Produced by Norm Wolcott 20000 Lieues sous les mers JULES VERNE VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS ILLUSTRE DE 111 DESSINS PAR DE NEUVILLI BIBLIOTHEQUE D'EDUCATION ET DE RECREATION J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB PARIS ------------------------------------------------------------------------ TABLE DES MATIRES PREMIRE PARTIE I Un cueil fuyant II Le pour et le contre III Comme il plaira monsieur IV Ned Land V l'aventure ! VI toute vapeur VII Une baleine d'espce inconnue VIII _Mobilis in mobile_ IX Les colres de Ned Land X L'homme des eaux XI Le _Nautilus_ XII Tout par l'lectricit XIII Quelques chiffres XIV Le Fleuve-Noir XV Une invitation par lettre XVI Promenade en plaine XVII Une fort sous-marine XVIII Quatre mille lieues sous le Pacifique XIX Vanikoro XX Le dtroit de Torrs XXI Quelques jours terre XXII La foudre du capitaine Nemo XXIII _gri somnia_ XXIV Le royaume du corail ------------------------------------------------------------------------ VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS TOUR DU MONDE SOUS MARIN (Premier partie) I UN CUEIL FUYANT L'anne 1866 fut marque par un vnement bizarre, un phnomne inexpliqu et inexplicable que personne n'a sans doute oubli. Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l'esprit public l'intrieur des continents les gens de mer furent particulirement mus. Les ngociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amrique, officiers des marines militaires de tous pays, et, aprs eux, les gouvernements des divers tats des deux continents, se proccuprent de ce fait au plus haut point. En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'taient rencontrs sur mer avec une chose norme un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine. Les faits relatifs cette apparition, consigns aux divers livres de bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de l'tre en question, la vitesse inoue de ses mouvements, la puissance surprenante de sa locomotion, la vie particulire dont il semblait dou. Si c'tait un ctac, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classs jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacpde, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel monstre -- moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres yeux de savants. A prendre la moyenne des observations faites diverses reprises -- en rejetant les valuations timides qui assignaient cet objet une longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagres qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait affirmer, cependant, que cet tre phnomnal dpassait de beaucoup toutes les dimensions admises jusqu' ce jour par les ichtyologistes -- s'il existait toutefois. Or, il existait, le fait en lui-mme n'tait plus niable, et, avec ce penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l'motion produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant la rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer. En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontr cette masse mouvante cinq milles dans l'est des ctes de l'Australie. Le capitaine Baker se crut, tout d'abord, en prsence d'un cueil inconnu ; il se disposait mme en dterminer la situation exacte, quand deux colonnes d'eau, projetes par l'inexplicable objet, s'lancrent en sifflant cent cinquante pieds dans l'air. Donc, moins que cet cueil ne ft soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le _Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien quelque mammifre aquatique, inconnu jusque-l, qui rejetait par ses vents des colonnes d'eau, mlanges d'air et de vapeur. Pareil fait fut galement observ le 23 juillet de la mme anne, dans les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de West India and Pacific steam navigation Company. Donc, ce ctac extraordinaire pouvait se transporter d'un endroit un autre avec une vlocit surprenante, puisque trois jours d'intervalle, le _Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observ en deux points de la carte spars par une distance de plus de sept cents lieues marines. Quinze jours plus tard, deux mille lieues de l l'_Helvetia_, de la Compagnie Nationale, et le _Shannon_, du Royal-Mail, marchant contrebord dans cette portion de l'Atlantique comprise entre les tats-Unis et l'Europe, se signalrent respectivement le monstre par 4215' de latitude nord, et 6035' de longitude l'ouest du mridien de Greenwich. Dans cette observation simultane, on crut pouvoir valuer la longueur minimum du mammifre plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le _Shannon_ et l'_Helvetia_ taient de dimension infrieure lui, bien qu'ils mesurassent cent mtres de l'trave l'tambot. Or, les plus vastes baleines, celles qui frquentent les parages des les Aloutiennes, le Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais dpass la longueur de cinquante-six mtres, -- si mme elles l'atteignent. Ces rapports arrivs coup sur coup, de nouvelles observations faites bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la ligne Inman, et le monstre, un procs-verbal dress par les officiers de la frgate franaise la _Normandie_, un trs srieux relvement obtenu par l'tat-major du commodore Fitz-James bord du _Lord-Clyde_, murent profondment l'opinion publique. Dans les pays d'humeur lgre, on plaisanta le phnomne, mais les pays graves et pratiques, l'Angleterre, l'Amrique, l'Allemagne, s'en proccuprent vivement. Partout dans les grands centres, le monstre devint la mode ; on le chanta dans les cafs, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les thtres. Les canards eurent l une belle occasion de pondre des oeufs de toute couleur. On vit rapparatre dans les journaux -- court de copie -- tous les tres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible Moby Dick des rgions hyperborennes, jusqu'au Kraken dmesur, dont les tentacules peuvent enlacer un btiment de cinq cents tonneaux et l'entraner dans les abmes de l'Ocan. On reproduisit mme les procs-verbaux des temps anciens les opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces monstres, puis les rcits norvgiens de l'vque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi ne peut tre souponne, quand il affirme avoir vu, tant bord du _Castillan_, en 1857, cet norme serpent qui n'avait jamais frquent jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_. Alors clata l'interminable polmique des crdules et des incrdules dans les socits savantes et les journaux scientifiques. La question du monstre enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, versrent des flots d'encre pendant cette mmorable campagne ; quelques-uns mme, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalits les plus offensantes. Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux articles de fond de l'Institut gographique du Brsil, de l'Acadmie royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abb Moigno, des _Mittheilungen_ de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France et de l'tranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses spirituels crivains parodiant un mot de Linn, cit par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que la nature ne faisait pas de sots , et ils adjurrent leurs contemporains de ne point donner un dmenti la nature, en admettant l'existence des Krakens, des serpents de mer, des Moby Dick , et autres lucubrations de marins en dlire. Enfin, dans un article d'un journal satirique trs redout, le plus aim de ses rdacteurs, brochant sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l'acheva au milieu d'un clat de rire universel. L'esprit avait vaincu la science. Pendant les premiers mois de l'anne 1867, la question parut tre enterre, et elle ne semblait pas devoir renatre, quand de nouveaux faits furent ports la connaissance du public. Il ne s'agit plus alors d'un problme scientifique rsoudre, mais bien d'un danger rel srieux viter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint lot, rocher, cueil, mais cueil fuyant, indterminable, insaisissable. Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de Montral Ocan Company, se trouvant pendant la nuit par 2730' de latitude et 7215' de longitude, heurta de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces parages. Sous l'effort combin du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il marchait la vitesse de treize noeuds. Nul doute que sans la qualit suprieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au choc, ne se ft englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il ramenait du Canada. L'accident tait arriv vers cinq heures du matin, lorsque le jour commenait poindre. Les officiers de quart se prcipitrent l'arrire du btiment. Ils examinrent l'Ocan avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait trois encablures, comme si les nappes liquides eussent t violemment battues. Le relvement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_ continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurt une roche sous-marine, ou quelque norme pave d'un naufrage ? On ne put le savoir ; mais, examen fait de sa carne dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu'une partie de la quille avait t brise. Ce fait, extrmement grave en lui-mme, et peut-tre t oubli comme tant d'autres, si, trois semaines aprs, il ne se ft reproduit dans des conditions identiques. Seulement, grce la nationalit du navire victime de ce nouvel abordage, grce la rputation de la Compagnie laquelle ce navire appartenait, l'vnement eut un retentissement immense. Personne n'ignore le nom du clbre armateur anglais Cunard. Cet intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et roues d'une force de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans aprs, le matriel de la Compagnie s'accroissait de quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres btiments suprieurs en puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le privilge pour le transport des dpches venait d'tre renouvel, ajouta successivement son matriel l'_Arabia_, le _Persia_, le _China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de premire marche, et les plus vastes qui, aprs le _Great-Eastern_, eussent jamais sillonn les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possdait douze navires, dont huit roues et quatre hlices. Si je donne ces dtails trs succincts, c'est afin que chacun sache bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de navigation transocanienne n'a t conduite avec plus d'habilet ; nulle affaire n'a t couronne de plus de succs. Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont travers deux mille fois l'Atlantique, et jamais un voyage n'a t manqu, jamais un retard n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un btiment n'ont t perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgr la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de prfrence toute autre, ainsi qu'il appert d'un relev fait sur les documents officiels des dernires annes. Ceci dit, personne ne s'tonnera du retentissement que provoqua l'accident arriv l'un de ses plus beaux steamers. Le 13 avril 1867, la mer tant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se trouvait par 1512' de longitude et 4537' de latitude. Il marchait avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centimes sous la pousse de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec une rgularit parfaite. Son tirant d'eau tait alors de six mtres soixante-dix centimtres, et son dplacement de six mille six cent vingt-quatre mtres cubes. A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers runis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en arrire de la roue de bbord. Le _Scotia_ n'avait pas heurt, il avait t heurt, et plutt par un instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait sembl si lger que personne ne s'en ft inquit bord, sans le cri des caliers qui remontrent sur le pont en s'criant : Nous coulons ! nous coulons ! Tout d'abord, les passagers furent trs effrays ; mais le capitaine Anderson se hta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait tre imminent. Le _Scotia_, divis en sept compartiments par des cloisons tanches, devait braver impunment une voie d'eau. Le capitaine Anderson se rendit immdiatement dans la cale. Il reconnut que le cinquime compartiment avait t envahi par la mer, et la rapidit de l'envahissement prouvait que la voie d'eau tait considrable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudires, car les feux se fussent subitement teints. Le capitaine Anderson fit stopper immdiatement, et l'un des matelots plongea pour reconnatre l'avarie. Quelques instants aprs, on constatait l'existence d'un trou large de deux mtres dans la carne du steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait tre aveugle, et le _Scotia_, ses roues demi noyes, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait alors trois cent mille du cap Clear, et aprs trois jours d'un retard qui inquita vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie. Les ingnieurs procdrent alors la visite du _Scotia_, qui fut mis en cale sche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mtres et demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une dchirure rgulire, en forme de triangle isocle. La cassure de la tle tait d'une nettet parfaite, et elle n'et pas t frappe plus srement l'emporte-pice. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait produite ft d'une trempe peu commune -- et aprs avoir t lanc avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tle de quatre centimtres, il avait d se retirer de lui-mme par un mouvement rtrograde et vraiment inexplicable. Tel tait ce dernier fait, qui eut pour rsultat de passionner nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres maritimes qui n'avaient pas de cause dtermine furent mis sur le compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilit de tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considrable ; car sur trois mille navires dont la perte est annuellement releve au Bureau-Veritas, le chiffre des navires vapeur ou voiles, supposs perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'lve pas moins de deux cents ! Or, ce fut le monstre qui, justement ou injustement, fut accus de leur disparition, et, grce lui, les communications entre les divers continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se dclara et demanda catgoriquement que les mers fussent enfin dbarrasses et tout prix de ce formidable ctac. II LE POUR ET LE CONTRE A l'poque o ces vnements se produisirent, je revenais d'une exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska, aux tats-Unis. En ma qualit de professeur-supplant au Musum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement franais m'avait joint cette expdition. Aprs six mois passs dans le Nebraska, charg de prcieuses collections, j'arrivai New York vers la fin de mars. Mon dpart pour la France tait fix aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses minralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du _Scotia_. J'tais parfaitement au courant de la question l'ordre du jour, et comment ne l'aurais-je pas t ? J'avais lu et relu tous les journaux amricains et europens sans tre plus avanc. Ce mystre m'intriguait. Dans l'impossibilit de me former une opinion, je flottais d'un extrme l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait tre douteux, et les incrdules taient invits mettre le doigt sur la plaie du _Scotia_. A mon arrive New York, la question brlait. L'hypothse de l'lot flottant, de l'cueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu comptents, tait absolument abandonne. Et, en effet, moins que cet cueil n'et une machine dans le ventre, comment pouvait-il se dplacer avec une rapidit si prodigieuse ? De mme fut repousse l'existence d'une coque flottante, d'une norme pave, et toujours cause de la rapidit du dplacement. Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui craient deux clans trs distincts de partisans : d'un ct, ceux qui tenaient pour un monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient pour un bateau sous-marin d'une extrme puissance motrice. Or, cette dernire hypothse, admissible aprs tout, ne put rsister aux enqutes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple particulier et sa disposition un tel engin mcanique, c'tait peu probable. O et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette construction secrte ? Seul, un gouvernement pouvait possder une pareille machine destructive, et, en ces temps dsastreux o l'homme s'ingnie multiplier la puissance des armes de guerre, il tait possible qu'un tat essayt l'insu des autres ce formidable engin. Aprs les chassepots, les torpilles, aprs les torpilles, les bliers sous-marins, puis la raction. Du moins, je l'espre. Mais l'hypothse d'une machine de guerre tomba encore devant la dclaration des gouvernements. Comme il s'agissait l d'un intrt public, puisque les communications transocaniennes en souffraient, la franchise des gouvernements ne pouvait tre mise en doute. D'ailleurs, comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin et chapp aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances est trs difficile pour un particulier, et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont obstinment surveills par les puissances rivales. Donc, aprs enqutes faites en Angleterre, en France, en Russie, en Prusse, en Espagne, en Italie, en Amrique, voire mme en Turquie, l'hypothse d'un Monitor sous-marin fut dfinitivement rejete. A mon arrive New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur de me consulter sur le phnomne en question. J'avais publi en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitul : _Les Mystres des grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulirement got du monde savant, faisait de moi un spcialiste dans cette partie assez obscure de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demand. Tant que je pus nier du fait, je me renfermai dans une absolue ngation. Mais bientt, coll au mur, je dus m'expliquer catgoriquement. Et mme, l'honorable Pierre Aronnax, professeur au Musum de Paris , fut mis en demeure par le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque. Je m'excutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et je donne ici un extrait d'un article trs nourri que je publiai dans le numro du 30 avril. Ainsi donc, disais-je, aprs avoir examin une une les diverses hypothses, toute autre supposition tant rejete, il faut ncessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance excessive. Les grandes profondeurs de l'Ocan nous sont totalement inconnues. La sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abmes reculs ? Quels tres habitent et peuvent habiter douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux ? On saurait peine le conjecturer. Cependant, la solution du problme qui m'est soumis peut affecter la forme du dilemme. Ou nous connaissons toutes les varits d'tres qui peuplent notre plante, ou nous ne les connaissons pas. Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que d'admettre l'existence de poissons ou de ctacs, d'espces ou mme de genres nouveaux, d'une organisation essentiellement fondrire , qui habitent les couches inaccessibles la sonde, et qu'un vnement quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramne de longs intervalles vers le niveau suprieur de l'Ocan. Si, au contraire, nous connaissons toutes les espces vivantes, il faut ncessairement chercher l'animal en question parmi les tres marins dj catalogus, et dans ce cas, je serai dispos admettre l'existence d'un _Narwal gant_. Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de soixante pieds. Quintuplez, dcuplez mme cette dimension, donnez ce ctac une force proportionnelle sa taille, accroissez ses armes offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions dtermines par les Officiers du _Shannon_, l'instrument exig par la perforation du _Scotia_, et la puissance ncessaire pour entamer la coque d'un steamer. En effet, le narwal est arm d'une sorte d'pe d'ivoire, d'une hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une dent principale qui a la duret de l'acier. On a trouv quelques-unes de ces dents implantes dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec succs. D'autres ont t arraches, non sans peine, de carnes de vaisseaux qu'elles avaient perces d'outre en outre, comme un foret perce un tonneau. Le muse de la Facult de mdecine de Paris possde une de ces dfenses longue de deux mtres vingt-cinq centimtres, et large de quarante-huit centimtres sa base ! Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois plus puissant, lancez-le avec une rapidit de vingt milles l'heure, multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de produire la catastrophe demande. Donc, jusqu' plus amples informations, j'opinerais pour une licorne de mer, de dimensions colossales, arme, non plus d'une hallebarde, mais d'un vritable peron comme les frgates cuirasses ou les rams de guerre, dont elle aurait la fois la masse et la puissance motrice. Ainsi s'expliquerait ce phnomne inexplicable -- moins qu'il n'y ait rien, en dpit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti -- ce qui est encore possible ! Ces derniers mots taient une lchet de ma part ; mais je voulais jusqu' un certain point couvrir ma dignit de professeur, et ne pas trop prter rire aux Amricains, qui rient bien, quand ils rient. Je me rservais une chappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du monstre . Mon article fut chaudement discut, ce qui lui valut un grand retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carrire l'imagination. L'esprit humain se plat ces conceptions grandioses d'tres surnaturels. Or la mer est prcisment leur meilleur vhicule, le seul milieu o ces gants prs desquels les animaux terrestres, lphants ou rhinocros, ne sont que des nains -- puissent se produire et se dvelopper. Les masses liquides transportent les plus grandes espces connues de mammifres, et peut-tre reclent-elles des mollusques d'une incomparable taille, des crustacs effrayants contempler, tels que seraient des homards de cent mtres ou des crabes pesant deux cents tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux terrestres, contemporains des poques gologiques, les quadrupdes, les quadrumanes, les reptiles, les oiseaux taient construits sur des gabarits gigantesques. Le Crateur les avait jets dans un moule colossal que le temps a rduit peu peu. Pourquoi la mer, dans ses profondeurs ignores, n'aurait-elle pas gard ces vastes chantillons de la vie d'un autre ge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les dernires varits de ces espces titanesques, dont les annes sont des sicles, et les sicles des millnaires ? Mais je me laisse entraner des rveries qu'il ne m'appartient plus d'entretenir ! Trve ces chimres que le temps a changes pour moi en ralits terribles. Je le rpte, l'opinion se fit alors sur la nature du phnomne, et le public admit sans conteste l'existence d'un tre prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer. Mais si les uns ne virent l qu'un problme purement scientifique rsoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amrique et en Angleterre, furent d'avis de purger l'Ocan de ce redoutable monstre, afin de rassurer les communications transocaniennes. Les journaux industriels et commerciaux traitrent la question principalement ce point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le _Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles dvoues aux Compagnies d'assurances qui menaaient d'lever le taux de leurs primes, furent unanimes sur ce point. L'opinion publique s'tant prononce, les tats de l'Union se dclarrent les premiers. On fit New York les prparatifs d'une expdition destine poursuivre le narwal. Une frgate de grande marche l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus tt. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa activement l'armement de sa frgate. Prcisment, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se fut dcid poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra. Il semblait que cette Licorne et connaissance des complots qui se tramaient contre elle. On en avait tant caus, et mme par le cble transatlantique ! Aussi les plaisants prtendaient-ils que cette fine mouche avait arrt au passage quelque tlgramme dont elle faisait maintenant son profit. Donc, la frgate arme pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de pche, on ne savait plus o la diriger. Et l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un steamer de la ligne de San Francisco de Californie Shanga avait revu l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique. L'motion cause par cette nouvelle fut extrme. On n'accorda pas vingt-quatre heures de rpit au commandant Farragut. Ses vivres taient embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait son rle d'quipage. Il n'avait qu' allumer ses fourneaux, chauffer, dmarrer ! On ne lui et pas pardonn une demi-journe de retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu' partir. Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittt la _pier_ de Brooklyn, je reus une lettre libelle en ces termes : _Monsieur Aronnax, professeur au Musum de Paris, Fifth Avenue hotel._ _New York._ _Monsieur,_ _Si vous voulez vous joindre l'expdition de l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec plaisir que la France soit reprsente par vous dans cette entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine votre disposition._ _Trs cordialement, votre_ J.-B. HOBSON, _Secrtaire de la marine._ III COMME IL PLAIRA MONSIEUR Trois secondes avant l'arrive de la lettre de J.-B. Hobson, je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu' tenter le passage du nord-ouest. Trois secondes aprs avoir lu la lettre de l'honorable secrtaire de la marine, je comprenais enfin que ma vritable vocation, l'unique but de ma vie, tait de chasser ce monstre inquitant et d'en purger le monde. Cependant, je revenais d'un pnible voyage, fatigu, avide de repos. Je n'aspirais plus qu' revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du Jardin des Plantes, mes chres et prcieuses collections ! Mais rien ne put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j'acceptai sans plus de rflexions l'offre du gouvernement amricain. D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramne en Europe, et la Licorne sera assez aimable pour m'entraner vers les ctes de France ! Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrment personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mtre de sa hallebarde d'ivoire au Musum d'histoire naturelle. Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de l'ocan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, tait prendre le chemin des antipodes. Conseil ! criai-je d'une voix impatiente. Conseil tait mon domestique. Un garon dvou qui m'accompagnait dans tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait bien, un tre phlegmatique par nature, rgulier par principe, zl par habitude, s'tonnant peu des surprises de la vie, trs adroit de ses mains, apte tout service, et, en dpit de son nom, ne donnant jamais de conseils -- mme quand on ne lui en demandait pas. A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes, Conseil en tait venu savoir quelque chose. J'avais en lui un spcialiste, trs ferr sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une agilit d'acrobate toute l'chelle des embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des espces et des varits. Mais sa science s'arrtait l. Classer, c'tait sa vie, et il n'en savait pas davantage. Trs vers dans la thorie de la classification, peu dans la pratique, il n'et pas distingu, je crois, un cachalot d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garon ! Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout o m'entranait la science. Jamais une rflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d'un voyage. Nulle objection boucler sa valise pour un pays quelconque, Chine ou Congo, si loign qu'il ft. Il allait l comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle sant qui dfiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs, pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend. Ce garon avait trente ans, et son ge tait celui de son matre comme quinze est vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais quarante ans. Seulement, Conseil avait un dfaut. Formaliste enrag il ne me parlait jamais qu' la troisime personne -- au point d'en tre agaant. Conseil ! rptai-je, tout en commenant d'une main fbrile mes prparatifs de dpart. Certainement, j'tais sr de ce garon si dvou. D'ordinaire, je ne lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expdition qui pouvait indfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, la poursuite d'un animal capable de couler une frgate comme une coque de noix ! Il y avait l matire rflexion, mme pour l'homme le plus impassible du monde ! Qu'allait dire Conseil ? Conseil ! criai-je une troisime fois. Conseil parut. Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant. -- Oui, mon garon. Prpare-moi, prpare-toi. Nous partons dans deux heures. -- Comme il plaira monsieur, rpondit tranquillement Conseil. -- Pas un instant perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais le plus que tu pourras, et hte-toi ! -- Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil. -- On s'en occupera plus tard. -- Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les orodons, les chropotamus et autres carcasses de monsieur ? -- On les gardera l'htel. -- Et le babiroussa vivant de monsieur ? -- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai l'ordre de nous expdier en France notre mnagerie. -- Nous ne retournons donc pas Paris ? demanda Conseil. -- Si... certainement... rpondis-je vasivement, mais en faisant un crochet. -- Le crochet qui plaira monsieur. -- Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voil tout. Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_... -- Comme il conviendra monsieur, rpondit paisiblement Conseil. -- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux volumes sur les _Mystres des grands fonds sous-marins_ ne peut se dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas o l'on va ! Ces btes-l peuvent tre trs capricieuses ! Mais nous irons quand mme ! Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !... -- Comme fera monsieur, je ferai, rpondit Conseil. -- Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est l un de ces voyages dont on ne revient pas toujours ! -- Comme il plaira monsieur. Un quart d'heure aprs, nos malles taient prtes. Conseil avait fait en un tour de main, et j'tais sr que rien ne manquait, car ce garon classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammifres. L'ascenseur de l'htel nous dposa au grand vestibule de l'entresol. Je descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chausse. Je rglai ma note ce vaste comptoir toujours assig par une foule considrable. Je donnai l'ordre d'expdier pour Paris (France) mes ballots d'animaux empaills et de plantes dessches. Je fis ouvrir un crdit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans une voiture. Le vhicule vingt francs la course descendit Broadway jusqu' Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu' sa jonction avec Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrta la trente-quatrime pier. L, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et voiture, Brooklyn, la grande annexe de New York, situe sur la rive gauche de la rivire de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions au quai prs duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux chemines des torrents de fume noire. Nos bagages furent immdiatement transbords sur le pont de la frgate. Je me prcipitai bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des matelots me conduisit sur la dunette, o je me trouvai en prsence d'un officier de bonne mine qui me tendit la main. Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il. -- Lui-mme, rpondis-je. Le commandant Farragut ? -- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine vous attend. Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je me fis conduire la cabine qui m'tait destine. L'_Abraham-Lincoln_ avait t parfaitement choisi et amnag pour sa destination nouvelle. C'tait une frgate de grande marche, munie d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter sept atmosphres la tension de sa vapeur. Sous cette pression, l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles et trois diximes l'heure, vitesse considrable, mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque ctac. Les amnagements intrieurs de la frgate rpondaient ses qualits nautiques. Je fus trs satisfait de ma cabine, situe l'arrire, qui s'ouvrait sur le carr des officiers. Nous serons bien ici, dis-je Conseil. -- Aussi bien, n'en dplaise monsieur, rpondit Conseil, qu'un bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai sur le pont afin de suivre les prparatifs de l'appareillage. A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernires amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_ la pier de Brooklyn. Ainsi donc, un quart d'heure de retard, moins mme, et la frgate partait sans moi, et je manquais cette expdition extraordinaire, surnaturelle, invraisemblable, dont le rcit vridique pourra bien trouver cependant quelques incrdules. Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'tre signal. Il fit venir son ingnieur. Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il. -- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur. -- _Go ahead_ , cria le commandant Farragut. A cet ordre, qui fut transmis la machine au moyen d'appareils air comprim, les mcaniciens firent agir la roue de la mise en train. La vapeur siffla en se prcipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les longs pistons horizontaux gmirent et poussrent les bielles de l'arbre. Les branches de l'hlice battirent les flots avec une rapidit croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avana majestueusement au milieu d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ chargs de spectateurs, qui lui faisaient cortge. Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivire de l'Est taient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de cinq cent mille poitrines, clatrent successivement. Des milliers de mouchoirs s'agitrent au-dessus de la masse compacte et salurent l'_Abraham-Lincoln_ jusqu' son arrive dans les eaux de l'Hudson, la pointe de cette presqu'le allonge qui forme la ville de New York. Alors, la frgate, suivant du ct de New-Jersey l'admirable rive droite du fleuve toute charge de villas, passa entre les forts qui la salurent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ rpondit en amenant et en hissant trois fois le pavillon amricain, dont les trente-neuf toiles resplendissaient sa corne d'artimon ; puis, modifiant sa marche pour prendre le chenal balis qui s'arrondit dans la baie intrieure forme par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette langue sablonneuse o quelques milliers de spectateurs l'acclamrent encore une fois. Le cortge des _boats_ et des _tenders_ suivait toujours la frgate, et il ne la quitta qu' la hauteur du _light-boat_ dont les deux feux marquent l'entre des passes de New York. Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et rejoignit la petite golette qui l'attendait sous le vent. Les feux furent pousss ; l'hlice battit plus rapidement les flots ; la frgate longea la cte jaune et basse de Long-lsland, et, huit heures du soir, aprs avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland, elle courut toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique. IV NED LAND Le commandant Farragut tait un bon marin, digne de la frgate qu'il commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en tait l'me. Sur la question du ctac, aucun doute ne s'levait dans son esprit, et il ne permettait pas que l'existence de l'animal ft discute son bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Lviathan par foi, non par raison. Le monstre existait, il en dlivrerait les mers, il l'avait jur. C'tait une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonn de Gozon, marchant la rencontre du serpent qui dsolait son le. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait le commandant Farragut. Pas de milieu. Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances d'une rencontre, et observer la vaste tendue de l'Ocan. Plus d'un s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui et maudit une telle corve en toute autre circonstance. Tant que le soleil dcrivait son arc diurne, la mture tait peuple de matelots auxquels les planches du pont brlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de son trave les eaux suspectes du Pacifique. Quant l'quipage, il ne demandait qu' rencontrer la licorne, la harponner, et la hisser bord, la dpecer. Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, rserve quiconque, mousse ou matelot, matre ou officier, signalerait l'animal. Je laisse penser si les yeux s'exeraient bord de l'_Abraham-Lincoln_. Pour mon compte, je n'tais pas en reste avec les autres, et je ne laissais personne ma part d'observations quotidiennes. La frgate aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous, Conseil protestait par son indiffrence touchant la question qui nous passionnait, et dtonnait sur l'enthousiasme gnral du bord. J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d'appareils propres pcher le gigantesque ctac. Un baleinier n'et pas t mieux arm. Nous possdions tous les engins connus, depuis le harpon qui se lance la main, jusqu'aux flches barbeles des espingoles et aux balles explosibles des canardires. Sur le gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionn, se chargeant par la culasse, trs pais de parois, trs troit d'me, et dont le modle doit figurer l'Exposition universelle de 1867. Ce prcieux instrument, d'origine amricaine, envoyait sans se gner, un projectile conique de quatre kilogrammes une distance moyenne de seize kilomtres. Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction. Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs. Ned Land tait un Canadien, d'une habilet de main peu commune, et qui ne connaissait pas d'gal dans son prilleux mtier. Adresse et sang-froid, audace et ruse, il possdait ces qualits un degr suprieur, et il fallait tre une baleine bien maligne, ou un cachalot singulirement astucieux pour chapper son coup de harpon. Ned Land avait environ quarante ans. C'tait un homme de grande taille -- plus de six pieds anglais -- vigoureusement bti, l'air grave, peu communicatif, violent parfois, et trs rageur quand on le contrariait. Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son regard qui accentuait singulirement sa physionomie. Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet homme son bord. Il valait tout l'quipage, lui seul, pour l'oeil et le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu' un tlescope puissant qui serait en mme temps un canon toujours prt partir. Qui dit Canadien, dit Franais, et, si peu communicatif que ft Ned Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. Ma nationalit l'attirait sans doute. C'tait une occasion pour lui de parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du harponneur tait originaire de Qubec, et formait dj un tribu de hardis pcheurs l'poque o cette ville appartenait la France. Peu peu, Ned prit got causer, et j'aimais entendre le rcit de ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pches et ses combats avec une grande posie naturelle. Son rcit prenait une forme pique, et je croyais couter quelque Homre canadien, chantant l'_Iliade_ des rgions hyperborennes. Je dpeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de cette inaltrable amiti qui nat et se cimente dans les plus effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu' vivre cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi ! Et maintenant, quelle tait l'opinion de Ned Land sur la question du monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait gure la licorne, et que, seul bord, il ne partageait pas la conviction gnrale. Il vitait mme de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir l'entreprendre un jour. Par une magnifique soire du 30 juillet, c'est--dire trois semaines aprs notre dpart, la frgate se trouvait la hauteur du cap Blanc, trente milles sous le vent des ctes patagonnes. Nous avions dpass le tropique du Capricorne, et le dtroit de Magellan s'ouvrait moins de sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_ sillonnerait les flots du Pacifique. Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et d'autres, regardant cette mystrieuse mer dont les profondeurs sont restes jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout naturellement la conversation sur la licorne gante, et j'examinai les diverses chances de succs ou d'insuccs de notre expdition. Puis, voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai plus directement. Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas tre convaincu de l'existence du ctac que nous poursuivons ? Avez-vous donc des raisons particulires de vous montrer si incrdule ? Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de rpondre, frappa de sa main son large front par un geste qui lui tait habituel, ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin : Peut-tre bien, monsieur Aronnax. -- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui tes familiaris avec les grands mammifres marins, vous dont l'imagination doit aisment accepter l'hypothse de ctacs normes, vous devriez tre le dernier douter en de pareilles circonstances ! -- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, rpondit Ned. Que le vulgaire croie des comtes extraordinaires qui traversent l'espace, ou l'existence de monstres antdiluviens qui peuplent l'intrieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le gologue n'admettent de telles chimres. De mme, le baleinier. J'ai poursuivi beaucoup de ctacs, j'en ai harponn un grand nombre, j'en ai tu plusieurs, mais si puissants et si bien arms qu'ils fussent, ni leurs queues, ni leurs dfenses n'auraient pu entamer les plaques de tle d'un steamer. -- Cependant, Ned, on cite des btiments que la dent du narwal a traverss de part en part. -- Des navires en bois, c'est possible, rpondit le Canadien, et encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu' preuve contraire, je nie que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet. -- coutez-moi, Ned... -- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez except cela. Un poulpe gigantesque, peut-tre ?... -- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom mme indique le peu de consistance de ses chairs. Et-il cinq cents pieds de longueur, le poulpe, qui n'appartient point l'embranchement des vertbrs, est tout fait inoffensif pour des navires tels que le _Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espce. -- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez narquois, vous persistez admettre l'existence d'un norme ctac... ? -- Oui, Ned, je vous le rpte avec une conviction qui s'appuie sur la logique des faits. Je crois l'existence d'un mammifre, puissamment organis, appartenant l'embranchement des vertbrs, comme les baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une dfense corne dont la force de pntration est extrme. -- Hum ! fit le harponneur, en secouant la tte de l'air d'un homme qui ne veut pas se laisser convaincre. -- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal existe, s'il habite les profondeurs de l'Ocan, s'il frquente les couches liquides situes quelques milles au-dessous de la surface des eaux, il possde ncessairement un organisme dont la solidit dfie toute comparaison. -- Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned. -- Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les couches profondes et rsister leur pression. -- Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil. -- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine. -- Oh ! les chiffres ! rpliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les chiffres ! -- En affaires, Ned, mais non en mathmatiques. coutez-moi. Admettons que la pression d'une atmosphre soit reprsente par la pression d'une colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En ralit, la colonne d'eau serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la densit est suprieure celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous, autant de fois votre corps supporte une pression gale celle de l'atmosphre, c'est--dire de kilogrammes par chaque centimtre carr de sa surface. Il suit de l qu' trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmosphres, de cent atmosphres trois mille deux cents pieds, et de mille atmosphres trente-deux mille pieds, soit deux lieues et demie environ. Ce qui quivaut dire que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l'Ocan, chaque centimtre carr de la surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or, mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimtres carrs en surface ? -- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax. -- Environ dix-sept mille. -- Tant que cela ? -- Et comme en ralit la pression atmosphrique est un peu suprieure au poids d'un kilogramme par centimtre carr, vos dix-sept mille centimtres carrs supportent en ce moment une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes. -- Sans que je m'en aperoive ? -- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'tes pas cras par une telle pression, c'est que l'air pntre l'intrieur de votre corps avec une pression gale. De l un quilibre parfait entre la pousse intrieure et la pousse extrieure, qui se neutralisent, ce qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est autre chose. -- Oui, je comprends, rpondit Ned, devenu plus attentif, parce que l'eau m'entoure et ne me pntre pas. -- Prcisment, Ned. Ainsi donc, trente-deux pieds au-dessous de la surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes ; trois cent vingt pieds, dix fois cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes ; trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression, soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes ; c'est--dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des plateaux d'une machine hydraulique ! -- Diable ! fit Ned. -- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertbrs, longs de plusieurs centaines de mtres et gros proportion, se maintiennent de pareilles profondeurs, eux dont la surface est reprsente par des millions de centimtres carrs, c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la pousse qu'ils subissent. Calculez alors quelle doit tre la rsistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour rsister de telles pressions ! -- Il faut, rpondit Ned Land, qu'ils soient fabriqus en plaques de tle de huit pouces, comme les frgates cuirasses. -- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire une pareille masse lance avec la vitesse d'un express contre la coque d'un navire. -- Oui... en effet... peut-tre, rpondit le Canadien, branl par ces chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre. -- Eh bien, vous ai-je convaincu ? -- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut ncessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites. -- Mais s'ils n'existent pas, entt harponneur, comment expliquez-vous l'accident arriv au _Scotia_ ? -- C'est peut-tre..., dit Ned hsitant. -- Allez donc ! -- Parce que... a n'est pas vrai ! rpondit le Canadien, en reproduisant sans le savoir une clbre rponse d'Arago. Mais cette rponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre chose. Ce jour-l, je ne le poussai pas davantage. L'accident du _Scotia_ n'tait pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se dmontrer plus catgoriquement. Or, ce trou ne s'tait pas fait tout seul, et puisqu'il n'avait pas t produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il tait ncessairement d l'outil perforant d'un animal. Or, suivant moi, et toutes les raisons prcdemment dduites, cet animal appartenait l'embranchement des vertbrs, la classe des mammifres, au groupe des pisciformes, et finalement l'ordre des ctacs. Quant la famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant l'espce dans laquelle il convenait de le ranger, c'tait une question lucider ultrieurement. Pour la rsoudre, il fallait dissquer ce monstre inconnu, pour le dissquer le prendre, pour le prendre le harponner -- ce qui tait l'affaire de Ned Land -- pour le harponner le voir ce qui tait l'affaire de l'quipage -- et pour le voir le rencontrer -- ce qui tait l'affaire du hasard. V L'AVENTURE ! Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marqu par aucun incident. Cependant une circonstance se prsenta, qui mit en relief la merveilleuse habilet de Ned Land, et montra quelle confiance on devait avoir en lui. Au large des Malouines, le 30 juin, la frgate communiqua avec des baleiniers amricains, et nous apprmes qu'ils n'avaient eu aucune connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_, sachant que Ned Land tait embarqu bord de l'_Abraham-Lincoln_, demanda son aide pour chasser une baleine qui tait en vue. Le commandant Farragut, dsireux de voir Ned Land l'oeuvre, l'autorisa se rendre bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre aprs une poursuite de quelques minutes ! Dcidment, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne parierai pas pour le monstre. La frgate prolongea la cte sud-est de l'Amrique avec une rapidit prodigieuse. Le 3 juillet, nous tions l'ouvert du dtroit de Magellan, la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de manire doubler le cap Horn. L'quipage lui donna raison l'unanimit. Et en effet, tait-il probable que l'on pt rencontrer le narwal dans ce dtroit resserr ? Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, qu'il tait trop gros pour cela ! Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, quinze milles dans le sud, doubla cet lot solitaire, ce roc perdu l'extrmit du continent amricain, auquel des marins hollandais imposrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut donne vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hlice de la frgate battit enfin les eaux du Pacifique. Ouvre l'oeil ! ouvre l'oeil ! rptaient les matelots de l 'Abraham Lincoln. Et ils l'ouvraient dmesurment. Les yeux et les lunettes, un peu blouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne restrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la surface de l'Ocan, et les nyctalopes, dont la facult de voir dans l'obscurit accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient beau jeu pour gagner la prime. Moi, que l'appt de l'argent n'attirait gure, je n'tais pourtant pas le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques heures au sommeil, indiffrent au soleil ou la pluie, je ne quittais plus le pont du navire. Tantt pench sur les bastingages du gaillard d'avant, tantt appuy la lisse de l'arrire, je dvorais d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu' perte de vue ! Et que de fois j'ai partag l'motion de l'tat-major, de l'quipage, lorsque quelque capricieuse baleine levait son dos noirtre au-dessus des flots. Le pont de la frgate se peuplait en un instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers. Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du ctac. Je regardais, je regardais en user ma rtine, en devenir aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me rptait d'un ton calme : Si monsieur voulait avoir la bont de moins carquiller ses yeux, monsieur verrait bien davantage ! Mais, vaine motion ! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait sur l'animal signal, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait bientt au milieu d'un concert d'imprcations ! Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. C'tait alors la mauvaise saison australe, car le juillet de cette zone correspond notre janvier d'Europe ; mais la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste primtre. Ned Land montrait toujours la plus tenace incrdulit ; il affectait mme de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de borde -- du moins quand aucune baleine n'tait en vue. Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. Mais, huit heures sur douze, cet entt Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indiffrence. Bah ! rpondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y et-il quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que nous ne courons pas l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bte introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre, mais deux mois dj se sont couls depuis cette rencontre, et s'en rapporter au temprament de votre narwal, il n'aime point moisir longtemps dans les mmes parages ! Il est dou d'une prodigieuse facilit de dplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien contre sens, et elle ne donnerait pas un animal lent de sa nature la facult de se mouvoir rapidement, s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bte existe, elle est dj loin ! A cela, je ne savais que rpondre. videmment, nous marchions en aveugles. Mais le moyen de procder autrement ? Aussi, nos chances taient-elles fort limites. Cependant, personne ne doutait encore du succs, et pas un matelot du bord n'et pari contre le narwal et contre sa prochaine apparition. Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coup par 105 de longitude, et le 27 du mme mois, nous franchissions l'quateur sur le cent dixime mridien. Ce relvement fait, la frgate prit une direction plus dcide vers l'ouest, et s'engagea dans les mers centrales du Pacifique. Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux frquenter les eaux profondes, et s'loigner des continents ou des les dont l'animal avait toujours paru viter l'approche, sans doute parce qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui ! disait le matre d'quipage. La frgate passa donc au large des Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132 de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine. Nous tions enfin sur le thtre des derniers bats du monstre ! Et, pour tout dire, on ne vivait plus bord. Les coeurs palpitaient effroyablement, et se prparaient pour l'avenir d'incurables anvrismes. L'quipage entier subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l'ide. On ne mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur d'apprciation, une illusion d'optique de quelque matelot perch sur les barres, causaient d'intolrables douleurs, et ces motions, vingt fois rptes, nous maintenaient dans un tat d'rthisme trop violent pour ne pas amener une raction prochaine. Et en effet, la raction ne tarda pas se produire. Pendant trois mois, trois mois dont chaque jour durait un sicle ! l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signales, faisant de brusques carts de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrtant soudain, forant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de dniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexplor des rivages du Japon la cte amricaine. Et rien ! rien que l'immensit des flots dserts ! Rien qui ressemblt un narwal gigantesque, ni un lot sous-marin, ni une pave de naufrage, ni un cueil fuyant, ni quoi que ce ft de surnaturel ! La raction se fit donc. Le dcouragement s'empara d'abord des esprits, et ouvrit une brche l'incrdulit. Un nouveau sentiment se produisit bord, qui se composait de trois diximes de honte contre sept diximes de fureur. On tait tout bte de s'tre laiss prendre une chimre, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments entasss depuis un an s'croulrent la fois, et chacun ne songea plus qu' se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifi. Avec la mobilit naturelle l'esprit humain, d'un excs on se jeta dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement ses plus ardents dtracteurs. La raction monta des fonds du navire, du poste des soutiers jusqu'au carr de l'tat-major, et certainement, sans un enttement trs particulier du commandant Farragut, la frgate et dfinitivement remis le cap au sud. Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien se reprocher, ayant tout fait pour russir. Jamais quipage d'un btiment de la marine amricaine ne montra plus de patience et plus de zle ; son insuccs ne saurait lui tre imput ; il ne restait plus qu' revenir. Une reprsentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant tint bon. Les matelots ne cachrent point leur mcontentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut rvolte bord, mais aprs une raisonnable priode d'obstination, le commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si dans le dlai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait route vers les mers europennes. Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour rsultat de ranimer les dfaillances de l'quipage. L'Ocan fut observ avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'oeil dans lequel se rsume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnrent avec une activit fivreuse. C'tait un suprme dfi port au narwal gant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de rpondre cette sommation comparatre ! Deux jours se passrent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite vapeur. On employait mille moyens pour veiller l'attention ou stimuler l'apathie de l'animal, au cas o il se ft rencontr dans ces parages. D'normes quartiers de lard furent mis la trane pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnrent dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il mettait en panne, et ne laissrent pas un point de mer inexplor. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se ft dvoil ce mystre sous-marin. Le lendemain, 5 novembre, midi, expirait le dlai de rigueur. Aprs le point, le commandant Farragut, fidle sa promesse, devait donner la route au sud-est, et abandonner dfinitivement les rgions septentrionales du Pacifique. La frgate se trouvait alors par 3115' de latitude nord et par 13642' de longitude est. Les terres du Japon nous restaient moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'trave de la frgate. En ce moment, j'tais appuy l'avant, sur le bastingage de tribord. Conseil, post prs de moi, regardait devant lui. L'quipage, juch dans les haubans, examinait l'horizon qui se rtrcissait et s'obscurcissait peu peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de nuit, fouillaient l'obscurit croissante. Parfois le sombre Ocan tincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse s'vanouissait dans les tnbres. En observant Conseil, je constatai que ce brave garon subissait tant soit peu l'influence gnrale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-tre, et pour la premire fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un sentiment de curiosit. Allons, Conseil, lui dis-je, voil une dernire occasion d'empocher deux mille dollars. -- Que monsieur me permette de le lui dire, rpondit Conseil, je n'ai jamais compt sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas t plus pauvre. -- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, aprs tout, et dans laquelle nous nous sommes lancs trop lgrement. Que de temps perdu, que d'motions inutiles ! Depuis six mois dj, nous serions rentrs en France... -- Dans le petit appartement de monsieur, rpliqua Conseil, dans le Musum de monsieur ! Et j'aurais dj class les fossiles de monsieur ! Et le babiroussa de monsieur serait install dans sa cage du Jardin des Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale ! -- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se moquera de nous ! -- Effectivement, rpondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ? -- Il faut le dire, Conseil. -- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mrite ! -- Vraiment ! -- Quand on a l'honneur d'tre un savant comme monsieur, on ne s'expose pas... Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence gnral, une voix venait de se faire entendre. C'tait la voix de Ned Land, et Ned Land s'criait : Oh ! la chose en question, sous le vent, par le travers nous ! VI TOUTE VAPEUR A ce cri, l'quipage entier se prcipita vers le harponneur, commandant, officiers, matres, matelots, mousses, jusqu'aux ingnieurs qui quittrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnrent leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait t donn, et la frgate ne courait plus que sur son erre. L'obscurit tait profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu voir. Mon coeur battait se rompre. Mais Ned Land ne s'tait pas tromp, et tous, nous apermes l'objet qu'il indiquait de la main. A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la mer semblait tre illumine par dessus. Ce n'tait point un simple phnomne de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le monstre, immerg quelques toises de la surface des eaux, projetait cet clat trs intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait tre produite par un agent d'une grande puissance clairante. La partie lumineuse dcrivait sur la mer un immense ovale trs allong, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable clat s'teignait par dgradations successives. Ce n'est qu'une agglomration de molcules phosphorescentes, s'cria l'un des officiers. -- Non, monsieur, rpliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumire. Cet clat est de nature essentiellement lectrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se dplace ! il se meut en avant, en arrire ! il s'lance sur nous ! Un cri gnral s'leva de la frgate. Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute ! Machine en arrire ! Les matelots se prcipitrent la barre, les ingnieurs leur machine. La vapeur fut immdiatement renverse et l'_Abraham-Lincoln_, abattant sur bbord, dcrivit un demi-cercle. La barre droite ! Machine en avant ! cria le commandant Farragut. Ces ordres furent excuts, et la frgate s'loigna rapidement du foyer lumineux. Je me trompe. Elle voulut s'loigner, mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne. Nous tions haletants. La stupfaction, bien plus que la crainte nous tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour de la frgate qui filait alors quatorze noeuds, et l'enveloppa de ses nappes lectriques comme d'une poussire lumineuse. Puis il s'loigna de deux ou trois milles, laissant une trane phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrire la locomotive d'un express. Tout d'un coup, des obscures limites de l'horizon, o il alla prendre son lan, le monstre fona subitement vers l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidit, s'arrta brusquement vingt pieds de ses prcintes, s'teignit non pas en s'abmant sous les eaux, puisque son clat ne subit aucune dgradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se ft subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre ct du navire, soit qu'il l'et tourn, soit qu'il et gliss sous sa coque. A chaque instant une collision pouvait se produire, qui nous et t fatale. Cependant, je m'tonnais des manoeuvres de la frgate. Elle fuyait et n'attaquait pas. Elle tait poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire si impassible, tait empreinte d'un indfinissable tonnement. Monsieur Aronnax, me rpondit-il, je ne sais quel tre formidable j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frgate au milieu de cette obscurit. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu, comment s'en dfendre ? Attendons le jour et les rles changeront. -- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ? -- Non, monsieur, c'est videmment un narwal gigantesque, mais aussi un narwal lectrique. -- Peut-tre, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote ou une torpille ! -- En effet, rpondit le commandant, et s'il possde en lui une puissance foudroyante, c'est coup sr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Crateur. C'est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes. Tout l'quipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modr sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son ct, le narwal, imitant la frgate, se laissait bercer au gr des lames, et semblait dcid ne point abandonner le thtre de la lutte. Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression plus juste, il s'teignit comme un gros ver luisant. Avait-il fui ? Il fallait le craindre, non pas l'esprer. Mais une heure moins sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable celui que produit une colonne d'eau, chasse avec une extrme violence. Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous tions alors sur la dunette, jetant d'avides regards travers les profondes tnbres. Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines ? -- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m'ait rapport deux mille dollars. -- En effet, vous avez droit la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n'est-il pas celui que font les ctacs rejetant l'eau par leurs vents ? -- Le mme bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un ctac qui se tient l dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour. -- S'il est d'humeur vous entendre, matre Land, rpondis-je d'un ton peu convaincu. -- Que je l'approche quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu'il m'coute ! -- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleinire votre disposition ? -- Sans doute, monsieur. -- Ce sera jouer la vie de mes hommes ? -- Et la mienne ! rpondit simplement le harponneur. Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense, cinq milles au vent de l'_Abraham-Lincoln_. Malgr la distance, malgr le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l'animal et jusqu' sa respiration haletante. Il semblait qu'au moment o l'norme narwal venait respirer la surface de l'ocan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille chevaux. Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un rgiment de cavalerie, ce serait une jolie baleine ! On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prpara au combat. Les engins de pche furent disposs le long des bastingages. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon une distance d'un mille, et de longues canardires balles explosives dont la blessure est mortelle, mme aux plus puissants animaux. Ned Land s'tait content d'affter son harpon, arme terrible dans sa main. A six heures, l'aube commena poindre, et avec les premires lueurs de l'aurore disparut l'clat lectrique du narwal. A sept heures, le jour tait suffisamment fait, mais une brume matinale trs paisse rtrcissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De l, dsappointement et colre. Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'taient dj perchs la tte des mts. A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses volutes se levrent peu peu. L'horizon s'largissait et se purifiait la fois. Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre. La chose en question, par bbord derrire ! cria le harponneur. Tous les regards se dirigrent vers le point indiqu. L, un mille et demi de la frgate, un long corps noirtre mergeait d'un mtre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agite, produisait un remous considrable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur clatante, marquait le passage de l'animal et dcrivait une courbe allonge. La frgate s'approcha du ctac. Je l'examinai en toute libert d'esprit. Les rapports du _Shannon_ et de l'_Helvetia_ avaient un peu exagr ses dimensions, et j'estimai sa longueur deux cent cinquante pieds seulement. Quant sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l'apprcier ; mais, en somme, l'animal me parut tre admirablement proportionn dans ses trois dimensions. Pendant que j'observais cet tre phnomnal, deux jets de vapeur et d'eau s'lancrent de ses vents, et montrent une hauteur de quarante mtres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus dfinitivement qu'il appartenait l'embranchement des vertbrs, classe des mammifres, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des ctacs, famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L'ordre des ctacs comprend trois familles : les baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernire que sont rangs les narwals. Chacune de ces famille se divise en plusieurs genres, chaque genre en espces, chaque espce en varits. Varit, espce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne doutais pas de complter ma classification avec l'aide du ciel et du commandant Farragut. L'quipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, aprs avoir attentivement observ l'animal, fit appeler l'ingnieur. L'ingnieur accourut. Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ? -- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur. -- Bien. Forcez vos feux, et toute vapeur ! Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonn. Quelques instants aprs, les deux chemines de la frgate vomissaient des torrents de fume noire, et le pont frmissait sous le tremblotement des chaudires. L'_Abraham-Lincoln_, chass en avant par sa puissante hlice, se dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indiffremment s'approcher une demi-encablure ; puis ddaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance. Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans que la frgate gagnt deux toises sur le ctac Il tait donc vident qu' marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais Le commandant Farragut tordait avec rage l'paisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton. Ned Land ? cria-t-il. Le Canadien vint l'ordre. Eh bien, matre Land, demanda le commandant, me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations la mer ? -- Non, monsieur, rpondit Ned Land, car cette bte-l ne se laissera prendre que si elle le veut bien. -- Que faire alors ? -- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de beaupr, et si nous arrivons longueur de harpon, je harponne. -- Allez, Ned, rpondit le commandant Farragut. Ingnieur, cria-t-il, faites monter la pression. Ned Land se rendit son poste. Les feux furent plus activement pousss ; l'hlice donna quarante-trois tours la minute, et la vapeur fusa par les soupapes. Le loch jet, on constata que l'_Abraham-Lincoln_ marchait raison de dix-huit milles cinq diximes l'heure. Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq diximes. Pendant une heure encore, la frgate se maintint sous cette allure, sans gagner une toise ! C'tait humiliant pour l'un des plus rapides marcheurs de la marine amricaine. Une sourde colre courait parmi l'quipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs, ddaignait de leur rpondre. Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche, il la mordait. L'ingnieur fut encore une fois appel. Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le commandant. -- Oui, monsieur, rpondit l'ingnieur. -- Et vos soupapes sont charges ?... -- A six atmosphres et demie. -- Chargez-les dix atmosphres. Voil un ordre amricain s'il en fut. On n'et pas mieux fait sur le Mississippi pour distancer une concurrence ! Conseil, dis-je mon brave serviteur qui se trouvait prs de moi, sais-tu bien que nous allons probablement sauter ? -- Comme il plaira monsieur ! rpondit Conseil. Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me dplaisait pas de la risquer. Les soupapes furent charges. Le charbon s'engouffra dans les fourneaux. Les ventilateurs envoyrent des torrents d'air sur les brasiers. La rapidit de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mts tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fume pouvaient peine trouver passage par les chemines trop troites. On jeta le loch une seconde fois. Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut. -- Dix neuf milles trois diximes, monsieur. -- Forcez les feux. L'ingnieur obit. Le manomtre marqua dix atmosphres. Mais le ctac chauffa lui aussi, sans doute, car, sans se gner, il fila ses dix-neuf milles et trois diximes. Quelle poursuite ! Non, je ne puis dcrire l'motion qui faisait vibrer tout mon tre. Ned Land se tenait son poste, le harpon la main. Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher. Nous le gagnons ! nous le gagnons ! s'cria le Canadien. Puis, au moment o il se disposait frapper, le ctac se drobait avec une rapidit que je ne puis estimer moins de trente milles l'heure. Et mme, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas de narguer la frgate en en faisant le tour ! Un cri de fureur s'chappa de toutes les poitrines ! A midi, nous n'tions pas plus avancs qu' huit heures du matin. Le commandant Farragut se dcida alors employer des moyens plus directs. Ah ! dit-il, cet animal-l va plus vite que l'_Abraham-Lincoln_ ! Eh bien : nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Matre, des hommes la pice de l'avant. Le canon de gaillard fut immdiatement charg et braqu. Le coup partit, mais le boulet passa quelques pieds au-dessus du ctac, qui se tenait un demi-mille. A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars qui percera cette infernale bte ! Un vieux canonnier barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme, la physionomie froide, s'approcha de sa pice, la mit en position et visa longtemps. Une forte dtonation clata, laquelle se mlrent les hurrahs de l'quipage. Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre deux milles en mer. Ah a ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-l est donc blind avec des plaques de six pouces ! -- Maldiction ! s'cria le commandant Farragut. La chasse recommena, et le commandant Farragut se penchant vers moi, me dit : Je poursuivrai l'animal jusqu' ce que ma frgate clate ! -- Oui, rpondis-je, et vous aurez raison ! On pouvait esprer que l'animal s'puiserait, et qu'il ne serait pas indiffrent la fatigue comme une machine vapeur. Mais il n'en fut rien. Les heures s'coulrent, sans qu'il donnt aucun signe d'puisement. Cependant, il faut dire la louange de l'_Abraham-Lincoln_ qu'il lutta avec une infatigable tnacit. Je n'estime pas moins de cinq cents kilomtres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse journe du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux ocan. En ce moment, je crus que notre expdition tait termine, et que nous ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais. A dix heures cinquante minutes du soir, la clart lectrique rapparut, trois milles au vent de la frgate, aussi pure, aussi intense que pendant la nuit dernire. Le narwal semblait immobile. Peut-tre, fatigu de sa journe, dormait-il, se laissant aller l'ondulation des lames ? Il y avait l une chance dont le commandant Farragut rsolut de profiter. Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur, et s'avana prudemment pour ne pas veiller son adversaire. Il n'est pas rare de rencontrer en plein ocan des baleines profondment endormies que l'on attaque alors avec succs, et Ned Land en avait harponn plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du beaupr. La frgate s'approcha sans bruit, stoppa deux encablures de l'animal, et courut sur son erre. On ne respirait plus bord. Un silence profond rgnait sur le pont. Nous n'tions pas cent pieds du foyer ardent, dont l'clat grandissait et blouissait nos yeux. En ce moment, pench sur la lisse du gaillard d'avant je voyais au-dessous de moi Ned Land, accroch d'une main la martingale, de l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds peine le sparaient de l'animal immobile. Tout d'un coup, son bras se dtendit violemment, et le harpon fut lanc. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurt un corps dur. La clart lectrique s'teignit soudain, et deux normes trombes d'eau s'abattirent sur le pont de la frgate, courant comme un torrent de l'avant l'arrire, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes. Un choc effroyable se produisit, et, lanc par-dessus la lisse, sans avoir le temps de me retenir, je fus prcipit la mer. VII UNE BALEINE D'ESPCE INCONNUE Bien que j'eusse t surpris par cette chute inattendue, je n'en conservai pas moins une impression trs nette de mes sensations. Je fus d'abord entran une profondeur de vingt pieds environ. Je suis bon nageur, sans prtendre galer Byron et Edgar Poe, qui sont des matres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tte. Deux vigoureux coups de talons me ramenrent la surface de la mer. Mon premier soin fut de chercher des yeux la frgate. L'quipage s'tait-il aperu de ma disparition ? L'_Abraham-Lincoln_ avait-il vir de bord ? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation la mer ? Devais-je esprer d'tre sauv ? Les tnbres taient profondes. J'entrevis une masse noire qui disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'teignirent dans l'loignement. C'tait la frgate. Je me sentis perdu. A moi ! moi ! criai-je, en nageant vers l'_Abraham-Lincoln_ d'un bras dsespr. Mes vtements m'embarrassaient. L'eau les collait mon corps, ils paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !... A moi ! Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me dbattis, entran dans l'abme... Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis violemment ramen la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis ces paroles prononces mon oreille : Si monsieur veut avoir l'extrme obligeance de s'appuyer sur mon paule, monsieur nagera beaucoup plus son aise. Je saisis d'une main le bras de mon fidle Conseil. Toi ! dis-je, toi ! -- Moi-mme, rpondit Conseil, et aux ordres de monsieur. -- Et ce choc t'a prcipit en mme temps que moi la mer ? -- Nullement. Mais tant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! Le digne garon trouvait cela tout naturel ! Et la frgate ? demandai-je. -- La frgate ! rpondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle ! -- Tu dis ? -- Je dis qu'au moment o je me prcipitai la mer, j'entendis les hommes de barre s'crier : L'hlice et le gouvernail sont briss... -- Briss ? -- Oui ! briss par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je pense, que l'_Abraham-Lincoln_ ait prouve. Mais, circonstance fcheuse pour nous, il ne gouverne plus. -- Alors, nous sommes perdus ! -- Peut-tre, rpondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien des choses ! L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus vigoureusement ; mais, gn par mes vtements qui me serraient comme un chape de plomb, j'prouvais une extrme difficult me soutenir. Conseil s'en aperut. Que monsieur me permette de lui faire une incision , dit-il. Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en bas d'un coup rapide. Puis, il m'en dbarrassa lestement, tandis que je nageais pour tous deux. A mon tour, je rendis le mme service Conseil, et nous continumes de naviguer l'un prs de l'autre. Cependant, la situation n'en tait pas moins terrible. Peut-tre notre disparition n'avait-elle pas t remarque, et l'et-elle t, la frgate ne pouvait revenir sous le vent nous, tant dmonte de son gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations. Conseil raisonna froidement dans cette hypothse et fit son plan en consquence. tonnante nature ! Ce phlegmatique garon tait l comme chez lui ! Il fut donc dcid que notre seule chance de salut tant d'tre recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions nous organiser de manire a les attendre le plus longtemps possible. Je rsolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les puiser simultanment, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous, tendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croiss, les jambes allonges, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-tre jusqu'au lever du jour. Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enracin au coeur de l'homme ! Puis, nous tions deux. Enfin je l'affirme bien que cela paraisse improbable - , si je cherchais dtruire en moi toute illusion, si je voulais dsesprer , je ne le pouvais pas ! La collision de la frgate et du ctac s'tait produite vers onze heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu'au lever du soleil. Opration rigoureusement praticable, en nous relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais percer du regard ces paisses tnbres que rompait seule la phosphorescence provoque par nos mouvements. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. On et dit que nous tions plongs dans un bain de mercure. Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrme fatigue. Mes membres se raidirent sous l'treinte de crampes violentes. Conseil dut me soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. J'entendis bientt haleter le pauvre garon ; sa respiration devint courte et presse. Je compris qu'il ne pouvait rsister longtemps. Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je. -- Abandonner monsieur ! jamais ! rpondit-il. Je compte bien me noyer avant lui ! En ce moment, la lune apparut travers les franges d'un gros nuage que le vent entranait dans l'est. La surface de la mer tincela sous ses rayons. Cette bienfaisante lumire ranima nos forces. Ma tte se redressa. Mes regards se portrent tous les points de l'horizon. J'aperus la frgate. Elle tait cinq mille de nous, et ne formait plus qu'une masse sombre, peine apprciable ! Mais d'embarcations, point ! Je voulus crier. A quoi bon, pareille distance ! Mes lvres gonfles ne laissrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et je l'entendis rpter plusieurs reprises : A nous ! nous ! Nos mouvements un instant suspendus, nous coutmes. Et, ft-ce un de ces bourdonnements dont le sang oppress emplit l'oreille, mais il me sembla qu'un cri rpondait au cri de Conseil. As-tu entendu ? murmurai-je. -- Oui ! oui ! Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel dsespr. Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine rpondait la ntre ! tait-ce la voix de quelque infortun, abandonn au milieu de l'Ocan, quelque autre victime du choc prouv par le navire ? Ou plutt une embarcation de la frgate ne nous hlait-elle pas dans l'ombre ? Conseil fit un suprme effort, et, s'appuyant sur mon paule, tandis que je rsistais dans une dernire convulsion, il se dressa demi hors de l'eau et retomba puis. Qu'as-tu vu ? -- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons toutes nos forces !... Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pense du monstre me vint pour la premire fois l'esprit !... Mais cette voix cependant ?... Les temps ne sont plus o les Jonas se rfugient dans le ventre des baleines ! Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tte, regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel rpondait une voix de plus en plus rapproche. Je l'entendais peine. Mes forces taient bout ; mes doigts s'cartaient ; ma main ne me fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau sale ; le froid m'envahissait. Je relevai la tte une dernire fois, puis, je m'abmai... En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait la surface de l'eau, que ma poitrine se dgonflait, et je m'vanouis... Il est certain que je revins promptement moi, grce de vigoureuses frictions qui me sillonnrent le corps. J'entr'ouvris les yeux... Conseil ! murmurai-je. -- Monsieur m'a sonn ? rpondit Conseil. En ce moment, aux dernires clarts de la lune qui s'abaissait vers l'horizon, j'aperus une figure qui n'tait pas celle de Conseil, et que je reconnus aussitt. Ned ! m'criai-je -- En personne, monsieur, et qui court aprs sa prime ! rpondit le Canadien. -- Vous avez t prcipit la mer au choc de la frgate ? -- Oui, monsieur le professeur, mais plus favoris que vous, j'ai pu prendre pied presque immdiatement sur un lot flottant. -- Un lot ? -- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque. -- Expliquez-vous, Ned. -- Seulement, j'ai bientt compris pourquoi mon harpon n'avait pu l'entamer et s'tait mouss sur sa peau. -- Pourquoi, Ned, pourquoi ? -- C'est que cette bte-l, monsieur le professeur, est faite en tle d'acier ! Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, que je contrle moi-mme mes assertions. Les dernires paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'tre ou de l'objet demi immerg qui nous servait de refuge. Je l'prouvai du pied. C'tait videmment un corps dur, impntrable, et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammifres marins. Mais ce corps dur pouvait tre une carapace osseuse, semblable celle des animaux antdiluviens, et j'en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators. Eh bien ! non ! Le dos noirtre qui me supportait tait lisse, poli, non imbriqu. Il rendait au choc une sonorit mtallique, et, si incroyable que cela ft, il semblait que, dis-je, il tait fait de plaques boulonnes. Le doute n'tait pas possible ! L'animal, le monstre, le phnomne naturel qui avait intrigu le monde savant tout entier, boulevers et fourvoy l'imagination des marins des deux hmisphres, il fallait bien le reconnatre, c'tait un phnomne plus tonnant encore, un phnomne de main d'homme. La dcouverte de l'existence de l'tre le plus fabuleux, le plus mythologique, n'et pas, au mme degr, surpris ma raison. Que ce qui est prodigieux vienne du Crateur, c'est tout simple. Mais trouver tout coup, sous ses yeux, l'impossible mystrieusement et humainement ralis, c'tait confondre l'esprit ! Il n'y avait pas hsiter cependant. Nous tions tendus sur le dos d'une sorte de bateau sous-marin, qui prsentait, autant que j'en pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned Land tait faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pmes que nous y ranger. Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mcanisme de locomotion et un quipage pour le manoeuvrer ? -- videmment, rpondit le harponneur, et nanmoins, depuis trois heures que j'habite cette le flottante, elle n'a pas donn sign de vie. -- Ce bateau n'a pas march ? -- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gr des lames, mais il ne bouge pas. -- Nous savons, n'en pas douter, cependant, qu'il est dou d'une grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un mcanicien pour conduire cette machine, j'en conclus... que nous sommes sauvs. -- Hum ! fit Ned Land d'un ton rserv. En ce moment, et comme pour donner raison mon argumentation, un bouillonnement se fit l'arrire de cet trange appareil, dont le propulseur tait videmment une hlice, et il se mit en mouvement. Nous n'emes que le temps de nous accrocher sa partie suprieure qui mergeait de quatre-vingts centimtres environ. Trs heureusement sa vitesse n'tait pas excessive. Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas deux dollars de ma peau ! Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de communiquer avec les tres quelconques renferms dans les flancs de cette machine. Je cherchai sa surface une ouverture, un panneau, un trou d'homme , pour employer l'expression technique ; mais les lignes de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tles, taient nettes et uniformes. D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurit profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pntrer l'intrieur de ce bateau sous-marin. Ainsi donc, notre salut dpendait uniquement du caprice des mystrieux timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous tions perdus ! Ce cas except, je ne doutais pas de la possibilit d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas eux-mmes leur air, il fallait ncessairement qu'ils revinssent de temps en temps la surface de l'Ocan pour renouveler leur provision de molcules respirables. Donc, ncessit d'une ouverture qui mettait l'intrieur du bateau en communication avec l'atmosphre. Quant l'espoir d'tre sauv par le commandant Farragut, il fallait y renoncer compltement. Nous tions entrans vers l'ouest, et j'estimai que notre vitesse, relativement modre, atteignait douze milles l'heure. L'hlice battait les flots avec une rgularit mathmatique, mergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente une grande hauteur. Vers quatre heures du matin, la rapidit de l'appareil s'accrut. Nous rsistions difficilement ce vertigineux entranement, lorsque les lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous sa main un large organeau fix la partie suprieure du dos de tle, et nous parvnmes nous y accrocher solidement. Enfin cette longue nuit s'coula. Mon souvenir incomplet ne permet pas d'en retracer toutes les impressions. Un seul dtail me revient l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive produite par des accords lointains. Quel tait donc le mystre de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement l'explication ? Quels tres vivaient dans cet trange bateau ? Quel agent mcanique lui permettait de se dplacer avec une si prodigieuse vitesse ? Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne tardrent pas se dchirer. J'allais procder un examen attentif de la coque qui formait sa partie suprieure une sorte de plate-forme horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu peu. Eh ! mille diables ! s'cria Ned Land, frappant du pied la tle sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! Mais il tait difficile de se faire entendre au milieu des battements assourdissants de l'hlice. Heureusement, le mouvement d'immersion s'arrta. Soudain, un bruit de ferrures violemment pousses se produisit l'intrieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un cri bizarre et disparut aussitt. Quelques instants aprs, huit solides gaillards, le visage voil, apparaissaient silencieusement, et nous entranaient dans leur formidable machine. VIII _MOBILIS IN MOBILE_ Cet enlvement, si brutalement excut, s'tait accompli avec la rapidit de l'clair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le temps de nous reconnatre. Je ne sais ce qu'ils prouvrent en se sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte, un rapide frisson me glaa l'piderme. A qui avions-nous affaire ? Sans doute quelques pirates d'une nouvelle espce qui exploitaient la mer leur faon. A peine l'troit panneau fut-il referm sur moi, qu'une obscurit profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprgns de la lumire extrieure, ne purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux chelons d'une chelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement saisis, me suivaient. Au bas de l'chelle, une porte s'ouvrit et se referma immdiatement sur nous avec un retentissement sonore. Nous tions seuls. O ? Je ne pouvais le dire, peine l'imaginer. Tout tait noir, mais d'un noir si absolu, qu'aprs quelques minutes, mes yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indtermines qui flottent dans les plus profondes nuits. Cependant, Ned Land, furieux de ces faons de procder, donnait un libre cours son indignation. Mille diables ! s'criait-il, voil des gens qui en remonteraient aux Caldoniens pour l'hospitalit ! Il ne leur manque plus que d'tre anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je dclare que l'on ne me mangera pas sans que je proteste ! -- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, rpondit tranquillement Conseil. Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la rtissoire ! -- Dans la rtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, coup sr ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon _bowie-kniff_ ne m'a pas quitt, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le premier de ces bandits qui met la main sur moi... -- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous coute pas ! Tchons plutt de savoir o nous sommes ! Je marchai en ttonnant. Aprs cinq pas, je rencontrai une muraille de fer, faite de tles boulonnes. Puis, me retournant, je heurtai une table de bois, prs de laquelle taient rangs plusieurs escabeaux. Le plancher de cette prison se dissimulait sous une paisse natte de phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne rvlaient aucune trace de porte ni de fentre. Conseil, faisant un tour en sens inverse, me rejoignit, et nous revnmes au milieu de cette cabine, qui devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant sa hauteur, Ned Land, malgr sa grande taille, ne put la mesurer. Une demi-heure s'tait dj coule sans que la situation se ft modifie, quand, d'une extrme obscurit, nos yeux passrent subitement la plus violente lumire. Notre prison s'claira soudain, c'est--dire qu'elle s'emplit d'une matire lumineuse tellement vive que je ne pus d'abord en supporter l'clat. A sa blancheur, son intensit, je reconnus cet clairage lectrique, qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique phnomne de phosphorescence. Aprs avoir involontairement ferm les yeux, je les rouvris, et je vis que l'agent lumineux s'chappait d'un demi-globe dpoli qui s'arrondissait la partie suprieure de la cabine. Enfin ! on y voit clair ! s'cria Ned Land, qui, son couteau la main, se tenait sur la dfensive. -- Oui, rpondis-je, risquant l'antithse, mais la situation n'en est pas moins obscure. -- Que monsieur prenne patience , dit l'impassible Conseil. Le soudain clairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les moindres dtails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. La porte invisible devait tre hermtiquement ferme. Aucun bruit n'arrivait notre oreille. Tout semblait mort l'intrieur de ce bateau. Marchait-il, se maintenait-il la surface de l'Ocan, s'enfonait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner. Cependant, le globe lumineux ne s'tait pas allum sans raison. j'esprais donc que les hommes de l'quipage ne tarderaient pas se montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'claire pas les oubliettes. Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte s'ouvrit, deux hommes parurent. L'un tait de petite taille, vigoureusement muscl, large d'paules, robuste de membres, la tte forte, la chevelure abondante et noire, la moustache paisse, le regard vif et pntrant, et toute sa personne empreinte de cette vivacit mridionale qui caractrise en France les populations provenales. Diderot a trs justement prtendu que le geste de l'homme est mtaphorique, et ce petit homme en tait certainement la preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait prodiguer les prosopopes, les mtonymies et les hypallages. Ce que. d'ailleurs, je ne fus jamais mme de vrifier, car il employa toujours devant moi un idiome singulier et absolument incomprhensible. Le second inconnu mrite une description plus dtaille. Un disciple de Gratiolet ou d'Engel et lu sur sa physionomie livre ouvert. Je reconnus sans hsiter ses qualits dominantes - la confiance en lui, car sa tte se dgageait noblement sur l'arc form par la ligne de ses paules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le calme, car sa peau, ple plutt que colore, annonait la tranquillit du sang ; - l'nergie, que dmontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration dnotait une grande expansion vitale. J'ajouterai que cet homme tait fier, que son regard ferme et calme semblait reflter de hautes penses, et que de tout cet ensemble, de l'homognit des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant l'observation des physionomistes, rsultait une indiscutable franchise. Je me sentis involontairement rassur en sa prsence, et j'augurai bien de notre entrevue. Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le prciser. Sa taille tait haute, son front large, son nez droit, sa bouche nettement dessine, ses dents magnifiques, ses mains fines, allonges, minemment psychiques pour employer un mot de la chirognomonie, c'est--dire dignes de servir une me haute et passionne. Cet homme formait certainement le plus admirable type que j'eusse jamais rencontr. Dtail particulier, ses yeux, un peu carts l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanment prs d'un quart de l'horizon. Cette facult je l'ai vrifi plus tard se doublait d'une puissance de vision encore suprieure celle de Ned Land. Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronait, ses larges paupires se rapprochaient de manire circonscrire la pupille des yeux et rtrcir ainsi l'tendue du champ visuel, et il regardait ! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetisss par l'loignement ! comme il vous pntrait jusqu' l'me ! comme il perait ces nappes liquides, si opaques nos yeux, et comme il lisait au plus profond des mers !... Les deux inconnus, coiffs de brets faits d'une fourrure de loutre marine, et chausss de bottes de mer en peau de phoque, portaient des vtements d'un tissu particulier, qui dgageaient la taille et laissaient une grande libert de mouvements. Le plus grand des deux videmment le chef du bord - nous examina avec une extrme attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne pus reconnatre. C'tait un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont les voyelles semblaient soumises une accentuation trs varie. L'autre rpondit par un hochement de tte, et ajouta deux ou trois mots parfaitement incomprhensibles. Puis du regard il parut m'interroger directement. Je rpondis, en bon franais, que je n'entendais point son langage ; mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez embarrassante. Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces messieurs en saisiront peut-tre quelques mots ! Je recommenai le rcit de nos aventures, articulant nettement toutes mes syllabes, et sans omettre un seul dtail. Je dclinai nos noms et qualits ; puis, je prsentai dans les formes le professeur Aronnax, son domestique Conseil, et matre Ned Land, le harponneur. L'homme aux yeux doux et calmes m'couta tranquillement, poliment mme, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie n'indiqua qu'il et compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne pronona pas un seul mot. Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-tre se ferait-on entendre dans cette langue qui est peu prs universelle. Je la connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manire suffisante pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici, il fallait surtout se faire comprendre. Allons, votre tour, dis-je au harponneur. A vous, matre Land, tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parl un Anglo-Saxon, et tchez d'tre plus heureux que moi. Ned ne se fit pas prier et recommena mon rcit que je compris peu prs. Le fond fut le mme, mais la forme diffra. Le Canadien, emport par son caractre, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit violemment d'tre emprisonn au mpris du droit des gens, demanda en vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_, menaa de poursuivre ceux qui le squestraient indment, se dmena, gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim. Ce qui tait parfaitement vrai, mais nous l'avions peu prs oubli. A sa grande stupfaction, le harponneur ne parut pas avoir t plus intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillrent pas. Il tait vident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday. Fort embarrass, aprs avoir puis vainement nos ressources philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me dit : Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand. -- Comment ! tu sais l'allemand ? m'criai-je. -- Comme un Flamand, n'en dplaise monsieur. -- Cela me plat, au contraire. Va, mon garon. Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisime fois les diverses pripties de notre histoire. Mais, malgr les lgantes tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande n'eut aucun succs. Enfin, pouss bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes premires tudes, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin. Cicron se ft bouch les oreilles et m'et renvoy la cuisine, mais cependant, je parvins m'en tirer. Mme rsultat ngatif. Cette dernire tentative dfinitivement avorte, les deux inconnus changrent quelques mots dans leur incomprhensible langage, et se retirrent, sans mme nous avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma. C'est une infamie ! s'cria Ned Land, qui clata pour la vingtime fois. Comment ! on leur parle franais, anglais, allemand, latin, ces coquins-l, et il n'en est pas un qui ait la civilit de rpondre ! Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colre ne mnerait rien. -- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer ? -- Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir longtemps ! -- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se dsesprer. Nous nous sommes trouvs dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'quipage de ce bateau. -- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins... -- Bon ! et de quel pays ? -- Du pays des coquins ! -- Mon brave Ned, ce pays-l n'est pas encore suffisamment indiqu sur la mappemonde, et j'avoue que la nationalit de ces deux inconnus est difficile dterminer ! Ni Anglais, ni Franais, ni Allemands, voil tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tent d'admettre que ce commandant et son second sont ns sous de basses latitudes. Il y a du mridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de dcider. Quant leur langage, il est absolument incomprhensible. Voil le dsagrment de ne pas savoir toutes les langues, rpondit Conseil, ou le dsavantage de ne pas avoir une langue unique ! -- Ce qui ne servirait rien ! rpondit Ned Land. Ne voyez-vous pas que ces gens-l ont un langage eux, un langage invent pour dsesprer les braves gens qui demandent dner ! Mais, dans tous les pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mchoires, happer des dents et des lvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ? Est-ce que cela ne veut pas dire Qubec comme aux Pomotou, Paris comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi manger !... -- Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous apportait des vtements, vestes et culottes de mer, faites d'une toffe dont je ne reconnus pas la nature. Je me htai de les revtir, et mes compagnons m'imitrent. Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-tre avait dispos la table et plac trois couverts. Voil quelque chose de srieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien. -- Bah ! rpondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de chien de mer ! -- Nous verrons bien ! dit Conseil. Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symtriquement poss sur la nappe, et nous prmes place table. Dcidment, nous avions affaire des gens civiliss, et sans la lumire lectrique qui nous inondait, je me serais cru dans la salle manger de l'htel Adelphi, Liverpool, ou du Grand-Htel, Paris. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau tait frache et limpide, mais c'tait de l'eau - ce qui ne fut pas du got de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers poissons dlicatement apprts ; mais, sur certains plats, excellents d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais mme su dire quel rgne, vgtal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de table, il tait lgant et d'un got parfait. Chaque ustensile, cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entoure d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-simil_ exact : _Mobile dans l'lment mobile !_ Cette devise s'appliquait justement cet appareil sous-marin, la condition de traduire la prposition _in_ par _dans_ et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du nom de l'nigmatique personnage qui commandait au fond des mers ! Ned et Conseil ne faisaient pas tant de rflexions. Ils dvoraient, et je ne tardai pas les imiter. J'tais, d'ailleurs, rassur sur notre sort, et il me paraissait vident que nos htes ne voulaient pas nous laisser mourir d'inanition. Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, mme la faim de gens qui n'ont pas mang depuis quinze heures. Notre apptit satisfait, le besoin de sommeil se fit imprieusement sentir. Raction bien naturelle, aprs l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutt contre la mort. Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil. -- Et moi, je dors ! rpondit Ned Land. Mes deux compagnons s'tendirent sur le tapis de la cabine, et furent bientt plongs dans un profond sommeil. Pour mon compte, je cdai moins facilement ce violent besoin de dormir. Trop de penses s'accumulaient dans mon esprit, trop de questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes paupires entr'ouvertes ! O tions-nous ? Quelle trange puissance nous emportait ? Je sentais - ou plutt je croyais sentir - l'appareil s'enfoncer vers les couches les plus recules de la mer. De violents cauchemars m'obsdaient. J'entrevoyais dans ces mystrieux asiles tout un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait tre le congnre, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et je tombai bientt dans un morne sommeil. IX LES COLRES DE NED LAND Quelle fut la dure de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut tre long, car il nous reposa compltement de nos fatigues. Je me rveillai le premier. Mes compagnons n'avaient pas encore boug, et demeuraient tendus dans leur coin comme des masses inertes. A peine relev de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau dgag, mon esprit net. Je recommenai alors un examen attentif de notre cellule. Rien n'tait chang ses dispositions intrieures. La prison tait reste prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart, profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai srieusement si nous tions destins vivre indfiniment dans cette cage. Cette perspective me sembla d'autant plus pnible que, si mon cerveau tait libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine singulirement oppresse. Ma respiration se faisait difficilement. L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la cellule ft vaste, il tait vident que nous avions consomm en grande partie l'oxygne qu'elle contenait. En effet, chaque homme dpense en une heure, l'oxygne renferm dans cent litres d'air et cet air, charg alors d'une quantit presque gale d'acide carbonique, devient irrespirable. Il tait donc urgent de renouveler l'atmosphre de notre prison, et, sans doute aussi, L'atmosphre du bateau sous-marin. L se posait une question mon esprit. Comment procdait le commandant de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens chimiques, en dgageant par la chaleur l'oxygne contenu dans du chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conserv quelques relations avec les continents, afin de se procurer les matires ncessaires cette opration. Se bornait-il seulement emmagasiner l'air sous de hautes pressions dans des rservoirs, puis le rpandre suivant les besoins de son quipage ? Peut-tre. Ou, procd plus commode, plus conomique, et par consquent plus probable, se contentait-il de revenir respirer la surface des eaux, comme un ctac, et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphre ? Quoi qu'il en soit, et quelle que ft la mthode, il me paraissait prudent de l'employer sans retard. En effet, j'tais dj rduit multiplier mes inspirations pour extraire de cette cellule le peu d'oxygne qu'elle renfermait, quand, soudain, je fus rafrachi par un courant d'air pur et tout parfum d'manations salines. C'tait bien la brise de mer, vivifiante et charge d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se saturrent de fraches molcules. En mme temps, je sentis un balancement, un roulis de mdiocre amplitude, mais parfaitement dterminable. Le bateau, le monstre de tle venait videmment de remonter la surface de l'Ocan pour y respirer la faon des baleines. Le mode de ventilation du navire tait donc parfaitement reconnu. Lorsque j'eus absorb cet air pur pleine poitrine, je cherchai le conduit, l' arifre , si l'on veut, qui laissait arriver jusqu' nous ce bienfaisant effluve, et je ne tardai pas le trouver. Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'arage laissant passer une frache colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphre appauvrie de la cellule. J'en tais l de mes observations, quand Ned et Conseil s'veillrent presque en mme temps, sous l'influence de cette aration revivifiante. Ils se frottrent les yeux, se dtirrent les bras et furent sur pied en un instant. Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse quotidienne. -- Fort bien, mon brave garon, rpondis-je. Et, vous, matre Ned Land ? -- Profondment, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? Un marin ne pouvait s'y mprendre, et je racontai au Canadien ce qui s'tait pass pendant son sommeil. Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous entendions, lorsque le prtendu narwal se trouvait en vue de l'_Abraham-Lincoln_. -- Parfaitement, matre Land, c'tait sa respiration ! -- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune ide de l'heure qu'il est, moins que ce ne soit l'heure du dner ? -- L'heure du dner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du djeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier. -- Ce qui dmontre, rpondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre heures de sommeil. -- C'est mon avis, rpondis-je. -- Je ne vous contredis point, rpliqua Ned Land. Mais dner ou djeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre. -- L'un et l'autre, dit Conseil -- Juste, rpondit le Canadien, nous avons droit deux repas, et pour mon compte, je ferai honneur tous les deux. -- Eh bien ! Ned, attendons, rpondis-je. Il est vident que ces inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce cas, le dner d'hier soir n'aurait aucun sens. -- A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned. -- Je proteste, rpondis-je. Nous ne sommes point tombs entre les mains de cannibales ! -- Une fois n'est pas coutume, rpondit srieusement le Canadien. Qui sait si ces gens-l ne sont pas privs depuis longtemps de chair frache, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitus comme monsieur le professeur, son domestique et moi... -- Chassez ces ides, matre Land, rpondis-je au harponneur, et surtout, ne partez pas de l pour vous emporter contre nos htes, ce qui ne pourrait qu'aggraver la situation. -- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, et dner ou djeuner, le repas n'arrive gure ! -- Matre Land, rpliquai-je, il faut se conformer au rglement du bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du matre-coq. -- Eh bien ! on le mettra l'heure, rpondit tranquillement Conseil. -- Je vous reconnais l, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez capable de dire vos grces avant votre bndicit, et de mourir de faim plutt que de vous plaindre ! -- A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil. -- Mais cela servirait se plaindre ! C'est dj quelque chose. Et si ces pirates -- je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier monsieur le professeur qui dfend de les appeler cannibales -- , si ces pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage o j'touffe, sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se trompent ! Voyons, monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous qu'ils nous tiennent longtemps dans cette bote de fer ? -- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land. -- Mais enfin, que supposez-vous ? -- Je suppose que le hasard nous a rendus matres d'un secret important. Or, l'quipage de ce bateau sous-marin a intrt le garder, et si cet intrt est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre existence trs compromise. Dans le cas contraire, la premire occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habit par nos semblables. -- A moins qu'il ne nous enrle parmi son quipage, dit Conseil, et qu'il nous garde ainsi... -- Jusqu'au moment, rpliqua Ned Land, o quelque frgate, plus rapide ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de forbans, et enverra son quipage et nous respirer une dernire fois au bout de sa grand'vergue. -- Bien raisonn, matre Land, rpliquai-je. Mais on ne nous a pas encore fait, que je sache, de proposition cet gard. Inutile donc de discuter le parti que nous devrons prendre, le cas chant. Je vous le rpte, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons rien, puisqu'il n'y a rien faire. -- Au contraire ! monsieur le professeur, rpondit le harponneur, qui n'en voulait pas dmordre, il faut faire quelque chose. -- Eh ! quoi donc, matre Land ? -- Nous sauver. -- Se sauver d'une prison terrestre est souvent difficile, mais d'une prison sous-marine, cela me parat absolument impraticable. -- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que rpondez-vous l'objection de monsieur ? Je ne puis croire qu'un Amricain soit jamais bout de ressources ! Le harponneur, visiblement embarrass, se taisait. Une fuite, dans les conditions o le hasard nous avait jets, tait absolument impossible. Mais un Canadien est demi franais, et matre Ned Land le fit bien voir par sa rponse. Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il aprs quelques instants de rflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s'chapper de leur prison ? -- Non, mon ami. -- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manire y rester. -- Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux tre dedans que dessus ou dessous ! -- Mais aprs avoir jet dehors geliers, porte-clefs et gardiens, ajouta Ned Land. -- Quoi, Ned ? vous songeriez srieusement vous emparer de ce btiment ? -- Trs srieusement, rpondit le Canadien. -- C'est impossible. -- Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se prsenter quelque chance favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empcher d'en profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes bord de cette machine, ils ne feront pas reculer deux Franais et un Canadien, je suppose ! Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. Aussi, me contentai-je de rpondre : Laissons venir les circonstances, matre Land, et nous verrons. Mais, jusque-l, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez natre des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop de colre. -- Je vous le promets, monsieur le professeur, rpondit Ned Land d'un ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un geste brutal ne me trahira, quand bien mme le service de la table ne se ferait pas avec toute la rgularit dsirable. -- J'ai votre parole, Ned , rpondis-je au Canadien. Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit rflchir part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgr l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parl. Pour tre si srement manoeuvr, le bateau sous-marin exigeait un nombreux quipage, et consquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions affaire trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, tre libres, et nous ne l'tions pas. Je ne voyais mme aucun moyen de fuir cette cellule de tle si hermtiquement ferme. Et pour peu que l'trange commandant de ce bateau et un secret garder -- ce qui paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement son bord. Maintenant, se dbarrasserait-il de nous par la violence, ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'tait l l'inconnu. Toutes ces hypothses me semblaient extrmement plausibles, et il fallait tre un harponneur pour esprer de reconqurir sa libert. Je compris d'ailleurs que les ides de Ned Land s'aigrissaient avec les rflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu peu les jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir menaants. Il se levait, tournait comme une bte fauve en cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps s'coulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne paraissait pas. Et c'tait oublier trop longtemps notre position de naufrags, si l'on avait rellement de bonnes intentions notre gard. Ned Land, tourment par les tiraillements de son robuste estomac, se montait de plus en plus, et, malgr sa parole, je craignais vritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en prsence de l'un des hommes du bord. Pendant deux heures encore, la colre de Ned Land s'exalta. Le Canadien appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tle taient sourdes. Je n'entendais mme aucun bruit l'intrieur de ce bateau, qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais videmment senti les frmissements de la coque sous l'impulsion de l'hlice. Plong sans doute dans l'abme des eaux, il n'appartenait plus la terre. Tout ce morne silence tait effrayant. Quant notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les esprances que j'avais conues aprs notre entrevue avec le commandant du bord s'effaaient peu peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression gnreuse de sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon souvenir. Je revoyais cet nigmatique personnage tel qu'il devait tre, ncessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de l'humanit, inaccessible tout sentiment de piti, implacable ennemi de ses semblables auxquels il avait d vouer une imprissable haine ! Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser prir d'inanition, enferms dans cette prison troite livrs ces horribles tentations auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pense prit dans mon esprit une intensit terrible, et l'imagination aidant, je me sentis envahir par une pouvante insense. Conseil restait calme, Ned Land rugissait. En ce moment, un bruit se fit entendre extrieurement. Des pas rsonnrent sur la dalle de mtal. Les serrures furent fouilles, la porte s'ouvrit, le stewart parut. Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empcher, le Canadien s'tait prcipit sur ce malheureux ; il l'avait renvers ; il le tenait la gorge. Le stewart touffait sous sa main puissante. Conseil cherchait dj retirer des mains du harponneur sa victime demi suffoque, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand, subitement, je fus clou ma place par ces mots prononcs en franais : Calmez-vous, matre Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez m'couter ! X L'HOMME DES EAUX C'tait le commandant du bord qui parlait ainsi. A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque trangl sortit en chancelant sur un signe de son matre ; mais tel tait l'empire du commandant son bord, que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet homme devait tre anim contre le Canadien. Conseil, intress malgr lui, moi stupfait, nous attendions en silence le dnouement de cette scne. Le commandant, appuy sur l'angle de la table, les bras croiss, nous observait avec une profonde attention. Hsitait-il parler ? Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en franais ? On pouvait le croire. Aprs quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea interrompre : Messieurs, dit-il d'une voix calme et pntrante, je parle galement le franais, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous rpondre ds notre premire entrevue, mais je voulais vous connatre d'abord, rflchir ensuite. Votre quadruple rcit, absolument semblable au fond, m'a affirm l'identit de vos personnes. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma prsence monsieur Pierre Aronnax, professeur d'histoire naturelle au Musum de Paris, charg d'une mission scientifique l'tranger, Conseil son domestique, et Ned Land, d'origine canadienne, harponneur bord de la frgate l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des tats-Unis d'Amrique. Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'tait pas une question que me posait le commandant. Donc, pas de rponse faire. Cet homme s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase tait nette, ses mots justes, sa facilit d'locution remarquable. Et cependant, je ne sentais pas en lui un compatriote. Il reprit la conversation en ces termes : Vous avez trouv sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tard vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identit reconnue, je voulais peser mrement le parti prendre envers vous. J'ai beaucoup hsit. Les plus fcheuses circonstances vous ont mis en prsence d'un homme qui a rompu avec l'humanit. Vous tes venu troubler mon existence... -- Involontairement, dis-je. -- Involontairement ? rpondit l'inconnu, en forant un peu sa voix. Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage bord de cette frgate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que matre Ned Land m'a frapp de son harpon ? Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, ces rcriminations j'avais une rponse toute naturelle faire, et je la fis. Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu votre sujet en Amrique et en Europe. Vous ne savez pas que divers accidents, provoqus par le choc de votre appareil sous-marin, ont mu l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grce des hypothses sans nombre par lesquelles on cherchait expliquer l'inexplicable phnomne dont seul vous aviez le secret. Mais sachez qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique, l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait tout prix dlivrer l'Ocan. Un demi-sourire dtendit les lvres du commandant, puis, d'un ton plus calme : Monsieur Aronnax, rpondit-il, oseriez-vous affirmer que votre frgate n'aurait pas poursuivi et canonn un bateau sous-marin aussi bien qu'un monstre ? Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut n'et pas hsit. Il et cru de son devoir de dtruire un appareil de ce genre tout comme un narwal gigantesque. Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de vous traiter en ennemis. Je ne rpondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition semblable, quand la force peut dtruire les meilleurs arguments. J'ai longtemps hsit, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait vous donner l'hospitalit. Si je devais me sparer de vous, je n'avais aucun intrt vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonais sous les mers, et j'oubliais que vous aviez jamais exist. N'tait-ce pas mon droit ? -- C'tait peut-tre le droit d'un sauvage, rpondis-je, ce n'tait pas celui d'un homme civilis. -- Monsieur le professeur, rpliqua vivement le commandant, je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilis ! J'ai rompu avec la socit tout entire pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprcier. Je n'obis donc point ses rgles, et je vous engage ne jamais les invoquer devant moi ! Ceci fut dit nettement. Un clair de colre et de ddain avait allum les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un pass formidable. Non seulement il s'tait mis en dehors des lois humaines, mais il s'tait fait indpendant, libre dans la plus rigoureuse acception du mot, hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers, puisque, leur surface, il djouait les efforts tents contre lui ? Quel navire rsisterait au choc de son monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si paisse qu'elle ft, supporterait les coups de son peron ? Nul, entre les hommes, ne pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa conscience, s'il en avait une, taient les seuls juges dont il put dpendre. Ces rflexions traversrent rapidement mon esprit, pendant que l'trange personnage se taisait, absorb et comme retir en lui-mme. Je le considrais avec un effroi mlang d'intrt, et sans doute, ainsi qu'Oedipe considrait le Sphinx. Aprs un assez long silence, le commandant reprit la parole. J'ai donc hsit, dit-il, mais j'ai pens que mon intrt pouvait s'accorder avec cette piti naturelle laquelle tout tre humain a droit. Vous resterez mon bord, puisque la fatalit vous y a jets. Vous y serez libres, et, en change de cette libert, toute relative d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole de vous y soumettre me suffira. -- Parlez, monsieur, rpondis-je, je pense que cette condition est de celles qu'un honnte homme peut accepter ? -- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains vnements imprvus m'obligent vous consigner dans vos cabines pour quelques heures ou quelques jours, suivant le cas. Dsirant ne jamais employer la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous les autres, une obissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre responsabilit, je vous dgage entirement, car c'est moi de vous mettre dans l'impossibilit de voir ce qui ne doit pas tre vu. Acceptez-vous cette condition ? Il se passait donc bord des choses tout au moins singulires, et que ne devaient point voir des gens qui ne s'taient pas mis hors des lois sociales ! Entre les surprises que l'avenir me mnageait, celle-ci ne devait pas tre la moindre. Nous acceptons, rpondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur, la permission de vous adresser une question, une seule. -- Parlez, monsieur. -- Vous avez dit que nous serions libres votre bord ? -- Entirement. -- Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette libert. -- Mais la libert d'aller, de venir, de voir, d'observer mme tout ce qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la libert enfin dont nous jouissons nous-mmes, mes compagnons et moi. Il tait vident que nous ne nous entendions point. Pardon, monsieur, repris-je, mais cette libert, ce n'est que celle que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous suffire. -- Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise ! -- Quoi ! nous devons renoncer jamais de revoir notre patrie, nos amis, nos parents ! -- Oui, monsieur. Mais renoncer reprendre cet insupportable joug de la terre, que les hommes croient tre la libert, n'est peut-tre pas aussi pnible que vous le pensez ! -- Par exemple, s'cria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne pas chercher me sauver ! -- Je ne vous demande pas de parole, matre Land rpondit froidement le commandant. -- Monsieur, rpondis-je, emport malgr moi, vous abusez de votre situation envers nous ! C'est de la cruaut ! -- Non, monsieur, c'est de la clmence ! Vous tes mes prisonniers aprs combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger dans les abmes de l'Ocan ! Vous m'avez attaqu ! Vous tes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pntrer, le secret de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connatre ! Jamais ! En vous retenant, ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-mme ! Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre lequel ne prvaudrait aucun argument. Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement choisir entre la vie ou la mort ? -- Tout simplement. -- Mes amis, dis-je, une question ainsi pose, il n'y a rien rpondre. Mais aucune parole ne nous lie au matre de ce bord. -- Aucune, monsieur , rpondit l'inconnu. Puis, d'une voix plus douce, il reprit : Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai vous dire. Je vous connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez peut-tre pas tant vous plaindre du hasard qui vous lie mon sort. Vous trouverez parmi les livres qui servent mes tudes favorites cet ouvrage que vous avez publi sur les grands fonds de la mer. Je l'ai souvent lu. Vous avez pouss votre oeuvre aussi loin que vous le permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur, que vous ne regretterez pas le temps pass mon bord. Vous allez voyager dans le pays des merveilles. L'tonnement, la stupfaction seront probablement l'tat habituel de votre esprit. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert vos yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui sait ? le dernier peut-tre - tout ce que j'ai pu tudier au fond de ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'tudes. A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel lment, vous verrez ce que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons plus - et notre plante, grce moi, va vous livrer ses derniers secrets. Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand effet. J'tais pris l par mon faible, et j'oubliai, pour un instant, que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la libert perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher cette grave question. Ainsi, je me contentai de rpondre : Messieurs, si vous avez bris avec l'humanit, je veux croire que vous n'avez pas reni tout sentiment humain. Nous sommes des naufrags charitablement recueillis votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant moi, je ne mconnais pas que, si l'intrt de la science pouvait absorber jusqu'au besoin de libert, ce que me promet notre rencontre m'offrirait de grandes compensations. Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller notre trait. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui. Une dernire question, dis-je, au moment o cet tre inexplicable semblait vouloir se retirer. -- Parlez, monsieur le professeur. -- De quel nom dois-je vous appeler ? -- Monsieur, rpondit le commandant, je ne suis pour vous que le capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'tes pour moi que les passagers du _Nautilus_. Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses ordres dans cette langue trangre que je ne pouvais reconnatre. Puis, se tournant vers le Canadien et Conseil : Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre cet homme. -- a n'est pas de refus ! rpondit le harponneur. Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule o ils taient renferms depuis plus de trente heures. Et maintenant, monsieur Aronnax, notre djeuner est prt. Permettez-moi de vous prcder. -- A vos ordres, capitaine. Je suivis le capitaine Nemo, et ds que j'eus franchi la porte, je pris une sorte de couloir lectriquement clair, semblable aux coursives d'un navire. Aprs un parcours d'une dizaine de mtres, une seconde porte s'ouvrit devant moi. J'entrai alors dans une salle manger orne et meuble avec un got svre. De hauts dressoirs de chne, incrusts d'ornements d'bne, s'levaient aux deux extrmits de cette salle, et sur leurs rayons ligne ondule tincelaient des faences, des porcelaines, des verreries d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient l'clat. Au centre de la salle tait une table richement servie. Le capitaine Nemo m'indiqua la place que je devais occuper. Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de faim. Le djeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature et la provenance. J'avouerai que c'tait bon, mais avec un got particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une origine marine. Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina mes penses, et il rpondit de lui-mme aux questions que je brlais de lui adresser. La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis longtemps, j'ai renonc aux aliments de la terre, et je ne m'en porte pas plus mal. Mon quipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas autrement que moi. -- Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ? -- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit tous mes besoins. Tantt, je mets mes filets a la trane, et je les retire, prts se rompre. Tantt, je vais chasser au milieu de cet lment qui parat tre inaccessible l'homme, et je force le gibier qui gte dans mes forts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Ocan. J'ai l une vaste proprit que j'exploite moi-mme et qui est toujours ensemence par la main du Crateur de toutes choses. Je regardai le capitaine Nemo avec un certain tonnement, et je lui rpondis : Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent d'excellents poissons votre table ; je comprends moins que vous poursuiviez le gibier aquatique dans vos forts sous-marines ; mais je ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle soit, figure dans votre menu. -- Aussi, monsieur, me rpondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais usage de la chair des animaux terrestres. -- Ceci, cependant, repris-je, en dsignant un plat o restaient encore quelques tranches de filet. -- Ce que vous croyez tre de la viande, monsieur le professeur, n'est autre chose que du filet de tortue de mer. Voici galement quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragot de porc. Mon cuisinier est un habile prparateur, qui excelle conserver ces produits varis de l'Ocan. Gotez tous ces mets. Voici une conserve d'holoturies qu'un Malais dclarerait sans rivale au monde, voil une crme dont le lait a t fourni par la mamelle des ctacs, et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures d'anmones qui valent celles des fruits les plus savoureux. Et je gotais, plutt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine Nemo m'enchantait par ses invraisemblables rcits. Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice prodigieuse, inpuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me vtit encore. Ces toffes qui vous couvrent sont tisses avec le byssus de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuances de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de la Mditerrane. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux zostre de l'Ocan. Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la liqueur scrte par la seiche ou l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui retournera un jour ! -- Vous aimez la mer, capitaine. -- Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept diximes du globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense dsert o l'homme n'est jamais seul, car il sent frmir la vie ses cts. La mer n'est que le vhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ; elle n'est que mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a dit un de vos potes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature s'y manifeste par ses trois rgnes, minral, vgtal, animal. Ce dernier y est largement reprsent par les quatre groupes des zoophytes, par trois classes des articuls, par cinq classes des mollusques, par trois classes des vertbrs, les mammifres, les reptiles et ces innombrables lgions de poissons, ordre infini d'animaux qui compte plus de treize mille espces, dont un dixime seulement appartient l'eau douce. La mer est le vaste rservoir de la nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commenc, et qui sait s'il ne finira pas par elle ! L est la suprme tranquillit. La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dvorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'teint, leur puissance disparat ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! L seulement est l'indpendance ! L je ne reconnais pas de matres ! L je suis libre ! Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui dbordait de lui. S'tait-il laiss entraner au-del de sa rserve habituelle ? Avait-il trop parl ? Pendant quelques instants, il se promena, trs agit. Puis, ses nerfs se calmrent, sa physionomie reprit sa froideur accoutume, et, se tournant vers moi : Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le _Nautilus_, je suis a vos ordres. XI LE _NAUTILUS_ Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, mnage l'arrire de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de dimension gale celle que je venais de quitter. C'tait une bibliothque. De hauts meubles en palissandre noir, incrusts de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres uniformment relis. Ils suivaient le contour de la salle et se terminaient leur partie infrieure par de vastes divans, capitonns de cuir marron, qui offraient les courbes les plus confortables. De lgers pupitres mobiles, en s'cartant ou se rapprochant volont, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre lesquelles apparaissaient quelques journaux dj vieux. La lumire lectrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre globes dpolis demi engags dans les volutes du plafond. Je regardais avec une admiration relle cette salle si ingnieusement amnage, et je ne pouvais en croire mes yeux. Capitaine Nemo, dis-je mon hte, qui venait de s'tendre sur un divan, voil une bibliothque qui ferait honneur plus d'un palais des continents, et je suis vraiment merveill, quand je songe qu'elle peut vous suivre au plus profond des mers. -- O trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le professeur ? rpondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Musum vous offre-t-il un repos aussi complet ? -- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprs du vtre. Vous possdez la six ou sept mille volumes... -- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me rattachent la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour o mon _Nautilus_ s'est plong pour la premire fois sous les eaux. Ce jour-l, j'ai achet mes derniers volumes, mes dernires brochures, mes derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanit n'a plus ni pens, ni crit. Ces livres, monsieur le professeur, sont d'ailleurs votre disposition, et vous pourrez en user librement. Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la bibliothque. Livres de science, de morale et de littrature, crits en toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage d'conomie politique ; ils semblaient tre svrement proscrits du bord. Dtail curieux, tous ces livres taient indistinctement classs, en quelque langue qu'ils fussent crits, et ce mlange prouvait que le capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main prenait au hasard. Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des matres anciens et modernes, c'est--dire tout ce que l'humanit a produit de plus beau dans l'histoire, la posie, le roman et la science, depuis Homre jusqu' Victor Hugo, depuis Xnophon jusqu' Michelet, depuis Rabelais jusqu' madame Sand. Mais la science, plus particulirement, faisait les frais de cette bibliothque ; les livres de mcanique, de balistique, d'hydrographie, de mtorologie, de gographie, de gologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la principale tude du capitaine. Je vis l tout le Humboldt, tout l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de Berthelot, de l'abb Secchi, de Petermann, du commandant Maury, d'Agassis etc. Les mmoires de l'Acadmie des sciences, les bulletins des diverses socits de gographie, etc., et, en bon rang, les deux volumes qui m'avaient peut-tre valu cet accueil relativement charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son livre intitul _les Fondateurs de l'Astronomie_ me donna mme une date certaine ; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865, je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas une poque postrieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le capitaine Nemo avait commenc son existence sous-marine. J'esprai, d'ailleurs, que des ouvrages plus rcents encore me permettraient de fixer exactement cette poque ; mais j'avais le temps de faire cette recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade travers les merveilles du _Nautilus_. Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette bibliothque ma disposition. Il y a l des trsors de science, et j'en profiterai. -- Cette salle n'est pas seulement une bibliothque, dit le capitaine Nemo, c'est aussi un fumoir. -- Un fumoir ? m'criai-je. On fume donc bord ? -- Sans doute. -- Alors, monsieur, je suis forc de croire que vous avez conserv des relations avec La Havane. -- Aucune, rpondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax, et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si vous tes connaisseur. Je pris le cigare qui m'tait offert, et dont la forme rappelait celle du londrs ; mais il semblait fabriqu avec des feuilles d'or. Je l'allumai un petit brasero que supportait un lgant pied de bronze, et j'aspirai ses premires bouffes avec la volupt d'un amateur qui n'a pas fum depuis deux jours. C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac. -- Non, rpondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrs, monsieur ? -- Capitaine, je les mprise partir de ce jour. -- Fumez donc votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces cigares. Aucune rgie ne les a contrls, mais ils n'en sont pas moins bons, j'imagine. -- Au contraire. A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face celle par laquelle j'tais entr dans la bibliothque, et je passai dans un salon immense et splendidement clair. C'tait un vaste quadrilatre, pans coups, long de dix mtres, large de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, dcor de lgres arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entasses dans ce muse. Car, c'tait rellement un muse dans lequel une main intelligente et prodigue avait runi tous les trsors de la nature et de l'art, avec ce ple-mle artiste qui distingue un atelier de peintre. Une trentaine de tableaux de matres, cadres uniformes, spars par d'tincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries d'un dessin svre. Je vis l des toiles de la plus haute valeur, et que, pour la plupart, j'avais admires dans les collections particulires de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses coles des matres anciens taient reprsentes par une madone de Raphal, une vierge de Lonard de Vinci, une nymphe du Corrge, une femme du Titien, une adoration de Vronse, une assomption de Murillo, un portrait d'Holbein, un moine de Vlasquez, un martyr de Ribeira, une kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Tniers, trois petits tableaux de genre de Grard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles de Gricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet. Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux signs Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc., et quelques admirables rductions de statues de marbre ou de bronze, d'aprs les plus beaux modles de l'antiquit, se dressaient sur leurs pidestaux dans les angles de ce magnifique muse. Cet tat de stupfaction que m'avait prdit le commandant du _Nautilus_ commenait dj s'emparer de mon esprit. Monsieur le professeur, dit alors cet homme trange, vous excuserez le sans-gne avec lequel je vous reois, et le dsordre qui rgne dans ce salon. -- Monsieur, rpondis-je, sans chercher savoir qui vous tes, m'est-il permis de reconnatre en vous un artiste ? -- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois collectionner ces belles oeuvres cres par la main de l'homme. J'tais un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu runir quelques objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont dj plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et je les confonds dans mon esprit. Les matres n'ont pas d'ge. -- Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, parses sur un pianoorgue de grand modle qui occupait un des panneaux du salon. -- Ces musiciens, me rpondit le capitaine Nemo, ce sont des contemporains d'Orphe, car les diffrences chronologiques s'effacent dans la mmoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur, aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent six pieds sous terre ! Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rverie profonde. Je le considrais avec une vive motion, analysant en silence les trangets de sa physionomie. Accoud sur l'angle d'une prcieuse table de mosaque, il ne me voyait plus, il oubliait ma prsence. Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les curiosits qui enrichissaient ce salon. Auprs des oeuvres de l'art, les rarets naturelles tenaient une place trs importante. Elles consistaient principalement en plantes, en coquilles et autres productions de l'Ocan, qui devaient tre les trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet d'eau, lectriquement clair, retombait dans une vasque faite d'un seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques acphales, mesurait sur ses bords, dlicatement festonns, une circonfrence de six mtres environ ; elle dpassait donc en grandeur ces beaux tridacnes qui furent donns Franois 1er par la Rpublique de Venise, et dont l'glise Saint-Sulpice, Paris, a fait deux bnitiers gigantesques. Autour de cette vasque, sous d'lgantes vitrines fixes par des armatures de cuivre, taient classs et tiquets les plus prcieux produits de la mer qui eussent jamais t livrs aux regards d'un naturaliste. On conoit ma joie de professeur. L'embranchement des zoophytes offrait de trs curieux spcimens de ses deux groupes des polypes et des chinodermes. Dans le premier groupe, des tubipores, des gorgones disposes en ventail, des ponges douces de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire admirable des mers de Norvge, des ombellulaires varies, des alcyonnaires, toute une srie de ces madrpores que mon matre Milne-Edwards a si sagacement classs en sections, et parmi lesquels je remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'le Bourbon, le char de Neptune des Antilles, de superbes varits de coraux, enfin toutes les espces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des les entires qui deviendront un jour des continents. Dans les chinodermes, remarquables par leur enveloppe pineuse, les astries, les toiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astrophons, les oursins, les holoturies, etc., reprsentaient la collection complte des individus de ce groupe. Un conchyliologue un peu nerveux se serait pm certainement devant d'autres vitrines plus nombreuses o taient classs les chantillons de l'embranchement des mollusques. Je vis l une collection d'une valeur inestimable, et que le temps me manquerait dcrire tout entire. Parmi ces produits, je citerai, pour mmoire seulement, - l'lgant marteau royal de l'Ocan indien dont les rgulires taches blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle imprial, aux vives couleurs, tout hriss d'pines, rare spcimen dans les musums europens, et dont j'estimai la valeur vingt mille francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se procure difficilement, - des buccardes exotiques du Sngal, fragiles coquilles blanches doubles valves, qu'un souffle et dissipes comme une bulle de savon, - plusieurs varits des arrosoirs de Java, sortes de tubes calcaires bords de replis foliacs, et trs disputs par les amateurs, - toute une srie de troques, les uns jaune verdtre, pchs dans les mers d'Amrique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et remarquables par leur coquille imbrique, ceux-l, des stellaires trouvs dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le magnifique peron de la Nouvelle-Zlande ; - puis, d'admirables tellines sulfures, de prcieuses espces de cythres et de Vnus, le cadran treilliss des ctes de Tranquebar, le sabot marbr nacre resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cne presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les varits de porcelaines qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la Gloire de la Mer , la plus prcieuse coquille des Indes orientales ; - enfin des littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules, des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des crites, des fuseaux, des strombes, des pterocres, des patelles, des hyales, des clodores, coquillages dlicats et fragiles, que la science a baptiss de ses noms les plus charmants. A part, et dans des compartiments spciaux, se droulaient des chapelets de perles de la plus grande beaut, que la lumire lectrique piquait de pointes de feu, des perles roses, arraches aux pinnes marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des perles jaunes, bleues, noires, curieux produits des divers mollusques de tous les ocans et de certaines moules des cours d'eau du Nord, enfin plusieurs chantillons d'un prix inapprciable qui avaient t distills par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et au-del, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je croyais sans rivale au monde. Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection tait, pour ainsi dire, impossible. Le capitaine Nemo avait d dpenser des millions pour acqurir ces chantillons divers, et je me demandais quelle source il puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand je fus interrompu par ces mots : Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles peuvent intresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas une mer du globe qui ait chapp mes recherches. -- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au milieu de telles richesses. Vous tes de ceux qui ont fait eux-mmes leur trsor. Aucun musum de l'Europe ne possde une semblable collection des produits de l'Ocan. Mais si j'puise mon admiration pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne veux point pntrer des secrets qui sont les vtres ! Cependant, j'avoue que ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosit. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination m'est inconnue. Puis-je savoir ?... -- Monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que vous seriez libre mon bord, et par consquent, aucune partie du _Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en dtail et je me ferai un plaisir d'tre votre cicrone. -- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas de votre complaisance. Je vous demanderai seulement quel usage sont destins ces instruments de physique... -- Monsieur le professeur, ces mmes instruments se trouvent dans ma chambre, et c'est l que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est rserve. Il faut que vous sachiez comment vous serez install bord du _Nautilus_. Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes perces chaque pan coup du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me conduisit vers l'avant, et l je trouvai, non pas une cabine, mais une chambre lgante, avec lit, toilette et divers autres meubles. Je ne pus que remercier mon hte. Votre chambre est contigu la mienne, me dit-il, en ouvrant une porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect svre, presque cnobitique. Une couchette de fer, une table de travail, quelques meubles de toilette. Le tout clair par un demi-jour. Rien de confortable. Le strict ncessaire, seulement. Le capitaine Nemo me montra un sige. Veuillez vous asseoir , me dit-il. Je m'assis, et il prit la parole en ces termes : XII TOUT PAR L'LECTRICIT Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigs par la navigation du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de l'Ocan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomtre qui donne la temprature intrieure du _Nautilus_ ; le baromtre, qui pse le poids de l'air et prdit les changements de temps ; l'hygromtre, qui marque le degr de scheresse de l'atmosphre ; le _storm-glass_, dont le mlange, en se dcomposant, annonce l'arrive des temptes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronomtres, qui me permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et de nuit, qui me servent scruter tous les points de l'horizon, quand le _Nautilus_ est remont la surface des flots. -- Ce sont les instruments habituels au navigateur, rpondis-je, et j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui rpondent sans doute aux exigences particulires du _Nautilus_. Ce cadran que j'aperois et que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomtre ? -- C'est un manomtre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont il indique la pression extrieure, il me donne par l mme la profondeur laquelle se maintient mon appareil. -- Et ces sondes d'une nouvelle espce ? -- Ce sont des sondes thermomtriques qui rapportent la temprature des diverses couches d'eau. -- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ? -- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'couter. Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit : Il est un agent puissant, obissant, rapide, facile, qui se plie tous les usages et qui rgne en matre mon bord. Tout se fait par lui. Il m'claire, il m'chauffe, il est l'me de mes appareils mcaniques. Cet agent, c'est l'lectricit. -- L'lectricit ! m'criai-je assez surpris. -- Oui, monsieur. -- Cependant, capitaine, vous possdez une extrme rapidit de mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'lectricit. Jusqu'ici, sa puissance dynamique est reste trs restreinte et n'a pu produire que de petites forces ! -- Monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, mon lectricit n'est pas celle de tout le monde, et c'est l tout ce que vous me permettrez de vous en dire. -- Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'tre trs tonn d'un tel rsultat. Une seule question, cependant, laquelle vous ne rpondrez pas si elle est indiscrte. Les lments que vous employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus aucune communication avec la terre ? -- Votre question aura sa rponse, rpondit le capitaine Nemo. Je vous dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait trs certainement praticable. Mais je n'ai rien emprunt ces mtaux de la terre, et j'ai voulu ne demander qu' la mer elle-mme les moyens de produire mon lectricit. -- A la mer ? -- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas. J'aurais pu, en effet, en tablissant un circuit entre des fils plongs diffrentes profondeurs, obtenir l'lectricit par la diversit de tempratures qu'ils prouvaient ; mais j'ai prfr employer un systme plus pratique. -- Et lequel ? -- Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on trouve quatre-vingt-seize centimes et demi d'eau, et deux centimes deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis, en petite quantit, des chlorures de magnsium et de potassium, du bromure de magnsium, du sulfate de magnsie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je compose mes lments. -- Le sodium ? -- Oui, monsieur. Mlang avec le mercure, il forme un amalgame qui tient lieu du zinc dans les lments Bunzen. Le mercure ne s'use jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-mme. Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent tre considres comme les plus nergiques, et que leur force lectromotrice est double de celle des piles au zinc. -- Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les conditions o vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos piles pourraient videmment servir cette extraction ; mais, si je ne me trompe, la dpense du sodium ncessite par les appareils lectriques dpasserait la quantit extraite. Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez ! -- Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre. -- De terre ? dis-je en insistant. Disons le charbon de mer, si vous voulez, rpondit le capitaine Nemo. -- Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ? -- Monsieur Aronnax, vous me verrez l'oeuvre. Je ne vous demande qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'tre patient. Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout l'Ocan ; il produit l'lectricit, et l'lectricit donne au _Nautilus_ la chaleur, la lumire, le mouvement, la vie en un mot. -- Mais non pas l'air que vous respirez ? -- Oh ! je pourrais fabriquer l'air ncessaire ma consommation, mais c'est inutile puisque je remonte la surface de la mer, quand il me plat. Cependant, si l'lectricit ne me fournit pas l'air respirable, elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans des rservoirs spciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et aussi longtemps que je le veux, mon sjour dans les couches profondes. -- Capitaine, rpondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez videmment trouv ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la vritable puissance dynamique de l'lectricit. -- Je ne sais s'ils la trouveront, rpondit froidement le capitaine Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez dj la premire application que j'ai faite de ce prcieux agent. C'est lui qui nous claire avec une galit, une continuit que n'a pas la lumire du soleil. Maintenant, regardez cette horloge ; elle est lectrique, et marche avec une rgularit qui dfie celle des meilleurs chronomtres. Je l'ai divise en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement cette lumire factice que j'entrane jusqu'au fond des mers ! Voyez, en ce moment, il est dix heures du matin. -- Parfaitement. -- Autre application de l'lectricit. Ce cadran, suspendu devant nos yeux, sert indiquer la vitesse du _Nautilus_. Un fil lectrique le met en communication avec l'hlice du loch, et son aiguille m'indique la marche relle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons avec une vitesse modre de quinze milles l'heure. -- C'est merveilleux, rpondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous avez eu raison d'employer cet agent, qui est destin remplacer le vent, l'eau et la vapeur. -- Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrire du _Nautilus_. En effet, je connaissais dj toute la partie antrieure de ce bateau sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre l'peron : la salle manger de cinq mtres, spare de la bibliothque par une cloison tanche, c'est--dire ne pouvant tre pntre par l'eau, la bibliothque de cinq mtres, le grand salon de dix mtres, spar de la chambre du capitaine par une seconde cloison tanche, ladite chambre du capitaine de cinq mtres, la mienne de deux mtres cinquante, et enfin un rservoir d'air de sept mtres cinquante, qui s'tendait jusqu' l'trave. Total, trente-cinq mtres de longueur. Les cloisons tanches taient perces de portes qui se fermaient hermtiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles assuraient toute scurit bord du _Nautilus_, au cas o une voie d'eau se ft dclare. Je suivis le capitaine Nemo, travers les coursives situes en abord, et j'arrivai au centre du navire. L, se trouvait une sorte de puits qui s'ouvrait entre deux cloisons tanches. Une chelle de fer, cramponne la paroi, conduisait son extrmit suprieure. Je demandai au capitaine quel usage servait cette chelle. Elle aboutit au canot, rpondit-il. -- Quoi ! vous avez un canot ? rpliquai-je, assez tonn. -- Sans doute. Une excellente embarcation, lgre et insubmersible, qui sert la promenade et la pche. -- Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous tes forc de revenir la surface de la mer ? -- Aucunement. Ce canot adhre la partie suprieure de la coque du _Nautilus_, et occupe une cavit dispose pour le recevoir. Il est entirement pont, absolument tanche, et retenu par de solides boulons. Cette chelle conduit un trou d'homme perc dans la coque du _Nautilus_, qui correspond un trou pareil perc dans le flanc du canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans l'embarcation. On referme l'une, celle du _Nautilus_ ; je referme l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidit la surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos jusque-l, je mte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me promne. -- Mais comment revenez-vous bord ? -- Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le _Nautilus_ qui revient. -- A vos ordres ! -- A mes ordres. Un fil lectrique me rattache lui. Je lance un tlgramme, et cela suffit. -- En effet, dis-je, gris par ces merveilles, rien n'est plus simple ! Aprs avoir dpass la cage de l'escalier qui aboutissait la plate-forme, je vis une cabine longue de deux mtres, dans laquelle Conseil et Ned Land, enchants de leur repas, s'occupaient le dvorer belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois mtres, situe entre les vastes cambuses du bord. L, l'lectricit, plus nergique et plus obissante que le gaz lui-mme, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous les fourneaux, communiquaient des ponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait rgulirement. Elle chauffait galement des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. Auprs de cette cuisine s'ouvrait une salle de bains, confortablement dispose, et dont les robinets fournissaient l'eau froide ou l'eau chaude, volont. A la cuisine succdait le poste de l'quipage, long de cinq mtres. Mais la porte en tait ferme, et je ne pus voir son amnagement, qui m'et peut-tre fix sur le nombre d'hommes ncessit par la manoeuvre du _Nautilus_. Au fond s'levait une quatrime cloison tanche qui sparait ce poste de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans ce compartiment o le capitaine Nemo - ingnieur de premier ordre, coup sr - avait dispos ses appareils de locomotion. Cette chambre des machines, nettement claire, ne mesurait pas moins de vingt mtres en longueur. Elle tait naturellement divise en deux parties ; la premire renfermait les lments qui produisaient l'lectricit, et la seconde, le mcanisme qui transmettait le mouvement l'hlice. Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce compartiment. Le capitaine Nemo s'aperut de mon impression. Ce sont, me dit-il, quelques dgagements de gaz, produits par l'emploi du sodium ; mais ce n'est qu'un lger inconvnient. Tous les matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant grand air. Cependant, j'examinais avec un intrt facile concevoir la machine du _Nautilus_. Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des lments Bunzen, et non des lments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent t impuissants. Les lments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui vaut mieux, exprience faite. L'lectricit produite se rend l'arrire, o elle agit par des lectro-aimants de grande dimension sur un systme particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le mouvement l'arbre de l'hlice. Celle-ci, dont le diamtre est de six mtres et le pas de sept mtres cinquante, peut donner jusqu' cent vingt tours par seconde. -- Et vous obtenez alors ? -- Une vitesse de cinquante milles l'heure. Il y avait l un mystre, mais je n'insistai pas pour le connatre. Comment l'lectricit pouvait-elle agir avec une telle puissance ? O cette force presque illimite prenait-elle son origine ? Etait-ce dans sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ? tait-ce dans sa transmission qu'un systme de leviers inconnus pouvait accrotre l'infini ? C'est ce que je ne pouvais comprendre. Capitaine Nemo, dis-je, je constate les rsultats et je ne cherche pas les expliquer. J'ai vu le _Nautilus_ manoeuvrer devant l'_Abraham-Lincoln_, et je sais quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais marcher ne suffit pas. Il faut voir o l'on va ! Il faut pouvoir se diriger droite, gauche, en haut, en bas ! Comment atteignez-vous les grandes profondeurs, o vous trouvez une rsistance croissante qui s'value par des centaines d'atmosphres ? Comment remontez-vous la surface de l'Ocan ? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ? -- Aucunement, monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, aprs une lgre hsitation, puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre vritable cabinet de travail, et l, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le _Nautilus_ ! XIII QUELQUES CHIFFRES Un instant aprs, nous tions assis sur un divan du salon, le cigare aux lvres. Le capitaine mit sous mes yeux une pure qui donnait les plan, coupe et lvation du _Nautilus_. Puis il commena sa description en ces termes : Voici, monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous porte. C'est un cylindre trs allong, bouts coniques. Il affecte sensiblement la forme d'un cigare, forme dj adopte Londres dans plusieurs constructions du mme genre. La longueur de ce cylindre, de tte en tte, est exactement de soixante-dix mtres, et son bau, sa plus grande largeur, est de huit mtres. Il n'est donc pas construit tout fait au dixime comme vos steamers de grande marche, mais ses lignes sont suffisamment longues et sa coule assez prolonge, pour que l'eau dplace s'chappe aisment et n'oppose aucun obstacle a sa marche. Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la surface et le volume du _Nautilus_. Sa surface comprend mille onze mtres carrs et quarante-cinq centimes ; son volume, quinze cents mtres cubes et deux diximes - ce qui revient dire qu'entirement immerg, il dplace ou pse quinze cents mtres cubes ou tonneaux. Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destin une navigation sous-marine, j'ai voulu, qu'en quilibre dans l'eau il plonget des neuf diximes, et qu'il merget d'un dixime seulement. Par consquent, il ne devait dplacer dans ces conditions que les neuf diximes de son volume, soit treize cent cinquante-six mtres cubes et quarante-huit centimes, c'est--dire ne peser que ce mme nombre de tonneaux. J'ai donc d ne pas dpasser ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites. Le _Nautilus_ se compose de deux coques, l'une intrieure, l'autre extrieure, runies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidit extrme. En effet, grce cette disposition cellulaire, il rsiste comme un bloc, comme s'il tait plein. Son bord ne peut cder ; il adhre par lui-mme et non par le serrage des rivets, et l'homognit de sa construction, due au parfait assemblage des matriaux, lui permet de dfier les mers les plus violentes. Ces deux coques sont fabriques en tle d'acier dont la densit par rapport l'eau est de sept, huit diximes. La premire n'a pas moins de cinq centimtres d'paisseur, et pse trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centimes. La seconde enveloppe, la quille, haute de cinquante centimtres et large de vingt-cinq, pesant, elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine, le lest, les divers accessoires et amnagements, les cloisons et les trsillons intrieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un tonneaux soixante-deux centimes, qui, ajouts aux trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centimes, forment le total exig de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit centimes. Est-ce entendu ? -- C'est entendu, rpondis-je. -- Donc, reprit le capitaine, lorsque le _Nautilus_ se trouve flot dans ces conditions, il merge d'un dixime. Or, si j'ai dispos des rservoirs d'une capacit gale ce dixime, soit d'une contenance de cent cinquante tonneaux et soixante-douze centimes, et si je les remplis d'eau, le bateau dplaant alors quinze cent sept tonneaux, ou les pesant, sera compltement immerg. C'est ce qui arrive, monsieur le professeur. Ces rservoirs existent en abord dans les parties infrieures du _Nautilus_. J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonant vient affleurer la surface de l'eau. -- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors la vritable difficult. Que vous puissiez affleurer la surface de l'Ocan, je le comprends. Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par consquent subir une pousse de bas en haut qui doit tre value une atmosphre par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimtre carr ? -- Parfaitement, monsieur. -- Donc, moins que vous ne remplissiez le _Nautilus_ en entier, je ne vois pas comment vous pouvez l'entraner au sein des masses liquides. -- Monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, il ne faut pas confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose de graves erreurs. Il y a trs peu de travail dpenser pour atteindre les basses rgions de l'Ocan, car les corps ont une tendance devenir fondriers . Suivez mon raisonnement. -- Je vous coute, capitaine. -- Lorsque j'ai voulu dterminer l'accroissement de poids qu'il faut donner au _Nautilus_ pour l'immerger, je n'ai eu me proccuper que de la rduction du volume que l'eau de mer prouve mesure que ses couches deviennent de plus en plus profondes. -- C'est vident, rpondis-je. -- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du moins, trs peu compressible. En effet, d'aprs les calculs les plus rcents, cette rduction n'est que de quatre cent trente-six dix millionimes par atmosphre, ou par chaque trente pieds de profondeur. S'agit-il d'aller mille mtres, je tiens compte alors de la rduction du volume sous une pression quivalente celle d'une colonne d'eau de mille mtres, c'est--dire sous une pression de cent atmosphres. Cette rduction sera alors de quatre cent trente-six cent millimes. Je devrai donc accrotre le poids de faon peser quinze cent treize tonneaux soixante-dix-sept centimes, au lieu de quinze cent sept tonneaux deux diximes. L'augmentation ne sera consquemment que de six tonneaux cinquante-sept centimes. -- Seulement ? -- Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile vrifier. Or, j'ai des rservoirs supplmentaires capables d'embarquer cent tonneaux. Je puis donc descendre des profondeurs considrables. Lorsque je veux remonter la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette eau, et de vider entirement tous les rservoirs, si je dsire que le _Nautilus_ merge du dixime de sa capacit totale. A ces raisonnements appuys sur des chiffres, je n'avais rien objecter. J'admets vos calculs, capitaine, rpondis-je, et j'aurais mauvaise grce les contester, puisque l'exprience leur donne raison chaque jour. Mais je pressens actuellement en prsence une difficult relle. -- Laquelle, monsieur ? -- Lorsque vous tes par mille mtres de profondeur, les parois du _Nautilus_ supportent une pression de cent atmosphres. Si donc, ce moment, vous voulez vider les rservoirs supplmentaires pour allger votre bateau et remonter la surface, il faut que les pompes vainquent cette pression de cent atmosphres, qui est de cent kilogrammes par centimtre carr. De l une puissance... -- Que l'lectricit seule pouvait me donner, se hta de dire le capitaine Nemo. Je vous rpte, monsieur, que le pouvoir dynamique de mes machines est peu prs infini. Les pompes du _Nautilus_ ont une force prodigieuse, et vous avez d le voir, quand leurs colonnes d'eau se sont prcipites comme un torrent sur l'_Abraham-Lincoln_. D'ailleurs, je ne me sers des rservoirs supplmentaires que pour atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent deux mille mtres, et cela dans le but de mnager mes appareils. Aussi, lorsque la fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Ocan deux ou trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus longues, mais non moins infaillibles. -- Lesquelles, capitaine ? demandai-je. -- Ceci m'amne naturellement vous dire comment se manoeuvre le _Nautilus_. -- Je suis impatient de l'apprendre. -- Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bbord, pour voluer, en un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail ordinaire large safran, fix sur l'arrire de l'tambot, et qu'une roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le _Nautilus_ de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de deux plans inclins, attachs ses flancs sur son centre de flottaison, plans mobiles, aptes prendre toutes les positions, et qui se manoeuvrent de l'intrieur au moyen de leviers puissants. Ces plans sont-ils maintenus parallles au bateau, celui-ci se meut horizontalement. Sont-ils inclins, le _Nautilus_, suivant la disposition de cette inclinaison et sous la pousse de son hlice, ou s'enfonce suivant une diagonale aussi allonge qu'il me convient, ou remonte suivant cette diagonale. Et mme, si je veux revenir plus rapidement la surface, j'embraye l'hlice, et la pression des eaux fait remonter verticalement le _Nautilus_ comme un ballon qui, gonfl d'hydrogne, s'lve rapidement dans les airs. -- Bravo ! capitaine, m'criais-je. Mais comment le timonier peut-il suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ? -- Le timonier est plac dans une cage vitre, qui fait saillie la partie suprieure de la coque du _Nautilus_, et que garnissent des verres lenticulaires. -- Des verres capables de rsister de telles pressions ? -- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une rsistance considrable. Dans des expriences de pche la lumire lectrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des plaques de cette matire, sous une paisseur de sept millimtres seulement, rsister une pression de seize atmosphres, tout en laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui rpartissaient ingalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins de vingt et un centimtres leur centre, c'est--dire trente fois cette paisseur. -- Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la lumire chasse les tnbres, et je me demande comment au milieu de l'obscurit des eaux... -- En arrire de la cage du timonier est plac un puissant rflecteur lectrique, dont les rayons illuminent la mer un demi-mille de distance. -- Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant cette phosphorescence du prtendu narval, qui a tant intrigu les savants ! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du _Nautilus_ et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a t le rsultat d'une rencontre fortuite ? -- Purement fortuite, monsieur. Je naviguais deux mtres au-dessous de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu qu'il n'avait eu aucun rsultat fcheux. -- Aucun, monsieur. Mais quant votre rencontre avec l'_Abraham-Lincoln_ ?... -- Monsieur le professeur, j'en suis fch pour l'un des meilleurs navires de cette brave marine amricaine mais on m'attaquait et j'ai d me dfendre ! Je me suis content, toutefois, de mettre la frgate hors d'tat de me nuire - elle ne sera pas gne de rparer ses avaries au port le plus prochain. -- Ah ! commandant, m'criai-je avec conviction, c'est vraiment un merveilleux bateau que votre _Nautilus_ ! -- Oui, monsieur le professeur, rpondit avec une vritable motion le capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Ocan, si sur cette mer, la premire impression est le sentiment de l'abme, comme l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et bord du _Nautilus_, le coeur de l'homme n'a plus rien redouter. Pas de dformation craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidit du fer ; pas de grement que le roulis ou le tangage fatiguent ; pas de voiles que le vent emporte ; pas de chaudires que la vapeur dchire ; pas d'incendie redouter, puisque cet appareil est fait de tle et non de bois ; pas de charbon qui s'puise, puisque l'lectricit est son agent mcanique ; pas de rencontre redouter, puisqu'il est seul naviguer dans les eaux profondes ; pas de tempte braver, puisqu'il trouve quelques mtres au-dessous des eaux l'absolue tranquillit ! Voil, monsieur. Voil le navire par excellence ! Et s'il est vrai que l'ingnieur ait plus de confiance dans le btiment que le constructeur, et le constructeur plus que le capitaine lui-mme, comprenez donc avec quel abandon je me fie mon _Nautilus_, puisque j'en suis tout la fois le capitaine, le constructeur et l'ingnieur ! Le capitaine Nemo parlait avec une loquence entranante. Le feu de son regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait son navire comme un pre aime son enfant ! Mais une question, indiscrte peut-tre, se posait naturellement, et je ne pus me retenir de la lui faire. Vous tes donc ingnieur, capitaine Nemo ? -- Oui, monsieur le professeur, me rpondit-il, j'ai tudi Londres, Paris, New York, du temps que j'tais un habitant des continents de la terre. -- Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable _Nautilus_ ? -- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arriv d'un point diffrent du globe, et sous une destination dguise. Sa quille a t forge au Creusot, son arbre d'hlice chez Pen et C, de Londres, les plaques de tle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hlice chez Scott, de Glasgow. Ses rservoirs ont t fabriqus par Cail et Co, de Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son peron dans les ateliers de Motala, en Sude, ses instruments de prcision chez Hart frres, de New York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reu mes plans sous des noms divers. -- Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqus, il a fallu les monter, les ajuster ? -- Monsieur le professeur, j'avais tabli mes ateliers sur un lot dsert, en plein Ocan. L, mes ouvriers c'est--dire mes braves compagnons que j'ai instruits et forms, et moi, nous avons achev notre _Nautilus_. Puis, l'opration termine, le feu a dtruit toute trace de notre passage sur cet lot que j'aurais fait sauter, si je l'avais pu. -- Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce btiment est excessif ? -- Monsieur Aronnax, un navire en fer cote onze cent vingt-cinq francs par tonneau. Or, le _Nautilus_ en jauge quinze cents. Il revient donc seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris son amnagement, soit quatre ou cinq millions avec les oeuvres d'art et les collections qu'il renferme. -- Une dernire question, capitaine Nemo. -- Faites, monsieur le professeur. -- Vous tes donc riche ? -- Riche l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gner, payer les dix milliards de dettes de la France ! Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. Abusait-il de ma crdulit ? L'avenir devait me l'apprendre. XIV LE FLEUVE-NOIR La portion du globe terrestre occupe par les eaux est value trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamtres carrs, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et formerait une sphre d'un diamtre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est l'unit, c'est--dire qu'il y a autant de milliards dans un quintillion que d'units dans un milliard. Or, cette masse liquide, c'est peu prs la quantit d'eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans. Durant les poques gologiques, la priode du feu succda la priode de l'eau. L'Ocan fut d'abord universel. Puis, peu peu, dans les temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des les mergrent, disparurent sous des dluges partiels, se montrrent nouveau, se soudrent, formrent des continents et enfin les terres se fixrent gographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrs, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares. La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties : l'Ocan glacial arctique, l'Ocan glacial antarctique, l'Ocan indien, l'Ocan atlantique, l'Ocan pacifique. L'Ocan pacifique s'tend du nord au sud entre les deux cercles polaires, et de l'ouest a l'est entre l'Asie et l'Amrique sur une tendue de cent quarante-cinq degrs en longitude. C'est la plus tranquille des mers ; ses courants sont larges et lents, ses mares mdiocres, ses pluies abondantes. Tel tait l'Ocan que ma destine m'appelait d'abord parcourir dans les plus tranges conditions. Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de dpart de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter la surface des eaux. Le capitaine pressa trois fois un timbre lectrique. Les pompes commencrent chasser l'eau des rservoirs ; l'aiguille du manomtre marqua par les diffrentes pressions le mouvement ascensionnel du _Nautilus_, puis elle s'arrta. Nous sommes arrivs , dit le capitaine. Je me rendis l'escalier central qui aboutissait la plate-forme. Je gravis les marches de mtal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai sur la partie suprieure du _Nautilus_. La plate-forme mergeait de quatre-vingts centimtres seulement. L'avant et l'arrire du _Nautilus_ prsentaient cette disposition fusiforme qui le faisait justement comparer un long cigare. Je remarquai que ses plaques de tles, imbriques lgrement, ressemblaient aux cailles qui revtent le corps des grands reptiles terrestres. Je m'expliquai donc trs naturellement que, malgr les meilleures lunettes, ce bateau et toujours t pris pour un animal marin. Vers le milieu de la plate-forme, le canot, demi-engag dans la coque du navire, formait une lgre extumescence. En avant et en arrire s'levaient deux cages de hauteur mdiocre, parois inclines, et en partie fermes par d'pais verres lenticulaires : l'une destine au timonier qui dirigeait le _Nautilus_, l'autre o brillait le puissant fanal lectrique qui clairait sa route. La mer tait magnifique, le ciel pur. A peine si le long vhicule ressentait les larges ondulations de l'Ocan. Une lgre brise de l'est ridait la surface des eaux. L'horizon, dgag de brumes, se prtait aux meilleures observations. Nous n'avions rien en vue. Pas un cueil, pas un lot. Plus d'_Abraham-Lincoln_. L'immensit dserte. Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que l'astre vint affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait, pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'et pas t plus immobile dans une main de marbre. Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jauntre des atterrages japonais, et je redescendis au grand salon. L, le capitaine fit son point et calcula chronomtriquement sa longitude, qu'il contrla par de prcdentes observations d'angle horaires. Puis il me dit : Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrs et quinze minutes de longitude l'ouest... -- De quel mridien ? demandai-je vivement, esprant que la rponse du capitaine m'indiquerait peut-tre sa nationalit. -- Monsieur, me rpondit-il, j'ai divers chronomtres rgls sur les mridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur je me servirai de celui de Paris. Cette rponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant reprit : Trente-sept degrs et quinze minutes de longitude l'ouest du mridien de Paris, et par trente degrs et sept minutes de latitude nord, c'est--dire trois cents milles environ des ctes du Japon. C'est aujourd'hui 8 novembre, midi, que commence notre voyage d'exploration sous les eaux. -- Dieu nous garde ! rpondis-je. -- Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous laisse vos tudes. J'ai donn la route l'est-nord-est par cinquante mtres de profondeur. Voici des cartes grands points, o vous pourrez la suivre. Le salon est votre disposition, et je vous demande la permission de me retirer. Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorb dans mes penses. Toutes se portaient sur ce commandant du _Nautilus_. Saurais-je jamais quelle nation appartenait cet homme trange qui se vantait de n'appartenir aucune ? Cette haine qu'il avait voue l'humanit, cette haine qui cherchait peut-tre des vengeances terribles, qui l'avait provoque ? Etait-il un de ces savants mconnus, un de ces gnies auxquels on a fait du chagrin , suivant l'expression de Conseil, un Galile moderne, ou bien un de ces hommes de science comme l'Amricain Maury, dont la carrire a t brise par des rvolutions politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de jeter son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il m'accueillait froidement, mais hospitalirement. Seulement, il n'avait jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la sienne. Une heure entire, je demeurai plong dans ces rflexions, cherchant percer ce mystre si intressant pour moi. Puis mes regards se fixrent sur le vaste planisphre tal sur la table, et je plaai le doigt sur le point mme o se croisaient la longitude et la latitude observes. La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants spciaux, reconnaissables leur temprature, leur couleur, et dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La science a dtermin, sur le globe, la direction de cinq courants principaux : un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud, un troisime dans le Pacifique nord, un quatrime dans le Pacifique sud, et un cinquime dans l'Ocan indien sud. Il est mme probable qu'un sixime courant existait autrefois dans l'Ocan indien nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, runies aux grands lacs de l'Asie, ne formaient qu'une seule et mme tendue d'eau. Or, au point indiqu sur le planisphre, se droulait l'un de ces courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale o le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse le dtroit de Malacca, prolonge la cte d'Asie, s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux les Aloutiennes, charriant des troncs de camphriers et autres produits indignes, et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l'Ocan. C'est ce courant que le _Nautilus_ allait parcourir. Je le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensit du Pacifique, et je me sentais entraner avec lui, quand Ned Land et Conseil apparurent la porte du salon. Mes deux braves compagnons restrent ptrifis la vue des merveilles entasses devant leurs yeux. O sommes-nous ? o sommes-nous ? s'cria le Canadien. Au musum de Qubec ? -- S'il plat monsieur, rpliqua Conseil, ce serait plutt l'htel du Sommerard ! -- Mes amis, rpondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'tes ni au Canada ni en France, mais bien bord du _Nautilus_, et cinquante mtres au-dessous du niveau de la mer. -- Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, rpliqua Conseil ; mais franchement, ce salon est fait pour tonner mme un Flamand comme moi. -- Etonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta force, il y a de quoi travailler ici. Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garon, pench sur les vitrines, murmurait dj des mots de la langue des naturalistes : classe des Gastropodes, famille des Buccinodes, genre des Porcelaines, espces des Cyproea Madagascariensis, etc. Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je dcouvert qui il tait, d'o il venait, o il allait, vers quelles profondeurs il nous entranait ? Enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de rpondre. Je lui appris tout ce que je savais, ou plutt, tout ce que je ne savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son ct. Rien vu, rien entendu ! rpondit le Canadien. Je n'ai pas mme aperu l'quipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait lectrique aussi, lui ? -- Electrique ! -- Par ma foi ! on serait tent de le croire. Mais vous, monsieur Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son ide, vous ne pouvez me dire combien d'hommes il y a bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ? -- Je ne saurais vous rpondre, matre Land. D'ailleurs, croyez-moi, abandonnez, pour le moment, cette ide de vous emparer du _Nautilus_ ou de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'oeuvre de l'industrie moderne, et je regretterais de ne pas l'avoir vu ! Bien des gens accepteraient la situation qui nous est faite, ne ft-ce que pour se promener travers ces merveilles. Ainsi, tenez-vous tranquille, et tchons de voir ce qui se passe autour de nous. -- Voir ! s'cria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien de cette prison de tle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... -- Ned Land prononait ces derniers mots, quand l'obscurit se fit subitement, mais une obscurit absolue. Le plafond lumineux s'teignit, et si rapidement, que mes yeux en prouvrent une impression douloureuse, analogue celle que produit le passage contraire des profondes tnbres la plus clatante lumire. Nous tions rests muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise, agrable ou dsagrable, nous attendait. Mais un glissement se fit entendre. On et dit que des panneaux se manoeuvraient sur les flancs du _Nautilus_. C'est la fin de la fin ! dit Ned Land. -- Ordre des Hydromduses ! murmura Conseil. Soudain, le jour se fit de chaque ct du salon, travers deux ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement claires par les effluences lectriques. Deux plaques de cristal nous sparaient de la mer. Je frmis, d'abord, la pense que cette fragile paroi pouvait se briser ; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une rsistance presque infinie. La mer tait distinctement visible dans un rayon d'un mille autour du _Nautilus_. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait dcrire ! Qui saurait peindre les effets de la lumire travers ces nappes transparentes, et la douceur de ses dgradations successives jusqu'aux couchs infrieures et suprieures de l'Ocan ! On connat la diaphanit de la mer. On sait que sa limpidit l'emporte sur celle de l'eau de roche. Les substances minrales et organiques, qu'elle tient en suspension, accroissent mme sa transparence. Dans certaines parties de l'Ocan, aux Antilles, cent quarante-cinq mtres d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante nettet, et la force de pntration des rayons solaires ne parat s'arrter qu' une profondeur de trois cents mtres. Mais, dans ce milieu fluide que parcourait le _Nautilus_, l'clat lectrique se produisait au sein mme des ondes. Ce n'tait plus de l'eau lumineuse, mais de la lumire liquide. Si l'on admet l'hypothse d'Erhemberg, qui croit une illumination phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement rserv pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles, et j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumire. De chaque ct, j'avais une fentre ouverte sur ces abmes inexplors. L'obscurit du salon faisait valoir la clart extrieure, et nous regardions comme si ce pur cristal et t la vitre d'un immense aquarium. Le _Nautilus_ ne semblait pas bouger. C'est que les points de repre manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divises par son peron, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive. Emerveills, nous tions accouds devant ces vitrines, et nul de nous n'avait encore rompu ce silence de stupfaction, quand Conseil dit : Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez ! -- Curieux ! curieux ! faisait le Canadien - qui oubliant ses colres et ses projets d'vasion, subissait une attraction irrsistible - et l'on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle ! -- Ah ! m'criai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s'est fait un monde part qui lui rserve ses plus tonnantes merveilles ! -- Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de poissons ! -- Que vous importe, ami Ned, rpondit Conseil, puisque vous ne les connaissez pas. -- Moi ! un pcheur ! s'cria Ned Land. Et sur ce sujet, une discussion s'leva entre les deux amis, car ils connaissaient les poissons, mais chacun d'une faon trs diffrente. Tout le monde sait que les poissons forment la quatrime et dernire classe de l'embranchement des vertbrs. On les a trs justement dfinis : des vertbrs circulation double et sang froid, respirant par des branchies et destins vivre dans l'eau . Ils composent deux sries distinctes : la srie des poissons osseux. c'est--dire ceux dont l'pine dorsale est faite de vertbres osseuses, et les poissons cartilagineux, c'est--dire ceux dont l'pine dorsale est faite de vertbres cartilagineuses. Le Canadien connaissait peut-tre cette distinction, mais Conseil en savait bien davantage, et maintenant, li d'amiti avec Ned, il ne pouvait admettre qu'il ft moins instruit que lui. Aussi lui dit-il : Ami Ned, vous tes un tueur de poissons, un trs habile pcheur. Vous avez pris un grand nombre de ces intressants animaux. Mais je gagerais que vous ne savez pas comment on les classe. -- Si, rpondit srieusement le harponneur. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas ! -- Voil une distinction de gourmand, rpondit Conseil. Mais dites-moi si vous connaissez la diffrence qui existe entre les poissons osseux et les poissons cartilagineux ? -- Peut-tre bien, Conseil. -- Et la subdivision de ces deux grandes classes ? -- Je ne m'en doute pas, rpondit le Canadien. -- Eh bien, ami Ned, coutez et retenez ! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres : Primo. Les acanthoptrygiens, dont la mchoire suprieure est complte, mobile, et dont les branchies affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles, c'est--dire les trois quarts des poissons connus. Type : la perche commune. -- Assez bonne manger, rpondit Ned Land. -- Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrire des pectorales, sans tre attaches aux os de l'paule - ordre qui se divise en cinq familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau douce. Type : la carpe, le brochet. -- Peuh ! fit le Canadien avec un certain mpris, des poissons d'eau douce ! -- Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attaches sous les pectorales et immdiatement suspendues aux os de l'paule. Cet ordre contient quatre familles. Type : plies, limandes, turbots, barbues, soles, etc. -- Excellent ! excellent ! s'criait le harponneur, qui ne voulait considrer les poissons qu'au point de vue comestible. -- Quarto, reprit Conseil, sans se dmonter, les apodes, au corps allong, dpourvus de nageoires ventrales, et revtus d'une peau paisse et souvent gluante ordre qui ne comprend qu'une famille. Type : l'anguille, le gymnote. -- Mdiocre ! mdiocre ! rpondit Ned Land. -- Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mchoires compltes et libres, mais dont les branchies sont formes de petites houppes, disposes par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne compte qu'une famille. Type : les hippocampes, les pgases dragons. -- Mauvais ! mauvais ! rpliqua le harponneur. -- Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire est attach fixement sur le cte de l'intermaxillaire qui forme la mchoire, et dont l'arcade palatine s'engrne par suture avec le crne, ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de deux familles. Types : les ttrodons, les poissons-lunes. -- Bons dshonorer une chaudire ! s'cria le Canadien. -- Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil. -- Pas le moins du monde, ami Conseil, rpondit le harponneur. Mais allez toujours, car vous tes trs intressant. -- Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil, ils ne comprennent que trois ordres. -- Tant mieux, fit Ned. -- Primo, les cyclostomes, dont les mchoires sont soudes en un anneau mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux - ordre ne comprenant qu'une seule famille. Type : la lamproie. -- Faut l'aimer, rpondit Ned Land. -- Secundo, les slaciens, avec branchies semblables celles des cyclostomes, mais dont la mchoire infrieure est mobile. Cet ordre, qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types : la raie et les squales. -- Quoi ! s'cria Ned, des raies et des requins dans le mme ordre ! Eh bien, ami Conseil, dans l'intrt des raies, je ne vous conseille pas de les mettre ensemble dans le mme bocal ! -- Tertio, rpondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont ouvertes, comme l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un opercule ordre qui comprend quatre genres. Type : l'esturgeon. -- Ah ! ami Conseil, vous avez gard le meilleur pour la fin mon avis, du moins. Et c'est tout ? -- Oui, mon brave Ned, rpondit Conseil, et remarquez que quand on sait cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en genres, en sous-genres, en espces, en varits... -- Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du panneau, voici des varits qui passent ! -- Oui ! des poissons, s'cria Conseil. On se croirait devant un aquarium ! -- Non, rpondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces poissons-l sont libres comme l'oiseau dans l'air. -- Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait Ned Land. -- Moi, rpondit Conseil, je n'en suis pas capable ! Cela regarde mon matre ! Et en effet, le digne garon, classificateur enrag, n'tait point un naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingu un thon d'une bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces poissons sans hsiter. -- Un baliste, avais-je dit. -- Et un baliste chinois ! rpondait Ned Land. -- Genre des balistes, famille des sclrodermes, ordre des plectognathes , murmurait Conseil. Dcidment, eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste distingu. Le Canadien ne s'tait pas tromp. Une troupe de balistes, corps comprim, peau grenue, arms d'un aiguillon sur leur dorsale, se jouaient autour du _Nautilus_, et agitaient les quatre ranges de piquants qui hrissent chaque ct de leur queue. Rien de plus admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonne aux vents. et parmi elles, j'aperus, ma grande joie, cette raie chinoise, jauntre sa partie suprieure, rose tendre sous le ventre et munie de trois aiguillons en arrire de son oeil : espce rare, et mme douteuse au temps de Lacpde, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de dessins japonais. Pendant deux heures toute une arme aquatique fit escorte au _Nautilus_. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de beaut, d'clat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqu d'une double raie noire. Le gobie lotre, caudale arrondie, blanc de couleur et tachet de violet sur le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps bleu et la tte argente, de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description des spares rays, aux nageoires varies de bleu et de jaune, des spares fascs, relevs d'une bande noire sur leur caudale, des spares zonphores lgamment corsets dans leurs six ceintures, des aulostones, vritables bouches en flte ou bcasses de mer, dont quelques chantillons atteignaient une longueur d'un mtre, des salamandres du Japon, des murnes chidnes, longs serpents de six pieds, aux yeux vifs et petits, et la vaste bouche hrisse de dents, etc. Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les classait, moi, je m'extasiais devant la vivacit de leurs allures et la beaut de leurs formes. Jamais il ne m'avait t donn de surprendre ces animaux vivants, et libres dans leur lment naturel. Je ne citerai pas toutes les varits qui passrent ainsi devant nos yeux blouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, attirs sans doute par l'clatant foyer de lumire lectrique. Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tle se refermrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rvai encore, jusqu'au moment o mes regards se fixrent sur les instruments suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au nord-nord-est, le manomtre indiquait une pression de cinq atmosphres correspondant une profondeur de cinquante mtres, et le loch lectrique donnait une marche de quinze milles l'heure. J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait cinq heures. Ned Land et Conseil retournrent leur cabine. Moi, je regagnai ma chambre. Mon dner s'y trouvait prpar. Il se composait d'une soupe la tortue faite des carets les plus dlicats, d'un surmulet chair blanche, un peu feuillete, dont le foie prpar part fit un manger dlicieux, et de filets de cette viande de l'holocante empereur, dont la saveur me parut suprieure celle du saumon. Je passai la soire lire, crire, penser. Puis, le sommeil me gagnant, je m'tendis sur ma couche de zostre, et je m'endormis profondment, pendant que le _Nautilus_ se glissait travers le rapide courant du Fleuve Noir. XV UNE INVITATION PAR LETTRE Le lendemain, 9 novembre, je ne me rveillai qu'aprs un long sommeil de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir comment monsieur avait pass la nuit , et lui offrir ses services. Il avait laiss son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que cela toute sa vie. Je laissai le brave garon babiller sa fantaisie, sans trop lui rpondre. J'tais proccup de l'absence du capitaine Nemo pendant notre sance de la veille, et j'esprais le revoir aujourd'hui. Bientt j'eus revtu mes vtements de byssus. Leur nature provoqua plus d'une fois les rflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils taient fabriqus avec les filaments lustrs et soyeux qui rattachent aux rochers les jambonneaux , sortes de coquilles trs abondantes sur les rivages de la Mditerrane. Autrefois, on en faisait de belles toffes, des bas, des gants, car ils taient la fois trs moelleux et trs chauds. L'quipage du _Nautilus_ pouvait donc se vtir bon compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux vers soie de la terre. Lorsque je fus habill, je me rendis au grand salon. Il tait dsert. Je me plongeai dans l'tude de ces trsors de conchyliologie, entasss sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des plantes marines les plus rares, et qui, quoique dessches, conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces prcieuses hydrophytes, je remarquai des cladostphes verticilles, des padines-paon, des caulerpes feuilles de vigne, des callithamnes granifres, de dlicates cramies teintes carlates, des agares disposes en ventails, des actabules, semblables des chapeaux de champignons trs dprims, et qui furent longtemps classes parmi les zoophytes, enfin toute une srie de varechs. La journe entire se passa, sans que je fusse honor de la visite du capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-tre ne voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses. La direction du _Nautilus_ se maintint l'est-nord-est, sa vitesse douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mtres. Le lendemain, 10 novembre, mme abandon, mme solitude. Je ne vis personne de l'quipage. Ned et Conseil passrent la plus grande partie de la journe avec moi. Ils s'tonnrent de l'inexplicable absence du capitaine. Cet homme singulier tait-il malade ? Voulait-il modifier ses projets notre gard ? Aprs tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une entire libert, nous tions dlicatement et abondamment nourris. Notre hte se tenait dans les termes de son trait. Nous ne pouvions nous plaindre, et d'ailleurs, la singularit mme de notre destine nous rservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le droit de l'accuser. Ce jour-l, je commenai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, dtail curieux, je l'crivis sur un papier fabriqu avec la zostre marine. Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais rpandu l'intrieur du _Nautilus_ m'apprit que nous tions revenus la surface de l'Ocan, afin de renouveler les provisions d'oxygne. Je me dirigeai vers l'escalier central, et je montai sur la plate-forme. Il tait six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'esprais rencontrer l, viendrait-il ? Je n'aperus que le timonier, emprisonn dans sa cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot, j'aspirai avec dlices les manations salines. Peu peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires. L'astre radieux dbordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous son regard comme une trane de poudre. Les nuages, parpills dans les hauteurs, se colorrent de tons vifs admirablement nuancs, et de nombreuses langues de chat annoncrent du vent pour toute la journe. Mais que faisait le vent ce _Nautilus_ que les temptes ne pouvaient effrayer ! J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme. Je me prparais saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second - que j'avais dj vu pendant la premire visite du capitaine - qui apparut. Il s'avana sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir de ma prsence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les points de l'horizon avec une attention extrme. Puis, cet examen fait, il s'approcha du panneau, et pronona une phrase dont voici exactement les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit dans des conditions identiques. Elle tait ainsi conue : Nautron respoc lorni virch. Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire. Ces mots prononcs, le second redescendit. Je pensai que le _Nautilus_ allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le panneau, et par les coursives je revins ma chambre. Cinq jours s'coulrent ainsi, sans que la situation se modifit. Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La mme phrase tait prononce par le mme individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas. J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre, rentr dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un billet mon adresse. Je l'ouvris d'une main impatiente. Il tait crit d'une criture franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands. Ce billet tait libell en ces termes : _Monsieur le professeur Aronnax, bord du_ Nautilus. _16 novembre 1867._ _Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forts de l'le Crespo. Il espre que rien n'empchera monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent lui._ _Le commandant du_ Nautilus, _Capitaine NEMO._ Une chasse ! s'cria Ned. -- Et dans ses forts de l'le Crespo ! ajouta Conseil. -- Mais il va donc terre, ce particulier-l ? reprit Ned Land. -- Cela me parat clairement indiqu, dis-je en relisant la lettre. -- Eh bien ! il faut accepter, rpliqua le Canadien. Une fois sur la terre ferme, nous aviserons prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai pas fch de manger quelques morceaux de venaison frache. Sans chercher concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les les, et son invitation de chasser en fort, je me contentai de rpondre : Voyons d'abord ce que c'est que l'le Crespo. Je consultai le planisphre, et, par 3240' de latitude nord et 16750' de longitude ouest, je trouvai un lot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la Plata, c'est--dire Roche d'Argent . Nous tions donc dix-huit cents milles environ de notre point de dpart, et la direction un peu modifie du _Nautilus_ le ramenait vers le sud-est. Je montrai mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique nord. Si le capitaine Nemo va quelquefois terre, leur dis-je, il choisit du moins des les absolument dsertes ! Ned Land hocha la tte sans rpondre, puis Conseil et lui me quittrent. Aprs un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible, je m'endormis, non sans quelque proccupation. Le lendemain, 17 novembre, mon rveil, je sentis que le _Nautilus_ tait absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le grand salon. Le capitaine Nemo tait l. Il m'attendait, se leva, salua, et me demanda s'il me convenait de l'accompagner. Comme il ne fit aucune allusion son absence pendant ces huit jours, je m'abstins de lui en parler, et je rpondis simplement que mes compagnons et moi nous tions prts le suivre. Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser une question. -- Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y rpondre, j'y rpondrai. -- Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu toute relation avec la terre, vous possdiez des forts dans l'le Crespo ? -- Monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, les forts que je possde ne demandent au soleil ni sa lumire ni sa chaleur. Ni les lions, ni les tigres, ni les panthres, ni aucun quadrupde ne les frquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent que pour moi seul. Ce ne sont point des forts terrestres, mais bien des forts sous-marines. -- Des forts sous-marines ! m'criai-je. -- Oui, monsieur le professeur. -- Et vous m'offrez de m'y conduire ? -- Prcisment. -- A pied ? -- Et mme pied sec. -- En chassant ? -- En chassant. -- Le fusil la main ? -- Le fusil la main. Je regardai le commandant du _Nautilus_ d'un air qui n'avait rien de flatteur pour sa personne. Dcidment, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accs qui a dure huit jours, et mme qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais mieux trange que fou ! Cette pense se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine Nemo se contenta de m'inviter le suivre, et je le suivis en homme rsign tout. Nous arrivmes dans la salle manger, o le djeuner se trouvait servi. Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager mon djeuner sans faon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous ai promis une promenade en fort, je ne me suis point engag vous y faire rencontrer un restaurant. Djeunez donc en homme qui ne dnera probablement que fort tard. Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevs d'algues trs apritives, telles que la _Porphyria laciniata_ et la _Laurentia primafetida_. La boisson se composait d'eau limpide laquelle, l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur fermente, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue sous le nom de Rhodomnie palme . Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole. Puis, il me dit : Monsieur le professeur, quand je vous ai propos de venir chasser dans mes forts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec moi-mme. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forts sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut jamais juger les hommes la lgre. -- Mais, capitaine, croyez que... -- Veuillez m'couter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie ou de contradiction. -- Je vous coute. -- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme peut vivre sous l'eau la condition d'emporter avec lui sa provision d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revtu d'un vtement impermable et la tte emprisonne dans une capsule de mtal, reoit l'air de l'extrieur au moyen de pompes foulantes et de rgulateurs d'coulement. -- C'est l'appareil des scaphandres, dis-je. -- En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est rattache la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc, vritable chane qui le rive la terre, et si nous devions tre ainsi retenus au _Nautilus_, nous ne pourrions aller loin. -- Et le moyen d'tre libre ? demandai-je. -- C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imagin par deux de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionn pour mon usage, et qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se compose d'un rservoir en tle paisse, dans lequel j'emmagasine l'air sous une pression de cinquante atmosphres. Ce rservoir se fixe sur le dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie suprieure forme une bote d'o l'air, maintenu par un mcanisme soufflet, ne peut s'chapper qu' sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol, tel qu'il est employ, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette bote, viennent aboutir une sorte de pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l'oprateur ; l'un sert l'introduction de l'air inspir, l'autre l'issue de l'air expir, et la langue ferme celui-ci ou celui-l, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui affronte des pressions considrables au fond des mers, j'ai d enfermer ma tte, comme celle des scaphandres, dans une sphre de cuivre, et c'est cette sphre qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et expirateurs. -- Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit s'user vite, et ds qu'il ne contient plus que quinze pour cent d'oxygne, il devient irrespirable. Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du _Nautilus_ me permettent de l'emmagasiner sous une pression considrable, et, dans ces conditions, le rservoir de l'appareil peut fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures. -- Je n'ai plus d'objection faire, rpondis-je. Je vous demanderai seulement, capitaine, comment vous pouvez clairer votre route au fond de l'Ocan ? -- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte sur le dos, le second s'attache la ceinture. Il se compose d'une pile de Bunzen que je mets en activit, non avec du bichromate de potasse, mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'lectricit produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition particulire. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui contient seulement un rsidu de gaz carbonique. Quand l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumire blanchtre et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois. -- Capitaine Nemo, toutes mes objections vous faites de si crasantes rponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forc d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande faire des rserves pour le fusil dont vous voulez m'armer. -- Mais ce n'est point un fusil poudre, rpondit le capitaine. -- C'est donc un fusil vent ? -- Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre mon bord, n'ayant ni salptre, ni soufre ni charbon ? -- D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une rsistance considrable. -- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionns aprs Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley, par le Franais Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un systme particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le rpte, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplace par de l'air haute pression, que les pompes du _Nautilus_ me fournissent abondamment. -- Mais cet air doit rapidement s'user. -- Eh bien, n'ai-je pas mon rservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin, m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet _ad hoc_. D'ailleurs, monsieur Aronnax, vous verrez par vous-mme que, pendant ces chasses sous-marines, on ne fait pas grande dpense d'air ni de balles. -- Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurit, et au milieu de ce liquide trs dense par rapport l'atmosphre, les coups ne peuvent porter loin et sont difficilement mortels ? -- Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire, et ds qu'un animal est touch, si lgrement que ce soit, il tombe foudroy. -- Pourquoi ? -- Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance, mais de petites capsules de verre - inventes par le chimiste autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considrable. Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies par un culot de plomb, sont de vritables petites bouteilles de Leyde, dans lesquelles l'lectricit est force une trs haute tension. Au plus lger choc, elles se dchargent, et l'animal, si puissant qu'il soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses que du numro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en contenir dix. -- Je ne discute plus, rpondis-je en me levant de table, et je n'ai plus qu' prendre mon fusil. D'ailleurs, o vous irez, j'irai. Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrire du _Nautilus_, et, en passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux compagnons qui nous suivirent aussitt. Puis, nous arrivmes une cellule situe en abord prs de la chambre des machines, et dans laquelle nous devions revtir nos vtements de promenade. XVI PROMENADE EN PLAINE Cette cellule tait, proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du _Nautilus_. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus la paroi, attendaient les promeneurs. Ned Land, en les voyant, manifesta une rpugnance vidente s'en revtir. Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forts de l'le de Crespo ne sont que des forts sous-marines ! -- Bon ! fit le harponneur dsappoint, qui voyait s'vanouir ses rves de viande frache. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous introduire dans ces habits-l ? -- Il le faut bien, matre Ned. -- Libre vous, monsieur, rpondit le harponneur, haussant les paules, mais quant moi, moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai jamais l-dedans. -- On ne vous forcera pas, matre Ned, dit le capitaine Nemo. -- Et Conseil va se risquer ? demanda Ned. -- Je suis monsieur partout o va monsieur , rpondit Conseil. Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'quipage vinrent nous aider revtir ces lourds vtements impermables, faits en caoutchouc sans couture, et prpars de manire supporter des pressions considrables. On et dit une armure la fois souple et rsistante. Ces vtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par d'paisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu de la veste tait maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine, la dfendaient contre la pousse des eaux, et laissaient les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la main. Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionns aux vtements informes, tels que les cuirasses de lige, les soubrevestes, les habits de mer, les coffres, etc., qui furent invents et prns dans le XVIIIe sicle. Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait tre d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous emes bientt revtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboter notre tte dans sa sphre mtallique. Mais, avant de procder cette opration, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous taient destins. L'un des hommes du _Nautilus_ me prsenta un fusil simple dont la crosse, faite en tle d'acier et creuse l'intrieur, tait d'assez grande dimension. Elle servait de rservoir l'air comprim, qu'une soupape, manoeuvre par une gchette, laissait chapper dans le tube de mtal. Une bote projectiles, vide dans l'paisseur de la crosse, renfermait une vingtaine de balles lectriques, qui, au moyen d'un ressort, se plaaient automatiquement dans le canon du fusil. Ds qu'un coup tait tir, l'autre tait prt partir. Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement facile. Je ne demande plus qu' l'essayer. Mais comment allons-nous gagner le fond de la mer ? -- En ce moment, monsieur le professeur, le _Nautilus_ est chou par dix mtres d'eau, et nous n'avons plus qu' partir. -- Mais comment sortirons-nous ? -- Vous l'allez voir. Le capitaine Nemo introduisit sa tte dans la calotte sphrique. Conseil et moi, nous en fmes autant, non sans avoir entendu le Canadien nous lancer un bonne chasse ironique. Le haut de notre vtement tait termin par un collet de cuivre taraud, sur lequel se vissait ce casque de mtal. Trois trous, protgs par des verres pais, permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant la tte l'intrieur de cette sphre. Ds qu'elle fut en place, les appareils Rouquayrol, placs sur notre dos, commencrent fonctionner, et, pour mon compte, je respirai l'aise. La lampe Ruhmkorff suspendue ma ceinture, le fusil la main, j'tais prt partir. Mais, pour tre franc, emprisonn dans ces lourds vtements et clou au tillac par mes semelles de plomb, il m'et t impossible de faire un pas. Mais ce cas tait prvu, car je sentis que l'on me poussait dans une petite chambre contigu au vestiaire. Mes compagnons, galement remorqus, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se refermer sur nous, et une profonde obscurit nous enveloppa. Aprs quelques minutes, un vif sifflement parvint mon oreille. Je sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds ma poitrine. videmment, de l'intrieur du bateau on avait, par un robinet, donn entre l'eau extrieure qui nous envahissait, et dont cette chambre fut bientt remplie. Une seconde porte, perce dans le flanc du _Nautilus_, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous claira. Un instant aprs, nos pieds foulaient le fond de la mer. Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a laisses cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-mme est inhabile rendre les effets particuliers l'lment liquide, comment la plume saurait-elle les reproduire ? Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait quelques pas en arrire. Conseil et moi, nous restions l'un prs de l'autre, comme si un change de paroles et t possible travers nos carapaces mtalliques. Je ne sentais dj plus la lourdeur de mes vtements, de mes chaussures, de mon rservoir d'air, ni le poids de cette paisse sphre, au milieu de laquelle ma tte ballottait comme une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongs dans l'eau, perdaient une partie de leur poids gale celui du liquide dplac, et je me trouvais trs bien de cette loi physique reconnue par Archimde. Je n'tais plus une masse inerte, et j'avais une libert de mouvement relativement grande. La lumire, qui clairait le sol jusqu' trente pieds au-dessous de la surface de l'Ocan, m'tonna par sa puissance. Les rayons solaires traversaient aisment cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration. Je distinguais nettement les objets une distance de cent mtres. Au-del, les fonds se nuanaient des fines dgradations de l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaaient au milieu d'une vague obscurit. Vritablement, cette eau qui m'entourait n'tait qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphre terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais la calme surface de la mer. Nous marchions sur un sable fin, uni, non rid comme celui des plages qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis blouissant, vritable rflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante intensit. De l, cette immense rverbration qui pntrait toutes les molcules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu' cette profondeur de trente pieds, j'y voyais comme en plein jour ? Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, sem d'une impalpable poussire de coquillages. La coque du _Nautilus_, dessine comme un long cueil, disparaissait peu peu, mais son fanal, lorsque la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre retour bord, en projetant ses rayons avec une nettet parfaite. Effet difficile comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes blanchtres si vivement accuses. L, la poussire dont l'air est satur leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux ; mais sur mer, comme sous mer, ces traits lectriques se transmettent avec une incomparable puret. Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait tre sans bornes. J'cartais de la main les rideaux liquides qui se refermaient derrire moi, et la trace de mes pas s'effaait soudain sous la pression de l'eau. Bientt, quelques formes d'objets, peine estompes dans l'loignement, se dessinrent mes yeux. Je reconnus de magnifiques premiers plans de rochers, tapisss de zoophytes du plus bel chantillon, et je fus tout d'abord frapp d'un effet spcial ce milieu. Il tait alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur lumire dcompose par la rfraction comme travers un prisme, fleurs, rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuanaient sur leurs bords des sept couleurs du spectre solaire. C'tait une merveille, une fte des yeux, que cet enchevtrement de tons colors, une vritable kalidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enrag ! Que ne pouvais-je communiquer Conseil les vives sensations qui me montaient au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, changer mes penses au moyen de signes convenus ! Aussi, faute de mieux, je me parlais moi-mme, je criais dans la bote de cuivre qui coiffait ma tte, dpensant peut-tre en vaines paroles plus d'air qu'il ne convenait. Devant ce splendide spectacle, Conseil s'tait arrte comme moi. videmment, le digne garon, en prsence de ces chantillons de zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et chinodermes abondaient sur le sol. Les isis varies, les cornulaires qui vivent isolment, des touffes d'oculines vierges, dsignes autrefois sous le nom de corail blanc , les fongies hrisses en forme de champignons, les anmones adhrant par leur disque musculaire, figuraient un parterre de fleurs, maill de porpites pares de leur collerette de tentacules azurs, d'toiles de mer qui constellaient le sable, et d'astrophytons verruqueux, fines dentelles brodes par la main des naades, dont les festons se balanaient aux faibles ondulations provoques par notre marche. C'tait un vritable chagrin pour moi d'craser sous mes pas les brillants spcimens de mollusques qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les marteaux, les donaces, vritables coquilles bondissantes, les troques, les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant d'autres produits de cet inpuisable Ocan. Mais il fallait marcher, et nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos ttes des troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter la trane, des mduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre, festonne d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des plagies panopyres, qui, dans l'obscurit, eussent sem notre chemin de lueurs phosphorescentes ! Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de mille, m'arrtant peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me rappelait d'un geste. Bientt, la nature du sol se modifia. A la plaine de sable succda une couche de vase visqueuse que les Amricains nomment oaze , uniquement compose de coquilies siliceuses ou calcaires. Puis, nous parcourmes une prairie d'algues, plantes plagiennes que les eaux n'avaient pas encore arraches, et dont la vgtation tait fougueuse. Ces pelouses tissu serr, douces au pied, eussent rivalis avec les plus moelleux tapis tisss par la main des hommes. Mais, en mme temps que la verdure s'talait sous nos pas, elle n'abandonnait pas nos ttes. Un lger berceau de plantes marines, classes dans cette exubrante famille des algues, dont on connat plus de deux mille espces, se croisait la surface des eaux. Je voyais flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres tubuls, des laurencies, des cladostphes, au feuillage si dli, des rhodymnes palms, semblables des ventails de cactus. J'observai que les plantes vertes se maintenaient plus prs de la surface de la mer, tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les parterres des couches recules de l'Ocan. Ces algues sont vritablement un prodige de la cration, une des merveilles de la flore universelle. Cette famille produit la fois les plus petits et les plus grands vgtaux du globe. Car de mme qu'on a compt quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq millimtres carrs, de mme on a recueilli des fucus dont la longueur dpassait cinq cents mtres. Nous avions quitt le _Nautilus_ depuis une heure et demie environ. Il tait prs de midi. Je m'en aperus la perpendicularit des rayons solaires qui ne se rfractaient plus. La magie des couleurs disparut peu peu, et les nuances de l'meraude et du saphir s'effacrent de notre firmament. Nous marchions d'un pas rgulier qui rsonnait sur le sol avec une intensit tonnante. Les moindres bruits se transmettaient avec une vitesse laquelle l'oreille n'est pas habitue sur la terre. En effet, l'eau est pour le son un meilleur vhicule que l'air, et il s'y propage avec une rapidit quadruple. En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononce. La lumire prit une teinte uniforme. Nous atteignmes une profondeur de cent mtres, subissant alors une pression de dix atmosphres. Mais mon vtement de scaphandre tait tabli dans des conditions telles que je ne souffrais aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gne aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas disparatre. Quant la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle tait nulle. Mes mouvements, aids par l'eau, se produisaient avec une surprenante facilit. Arriv cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les rayons du soleil, mais faiblement. A leur clat intense avait succd un crpuscule rougetre, moyen terme entre le jour et la nuit. Cependant, nous voyions suffisamment nous conduire, et il n'tait pas encore ncessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activit. En ce moment, le capitaine Nemo s'arrta. Il attendit que je l'eusse rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui s'accusaient dans l'ombre une petite distance. C'est la fort de l'le Crespo , pensai-je, et je ne me trompais pas. XVII UNE FORET SOUS-MARINE Nous tions enfin arrivs la lisire de cette fort, sans doute l'une des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la considrait comme tant sienne, et s'attribuait sur elle les mmes droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde. D'ailleurs, qui lui et disput la possession de cette proprit sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache la main, en dfricher les sombres taillis ? Cette fort se composait de grandes plantes arborescentes, et, ds que nous emes pntr sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout d'abord frapps d'une singulire disposition de leurs ramures - disposition que je n'avais pas encore observe jusqu'alors. Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui hrissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne s'tendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de l'Ocan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se dveloppaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commande par la densit de l'lment qui les avait produits. Immobiles, d'ailleurs, lorsque je les cartais de la main, ces plantes reprenaient aussitt leur position premire. C'tait ici le rgne de la verticalit. Bientt, je m'habituai cette disposition bizarre, ainsi qu' l'obscurit relative qui nous enveloppait. Le sol de la fort tait sem de blocs aigus, difficiles viter. La flore sous-marine m'y parut tre assez complte, plus riche mme qu'elle ne l'et t sous les zones arctiques ou tropicales, o ses produits sont moins nombreux. Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les rgnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des animaux pour des plantes. Et qui ne s'y ft pas tromp ? La faune et la flore se touchent de si prs dans ce monde sous-marin ! J'observai que toutes ces productions du rgne vgtal ne tenaient au sol que par un emptement superficiel. Dpourvues de racines, indiffrentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la vitalit. Ces plantes ne procdent que d'elles-mmes, et le principe de leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivtre, le fauve et le brun. Je revis l, mais non plus dessches comme les chantillons du _Nautilus_, des padines-paons, dployes en ventails qui semblaient solliciter la brise, des cramies carlates, des laminaires allongeant leurs jeunes pousses comestibles, des nrocystes filiformes et fluxueuses, qui s'panouissaient une hauteur de quinze mtres, des bouquets s'actabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et nombre d'autres plantes plagiennes, toutes dpourvues de fleurs. Curieuse anomalie, bizarre lment, a dit un spirituel naturaliste, o le rgne animal fleurit, et o le rgne vgtal ne fleurit pas ! Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones tempres, et sous leur ombre humide, se massaient de vritables buissons fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels s'panouissaient des mandrines zbres de sillons tortueux, des cariophylles jauntres tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes de zoanthaires, et pour complter l'illusion -, les poissons-mouches volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis que de jaunes lpisacanthes, la mchoire hrisse, aux cailles aigus, des dactyloptres et des monocentres, se levaient sous nos pas, semblables une troupe de bcassines. Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus assez satisfait pour mon compte, et nous nous tendmes sous un berceau d'alaries, dont les longues lanires amincies se dressaient comme des flches. Cet instant de repos me parut dlicieux. Il ne nous manquait que le charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de rpondre. J'approchai seulement ma grosse tte de cuivre de la tte de Conseil. Je vis les yeux de ce brave garon briller de contentement, et en signe de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus comique du monde. Aprs quatre heures de cette promenade, je fus trs tonn de ne pas ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'prouvais une insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive tous les plongeurs. Aussi mes yeux se fermrent-ils bientt derrire leur paisse vitre, et je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon, tendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du sommeil. Combien de temps restai-je ainsi plong dans cet assoupissement, je ne pus l'valuer ; mais lorsque je me rveillai, il me sembla que le soleil s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'tait dj relev, et je commenais me dtirer les membres, quand une apparition inattendue me remit brusquement sur les pieds. A quelques pas, une monstrueuse araigne de mer, haute d'un mtre, me regardait de ses yeux louches, prte s'lancer sur moi. Quoique mon habit de scaphandre ft assez pais pour me dfendre contre les morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur. Conseil et le matelot du _Nautilus_ s'veillrent en ce moment. Le capitaine Nemo montra son compagnon le hideux crustac, qu'un coup de crosse abattit aussitt, et je vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles. Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables, devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me protgerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas song jusqu'alors, et je rsolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais, d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade ; mais je me trompais, et, au lieu de retourner au _Nautilus_, le capitaine Nemo continua son audacieuse excursion. Le sol se dprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous conduisit de plus grandes profondeurs. Il devait tre peu prs trois heures, quand nous atteignmes une troite valle, creuse entre de hautes parois pic, et situe par cent cinquante mtres de fond. Grce la perfection de nos appareils, nous dpassions ainsi de quatre-vingt-dix mtres la limite que la nature semblait avoir impose jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme. Je dis cent cinquante mtres, bien qu'aucun instrument ne me permt d'valuer cette distance. Mais je savais que, mme dans les mers les plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pntrer plus avant. Or, prcisment, l'obscurit devint profonde. Aucun objet n'tait visible dix pas. Je marchais donc en ttonnant, quand je vis briller subitement une lumire blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de mettre son appareil lectrique en activit. Son compagnon l'imita. Conseil et moi nous suivmes leur exemple. J'tablis, en tournant une vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la mer, claire par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de vingt-cinq mtres. Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs de la fort dont les arbrisseaux se rarfiaient de plus en plus. J'observai que la vie vgtale disparaissait plus vite que la vie animale. Les plantes plagiennes abandonnaient dj le sol devenu aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articuls, mollusques et poissons y pullulaient encore. Tout en marchant, je pensais que la lumire de nos appareils Ruhmkorff devait ncessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches. Mais s'ils nous approchrent, ils se tinrent du moins une distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le capitaine Nemo s'arrter et mettre son fusil en joue ; puis, aprs quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche. Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa devant nous, entassement de blocs gigantesques, norme falaise de granit, creuse de grottes obscures, mais qui ne prsentait aucune rampe praticable. C'taient les accores de l'le Crespo. C'tait la terre. Le capitaine Nemo s'arrta soudain. Un geste de lui nous fit faire halte, et si dsireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus m'arrter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne voulait pas les dpasser. Au-del, c'tait cette portion du globe qu'il ne devait plus fouler du pied. Le retour commena. Le capitaine Nemo avait repris la tte de sa petite troupe, se dirigeant toujours sans hsiter. Je crus voir que nous ne suivions pas le mme chemin pour revenir au _Nautilus_. Cette nouvelle route, trs raide, et par consquent trs pnible, nous rapprocha rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les couches suprieures ne fut pas tellement subit que la dcompression se fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des dsordres graves, et dterminer ces lsions internes si fatales aux plongeurs. Trs promptement, la lumire reparut et grandit, et, le soleil tant dj bas sur l'horizon, la rfraction borda de nouveau les divers objets d'un anneau spectral. A dix mtres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de petits poissons de toute espce, plus nombreux que les oiseaux dans l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup de fusil, ne s'tait encore offert nos regards. En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement paule, suivre entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un faible sifflement, et un animal retomba foudroy quelques pas. C'tait une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupde qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mtre cinquante centimtres, devait avoir un trs grand prix. Sa peau, d'un brun marron en dessus, et argente en dessous, faisait une de ces admirables fourrures si recherches sur les marchs russes et chinois ; la finesse et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifre la tte arrondie et orne d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et semblables celles du chat, aux pieds palms et unguiculs, la queue touffue. Ce prcieux carnassier, chass et traqu par les pcheurs, devient extrmement rare, et il s'est principalement rfugi dans les portions borales du Pacifique, o vraisemblablement son espce ne tardera pas s'teindre. Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bte, la chargea sur son paule, et l'on se remit en route. Pendant une heure, une plaine de sable se droula devant nos pas. Elle remontait souvent moins de deux mtres de la surface des eaux. Je voyais alors notre image, nettement reflte, se dessiner en sens inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique. reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en un mot, cela prs qu'elle marchait la tte en bas et les pieds en l'air. Autre effet noter. C'tait le passage de nuages pais qui se formaient et s'vanouissaient rapidement ; mais en rflchissant, je compris que ces prtendus nuages n'taient dus qu' l'paisseur variable des longues lames de fond, et j'apercevais mme les moutons cumeux que leur crte brise multipliait sur les eaux. Il n'tait pas jusqu' l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos ttes, dont je ne surprisse le rapide effleurement la surface de la mer. En cette occasion, je fus tmoin de l'un des plus beaux coups de fusil qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand oiseau, large envergure, trs nettement visible, s'approchait en planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira, lorsqu'il fut quelques mtres seulement au-dessus des flots. L'animal tomba foudroy, et sa chute l'entrana jusqu' la porte de l'adroit chasseur qui s'en empara. C'tait un albatros de la plus belle espce, admirable spcimen des oiseaux plagiens. Notre marche n'avait pas t interrompue par cet incident. Pendant deux heures, nous suivmes tantt des plaines sableuses, tantt des prairies de varechs, fort pnibles traverser. Franchement, je n'en pouvais plus, quand j'aperus une vague lueur qui rompait, un demi mille, l'obscurit des eaux. C'tait le fanal du _Nautilus_. Avant vingt minutes, nous devions tre bord, et l, je respirerais l'aise, car il me semblait que mon rservoir ne fournissait plus qu'un air trs pauvre en oxygne. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda quelque peu notre arrive. J'tais rest d'une vingtaine de pas en arrire, lorsque je vis le capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il me courba terre, tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait prs de moi et demeurait immobile. J'tais donc tendu sur le sol, et prcisment l'abri d'un buisson de varechs, quand, relevant la tte, j'aperus d'normes masses passer bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes. Mon sang se glaa dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables squales qui nous menaaient. C'tait un couple de tintoras, requins terribles, la queue norme, au regard terne et vitreux, qui distillent une matire phosphorescente par des trous percs autour de leur museau. Monstrueuses mouches feu, qui broient un homme tout entier dans leurs mchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argent, leur gueule formidable, hrisse de dents, un point de vue peu scientifique, et plutt en victime qu'en naturaliste. Trs heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passrent sans nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires bruntres, et nous chappmes, comme par miracle, ce danger plus grand, coup sr, que la rencontre d'un tigre en pleine fort. Une demi-heure aprs, guids par la trane lectrique, nous atteignions le _Nautilus_. La porte extrieure tait reste ouverte, et le capitaine Nemo la referma, ds que nous fmes rentrs dans la premire cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et, en quelques instants, la cellule fut entirement vide. La porte intrieure s'ouvrit alors, et nous passmes dans le vestiaire. L, nos habits de scaphandre furent retirs, non sans peine, et, trs harass, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre, tout merveill de cette surprenante excursion au fond des mers. XVIII QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE Le lendemain matin, 18 novembre, j'tais parfaitement remis de mes fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le second du _Nautilus_ prononait sa phrase quotidienne. Il me vint alors l'esprit qu'elle se rapportait l'tat de la mer, ou plutt qu'elle signifiait : Nous n'avons rien en vue. Et en effet, l'Ocan tait dsert. Pas une voile l'horizon. Les hauteurs de l'le Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant les couleurs du prisme, l'exception des rayons bleus, rflchissait ceux-ci dans toutes les directions et revtait une admirable teinte d'indigo. Une moire, larges raies, se dessinait rgulirement sur les flots onduleux. J'admirais ce magnifique aspect de l'Ocan, quand le capitaine Nemo apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma prsence, et commena une srie d'observations astronomiques. Puis, son opration termine, il alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent la surface de l'Ocan. Cependant, une vingtaine de matelots du _Nautilus_, tous gens vigoureux et bien constitues, taient monts sur la plate-forme. Ils venaient retirer les filets qui avaient t mis la trane pendant la nuit. Ces marins appartenaient videmment des nations diffrentes, bien que le type europen ft indiqu chez tous. Je reconnus, ne pas me tromper, des Irlandais, des Franais, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste, ces hommes taient sobres de paroles, et n'employaient entre eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas mme souponner l'origine. Aussi, je dus renoncer les interroger. Les filets furent hals bord. C'taient des espces de chaluts, semblables ceux des ctes normandes, vastes poches qu'une vergue flottante et une chane transfile dans les mailles infrieures tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi tranes sur leurs gantiers de fer, balayaient le fond de l'Ocan et ramassaient tous ses produits sur leur passage. Ce jour-l, ils ramenrent de curieux chantillons de ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commerons noirs, munis de leurs antennes, des balistes onduls, entours de bandelettes rouges, des ttrodons-croissants, dont le venin est extrmement subtil, quelques lamproies olivtres, des macrorhinques, couverts d'cailles argentes, des trichiures, dont la puissance lectrique est gale celle du gymnote et de la torpille, des notoptres cailleux, bandes brunes et transversales, des gades verdtres, plusieurs varits de gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un caranx tte prominente, long d'un mtre, plusieurs beaux scombres bonites, chamarrs de couleurs bleues et argentes, et trois magnifiques thons que la rapidit de leur marche n'avait pu sauver du chalut. J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons. C'tait une belle pche, mais non surprenante. En effet, ces filets restent la trane pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d'une excellente qualit, que la rapidit du _Nautilus_ et l'attraction de sa lumire lectrique pouvaient renouveler sans cesse. Ces divers produits de la mer furent immdiatement affals par le panneau vers les cambuses, destins, les uns tre mangs frais, les autres tre conservs. La pche finie, la provision d'air renouvele, je pensais que le _Nautilus_ allait reprendre son excursion sous-marine, et je me prparais regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le capitaine Nemo me dit sans autre prambule : Voyez cet ocan, monsieur le professeur, n'est-il pas dou d'une vie relle ? N'a-t-il pas ses colres et ses tendresses ? Hier, il s'est endormi comme nous, et le voil qui se rveille aprs une nuit paisible ! Ni bonjour, ni bonsoir ! N'et-on pas dit que cet trange personnage continuait avec moi une conversation dj commence ? Regardez, reprit-il, il s'veille sous les caresses du soleil ! Il va revivre de son existence diurne ! C'est une intressante tude que de suivre le jeu de son organisme. Il possde un pouls, des artres, il a ses spasmes, et je donne raison ce savant Maury, qui a dcouvert en lui une circulation aussi relle que la circulation sanguine chez les animaux. Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune rponse, et il me parut inutile de lui prodiguer les Evidemment , les A coup sr , et les Vous avez raison . Il se parlait plutt lui-mme, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'tait une mditation voix haute. Oui, dit-il, l'Ocan possde une circulation vritable, et, pour la provoquer, il a suffi au Crateur de toutes choses de multiplier en lui le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, cre des densits diffrentes, qui amnent les courants et les contre-courants. L'vaporation, nulle aux rgions hyperborennes, trs active dans les zones quatoriales, constitue un change permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie respiration de l'Ocan. J'ai vu la molcule d'eau de mer, chauffe la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de densit deux degrs au-dessous de zro, puis se refroidissant encore, devenir plus lgre et remonter. Vous verrez, aux ples, les consquences de ce phnomne, et vous comprendrez pourquoi, par cette loi de la prvoyante nature, la conglation ne peut jamais se produire qu' la surface des eaux ! Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais : Le ple ! Est-ce que cet audacieux personnage prtend nous conduire jusque-l ! Cependant, le capitaine s'tait tu, et regardait cet lment si compltement, si incessamment tudi par lui. Puis reprenant : Les sels, dit-il, sont en quantit considrable dans la mer, monsieur le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes, qui, tale sur le globe, formerait une couche de plus de dix mtres de hauteur. Et ne croyez pas que la prsence de ces sels ne soit due qu' un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux marines moins vaporables, et empchent les vents de leur enlever une trop grande quantit de vapeurs, qui, en se rsolvant, submergeraient les zones tempres. Rle immense, rle de pondrateur dans l'conomie gnrale du globe ! Le capitaine Nemo s'arrta, se leva mme, fit quelques pas sur la plate-forme, et revint vers moi : Quant aux infusoires, reprit-il, quant ces milliards d'animalcules, qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit cent mille pour peser un milligramme, leur rle n'est pas moins important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les lments solides de l'eau, et, vritables faiseurs de continents calcaires, ils fabriquent des coraux et des madrpores ! Et alors la goutte d'eau, prive de son aliment minral, s'allge, remonte la surface, y absorbe les sels abandonns par l'vaporation, s'alourdit, redescend, et rapporte aux animalcules de nouveaux lments absorber. De l, un double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement, toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les continents, plus exubrante, plus infinie, s'panouissant dans toutes les parties de cet ocan, lment de mort pour l'homme, a-t-on dit, lment de vie pour des myriades d'animaux et pour moi ! Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et provoquait en moi une extraordinaire motion. Aussi, ajouta-t-il, l est la vraie existence ! Et je concevrais la fondation de villes nautiques, d'agglomrations de maisons sous-marines, qui, comme le _Nautilus_ reviendraient respirer chaque matin la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cits indpendantes ! Et encore, qui sait si quelque despote... Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis, s'adressant directement moi, comme pour chasser une pense funeste : Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la profondeur de l'Ocan ? -- Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous ont appris. -- Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrle au besoin ? -- En voici quelques-uns, rpondis-je, qui me reviennent la mmoire. Si je ne me trompe, on a trouv une profondeur moyenne de huit mille deux cents mtres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents mtres dans la Mditerrane. Les plus remarquables sondes ont t faites dans l'Atlantique sud, prs du trente-cinquime degr, et elles ont donn douze mille mtres, quatorze mille quatre-vingt-onze mtres, et quinze mille cent quarante-neuf mtres. En somme, on estime que si le fond de la mer tait nivel, sa profondeur moyenne serait de sept kilomtres environ. -- Bien, monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, nous vous montrerons mieux que cela, je l'espre. Quant la profondeur moyenne de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement de quatre mille mtres. Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par l'chelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hlice se mit aussitt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles l'heure. Pendant les jours, pendant les semaines qui s'coulrent, le capitaine Nemo fut trs sobre de visites. Je ne le vis qu' de rares intervalles. Son second faisait rgulirement le point que je trouvais report sur la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du _Nautilus_. Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait racont son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien regrettait de ne nous avoir point accompagns. Mais j'esprais que l'occasion se reprsenterait de visiter les forts ocaniennes. Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pntrer les mystres du monde sous-marin. La direction gnrale du _Nautilus_ tait sud-est, et il se maintenait entre cent mtres et cent cinquante mtres de profondeur. Un jour, cependant, par je ne sais quel caprice, entran diagonalement au moyen de ses plans inclins, il atteignit les couches d'eau situes par deux mille mtres. Le thermomtre indiquait une temprature de 4,25 centigrades, temprature qui, sous cette profondeur, parat tre commune toutes les latitudes. Le 26 novembre, trois heures du matin le _Nautilus_ franchit le tropique du Cancer par 172 de longitude. Le 27, il passa en vue des Sandwich, o l'illustre Cook trouva la mort, le 14 fvrier 1779. Nous avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de dpart. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme, j'aperus, deux milles sous le vent, Haoua, la plus considrable des sept les qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisire cultive, les diverses chanes de montagnes qui courent paralllement la cte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, lev de cinq mille mtres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres chantillons de ces parages, les filets rapportrent des flabellaires pavones, polypes comprims de forme gracieuse, et qui sont particuliers cette partie de l'Ocan. La direction du _Nautilus_ se maintint au sud-est. Il coupa l'quateur, le 1er dcembre, par 142 de longitude, et le 4 du mme mois, aprs une rapide traverse que ne signala aucun incident, nous emes connaissance du groupe des Marquises. J'aperus trois milles, par 857' de latitude sud et 13932' de longitude ouest, la pointe Martin de Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient la France. Je vis seulement les montagnes boises qui se dessinaient l'horizon, car le capitaine Nemo n'aimait pas rallier les terres. L, les filets rapportrent de beaux spcimens de poissons, des choryphnes aux nageoires azures et la queue d'or, dont la chair est sans rivale au monde, des hologymnoses peu prs dpourvus d'cailles, mais d'un got exquis, des ostorhinques mchoire osseuse, des thasards jauntres qui valaient la bonite, tous poissons dignes d'tre classs l'office du bord. Aprs avoir quitt ces les charmantes protges par le pavillon franais, du 4 au 11 dcembre, le _Nautilus_ parcourut environ deux mille milles. Cette navigation fut marque par la rencontre d'une immense troupe de calmars, curieux mollusques, trs voisins de la seiche. Les pcheurs franais les dsignent sous le nom d'encornets, et ils appartiennent la classe des cphalopodes et la famille des dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces animaux furent particulirement tudis par les naturalistes de l'antiquit, et ils fournissaient de nombreuses mtaphores aux orateurs de l'Agora, en mme temps qu'un plat excellent la table des riches citoyens, s'il faut en croire Athne, mdecin grec, qui vivait avant Gallien. Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 dcembre, que le _Nautilus_ rencontra cette arme de mollusques qui sont particulirement nocturnes. On pouvait les compter par millions. Ils migraient des zones tempres vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinraire des harengs et des sardines. Nous les regardions travers les paisses vitres de cristal, nageant reculons avec une extrme rapidit, se mouvant au moyen de leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques, mangeant les petits, mangs des gros, et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature leur a implants sur la tte, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgr sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe d'animaux, et ses filets en ramenrent une innombrable quantit, o je reconnus les neuf espces que d'Orbigny a classes pour l'ocan Pacifique. On le voit, pendant cette traverse, la mer prodiguait incessamment ses plus merveilleux spectacles. Elle les variait l'infini. Elle changeait son dcor et sa mise en scne pour le plaisir de nos yeux, et nous tions appels non seulement contempler les oeuvres du Crateur au milieu de l'lment liquide, mais encore pntrer les plus redoutables mystres de l'Ocan. Pendant la journe du 11 dcembre, j'tais occup lire dans le grand salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les panneaux entr'ouverts. Le _Nautilus_ tait immobile. Ses rservoirs remplis, il se tenait une profondeur de mille mtres, rgion peut habite des Ocans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions. Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Mac, _les Serviteurs de l'estomac_, et j'en savourais les leons ingnieuses, lorsque Conseil interrompit ma lecture. Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulire. -- Qu'y a-t-il donc, Conseil ? -- Que monsieur regarde. Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai. En pleine lumire lectrique, une norme masse noirtre, immobile, se tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement, cherchant reconnatre la nature de ce gigantesque ctac. Mais une pense traversa subitement mon esprit. Un navire ! m'criai-je. -- Oui, rpondit le Canadien, un btiment dsempar qui a coule a pic ! Ned Land ne se trompait pas. Nous tions en prsence d'un navire, dont les haubans coups pendaient encore a leurs cadnes. Sa coque paraissait tre en bon tat, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois tronons de mts, rass deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce navire engag avait d sacrifier sa mture. Mais, couch sur le flanc, il s'tait rempli, et il donnait encore la bande bbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue de son pont o quelques cadavres, amarrs par des cordes, gisaient encore ! J'en comptai quatre - quatre hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme tait jeune. Je pus reconnatre, vivement clairs par les feux du _Nautilus_, ses traits que l'eau n'avait pas encore dcomposs. Dans un suprme effort, elle avait lev au-dessus de sa tte son enfant, pauvre petit tre dont les bras enlaaient le cou de sa mre ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu'ils taient dans des mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants colls son front, la main crispe la roue du gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-mts naufrag travers les profondeurs de l'Ocan ! Quelle scne ! Nous tions muets, le coeur palpitant, devant ce naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographi sa dernire minute ! Et je voyais dj s'avancer, l'oeil en feu, d'normes squales, attirs par cet appt de chair humaine ! Cependant le _Nautilus_, voluant, tourna autour du navire submerg, et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrire : _Florida, Sunderland._ XIX VANIKORO Ce terrible spectacle inaugurait la srie des catastrophes maritimes, que le _Nautilus_ devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait des mers plus frquentes, nous apercevions souvent des coques naufrages qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus profondment, des canons, des boulets, des ancres, des chanes, et mille autres objets de fer, que la rouille dvorait. Cependant, toujours entrans par ce _Nautilus_, o nous vivions comme isols, le 11 dcembre, nous emes connaissance de l'archipel des Pomotou, ancien groupe dangereux de Bougainville, qui s'tend sur un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est l'ouest-nord-ouest. entre 1330' et 2350' de latitude sud, et 12530' et 15130' de longitude ouest, depuis l'le Ducie jusqu' l'le Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carres, et il est form d'une soixantaine de groupes d'les, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a impos son protectorat. Ces les sont corallignes. Un soulvement lent, mais continu, provoqu par le travail des polypes, les reliera un jour entre elles. Puis, cette nouvelle le se soudera plus tard aux archipels voisins, et un cinquime continent s'tendra depuis la Nouvelle-Zlande et la Nouvelle-Caldonie jusqu'aux Marquises. Le jour o je dveloppai cette thorie devant le capitaine Nemo, il me rpondit froidement : Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut la terre, mais de nouveaux hommes ! Les hasards de sa navigation avaient prcisment conduit le _Nautilus_ vers l'le Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui fut dcouvert en 1822, par le capitaine Bell, de _la Minerve_. Je pus alors tudier ce systme madrporique auquel sont dues les les de cet Ocan. Les madrpores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont un tissu revtu d'un encrotement calcaire, et les modifications de sa structure ont amen M. Milne-Edwards, mon illustre matre, les classer en cinq sections. Les petits animalcules qui scrtent ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs dpts calcaires qui deviennent rochers, rcifs, lots, les. Ici, ils forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac intrieur, que des brches mettent en communication avec la mer. L, ils figurent des barrires de rcifs semblables celles qui existent sur les ctes de la Nouvelle-Caldonie et de diverses les des Pomotou. En d'autres endroits, comme la Runion et Maurice, ils lvent des rcifs frangs, hautes murailles droites, prs desquelles les profondeurs de l'Ocan sont considrables. En prolongeant quelques encablures seulement les accores de l'le Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces travailleurs microscopiques. Ces murailles taient spcialement l'oeuvre des madrporaires dsigns par les noms de millepores, de porites, d'astres et de mandrines. Ces polypes se dveloppent particulirement dans les couches agites de la surface de la mer, et par consquent, c'est par leur partie suprieure qu'ils commencent ces substructions, lesquelles s'enfoncent peu peu avec les dbris de scrtions qui les supportent. Telle est, du moins, la thorie de M. Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - thorie suprieure, selon moi, celle qui donne pour base aux travaux madrporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergs quelques pieds au-dessous du niveau de la mer. Je pus observer de trs prs ces curieuses murailles, car, leur aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mtres de profondeur, et nos nappes lectriques faisaient tinceler ce brillant calcaire. Rpondant une question que me posa Conseil, sur la dure d'accroissement de ces barrires colossales, je l'tonnai beaucoup en lui disant que les savants portaient cet accroissement un huitime de pouce par sicle. Donc, pour lever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?... -- Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge singulirement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la houille, c'est--dire la minralisation des forts enlises par les dluges, a exig un temps beaucoup plus considrable. Mais j'ajouterai que les jours de la Bible ne sont que des poques et non l'intervalle qui s'coule entre deux levers de soleil, car, d'aprs la Bible elle-mme. Le soleil ne date pas du premier jour de la cration. Lorsque le _Nautilus_ revint la surface de l'Ocan, je pus embrasser dans tout son dveloppement cette le de Clermont-Tonnerre, basse et boise. Ses roches madrporiques furent videmment fertilises par les trombes et les temptes. Un jour, quelque graine, enleve par l'ouragan aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mles des dtritus dcomposs de poissons et de plantes marines qui formrent l'humus vgtal. Une noix de coco, pousse par les lames, arriva sur cette cte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arrta la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La vgtation gagna peu peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordrent sur des troncs arrachs aux les du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les oiseaux nichrent dans les jeunes arbres. De cette faon, la vie animale se dveloppa, et, attir par la verdure et la fertilit, l'homme apparut. Ainsi se formrent ces les, oeuvres immenses d'animaux microscopiques. Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'loignement, et la route du _Nautilus_ se modifia d'une manire sensible. Aprs avoir touch le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquime degr de longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la zone intertropicale. Quoique le soleil de l't ft prodigue de ses rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car trente ou quarante mtres au-dessous de l'eau, la temprature ne s'levait pas au-dessus de dix douze degrs. Le 15 dcembre, nous laissions dans l'est le sduisant archipel de la Socit, et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperus le matin, quelques milles sous le vent, les sommets levs de cette le. Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des maquereaux, des bonites, des albicores, et des varits d'un serpent de mer nomm munrophis. Le _Nautilus_ avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept cent vingt milles taient relevs au loch, lorsqu'il passa entre l'archipel de Tonga-Tabou, o prirent les quipages de l'_Argo_, du _Port-au-Prince_ et du _Duke-of-Portland_, et l'archipel des Navigateurs, o fut tu le capitaine de Langle, l'ami de La Prouse. Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, o les sauvages massacrrent les matelots de l'_Union_ et le capitaine Bureau, de Nantes, commandant l'_Aimable-Josephine_. Cet archipel qui se prolonge sur une tendue de cent lieues du nord au sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est l'ouest, est compris entre 60 et 20 de latitude sud, et 174 et 179 de longitude ouest. Il se compose d'un certain nombre d'les, d'lots et d'cueils, parmi lesquels on remarque les les de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de Kandubon. Ce fut Tasman qui dcouvrit ce groupe en 1643, l'anne mme o Toricelli inventait le baromtre, et o Louis XIV montait sur le trne. Je laisse penser lequel de ces faits fut le plus utile l'humanit. Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin Dumont-d'Urville, en 1827, dbrouilla tout le chaos gographique de cet archipel. Le _Nautilus_ s'approcha de la baie de Wailea, thtre des terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, claira le mystre du naufrage de La Prouse. Cette baie, drague plusieurs reprises, fournit abondamment des hutres excellentes. Nous en mangemes immodrment, aprs les avoir ouvertes sur notre table mme, suivant le prcepte de Snque. Ces mollusques appartenaient l'espce connue sous le nom d'_ostrea lamellosa_, qui est trs commune en Corse. Ce banc de Wailea devait tre considrable, et certainement, sans des causes multiples de destruction, ces agglomrations finiraient par combler les baies, puisque l'on compte jusqu' deux millions d'oeufs dans un seul individu. Et si matre Ned Land n'eut pas se repentir de sa gloutonnerie en cette circonstance, c'est que l'hutre est le seul mets qui ne provoque jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines de ces mollusques acphales pour fournir les trois cent quinze grammes de substance azote, ncessaires la nourriture quotidienne d'un seul homme. Le 25 dcembre, le _Nautilus_ naviguait au milieu de l'archipel des Nouvelles-Hbrides, que Quiros dcouvrit en 1606, que Bougainville explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe se compose principalement de neuf grandes les, et forme une bande de cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15 et 2 de latitude sud, et entre 164 et 168 de longitude. Nous passmes assez prs de l'le d'Aurou, qui, au moment des observations de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, domine par un pic d'une grande hauteur. Ce jour-l, c'tait Nol, et Ned Land me sembla regretter vivement la clbration du Christmas , la vritable fte de la famille, dont les protestants sont fanatiques. Je n'avais pas aperu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours, quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours l'air d'un homme qui vous a quitt depuis cinq minutes. J'tais occup reconnatre sur le planisphre la route du _Nautilus_. Le capitaine s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et pronona ce seul mot : Vanikoro. Ce nom fut magique. C'tait le nom des lots sur lesquels vinrent se perdre les vaisseaux de La Prouse. Je me relevai subitement. Le _Nautilus_ nous porte Vanikoro ? demandai-je. -- Oui, monsieur le professeur, rpondit le capitaine. -- Et je pourrai visiter ces les clbres o se brisrent la _Boussole_ et l'_Astrolabe_ ? -- Si cela vous plat, monsieur le professeur. -- Quand serons-nous Vanikoro ? -- Nous y sommes, monsieur le professeur. Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de l, mes regards parcoururent avidement l'horizon. Dans le nord-est mergeaient deux les volcaniques d'ingale grandeur, entoures d'un rcif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. Nous tions en prsence de l'le de Vanikoro proprement dite, laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'le de la _Recherche_, et prcisment devant le petit havre de Vanou, situ par 164' de latitude sud, et 16432' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'intrieur, que dominait le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises. Le _Nautilus_, aprs avoir franchi la ceinture extrieure de roches par une troite passe, se trouva en dedans des brisants, o la mer avait une profondeur de trente quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage des paltuviers, j'aperus quelques sauvages qui montrrent une extrme surprise notre approche. Dans ce long corps noirtre, s'avanant fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque ctac formidable dont ils devaient se dfier ? En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage de La Prouse. Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui rpondis-je. -- Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait ? me demanda-t-il d'un ton un peu ironique. -- Trs facilement. Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient fait connatre, travaux dont voici le rsum trs succinct. La Prouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoys par Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils montaient les corvettes la _Boussole_ et l'_Astrolabe_, qui ne reparurent plus. En 1791, le gouvernement franais, justement inquiet du sort des deux corvettes, arma deux grandes fltes, la _Recherche_ et l'_Esprance_, qui quittrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni d'Entrecasteaux. Deux mois aprs, on apprenait par la dposition d'un certain Bowen, commandant l'_Albermale_, que des dbris de navires naufrags avaient t vus sur les ctes de la Nouvelle-Gorgie. Mais d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine, d'ailleurs - se dirigea vers les les de l'Amiraut, dsignes dans un rapport du capitaine Hunter comme tant le lieu du naufrage de La Prouse. Ses recherches furent vaines. L'_Esprance_ et la _Recherche_ passrent mme devant Vanikoro sans s'y arrter, et, en somme, ce voyage fut trs malheureux, car il cota la vie d'Entrecasteaux, deux de ses seconds et plusieurs marins de son quipage. Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le premier, retrouva des traces indiscutables des naufrags. Le 15 mai 1824, son navire, le _Saint-Patrick_, passa prs de l'le de Tikopia, l'une des Nouvelles-Hbrides. L, un lascar, l'ayant accost dans une pirogue, lui vendit une poigne d'pe en argent qui portait l'empreinte de caractres gravs au burin. Ce lascar prtendait, en outre, que, six ans auparavant, pendant un sjour Vanikoro, il avait vu deux Europens qui appartenaient des navires chous depuis de longues annes sur les rcifs de l'le. Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Prouse, dont la disparition avait mu le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, o, suivant le lascar, se trouvaient de nombreux dbris du naufrage ; mais les vents et les courants l'en empchrent. Dillon revint Calcutta. L, il sut intresser sa dcouverte la Socit Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna le nom de la _Recherche_, fut mis sa disposition, et il partit, le 23 janvier 1827, accompagn d'un agent franais. La _Recherche_, aprs avoir relch sur plusieurs points du Pacifique, mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce mme havre de Vanou, o le _Nautilus_ flottait en ce moment. L, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de dix-huit, des dbris d'instruments d'astronomie, un morceau de couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription : _Bazin m'a fait_ , marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers 1785. Le doute n'tait donc plus possible. Dillon, compltant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la Nouvelle-Zlande, mouilla Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en France, o il fut trs sympathiquement accueilli par Charles X. Mais, ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des travaux de Dillon, tait dj parti pour chercher ailleurs le thtre du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un baleinier que des mdailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la Nouvelle-Caldonie. Dumont d'Urville, commandant l'_Astrolabe_, avait donc pris la mer, et, deux mois aprs que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait devant Hobart-Town. L, il avait connaissance des rsultats obtenus par Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de l'_Union_, de Calcutta, ayant pris terre sur une le situe par 818' de latitude sud et 15630' de longitude est, avait remarqu des barres de fer et des toffes rouges dont se servaient les naturels de ces parages. Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi ces rcits rapports par des journaux peu dignes de confiance, se dcida cependant se lancer sur les traces de Dillon. Le 10 fvrier 1828, I '_Astrolabe_ se prsenta devant Tikopia, prit pour guide et interprte un dserteur fix sur cette le, fit route vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 fvrier, prolongea ses rcifs jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrire, dans le havre de Vanou. Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'le, et rapportrent quelques dbris peu importants. Les naturels, adoptant un systme de dngations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du sinistre. Cette conduite, trs louche, laissa croire qu'ils avaient maltrait les naufrags, et, en effet, ils semblaient craindre que Dumont d'Urville ne ft venu venger La Prouse et ses infortuns compagnons. Cependant, le 26, dcids par des prsents, et comprenant qu'ils n'avaient craindre aucune reprsaille, ils conduisirent le second, M. Jacquinot, sur le thtre du naufrage. L, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les rcifs Pacou et Vanou, gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb, empts dans les concrtions calcaires. La chaloupe et la baleinire de l'_Astrolabe_ furent diriges vers cet endroit, et, non sans de longues fatigues, leurs quipages parvinrent retirer une ancre pesant dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre. Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La Prouse, aprs avoir perdu ses deux navires sur les rcifs de l'le, avait construit un btiment plus petit, pour aller se perdre une seconde fois... O ? On ne savait. Le commandant de l'_Astrolabe_ fit alors lever, sous une touffe de mangliers, un cnotaphe la mmoire du clbre navigateur et de ses compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pt tenter la cupidit des naturels. Puis, Dumont d'Urville voulut partir ; mais ses quipages taient mins par les fivres de ces ctes malsaines, et, trs malade lui-mme, il ne put appareiller que le 17 mars. Cependant, le gouvernement franais, craignant que Dumont d'Urville ne ft pas au courant des travaux de Dillon, avait envoy Vanikoro la corvette la _Bayonnaise_, commande par Legoarant de Tromelin, qui tait en station sur la cte ouest de l'Amrique. La _Bayonnaise_ mouilla devant Vanikoro, quelques mois aprs le dpart de l'_Astrolabe_, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les sauvages avaient respect le mausole de La Prouse. Telle est la substance du rcit que je fis au capitaine Nemo. Ainsi, me dit-il, on ne sait encore o est all prir ce troisime navire construit par les naufrags sur l'le de Vanikoro ? -- On ne sait. Le capitaine Nemo ne rpondit rien, et me fit signe de le suivre au grand salon. Le _Nautilus_ s'enfona de quelques mtres au-dessous des flots, et les panneaux s'ouvrirent. Je me prcipitai vers la vitre, et sous les emptements de coraux, revtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophylles, travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des glyphisidons, des pomphrides, des diacopes, des holocentres, je reconnus certains dbris que les dragues n'avaient pu arracher, des triers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de cabestan, une trave, tous objets provenant des navires naufrags et maintenant tapisss de fleurs vivantes. Et pendant que je regardais ces paves dsoles, le capitaine Nemo me dit d'une voix grave : Le commandant La Prouse partit le 7 dcembre 1785 avec ses navires la _Boussole_ et l'_Astrolabe_. Il mouilla d'abord Botany-Bay, visita l'archipel des Amis, la Nouvelle-Caldonie, se dirigea vers Santa-Cruz et relcha Namouka, l'une des les du groupe Hapa. Puis, ses navires arrivrent sur les rcifs inconnus de Vanikoro. La _Boussole_, qui marchait en avant, s'engagea sur la cte mridionale. L'_Astrolabe_ vint son secours et s'choua de mme. Le premier navire se dtruisit presque immdiatement. Le second, engrav sous le vent, rsista quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufrags. Ceux-ci s'installrent dans l'le, et construisirent un btiment plus petit avec les dbris des deux grands. Quelques matelots restrent volontairement Vanikoro. Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Prouse. Ils se dirigrent vers les les Salomon, et ils prirent, corps et biens, sur la cte occidentale de l'le principale du groupe, entre les caps Dception et Satisfaction ! -- Et comment le savez-vous ? m'criai-je. -- Voici ce que j'ai trouv sur le lieu mme de ce dernier naufrage ! Le capitaine Nemo me montra une bote de ferblanc, estampille aux armes de France, et toute corrode par les eaux salines. Il l'ouvrit, et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles. C'taient les instructions mme du ministre de la Marine au commandant La Prouse, annotes en marge de la main de Louis XVI ! Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! XX LE DTROIT DE TORRS Pendant la nuit du 27 au 28 dcembre, le _Nautilus_ abandonna les parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction tait sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante lieues qui sparent le groupe de La Prouse de la pointe sud-est de la Papouasie. Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la plate-forme. Monsieur, me dit ce brave garon, monsieur me permettra-t-il de lui souhaiter une bonne anne ? -- Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'tais Paris, dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par une bonne anne , dans les circonstances o nous nous trouvons. Est-ce l'anne qui amnera la fin de notre emprisonnement, ou l'anne qui verra se continuer cet trange voyage ? -- Ma foi, rpondit Conseil, je ne sais trop que dire monsieur. Il est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernire merveille est toujours la plus tonnante, et si cette progression se maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne retrouverons jamais une occasion semblable. -- Jamais, Conseil. -- En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas plus gnant que s'il n'existait pas. -- Comme tu le dis, Conseil. -- Je pense donc, n'en dplaise monsieur, qu'une bonne anne serait une anne qui nous permettrait de tout voir... -- De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-tre long. Mais qu'en pense Ned Land ? -- Ned Land pense exactement le contraire de moi, rpondit Conseil. C'est un esprit positif et un estomac imprieux. Regarder les poissons et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de viande, cela ne convient gure un digne Saxon auquel les beefsteaks sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion modre, n'effrayent gure ! -- Pour mon compte, Conseil, ce n'est point l ce qui me tourmente, et je m'accommode trs bien du rgime du bord. -- Moi de mme, rpondit Conseil. Aussi je pense autant rester que matre Land prendre la fuite. Donc, si l'anne qui commence n'est pas bonne pour moi, elle le sera pour lui, et rciproquement. De cette faon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure, je souhaite monsieur ce qui fera plaisir monsieur. -- Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre plus tard la question des trennes, et de les remplacer provisoirement par une bonne poigne de main. Je n'ai que cela sur moi. -- Monsieur n'a jamais t si gnreux , rpondit Conseil. Et l-dessus, le brave garon s'en alla. Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles, soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de dpart dans les mers du Japon. Devant l'peron du _Nautilus_ s'tendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la cte nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait une distance de quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le btiment que montait Cook donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grce cette circonstance que le morceau de corail, dtach au choc, resta engag dans la coque entr'ouverte. J'aurais vivement souhait de visiter ce rcif long de trois cent soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait avec une intensit formidable et comparable aux roulements du tonnerre. Mais en ce moment, les plans inclins du _Nautilus_ nous entranaient une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles corallignes. Je dus me contenter des divers chantillons de poissons rapports par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons, espces de scombres grands comme des thons, aux flancs bleutres et rays de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent notre table une chair excessivement dlicate. On prit aussi un grand nombre de spares vertors, longs d'un demi-dcimtre, ayant le got de la dorade, et des pyrapdes volants, vritables hirondelles sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses espces d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des perons, des. cadrans, des crites, des hyalles. La flore tait reprsente par de belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprgnes du mucilage qui transsudait travers leurs pores, et parmi lesquelles je recueillis une admirable _Nemastoma Geliniaroide_, qui fut classe parmi les curiosits naturelles du muse. Deux jours aprs avoir travers la mer de Corail, le 4 janvier, nous emes connaissance des ctes de la Papouasie. A cette occasion, le capitaine Nemo m'apprit que son intention tait de gagner l'ocan Indien par le dtroit de Torrs. Sa communication se borna l. Ned vit avec plaisir que cette route le rapprochait des mers europennes. Ce dtroit de Torrs est regard comme non moins dangereux par les cueils qui le hrissent que par les sauvages habitants qui frquentent ses ctes. Il spare de la Nouvelle-Hollande la grande le de la Papouasie, nomme aussi Nouvelle-Guine. La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de large, et une superficie de quarante mille lieues gographiques. Elle est situe, en latitude, entre 0l9' et 102' sud, et en longitude, entre 12823' et 14615'. A midi, pendant que le second prenait la hauteur du soleil, j'aperus les sommets des monts Arfalxs, levs par plans et termins par des pitons aigus. Cette terre, dcouverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut visite successivement par don Jos de Meness en 1526, par Grijalva en 1527, par le gnral espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en 1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville, Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en 1823, et par Dumont d'Urville en 1827. C'est le foyer des noirs qui occupent toute la Malaisie , a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais gure que les hasards de cette navigation allaient me mettre en prsence des redoutables Andamenes. Le _Nautilus_ se prsenta donc l'entre du plus dangereux dtroit du globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent peine franchir, dtroit que Louis Paz de Torrs affronta en revenant des mers du Sud dans la Mlansie, et dans lequel, en 1840, les corvettes choues de Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le Nautilus lui-mme, suprieur tous les dangers de la mer, allait, cependant, faire connaissance avec les rcifs coralliens. Le dtroit de Torrs a environ trente-quatre lieues de large, mais il est obstru par une innombrable quantit d'les, d'lots, de brisants, de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En consquence, le capitaine Nemo prit toutes les prcautions voulues pour le traverser. Le _Nautilus_, flottant fleur d'eau, s'avanait sous une allure modre. Son hlice, comme une queue de ctac, battait les flots avec lenteur. Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions pris place sur la plate-forme toujours dserte. Devant nous s'levait la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait tre l, dirigeant lui-mme son _Nautilus_. J'avais sous les yeux les excellentes cartes du dtroit de Torrs leves et dresses par l'ingnieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui faisaient partie de l'tat-major de Dumont d'Urville pendant son dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine King, les meilleures cartes qui dbrouillent l'imbroglio de cet troit passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention. Autour du _Nautilus_ la mer bouillonnait avec furie. Le courant de flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tte mergeait et l. Voil une mauvaise mer ! me dit Ned Land. -- Dtestable, en effet, rpondis-je, et qui ne convient gure un btiment comme le _Nautilus_. -- Il faut, reprit le Canadien, que ce damn capitaine soit bien certain de sa route, car je vois l des pts de coraux qui mettraient sa coque en mille pices, si elle les effleurait seulement ! En effet, la situation tait prilleuse, mais le _Nautilus_ semblait se glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux cueils. Il ne suivait pas exactement la route de l'_Astrolabe_ et de la _Zle_ qui fut fatale Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'le Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le nord-ouest, il se porta, travers une grande quantit d'les et d'lots peu connus, vers l'le Tound et le canal Mauvais. Je me demandais dj si le capitaine Nemo, imprudent jusqu' la folie, voulait engager son navire dans cette passe o touchrent les deux corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa direction et coupant droit l'ouest, il se dirigea vers l'le Gueboroar. Il tait alors trois heures aprs-midi. Le flot se cassait, la mare tant presque pleine. Le _Nautilus_ s'approcha de cette le que je vois encore avec sa remarquable lisire de pendanus. Nous la rangions moins de deux milles. Soudain, un choc me renversa. Le _Nautilus_ venait de toucher contre un cueil, et il demeura immobile, donnant une lgre gte sur bbord. Quand je me relevai, j'aperus sur la plate-forme le capitaine Nemo et son second. Ils examinaient la situation du navire, changeant quelques mots dans leur incomprhensible idiome. Voici quelle tait cette situation. A deux milles, par tribord, apparaissait l'le Gueboroar dont la cte s'arrondissait du nord l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient dj quelques ttes de coraux que le jusant laissait dcouvert. Nous nous tions chous au plein, et dans une de ces mers o les mares sont mdiocres, circonstance fcheuse pour le renflouage du _Nautilus_. Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque tait solidement lie. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il risquait fort d'tre jamais attach sur ces cueils, et alors c'en tait fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo. Je rflchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours matre de lui, ne paraissant ni mu ni contrari, s'approcha : Un accident ? lui dis-je. -- Non, un incident, me rpondit-il. -- Mais un incident, rpliquai-je, qui vous obligera peut-tre redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste ngatif. C'tait me dire assez clairement que rien ne le forcerait jamais remettre les pieds sur un continent. Puis il dit : D'ailleurs, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ n'est pas en perdition. Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Ocan. Notre voyage ne fait que commencer, et je ne dsire pas me priver si vite de l'honneur de votre compagnie. -- Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure ironique de cette phrase, le _Nautilus_ s'est chou au moment de la pleine mer. Or, les mares ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si vous ne pouvez dlester le Nautilus - ce qui me parat impossible je ne vois pas comment il sera renflou. -- Les mares ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison, monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo, mais, au dtroit de Torrs, on trouve encore une diffrence d'un mtre et demi entre le niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien tonn si ce complaisant satellite ne soulve pas suffisamment ces masses d'eau, et ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu' lui seul. Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit l'intrieur du _Nautilus_. Quant au btiment, il ne bougeait plus et demeurait immobile, comme si les polypes coralliens l'eussent dj maonn dans leur indestructible ciment. Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint moi aprs le dpart du capitaine. Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la mare du 9, car il parat que la lune aura la complaisance de nous remettre flot. -- Tout simplement ? -- Tout simplement. -- Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa machine sur ses chanes, et tout faire pour se dhaler ? Puisque la mare suffira ! rpondit simplement Conseil. Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les paules. C'tait le marin qui parlait en lui. Monsieur, rpliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il n'est bon qu' vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de fausser compagnie au capitaine Nemo. -- Ami Ned, rpondis-je, je ne dsespre pas comme vous de ce vaillant _Nautilus_, et dans quatre jours nous saurons quoi nous en tenir sur les mares du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait tre opportun si nous tions en vue des ctes de l'Angleterre ou de la Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et il sera toujours temps d'en venir cette extrmit, si le Nautilus ne parvient pas se relever, ce que je regarderais comme un vnement grave. -- Mais ne saurait-on tter, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land. Voil une le. Sur cette le, il y a des arbres. Sous ces arbres, des animaux terrestres, des porteurs de ctelettes et de roastbeefs, auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents. -- Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range son avis. Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous transporter terre, ne ft-ce que pour ne pas perdre l'habitude de fouler du pied les parties solides de notre plante ? -- Je peux le lui demander, rpondis-je, mais il refusera. -- Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons quoi nous en tenir sur l'amabilit du capitaine. A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grce et d'empressement, sans mme avoir exig de moi la promesse de revenir bord. Mais une fuite travers les terres de la Nouvelle-Guine et t trs prilleuse, et je n'aurais pas conseill Ned Land de la tenter. Mieux valait tre prisonnier bord du _Nautilus_, que de tomber entre les mains des naturels de la Papouasie. Le canot fut mis notre disposition pour le lendemain matin. Je ne cherchai pas savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je pensai mme qu'aucun homme de l'quipage ne nous serait donn, et que Ned Land serait seul charg de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la terre se trouvait deux milles au plus, et ce n'tait qu'un jeu pour le Canadien de conduire ce lger canot entre les lignes de rcifs si fatales aux grands navires. Le lendemain, 5 janvier, le canot, dpont, fut arrach de son alvole et lanc la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent cette opration. Les avirons taient dans l'embarcation, et nous n'avions plus qu' y prendre place. A huit heures, arms de fusils et de haches, nous dbordions du _Nautilus_. La mer tait assez calme. Une petite brise soufflait de terre. Conseil et moi, placs aux avirons, nous nagions vigoureusement, et Ned gouvernait dans les troites passes que les brisants laissaient entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement. Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'tait un prisonnier chapp de sa prison, et il ne songeait gure qu'il lui faudrait y rentrer. De la viande ! rptait-il, nous allons donc manger de la viande, et quelle viande ! Du vritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en abuser, et un morceau de frache venaison, grill sur des charbons ardents, variera agrablement notre ordinaire. -- Gourmand ! rpondait Conseil, il m'en fait venir l'eau la bouche. -- Il reste savoir, dis-je, si ces forts sont giboyeuses, et si le gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-mme chasser le chasseur. -- Bon ! monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, dont les dents semblaient tre afftes comme un tranchant de hache, mais je mangerai du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupde dans cette le. -- L'ami Ned est inquitant, rpondit Conseil. -- Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal quatre pattes sans plumes, ou deux pattes avec plumes, sera salu de mon premier coup de fusil. -- Bon ! rpondis-je, voil les imprudences de matre Land qui vont recommencer ! -- N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, et nagez ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de ma faon. A huit heures et demie, le canot du _Nautilus_ venait s'chouer doucement sur une grve de sable, aprs avoir heureusement franchi l'anneau coralligne qui entourait l'le de Gueboroar. XXI QUELQUES JOURS TERRE Je fus assez vivement impressionn en touchant terre. Ned Land essayait le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant que deux mois que nous tions, suivant l'expression du capitaine Nemo, les passagers du _Nautilus_ , c'est--dire, en ralit, les prisonniers de son commandant. En quelques minutes, nous fmes une porte de fusil de la cte. Le sol tait presque entirement madrporique, mais certains lits de torrents desschs, sems de dbris granitiques, dmontraient que cette le tait due une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait derrire un rideau de forts admirables. Des arbres normes, dont la taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un l'autre par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berait une brise lgre. C'taient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mlangs profusion, et sous l'abri de leur vote verdoyante, au pied de leur stype gigantesque, croissaient des orchides des lgumineuses et des fougres. Mais, sans remarquer tous ces beaux chantillons de la flore papouasienne, le Canadien abandonna l'agrable pour l'utile. Il aperut un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous bmes leur lait, nous mangemes leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre l'ordinaire du _Nautilus_. Excellent ! disait Ned Land. -- Exquis ! rpondait Conseil. -- Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose ce que nous introduisions une cargaison de cocos son bord ? -- Je ne le crois pas, rpondis-je, mais il n'y voudra pas goter ! -- Tant pis pour lui ! dit Conseil. -- Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage. -- Un mot seulement, matre Land, dis-je au harponneur qui se disposait ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant d'en remplir le canot, il me parat sage de reconnatre si l'le ne produit pas quelque substance non moins utile. Des lgumes frais seraient bien reus l'office du _Nautilus_. -- Monsieur a raison, rpondit Conseil, et je propose de rserver trois places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les lgumes, et la troisime pour la venaison, dont je n'ai pas encore entrevu le plus mince chantillon. -- Conseil, il ne faut dsesprer de rien, rpondit le Canadien. -- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux aguets. Quoique l'le paraisse inhabite, elle pourrait renfermer, cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier ! -- H ! h ! fit Ned Land, avec un mouvement de mchoire trs significatif. -- Eh bien ! Ned ! s'cria Conseil. -- Ma foi, riposta le Canadien, je commence comprendre les charmes de l'anthropophagie ! -- Ned ! Ned ! que dites-vous l ! rpliqua Conseil. Vous, anthropophage ! Mais je ne serai plus en sret prs de vous, moi qui partage votre cabine ! Devrai-je donc me rveiller un jour demi dvor ? -- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger sans ncessit. -- Je ne m'y fie pas, rpondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le servir. Tandis que s'changeaient ces divers propos, nous pntrions sous les sombres votes de la fort, et pendant deux heures, nous la parcourmes en tous sens. Le hasard servit souhait cette recherche de vgtaux comestibles, et l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment prcieux qui manquait bord. Je veux parler de l'arbre pain, trs abondant dans l'le Gueboroar, et j'y remarquai principalement cette varit dpourvue de graines, qui porte en malais le nom de Rima . Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et forme de grandes feuilles multilobes, dsignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste cet artocarpus qui a t trs heureusement naturalis aux les Mascareignes. De sa masse de verdure se dtachaient de gros fruits globuleux, larges d'un dcimtre, et pourvus extrieurement de rugosits qui prenaient une disposition hexagonale. Utile vgtal dont la nature a gratifie les rgions auxquelles le bl manque, et qui, sans exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'anne. Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait dj mang pendant ses nombreux voyages, et il savait prparer leur substance comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses dsirs, et il n'y put tenir plus longtemps. Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne gote pas un peu de cette pte de l'arbre pain ! -- Gotez, ami Ned, gotez votre aise. Nous sommes ici pour faire des expriences, faisons-les. -- Ce ne sera pas long , rpondit le Canadien. Et, arm d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui ptilla joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore atteint un degr suffisant de maturit, et leur peau paisse recouvrait une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en trs grand nombre, jauntres et glatineux, n'attendaient que le moment d'tre cueillis. Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine Ned Land, qui les plaa sur un feu de charbons, aprs les avoir coups en tranches paisses, et ce faisant, il rptait toujours : Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon ! -- Surtout quand on en est priv depuis longtemps, dit Conseil. -- Ce n'est mme plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une ptisserie dlicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ? -- Non, Ned. -- Eh bien, prparez-vous absorber une chose succulente. Si vous n'y revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! Au bout de quelques minutes, la partie des fruits expose au feu fut compltement charbonne. A l'intrieur apparaissait une pte blanche, sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut. Il faut l'avouer, ce pain tait excellent, et j'en mangeai avec grand plaisir. Malheureusement, dis-je, une telle pte ne peut se garder frache, et il me parat inutile d'en faire une provision pour le bord. -- Par exemple, monsieur ! s'cria Ned Land. Vous parlez l comme un naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites une rcolte de ces fruits que nous reprendrons notre retour. -- Et comment les prparerez-vous ? demandai-je au Canadien. -- En fabriquant avec leur pulpe une pte fermente qui se gardera indfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la ferai cuire la cuisine du bord, et malgr sa saveur un peu acide, vous la trouverez excellente. -- Alors, matre Ned, je vois qu'il ne manque rien ce pain... -- Si, monsieur le professeur, rpondit le Canadien, il y manque quelques fruits ou tout ou moins quelques lgumes ! Cherchons les fruits et les lgumes. Lorsque notre rcolte fut termine, nous nous mmes en route pour complter ce dner terrestre . Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait une ample provision de bananes. Ces produits dlicieux de la zone torride mrissent pendant toute l'anne, et les Malais, qui leur ont donn le nom de pisang , les mangent sans les faire cuire. Avec ces bananes, nous recueillmes des jaks normes dont le got est trs accus, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur invraisemblable. Mais cette rcolte prit une grande partie de notre temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter. Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et, pendant sa promenade travers la fort, il glanait d'une main sre d'excellents fruits qui devaient complter sa provision. Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ? -- Hum ! fit le Canadien. -- Quoi ! vous vous plaignez ? -- Tous ces vgtaux ne peuvent constituer un repas, rpondit Ned. C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le rti ? -- En effet, dis-je, Ned nous avait promis des ctelettes qui me semblent fort problmatiques. -- Monsieur, rpondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas finie, mais elle n'est mme pas commence. Patience ! Nous finirons bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est pas en cet endroit, ce sera dans un autre... -- Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car il ne faut pas trop s'loigner. Je propose mme de revenir au canot. -- Quoi ! dj ! s'cria Ned. -- Nous devons tre de retour avant la nuit, dis-je. -- Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien. -- Deux heures, au moins, rpondit Conseil. -- Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'cria matre Ned Land avec un soupir de regret. -- En route , rpondit Conseil. Nous revnmes donc travers la fort, et nous compltmes notre rcolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour tre les abrou des Malais, et d'ignames d'une qualit suprieure. Nous tions surchargs quand nous arrivmes au canot. Cependant, Ned Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperut plusieurs arbres, hauts de vingt-cinq trente pieds, qui appartenaient l'espce des palmiers. Ces arbres, aussi prcieux que l'artocarpus, sont justement compts parmi les plus utiles produits de la Malaisie. C'taient des sagoutiers, vgtaux qui croissent sans culture, se reproduisant, comme les mriers, par leurs rejetons et leurs graines. Ned Land connaissait la manire de traiter ces arbres. Il prit sa hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientt couch sur le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturit se reconnaissait la poussire blanche qui saupoudrait leurs palmes. Je le regardai faire plutt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les yeux d'un homme affam. Il commena par enlever chaque tronc une bande d'corce, paisse d'un pouce, qui recouvrait un rseau de fibres allonges formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de farine gommeuse. Cette farine, c'tait le sagou, substance comestible qui sert principalement l'alimentation des populations mlansiennes. Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par morceaux, comme il et fait de bois brler, se rservant d'en extraire plus tard la farine, de la passer dans une toffe afin de la sparer de ses ligaments fibreux, d'en faire vaporer l'humidit au soleil, et de la laisser durcir dans des moules. Enfin, cinq heures du soir, chargs de toutes nos richesses, nous quittions le rivage de l'le, et, une demi-heure aprs, nous accostions le _Nautilus_. Personne ne parut notre arrive. L'norme cylindre de tle semblait dsert. Les provisions embarques, je descendis ma chambre. J'y trouvai mon souper prt. Je mangeai, puis je m'endormis. Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau bord. Pas un bruit l'intrieur, pas un signe de vie. Le canot tait rest le long du bord, la place mme o nous l'avions laiss. Nous rsolmes de retourner l'le Gueboroar. Ned Land esprait tre plus heureux que la veille au point de vue du chasseur, et dsirait visiter une autre partie de la fort. Au lever du soleil, nous tions en route. L'embarcation, enleve par le flot qui portait terre, atteignit l'le en peu d'instants. Nous dbarqumes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter l'instinct du Canadien, nous suivmes Ned Land dont les longues jambes menaaient de nous distancer. Ned Land remonta la cte vers l'ouest, puis, passant gu quelques lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables forts. Quelques martins-pcheurs rdaient le long des cours d'eau, mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva que ces volatiles savaient quoi s'en tenir sur des bipdes de notre espce, et j'en conclus que, si l'le n'tait pas habite, du moins, des tres humains la frquentaient. Aprs avoir travers une assez grasse prairie, nous arrivmes la lisire d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand nombre d'oiseaux. Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil. -- Mais il y en a qui se mangent ! rpondit le harponneur. -- Point, ami Ned, rpliqua Conseil, car je ne vois l que de simples perroquets. -- Ami Conseil, rpondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de ceux qui n'ont pas autre chose manger. -- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement prpar, vaut son coup de fourchette. En effet, sous l'pais feuillage de ce bois, tout un monde de perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une ducation plus soigne pour parler la langue humaine. Pour le moment, ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves kakatouas, qui semblaient mditer quelque problme philosophique, tandis que des loris d'un rouge clatant passaient comme un morceau d'tamine emport par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une varit de volatiles charmants, mais gnralement peu comestibles. Cependant, un oiseau particulier ces terres, et qui n'a jamais dpass la limite des les d'Arrou et des les des Papouas, manquait cette collection. Mais le sort me rservait de l'admirer avant peu. Aprs avoir travers un taillis de mdiocre paisseur, nous avions retrouv une plaine obstrue de buissons. Je vis alors s'enlever de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait se diriger contre le vent. Leur vol ondul, la grce de leurs courbes ariennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine les reconnatre. Des oiseaux de paradis ! m'criai-je. -- Ordre des passereaux, section des clystomores, rpondit Conseil. -- Famille des perdreaux ? demanda Ned Land. -- Je ne crois pas, matre Land. Nanmoins, je compte sur votre adresse pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale ! -- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitu manier le harpon que le fusil. Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois, ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. Tantt ils disposent des lacets au sommet des arbres levs que les paradisiers habitent de prfrence. Tantt ils s'en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont mme jusqu' empoisonner les fontaines o ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant nous, nous tions rduits les tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous puismes vainement une partie de nos munitions. Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le centre de l'le tait franchi, et nous n'avions encore rien tu. La faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'taient fis au produit de leur chasse, et ils avaient eu tort. Trs heureusement, Conseil, sa grande surprise, fit un coup double et assura le djeuner. Il abattit un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plums et suspendus une brochette, rtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces intressants animaux cuisaient, Ned prpara des fruits de l'artocarpus. Puis, le pigeon et le ramier furent dvors jusqu'aux os et dclars excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume leur chair et en fait un manger dlicieux. C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil. -- Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien. -- Un gibier quatre pattes, monsieur Aronnax, rpondit Ned Land. Tous ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi, tant que je n'aurai pas tu un animal ctelettes, je ne serai pas content ! -- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier. -- Continuons donc la chasse, rpondit Conseil, mais en revenant vers la mer. Nous sommes arrivs aux premires pentes des montagnes, et je pense qu'il vaut mieux regagner la rgion des forts. C'tait un avis sens, et il fut suivi. Aprs une heure de marche, nous avions atteint une vritable fort de sagoutiers. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se drobaient notre approche, et vritablement, je dsesprais de les atteindre, lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un cri de triomphe, et revint moi, rapportant un magnifique paradisier. Ah ! bravo ! Conseil, m'criai-je. -- Monsieur est bien bon, rpondit Conseil. -- Mais non, mon garon. Tu as fait l un coup de matre. Prendre un de ces oiseaux vivants, et le prendre la main ! -- Si monsieur veut l'examiner de prs, il verra que je n'ai pas eu grand mrite. -- Et pourquoi, Conseil ? -- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille. -- Ivre ? -- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dvorait sous le muscadier o je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de l'intemprance ! -- Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas. Le paradisier, enivr par le suc capiteux, tait rduit l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait peine. Mais cela m'inquita peu, et je le laissai cuver ses muscades. Cet oiseau appartenait la plus belle des huit espces que l'on compte en Papouasie et dans les les voisines. C'tait le paradisier grand-meraude , l'un des plus rares. Il mesurait trois dcimtres de longueur. Sa tte tait relativement petite, ses yeux placs prs de l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable runion de nuances, tant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles, noisette aux ailes empourpres leurs extrmits, jaune ple la tte et sur le derrire du cou, couleur d'meraude la gorge, brun marron au ventre et la poitrine. Deux filets corns et duveteux s'levaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes trs lgres, d'une finesse admirable, et ils compltaient l'ensemble de ce merveilleux oiseau que les indignes ont potiquement appel 1' oiseau du soleil . Je souhaitais vivement de pouvoir ramener Paris ce superbe spcimen des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en possde pas un seul vivant. C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui estime fort peu le gibier au point de vue de l'art. -- Trs rare, mon brave compagnon, et surtout trs difficile prendre vivant. Et mme morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important trafic. Aussi, les naturels ont-ils imagin d'en fabriquer comme on fabrique des perles ou des diamants. -- Quoi ! s'cria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ? -- Oui, Conseil. -- Et monsieur connat-il le procd des indignes ? -- Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes ont appeles plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement quelque pauvre perruche pralablement mutile. Puis ils teignent la suture, ils vernissent l'oiseau, et ils expdient aux musums et aux amateurs d'Europe ces produits de leur singulire industrie. -- Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses plumes, et tant que l'objet n'est pas destin tre mang, je n'y vois pas grand mal ! Mais si mes dsirs taient satisfaits par la possession de ce paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'taient pas encore. Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les naturels appellent bari-outang . L'animal venait propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupde, et il fut bien reu. Ned Land se montra trs glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touch par la balle lectrique, tait tomb raide mort. Le Canadien le dpouilla et le vida proprement, aprs en avoir retir une demi-douzaine de ctelettes destines fournir une grillade pour le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore tre marque par les exploits de Ned et de Conseil. En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes lastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule lectrique ne put les arrter dans leur course. Ah ! monsieur le professeur, s'cria Ned Land que la rage du chasseur prenait la tte, quel gibier excellent, cuit l'tuve surtout ! Quel approvisionnement pour le _Nautilus_ ! Deux ! trois ! cinq terre ! Et quand je pense que nous dvorerons toute cette chair, et que ces imbciles du bord n'en auront pas miette ! Je crois que, dans l'excs de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas tant parl, aurait massacr toute la bande ! Mais il se contenta d'une douzaine de ces intressants marsupiaux, qui forment le premier ordre des mammifres aplacentaires - nous dit Conseil. Ces animaux taient de petite taille. C'tait une espce de ces kangaroos-lapins , qui gtent habituellement dans le creux des arbres, et dont la vlocit est extrme ; mais s'ils sont de mdiocre grosseur, ils fournissent, du moins, la chair la plus estime. Nous tions trs satisfaits des rsultats de notre chasse. Le joyeux Ned se proposait de revenir le lendemain cette le enchante, qu'il voulait dpeupler de tous ses quadrupdes comestibles. Mais il comptait sans les vnements. A six heures du soir, nous avions regagn la plage. Notre canot tait chou sa place habituelle. Le _Nautilus_, semblable un long cueil, mergeait des flots deux milles du rivage. Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dner. Il s'entendait admirablement toute cette cuisine. Les ctelettes de bari-outang , grilles sur des charbons, rpandirent bientt une dlicieuse odeur qui parfuma l'atmosphre !... Mais je m'aperois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici en extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne, comme j'ai pardonn matre Land, et pour les mmes motifs ! Enfin, le dner fut excellent. Deux ramiers compltrent ce menu extraordinaire. La pte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermente de certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois mme que les ides de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la nettet dsirable. Si nous ne retournions pas ce soir au _Nautilus_ ? dit Conseil. Si nous n'y retournions jamais ? ajouta Ned Land. En ce moment une pierre vint tomber nos pieds, et coupa court la proposition du harponneur. XXII LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO Nous avions regard du ct de la fort, sans nous lever, ma main s'arrtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land achevant son office. Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mrite le nom d'arolithe. Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids son observation. Levs tous les trois, le fusil l'paule, nous tions prts rpondre toute attaque. Sont-ce des singes ? s'cria Ned Land. -- A peu prs, rpondit Conseil, ce sont des sauvages. -- Au canot ! dis-je en me dirigeant vers la mer. Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de naturels, arms d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisire d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite, cent pas peine. Notre canot tait chou dix toises de nous. Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les dmonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flches pleuvaient. Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgr l'imminence du danger, son cochon d'un ct, ses kangaroos de l'autre, il dtalait avec une certaine rapidit. En deux minutes, nous tions sur la grve. Charger le canot des provisions et des armes, le pousser la mer, armer les deux avirons, ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagn deux encablures, que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrrent dans l'eau jusqu' la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du _Nautilus_. Mais non. L'norme engin, couch au large, demeurait absolument dsert. Vingt minutes plus tard, nous montions bord. Les panneaux taient ouverts. Aprs avoir amarr le canot, nous rentrmes l'intrieur du _Nautilus_. Je descendis au salon, d'o s'chappaient quelques accords. Le capitaine Nemo tait l, courb sur son orgue et plong dans une extase musicale. Capitaine ! lui dis-je. Il ne m'entendit pas. Capitaine ! repris-je en le touchant de la main. Il frissonna, et se retournant : Ah ! c'est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien ! avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herboris avec succs ? -- Oui, capitaine, rpondis-je, mais nous avons malheureusement ramen une troupe de bipdes dont le voisinage me parat inquitant. -- Quels bipdes ? -- Des sauvages. -- Des sauvages ! rpondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous vous tonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, o n'y en a-t-il pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que vous appelez des sauvages ? -- Mais, capitaine... -- Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontr partout. -- Eh bien, rpondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir bord du _Nautilus_, vous ferez bien de prendre quelques prcautions. -- Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas l de quoi se proccuper. -- Mais ces naturels sont nombreux. -- Combien en avez-vous compt ? -- Une centaine, au moins. -- Monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo, dont les doigts s'taient replacs sur les touches de l'orgue, quand tous les indignes de la Papouasie seraient runis sur cette plage, le _Nautilus_ n'aurait rien craindre de leurs attaques ! Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument, et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui donnait ses mlodies une couleur essentiellement cossaise. Bientt, il eut oubli ma prsence, et fut plong dans une rverie que je ne cherchai plus dissiper. Je remontai sur la plate-forme. La nuit tait dj venue, car, sous cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans crpuscule. Je n'aperus plus que confusment l'Ile Gueboroar. Mais des feux nombreux, allums sur la plage, attestaient que les naturels ne songeaient pas la quitter. Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantt songeant ces indignes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable confiance du capitaine me gagnait - tantt les oubliant, pour admirer les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait vers la France, la suite de ces toiles zodiacales qui devaient l'clairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des constellations du znith. Je pensai alors que ce fidle et complaisant satellite reviendrait aprs-demain, cette mme place, pour soulever ces ondes et arracher le _Nautilus_ son lit de coraux. Vers minuit, voyant que tout tait tranquille sur les flots assombris aussi bien que sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis paisiblement. La nuit s'coula sans msaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans doute, la seule vue du monstre chou dans la baie, car, les panneaux, rests ouverts, leur eussent offert un accs facile l'intrieur du _Nautilus_. A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les ombres du matin se levaient. L'le montra bientt, travers les brumes dissipes, ses plages d'abord, ses sommets ensuite. Les indignes taient toujours l, plus nombreux que la veille - cinq ou six cents peut-tre. Quelques-uns, profitant de la mare basse, s'taient avancs sur les ttes de coraux, moins de deux encablures du _Nautilus_. Je les distinguai facilement. C'taient bien de vritables Papouas, taille athltique, hommes de belle race, au front large et lev, au nez gros mais non pat, aux dents blanches. Leur chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coup et distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages taient gnralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habilles, des hanches au genou, d'une vritable crinoline d'herbes que soutenait une ceinture vgtale. Certains chefs avaient orn leur cou d'un croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque tous, arms d'arcs, de flches et de boucliers, portaient leur paule une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse. Un de ces chefs, assez rapproch du _Nautilus_, l'examinait avec attention. Ce devait tre un mado de haut rang, car il se drapait dans une natte en feuilles de bananiers, dentele sur ses bords et releve d'clatantes couleurs. J'aurais pu facilement abattre cet indigne, qui se trouvait petite porte ; mais je crus qu'il valait mieux attendre des dmonstrations vritablement hostiles. Entre Europens et sauvages, il convient que les Europens ripostent et n'attaquent pas. Pendant tout le temps de la mare basse, ces indignes rdrent prs du _Nautilus_, mais ils ne se montrrent pas bruyants. Je les entendais rpter frquemment le mot assai , et leurs gestes je compris qu'ils m'invitaient aller terre, invitation que je crus devoir dcliner. Donc, ce jour-l, le canot ne quitta pas le bord, au grand dplaisir de matre Land qui ne put complter ses provisions. Cet adroit Canadien employa son temps prparer les viandes et farines qu'il avait rapportes de l'le Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnrent la terre vers onze heures du matin, ds que les ttes de corail commencrent disparatre sous le flot de la mare montante. Mais je vis leur nombre s'accrotre considrablement sur la plage. Il tait probable qu'ils venaient des les voisines ou de la Papouasie proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperu une seule pirogue indigne. N'ayant rien de mieux faire, je songeai draguer ces belles eaux limpides, qui laissaient voir profusion des coquilles, des zoophytes et des plantes plagiennes. C'tait, d'ailleurs, la dernire journe que le _Nautilus_ allait passer dans ces parages, si, toutefois, il flottait la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine Nemo. J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gre, peu prs semblable celles qui servent pcher les hutres. Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en dplaise monsieur, ils ne me semblent pas trs mchants ! -- Ce sont pourtant des anthropophages, mon garon. -- On peut tre anthropophage et brave homme, rpondit Conseil, comme on peut tre gourmand et honnte. L'un n'exclut pas l'autre. -- Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honntes anthropophages, et qu'ils dvorent honntement leurs prisonniers. Cependant, comme je ne tiens pas tre dvor, mme honntement, je me tiendrai sur mes gardes, car le commandant du _Nautilus_ ne parat prendre aucune prcaution. Et maintenant l'ouvrage. Pendant deux heures, notre pche fut activement conduite, mais sans rapporter aucune raret. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de harpes, de mlanies, et particulirement des plus beaux marteaux que j'eusse vu jusqu' ce jour. Nous prmes aussi quelques holoturies, des hutres perlires, et une douzaine de petites tortues qui furent rserves pour l'office du bord. Mais, au moment o je m'y attendais le moins, je mis la main sur une merveille, je devrais dire sur une difformit naturelle, trs rare rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil remontait charg de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue, c'est--dire le cri le plus perant que puisse produire un gosier humain. Eh ! qu'a donc monsieur ? demanda Conseil, trs surpris. Monsieur a-t-il t mordu ? -- Non, mon garon, et cependant, j'eusse volontiers pay d'un doigt ma dcouverte ! -- Quelle dcouverte ? -- Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe. -- Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre des pectinibranches, classe des gastropodes, embranchement des mollusques... -- Oui, Conseil, mais au lieu d'tre enroule de droite gauche, cette olive tourne de gauche droite ! -- Est-il possible ! s'cria Conseil. -- Oui, mon garon, c'est une coquille snestre ! -- Une coquille snestre ! rptait Conseil, le coeur palpitant. -- Regarde sa spire ! -- Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la prcieuse coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais prouv une motion pareille ! Et il y avait de quoi tre mu ! On sait, en effet, comme l'ont fait observer les naturalistes, que la dextrosit est une loi de nature. Les astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de rotation, se meuvent de droite gauche. L'homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa main gauche, et, consquemment, ses instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres, etc., sont combins de manire a tre employs de droite gauche. Or, la nature a gnralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses coquilles. Elles sont toutes dextres, de rares exceptions, et quand, par hasard, leur spire est snestre, les amateurs les payent au poids de l'or. Conseil et moi, nous tions donc plongs dans la contemplation de notre trsor, et je me promettais bien d'en enrichir le Musum, quand une pierre, malencontreusement lance par un indigne, vint briser le prcieux objet dans la main de Conseil. Je poussai un cri de dsespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa un sauvage qui balanait sa fronde dix mtres de lui. Je voulus l'arrter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui pendait au bras de l'indigne. Conseil, m'criai-je, Conseil ! -- Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commenc l'attaque ? -- Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme ! lui dis-je. -- Ah ! le gueux ! s'cria Conseil, j'aurais mieux aim qu'il m'et cass l'paule ! Conseil tait sincre, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la situation avait chang depuis quelques instants, et nous ne nous en tions pas aperus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Naulilus. Ces pirogues, creuses dans des troncs d'arbre, longues, troites, bien combines pour la marche, s'quilibraient au moyen d'un double balancier en bambous qui flottait la surface de l'eau. Elles taient manoeuvres par d'adroits pagayeurs demi nus, et je ne les vis pas s'avancer sans inquitude. C'tait vident que ces Papouas avaient eu dj des relations avec les Europens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre de fer allong dans la baie, sans mts, sans chemine, que devaient-ils en penser ? Rien de bon, car ils s'en taient d'abord tenus distance respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu peu confiance, et cherchaient se familiariser avec lui. Or, c'tait prcisment cette familiarit qu'il fallait empcher. Nos armes, auxquelles la dtonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet mdiocre sur ces indignes, qui n'ont de respect que pour les engins bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu les hommes, bien que le danger soit dans l'clair, non dans le bruit. En ce moment, les pirogues s'approchrent plus prs du _Nautilus_, et une nue de flches s'abattit sur lui. Diable ! il grle ! dit Conseil, et peut-tre une grle empoisonne ! -- Il faut prvenir le capitaine Nemo , dis-je en rentrant par le panneau. Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai frapper la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. Un entrez me rpondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo plong dans un calcul o les x et autres signes algbriques ne manquaient pas. Je vous drange ? dis-je par politesse. -- En effet, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine, mais je pense que vous avez eu des raisons srieuses de me voir ? -- Trs srieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines de sauvages. -- Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs pirogues ? -- Oui, monsieur. -- Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux. -- Prcisment, et je venais vous dire... -- Rien n'est plus facile , dit le capitaine Nemo. Et, pressant un bouton lectrique, il transmit un ordre au poste de l'quipage. Voil qui est fait, monsieur, me dit-il, aprs quelques instants. Le canot est en place, et les panneaux sont ferms. Vous ne craignez pas, j'imagine, que ces messieurs dfoncent des murailles que les boulets de votre frgate n'ont pu entamer ? -- Non, capitaine, mais il existe encore un danger. -- Lequel, monsieur ? -- C'est que demain, pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux pour renouveler l'air du _Nautilus_... -- Sans contredit, monsieur, puisque notre btiment respire la manire des ctacs. -- Or, si ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois pas comment vous pourrez les empcher d'entrer. -- Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront bord ? -- J'en suis certain. -- Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les en empcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne veux pas que ma visite l'le Gueboroar cote la vie un seul de ces malheureux ! Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et m'invita m'asseoir prs de lui. Il me questionna avec intrt sur nos excursions terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation effleura divers sujets, et, sans tre plus communicatif, le capitaine Nemo se montra plus aimable. Entre autres choses, nous en vnmes parler de la situation du _Nautilus_, prcisment chou dans ce dtroit, o Dumont d'Urville fut sur le point de se perdre. Puis ce propos : Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook, vous autres, Franais. Infortun savant ! Avoir brav les banquises du ple Sud, les coraux de l'Ocanie, les cannibales du Pacifique, pour prir misrablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme nergique a pu rflchir pendant les dernires secondes de son existence, vous figurez-vous quelles ont d tre ses suprmes penses ! En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait mu, et je porte cette motion son actif. Puis, la carte la main, nous revmes les travaux du navigateur franais, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au ple Sud qui amena la dcouverte des terres Adlie et Louis-Philippe, enfin ses levs hydrographiques des principales les de l'Ocanie. Ce que votre d'Urville a fait la surface des mers, me dit le capitaine Nemo, je l'ai fait l'intrieur de l'Ocan, et plus facilement, plus compltement que lui. L'_Astrolabe_ et la _Zle_, incessamment ballottes par les ouragans, ne pouvaient valoir le _Nautilus_, tranquille cabinet de travail, et vritablement sdentaire au milieu des eaux ! -- Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre les corvettes de Dumont d'Urville et le _Nautilus_. -- Lequel, monsieur ? -- C'est que le _Nautilus_ s'est chou comme elles ! -- Le _Nautilus_ ne s'est pas chou, monsieur, me rpondit froidement le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers, et les pnibles travaux, les manoeuvres qu'imposa d'Urville le renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'_Astrolabe_ et la _Zle_ ont failli prir, mais mon Nautilus ne court aucun danger. Demain, au jour dit, l'heure dite, la mare le soulvera paisiblement, et il reprendra sa navigation travers les mers. -- Capitaine, dis-je, je ne doute pas.... -- Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, deux heures quarante minutes du soir, le _Nautilus_ flottera et quittera sans avarie le dtroit de Torrs. Ces paroles prononces d'un ton trs bref, le capitaine Nemo s'inclina lgrement. C'tait me donner cong, et je rentrai dans ma chambre. L, je trouvai Conseil, qui dsirait connatre le rsultat de mon entrevue avec le capitaine. Mon garon, rpondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son _Nautilus_ tait menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine m'a rpondu trs ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose dire : Aie confiance en lui, et va dormir en paix. -- Monsieur n'a pas besoin de mes services ? -- Non, mon ami. Que fait Ned Land ? -- Que monsieur m'excuse, rpondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne un pt de kangaroo qui sera une merveille ! Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le bruit des sauvages qui pitinaient sur la plate-forme en poussant des cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'quipage sortt de son inertie habituelle. Il ne s'inquitait pas plus de la prsence de ces cannibales que les soldats d'un fort blind ne se proccupent des fourmis qui courent sur son blindage. A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas t ouverts. L'air ne fut donc pas renouvel l'intrieur, mais les rservoirs, chargs toute occurrence, fonctionnrent propos et lancrent quelques mtres cubes d'oxygne dans l'atmosphre appauvrie du _Nautilus_. Je travaillai dans ma chambre jusqu' midi, sans avoir vu, mme un instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire bord aucun prparatif de dpart. J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait point fait une promesse tmraire, le _Nautilus_ serait immdiatement dgag. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pt quitter son lit de corail. Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientt sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les asprits calcaires du fond corallien. A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le salon. Nous allons partir, dit-il. -- Ah ! fis-je. -- J'ai donn l'ordre d'ouvrir les panneaux. -- Et les Papouas ? -- Les Papouas ? rpondit le capitaine Nemo, haussant lgrement les paules. -- Ne vont-ils pas pntrer l'intrieur du _Nautilus_ ? -- Et comment ? -- En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir. -- Monsieur Aronnax, rpondit tranquillement le capitaine Nemo, on n'entre pas ainsi par les panneaux du _Nautilus_, mme quand ils sont ouverts. Je regardai le capitaine. Vous ne comprenez pas ? me dit-il. -- Aucunement. -- Eh bien ! venez et vous verrez. Je me dirigeai vers l'escalier central. L, Ned Land et Conseil, trs intrigus, regardaient quelques hommes de l'quipage qui ouvraient les panneaux, tandis que des cris de rage et d'pouvantables vocifrations rsonnaient au-dehors. Les mantelets furent rabattus extrieurement. Vingt figures horribles apparurent. Mais le premier de ces indignes qui mit la main sur la rampe de l'escalier, rejet en arrire par je ne sais quelle force invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes. Dix de ses compagnons lui succdrent. Dix eurent le mme sort. Conseil tait dans l'extase. Ned Land, emport par ses instincts violents, s'lana sur l'escalier. Mais, ds qu'il eut saisi la rampe deux mains, il fut renvers son tour. Mille diables ! s'cria-t-il. Je suis foudroy ! Ce mot m'expliqua tout. Ce n'tait plus une rampe, mais un cble de mtal, tout charg de l'lectricit du bord, qui aboutissait la plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse , et cette secousse et t mortelle, si le capitaine Nemo et lanc dans ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut rellement dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un rseau lectrique que nul ne pouvait impunment franchir. Cependant, les Papouas pouvants avaient battu en retraite, affols de terreur. Nous, moiti riants, nous consolions et frictionnions le malheureux Ned Land qui jurait comme un possd. Mais, en ce moment, le _Nautilus_, soulev par les dernires ondulations du flot, quitta son lit de corail cette quarantime minute exactement fixe par le capitaine. Son hlice battit les eaux avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu peu, et, naviguant la surface de l'Ocan, il abandonna sain et sauf les dangereuses passes du dtroit de Torrs. XXIII _GRI SOMNIA_ Le jour suivant, 10 janvier, le _Nautilus_ reprit sa marche entre deux eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer moins de trente-cinq milles l'heure. La rapidit de son hlice tait telle que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter. Quand je songeais que ce merveilleux agent lectrique, aprs avoir donn le mouvement, la chaleur, la lumire au _Nautilus_, le protgeait encore contre les attaques extrieures, et le transformait en une arche sainte laquelle nul profanateur ne touchait sans tre foudroy, mon admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait aussitt l'ingnieur qui l'avait cr. Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous doublmes ce cap Wessel, situ par 135 de longitude et l0 de latitude nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les rcifs taient encore nombreux, mais plus clairsems, et relevs sur la carte avec une extrme prcision. Le _Nautilus_ vita facilement les brisants de Money bbord, et les rcifs Victoria tribord, placs par 1300 de longitude, et sur ce dixime parallle que nous suivions rigoureusement. Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arriv dans la mer de Timor, avait connaissance de l'le de ce nom par 1220 de longitude. Cette le dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carres est gouverne par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est--dire issus de la plus haute origine laquelle un tre humain puisse prtendre. Aussi, ces anctres cailleux foisonnent dans les rivires de l'le, et sont l'objet d'une vnration particulire. On les protge, on les gte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des jeunes filles en pture, et malheur l'tranger qui porte la main sur ces lzards sacrs. Mais le _Nautilus_ n'eut rien dmler avec ces vilains animaux. Timor ne fut visible qu'un instant, midi, pendant que le second relevait sa position. galement, je ne fis qu'entrevoir cette petite le Rotti, qui fait partie du groupe, et dont les femmes ont une rputation de beaut trs tablie sur les marchs malais. A partir de ce point, la direction du _Nautilus_, en latitude, s'inflchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'ocan Indien. O la fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraner ? Remontrait-il vers les ctes de l'Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe ? Rsolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les continents habits ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler le cap de Bonne-Esprance, puis le cap Horn, et pousser au ple antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, o son Nautilus trouvait une navigation facile et indpendante ? L'avenir devait nous l'apprendre. Aprs avoir prolong les cueils de Cartier, d'Hibernia, de Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'lment solide contre l'lment liquide, le 14 janvier, nous tions au-del de toutes terres. La vitesse du _Nautilus_ fut singulirement ralentie, et, trs capricieux dans ses allures, tantt il nageait au milieu des eaux, et tantt il flottait leur surface. Pendant cette priode du voyage, le capitaine Nemo fit d'intressantes expriences sur les diverses tempratures de la mer des couches diffrentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevs s'obtiennent au moyen d'instruments assez compliqus, dont les rapports sont au moins douteux, que ce soient des sondes thermomtriques, dont les verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils bass sur la variation de rsistance de mtaux aux courants lectriques. Ces rsultats ainsi obtenus ne peuvent tre suffisamment contrls. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-mme chercher cette temprature dans les profondeurs de la mer, et son thermomtre, mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait immdiatement et srement le degr recherch. C'est ainsi que, soit en surchargeant ses rservoirs, soit en descendant obliquement au moyen de ses plans inclins, le _Nautilus_ atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept, neuf et dix mille mtres, et le rsultat dfinitif de ces expriences fut que la mer prsentait une temprature permanente de quatre degrs et demi, une profondeur de mille mtres, sous toutes les latitudes. Je suivais ces expriences avec le plus vif intrt. Le capitaine Nemo y apportait une vritable passion. Souvent, je me demandai dans quel but il faisait ces observations. tait-ce au profit de ces semblables ? Ce n'tait pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient prir avec lui dans quelque mer ignore ! A moins qu'il ne me destint le rsultat de ses expriences. Mais c'tait admettre que mon trange voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore. Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit galement connatre divers chiffres obtenus par lui et qui tablissaient le rapport des densits de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique. C'tait pendant la matine du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les diffrentes densits que prsentent les eaux de la mer. Je lui rpondis ngativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations rigoureuses ce sujet. Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer la certitude. -- Bien, rpondis-je, mais le _Nautilus_ est un monde part, et les secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu' la terre. -- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, aprs quelques instants de silence. C'est un monde part. Il est aussi tranger la terre que les plantes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et l'on ne connatra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. Cependant, puisque le hasard a li nos deux existences, je puis vous communiquer le rsultat de mes observations. -- Je vous coute, capitaine. -- Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense que l'eau douce, mais cette densit n'est pas uniforme. En effet, si je reprsente par un la densit de l'eau douce, je trouve un vingt-huit millime pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millime pour les eaux du Pacifique, un trente-millime pour les eaux de la Mditerrane... -- Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Mditerrane ? -- Un dix-huit millime pour les eaux de la mer Ionienne, et un vingt-neuf millime pour les eaux de l'Adriatique. Dcidment, le _Nautilus_ ne fuyait pas les mers frquentes de l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramnerait - peut-tre avant peu vers des continents plus civiliss. Je pensai que Ned Land apprendrait cette particularit avec une satisfaction trs naturelle. Pendant plusieurs jours, nos journes se passrent en expriences de toutes sortes, qui portrent sur les degrs de salure des eaux diffrentes profondeurs, sur leur lectrisation, sur leur coloration, sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine Nemo dploya une ingniosit qui ne fut gale que par sa bonne grce envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et demeurai de nouveau comme isol son bord. Le 16 janvier, le _Nautilus_ parut s'endormir quelques mtres seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils lectriques ne fonctionnaient pas, et son hlice immobile le laissait errer au gr des courants. Je supposai que l'quipage s'occupait de rparations intrieures, ncessites par la violence des mouvements mcaniques de la machine. Mes compagnons et moi, nous fmes alors tmoins d'un curieux spectacle. Les panneaux du salon taient ouverts, et comme le fanal du _Nautilus_ n'tait pas en activit, une vague obscurit rgnait au milieu des eaux. Le ciel orageux et couvert d'pais nuages ne donnait aux premires couches de l'Ocan qu'une insuffisante clart. J'observais l'tat de la mer dans ces conditions, et les plus gros poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres peine figures, quand le _Nautilus_ se trouva subitement transport en pleine lumire. Je crus d'abord que le fanal avait t rallum, et qu'il projetait son clat lectrique dans la masse liquide. Je me trompais, et aprs une rapide observation, je reconnus mon erreur. Le _Nautilus_ flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans cette obscurit devenait blouissante. Elle tait produite par des myriades d'animalcules lumineux, dont l'tincellement s'accroissait en glissant sur la coque mtallique de l'appareil. Je surprenais alors des clairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent t des coules de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses mtalliques portes au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition, certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu ign, dont toute ombre semblait devoir tre bannie. Non ! ce n'tait plus l'irradiation calme de notre clairage habituel ! Il y avait l une vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumire, on la sentait vivante ! En effet, c'tait une agglomration infinie d'infusoires plagiens, de noctiluques miliaires, vritables globules de gele diaphane, pourvus d'un tentacule filiforme, et dont on a compt jusqu' vingt-cinq mille dans trente centimtres cubes d'eau. Et leur lumire tait encore double par ces lueurs particulires aux mduses, aux astries, aux aurlies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents, imprgns du graissin des matires organiques dcomposes par la mer, et peut-tre du mucus secrte par les poissons. Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ flotta dans ces ondes brillantes, et notre admiration s'accrut voir les gros animaux marins s'y jouer comme des salamandres. Je vis l, au milieu de ce feu qui ne brle pas, des marsouins lgants et rapides, infatigables clowns des mers, et des istiophores longs de trois mtres, intelligents prcurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes varis, des scomberodes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui zbraient dans leur course la lumineuse atmosphre. Ce fut un enchantement que cet blouissant spectacle ! Peut-tre quelque condition atmosphrique augmentait-elle l'intensit de ce phnomne ? Peut-tre quelque orage se dchanait-il la surface des flots ? Mais, cette profondeur de quelques mtres, le _Nautilus_ ne ressentait pas sa fureur, et il se balanait paisiblement au milieu des eaux tranquilles. Ainsi nous marchions, incessamment charms par quelque merveille nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articuls, ses mollusques, ses poissons. Les journes s'coulaient rapidement, et je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait varier l'ordinaire du bord. Vritables colimaons, nous tions faits notre coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaon. Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous n'imaginions plus qu'il existt une vie diffrente la surface du globe terrestre, quand un vnement vint nous rappeler l'tranget de notre situation. Le 18 janvier, le _Nautilus_ se trouvait par 105 de longitude et 15 de latitude mridionale. Le temps tait menaant, la mer dure et houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromtre, qui baissait depuis quelques jours, annonait une prochaine lutte des lments. J'tais mont sur la plate-forme au moment o le second prenait ses mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la phrase quotidienne ft prononce. Mais, ce jour-l, elle fut remplace par une autre phrase non moins incomprhensible. Presque aussitt, je vis apparatre le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette, se dirigrent vers l'horizon. Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le point enferm dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa lunette, et changea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci semblait tre en proie une motion qu'il voulait vainement contenir. Le capitaine Nemo, plus matre de lui, demeurait froid. Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le second rpondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris ainsi, la diffrence de leur ton et de leurs gestes. Quant moi, j'avais soigneusement regard dans la direction observe, sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne d'horizon d'une parfaite nettet. Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrmit l'autre de la plate-forme, sans me regarder, peut-tre sans me voir. Son pas tait assur, mais moins rgulier que d'habitude. 11 s'arrtait parfois, et les bras croiss sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il chercher sur cet immense espace ? Le _Nautilus_ se trouvait alors quelques centaines de milles de la cte la plus rapproche. Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinment l'horizon, allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son chef par son agitation nerveuse. D'ailleurs, ce mystre allait ncessairement s'claircir, et avant peu, car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa puissance propulsive, imprima l'hlice une rotation plus rapide. En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine. Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point indiqu. Il l'observa longtemps. De mon ct, trs srieusement intrigu, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la cage du fanal qui formait saillie l'avant de la plate-forme, je me disposai parcourir toute la ligne du ciel et de la mer. Mais, mon oeil ne s'tait pas encore appliqu l'oculaire, que l'instrument me fut vivement arrach des mains. Je me retournai. Le capitaine Nemo tait devant moi, mais je ne le reconnus pas. Sa physionomie tait transfigure. Son oeil, brillant d'un feu sombre, se drobait sous son sourcil fronc. Ses dents se dcouvraient demi. Son corps raide, ses poings ferms, sa tte retire entre les paules, tmoignaient de la haine violente que respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombe de sa main, avait roul ses pieds. Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colre ? S'imaginait-il, cet incomprhensible personnage, que j'avais surpris quelque secret interdit aux htes du _Nautilus_ ? Non ! cette haine, je n'en tais pas l'objet, car il ne me regardait pas, et son oeil restait obstinment fix sur l'impntrable point de l'horizon. Enfin, le capitaine Nemo redevint matre de lui. Sa physionomie, si profondment altre, reprit son calme habituel. Il adressa son second quelques mots en langue trangre, puis il se retourna vers moi. Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez imprieux, je rclame de vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient moi. -- De quoi s'agit-il, capitaine ? -- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au moment o je jugerai convenable de vous rendre la libert. -- Vous tes le matre, lui rpondis-je, en le regardant fixement. Mais puis-je vous adresser une question ? -- Aucune, monsieur. Sur ce mot, je n'avais pas discuter, mais obir, puisque toute rsistance et t impossible. Je descendis la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur fis part de la dtermination du capitaine. Je laisse penser comment cette communication fut reue par le Canadien. D'ailleurs, le temps manqua toute explication. Quatre hommes de l'quipage attendaient la porte, et ils nous conduisirent cette cellule o nous avions pass notre premire nuit bord du _Nautilus_. Ned Land voulut rclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute rponse. Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? me demanda Conseil. Je racontai mes compagnons ce qui s'tait pass. Ils furent aussi tonns que moi, mais aussi peu avancs. Cependant, j'tais plong dans un abme de rflexions, et l'trange apprhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma pense. J'tais incapable d'accoupler deux ides logiques, et je me perdais dans les plus absurdes hypothses, quand je fus tir de ma contention d'esprit par ces paroles de Ned Land : Tiens ! le djeuner est servi ! En effet, la table tait prpare. Il tait vident que le capitaine Nemo avait donn cet ordre en mme temps qu'il faisait hter la marche du _Nautilus_. Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me demanda Conseil. -- Oui, mon garon, rpondis-je. -- Eh bien ! que monsieur djeune. C'est prudent, car nous ne savons ce qui peut arriver. -- Tu as raison, Conseil. -- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donn que le menu du bord. -- Ami Ned, rpliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le djeuner avait manqu totalement ! Cette raison coupa net aux rcriminations du harponneur. Nous nous mmes table. Le repas se fit assez silencieusement. Je mangeai peu. Conseil se fora , toujours par prudence, et Ned Land, quoi qu'il en et, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le djeuner termin, chacun de nous s'accota dans son coin. En ce moment, le globe lumineux qui clairait la cellule s'teignit et nous laissa dans une obscurit profonde. Ned Land ne tarda pas s'endormir, et, ce qui m'tonna, Conseil se laissa aller aussi un lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet imprieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau s'imprgner d'une paisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir ouverts, se fermrent malgr moi. J'tais en proie une hallucination douloureuse. videmment, des substances soporifiques avaient t mles aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'tait donc pas assez de la prison pour nous drober les projets du capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil ! J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer qui provoquaient un lger mouvement de roulis, cessrent. Le _Nautilus_ avait-il donc quitt la surface de l'Ocan ? tait-il rentr dans la couche immobile des eaux ? Je voulus rsister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme paralyss. Mes paupires, vritables calottes de plomb, tombrent sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d'hallucinations, s'empara de tout mon tre. Puis, les visions disparurent, et me laissrent dans un complet anantissement. XXIV LE ROYAUME DU CORAIL Le lendemain, je me rveillai la tte singulirement dgage. A ma grande surprise, j'tais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute, avaient t rintgrs dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent aperus plus que moi. Ce qui s'tait pass pendant cette nuit, ils l'ignoraient comme je l'ignorais moi-mme, et pour dvoiler ce mystre, je ne comptais que sur les hasards de l'avenir. Je songeai alors quitter ma chambre. tais-je encore une fois libre ou prisonnier ? Libre entirement. J'ouvris la porte, je pris par les coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, ferms la veille, taient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme. Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun souvenir, ils avaient t trs surpris de se retrouver dans leur cabine. Quant au _Nautilus_, il nous parut tranquille et mystrieux comme toujours. Il flottait la surface des flots sous une allure modre. Rien ne semblait chang bord. Ned Land, de ses yeux pntrants, observa la mer. Elle tait dserte. Le Canadien ne signala rien de nouveau l'horizon, ni voile, ni terre. Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, cheveles par le vent, imprimaient l'appareil un trs sensible roulis. Le _Nautilus_, aprs avoir renouvel son air, se maintint une profondeur moyenne de quinze mtres, de manire pouvoir revenir promptement la surface des flots. Opration qui, contre l'habitude, fut pratique plusieurs fois, pendant cette journe du 19 janvier. Le second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutume retentissait l'intrieur du navire. Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son mutisme ordinaires. Vers deux heures, j'tais au salon, occup classer mes notes, lorsque le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis mon travail, esprant qu'il me donnerait peut-tre des explications sur les vnements qui avaient marqu la nuit prcdente. Il n'en fit rien. Je le regardai. Sa figure me parut fatigue ; ses yeux rougis n'avaient pas t rafrachis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une tristesse profonde, un rel chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitt. consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place. Enfin, il vint vers moi et me dit : Etes-vous mdecin, monsieur Aronnax ? Je m'attendais si peu cette demande, que je le regardai quelque temps sans rpondre. Etes-vous mdecin ? rpta-t-il. Plusieurs de vos collgues ont fait leurs tudes de mdecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres. -- En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hpitaux. J'ai pratiqu pendant plusieurs annes avant d'entrer au Musum. -- Bien, monsieur. Ma rponse avait videmment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne sachant o il en voulait venir, j'attendis de nouvelles questions, me rservant de rpondre suivant les circonstances. Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous donner vos soins l'un de mes hommes ? -- Vous avez un malade ? -- Oui. -- Je suis prt vous suivre. -- Venez. J'avouerai que mon coeur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une certaine connexit entre cette maladie d'un homme de l'quipage et les vnements de la veille, et ce mystre me proccupait au moins autant que le malade. Le capitaine Nemo me conduisit l'arrire du _Nautilus_, et me fit entrer dans une cabine situe prs du poste des matelots. L, sur un lit, reposait un homme d'une quarantaine d'annes, figure nergique, vrai type de l'Anglo-Saxon. Je me penchai sur lui. Ce n'tait pas seulement un malade, c'tait un bless. Sa tte, emmaillote de linges sanglants, reposait sur un double oreiller. Je dtachai ces linges, et le bless, regardant de ses grands yeux fixes, me laissa faire, sans profrer une seule plainte. La blessure tait horrible. Le crne, fracass par un instrument contondant, montrait la cervelle nu, et la substance crbrale avait subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s'taient forms dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y avait eu la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du malade tait lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. La phlegmasie crbrale tait complte et entranait la paralysie du sentiment et du mouvement. Je pris le pouls du bless. Il tait intermittent. Les extrmits du corps se refroidissaient dj, et je vis que la mort s'approchait, sans qu'il me part possible de l'enrayer. Aprs avoir pans ce malheureux, je rajustai les linges de sa tte, et je me retournai vers le capitaine Nemo. D'o vient cette blessure ? Lui demandai-je. -- Qu'importe ! rpondit vasivement le capitaine. Un choc du _Nautilus_ a bris un des leviers de la machine, qui a frapp cet homme. Mais votre avis sur son tat ? J'hsitais me prononcer. Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n'entend pas le franais. Je regardai une dernire fois le bless, puis je rpondis : Cet homme sera mort dans deux heures. -- Rien ne peut le sauver ? -- Rien. La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissrent de ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer. Pendant quelques instants, j'observai encore ce mourant dont la vie se retirait peu peu. Sa pleur s'accroissait encore sous l'clat lectrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tte intelligente, sillonne de rides prmatures, que le malheur, la misre peut-tre, avaient creuses depuis longtemps. Je cherchais surprendre le secret de sa vie dans les dernires paroles chappes ses lvres ! Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax , me dit le capitaine Nemo. Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma chambre, trs mu de cette scne. Pendant toute la journe, je fus agit de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre mes songes frquemment interrompus, je crus entendre des soupirs lointains et comme une psalmodie funbre. tait-ce la prire des morts, murmure dans cette langue que je ne savais comprendre ? Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m'y avait prcd. Ds qu'il m'aperut, il vint moi. Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire aujourd'hui une excursion sous-marine ? -- Avec mes compagnons ? demandai-je. -- Si cela leur plat. -- Nous sommes vos ordres, capitaine. -- Veuillez donc aller revtir vos scaphandres. Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et Conseil. Je leur fis connatre la proposition du capitaine Nemo. Conseil s'empressa d'accepter, et, cette fois, le Canadien se montra trs dispos nous suivre. Il tait huit heures du matin. A huit heures et demie, nous tions vtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils d'clairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagns du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d'hommes de l'quipage, nous prenions pied une profondeur de dix mtres sur le sol ferme o reposait le _Nautilus_. Une lgre pente aboutissait un fond accident, par quinze brasses de profondeur environ. Ce fond diffrait compltement de celui que j'avais visit pendant ma premire excursion sous les eaux de l'Ocan Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, nulle fort plagienne. Je reconnus immdiatement cette rgion merveilleuse dont, ce jour-l, le capitaine Nemo nous faisait les honneurs. C'tait le royaume du corail. Dans l'embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires, on remarque l'ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C'est ce dernier qu'appartient le corail, curieuse substance qui fut tour tour classe dans les rgnes minral, vgtal et animal. Remde chez les anciens, bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais Peysonnel le rangea dfinitivement dans le rgne animal. Le corail est un ensemble d'animalcules, runis sur un polypier de nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un gnrateur unique qui les a produits par bourgeonnement, et ils possdent une existence propre, tout en participant la vie commune. C'est donc une sorte de socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte, qui se minralise tout en s'arborisant, suivant la trs juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait tre plus intressant pour moi que de visiter l'une de ces forts ptrifies que la nature a plantes au fond des mers. Les appareils Rumhkorff furent mis en activit, et nous suivmes un banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un jour cette portion de l'ocan indien. La route tait borde d'inextricables buissons forms par l'enchevtrement d'arbrisseaux que couvraient de petites fleurs toiles rayons blancs. Seulement, l'inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixes aux rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas. La lumire produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de ces ramures si vivement colores. Il me semblait voir ces tubes membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'tais tent de cueillir leurs fraches corolles ornes de dlicats tentacules, les unes nouvellement panouies, les autres naissant peine, pendant que de lgers poissons, aux rapides nageoires, les effleuraient en passant comme des voles d'oiseaux. Mais, si ma main s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animes, aussitt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches rentraient dans leurs tuis rouges, les fleurs s'vanouissaient sous mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux. Le hasard m'avait mis l en prsence des plus prcieux chantillons de ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pche dans la Mditerrane, sur les ctes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses tons vifs ces noms potiques de _fleur de sang_ et d'_cume de sang_ que le commerce donne ses plus beaux produits. Le corail se vend jusqu' cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette prcieuse matire, souvent mlange avec d'autres polypiers, formait alors des ensembles compacts et inextricables appels macciota , et sur lesquels je remarquai d'admirables spcimens de corail rose. Mais bientt les buissons se resserrrent, les arborisations grandirent. De vritables taillis ptrifis et de longues traves d'une architecture fantaisiste s'ouvrirent devant nos pas. Le capitaine Nemo s'engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit une profondeur de cent mtres. La lumire de nos serpentins produisait parfois des effets magiques, en s'accrochant aux rugueuses asprits de ces arceaux naturels et aux pendentifs disposs comme des lustres, qu'elle piquait de pointes de feu. Entre les arbrisseaux coralliens, j'observai d'autres polypes non moins curieux, des mlites, des iris aux ramifications articules, puis quelques touffes de corallines, les unes vertes, les autres rouges, vritables algues encrotes dans leurs sels calcaires, que les naturalistes, aprs longues discussions, ont dfinitivement ranges dans le rgne vgtal. Mais, suivant la remarque d'un penseur, c'est peut-tre l le point rel o la vie obscurment se soulve du sommeil de pierre, sans se dtacher encore de ce rude point de dpart . Enfin, aprs deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur de trois cents mtres environ, c'est--dire la limite extrme sur laquelle le corail commence se former. Mais l, ce n'tait plus le buisson isol, ni le modeste taillis de basse futaie. C'tait la fort immense, les grandes vgtations minrales, les normes arbres ptrifis, runis par des guirlandes d'lgantes plumarias, ces lianes de la mer, toutes pares de nuances et de reflets. Nous passions librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis qu' nos pieds, les tubipores, les mandrines, les astres, les fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, sem de gemmes blouissantes. Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer nos sensations ! Pourquoi tions-nous emprisonns sous ce masque de mtal et de verre ! Pourquoi les paroles nous taient-elles interdites de l'un l'autre ! Que ne vivions-nous, du moins, de la vie de ces poissons qui peuplent le liquide lment, ou plutt encore de celle de ces amphibies qui, pendant de longues heures, peuvent parcourir, au gr de leur caprice, le double domaine de la terre et des eaux ! Cependant, le capitaine Nemo s'tait arrt. Mes compagnons et mol nous suspendmes notre marche, et, me retournant, je vis que ses hommes formaient un demi-cercle autour de leur chef. En regardant avec plus d'attention, j'observai que quatre d'entre eux portaient sur leurs paules un objet de forme oblongue. Nous occupions, en cet endroit. Le centre d'une vaste clairire, entoure par les hautes arborisations de la fort sous-marine. Nos lampes projetaient sur cet espace une sorte de clart crpusculaire qui allongeait dmesurment les ombres sur le sol. A la limite de la clairire, l'obscurit redevenait profonde, et ne recueillait que de petites tincelles retenues par les vives artes du corail. Ned Land et Conseil taient prs de moi. Nous regardions, et il me vint la pense que j'allais assister a une scne trange. En observant le sol, je vis qu'il tait gonfl, en de certains points, par de lgres extumescences encrotes de dpts calcaires, et disposes avec une rgularit qui trahissait la main de l'homme. Au milieu de la clairire, sur un pidestal de rocs grossirement entasss, se dressait une croix de corail, qui tendait ses longs bras qu'on et dit faits d'un sang ptrifi. Sur un signe du capitaine Nemo, un de ses hommes s'avana, et quelques pieds de la croix, il commena creuser un trou avec une pioche qu'il dtacha de sa ceinture. Je compris tout ! Cette clairire c'tait un cimetire, ce trou, une tombe, cet objet oblong, le corps de l'homme mort dans la nuit ! Le capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune, au fond de cet inaccessible Ocan ! Non ! jamais mon esprit ne fut surexcit ce point ! Jamais ides plus impressionnantes n'envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce que voyait mes yeux ! Cependant, la tombe se creusait lentement. Les poissons fuyaient et l leur retraite trouble. J'entendais rsonner, sur le sol calcaire, le fer du pic qui tincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des eaux. Le trou s'allongeait, s'largissait, et bientt il fut assez profond pour recevoir le corps. Alors, les porteurs s'approchrent. Le corps, envelopp dans un tissu de byssus blanc, descendit dans sa humide tombe. Le capitaine Nemo, les bras croiss sur la poitrine, et tous les amis de celui qui les avait aims s'agenouillrent dans l'attitude de la prire... Mes deux compagnons et moi, nous nous tions religieusement inclins. La tombe fut alors recouverte des dbris arrachs au sol, qui formrent un lger renflement. Quand ce fut fait, le capitaine Nemo et ses hommes se redressrent ; puis, se rapprochant de la tombe, tous flchirent encore le genou, et tous tendirent leur main en signe de suprme adieu... Alors, la funbre troupe reprit le chemin du _Nautilus_, repassant sous les arceaux de la fort, au milieu des taillis, le long des buissons de corail, et toujours montant. Enfin, les feux du bord apparurent. Leur trane lumineuse nous guida jusqu'au _Nautilus_. A une heure, nous tions de retour. Ds que mes vtements furent changs, je remontai sur la plate-forme, et, en proie une terrible obsession d'ides, j'allai m'asseoir prs du fanal. Le capitaine Nemo me rejoignit. Je me levai et lui dis : Ainsi, suivant mes prvisions, cet homme est mort dans la nuit ? -- Oui, monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo. -- Et il repose maintenant prs de ses compagnons, dans ce cimetire de corail ? -- Oui, oublis de tous, mais non de nous ! Nous creusons la tombe, et les polypes se chargent d'y sceller nos morts pour l'ternit ! Et cachant d'un geste brusque son visage dans ses mains crispes, le capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. Puis il ajouta : C'est l notre paisible cimetire, quelques centaines de pieds au-dessous de la surface des flots ! -- Vos morts y dorment, du moins, tranquilles, capitaine, hors de l'atteinte des requins ! -- Oui, monsieur, rpondit gravement le capitaine Nemo, des requins et des hommes ! FIN DE LA PREMIRE PARTIE End of Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers (premire partie), by Jules Verne License: Share Alike