeil... Bonne nuit donc, et surtout bon voyage!... J. HILPERT. [Illustration: LA NOURRICE SUR PLACE.] [Illustration] LA NOURRICE SUR PLACE. SI j'avais l'honneur d'tre pre de famille, je n'oserais pas crire cet article, tant je craindrais d'exposer ma race au ressentiment des nourrices futures; il y a trop de petits vices, trop de pchs mondains, trop de qualits ngatives dvoiler. La seule chose qui pourrait peut-tre accrotre mon courage, c'est cette pense consolante qu'en gnral les nourrices ne savent pas lire. Quoi qu'en puisse dire Jean-Jacques Rousseau, pendant longtemps encore, sinon jusqu' la fin du monde, toutes les dames de France, et celles de Paris en particulier, continueront ne pas allaiter leurs enfants. Ce sont pour la plupart d'excellentes mres de famille, irrprochables l'endroit des moeurs, leves dans le respect de l'opinion et la crainte du bavardage, et qui savent une unit prs le nombre de sourires et de valses qu'elles peuvent oser sans risquer de se compromettre. Si donc elles n'allaitent pas les hritiers que la Providence leur octroie, c'est que toute leur bonne volont choue devant ces deux obstacles indpendants l'un de l'autre: le mari et le bal. Pour ces pauvres femmes, le monde est un despote impertinent auquel il faut obir sous peine de voir l'ennui se glisser au sein du mnage: le bal ne souffre point de rival, et si les jeunes mres donnaient leur lait leurs enfants comme elles leur ont donn la vie, que deviendraient les ftes, les parures, les danses, les concerts? La chambre coucher serait un clotre habit par la solitude, et nous savons beaucoup de dignitaires de l'tat, beaucoup de satrapes de la banque, qui ne voudraient pas d'une vertu dont le premier acte serait d'enlever au monde les charmantes reines qui aident leurs projets par les grces de leur esprit et le charme de leur sourire. Quant aux maris, aujourd'hui que toute chose se calcule et s'exprime par des chiffres, ils savent combien il y a de dpenses conomiques et d'conomies coteuses; ils n'ignorent pas que toutes les femmes sont plus ou moins poitrinaires ou srieusement affliges par des symptmes de gastrite, quels que soient d'ailleurs l'clat de leurs yeux et la fracheur de leur teint. Donc l'allaitement ne pourrait que dvelopper la malignit du mal que leurs lvres roses respirent dans l'atmosphre chaude et parfume des bals; et quand viendra le sevrage, un plerinage en Suisse ou en Italie, une promenade aux eaux des Pyrnes, seraient indispensables pour raffermir la sant prcieuse branle par les devoirs de la maternit. Or, toutes choses gales d'ailleurs, il est plus conomique de payer une nourrice que de courir en chaise de poste avec une adorable malade qui prend texte de ses souffrances pour se faire pardonner ses plus chres fantaisies. Tous les maris savent cela. Lors donc qu'en vertu de la parole divine, qui, au commencement du monde, a dit aux hommes: Croissez et multipliez, une femme riche des hautes classes de la socit approche du terme de sa grossesse, le mdecin de la maison se met en qute d'une nourrice jeune et vigoureuse. Bientt, par les soins de ce personnage imposant sous un frac de jeune homme, la nourrice est amene de la campagne. Soit qu'elle arrive de la Normandie avec le haut bonnet traditionnel, soit qu'elle vienne du Bourbonnais avec le chapeau de paille recourb et garni de velours, c'est toujours une forte et puissante fille qui trahit la richesse de son organisation par la vigueur de ses contours. Son fichu de cotonnade grossire carreaux a peine contenir les rondeurs sphriques de deux seins qui promettent une nourriture aussi abondante que saine l'enfant qui dort au berceau. La nourrice est installe. Sa chambre communique par un cabinet celle de sa matresse, et tout le luxe du comfort lui est prodigu. Pauvre femme des champs habitue aux rudes labeurs de son mnage, aux travaux incessants de la ferme, transporte soudain au milieu des splendeurs que donne la fortune, blouie de l'clat qui l'entoure, elle ose peine se servir des belles choses qui sont son usage, ni toucher aux meubles qui garnissent sa chambre; silencieuse et craintive, elle obit sans rpondre, remue sans bruit, baisse les yeux, et prodigue son nourrisson les gouttes emmielles d'un lait suave et pur. Son caractre a des contours arrondis comme ceux de ses formes; toujours douce, avenante, timide et bonne, elle sourit et remercie quoi qu'on fasse. Elle a l'humeur calme et patiente ainsi que l'onde d'un petit ruisseau qui glisse sur un lit de sable et de mousse, et rien ne saurait obscurcir la placide lumire de ses yeux ou plisser l'piderme brun de son front poli comme du marbre. La jeune mre s'applaudit du hasard qui lui a fait rencontrer la perle des nourrices, et s'tonne qu'un aussi anglique caractre se puisse trouver sous la robe d'une femme. C'est l'aurore splendide et vermeille d'un jour souill d'orage. Un mois s'est peine coul que dj de petites bourrasques de mauvaise humeur ont rendu boudeuse la bouche entr'ouverte qui n'avait jamais fait divorce avec le rire; les sourcils se sont froncs; des paroles rapides, grommeles voix basse, accompagnent des gestes brusques qui cotent la vie quelque porcelaine, tasse ou soucoupe; et l'enfant s'endort, s'il peut, sans le secours de la complainte. La fille d've se rvle sous l'enveloppe de la nourrice, et la matresse du logis reconnat enfin que l'ange n'tait qu'une femme, et quelle femme encore! un vrai diable plein de malice et d'astuce, de rouerie et d'enttement. Cependant la transformation ne s'opre pas avec la magique rapidit d'un coup de baguette: la femme ne se dvoile que lentement; ses progrs ngatifs suivent une marche oblique, mais, soyez-en bien sr, il ne s'coulera pas un long temps avant que le masque ne soit tout fait arrach. Les premiers symptmes de la mtempsycose se dveloppent d'ordinaire dans les basses rgions de l'office; c'est autour de la table commune o cuisinires et laquais, grooms et femmes de chambre dvorent, en se reposant de leur oisivet, que la nourrice laisse apparatre les ingalits d'un caractre revche que la timidit, autant que la diplomatie naturelle aux gens de la campagne, avaient couvert d'un voile menteur. Une aile de poulet est souvent la pomme de discorde; le majordome la rclame, et la nourrice l'exige. Le droit des prsances de l'antichambre est mis en discussion; l'un s'appuie sur les galons de son habit brod et sur l'importance de ses fonctions; l'autre fait parade de la sacro-saintet de son emploi intime, qui suspend entre ses bras l'hritier prsomptif de l'htel. L'office se divise en deux camps; mais l'envie que tout domestique infrieur nourrit en secret contre les serviteurs qui ont leurs entres dans les petits appartements donne la majorit l'intendant. L'aile de poulet tombe dans l'assiette masculine, et la nourrice quitte l'office en roulant dans sa main le taffetas gomm de son tablier, et dans son coeur des projets de vengeance. Elle boude un jour, deux jours, trois jours mme, s'il le faut. La gravit la plus sombre sige sur son visage; son allure affecte la colre ddaigneuse d'une grande dame insulte par des manants. Un dsordre inaccoutum prside sa toilette, de lamentables soupirs soulvent sa poitrine, et bientt la pauvre mre, inquite, cherche pntrer le mystre effroyable qu'on ne lui cache si bien que pour lui donner plus d'importance. Enfin aprs mille dtours, mille circonlocutions entrecoupes d'exclamations plaintives, le fait de l'aile de poulet est rvl dans toute son horreur, avec enjolivement de petits mensonges, de mdisances anodines, de doucereuses calomnies qui noircissent le malheureux intendant, et prtent la nourrice la blancheur d'une colombe innocente et perscute. Pauvre victime d'un infernal complot, elle s'tiole ainsi qu'une fleur prive de nourriture; on lui refuse le ncessaire elle qui prodigue son sang le plus pur au petit bonhomme qu'elle aime tant. Au besoin, l'embonpoint progressif de sa taille, la rotondit lustre de son cou, orn d'un double menton, pourraient donner un clatant dmenti sa mlancolique lgie; mais la mre ne voit que son fils en tout cela. On lui a si souvent rpt que les enfants ne se portent bien qu' la condition d'tre allaits par des femmes dont rien n'altre la bonne humeur, qu'elle tremble dj de voir le sien ptir bientt, victime des infortunes culinaires de sa nourrice. Le majordome est appel sur l'heure, vertement rprimand et srieusement averti que l'estomac d'une nourrice a des droits imprescriptibles auxquels il fait bon d'obir. A dater de ce jour, une haine sourde et profonde surgit entre elle et la gent de l'office; mais, orgueilleuse de sa position, et fire de son premier triomphe, elle se joue des efforts de la coalition qu'elle domine l'antichambre comme au salon. Les femmes, comme les enfants, n'ont jamais conscience de leur force qu'aprs l'avoir essaye; mais sitt qu'elles la connaissent, elles en usent et en abusent sans piti ni merci. Le premier essai tent par la nourrice lui ayant rvl toute l'tendue de sa puissance, elle se hte de la mettre de nouveau l'preuve. Transplante de la campagne, o du matin au soir elle vaquait de pnibles travaux, dans une ville o les soins de l'allaitement vont devenir sa seule occupation, il tait craindre que la florissante sant de la nourrice, habitue l'activit, l'air, au soleil, ne s'altrt dans le repos, le silence et l'ombre d'un htel de la Chausse-d'Antin. Le changement et t trop rapide et trop complet. Afin de mnager son sang et ses humeurs une circulation toujours facile, et d'aprs les conseils du docteur, on attribue la nourrice certains petits travaux d'intrieur qui ne demandent que du mouvement sans fatigue: l'arrangement et le nettoyage de sa chambre, les apprts de son lit et du berceau en reprsentent presque la totalit. D'abord humble et rsigne, elle remplit sa tche avec une ponctualit mathmatique et une ardeur sans pareille. Mais une si louable activit se dissipe bientt au souffle des mauvaises passions. La nourrice, aprs sa victoire sur l'office, trouve qu'il est malsant ses matres de la laisser se fatiguer balayer, frotter et nettoyer ainsi que le peut faire une simple femme de chambre. D'aussi viles occupations sont dsormais incompatibles avec son caractre. N'est-elle pas paye pour tre nourrice, et non pour tre servante? Alors commence une nouvelle lutte qui se termine encore par le triomphe de la nourrice. Elle murmure tout bas, se plaint, gmit, accuse de sourdes douleurs vagues, qui toutes proviennent d'une grande lassitude: si la matresse feint de ne pas comprendre, les douleurs deviennent intolrables, l'apptit cesse, la fatigue succde la lassitude, l'accablement la fatigue. Le mdecin consult ne dcouvre aucune fivre; mais la mre, effraye pour l'enfant, prescrit immdiatement le repos le plus absolu, et le retour de la joie et de la sant concide avec la promulgation de l'ordonnance. La nourrice a vaincu; une servante subalterne est charge d'office de l'administration de son appartement; comme sa matresse, elle gouverne et gronde quand tout n'est pas en ordre une heure aprs son grand lever. Cependant l'enfant a grandi. Il s'agite dans ses langes ainsi qu'une carpe sur l'herbe; plus fort, il a besoin d'air et de mouvement; le docteur conseille la promenade, et la nourrice avec l'enfant, l'une portant l'autre, sont dirigs vers les Tuileries, cette patrie de l'enfance et de la vieillesse. C'est fort bien. Mais voil qu'au bout d'un temps fort court, la face arrondie de la commre se rembrunit progressivement. De nouvelles manifestations agressives clatent dans son geste et dans sa parole; des rponses aigres-douces se croisent sur ses lvres, et les symptmes de sa mauvaise humeur apparaissent surtout au retour de la promenade. Enfin, aprs de minutieuses investigations, la matresse parvient dcouvrir que la distance qui spare la rue du Mont-Blanc des Tuileries est norme pour une pauvre femme qui, quelques mois auparavant, franchissait sans se plaindre trois ou quatre lieues en pleines terres; quelques tours d'alles dans le jardin, entremls de stations prolonges sur les chaises, l'ombre des marronniers, achvent d'puiser ses forces. Ses jambes flchissent, et, dans ce labeur quotidien, elle sent que le dvouement seul peut encore la soutenir. L'insomnie vient pendant la nuit; l'enfant crie et pleure; au rveil la nourrice a les yeux battus: la mre s'pouvante. Faut-il s'tonner alors si le lendemain l'quipage de madame stationne la grille des Tuileries, attendant qu'il plaise la nourrice de reprendre le chemin de l'htel? Mais l'orgueil est insatiable comme la paresse; c'est peu de revenir, il faut encore aller en calche dcouverte, au trot de deux chevaux coquettement enharnachs. Or, ce que nourrice veut, Dieu le veut, car avant tout les nourrices sont femmes, et bientt elle parvient ne plus fouler de ses pieds ddaigneux les pavs de la rue de la Paix. Jusqu' ce jour, les articles du budget n'avaient pas t discuts; chaque mois la nourrice touchait son traitement, et en appliquait la totalit satisfaire ses fantaisies sans contrle. Mais une mauvaise administration absorbe et gaspille bientt un budget ordinaire; il arrive souvent que la nourrice cherche vainement un cu dans le dsert de ses poches et de ses tiroirs: alors la ncessit lui rvle le mcanisme des chapitres additionnels, des ressources extraordinaires, des crdits supplmentaires, tous les arcanes du systme financier l'usage des gouvernements reprsentatifs. Elle se pose devant ses matres, femme et mari, comme un ministre devant les deux Chambres, en solliciteur. Le capital du traitement demeure intact, mais le trait est une lettre morte que l'esprit vivifie, et l'esprit, en pareille circonstance, c'est l'adresse exploiter les sentiments maternels. A ce jeu-l, la nourrice est d'une habilet en remontrer aux plus fins diplomates; il n'est pas de ruses qu'elle n'emploie, pas de fils qu'elle ne fasse mouvoir, pas d'intrigues qu'elle n'ourdisse! Elle est tour tour et tout la fois souple et roide, joyeuse et maussade, triste et gaie, rieuse et chagrine, nave et madre, impertinente et timide. Mais toujours et sans cesse elle fait jouer son nourrisson, comme le blier qui brise les obstacles; pour elle il est le nerf de la guerre invisible et infatigable qu'elle a dclare la bourse des pre et mre. L'enfant est entre ses mains l'enclume et le marteau qui lui servent battre monnaie. Les contributions indirectes qu'elle ne cesse d'obtenir, sans avoir l'air de les demander, arrivent sous toutes les formes: en offrandes mtalliques aux anniversaires et aux jours de ftes; en cadeaux de toutes sortes des poques indtermines; robes, foulards, bonnets, fichus, tabliers, tout est de bonne prise pour son insatiable vanit. A l'apparition de la premire dent, il n'est pas rare de lui voir octroyer par la mre la chane et la croix d'or, objets d'une longue et patiente convoitise. Elle se partage avec la femme de chambre, _camarera mayor_ au petit pied, la dfroque de sa matresse; l'une ceci, l'autre cela; l'adjudication se fait l'amiable; car dans la hirarchie de la domesticit, la femme de chambre est la seule personne avec qui la nourrice vive en paix, encore est-ce l'tat de paix arme. Ce sont deux puissances qui se respectent en se jalousant. En ceci comme en beaucoup d'autres choses de ce monde, la forme emporte le fond; les intrts triplent le capital, et il arrive la fin du mois que les revenus perus d'une faon indirecte dpassent de beaucoup le chiffre du traitement fixe. La chrysalide a fait peau neuve. Quelques mois de sjour Paris ont fait tomber la rude enveloppe qui cachait le papillon frais et dodu. La fille des campagnes a jet, une une et petit petit, les pices de son trousseau champtre: la Berrichonne abdique le chapeau de paille tresse; la Cauchoise, le haut bonnet de tulle; toutes mordent l'hameon de la coquetterie, et une toilette fringante succde au dshabill modeste de la fermire. La dentelle s'entortille autour d'un bonnet coquet; les cordons de soie d'un soulier de prunelle se croisent sur un bas de coton blanc bien tir; la robe est faonne avec sabots, ou manches plates, suivant la mode; un mouchoir de Barge s'enroule autour du cou protg par une collerette: on dirait une grisette en bonne fortune. Tous ces changements se sont oprs graduellement la sourdine; l'oeil jaloux des cuisinires peut seul en suivre les modifications successives, depuis la jupe de percale blanche jusqu'au gant de peau de Sude. Frache, pimpante, accorte, la nourrice, dans tout l'clat de ses atours, se prlasse aux Tuileries en compagnie de ses collgues, tandis que les enfants s'amusent comme ils le peuvent, en suant leur pouce ou leur hochet. Leurs vigilantes gardiennes ont bien d'autres choses faire qu' veiller sur leurs jeux, et parce qu'on est nourrice faut-il abdiquer tout droit la coquetterie, cette nourriture des mes fminines? Aux Tuileries, la nourrice tient sa cour plnire; elle a pour boudoir les quinconces de marronniers, les longues alles pour galeries. Elle trne sur un banc ou sur deux chaises, et reoit les hommages de ses vassaux, sur la terrasse des Feuillants en t, la petite Provence en hiver. Le cercle de ses adorateurs s'tend ou diminue, soumis aux variations numriques de la garnison de Paris; un statisticien pourrait faire le compte des rgiments qui casernent dans la capitale d'aprs le chiffre des guerriers qui flnent ou stationnent autour d'elle. L'artillerie passe l'aigrette rouge au vent et broyant le gravier sous ses bottes ferres; la cavalerie tourne et retourne, faisant reluire au soleil ses grands sabres d'acier et ses longs perons; l'infanterie est au port d'arme, le shako sur l'oreille et le petit doigt sur la couture du pantalon, comme un jour d'inspection; on y peut dcouvrir mme le casque jaune du sapeur-pompier, dont l'inflammable sensibilit est devenue proverbiale. C'est une joute de galanterie o l'on se bat armes courtoises, l'aide du pain d'pice, du sucre d'orge, de l'chaud, modestes offrandes d'un coeur pris, et dont chaque prtendant en uniforme se dispute le privilge. Ici une question se prsente tout naturellement l'esprit, question grave dont la solution morale n'est pas sans souffrir quelques exceptions. La nourrice, pendant son sjour Paris, y demeure-t-elle vertueuse comme on l'est au village, ce que disent les romances? Htons-nous de le dire: malgr certaines apparences quivoques, la nourrice conserve presque toujours sa vertu aussi blanche que son tablier; cependant, en notre qualit d'historien impartial et vridique, nous devons ajouter que si cette vertu demeure intacte, elle le doit en grande partie au systme de surveillance active que la matresse de la maison exerce envers la nourrice. La chair est faible et l'esprit est prompt, comme on sait, et il pourrait se faire que si par hasard... Mais quoi bon analyser l'intention en dehors du fait? De ses prgrinations diurnes sous de frais ombrages, il rsulte pour la nourrice un certain nombre de connaissances vtues d'habits ou de redingotes, de fracs militaires surtout, dont quelques-unes viennent lui rendre visite jusqu'au logis. Il n'est pas rare mme de les voir djeuner, avec d'normes tranches de gigot et de bonnes bouteilles de vin, aux frais de l'office. Aux questions qu'on lui pourrait faire ce sujet, la nourrice a toujours une rponse prte, rponse invariable, imprescriptible, cosmopolite, que chaque nourrice rpte avec aplomb Paris comme Brest ou Marseille. Toutes ces connaissances sont des _pays_; au besoin mme, elles sont des _pays_-cousins. On aurait vraiment mauvaise grce refuser quelques dners aux parents de celle qui nourrit le jeune hritier, car il n'est pas tout fait impossible que la rponse soit vraie, par hasard. La nourrice fait donc en libert les honneurs de cans; mais on a seulement grand soin de ne pas les lui laisser faire en tte--tte. Cependant dix-huit ou vingt mois se sont couls; une rvolution va s'accomplir dans l'ducation matrielle de l'enfant; une nourriture plus vigoureuse est offerte son estomac. La nourrice comprend que son rgne touche au crpuscule; au lait succde la panade. C'est alors que, pour prolonger autant que possible la douce existence qu'elle gote au sein de l'abondance et du _far niente_, elle a recours aux ruses les plus adroites. Tout ce que son esprit excit par la crainte lui suggre pour reculer le terme fatal, elle l'emploie. Un quart d'heure avant la prsentation de la soupe abominable qui lui donne le cauchemar, la nourrice abreuve l'enfant de plus de lait qu'il n'en dsire, et l'enfant, qui tterait volontiers jusqu'au _de Viris illustribus_, repousse avec horreur le mets qu'on lui prsente, sans prendre garde aux cajoleries dont on l'entoure. Ce mange dure un certain temps; mais enfin l'heure critique a sonn. Malgr ses roueries, la nourrice ne peut viter l'preuve du sevrage, et son rgne finit le jour o l'preuve commence. Elle se spare enfin de son nourrisson avec des larmes et des gmissements. Madeleine repentante ne pleurait pas davantage; mais ce n'est peut-tre pas la tendresse seulement qui la rend si plaintive et si larmoyante, un autre sentiment se mle sa douleur: elle pleure ses revenus directs et ses ressources indirectes, sa molle oisivet, et la chair succulente qu'elle a si longtemps savoure. Dans la bruyante expression de ses regrets, l'estomac a autant de part que le coeur. Quant l'attachement maternel qui accompagne et suit l'allaitement, ce que prtendent certains philanthropes, l'exprience dmontre, hlas! qu'il ne subsiste pas longtemps, et ne rsiste jamais l'absence. Sa dure, le plus souvent, gale la cause qui l'a fait natre, et quand la cause n'est plus, l'attachement s'vanouit. Cependant on compte quelques exceptions cette fatale rgle. Lorsque la nourrice a quitt sa premire place, la comparaison de ce qui est avec ce qui a t lui fait vivement dsirer de regagner le bien perdu; parfois elle s'vertue avec tant d'ardeur qu'elle parvient trouver un second enfant nourrir immdiatement aprs l'autre; mais ce cas est rare; les familles prudentes ne veulent pas d'un lait dj vieux. Le plus souvent elle retourne au pays natal, au sein de sa famille, prs de son mari. Mais elle s'est dshabitue du travail; les souvenirs du luxe de l'htel parisien la poursuivent dans la ferme o l'aisance habite peine. Alors elle persuade son mari, bon gros laboureur, simple et naf, que la paternit est une source inpuisable de richesses, et que chaque enfant que le ciel lui envoie est une rente annuelle dont il lui fait cadeau, sans qu'il y mette beaucoup du sien. La fortune viendra sans grande fatigue pour lui le jour o il aura dot le monde d'une demi-douzaine de chrubins. Le fermier ne sait rien opposer d'aussi beaux raisonnements marqus au coin de la logique, et, Dieu aidant, il se trouve si bien convaincu que, neuf mois aprs son retour au village, la nourrice accouche d'un nouvel enfant, ou, pour nous servir de son langage, d'une nouvelle rente. Alors elle retourne Paris, et postule une place, que sa forte et belle sant campagnarde ne tarde pas lui faire obtenir. La fermire redevient nourrice: elle recommence encore la srie de ses travaux, de ses bouderies, de ses promenades, de ses diplomatiques concussions; pendant vingt nouveaux mois elle exploite une nouvelle maison, et, plus habile encore cette fois, elle fait rendre l'enfant tout ce qu'il est possible d'esprer, en pressurant les bons sentiments qu'il inspire sa mre. Elle conomise et fait passer au pays de petites sommes successives qui, un jour agglomres, acquitteront la valeur d'un pr ou d'un moulin; elle accapare peu peu un vaste trousseau dont elle paye chaque pice avec un merci peu coteux, et elle btit l'aisance de son avenir en dtournant les miettes du prsent. A trente ans elle clt sa carrire. La nourrice a quatre ou cinq enfants au moins, souvent plus; la ferme appartient son mari; quelques petits champs s'arrondissent alentour: elle a pay le tout avec des gouttes de lait. L'allaitement, je dirais presque le _nourriat_, n'tait mon respect pour l'Acadmie, est aujourd'hui une profession priodique et lucrative, qui est en grand honneur au village; elle fait partie des industries en usage aux champs, et beaucoup de mres villageoises la font entrer pour une grosse somme dans l'inventaire de la dot qu'elles concdent leurs filles en les mariant quelque meunier. AMDE ACHARD. [Illustration: L'EMPLOY.] [Illustration] L'EMPLOY. IL en est de l'employ comme de ces lpidoptres dont les naturalistes comptent des varits innombrables. Il existe mille nuances d'employs, mais pour l'observateur qui les examine avec soin, la loupe l'oeil, toutes ont entre elles de nombreuses ressemblances, de frappantes analogies. A quelque espce de la grande famille administrative qu'ils appartiennent, on reconnat toujours en eux l'influence d'un but unique, les mmes proccupations, une commune destine. Voici en quelques mots cette destine commune de l'employ. A trente ans, l'employ qui marge 1,800 francs d'appointements, se marie avec une hritire qui lui apporte en dot six ou huit cents livres de rentes. Il prend au fond du Marais ou dans la banlieue de Paris un logement dont le prix ne doit pas excder 400 francs. Il fait tous les jours deux lieues pour aller remplir des registres, copier des lettres, mettre des paperasses en ordre, dlivrer des ports d'armes, des passe-ports, des acquits--caution, des rcpisss; enregistrer ceux qui viennent, et ceux qui s'en vont, et ceux que l'impt de la conscription menace d'atteindre; prparer un pont cette commune, une cole primaire celle-ci, une garnison de cavalerie celle-l; faire circuler les penses, les mensonges de Paris dans la France et dans le monde entier; surveiller du fond de son fauteuil de cuir tel joueur, tel forat, tel complot; que sais-je encore? avoir l'oeil sur les trente-huit mille communes de France, pier leurs besoins, leurs voeux, leur opinion, sur tout ce qui se rattache la politique, au commerce, la fortune publique, la religion, la morale, l'hygine, sur tout enfin. Telles sont les fonctions de l'employ pendant six heures par jour et pendant six jours de la semaine. Vient le dimanche. Ce jour-l, l'employ dort voluptueusement jusqu' dix heures et fait sa barbe beaucoup plus tard que de coutume. Vers trois heures, il quitte les profondeurs du Marais ou les hauteurs de Belleville, se dirige vers Paris avec sa femme, se promne encore deux heures pour gagner de l'apptit, et va dner 40 sous chez Richefeu avec de la perdrix aux choux, une salade de homard, une sole au gratin et une meringue la crme pour dessert! Aprs le dner, il se rend aux Champs-lyses, si c'est en t, et au concert Musard, en hiver. Puis, dix heures et demie, il reprend pied le chemin du logis, o il n'arrive gure avant minuit, parce que sa femme succombe la fatigue. La journe est finie. Cependant les enfants sont venus, et l'employ en a au moins deux, souvent trois. Aprs avoir pest, maugr, jur toute sa vie contre l'tat que lui a donn son pre, aprs avoir dit mille et mille fois avec ce personnage des _Fourberies de Scapin_: Qu'allais-je faire dans cette galre? l'employ s'estime trs-heureux de pouvoir y faire entrer son fils, et celui-ci, son tour, dira et agira comme a fait son pre. Telle est, jusqu' l'poque de sa mise la retraite, dont nous ne parlerons qu'en terminant, la destine ordinaire de l'employ qui s'est mari. Car il y a les employs clibataires, et l'on en compte un plus grand nombre que des premiers. A quoi bon se marier? se dit en effet le clibataire. Si je fais un mariage d'inclination, que n'aurais-je pas souffrir de ne pouvoir donner ma femme ces mille distractions, ces riens charmants, ces rubans et ces gazes, ces fleurs et ces perles qui entrent pour une si grande partie dans le bonheur des femmes de Paris! Si, au contraire, mon mnage doit ressembler tant d'autres, pourquoi me jeter de gaiet de coeur, et sans compensation aucune, dans l'affreux gupier des chances, des modistes, des nourrices et des mdecins? Est-il donc impossible de vivre autrement? Essayons. C'est ainsi, c'est par ces douloureux motifs d'insuffisance pcuniaire que la plupart des employs se vouent au clibat. Mais pour ceux-l la vie est peut-tre plus triste encore que pour ceux de leurs confrres qui ont accept les charges du mariage. Il est vrai que l'employ clibataire est heureux, libre, et fier de sa libert jusqu' l'ge de quarante ans. Il dne aux tables d'hte 32 sous, frquente les promenades, les concerts, les spectacles, les bals champtres et autres, et se ranime de temps en temps aux feux voyageurs d'une existence aventureuse. Mais peu peu la dcoration change d'aspect: l'employ a grisonn, il a quarante-cinq ans, et l'ge des illusions est pass pour ne plus revenir. Alors, ni les promenades, ni les concerts, ni les spectacles, ni les bals de toute sorte, rien ne l'amuse plus. Que faire? quelle innocente passion se livrera-t-il? comment remplir les longues matines d't et les interminables soires d'hiver? Quelle solitude! D'un autre ct, la vie des tables d'hte lui est devenue insupportable, odieuse. Quoi! voir tous les jours en face, ses cts, des visages nouveaux qu'on ne reverra plus! quel ennui! Et puis, s'il compare les potages sans saveur et les invariables liquides o nagent les viandes de sa table d'hte aux succulents consomms et aux sauces si habilement nuances des dners de famille, quelle diffrence! C'est alors qu'une grande rvolution s'opre dans la vie de l'employ clibataire. Il renonce au monde, ses divertissements, aux bruyantes runions, pour tudier quelque bonne et douce science, pour se livrer quelque tranquille manie. Il fait de l'ornithologie ou de la numismatique, recueille des minraux, classe des papillons ou des coquillages, empaille, tant bien que mal, les serins du voisinage, et s'abonne cinq ou six ditions pittoresques. Enfin il prend une gouvernante, mange chez lui, et s'arrange, ma foi! comme il peut. trange inconsquence! C'est l'tat, sans contredit, qu'il appartient de favoriser le dveloppement de la vie de famille, car le mariage est en mme temps une garantie de moralit individuelle et de stabilit sociale; et, ne considrer cette institution que dans ses rapports avec la politique, il est vident qu'un pays o le nombre des clibataires dpasserait celui des hommes maris, serait en proie de perptuels bouleversements. Cependant voil que la plupart des employs de l'tat, en France, restent garons malgr eux, et se mettent forcment en rvolte flagrante avec les lois de la morale et de l'vangile. Ainsi, c'est l'tat lui-mme..... Il est superflu, je pense, de pousser plus avant ce raisonnement. On a calcul que la moyenne du traitement des employs du gouvernement en France tait de 4,500 francs environ. 4,500 francs d'appointements!... Et pourtant quel empressement, quelle foule, quelle cohue dans l'antichambre des distributeurs d'emplois! C'est qui entrera avant les autres dans la bienheureuse phalange. On se pousse, on se heurte, on se renverse, on se dnonce, on se calomnie. Voyez-vous la dputation, je dis la dputation entire d'un des premiers dpartements du royaume? Elle va solliciter du ministre de l'intrieur ou des finances une place de surnumraire ou de commis mille francs. Peut-tre russira-t-elle. Il faut tout dire: il y avait autrefois quelques existences d'employs bien faites pour fasciner les regards et pour veiller l'ambition de la multitude des proltaires qui ont reu l'ducation des collges. Jeunes encore, ces employs avaient dix ou douze mille francs d'appointements, arrivaient tard leur ministre, et en partaient de bonne heure. Du reste, qu'ils y vinssent ou n'y vinssent pas, la besogne se faisait toujours son temps, ni mieux, ni plus mal, car ils s'y entendaient mdiocrement, et la France ne paraissait pas souffrir de leur paresse. Jeter les yeux sur un dossier, confrer un quart d'heure avec le chef de division, le secrtaire-gnral ou le ministre, rpondre aux lettres des solliciteurs importants, jeter les demandes obscures dans le panier, telle tait leur tche de tous les jours. Puis le soir, vous pouviez les voir taler leur ruban rouge et leur frais visage tantt la promenade des Tuileries, tantt l'amphithtre de l'Opra ou au balcon des Italiens. C'taient l d'heureux jours et un facile travail. Mais les employs de cette catgorie s'en vont. Les temps sont changs, et c'est au gouvernement reprsentatif, c'est aux honorables scrutateurs du budget de l'tat, qu'on aura d de voir disparatre peu peu ces scandaleuses sincures. Cependant la multitude, qui ignore encore cette rforme, se rue toujours sur les emplois publics avec la mme ardeur, comptant, du reste, sur l'ternit de ses protecteurs. Solliciteurs imprudents, examinez donc l'poque o vous vivez? y a t-il rien de stable, de solide? Qui sait sur quelle influence d'aujourd'hui l'ouragan parlementaire soufflera demain! Voyez plutt. Chaque jour, tel employ qui avait rv douze mille francs d'appointements, le ruban rouge et un emploi sans travail, regarde autour de lui, cherche en vain son protecteur vanoui, et s'aperoit avec effroi qu'il lui faudra vgter toute sa vie dans les sous-lieutenances de l'administration. Un exemple fera mieux apprcier encore quels dsenchantements sont rservs la majorit des employs et de quels trsors de patience ils doivent avoir fait provision, pour ne pas se laisser dcourager par les raisons dilatoires qu'on oppose leur impatience. Il est pris au hasard entre mille. Flicien a l'honneur d'appartenir une administration publique. Il avait vingt ans quand il y fut admis, et il en a trente-deux aujourd'hui. Il compte donc douze ans de service, et ses suprieurs ont toujours fait les plus grands loges de son travail. Cependant, Flicien n'a que douze cents francs de traitement, et, comme il n'est pas sans quelque ambition, il languit, il s'impatiente, il sollicite de l'avancement. Que de lettres n'a-t-il pas crites du fond de sa province pour faire valoir ses droits, et ses bons services, et son ge, et les favorables rapports de ses chefs! Combien de fois n'a-t-il pas pri, suppli, conjur _son_ dput d'aller le recommander en personne au ministre duquel dpend son avenir! Soins inutiles! Un beau jour, pourtant, Flicien, furieux, dsespr, prend une rsolution nergique: il corne son patrimoine d'un millier de francs, et vient Paris. Le voil dans l'antichambre de son chef suprme, dans le sanctuaire de la faveur. Que rpondre un homme de trente-deux ans, qui a douze ans d'excellents services, 1,200 francs d'appointements et qui sollicite deux ou trois cents francs d'augmentation? Le ministre lui promet la premire place vacante. Celle de Verrires le sera bientt, rpond Flicien prpar tout. --Eh bien! vous l'aurez. Cependant huit jours se passent, et sa nomination n'est pas signe. Qu'apprend-il alors? La place de Verrires est vivement sollicite par le protg d'un personnage puissant et elle vient de lui tre promise. Maldiction! s'crie Flicien, aurai-je donc fait un voyage inutile? Le voil qui se remet en course. Bon gr mal gr, il amne deux ou trois dputs chez son ministre, il lui fait crire par des pairs et des lieutenants-gnraux; il obtient mme une lettre de quelqu'un de la cour. Enfin, grce ce formidable dploiement de forces, son concurrent est vinc, et quelques jours aprs il se rend tout joyeux au ministre. Mais l, au lieu d'une commission qu'il s'attendait recevoir, un chef de service laisse tomber sur lui ces foudroyantes paroles: M. le ministre prouve un vif regret, monsieur, de n'avoir pu vous accorder la place que vous avez sollicite. La justice qui dirige ses actes lui a fait un devoir d'y nommer un employ, pre de famille, qui compte vingt-deux ans de service. Du reste, soyez assur, monsieur...--Eh quoi! dit Flicien s'cartant visiblement, en cette circonstance, de sa prudence ordinaire, est-ce ma faute si vous avez t injuste envers ce pre de famille pendant douze ans? Il faudra donc que j'aie vingt-deux annes de service et une demi-douzaine d'enfants pour aspirer un traitement de quinze cents francs! La perspective est agrable. Le lendemain de cette fatale journe, Flicien avait repris le chemin de son dpartement. Combien d'employs se seraient fait dans le commerce, dans l'industrie, dans les arts libraux ou mcaniques, une position considrable, s'ils y avaient consacr le quart de la persvrance, de l'habilet, du tact, de l'esprit de suite et quelquefois du talent rel dont il leur a fallu faire preuve pour s'avancer mdiocrement dans les fonctions publiques! Il y a ensuite l'employ qui est jaloux et celui qui ne l'est pas du tout, le trembleur, le flneur, le malade imaginaire, le piocheur, le flatteur, le pcheur la ligne, le cumulard, celui qui professe pour la politique une indiffrence profonde, et celui qui, attentif aux moindres mouvements de l'gypte, de l'Angleterre et de la Russie, suppute chaque matin, dans son intelligence, les futures destines des empires. Esquissons rapidement quelques-unes de ces intressantes silhouettes. tre employ et jaloux! imagine-t-on un plus terrible supplice? Vous crivez un maire, un cur, un receveur de l'enregistrement, n'importe, ou bien vous rglez les dpenses de telle commune situe deux cents lieues de Paris. Tout coup une ide, une affreuse ide se prsente votre esprit: Et ma femme, o est ma femme? est-elle chez elle? qui est avec elle? A cette pense, votre tte se trouble, la phrase suspendue se fige dans votre cerveau, vous serrez la plume avec rage entre vos doigts, vous faites d'immenses erreurs d'addition. Subjugu, pouss, entran par le dmon de la jalousie, vous vous esquivez furtivement de votre bureau, vous arrivez chez vous, haletant, sous un prtexte quelconque, et vous embrassez, avec une joie mle de honte, votre femme, qui dchiffrait son piano une contredanse de Musard ou quelque valse de Jullien; puis vous revenez vous mettre au travail un peu plus tranquille pendant quelques heures. C'est trs-bien... Mais malheur vous si ces visites sans motifs se renouvellent un peu trop souvent! La crainte du Minotaure vous prcipite entre ses griffes, et ds l'instant o l'on vous souponne d'avoir des soupons, vous tes un mari perdu sans retour. L'employ qui les rages de la jalousie sont inconnues n'est-il pas mille fois plus heureux? Voyez comme il est calme, tranquille, repos. D'abord il se lve son heure, avant ou aprs sa femme, comme il lui plat, commande chez lui, mange tous les jours un plat de prdilection et arrive son bureau quand il veut, pour n'y faire que ce qu'il veut. Peut-tre qu'en examinant son visage avec attention dans certains moments, on y surprendrait un pli de colre, un froncement de sourcil, une vellit de rvolte; mais quelques secondes se sont peine coules, et ce nuage s'est vanoui; le teint de l'employ est redevenu serein, pur, transparent. Au fait, que manque-t-il son bonheur? Il a une jolie femme, il avance rapidement sans avoir jamais sollicit, et il rcolte d'abondantes gratifications; son secrtaire-gnral, qui a les plus grandes tendresses pour sa dernire fille, le charge souvent d'aller inspecter telle prison, tel haras ou tel receveur de province, et ses collgues disent malicieusement de lui, sous le manteau de la chemine: Il parat que la femme de Lopold va le doter bientt d'un nouveau _gage de son amour_, car on vient de le nommer sous-chef. _E sempre bene._ N'oublions pas le trembleur. Ce type comporte plusieurs subdivisions. Il y a d'abord l'employ qui a peur des rvolutions, des dnonciations et des destitutions. Mais passons lgrement sur cette varit; elle est digne de compassion. Vient ensuite l'employ trs-exact: celui-l tremble pendant trente ans d'arriver trop tard son bureau, et la peur de ne pouvoir signer le lendemain ce que, dans le langage administratif, on nomme l'tat de prsence, le poursuit jusque dans son sommeil. Aussi se dfie-t-il des accidents, des rues barres, des encombrements, des embellissements, de sa montre, des horloges publiques et particulires, de tout enfin. Mais, hlas! il peut se trouver une fois en sa vie retard de cinq minutes, et vous pouvez alors le reconnatre son air proccup, effar, la manire dont il se fait place travers la foule, la lgret avec laquelle il rase l'asphalte des trottoirs. Qu'a-t-il besoin d'un omnibus? il les laisse tous derrire lui. Enfin, il arrive, et il n'est pas rprimand. N'importe, il ne s'exposera pas de longtemps au reproche d'inexactitude, et pendant un an son nom figurera en premire ligne sur l'tat de prsence. J'ai connu un martyr de ce terrible tat de prsence. Il avait vingt-quatre ans et il tait amoureux, trs amoureux. Un jour, il obtint de sa belle un rendez-vous pour le lendemain dix heures du matin. Dix heures! pensa-t-il quand il se trouva seul, et le ministre, et mon avenir, et l'tat de prsence! Moi qui jusqu' prsent n'ai pas manqu de le signer une seule fois! Que dirait mon Chef? Le pauvre diable n'alla pas son rendez-vous; mais quinze jours aprs, il aperut l'objet de ses amours au bras d'un de ses camarades qui tait malade rgulirement deux fois par semaine. Il y a de ces nuances d'employs sur lesquelles il serait oiseux d'insister, et que le nom dont on les dsigne peint suffisamment. Tel est le flneur, qui trouve le moyen de travailler une heure par jour; le piocheur, qui se fait scrupule de perdre une minute; le malade imaginaire, qui est menac pendant trente ans d'une grave maladie dans l'attente de laquelle il se repose, se fait saigner, prend mdecine tous les quinze jours; le loustic, charg de la partie des calembours et des mystifications; le flatteur, auquel ses camarades attachent ordinairement le grelot d'espion, etc., etc.: mais le cumulard demande un coup de pinceau spcial et un cadre part. La vie administrative commence gnralement dix heures du matin et finit quatre. Tant qu'un employ est garon, il passe dormir ou ne rien faire les dix-huit heures de libert que lui laisse l'tat. Mais si cet employ se marie et que la misre arrive avec les enfants, il faut bien songer tirer parti de son temps. Alors commence pour lui la vie la plus laborieuse et la plus remplie qui se puisse imaginer. Il est peine six heures du matin, et le voil dj qui copie des actes ou des matrices de rles, colorie des gravures, donne des leons de danse ou de cornet piston, rdige des articles pour les magasins pittoresques, barbouille des romans ou des rsums cinquante francs le volume, suivant l'intelligence ou la vocation qu'il tient de Dieu. De dix quatre, il est l'tat. A six heures, son dner fini, il va jouer de la contre-basse quelque thtre du boulevard, ou bien, si la nature ne l'a pas fait artiste, tenir les livres du tailleur, du grainetier, de l'picier ou de tout autre ngociant de son quartier. Voil son existence de tous les jours jusqu' onze heures du soir. Pauvre martyr du mariage! quelle activit, quel dvouement! Moyennant cela, il est vrai, grce ce travail constant de dix-sept heures par jour, l'employ cumulard parvient donner des vtements et du pain sa femme, ses enfants; il augmente de huit ou neuf cents francs les quinze cents francs dont l'engraisse le budget de l'tat. Tels sont les principaux types de l'employ. La vie de l'employ dans les dpartements diffre un peu de celle qu'il mne Paris. D'abord, presque tous les employs de province sont maris trente ans; Car, que faire en province, moins qu'on s'y marie? et, maris ou non, ils sont plus heureux que leurs confrres de la capitale. L au moins l'existence n'est pas matriellement impossible, et ils peuvent voir de riches ngociants et d'aiss propritaires vivre aussi sobrement qu'eux. Et puis, dans les petites villes de province, l'employ est entour d'une certaine considration. Garon, ses quinze ou dix-huit cents francs font envie bien des mres, et plus d'une demoiselle le prfre quelque bon marchand du pays, parce qu'avec lui elle n'aura pas de magasin surveiller, parce qu'elle pourra dner cinq heures, parce qu'elle sera reue la prfecture. Mari, il est invit, recherch, admis dans les maisons les plus considrables de la ville, sauf dans l'OEil-de-Boeuf de l'endroit, lorsqu'une particule bien positive ne prcde pas son nom. Si sa femme est jeune, jolie ou spirituelle, elle est l'intime de madame la Prfte, de madame la Gnrale, de madame la Sous-Intendante (pardonne, Acadmie, mais ces mots ont cours en province); il est de tous les dners, et il va les jours des grandes et des petites soires chez le receveur-gnral. Quelle douce existence! Et ce n'est pas tout. Chaque soir, quand le marchand aune encore ses mousselines, quand l'ouvrier regarde le ciel avec dpit, impatient de voir le soleil disparatre l'horizon, quand la couturire laborieuse redouble d'ardeur en s'apercevant qu'elle n'a pas encore gagn ses vingt sous, l'employ et sa femme, frais, bien attifs, pimpants, vont se promener nonchalamment au jardin des plantes de l'endroit, l'esplanade, sur les lices, dans la campagne; ou bien, si l'hiver est venu, ils se runissent d'autres employs pour jouer la bouillotte un centime la fiche, caqueter, contrler les dames du pays, lire les revues nouvelles, et parler de leurs droits l'avancement jusqu' onze heures du soir. Cependant ces mmes employs ne sont pas heureux, ils ont un chagrin, un ver rongeur dans l'imagination. Le croirait-on? ils portent envie aux employs de Paris. Ah! si nous tions Paris, on ne nous oublierait pas ainsi! se disent-ils. Il n'y a d'avancement, de faveurs, de gratifications, que pour les employs de Paris. On gagne toujours quelque chose vivre prs du _soleil_. Quand pourrons-nous aller Paris? Le jour vient enfin o, aprs mille privations pralables, il leur est possible de faire le grand voyage, et comme ils ont su capter la bienveillance des dputs, pairs de France et lieutenants-gnraux de toutes leurs rsidences, ils ne doutent pas qu'en les faisant _donner_ habilement, ils n'emportent la place objet de leurs voeux. Mais ici je m'arrte. On n'a pas oubli le dsenchantement et l'exaspration de l'infortun Flicien. Ces dconvenues se renouvellent plus d'une fois tous les jours. On le voit donc, l'employ se plaint Paris, il se plaint en province, il n'est heureux nulle part. Rgle gnrale, il n'y a pas de plus triste condition, d'imagination plus mcontente et plus tourmente que celle de l'employ. Qu'on se figure un homme gagnant peine de quoi vivre, oblig de solliciter, de s'abaisser, de ramper pour obtenir justice, et convaincu par les plus tristes expriences que s'il ne sollicite pas, ne s'abaisse pas, ne rampe pas, s'il se borne attendre, se confiant dans l'impartialit des dispensateurs d'emplois, il pourrira au pied ou sur les derniers barreaux de l'chelle administrative. Que faire? dans cette dure alternative, il se rsigne aux ncessits que l'intrigue lui a faites: il intrigue son tour, il se dmne, il s'ingnie deviner les hommes qui deviendront puissants, s'attache eux et parvient quelquefois, en coudoyant celui-ci, renversant celui-l, laissant derrire lui des droits rels, incontestables, se carrer dans une sincure de huit dix mille francs. Quoi qu'il en soit, tandis que les uns et les autres maugrent, se lamentent, maudissent l'intrigue ou profitent de l'intrigue, le temps a march pour tous. L'poque de la retraite est venue et l'employ compte trente ans de service. Mais ici, nouvelles dolances, nouveaux sujets de dsolation. Tant que l'employ a t jeune, il a soupir aprs le jour o il pourrait prendre sa retraite, briser ses chanes, recouvrer sa libert, son indpendance, son franc-parler, etc.; mais vienne l'poque jadis tant dsire, et son langage n'est plus le mme. On dirait le bcheron de la fable en face de la Mort. Quoi! dj! s'crie-t-il; quelle injustice! quelle barbarie! A peine commenais-je recueillir le fruit de mes travaux, pouvoir vivre de ma place, et l'on me renvoie, et l'on supprime d'un trait de plume la moiti de mes revenus! Moi, qui ai tant de plaisir juger, classer, rdiger, calculer, expditionner! que vais-je devenir? L'employ oublie alors qu'il fut un temps o il s'indignait de ce que des vieillards, des ganaches, s'obstinaient barrer le chemin aux jeunes gens. N'importe; on le met la retraite son tour, contre son gr, en dpit de ses rclamations, et si tous ses enfants sont maris ou placs, si rien ne le retient plus Paris, il se retire dans quelque petite ville des environs o il vit d'ordinaire jusqu' quatre-vingts ans. Heureux quand ses conomies lui ont permis d'acheter un carr de terre et de s'abonner, de moiti avec le maire de l'endroit, au vtran des journaux de l'opposition! Cependant cette rsignation et cette longvit rencontrent des exceptions fcheuses. Connaissez-vous la nouvelle? dit quelquefois, en taillant sa plume, un employ ses camarades de bureau; notre ancien Chef? --Eh bien? --Vous savez qu'il s'tait retir dans les environs de Chantilly, aux portes d'un charmant village, en face d'une vgtation magnifique, admirable; mais, le pauvre homme! c'est la verdure de ses cartons qu'il lui fallait. Ds qu'il a cess de la voir, sa sant est alle en dprissant, il a langui six mois, lui, si content et si heureux dans la poussire de son bureau! Enfin, l'ennui a vot son dos, fait vaciller ses jambes; il s'est peu peu affaibli, affaiss..... --Et comment va-t-il maintenant? --Trs-bien: il est mort. PAUL DUVAL. [Illustration: L'AME MCONNUE.] [Illustration] L'AME MCONNUE. VOICI un tat tout fait nouveau, une existence qui n'a pas d'antcdents, comme la plupart de celles dont on s'occupe dans ce livre. L'colier de la Sorbonne du quinzime sicle est l'anctre pittoresque de l'tudiant; l'avou descend en ligne directe du procureur et a recueilli exactement tout l'hritage; le dandy n'est qu'une transformation du raffin, du muguet, du rou, de l'homme la mode, de l'incroyable et du merveilleux; et l'acadmicien de nos jours n'est qu'un driv trs-altr des grands crivains du dix-septime sicle. Mais l'me mconnue ne se trouve pas au del de notre poque, j'ose mme dire, au del de notre littrature. Ce n'est pas non plus une importation comme le lion, le touriste, l'amateur de courses; c'est un produit indigne de notre industrie littraire: l'me mconnue appartient la France; elle appartient au peuple le plus gai et le plus spirituel de la terre, ce qu'il dit. Peut-tre que si les Anglais taient moins occups nous souffler nos plus petites inventions mcaniques pour en faire des moteurs colossaux de fortune; peut-tre que s'ils n'avaient pas nous enlever notre commerce des lins, notre fabrique de soies, et que s'ils n'taient pas en qute de quelque lentille monstrueuse pour donner aux rayons de leur mauvais soleil borgne une chaleur qui pt mrir la vigne, et transplanter dans les marcages d'cosse les rcoltes de Bordeaux; peut-tre, dis-je, que, s'ils n'taient pas occups tout cela, ils pourraient encore nous disputer la vocation de l'me mconnue. En effet, le premier germe de cet tre rel, et fantastique tout la fois, se trouve peut-tre dans les oeuvres de leur grand Byron. Mais, il faut le reconnatre, c'est la graine d'une fleur potique que nous avons seuls recueillie; et tandis que ces pauvres gens, tout proccups d'intrts vulgaires et matriels, ramassaient nos pieds les inventions de toute sorte de M. Brunel, que nous y avons laisses ddaigneusement, nous enlevions leur barbe cette admirable semence pour la rpandre et la propager sur notre sol. Il faut le reconnatre, la culture a t bonne; il y a eu de profonds sillons tracs bec de plume; il y a eu engrais de posies mlancoliques, fumier de romans: aussi comme elle a grandi, prospr, multipli! L'ivraie le dispute au bon grain, et l'touffera bientt. Qu'est-ce donc que l'me mconnue? Je vais tcher de vous l'expliquer. Ce n'est pas sans intention que je l'ai compare une fleur (il y a des fleurs trs-laides et qui sentent mauvais). En effet, comme la fleur, elle est des deux sexes: il y a l'me mconnue-homme, et l'me mconnue-femme. L'me mconnue-homme est assez rare, et ne pousse gure que dans la zone littraire. On la qualifierait mieux peut-tre en l'appelant gnie mconnu, attendu que les individus de cette espce appellent _gnie_ tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils sentent, tout ce qu'ils disent. Cependant ce nom n'est pas gnralement adopt. Les pres de famille les appellent des fainants; les gens d'affaires, des imbciles, et les marchandes de modes les confondent quelquefois avec les potes. Donc, si nous en avons parl, c'est pour prier nos confrres en botanique morale de vouloir bien diriger leurs observations sur ce genre de vgtaux, si par hasard il en tombe quelque individu sous leur loupe. Je ne m'occuperai donc que de l'me mconnue-femme, dont la multiplication mrite de fixer les regards du philosophe. L'me mconnue-femme est, en gnral, d'un aspect plutt bizarre qu'agrable. Elle affecte des formes insolites et cependant trs-diverses. Toutefois, la plus commune se reconnat aux signes extrieurs suivants: des robes d'un taffetas bistre pass, ou de mousseline-laine noire et rouge, un chapeau de paille cousue orn de velours tranchant, des gants de filet, trs-peu ou point de cols ou de collerettes: tout ce qui est linge blanc lui est antipathique; un lorgnon d'caille suspendu au cou par un petit cordon de cheveux, une broche avec dessus de cristal o il y a des cheveux; bague o il y a des cheveux, bracelets tisss de cheveux avec fermoir enfermant d'autres cheveux: l'me mconnue a normment de cheveux, except sur la tte. Le peu que les profondes rveries lui en ont laiss pend l'anglaise le long de joues creuses et d'un cou remarquablement long et fibreux. L'aurole des yeux est d'un jaune sentimental et terreux, que les larmes ne lavent pas toujours suffisamment; la main est blanche, tachete d'encre l'index et au mdius, et lgrement borde de noir l'extrmit des ongles. Quant ce parfum de femme que don Juan percevait de si loin, il nous a paru sensiblement altr en elle par l'absence de toute espce de parfums. En gnral, l'me mconnue ne prend tout son dveloppement que fort tard, entre trente-six et quarante ans. C'est une fleur d'automne qui souvent passe l'hiver et rsiste aux frimas qui blanchissent sa corolle. On cite cependant quelques exemples d'mes mconnues qui ont fleuri au printemps, de dix-huit vingt ans. Mais ce n'a pu tre qu' l'aide d'une chaleur factice, d'une culture force, chauffe de romans dvors en cachette, qu'on a pu obtenir de pareils rsultats. Et encore, le plus souvent, avortent-ils compltement la moindre invitation de bal; et il suffit de les transporter cet ge dans le terrain solide du mariage pour les transformer compltement. Il n'en est pas de mme de l'me mconnue qui s'est dveloppe son terme; et celle-ci a cela de particulier que, lorsqu'au lieu d'tre transporte dans ce terrain lgitime dont nous parlions tout l'heure, elle y vient d'elle-mme, elle est d'autant plus vivace et plus dvorante. Toutefois, avant d'aborder la partie philosophique de cette analyse, il convient de dire quelque chose des lieux o se plat l'me mconnue. Elle aime les chambres closes o les bruits de l'extrieur arrivent difficilement et d'o les soupirs intrieurs ne peuvent tre entendus. La vivacit du jour lui est insupportable comme aux belles-de-nuit et elle se ferme comme elles sous un voile vert, si par hasard elle s'y trouve expose; mais elle s'arrange pour vivre presque toujours dans un clair-obscur profond: elle se le procure au moyen de jalousies constamment baisses, de rideaux de mousseline d'autant plus _propres_ cet usage qu'ils le sont moins. Pardonnez-moi ce calembour, c'est Odry qui me l'a prt. Dans ces mystrieux rduits il y a une foule de petits objets inutiles et prcieux, et dont l'me mconnue pourrait seule expliquer la valeur. Quelquefois un crucifix, souvent une pipe culotte, de ci de l un bouquet fltri, une boucle de pantalon, une image de la Vierge, un ncessaire de travail dont on a enlev la partie utile pour en faire une cassette correspondance, des ventails brchs et un poignard en guise de coupoir, quoiqu'elle ne lise jamais de livres neufs et qu'elle les loue tout crasseux et tout dchirs au cabinet de lecture, ni plus ni moins que si elle tait portire ou duchesse. Maintenant que je crois avoir tabli quelques-uns des lments physiques de l'existence matrielle de l'me mconnue, je crois pouvoir aborder les intimes secrets de son existence morale. Ici le champ est immense, par son tendue et par ses dtails. La pense de l'me mconnue vole des rgions les plus basses des affections illgales aux rgions les plus thres des rves d'amour mystique. Et dans ce vol perte de vue, chaque mouvement est un mystre, chaque effort une douleur, chaque mot un problme, chaque aspiration un dsir illimit, chaque soupir une confidence. Qui pourrait dire en effet tout ce qu'il y a dans les paroles ou les gestes d'une me mconnue, dans sa pantomime loquente? Qui pourrait surtout comprendre les mystres et la sublimit de son immobilit et de son silence? C'est alors qu'elle ne remue pas et qu'elle ne dit rien, que tout ce volcan qu'elle porte en elle, gmit, brle, se roule, s'embrase, la dvore, bondit, et finit par clater par un regard jet au ciel, comme une colonne de lave qui emporte avec elle les cendres de mille sentiments consums dans cette lutte intrieure. Heureusement que l'me mconnue en a tellement consumer, que la matire ne manque jamais l'incendie. Quant l'histoire de l'me mconnue, avant d'arriver sa perfection, elle est toujours un abme o l'oeil cherche vainement pntrer: dans sa bouche elle se rsume toujours en ces mots: J'AI SOUFFERT!!! mais quant la nature de ces souffrances c'est un mystre qu'on ne peut gure apprendre que de quelque sage-femme indiscrte, ou de la _Gazette des Tribunaux_. L'me mconnue est indiffremment fille, femme ou veuve. Mais quel que soit celui de ces tats auquel elle appartienne, il y a toujours, dans son pass, un, souvent deux, quelquefois quatre ou cinq de ces grands malheurs qui psent sur son existence. A l'tat de fille, l'me mconnue est le chtiment des vieux clibataires qui ont t libertins. Quand l'ge a us leurs forces, trop vieux pour trouver un refuge assur dans le mariage, ils demandent du moins le repos une association o ils mettront la fortune et o elle apportera les soins. Leur vieille exprience croit avoir trouv une compagne convenable en choisissant une fille plus que mre, mais dont la modestie languissante a encore un certain attrait: ils savent ce qui en est de ses retours plaintifs sur le pass. Mais eux, dont la vie s'est passe faire faillir les plus pures et les plus jeunes consciences, ne pensent pas devoir se montrer trop svres pour des fautes dont ils auraient pu tre les complices. Ils s'imaginent follement que ces pauvres filles vieillies ne demandent qu' se reposer de leurs malheurs comme eux de leurs plaisirs, et sur la foi d'une rsignation admirablement joue ils leur ouvrent leur maison. A partir de ce jour commence entre le vieillard cacochyme et la fille valide une lutte o le misrable subira toutes les tortures avant de succomber. Et d'abord, avec une persvrance et une effronterie que rien ne peut troubler, elle insinue peu peu que sa vie a t pure comme celle d'une vestale et que la calomnie seule l'a fltrie. Le vieux bonhomme, qui n'a plus mme la force de discuter, la laisse dire et lui accorde cette satisfaction; car elle est prvenante, bonne, empresse. Peu peu la vertu anglique de la sainte personne devient un fait tabli, incontestable, reconnu par tout le monde, mme par quelques amis qui ne veulent pas contrarier un pauvre fou. Alors les soins, sans cesser d'tre empresss, deviennent imprieux, on rgle la vie du vieux libertin. Peut-on refuser cet empire la femme qui a si bien rgl la sienne! Bientt ces soins toujours offerts sont cependant marchands, les exigences paraissent, le vieillard cde une fois, deux; mais enfin un jour arrive o il tente une observation; alors l'me mconnue clate, comme ce cactus fantastique qui s'panouit en une seconde avec un bruit pareil celui d'un coup de canon: Un noble coeur qui s'est sacrifi un pieux devoir et qui n'en recueille qu'ingratitude. Ah! sa vie a commenc par le malheur et elle doit finir de mme. Que si le vieillard trop irascible veut discuter ces prtendues infortunes, c'est alors que l'me mconnue triomphe. Ce n'est pas ainsi qu'il parlait nagure: il apprciait alors cette me candide et fire qui s'tait donne lui; ou plutt elle s'tait trompe, il n'avait jamais compris quel trsor de vertu Dieu avait plac prs de lui. Eh! comment en pouvait-il tre autrement, lui qui n'a jamais vcu qu'avec des femmes de moeurs perdues, qu'avec des malheureuses dont elle rougirait de prononcer le nom. Que si le vieillard, bless dans son orgueil, veut dfendre quelques-uns de ses bons souvenirs d'autrefois et rplique, alors, oh! alors, elle se tait; et c'est une dignit froide, implacable, silencieuse, un abandon fermement calcul qui rpondent pour elle. Le vieillard djeune mal, dne mal; tout lui manque: sa tisane, sa potion, son journal, son tabouret pour mettre son pied goutteux, son auditeur de tous les jours pour l'couter. Il lutte, il veut tre fort et se suffire, mais il ne peut pas, alors il se rsigne; il rappelle celle qui lui fait mal et lui demande pardon, il l'a _mconnue_. Elle est proclame me mconnue. A partir de ce moment, ce malheureux appartient cette femme, comme sa proie au vautour. Ds ce moment elle peut avoir un amant, qui boit le vin du vieillard, dne avec lui, prend du tabac dans sa tabatire, s'il ne prend pas la tabatire. C'est un beau-frre, un cousin, un neveu, tout ce qu'il vous plaira: mais c'est un membre de cette vertueuse famille, dont l'me mconnue est le plus bel ornement. La famille se trouve introduite. Elle est nombreuse la famille; les cousins se succdent et ils viennent quelquefois avec les cousines, alors on chasse la vraie famille du vieillard, devenu de plus en plus caduc et imbcile, pour recevoir cette famille ignoble qui n'a d'autre parent que le vice. Du lit de souffrance o on laisse le malheureux, il entend quelquefois venir jusqu' lui, du fond de son appartement, le bruit des verres et de l'orgie. Il tempte, il sonne; elle parat; svre, terrible, Qu'a-t-il? que veut-il?--J'ai cru entendre... il m'a sembl.--Quoi?--il balbutie ses griefs; s'il est assez fort pour se lever et aller vrifier ses soupons, on pleure, on se lamente, on s'indigne; s'il est trop malade pour bouger, on menace de le quitter et on ne veut pas tre plus longtemps mconnue. Mconnue! toujours le mot tout-puissant! et le malheureux cde, qu'il soit dit, avec des pleurs ou avec des menaces; c'est un talisman. Cela dure jusqu' la mort du vieillard et l'hritage, que recueille l'me mconnue, auquel cas elle se fait dvote et pouse un marguillier, ou prend un tablissement orthopdique, ou un cabinet de lecture. Celle-ci est de l'espce la plus commune. Passons une espce plus distingue. A l'tat de veuve, l'me mconnue est la cheville vorace des petits jeunes gens. Les plus tendres, les plus nafs, les plus gracieux, sont sa proie habituelle. L'me mconnue veuve a presque toujours une espce de petite existence assure, quelques mille livres de rente accroches son mariage dfunt. C'est cette varit surtout qui entend admirablement le romantique de l'intrieur et du clair-obscur. J'en pourrais citer qui ont des veilleuses en plein midi dans des lampes de porcelaine. C'est une de ces femmes qui a rpondu une de ses amies qui la trouva tendue sur une causeuse avec ce faible luminaire l'heure de midi: --Est-ce que vous tes malade? --Non, je l'attends. Quel pouvait tre l'infortun? Malheureux enfant! que Dieu te fasse l'amant d'une marchande de pommes plutt que d'une me mconnue! Du moment qu'un malheureux bon jeune homme qui entre dans le monde a t aperu par un de ces vampires dans le coin du salon o on le laisse, voil le boa qui le guigne, qui s'approche doucement de lui, qui le couve des yeux, se l'assimile et l'absorbe par la pense. C'est un incident de rien qui commence la conversation; un mouchoir qu'on laisse tomber et que le maladroit ramasse avec politesse. Alors on s'informe de lui, en moins de rien on sait ses habitudes, ses allures, sa faon d'tre. Le jeune homme, quel qu'il soit, a bien un got, une prfrence. Il est bien sorti du collge, o l'on apprend tout, en sachant un peu de quelque chose, o il a touch du piano, ou dessin des yeux, ou fait des vers qui n'avaient pas la mesure. Quoi que ce soit dont il parle, l'me mconnue ne rve pas autre chose: la musique est sa vie, ou bien elle a un album pour lequel il lui faut un dessin, ou des vers. Le jeune homme ne peut lui refuser cela. Qu'il vienne un moment dans le modeste ermitage de la recluse, et on lui montrera tous les trsors de posie qu'elle possde; il doit aimer et approuver cela, lui! car son visage a le cachet des nobles sentiments, des gots levs. Pauvre petit! il se sent flatt, il croit qu'il est fait pour aimer hors du collge ce qu'il y dtestait cordialement. Il promet et ira; il y va. L'antre s'ouvre et se referme; c'est toujours le fameux clair-obscur, plus une tablette du srail; c'est une femme dans un long peignoir blanc avec des bracelets de jais et un collier de mme avec une croix qui se perd dans la ceinture. Elle souffre, elle est languissante; l'enfant inexpriment s'attendrit et la plaint. --Oh! vous tes bon, mais vous me faites bien au coeur. Et on lui serre la main. De deux choses l'une: ou le patient est tout fait novice, et alors c'est lui qui devient entreprenant, c'est la belle qui succombe et qui menace d'en mourir; ou il a quelque instinct du danger dont il est menac, et il cherche battre en retraite, et alors il est pris au collet de la faon la plus irrsistible. Il arrive qu'on se trouve mal, qu'on a une attaque de nerfs; l'urgence demande des secours, mais une femme sait-elle ce qu'elle fait dans son attaque de nerfs, sait-elle o elle s'accroche? c'est quelquefois au cou du visiteur; et comme cette femme n'est pas absolument affreuse, les dix-huit ans du jeune homme font le reste. A partir de ce moment, l'infortun est perdu; il appartient corps et me cette femme pour qui le ciel vient de s'ouvrir aprs tant d'annes tnbreuses de douleur, et qui croit, ces transports soudains et invincibles qui l'ont domine, qu'elle a enfin trouv celui qu'elle rvait dans sa souffrance intime, dans son me brise. Le jeune homme croit tout cela; il se sent ador, et la vanit lui tient lieu d'amour pendant une semaine ou deux. Mais bientt la scne change: ce n'est plus lui qui a t viol, c'est cette femme qui a t indignement sduite; et ce titre elle est exigeante, elle est jalouse; elle veut toute sa vie. Il veut essayer de secouer le joug, et demande un peu de libert: ici l'me mconnue se rvle. Il est bien difficile que le premier jour il ne soit pas chapp l'imprudent quelques-unes de ces phrases que la politesse fait dire toute femme qui se tord de dsespoir dans vos bras de la faute qu'elle vient de commettre? On l'a rassure, on lui a promis de l'aimer toujours. Voil le point de dpart de toutes les dclamations, le pidestal de l'me mconnue, elle se pose en victime. L'infortun, qui n'a pas encore le froce courage des ruptures ouvertes, crit une lettre o il croit avoir invent un prtexte irrsistible; il l'envoie le soir par son portier, se couche et s'endort. Le lendemain matin, quand il s'veille avec le vague sentiment de sa libert rachete, il voit au pied de son lit un visage en pleurs qui lui dit douloureusement: Vous dormez, et moi je veille. Le portier du petit jeune homme a donn la clef de son petit appartement la femme qui s'est prsente le matin. Ce n'est pas que ce soit un homme de moeurs trs-rigides; mais l'me mconnue a si bien l'air d'une tante, qu'il croit faire acte de pre de famille en introduisant prs de son jeune locataire une personne raisonnable qui le tancera; car il commence se dranger un peu. Surpris au lit, le malheureux fait presque toujours tourner l'explication son dsavantage; il a t gar par de faux amis, et il retombe dans l'abme auquel il avait voulu s'arracher. C'est alors que la vie devient un affreux supplice: ce sont des lettres tous les matins, des rendez-vous tous les soirs; il ne rpond pas, il y manque; il va dner gaiement au caf Douix prs d'une fentre; il rit, il parle, il boit. Tout coup sa gaiet se ternit, son visage devient sombre; c'est que l'me mconnue vient de lui apparatre au fond d'une citadine un cheval: elle est folle, exaspre, elle peut monter, faire une scne et le perdre; oui, le perdre, car elle le rendra ridicule. Alors il prend un prtexte pour sortir, il descend, et pour se dbarrasser de cette funeste apparition, il promet tout ce qu'on veut. Il remonte, mais il n'a plus d'apptit; son dner tourne, il a une indigestion; et quand il rentre chez lui o on l'attend, il faut qu'il remercie encore l'me mconnue du th qu'elle lui donne: horreur! En tre rduit avoir une indigestion devant une femme. Il y a de quoi l'trangler. Mais vouloir crire tous les accidents d'une pareille histoire, ce serait entreprendre un livre de dix volumes: et les menaces de suicide, et l'honneur perdu pour lui seul, et les suppositions de grossesse impossible, et toute la fantasmagorie des sentiments faux, exagrs. Cela peut durer six mois, au bout desquels le malheureux dmnage ou part pour les les. Ce sont les mes mconnues qui lguent aux autres femmes ces coeurs d'hommes secs et impitoyables qui ne croient rien, qui brutalisent les sentiments les plus dlicats, ricanent des affections les plus tendres, et qui ont cr cette phrase: Elle est morte d'amour et d'une fluxion de poitrine. Quelque ignoble que soit l'me mconnue l'tat de fille, quelque froce qu'elle soit l'tat de veuve, ce n'est rien encore auprs de ce qu'elle est l'tat de femme. Elle parvient cet tat par des voies bien diffrentes: quelquefois elle y apporte les germes de cette espce d'affection crbrale chronique qui constituent l'me mconnue; c'est alors quelque sous-matresse de pension qui pouse un marchand de vin veuf, et qui veut donner une seconde mre ses filles. Le gros gaillard continue boire, manger, rire fort, tandis que la femme se renferme dans le ddaigneux silence de la supriorit, mangeant du bout des lvres, parlant de mme, rendant de mme son poux ses caresses et ses bons baisers d'affection. Il joue le piquet, tandis qu'elle lit Lamartine, et il ronfle dans son lit, tandis qu'elle rve veille ct de lui. Il est inutile de dire o doit aboutir une pareille union. D'autres fois l'me mconnue est entre en mnage avec toute l'envie sincre d'tre une bonne femme; alors il peut arriver que l'affection la gagne par les livres ou par le contact avec une personne gangrene. Dans ces cas-l, comme nous l'avons dit plus haut, le dveloppement de l'me mconnue est norme; car c'est tout son pass sacrifi et perdu dont il faut qu'elle se venge, et le mari doit, en souffrances qu'elle lui inflige, toutes les joies ineffables d'un amour cleste qu'il ne lui a pas procures. L'employ dans les administrations, qui laisse sa femme toute la journe dans la solitude, est trs-sujet la femme me mconnue; car, en son absence, tout pntre dans sa maison, amis, livres, consolations, et le mal s'y dveloppe l'aise, jusqu' ce qu'il arrive un degr d'intensit qui amne les querelles les plus violentes, et enfin les ruptures les plus scandaleuses. D'autres fois encore le mari accepte l'me mconnue pour ce qu'elle est: c'est presque toujours quand elle s'est trouve apporter une dot considrable dans la communaut; alors c'est l'esclave le plus insult, le plus bafou, le plus dconsidr de la terre: il n'a ni la volont d'avoir une opinion, ni celle de rentrer quand il veut, ni de sortir, ni d'tre indiffrent, ni attentionn; et avec cela il est rput le tyran le plus insupportable et le plus barbare: il ne comprend pas ce qu'est une femme; il ignore ces sentiments secrets de sensibilit qu'il blesse chaque instant; il a tu le rve de ce coeur qui croyait en lui; il crase de sa vie vulgaire la vie ineffable de cette me mconnue. Pour le mari qui a une pareille femme, le supplice est de tous les jours, de toutes les minutes, de tous les instants. S'il reste seul avec sa femme, elle rve; la premire question qu'il lui adresse, elle se dtourne ddaigneusement: que vient-il faire dans ses penses, lui qui ne saurait les comprendre? S'il insiste, elle clate: le brutal a pos son pied de boeuf sur cette me mconnue qui ne peut mme se rfugier dans le silence. S'il a quelques amis dner, elle se tait encore, et lorsqu'il lui dit de servir la crme, elle essuie une larme, affecte une gaiet force et douloureuse et salit la nappe. Le dner est gn, ennuyeux. Le soir venu, le mari demande une explication, qui se rsout toujours en une attaque de nerfs (ceci tient la varit la plus lgante de l'me mconnue). C'est tous les jours la mme vie, jusqu' ce que tout cela finisse par un procs en sparation intent par la femme pour svices graves, et prononc contre elle pour adultre. Enfin quand l'me mconnue a enterr son clibataire, ou perdu son dernier jeune homme, ou abandonn son poux, elle crit un jour la lettre suivante un homme de lettres quelconque: Monsieur, Vous qui savez si bien peindre les douleurs des femmes, vous me comprendrez. J'ai bien SOUFFERT, monsieur, et peut-tre le rcit de mes douleurs, retrac par votre plume, pourrait-il intresser vos lecteurs. Si vous vouliez recevoir ces tristes confidences d'un coeur qui n'a plus d'espoir en ce monde, rpondez-moi un mot, A madame A. L., poste restante. L'homme de lettres, qui est un gros bonhomme trs-rond, qui rit, et siffle la cachucha en corrigeant ses preuves, prend la lettre, la tortille et s'en sert pour allumer son cigare, qu'il va fumer dans les alles de son jardinet en rvant quelque histoire bien touchante. L'me mconnue va la poste huit jours de suite, et ne trouvant pas de rponse, elle s'crie en guignant un boisseau de charbon: J'ai vcu mconnue et je mourrai mconnue! L-dessus, elle fait chauffer son caf au lait et demande un gigot pour son dner. O! me mconnue! FRDRIC SOULI. [Illustration: L'ECCLSIASTIQUE.] [Illustration] L'ECCLSIASTIQUE. DE toutes les existences sociales que notre premire rvolution a atteintes, c'est assurment l'tat ecclsiastique qui a t frapp avec le plus de rigueur et de persvrance. La noblesse a repris ses titres, aprs avoir recouvr une grande partie de ses biens, dont l'indemnit a complt la restitution; la bourgeoisie, dans toutes ses professions, a fini par acqurir plus d'importance qu'elle n'en avait autrefois; mais le clerg, raill et dchu dans le dix-huitime sicle, proscrit et dcim par la Convention, ha et perscut par le Directoire et ses thophilanthropes, protg politiquement par l'Empire, malheureusement favoris par la Restauration, ddaign, mais mnag par le _juste-milieu_, le clerg, ou, pour mieux dire, sous le point de vue social, la position, la fortune, les dignits du prtre, n'ont pu se relever des coups qui lui ont t ports par le protestantisme, la philosophie et l'indiffrence, enfants trop bien connus aujourd'hui de toutes les passions mauvaises. En vain l'Assemble constituante avait _dcrt_ une dotation de quatre-vingts millions comme indemnit de la spoliation des biens du clerg; en vain, et plus tard, des temps meilleurs sont-ils venus pour l'glise! Plus de ces princes ecclsiastiques dont le patronage gnreux et clair refltait dans les moindres membres du clerg une partie de son influence sociale; plus de ces conciles diocsains et de ces assembles gnrales, qui, en assurant le maintien de la discipline et de l'indpendance ecclsiastique, montraient aux peuples la valeur et la puissance de l'glise locale et nationale; plus de ces nombreuses hirarchies clricales, qui, dans tous leurs degrs, permettaient chaque prtre de trouver une place que le mrite, quoi qu'on en ait dit, obtenait aussi souvent que la faveur; plus de ces domaines agricoles qui fournissaient aux besoins du pauvre, et donnaient leurs propritaires le droit naturel de siger, comme les autres citoyens, dans les tats gnraux de la nation; plus, ou presque plus de ces modestes presbytres, habitations retires, mais honorables, de l'humble cur et de sa servante canonique; enfin, plus mme de ces asiles garantis la vieillesse ou aux infirmits ecclsiastiques, puisque, l'exception d'un seul tablissement fond pour douze pauvres prtres, par le plus illustre crivain de nos jours, sous les noms vnrs de la plus auguste des filles de Bourbon, il n'existe en France aucune maison o puisse se retirer et mourir l'ecclsiastique sans ressources, que les travaux de l'glise ont mis hors de combat. L'individualit du prtre doit ncessairement se ressentir de la situation que des lois athes ou indiffrentes ont cre pour le clerg. L'tat social, ou plutt _lgal_, de l'ecclsiastique, ne commence qu' la dignit de vicaire, par le salaire officiel qu'il reoit en vertu du budget annuel. A partir de ce _grade_, son traitement est vot, comme celui du souverain et du garon de bureau, titre de fonctionnaire public; et les vingt-huit millions environ que la loi de finances attribue aux trente mille lvites du royaume qu'elle daigne solder pour rpondre aux besoins du culte, ne reprsentent pas 1000 francs de revenu pour chaque prtre, et pas un prtre pour chaque millier de chrtiens. C'est donc en dehors du prtre lgalement rtribu, depuis le vicariat jusqu' l'archevch, que se trouve le plus grand nombre d'ecclsiastiques, dont l'existence dpend alors, ou des ressources qui leur sont personnelles, ou des produits de l'glise qu'ils desservent, lesquels sont perus et rpartis par _la fabrique_ ou congrgation de marguilliers, prside par le cur de la paroisse. Il rsulte de cette condition gnrale et particulire du clerg de France, sous le rapport matriel, que le sacerdoce ne peut gure se recruter, sauf quelques exceptions, que dans les classes infrieures et dans des familles honorables, mais pauvres; l o les privations domestiques, ncessairement imposes ds l'enfance, rendront plus tard moins rudes et moins sensibles toutes les autres privations d'un ge plus avanc, auxquelles le prtre est condamn par la situation sociale que lui ont faite les lois _philosophiques_, et les moeurs publiques qui en ont t la consquence. Il en rsulte aussi que les vocations spontanes et libres qui se manifestent dans les sphres plus leves de la socit, maintenant dgages de toute suspicion ambitieuse ou cupide, sont plus assures, plus durables, plus imposantes, plus respectes. L'glise actuelle, heureusement dlivre de ces abbs qui n'avaient d'ecclsiastique qu'un titre banal et un demi-costume, de ces abbs dont on voyait les statues coquettes dans les jardins de l'_ancien rgime_, de ces abbs qui faisaient des tragdies, moins qu'ils ne fissent des chansons ou des opras-comiques, espce de troupe drgle, sans chef, sans solde, et qui, quoiqu'ils n'appartinssent pas plus au clerg militant que des corps francs une arme rgulire, n'en dshonoraient pas moins la milice sacre dans l'esprit de l'ignorant et du vulgaire; l'glise actuelle, dbarrasse de membres parasites ou honteux, dispose de bonne heure les jeunes lvites qu'elle lve grand'peine dans son sein la vie solitaire et seme de privations, que plus tard ils pourront retrouver au milieu des hommes de la socit nouvelle. En effet, ceux-ci ne profrent plus, comme jadis, le blasphme ou le sarcasme contre le prtre: _la mode en est passe, cela est de mauvais got_; mais, toutefois, conduits, ou par une antipathie naturelle, ou par la crainte des muets reproches de la robe ecclsiastique et de la circonspection qu'elle impose, ou par une indiffrence systmatique, ou par le genre de plaisirs et d'habitudes auxquels ils se livrent, ou, enfin, par un fcheux _respect humain_, les hommes de la socit nouvelle, disons-nous, fuient, n'admettent pas, ou admettent bien rarement leurs foyers et leurs distractions domestiques le prtre, que tous cependant ils sont obligs de rechercher chaque circonstance importante de leur vie, y compris celle de leur mort. Le prtre de nos jours, la vrit, est bien loign de dsirer ces distractions et de s'y livrer, alors mme qu'elles ne devraient choquer aucune biensance; et mme, si elles se prsentent, il les vite, car il voit, il connat, il pntre, travers quelques apparences favorables, les sourdes hostilits, les prventions ou les mauvais instincts qui rgnent toujours contre lui, et il ne veut ni les braver ni les exciter. Mais ces tribulations, cet abandon, ces ddains, le prtre a t appris les supporter par l'ducation prvoyante et forte qu'il a reue, et qui a t dirige dans ce sens, que le prtre, toujours prt toutes les situations, doit savoir se passer du monde, tandis que le monde ne peut se passer de lui, tant est grande, relle, indestructible, la place que l'vangile, les sicles et les moeurs lui ont assure dans toute socit civilise. Sans parler de pauvres enfants charitablement levs chez des curs de campagne, sans parler de quelques lves instruits comme _enfants de choeur_ dans les matrises des paroisses, et qui, les uns et les autres, poursuivent quelquefois jusqu'au bout les tudes sacerdotales, au sminaire, les jeunes gens se servent eux-mmes dans leurs chambres; par humilit pour eux-mmes, et par conomie pour la maison, ils se servent entre eux dans les rfections communes, auxquelles participent, comme dans toutes les promenades, et avec une parfaite galit, les suprieurs et professeurs. Lever, coucher, heures de classes, d'tudes, de prires, distribution des lettres du dehors, rpartition aux pauvres des restes de chaque repas, infirmerie, achat et vente l'intrieur de tous les objets ncessaires la vie scolastique, en un mot, tous les devoirs et tous les mouvements de la maison s'accomplissent tour de rle, sous la direction d'un lve qui, de bonne heure, prend ainsi l'habitude de l'ordre, d'un commandement patient et rgulier, d'une obissance raisonnable et facile. Les abstinences, les longues mditations, les exercices de la pit, accoutument le corps toutes les volonts de l'esprit. L, en mme temps, jamais de punitions corporelles; tout est conduit, tout cde, tout s'assouplit devant la seule autorit de la raison et de la rgle. L'lve qui ne peut ou qui ne veut s'y soumettre, n'y est point contraint, et se retire aussi paisiblement qu'il est entr. Soit la maison de ville, soit la maison de campagne, les rcrations et les plaisirs, selon l'ge et les gots, sont anims et joyeux, sans devenir bruyants et querelleurs: pour ceux-ci, les conversations littraires et philosophiques, pendant une marche continuelle et rapide; pour ceux-l, la gymnastique, la balle, le cerceau, la corde, les barres; puis les checs, le trictrac, le billard, pour ceux qui les prfrent des exercices plus vifs. Ainsi, et longuement prpar toutes les situations, toutes les sollicitudes de la vie, il n'est en quelque sorte aucun mouvement de l'ordre social auquel le prtre ne prenne part, et o il ne porte, avec l'influence salutaire de son exemple, la rsignation, la dignit, la convenance de son ministre, et du caractre qui lui est propre. En sortant du sminaire, devient-il _prcepteur_ de l'enfant de quelque grande ou opulente maison, laquelle continue ou affecte les traditions aristocratiques? Grave, mais affectueux avec son lve qu'il ne quitte jamais, c'est par le respect qu'il inspire ce surveillant continuel et malicieux de toutes ses actions, que l'abb finit par gagner une confiance et une amiti que son pupille, devenu homme et pre, transmet plus tard ses fils. Plac, par la nature mme de cet emploi, dans la double et difficile position de quasi-domesticit vis--vis du matre de la maison, et de supriorit mixte vis--vis des domestiques, tout la fois, lui-mme, matre et serviteur, on ne le voit jamais servile ou imprieux, hautain ou familier. S'il flatte c'est avec mesure; s'il commande, c'est avec rserve. On ne peut accuser ni son humilit, ni son exigence. Et, enfin, aprs le voyage oblig en Suisse, en Italie, en Allemagne, quand l'ducation de son pupille est termine, qu'il reste ou non le pensionnaire viager de la famille, l'abb n'en demeure pas moins, presque toujours, l'ami de la maison et le confident de tout le monde. Ddaigneux ou effray des avantages et des difficults du prceptorat, a-t-il prfr se vouer sur-le-champ aux devoirs sacerdotaux, et, aprs l'ordination de Nol, son vque l'a-t-il nomm prtre habitu de quelque paroisse de grande ville, c'est l qu'il faut tudier avec admiration les labeurs et la rsignation du prtre franais! Admis au dixime ou au douzime dans le partage du produit volontaire des baptmes et de quelques messes commmoratives (les mariages et les services mortuaires devant tre rservs aux vicaires et aux curs), c'est tout au plus si, dans ce casuel trs-variable, il trouve de quoi pourvoir aux premiers besoins de la vie. S'il est abrit, c'est au haut de quelque maison dcente, mais obscure; s'il a quelques meubles, il n'a point de mobilier; s'il est servi, c'est parce que quelque pieuse _femme de mnage_ trouve dans sa propre charit une compensation suffisante l'insuffisance du salaire qu'elle reoit du prtre. Sera-t-il permis de dire: si ce n'tait que cela! si ce n'tait encore que les visites aux malades, aux pauvres, aux prisonniers, l o les dgots naturels l'humanit sont surmonts chez le prtre par le sentiment du devoir, de la mansutude vanglique et de la rcompense cleste! Mais qui pourrait justement apprcier les ennuis douloureux d'un esprit cultiv qui se trouve en contact oblig et continuel avec des enfants, des femmes, des hommes de la condition la plus infrieure, dont l'intelligence n'est en quelque sorte ouverte aucune lumire, qui ne savent ni discerner, ni dfinir la porte de leurs actions journalires, qui ne savent pas mme la valeur des mots qu'ils emploient, espce de demi-sauvages qui n'offrent pas, en compensation de leur ignorance et de leur stupidit, l'attrait spirituel et fortifiant d'une conversion oprer, d'une civilisation fonder! Conoit-on le supplice de ces instructions ritres, de ces directions de confrries de vieilles filles dvotes, de ces confessions inintelligibles qui sont toujours le partage du jeune prtre son dbut dans le ministre de quelque paroisse? A la vue de pareilles misres intellectuelles, qu'il est cependant aussi ncessaire que mritoire de subir, la pense de telles douleurs qui sont supportes avec patience, courage et joie, les prtres de nos glises ne pourraient-ils pas bon droit rpondre ceux de nos hroques missionnaires qui vont s'exposer aux tortures matrielles: _Et nous, sommes-nous donc sur des roses!_ Puis, il faut, au catchisme, que l'ecclsiastique joigne la lucidit de ses instructions, si dlicates devant de tels auditeurs, la varit, l'enjouement indispensable, pour soutenir et encourager leur attention, par un mlange de rcits, d'anecdotes, de plaisanteries mme, lesquelles, il faut en convenir, ne sont pas toujours bien plaisantes et bien agrablement racontes, mais qui n'en ont pas moins de succs et de fruit, si l'on doit en juger par l'exactitude des enfants aux leons du directeur, par leurs travaux sur les compositions qu'il leur donne, par la gaiet qu'ils laissent clater. Ce n'est pas tout pour le prtre que de savoir et de savoir parler; il faut encore qu'il sache chanter et que, par son exemple, il apprenne ses jeunes pnitents des hymnes de pit. Disposs sur des airs dont le prtre et ses ouailles innocentes ne connaissent pas toujours le type mondain, ces hymnes excitent les railleries de quelques auditeurs plus gs, et, malheureusement pour eux, trop bien instruits de l'origine profane de ces airs, purifis d'ailleurs par l'excution et l'intention des choristes du catchisme et de leur dvot _impresario_. Nous ne pouvons suivre le prtre dans le dtail de tous ses devoirs, au baptme, au mariage, la spulture, puisque nous devons surtout le montrer, en dehors du ministre de l'glise, dans ses rapports avec le monde et l'ordre social. Aprs de longues annes d'preuves, son mrite, sa famille ou quelques protecteurs aidant, il finira peut-tre par devenir vicaire et cur; qui sait? vicaire gnral, chanoine; qui sait encore? vque, archevque; que vous dirai-je? cardinal et pape; car, pour peu qu'il ait d'humilit, le prtre peut toujours, sinon esprer, du moins redouter d'tre charg du gouvernement du monde. Comme il a t lev pour toutes les conditions, il est prpar toutes les fortunes, et il saura galement bien les subir toutes. La chastet, la pauvret, la rsignation qu'il a constamment observes ont fini par le rendre matre de lui-mme. Indiffrent sans gosme, charitable sans accs de sensibilit, observateur sans mdisance, silencieux sans ddain, prudent sans lchet, il agira toujours de faon se trouver sans reproche aux yeux du monde dans lequel il ne se mle pas, parce qu'il sait qu'il est plus facile de s'abstenir que de se contenir. Vous n'entendez gure parler du prtre, en effet, que quand vous avez besoin de lui. N'est-ce rien, de bonne foi, n'est-ce pas, au contraire, chose merveilleuse que, pauvre ou riche, simple ecclsiastique ou dignitaire de l'glise, le prtre, qui touche tous les mouvements sociaux, ne soit jamais compromis dans aucun d'eux! Vous tous que de bonnes ou de mauvaises affaires ont conduits devant tous les degrs de la justice humaine, dites-le: y avez-vous jamais entendu prononcer le nom d'un ecclsiastique, crancier ou dbiteur; demandeur ou dfendeur dans aucun litige? Jamais, assurment; et si j'ose ici rveiller un instant les souvenirs publics sur deux hommes, dont l'un mme n'tait pas Franais, et que l'glise avait condamns avant que les cours d'assises en eussent fait justice, c'est que ces deux seuls exemples au milieu d'un sicle dont les oreilles et les yeux sont incessamment ouverts sur les moindres garements ecclsiastiques, sont une des plus compltes dmonstrations du caractre et des qualits du clerg franais auquel nul autre ne saurait tre compar. Qu'est-ce, en effet, que deux et mme qu'une seule brebis coupable parmi les trente mille prtres que notre glise compte dans son sein? et quel corps ecclsiastique de l'Italie, de l'Allemagne, du Portugal, de l'Angleterre, de l'Espagne et des deux Amriques fournirait, comme le clerg franais, le tableau de si grandes, de si gnrales vertus, unies tant de pauvret, de dignit, de lumires! Depuis que, enseveli dsormais dans quelques momies lgislatives, acadmiques et municipales, l'esprit _voltairien_ a cess d'inventer et de publier les prtendus mfaits ecclsiastiques, on voit, au contraire, la vrit succdant la calomnie, les feuilles publiques journellement remplies des traits de courage, de dvouement, de bienfaisance, accomplis par des prtres qui pourraient se borner recommander les oeuvres qu'ils pratiquent. C'est le saint prlat de la capitale qui, dans toute l'intensit d'une maladie contagieuse, ne quitte plus les hpitaux et se charge des orphelins que le flau mortel a laisss son inpuisable charit; c'est un jeune vicaire qui se prcipite dans les flots pour en retirer, au pril de sa propre vie, l'imprudent ou l'insens qui allait y prir. C'est celui-l qui brave les dangers d'un incendie pour sauver la chaumire du pauvre, ou l'tablissement industriel qui nourrissait un grand nombre d'ouvriers. C'est celui-ci qui se jette entre deux hommes, gars par un faux point d'honneur, et qui entrane une sincre rconciliation ceux que la haine portait s'gorger. Il n'y a pas de jour, enfin, que la publicit, mieux claire, ne rvle quelque action gnreuse de ceux que nagure elle chargeait de torts et de crimes. Reprenons les plus prs de nous. _Aumnier des collges_ de l'universit, c'est avec douleur sans doute, mais sans dcouragement, que le prtre offre aux lves des instructions et des exemples dont l'efficacit est au moins affaiblie par l'indiffrence ou l'loignement des suprieurs de ces pensionnats officiels. _Aumnier des maisons de dtention_, et moins gn par les gardiens de la prison que par les geliers du collge, il laisse quelquefois dans l'me et presque toujours dans la bourse des malheureux qu'il visite des secours mieux reus et mieux employs que le monde ne l'imagine. Il n'est plus possible d'esquisser les effets de l'intervention et de la prsence de l'ecclsiastique sur les vaisseaux de l'tat et dans les rgiments de l'arme, puisque, depuis 1830, il a t dcid que nos soldats et nos marins, malades, blesss ou mourants, pouvaient trs-bien se passer des distractions, des consolations ou des forces spirituelles, que, aprs avoir partag leurs prils, les _aumniers militaires_ leur prodiguaient nagure l'hpital ou l'ambulance. Mais dans une autre preuve dont il n'a pas t priv du moins, dans les bagnes ou dans l'assistance que le prtre accorde au condamn que l'on conduit au supplice, quelle patience, quel courage, quelle force d'me et d'esprit ne doit-il pas possder pour aborder, pour accompagner, avec le visage et la parole de l'esprance et de la paix, ceux qui croient avoir jamais perdu l'une et l'autre! Est-il un seul de nous, anim mme des sentiments les plus chrtiens, et dou la fois des facults les plus rsistantes toute motion, qui pt supporter, que dis-je? qui et choisi ce redoutable devoir que le prtre franais accomplit avec majest, alors mme que toute la nature comprime de son tre fait malgr lui jaillir de son front sublime quelques gouttes de cette sueur surhumaine, qui rappelle celle de la divine agonie! Est-ce tout enfin? Non; et, comme on le dirait dans le langage vulgaire, vous avez pire ou mieux que cela: c'est le missionnaire; non pas, entendez-vous bien, le missionnaire des socits trangres et protestantes, qui s'en va, songeant sa fortune, avec femme et enfants, roulant dans une bonne voiture, mont sur un bon vaisseau, vendre ou jeter avec insouciance ou bnfices des bibles anglaises, genevoises ou allemandes des gens qui ne savent et ne sauront jamais ni l'allemand ni l'anglais: c'est le missionnaire catholique, qu'il faut seulement nommer ici, celui dont nous vous donnerons bientt le portrait complet, qui se dvoue avec joie tous les sacrifices, parce qu'il croit la parole de son Dieu, et qu'en parvenant la communiquer ceux qu'il lve au bonheur du christianisme, il sait qu'il aide la propagation de la science, de l'art, du commerce, et qu'il contribue ainsi la gloire de sa patrie. Et puis, avec toutes ces obligations, ces abngations, cette pauvret, imposez donc encore au prtre le devoir du mariage! Cdez aux dclamations, aux niaiseries, aux exigences du protestantisme et de la philosophie! faites que notre prtre ait une femme, et il ne pourra plus tre le soutien de toutes celles qui, dans leurs faiblesses ou leurs douleurs, n'ont recours qu' lui; faites qu'il ait des enfants, et il ne pourra plus se consacrer aux enfants du peuple; faites qu'il ait les besoins, les jalousies du mnage et de la paternit, et vous ne le verrez plus charitable, doux, patient, discret; car il ne pourra plus l'tre, soit au milieu des joies, soit au milieu des chagrins domestiques et des scandales que lui ou les siens ne manqueront pas de donner au monde; et vous ne pourrez plus en tirer aucun service; et, pour tout dire, vous ne croirez plus au prtre, vous n'irez plus lui: qui sait? vous le mpriserez peut-tre. Et d'ailleurs, il ne vous demande pas le mariage; au contraire. Aussi bien que nous, il en connat les charges et les dangers, qu'il place avant ses bnfices et ses douceurs. Ce n'est pas seulement pour suivre l'exemple du Fils de Dieu; ce n'est pas seulement parce que le juste sens de l'criture lui indique le clibat, ce n'est pas seulement parce que la discipline gnrale de l'glise le lui interdit, que le prtre rpudie le mariage pour lui-mme; c'est encore parce qu'il comprend combien la puret de ses esprits, la chastet de ses sens, la libert de sa personne, l'absence de tous les besoins individuels, sont ncessaires la majest de son ministre, l'autorit de ses fonctions, la dignit de son caractre, l'accomplissement de ses devoirs si nombreux, qu'il manquerait la fois aux obligations du prtre et de l'poux, s'il n'avait pas la possibilit d'tre l'un sans tre l'autre. Dans ces tableaux rapides, et forcment restreints, il n'y a ni exaltation, ni posie; il n'y a que des vrits et des faits simplement rapports. C'est le portrait de l'ecclsiastique franais, plac sous son vritable jour, et dgag en mme temps du respect irrflchi dont l'entoure une dvotion troite, et de l'hypocrisie dont le libertinage veut toujours le couvrir. Ce n'est pas le prtre tel que le fait ou le voudrait un monde niais ou calomniateur, c'est le prtre tel qu'il est, plus homme des besoins, des ides, des progrs, que dans aucun autre sicle, parce que le temps et les malheurs de l'glise n'ont pas t perdus pour lui. Peut-on dsirer ou craindre de le voir, comme d'autres poques, se jeter dans les intrts, dans les combats, dans le gouvernement des peuples et des rois? Arm de son caractre, de sa prudence, de ses lumires, le prtre reparatra-t-il sur la scne du monde comme directeur ou conseiller des affaires publiques? Le doit-il? le peut-il? grande question, plus _actuelle_, plus prochaine peut-tre que le vulgaire ne le souponne! grande question que quelques ecclsiastiques de nos jours semblent rsoudre affirmativement par l'clat et la solidit de leurs talents, de leurs crits, de leurs vertus, qui paraissent les rendre dignes et capables de conduire les nations; mais en mme temps, question laquelle la masse du clerg, dans ses discours, et la masse du peuple, dans ses dispositions, semblent rpondre: Non. Quoi qu'il en soit, et dans le rsum de tous les traits sociaux et distinctifs de la physionomie ecclsiastique, regardez, depuis le sminaire, regardez la chapelle du collge, la caserne du rgiment, la proue du vaisseau, au berceau du baptme, la bndiction du mariage, au lit du mourant, devant la chaumire du pauvre et la hutte du sauvage, sur les degrs, les pavs, les tapis de l'htel, du palais, de la prison, du bagne ou de l'chafaud, vous verrez toujours le prtre catholique, l'homme de tous et de tout, universel comme son glise, avec l'attitude et la parole qui conviennent aux temps, aux lieux, aux personnes; car le caractre typique, gnral et particulier de l'ecclsiastique, dans l'ordre social, celui dont l'ducation lui a imprim l'ineffaable empreinte, c'est l'observation de toutes les convenances, c'est le sacrifice facile toutes les situations. On a dit avec raison: Il n'y a pas de convenance qui ne renferme une vertu; et c'est, en effet, parce que le prtre franais est le parfait modle de toutes les convenances, qu'il laisse toujours apercevoir ou supposer en lui l'exercice de toutes les vertus. A. DELAFOREST. [Illustration: LA FEMME DE MNAGE.] [Illustration] LA FEMME DE MNAGE. TOUTE crature du sexe fminin qui consacre humblement la moiti de sa vie lever proprement ses enfants, qui mesure elle-mme, avant de le mettre en des mains trangres, le calicot destin au remplacement futur des vieilles chemises de son seigneur et matre, qui possde fond la thorie de la gele de groseille et de la marmelade d'abricot, qui se reprocherait comme une normit trs-condamnable de faire imprimer une seule ligne, prose ou vers, signe de son nom, dans un journal quel qu'il soit, et qui regardera l'auteur du prsent article comme un sacrilge ou tout au moins comme un tre fort dangereux; toute femme, dis-je, qui runit en elle les qualits trop rares, hlas! que nous venons d'numrer ici, peut bon droit, le dictionnaire aidant, se glorifier du titre pompeusement vulgaire de femme de mnage. Mais ce n'est point de celle-ci qu'il s'agit. Sept heures ont successivement sonn toutes les horloges environnantes, Paris se rveille. Le mouvement et le bruit, circonscrits jusqu'alors dans les quartiers lointains, vont clater bientt. Quelques rares pitons, semblables aux rats du bon La Fontaine, se hasardent seuls sur le pav dsert. Des ouvriers se rendant leurs travaux, s'arrtent aux angles des rues pour allumer leur pipe ou teindre, si faire se peut, cette soif ardente qui saisit ds l'aurore les ouvriers de Paris. Le quartier s'anime, la rue se peuple et s'meut, les maisons silencieuses et endormies s'veillent insensiblement, la porte cochre fait entendre un billement prolong, les fentres entr'ouvrent leurs volets comme des paupires alourdies. Dans un instant la vie circulera dans ce corps de pierre. La laitire matinale a dj repris ses vases de cuivre et ses cafetires de fer-blanc; le commissionnaire sourit de l'oeil ses prparatifs de dpart, et le garon picier, debout sur sa porte, le nez et le tablier retrousss, regardant tout d'un air goguenard et bon enfant, complte par sa prsence la physionomie de Paris sept heures du matin. Mais voici venir une femme: au milieu de cette blme population en cornette et en casaquin, en jupons courts et en mouchoirs chiffonns, dshabill de femmes de chambre et de bonnes d'enfants, dbraill matinal de la domesticit, cette femme est une anomalie, elle fait tache. Sa figure calme et repose, son oeil clair, sa dmarche dgage, tout annonce qu'elle est dj leve depuis longtemps. Sa toilette est irrprochable; l'observateur le plus rigide, le moraliste le plus scrupuleux ne trouverait rien reprendre son ajustement, au point de vue de la dcence et de la svrit. Jamais bonnet de mousseline fane ne fut plus symtriquement pos sur cheveux plus problmatiques. Jamais fichu ne fut mieux joint, jamais guimpe ne fut plus inflexible. Rien dans la tournure, dans le visage ou dans les vtements de cette femme, ne laisse transpirer le plus petit indice de passion ou de vie accidente. S'il est vrai que le visage conserve quelque empreinte des affections de l'me, des tendances de l'esprit; si les blessures intrieures ouvrent une plaie visible, si la vie dteint au dehors, si le coeur de l'homme, semblable ces vases d'airain dans lesquels les ngociants de Smyrne ou de Constantinople renferment les essences d'Orient laisse toujours arriver nos sens quelque manation fugitive du parfum le mieux concentr; en un mot, si chacun porte en soi le cachet indlbile de sa profession, de ses habitudes, de ses vertus ou de ses vices, nous ne saurons trop quel rang assigner cette femme, quels souvenirs voquer sa vue, quels fantmes faire surgir autour d'elle. Voyez-la: elle est seule; elle marche dans la rue, d'un pas tranquille, mais rgl. Rien n'annonce qu'elle s'empresse. Ce n'est point l'ouvrire qui se rend au travail journalier; elle n'a rien de l'effronterie mutine de la femme de chambre: elle passe sans rpondre au sourire amical dont chaque apparition nouvelle est salue; elle n'est pas du quartier, car elle semble ne connatre personne. Elle seule est vtue parmi ces quelques femmes couvertes peine du vtement de la nuit; son regard est calme et sans voile, tandis que chacun autour d'elle semble en guerre ouverte avec le sommeil. Quelle est-elle donc? Son visage, empreinte use, n'offre l'analyse aucun signe saillant; son costume ressemble, bien peu de chose prs, au costume habituel de la femme du peuple. Elle a pourtant dans son arrangement plus d'uniformit que la bonne, moins d'opulence que la bouquetire, plus de svrit que la grisette. Elle est propre, mais d'une propret froide et triste voir. Eh bien! cette femme, qui n'est ni bourgeoise, ni commerante, ni cuisinire, ni grisette; cette femme, qui a moins de cinquante ans et plus de trente; cette femme, qui ne sourit pas au commrage matinal des gazetiers en jupons; cette femme, que le concierge vigilant d'une maison de simple apparence salue son entre d'un bonjour affable et d'un geste amical, c'est la femme de mnage. La femme de mnage est une cration toute parisienne. S'il en existe ailleurs qu' Paris, c'est que rien au monde ne saurait empcher l'exportation. La femme de mnage est en province ce que sont nos livres en Belgique: des ditions contrefaites. C'est Paris, Paris seulement, pays de ressources et de subterfuges s'il en fut, que la femme de mnage a vu poindre son aurore. La femme de mnage est la domestique de ceux qui ne sont pas assez riches pour en avoir d'autres et pas assez pauvres pour s'en passer. Servitude au rabais, domesticit btarde, qui lui vend sa vie en dtail, qui lui donne parfois toutes les douleurs de l'esclavage sans qu'elle en ait les profits, qui lui fait changer de matre, et d'humeur, et de travaux, chaque instant de la journe. Pauvre femme, que l'on fait travailler la tche ou que l'on prend l'heure, si l'on veut, tout comme on prendrait un fiacre. D'un caractre triste, mais facile, la femme de mnage, surtout dans ses instants de repos, offre une douce image de la rsignation pieuse et du pardon des offenses. Quoique marie le plus souvent, sa vie s'coule solitaire au milieu du monde, et ses jours pleins d'amertume s'en vont ctoyant les existences heureuses ou gaies pour le service desquelles Dieu l'a fait natre. Quand la femme de mnage n'est pas marie, c'est qu'elle ne l'est plus; elle est veuve; n'allez pas croire pour cela qu'elle ait chang de condition: cette perte de l'objet de ses affections, comme on dit aujourd'hui, n'influe en rien sur sa vie, le mariage n'tant pour elle qu'un veuvage anticip. Marie fort jeune, comme on se marie dans le peuple, elle n'a fait que changer d'esclavage; elle a quitt le toit paternel o elle tait prpose la garde des enfants et aux soins de la maison, pour prendre, sous l'empire d'un poux brutal et grossier, le collier de force de la domesticit: les premiers jours de son union n'ont point eu de miel pour ses lvres; les fleurs dont on avait par son sein se sont fltries avant la fin du jour sous l'haleine avine de son poux. Et alors a commenc pour elle cette existence toute de misre, de dboires et de privations, qu'elle trane comme une lourde chane jusqu'au jour o il plaira Dieu de la dlivrer de ce fardeau. Combien y en a-t-il, hlas! de ces douleurs secrtes caches sous le regard audacieux de la femme du peuple! Combien de pauvres femmes souffrantes et dsoles vous avez coudoyes dans la rue, et qui vous ont apostroph d'une voix hargneuse, tant la douleur et le chagrin peuvent aigrir les naturels les plus doux! Si vous saviez quels drames poignants et sombres le vice, la misre et la honte jouent parfois entre les quatre murs d'une mansarde; si vous aviez sond du regard toute la profondeur de ces abmes o la vertu se dbat et lutte contre les suggestions de la misre et de la faim; si vous aviez vu quel degr d'abrutissement l'ivresse ou le malheur peut prcipiter un homme, car la misre a son ivresse aussi, alors vous comprendriez tout ce qu'il y a de grandeur et d'hrosme sous cette enveloppe vulgaire, vous liriez dans ces rides prmatures toute une histoire de larmes et de courageuse rsignation, et vous seriez saisi d'une respectueuse piti pour cette crature fragile qui, surmontant les faiblesses de son sexe, domptant son corps comme elle a dompt son me, se cre une profession ingrate, se plie un dur labeur, et passe silencieusement sa vie entre un mari brutal, ivrogne et fainant, qui la vole et la bat, et un matre grondeur, d'autant plus exigeant qu'elle est plus rsigne. J'ai entendu quelque part, dans une bouche provenale, ce dicton populaire auquel l'expression pittoresque du patois ajoutait encore une originalit nouvelle: _Si une merluche devenait veuve, elle engraisserait._ C'est surtout la femme de mnage que ce proverbe est applicable. En effet, selon la rgle peu prs invariable des mnages populaires dans lesquels la femme joue un rle actif, son mari ne fait rien; je me trompe, il fait deux parts de sa vie: l'une se passe au cabaret, c'est--dire chez le marchand de vin, attendu qu'il n'y a plus de cabaret aujourd'hui; l'autre, chez lui, cuver son ivresse ou battre sa femme. Toutes les femmes de mnage sont battues par leur mari: il n'y a qu'une exception cette rgle, elle est en faveur des veuves. Aprs tout, il ne faut pas croire que la femme de mnage en soit plus triste pour cela; oh! mon Dieu, non: il n'y a gure qu'elle seule qui soit dans le secret de ses misres; sa vie est aussi claustralement ferme que son fichu, et peut-tre n'aurais-je jamais pu vous apprendre un mot de tout ceci, si le hasard qui m'a favoris ne m'avait fait rencontrer un jour sur mon passage celle dont je vous entretiendrai tout l'heure. Courageuse par tat, patiente par temprament, conome par ncessit, et sobre par inclination, la femme de mnage est sans contredit le plus prcieux de tous les serviteurs. L'habitude de voir chaque jour de nouveaux visages a donn sa physionomie une excessive souplesse; si le plus souvent elle conserve ses traits cette teinte de tristesse qui les immobilise, c'est que l'indiffrence la plus complte rgne autour d'elle. Mais qu'elle veuille pour un instant ranimer le sourire teint sur vos lvres, vous rendre communicatif et confiant; qu'elle essaie de dissiper le nuage amass sur votre front, de disjoindre vos sourcils contracts, alors elle inventera des ruses prodigieuses pour vous arracher vos proccupations et vous distraire de vos ennuis; elle se fera insinuante et persuasive pour vous attirer sur le terrain solide de son gros bon sens populaire. Ayant beaucoup vcu, elle a beaucoup vu, et, partant, beaucoup retenu. Son exprience, augmente de l'exprience des autres, lui a fait une sorte de philosophie pratique propre toutes les exigences de la vie, et qu'elle a malheureusement la bonhomie de vouloir appliquer tout. En un mot, la femme de mnage, abstraction faite de ses griefs individuels et de ses antipathies particulires, dont le nombre est, au reste, fort restreint, la femme de mnage est ce que l'on peut appeler une bonne femme. Leve avec le soleil, elle consacre ses premiers soins sa toilette; ne faut-il pas qu'elle traverse tout un quartier, quelquefois plusieurs, pour se rendre son mnage du matin? D'ailleurs, pour elle, la propret est plus qu'un luxe, plus qu'un besoin, c'est un devoir. Comment lui confierez-vous sans cela le soin de votre appartement, de vos habits et de vos meubles? Elle le sait, et elle en profite. Sa toilette acheve, aprs avoir donn un coup de poing pralable au mince matelas de sa couchette, elle se prpare sortir, non toutefois sans adresser de frquentes et vives recommandations au seul tre qui partage les misres de sa vie et les joies de sa solitude, au seul compagnon qui lui soit rest fidle. C'est une erreur profonde et malheureusement trop propage qui a fait jusqu' ce jour considrer le chat comme un animal malfaisant. Si le chien est l'ami de l'homme, le chat est l'ami de la femme, de la femme de mnage surtout. Quand le veuvage a tendu ses voiles sur sa tte, la femme de mnage reporte sur son chat toute l'affection voue autrefois l'poux dfunt; car, malgr tous les maux qu'il lui fait souffrir, la femme du peuple aime assez gnralement l'homme que le sort lui a donn. Son chat, en hritant de cette nouvelle dose de tendresse, comprend sans aucun doute quelles obligations lui sont imposes en retour; aussi voit-on bientt s'tablir entre ces deux cratures isoles un touchant et mutuel change de procds dlicats et de bienveillantes attentions. Pour rien au monde la femme de mnage ne consentirait se sparer de son chat; la mort seule peut les dsunir, mais l'absence ne les sparera jamais: ils sont lis l'un l'autre comme la plante est attache au sol, comme la femme de mnage tient au pav de Paris. A ce propos, il est bon que vous sachiez que, pour elle, Paris ne s'tend pas au dehors de son arrondissement, les extrmes limites du territoire franais n'ont jamais dpass la barrire; sa patrie, c'est la rue dans laquelle elle vit, la maison o elle est ne; et, sans nul doute, si elle avait elle-mme prsid sa naissance, on lirait aujourd'hui sur les registres de l'tat civil: Catherine Bourdon, ne le 3 fructidor an VIII, faubourg Martin, n 11, au cinquime, dpartement de la Seine. En politique, la femme de mnage est toujours pour la dynastie dchue, quelle que soit au reste la dynastie rgnante. Peu lui importe le bouleversement des empires, la crise ministrielle et la question d'Orient. Elle n'a de sympathie que pour le malheur. Le nom seul de la rpublique la fait frmir, et ses yeux ne sont pas encore tellement taris, qu'elle n'y pt trouver au besoin quelques pieuses larmes verser en holocauste au souvenir de Louis XVI. Son ducation littraire n'est gure plus avance. _Victor ou l'Enfant de la fort_, la _Gazette des Tribunaux_, et les drames noirs du thtre de l'Ambigu, sont les colonnes d'Hercule que son intelligence ne lui a jamais permis de franchir. Si l'espace ne me manquait je pourrais vous donner ici son opinion en matire d'art, et ses observations non moins curieuses sur l'interprtation des songes applique la loterie.--Encore une puissance dchue, encore un aliment ses ternels regrets. Enfin, huit heures vont sonner: la femme de mnage entre en fonctions, aprs avoir pris en passant votre journal, dont elle ne s'est jamais permis de soulever la bande; elle tourne le bouton de votre porte, et s'introduit d'elle-mme. Son premier soin est d'ouvrir largement vos rideaux, d'carter bruyamment vos persiennes, et de laisser arriver brusquement jusqu' vous un vif et gai rayon de soleil, un rayon printanier qui entre tout d'un trait, escort du bruit de la rue et du glapissement guttural des cris de Paris. Bonjour, madame Charlemagne, quelle heure est-il? --La demie de neuf heures vient de sonner. Son premier mot est un mensonge, mais un mensonge officieux, un mensonge d'ami. Vous tes tant soit peu enclin la paresse; qui ne l'est pas? Employ d'une administration quelconque, l'exactitude doit tre votre premire vertu: aussi madame Charlemagne (c'est le nom que nous lui donnerons) a imagin ce stratagme pour vous arracher plus srement aux douceurs du _far niente_. En veillant vos intrts, la femme de mnage n'oublie jamais les siens: sa ruse a le double avantage de stimuler votre activit et d'avancer ses affaires; son zle est louable, et, bien que cette supercherie soit recouverte d'un fil d'une entire blancheur, elle obtient en tout temps un succs infaillible. A peine lev, madame Charlemagne vous perscute de nouveau; transport sur les hauteurs du premier Paris, ou gar dans les riantes contres du feuilleton, vous vous abandonnez au plaisir de savourer votre aise le journal, si obligeamment dpos prs de vous, et soudain vous tes interrompu par un Monsieur, voici vos bottes, qui vous prcipite des rgions thres o vous avait emport votre imagination dans la plus triviale ralit. Mais votre patience n'est pas bout. Tout en allant et venant, en faisant le lit, en frottant le parquet, la femme de mnage a trouv le moyen d'activer votre toilette, de gourmander votre lenteur, et bientt le grand mot, le mot fatal est prononc: Le djeuner de monsieur est servi. Dans sa bouche, cette formule sacramentelle pourrait se traduire ainsi: Il est neuf heures, vous ne serez jamais rendu dix heures votre bureau; dpchez-vous: je n'ai pas que votre mnage faire; il faut que je m'en aille. Si vous ne vous dpchez pas, je m'en vais, et vous vous servirez tout seul. NOTA. Ce djeuner se compose invariablement de la tasse de lait de rigueur ou de la ctelette de fondation. Une fois table, vous obtenez quelques instants de rpit: c'est l'heure de la causerie familire et confidentielle. Pour peu que vous le dsiriez, appuye sur un manche balai, ce qui ajoute encore un charme nouveau au pittoresque de son rcit, elle vous narrera pour la centime fois au moins les faits et gestes de sa chatte favorite ou les cures miraculeuses opres dans sa maison par un cordonnier empirique qui possde un secret pour gurir la migraine. Car la femme de mnage a toujours t la providence des charlatans et des marchands de vulnraire; elle possde une multitude de recettes pour faire cuire des oeufs avec une seule feuille de papier, et pour couper la fivre avec une pice de cuivre rougie au feu. De plus, elle sait dtacher les habits et fabriquer toutes sortes de boissons apocryphes, sous le titre inoffensif de tisane. C'est la panace universelle que cette femme-l: chaque infirmit elle connat un remde; et si quelque chose surpasse sa science, c'est son dsir de se rendre utile. Voici un trait dont j'ai, pour ainsi dire, t tmoin. Je ne puis rsister au plaisir de le raconter; il peint d'une manire simple mais touchante jusqu' quel point l'abngation et le dvouement peuvent se rapprocher de l'hrosme. Un vieux garon, caissier retrait d'une ancienne maison de banque, avait son service depuis fort longtemps une pauvre femme dont la sant dbile ne rsistait qu'imparfaitement des travaux au-dessus de ses forces. Ces deux cratures, perdues au milieu de Paris, n'avaient jamais pu vivre en parfaite intelligence, malgr leur isolement presque complet. L'homme tait irascible et bilieux; quant la femme, toute sa bont nave, toute son anglique douceur, ne pouvaient l'empcher de se brouiller dfinitivement trois ou quatre fois par semaine avec ce vieillard emport, rachitique et goutteux. Heureusement que, semblables des pluies d'orage, ces querelles taient presque aussitt dissipes, et tous deux recommenaient la guerre sur de nouveaux frais, aprs s'tre jur une paix et une amiti ternelles. Madame, disait le vieux garon en frappant obstinment sur le bras du fauteuil dans lequel il tait clou par la goutte, vous me ferez mourir, cela est sr. --Mais... --Taisez-vous, taisez-vous, vous dis-je; vous voulez m'assassiner avec ces portes battantes qui me brisent le crne. Voulez-vous bien vite fermer cette porte? Allez-vous-en. Et la pauvre femme se retirait, le coeur mortifi et les larmes aux yeux, mais pour revenir le lendemain. Le lendemain tout tait oubli. Un jour pourtant l'orage avait t plus violent que de coutume; la colre du vieillard tait monte un diapason si lev qu'il fut tout coup saisi d'un transport frntique, et qu'il se renversa raide et glac dans son fauteuil; la goutte tait remonte au cerveau. Trois mois durant, cette pauvre femme garda jour et nuit le chevet du vieillard insens. Elle ne l'abandonna pas d'une seconde; ses conomies de vingt annes se passrent en remdes de toutes sortes, les soins les plus assidus furent prodigus au malade, les plus habiles mdecins le visitrent, rien ne fut pargn pour le sauver. Il mourut. Il fallait voir alors la sombre douleur de cette femme se reprochant cette mort comme un crime. Elle resta prs du corps jusqu' ce qu'on vnt l'enlever de son grabat; surmontant sa douleur, elle l'accompagna elle-mme, seule, sa dernire demeure; et quand la terre eut recouvert le cercueil, seulement alors elle se retira. Huit jours aprs, elle s'teignit sur un lit d'hpital; elle fut enterre dans la fosse commune, car il ne lui restait de toutes ses conomies passes qu'une bonne action; et si la rcompense en est au ciel, cela ne prserve sur cette terre ni de l'hpital ni de l'oubli. En gnral, la femme de mnage nourrit une grande prdilection pour les clibataires. Je n'oserai affirmer que ce soit en haine du dieu d'hymne, dont autrefois elle eut tant se plaindre; toujours est-il qu'un mnage de garon est ce qui lui convient le mieux, soit que l'isolement rapproche ces deux natures incompltes, soit qu'une certaine parit de gots et d'opinion les ramne vers un but commun. Il arrive assez frquemment que sur le dclin de sa carrire la femme de mnage, abjurant ses rpugnances matrimoniales et ses prventions d'autrefois, s'unisse par des liens indissolubles quelque vieux garon dont l'honnte mdiocrit est depuis longtemps l'objet de sa convoitise, aprs avoir t le rsultat de son conomie et de ses soins. Il est une vrit qui se reproduit l'tat d'axiome dans toutes les socits anciennes et modernes, qui revt toutes les formes, qui emploie tous les moyens, quels qu'ils soient, pour arriver au grand jour et se faire admettre. On la retrouve au thtre et dans les livres, dans les journaux et dans les salons, la campagne et la ville, partout en un mot; cette vrit, la voici: de tout temps les domestiques ont vol les matres. Cela est incontestable: htons-nous toutefois d'ajouter que la femme de mnage n'est pas un domestique. La femme de mnage est un exemple vivant jet sur la terre pour dmontrer tous que l'immortalit de l'me n'est pas une utopie, et que les peines de la vie prsente ne sont qu'une expiation prmature des joies de la vie future. Telle est du moins son opinion. Quant nous, nous persistons considrer la femme de mnage comme un serviteur fidle et dvou; nous dclarons ici qu' part quelques exceptions heureusement fort rares, elle n'a pas son pareil pour pousseter proprement un habit, brosser un pantalon ou faire un vtement quelconque une reprise imperceptible; c'est que la femme de mnage tend sa sollicitude et son affection jusqu'aux objets inanims, c'est que dans la tendresse de son coeur elle enveloppe du mme amour et du mme culte l'homme qu'elle sert, et les choses de cet homme. C'est que pour la femme de mnage il y a peut-tre quelque chose au-dessus du clibataire lui-mme; c'est le mnage du clibataire. Aussi voyez de quelles prcautions elle entoure le moindre meuble, avec quelle sorte de respect elle y touche; elle seule possde parfaitement le secret de la conservation des antiques: une main moins lgre et moins attentive aurait dj vingt fois fait voler en poussire tout ce mobilier sexagnaire, qui semble rajeunir chaque jour sous ses doigts. Mais c'est surtout dans l'entretien du vtement que la femme de mnage est admirable. Persuade de cette vrit, que, si l'habit ne fait pas l'homme, il le pare, la femme de mnage rserve tous ses soins les plus assidus, toutes ses plus dlicates attentions pour l'habit. Elle le brosse et le choie, elle le flatte, elle le caresse, elle le fait beau, elle se complat dans son ouvrage, elle aime faire disparatre une dchirure anticipe; elle panse avec un soin extrme les nombreuses blessures que l'usage et le temps lui ont faites. Elle seule a le talent de rendre aux coutures blanchies leur premire fracheur, car les habits de l'homme blanchissent, hlas! encore plus promptement que ses cheveux; puis, lorsqu'elle a achev la toilette de l'habit comme celle des meubles, lorsqu'il ne reste plus une seule tache faire disparatre, un seul coup de balai donner, la femme de mnage replace tranquillement son fichu sur ses paules, elle quitte le tablier de cuisine, rempart oblig derrire lequel se drobe la propret de sa mise, pour voler de nouveaux travaux, de nouveaux succs. Quand la femme de mnage a achev sa ronde quotidienne, elle rentre chez elle vers le soir, et aprs avoir consacr sa journe aux autres, elle se dilate son aise dans toute sa libert. Son quart d'heure de joie sonne l'instant o elle met le pied dans sa mansarde; les folles expansions de _Minette_ lui rappellent les jours heureux et lointains de son adolescence; et tout en vaquant aux soins de son mnage, du sien cette fois, elle aime se bercer dans un monde fantastique d'illusions et de rves. C'est sans doute pour la femme de mnage que ce proverbe Comme on fait son lit on se couche a t invent; car la femme de mnage ne fait son lit que le soir; c'est l un des signes distinctifs de sa profession. Au bout d'un certain temps, la femme de mnage vieille et retire des affaires sollicite une place de gardeuse de chaises l'glise paroissiale de son quartier, car la femme de mnage devient infailliblement dvote sur ses vieux jours; ou bien, si elle se refuse cette consolation, elle meurt silencieusement dans une misre froide et voile, car l'hospice lui fait peur, et cette femme qui a pass toute sa vie faire le mnage des autres n'a pas eu le temps de songer au sien. CHARLES ROUGET. [Illustration: LE MAITRE D'TUDES.] [Illustration] LE MAITRE D'TUDES. IL n'est personne, quelque loign qu'il soit de la vie de pension, qui ne jette avec plaisir un regard sur cet ge o l'on fait sa joie d'une _exemption_; o un _pensum_, une _privation de sortie_ sont des douleurs poignantes et de grands sujets de larmes. Il n'est personne qui ne se prenne sourire en pensant la crainte que lui inspirait ce _tyran sans piti_, ce _despote injuste_, ce _tigre altr de punitions_, qu'on appelle matre d'tudes. Le matre d'tudes! Pauvre homme! Quel est celui d'entre nous qui, sorti du collge, n'a senti sa commisration s'veiller en faveur de cet infortun pdagogue? Qui ne s'est accus d'injustice en se rappelant les pithtes plus ou moins injurieuses dont il avait gratifi cet argus impitoyable, depuis l'antique dnomination de _chien de cour_, jusqu' la moderne expression de _pion_? Quant moi, je me sens plein de piti pour lui, et je plains son sort plus que celui d'un caporal de la garde nationale dans la jouissance de son grade. Si vous ne comprenez pas d'o peut venir cette grande compassion pour le matre d'tudes, jetez un regard sur sa vie. La veille, il s'est couch comme les poules,--expression commune, mais juste;--comme le coq, il fera entendre le premier dans la maison son chant matinal: _Allons, debout! la cloche a sonn_. Le voil en fonctions; sa journe commence. On se lve, il se lve; on descend, il descend; on se lave, on se brosse, il surveille; le matre d'tudes est cens avoir fait toutes ces choses avant ses lves. On entre l'tude; sa voix glapit le premier _Silence_ de la journe; malheur qui n'aura pas entendu l'avertissement, malheur qui dira bonjour son voisin, ou adieu son lit tant regrett! L'imprudent lve et-il parl bas, n'et-il fait que remuer les lvres, le matre d'tudes l'entendra, il a l'oreille exerce, et mesurera sa vengeance sur l'ennui qu'il doit prouver jusqu'au soir. Le voil en chaire!... Ce n'est plus un homme, ce n'est plus un simple mortel, c'est un matre d'tudes. Gare vous, jeunes tourdis, oiseaux babillards; gare vous! Pendant les deux heures qui vont s'couler il ne fera rien... que vous pier, que vous surveiller, que rpter le sempiternel _Silence!_ accompagn du classique _pensum_. Voil comment il passera ses deux heures, et nous ne le plaindrions pas! Deux heures l'afft, comme un braconnier, pour voir sortir furtivement une parole, pour surprendre un geste! Mais coutez, la cloche sonne, et quelle influence la cloche n'a-t-elle pas sur la vie du matre d'tudes? Elle le fait agir, elle le domine. Sonne-t-elle le repas, il faut qu'il ait faim; la rcration, il faut qu'il aille prendre l'air; l'tude, il faut qu'il rentre; le lever, il ne doit plus avoir envie de dormir; le coucher, il faut qu'il se livre au sommeil. Ft-il trs-veill, et-il la tte pleine d'ides,--chose rare!--on ne lui laisse que cette alternative: dormir ou se livrer ses rflexions, car le dernier tintement s'est fait entendre, et toutes les lumires doivent tre teintes. Esclave d'une cloche, voil sa destine! Mais cette fois elle sonne sa libert. Libre pendant... une heure et demie! Oh! durant ce temps, il est son matre, rien ne le retient, aucun pouvoir ne pse sur lui, il secoue ses ailes, il prend sa vole. Personne n'est l pour l'empcher d'aller o bon lui semble; Paris ou la banlieue, Versailles ou Saint-Germain, Corbeil ou Melun, il peut tout visiter, il en a le droit; nul ne s'y oppose... pourvu qu'il ne dpasse pas le temps fix, pourvu qu' l'expiration de la bienheureuse heure et demie qu'on lui a donne pour redevenir un homme, il se retrouve son poste, ni plus tt, ni plus tard, l'heure dite. C'est l de la libert, de l'indpendance admirable! Cependant, comme le bon sens lui suffit pour comprendre qu'une course lointaine l'entranerait un manque d'exactitude, il ne quitte point Paris. Que fait-il alors? Le caf lui ouvre ses portes, le journal ses colonnes; il lit la politique du moment et apprend par coeur quelques-unes des rflexions du journaliste, pour s'en servir l'occasion; ou bien, si le matre d'tudes tourne l'obsit, cas exceptionnel, si son mdecin lui a ordonn de prendre de l'exercice, malheur ses jambes! pendant son heure et demie il parcourt toutes les rues de Paris, et fait en sorte de rentrer en nage la pension; ou bien encore, s'il a dans le coeur un amour heureux ou malheureux, vous vous en apercevez l'impatience avec laquelle il attend le signal de son indpendance, la rapidit inconcevable avec laquelle il disparat ds qu'il est enfin son matre. Il vole aux pieds de son inhumaine plus ou moins apprivoise; mais le temps, plus cruel que toutes les cruelles, le temps court sans piti pour lui, et l'heure le surprend au milieu d'une protestation bien tendre ou d'une dispute bien vive, suivant le degr de sa passion. L'amoureux reste coi, s'arrte, balbutie, et remet au lendemain la fin de son dithyrambe ou de sa diatribe, car depuis un instant il n'est plus homme, il est redevenu matre d'tudes. Le voil de nouveau trnant dans sa prison scolastique, en attendant qu'il passe de l'tude au rfectoire, du rfectoire la rcration, de la rcration l'tude; jusqu' ce qu'enfin le dortoir vienne lui offrir le sommeil, et l'oubli de la vie rgulire et monotone qui doit recommencer le lendemain. Pour le matre d'tudes, le proverbe est faux: les jours se suivent et se ressemblent. Ce qu'il a fait hier, il le fera aujourd'hui; ce qu'il fait aujourd'hui, il le fera demain, moins que le jeudi n'arrive. Oh! ce jour-l il est heureux, dites-vous. N'en croyez rien. Il maudit le jeudi l'gal des autres jours de la semaine, du dimanche mme, quand il est _de garde_. On lui permet, il est vrai, de se promener pendant trois heures, mais il est tenu en laisse par une longue chane d'lves, chane pesante dont il ne peut se dbarrasser, qu'il doit traner pendant toute la promenade et ramener intacte au logis. Chaque quinzaine pourtant revient pour lui un beau jour, un dimanche. Depuis le jeudi qui prcde, vous l'entendez parler de son dimanche _de sortie_. Dieu seul peut savoir la quantit de projets qu'il forme pour ce jour fortun: l't, parties de campagne, promenades sur l'eau, glaces Tortoni; l'hiver, djeuner copieux, dner succulent, conqutes, spectacle; il a tout rv. Nous voil au dimanche tant dsir; il est habill ds le matin, il ne veut pas perdre une heure de sa journe. Jamais la messe, laquelle il faut qu'il conduise les enfants, ne lui a paru si longue; il se rend coupable de nombreuses distractions pendant l'office. Fera-t-il beau? pleuvra-t-il? Voil ce qui l'occupe exclusivement, au risque de scandaliser ses lves. Enfin il quitte la pension; ds huit heures il bat le pav: djeuner, dner, promenades en libert, il ralise tout, tout jusqu'au spectacle. Mais au milieu d'une chansonnette d'Achard ou d'une tirade dramatique de Saint-Ernest; mais au moment o le vaudeville dilate les poumons du pauvre matre d'tudes par ses saillies, o le drame inonde ses lacrymales par ses effets les mieux calculs, il regarde sa montre... Neuf heures et demie! Adieu, vaudeville! adieu, drame! adieu Achard ou Saint-Ernest! Il faut tout quitter sous peine de coucher la belle toile et de perdre sa place. Le rglement de la pension est l: dix heures les portes sont fermes triple tour. Il lui faut abandonner le plaisir, chercher ngocier sa contre-marque, et venir en courant prsenter de nouveau son cou au collier qui doit le serrer, jusqu' l'expiration de la quinzaine qui va commencer. En rcompense de son exactitude remplir ses agrables fonctions, le matre d'tudes est nourri sainement et abondamment (style de prospectus); en outre, couch sur un lit estrade, chauff au charbon de terre et clair aux quinquets. Il touche une somme mensuelle de 40 ou 50 francs, que, sans piti pour ses cranciers, il affecte ses plaisirs de toutes sortes, et qu'il consacre embellir son existence pendant les deux jours par mois qui lui appartiennent. Passer ses jours au milieu d'enfants qui l'obsdent, pos devant eux comme un mannequin habill dont on se sert pour effrayer les oiseaux dans les jardins; tre un instrument faire faire silence, est-ce l une vie? Le professeur se plaint; mais au moins, lui, il communique son savoir, il travaille en instruisant ses lves; le rptiteur trouve des jouissances dans les succs de ses disciples; ceux-l agissent, ils ont un but, une pense; le matre d'tudes n'a rien de tout cela: sa condition est passive, et si passive, que je m'tonne que les lgislateurs, en accumulant les peines dans leurs codes, en infligeant la dtention, la prison, les galres, n'aient pas admis comme pnalit les fonctions de matre d'tudes perptuit. Je crois qu'il y aurait eu peu de coupables d'une faute passible d'un si cruel chtiment. Et pourtant il ne manque pas de gens qui ambitionnent une telle place! Pourquoi? C'est que bien des causes peuvent pousser un homme cette rsolution dsespre, ce suicide moral. Vainement vous avez tent d'aborder tous les rivages, vous avez heurt toutes les portes, vous avez essay d'entrer dans tous les chemins; vous vous tes fait tour tour ngociant, administrateur, soldat, chirurgien-dentiste, homme d'affaires, que sais-je? vous n'avez russi rien, tout vous a manqu; l'incapacit vous a successivement rendu inabordables tous les rivages, ferm toutes les portes, barr tous les chemins; il ne vous reste plus d'espoir de succs en rien:--vous vous faites matre d'tudes. Vous avez vu votre jeunesse enrichie tout coup de biens paternels; sans souci de l'avenir, jouissant du prsent, vous avez tout dissip, fortune, sant, jeunesse. Le dsespoir vous saisit, il vous vient des penses de suicide; au moment de les mettre excution, vous hsitez: une ide surgit en votre esprit, et vous dit que, sans se tuer, on peut se faire matre d'tudes; vous accueillez avec avidit cette pense salutaire, vous suivez cet instinct conservateur:--vous vous faites matre d'tudes. Il en est d'autres que ni l'incapacit ni la dtresse ne poussent cet extrme moyen; la raison seule est leur guide. L'un a quitt sa province pour venir chercher Paris une condition honorable; il ambitionne l'loquence de l'avocat, ou la science du mdecin; il est pauvre, il est laborieux; il lui faut un tat qui le fasse vivre provisoirement et lui permette de se livrer ses travaux. Que pourrait-il trouver de mieux? Un autre vise droit la toge du professeur, il ne rve qu'hermine doctorale, et il se sert de cette position infime de l'Universit comme d'un marchepied d'o il s'lancera plus haut. Mais ceux-l font classe part; pour eux, cette profession n'est pas une voie sans issue, une impasse o doit s'enterrer leur vie; ils ont une pense qu'ils poursuivent, un but vers lequel ils marchent sans cesse, un avenir enfin. Cependant chacun de ces hommes apporte au milieu des enfants qu'il doit surveiller un caractre diffrent. Tous tendent se relever aux yeux de leurs lves; mais ils s'y prennent de diverses manires. L'_incapable_ se vante sans cesse; l'entendre, il tait destin de grandes choses, et ses malheurs sont le rsultat d'un concours de circonstances extraordinaires. Injustice des hommes, caprice de la fortune, fatalit, il vous demandera compte de son avenir perdu, et se gardera bien d'accuser son manque de mrite, qui seul l'a conduit cette extrmit. Il est apathique, lourd, inerte; il dormira volontiers dans sa chaire, sera sans force devant l'indiscipline, sans colre devant la paresse, et finira par s'avouer vaincu dans la lutte qui s'engage toujours entre l'lve et le matre pour savoir lequel des deux dominera l'autre. Pauvre souffre-douleurs, il est constamment bern par ses lves et rprimand par ses chefs. Il sert de point de mire toutes les espigleries d'enfants sans piti. Je te parie, dit l'un, que je jette ma balle en plein dans le dos m'sieur.--Je t'en dfie, reprend un camarade, et je te parie trois feuilles de papier que non. Aussitt la balle est lance avec force, et atteint juste le but dsign. Oh! m'sieur! s'crie l'enfant, je ne l'ai pas fait exprs; c'est _chose_ que je visais, et il s'est drang. Puis il s'en retourne en riant sous cape, et le pauvre homme se contente de cette excuse. Une fois qu'on l'a prouv par une _plaisanterie_ de ce genre, et qu'il a laiss l'insulte impunie, il ne se passe pas un jour qu'il ne pleuve sur lui une quantit prodigieuse de _niches_. Brosse coupe dans le lit, verre d'eau dans la poche, boulettes de pain sur les lunettes, il supporte tout sans se plaindre. Et ne pensez pas que les lves lui sachent gr de sa longanimit; au contraire: y a-t-il une rvolte, les plus gros dictionnaires, les encriers les plus pesants lancs la tte, sont pour lui. Je ne vous parle pas du nombre infini de charges que ces Daumier en herbe lithographient sur les murs: toutes ont quelque chose du modle; mais tantt il est gratifi d'un nez tuberculeux, tantt une pipe vient ajouter l'agrment de sa physionomie, et le tout est embelli par une de ces inscriptions caractristiques: _Oh! c'te balle!_ ou bien: _Oh! ce cadet-l, quel pif qu'il a!_ Cet homme, constamment en butte aux railleries et aux reproches, passera dans cinq ou six pensions par an, et tranera ainsi sa misrable existence jusqu' ce qu'il arrive une choppe d'crivain public, d'o il sortira pour tre admis dans un hospice de vieillards, s'il a des protections. Vous le reconnatrez facilement sa mise: rarement il manque se couvrir d'un habit jadis noir, dont le collet et les manches sont gras faire honte un perruquier, et il est bien rare aussi que la forme accidente de son chapeau jauntre ne se marie pas parfaitement avec l'habit. Cette espce du genre se pare de sa crasse, comme Antisthne de son manteau trou, et se pose en philosophe. Une seule fois par an peut-tre le matre d'tudes se plaint de la vtust de son ajustement, c'est le jour de la fte du matre de pension: il y a bal, il est invit; mais aprs avoir vainement retourn son habit dans tous les sens, il se voit forc de refuser l'invitation et de se retirer au dortoir, o le bruit de la fte le poursuit encore. Il prend sa part du bal en insomnie. Bien diffrent de son confrre, le _ruin_ suit la mode aux dpens de son tailleur et fait des dettes pour n'en pas perdre l'habitude. Sa fortune passe lui sert se poser devant ses lves. Son caractre n'est pas gal: il est trop bon, ou trop brutal; il ne punit pas, ou il frappe au risque de blesser. Et si l'on vient chercher la cause de sa brusque fureur, on la trouve dans les comparaisons que le malheureux a faites tout le jour entre son pass brillant et sa position actuelle.--Celui-l est dangereux, on doit l'viter avec soin. Quant aux autres, ceux que la raison a fait matres d'tudes, ils sont vtus comme tout le monde, se montrent gnralement patients, parce qu'ils ont une esprance, et s'enveloppent de leur dignit venir devant leurs lves.--Ceux-l mritent d'tre recherchs; ils sont d'un commerce assez agrable, et susceptibles de s'attacher la maison qui les nourrit. Mais tous ces matres d'tudes sont vulgaires, ce sont les plbiens du mtier. Foin de pareilles gens! n'en parlons plus. Un seul a des droits notre admiration; celui-l tous nos hommages! celui-l l'attention respectueuse qu'on apporte l'examen des choses rares! Il est beau, il est grand, il est saint: c'est le matre d'tudes par vocation! Honneur lui! nous le rptons, cette espce est rare, mais elle existe. Et d'abord, voyez cette figure grave et impassible, ce regard d'aigle, ce maintien compos; coutez cette voix compasse, monotone, caverneuse. Que de soins ne lui a-t-elle pas cots? A combien de travaux ne lui a-t-il pas fallu se livrer pour arriver cette perfection? A quelles rudes preuves n'a-t-il pas d soumettre son gosier pour obtenir cet organe imposant? Et ce maintien! croyez-vous qu'il lui appartienne naturellement? Gardez-vous de tomber dans cette erreur. Comme sa voix, son maintien est le fruit d'tudes longues et pnibles. Et ce regard d'aigle, et cette figure grave! ne vous y trompez pas, ils ne sont pas non plus dans sa nature; il peut, quand il le veut, avoir des yeux sans expression et une figure insignifiante. Voil o est le mrite, o est l'art, o est le gnie: tout cela est acquis grand'peine, tout cela est compos par lui. Grand homme! il entre dans son tude: les clameurs de la rcration cessent tout coup, les bruits s'apaisent, les chuchotements s'teignent. Et pour obtenir ce calme si prompt, si instantan, il n'a pas eu un mot prononcer, pas le plus petit _silence_ jeter la foule bruyante, rien; sa prsence a suffi. Aussi comme il jouit de l'effet produit! comme il se pose firement en chaire! Ce sont l de ses triomphes! il les chrit, il en est glorieux, il en deviendrait fou de bonheur. Amoureux du pouvoir qu'il exerce, sr de son influence, il se plat l'prouver. Au moment o on s'y attend le moins, il sort, laisse l'tude seule, la chaire vide; il s'loigne assez pour ne pas tre aperu, mais pas assez pour ne point entendre. C'est alors qu'il ressent ses plaisirs les plus vifs, ses joies les plus enivrantes; mme silence l'tude, pas un mot, pas un chuchotement! Son esprit plane encore dans cette salle qu'il vient de quitter. Il est si heureux en ce moment, que vous lui offririez une fortune, un empire, la papaut, il vous renverrait bien loin en vous disant avec une noble fiert: N'ai-je pas mon tude? Comme cette salle enfume lui plat! c'est son royaume; l il trne, l sa voix est souveraine. Son tude, c'est lui; lui, c'est son tude; il s'identifie avec elle; l'odeur de la classe fait partie de sa vie; car les classes ont cela de particulier, qu'elles ont une odeur elles, qui leur est propre, et que nulle autre part on ne pourrait retrouver. Ordinairement celui-l, au milieu des rves de son enfance, parmi ses ambitions de jeune homme, s'est senti un vague dsir d'paulettes. A trente ans, il est matre d'tudes: ses rves sont en partie raliss, ses ambitions, presque satisfaites. Il a un commandement, de petits soldats qui lui obissent; il joue au gnral, il est heureux. Alors son discours est empreint de ses ides premires: il donnera une forme militaire tous ses ordres. Entend-il la cloche qui annonce la promenade, il dira aussitt: _A cheval! le boule-selle a sonn!_ Veut-il punir un lve, il dira d'un ton svre: _Aux arrts! et militairement._ Un autre, un vulgaire se serait content du simple mot _en retenue_. Quelle trivialit! Gnralement aussi, en donnant un cachet militaire toutes ses actions, il n'en exclut pas une propret mticuleuse; il poursuit avec acharnement un soulier mal cir, il ne pardonne pas une tache, et, il faut le dire son honneur, il est bien rare qu'il ne donne pas l'exemple ses lves. Le matre d'tudes par vocation, cause de sa raret, et pour sa scrupuleuse exactitude dans l'accomplissement des devoirs de sa charge, est avidement recherch par les chefs d'institution. Il le sait, il a la conscience de son gnie, la conviction de son importance; et n'est-ce pas naturel? Malheureusement son langage se ressent de la bonne opinion qu'il a de sa personne et tourne souvent la prtention. Une chose qui le blesse, qui l'irrite, la seule partie de son tat qu'il renie, c'est le nom qu'on y attache: matre d'tudes! quel titre peu sonore! quelle expression dpourvue de noblesse! L'indignation le saisit, ce mot: aussi quand il crit en province, gardez-vous de croire qu'il ajoute son nom cette dnomination qu'il mprise; il signe _membre de l'Universit de Paris_. A la bonne heure! voil un titre ronflant! voil une qualit! On peut, on ose la dire; quel effet ne produit-elle pas sur ses parents, sur ses amis du dpartement? Cependant, comme ce titre est trop gnral, son amour-propre en a invent d'autres: demandez-lui ce qu'il fait, il vous rpondra qu'il est _prfet des tudes_ et _censeur des retenues_. Le matre d'tudes par vocation a des parties de son caractre qui ne lui sont pas propres, mais qui appartiennent toute l'espce. Parmi ces signes distinctifs, le plus distinctif peut-tre, c'est la scheresse de corps. Le matre d'tudes est communment maigre, ce qu'on peut attribuer, soit l'impatience continuelle qu'il prouve, soit la nourriture saine et abondante dont il se repat. Sa figure et ses mains osseuses sont, pour me servir de l'expression technique, _culottes_ par le soleil des rcrations; et depuis que la rvolution de 1830 a proclam le rgne de la moustache, il s'est fait un de ses plus dvous sujets. Il ajoute cet agrment aux favoris qu'il possdait seuls jadis, et il y tient tant, que l'on peut dire, je crois, avec raison, que si la moustache tait bannie de la terre, on la retrouverait sur la lvre d'un matre d'tudes. Sa tournure est roide et guinde; enfin il a ce je ne sais quoi dans l'ensemble qui le fait deviner sous le costume le plus brillant comme sous l'habit le plus misrable. Voyez-le dans l'exercice de ses fonctions: sa tte est couverte d'une calotte de drap noir, ou d'une casquette, dont il se sert jusqu' ce qu'elle le quitte; il est vtu d'une redingote la propritaire, orne ncessairement de deux poches sur le ct, dans lesquelles il introduit habituellement ses mains. Et son pantalon, presque toujours noir au fond, mais gris en apparence et dpourvu de toute espce de sous-pieds, fait de vains efforts pour tomber sur une botte ordinairement large, carre et poudre. De mme qu'il a adopt un costume pour son mtier, il s'est fait un langage de classe qui a pass de l'un l'autre, et qui, revu, corrig et augment, a fini par composer un formulaire gnralement suivi. Ainsi, pour rclamer le silence, il vous dira qu'il veut _entendre une mouche voler_. Dieu sait quelle quantit prodigieuse d'imitations du fameux _quos ego_... il a faite pour rappeler l'ordre. _Le premier qui parle_... et il s'arrte, sr de son effet; ou bien: _cent vers_... et il ne nomme pas celui qu'il veut avertir, de sorte que, grce cette rticence adroite, chaque lve voit les redoutables cent vers suspendus sur sa tte. Quelques-uns, mprisant ce langage traditionnel, cherchent leur effet dans un mutisme complet. A un moment o la dissipation semble vouloir faire irruption dans leur domaine, ils se lvent tout coup, descendent gravement de l'estrade, promnent et l des regards perants, et, les mains armes du fatal carnet punitions, qu'ils appellent ambitieusement _le livre rouge_, ils attendent. Ainsi poss au milieu de l'tude, sans prononcer une parole, ils inscrivent quelques noms sur le terrible livret. Il est rare que ce mange ne produise pas son effet, et si vous leur en demandez la raison, ils vous rpondront orgueilleusement: C'est seulement par le sang-froid qu'on impose aux masses. Si j'tais chef d'un gouvernement, je ne calmerais pas autrement une meute populaire. Une chose certaine, irrcusable, une de ces vrits qui acquirent force de lois, c'est que le matre d'tudes est susceptible au del de tout ce qu'on peut dire. Que le ciel vous prserve d'une conversation avec un matre d'tudes! il vous faudra peser toutes vos expressions, veiller la tournure de vos phrases, pier le sens cach d'un mot, au risque de blesser votre interlocuteur; car sa susceptibilit se tiendra veille et vous demandera compte de chaque mot, de chaque phrase, de chaque expression. Et pour preuve coutez ce fragment de conversation: M. Scribe est un ignorant, disait un matre d'tudes du ton de la plus vive indignation: et penser qu'il y a des gens qui osent appeler cela un homme d'esprit! --Mais il y en a beaucoup, lui rpondit quelqu'un; et il est fort malheureux pour lui que votre opinion soit diffrente. --Ce qui veut dire que je suis incapable de le juger, repartit aigrement le matre d'tudes; je vous comprends bien, mais je m'en soucie fort peu. Jamais je n'appellerai spirituel un homme qui crit de telles phrases: _On ne peut rien en faire.--Mettez-le dans l'instruction._ Tenez-vous donc sur vos gardes, moyennant votre attention ne rien dire qui puisse le choquer, il vous charmera de sa conversation aussi longtemps que vous pourrez le dsirer, et cela sans aucune rtribution. Il arrive souvent aussi qu'il se montre dur et hautain envers les domestiques. Doit-on s'en tonner? Dans la hirarchie d'une pension, le matre d'tudes a le dernier rang, c'est bien le moins qu'il use de son autorit sur les seuls infrieurs qu'il ait. Il le fait donc largement, en homme qui se ddommage. Malgr cela, et cause de ses vertus prives, le matre d'tudes veille toutes mes sympathies, je le dclare hautement, et je vois avec plaisir sa position s'amliorer chaque jour, grce au soin que les chefs d'institution apportent exclure les incapables du sein de cette classe d'hommes si utiles. Esprons que bientt ces derniers ne reparatront plus qu' de rares intervalles, et qu'ils s'effaceront mme tout fait pour la plus grande gloire de cette partie recommandable de la socit. EUGNE NYON. [Illustration: LA FRUITIRE.] [Illustration] LA FRUITIRE. QUAND on s'est promen dans Paris, et que l'on a pass en revue ces boutiques tincelantes de dorure, aux marbres prcieux, aux glaces richement encadres, vritables salons o le chaland confus n'ose pas entrer, et dont il s'loigne avec son argent, on s'arrte avec plaisir devant le modeste _talage_ de la _fruitire_. Rien n'est plus frais, et ne repose plus agrablement les yeux et la pense. Malgr le dsordre apparent de l'humble boutique, un ordre secret a prsid l'arrangement des fruits et des lgumes. Ils pendent en grappes, se runissent en gerbes, s'lvent en pyramides, ou gisent confusment pars. Des _carottes_ clatantes, des _oignons_, et de longs _poireaux_ verts et blancs encadrent la _devanture_ comme d'une riche guirlande. Plus bas s'talent, suivant la saison, des _bottes_ de _navets_ ou d'_asperges_, des _aubergines_ et de gros _choux cabus_ qui contrastent avec leurs frres aristocratiques, les lgants _choux-fleurs_. Derrire cette espce de rempart s'abritent tour tour les _petits pois_, les _haricots_ dans leur cosse fragile, les _cerises_, les _groseilles_ et les _framboises_; tandis qu'en dehors, prs de la porte, un _potiron_, gardien muet et peu vigilant, pose gravement sa masse rabelaisienne sur un escabeau boiteux. A ces produits de nos climats que manque-t-il, pour tre admirs, qu'une origine exotique? Et pourtant les tropiques, si fiers de leurs _bananes_, de leurs _dattes_ et de leurs _ananas_, ont-ils des fruits plus savoureux et d'un ambre plus flatteur que nos pches et nos abricots, plus vermeils que nos pommes d'api, plus parfums que nos fraises des bois, plus rafrachissants et mieux colors que nos groseilles et nos cerises? Tous ces trsors sont placs sous l'oeil et sous la main des passants, la porte des voleurs, auxquels la fruitire n'a pas l'air de songer. Sa noble confiance fait honte aux prcautions des autres marchands. Ceux-ci ont de mystrieux tiroirs et de sombres cartons. Ils se cachent, avec leurs marchandises, derrire des grilles en fer et des treillis; la fruitire mettrait ses fruits dans la rue. Tout lui est bon pour talage, et sa fentre incessamment ouverte, et le devant de sa porte, et les chaises qu'elle expose au dehors charges de provisions. On la voit qui s'agite, qui passe et circule avec facilit, et retrouve sa route travers ce labyrinthe de lgumes. Si mls qu'ils soient, sa main sait o les prendre au besoin, son pied ne les heurte jamais; et d'ailleurs qu'en rsulterait-il? Except pour ses oeufs, elle ne craint pas la casse. La fruitire est un des types de Paris. Toutefois ne la cherchez pas dans le Paris lgant. On voit la Chausse d'Antin, aux environs de la Bourse et de la place Vendme, des fruitires qui se dcorent du titre emphatique de _verduriers_; mais on n'y voit pas la fruitire. Elle ne s'acclimate que dans les quartiers Montmartre et Poissonnire, Saint-Denis et Saint-Martin. Elle affectionne le Marais et les faubourgs. C'est l qu'elle pousse et qu'elle fleurit dans sa luxuriante originalit. Il lui faut, comme ses lgumes, l'humidit des rues troites. C'est une femme qui a pass l'ge moyen de la vie, d'une physionomie honnte qui prvient tout d'abord, et d'un embonpoint assez prononc. Elle n'est pas haute en couleurs comme l'caillre et la marchande des halles; elle n'a pas le coup d'oeil ferme, la voix masculine, et les gestes provoquants qui _distinguent_ ces dames. Il y a en elle quelque chose de champtre et de potager. Femme de tte nanmoins, active et suffisamment intelligente, ne soignant ni sa personne ni son langage, et tirant sa beaut de son propre fonds. Si sa robe ne lui serre pas trop troitement la taille, c'est peut-tre que, n'ayant plus de taille, elle ne saurait au juste o se serrer. Elle va, les manches releves jusqu'aux coudes, montrant des bras d'un rouge lgrement fonc, et affuble d'un large tablier dont on ne saurait vanter l'entire blancheur. Elle aime tant son costume de tous les jours, qu'elle le garde aussi le dimanche. Seulement elle croit devoir changer de bonnet.--La coquette! On comprend qu'une telle femme, alors mme qu'elle est marie, n'est jamais en puissance de mari. La loi, qui lui a fait un devoir de la soumission, s'est trompe en cela comme en mainte autre chose. Un mari de fruitire est un tre problmatique qui existe sans doute, mais qu'on ne voit pas, qu'on ne connat pas, et dont on ne parle pas. Vivant, sa femme l'a enterr, tant elle le cache et le dissimule sous son importance et l'ampleur de sa personne. On prtend qu'il se meut, qu'il parle et vit comme les autres hommes. On dit mme qu'il court ds le matin aux halles et aux marchs, qu'il achte et transporte chez sa femme les divers _articles_ de son commerce, et qu'il l'aide nettoyer certains lgumes, et cosser les petits pois. Nous voulons le croire; mais, loin de donner son nom sa femme, il perd jusqu' son prnom. Il ne s'appelle ni Pierre, ni Simon, ni Jacques; c'est sa femme, au contraire, qui lui impose le nom de son tat, _La fruitire!_ C'est ainsi qu'on la dsigne, et quand par hasard il est question du mari, on ne le connat que sous ce titre, _le mari de la fruitire_! Telle est mme la force de l'habitude que, si d'aventure un homme se faisait _fruitier_, on dirait de lui la _fruitire_. Elle est place immdiatement aprs l'picier, sur cette limite moyenne o se rencontrent le riche et le pauvre. Elle a toutes les qualits de l'picier, et n'a peut-tre aucun de ses dfauts. Les prtentions de celui-ci sont connues. Malgr son air candide et dbonnaire, malgr son grade de sergent dans la garde nationale et sa casquette obsquieuse, il vise l'esprit et au beau langage; il exhale je ne sais quel parfum colonial et aristocratique. Il est fier de son _encoignure_ qui domine deux rues, fier des grandes maisons qui l'honorent de leur pratique, et du comptoir d'acajou dans lequel trne superbement son _pouse_. La fruitire ne connat pas tout cet orgueil: son comptoir, elle, c'est une simple table; son trne, c'est une chaise dpaille; ses pratiques, ce sont les bourgeois et les pauvres gens. Elle ne tient ni _livres_ ni _registres_, et l'on n'a jamais dit qu'elle et une _caisse_. Les plus humbles entrent familirement chez elle. Elle vend un peu cher, et surfait souvent. Mais quoi! on ne lit pas sur son enseigne ces mots cabalistiques: _prix fixe_; on a le droit, aujourd'hui si rare, de marchander avec elle, et o est le plaisir d'acheter quand on ne marchande pas? Prenez-la son premier mot; elle sera toute fche et toute honteuse. Chose remarquable! on voit frquemment des _bouchers_ et des _boulangers_, ces princes du commerce, condamns pour vente faux poids. L'picier lui-mme, ce type d'honntet, subit quelquefois la honte d'un jugement. La _Gazette des Tribunaux_, qui attache les dlinquants au pilori de la publicit, n'a pas encore inscrit le nom de la fruitire dans ses colonnes vengeresses. Elle y brille par son absence. A-t-on bien calcul jusqu'o s'tendent ses relations, et quelle importance morale et commerciale elle exerce dans un quartier? Elle tient tout, et tout vient aboutir elle. Sa boutique est un centre autour duquel s'tablissent et se rangent les autres professions; et, tandis que l'picier et le marchand de vin se carrent aux deux extrmits de la rue, elle rgne paisiblement au milieu. Les riches, qui envoient leurs pourvoyeurs aux halles et aux marchs, se passeront de son voisinage, mais la classe pauvre et la bourgeoisie veulent l'avoir sous la main. Sans elle le quartier ne serait pas habitable. O trouverait-on les provisions du mnage, toutes ces mille petites ncessits de la vie, et les nouvelles de chaque jour, qui sont encore un besoin? Comment djeuneraient la grisette, l'tudiant, l'artisan de tout tat et de toute profession, sans le morceau de fromage quotidien, sans les fruits et les noix qu'elle leur mesure ou leur compte d'une main vraiment librale? Le _pot-au-feu_ des petits mnages pourrait-il se passer des carottes, des choux, des poireaux et des oignons qui relvent si merveilleusement le got de la viande, colorent le bouillon et lui donnent de la saveur? L'habitant de Paris, qui ne connat que sa ville, qui ne sait pas comment le bl pousse, quand se font la moisson et les vendanges, suit la marche des saisons en regardant la boutique de la fruitire. Elle lui rappelle ce qu'il et sans doute fini par oublier, que, loin de ces rues boueuses, s'panouissent de riants coteaux et des plaines verdoyantes. La nature parle son coeur de Parisien; et si, par un beau dimanche, il se dtermine franchir la barrire, ces colonnes d'Hercule sur lesquelles les badauds croient lire:--Tu n'iras pas plus loin; s'il s'carte, et va parcourant les bois de _Belleville_, et les _Prs Saint-Gervais_; si, dans des chemins poudreux, il s'extasie sur la puret de l'air qu'il respire; si, tent par n'importe quel _fruit dfendu_, il tombe entre les mains invitables du _garde champtre_, qui le suivait pas pas, et qui lui _dclare procs-verbal_ au nom de la loi et de la pudeur publique: ces plaisirs, cette promenade enchante, ces motions si varies et si nouvelles, et surtout l'_aspect de la verdure_, qui les doit-il, sinon la fruitire? Chaque mois lui envoie ses productions. On voit paratre chez elle tour tour l'oseille, la laitue, les asperges, la chicore; puis viennent les choux-fleurs et les petits pois, ces douces prmices de l't; les fraises et toute la famille des fruits rafrachissants. Attendez: voici les pommes de terre nouvelles, toutes petites, toutes rondes, ou dlicatement allonges. La pomme de terre suffirait seule la gloire de la fruitire. La boutique o l'on trouve ce pain naturel doit tre la premire parmi les plus utiles et les plus honores. L'automne arrive les mains pleines de ses brillants tributs, et l'hiver, qui ne produit rien, se pare longtemps des richesses de l'automne. La neige couvre dj les campagnes et les jardins, que l'talage de la fruitire, ce jardin artificiel, est aussi fourni que jamais. Elle vend bien d'autres choses encore. Elle est renomme pour le beurre, le fromage et les oeufs frais, et elle partage avec l'picier l'honneur de cultiver les cornichons, ce lgume proverbial. Regardez: voil des plumeaux et de mystrieux balais dont l'usage ne s'exprime pas; voil des pots de toute forme et de toute couleur; voil des vases en faence plus utiles qu'lgants, et dont le besoin se fait gnralement sentir; et, par le plus heureux contraste, le bon La Fontaine trouverait encore ici: De quoi faire Margot pour sa fte un bouquet. Le petit oiseau lui-mme n'y est pas oubli; outre le _mouron_ (que deviendrait Paris sans mouron!), on voit suspendus en dehors de longs pis de millet, et des gteaux circulaires, image trompeuse de nos chauds. Enfin c'est la fruitire qui fournit ces petits vases en terre cuite, dont l'troite ouverture ne sait pas rendre ce qu'elle a reu: les _tirelires_. Saluez, vous qui ne les connaissez pas. Les tirelires, si chres la grisette, la demoiselle de boutique, l'enfant, l'artisan laborieux! Les tirelires, ces _caisses d'pargnes_ des plaisirs innocents! Les tirelires, que la fruitire vend un sou, et qu'une femme si range et si conome tait seule digne de vendre. Fleurs et fruits, fromage, beurre et oeufs frais: tout cela, direz-vous, s'achte aux halles. Mais les halles sont si loin, et le temps Paris est si cher! La boutique de la fruitire est une petite halle tablie dans chaque rue. Chaque maison y envoie chercher les provisions de la journe, et l'htel orgueilleux lui-mme, quand la halle lui a manqu, se voit contraint de recourir l'humble boutique, et s'tonne d'y tre si bien servi. Comprend-on maintenant l'importance morale de la _fruitire_? Nul ne vient chez elle sans y changer quelques paroles. C'est le rendez-vous favori des servantes; et, par elles, les secrets des mnages descendent chaque matin et arrivent son oreille. Place sur la rue, et au pied de ces hautes maisons qui contiennent un monde entier, elle voit tout, elle sait tout. Amours de jeunes filles, querelles, scandales de tout genre, rien ne lui chappe; et les pratiques, qui se succdent sans relche, et qui lui apportent le tribut de leurs liards et de leurs nouvelles, la tiennent au courant de ce qui se passe au loin, hors de son horizon et dans les quartiers avoisinants. Elle est la confidente de toutes les _bonnes d'enfant_. La portire ne jouit ni de son crdit, ni de sa considration. La portire est mchante, hargneuse et notoirement indiscrte. La fruitire est vante pour sa discrtion et ses sages conseils. Et puis,--n'est-ce pas une _femme tablie_? Elle coute et parle tout la fois; souvent elle s'interrompt pour ranger quelque chou qu'un pied distrait a dlog, quelque gros artichaut qui s'est cart tourdiment de ses compagnons. Il y a toujours chez elle une histoire commence, une de ces interminables histoires des _Mille et une Nuits_. On entre, on sort: l'auditoire fminin se renouvelle, et l'histoire continue; elle s'gare en longs dtours: elle se perd en mille anecdotes incidentes; mais, l'exemple du fameux conteur de Jeannot, c'est toujours la mme histoire. La fruitire a le coeur sur la main; son amiti est solide, son obligeance est prouve; tous les petits services qu'elle peut rendre, elle les rend avec empressement. Bien que son commerce soit plus qu'un autre un commerce en dtail et ne supporte pas les longs crdits, elle ne laisse pas d'avancer de pauvres voisines quelques liards et mme quelques sous, elle, pour qui les sous et les liards sont des francs. A l'ouvrier indigent, la veuve ou l'orphelin, la brave femme fera, comme on dit, _bonne mesure_.--Aumne magnifique, noblement et dlicatement dguise, dont personne ne lui saura gr, et pour laquelle elle ne recevra pas mme un _merci_; car ceux qu'elle oblige ainsi ne s'en doutent pas! Les coliers, les _gamins_ des carrefours qui s'arrtent avec admiration devant les merveilles opulentes de l'picier, contemplent avec une convoitise plus naturelle et mieux sentie les bonnes choses que vend la fruitire; souvent mme ils organisent de petits vols ses dpens: la maraude russit presque toujours, et les voil qui fuient, en se pressant d'anantir le corps du dlit. L'picier dpcherait son garon leurs trousses; il s'lancerait lui-mme aprs eux, en dpit de sa gravit, et, d'un air formidable, il les conduirait au _violon_. La fruitire, avertie trop tard, accourt, comme l'araigne, du fond de son domaine, et apparat, les deux poings sur les hanches et le bonnet lgrement pos de travers: elle crie _au voleur_ et _ la garde_, et poursuit les maraudeurs de sa voix glapissante. Si un voisin officieux parvient les attraper et les amne tout confus devant leur juge, elle les charge d'imprcations; elle leur prdit l'chafaud, et finit souvent par les renvoyer avec un bon sermon et une poigne de cerises. Qui comprendra les joies, les soucis de cette existence paisible, o tous les jours se ressemblent, o les contre-coups des plus grandes convulsions viennent s'amortir? Napolon prtendait qu'il y avait peut-tre, dans quelque coin de Paris, un tre isol qui n'avait pas entendu le retentissement de son nom. Eh bien! la fruitire, qui sait tant de choses de la vie usuelle, ne sait presque rien des vnements politiques; bien diffrente de la portire sa voisine, qui a les prtentions et le savoir d'un homme d'tat. Parfois, dans ses heures de dsoeuvrement, elle emprunte celle-ci une moiti de vieux journal. Elle lit rarement, et ne sut jamais bien lire; elle pelle donc grand'peine, et en estropiant les mots: elle ne comprend pas beaucoup; mais c'est sans doute la faute du journal; et puis la fin de la phrase ou de la page lui expliquera ce qui lui semble obscur et incohrent. La phrase finit, la page s'achve, et la lectrice n'a recueilli que des termes tranges, des noms qu'elle a entendu prononcer, mais dont elle ignore l'histoire. Lasse enfin et dcourage, elle abandonne cet exercice fatigant pour ses yeux et pour son intelligence, et en revient son vieux livre de prires, livre qu'elle sait par coeur, ce qui ne veut pas dire qu'elle le comprenne. Qu'importe au surplus? o l'esprit manque, le coeur suffit. Elle sort rarement de sa boutique: tant de monde s'y donne rendez-vous, qu'elle a toujours compagnie. Le dimanche, quand un beau soleil a sch les pavs, la fruitire, assise devant sa porte, tient salon dans la rue, l'ombre des hautes maisons et la fracheur des _bornes-fontaines_ qui coulent en petits ruisseaux. Tout en discourant avec ses voisins, elle jette un regard de complaisance sur son jardin potager. Que d'autres courent la _barrire_ et se ruinent en danses et en plaisirs de toute sorte; ses jouissances elle sont plus intimes. Trouver, dcouvrir une _belle partie_ de lgumes; pouvoir exposer des prunes mieux colores, des oeufs plus gros, des choux plus massifs; mettre devant sa porte, comme une enseigne, quelque potiron monumental, que l'on se montre du doigt, dont on parle dans le quartier, et l'aspect duquel les curieux bahis s'arrtent avec respect: voil sa joie, son orgueil, son triomphe, ce qu'elle aime voir et entendre. Faut-il qu'un si beau caractre ait ses taches et ses dfauts! elle est jalouse: elle a le coeur de _Csar_, et ne veut pas tre la seconde dans sa rue. Les _primeurs_, qu'une rivale parvient taler quelques jours avant elle, l'empchent de dormir. Ces boutiques ambulantes de lgumes, ces petits comptoirs improviss sous les portes cochres et devant les _alles_, et qui ne payant ni loyer ni patente peuvent vendre meilleur march, contristent la fruitire et lui causent des dplaisirs mortels. Elle incrimine le commissaire de son quartier, les agents de police et _msieur_ le prfet de police lui-mme, et dans l'excs de la passion elle s'crie: Si j'tais gouvernement!... On lui reproche encore de se livrer immodrment l'interprtation des songes, et de se demander chaque matin, aprs de longs efforts de mmoire: Ai-je rv chien, chat ou poisson?--Ne rions pas trop de cette faiblesse, nous qui faisons les esprits forts. N'est-ce pas une rcration innocente, une source intarissable d'motions qui ne cotent rien personne? heureux qui, au milieu des tristes ralits de la vie, s'inquite d'un songe! Il y a l plus de bonhomie, plus de navet, plus de posie peut-tre que dans tout un pome. Eh bien, oui: malgr de trop nombreuses dceptions, la fruitire croit aux rves. Ne lui parlez pas, ne la questionnez pas: gardez-vous surtout de rire devant elle, et de chercher la tirer de cette humeur chagrine o elle semble se complaire. Ce jour est un jour funeste. Ses fruits se moisiront: on viendra lui changer une pice fausse; elle trouvera une pierre frauduleusement cache dans sa motte de beurre. A quoi ne doit-elle pas s'attendre? Apprenez qu'elle a fait un rve, et qu'elle a vu quelque chose d'effrayant, dont le souvenir la poursuit; quelque chose enfin qui la menace de tous les malheurs et qu'elle ne peut interprter d'une manire un peu rassurante.--C'tait un matou, un matou noir! La nature de quelques-uns de ses articles ne lui permet pas d'avoir un chat, cet ami dclar, ou, si l'on veut, cet ennemi du fromage; car tant d'amour ressemble presque de la haine. Elle remplace souvent le luxe d'un perroquet par un _geai_ ou une _pie_, ces perroquets de la petite proprit; oiseaux babillards, qui lui font une concurrence redoutable. Mais, le plus communment, elle suspend ct de sa porte une cage qui renferme un chardonneret ou un serin. Le petit chanteur, bien fourni de mouron et de millet, et entour de verdure, se croit au milieu d'un jardin, et, dans cette douce illusion, il ne se tait pas de tout le jour. Il est des ftes rserves o la fruitire s'arrache enfin cet troit domaine qui est pour elle un univers; des occasions solennelles o elle s'aventure visiter les Tuileries, les muses, et, mieux encore, le Jardin des Plantes. Il ne faut rien moins que l'arrive Paris d'une parente qui l'on veut faire les honneurs de la _capitale_. La fruitire s'est pare de ses plus brillants atours; son mari, cet tre de raison, apparat enfin en chair et en os, et entirement semblable aux autres hommes. Il est charg d'un ample parapluie rouge, et donne le bras sa femme. Le couple patriarcal s'avance lentement au milieu des merveilles que le progrs enfante tous les jours; il jouit de l'tonnement de la _provinciale_, que la vue de tant de belles choses semble ptrifier, et s'tonne lui-mme l'aspect des maisons et des trottoirs levs et construits depuis sa dernire excursion. Il reconnat peine les quartiers qu'il a parcourus autrefois; il s'gare au milieu des rues nouvelles, et se voit contraint de demander son chemin dans Paris. Pour des _Parisiens_ quelle humiliation! Les tableaux de nos muses, qu'il s'efforce de comprendre et qu'il explique sa manire, lui causent plus de fatigue que de plaisir. Il n'est vritablement heureux qu'au Jardin des Plantes: il se pme d'admiration devant les ours; il ne les quitte que pour aller l'lphant, et de l la girafe qu'il s'obstine appeler _girafle_; il tressaille d'effroi au rugissement du tigre et du lion, et se communique mainte rflexion sur la frocit de l'hyne et le naturel licencieux du singe. Ainsi vieillit la fruitire. Peu peu l'ge a courb sa taille et roidi ses membres. Elle est encore rieuse et d'humeur facile; mais elle a perdu la vivacit de ses mouvements. Qui lui succdera? Elle a une fille dont elle est fire, et qu'elle dclare tre son vivant portrait. Simple et prosaque en ce qui la regarde elle-mme, force d'amour maternel elle devient romanesque, et rve pour _son enfant_ un tat propre et sans fatigue, une vie sans travail et, finalement, un riche mariage. Les blanches mains, les doigts effils de son _Anglina_ sont-ils faits pour soulever de grossiers lgumes? Non, sans doute. Aussi mademoiselle sait-elle lire, crire et broder. Elle sera ouvrire en robes, modiste, artiste peut-tre; elle ne sera pas fruitire, ce qui et t plus sr. Un matin la boutique s'ouvre plus tard qu' l'ordinaire, et l'on y voit avec tonnement un homme qui va et vient d'un air effar au milieu des lgumes, marchant sur les uns, culbutant les autres et ne sachant o trouver ceux qu'on lui demande: c'est le mari devenu _fruitire_, tandis que sa femme malade s'inquite et se tourmente, et souffre moins de son mal que de la contrarit d'tre retenue dans son lit. A cette nouvelle, le quartier s'attriste et s'meut: la rue n'est point jonche de paille pour amortir le bruit des passants, effort impuissant de la richesse contre la douleur, vaine prcaution que dissipe le pied des chevaux et qu'emportent les roues des voitures; mais les voisines, mais les bonnes amies, mais les commres de la brave femme se pressent en foule sa porte. Elles accablent de leurs questions, elles tourdissent de leurs conseils le malheureux mari qui ne sait laquelle entendre. Toutes lui recommandent une recette diffrente, une recette infaillible dont la vertu est souveraine et qui ne peut manquer de gurir la malade: c'est un bruit, une confusion, un mlange bizarre de paroles, jusqu' ce que la troupe bruyante, cessant de s'entendre, baisse subitement la voix et se taise tout coup, pour recommencer quelques instants plus tard. Le jour o la fruitire est rendue ses pratiques est un jour de fatigue et de joie. Il lui faut dire elle-mme et raconter de point en point, bien que son mari l'ait raconte cent fois, toute l'histoire de sa maladie. L'auditoire en cornette, debout et le panier au bras, coute avidement, et fait sur les moindres circonstances de longs et savants commentaires. La _Facult_ elle-mme en serait bon droit tonne. On apprend alors quelle est la voisine dont la recette a t suivie de prfrence. Approchez-vous, prenez votre part du spectacle. Regardez cette mortelle extraordinaire, contemplez son visage, tudiez ses traits pendant qu'elle se laisse complaisamment admirer. Tous les yeux sont fixs sur elle; on l'envie, on lui en voudrait presque de son succs. Voil une rputation faite, voil une femme dont on parlera dans le quartier, et qu'on viendra consulter de toutes les rues avoisinantes. Dsormais sa clientle est assure. Elle jouit dj de sa clbrit: elle triomphe, elle est heureuse.--C'est elle qui a guri la fruitire! Avertie par cet accident, celle-ci prend enfin le parti de vendre sa boutique, et elle abandonne le quartier qu'elle aima si longtemps. Une autre succde sa popularit et son importance. C'est un grand vnement dans la rue. Mais quoi! tout s'oublie. Peu peu on parle moins de l'ancienne fruitire, suivant l'usage de ce monde inconstant qui ne sait pas se souvenir de ceux qu'il ne voit plus. Elle disparat; elle se retire aux extrmits de Paris, et s'enferme dans un petit enclos qu'elle sme et qu'elle arrose, o elle s'entoure de fleurs, o elle cultive, sans les vendre, ces lgumes bien-aims qu'elle vendit pendant tant d'annes sans les cultiver. Elle reste fidle ses gots et ses habitudes, et jusqu'au bout elle est, du moins l'endroit du _chou_, comme ces honntes lapins de Boileau Qui, ds leur tendre enfance levs dans Paris, Sentaient encor le chou dont ils furent nourris. FRANOIS COQUILLE. [Illustration: LE COMMIS-VOYAGEUR.] [Illustration] LE COMMIS-VOYAGEUR. ET d'abord, qu'est-ce qu'un commis-voyageur? Par le temps qui court, un commis-voyageur est un tre essentiellement mallable et cosmopolite, auquel on a donn une forme, une qualit et un nom. Le commis-voyageur est vou au culte de l'aune et du kilogramme, de la canne sucre et du gingembre, de la toile peinte et du calicot. Le commis-voyageur est l'expression la plus active de la civilisation mercantile, le _nec plus ultra_ de l'honneur et de la dignit du magasin; l'lment artriel du fabricant, du consignataire et du ngociant en gros; le _vade semper du double emploi_, _du rossignol_ et _du trop plein_; le pourvoyeur aim du caissier-emballeur, du commissionnaire de roulage et du camioneur; le messie chri de l'htelier, de la servante et du dcrotteur; le despote de la table d'hte, le privilgi de la tabagie, surtout du billard; le....... Mais que n'est donc pas le commis-voyageur? s'est-il jamais fait sans lui un calembour, un coq--l'ne, un logogriphe ou un rbus? S'est-il jamais dit sans lui un bon mot, une factie ou un joyeux lazzi? Non. Vous devez donc reconnatre que le commis-voyageur est un tre minemment agrable et utile. L'espce commis-voyageur se divise l'infini, en catgories, en sections, en types et en prototypes; mais on en distingue particulirement sept sortes, qui sont: le voyageur _patron_, le voyageur _intress_, le voyageur _commission_, le voyageur _libre_, le voyageur _fix_, le voyageur _piton_, le voyageur _marottier_. Le voyageur _patron_ se reconnat la svrit de son visage, la prudence de ses manires, la dignit de son maintien. Il se place, l'htel, au bout le moins habit de la table, mange tranquillement, ne dit pas un mot, observe en dessous, fronce le sourcil, plie mthodiquement sa serviette, prend un cure-dent, se lve et va stimuler la pratique endormie. Son entre dans une maison est digne, calme, et mesure sur l'importance de ses relations avec elle. D'un coup d'oeil il a vu, il a calcul les besoins du commettant, et dj, avant que celui-ci ait eu le temps de rcapituler ce qui lui manque, le voyageur patron a inscrit sur son carnet une kyrielle d'articles, en disant: Il vous manque telle chose, vous vendez bien tel objet; je vous enverrai cette pice, nous y ajouterons cette autre. Cela s'appelle une commission la _patron_, prise d'assaut, sans que le commettant, fascin par le prestige, ait pu placer le mot _refus_...... Et puis, diable! c'est le chef de la maison, il peut faire des avantages, des concessions, et l'on ne peut dcemment pas le laisser passer _en blanc_, c'est--dire sans commission. Le voyageur patron obtiendra une commission l o il n'y a rien _gratter_ pour son pauvre reprsentant. Quelque zle, quelque amour-propre qu'y dploie celui-ci, l'autre l'emportera toujours sur lui; effet de certaines petites influences auxquelles le commettant cde involontairement.--Le costume du voyageur patron n'est ni pinc, ni bouffant, ni voyant; il est propre, luisant, bien bross, et surtout bien toff. Le voyageur patron n'a jamais qu'une main de gante, un gant neuf et un gant trou. De nos jours, et surtout depuis la rvolution de 1830, il risque le foulard, le foulard de soie, impression de Lyon, un vritable foulard. Quant au voyageur _intress_, il est d'un ge problmatique; il vogue le plus ordinairement entre trente-cinq et quarante ans, indubitablement orn d'un toupet _Tibierge_ et d'une dentition _Billard_; si, par aventure, il ne porte ni perruque ni fausses dents, il a le soin de se munir d'un petit peigne de plomb l'aide duquel, pour parer aux dgradations du temps..., il ramne sur le devant les mches isoles qui vont s'garer sur l'occiput; puis, il s'exprimera de manire ne jamais ouvrir la bouche plus qu'il ne faut pour permettre la langue d'excuter son jeu. Le voyageur intress est un bipde intressant, ordinairement petit, un peu _boulot_, un peu ventru, mais en rsum bon garon. Il est coquet dans sa mise, sent l'eau de Cologne, quelquefois le patchouli, met une cravate blanche, un gilet blanc, un pantalon noir et un habit idem,--toute la rhtorique d'autrefois. A l'index de sa main droite, vous remarquerez une chevalire or massif; sa chemise, des boutons de nacre ou de dent d'hippopotame, et son gousset une chane plate la Vaucanson. A table, il cause peu, mais bien et posment; c'est--dire que ses paroles sont empreintes d'un certain ton prtentieux et saupoudres d'une lgre couche de _menterie_ qui glisse, s'infiltre et prend racine sous un air de bonhomie et de vracit. Le voyageur intress ne fraye pas avec le menu fretin de la confrrie; il prend sa demi-tasse table d'hte, se lve, va causer un instant avec le matre d'htel, appelle le garon, afin que celui-ci donne un coup de brosse ses bottes, et demande un gamin pour porter _sa marmotte_. Chez le commettant, il est, comme partout, poli, prvenant, obsquieux; il embrasse le bambin morveux, caresse le chien caniche, dit une douceur la demoiselle de comptoir, et offre une prise de tabac au patron. Il s'informe de l'tat des vignes, prdit le rsultat de la saison, entreprend une dissertation agronomique sur le cours des bls, des avoines et des cantalous, demande des nouvelles de madame, et engage monsieur le venir voir Paris. Nous irons dner au Rocher de Cancale, dit-il en riant d'une manire calcule; puis il ajoute, mais dans le tuyau de l'oreille: Et nous dcollerons la fine fiole d'A frapp, hein! Bref, il obtient une commission, souvent une bonne commission. Le voyageur _commission_ tait, au temps de l'empire, un tre apocryphe, idal, ou tout au moins dubitatif; la restauration, il se matrialisa, prit un corps, une tte et des bras; enfin, depuis _les glorieuses_, il s'est tellement identifi avec son rle, et il a si scrupuleusement embrass la perfectibilit de notre poque, qu'il est parvenu se rendre la terreur des boutiquiers, des magasins et du commerce en gnral. Or, pour vous faire une ide de cette ingnieuse procration du sicle, imaginez un tre qui frise la cinquantaine, un peu plus, un peu moins, mais plutt plus que moins. Cet tre est propritaire d'une tte couronne d'une aurole de cheveux gris, gras et collant sur les tempes; il est en outre revtu d'un habit rp, d'un pantalon plis, d'un col crinoline Oudinot, d'un chapeau blond et de bottes cules. Avec cet accoutrement quelque peu Robert-Macaire, il fait le merveilleux, l'incroyable, et secoue frquemment le tabac de son jabot fan, afin d'avoir occasion de faire briller le chaton dor de la bague de cheveux que lui a donne sa dernire conqute. Le voyageur commission a longtemps parcouru le monde entier; il a tout vu, tout examin, tout observ, tout apprci. Il connat tous les moyens, toutes les ressources, toutes les marches et contre-marches, les points et les virgules, les entres et les sorties, en un mot tous les arcanes de son mtier, de son tat, de son art. Parlez-lui d'une maison importante, alors il n'hsitera pas seulement; en guise de prambule oblig, il se balancera un instant sur sa chaise, puis, introduisant un doigt dans l'entournure de son gilet velours-coton, boutons cisels, il vous rpondra en clignant de l'oeil: Telle maison? connu! j'ai t commis avec le patron en l'an IX. Citez-lui le nom d'un ngociant: Connu! il tait _placier_ au moment o je faisais l'expdition pour l'tranger. Nommez-lui un banquier: Connu! c'tait un garon de caisse que dj je... Le voyageur commission a tout fait, tout t, et en rsum il ne fait rien et n'est rien. Par exemple, il faut lui rendre cette justice, il sait par coeur tous les htels de France, leurs bonnes et mauvaises qualits; il connat tous les _chefs_, les plats o ils excellent, les mets qu'ils servent le mieux; enfin il est trs-bien avec les _bonnes_. Non qu'il soit gnreux; au contraire, la gnrosit! allons donc! la civilisation et le positivisme l'ont abolie; mais, par contre, il est doucereux, bavard et sducteur. Il vante en termes congrus les charmes de la chambrire, exalte emphatiquement les sauces du chef, et dbite force compliments l'htelier. Rgle gnrale, il hante de prfrence les jeunes voyageurs, les nouveaux moulus. Pourquoi? Parce qu'il connat par A plus B le domino, le whist, l'cart, et surtout le doubl au billard, et qu'une fois au caf, il est sr de _passer_ au dbutant et la demi-tasse, et le petit verre, et le cigare, et la bouteille de bire, toutes dpenses quotidiennes qui viennent d'autant mnager son maigre budget. Le voyageur commission (nous lui en demandons bien pardon, mais la vrit avant tout), le voyageur commission est de moeurs particulirement diogniques: si vous entendez table une conversation dnude, dbraille et sans fard, une de ces conversations qui vous clouent la bouche et obligent votre voisine baisser les yeux, regardez au bout, tout fait au haut bout, et l vous remarquerez un tre crasseux, barbe inculte, nez bourgeonn, menton gibbeux, l'oeil glauque et terne comme de la nacre sale: cela s'appelle un voyageur commission; c'est le Roger Bontemps, l'Artin ressuscit, le narrateur graveleux qui ne sait respecter ni le lieu o il se trouve, ni les personnes qui l'approchent, ni les femmes qui peuvent tre auprs de lui. Nous l'avons dit, chez la pratique on le voit avec humeur, avec effroi, la fivre en prend; pour se dbarrasser de sa prsence, on lui accorde une commission, petite il est vrai, mais qu'importe! N'a-t-il pas le soin de la doubler en l'envoyant la maison qui a eu le malheur de lui confier des chantillons. Aussi, la commission faite, partie, arrive, le commettant reconnat la fraude, peste, jure, envoie le voyageur tous les diables, et _laisse le tout pour compte_. Pendant ce temps, le voyageur commission est rentr au logis; il a rclam son 2 ou 3 pour 100, ses bnfices sont raliss, c'est tout ce qu'il lui faut; il a _enfonc_ la pratique et _flou_ le patron; il n'en demande pas davantage. A d'autres! Le voyageur _libre_ est grand, jeune et blond; c'est le damoiseau, le dandy, le Lovelace de la partie. Il a de beaux appointements, une allocation quotidienne indtermine, et la confiance de son patron. Souvent il a fait ses tudes, et alors il lui est difficile d'chapper au pdantisme de son ducation; souvent il est bachelier de l'illustre acadmie, et alors il affectera un purisme d'locution qui et mis en joie Vaugelas et Letellier. A chaque ville o il s'arrte, il prend un bain, se soigne comme une petite matresse, et renouvelle l'air de ses coussins lastiques. Toujours il fume le vrai Havane, cigare quatre sous, porte des gants paille, un binocle octogone et un flacon d'alcali. A table, il boit du bordeaux-mdoc et de l'eau de Seltz, ne touche pas aux gros plats, ddaigne les mets ordinaires, et se rserve pour les pots de crme, biscuits, macarons et autres chatteries, lorsqu'il y en a. En somme, il parle peu, mange peu, sort de table avant les autres. En le voyant, sa dmarche importante, sa mise boulevard de Gand, ses manires polies et lgrement ddaigneuses, au luxe de sa table et aux gards que partout dans l'htel on a pour lui, on se dit: C'est le reprsentant d'une bonne maison. Habituellement il ne va point au caf, ou, s'il y va, c'est pour lire les journaux et de l _filer_ ses affaires. En entrant dans une maison, il salue avec courtoisie, fait ses offres de service avec aisance; mais sans bruit, sans fracas, s'y annonant ainsi: Monsieur, je reprsente telle maison. L s'arrte sa formule sacramentelle: si le commettant a envie de lui confier une commission, il la lui donne; autrement le voyageur libre sait trop bien la dignit de sa maison pour descendre la supplication, pour se rsoudre _faire petitement l'article_. En diligence, le voyageur libre prend le coup, toujours le coup; il est galant avec les dames et honnte avec tout le monde, mme avec le conducteur et le postillon. C'est le type, aujourd'hui perdu, du voyageur lgant, du bon voyageur. L'art de Watt et la concurrence l'ont touff; il a disparu, on n'entend plus parler de lui, son rgne est fini. Le voyageur _fix_ vous reprsente un colier de dix-huit vingt-deux ans; cet colier est habituellement un petit avorton, suffisant, barbu, cambr et beau parleur. C'est le papillon de la confrrie, fris, musqu et vantard. Il est bien mis: pantalon collant, bottes vernies et gilet court. Dans sa main frtille une canne de houx tordu, et sa tte est dcore d'une chevelure la Prinet ou la malcontent, suivant la pluie, le soleil ou le vent. Par jour, on lui alloue de 10 12 francs, et, par an, de 1,000 1,200 francs. On lui trace un itinraire; il doit rester tant de jours dans une ville, tant dans une autre, et s'arranger de manire ce que ses affaires soient faites pendant le laps de temps qu'on lui a accord. En descendant de diligence (la rotonde toujours), voici la distribution de son temps: 1 Il va se promener, flairer la ville, prendre le vent et rcolter de l'apptit; il est rellement trop matin pour aller voir la pratique: elle n'est pas leve, on est paresseux en province, on aime, on savoure le _far niente_. L'argent s'y gagne lentement, c'est vrai; mais aussi bien facilement, il faut en convenir. 2 Il rentre pour djeuner, djeuner longtemps et bien; ce qui n'est pas dfendu, d'autant que a ne cote pas un centime de plus. Ayez de l'apptit ou n'en ayez pas, aux yeux de l'htelier, vous en avez toujours. Aussi, le voyageur fix sait-il si bien cela, qu'il aimerait mieux consommer pour deux que de ne pas manger pour un. 3 Il se rend au caf, prend la demi-tasse de rigueur, la joue, perd; joue contre, perd encore; joue de nouveau, et fait la rcolte gnrale. Il a _rgal_ toute la socit; aussi a-t-il mang 18 francs: or, il faudra, quoi qu'il arrive, rcuprer cette perte, et, pour cela, rester un jour de plus dans une ville. En ville, il faut jouer au caf, on fait des conomies; ce sont les diligences qui assomment. 4 Une heure sonne; on va voir la pratique, bien! mais la pratique ne sympathise pas avec le voyageur fix. Monsieur, lui dit-on, nous n'avons besoin de rien..... Monsieur, vous repasserez demain..... Oh! monsieur, des voyageurs et des chiens, on ne voit que cela dans les rues..... Des voyageurs, ne m'en parlez pas, j'en ai _plein le dos_! A toutes ces observations plus ou moins flatteuses, le voyageur fix s'incline et remercie. On lui dit: Vous nous.....; il rpond, Monsieur, c'est un dessin nouveau, exclusif notre maison. On lui crie: Vous nous fatiguez..... et lui de rpliquer avec enthousiasme: Trois mois et trois pour cent, chose que jamais personne ne vous fera.--Mais, mon cher monsieur, vous perdez votre temps.--Monsieur, je voyage pour cela! Quand un commettant devine au fumet ou entrevoit le nez d'un voyageur fix, avant que celui-ci ait mis la main sur le bouton de la porte, il lui crie: Monsieur, c'est inutile, absolument inutile; nous avons tout ce qu'il nous faut! Et souvent il n'a pas une aune de marchandise dans ses rayons, pas une once de cassonade dans ses casins, pas un kilo de vitriol vert ou d'indigo. En vrit, convenons-en, on ne ferait pas pire accueil au marchand d'aiguilles, au repasseur de couteaux-ciseaux ou l'tameur, voire au propritaire l'chance du terme. Observation essentielle, le voyageur fix doit sortir par la porte et rentrer par la fentre, jusqu' ce que commission s'ensuive; cela est renferm dans ses prescriptions. _Labor omnia vincit improbus._ Par contre, c'est le patron qui doit payer le caf, le blanchissage, le spectacle, et autres menues dpenses portes sous un pseudonyme dcent au dbit du compte du voyage. Cela est connu de tous, except du patron. Le patron croit ou ne croit pas la sincrit de son commis; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il paye toujours le compte que ce dernier lui prsente infailliblement, c'est--dire les frais d'un voyage de cinq mois au lieu de trois. Le voyageur fix traite le patron comme la pratique. Le voyageur _piton_ est un honnte garon, malicieux quoique franc, et rou quoique plein de dvouement. Il est ordinairement Picard et riche de vertus. On lui _passe_ 6, 7 ou 8 francs, suivant les saisons et les affaires. Il endosse une blouse, met des gutres, s'arme d'un gourdin, et, le gousset garni de quelque menue monnaie, juste de quoi humecter son gosier aux bouchons de la route, il part, lger comme l'oiseau et heureux comme le poisson dans l'eau. Il remet ses chantillons et ses effets aux petites voitures, conomie commerciale, profits et pertes. Arriv dans une ville, il se dcrasse, essuie la poussire qui macule ses souliers, fait sa barbe, prend sa marmotte, et court la pratique. Le voyageur piton, reconnu paisible et peu dangereux, quoiqu' tort, est, par suite de cette conviction du commettant, admis dans tous les magasins. Il commence, en entrant, par dposer sa carte, ter son chapeau, et dire familirement au patron, avant que celui-ci lui ait seulement adress la parole: a va pas mal, et vous? Et le patron de rpondre dignement: _Msieu_, j'ai bien l'honneur d'tre le vtre. Le voyageur piton ne voit que les petites maisons, les _margoulins_, et les margoulins sont plus fiers que les ngociants en gros. Le voyageur piton est sans gne: il s'assied sur le comptoir, bat la mesure avec ses talons ferrs, parle du beau et du mauvais temps, et entame la politique. C'est alors que le front de la pratique commence se drider: le margoulin est profond politique; de son ct, le voyageur piton, qui est carliste avec le carliste, rpublicain avec le rpublicain, philippiste avec le philippiste, le voyageur piton n'en _pince_ pas trop mal. Or donc, la discussion s'ouvre, s'lve, s'chauffe, s'irrite, se gonfle; un voisin vient y prendre part, y mettre son opinion, y mler sa dialectique et ses thories. On fait des suppositions, des rves creux, des utopies perte de vue. Le voyageur piton est d'abord de l'opposition; il parle avec chaleur, il prore avec enthousiasme, en franais ou non, peu lui importe assurment; il fait le Mirabeau, gesticule, s'extnue, se dmne comme un nergumne; sa voix prend du volume, de l'extension; ses paroles jaillissent tort et travers: ce sont des tincelles, des clairs; il fait du bruit, de l'effet; il en impose son auditoire bahi: c'est tout ce qu'il veut. Ensuite, lorsque la discussion est arrive son apoge, son dernier degr d'exaltation (savante stratgie!) il baisse de suite pavillon, et accorde au commettant une victoire qui chatouille d'autant plus l'amour-propre de celui-ci, que cette victoire a t rudement dispute. Le commettant est flatt, enchant, entran; impossible lui de refuser une commission. Le voyageur piton poursuit son triomphe jusque sur la personne du commis (le commis est un tre prpondrant chez le commettant margoulin); il le traite de mon cher ami! il lui promet une place Paris, il lui offre le verre d'absinthe, il va la salle d'armes avec lui; il lui dmontre mathmatiquement _le chausson_, il lui explique, ex-professo, la manire d'utiliser _les armes de la nature_, etc. Le voyageur piton est peut-tre de tous les voyageurs celui qui obtient le plus de commissions. Le voyageur _marottier_, ou marchand ambulant, est une espce d'Alcide emblous de bleu mille raies. Pour armes offensives et dfensives, il porte la main un fouet, verge de houx, corde de cuir. Il se reconnat particulirement la toile cire qui protge son chapeau, au pantalon de velours bleu qui couvre son fmur, aux brodequins ferrs qui _cothurnent_ ses pieds, et au juron traditionnel _domiciliairement_ tabli sur ses lvres. Dbarqu dans une sous-prfecture (les sous-prfectures sont ses ports de mer, ses _endroits_ de prdilection), il s'enquiert d'un magasin temporaire. Les auberges o il descend ordinairement ont une chambre rserve _ad hoc_ pour cette espce de voyageurs petites journes. Une fois pourvu, le marottier dballe et range ses marchandises dans des rayons enfums, et sur lesquels le jour n'a jamais pntr en plein midi. Tant mieux! la pratique n'a pas besoin de voir le grain cras d'un _double-bote_ ou la paille d'un rasoir, la reprise d'une dentelle ou le mauvais teint d'un madras alsacien. C'est fait exprs, c'est superbe! et l'acheteur vient se prendre l comme un oiseau la glu. Ces prliminaires achevs, le marottier va _allumer_ le chaland: pour cela, il le flatte, le caresse, le cajole, l'_endort_ sa manire, suivant ses moyens, rudement, durement, rondement; il ne fait assurment pas de fleurs de rhtorique, et ne prend pas de roses pour point d'exclamation. Mais enfin, pourvu qu'il russisse, c'est tout ce qu'il demande, c'est tout ce qu'il lui faut; et il russit, parce que le chaland de la sous-prfecture aime mieux choisir lui-mme que s'en rapporter au choix du voyageur. Le voyageur marottier conserve toujours le mme vtement, hiver comme t; il mange avec les rouliers, boit avec les rouliers, couche dans sa _marotte_ avec sa _limousine_, sa femme et son chien. De cette manire, il amasse des puces, mais il conomise 50 centimes par nuit. Le jour, il travaille comme un galrien, va liardant comme un Grandet, et, au bout du compte, il n'en est pas plus riche. Autrefois, il faisait fortune la balle de laine sur le dos; aujourd'hui, il a une voiture, trois fois plus de marchandises, et trois fois moins de bnfices. Que si vous nous demandez maintenant ce que devient sur ses vieux jours le commis-voyageur, nous vous rpondrons: Sauf de trs-rares exceptions, le voyageur patron devient goutteux, millionnaire et juge de paix de son quartier. Aprs avoir distribu aux commettants, et du madapolam, et de l'orseille, et du trois-six, il distribue aux plaideurs, et des sermons et des exhortations, et du papier timbr. Il n'a point chang de mtier; la forme est toujours la mme, il n'y a que le fond qui ait vari. Le voyageur intress devenu septuagnaire a pass par toutes les tamines de la partie, et a finalement obtenu pour sincure la place d'instrumentiste dans quelque thtre du boulevard; il a su ainsi mettre profit un talent problmatique, mais qui lui procure l'avantage d'employer ses soires, d'assister aux rptitions, et de s'occuper des aventures de coulisses. Aprs avoir t intress, il s'intresse aux autres, ce qui fait que sa condition est peu prs toujours la mme. Le voyageur commission nat, vit et meurt, ou mourra en diligence: pour lui l'tat doit tre immuablement hrditaire; aussi est-il inhrent la marmotte, comme la marmotte est inhrente lui, aussi ne saurait-il _pas plus_ abandonner la bche de l'impriale que le vtran sa gurite et son coupe-chou; aussi, tant que, comme feu le Juif errant, il aura 5 sous dans sa poche et un commettant en perspective, sera-t-il toujours heureux, content, sans chagrins, sans soucis et sans envie d'en avoir. La diligence est tout pour lui, sa patrie, sa famille et ses amis; la diligence doit donc, recevant son premier sourire, accepter en fin de compte son dernier soupir. Le voyageur libre, rentr la maison, est devenu _magasinier_, dbitant de rubans, de briquets phosphoriques ou de graines de sain-foin; puis il a succd son patron, s'est plong jusqu'au cou dans les dlices du _primo mihi_, a ramass de quinze vingt mille livres de rente, et est ainsi arriv l'ge de quarante ans, ge raisonnable qui lui a permis de devenir dput, et, pour ne pas sortir de son rle primitif, d'aller dfendre la Chambre la libert du pays. Le voyageur piton s'est mtamorphos en boutiquier Saint-Denis, en fabricant de bougies diaphanes ou de bonnets de coton; alors il a eu l'ambition de suivre le progrs. Il possde donc une pouse, des marmots qui l'appellent _papa_, et un chien basset qui fait l'exercice en douze temps, et porte un panier entre ses dents, l'instar de dfunt l'illustrissime Munito. Quant au voyageur marottier, force de glisser dans l'_estipot_ le liard rouge, le gros sou et la pice blanche, il a rsum un petit _saint-frusquin_ qu'il a expdi pour le pays (presque toujours l'Auvergne ou le Limousin); puis, lorsque son soixantime hiver, comme disait Dorat, lui a fait sentir le besoin du repos, il vend voiture et cheval, bagage et vieux fonds, et revient au milieu de ses pnates, riche de 450 francs de rente, d'un demi-arpent de vignes et de douleurs rhumatismales laborieusement amasss pendant quarante annes d'inquitudes et de privations. Tel est le septemvirat du commis-voyageur, tel qu'il a t, tel qu'il est, tel qu'il sera longtemps encore, en dpit des vicissitudes de la fortune et de l'animadversion du commettant ingrat. Autrefois, au bon vieux temps, o, lorsqu'il s'agissait de franchir les frontires du dpartement, l'on dictait son testament par-devant notaire, on savait si bien apprcier toutes les qualits de cet ordre estimable et dvou, que chaque matin, le commettant venait trs-humblement s'informer l'htel de l'arrive du voyageur. Le commettant tenait toujours sa commission prte huit jours d'avance; il priait, il suppliait pour que cette commission ft accepte; il se serait volontiers mis genoux pour arriver au but de ses dsirs; il s'vertuait jusqu' offrir _ad rem_ le dner du mnage, jusqu' payer la demi-tasse et le petit verre, y compris le _bain de pied_; il recommandait ses commis d'tre polis, prvenants, affectueux; sa femme, d'ter ses papillotes et de mettre un bonnet ruch; sa progniture, de faire la rvrence et d'envoyer un baiser avec la main; son caissier, de conduire le voyageur au caf pour prendre la bouteille de bire, au spectacle pour entendre les vaudevilles de M. Scribe; la cathdrale, pour voir les vitraux coloris; au Muse, pour ne rien voir du tout; enfin, c'tait un dploiement de luxe inou, de complaisances mirobolantes et de frais bon march, attendu que le voyageur payait partout; tandis qu'aujourd'hui les rles sont, ma foi! bien changs. Les astres, les hommes et les commis-voyageurs ont subi la plus trange des transubstantiations: les astres sont bouleverss, les hommes se bouleversent encore, et les commis voyageurs les ont prcds, les suivent et les suivront _in extremis_, dans ce bouleversement gnral. Nagure le commettant ne connaissait Paris, Reims et Amiens que de nom, rien que de nom. Les commis voyageurs, ces canaux de l'industrie franaise, parpillaient partout les produits htrognes qui sortaient de leurs _marmottes_ comme les bonbons de la corne d'abondance la porte du confiseur, et le provincial, en voyant affluer chez lui ces merveilles de la cration humaine, trnait avec fiert sur son comptoir de bois blanc ou de sapin. C'est qu'un colifichet n Paris tait une oeuvre particulirement exotique que l'on avait en grande vnration; aussi cette vnration rejaillissait-elle sur le commis voyageur, l'heureux et bien estimable dispensateur des plus feriques productions. Mais aujourd'hui, _ tempora! mores!_ aujourd'hui que Satan a souffl au cerveau de l'homme je ne sais trop quelle diabolique invention qui permet au timide indigne de Brives ou d'Avallon de se faire transporter Paris en moins de temps qu'il n'en faut pour fermer les yeux, les rouvrir, ternuer ou aspirer une prise de tabac, il n'est plus possible que le commettant se prive du voyage de la capitale. Le _margoulin_ seul, ce petit dbitant demi-once ou demi-aune, cette infime traduction de l'industrialisme et du comptoir, le margoulin seul en est encore redouter Paris, son brouhaha, son tohubohu, et surtout les dpenses _consquentes_ qu'il faut y faire pour vivre plus chtivement qu' Laval ou Bar-le-Duc, avec le pot au feu, les confitures ou la poule au riz. Aussi dans son quitisme botien le margoulin est-il le sauveur, la providence du pauvre voyageur. En effet, que deviendrait ce dernier sans la petite commission 150, 200, et quelquefois mme 300 francs? Tel est pourtant le rsultat de la civilisation et du progrs: la civilisation a tu le modeste boutiquier, et de la chrysalide de celui-ci est sorti un ngociant ambitieux; le progrs a enfant les diligences, qui conjointement avec le bas prix du transport, ont tu les commis voyageurs; la civilisation a touff l'obsquieux marchand, et des cendres de celui-ci s'est chapp l'orgueilleux commettant; le progrs a innov les chemins de fer, qui tueront les diligences, et finalement, grces Gren et Margat, cderont le pas aux aronautes et aux ballons. Et ainsi de suite, jusqu' ce que la perfection, donnant un dmenti l'impossible, rencontre en elle-mme sa destruction. Voil ce qui fait que, de nos jours, les commis voyageurs qui ont pu chapper au naufrage deviennent les martyrs, les souffre-douleurs, les victimes expiatrices des insatiables besoins de leurs patrons; voil ce qui fait que les commis voyageurs deviennent les frres rcolteurs, ou mieux les mendiants rebuts, bafous, honteux de la maison qu'ils reprsentent ou essaient de reprsenter. Va donc, pauvre hre, va, moyennant 12 francs par jour y compris la nourriture table d'hte et le logement en diligence, va prostituer ton caractre, va vendre ta conscience, va mesurer la sincrit de tes protestations sur la qualit de tes sucres et le bon teint de tes toffes. Cours de porte en porte quter le sourire de l'un, la poigne de main de l'autre, une commission de tous, pour, en rsum, ne rien obtenir. Cours, toi qui n'as ni foi ni loi, ni principes ni religion; non, car quelle foi peut te guider, quelle loi peux-tu suivre, quels principes peux-tu professer, et quelle est la religion qui t'inspire? Tu n'as rien, rien ne t'appartient; tu ne dois pas mme avoir d'opinion toi. Tout doit te venir du commettant, foi, loi, principes et religion; camlon, tu te mires sur la pratique, tu refltes ses couleurs, tu copies son langage, tu reproduis ses manires, tu marches sa remorque, tu la suis pas pas, tu es elle, tout elle, rien qu' elle; c'est la divinit, ton idole, ton toile bienfaisante, c'est ton espoir, ta boussole et ton appui; c'est ta dsolation, ton bon ange et ton ancre de salut... Salut donc elle, la toute-puissante! puisse-t-elle tre reconnaissante de cette servile dvotion sa personne sacre; puisse-t-elle rcompenser ton abngation personnelle en faveur, et, par la remise d'une bonne commission, rpandre le baume de sa confiance sur les blessures qu'elle a faites si souvent ton amour propre et ton repos! RAOUL PERRIE. [Illustration] [Illustration: LA REVENDEUSE A LA TOILETTE.] [Illustration] LA REVENDEUSE A LA TOILETTE. UNE femme passe, puis derrire elle un jeune homme provincialement gauche et timide; cette femme est de celles qui mritent d'tre audacieusement escortes et suivies, mais suivies sans rflexion d'abord, puis d'instinct et comme on suit d'un oeil distrait les lans capricieux de la demoiselle ou l'essor fantasque du papillon. Elle voltige, se cadence en marchant plus qu'elle ne marche; sa taille souple et sinueuse tient la fois de la gupe et de la couleuvre; son pied est mignonnement reli dans un brodequin en maroquin cuivr. Si vous vous approchez d'elle, vous respirez le patchouli et le musc: certes, en voil plus qu'il n'en faut pour blouir, exalter un jeune homme sensible et clerc d'avou, qui n'a encore risqu prs d'une femme aucune tmrit en plein air; en un mot, ce qu'on est convenu d'appeler, dans les familles de dpartements, _un bon sujet_, et dans le monde dissolu des nymphes de l'aiguille et des tapageurs de la Grande-Chaumire, _un jobard_. Mais voici que tout coup ce jeune homme mtamorphose ses moeurs et amende la coupe de ses habits: il devient _gant jaune_, casse intrpidement l'angle de son faux col et se permet la boutonnire l'oeillet rouge rpublicain. D'o viennent ces quipes subites de maintien et de costume? C'est qu'il a rencontr sur un trottoir, et suivi de toutes les fibres de son tre, une de ces inconnues parfumes dont la rencontre devait quivaloir pour lui une rvolution complte de vocation et de destine. Il la revoit et la rencontre sans cesse, elle flotte et se balance dans les brillants atomes de son cerveau, il caracole avec elle au bois de Boulogne et bille dans sa loge au dernier ballet de l'Opra. Tout cela est dat du pole de l'tude et se confond mme quelquefois avec la grosse d'un jugement en sparation de corps. Au bout de quelques mois de passion sans espoir, ce jeune homme dprit et s'tiole; il est perdu pour la procdure; bientt sa figure, devenue convulsive et plombe, s'encadre d'un magnifique collier moyen ge; il sera peut-tre vaudevilliste, crivain dramatique, mais assurment son avenir d'avou est manqu: tout cela pour avoir rencontr au dtour d'une rue une impossibilit de sentiments, une inclination musque ou vanille; le musc a engendr bien des gens de lettres! Actuellement la scne change et se passe aux carreaux d'un magasin prix fixe: les toffes en tous genres roulent, ruissellent et bouillonnent l'talage, taffetas, lvantines, cachemires, mousselines broches, crpes roses, foulards chins, peckinets, gros de Naples, satins jasps, valenciennes, malines, mousselines-laine, mousselines-coton, etc.... tout cela chiffr, numrot au grand rabais, rien n'a t oubli pour allumer les imaginations fminines, dnaturer l'innocence d'un jeune coeur et implanter les dsirs, les rves, l'envie, l'ambition, ces monstres de la coquetterie aux dents de diamants qui rongent et dvorent la jeunesse et l'inexprience d'une jolie femme. Un cabas, des cheveux en bandeau et un solfge de Rodolphe stationnent derrire les carreaux du magasin: que ne pouvez-vous percer l'enveloppe discrte de ce jeune madras, vous verriez ce coeur naf chatoyer, miroiter comme les toffes qu'il reflte; vous le verriez tour tour chin, jasp, glac, gaufr, incessamment travers par des dsirs gris de perle, des fantaisies franges, des volants, des esprances couleur du temps, aux ailes de dentelle et d'azur. Elle soupire et mesure d'un oeil dsespr la distance sociale qui spare son tablier de serge noire et son cabas, de ces points d'Angleterre, de ces mantilles encadres de fourrures. Tous les matins, en se rendant au magasin ou au Conservatoire, elle est ainsi pendant un quart d'heure duchesse ou grande coquette,-- travers les vitres. Le reste de son temps est consacr border des souliers, ou filer des sons la classe de M. Ponchard. Pauvre fille qui ne voit ces trsors du luxe que derrire le prisme magique des carreaux! Elle n'a pas comme la grande dame la facult de pouvoir tout dployer, tout bouleverser sur le comptoir, suffisamment excuse par un chasseur en drap vert et des chevaux gris-pommel qui piaffent et font de l'cume la porte.--Il faut tre riche pour tre en droit de ne rien acheter. Que dirait cependant ce provincial au coeur vierge, qui erre sous les gouttires de ce balcon, perdument pris d'une persienne cache sous les toits? que diriez-vous surtout, vous Olympe, Amanda, Modeste, Virginie, si quelqu'un venait vous annoncer que non pas l'anne prochaine, ni dans l'avenir, ni dans un sicle, mais aujourd'hui, ce soir, si vous voulez tout ce que vous avez dvor des yeux ce matin travers les carreaux de Burty ou de Gagelin, tout cela vous sera donn, offert, et rien n'y manquera, pas mme votre innocence: la redingote en gros de Naples, le chle garni de dentelles, la capote de crpe blanc, l'ventail rococo, color d'aprs Watteau, le mouchoir bord de jours, les brodequins de maroquin anglais, une toilette ravissante, accomplie, irrsistible, vous dis-je, avec laquelle vous pourrez usurper les titres d'une lady, si vous ne prfrez tre ce soir une des reines des quadrilles du Ranelagh? Et toi, jeune homme fascin par une sduisante rencontre, crois-moi, jette Faublas par la fentre, et ne songe plus soudoyer les portiers. Cette femme que tu as vue rayonner toutes les premires reprsentations, ou bien se balancer nonchalamment comme une fleur matinale sous les arbres des boulevards, dont tu as espionn les moindres mouvements, enregistr les plus lgers faux pas, apprends qu'elle appartient tout entire, corps et biens, cette autre femme qui est plus que sa cration, sa modiste, ou son ange gardien, puisqu'elle lui dispense ses charmes, ou du moins le moyen de les faire valoir, Metternich de la mode et de l'amour, camlon femelle, sphynx aux mille ruses, argus aux mille regards; c'est elle qui rgit incognito le cours et le mouvement de la bourse galante; qui y cre la hausse et la baisse, qui serpente, se glisse et s'insinue partout, puissance incalculable, banque souveraine, domination cache mais irrsistible dans ses effets, enfin crature merveilleuse, incomparable et vraiment unique, vous l'avez nomme, reconnue, salue sans doute; c'est la Revendeuse la toilette. La plus jolie femme de la Chausse d'Antin est tendue sur sa causeuse, elle souffre et se plaint; elle a, comme beaucoup de femmes de ce quartier fragile et sensuel, des crispations nerveuses et presque autant de cranciers que de nerfs. Je n'y suis pour personne, Rosalie, vous entendez, pour personne absolument. Cette consigne est peine donne la camriste, qu'on sonne la porte: Madame Alexandre. Le moyen d'empcher madame Alexandre d'entrer? Madame n'a besoin de rien, elle est parfaitement assortie, encombre mme de robes et de chles sincuristes, qui sommeillent sous les sachets de ses armoires; n'importe, il n'y a pas de force humaine qui puisse empcher madame Alexandre de dnouer ses cartons, d'ouvrir ses coffres et de chamarrer les fauteuils, les meubles, le lit et les chaises, de dentelles, de fourrures, de chles, de rubans, de crpes de toute espce. Rsistez maintenant, si vous pouvez, ce coup d'oeil prestigieux: voyez cette mantille, voyez ce cachemire et cette garniture! Tout cela est dlicieux, d'une fracheur parfaite et n'a jamais t port. Mais, dit la malade, debout devant sa psych en renfonant les bouillons de ses cheveux blond-cendr sous un chapeau en gaze transparente, c'est que je me trouve pour l'instant tout fait sans argent... --Eh! qu'importe, ma toute belle, vous savez, entre nous,--un petit bon deux mois.--Cela vous va-t-il?... Du reste, ce chapeau vous sied ravir.--Ne vous occupez de rien, j'ai sur moi du papier timbr.--Je baisserais un peu les anglaises.--Et puis, vous savez le vieux prince de..., qui a la goutte et des chevaux qui vont comme le vent, il vous adore.--Nous disons donc un bon six semaines, cela m'arrangera mieux.--Mais tes-vous jolie comme cela! Ah! friponne, la petite N... de l'Opra en mourra de dpit.--Amour que vous tes, allez! voulez-vous signer? Madame Alexandre sort de cette maison pour se rendre dans un entre-sol voisin, chez M. Alphonse gant jaune, l'un des dneurs, l'un des dbiteurs, veux-je dire, du caf de Paris. Eh quoi! dira-t-on, du pou de soie rose, de la blonde, des cachemires et des marabouts chez un habitu du caf de Paris! Patience, lecteur, coutez cet autre colloque. Bonjour, Alexandre, comment te portes-tu, ma petite, ma grosse, ma bonne, ma vieille?... --Pas trop mal; monsieur Alphonse. Je sors de chez une _de ces dames_; elle m'a charg de vous demander ce que vous prfriez d'une plerine borde de grbe ou de chinchilla? --Mon Dieu, te dire vrai, cela m'est gal... Chinchilla! chinchilla! on dirait un nom de jument. Ah! propos... Adieu, au revoir, Alexandre, tu sauras que je n'entre absolument pour rien dans la dpense de ces dames. --C'est bien ainsi que madame l'entend; elle m'a seulement charge de vous demander votre got, vous avez le got si excellent! Et puis elle a appris que M. de... vous savez, ce gros blond qui joue si gros jeu, a pari que ce soir, l'Opra, mademoiselle Anastasie clipserait toutes les autres femmes. --En vrit? l'imbcile! combien cette garniture de chinchilla? --Vous savez, ce qu'il vous plaira, je n'ai pas de prix avec vous, je ne vous demande qu'un petit bon... deux mois ou six semaines, si cela vous arrange mieux, j'ai sur moi du papier timbr. Du temps de Turcaret, la Revendeuse la toilette s'appelait madame Jacob ou madame la Ressource; elle s'appelle aujourd'hui madame Alexandre. Son nom a chang, mais le mtier proprement dit est toujours le mme; il exige un tact infini, du machiavlisme assaisonn d'aplomb, de bonhomie et de rondeur, de l'audace et de la souplesse, enfin de la haute diplomatie. On peut blmer sans doute la Revendeuse la toilette, lui faire son procs au nom de la morale et de la socit; il me semble pourtant qu'il y a plusieurs manires d'envisager sa profession. Que fait-elle aprs tout? Elle rend d'minents et incontestables services une certaine classe d'individus, qui sans elle ne trouverait nulle part ni crdit, ni fournisseurs, ni toilette, ni avances. C'est une espce de providence domicile qui a bien sa partie faible sans doute, mais qui a aussi son ct utile et mritoire. Elle vous endette gaiement, vous ruine de mme; quelquefois aussi elle vous sauve, vous rachte; il n'y a gure de fortunes de femmes sans dettes et sans usure. Ainsi, une Revendeuse la toilette surprend une femme la mode le matin chez elle, enveloppe dans son peignoir, et noye dans l'affliction: pauvre femme! Elle a vu s'envoler hier son trsor d'attachement, un sentiment de 500 francs par mois! La Revendeuse la toilette entre au milieu de ses jrmiades. Schez vos larmes, ma belle, voici de quoi briller, et restaurer aujourd'hui mme votre position. Vous redoutez les chances, le papier timbr vous fait peur, eh bien, je vous loue une toilette complte, je vous loue des plumes, du velours, des bijoux, des dentelles, pour une semaine, pour un mois; abonnez-vous pour un semestre de coquetterie et d'atours. Trouvez donc une crature plus arrangeante que celle-l! C'est du gnie, sur ma foi! que de savoir compatir ainsi 15 ou 20 pour cent aux infortunes et aux toffes fanes d'une jolie femme. Hlas! pourquoi tous les mtiers n'ont-ils pas leur madame la Ressource? pourquoi le peintre ou le pote ne jouissent-ils pas des mmes privilges? Mais le systme mme de l'usure est dplorable. On escompte une jolie figure, mais on ne prte rien sur une tte de gnie: le mont Parnasse est encore chercher son Mont-de-Pit. Ne confondons pas cependant la Revendeuse la toilette avec la marchande la toilette. Cette dernire race reste perdue dans l'innombrable et banal troupeau des industries ordinaires et nomades; elle vend, brocante, fait de la friperie en dtail; elle a ses entres chez plusieurs femmes du monde qui satisfont, grce elle, leur gots de changement; mais c'est l du ngoce subalterne: elle parle de sa conscience et de ses moeurs; elle a, je crois, de la probit et une patente. La Revendeuse, elle, n'a rien de tout cela, et ne dpasse gure la sphre quivoque des coquettes prix fixe; mais en revanche la nature quitable lui a donn ou prt, si vous voulez, sans intrt, du gnie. Or ce gnie clate dans toutes les actions de sa vie, mais surtout dans celle de racheter; car la Revendeuse rachte, et c'est mme l une des plus importantes ramifications de son ngoce, et en mme temps une des plus heureuses proprits qu'elle possde aux yeux de sa clientle. Admirez son talent! Elle vous prsente sur son poing ferm en champignon un objet quelconque, soit un chapeau rose. A l'entendre, on s'agenouillerait devant les fleurs qui le dcorent, on se pmerait d'admiration devant les rubans, les plumes, le crpe et la dentelle. Tout cela est d'un got, d'une fracheur incomparables! Cependant qu'il s'agisse de lui revendre ce mme chapeau sance tenante: dans le fait seul de passer des mains de la revendeuse vendante dans celles de la revendeuse achetante, ce chapeau aura vieilli d'au moins dix ans, perdu cent pour cent de sa jeunesse; les rubans, tout l'heure frais comme la rose, sont maintenant effroyablement fans, clipss, dcolors. Qui est-ce qui oserait mettre un pareil chapeau? A midi, on ne portait que du rose et toujours du rose, la couleur par excellence; mais midi un quart: Qui est-ce qui porte du rose? grand Dieu! Si c'tait du jaune, du lilas, du coquelicot, du gris de souris, de l'oeil de mouche effraye, je ne dis pas, mais du rose, fi l'horreur! c'est la nuance du croque-mort. Il est certain qu'il y a dans le geste, la pose et l'pithte de la vritable Revendeuse la toilette quelque chose qui lustre, embellit et magntise ce qu'elle vend, et en mme temps dprcie et dgomme ce qu'elle rachte. Elle est incomparable sur ce point-l: elle fait de ce qu'elle touche de l'or comme Midas, et suivant la pierre de touche de son commerce. Un cachemire sort de son carton, indien, et il y rentrera pur et simple lyonnais. Quand il fera une nouvelle sortie, il redeviendra lgitime et authentique enfant des plaines de Sirinagur. Singulire femme qui possde ainsi le don de distribuer une nationalit, une religion, un baptme, aux tissus nomades et aux toffes judaques qu'elle colporte! Elle vend tout, rachte tout; elle vous vendrait mme la mule du pape si vous consentiez lui en payer les intrts. O loge-t-elle? o sont situs ses magasins et ses dieux lares? qui peut le dire? Elle n'a gure, proprement parler, d'autre domicile que les trottoirs et les escaliers qu'elle arpente du matin au soir avec son immense bote en bois attache avec une lisire; elle loge en chambre, rarement en boutique. On lui suppose gnralement de nombreuses connivences avec la police, mais il n'en est rien. La police vend quelquefois, mais ne rachte jamais. Elle jouit ainsi que les maisons parties, d'une sorte de tolrance anonyme. Son intrieur est simple et a mme un certain cachet de dissimulation. On n'y remarque que des armoires; on devine qu'elle ne vit et n'agit qu'au dehors. Ordinairement elle est la tte de plusieurs noms, dont elle change comme ses clientes de chapeaux. Quant son signalement physique, il est simple et fort rpandu dans la circulation parisienne. Reprsentez-vous une grosse et large commre entre quarante et cinquante ans, un nez barbouill de tabac avec un tablier noir poche, un tartan qui lui lche les talons, une robe en taffetas puce, un chapeau de paille gouttires, sensiblement inclin vers l'oreille, un carton de bois au poignet, l'autre poignet sur la hanche, un faux tour dfris qui pleure sur une de ses paupires, une montre d'or l'estomac, des perles en poire aux oreilles, des bagues toutes les jointures, une bouche en coeur, des yeux louches, des dents larges comme des dominos, et des socques articules;--c'est elle. Elle parle tous les patois, mais surtout ceux du midi; elle dcore en premire ligne cette classe d'industriels aux bnfices cachs, aux manoeuvres inconnues, les prteurs sur gages, les bijoutiers ambulants, les tailleurs du Havre ou de Hati qui troquent le vieux drap contre le drap neuf, les racheteurs de reconnaissances du Mont-de-Pit, ngociants souterrains et russ qui laissent quelquefois leurs hritiers un million de fortune en monnaie de Monaco et en billets protests. Certes, si l'on voulait prendre les choses sous un certain point de vue, on pourrait adresser de grands reproches ce genre d'industrie, coupable la fois par son origine et les menes qu'elle emploie dans son excution. Nous devrions peut-tre rembrunir un peu le fond du tableau, pour indiquer dans le lointain certaines figures de femme avilies et perdues par le vice, avec l'indlbile cachet de la honte et du dsespoir au front. Il est certain que plus d'une innocence a trbuch ce pige de dentelles et de rubans plac sans cesse sous ses pas. Ces commerantes sont aprs tout des conseillres sataniques et infatigables qui agissent impitoyablement sur les parties faibles de la nature de la femme, la vanit et le dsir de briller; elles l'enlacent, l'enveloppent dans leur irrsistible filet, et la prennent chaque jour de nouveaux hameons. C'est en gnral par cette pente de cachemires usuraires, de dentelles et de parures, qu'une femme se trouve insensiblement pousse vers ce dernier pied terre du vice et de la tristesse, qui devrait avoir la fois pour fondatrice et pour portire la plus considrable et la plus enrichie de toutes les Revendeuses la toilette, je veux parler de l'hpital. Mais que voulez-vous? jusqu' nouvel ordre, les moeurs franaises glisseront et voltigeront sur l'piderme des grandes questions; nous avons des philosophes moraux et des socialistes, nous applaudissons leurs justes rcriminations, mais nous ne nous empressons gure de souscrire leurs rformes. C'est pourquoi, avant d'tre un grand abus, un scandale avr, une grave immoralit sociale, la Revendeuse la toilette n'est et ne sera longtemps encore sans doute pour le public, c'est--dire pour les gens qui ne lui ont jamais souscrit de billets, que ce qu'elle tait du temps de Lesage et de Regnard, un personnage de comdie. ARNOULD FRMY. [Illustration: LE VIVEUR.] [Illustration] LE VIVEUR. On ne saurait trop embellir Le court espace de la vie. --_Vieil opra comique._-- LA vie est comme le mouvement, me disait un jour le gros et joyeux Nollis, le plus aimable de nos camarades, et qui, dans le monde le plus gai et le plus spirituel, a su conqurir une rputation d'esprit et de gaiet. On ne peut ni enseigner ni dmontrer la vie: c'est en vivant qu'on apprend vivre. Et il ajoutait aussitt: Donne-moi cette journe; tant qu'elle durera, je suis charg de ton bonheur; j'espre faire plus pour ton instruction dans l'art de vivre, j'allais dire pour ton exprience, si ce mot n'avait un air de vieillesse qui m'a toujours dplu, que ne pourraient le faire vingt annes d'tudes et de mditations. Les livres d'picure, les exemples les plus fameux depuis Sardanapale jusqu' Louis XV, depuis Lucullus jusqu' M. de Cussy, et depuis Alcibiade jusqu' Lauzun, ne valent pas vingt-quatre heures de notre vie parisienne. Suis-moi! L'enthousiasme avec lequel Nollis avait prononc ces paroles ne me laissait pas la moindre chance d'hsitation; j'obis, je cdai sa volont comme on cde un charme irrsistible; jamais je n'avais t aux prises avec un tel ascendant de tentation: il y avait dj de la volupt dans cette soumission. Mon guide me dominait; j'coutais sa voix comme si elle et t celle de l'archange: il continua sans mme s'apercevoir de mon trouble: Il est midi, nous pouvons aller chez Adolphe, l'heure est fort convenable; d'ailleurs, pour prendre la nature sur le fait, il faut assister son rveil; tu vas contempler le viveur face face, recueille-toi. Adolphe demeurait dans le faubourg Montmartre; il occupait dans la rue Bergre un entresol d'assez modeste apparence, et situ dans un corps de logis au fond d'une cour. Le portier de la maison ne nous demanda pas mme o nous allions; il sourit, fit un signe de tte Nollis, et en un instant nous fmes prs d'une petite porte, sans sonnette, que trois vigoureux coups de poing firent trembler sur ses gonds. On entendit dans l'intrieur un norme billement, puis une imprcation nergiquement prononce; enfin, aprs deux minutes environ, il parut que quelqu'un sautait bas d'un lit: la porte s'ouvrit alors, et nous emes peine le temps d'apercevoir un tre qui fuyait dans le simple appareil dont parle le pote, et qui regagnait en toute hte la couche qu'il venait de quitter. Que le diable t'emporte! dit le dormeur veill Nollis, qui s'installait dans un fauteuil. --Il parat que la nuit a t chaude, rpondit Nollis en allumant un cigare qu'il avait pris sur la table de nuit. --C'tait magnifique! Achille nous rendait le souper de mardi, et vraiment il a bien fait les choses. --O avez-vous soup? Quels taient les convives? --Au caf anglais! La bande ordinaire. On nous a prsent un jeune gentilhomme prigourdin qui prtendait savoir boire le vin de Champagne. Pauvre amour! il n'en est pas mme aux premires notions. --Quelles taient les femmes? --Ma foi! je t'avouerai qu'il n'y en avait pas. Ernest voulait amener ses deux danseuses; j'ai insist pour qu'il n'y et que des hommes; la galanterie m'ennuie, mme celle qui convient ces espces. Les femmes n'entendent rien au souper: si elles se modrent, elles sont gnantes; si elles s'abandonnent, elles risquent d'inspirer le dgot. La rgence s'est trompe en admettant les femmes table; c'est une des erreurs de nos pres. --Jusqu' quelle heure tes-vous rests? --Jusqu' quatre heures. Matre et garons tombaient de sommeil. Tiens, mon cher Nollis, je te le dis avec une douleur vritable, malgr nous le souper s'en va. (_Profond soupir._) Tu sais tout ce que nous avons fait pour le relever, pour surpasser son ancienne splendeur et lui donner un clat nouveau. Vains efforts! mon digne ami; le souper, ce repas des viveurs, se perd, on ne le comprend plus; le carnaval en a fait une dbauche grossire; et pendant tout le reste de l'anne il est oubli et mconnu. Le dner a tu le souper. --Et le souper renatra du dner, s'cria Nollis avec feu. Ne vois-tu pas comme le dner s'avance de plus en plus dans la soire, comme il marche d'heure en heure vers la nuit? On finira par ne dner que le lendemain. Le temps n'est pas loin o la politique, l'industrie, les querelles littraires, et je ne sais quelles autres graves bagatelles seront chasses de nos salles manger, comme des harpies. Alors on verra refleurir le souper! Mais prsentement il s'agit de djeuner. As-tu quelque ide? --Oui! D'abord je vais me lever. Pendant qu'Adolphe procdait cette importante opration, j'examinais l'appartement et celui qui l'habitait. Le mobilier n'avait jamais t riche, mais il avait t choisi avec got; malheureusement il portait les traces d'une ngligence extrme: il tait facile de deviner qu'Adolphe ne se piquait ni de soin ni de conservation; quelques livres, parmi lesquels je trouvai Gil Blas, les romans de Crbillon, Horace, et plusieurs volumes dpareills des oeuvres de Voltaire, deux groupes de statuettes modernes reprsentant le galop et la _chahut_, trophes du carnaval, _les Souvenirs du bal Chicart_, dessins par Gavarni, un paquet de cigares, une bote d'allumettes chimiques, quelques morceaux de sucre, une bouteille d'eau-de-vie moiti vide, un rouleau d'eau de Cologne encore intact, et six ou sept louis, taient les seuls objets qu'on voyait pars et l sur les meubles, depuis la toilette jusqu'au divan. La premire pice, celle qui servait d'antichambre, tait plus modestement garnie: on n'y trouvait pour tout ornement qu'un carreau cass, une paire de bottes frachement cire, et les habits, que le portier sans doute avait placs sur une chaise unique, aprs les avoir nettoys. Adolphe tait un homme de taille moyenne; son visage affectait la forme ronde; il avait les yeux bleus, le teint parfait, malgr l'air de fatigue rpandu sur toute sa physionomie; ses cheveux taient blonds, sa bouche tait vermeille et gracieuse, ses dents taient admirables; un embonpoint prcoce se manifestait dans tout son tre: il avait trente-quatre ans; tout son extrieur annonait la force et la bont. Je deviens gros, dit-il Nollis; mais je me console en songeant que les hommes gras ont toujours t les meilleurs et par consquent les plus heureux. Presque tous les grands criminels et les tyrans taient minces. --Oui, mais le gnie est maigre. --Et Napolon? --La fortune l'a quitt mesure qu'il prenait de l'embonpoint. --Soit, mais l'homme d'esprit est ordinairement gros. --Le gnie, c'est la gloire. --Eh bien! l'esprit, c'est le bonheur. Ne vas-tu pas, en vrit, t'vaporer en posie? Le sensualisme, mon gros ami, le sensualisme, voil notre lot! Nous avons beau faire pour nous idaliser, nous serons toujours de l'cole charnelle; c'est notre vocation. Pendant cet entretien, Adolphe s'tait habill. Sa mise tait sage; elle n'tait ni trop loin, ni trop prs de la mode; elle tait surtout adapte sa personne avec une remarquable intelligence, et il y avait beaucoup d'art dans la manire dont il avait su viter la contrainte, sans blesser ni l'usage ni les convenances. Ce qui ne m'avait pas chapp, c'tait le sentiment de propret exquise et mme de dlicatesse qui avait prsid tous les arrangements de sa toilette; c'tait presque de la recherche. Monsieur est des ntres? dit Adolphe en me regardant. --Assurment, reprit Nollis; pourquoi l'aurais-je amen? O allons-nous? --Bien loin d'ici. --Bah! --Ne t'pouvante pas, nous allons Bercy...--Ah! monsieur, rpliqua-t-il en voyant la moue involontaire que m'avait fait faire ce nom, il ne faut pas vous scandaliser. Je connais et je frquente les beaux endroits; mais je prfre les bons endroits. Si vous voulez venir chez Tortoni, je suis prt vous y accompagner; c'est, sans contredit, le plus joli djeuner de Paris: le buffet y est bien pourvu et finement approvisionn, la chre est friande, la socit aimable; on y cause avec esprit et avec libert; on y agit sans faon et avec politesse. Je sais peu de repas aussi charmants qu'un djeuner chez Tortoni, bien dirig et bien command; mais il me faut quelque chose de plus. Nous sommes d'assez bonne compagnie pour ne pas craindre qu'on gte nos manires; nous avons l'avantage de ne rpondre de nous qu' nous-mmes. Pour moi, Paris ne renferme que deux sortes d'individus: ceux qui me connaissent et ceux qui ne me connaissent pas: les uns savent qui je suis; que me fait l'opinion des autres? A Bercy, nous trouverons de la mare frache et du poisson de Seine nouvellement pch, de braves gens fort contents et fort honors de nous recevoir, une vue admirable et du vin comme il n'y en a que l. Voil mes raisons pour y aller; quelles sont les vtres pour ne pas y venir? Nollis me regardait; je n'avais qu'une rponse faire, je pris la main d'Adolphe et je m'criai: A Bercy! Adolphe avait raison; ce fut un djeuner dlicieux. En entrant chez le traiteur, il avait caus avec la belle caillre; je crois mme qu'il lui avait pris familirement le menton: elle nous apporta elle-mme les hutres dans un plat norme; elle riait en nous recommandant de les avaler vivantes et dans leur eau: le vin de Chablis tait d'une qualit suprieure, dor et merveilleusement sec et perl; l'entrecte de boeuf, dment releve par une sauce qu'Adolphe indiqua par crit; la sole, accommode par un procd nouveau qu'il a lui-mme import d'Angleterre; et enfin, la matelote, faite d'aprs les vieilles traditions du port, composrent un repas que le vin de Beaune arrosa sans relche. Adolphe affirmait que le matin il ne fallait pas faire usage de vin de Bordeaux; il me promit de m'expliquer dner cette rgle hyginique. A la fin du djeuner Adolphe et moi, que Nollis lui avait prsent comme un jeune homme qui donne des esprances, nous tions les meilleurs amis du monde. Je savais qu'il tait venu Paris pour y faire son droit, et qu'aprs avoir pris ses licences la Facult, il avait suivi, sans penchant vicieux, mais avec une molle insouciance, son instinct pour le plaisir; c'tait ainsi qu'il s'tait toujours trouv loin du travail. Au del de son ducation, sa famille n'avait pu rien faire pour lui. Il lui tait arriv ce qui arrive tous les jeunes gens sans patrimoine, il avait form des projets et contract des dettes: les projets s'taient vanouis, les dettes taient restes; maintenant Adolphe s'tait donn aux lettres: ses yeux, cette occupation tait presque un loisir; mais il n'avait jamais pu renoncer au bien-tre du moment pour sauver l'avenir; il vivait donc toujours aux prises avec des embarras nouveaux; et toujours livr de nouveaux plaisirs, il affirmait qu'en dpit de sa misre, il avait su faire pencher la balance du ct du contentement. Adolphe avait une morale qui n'tait pas diablesse: il tait assurment incapable d'une action lche, malhonnte ou mauvaise; mais le plaisir tait ses yeux une chose si excellente, qu'il ne s'appliquait qu' le goter; ce n'tait pas seulement sa grande affaire, c'tait son unique affaire: il le cherchait partout o il pensait le trouver; quelquefois il se baissait pour le prendre. Il appelait cela prolonger la jeunesse. Du reste, il ne demandait qu' tenir dans le monde le moins de place possible; il faisait bon march de l'indpendance de sa personne pour assurer la libert de ses gots. Si j'eusse t dvot, me disait-il, je n'aurais rcit d'autre prire que cette phrase de l'oraison dominicale: Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Cet entretien avait lieu sur un balcon, sous les rayons d'un beau soleil de printemps; le port et le fleuve taient anims par le mouvement du commerce; les bateaux vapeur de la Haute-Seine passaient chaque instant sous nos yeux: tous ces mille tonneaux qui s'tendaient vers la berge, cette agitation d'un ngoce qui ne se fait qu'au bruit des verres, excitaient la verve d'Adolphe; il parlait et il buvait; il vantait le vin et s'extasiait devant le ravissant coup d'oeil que prsentait le paysage: force d'admirer et de boire, aprs avoir pris du caf fait par lui et pour lui, aprs les trois verres de liqueurs varies qu'il appelait la Trinit alcoolique, il tait chancelant; il s'aperut que je le regardais avec un pnible tonnement. Voil pourquoi, me dit-il, j'ai voulu venir djeuner ici; chez Tortoui, on ne se grise pas; du reste, on ne doit jamais se griser dans le jour: j'ai trop caus, c'est une faute; une grande faute, une trs-grande faute, entendez-vous, jeune homme... Il balbutiait. Nollis riait et veillait sur lui. Il tait trois heures; j'tais curieux de savoir comment le viveur remplirait l'intervalle qui spare le djeuner du dner; je ne voyais gure pour combler cette lacune que le lger somme du prlat du _Lutrin_. Adolphe tait dj sur la porte, batifolant avec l'caillre, et changeant des lazzis grivois avec des ouvriers du port qui s'amusaient de sa bonne humeur. Un fiacre vint passer, il le hla d'une voix de Stentor, et le fit arrter. Tous trois nous entrmes dans la voiture, et le cocher reut l'ordre de nous conduire aux Champs-lyses. Chemin faisant, Adolphe tait d'une gaiet folle; il rappelait Nollis ses meilleurs contes et quelques traits de leur existence de buveur; les disgrces de l'ivresse, les divertissantes bvues qu'elle leur avait fait commettre, les saillies qu'elle leur avait inspires, et toutes les merveilles qui avaient illustr la vie et le nom de quelques-uns de leurs compagnons de table, ceux qu'Adolphe nommait avec emphase les premiers _verres_ du sicle; car les viveurs jurent par leur verre, comme les raffins d'honneur juraient par la lame de leur pe. Que d'amusantes histoires! C'tait une pope contemporaine; quelquefois cela ressemblait un chapitre de la vie de Gargantua et de Grandgousier. C'tait un viveur qui avait eu la sublime ide du lampion librateur plac sur un ami abattu sous l'ivresse, et qu'il fallait prserver des roues de carrosse. Un viveur voulait faire la connaissance d'un homme dont on clbrait les prouesses bachiques: il pntra dans le logis de celui qu'il dsirait voir, au milieu de la nuit; sans l'veiller, il dressa la table, la couvrit d'un souper succulent, puis, silencieux comme une apparition, il fit lever son hte, le fit asseoir, l'invita par geste souper. Ils burent et mangrent jusqu'au matin, sans changer entre eux un seul mot. Au point du jour, celui qu'on avait visit d'une si trange manire dit l'autre: Vous vous nommez ncessairement R....: il n'y a que vous capable de faire cela et que moi capable de le souffrir. Un viveur qui venait d'hriter de son oncle rendait ainsi compte de l'enterrement: Il n'y avait que les hritiers qui riaient; pour les autres, a leur tait gal. Il y avait aussi des traits hroques. En juillet 1830, un viveur fit frapper une bouteille de vin de Champagne la porte d'un marchand de vin, devant le Louvre, sous le feu des soldats suisses; il la but avec quelques combattants, et il se rua l'attaque. Dans un duel, un viveur, frapp d'une balle qui lui fracassa le bras droit, dit tranquillement: Je boirai de la main gauche. En coutant ces rcits, j'ai compris ce mot d'un viveur que son esprit faisait rechercher en tous lieux: Je dne tous les mercredis chez mademoiselle M.... Eh bien! au jour de l'an, elle ne m'a rien donn pour mes trennes! Quelle ingratitude! Il nous raconta aussi cette fte de Montmorency, dans laquelle une compagnie de viveurs avait lou une famille d'aveugles, pour avoir les violons pendant la collation: ces braves gens, je parle des aveugles, n'entendant autour d'eux que des propos sages, chastes et vertueux, bnissaient le ciel qui les faisait assister de si honntes dlices; ils ne se doutaient pas que leurs dtestables convives taient des dmons cachant leurs mfaits sous le langage des anges. De l on passa en revue les destines des grands viveurs de l'ge actuel. On les retrouve partout, dans les deux chambres, par l'hrdit et par l'lection, au conseil-d'tat, dans la magistrature, dans les hautes fonctions publiques; ils sont dcors, enrichis, titrs, presque jamais corrigs. Seulement, au lieu de la vie publique, ils ont de petits appartements; l'orgie clatante, ils ont substitu le plaisir discret et mystrieux. Adolphe s'irritait contre la race fashionable; il ne lui pardonnait ni son luxe inutile, ni son jeu effrn, ni ses ruineuses amours; il n'avait d'indulgence que pour les repas tincelants et qui font resplendir la nuit, pour la volupt sans joug, pour le culte du beau matriel et pour la posie des sens. Dans les courses, dans les merveilles du Bois, de l'hippodrome, de la plaine, de la fort, de la chasse et de tout l'appareil du chenil et de l'curie, il ne voyait que les haltes avec leurs repas homriques, l'apptissante venaison et les coupes ciseles que le soir, devant le caf de Paris, les vainqueurs remplissaient de vin de Xrs et vidaient d'un seul trait. C'est en devisant de la sorte que nous arrivmes la porte du tir de ***. Adolphe y fut reu avec acclamations; on le salua avec des transports d'allgresse. En un moment vingt paris furent engags et vingt verres furent remplis de vin de Champagne; les assiettes de biscuits circulaient, et les tireurs buvaient d'une main et ajustaient de l'autre. Le dieu des bonnes gens protgeait Adolphe: ses jambes flageolaient et sa main tait sre; il gagnait tous les paris. Du tir au pistolet, Adolphe nous conduisit Saint-Cloud; il nous engagea faire un tour de parc et boire de grands verres de _soda-water_; l'effet de ce spcifique fut prompt et infaillible; je me pris dsirer le dner, dont la seule ide me glaait d'pouvante quelques moments auparavant. A six heures et demie, Adolphe jouait son verre de btre l'estaminet de ***. L, il avait repris quelque chose du ton du matin, celui de Bercy, et il fumait gaillardement, non plus le cigare, mais une _bouffarde_ remplie de tabac-caporal. A sept heures, nous tions chez Vry, non pas dans la salle commune toute peuple de hauts et puissants dneurs, mais dans un cabinet au premier tage. Le dner tait simple; j'en ai conserv le menu: des hutres d'Ostende, un potage printanier, une barbue, un gigot de mouton, des haricots et des asperges; vin de Bordeaux ordinaire, vin de Madre frapp. Adolphe dfendait le vin de Bordeaux le matin, comme trop faible pour rparer les avaries de la nuit; il proscrivait le vin de Bourgogne le soir, comme trop chaud, et pouvant compromettre la raison; il ne voulait pas qu'on bt de vin de Champagne djeuner, il ordonnait de ne pas boire d'autre vin au souper; le vin de Madre glac tait ses yeux une des plus belles conqutes des temps modernes. Le dner fut long et anim. Adolphe parcourut avec nous toute l'chelle des varits du viveur. Il nous le montra plus indpendant et moins embarrass que le voluptueux et le sybarite de l'antiquit; il nous le prsenta comme plus clair que le rou, ce fanfaron de dissolution; il le plaa au-dessus de tout ce que les autres poques avaient produit, depuis Athnes jusqu' Florence, depuis le sicle de Pricls jusqu'au Directoire. A ses yeux, le viveur tait l'expression vraie d'une civilisation vraie, non pas poursuivant le beau idal et de convention, mais cherchant la vie positive, tant la personnification vivante de ce prcepte d'Adam Smith: tre, et tre le mieux possible; la fusion anime de ces deux adages proclams par les deux plus fortes ttes du dix-neuvime sicle: _Jouir de tout.--Ne se priver de rien._ Il se proclamait sage entre les sages; sa conduite rsumait les tendances exactes du sicle; elle les rsumait en leur tant la tristesse de l'gosme: voil pourquoi le viveur est le produit d'une re de calculs et de lumires; c'est la raison applique aux sensations. Au-dessous de ces rgions suprieures du sensualisme, il voqua le viveur artiste qui a rhabilit le cabaret de ses devanciers; il nous peignit aussi le viveur qui se mle la joie de tous et oublie volontiers un peu de sa dignit pour trouver des plaisirs plus vifs et moins apprts; celui qui se plonge pendant quelques mois de l'anne dans le tourbillon populaire, comme les grands seigneurs qui allaient danser aux Porcherons; celui qui ne se condamne six jours de travail que pour vivre pleinement le septime jour, le viveur des _goguettes_, qui rit, chante, boit, et descend en chancelant le _fleuve de la vie_; et au dernier degr, _le noceur_, celui que rien ne peut arracher aux chres distractions de la dive bouteille, qui a toujours tant de bonne volont pour le travail et tant de penchant pour la paresse. Au del tout est hideux. Loin de Paris, le viveur mourrait de chagrin ou de consomption. La province, me disait Nollis, n'est mes yeux qu'un immense garde-manger, je ne veux pas plus y aller que je ne veux passer par la cuisine avant de me mettre table. En province les estomacs n'ont pas d'esprit; ils mangent, mais ils ne savent pas manger; le viveur de dpartement n'est qu'un glouton, ce n'est pas mme un gourmand. De toutes les nations trangres, celle qui a les prdilections du viveur, c'est la nation anglaise: Adolphe se rappelait avec attendrissement tre venu de Turin Paris avec un gentleman qui ne reconnaissait les villes qu'il avait dj traverses que par les salles manger des auberges dans lesquelles il s'tait arrt. Adolphe n'est d'aucune socit chantante, et cependant il sait ce que tous les chansonniers ont fait de plus spirituel et de plus charmant, et puis il sait aussi des chansons qui n'appartiennent personne et qui feraient honneur tout le monde; il a des croquis de moeurs, des souvenirs, des pochades, et des charges les plus grotesques, les plus divertissantes, et qui provoquent infailliblement le fou-rire. Il sait tout ce qui inspire la joie; sa compagnie est celle d'un tre qui veille la flicit de ceux qui l'entourent. Adolphe procde de l'artiste, du gastronome, du bon enfant, du bon garon et du bon vivant; il y a en lui du Dsaugiers, du Philibert cadet et du D. Juan, moins la sclratesse et l'amour fminin. De tous les types heureux, divins ou diaboliques, il a pris ce qui pouvait le mieux composer une vgtation intelligente. Au moral, il se peignait en peu de mots: Je n'ai pas de vices, disait-il, mais j'ai presque tous les dfauts. Son existence a t arrange tout entire pour connatre, aimer et servir le plaisir, et par ce moyen obtenir la vie relle. Son portier compose tout son domestique; il l'a form, dress, lev. Adolphe a en lui plus qu'un serviteur, c'est un ami; cet homme a mme pour lui la tendresse et la sollicitude d'un pre. Que faites-vous quand je rentre? lui dit-il un jour.--Je regarde attentivement monsieur, pour savoir s'il faut laisser marcher monsieur, conduire monsieur, ou porter monsieur. Il a fait ainsi un catchisme l'usage de son portier. Adolphe a horreur du travail; mais ce qu'il craint le plus au monde, c'est l'ennui: il le redoute plus qu'il ne redoute la douleur. Il m'a avou que, dans sa pense, le mot avenir n'avait pas un sens bien dfini; il n'y croit pas. Ce soir-l Adolphe nous quitta de bonne heure; il se disposait un souper solennel. Il devait y avoir des _toast_ immenses, une lutte d'_ingurgitation_ gigantesque, la coupe d'Hercule, un retour vers les grandes choses que nous avons faites ensemble, disait-il Nollis. Pour Adolphe, c'tait un tournoi; il s'y prparait en noble chevalier par la promenade et par l'usage des sorbets. Chaque convive, en se mettant table, devait porter sur son dos une tiquette indiquant son nom et son adresse. Il fallait qu'aprs le combat on pt reconnatre les morts. C'tait un souper outrance. Le roi des viveurs a une sant des plus robustes; il pense qu'il y a quelque mrite intellectuel se bien porter. On lui annonait dernirement la mort d'un illustre camarade, jeune encore. Cela ne peut pas tre, s'cria-t-il, il avait trop d'esprit pour mourir si tt! Il avait raison, il a conserv son ami. Selon lui, ce sont les sots qui ont dit qu'il fallait faire la vie courte et bonne. Il prtend que le viveur l'embellit pour la prolonger. L'enfer du viveur, c'est la goutte: elle est sa vieillesse ce que le remords est une vie coupable. EUGNE BRIFFAULT. [Illustration: LE SPCULATEUR.] [Illustration] LE SPCULATEUR. La gloire et la vertu ne sont considres aujourd'hui que comme des biens de thtre, qui ne subsistent qu'en apparence ou comme des Fantosmes des Romans, aprs lesquels courent leurs Hros, qui sont d'autres Spectres et d'autres Fantosmes. Le sieur de BALZAC, 1658. LE spculateur est l'homme par excellence de l'poque actuelle, le caractre dominant de la gnration prsente, la physionomie-modle du sicle de l'argent. Qui mieux que lui a longuement tudi le pass, le prsent et l'avenir pour y dcouvrir le germe de quelque exploitation d'un genre neuf?... Qui mieux que lui a savamment mdit sur les monarchies naissantes et les royauts vieillies, sur les rvolutions probables et les rpubliques possibles, pour savoir de quel chaos social il y aurait le plus d'or extraire? Le spculateur, semblable au gnie du dluge, rase les montagnes et comble les valles pour courir en poste la fortune sur les ailes de la vapeur. Il analyse les sciences et raisonne les gloires, persuad que toutes les fumes sont des forces motrices dont on peut tirer des billets de banque. Il combine l'alliance du bien et du mal, du profane et du sacr, du fait et du droit, du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, pour voir s'il n'en pourrait pas faire sortir, par je ne sais quel procd chimique, quelque produit industriel mettre en commandite. Il regarde passer les destines du pays comme un spectacle curieux dont il y a moyen de tirer un pcule avantageux en faisant payer leur place aux assistants. Il sait par A plus B ce que doit rapporter, bon an mal an, chaque crise ministrielle, qui n'y aura vu autre chose qu'un _hausse_ et une _baisse_ la Bourse. Enfin n'est-ce pas lui qui en est arriv faire du commerce un assaut de supercheries, de la politique un tripotage d'cus, de la morale publique une combinaison de finance, et de la socit en masse une caverne de Roberts Macaires? O homme prodigieux! salut! Ce grand personnage commence habituellement ses oprations sans avoir ni biens ni argent: mais, en revanche, il a des dettes; et c'est son apport social dans la mise de fonds des compagnies qu'il organise. Aussi agit-il hardiment sur des millions avec un aplomb remarquable et un gracieux entrain; car il ne risque absolument rien... que la fortune des autres. Sa conscience et son honneur pourraient bien, il est vrai, s'y trouver un peu compromis; mais le spculateur voit les choses de trop haut pour descendre s'occuper de semblables minuties. Les chanes du devoir et de la morale ne sauraient entraver sa marche. Pourvu qu'il agisse de manire tre en de d'une possibilit de plainte en police correctionnelle, il se croit dignement plac. Tant que la cour d'assises ne se charge pas de lui offrir un sige, il s'tale, ici et l, avec le _laisser-aller_ de la vertu dont la pose vise au gnie. Du moment o il ne dpasse pas, ft-ce d'une tte d'pingle, la petite ligne de dmarcation qui spare le citoyen apte tous les emplois du citoyen que va fltrir la marque, il se promne tte haute, il est au sentier de l'honneur. Regardez-le jouir en paix de la plnitude de ses droits: il n'est pas une dignit laquelle il ne puisse prtendre. Il sera, au gr de son caprice, jur, mouchard, garde national, recors, diplomate, sergent de ville, ministre, meutier, cabotin; et, fondant au besoin toutes ces natures dans la sienne, il marchera l'gal d'un monarque. O bienfait de la civilisation! le spculateur, la recherche de sa proie, se jetant hardiment au milieu des labyrinthes de l'poque et du pays, n'a besoin, lui, pour y vaincre et s'y retrouver, ni du glaive de Thse ni du fil d'Ariane. Il n'attaque ni ne tue les minotaures qu'il y rencontre; il leur propose tout uniment des rentes fin de mois avec des reports et des primes; il les fascine avec le miroir facettes des dcouvertes fantastiques; il les gave avec des boulettes d'actions industrielles; et les monstres dompts, sduits, subtiliss, bahis, apposant vite leur griffe au bas de quelque chose de timbr, se htent de lui donner, au lieu de le combattre, une poigne de mains citoyenne, la faon des potentats parlementaires et constitutionnels qui dbutent dans la carrire. La haute figure ici peinte pourrait se diviser, un certain point, en deux tres divers et distincts: le mystificateur et le mystifi. Mais le spculateur vritablement digne de ce nom, le beau idal de l'espce, a le double avantage d'offrir la fois les deux types runis. Tour tour dupeur et dup, il est jou par ceux qu'il joue. Ce soir vendeur, demain vendu, il fait des fourberies, marchandise; et des dloyauts, ngoce. C'est un commerce qui prospre. Le spculateur en bonne veine se met merveille; il vous fait remarquer l'admirable toffe de son pantalon et le charmant tissu de son gilet. Ce sont de nouvelles inventions dont il sollicite le brevet. _Le besoin se faisait gnralement sentir_ d'une amlioration dans l'industrie de la toilette: il a l-dessus de vastes donnes o accourront les capitaux, car les dbourss seront minimes, et le gain sera gigantesque. Ce disant, le spculateur monte dans un ravissant tilbury attel d'un cheval pur sang, qu'il s'est procur par la plus heureuse occasion du monde. Il va revendre gnreusement tout cela un ami qui en raffole, et qui il dsire faire faire une excellente acquisition. Il se sacrifie cet effet, et n'exigera aucun bnfice... qu'une bagatelle de cent louis: les petits rsultats lui donnent des nauses. Il est des gens qui, au surplus, se sont fait de ce genre de mal une sorte d'immortalit. Arriv au bois de Boulogne, le spculateur, descendant du coussin prodigieux d'o il regarde du haut en bas son petit groom et les passants, court en toute hte proposer de riches fashionables du _Jockey-Club_ plusieurs oprations magnifiques o l'on remuera l'or avec des pelles. Il s'agit seulement d'avancer quelques centaines de mille francs pour constituer chacune d'elles. Une des plus remarquables entre autres est l'tablissement en grand d'une maison de commerce intime et d'alliance troite entre la force et la faiblesse, entre la puissance et la grce, c'est--dire entre les deux sexes[20]. On n'y admettra que le mieux en tout genre dans les diverses parties qui composeront l'ensemble. Un got exquis prsidera la composition de cette institution minemment philanthropique et nationale, qui sera la fois une voie ouverte aux natures passionnes, une garantie promise l'hygine publique, une scurit donne aux pres de famille, soit de Paris, soit de province; enfin un dbouch offert toute espce d'entranements. Les fondateurs et associs auront des numros et des cachets qui, indpendamment des entres et des rentres gnrales, leur assureront des entres et des rentres particulires. O trouver, en fait de socits, une corporation plus active dans ses oeuvres et plus large dans ses produits? Les intresss seront rgulirement tenus au courant de l'affaire par un relev exact de toutes choses. Le spculateur se charge, lui, des embarras et difficults de l'organisation premire; ces messieurs auront, sans s'tre mls de rien, les bnfices qui en seront la suite; lui, il ne voit l dedans que l'intrt du pays, l'extension de l'ordre, et une question toute morale. Aussi se rsigne-t-il, de la manire la plus dsintresse, prendre sans rtribution tous les ennuis de l'affaire, l'administration, la comptabilit, les discussions, les critures... et la CAISSE. [20] Voyez PARENT-DUCHATELET, _de la Prostitution dans la ville de Paris_, tome I, page 326. Le spculateur en haute position n'attend pas longtemps la fortune: il a le tlgraphe qui lui tend les bras, les meutes qui lui donnent un coup d'paule, les conspirations qui lui font un signe de tte; et tout cela bien combin, c'est la pierre philosophale. Il connat quelques heures l'avance ce qui doit sortir des lments en fusion qui se tournent avec bouillonnement, et s'cument sans puration dans la grande chaudire reprsentative. Il a sa combinaison prpare en tout tat de cause. Il gagnera dix centimes la Bourse sur le doctrinaire, un peu moins sur le dynastique, beaucoup plus sur le centre gauche. L'essentiel est d'tre averti temps. Or, pour cela faire, il a chelonn du palais des lgislateurs au temple des agents de change des _fonctionnaires-signaux_ qui, par gestes convenus, le tiennent au courant d'heure en heure, moyennant rcompense honnte, des pulsations de la crise gouvernementale et des fivres de la tribune. Qui triomphera? Peu importe! avant tout la spculation. Aussi, par suite, a-t-il en un clin d'oeil des htels, des villas, des grandes croix, des hritires, des fanfares. Tout cela dure-t-il? Plus ou moins. C'est un cortge impertinent et fantastique la faon des contes arabes, qui surgit, resplendit... et passe. A un autre: la France paie. Le spculateur de moyenne classe a un appartement confortable, un dner prt au cercle de son quartier, une entre aux thtres royaux, une place marque la Bourse, un poste d'habitude Tortoni, une famille quelque part, et une matresse n'importe o. Il a, pour se mettre l'abri des vnements politiques, un pied dans le camp lgitimiste, un bras dans l'opinion juste-milieu, et une autre partie du corps plus ou moins heureusement choisie, dans le parti rpublicain. Du reste, il ne fait pas plus de cas des croix de la Lgion-d'Honneur que des soupes conomiques. Les pauvrets, dit-il, ne rapportent rien. Il a autant d'aversion pour les rjouissances de juillet que pour les batailles de polichinelle, autant de dgot pour les programmes de l'Htel-de-Ville que pour les expositions de phnomnes vivants. Il n'y a rien gagner, dit-il, avec les mauvaises plaisanteries. Lorsqu'il sait crire, et cela peut se rencontrer, le spculateur vend cinq ou six fois ses manuscrits. Il les distribue d'abord celui-ci en _feuilletons_, puis cet autre en _volumes in-8_, enfin, n'importe qui, en _drame_ ou en _vaudeville_. Cela commence par faire une trilogie littraire qui a trois formes, trois allures, trois titres, et qui n'est au fond qu'une seule et mme chose; l'admirable de cette combinaison, c'est qu'au bout du compte il y aura eu trois ventes, trois paiements, trois publications, et que le bon public aura pu y tre trois fois mystifi. Cela n'empchera pas d'ailleurs la _trilogie_ d'tre plus tard vendue de nouveau pour paratre in-12 ou in-18, puis d'tre revendue peu aprs pour se remettre en _OEuvres compltes_. O sublime progrs des lettres! Le spculateur a peu de got pour la campagne. A quoi servent, en effet, les champs et les moissons? A nourrir les habitants de ce globe? il est certain que cela n'a rien de draisonnable et peut occuper la caste vulgaire; mais, pour lui, le point capital ici-bas, ce n'est point d'engraisser l'humanit, c'est de nourrir la spculation. Oh! qu'il est beau, le spculateur, lorsque, mollement tendu sur un fauteuil la Voltaire, il lit voluptueusement le prospectus d'une entreprise tourdissante, o il apportera toute sa capacit, et ses amis tout leur argent! Comme il en tudie les chances! Elle lui parat d'autant plus magnifique, qu'elle a l'air peu prs impraticable. Allez donc proposer, dans Paris, aux hommes haute intelligence, un projet simple et raisonnable, sans clat porter aux nues, mais promettant un gain honnte: avec quelle rise ddaigneuse votre plan sera accueilli! _Un gain honnte!_ juste ciel!... autant vaudrait demander l'aumne. Qui oserait se compromettre au point d'attacher son nom une pareille niaiserie? _Un gain honnte!_ mais un homme bien plac n'accepte pas la responsabilit d'un tel ridicule! il faut une fortune assure dans les vingt-quatre heures, ou, au plus tard, dans le trimestre; il faut, du moins, si l'on attend, des dividendes anticips. Sans quoi, vaut-il la peine d'y arrter sa pense!... Parlez-nous d'une entreprise de voitures qui chevaucheront toutes seules par monts et par vaux sans haquenes et sans charbon; parlez-nous de lunettes d'approche dcouvrant des actionnaires sur une comte avec ou sans queue, le tout venant nous bride abattue; parlez-nous de toiles mirobolantes qu'on va tisser avec du jasmin, des roses et du chvrefeuille, changs d'abord en paisse marmelade, puis transforms en cheveaux de fil par des procds incomprhensibles: la bonne heure! Comme cela ravit l'imagination! quel vaste champ l'enthousiasme! quelle carrire aux jongleurs!... Le succs de ces merveilles est certain d'avance, non pas seulement _quoique_ absurdes, mais prcisment _parce que_ absurdes. Ces deux adverbes ont du bonheur. Le spculateur, prince souverain du pays des chimres, passe une partie de sa vie doucement berc par le songe argent... des illusions. Il voit la pluie d'or de Dana tomber de toutes parts sur ses conceptions mercantiles; il fait continuellement la conqute en esprance de toutes les toisons d'or que son imagination lui montre suspendues chacun des arbres de l'industrie, vraie fort Noire de l'poque. Il a sans cesse devant les yeux l'exemple de je ne sais quel millionnaire qui aurait commenc par vendre du btail et qui aurait fini par vendre des peuples, ce qui lui parat se ressembler beaucoup. Il cite une foule de ses camarades qui, leur dbut dans la carrire, ne frquentaient que les ncessiteux de la taverne, et qui maintenant ne daignent se familiariser qu'avec les puissances du palais. Il est, du reste, une foule d'incrdules qui rient de ses plans et de ses rves, qui affirment que plus d'un de ces aptres de l'or ont t vus, eux et leurs disciples, arrivant de succs en succs, de bnfice en bnfice et de fortune en fortune, une des chambres de Sainte-Plagie, un des lits de l'Htel-Dieu, voire mme une des loges de Bictre.... Mais ces odieux propos n'atteignent pas la grande figure qu'ils insultent. Que la prdiction se ralise ou non, elle n'en est pas moins dclare impossible. La notabilit de l'poque a le rare privilge de puiser une illustration dans ses avanies elles-mmes; le fodal poursuivant d'armes de la spculation fournit brillamment sa carrire contre tout venant; et, qu'il soit applaudi ou hu, il ne s'en lancera pas moins, la suite de ce paladin du dix-neuvime sicle, une foule de chevaliers... d'industrie. Regardez-le dans son appartement, au milieu des papiers et des cartons, qu'il classe avec amour et mthode. Oh! que de trsors sous ses doigts!... Prenons au hasard et lisons. (N 3.) Manire de courir la poste dans des wagons suspendus sur des fils de fer presque invisibles, quelques pieds du sol. (N 8.) Mines de houille, de cuivre, d'asphalte et de vif-argent, sur le point d'tre dcouvertes l'une des barrires de Paris. (N 9.) Tontine pour assurer des maris leur aise aux jeunes vierges qui ne le seraient pas. NOTA. On donnera l-dessus des explications srieuses. (N 17.) Association musicale et dansante pour ddommager des tremblements de terre, des incendies et de la peste. (N 18.) Socit pour garantir le public, moyennant une prime, de toutes les contributions forces nommes vulgairement dans les salons: billets d'artistes, loterie des pauvres, souscriptions de charit, etc. (N 33.) Communaut scientifique, par actions, pour l'industrie des vers soie, d'aprs les procds de l'enseignement mutuel. Voil-t-il des ides heureuses!... Le spculateur entreprendra toutes ces belles choses; il les proclamera _nationales_, et chacune l'enrichira. Car pour lui point de mauvaises chances: si l'affaire russit, il joue sur le succs; si elle choue, il jouera sur la dconfiture. Il spcule sur l'difice qui se construit comme sur l'difice qui s'croule; et on le verra, aprs avoir opr d'une manire prpondrante sur une socit en enfantement, agir d'une faon victorieuse sur cette mme socit en liquidation. Tout lui est bon, btisse et dcombres. Le spculateur a une famille: des neveux, des cousins, des frres. Cela n'est pourtant pas de rigueur: n'importe! le cas chant, il s'agit d'en tirer parti. Quelques-uns d'eux peuvent mourir; or, le spculateur, qui s'est tabli le chef et le protecteur de tous les siens, peut devenir aussi leur hritier. Oh! alors qu'il lui paratrait doux et touchant de larmoyer sur les admirables trpasss qui viennent de lui lguer, avec l'exemple de leurs vertus, haute nourriture pour son me, quelque chose de non moins sonnant, mais de plus substantiel pour son corps!... Le spculateur, la fois inspir par le ciel et la terre, s'occupe avec un intrt chaleureux de la destine de ses proches. _Celui-ci_, il le place dans l'tat militaire, en lui recommandant cette noble susceptibilit de la bravoure franaise qui ne permet pas le moindre mot quivoque dans la conversation sans en demander raison sur l'heure, et mettre, tout de suite, flamberge au vent: c'est le grand devoir du mtier, la loi premire de l'honneur; hors le duel point de salut. _Celui-l_, il lui souffle la passion des voyages aventureux, des explorations d'outre-mer. Oh! l'Inde, le Brsil, la Turquie, le Mogol, la Chine, la Perse!... ce n'est que l maintenant que se trouve encore du neuf, de l'nergie, de la sve, du grandiose et de la vie. Ailleurs, et surtout en Europe, tout est rachitique ou dfunt, on n'y voit qu'atomes ou crtins. _Cet autre_, il le fait entrer dans les ordres: il a senti sa vocation; l'me de ce sublime parent avait besoin de se baigner dans les flots de la saintet vanglique. Dieu l'appelle depuis longtemps, pour sa plus grande gloire, la Chartreuse ou la Trappe: ce sont les pristyles du ciel, le portail des batitudes. Quant _ ce dernier_, autre affaire. Il est du monde et n pour le monde; il faut qu'il soit lui tout entier: c'est le spculateur qui l'y lance. Il l'enivre toutes ses coupes; il l'assied tous ses banquets, il le livre tous ses amours; et le matre est fier de l'lve. Mais, pour supporter tant de joies, ce dernier, malheureusement, a peu de force et de sant... En rsultat dfinitif, tous ceux dont le spculateur a entrepris l'ducation, dirig les penses et soign la carrire, ont successivement disparu. Qu'en dit l'homme aux vastes desseins? C'est moi! s'crie-t-il avec orgueil; moi qui ai soutenu ma famille! je m'tais dvou elle. Le ciel m'en a rcompens. En faisant le bien de mes proches, voyez comme j'ai prospr. Dieu merci! tout s'est bien pass: j'ai dignement cas tous les miens. Il est hors de doute que le spculateur peut se marier comme tout autre individu de l'espce humaine; mais l'amour n'entrera pour rien dans la balance de cette opration: il n'y sera pes que la dot. Le futur fera peu de cas de la _beaut_, moins toutefois que ladite _beaut_ ne lui offre un moyen d'lvation, et ne lui ouvre une voie particulire la fortune, en l'alliant naturellement de puissants amateurs du _beau_: c'est une position comme une autre. Il ne tiendra pas prcisment l'ge; une vieille femme riche ne saurait tre trop avance dans la vie: son mrite est en proportion de ses annes. Oh! l'inestimable bien qu'une caducit dore, dont le coffre-fort lve son couvercle au moment o le tombeau s'ouvre!... Comme on le pleure avec effusion, ce vieil ange avec qui l'on avait fait, d'une manire voile, une sorte de trait de commerce dont l'article _hritage_ tait le point sacramentel!... Il pousera mme une enfant, si l'occasion s'en prsente, dt-il jouer la poupe; la chose a souvent du ressort, L'innocence, dit-il, a pour lui tant de charmes, et puis l'on est si pur au sortir du berceau! Mais bien entendu que l'enfant sera une hritire opulente, et qu'il y aura fusion dans les biens; car il sait son code par coeur: Le mari est le chef de la communaut. Une fois mari, le spculateur fait assurer sa femme par une compagnie _ad hoc_. Car, dans le cas o sa douce moiti, douce ou non, viendrait dcder, sa mort lui serait paye d'aprs les statuts de ladite compagnie; et ce serait une bonification dans sa fortune ajouter aux rentres de la succession vacante. Il fera aussi assurer ses enfants, vu que si les fruits de son mariage venaient trpasser de la dentition, de la vaccine, du cholra, de la croissance, ou de toute autre chose fcheuse, il aurait toucher le montant de quelque prime chaque pompe funbre de sa famille; et notez bien qu'actionnaire du grand tablissement des catafalques, il a un intrt majeur et positif voir prosprer les spulcres. Il y aurait videmment pour lui, dans les enterrements lucratifs de sa race, un encouragement obir cette loi du Seigneur: Croissez et multipliez! Quant lui personnellement, il ne se fait pas assurer, car la somme payer au jour de sa mort ne devant pas rentrer dans sa poche, il n'y attache aucune importance. Mais la soif de la spculation ne dvore pas uniquement les privilgis de l'existence, les gens de la haute sphre; elle s'empare des individus de tous les tats et de toutes les classes. Le spculateur des derniers rangs a son genre et sa route part. A l'afft des solennits dramatiques, il en achte d'avance les billets pour les revendre bnfice aux amateurs qui, l'heure du spectacle, craignent de faire queue au bureau, et se la font faire la porte. Il sait qu' propos de l'exposition des produits industriels il sera jou des pices de circonstance o beaucoup de noms seront honorablement cits; qu'imagine le spculateur? Il va trouver les commerants qui aiment le parfum des louanges, et, d'accord avec auteurs, acteurs et directeurs de spectacles, il intercalera dans les comdies jouer une srie d'loges pour messieurs tels et tels, tant le couplet, tant la phrase, et mme tant la ligne. Tout le monde y aura son profit: d'abord, les auteurs, acteurs et directeurs, qui, par l, attireront leur thtre les particuliers vants et vanter; puis ces mmes particuliers qui, mis en lumire, auront ainsi donn sur la scne au bon public une manire de prospectus; puis enfin le bon public qui aura gagn tout cela le double avantage d'couter une sorte de pices, et d'y trouver un genre d'affiches... O sagacit lumineuse! Ce n'est pas tout; descendons plus bas encore: nous arriverons aux spculateurs peints par Vidocq. Ceux-ci, errant et la dans la foule toutes les ftes de tous les rgimes, spculent hardiment sur les encombrements, la presse et le dsordre. Ils se serrent contre l'individu qui pleure de joie en voyant dfiler un prince quelconque allant une crmonie telle quelle, ainsi qu'il en a tant pass et qu'il en passera tant encore; et, en un tour de main, ils se procurent bon compte l'agrment de savoir l'heure au dtriment dudit enthousiaste. Puis les mouchoirs, les portefeuilles et les bijoux changent de matre son approche. C'est un commerce par substitution d'autant plus fructueux, que celui qui prend ne donne rien en retour celui avec lequel il s'est mis en rapport. Ce mode est dangereux, il est vrai; le spculateur de ce genre en vient presque toujours ajouter sa signature le titre suivant: _dtenu_ ou _forat_. Tandis que l'industriel de haut rang, qui a fait en grand ce que faisait l'autre en petit, roule dans un bel quipage, et finira peut-tre par daigner mettre au bas de son nom: _dput_ ou _pair de France_. Belle chose que la moralit sociale! En rsum, le spculateur sait tout, il voit tout, calcule tout, saisit tout. D'un mme coup d'oeil, il embrasse la fois les avantages que, par une heureuse combinaison, il pourrait recueillir d'une association rpublicaine et d'un amalgame de bitumes, du triomphe des petites reines du Midi et de la destruction des punaises; tout lui est lucre et trafic. Il enjambera gracieusement la ruine de vingt familles pour sauter de pied ferme au milieu des dmolitions, qu'il espre relever la plus grande gloire de sa rapacit. Il rira malignement en passant sur les dsastres du prochain, car il a fait une lgre variante son usage au plus fameux des commandements: _Le bien des autres tu prendras et retiendras ton escient_. Il prtend qu'il a, l'appui de cette phrase et de sa morale, des exemples d'une grande valeur et des approbations d'une haute porte. Pour lui, qu'est-ce que le bien et le mal? _le bien_, c'est d'tre capitaliste; _le mal_, c'est d'tre proltaire. Pour lui, qu'est-ce que le vice et la vertu? _le vice_, c'est l'absence des qualits qui servent enrichir; _la vertu_, c'est l'art d'escamoter lgalement au prochain ce qu'on a le dsir de s'approprier. Pour lui enfin, qu'est-ce que l'industrie et le commerce? C'est tout bonnement une guerre ouverte entre concitoyens pour s'arracher son bien l'un l'autre, avec le plus d'adresse et le moins de scandale possible; c'est un combat outrance entre celui qui tient et celui qui veut prendre, entre celui qui a et celui qui veut avoir; enfin, c'est cet adage en actions l-haut et l-bas en pratique: _Ote-toi de l que je m'y mette!_ Ne demandez pas au spculateur ce que c'est que la pit, le culte et les choses saintes. Sa pit, c'est un religieux amour pour les douceurs de la vie; son culte, c'est l'observation scrupuleuse des statuts et rglements de la Bourse; les choses saintes, ce sont tous les objets de prix que les Hbreux au dsert jetaient dans la chaudire embrase d'o allait sortir le veau d'or. A-t-il une conscience? Oui: mais elle est semblable la bulle de savon brillamment colore qui sort du ftu de paille d'un enfant: son apparition, on la prendrait pour quelque chose. Hlas! Dieu sait ce que c'est, d'o a vient et o a va! A-t-il un coeur, cet homme? Sans doute, mais il ne bat que pour sa spcialit; et par consquent les choses de l'honneur et du sentiment n'entrent en rien ni pour rien dans les habitudes de sa nature. On disait d'un grand capitaine qu' la place du coeur il avait _un boulet de canon_; on pourrait affirmer que le spculateur a, en guise d'me, _des bons payables au porteur_. Le vicomte D'ARLINCOURT. [Illustration: TABLE DES MATIRES.] Dessinateurs. Graveurs. Pag. MM. MM. INTRODUCTION, par M. JULES JANIN. Tte de page. EMY. GRARD. L'PICIER, par M. DE BALZAC. 1 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. ib. Cul-de-lampe. id. id. 8 LA GRISETTE, par M. J. JANIN 9 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. ib. Cul-de-lampe. id. id. 16 L'TUDIANT EN DROIT, par 17 M. E. DE LA BDOLLIERRE. Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. ib. Cul-de-lampe. id. id. 24 LA FEMME COMME IL FAUT, par M. DE BALZAC. 25 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. VERDEIL. ib. Cul-de-lampe. id. LAVIEILLE. 32 LE DBUTANT LITTRAIRE, par 33 M. ALBRIC SECOND. Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. ib. Le dbutant rflchissant. GAGNIET. VERDEIL. 37 Cul-de-lampe. GAVARNI. LAVIEILLE. 40 LES FEMMES POLITIQUES, par M. le comte HORACE DE VIEL-CASTEL. 41 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. ib. LE RAPIN, par M. J. CHAUDES-AIGUES. 49 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. ib. Rapin dessinant. GAGNIET. GRARD. 52 Cul-de-lampe. GAVARNI. LAVIEILLE. 56 UNE FEMME A LA MODE, par Mme ANCELOT. 57 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. LOUIS. ib. Lettre. id. VERDEIL. ib. LA COUR D'ASSISES, par TIMON. 65 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. ib. Les juges endormis. GAGNIET. VERDEIL. 66 Le rquisitoire. id. LOISEAU. 69 Le public. id. id. 71 Le rsum. id. SOYER. 73 Cul-de-lampe. GAVARNI. LAVIEILLE. 74 LA MRE D'ACTRICE, par M. COUAILHAC. 75 Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. GRARD. ib. Lettre. id. id. ib. Aurlie lisant. GAGNIET. LAISN. 76 M. de Ressigeac. id. VERDEIL. 78 Le protecteur. id. id. ib. La femme de chambre. H. MONNIER. GRARD. 80 Deuxime type: l'actrice. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Le rgisseur. H. MONNIER. id. 81 La Saint-Robert. id. GRARD. 82 L'allumeur. id. LAVIEILLE. 84 La Saint-Jullien. id. GRARD. 86 Cul-de-lampe. id. LAVIEILLE. 89 L'HORTICULTEUR, par M. A. KARR. 90 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. GAGNIET. SOYER. ib. Lettre. id. id. ib. L'horticulteur et son rosier. id. id. 94 L'horticulteur assis. id. id. 96 LES DUCHESSES, par M. le comte DE COURCHAMPS. 97 Type. GAVARNI. LOUIS. ib. Tte de page. GAGNIET. LOISEAU. ib. Lettre. id. GRARD. ib. LE MEDECIN, par M. L. ROUX. 105 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. ib. Cul-de-lampe. id. id. 112 LA FIGURANTE, par M. P. AUDEBRAND. 113 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. GUILBAUT. ib. Lettre. id. FAGNION. ib. Cul-de-lampe. id. id. 120 LES COLLECTIONNEURS, par M. le comte HORACE DE VIEL-CASTEL. 121 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. 121 Cul-de-lampe. id. id. 128 LA GARDE, par Mme DE BAWR. 129 Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. id. ib. Lettre. id. id. ib. Cul-de-lampe. id. id. 136 L'AVOU, par M. ALTAROCHE. 138 Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. GRARD. ib. Lettre. id. LAVIEILLE. ib. LE RAMONEUR, par M. ARNOULD FREMY. 145 Type. GAVARNI. LOUIS. ib. Tte de page. GAGNIET. DEGHOUY. ib. Lettre. id. id. ib. Les ramoneurs. COUSIN. PORRET. 149 id. id. id. 152 L'INFIRMIER, par M. P. BERNARD. 155 Type. GAVARNI. LOISEAU. ib. Tte de page. GAGNIET. id. ib. Lettre. id. id. ib. LA GRANDE DAME DE 1830, par Mme STPHANIE DE LONGUEVILLE. 161 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. GAGNIET. id. ib. Lettre. id. BRVAL. ib. Cul-de-lampe. id. FAGNION. 168 LE MLOMANE, par M. ALBERT CLER. 169 Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. LAISN. ib. Lettre. id. LOISEAU. ib. LA SAGE-FEMME, par M. L. ROUX. 177 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. GAGNIET. BELHATTE. ib. Lettre. GAVARNI. SOYER. ib. Cul-de-lampe. id. LOISEAU. 184 LE DPUT, par M. E. BRIFFAULT 185 Type. GAVARNI. STIPULKOWSKI. ib. Tte de page. GAGNIET. CHERRIER. ib. Lettre. id. id. ib. LA CHANOINESSE, par M. ELIAS 193 REGNAULT. Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. GAGNIET. ODIARDI. ib. Lettre. id. BRVAL. ib. LE JOUEUR D'CHECS, par M. MRY. 201 Type. GAVARNI. GUILLAUMOT. ib. Tte de page. GAGNIET. BELHATTE. ib. Lettre. id. id. ib. Deux joueurs d'checs. id. id. 208 LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE, par M. A. DELACROIX. 209 Type. GAVARNI. SOYER. ib. Tte de page. GAGNIET. BRVAL. ib. Lettre. id. DESCHAMPS. ib. LE CHASSEUR, par M. ELZAR BLAZE. 217 Type. GAVARNI. J. BARAT. ib. Tte de page. GAGNIET. LAISN. ib. Lettre. id. id. ib. LA FEMME DE CHAMBRE, par M. A. DELACROIX. 225 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. GAGNIET. id. ib. Lettre. id. FAURE. ib. L'AMI DES ARTISTES, par M. FRANCIS WEY. 233 Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. GRARD. ib. Lettre. id. SOYER. ib M. Saint-Eugne. H. MONNIER. BELHATTE. 235 L'ami assis. id. GRARD. 236 L'ami broyant des couleurs. id. LAISN. 239 Le vieil ami. id. id. 241 Cul-de-lampe. id. GRARD. 244 LA FEMME SANS NOM, par M. TAXILE DELORD. 245 Type. GAVARNI. LOUIS. ib. Tte de page. DAUBIGNY. QUARTLEY. ib. Lettre. TRIMOLET. GUIBAUT. ib. Main-Fine. id. FONTAINE. ib. LA JEUNE FILLE, par M. E. DE LA BDOLLIERRE. 257 Type. GAVARNI. GRARD. ib. Tte de page. PAUQUET. STIPULKOWSKI. ib. LE PAIR DE FRANCE, par M. MARIE AYCARD. 261 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. GAGNIET. FAURE. ib. Lettre. id. BRVAL. ib. Le confesseur. id. VERDEIL. 266 Pairs causant. id. GRARD. 267 L'orateur. id. id. ib. Caliste. id. VERDEIL. 268 Le pair agronome. id. GRARD. 269 Deux pairs causant. id. GUILBAUT. ib. Le pair militaire. id. VERDEIL. 270 Le jeune pair. id. PERVILL. ib. Le pair prfet. id. id. 271 Cul-de-lampe. TRIMOLET. LAISN. 272 L'LVE DU CONSERVATOIRE, par M. COUAILHAC. 275 Type: lve de tragdie. GAVARNI. BIROUSTE. ib. Tte de page. TRIMOLET. id. ib. Lettre. id. id. ib. Deuxime type. GAVARNI. GUILLAUMOT. 283 LE POSTILLON, par M. HILPERT 285 Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. PERVILL. ib Lettre. id. BRVAL. ib. LA NOURRICE SUR PLACE, par M. A. ACHARD. 293 Type. GAVARNI. SOYER. ib. Tte de page. GAGNIET. LOISEAU. ib. Lettre. id. GRARD. ib. L'EMPLOY, par M. P. DUVAL. 301 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. GAGNIET. GUILLAUMOT. ib. Lettre. id. id. ib. L'AME MCONNUE, par M. F. SOULI. 309 Type. GAVARNI. LOISEAU. ib. Tte de page. TRIMOLET. SOYER. ib. Lettre. id. id. ib. L'ECCLSIASTIQUE, par M. A. DE LAFOREST. 317 Type. GAVARNI. GUILLAUMOT. ib. Tte de page. GAGNIET. id. ib. Lettre. id. GUILBAUT. ib. LA FEMME DE MNAGE, par M. C. ROUGET. 325 Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. BRVAL. ib. Lettre. GAGNIET. GRARD. ib. LE MAITRE D'TUDES, par M. NYON. 333 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. BELHATTE. ib. Lettre. GAGNIET. ODIARDI. ib. LA FRUITIRE, par M. F. COQUILLE. 341 Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. Tte de page. id. FONTAINE. ib. Lettre. GAGNIET. GUILBAUT. ib. LE COMMIS-VOYAGEUR, par M. RAOUL PERRIN. 349 Type. GAVARNI. ODIARDI. ib. Tte de page. GAGNIET. NIVET. ib. Lettre. GAVARNI. PERVILL. ib. Cul-de-lampe. id. FONTAINE. ib. LA REVENDEUSE A LA TOILETTE, par M. ARNOULD FREMY. 359 Type. GAVARNI. LOUIS. ib. Tte de page. GAGNIET. ODIARDI. ib. Lettre. GAVARNI. BRVAL. ib. LE VIVEUR, par M. E. BRIFFAULT. 365 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. MEISSONIER. id. ib. Lettre. id. LOUIS. ib. LE SPCULATEUR, par M. le vicomte D'ARLINCOURT. 373 Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. Tte de page. TRIMOLET. GUILBAUT. ib. Lettre. id. SOYER. ib. [Illustration: LES FRANAIS] * * * * * ERRATA: Page V: chemin remplac par chemins (de vos chemins de fer si mal faits,) Page VI: a remplac par a(il y a Thramne, qui est trs-riche) Page XVI: comtemporaines par contemporaines (l'tude des moeurs contemporaines) Page 6: Il par Ils (Ils n'ont pas su ce qu'est le cholra) Page 12: violette par violettes (pour le bouquet de violettes) Page 15: bras par bas (sa jambe nue dans son bas trou) Page 39: trape par trappe (par la trappe du crime) Page 44: dvelopps par dveloppes (ses ides... sont peu dveloppes;) Page 59: occuprent par s'occuprent (Ils s'occuprent d'elle pendant un mois) Page 65: ass par assez (j'ai assez piqu les orateurs et les rois) Page 73: rompu par rompue (Elle sort enfin,... rompue de fatigue,) Page 86: ses par ces (Chacune de ces dames raconte,) Page 88: rum par rhum (un punch au rhum pour clbrer) Page 91: un par une (il y a une trentaine d'annes) Page 93: auteur par hauteur (toujours la mme hauteur;) Page 118: auquels par auxquels (les vieux rubans auxquels elle rendra leur lustre) Page 137: ving par vingt (avant vingt-huit ans) Page 139: neufs par neuf (dans l'tude depuis neuf heures) Page 145: la par le (le parasite des chemines) Page 146: relai par relais (assaillent chaque relais) Page 170: joueux par joyeux (..... joyeux refrain) Page 183: biberou par biberon (un biberon ne s'improvise pas) Page 192: daguerrotype par daguerrotype (le daguerrotype lui-mme ne saurait fixer) Page 219: minement par minemment (langage minemment aristocratique) : se par ce (Voil ce qu'on se dit) Page 237: seul par seule (l'art est leur seule occupation) Page 252: grces par grce (grce ce sentiment) Page 255: arrrt par arrt (Crochard a t arrt) Page 260: Au par Aux (Aux sources du bonheur) Page 281: par par part (le bourgeois... se fait part lui cette rflexion)?? Page 282: sulement par seulement (Je dirai seulement) Page 293: rechignaut par rechignant (il monte sur le sige en rechignant) Page 298: proverbiable par proverbiale (l'inflammable sensibilit est devenue proverbiale) Page 309: trs par trs (n'est qu'un driv trs-altr) Page 311: elles par elle et centres par cendres (qui emporte avec elle les cendres) Page 316: FRRDIC par FRDRIC (FRDRIC SOULI) Page 321: lcater par clater (par la gaiet qu'ils laissent clater) Page 335: et par est (Le rglement de la pension est l) Page 336: un par une (une impasse o doit s'enterrer) Page 343: librable par librale (d'une main vraiment librale) Page 347: un par une (qui lui font une concurrence redoutable) Page 357: supprim la premire ligne du texte (doublon avec la dernire ligne de la page 356.) End of the Project Gutenberg EBook of Les franais peints par eux-mmes, t.1, by Various License: Share Alike