Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) VARITS HISTORIQUES ET LITTRAIRES Recueil de pices volantes rares et curieuses en prose et en vers _Revues et annotes_ PAR M. DOUARD FOURNIER TOME IV A PARIS Chez P. JANNET, Libraire MDCCCLVI _Brief Discours pour la reformation des mariages._ _A Paris, de l'imprimerie d'Anthoine du Brueil, rue Saint-Jacques, au dessus de Saint-Benoist, la Couronne._ M.DC.XIV. In-8. Encor que le mariage soit sainct, selon son institution et premiere origine, voire mesme necessaire pour la multiplication du genre et societ humaine, si est-ce qu' la deduction des difficultez quy s'y rencontrent l'on y trouvera beaucoup plus d'espines que de roses, et d'amertume que de miel. C'est pourquoy la plus part des sages de l'antiquit, pour despeindre le mariage, ils representoyent en leurs hieroglyphiques toutes sortes de gehennes et tortures qu'ils se pouvoient imaginer, afin que par leurs diverses significations on fust instruict eviter les escueilz et perilz quy journellement s'y rencontrent; ce que le sieur Desportes a bien sceu faire cognoistre et expliquer en ces Stances du Mariage, o il commence[1]: De toutes les fureurs dont nous sommes pressez, De tout ce que les cieux, ardemment courroucez, Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'orage, D'angoisses[2], de langueurs, de moeurtre ensanglant, De soucys, de travaux, de faim, de pauvret, Rien n'approche en rigueur la loy de mariage. [Note 1: _Les Oeuvres de Philippe Des Portes, abb de Thiron, reveues et corriges_, Rouen, 1591, in-12, p. 575, _Stances du Mariage_.] [Note 2: Var.: _d'angoisseuses langueurs_.] Il vaudroit beaucoup mieux que nostre premier pre, lors de sa creation, fust demeur en cest estat d'innocence, sans avoir effrenement desir une compagne et abandonn en luy-mesme ceste perfection et prerogative que nostre Dieu luy avoit donne en sa creation, et mis en fief comme un tiltre d'aisnesse et premier et unique en son estre, ce que les anciens appellent androgine, quy est dire tout un en sa perfection. Neantmoins, curieux de son malheur et du nostre, il suscita nostre Dieu de l'assister d'une compagne, ce quy luy fut accord, et tire de soy-mesme, quy nous apporta pour douaire tous les malheurs du monde dont elle nous a affublez, punition de Dieu quy envers nous se void journellement execute par tous les inconvenients quy nous surviennent, tant durant nostre vie que lors de nostre trepas; le tout prevenu par ceste premire association quy, nos despens, a port et porte encore tiltre de mariage envers les mortels, Dure et sauvage loy nos plaisirs meurtrissant[3], Quy, fertille, a produit un hydre renaissant De mespris, de chagrin, de rancune et d'envie, Du repos des humains l'inhumaine poison[4], Des corps et des esprits la cruelle prison, La source des malheurs, le fiel de nostre vie. [Note 3: Cette stance, dans la pice de Des Portes, suit celle qui a t cite tout l'heure.] [Note 4: _Poison_, comme le mot latin _potio_, dont il est le driv, fut long-temps du fminin. C'est Vaugelas et Balzac qui lui assignrent le genre qu'il a gard depuis, et cela en dpit de Malherbe, et mme de Mnage, qui, dans ses _Observations sur les posies_ de ce dernier (Paris, 1666, p. 451), soutient qu'en vertu de l'tymologie, c'est le fminin qui et d prvaloir. Le peuple est rest de l'avis de Mnage et du latin.] Pour inscription ceste loy rigoureuse du mariage, je serois d'advis qu'elle portast sur le front en belle et grosse lettre: LE BREVIAIRE DES MALHEUREUX. Helas! grand Jupiter, si l'homme avoit err[5], Tu le devois punir d'un mal plus moder, Et plustost l'assommer d'un eclat de tonnerre Que le faire languir durement enchaisn, Hoste de mille ennuys, au dueil abandonn, Travaillant son esprit d'une immortelle guerre. [Note 5: C'est la 9e des _Stances_ de Des Portes.] Depuis que le serpent a mis la curiosit et l'ambition en la teste de la femme, toutes choses se sont revoltez qui auparavant avoient est creez la submission et hommages deues et acquyses nostre premier pre et aux siens, c'est--dire la posterit, quy est nous autres, quy avons herit de la mort par son crime, c'est--dire par la seduction d'Eve, nostre marastre, quy s'est servie de sa fragilit pour le rendre serf et assugety par ses blandices toutes les infirmitez du monde. De l le mariage eust son commencement[6], Cruel, injurieux[7], plein de commandement, Que la libert fuit comme son adversaire, Plaisant l'aborde l'oeil doux et riant, Mais quy, sous beau semblant, traistre nous va liant D'un lien que la mort seulement peut deffaire. [Note 6: C'est la 6e stance.] [Note 7: Var.: Tyran injurieux.] Les femmes sont du naturel des sergents: quand elles veulent attraper quelques uns, elles font bien les douces et traictresses; puis, estant prins, elles peuvent bien dire: Nous tenons le _coullaut_ dans nos retz _attrap_. Puis, estant log la vale de Misre, il doit la foy et hommage en tiltre de relief sainct Innocent, sainct Prix[8], et sainct Mar, ribon, ribeine, sans pouvoir desdire, o le plus souvent il faut Languir toute sa vie en obscure prison[9], Passer mille travaux, nourrir en sa maison Une femme bien laide et coucher auprs d'elle; En avoir une belle et en estre jaloux, Craindre tout, l'espier, se gner de courroux, Y a-t-il quelque peine en enfer plus cruelle? [Note 8: On disoit alors: Il est de Saint-Prix, il est mari. (Oudin, _Curiositez franoises_, p. 494.) Quant _saint Mar_, comme on crit ici, en faisant suivre son nom du refrain _ribon_, _ribaine_, on faisoit aussi de lui le patron des _maris_, _trs marris_, comme dit Molire.] [Note 9: La 11e des stances de Des Portes.] L'on dit ordinairement que l o la vache est lie, il faut qu'elle broute[10]; ainsi o le pauvre idiot est attrap, il faut qu'il demeure en ces liens; il tient beaucoup mieux que par le pi; le geolier en ces affaires-l s'emprisonne soy-mesme, et, en cette restrainction, il ne peut trouver de caution quy l'en delibre; tel octroy est la mort et la vie. Quant ceux quy ont de belles femmes, sont heureux et ne peuvent pas par elles estre incommodez; quand une belle femme est bien entretenue, elle est de plus grand rapport qu'un moulin vent; comme au contraire, quand elles sont laides, elles baillent de l'argent pour faire ce qu'on faict de l les pontz, quy, outre l'injure, fait souvent faire banqueroute au pauvre malotru confraire de Saint-Prix[11]. [Note 10: Molire donne une variante de ce proverbe quand il dit, dans le _Mdecin malgr lui_ (acte 3, scne 3): L o la chvre est lie, il faut bien qu'elle y broute.] [Note 11: V. l'avant-dernire note de la page 8.] Le commun dire est bien veritable, que la femme fait ou ruine le mesnage, et comme dict le sage en ses problesmes par ces termes: La meilleure et plus excellente richesse qu'un homme puisse avoir, c'est de s'allier avec une femme sage et vertueuse, parce qu'aprs il se pourra vanter d'avoir en possession un heritage merveilleusement fertile. Escoutez ma parole, mortels esgarez[12], Quy dans la servitude aveuglement courez, Et voyez quelle femme au moins vous devez prendre: Si vous l'espousez riche, il vous faut[13] preparer De servir, de souffrir, de n'oser murmurer, Aveugle en tous ses faictz et sourd pour ne l'entendre. [Note 12: C'est la 16e stance de Des Portes.] [Note 13: Var.: il se faut.] Le plus grand malheur que puisse avoir un homme qui desire avoir l'esprit tranquille et en repos, c'est de prendre une femme qui luy mettra tous propos sur le tapis les moyens et commoditez qu'elle luy aura apport, afin que, par ces reproches que journellement elle luy fera, jouer au pair, et tirer au court baston quand besoing en sera, ce quy contraindra le pauvre Job de faire le muet, comme vous entendrez cy aprs en ces vers. Desdaigneuse et superbe, elle croit tout savoir[14]; Son mary n'est qu'un sot trop heureux de l'avoir; En ce qu'il entreprend elle est toujours contraire, Ses propos sont cuisantz, hautains et rigoureux. Le forat miserable est beaucoup plus heureux A la rame et aux fers d'un outrageux corsaire. [Note 14: 15e stance de Des Portes.] C'est de pareilles femmes que l'on tient ce discours: que la poulle chante ordinairement devant le coq[15]. De mesme, donnez un pied d'advantage une femme, elle en prendra dix; c'est ce que conseilloit un ancien pote: Ne souffre jamais pour rien De ta femme un pied sur le tien: Car aprs la pauvre beste Le voudra mestre sur ta teste. [Note 15: Encore un proverbe dont Molire a donn une variante, mais cette fois trs oppose: La poule ne doit pas chanter devant le coq. _Les femmes savantes_ (act. V, sc. 3). Jehan de Meung avoit dit dans le _Roman de la Rose_: C'est chose qui moult me desplaist Quand poule parle et coq se taist.] Et toutefois en ce discours je ne desire pas faire une reigle generale: car, comme en toutes autres, il y peut avoir quelque default. Si vous la prenez pauvre, avec la pauvret[16] Vous espousez ainsy[17] mainte incommodit, La charge des enfants, la peine et l'infortune. Le mespris d'un chacun vous fait baisser les yeux; Le soin rend vos esprits chagrins et soucieux. Avec la pauvret toute chose importune. [Note 16: Stance 17e de Des Portes.] [Note 17: Var.: _ainsi_.] La pauvret est mre de beaucoup de travaux, de soupons, de meffiance; c'est d'elle d'o ce vieux proverbe a prins son estre et origine, quy dit: necessit contraint la loy; encore que pauvret ne soit pas vice[18], mais une espce de ladrerie, que plusieurs fuyent comme la peste. [Note 18: Ce n'est ainsi qu'un proverbe tronqu: pour qu'il soit complet, il faut dire comme on le faisoit au moyen ge: _Pauvret n'est pas vice, mais c'est une sorte de ladrerie: chacun la fuit._ Ce qui revient la variante si nergique de Dufresny: _Pauvret n'est pas vice; c'est bien pis._] Si vous la prenez belle[19], asseurez-vous aussy[20] De n'estre jamais franc de craincte et de soucy. L'oeil de vostre voisin comme vous la regarde; Un chacun la desire, et vouloir l'empescher, C'est esgaler Sysiphe et monter son rocher. Une beaut parfaicte est de mauvaise garde. [Note 19: Var.: _Si vous l'pousez belle._] [Note 20: La stance 18e de Des Portes.] Les belles femmes et les beaux chevaux sont merveilleusement souhaitez, non seullement pour les plaisirs du monde, mais aussy (admirez les plus religieux personnages, quy, par ce moyen, ont subject de louer le Createur) par la perfection de ses creatures tant recommandables. Toutefois je diray estre un grand soin au maistre quy les possde, quy, quand mesme ayant en sa puissance tous les yeux d'Argus, y pourroit bien estre tromp, parce que la garde de ces creatures l est un peu dangereuse: tant de vieux historiens tesmoins, quy nous ont laiss leurs fragments par escript, comme la guerre de Troie et autres, outre les meurtres et querelles quy se commettent pour cet effect. Si vous la prenez laide, adieu toute amiti[21]; L'esprit, venant du corps, est plain de mauvaisti. Vous aurez la maison pour prison tenebreuse; Le soleil desormais vos yeux ne luira; Bref, l'on peut bien penser s'elle vous desplaira, Puisqu'une femme belle[22] en trois jours est fascheuse. [Note 21: La 19e stance de Des Portes.] [Note 22: Var.: _Quand la plus belle femme._] Encore que la femme soit laide, voire mesme contrefaicte en plusieurs parties de son corps, si dois-tu recognoistre qu'elle est ta compagne et adjacente toutes tes entreprises; toutefois je veux que ce soit une trs grande incommodit pour la deffectuosit quy peut subvenir en la generation des enfants, comme, par example, estant un jour interrog Pittacus pourquoy il ne vouloit espouser aucune femme: Parce, dit-il, que, la prenant belle, elle sera commune tous; et si elle est laide, ce sera un martyre moy seul. Pour conclusion, je pourrois dire ce qu'a dict le mesme Desportes en ces stances, quoy que je ne m'y veuille resoudre; et toutefois je repetteray, A l'exemple de luy quy doit estre suivy[23]: Tout homme qui se trouve en ses lacs asservy Doit par mille plaisirs alleger son martyre, Aimer en tous endroitz sans esclaver son coeur, Et chasser loing de luy toute jalouse peur. Plus un homme est jaloux, plus sa femme on desire. [Note 23: Stance 24e de Des Portes.] Et aprs, fermant la porte toutes ses prepositions, fait une grande admiration en ces termes: O supplice infernal en la terre transmis[24] Pour gner les humains! gne les ennemis Et les charge de fers[25], de tourments et de flamme; Mais fuy de ma maison, n'approche point de moy: Je hay plus que la mort ta rigoureuse loy, Aymant mieux espouser un tombeau qu'une femme. [Note 24: 25e stance.] [Note 25: Var.: _Qu'ils soyent chargez._] Demosthne disoit que les hommes ayment les femmes pour le plaisir qu'ils esprent, sans avoir esgard qu'elles sont ordinairement le travail de l'esprit et le fleau le plus violent qu'ils puissent avoir. Quoy que j'ay parl de mariages en diverses faons, si neantmoins je cognois que c'est une necessit la nature humaine pour plusieurs et diverses raisons, tant pour la generation qu'autres commoditez qu'ils apportent; mais il faut regarder premierement, pour bien et deuement choisir une femme, qu'elle soit chaste et vertueuse, venue de bon lieu, isse de parents sans reproches, bonne mesnagre, et surtout mediocre en habitz, parce que la superfluit la rend orgueilleuse et mescognoissante[26], tout ainsy que ces joeurs de tragedies, o un faquin, estant revestu, representera librement le personnage d'un roy ou empereur en gravit et audace; de mesme elle sera hautaine, et quelques fois contraincte pour son entretient faire des metamorphoses domestiques, comme dict un pote franois en ces vers: Du temps pass nous lisons que les fes Firent changer d'homme en cerf Acton, Et maintenant ceste mutation S'exerce encor par des nymphes coiffes. [Note 26: C'est un mot perdu et trs regrettable. Marmontel, qui tenoit pour notre vieille langue, indique par cette phrase la demi-teinte d'ingratitude qu'il faut y dcouvrir: Il ne faut jamais tre oublieux au point d'tre mconnoissant. (_Mmoires_, Paris, 1804, in-8, t. 2, p. 97.)] Ceux quy se veulent marier, il faut qu'ils s'interrogent eux-mesmes s'ils sont puissans assez pour s'acquitter d'un si pesant fardeau: car de joer aprs Jan-qui-ne-Peut, le diable seroit bien aux vasches. Or, pour le bien choisir, je serois de l'avis du sieur Desportes en ces Stances du Mariage, qui dict: Il faut un bon limier, penible et poursuivant[27], Nerveux, le rable gros et la narine ouverte, Quy roidisse la queue et l'alonge en avant Sitost qu'il sent la beste ou qu'il l'a descouverte. [Note 27: Cette stance ne se trouve pas dans l'dition de Des Portes par Raphael du Petit-Val.] Non pas des petits darioletz[28] effeminez, quy leurs femmes sont contrainctes dire, peu de temps aprs qu'elles sont maries: Jan, ne trouvez pas estrange que, si ne faites mieux qu'avez faict ces jours passez, je mettray un autre vostre place. Voil, en somme, mon amy, comme il y a beaucoup de cornards par leurs fautes. [Note 28: V., sur ce mot et sur ceux de _daron_ et _dariolette_, une note de notre tome 3, p. 145.] Quiconque se veut marier et s'employer son devoir, il faut qu'il soit d'un age mediocre, fort et bien sain en tous ses membres, bonne vee et point subject ce reproche, pourtant lunettes, d'estre banni du bas mestier, comme disoit un jouvenceau de ce temps: Veillard quy portez des lunettes, Retirez-vous loin des fillettes, Et permettez-nous que l'amour De chacun se serve son tour: Car, si vous prenez ma maistresse Pour vos biens et vostre richesse, Cela n'est rien: il faut un poinct Pour conserver son embonpoinct. Voil en bref ce que je puis dire du mariage, non pas pour l'avoir esprouv, car, Dieu mercy, je suis puceau, et si le veux estre tout le temps de ma vie, afin qu'aprs ma mort je me voye promener en terre avec de belles torches blanches, en tesmoignage de ma chastet: car je me puis bien vanter d'estre _vierge_, ou jamais vache ne le fust. Adieu. _Les Jeux de la Cour._ MDCXX. In-8. Cessez de plus jouer la rejouissance: C'est un jeu sans plaisir et quy n'est pas heureux; Le reversis n'est bon que pour les amoureux, Et la prime pour ceux quy sont pleins de finance[29]. Le piquet l'abort m'offence quand j'y pense; Au quatorze de may, quy fut si malheureux[30], Formant par un grand flux un point de consequence, Quy depuis a ruyn et gast nostre France. J'ayme les quatre jeux modernes de la cour: Nous y voyons un roy de mains en mains quy court, La dame et le valet quy suivent en sequence, Les deux roynes au pair, une seule l'escart[31]. Les princes joueront tirer le bon bout. Il n'y a apparence de demeurer en cour: Car ils sont mal contens[32], et ils ont bien raison, Du fredon[33] de trois ases[34] qui pillent et raflent tout. [Note 29: Les gens de finance, en effet, _primoient_ tout alors.] [Note 30: Henri IV avoit t assassin le 14 mai 1610.] [Note 31: La reine-mre, Marie de Mdicis, avoit quitt la cour depuis 1617.--Le jeu de l'_ecart_, c'est l'_ecart_.] [Note 32: C'est le nom qu'on donnoit ceux qui tenoient pour le parti des princes. V. notre tome 3, p. 353, note 2.] [Note 33: Le _fredon_, au jeu de cartes, consistoit avoir trois ou quatre cartes semblables, _rois_, _dames_, _valets_ ou _as_.] [Note 34: On joue ici sur le vieux mot _ase_, qui signifie _ne_. Ces trois _ases_ toient Luynes et ses deux frres.] * * * * * _Au Roy._ On dit que les crapauds armrent autres foys, Avant les fleurs de lys, l'ecusson de nos roys[35], Mais qu'en les retournant, un de nos vieux Alcides Changea par ces beaux lys ces vilains animaux. Ha! sire, je crains bien que par ces parricides Vous perdiez ces beaux lys pour garder trois crapaux! [Note 35: Pharamond, qui avoit ses campements ordinaires dans les marais de la Zlande, du Brabant, etc., portoit pour cela, disoit-on, trois crapauds sur son cusson. C'est une erreur qu'il est inutile de rfuter. Elle eut cours trs long-temps et fut cause, selon Favin, que chez les Flamands on donna long-temps aux Franois le surnom injurieux de crapauds franchots. (Favin, _Histoire de Navarre_, liv. 7, p. 399.)] * * * * * _Autre._ Le fils de Cresus, muet du ventre de sa mre, Voit l'espe sur son pre et recouvre la voix: Cruel, ne le tuez, luy quy m'a donn l'estre! Sire, aujourd'huy faites paroistre En mesme peril vostre voix. * * * * * _A M. le prince de Cond._ Prince, vous avez eu beaucoup moins de ruines, Endurant doucement vostre captivit[36], Qu' faire le magot, estant en libert, D'Arnoux[37], de Cadenet, de Brante et de Luynes. [Note 36: La reine, sur le conseil du marchal d'Ancre, avoit fait mettre le prince de Cond la Bastille le 1er septembre 1616.] [Note 37: Le pre Arnoux toit confesseur du roi. V. notre tome 3, p. 256.] * * * * * _Responce._ Pensez-vous, si j'estois vraiment prince du sang, Que je voulusse tant m'eslongner de mon rang Que d'aimer ces caphars et ceux dont le bas aage Se passa soubs l'habit de vallet et de page[38]? L'on m'a trop faict savoir que l o la faveur Se rencontre, il luy faut faire un temple d'honneur. Ce coyon[39], quy estoit port de sa maistresse, Me feit bien eslancer dans une forteresse. Il se vantoit encor de me faire juger, Non pas prince bastard, mais fils d'un muletier, Mes moeurs en faisant foy et mon infame vice; Et je serois encor prs d'un tel precipice Si je n'allois tout doux faisant le grenouillet Aux Pres[40], Luynes, Brante, Cadenet. [Note 38: Luynes fut d'abord page de la chambre du roi sous M. de Bellegarde. (Tallemant, historiette du _connetable de Luynes_, dit. in-12, t. 2, p. 39.)] [Note 39: Le marchal d'Ancre, qui passoit pour tre l'amant de la reine-mre. Nous donnerons dans les prochains volumes plus d'une pice o cette injure toute italienne de _coyon_, qui toit devenue le surnom de Concini, se trouvera surabondamment explique. V. plus loin le _Songe_.] [Note 40: Les PP. Arnoux et Seguirand, confesseurs du roi. V. plus haut.] * * * * * _A la France._ France, je plains bien vostre sort! Car on cognoist vostre impuissance: Un coyon vous mit en balance; Trois coquins vous mettent mort. * * * * * _Quatrain._ Autant il y a difference A surprendre des oysillons[41] Et de dresser des bataillons Diffrent ces deux pairs de France. [Note 41: Il (Luynes) aimoit fort les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au roi, et commena lui plaire en dressant des pies-griches. (Tallemant, _loc. cit._)] * * * * * _Le Favory._ Une personne s'en estonne: Le roy m'a voulu faire grand Pour monstrer que mon pre-grand Portoit sur son chef la couronne[42]. [Note 42: Le grand-pre de Luynes, en sa qualit de chanoine, portoit en effet la _couronne_, c'est--dire la tonsure, sur le sommet de la tte. V., sur lui et sur sa concubine, Tallemant, _loc. cit._] * * * * * _Luy-mesme._ Le duc est un oyseau, moy duc par les oiseaux; Le duc est un oiseau servant la pipe, Moy duc pipant du roy l'ame preoccupe. Le duc oyseau de nuict, et moy duc aux flambeaux. Je suis duc non oyseau; la fortune est muable: Fuss-je nay d'un veau, je serois connestable. _Songe._ 1616[43]. In-8. [Note 43: Cette pice est l'une des plus curieuses et des plus rares qui aient t faites contre le marchal d'Ancre. Nous ne l'avons pas trouve indique sa date dans le tome 1er du _Catalogue de l'histoire de France_.] Port sur les aisles d'un songe Dans une ville de Xaintonge[44], J'ay veu ce que je vay compter: Je vis un homme de la Chine Quy, brull d'encre sur l'eschine[45], Se faisoit riche culetter. Il estoit d'assez belle taille, De poil tout propre la bataille De ce petit demon d'Amour; Sa fraize estoit l'espagnolle, Et sa moustache en banderolle Chassoit aux mouches de la cour. Ayant prs de luy sa Cassandre, Il se marchoit en Alexandre, Il aboyoit comme un roquet; Il chevauchoit sur une mule, Et, discourant sur une bulle, Il parloit comme un perroquet. Il avoit la mine d'un prestre Et croy qu'il desire de l'estre Pour avoir le couronnement[46]; Mais, n'estant de trempe assez bonne Pour bien porter une couronne, Il en porte une l'instrument. Il portoit dessoubs son aisselle Le bout d'une vieille escarcelle D'o sortoit un fer de cheval, Et je cognus ceste marque Que ce n'estoit pas un monarque, Mais seulement un mareschal. Il parloit de la Normandie[47], Mais il aymoit la Picardie[48], Comme un pays tout plein d'honneur, Et, fuyant le sort de sa vie, Il mouroit de rage et d'envie Pour estre dict le gouverneur[49]. Il estoit bon naturaliste: Il avoit une longue liste Des postures de l'Aretin; Il savoit toute la caballe, Et, mont sur une cavalle, Se panadoit en saint Martin. Pour lui servir de medecine, Il mangeoit la chaude racine Du plus friand satyrion; Il portoit un livre assez large O l'on voyoit escrit en marge Les coyonnades du Coyon[50]. Sa suitte est de gens d'escritoire Quy cachent d'une robbe noire Un venin d'infidelit, Et quy, comme des chatemites, Attrapent les grosses marmittes, Et tout cela par charit. Vous eussiez veu ceste canaille, Baillant comme un huistre l'ecaille Et portant un petit collet, Aprendre ceux de la pratique Le secret de la rethorique Pour faire un tour de bon vallet. Ils babillent comme des pies, Ils vollent comme des harpies, Ils sautent comme des genetz[51], Ils sifflent comme des linottes, Ils trottent doux comme bigottes Et parlent comme sansonnetz. Aussi froidz que saint de caresme, Les yeux baissez, la face blesme, Leur souche a tousjours le cul net. Ce sont des singes de Seville, Et comme furets de Castille Ils se glissent au cabinet. Ainsy suivy de ceste trouppe, Il portoit la valise en croupe Et la couardise au devant[52]. C'estoit un second dom Quychotte, Accompagn de sa marotte Pour battre les moulins vent. Son bouclier estoit fait de carte, Sa cuirasse d'un cul de tarte, Son casque d'une peau d'ognon; Sa lance estoit d'une baguette, Son gantelet d'une brayette, Et sa masse d'un champignon. Il estoit faict en sentinelle; Ses brassards estoient de canelle, Son pennache de deux harengs, Sa visire d'une raquette, Son hausse-col d'une etiquette, Et sa devise: Je me rends. Ce n'estoit que rodomontades, Mais en effet les coyonnades Servoient de lustre son bonheur. C'estoit un Roland en les rues, Pour batailler contre les grues Quand ce venoit au point d'honneur. Mais je me ris, c'est une fable: Il n'est bon qu' mettre l'estable, Ou bien battre les carreaux, Et, s'il peut servir en bataille, C'est peut-estre en homme de paille Pour faire peur aux passereaux. Et pour ce qu'en bon astrologue, Vollant au ciel, il n'epilogue Que l'influance des jumeaux, Il faut qu'un Jaquemard d'horloge Luy quitte la place[53] et le loge: Pour faire la guerre aux corbeaux. Il donne bien dans la quintaine[54], Il y faict du grand capitaine Et l'embroche le plus souvent; Mais, s'escartant de la carrire, Il fait la ronde par derrire Pour mieux s'enfoncer au devant. On ne parle que de ses gestes: Il est mis aux rangs des celestes. Sur un autel faict de chardons Il se panade en effigie, Un catze servant de bougie, Et d'encensoir et de pardons. Mais cependant que je regarde Ce petit homme de moutarde Bravant au milieu de la cour, Je voy un prince plain de gloire[55], Un petit Csar en victoire Et quy semble un petit Amour. La Valeur en fait son image, La Fortune luy rend hommage, Et Mars lui donne les lauriers; C'est le mignon de la Vaillance, Le subject de la Bienveillance Et l'estonnement des guerriers. Esclatant d'un riche equipage, La Terreur luy servant de page, L'Effroy le suivoit pas pas; Sans luy la terre estoit en poudre, Et son bras, comme faict la foudre, Portoit l'horreur et le trepas. Ce monstre la teste cornue, Quy bravoit avant la venue De ce miracle de valeur, Plus penaut qu'un loup pris au pige, Et plus leger que n'est un lige, vite en courant son malheur. Il s'enfuit[56], quittant sa pratique, Comme un veau qu'une mouche pique; Faisant de l'aveugle et du sourd, Et craignant le vert de la sauce, Il conchie son haut de chausse, Petant comme un roussin quy court. Envieux, cesse de le mordre: Ce qu'il en faict, c'est qu'il veut l'ordre Pour estre au rang des chevaliers: Car ainsy, pendant la remise, L'enseigne en est la chemise, Et le cordon ses souliers. Mais, las! estant pris la piste, Il jure qu'il est arboriste, Et qu'il ne fouille sans raison, Et dict, touchant l'architecture, Qu'il monte assez bien de nature Pour bien bastir une maison. Enfin, qu'on luy fasse une grace, Qu'on luy permette qu'il embrasse Les genoux de ce jeune Mars, Qu'il se soumette sa puissance, Et qu'il luy preste obeissance Comme la gloire des Cesars. Admis aux yeux de cest Achille, Il promet de quitter la ville Et de se rendre pellerin, S'en allant faire une neufvesne, Afin de guerir sa migrenne, Au bonhomme sainct Mathurin[57]. Mais, chacun luy faisant la morgue, On le soufflette comme un orgue; On espoussette ses habitz, L'on se met sur sa friperie[58] Comme un gros valet d'ecurie Dessus la souppe et le pain bis. Ce prince, voyant qu'on le frotte, Qu'on le chatouille coup de motte, Et qu'il est dessus demy nu, Commande ses gens qu'on le choie, Et puis aussi tost le renvoie Plus charg qu'il n'estoit venu. Au cry qu'il fist je me reveille, Estonn de ceste merveille Et tout esperdu de ce bruit; Mais, afin de vous faire rire, Icy je l'ay voulu descrire, Puisque ce n'est qu'un jeu de nuit. [Note 44: Je penserois, d'aprs ce vers, que cette pice fut faite par quelqu'un de la maison du duc d'Epernon, qui, en cette mme anne, avoit quitt la cour trs mcontent du marchal et s'toit retir dans son gouvernement de Saintonge.] [Note 45: Je n'ai pas besoin de faire remarquer l'quivoque qui se trouve dans ce vers.] [Note 46: La tonsure.] [Note 47: Il toit gouverneur de Normandie.] [Note 48: Le marquisat d'Ancre, qu'il avoit achet, s'y trouvoit.] [Note 49: Il avoit les gouvernements de Pronne, de Roye, de Montdidier, de la citadelle d'Amiens; mais il et voulu avoir celui de toute la province.] [Note 50: C'est ainsi qu'on appeloit Concini, par le nom qu'il avoit lui-mme donn aux Italiens sa solde, _coglioni di mila franchi_, comme il disoit. (Tallemant, dit. in-12, tom. 3, p. 190.)] [Note 51: Petits chevaux trs vifs qu'on faisoit venir d'Espagne.] [Note 52: Concini n'toit pas brave. Tallemant le prouve par une anecdote trs significative. (_Id._, p. 191.)] [Note 53: On veut parler ici du petit _clocheteur_ ou _crocheteur_ de la Samaritaine, sous le nom duquel se publioient libelles et chansons dirigs contre Concini, et que pour cela il avoit fait enlever en 1611. V. _Premire continuation du Mercure franois_, in-8, 1611, p. 37.] [Note 54: Poteau fich en terre contre lequel on s'exeroit rompre la lance. Souvent il toit surmont d'une figure qu'on appeloit _le faquin_: de l l'expression _courre le faquin_.] [Note 55: Le prince de Cond, qui fut si hostile la puissance du marchal d'Ancre.] [Note 56: Concini s'toit retir dans son gouvernement de Normandie, et n'osoit revenir, dit le continuateur de Mzeray, cause de la haine que les Parisiens lui portoient. (_Abrg chronolog. de l'hist. de France_, tom. 1, p. 186.)] [Note 57: Patron des fous.] [Note 58: L'htel de Concini, rue de Tournon, aujourd'hui occup par la garde de Paris, et la maison de son secrtaire, Raphal Corbinelli, avoient t mis au pillage par le peuple pendant trois jours, du 1er au 3 septembre 1616.] _Le Tableau des ambitieux de la Cour, nouvellement trac du pinceau de la Verit, par maistre Guillaume, son retour de l'autre monde_[59]. [Note 59: Cette pice n'est autre chose que la satire 1re de l'_Espadon satirique_, par le sieur d'Esternod (Cologne, 1680, in-12, p. 4 et suiv.) C'est une contrefaon flagrante qui donne pleine raison ce passage des _Caquets de l'accouche_ (voyez notre dition, p. 115): J'ay veu, dit la femme du conseiller, _un Discours du Courtisan la mode_, imprim il n'y a pas long-temps, lequel n'estoit autre chose qu'un extraict ou transcrit de l'_Espadon satirique_ mot pour mot, ce qui ne se devroit tolerer. Je croirois volontiers que ce _Discours du Courtisan la mode_, dont il nous a t impossible de dcouvrir un exemplaire, reproduit aussi la satire 1re, qui se trouveroit avoir eu ainsi deux contrefaons pour une. Je ne vois, du moins, aucune autre pice parmi celles de l'_Espadon_ qui pt s'accommoder aussi bien du titre invent par le contrefacteur. Le _Tableau des ambitieux_, donn ici, est mis sur le compte de maistre Guillaume, le fou de cour (V. _Caquets de l'accouche_, p. 263, note); c'toit assez l'usage quand on ne vouloit pas endosser un mauvais crit ou, comme ici, une mauvaise action. Tout l'office du bouffon toit de vendre sur le Pont-Neuf la pice dont on le faisoit responsable (V. _Journal de l'Estoille_, dit. du Panth. litt., t. 2, p. 405). Quelquefois on mit sous son nom des choses excellentes. La XIVe satire de Regnier, par exemple, parut d'abord avec ce titre: _Satire de matre Guillaume contre ceux qui dclamoient contre le gouvernement._ (Recueil A-Z, Q, 207.) Je ne sais si dans ce cas il y eut fraude, mais ici elle est vidente, par le soin mme qu'on a pris pour la cacher. Afin de donner la pice l'apparence d'une chose nouvelle et tromper au moins le premier coup-d'oeil du lecteur, on l'a tronque au commencement et la fin. Les quatre premiers vers et les quatre derniers de la satire de d'Esternod ont t enlevs. Voici les premiers: De tant de cavaliers qui vont avec des bottes A faute de soliers, et non faute de crottes; De tant qui vont de pied faute de chevaux, Cavaliers, postillons, non faute d'animaux.] M.DC.XXII. Les plus sots sont ceux-l qui se ventent sans cesse De leurs extractions, sans argent ny noblesse; Qui presument, boufis de magnanimit, Faire jambes de bois la necessit. Pauvres et glorieux veulent pousser fortune A contre-fil du ciel, qui leur porte rancune, Font la morgue au destin, et, chetifs obstinez, Fourrent jusqu'au retraict leurs satyriques nez. Ils font les Rodomonts, les Rogers, les Bravaches, Ils arboriseront[60] quatre ou cinq cens pennaches Au feste sourcilleux d'un chapeau de cocu, Et n'ont pas dans la poche un demy quart d'escu. Monsieur, vous plairoit-il me payer? Il replique: Je n'ay point de monnoye, au courtaud de boutique; Puis, pompeux, se braguant[61] avecques majest, Dira son valet: Suis-je pas bien bott? Fraiz comme Medor, n'ay-je pas bonne grace? C'est mon[62], dict le laquay, mais garde la besace, De gripper la fortune assez vous essayez; Mais tandis les marchands veulent estre payez, Et n'y a dans Paris tel courtaud de boutique[63] Qui, vous voyant passer, ne vous face la nique, Et ne desire bien que tous les courtisans Fussent aussi taillez comme les paysans, Qui, taillables des grands, n'ont point d'autres querelles Que tailles et qu'impots, que guets et que gabelles. L'on ne fait rien pour rien, et pour l'odeur du gain Le manoeuvre subtil prend l'outil en la main. Mais vous, guespes de cour, gloutonnes sans pareilles, Vous mangez le travail et le miel des abeilles, Et ne ruchez jamais, ny d'est ny d'hyver. Quand ils sont attachez leurs pices de fer, Et qu'ils ont au cost (comme un pedant sa verge) Joyeuse, Durandal, Hauteclaire et Flamberge[64], Ils presument qu'ils sont tombez de paradis, Ils pissent les ducats pour les maravedis; Les simulacres vains des faux dieux de la Chine Ne s'oseroient frotter contre leur etamine, Et Maugis, le sorcier, prince des Sarrazins, Ni le fameux Nembroth, n'est pas de leurs cousins. Bragardans en courtaut de cinq cens richetales[65], Gringottans leur satin comme nes leurs cimbales[66], Piolez, riolez, fraisez, satinisez, Veloutez, damassez et armoirinisez[67], Relevant la moustache coup de mousquetade, Vont menaant le ciel d'une prompte escalade, Et de bouleverser, cracque! dans un moment Arctos, et Antarctos, et tout le firmament. La maison de Ccrops, d'Atte, de Tantale, Champignons d'une nuict, leur noblesse n'egale; Ils sont, en ligne oblique, issus de l'arc-en-ciel, Leur bouche est l'alambic par o coule le miel; Leurs discours nectarez sont sacro-saincts oracles, Et, demy-dieux bas, ne font que des miracles. Mais un lion plus tost me sortiroit du cu Que de leur vaine bourse un miserable escu; Ils blasphment plus gros dans une hostellerie Que le tonnerre affreux de quelque artillerie: Chardious! morbious! de po cab-de-bious[68]! Est-ce l apprest honnestement pour nous? Torchez ceste vaisselle, ostez ce sale linge, Il ne vaut seulement pour attifer un singe. Fi ce pain de Gons! apportez du mollet[69], Grillez cet haut cost. Sus, boire! valet; Donne moy ce chapon au valet de l'estable, Car c'est un Durandal, il est plus dur qu'un diable, C'est quelque crocodil! tau, tau! pille, levrier; Que ce coc d'inde est flac! va dire au cuisinier S'il se dupe de nous, s'il sait point qui nous sommes, Et luy dis si l'on traitte ainsi les gentils hommes. L'hoste, qui ne cognoit qu'enigme au tafetas: Gentil homme! Monsieur! je ne le savois pas. Et, quand vous seriez tel, c'est assez bonne chre, Monsieur. Que Dieu pardoin feu vostre grand-pre, Il estoit bon marchand; j'achetay du tabit Du pauvre sire Jean pour me faire un habit. Il m'invita chez luy curer la machoire; Mais l le cuisinier n'empeschoit sa lardoire, N'ayant albott[70] que trois pieds de moutons, Et falloit au sortir payer demy teston. L'on n'y regarde plus, soit sot ou gentil homme, Massette de Regnier, on prend garde la somme: Car, selon que l'on frippe on paye le gibier, Le noble tout autant que le plus roturier. Quand c'est semblable laine, autant vert comme jaune. Ainsi bien manioit vostre grand-pre l'aune. A vray dire, ces fats sont quelquefois issus D'un esperon, d'un lard, d'un ventre de merlus, D'un clistre bouchon, d'un soulier sans semelle, D'une chausse trois plis, d'un cheval, d'une selle, D'un frippier, d'un grateur de papier mal escrit, D'un moyne defroqu, d'un juif, d'un ante-christ. D'un procureur crott, d'un pescheur d'escrevice, D'un sergent, d'un bourreau, d'un maroufle, d'un suisse, Et cependant ils font les beaux, les damerets, Et ne pourroient fournir pour deux harencs sorets. Mais lisez vos papiers, vos pancartes, vos tittres, Et vous vous trouverez tous issus de belistres, Mille fois plus petits encor que des cirons Et plus nouveaux venus que jeunes potirons; Qu'il vous faut humer fraiz comme l'huistre en escaille, Et que vostre maison n'est pas une anticaille. Venons sur _memento_, nous sommes tous _cinis_, Mais d'un _reverteris_ gardez d'estre punis. Qui faict plus qu'il ne peut au monde de despence, Il a plus qu'il ne veut au monde d'indulgence. Pour amortir l'orgueil de mille vanitez, Considerons jadis quels nous avons estez, Et, faisant nature une amende honorable, Dis, superbe: J'estois vilain au prealable Que d'estre gentilhomme; et, puis que de vilain, Je me suis anobly du jour au lendemain, Du jour au lendemain je peux changer de tittre Et de petit seigneur devenir grand belistre, Et en sicle d'airain changer le sicle d'or, Et devenir soudain de _consule rethor_. J'ay veu des pins fort hauts eslever leurs perruques Par sus le front d'Iris, et tout d'un coup caduques, Arrangez sur la terre, et ne servir qu'au dueil D'un cadaver puant pour faire son cercueil; J'ay veu de Pharaon les pompeux exercites, Et contre Josu les fiers Amalechites Gripper, triper, friper; et aprs un combat Je passe de rechef, et _ecce non erat_[71]. Sur la flotante mer je voyois un navire Qui menaoit la terre et les cieux de son ire; Mais, tout soudain rompant le cordage et le mast, Je cherche mon navire, et _ecce non erat_. J'ay veu ce que j'ay veu, une rase campagne Enceinte devenue ainsi qu'une montaigne, Qui pour mille geants n'enfanta qu'un seul rat; O est-il? je regarde, et _ecce non erat_. Bref que n'ay-je pas veu, que ne contempl je ores? Et avant que mourir que ne verray-je encores? Le monde est un theatre o sont representez Mille diversitez de foux et d'esventez[72]. O constante inconstance! legre fortune! Qui donne l'un un oeuf, et l'autre une prune[73]; Qui fait d'un charpentier un brave mareschal, Et qui fait galoper les asnes cheval; Qui fait que les palais deviennent des tavernes, Qui, sans miracles, fait que vessies sont lanternes; Qui fait que d'un vieil gant les dames de Paris Font des gaudemichs, faute de maris; Que le sceptre d'un roy se fait d'un mercier l'aune, Que le blanc devient noir et que le noir est jaune; Qui change quelquefois les bonnets d'arlequins Aux couronnes des grands[74] et les grands en coquins, Les marottes en sceptre, en tripes les andouilles, Les chapperons en houpe, en glaives les quenouilles, Le rosti en bouilli, une fille en garon, Le coutre[75] en bon castor et la buse en faucon! Je suis, sans y penser, des stoques escoles; Je croy ce que disoient ces savans Picrocoles[76], Qui, sans hypothequer cinq cens pieds de mouton O l'on n'en void que quatre, arrestez au _fatum_, Disoient de toute chose: Ainsi plaist Fortune! Que si quelqu'un gardoit les brebis la lune[77], Pendillant tout ainsi qu'un bordin vermoulu, Ils repliquoient: Ainsi Fortune l'a voulu. Si d'autres ils sentoient de qualit fort basse Elever jusqu'au ciel leur grand bec de becasse, Ils disoient, en voyant tout Croesus dissolu: Que voulez-vous? Ainsi Fortune l'a voulu, Donnant comme elle veut chacun sa chacune, Car tel ne cherche rien qui rencontre Fortune, Et souvent c'est ceux qui ne la cherchent pas Qu'elle fait les doux yeux de ses doubles ducats[78]. Ha! que si l'alchimie avoit dans sa cabale Cette pierre trouv, qu'on dit philosophale, Les doctes porteroient jusques au ciel leur nez, Et chimistes, sans plus, se diroient fortunez; De Fortune icy-bas l'on ne parleroit mie, Ceux l seuls seroient grands qui sauroient l'alchimie. Vous ne verriez alors tant de doctes esprits Bottez jusqu'au genouil des crottes de Paris, Mal peignez, deschirez, le soulier en pantoufle, Les mules aux talons, n'ayant rien que le souffle, Et, le fouet en la main, pauvres predestinez, Recouvrer au Landy[79] deux carts d'escus rognez, Pour se traitter le corps le long d'une semaine, _Domine_, sans conter ny l'huile ny la peine, Les plumes, le papier, l'ancre de son cornet; Un sol pour degresser les cornes du bonnet, Deux sols au savetier qui son cuir rapetasse Un double au janiteur[80] pour balier la classe, Sans conter le barbier, qui luy pend au menton Une barbe de bouc, d'Albert[81] et de Platon; Un pair de rudiments, un bon Jan Despautaire, Et mille autres fatras qui sont dans l'inventaire D'un pedant affam comme un asne baudet, Plus amplement vous _qu glosa recludet_. Mais aujourd'huy l'on tient mepris la science, Et Fortune ne rit sinon l'ignorance; Un homme bien vers, ce n'est rien qu'un pedan; Les asnes vont en housse, et tout est l'encan. La vertu sur un pied fait sentinelle l'erte[82]; Madame la Faveur tient par tout cour ouverte; Et dans les magistrats parents fourrent parents, Ainsi que l'on entasse en cacque les harens; Suyvant comme poussins sous l'aisle de leur mre, Tout va au grand galop par compre et commre; Le vieillard Phocion et le docte Caton N'y ont pas du credit pour un demy-teston. Dans ces jeunes conseils la vieillesse ravasse; Quelque riche bedon[83], fol et jeune couillasse; S'il a, sans droit, sans loix, quantit de ducas, Se fera preposer dix mille advocats Qui auront dans l'esprit la science et l'escole De Jason, de Cujas, de Balde, et de Bartole[84]; L'univers aujourd'huy est sans foy et sans loy, La vertu de ce monde est quand l'on a dequoy[85]; Le savoir est un fat, l'argent nous authorise. L'on ne peint la vertu avec la barbe grise: Son habit est de femme, et jeune est sa beaut; Pourquoy les femmes donc n'ont cette dignit, Plustost que ces friands, ces obereaux de Beausse[86], Qui de l'homme n'ont rien que le simple haut de chausse? Que si cela est vray, pensez-vous, courtisans, Sans argent ni faveur parvenir de cent ans? Pensez-vous, sans argent, noblesse ny doctrine, Obtenir des estats pour vostre bonne mine? Que, pour friser, porter belle barbe au menton, Un banquier vous voulust prester demy-teston? Vous estes de grands sots si de ces ombres vaines Vous allez repaissant vos travaux et vos peines. Pour faire rien de rien, il faudroit estre Dieu; Mais vous n'avez argent, ny savoir, ni bon lieu. Tu viens accompagn des neuf muses d'Homre, Mais tu n'apportes rien: rien l'on ne te revre: Tu n'es qu'un Triboulet, et quand et quand pour lors Avecques tes neuf soeurs tu sortiras dehors. Dieu d'amour peut beaucoup, mais monnoye est plus forte; L'argent est toujours bon, de quelque lieu qu'il sorte. N'esprez seulement un estat de sergent, Si, pour vous faire tel, vous n'avez de l'argent; Si quartier chez le roy vostre bon heur recouvre, Sera au Chastelet plutot que dans le Louvre; Alors vous ne vivrez, n'ayant pas le dequoy De vous entretenir, sinon du pain du roy: L vous n'aurez besoin de chevaux ny de guides, Exempts de guets, d'imposts, de tailles et subsides. Tous ces esprits falots, boufis comme balons, Qui veulent estre grands[87] de simples pantalons, Qui le fient de porc veulent nommer civette, Et faire un brodequin d'une simple brayette; Qui de l'esclat d'un pet veulent peser un cas, Et d'un maravedis faire mille ducats; Tous ces dresseurs d'espoirs, ces foux imaginaires, Ces courtisans parez comme reliquiaires, Ces fraisez, ces Medors, ces petits Adonis, Qui portent les rabats bien froncez, bien unis; Ces fils gauderonnez[88], d'un patar[89] la douzaine, Voyent presque tousjours leur esperance vaine; Que celle qu'enfantant se promet un geant Ne produira sinon du fumier tout puant, Lequel, pour tout guerdon, donnera la repue A quelque nez camard qui j en eternue. Avecques leurs espoirs les courtisans sont foux; Que bienheureux sont ceux lesquels plantent des choux! Car ils ont l'un des pieds, dit Rabelays, en terre, Et l'autre en mesme temps ne s'eloigne de guire; Il n'est que le plancher des vaches et des boeufs; J'ayme mieux qu'un harenc une douzaine d'oeufs, Et je m'aymerois mieux passer de molue fraische Que d'hazarder mon corps pratiquer la pesche. Ostez-moy cet espoir; car je n'espre rien Que d'estre un pauvre Job, sans secours et sans bien; Que fortune tousjours, qui de travers m'aguette, Ne me voudra jamais baiser la pincette, Et je mourray plustost sur un fumier mauvais Que dans quelque cuisine ou dans quelque palais. Vous diriez que je suis un baudet et un asne D'attaquer de brocards la secte courtisane, Veu mesme que je vais, il y a plus d'un an, Bott, esperonn, ainsi qu'un courtisan; Que c'est estre ignorant, avoir l'ame peu caute, Que reprendre l'autruy et ne voir pas sa faute: Car de la sapience et le don et l'arrest, C'est cognoistre son coeur et savoir qui l'on est; Il faut avant l'autruy soy mesme se cognoistre, Et, comme Lamia, nous ne devons pas estre[90] Des taupes dans chez nous et des linx chez l'autruy[91], De peur qu'au charlatan, qui ouvre son estuy Pour panser l'empesch, et luy-mesme a la perte, L'on ne dise: Monsieur, vous n'estes qu'une beste; Avant que de donner aux autres guerison, Monsieur le charlatan, _medica te ipsum_. Il est vray, par ma foi, j'ai suivy ceste vie, Mais en aprs, Messieurs, je n'en ay plus d'envie; J'ay franchi ce foss, et, en sortant du lieu, Je n'ai pas oubli mesme leur dire Dieu. _A Dieu_[92]. [Note 60: Arborer.] [Note 61: Faisant le _braguard_, le beau, le pimpant.] [Note 62: Ou _a mon_, sorte d'interjection familire trs employe chez les gens du commun au XVIe et surtout au XVIIe sicle. V. Montaigne, liv. 2, chap. 27; Molire, _le Bourgeois gentilhomme_, act. 3, sc. 3; et Francion, 1663, in-12, p. 55.] [Note 63: C'est une expression qui commenoit avoir cours, mais laquelle on donnoit toujours un sens mprisant. Regnier l'emploie ainsi au vers 237 de la satire V.] [Note 64: _Joyeuse_ toit l'pe de Charlemagne, d'aprs les romans de chevalerie; _Durandal_, celle de Roland; _Haute-Claire_, celle d'Olivier; _Flamberge_, celle de Renaud de Montauban.] [Note 65: Pour _risdale_, monnaie d'argent allemande.] [Note 66: C'est--dire leurs sonnettes, _tintinnabula_, comme l'ne de la fable de Phdre.] [Note 67: _Armoris._] [Note 68: Jurons gascons dans le genre de ceux qu'on rencontre souvent chez Regnier. C'toient les imprcations la mode.] [Note 69: Le pain _mollet_, vendu chez les boulangers de luxe ou _de petit pain_, toit alors le seul qui ft recherch des gourmets, au grand dommage des boulangers de Gonesse, qui ne faisoient que le pain de mnage. Ils prtendirent donc que la pte en toit malsaine cause de la levure qu'on y employoit. Il en rsulta, en 1668, un procs dont j'ai fait l'histoire sous ce titre: _Molire et le procs du pain mollet._ (_Revue franaise_, juillet 1855.)] [Note 70: C'est--dire _grapill_. Au chapitre V de la _Prognostication pantagrueline_, _albotteur_ est pris dans ce sens: Les _alleboteurs_, dit Le Duchat, sont de pauvres gens qui tracassent les vignes vendanges pour y grapiller.] [Note 71: C'est le passage des psaumes si magnifiquement paraphras par Racine dans le choeur du 3e acte d'Esther: J'ai vu l'impie ador sur la terre . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je n'ai fait que passer, il n'toit dj plus.] [Note 72: C'est une imitation de ce passage d'Horace, _tota vita fabula est_, si bien paraphras par J.-B. Rousseau dans son pigramme: Ce monde-ci n'est qu'une oeuvre comique. O chacun fait des rles differents...] [Note 73: Peut-tre y a-t-il l une allusion au marchal d'Ancre, qui, comme poux d'Elonore Galiga, se trouvoit tre le gendre d'un menuisier florentin.] [Note 74: _Var._: Aux couronnes des roys et les rois en coquins.] [Note 75: Il faut lire _la loutre_. On fait encore dans quelques provinces des casquettes avec la peau de cet animal.] [Note 76: Pichrocole est un roi visionnaire invent par Rabelais (liv. I), et qui n'avoit rien de la philosophie la Pangloss que d'Esternod prte ici aux savants qu'il baptise de son nom. La Fontaine l'a aussi nomm dans sa fable _la Laitire et le Pot au lait_.] [Note 77: C'est--dire _tre pendu_.] [Note 78: Cela fait penser aux beaux yeux de la cassette d'Harpagon.] [Note 79: A l'occasion du Landy, ou foire de l'_Indict_, Saint-Denis, qui toit, comme on sait, un temps de fte pour l'Universit, les coliers faisoient des cadeaux leurs matres. C'toit d'ordinaire un beau verre de cristal plein de drages et un citron dans l'corce duquel on avoit fich quelques cus. V. _Francion_, dit. de 1663, p. 160-161.] [Note 80: _Portier._ D'Esternod parle ici le langage de l'escolier limosin.] [Note 81: Matre Albert-le-Grand.] [Note 82: Dans cette orthographe primitive du mot _alerte_ ou trouve son tymologie, qui vient de l'italien _fare all' erta_, tre au guet. Montaigne crit: Se tenir l'airte. (Liv. 1er, chap. 19.)] [Note 83: C'est--dire _ventru_. _Bedon_ toit synonyme de _bedaine_.] [Note 84: Les lumires du droit. Corneille fait citer Balde et Jason par Dorante, la scne 6 de l'acte 1er du _Menteur_.] [Note 85: Le _dequoy_ toit dj le grand mot, la grande chose. Les courtisans, dit La Botie, voyent que rien ne rend les hommes sujets la cruaut du tyran que les biens; qu'il n'y a aucun crime envers luy digne de mort que le _de quoy_. (_De la servitude volontaire._)] [Note 86: On ne tarissoit pas autrefois en proverbes et en quolibets propos des gentilltres Beaucerons. Dans Rabelais (liv. 1er, chap. 17), dans les _Contes d'Eutrapel_ (fol. 158), dans les _Contes et joyeux devis_ de Desperriers (nouvelle 74), dans les _Curiositez franoises_ d'Oudin (p. 249), partout leur misre est tourne en moquerie. Les proverbes qui couroient le plus contre eux toient ceux-ci: _Gentilhomme de Beauce, il est au lit pendant qu'on raccommode ses chausses._ En gentilhomme de la Beauce Garder le lit faute de chausse. Montfleury donna en 1670, sous ce titre: _Le Gentilhomme de Beauce_, une comdie en cinq actes, en vers, dont on devine le sujet, et qui est d'un assez bas comique.] [Note 87: Var.: _rois_.] [Note 88: C'est--dire ayant fraise grands plis, grands _godrons_. V. notre t. 1, p. 164, note.] [Note 89: Petite monnaie flamande valant un sou.] [Note 90: C'est--dire qu'il ne faut pas dvorer ses pareils comme la reine de Lybie Lamia, qui, selon Suidas, se nourrissoit de chair humaine.] [Note 91: On croiroit que La Fontaine se rappeloit ce vers de d'Esternod quand il a crit ceux-ci de sa fable _la Besace_: ...Mais parmi les plus fous Notre espce excella: car tout ce que nous sommes, _Lynx envers nos pareils et taupes envers nous_, Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes.] [Note 92: Cet adieu rpt manque dans la satire de d'Esternod. A la place se trouvent ces quatre vers, qui commencent par une allusion l'_Epistre_ de Marot _au roy pour avoir est desrob_. Comme fit Marot le valet de Gascongne. Mais vous quittez la cour et venez en Bourgogne; Sans adieu. Autrement, vos creanciers maris Pour estre satisfaicts vous rendroyent sainct Pris.] _Lettre d'ecorniflerie et declaration de ceux qui n'en doivent jouyr._ _A Paris, par Pierre Menier, portier de la porte Saint-Victor_[93]. Sans date. In-8. [Note 93: Cette pice est, pour le titre et quelques dtails, une imitation de la _Lettre de Corniflerie_ de Jean d'Abundance, imprime d'abord la suite des _Quinze Signes_ (Voy. Brunet, _Manuel du libraire_, ce mot), puis sparment Lyon. La _Lettre d'corniflerie_ reproduite ici a dj trouv place dans le _Recueil de pices joyeuses_, etc., mentionn par Debure dans sa _Bibliographie instructive_, t. 2, p. 40, n 3630. Elle est aussi indique, mais tort, comme venant la suite d'une pice du mme genre que nous donnons plus loin.] * * * * * _Lettre generale autentique et perpetuel privilge d'escorniflerie, soit pour l'entre ou issue[94] de quelque repas que ce soit._ [Note 94: _Issue_ toit synonyme de dessert.] Engorgevin[95], par la clemence bacchique roy des Francs Pions[96], duc des Movinateurs[97], comte de Glace, prince des Morfondus, marquis de Frimas, archiduc de Gele, vicomte de Froidure, damoiseau de Neige, admiral des Gresles, vicomte de Tremblay, baron de Poylen, capitaine des Paniers Vendangez, grand colonnel des Vents de Bize, viel caporal de Frepaut, seigneur de Frepillon[98], commandeur des Escervelez, grand goulpharin de Grve, prevost de la cour de Miracle et premier messaire de nostre case prochaine; [Note 95: Dans la _Lettre de Corniflerie_ de Jean d'Abundance, c'est Taste-Vin qui se donne aussi pour roi des Pions, duc de Glace, comte de Gele, etc.] [Note 96: Francs buveurs, comme les gaillards _pions_ de Rabelais (liv. 2, chap. 27) et ceux que Villon nous montre ainsi en enfer, dans son _Grand Testament_: Pions y feront mate chere, Qui boyvent pourpoinct et chemise, Puis que boyture y est si chere.] [Note 97: Il faut sans doute lire _popinateur_ (buveur).] [Note 98: Dans les rues _Phelypeaux_, ou _Frepaux_, et Frepillon se vendoient les vieux meubles et les vieilles hardes. V. notre dition des _Caquets de l'accouche_, p. 255, et notre tome 3, p. 80.] A tous nos falotissimes et mirelifiques abbez, amis et confederez, gaudichonnement fanfruchs, continuels millions de saluts[99], vieux, s'ils estoient d'or ils vaudroient mieux, pris sur notre espargne, au four de Vanves. [Note 99: Le _salut_ toit une monnoie d'or avec une image de la Vierge recevant la salutation anglique. V. notre tome 2, p. 191.] Savoir faisons que pour le bon amour et zle que tous portent nos brocgardissimes et croustelevez cousins, tous bons pilliers de tavernes, champgaillardiers[100], fins galliers[101], francs lipeurs, escumeurs de marmites, vendeurs de triacle[102], gueux de l'hostire[103], friponniers, crieurs de vieux fer, vieux drapeaux; repetasseurs, chicaneurs, vieux laridons, briphe-miches[104], froid-aux-dents, porteurs de rogatons[105], raboblineurs[106], lorpidons[107], garde-clapiers, morte-paye cassez[108], ramonneurs de chemine, dgresseurs de vieux chapeaux gras, trousse-lardiers, rongneux, morpionnaires, chassieux, grateleux, pediculaires, farcineux, alterez, bauquedenares[109], tatonniers, malotrus, bailleurs de belles vessies, loqueteurs[110], besaciers, ragoins, baille-luy-belle, bedondiers[111], vielleurs, emoleurs, beffleurs, baille-luy-bon-branle, et generallement tous nos ordinaires sujets et vassaux, tous bons bigorniers[112], ceux, pour plusieurs causes et autres ce nous mouvans, avons donn et octroy, donnons et octroyons ces presentes lettres authentiques perpetuelles et general privilge d'escorniflerie, duquel leur avons permis et permettons jouyr et user plainement, paisiblement et franchement par tous les lieux et endroits de nos royaumes, pays, terres, seigneuries et dominations sous la souverainet de nostre tres-fort et invinciblissime monarque Bacchus, et en ce faisant, pourront corner au Corne, se saisir de la Croix blanche[113] pour chasser le Petit Diable[114], assaillir l'une et l'autre Bastille[115], visiter les beuvettes des Magdelaines[116], flatter et escumer la Marmitte, demander l'Audience, se ruer sur les Trois Poissons[117], s'asseoir aux Chaizes, mirer au Miroir, grenouiller aux Grenouilles, jouer aux Pommes de Pin, se retirer sur le Boeuf, se deffendre au Pourcelet, heurler aprs le Loup, ne laissant brusler la Souche, se conduire aux Torches[118] et Lanternes, prendre plaisir au Cigne blanc et rouge, s'accomoder avec le Fer de Cheval, se rafraichir la Heure[119], parfois la Corne[120], voguer la Galre[121], entrer en l'Arche de No, contempler la Blanque, se mettre l'ombre de l'Orme, prendre l'Escu d'Argent[122] et plusieurs autres lieux estans en nostre obeyssance, et d'une mesme traitte jouer souvent des gobelets, desseicher verres, hanaps, taces, couppes, godets; vuider brocs, barils, flacons, bouteilles, calebasses; alleger quartes, pintes et chopines; n'espargner vin sec, hypocras, rosette[123], bastard[124], Romeny, muscadet[125], blanc, clairet et fauveau; donner cargue Beaune, Orleans, Ay, Irancy[126], Gascongne, Grce, Anjou, Seure, Seurne, Saint-Clou, Argenteuil, Icy et Panorille; leur defendant trs expressement la cervoise, la Belle Guillemette Tourne-Moulin[127], la tezanne, la godalle[128], la bire, si ce n'est en cas d'urgente alteration, et d'avoir trop croqu la pie[129] et trop souffl en l'encensoir, et non autrement; donnant une allarme jambons, andouilles, cervelats, eschignes et semblables vieux aiguillons. [Note 100: Coureurs des mauvais lieux dont toit remplie la rue du Champgaillard. V. notre tome 3, p. 44.] [Note 101: Coureurs de galas, hommes de joyeuse humeur.] [Note 102: Vendeurs de _thriaque_, la grande panace du moyen ge. _Triacleur_ se disoit encore alors pour charlatan. V. Rgnier, satire 13, v. 230.] [Note 103: Gueux de l'hpital, selon Oudin, au mot _Hostire_ de son _Dict. fran.-espagnol_. Pasquier (_Recherches de la France_, liv. 8, ch. 42) et aprs lui Furetire, dans son _Dictionnaire_, prtendent tort qu'on les appeloit ainsi parce qu'ils alloient fleuretant les huis des maisons. Rabelais parle des gueux de l'hostire (liv. 1er, ch. 1er, et liv. 5, ch. 11).] [Note 104: _Grand mangeur de miches._ Je croirois volontiers que c'est par ces mots, et non par ceux de _brise-miches_, qui n'en sont qu'une altration, qu'on dsigna d'abord une rue bien connue de Paris, dans le quartier Saint-Merry.] [Note 105: Vendeurs de reliques et d'oraisons (_rogatum_, prire). Rabelais se sert de cette expression, et Henri Estienne veut qu'on appelle ainsi les moines, pour ce que, dit-il, ils ne vivent que des aumosnes des gens de bien. (_Apologie pour Hrodote_, t. 1er, p. 536.)] [Note 106: Raccommodeurs de souliers et autres rapetasseurs. (Est. Pasquier, _Lettres_, liv. 10, lettre 7.)] [Note 107: Lourpidon, vieux sorcier qui joue un rle dans l'_Amadis_.] [Note 108: Par _morte-paye_, pour l'homme de guerre, on entendoit ce que nous appelons aujourd'hui _demi-solde_.] [Note 109: Il faut peut-tre lire _poquedenares_, gens peu pourvus d'argent.] [Note 110: Mendiant couvert de loques. On disoit plutt _loqueteux_.] [Note 111: Joueurs de _bedon_, sorte de cornemuse. Dans les comptes d'Isabeau de Bavire, on trouve nomms Pierre de Ryon et Jehan Chevance en cette qualit. V. Le Roux de Lincy, _Femmes clbres de l'ancienne France_, t. 1er, p. 637, 641.] [Note 112: Ceux qui entendent _bigorne_, c'est--dire l'argot.] [Note 113: Cabaret frquent par Chapelle, et qui se trouvoit prs du cimetire Saint-Jean, dans la petite rue laquelle il avoit donn son nom.] [Note 114: Le _Petit-Diable_ toit prs du Palais. V. _Ode tous les cabarets_, dans _le Concert des enfants de Bacchus_.] [Note 115: L'un des deux cabarets qui s'appeloient _Bastille_ se trouvoit encore, en 1788, rue de l'Arbre-Sec, prs du cul-de-sac qui en a gard le nom.] [Note 116: Taverne qui se trouvoit sans doute prs de l'glise de la Magdelaine en la Cit, non loin, par consquent, de la Pomme-de-Pin, et dont Saint-Amant a parl quand il a dit, dans sa pice des _Cabarets_: Paris, qui prend pour son Helne Une petite Madelaine.] [Note 117: Il existoit Paris, au XVIe sicle, deux cabarets de ce nom: l'un faubourg Saint-Marceau, dont il est parl dans les _Contes d'Eutrapel_; l'autre prs du Palais, cit par Larivey la scne 6, acte 2, de la comdie de _la Vesve_.] [Note 118: Les _Torches_, mentionnes avec honneur dans l'_Ode tous les cabarets_, se trouvoient au cimetire Saint-Jean. En 1690, selon _le Livre commode des adresses_, c'est un nomm Martin qui toit matre de cette taverne.] [Note 119: Il y avoit en 1603 un cabaret de _la Hure_ rue de la Huchette (_L'Estoille_, dit. Michaut, t. 2, p. 347).] [Note 120: Ce cabaret existoit ds le temps d'Erasme dans le quartier des Ecoles. On lit dans l'_Ode tous les cabarets_: Je prefre au meileur collge La _Corne_ en la place Maubert.] [Note 121: Il y avoit Paris plusieurs tavernes de ce nom. La meilleure toit rue Saint-Thomas-du-Louvre.] [Note 122: Ce cabaret, qui se trouvoit dans le quartier de l'Universit, est cit comme l'un des plus fameux dans la mazarinade ayant pour titre: _Discours facecieux et politique, en vers burlesques, sur toutes les affaires du temps_, etc.; Paris, 1649, in-4. C'est le matre de cette taverne qui avoit invent ces soupes nommes cause de lui _soupes l'cu d'argent_, et dont Boileau a donn la recette quand il a dit dans sa 3e satire: Que vous semble . . . . du got de cette soupe? Sentez-vous le citron dont on a mis le jus Avec un jaune d'oeuf ml dans du verjus?] [Note 123: Vin de teinture (aligant), selon Cotgrave.] [Note 124: Vin de Grce, clbre depuis long-temps en France, comme on le voit par un passage de Gringore. Sa vogue se maintint mieux encore en Angleterre; on en trouve la preuve dans les vieux dramatistes anglois. V. aussi le _Henri IV_ de Shakspeare.] [Note 125: Vin de friandise alors trs recherch. Courval-Sonnet en parle ainsi dans une de ses satires: Les exquis muscadets, appels vins de couche, Sont toujours reservs pour la friande bouche De ces bons financiers qui n'espargnent nul prix.] [Note 126: Le vin d'Irancy, petite ville trois lieues d'Auxerre, toit clbre. Larivey en parle la scne 6 de l'acte 2 de _la Vesve_, et l'Auxerrois Roger de Collerye fait dire _monsieur de Dea_: Or il est temps partir d'icy Pour aller boire Irency Et engager robe et pourpoint. _Les oeuvres de Roger de Collerye_, nouvelle dition, donne par M. Ch. d'Hricault, (_Biblioth. elzevirienne_, p. 152.)] [Note 127: Sans doute une marchande de _coco_ de ce temps-l, portant sur sa fontaine, comme ses confrres d'aujourd'hui, un petit moulin de fer blanc toujours ailes au vent.] [Note 128: De _good ale_ (bonne bire), boisson angloise qui avoit t importe chez nous lors de la conqute, et qui n'y avoit pas fait fortune. On la renvoyoit volontiers ceux qui l'avoient apporte et aux Flamands. V. Froissard, chap. 59, et Marot, _Ballade sur l'arrive de M. d'Alenon en Hainaut_.] [Note 129: _Croquer la pie_, boire, sucer le _piot_, tre bon _pion_. Selon Leroux (_Dict. comique_), _pie_ se disoit pour ivre, saoul, imbu de vin.] En outre enjoignons nos dits sujets que, en cas d'escorniflerie, autant maistres que valets trinquent (_tanquam sposus_) tant que les larmes leur en viennent aux yeux, la mode du bon pion Biffaut et son valet Riffleandouille[130], qui mieux vaut. [Note 130: Ce personnage burlesque figure aussi dans l'trange pice de Sigongne, _le Ballet des Quolibets, dans au Louvre et la maison de ville par Monseigneur frre du roy, le quatrime janvier 1627_. Seulement Rifflandouille n'y est pas valet; il est pass capitaine.] Et davantage, leur commandons trs expressement qu'en quelque part ou lieu que ce soit, l o ils trouveront aucun de quelque estat ou qualit qu'ils soient, qui se voudront mesler d'entremettre et user du dit privilge d'escorniflerie (s'ils n'en ont lettres speciales et generales, telles et semblables que ces presentes), de ne les en laisser jouyr, ains les condamner sur le champ en telle amende qu'ils verront estre faire par raison. Et encore par ces dites presentes deffendons generalement toutes personnes, tant soient mestoudins[131] ou esvetez, de ne troubler ou empescher nullement nos dits subjets et vassaux, ny aucuns d'iceux, en la jouyssance de leur dit present privilge, et, en ce faisant (pour harnois de gueule), ne prendre n'exiger d'eux aucuns deniers, or, argent, ny gage quelconque, nonobstant l'ordonnance d'un commun usage qu'on dict: A Paris, bon usage, Qui n'a argent si laisse gage; et ce sur peine d'encourir nostre perpetuelle disgrace. [Note 131: Garons fringants et bien mis, _mirolets_, selon Cotgrave.] Si donnons en mandement par ces mesmes presentes nostre rubicondissime conseiller Magistrum Trigorinus Triory, ou, en son absence, son lieutenant, le seigneur d'Ortouaillon, qu'il fasse ces presentes publier par tous les endroits de nostre obeyssance, et icelles face observer inviolablement de point en point selon leur forme et teneur, nonobstant l'amy Baudichon[132], ny Gautier ou Mitaine, ce contraires: car tel est nostre plaisante et envine volont. Donn en poste, nostre chasteau d'Appetit, pres Longue-Dent, et l'avons fait sceller par nostre grand chancelier de paste d'eschaudez[133], par faute de cire bleue, et sign par maistre Cruche Hebriaque[134], nostre grand secretaire et premier chambelan du Port-au-Foin, baill l'an entier, au mois qui a si a, le jour si tu n'en a cherches-en, si tu en trouves si en prend, et au-dessous la chasser, par nostre greffier Belle-Dare, autrement dit Maunourry; voulons au surplus foy estre adjouste au vidimus de ces presentes, comme au foye d'un canard la dodine[135], pourveu qu'elles soient collationnes l'original d'icelles. Ce fut fait s presances de Robinet Trinquet, seigneur de Nifles; Grisard, chastelain de Tremblemont, controleur Gelard des Mouches Blanches; Floquet-Javelle, grand escuyer des Mules aux talons, et autres seigneurs des Morfondus. [Note 132: Personnage d'une trs ancienne chanson qu'on trouve dj dans les mystres. L'ami Baudichon toit si bien devenu un type de joyeuset que l'on disoit, selon Cotgrave, _faire le mibaudichon_, ou simplement _faire le mib_, pour vivre follement.] [Note 133: Ce passage seul suffiroit pour prouver que les _chauds_ ne sont pas une invention du ptissier Favart, pre du pote; mais on savoit dj que, ds le XIIIe sicle, on les connoissoit. Ils sont dsigns dans une charte de cette poque par cette priphrase: _Panes qui dicuntur eschaudati._] [Note 134: Bonne pour l'ivresse, de _ebrius_, ivre.] [Note 135: La _dodine_ toit une fameuse sauce l'oignon, bonne surtout pour les canards. Rabelais (liv. 4, ch. 32) parle dj de _canars la dodine_.] * * * * * _Declaration de ceux qui ne doivent jouyr du privilge et droict d'escorniflerie._ Nous n'entendons avecques nous Recevoir le vin de Lion, Savoir: gens plein d'ire et courroux De noise et de rebellion, Jureurs, faiseurs de millions De blasphmes trs execrables; Ceux-l, avec Pigmalion, S'en voisent boire tous les diables. Le vin de Bone, pareillement, N'est receu en nostre banquet. Sont vilains qui incessamment N'ont que d'ordes vaines caquet, Leur langue souillans au bacquet D'infections tous propos. Arrire de nostre banquet Bouquins de luxure supposts. Vuidez d'icy, melancholiques, Vieux resveurs farcis de chagrin, Frenezieux et fantastiques; Vers nous de credit n'avez grain. De vous aussi ne voulons brin, Qui, tenant du vin de pourceau, Vous yvrs et dormez soudain Comme porcs aprs le morceau. * * * * * _Responce des Lyonnistes, Boucquins et Porcelins._ La terre les eaux va beuvant, L'arbre la boit par la tremine, La mer espesse boit le vent Et le soleil boit la marine; Le soleil est beu de la lune, Tout boit son ordre et compas. Suivant ceste reigle commune, Pourquoy donc ne boirons-nous pas? * * * * * _Ceux qui jouyront dudit privilge d'escorniflerie_ Tous ceux qui ont le vin de singe Joyeux, disant le mot, Soit d'Oriane ou de Marsinge, Sont bien venus en nostre escot; Part auront nostre piot Pour leur gaillardise et plaisance, Et tous ceux de vin de marmot Ne tendans qu' resjouyssance. _L'estrange ruse d'un filou habill en femme, ayant dupp un jeune homme d'assez bon lieu soubs apparence de mariage._ Sans lieu ni date, in-8. Il est comme impossible d'esviter les ruses des filoux de Paris, puis qu'elles sont precautionnes de tant de douceur et de naifvet qu'il semble n'estre permis un homme de bon jugement d'en avoir aucune sorte de doute, la malice des dits filoux estant monte en un point qui leur faict entreprendre des choses dont l'invention paroist estre plustost partie d'un cauteleux demon que de l'esprit d'un homme. Il n'y a pas encores huict jours qu'un jeune homme d'assez bon lieu, faisant profession de lettres, que par raison secrette je nommeray Orcandre, estant en chemin pour s'en retourner en son logis, que l'on dit estre dans la rue Sainct-Jacques, il y auroit rencontr un filou habill en femme, merveilleusement bien desguis, qui, aprs une profonde reverence, luy dit (avec une effronterie inconcevable): Monsieur, je crains que vous n'ayez perdu le souvenir de m'avoir veu en la compagnie d'une personne qui vous honore fort. A quoy Orcandre, aprs l'avoir attentivement regarde avec beaucoup d'estonnement, luy respond: Madame, il se peut faire que j'ay eu l'honneur de vous voir en quelque part; mais il y a donc fort long temps, puis qu'il ne m'en est rest aucune sorte de memoire. Sans mentir, luy repart le filou, je suis extremement marrie de quoy vous ne vous souvenez point d'avoir parl moy, et encore plus de me voir si peu console du mal et de la peine que je souffre depuis un an ou environ qu'il y a de cette veu, o je me trouvay si fort touche de la bont de vostre humeur que depuis les desirs d'en gouster les fruicts mon aise ne m'ont pas seulement gehenn l'esprit et l'ame, mais mesme m'ont faict mespriser mille rencontres qui se sont offertes pour me marier avantageusement. Ces paroles plaines de miel ayant doucement frapp l'oreille d'Orcandre, et quant et quant les organes de sa voix, il en perdit comme la parole, se laissant emporter dans l'espoir d'une fortune o il n'avoit jamais pens, et qu'il croyoit indubitable. De quoy le filou s'appercevant, et que son dessein ressissoit si bien en ses premiers effects, en continuant sa pointe, dit Orcandre: Et quoy! Monsieur, d'o procde le silence que vous gardez si fort? Est-ce cause de me voir si hardie vous descouvrir ma passion? Si cela est ainsi, representez-vous la nature de la parfaicte amour, et vous trouverez qu'elle auctorise en tout point la force de mon courage, qui me faict parler de la faon. Orcandre ayant un peu repris ses esprits, luy repart qu'il s'estimeroit heureux si elle ne se mescontoit point et ne le prenoit pour un autre, et lui tesmoigneroit en toute sorte d'occasion qu'il estoit personne aymer parfaictement une femme qui l'obligeroit cela par la douceur et par la modestie. Ceste repartie donnant plainement cognoistre au filou que Orcandre avoit desj un pied dans le pige, il ne s'oublia point de poursuivre pour attaindre la fin de son dessein, et cet effet de se servir particulierement des choses qui pouvoient desgager l'esprit d'Orcandre de toutes les craintes dont il pouvoit estre touch. Il luy dit donc que ce n'estoit point en plaine ru o il falloit parler d'affaires, et qu'elle seroit trs aise que ce fut en quelque honneste lieu que Orcandre choisiroit chez ses amis, o elle luy feroit entendre plus particulierement ses intentions, et voir que les biens dont elle avoit la libre possession et jouissance estoient plus que suffisans leur faire gouster les douceurs d'une vie tranquille, et que mesme elle avoit grande raison de rechercher l'appuy d'un homme faict comme luy, pour mieux regir et gouverner les effects de ses negoces. Ceste proposition parut si douce en l'esprit d'Orcandre, qu'en mesme temps elle y fut si fort empreinte, qu'il sembloit que ce pauvre abus ne respiroit plus qu'un air de langueur en l'attente du jour qu'on devoit parler plus precisement de cette affaire, et par effect il luy dict: Madame, puis qu'il vous plaist me faire le bien et l'honneur de me rechercher en une chose que je ne crois point meriter, ce sera donc, si vous l'avez pour agreable, chez ma cousine de Vauguerin, fort honneste femme et bien congnue pour sa vertu, que nous pourrons traicter de toutes les conditions necessaires en une semblable rencontre; l o vous pourrez apprendre que, si la fortune m'a est avare de biens, du moins ne l'a-elle pas est de reputation l'endroit de toute la famille dont je suis issu. A quoy le fillou luy fit responce en ceste sorte: Vous avez la faon trop aimable, Monsieur, pour estre autre que je ne me suis imagine, et je prens le ciel tesmoin si je desire d'autre caution pour m'asseurer de vostre vertu et du merite de la maison de votre naissance. Or, puisque l'heur m'en a voulu de vous avoir dispos au mesme point o je desirois vous voir, je demeure fort volontiers d'accord du lieu que vous avez choisi pour conferer nos volontez avec celles de vos amis et connoissans, et vous prie que ce soit au plustost, car je crains que la longueur ne donne moyen mes parens de destourner une chose que je desire faire malgr eux, et dont je souhaite pationnement l'arrive. Pour esviter d'escrire tant d'autres discours qu'ils eurent ensemble sur ce subject, je diray seulement qu'il fut resolu que le lendemain, deux heures de releve, on se trouveroit chez la dite de Vauguerin, cousine d'Orcandre, quoy il fut satisfaict et de part et d'autre. Au quel lieu ledit Orcandre avoit assembl beaucoup de personnes d'honneur, des connoissans, qui estoient extrmement aises qu'une si bonne occasion luy fut escheu, s'asseurans qu'il la mesnageroit son advancement et la grandeur de sa fortune. Les compliments de part et d'autre ayant est parachevez, le filou, qui n'avoit point oubli de se parer pour rendre sa commedie plus accomplie, ne manqua point aussi de joindre cet apas celuy d'un visage riant, plain de douceur et de bonne grace; et, ayant jug qu'il estoit temps de commencer sa harangue trompeuse, il dit: Messieurs, je m'asseure qu'il n'y a pas un de vous qui ne sache bien le subject de cette assemble, et que les grands discours ne sont pas tousjours ceux qui advancent les choses, celle-cy particulierement n'en desirant point de semblable. Je n'ay donc rien vous dire, sinon qu'il y a plus d'un an que j'ayme Monsieur que voil, parlant d'Orcandre, et que je desire luy en donner une forte preuve par le lien que je recherche, n'estant pas maintenant m'informer de ses biens, et voudrois qu'il eust faict la mesme chose des miens, afin qu'il vous peut faire entendre luy-mesme en quoy ils consistent; et, pour vous les exprimer sommairement, je vous diray que je possde par succession, tant de pre que de mre, trois maisons, dont la moindre est loue six cens livres, des heritages plus de huict cens livres de revenu, et environ huict ou neuf mil livres en marchandise qu'on amne Paris par batteau; et, s'il y a quelqu'un qui en doute, je seray trs aise qu'on diffre de parachever la chose commence jusques ce que, par une bonne information, on aye receu dans Melun, lieu de ma naissance et de ma demeure, le tesmoignage des veritez que je vous dis; ne craignant rien, sinon que, nos desseins venans s'esventer, mes parens n'y apportent de l'empeschement leur possible, me remettant toutes fois tout ce qu'on en voudra faire. Ce pauvre Orcandre et tous ceux qu'il avoit assemblez furent si fort esblouys de la naifvet dont le filou desguisoit si bien sa malice et sa ruse qu'en mesme temps ils dirent tous ensemble qu'il n'estoit pas besoin de s'informer davantage, craignant de perdre pour vouloir trop serrer, et mesme que les parens n'empeschassent un effect qu'ils estimoient estre le plus haut degr o la fortune d'Orcandre pouvoit jamais monster. Tellement qu'en mesme temps le filou fut suppli se resoudre de faire quelques largesses de ses biens Orcandre en faveur du mariage. A quoy ne faisant aucune difficult: Je luy donne de bon coeur, dit-il, dix mil livres en consideration de l'amour que je luy ay port et luy porte encore plus que jamais. Cette donnation de vent et de fume fit naistre des impatiences nouvelles Orcandre et tous ses amis que les choses fussent promptement faictes, en sorte qu'ils demandrent au filou s'il desiroit passer outre; que, pour eux, ils ne demandoient aucun delay. Le filou, mesnageant ceste chaleur pour le dernier article de son roolle, leur dict: Messieurs, differons encore quelques jours, afin que, par la vente que je desire de faire d'un batteau de foin que j'attends de jour autre, je puisse avoir en main de quoy rendre celuy de nos nopces plus solemnel et plus celbre, ne desirant pas qu'il en couste personne qu' moy. Ceste dernire ruse fit un puissant effect pour son dessein: car et Orcandre et tous ceux qu'il avoit assemblez, enivrez de l'esperance d'une chose dont la feinte estoit si accomplie par les desguisemens que le filou y praticquoit, lui dirent: Madame, si peu de chose ne nous doit arrester en si beau chemin; sachez que vous ne recherchez pas l'alliance d'un homme qui manque d'amis et de connoissances; nous nous offrons de luy donner la main en tout ce qui nous sera possible, et, si nos forces ne s'y trouvoient assez grandes, nous ne craindrons pas d'y employer encores celles de nos amis, puis que c'est pour une si bonne oeuvre. Messieurs, il en sera tout ce qu'il vous plaira, luy repart le filou, et, en quelque faon que le tout se paracheve, je le tiendrai tousjours grand bonheur pour moy. La partie ayant est remise au lendemain matin, on ne manqua point de se trouver, sur les huict heures, chez la dite de Vaugrin, o, les dernires resolutions du mariage ayant est prises, et la donnation de dix mil livres faicte par le filou Orcandre, en faveur de nopces, renouvelle par plusieurs fois, il fut deliber de faire les fianailles, pour ne rien obmettre en un si beau dessein. Les fianailles estant faictes, le filou se voit importun de toutes parts de prendre les presens qu'on luy offroit la foulle, les quels il recevoit avec beaucoup de froideur, faisant semblant d'estre fasche de la despense o l'on se mettoit. Cependant on parle du disner, qu'on avoit faict apprester au logis d'un de ceux qui s'estoient tousjours trouvs aux assembles, et se mit-on en peine d'avoir un carrosse prix d'argent pour le reste de la journe, tellement que, l'heure du disner estant venue, on emmena le fianc et la fiance en grande magnificence dans le dit carrosse, o estoient aussi tous les connaissans d'Orcandre, ravis du bonheur qui lui estoit arriv, et tesmoignoient mesme en avoir quelque sorte d'envie. Pendant le disner, il ne fut parl que du negoce que l'on pouvoit faire par eau; en quoy le filou tesmoignoit par ses discours avoir une grande experiance, ce qui augmentoit tousjours d'autant plus l'oppinion de ceux qu'il trompoit si couvertement. L'aprs diner fust convertie en visites que l'on fit, par la commodit du dit carosse de louage; et, sur l'entre de la nuict, le fianc et la fiance, aprs avoir pris cong de la compagnie, s'en retournrent au logis de la dite de Vaugrin, o le filou, desirant clorre son dessein par une dernire feinte, fit semblant de se trouver mal, en attribuant la cause au carrosse, dont il disoit n'avoir point accoustum les secousses; et en mesme temps, la bonne femme de Vaugrin prenant dans l'un de ses coffres la meilleure de ses robbes et beaucoup d'autres hardes, elle en couvrit ce plus que hardy filou; ce qui l'ayant mis en bel humeur, il commena de caresser Orcandre, le priant de ne s'ennuyer pas, et l'asseurer que le lendemain, aprs avoir receu de l'eglise ce qu'ils en devoient esperer en leur mariage, il cueilleroit son aise les fruicts qu'il s'en estoit promis; et cependant il entretenoit sa duperie par quelques baisers, dont il ne luy estoit point chiche. Le lendemain venu, le filou se leva environ une heure avant le jour, et, faisant semblant de craindre de n'estre pas assez matinire[136] pour aller aux espousailles, il esveilla Orcandre et luy dict: Monsieur, avez-vous oubli ce qui fut resolu hier au soir avec messieurs vos amis et connoissans? Prenez garde: je m'assure qu'ils seront bien tost icy. Et ayant dit la mesme chose la dite de Vaugrin, pour rendre sa fuitte moins dangereuse, il demanda si l'on ne pourroit point avoir de la lumire pour s'habiller, afin que ces messieurs venant ils les trouvassent tous prests. Et la dite de Vaugrin luy ayant respondu qu'elle alloit se lever, et qu'en aprs elle trouveroit bien moyen d'allumer la chandelle, le filou, encores qu'il sceust bien qu'il ne falloit que sortir la porte de la chambre pour aller aux aisemens, luy repart: Vrayment, Madame, vous ne me sauriez obliger d'avantage qu'en faisant ce que vous dictes: car, estant extremement presse, comme je suis, d'aller la scelle, je ne puis gures attendre davantage et n'ose en entreprendre le chemin sans lumire, craignant que les aisemens ne soient fort esloignez de ceste chambre et de me blesser en la monte, o il faict encore bien noir. La bonne femme de Vaugrin, ne se deffiant de rien, luy repart de rechef: Puis que vous estes si presse, vous n'avez qu' ouvrir la porte, dont elle luy donna en mesme temps la clef, et vous trouverez les aisemens deux ou trois montes au dessus, sans aucun danger et sans aucune peine. [Note 136: Le mot _matinier_ se disoit alors pour matinal. On ne dit plus gure _matinire_ qu' propos de l'toile du matin.] Cet insigne filou, qui avoit vestu les habits de la dite de Vaugrin sur les siens, et avoit les mains pleines de bagues et autres presens qu'on luy avoit faicts le jour auparavant, qui se montoient plus de deux trois cens livres, ayant ouvert la porte, il prit la fuitte, et laissa le pauvre Orcandre et la bonne femme de Vaugrin dans des estonnemens et des desplaisirs incroyables. Voil, sans aucun artifice, le recit de ce qui a est dict et faict de plus remarquable en ceste rencontre. _Le Passe-port des bons Beuveurs, envoy par leur prince pour conserver ses ordonnances, dedi ceux quy sont capables d'en jouir. Ensuitte la lettre generalle d'escorniflerie[137] et l'arrest des Paresseux._ [Note 137: Cette suite manque, malgr l'annonce du titre. La _Lettre gnrale d'corniflerie_ est sans doute la mme que nous avons donne dans ce volume. Quant l'_Arrest des paresseux_, nous n'avons pu le retrouver.] _A Paris._ S. D. In-8. A tous presens, passez et venir. De la part de monseigneur, monseigneur le recteur, vice-recteur, doctorateur, chancelier, garde des bouteilles, procureur general, controlleur des viandes et autres subjects du corps chancelant de l'universit bachique establie pour l'erudition de ceux quy aiment savourer le nectar, et principallement les enfans de ceste celbre ville de Paris, soubs la protection de monseigneur, salut et dilection sempiternelle en celuy quy _primus plantavit vineam_. Comme ainsy soit ceux qui font profession de bien laver leurs tripes du jus quy sort des pipes, comme a fort bien remarqu Bruscambille sur le quatrime chapitre de l'epitre _Ad ebrios, in vino veritas_, la verit est dans le vin, comme le vin dans la bouteille, que nous susdits, desirant satisfaire ce point assez la verit, savoir faisons tous ceux qu'il appartiendra qu'aujourd'huy nostre bien-aim et tous nos consorts, aprs avoir est interrog sur plusieurs points, ayant beu en prelude la sant du roy, _ la Royale_, _ la Ducale_, _ la Turcque_, _ la Grecque_, _ la Suisse_, _ la Pistache_, _ la Romanesque_, _ la Grimouche_, _ la Comedienne_, _en Joueur de paume_, _ l'Occasion_, _en Vigneron_, _en Musicien_, _en Je ne say qui intermedium_, _ la Sourdine_, _ la Bobille_, _en Tirelarigot_[138], _tanquam sponsus_, _sicut terra sine aqua_, _en Courtier_, _en Epilogue_, etc., etc., etc., etc., etc., etc.; aprs avoir recogneu par amples certificats qu'ils sont tonsurez et qu'ils peuvent d'un poignet asseur lever le cul d'une bouteille; que leurs escripts savans leur serviront de commencement leur dessert conter merveilles; qu'ils boivent le vin par les nazeaux comme l'arc-en-ciel fait des eaux; que jamais le soleil ne les a veu lever si matin qu'ils n'eussent beu, et qu'au soir jamais la nuict noire, tant fust-il tard, ne les aye veu sans boire, ont acquis honorifiquement les degrez de docteurs en la facult de l'Universit bachique. [Note 138: L'expression _boire tire-larigot_ a donn lieu une foule d'tymologies singulires que nous ne rpterons pas ici. Selon nous, elle quivaut celle-ci: _boire tire gosier_, le vieux mot _larigaude_ signifiant en effet _gosier_, d'aprs le _Dictionnaire des termes du vieux franois, ou trsor des recherches et antiquits gauloises et franoises_, par Borel.--Quant aux autres faons de boire indiques ici, nous ne savons comment les expliquer.] Voulons et faisons savoir tous ceux de nostre dicte caballe que, pour les recompenser de leurs vertus et merites, il leur sera permis de vivre jusqu' leur mort, en depit de tous ceux quy y voudront mettre empeschement, et leur dite mort ne sera qu'un passage pour aller escorniffler en l'autre monde et _in transmigrationem Babilonis_, c'est--dire qu'ils seront logez par etiquette dans un merveilleux chasteau, dont la description s'ensuit[139]: [Note 139: Cette description est une imitation de celle du pays de Coquaigne, telle qu'elle se trouve fort au long dans l'un des fabliaux publis par Mon (t. 4): c'est _li Fabliaus de Coquaigne_. Rabelais s'en toit inspir auparavant pour le curieux tableau qu'il a fait de l'_Ile de Papimanie_ (voy. d. de l'Aulnaye, in-12, t. 2, p. 121), et enfin Fnelon devoit un peu plus tard concevoir dans le mme esprit, et sans doute d'aprs la mme inspiration, sa fable de l'_Ile des Plaisirs_.] Premierement, le pont levis dudict chasteau est faict de pain de Gonnesse. Les fossez sont pleins de bons vins muscat, o l'on voit ordinairement potage gras et espiss la mode des Suisses, gigots de moutons, jambons tous en vie quy se jouent dedans en guise de brochets et de carpes. Les murailles sont faictes de grosses pices de boeuf sal entasses les unes sur les autres en faon de pierres de taille. Les moulures frises, corniches et architectures sont composez de cervelas, andouilles, boudins et saucisses. La tapisserie qui est dedans ne sont que perdrix rosties, oisons farcis, pastez chauds, levraux la sauce douce, poulets fricassez, salades, grillades, capilotades et carbonades. La fontaine du lieu est tousjours pleine de hachis et de salmigondis. Les portes sont composez de belles, bonnes et friandes tartes attachez avec des gonds de macarons et biscuis. La court est pave de toute part de drages, poix musquez, noix confites, muscadins et mirobolans. La couverture est faite d'ecorce de citron, arrange comme fines ardoises. L'arsenac dudict chasteau est remply d'un grand attiral de poilles, de poillons, bassins, chaudrons, lechefrites, pots, pintes, chopines, cruches, assiettes, escuelles, plats, cuillers, fourchettes, grils, cousteaux, chesnets, chandeliers, lampes, broches, marmites, bancs, tables, tabourets, landiers, chaudires, seaux, nappes, serviettes, tisons, fagots, busches, bourres, entonnoirs, verres, tasses, gondoles et autres menus fatras. Certifions toutes lesdites choses certaines et veritables; mandons tous ceux quy ne le voudront croire d'y aller voir: car tel est nostre plaisir. Enjoignons tous nos ordres fessiers, je veux dire officiers, de ne jouir de ladicte escorniflerie sans au prealable avoir pris de nos lettres, et deffendons tous nos subjects de l'un et l'autre sexe, de quelque qualit et condition qu'ils soient, de troubler ces presentes. Donn en nostre chasteau de Breses, onze heures du matin, jour de septembre trente-deuxime, quatre mille quatorze cens quatorze vingts quatorze ans, quatorze mois, quatorze septmaines, quatorze jours, quatorze heures, quatorze minutes et quatorze momens aprs la creation du monde. Sign: BOY-SANS-SOIF, et HARPINEAU[140], _Secretaire_. [Note 140: Ce Harpineau, ou plutt Herpinot, toit un farceur qui jouoit ses farces aux halles. Nous publierons dans nos volumes suivants quelques pices parues sous son nom. M. Leber a parl de lui dans son livre sur Tabarin: _Plaisantes Recherches d'un homme grave sur un farceur._] _Factum du procez d'entre messire Jean et dame Rene._ Quicquid tentabat dicere versus erat. S. D. In-8. De Mesme[141], toy-mesme semblable Pour la justice inviolable, Et vous, les anges du conseil De vostre Mesme non pareil, Il vous faut la verit dire. Il est vray que nostre messire, Clerc alors, alors escolier, Laque alors et seculier, Je ne say pas en quelle anne, Des mains de madame Rene A reeu la somme de tant, Mais sans luy demander pourtant. Comme il se plaignoit sa tante, Sa compagne, outre son attente, Avec des escus intervint, Dont il en prit environ vingt. Eust-il refus leur bel offre? Elles en ont d'autres au coffre!... Les plus reformez sont vaincus Par le blond lustre des escus[142]. Vrai est que par obeissance Il leur en fit recognoissance, Et vray qu'en l'obligation Il a mis la condition De ne payer qu'au prealable Il n'eust moyen. Au cas semblable, Il est trs veritable encor Que la dame, en livrant cest or, L'asseura que de la cedule Ne s'ensuivroit poursuite nulle, Et qu'elle en soit prise serment: Il ne ment, pour luy, nullement. Et toutesfois dame Rene, Contre la parole donne, A tout propos, mal propos, Ne le laisse point en repos. A peine est-il seur en l'eglise, O les criminels ont franchise[143]. Elle en veut, il n'a pas de quoy. Necessit n'a point de loy. Messire Jean est pauvre prestre. Riche de rien l'on ne peut estre. Il n'a rente ny revenu, Gros benefice ny menu; Il n'a pas mesme une chapelle: Au blanc il est[144], blanc on l'appelle[145]: De tout il est destitu: Il n'est pas mesme habitu[146]. Bien est vray que dame Simonne[147] A cure pour qui la sermonne; Mais ce n'est pour luy ses morceaux, C'est aux Angevins et Manceaux: Sur Monstreuil Bellay son attente Encore incertaine est flotante; Sur la Flocelire il ne peut, Le marquis toutesfois le veut. Ds qu'il aura le benefice, Le moindre annuel ou service, Il luy promet de s'acquitter. Soy-mesme il veut s'executer. Si la fortune n'en envoy, Il ne sait point un autre voye. Ses escoliers sont enlevez Par les jesuites arrivez. Il n'a plus ny landis[148], ny toiles, Ny chandelles: il lit aux estoiles. Un petit clerc des Bernardins, Attentif aprs ses jardins, Perd la memoire de l'anne; Un autre demy l'a donne. Celuy qui payoit pour Renaut En Champagne a gaign le haut; L'un est all moisne se rendre, L'autre ne veut plus rien apprendre; La maille il n'a pas de Maill, D'en avoir il n'est pas taill. Il n'est plus de galand au monde; Un autre plus ne le seconde; Il n'est plus d'abb de Tyron[149] Qui le retienne en son giron. Un seul moyen luy reste vivre: Au libraire il revoit un livre Et violente son humeur Pour corriger un imprimeur, Et c'est o la demanderesse Pour avoir de l'argent s'adresse. Quel besoin qu'il vint un huyssier Encor, appell Menecier, Luy signifier la requeste? Il a bien autre affaire en teste: Il soigne la correction De l'espineuse impression; Il veille aprs le Sainct-Gregoire[150]; Il perd le manger et le boire; L'Aristophane qu'il traduit Interrompt son repos la nuict: Liber encor est la porte, Qui de ses feuillages apporte. Les escoliers chomment aprs, Et les imprimeurs sont tous prests De faire de nouveaux dimanches, Donnant au Blanc des formes blanches. Colas le Duc, Laon, d'ailleurs, Emporte ses habits meilleurs, Et son argent; il le fait courre Pour essayer le recourre; Il faut qu' son autre garon Il face rendre sa leon; Le Clerc le presse de sa rime; Il n'a pas encore dit Prime, Il n'a pas dit son chapelet, Comment aller au Chastelet? Sans paroistre l'heure assigne, Il consent que dame Rene Se paye sur Pierre le Lon[151]. Or il est la paye long. Plus, il luy cede une autre somme Que luy doit Freval[152], pareil homme, Et les mois de son escolier; Il l'avoit j dit Choulier, Qui n'a laiss de le poursuivre; Mais sans plaider il ne peut vivre. Quand au payement de tous frais, Despens, dommages, interests, De leurs nullitez il proteste, Puisqu'il a rendu manifeste A Choulier, et puis au sergent, Qu'il cedoit l'arrest de l'argent. Quant l'usuraire demande, Elle en devroit payer l'amende. Au quatorzime chant royal, Tout usurier est desloyal, L'on doit fuir sa compagnie: Un saint canon l'excommunie. Vous avez au bon droit esgard. Cependant, Messieurs, Dieu vous gard! Vous mesme nul autre semblable Pour la justice inviolable, Et vous, les anges du conseil, De vostre Mesme nompareil. _Perdere scit, donare nescit._ [Note 141: Claude de Mesme, comte d'Avaux, alors conseiller au grand conseil.] [Note 142: Les cus d'or, valant trois livres.] [Note 143: La plupart des glises de Paris taient lieux d'asile. L'enclos du Temple, le Louvre, avoient aussi ce privilge.] [Note 144: On dit d'un homme: Il est rduit au _bton blanc_, ou absolument rduit au blanc, quand il est devenu extrmement pauvre et misrable... (Leroux, _Dict. comique_.)] [Note 145: C'toit le surnom, et non pas sans doute le nom, du pauvre prtre messire Jean. On lui avoit donn ce sobriquet pour faire de lui l'homonyme de Jean le Blanc. La plaisanterie toit assez sacrilge, applique un prtre: car on sait que, dans les pasquils irreligieux, c'est l'hostie qu'on personnifioit sous le nom de Jean Le Blanc. V. _Lgende vritable de Jean le Blanc_, 1677, in-12, pice comprise dans le cabinet jsuitique.] [Note 146: On appeloit _habitu_ un prtre qui s'attachoit volontairement au service d'une paroisse et qui y alloit dire la messe.] [Note 147: Par dame Simonne Messire Jean n'entend-il pas parler de l'Eglise, de qui l'on n'obtenoit des bnfices que moyennant finances, ce qui constituoit le crime de _simonie_?] [Note 148: V., sur ce cadeau qu' certain jour les lves faisoient aux matres, la note d'une des pices prcdentes, p. 41.] [Note 149: Philippe Desportes, qui, enrichi par la muse, avoit sans doute pris en piti et protgeoit le pauvre prtre pote. Il toit mort en 1606, c'est--dire quelques annes avant l'poque o cette pice dut tre crite.] [Note 150: Il s'agit ici, sans doute, de l'dition des Lettres et autres ouvrages de saint Grgoire de Nysse, que le P. Fronton du Duc donna Paris en 1615, 2 vol. in-fol.] [Note 151: Imprimeur parisien, l'un de ceux dont messire Jean devoit corriger les preuves, ainsi qu'il vient de le dire. C'est en effet vers cette poque, en 1618, qu'il imprimoit. V. La Caille, p. 228.] [Note 152: Jean de Frval, imprimeur du mme temps. V. La Caille, p. 234.] _Le Purgatoire des Hommes mariez, avec les peines et les tourmentz qu'ils endurent incessamment au subject de la malice et mechancet des femmes, quy le plus souvent leur sont donnes pour penitence en ce monde. Traict non encore imprim jusqu' present, et adress ceux et celles quy ne se comportent en leur mesnage selon les loix de la raison._ _A Paris, jouxte la coppie imprime Lyon, par Franois Paget, imprimeur._ M.DC.XIX. In-8. Les anciens payens, bien qu'ilz ne recognoissent le mariage pour un grand mistre, comme nous, estoient neantmoing en ce subject plus religieux que nous: car ils estimoient que les mariz estoient les maistres du corps et de la substance des femmes, pour en disposer leurs plaisirs. Et maintenant l'on voit ordinairement que quelques hommes pensent prendre des femmes pour en tirer de la compagnie, de l'amiti, de la consolation en leurs adversitez, et neantmoing, quand ils mnent leurs femmes en leurs maisons, ils mettent le plus souvent un enfer pour les tourmenter incessamment et pour combler leur vie de toutes les misres et tribulations, et ce quy est la cause du raccourcissement de leurs jours. Car souventefois il se trouve des femmes quy font honte des furies infernales, nes en ce monde pour tourmenter leurs maris; et encore en ces ames molles d'hommes, quy, trop uxorieux[153] et attendriz de ce sexe, trouvent estrange que des maris usent quelques fois de main mise, les quelles tout le moins doivent recognoistre que les maris ont autant de puissance sur les femmes que l'esprit sur le corps en servitude, pour ne perdre la dignit que Dieu luy a donne, ce qui occasionne les maris de chastier les femmes quand, au lieu de fidelles compagnes, elles veulent estre la gne, la torture et la croix des maris; que les femmes ostent le ver quy leur ronge les esprits[154], incessamment plus pernicieux pour elles que ne sont des lions ou serpens, estant les feux quy leur rongent et devorent journellement les veines. [Note 153: C'est--dire trop amoureux de leur femme. C'est le mot latin _uxorius_, employ par Horace, liv. 1er, ode 2, v. 18; par Virgile, _Enide_, liv. 4, v. 266, etc. Il se prenoit, comme ici, presque toujours en mauvaise part, en faon de blme contre les maris trop foibles.] [Note 154: On croyoit que certaines maladies crbrales venoient d'un ver log dans la tte. C'est ce qu'on appeloit l'_avertin_ (voy. Des Perriers, _Contes et joyeux devis_, nouv. 105 et 125), et ce qu'on nomme encore aujourd'hui dans les campagnes le _ver coquin_. On attribuoit la mme cause et l'on donnoit le mme nom la maladie des btes laine que l'on appelle prsent le _tournis_. V. Olivier de Serres, _Thtre d'agriculture_, in-4, t. 2, p. 768, 838.] Les femmes doivent estre tellement conjointes et obtemperes la volont des maris que, quant bien ils les battroient, les affligeant de paroles fastidieuses et grossires, elles sont toutefois tenues de fleschir leurs maris. Sont-ils subjets au vin? La nature les a conjoinct ensemble. Sont-ils sevres, cruels, fascheux et implacables? Ce sont neantmoings leurs membres, voire leur chef, le plus excellent de leurs membres, comme disoit elegamment sainct Basile (_Homel. 7, Exameron_). Les esclaves pouvoient entierement changer de maistre, mesme auparavant le decs des leurs; mais, quant la femme, elle est serve pendant que son mary est en vie, et lie la loy et volont de son mary, ce dit sainct Chrysostome (_Inferm._, _de lib. repud._), et les humeurs fascheuses des maris ne peuvent excuser les femmes de se separer d'avec eux. Nous voyons qu'en nostre corps nous avons plusieurs vices et imperfections: l'un est boiteux, l'autre est tortu, l'autre a la main sche, et ainsy des autres defaux, et neantmoing il ne se treuve personne si imparfait qui prenne en haine sa propre chair; mais un chacun la nourrit et l'entretient. Il ne se plaint point, il ne coupe point la partie vitieuse, mais la prefre le plus souvent celle quy est la meilleure: car elle est luy. Aussy ne faut-il pas que les femmes, quy sont mesme chair avec leurs maris, et quy sont faictes leurs membres par le mariage, se separent d'avec eux pour quelques causes et imperfections que ce puisse estre; tant s'en faut qu'elles les puissent trainer en justice comme une personne estrangre. Premierement, la loy de Dieu, qui veut que les femmes laissent pres et mres pour suivre leurs maris (_Genes._, chap. 1), et donne puissance au mary des voeux de sa femme (_Numer._, chap. 30), qui luy est subject comme les membres sont leur chef (_Ester._, cap. 1, 1; _Corint._, 2 et 1; _Petr._, 3 chap.); c'est pourquoy que la langue saincte, qui a nomm toute chose selon la vraye nature et propriet, appelle le mary Basal, c'est le seigneur et maistre, pour monstrer que c'est aux maris commander, et de chastier les femmes quand elles leur desplaisent et sont desobeissantes leurs commandements. Mais, pour abreger les descriptions des femmes, usant des termes de ce que dit un certain pote, sans toutesfois y mettre au nombre d'ycelles celles quy ont la prudence et la sagesse en recommandation, comme estant chose trs contraire, Le premier pre Adam, prestre, par l'Eternel, Ds sa creation fut rendu immortel. Tout le temps qu'il fut seul, sa vie fut heureuse; Mais lorsque de sa chair la femme s'anima, Elle ravit son coeur, et luy si fort l'aima Qu'il mourust pour l'amour de sa faim malheureuse. Ouy, femme, que ton coeur est faux et enrag! Les plus sainctz et devotz tu as trop outrag; Tu as remply les coeurs de rage et de furie. Ce grand pote, grand roy, ce grand prophte sainct, De la crainte de Dieu ne fut jamais atteinct Quand il perdit pour toy son capitaine Urie. L'on ne voit animaux soubz la voute des cieux Plus cruels et felons et tant pernicieux Qu'est ce genre maudit, o trs maudites femmes! Les dieux, nous punissant, vous logrent bas Pour cizailler nos coeurs d'un eternel trepas. Des damnez malheureux plus saintes sont les ames. Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruit, Ny les affreux demons quy volent jour et nuit, Ny les crins herissez de l'horrible Cerbre, Ny du Cocyte creux la rage et le tourment, Ny du Pre eternel le sainct commandement, Ne sauroit empescher la femme de mal faire. _Memoire touchant la seigneurie du Pr-aux-Clercs, appartenante l'Universit de Paris, pour servir d'instruction ceux qui doivent entrer dans les charges de l'Universit._[155] _A Paris, chez la veuve de Claude Thiboust et Pierre Esclassan, libraire-jur et imprimeur ordinaire de l'Universit, place de Cambray, vis--vis le collge Royal._ [Note 155: Ce _Mmoire_, fort rare et fort curieux, est, comme on le verra, l'oeuvre d'Edme Pourchot, professeur de philosophie au Collge des Grassins, et plusieurs reprises recteur de l'Universit de Paris. Il mourut g de 83 ans, le 22 juin 1734, aprs avoir mrit de tout point ce que dit de lui dans son _Dictionnaire historique_ l'abb Ladvocat, qui l'avoit beaucoup connu: Il fut sept fois recteur de l'Universit et travailla avec zle _ la dfense de ses droits_ et au maintien de sa discipline. Le long travail qui suit, touchant une proprit d'autant plus chre et plus prcieuse l'Universit qu'elle lui fut conteste davantage, est une preuve qu'Edme Pourchot ne ngligea rien pour tre digne du premier de ces loges. Il trouva les principaux lments de son _Mmoire_ dans celui, plus important et plus rare encore, qu'Egasse du Boulay avoit publi neuf ans auparavant sous ce titre: _Fondation de l'Universit de Paris par l'empereur Charlemagne, de la proprit et seigneurie du Pr aux Clercs_, 1675, in-4. C'est l'extrme obligeance de M. Le Roux de Lincy que nous devons de connotre ce remarquable volume, dont nous avons vu dans son cabinet le seul exemplaire connu. Il a bien voulu nous permettre, dis-je, de prendre toutes les notes qui pouvoient complter ou claircir diffrents passages de la pice reproduite ici.] M.DC.XCIV. In-4. Anno Domini 1694, die quarta mensis septembris, habita sunt comitia ordinaria delegatorum Universitatis apud amplissimum D. Rectorem M. Edmundum POURCHOT, in collegio Mazarino, in quibus inter ctera dixit ampliss. D. Rector sibi semper summopere cordi et cur fuisse ne amplius Academi bona in incerto essent, sed tuto loco collocarentur eaque deinceps citra fraudem administrarentur; ideoque diplomate regio, ad Prtorem urbanum, jurium Academi facultatem conficiendi librum censualem, quo quincunque in dominio academico seu _Prato Clericorum_, ut vocant, prdia possident, nomen suum profiterentur, unde acquisivissent, quidve annui census aut reditus deberent singuli declararent; rem jam ad exitum esse perductam, paratamque brevem eorum omnium prdiorum simul et possessorum descriptionem, ex qua, si modo, et olim jam placuit, publici juris fieret, documentum commode capiant viri Academici; proinde sibi videri e re esse Academi eum typis mandari. Re in deliberationem missa, audito prius M. Gilberto HEBERT, pro procuratore generali Universitatis, qui una cum M. Medardo COLLETET, Academico qustore, in eam quoque rem incubuerat, omnes sententiam dixerunt hoc ordine. M. Petrus GUISCHARD, sacr Facultatis Theologi decanus, dixit summo se affici gaudio quod tandem absolutum esset illud opus jam diu a se expectatum, de quo spius ad sacrum ordinem retulisset, nec quicquam morari se quin statim in lucem prodeat. M. Vincentius COLLESSON, consultissim utriusque Juris Facultatis decanus, idem censuit, addiditque certissimam esse hanc viam occurrendi fraudibus hactenus in administratione patrimonii Academici fieri solitis; atque universam Academiam amplissimas teneri agere gratias iis omnibus qui in id opus, ex quo tantum emolumenti sperare liceat, aliquid contulerint; maxime ampliss. D. Rectori, auctori et suasori hujus consilii, quo res Academi restituit. M. Claudius BERGER, saluberrim Facultatis Medicin decanus, idem comprobavit, eoque libentius, quod, ubi, primum jam ab octodecim mensibus sermonem ea de re fecisset ampliss. D. Rector, palam testatus fuerit nihil posse fieri utilius ut prospiceretur rebus Academi. M. Joannes-Baptista FRETEAU, honorand Gallorum nationis procurator, gratias quoque habuit ampliss. D. Rectori de suo in rem Academicam studio, ejus consilium approbavit, et opus, cui etiam ipse allaboraverat, protinus in lucem edendum, quasi Academi utilissimum futurum, censuit. M. Guillelmus JOURDAIN, fidelissim Picardorum nationis procurator, in eamdem sententiam abiit. Idem olim censuerant M. Joannes DESAUTHIEUX, et M. Cornelus NARY: ille venerand Normanorum, hic constantissim Germanorum nationis procurator; quod etiam ab eorum successoribus fuit confirmatum, atque ita ab ampliss. D. Rectore conclusum. _Memoire instructif touchant la seigneurie du Pr-aux-Clercs, appartenante l'Universit de Paris._ La seigneurie que l'Universit de Paris possde au fauxbourg Saint-Germain s'appelle communement le Pr-aux-Clercs, parce qu'anciennement ce n'estoit qu'un grand pr qui estoit destin pour la promenade des ecoliers. Ce pr estoit divis en deux parties par un foss ou cours d'eau de treize quatorze toises de large, qui commenoit la rivire de Seine, et, traversant sur le terrain des Petits-Augustins, peu prs l'endroit o est aujourd'huy l'eglise, alloit se rendre dans les fossez de l'abbaye, proche la poterne qui y estoit alors; c'est--dire que ce cours d'eau repondoit peu prs au coin de la rue de Saint-Benoist, l'extremit du jardin de l'abbaye; on le nommoit la petite Seine[156]. La partie du Pr la plus proche de la ville, comme plus petite, fut nomme le petit Pr, et celle qui s'estendoit vers la campagne, comme plus grande, s'appella le grand Pr-aux-Clercs. [Note 156: Du Boulay, dans son grand travail cit plus haut (_Fondation de l'Universit_, etc., p. 130, 139, etc.), explique ainsi les raisons qui, selon lui, obligrent les moitis tablir par cette tranche une communication entre la Seine et les fosss de leur abbaye: Ce fut, dit-il, sous la date de 1368, par une necessit d'estat qui obligea les moines de faire de grands fossez tout autour de leur enclos, avec une espce de citadelle pour y soutenir le sige en cas d'attaque par les ennemis, qui estoient lors en grand nombre repandus par toute la France, et speciallement contre les Anglois, qui vouloient se remparer de la Normandie... Pour faire venir l'eau de la rivire dans les fossez, on fut oblig de tirer une tranche au travers du pr jusques la rivire; et la partie d'entre ladite tranche et l'hostel de Nesle fut ds lors appele le _Petit-Pr_, et l'autre au dessus, vers Chaillot, le _Grand-Pr_. Ce passage est fort curieux; mais, comme nous le prouverons, du Boulay auroit d dire que le foss de la petite Seine ne fut pas creus, mais seulement largi, en 1368. D'aprs l'_Advertissement de M. Oronce Fin_, etc., que du Boulay reproduit plus loin, p. 246, voici quelle toit la situation de cette tranche, dite la petite Seine: Commenoit lors l'endroit de deux piliers et colonnes de l'encoignure d'icelle abbaye (_Saint-Germain-des-Prs_)... et suivoit droite ligne le foss d'icelle abbaye qui est devant la porte mure jusques la rivire de Seine... l'embouchure duquel foss estoit sur la rivire de Seine, entre la fosse Saint-Bon et le Chemin-Vieux. Laquelle fosse Saint-Bon estoit sur le dos de l'embouchure du dit foss du cost du petit Pr, o il n'y avoit qu'un petit sentier au long dudit foss finissant l'endroit de ladite fosse Saint-Bon. Pour rendre cette description comprehensible pour ceux qui ne connoissent que le nouveau Paris, nous ajouterons que l'ancienne rue des _Petits-Augustins_ reprsentait peu prs, comme direction et comme longueur, le cours de la petite Seine. Ce foss seulement toit un peu plus vers la droite en montant l'abbaye, de sorte que la rue actuelle, en lui supposant un peu plus de largeur, pourroit reprsenter la fois et la petite Seine, qu'on appeloit le Chemin-Creux quand elle toit sec, et le Haut-Chemin, qui la longeoit. La prise d'eau de cette sorte de chenal se trouvoit donc un peu au dessous du pont des Arts et du pavillon ouest du palais de l'Institut, tandis que son embouchure dans les fosss de l'abbaye avoit lieu au point d'intersection de la rue _Jacob_ et de la rue _Bonaparte_. Le prolongement de celle-ci jusque vers la rue _Taranne_ tient, en effet, la place de celui des fosss de l'abbaye qui sembloit tre la continuation en droite ligne de la petite Seine. M. Berty a rendu cette disposition topographique fort claire par le plan annex son _Etude... sur les deux Prs aux Clercs et la petite Seine_ (_Revue archologique_, 15 octobre 1855). M. Berty n'a connu ni le _Mmoire_ que nous publions ni le travail de du Boulay; mais, guid par des documents manuscrits, il arrive peu prs aux mmes conclusions. Il varie seulement d'opinion avec du Boulay pour la date o dut tre tablie cette _noue_, comme la petite Seine est appele dans les vieux titres. Il croit avec raison la trouver indique dj dans une charte de 1292. Selon lui, on se seroit content, en 1368, de remanier ce foss et de l'largir, et ce nouveau travail auroit suffi pour faire dsigner, dans un acte de cette mme anne 1368, la petite Seine par le nom de _Foss-Neuf_. Ce qu'on lira plus loin donne en partie raison M. Berty contre du Boulay.] L'Universit tient incontestablement ce patrimoine de la libralit de nos rois. L'opinion la plus commune est que l'empereur Charlemagne le demembra de la couronne sur la fin du huitime sicle, pour le donner l'Universit, qu'il avoit etablie. Mais, quand mesme elle ne le tiendroit que de quelqu'un de ses plus proches successeurs, elle peut toujours se vanter avec asseurance qu'elle n'a point eu d'autres fondateurs que nos rois, temoin le nom illustre de leur _fille ane_, dont ils ont bien voulu l'honorer. Elle possde donc ce domaine en pleine proprit et seigneurie, sans aucune servitude, et comme une terre de franc-aleu, et tous les procs qui luy ont est faits sur ce sujet en divers temps ont plutost regard l'tendue que la proprit du fond[157]. [Note 157: Nous ne nous tendrons pas ici au sujet du plus ou moins d'antiquit et de validit des droits de l'Universit sur le Pr-aux-Clercs. De tout temps on en douta, et ils furent combattus et dfendus outrance. Pour qu'on juge pices en main de cet important procs, nous renverrons au _Thtre des antiquits de Paris_, par J. Du Breul, Paris, 1639, in-4, p. 294, et aux _Nouvelles annales de Paris_ de T. Duplessis, 1753, in-4, p. 211, livres o l'opinion favorable aux prtentions des religieux de Saint-Germain-des-Prs est soutenue; pour la cause contraire, nous nous en rfrerons l'_Histoire de l'Universit_ de du Boulay, et surtout son livre dj cit tout l'heure, et dont l'histoire plus ou moins authentique de la donation faite par Charlemagne et confirme par ses successeurs occupe toute la premire partie. Nous nous contenterons de citer quelques phrases assez sceptiques de Sauval sur le mme sujet, et d'extraire aussi d'un _Discours_ fort rare de P. Ramus, dont nous devons la communication l'obligeance de M. L. de Lincy, un passage trs curieux et plus positif en faveur de l'Universit, mais trs intress l'tre, il est vrai. Voici ce que dit Sauval (_Antiquits de Paris_, t. 2, p. 367): Pour ce qui est du Pr-aux-Clercs, l'Universit le fait commencer prs de l'abbaye Saint-Germain, et de l, le continuant de plus en plus, le conduit si avant qu'il se va perdre bien loin dans la campagne, assurant de plus en plus, sans autre preuve, qu'elle le tient de la libralit de Charlemagne ou de Charles le Chauve, et que, sous leur rgne, c'toit un lieu o les ecoliers s'en alloient divertir les jours de cong. Ramus lui-mme, quoique dfenseur jur des droits de l'Universit, n'ose risquer, au sujet de la premire donation, qu'une affirmation timide: _On dit_, crit-il, que Charlemagne, fondateur de l'Universit, luy donna ce pr de grande estendue, qui contenoit depuis l'isle Maquerelle, tout du long du rivage de Seine, jusques aux rivages de Neelle et muraille de la ville et porte des Cordeliers, boucherie et abbaye de Saint-Germain, et, de l, qu'il se bornoit l'alignement droict, depuis la chapelle de Saint-Martin-des-Orges jusqu' ladicte isle, et que ce pr estoit divis par un grand chemin qui passoit au travers... (_Harangue de Pierre de la Rame touchant ce qu'ont faict les deputez de l'Universit de Paris envers le roy, mise de latin en franois_; Paris, chez Andr Wechel, 1557, _avec privilge du roy_ (donn Reims l'unziesme de juing 1557), in-8 fol. 8.)] Ceux qui ont le plus souvent inquit l'Universit pour raison de ce bien ont est messieurs les abbs et religieux de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez, parceque, leurs murailles touchant, pour ainsi dire, au grand et petit Pr-aux-Clercs, ils le trouvoient fort leur bienseance, et ils auroient bien voulu l'incorporer leur domaine, ou du moins en empieter la meilleure partie; mais les ecoliers y alloient trop frequemment pour ne pas s'appercevoir des entreprises qu'ils y auroient pu faire; c'est ce qui engageoit ces religieux leur susciter tous les jours de nouvelles querelles, afin de les degouter tout--fait de cette promenade et pouvoir plus aisement s'etendre sur l'un et l'autre pr, ou s'en emparer dans la suite, comme d'un bien abandonn. En l'anne 1254, messire Raoul d'Aubusson, chanoine d'Evreux, ayant achet de ces messieurs de l'abbaye une pice de terre de 160 pieds en quarr, moyennant 4 sols de redevance annuelle, cette place[158] luy parut tout--fait propre faire un chemin commode aux ecoliers pour aller leur pr, et, jugeant que c'estoit le veritable moyen de leur oster le pretexte de se quereller avec les domestiques de l'abbaye, il en disposa quatre ans aprs en faveur de l'Universit. [Note 158: Cette place, dite d'Aubusson, estoit situe entre les rues que l'on nomme aujourd'huy rues Neuve-des-Fossez et des Mauvais-Garons (_note de l'auteur_). Elle se trouvait donc un peu plus haut que le carrefour Buci, entre la rue des _Fosss-Saint-Germain_ ou de _l'Ancienne-Comdie_ et la rue _Grgoire-de-Tours_, pour substituer le nom tout moderne de cette rue celui des _Mauvais-Garons_, que les coliers, ses passants ordinaires, lui avoient si bien mrit autrefois, comme on le voit par un trs curieux passage du volume de du Boulay, p. 183. Ces 160 pieds, selon le mme du Boulay (p. 47), partoient de la porte Saint-Germain ou des Cordeliers, longeoient le mur en dehors jusqu' la porte de Buci, et de l gagnoient le pr par derrire les jardins de l'hostel de Nesle, o sont aujourd'huy plusieurs tripots et jeux de courte paume. V. encore p. 394.] Cette pice de terre fut dans la suite l'origine et la source, ou du moins le pretexte, de bien des chicanes et des troubles; car messieurs de l'abbaye, fachs de la voir au pouvoir de l'Universit, n'oublirent rien pour la luy oster, et, ne pouvant en venir bout par les voyes de droit, parce qu'ils l'avoient aliene sans contrainte, ils mirent en usage les voyes de fait, jusques l mesme que, dans une querelle qui s'emeut en l'anne 1278[159] entre les ecoliers et les domestiques des moines, il y eut deux ecoliers de tus, sans compter un grand nombre de blessez dangereusement[160]; de quoy l'Universit ayant port ses plaintes devant Philippe-le-Hardy, lors regnant, ce prince, aprs avoir fait soigneusement informer de la verit, rendit, au mois de juillet de cette anne 1278, un arrest celbre par lequel il ordonna, entr'autres choses, qu'il seroit fond deux chapelles aux depens de l'abbaye, l'une dans la vieille chapelle de Saint-Martin-des-Orges, joignant les murailles de l'abbaye, et l'autre dans l'eglise du Val-des-Ecoliers, o les deux qui avoient est tuez estoient inhumez; lesquelles deux chapelles seroient rentes de 20 livres parisis chacune, et que, vacance avenant, les chapellenies d'icelles seroient la nomination du recteur de l'Universit[161]. [Note 159: V. sur cette querelle, qu'il place en 1277, Flibien, t. 1er, p. 436.] [Note 160: Gerard de Moret, abb de Saint-Germain, dit Piganiol, qui rsume le plus brivement cette affaire, ayant fait batir sur le propre fonds de l'abbaye quelques murailles et autres edifices aboutissant sur le chemin qui conduit au Pr-aux-Clercs, les ecoliers trouvrent mauvais qu'on et rendu ce chemin plus etroit, et demolirent les batiments qui avoient t construits. Estienne de Pontoise, religieux et prevt de l'abbaye, la tte de leurs domestiques, alla aussitt sur le lieu pour faire cesser ce desordre; mais ils l'augmentrent, au lieu de l'apaiser. Gerard Dol et le fils de Pierre le Scelleur, escoliers, furent tus, et il y en eut plusieurs de blesss. Dol fut inhum dans l'eglise du Val-des-Escoliers, et le Scelleur dans l'ancienne chapelle de Saint-Martin-des-Orges. (Piganiol, t. 8, p. 88.)--Du Boulay, dans son _Hist. de l'Universit_, donne de trs longs et trs curieux dtails sur cette rixe, t. 3, p. 490.] [Note 161: V. Egasse du Boulay, _Fondation de l'Universit_, etc., p. 173.--D'aprs l'_Avertissement_ d'Oronce Fin, reproduit par du Boulay, p. 240, cette chapelle de _Saint-Martin-des-Orges_, qui, selon D. Bouillart, se trouvoit vers l'angle du jardin de l'abbaye sur le Pr-aux-Clercs, c'est--dire, par consquent, tout prs de l'embouchure de la petite Seine dans les fosss (voy. plus haut), auroit t diffrente de la chapelle de _Saint-Martin-le-Vieux_, et n'auroit d sa fondation qu' la circonstance relate ici. C'est une double erreur.] Cependant, comme l'Universit vit qu'il luy seroit assez difficile de se conserver cette place d'Aubusson, messieurs de l'abbaye temoignant trop d'empressement pour la r'avoir, elle aima mieux la leur ceder, la charge neanmoins qu'ils y souffriroient un grand chemin de 18 pieds de large, pour que les ecoliers pussent aller commodement au Pr-aux-Clercs; et comme le chemin creux ou cours d'eau[162] qui faisoit la separation du grand et petit pr pouvoit encore donner occasion quelque nouvelle querelle et qu'il accommodoit fort messieurs de l'abbaye, parce qu'outre qu'il conduisoit l'eau dans leurs fossez, il estoit encore fort poissonneux, l'Universit, par la transaction qu'elle passa alors avec eux, eut la facilit de le leur abandonner avec le droit de pche, qui luy appartenoit comme seigneur du lieu, le tout moyennant 14 livres de rente annuelle, ce qu'ils acceptrent avec joie, et firent mesme confirmer par lettres-patentes du roi Philippe le Hardy. [Note 162: C'est ce passage qui donne pleine raison M. Berty pour son opinion mentionne plus haut propos de l'existence de la petite Seine avant 1368.] L'Universit, pensant avoir acquis la paix par la cession qu'elle venoit de faire messieurs de l'abbaye de la place d'Aubusson et du foss de separation d'entre le grand et le petit pr, crut ne devoir plus songer qu' l'entretenir religieusement; mais elle se vit bientost tombe dans de nouveaux troubles: car, quoy qu'il ft specialement port par la transaction qui avoit est faite que les ecoliers auroient sur cette place d'Aubusson un chemin libre de la largeur de 18 pieds, pour aller au Pr-aux-Clercs, cela n'empcha pas qu'on ne les insultt toutes les fois qu'ils y passoient, et que mesme on ne les maltraitt. L'Universit eut beau deputer de ses officiers vers l'abbaye, elle n'en eut pas plus de satisfaction; et comme elle apprehendoit avec assez de raison qu'il n'arrivt encore quelque affaire pareille celle de l'anne 1278, elle s'adressa au pape, qui nomma, par son rescrit du 15 juin 1317, les evques de Senlis et de Noyon, pour informer des voyes de fait que l'Universit alleguoit avoir est pratiques ou du moins autorises par les religieux contre ses supposts et ecoliers[163]. [Note 163: Ceux-ci, du reste, avoient bien su rendre violences pour violences. V. Flibien, t. 2, p. 539, et le travail de M. Berty, p. 388.] Messieurs de l'abbaye ne se trouvrent pas dans la disposition de se soumettre la jurisdiction des commissaires nommez par le pape, et, pour l'eluder avec plus de pretexte, ils soutinrent que la justice sur le Pr-aux-Cleres leur appartenoit, et qu'elle leur avoit est usurpe par l'Universit; sur quoy, ayant present leur requeste la cour, ils eurent l'adresse de la faire sequestrer par arrest du 2 may 1318, pendant la contestation (_debato durante_). Enfin, aprs vingt-sept annes de chicane, l'Universit, fatigue de tant de traverses pour un terrain qui luy estoit infructueux, et voulant acheter la paix quelque prix que ce ft, souscrivit une nouvelle transaction avec les dits religieux, par laquelle elle leur ceda de nouveau la place d'Aubusson avec le foss ou bras d'eau de la rivire de Seine, et les religieux payrent de leur part l'Universit la somme de 200 livres parisis pour les arrerages qui pouvoient estre dus de la rente de 14 livres qu'ils s'estoient obligez de leur payer cinquante-trois ans auparavant, lors de la premire transaction qu'ils passrent avec elle; et, pour mieulx confirmer cette paix et pour avoir mieulx l'amour et la faveur de l'Universit, les dits religieux perpetuellement donnrent, delaissrent et transportrent tout ce qu' eux appartient ou appartenir pourroit au temps advenir la dite Universit s patronages des eglises, c'est savoir de Saint-Andr-des-Arcs et de Saint-Cosme et Saint-Damien Paris, ce qu'ils firent approuver par une bulle de Clment VI l'an 1345. En 1368, les religieux, ayant eu ordre de fortifier leur abbaye et d'abattre les maisons qui en estoient proches, pour en faire une espce de citadelle qui pt resister aux incursions des Anglois, la chapelle de Saint-Martin-des-Orges[164] avec la maison du chapelain, qui estoient sur le fonds de l'Universit, se trouvant estre du nombre de celles qu'il falloit demolir, ils donnrent l'Universit, par forme de dedommagement tant du patronage de cette chapelle que de la maison du chapelain, le patronage qui leur appartenoit de la cure de Saint-Germain[165]-le-Vieil, avec 8 livres de rente, prendre en une de 10 livres qui leur estoit due sur une maison sise dans la ville prs du couvent des Augustins; et, comme ils avoient encore besoin de terrain pour largir leurs fossez et faire des tranches, l'Universit leur accorda deux arpens dix verges de terre prendre dans l'un et l'autre pr, et eux s'obligrent de luy en rendre deux arpens et demi joignant le petit pr vers la rivire. [Note 164: On comprend, d'aprs la situation de cette chapelle l'angle des fosss de l'abbaye et de la petite Seine, qu'elle dut tre dmolie quand on voulut leur donner plus de largeur.] [Note 165: Cette petite glise, qui avoit servi de refuge aux religieux de Saint-Germain-des-Prs l'poque des Normands, toit situe rue du March-Neuf, en la Cit. C'est la similitude de son nom avec celui de Saint-Martin-le-Vieil qui a fait l'erreur d'Oronce Fin dont j'ai parl plus haut, et dans laquelle il persvre quand il dit: Il est vraisemblable que laditte chapelle fonde Saint-Martin-des-Orges fut translate laditte chapelle vieille de Saint-Martin, cause de la susdite demoliture d'icelle chapelle de Saint-Martin desdits Orges.] Les choses demeurrent paisibles, du moins en apparence, jusques vers l'anne 1538, que, Paris commenant s'augmenter et s'aggrandir, les religieux de l'abbaye alienoient tous les jours de leur fonds, qu'ils donnoient cens et rentes; et, comme il estoit contigu au Pr-aux-Clercs, il leur estoit fort facile d'en demembrer toujours quelque morceau, l'Universit ne pouvant pas, cause de ses occupations continuelles, estre toujours presente ny aller toiser les places que messieurs de l'abbaye vendoient aux particuliers. Cependant, comme sur la fin de l'anne 1539 l'Universit s'apperut que le petit Pr-aux-Clercs, outre qu'il diminuoit tous les jours, ne luy estoit qu' charge, elle fut conseille de le bailler aussi cens et rentes pour y bastir des maisons[166], ce qu'elle a aussi fait dans la suite d'une bonne partie du grand Pr. [Note 166: Du Boulay, dans son volume cit, p. 336, s'explique avec plus de dtails sur les causes qui amenrent cette rsolution de l'Universit: Les procez continuels qu'elle avoit tantost contre les moines, tantost contre les particuliers qui remplissoient d'immondices une partie du petit Pr, et la peine qu'elle avoit aussi, outre la depense continuelle o elle se trouvoit engage, pour faire oster le gravois et autres choses que l'on y dechargeoit nuitamment, luy ayant fait prendre resolution, en l'an 1537 et 1538, de bailler ledit petit Pr cens et rente, au lieu de le faire entourer de fosss et de murailles, ce qui eust encore coust beaucoup, elle fit faire les publications et solennitez en tel cas requises... Plus haut il avoit dit (p. 148): Cette terre tant ainsi expose au pillage de toutes parts, elle prit resolution, vers l'an 1538, de vendre du moins le petit Pr, comme le plus expos l'usurpation et la decharge des gravois et immondices du faubourg et de la ville.] Mais, pour plus aisement concevoir comment ce domaine, qui de son origine n'estoit qu'une grande place vague et infructueuse, a chang de nature dans la suite des temps, nous le diviserons en trois parties par rapport aux trois differens temps qu'il a est donn cens et rentes par l'Universit, tant pour empescher les usurpations qui se faisoient journellement que pour en retirer quelque profit. La premire partie sera compose de ce qui est communement appell petit Pr-aux-Clercs, donn cens et rentes par l'Universit M. Pierre le Clerc, vice-gerent du conservateur des privileges apostoliques de l'Universit, par contract du dernier mars 1543, la charge de 2 sols parisis de cens et de 18 livres de rente par arpent, aux droits duquel l'Universit a est subroge dans la suite au moyen d'un acte pass par le dit le Clerc le 17 aoust 1548, qu'il confirma par un contract de retrocession du 31 octobre 1552. La seconde partie fera mention des six arpens de terre dependans du grand Pr, donnez cens et rentes par l'Universit la reine Marguerite par contract du dernier juillet 1606, contre lequel l'Universit s'estant pourveue aussi bien que contre l'arrest du parlement qui l'avoit homologu, intervint arrest contradictoire de la dite cour, le 23 octobre 1622, par lequel il fut ordonn que, sans s'arrester au dit contract du dernier juillet 1606, ny l'arrest d'homologation d'iceluy, les baux faits par la dite reine Marguerite ou par les Augustins, ses donataires, retourneroient au profit de l'Universit. Et la troisime partie consistera au surplus du dit grand Pr-aux-Clercs, donn diffrens particuliers aussi cens et rentes, depuis le 31 aoust 1639 jusqu' prsent. * * * * * PREMIRE PARTIE, _Contenant l'alienation du petit Pr-aux-Clercs_. Ce fut en l'anne 1540 que l'Universit passa un premier contrat d'alienation du petit Pr M. Pierre Le Clerc, vice-gerant du conservateur des privilges apostoliques de la dite Universit; mais la minute et la grosse de ce contrat s'estant trouves adires, et le dit Le Clerc ayant est troubl, l'Universit luy fit un nouveau bail le 31 mars 1543[167], la charge du cens et de 18 livres de rente par arpent. [Note 167: Huit jours aprs la signature de ce nouveau bail, le recteur levoit dj une plainte contre le Clerc pour divers griefs: 1 parcequ'il ne se trouvoit aucune minute du contrat pass avec lui en 1540; 2 parcequ'il n'avoit encore rien pay; 3 parcequ'il n'avoit pas encore commenc btir, ainsi qu'il s'y toit oblig.--Le Clerc se dfendit de son mieux et donna sans doute de bonnes raisons, puisque, malgr les plaintes du recteur, l'assemble ordonna que le second contrat confirmatif du premier seroit excut. Si Le Clerc n'avoit pas bti depuis 1540, c'est qu'il avoit trouv des obstacles de la part de M. Claude Barbier, de la part surtout du cardinal de Tournon, _qui_, comme il l'allgua dans sa rponse aux plaintes du recteur, _qui eum oedificare impeduit_. Afin de se mettre en garde l'avenir contre de pareils empchements, afin surtout de se prmunir contre ceux que pouvoient lui susciter les moines de Saint-Germain, il representa, dit du Boulay, qui s'en tonne, que pour la sret de son contract il etoit propos de le faire confirmer par le pape ou par des commissaires ce deleguez. L'Universit prtendit que le pape n'avoit l rien voir; mais Le Clerc, qui tenoit toujours une sanction ecclsiastique, ne laissa pas de presenter son contract aux grands vicaires de l'evesque de Paris. Le 4 octobre suivant il avoit obtenu l'homologation et la ratification qu'il demandoit. V. du Boulay, p. 157-159.] Ce nouveau preneur commena d'abord par disposer de partie du dit petit Pr-aux-Clercs en faveur de plusieurs particuliers, la charge du cens envers l'Universit et d'une rente applicable son profit proportion de la quantit de terre qu'il donnoit. Ce proced fit murmurer quelques officiers de l'Universit, et, pour les appaiser, le dit Le Clerc passa un acte le 17 avril 1548, qui fut suivy d'un contrat d'abandon du dernier octobre 1552, au profit de l'Universit, de tous les emolumens qu'il auroit pu retirer de ses sous-baux[168], la charge par l'Universit de les entretenir; et par le mesme contrat le dit Le Clerc se reserva une place qu'il avoit fait enclorre de murs, la charge du cens tel qu'il plairoit l'Universit. [Note 168: Ramus, qui avoit certainement figur parmi les mcontents dont il vient d'tre parl, ne dut pas tre encore satisfait de l'abandon que Le Clerc consent ici. Ses prtentions, toujours fort intresses, comme on va le voir, alloient plus loin: Le petit Pr, dit-il dans sa _Harangue_ de 1557 (fol. 9), est tout construict et basty de beaucoup de belles maisons que ce seroit grand dommage d'abattre; pourquoy l'Universit requiert que le revenu de chasque anne de ces edifices, qui sont tenuz par quelques particuliers, s'employe aux gages des lecteurs des quatre facultez, de thologie, de droict, de mdecine et des arts liberaux. Or, Ramus toit un de ces lecteurs royaux.--En faisant et surtout en confirmant par l'acte de 1562 l'abandon mentionn ici, Le Clerc cdoit non seulement aux murmures d'une partie des matres et des coliers, mais aussi leurs violences. A plusieurs reprises, et principalement en 1548, le Pr avoit t envahi par ceux des coles, qui avoient toujours t contraires l'alination du terrain et aux constructions qui menaoient de couvrir tout le champ de leurs promenades et de leurs jeux. En juillet 1548, dit du Boulay (p. 166), ils s'avisrent de desmolir quelques maisons, tant de celles qui estoient desj basties que de celles qu'on bastissoit, et mesme mirent le feu quelques unes. V. aussi Du Breul, p. 294. On comprend alors que Le Clerc et certain empressement se dfaire de terrains dont la possession toit aussi prilleuse. En 1552, les coliers firent pis encore, et c'est ce qui dut engager Le Clerc renouveler sa demande de rtrocession, et l'Universit n'y pas tre contraire. Profitant de ce qu'aprs la retraite de Charpentier, le 14 mars 1555, l'Universit se trouvoit sans recteur, et tant d'ailleurs excits par Pierre Ramus et par Pierre Galland, celui-l, comme huguenot, les animant surtout contre les religieux de Saint-Germain et leurs continuels empitements, celui-ci les lanant de prfrence contre les habitations dont on encombroit le Pr, tous les mutins des coles vinrent s'en prendre la fois aux moines de Saint-Germain et aux propritaires des maisons du grand et du petit Pr-aux-Clercs. Cette sorte d'invasion se trouve dcrite avec tous ses ravages par Flibien (t. 2, p. 1025) et par du Boulay (p. 167). J. Du Bellay l'a aussi raconte dans ce passage de sa _Satyre de Maistre Pierre du Cuignet sur la petromachie de l'Universit de Paris_, dj cite par M. Ch. Vaddington dans son excellente Vie de Ramus: Venez tous esteindre le feu Que ces Pierres ont excit Parmi nostre Universit. Qui, n'estant d'un recteur guide, Semble une jument desbride, Ou une barque vagabonde Laisse la merci de l'onde. Le Pr-aux-Clercs en est temoing O il n'y a si petit coing De muraille qu' coup de pierre On ne fasse broncher par terre, Lapidant les champ fructueux Et les beaux logis somptueux, Ausquels la pierreuse tempeste Gresle sans fin dessus la teste. La grande affaire de l'Universit, c'toit de s'opposer aux usurpations des moines de Saint-Germain; mais pour cela il ne lui falloit pas moins que l'accord et l'appui de tous ses membres. Afin de se les rallier, elle leur fit une concession: elle souscrivit la demande de Le Clerc, reprit ses terrains; et, quoique Ramus ft, au sujet des maisons dj construites et loues, de l'avis mis plus haut, elle n'hsita pas dcider qu'on en feroit table rase. L'Universit, dit du Boulay (p. 167), se trouva fort embarrasse dans cette conjoncture d'affaires, et se vit oblige de defaire ce qu'elle avoit fait, c'est--dire de consentir la demolition des maisons qu'elle avoit stipul de faire bastir par le contract faict avec Le Clerc, afin de reunir par ce moyen tous les esprits combattre contre les ennemis communs.] * * * * * _Sous-Baux faits par le sieur Le Clerc._ Le premier, d'un morceau de terre propre faire maison, par contrat du 4 octobre 1543, M. Martin Frett, clerc au greffe criminel de la Cour, moyennant 10 deniers parisis de cens, 10 livres tournois de rente. Le deuxime, du 9 des dits mois et an, d'une autre petite portion de terre, Nicolas Delamarre, moyennant 1 denier de cens et 2 sols de rente. Le troisime, du 5 janvier 1544, Guillaume Maillard, libraire, d'une pice de terre contenant 142 toises, moyennant 4 deniers parisis de cens et 17 livres 15 sols de rente. Le quatrime, du dit jour 5 janvier 1544, Husson Frerot, doreur sur fer, d'une pice de terre contenant 146 toises, moyennant 4 deniers de cens et 25 livres 10 sols de rente. Le cinquime, des dits jour et an, Richard Carr, brodeur, d'une pice de terre contenant 138 toises, moyennant 4 deniers parisis de cens et 24 livres de rente. Le sixime, du 18 juin 1545, Nicolas Baujouen, aussi brodeur, d'une pice de terre contenant 157 toises, moyennant 4 deniers parisis de cens et 15 livres 14 sols de rente. Le huitime, des mesmes jour et an, Jean Dupont, sergent verge au Chastelet, d'une pice de terre contenant 168 toises, moyennant 4 deniers parisis de cens et 16 livres 16 sols de rente. Le neuvime et dernier, du 7 may 1546, Jean Courjon, marchand mercier, d'une pice de terre contenant 380 toises, moyennant 8 deniers de cens et 25 livres de rente. De manire que le dit sieur Le Clerc avoit dispos de 15 16 cens toises de terre du dit petit Pr avant la retrocession qu'il en fit aprs l'Universit, sans y comprendre le jardin qu'il se reserva, sur lesquelles places sont aujourd'huy baties plusieurs maisons dans les rues du Colombier et des Marais, dans l'ordre et ainsi qu'il va estre expliqu. _Premire maison, rue du Colombier_[169]. [Note 169: On l'avoit d'abord appele le _chemin aux clercs_; puis le voisinage d'un _colombier_ dpendant de l'abbaye lui avoit fait donner le nom qu'elle porte ici. (V. Sauval, t. 1, p. 127; Jaillot, _Quartier Saint-Germain_, p. 26.) Elle alloit de la rue de Seine celle des Petits-Augustins. C'est maintenant, dit M. J. Pichon, une portion de la rue Jacob, par suite de cette manie qu'ont messieurs de la prfecture de changer tous les noms des rues, souvent aux dpens du bon sens et toujours ceux de l'histoire. (_Notices biographiques et littraires sur la vie et les ouvrages de Jean Vauquelin de la Fresnaye et Nicolas Vauquelin des Yveteaux..._ Paris, 1846, in-8, p. 41, note.) Nous aurons plus loin citer souvent cette curieuse brochure.] La premire maison o se trouve aujourd'huy commencer la censive de l'Universit est la sixime que l'on rencontre main droite dans la rue du Colombier, y entrant par la rue de Seine, la gauche et le commencement de la dite rue estant aujourd'huy de la censive de l'Abbaye. Cette maison est bastie sur 64 toises de terre, faisant partie de 138, que M. Pierre Le Clerc donna cens et rente, par contrat du 5 janvier 1544, Richard Carr, brodeur, moyennant 4 deniers parisis de cens et 24 livres de rente, laquelle, par acte du 3 juillet au dit an, ayant est reduite 17 livres 5 sols, il en fut le dit jour rachet 13 livres 15 sols, et le surplus, montant 3 livres 10 sols, declar non rachetable[170]. [Note 170: Dans le volume de du Boulay, la transaction de Le Clerc avec Carr est seule mentionne (p. 163). Il n'y est point parl des contrats qui suivirent et qui sont analyss ici. De mme pour les autres maisons. Du Boulay se contente de relater en peu de mots les actes conclus entre Le Clerc et les premiers cessionnaires.] Ces 64 toises de terre furent vendues par le dit Carr au sieur Adam Godard, marchand au Palais, par contract du 28 aoust 1554; sur lesquelles ayant fait bastir une maison avec cour et jardin, il la revendit, par contract du 29 janvier 1556, Franois Desprez, commis relier les livres de la chambre des comptes[171], et Catherine Longis, sa femmes[172]. [Note 171: Il seroit curieux d'avoir la minute de ce contrat et de voir si Franois Desprez y a sign. Selon les exigences singulires de son emploi de relieur la chambre des comptes, il n'auroit pas d pouvoir le faire. On sait, en effet, d'aprs Pasquier (_Recherches de la France_, liv. 2, chap. 5), et d'aprs un document indit publi par M. L. Lalanne dans ses _Curiosits bibliographiques_, p. 309, que, suivant une mesure prise en 1492, lors de la rception de Guillaume Oger, le relieur de la dite chambre devoit affirmer qu'il ne savoit _lire ne escrire_. Et cela, dit Pasquier, afin qu'il ne descouvrist les secrets des comptes.] [Note 172: Elle toit sans doute fille ou soeur du libraire Jean Longis, dont la Caille a parl dans son _Histoire de l'imprimerie et de la librairie_ (in-4, p. 97), sous la date de 1528 1541, et qui, d'aprs un acte que cite du Boulay (p. 398), possdoit lui-mme dans ces environs un quartier six perches de terre, pris en une pice assise prs le petit Pr-aux-Clercs, tenant d'une part la grande rue allant de l'Abbaye, pardessus les fossez, la rivire de Seine, et d'autre part audit petit Pr.] La dite veuve Desprez, aprs la mort de son mary, donna, par contrat du 29 janvier 1557, en contr'change de la moiti de la dite maison (l'autre luy appartenant, cause de la communaut), Nicolas Bonfils, cause de Michelle Desprez, sa femme, et Raoul Brojard, cause de Nicole Desprez, aussi sa femme, filles et heritires du dit defunt et d'elle, une rente sur la ville, au moyen de quoy la totalit de la dite maison luy appartint[173]. [Note 173: Il est remarquer que derrire cette maison il y a un petit bassement construit sur 5 toises de terre en quarr, que le dit Carr vendit Louis Lemaignan, par contrat du 2 novembre 1543, que le dit Lemaignan vendit depuis M. Charlet, auditeur des comptes, et qui furent par luy depuis vendues, le 24 janvier 1564, Helie de la Faye, duquel M. Jean Petit, procureur, les acquit conjointement avec une maison sise rue de Seine, par contract du ........ aot 1573. Elles sont charges d'un denier de cens... (_Note de l'auteur._)] La dite veuve Desprez epousa en secondes noces Christophe Godin, chirurgien, dont elle eut Jean et Catherine Godin, lesquels, aprs sa mort, echangrent, par contract du 23 juillet 1597, la susdite maison, avec Jean Petit, procureur au parlement, contre 600 livres comptans et 100 livres de rente sur un particulier. Le dit M. Petit racheta, le 22 avril 1598, la rente de 35 sols dont la dite maison estoit charge. Le 8 juillet 1624, damoiselle Anne Petit, sa fille et heritire, veuve de M. Jerme Godefroy, procureur au parlement, vendit la dite maison M. Michel Pousteau, aussi procureur. Le 17 septembre 1643, le dit Pousteau la vendit damoiselle Marguerite Rollot, veuve de Georges de Bourges, et depuis de Vincent de la Prime, avocat, dont elle eut Charles de la Prime, sur qui la dite maison ayant est saisie reellement, elle fut adjuge, par sentence du nouveau Chastelet du 14 septembre 1675, Guillaume de Voulges, marchand, qui en passa titre nouvel le 6 novembre suivant. Jeanne Varet, veuve de Guillaume de Voulges, a pass titre nouvel par devant Baglan et son confrre, notaires Paris, le 11 septembre 1694. _Deuxime maison._ Cette maison, joignant la precedente, est bastie sur 69 toises de terre, faisant moiti des 138 mentionnes en l'article precedent, donnes au dit Carr par Le Clerc. M. Marin Duhuval, prestre habitu Saint-Andr-des-Arts, les acquit du dit Carr, par contract du 22 aoust 1545. Il y fit bastir une maison, laquelle ses heritiers vendirent aprs sa mort messire Jean de Feu[174], conseiller au parlement, par contract du ........, charge de 35 sols de rente et de 4 deniers parisis de cens envers l'Universit. [Note 174: Il comptoit parmi les plus fameux du Parlement. Avant que le marchand y entrast, est-il dit dans _l'Anti-Caquet de l'accouche_, il y avoit trop de gravit. On ne pouvoit, au temps pass, approcher ses conseillers, Saint-Valerien, la Roche-Tomas, Vignolle, Ruelle, Regnard, _Feu_, et un tas d'autres des parlements et chambre des comptes, dont la race est noble jusques la quatrime generation. (_Les Caquets de l'accouche_, notre dit., p. 254.) Il fut l'un de ceux que les seize proscrivirent au mois d'avril 1591. (L'Estoille, dit. Michaud, p. 47.)] Les heritiers du dit sieur de Feu vendirent, par contract du 16 may 1634, la susdite maison M. Pierre Hardy, controlleur des fortifications de Picardie, et damoiselle Marie Barret, sa femme. La dite maison ayant depuis est saisie reellement sur les dits sieur et damoiselle Barret, elle fut sur eux vendue et adjuge, par sentence des requestes du Palais du 30 may 1646, M. Claude Nol, receveur general des finances en Berry, lequel en passa aussitost declaration au profit de messire Nicolas-Jean Chevalier, seigneur de Breteville[175], conseiller au grand conseil. [Note 175: C'est le mme que nous avons rencontr dans le _Caquet de l'accouche_. Il toit alors devenu prsident et jouoit un grand rle. V. notre dition, p. 27, note.] Les heritiers et creanciers du dit sieur de Breteville ont vendu depuis la dite maison Gilles Dupont, marchand, par contract du 8 juillet 1671, lequel en a fait declaration au profit de Charles Gohier, secretaire du roy, par acte du 30 decembre 1675. Le dit sieur Charles Gohier a pass titre nouvel par devant Baglan, notaire, le 25 octobre 1694. _Troisime maison._ Cette maison est bastie sur 142 toises de terre baillies cens et rentes le 5 janvier 1544, par le dit sieur Le Clerc, Guillaume Maillard, marchand libraire et doreur de livres, moyennant 4 deniers parisis de cens et 24 livres 10 sols de rente, reduite aprs 17 livres 15 sols, dont il en pourroit estre rachet 14 livres 5 sols. Jean Bonamy, aussi libraire, ayant acquis les droits du dit Maillard, passa au dit Le Clerc titre nouvel des dites 142 toises de terre le 19 aoust 1545. Les heritiers du dit Bonamy vendirent par contract du ........... messire Jean De Feu, conseiller au parlement, la maison bastie sur la dite place, charge seulement de 3 livres 10 sols de rente et de 4 deniers parisis de cens envers l'Universit, dont ses heritiers passrent titre nouvel le 1er septembre 1631. Ces mesmes heritiers vendirent, par contract du 16 may 1634, la dite maison avec ses appartenances, M. Pierre Hardy, controleur des fortifications de Picardie, et damoiselle Marie Barret, sa femme. Elle fut dans la suite, conjointement avec la precedente, sur eux saisie rellement, et enfin adjuge au dit M. Nol, qui en passa declaration au profit du dit sieur de Breteville. Gilles Dupont, marchand, qui avoit acquis des heritiers du dit sieur de Breteville la precedente maison, acheta encore celle-cy par le mesme contract. Elle appartient presentement au dit sieur Charles Gohier, secretaire du Roy, qui a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 25 octobre 1695. _Quatrime maison._ Cette maison est batie sur partie de 146 toises de terre donnes cens et rentes, par contract du 5 janvier 1544, par le dit sieur Le Clerc, Husson Frerot, doreur sur fer[176], moyennant 4 deniers parisis de cens et 25 livres de rente, reduite aprs 18 livres. M. Ren Reignier, ayant acquis les droits du dit Frerot, fit bastir deux maisons sur la dite place, et, aprs sa mort, Marguerite Lespicier, sa veuve, ayant fait saisir reellement la dite maison sur M. Pageot, tuteur des enfans mineurs du dit dfunt Reignier et d'elle, par sentence des requestes du palais du 31 mars 1628, elle fut adjuge M. Athanase Amy, avocat en la Cour, charge de 9 livres de rentes et de 4 deniers parisis de cens envers l'Universit. Le dit sieur Amy en passa titre nouvel le 25 juillet 1631; damoiselle Marie Prevost, sa veuve, en passa encore titre nouvel le 21 decembre 1661, et depuis les heritiers des dits sieurs et damoiselle Amy en ont pass titre nouvel pardevant Baglan, le 26 may 1695, savoir: M. Athanase Amy, prestre; M. Gilles Amy, avocat en parlement; damoiselle Magdelaine Rousseaux, veuve de Bon Charles Amy, bourgeois de Paris. [Note 176: Comme celle des brodeurs, dont il sera parl plus loin, la confrrie des doreurs sur mtaux toit de cration rcente. Elle ne devoit mme tre tout fait constitue que par rglement de Charles IX, en 1573. Chose nouvelle, elle prenoit pied dans les quartiers nouveaux, o elle n'avoit pas craindre le contact hostile des communauts plus anciennes. Il parot qu'elle fut nombreuse dans ces parages, car elle avoit choisi pour paroisse l'glise voisine des Grands-Augustins. V. _Mlanges d'une grande bibliothque_, ch. 5, p. 68, et _Guide du corps des marchands_, 1766, in-8, p. 232.] _Cinquime maison._ Cette maison est batie sur l'autre moiti des dites 146 toises de terre mentionnes en l'article precedent; elle fut vendue par le sieur Reignier, comme estant aux droits du dit Frerot, M. Estienne Bonnetz, procureur en la Cour, charge de 4 deniers parisis de cens et de 9 livres de rente, par contract du 4 aoust 1607. Le dit sieur Bonnet, mariant Marguerite Bonnet, sa fille, avec M. Pierre Calluze, principal commis au greffe criminel de la Cour, luy donne la dite maison par son contract de mariage du 7 octobre 1629. La dite veuve Calluze, aprs la mort de son mary, vendit la dite maison M. Henry Mouche, avocat, par contract du 25 janvier 1658; le dit sieur Mouche, par son codicille du 27 aoust 1678, pass par devant Savigny, notaire, substitua M. Theodore Raffou, son neveu, la dite maison, charge de 2 deniers de cens et 9 livres tournois de rente foncire; le dit sieur Raffou a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 6 may 1695. _Sixime et septime maison._ Ces deux maisons, qui en faisoient autrefois trois, sont basties sur 157 toises de terre donnes cens et rente par le dit Le Clerc Robert Sourdeaux, praticien, par contract du 18 juin 1545, moyennant 10 deniers parisis de cens et 15 livres 14 sols de rente foncire. Le 27 janvier 1547, le dit Sourdeau echangea la dite place avec M. Jean Mallet, prestre habitu de Saint-Andr-des-Arcs. Andr Mallet, son frre et heritier, vendit les trois maisons basties sur la dite place M. Ambroise Amy, procureur, par contract du 20 decembre 1559, lesquelles il fit aprs reduire en deux. M. Athanase Amy, aussi procureur en la dite Cour, fils et heritier du dit defunt, eut les dites deux maisons. Elles echurent aprs en partage M. Ambroise et Jean Amy, auxquels M. Guillaume Amy, substitut de M. le procureur general du parlement, ayant succed, il en a fait donation entre vifs, par contract pass pardevant Garnier, notaire, et son confrre, le 30 mars 1689, damoiselles Jeanne et Marie-Magdelaine Amy, soeurs, lesquelles en ont depuis vendu une, savoir: La sixime, M. Jean Prarcos, avocat en la Cour, le 28 may 1687, par contract pass par devant Le Roy et Tabo, notaires, de laquelle le dit Prarcos en a pass titre nouvel par devant Lorimier, notaire, le 1er janvier 1692. La septime appartient aujourd'huy damoiselle Jeanne Amy, fille majeure, comme donataire du dit Guillaume Amy, laquelle en a pass titre nouvel le dit jour, premier janvier 1692, pardevant Lorimier, notaire. _Huitime et neuvime maison._ Ces deux maisons sont basties sur 168 toises de terre bailles cens et rente par le dit le Clerc Jean Dupons, sergent verge au Chastelet de Paris, par contract du 18 juin 1545, la charge de 16 livres 16 sols de rente et quatre deniers parisis de cens. Le 13 mai 1582, Louis et Marie Dupont, enfans et heritiers du dit Jean Dupont, vendirent M. Guillaume Guyon, procureur en la cour, la susdite place. Le 17 mai 1605, Nicole Hardricourt, veuve du dit Guyon, vendit conjointement avec ses enfans une maison bastie sur partie de la dite place M. Estienne Tricot. Le 10 juin 1619, Barbe Guyon, veuve de Louis de Vezines, et Magdeleine Guyon, sa soeur, filles et heritires du dit feu Guyon, vendirent par echange M. Jean Boyer et Marthe le Prestre, sa femme, les deux tiers elles appartenant sur une autre maison bastie sur le restant de la dite place. Les 21 janvier 1631 et 28 decembre 1635, Philippes Demontg, tailleur, et Jeanne Dubreuil sa femme, acquirent de Hugues Macquerel et de Barbe Lebassy l'autre tiers de la dite maison. Les 7 aoust et 7 octobre 1645, Charles Tricot, secrtaire de la chambre du Roy, fils et heritier du dit Estienne Tricot, et les dits Demontg et sa femme vendirent messire Charles Loiseau, conseiller en la Cour des aydes, les dites deux maisons basties sur les dites 168 toises de terre, dont il passa titre nouvel le 27 novembre au dit an. M. Charles Loiseau, conseiller en la cour, fils et heritier du dit feu sieur Loiseau, a pass titre nouvel et reconnoissance pardevant Baglan et son confrre, notaires Paris, le 29 juillet 1694, au terrier de l'Universit. _Dixime maison._ Cette maison est bastie sur la petite place et jardin que le dit sieur Le Clerc s'estoit reserve par le contract de retrocession qu'il fit l'Universit, le dernier octobre 1552, du bail qu'elle luy avoit fait de tout le petit Pr-aux-Clercs, moyennant deux sols parisis de cens. Monsieur le cardinal de Givry acquit des hritiers du dit Le Clerc la dite place et jardin, et les vendit M. Guillaume Lusson, docteur en la facult de mdecine, par contract du 9 avril 1604, dont messire Guillaume Lusson, son fils, president en la Cour des monnoyes, passa titre nouvel le 2 may 1646. Le dit sieur Loiseau, conseiller en la Cour des aydes, a, depuis, acquis cette maison des heritiers du dit sieur Lusson, par contract du 23 septembre 1658. M. Charles Loiseau, conseiller en la Cour, fils et heritier de M. Charles Loiseau, conseiller en la Cour des aydes, en a pass titre nouvel, et ensemble des deux precedentes maisons, pardevant le dit Baglan, notaire, le 29 juillet 1674. _Onzime et douzime maison._ Ces deux maisons sont basties sur 380 toises de terre, donnes cens et rente, le 7 mars 1546, par le dit sieur Le Clerc Jean Courjon, bourgeois de Paris, moyennant 8 deniers parisis de cens et 25 livres de rente. Le 24 janvier 1547, Jean Beddon, ayant les droits cedez du dit Courjon, racheta 19 livres de la sus dite rente, laquelle fut, par ce moyen, reduite 6 livres. Le 2 aoust 1582, Franois Coquet, sieur de Pontchartrain, et damoiselle Heleine de Servient, son epouse, acquirent de Jeanne Beddon, fille et heritire du dit Beddon, une grande maison sur partie des dits 380 toises. Le 12 novembre au dit an, les dits sieur et damoiselle de Pontchartrain echangrent la dite maison et le restant des dites 380 toises avec Jean Honore, sieur de Bagis. Damoiselle Marie Honor, sa fille et heritire, epouse de M. Claude Thiballier, ecuyer, sieur d'Anglurre, en passa titre nouvel le 11 novembre 1645. Dame Marie Thiballier, fille et heritire du dit feu sieur Thiballier et de la dite dame Marie Honor, ayant acquis du sieur Franois Thiballier, son frre, la dite maison et place, comme luy estant eschue en partage, elle la fit abattre, et en fit construire deux neuves au lieu d'icelle. Elle en vendit une[177], le 16 may 1665, M. Georges Baudouin, controlleur de la maison du roy, sur lequel l'Universit l'ayant fait saisir reellement, faute de payement des lods et ventes, elle fut adjuge par sentence des requestes du palais du 18 aoust 1666, M. Guillaume Le Juge, secretaire du Roy, et damoiselle Marie Hasl, veuve de Michel Petit, controlleur des decimes, dont la dite veuve Le Juge et les heritiers de la dite damoiselle Hasl, veuve Petit, ont pass titre nouvel le 17 mars 1688, pardevant Baglan et Le Sec de Launay, notaires. [Note 177: Cette maison a son entre par la rue des Marais, derrire celle qui appartient aujourd'huy M. Thuault, procureur en la Cour. (_Note de l'auteur._)] Et l'egard de l'autre maison, ayant est saisie reellement sur la dite dame Thiballier, elle fut adjuge par sentence des requestes du palais du dernier fevrier 1672, M. Jacques Pannart, avocat, qui en passa declaration au profit de M. Jean Thuault, procureur en la Cour, le ......... juin 1695. Le dit M. Thuault, par sentence des requestes du palais du .......... aoust 1694, a est condamn, de son consentement, payer seulement 10 deniers de cens, la dite sentence portant au surplus titre nouvel. Et a le dit sieur Thuault pass titre nouvel, le 28 juin 1695, pardevant Baglan et son compagnon[178], notaires. [Note 178: Les notaires ne s'appeloient pas autrement entre eux. Celui des _Femmes savantes_ (act. V, sc. 3), refusant d'introduire dans son acte les termes pdantesques que dsire Philaminte, lui dit: ... Si j'allois, madame, accorder vos demandes, Je me ferois siffler de tous _mes compagnons_.] _Treizime et quatorzime maison._ Ces deux maisons sont basties sur 59 perches de terre, donnes cens et rente par l'Universit Alexandre Papin, par contract du 21 fevrier 1565, moyennant 12 livres de rente et deux sols parisis de cens. Le 25 fevrier 1584, le dit sieur Papin vendit Christophle Lemercier, masson[179], les dites 59 perches de terre, la charge du cens et de la rente envers l'Universit; sur lesquelles le dit Lemercier fit bastir une maison, qui est la quatorzime, faisant l'encoignure des rues Jacob et des Petits-Augustins. [Note 179: Peut-tre est-ce le pre de Jacques Lemercier, n en 1590, et qui construisit la Sorbonne, le palais Cardinal, l'Oratoire et Saint-Roch.] Le 11 novembre 1584, le dit Lemercier en vendit la moiti Baptiste Androuet, sieur du Cerceau[180], architecte du roy. [Note 180: La Croix du Maine, dans sa _Bibliothque franoise_ (1584, in-fol., p. 175), explique ainsi comment il ne faut pas voir ici autre chose qu'un surnom donn au clbre architecte: Jaques Androuet, Parisien, surnomm du Cerceau, qui est dire cercle, lequel nom il a retenu pour avoir un cerceau ou cercle pendu sa maison, pour la remarquer et y servir d'enseigne (ce que je dis en passant, pour ceux qui ignoreroyent la cause de ce surnom).] Le 23 mars 1602, Marguerite Raguidier, sa veuve, la revendit Jacques Androuet, aussi sieur du Cerceau[181]. [Note 181: Ce passage nous a fort embarrass. Baptiste du Cerceau, qualifi ici architecte du roi, est celui que l'Estoille appelle du Cerceau le jeune, et qui, suivant le mme crivain, donna le plan et dirigea les premires constructions du Pont-Neuf. Lorsque aprs sa mort, dont nous trouvons pour la premire fois ici une date approximative, sa veuve, Marguerite Raguidier, vendit sa maison du Pr-aux-Clercs, quel est le Jacques Androuet qui l'acheta? Est-ce un frre du dfunt, qui seroit rest inconnu jusqu'ici, ou bien est-ce le pre mme de Baptiste, le clbre architecte protestant? Cette dernire opinion est la plus probable, d'autant plus qu'elle s'accorde jusqu' un certain point avec ce que l'Estoille a dit de la maison possde par Androuet le pre dans le Pr-aux-Clercs. Voici ce qu'il crit la date du mois de dcembre 1585: Andr (_Androuet_) du Cerceau, architecte du roy, homme excellent et singulier en son art.... aima mieux enfin quitter et l'amiti du roy et ses biens que de retourner la messe. Et, aprs avoir laiss l sa maison qu'il avoit nouvellement bastie avec un grand artifice et plaisir au commencement du Pr-aux-Clercs, et qui fut toute ruine sur lui, prist cong de Sa Majest, la suppliant ne trouver mauvais qu'il demeurast aussi fidle au service de Dieu, qui estoit son grand maistre, comme il avoit toujours est au sien, en quoi il persevereroit jusqu' la fin de sa vie. Jacques du Cerceau fut donc propritaire d'une maison au _commencement du Pr-aux-Clercs_. L'Estoile et notre _Memoire_ sont d'accord sur ce point. En dcembre 1585 il la quitte, toujours d'aprs l'Estoile. Or c'est ici qu'il se trouve en contradiction avec notre _Memoire_, d'aprs lequel la maison acquise par Baptiste en 1584 n'auroit t cde par sa veuve Jacques du Cerceau qu'en mars 1602. N'y auroit-il pas, dans le _Memoire_ de Pourchot, une erreur dans la manire dont les noms sont placs, et ne pourroit-on pas tout concilier en substituant l'un l'autre, en faisant de Jacques le premier propritaire et de Baptiste le second acqureur, chose d'autant plus rationnelle que Jacques est le pre et Baptiste le fils? L'auteur des _Architectes franois du XVIe sicle_, M. Callet, avoit eu en main un manuscrit chapp de l'incendie de la bibliothque de Saint-Germain-des-Prs, et concernant, d'aprs ce qu'il en dit, les titres de proprit de la maison de du Cerceau; il s'y trouvoit mme annex une vue et un plan de cette belle demeure, qu'il reproduisit l'un et l'autre dans son ouvrage (2e dit., p. 95). Les dtails trop succincts que donn M. Callet, et qu'il lui et t si facile de rendre complets avec les pices alors sa disposition, confirment peu prs ce que nous venons d'avancer. Suivant lui, Jacques du Cerceau et laiss deux fois sa maison son fils Baptiste: la premire en 1585, lors de son exil volontaire, rappel par l'Estoille; la seconde lorsqu'il partit pour Turin, o, toujours d'aprs M. Callet, il serait mort en 1592. Resterait savoir comment il se fit que, cette dernire date tant admise et notre hypothse maintenue, la maison ne passa aux mains de son nouveau propritaire qu'en 1602, et pourquoi la transmission si directe du pre au fils n'eut pas lieu, et pourquoi enfin c'est la veuve qui fut investie du droit d'aliner la maison. Ces questions sont encore plus inextricables pour nous que les autres.--Le mdecin des Fougerais, qui, comme mari de la fille de du Cerceau, se trouva propritaire de cette maison, n'est autre que celui dont Molire s'est moqu dans _l'Amour mdecin_, sous le nom de Desfonandrs, _tueur d'hommes_. V. Cizeron-Rival, p. 25.] Damoiselle Marie Androuet, sa fille et heritire, epousa Elie Bedde, sieur des Fougerais, docteur en medecine. Et damoiselle Marie Bedde, leur fille, veuve de M. Andr Colombet, possde aujourd'huy la dite maison, qui est la quatorzime, et elle en a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 6 juillet 1687. Le 11 juillet en l'an 1602, Marin Bricard et Antoinette Delaistre, sa femme, veuve auparavant du dit Lemercier, vendirent l'autre moiti de la dite place M. Jean Bedde, sieur de la Gourmandire, avocat au parlement, sur laquelle il fit bastir une maison, qui est la treizime, de laquelle David et Elie Bedde, ses enfans et donataires universels, passrent titre nouvel le 29 aoust 1669. M. Alexandre Simon Bol, seigneur de Champlay, a acquis, par contract du 29 fevrier 1669, la dite maison de Benjamin Bedde. M. Louis Jules Bol, marquis de Champlay[182], marechal des camps et armes du roy, fils unique et seul heritier du dit feu sieur Bol et donataire entre vifs de dame Marguerite Lemaon, sa mre, possde aujourd'huy la dite maison, lequel a est condamn, par sentence du Chastelet du 9 fevrier 1695, passer titre nouvel la dite Universit. [Note 182: Louis de Champlais, qui devint marquis par suite de l'rection de la baronnie de Courcelles en marquisat (1667). Son fils devint le mari de cette fameuse marquise de Courcelles dont M. P. Pougin a publi avec tant de soin les _Mmoires_ dans la _Bibliothque elzevirienne_.] _Rue des Marais_[183]. [Note 183: On trouve la premire mention de cette rue en 1540, selon La Tynna, en 1543, selon M. Berty (_Rev. archolog._, octobre 1855, p. 391). La Tynna veut qu'elle doive son nom aux _marais_ qui l'infectaient, et M. Berty, au contraire, lui donne pour parrain un certain Nicolas Marets, qui, en 1529, possdoit une pice de terre d'un arpent et demi et quinze perches, s'tendant le long du chemin creux, entre le petit Pr-aux-Clercs et la Seine. L'opinion de La Tynna est la meilleure. Elle se trouve confirme par ce passage du mmoire de du Boullay, p. 68: Le cost de la rivire, y est-il dit, n'etoit pas haut comme il l'est present, et ainsi beaucoup plus sujet aux inondations, pour si peu que la rivire fut grosse; et, parce que l'on y portoit et deschargeoit la plupart des gravois et immondices de la ville, il s'y faisoit des bourbiers et des marecages qui ne se dessechoient que dans les grandes chaleurs, et c'est assurement de l que la rue des Marais porte le nom qu'elle porte.] Il n'y avoit anciennement dans cette rue qu'une grande maison et jardin, bastie sur deux places donnes cens et rentes par le dit sieur Le Clerc, par contracts des 4 et 9 octobre 1543, Mathurin Frett[184] et Nicolas de la Marre, la charge de 6 livres de rente et de 2 sols parisis de cens. [Note 184: Ce Martin, et non pas Mathurin Frett, eut une grande part, en 1559, aux premires mesures prises contre les Huguenots, en raison mme de la position de sa maison, qui le faisoit le voisin d'un grand nombre d'entre eux: car ils affluoient, comme on sait, dans le Faubourg-Saint-Germain, et surtout dans cette rue des Marais, que nous autres, dit d'Aubign, appelons le Petit-Genve. (_Le baron de Foeneste_, liv. 3, chap. 13.)--Frett toit donc en lieu commode pour les bien pier, et sa qualit de _clerc au greffe criminel de la cour du parlement_ ne rpugnoit pas cet emploi. Regnier de la Planche (_Hist. de l'estat de France_, etc., in-8, t. 1, p. 51) le donne mme pour caut et rus en ces matires, s'il en fut oncques. Aussi, dit-il, estoit-il dress de la main du feu president Lizet, en sorte que, quand on ne pouvoit tirer tesmoignage et confession suffisante des accusez de ce crime (de religion), on mettoit ce fin Fret aux cachots avec eux, lequel savoit si bien contrefaire l'Evangeliste que le plus subtil avis tomboit dans ses filets. Ce qu'on cherchoit surtout, c'toit surprendre quelques uns des Huguenots mangeant de la chair aux jours defendus. On savoit qu'en cette mme rue des Marais un nomm Le Visconte, dont nous n'avons pu retrouver la maison, retiroit coustumierement pour cela les allans et venans de la religion. Ses voisins, et Frett tout le premier, l'avoient dnonc. C'est donc chez les _accusateurs_, et nommment chez notre clerc du greffe, qu'on rsolut de dresser des embches un jour de vendredy..... Fret, dit Regnier de la Planche, allech de la depouille de ses voisins pour les avoir de longtemps remarquez, retire chez soy quarante ou cinquante sergentz en sa part, qui estoyent entrs la file. Et sur les onze heures estans arrivs Thomas Bragelonne, surnomm le Camus, conseiller au Chatelet..., avec deux ou trois commissaires des plus envenimez contre cette doctrine, la maison du Viconte fut incontinent environne et rudement assaillie. La lutte fut longue; Bragelonne et ses commissaires furent en grand danger d'estre tuez. Si bien que ceux qu'on vouloit prendre eurent loisir de se sauver, et les autres de la religion des maisons prochaines eurent aussi temps de se retirer, quittant leurs maisons la merci des juges et sergens, qui y trouvrent richesses d'or et d'argent monnoy, principalement chez ce Viconte, o ses hostes avoient laiss leur argent en garde. La Planche cite parmi ceux de cette rue qui avoient aussi quitt la place un gentilhomme nomm La Fredonnire.] Ces deux places furent, quelque peu de temps aprs, acquises par Thomas de Burgensis, qui y fit bastir la dite maison, qui avoit deux corps de logis en aile avec cour au milieu et jardin au derrire, dont Jeanne de Burgensis, sa fille, veuve de Hierome Berzeau, herita, et dont elle fit ensuite donation entre vifs, par acte du 5 septembre 1576, Hierome de Berzeau, sieur de la Marcillire, son fils. Le 2 juillet 1583, Guillaume Taveau, bourgeois de Paris, fond de procuration du dit sieur de la Marcillire du 25 juin precedent, vendit la dite maison Jean Robineau, sieur de Croissy-sur-Seine, secretaire du roy. Le 11 janvier 1602, le dit sieur Robineau vendit la susdite maison Claude Lebret. Le 28 mars 1607, le dit Lebret la revendit M. Nicolas le Vauquelin, seigneur des Yveteaux et de Sacy, conseiller d'estat, laquelle il fit decreter sur le dit Lebret, et s'en rendit adjudicataire par sentence du Chastelet du 19 septembre au dit an. Le dit sieur des Yveteaux la donna M. Nicolas le Vauquelin, seigneur de Sacy, son neveu, et dame Marguerite Dupuis, son epouse, en faveur de leur contract de mariage du 17 octobre 1644. Le dit sieur de Sacy, tant en son nom, comme donataire du dit sieur des Yveteaux, son oncle, de la moiti de la dite maison, que comme tuteur de damoiselle Charlotte Gabrielle le Vauquelin, sa fille et de la dite defunte dame Marguerite Dupuis, vendit la totalit d'icelle, par contract d'echange du 30 decembre 1658, M. Jacques Lemaon, seigneur de la Fontaine, intendant et controlleur general des gabelles de France. Le dit sieur de la Fontaine fit aprs construire trois maisons au lieu de celle qu'il avoit acquise du dit sieur de Sacy, et, depuis, ses creanciers ayant vendu ses biens, les dites trois maisons ont est partages en sept, desquelles: _Premire maison._ La premire, ayant face sur la rue des Petits-Augustins, bastie sur .... toises de terre, appartient M. Edme Robert, cy-devant intendant et tresorier de feu Son Altesse Royale Mademoiselle de Montpensier, lesquelles il a acquises de Pierre Sinson, charpentier, et de Marie Bequet, sa femme, sous le nom de Martin de la Croix, par contract du 6 mars 1672, dont il a pass titre nouvel le 13 fvrier 1691, pardevant Baglan, notaire. Au derrire de laquelle maison il y a joint vingt-quatre toises et demie de terre qu'il a acquises des heritiers de feu M. le president Le Boulanger, par contract du .............., qui les avoit acquises de M. le president Thevenin ou de ses heritiers, qui dame Claude de la Roue de Gallardon les avoit vendues, laquelle les avoit acquises de Gabriel Montagne, par contract du 14 mai 1606, qui les avoit aussi acquises de Nicolas Beaujouen, lequel les avoit pris cens et rentes du dit sieur Le Clerc, par contract du 18 juin 1645[185], moyennant 8 deniers de cens et 49 sols de rente. [Note 185: Cette petite portion de terre cde par Le Clerc Baujouen toit une de celles sur lesquelles on n'avoit pas construit, cause, dit du Boullay, p. 260, que l'on apprehendoit les desordres et insultes des escoliers. Les mmes craintes toient prjudiciables aux maisons bties. Et ceux mesmes, dit encore du Boullay, qui y avoient des maisons ne trouvoient pas bien souvent qui les louer, et ainsi l'Universit ne pouvoit estre paye de ces cens et rentes.] _Seconde maison._ La seconde, faisant face sur la rue des Augustins, joignant la precedente, avec issue porte cochre dans la rue des Marais, bastie sur.... toises de terre, a est acquise par M. Jean de Joncoux, avocat au parlement, de M. Jacques Lemaon, seigneur de la Fontaine, par contract pass pardevant Plastrier, notaire, le 10 juin 1659. _Troisime maison._ Cette maison, qui est bastie sur 161 toises de terre, a est acquise par le mesme sieur de Joncoux, du dit sieur de la Fontaine, par contract du dernier septembre 1672, pass pardevant le dit Plastrier, notaire, lesquelles deux maisons ont est vendues par damoiselle Franoise Marguerite de Joncoux[186], fille majeure, seule et unique heritire du dit M. Jean de Joncoux, M. Jean Chastelier, avocat en parlement, par contract pass pardevant Couvreur et son compagnon, notaires, le 24 may 1695, lequel sieur Chastelier en a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 7 juin 1695. [Note 186: Franoise Marguerite Joncoux, fille du gentilhomme auvergnat qui vient d'tre nomm, et de qui elle tenoit la maison de la rue des Marais dsigne ici, s'est distingue parmi les crivains jansnistes. C'est elle qui a traduit les notes de Wendrock (Nicole) sur les _Provinciales_. Elle toit ne en 1668, et mourut le 27 septembre 1715.] _Quatrime maison._ Cette maison appartient aux sieurs Le Doux, procureur au Chastelet, et Domillier, comme l'ayant acquise de M. Charles Sinson, avocat en la cour, et autres, par contract pass pardevant Lebeuf et Boindin, notaires, le 2 septembre 1688. _Cinquime maison._ La cinquime maison, bastie sur.... toises de terre, appartenante M. Franois Commeau, avocat, comme l'ayant acquise des creanciers et directeurs des creanciers du dit sieur de La Fontaine, par contrat pass pardevant Baglan et son confrre, notaires, le 31 janvier 1682. _Sixime maison._ La sixime maison, bastie sur.... toises de terre, acquises par M. Antoine de Massanes, secretaire du roy, des creanciers et directeur des creanciers du sieur de La Fontaine, par contrat pass par devant Prieur et Baglan, notaires, le 17 janvier 1682. M. Thomas Hardy, ecuyer, seigneur de Beaulieu, oncle et tuteur d'Auguste et de Jacques de Massanes, enfans et heritiers de M. Antoine de Massanes, ecuyer, lequel estoit fils et heritier du dit sieur de Massanes, secretaire du roy, en a pass titre nouvel le 20 fvrier 1691 par devant Baglan, notaire. _Septime et dernire maison._ La septime et dernire maison, bastie sur.... toises de terre, acquises par M. Augustin de Louvancourt, conseiller du roy, maistre ordinaire en sa chambre des comptes, et l'un des quatre secretaires d'icelle[187], des creanciers et directeurs des creanciers du dit sieur de La Fontaine, par contrat pass par devant Dettoyes et Baglan, notaires, le 27 fvrier 1682, dont le dit sieur de Louvancourt a pass titre nouvel par devant Barbar et Baglan, notaires, le 20 fevrier 1691. [Note 187: Il avoit pour fille Mlle Marie de Louvencourt, qui eut une sorte de rputation potique vers 1680. On trouve de ses vers dans la _Nouvelle Pandore_ de M. de Vertron et dans les _Entretiens de morale_ de Mlle de Scudry.] Toutes ces sept maisons, basties sur les dites places donnes cens et rentes aus dits Frett et Delamarre par le dit Le Clerc, ne sont aujourd'huy charges que de 2 sols 6 deniers de cens, la rente de 6 livres ayant est rachete par le dit sieur Hercules de Vauquelin, par quittance passe par devant Baglan et son collgue, notaires, le 8 mars 1690. SECONDE PARTIE, _Concernant les six arpens de terre dependans du grand Pr donns cens et rente la reine Marguerite par contract du dernier juillet 1606_ On a dej dit, dans la division de ce memoire, que, l'Universit s'etant pourvee contre le contrat de bail cens et rente qu'elle avoit fait la reine Marguerite de 6 arpens de terre dependans du grand Pr[188], parcequ'ils ne luy produisoient que 60 livres de rente, pendant que les Augustins reforms, qu'on nomme Petits-Augustins, qui cette reine les avoit donnez[189], en retiroient prs de 2000 livres annuellement, il intervint arrest contradictoire, le 23 decembre 1622, entre l'Universit, les Augustins, comme donataires de la dite reine, et les particuliers ausquels il avoit est fait des sous-baux[190]; par lequel arrest il est port que les rentes constitues sur les places dependantes des dits six arpens donnes cens et rentes par les dits Augustins ou la dite reine tourneroient au profit de l'Universit, desquels sous-baux suit la teneur. [Note 188: La reine Marguerite, duchesse de Valois..., traitta avec l'Universit, en l'an 1606, pour 6 arpens de terre sciz au petit Pr, la charge de 12 _deniers parisis de cens et de 10 livres de rente foncire pour chaque arpent, lods et ventes, saisines et amendes_, le cas avenant, qu'elle reconnoist, par le contract du 31 juillet au dit an, appartenir la dite l'universit _en plein fief, cause des dons et liberalitez des roys de France_; lequel contract fut homologu par arrest du 5 septembre 1609.... (Du Boullay, p. 341.)] [Note 189: Une premire donation aux Augustins dchausss avoit eu lieu en 1608, par suite d'un voeu fait par la reine, l'imitation du patriarche Jacob, lequel consistoit en deux points: le premier, de donner Dieu la dme de tout son bien; le second, d'difier un autel..., lequel sera appel l'_autel Jacob_, qui sera compos d'une grande eglise pour celebrer le divin service de l'office ordinaire qu'on a accoustum dire et chanter... L'glise, qui n'toit d'abord qu'une chapelle ronde, fut construite. V. _Suppl._ du Breul, p. 72, et le Plan de Mrian. Le nom de la rue voisine garda le souvenir du voeu singulier fait par la reine au patriarche _Jacob_. Les pres Mathieu et Franois Amyot reurent cette magnifique donation au nom de l'ordre des Augustins dchausss. La reine avoit fait pralablement accorder par le roi au pre Amyot un brevet lui permettant de recevoir et occuper tous biens,... et bastir convents de son ordre en tous lieux et endroits de son royaume. (L'Estoile, 16 juin 1607, dit. Michaud, t. 2, p. 429.)--Par malheur, les Augustins dchausss ne satisfirent pas la reine, qui vouloit des religieux qui chantassent nottes. Elle les congdia en 1612, pour prendre des moines chantant mieux. Ce furent les Augustins rforms, ou _Petits-Augustins_. Les Augustins deschaux, ou _Petits-Pres_, s'en allrent au faubourg Montmartre, o ils consacrrent, sur un terrain dpendant de la Grange-Batelire, une glise Notre-Dame-des-Victoires. (_Suppl._ du Breul, _ibid._).] [Note 190: Le 15 avril 1614, l'Universit avoit dj obtenu du roi des lettres de rescision annulant le contrat qu'elle avoit fait avec la reine Marguerite. Elle s'toit fonde, dans cette demande d'annulation, sur ce que les 6 arpents concds la reine pour employer son plaisir et contentement particulier, et pour le seul usage d'icelle dame et de son hostel, avoient t dtourns de cette destination ce point que mesme ont est faits des baux personnes particulires, lesquelles maintenant y batissent. (Du Boulay, p. 300.)] _Sous-baux faits par la reine Marguerite ou par les Augustins, ses donataires._ Le premier, par contrat pass pardevant Guillard et Bontemps, notaires au Chastelet, le 12 fvrier 1611, M. Nicolas Le Prestre, sieur de la Chevalerie, secretaire de la chambre du roy, de 396 toises de terre, y compris 176 toises, cause de 4 toises de face sur 44 de longueur, qui luy furent delaisses franches et quittes, la charge par luy de faire faire ses propres frais et depens, l'endroit o estoit l'egout, une voute et arcade de maonnerie de 6 pieds de large sur hauteur competente, pour le passage des eaux et immondices du fauxbourg[191], aprs lequel fait il pourroit appliquer son profit et tel usage qu'il jugeroit propos le surplus des dites 176 toises de terre, ou mesme celles sur ledit egout; et l'egard des 220 toises faisant le surplus des dites 396 toises mentionnes au dit contrat, il payeroit aus dits religieux 88 livres de rente, et l'Universit 12 deniers parisis de cens. [Note 191: Cet gout, construit suivant les conditions imposes ici, passoit sous une partie des jardins de des Yveteaux, dont il sera parl tout l'heure. V. Flibien, _Preuves_, t. 2, p. 136.--Il toit d'autant plus ncessaire de le voter que la peste, dont ces cloaques taient un foyer permanent, avoit dernirement svi dans ces quartiers. L'Estoille dit, sous la date du 6 septembre 1606: La peste est au logis de la reine Marguerite, dont deux ou trois de ses officiers meurent, et entr'autres un miserablement dans une pauvre mazure, prs les Frati ignoranti, la fait retirer Issy, au logis de la Haye, se voiant, raison de cette maladie, abandonne de ses officiers et gentilshommes.] Le deuxime, par contrat pass pardevant les mesmes notaires le 12 juillet 1613, par les dits Augustins au dit sieur de la Chevalerie, de 750 toises de terre, moyennant 225 livres de rente. Le troisime, par contrat pass pardevant les mesmes notaires, le 8 janvier 1618, par les dits Augustins au dit sieur de la Chevalerie, de 180 toises, moyennant 48 livres de rente. Le quatrime, par contract pass par devant les mesmes notaires le 12 juillet 1613, par les dits Augustins, Jean Clergerie, marchand au Palais, de 200 toises de terre, moyennant 60 livres de rente et 2 deniers de cens. Le cinquime, par contract pass par devant les mesmes notaires le dit jour 12 juillet 1613, par les dits Augustins, Alphonse Mesnard, marbrier, de 103 toises, moyennant 31 livres de rente. Le sixime, par contrat pass par devant les mesmes notaires le dit jour 12 juillet 1613, par les dits Augustins, Jacques Prudhomme, boulanger, de 100 toises de terre, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de cens. Le septime, par contract pass par devant les mesmes notaires le 12 avril 1613, par les dits Augustins, Guillaume Lelamer, orfvre, qui en passa dclaration au profit de Ren Lebreton et de Franois Percheron, de 300 toises de terre, moyennant 90 livres de rente et 3 deniers de cens. Le huitime, par contract pass par devant les mesmes notaires le 12 avril 1613, par les dits Augustins, Simon Devaux, parfumeur[192], de 300 toises de terre, moyennant 90 livres de rente et 3 deniers de cens. [Note 192: Les modes italiennes importes par les Mdicis avoient donn une grande extension au commerce des parfums, et l'on avoit pu s'y enrichir Paris. C'est ce que fit le sieur Devaux, qui nous voyons acheter ici 300 toises de terrain. Il avoit sa boutique prs la Magdeleine, c'est--dire la descente du pont Notre-Dame, non loin de celle o le parfumeur milanois Ren, qu'on accusoit d'avoir empoisonn Jeanne d'Albret dans une paire de gants parfums, avoit tenu son commerce. L'Estoille nous parle de Devaux propos d'un cabinet qu'il et bien voulu lui vendre. Homme des plus curieux de Paris, il avoit, dit-il, le bruict d'tre fort riche et ais. (Mardi, 7 octobre, 1608. Edit. Michaud, t. 2 p. 476.)] Le neuvime, par contrat pass par devant les mesmes notaires le 18 avril 1613, par les dits Augustins, Jacques Rousseau, brodeur[193], de 100 toises de terre, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de cens. [Note 193: C'est le troisime brodeur que nous rencontrons dans ce quartier. Flibien nous en nomme encore un autre (_Preuves_, t. 2, p. 136). Il sembleroit par l que cette corporation, alors nouvelle, puisque ses statuts ne datent que de 1648, y comptoit, comme celle des doreurs (V. plus haut), un assez grand nombre de ses membres. Ce qui l'indiqueroit encore mieux, c'est qu'elle avoit pris pour paroisse l'glise voisine des Grands-Augustins. (_Le Guide du corps des marchands_, 1766, in-8, p. 180.) Un peu plus tard il s'en porta un certain nombre vers la rue de Svres, dans la _nouvelle rue de Svres_, qui, cause d'eux, prit, en 1676, le nom de rue des Brodeurs.] Le dixime, par contract pass par devant les mesmes notaires le 10 avril 1613, par les dits Augustins, Jean Dubut, de 100 toises de terre, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de cens. Le onzime, par contract pass par devant les mesmes notaires par les dits Augustins, le 13 avril 1613, Mathieu Ladant, de 100 toises de terre, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de cens. Le douzime, par contrat pass par devant les mesmes notaires par les dits Augustins, le 18 may 1613, Mathieu Hautecloche, de 100 toises de terre, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de cens. Le treizime, par contract pass pardevant les mesmes notaires par les dits Augustins, le 18 may 1613, Pierre Hanon, de 150 toises de terre, moyennant 45 livres de rente et 4 deniers de cens. Le quatorzime, par contract pass pardevant les mesmes notaires par les dits Augustins, Philippe Bacot, peintre[194], le 24 octobre 1613, de 199 toises de terre, moyennant 59 livres 14 sols de rente et 2 deniers de cens. [Note 194: Peintre artisan, sans doute, car nous ne connoissons pas d'artiste de ce nom.] Le quinzime, par contract pass pardevant les mesmes notaires par les dits Augustins, au dit Pierre Hanon, le 12 juillet 1613, de 205 toises de terre, moyennant 61 livres de rente et 10 deniers de cens. Le seizime, par contract pass pardevant les mesmes notaires par les dits Augustins, Jean Hovalet, le dit jour 12 juillet 1613, de 105 toises de terre, moyennant 31 livres 15 sols de rente et 1 denier de cens. Le dix-septime, par contract pass pardevant les mesmes notaires, par les dits Augustins, Pasquier Ruelle, boulanger, le dit jour 12 juillet 1613, de 108 toises de terre, moyennant 31 livres 3 sols 6 deniers de rente et 2 deniers de cens. Le dix-huitime, par contract pass pardevant les mesmes notaires, par les dits Augustins, le dit jour 12 juillet 1613, de 100 toises et demie, Hubert-le-Sueur, moyennant 33 livres 3 sols de rente. Le dix-neuvime, par contract pass pardevant les mesmes notaires, le 9 octobre 1613, par les dits Augustins, Nicolas Dehene, de 117 toises et demie, moyennant 35 livres 5 deniers de rente. Le vingtime, par contract pass pardevant les mesmes notaires, le 12 juillet 1613, par les dits Augustins, aux religieux de la Charit, de 1275 toises de terre, moyennant 382 livres 14 sols de rente et 12 deniers parisis de cens par arpent[195]. [Note 195: Les frres de la congrgation de Jean de Dieu, ou de _la Charit_, s'toient d'abord tablis, par la protection de Marie de Mdicis, qui en avoit fait venir cinq de Florence, sur l'emplacement pris un peu plus tard par les Augustins rforms. C'est lors de la grande fondation religieuse de la reine Marguerite, et la prire mme de cette princesse, qu'ils avoient d leur cder la place. Les Augustins, en change, leur accordrent les 1275 toises de terrain mentionnes ici, et que les btiments de l'hpital de la Charit occupent aujourd'hui. Auprs se trouvoit un cimetire, qui leur fut aussi donn. Il attenoit la lproserie o l'on portoit les malades de ce faubourg en temps de peste, et dont la petite chapelle, nomme Saint-Pierre ou _Saint Pre de la Maladrerie_, cde de mme aux frres de la Charit, devint leur premire glise. Quand la population huguenote avoit commenc de s'tendre dans le Pr-aux-Clercs, le cimetire lui avoit t abandonn. Au mois de mai 1603 on y enterroit encore des protestants, puisque nous y voyons porter le 21 de ce mois l le corps du trsorier Arnauld, commis de M. de Rosny. V. L'Estoille. L'anne d'aprs, par arrt du Conseil, ces inhumations durent cesser, et en 1606 le cimetire, tant donn aux frres de la Charit, fut ainsi rendu aux spultures catholiques. Il occupoit, dans la rue _aux Vaches_ ou _de Saint-Pre_, appele _des Saints-Pres_ par altration, l'espace qui s'tend depuis la rue Saint-Dominique jusqu'un peu au del de la rue Saint-Guillaume. Au mois de juin 1844, faisant un got rue des Saints-Pres, les ouvriers trouvrent cette hauteur un grand nombre d'ossements dans des cercueils de pltre.] Tous les particuliers denommez dans les dits sous-baux ayant donc et obligez, au moyen du dit arrest contradictoire du 23 decembre 1622, de payer l'Universit non seulement les cens, mais encore les rentes la charge desquelles les dits baux leur avoient est faits, ils en passrent declaration au profit de l'Universit. Le premier preneur, qui estoit messire Nicolas Le Vauquelin, seigneur des Yveteaux[196] et de Sacy, conseiller d'estat, lequel, sous le nom de M. Nicolas Le Prestre, sieur de la Chevalerie, avoit acquis des dits Augustins, par trois differens contracts, 1130 toises de terre, en passa declaration, titre nouvel et reconnoissance l'Universit, le 13 mars 1624, et promit luy payer l'avenir les 361 livres de rente la charge desquelles les dites 1130 toises de terre avoient est donnes au dit sieur de la Chevalerie. [Note 196: Nous n'avons trouv nulle part, mme dans le _Mmoire_ de du Boulay, une explication plus complte et une analyse plus dtaille des titres de proprit de cette belle maison de des Yveteaux, si clbre au temps de Louis XIII, aussi bien cause de l'tendue et de la beaut de ses jardins qu'en raison de la vie extravagante qu'y menoit le vieux pote courtisan.] Le dit sieur des Yveteaux joignit ces 1130 toises de terre autres 602 toises 2 tiers 4 pieds, qu'il avoit dej acquises sous le nom du dit sieur de la Chevalerie, par contract du 14 juillet 1610, de Franois Fontaine, secretaire du roy, qui les avoit acquises de Richard Tardieu, sieur du Mesnil, qui l'Universit en avoit fait bail, le 5 septembre 1688, moyennant 43 livres de rente et 2 sols parisis de cens. Cette rente fut rachete par le dit sieur des Yveteaux, sous le nom du dit sieur de la Chevalerie, par quittance du 6 novembre 1610, moyennant 914 livres .... sols, lesquelles furent employes, savoir: 445 livres 5 sols payer M. Germain Gouff, receveur de l'Universit[197], pareille somme lui due pour reste de compte, et les 468 livres 17 sols 5 deniers restans furent donns constitution de rente au collge des Cholets, qui fut rachete le 12 octobre 1617. [Note 197: Ce M. Germain Gouff s'toit charg, au mois de janvier 1593, de faire desseicher, labourer et mettre en bonne nature de terre... la quantit de douze arpents, prendre au grand et petit Pr-aux-Clercs..., plus une pice du mme petit Pr joignant la maison Du Cerceau... Deux laboureurs: Menessier, demeurant rue de la Harpe, Allan, demeurant aux Bordeliers, avoient pris cette tche moyennant quatre escus sols par an.] Le dit sieur des Yveteaux, de toutes ces quatre places qui estoient joignantes l'une l'autre et contenoient 1732 toises 2 tiers 4 pieds, tenant d'un bout la rue lors appelle de la Petite-Seine, et aujourd'huy des Petits-Augustins, d'autre M. Pierre Calluze, qui estoit au lieu de Jean Clergerie, et au nouveau jardin des dits Augustins, contenant trois quartiers six perches de terre des dits six arpens, d'un cost la rue Jacob et d'autre au monastre des dits Augustins, composa un grand clos et jardin, plant en partie d'arbres de haute futaye, lequel avoit communication avec sa maison et jardin, sise rue des Marais, au moyen d'une voute qui avoit est pratique sous terre, dans la dite rue de la Petite-Seine[198]. [Note 198: D'aprs ce qu'il crivit lui-mme en 1645, lors de son procs avec son frre, dans un factum analys par M. J. Pichon, des Yveteaux avoit acquis cette maison de la rue des Marais, par dcret, 17,000 livres, huit ans avant la mort de son pre, c'est--dire en 1599, sur le prix de la charge qu'il avoit t oblig de vendre... (J. Pichon, _Notices biographiques et littraires sur la vie et les ouvrages de Jean Vauquelin de la Fresnaye et Nicolas Vauquelin des Yveteaux_, 1846, in-8, p. 40.) Selon du Boulay, au contraire (p. 312), il ne l'auroit acquise qu'en 1607, au mois de mars, en se reconnoissant dbiteur envers les moines de Saint-Germain d'une rente annuelle de six livres, dont cette maison, seule de toutes celles de la rue des Marais, toit reste charge. Du Boulay pense aussi (p. 395) qu'elle avoit t btie l'endroit o se trouvoit cette place d'Ancelyre, situe entre la chapelle de Saint-Martin-des-Orges et les jardins de Nesle, et servant de passage aux coliers qui se rendoient au Pr-aux-Clercs (p. 87-88). Enfin il y retrouve encore (p. 312) la maison de Martin Fret, dont il a t parl plus haut propos des premires mesures prises contre les huguenots de la _petite Genve_. Telle qu'elle toit quand il l'acheta, elle ne lui et pas fait grand honneur; aussi se mit-il l'embellir et augmenter ses jardins dans les vastes proportions dont on vient de parler. En ce temps-l, dit Tallemant, il n'y avoit rien de bti au del dans le faubourg Saint-Germain. On l'appeloit pour cela le _dernier des hommes_. Cette maison, ajoute-t-il, a l'honneur d'tre aussi extravagamment prise que maison de France. Le grand jardin qu'il y joignit, et auquel on va par une vote sous terre, est peu prs de mesme. Il s'y mit faire l dedans une vie voluptueuse, mais cache: c'estoit comme une espce de grand seigneur dans son serrail. (Edit. P. Paris, t. 1er, p. 345.) Il est parl dans les _Mlanges_ de Vigneul-Marville (t. 1er, p. 177) des beauts de ce jardin, et surtout des mascarades pastorales et lyriques qu'il y menoit avec la du Puy, cette chanteuse des rues dont il avoit fait la dame et la desse de cette belle demeure. Il en est aussi question dans le _Segraisiana_ (p. 103) et dans le _Chevrana_ (p. 290), o il est dit propos de des Yveteaux et de sa bergre, qui jouoit de la harpe parfaitement bien: A l'ge de soixante et dix ans, il lui faisoit prendre une houlette garnie de rubans couleur de feu, un habit propre; prenoit son tour une autre houlette, un chapeau de paille, un habit tel que Celadon le pouvoit porter dans l'Astre; et, par une alle sous terre, ils entroient dans un jardin qui etoit lui. Dans le grand procs que lui suscita le meurtre de Lezinire, frre de la du Puy, tu dans son jardin mme en des circonstances qui seront expliques sommairement plus loin, des Yveteaux eut subir toutes sortes de reproches au sujet de sa vie voluptueuse et cache. Dans le _Factum pour madame Catherine Couldray, veuve de Lezinire_, on dit que sa maison est un ddale embarrass, tout rempli de valets, et dont l'entre est si difficile que tous ceux qui y ont est savent que les portes de la Bastille ne sont pas plus etroittement gardes. (Page 13.) Le sieur des Yveteaux, y est-il dit plus loin (p. 36-37), ne se soucie point que l'on publie sa vie molle et delicate. Quand il est dedans son jardin habill en pasteur avec sa belle Iris, la reine de la harpe, et que, pour le divertissement de sa debauche, il fait porter un jambon la mesme forme que le pain benist l'eglise, comme il se void par la description qu'il en a fait faire par le sieur de Saint-Amant, il ne voit pas qu'il y ait d'autres divinits que celles de la posie, ny d'autre ciel que la demeure de son jardin, o il establit le sejour de toutes ses voluptez et de tous ses crimes. On lui reproche encore d'tre rest l cach trente-cinq ans mener une vie horrible. (_Rplique de la veuve de Lezinire_, p. 5). Enfin on ne lui pardonne mme pas les dieux de pltre dont son jardin toit orn. On lui dit, dans une satire en strophes ayant pour titre _les Bastons rompus_, et mise la suite de ce dernier factum: La Bible te semble une farce; Par tes discours et tes escrits De Dieu tu fais toujours mespris, Et n'en connois point que ta garce. Ton jardin, ce que tu dis, Est ton unique paradis; C'est l que tu fais l'idolastre D'un Mercure, d'une Venus, Et d'autres marmousets de plastre Que l'Eglise n'a point connus. La vote faisant communiquer entre eux le petit et le grand jardin passoit, comme il est dit ici, et comme l'avoit devin M. Paulin Pris, sous la rue des Petits-Augustins, et non pas sous celle des Marais, ainsi que l'a crit M. J. Pichon (p. 41). Les 1732 toises du grand jardin ne pouvoient, en effet, se trouver que dans les terrains vagues s'tendant au del de la rue des Petits-Augustins, entre cette rue, la rue Jacob et l'enclos du couvent, jusque vers la rue des Saints-Pres. Il et d'ailleurs t impossible que, comme le veut M. Pichon, des Yveteaux possdt l'espace compris entre la rue des Marais et celle du Colombier, puisqu'il toit occup par le terrain de G. Gouff (voy. plus haut) et la maison de du Cerceau. La maison du pote, son petit jardin, la basse-cour avec les btiments en dpendant, o se trouvoit cette riche collection de tableaux que le propritaire estimoit autant que tout le reste (voy. M. Pichon, p. 42), toute cette partie de la proprit de des Yveteaux, relie au reste par la vote souterraine, s'tendoit entre la rue des Marais, du ct des numros pairs, et l'htel de Larochefoucauld-Liancourt, dont la rue des Beaux-Arts a, comme on sait, pris la place. Il parot mme, selon Tallemant, que Mme de Liancourt, voulant s'agrandir de ce ct, offrit des Yveteaux 200,000 livres de sa maison et de ses deux jardins. Le plus grand des deux, celui qui toit au del de la rue des Petits-Augustins, avoit une petite porte sur la rue Jacob. C'est sur le seuil de cette porte que le mari de la du Puy vint se placer un soir, poussant de grands cris pour attirer l'attention et exciter la piti de des Yveteaux, ce qui lui russit: car il ne fallut que ce mange pour ouvrir la maison ce couple d'intrigants, qui y fut bientt matre. En 1636, cause de cette mme porte de derrire, nous trouvons des Yveteaux forc de contribuer, ainsi qu'un boulanger son voisin, pour le pavage de la rue Jacob. (Flibien, _Preuves_, t. 2, p. 135.)] Le dit sieur des Yveteaux donna, le 18 octobre 1644, messire Nicolas Le Vauquelin, seigneur de Sacy, son neveu, et dame Marguerite Dupuis, son epouse, en faveur de leur contract de mariage, le dit grand clos et jardin, avec les batimens qu'il y avoit fait construire, et le dit sieur de Sacy, aprs la mort de la dite dame Marguerite Dupuis, son epouse, tant comme donataire pour moiti du dit sieur des Yveteaux, son oncle, que comme tuteur de damoiselle Charlotte-Gabrielle Le Vauquelin, sa fille, vendit, par contract du 10 decembre 1659, messire Jacques Le Maon, sieur de la Fontaine, intendant et controleur general des gabelles de France, 1200 toises ou environ, faisant partie du grand clos et jardin, charges seulement de deux sols six deniers de cens; et, pour les 361 livres de rente, il declara qu'elles devoient estre payes et acquittes la decharge de la succession du dit feu sieur des Yveteaux, son oncle, par messire Hercules le Vauquelin, maistre des requestes, au moyen d'un contract pass entre le dit defunt sieur des Yveteaux et le dit sieur de Vauquelin, maistre des requestes, le vingt-septime jour de decembre 1644, ce qui fut fait par quittance du douzime jour de juillet 1685[199]. [Note 199: Des Yveteaux avoit d'abord vendu la nue proprit de sa maison Hercule, son neveu, nomm ici, et le mme dont Tallemant a dit: Ce monsieur le maistre des requestes pretendoit estre seul heritier du bonhomme, car il y avoit assez esperer. Malgr cette vente, qui n'toit sans doute faite que fictivement, et pour satisfaire en apparence l'avidit du neveu, des Yveteaux crut pouvoir cder aux obsessions de la du Puy quand il fut question de marier la fille qu'ils avoient eue ensemble avec Nicolas Vauquelin de Sacy, un autre de ses neveux. Il leur donna, par leur contrat de mariage, ce qu'il avoit dj vendu Hercule: de l de grandes querelles, de l mme des rixes continuelles, dont la dernire finit par un assassinat. Des Yveteaux s'explique ainsi sur les suites de cette funeste donation dans le _factum_ qu'il fut oblig de publier pour se justifier du crime commis chez lui: Pour rachepter le repos de sa vieillesse, il fut, lui des Yveteaux, contraint de forcer le dit sieur de Sacy, son second neveu, de se priver des conditions de son dit mariage, et de faire une transaction par laquelle il s'est desist de la donation, quoi qu'accepte, insinue et faicte par un contrat de mariage qui l'a engag dans des malheurs infinis,... en ce que le dit neveu (Hercule) ayant eu quelque ombrage que cette transaction ne pouvoit subsister, comme faicte avec mineure, et contre la solidit d'un contrat de mariage, il auroit suppos quantit de gens de neant, abandonnez et desesperez, pour provoquer ledit sieur de Sacy, son cousin germain, en duel, et autre occasion d'assassin, l'un des quels, nomm Lezinire, a est celuy qui en a voulu faire l'execution, d'o s'en est ensuivy la mort qui cause l'etat du procs. Ce Lezinire, en effet, qui toit frre de la du Puy, au lieu de faire cause commune avec elle, s'toit fait, dans cette affaire, le spadassin d'Hercule. Non content d'une premire querelle dans laquelle il avoit bless Sacy, il vint un soir faire tapage chez des Yveteaux. La du Puy voulut le calmer. Sacy, qui rentroit, se mit de la partie. Il en rsulta une rixe violente dans laquelle Lezinire, renvers, fut perc de coups d'pe par le valet de son adversaire, et mourut. Il est inutile d'entrer dans les dtails du procs qui suivit; il ne nous importe que pour ce qui a rapport la maison. Or, c'est Tallemant qui nous renseigne le mieux sur ce point. Pour finir, dit-il, tous ces differends, on fit une transaction par laquelle, moyennant 80,000 livres, Sacy et sa femme renonoient la maison. Ils s'en sont fait relever depuis. Il parot cependant que la transaction passe entre des Yveteaux et Hercule fut bonne et valable en partie, puisqu'elle est rappele ici avec sa date du 27 dcembre 1644. Tout le grand jardin toit sans doute rest le partage de Sacy, tandis que la maison et le petit jardin toient celui d'Hercule. C'est comme propritaire de cette partie qu'il devoit tre tenu de payer le cens grevant la totalit des terrains. Un factum, sous forme d'une _lettre de M. le prsident de la Fresnaye_ (le pre d'Hercule) _ M. des Yveteaux, son frre_, nous prouve qu'en effet la maison avoit t achete et paye par le matre des requtes, et que le reste, le grand jardin sans doute, toit aux mains de Sacy et de la fille de la du Puy, sa femme. En traitant avec vous, y est-il dit, de la proprit de votre maison, dont vous vous rservez l'usufruit, il vous a pay comptant 81,000 livres et s'est oblig d'ailleurs 42,000 livres. Ceux qui ont vol la plus grande partie de votre bien ne sont pas satisfaits s'ils n'ont le reste. Pour y parvenir, ils veulent avoir cette maison que vous avez vendue, et l'argent que mon fils a pay. Ce qui prouve que les 123,000 livres donnes ici par Hercule devoient suffire peine pour payer la maison et les meubles, sans compter le grand jardin, c'est que nous avons vu tout l'heure madame de Liancourt offrir pour le tout 200,000 francs, somme qui mme toit encore insuffisante, puisque, d'aprs le _factum_ de des Yveteaux (page 9), d'autres estimoient cette belle maison du prix de 100,000 escus. Pour en finir, nous dirons, d'aprs Tallemant (dit. P. Paris, t. 1, p. 346), que Richelieu fut de ceux qui cette maison fit envie. Il eut quelque pense d'y btir, mais il trouva que cela estoit trop loin du Louvre..., parce qu'il falloit gagner le Pont-Neuf pour s'y rendre.] Sur ces 1200 toises de terre ou environ acquises par le dit sieur de la Fontaine, il a est dans la suite basti plusieurs maisons, par differens particuliers, au moyen des achapts qui ont est faits. Premierement, M. Pierre Dubois, maon, acquit du dit sieur de la Fontaine 14 toises de face sur 25 toises et 2 pieds de profondeur, faisant partie desdites 1200. L'Htel-Dieu de Paris acquit du dit Dubois et de Marie Arnoult, sa femme, par contract du 12 novembre 1670, deux grandes maisons, joignantes l'une l'autre, basties sur les dites 14 toises de face et 25 toises 2 pieds de profondeur, ayant vue sur la rue des Petits-Augustins, desquelles deux maisons a est pass titre nouvel le 24 novembre 1694, pardevant Baglan, notaire. La troisime maison, bastie sur sept toises de face dans la dite rue des Augustins, sur 25 de profondeur, fut vendue par le dit sieur de la Fontaine Pierre Tapa, masson, laquelle maison a est depuis acquise par M..... de Vigny, par contract du..., et a pass titre nouvel le dixime jour de juillet 1694, pardevant Baglan, notaire. La quatrime maison, bastie sur sept toises de face dans la dite rue, sur 25 de profondeur, contenant cour et jardin, appartenant M. Salomon Domanchin[200], qui a pass titre nouvel le dix-septime jour de juillet 1690, pardevant Baglan, notaire. [Note 200: C'est sans doute le Domanchin dont parle Sandras de Courtilz dans les _Mmoires du comte de Rochefort_, p. 341, et dont le nom est cit dans la longue pice monorime _l'Epitaphe du bibliothcaire_ (le Conservateur, avril 1758, p. 110). Sandras le donne pour un fameux usurier qui avoit vol pour le moins cinquante mille cus un gentilhomme nomm Mr. Le prnom tout isralite de Salomon, qui lui est donn ici, ne rpugne ni la qualit, ni au mfait.] La cinquime maison, acquise par damoiselle Magdeleine de Galmet, femme separe quant aux biens d'avec M. Gilles Launay, historiographe de France[201], bastie sur 52 toises et demie de superficie, ayant face dans la dite rue des Petits-Augustins, laquelle elle a depuis vendue aux religieux de la Charit, par contract du dix-huitime jour de juillet 1676, pardevant Huart et Duparc, notaires, lesquels religieux en ont pass titre nouvel le premier jour de mars 1695, pardevant Baglan et son confrre. [Note 201: Nous ne savons quel est ce monsieur Gilles de Launay, historiographe de France en 1676.] La sixime, bastie sur sept toises de face dans la dite rue, sur 25 de profondeur, acquise par Cesar Baudet, marchand, et depuis par lui vendue M. Louis Rellier, par contract du..., qui a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le vingt-quatrime jour d'aoust 1694. La septime maison, bastie sur trois toises et demie de face dans la dite rue, sur 10 de profondeur, appartenante M. Estienne Magueux, avocat, au moyen du contract du dix-neuvime jour d'avril 1668, pardevant Dupuys et Plastrier, notaires, et a le dit sieur Magueux pass titre nouvel le septime jour d'aoust 1694, pardevant Baglan, notaire. La huitime maison, bastie sur six toises de face dans la dite rue, sur dix de profondeur, et faisant l'encoigneure d'icelle rue et de la rue Jacob, appartenante M. Gilles de Launay, historiographe de France, au moyen de l'acquisition par luy faite de la dite place du sieur de la Fontaine par deux differents contracts..., passez pardevant Sadot et Plastrier, notaires, dont le dit sieur de Launay a pass titre nouvel le vingt-quatrime decembre 1686, et depuis encore, le troisime jour de mars 1695, pardevant Baglan, notaire. La neuvime maison, bastie sur quatre toises de face dans la dite rue Jacob, sur dix de profondeur, appartenante au dit M. Estienne Magueux, avocat, qui a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le septime jour d'aoust 1694. Les dixime et onzime maisons, basties sur onze toises et demie de face dans la dite rue Jacob, sur quinze toises trois pieds de profondeur, appartenantes M. Jacques Poignet, charpentier, et Judith Guyerreau, sa femme, au moyen du contract d'acquisition pass pardevant Plastrier et son confrre le dix-neuvime jour d'avril 1668, de messire Jacques le Maon, seigneur de la Fontaine, lequel sieur Poignet a pass titre nouvel, pardevant Baglan et son confrre, le 6 may 1687. La douzime maison, bastie sur cinq toises de face dans la dite rue, sur quinze de profondeur, appartenante cy-devant au dit M. Estienne Magueux, avocat et la damoiselle sa femme, au moyen de l'acquisition par eux faite de messire Jacques le Maon, seigneur de la Fontaine, par contract du dix-neuvime jour d'avril 1668, pardevant Dupuys et Plastrier, notaires, laquelle ils ont depuis vendue M. Jacques Laugeois, secretaire du roy, par contract pass pardevant Devin et Sainfray, notaires au Chastelet de Paris, le 21 juillet 1670, dont le dit sieur Laugeois a pass titre nouvel et reconnoissance pardevant Baglan et Boucher, notaires au Chastelet, le huitime jour de mars 1687. La treizime maison, bastie sur sept toises de face dans la dite rue, sur vingt-deux de profondeur, o pend pour enseigne l'Htel de Sude[202], bastie par Bernardin Fouques, qui l'avoit acquise de..., laquelle il a depuis vendue M. Andr Bihoreau l'an par contract du..., qui en a pass titre nouvel le huitime jour de fevrier 1695, pardevant le dit Baglan, notaire. [Note 202: Les htels garnis furent toujours trs nombreux dans ce quartier. Celui qu'on nomme ici et l'htel de l'Aigle, qui vient aprs, ne s'y trouvent plus toutefois. C'toit encore, la fin du XVIIe sicle, une mode pour les trangers de venir loger au faubourg Saint-Germain. Nous lisons dans les _Annales de la cour et de Paris_ pour 1697 et 1698, t. 2, p. 135: Depuis que la paix toit faite, il y avoit un si grand abord d'trangers Paris que l'on en comptoit quinze ou seize mille dans le faubourg Saint-Germain seulement. Cette affluence y fit tellement renchrir les maisons que celles qui s'y louoient pendant la guerre mille ou douze cents francs y valoient alors cinq cents escus. Le nombre de ces trangers s'accrut alors bientt de plus de la moiti, de sorte que, par la supputation qui en fut faite peu de temps aprs, c'est--dire au commencement de l'anne suivante, on trouva qu'il y en avoit plus de trente-six mille dans ce seul faubourg.--Dulaure, dans sa _Nouvelle description des curiosits de Paris_, 1785, in-12, t. 1, p. 327, cite, dans la seule rue Jacob, trois htels parmi les plus excellents de Paris: _l'htel de Danemarck_, _l'htel d'Yorck_, _l'htel du Prince de Galles_. Ce dernier, comme nous le voyons sur le plan de Maire, toit trs vaste: ses jardins alloient jusqu' la rue des Marais. Le matre de l'htel d'Yorck parloit anglais, et il y avoit tout proche un caf ou l'on toit servi l'angloise. Toutes ces commodits furent sans doute cause que Sterne se logea dans cette mme rue quand il vint Paris. _L'htel de Modne_, o il descendit, s'y trouvoit, en face de la rue des _Deux-Anges_. V. Paulin Crassous, _le Voyage sentimental_, traduit en franois, Paris, 1801, pet. in-18, t. 3, p. 146.--La rue des Deux-Anges devoit peut-tre elle-mme son nom une htellerie. Il s'en trouvoit dj une portant cette enseigne sur le quai du Louvre. V. les _Mm._ de Monglat, collect. Petitot, 2e srie, t. 51, p. 268.] La quatorzime maison, o pend pour enseigne l'Aigle-Noir, bastie sur huit toises de face dans la dite rue, pareille quantit sur le derrire, sur vingt-trois de profondeur, revenant cent quatre-vingts toises en superficie, appartenante messire Louis de Lasser, conseiller au parlement[203], comme fils unique et seul heritier de messire Jean de Lasser, aussi conseiller en la dite cour, qui l'avoit acquise par echange de messire Franois Deshotels, secretaire de Son Altesse Royalle, et de Marie Balisson, sa femme, par contract pass pardevant Gabillon et Plastrier, notaires, le trentime jour de juillet 1661, dont le dit sieur de Lasser a pass titre nouvel et reconnoissance pardevant Baglan et Boucher, notaires, le vingt-deuxime jour de may 1691. [Note 203: Il descendoit de Louis de Lasser, proviseur du collge de Navarre, dont le portrait se voyoit sur les vitraux de la chapelle de ce collge. Celui qui est nomm ici, fort savant homme et du meilleur monde, mourut au Temple en 1754, quatre-vingt-quatre ans. V. Piganiol, t. 5, p. 188-190.] La quinzime maison, bastie sur dix toises deux pieds de face dans la dite rue, contenant en superficie deux cens huit toises un tiers, appartenante, savoir: la moiti et les deux tiers en l'autre moiti M. Nicolas Henin, secretaire du roy, au moyen de l'acquisition qu'il en a faite titre d'echange de M. Claude de la Haye, seigneur de Vaudetart[204], maistre d'htel du roy et de la reine, de M. Estienne Bulleu, conseiller du roy, president au grenier sel de Paris; dame Denise de Malaquin, son epouse, et autres s noms qu'ils ont proced, heritiers en partie de defunt messire Charles de la Haye et dame Denise de Baillou, sa premire femme, par contract pass pardevant Galloys et Laurent, notaires au Chastelet de Paris, le quatorzime jour de septembre 1610, ausquels defunts sieur et dame de la Haye la dite maison appartenoit au moyen de l'acquisition faite de..., par contract du..., dont le dit sieur Henin a pass titre nouvel le 16 avril 1687. [Note 204: C'est le de la Haye chez lequel nous avons vu la reine Marguerite chercher un asile Issy contre la peste. V. plus haut, p. 134, note.--Les seigneurs de Vaudetart avoient leur spulture dans l'glise d'Issy. (Piganiol, t. 9, p. 256.)] La seizime maison, bastie sur six toises de face sur ladite rue Jacob, cinq toises et demie sur le derrire, sur vingt toises un pied de profondeur, revenant en superficie 115 toises et demie, appartenante M. Louis de Lasser, conseiller au parlement, comme fils unique et seul heritier de defunt M. Jean de Lasser son pre, aussi conseiller en la dite cour, lequel avoit acquis la dite maison de M. Nicolas le Vauquelin, tant comme donataire du sieur des Yveteaux, son oncle, que comme tuteur de damoiselle Charlotte-Gabrielle le Vauquelin, sa fille, par contract pass pardevant le Boeuf et Boindin, notaires, le 27 octobre 1661, dont le dit sieur de Lasser a pass titre nouvel et reconnoissance pardevant Boucher et Baglan, notaires, le 21 may 1689. Les 17e, 18e et 19e maisons, sont basties sur cent six toises deux tiers, lesquelles ont est acquises par maistre Laurent Reverend, secretaire du roy, du dit sieur de Sacy, par contract pass pardevant Manchon et son confrre, notaires, le 14 mars 1663, les biens duquel sieur Reverend sont aujourd'huy en direction. La vingtime maison appartient aux enfans et heritiers du dit sieur de Sacy, qui en estoit proprietaire, savoir: de la moiti comme donataire du sieur des Yveteaux son oncle, et de l'autre moiti comme l'ayant depuis acquise des heritiers de Charlotte-Gabrielle de Vauquelin sa fille, et de dame Margueritte Dupuis sa premire femme, par transaction passe pardevant..., notaires, le..., dont les dits heritiers de Sacy ont pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 19 avril 1695. Toutes lesquelles maisons sont basties tant sur les onze cens trente toises de terre acquises par le dit sieur des Yveteaux sous le nom du dit sieur de la Chevalerie[205] des dits religieux Augustins, que sur les six cens deux toises deux tiers quatre pieds qu'il avoit dej acquises des dits Augustins, sous le nom du dit sieur de la Chevalerie, par contract du 14 juillet 1610. [Note 205: Ce la Chevalerie, qui a tant de fois t nomm comme mandataire de des Yveteaux, toit d'une famille huguenote, qui passa en Prusse vers la fin du XVIIe sicle, et de laquelle se trouvoit tre Mme de la Chevalerie morte Berlin en 1736. (_Ducatiana_, t. 1, p. 56.)--Celui dont il est parl ici tenoit par les femmes la famille de la mre de Boileau. V. Berriat S.-Prix, _Oeuvres de Boileau_, t. 4, p. 442.] Toutes les dites maisons ne sont aujourd'huy charges que de trois sols neuf deniers de cens, les rentes de 361 livres d'une part, et 6 livres d'autre part, ayant est rachetes par quittances des 12 juillet 1685 et 8 may 1690. Derrire les dites maisons est le nouveau jardin des religieux Augustins, contenant trois quartiers six perches de terre, que la cour, par le sus dit arrest du 23 decembre 1622, leur a permis de se reserver, la charge de payer l'Universit huit livres deux sols de rente et neuf deniers de cens, dont ils ont pass titre nouvel le 29 mars 1695, pardevant Baglan, notaire[206]. [Note 206: Du Boulay (p. 320) dit que pour ce terrain les religieux devoient payer 10 livres de rente et 12 deniers parisis de cens par arpent. Afin de frustrer l'Universit, ils firent racheter une partie des dites rentes, selon du Boulay; mais l'Universit para le coup: elle fit aux moines un procs, la suite duquel ils furent condamns, le 19 aot 1645, payer l'Universit 31 livres de rente, rachetables de 620 livres, et cela sans prjudice de ce qu'ils devoient pour le bail qu'ils avoient fait avec le marbrier Alphonse Mesnard, pour 300 toises dont il sera parl plus loin, sans prjudice non plus d'une rente de 36 livres par eux due pour 120 autres toises de terre, ni enfin de 48 livres de rente portes, par contract du mesme jour, au profit de Roland le Duc, de 160 toises de terre sur la rue Saint-Pre..., lequel bail ils avoient artificieusement fait declarer nul et resolu. Les Augustins ne s'en toient pas tenus se dcharger indment de leur redevance envers l'Universit; il parot, d'aprs l'arrt rendu contre eux, qu'ils avoient empit sur le terrain du Pr-aux-Clercs au del des limites que leur assignoit l'acte de donation de la reine Marguerite. V. l'arrt, donn _in extenso_ par du Boulay, p. 326.] A la suite de la maison du sieur de Sacy est une vingt-unime maison bastie sur deux cens toises de terre donnes cens et rente par les dits Augustins, par contrat du 12 juillet 1613, Jean Clergerie, moyennant six livres de rente et deux deniers de cens. Elle fut saisie reellement sur la succession du dit Clergerie, et adjuge, par sentence du Chastelet du 12 may 1627, maistre Pierre Calluze, principal commis au greffe criminel de la cour. Damoiselle Marguerite Calluze, sa fille et hritire, ayant epous messire Claude Guyon, seigneur de la Houdinire, elle a est sur eux saisie et adjuge, par sentence du Chastelet du 23 juin 1691, au sieur Marquis Desfeugerais, moyennant 26,700 livres, charge de soixante livres de rente et deux sols de cens, lequel a est condamn, par sentence du Chastelet du..., passer titre nouvel; et il a pass ledit titre nouvel le 27 juin 1695, pardevant Baglan, notaire. La vingt-deuxime est sur cent toises de terre donnes cens et rente par les dits Augustins, par contract du 12 juillet 1613, Jacques Prudhomme, boulanger, moyennant trente livres de rente et un denier de cens. Franois Dubois, serrurier, en acquit la moiti, et les deux tiers en l'autre moiti, par sentence de decret du Chastelet de Paris du 25 may 1658, sur la veuve et heritiers du dit Prudhomme, et l'autre tiers de la seconde moiti de Jean Briest de Touteville, bourgeois de Paris, et Magdeleine Drage, sa femme, par contract d'echange pass pardevant Lefranc et Gabillon, notaires, le 7 aoust 1664. Le dit Dubois et Marguerite Fromentel, sa femme, vendirent la dite maison Florent Fromentel, aussi serrurier, et Marie Thilorier, sa femme, par contract pass pardevant Levasseur et Mouffle, notaires au Chastelet, le 24 juillet 1666. Le dit Fromentel et sa femme en passrent titre nouvel pardevant les mmes notaires le 16 septembre suivant, et ont pass un autre titre nouvel le 7 juin 1694, pardevant Baglan, notaire. A la suite de cette maison estoit une place, contenant trois cens quatre-vingt-trois toises douze pieds, donne anciennement cens et rente par les dits Augustins Alphonse Mesnard, marbrier, par contract du 12 juillet 1613, moyennant trente-une livres de rente, lequel contract ayant est resolu par sentence du Chastelet du 18 decembre 1615, ils rentrrent dans la dite place, dont ils furent condamnez par arrest contradictoire de la cour, du 19 aoust 1645, de payer l'Universit le rachapt de la dite rente de trente-une livres, montant en principal 620 livres, ce qu'ils firent par quittance du 27 octobre 1657. Les dits Augustins ont depuis fait btir sur cette place, qui fait l'encoigneure de la dite rue Jacob et de celle des Saints Pres, six maisons qui s'etendent jusqu' la maison de M. de Bernage de S.-Maurice, maistre des requestes, et ont pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, tant de cette place que de leur nouveau jardin, le 29 mars 1695, comme il a est dit l'autre page. De l'autre cost de la dite rue Jacob, commencer l'encoigneure de la rue cy-devant appele des Egouts, et present de Saint-Benoist[207], sont les maisons suivantes: [Note 207: Elle s'appela d'abord le Grand et le Haut-Chemin, puis rue des Vaches, puis rue des Egouts. (Du Boulay, p. 402.)] _Premire et seconde maisons._ Ces deux maisons sont bties sur trois cens toises de terre donnes cens et rente par les dits Augustins Guillaume Le Camus, orfvre, par contract du 12 avril 1613, moyennant 90 liv. de rente et deux sols six deniers de cens, lequel Le Camus en passa le mesme jour declaration au profit de Ren Le Breton et de Franois Percheron. Les dits Le Breton et Percheron vendirent une maison, avec le commencement d'une autre btie sur la dite place, maistre Michel Chauvin, procureur au grand conseil, par contracts des 4 decembre 1625 et 8 mars 1630. Le dit sieur Chauvin en vendit une messire Louis Dulac par contract du 13 may 1653. Le dit sieur Dulac l'echangea le..., avec messire Christophe Sanguin, president en la cour. Messire Denis de Palluau, conseiller en la dite cour, et dame Catherine Le Grand son epouse, acquirent une des dites deux maisons, qui est la seconde, par contract d'echange du 31 may 1669, de Florent Fleury, licenci s lois, fond de procuration des sieurs Denis Sanguin, aussi conseiller en la dite cour, Jacques Sanguin, et d'Antoine Sanguin, enfans et heritiers du dit messire Christophe Sanguin. La dite dame veuve du dit sieur de Palluau en a pass titre nouvel le 5 janvier 1688. A l'egard de l'autre maison, qui est la premire et qui fait l'encoigneure des rues Jacob et Saint-Benoist, elle a est adjuge sur la succession dudit Chauvin, par arrest de la Cour du 24 avril 1694, Franois Nourry, ancien consul et marchand drapier, la charge de payer l'Universit quarante-cinq livres de rente et quinze deniers de cens personnellement, faisant moiti de la somme de quatre-vingt-dix livres de rente, et deux sols six deniers de cens, prendre solidairement sur la maison dudit sieur Nourry et sur celle de ladite dame de Palluau. Ledit sieur Nourry a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 5 may 1694. _Troisime et quatrime maisons._ Ces deux maisons sont bties sur trois cens toises de terre donnes cens et rente par les dits Augustins au dit nom Simon Devaux, parfumeur, par contrat du ... avril 1613, moyennant quatre-vingt-dix livres de rente et trois deniers de cens, lequel contrat ayant est depuis resolu, lesdits religieux en firent un autre aux mesmes conditions Jean de Lespine, charpentier, le 5 octobre 1618[208]. [Note 208: Ce Jehan de l'Espine est sans doute le mme qui fit connotre l'Estoile le riche parfumeur Devaux, son ami. V. le passage dj cit, _Journal de l'Estoile_, dit. Michaud, t. 2, p. 476.] Ledit Jean de Lespine et Marie Bigot, sa femme, ayant fait btir deux maisons sur la dite place, vendirent la plus petite, par contract du 28 septembre 1628, Robert Gillot, sieur des Periers, exempt des gardes du corps du roy, sans la charger d'aucune rente, mais seulement de deux deniers parisis de cens envers l'Universit. Le 2 janvier 1665, Elisabeth de la Planche, veuve du dit sieur des Periers, passant titre nouvel l'Universit, s'obligea seulement de luy payer les dits deux deniers de cens, conformment au contract d'acquisition de ladite maison, et une transaction passe entre ladite Universit et son defunt mary, le 5 mai 1629, homologue par arrest de la Cour, du 19 novembre suivant, rendu entre ladite Universit, ledit defunt sieur des Periers et ledit Delespine et sa femme, vendeurs, par lequel il fut ordonn que ladite rente de 90 livres par an, seroit assise et perue sur l'autre grande maison appartenante audit Delespine et sa femme. Valentin Drouyn, sieur de Boisimont, et damoiselle Jeanne Gillot des Periers, sa femme, fille et heritire desdits sieur et dame des Periers, vendirent ladite maison, par contrat du 14 mars 1671, Louis Poncet et la demoiselle Louise de la Grange, sa femme, charge de deux deniers parisis de cens seulement, sur lesquels Poncet et sa femme ladite maison a t vendue et adjuge au sieur Ren le Sourd, marchand drapier, par sentence des requestes du Palais du 24 juillet 1673. Ledit le Sourd en a fait donation damoiselle Marguerite le Semelier, laquelle estant decede, M. Thomas le Semelier, notaire au Chastelet, son pre et son heritier, en a pass titre nouvel, par devant Baglan, notaire, le 15 juillet 1694, la charge des dits deux deniers de cens. La dite maison est bastie sur 6 toises de face sur la rue Jacob, et sur 18 toises de profondeur, y compris le jardin, qui a 5 toises de largeur. Cette maison avoit est supprime dans les comptes pour couvrir une malversation, et elle y a est remise par M. Colletet[209], receveur de l'Universit, en 1695. [Note 209: Ce nom de Colletet, port par deux potes qui l'ont popularis, toit trs honorablement connu dans la bourgeoisie parisienne aux XVIe et XVIIe sicles. Il en toit de lui peu prs comme de celui de Scarron: c'toit une espce de noblesse dans la roture. Une maison de la rue de la Mortellerie s'appeloit maison Colletet, et parot avoir t trs fameuse dans le quartier. V. Flibien, _Preuves_, t. 2, p. 34. Flibien parle d'un Colletet qui toit dans les ordres. (_Id._, 1, 685.) Enfin nous savons que cette famille tenoit par alliance celle de Boileau (Berriat Saint-Prix, _Oeuvres de Boileau_, t. 4, p. 456), ce qui rend moins justifiables encore les attaques du satirique contre Franois Colletet.] A l'egard de l'autre grande maison, elle fut vendue et adjuge sur le dit Delespine et sa femme, par arrest du 28 novembre 1640, M. Louis Cochon, avocat, la charge des dites 90 livres de rente et 5 deniers de cens envers l'Universit. Dame Denise de Roques, sa veuve, en passa titre nouvel, conjointement avec ses enfans, le 12 janvier 1669, pardevant Boucher et Levesque, notaires. _Cinq, six et septime maisons._ Ces trois maisons sont basties sur 100 toises de terre d'une part, donnes cens et rentes par les dits Augustins, par contracts du 13 avril 1613, Jacques Rousseau, brodeur, moyennant 30 livres de rente et 1 denier de cens, et 100 toises de terre d'autre part, donnes par les dits Augustins aux mesmes conditions, par contract du 18 des dits mois et an, Jean Dubut. Ledit Rousseau ayant fait bastir une maison sur la dite place, elle fut sur luy saisie, et adjuge Charles Gazeau, masson, le 20 septembre 1617. Le 21 juillet 1624, le dit Gazeau la vendit Jean de la Jarrie, boulanger. Le 5 aoust 1638, le dit de la Jarrie et Marguerite Lorillier, sa femme, la revendirent damoiselle Marguerite Regnouet, femme separe de biens de M. Jean Baptiste Mathieu[210], historiographe de France. [Note 210: Fils de P. Matthieu, dont il publia l'_Histoire de France_, Paris, 1631, 2 vol. in-fol. Il y avoit joint l'_Histoire de Louis XIII_. La femme qu'on lui donne ici n'auroit pas t sa seule pouse, s'il falloit en croire la _Biographie universelle_, qui le marie avec Louise de la Cochre, d'une famille noble de Florence. Toujours d'aprs le mme recueil, il en avoit eu deux fils et une fille, qui se fit religieuse dans le tiers ordre de Saint-Franois, et y vcut d'une manire trs difiante. Sa vie a t publie par le P. Alexandre, rcollet. _La Vie de la venerable M. Matthieu_, Lyon, 1691, in-8.] A l'egard des autres 100 toises de terres acquises par le dit Dubut, il en vendit 50, le 18 octobre 1618, Julien le Charetier. Le dit le Charetier en retroceda depuis dix au dit Dubut, et n'en retint que 40, charges de 12 livres de rente. Le 18 janvier 1633, le dit Dubut et Charlotte Ladam, sa femme, vendirent Jean Amy, bourgeois de Paris, une maison bastie sur 60 toises de terre, charge envers l'Universit de 18 livres de rente. Le 14 may 1640, le dit Amy eschangea avec la dite damoiselle Mathieu la dite maison. Le 22 decembre 1617, Innocent Loison acquit du dit le Charetier les dites 40 toises de terre, sur lesquelles il fit bastir une maison. Le 19 novembre 1640, Anne Cochon, veuve du dit Loison, et Jean Desmarests, cause de Catherine Loison, sa femme, et fille et heritire du dit defunt Loison, vendirent la dite damoiselle Mathieu la dite maison, charge de 12 livres de rente envers l'Universit. Au moyen de quoy la dite damoiselle Mathieu fut proprietaire des dites trois maisons, basties sur les dites 200 toises de terre, desquelles elle disposa par donnation entre vifs, du 23 fevrier 1674, en faveur des religieux de la Charit, lesquels, pour l'indemnit, payrent, en 1675, 9,000 livres et 600 livres pour le rachapt de la rente de 30 livres. Les dits religieux ont pass titre nouvel le 6 juin 1687, et encore le 1er mars 1695, pardevant le dit Baglan, notaire. _Huitime maison._ Cette maison est bastie sur 200 toises de terre bailles cens et rente par les dits Augustins au dit nom, par contracts des 13 avril et 18 mai 1613, Mathieu Ladam et Mathieu Hautecloche, brodeurs, moyennant 60 livres de rente et quatre deniers de cens. Les 18 juin et 4 juillet au dit an, les dits Hautecloche et Ladam cedrent leurs droits Mathieu Labb, marchand. Le 12 juin 1614, le dit Labb vendit la dite place M. Robert Frissard, avocat, sur laquelle il fit bastir la dite maison. Le 5 decembre 1637, le dit sieur Frissard ceda la dite maison damoiselle Marie Frissard, sa fille, pour demeurer quitte envers elle de ce qu'il luy devoit par son compte de tutelle. La dite damoiselle Frissard epousa Claude Arnoullet, sieur de Bezons, controleur provincial du regiment de Champagne[211]. [Note 211: Un autre M. de Bezons, qui fut membre de l'Acadmie franoise, demeuroit au faubourg Saint-Germain. (Tallemant, in-12, t. 8, p. 31.)] Damoiselles Angelique et Louise Arnoullet de Bezons, leurs filles et heritires, en ont pass titre nouvel le 6 juin 1687, pardevant Baglan et son confrre, notaires. _Neuf et dixime maisons._ Ces deux maisons sont basties sur 150 toises de terre donnes cens et rente par les dits Augustins, au dit nom, Pierre Hanon[212], par contract du 18 mars 1613, moyennant 45 livres de rente et 2 sols six deniers de cens. [Note 212: Il toit sans doute le fils de l'entrepreneur Pierre Hannon, qui btit, en 1550, le _clotre des Clestins_ (Piganiol, t. 4, p. 253), et comme lui, il devoit tre maon. On a d remarquer que ce sont souvent des entrepreneurs, charpentiers ou maons, qui prennent cens les terrains du Pr-aux-Clercs, afin d'y construire et de revendre ensuite, comme on fait aujourd'hui dans les quartiers neufs.] Le 5 mars 1616, le dit Hanon en ceda 30 toises Didier Deschamps et Catherine Dudoigt, sa femme, la charge de 9 livres de rente et de 2 deniers de cens. Le 27 decembre 1617, les dits Deschamps et sa femme en vendirent 15 toises Andr Millois. Le 12 avril 1618, le dit Deschamps et sa femme vendirent Nicolas de Hene, charpentier, une petite maison bastie sur les autres 15 toises de terre. Le cinquime janvier 1622, le dit Millois vendit au dit de Hene une maison bastie tant sur les dites 15 toises luy cedes par le dit Deschamps que sur autres 13 toises qu'il avoit depuis acquises du dit Hanon. Le 17 may 1623, Arnaud de Lassaignes acquit du dit Hanon le restant des dites 150 toises, montant 107 toises, lesquelles, avec les 30 qu'il avoit vendues au dit Deschamps et les 13 qu'il avoit pareillement vendues au dit Millois, faisoient les 150 qu'il avoit prises cens et rente des dits Augustins. Le dit de Lassaignes en passa aussi tost declaration au profit des religieux de la Charit. Le 6 mars 1624, les dits de Hene et sa femme vendirent aux dits religieux les deux petites maisons par eux acquises des dits Deschamps et Millois, lesquelles les dits religieux firent decreter et s'en rendirent adjudicataires par sentence du Chastelet du 22 may au dit an. Le 2 mars 1637, les dits religieux furent condamnez, par sentence des requestes du Palais, payer et continuer l'Universit les dites 45 livres de rente, avec le cens et le droit d'indemnit. Et le sixime jour de septembre 1647, Messieurs de l'Universit estant convenus avec les dits religieux de la Charit de faire mesurer et arpenter tant les places que ces religieux possedoient de leur chef dans la censive de la dite Universit que comme estant aux droits des nommez Hanon et Scourjon sur les rues Jacob, des Deux-Anges et du Colombier, il s'est trouv, par l'arpentage qui a est fait des dites places par le Mire, jur arpenteur, le dit jour, que l'ancienne place que les dits religieux avoient acquise des dits Augustins par contract du 12 juillet 1613 contenoit 1359 toises deux tiers, savoir: 28 toises de face sur la rue Jacob[213], 48 toises 2 pieds 8 pouces et 7 lignes du cost des dits Hanon et Scourjon, et 48 toises 4 pieds de face sur la dite rue des Saints-Pres, et qu'en deduisant 84 toises pour continuer, le cas y echeant, la rue des Deux-Anges[214], au travers de l'hpital, jusqu' la rue des Saints-Pres, ils possedoient reellement en la censive de la dite Universit, non comprises les maisons qu'ils ont acquises depuis, 1291 toises 2 tiers de terre, et un peu plus, revenant en tout, raison de 6 sols par toise, 387 livres 11 sols 1 denier de rente par chaque an, laquelle rente a est depuis rachete par quittance du.... Les dits religieux ont pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 1er mars 1669. [Note 213: C'est la partie dont il est parl ainsi dans le _Supplment_ de Dubreul (1639, in-4, p. 42): Sur le devant est un autre bastiment regardant le Pr-aux-Clercs, o sont de belles salles hautes et convenantes, et par bas des galeries en forme d'arcades ou de cloistres, et un beau, grand et spacieux preau qui sera au milieu.] [Note 214: Ce projet de prolongation de la rue des _Deux-Anges_, qui et t si prjudiciable l'hospice de la Charit, ne fut pas ralis. Aujourd'hui cette rue, qui toit trs sale et peu habite, est ferme par une porte du ct de la rue Jacob, et par une maison assez rcemment btie du ct de la rue Saint-Benot.] _Onze, douze, treize et quatorzime maisons._ Ces quatre maisons, savoir, deux dans la rue Saint-Benoist et deux dans la rue des Deux-Anges, sont basties sur 199 toises de terre, donnes cens et rente par les dits Augustins Philipes Bacot, peintre, par contract du 24 octobre 1613, moyennant 59 livres 14 sols de rente et 2 deniers parisis de cens. Le dit Bacot ayant fait bastir sur ladite place et ne payant point ladite rente de 59 livres 14 sols, le bastiment et la place furent sur luy saisis reellement, et adjugez, par sentence des requestes du Palais du 6 novembre 1632, M. Jean Lemoyne, contrleur des guerres, lequel, par son testament du 19 novembre 1632, fit ses lgataires universels M. Philippe Jolly, secretaire du roy, et damoiselle Jeanne Cress, sa femme[215]. [Note 215: Elle toit sans doute de la mme famille que la mre de Molire, _Marie Criss_, et que ce mdecin _Criss_, dont Beffara a prouv la parent avec le grand comique, et auquel il arriva une si singulire aventure, raconte par Gui Patin (lettre du 21 nov. 1669). V. Taschereau, _Vie de Molire_, 2e dition, p. 151, 208.] Le dit sieur Jolly fit abattre la maison construite par le sieur Bacot, et en fit faire quatre sa place, dont la premire, dans la rue Saint-Benoist, est porte cochre; la seconde, tenante la precedente, est aussi porte cochre, avec une petite porte; les troisime et quatrime sont la premire et seconde gauche de la rue des Anges, en y entrant par la rue Saint-Benoist. La dite damoiselle veuve Jolly en passa titre nouvel le 16 juillet 1661. Jeanne-Franoise Ranquet, veuve de Louis Jolly, fils et heritier de la dite damoiselle Jolly, au nom et comme tutrice des enfans mineurs du dit defunt et d'elle, en a pass titre nouvel pardevant Baglan le 5 mars 1696. _La quinzime maison._ Cette maison est bastie sur 49 toises de terre, vendues, par contract du 11 septembre 1620, Philippes Leber, par Pierre Hanon, faisant partie de 205 toises qu'il avoit prise cens et rentes des dits Augustins, par contract du 12 juillet 1613, moyennant 61 livres 10 sols de rente. Les religieux de la Charit ont depuis acquis les droits des enfans et heritiers du dit Leber par contract du..., et ont pass titre nouvel le 1er mars 1695, pardevant Baglan, notaire. _La seizime maison._ Celle maison est bastie sur 36 toises de terre, derrire laquelle il y avoit un grand jardin contenant 120 toises, faisant en tout 156 toises, lesquelles, avec les 49 mentionnes en l'article precedent, font les 205 toises prises cens et rente par le dit Hanon des dits Augustins. Le dit Hanon fit bastir cette maison, laquelle fut vendue, le cinquime novembre 1644, par Pierre de Lespine et Franoise Belier, sa femme; Jean Belier et Germaine Merceau, sa femme; Denis des Hayes et Genevive Belier, sa femme; Jean Lambert, tuteur de Jean, son fils et de Barbe Belier, sa femme, tous heritiers de Marguerite Lasser, leur mre et ayeulle, troisime femme du dit Hanon, Charles de Lupp et Barbe Hanon, sa femme, laquelle Barbe Hanon le surplus de la dite place appartenoit, comme fille et heritire du dit Hanon. Le 5 novembre suivant, les dits de Lupp et sa femme vendirent Jacques Nau[216], secrtaire de la chambre du roy, et Marie de la Lende, sa femme, le jardin, contenant 120 toises, estant derrire la dite maison. [Note 216: Ce M. Jacques Nau ne seroit-il pas le mme que Mlle de Montpensier s'toit attach, comme conseiller, pour dbrouiller ses procs, et dont Richelieu l'avoit ensuite force de se dfaire, parcequ'il le souponnoit de lui tre contraire dans son esprit et de la pousser des intrigues hostiles sa politique? V. _Mmoires de Mlle de Montpensier_, coll. Petitot, 2e srie, t. 41, p. 447-491. Nous avons dj vu Edme Robert, intendant de Mademoiselle, acheter des terrains de ce ct (V. plus haut, p. 128), et nous savons d'ailleurs que Gaston y recherchoit de pareilles acquisitions pour les personnes attaches la maison de sa fille, et que, pour leur obtenir une prfrence sur tous autres acheteurs, il usoit de l'influence de son nom auprs du recteur de l'Universit. Voici, entre autres, une lettre qu'il lui crivit ce sujet. Nous la trouvons dans le curieux _mmoire_ de du Boulay (p. 316-317): _A monsieur le recteur de l'Universit de Paris._ Monsieur le recteur de l'Universit de Paris, m'ayant t promis par vos predecesseurs en vostre charge la preferance de places qui vous restent encore vendre au Pr-aux-Clercs, par la dame marquise de Saint-Georges, gouvernante de ma fille, je vous escris cette lettre pour vous faire la mesme prire en sa faveur que je leur ay faite, et vous assure que vous me ferez en cela un singulier plaisir. Je say qu'il vous sera d'autant plus ais qu'il vous doit estre indifferend quelles personnes vous bailliez les dittes places, pourvu que le prix en soit esgal. Et toutefois, quand je verray que ma recommandation aura prevalu en faveur de la ditte dame marquise de Saint-Georges, j'en tiendray l'effect une particulire defference que vous y aurez voulu rendre, qui me conviera vous en tesmoigner mon ressentiment aux occasions qui s'en pourront offrir, et comme je suis, Monsieur le recteur de l'Universit de Paris, Votre bien bon amy, GASTON.] Et, le 11 fvrier 1645, ils vendirent aus dits sieur et damoiselle Nau la dite maison, laquelle les dits sieur et damoiselle Nau revendirent, avec le dit jardin, aux religieux de la Charit, par contract du 4 juin 1646, lesquels, au moyen de ce et de l'acquisition qu'ils avoient faite des droits du dit Leber, furent possesseurs et proprietaires des dites 205 toises de terre, charges de 61 livres dix sols de rente, qu'ils furent condamnez payer l'Universit par sentence des requestes du Palais du 20 decembre 1647, laquelle rente a depuis est rachete par quittance du...; et ont pass titre nouvel comme dessus. _Dix-sept et dix-huitime maisons._ Ces deux maisons sont basties sur 105 toises de terre bailles cens et rente par les dits Augustins Jean Hovalet[217], par contract du 12 juillet 1613, moyennant 31 livres 13 sols de rente et 1 denier de cens. [Note 217: La maison Hovalet se trouve indique sur le plan de Gomboust.] Le dit Hovalet cda ses droits Pierre Corrup par acte du 8 novembre suivant. Le 29 septembre 1614, le dit Corrup vendit la moiti desdites 105 toises Timothe Pinet. Les dits Corrup et sa femme firent bastir une maison sur l'autre moiti des dites 105 toises de terre, aprs la mort duquel Corrup la moiti qui luy appartenoit en la dite maison ayant est saisie reellement, elle fut vendue et adjuge sur sa succession, par sentence du Chastelet du 21 juin 1628, Gabriel Le Clerc, cabaretier, lequel, le 29 janvier 1630, acquit l'autre moiti de la dite maison de Suzanne Guesnard, veuve du dit Corrup. Les religieux de la Charit ont depuis acquis les droits du dit Le Clerc par contract du..., et ont pass titre nouvel comme dessus. A l'egard de la place vendue au dit Timothe Pinet par le dit Corrup, il y fit bastir une maison, qu'il vendit messire Paul Hurault de l'Hospital, archevque d'Aix, par contract du 11 may 1619, charge de 16 livres 16 sols 6 deniers de rente envers l'Universit, lequel sieur archevque la fit decreter et s'en rendit adjudicataire par sentence du Chastelet du 19 decembre 1620. La dite maison fut encore depuis saisie reellement sur le dit sieur archevque d'Aix, et adjuge, par arrest de la cour du 1 mars 1626, Jean Cheron, apotiquaire. L'Universit, par l'arrest d'ordre des deniers provenus de ladite maison, du 21 juillet 1628, fut colloque pour la somme de 316 livres 16 sols, faisant le principal des dites 16 livres 16 sols 6 deniers de rente qui luy estoit d sur icelle. Marguerite Laurent, veuve du dit Cheron, vendit, conjointement avec ses enfans, la dite maison, par contract du 31 mars 1646, Louis de Riancourt, huissier, lequel en passa le mme jour declaration au profit des dits religieux de la Charit. _Dix-neuvime maison._ Cette maison est bastie sur 54 toises, faisant moiti de 108 donnes cens et rente par les dits Augustins, par contract du 12 juillet 1613, Pasquier Ruelle, boulanger, moyennant 32 livres 9 sols 6 deniers de rente et 2 deniers de cens. Ces 54 toises de terre furent vendues par contract du 22 juin 1614, sur lesquelles y ayant fait bastir la dite maison, ils la vendirent aprs, par contract du..., M. Gervais Aubay, M{e} queux de la reine, et Charlotte Dubois, sa femme. _Vingtime maison._ A l'egard des autres 54 toises de terre, le dit Ruelle y ayant fait bastir une maison, Pierre de Poulain, ecuyer, sieur de la Folie, tant en qualit de donataire des dits Ruelle et sa femme, par acte du 27 janvier 1631, de la moiti de la sus dite maison, qu' cause de l'acquisition par luy faite de l'autre moiti d'icelle, par contract du 16 juin 1635, de Pierre Mercadier, postulant[218] au Palais, et de Catherine Veillon, sa femme, veuve auparavant de Nicolas Mergerie, auquel la sus dite moiti appartenoit, comme fils et seul heritier de Marie Herisson, sa mre, veuve auparavant du dit Ruelle, vendit la dite maison aux religieux de la Charit par contract du 19 juin 1636. [Note 218: Le postulant toit un avocat ou un procureur qui plaidoit dans les justices infrieures.] _Vingt-une et vingt-deuxime maisons._ Ces deux maisons sont basties sur 110 toises et demie donnes cens et rente par les dits Augustins, par contract du 12 juillet 1613, moyennant 33 livres 3 sols de rente, Hubert le Sueur, lequel les ceda Thomas Nepvot, qui les vendit, par acte du 10 mars 1616, Jacques Rolland, lequel en retroceda la moiti au dit Nepvot le 27 juillet suivant. Le dit Rolland fit bastir une maison sur les dites 55 toises un quart, qu'il vendit depuis aux religieux de la Charit par contract du 21 janvier 1625. Le dit Nepvot vendit le 4 aoust 1616 Jean le Gay les dites 55 toises un quart, que le dit Rolland luy avoit retrocedes. Le dit le Gay les revendit le 18 novembre suivant Jean de Lespine, charpentier, sur lesquelles il y fit bastir une maison qu'il vendit Laurent Nota par contract du 16 octobre 1619. Le dit Nota la vendit par echange, le 21 may 1624, Joseph le Virelois, greffier au baillage de Tresnel, lequel la vendit aprs aux religieux de la Charit, par contract du 4 juin 1626. Les religieux de la Charit ont pass un seul titre nouvel de toutes les places et maisons mentionnes cy-dessus qu'ils possdent dans la censive de l'Universit, moyennant douze deniers de cens par chacun arpent, pardevant Baglan, notaire, le 1er mars 1695. TROISIME PARTIE, _Concernant l'alienation faite de partie du surplus du grand Pr-aux-Clercs depuis 1639 jusqu' prsent_. Les adjudicataires du parc de la reine Marguerite s'etendant de jour en jour aux depens de l'Universit[219], pour raison de quoi il y a procs, comme nous le dirons dans la suite, elle resolut de faire afficher la quantit de terre dependante du grand Pr qu'elle vouloit donner cens et rente, et elle en obtint permission de la cour aprs l'information faite que cette alienation ne pouvoit estre que trs utile l'Universit et trs avantageuse au public. [Note 219: L'Universit n'toit pas seule se plaindre de ces empitements et des constructions trop multiplies dans le Pr-aux-Clercs. Il y eut, selon Sauval, des ordres de Louis XIII et de Louis XIV faisant dfense de passer certaines limites. Nanmoins, ajoute-t-il (t. 2, p. 368), on ne laisse pas d'avancer toujours et de les passer, ce qui oblige quelquefois de les reculer et mettre un peu plus loin.--La premire usurpation ne venoit pas des _adjudicataires_ dont il est ici parl, mais de la reine Marguerite elle-mme, qui avoit donn un exemple trop bien suivi. Ne s'en tenant pas aux six arpents que l'Universit lui avoit vendus dans le Pr-aux-Clercs, elle avoit empit sur cinq ou six autres, comme il est dit dans la _Requeste verbale_ du 24 octobre 1616; et, afin d'en oster l'advenir toute connoissance, elle a non seulement fait arracher les bornes et combler les tranches qui separoient le dit Pr d'avec les terres voisines, mais mesme elle a fait faire de larges et profondes tranches dans iceluy Pr par le moyen des quels son usurpation est demeure jointe au _parc_ qu'elle vouloit dresser derrire son hostel. Ce parc, qu'on appeloit aussi le _jardin_, les _alles_, le _cours de la reine Marguerite_, comme dit Sauval (t. 2, p. 250), et dont nous avons parl (V. notre t. 1, p. 219), s'tendoit loin dans le Pr-aux-Clercs en longeant la Seine: il alloit jusqu' la _halle Barbier_, qui se trouvoit rue du Bac, sur l'emplacement occup depuis par l'htel des Mousquetaires. L'enclos du palais de la reine Marguerite en toit spar par la rue des Saints-Pres. On entroit dans ce parc par une grille, visible, comme le reste, sur le plan de Mrian. La reine n'avoit pas os, ce qu'il parot, s'emparer de cette rue comme elle avoit fait de celle des Petits-Augustins, qu'elle avoit, sans autres faons, englobe presque tout entire dans son enclos. Quant l'autre bout de la rue des Augustins (celui qui touche au quai), lisons-nous dans le _Mmoire_ de du Boulay, p. 403, la reine Marguerite l'avoit fait enfermer en son enclos, en sorte que l'on n'y pouvoit plus passer pour aller la rivire. Mais, aprs son dcs, dit encore du Boulay, son hostel ayant est decret, sur l'opposition qui fut faite intervint arrest, le 14e aoust 1619, par le quel il fut ordonn que distraction seroit faite des cries du dit hostel de la consistance de dix-huit pieds, commencer du cot de la grande porte par laquelle on entre au couvent des Augustins, et continuer au travers de la cour dudit hostel, jusques au chemin public d'entre la rivire et l'hostel. Cet htel de la reine Marguerite, sur lequel nous n'aurons plus revenir, avoit son entre rue de Seine, o l'on en trouve des restes dans la maison portant le n 6. Sur le plan de Quesnel, et mieux encore sur le plan Mrian, on le trouve compltement figur avec ses trois corps de logis, dont celui du milieu toit couronn d'un dme; avec son double perron sur la cour, son jardin et le parc qui en toit le prolongement. Aprs la mort de la reine, les btiments de cet htel ne furent pas ruins, comme dit Sauval: ils furent mis en location par petites parties (V. notre t. 1, p. 207), puis, vers 1639, acquis par Mme de Vassan, qui les loua au prsident Sguier. En 1718, le prsident Gilbert des Voisins en devint propritaire et y fit des rparations qui ont donn au corps de logis encore debout la physionomie qu'il a aujourd'hui. V. Jaillot, _Quartier Saint-Germain_, p. 79, et G. Brice, t. 4, p. 76.] On commena d'abord par dresser la rue que l'on nomme aujourd'huy de l'Universit, laquelle fut prise sur son fonds, de mesme que l'avoient est les rues de Jacob, de la Petite-Seine, aujourd'huy des Augustins, partie de la rue du Bac et partie de celle des Saints-Pres; aprs quoy elle fit des contracts de baux cens et rente avec Messieurs Tambonneau, president en la chambre des comptes; de Berulle, conseiller d'Estat; le Coq, Pithou, de Berulle et de Bragelonne, conseillers en la cour; l'Huillier et Leschassier, maistres des comptes; Bailly de Berchre, tresorier general de France Chlons, et le Vasseur, receveur general des finances Paris. Les contracts furent passez avec ces messieurs pardevant Levesque et Boucot, notaires au Chastelet de Paris, les 31 aoust et 3 septembre 1639, lesquels furent homologuez la poursuite et diligence des dits sieurs preneurs, et sur leur requeste, par arrest definitif du 19 fevrier 1641, duquel jour les rentes la charge desquelles les dites places leur avoient est donnes ont commenc courir[220]. [Note 220: Qu'encore que l'echeance des rentes de toutes ces maisons ait est fixe au 19 fevrier, cependant les receveurs de l'Universit n'en ont compt que comme echeantes au dernier septembre. (_Note de l'auteur._)--MM. Lecoq, Pithou et Tambonneau, lisons-nous dans du Boulay (p. 317), commencrent de faire bastir des maisons depuis le cimetire des Huguenots, qui aboutit de ce ct la rue Saint-Pre; et, pour rendre ces maisons remarquables et distinctives de celles des moines, l'Universit les chargea d'un gros cens de 8 et 10 livres.] Ces places estoient toutes contigus les unes aux autres, et celle donne au sieur de Berchre, attenant le cimetire dit des Huguenots, aujourd'huy appartenant en partie la Charit, estoit la premire dans la rue des Saints-Pres; ensuite, dans la mme rue estoit celle donne monsieur le Coq de Corbeville; puis, dans la rue de l'Universit, celle donne monsieur Pithou, celle donne monsieur Berulle, conseiller d'Estat, celle donne monsieur le president Tambonneau, celle donne monsieur Seguier, celle donne monsieur Lhuillier, celles donnes messieurs Leschassier et de Bragelonne, celle donne monsieur le Vasseur, qui tient aujourd'huy au grand hostel que l'Universit a fait bastir sur son fonds, lequel fait l'encoigneure de la dite rue de l'Universit et de la rue du Bac. Messieurs de l'Abbaye, qui n'ignoroient pas que ces places, comme dependantes et faisant partie du Grand-Pr-aux-Clercs, appartenoient trs legitimement l'Universit; que mesme elle en avoit pass des contracts de baux cens et rentes que la cour avoit homologuez par son arrest du 19 fevrier 1641; ne laissrent pas de faire entendre aux mesmes preneurs que ces places estoient dans leur censive, et les obligrent les reconnoistre et leur en faire mesme de nouveaux contracts; aprs quoy ces Messieurs de l'Abbaye virent que les bastimens estoient presque finis. Ils firent saisir entre les mains des dits sieurs preneurs les rentes qu'ils s'estoient obligez de payer l'Universit, sous le faux pretexte que ces dites places leur appartenoient en propre; et comme tout le parlement estoit trs convaincu de la possession legitime de l'Universit, ils crurent qu'en s'adressant un autre tribunal et depasant pour ainsi dire la matire, ils pourroient plus aisement parvenir leurs fins. Ils portrent donc l'affaire au grand conseil, et y firent assigner l'Universit, laquelle, quoy qu'elle ait ses causes commises la grand'chambre, ne fit aucune difficult de paroistre devant ce tribunal, trs asseure que son bon droit et la justice de sa cause prevaudroient infailliblement l'injuste prtention de Messieurs de l'Abbaye, lesquels, quoy qu'ils eussent fort embrouill l'affaire, ayant pris des lettres en forme de requeste civile contre plusieurs arrests du parlement qui les avoient deboutez de pareille demande, ne purent si bien deguiser la verit qu'elle ne ft reconnue. En effet, aprs que cette affaire eut est plaide fort solemnellement de part et d'autre, il intervint arrest sur les conclusions de monsieur le procureur general le 20 juillet 1646, qui cassa les pretendus baux faits par l'Abbaye, et maintint l'Universit dans la possession des dites places. * * * * * _Detail des baux faits par l'Universit les 31 aoust et 3 septembre 1639, homologuez par arrest de la Cour du 19 fevrier 1641[221], et autorisez par arrest du grand conseil du 20 juillet 1646._ [Note 221: Ces dates concordent merveille avec ce que Corneille fait dire Dorante et Gronte l'acte 2, scne 5, de sa comdie du _Menteur_, joue, comme on sait, en 1642, c'est--dire au moment mme o l'on devoit achever de btir les htels dont nous voyons acheter ici le terrain, et qui changrent si compltement la physionomie du Pr-aux-Clercs. Voici ce curieux passage, o sont rappels tous les travaux accomplis alors dans Paris, tant dans l'le Saint-Louis, o l'on commenoit btir, que dans le Pr-aux-Clercs et dans le nouveau quartier Richelieu, sur les anciens remparts, auprs du Palais-Cardinal: DORANTE. Paris semble mes yeux un pays de romans: J'y croyois ce matin voir une _le_ enchante; Je la laissai deserte et la trouve habite; Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maons, En superbes palais a chang ces buissons. GERONTE. Paris voit tous les jours de ces metamorphoses: _Dans tout le Pr-aux-Clercs tu verras mmes choses_, Et l'univers entier ne peut rien voir d'gal Aux superbes dehors du _Palais-Cardinal_. Toute une ville entire, avec pompe bastie, Semble d'un vieux foss par miracle sortie, Et nous fait prsumer, ses superbes toits, Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois. Dans ce qu'il dit sur le _Pr-aux-Clercs_ cette date de 1642, Corneille se trouve tre plus vrai que Sauval lui-mme dans un passage trop vague de ses _Antiquits de Paris_ (t. 2, p. 368).] _Premire maison._ Le premier des baux faits par l'Universit est celuy qu'elle passa pardevant Levesque et Boucot, notaires au Chastelet de Paris, le 31 aoust 1639, avec M. Pierre Bailly, ecuyer, sieur de Berchre, tresorier general de France Chalons, d'une pice de terre sise sur la rue des Saints-Pres ou de la Charit, attenant le cimetire des Religionnaires, duquel une partie appartient aussi l'Universit[222]. Cette place, contenant 432 toises en superficie, fut donne moyennant 10 livres 8 sols parisis de cens, qui font 13 livres tournois, et 432 livres de rente. Ledit sieur de Berchre fit bastir trois maisons sur cette place, dont il en vendit une, qui est celle du milieu, dame Rene de Boulainvilliers, comtesse de Courtenay, veuve du sieur marquis de Rambure, par contract du 5 juillet 1643, la charge de l'acquitter envers l'Universit de 300 livres de rente, faisant partie des 432 livres portez par son bail, et de 10 livres 8 sols de cens, et outre ce, moyennant 58,000 livres, dont il resteroit 6,000 livres s mains de la dite dame, pour servir au rachapt des dites 300 livres de rente, laquelle clause la dite dame de Rambure n'a point satisfait, et sur laquelle, dans la suite, la dite maison a est vendue et adjuge M. Claude Tiquet, conseiller en la cour[223], par sentence des requestes du Palais du 7 septembre 1689, lequel a pass titre nouvel, le 16 mars 1696, pardevant Baglan, notaire. [Note 222: Piganiol confirme la situation de la maison de M. Bailly de Berchre, t. 8, p. 96-97.] [Note 223: C'est le mme que sa femme, la belle et trop fameuse Mme Tiquet, tenta deux fois de faire assassiner. On conoit, d'aprs la situation de la maison qu'ils habitoient, comment il se fit que l'excution de la coupable eut lieu, le 17 juin 1699, au carrefour de la Croix-Rouge, qui toit la place de Grve de la justice de Saint-Germain-des-Prs. (V. Guyot de Pitaval, _Causes clbres_, t. 4, p. 43, et t. 5, p. 485.)] _Deuxime et troisime maisons._ A l'gard des deux autres maisons, les cranciers des sieur et dame de Berchre les ont vendues, savoir: une dame Marguerite d'Almeras[224], veuve de M. Roger-Franois de Fromont, secrtaire des commandemens de feu S. A. R. Monsieur, duc d'Orlans[225], par contract pass pardevant Le Secq de Launay et Quarr, notaires, le 19 septembre 1668, et l'autre M. Roger-Franois de Fromont, ecuyer, sieur de Villeneuve, par contract pass pardevant les mesmes notaires, le 26 des dits mois et an; le dit sieur de Fromont a pass titre nouvel le 22 mars 1687, pardevant Baglan, notaire. [Note 224: Elle toit fille de ce d'Almeras qui fit sous Louis XIII une si grande fortune comme financier et comme fermier des postes. (V. sur lui la _Chasse aux larrons_ de J. Bourgoing.)] [Note 225: Ceci donne encore raison ce que nous avons dit de l'empressement des officiers de la maison de Gaston ou de celle de sa fille venir s'tablir dans ces quartiers, qui avoient, entre autres avantages, celui de n'tre pas loigns du Luxembourg.] _Quatrime et cinquime maisons._ Ces deux maisons, dont l'une, joignant la precedente, fait l'encoigneure de la dite rue des Saints-Pres, et l'autre est la premire main gauche dans la rue de l'Universit, sont basties sur 420 toises de terre donnes cens et rente par l'Universit, par contract pass pardevant Levesque et Boucot le 8 aoust 1639, messire Jean Le Coq, seigneur de Corbeville, conseiller en la grand'chambre, moyennant 420 livres de rente et 10 livres parisis de cens; a pass titre nouvel le 26 fvrier 1695, pardevant Baglan, notaire[226]. [Note 226: La maison de M. Lecoq est indique sur le plan de Gomboust, au coin de la rue des Saints-Pres et de la rue der l'Universit. Cette dernire y est appele rue de _Sorbonne_. Elle a aussi ce nom sur les plans de Bullet et de Jouvin. Sauval (t. 1, p. 152) dit que c'est tort qu'on le lui donne, car rien n'indique qu'elle l'ait jamais rellement port. G. Brice (t. 4, p. 59) est d'un avis contraire, et soutient que ce nom dsigna au moins la partie comprise entre la rue des Saints-Pres et la rue du Bac. Jaillot pense, de son ct, que c'est la rue Saint-Dominique qui, en 1673, s'appeloit rue _de Sorbonne_. (_Quartier Saint-Germain_, p. 81.) Quant Piganiol (t. 8, p. 169), il donne tort et raison G. Brice: raison si, pour l'poque o cette dsignation put tre en usage, il s'en tient la date du plan de Gomboust, c'est--dire 1652; tort, s'il soutient que ce nom dut tre employ plus tard. Cette opinion de Piganiol est certainement la meilleure.] _Sixime maison._ Cette maison est bastie sur 420 toises de terre donnes cens et rente par contract pass pardevant les dits Levesque et Boucot, notaires, le 8 aoust 1639, messire Pierre Pithou, conseiller au parlement, moyennant 10 livres parisis de cens et 420 livres de rente, laquelle a est rachete par quittance du 19 juillet 1651. Messire Henri de Bullion, conseiller au parlement, et dame Magdelaine de Vassan, son epouse, ont acquis par contract d'echange pass pardevant Mousnier et Le Secq de Launay, notaires, le 25 may 1675, la dite maison de messire Nicolas Durand de Villegagnon, et de damoiselle Elisabeth Pithou, son epouse, fille et heritire du dit feu sieur Pithou. La dite dame veuve de Bullion et ses enfants ont pass titre nouvel l'Universit le 10 septembre 1691, pardevant Lorimier, notaire. _Septime maison._ Cette maison est bastie sur pareille quantit de terre que les deux precedentes, donnes cens et rente par l'Universit par contract pass pardevant les mesmes notaires, aux mesmes charges et conditions, M. Charles de Berulle, maistre des requestes, laquelle il a depuis vendue messire Franois d'Harville des Ursins, marquis de Paloiseau, par contract pass pardevant Muret, notaire, le 30 avril 1657, et le dit sieur marquis de Paloiseau a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 21 juillet 1694[227]. [Note 227: L'htel de Paloiseau, l'un des plus anciens et des plus beaux de ce quartier, est indiqu sur la plupart des plans de Paris au XVIIe sicle; seulement on l'y confond souvent, notamment sur le plan de 1699 et sur celui de Blondel, avec son voisin, l'htel Tambonneau. Sur le plan Turgot, il s'appelle htel de la Roche-Guyon. Il toit donc devenu, par acquisition ou autrement, l'un des quatre htels que, suivant Piganiol, les comtes de la Roche-Guyon, du nom de Silli, ont eus Paris en diffrents temps et en diffrents quartiers. (_Description de Paris_, t. 3, p. 280-281.)] _Huitime et neuvime maisons._ Ces deux maisons sont basties sur 1950 toises de terre donnes cens et rente par l'Universit, par contract pass pardevant les mesmes notaires, le dit jour, 31 aoust 1639, messire Jean Tambonneau, conseiller du roy en ses conseils, president en la chambre des comptes, moyennant 47 livres parisis de cens et 1950 livres de rente, dont il en a est rachet 500 livres par quittances des 20 janvier et 12 mars 1681, donnes par M. Charles Quarr, lors receveur de l'Universit; partant la rente n'est plus que de 1450 livres. Messire Antoine-Michel Tambonneau, aussi president en la chambre des comptes, fils et heritier du dit feu sieur Tambonneau, a pass titre nouvel le 25 octobre 1694, pardevant Baglan et son confrre, notaires[228]. [Note 228: L'htel Tambonneau, dont G. Brice a donn la description, t. 4, p. 59-60, avoit t bti par Le Vau, et toit l'un des plus beaux de la rue de l'Universit. Le prsident toit venu au Pr-aux-Clercs pour se rapprocher de Le Coigneux, son ami, (dont l'htel est devenu celui du ministre de l'instruction publique) et peut-tre aussi afin d'tre porte de voir de plus prs et plus souvent la fille de la Dupuis, marie de Sacy, pour laquelle il avoit une vive inclination. (V. Tallemant, dit. P. Pris, t. 1, p 347.) En attendant que son htel ft bti, il s'tablit dans la maison que Barbier, contrleur gnral des bois de l'Isle de France, et l'un des adjudicataires du parc de la reine Marguerite, avoit fait construire rue de Beaune, deux pas du pont de bois, qu'on appeloit cause de lui _pont Barbier_. Cette belle maison auprs du Pr-aux-Clercs, comme Tallemant appelle l'htel Tambonneau, tant termine, il y vint avec sa femme, si connue alors par ses coquetteries de toutes sortes, et mme avec les amants de madame, entre autres Aubijoux, qui, s'y trouvant bien, y mena, dit Tallemant, d'autres gens de la cour. (Edit. in-12, t. 9, p. 155.) La maison Tambonneau est figure sur le plan de Gomboust; ses jardins vont jusqu' la rue Saint-Guillaume, en longeant sur la gauche une partie du cimetire des huguenots. La Quintinie, qui toit prcepteur du fils de M. Tambonneau, dveloppa, dans ses magnifiques jardins, le got qu'il avoit pour l'horticulture, si bien qu'il renona tout fait au dessein qu'il avoit de se faire avocat, et se fit jardinier. On sait combien cette rsolution lui a russi, et quelle clbrit il a atteinte.--M. Monmerqu a dit par erreur, dans ses _Notes sur Tallemant_, t. 9, p. 155, que l'htel Tambonneau, l'ancien htel de Bouillon, selon lui, toit encore un des plus beaux du quai Malaquais.] _Dixime, onzime et douzime maisons._ Ces trois maisons sont basties sur 675 toises de terre, donnes cens et rente par l'Universit, par contract pass pardevant les mesmes notaires, le 3 septembre 1639, messire Tanneguy Seguier, president au parlement, moyennant 16 livres 4 sols parisis de cens et 675 livres de rente, laquelle fut depuis reduite 588 livres 16 sols 8 deniers, au moyen de l'arpentage fait de ladite place par Thomas Goubert, masson, le 5 juillet 1660, nomm d'office par M. Coicault, conseiller au parlement et commissaire aux requestes du palais, en consquence d'une sentence rendue par ladite Cour le 8 janvier 1659, et le cens reduit 17 livres 13 sols 5 deniers. Dame Marguerite de Menisson, veuve dudit sieur president Seguier, vendit ladite place par contract pass pardevant Huart et Lemoyne, notaires au Chastelet, le 8 decembre 1643, M. Andr Brionnet, sieur du Mesnil et de la Chausse, la charge de payer les arrerages desdits cens et rente. Dame Louise Pithou, veuve dudit sieur Brionnet, rachetta ladite rente, montant en principal 11,776 livres 13 sols 4 deniers, par quittance passe par devant Pain et Mousnier, notaires, le 31 juillet 1660. Messire Franois Brionnet, matre des comptes, tant comme fils et heritier dudit sieur Andr Brionnet que comme donataire de ladite dame Pithou, sa mre, en faveur de son contract de mariage du 20 janvier 1659, a pass titre nouvel des dites trois maisons le 21 mars 1688, pardevant Baglan, notaire. _Treizime maison._ Cette maison est bastie sur 650 toises de terre, donnes cens et rente par l'Universit, par contract pass par devant les mesmes notaires, le 3 septembre 1639, messire Jean de Berulle, seigneur du Vieux-Verger et de Serilly, conseiller d'estat, moyennant 15 livres 12 sols parisis de cens et 650 livres de rente. Les mesmes jour et an, ledit sieur de Berulle en passa declaration au profit de M. Jean Bouthier, secretaire de la reine, et de damoiselle Anne Prieur, sa femme. Jean-Louis et Anne Bouthier, enfans et heritiers des dits sieur et damoiselle Bouthier, echangrent la dite place, par contrat du 21 janvier 1658, avec M. Adrien Guitonneau, secretaire du roy, lequel, par autre contract du 13 may 1660, l'echangea avec dame Elisabeth Lhuillier, epouse non commune en biens de messire Estienne Daligre, chancelier de France, qui la fit decreter et s'en rendit adjudicataire par sentence du Chastelet du septime mai 1661; et avant que l'adjudication luy en eut est faite, elle la fit mesurer et arpenter par Thomas Gobert[229], matre masson, expert convenu; par l'arpentage ladite place ne se trouva contenir que 570 toises 3 pieds 9 poulces, c'est--dire quatre-vingts toises ou environ moins qu'il n'est port par ledit contract de bail cens et rente, de manire que la rente fut reduite 570 livres 2 sols 1 denier, et le cens 17 livres 2 sols. [Note 229: Ce Thomas Gobert toit le pre de l'architecte du mme nom qui l'on devoit le dessin de la Bibliothque des Petits-Pres, et qui construisit tout prs de ce mme htel d'Aligre une fort jolie maison, dit Germain Brice (t. 4, 81), dont il n'est pas parl ici. En 1752, elle appartenoit aux hritiers de la prsidente de Brou. Selon Brice, on l'avoit btie sur un emplacement occup auparavant par la manufacture de glaces qui fut ensuite transfre au faubourg Saint-Antoine. Un mange, ou, comme dit Brice, une _acadmie_ pour monter cheval, s'y toit vu auparavant. C'est sans doute l'_acadmie_ de M. Forestier, figure sur le plan Gomboust. Elle avoit son entre sur la rue _de Sorbonne_ (sic) par une sorte de petite ruelle. Ces tablissements furent nombreux de ce ct au XVIIe sicle. Michel de Marolles, qui consacre tout un chapitre de sa _Description de Paris_ (1677, in-4.) aux _acadmies pour monter cheval_, nous montre: Glapier le lyonnois, Soleitzel, Bernaldi, Gentilhomme lucquois, cousin d'Arnolphini; Du Vernay, Rocquefort......, _Dans la rue o l'on dit de l'Universit_ La Valle au dessus des fosss de Cond, Et Foubert dans la rue sainte Marguerite.] Jacques Laugeois, sieur d'Imbercourt, secretaire du roy, a acquis ladite place de ladite dame Daligre, par contrat pass pardevant Bru et Arrouet[230], notaires, le 19 septembre 1681, sur laquelle il a fait bastir une grande maison[231], dont il a pass titre nouvel le 8 mars 1687, pardevant Baglan, notaire. [Note 230: Le notaire Arouet, pre de Voltaire.] [Note 231: Germain Brice a donc raison quand il nous dit (t. 4, p. 60) que la premire maison btie sur ce terrain le fut par Laugeois d'Imbercourt. Mme d'Aligre avoit possd la _place_, mais n'y avoit rien fait construire, quoi qu'en dise Piganiol, t. VIII, p. 170. Cet htel, que Brice a dcrit, et qui toit loin d'tre beau malgr l'argent qu'on y avoit dpens, revint et resta la famille d'Aligre, aprs avoir appartenu quelque temps au premier prsident Achille du Harlay.] _Quatorzime maison._ Cette maison est bastie sur 585 toises et demie de terre, donnes cens et rente par l'Universit, par contrat pass pardevant les mesmes notaires, le 3 septembre 1639, M. Franois Lhuillier, maistre des comptes[232], moyennant 14 livres parisis de cens et 585 livres 10 sols de rente. [Note 232: Le mme dont Chapelle, l'ami de Bachaumont, toit le fils naturel.] Ledit sieur Lhuillier estant mort, dame Elisabeth Lhuillier, sa soeur, epouse dudit seigneur chancelier Daligre, tant comme son heritire que comme fonde de procuration de M. Franois Bochard de Saron, cause de dame Magdelaine Lhuillier, son epouse, aussi soeur et heritire dudit sieur Lhuillier, passa titre nouvel l'Universit le 28 avril 1663, et declara par iceluy que l'arpentage ayant est fait de ladite place par Michel Gemin, arpenteur convenu, la dite place, suivant son procez-verbal du 3 juillet 1650, ne se seroit trouve contenir que 478 toises 3 quarts 7 pieds 35 poulces, c'est--dire 107 toises quelques pieds moins qu'il n'est port par le contract de bail cens et rente; partant, que la dite dame de Saron et elle n'estoient obliges que de payer 478 livres 19 sols de rente et 14 livres 6 sols 4 deniers de cens au lieu de 585 livres 10 sols de rente et 17 livres 10 sols de cens. Messire Jean Bochard de Saron, conseiller en la grand'chambre, en a pass titre nouvel pardevant Baglan, notaire, le 20 fvrier 1695. _Quinzime et seizime maisons._ Ces deux maisons sont basties sur 917 toises de terre, donnes cens et rente par l'Universit, par contract pass pardevant les mesmes notaires, le 3 septembre 1639, messire Christophe Leschassier, maistre des comptes, et messire Thomas de Bragelonne, conseiller au parlement, et depuis premier president au parlement de Metz, moyennant 21 livres 19 sols parisis de cens et 917 livres de rente, le tout solidairement; la rente a est rachete. Le dit sieur Leschassier a donn la maison qu'il a fait bastir sur partie de la dite place M. Robert Leschassier, son fils, aujourd'huy conseiller en la grand'chambre, par son contract de mariage du 29 mai 1661, pardevant La Mothe, notaire, lequel a pass titre nouvel le 20 novembre 1694, pardevant Baglan, notaire, tant pour sa maison que pour celle bastie par le dit sieur president de Bragelonne, les deux maisons estant obliges solidairement l'Universit. _Dix-septime maison._ Cette maison est bastie sur 444 toises de terre, donnes cens et rente par l'Universit, par contract pass pardevant les mesmes notaires, le 3 septembre 1639, M. Jean Levasseur, receveur-general des finances Paris, moyennant 12 livres 16 sols 9 deniers de cens et 444 livres de rente, laquelle a est rachete. Le 3 fvrier 1655, le dit sieur Le Vasseur, par son testament olographe, institua ses legataires universels Olivier Picques, secretaire du roy, et dame Marie Le Vasseur, son epouse. Jean Marie, Catherine et Anne Picques, enfants et heritiers des dits sieur et dame Picques, en ont pass titre nouvel le 6 juillet 1688, pardevant Baglan, notaire. _Dix-huitime maison._ Cette maison, bastie sur.... toises de terre, est celle que l'Universit a fait construire ses frais et depens, et laquelle fait l'encoigneure de la dite rue de l'Universit et de celle du Bac[233]. [Note 233: C'est l'une des deux grandes maisons sur la porte desquelles, dit le chevalier du Coudray, sont les armes de l'Universit, qui elles appartiennent et qui ont donn le nom la rue. C'est, ajoute le chevalier, une anecdote que M. de Saint-Foix ignoroit, et que nous tenons de M. Duval, recteur pour la seconde fois de l'Universit. _Nouv. Essais historiques sur Paris_ (Paris, 1781, in-12, t. 1, p. 178).--Saint-Foix ne l'avoit pas dit, c'est vrai, mais Brice en avoit parl, et peu prs dans les mmes termes que M. de Couchay, t. 4, p. 62.] Il est observer que derrire et attenant les jardins dependans des maisons de Messieurs Tambonneau et Brionnet, il y a 66 toises de terre dependantes du dit grand Pr-aux-Clercs, encloses et faisant partie du jardin des religieux jacobins du novitiat, lesquelles furent autrefois donnes cens et rente par M. Samuel Dacole, fond de procuration de l'Universit, par acte et deliberation des 22 aoust 1629 et 9 mars 1630, aux nommez Jacques Le Fvre, Catherine du Bois, sa femme, et Pierre Pijard et Anne Le Fvre, aussi sa femme, par contract pass pardevant Coustard et Jutet, notaires au Chatelet, le 11 mars 1630. Ce qui donna occasion la passation de ce contract fut que M. Louis Dulac, prieur de Louis, s'estant rendu adjudicataire d'une maison, clos, jardin et moulin, saisis reellement sur Jean Allen et sa femme, pour rendre le dit clos quarr, s'etendit sur l'Universit, et, depuis, ayant vendu le tout aux dits Pijard et Le Fvre, et l'Universit ayant est avertie de l'entreprise du dit sieur Dulac, elle demanda qu'il lui en ft fait raison par le dit Dulac ou les dits Pijard et Le Fevre, ce qui forma un procs dont les dits Pijard et Le Fevre apprehendant avec raison l'issue, ils consentirent de prendre cens et rente de l'Universit ce qui se trouveroit avoir est empit sur elle. Ainsi il en fut fait arpentage par Gaspard Hubert et Christophe Gamart, massons, lesquels, par leur procs-verbal du 18 janvier 1632, evalurent l'entreprise 66 toises, pour lesquelles les dits Pijard et Le Fvre offrirent de payer l'Universit 7 livres de reste et 1 denier de cens, ce qui leur fut accord par le sus dit contract du dit jour 11 mars 1630. Les Jacobins du novitiat[234] ont depuis acquis les droits des dits Pijard et Le Fvre, et en ont pass pardevant Baglan titre nouvel l'Universit le 27 mars 1688, par lequel ils ont declar que des dites 66 toises de terre ils en avoient donn 9 M. le president Tambonneau par contract du 13 septembre 1646, pour rendre quarr un jardin estant derriere la maison qui luy appartient, attenant celle o il demeure, la charge de les acquitter de 40 sols de rente, plus les trois quarts d'une perche M. Andr Brionnet, le 12 octobre 1646, dont il avoit eu besoin parce qu'ils faisoient hache sur son bastiment derrire sa maison. [Note 234: Une partie des btiments du noviciat des Jacobins rforms est occupe par le Muse d'artillerie. L'glise est devenue celle de Saint-Thomas-d'Aquin, qui, ds l'origine, en toit l'un des patrons. Les Jacobins s'toient tablis l en 1633, sous le patronage de Richelieu. (V. Suppl. aux _Antiquits de Paris_ par Dubreul, p. 43.)] _Dix-neuvime, vingtime et vingt-unime maisons._ Ces trois maisons sont basties dans la rue du Bac[235] sur 360 toises de terre, d'une part, donnes cens et rente par l'Universit M. Jacques du Chevreuil, par contract du 15 octobre 1659, moyennant 20 livres parisis de cens et 360 livres de rente; [Note 235: La rue du Bac, que nous avons dj vue souvent nomme ici, devoit, comme on sait, son nom au _bac_ qui, avant la construction du _Pont-Barbier_ et surtout du _Pont-Royal_, tablissoit une communication entre la rive gauche et la rive droite de la Seine.--Suivant les _registres de l'Htel-de-Ville_, vol. 147, ce _bac_ avoit t tabli par lettres-patentes du 6 novembre 1550. Pendant la nuit de la Saint-Barthlemy, il avoit t enlev, ainsi que les autres bateaux de passeurs qui se trouvoient d'ordinaire devant les Tuileries. On vouloit par l empcher que les huguenots, nombreux dans le Pr-aux-Clercs, ne fussent avertis temps; et, en effet, ce fut une des raisons qui firent que M. de Caumont et ses fils furent surpris et ne purent se sauver. (V. de Meyer, _Galerie du XVIe sicle_, t. 1, p. 376.)--M. Berty, la p. 403 de son travail dj cit, donne de curieux renseignements sur ce _bac_, sur celui qui en toit charg et sur le chemin qui y conduisoit. Nous avons trouv, dit-il, dans les archives de l'Universit, une transaction du 26 mai 1580 par laquelle un marchand, nomm Georges Regnier, qui est dit fournissant les matriaux qu'il convient avoir pour les fortifications de cette ville de Paris du cost des Thuilleryes, ensemble du pallais de la royne (mre du roy), aus dites Thuilleryes, et ayant aussi la charge du gouvernement du _bac_ assis sur la rivire, vis--vis du dit pallays, pour le passage des dits materiaux, obtint de l'Universit la permission de faire passer et repasser les chevaux, charettes, harnoys, tant chargs que vuides, avec les gens du dit Regnier, par et au travers du Pr-aux-Clers..... par le chemin j commenc longtemps et qui vient de Vaugirard, entrant dans le dit Pr, auprs de sa borne, situe prs du lieu o etoit sise la Maison-Rouge, pour aller o est situ le dit _bac_ d'icelluy Regnier... sans que icelluy Regnier ni ses gens et serviteurs puissent faire autre chemin que celui susdit, de largeur de dix pieds. Cette curieuse pice, heureusement retrouve par M. Berty, n'avoit pas chapp du Boulay. (V. son _Mmoire_, p. 153.)--Il n'est pas tonnant que les matriaux pour les fortifications et le palais dussent venir du Pr-aux-Clercs. Les tuileries, dplaces par suite de la construction du palais qui leur devoit son nom, avoient t transportes de l'autre ct de la Seine. M. Bonnardot en remarque une dans le Pr-aux-Clercs, sur le _plan anonyme_ de 1601 (V. son livre sur les _plans de Paris_, p. 108). Du Boulay parle plusieurs fois du four tuiles de Moussy, dans la rue de Seine (p. 261, 399). Les pierres toient tires de Vaugirard et de Montrouge: on devoit donc prendre pour leur transport le chemin indiqu ici.] Et encore sur 608 toises et demie de terre donnes cens et rente par la dite Universit M. Ren Foucault, commissaire general de la marine, par contract du 7 aoust 1660, moyennant 14 livres 12 sols parisis de cens et 608 livres 10 sols de rente. Le dit sieur du Chevreuil ceda ses droits Claude Colas, charpentier, par contract du 4 may 1643. Le dit Colas vendit une maison qu'il avoit fait bastir sur la dite place M. Jean Coiffier[236], maistre des comptes, par contract du 19 mars 1666, lequel depuis, ayant acquis des heritiers beneficiaires du dit sieur Foucault l'autre place de 608 toises, fit abattre la maison qu'il avoit acquise du dit Colas, et fit construire sur les dites deux places trois maisons, lesquelles, dans la suite, ont est sur lui vendues par les directeurs de ses creanciers M. Franois de Rousseau, maistre des comptes, lequel a pass titre nouvel pardevant Quarr et son confrre, notaires, le 8 octobre 1682. [Note 236: Petit-fils de Coiffier, le cabaretier, et gendre de Vanel, l'un des premiers propritaires dans la rue Neuve-des-Petits-Champs. V. Tallemant, in-8, t. 3, p. 274-275.] A la suite de ces maisons sont les places qui ont est vendues dame Rene de Villeneuve, veuve du dit sieur de Rousseau, maistre des comptes, et M. Gaston-Jean-Baptiste Therat, chancelier de S. A. R. Monsieur, duc d'Orleans[237], revenantes 1600 toises de terre, charges envers l'Universit de 48 livres de cens, par contract pass pardevant le Vasseur et Baglan, notaires, le 20 septembre 1688; et depuis la dite dame de Rousseau a acquis les droits du dit sieur Therat par contract du 2 septembre 1688. [Note 237: Encore un officier de Gaston dans le Pr-aux-Clercs, et nouvelle confirmation de ce que nous avons dit.] * * * * * CONCLUSION. Il paroist par tout ce qui a est dit cy-dessus que la censive du Petit-Pr-aux-Clercs commence dans la rue du Colombier, la sixime maison droite, en y entrant par la rue de Seine, et contient, tant dans la dite rue du Colombier que dans celle des Marais et des Petits-Augustins, toutes les maisons qui ont est enonces dans la premire partie de ce Memoire, depuis la page 13 jusqu' la page 32. A l'egard du Grand-Pr, il commence d'un cost dans la rue qu'on nommoit autrefois des Esgouts, et maintenant de Saint-Benoist. Mais, quoiqu'anciennement la premire borne du dit pr de ce ct-l, suivant le mesurage fait par Nicolas Girard, arpenteur, au mois d'aoust 1651, en execution d'un arrest de la cour du 14 may de la mesme anne, fust pose vis--vis de l'ancienne porte du clos de Saint-Germain-des-Prs (laquelle porte estoit entre deux tourelles qui sont encore existantes, mais enfermes dans ledit clos), cependant la censive de l'Universit ne commence aujourd'huy qu' la rue des Anges, ce qui fait voir que le terrain qui est entre la dite rue des Anges et le lieu qui repond ces tourelles a est usurp sur l'Universit. On a fait, dans la deuxime partie de ce memoire, le denombrement des maisons et places que possdent les religieux de l'hpital de la Charit dans le dit Pr-aux-Clercs, et il paroist que ce pr est born tant par l'ancienne cloture du dit hpital que par un mur de refend qui suit le long d'une galerie ou charnier, et va rendre l'apotiquairerie, d'o il faut concevoir une ligne qui perce dans la rue des Saints-Pres, o estoit la seconde borne, et, passant par le cimetire dit des Huguenots ( cause qu'on y enterroit cy-devant ceux de la religion pretendue reforme), traverse le jardin des Jacobins, dont une partie est dans la censive de l'Universit, comme il a est dit, et va par les rues du Bac et de Belle-Chasse[238] aboutir un chemin qui fait la separation du Pr-aux-Clercs d'avec celuy qu'on appelloit autrefois le Pr-aux-Moines, auprs des filles qu'on nomme de Saint-Joseph[239]. [Note 238: Barbier, l'un des adjudicataires des biens de la reine Marguerite, possdoit des terrains jusque dans cette rue. En 1636, une partie en fut cde, et non pas donne, par lui, comme le dit Piganiol, aux _religieuses chanoinesses du Saint-Sepulcre_, qu'on surnomma d'abord, pour cette raison, les _filles Barbier_ (V. Brice, t. 4, p. 39), et qu'on appela par la suite les _religieuses de Bellechasse_. Jaillot, _Q. S.-Germain_, p. 39.] [Note 239: Il ne faut pas les confondre avec celles dont il est question dans le _Supplment_ de du Breul, p. 43, et qui, venues de Lorraine, s'toient tablies rue de Vaugirard au commencement du XVIIe sicle. Celles dont on parle ici eurent pour fondatrice Marie Delpche de l'tan, et c'est le 16 juin 1641 seulement qu'elles prirent possession de la maison qui devint leur couvent. Elle se trouvoit rue Saint-Dominique, au milieu des htels ou palais qui la forment, dit Piganiol (t. 8, p. 166). On y entretenoit de pauvres orphelines, qui y toient reues ds l'ge de huit ans. Mme de Montespan agrandit cette maison, ce qui fit dire par plusieurs, notamment par Saint-Simon, qu'elle l'avoit btie. Elle s'y retira, mais fut long-temps s'y accoutumer, dit encore Saint-Simon (_Mmoires_, t. 2, p. 57). Dangeau parle de cette retraite sous la date de dcembre 1691. (V. dit. complte de son _Journal_, t. 3, p. 457.) Ceux qui ont dit qu'elle y mourut se trompent; mais ceux qui, induits en erreur par le nom de cette communaut, ont crit que Mme de Montespan mourut dans le quartier Montmartre, rue Saint-Joseph, se trompent bien davantage.] Ainsi, la censive de l'Universit contient non seulement toutes les maisons qui sont sur la gauche dans les rues Jacob et de l'Universit, depuis l'encoigneure de la rue de Saint-Benoist jusqu' la rue du Bac, mais encore toutes celles qui sont dans la rue des Anges, celles qui sont dans la rue des Saints-Pres jusqu'au cimetire des Huguenots, dont une partie est ainsi comprise dans la mesme censive, et les trois maisons qui sont dans la rue du Bac vis--vis de l'htel de l'Universit. Pour ce qui est de l'autre ct du dit grand Pr, il commence l'extrmit de l'une des maisons de l'Htel-Dieu, la plus proche des Petits-Augustins, dont il a est fait mention la page 38 (auquel lieu estoit autrefois la trente-troisime borne), et, continuant par le monastre des dits Augustins le long de la muraille qui fait la separation de leur ancien et de leur nouveau clos (dans lequel nouveau clos sont trois quartiers six perches de terre qu'ils tiennent cens et rente de l'Universit, ainsi qu'il a est dit), il perce la rue des Saints-Pres, et suit les anciennes bornes, plantes en 1551, qui faisoient la separation du dit grand Pr dans le parc de la reine Marguerite, pour aller se rendre l'autre extremit auprs de la maison des filles de Saint-Joseph[240], o il forme dans sa figure une espce de hache qui estoit renferme dans les 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21 et 22e bornes. [Note 240: Ce couvent, dont l'emplacement est occup aujourd'hui par la maison portant le n 82 de la rue Saint-Dominique, peut donc tre peu prs considr comme la limite du Pr-aux-Clercs, c'est--dire des terrains possds par l'Universit. Celui sur lequel il toit bti ne relevoit mme plus du recteur: il appartenoit l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs. Il fallut le consentement de l'abb pour l'installation de Marie Delpche, et le prieur de Saint-Germain assista solennellement sa prise de possession. Dom Bouillart, _Hist. de l'abbaye de Saint-Germain_, p. 234.] De manire que toutes les maisons qui sont dans la rue des Petits-Augustins, depuis celles de l'Htel-Dieu jusqu' l'encoigneure de la rue Jacob, et celles de la rue Jacob droite, depuis la dite encoigneure jusqu' la rue des Saints-Pres, et encore celles qui appartiennent aux Augustins dans la dite rue des Saints-Pres, lesquelles ont est basties sur la place qu'ils avoient acquise d'Alphonse Mesnard, marbrier, comme il a est dit, sont dans la censive de l'Universit. Mais, depuis la dite rue des Saints-Pres jusqu' la rue du Bac, quoique le terrain qui est au ct droit de la rue de l'Universit, contenu entre la dite rue et les anciennes bornes du dit grand Pr, appartienne veritablement l'Universit, neanmoins elle ne reoit point la censive des maisons qui y sont basties, parce que les adjudicataires du parc de la reine Marguerite s'en sont emparez, pour raison de quoy la dite Universit est en procs contre les dits adjudicataires, leurs heritiers ou ceux qui pretendent avoir droit d'eux, duquel procs ils ont jusqu' present empech l'instruction et le jugement. Tout le reste du grand Pr-aux-Clercs, depuis les trois maisons qui sont dans la rue du Bac, vis--vis l'htel de l'Universit, jusqu' son extremit proche les filles de Saint-Joseph, laquelle extremit estoient autrefois les dix-huit et dix-neuvime bornes, n'est point bti. On peut voir, pour plus grande intelligence de toutes ces choses, le plan grav dans la planche que l'on trouvera la fin. Voil peu prs en quoy consiste cet ancien patrimoine que l'Universit a reu de nos rois. Au reste, comme ce memoire n'est pas l'ouvrage de toute l'Universit, quoiqu'imprim par son ordre, on ne doit pas tirer consequence contre elle les fautes ou omissions qu'on pourroit y avoir faites. On espre qu'il ne s'y en trouvera point de considerables, parce qu'on s'est regl sur une declaration donne par l'Universit la chambre du thresor le 6 aoust 1677. Il est bon d'avertir que ce memoire estoit achev ds le temps que l'Universit fit sa conclusion pour l'imprimer. L'inventaire de tous les titres concernant le Pr-aux-Clercs estoit aussi fait, et tous ces titres avoient est remis dans les archives de l'Universit, au collge de Navarre, dans lesquelles on avoit pareillement rang par liasses en differents tiroirs et inventori les anciens titres qui s'y estoient trouvez, de sorte qu'il y avoit tout sujet d'esperer que l'Universit recevroit ds ce temps-l le fruit d'un travail de prs de deux annes, parce que ceux des censitaires qui estoient en demeure pour passer leurs titres nouvels offroient de le faire incessamment. Neanmoins, un seul d'entre eux s'etant opinitr vouloir se faire decharger d'une solidarit de laquelle il pretendoit n'estre pas tenu, il a est cause que l'on ne s'est pas press de faire passer des titres nouvels ceux qui n'en refusoient pas, et il a retard jusqu' present l'execution d'un dessein qui avoit est entrepris pour le bien de l'Universit, sans en tirer aucun avantage pour luy-mesme. Voil enfin l'ouvrage imprim. On souhaite qu'il ne soit pas inutile ceux qui viendront aprs nous: c'est tout ce qu'on s'y est propos. Ce samedi dernier jour de juin 1696. * * * * * _Arrests notables rendus en faveur de l'Universit touchant le Pr-aux-Clercs._ Nous avons dans nos archives plusieurs arrests rendus en differens temps au profit de l'Universit touchant le Pr-aux-Clercs; nous ne nous arrestons qu' ceux qui sont les plus importans. On peut en voir un du Parlement du 10 juillet 1548, rapport par M. du Boulay dans le sixime volume de l'Histoire de l'Universit, page 407, dans lequel, entre plusieurs chefs de contestation jugez en faveur de l'Universit contre le cardinal de Tournon, abb de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez et les religieux de la dite abbaye, il est dit vers la fin: et, en tant que touche la censive que les dits religieux, abb et couvent pretendent sur elle, la dite cour, suivant le consentement de l'avocat et procureur des dits religieux et couvent, a ordonn et ordonne que icelle Universit jouira des dits deux Prez, petit et grand, ensemble des deux arpens, librement et sans aucune charge, etc. Cet arrest fut suivi d'un autre, du 14 may 1551, touchant les limites du Pr-aux-Clercs, qui se trouve dans le mesme volume de l'Histoire de l'Universit, page 440, ensemble un mesurage contenant une ample enonciation de l'etendue de l'un et l'autre Pr, avec leurs bornes plantes suivant le plan dress et present la cour en ce temps-l, qu'elle homologue tacitement[241]. [Note 241: M. Bonnardot, dans son trs intressant et trs utile ouvrage sur les _Plans de Paris_, cite plusieurs de ces _mesurages_ du Pr-aux-Clercs: 1641-94, plan et mesure du territoire du Pr-aux-Clercs par de Vaulezard, aux archives, p. 232.--Ce Vaulezard est le mme dont Naud nous a vant la science et dcrit les haillons dans un passage du _Mascurat_, p. 270.--1674, plan et arpentage du grand Pr-aux-Clercs. Bonnardot, p. 232.] Ces deux arrests sont encore imprims dans un ouvrage particulier du mesme M. du Boulay qui a pour titre: _Memoires historiques sur la propriet et seigneurie du Pr-aux-Clercs_[242]. Ainsi nous nous contenterons d'en rapporter icy trois: un du Parlement, du 23 decembre 1622, portant recision du contrat fait avec la reine Marguerite le 31 juillet 1606, et deux autres du grand conseil contre Messieurs de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez, des annes 1645 et 1646, parce que ces trois arrests, estant joints avec les deux dont nous venons de parler, qui sont entre les mains de tout le monde, sont plus que suffisans pour assurer la propriet et la seigneurie du Pr-aux-Clercs l'Universit. [Note 242: C'est l'ouvrage que nous avons si souvent cit.] _Arrest du Parlement du 23 dcembre 1622._ Entre les recteur, doyens, procureurs et supposts de l'Universit de Paris, demandeurs en lettres de recision, requeste civile et ampliation des 15 avril 1614 et 13 fevrier 1616, et encore aux fins d'une requeste par eux presente la Cour le 11 octobre 1615, d'une part, et M. Nicolas Tanneguy, curateur cre par le roy la succession de la reine Marguerite, ayant repris le procs en son lieu, et Franois Percheron, Ren le Breton, Philippes Bacot, Pierre Hanon, Robert Lorin, Nicolas Riverin, maistre Robert Frissard, Baptiste Penot, les frres de la Charit, Nicolas Dhve, Thomas Nevault, Pierre Caurup, Suzanne Guenard, Timothe Pinet, Jacques Prudhomme, Gabriel Fustet, M. Nicolas le Vauquelin, sieur des Yveteaux, Jean Dubut, Jean Clergerie, et les religieux, prieur et couvent des Augustins reformez, defendeurs, d'autre. Veu par la cour les dites lettres, en forme de requeste civile, du 15 avril 1614, tendantes fin de restitution et recision du contract du dernier juillet 1606, par lequel maistre Franois Engoullevent[243], les doyens des Facults de theologie et medecine, les procureurs des Nations et procureur fiscal de la dite Universit, auroient vendu la dite reine Marguerite, duchesse de Valois, six arpens de terre, dependans du petit Pr-aux-Clercs, aux charges y contenues, et ce nonobstant l'arrest d'homologation du dit contract du 5 septembre 1609, les dites lettres d'ampliation et requeste civile du 13 fevrier 1616, contre l'arrest du 19 fevrier 1614 par lequel les lettres d'etablissement des dits religieux Augustins auroient est verifies, la dite requeste, du 11 octobre 1615, tendante ce que l'arrest qui interviendroit fust declar commun avec les dits religieux Augustins, frres de la Charit, le Vauquelin, Percheron, Le Breton, Bacot, Hanon, Lorin, Riverin, Frissard, Penot, Dhve, Nevault, Caurup, Pinet, Prudhomme, Dubut et Clergerie; arrest du 10 mars 1616 par lequel toutes les parties sur les dites lettres en forme de requeste civile, recision et autres differents, auroient est appointes au conseil, ecrire et produire, bailler contredits et salvations dans le temps de l'ordonnance; plaidoyez et productions des dits demandeurs et du dit Tanneguy, religieux Augustins, et du dit le Vauquelin; contredits et salvations des dits demandeurs Tanneguy et des dits religieux Augustins reformez; forclusions de produire et contredire par les dits Percheron, Le Breton et autres particuliers; production nouvelle du dit Tanneguy, suivant la requeste du 30 avril 1622; contredits et salvations d'icelle; autre production nouvelle des dits demandeurs contre le dit Tanneguy, aussi reue suivant la requeste du 21 juin ensuivant et contredits d'icelle; acte de redistribution de la dite instance des 25 fevrier, 11 et 13 mars 1621; conclusions du procureur general du roy, et tout ce que les dites parties ont mis et produit, et tout consider; dit a est que la cour, ayant egard aus dites lettres de restitution et requeste civile du 15 avril 1614 et icelles enterinant, a remis et remet les parties en tel etat qu'elles etoient auparavant le contract du dernier juillet 1606 et arrest d'homologation d'iceluy du 5 septembre 1609; ordonne que les rentes crees et constitues au profit de la dite feue reine Marguerite, ou des dits religieux Augustins reformez, sur les places dependantes des six arpens de terre mentionns au dit contract, appartiendront la dite Universit; et, ce faisant, ayant egard la dite requeste du 11 octobre 1615, a condamn et condamne les dits Percheron, Le Breton, Bacot, Hanon, Lorin, Riverin, les frres de la Charit, Frissard, Guenard, Clergerie, Prudhomme, le Vauquelin et autres, present possesseurs des places dependantes des dits six arpens, payer et continuer l'avenir la dite Universit les cens et rentes la charge desquelles leur ont est bailles les dites places par la dite feue reine Marguerite ou autres ayans droit d'elle des dits cens et rentes, en passer titre nouvel et reconnoissance au profit de la dite Universit; ordonne neanmoins, pour certaines causes et considerations cela mouvantes, que le surplus des dits arpens que les dits religieux se sont reservez leur demeurera, pour en jouir comme ils ont cy-devant fait, la charge de dix livres de rente et douze deniers parisis de cens par arpent envers la dite Universit pour toutes choses generalement quelconques; et, sur les lettres d'ampliation de requeste civile, a mis et met les parties hors de cour et de procs, sans depens des dites instances, dommages et interts, ny restitution de fruits, tant echus que ceux qui echerront jusqu'au dernier jour du present mois. Prononc le 23 decembre 1622. _Sign_ GALLARD. [Note 243: Il est souvent parl de lui dans les _Mmoires_ de l'Estoille, et plusieurs pasquils du temps contiennent des rapprochements satiriques entre ce grave docteur et son homonyme _le prince des sots_ de l'htel de Bourgogne.] Le 31 decembre 1622 fut le present arrest signifi, et d'iceluy baill copie maistre Gorlidot, procureur des religieux et couvent des Augustins reformez de cette ville de Paris, parties adverses denommes au present arrest, en parlant, au domicile du dit Gorlidot, Louis Lothe, son clerc, par moy, huissier en parlement, soussign. Goizet. Le 4 et 5 janvier 1623, fut le present arrest signifi, et d'iceluy baill copie maistres Chauchefoing, Pucelle et Pioline, procureurs des parties adverses. _Sign_ GOIZET. _Arrest du grand Conseil du 27 juin 1647._ Louis, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre, tous ceux qui ces presentes lettres verront, salut. Savoir faisons que comparans en jugement, en nostre grand conseil, nostre trs cher et bien-aim oncle messire Henry de Bourbon, evesque de Metz, prince du Saint-Empire, abb de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris, et les religieux, prieur et couvent de la dite abbaye, demandeurs en requeste par eux presente nostre dit conseil le 13 octobre 1639, ce que deffences fussent faites aux deffendeurs cy-aprs nomms et tous autres de vendre, engager, arrester ny autrement disposer, en quelque faon et manire, quelque personne que ce soit, les Prs-aux-Clercs; que les contracts de vente et arrentement par eux faits soient nuls et resolus, et, sans s'arrester iceux, que les escoliers et le public seront maintenus en la possession en laquelle ils sont d'aller et frequenter sur les dits lieux, et qu'aucuns bastimens n'y seront elevez, avec deffences de passer outre l'execution des contracts de vente, bastir et edifier s dits lieux, d'une part; et les recteur, doyens, procureurs et supposts de l'Universit de Paris, deffendeurs, d'autre; et encore entre les dits abb, religieux et couvent de la dite abbaye Saint-Germain, demandeurs en autre requeste par eux presente notre dit conseil le 23 mars 1640, ce qu'ils soient receus opposans l'execution des contracts faits par les dits recteurs, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit de Paris s dits Prez-aux-Clercs et portion d'iceux contre les dits lieux appartenans la dite abbaye, et non autres, en propriet, censive et directe; ce faisant, sans avoir egard ny s'arrester aux dits contracts, les fins et conclusions prises par les dits demandeurs en leur dite requeste du dit jour 13 octobre, comme justes, eux faites et adjuges, d'une part; et les dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit, deffendeurs, d'autre; et encore entre les dits abb, religieux et couvent de Saint-Germain, demandeurs en lettres en forme de requeste civile par eux obtenues en nostre chancellerie de Paris le 17 du present mois, aux fins d'estre restitus et remis en tel estat qu'ils estoient auparavant les trois arrests y mentionnez de nostre Parlement de Paris au profit des dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit: le premier du 5 aoust 1586, le deuxime rencontre de Gabriel le Clerc, bourgeois de Paris, et le troisime du 2 mars 1636; ce faisant, que leurs fins et conclusions leur soient faites et adjuges, d'une part; et le dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit de Paris, deffendeurs, d'autre; et encore entre les dits abb, religieux et convent, demandeurs en autres lettres en forme de requeste civile par eux obtenues en nostre grand conseil, tenu le 25 des dits presens mois et an, aux fins d'estre restitus contre les dits arrests; les dites lettres portant attribution de jurisdiction nostre dit conseil d'icelles, et deffendeurs, d'une part; et les dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit, deffendeurs s dites lettres et demandeurs en requeste verbale par eux faite ce jourd'huy, en l'audience de nostre dit conseil, ce que, deboutant les abb, religieux et convent des dites requestes et lettres de requeste civile, mainleve soit faite aus dits de l'Universit des saisies faites s mains des sieurs le Coq, Bailly, Tambonneau et autres; et, en ce faisant, que les deniers deus cause des arrerages des rentes, cens et surcens deubs la dite Universit, leur seront baillez, d'autre part. Aprs que Bernage pour les dits abb, religieux et convent de la dite abbaye Saint-Germain; Camus pour les dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit, et Basin pour nostre procureur general, ont est ous, iceluy nostre dit grand conseil, par son arrest sur les requtes et demandes des dits abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez, et lettres en forme de requeste civile par eux obtenues, a mis et met les parties hors de cour et de procez; et, ayant egard la requeste verbale des dits recteur, doyens, procureurs et supposts de l'Universit de Paris, leur a fait et fait main-leve des saisies faites la requeste des dits abb, religieux et convent, s mains des dits le Coq, Bailly, Tambonneau et autres debiteurs des dites rentes; ordonne qu'ils vuideront leurs mains de ce qu'ils doivent des arrerages d'icelles en celles des dits recteur, doyens, procureurs et supposts de l'Universit, et, ce faisant, en demeureront bien et valablement deschargez, sans depens. Si donnons en mandement et commettons par ces presentes au premier des huissiers de nostre dit grand conseil, et hors d'icelle nos dits huissiers ou autres, nostre huissier ou sergent sur ce requis, que, la requeste des dits recteur, doyens, procureurs et supposts de l'Universit de Paris, le present arrest il mette deue et entire execution de point en point, selon sa forme et teneur, en ce que l'execution y est et sera requise, en contraignant ce faire souffrir et obeir tous ceux qu'il appartiendra, et qui pour ce seront contraindre par toutes voyes deues et raisonnables, nonobstant oppositions ou appellations quelconques, pour lesquelles et sans prejudice d'icelles ne voulons estre differ, et faire en outre, pour l'execution du dit present arrest, toutes significations, assignations, commandemens, contraintes et autres exploits requis et necessaires; de ce faire avons, nostre dit huissier ou sergent donn et donnons pouvoir, mandons et commandons tous nos justiciers et officiers et sujets qu' luy ce faisant, sans pour ce demander placet, visa ne pareatis, soit obey. En temoin de quoy nous avons fait mettre et apposer nostre scel ces dites presentes. Donn et prononc en l'audience de nostre dit grand conseil, Paris, le 27e jour de juin, l'an de grace 1645, et de nostre rgne le 3e. Par le roy, la relation des gens de son grand conseil, ROGER. _Autre arrest du grand Conseil, du 20 juillet 1646._ Louis, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre; tous ceux qui ces presentes lettres verront salut. Savoir faisons comme par arrest ce jourd'huy donn en nostre grand conseil, sur la demande et profit de defaut requis par nos bien-aims les recteur, doyens, procureurs et supposts de l'Universit de Paris, demandeurs et requerans, que les contracts et baux cens et rentes faits par les religieux et convent de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris, pardevant Levesque et Boucot, notaires au Chastelet de la dite ville de Paris, aux sieurs le Cocq, Bailly, Pithou, de Berulles, Tambonneau et autres, des heritages y mentionns, sis au Pr-aux-Clercs, du quatorzime jour de may mil six cens quarante, soient declarez nuls et de nul effet; ordonn que sur les minutes d'iceux il sera fait mention tant du present arrest que de celuy de nostre dit conseil du vingt-septime juin mil six cens quarante-cinq, et que, pardevant le commissaire qui ce faire sera deput par nostre dit conseil, il sera proced la reconnoissance des anciennes bornes et limites du dit Pr-aux-Clercs, et qu'aux lieux o il s'en trouvera d'ostes et arraches il en sera mis de nouvelles, rencontre des dits abb, religieux et convent de la dite abbaye Saint-Germain-des-Prez, defendeurs et defaillants. Veu par nostre dit conseil la dite demande, arrest de nostre dit conseil, par lequel, aprs la declaration de M. Claude le Brun, procureur au dit conseil, et des dits abb, religieux et convent, defaut auroit est donn rencontre d'eux en la presence du dit le Brun, leur procureur, et ordonn que le jugement d'iceluy surseoiroit jusques au jeudy ensuivant du quinzime jour de may mil six cens quarante-six; le dit arrest de nostre dit conseil du dit jour vingt-septime juin mil six cens quarante cinq, par lequel, sur les requestes et demandes des dits abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez, et lettres en forme de requeste civile par eux obtenues, afin d'estre remis en tel estat qu'ils estoient auparavant les arrests du parlement de Paris des cinquime aoust mil cinq cens quatre-vingt-six, et onzime jour de mars mil six cens trente, les parties auroient est mises hors de cour et de procs, et ayant egard la requeste verbale des dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit, mainleve leur auroit est faite des saisies faites la requeste des dits le Cocq, Bailly, Tambonneau et autres, des arrerages des rentes, cens, surcens deubs la dite Universit; ordonne que les dits le Cocq, Bailly, Tambonneau et autres vuideront leurs mains de ce qu'ils devoient des arrerages d'icelles en celles des dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit; ce faisant, en demeureront bien et valablement dechargs, sans depens; le dit arrest de nostre cour de parlement de Paris du dit jour deuxime mars mil six cens trente, par lequel, sans avoir egard l'intervention des dits abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez, M. Nicolas le Vauquelin, sieur des Yveteaux, et Claude le Bret le jeune, auroient est condamns exhiber aux dits de l'Universit les dits contracts d'acquisition par eux faits de la maison sise au fauxbourg Saint-Germain, rue des Marais, leur payer chacun d'eux les lods et ventes du prix de leur acquisition, et le dit Vauquelin condamn passer titre nouvel et reconnoissance au profit des dits de l'Universit de deux sols parisis de cens, payer vingt-huit annes d'arrerages echeus et ceux qui echeroient par aprs; autre arrest du dit parlement par lequel, en consequence du dit arrest du dit jour deuxime mars mil six cens trente, du consentement des parties auroit et ordonn que les dits contracts d'acquisition faits par les dits le Vauquelin et le Bret seroient reforms, tant s grosses qu's minutes, et qu'au lieu qu'il estoit port par iceux que la maison et lieux y mentionnez estoient en la censive des dits abb et religieux de Saint-Germain, il seroit mis qu'ils estoient en la censive des dits recteur et Universit de Paris, et cette fin que le dit Vauquelin et damoiselle Denise le Vacher, veuve du dit le Bret, seroient tenus representer la grosse des dits contracts du 12e jour de juin mil six cens trente-un; procs-verbaux des commissaires deputs par nostre dite cour de parlement contenant la reformation des dits contracts, en execution des dits arrests des onzime novembre mil six cens trente, vingt-cinq, vingt-huit juin et trois juillet mil six cens trente-un; copie collationne de contract de bail cens et rente, par messire Henri de Bourbon, evesque de Metz et abb de Saint-Germain-des-Prez, et maistre Pierre Pithou, nostre conseiller au parlement de Paris, d'un morceau de terre sis au fauxbourg Saint-Germain-des-Prez, proche la Charit, faisant partie des terres sises au Pr-aux-Clercs appartenant au dit abb, moyennant la somme de dix livres parisis de cens et quatre cens vingt livres de rente par chacun an, lesquels cens et rente demeureroient entre les mains du dit Pithou jusques ce que le procs d'entre les dits abb et religieux et les dits recteur et supposts de l'Universit, pour raison de la propriet des dites places, fust vuid, contenant aussi, la dite collation, qu' la minute du dit contract sont attaches autres minutes de semblables contracts faits par le dit abb aux dits sieurs de Berulles, Tambonneau, Leschassier, de Bragelonne, Le Vasseur, Seguier, le Cocq et Lhuillier, du dit jour quatorzime may mil six cens quarante; copie collationne d'arrest dudit parlement par lequel, entre autres choses, auroit est ordonn qu'aux frais et depens des dits abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez seroient faites tranches l'entour du grand Pr-aux-Clercs, selon les limites plantes et bornes mises s endroits et lieux qui seront ordonns par le commissaire executeur de l'arrest, la conservation des droits des dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit, du quatorzime jour de may mil cinq cens cinquante-cinq; conclusions de nostre procureur general; iceluy nostre dit grand conseil, par son dit arrest, a declar et declare le dit defaut bien et deuement obtenu, pour le profit duquel a declar et declare les dits contracts et baux cens et rentes faits par les dits abb, religieux et convent de Saint-Germain-des-Prez-les-Paris, des heritages sis au Pr-aux-Clercs, du dit jour quatorzime jour de may mil six cens quarante, nuls et de nul effet; ordonne que sur les minutes d'iceux il sera fait mention tant du present arrest que de celuy du dit jour vingt-septime de juin mil six cens quarante-cinq, et que, par le rapporteur du procs, en presence du substitut de nostre procureur general, il sera procd la reconnoissance des anciennes bornes et limites du dit Pr-aux-Clercs, et qu'aux lieux o il s'en trouvera d'arraches il en sera mis de nouvelles; condamne les dits abb, religieux et convent aux depens du dit defaut, la taxation d'iceux nostre dit conseil reserve. Si donnons en mandement et commettons par ces presentes nostre et am fal conseiller nostre conseil.................. qu' la requeste des dits recteur, doyens, procureurs et supposts de la dite Universit de Paris, le present arrest il mette et fasse mettre deue et entire execution, de point en point, selon sa forme et teneur, contraignant ce faire, souffrir et obeir tous ceux qu'il appartiendra, et qui seront contraindre, par toutes voies deues et raisonnables, et ce nonobstant oppositions ou appellations quelconques, pour lesquelles et sans prejudice d'icelles ne sera differ; de ce faire luy donnons pouvoir. Mandons en outre au premier des huissiers de nostre grand conseil ou autre nostre huissier ou sergent sur ce requis, faire pour l'entire execution dudit present arrest tous exploits de significations, assignations, commandemens et contraintes requis et necessaires, sans demander placet, visa ne pareatis. Donn en nostre dit grand conseil, Paris, le vingtime jour de juillet l'an de grace mil six cens quarante six; monstr nostre procureur general, prononc les dits jour et an, et de nostre rgne le quatrime. _Par le roy, la relation des gens de son grand conseil_, ROGER. _Histoire horrible et effroyable d'un homme plus qu'enrag qui a esgorg et mang sept enfans dans la ville de Chaalons en Champagne. Ensemble l'execution memorable qui s'en est ensuivie._ S. L. ni D. In-8. Une maudicte et execrable creature, voue et destine Sathan, un homme scelerat et pire qu'antropophage, s'est trouv dans la ville de Chaalons en Champagne, faisant profession d'hospitalit et de loger les pauvres passans allans et venans dans la dicte ville, qui, pouss d'une furieuse rage et plus qu'un cannibale, sous ce specieux pretexte de piet et devoir d'humanit, a exerc la plus atroce barbarie et inhumanit qui se puisse inventer et sortir de la pense d'un homme raisonnable. Ce boureau inhumain, par je ne say quelle sorte de friandise, avoit accoustum d'attirer chez soy les petits enfans de la ville, qui, surprins par son traitre caquet, se plaisoient d'aller jouer en sa maison, et par bande et compagnie, comme c'est l'ordinaire faon de jouer des enfans en bas aage, qui se mnent et se trainent l'un l'autre en tous lieux pour se recreer ensemble. Par plusieurs et diverses fois, il les avoit recreez chez soy auparavant qu'il commenast d'executer sur les pauvres petits son funeste et horrible dessein; et comme il se mit en fantasie ceste miserable resolution, il les laissoit entrer et penetrer fort avant dedans son logis sept la fois; puis, fermant la porte sur luy, de sept qu'ils estoient, il en retenoit un et laissoit aller les autres six; et celuy qui estoit retenu aprs les autres sortis estoit par ce malheureux homme incontinent esgorg et sur-le-champ hach et mis en pices, dont partye estoit par luy bouillie, une autre rostie et l'autre fricasse, se repaissant luy et les siens de ceste cruaut, et en reservoit quelque reste qu'il faisoit manger le lendemain la premire bande de petits enfants qui se venoient jouer en son logis. Sous ceste friandise, ils se plaisoient la compagnie de ce cruel inhumain et ne se pouvoient passer d'y aller et s'y mener l'un l'autre, comme les enfans s'adonnent volontiers d'aller en lieux o l'on leur donne quelque chose: si bien que jusques sept fois ils se trainent et se portent au malheur en ce maudit logis, et toutes les fois il sceust en escarter le plus beau de la compagnie pour le massacrer et le devorer comme un loup enrag, ou, pour mieux dire, un vray et parfait loup-garou, de telle sorte qu'il en esgorgea et devora jusqu' sept. Pendant tout cecy s'estoit vue grande desolation en la dicte ville de voir les pres et mres chercher, pleurans et lamentans, leurs pauvres enfans massacrez. On s'enqueste des lieux o ils ont accoustum d'aller se resjouir ensemble, et ne peut-on avoir nouvelle de ce qu'ils sont devenus. Finallement, par le mesme rapport des enfans leurs camarades, on descouvre le fait, et asseurent qu'entrant six, sept ou huit au logis de ce faux hospitalier, il en restoit un de leur compagnie qui se perdoit l dedans, et ne savoient quel il estoit devenu. On le soubonne du faict et decrette-on aussi tost le coupable, qui est arrest prisonnier ainsi qu'il se pensoit sauver dedans un cul de sac. Arrest qu'il est, on prend et saisit ses enfans, l'un desquels, estant interrog du juge sur le faict que dessus, confessa que la verit estoit qu'il en avoit esgorg et mang quatre ou cinq, et que mesme il leur en avoit fait manger. Confrontez devant leur pre, rendirent mesme tesmoignage, voire, qu'il en avoit esgorg plus qu'ils ne disoient. Le procs fait et parfait, ce criminel, atteint et convaincu de telles impietez, est condamn par sentence des juges des lieux d'estre brusl vif au dit Chaalons. Appel de ce au parlement de Paris, qui confirme la mesme sentence et renvoye le prisonnier son premier jugement. Estant donc de retour en la dicte ville on procde l'execution, et est conduit dans la grande place du March-au-Bled de la dicte ville, et l est attach avec chanes contre un poteau, despouill nud, fors trois chemises que les bonnes dames de ce pays-l fournissent ordinairement aux suppliciez. On commence d'allumer le feu ses pieds, qui lui brusle incontinent les entrailles, et, ayant brusl la corde qui luy tenoit les mains lies, il prend le bois ardant avec les mains et le jette contre les assistans, faisant des cris et hurlemens horribles comme d'un homme qui mouroit enrag au milieu des flammes dans lesquelles il perit, et furent les cendres de son corps dissipes par le vent, selon la teneur de la sentence. _L'entre de Gautier Garguille en l'autre monde._ _Pome satyrique._ _A Paris._ M.DC.XXXV[244]. In-8. [Note 244: Hugues Gueru, dont les noms de thtre toient _Flechelles_ et _Gauthier Garguille_, toit mort depuis plus d'une anne, aprs avoir jou pendant quarante ans des farces. Il en avoit soixante. Dans les Registres de Saint-Sauveur, dit Piganiol (t. 3, p. 386), le convoi de Flechel, comdien, est marqu au 10 de dcembre de 1633.] Le battelier d'enfer reparoit sa nacelle, Rompu sous le faix d'une ame criminelle, Lors que Gautier-Garguille, arrivant furibond, S'ecria: Passe-moy sans attendre un second, Vieillard, et ne permets que deux fois je le die, Car je suis de la farce en une comedie Qu'on jou chez Pluton. Si tu tardes beaucoup, Le moindre des marmots t'y donnera son coup. Ce discours depita l'homme la vieille trongne: Tu n'es plus, ce dit-il, l'hostel de Bourgongne; Il ne faut pas tousjours rire et tousjours chanter. Icy-bas les esprits ne se pourront flater Dans le sot entretien de tes pures fadaises, On n'y sert point de noix, de moures[245] ny de fraises, Et tu n'y peux tenir un plus insigne rang Que de pescher sans fin un grenouiller etang. Ne precipite point ta course malheureuse: Tu ne saurois manquer cette charge honteuse. Gaultier luy repondit: Profane, sais-tu bien Que les grands se sont plus mon doux entretien? Un seul ne me voyoit qui ne se prist rire. Ay-je pas mille fois delect nostre Sire? Bon Dieu! si tu savois que je suis regret Et que l'on a souvent ce propos repet: Las! le pauvre Gaultier, h! que c'est de dommage! Bref, si je retournois, on me feroit hommage. Puis Caron, en riant: Ouy, tu retourneras; Cela depend de toy, marche quand tu voudras. Il ronfloit en tenant ce discours Garguille, Car il ne laissoit pas de pousser sa cheville A l'endroit depec de son basteau fatal. Mais Gaultier, en colre: Espres-tu, brutal, Que je puisse long-temps tarder en ce rivage? Passe-moy vitement, je payeray ton gage; Ne te deffie point d'un homme comme moy: Je suis tout plein d'honneur, de justice et de foy. Lors, entrant au batteau, l'homme l'orrible face, Saisi de ses outils, le conduit et le passe. Il demande un denier; mais, montrant ses talons, Gaultier dist en riant: Je n'ay que des testons. Si tu ne me veux croire, avant que je devale, Va-t'en le demander la trouppe royalle; Et cependant, s'il vient quelqu'un mort de nouveau, Je le puis bien passer ou le mettre dans l'eau. Sinon, viens avec moy chez Pluton et sa garce. Tu ne bailleras rien pour entendre la farce. Caron, voyant que tout alloit de la faon, Jugea qu'il le vouloit payer d'une chanson[246]. Il dist entre ses dents: Jamais homme du monde Sans avancer l'argent ne passera cette onde. Garguille, de ce trait tout aise et tout joyeux, Le signe en s'en allant et du doigt et des yeux; Il l'estime nyais, et, secouant la teste, Monstre qu'il duperoit une plus fine beste. Cependant il arrive la porte d'enfer, O, frappant comme un sourd, il resonne le fer. Il tance le portier, qui rit de sa colre; Mais aussi tost qu'il vit l'effroyable Cerbre Qui, faisant le custos, y sembloit sommeiller, Il passa doucement de peur de l'eveiller: Car, n'ayant jamais veu de si terribles suisses, Il craignoit d'estre pris aux jambes ou aux cuisses. Mais comme il fut devant le palais de Pluton, Un huissier rechign luy monstra le baston: Quoy! fol outrecuident! quelle effronte escorte T'ose bien faire voir le cuivre de la porte? Le roy demeure icy; les juges criminels N'osent voir sans cong ses louvres eternels, Et tu viens hardiment en cette digne place! Juge donc le peril o t'a mis ton audace. Cela dit, il le chasse, et neantmoins Gaultier S'efforce de monstrer des traits de son mestier En chantant et dansant, mais enfin se retire, Voyant que de ses tours l'huissier ne vouloit rire. Aprs avoir err mille detroits nombreux, Il se treuve au palais o tous les malheureux Vont comparoir devant les majestez sublimes De ces trois presidens qui condamnent les crimes. Les sergens conduisoient un mechant garnement Devant le sieur Minos pour avoir jugement. Le fou, qui vit cela, sentit son ame atteinte En ce mesme moment de froideur et de crainte, Car le juge leur dist: Je croy que vous rvez; Pourquoy n'amenez-vous ces autres reprouvez? Veux-je pas chacun prononcer sa sentence A la proportion de son enorme offence? Ce fut l qu'en fuyant nostre pauvre Gaultier Monstra qu'il n'estoit pas le fils d'un savetier. Avoit-il pas grand tort de passer les devises, Puis que les champs heureux ses fautes remises N'estoient pas deniez? La curiosit Apporte bien souvent de l'incommodit: Il le reconneut bien, car il jura ds l'heure De ne retourner plus o le juge demeure. Quand il fut arriv dans ces prez o les fleurs Conservent jamais l'eclat de leurs couleurs, O cent flots argentez arrosent les herbages, O l'air purifi n'a jamais de nuages, Et o l'on ne voit point changement de saison Dans l'ordre qu'y fait voir l'eternelle raison, Il se coucha tout plat sur l'herbe et les fleurettes, Mais il tesmoigna bien, par mille chansonnettes, Le plaisir qu'il avoit d'estre hors du danger. Tabarin, le voyant, s'en vint le langager[247], Jugeant sa faon que c'estoit un bon drole, Et qu'ils avoient t nourris en mesme ecole. Je ne m'estonne point s'ils se firent acueil, Car toujours le pareil demande son pareil. Si tost que Tabarin eut fait la connoissance[248], Garguille s'ecria: Que j'ayme ta presence! Incomparable esprit, subtil, facetieux, Personne ne te hait sous le bassin des cieux; Que j'ay pris de plaisir lire ton beau livre! Je n'avois autre soin, autre bien, que de suivre Tes beaux enseignemens, qui sont poudrez d'un sel Tel que nos devanciers n'en goustrent de tel! L'autre, qui ce discours sentoit comme du baume, Et qui n'eust tant pris la lecture d'un pseaume, Se voulut informer des bons garons du tans Et de ce qui s'est fait depuis vingt ou trente ans; Mais Orfe parut marqu de mille playes Qui font encore voir si les fables sont vrayes. Quand Garguille eut apris que c'estoit ce rimeur: Nos potes, dit-il, sont bien d'une autre humeur; Ils ne se feront point mettre le corps en pices Faute d'aimer la femme: ils ont tous leurs matresses, Et plustost deux que trois. A ces mots Tabarin Ayant trouv du goust, fist un ris de badin; Mais Gautier, s'ennuyant de se voir inutile, Dist qu'il vouloit monstrer comme il estoit habile, Si tost qu'il auroit sceu les agreables lieux O les comediens font admirer leurs jeux. Alors, sans differer, il courut sur les friches Pour voir en toutes parts s'il verroit des affiches; Mais quand il n'en vit point, et qu'il fut asseur Que l son bel esprit seroit moins admir Que parmy les humains, il se change en tristesse, Fasch de n'y voir pas rire de ses souplesses. Il court de tous costez, hurlant tout moment Un discours qui ne dit que: Paris! seulement. Il se met sur un mont o vainement il tache, Plant sur ses orteils, d'aviser sainct Eustache[249]. Un esprit politique, ayant tout ecout, Le voulut faire boire au fleuve de Leth, Afin que des humains il perdt la memoire: C'estoit vouloir sans soif forcer un asne boire, Car Gautier repondit que seulement aux bains On se servoit de l'eau, et pour laver les mains. Il s'enfuit sur ce point, dpassant d'une lieue L'esprit, qui, moins subtil, est encore sa queue. Je jure mon cornet qu'il aura beau courir, Le fou ne boira pas, et deust-il en mourir. Il marque de ses piez la terre qui raisonne, Et fait voir en sautant qu'un foss ne l'etonne. Chacun juge l-bas, le voir si leger, Que son mestier estoit d'apprendre voltiger. Il a jambes de cocq et tout le corps si graisle Que le vent pourroit bien l'emporter sur son aisle; Mais c'est trop guarguill: si quelqu'un le veut voir, Qu'il aille l'autre monde; il s'y fait prevaloir, Ayant enfin guaign l'azile d'une roche O je ne pense pas que jamais on le croche. [Note 245: De mres.] [Note 246: On connot sur cette expression: _payer quelqu'un d'une chanson_, le joli conte que Bonaventure des Priers a imit du Pogge.] [Note 247: Cette rencontre de Gauthier Garguille et de Tabarin dans les enfers donneroit croire que celui-ci n'avoit pas longtemps joui de la fortune qu'il s'toit faite avec Mondor, son matre, et que sa mort funeste, dont nous avons parl dans une note de notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 250, avoit suivi de prs l'anne 1630, o nous commenons voir Padel le remplacer sur les trteaux de la place Dauphine. Ce dernier farceur, nomm dans une pice de notre tome 3, p. 151, est donn comme successeur de Tabarin dans l'avertissement de l'_Amphitrite_, pome de nouvelle invention, 5 actes en vers, par M. de Monlon, Paris, veuve Guillemot, 1630, in-8.] [Note 248: Tabarin n'avoit gure besoin d'entrer en connoissance avec Gauthier Garguille, s'il est vrai que celui-ci et pous sa fille. (Piganiol, t. 3, p. 386.)] [Note 249: C'est la pointe forme par le chevet de cette glise, auprs du petit pont jet sur l'gout, et qui s'appeloit Pont-Alais, que les comdiens venoient en bande faire leur montre. Nous avons dj parl, d'aprs des Priers, du farceur qui, cause de cela, avoit pris le surnom de Pont-Alais.] _Les estrennes du Gros Guillaume Perrine[250], presentes aux dames de Paris et aux amateurs de la vertu._ [Note 250: Ce n'est pas ordinairement avec Gros-Guillaume, mais avec Gauthier Garguille, que Perrine est mise en scne. Dans les pices o ils figurent ensemble, elle est donne pour femme de ce dernier. V. surtout l'une des plus curieuses, dj cite par l'abb de Marolles (_Mmoires_, 1656, in-fol., p. 31), et rimprime par Caron dans son recueil de facties: _La farce de la querelle de Gauthier Garguille et de Perrine, sa femme, avec la sentence de sparation entre eux rendue Vaugirard, par a, e, i, o, u, l'enseigne des Trois-Raves._--V. sur ces farceurs notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 277-282, notes.] PERRINE, Estant ces jours passez proche voisin de nos chenets, croquetant le marmouset[251], pensant tromper la rigueur de l'hyver par l'humble radication d'une chaleur igne qui me donnoit sur la place Maubert (au moins, dis-je, la Grve[252] de mes jambes), il me souvint que ceste anne commenoit prendre fin, et que le dernier jour d'icelle servoit de veille au premier de l'anne prochaine, et que pareil jour la coustume, autant ancienne que louable et bonne, estoit d'estrener ses amis, et qu'entre tous ceux que j'ayme en ce monde tu as pris le supresme degr; toutefois ces considerations, assembles comme une botte d'allumettes ou de carottes, m'ont fait resoudre de t'estreiner ce beau jour de l'an. Mais ceste resolution ne m'a de rien servy, d'autant que, quand j'ay song ce que je te donnerais, 'a bien est le mal: car mon imaginative chancelloit (sans tomber toutes fois) tantost de tantost del, car je meditois ainsi que de presenter des poids succrs, du pain d'espice, un petit chou, un pain de mouton[253], une rissolle, un bissecuit ou un macaron, cela ne te convenoit point, n'estant point friande. [Note 251: Peut-tre est-ce le cas d'adopter, pour la locution _croquer le marmot_, dont celle-ci n'est qu'une variante, l'tymologie qu'on trouve dans le _Ducatiana_, t. 2, p. 489. _Croquer le marmot_, ce seroit, d'aprs cette explication, charbonner des bonshommes sur les murs en attendant quelqu'un, ou par dsoeuvrement. D'autres veulent y voir une allusion aux amants morfondus qui, faisant le pied de grue la porte de leurs matresses, se consoloient baiser le marteau sculpt en marmot grotesque. Cette opinion peut se justifier par la miniature d'un roman du XVIe sicle, reproduite dans le _Bibliographical Decameron_ de Dibdin, t. 1, p. 216, o l'on voit un jeune homme _baisant_ ainsi le _marteau de la porte_ de la maison o demeure sa dame; et aussi par plus d'un passage des auteurs du XVIe et du XVIIe sicle, notamment par une phrase de la comdie des _Petits matres d't_ (1696), qui nous reprsente ces Narcisses modernes passant l'hiver se morfondre sous les fentres des dames et _baiser les marteaux de leurs portes_.--Dans la _Comdie des proverbes_ (acte 2, scne 5), Fierabras dit: Je leur feray croquer le marmouset.] [Note 252: Il n'est pas besoin de faire remarquer le jeu de mots qu'il y a ici sur l'espce de grandes bottes, ou gutres de cuir, qu'on appeloit _grves_.] [Note 253: Le _pain mouton_, dont Le Grand d'Aussy a oubli de parler dans le chapitre qu'il consacre au _pain_ (_Vie prive des Franois_, 3e section), toit, suivant Furetire, une sorte de petits pains saupoudrs de grains de bl que les ptissiers faisoient le jour des trennes et que les valets donnoient aux petits enfants. Les auteurs du _Dictionnaire de Trvoux_ trouvent dans ce mot une altration du mot _panis mutuatus_, qui se lit dans quelques vieux cartulaires. Ce sont, disent-ils, de petits prsents que les pauvres font aux riches, qui tiennent moins du don que de l'emprunt. Il (ce pain) est sem de petits grains de bl, qui sont le symbole de la multiplication, pour figurer le profit qu'on espre d'en tirer. L'abb de Marolles, dans sa traduction des _Quinze livres des Deipnosophistes_ d'Athne (Paris, 1680, in-4), ouvrage o l'on ne s'attendoit certes pas trouver pareil renseignement, parle (p. 39) d'une femme qui couroit de son temps les rues de Paris en vendant du _pain mouton_, et qui s'toit fait, pour le crier, un air tout particulier.] De te donner une pirouette de bois, un bilboquet de sureau[254], une poupe de platre, un chiflet de terre et un demy-seinct de plomb, rien de tout cela, car tu n'es plus un enfant. De te donner de l'argent monnoy, non, car c'est en manire d'aumosne des pauvres gens. [Note 254: Depuis Henri III, dont ce fut, comme on sait, le jouet favori (V. Journal de l'Estoille, juillet 1585), le _bilboquet_ toit rest de mode, si bien qu'en 1626, le duc de Nemours, fort expert en tous les amusements, rgla pour les ftes du Louvre un _Ballet des bilboquets_ (_Mmoires_ de Michel de Marolles, t. 1, p. 134).] De t'estrener aussi d'abits, demy-ceint d'argent, d'anneaux, de bagues et joyaux, tout beau! je n'y vois goutte en ceste grande perplexit d'esprit. Je me suis advis que, si je te faisois estreine, il falloit qu'elle fust pour toute ta vie, sans recommencer si souvent: car je te diray en passant que ce n'est gure ma coustume de donner; toutesfois, ma bource en est toute grasse et use. Mais aussi de te faire un don si signall que je te donnasse tout ce que tu aurois besoin tout le long de ta vie, h! il me faudroit aller aux Indes querir de la terre Bertran[255] pour y satisfaire. Joint que, quand j'aurois le Mont-Senis en ma possession aussi couvert d'or comme est de neige cest yver, cela n'y feroit rien. [Note 255: L'or.--Ne l'appeloit-on pas ainsi parceque l'Inde, contre de l'or, toit aussi le pays des singes, auxquels, selon Mnage, on toit d'usage de donner le nom de Bertrand?] Car pour tout l'or du monde l'on ne peut acheter la sant, le bonheur, l'amiti et autres choses necessaires la vie. H! quoy doncques! seray-je frustr de mon dessein? Non, ce dit ma raison; d'autant que tout ce qui ne se peut effectuer par nostre pouvoir, sans le pouvoir d'autruy, se doit parfaire par prires et souhaits. C'est pourquoy je t'ay compos ceste estreine, toute pleine de prires, de desirs et souhaits que j'adresse celuy qui te peut donner tout ce qu'auras de besoin en toute ta vie. Par ainsi, je crois avoir satisfait ma pretention. Que si quelqu'un dit que cela ne t'enrichira gure, je respons que ce sont les meilleures estreines: on en void la pratique pour exemple. On dit au jour de l'an: Bonjour et bon an; esternu-on, Dieu vous croisse, Dieu vous face bonne fille; au matin, bon jour; la nuict, bonsoir; aprs midy, bon vespre; au repas, prou-face; aux rencontres, Dieu te gard; si quelqu'un s'en va, Dieu te conduise, et plusieurs comme cela. Ce sont les meilleures estrennes. Il ne reste plus maintenant de te prier de les avoir pour agreables, et de croire que je les ay faites du mieux qu'il m'a est possible. Toutesfois, si par la vivacit de ton bel esprit tu recognois quelque chose y manquer, je te prie d'y suppleer par ta diligence et de faonner tes desirs ta volont: car les desirs sont de telle nature qu'ils prennent telle nature que l'on veut. Or, ainsi comme je me suis tenu fort heureux depuis le jour que j'eus fait ta cognoissance, quand tu estois de Barisienne Parisienne, aussi m'estimerois-je heureux si tu loges ce present seulement dans quelque trou de soury du cabinet de tes bonnes graces, et, pour me combler de felicit, de m'accepter ceste qualit, Perrine, Vostre trs humble serviteur. GUILLAUME LE GROS. Les biens dont le ciel m'a fait part Je vous presente en bonne estreine: C'est le corps et l'esprit gaillard Qui vous servir prendra peine; Quant est de richesse mondaine, Sans mentir, ne vous puis faire offre, Car ma personne, chose certaine, Ne mit jamais escus en coffre. _La lettre consolatoire escripte par le general de la compagnie des Crocheteurs de France ses confrres, sur son restablissement au dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf, naratifve des causes de son absence et voyages pendant icelle. Translate de grec en franois par N. Horry, clerc du lieu de Barges en Bassigny._ 1612. In-8[256]. [Note 256: Ce petit clocheteur, ou _crocheteur_, comme le peuple l'appeloit par altration, avoit t enlev du sommet de la _Samaritaine_ cause des _pasquils_ qui se publioient sous son nom. Concini, ne pouvant dcouvrir le vritable auteur de ces libelles, presque tous dirigs contre lui, avoit cru bon de s'en prendre cette petite figure, qu'on en faisoit l'diteur responsable. Le coup d'tat eut lieu propos d'un de ces pasquils en forme de harangue que le clocheteur toit cens dbiter au peuple. V. _Premire continuation du Mercure franois_, in-8, 1611, p. 37.--On se moqua beaucoup dans le public de cette singulire vengeance du ministre. V. plus haut, p. 27, la pice qui a pour titre _Songe_. Aussi, l'anne suivante, le petit _clocheteur_ toit-il rtabli, et donnoit matire la pice, trs rare aujourd'hui, que nous reproduisons. Cette affaire a t raconte sommairement par M. Bazin dans son petit volume _la Cour de Marie de Mdicis_, p. 100.] _Hc sunt arma Bacchi._ Messieurs et confrres, je say que ma longue absence, provenue de la privation et de la cheute du magnifique et honorable sige auquel j'estois install au dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf, vous a caus une grande tristesse et fascherie, principalement lors que l'eaue provenante du bois tortu vous a manqu, pour avoir est egarez comme soldats qui ont perdu leur capitaine, comme brebis depourveues de pasteur, ne sachans o chercher pasture. Aussi vous, aprs avoir est privez de ma presence, avez est fourvoyez de vostre chemin accoustum d'aller sacrifier au dieu Bacchus, changeans chacune heure de lieux o se faict ordinairement le service du vin, selon les recits qui vous estoient faicts des lieux o gisoit le meilleur de ce qui vous fortifie porter voz charges accoustumes, lequel changement vous estoit caus par les porteurs d'eaue, voz ennemis et malvueillans, en ce que ne mettez point en oeuvre de leur marchandise, si ce n'est contre vostre volont et lorsque le pouvoir d'avoir aultre marchandise plus agreable vous default; pour eviter la compagnie des quelz, ensemble de ceulx qui, en vertu de certaine ordonnance et reglement faict en ceste ville, font perquisition et recherche des bourgeois, entre les quelz, _subauditur_ des cornus, vous tenez les premiers rangs, qui vont aux cabarets et tavernes pour y travailler des maschoires et arrouser leur gosier, craincte qu'il ne se desseiche par trop, quittans cest effect leurs domicilles, o ilz pourroient faire pareil travail et arrousement de gousier, vous estes contrainctz de faire le dict changement fin de n'estre inquietez en si honorable exercice, tous les quels troubles et perturbations vous estoient causs par le moyen de mon absence, qu'estimis debvoir durer jusques aux kalandes grecques prochaines. Tellement que mon retour vous affranchira de telles inquietudes et apportera une grande joye et contantement non seullement vous, mais aussi plusieurs marchans qui tiennent leurs boutiques et vendent leurs marchandises sur le dit Pont-Neuf, comme vendeurs d'allumettes, arracheurs de dents, crieurs de poudre pour faire mourir les rats et les souris, venderesses d'herbes, et aultres marchans de semblable ou plus grande qualit, mesmes messieurs les couppeurs de bourses[257], qui me sont desj venus veoir pour tesmoigner l'aise qu'ils ont de mon restablissement et la perte qu'ils ont encourue par mon absence, me prians de ne leur estre contraire, et que, quand je les verray exercer leur mestier, je n'en dise mot; ce que je leur ay promis, et en recompence m'ont donn asseurance de ne jamais coupper les vostres, du moings celles qui vous touchent de plus prs. En sorte que je recognois mon retour estre applaudi d'un chacun, voyant la grande multitude de peuple dont je suis accompagn durant le jour, et le grand nombre d'osteurs de manteaux qui ne m'abandonnent de loing la nuict. Aussi ce m'estoit chose trs dure d'avoir est sans cause depossed de ce mien trosne par l'envie et poursuitte de la Samaritaine, sur le donn entendre qu'elle auroit faict comme jalouse que j'estois au dessus d'elle, estant de l'humeur des autres femmes qui vueillent dominer et estre au dessus des hommes (except au combat de la couche, o elles souffrent estre au dessoubs, pour leur commodit), ayant propos et mis en faict que son renom estoit aneanty par le moyen du mien, qui, cause de ma grande constance et integrit, estois tousjours accompagn de plusieurs, mesme de grands seigneurs, en sorte qu'on ne tenoit plus compte d'elle, laquelle, oultre ce, auroit remonstr, afin de parvenir son intention, qu'elle ne pouvoit dormir seurt, craincte que je ne luy laissasse tomber sur la teste le marteau que je tenois entre mes jambes, par le moyen du quel je lui rompois la teste quand je sonnois les heures[258]; aussi que j'estois illec inutil, amusant une grande partie de peuple auquel je faisois perdre temps, joinct que je portois scandal plusieurs, cause des plumes qui estoient et sont encores present au dessus de mon bonnet, qui denotoient et signifioient qu'il y avoit bien des oiseaux et cocus en ceste ville, et portois les armoiries d'iceux et de vous, mes confrres, derrire mon dos[259], ce qui occasionnoit plusieurs de ceste qualit de se fascher en eux-mesmes et de battre leurs femmes, ou les laisser battre par le bas ceux qui vouloient entreprendre telle besoigne. Sur lequel donn entendre j'aurois est desmis et depossed de l'honnorable charge laquelle j'avois est esleu, bien que je m'y sois gouvern avec telle modestie que je ne pense avoir donn subject quelque muet que ce soit d'en parler, la faulte ne debvant estre impute moy s'il y a eu quelques bourses couppes mes spectateurs, m'ayant est impossible, cause de la multitude du peuple dont j'ay est tousjours entour, de prendre garde sur un chascun; aussi que, les appercevant, je n'en osois dire mot, de craincte qu'ils me jettassent en la rivire, cela leur estant facille, ou me feissent quelque autre tour irreparable, ce qui servira de responce aux deux vers suivans, que nos ennemis ont propos contre mon integrit, qui sont: _Aussi qui souffre un crime estre faict par autruy, S'il le peut empescher, offence autant que luy._ [Note 257: Les voleurs toient toujours nombreux autour de la Samaritaine, cause des bons coups qu'ils pouvoient faire dans la foule des badauds attirs l par les clochettes du Jacquemard mis ici en scne. V. notre t. 3, p. 148, note.] [Note 258: Ce dtail confirme ce qu'on lit dans la _Continuation du Mercure_, savoir que le petit clocheteur toit debout sur une cloche, qu'il frappoit aux heures et aux demies avec un marteau plac entre ses jambes.] [Note 259: Allusion aux crochets que les crocheteurs portent sur leur dos, et dont la forme, assez semblable celle des _ailes_ d'un ange, toit cause qu'on les appeloit _Anges de Grve_. V. sur cette expression populaire la citation d'un passage de l'_Eugne_ de Jodelle, la p. 179 de notre t. 3.] Car avec raison on ne me peut accuser d'avoir et adherant leurs mesfaitz et larcins, puis que la verit est que je n'ay oncques particip iceulx, et ne l'eusse voulu faire, ayant mieux aim humer le vent et me rassasier de la contemplation de ces maquignonnes de corps humains qui chasque moment passent devant moy, allans querir de quoy occuper et mettre en besoigne les racommodeurs de bas, qui est aujourd'huy un des meilleurs mestiers qui soit dans Paris[260]: car, bien qu'il en soit en grande foison, si est-ce que voullans travailler, ilz trouvent de la besoigne suffisante pour combattre la paresse. Mais, pour continuer mon premier discours et vous narrer les beaux voyages que j'ay faict pendant mon absence de ce lieu, vous serez assurez que, me voyant contre tout droict et equit depossed de mon sige par l'artifice de la Samaritaine et aultres nos ennemis, et nottamment par les ramasseurs de pices par les boues, nos adversaires, sur ce qu'ils pretendent que souventes fois, en exerant vos nobles charges, vous entreprenez sur leur trafficq, et ramassez comme eux toutes les pices et hardes que trouvez par les rues, mesme aussi par les maistres escureurs de privs, qui disent que sans leur sceu et consentement vous allez ordinairement evacuer lesdits privez, prenans la marchandise provenante en iceux, que vendez cherement aux vendeurs de moustarde; sur lequel different ils disent y avoir desj eu sentence leur profit, portant permission de faire saisir et arrester entre vos mains la dite marchandise, et la bailler en garde et senteur vos nez. Voyant telles menes et entreprises faictes contre nous et au prejudice des privilges qui de tout temps, mesmes quinze cens ans auparavant la creation du monde, ont est accordez nostre societ, et desquels elle a tousjours jouy paisiblement ou contentieusement, j'aurois prins resolution, aprs les protestations par moy faictes et contenues en la complainte que j'ay ds lors baille par escript, d'entreprendre quelque voyage lointain, encores que je fusse saisi d'un grand cathaire qui m'estoit descendu sur le talon gauche, dont le mal que voyez que j'ay encores present aux genoulx a pris origine, et lequel cathaire estoit provenu de colre qui me causoit une hydropisie, pour laquelle appaiser il failloit qu' chacun quart d'heure j'avalasse quatre demy-septiers de jus de raisins, prendre laquelle medecine si souvent plusieurs damoiselles eussent et bien empesches. Donc, estant en tel equipage, et voyant qu'il ne m'estoit possible d'aller pied, et moins cheval, veu que l'un des secretaires du maistre des basses oeuvres[261], qui m'en avoit promis un, me manqua, je m'advisay de me servir de mes aisles et voller o le vent me conduiroit; ce qu'ayant faict, et pouss d'un bon vent du derrire, le destin me favorisa tant qu'en moins de huict jours je me serois trouv au royaume de Crocambruse, situ dix lieues trois quards et demye aulne au del du bout du monde, pays fort fertil et abondant en orties, chardons et espines, sur lesquels croissent des fruicts admirables et fort rassasians. Me trouvant auquel pays, je fus fort estonn pour veoir l'estrange et sauvage faon des habitans d'icelluy, les moindres d'iceux ayans plus de deux cens pieds de mouches de hauteur, tous vestus de nudit, les femmes portant barbes comme les hommes, mais plus bas toutes fois, n'estans honteuses de les monstrer, et les lieux o elles croissent, comme font les femmes de par de, qui ne les monstrent qu'en cachette; mesme y en a plusieurs qui vueillent gaigner gros pour les communiquer, comme si c'estoit chose pretieuse. Neantmoings, je trouvay iceux habitans fort debonnaires et humains envers les estrangers: car, voyans que je n'entendois leur langage, et cognoissans mes habits de quelle patrie je pouvois estre, me donnrent pour truchement un jeune homme franois qu'ils disoient y avoir trois cens ans estre venu audit pays, lequel jeune homme, par sa bienvueillance et peine, m'enseigna et feist entrer en mon dur cerveau le langage d'icelluy pays; ayant laquelle science je fus plus joyeux que ne seroit un riche homme qui, sans y penser, trouveroit une espingle en son chemin: car le roy dudit pays, sur les recits lui faicts de mes comportemens et beaux exploicts de dents, me voulut avoir pour estre le premier intendant de l'escumerie de ses pots, ayant lequel office je fus chery et honor de tous ceux de sa cour, et principallement des lacquais et ratisseurs de navets, qui n'osoient tremper leur pain au pot sans ma permission. Mais, comme on dit en commun proverbe, _Extrema gaudii luctus occupat_, car quelqu'un desdits lacquais, auquel j'avois refus l'entre et l'approche du pot, trouva invention de me faire desmettre de ceste charge, sur le rapport qu'il feist au roy que j'estois de mauvaise vie et que j'avois est banny de mon pays avec privation d'une honorable charge que j'y avois. Ce neantmoings le roy me voulust bailler un autre office, qui estoit d'estre premier vallet de pied d'un des commis du principal tournebroche de sa cuisine, ce que je refusay, obtemperant au desir qui me poignoit de revoir ma patrie, qui ne se peut jamais oublier, ainsi qu'il se peut cognoistre par les deux vers suivans du pote Ovide: _Nescio qua natale solum dulcedine cunctos Ducit et immemores non sinit esse sui._ [Note 260: Les filles de joie firent de tout temps leurs caravanes sur le Pont-Neuf. V. _le Tracas de Paris_ de Fr. Colletet. Il avoit hrit pour cela du dicton populaire qui, avant sa construction, avoit cours propos du Grand-Pont, ou Pont-au-Change. V. _Description de la ville de Paris au XVe sicle_, par Guillebert de Metz, publie par M. Le Roux de Lincy, Paris, Aubry, 1856, p. 55. Chamfort raconte une jolie anecdote au sujet de ce dicton, qui veut, comme on sait, que toute personne passant sur le Pont-Neuf y rencontre une de ces dames, un moine et un cheval blanc. Deux femmes de vertu trs moyenne le traversoient. Le cheval passe, puis le moine. L'une des deux en fait la remarque.--Mais ce n'est pas assez, dit l'autre.--Oh! pour le reste, rplique la premire, nous savons toutes deux quoi nous en tenir. Le proverbe toit deux fois vrai ce jour-l.] [Note 261: Les _matres des basses oeuvres_ toient ces _maistres escureurs de privs_ dont il vient d'tre parl. On les appeloit aussi _maistres Fifi_. V. Le Duchat, notes sur Rabelais, dit. in-12, 1732, t. 2, p. 197.] Ayant donc tel desir, et considerant la dignit que j'obtenois en ce lieu, dont j'avois est contre toute raison deprim, me persuadant que la longueur du temps auroit faict appaiser la colre et animosit qu'icelle Samaritaine et autres noz ennemis avoient conceu contre moy, et ayant eu advis que tous les cabaretiers et taverniers soustenoient nostre party, cause que prenez et acceptez plustost de leur marchandise que de toute autre, je pris resolution de m'en retourner par de; ayant faict la quelle entreprise et desj faict une grande partie du chemin, quatre du nombre des Quinze-Vingtz me rencontrrent, m'aians apperceu et recogneu de loing, les quelz disoient me cercher et avoir lettres moy adressantes et escriptes de la part de la Samaritaine, qu'ilz me baillrent, les quelles ne pouvant lire, un d'iceulx m'en fit lecture, par les quelles icelle Samaritaine s'accusoit de perfidie et recognoissoit mon innocence, me priant de venir reprendre ma place auprs et au dessus d'elle, m'exprimant les accidents elle survenus depuis mon absence, et entre autres, comme l'eau de son puits avoit est saisie, et arreste fort longtemps au mois de janvier dernier, en sorte qu'elle n'en pouvoit tirer et avoir aucune goutte[262], lequel arrest elle estimoit avoir est faict ma requeste. Ayant entendu la lecture des quelles lettres, je fus saisi d'une telle allegresse que j'oubliay une botte d'allumettes que j'avois achepte pour faire present quelques uns par de pour procurer mon restablissement, et ds lors consenty main leve estre faicte icelle Samaritaine de l'eaue de son puis, qui luy avoit est arreste; puis je feis en sorte qu'en peu de temps j'accomplis le voyage de mon retour en ceste ville, o estant, sur l'instante requeste d'icelle Samaritaine et protestations par elle faictes de ne me plus inquieter, je me suis reintegr en mon magnifique sige, n'ayant toutes fois voulu monter si hault que j'estois, afin d'eviter l'orage des vents et la peine de sonner les heures, qui m'estoit une grande charge et empesche de pouvoir dormir mon aise, cause qu'il falloit sonner aux heures precises; ayant choisi le lieu o je suis present, qui est encores au dessus de la Samaritaine, mais bien plus proche d'elle que le premier o j'estois, laquelle, depuis que j'y suis, m'a monstr toute amiti, et confesse que la raison pour laquelle elle m'avoit faict deposseder n'a est qu' cause que j'estois trop loin d'elle: car les femmes desirent estre visites de prs, estant impossible de les contenter de loin; la sollicitation de laquelle j'ay mis bas mes aisles en signe de paix, m'estant content de prendre pour toutes armes la bouteille que je tiens entre mes mains, sachant bien que chacun de vous est ordinairement arm d'un verre garny du breuvage qui vous fortifie le corps et la voix pour porter et crier vos charges, des quelles estant despetrez, tant vous estes ennemis de paresse, et pour ne demeurer inutils, vous prenez une charge de vin, qui vous semble plus facille que celle de cottraicts; de quoy je vous loue, croyant que les taverniers et cabaretiers en font de mesme, vous enjoignant de continuer en si bon exercice, et vous asseurer qu'envers tous vos ennemis je seray d'icy quinze cens ans, comme je suis present, Messieurs et confrres, Vostre trs-asseur protecteur et defenseur, JACQUEMART HUMEVENT[263]. [Note 262: Boisrobert, dans sa charmante pice _l'Hyver de Paris_, nous parle ainsi de la Samaritaine, gele par les grands froids: La Samaritaine, enrhume, N'a plus sa voix accoutume; Sa cruche, pleine jusqu'au fond, Ne verse plus d'eau sur le pont.] [Note 263: Plusieurs annes aprs le rtablissement du petit clocheteur, mais nous ne savons quelle poque au juste, la Samaritaine perdit encore sa sonnerie. Elle s'en plaint ainsi dans les _rimes redoubles_ de d'Assoucy: Je n'etois pas si defroque Du temps que messieurs les laquais Et mes paladins sans haquets Pour moi quittaient Margot la fe, Cartes, et ds et bilboquets..., Les enfants les marionnettes, Les polissons les ricochets, Les courtisans leurs gaudinettes, Et mes filoux leurs tourniquets, Et que messieurs portant serpettes, Mes valeureux taille-goussets, Dont les mains gourdes, en pochettes Se rechauffent peu de frais, Venoient our de mes clochettes Les tons si doux et si parfaits.] _Les plaisantes Ephemerides et pronostications trs certaines pour six annes._ _A Sifla, par Jean Beguin._ 1619. In-8. AUX LECTEURS. Les amys, je vous ay escrit dernierement par l'ordinaire du monde o je suis presant. Je vous donnay advis en partie de ce qui se passoit de de; mais, n'ayant receu aucune de voz nouvelles, et craignant, par rencontre, quelques sinistres esprits de contradiction qui vont errant par les chemins effroyables d'entre vous et cest autre monde o je reside, j'ay depesch ce courrier d'Eolle, lequel m'a promis, moyennant salaire, d'aller aussi vite qu'une barque de sel qui monte de Marseille Lyon, qui me fait croire que, moyennant ces diligences, vous recevrez aussi promptement ces miennes Ephemerides, autant plaines de verit comme je suis plain d'affection de vous rendre service et plaisir, tant en ce monde qu'en l'autre; et si je recognois que vous y preniez plaisir, je continueray vous faire part de tout ce qui se passera de de, protestant que je ne desire autre que d'estre pour jamais vostre plus affectionn, RAMONNEAU. Aprs quelques jours que j'eu demeur en l'autre monde, je fus pri d'une deesse celeste d'aler faire le promenoir des douze maisons o les douze signes prennent lougis les uns aprs les autres; mais, avant qu'aller en ces quartiers, qui sont dangereux, quelque bon genie me conseilla de prendre de l'essence du mercure bien broye avec l'huyle de Tipetoto, et le tout destremp avec du nectar et de l'ambrosie, et m'en froter toutes les extremit des parties de mon corps, de peur de courir la risque de Phaeton et d'Icare; ce que je fis, et ay faict un voyage autant admirable que vous sauriez dire, et avec autant de contentement que jamais j'aye receu tant en ce monde qu'en l'autre: car je say tout ce qui peut advenir durant six annes, ayant eu l'heur de voir oeil oeil tous les signes celestes, et de savoir au vray ce qui doit arriver durant six revolutions, qui me fait croire que ceux qui vous font entendre par la voye de certaine astrolabe, sphre, globes et mapondes, qui ont en voz quartiers des predictions frivolles, et cependant ne savent eviter ce qui leur advient, sont gens plus plein de mensonge que de verit, et plus enclins leurs proffits que non pas au vostre; de sorte qu'il faut dire avec l'Italien: _Non te fida ne sara inganato._ Sachez doncques que durant six annes consecutive sera plus d'eclipses de bourses que non pas de lune, dont plusieurs pauvres gens seront dolents d'estre frustrs du nombre d'or. La conjonction de Jupiter avec Venus durant l'anne presante, 1619, promet une certaine pluye d'or amene dans les nues du cost du Peru, qui doit tumber aux bources de quelques cupides avaritieux, lesquels souffriront les peynes que justement ils auront merit, et cognoistront la fin que chacun doit demeurer en paix: _Et que ben sta non si mova._ Venus, en la huictiesme, la pluspart du printemps promet qu'une bonne partie des femmes et filles joueront plustot l'homme[264] qu'au vingt-quatre; aussi les bastellires donneront plus de coups de cul et remuement de fesses pour un liard que les courtisannes de Paris ne feroyent pour dix escus: _Rencontro di dona, captiva fortuna._ [Note 264: Le jeu de l'_hombre_, mot qui, en espagnol, veut dire _homme_. On a fait sur ce jeu et sur les termes qu'on y emploie plus d'une quivoque du genre de celle qui se trouve ici. On lit, par exemple, ces six vers, dans une des lettres de Boursault (t. 2, p. 76). Une fille jolie et de condition, De qui le jeu de l'_hombre_ est l'inclination S'crioit l'autre jour d'une voix assez forte: Eh! mon Dieu! que je joue avec peu d'agrment! Quoy, faut-il qu'eternellement Rien ne m'entre en ce que je porte!] La temperature des saisons et temps, durant ces six annes, sera si bonne et propre pour les biens de la terre, que nous aurons grandes abondances de bleds, vins, fruicts, legumes et bestail, et generalement de tout ce qui est pour la nourriture de l'homme, en manire que toutes sortes de vivres seront un grand march, speciallement par la France. Plusieurs usuriers se mettront au desespoir l'occasion de l'abondance; mais je voudroy qu'ils fussent desj _tutti impicata_. Durant ces six annes, les hopitaux et corps de gardes, et plusieurs autres endroits, seront remplis des bestes fauves, noires, rousses et blanches, et sera permis d'y chasser sans reproche. La marchandize des millorts et maistres aux basses oeuvres sera en rebut et n'aura point de debitte, de sorte qu'ils seront contraints la porter de nuict et la getter en la rivire. Il est chose asseure que plusieurs chambrires aymeront beaucoup plus leurs maistres que leurs maistresses, et auront plus de desirs de leur rendre courtoisie, attendu que leurs maistresses sont trop difficilles servir. Aussi elles auront du proffit et augmentation de gaige pour devenir de chambrire nourrice. Plusieurs sortes de gens, durant ces six annes, sont menacez d'estre engraisss de l'huylle de coteret, comme les maquereaux, larrons, coupeurs de bource, gens faineant, valets et laquais qui ne veullent servir leurs maistres. Les hostesses qui mettent d'eau au vin, vendent de vin bas et sophistiqu et qui ne veulent faire credit au bon compagnon, sont menassez d'estre attaintes de la plus fine et resleve verolle que jamais fut dedans Rouen. Qu'elles y prennent garde, _La dona ben rencontrada Ne manchera la bona strada._ Aussi courra plusieurs maladies dangereuses qui ataindront quelques personnes qui s'en treuveront grandement offenc, comme fiebvres lunatiques et fantastiques, indispositions de cerveaux, brouillement et embarrassement d'esprit, conversation imaginaire, demangement de col; mais, pour tous remdes, faudra que maistre Jean Rozeau[265], ou bien le petit Pennache, fassent les opperations requises, et s'en trouveront sy bien les patiens que jamais ne s'en ressentiront: _Che cherche mal anno lo suo danno._ [Note 265: C'est le bourreau dont le fameux Jean Guillaume, matre des hautes oeuvres de Richelieu, fut le successeur.] Plusieurs grands dignitez et estats seront suspendus durant ces annes, speciallement l'estat des moutardiers, qui ne s'exercera qu' quatre moys, l'occasion de l'arrest obtenu par maistre Mitton contre eux, pour raison de ce que la moustarde l'avoit prins par le nez, et luy avoit fait decroistre son petit bout andouliq[266]. Aussi, durant ces six annes, sera grand guerre entre les Topinamboux[267], Ameriquains et Indiens, en manire que leurs boccans[268] seront ordinairement remply de gariffelles[269] de chair humaine. Dieu gard la lune des loupz[270]! Les Suysses aymeront beaucoup mieux leurs brayettes que leurs pennaches, et auront raison, car vive de conserver le germe dont provient l'humanit! Plusieurs seront ambitieux des dignitez ou benefices, mais c'est la coustume du monde; et pour bien voir au vray le theatre d'icelluy, faut voir jouer au ballon: l'un pousse d'un lieu ceste pelotte de vent, l'autre de l'autre, les uns se batte, les autres tumbe, les autres courre, et, aprs avoir bien pen, couru, tempest et se tourment, demande leurs qu'il ont faict, ils vous diront: _Averno fa corsa congli vento._ [Note 266: Il y a sans doute ici une allusion quelques diffrends survenus entre les marchands de moutarde et les apothicaires, qui les uns et les autres faisoient partie du corps des piciers. Le nom de Mitton doit videmment dsigner un de ces pharmacopoles faiseurs d'onguent _miton-mitaine_. Ce mot s'employoit dj. V. _Ducatiana_, 1, 89.] [Note 267: Les six sauvages topinamboux que Razilly avoit amens Paris au mois d'avril 1613 avoient rendu trs populaire Paris le nom de leur nation. V. _Lettres de Malherbe Peiresc_, passim.] [Note 268: Pour _boucan_, mot par lequel les sauvages de l'Amrique dsignoient le gril de bois, lev de quelques pieds au dessus du feu, qui leur servoit faire desscher et enfumer leurs viandes. _Boucaner_ et _boucaniers_ en sont les drivs.] [Note 269: Mot form sans doute de l'indien _gari_, qui signifie petit morceau, fragment.] [Note 270: C'est un proverbe qui vient de ce que les loups hurlent la lune sitt qu'elle parot, et semblent vouloir la prendre aux dents. Un autre adage dit: _La lune n'a rien craindre des loups_ (Quitard, _Dict. des Proverbes_, p. 509).] Parquoy, Messieurs mes meilleurs amys, ne vous penez voz esprits pour les affaires du monde; rejouissez-vous, je vous supplie de le faire; beuvez tousjours au plus matin et du meilleur; ayez tousjours ce regime d'estre joyeux; tenez-vous les pieds bien sec et la bouche souvent arrouse: vous en vivrs davantage, _A la matino gli bono vino, Remedo contra tutti venino._ Aussi j'ay vous dire que, durant ces six saisons, il n'y aura point de nouvelles lunes: car il y a plus de cinq mille ans que la lune est faicte. Doncques vous estes asseurez qu'il n'y en aura point d'autre, et qu'elle se porte bien, comme je vy dernierement, et durera encore beaucoup. Il y aura par toute la France, Dauphin, Provence et Savoye, beaucoup plus de pierres que non pas des pistolles d'Espaigne, et plusieurs qui ne sont pas comme les bannis d'Italie[271] voudroyent bien estre empistolez; plusieurs auront beaucoup de lardons[272], ne fut-il que les coqs dainde; plusieurs friants seront plus amateurs des perdrix que non pas ceux de Genve de la messe; les turbans auront plus de vente Constantinople qu' Venise; l'horloge de Fribourg frapera les heures comme de coustume; les lamproys avec la sausse douce courent fortune d'estre conduits et menez dans des petits barils en Allemaigne; les chevaux de relaiz porteront plus des asnes que des muletz; les maquereaux monteront sur les landiers et seront mangez des filz de putain; les allumettes feront beaucoup de service ceux qui se lvent de matin; de long-temps ne se verra des crocodilz du long de la rivire de Loyre; au moys d'avril se treuvera plus de maquereaux au march que non pas de baleyne; aussi durant ces saisons, on ouyra chanter plus des cocus que des cignes. Si le courrier ne me pressoit de faire fin, je vous escriroy davantage, et vous asseure que si les vertugalins des damoiselles savoyent parler, il vous appresteroyent plus rire qu' manger. A ce carneval je vous manderay un petit volume compos par moy et Jean Beguin[273], car nous sommes grand cambrade[274] et beuvons souvent ensemble. En attendant, _State alegroment, non vo manchera fastidia_. [Note 271: Nous ne pouvons trouver quoi ce passage fait allusion.] [Note 272: Le _lardon_ toit la plaisanterie piquante dont on cribloit tout homme ridicule ou qu'on vouloit faire passer pour tel. Par suite, on appela ainsi les petites gazettes qui venoient de Hollande. C'toit l vraiment le _lardon scandaleux_ dont Regnard parle dans _le Joueur_, acte 3, scne 5.--Voir aussi: _Histoire du journal en France_, par Eugne Hatin, p. 22, note.--On peut consulter sur ce mot une note de La Monnoye mise au bas de la page 261 du tome 1er des _Contes_ de des Perriers, Amsterdam, 1735, in-12, et un passage des _Mmoires_ du marquis de Sourches, t. 1er, p. 55.] [Note 273: Je n'ai trouv ni imprimeur ni libraire de ce nom dans le _Catalogue chronologique_ de Lottin, ni dans le livre de La Caille; celui-ci seulement, sous la date de 1540, nomme Pierre Beguin, libraire.] [Note 274: Pour _camarade_. Le mot est crit comme le peuple, et surtout les soldats, le prononaient et le prononcent encore.] _Epitaphe du petit chien Lycophagos, par Courtault, son conculinaire et successeur en charge d'office, toutes les legions des chiens academiques, par Vincent Denis, Perigordien._ Arrire, pleureux Heraclite! Nous ne pleurons pas comme vous; Nos pleurs sont ris de Democrite, Car pleurer, c'est rire, chez nous. _A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Saint-Jean-de-Latran._ 1613. In-8. LE LIVRE AU LECTEUR. Les censeurs qui seront marris De nostre joye et de nos ris, Et qui ne daigneront me lire, Ne sont pas hommes de raison: Car par tout, en toute saison, Le propre de l'homme est de rire. _In tenui labor at tenuis non gloria._ La peine en est chose petite, Mais l'honneur d'assez grand merite. * * * * * ADVERTISSEMENT ET SALUT AU LECTEUR. Amy lecteur, l'assoupissement lethargique qui avoit saisi les hypocondres de Courtault et sembloit rendre presque inexplicable la douleur qu'il avoit conceue sur la mort de Lyco-phagos, son conculinaire, ayant la parfin ouvert les catadoupes de son cerveau et donn passage toutes les cataractes de ses yeulx, leur a faict debonder un cataclysme de larmes sur le funeste reliquat de sa desolation. C'est pourquoy il ne se faut pas estonner si ses periodes ne sont tries, comme l'on dict, sur le volet; si ses pointes sont grossierement sujettes, le passe-poil de sa subtilit villageoisement appliqu, ses dispositions mal flanques, ses epiphonmes entrecoupes, ses inventions decousues, et la tissure de son style ineptement cadence: car l'estourdissement d'un coup tant inopin lui a faict perdre sa tramontane. Si que, pour des antonomasies d'eloquence, il n'a peu rien produire que des pleonasmes de regrets, metathses de confusion et hyperbates de tristesse, ainsi que le discours suivant le t'apprendra, si tu daignes y adjouter le jugement de ton optique et ouvrir les ressorts de ton oreille. Adieu. * * * * * _Epitaphe du chien du Gascon sur la mort de Lyco-phagos._ Helas! qu'est devenu mon maistre? Est-il vray que Lyco-phagos Soit attrap par Atropos, Ou qu'elle l'aye occis en traistre? Je croy que cela ne peut estre, Ains pense que, pour son repos, Ou pour compliment de son los, Au ciel les dieux l'ont voulu mettre. Ne craignez plus, moissonneurs! Les insupportables chaleurs Dont vostre sein en est brusle: Mange-loup, au ciel transport, Moderant les chaleurs d'est, Doit temperer la canicule. * * * * * _Complainte de Courtault sur la mort de Lyco-phagos, rotisseur du collge de Reims, son conculinaire[275]._ Cy gist soubs ceste motte verte, Le dos au vent, le ventre l'erte[276], Mon collgue Lyco-phagos, Que la mort a trouss en crouppe[277] Pour avoir trop mang de souppe Et trop avall de gigos. Lyco-phagos, la pauvre beste, Qui faisoit sa petite queste Dedans le collge de Reims[278], Pour renforcer, chose equitable, Du seul reliquat de la table Ses muscles, ses nerfz et ses reins. Lyco-phagos, autant habile Que chien qui fust en ceste ville A chasser aux rats, aux souris; Lyco-phagos, par privilge Roy des animaux du collge Et doyen des chiens de Paris. Lyco-phagos, galant et leste; Lyco-phagos, grave et modeste Autant qu'on sauroit souhaitter, Soit qu'il tnt mon maistre escorte, Soit qu'il conduist la porte Ceux qui le venoient visiter. Lyco-phagos, qui souloit estre Le contentement de son maistre; Lyco-phagos, sage et discret, Lorsque d'une mine friande, Pour mieux attraper la viande, Il luy descouvroit son secret. Ou, quand pour plaire tout le monde, Il faisoit table la ronde, Comme un maistre de regiment, Puis, d'une trogne politique, Mettoit sa science en pratique Pour soigner son aliment. Que si mon maistre en compagnie N'avoit pas de soin de sa vie, Discretement il le frappoit, Et de sa patte le bon drolle Savoit si bien jouer son rolle, Que quelque chose il attrapoit. Non qu'il ait faict par imprudence A table quelque irreverence; Mais c'est qu'il charmoit tellement Ceux qu'il regrattoit par derrire, Qu'il falloit en quelque manire Recognoistre son gratement. Qui n'admireroit son adresse, Son artifice et sa finesse? Quand son maistre vouloit sortir, Soit tout seul, soit en compagnie, Il couroit la galerie Jusqu' tant qu'il falloit partir. L tousjours il l'alloit attendre A l'instant qu'il luy voyoit prendre Sa grande robbe ou son manteau, Et sembloit n pour tousjours suivre Celuy qui luy donnoit vivre, Tant par terre que par batteau. Or, suivant mon maistre la ville D'une faon plus que civile, Vous eussiez dit d'un estaphier Ou d'un chien de sommellerie, Nourry tout le long de sa vie Dans la cuisine de Coueffier[279], Chien d'admirable prevoyance, Autant que chien qui fut en France, Voire plus qu'on ne peut penser, Lors qu'au milieu de quatre rues Il choisissoit les advenues O son maistre devoit passer. En ville, il alloit gambette[280]; Aux champs, il sautoit sur l'herbette Pour les taupes escarmoucher, Et puis, leur denonant la guerre, Il fouilloit si profond terre Qu'il sembloit y vouloir coucher. Il eut jadis pour son mange La cuisine de ce collge, O dans une roue de bois, Tantost bonds, puis courbette, On a veu ceste pauvre beste, Comme moy, tourner mille fois. Ores, proche de la marmite, Faisant la bonne chatemite, Sur la viande il meditoit; Puis, soignant son advantage, Il suivoit de prs le potage Quand le serviteur le portoit. Ores, de sa petite patte Grattant et regrattant la natte Quand il fleuroit la venaison, Il monstroit par experience Les beaux effets de sa science Par tous les coings de la maison. Quelle joye toy, Trois-Oreilles[281], D'ouyr les douleurs nompareilles Que je resens de ceste mort! Desormais repose ton aise Entre le tison et la braise, Puisque Lyco-phagos est mort. Lyco-phagos, ton adversaire, Ne te sauroit aucun mal faire, Comme il faisoit auparavant, Lors que, sautant sur ta croupire, Il t'attaquoit par le derrire, Ou t'assailloit sur le devant. O! qu'il serait plus desirable Que la mort eust froiss ton rable, Ou que la cruelle Atropos T'eust occis pour te mettre en paste, Que d'avoir est tant ingratte A mon pauvre Lyco-phagos! Lyco-phagos, chien de police, Chien expert en toute malice, Chien exempt de tout larrecin, Qui ne fist aucune entreprise, Sinon sur quelque patte grise Ou sur le pied d'un medecin. Encor c'estoit par adventure; Lors que sa pesante nature Le rendoit un peu moins courtois: Faute legre et pardonnable! Car l'homme qui est raisonnable Se courrouce bien quelquefois. Toutefois, pour estre sevre, Il en porta la folle enchre, Cruaut contre un pauvre chien! Lors que d'une vieille rapire On lui donna dans la visire, Croyant qu'il n'y verroit plus rien. H! quand je vis par malencontre Le desastre de ce rencontre O Lyco-phagos fut bless: C'est, dy-je l'instant, un augure Qui presage sa mort future Devant qu'octobre soit pass. Ce malheur me rendit prophte, Car, suivant mon maistre une feste, Alors qu'il alloit au festin, Il reut son dernier supplice Chez le cur de Sainct-Sulpice Par un inopin destin. Qui le croira? par jalousie Lyco-phagos, qui dans sa vie Eut le coeur noblement plac, Mist tant de potage en son ventre, Et farcit tellement son centre, Que la mort l'a mis _in pace_. Mort cruelle et insuportable, De l'avoir surpris la table Pour l'estrangler sur la minuit! Mort impitoyable et farouche! Ainsy faut-il que je t'abbouche, Tant ceste trahison me nuit. Tu fais voir par ce canicide Que tu es bien traistre et perfide, Sans reverence et sans amour, Quand par des actions funbres Ton delict cherche les tenbres, Fuyant la lumiere du jour. Tu le prens minuict en traistre, Couch soubs le lict de son maistre, Luy livrant les derniers assauts. Il tesmoigne ta perfidie, Au milieu de sa maladie, Par mille bons et mille sauts. Il monte, remonte et devalle, Vient et revient parmy la salle, Pour chercher quelque allegement; Et lorsque le mal le travaille, Ne pouvant vuider sa tripaille, Il meurt saoul comme un Allemand. Helas! quelle perte et quel dommage! Pour avoir mang du potage, Faut-il que Mange-loup soit mort! Mange-loup, mon conculinaire, Mon contentement ordinaire, Mon passe-temps, mon reconfort! Mange loup, chien academiste[282], Chien assez savant alchimiste, Soit qu'il soufflast prs du brasier, Le nez plat comme une punaise, Ou reniflast contre la braise Le ventre enfl comme un cuvier. Pauvre Courtault, toute esperance Est morte pour toy dans la France, Puis, helas! que Lyco-phagos, Autheur de ta bonne adventure, Sert fatalement de pasture Aux taupes et aux escargots. Tu succdes son office, Mais c'est un petit benefice Au prix du mal que tu ressens, Ayant perdu (regret extresme!) La vraye image de toy-mesme Et l'unique objet de tes sens. Encor si la soeur filandire L'eust ravy d'une autre manire, On supporteroit sa rigueur; Mais, crve-coeur! quand je pense Qu'elle l'a trahy par la panse, Cela me faict fendre le cueur. Falloit-il que, sur ta vieillesse, Cette maudite piperesse, Mange-loup, triomphast de toy! Mange-loup, pour ta reverence, Digne de quelque recompense Au coing de la table du roy. Lyco-phagos, je te proteste Que pour un acte si funeste J'abboyeray incessamment Jusqu' tant que le chien Cerbre Punisse la Parque sevre Qui t'a tromp si laschement. Que si mon dueil ne le convie A venger l'honneur de ta vie, Pour lors, justement irrit, Je mettray en fougue et colre, A rencontre de ce faux frre, Les chiens de l'universit. J'en feray moy-mesme justice, Et sans crainte d'aucun supplice Je descendray dans Phlegeton, O, prs de l'infernale forge, Je l'estrangleray par la gorge A la presence de Pluton. Mes discours ne sont point sornettes, Car je porte au col des sonettes Pour faire entendre ma douleur, Et publie, faisant ma ronde Par tous les carrefours du monde, Les effects d'un si grand malheur. C'est donc toy, race canine, Que mon corival[283] de cuisine A recours pour estre vang! A toy maintenant je desdie Les sanglots de ceste elegie, Pour estre en mes pleurs soulag. Et, fuyant toute ingratitude, En qualit de chien d'estude, J'ay ces carmes[284] elabour, O tu verras la galantise, Les moeurs, la mort, la mignardise De mon camarade enterr. Adieu te dis, mon camerade; J'ay peur de devenir malade En pleurant ton enterrement. Adieu, mon compagnon d'eschole; Que pour le dernier coup j'accole Le dehors de ton monument. Et, si les chiens ont souvenance De ceux qui ont leur ressemblance, Je te conjure vivement D'avoir Courtault en ton ide: Car je suis l'image emprunte De ton naturel ornement. Que si la sterile nature M'a form d'une autre figure Que tu n'estois, Lyco-phagos, Pour le moins j'ay le mesme office Et, servant en mesme police, Porte un mesme faix, sur mon dos. Et qui pis est, cas lamentable! Pour me rendre toy plus semblable, Bien que ce fust contre mon gr, A cause de mes demerites, Me rendant leger de deux pites, Aprs ta mort on m'a hongr. Je suis courtault toute outrance, Si courtault jamais fut en France; Mais ce qui me met en courroux, C'est que ma nature infertile Faict qu'on me prent souvent en ville Pour un chien de Toupinambou[285]. Mange-loup, donc, je te conjure, Par les supplices que j'endure, De te souvenir de mes maux, Croyant que, si cela peut estre, Je me dois dire, sous mon maistre, Le plus heureux des animaux. Je conjure aussi ta puissance De faire aux serviteurs deffence De jamais ne me tourmenter Par menace ou par bastonnades, Quand je viens de mes promenades, Car je ne puis les supporter. Ainsi puissent prs de ta fosse Abboyer les mastins d'Escosse[286] Qui sont dans l'Universit, Sans rompre desormais ta teste Par leur abboyante tempeste Dans la ville ou dans la cit! Ainsi puissent sur ceste terre Japper les dogues d'Angleterre, Accompagnez des chiens d'Artois[287], Pleurant sans cesse et sans mesure, Sur le bord de ta sepulture, La mort d'un petit chien franois! [Note 275: Cette pitaphe d'un chien de collge, qu'il ft ou non tournebroche comme celui-ci, est un genre de factie scolastique qui dut souvent se renouveler. Racine, tudiant Port-Royal, fit en vers latins une pice de cette espce, rappele ainsi par son fils: Je ne rapporterai pas une lgie sur la mort d'un gros chien qui gardoit la cour de Port-Royal, la fin de laquelle il promet par ses vers l'immortalit ce chien, qu'il nomme Rabotin: Semper honos, Rabotine, tuus, laudesque manebunt; Carminibus vives, tempus in omne, meis. _Mmoires sur la vie de Jean Racine_, in-12, p. 27. Ce genre de posie rentre dans la catgorie de celles dont parle Furetire dans le _Roman bourgeois_. V,. notre dition, p. 145.] [Note 276: C'est--dire contre terre, comme gens au guet, _faisant sentinelle l'erte_, ainsi qu'on disoit alors. V. plus haut, sur cette expression, p. 42, note 3.] [Note 277: On disoit plus communment _trouss en malle_.] [Note 278: Le collge de Reims toit rue des Sept-Voies. Il devoit son nom Guy de Roye, archevque de Reims, qui l'avoit fond, en 1409, sur l'emplacement d'un htel appartenant aux ducs de Bourgogne.] [Note 279: Sur ce cabaretier, dont la femme reprit la taverne, et qui est souvent cit par Tallemant, V. notre _Histoire des htelleries et cabarets_, t. 2, p. 325-326. Sur son petit-fils, Jean Coiffier, qui fut matre des comptes, V. plus haut, p. 195.] [Note 280: _Aller gambette_, c'est gambader. On avoit autrefois le verbe _gambeter_ dans le mme sens.] [Note 281: Lapin de M. de Navierre. (_Note de l'auteur._)] [Note 282: On sait que ce mot se prit d'abord pour _acadmicien_, qui ne le remplaa dans la langue qu'aprs 1643. Cette substitution, ou plutt cette transformation, trouve sa preuve et sa date presque certaine dans le titre de la seconde dition d'une comdie clbre de Saint-Evremont. Imprime d'abord sous le titre de: _les Acadmistes_, en 1643, elle prit celui de: _les Acadmiciens_, dans l'dition suivante. Le mot s'toit mtamorphos dans l'intervalle.] [Note 283: _Confrre, mule._ Regnier l'emploie dans le sens de rival: Et sans respect des saincts, hors l'Eglise il me porte. Aussi froid qu'un jaloux qui voit son _corrival_. Satire VIII, p. 95.] [Note 284: _Carmina_, vers.] [Note 285: C'est--dire chien d'Amrique, et comme lui n'aboyant plus. C'toit, on le sait, une croyance gnralement rpandue que les chiens perdoient la voix rien qu'en touchant la terre du Nouveau-Monde. J'ai dit dans une note d'une pice prcdente ce qui avoit rendu cette poque le nom des Topinamboux trs populaire Paris.] [Note 286: C'est-a-dire les coliers du collge des _Ecossois_, situ rue des Fosss-Saint-Victor, et par consquent assez voisin de celui de Reims.] [Note 287: Il venoit beaucoup de chiens de l'Artois, notamment de Boulogne, qui fournissoit les petits chiens de manchon. Pour les empcher de crotre, on leur frottoit toutes les jointures avec de fort esprit de vin, pendant plusieurs jours de suite, aussitt aprs qu'ils toient ns.] _Fin._ * * * * * _Regret de Picard sur la mort de Lycophagos._ Pleurez largement, ce coup, La mort du petit Mange-loup, Broches, chenets et lesches-frites: Car de revoir Lyco-phagos Tourner le rost prs des fagos, Les esperances en sont frittes. Par un detestable moyen, La roue perd son citoyen, Le collge son commissaire; Mon maistre perd son precurseur, La cuisine son rotisseur, Et Courtault son conculinaire. Tant de malheurs en un monceau Me font detester le morceau Qui mist Mange-loup hors du monde; Et, pour la douleur que je sens En chaque endroit de mes cinq sens, Peu s'en faut qu'en pleurs je ne fonde. Si que, redoublant mes ennuits, Tous les jours et toutes les nuicts Je vay martelant ma poictrine, Et prie pour luy Lucifer Que, s'il doit servir en enfer, Il ne serve qu' Proserpine. _La grande cruaut et tirannie exerce par Mustapha, nouvellement empereur de Turquie, l'endroit des ambassadeurs chrestiens, tant de France, d'Espaigne et d'Angleterre._ _Ensemble tout ce qui s'est pass au tourment par luy exerc l'endroit de son nepveu, luy ayant fait crever les yeux._ _A Paris, chez la veufve du Carroy, demeurant en la rue Saint-Jean-de-Beauvais, au Cadran._ M.DC.XVIII. _Avec permission._ In-8. Chrestiens, lesquels ressentez l'honneur d'o la foy vous oblige et convie en ce present sicle, lequel nous fait voir une chose digne de revanche et du tout contraire Dieu et la chrestient par l'ignominie et mauvaise malversation de ce perfide Mustapha, nouveau empereur des Turcs[288] ce persecuteur des chrestiens et d'amis de Dieu, lequel nous fait ce jourd'huy voir une infinit de persecutions par l'entreprise mal'heureuse et abominable de ces miserables Turcs, ennemis de nostre eglise chrestienne, plutost enclins servir le diable que Dieu, lesquels nous monstrent en ceste presente anne mil six cens dix-huict une chose digne de remarque, car ces perfides ont os s'attaquer au plus grand de la chrestient, et leur faire des opprobres dignes de revanche et capables de la haine de tout cest univers: car, aprs la mort de Hachmet, premier du nom, dix-huictiesme empereur des Turcs, ayant regn douze ans en son empire, et deced le quinziesme novembre dernier, laquelle mort a apport une grande perte et trs grande perte digne de memoire la chrestient; car ce grand visir, lequel a toutes les affaires de ce grand empire, ayant proclam le frre du dit Achmet en ceste monarchie, et ayant delaiss les enfans du deffunct, pourra bien avoir pour sa recompence une espe pour luy trencher la teste; car les bachas, lesquels estoient la mort du deffunct Achmet, avoient entendu les supplications du deffunct, suppliant son frre pour ses enfans; lequel empereur d'Orient, au lieu de les cherir, a faict crever les deux yeux son nepveu, fils aisn du dict deffunct Achmet[289], et puis aprs jetta sa furie sur les chrestiens lesquels estoient alors en embassades dans Constantinople, et commanda qu'on les chassast hors de ses terres[290]; mais, par le conseil miserable de ce perfide empereur, conseil du tout contraire Dieu et son eglise, trouva bon d'en faire mourir une partie, tellement qu'aucuns disent que la maison de l'ambassadeur de France a est pille, et luy s'est sauv par industrie; mais, pour le fait des autres chrestiens, tant Espagnols, Italiens et autres nations, ont est empanez et mis mort avec leurs domestiques et grands nombres de chrestiens, se montans le nombre plus de trois milles. [Note 288: Il commena de rgner en 1617, aprs la mort d'Achmet Ier, son frre. C'est la premire fois que cette sorte de succession collatrale se rencontroit dans la dynastie d'Othman.] [Note 289: C'est gratuitement qu'on prte cette cruaut Mustapha: Osman, fils an d'Achmet, n'eut pas les yeux crevs, et l'anne suivante il put monter sur le trne que Mustapha avoit usurp sur lui, et que sa dchance, aprs une meute des janissaires, rendit libre en cette mme anne 1618.] [Note 290: L'ambassadeur de France, M. le baron de Sancy, vque de Lavaur, fut un de ceux qui eurent le plus souffrir dans leur dignit et dans leur personne. Mustapha le fit arrter comme accus d'avoir favoris l'vasion du prince polonais Koreski. Il le rcompensoit ainsi de la part qu'il avoit prise son avnement. Osman, devenu empereur, envoya une ambassade Louis XIII en rparation de l'insulte faite la France en la personne de M. de Sancy.] O perfide et miserable payen! ne crains-tu pas les forces des chrestiens? Ne te souvient-il plus de la prophetie que tu dois mourir de la main du Franois[291]? Ne crains-tu pas que ce grand roy de France te monstre sa force et sa valeur, qui seul te peut lier et te rendre esclave et miserable, te desmolir tes forces, avec l'aide de ses alliez? Ne te souvient-il plus de ce grand duc de Mercoeur[292], vray imitateur de ces ancestres lorrains, lequel t'a tenu en sa cordelle, qui sans sa mort te tenoit esclave, et aussi ce brave et genereux prince le duc de Nevers et de Clves[293], et ce vaillant prince de Jainville[294], qui, d'une piet chrestienne et d'un courage martial, ont plant des escadrons au milieu de tes terres, et, comme princes trs genereux, se sont monstrs vaillans et se sont mis en teste de leurs armes pour deffendre la foy chrestienne? Tu trouveras maintenant des princes plus dignes de ton empire que toy, lesquels te feront paroistre que ton conseil infame et desreigl est du tout contraire aux commandemens de Dieu. [Note 291: Sur cette prophtie, dont ce passage confirme la popularit au commencement du XVIIe sicle, V. notre t. 3, p. 212, note, et p. 358, note.] [Note 292: Il avoit fait en Hongrie une campagne dont les succs, entre autres la prise d'Albe-Royale, avoient fort inquit les Turcs. V. notre t. 3, p. 212, note, et _les Oeconomies royales_ de Sully, coll. Petitot, 2e srie, t. 4, p. 93.] [Note 293: Il toit de la campagne de Hongrie. Il fut bless au sige de Bude. (_Oeconomies royales_, id., p. 161.)] [Note 294: Le prince de Joinville, quatrime fils du duc de Guise. V. sur lui notre dition des _Caquets de l'Accouche_.] Si les chrestiens estoient vrayement chrestiens, et s'ils avoient en leurs coeurs leur foy vivement emprainte dans le corps et dans l'ame, ils devroient maintenant monstrer leur force et leur courage, ce pendant que le Turc nouvellement proclam leur donne bon subject de le desplacer de son empire, et que le Persan mesme leur tient la main, et leur convie de faire voir partout cest univers la vraye Eglise plante, pour celle fin que Dieu soit lou et glorifi jamais. Dieu leur en face la grace! _Les Differents des Chapons et des Coqs touchant l'alliance des Poules, avec la conclusion d'yceux._ _A Paris, chez Pierre Chevalier, au Mont Sainct-Hilaire, en la cour d'Albret._ In-8. Jadis, quand les bestes parloient, les unes se contentoient de leur sexe, et les autres se faschoient des retranchements du leur. Les Chapons, quy de jeunesse on avoit coup la crette, soit ou pour rendre leur voix plus fine et delicatte, ou pour les rendre plus seurs gardiens des poulles, poussez de quelque reste de leur premice nature, ou sollicitez des imitations des Coqs, voulurent faire alliance avec les Poulles; mais, comme ordinairement nous sommes plustost conduits de l'oeil de nostre contentement que de celuy de nostre proffit, les poulles, quy les voyoient sans crette, faisant fort peu d'estime de leurs belles plumes, ne vouloient de leur association. Les unes, plus scrupuleuses, desiroient des tesmoings[295] leur alliance; les autres, moins subtilises, se contentoient de la parade; toutefois le temps, quy nous faict desdaigner une mesme viande et apprendre des nouvelles fausses, faict souvent naistre des repentirs celles quy ne voyoient point croistre la creste leur alli, et que veritablement et d'effect elles mangeoient leurs poissons sans sauce. Ce repentir engendre des regrets, ces regrets engendrent des plaintes, et ces plaintes engendrent des controverses. [Note 295: De petits tmoins, sans doute, _testiculi_.] Mais, comme elles en estoient en ces termes, les Chapons eurent quelque divorce avec les Coqs, touchant la primaut. Les Coqs, fondez en bonnes raisons, demandoient la preeminence, et les Chapons, orgueilliz de quelque vanit, ne vouloient estre seconds qu' eux-mesmes. Ils vindrent premierement aux reproches, et puis aux coups; mais les Coqs, comme en mespris des Chapons, faisoient monstre de leurs crestes, disant que cela leur devoit faire bonne honte et peur tout ensemble. Les Chapons, se sentant chatouillez de si prs, commencrent drapper les Coqs, disant que ce qu'ils jugeoient l'ornement de leurs testes estoit la defformit de leur sexe, et qu'on leur en avoit faict une synderze[296] pour embellir cette laideur, et qu'ils en estoient mieux venuz auprs des Poulles, leurs becs estans moins rudes. Les Coqs, en contr'echange, les voulant toucher au vif, amenrent les Poulles en tesmoignage pour decider cette querelle. Les plus novices remirent cela au conseil des plus experimentes, tant pour s'instruire de chose qu'importe leur felicit que pour n'estre deceues l'election de l'un ou l'autre party. [Note 296: Ce mot de la langue dvote, qui signifie reproche secret, remords de conscience, est ici singulirement plac. Regnier, satire 13, v. 22, s'en est servi; Regnard aussi, dans le _Joueur_, acte 5, scne 4, mais tous deux de manire faire voir qu'ils en comprenaient le sens.] Les Coqs, resolus leur accusation, et les Chapons leurs defences, receurent volontairement les Poulles pour arbitres de leur cause. Les Chapons en avoient une pour leur advocate quy avoit assez de babie, mais trop peu de constance pour maintenir leur cause bonne; les Coqs en avoient une quy alleguoit tant d'experience pour preuve qu'elle confondoit les bastardes raisons des Chapons, disant qu'elle aimeroit autant estre associe une poulie, que ses beccades auroient autant de suc, et que, la creste leur manquant, ils avoient quelque autre chose de manque quy servoit de joyau la feste, et qu'elle estoit delibere, selon sa coustume, de couver au moins une fois l'an, et qu'elle vouloit un Coq quy put servir de targue[297] ses poussins et resister aux ruyneuses escarmouches du mylan; et qu'elles avoient prins telle habitude d'estre esveilles trois fois la nuict des chants de son Coq, qu' peine pourroit-elle dormir six ou sept nuicts entires auprs d'un Chapon quy ne chantoit que peu souvent, encore avec si peu d'harmonie qu'il donnoit plustot de la fascherie que du contentement; et que le matin le Coq relevoit sa creste comme plein de courage et d'envie de continuer tel resveil, o le Chapon, les aisles baisses, tesmoingnoit sa pusillanimit; enfin, que les Chapons ne sont bons qu' commencer une alliance o les Coqs la peuvent achever par effect. [Note 297: Pour _targe_, gide, bouclier.] L'advocate des Chapons alleguoit quelques subterfuges, non tant pour preuve de sa cause que pour preuve de sa suffisance. Toutes ces echappatoires ne peuvent renverser le droict des Coqs, car elle-mesme, range la raison, tourne sa casaque, et, recognoissant l'injustice, les invite quelque appointement par des propos desguysez, desquels elle en savoit assez. Si les Chapons ne chantoyent que peu souvent, cela leur apportait du repos, et que, les Coqs, au contraire, par mauvaise habitude, inquietoyent leur tranquillit, et que c'estoit des allarmes plus convenables la guerre qu'en la paix; et, si le matin ils n'estoyent si rodomonds, cela tesmoingnoit leur bont naturelle de ne faire aux poulles non plus que les poulles eux, et que, si elles ne couvoyent, qu'elles n'estoyent assujetties aussy de chercher la nourriture une suitte de poulets quy leur rongnoient les ongles de si prs qu' peine pouvoient-elles gratter, et outre tout cela, n'en faisant point esclore, elles n'en voyoient point ravir. Ces discours avoient quelque apparence d'aimer les Chapons; mais, quant l'intention, elle passoit au party des Coqs. Comme, la verit, elle savoit bien que les resveils des Coqs ne se faisoyent qu' leur advantage et pour les faire aprs dormir de meilleur courage, et qu'elles ne pouvoyent couver qu'elles ne receussent pour une heure de mal un sicle de contentement, et qu'aprs un certain temps les poulets cherchoyent leur vie eux-mmes, puis leur en faisoient part, que cela leur apportera plus de commodit que de fascherie; au reste, que telles allarmes n'estoyent jamais sanglantes; que la guerre en estoit plus desirable, pour estre plus tost d'amyti que de hayne. Tout enfin debatu, les Coqs payent les espices, et les Chapons condamnez par arretz incapables de l'alliance des poulles; et si quelqu'un trop outrecuidement les acostoit, qu'il faudroit qu'il amenast deux tesmoings au jeu quy fussent valables et suffisants, voire d'aage competant; que les poulles ny les poulets n'y seroyent pas receuz pour juges, ains seullement les Coqs les plus experiments; et si quelqu'un se laisse corrompre par grain ou autre moyen, seroit condamn une amende arbitraire. Les Chapons, quy avoyent jusqu'icy fait la morgue aux Coqs, cognoissant qu' faute de crestes ils avoient l'air ridez et presque endurciz de vieillesse, ne servoyent plus que de Jocriz[298], tant taster qu' mener les poulles pisser; ils regrettent leur jeunesse, quy couvroit aucunement leur perte, disant: C'est donc ce coup que nous serons le jouet du monde et que les Coqs se feront gloire de nostre honte! Helas! falloit-il estre banniz en temps de nostre prosperit, et la fortune nous devoit-elle eslever au sommet de sa roue pour aprs nous rabattre ses pieds! Le ciel nous devoit-il donner tant de piaffe pour nous faire recevoir un tel affront! Avoit-il permis nostre advancement pour rechercher notre ruine? Nous avoit-il embelli le plumage pour estre si peu desirables? Helas! creste, quel tort t'avons-nous faict, pour nous pourchasser ce blasme? Malheureuses sont les mains quy sont cause de ce defaut! Quel proffit recevons-nous d'une voix deslie, puisqu'elle est plus tost cause de nostre exil que de nostre reception? Quy prendrons-nous pour tesmoings, puis que les crestes nous les refusent? Et combien que nous n'ayons faict une longue alliance, si nous ne monstrons deux tesmoings, ou du moins un quy ait de la creance; et si nous avons mal us de la jeunesse, elle sera releve nostre dommage et confusion. Que ne pouvons-nous emprunter une creste de ces Coqs quy en ont de surplus! Mais, bien qu'ils soient tant affreux en nostre endroit, nous ne nous en pourrons servir, non plus qu'ils peuvent s'en passer; au moins, creste, ne nous rends pas si ridez, afin que, cachant ta synderze, nous soyons admis au moings pour quelque temps l'association des poulles. [Note 298: Jocrisse et ses attributions datent de loin, comme on voit. Chez les Romains, le type de niaiserie auquel il a succd et qu'il remplace chez nous avoit pour fonction un peu plus noble celle de traire les poules. _Si_, lisons-nous dans le _Satyricon_, _lac gallinaceum qusierit, inveniet_. Pour le nom de Jocrisse, nous n'accepterons pas la mauvaise tymologie donne par le _Ducatiana_, t. 2, p. 509; nous admettrons plutt, avec _le Monde primitif_ de Court de Gbelin, qui certes n'toit gure attendu en cette affaire, que ce mot est un diminutif de l'italien _zugo_; ou bien nous y retrouverons encore volontiers une altration transparente du _Joquesus_ du moyen ge, dont Coquillart a parl dans son _Monologue des perruques_. Ce qui est plus certain, c'est que, ds le commencement du XVIIe sicle, Jocrisse toit populaire comme type du valet niais, du garon de ferme stupide. Il figure comme tel dans le _Ballet des Quolibets, dans au Louvre et la maison de ville par Monseigneur, frre du roy, le quatriesme janvier 1627, compos par le sieur de Sigongnes_, Paris, Augustin Courb et Anthoine de Sommaville, 1627, in-8. C'est, est-il dit dans une note du _Catalogue Soleinne_ sur ce ballet, t. 3, p. 91, n 3265, la premire apparition de ce type de navet. Ce qui n'est pas tout fait vrai: deux ans auparavant, Jocrisse avoit dj paru, et dans une occasion pareille. Il est un des personnages dansants et chantants du _Ballet des Fes des forts de Saint-Germain_, que le roi dansa le 11 fvrier 1625. Voici ce que l'auteur lui fait dire: Partout on m'appelle Jocrisse Qui mne les poules pisser. Chres beauts, faites cesser Ce surnom rempli d'injustice; Que chacune de vous dessus moi se repose: Je lui ferai faire autre chose. Molire a nomm deux fois Jocrisse: dans _Sganarelle_, sc. 16, et dans les _Femmes savantes_, act. 5, sc. 4. Richer, au liv. 4 de son _Ovide bouffon_, l'a mis, comme dans sa place naturelle, parmi les _porchers, vachers et bergers_, et Furetire, parlant un matre sot dans son _Eptre_ Cliton, lui dit: Apprens-moi..... Si tu meines pisser les poules. (_Posies diverses_, 1666, in-12, p. 189.)] Bienheureux sont les coqs, les chapons malheureux[299]. Les chapons font l'amour, les coqs ont la puissance. Mais pourquoy n'ont-ils pas aussy bien la puissance De prendre sur autruy ce qu'on vient prendre d'eux? [Note 299: On dirait que Branger a pris tche de contredire ce vers, dans son fameux refrain: Oui, coquettes, j'en rponds, Bien heureux sont les chapons.] _Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses._ _A Anvers, chez Guillaume Colles._ MDCLX. In-12[300]. [Note 300: C'est tort que l'auteur de la _Bibliothque du thtre franois_, Dresde, 1768, t. 3, p. 59, a dit que cette pice toit de Somaize. Il la confondoit sans doute avec les _Prcieuses ridicules_, que cet auteur avoit mises en vers et qui avoient paru chez Jean Ribou cette mme anne 1660. Le _Rcit de la farce des prtieuses_ est de madame de Villedieu (mademoiselle Desjardins). C'est, selon Tallemant, dans l'_historiette_ qu'il lui consacre, dit. in-12, t. 9, p. 223, une des premires choses qu'on ait vues d'elle, au moins des choses imprimes.--Il en courut des copies, ajoute-t-il; cela fut imprim avec bien des fautes, et elle fut oblige de le donner au libraire afin qu'on le vt au moins correct. L'Extrait assez long d'une de ces copies se trouve dans le manuscrit de Conrart, la _Bibliothque de l'Arsenal_, n 902, in-fol. t. 9, p. 1017. Mademoiselle Desjardins y est donne comme tant l'auteur, et madame de Morangis comme tant la _dame_ qui la pice est adresse, ce qui confirme le dire de Tallemant. M. Clogenson, dans sa _notice_, complte et exacte, de madame de Villedieu (_Athenum_, 2 Juillet 1853, p. 632), dit que cette sorte de scne dialogue en prose et en vers fut crite au chteau de Dampierre, chez madame de Chevreuse, la demande de madame de Morangis. Peut-tre se trompe-t-il en confondant ce _rcit_ et le _gaillard sonnet_, comme dit Tallemant, qui courut la suite, sous la mme ddicace, et qui fut en effet crit Dampierre aux insinuations de madame de Chevreuse et de mademoiselle de Montbazon. (Tallemant, _id._ p. 224.) M. Clogenson ne connoissoit que l'extrait donn par Conrart; les deux ditions de cette pice lui avoient chapp, ainsi qu' M. de Soleinne, et mme M. Monmerqu, qui, annotant dans sa seconde dition du Tallemant l'_historiette_ de madame de Villedieu, ne put citer que le fragment manuscrit. L'imprim, disoit-il la fin de sa note, ne peut manquer de se retrouver; la recherche n'en sera pas inutile. Nous avons eu, et doublement mme, le bonheur tant dsir par tous ces savants amis de Molire et de mademoiselle des Jardins: non seulement nous avons eu entre les mains l'dition reproduite ici, mais encore nous avons pu consulter la premire, celle dont celle-ci n'est que la contrefaon exacte. En voici le titre: _Le rcit en prose et en vers de la farce des Prcieuses_, Paris, Claude Barbin, 1660, in-12 de 33 pages. Nous la trouvmes indique sous le n 274 du _Catalogue des livres de feu M. F. M. M._ (22 octobre 1849), la suite du Recueil de _posies de mademoiselle Desjardins_, Paris, 1664, in-12, et nous emes le bonheur de faire acheter ce prcieux volume par la Bibliothque alors nationale. L'dition d'Anvers, que nous n'avons vue que bien plus tard, est cite par M. Walckenaer dans ses _Mmoires_ sur madame de Svign, t. 2, p. 294. Il est vident, par la courte citation qu'il en fait, qu'il la connoissoit autrement que par le titre.] Si j'estois assez heureuse pour estre connue de tous ceux qui liront le Recit des Precieuses, je ne serois pas oblige de leur protester que l'on l'a imprim sans mon consentement, et mme sans que je l'aye sceu; mais, comme la douleur que cet accident m'a cause et les efforts que j'ay faits pour l'empescher sont des choses dont le public est assez mal inform, j'ay cru propos de l'advertir que cette lettre fut ecrite une personne de qualit qui m'avoit demand cette marque de mon obeyssance dans un temps o je n'avois pas encore veu sur le thtre _les Prcieuses_, de sorte qu'elle n'est faite que sur le rapport d'autruy, et je croy qu'il est ais de connotre cette verit par l'ordre que je tiens dans mon Recit, car il est un peu differend de celuy de cette farce. Cette seule circonstance sembloit suffire pour sauver ma lettre de la presse; mais monsieur de Luynes en a autrement ordonn, et, malgr des projets plus raisonnables, me voil, puisqu'il plaist Dieu, imprime par une bagatelle[301]. Ceste adventure est asseurement fort fascheuse pour une personne de mon humeur; mais il ne tiendra qu'au public de m'en consoler, non pas en m'accordant son approbation (car j'aurois mauvaise opinion de lui s'il la donnoit si peu de chose), mais en se persuadant que je n'ay appris l'impression de ma lettre que dans un temps o il n'estoit plus en mon pouvoir de l'empescher. J'espre cette justice de luy, et le prie de croire que, si mon age[302] et ma faon d'agir lui estoient connus, il jugeroit plus favorablement de moy que ceste lettre ne semble le meriter. [Note 301: Il est singulier que Molire, dans sa prface des _Prcieuses ridicules_, tienne peu prs le mme langage, et prtende aussi avoir t imprim malgr lui. Le libraire Guillaume de Luynes, dont madame de Villedieu veut avoir l'air de se plaindre ici, et chez lequel _les Prcieuses_ avoient paru vers le mme temps, en fvrier 1660, auroit donc ainsi fait violence deux auteurs la fois. C'est bien difficile croire. Molire, dont c'toit la premire pice imprime (V. sa prface), et qui devoit avoir les craintes dont en pareil cas sont assaillis les auteurs, prit sans doute ce faux-fuyant de dfiance et de modestie pour dsarmer d'avance les lecteurs qui pouvoient dfaire l'immense succs que les spectateurs avoient fait sa comdie. Afin qu'on ajoutt foi la sincrit de ce qu'il disoit, tandis qu'en ralit il ne demandoit qu' rpandre sa pice de toutes les manires, peut-tre s'entendit-il avec mademoiselle Desjardins pour qu'elle aussi se prtendt violente par l'avide imprimeur au sujet de cette sorte de programme des _Prcieuses_, crit, selon moi, non pas sur le rapport d'autrui, comme elle le dit, et ce dont Tallemant doutoit dj, mais d'aprs la reprsentation mme, et sans doute aussi sur un dsir de Molire. Ils se connoissoient de longue date: ils s'toient vus Avignon, Narbonne, comme on l'apprend par un passage de Tallemant (_id._, p. 238); ils avoient eu les mmes amis, les mmes protecteurs, M. le duc de Guise et M. le comte de Modne, ainsi qu'on le voit par plus d'un passage du roman autobiographique de madame de Villedieu: _Mmoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molire_, Toulouse, 1701, in-12, p. 32, 39, 48, 86. Molire, quand elle toit Paris, la venoit voir son htel garni: c'est encore Tallemant qui nous le dit. Enfin il y avoit entre eux une sorte de vieille intimit qui donne toute vraisemblance cette opinion, que le rcit de _la Farce des Prcieuses_ ne fut pas crit l'insu de l'auteur des _Prcieuses_ et loin de son thtre, mais bien au contraire d'aprs son inspiration mme, et pour lui rendre le service que tout programme bien fait rend toujours l'auteur d'une pice. Le fait de la publication des deux brochures dans le mme temps peu prs, chez les mmes libraires, de Luynes et Barbin, n'est pas non plus indiffrent comme confirmation de ce que nous avanons. De Luynes toit l'diteur privilgi, Barbin le vendeur.--Il ne semble pas que madame de Villedieu ait eu cette complaisance pour d'autres pices de Molire, mais toutefois elle ne laissa jamais chapper l'occasion de parler de lui et de sa comdie. Ainsi, dans son roman dj cit, elle donne plus d'un souvenir flatteur aux _Fcheux_, la _Princesse d'Elide_, etc., etc., p. 70-76. V. aussi son _Recueil de posies_, p. 98.] [Note 302: Mademoiselle Desjardins toit ne en 1632, et non pas en 1640, comme l'ont dit tant de biographes; elle avoit donc 28 ans, et n'toit point, par consquent, d'un ge aussi respectable qu'elle voudroit le faire croire.] * * * * * _Recit en vers et en prose de la Farce des Precieuses._ MADAME, Je ne pretends pas vous donner une bien grande marque de mon esprit en vous envoyant ce recit des Precieuses, mais au moins ay-je lieu de croire que vous le recevrez comme un tesmoignage de la promptitude avec laquelle je vous obeis, puisque je n'en receus ordre de vous que hier au soir, et que je l'execute ce matin. Le peu de temps que votre impatience m'a donn doit tous obliger souffrir les fautes qui sont dans cet ouvrage, et j'auray l'avantage de les voir toutes effaces par la gloire qu'il y a de vous obeyr promptement. Je croy mesme que c'est par cette raison que je n'ose vous faire un plus long discours. Imaginez-vous donc, Madame, que vous voyez un vieillard vestu comme les paladins franois[303] et poly comme un habitant de la Gaule celtique[304], Qui d'un sevre et grave ton Demande la jeune soubrette De deux filles de grand renom: Que font vos maitresses, fillette? [Note 303: A la suite de ces mots on lit, dans le fragment conserv par Conrart: loyal comme un Amadis.] [Note 304: _Var._ du manuscrit de Conrart: Qui d'un air d'orateur Breton.... Je n'ai pas besoin de faire remarquer que le _Rcit_ n'observe pas ici l'ordre suivi par Molire dans sa comdie. La scne de Gorgibus et de la soubrette n'est que la 3e dans la pice. Celle de du Croisy et de Lagrange ensemble, et celle qui suit entre eux et le pre, sont passes par mademoiselle Desjardins. Nous reviendrons plus loin sur cette diffrence, l'une de celles dont la prface nous avoit prvenus, et nous en chercherons la cause.] Cette fille, qui sait bien comment se pratique la civilit, fait une profonde reverence au bonhomme et lui respond humblement: Elles sont l haut dans leur chambre Qui font des mouches et du fard, Des parfums de civette et d'ambre Et de la pommade de lard[305]. [Note 305: V., sur ces artifices de toilette, _medicamenta faciei_, comme diroit Ovide, notre t. 1, p. 340. Dans _l'Hritier ridicule_, de Scarron, acte 5, sc. 1, se trouve sur le mme sujet un curieux passage. C'est Paquette qui parle: ... Parmi des damoiselles Telles que je puis tre, on en voit d'aussi belles Que ces dames de prix, en qui souvent, dit-on, Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton, Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues, De ttes sans cheveux aussi rases que gogues Font des miroirs d'amour, de qui les faux appas Etalent des beauts qu'ils ne possdent pas. On les peut appeler visages de mocquette. Un tiers de leur personne est dessous la toilette, L'autre dans les patins; le pire est dans le lit. Ainsi le bien d'autrui tout seul les embellit. Ce qu'ils peuvent tirer de leur pauvre domaine C'est chair mol, gousset aigre et fort mauvaise haleine. Et pour leurs beaux cheveux, si ravissants voir, Ils ont pris leur racine en un autre terroir.] Comme ces sortes d'occupations n'etoient pas trop en usage du temps du bonhomme, il fut extremement etonn de la reponse de la soubrette, et regretta le temps o les femmes portoient des escofions[306] au lieu de perruques, et des pantouffles au lieu de patins; O les parfums estoient de fine marjolaine, Le fard de claire eau de fontaine; O le talque[307] et le pied de veau N'approchoient jamais du museau; O la pommade de la belle Estoit du pur suif de chandelle. [Note 306: C'toit une espce de petite _calle_ ou coiffure de paysannes et de femmes du peuple.--Ce passage diffre un peu dans la copie de Conrart. On y lit, au lieu de ce qui est ici: A ces mots, qui ne sont point agreables l'ancien Gaulois, qui se souvient que du temps de la Ligue on ne s'occupoit point de semblables choses, il allgue le sicle o les femmes portoient des _escofions_ au lieu de perruques, et des sandales au lieu de patins.] [Note 307: Les charlatans vendoient alors une sorte d'huile qu'ils prtendoient tire du _talc_, et qu'ils assuroient tre un fard merveilleux pour la conservation du teint. (_Dict._ de Furetire.)] Enfin, Madame, il fit mille imprecations contre les ajustements superflus, et fit promptement appeler ces filles pour leur temoigner son ressentiment. Venez, Magdelon et Cathos[308], leur dit-il, que je vous apprenne vivre. A ces noms de Magdelon et de Cathos, ces deux filles firent trois pas en arrire, et la plus precieuse des deux luy repliqua en ces termes: Bon Dieu! ces terribles paroles Gasteroient le plus beau romant. Que vous parlez vulgairement! Que ne hantez-vous les ecolles, Et vous apprendrez dans ces lieux Que nous voulons des noms qui soient plus precieux. Pour moy, je m'appelle Climne, Et ma cousine, Philimne[309]. [Note 308: Au lieu de ce nom il y a celui de Margot dans le fragment donn par Conrart.] [Note 309: Dans _les Prcieuses_, Madelon prend le nom de Polixne, et Cathos celui d'Aminte. (V. scne 5.)] Vous jugez bien, Madame, que ce changement de noms vulgaires en noms du monde precieux ne pleurent pas l'ancien Gaulois; aussi s'en mit-il fort en colre contre nos dames, et, aprs les avoir excites vivre comme le reste du monde et ne pas se tirer du commun par des manies si ridicules, il les advertit qu'il viendroit l'instant deux hommes les veoir qui leur faisoient l'honneur de les rechercher. Et en effet, Madame, peu de temps aprs la sortie de ce vieillard, il vint deux gallands offrir leurs services aux demoiselles; il me semble mesme qu'ils s'en acquittoient assez bien. Mais aussi je ne suis pas precieuse, et je l'ay connu par la manire dont ces deux illustres filles receurent nos protestants: elles baaillrent mille fois; elles demandrent autant quelle heure il estoit, et elles donnrent enfin tant de marques du peu de plaisir qu'elles prenoient dans la compagnie de ces adventuriers qu'ils furent contraints de se retirer trs mal satisfaits de la reception qu'on leur avoit faitte et fort rsolus de s'en vanger (comme vous le verrez par la suite[310]). Si tost qu'ils furent sortis, nos precieuses se regardrent l'une l'autre, et Philimne, rompant la premire le silence, s'ecria avec toutes les marques d'un grand etonnement: Quoy! ces gens nous offrent leurs voeux! Ha! ma chre, quels amoureux! Ils parlent sans affeteries, Ils ont des jambes degarnies, Une indigence de rubans, Des chapeaux desarmez de plumes, Et ne savent pas les coustumes Qu'on pratique present au pays des Romants. [Note 310: Cette scne ne se trouve pas dans _les Prcieuses_. Elle y est peu prs remplace par celle qui commence la pice, et dont mademoiselle Desjardins n'a pas parl. Faut-il croire qu'elle se trompe compltement, comme elle s'en excuse dans sa prface, ou qu'elle suit le plan que Molire auroit adopt d'abord, et dont il se seroit ensuite dparti par crainte des longueurs, aprs la premire reprsentation. Cette dernire opinion me sourit assez. Il y a en effet, dans la scne esquisse ici, une ide comique, un contraste de situation avec l'une des scnes suivantes, qui ne devoient pas chapper l'auteur des _Prcieuses_, et que madame de Villedieu n'toit gure de force imaginer toute seule. Je ne trouve qu'un dfaut cette scne: c'est que, en raison surtout de celle qu'elle amne ensuite, et qu'elle rend presque ncessaire, elle allonge trop la pice et la rend languissante. Molire, en admettant toujours que l'ide soit de lui, aura vu le dfaut ds le premier soir, et il aura chang tout aussitt son plan. Madame de Villedieu cependant, et sur cette seule reprsentation, aura crit sa lettre, l'aura laisse courir, et, quand il aura t question de la publier, ne lui aura fait subir aucun des changements que Molire avoit faits lui-mme sa comdie; elle s'en sera tenue la petite phrase d'excuse plutt que d'explication qui se trouve dans la prface. Je ne trouve gure que ce moyen de m'difier peu prs sur cette diffrence, la seule qui existe rellement entre la pice et le _Recit_, dont pour tout le reste l'exactitude est parfaite, souvent mme textuelle. Malheureusement les preuves me manquent; mais il seroit dsirer que j'eusse devin juste: nous aurions un nouvel exemple des transformations que la plupart des comdies de Molire subirent entre ses mains. Une autre version seroit peut-tre encore admissible. Pour expliquer les divergences de l'analyse et de la pice, on pourroit se demander si Molire n'avoit pas fait pour les _Prcieuses_ ce qu'il fit pour toutes ses premires pices, c'est--dire si, avant de venir Paris, il ne les avoit pas joues en province, notamment Avignon, o il se trouvoit, en 1657, avec mademoiselle Desjardins, et si par consquent celle-ci n'avoit pas fait alors le _Recit_, qui courut plus tard Paris lorsque la pice y fut reprise. La comdie avoit reu les changements que Molire ne manquoit jamais d'apporter ses pices faites en province, lorsqu'il se dcidoit les offrir au public plus difficile de Paris. L'analyse seule toit reste la mme. Un passage de la scne 9, relatif au sige d'Arras, qui avoit eu lieu en 1654, ne contredit point, loin de l, cette opinion, que _les Prcieuses_ pourroient avoir t crites par Molire avant 1660. Pour leur donner plus d'-propos lorsqu'il les reprit Paris, il y auroit ajout dans la mme scne un mot sur le sige beaucoup plus rcent de Gravelines.] Comme elle achevoit cette plainte, le bonhomme revint pour leur tesmoigner son mecontentement de la reception qu'elles avoient faite aux deux gallands. Mais, bon Dieu, qui s'adressoit-il? Comment! s'ecria Philimne; Pour qui nous prennent ces amants, De nous compter ainsi leur peine? Est-ce ainsi que l'on fait l'amour dans les romants? Voyez-vous, mon oncle, poursuivit-elle, voil ma cousine qui vous dira comme moy qu'il ne faut pas aller ainsy de plein pied au mariage.--Et voulez-vous qu'on aille au concubinage? interrompit le vieillard irrit.--Non sans doute, mon pre, repliqua Climne; mais il ne faut pas aussi prendre le romant par la queue. Et que seroit-ce si l'illustre Cyrus epousoit Mandane ds la premire anne, et l'amoureux Aronce la belle Cllie? Il n'y auroit donc ny adventures, ny combats! Voyez-vous, mon pre, il faut prendre un coeur par les formes, et, si vous voulez m'escouter, je m'en vais vous apprendre comme on aime dans les belles manires. _Reigles de l'amour._ I. Premierement, les grandes passions Naissent presque toujours des inclinations; Certain charme secret que l'on ne peut comprendre Se glisse dans les coeurs sans qu'on sache comment, Par l'ordre du destin; l'on s'en laisse surprendre, Et sans autre raison l'on s'aime en un moment. II. Pour aider la sympathie Le hazard bien souvent se met de la partie. On se rencontre au Cours, au temple[311], dans un bal: C'est l que du romant on commence l'histoire Et que les traits d'un oeil fatal Remportent sur un coeur une illustre victoire. [Note 311: A l'glise. C'est aussi le mot que Molire fait dire Madelon (scne 5 des _Pretieuses_); il convient bien ces grandes liseuses de romans payens de _Cllie_ et de _Cyrus_.] III. Puis on cherche l'occasion De visiter la demoiselle: On la trouve encore plus belle Et l'on sent augmenter ainsi la passion. Lors on cherit la solitude, L'on ne repose plus la nuit, L'on hait le tumulte et le bruit, Sans savoir le sujet de son inquietude. IV. On s'apperoit enfin que cest esloignement, Loin de le soulager, augmente le tourment; Lors on cherche l'objet pour qui le coeur souspire. On ne porte que ses couleurs; On a le coeur touch de toutes ses douleurs, Et ses moindres mespris font souffrir le martyre. V. Puis on declare son amour, Et, dans cette grande journe, Il se faut retirer dans une sombre alle, Rougir et paslir tour tour, Sentir des frissons, des allarmes, Et dire, en repandant des larmes, A mots entre couppez: Helas! je meurs pour vous. VI. Ce temeraire adveu met la dame en colre; Elle quitte l'amant, luy defend de la voir. Luy, que ce proced reduit au desespoir, Veut servir par la mort le voeu de sa misre. Arrestez, luy dit-il, objet rempli d'apas! Puisque vous prononcez l'arrest de mon trepas, Je vous veux obeyr; mais aprenez, cruelle, Que vous perdez dedans ce jour L'adorateur le plus fidelle Qui jamais ait senty le pouvoir de l'amour. VII. Une ame se trouve attendrie Par ces ardens soupirs et ces tendres discours; On se fait un effort pour lui rendre la vie, De ce torrent de pleurs on fait cesser le cours, Et d'un charmant objet la puissance suprme Rappelle du trepas par un seul: Je vous aime. Voil comme il faut aimer, poursuit cette savante fille, et ce sont des reigles dont en bonne galanterie l'on ne peut jamais se dispenser. Le pre fut si espouvent de ces nouvelles maximes qu'il s'enfuit, en protestant qu'il estoit bien ais d'aimer du temps qu'il faisoit l'amour sa femme, et que ces filles estoient folles avec leurs reigles. Sitost qu'il fut sorty, la suivante vint dire ses maistresses qu'un laquais demandoit leur parler. Si vous pouviez concevoir, Madame, combien ce mot de laquais est rude pour des oreilles precieuses, nos herones vous feroient piti. Elles firent un grand cry, et, regardant cette petite creature avec mepris: Mal-aprise! luy dirent-elles, ne savez-vous pas que cet officier se nomme un necessaire? La reprimande faite, le necessaire entra, qui dit aux Precieuses que le marquis de Mascarille, son maistre, envoyoit savoir s'il ne les incommoderoit point de les venir voir. L'offre etoit trop agreable nos dames pour la refuser; aussi l'acceptrent-elles de grand coeur, et, sur la permission qu'elles en donnrent, le marquis entra, dans un equipage si plaisant que j'ay cru ne vous pas deplaire en vous en faisant la description[312]. Imaginez-vous donc, Madame, que sa perruque estoit si grande qu'elle balayoit la place chaque fois qu'il faisoit la reverence, et son chapeau si petit qu'il estoit ais de juger que le marquis le portoit bien plus souvent dans la main que sur la teste; son rabat se pouvoit appeler un honneste peignoir, et ses canons sembloient n'estre faits que pour servir de cache aux enfants qui jouent la clinemusette. Et en verit, Madame, je ne crois pas que les tentes des jeunes Messagettes[313] soient plus spacieuses que ces honorables canons. Un brandon de galands luy sortoit de sa poche comme d'une corne d'abondance, et ses souliers estoient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de vous dire s'ils estoient de roussy de vache d'Angleterre ou de marroquin; du moins say-je bien qu'ils avoient un demy-pied de haut, et que j'estois fort en peine de savoir comment des tallons si hauts[314] et si delicas pouvoient porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre. Jugez de l'importance du personnage sur cette figure, et me dispensez, s'il vous plaist, de vous en dire davantage; aussi bien faut-il que je passe au plus plaisant endroit de la pice, et que je vous dise la conversation que notre Precieux et nos Precieuses eurent ensemble: [Note 312: Ce passage, le plus curieux du _Rcit_, cause des dtails qu'il donne sur le costume de Molire jouant le marquis de Mascarille, et par consquent trs prcieux pour la tradition du rle, a t reproduit en partie par M. Aim Martin, dans sa dernire dition de Molire, comme note de la scne 9 des _Prcieuses_, et par M. Jules Taschereau, d'une faon plus complte, dans l'un des savants articles qu'il a consacrs l'_Histoire de la troupe de Molire_. V. le journal _l'Ordre_, feuilleton du 8 janvier 1850.] [Note 313: Voil un souvenir du _Cyrus_, o les Massagtes et leur reine tiennent une si belle place, qui n'est pas hors de propos dans une pice sur les _prcieuses_.] [Note 314: V., sur ces hauts talons, qu'on appeloit _talons pont-levis_, une note de notre tome 3, p. 261.] _Dialogue de Mascarille, de Philimne et de Climne._ CLIMNE. L'odeur de votre poudre est des plus agreables, Et votre propret des plus inimitables. MASCARILLE. Ah! je m'inscris en faux; vous voulez me railler: A peine ay-je eu le temps de pouvoir m'habiller. Que dites-vous pourtant de ceste garniture? La trouvez-vous congrante l'habit? CLIMNE. C'est Perdrigeon tout pur. PHILIMNE. Que monsieur a d'esprit! L'esprit mesme paroist jusque dans la parure. MASCARILLE. Ma foy, sans vanit, je croy l'entendre un peu. Madame, trouvez-vous ces canons du vulgaire? Ils ont du moins un quart de plus qu' l'ordinaire; Et, si nous connoissons le beau couleur de feu, Que dites-vous du mien? PHILIMNE. Tout ce qu'on en peut dire. CLIMNE. Il est du dernier beau; sans mentir, je l'admire. MASCARILLE. Ahy! ahy! ahy! ahy! PHILIMNE. H bon Dieu! qu'avez-vous? Vous trouvez-vous point mal? MASCARILLE. Non, mais je crains vos coups. Frappez plus doucement, Mesdames, je vous prie. Vos yeux n'entendent pas la moindre raillerie. Quoy, sur mon pauvre coeur toutes deux la fois! Il n'en falloit point tant pour le mettre aux abois. Ne l'assassinez plus, divines meutrires. CLIMNE. Ma chre, qu'il sait bien les galantes manires! PHILIMNE. Ah! c'est un Amilcar, ma chre, assurement[315]. MASCARILLE. Aimez-vous l'enjou? PHILIMNE. Ouy, mais terriblement. MASCARILLE. Ma foy, j'en suis ravy, car c'est mon caractre; On m'appelle Amilcar aussy pour l'ordinaire. A propos d'Amilcar, voyez-vous quelque auteur? CLIMNE. Nous ne jouissons pas encor de ce bonheur, Mais on nous a promis les belles compagnies Des autheurs des poesies choisies. MASCARILLE. Ah! je vous en veux amener: Je les ay tous les jours ma table dner; C'est moy seul qui vous puis donner leur connoissance. Mais ils n'ont jamais fait de pices d'importance. J'aime pourtant assez le rondeau, le sonnet; J'y trouve de l'esprit, et lis un bon portrait Avec quelque plaisir. Et vous, que vous en semble? CLIMNE. Lorsque vous le voudrez nous en lirons ensemble; Mais ce n'est pas mon goust, et je m'y connois mal, Ou vous aimeriez mieux lire un beau madrigal. MASCARILLE. Vous avez le goust fin. Nous nous meslons d'en faire. Je vous en veux lire un qui vous pourra bien plaire: Il est joly, sans vanit, Et dans le caractre tendre. Nous autres gens de qualit Nous savons tout sans rien apprendre. Vous allez en juger, ecoutez seulement. * * * * * _Madrigal de Mascarille._ Ho! ho! je n'y prenois pas garde: Alors que sans songer mal je vous regarde, Vostre oeil en tapinois me derobe mon coeur. O voleur! voleur! voleur! voleur[316]! CLIMNE. Ma chre, il est pouss dans le dernier galant, Il est du dernier fin, il est inimitable, Dans le dernier touchant; je le trouve admirable. Il m'emporte l'esprit............ MASCARILLE. Et ces voleurs, les trouvez-vous plaisans? Ce mot de tapinois? CLIMNE. Tout est juste, mon sens. Aux meilleurs madrigaux il peut faire la nique, Et ce ho! ho! ho! ho! vaut mieux qu'un poeme epique. MASCARILLE. Puisque cet impromptu vous donne du plaisir, J'en vay faire un pour vous tout loisir: Le madrigal me donne peu de peine, Et mon genie est tel pour ces vers inegaux Que j'ai traduit en madrigaux, En un mois l'histoire romaine. [Note 315: Amilcar est le personnage plaisant, ou du moins prtendant l'tre, du roman de Cllie. On disoit, comme ici, _tre un Amilcar_, pour dire _tre enjou_. (_Grand Dictionnaire des Precieuses_, Paris, 1660, p. 21.)] [Note 316: Il avoit couru dans le commencement du sicle, et peut-tre couroit-il encore, une chanson dont Molire a bien pu s'inspirer pour ce burlesque madrigal. La voici telle que nous l'avons trouve dans la _Fleur des chansons nouvelles_, Paris, 1614, in-12, p. 385: Ah! je le voy, je le voy; Arrestez-le, mes amis. Dans ce logis il s'est mis, La dame l'aime, je croy. Son sein est le receleur De ses larcins entrepris. O voleur! voleur! voleur! Rends-moy mon coeur, que tu m'as pris. Dame, ne te fie en luy: Il te fera comme moy; Un larron n'a point de foy, Il ne faut prendre aujourd'huy. Rends-le donc pour ton honneur, Ou je crierai hauts cris: O voleur! voleur! voleur! Rends-moy mon coeur, que tu m'as pris. Aucun commentateur de Molire n'avoit encore retrouv cette chanson, qu'il est si propos, selon moi, de rapprocher du madrigal de Mascarille; aucun non plus n'a rappel certain couplet de cantique dans lequel l'abb Pellegrin trouve moyen d'tre srieusement, dvotement, plus bouffon que le grotesque marquis. Il se chante sur l'air: _Loin de moi, vains soupirs_: Au voleur! au voleur! Jesus me derobe le coeur, Et je ne saurois le reprendre. Ah! ah! ah! que me sert-il de crier? Il entend si bien son metier Que l'on ne sauroit s'en defendre. (_Cantiques_ de l'abb Pellegrin, Lille, 1718, in-8, p. 32.)] Si les vers ne me coustoient pas davantage faire qu'au marquis de Mascarille, je vous dirois, dans ce genre d'ecrire, tous les applaudissements que les Precieuses donnoient au Precieux. Mais, Madame, mon antousiasme commence me quitter, et je suis d'advis de vous dire en prose qu'il vint un certain vicomte remplir la ruelle des Precieuses, qui se trouva le meilleur des amis du marquis: ils se firent mille carresses, ils dancrent ensemble, ils cajollrent les dames; mais enfin leurs divertissements furent interrompus par l'arrive des amants mal traittez, qui malheureusement etoient les matres des Precieux. Vous jugez bien de la douleur que cet accident causa, et la honte des Precieuses lors qu'elles se virent ainsi bernes. Suffit que la farce finit de cette sorte, et que je finis aussi ma longue lettre, en vous protestant que je suis avec tout le respect imaginable, Madame, Votre trs humble et trs obeyssante servante, DDDDDD. _Histoire miraculeuse de trois soldats punis diviniment pour les forfaits, violences, irreverences et indignits par eux commises avec blasphmes execrables contre l'image de monsieur saint Antoine, Soulcy, prs Chastillon-sur-Seine, le 21 jour de juin dernier pass (1576)._ _Troyes, Nicolas Nuce._ In-8. L'an mil cinq cens soixante et seize, le vingt-uniesme jour de juin, Monsieur frre du roy[317] estant Chastillon-sur-Seine, et la garde de son infanterie loge au village de Soulcy, distant d'une lieue ou environ du dict Chastillon, trois soldats de la dicte infanterie, oysifs, estans prs l'eglise du dict lieu, au devant de laquelle y avoit une grande image de saint Antoine esleve en pierre, aprs plusieurs propos scandaleux par eux tenuz de la dicte image par derision, l'armrent d'un morion et d'une hallebarde, luy disans ces mots avec grands et execrables blasphmes: Si tu as de la puissance, monstre la presentement contre nous, et te defends. Et, ce disans, rurent plusieurs coups des armes qu'ils avoient sur la dicte image; de quoy non contents, l'un d'eux tira contre icelle image deux ou trois harquebuzades, de l'une desquelles fut frappe icelle image en la face, entre la lvre basse et le menton, et au mesme instant le dict soldat, s'escriant haute voix, dist ces mots: Je brusle, et tomba mort en terre, en la face duquel et au mesme endroit que la dicte arquebuzade avoit atteint ladicte image, apparut le feu qui le bruloit au dedans de la bouche, qui encore continuait aprs sa mort. [Note 317: Le duc d'Alenon, frre de Henri III, dont il avoit repris depuis trs peu de temps le titre de duc d'Anjou. Il commandoit l'arme catholique, et l'on va voir par ce qui est ici racont que les soldats n'toient pas des plus dvots pour la foi qu'ils dfendoient. On n'eut pas fait pis dans le camp des huguenots.] Le second desdits soldats s'estant pareillement escri par plusieurs fois qu'il brusloit, pensant eviter ce tourment par eaue, se seroit precipit dedans une rivire proche du dict lieu, o incontinent il auroit est suffoqu et noy. Le tiers, voyant la persecution de ses deux compagnons, tomba esvanouy en la place, et fust port en un logis proche du dict lieu, saisy d'une fiebvre chaude et si violente que ce fut chose admirable ceulx qui le voyoient, entre lesquels aucuns des dictes troupes, ses parents et amis, catholiques, eurent soudain recours l'eglise, et, ayant recouvert un prestre, firent chanter une messe devant la dicte image, laquelle un peuple infiny assistant, tant soldatz que habitants du dict lieu, se meirent en devotion et firent tous unaniment prires Dieu pour ce pauvre miserable; et, aprs la dicte messe celebre et autres prires et ceremonies faictes, allrent vers le patient, o, ayant est dictes aultres prires et oraisons, le dict prestre luy baillant de l'eaue beniste, soudain iceluy patient revint soy, et, recognoissant sa faute, tendant les mains sus, crioit misericorde Dieu, accusant sa faute, avec humble requeste aux assistans d'orer et interceder pour luy; ce qui fut faict, et par la grace de Dieu reduict en sa premire convalescence, comme il est encore aujourd'hui. Cest acte veritable, et tesmoign par plus de trois mille personnes, donne exemple toutes personnes vivans soubs la crainte de Dieu et en l'obeissance de son eglise de venerer et honorer les images des saincts, lesquelles, combien qu'elles ne soient ce qu'elles representent et que de soy n'ayent divinit, sinon en tant qu'elles sont dedies et consacres Dieu, en memoire du saint qu'elles representent, toutefois servent de memoire et advertissement, non seulement pour imiter les bonnes oeuvres des glorieux saints, desquels la vie vertueuse a est agreable Dieu, mais aussi pour prier iceux saints d'estre intercesseurs vers Dieu pour nous; et aussi que le mepris et contemnement d'icelles images ne peut estre sans grande offense, cause de la dicte representation, ainsi que les histoires ecclesiastiques declarent; dont la vindicte est reserve la puissance de Dieu. _Le fantastique repentir des mal mariez._ S. l. n. d. In-8[318]. [Note 318: Cette pice a t donne par M. G. Duplessis, mais avec quelques retranchements, dans le charmant recueil qu'il a fait parotre sous le titre de _Petit trsor de posie rcrative_, etc., par Hilaire-Le-Gay. Paris, Passart, 1850, in-32, p. 150. M. Duplessis n'en a pas trouv la date, mais il la place parmi les posies du XVIIe sicle.] Si tu te plains que ta femme est trop bonne L'ayant garde trois semaines en tout, Attens un an, et tu perdras coup L'occasion de t'en plaindre personne. Mais, si elle est malicieuse et fire, Par bon conseil, ne l'en estime moins: Je prouveray tousjours par bons tesmoins Que la meschante est bonne mesnagre. Si par nature elle est opiniastre, Commande-luy toute chose rebours, Et tu seras servy suivant le cours De ton dessein, sans frapper ny sans battre. Si au bourbier menteur elle se plonge, Croy le rebours de ce qu'elle dira, Et tu verras qu'elle te servira De verit, pensant dire mensonge. Si elle dort la grasse matine, C'est ton profit, d'autant qu'elle n'a pas Tel appetit quand ce vient au repas, Et son dormir luy vault demy-disne. Si elle faict la malade par mine, Va luy percer la veine doucement, Droict au milieu, et tu verras comment Tel esguillon luy porte medecine. Si elle est vieille ou malade sans cesse, Tu la sauras sage contregarder, Attendant mieux, et si pourras garder Pour un besoin la fleur de ta jeunesse. Si tu te plains que ta femme se passe De faire enfans, par faute d'un seul point, Sois patient: mieux vaut ne s'en voir point Que d'en avoir qui font honte leur race. Mais, si tu dis que la charge te presse D'enfans petits, dont la teste te deult, Ne te soucie, il n'en a pas qui veut: Ils t'aideront vivre en ta vieillesse. Si quelquefois du vin elle se donne, Cela luy faict sa malice vomir; C'est un potus[319] qui la faict endormir; Femme qui dort ne faict mal personne. Si le ciclope a tasch son visage D'une laideur qui ne se peut oster, C'est pour du jeu d'amour te desgouter: Qui moins le suit est reput pour sage. D'autre cost, ne sortant de ses bornes En beaux habits, la blancheur de son taint Ne te fera de jalousie attaint, Ains te rendra franc de porter les cornes. Si bien pare elle feint l'amiable[320] Sortant dehors, je te diray pourquoy C'est pour complaire autruy plus qu' toy, Veu qu'au logis elle ressemble un diable. Si tu me dis que toujours elle grongne, C'est pour tenir en crainte sa maison; Il m'est advis qu'elle a quelque raison, Veu qu'en grongnant elle fait sa besongne. Si elle est brave et superbe sans honte, Tel le dira aujourd'huy et demain: Bonjour, Monsieur, le bonnet en la main, Qui paravant de toy ne faisoit conte. Si, gracieuse en tenant bonne geste, Au decouvert son beau sein elle a mis, C'est qu'elle veut donner tes amis Opinion trs bonne de son reste. Mais, si elle a jou son pucellage, N'en sonne mot: celui qui l'a gaign Perdant le sien, libre t'a espargn Un grand travail; c'est autant d'avantage. Si elle faict tes amis service De corps et biens, par liberalit, Elle vaut plus que tu n'as merit: Elle n'est point subjecte l'avarice. L'avarice est un vice miserable; L'on voit souvent qu'un faquin usurier Va choisissant tel pour son heritier Qui le voudroit voir mort sur une table. L'avare encore un pourceau ressemble, Duquel jamais honnestet ne sort Pendant qu'il vit; mais, depuis qu'il est mort, Tous les voisins en font grand' chre ensemble. Si tu me dis qu'elle est insatiable, Ne se pouvant d'aucun gain contenter, Aprs sa mort tu te pourras venter D'avoir trouv le butin amiable. Si tu te plains qu'elle a mauvaise teste, Il m'est avis que tu te fais grand tort: Elle en fera le vinaigre plus fort; Au demeurant elle est sage et honneste. Si elle court et souvent se pourmeine Par cy, par l, n'a-elle pas raison? C'est pour laisser la paix en ta maison: Quand elle y est, trop de bruit elle y mne. Si tu la dis mauvaise mesnagre, N'espargnant rien pour faire un hoschepot[321], Elle s'adonne escumer le pot: Vive tousjours la bonne cuisinire! Si elle a faict voler son mariage En gros estat et dissolutions, Tu l'as permis par vaine ambition: C'est pour te rendre en tes vieux jours plus sage. Si ta femme est de pauvre parentage, N'en sois fasch, car le riche apparent, Prompt au mespris de son pauvre parent, Ne luy sert plus que d'un fascheux ombrage. Socrates fut homme plein de science, Qui, se voyant de sa femme outrag, Ne la voulut battre comme enrag, Mais fut contrainct de prendre patience. [Note 319: _Potus_, potion.] [Note 320: Ce mot, qui ne s'emploie plus que dans la langue du droit, avoit alors le sens d'aimable, de commode. On le rencontre trs frquemment. Au XVIIIe sicle, il toit devenu hors d'usage, et on ne s'en servoit plus qu'en le soulignant. V. Lettres de Mme du Deffand, t. 2, p. 369.] [Note 321: Hachis de boeuf qu'on faisoit cuire dans un pot avec des marrons, des navets et toutes sortes d'assaisonnement. On l'appeloit aussi _pot-pourri_. Rabelais compare un mets de ce genre l'assemblage des moines mendiants de toute robe qui couroient le monde, toujours se perptuant, et il place leur intention, dans la _librairie_ de Saint-Victor, le _hochepot des perpetuons_.--Le _hochepot_ toit encore une de ces soupes au grand pot qui se mettoient sur la table dans le vase mme o elles avoient cuit. Elles sont vantes dans un des contes d'Eutrapel comme un _vrai restaurant et elixir de vie_.] FIN. * * * * * _Dixain_[322]. Souvent flateurs de la bende se tiennent, Disant: Monsieur, trs bien est vostre dit, Et par flateurs ces gens bendez maintiennent Parmy les grands la force du credit. Le bon conseil a donc est interdit, Car il ne veut en ce point se bender, Craignant enfin devant Dieu l'amender, Dont luy seclus[323] les bandez de fallace Craignant le sort; mais, aprs desbender, Dieu remettra le bon conseil en grace. [Note 322: Ce dixain, qui est videmment d'une autre poque que le reste de la pice, n'a pas t reproduit par M. G. Duplessis.] [Note 323: _Eloign._] * * * * * _Le reconfort des femmes qui se plaignent de l'absence et deffaut de leur mary._ Si ton mary et l se pourmeine Pour changer d'air, n'en ayez pensement: Il faict cela pour ton soulagement Et pour dispos te relever de peine. Mais, s'il y prend chose que dire il n'ose, Pour avoir, sot, en eau trouble pesch, Le voil bien puny de son pech! Laisse-le part, sa sant se repose. S'il a perdu en son aage d'enfance Un grain des siens, tu n'y prens pas plaisir, Tu m'entens bien; mais il vaut mieux choisir Un bon tesmoing que deux sans souvenance. Si ton mary va son argent despendre A la taverne, il a quelques raisons: On ne despend pas tant la maison, Et l'ordinaire en est quelque peu moindre. Si tous les jours comme insenc il crie, Tempestatif, cholre, sans repos, Faisant mestier de battre tous propos, Endure tout: bien ayme qui chastie. Si, charg d'ans, il s'accoustume au jeusne, Ne pouvant plus la chasse trotter, Tu sais qu'il faut vieillesse supporter; Sois patiente: aprs le vieil un jeune. Si pourvoir sa maison il ne pense, En temps et lieu, de charbon et de bois, Tu n'en mettras pas tant chasque fois En ton fouyer, pour eviter despense. Si tu pretens l'accuser d'avarice, D'autant qu'il veut son argent espargner, C'est qu'il a eu de peine le gaigner; Ne t'en soucie: espargner n'est pas vice. Si, souponneux, il n'a ny goust ny grace, Ne s'esmouvant pour gay te caresser, De ses faveurs il te convient passer. Repose-toy, tu en seras plus grasse. Si jouer son argent il s'adonne, Il a desir de riche devenir; Mais il ne veut jamais se souvenir Que l'homme droict ne fait tort personne. S'il est parfois chagrin et fantastique, Il doit avoir quelque perfection Pour contre-poids de l'imperfection: L'homme d'esprit est souvent lunatique. Si de bonne heure en soudaine manire Il a son bien et le tien despendu, N'en fais semblant, tu n'as pas tout perdu: Tu t'es aide en faire grande chre. Si par excs l'humeur froid le tourmente, Pour aller doux il laisse le courir, Ne te pouvant au besoin secourir: Femme d'honneur de bien peu se contente. S'il ne faict cas d'ouir ta remonstrance, Voulant tousjours sa teste obeir, Si mal luy vient, ne te veuille esbahir: Conseil de femme est meilleur qu'on ne pense. S'il a est forg du cost gauche, Et toy ligne rebours de raison, Vous n'aurez point de bruit en la maison; Quant ce poinct, vous vivrez sans reproche. Quand un homme mal plaisant le resveille, Luy demandant quelque debte payer, S'il est fach, ne t'en veuille esmayer[324]: Faute d'argent est douleur non pareille[325]! S'il va faignant une folle simplesse En tems et lieu, il n'y a nul danger; Asseure-toy que, pour s'advantager, Il convertit sa folie en sagesse. Si sous son ongle un glus tirant s'amasse[326], Tu mangeras du gibier apprest, Car par malheur l'homme au droict arrest Ne prend plus rien s'il ne va la chasse. S'il est un sot superbe sans doctrine, Voil le train des jeunes maintenant, Il parviendra, mais qu'il soit souvenant De parler peu et tenir bonne mine. Mais, s'il dispute, il tombera en friche. Pauvrette, helas! de quoy te fasches-tu? Tout le savoir n'y sert pas d'un festu, Il gaignera moyennant qu'il soit riche. Si bien pensant[327] il s'adonne l'estude, Il pincera (sans rire) l'argent et l'or; Tu garderas la clef de son thresor, Prenant repos sans grand'sollicitude. S'il est soldat et amy de la guerre, Par son respect on te respectera. A son retour, brave, il t'apportera Quelque joyau venant d'estrange terre. Si quelquefois le rheume le tourmente, Tel humeur vient ses poulmons arrouser, Ce rheume peut la mort s'opposer, Coupant chemin une fivre ardente. S'il est vex d'une morne[328] paresse, Il s'en ira de bonne heure coucher: Tu ne craindras qu'il te vienne empescher Le doux effect d'une libre promesse. Si, impudent, sans mesure il se prise, Entrant partout comme un audacieux, Laisse-luy faire, il n'en vaudra que mieux: A telles gens fortune favorise. Si, affronteur, il vante sa richesse, Il te fera tousjours brave marcher; Quand il s'ira par contrainte cacher, Tu demeureras du bien d'autruy maistresse. Si mal faire hardy il se dispose, N'estant jamais d'aucun bien desireux, Pense qu'il n'est homme si malheureux Qui, employ, ne serve quelque chose. FIN. [Note 324: Pour _esmoyer_, mouvoir.] [Note 325: Refrain de chanson qui, aprs avoir couru pendant le XVe et le XVIe sicles--nous l'avons encore trouv jusque dans Rabelais,--finit par rester comme proverbe.] [Note 326: De la _glu_, de la _poix_, dont il fait bon s'enduire les mains quand on veut voler. De l venoit que le mot _picare_ signifioit la fois poisser et voler, et que _poissard_ se prit d'abord pour voleur: Poisard _pro fure habetur_, dit Jacq. Sylvius dans son _Isagoge_. Paris, 1531, p. 4.--C'toit un procd larron renouvel de voleurs de l'antiquit. Martial a dit de l'un deux, qu'il compare au fils de Mercure, patron de cette industrie: Non erat Autolyci tam _piceata_ manus.] [Note 327: Var: _Pensatif._] [Note 328: Var: Froide.] * * * * * _Quatrains_[329]. J'ai attendu, pour avoir mieux, A m'enrichir sur mes ans vieux; Par Juppiter, moy, mes enfans, Vous pouvez voir fort triumphans. Puis que je suis o pretendois, De Juppiter conduicts les droicts: J'ay d'amis plus que d'ennemis, Les escus sont mes bons amis. M'apporte qui voudra l'escu, Au jeu d'amour tout despendu. [Note 329: M. G. Duplessis ne les a pas donns.] _Le grand procez de la querelle des femmes du faux-bourg Saint-Germain avec les filles du faux-bourg de Mont-marte sur l'arrive du regiment des Gardes[330]. Avec l'arrest des commres du faux-bourg Saint-Marceau, intervenu en la dicte cause._ _A Paris, imprim de jour et se vendent en plain midy._ [Note 330: Aprs ses expditions dans le Midi, Louis XIII toit rentr dans Paris avec son rgiment des Gardes, au mois de janvier 1623. La pice que nous donnons ici fut crite cette occasion.] M.DC.XXIII. In-8. L'envie apporte de grands maux parmy la socit humaine; c'est une furie qui est embrasse indifferemment de tout le monde et qui se laisse tirer un chacun par la queue, comme le diable d'argent qu'a fait peindre le cur de Mille-Monts[331] sur son almanach. [Note 331: Sur ce faiseur d'almanachs, V. notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 65, 66. L'image grotesque dont il _illustroit_ ses prophties, et qui n'est qu'une imitation de la dernire figure de certaines _danses macabres_, o l'on voit ainsi un musicien tirer le diable par son _appendice caudal_, a sans doute t pour quelque chose dans la popularit de l'expression qui court encore, l'usage des ncessiteux: _tirer le diable par la queue_. La gravure d'un almanach du mme temps a peut tre aussi contribu rendre populaire cette autre locution: _prendre la lune avec les dents_. Il y est ainsi fait allusion dans le _Francion_ de Sorel (1663, p. 254): Imaginez-vous voir ces preneurs de lune qui sont en l'almanach de l'anne passe, o les uns taschent de l'attraper avec des chelles qui s'alongent et s'accourcissent comme l'on veut, et les autres avec des crochets, des tenailles et des pincettes. Peut-tre s'agit-il encore l d'un almanach du cur de Milmont, car plus loin, p. 454, Sorel en parle.] Tout ne se mne que par l'envie; c'est le ressort de nos affaires; l'envie nous engendre: car, si une femme n'avoit point d'envie de multiplier sa race, elle n'engendreroit jamais; l'envie nous nourrit et alimente: car, si l'on n'avoit envie de manger, en vain la nature nous auroit donn des dents; et l'envie nous fait mourir, et toutefois elle ne meurt jamais[332]. [Note 332: C'est peu prs, le vers de Molire dans _Tartuffe_ (act. V, sc. 2): Les envieux mourront, mais non jamais l'envie. Il l'avoit trouv tout fait dans la _Comdie des Proverbes_.] C'est ceste envie qui a est cause de ce grand, ce difficile, cet authentique, superliquoquentieux et estrange procez intervenu entre les filles du faux-bourg de Montmarte et les femmes du faux-bourg Sainct-Germain, que nous avons aujourd'huy sur le bureau, et ce mesme temps qu'elles ont veu arriver le regiment des Gardes: procs solemnel, procs qui doit tre jug en robbe jaune, procs o il ne faut point mander huictaine d'advis; procs qui sera jug sur le champ, comme appert par l'histoire; procs o les despens seront plus chers que le fonds dont il s'agit; procs o il fera bon avoir des espices[333], car plusieurs y seront poivrs; en fin, c'est un procs dont on n'a jamais ouy parler, et le peut-on nommer le procs des procs. [Note 333: Sur ces _pices_, qui toient alors les honoraires de la magistrature, V. notre t. 2, p. 179, note.] Le mercredy qui estoit le jour dont la veille et le jeudy estoient distants de deux fois vingt-quatre heures, laquelle journe arrivrent grand foule, le tambour sonnant et les enseignes desployes, les soldats des Gardes tant dsirs Paris, s'assemblrent dans le fauxbourg Sainct-Germain grande quantit de femmes, soy disant coureuses[334], vagabondes, regratteuses de, etc., le tout en trs bel ordre, le cul devant et les mains derrire, les talons usez[335], la chemise retrousse l'endroit des manches, une serviette sous le bras (car c'est maintenant la coustume), les quelles, aprs avons generallement desplor la triste fortune dont elles avoient est agites pendant l'absence de l'arme et durant le froid de l'hiver, que les bleds estoient couppez, une des plus vieilles se leva, le front rid et la chemise entre les jambes: C'est assez, dit-elle, c'est assez pleurer; toujours le vent de bise ne sifle et ne descoche ses froidures; aprs l'hyver vient le prin-temps. C'est trop semer, il nous faut recueillir: voicy l'autonne arriv; nous l'avons plustost trouv que le prin-temps. Courage! nostre gaignage est revenu. Nous avons doresnavant force besongnes; si nous ne pouvons travailler de la pointe et que nostre esguille soit rompue, nous travaillerons du cul. Je disois tousjours bien que ces malheurs ne dureroient pas long-temps, et qu'enfin nous trouverions le moyen de gagner nostre vie. Il n'y a icy qu'une chose qui nous peut donner du doubte: peut estre que les filles du faux-bourg de Montmarte[336] ou celles du faux-bourg Sainct-Victor[337] voudront avoir part au gasteau; car on m'a donn advis l'autre jour qu'il y avoit un grand nombre de nostre compaignie qui y estoient alles louer des chambres (car, pour les boutiques, elles les portent tousjours quant elles). Si cela est, c'est un grand procez que nous allons avoir sur les bras, et, vray dire, il nous faudra toutes en cecy contribuer. [Note 334: Sur ces _filles_ du faubourg Saint-Germain, V. notre t. 1, p. 208, 219, note.] [Note 335: On disoit que ces dames avoient les talons courts et ne tomboient qu'en arrire: Si fait bien Marion qui ne chet qu'en arrire... (_Les Satyres_ du sieur du Lorens, 1624, in-8, p. 146.)] [Note 336: Elles toient surtout en nombre dans le quartier, alors tout neuf et pourtant fort mal habit, de la Villeneuve-sur-Gravois, et dans les environs de la rue des Fosss-Montmartre, o elles logeoient ple-mle avec les gueux. V. Tallemant, dit. in-12, t. 9, p. 23.] [Note 337: Dans la rue du Champ-Gaillard et ses environs. V. notre t. 3, p. 44, note.] --Mamie, luy fit une jeune guillerette qui a le visage assez frais, mais qui a le cul chaud, nous ne devons craindre de ce cost-l. Voicy la foire qui vient: nous aurons toute la marchandise, la chalandise, les marchands et les chalans, et le pis sera que nous ne pourrons trouver de trous assez pour les mettre; et puis, de toute antiquit, ce faux-bourg n'a-il point cette prerogative par dessus les autres que d'estre le repertorium des meilleures pices de Paris? C'est le sige et la demeure ordinaire de Venus, le palais authentique de la verolle, l'antichambre des chancres, le cabinet des chaudes pisses, l'estude ordinaire de la cristaline, l'estable des poulains, l'escurie des morfondus, le retrait des coupeurs de bourses et le sjour des maquereaux; personne, pour qualit excellente qu'il aye, ne nous peut oster les advantages. --Vous dites vray, dit une petite camuse qui est arrive fraischement de l'arme: mais vous ne parls pas des coups d'espe ny des coups de baston que nous recevrons si nous envoyons quelque pauvre diable au royaume de Sude.--Il ne faut pas craindre de ce cost, respondit une petite brunette qui s'en mesle depuis huict jours: j'ay cinq ou six laquais de nostre cost, et puis si quelqu'un est attrapp ce jeu, et qu'il prenne l'as de trfle pour celuy de pique, c'est sa faute: il n'a qu' se servir d'une lunette d'Holande[338], et regarder droit au but. [Note 338: Sur ces lunettes, d'invention nouvelle, qu'on appeloit aussi lunettes d'Amsterdam, V. notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 253, note.--Dans les _Mditations de l'hermite Valrien_ (Recueil de pices contre le conntable de Luynes, _Paris_, 1626, in-8, p. 302), il est parl de _lunettes de Hollande_ dont use le duc de Bouillon pour prendre de loin les vises, et desquelles monsieur le prince auroit grand besoin de s'ayder, encore plus le comte de Soissons.] --Mais parlons un peu de nostre gaignage, respondit une vieille qui avoit fait son temps. Pour moy, je demeure auprs de Sainct-Supplice; mais jusques icy mes chalans ordinaires ne m'ont pas abandonn. Si les filles du faux-bourg de Montmarte veulent causer, nous soustiendrons l'effort et l'assaut. Pour moy ny mes compaignes, nous ne nous rendrons jamais; je me coucheray plus tost que de me rendre. Si d'adventure on regarde au nombre, nous sommes en plus grande quantit qu'elles; nous en fournirons toujours six contre une. --Je vous diray, ma mre, fit une grande Jaqueline qui avoit demeur durant les troubles au faux-bourg de Montmartre, on y fait quelquefois des profits; mais pour le jourd'huy le mestier est brav: nous avons beau coudre et filer, peine gaignons-nous le louage de nos chambres; c'est la cause pourquoy je me suis relegue en ce cartier, pour voir si la fortune ne me sera point plus favorable durant la foire[339].--Le temps des foires! fait une rieuse: c'est le temps des vendanges; en toute l'anne, on ne sauroit trouver foire meilleur march.--Nous ne sommes pas icy pour rire, ma cousine, fit une courtisanne la mode; il nous faut adviser nous deffendre: car, comme j'alois hier la porte Sainct-Anthoine avec les autres, j'entendis sourdement dire trois ou quatre bonnes gens que les filles du faux-bourg Momtmarte avoient envie de nous adjourner, et, faute de comparoistre, qu'on nous jugeroit par contumace. [Note 339: La foire Saint-Germain, qui s'ouvroit le 3 fvrier et finissoit la veille du dimanche des Rameaux. Il parotroit par ce passage que la publication de cette pice suivit de prs le retour du rgiment des Gardes, qui, comme nous l'avons dit, avoit eu lieu en janvier. Dans un petit pome fort curieux qui, sous ce titre: _Semonce une demoiselle des champs pour venir passer la foire et les jours gras Paris_ (Paris, 1605, in-8), n'est qu'une description trs dtaille de la foire Saint-Germain, il est parl longuement des filles de joie qui y faisoient leurs caravanes.] Ainsi qu'elle achevoit ces mots, voicy une vieille hipocondriaque de damoiselle, du quel le n estoit une vraye goutire qui incessamment couloit ( ce que porte l'histoire), laquelle, ayant lev son masque demy pourry, salue l'assistance la mode des femmes, le cul ouvert et la bouche ferme. Je suis trs joyeuse (dit elle) de vous trouver en ce lieu: car je croy qu'il estoit impossible d'aggreger toutes les coureuses du faux-bourg Sainct-Germain en un corps, pour la quantit. Toutefois, puisque vous vous estes rencontres si propos, je suis venu icy vous apporter un adjournement personnel, pour vous voir estre condamnes vous desister et debouter de l'esperance que vous avez conceue de faire vos jours gras avec les nouveaux venus. Nos pretensions sont que cela nous appartient, et que, c'est nostre droict; lequel perdre, ce serait renverser tous nos statuts, et nos privilges tant anciens que modernes. Le jour de l'assignation sera sabmedy prochain, par devant les commres du faux-bourg Sainct-Marceau, o celuy qui aura le droit le conservera au mieux qu'il pourra. Ceste harangue estonna de prim'abord la compaignie. Une bossue, qui avoit est autrefois regrateuse de parchemin, va dire: Mais, Madamoiselle, vostre ajournement est-il fait domicile? A quelle heure faites-vous vos affaires?--Ma mie (fit l'autre), j'ay gard la coustume: je suis femme d'un sergent de Sainct-Lazare; ce n'est pas d'aujourd'huy que je dresse des committimus[340], en l'absence de mon mary; il y a longtemps assez que je savois comment il faut donner une assignation. Soignez seulement l'heure que je vous donne. [Note 340: Lettre de chancellerie accorde par le roi ceux qui avoient leurs causes _commises_ aux requtes du Chtelet.] Une grande hacquene toute selle se lve debout: Et bien, voil bien parl! mercy de ma vie! ouy nous irons. Craigns-vous que nous n'osions comparoistre? Si nous n'y pouvons aller de front, nous irons de cul et de teste. Le jour venu, il fallut comparoistre. Jamais en ma vie je n'avois veu tant d'avant-coureuses pour un jour; il n'y avoit coin, trou, rue ne destour, qui ne fust remplie de ceste racaille. Pleust Dieu que la rivire des Gobelins qui vient de Gentilly se fust desborde comme jadis[341]! elle eut fait un grand bien pour Paris. Il ne me souvient plus bonnement du lieu o se faisoit l'assemble; toutefois, c'estoit entre la porte Sainct-Jacques et celle Sainct-Victor, ce me semble. La plus effronte entre, et avec elle quatre ou cinq des putains, je veux dire deputs du faux-bourg Sainct-Germain, parlant pour le corps et aggrg dudit faux-bourg, qui attendoit dans la rue. [Note 341: Sur une de ces inondations, qui ne suivit que de trop prs ce que dit cette commre, puisqu'elle eut lieu en 1625, V. notre t. 2, p. 221 et suiv.] Mes dames, dit-elle, je prens icy le fait et cause de mes compaignes du faux-bourg Sainct-Germain, qui ont un grand procez contre les caqueteuses du faux-bourg de Montmartre, soi-disant seules devoir avoir part l'allegresse commune que chacun a receu du retour de l'arme. Je soustiens que cela est faux, nonobstant quelque respect qu'on puisse admettre, et le prouve parce qu'il y a tantost un an que nous sommes sans besongnes. Nostre chemine n'a pas est ramone comme elle souloit; nous avons aprest le corps de garde: le regiment estant venu, nous demandons qu'il y entre. Secundo, si nostre moulin, par la longue absence du meusnier, venoit demeurer oisif, et que les meules, faute de mouvement, vinssent s'enrouiller, quel desastre y auroit-il en la nature! Quel changement et quelle metamorphose! Nous sommes en un temps que tout se corrompt si on n'y soigne. Conclusion: nous vous demandons que vous ayez vous deporter sur les lieux, visiter et revoir les logis de l'une et l'autre partie, voir les commoditez, et illec nous juger sur-le-champ et nous assigner qui doit demeurer le droict. Celle qui presidoit va dire: Par la vertu nobis! s'il y a quelque droit, je ne le veux donner ny l'un ny l'autre; j'aime mieux le garder pour moy. Seroit-il raisonnable que vous fussiez le singe et nous les levrettes? Vous vous serviriez donc de nous pour attirer les chataignes hors du feu[342]! Il n'en ira pas ainsi. Mais o est vostre partie? Parlez bas, appelez procureurs. O est le greffier? Il est all regratter le parchemin. Voil sans doute. Et donc ma commre, est-ce vous dont est question? Elle parloit l'adventure pour les filles du faux-bourg Montmartre, qui, voulant paroistre de jour, s'estoit arm la teste d'un vieux haillon qu'elle avoit fait blanchir depuis peu. [Note 342: Allusion un proverbe cit dans les _Essais de Mathurine_, et dont La Fontaine a fait une fable: _Il faict comme le singe, qui tire les marrons du feu avec la patte du levrier._ V. notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 267, note.--C'est peut-tre de ce proverbe que vint l'usage de reprsenter autrefois des _levrettes_ sur les _garde-feu_ et sur les _chenets_. Ce dernier mot drive mme, comme on sait, de _chiennet_ (petit chien), cause des figures sculptes sur les landiers, tymologie plus simple qu'elle n'en a l'air, et qui rappelle celle des _robinets_ de fontaines, qui vient de ce qu'ils toient faits autrefois en ttes de mouton (_robins_). (La Monnoye, _Glossaire_ des Nols Bourguignons, au mot _robin_.)] --Madame, excusez-moy: nous avons maintenant tant de besongnes que je n'avois peu venir l'heure; toutefois, je crois avoir aussi bon droit que nos parties: il est icy question d'une realit. Nous demandons que seules nous ayons le pouvoir et la puissance de participer aux bonnes graces de nos serviteurs anciens qui sont revenus de l'arme; personne ne nous peut oster ce droict; nous en pretendons de bonnes et belles alliances. La harangue acheve, on entendit un bruit sourd parmy la chambre, ainsi que seroit le siflement de sept ou huict tripires quant elles vont la chaudire chercher leurs trippes. La consultation faite de part et d'autre, les advis donns, les sentences recueillies, celle qui devoit donner l'arrest deffinitif se va planter sur la bouche d'un retrait qui estoit dans la chambre, faute de sige, et pronona ces mots: _Sentence et arrest des Commres du faux-bourg Saint-Marceau._ Attendu que c'est une question de droict, et qu'en cecy plusieurs femmes, tant de Paris que des faux-bourgs, y pourroient estre interesses; que, d'autre part, on ne peut plumer la poulle si nous n'y sommes presentes; aprs avoir le tout veu, releu, corrig et augment, comme appert par nos registres, contumaces, sentences, renvois, appels, etc., nous voulons que les parties soyent absous et contents chacun endroit soy, et ne pourront les dites sus nommes s'injurier; vivront, traffiqueront et se tiendront paisibles; nous reservant toutefois une coppie de l'execution de ceste sentence, afin que chacun cognoisse et soit notoire tous que nous ne voulons pas tellement donner le droict nos voisins que nous ne le gardions pour nous-mesmes. Ainsi a est fait, dit, donn, execut, etc. _Habe chabini chabeas._ _Fait le lendemain de la veille du jour que dessus._ _Fin._ _Les Contre-veritez de la Court, avec le Dragon trois testes._ M. DC. XX. In-8[343]. [Note 343: Bien que ce pasquil ait t publi dans le _Recueil des pices les plus curieuses qui ont t faites pendant le rgne du conntable de Luynes_ (Paris, 1628, in-12, p. 65), auquel les _Jeux de la Cour_ (V. plus haut) ont dj t emprunts, nous n'hsitons pas le reproduire. Il est rare, le _Recueil_ qui l'a donn n'est pas des plus communs, et nous esprons d'ailleurs ajouter l'intrt de la pice par les notes dont nous l'accompagnerons. En 1628, quand on la rimprima, l'on n'avoit pas besoin de commentaires pour expliquer que tout ce qui s'y trouve sur les hommes et les choses de ce temps n'toit rellement que _contre-vrits_, comme le dit le titre; c'tait chose connue de tout le monde. Aujourd'hui le commentaire est aussi indispensable qu'il toit inutile alors; nous avons donc tch de le faire complet autant que possible. Cette ncessit d'claircir par des notes une foule de pices dont on n'a jusqu'ici publi que le texte simplement et schement sera notre excuse chaque fois que, pour enrichir notre recueil, nous croirons bon de nous prendre des rimpressions anciennes, comme celles-ci, ou mme toutes rcentes. C'est le systme suivi par M. Anatole de Montaiglon pour ses _Anciennes posies franoises_; c'est le bon.--Ces _contre-vrits_ toient un genre de plaisanterie satirique, naturellement de mise pour toutes les poques; il ne falloit que le trouver une fois, l'application en venoit ensuite d'elle-mme. Nous n'avons donc pas t surpris de rencontrer parmi les _mazarinades_ une pice compltement calque sur celle-ci, ayant le mme titre, les mmes tours, souvent les mmes rimes, enfin identiquement semblable, si ce n'est bien entendu pour les personnages, qui ont d y faire place d'autres, aussi en vidence pendant la fronde que ceux rappels ici l'avoient t en 1620. Cette pice, dont M. Moreau n'a eu garde d'oublier le titre et d'ignorer l'origine, porte le n 788 dans sa _Bibliographie des mazarinades_ (t. 1, p. 234): LES CONTREVRITEZ DE LA COUR. _Quis vetat ridendo dicere verum?_ Paris, 1652, in-4.] Absent de ma Philis, toute chose me fasche; Mes biens sont sans plaisir et mes maux sans relasche; Mes sens n'ont plus de sens, et, privez de discours, Me font voir leurs objects quasi tout rebours; Allant dedans la Cour, revenant dans les villes, Je trouve les plus sots mieux que les plus habiles, La cour sans mal contans, le Perou sans escus, La faveur sans envie, et Paris sans coqus; Les princes sont vallets, et les vallets sont princes; Que comme les chevaux on barde les provinces; Qu'il n'est auprs du roy que des gens bien hardis; Que Thophile va tout droit en paradis[344]; Qu'on ne prend en l'estat pour despecher affaires Que de saint Innocent les fameux secrtaires[345]; Le president du Vair est marchant de pourceaux[346]; Vautray est chancelier[347], Marais garde des sceaux[348]; Pour gouverner Monsieur, et en faire un chef-d'oeuvre, On envoye querir le bon marquis de Coeuvre[349]; Les Juifs prennent la croix et preschent Jesus-Christ, Et que le tiers estat porte le Saint-Esprit; Monsieur fait ce qu'il veut, et que la royne mre, Sur la foi du Guisar se veut mettre en colre; L'empereur Ferdinand aime le Palatin[350]; Le duc de Montbazon ne parle que latin[351]; Pontchartrain court un cerf[352], et Castille la bague[353]; Rien de si bien disant que madame d'Entrague[354]; Que Bassompierre fait l'amour sans dire mot; L'evesque de Luon est un pauvre idiot[355]; Barbier est en faveur[356]; et messieurs de Luynes, Tous les jours au lever du marquis de Themines[357], Qui font venir en cour le bon duc de Bouillon Pour estre gouverneur du comte de Soisson[358]; Que le due d'Espernon, renonceant ses forces[359], Vient en Cour sur la foy du colonel des Corses[360], Et que la royne mre adore Marcillac[361], Comme Pocelay[362] le marquis de Rouillac; Le cardinal de Retz explique l'Escriture[363], Et que le duc d'Usez dit la bonne aventure[364]; Madame de Sourdis fait des chastes leons; Son fils le cardinal n'aime plus les garons[365]. L'abb de Saint-Victor a la barbe raze, Et le duc de Nemours a la teste frise[366]; Que, pour dniaiser Modne et Deagens[367], Chalais et Saint-Brisson sont deux propres agens; Le baron de Rabat[368] est enfant legitime, Et le pre Joseph est grand joueur de prime[369]; Que le duc de Rohan est un fascheux jaloux, Et que monsieur le Grand est accabl de poux[370]; On ne fait plus l'amour au quay de la Tournelle; Madame de Monglas[371] a la gorge fort belle; Que Maillezay n'est plus importun ny cocquet; Qu'on souffre sans ennuy son malheureux caquet; Que le baron d'Anthon rentre dans Angoulesme; Le comte de Grandmont a le visage blesme; Sainct-Luc n'est plus roman[372]; Crequy n'est plus caigneux; Liencourt est bigot[373], et Bonneuil est hargneux[374]; Despesses ne sait plus ni le temps ni l'histoire[375]; Le comte de Limours a fort bonne mmoire; Le comte de Chombert est homme de loisir[376]; Le comte de Carmaing[377] n'aime plus son plaisir; Garon est en collre parmi les atheistes[378]; Servin[379] et du Montier se sont mis Jsuites[380]; Que le prince Lorrain a soing de son honneur; Chaudebonne[381] de gueux est venu grand seigneur, Ne porte plus le dueil, et sa muse botte Hay les habillemens, et marche sans espe; Vitry, le mareschal, n'a plus de vanit[382]; Et Zamet a perdu sa noire gravit[383]; Comminges[384] et Botru ont perdu la parole, Et le pre Berulle a gaign la verolle; Que Rochefort[385] s'estonne et demande Pattot Pourquoy monsieur le prince aime tant Hocquetot[386]; Que les princes du sang ont la paralysie; Le marquis de Sabl redouble sa phtisie[387]; Le marquis de Mosny[388] est homme de raison; Moisset homme de foi, l'argent hors de saison[389]; Les princes souverains sont des joueurs de farces, Et que le pre Arnoul[390] entretient mille garces; Boulanger est soldat, et que les favoris Ne bougent des festins des bourgeois de Paris; Rien de si genereux que le comte de Brayne[391]; Que le comte de Fiesque est un tireur de leine[392]; Le comte de Brissac grand abbateur de bois, Curson ne parle plus de la maison de Foix; Le marquis colonnel sera toujours poltron, Comme fut son grand pre et le duc d'Espernon[393]. Philis, le deplaisir d'une fascheuse absence Estouffe en mon esprit l'entire cognoissance, Monstrant la verit contraire la raison; Aussi l'extravagance en est la guerison; Puisqu'il faut posseder celle qui me possde, La cause de mon mal en est le seul remde. [Note 344: C'est l'poque o les poursuites diriges contre lui pour le crime d'impit et d'athisme commenoient tre le plus actives.] [Note 345: On sait que les choppes des crivains publics toient nombreuses autour du charnier des Innocents.] [Note 346: L'un des hommes les plus vnrables de ce temps-l. Il mourut en 1621, peu aprs avoir t fait garde des sceaux. V. notre t. 2, p. 133, note.] [Note 347: Nous ne savons quel est ce Vautray. Il faut peut-tre lire Vautier, ce qui, en faisant disparotre l'hiatus, nous donneroit le nom d'un homme qui jouoit un certain rle alors. Il toit mdecin de la reine mre et se mloit d'intrigues de cour. Il y gagna d'tre mis la Bastille, lors de la disgrce de Marie de Mdicis (_Mmoires_ de Richelieu, collect. Petitot, t. 26, p. 448, 466).] [Note 348: Marais toit le bouffon de Louis XIII. Dreux du Radier, qui a fait l'_Histoire des fous en titre d'office_, ignoroit mme son nom. Tallemant (dit. in-12, t. 63, p. 3) est le seul qui en ait parl.] [Note 349: Franois Annibal d'Estres, marquis de Coeuvres, frre de Gabrielle, qui toit alors ambassadeur Rome. V. sur lui notre dition des _Caquets de l'Accouche_, p. 149, note.] [Note 350: Les dmls de Ferdinand II, lu empereur en 1619, avec l'lecteur Palatin Frdric V, qui les Etats de Bohme s'toient cru le droit de confrer le mme titre, furent cause, on le sait, de la guerre de Trente-Ans.] [Note 351: Le duc de Montbazon toit un assez pauvre homme. On pouvoit sans invraisemblance lui faire endosser toutes les navets du sieur de Gaulard. Quoiqu'il st aussi peu de latin qu'on le donne entendre ici, monsieur son pre, dans un portrait qui les reprsentoit tous deux, lui montroit le ciel du doigt et lui disoit:--_Disce puer virtutem._ Or, ce _puer_, crit Tallemant, avoit la plus grosse barbe que j'aie connue; il paroissoit richement quarante-cinq ans. (dit. in-12, t. 4, p. 136.) Bautru, dans l'_Onosandre_, Cabinet Satirique, p. 558, par une double allusion la navet de M. de Montbazon et la situation de son htel, qui toit rue de Bthizy, et le mme qu'on vient de dmolir rcemment, l'appelle _Prince de Bthizy_. V. le _Borboniana_ dans les _Mmoires_ de Bruys, t. 2, p. 312.] [Note 352: Secrtaire d'Etat et secrtaire des commandements de Marie de Mdicis, il fut l'un des hommes les plus srieux de cette poque et l'un de ceux qui par consquent se mlrent le moins aux intrigues. On a de lui des _Mmoires_ trs intressants, rdigs avec conscience et modestie.] [Note 353: Fils de P. Castille, qui de marchand de soie aux _Trois visages_ dans la rue Saint-Denis, toit devenu receveur du clerg et s'toit fort avanc dans les affaires. Ce fils avoit encore t plus loin que son pre. A la mort de Henry IV, il avoit t fait contrleur gnral des finances.] [Note 354: Henriette d'Entragues, duchesse de Verneuil, qui ne voyoit pas alors trs bonne compagnie, ce point que l'auteur des _Caquets de l'Accouche_ put sans invraisemblance la mettre en scne avec ses commres.] [Note 355: Si parmi toutes ces _contre-vrits_ il en est une bien relle, c'est celle que contient ce vers. Richelieu, vque de Luon, futur ministre et cardinal, s'toit donc laiss dj deviner, dans sa courte apparition aux affaires, pendant la faveur du marchal d'Ancre.] [Note 356: Aprs avoir jou un certain rle, il toit tomb avec le marchal d'Ancre, dont il toit la crature. V. _Baron de Fneste_, liv. 1, chap. 13.] [Note 357: La vue de M. de Thmines ne devoit pas tre fort agrable des gens comme les frres de Luynes. Ils le savoient homme d'nergie et ne devoient pas avoir oubli que, sur un ordre du roi, il n'avoit pas craint d'arrter le prince de Cond.] [Note 358: Un rapprochement entre le duc de Bouillon et le comte de Soissons n'toit que trop craindre. Il eut lieu plus tard, et l'on sait ce qui en rsulta de difficults pour Richelieu, jusqu' ce que le jeune comte eut succomb dans la lutte. V. _Mm._ de Brienne, collect. Petitot, 2e srie, t. 36, p. 72.] [Note 359: Il s'toit retir dans son gouvernement de Saintonge, o son attitude menaante n'toit pas sans faire ombrage au favori. V. plus haut le _Songe_, p. 23, note.] [Note 360: A Rome, il y avoit alors une garde corse, charge d'accompagner les patients au supplice. Peut-tre y fait-on allusion ici, bien qu'il n'existt point pareille milice en France. Ce qui nous le fait penser, c'est que M. d'Epernon auroit eu en effet beaucoup craindre s'il toit revenu la cour.] [Note 361: Michel de Marcillac, frre du marchal, arrt et execut en 1632, par ordre de Richelieu. Il fut garde des sceaux de 1624 1630.] [Note 362: Il faut lire Rucella. C'tait un abb italien de la mme famille qu'un des plus riches partisans de ce temps. Le marquis de Rouillac, neveu du duc d'Epernon, lui avoit fait donner des coups de bton, dit Tallemant, le plus mal propos du monde. On eut bien de la peine accommoder l'affaire. (Edit. in-12, t. 9, p. 6, _Historiette_ du marquis de Rouillac.)] [Note 363: Le cardinal Henri de Gondi, vque de Paris; il fut mis la tte des affaires avec M. de Schomberg en 1621, et mourut l'anne suivante, aprs s'tre occup de son piscopat aussi peu que son neveu le guerroyant coadjuteur s'en occupa plus tard.] [Note 364: Il avoit la mme rputation que le duc de Montbazon, et ne la mritoit pas moins, ce qu'il parot.] [Note 365: V. sur les moeurs de ce prlat, _Avis salutaire donn au sieur illustrissime cardinal de Sourdis pour sagement vivre l'avenir_. V. aussi _Fneste_, dition de M. Mrime, p. 230.] [Note 366: V. sur lui les _Caquets de l'Accouche_, p. 162, note.] [Note 367: Crature du conntable de Luynes, qui, aprs avoir t simple commis sous Barbin, devint intendant des finances. Aprs la mort de son protecteur, il fut mis la Bastille (_Mm._ d'Arnaud d'Andilly, coll. Petitot, t. 33, p. 372).] [Note 368: Ce baron de Rabat me semble bien tre le favori Barradar, dont on aura corch le nom plaisir.] [Note 369: L'minence grise en effet ne s'amusoit gure ces jeux-l.] [Note 370: Le duc de Bellegarde. Il n'y eut jamais un homme plus propre, crit Tallemant (dit. in-12, t. 1, p. 109).] [Note 371: Cette maigreur toit de la famille, ce qu'il parot, car nous connoissons des couplets de Bussy o il se plaint de l'avoir rencontre chez une dame du mme nom.] [Note 372: Lisez _n'est plus romain_, et comprenez n'est plus catholique. Il fut charg du commandement de l'arme navale contre La Rochelle (_Mm._ de Richelieu, collect. Petitot, 2e srie, t. 22, p. 156).] [Note 373: Il toit fort brillant et trs batailleur. Il perdit la charge qu'il avoit la Cour pour son duel avec d'Halluyn. (_Id._, p. 215.)] [Note 374: Il toit introducteur des ambassadeurs. C'est lui qui, en 1628, reut le duc de Lorraine lors de son voyage Paris. (Piganiol, t. 2, p. 351.)] [Note 375: Avocat au parlement de Paris, trs savant homme, trop savant mme, car un jour, je ne sais quel propos, s'tant perdu dans une digression sur l'Ethiopie, il fut vivement rappel la question par son adversaire, et de dpit il quitta le Palais et ne plaida plus.] [Note 376: Il toit surintendant des finances. V. les _Caquets de l'accouche_, p. 57.] [Note 377: Le comte de Cramail, auteur des _Jeux de l'Inconnu_, de la _Comdie des proverbes_, etc. V. l'article que nous lui avons consacr, _Revue franaise_, 20 mai 1855, p. 481.] [Note 378: Sans doute Louis Garon, auteur de l'cole de Thophile, de qui l'on a le _Chasse-ennuy, entretien des bonnes compagnies_. Lyon, 1628, 2 vol. in-12.] [Note 379: L. Servin, l'illustre avocat gnral au parlement de Paris.] [Note 380: Du Monthier le peintre. Par une anecdote que raconte Tallemant; t. 5, p. 59, on voit qu'il n'toit jsuite d'aucune manire.] [Note 381: Le meilleur ami de Mme de Rambouillet, dit Tallemant; c'est lui qui mit Voiture dans le monde et l'introduisit chez Monsieur. Il eut le sort des favoris de Gaston; Richelieu le fit mettre la Bastille. V. _Mmoires de Richelieu_, collect. Petitot, 2e srie, t. 26, p. 44.] [Note 382: Depuis qu'il avoit assassin le marchal d'Ancre, il toit en effet d'une vanit insupportable.] [Note 383: Zamet le financier, dont nous avons eu dj souvent parler. Sa mine grave et ses rvrences toient clbres la Cour. (Tallemant, III, p. 63.)] [Note 384: Capitaine aux gardes qui fut tu plus tard Pignerolles. Quant Bautru, qu'on lui donne ici pour confrre en bavardage, il est assez connu.] [Note 385: Favori du prince de Cond, et le mme qui fit rouer de coups M. de Marcillac. C'est de lui que de Courtils a fait les _Mmoires_.] [Note 386: Lisez Hquetot, comme crit Tallemant, ou Ectot, selon l'orthographe du pre Anselme (t. 5, p. 152). Il toit fils an de M. de Beuvron. (Tallemant, t. IX, p. 73.)] [Note 387: Emmanuel de Laval, fils du marchal de Bois-Bauphin, mari de la clbre marquise de Sabl.] [Note 388: Nous ne le connoissons que par la mention que fait de lui N. Roemond dans son _Sommaire traict du revenu_ (1622), pour une pension de 8,000 livres.] [Note 389: Moisset, dit Montauban, fameux partisan. V. notre dit. des _Caquets_, p. 182, 241, et notre t. 3, p. 181.] [Note 390: Confesseur du roi. V. _id._, p. 166.] [Note 391: Henri Robert de la Marck, comte de Brainne.] [Note 392: Le comte de Fiesque toit l'honneur et la loyaut mmes. Il fut tu au sige de Montauban.] [Note 393: Le marquis de Candale, fils du duc d'pernon.] * * * * * _Le Monstre trois testes_[394] [Note 394: Les trois ttes du monstre, ce sont les trois frres, Luynes, Branthe et Cadenet.] Ceste lasche et traistre fortune, Fille du vent et de la mer, Qui ne fut jamais qu'importune, Aux gens que l'on doit estimer, Qui met au plus haut de la roue Ce qu'elle tire de la boue, Et puis les laisse choir bas, Qui fait, aveugle en son elite, Que la faveur et le merite Vont toujours d'un contraire pas; Ce monstre pour qui les victimes Sont aujourd'huy sur les autels, Qui volle les droits legitimes Des voeux deubs aux grands immortels; Il ne faut point que l'on s'estonne, Si, par colre, je luy donne La qualit de monstre icy. Les raisons y sont toutes prestes: Dites-moy, puisqu'il a trois testes, Le peux-je pas nommer ainsi? C'est elle enfin qui nostre haine A voulu prendre pour object; Son humeur orgueilleuse et vaine Nous en donne assez le suject. Quel prodige, au temps o nous sommes, Que les plus bas d'entre les hommes Aillent de pair avec les dieux, Lors que sur des oiseaux de proye[395], Ainsi que le mignon de Troye, Ils sont montez dedans les cieux? Quelle honte ce grand empire, Jadis si fort et si puissant, Qu'il se promettoit tout en pire, De vaincre celui du Croissant, D'estre captif sous un Cerbre, Sans qu'un des siens se delibre De l'affronter comme autrefois; Qu'il ne se trouve plus d'Hercule Et que tout le monde recule Au moindre echo de ses abois? O fortune, nostre ennemie! C'est toy qui cause ces malheurs. O France! tu es endormie, Pour ne point sentir tes douleurs. O! dmon soigneux des coronnes, Qui, jour et nuict, les environnes De lgions pour les garder, Souffriras-tu ceste insolence? Vois-tu pas que sa violence Voudroit desj te gourmander? C'est un hydre espouvantable, A qui, quand on coupe le chef, Icy la chose est veritable, Il en naist plusieurs de rechief. C'est la peste des monarchies; On ne les peut dire affranchies Tant qu'elles portent ces gens-l. C'est la ruine des provinces, Et le coupe-gorge des princes, Qui, sots, endurent tout cela. Grand monarque, dont la vaillance Ne trouva jamais rien de fort, Qui vivez en la bienveillance Malgr les sicles de la mort, H! que direz-vous ceste heure, Si de la celeste demeure Vous voyez avec passion Ce qui se fait en nostre monde, O tout se gouverne et se fonde Sur les pas de l'ambition? Mais une ambition de vice, Sous qui l'honneur est abattu, Et qui ne gage son service Aucun amy de la vertu, Une ambition si supreme Que la hauteur d'un diadme Est basse aux yeux de son desir; Une ambition tyranique, Qui du moyen le plus inique, Tire nos maux et son plaisir. Depuis que ce coup parricide, Qui vous tuant nous blessa tous, Feit trop cognoistre qu'un Alcide Pouvoit mourir comme un de nous, Nous avons tousjours veu la France Assubjettie la souffrance De ces races de champignons, Qui, sans prendre garde leur estre, Pensent bien obliger leur maistre, De se dire ses compagnons. [Note 395: On a dj vu par une note des _Jeux de la Cour_ que Luynes devoit sa faveur prs de Louis XIII son adresse lever les oiseaux de proie.--Le _Mignon de Troye_, c'est Ganimde, fils de Tros, roi des Troyens, qui fut enlev par l'aigle de Jupiter.] _Le Cocq- l'asne ou le pot aux roses adress aux financiers._ M.DC.XXIII. In-8. J'aime le roy, j'ayme les princes; Je me desplais dans les provinces Trop esloignes de la court. Il fait bon, pour le temps qui court, S'entremettre dans les affaires; Les intendants, les secrtaires, Les financiers, les partizants, Les gens d'estat, les courtizants, Sont ceux maintenant qu'on destine A conquerir la Valtoline[396]; Ils ont destourn les malheurs Que trainoit la guerre passe Par la paix qu'ils en ont trace, Et sont disposez maintenant A payer force argent comptant Au roy pour faire le voyage; Mesmes rencontrant Spinola[397], Ils l'obligeront au hola; Et, nous asseurant les salines, Fourniront aux places voisines, Pourveu que leurs commissions, Leurs brevets et leurs pensions Leurs soient remis, rentrants en grace, Chassans les nommez en leur place; Ainsi purgez de leur larcins, Ils esloigneront les mutins, Qui vont affligeant nostre France, Et qui nous font vivre d'advance. On en voit dans les parlements; Les conseillers, les presidents, S'esmeuvent souvent en collre. Et puis on courtise la mre[398], Affin de pouvoir parvenir Au but de son doux souvenir; Par ce moyen, gaignant la fille, Un conart en a dans la quille, Les pistolles entrent partout, Rien n'est l'espreuve ce bout Affin d'empescher un divorce. Mon Dieu! que j'en vois d'empeschez A confesser tous leurs pechez, O le caresme nous convie, Feignant d'amander nostre vie! De Picardie et de de Brouage, Chacun est du conseil secret; On est vain, on fait le discret, On murmure un mot l'oreille; Monsieur ne veut pas qu'on l'esveille; On a pacquets de tous costez; On vient de veoir leurs majestez, Et souvent, dans les galleries, On s'arreste aux tapisseries, Ou bien auprs du cabinet, Feignant estre au conseil secret, Trompant ainsi la populace, Qui croit qu'au conseil ils ont place[399]. Qu'il est de conseillers d'estat, A simple fraize ou bas rabat, Qui maintenant, portant calotte, Voudroient bien mettre la pallotte! Le roy s'en trouve bien servy; Chasque prince a son favory; Jupiter avoit Ganimde. Verres cassez sont sans remde, Et bref, pour le faire plus court, Il n'est que de suivre la court. En la cour la noblesse abonde: C'est le paradis de ce monde. [Note 396: La campagne de la Valteline eut lieu l'anne suivante, 1624.] [Note 397: Il commandoit les troupes espagnoles en Flandre. V. notre t. 3, p. 354, note.] [Note 398: La reine mre, Marie de Mdicis.] [Note 399: Cinq-Mars lui-mme usa de ces feintes pour faire croire sa faveur, alors qu'elle toit tout fait tombe. C'est Louis XIII qui nous l'apprend lui-mme, par l'organe, il est vrai, trs mdisant, de Tallemant des Raux: Pour qu'on penst qu'il m'entretenoit encore aprs que tout le monde toit parti, il demeuroit une heure et demie dans la garde-robe lire l'Arioste. Les deux valets de garde-robe toient sa dvotion. (Tallemant, dit. P. Paris, t. 2, p. 64.)] _Traduction d'une lettre envoye la royne d'Angleterre par son ambassadeur, surprise prs le Moy par la garnison du Havre de grace, 15 juin 1591._ _A Lyon, par Jean Pillehotte, libraire de la saincte Union._ 1591. _Avec permission_[400]. In-8. [Note 400: Il y eut une autre dition de cette _Lettre_, la mme anne, Troyes, chez J. Moreau. Elle est curieuse, et les dtails qui s'y trouvent semblent vrais; je la crois pourtant suppose, n'ayant pu dcouvrir quel est le Walshingham qui on la prte. Celui qui fut long-temps ambassadeur d'Elisabeth prs du roi de Navarre toit mort au printemps de 1590 (Lingard, t. 8, p. 441), et je n'ai point de preuves qu'un autre personnage de son nom l'et remplac. C'est Unton qui reprsentoit alors la reine d'Angleterre prs de Henri IV (_Id._, p. 436).] Madame, Vostre Majest a est advertie par le milord de Rochestre de ce qui s'est pass en France jusques son departement de Dipe, o il me laissa auprs du roy vostre bon frre. Depuis ce temps-l, l'evesque de Rome, favorisant le party des rebelles, qui soutiennent sa marmite, a envoy un nonce au duc de Mayenne avec des bulles d'excommunication contre tous Estats[401], qui ont faict lever la teste aux ligueurs plus que jamais, et neantmoins beaucoup advanc les affaires de nostre religion, car tous les subjets du roy qui se disent catholiques le pressoyent de se declarer tel; et, pour maintenir son estat, il eust enfin est contraint d'idolatrer avec eux et aller la messe, n'eust et que ces fantastiques bulles et excommunications imaginaires l'ont remis en son chemin. Le roy a de bons officiers en ses parlemens qui ont donn des arrests directement contre la puissance papale[402], la suscitation et poursuitte des papistes mesme, qui commencent se recognoistre. J'espre (contre l'opinion que j'en avoye) que Dieu fera reluire l'evangile en ce royaume de France, de long-temps enchant par les sorceleries papistiques. Madame, vous en verrez la racine morte plus tost que n'eussiez os esperer. L'on est aprs pour abattre du tout le pouvoir et credit papal par la creation d'un patriarche, quoy s'accordent ceux de l'une et de l'autre religion; c'est tout ce que nous pouvions desirer. Il se trouve encores parmi nous quelques bigots, lesquels sont remarquez comme seditieux; mais on les rangera la raison par belles promesses, desquelles Vostre Majest ne s'estonnera. [Note 401: Par ces _lettres monitoriales_, tous ceux qui suivoient le parti du roi toient excommunis s'ils ne l'avoient quitt _sous quinze jours_. On en trouve la teneur dans le _Recueil des anciennes lois franaises_ d'Isambert, t. 15, p. 27. Le Parlement de Chlons cassa l'excommunication; mais le Parlement de Paris son tour cassa son arrt le 17 juin 1591, et rtablit la bulle. V. L'Estoille, dit. Michaud, t. 2, p. 58, 59.] [Note 402: V. la note prcdente.] Louviers a est surpris, et l'evesque d'Evreux, l'un des plus factieux ligueurs, envoy Tours, o il ne fait pas trop beau pour ceste prestraille[403]. Je poursuis sourdement ce que l'on luy face son procs, car telles gens que luy sont dangereux par trop; je croy que la justice ne s'y espargnera. En tout ce qui concerne l'glise de Christ, les affaires de France succdent merveilleusement bien. Le roi d'Espaigne, ancien ennemy de Vostre Majest et de la couronne de France, nous trouble d'autre cost, car il envoye quantit d'argent et de gens, conduits par le duc de Parme[404], ausquels le roy de France ne sauroit resister sans le secours que je lui ay promis de vostre part, suivant la charge que j'avois de Vostre Majest. Le duc de Mercoeur l'attend au passage[405]; mais le prince de Dombres[406] luy taillera tant de besongne et donnera-on si bon escorte aux nostres, qu'ils passeront dessus le ventre de leurs ennemys. Le prince de Piedmond, avec peu de suitte, est all en Espagne pour tirer argent, affin de guerroyer noz confrres de Genve[407]; ils seront secourus de leurs voisins, si l'on y entreprend. [Note 403: Le jeudi, 6 de juin, dit L'Estoille, le roi de Navarre a surpris le fort de Louviers prs de Rouen. Claude de Saintes, vque d'Evreux, qui s'y toit rfugi, a est pris comme il vouloit se sauver. Le roy l'a mis entre les mains du parlement de Caen, pour avoir fait quelques crits o il prtend justifier le parricide commis sur Henri III et prouver qu'il est permis d'en faire de mme sur le roy de Navarre. (Journal de L'Estoille, dit. Michaud, t. 2, p. 57.)--P. Fayet, dans son _Journal historique_, place la prise de Louviers sous la date du vendredi 7 juin; il ajoute que cette ville n'avoit encore est prise des guerres civiles, et que le roi y fit grand butin de pillaige et ranons. (_Journal historique_ de P. Fayet, publi par M. Victor Luzarche, Tours, 1852, in-12, p. 103.)] [Note 404: Il se mit en mouvement au commencement de l'anne suivante, et, quoi que pt faire le roi la journe d'Aumale, o il fut assez gravement bless, il parvint dlivrer Rouen et prendre Caudebec.] [Note 405: On sait qu'il commandoit pour la ligue en Bretagne.] [Note 406: Le roi, dans la crainte qu'il ne pt tenir suffisamment tte M. de Mercoeur, le remplaa par le marchal d'Aumont et lui donna en change le gouvernement de Normandie, que la mort de son pre, le duc de Montpensier, venoit de laisser vacant.] [Note 407: Il avoit dj tent deux ans auparavant contre Genve l'inutile entreprise qui se trouve raconte dans l'une des pices de notre t. 1er, p. 149. En dcembre 1602, par une nuit trs sombre, il hasarda une nouvelle attaque, reste fameuse sous le nom de l'_escalade_. Une partie de ses gens avoit dj franchi les murs, et sans nul doute la ville et t lui, si une servante qui toit sortie la recherche d'une sage-femme pour sa matresse, prte d'accoucher, ne se ft effraye de voir les rues pleines de gens arms et n'et tout coup donn l'alarme. L'enfant qui naquit de cet accouchement sauveur pour Genve toit une fille qui devint l'une des femmes les plus charmantes du XVIIe sicle: c'est Mme d'Hervart, la protectrice de Lafontaine, l'amie de Saint-Evremond. Ce dernier, dans l'ptre qu'il lui adressa, rappelle ainsi la singularit providentielle de cette naissance: Ce ne fut point par un hazard Que Genve fut conserve; L'etoile de madame Hervart De l'escalade l'a sauve. (_Oeuvres de Saint Evremond_, Londres, 1706, t. 5, p. 298.)] L'indisposition du roy nous a donn penser; mais, graces Dieu, il est hors de danger. Le millord Giffort luy a faict toucher dix mil angelots, qui ont aussi tost est employez aux frais de la guerre[408], et despensez en moins d'un jour. Les finances et les munitions de guerre manquent; faute d'argent, l'on ne peut tirer secours d'Allemagne pour l'anne prsente. Le duc de Saxe s'est montr fort froid en la cause de Dieu; les Venitiens nous paissent de parolles; la charit est refroidie de tous costez. Les fidelles de la France n'esprent rien que de Vostre Majest, qui commandera, s'il luy plait, voz troupes de s'advancer sans aucun retardement; ce ne vous sera peu d'honneur, Madame, d'avoir march par dessus le basilic romain et remis l'Eglise gallicane au chemin de verit. Quant moy, je m'estimeray jamais bien heureux d'avoir ce bonheur que de vous servir d'ambassadeur en une si bonne occasion. Le roy ne peust estre secouru du Turc, lequel a tenu tel compte des lettres de Vostre Majest, que sans le Sophy, qui le moleste, il eust envoy bonne compagnie pour veoir la France[409]. Les Venitiens ont faict faux bon de ce cost-l, ce qui a d'autant recul les affaires; le roy neantmoins est aprs pour renouveller la ligue avec le dit Turc, en esperance d'en tirer beaucoup de faveur: je ne say ce qui en adviendra. L'on craignoit que les rebelles ne fissent un roy, ce qui ne nous eust de rien servy; mais la remise des estats qui estoyent convoquez au mois de may nous laissera encor quelque temps libre pour pourvoir l'ayse aux affaires. Je n'escris rien Vostre Majest de celuy qui vous porte ceste lettre, parce que j'espre, et m'en asseure, que vous savez d'ailleurs que moy qu'il n'a perdu temps pendant qu'il a est par de, et qu'il m'a rendu fort bon compte de ce que je luy ay baill entre les mains; il dira particulierement Vostre Majest l'occasion qui nous esmeut de haster le secours. Madame, Je supplie le Createur vous donner en parfaicte sant trs longue et trs heureuse vie. A Caen, ce XV juin mil cinq cens quatre vingtz et onze. Vostre trs humble et trs obeyssant serviteur et subject, VALSINGHAN. [Note 408: Peu de jours aprs le combat d'Arques, Henri IV avoit ainsi reu d'Elisabeth 20,000 livres en or pour la solde de ses troupes.] [Note 409: Les Turcs toient la grande ressource d'Elisabeth pour les princes qu'elle vouloit secourir. En mme temps qu'elle prioit le sultan de venir en aide aux protestants de France et au roi de Navarre leur chef, elle lui demandoit une flotte pour le trs catholique don Antonio, que Philippe II avoit dpouill du trne de Portugal. V. Hammer, _Histoire de l'Empire ottoman_, t. 7, p. 193.] _Remonstrance aux femmes et filles de la France. Extrait du Prophte Esaye, au chapitre III de sa prophetie._ Femmes, filles de France, escoutez la tempeste Dont le ciel esclatant menace vostre teste, Et, s'il y a encores lieu de conversion, Quittez vos vanits et vos bobances folles, C'est vous qu'Esaye adresse ces parolles, Si vous estes au moins des filles de Sion. Bourgeoises de Salem[410] au superbe parage Qui marchez le col droict, l'oeil brillant et volage, Et les pieds fretillans maniez par compas, Comme le baladin quand la harpe fredonne, Ou le jeune poulain que l'escuyer fassonne, Les cordes au jarret, aux ambles et au pas, Voicy que le grand Dieu vous mande par ma bouche: La teigne rongera, dict-il, jusqu' la souche, Ces rameaux esgarez de vos perruques d'or; Et, de vostre poictrine allongeant l'ouverture, Je mettray tout nud, jusque soubs la ceinture, Vostre honte au soleil, s'il vous en reste encor. Le temps, le temps viendra, changement bien estrange! Qu'on vous verra trotter pieds deschaux par la fange, Pour ces grands eschaffaulx de patins hault montez; Et lors, sous vos lassis mille fenestrages[411], Raiseuls et poincts coupps[412], et tous vos clairs ouvrages, Ne se boufferont plus vos gros seins eshontez. Je vous arracheray de la teste pele Ces lunettes d'esmail l'oreille emperle[413], Qui vous font rayonner le front de toutes parts; Je rompray vos estuis, vos boettes, vos fioles; Et la cendre et les pleurs, dont serez toutes molles, Seront vos eaux de nafe[414], vos poudres et vos fards. L'or qui vous roule sbras en cent tours de chaisnettes, Et qui volle sur vous en mille papillettes[415], Chass par la cadne[416], Babel s'enfuira; Vos atours les suivront, et vos pendans d'oreilles, Et ce qui Thamar vous faict sembler pareilles: Vostre laydeur pour masque assez vous suffira. Bourrelets, affiquets, et toutes ces machines A ceindre vostre poil et le mettre en crespines, Seront pour le vieux fer et pour le vieux drapeau; Et, pour l'assortiment de tant d'habits si braves, A grand'peine aurez-vous, miserables esclaves, Un lambeau deschir qui vous couvre la peau. Ces mantelets garnis d'un pied de broderie, Bourses et espingliers, flambans de pierreries, Seront pour le butin des soldats triomphans; Et ces miroirs polis, dont la trompeuse glace Brusle si sottement vos coeurs de vostre face, Serviront de jouets leurs petits enfans. Ces cofrets diaprez et ces fatras de chambre, Toilettes et peignoirs, soufflant le musq et l'ambre, Couvre-chefs de fin lin, dentels alentour, Et ces coiffes de nuict faictes en diadesme, Orgueil demesur! s'en yront tout de mesme: Auriez-vous plus la nuict de faveur que le jour? Somme, au lieu de parfums, vous aurez pour escorte L'horrible puanteur d'une charogne morte; Pour ces beaux ceinturons qui vous serrent les reins, Le ventre desbraill comme pauvres bargres; Vous suivrez le bagaige grands coups d'estrivires, L'injure et le mespris des goujards[417] inhumains. Ces tresses, par surtout, sources de vos detresses, Qui m'ont tant irrit, trouveront des maistresses Qui, rclant jusqu'au test[418], m'en sauront bien venger; Ces robes plain fonds gros bouffons et manches Ne feroient qu'entrapper[419] et vos bras et vos hanches: Un sac, pour bien courir, vous sera plus leger. Ce visage poupin, qui met en jalousie Le lis accompaign de la fleur cramoisie, Si bien contregard, si frais, si en bon poinct, Sera plus laid qu'un More la couleur tanne, Plus rid qu'une peau seiche la chemine, Et plus rouill qu'un pot que l'on n'escure point. Bref, le hasle abattra la fleur de la jeunesse, Et, pour tant de muguets qui vous faisoient caresse, Brigans qui auroit le bonheur d'estre vous, Je jure en mon courroux, ce sera bien de grace Si sept d'entre vous, pour en avoir la race, Le barbare relasche un captif pour espoux. [Note 410: Jrusalem.] [Note 411: Le _lacis_ toit une espce d'ouvrage de fil ou de soie fait en forme de filet ou de _reseuil_ (rseau), dont les brins toient entrelacez les uns dans les autres. (_Dict._ de Furetire.) Un certain Frdric Vinciolo, Vnitien, avoit patente spciale de la reine, en 1585, pour enseigner aux dames l'art de fabriquer ces tissus. On a de lui un livre curieux et devenu rare: _Les singularits et nouveaux pourtraicts pour les ouvrages de lingerie..._ par le sieur Frederic de Vinciolo, Venitien. Paris, 1587, in-4.] [Note 412: V., sur cette sorte de dentelle jour, notre t. 3, p. 246.] [Note 413: Petites rondelles d'mail, pierreries ou cames, dont on s'ornoit le front en les attachant avec un fil garni de perles. C'est ce que nous appelons une _Feronnire_. V. notre t. 3, p. 40, note.] [Note 414: Sorte d'eau de senteur dont on ne connot pas au juste la composition. Il en est parl dans Boccace (_Dcameron_, journe VIII, nouvelle 10), dans Rabelais (livre 1er, chap. 55); et, selon Malherbe, dans sa lettre Pereisc du 19 dcembre 1626, il parotroit que la disgrce de Baradas vint de ce qu'il se fcha trop fort pour quelques gouttes de cette eau que Louis XIII lui avoit jetes au visage.] [Note 415: Paillettes.] [Note 416: C'est--dire ignominieusement. _Etre la cadne_ ( la chane), c'toit tre la peine, la honte.] [Note 417: Pour goujat, valet d'arme.] [Note 418: De _testa_, tesson, pot cass.] [Note 419: C'est--dire tomber droits et roides comme les pans d'un pignon _entrapet_, suivant l'expression des architectes.] FIN DU TOME IV. TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS CE VOLUME. Pages. 1 Brief discours de la reformation des mariages. 5 2 Les jeux de la cour. 17 3 Songe. 23 4 Le tableau des ambitieux de la cour, nouvellement trac par maistre Guillaume son retour de l'autre monde. 33 5 Lettre d'ecorniflerie et declaration de ceux qui n'en doivent jouir. 47 6 L'estrange ruse d'un filou habill en femme, ayant dupp un jeune homme d'assez bon lieu soubs apparence de mariage. 59 7 Le passe-port des bons beuveurs. 69 8 Factum du procez d'entre messire Jean et dame Rene. 75 9 Le purgatoire des hommes mariez, avec les peines et les tourmentz qu'ils endurent incessamment au subject de la malice et mechancet des femmes. 81 10 Memoire touchant la seigneurie du Pr-aux-Clercs, appartenant l'Universit de Paris, pour servir d'instruction ceux qui doivent entrer dans les charges de l'Universit. 87 11 Histoire horrible et effroyable d'un homme plus qu'enrag qui a esgorg et mang sept enfans dans la ville de Chaalons en Champagne. Ensemble l'execution memorable qui s'en est ensuivie. 217 12 L'entre de Gaultier Garguille en l'autre monde, pome satyrique. 221 13 Les estrennes du Gros Guillaume Perrine, presentes aux dames de Paris et aux amateurs de la vertu. 229 14 La lettre consolatoire escripte par le general de la compagnie des Crocheteurs de France ses confrres, sur son restablissement au dessus de la Samaritaine du Pont-Neuf, narratifve des causes de son absence et voyages pendant icelle. 235 15 Les plaisantes ephemerides et pronostications trs certaines pour six annes. 247 16 Epitaphe du petit chien Lyco-phagos, par Courtault, son conculinaire et successeur en charge d'office, toutes les legions des chiens academiques, par Vincent Denis, Perigordien. 255 17 La grande cruaut et tirannie exerce par Mustapha, nouvellement empereur de Turquie, l'endroit des ambassadeurs chrestiens, tant de France, d'Espaigne et d'Angleterre. Ensemble tout ce qui s'est pass au tourment par luy exerc l'endroit de son nepveu, lui ayant fait crever les yeux. 273 18 Le different des Chapons et des Coqs touchant l'alliance des Poulles, avec la conclusion d'yceux. 277 19 Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses. 285 20 Histoire miraculeuse de trois soldats punis divinement pour les forfaits, violences, irreverences et indignits par eux commises avec blasphmes execrables contre l'image de monsieur saint Antoine, Soulcy, prs Chastillon-sur-Seine, le 21e jour de juin dernier pass (1576). 307 21 Le fantastique repentir des mal mariez. 311 22 Le grand procez de la querelle des femmes du faux-bourg Saint-Germain avec les filles du faux-bourg de Montmartre, sur l'arrive du regiment des Gardes. Avec l'arrest des commres du faux-bourg Saint-Marceau intervenu en ladicte cause. 323 23 Les contre-veritez de la court, avec le dragon trois testes. 335 24 Le coq--l'asne, ou le pot aux roses, adress aux financiers. 349 25 Traduction d'une lettre envoye la reine d'Angleterre par son ambassadeur, surprise prs le Moy par la garnison du Havre de Grce, 15 juin 1521. 353 26 Remonstrance aux femmes et filles de la France. Extrait du prophte Esaye, au chapitre III de ses propheties. 361 * * * * * [Notes au lecteur de ce fichier numrique: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve. --Autre correction effectue: ----Dans la note 252, "Diddin" a t remplac par "Dibdin". Les lettres suprieures unusuelles sont encadres de parenthses.] End of the Project Gutenberg EBook of Varits Historiques et Littraires, Tome IV (of 10), by Various License: Share Alike