Produced by Norm Wolcott 20000 Lieues sous les mers, Part 2 JULES VERNE VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS ILLUSTRE DE 111 DESSINS PAR DE NEUVILLI BIBLIOTHEQUE D'EDUCATION ET DE RECREATION J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB PARIS ------------------------------------------------------------------------ TABLE DES MATIRES DEUXIME PARTIE I L'ocan Indien II Une nouvelle proposition du capitaine Nemo III Une perle de dix millions IV La mer Rouge V Arabian-Tunnel VI L'Archipel grec VII La Mditerrane en quarante-huit heures VIII La baie de Vigo IX Un continent disparu X Les houillres sous-marines XI La mer de Sargasses XII Cachalots et baleines XIII La banquise XIV Le ple Sud XV Accident ou incident ? XVI Faute d'air XVII Du cap Horn l'Amazone XVIII Les poulpes XIX Le Gulf-Stream XX Par 4724' de latitude et de 1728' de longitude XXI Une hcatombe XXII Les dernires paroles du capitaine Nemo XXIII Conclusion ------------------------------------------------------------------------ VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS DEUXIME PARTIE I L'OCAN INDIEN Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La premire s'est termine sur cette mouvante scne du cimetire de corail qui a laiss dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se droulait tout entire, et il n'tait pas jusqu' sa tombe qu'il n'et prpare dans le plus impntrable de ses abmes. L, pas un des monstres de l'Ocan ne viendrait troubler le dernier sommeil de ces htes du _Nautilus_, de ces amis, rivs les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la vie ! Nul homme, non plus ! avait ajout le capitaine. Toujours cette mme dfiance, farouche, implacable, envers les socits humaines ! Pour moi, je ne me contentais plus des hypothses qui satisfaisaient Conseil. Ce digne garon persistait ne voir dans le commandant du _Nautilus_ qu'un de ces savants mconnus qui rendent l'humanit mpris pour indiffrence. C'tait encore pour lui un gnie incompris qui, las des dceptions de la terre, avait d se rfugier dans cet inaccessible milieu o ses instincts s'exeraient librement. Mais, mon avis, cette hypothse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine Nemo. En effet, le mystre de cette dernire nuit pendant laquelle nous avions t enchans dans la prison et le sommeil, la prcaution si violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette prte parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due un choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de libert, mais peut-tre aussi les intrts de je ne sais quelles terribles reprsailles. En ce moment, rien n'est vident pour moi, je n'entrevois encore dans ces tnbres que des lueurs, et je dois me borner crire, pour ainsi dire, sous la dicte des vnements. D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'chapper du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas mme prisonniers sur parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchane. Nous ne sommes que des captifs, que des prisonniers dguiss sous le nom d'htes par un semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renonc l'espoir de recouvrer sa libert. Il est certain qu'il profitera de la premire occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce que la gnrosit du capitaine nous aura laiss pntrer des mystres du Nautilus ! Car enfin, faut-il har cet homme ou l'admirer ? Est-ce une victime ou un bourreau ? Et puis, pour tre franc, je voudrais. avant de l'abandonner jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin dont les dbuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir observ la complte srie des merveilles entasses sous les mers du globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je dcouvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons encore parcouru que six mille lieues travers le Pacifique ! Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres habites, et que, si quelque chance de salut s'offre nous, il serait cruel de sacrifier mes compagnons ma passion pour l'inconnu. Il faudra les suivre, peut-tre mme les guider. Mais cette occasion se prsentera-t-elle jamais ? L'homme priv par la force de son libre arbitre la dsire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la redoute. Ce jour-l, 21 janvier 1868, midi, le second vint prendre la hauteur du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je suivis l'opration. Il me parut vident que cet homme ne comprenait pas le franais, car plusieurs fois je fis voix haute des rflexions qui auraient d lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il les et comprises, mais il resta impassible et muet. Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du _Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagns lors de notre premire excursion sous-marine l'le Crespo vint nettoyer les vitres du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance tait centuple par des anneaux lenticulaires disposs comme ceux des phares, et qui maintenaient sa lumire dans le plan utile. La lampe lectrique tait combine de manire donner tout son pouvoir clairant. Sa lumire, en effet, se produisait dans le vide, ce qui assurait la fois sa rgularit et son intensit. Ce vide conomisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se dveloppe l'arc lumineux. conomie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu les renouveler aisment. Mais, dans ces conditions, leur usure tait presque insensible. Lorsque le _Nautilus_ se prpara reprendre sa marche sous-marine, je redescendis au salon. Les panneaux se refermrent, et la route fut donne directement l'ouest. Nous sillonnions alors les flots de l'ocan Indien, vaste plaine liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige qui se penche leur surface. Le _Nautilus_ y flottait gnralement entre cent et deux cents mtres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces promenades quotidiennes sur la plate-forme o je me retrempais dans l'air vivifiant de l'Ocan, le spectacle de ces riches eaux travers les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothque, la rdaction de mes mmoires, employaient tout mon temps et ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui. Notre sant tous se maintenait dans un tat trs satisfaisant. Le rgime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me serais bien pass des variantes que Ned Land, par esprit de protestation, s'ingniait y apporter. De plus, dans cette temprature constante, il n'y avait pas mme un rhume craindre. D'ailleurs, ce madrporaire Dendrophylle, connu en Provence sous le nom de Fenouil de mer , et dont il existait une certaine rserve bord, et fourni avec la chair fondante de ses polypes une pte excellente contre la toux. Pendant quelques jours, nous vmes une grande quantit d'oiseaux aquatiques, palmipdes, mouettes ou golands. Quelques-uns furent adroitement tus, et, prpars d'une certaine faon, ils fournirent un gibier d'eau trs acceptable. Parmi les grands voiliers, emports de longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol, j'aperus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement d'ne, oiseaux qui appartiennent la famille des longipennes. La famille des totipalmes tait reprsente par des frgates rapides qui pchaient prestement les poissons de la surface, et par de nombreux phatons ou paille-en-queue, entre autres, ce phaton brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage blanc est nuanc de tons roses qui font valoir la teinte noire des ailes. Les filets du _Nautilus_ rapportrent plusieurs sortes de tortues marines, du genre caret, dos bomb, et dont l'caille est trs estime. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue situe l'orifice externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les prit, dormaient encore dans leur carapace, l'abri des animaux marins. La chair de ces tortues tait gnralement mdiocre, mais leurs oeufs formaient un rgal excellent. Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand nous surprenions travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie aquatique. Je remarquai plusieurs espces qu'il ne m'avait pas t donn d'observer jusqu'alors. Je citerai principalement des ostracions particuliers la mer Rouge, la mer des Indes et cette partie de l'Ocan qui baigne les ctes de l'Amrique quinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous, les oursins, les crustacs, sont protgs par une cuirasse qui n'est ni crtace, ni pierreuse, mais vritablement osseuse. Tantt, elle affecte la forme d'un solide triangulaire, tantt la forme d'un solide quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une longueur d'un demi-dcimtre, d'une chair salubre, d'un got exquis, bruns la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande l'acclimatation mme dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisment. Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires, surmonts sur le dos de quatre gros tubercules : des ostracions mouchets de points blancs sous la partie infrieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des trigones, pourvus d'aiguillons forms par la prolongation de leur crote osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom de cochons de mer ; puis des dromadaires grosses bosses en forme de cne, dont la chair est dure et coriace. Je relve encore sur les notes quotidiennes tenues par matre Conseil certains poissons du genre ttrodons, particuliers ces mers, des spenglriens au dos rouge, la poitrine blanche, qui se distinguent par trois ranges longitudinales de filaments, et des lectriques, longs de sept pouces, pars des plus vives couleurs. Puis, comme chantillons d'autres genres, des ovodes semblables un oeuf d'un brun noir, sillonns de bandelettes blanches et dpourvus de queue ; des diodons, vritables porcs-pics de la mer, munis d'aiguillons et pouvant se gonfler de manire former une pelote hrisse de dards ; des hippocampes communs tous les ocans ; des pgases volants, museau allong, auxquels leurs nageoires pectorales, trs tendues et disposes en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de s'lancer dans les airs ; des pigeons spatuls, dont la queue est couverte de nombreux anneaux cailleux ; des macrognathes longue mchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimtres et brillants des plus agrables couleurs ; des calliomores livides, dont la tte est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rays de noir, aux longues nageoires pectorales, glissant la surface des eaux avec une prodigieuse vlocit ; de dlicieux vlifres, qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de voiles dployes aux courants favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigu le jaune, le bleu cleste, l'argent et l'or ; des trichoptres, dont les ailes sont formes de filaments ; des cottes, toujours macules de limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le foie est considr comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux une oeillre mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux, vritables gobe-mouches de l'Ocan, arms d'un fusil que n'ont prvu ni les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les frappant d'une simple goutte d'eau. Dans le quatre-vingt-neuvime genre des poissons classs par Lacpde, qui appartient la seconde sous-classe des osseux, caractriss par un opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpne, dont la tte est garnie d'aiguillons et qui ne possde qu'une seule nageoire dorsale ; ces animaux sont revtus ou privs de petites cailles, suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre nous donna des chantillons de dydactyles longs de trois quatre dcimtres, rays de jaune, mais dont la tte est d'un aspect fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs spcimens de ce poisson bizarre justement surnomm crapaud de mer , poisson tte grande, tantt creuse de sinus profonds, tantt boursoufle de protubrances ; hriss d'aiguillons et parsem de tubercules, il porte des cornes irrgulires et hideuses ; son corps et sa queue sont garnis de callosits ; ses piquants font des blessures dangereuses ; il est rpugnant et horrible. Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha raison de deux cent cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante milles, ou vingt-deux milles l'heure. Si nous reconnaissions au passage les diverses varits de poissons, c'est que ceux-ci, attirs par l'clat lectrique, cherchaient nous accompagner ; la plupart, distancs par cette vitesse, restaient bientt en arrire ; quelques-uns cependant parvenaient se maintenir pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_. Le 24 au matin, par 125' de latitude sud et 9433' de longitude, nous emes connaissance de l'le Keeling, soulvement madrporique plant de magnifiques cocos, et qui fut visite par M. Darwin et le capitaine Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea peu de distance les accores de cette le dserte. Ses dragues rapportrent de nombreux chantillons de polypes et d'chinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des mollusques. Quelques prcieux produits de l'espce des dauphinules accrurent les trsors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astre punctifre, sorte de polypier parasite souvent fix sur une coquille. Bientt l'le Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donne au nord-ouest vers la pointe de la pninsule indienne. Des terres civilises, me dit ce jour-l Ned Land. Cela vaudra mieux que ces les de la Papouasie, o l'on rencontre plus de sauvages que de chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, franaises et indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brler la politesse au capitaine Nemo ? -- Non. Ned, non, rpondis-je d'un ton trs dtermin. Laissons courir, comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des continents habits. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise. Une fois arrivs dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette d'aller chasser sur les ctes du Malabar ou de Coromandel comme dans les forts de la Nouvelle-Guine. -- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? Je ne rpondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond, j'avais coeur d'puiser jusqu'au bout les hasards de la destine qui m'avait jet bord du _Nautilus_. A partir de l'le Keeling, notre marche se ralentit gnralement. Elle fut aussi plus capricieuse et nous entrana souvent de grandes profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclins que des leviers intrieurs pouvaient placer obliquement la ligne de flottaison. Nous allmes ainsi jusqu' deux et trois kilomtres, mais sans jamais avoir vrifi les grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mtres n'ont pas pu atteindre. Quant la temprature des basses couches, le thermomtre indiqua toujours invariablement quatre degrs au-dessus de zro. J'observai seulement que, dans les nappes suprieures, l'eau tait toujours plus froide sur les hauts fonds qu'en pleine mer. Le 25 janvier, l'Ocan tant absolument dsert, le _Nautilus_ passa la journe sa surface, battant les flots de sa puissante hlice et les faisant rejaillir une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, ne l'et-on pas pris pour un ctac gigantesque ? Je passai les trois quarts de cette journe sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui courait dans l'ouest contrebord. Sa mture fut visible un instant, mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je pensai que ce bateau vapeur appartenait la ligne pninsulaire et orientale qui fait le service de l'le de Ceyland Sydney, en touchant la pointe du roi George et Melbourne. A cinq heures du soir, avant ce rapide crpuscule qui lie le jour la nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fmes merveills par un curieux spectacle. Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens, prsageait des chances heureuses. Aristote, Athne, Pline, Oppien, avaient tudi ses gots et puis son gard toute la potique des savants de la Grce et de l'Italie. Ils l'appelrent _Nautilus_ et _Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifi leur appellation, et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute. Qui et consult Conseil et appris de ce brave garon que l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la premire classe, celle des cphalopodes dont les sujets sont tantt nus, tantt testacs, comprend deux familles, celles des dibranchiaux et des ttrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des ttrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si aprs cette nomenclature, un esprit rebelle et confondu l'argonaute, qui est _actabulifre_, c'est--dire porteur de ventouses, avec le nautile, qui est _tentaculifre_, c'est--dire porteur de tentacules, il aurait t sans excuse. Or, c'tait une troupe de ces argonautes qui voyageait alors la surface de l'Ocan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils appartenaient l'espce des argonautes tuberculs qui est spciale aux mers de l'Inde. Ces gracieux mollusques se mouvaient reculons au moyen de leur tube locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspire. De leurs huit tentacules, six, allongs et amincis, flottaient sur l'eau, tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent comme une voile lgre. Je voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondule que Cuvier compare justement une lgante chaloupe. Vritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a scrt, sans que l'animal y adhre. L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je Conseil, mais il ne la quitte jamais. -- Ainsi fait le capitaine Nemo, rpondit judicieusement Conseil. C'est pourquoi il et mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain. Comme un signal, toutes les voiles furent subitement amenes ; les bras se replirent, les corps se contractrent. Les coquilles se renversant changrent leur centre de gravit, et toute la flottille disparut sous les flots. Ce fut instantan, et jamais navires d'une escadre ne manoeuvrrent avec plus d'ensemble. En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, peine souleves par la brise, s'allongrent paisiblement sous les prcintes du _Nautilus_. Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'quateur sur le quatre-vingt-deuxime mridien, et nous rentrions dans l'hmisphre boral. Pendant cette journe, une formidable troupe de squales nous fit cortge. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort dangereuses. C'taient des squales philipps au dos brun et au ventre blanchtre arms de onze ranges de dents, des squales oeills dont le cou est marqu d'une grande tache noire cercle de blanc qui ressemble un oeil, des squales isabelle museau arrondi et sem de points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se prcipitaient contre la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se possdait plus alors. Il voulait remonter la surface des flots et harponner ces monstres, surtout certains squales missoles dont la gueule est pave de dents disposes comme une mosaque, et de grands squales tigrs, longs de cinq mtres, qui le provoquaient avec une insistance toute particulire. Mais bientt le _Nautilus_, accroissant sa vitesse, laissa facilement en arrire les plus rapides de ces requins. Le 27 janvier, l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrmes plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient la surface des flots. C'taient les morts des villes indiennes. charris par le Gange jusqu' la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achev de dvorer. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funbre besogne. Vers sept heures du soir, le _Nautilus_ demi immerg navigua au milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Ocan semblait tre lactifi. tait-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune, ayant deux jours peine, tait encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique clair par le rayonnement sidral, semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux. Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les causes de ce singulier phnomne. Heureusement, j'tais en mesure de lui rpondre. C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste tendue de flots blancs qui se voit frquemment sur les ctes d'Amboine et dans ces parages. -- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas change en lait, je suppose ! -- Non, mon garon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu' la prsence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers lumineux, d'un aspect glatineux et incolore, de l'paisseur d'un cheveu, et dont la longueur ne dpasse pas un cinquime de millimtre. Quelques-unes de ces bestioles adhrent entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues. -- Plusieurs lieues ! s'cria Conseil. -- Oui, mon garon, et ne cherche pas supputer le nombre de ces infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains navigateurs ont flott sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut se plonger dans des rflexions profondes, cherchant sans doute valuer combien quarante milles carrs contiennent de cinquimes de millimtres. Pour moi, je continuai d'observer le phnomne. Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son peron ces flots blanchtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il et flott dans ces remous d'cume que les courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux. Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais derrire nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, rflchissant la blancheur des flots, sembla longtemps imprgn des vagues lueurs d'une aurore borale. II UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO Le 28 fvrier, lorsque le _Nautilus_ revint midi la surface de la mer, par 94' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui lui restait huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une agglomration de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont les formes se modelaient trs capricieusement. Le point termin, je rentrai dans le salon, et lorsque le relvement eut t report sur la carte, je reconnus que nous tions en prsence de l'le de Ceylan, cette perle qui pend au lobe infrieur de la pninsule indienne. J'allai chercher dans la bibliothque quelque livre relatif cette le, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai prcisment un volume de Sirr H. C., esq., intitul _Ceylan and the Cingalese_. Rentr au salon, je notai d'abord les relvements de Ceyland, laquelle l'antiquit avait prodigu tant de noms divers. Sa situation tait entre 555' et 949' de latitude nord, et entre 7942' et 824' de longitude l'est du mridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa circonfrence, neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille quatre cent quarante-huit milles, c'est--dire un peu infrieure celle de l'Irlande. Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment. Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers moi : L'le de Ceylan, dit-il, une terre clbre par ses pcheries de perles. Vous serait-il agrable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de ses pcheries ? -- Sans aucun doute, capitaine. -- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pcheries, nous ne verrons pas les pcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas encore commence. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe de Manaar, o nous arriverons dans la nuit. Le capitaine dit quelques mots son second qui sortit aussitt. Bientt le _Nautilus_ rentra dans son liquide lment, et le manomtre indiqua qu'il s'y tenait une profondeur de trente pieds. La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le trouvai par le neuvime parallle, sur la cte nord-ouest de Ceylan. Il tait form par une ligne allonge de la petite le Manaar. Pour l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan. Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pche des perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amrique, au golfe de Panama, au golfe de Californie ; mais c'est Ceylan que cette pche obtient les plus beaux rsultats. Nous arrivons un peu tt, sans doute. Les pcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar, et l, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se livrent cette lucrative exploitation des trsors de la mer. Chaque bateau est mont par dix rameurs et par dix pcheurs. Ceux-ci, diviss en deux groupes, plongent alternativement et descendent une profondeur de douze mtres au moyen d'une lourde pierre qu'ils saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau. -- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en usage ? -- Toujours, me rpondit le capitaine Nemo, bien que ces pcheries appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais, auxquels le trait d'Amiens les a cdes en 1802. -- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez, rendrait de grands services dans une telle opration. -- Oui, car ces pauvres pcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage Ceylan, parle bien d'un Cafre qui restait cinq minutes sans remonter la surface, mais le fait me parat peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu' cinquante-sept secondes, et de trs habiles jusqu' quatre-vingt-sept ; toutefois ils sont rares, et, revenus bord, ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de l'eau teinte de sang. Je crois que la moyenne de temps que les pcheurs peuvent supporter est de trente secondes, pendant lesquelles ils se htent d'entasser dans un petit filet toutes les hutres perlires qu'ils arrachent ; mais, gnralement, ces pcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ; des ulcrations se dclarent leurs yeux ; des plaies se forment sur leur corps, et souvent mme ils sont frapps d'apoplexie au fond de la mer. -- Oui, dis-je, c'est un triste mtier, et qui ne sert qu' la satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle quantit d'hutres peut pcher un bateau dans sa Journe ? -- Quarante cinquante mille environ. On dit mme qu'en 1814, le gouvernement anglais ayant fait pcher pour son propre compte, ses plongeurs, dans vingt journes de travail, rapportrent soixante-seize millions d'hutres. -- Au moins, demandai-je, ces pcheurs sont-ils suffisamment rtribus ? -- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par hutre qui renferme une perle, et combien en ramnent-ils qui n'en contiennent pas ! -- Un sol ces pauvres gens qui enrichissent leurs matres ! C'est odieux. -- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard quelque pcheur htif s'y trouve dj, eh bien, nous le verrons oprer. -- C'est convenu, capitaine. -- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ? -- Des requins ? m'criai-je. Cette question me parut, pour le moins, trs oiseuse. Eh bien ? reprit le capitaine Nemo. -- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore trs familiaris avec ce genre de poissons. -- Nous y sommes habitus, nous autres, rpliqua le capitaine Nemo, et avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons arms, et, chemin faisant, nous pourrons peut-tre chasser quelque squale. C'est une chasse intressante. Ainsi donc, demain, monsieur le professeur, et de grand matin. Cela dit d'un ton dgag, le capitaine Nemo quitta le salon. On vous inviterait chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse, que vous diriez : Trs bien ! demain nous irons chasser l'ours. On vous inviterait chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez : Ah ! ah ! il parat que nous allons chasser le tigre ou le lion ! Mais on vous inviterait chasser le requin dans son lment naturel, que vous demanderiez peut-tre rflchir avant d'accepter cette invitation. Pour moi, je passai ma main sur mon front o perlaient quelques gouttes de sueur froide. Rflchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres dans les forts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forts de l'le Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on est peu prs certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose ! Je sais bien que dans certains pays, aux les Andamnes particulirement, les ngres n'hsitent pas attaquer le requin, un poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un ngre, et quand je serais un ngre, je crois que, dans ce cas, une lgre hsitation de ma part ne serait pas dplace. Et me voil rvant de requins, songeant ces vastes mchoires armes de multiples ranges de dents, et capables de couper un homme en deux. Je me sentais dj une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne pouvais digrer le sans-faon avec lequel le capitaine avait fait cette dplorable invitation ! N'et-on pas dit qu'il s'agissait d'aller traquer sous bois quelque renard inoffensif ? Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me dispensera d'accompagner le capitaine. Quant Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sr de sa sagesse. Un pril, si grand qu'il ft, avait toujours un attrait pour sa nature batailleuse. Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mchoires formidablement ouvertes. En ce moment, Conseil et le Canadien entrrent, l'air tranquille et mme joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable emporte ! - vient de nous faire une trs aimable proposition. -- Ah ! dis-je, vous savez... -- N'en dplaise monsieur, rpondit Conseil, le commandant du _Nautilus_ nous a invits visiter demain, en compagnie de monsieur, les magnifiques pcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents et s'est conduit en vritable gentleman. -- Il ne vous a rien dit de plus ? -- Rien, monsieur, rpondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait parl de cette petite promenade. -- En effet, dis-je. Et il ne vous a donn aucun dtail sur... -- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il pas vrai ? -- Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez got, matre Land. -- Oui ! c'est curieux, trs curieux. -- Dangereux peut-tre ! ajoutai-je d'un ton insinuant. -- Dangereux, rpondit Ned Land, une simple excursion sur un banc d'hutres ! Dcidment le capitaine Nemo avait jug inutile d'veiller l'ide de requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un oeil troubl, et comme s'il leur manquait dj quelque membre. Devais-je les prvenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop comment m'y prendre. Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des dtails sur la pche des perles ? -- Sur la pche elle-mme, demandai-je, ou sur les incidents qui... -- Sur la pche, rpondit le Canadien. Avant de s'engager sur le terrain, il est bon de le connatre. -- Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre moi-mme. Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien me dit : Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ? -- Mon brave Ned, rpondis-je, pour le pote, la perle est une larme de la mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rose solidifie ; pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un clat hyalin, d'une matire nacre, qu'elles portent au doigt, au cou ou l'oreille ; pour le chimiste, c'est un mlange de phosphate et de carbonate de chaux avec un peu de glatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est une simple scrtion maladive de l'organe qui produit la nacre chez certains bivalves. -- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acphales, ordre des testacs. -- Prcisment, savant Conseil. Or, parmi ces testacs, l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines, en un mot tous ceux qui scrtent la nacre c'est--dire cette substance bleue, bleutre, violette ou blanche, qui tapisse l'intrieur de leurs valves, sont susceptibles de produire des perles. -- Les moules aussi ? demanda le Canadien. -- Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohme, de la France. -- Bon ! on y fera attention, dsormais, rpondit le Canadien. -- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle, c'est l'hutre perlire, la _mlagrina-Margaritifera_ la prcieuse pintadine. La perle n'est qu'une concrtion nacre qui se dispose sous une forme globuleuse. Ou elle adhre la coquille de l'hutre, ou elle s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est adhrente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur, soit un ovule strile, soit un grain de sable, autour duquel la matire nacre se dpose en plusieurs annes, successivement et par couches minces et concentriques. -- Trouve-t-on plusieurs perles dans une mme hutre ? demanda Conseil. -- Oui, mon garon. Il y a de certaines pintadines qui forment un vritable crin. On a mme cit une hutre, mais je me permets d'en douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins. -- Cent cinquante requins ! s'cria Ned Land. -- Ai-je dit requins ? m'criai-je vivement. Je veux dire cent cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens. -- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant par quels moyens on extrait ces perles ? -- On procde de plusieurs faons, et souvent mme, quand les perles adhrent aux valves, les pcheurs les arrachent avec des pinces. Mais, le plus communment, les pintadines sont tendues sur des nattes de sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi l'air libre, et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un tat satisfaisant de putrfaction. On les plonge alors dans de vastes rservoirs d'eau de mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est ce moment que commence le double travail des rogueurs. D'abord, ils sparent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argente_, de _btarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livres par caisses de cent vingt-cinq cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlvent le parenchyme de l'hutre, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin d'en extraire jusqu'aux plus petites perles. -- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil. -- Non seulement selon leur grosseur, rpondis-je, mais aussi selon leur forme, selon leur _eau_, c'est--dire leur couleur, et selon leur _orient_, c'est--dire cet clat chatoyant et diapr qui les rend si charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appeles perles vierges ou paragons ; elles se forment isolment dans le tissu du mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois d'une transparence opaline, et le plus communment sphriques ou piriformes. Sphriques, elles forment les bracelets ; piriformes, des pendeloques, et, tant les plus prcieuses, elles se vendent la pice. Les autres perles adhrent la coquille de l'hutre, et, plus irrgulires, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre infrieur se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles se vendent la mesure et servent plus particulirement excuter des broderies sur les ornements d'glise. -- Mais ce travail, qui consiste sparer les perles selon leur grosseur, doit tre long et difficile, dit le Canadien. -- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles percs d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les tamis, qui comptent de vingt quatre-vingts trous, sont de premier ordre. Celles qui ne s'chappent pas des cribles percs de cent huit cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles l'on emploie les tamis percs de neuf cents mille trous forment la semence. -- C'est ingnieux, dit Conseil, et je vois que la division, le classement des perles, s'opre mcaniquement. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'hutres perlires ? -- A s'en tenir au livre de Sirr, rpondis-je, les pcheries de Ceylan sont affermes annuellement pour la somme de trois millions de squales. -- De francs ! reprit Conseil. -- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois que ces pcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient autrefois. Il en est de mme des pcheries amricaines, qui, sous le rgne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs, prsentement rduits aux deux tiers. En somme, on peut valuer neuf millions de francs le rendement gnral de l'exploitation des perles. -- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles clbres qui ont t cotes un trs haut prix ? -- Oui, mon garon. On dit que Csar offrit Servillia une perle estime cent vingt mille francs de notre monnaie. -- J'ai mme entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame antique buvait des perles dans son vinaigre. -- Cloptre, riposta Conseil. -- a devait tre mauvais, ajouta Ned Land. -- Dtestable, ami Ned, rpondit Conseil ; mais un petit verre de vinaigre qui cote quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix. -- Je regrette de ne pas avoir pous cette dame, dit le Canadien en manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant. -- Ned Land l'poux de Cloptre ! s'cria Conseil. -- Mais j'ai d me marier, Conseil, rpondit srieusement le Canadien, et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas russi. J'avais mme achet un collier de perles Kat Tender, ma fiance, qui, d'ailleurs, en a pous un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas cot plus d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le composaient n'auraient pas pass par le tamis de vingt trous. -- Mon brave Ned, rpondis-je en riant, c'taient des perles artificielles, de simples globules de verre enduits l'intrieur d'essence d'Orient. -- Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argente de l'caille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conserve dans l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur. -- C'est peut-tre pour cela que Kat Tender en a pous un autre, rpondit philosophiquement matre Land. -- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne crois pas que jamais souverain en ait possd une suprieure celle du capitaine Nemo. -- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enferm sous sa vitrine. -- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux millions de... -- Francs ! dit vivement Conseil. -- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura cot au capitaine que la peine de la ramasser. -- Eh ! s'cria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade, nous ne rencontrerons pas sa pareille ! -- Bah ! fit Conseil. -- Et pourquoi pas ? -- A quoi des millions nous serviraient-ils bord du _Nautilus_ ? -- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs. -- Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tte. -- Au fait, dis-je, matre Land a raison. Et si nous rapportons jamais en Europe ou en Amrique une perle de quelques millions, voil du moins qui donnera une grande authenticit, et, en mme temps, un grand prix au rcit de nos aventures. -- Je le crois, dit le Canadien. -- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au ct instructif des choses, est-ce que cette pche des perles est dangereuse ? -- Non, rpondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines prcautions. -- Que risque-t-on dans ce mtier ? dit Ned Land : d'avaler quelques gorges d'eau de mer ! -- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le ton dgag du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins, brave Ned ? -- Moi, rpondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon mtier de me moquer d'eux ! -- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pcher avec un merillon, de les hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue coups de hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le jeter la mer ! -- Alors, il s'agit de... ? -- Oui, prcisment. -- Dans l'eau ? -- Dans l'eau. -- Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce sont des btes assez mal faonnes. Il faut qu'elles se retournent sur le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... Ned Land avait une manire de prononcer le mot happer qui donnait froid dans le dos. Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ? -- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur. -- A la bonne heure, pensai-je. -- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas pourquoi son fidle domestique ne les affronterait pas avec lui ! III UNE PERLE DE DIX MILLIONS La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales jourent un rle important dans mes rves, et je trouvai trs juste et trs injuste la fois cette tymologie qui fait venir le mot requin du mot requiem . Le lendemain, quatre heures du matin, je fus rveill par le stewart que le capitaine Nemo avait spcialement mis mon service. Je me levai rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon. Le capitaine Nemo m'y attendait. Monsieur Aronnax, me dit-il, tes-vous prt partir ? -- Je suis prt. -- Veuillez me suivre. -- Et mes compagnons, capitaine ? -- Ils sont prvenus et nous attendent. -- N'allons-nous pas revtir nos scaphandres ? demandai-je. -- Pas encore. Je n'ai pas laiss le _Nautilus_ approcher de trop prs cette cte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai fait parer le canot qui nous conduira au point prcis de dbarquement et nous pargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de plongeurs, que nous revtirons au moment o commencera cette exploration sous-marine. Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les marches aboutissaient la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient l, enchants de la partie de plaisir qui se prparait. Cinq matelots du _Nautilus_, les avirons arms, nous attendaient dans le canot qui avait t boss contre le bord. La nuit tait encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel et ne laissaient apercevoir que de rares toiles. Je portai mes yeux du ct de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_, ayant remont pendant la nuit la cte occidentale de Ceylan, se trouvait l'ouest de la baie, ou plutt de ce golfe form par cette terre et l'le de Manaar. L, sous les sombres eaux, s'tendait le banc de pintadines, inpuisable champ de perles dont la longueur dpasse vingt milles. Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prmes place l'arrire du canot. Le patron de l'embarcation se mit la barre ; ses quatre compagnons appuyrent sur leurs avirons ; la bosse fut largue et nous dbordmes. Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas. J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engags sous l'eau, ne se succdaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la mthode gnralement usite dans les marines de guerre. Tandis que l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides frappaient en crpitant le fond noir des flots comme des bavures de plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un lger roulis, et quelques crtes de lames clapotaient son avant. Nous tions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-tre cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop prs de lui, contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop loigne. Quant Conseil, il tait l en simple curieux. Vers cinq heures et demie, les premires teintes de l'horizon accusrent plus nettement la ligne suprieure de la cte. Assez plate dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la sparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses. Entre elle et nous, la mer tait dserte. Pas un bateau, pas un plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pcheurs de perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous arrivions un mois trop tt dans ces parages. A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidit particulire aux rgions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni le crpuscule. Les rayons solaires percrent le rideau de nuages amoncels sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'leva rapidement. Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres pars et l. Le canot s'avana vers l'le de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud. Le capitaine Nemo s'tait lev de son banc et observait la mer. Sur un signe de lui, l'ancre fut mouille, et la chane courut peine, car le fond n'tait pas plus d'un mtre, et il formait en cet endroit l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot vita aussitt sous la pousse du jusant qui portait au large. Nous voici arrivs, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo. Vous voyez cette baie resserre. C'est ici mme que dans un mois se runiront les nombreux bateaux de pche des exploitants, et ce sont ces eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est heureusement dispose pour ce genre de pche. Elle est abrite des vents les plus forts, et la mer n'y est jamais trs houleuse, circonstance trs favorable au travail des plongeurs. Nous allons maintenant revtir nos scaphandres, et nous commencerons notre promenade. Je ne rpondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aid des matelots de l'embarcation, je commenai revtir mon lourd vtement de mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi. Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette nouvelle excursion. Bientt nous fmes emprisonns jusqu'au cou dans le vtement de caoutchouc, et des bretelles fixrent sur notre dos les appareils air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en tait pas question. Avant d'introduire ma tte dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation au capitaine. Ces appareils nous seraient inutiles, me rpondit le capitaine. Nous n'irons pas de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront clairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter sous ces eaux une lanterne lectrique. Son clat pourrait attirer inopinment quelque dangereux habitant de ces parages. Pendant que le capitaine Nemo prononait ces paroles, je me retournai vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient dj embot leur tte dans la calotte mtallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni rpondre. Une dernire question me restait adresser au capitaine Nemo : Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ? -- Des fusils ! quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours un poignard la main, et l'acier n'est-il pas plus sr que le plomb ? Voici une lame solide. Passez-la votre ceinture et partons. Je regardai mes compagnons. Ils taient arms comme nous, et, de plus, Ned Land brandissait un norme harpon qu'il avait dpos dans le canot avant de quitter le _Nautilus_. Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la pesante sphre de cuivre, et nos rservoirs a air furent immdiatement mis en activit. Un instant aprs, les matelots de l'embarcation nous dbarquaient les uns aprs les autres, et, par un mtre et demi d'eau, nous prenions pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. Nous le suivmes, et par une pente douce nous disparmes sous les flots. L, les ides qui obsdaient mon cerveau m'abandonnrent. Je redevins tonnamment calme. La facilit de mes mouvements accrut ma confiance, et l'tranget du spectacle captiva mon imagination. Le soleil envoyait dj sous les eaux une clart suffisante. Les moindres objets restaient perceptibles. Aprs dix minutes de marche, nous tions par cinq mtres d'eau, et le terrain devenait peu prs plat. Sur nos pas, comme des compagnies de bcassines dans un marais, se levaient des voles de poissons curieux du genre des monoptres, dont les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le javanais, vritable serpent long de huit dcimtres, au ventre livide, que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de ses flancs. Dans le genre des stromates, dont le corps est trs comprim et ovale, j'observai des parus aux couleurs clatantes portant comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, schs et marins, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_ puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphorodes, dont le corps est recouvert d'une cuirasse cailleuse huit pans longitudinaux. Cependant l'lvation progressive du soleil clairait de plus en plus la masse des eaux. Le sol changeait peu peu. Au sable fin succdait une vritable chausse de rochers arrondis, revtus d'un tapis de mollusques et de zoophytes. Parmi les chantillons de ces deux embranchements, je remarquai des placnes valves minces et ingales, sortes d'ostraces particulires la mer Rouge et l'ocan Indien, des lucines oranges coquille orbiculaire, des tarires subules, quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au _Nautilus_ une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze centimtres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prtes vous saisir, des turbinelles cornigres, toutes hrisses d'pines, des lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent les marchs de l'Hindoustan, des plagies panopyres, lgrement lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques ventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers. Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes couraient de gauches lgions d'articuls, particulirement des ranines dentes, dont la carapace reprsente un triangle un peu arrondi, des birgues spciales ces parages, des parthenopes horribles, dont l'aspect rpugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe norme observ par M. Darwin, auquel la nature a donn l'instinct et la force ncessaires pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe aux arbres du rivage, il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec une agilit sans pareille, tandis que des chlones franches, de cette espce qui frquente les ctes du Malabar, se dplaaient lentement entre les roches branles. Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur lequel les hutres perlires se reproduisent par millions. Ces mollusques prcieux adhraient aux rocs et y taient fortement attachs par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se dplacer. En quoi ces hutres sont infrieures aux moules elles-mmes auxquelles la nature n'a pas refus toute facult de locomotion. La pintadine _meleagrina_, la mre perle, dont les valves sont peu prs gales, se prsente sous la forme d'une coquille arrondie, aux paisses parois, trs rugueuses l'extrieur. Quelques-unes de ces coquilles taient feuilletes et sillonnes de bandes verdtres qui rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes hutres. Les autres, surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu' quinze centimtres de largeur. Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de pintadines, et je compris que cette mine tait vritablement inpuisable, car la force cratrice de la nature l'emporte sur l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidle a cet instinct, se htait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait son ct. Mais nous ne pouvions nous arrter. Il fallait suivre le capitaine qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'levais, dpassait la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effils en pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosits de gros crustacs, points sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des myrianes, des glycres, des aricies et des annlides, qui allongeaient dmesurment leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires. En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creuse dans un pittoresque entassement de rochers tapisss de toutes les hautes-lisses de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondment obscure. Les rayons solaires semblaient s'y teindre par dgradations successives. Sa vague transparence n'tait plus que de la lumire noye. Le capitaine Nemo y entra. Nous aprs lui. Mes yeux s'accoutumrent bientt ces tnbres relatives. Je distinguai les retombes si capricieusement contournes de la vote que supportaient des piliers naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incomprhensible guide nous entranait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais le savoir avant peu. Aprs avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulrent le fond d'une sorte de puits circulaire. L, le capitaine Nemo s'arrta, et de la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperu. C'tait une hutre de dimension extraordinaire, une tridacne gigantesque, un bnitier qui et contenu un lac d'eau sainte, une vasque dont la largeur dpassait deux mtres, et consquemment plus grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_. Je m'approchai de ce mollusque phnomnal. Par son byssus il adhrait une table de granit, et l il se dveloppait isolment dans les eaux calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne trois cents kilogrammes. Or, une telle hutre contient quinze kilos de chair, et il faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines. Le capitaine Nemo connaissait videmment l'existence de ce bivalve. Ce n'tait pas la premire fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosit naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intrt particulier constater l'tat actuel de cette tridacne. Les deux valves du mollusque taient entr'ouvertes. Le capitaine s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique membraneuse et frange sur ses bords qui formait le manteau de l'animal. L, entre les plis foliacs, je vis une perle libre dont la grosseur galait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidit parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable prix. Emport par la curiosit, j'tendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrta, fit un signe ngatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement. Je compris alors quel tait le dessein du capitaine Nemo. En laissant cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait de s'accrotre insensiblement. Avec chaque anne la scrtion du mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le capitaine connaissait la grotte o mrissait cet admirable fruit de la nature ; seul il l'levait, pour ainsi dire, afin de la transporter un jour dans son prcieux muse. Peut-tre mme, suivant l'exemple des Chinois et des Indiens, avait-il dtermin la production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et de mtal, qui s'tait peu peu recouvert de la matire nacre. En tout cas, comparant cette perle celles que je connaissais dj, celles qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur dix millions de francs au moins. Superbe curiosit naturelle et non bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles fminines auraient pu la supporter. La visite l'opulente tridacne tait termine. Le capitaine Nemo quitta la grotte, et nous remontmes sur le banc de pintadines, au milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs. Nous marchions isolment, en vritables flneurs, chacun s'arrtant ou s'loignant au gr de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exagrs si ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer, et bientt par un mtre d'eau ma tte dpassa le niveau ocanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule la mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau lev ne mesurait que quelques toises, et bientt nous fmes rentrs dans notre lment. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi. Dix minutes aprs, le capitaine Nemo s'arrtait soudain. Je crus qu'il faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous ordonna de nous blottir prs de lui au fond d'une large anfractuosit. Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai attentivement. A cinq mtres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol. L'inquitante ide des requins traversa mon esprit. Mais je me trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres de l'Ocan. C'tait un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pcheur, un pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la rcolte. J'apercevais les fonds de son canot mouill quelques pieds au-dessus de sa tte. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre taille en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde la rattachait son bateau, lui servait descendre plus rapidement au fond de la mer. C'tait l tout son outillage. Arriv au sol, par cinq mtres de profondeur environ, il se prcipitait genoux et remplissait son sac de pintadines ramasses au hasard. Puis, il remontait, vidait son sac, ramenait sa pierre, et recommenait son opration qui ne durait que trente secondes. Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous drobait a ses regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais suppos que des hommes, des tres semblables lui, fussent l, sous les eaux, piant ses mouvements, ne perdant aucun dtail de sa pche ! Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai pas plus d'une dizaine de pintadines chaque plonge, car il fallait les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste byssus. Et combien de ces hutres taient prives de ces perles pour lesquelles il risquait sa vie ! Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait rgulirement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pche intressante, quand, tout d'un coup, un moment o l'Indien tait agenouill sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever et prendre son lan pour remonter la surface des flots. Je compris son pouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur. C'tait un requin de grande taille qui s'avanait diagonalement, l'oeil en feu, les mchoires ouvertes ! J'tais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement. Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'lana vers l'Indien, qui se jeta de ct et vita la morsure du requin, mais non le battement de sa queue, car cette queue, le frappant la poitrine, I tendit sur le sol. Cette scne avait dur quelques secondes peine. Le requin revint, et, se retournant sur le dos, il s'apprtait couper l'Indien en deux, quand je sentis le capitaine Nemo, post prs de moi, se lever subitement. Puis, son poignard la main, il marcha droit au monstre, prt lutter corps corps avec lui. Le squale, au moment o il allait happer le malheureux pcheur, aperut son nouvel adversaire, et se replaant sur le ventre, il se dirigea rapidement vers lui. Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Repli sur lui-mme, il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque celui-ci se prcipita sur lui, le capitaine, se jetant de ct avec une prestesse prodigieuse, vita le choc et lui enfona son poignard dans le ventre. Mais, tout n'tait pas dit. Un combat terrible s'engagea. Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait flots de ses blessures. La mer se teignit de rouge, et, travers ce liquide opaque, je ne vis plus rien. Plus rien, jusqu'au moment o, dans une claircie, j'aperus l'audacieux capitaine, cramponn l'une des nageoires de l'animal, luttant corps corps avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup dfinitif, c'est--dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se dbattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous menaait de me renverser. J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, clou par l'horreur, je ne pouvais remuer. Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renvers par la masse norme qui pesait sur lui. Puis, les mchoires du requin s'ouvrirent dmesurment comme une cisaille d'usine, et c'en tait fait du capitaine si, prompt comme la pense, son harpon la main, Ned Land, se prcipitant vers le requin, ne l'et frappe de sa terrible pointe. Les flots s'imprgnrent d'une masse de sang. Ils s'agitrent sous les mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. Ned Land n'avait pas manqu son but. C'tait le rle du monstre. Frapp au coeur, il se dbattait dans des spasmes pouvantables, dont le contrecoup renversa Conseil. Cependant, Ned Land avait dgag le capitaine. Celui-ci, relev sans blessures, alla droit l'indien, coupa vivement la corde qui le liait sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il remonta la surface de la mer. Nous le suivmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement sauvs, nous atteignions l'embarcation du pcheur. Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux la vie. Je ne savais s'il russirait. Je l'esprais, car l'immersion de ce pauvre diable n'avait pas t longue. Mais le coup de queue du requin pouvait l'avoir frapp mort. Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine, je vis, peu peu, le noy revenir au sentiment. Il ouvrit les yeux. Quelle dut tre sa surpris-je son pouvante mme, voir les quatre grosses ttes de cuivre qui se penchaient sur lui ! Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une poche de son vtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main ? Cette magnifique aumne de l'homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut accepte par celui-ci d'une main tremblante. Ses yeux effars indiquaient du reste qu'il ne savait quels tres surhumains il devait la fois la fortune et la vie. Sur un signe du capitaine, nous regagnmes le banc de pintadines, et, suivant la route dj parcourue, aprs une demi-heure de marche nous rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_. Une fois embarqus, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se dbarrassa de sa lourde carapace de cuivre. La premire parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien. Merci, matre Land, lui dit-il. -- C'est une revanche, capitaine, rpondit Ned Land. Je vous devais cela. Un ple sourire glissa sur les lvres du capitaine, et ce fut tout. Au _Nautilus_ , dit-il. L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous rencontrions le cadavre du requin qui flottait. A la couleur noire marquant l'extrmit de ses nageoires, je reconnus le terrible mlanoptre de la mer des Indes, de l'espce des requins proprement dits. Sa longueur dpassait vingt-cinq pieds ; sa bouche norme occupait le tiers de son corps. C'tait un adulte, ce qui se voyait aux six ranges de dents, disposes en triangles isocles sur la mchoire suprieure. Conseil le regardait avec un intrt tout scientifique, et je suis sr qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux. ordre des chondroptrygiens branchies fixes, famille des slaciens, genre des squales. Pendant que je considrais cette masse inerte, une douzaine de ces voraces mlanoptres apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ; mais, sans se proccuper de nous, ils se jetrent sur le cadavre et s'en disputrent les lambeaux. A huit heures et demie, nous tions de retour bord du _Nautilus_. L, je me pris rflchir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar. Deux observations s'en dgageaient invitablement. L'une, portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son dvouement pour un tre humain, l'un des reprsentants de cette race qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dt, cet homme trange n'tait pas parvenu encore tuer son coeur tout entier. Lorsque je lui fis cette observation, il me rpondit d'un ton lgrement mu : Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des opprims, et je suis encore, et, jusqu' mon dernier souffle, je serai de ce pays-l ! IV LA MER ROUGE Pendant la journe du 29 janvier, l'le de Ceylan disparut sous l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui sparent les Maledives des Laquedives. Il rangea mme l'le Kittan, terre d'origine madrporique, dcouverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des dix-neuf principales les de cet archipel des Laquedives, situ entre 10 et 1430' de latitude nord, et 69 et 5072' de longitude est. Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept mille cinq cents lieues depuis notre point de dpart dans les mers du Japon. Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta la surface de l'Ocan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creuse entre l'Arabie et la pninsule indienne, qui sert de dbouch au golfe Persique. C'tait videmment une impasse, sans issue possible. O nous conduisait donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas le Canadien, qui, ce jour-l, me demanda o nous allions. Nous allons, matre Ned, o nous conduit la fantaisie du capitaine. -- Cette fantaisie, rpondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons gure revenir sur nos pas. -- Eh bien ! nous reviendrons, matre Land, et si aprs le golfe Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le dtroit de Babel-Mandeb est toujours l pour lui livrer passage. -- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, rpondit Ned Land, que la mer Rouge est non moins ferme que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est pas encore perc, et, le ft-il, un bateau mystrieux comme le ntre ne se hasarderait pas dans ses canaux coups d'cluses. Donc, la mer Rouge n'est pas encore le chemin qui nous ramnera en Europe. -- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe. -- Que supposez-vous donc ? -- Je suppose qu'aprs avoir visit ces curieux parages de l'Arabie et de l'gypte, le _Nautilus_ redescendra l'Ocan indien, peut-tre travers le canal de Mozambique, peut-tre au large des Mascareignes, de manire gagner le cap de Bonne-Esprance. Et une fois au cap de Bonne-Esprance ? demanda le Canadien avec une insistance toute particulire. -- Eh bien, nous pntrerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons pas encore. Ah a ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment vari des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je verrai avec un extrme dpit finir ce voyage qu'il aura t donn si peu d'hommes de faire. -- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, que voil bientt trois mois que nous sommes emprisonns bord de ce _Nautilus_ ? -- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne compte ni les jours, ni les heures. -- Mais la conclusion ? -- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave Ned : Une chance d'vasion nous est offerte , je la discuterais avec vous. Mais tel n'est pas le cas et, vous parler franchement, je ne crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers europennes. Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'tais incarn dans la peau de son commandant. Quant Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de monologue : Tout cela est bel et bon, mais, mon avis, o il y a de la gne, il n'y a plus de plaisir. Pendant quatre jours, jusqu'au 3 fvrier, le _Nautilus_ visita la mer d'Oman, sous diverses vitesses et diverses profondeurs. Il semblait marcher au hasard, comme s'il et hsit sur la route suivre, mais il ne dpassa jamais le tropique du Cancer. En quittant cette mer, nous emes un instant connaissance de Mascate, la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect trange, au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se dtachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperus le dme arrondi de ses mosques, la pointe lgante de ses minarets, ses fraches et verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_ s'enfona bientt sous les flots sombres de ces parages. Puis, il prolongea une distance de six milles les ctes arabiques du Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondule de montagnes, releve de quelques ruines anciennes. Le 5 fvrier, nous donnions enfin dans le golfe d'Aden, vritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge. Le 6 fvrier, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perch sur un promontoire qu'un isthme troit runit au continent, sorte de Gibraltar inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, aprs s'en tre empars en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l'entrept le plus riche et le plus commerant de la cte, au dire de l'historien Edrisi. Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu ce point, allait revenir en arrire ; mais je me trompais, et, ma grande surprise, il n'en fut rien. Le lendemain, 7 fvrier, nous embouquions le dtroit de Babel-Mandeb, dont le nom veut dire en langue arabe : la porte des Larmes . Sur vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomtres de long, et pour le _Nautilus_ lanc toute vitesse, le franchir fut l'affaire d'une heure peine. Mais je ne vis rien, pas mme cette le de Prim, dont le gouvernement britannique a fortifi la position d'Aden. Trop de steamers anglais ou franais des lignes de Suze Bombay, Calcutta, Melbourne, Bourbon, Maurice, sillonnaient cet troit passage, pour que le Nautilus tentt de s'y montrer. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux. Enfin, midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge. La mer Rouge, lac clbre des traditions bibliques, que les pluies ne rafrachissent gure, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une excessive vaporation pompe incessamment et qui perd chaque anne une tranche liquide haute d'un mtre et demi ! Singulier golfe, qui, ferm et dans les conditions d'un lac, serait peut-tre entirement dessch ; infrieur en ceci ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont le niveau a seulement baiss jusqu'au point o leur vaporation a prcisment gal la somme des eaux reues dans leur sein. Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomtres de longueur sur une largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolmes et des empereurs romains, elle fut la grande artre commerciale du monde, et le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les railways de Suez ont dj ramene en partie. Je ne voulus mme pas chercher comprendre ce caprice du capitaine Nemo qui pouvait le dcider nous entraner dans ce golfe. Mais j'approuvai sans rserve le _Nautilus_ d'y tre entr. Il prit une allure moyenne, tantt se tenant la surface, tantt plongeant pour viter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse. Le 8 fvrier, ds les premires heures du jour, Moka nous apparut, ville maintenant ruine, dont les murailles tombent au seul bruit du canon, et qu'abritent et l quelques dattiers verdoyants. Cit importante, autrefois, qui renfermait six marchs publics, vingt-six mosques, et laquelle ses murs, dfendus par quatorze forts, faisaient une ceinture de trois kilomtres. Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains o la profondeur de la mer est plus considrable. L, entre deux eaux d'une limpidit de cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler d'admirables buissons de coraux clatants, et de vastes pans de rochers revtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel indescriptible spectacle, et quelle varit de sites et de paysages l'arasement de ces cueils et de ces lots volcaniques qui confinent la cte Iybienne ! Mais o ces arborisations apparurent dans toute leur beaut, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas rallier. Ce fut sur les ctes du Thama, car alors non seulement ces talages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer, mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se droulaient dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais moins colors que ceux-l dont l'humide vitalit des eaux entretenait la fracheur. Que d'heures charmantes je passai ainsi la vitre du salon ! Que d'chantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j'admirai sous l'clat de notre fanal lectrique ! Des fongies agariciformes, des actinies de couleur ardoise, entre autres le thalassianthus aster des tubipores disposs comme des fltes et n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulires cette mer, qui s'tablissent dans les excavations madrporiques et dont la base est contourne en courte spirale, et enfin mille spcimens d'un polypier que je n'avais pas observ encore, la vulgaire ponge. La classe des spongiaires, premire du groupe des polypes, a t prcisment cre par ce curieux produit dont l'utilit est incontestable. L'ponge n'est point un vgtal comme l'admettent encore quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier infrieur celui du corail. Son animalit n'est pas douteuse, et on ne peut mme adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un tre intermdiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant, que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de l'ponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M. Milne Edwards, c'est un individu isol et unique. La classe des spongiaires contient environ trois cents espces qui se rencontrent dans un grand nombre de mers, et mme dans certains cours d'eau o elles ont reu le nom de fluviatiles . Mais leurs eaux de prdilection sont celles de la Mditerrane, de l'archipel grec, de la cte de Syrie et de la mer Rouge. L se reproduisent et se dveloppent ces ponges fines-douces dont la valeur s'lve jusqu' cent cinquante francs, l'ponge blonde de Syrie, l'ponge dure de Barbarie, etc. Mais puisque je ne pouvais esprer d'tudier ces zoophytes dans les chelles du Levant, dont nous tions spars par l'infranchissable isthme de Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge. J'appelai donc Conseil prs de moi, pendant que le _Nautilus_, par une profondeur moyenne de huit neuf mtres, rasait lentement tous ces beaux rochers de la cte orientale. L croissaient des ponges de toutes formes, des ponges pdicules, foliaces, globuleuses, digites. Elles justifiaient assez exactement ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'lan, de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont attribus les pcheurs, plus potes que les savants. De leur tissu fibreux, enduit d'une substance glatineuse a demi fluide, s'chappaient incessamment de petits filets d'eau, qui aprs avoir port la vie dans chaque cellule, en taient expulss par un mouvement contractile. Cette substance disparat aprs la mort du polype, et se putrfie en dgageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces fibres cornes ou glatineuses dont se compose l'ponge domestique, qui prend une teinte rousstre, et qui s'emploie des usages divers, selon son degr d'lasticit, de permabilit ou de rsistance la macration. Ces polypiers adhraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et mme aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites anfractuosits, les uns s'talant, les autres se dressant ou pendant comme des excroissances corallignes. J'appris Conseil que ces ponges se pchaient de deux manires, soit la drague, soit la main. Cette dernire mthode qui ncessite l'emploi des plongeurs, est prfrable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une valeur trs suprieure. Les autres zoophytes qui pullulaient auprs des spongiaires, consistaient principalement en mduses d'une espce trs lgante ; les mollusques taient reprsents par des varits de calmars, qui, d'aprs d'Orbigny, sont spciales la mer Rouge, et les reptiles par des tortues _virgata_, appartenant au genre des chlones, qui fournirent notre table un mets sain et dlicat. Quant aux poissons, ils taient nombreux et souvent remarquables. Voici ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus frquemment bord : des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur brique, au corps sem d'ingales taches bleues et reconnaissables leur double aiguillon dentel, des arnacks au dos argent, des pastenaques la queue pointille, et des bockats, vastes manteaux longs de deux mtres qui ondulaient entre les eaux, des aodons, absolument dpourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourb, long d'un pied et demi, des ophidies, vritables murnes la queue argente, au dos bleutre, aux pectorales brunes bordes d'un lisr gris, des fiatoles, espces de stromates, zbrs d'troites raies d'or et pars des trois couleurs de la France, des blmies-garamits, longs de quatre dcimtres, de superbes caranx, dcors de sept bandes transversales d'un beau noir, de nageoires bleues et jaunes, et d'cailles d'or et d'argent, des centropodes, des mulles auriflammes tte jaune, des scares, des labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons communs aux Ocans que nous avions dj traverss. Le 9 fvrier, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la cte ouest et Quonfodah sur la cte est, sur un diamtre de cent quatre-vingt-dix milles. Ce jour-l midi, aprs le point, le capitaine Nemo monta sur la plate-forme o je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultrieurs. Il vint moi ds qu'il m'aperut, m'offrit gracieusement un cigare et me dit : Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plat-elle ? Avez-vous suffisamment observ les merveilles qu'elle recouvre, ses poissons et ses zoophytes, ses parterres d'ponges et ses forts de corail ? Avez-vous entrevu les villes jetes sur ses bords ? -- Oui, capitaine Nemo, rpondis-je, et le _Nautilus_ s'est merveilleusement prt toute cette tude. Ah ! c'est un intelligent bateau ! -- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnrable ! Il ne redoute ni les terribles temptes de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses cueils. -- En effet, dis-je, cette mer est cite entre les plus mauvaises, et si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renomme tait dtestable. -- Dtestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en parlent pas son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulirement dure l'poque des vents Etsiens et de la saison des pluies. L'Arabe Edrisi qui la dpeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires prissaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que personne ne se hasardait y naviguer la nuit. C'est, prtend-il, une mer sujette d'affreux ouragans, seme d'les inhospitalires, et qui n'offre rien de bon ni dans ses profondeurs, ni sa surface. En effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et Artmidore. -- On voit bien, rpliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigu bord du _Nautilus_. -- En effet, rpondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les modernes ne sont pas plus avancs que les anciens. Il a fallu bien des sicles pour trouver la puissance mcanique de la vapeur ! Qui sait si dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progrs sont lents, monsieur Aronnax. -- C'est vrai, rpondis-je, votre navire avance d'un sicle, de plusieurs peut-tre, sur son poque. Quel malheur qu'un secret pareil doive mourir avec son inventeur ! Le capitaine Nemo ne me rpondit pas. Aprs quelques minutes de silence : Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ? -- C'est vrai, rpondis-je, mais leurs craintes n'taient-elles pas exagres ? -- Oui et non, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, qui me parut possder fond sa mer Rouge . Ce qui n'est plus dangereux pour un navire moderne, bien gr, solidement construit, matre de sa direction grce l'obissante vapeur, offrait des prils de toutes sortes aux btiments des anciens. Il faut se reprsenter ces premiers navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier, calfates de rsine pile et enduites de graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas mme d'instruments pour relever leur direction, et ils marchaient l'estime au milieu de courants qu'ils connaissaient peine. Dans ces conditions, les naufrages taient et devaient tre nombreux. Mais de notre temps, les steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus rien redouter des colres de ce golfe, en dpit des moussons contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se prparent pas au dpart par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont plus, orns de guirlandes et de bandelettes dores, remercier les dieux dans le temple voisin. -- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me parat avoir tu la reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous semblez avoir spcialement tudi cette mer, pouvez-vous m'apprendre quelle est l'origine de son nom ? -- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications ce sujet. Voulez-vous connatre l'opinion d'un chroniqueur du XIVe sicle ? -- Volontiers. -- Ce fantaisiste prtend que son nom lui fut donn aprs le passage des Isralites, lorsque le Pharaon eut pri dans les flots qui se refermrent la voix de Mose : En signe de cette merveille, Devint la mer rouge et vermeille. Non puis ne surent la nommer Autrement que la rouge mer. -- Explication de pote, capitaine Nemo, rpondis-je, mais je ne saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle. -- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette appellation de mer Rouge une traduction du mot hbreu Edrom , et si les anciens lui donnrent ce nom, ce fut cause de la coloration particulire de ses eaux. -- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particulire. -- Sans doute, mais en avanant vers le fond du golfe, vous remarquerez cette singulire apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor entirement rouge, comme un lac de sang. -- Et cette couleur, vous l'attribuez la prsence d'une algue microscopique ? -- Oui. C'est une matire mucilagineuse pourpre produite par ces chtives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimtre carr. Peut-tre en rencontrerez-vous, quand nous serons Tor. -- Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la premire fois que vous parcourez la mer Rouge bord du _Nautilus_ ? -- Non, monsieur. -- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Isralites et de la catastrophe des gyptiens, je vous demanderai si vous avez reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ? -- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison. -- Laquelle ? -- C'est que l'endroit mme o Mose a pass avec tout son peuple est tellement ensabl maintenant que les chameaux y peuvent peine baigner leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez d'eau pour lui. -- Et cet endroit ?... demandai-je. -- Cet endroit est situ un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s'tendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit miraculeux ou non, les Isralites n'en ont pas moins pass l pour gagner la Terre promise, et l'arme de Pharaon a prcisment pri en cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiques au milieu de ces sables mettraient dcouvert une grande quantit d'armes et d'instruments d'origine gyptienne. -- C'est vident, rpondis-je, et il faut esprer pour les archologues que ces fouilles se feront tt ou tard, lorsque des villes nouvelles s'tabliront sur cet isthme, aprs le percement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ ! -- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les anciens avaient bien compris cette utilit pour leurs affaires commerciales d'tablir une communication entre la mer Rouge et la Mditerrane ; mais ils ne songrent point creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour intermdiaire. Trs probablement, le canal qui runissait le Nil la mer Rouge fut commenc sous Ssostris, si l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent quinze ans avant Jsus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal aliment par les eaux du Nil, travers la plaine d'gypte qui regarde l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur tait telle que deux trirmes pouvaient y passer de front. Il fut continu par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achev par Ptolme II. Strabon le vit employ la navigation ; mais la faiblesse de sa pente entre son point de dpart, prs de Bubaste, et la mer Rouge, ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l'anne. Ce canal servit au commerce jusqu'au sicle des Antonins ; abandonn, ensabl, puis rtabli par les ordres du calife Omar, il fut dfinitivement combl en 761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empcher les vivres d'arriver Mohammed-ben-Abdoallah, rvolt contre lui. Pendant l'expdition d'gypte, votre gnral Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le dsert de Suez, et, surpris par la mare, il faillit prir quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, l mme o Mose avait camp trois mille trois cents ans avant lui. -- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient os entreprendre, cette jonction entre les deux mers qui abrgera de neuf mille kilomtres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et avant peu, il aura chang l'Afrique en une le immense. -- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'tre fier de votre compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines ! Il a commenc comme tant d'autres par les ennuis et les rebuts, mais il a triomph, car il a le gnie de la volont. Et il est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait d tre une oeuvre internationale, qui aurait suffi illustrer un rgne, n'aura russi que par l'nergie d'un seul homme. Donc, honneur M. de Lesseps ! -- Oui, honneur ce grand citoyen, rpondis-je, tout surpris de l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler. -- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire travers ce canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetes de Port-Sad aprs-demain, quand nous serons dans la Mditerrane. -- Dans la Mditerrane ! m'criai-je. -- Oui, monsieur le professeur. Cela vous tonne ? -- Ce qui m'tonne, c'est de penser que nous y serons aprs-demain. -- Vraiment ? -- Oui, capitaine, bien que je dusse tre habitu ne m'tonner de rien depuis que je suis votre bord ! -- Mais quel propos cette surprise ? -- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forc d'imprimer au _Nautilus_ s'il doit se retrouver aprs-demain en pleine Mditerrane, ayant fait le tour de l'Afrique et doubl le cap de Bonne-Esprance ! -- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Esprance ! -- Cependant, moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et qu'il ne passe par-dessus l'isthme... -- Ou par-dessous, monsieur Aronnax. -- Par-dessous ? -- Sans doute, rpondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd'hui sa surface. -- Quoi ! il existerait un passage ! -- Oui, un passage souterrain que j'ai nomm Arabian-Tunnel. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Pluse. -- Mais cet isthme n'est compos que de sables mouvants ? -- Jusqu' une certaine profondeur. Mais cinquante mtres seulement se rencontre une inbranlable assise de roc. -- Et c'est par hasard que vous avez dcouvert ce passage ? demandai-je de plus en plus surpris. -- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et mme, raisonnement plus que hasard. -- Capitaine, je vous coute, mais mon oreille rsiste ce qu'elle entend. -- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps. Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profit plusieurs fois. Sans cela, je ne me serais pas aventur aujourd'hui dans cette impasse de la mer Rouge. -- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez dcouvert ce tunnel ? -- Monsieur, me rpondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le rcit du capitaine Nemo. Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de naturaliste qui m'a conduit a dcouvrir ce passage que je suis seul connatre. J'avais remarqu que dans la mer Rouge et dans la Mditerrane, il existait un certain nombre de poissons d'espces absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des persgues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait forcment aller de la mer Rouge la Mditerrane par le seul effet de la diffrence des niveaux. Je pchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur passai la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai la mer. Quelques mois plus tard, sur les ctes de Syrie, je reprenais quelques chantillons de mes poissons orns de leur anneau indicateur. La communication entre les deux m'tait donc dmontre. Je la cherchai avec mon _Nautilus_, je la dcouvris, je m'y aventurai, et avant peu, monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique ! V ARABIAN-TUNNEL Ce jour mme, je rapportai Conseil et Ned Land la partie de cette conversation qui les intressait directement. Lorsque je leur appris que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la Mditerrane, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les paules. Un tunnel sous-marin ! s'cria-t-il, une communication entre les deux mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ? -- Ami Ned, rpondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du _Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les paules si lgrement, et ne repoussez pas les choses sous prtexte que vous n'en avez Jamais entendu parler. -- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tte. Aprs tout, je ne demande pas mieux que de croire son passage, ce capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la Mditerrane. Le soir mme, par 2130' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant la surface de la mer, se rapprocha de la cte arabe. J'aperus Djeddah, important comptoir de l'gypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions, les navires amarrs le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau obligeait mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habit par les Bdouins. Bientt Djeddah s'effaa dans les ombres du soir, et le _Nautilus_ rentra sous les eaux lgrement phosphorescentes. Le lendemain, 10 fvrier, plusieurs navires apparurent qui couraient contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ; mais midi, au moment du point, la mer tant dserte, il remonta jusqu' sa ligne de flottaison. Accompagn de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme. La cte l'est se montrait comme une masse peine estompe dans un humide brouillard. Appuys sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres, quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit : Voyez-vous l quelque chose, monsieur le professeur ? -- Non, Ned, rpondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez. -- Regardez bien, reprit Ned, l, par tribord devant, peu prs la hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ? -- En effet, dis-je, aprs une attentive observation, j'aperois comme un long corps noirtre la surface des eaux. -- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil. -- Non, rpondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est l quelque animal marin. -- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil. -- Oui, mon garon, rpondis-je, on en rencontre quelquefois. -- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des yeux l'objet signal. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles connaissances, et je ne me tromperais pas leur allure. -- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce ct, et avant peu nous saurons quoi nous en tenir. En effet, cet objet noirtre ne fut bientt qu' un mille de nous. Il ressemblait un gros cueil chou en pleine mer. Qu'tait-ce ? Je ne pouvais encore me prononcer. Ah ! il marche ! il plonge ! s'cria Ned Land. Mille diables ! Quel peut tre cet animal ? Il n'a pas la queue bifurque comme les baleines ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent des membres tronqus. -- Mais alors...., fis-je. -- Bon, reprit le Canadien, le voil sur le dos, et il dresse ses mamelles en l'air ! -- C'est une sirne, s'cria Conseil, une vritable sirne, n'en dplaise monsieur. Ce nom de sirne me mit sur la voie, et je compris que cet animal appartenait cet ordre d'tres marins, dont la fable a fait les sirnes, moiti femmes et moiti poissons. Non, dis-je Conseil, ce n'est point une sirne, mais un tre curieux dont il reste peine quelques chantillons dans la mer Rouge. C'est un dugong. -- Ordre des syrniens, groupe des pisciformes, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifres, embranchement des vertbrs , rpondit Conseil. Et lorsque Conseil avait ainsi parl, il n'y avait plus rien dire. Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de convoitise la vue de cet animal. Sa main semblait prte le harponner. On et dit qu'il attendait le moment de se jeter la mer pour l'attaquer dans son lment. Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'motion, je n'ai jamais tu de cela . Tout le harponneur tait dans ce mot. En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperut le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant directement lui : Si vous teniez un harpon, matre Land, est-ce qu'il ne vous brlerait pas la main ? -- Comme vous dites, monsieur. -- Et il ne vous dplairait pas de reprendre pour un jour votre mtier de pcheur, et d'ajouter ce ctac la liste de ceux que vous avez dj frapps ? -- Cela ne me dplairait point. -- Eh bien, vous pouvez essayer. -- Merci, monsieur, rpondit Ned Land dont les yeux s'enflammrent. -- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage ne pas manquer cet animal, et cela dans votre intrt. -- Est-ce que ce dugong est dangereux attaquer ? demandai-je malgr le haussement d'paule du Canadien. -- Oui, quelquefois, rpondit le capitaine. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour matre Land, ce danger n'est pas craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est sr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde justement comme un fin gibier, et je sais que matre Land ne dteste pas les bons morceaux. -- Ah ! fit le Canadien, cette bte-la se donne aussi le luxe d'tre bonne manger ? -- Oui, matre Land. Sa chair, une viande vritable, est extrmement estime, et on la rserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. Aussi fait-on cet excellent animal une chasse tellement acharne que, de mme que le lamantin, son congnre, il devient de plus en plus rare. -- Alors, monsieur le capitaine, dit srieusement Conseil, si par hasard celui-ci tait le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l'pargner dans l'intrt de la science ? -- Peut-tre, rpliqua le Canadien ; mais, dans l'intrt de la cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse. -- Faites donc, matre Land , rpondit le capitaine Nemo. En ce moment sept hommes de l'quipage, muets et impassibles comme toujours, montrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une ligne semblable celles qu'emploient les pcheurs de baleines. Le canot fut dpont, arrach de son alvole, lanc la mer. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous assmes l'arrire. Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je. -- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. Le canot dborda, et, enlev par ses six avirons, il se dirigea rapidement vers le dugong, qui flottait alors deux milles du _Nautilus_. Arriv quelques encablures du ctac, il ralentit sa marche, et les rames plongrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son harpon la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon qui sert frapper la baleine est ordinairement attach une trs longue corde qui se dvide rapidement lorsque l'animal bless l'entrane avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une dizaine de brasses, et son extrmit tait seulement frappe sur un petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous les eaux. Je m'tais lev et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale trs allonge et ses nageoires latrales par de vritables doigts. Sa diffrence avec le lamantin consistait en ce que sa mchoire suprieure tait arme de deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque ct des dfenses divergentes. Ce dugong, que Ned Land se prparait attaquer, avait des dimensions colossales, et sa longueur dpassait au moins sept mtres. Il ne bougeait pas et semblait dormir la surface des flots, circonstance qui rendait sa capture plus facile. Le canot s'approcha prudemment trois brasses de l'animal. Les avirons restrent suspendus sur leurs dames. Je me levai demi. Ned Land, le corps un peu rejet en arrire, brandissait son harpon d'une main exerce. Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le harpon, lanc avec force, n'avait frapp que l'eau sans doute. Mille diables ! s'cria le Canadien furieux, je l'ai manqu ! -- Non, dis-je, l'animal est bless, voici son sang, mais votre engin ne lui est pas rest dans le corps. -- Mon harpon ! mon harpon ! cria Ned Land. Les matelots se remirent nager, et le patron dirigea l'embarcation vers le baril flottant. Le harpon repch, le canot se mit la poursuite de l'animal. Celui-ci revenait de temps en temps la surface de la mer pour respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une rapidit extrme. L'embarcation, manoeuvre par des bras vigoureux, volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha quelques brasses, et le Canadien se tenait prt frapper ; mais le dugong se drobait par un plongeon subit, et il tait impossible de l'atteindre. On juge de la colre qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lanait au malheureux animal les plus nergiques jurons de la langue anglaise. Pour mon compte, je n'en tais encore qu'au dpit de voir le dugong djouer toutes nos ruses. On le poursuivit sans relche pendant une heure, et je commenais croire qu'il serait trs difficile de s'en emparer, quand cet animal fut pris d'une malencontreuse ide de vengeance dont il eut se repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir son tour. Cette manoeuvre n'chappa point au Canadien. Attention ! dit-il. Le patron pronona quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il prvint ses hommes de se tenir sur leurs gardes. Le dugong, arriv vingt pieds du canot, s'arrta, huma brusquement l'air avec ses vastes narines perces non l'extrmit, mais la partie suprieure de son museau. Puis, prenant son lan, il se prcipita sur nous. Le canot ne put viter son choc ; demi renvers, il embarqua une ou deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grce l'habilet du patron, abord de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, cramponn l'trave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal, qui, de ses dents incrustes dans le plat-bord, soulevait l'embarcation hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous tions renverss les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini l'aventure, si le Canadien, toujours acharn contre la bte, ne l'et enfin frappe au coeur. J'entendis le grincement des dents sur la tle, et le dugong disparut, entranant le harpon avec lui. Mais bientt le baril revint la surface, et peu d'instants aprs, apparut le corps de l'animal, retourn sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit la remorque et se dirigea vers le _Nautilus_. Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le dpea sous les yeux du Canadien, qui tenait suivre tous les dtails de l'opration. Le jour mme, le stewart me servit au dner quelques tranches de cette chair habilement apprte par le cuisinier du bord. Je la trouvai excellente, et mme suprieure celle du veau, sinon du boeuf. Le lendemain 11 fvrier, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un gibier dlicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le Nautilus. C'tait une espce de sterna nilotica, particulire l'gypte, dont le bec est noir, la tte grise et pointille, l'oeil entour de points blancs, le dos, les ailes et la queue gristres, le ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut got, dont le cou et le dessus de la tte sont blancs et tachets de noir. La vitesse du _Nautilus_ tait alors modre. Il s'avanait en flnant, pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins en moins sale, a mesure que nous approchions de Suez. Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrmit de l'Arabie Ptre, comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah. Le _Nautilus_ pntra dans le dtroit de Jubal, qui conduit au golfe de Suez. J'aperus distinctement une haute montagne, dominant entre les deux golfes le Ras-Mohammed. C'tait le mont Oreb, ce Sina, au sommet duquel Mose vit Dieu face face, et que l'esprit se figure incessamment couronn d'clairs. A six heures, le _Nautilus_, tantt flottant, tantt immerg, passait au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient teintes de rouge, observation dj faite par le capitaine Nemo. Puis la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le cri du plican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac irrit par les rocs ou le gmissement lointain d'un steamer battant les eaux du golfe de ses pales sonores. De huit neuf heures, le _Nautilus_ demeura quelques mtres sous les eaux. Suivant mon calcul, nous devions tre trs prs de Suez. A travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers vivement clairs par notre lumire lectrique. Il me semblait que le dtroit se rtrcissait de plus en plus. A neuf heures un quart, le bateau tant revenu la surface, je montai sur la plate-forme. Trs impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais respirer l'air frais de la nuit. Bientt, dans l'ombre, j'aperus un feu ple, demi dcolor par la brume, qui brillait un mille de nous. Un phare flottant , dit-on prs de moi. Je me retournai et je reconnus le capitaine. C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas gagner l'orifice du tunnel. -- L'entre n'en doit pas tre facile ? -- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du timonier pour diriger moi-mme la manoeuvre. Et maintenant, si vous voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous les flots, et il ne reviendra leur surface qu'aprs avoir franchi l'Arabian-Tunnel. Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les rservoirs d'eau s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mtres. Au moment o me disposais regagner ma chambre, le capitaine m'arrta. Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner dans la cage du pilote ? -- Je n'osais vous le demander, rpondis-je. -- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette navigation la fois sous-terrestre et sous-marine. Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il ouvrit une porte, suivit les coursives suprieures et arriva dans la cage du pilote, qui, on le sait, s'levait l'extrmit de la plate-forme. C'tait une cabine mesurant six pieds sur chaque face, peu prs semblable celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue dispose verticalement, engrene sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu' l'arrire du _Nautilus_. Quatre hublots de verres lenticulaires, vids dans les parois de la cabine, permettaient l'homme de barre de regarder dans toutes les directions. Cette cabine tait obscure ; mais bientt mes yeux s'accoutumrent cette obscurit, et j'aperus le pilote, un homme vigoureux, dont les mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer apparaissait vivement claire par le fanal qui rayonnait en arrire de la cabine, l'autre extrmit de la plate-forme. Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. Des fils lectriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des machines, et de l, le capitaine pouvait communiquer simultanment son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de mtal, et aussitt la vitesse de l'hlice fut trs diminue. Je regardais en silence la haute muraille trs accore que nous longions en ce moment, inbranlable base du massif sableux de la cte. Nous la suivmes ainsi pendant une heure, quelques mtres de distance seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la cabine ses deux cercles concentriques. Sur un simple geste, le timonier modifiait chaque instant la direction du _Nautilus_. Je m'tais plac au hublot de bbord, et j'apercevais de magnifiques substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacs agitant leurs pattes normes, qui s'allongeaient hors des anfractuosits du roc. A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-mme la barre. Une large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_ s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutum se fit entendre sur ses flancs. C'taient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel prcipitait vers la Mditerrane. Le Nautilus suivait le torrent, rapide comme une flche, malgr les efforts de sa machine qui, pour rsister, battait les flots contre-hlice. Sur les murailles troites du passage, je ne voyais plus que des raies clatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracs par la vitesse sous l'clat de l'lectricit. Mon coeur palpitait, et je le comprimais de la main. A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue du gouvernail, et se retournant vers moi : La Mditerrane , me dit-il. En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entran par ce torrent, venait de franchir l'isthme de Suez. VI L'ARCHIPEL GREC Le lendemain, 12 fvrier, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta la surface des flots. Je me prcipitai sur la plate-forme. A trois milles dans le sud se dessinait la vague silhouette de Pluse. Un torrent nous avait ports d'une mer l'autre. Mais ce tunnel, facile descendre, devait tre impraticable remonter. Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux insparables compagnons avaient tranquillement dormi, sans se proccuper autrement des prouesses du _Nautilus_. Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton lgrement goguenard, et cette Mditerrane ? -- Nous flottons sa surface, ami Ned. -- Hein ! fit Conseil, cette nuit mme ?... -- Oui, cette nuit mme, en quelques minutes, nous avons franchi cet isthme infranchissable. -- Je n'en crois rien, rpondit le Canadien. -- Et vous avez tort, matre Land, repris-je. Cette cte basse qui s'arrondit vers le sud est la cte gyptienne. -- A d'autres, monsieur, rpliqua l'entt Canadien. -- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire monsieur. -- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son tunnel, et j'tais prs de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il dirigeait lui-mme le _Nautilus_ travers cet troit passage. -- Vous entendez, Ned ? dit Conseil. -- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned, apercevoir les jetes de Port-Sad qui s'allongent dans la mer. Le Canadien regarda attentivement. En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre capitaine est un matre homme. Nous sommes dans la Mditerrane. Bon. Causons donc, s'il vous plat, de nos petites affaires, mais de faon ce que personne ne puisse nous entendre. Je vis bien o le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai qu'il valait mieux causer, puisqu'il le dsirait, et tous les trois nous allmes nous asseoir prs du fanal, o nous tions moins exposs recevoir l'humide embrun des lames. Maintenant, Ned, nous vous coutons, dis-je. Qu'avez-vous nous apprendre ? -- Ce que j'ai vous apprendre est trs simple, rpondit le Canadien. Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous entranent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramnent en Ocanie, je demande quitter le _Nautilus_. J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait toujours. Je ne voulais en aucune faon entraver la libert de mes compagnons, et cependant je n'prouvais nul dsir de quitter le capitaine Nemo. Grce lui, grce son appareil, je compltais chaque jour mes tudes sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu mme de son lment. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles de l'Ocan ? Non, certes ! Je ne pouvais donc me faire cette ide d'abandonner le _Nautilus_ avant notre cycle d'investigations accompli. Ami Ned, dis-je, rpondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous bord ? Regrettez-vous que la destine vous ait jet entre les mains du capitaine Nemo ? Le Canadien resta quelques instants sans rpondre. Puis, se croisant les bras : Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il se termine. Voil mon sentiment. -- Il se terminera, Ned. -- O et quand ? -- O ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutt je suppose qu'il s'achvera, lorsque ces mers n'auront plus rien nous apprendre. Tout ce qui a commenc a forcment une fin en ce monde. -- Je pense comme monsieur, rpondit Conseil, et il est fort possible qu'aprs avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo nous donne la vole tous trois. -- La vole ! s'cria le Canadien. Une vole, voulez-vous dire ? -- N'exagrons pas, matre Land, repris-je. Nous n'avons rien craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les ides de Conseil. Nous sommes matres des secrets du _Nautilus_, et je n'espre pas que son commandant, pour nous rendre notre libert, se rsigne les voir courir le monde avec nous. -- Mais alors, qu'esprez-vous donc ? demanda le Canadien. -- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant. -- Ouais ! fit Ned Land. Et o serons-nous dans six mois, s'il vous plat, monsieur le naturaliste ? -- Peut-tre ici, peut-tre en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est un rapide marcheur. Il traverse les ocans comme une hirondelle traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les mers frquentes. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les ctes de France, d'Angleterre ou d'Amrique, sur lesquelles une fuite pourra tre aussi avantageusement tente qu'ici ? -- Monsieur Aronnax, rpondit le Canadien, vos arguments pchent par la base. Vous parlez au futur : Nous serons l ! Nous serons ici ! Moi je parle au prsent : Nous sommes ici, et il faut en profiter. J'tais press de prs par la logique de Ned Land, et je me sentais battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur. Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine Nemo vous offre aujourd'hui mme la libert. Accepterez-vous ? -- Je ne sais, rpondis-je. -- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? Je ne rpondis pas. Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land. -- L'ami Conseil, rpondit tranquillement ce digne garon, l'ami Conseil n'a rien dire. Il est absolument dsintress dans la question. Ainsi que son matre, ainsi que son camarade Ned, il est clibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme monsieur, et, son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorit. Deux personnes seulement sont en prsence : monsieur d'un ct, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil coute, et il est prt marquer les points. Je ne pus m'empcher de sourire, voir Conseil annihiler si compltement sa personnalit. Au fond, le Canadien devait tre enchant de ne pas l'avoir contre lui. Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne discutons qu'entre nous deux. J'ai parl, vous m'avez entendu. Qu'avez-vous rpondre ? Il fallait videmment conclure, et les faux-fuyants me rpugnaient. Ami Ned, dis-je, voici ma rponse. Vous avez raison contre moi, et mes arguments ne peuvent tenir devant les vtres. Il ne faut pas compter sur la bonne volont du capitaine Nemo. La prudence la plus vulgaire lui dfend de nous mettre en libert. Par contre, la prudence veut que nous profitions de la premire occasion de quitter le _Nautilus_. -- Bien, monsieur Aronnax, voil qui est sagement parl. -- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l'occasion soit srieuse. Il faut que notre premire tentative de fuite russisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas. -- Tout cela est juste, rpondit le Canadien. Mais votre observation s'applique toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une occasion favorable se prsente, il faut la saisir. -- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez par une occasion favorable ? -- Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amnerait le _Nautilus_ peu de distance d'une cte europenne. €” Et vous tenteriez de vous sauver la nage ? Oui, si nous tions suffisamment rapprochs d'un rivage, et si le navire flottait la surface. Non, si nous tions loigns, et si le navire naviguait sous les eaux. -- Et dans ce cas ? -- Dans ce cas, je chercherais m'emparer du canot. Je sais comment il se manoeuvre. Nous nous introduirions l'intrieur, et les boulons enlevs, nous remonterions la surface, sans mme que le timonier, plac l'avant, s'apert de notre fuite. -- Bien, Ned. piez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un chec nous perdrait. -- Je ne l'oublierai pas, monsieur. -- Et maintenant, Ned, voulez-vous connatre toute ma pense sur votre projet ? -- Volontiers, monsieur Aronnax. -- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espre -- je pense que cette occasion favorable ne se prsentera pas. -- Pourquoi cela ? -- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons pas renonc l'espoir de recouvrer notre libert, et qu'il se tiendra sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des ctes europennes. -- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil. -- Nous verrons bien, rpondit Ned Land, qui secouait la tte d'un air dtermin. -- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en l. Plus un mot sur tout ceci. Le jour o vous serez prt, vous nous prviendrez et nous vous suivrons. Je m'en rapporte compltement vous. Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves consquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits semblrent confirmer mes prvisions au grand dsespoir du Canadien. Le capitaine Nemo se dfiait-il de nous dans ces mers frquentes, ou voulait-il seulement se drober la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la Mditerrane ? Je l'ignore, mais il se maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des ctes. Ou le _Nautilus_ mergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il s'en allait de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mtres. Aussi, je n'eus connaissance de l'le de Carpathos, l'une des Sporades, que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son doigt sur un point du planisphre : Est in Carpathio Neptuni gurgite vates Coeruleus Proteus... C'tait, en effet, l'antique sjour de Prote, le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, maintenant l'le de Scarpanto, situe entre Rhodes et la Crte. Je n'en vis que les soubassements granitiques travers la vitre du salon. Le lendemain, 14 fvrier, je rsolus d'employer quelques heures tudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les panneaux demeurrent hermtiquement ferms. En relevant la direction du _Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne le de Crte. Au moment o je m'tais embarqu sur I'_Abraham-Lincoln_, cette le venait de s'insurger tout entire contre le despotisme turc. Mais ce qu'tait devenue cette insurrection depuis cette poque, je l'ignorais absolument, et ce n'tait pas le capitaine Nemo, priv de toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre. Je ne fis donc aucune allusion cet vnement, lorsque, le soir, je me trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla taciturne, proccup. Puis, contrairement ses habitudes, il ordonna d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un l'autre, il observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais le deviner, et, de mon ct, j'employai mon temps tudier les poissons qui passaient devant mes yeux. Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, cites par Aristote et vulgairement connues sous le nom de loches de mer , que l'on rencontre particulirement dans les eaux sales avoisinant le delta du Nil. Prs d'elles se droulaient des pagres demi phosphorescents, sortes de spares que les gyptiens rangeaient parmi les animaux sacrs, et dont l'arrive dans les eaux du Reuve, dont elles annonaient le fcond dbordement, tait fte par des crmonies religieuses. Je notai galement des cheilines longues de trois dcimtres, poissons osseux cailles transparentes, dont la couleur livide est mlange de taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de vgtaux marins, ce qui leur donne un got exquis ; aussi ces cheilines taient-elles trs recherches des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles, accommodes avec des laites de murnes, des cervelles de paons et des langues de phnicoptres, composaient ce plat divin qui ravissait Vitellius. Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon esprit tous les souvenirs de l'antiquit. Ce fut le rmora qui voyage attach au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson, accroch la carne d'un navire, pouvait l'arrter dans sa marche, et l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les destines des nations ! J'observai galement d'admirables anthias qui appartiennent l'ordre des lutjans, poissons sacrs pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux qu'ils frquentaient ; leur nom signifie, _fleur_, et ils le justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises dans la gamme du rouge depuis la pleur du rose jusqu' l'clat du rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes yeux ne pouvaient se dtacher de ces merveilles de la mer, quand ils furent frapps soudain par une apparition inattendue. Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant sa ceinture une bourse de cuir. Ce n'tait pas un corps abandonn aux flots. C'tait un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse, disparaissant parfois pour aller respirer la surface et replongeant aussitt. Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix mue : Un homme ! un naufrag ! m'criai-je. Il faut le sauver tout prix ! Le capitaine ne me rpondit pas et vint s'appuyer la vitre. L'homme s'tait rapproch, et, la face colle au panneau, il nous regardait. A ma profonde stupfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le plongeur lui rpondit de la main, remonta immdiatement vers la surface de la mer, et ne reparut plus. Ne vous inquitez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap Matapan, surnomm le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades. Un hardi plongeur ! L'eau est son lment, et il y vit plus que sur terre, allant sans cesse d'une le l'autre et jusqu' la Crte. -- Vous le connaissez, capitaine ? -- Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble plac prs du panneau gauche du salon. Prs de ce meuble, je vis un coffre cercl de fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du _Nautilus_, avec sa devise _Mobilis in mobile_. En ce moment, le capitaine, sans se proccuper de ma prsence, ouvrit le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots. C'taient des lingots d'or. D'o venait ce prcieux mtal qui reprsentait une somme norme ? O le capitaine recueillait-il cet or, et qu'allait-il faire de celui-ci ? Je ne prononai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un un ces lingots et les rangea mthodiquement dans le coffre qu'il remplit entirement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes d'or, c'est--dire prs de cinq millions de francs. Le coffre fut solidement ferm, et le capitaine crivit sur son couvercle une adresse en caractres qui devaient appartenir au grec moderne. Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait avec le poste de l'quipage. Quatre homme parurent, et non sans peine ils poussrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer. En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi : Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il. -- Je ne disais rien, capitaine. -- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon. Je rentrai dans ma chambre trs intrigu, on le conoit. J'essayai vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientt, je sentis certains mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les couches infrieures revenait la surface des eaux. Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que l'on dtachait le canot, qu'on le lanait la mer. Il heurta un instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa. Deux heures aprs, le mme bruit, les mmes alles et venues se reproduisaient. L'embarcation, hisse bord, tait rajuste dans son alvole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots. Ainsi donc, ces millions avaient t transports leur adresse. Sur quel point du continent ? Quel tait le correspondant du capitaine Nemo ? Le lendemain, je racontai Conseil et au Canadien les vnements de cette nuit, qui surexcitaient ma curiosit au plus haut point. Mes compagnons ne furent pas moins surpris que moi. Mais o prend-il ces millions ? demanda Ned Land. A cela, pas de rponse possible. Je me rendis au salon aprs avoir djeun, et je me mis au travail. Jusqu' cinq heures du soir, je rdigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer une disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrme, et je dus enlever mon vtement de byssus. Effet incomprhensible, car nous n'tions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_, immerg, ne devait prouver aucune lvation de temprature. Je regardai le manomtre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, laquelle la chaleur atmosphrique n'aurait pu atteindre. Je continuai mon travail, mais la temprature s'leva au point de devenir intolrable. Est-ce que le feu serait bord ? me demandai-je. J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha du thermomtre, le consulta, et se retournant vers moi : Quarante-deux degrs, dit-il. -- Je m'en aperois, capitaine, rpondis-je, et pour peu que cette chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter. -- Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous le voulons bien. -- Vous pouvez donc la modrer votre gr ? -- Non, mais je puis m'loigner du foyer qui la produit. -- Elle est donc extrieure ? -- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante. -- Est-il possible ? m'criai-je. -- Regardez. Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entirement blanche autour du _Nautilus_. Une fume de vapeurs sulfureuses se droulait au milieu des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudire. J'appuyai ma main sur une des vitres, mais la chaleur tait telle que je dus la retirer. O sommes-nous ? demandai-je. -- Prs de l'le Santorin, monsieur le professeur, me rpondit le capitaine, et prcisment dans ce canal qui spare Na-Kamenni de Pala-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une ruption sous-marine. Je croyais, dis-je, que la formation de ces les nouvelles tait termine. -- Rien n'est jamais termin dans les parages volcaniques, rpondit le capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaill par les feux souterrains. Dj, en l'an dix-neuf de notre re, suivant Cassiodore et Pline, une le nouvelle, Thia la divine, apparut la place mme o se sont rcemment forms ces lots. Puis, elle s'abma sous les flots, pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abmer encore une fois. Depuis cette poque jusqu' nos jours, le travail plutonien fut suspendu. Mais, le 3 fvrier 1866, un nouvel lot, qu'on nomma l'lot de George, mergea au milieu des vapeurs sulfureuses, prs de Na-Kamenni, et s'y souda, le 6 du mme mois. Sept jours aprs, le 13 fvrier, l'lot Aphroessa parut, laissant entre Na-Kamenni et lui un canal de dix mtres. J'tais dans ces mers quand le phnomne se produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'lot Aphroessa, de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamtre sur trente pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mles de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un lot plus petit, appel Rka, se montra prs de Na-Kamenni, et depuis lors, ces trois lots, souds ensemble, ne forment plus qu'une seule et mme le. -- Et le canal o nous sommes en ce moment ? demandai-je. -- Le voici, rpondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de l'Archipel. Vous voyez que j'y ai port les nouveaux lots. -- Mais ce canal se comblera un jour ? -- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits lots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Pala-Kamenni. Il est donc vident que Na et Pala se runiront dans un temps rapproch. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui forment les continents, ici, ce sont les phnomnes ruptifs. Voyez, monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur devenait intolrable. De blanche qu'elle tait, la mer se faisait rouge, coloration due la prsence d'un sel de fer. Malgr l'hermtique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se dgageait, et j'apercevais des flammes carlates dont la vivacit tuait l'clat de l'lectricit. J'tais en nage, j'touffais, j'allais cuire. Oui, en vrit, je me sentais cuire ! On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au capitaine. -- Non, ce ne serait pas prudent , rpondit l'impassible Nemo. Un ordre fut donn. Le _Nautilus_ vira de bord et s'loigna de cette fournaise qu'il ne pouvait impunment braver. Un quart d'heure plus tard, nous respirions la surface des flots. La pense me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu. Le lendemain, 16 fvrier, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mtres, et le _Nautilus_ passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec, aprs avoir doubl le cap Matapan. VII LA MDITERRANE EN QUARANTE-HUIT HEURES La Mditerrane, la mer bleue par excellence, la grande mer des Hbreux, la mer des Grecs, le mare nostrum des Romains, borde d'orangers, d'alos, de cactus, de pins maritimes, embaume du parfum des myrtes, encadre de rudes montagnes, sature d'un air pur et transparent, mais incessamment travaille par les feux de la terre, est un vritable monde. C'est l, sur ses rivages et sur ses eaux, dit Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats du globe. Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperu rapide de ce bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomtres carrs. Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent mme dfaut, car l'nigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette traverse grande vitesse. J'estime six cents lieues environ le chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le matin du 16 fvrier des parages de la Grce, le 18, au soleil levant, nous avions franchi le dtroit de Gibraltar. -- Il fut vident pour moi que cette Mditerrane, resserre au milieu de ces terres qu'il voulait fuir, dplaisait au capitaine Nemo. Ses flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de regrets. Il n'avait plus ici cette libert d'allures, cette indpendance de manoeuvres que lui laissaient les ocans, et son _Nautilus_ se sentait l'troit entre ces rivages rapprochs de l'Afrique et de l'Europe. Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles l'heure, soit douze lieues de quatre kilomtres. Il va sans dire que Ned Land, son grand ennui, dut renoncer ses projets de fuite. Il ne pouvait se servir du canot entran raison de douze treize mtres par seconde. Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'et t sauter d'un train marchant avec cette rapidit, manoeuvre imprudente s'il en fut. D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit la surface des flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relvements du loch. Je ne vis donc de l'intrieur de cette Mditerrane que ce que le voyageur d'un express aperoit du paysage qui fuit devant ses yeux, c'est--dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui passent comme un clair. Cependant, Conseil et moi, nous pmes observer quelques-uns de ces poissons mditerranens, que la puissance de leurs nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_. Nous restions l'afft devant les vitres du salon, et nos notes me permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer. Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ droba mes yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'aprs cette classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations. Au milieu de la masse des eaux vivement claires par les nappes lectriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un mtre, qui sont communes presque tous les climats. Des oxyrhinques, sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris cendr et tachet, se dveloppaient comme de vastes chles emports par les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnatre si elles mritaient ce nom d'aigles qui leur fut donn par les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de chauve-souris, dont les pcheurs modernes les ont affubles. Des squales-milandres, longs de douze pieds et particulirement redouts des plongeurs, luttaient de rapidit entre eux. Des renards marins, longs de huit pieds et dous d'une extrme finesse d'odorat, apparaissaient comme de grandes ombres bleutres. Des dorades, du genre spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu' treize dcimtres, se montraient dans leur vtement d'argent et d'azur entour de bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires, poissons consacrs Vnus, et dont l'oeil est enchss dans un sourcil d'or ; espce prcieuse, amie de toutes les eaux, douces ou sales, habitant les fleuves, les lacs et les ocans, vivant sous tous les climats, supportant toutes les tempratures, et dont la race, qui remonte aux poques gologiques de la terre, a conserve toute sa beaut des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf dix mtres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la vitre des panneaux, montrant leur dos bleutre petites taches brunes : ils ressemblent aux squales dont ils n'galent pas la force, et se rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment remonter les grands fleuves, lutter contre les courants du Volga, du Danube, du P, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs, de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent la classe des cartilagineux, ils sont dlicats ; on les mange frais, schs, marins ou sals, et, autrefois, on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la Mditerrane, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le _Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au soixante-troisime genre des poissons osseux. C'taient des scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la rputation de suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre frache sous les feux du ciel tropical, et ils ne la dmentirent pas en accompagnant le Nautilus comme ils accompagnrent autrefois les vaisseaux de Laprouse. Pendant de longues heures, ils luttrent de vitesse avec notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux vritablement taills pour la course, leur tte petite, leur corps lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dpassait trois mtres, leurs pectorales doues d'une remarquable vigueur et leurs caudales fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux dont ils galaient la rapidit, ce qui faisait dire aux anciens que la gomtrie et la stratgie leur taient familires. Et cependant ils n'chappent point aux poursuites des Provenaux, qui les estiment comme les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est en aveugles, en tourdis, que ces prcieux animaux vont se jeter et prir par milliers dans les madragues marseillaises. Je citerai, pour mmoire seulement, ceux des poissons mditerranens que Conseil ou moi nous ne fmes qu'entrevoir. C'taient des gymontes-fierasfers blanchtres qui passaient comme d'insaisissables vapeurs, des murnes-congres, serpents de trois quatre mtres enjolivs de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de trois pieds, dont le foie formait un morceau dlicat, des coepoles-tnias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que les potes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs, et dont le museau est orn de deux lames triangulaires et denteles qui figurent l'instrument du vieil Homre, des trygles-hirondelles, nageant avec la rapidit de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des holocentres-mrons, tte rouge, dont la nageoire dorsale est garnie de filaments, des aloses agrmentes de taches noires, grises, brunes, bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles la voix argentine des clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de losanges nageoires jauntres, pointills de brun, et dont le cot suprieur, le ct gauche, est gnralement marbr de brun et de jaune, enfin des troupes d'admirables mulles rougets, vritables paradisiers de l'Ocan, que les Romains payaient jusqu' dix mille sesterces la pice, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie jusqu'au blanc ple de la mort. Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni ttrodons, ni hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni labres, ni perlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni orphes, ni tous ces principaux reprsentants de l'ordre des pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les carrelets, communs l'Atlantique et la Mditerrane, il faut en accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_ travers ces eaux opulentes. Quant aux mammifres marins, je crois avoir reconnu en passant l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire dorsale du genre des phystres, quelques dauphins du genre des globicphales, spciaux la Mditerrane et dont la partie antrieure de la tte est zbre de petites lignes claires, et aussi une douzaine de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mtres. Pour sa part, Conseil croit avoir aperu une tortue large de six pieds, orne de trois artes saillantes diriges longitudinalement. Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, la description que m'en fit Conseil, je crus reconnatre le luth qui forme une espce assez rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a carapace allonge. Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une admirable galolaire orange qui s'accrocha la vitre du panneau de bbord ; c'tait un long filament tnu, s'arborisant en branches infinies et termines par la plus fine dentelle qu'eussent jamais file les rivales d'Arachn. Je ne pus, malheureusement, pcher cet admirable chantillon, et aucun autre zoophyte mditerranen ne se ft sans doute offert mes regards, si le _Nautilus_, dans la soire du 16, n'et singulirement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances. Nous passions alors entre la Sicile et la cte de Tunis. Dans cet espace resserr entre le cap Bon et le dtroit de Messine, le fond de la mer remonte presque subitement. L s'est forme une vritable crte sur laquelle il ne reste que dix-sept mtres d'eau, tandis que de chaque ct la profondeur est de cent soixante-dix mtres. Le _Nautilus_ dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter contre cette barrire sous-marine. Je montrai Conseil, sur la carte de la Mditerrane, l'emplacement qu'occupait ce long rcif. Mais, n'en dplaise monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un isthme vritable qui runit l'Europe l'Afrique. -- Oui, mon garon, rpondis-je, il barre en entier le dtroit de Libye, et les sondages de Smith ont prouv que les continents taient autrefois runis entre le cap Boco et le cap Furina. -- Je le crois volontiers, dit Conseil. -- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrire semblable existe entre Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps gologiques, fermait compltement la Mditerrane. -- Eh ! fit Conseil, si quelque pousse volcanique relevait un jour ces deux barrires au-dessus des flots ! -- Ce n'est gure probable, Conseil. -- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phnomne se produisait, ce serait fcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne tant de mal pour percer son isthme ! -- J'en conviens, mais, je te le rpte, Conseil, ce phnomne ne se produira pas. La violence des forces souterraines va toujours diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde, s'teignent peu peu, la chaleur interne s'affaiblit, la temprature des couches infrieures du globe baisse d'une quantit apprciable par sicle, et au dtriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie. -- Cependant, le soleil... -- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur un cadavre ? -- Non, que je sache. -- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle deviendra inhabitable et sera inhabite comme la lune, qui depuis longtemps a perdu sa chaleur vitale. -- Dans combien de sicles ? demanda Conseil. -- Dans quelques centaines de mille ans, mon garon. -- Alors, rpondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage, si toutefois Ned Land ne s'en mle pas ! Et Conseil, rassur, se remit tudier le haut-fond que le _Nautilus_ rasait de prs avec une vitesse modre. L, sous un sol rocheux et volcanique, s'panouissait toute une flore vivante, des ponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornes de cyrrhes rougetres et qui mettaient une lgre phosphorescence, des beros, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baigns dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes, larges d'un mtre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales arborescentes de la plus grande beaut, des pavonaces longues tiges, un grand nombre d'oursins comestibles d'espces varies, et des actinies vertes au tronc gristre, au disque brun, qui se perdaient dans leur chevelure olivtre de tentacules. Conseil s'tait occup plus particulirement d'observer les mollusques et les articuls, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je ne veux pas faire tort ce brave garon en omettant ses observations personnelles. Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux ptoncles pectiniformes, des spondyles pieds-d'ne qui s'entassaient les uns sur les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentes, nageoires jaunes et coquilles transparentes, des pleurobranches orangs, des oeufs pointills ou sems de points verdtres, des aplysies connues aussi sous le nom de livres de mer, des dolabelles, des acres charnus, des ombrelles spciales la Mditerrane, des oreilles de mer dont la coquille produit une nacre trs recherche, des ptoncles flammuls, des anomies que les Languedociens, dit-on, prfrent aux hutres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent sur les ctes de l'Amrique du Nord et dont il se fait un dbit si considrable New York, des peignes operculaires de couleurs varies, des lithodonces enfonces dans leurs trous et dont je gotais fort le got poivr, des vnricardes sillonnes dont la coquille sommet bomb prsentait des ctes saillantes, des cynthies hrisses de tubercules carlates, des carniaires pointe recourbes et semblables de lgres gondoles, des froles couronnes, des atlantes coquilles spiraliformes, des thtys grises, tachetes de blanc et recouvertes de leur mantille frange, des olides semblables de petites limaces, des cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule myosotis, coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des janthures, des cinraires, des ptricoles, des lamellaires, des cabochons, des pandores, etc. Quant aux articuls, Conseil les a, sur ses notes, trs justement diviss en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce sont les classes des crustacs, des cirrhopodes et des annlides. Les crustacs se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces ordres comprend les dcapodes, c'est--dire les animaux dont la tte et le thorax sont le plus gnralement souds entre eux, dont l'appareil buccal est compos de plusieurs paires de membres, et qui possdent quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. Conseil avait suivi la mthode de notre matre Milne Edwards, qui fait trois sections des dcapodes : les brachyoures, les macroures et les anomoures. Ces noms sont lgrement barbares, mais ils sont justes et prcis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front est arm de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui -- je ne sais pourquoi -- symbolisait la sagesse chez les Grecs, des lambres-massna, des lambres-spinimanes, probablement gars sur ce haut-fond, car d'ordinaire ils vivent de grandes profondeurs, des xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux -- trs faciles digrer, fait observer Conseil -- des corystes dents, des balies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les macroures, subdiviss en cinq familles, les cuirasss, les fouisseurs, les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des langoustes communes, dont la chair est si estime chez les femelles, des scyllares-ours ou cigales de mer, des gbies riveraines, et toutes sortes d'espces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls homards de la Mditerrane. Enfin, parmi les anomoures, il vit des drocines communes, abrites derrire cette coquille abandonne dont elles s'emparent, des homoles front pineux, des bernard-l'ermite, des porcellanes, etc. L s'arrtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqu pour complter la classe des crustacs par l'examen des stomapodes, des amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des branchiapodes, des ostracodes et des entomostraces. Et pour terminer l'tude des articuls marins, il aurait d citer la classe des cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des annlides qu'il n'et pas manqu de diviser en tubicoles et en dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dpass le haut-fond du dtroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse accoutume. Ds lors plus de mollusques, plus d'articuls, plus de zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des ombres. Pendant la nuit du 16 au 17 fvrier, nous tions entrs dans ce second bassin mditerranen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par trois mille mtres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hlice, glissant sur ses plans inclins, s'enfona jusqu'aux dernires couches de la mer. L, dfaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit mes regards bien des scnes mouvantes et terribles. En effet, nous traversions alors toute cette partie de la Mditerrane si fconde en sinistres. De la cte algrienne aux rivages de la Provence, que de navires ont fait naufrage, que de btiments ont disparu ! La Mditerrane n'est qu'un lac, compare aux vastes plaines liquides du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants, aujourd'hui propice et caressant pour la frle tartane qui semble flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur tourment, dmont par les vents, brisant les plus forts navires de ses lames courtes qui les frappent coups prcipits. Ainsi, dans cette promenade rapide travers les couches profondes, que d'paves j'aperus gisant sur le sol, les unes dj emptes par les coraux, les autres revtues seulement d'une couche de rouille, des ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches d'hlice, des morceaux de machines, des cylindres briss, des chaudires dfonces, puis des coques flottant entre deux eaux, celles-ci droites, celles-l renverses. De ces navires naufrags, les uns avaient pri par collision, les autres pour avoir heurt quelque cueil de granit. J'en vis qui avaient coul pic, la mture droite, le grement raidi par l'eau. Ils avaient l'air d'tre l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le moment du dpart. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les enveloppait de ses nappes lectriques, il semblait que ces navires allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numro d'ordre ! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des catastrophes ! J'observai que les fonds mditerranens taient plus encombrs de ces sinistres paves mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du dtroit de Gibraltar. Les ctes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et dans cet troit espace, les rencontres sont frquentes. Je vis l de nombreuses carnes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns couchs, les autres debout, semblables des animaux formidables. Un de ces bateaux aux flancs ouverts, sa chemine courbe, ses roues dont il ne restait plus que la monture, son gouvernail spar de l'tambot et retenu encore par une chane de fer, son tableau d'arrire rong par les sels marins, se prsentait sous un aspect terrible ! Combien d'existences brises dans son naufrage ! Combien de victimes entranes sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survcu pour raconter ce terrible dsastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint la pense que ce bateau enfoui sous la mer pouvait tre l'_Atlas_, disparu corps et biens depuis une vingtaine d'annes, et dont on n'a jamais entendu parler ! Ah ! quelle sinistre histoire serait faire que celle de ces fonds mditerranens, de ce vaste ossuaire, o tant de richesses se sont perdues, o tant de victimes ont trouv la mort ! Cependant, le _Nautilus_, indiffrent et rapide, courait toute hlice au milieu de ces ruines. Le 18 fvrier, vers trois heures du matin, il se prsentait l'entre du dtroit de Gibraltar. L existent deux courants : un courant suprieur, depuis longtemps reconnu, qui amne les eaux de l'Ocan dans le bassin de la Mditerrane ; puis un contre-courant infrieur, dont le raisonnement a dmontr aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la Mditerrane, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par les fleuves qui s'y jettent, devrait lever chaque anne le niveau de cette mer, car son vaporation est insuffisante pour rtablir l'quilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a d naturellement admettre l'existence d'un courant infrieur qui par le dtroit de Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la Mditerrane. Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le _Nautilus_. Il s'avana rapidement par l'troite passe. Un instant je pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire de Pline et d'Avienus, avec l'le basse qui le supportait, et quelques minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique. VIII LA BAIE DE VIGO L'Atlantique ! Vaste tendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq millions de milles carrs, longue de neuf mille milles sur une largeur moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignore des anciens, sauf peut-tre des Carthaginois, ces Hollandais de l'antiquit, qui dans leurs prgrinations commerciales suivaient les ctes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Ocan dont les rivages aux sinuosits parallles embrassent un primtre immense, arros par les plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi, l'Amazone, la Plata, l'Ornoque, le Niger, le Sngal, l'Elbe, la Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civiliss et des contres les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment sillonne par les navires de toutes les nations, abrite sous tous les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles, redoutes des navigateurs, le cap Horn et le cap des Temptes ! Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son peron, aprs avoir accompli prs de dix mille lieues en trois mois et demi, parcours suprieur l'un des grands cercles de la terre. O allions-nous maintenant, et que nous rservait l'avenir ? Le _Nautilus_, sorti du dtroit de Gibraltar, avait pris le large. Il revint la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme nous furent ainsi rendues. J'y montai aussitt accompagn de Ned Land et de Conseil. A une distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui forme la pointe sud-ouest de la pninsule hispanique. Il ventait un assez fort coup de vent du sud. La mer tait grosse, houleuse. Elle imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il tait presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'normes paquets de mer battaient chaque instant. Nous redescendmes donc aprs avoir hum quelques bouffes d'air. Je regagnai ma chambre. Conseil revint sa cabine mais le Canadien, l'air assez proccup, me suivit. Notre rapide passage travers la Mditerrane ne lui avait pas permis de mettre ses projets excution, et il dissimulait peu son dsappointement. Lorsque la porte de ma chambre fut ferme, il s'assit et me regarda silencieusement. Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien vous reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer le quitter et t de la folie ! Ned Land ne rpondit rien. Ses lvres serres, ses sourcils froncs, indiquaient chez lui la violente obsession d'une ide fixe. Voyons, repris-je, rien n'est dsespr encore. Nous remontons la cte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, o nous trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du dtroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous et entrans vers ces rgions les continents manquent, je partagerais vos inquitudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilises, et dans quelques jours, je crois que vous pourrez agir avec quelque scurit. Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les lvres : C'est pour ce soir , dit-il. Je me redressai subitement. J'tais, je l'avoue, peu prpar cette communication. J'aurais voulu rpondre au Canadien, mais les mots ne me vinrent pas. Nous tions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu' quelques milles de la cte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large. J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de moi : Ce soir, neuf heures, dit-il. J'ai prvenu Conseil. A ce moment-l, le capitaine Nemo sera enferm dans sa chambre et probablement couch. Ni les mcaniciens, ni les hommes de l'quipage ne peuvent nous voir. Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur Aronnax, vous resterez dans la bibliothque deux pas de nous, attendant mon signal. Les avirons, le mt et la voile sont dans le canot. Je suis mme parvenu y porter quelques provisions. Je me suis procur une clef anglaise pour dvisser les crous qui attachent le canot la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prt. A ce soir. -- La mer est mauvaise, dis-je. -- J'en conviens, rpond le Canadien, mais il faut risquer cela. La libert vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui sait si demain nous ne serons pas cent lieues au large ? Que les circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons dbarqus sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, la grce de Dieu et ce soir ! Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi. J'avais imagin que, le cas chant, j'aurais eu le temps de rflchir, de discuter. Mon opinitre compagnon ne me le permettait pas. Que lui aurais-je dit, aprs tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'tait presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer cette responsabilit de compromettre dans un intrt tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo ne pouvait-il pas nous entraner au large de toutes terres ? En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les rservoirs se remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfona sous les flots de l'Atlantique. Je demeurai dans ma chambre. Je voulais viter le capitaine pour cacher ses yeux l'motion qui me dominait. Triste Journe que je passai ainsi, entre le dsir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inacheves mes tudes sous-marines ! Quitter ainsi cet ocan, mon Atlantique , comme je me plaisais le nommer, sans en avoir observ les dernires couches, sans lui avoir drob ces secrets que m'avaient rvls les mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains ds le premier volume, mon rve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles heures mauvaises s'coulrent ainsi, tantt me voyant en sret, terre, avec mes compagnons, tantt souhaitant, en dpit de ma raison, que quelque circonstance imprvue empcht la ralisation des projets de Ned Land. Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous loignait de la cte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de l'Ocan. Il fallait donc en prendre son parti et se prparer fuir. Mon bagage n'tait pas lourd. Mes notes, rien de plus. Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre vasion, quelles inquitudes, quels torts peut-tre elle lui causerait, et ce qu'il ferait dans le double cas o elle serait ou rvle ou manque ! Sans doute je n'avais pas me plaindre de lui, au contraire. Jamais hospitalit ne fut plus franche que la sienne. En le quittant, je ne pouvais tre tax d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait lui. C'tait sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur notre parole pour nous fixer jamais auprs de lui. Mais cette prtention hautement avoue de nous retenir ternellement prisonniers son bord justifiait toutes nos tentatives. Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite l'le de Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa prsence avant notre dpart ? Je le dsirais et je le craignais tout la fois. J'coutai si je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contigu la mienne. Aucun bruit ne parvint mon oreille. Cette chambre devait tre dserte. Alors j'en vins me demander si cet trange personnage tait bord. Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitt le _Nautilus_ pour un service mystrieux, mes ides s'taient, en ce qui le concerne, lgrement modifies. Je pensais, bien qu'il et pu dire, que le capitaine Nemo devait avoir conserv avec la terre quelques relations d'une certaine espce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des semaines entires s'taient souvent coules sans que je l'eusse rencontr. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais en proie des accs de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin quelque acte secret dont la nature m'chappait jusqu'ici ? Toutes ces ides et mille autres m'assaillirent la fois. Le champ des conjectures ne peut tre qu'infini dans l'trange situation o nous sommes. J'prouvais un malaise insupportable. Cette journe d'attente me semblait ternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gr de mon impatience. Mon dner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal, tant trop proccup. Je quittai la table sept heures. Cent vingt minutes -- je les comptais -- me sparaient encore du moment o je devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, esprant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'ide de succomber dans notre tmraire entreprise tait le moins pnible de mes soucis ; mais la pense de voir notre projet dcouvert avant d'avoir quitt le _Nautilus_, la pense d'tre ramen devant le capitaine Nemo irrit, ou, ce qui et t pis, contrist de mon abandon, mon coeur palpitait. Je voulus revoir le salon une dernire fois. Je pris par les coursives, et j'arrivai dans ce muse o j'avais pass tant d'heures agrables et utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trsors, comme un homme la veille d'un ternel exil et qui part pour ne plus revenir. Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre du salon travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux taient hermtiquement ferms et un manteau de tle me sparait de cet Ocan que je ne connaissais pas encore. En parcourant ainsi le salon, j'arrivai prs de la porte, mnage dans le pan coup, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand tonnement, cette porte tait entrebille. Je reculai involontairement. Si le capitaine Nemo tait dans sa chambre, il pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La chambre tait dserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas l'intrieur. Toujours le mme aspect svre, cnobitique. En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues la paroi et que je n'avais pas remarques pendant ma premire visite, frapprent mes regards. C'taient des portraits, des portraits de ces grands hommes historiques dont l'existence n'a t qu'un perptuel dvouement une grande ide humaine, Kosciusko, le hros tomb au cri de _Finis Polonioe_, Botzaris, le Lonidas de la Grce moderne, O'Connell, le dfenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union amricaine, Manin, le patriote italien, Lincoln, tomb sous la balle d'un esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race noire, John Brown, suspendu son gibet, tel que l'a si terriblement dessin le crayon de Victor Hugo. Quel lien existait-il entre ces mes hroques et l'me du capitaine Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette runion de portraits, dgager le mystre de son existence ? tait-il le champion des peuples opprims, le librateur des races esclaves ? Avait-il figur dans les dernires commotions politiques ou sociales de ce sicle. Avait-il t l'un des hros de la terrible guerre amricaine, guerre lamentable et jamais glorieuse ?... Tout coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup de marteau sur le timbre m'arracha mes rves. Je tressaillis comme si un oeil invisible et pu plonger au plus secret de mes penses, et je me prcipitai hors de la chambre. L, mes regards s'arrtrent sur la boussole. Notre direction tait toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modre, le manomtre, une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances favorisaient donc les projets du Canadien. Je regagnai ma chambre. Je me vtis chaudement, bottes de mer, bonnet de loutre, casaque de byssus double de peau de phoque. J'tais prt. J'attendis. Les frmissements de l'hlice troublaient seuls le silence profond qui rgnait bord. J'coutais, je tendais l'oreille. Quelque clat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout coup, que Ned Land venait d'tre surpris dans ses projets d'vasion ? Une inquitude mortelle m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid. A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille prs de la porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au salon qui tait plong dans une demi-obscurit, mais dsert. J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothque. Mme clart insuffisante, mme solitude. J'allai me poster prs de la porte qui donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned Land. En ce moment, les frmissements de l'hlice diminurent sensiblement, puis ils cessrent tout fait. Pourquoi ce changement dans les allures du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gnait-elle les desseins de Ned Land, je n'aurais pu le dire. Le silence n'tait plus troubl que par les battements de mon coeur. Soudain, un lger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_ venait de s'arrter sur le fond de l'ocan. Mon inquitude redoubla. Le signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned Land pour l'engager remettre sa tentative. Je sentais que notre navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires... En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo parut. Il m'aperut, et, sans autre prambule : Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? On saurait fond l'histoire de son propre pays que, dans les conditions o je me trouvais, l'esprit troubl, la tte perdue, on ne pourrait en citer un mot. Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ? Savez-vous l'histoire d'Espagne ? -- Trs mal, rpondis-je. -- Voil bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors, asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux pisode de cette histoire. Le capitaine s'tendit sur un divan, et, machinalement, je pris place auprs de lui, dans la pnombre. Monsieur le professeur, me dit-il, coutez-moi bien. Cette histoire vous intressera par un certain ct, car elle rpondra une question que sans doute vous n'avez pu rsoudre. -- Je vous coute, capitaine, dis-je, ne sachant o mon interlocuteur voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait nos projets de fuite. -- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez bien, nous remonterons 1702. Vous n'ignorez pas qu' cette poque, votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat pour faire rentrer les Pyrnes sous terre, avait impos le duc d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui rgna plus ou moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, forte partie. En effet, l'anne prcdente, les maisons royales de Hollande, d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu la Haye un trait d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne Philippe V, pour la placer sur la tte d'un archiduc, auquel elles donnrent prmaturment le nom de Charles III. L'Espagne dut rsister cette coalition. Mais elle tait peu prs dpourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait pas, la condition toutefois que ses galions, chargs de l'or et de l'argent de l'Amrique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de 1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt-trois vaisseaux commands par l'amiral de Chteau-Renaud, car les marines coalises couraient alors l'Atlantique. Ce convoi devait se rendre Cadix, mais l'amiral, ayant appris que la flotte anglaise croisait dans ces parages, rsolut de rallier un port de France. Les commandants espagnols du convoi protestrent contre cette dcision. Ils voulurent tre conduits dans un port espagnol, et, dfaut de Cadix, dans la baie de Vigo, situe sur la cte nord-ouest de l'Espagne, et qui n'tait pas bloque. L'amiral de Chteau-Renaud eut la faiblesse d'obir cette injonction, et les galions entrrent dans la baie de Vigo. Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut tre aucunement dfendue. Il fallait donc se hter de dcharger les galions avant l'arrive des flottes coalises, et le temps n'et pas manqu ce dbarquement, si une misrable question de rivalit n'et surgi tout coup. Vous suivez bien l'enchanement des faits ? me demanda le capitaine Nemo. -- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore quel propos m'tait faite cette leon d'histoire. -- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerants de Cadix avaient un privilge d'aprs lequel ils devaient recevoir toutes les marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, dbarquer les lingots des galions au port de Vigo, c'tait aller contre leur droit. Ils se plaignirent donc Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V que le convoi, sans procder son dchargement, resterait en squestre dans la rade de Vigo jusqu'au moment o les flottes ennemies se seraient loignes. Or, pendant que l'on prenait cette dcision, le 22 octobre 1702, les vaisseaux anglais arrivrent dans la baie de Vigo. L'amiral de Chteau-Renaud, malgr ses forces infrieures, se battit courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions qui s'engloutirent avec leurs immenses trsors. Le capitaine Nemo s'tait arrt. Je l'avoue, je ne voyais pas encore en quoi cette histoire pouvait m'intresser. Eh bien ? Lui demandai-je. -- Eh bien, monsieur Aronnax, me rpondit le capitaine Nemo, nous sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu' vous d'en pntrer les mystres. Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me remettre. J'obis. Le salon tait obscur, mais travers les vitres transparentes tincelaient les flots de la mer. Je regardai. Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux apparaissaient imprgnes de lumire lectrique. Le fond sableux tait net et clair. Des hommes de l'quipage, revtus de scaphandres, s'occupaient dblayer des tonneaux demi pourris, des caisses ventres, au milieu d'paves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s'chappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le sable en tait jonch. Puis, chargs de ce prcieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y dposaient leur fardeau et allaient reprendre cette inpuisable pche d'argent et d'or. Je comprenais. C'tait ici le thtre de la bataille du 22 octobre 1702. Ici mme avaient coul les galions chargs pour le compte du gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'tait pour lui, pour lui seul que l'Amrique avait livr ses prcieux mtaux. Il tait l'hritier direct et sans partage de ces trsors arrachs aux Incas et aux vaincus de Fernand Cortez ! Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que la mer contnt tant de richesse ? -- Je savais, rpondis-je, que l'on value deux millions de tonnes l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux. -- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dpenses l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu' ramasser ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo, mais encore sur mille thtres de naufrages dont ma carte sous-marine a not la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche milliards ? -- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire qu'en exploitant prcisment cette baie de Vigo, vous n'avez fait que devancer les travaux d'une socit rivale. -- Et laquelle ? -- Une socit qui a reu du gouvernement espagnol le privilge de rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont allchs par l'appt d'un norme bnfice, car on value cinq cents millions la valeur de ces richesses naufrages. -- Cinq cents millions ! me rpondit le capitaine Nemo. Ils y taient, mais ils n'y sont plus. -- En effet, dis-je. Aussi un bon avis ces actionnaires serait-il acte de charit. Qui sait pourtant s'il serait bien reu. Ce que les joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte de leur argent que celle de leurs folles esprances. Je les plains moins aprs tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de richesses bien rparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront jamais striles pour eux ! Je n'avais pas plutt exprim ce regret que je sentis qu'il avait d blesser le capitaine Nemo. Striles ! rpondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ? Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces trsors ? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous que j'ignore qu'il existe des tres souffrants, des races opprimes sur cette terre, des misrables soulager, des victimes venger ? Ne comprenez-vous pas ?... Le capitaine Nemo s'arrta sur ces dernires paroles, regrettant peut-tre d'avoir trop parl. Mais j'avais devin. Quels que fussent les motifs qui l'avaient forc chercher l'indpendance sous les mers, avant tout il tait rest un homme ! Son coeur palpitait encore aux souffrances de l'humanit, et son immense charit s'adressait aux races asservies comme aux individus ! Et je compris alors qui taient destins ces millions expdis par le capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la Crte insurge ! IX UN CONTINENT DISPARU Le lendemain matin, 19 fvrier, je vis entrer le Canadien dans ma chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air trs dsappoint. Eh bien, monsieur ? me dit-il. -- Oui ! il a fallu que ce damn capitaine s'arrtt prcisment l'heure ou nous allions fuir son bateau. -- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier. -- Son banquier ! -- Ou plutt sa maison de banque. J'entends par l cet Ocan o ses richesses sont plus en sret qu'elles ne le seraient dans les caisses d'un tat. Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le secret espoir de le ramener l'ide de ne point abandonner le capitaine ; mais mon rcit n'eut d'autre rsultat que le regret nergiquement exprim par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une promenade sur le champ de bataille de Vigo. Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon perdu ! Une autre fois nous russirons, et ds ce soir s'il le faut... -- Quelle est la direction du _Nautilus_ ? demandai-je. -- Je l'ignore, rpondit Ned. -- Eh bien ! midi, nous verrons le point. Le Canadien retourna prs de Conseil. Ds que je fus habill, je passai dans le salon. Le compas n'tait pas rassurant. La route du _Nautilus_ tait sud-sud-ouest. Nous tournions le dos l'Europe. J'attendis avec une certaine impatience que le point fut report sur la carte. Vers onze heures et demie, les rservoirs se vidrent, et notre appareil remonta la surface de l'Ocan. Je m'lanai vers la plate-forme. Ned Land m'y avait prcd. Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Esprance. Le temps tait couvert. Un coup de vent se prparait. Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il esprait encore que, derrire tout ce brouillard, s'tendait cette terre si dsire. A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette claircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse, nous redescendmes, et le panneau fut referm. Une heure aprs, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du _Nautilus_ tait indique par 1617' de longitude et 3322' de latitude, cent cinquante lieues de la cte la plus rapproche. Il n'y avait pas moyen de songer fuir, et je laisse penser quelles furent les colres du Canadien, quand je lui fis connatre notre situation. Pour mon compte, je ne me dsolai pas outre mesure. Je me sentis comme soulag du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte de calme relatif mes travaux habituels. Le soir, vers onze heures, je reus la visite trs inattendue du capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigu d'avoir veill la nuit prcdente. Je rpondis ngativement. Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion. -- Proposez, capitaine. -- Vous n'avez encore visit les fonds sous-marins que le jour et sous la clart du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit obscure ? -- Trs volontiers. -- Cette promenade sera fatigante, je vous en prviens. Il faudra marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas trs bien entretenus. -- Ce que vous me dites l, capitaine, redouble ma curiosit. Je suis prt vous suivre. -- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revtir nos scaphandres. Arriv au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de l'quipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine Nemo ne m'avait pas mme propos d'emmener Ned ou Conseil. En quelques instants, nous emes revtu nos appareils. On plaa sur notre dos les rservoirs abondamment chargs d'air, mais les lampes lectriques n'taient pas prpares. Je le fis observer au capitaine. Elles nous seraient inutiles , rpondit-il. Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus ritrer mon observation, car la tte du capitaine avait dj disparu dans son enveloppe mtallique. J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaait dans la main un bton ferr, et quelques minutes plus tard, aprs la manoeuvre habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, une profondeur de trois cents mtres. Minuit approchait. Les eaux taient profondment obscures, mais le capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougetre, une sorte de large lueur, qui brillait deux milles environ du _Nautilus_. Ce qu'tait ce feu, quelles matires l'alimentaient, pourquoi et comment il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En tout cas, il nous clairait, vaguement il est vrai, mais je m'accoutumai bientt ces tnbres particulires, et je compris, dans cette circonstance, l'inutilit des appareils Ruhmkorff. Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un prs de l'autre, directement sur le feu signal. Le sol plat montait insensiblement. Nous faisions de larges enjambes, nous aidant du bton ; mais notre marche tait lente, en somme, car nos pieds s'enfonaient souvent dans une sorte de vase ptrie avec des algues et seme de pierres plates. Tout en avanant, j'entendais une sorte de grsillement au-dessus de ma tte. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un ptillement continu. J'en compris bientt la cause. C'tait la pluie qui tombait violemment en crpitant la surface des flots. Instinctivement, la pense me vint que j'allais tre tremp ! Par l'eau, au milieu de l'eau ! Je ne pus m'empcher de rire cette ide baroque. Mais pour tout dire, sous l'pais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide lment, et l'on se croit au milieu d'une atmosphre un peu plus dense que l'atmosphre terrestre, voil tout. Aprs une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les mduses, les crustacs microscopiques, les pennatules l'clairaient lgrement de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon bton ferr, je serais tomb plus d'une fois. En me retournant, je voyais toujours le fanal blanchtre du _Nautilus_ qui commenait plir dans l'loignement. Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler taient disposs sur le fond ocanique suivant une certaine rgularit que je ne m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l'obscurit lointaine et dont la longueur chappait toute valuation. D'autres particularits se prsentaient aussi, que je ne savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb crasaient une litire d'ossements qui craquaient avec un bruit sec. Qu'tait donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J'aurais voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans ses excursions sous-marines, tait encore incomprhensible pour moi. Cependant, la clart rougetre qui nous guidait, s'accroissait et enflammait l'horizon. La prsence de ce foyer sous les eaux m'intriguait au plus haut degr. tait-ce quelque effluence lectrique qui se manifestait ? Allais-je vers un phnomne naturel encore inconnu des savants de la terre ? Ou mme -- car cette pense traversa mon cerveau -- la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ? Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui de cette existence trange, et auxquels il allait rendre visite ? Trouverais-je l-bas toute une colonie d'exils, qui, las des misres de la terre, avaient cherch et trouv l'indpendance au plus profond de l'Ocan ? Toutes ces ides folles, inadmissibles, me poursuivaient, et dans cette disposition d'esprit, surexcit sans cesse par la srie de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas t surpris de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que rvait le capitaine Nemo ! Notre route s'clairait de plus en plus. La lueur blanchissante rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ. Mais ce que j'apercevais n'tait qu'une simple rverbration dveloppe par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette inexplicable dart, occupait le versant oppos de la montagne. Au milieu des ddales pierreux qui sillonnaient le fond de l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avanait sans hsitation. Il connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance inbranlable. Il m'apparaissait comme un des gnies de la mer, et quand il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se dcoupait en noir sur le fond lumineux de l'horizon. Il tait une heure du matin. Nous tions arrivs aux premires rampes de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les sentiers difficiles d'un vaste taillis. Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sve, arbres minraliss sous l'action des eaux, et que dominaient et l des pins gigantesques. C'tait comme une houillre encore debout, tenant par ses racines au sol effondr, et dont la ramure, la manire des fines dcoupures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des eaux. Que l'on se figure une fort du Hartz, accroche aux flancs d'une montagne, mais une fort engloutie. Les sentiers taient encombrs d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacs. J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs tendus, brisant les lianes de mer qui se balanaient d'un arbre l'autre, effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche. Entran, je ne sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas. Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et farouches, leurs dessus colors de tons rouges sous cette clart que doublait la puissance rverbrante des eaux ? Nous gravissions des rocs qui s'boulaient ensuite par pans normes avec un sourd grondement d'avalanche. A droite, gauche, se creusaient de tnbreuses galeries o se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairires, que la main de l'homme semblait avoir dgages, et je me demandais parfois si quelque habitant de ces rgions sous-marines n'allait pas tout coup m'apparatre. Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en arrire. Je le suivais hardiment. Mon bton me prtait un utile secours. Un faux pas et t dangereux sur ces troites passes vides aux flancs des gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans ressentir l'ivresse du vertige. Tantt je sautais une crevasse dont la profondeur m'et fait reculer au milieu des glaciers de la terre ; tantt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jets d'un abme l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que pour admirer les sites sauvages de cette rgion. L, des rocs monumentaux, penchant sur leurs bases irrgulirement dcoupes, semblaient dfier les lois de l'quilibre. Entre leurs genoux de pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mmes. Puis, des tours naturelles, de larges pans taills pic comme des courtines, s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent pas autoris la surface des rgions terrestres. Et moi-mme ne sentais-je pas cette diffrence due la puissante densit de l'eau, quand, malgr mes lourds vtements, ma tte de cuivre, mes semelles de mtal, je m'levais sur des pentes d'une impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la lgret d'un isard ou d'un chamois ! Au rcit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que je ne pourrai tre vraisemblable ! Je suis l'historien des choses d'apparence impossible qui sont pourtant relles, incontestables. Je n'ai point rv. J'ai vu et senti ! Deux heures aprs avoir quitt le _Nautilus_, nous avions franchi la ligne des arbres, et cent pieds au-dessus de nos ttes se dressait le pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'clatante irradiation du versant oppos. Quelques arbrisseaux ptrifis couraient et l en zigzags grimaants. Les poissons se levaient en masse sous nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse rocheuse tait creuse d'impntrables anfractuosits, de grottes profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand j'apercevais une antenne norme qui me barrait la route, ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavits ! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu des tnbres. C'taient les yeux de crustacs gigantesques, tapis dans leur tanire, des homards gants se redressant comme des hallebardiers et remuant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques, braqus comme des canons sur leurs affts, et des poulpes effroyables entrelaant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents. Quel tait ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A quel ordre appartenaient ces articuls auxquels le roc formait comme une seconde carapace ? O la nature avait-elle trouv le secret de leur existence vgtative, et depuis combien de sicles vivaient-ils ainsi dans les dernires couches de l'Ocan ? Mais je ne pouvais m'arrter. Le capitaine Nemo, familiaris avec ces terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous tions arrivs un premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. L se dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de l'homme, et non plus celle du Crateur. C'taient de vastes amoncellements de pierres o l'on distinguait de vagues formes de chteaux, de temples, revtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un pais manteau vgtal. Mais qu'tait donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes ? Qui avait dispos ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps ant-historiques ? O tais-je, o m'avait entran la fantaisie du capitaine Nemo ? J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrtai. Je saisis son bras. Mais lui, secouant la tte, et me montrant le dernier sommet de la montagne, sembla me dire : Viens ! viens encore ! viens toujours ! Je le suivis dans un dernier lan, et en quelques minutes, j'eus gravi le pic qui dominait d'une dizaine de mtres toute cette masse rocheuse. Je regardai ce ct que nous venions de franchir. La montagne ne s'levait que de sept huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais de son versant oppos, elle dominait d'une hauteur double le fond en contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'tendaient au loin et embrassaient un vaste espace clair par une fulguration violente. En effet, c'tait un volcan que cette montagne. A cinquante pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de scories, un large cratre vomissait des torrents de lave, qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi pos, ce volcan, comme un immense flambeau, clairait la plaine infrieure jusqu'aux dernires limites de l'horizon. J'ai dit que le cratre sous-marin rejetait des laves, mais non des flammes. Il faut aux flammes l'oxygne de l'air, et elles ne sauraient se dvelopper sous les eaux ; mais des coules de lave, qui ont en elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge blanc, lutter victorieusement contre l'lment liquide et se vaporiser son contact. De rapides courants entranaient tous ces gaz en diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la montagne, comme les djections du Vsuve sur un autre Torre del Greco. En effet, l, sous mes yeux, ruine, abme, jete bas, apparaissait une ville dtruite, ses toits effondrs, ses temples abattus, ses arcs disloqus, ses colonnes gisant terre, o l'on sentait encore les solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin, quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empt d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthnon ; l, des vestiges de quai, comme si quelque antique port et abrit jadis sur les bords d'un ocan disparu les vaisseaux marchands et les trirmes de guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles croules, de larges rues dsertes, toute une Pompi enfouie sous les eaux, que le capitaine Nemo ressuscitait mes regards ! O tais-je ? O tais-je ? Je voulais le savoir tout prix, je voulais parler, je voulais arracher la sphre de cuivre qui emprisonnait ma tte. Mais le capitaine Nemo vint moi et m'arrta d'un geste. Puis, ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avana vers un roc de basalte noire et traa ce seul mot : ATLANTIDE Quel clair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Mropide de Thopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent ni par Origne, Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa disparition au compte des rcits lgendaires, admis par Possidonius, Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon, d'Avezac, je l'avais l sous les yeux, portant encore les irrcusables tmoignages de sa catastrophe ! C'tait donc cette rgion engloutie qui existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-del des colonnes d'Hercule, o vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre lequel se firent les premires guerres de l'ancienne Grce ! L'historien qui a consign dans ses crits les hauts faits de ces temps hroques, c'est Platon lui-mme. Son dialogue de Time et de Critias a t, pour ainsi dire, trac sous l'inspiration de Solon, pote et lgislateur. Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Sas, ville dj vieille de huit cents ans, ainsi que le tmoignaient ses annales graves sur le mur sacr de ses temples. L'un de ces vieillards raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette premire cit athnienne, ge de neuf cents sicles, avait t envahie et en partie dtruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il, occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie runies, qui couvrait une surface comprise du douzime degr de latitude au quarantime degr nord. Leur domination s'tendait mme l'gypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grce, mais ils durent se retirer devant l'indomptable rsistance des Hellnes. Des sicles s'coulrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de terre. Une nuit et un jour suffirent l'anantissement de cette Atlantide dont les plus hauts sommets, Madre, les Aores, les Canaries, les les du cap Vert, mergent encore. Tels taient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus trange destine, je foulais du pied l'une des montagnes de ce continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois sculaires et contemporaines des poques gologiques ! Je marchais l mme o avaient march les contemporains du premier homme ! J'crasais sous mes lourdes semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres, maintenant minraliss, couvraient autrefois de leur ombre ! Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent immense qui sans doute reliait l'Afrique l'Amrique, et visiter ces grandes cits antdiluviennes. L, peut-tre, sous mes regards, s'tendaient Makhimos, la guerrire, Eusebs, la pieuse, dont les gigantesques habitants vivaient des sicles entiers, et auxquels la force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui rsistaient encore l'action des eaux. Un jour peut-tre, quelque phnomne ruptif les ramnera la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signal de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Ocan, et bien des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces fonds tourments. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonaient la lutte profonde des lments ; les autres ont recueilli des cendres volcaniques projetes hors de la mer. Tout ce sol jusqu' l'quateur est encore travaill par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans une poque loigne, accrus par les djections volcaniques et par les couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes n'apparatront pas la surface de l'Atlantique ! Pendant que je rvais ainsi, tandis que je cherchais fixer dans mon souvenir tous les dtails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo, accoud sur une stle moussue, demeurait immobile et comme ptrifi dans une muette extase. Songeait-il ces gnrations disparues et leur demandait-il le secret de la destine humaine ? tait-ce cette place que cet homme trange venait se retremper dans les souvenirs de l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne ? Que n'aurais-je donn pour connatre ses penses, pour les partager, pour les comprendre ! Nous restmes cette place pendant une heure entire, contemplant la vaste plaine sous l'clat des laves qui prenaient parfois une intensit surprenante. Les bouillonnements intrieurs faisaient courir de rapides frissonnements sur l'corce de la montagne. Des bruits profonds, nettement transmis par ce milieu liquide, se rpercutaient avec une majestueuse ampleur. En ce moment, la lune apparut un instant travers la masse des eaux et jeta quelques ples rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un dernier regard cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe de le suivre. Nous descendmes rapidement la montagne. La fort minrale une fois dpasse, j'aperus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une toile. Le capitaine marcha droit lui, et nous tions rentrs bord au moment o les premires teintes de l'aube blanchissaient la surface de l'Ocan. X LES HOUILLRES SOUS-MARINES Le lendemain, 20 fvrier, je me rveillais fort tard. Les fatigues de la nuit avaient prolong mon sommeil jusqu' onze heures. Je m'habillai promptement. J'avais hte de connatre la direction du _Nautilus_. Les instruments m'indiqurent qu'il courait toujours vers le sud avec une vitesse de vingt milles l'heure par une profondeur de cent mtres. Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les panneaux tant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce continent submerg. En effet, le _Nautilus_ rasait dix mtres du sol seulement la plaine de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emport par le vent au-dessus des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous tions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'taient des rocs dcoups fantastiquement, des forts d'arbres passs du rgne vgtal au rgne animal, et dont l'immobile silhouette grimaait sous les flots. C'taient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis d'axidies et d'anmones, hrisses de longues hydrophytes verticales, puis des blocs de laves trangement contourns qui attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes. Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux lectriques, je racontais Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au point de vue purement imaginaire, inspirrent Bailly tant de pages charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples hroques. Je discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter. Mais Conseil, distrait, m'coutait peu, et son indiffrence traiter ce point historique me fut bientt explique. En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand passaient des poissons, Conseil, emport dans les abmes de la classification, sortait du monde rel. Dans ce cas, je n'avais plus qu' le suivre et reprendre avec lui nos tudes ichtyologiques. Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne diffraient pas sensiblement de ceux que nous avions observs jusqu'ici. C'taient des raies d'une taille gigantesque, longues de cinq mtres et doues d'une grande force musculaire qui leur permet de s'lancer au-dessus des flots, des squales d'espces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, dents triangulaires et aigus, que sa transparence rendait presque invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme de prismes et cuirasss d'une peau tuberculeuse, des esturgeons semblables leurs congnres de la Mditerrane, des syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui dfilaient comme de fins et souples serpents. Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirtres, longs de trois mtres et arms leur mchoire suprieure d'une pe perante, des vives, aux couleurs animes, connues du temps d'Aristote sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale rendent trs dangereux saisir, puis, des coryphmes, au dos brun ray de petites raies bleues et encadr dans une bordure d'or, de belles dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques reflets d'azur, qui, clairs en dessus par les rayons solaires, formaient comme des taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mtres, marchant par troupes, portant des nageoires jauntres tailles en faux et de longs glaives de six pieds, intrpides animaux, plutt herbivores que piscivores, qui obissaient au moindre signe de leurs femelles comme des maris bien styls. Mais tout en observant ces divers chantillons de la faune marine, je ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois, de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_ ralentir sa vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un ctac dans d'troits tranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait inextricable, l'appareil s'levait alors comme un arostat, et l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide quelques mtres au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les manoeuvres d'une promenade arostatique, avec cette diffrence toutefois que le _Nautilus_ obissait passivement la main de son timonier. Vers quatre heures du soir, le terrain, gnralement compos d'une vase paisse et entremle de branches minralises, se modifia peu peu, il devint plus rocailleux et parut sem de conglomrats, de tufs basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses. Je pensai que la rgion des montagnes allait bientt succder aux longues plaines, et, en effet, dans certaines volutions du _Nautilus_, j'aperus l'horizon mridional barr par une haute muraille qui semblait fermer toute issue. Son sommet dpassait videmment le niveau de l'Ocan. Ce devait tre un continent, ou tout au moins une le, soit une des Canaries, soit une des les du cap Vert. Le point n'ayant pas t fait -- dessein peut-tre -- j'ignorais notre position. En tout cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide, dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion. La nuit n'interrompit pas mes observations. J'tais rest seul. Conseil avait regagn sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure, voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantt les effleurant comme s'il et voulu s'y poser, tantt remontant capricieusement la surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations travers le cristal des eaux, et prcisment cinq ou six de ces toiles zodiacales qui tranent la queue d'Orion. Longtemps encore, je serais rest ma vitre, admirant les beauts de la mer et du ciel, quand les panneaux se refermrent. A ce moment, le _Nautilus_ tait arriv l'aplomb de la haute muraille. Comment manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le _Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de me rveiller aprs quelques heures de sommeil. Mais, le lendemain, il tait huit heures lorsque je revins au salon. Je regardai le manomtre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait la surface de l'Ocan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des lames suprieures. Je montai jusqu'au panneau. Il tait ouvert. Mais, au lieu du grand jour que j'attendais, je me vis environn d'une obscurit profonde. O tions-nous ? M'tais-je tromp ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas une toile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces tnbres absolues. Je ne savais que penser, quand une voix me dit : C'est vous, monsieur le professeur ? -- Ah ! capitaine Nemo, rpondis-je, o sommes-nous ? -- Sous terre, monsieur le professeur. -- Sous terre ! m'criai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ? -- Il flotte toujours. -- Mais, je ne comprends pas ? -- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous aimez les situations claires, vous serez satisfait. Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurit tait si complte que je n'apercevais mme pas le capitaine Nemo. Cependant, en regardant au znith, exactement au-dessus de ma tte, je crus saisir une lueur indcise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif clat fit vanouir cette vague lumire. Je regardai, aprs avoir un instant ferm mes yeux blouis par le jet lectrique. Le _Nautilus_ tait stationnaire. Il flottait auprs d'une berge dispose comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment, c'tait un lac emprisonn dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles de diamtre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le manomtre l'indiquait -- ne pouvait tre que le niveau extrieur, car une communication existait ncessairement entre ce lac et la mer. Les hautes parois, inclines sur leur base, s'arrondissaient en vote et figuraient un immense entonnoir retourn, dont la hauteur comptait cinq ou six cents mtres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par lequel j'avais surpris cette lgre clart, videmment due au rayonnement diurne. Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intrieures de cette norme caverne, avant de me demander si c'tait l l'ouvrage de la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo. O sommes-nous ? dis-je. -- Au centre mme d'un volcan teint, me rpondit le capitaine, un volcan dont la mer a envahi l'intrieur la suite de quelque convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le _Nautilus_ a pntr dans ce lagon par un canal naturel ouvert dix mtres au-dessous de la surface de l'Ocan. C'est ici son port d'attache, un port sr, commode, mystrieux, abrit de tous les rhumbs du vent ! Trouvez-moi sur les ctes de vos continents ou de vos les une rade qui vaille ce refuge assur contre la fureur des ouragans. -- En effet, rpondis-je, ici vous tes en sret, capitaine Nemo. Qui pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, son sommet, n'ai-je pas aperu une ouverture ? -- Oui, son cratre, un cratre empli jadis de laves, de vapeurs et de flammes, et qui maintenant donne passage cet air vivifiant que nous respirons. -- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je. -- Elle appartient un des nombreux lots dont cette mer est seme. Simple cueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me l'a fait dcouvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi. -- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratre du volcan ? -- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu' une centaine de pieds, la base intrieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus, les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient tre franchies. -- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. Vous tes en sret sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les eaux. Mais, quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port. -- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'lectricit pour se mouvoir, d'lments pour produire son lectricit, de sodium pour alimenter ses lments, de charbon pour faire son sodium, et de houillres pour extraire son charbon. Or, prcisment ici, la mer recouvre des forts entires qui furent enlises dans les temps gologiques ; minralises maintenant et transformes en houille, elles sont pour moi une mine inpuisable. -- Vos hommes, capitaine, font donc ici le mtier de mineurs ? -- Prcisment. Ces mines s'tendent sous les flots comme les houillres de Newcastle. C'est ici que, revtus du scaphandre, le pic et la pioche la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas mme demande aux mines de la terre. Lorsque je brle ce combustible pour la fabrication du sodium, la fume qui s'chappe par le cratre de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activit. -- Et nous les verrons l'oeuvre, vos compagnons ? -- Non, pas cette fois, du moins, car je suis press de continuer notre tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux rserves de sodium que je possde. Le temps de les embarquer, c'est--dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon, profitez de cette journe, monsieur Aronnax. Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui n'avaient pas encore quitt leur cabine. Je les invitai me suivre sans leur dire o ils se trouvaient. Ils montrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'tonnait de rien, regarda comme une chose trs naturelle de se rveiller sous une montagne aprs s'tre endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut d'autre ide que de chercher si la caverne prsentait quelque issue. Aprs djeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge. Nous voici donc encore une fois terre, dit Conseil. -- Je n'appelle pas cela la terre , rpondit le Canadien. Et d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se dveloppait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur, mesurait cinq cents pieds. Sur cette grve, on pouvait faire aisment le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol tourment, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des blocs volcaniques et d'normes pierres ponces. Toutes ces masses dsagrges, recouvertes d'un mail poli sous l'action des feux souterrains, resplendissaient au contact des jets lectriques du fanal. La poussire micace du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait comme une nue d'tincelles. Le sol s'levait sensiblement en s'loignant du relais des flots, et nous Mmes bientt arrivs des rampes longues et sinueuses, vritables raidillons qui permettaient de s'lever peu peu, mais il fallait marcher prudemment au milieu de ces -- conglomrats, qu'aucun ciment ne reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits de cristaux de feldspath et de quartz. La nature volcanique de cette norme excavation s'affirmait de toutes parts. Je le fis observer mes compagnons. Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait tre cet entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le niveau de ce liquide incandescent s'levait jusqu' l'orifice de la montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ? -- Je me le figure parfaitement, rpondit Conseil. Mais monsieur me dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opration, et comment il se fait que la fournaise est remplace par les eaux tranquilles d'un lac ? -- Trs probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit au-dessous de la surface de l'Ocan cette ouverture qui a servi de passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont prcipites l'intrieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible entre les deux lments, lutte qui s'est termine l'avantage de Neptune. Mais bien des sicles se sont couls depuis lors, et le volcan submerg s'est chang en grotte paisible. -- Trs bien, rpliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je regrette, dans notre intrt, que cette ouverture dont parle monsieur le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer. -- Mais, ami Ned, rpliqua Conseil, si ce passage n'et pas t sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pntrer ! -- Et j'ajouterai, matre Land, que les eaux ne se seraient pas prcipites sous la montagne et que le volcan serait rest volcan. Donc vos regrets sont superflus. Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus raides et troites. De profondes excavations les coupaient parfois, qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient tre tournes. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre. Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les obstacles furent surmonts. A une hauteur de trente mtres environ, la nature du terrain se modifia, sans qu'il devnt plus praticable. Aux conglomrats et aux trachytes succdrent de noirs basaltes ; ceux-ci tendus par nappes toutes grumeles de soufflures ; ceux-l formant des prismes rguliers, disposs comme une colonnade qui supportait les retombes de cette vote immense, admirable spcimen de l'architecture naturelle. Puis, entre ces basaltes serpentaient de longues coules de laves refroidies, incrustes de raies bitumineuses, et, par places, s'tendaient de larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratre suprieur, inondait d'une vague clart toutes ces djections volcaniques, jamais ensevelies au sein de la montagne teinte. Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientt arrte, une hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables obstacles. La voussure intrieure revenait en surplomb, et la monte dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le rgne vgtal commenait lutter avec le rgne minral. Quelques arbustes et mme certains arbres sortaient des anfractuosits de la paroi. Je reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des hliotropes, trs inhabiles justifier leur nom, puisque les rayons solaires n'arrivaient jamais jusqu' eux, penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums demi passs. et l, quelques chrysanthmes poussaient timidement au pied d'alos longues feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coules de laves, j'aperus de petites violettes, encore parfumes d'une lgre odeur, et j'avoue que je les respirai avec dlices. Le parfum, c'est l'me de la fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas d'me ! Nous tions arrivs au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui cartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand Ned Land s'cria : Ah ! monsieur, une ruche ! -- Une ruche ! rpliquai-je, en faisant un geste de parfaite incrdulit. -- Oui ! une ruche, rpta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent autour. Je m'approchai et je dus me rendre l'vidence. Il y avait l, l'orifice d'un trou creus dans le trou d'un dragonnier, quelques milliers de ces ingnieux insectes, si communs dans toutes les Canaries, et dont les produits y sont particulirement estims. Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et j'aurais eu mauvaise grce m'y opposer. Une certaine quantit de feuilles sches mlanges de soufre s'allumrent sous l'tincelle de son briquet, et il commena enfumer les abeilles. Les bourdonnements cessrent peu peu, et la ruche ventre livra plusieurs livres d'un miel parfum. Ned Land en remplit son havresac. Quand j'aurai mlang ce miel avec la pte de l'artocarpus, nous dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gteau succulent. -- Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'pice. -- Va pour le pain d'pice, dis-je, mais reprenons cette intressante promenade. A certains dtours du sentier que nous suivions alots, le lac apparaissait dans toute son tendue. Le fanal clairait en entier sa surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le _Nautilus_ gardait une immobilit parfaite. Sur sa plate-forme et sur la berge s'agitaient les hommes de son quipage, ombres noires nettement dcoupes au milieu de cette lumineuse atmosphre. En ce moment, nous contournions la crte la plus leve de ces premiers plans de roches qui soutenaient la vote. Je vis alors que les abeilles n'taient pas les seuls reprsentants du rgne animal l'intrieur de ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient et l dans l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchs sur des pointes de roc. C'taient des perviers au ventre blanc, et des crcelles criardes. Sur les pentes dtalaient aussi, de toute la rapidit de leurs chasses, de belles et grasses outardes. Je laisse penser si la convoitise du Canadien fut allume la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le plomb par les pierres, et aprs plusieurs essais infructueux, il parvint blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vrit pure, mais il fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gteaux de miel. Nous dmes alors redescendre vers le rivage, car la crte devenait impraticable. Au-dessus de nous, le cratre bant apparaissait comme une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages chevels par le vent d'ouest, qui laissaient traner jusqu'au sommet de la montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se tenaient une hauteur mdiocre, car le volcan ne s'levait pas plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Ocan. Une demi-heure aprs le dernier exploit du Canadien nous avions regagn le rivage intrieur. Ici, la flore tait reprsente par de larges tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifre trs bonne confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et de fenouil-marin. Conseil en rcolta quelques bottes. Quant la faune, elle comptait pas milliers des crustacs de toutes sortes, des homards, des crabes-tourteaux, des palmons, des mysis, des faucheurs, des galates et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers et patelles. En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi nous prmes plaisir nous tendre sur son sable fin. Le feu avait poli ses parois mailles et tincelantes, toutes saupoudres de la poussire du mica. Ned Land en ttait les murailles et cherchait sonder leur paisseur. Je ne pus m'empcher de sourire. La conversation se mit alors sur ses ternels projets d'vasion, et je crus pouvoir, sans trop m'avancer, lui donner cette esprance : c'est que le capitaine Nemo n'tait descendu au sud que pour renouveler sa provision de sodium. J'esprais donc que, maintenant, il rallierait les ctes de l'Europe et de l'Amrique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre avec plus de succs sa tentative avorte. Nous tions tendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La conversation, anime au dbut, languissait alors. Une certaine somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de rsister au sommeil, je me laissai aller un assoupissement profond. Je rvais -- on ne choisit pas ses rves -- je rvais que mon existence se rduisait la vie vgtative d'un simple mollusque. Il me semblait que cette grotte formait la double valve de ma coquille... Tout d'un coup, je fus rveill par la voix de Conseil. Alerte ! Alerte ! criait ce digne garon. -- Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant demi. -- L'eau nous gagne ! Je me redressai. La mer se prcipitait comme un torrent dans notre retraite, et, dcidment, puisque nous n'tions pas des mollusques, il fallait se sauver. En quelques instants, nous fmes en sret sur le sommet de la grotte mme. Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau phnomne ? -- Eh non ! mes amis, rpondis-je, c'est la mare, ce n'est que la mare qui a failli nous surprendre comme le hros de Walter Scott ! L'Ocan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle d'quilibre, le niveau du lac monte galement. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. Allons nous changer au _Nautilus_. Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achev notre promenade circulaire et nous rentrions bord. Les hommes de l'quipage achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le _Nautilus_aurait pu partir l'instant. Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre la nuit et sortir secrtement par son passage sous-marin ? Peut-tre. Quoi qu'il en soit, le lendemain, le _Nautilus_, ayant quitt son port d'attache, naviguait au large de toute terre, et quelques mtres au-dessous des flots de l'Atlantique. XI LA MER DE SARGASSES La direction du _Nautilus_ ne s'tait pas modifie. Tout espoir de revenir vers les mers europennes devait donc tre momentanment rejet. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. O nous entranait-il ? Je n'osais l'imaginer. Ce jour-l, le _Nautilus_ traversa une singulire portion de l'Ocan atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Aprs tre sorti des canaux de Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pntrer dans le golfe du Mexique, vers le quarante-quatrime degr de latitude nord, ce courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les ctes d'Irlande et de Norvge, tandis que le second flchit vers le sud la hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et dcrivant un ovale allong, il revient vers les Antilles. Or, ce second bras -- c'est plutt un collier qu'un bras -- entoure de ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Ocan froide, tranquille, immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Vritable lac en plein Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans en faire le tour. La mer de Sargasses, proprement parler, couvre toute la partie immerge de l'Atlantide. Certains auteurs ont mme admis que ces nombreuses herbes dont elle est seme sont arraches aux prairies de cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces herbages, algues et fucus, enlevs au rivage de l'Europe et de l'Amrique, sont entrans jusqu' cette zone par le Gulf Stream. Ce fut l une des raisons qui amenrent Colomb supposer l'existence d'un nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivrent la mer de Sargasses, ils navigurent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrtaient leur marche au grand effroi des quipages, et ils perdirent trois longues semaines les traverser. Telle tait cette rgion que le _Nautilus_ visitait en ce moment, une prairie vritable, un tapis serr d'algues, de fucus natans, de raisins du tropique, si pais, si compact, que l'trave d'un btiment ne l'et pas dchir sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas engager son hlice dans cette masse herbeuse, se tint-il quelques mtres de profondeur au-dessous de la surface des flots. Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol sargazzo qui signifie varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur de la _Gographie physique du globe_, ces hydrophytes se runissent dans ce paisible bassin de l'Atlantique : L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble rsulter d'une exprience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on imprime l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les fragments parpills se runir en groupe au centre de la surface liquide, c'est--dire au point le moins agit. Dans le phnomne qui nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central o viennent se runir les corps flottants. Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu tudier le phnomne dans ce milieu spcial o les navires pntrent rarement. Au-dessus de nous flottaient des corps de toute provenance, entasss au milieu de ces herbes bruntres, des troncs d'arbres arrachs aux Andes ou aux Montagnes-Rocheuses et flotts par l'Amazone ou le Mississipi, de nombreuses paves, des restes de quilles ou de carnes, des bordages dfoncs et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils ne pouvaient remonter la surface de l'Ocan. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury, que ces matires, ainsi accumules pendant des sicles, se minraliseront sous l'action des eaux et formeront alors d'inpuisables houillres. Rserve prcieuse que prpare la prvoyante nature pour ce moment o les hommes auront puis les mines des continents. Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai de charmants alcyons stells aux couleurs roses, des actinies qui laissaient traner leur longue chevelure de tentacules, des mduses vertes, rouges, bleues, et particulirement ces grandes rhizostomes de Cuvier, dont l'ombrelle bleutre est borde d'un feston violet. Toute cette journe du 22 fvrier se passa dans la mer de Sargasses, o les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacs, trouvent une abondante nourriture. Le lendemain, l'Ocan avait repris son aspect accoutume. Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 fvrier au 12 mars, le _Nautilus_, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine Nemo voulait videmment accomplir son programme sous-marin et je ne doutais pas qu'il ne songet, aprs avoir doubl le cap Horn, revenir vers les mers australes du Pacifique. Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers, prives d'les, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen non plus de s'opposer aux volonts du capitaine Nemo. Le seul parti tait de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse, j'aimais penser qu'on pourrait l'obtenir par la persuasion. Ce voyage termin, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas nous rendre la libert sous serment de ne jamais rvler son existence ? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait traiter cette dlicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien venu rclamer cette libert ? Lui-mme n'avait-il pas dclar, ds le dbut et d'une faon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre emprisonnement perptuel bord du _Nautilus_ ? Mon silence, depuis quatre mois, ne devait-il pas lui paratre une acceptation tacite de cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour rsultat de donner des soupons qui pourraient nuire nos projets, si quelque circonstance favorable se prsentait plus tard de les reprendre ? Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit, je les soumettais Conseil qui n'tait pas moins embarrass que moi. En somme, bien que je ne fusse pas facile dcourager, je comprenais que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en jour, surtout en ce moment o le capitaine Nemo courait en tmraire vers le sud de l'Atlantique ! Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionns plus haut, aucun incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine. Il travaillait. Dans la bibliothque je trouvais souvent des livres qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuillet par lui, tait couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes thories et mes systmes. Mais le capitaine se contentait d'purer ainsi mon travail, et il tait rare qu'il discutt avec moi. Quelquefois, j'entendais rsonner les sons mlancoliques de son orgue, dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au milieu de la plus secrte obscurit, lorsque le _Nautilus_ s'endormait dans les dserts de l'Ocan. Pendant cette partie du voyage, nous navigumes des journes entires la surface des flots. La mer tait comme abandonne. A peine quelques navires voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de Bonne-Esprance. Un jour nous fmes poursuivis par les embarcations d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque norme baleine d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre ces braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intresser Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait d regretter que notre ctac de tle ne pt tre frapp mort par le harpon de ces pcheurs. Les poissons observs par Conseil et par moi, pendant cette priode, diffraient peu de ceux que nous avions dj tudis sous d'autres latitudes. Les principaux furent quelques chantillons de ce terrible genre de cartilagineux, divis en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de trente-deux espces : des squales-galonns, longs de cinq mtres, tte dprime et plus large que le corps, nageoire caudale arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallles et longitudinales puis des squales-perlons, gris cendr, percs de sept ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale place peu prs vers le milieu du corps. Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut. On a le droit de ne point croire aux rcits des pcheurs, mais voici ce qu'ils racontent. On a trouv dans le corps de l'un de ces animaux une tte de buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un matelot en uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, vrai dire, n'est pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se laissa prendre aux filets du _Nautilus_, et que je ne pus vrifier leur voracit. Des troupes lgantes et foltres de dauphins nous accompagnrent pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six, chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. C'tait, il est vrai un paulard, appartenant la plus grande espce connue, et dont la longueur dpasse quelquefois vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et ceux que j'aperus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables par un museau excessivement troit et quatre fois long comme le crne. Leur corps, mesurant trois mtres, noir en dessus, tait en dessous d'un blanc ros sem de petites taches trs rares. Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux chantillons de ces poissons de l'ordre des acanthoptrigiens et de la famille des scinoides. Quelques auteurs -- plus potes que naturalistes -- prtendent que ces poissons chantent mlodieusement, et que leurs voix runies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait galer. Je ne dis pas non, mais ces scnes ne nous donnrent aucune srnade notre passage, et je le regrette. Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantit de poissons volants. Rien n'tait plus curieux que de voir les dauphins leur donner la chasse avec une prcision merveilleuse. Quelle que ft la porte de son vol, quelque trajectoire qu'il dcrivt, mme au-dessus du _Nautilus_, l'infortun poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir. C'taient ou des pirapdes, ou des trigles-milans, bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, aprs avoir trac des raies de feu dans l'atmosphre, plongeaient dans les eaux sombres comme autant d'toiles filantes. Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce jour-l, le _Nautilus_ fut employ des expriences de sondages qui m'intressrent vivement. Nous avions fait alors prs de treize mille lieues depuis notre dpart dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 45037' de latitude sud et 37053' de longitude ouest. C'taient ces mmes parages o le capitaine Denham de l'_Hrald_ fila quatorze mille mtres de sonde sans trouver de fond. L aussi, le lieutenant Parcker de la frgate amricaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent quarante mtres. Le capitaine Nemo rsolut d'envoyer son _Nautilus_ la plus extrme profondeur fin de contrler ces diffrents sondages. Je me prparai noter tous les rsultats de l'exprience. Les panneaux du salon furent ouverts, et les manoeuvres commencrent pour atteindre ces couches si prodigieusement recules. On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les rservoirs. Peut-tre n'eussent-ils pu accrotre suffisamment la pesanteur spcifique du _Nautilus_. D'ailleurs, pour remonter, il aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient pas t assez puissantes pour vaincre la pression extrieure. Le capitaine Nemo rsolut d'aller chercher le fond ocanique par une diagonale suffisamment allonge, au moyen de ses plans latraux qui furent placs sous un angle de quarante-cinq degrs avec les lignes d'eau du _Nautilus_. Puis, l'hlice fut porte son maximum de vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une indescriptible violence. Sous cette pousse puissante, la coque du _Nautilus_ frmit comme une corde sonore et s'enfona rgulirement sous les eaux. Le capitaine et moi, posts dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomtre qui dviait rapidement. Bientt fut dpasse cette zone habitable o rsident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu' la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins nombreux, se tiennent des profondeurs assez grandes. Parmi ces derniers, j'observais l'hexanche, espce de chien de mer muni de six fentes respiratoires, le tlescope aux yeux normes, le malarmat-cuirass, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que protgeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge ple, puis enfin le grenadier, qui, vivant par douze cents mtres de profondeur, supportait alors une pression de cent vingt atmosphres. Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observ des poissons des profondeurs plus considrables. Des poissons ? me rpondit-il, rarement. Mais dans l'tat actuel de la science, que prsume-t-on, que sait-on ? -- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches de l'Ocan, la vie vgtale disparat plus vite que la vie animale. On sait que, l o se rencontrent encore des tres anims, ne vgte plus une seule hydrophyte. On sait que les plerines, les hutres vivent par deux mille mtres d'eau, et que Mac Clintock, le hros des mers polaires, a retir une toile vivante d'une profondeur de deux mille cinq cents mtres. On sait que l'quipage du _Bull-Dog_, de la Marine Royale, a pch une astrie par deux mille six cent vingt brasses, soit plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-tre me direz-vous qu'on ne sait rien ? -- Non, monsieur le professeur, rpondit le capitaine, je n'aurai pas cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez que des tres puissent vivre de telles profondeurs ? -- Je l'explique par deux raisons, rpondis-je. D'abord, parce que les courants verticaux, dtermins par les diffrences de salure et de densit des eaux, produisent un mouvement qui suffit entretenir la vie rudimentaire des encrines et des astries. -- Juste, fit le capitaine. -- Ensuite, parce que, si l'oxygne est la base de la vie, on sait que la quantit d'oxygne dissous dans l'eau de mer augmente avec la profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses contribue l'y comprimer. -- Ah ! on sait cela ? rpondit le capitaine Nemo, d'un ton lgrement surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car c'est la vrit. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des poissons renferme plus d'azote que d'oxygne, quand ces animaux sont pchs la surface des eaux, et plus d'oxygne que d'azote, au contraire, quand ils sont tirs des grandes profondeurs. Ce qui donne raison votre systme. Mais continuons nos observations. Mes regards se reportrent sur le manomtre. L'instrument indiquait une profondeur de six mille mtres. Notre immersion durait depuis une heure. Le _Nautilus_, glissant sur ses plans inclins, s'enfonait toujours. Les eaux dsertes taient admirablement transparentes et d'une diaphanit que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous tions par treize mille mtres -- trois lieues et quart environ -- et le fond de l'Ocan ne se laissait pas pressentir. Cependant, par quatorze mille mtres, j'aperus des pics noirtres qui surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes mme, et la profondeur de ces abmes demeurait invaluable. Le _Nautilus_ descendit plus bas encore, malgr les puissantes pressions qu'il subissait. Je sentais ses tles trembler sous la jointure de leurs boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons gmissaient ; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux. Et ce solide appareil et cd sans doute, si, ainsi que l'avait dit son capitaine, il n'et t capable de rsister comme un bloc plein. En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et certains chantillons d'astries. Mais bientt ces derniers reprsentants de la vie animale disparurent, et, au-dessous de trois lieues, le _Nautilus_ dpassa les limites de l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'lve dans les airs au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mtres -- quatre lieues -- et les flancs du _Nautilus_ supportaient alors une pression de seize cents atmosphres, c'est--dire seize cents kilogrammes par chaque centimtre carr de sa surface ! Quelle situation ! m'criai-je. Parcourir dans ces rgions profondes o l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs magnifiques, ces grottes inhabites, ces derniers rceptacles du globe, o la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que nous soyons rduits n'en conserver que le souvenir ? -- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux que le souvenir ? -- Que voulez-vous dire par ces paroles ? -- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue photographique de cette rgions sous-marine ! Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif tait apport dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le milieu liquide clair lectriquement, se distribuait avec une clart parfaite. Nulle ombre, nulle dgradation de notre lumire factice. Le soleil n'et pas t plus favorable une opration de cette nature. Le _Nautilus_, sous la pousse de son hlice, matrise par l'inclinaison de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqu sur ces sites du fond ocanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un ngatif d'une extrme puret. C'est l'preuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches primordiales qui n'ont jamais connu la lumire des cieux, ces granits infrieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes profondes vides dans la masse pierreuse, ces profils d'une incomparable nettet et dont le trait terminal se dtache en noir, comme s'il tait d au pinceau de certains artistes flamands. Puis, au-del, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondule qui compose les arrire-plans du paysage. Je ne puis dcrire cet ensemble de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux formes trangement dcoupes et solidement tablies sur ce tapis de sable qui tincelait sous les jets de la lumire lectrique. Cependant, le capitaine Nemo, aprs avoir termin son opration, m'avait dit : Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette situation ni exposer trop longtemps le _Nautilus_ de pareilles pressions. -- Remontons ! rpondis-je. -- Tenez-vous bien. Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine me faisait cette recommandation, quand je fus prcipit sur le tapis. Son hlice embraye sur un signal du capitaine, ses plans dresss verticalement, le _Nautilus_, emport comme un ballon dans les airs, s'enlevait avec une rapidit foudroyante. Il coupait la masse des eaux avec un frmissement sonore. Aucun dtail n'tait visible. En quatre minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le sparaient de la surface de l'Ocan, et, aprs avoir merg comme un poisson volant, il retombait en faisant jaillir les flots une prodigieuse hauteur. XII CACHALOTS ET BALEINES Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le _Nautilus_ reprit sa direction vers le sud. Je pensais qu' la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les rgions australes. O voulait-il donc aller ? Au ple ? C'tait insens. Je commenai croire que les tmrits du capitaine justifiaient suffisamment les apprhensions de Ned Land. Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de fuite. Il tait devenu moins communicatif, presque silencieux. Je voyais combien cet emprisonnement prolong lui pesait. Je sentais ce qui s'amassait de colre en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa violence naturelle ne le portt quelque extrmit. Ce jour-l, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre. Je leur demandai la raison de leur visite. Une simple question vous poser, monsieur, me rpondit le Canadien. -- Parlez, Ned. -- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait bord du _Nautilus_ ? -- Je ne saurais le dire, mon ami. -- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne ncessite pas un nombreux quipage. -- En effet, rpondis-je, dans les conditions o il se trouve, une dizaine d'hommes au plus doivent suffire le manoeuvrer. -- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ? -- Pourquoi ? rpliquai-je. Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions taient faciles deviner. Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien compris l'existence du capitaine, le _Nautilus_ n'est pas seulement un navire. Ce doit tre un lieu de refuge pour ceux qui, comme son commandant, ont rompu toute relation avec la terre. -- Peut-tre, dit Conseil, mais enfin le _Nautilus_ ne peut contenir qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il valuer ce maximum ? -- Comment cela, Conseil ? -- Par le calcul. tant donn la capacit du navire que monsieur connat, et, par consquent, la quantit d'air qu'il renferme ; sachant d'autre part ce que chaque homme dpense dans l'acte de la respiration, et comparant ces rsultats avec la ncessit o le _Nautilus_ est de remonter toutes les vingt-quatre heures... La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien o il voulait en venir. Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-l, facile tablir d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre trs incertain. -- N'importe, reprit Ned Land, en insistant. -- Voici le calcul, rpondis-je. Chaque homme dpense en une heure l'oxygne contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures l'oxygne contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc chercher combien de fois le _Nautilus_ renferme deux mille quatre cents litres d'air. -- Prcisment, dit Conseil. -- Or, repris-je, la capacit du _Nautilus_ tant de quinze cents tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le _Nautilus_ renferme quinze cent mille litres d'air, qui, diviss par deux mille quatre cents... Je calculai rapidement au crayon : ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient dire que l'air contenu dans le _Nautilus_ pourrait rigoureusement suffire six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures. -- Six cent vingt-cinq ! rpta Ned. -- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins ou officiers, nous ne formons pas la dixime partie de ce chiffre. -- C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil. -- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience. -- Et mme mieux que la patience, rpondit Conseil, la rsignation. Conseil avait employ le mot juste. Aprs tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au sud ! Il faudra bien qu'il s'arrte, ne ft-ce que devant la banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilises ! Alors, il sera temps de reprendre les projets de Ned Land. Le Canadien secoua la tte, passa la main sur son front, ne rpondit pas, et se retira. Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors Conseil. Ce pauvre Ned pense tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout lui revient de sa vie passe. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a faire ici ? Rien. Il n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le mme got que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! Il est certain que la monotonie du bord devait paratre insupportable au Canadien, habitu une vie libre et active. Les vnements qui pouvaient le passionner taient rares. Cependant, ce jour-l, un incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur. Vers onze heures du matin, tant la surface de l'Ocan, le _Nautilus_ tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit pas, car je savais que ces animaux, chasss outrance, se sont rfugis dans les bassins des hautes latitudes. Le rle jou par la baleine dans le monde marin, et son influence sur les dcouvertes gographiques, ont t considrables. C'est elle, qui, entranant sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Ocan et les conduisit d'une extrmit de la terre l'autre. Les baleines aiment frquenter les mers australes et borales. D'anciennes lgendes prtendent mme que ces ctacs amenrent les pcheurs jusqu' sept lieues seulement du ple nord. Si le fait est faux, il sera vrai un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les rgions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point inconnu du globe. Nous tions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journes d'automne. Ce fut le Canadien -- il ne pouvait s'y tromper -- qui signala une baleine l'horizon dans l'est. En regardant attentivement, on voyait son dos noirtre s'lever et s'abaisser alternativement au-dessus des flots, cinq milles du _Nautilus_. Ah ! s'cria Ned Land, si j'tais bord d'un baleinier, voil une rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille ! Voyez avec quelle puissance ses vents rejettent des colonnes d'air et de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchan sur ce morceau de tle ! -- Quoi ! Ned, rpondis-je, vous n'tes pas encore revenu de vos vieilles ides de pche ? -- Est-ce qu'un pcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien mtier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des motions d'une pareille chasse ? -- Vous n'avez jamais pch dans ces mers, Ned ? -- Jamais, monsieur. Dans les mers borales seulement, et autant dans le dtroit de Bering que dans celui de Davis. -- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine franche que vous avez chasse jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas passer les eaux chaudes de l'quateur. -- Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous l ? rpliqua le Canadien d'un ton passablement incrdule. -- Je dis ce qui est. -- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voil deux ans et demi, j'ai amarin prs du Groenland une baleine qui portait encore dans son flanc le harpon poinonn d'un baleinier de Bering. Or, je vous demande, comment aprs avoir t frapp l'ouest de l'Amrique, l'animal serait venu se faire tuer l'est, s'il n'avait, aprs avoir doubl, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Esprance, franchi l'quateur ? -- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que rpondra monsieur. -- Monsieur vous rpondra, mes amis, que les baleines sont localises, suivant leurs espces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et si l'un de ces animaux est venu du dtroit de Bring dans celui de Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer l'autre, soit sur les ctes de l'Amrique, soit sur celles de l'Asie. -- Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un oeil. -- Il faut croire monsieur, rpondit Conseil. -- Ds lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pch dans ces parages, je ne connais point les baleines qui les frquentent ? -- Je vous l'ai dit, Ned. -- Raison de plus pour faire leur connaissance, rpliqua Conseil. -- Voyez ! voyez ! s'cria le Canadien la voix mue. Elle s'approche ! Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien contre elle ! Ned frappait du pied. Sa main frmissait en brandissant un harpon imaginaire. Ces ctacs, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers borales ? -- A peu prs, Ned. -- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui mesuraient jusqu' cent pieds de longueur ! Je me suis mme laiss dire que le Hullamock et l'Umgallick des les Aloutiennes dpassaient quelquefois cent cinquante pieds. -- Ceci me parat exagr, rpondis-je. Ces animaux ne sont que des baleinoptres, pourvus de nageoires dorsales, et de mme que les cachalots, ils sont gnralement plus petits que la baleine franche. -- Ah ! s'cria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas l'Ocan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du _Nautilus_ ! Puis, reprenant sa conversation : Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bte ! On cite cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des ctacs intelligents. Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend pour des lots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu... -- On y btit des maisons, dit Conseil. -- Oui, farceur, rpondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge et entrane tous ses habitants au fond de l'abme. -- Comme dans les voyages de Simbad le marin, rpliquai-je en riant. -- Ah ! matre Land, il parat que vous aimez les histoires extraordinaires ! Quels cachalots que les vtres ! J'espre que vous n'y croyez pas ! -- Monsieur le naturaliste, rpondit srieusement le Canadien, il faut tout croire de la part des baleines ! -- Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se drobe ! -- On prtend que ces animaux-l peuvent faire le tour du monde en quinze jours. -- Je ne dis pas non. -- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement encore. -- Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ? -- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les poissons, c'est--dire que cette queue, comprime verticalement, frappait l'eau de gauche droite et de droite gauche. Mais le Crateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la queue, et depuis ce temps-l, elles battent les flots de haut en bas au dtriment de leur rapidit. -- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il vous croire ? -- Pas trop, rpondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille livres. -- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que certains ctacs acquirent un dveloppement considrable, puisque, dit-on, ils fournissent jusqu' cent vingt tonnes d'huile. -- Pour a, je l'ai vu, dit le Canadien. -- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines galent en grosseur cent lphants. Jugez des effets produits par une telle masse lance toute vitesse ! -- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ? -- Des navires, je ne le crois pas, rpondis-je. On raconte, cependant, qu'en 1820, prcisment dans ces mers du sud, une baleine se prcipita sur l'_Essex_ et le fit reculer avec une vitesse de quatre mtres par seconde. Des lames pntrrent par l'arrire, et l'_Essex_ sombra presque aussitt. Ned me regarda d'un air narquois. Pour mon compte, dit-il, j'ai reu un coup de queue de baleine -- dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons t lancs une hauteur de six mtres. Mais auprs de la baleine de monsieur le professeur, la mienne n'tait qu'un baleineau. -- Est-ce que ces animaux-l vivent longtemps ? demanda Conseil. -- Mille ans, rpondit le Canadien sans hsiter. -- Et comment le savez-vous, Ned ? -- Parce qu'on le dit. -- Et pourquoi le dit-on ? -- Parce qu'on le sait. -- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque les pcheurs chassrent pour la premire fois les baleines, ces animaux avaient une taille suprieure celle qu'ils acquirent aujourd'hui. On suppose donc, assez logiquement, que l'infriorit des baleines actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur complet dveloppement. C'est ce qui a fait dire Buffon que ces ctacs pouvaient et devaient mme vivre mille ans. Vous entendez ? Ned Land n'entendait pas. Il n'coutait plus. La baleine s'approchait toujours. Il la dvorait des yeux. Ah ! s'cria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt, c'est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre l pieds et poings lis ! -- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine Nemo la permission de chasser ?... Conseil n'avait pas achev sa phrase, que Ned Land s'tait affal par le panneau et courait la recherche du capitaine. Quelques instants aprs, tous deux reparaissaient sur la plate-forme. Le capitaine Nemo observa le troupeau de ctacs qui se jouait sur les eaux un mille du _Nautilus_. Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a l la fortune d'une flotte de baleiniers. -- Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner la chasse, ne ft-ce que pour ne pas oublier mon ancien mtier de harponneur ? -- A quoi bon, rpondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour dtruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine bord. -- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous nous avez autoriss poursuivre un dugong ! -- Il s'agissait alors de procurer de la viande frache mon quipage. Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilge rserv l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En dtruisant la baleine australe comme la baleine franche, tres inoffensifs et bons, vos pareils, matre Land, commettent une action blmable. C'est ainsi qu'ils ont dj dpeupl toute la baie de Baffin, et qu'ils anantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux ctacs. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous en mliez. Je laisse imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. Donner de semblables raisons un chasseur, c'tait perdre ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait videmment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait raison. L'acharnement barbare et inconsidr des pcheurs fera disparatre un jour la dernire baleine de l'Ocan. Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains dans ses poches et nous tourna le dos. Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de ctacs, et s'adressant moi : J'avais raison de prtendre, que sans compter l'homme, les baleines ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, huit milles sous le vent ces points noirtres qui sont en mouvement ? -- Oui, capitaine, rpondis-je. -- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois rencontrs par troupes de deux ou trois cents ! Quant ceux-l, btes cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. Le Canadien se retourna vivement ces derniers mots. Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intrt mme des baleines... -- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le _Nautilus_ suffira disperser ces cachalots. Il est arm d'un peron d'acier qui vaut bien le harpon de matre Land, j'imagine. Le Canadien ne se gna pas pour hausser les paules. Attaquer des ctacs coups d'peron ! Qui avait jamais entendu parler de cela ? Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de piti pour ces froces ctacs. Ils ne sont que bouche et dents ! Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocphale, dont la taille dpasse quelque fois vingt-cinq mtres. La tte norme de ce ctac occupe environ le tiers de son corps. Mieux arm que la baleine, dont la mchoire suprieure est seulement garnie de fanons, il est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimtres, cylindriques et coniques leur sommet, et qui psent deux livres chacune. C'est la partie suprieure de cette norme tte et dans de grandes cavits spares par des cartilages, que se trouvent trois quatre cents kilogrammes de cette huile prcieuse, dite blanc de baleine . Le cachalot est un animal disgracieux, plutt ttard que poisson, suivant la remarque de Frdol. Il est mal construit, tant pour ainsi dire manqu dans toute la partie gauche de sa charpente, et n'y voyant gure que de l'oeil droit. Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait aperu les baleines et se prparait les attaquer. On pouvait prjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce qu'ils sont mieux btis pour l'attaque que leurs inoffensifs adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous les flots, sans venir respirer leur surface. Il n'tait que temps d'aller au secours des baleines. Le _Nautilus_ se mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prmes place devant les vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit prs du timonier pour manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientt, je sentis les battements de l'hlice se prcipiter et notre vitesse s'accrotre. Le combat tait dj commenc entre les cachalots et les baleines, lorsque le _Nautilus_ arriva. Il manoeuvra de manire couper la troupe des macrocphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrrent peu mus la vue du nouveau monstre qui se mlait la bataille. Mais bientt ils durent se garer de ses coups. Quelle lutte ! Ned Land lui-mme, bientt enthousiasm, finit par battre des mains. Le _Nautilus_ n'tait plus qu'un harpon formidable, brandi par la main de son capitaine. Il se lanait contre ces masses charnues et les traversait de part en part, laissant aprs son passage deux grouillantes moitis d'animal. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il produisait, pas davantage. Un cachalot extermin, il courait un autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de l'avant, de l'arrire, docile son gouvernail, plongeant quand le ctac s'enfonait dans les couches profondes, remontant avec lui lorsqu'il revenait la surface, le frappant de plein ou d'charpe, le coupant ou le dchirant, et dans toutes les directions et sous toutes les allures, le perant de son terrible peron. Quel carnage ! Quel bruit la surface des flots ! Quels sifflements aigus et quels ronflements particuliers ces animaux pouvants ! Au milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue crait de vritables houles. Pendant une heure se prolongea cet homrique massacre, auquel les macrocphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze runis essayrent d'craser le _Nautilus_ sous leur masse. On voyait, la vitre, leur gueule norme pave de dents, leur oeil formidable. Ned Land, qui ne se possdait plus, les menaait et les injuriait. On sentait qu'ils se cramponnaient notre appareil, comme des chiens qui coiffent un ragot sous les taillis. Mais le _Nautilus_, forant son hlice, les emportait, les entranait, ou les ramenait vers le niveau suprieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids norme, ni de leurs puissantes treintes. Enfin la masse des cachalots s'claircit. Les flots redevinrent tranquilles. Je sentis que nous remontions la surface de l'Ocan. Le panneau fut ouvert, et nous nous prcipitmes sur la plate-forme. La mer tait couverte de cadavres mutils. Une explosion formidable n'et pas divis, dchir, dchiquet avec plus de violence ces masses charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleutres sur le dos, blanchtres sous le ventre, et tout bossus d'normes protubrances. Quelques cachalots pouvants fuyaient l'horizon. Les flots taient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le _Nautilus_ flottait au milieu d'une mer de sang. Le capitaine Nemo nous rejoignit. Eh bien, matre Land ? dit-il. -- Eh bien, monsieur, rpondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme s'tait calm, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie. -- C'est un massacre d'animaux malfaisants, rpondit le capitaine, et le _Nautilus_ n'est pas un couteau de boucher. -- J'aime mieux mon harpon, rpliqua le Canadien. -- Chacun son arme , rpondit le capitaine, en regardant fixement Ned Land. Je craignais que celui-ci ne se laisst emporter quelque violence qui aurait eu des consquences dplorables. Mais sa colre fut dtourne par la vue d'une baleine que le _Nautilus_ accostait en ce moment. L'animal n'avait pu chapper la dent des cachalots. Je reconnus la baleine australe, tte dprime, qui est entirement noire. Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du Nord-Caper par la soudure des sept vertbres cervicales, et elle compte deux ctes de plus que ses congnres. Le malheureux ctac, couch sur le flanc, le ventre trou de morsures, tait mort. Au bout de sa nageoire mutile pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui murmurait comme un ressac travers ses fanons. Le capitaine Nemo conduisit le _Nautilus_ prs du cadavre de l'animal. Deux de ses hommes montrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non sans tonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait qu'elles contenaient, c'est--dire la valeur de deux trois tonneaux. Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus m'empcher de lui marquer ma rpugnance pour ce breuvage. Il m'assura que ce lait tait excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune faon du lait de vache. Je le gotai et je fus de son avis. C'tait donc pour nous une rserve utile, car, ce lait, sous la forme de beurre sal ou de fromage, devait apporter une agrable varit notre ordinaire. De ce jour-l, je remarquai avec inquitude que les dispositions de Ned Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et je rsolus de surveiller de prs les faits et gestes du Canadien. XIII LA BANQUISE Le _Nautilus_ avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il suivait le cinquantime mridien avec une vitesse considrable. Voulait-il donc atteindre le ple ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici toutes les tentatives pour s'lever jusqu' ce point du globe avaient chou. La saison, d'ailleurs, tait dj fort avance, puisque le 13 mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des rgions borales, qui commence la priode quinoxiale. Le 14 mars, j'aperus des glaces flottantes par 55 de latitude, simples dbris blafards de vingt vingt-cinq pieds, formant des cueils sur lesquels la mer dferlait. Le _Nautilus_ se maintenait la surface de l'Ocan. Ned Land, ayant dj pch dans les mers arctiques, tait familiaris avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous l'admirions pour la premire fois. Dans l'atmosphre, vers l'horizon du sud, s'tendait une bande blanche d'un blouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donn le nom de ice-blinck . Quelque pais que soient les nuages, ils ne peuvent l'obscurcir. Elle annonce la prsence d'un pack ou banc de glace. En effet, bientt apparurent des blocs plus considrables dont l'clat se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en et trac les lignes ondules. D'autres, semblables d'normes amthystes, se laissaient pntrer par la lumire. Celles-ci rverbraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs cristaux. Celles-l, nuances des vifs reflets du calcaire, auraient suffi la construction de toute une ville de marbre. Plus nous descendions au sud, plus ces les flottantes gagnaient en nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers. C'taient des ptrels, des damiers, des puffins, qui nous assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le _Nautilus_ pour le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de bec sa tle sonore. Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces parages abandonns. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se disait-il que dans ces mers polaires interdites l'homme, il tait l chez lui, matre de ces infranchissables espaces ? Peut-tre. Mais il ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant lui que lorsque ses instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son _Nautilus_ avec une adresse consomme, il vitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix quatre-vingts mtres. Souvent l'horizon paraissait entirement ferm. A la hauteur du soixantime degr de latitude, toute passe avait disparu. Mais le capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientt quelque troite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien, cependant, qu'elle se refermerait derrire lui. Ce fut ainsi que le _Nautilus_, guid par cette main habile, dpassa toutes ces glaces, classes, suivant leur forme ou leur grandeur, avec une prcision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs ou champs briss, nomms palchs quand ils sont circulaires, et streams lorsqu'ils sont faits de morceaux allongs. La temprature tait assez basse. Le thermomtre, expos l'air extrieur, marquait deux trois degrs au-dessous de zro. Mais nous tions chaudement habills de fourrures, dont les phoques ou les ours marins avaient fait les frais. L'intrieur du _Nautilus_, rgulirement chauff par ses appareils lectriques, dfiait les froids les plus intenses. D'ailleurs, il lui et suffi de s'enfoncer quelques mtres au-dessous des flots pour y trouver une temprature supportable. Deux mois plus tt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour perptuel; mais dj la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures, et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces rgions circumpolaires. Le 15 mars, la latitude des les New-Shetland et des Orkney du Sud fut dpasse. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et amricains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et les femelles pleines, l o existait l'animation de la vie, avaient laiss aprs eux le silence de la mort. Le 16 mars, vers huit heures du matin, le _Nautilus_, suivant le cinquante-cinquime mridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon. Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'levait toujours. Mais o va-t-il ? demandai-je. -- Devant lui, rpondait Conseil. Aprs tout, lorsqu'il ne pourra pas aller plus loin, il s'arrtera. -- Je n'en jurerais pas ! rpondis-je. Et, pour tre franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me dplaisait point. A quel degr m'merveillaient les beauts de ces rgions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale, avec ses minarets et ses mosques innombrables. L, une cit croule et comme jete terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment varis par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des dtonations, des boulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui changeaient le dcor comme le paysage d'un diorama. Lorsque le _Nautilus_ tait immerg au moment o se rompaient ces quilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensit, et la chute de ces masses crait de redoutables remous jusque dans les couches profondes de l'Ocan. Le _Nautilus_ roulait et tanguait alors comme un navire abandonne la furie des lments. Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous tions dfinitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus lger indice le capitaine Nemo dcouvrait des passes nouvelles. Il ne se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleutre qui sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il n'et aventur dj le _Nautilus_ au milieu des mers antarctiques. Cependant, dans la journe du 16 mars, les champs de glace nous barrrent absolument la route. Ce n'tait pas encore la banquise, mais de vastes ice-fields ciments par le froid. Cet obstacle ne pouvait arrter le capitaine Nemo, et il se lana contre l'ice-field avec une effroyable violence. Le _Nautilus_ entrait comme un coin dans cette masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'tait l'antique blier pouss par une puissance infinie. Les dbris de glace, haut projets, retombaient en grle autour de nous. Par sa seule force d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emport par son lan, il montait sur le champ de glace et l'crasait de son poids, ou par instants, enfourn sous l'ice-field, il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait de larges dchirures. Pendant ces journes, de violents grains nous assaillirent. Par certaines brumes paisses, on ne se ft pas vu d'une extrmit de la plate-forme l'autre. Le vent sautait brusquement tous les points du compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la briser coups de pic. Rien qu' la temprature de cinq degrs au-dessous de zro, toutes les parties extrieures du _Nautilus_ se recouvraient de glaces. Un grement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous les garants eussent t engags dans la gorge des poulies. Un btiment sans voiles et m par un moteur lectrique qui se passait de charbon, pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes. Dans ces conditions, le baromtre se tint gnralement trs bas. Il tomba mme 735'. Les indications de la boussole n'offraient plus aucune garantie. Ses aiguilles affoles marquaient des directions contradictoires, en s'approchant du ple magntique mridional qui ne se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce ple est situ peu prs par 70 de latitude et 130 de longitude, et d'aprs les observations de Duperrey, par 135 de longitude et 7030' de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les compas transports diffrentes parties du navire et prendre une moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait l'estime pour relever la route parcourue, mthode peu satisfaisante au milieu de ces passes sinueuses dont les points de repre changent incessamment. Enfin, le 18 mars, aprs vingt assauts inutiles, le _Nautilus_ se vit dfinitivement enray. Ce n'taient plus ni les streams, ni les palks, ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrire forme de montagnes soudes entre elles. La banquise ! me dit le Canadien. Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous avaient prcd, c'tait l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez exacte qui donnait notre situation par 5130' de longitude et 6739' de latitude mridionale. C'tait dj un point avanc des rgions antarctiques. De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos yeux. Sous l'peron du _Nautilus_ s'tendait une vaste plaine tourmente, enchevtre de blocs confus, avec tout ce ple-mle capricieux qui caractrise la surface d'un fleuve quelque temps avant la dbcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques. et l, des pics aigus, des aiguilles dlies s'levant une hauteur de deux cents pieds; plus loin, une suite de falaises tailles pic et revtues de teintes gristres, vastes miroirs qui refltaient quelques rayons de soleil demi noys dans les brumes. Puis, sur cette nature dsole, un silence farouche, peine rompu par le battement d'ailes des ptrels ou des puffins. Tout tait gel alors, mme le bruit. Le _Nautilus_ dut donc s'arrter dans son aventureuse course au milieu des champs de glace. Monsieur, me dit ce jour-l Ned Land, si votre capitaine va plus loin ! -- Eh bien ? -- Ce sera un matre homme. -- Pourquoi, Ned ? -- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant, votre capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que la nature, et l o elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrte bon gr mal gr. -- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a derrire cette banquise ! Un mur, voil ce qui m'irrite le plus ! -- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont t invents que pour agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part. -- Bon ! fit le Canadien. Derrire cette banquise, on sait bien ce qui se trouve. -- Quoi donc ? demandai-je. -- De la glace, et toujours de la glace ! -- Vous tes certain de ce fait, Ned, rpliquai-je, mais moi je ne le suis pas. Voil pourquoi je voudrais aller voir. -- Eh bien, monsieur le professeur, rpondit le Canadien, renoncez cette ide. Vous tes arriv la banquise, ce qui est dj suffisant, et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son _Nautilus_. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, c'est--dire au pays des honntes gens. Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront s'arrter devant la banquise. En effet, malgr ses efforts, malgr les moyens puissants employs pour disjoindre les glaces, le _Nautilus_ fut rduit l'immobilit. Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. Mais ici, revenir tait aussi impossible qu'avancer, car les passes s'taient refermes derrire nous, et pour peu que notre appareil demeurt stationnaire, il ne tarderait pas tre bloqu. Ce fut mme ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une tonnante rapidit. Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo tait plus qu'imprudente. J'tais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la situation depuis quelques instants, me dit : Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ? -- Je pense que nous sommes pris, capitaine. -- Pris ! Et comment l'entendez-vous ? -- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrire, ni d'aucun ct. C'est, je crois, ce qui s'appelle pris , du moins sur les continents habits. -- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le _Nautilus_ ne pourra pas se dgager ? -- Difficilement, capitaine, car la saison est dj trop avance pour que vous comptiez sur une dbcle des glaces. -- Ah ! monsieur le professeur, rpondit le capitaine Nemo d'un ton ironique, vous serez toujours le mme ! Vous ne voyez qu'empchements et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le _Nautilus_ se dgagera, mais qu'il ira plus loin encore ! -- Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine. -- Oui, monsieur, il ira au ple. -- Au ple ! m'criai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrdulit. -- Oui, rpondit froidement le capitaine, au ple antarctique, ce point inconnu o se croisent tous les mridiens du globe. Vous savez si je fais du _Nautilus_ ce que je veux. Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu' la tmrit ! Mais vaincre ces obstacles qui hrissent le ple sud, plus inaccessible que ce ple nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs, n'tait-ce pas une entreprise absolument insense, et que, seul, l'esprit d'un fou pouvait concevoir ! Il me vint alors l'ide de demander au capitaine Nemo s'il avait dj dcouvert ce ple que n'avait jamais foul le pied d'une crature humaine. Non, monsieur, me rpondit-il, et nous le dcouvrirons ensemble. L o d'autres ont chou, je n'chouerai pas. Jamais je n'ai promen mon _Nautilus_ aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le rpte, il ira plus loin encore. -- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique. Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous ! Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle rsiste, donnons des ailes au _Nautilus_, afin qu'il puisse passer par-dessus ! -- Par-dessus ? monsieur le professeur, rpondit tranquillement le capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous. -- Par-dessous ! m'criai-je. Une subite rvlation des projets du capitaine venait d'illuminer mon esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualits du _Nautilus_ allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise ! Je vois que nous commenons nous entendre, monsieur le professeur, me dit le capitaine, souriant demi. Vous entrevoyez dj la possibilit -- moi, je dirai le succs -- de cette tentative. Ce qui est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au _Nautilus_. Si un continent merge au ple, il s'arrtera devant ce continent. Mais si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au ple mme ! -- En effet, dis-je, entran par le raisonnement du capitaine, si la surface de la mer est solidifie par les glaces, ses couches infrieures sont libres, par cette raison providentielle qui a plac un degr suprieur celui de la conglation le maximum de densit de l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immerge de cette banquise est la partie mergeante comme quatre est un ? -- A peu prs, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces montagnes de glaces ne dpassent pas une hauteur de cent mtres, elles ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mtres pour le _Nautilus_? -- Rien, monsieur. -- Il pourra mme aller chercher une profondeur plus grande cette temprature uniforme des eaux marines, et l nous braverons impunment les trente ou quarante degrs de froid de la surface. -- Juste, monsieur, trs juste, rpondis-je en m'animant. -- La seule difficult, reprit le capitaine Nemo, sera de rester plusieurs jours immergs sans renouveler notre provision d'air. -- N'est-ce que cela ? rpliquai-je. Le _Nautilus_ a de vastes rservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygne dont nous aurons besoin. -- Bien imagin, monsieur Aronnax, rpondit en souriant le capitaine. Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de tmrit, je vous soumets d'avance toutes mes objections. -- En avez-vous encore faire ? -- Une seule. Il est possible, si la mer existe au ple sud, que cette mer soit entirement prise, et, par consquent, que nous ne puissions revenir sa surface ! -- Bon, monsieur, oubliez-vous que le _Nautilus_ est arm d'un redoutable peron, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ? -- Eh ! monsieur le professeur, vous avez des ides aujourd'hui ! -- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle, pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au ple sud comme au ple nord ? Les ples du froid et les ples de la terre ne se confondent ni dans l'hmisphre austral ni dans l'hmisphre boral, et jusqu' preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un ocan dgag de glaces ces deux points du globe. -- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, rpondit le capitaine Nemo. Je vous ferai seulement observer qu'aprs avoir mis tant d'objections contre mon projet, maintenant vous m'crasez d'arguments en sa faveur. Le capitaine Nemo disait vrai. J'en tais arriv le vaincre en audace ! C'tait moi qui l'entranais au ple ! Je le devanais, je le distanais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait te voir emport dans les rveries de l'impossible ! Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur incomprhensible langage, et soit que le second et t antrieurement prvenu, soit qu'il trouvt le projet praticable, il ne laissa voir aucune surprise. Mais si impassible qu'il ft il ne montra pas une plus complte impassibilit que Conseil, lorsque j'annonai ce digne garon notre intention de pousser jusqu'au ple sud. Un comme il plaira monsieur accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant Ned Land, si jamais paules se levrent haut, ce furent celles du Canadien. Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous me faites piti ! -- Mais nous irons au ple, matre Ned. -- Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! Et Ned Land rentra dans sa cabine, pour ne pas faire un malheur , dit-il en me quittant. Cependant, les prparatifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer. Les puissantes pompes du _Nautilus_ refoulaient l'air dans les rservoirs et l'emmagasinaient une haute pression. Vers quatre heures, le capitaine Nemo m'annona que les panneaux de la plate-forme allaient tre ferms. Je jetai un dernier regard sur l'paisse banquise que nous allions franchir. Le temps tait clair, l'atmosphre assez pure, le froid trs vif, douze degrs au-dessous de zro; mais le vent s'tant calm, cette temprature ne semblait pas trop insupportable. Une dizaine d'hommes montrent sur les flancs du _Nautilus_ et, arms de pics, ils cassrent la glace autour de la carne qui fut bientt dgage. Opration rapidement pratique, car la jeune glace tait mince encore. Tous nous rentrmes l'intrieur. Les rservoirs habituels se remplirent de cette eau tenue libre la flottaison. Le _Nautilus_ ne tarda pas descendre. J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous regardions les couches infrieures de l'Ocan austral. Le thermomtre remontait. L'aiguille du manomtre dviait sur le cadran. A trois cents mtres environ, ainsi que l'avait prvu le capitaine Nemo, nous flottions sous la surface ondule de la banquise. Mais le _Nautilus_s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de huit cents mtres. La temprature de l'eau, qui donnait douze degrs la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrs taient dj gagnes. Il va sans dire que la temprature du _Nautilus_, leve par ses appareils de chauffage, se maintenait un degr trs suprieur. Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire prcision. On passera, n'en dplaise monsieur, me dit Conseil. -- J'y compte bien ! rpondis-je avec le ton d'une profonde conviction. Sous cette mer libre, le _Nautilus_ avait pris directement le chemin de ple, sans s'carter du cinquante-deuxime mridien. De 6730' 90 vingt-deux degrs et demi en latitude restaient parcourir, c'est--dire un peu plus de cinq cents lieues. Le _Nautilus_ prit une vitesse moyenne de vingt-six milles l'heure, la vitesse d'un train express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour atteindre le ple. Pendant une partie de la nuit, la nouveaut de la situation nous retint, Conseil et moi, la vitre du salon. La mer s'illuminait sous l'irradiation lectrique du fanal. Mais elle tait dserte. Les poissons ne sjournaient pas dans ces eaux prisonnires. Ils ne trouvaient l qu'un passage pour aller de l'Ocan antarctique la mer libre du ple. Notre marche tait rapide. On la sentait telle aux tressaillements de la longue coque d'acier. Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos. Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier. Le lendemain 19 mars, cinq heures du matin, je repris mon poste dans le salon. Le loch lectrique m'indiqua que la vitesse du _Nautilus_ avait t modre. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment, en vidant lentement ses rservoirs. Mon coeur battait. Allions-nous merger et retrouver l'atmosphre libre du ple ? Non. Un choc m'apprit que le _Nautilus_ avait heurt la surface infrieure de la banquise, trs paisse encore, en juger par la matit du bruit. En effet, nous avions touch pour employer l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de nous, dont mille mergeaient. La banquise prsentait alors une hauteur suprieure celle que nous avions releve sur ses bords. Circonstance peu rassurante. Pendant cette journe, le _Nautilus_ recommena plusieurs fois cette mme exprience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra par neuf cents mtres, ce qui accusait douze cents mtres d'paisseur dont deux cents mtres s'levaient au-dessus de la surface de l'Ocan. C'tait le double de sa hauteur au moment o le _Nautilus_ s'tait enfonc sous les flots. Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le profil sous-marin de cette chane qui se dveloppait sous les eaux. Le soir, aucun changement n'tait survenu dans notre situation. Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mtres de profondeur. Diminution vidente, mais quelle paisseur encore entre nous et la surface de l'Ocan ! Il tait huit heures alors. Depuis quatre heures dj, l'air aurait d tre renouvel l'intrieur du _Nautilus_, suivant l'habitude quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le capitaine Nemo n'et pas encore demand ses rservoirs un supplment d'oxygne. Mon sommeil fut pnible pendant cette nuit. Espoir et crainte m'assigeaient tour tour. Je me relevai plusieurs fois. Les ttonnements du _Nautilus_ continuaient. Vers trois heures du matin, j'observai que la surface infrieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mtres de profondeur. Cent cinquante pieds nous sparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine. Mes yeux ne quittaient plus le manomtre. Nous remontions toujours en suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui tincelait sous les rayons lectriques. La banquise s'abaissait en dessus et en dessous par des rampes allonges. Elle s'amincissait de mille en mille. Enfin, six heures du matin, ce jour mmorable du 19 mars, la porte du salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut. La mer libre ! me dit-il. XIV LE PLE SUD Je me prcipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine quelques glaons pars, des icebergs mobiles ; au loin une mer tendue ; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive. Le thermomtre marquait trois degrs centigrades au-dessus de zro. C'tait comme un printemps relatif enferm derrire cette banquise, dont les masses loignes se profilaient sur l'horizon du nord. Sommes-nous au ple ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant. -- Je l'ignore, me rpondit-il. A midi nous ferons le point. -- Mais le soleil se montrera-t-il travers ces brumes ? dis-je en regardant le ciel gristre. -- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, rpondit le capitaine. A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un lot solitaire s'levait une hauteur de deux cents mtres. Nous marchions vers lui, prudemment, car cette mer pouvait tre seme d'cueils. Une heure aprs, nous avions atteint l'lot. Deux heures plus tard, nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre cinq milles de circonfrence. Un troit canal le sparait d'une terre considrable, un continent peut-tre, dont nous ne pouvions apercevoir les limites. L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothses de Maury. L'ingnieur amricain a remarqu, en effet, qu'entre le ple sud et le soixantime parallle, la mer est couverte de glaces flottantes, de dimensions normes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique nord. De ce fait, il a tir cette conclusion que le cercle antarctique renferme des terres considrables, puisque les icebergs ne peuvent se former en pleine mer, mais seulement sur des ctes. Suivant ses calculs, la masse des glaces qui enveloppent le ple austral forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomtres. Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'chouer, s'tait arrt trois encablures d'une grve que dominait un superbe amoncellement de roches. Le canot fut lanc la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarqumes. Il tait dix heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute, ne voulait pas se dsavouer en prsence du ple sud. Quelques coups d'aviron amenrent le canot sur le sable, o il s'choua. Au moment o Conseil allait sauter terre, je le retins. Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, vous l'honneur de mettre pied le premier sur cette terre. -- Oui, monsieur, rpondit le capitaine, et si je n'hsite pas fouler ce sol du ple, c'est que, jusqu'ici, aucun tre humain n'y a laiss la trace de ses pas. Cela dit, il sauta lgrement sur le sable. Une vive motion lui faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit promontoire, et l, les bras croiss, le regard ardent, immobile, muet, il sembla prendre possession de ces rgions australes. Aprs cinq minutes passes dans cette extase, il se retourna vers nous. Quand vous voudrez, monsieur , me cria-t-il. Je dbarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot. Le sol sur un long espace prsentait un tuf de couleur rougetre, comme s'il et t de brique pile. Des scories, des coules de lave, des pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait mconnatre son origine volcanique. En de certains endroits, quelques lgres fumerolles, dgageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intrieurs conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. On sait que dans ces contres antarctiques, James Ross a trouv les cratres de l'rbus et du Terror en pleine activit sur le cent soixante-septime mridien et par 7732' de latitude. La vgtation de ce continent dsol me parut extrmement restreinte. Quelques lichens de l'espce _Unsnea melanoxantha_ s'talaient sur les roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomes rudimentaires, sortes de cellules disposes entre deux coquilles quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supports sur de petites vessies natatoires et que le ressac jetait la cte, composaient toute la maigre flore de cette rgion. Le rivage tait parsem de mollusques, de petites moules, de patelles, de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulirement de clios au corps oblong et membraneux, dont la tte est forme de deux lobes arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios borales, longues de trois centimtres, dont la baleine avale un monde chaque bouche. Ces charmants ptropodes, vritables papillons de la mer, animaient les eaux libres sur la lisire du rivage. Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques arborescences corallignes, de celles qui suivant James Ross, vivent dans les mers antarctiques jusqu' mille mtres de profondeur ; puis, de petits alcyons appartenant l'espce _procellaria pelagica_, ainsi qu'un grand nombre d'astries particulires ces climats, et d'toiles de mer qui constellaient le sol. Mais o la vie surabondait, c'tait dans les airs. L volaient et voletaient par milliers des oiseaux d'espces varies, qui nous assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous regardant passer sans crainte et se pressant familirement sous nos pas. C'taient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, o on les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des assembles nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs. Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des chassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et conique, l'oeil encadr d'un cercle rouge. Conseil en fit provision, car ces volatiles, convenablement prpars, forment un mets agrable. Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de quatre mtres, justement appels les vautours de l'Ocan, des ptrels gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arques, qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une srie de ptrels, les uns blanchtres, aux ailes bordes de brun, les autres bleus et spciaux aux mers antarctiques, ceux-l si huileux, dis-je Conseil, que les habitants des les Fro se contentent d'y adapter une mche avant de les allumer . Un peu plus, rpondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites ! Aprs a, on ne peut exiger que la nature les ait pralablement munis d'une mche ! Aprs un demi-mille, le sol se montra tout cribl de nids de manchots, sortes de terriers disposs pour la ponte, et dont s'chappaient de nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines, car leur chair noire est trs mangeable. Ils poussaient des braiements d'ne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoiss sur le corps, blancs en dessous et cravats d'un lisr citron, se laissaient tuer coups de pierre sans chercher s'enfuir. Cependant, la brume ne se levait pas, et, onze heures, le soleil n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiter. Sans lui, pas d'observations possibles. Comment dterminer alors si nous avions atteint le ple ? Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement accoud sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait impatient, contrari. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant ne commandait pas au soleil comme la mer. Midi arriva sans que l'astre du jour se ft montr un seul instant. On ne pouvait mme reconnatre la place qu'il occupait derrire le rideau de brume. Bientt cette brume vint se rsoudre en neige. A demain , me dit simplement le capitaine, et nous regagnmes le _Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphre. Pendant notre absence, les filets avaient t tendus, et j'observai avec intrt les poissons que l'on venait de haler bord. Les mers antarctiques servent de refuge un trs grand nombre de migrateurs, qui fuient les temptes des zones moins leves pour tomber, il est vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques cottes australes, longs d'un dcimtre, espce de cartilagineux blanchtres traverss de bandes livides et arms d'aiguillons, puis des chimres antarctiques, longues de trois pieds, le corps trs allong, la peau blanche, argente et lisse, la tte arrondie, le dos muni de trois nageoires, le museau termin par une trompe qui se recourbe vers la bouche. Je gotai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgr l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort. La tempte de neige dura jusqu'au lendemain. Il tait impossible de se tenir sur la plate-forme. Du salon o je notais les incidents de cette excursion au continent polaire, j'entendais les cris des ptrels et des albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne resta pas immobile, et, prolongeant la cte, il s'avana encore d'une dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clart que laissait le soleil en rasant les bords de l'horizon. Le lendemain 20 mars, la neige avait cess. Le froid tait un peu plus vif. Le thermomtre marquait deux degrs au-dessous de zro. Les brouillards se levrent, et j'esprai que, ce jour-l, notre observation pourrait s'effectuer. Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil et moi, et nous mit terre. La nature du sol tait la mme, volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans que j'aperusse le cratre qui les avait vomis. Ici comme l-bas, des myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de mammifres marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'taient des phoques d'espces diverses, les uns tendus sur le sol, les autres couchs sur des glaons en drive, plusieurs sortant de la mer ou y rentrant. Ils ne se sauvaient pas notre approche, n'ayant jamais eu affaire l'homme, et j'en comptais l de quoi approvisionner quelques centaines de navires. Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas accompagns ! -- Pourquoi cela, Conseil ? -- Parce que l'enrag chasseur aurait tout tu. -- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous n'aurions pu empcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de ces magnifiques ctacs. Ce qui et dsoblig le capitaine Nemo, car il ne verse pas inutilement le sang des btes inoffensives. -- Il a raison. -- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas dj class ces superbes chantillons de la faune marine ? -- Monsieur sait bien, rpondit Conseil, que je ne suis pas trs ferr sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux... -- Ce sont des phoques et des morses. -- Deux genres, qui appartiennent la famille des pinnipdes, se hta de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des unguiculs, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifres, embranchement des vertbrs. -- Bien, Conseil, rpondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses, se divisent en espces, et si je ne me trompe, nous aurons ici l'occasion de les observer. Marchons. Il tait huit heures du matin. Quatre heures nous restaient employer jusqu'au moment o le soleil pourrait tre utilement observ. Je dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'chancrait dans la falaise granitique du rivage. L, je puis dire qu' perte de vue autour de nous, les terres et les glaons taient encombrs de mammifres marins, et je cherchais involontairement du regard le vieux Prote, le mythologique pasteur qui gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'taient particulirement des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mles et femelles, le pre veillant sur sa famille, la mre allaitant ses petits, quelques jeunes, dj forts, s'mancipant quelques pas. Lorsque ces mammifres voulaient se dplacer, ils allaient par petits sauts dus la contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congnre, forme un vritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur lment par excellence, ces animaux l'pine dorsale mobile, au bassin troit, au poil ras et serr, aux pieds palms, nagent admirablement. Au repos et sur terre, ils prenaient des attitudes extrmement gracieuses. Aussi, les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux velouts et limpides, leurs poses charmantes, et les potisant leur manire, mtamorphosrent-ils les mles en tritons, et les femelles en sirnes. Je fis remarquer Conseil le dveloppement considrable des lobes crbraux chez ces intelligents ctacs. Aucun mammifre, l'homme except, n'a la matire crbrale plus riche. Aussi, les phoques sont-ils susceptibles de recevoir une certaine ducation ; ils se domestiquent aisment, et je pense, avec certains naturalistes, que. convenablement dresss, ils pourraient rendre de grands services comme chiens de pche. La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable. Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes -- diffrant en cela des otaries dont l'oreille est saillante -- j'observai plusieurs varits de stnorhynques, longs de trois mtres, blancs de poils, ttes de bull-dogs, arms de dix dents chaque mchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines dcoupes en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des lphants marins, sortes de phoques trompe courte et mobile, les gants de l'espce, qui sur une circonfrence de vingt pieds mesuraient une longueur de dix mtres. Ils ne faisaient aucun mouvement notre approche. Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil. -- Non, rpondis-je, moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque dfend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il mette en pices l'embarcation des pcheurs. -- Il est dans son droit, rpliqua Conseil. -- Je ne dis pas non. Deux milles plus loin, nous tions arrts par le promontoire qui couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb la mer et cumait sous le ressac. Au-del clataient de formidables rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en et pu produire. Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ? -- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ? -- Ils se battent ou ils jouent. -- N'en dplaise monsieur, il faut voir cela. -- Il faut le voir, Conseil. Et nous voil franchissant les roches noirtres, au milieu d'boulements imprvus, et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. Plus d'une fois, je roulai au dtriment de mes reins. Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait gure, et me relevait, disant : Si monsieur voulait avoir la bont d'carter les jambes, monsieur conserverait mieux son quilibre. Arriv l'arte suprieure du promontoire, j'aperus une vaste plaine blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'taient des hurlements de joie, non de colre. Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives manquent leur mchoire infrieure, et quant aux canines suprieures, ce sont deux dfenses longues de quatre-vingts centimtres qui en mesurent trente-trois la circonfrence de leur alvole. Ces dents, faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des lphants, et moins prompt jaunir, sont trs recherches. Aussi les morses sont-ils en butte une chasse inconsidre qui les dtruira bientt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en dtruisent chaque anne plus de quatre mille. En passant auprs de ces curieux animaux, je pus les examiner loisir, car ils ne se drangeaient pas. Leur peau tait paisse et rugueuse, d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni. Quelques-uns avaient une longueur de quatre mtres. Plus tranquilles et moins craintifs que leurs congnres du nord, ils ne confiaient point des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur campement. Aprs avoir examin cette cit des morses, je songeai revenir sur mes pas. Il tait onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des conditions favorables pour observer, je voulais tre prsent son opration. Cependant, je n'esprais pas que le soleil se montrt ce jour-l. Des nuages crass sur l'horizon le drobaient nos yeux. Il semblait que cet astre jaloux ne voult pas rvler des tres humains ce point inabordable du globe. Cependant, je songeai revenir vers le _Nautilus_. Nous suivmes un troit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures et demie, nous tions arrivs au point du dbarquement. Le canot chou avait dpos le capitaine terre. Je l'aperus debout sur un bloc ce basalte. Ses instruments taient prs de lui. Son regard se fixait sur l'horizon du nord, prs duquel le soleil dcrivait alors sa courbe allonge. Je pris place auprs de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et, ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas. C'tait une fatalit. L'observation manquait encore. Si demain elle ne s'accomplissait pas, il faudrait renoncer dfinitivement relever notre situation. En effet, nous tions prcisment au 20 mars. Demain, 21, jour de l'quinoxe, rfraction non compte, le soleil disparatrait sous l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue nuit polaire. Depuis l'quinoxe de septembre, il avait merg de l'horizon septentrional, s'levant par des spirales allonges jusqu'au 21 dcembre. A cette poque, solstice d't de ces contres borales, il avait commenc redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer ses derniers rayons. Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo. Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette opration. Mais aussi, prcisment parce que les hasards de ma navigation m'ont amen, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera facile relever, si, midi, le soleil se montre nos yeux. -- Pourquoi, capitaine ? -- Parce que, lorsque l'astre du jour dcrit des spirales si allonges, il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de l'horizon, et les instruments sont exposs commettre de graves erreurs. -- Comment procderez-vous donc ? -- Je n'emploierai que mon chronomtre, me rpondit le capitaine Nemo. Si demain, 21 mars, midi, le disque du soleil, en tenant compte de la rfraction, est coup exactement par l'horizon du nord, c'est que je suis au ple sud. -- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas mathmatiquement rigoureuse, parce que l'quinoxe ne tombe pas ncessairement midi. -- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mtres, et il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. Le capitaine Nemo retourna bord. Conseil et moi, nous restmes jusqu' cinq heures arpenter la plage, observant et tudiant. Je ne rcoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin, remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur et pay plus de mille francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractres qui l'ornaient comme autant d'hiroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis entre les mains de Conseil, et le prudent garon, au pied sr, le tenant comme une prcieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au _Nautilus_. L je dposai cet oeuf rare sous une des vitrines du muse. Je soupai avec apptit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le got rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans avoir invoqu, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux. Le lendemain, 21 mars, ds cinq heures du matin, je montai sur la plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo. Le temps se dgage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Aprs djeuner, nous nous rendrons terre pour choisir un poste d'observation. Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener avec moi. L'obstin Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnit comme sa fcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Aprs tout, je ne regrettai pas son enttement dans cette circonstance. Vritablement, il y avait trop de phoques terre, et il ne fallait pas soumettre ce pcheur irrflchi cette tentation. Le djeuner termin, je me rendis terre. Le _Nautilus_ s'tait encore lev de quelques milles pendant la nuit. Il tait au large, une grande lieue d'une cte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents mtres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes de l'quipage, et les instruments, c'est--dire un chronomtre, une lunette et un baromtre. Pendant notre traverse, je vis de nombreuses baleines qui appartenaient aux trois espces particulires aux mers australes, la baleine franche ou right-whale des Anglais, qui n'a pas de nageoire dorsale, le hump-back, baleinoptre ventre pliss, aux vastes nageoires blanchtres, qui malgr son nom, ne forment pourtant pas des ailes, et le fin-back, brun-jauntre, le plus vif des ctacs. Ce puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette une grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent des tourbillons de fume. Ces diffrents mammifres s'battaient par troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du ple antarctique servait maintenant de refuge aux ctacs trop vivement traqus par les chasseurs. Je remarquai galement de longs cordons blanchtres de salpes, sortes de mollusques agrgs, et des mduses de grande taille qui se balanaient entre le remous des lames. A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'claircissait. Les nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pnible sur des laves aigus et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphre souvent sature par les manations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine, pour un homme dshabitu de fouler la terre, gravissait les pentes les plus raides avec une souplesse, une agilit que je ne pouvais galer, et qu'et envie un chasseur d'isards. Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moiti porphyre, moiti basalte. De l, nos regards embrassaient une vaste mer qui, vers le nord traait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. A nos pieds, des champs blouissants de blancheur. Sur notre tte, un ple azur, dgag de brumes. Au nord, le disque du soleil comme une boule de feu dj corne par le tranchant de l'horizon. Du sein des eaux s'levaient en gerbes magnifiques des jets liquides par centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un ctac endormi. Derrire nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite. Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement sa hauteur au moyen du baromtre, car il devait en tenir compte dans son observation. A midi moins le quart, le soleil, vu alors par rfraction seulement, se montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce continent abandonn, ces mers que l'homme n'a jamais sillonnes encore. Le capitaine Nemo, muni d'une lunette rticules, qui, au moyen d'un miroir, corrigeait la rfraction, observa l'astre qui s'enfonait peu peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale trs allonge. Je tenais le chronomtre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du demi-disque du soleil concidait avec le midi du chronomtre, nous tions au ple mme. Midi ! m'criai-je. -- Le ple sud ! rpondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me donnant la lunette qui montrait l'astre du jour prcisment coup en deux portions gales par l'horizon. Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter peu peu sur ses rampes. En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon paule, me dit : Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghritk, entran par les courants et les temptes, atteignit 64 de latitude sud et dcouvrit les New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le trente-huitime mridien, arriva par 6730' de latitude, et en 1774, le 30 janvier, sur le cent-neuvime mridien, il atteignit 7115' de latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le soixante-neuvime parallle, et en 1821, sur le soixante-sixime par 111 de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrt sur le soixante-cinquime degr. La mme anne, l'Amricain Morrel, dont les rcits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxime mridien, dcouvrait la mer libre par 7014' de latitude. En 1825, l'Anglais Powell ne pouvait dpasser le soixante-deuxime degr. La mme anne, un simple pcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'levait jusqu' 7214' de latitude sur le trente-cinquime mridien, et jusqu' 7415' sur le trente-sixime. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le _Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 6326' de latitude et 6626' de longitude. En 1831, l'Anglais Bisco, le ler fvrier, dcouvrait la terre d'Enderby par 6850' de latitude, en 1832, le 5 fvrier, la terre d'Adlade par 67 de latitude, et le 21 fvrier, la terre de Graham par 6445' de latitude. En 1838, le Franais Dumont d'Urville, arrt devant la banquise par 6257' de latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans une nouvelle pointe au sud, il nommait par 6630', le 21 janvier, la terre Adlie, et huit jours aprs, par 6440', la cte Clarie. En 1838, l'Anglais Wilkes s'avanait jusqu'au soixante-neuvime parallle sur le centime mridien. En 1839, l'Anglais Balleny dcouvrait la terre Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais James Ross, montant l'_rbus_ et le _Terror_, le 12 janvier, par 7656' de latitude et 1717' de longitude est, trouvait la terre Victoria ; le 23 du mme mois, il relevait le soixante-quatorzime parallle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il tait par 768', le 28, par 7732', le 2 fvrier, par 784', et en 1842, il revenait au soixante-onzime degr qu'il ne put dpasser. Eh bien, moi, capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le ple sud sur le quatre-vingt-dixime degr, et je prends possession de cette partie du globe gale au sixime des continents reconnus. -- Au nom de qui, capitaine ? -- Au mien, monsieur ! Et ce disant, le capitaine Nemo dploya un pavillon noir, portant un N d'or cartel sur son tamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour dont les derniers rayons lchaient l'horizon de la mer : Adieu, soleil ! s'cria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois tendre ses ombres sur mon nouveau domaine ! XV ACCIDENT OU INCIDENT ? Le lendemain, 22 mars, six heures du matin, les prparatifs de dpart furent commencs. Les dernires lueurs du crpuscule se fondaient dans la nuit. Le froid tait vif. Les constellations resplendissaient avec une surprenante intensit. Au znith brillait cette admirable Croix du Sud, l'toile polaire des rgions antarctiques. Le thermomtre marquait douze degrs au-dessous de zro, et quand le vent frachissait, il causait de piquantes morsures. Les glaons se multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait se prendre partout. De nombreuses plaques noirtres, tales sa surface, annonaient la prochaine formation de la jeune glace. videmment, le bassin austral, gel pendant les six mois de l'hiver, tait absolument inaccessible. Que devenaient les baleines pendant cette priode ? Sans doute, elles allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables. Pour les phoques et les morses, habitus vivre sous les plus durs climats, ils restaient sur ces parages glacs. Ces animaux ont l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir toujours ouverts. C'est ces trous qu'ils viennent respirer ; quand les oiseaux, chasss par le froid, ont migr vers le nord, ces mammifres marins demeurent les seuls matres du continent polaire. Cependant, les rservoirs d'eau s'taient remplis, et le _Nautilus_ descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrta. Son hlice battit les flots, et il s'avana droit au nord avec une vitesse de quinze milles l'heure. Vers le soir, il flottait dj sous l'immense carapace glace de la banquise. Les panneaux du salon avaient t ferms par prudence, car la coque du _Nautilus_ pouvait se heurter quelque bloc immerg. Aussi, je passai cette journe mettre mes notes au net. Mon esprit tait tout entier ses souvenirs du ple. Nous avions atteint ce point inaccessible sans fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant et gliss sur les rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commenait vritablement. Me rserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le pensais, tant la srie des merveilles sous-marines est inpuisable ! Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jets ce bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours plus tendu que l'quateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou terribles avaient charm notre voyage : la chasse dans les forts de Crespo, l'chouement du dtroit de Torrs, le cimetire de corail, les pcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le ple sud ! Pendant la nuit, tous ces souvenirs, passant de rve en rve, ne laissrent pas mon cerveau sommeiller un instant. A trois heures du matin, je fus rveill par un choc violent. Je m'tais redress sur mon lit et j'coutais au milieu de l'obscurit, quand je fus prcipit brusquement au milieu de la chambre. videmment, le _Nautilus_ donnait une bande considrable aprs avoir touch. Je m'accotai aux parois et je me tranai par les coursives jusqu'au salon qu'clairait le plafond lumineux. Les meubles taient renverss. Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le dplacement de la verticale se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bbord s'en cartaient d'un pied par leur bordure infrieure. Le _Nautilus_ tait donc couch sur tribord, et, de plus, compltement immobile, A l'intrieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le capitaine Nemo ne parut pas. Au moment o j'allais quitter le salon, Ned Land et Conseil entrrent. Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitt. -- Je venais le demander monsieur, rpondit Conseil. -- Mille diables ! s'cria le Canadien, je le sais bien moi ! Le _Nautilus_a touch, et en juger par la gte qu'il donne, je ne crois pas qu'il s'en tire comme la premire fois dans le dtroit de Torrs. -- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu la surface de la mer ? -- Nous l'ignorons, rpondit Conseil. -- Il est facile de s'en assurer , rpondis-je. Je consultai le manomtre. A ma grande surprise, il indiquait une profondeur de trois cent soixante mtres. Qu'est-ce que cela veut dire ? m'criai-je. -- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil. -- Mais o le trouver ? demanda Ned Land. -- Suivez-moi , dis-je mes deux compagnons. Nous quittmes le salon. Dans la bibliothque, personne. A l'escalier central, au poste de l'quipage, personne. Je supposai que le capitaine Nemo devait tre post dans la cage du timonier. Le mieux tait d'attendre. Nous revnmes tous trois au salon. Je passerai sous silence les rcriminations du Canadien. Il avait beau jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout son aise, sans lui rpondre. Nous tions ainsi depuis vingt minutes, cherchant surprendre les moindres bruits qui se produisaient l'intrieur du _Nautilus_, quand le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie, habituellement si impassible, rvlait une certaine inquitude. Il observa silencieusement la boussole, le manomtre, et vint poser son doigt sur un point du planisphre, dans cette partie qui reprsentait les mers australes. Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard, lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une expression dont il s'tait servi au dtroit de Torrs : Un incident, capitaine ? -- Non, monsieur, rpondit-il, un accident cette fois. -- Grave ? -- Peut-tre. -- Le danger est-il immdiat ? -- Non. -- Le _Nautilus_ s'est chou ? -- Oui. -- Et cet chouement est venu ?... -- D'un caprice de la nature, non de l'impritie des hommes. Pas une faute n'a t commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait empcher l'quilibre de produire ses effets. On peut braver les lois humaines, mais non rsister aux lois naturelles. Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer cette rflexion philosophique. En somme, sa rponse ne m'apprenait rien. Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet accident ? -- Un norme bloc de glace, une montagne entire s'est retourne, me rpondit-il. Lorsque les icebergs sont mins leur base par des eaux plus chaudes ou par des chocs ritrs, leur centre de gravit remonte. Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est arriv. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurt le _Nautilus_ qui flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant avec une irrsistible force, il l'a ramen dans des couches moins denses, o il se trouve couch sur le flanc. Mais ne peut-on dgager le _Nautilus_ en vidant ses rservoirs, de manire le remettre en quilibre ? -- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomtre. Elle indique que le _Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et jusqu' ce qu'un obstacle arrte son mouvement ascensionnel, notre position ne sera pas change. En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la mme bande sur tribord. Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrterait lui-mme. Mais ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurt la partie suprieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement presss entre les deux surfaces glaces ? Je rflchissais toutes les consquences de cette situation. Le capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomtre. Le _Nautilus_, depuis la chute de l'iceberg, avait remont de cent cinquante pieds environ, mais il faisait toujours le mme angle avec la perpendiculaire. Soudain un lger mouvement se fit sentir dans la coque. videmment, le _Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se rapprochaient de la verticalit. Personne de nous ne parlait. Le coeur mu, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'coulrent. Enfin, nous sommes droit ! m'cria-je. -- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon. -- Mais flotterons-nous ? lui demandai-je. -- Certainement, rpondit-il, puisque les rservoirs ne sont pas encore vids, et que vids, le _Nautilus_ devra remonter la surface de la mer. Le capitaine sortit, et je vis bientt que, par ses ordres, on avait arrt la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait bientt heurt la partie infrieure de la banquise, et mieux valait le maintenir entre deux eaux. Nous l'avons chapp belle ! dit alors Conseil. -- Oui. Nous pouvions tre crass entre ces blocs de glace, ou tout au moins emprisonns. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui ! nous l'avons chapp belle ! -- Si c'est fini ! murmura Ned Land. Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilit, et je ne rpondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce moment, et la lumire extrieure fit irruption travers la vitre dgage. Nous tions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais, une distance de dix mtres, sur chaque ct du _Nautilus_, s'levait une blouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, mme muraille. Au-dessus, parce que la surface infrieure de la banquise se dveloppait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc culbut, ayant gliss peu peu, avait trouv sur les murailles latrales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position. Le _Nautilus_ tait emprisonn dans un vritable tunnel de glace, d'une largeur de vingt mtres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui tait donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en arrire, et de reprendre ensuite, quelques centaines de mtres plus bas, un libre passage sous la banquise. Le plafond lumineux avait t teint, et cependant, le salon resplendissait d'une lumire intense. C'est que la puissante rverbration des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaques sur ces grands blocs capricieusement dcoups, dont chaque angle, chaque arte, chaque facette, jetait une lueur diffrente, suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Mine blouissante de gemmes, et particulirement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet vert des meraudes. et l des nuances opalines d'une douceur infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu dont l'oeil ne pouvait soutenir l'clat. La puissance du fanal tait centuple, comme celle d'une lampe travers les lames lenticulaires d'un phare de premier ordre. Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'cria Conseil. -- Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ? -- Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage d'tre forc d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce spectacle-l pourra nous coter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards de l'homme ! Ned avait raison. C'tait trop beau. Tout coup, un cri de Conseil me fit retourner. Qu'y a-t-il ? demandai-je. -- Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupires. Mais qu'as-tu, mon garon ? -- Je suis bloui, aveugl ! Mes regards se portrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus supporter le feu qui la dvorait. Je compris ce qui s'tait pass. Le _Nautilus_ venait de se mettre en marche grande vitesse. Tous les clats tranquilles des murailles de glace s'taient alors changs en raies fulgurantes. Les feux de ces myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emport par son hlice, voyageait dans un fourreau d'clairs. Les panneaux du salon se refermrent alors. Nous tenions nos mains sur nos yeux tout imprgns de ces lueurs concentriques qui flottent devant la rtine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappe. Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards. Enfin, nos mains s'abaissrent. Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil. -- Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien. -- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blass sur tant de merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misrables continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non ! le monde habit n'est plus digne de nous ! De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent quel degr d'bullition tait mont notre enthousiasme. Mais le Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide. Le monde habit ! dit-il en secouant la tte. Soyez tranquille, ami Conseil, nous n'y reviendrons pas ! Il tait alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit l'avant du _Nautilus_. Je compris que son peron venait de heurter un bloc de glace. Ce devait tre une fausse manoeuvre, car ce tunnel sous-marin, obstru de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces obstacles ou suivrait les sinuosits du tunnel. En tout cas, la marche en avant ne pouvait tre absolument enraye. Toutefois, contre mon attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rtrograde trs prononc. Nous revenons en arrire ? dit Conseil. -- Oui, rpondis-je. Il faut que, de ce ct, le tunnel soit sans issue. -- Et alors ?... -- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voil tout. En parlant ainsi, je voulais paratre plus rassur que je ne l'tais rellement. Cependant le mouvement rtrograde du _Nautilus_ s'acclrait, et marchant contre hlice, il nous entranait avec une grande rapidit. Ce sera un retard, dit Ned. -- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte. -- Oui, rpta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! Je me promenai pendant quelques instants du salon la bibliothque. Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientt sur un divan, et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement. Un quart d'heure aprs, Conseil, s'tant approch de moi, me dit : Est-ce bien intressant ce que lit monsieur ? -- Trs intressant, rpondis-je. -- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur ! -- Mon livre ? En effet, je tenais la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_. Je ne m'en doutais mme pas. Je fermai le livre et repris ma promenade. Ned et Conseil se levrent pour se retirer. Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au moment o nous serons sortis de cette impasse. -- Comme il plaira monsieur , rpondit Conseil. Quelques heures s'coulrent. J'observais souvent les instruments suspendus la paroi du salon. Le manomtre indiquait que le _Nautilus_ se maintenait une profondeur constante de trois cents mtres, la boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait une vitesse de vingt milles l'heure, vitesse excessive dans un espace aussi resserr. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se hter, et qu'alors, les minutes valaient des sicles. A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrire, cette fois. Je plis. Mes compagnons s'taient rapprochs de moi. J'avais saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus directement que si les mots eussent interprt notre pense. En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai lui. La route est barre au sud ? lui demandai-je. -- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a ferm toute issue. -- Nous sommes bloqus ? -- Oui. XVI FAUTE D'AIR Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impntrable mur de glace. Nous tions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait frapp une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilit habituelle. Il s'tait crois les bras. Il rflchissait. Le _Nautilus_ ne bougeait plus. Le capitaine prit alors la parole : Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manires de mourir dans les conditions o nous sommes. Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de mathmatiques qui fait une dmonstration ses lves. La premire, reprit-il, c'est de mourir crass. La seconde, c'est de mourir asphyxis. Je ne parle pas de la possibilit de mourir de faim, car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que nous. Proccupons-nous donc des chances d'crasement ou d'asphyxie. -- Quant l'asphyxie, capitaine, rpondis-je, elle n'est pas craindre, car nos rservoirs sont pleins. -- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux jours d'air. Or, voil trente-six heures que nous sommes enfouis sous les eaux, et dj l'atmosphre alourdie du _Nautilus_ demande tre renouvele. Dans quarante-huit heures, notre rserve sera puise. -- Eh bien, capitaine, soyons dlivrs avant quarante-huit heures ! -- Nous le tenterons, du moins, en perant la muraille qui nous entoure. -- De quel ct ? demandai-je. -- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais chouer le _Nautilus_ sur le banc infrieur, et mes hommes, revtus de scaphandres, attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins paisse. -- Peut-on ouvrir les panneaux du salon ? -- Sans inconvnient. Nous ne marchons plus. Le capitaine Nemo sortit. Bientt des sifflements m'apprirent que l'eau s'introduisait dans les rservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent cinquante mtres, profondeur laquelle tait immerg le banc de glace infrieur. Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre courage et sur votre nergie. -- Monsieur, me rpondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que je vous ennuierai de mes rcriminations. Je suis prt tout faire pour le salut commun. -- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien. -- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile manier le pic comme le harpon, si je puis tre utile au capitaine, il peut disposer de moi. -- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. Je conduisis le Canadien la chambre ou les hommes du _Nautilus_ revtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la proposition de Ned, qui fut accepte. Le Canadien endossa son costume de mer et fut aussitt prt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les rservoirs avaient fourni un large continent d'air pur. Emprunt considrable, mais ncessaire, fait la rserve du _Nautilus_. Quant aux lampes Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses et satures de rayons lectriques. Lorsque Ned fut habill, je rentrai dans le salon dont les vitres taient dcouvertes, et, post prs de Conseil, j'examinai les couches ambiantes qui supportaient le _Nautilus_. Quelques instants aprs, nous voyions une douzaine d'hommes de l'quipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land, reconnaissable sa haute taille. Le capitaine Nemo tait avec eux. Avant de procder au creusement des murailles, il fit pratiquer des sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De longues sondes furent enfonces dans les parois latrales ; mais aprs quinze mtres, elles taient encore arrtes par l'paisse muraille. Il tait inutile de s'attaquer la surface plafonnante, puisque c'tait la banquise elle-mme qui mesurait plus de quatre cents mtres de hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface infrieure. L dix mtres de parois nous sparaient de l'eau. Telle tait l'paisseur de cet ice-field. Ds lors, il s'agissait d'en dcouper un morceau gal en superficie la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'tait environ six mille cinq cents mtres cubes dtacher, afin de creuser un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace. Le travail fut immdiatement commenc et conduit avec une infatigable opinitret. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui et entran de plus grandes difficults, le capitaine Nemo fit dessiner l'immense fosse huit mtres de sa hanche de bbord. Puis ses hommes la taraudrent simultanment sur plusieurs points de sa circonfrence. Bientt. Le pic attaqua vigoureusement cette matire compacte, et de gros blocs furent dtachs de la masse. Par un curieux effet de pesanteur spcifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient pour ainsi dire la vote du tunnel, qui s'paississait par le haut de ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la paroi infrieure s'amincissait d'autant. Aprs deux heures d'un travail nergique, Ned Land rentra puis. Ses compagnons et lui furent remplacs par de nouveaux travailleurs auxquels nous nous joignmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_ nous dirigeait. L'eau me parut singulirement froide, mais je me rchauffai promptement en maniant le pic. Mes mouvements taient trs libres, bien qu'ils se produisissent sous une pression de trente atmosphres. Quand je rentrai, aprs deux heures de travail, pour prendre quelque nourriture et quelque repos, je trouvai une notable diffrence entre le fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphre du _Nautilus_, dj charg d'acide carbonique. L'air n'avait pas t renouvel depuis quarante-huit heures, et ses qualits vivifiantes taient considrablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze heures, nous n'avions enlev qu'une tranche de glace paisse d'un mtre sur la superficie dessine, soit environ six cents mtres cubes. En admettant que le mme travail ft accompli par douze heures, il fallait encore cinq nuits et quatre jours pour mener bonne fin cette entreprise. Cinq nuits et quatre jours ! dis-je mes compagnons, et nous n'avons que pour deux jours d'air dans les rservoirs. -- Sans compter, rpliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damne prison, nous serons encore emprisonns sous la banquise et sans communication possible avec l'atmosphre ! Rflexion juste. Qui pouvait alors prvoir le minimum de temps ncessaire notre dlivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas touffs avant que le _Nautilus_ et pu revenir la surface des flots ? tait-il destin prir dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu'il renfermait ? La situation paraissait terrible. Mais chacun l'avait envisage en face, et tous taient dcids faire leur devoir jusqu'au bout. Suivant mes prvisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un mtre fut enleve l'immense alvole. Mais, le matin, quand, revtu de mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une temprature de six sept degrs au-dessous de zro, je remarquai que les murailles latrales se rapprochaient peu peu. Les couches d'eau loignes de la fosse, que n'chauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils, marquaient une tendance se solidifier. En prsence de ce nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et comment empcher la solidification de ce milieu liquide, qui et fait clater comme du verre les parois du _Nautilus_ ? Je ne fis point connatre ce nouveau danger mes deux compagnons. A quoi bon risquer d'abattre cette nergie qu'ils employaient au pnible travail du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu bord ? je fis observer au capitaine Nemo cette grave complication. Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voil tout. Arriver premiers ! Enfin, j'aurais d tre habitu ces faons de parler ! Cette journe, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec opinitret. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'tait quitter le _Nautilus_, c'tait respirer directement cet air pur emprunt aux rservoirs et fourni par les appareils, c'tait abandonner une atmosphre appauvrie et vicie. Vers le soir, la fosse s'tait encore creuse d'un mtre. Quand je rentrai bord, je faillis tre asphyxi par l'acide carbonique dont l'air tait satur. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser ce gaz dltre ! L'oxygne ne nous manquait pas. Toute cette eau en contenait une quantit considrable et en la dcomposant par nos puissantes piles, elle nous et restitu le fluide vivifiant. J'y avais bien song, mais quoi bon, puisque l'acide carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les parties du navire. Pour l'absorber, il et fallu remplir des rcipients de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matire manquait bord, et rien ne la pouvait remplacer Ce soir-l, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses rservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur l'intrieur du _Nautilus_. Sans cette prcaution, nous ne nous serions pas rveills. Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le cinquime mtre. Les parois latrales et la surface infrieure de la banquise s'paississaient visiblement. Il tait vident qu'elles se rejoindraient avant que le _Nautilus_ ft parvenu se dgager. Le dsespoir me prit un instant. Mon pic fut prs de s'chapper de mes mains. A quoi bon creuser, si je devais prir touff, cras par cette eau qui se faisait pierre, un supplice que la frocit des sauvages n'et pas mme invent. Il me semblait que j'tais entre les formidables mchoires d'un monstre qui se rapprochaient irrsistiblement. En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant lui-mme, passa prs de moi. Je le touchai de la main et lui montrai les parois de notre prison. La muraille de tribord s'tait avance moins de quatre mtres de la coque du _Nautilus_. Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrmes bord. Mon scaphandre t, je l'accompagnai dans le salon. Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque hroque moyen, ou nous allons tre scells dans cette eau solidifie comme dans du ciment. -- Oui ! dis-je, mais que faire ? -- Ah ! s'cria-t-il, si mon _Nautilus_ tait assez fort pour supporter cette pression sans en tre cras ? -- Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'ide du capitaine. -- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette conglation de l'eau nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification, elle ferait clater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme elle fait, en se gelant, clater les pierres les plus dures ! Ne sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'tre un agent de destruction ! -- Oui, capitaine, peut-tre. Mais quelque rsistance l'crasement que possde le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette pouvantable pression et s'aplatirait comme une feuille de tle. -- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de la nature, mais sur nous-mmes. Il faut s'opposer cette solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latrales se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau l'avant ou l'arrire du _Nautilus_. La conglation nous gagne de tous les cts. -- Combien de temps, demandai-je, l'air des rservoirs nous permettra-t-il de respirer bord ? Le capitaine me regarda en face. Aprs-demain, dit-il, les rservoirs seront vides ! Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'tonner de cette rponse ? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'tait plong sous les eaux libres du ple. Nous tions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les rserves du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le conserver aux travailleurs. Au moment o j'cris ces choses, mon impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire s'empare de tout mon tre, et que l'air semble manquer mes poumons ! Cependant, le capitaine Nemo rflchissait, silencieux, immobile. Visiblement, une ide lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la repousser. Il se rpondait ngativement lui-mme. Enfin, ces mots s'chapprent de ses lvres ! L'eau bouillante ! murmura-t-il. -- L'eau bouillante ? m'criai-je. -- Oui, monsieur. Nous sommes renferms dans un espace relativement restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injecte par les pompes du _Nautilus_, n'lveraient pas la temprature de ce milieu et ne retarderaient pas sa conglation ? -- Il faut l'essayer, dis-je rsolument. -- Essayons, monsieur le professeur. Le thermomtre marquait alors moins sept degrs l'extrieur. Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines o fonctionnaient de vastes appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par vaporation. Ils se chargrent d'eau, et toute la chaleur lectrique des piles fut lance travers les serpentins baigns par le liquide. En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrs. Elle fut dirige vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaait au fur et mesure. La chaleur dveloppe par les piles tait telle que l'eau froide, puise la mer, aprs avoir seulement travers les appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe. L'injection commena, et trois heures aprs, le thermomtre marquait extrieurement six degrs au-dessous de zro. C'tait un degr de gagn. Deux heures plus tard, le thermomtre n'en marquait que quatre. Nous russirons, dis-je au capitaine, aprs avoir suivi et contrl par de nombreuses remarques les progrs de l'opration. -- Je le pense, me rpondit-il. Nous ne serons pas crass. Nous n'avons plus que l'asphyxie craindre. Pendant la nuit, la temprature de l'eau remonta a un degr au-dessous de zro. Les injections ne purent la porter un point plus lev. Mais comme la conglation de l'eau de mer ne se produit qu' moins deux degrs, je fus enfin rassur contre les dangers de la solidification. Le lendemain, 27 mars, six mtres de glace avaient t arrachs de l'alvole. Quatre mtres seulement restaient enlever. C'taient encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus tre renouvel l'intrieur du _Nautilus_. Aussi, cette journe alla-t-elle toujours en empirant. Une lourdeur intolrable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce sentiment d'angoisse fut port en moi un degr violent. Des billements me disloquaient les mchoires. Mes poumons haletaient en cherchant ce fluide comburant, indispensable la respiration, et qui se rarfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi. J'tais tendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave Conseil, pris des mmes symptmes, souffrant des mmes souffrances, ne me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je l'entendais encore murmurer : Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air monsieur ! Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi. Si notre situation, tous, tait intolrable l'intrieur, avec quelle hte, avec quel bonheur, nous revtions nos scaphandres pour travailler notre tour ! Les pics rsonnaient sur la couche glace. Les bras se fatiguaient, les mains s'corchaient, mais qu'taient ces fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux poumons ! On respirait ! On respirait ! Et cependant, personne ne prolongeait au-del du temps voulu son travail sous les eaux. Sa tche accomplie, chacun remettait ses compagnons haletants le rservoir qui devait lui verser la vie. Le capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier cette svre discipline. L'heure arrivait, il cdait son appareil un autre et rentrait dans l'atmosphre vicie du bord, toujours calme, sans une dfaillance, sans un murmure. Ce jour-l, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore. Deux mtres seulement restaient enlever sur toute la superficie. Deux mtres seulement nous sparaient de la mer libre. Mais les rservoirs taient presque vides d'air. Le peu qui restait devait tre conserv aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_ ! Lorsque je rentrai bord, je fus demi suffoqu. Quelle nuit ! Je ne saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent tre dcrites. Le lendemain, ma respiration tait oppresse. Aux douleurs de tte se mlaient d'tourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. Mes compagnons prouvaient les mmes symptmes. Quelques hommes de l'quipage rlaient. Ce jour-l, le sixime de notre emprisonnement, le capitaine Nemo, trouvant trop lents la pioche et le pic, rsolut d'craser la couche de glaces qui nous sparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait conserv son sang-froid et son nergie. Il domptait par sa force morale les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait. D'aprs son ordre, le btiment fut soulag, c'est--dire soulev de la couche glace par un changement de pesanteur spcifique. Lorsqu'il flotta on le hala de manire l'amener au-dessus de l'immense fosse dessine suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses rservoirs d'eau s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvole. En ce moment, tout l'quipage rentra bord, et la double porte de communication fut ferme. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de glace qui n'avait pas un mtre d'paisseur et que les sondes avaient troue en mille endroits. Les robinets des rservoirs furent alors ouverts en grand et cent mtres cubes d'eau s'y prcipitrent, accroissant de cent mille kilogrammes le poids du _Nautilus_. Nous attendions, nous coutions, oubliant nos souffrances, esprant encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup. Malgr les bourdonnements qui emplissaient ma tte, j'entendis bientt des frmissements sous la coque du _Nautilus_. Un dnivellement se produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil celui du papier qui se dchire, et le _Nautilus_ s'abaissa. Nous passons ! murmura Conseil a mon oreille. Je ne pus lui rpondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une convulsion involontaire. Tout coup, emport par son effroyable surcharge, le _Nautilus_ s'enfona comme un boulet sous les eaux, c'est--dire qu'il tomba comme il et fait dans le vide ! Avec toute la force lectrique fut mise sur les pompes qui aussitt commencrent chasser l'eau des rservoirs. Aprs quelques minutes, notre chute fut enraye. Bientt mme, le manomtre indiqua un mouvement ascensionnel. L'hlice, marchant toute vitesse, fit tressaillir la coque de tle jusque dans ses boulons, et nous entrana vers le nord. Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu' la mer libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant ! A demi tendu sur un divan de la bibliothque, je suffoquais. Ma face tait violette, mes lvres bleues, mes facults suspendues. Je ne voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter. Les heures qui s'coulrent ainsi, je ne saurais les valuer. Mais j'eus la conscience de mon agonie qui commenait. Je compris que j'allais mourir... Soudain je revins moi. Quelques bouffes d'air pntraient dans mes poumons. tions-nous remonts la surface des flots ? Avions-nous franchi la banquise ? Non ! C'taient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacr pour moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte goutte ! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et pendant quelques instants, je respirai avec volupt. Mes regards se portrent vers l'horloge. Il tait onze heures du matin. Nous devions tre au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse effrayante de quarante milles l'heure. Il se tordait dans les eaux. O tait le capitaine Nemo ? Avait-il succomb ? Ses compagnons taient-ils morts avec lui ? En ce moment, le manomtre indiqua que nous n'tions plus qu' vingt pieds de la surface. Un simple champ de glace nous sparait de l'atmosphre. Ne pouvait-on le briser ? Peut-tre ! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrire et relevant son peron. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son quilibre. Puis, pouss par sa puissante hlice, il attaqua l'ice-field par en dessous comme un formidable blier. Il le crevait peu peu, se retirait, donnait toute vitesse contre le champ qui se dchirait, et enfin, emport par un lan suprme, il s'lana sur la surface glace qu'il crasa de son poids. Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arrach, et l'air pur s'introduisit flots dans toutes les parties du _Nautilus_. XVII DU CAP HORN L'AMAZONE Comment tais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-tre le Canadien m'y avait-il transport. Mais je respirais, je humais l'air vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient prs de moi de ces fraches molcules. Les malheureux, trop longtemps privs de nourriture, ne peuvent se jeter inconsidrment sur les premiers aliments qu'on leur prsente. Nous, au contraire, nous n'avions pas nous modrer, nous pouvions aspirer pleins poumons les atomes de cette atmosphre, et c'tait la brise, la brise elle-mme qui nous versait cette voluptueuse ivresse ! Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygne ! Que monsieur ne craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. Quant Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mchoires effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien tirait comme un pole en pleine combustion. Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour de moi, je vis que nous tions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de l'quipage. Pas mme le capitaine Nemo. Les tranges marins du _Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait l'intrieur. Aucun n'tait venu se dlecter en pleine atmosphre. Les premires paroles que je prononai furent des paroles de remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil avaient prolong mon existence pendant les dernires heures de cette longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel dvouement. Bon ! monsieur le professeur, me rpondit Ned Land, cela ne vaut pas la peine d'en parler ! Quel mrite avons-nous eu cela ? Aucun. Ce n'tait qu'une question d'arithmtique. Votre existence valait plus que la ntre. Donc il fallait la conserver. -- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est suprieur un homme gnreux et bon, et vous l'tes ! -- C'est bien ! c'est bien ! rptait le Canadien embarrass -- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert. -- Mais pas trop, pour tout dire monsieur. Il me manquait bien quelques gorges d'air, mais je crois que je m'y serais fait. D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pmait et cela ne me donnait pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le respir... Conseil, confus de s'tre jet dans la banalit, n'acheva pas. Mes amis, rpondis-je vivement mu, nous sommes lis les uns aux autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits... -- Dont j'abuserai, riposta le Canadien. -- Hein ? fit Conseil. -- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraner avec moi, quand je quitterai cet infernal _Nautilus_. -- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon ct ? -- Oui, rpondis-je, puisque nous allons du ct du soleil, et ici le soleil, c'est le nord. -- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste savoir si nous rallions le Pacifique ou l'Atlantique, c'est--dire les mers frquentes ou dsertes. A cela je ne pouvais rpondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne nous rament plutt vers ce vaste Ocan qui baigne la fois les ctes de l'Asie et de l'Amrique. Il complterait ainsi son tour du monde sous-marin, et reviendrait vers ces mers o le _Nautilus_ trouvait la plus entire indpendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin de toute terre habite, que devenaient les projets de Ned Land ? Nous devions, avant peu, tre fixs sur ce point important. Le _Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientt franchi, et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous tions par le travers de la pointe amricaine, le 31 mars, sept heures du soir. Alors toutes nos souffrances passes taient oublies. Le souvenir de cet emprisonnement dans les glaces s'effaait de notre esprit. Nous ne songions qu' l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans le salon, ni sur la plate-forme. Le point report chaque jour sur le planisphre et fait par le second me permettait de relever la direction exacte du _Nautilus_. Or, ce soir-l, il devint vident, ma grande satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique. J'appris au Canadien et Conseil le rsultat de mes observations. Bonne nouvelle, rpondit le Canadien, mais o va le _Nautilus_ ? -- Je ne saurais le dire, Ned. -- Son capitaine voudrait-il, aprs le ple sud, affronter le ple nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ? Il ne faudrait pas l'en dfier, rpondit Conseil. -- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant. -- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un matre homme que ce capitaine Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu. -- Surtout quand nous l'aurons quitt ! riposta Ned Land. Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta la surface des flots, quelques minutes avant midi, nous emes connaissance d'une cte l'ouest. C'tait la Terre du Feu, laquelle les premiers navigateurs donnrent ce nom en voyant les fumes nombreuses qui s'levaient des huttes indignes. Cette Terre du Feu forme une vaste agglomration d'les qui s'tend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large, entre 53 et 56 de latitude australe, et 6750' et 7715' de longitude ouest. La cte me parut basse, mais au loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus mme entrevoir le mont Sarmiento, lev de deux mille soixante-dix mtres au-dessus du niveau de la mer, bloc pyramidal de schiste, sommet trs aigu, qui, suivant qu'il est voil ou dgag de vapeurs, annonce le beau ou le mauvais temps , me dit Ned Land. Un fameux baromtre, mon ami. -- Oui, monsieur, un baromtre naturel, qui ne m'a jamais tromp quand je naviguais dans les passes du dtroit de Magellan. En ce moment, ce pic nous parut nettement dcoup sur le fond du ciel. C'tait un prsage de beau temps Il se ralisa. Le _Nautilus_, rentr sous les eaux, se rapprocha de la cte qu'il prolongea quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires, dont la mer libre du ple renfermait quelques chantillons, avec leurs filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu' trois cents mtres de longueur ; vritables cbles, plus gros que le pouce, trs rsistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe, connue sous le nom de velp, feuilles longues de quatre pieds, emptes dans les concrtions corallignes, tapissait les fonds. Elle servait de nid et de nourriture des myriades de crustacs et de mollusques, des crabes, des seiches. L, les phoques et les loutres se livraient de splendides repas, mlangeant la chair du poisson et les lgumes de la mer, suivant la mthode anglaise. Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une extrme rapidit. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnatre les pres sommets. La profondeur de la mer tait mdiocre. Je pensai donc, non sans raison, que ces deux les, entoures d'un grand nombre d'lots, faisaient autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent probablement dcouvertes par le clbre John Davis, qui leur imposa le nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela Maiden-Islands, les de la Vierge. Elles furent ensuite nommes Malouines, au commencement du dix-huitime sicle, par des pcheurs de Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles appartiennent aujourd'hui. Sur ces parages, nos filets rapportrent de beaux spcimens d'algues, et particulirement un certain fucus dont les racines taient charges de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientt dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spcialement des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs de deux dcimtres, tout parsems de taches blanchtres et jaunes. J'admirai galement de nombreuses mduses, et les plus belles du genre, les chrysaores particulires aux mers des Malouines. Tantt elles figuraient une ombrelle demi-sphrique trs lisse, raye de lignes d'un rouge brun et termine par douze festons rguliers ; tantt c'tait une corbeille renverse d'o s'chappaient gracieusement de larges feuilles et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre bras foliacs et laissaient pendre la drive leur opulente chevelure de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques chantillons de ces dlicats zoophytes ; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des apparences, qui fondent et s'vaporent hors de leur lment natal. Lorsque les dernires hauteurs des Malouines eurent disparu sous l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mtres et suivit la cte amricaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas. Jusqu'au 3 avril, nous ne quittmes pas les parages de la Patagonie, tantt sous l'Ocan, tantt sa surface. Le _Nautilus_ dpassa le large estuaire form par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4 avril, par le travers de l'Uruguay, mais cinquante milles au large. Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues sinuosits de l'Amrique mridionale. Nous avions fait alors seize mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon. Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coup sur le trente-septime mridien, et nous passmes au large du cap Frio. Le capitaine Nemo, au grand dplaisir de Ned Land, n'aimait pas le voisinage de ces ctes habites du Brsil, car il marchait avec une vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosits naturelles de ces mers chapprent toute observation. Cette rapidit se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de l'Amrique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le _Nautilus_ s'carta de nouveau, et il alla chercher de plus grandes profondeurs une valle sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur la cte africaine. Cette valle se bifurque la hauteur des Antilles et se termine au nord par une norme dpression de neuf mille mtres. En cet endroit. La coupe gologique de l'Ocan figure jusqu'aux petites Antilles une falaise de six kilomtres, taille pic, et, la hauteur des les du cap Vert, une autre muraille non moins considrable, qui enferment ainsi tout le continent immerg de l'Atlantide. Le fond de cette immense valle est accident de quelques montagnes qui mnagent de pittoresques aspects ces fonds sous-marins. J'en parle surtout d'aprs les cartes manuscrites que contenait la bibliothque du _Nautilus_, cartes videmment dues la main du capitaine Nemo et leves sur ses observations personnelles. Pendant deux jours, ces eaux dsertes et profondes furent visites au moyen des plans inclins. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordes diagonales qui le portaient toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il se releva subitement, et la terre nous rapparut l'ouvert du fleuve des Amazones, vaste estuaire dont le dbit est si considrable qu'il dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues. L'quateur tait coup. A vingt milles dans l'ouest restaient les Guyanes, une terre franaise sur laquelle nous eussions trouv un facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames furieuses n'auraient pas permis un simple canot de les affronter. Ned Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon ct, je ne fis aucune allusion ses projets de fuite, car je ne voulais pas le pousser quelque tentative qui et infailliblement avort. Je me ddommageai facilement de ce retard par d'intressantes tudes. Pendant ces deux journes des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pche miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles. Quelques zoophytes avaient t dragues par la chane des chaluts. C'taient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant la famille des actinidiens, et entre autres espces, le _phyctalis protexta_, originaire de cette partie de l'Ocan, petit tronc cylindrique, agrment de lignes verticales et tachet de points rouges que couronne un merveilleux panouissement de tentacules. Quant aux mollusques, ils consistaient en produits que j'avais dj observs, des turritelles, des olives-porphyres, lignes rgulirement entrecroises dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair. des ptrocres fantaisistes, semblables des scorpions ptrifis, des hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes manger, et certaines espces de calmars, que les naturalistes de l'antiquit classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement d'appt pour la pche de la morue. Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion d'tudier, je notai diverses espces. Parmi les cartilagineux : des ptromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tte verdtre, nageoires violettes, dos gris bleutre, ventre brun argent sem de taches vives, iris des yeux cercl d'or, curieux animaux que le courant de l'Amazone avait d entraner jusqu'en mer, car ils habitent les eaux douces ; des raies tubercules, museau pointu, queue longue et dlie, armes d'un long aiguillon dentel ; de petits squales d'un mtre, gris et blanchtres de peau, dont les dents, disposes sur plusieurs rangs, se recourbent en arrire, et qui sont vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des lophies-vespertillions, sortes de triangles isocles rougetres, d'un demi-mtre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur appendice corn, situ prs des narines, a fait surnommer licornes de mer ; enfin quelques espces de batistes, le curassavien dont les flancs pointills brillent d'une clatante couleur d'or, et le caprisque violet clair, nuances chatoyantes comme la gorge d'un pigeon. Je termine l cette nomenclature un peu sche, mais trs exacte, par la srie des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au genre des aplronotes, dont le museau est trs obtus et blanc de neige, le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanire charnue trs longue et trs dlie ; odontagnathes aiguillonns, longues sardines de trois dcimtres, resplendissant d'un vif clat argent ; scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales ; centronotes-ngres, teintes noires, que l'on pche avec des brandons, longs poissons de deux mtres, chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le got de l'anguille, et secs, le got du saumon fum ; labres demi-rouges, revtus d'cailles seulement la base des nageoires dorsales et anales ; chrysoptres, sur lesquels l'or et l'argent mlent leur clat ceux du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est extrmement dlicate, et que leurs proprits phosphorescentes trahissent au milieu des eaux ; spares-pobs, langue fine, teintes orange ; scines-coro caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de Surinam, etc. Cet et coetera ne saurait empcher de citer encore un poisson dont Conseil se souviendra longtemps et pour cause. Un de nos filets avait rapport une sorte de raie trs aplatie qui, la queue coupe, et form un disque parfait et qui pesait une vingtaine de kilogrammes. Elle tait blanche en dessous, rougetre en dessus, avec de grandes taches rondes d'un bleu fonc et cercles de noir, trs lisse de peau, et termine par une nageoire bilobe. tendue sur la plate-forme, elle se dbattait, essayait de se retourner par des mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier soubresaut allait la prcipiter la mer. Mais Conseil, qui tenait son poisson, se prcipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en empcher, il le saisit deux mains. Aussitt, le voil renvers, les jambes en l'air, paralys d'une moiti du corps, et criant : Ah ! mon matre, mon matre ! Venez moi. C'tait la premire fois que le pauvre garon ne me parlait pas la troisime personne . Le Canadien et moi, nous l'avions relev, nous le frictionnions bras raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet ternel classificateur murmura d'une voix entrecoupe : Classe des cartilagineux, ordre des chondroptrygiens, branchies fixes, sous-ordre des slaciens, famille des raies, genre des torpilles ! -- Oui, mon ami, rpondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce dplorable tat. -- Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai de cet animal. Et comment ? -- En le mangeant. Ce qu'il fit le soir mme, mais par pure reprsaille, car franchement c'tait coriace. L'infortun Conseil s'tait attaqu une torpille de la plus dangereuse espce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons plusieurs mtres de distance, tant est grande la puissance de son organe lectrique dont les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds carrs. Le lendemain, 12 avril, pendant la journe, le _Nautilus_ s'approcha de la cte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. L vivaient en famille plusieurs groupes de lamantins. C'taient des manates qui, comme le dugong et le stellre, appartiennent l'ordre des syrniens. Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six sept mtres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris Ned Land et Conseil que la prvoyante nature avait assign ces mammifres un tle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les phoques, doivent patre les prairies sous-marines et dtruire ainsi les agglomrations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves tropicaux. Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les hommes ont presque entirement ananti, ces races utiles ? C'est que les herbes putrfies ont empoisonn l'air, et l'air empoisonn, c'est la fivre jaune qui dsole ces admirables contres. Les vgtations vnneuses se sont multiplies sous ces mers torrides, et le mal s'est irrsistiblement dvelopp depuis l'embouchure du Rio de la Plata jusqu'aux Florides ! Et s'il faut en croire Toussenel, ce flau n'est rien encore auprs de celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dpeuples de baleines et de phoques. Alors, encombres de poulpes, de mduses, de calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs flots ne possderont plus ces vastes estomacs, que Dieu avait chargs d'cumer la surface des mers . Cependant, sans ddaigner ces thories, l'quipage du _Nautilus_ s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet, d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, suprieure celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intressante. Les manates se laissaient frapper sans se dfendre. Plusieurs milliers de kilos de viande, destine tre sche, furent emmagasins bord. Ce jour-l, une pche, singulirement pratique, vint encore accrotre les rserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le chalut avait rapport dans ses mailles un certain nombre de poissons dont la tte se terminait par une plaque ovale rebords charnus. C'taient des chndes, de la troisime famille des malacoptrygiens subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut oprer le vide, ce qui lui permet d'adhrer aux objets la faon d'une ventouse. Le rmora, que j'avais observ dans la Mditerrane, appartient cette espce. Mais celui dont il s'agit ici, c'tait l'chnlde ostochre, particulier cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les dposaient dans des bailles pleines d'eau. La pche termine, le _Nautilus_ se rapprocha de la cte. En cet endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient la surface des flots. Il et t difficile de s'emparer de ces prcieux reptiles, car le moindre bruit les veille, et leur solide carapace est l'preuve du harpon. Mais l'chnde devait oprer cette capture avec une sret et une prcision extraordinaires. Cet animal, en effet, est un hameon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naf pcheur a la ligne. Les hommes du Naulilus attachrent la queue de ces poissons un anneau assez large pour ne pas gner leurs mouvements, et cet anneau, une longue corde amarre bord par l'autre bout. Les chndes, jets la mer, commencrent aussitt leur rle et allrent se fixer au plastron des tortues. Leur tnacit tait telle qu'ils se fussent dchirs plutt que de lcher prise. On les halait bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhraient. On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mtre, qui pesaient deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornes grandes, minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les rendaient trs prcieuses. En outre, elles taient excellentes au point de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un got exquis. Cette pche termina notre sjour sur les parages de l'Amazone, et, la nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer. XVIII LES POULPES Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'carta constamment de la cte amricaine. Il ne voulait pas, videmment, frquenter les flots du golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'et pas manqu sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents mtres ; mais, probablement ces parages, sems d'les et sillonns de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo. Le 16 avril, nous emes connaissance de la Martinique et de la Guadeloupe, une distance de trente milles environ. J'aperus un instant leurs pitons levs. Le Canadien, qui comptait mettre ses projets excution dans le golfe, soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux qui font le cabotage d'une le l'autre, fut trs dcontenanc. La fuite et t trs praticable si Ned Land ft parvenu a s'emparer du canot l'insu du capitaine. Mais en plein Ocan, il ne fallait plus y songer. La Canadien, Conseil et moi, nous emes une assez longue conversation ce sujet. Depuis six mois nous tions prisonniers bord du _Nautilus_. Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land, il n'y avait pas de raison pour que cela fint. Il me fit donc une proposition laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser catgoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine comptait-il nous garder indfiniment son bord ? Une semblable dmarche me rpugnait. Suivant moi, elle ne pouvait aboutir. Il ne fallait rien esprer du commandant du _Nautilus_, mais tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme devenait plus sombre, plus retir, moins sociable. Il paraissait m'viter. Je ne le rencontrais qu' de rares intervalles. Autrefois, il se plaisait m'expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il m'abandonnait mes tudes et ne venait plus au salon. Quel changement s'tait opr en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais rien me reprocher. Peut-tre notre prsence bord lui pesait-elle ? Cependant, je ne devais pas esprer qu'il ft homme nous rendre la libert. Je priai donc Ned de me laisser rflchir avant d'agir. Si cette dmarche n'obtenait aucun rsultat, elle pouvait raviver ses soupons, rendre notre situation pnible et nuire aux projets du Canadien. J'ajouterai que je ne pouvais en aucune faon arguer de notre sant. Si l'on excepte la rude preuve de la banquise du ple sud, nous ne nous tions jamais mieux ports, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette nourriture saine, cette atmosphre salubre, cette rgularit d'existence, cette uniformit de temprature, ne donnaient pas prise aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui va o il veut, qui par des voies mystrieuses pour les autres, non pour lui-mme, marche son but, je comprenais une telle existence. Mais nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanit. Pour mon compte, je ne voulais pas ensevelir avec moi mes tudes si curieuses et si nouvelles. J'avais maintenant le droit d'crire le vrai livre de la mer, et ce livre, je voulais que, plus tt que plus tard, il pt voir le jour. L encore, dans ces eaux des Antilles, dix mtres au-dessous de la surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits intressants j'eus signaler sur mes notes quotidiennes ! C'taient, entre autres zoophytes, des galres connues sous le nom de physalie splagiques, sortes de grosses vessies oblongues, reflets nacrs, tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules bleues comme des fils de soie ; charmantes mduses l'oeil, vritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'taient, parmi les articuls, des annlides longs d'un mtre et demi, arms d'une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du spectre solaire. C'taient, dans l'embranchement des poissons, des raies-molubars, normes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un peu bomb, les yeux fixs aux extrmits de la face antrieure de la tte, et qui, flottant comme une pave de navire, s'appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'taient des balistes amricains pour lesquels la nature n'a broy que du blanc et du noir, des bobies plumiers, allongs et charnus, aux nageoires jaunes, la mchoire prominente, des scombres de seize dcimtres, dents courtes et aigus, couverts de petites cailles, appartenant l'espce des albicores. Puis, par nues, apparaissent des surmulets, corsets de raies d'or de la tte la queue, agitant leurs resplendissantes nageoires ; vritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrs autrefois Diane, particulirement recherchs des riches Romains, et dont le proverbe disait : Ne les mange pas qui les prend ! Enfin, des pomacanthes-dors, orns de bandelettes meraude, habills de velours et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Vronse ; des sparesperonns se drobaient sous leur rapide nageoire thoracine ; des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue charnue ; des corgones rouges semblaient faucher les flots avec leur pectorale tranchante, et des slnes argentes, dignes de leur nom, se levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets blanchtres. Que d'autres chantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore observs, si le _Nautilus_ ne se ft peu peu abaiss vers les couches profondes ! Ses plans inclins l'entranrent jusqu' des fonds de deux mille et trois mille cinq cents mtres. Alors la vie animale n'tait plus reprsente que par des encrines, des toiles de mer, de charmantes pentacrines tte de mduse, dont la tige droite supportait un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des fissurelles, mollusques littoraux de grande espce. Le 20 avril, nous tions remonts une hauteur moyenne de quinze cents mtres. La terre la plus rapproche tait alors cet archipel des les Lucayes, dissmines comme un tas de pavs a la surface des eaux. L s'levaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites de blocs frustes disposs par larges assises, entre lesquels se creusaient des trous noirs que nos rayons lectriques n'clairaient pas jusqu'au fond. Ces roches taient tapisss de grandes herbes, de laminaires gants, de fucus gigantesques, un vritable espalier d'hydrophytes digne d'un monde de Titans. De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous fmes naturellement amens citer les animaux gigantesques de la mer. Les unes sont videmment destines la nourriture des autres. Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile, je n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux articuls de la division des brachioures, des l'ambres longues pattes, des crabes violacs, des clios particuliers aux mers des Antilles. Il tait environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur un formidable fourmillement qui se produisait travers les grandes algues. Eh bien, dis-je, ce sont l de vritables cavernes poulpes, et je ne serais pas tonn d'y voir quelques-uns de ces monstres. -- Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe des cphalopodes ? -- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est tromp, sans doute, car je n'aperois rien. -- Je le regrette rpliqua Conseil. Je voudrais contempler face face l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent entraner des navires dans le fond des abmes. Ces btes-l, a se nomme des krak... -- Craque suffit, rpondit ironiquement le Canadien. -- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la plaisanterie de son compagnon. -- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux existent. -- Pourquoi pas ? rpondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de monsieur. -- Nous avons eu tort, Conseil. -- Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore. -- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien dcid n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai dissqus de ma propre main. -- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes gigantesques ? -- Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'cria le Canadien. -- Beaucoup de gens, ami Ned. -- Pas des pcheurs. Des savants, peut-tre ! -- Pardon, Ned. Des pcheurs et des savants ! -- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus srieux du monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation entrane sous les flots par les bras d'un cphalopode. -- Vous avez vu cela ? demanda le Canadien. -- Oui, Ned. -- De vos propres yeux ? -- De mes propres yeux. -- O, s'il vous plat ? -- A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil. -- Dans le port ? dit Ned Land ironiquement. -- Non, dans une glise, rpondit Conseil. -- Dans une glise ! s'cria le Canadien. -- Oui, ami Ned. C'tait un tableau qui reprsentait le poulpe en question ! -- Bon ! fit Ned Land, clatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait poser ! -- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ; mais le sujet qu'il reprsente est tir d'une lgende, et vous savez ce qu'il faut penser des lgendes en matire d'histoire naturelle ! D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu' s'garer. Non seulement on a prtendu que ces poulpes pouvaient entraner des navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un cphalopode, long d'un mille, qui ressemblait plutt une le qu' un animal. On raconte aussi que l'vque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna la mer. Le rocher tait un poulpe. -- Et c'est tout ? demanda le Canadien. -- Non, rpondis-je. Un autre vque, Pontoppidan de Berghem, parle galement d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un rgiment de cavalerie ! -- Ils allaient bien, les vques d'autrefois ! dit Ned Land. -- Enfin, les naturalistes de l'antiquit citent des monstres dont la gueule ressemblait un golfe, et qui taient trop gros pour passer par le dtroit de Gibraltar. -- A la bonne heure ! fit le Canadien. -- Mais dans tous ces rcits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil. -- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la vraisemblance pour monter jusqu' la fable ou la lgende. Toutefois, l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un prtexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de trs grande espce, mais infrieurs cependant aux ctacs. Aristote a constat les dimensions d'un calmar de cinq coudes, soit trois mtres dix. Nos pcheurs en voient frquemment dont la longueur dpasse un mtre quatre-vingts. Les muses de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes qui mesurent deux mtres. D'ailleurs, suivant le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable. -- En pche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien. -- S'ils n'en pchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirm qu'il avait rencontr un de ces monstres de taille colossale dans les mers de l'Inde. Mais le fait le plus tonnant et qui ne permet plus de nier l'existence de ces animaux gigantesques, s'est pass il y a quelques annes, en 1861. -- Quel est ce fait ? demanda Ned Land. -- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Tnriffe, peu prs par la latitude o nous sommes en ce moment, l'quipage de l'aviso l'_Alecton_ aperut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua coups de harpon et coups de fusil, sans grand succs, car balles et harpons traversaient ces chairs molles comme une gele sans consistance. Aprs plusieurs tentatives infructueuses, l'quipage parvint passer un noeud coulant autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires caudales et s'y arrta. On essaya alors de haler le monstre bord, mais son poids tait si considrable qu'il se spara de sa queue sous la traction de la corde, et, priv de cet ornement, il disparut sous les eaux. -- Enfin, voil un fait, dit Ned Land. -- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on propos de nommer ce poulpe calmar de Bouguer . -- Et quelle tait sa longueur ? demanda le Canadien. -- Ne mesurait-il pas six mtres environ ? dit Conseil, qui post la vitre, examinait de nouveau les anfractuosits de la falaise. -- Prcisment, rpondis-je. -- Sa tte, reprit Conseil, n'tait-elle pas couronne de huit tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une niche de serpents ? -- Prcisment. -- Ses yeux, placs fleur de tte, n'avaient-ils pas un dveloppement considrable ? -- Oui, Conseil. -- Et sa bouche, n'tait-ce pas un vritable bec de perroquet, mais un bec formidable ? -- En effet, Conseil. -- Eh bien ! n'en dplaise monsieur, rpondit tranquillement Conseil, si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses frres. Je regardai Conseil. Ned Land se prcipita vers la vitre. L'pouvantable bte , s'cria-t-il. Je regardai mon tour, et je ne pus rprimer un mouvement de rpulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de figurer dans les lgendes tratologiques. C'tait un calmar de dimensions colossales, ayant huit mtres de longueur. Il marchait reculons avec une extrme vlocit dans la direction du _Nautilus_. Il regardait de ses normes yeux fixes teintes glauques. Ses huit bras, ou plutt ses huit pieds, implants sur sa tte, qui ont valu ces animaux le nom de cphalopodes, avaient un dveloppement double de son corps et se tordaient comme la chevelure des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses disposes sur la face interne des tentacules sous forme de capsules semisphriques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre -- un bec de corne fait comme le bec d'un perroquet -- s'ouvrait et se refermait verticalement. Sa langue, substance corne, arme elle-mme de plusieurs ranges de dents aigus, sortait en frmissant de cette vritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau un mollusque ! Son corps, fusiforme et renfl dans sa partie moyenne, formait une masse charnue qui devait peser vingt vingt-cinq mille kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrme rapidit suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du gris livide au brun rougetre. De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la prsence de ce _Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que ces poulpes, quelle vitalit le crateur leur a dpartie, quelle vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possdent trois coeurs ! Le hasard nous avait mis en prsence de ce calmar, et je ne voulus pas laisser perdre l'occasion d'tudier soigneusement cet chantillon des cphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et, prenant un crayon, Je commenai le dessiner. C'est peut-tre le mme que celui de l'_Alecton_, dit Conseil. -- Non, rpondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que l'autre a perdu sa queue ! -- Ce n'est pas une raison, rpondis-je. Les bras et la queue de ces animaux se reforment par rdintgration, et depuis sept ans, la queue du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser. -- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-tre un de ceux-l ! En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en comptai sept. Ils faisaient cortge au _Nautilus_, et j'entendis les grincements de leur bec sur la coque de tle. Nous tions servis souhait. Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux avec une telle prcision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu les dcalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions sous une allure modre. Tout coup le _Nautilus_ s'arrta. Un choc le fit tressaillir dans toute sa membrure. Est-ce que nous avons touch ? demandai-je. -- En tout cas, rpondit le Canadien, nous serions dj dgags, car nous flottons. Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les branches de son hlice ne battaient pas les flots. Une minute se passa. Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon. Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans nous parler, sans nous voir peut-tre, il alla au panneau, regarda les poulpes et dit quelques mots son second. Celui-ci sortit. Bientt les panneaux se refermrent. Le plafond s'illumina. J'allai vers le capitaine. Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dgag que prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium. -- En effet, monsieur le naturaliste, me rpondit-il, et nous allons les combattre corps corps. Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu. Corps corps ? rptai-je. -- Oui, monsieur. L'hlice est arrte. Je pense que les mandibules cornes de l'un de ces calmars se sont engages dans ses branches. Ce qui nous empche de marcher. -- Et qu'allez-vous faire ? -- Remonter la surface et massacrer toute cette vermine. -- Entreprise difficile. -- En effet. Les balles lectriques sont impuissantes contre ces chairs molles o elles ne trouvent pas assez de rsistance pour clater. Mais nous les attaquerons la hache. -- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon aide. -- Je l'accepte, matre Land. -- Nous vous accompagnerons , dis-je, et, suivant le capitaine Nemo, nous nous dirigemes vers l'escalier central. L, une dizaine d'hommes, arms de haches d'abordage, se tenaient prts l'attaque. Conseil et moi, nous prmes deux haches. Ned Land saisit un harpon. Le _Nautilus_ tait alors revenu la surface des flots. Un des marins, plac sur les derniers chelons, dvissait les boulons du panneau. Mais les crous taient peine dgags, que le panneau se releva avec une violence extrme, videmment tir par la ventouse d'un bras de poulpe. Aussitt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par l'ouverture, et vingt autres s'agitrent au-dessus. D'un coup de hache, le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les chelons en se tordant. Au moment o nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le marin plac devant le capitaine Nemo et l'enlevrent avec une violence irrsistible. Le capitaine Nemo poussa un cri et s'lana au-dehors. Nous nous tions prcipits sa suite. Quelle scne ! Le malheureux, saisi par le tentacule et coll ses ventouses, tait balanc dans l'air au caprice de cette norme trompe. Il rlait, il touffait, il criait : A moi ! moi ! Ces mots, _prononcs en franais_, me causrent une profonde stupeur ! J'avais donc un compatriote bord, plusieurs, peut-tre ! Cet appel dchirant, je l'entendrai toute ma vie ! L'infortun tait perdu. Qui pouvait l'arracher cette puissante treinte ? Cependant le capitaine Nemo s'tait prcipit sur le poulpe, et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs du _Nautilus_. L'quipage se battait coups de hache. Le Canadien, Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une violente odeur de musc pntrait l'atmosphre. C'tait horrible. Un instant, je crus que le malheureux, enlac par le poulpe, serait arrach sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient t coups. Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air. Mais au moment o le capitaine Nemo et son second se prcipitaient sur lui, l'animal lana une colonne d'un liquide noirtre, scrt par une bourse situe dans son abdomen. Nous en fmes aveugls. Quand ce nuage se fut dissip, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortun compatriote ! Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possdait plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs du _Nautilus_. Nous roulions ple-mle au milieu de ces tronons de serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les ttes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, chaque coup, se plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon audacieux compagnon fut soudain renvers par les tentacules d'un monstre qu'il n'avait pu viter. Ah ! comment mon coeur ne s'est-il pas bris d'motion et d'horreur ! Le formidable bec du calmar s'tait ouvert sur Ned Land. Ce malheureux allait tre coup en deux. Je me prcipitai son secours. Mais le capitaine Nemo m'avait devanc. Sa hache disparut entre les deux normes mandibules, et miraculeusement sauv, le Canadien, se relevant, plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe. Je me devais cette revanche ! dit le capitaine Nemo au Canadien. Ned s'inclina sans lui rpondre. Ce combat avait dur un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutils, frapps mort, nous laissrent enfin la place et disparurent sous les flots. Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile prs du fanal, regardait la mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes coulaient de ses yeux. XIX LE GULF-STREAM Cette terrible scne du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais l'oublier. Je l'ai crite sous l'impression d'une motion violente. Depuis, j'en ai revu le rcit. Je l'ai lu Conseil et au Canadien. Ils l'ont trouv exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de nos potes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_. J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa douleur fut immense. C'tait le second compagnon qu'il perdait depuis notre arrive bord. Et quelle mort ! Cet ami, cras, touff, bris par le formidable bras d'un poulpe, broy sous ses mandibules de fer, ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du cimetire de corail ! Pour moi, au milieu de cette lutte, c'tait ce cri de dsespoir pouss par l'infortun qui m'avait dchir le coeur. Ce pauvre Franais, oubliant son langage de convention, s'tait repris parler la langue de son pays et de sa mre, pour jeter un suprme appel ! Parmi cet quipage du _Nautilus_, associ de corps et d'me au capitaine Nemo, fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote ! tait-il seul reprsenter la France dans cette mystrieuse association, videmment compose d'individus de nationalits diverses ? C'tait encore un de ces insolubles problmes qui se dressaient sans cesse devant mon esprit ! Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant quelque temps. Mais qu'il devait tre triste, dsespr, irrsolu, si j'en jugeais par ce navire dont il tait l'me et qui recevait toutes ses impressions ! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction dtermine. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gr des lames. Son hlice avait t dgage, et cependant, il s'en servait peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du thtre de sa dernire lutte, de cette mer qui avait dvor l'un des siens ! Dix jours se passrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le _Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, aprs avoir eu connaissance des Lucayes l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses poissons et sa temprature propres. J'ai nomm le Gulf-Stream. C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de l'Atlantique, et dont les eaux ne se mlangent pas aux eaux ocaniennes. C'est un fleuve sal, plus sal que la mer ambiante. Sa profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une vitesse de quatre kilomtres l'heure. L'invariable volume de ses eaux est plus considrable que celui de tous les fleuves du globe. La vritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury, son point de dpart, si l'on veut, est situ dans le golfe de Gascogne. L, ses eaux, encore faibles de temprature et de couleur, commencent se former. Il descend au sud, longe l'Afrique quatoriale, chauffe ses flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le cap San-Roque sur la cte brsilienne, et se bifurque en deux branches dont l'une va se saturer encore des chaudes molcules de la mer des Antilles. Alors, le Gulf-Stream, charg de rtablir l'quilibre entre les tempratures et de mler les eaux des tropiques aux eaux borales, commence son rle de pondrateur. Chauff blanc dans le golfe du Mexique, il s'lve au nord sur les ctes amricaines, s'avance jusqu' Terre-Neuve, dvie sous la pousse du courant froid du dtroit de Davis, reprend la route de l'Ocan en suivant sur un des grands cercles du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le quarante-troisime degr, dont l'un, aid par l'aliz du nord-est, revient au Golfe de Gascogne et aux Aores, et dont l'autre, aprs avoir attidi les rivages de l'Irlande et de la Norvge, va jusqu'au-del du Spitzberg, o sa temprature tombe quatre degrs, former la mer libre du ple. C'est sur ce fleuve de l'Ocan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois cent cinquante mtres de profondeur, le Gulf-Stream marche raison de huit kilomtres l'heure. Cette rapidit dcrot rgulirement mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette rgularit persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse et sa direction viennent se modifier, les climats europens seront soumis des perturbations dont on ne saurait calculer les consquences. Vers midi, j'tais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais connatre les particularits relatives au Gulf-Stream. Quand mon explication fut termine, je l'invitai a plonger ses mains dans le courant. Conseil obit, et fut trs tonn de n'prouver aucune sensation de chaud ni de froid. Cela vient, lui dis-je, de ce que la temprature des eaux du Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu diffrente de celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifre qui permet aux ctes d'Europe de se parer d'une ternelle verdure. Et, s'il faut en croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilise, fournirait assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l'Amazone ou le Missouri. En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream tait de deux mtres vingt-cinq par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que ses eaux comprimes font saillie sur l'Ocan et qu'un dnivellement s'opre entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et trs riches en matires salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui les environnent. Telle est mme la nettet de leur ligne de dmarcation, que le _Nautilus_, la hauteur des Carolines, trancha de son peron les flots du Gulf-Stream, tandis que son hlice battait encore ceux de l'Ocan. Ce courant entranait avec lui tout un monde d'tres vivants. Les argonautes, si communs dans la Mditerrane, y voyageaient par troupes nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables taient des raies dont la queue trs dlie formait peu prs le tiers du corps, et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis, de petits squales d'un mtre, tte grande, museau court et arrondi, dents pointues disposes sur plusieurs rangs, et dont le corps paraissait couvert d'cailles. Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des scines longues d'un mtre, large gueule hrisse de petites dents. qui faisaient entendre un lger cri des centronotes-ngres dont j'ai dj parl, des coriphnes bleus, relevs d'or et d'argent, des perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Ocan, qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blmies-bosquiens tte triangulaire, des rhombes bleutres dpourvus d'cailles, des batrachodes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointills de taches brunes, des diptrodons tte argente et queue jaune, divers chantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant d'un clat doux, que Lacpde a consacrs l'aimable compagne de sa vie, enfin un beau poisson, le chevalier-amricain, qui, dcor de tous les ordres et chamarr de tous les rubans, frquente les rivages de cette grande nation o les rubans et les ordres sont si mdiocrement estims. J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du Gulf-Stream rivalisaient avec l'clat lectrique de notre fanal, surtout par ces temps orageux qui nous menaaient frquemment. Le 8 mai, nous tions encore en travers du cap Hatteras, la hauteur de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est l de soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mtres. Le _Nautilus_ continuait d'errer l'aventure. Toute surveillance semblait bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une vasion pouvait russir. En effet, les rivages habits offraient partout de faciles refuges. La mer tait incessamment sillonne de nombreux steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites golettes charges du cabotage sur les divers points de la cte amricaine. On pouvait esprer d'tre recueilli. C'tait donc une occasion favorable, malgr les trente milles qui sparaient le _Nautilus_ des ctes de l'Union. Mais une circonstance fcheuse contrariait absolument les projets du Canadien. Le temps tait fort mauvais. Nous approchions de ces parages o les temptes sont frquentes, de cette patrie des trombes et des cyclones, prcisment engendrs par le courant du Gulf-Stream. Affronter une mer souvent dmonte sur un frle canot, c'tait courir une perte certaine. Ned Land en convenait lui-mme. Aussi rongeait-il son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule et pu gurir. Monsieur, me dit-il ce jour-l, il faut que cela finisse. Je veux en avoir le coeur net. Votre Nemo s'carte des terres et remonte vers le nord. Mais je vous le dclare j'ai assez du ple Sud, et je ne le suivrai pas au ple Nord. -- Que faire, Ned, puisqu'une vasion est impraticable en ce moment ? -- J'en reviens mon ide. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez rien dit, quand nous tions dans les mers de votre pays. Je veux parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver la hauteur de la Nouvelle-Ecosse, et que l, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent, c'est mon fleuve moi le fleuve de Qubec, ma ville natale ; quand je songe cela, la fureur me monte au visage, mes cheveux se hrissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutt la mer ! Je ne resterai pas ici ! J'y touffe ! Le Canadien tait videmment bout de patience. Sa vigoureuse nature ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolong. Sa physionomie s'altrait de jour en jour. Son caractre devenait de plus en plus sombre. Prs de sept mois s'taient couls sans que nous eussions eu aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo, son humeur modifie, surtout depuis le combat des poulpes, sa taciturnit, tout me faisait apparatre les choses sous un aspect diffrent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il fallait tre un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation, dans ce milieu rserv aux ctacs et autres habitants de la mer. Vritablement, si ce brave garon, au lieu de poumons avait eu des branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingu ! Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne rpondais pas. -- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses intentions notre gard ? -- Oui, monsieur. -- Et cela, quoiqu'il les ait dj fait connatre ? -- Oui. Je dsire tre fix une dernire fois. Parlez pour moi seul, en mon seul nom, si vous voulez. -- Mais je le rencontre rarement. Il m'vite mme. -- C'est une raison de plus pour l'aller voir. -- Je l'interrogerai, Ned. -- Quand ? demanda le Canadien en insistant. -- Quand je le rencontrerai. -- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ? -- Non, laissez-moi faire. Demain... -- Aujourd'hui, dit Ned Land. -- Soit. Aujourd'hui, je le verrai , rpondis-je au Canadien, qui, en agissant lui-mme, et certainement tout compromis. Je restai seul. La demande dcide, je rsolus d'en finir immdiatement. J'aime mieux chose faite que chose faire. Je rentrai dans ma chambre. De l, j'entendis marcher dans celle du capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser chapper cette occasion de le rencontrer. Je frappai sa porte. Je n'obtins pas de rponse. Je frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit. J'entrai. Le capitaine tait l. Courb sur sa table de travail, il ne m'avait pas entendu. Rsolu ne pas sortir sans l'avoir interrog, je m'approchai de lui. Il releva la tte brusquement, frona les sourcils, et me dit d'un ton assez rude : Vous ici ! Que me voulez-vous ? -- Vous parler, capitaine. -- Mais je suis occup, monsieur, je travaille. Cette libert que je vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? La rception tait peu encourageante. Mais j'tais dcid tout entendre pour tout rpondre. Monsieur, dis-je froidement, j'ai vous parler d'une affaire qu'il ne m'est pas permis de retarder. -- Laquelle, monsieur ? rpondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque dcouverte qui m'ait chapp ? La mer vous a-t-elle livr de nouveaux secrets ? Nous tions loin de compte. Mais avant que j'eusse rpondu, me montrant un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave : Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit crit en plusieurs langues. Il contient le rsum de mes tudes sur la mer, et, s'il plat Dieu, il ne prira pas avec moi. Ce manuscrit, sign de mon nom, complt par l'histoire de ma vie, sera renferm dans un petit appareil insubmersible. Le dernier survivant de nous tous bord du _Nautilus_ jettera cet appareil la mer, et il ira o les flots le porteront. Le nom de cet homme ! Son histoire crite par lui-mme ! Son mystre serait donc un jour dvoil ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette communication qu'une entre en matire. Capitaine, rpondis-je, je ne puis qu'approuver la pense qui vous fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos tudes soit perdu. Mais le moyen que vous employez me parat primitif. Qui sait o les vents pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous trouver mieux ? Vous, ou l'un des vtres ne peut-il... ? -- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant. -- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prts garder ce manuscrit en rserve, et si vous nous rendez la libert... -- La libert ! fit le capitaine Nemo se levant. -- Oui, monsieur, et c'est ce sujet que je voulais vous interroger. Depuis sept mois nous sommes votre bord, et je vous demande aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention est de nous y garder toujours. -- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous rpondrai aujourd'hui ce que je vous ai rpondu il y a sept mois : Qui entre dans le _Nautilus_ ne doit plus le quitter. C'est l'esclavage mme que vous nous imposez. -- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira. -- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa libert ! Quels que soient les moyens qui s'offrent lui, il peut les croire bons ! -- Ce droit, rpondit le capitaine Nemo, qui vous le dnie ? Ai-je jamais pens vous enchaner par un serment ? Le capitaine me regardait en se croisant les bras. Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de votre got ni du mien. Mais puisque nous l'avons entam, puisons-le. Je vous le rpte, ce n'est pas seulement de ma personne qu'il s'agit. Pour moi l'tude est un secours, une diversion puissante, un entranement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme vous, je suis homme vivre ignor, obscur, dans le fragile espoir de lguer un jour l'avenir le rsultat de mes travaux, au moyen d'un appareil hypothtique confi au hasard des flots et des vents. En un mot, je puis vous admirer, vous suivre sans dplaisir dans un rle que je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres aspects de votre vie qui me la font entrevoir entoure de complications et de mystres auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune part. Et mme, quand notre coeur a pu battre pour vous, mu par quelques-unes de vos douleurs ou remu par vos actes de gnie ou de courage, nous avons d refouler en nous jusqu'au plus petit tmoignage de cette sympathie que fait natre la vue de ce qui est beau et bon, que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment que nous sommes trangers tout ce qui vous touche, qui fait de notre position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, mme pour moi mais d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est homme, vaut qu'on songe lui. Vous tes-vous demand ce que l'amour de la libert, la haine de l'esclavage, pouvaient faire natre de projets de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait penser, tenter, essayer ?... Je m'tais tu. Le capitaine Nemo se leva. Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe ? Ce n'est pas moi qui l'ai t chercher ! Ce n'est pas pour mon plaisir que je le garde mon bord ! Quant vous, monsieur Aronnax, vous tes de ceux qui peuvent tout comprendre, mme le silence. Je n'ai rien de plus vous rpondre. Que cette premire fois o vous venez de traiter ce sujet soit aussi la dernire, car une seconde fois, je ne pourrais mme pas vous couter. Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut trs tendue. Je rapportai ma conversation mes deux compagnons. Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien attendre de cet homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel que soit le temps. Mais le ciel devenait de plus en plus menaant. Des symptmes d'ouragan se manifestaient. L'atmosphre se faisait blanchtre et laiteuse. Aux cyrrhus gerbes dlies succdaient l'horizon des couches de nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux disparaissaient, l'exception des satanicles, amis des temptes. Le baromtre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrme tension des vapeurs. Le mlange du storm-glass se dcomposait sous l'influence de l'lectricit qui saturait l'atmosphre. La lutte des lments tait prochaine. La tempte clata dans la journe du 18 mai, prcisment lorsque le _Nautilus_ flottait la hauteur de Long-Island, quelques milles des passes de New York. Je puis dcrire cette lutte des lments, car au lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par un inexplicable caprice, voulut la braver sa surface. Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est--dire avec une vitesse de quinze mtres la seconde, qui fut porte vingt-cinq mtres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des temptes. Le capitaine Nemo, inbranlable sous les rafales, avait pris place sur la plate-forme. Il s'tait amarr mi-corps pour rsister aux vagues monstrueuses qui dferlaient. Je m'y tais hiss et attach aussi, partageant mon admiration entre cette tempte et cet homme incomparable qui lui tenait tte. La mer dmonte tait balaye par de grandes loques de nuages qui trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames intermdiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que de longues ondulations fuligineuses, dont la crte ne dferle pas, tant elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient entre elles. Le _Nautilus_, tantt couch sur le ct, tantt dress comme un mt, roulait et tanguait pouvantablement. Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le vent ni la mer. L'ouragan se dchana avec une vitesse de quarante-cinq mtres la seconde, soit prs de quarante lieues l'heure. C'est dans ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il dplace des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingnieur : Il n'y a pas de coque bien construite qui ne puisse dfier la mer ! Ce n'tait pas un roc rsistant, que ces lames eussent dmoli, c'tait un fuseau d'acier, obissant et mobile, sans grement, sans mture, qui bravait impunment leur fureur. Cependant j'examinais attentivement ces vagues dchanes. Elles mesuraient jusqu' quinze mtres de hauteur sur une longueur de cent cinquante a cent soixante-quinze mtres, et leur vitesse de propagation, moiti de celle du vent, tait de quinze mtres la seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la profondeur des eaux. Je compris alors le rle de ces lames qui emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers o elles portent la vie avec l'oxygne. Leur extrme force de pression -- on l'a calcule peut s'lever jusqu' trois mille kilogrammes par pied carr de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles lames qui, aux Hbrides, ont dplac un bloc pesant quatre-vingt-quatre mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempte du 23 dcembre 1864, aprs avoir renvers une partie de la ville de Yddo, au Japon, faisant sept cents kilomtres l'heure, allrent se briser le mme jour sur les rivages de l'Amrique. L'intensit de la tempte s'accrut avec la nuit. Le baromtre, comme en 1860, la Runion, pendant un cyclone, tomba 710 millimtres. A la chute du jour, je vis passer l'horizon un grand navire qui luttait pniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout la lame. Ce devait tre un des steamers des lignes de New York Liverpool ou au Havre. Il disparut bientt dans l'ombre. A dix heures du soir, le ciel tait en feu. L'atmosphre fut zbre d'clairs violents. Je ne pouvais en supporter l'clat, tandis que le capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'me de la tempte. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait des hurlements des vagues crases, des mugissements du vent, des clats du tonnerre. Le vent sautait tous les points de l'horizon, et le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord, l'ouest et le sud, en sens inverse des temptes tournantes de l'hmisphre austral. Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des temptes ! C'est lui qui cre ces formidables cyclones par la diffrence de temprature des couches d'air superposes a ses courants. A la pluie avait succd une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se changeaient en aigrettes fulminantes. On et dit que le capitaine Nemo, voulant une mort digne de lui, cherchait se faire foudroyer. Dans un effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son peron d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de longues tincelles. Bris, bout de forces, je me coulai plat ventre vers le panneau. Je l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son maximum d'intensit. Il tait impossible de se tenir debout l'intrieur du _Nautilus_. Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les rservoirs se remplir peu peu, et le _Nautilus_ s'enfona doucement au-dessous de la surface des flots. Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effars qui passaient comme des fantmes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent foudroys sous mes yeux ! Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le calme une profondeur de quinze mtres. Non. Les couches suprieures taient trop violemment agites. Il fallut aller chercher le repos jusqu' cinquante mtres dans les entrailles de la mer. Mais l, quelle tranquillit, quel silence, quel milieu paisible ! Qui et dit qu'un ouragan terrible se dchanait alors la surface de cet Ocan ? XX PAR 4724' DE LATITUDE ET DE 1728' DE LONGITUDE A la suite de cette tempte, nous avions t rejets dans l'est. Tout espoir de s'vader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent s'vanouissait. Le pauvre Ned, dsespr, s'isola comme le capitaine Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus. J'ai dit que le _Nautilus_ s'tait cart dans l'est. J'aurais d dire, plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra tantt la surface des flots, tantt au-dessous, au milieu de ces brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues la fonte des glaces, qui entretient une extrme humidit dans l'atmosphre. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils allaient reconnatre les feux incertains de la cte ! Que de sinistres dus ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces cueils dont le ressac est teint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les btiments, malgr leurs feux de position, malgr les avertissements de leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme ! Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille, o gisaient encore tous ces vaincus de l'Ocan ; les uns vieux et empts dj ; les autres jeunes et rflchissant l'clat de notre fanal sur leurs ferrures et leurs carnes de cuivre. Parmi eux, que de btiments perdus corps et biens, avec leurs quipages, leur monde d'migrants, sur ces points dangereux signals dans les statistiques, le cap Race, l'le Saint-Paul, le dtroit de Belle-Ile, l'estuaire du Saint-Laurent ! Et depuis quelques annes seulement que de victimes fournies ces funbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann, de Montral, le _Solway_, I'_Isis_, le _Paramatta_, I'_Hungarian_, le _Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous chous, l'_Artic_, le _Lyonnais_, couls par abordage, le _Prsident_, le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignores, sombres dbris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il et pass une revue des morts ! Le 15 mai, nous tions sur l'extrmit mridionale du banc de Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas considrable de ces dtritus organiques, amens soit de l'quateur par le courant du Gulf-Stream, soit du ple boral, par ce contre-courant d'eau froide qui longe la cte amricaine. L aussi s'amoncellent les blocs erratiques charris par la dbcle des glaces. L s'est form un vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y prissent par milliards. La profondeur de la mer n'est pas considrable au banc de Terre-Neuve. Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse subitement une dpression profonde, un trou de trois mille mtres. L s'largit le Gulf-Stream. C'est un panouissement de ses eaux. Il perd de sa vitesse et de sa temprature, mais il devient une mer. Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha son passage, je citerai le cycloptre d'un mtre, dos noirtre, ventre orange, qui donne ses congnres un exemple peu suivi de fidlit conjugale, un unernack de grande taille, sorte de murne meraude, d'un got excellent, des karraks gros yeux, dont la tte a quelque ressemblance avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des gobies-boulerots ou goujons noirs de deux dcimtres, des macroures longue queue, brillant d'un clat argent, poissons rapides, aventurs loin des mers hyperborennes. Les filets ramassrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux, bien muscl, arm de piquants la tte et d'aiguillons aux nageoires, vritable scorpion de deux trois mtres, ennemi acharn des blennies, des gades et des saumons, c'tait le cotte des mers septentrionales, au corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pcheurs du _Nautilus_ eurent quelque peine s'emparer de cet animal, qui, grce la conformation de ses opercules, prserve ses organes respiratoires du contact desschant de l'atmosphre et peut vivre quelque temps hors de l'eau. Je cite maintenant -- pour mmoire -- des bosquiens, petits poissons qui accompagnent longtemps les navires dans les mers borales, des ables-oxyrhinques, spciaux l'Atlantique septentrional, des rascasses, et j'arrive aux gades, principalement l'espce morue, que je surpris dans ses eaux de prdilection, sur cet inpuisable banc de Terre-Neuve. On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_ s'ouvrit un chemin travers leurs phalanges presses, Conseil ne put retenir cette observation : a ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues taient plates comme des limandes ou des soles ? -- Naf ! m'criai-je. Les morues ne sont plates que chez l'picier, o on les montre ouvertes et tales. Mais dans l'eau, ce sont des poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conforms pour la marche. -- Je veux croire monsieur, rpondit Conseil. Quelle nue, quelle fourmilire ! -- Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compt d'oeufs dans une seule femelle ? -- Faisons bien les choses, rpondit Conseil. Cinq cent mille. -- Onze millions, mon ami. -- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais, moins de les compter moi-mme. -- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire. D'ailleurs, c'est par milliers que les Franais, les Anglais, les Amricains, les Danois, les Norvgiens, pchent les morues. On les consomme en quantits prodigieuses, et sans l'tonnante fcondit de ces poissons, les mers en seraient bientt dpeuples. Ainsi en Angleterre et en Amrique seulement, cinq mille navires monts par soixante-quinze mille marins, sont employs la pche de la morue. Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait vingt-cinq millions. Sur les ctes de la Norvge, mme rsultat. -- Bien, rpondit Conseil, je m'en rapporte monsieur. Je ne les compterai pas. -- Quoi donc ? -- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque. -- Laquelle ? -- C'est que si tous les oeufs closaient, il suffirait de quatre morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amrique et la Norvge. Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis parfaitement ces longues lignes, armes de deux cents hameons, que chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entrane par un bout au moyen d'un petit grappin, tait retenue a la surface par un orin fix sur une boue de lige. Le _Nautilus_ dut manoeuvrer adroitement au milieu de ce rseau sous-marin. D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages frquents. Il s'leva jusque vers le quarante-deuxime degr de latitude. C'tait la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, o aboutit l'extrmit du cble transatlantique. Le _Nautilus_, au lieu de continuer marcher au nord prit direction vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau tlgraphique sur lequel repose le cble, et dont des sondages multiplis ont donn le relief avec une extrme exactitude. Ce fut le 17 mai, cinq cents milles environ de Heart's Content, par deux mille huit cents mtres de profondeur, que j'aperus le cble gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prvenu, le prit d'abord pour un gigantesque serpent de mer et s'apprtait le classer suivant sa mthode ordinaire. Mais je dsabusai le digne garon et pour le consoler de son dboire, je lui appris diverses particularits de la pose de ce cble. Le premier cble fut tabli pendant les annes 1857 et 1 858 ; mais, aprs avoir transmis quatre cents tlgrammes environ, il cessa de fonctionner. En 1863, les ingnieurs construisirent un nouveau cble, mesurant trois mille quatre cents kilomtres et pesant quatre mille cinq cents tonnes, qui fut embarqu sur le _Great-Eastern_. Cette tentative choua encore. Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immerg par trois mille huit cent trente-six mtres de profondeur, se trouvait prcisment en cet endroit o se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'tait six cent trente-huit milles de la cte d'Irlande. On s'aperut, deux heures aprs-midi, que les communications avec l'Europe venaient de s'interrompre. Les lectriciens du bord rsolurent de couper le cble avant de le repcher, et onze heures du soir, ils avaient ramen la partie avarie. On refit un joint et une pissure ; puis le cble fut immerg de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne put tre ressaisi dans les profondeurs de l'Ocan. Les Amricains ne se dcouragrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua une nouvelle souscription. Elle fut immdiatement couverte. Un autre cble fut tabli dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils conducteurs isols dans une enveloppe de gutta-percha, tait protg par un matelas de matires textiles contenu dans une armature mtallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866. L'opration marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois, en droulant le cble, les lectriciens observrent que des clous y avaient t rcemment enfoncs dans le but d'en dtriorer l'me. Le capitaine Anderson, ses officiers, ses ingnieurs, se runirent, dlibrrent, et firent afficher que si le coupable tait surpris bord, il serait jet la mer sans autre jugement. Depuis lors, la criminelle tentative ne se reproduisit plus. Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'tait plus qu' huit cents kilomtres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui tlgraphia d'Irlande la nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche aprs Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's Content. L'entreprise tait heureusement termine, et par sa premire dpche, la jeune Amrique adressait la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises : Gloire Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volont sur la terre. Je ne m'attendais pas trouver le cble lectrique dans son tat primitif, tel qu'il tait en sortant des ateliers de fabrication. Le long serpent, recouvert de dbris de coquille, hriss de foraminifres, tait encrot dans un emptement pierreux qui le protgeait contre les mollusques perforants. Il reposait tranquillement, l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression favorable la transmission de l'tincelle lectrique qui passe de l'Amrique l'Europe en trente-deux centimes de seconde. La dure de ce cble sera infinie sans doute, car on a observ que l'enveloppe de gutta-percha s'amliore par son sjour dans l'eau de mer. D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le cble n'est jamais immerg des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le _Nautilus_ le suivit jusqu' son fond le plus bas, situ par quatre mille quatre cent trente et un mtres, et l, il reposait encore sans aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochmes de l'endroit o avait eu lieu l'accident de 1863. Le fond ocanique formait alors une valle large de cent vingt kilomtres, sur laquelle on et pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet merget de la surface des flots. Cette valle est ferme l'est par une muraille pic de deux mille mtres. Nous y arrivions le 28 mai, et le _Nautilus_ n'tait plus qu' cent cinquante kilomtres de l'Irlande. Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les les Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et revint vers les mers europennes. En contournant l'le d'meraude, j'aperus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui claire les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool. Une importante question se posait alors mon esprit. Le _Nautilus_ oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger. Comment lui rpondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Aprs avoir laiss entrevoir au Canadien les rivages d'Amrique, allait-il donc me montrer les ctes de France ? Cependant le _Nautilus_ s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il passait en vue du Land's End, entre la pointe extrme de l'Angleterre et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord. S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement l'est. Il ne le fit pas. Pendant toute la journe du 31 mai, le _Nautilus_ dcrivit sur la mer une srie de cercles qui m'intrigurent vivement. Il semblait chercher un endroit qu'il avait quelque peine trouver. A midi, le capitaine Nemo vint faire son point lui-mme. Il ne m'adressa pas la parole. Il me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ? tait-ce sa proximit des rivages europens ? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonn ? Qu'prouvait-il alors ? des remords ou des regrets ? Longtemps cette pense occupa mon esprit, et j'eus comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du capitaine. Le lendemain, 31 juin, le _Nautilus_ conserva les mmes allures. Il tait vident qu'il cherchait reconnatre un point prcis de l'Ocan. Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait fait la veille. La mer tait belle, le ciel pur. A huit milles dans l'est, un grand navire vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon. Aucun pavillon ne battait sa corne, et je ne pus reconnatre sa nationalit. Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passt au mridien, prit son sextant et observa avec une prcision extrme. Le calme absolu des flots facilitait son opration. Le _Nautilus_ immobile ne ressentait ni roulis ni tangage. J'tais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relvement fut termin, le capitaine pronona ces seuls mots. C'est ici ! Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le btiment qui modifiait sa marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire. Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements de l'eau dans les rservoirs. Le _Nautilus_ commena de s'enfoncer, suivant une ligne verticale, car son hlice entrave ne lui communiquait plus aucun mouvement. Quelques minutes plus tard, il s'arrtait une profondeur de huit cent trente-trois mtres et reposait sur le sol. Le plafond lumineux du salon s'teignit alors, les panneaux s'ouvrirent, et travers les vitres, j'aperus la mer vivement illumine par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille. Je regardait bbord et je ne vis rien que l'immensit des eaux tranquilles. Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira mon attention. On et dit des ruines ensevelies sous un emptement de coquilles blanchtres comme sous un manteau de neige. En examinant attentivement cette masse, je crus reconnatre les formes paissies d'un navire, ras de ses mts, qui devait avoir coul par l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une poque recule. Cette pave, pour tre ainsi encrote dans le calcaire des eaux, comptait dj bien des annes passes sur ce fond de l'Ocan. Quel tait ce navire ? Pourquoi le _Nautilus_ venait-il visiter sa tombe ? N'tait-ce donc pas un naufrage qui avait entran ce btiment sous les eaux ? Je ne savais que penser, quand, prs de moi, j'entendis le capitaine Nemo dire d'une voix lente : Autrefois ce navire se nommait le _Marseillais_. Il portait soixante-quatorze canons et fut lanc en 1762. En 1778, le 13 aot, command par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le _Preston_. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de l'amiral d'Estaing la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak. En 1794, la rpublique franaise lui changeait son nom. Le 16 avril de la mme anne, il rejoignait Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ? charg d'escorter un convoi de bl qui venait d'Amrique sous le commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur, c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a soixante-quatorze ans, jour pour jour, cette place mme, par 4724' de latitude et 1728' de longitude, ce navire, aprs un combat hroque, dmt de ses trois mts, l'eau dans ses soutes, le tiers de son quipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon sa poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la Rpublique ! -- Le _Vengeur_ ! m'criai-je. -- Oui ! monsieur. Le _Vengeur_ ! Un beau nom ! murmura le capitaine Nemo en se croisant les bras. XXI UNE HCATOMBE Cette faon de dire, l'imprvu de cette scne, cet historique du navire patriote froidement racont d'abord, puis l'motion avec laquelle l'trange personnage avait prononc ses dernires paroles, ce nom de _Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'chapper, tout se runissait pour frapper profondment mon esprit. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer, considrait d'un oeil ardent la glorieuse pave. Peut-tre ne devais-je jamais savoir qui il tait, d'o il venait, o il allait, mais je voyais de plus en plus l'homme se dgager du savant. Ce n'tait pas une misanthropie commune qui avait enferm dans les flancs du _Nautilus_ le capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime que le temps ne pouvait affaiblir. Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait bientt me l'apprendre. Cependant, le _Nautilus_ remontait lentement vers la surface de la mer, et je vis disparatre peu peu les formes confuses du _Vengeur_. Bientt un lger roulis m'indiqua que nous flottions l'air libre. En ce moment, une sourde dtonation se fit entendre. Je regardai le capitaine. Le capitaine ne bougea pas. Capitaine ? dis-je. Il ne rpondit pas. Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y avaient prcd. D'o vient cette dtonation ? demandai-je. -- Un coup de canon , rpondit Ned Land. Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperu. Il s'tait rapproch du _Nautilus_ et l'on voyait qu'il forait de vapeur. Six milles le sparaient de nous. Quel est ce btiment, Ned ? -- A son grement, la hauteur de ses bas mts, rpondit le Canadien, je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et couler, s'il le faut, ce damn _Nautilus_ ! -- Ami Ned, rpondit Conseil, quel mal peut-il faire au _Nautilus_ ? Ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des mers ? -- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnatre la nationalit de ce btiment ? Le Canadien, fronant ses sourcils, abaissant ses paupires, plissant ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute la puissance de son regard. Non, monsieur, rpondit-il. Je ne saurais reconnatre quelle nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se droule l'extrmit de son grand mt. Pendant un quart d'heure, nous continumes d'observer le btiment qui se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il et reconnu le _Nautilus_ cette distance, encore moins qu'il st ce qu'tait cet engin sous-marin. Bientt le Canadien m'annona que ce btiment tait un grand vaisseau de guerre, peron, un deux-ponts cuirass. Une paisse fume noire s'chappait de ses deux chemines. Ses voiles serres se confondaient avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La distance empchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait comme un mince ruban. Il s'avanait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, une chance de salut s'offrait nous. Monsieur, me dit Ned Land, que ce btiment nous passe un mille je me jette la mer, et je vous engage faire comme moi. Je ne rpondis pas la proposition du Canadien, et je continuai de regarder le navire qui grandissait vue d'oeil. Qu'il ft anglais, franais, amricain ou russe, il tait certain qu'il nous accueillerait, si nous pouvions gagner son bord. Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons quelque exprience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. J'allais rpondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit l'avant du vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux troubles par la chute d'un corps pesant, claboussrent l'arrire du _Nautilus_. Peu aprs, une dtonation frappait mon oreille. Comment ? ils tirent sur nous ! m'criai-je. -- Braves gens ! murmura le Canadien. -- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufrags accrochs une pave ! -- N'en dplaise monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu' lui.- N'en dplaise monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal. -- Mais ils doivent bien voir, m'criai-je qu'ils ont affaire des hommes. -- C'est peut-tre pour cela ! rpondit Ned Land en me regardant. Toute une rvlation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prtendu monstre. Sans doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal tait un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un ctac surnaturel ? Oui, cela devait tre ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction ! Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo employait le _Nautilus_ une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit, lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Ocan Indien, ne s'tait-il pas attaqu quelque navire ? Cet homme enterr maintenant dans le cimetire de corail, n'avait-il pas t victime du choc provoqu par le _Nautilus_ ? Oui, je le rpte. Il en devait tre ainsi. Une partie de la mystrieuse existence du capitaine Nemo se dvoilait. Et si son identit n'tait pas reconnue, du moins, les nations coalises contre lui, chassaient maintenant, non plus un tre chimrique, mais un homme qui leur avait vou une haine implacable ! Tout ce pass formidable apparut mes yeux. Au lieu de rencontrer des amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des ennemis sans piti. Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns, rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre des distances considrables. Mais aucun n'atteignit le _Nautilus_. Le navire cuirass n'tait plus alors qu' trois milles. Malgr sa violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant normalement la coque du _Nautilus_, lui et t fatal. Le Canadien me dit alors : Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas. Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-tre que nous sommes d'honntes gens ! Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait peine dploy, que terrass par une main de fer, malgr sa force prodigieuse, il tombait sur le pont. Misrable, s'cria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur l'peron du _Nautilus_ avant qu'il ne se prcipite contre ce navire ! Le capitaine Nemo, terrible entendre, tait plus terrible encore voir. Sa face avait pli sous les spasmes de son coeur, qui avait d cesser de battre un instant. Ses pupilles s'taient contractes effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps pench en avant, il tordait sous sa main les paules du Canadien. Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les boulets pleuvaient autour de lui : Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'cria-t-il de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour te reconnatre ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! Et le capitaine Nemo dploya l'avant de la plate-forme un pavillon noir, semblable celui qu'il avait dj plant au ple sud. A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du _Nautilus_, sans l'entamer, et passant par ricochet prs du capitaine, alla se perdre en mer. Le capitaine Nemo haussa les paules. Puis, s'adressant moi : Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos compagnons. -- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire, -- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela ! -- Je le ferai, rpondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez pas de me juger, monsieur. La fatalit vous montre ce que vous ne deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez. -- Ce navire, quel est-il ? -- Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalit, du moins, restera un secret pour vous. Descendez. Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obir. Une quinzaine de marins du _Nautilus_ entouraient le capitaine et regardaient avec un implacable sentiment de haine ce navire qui s'avanait vers eux. On sentait que le mme souffle de vengeance animait toutes ces mes. Je descendis au moment o un nouveau projectile raillait encore la coque du _Nautilus_, et j'entendis le capitaine s'crier : Frappe, navire insens ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu n'chapperas pas l'peron du _Nautilus_. Mais ce n'est pas cette place que tu dois prir ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les ruines du _Vengeur_ ! Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second taient rests sur la plate-forme. L'hlice fut mise en mouvement, le _Nautilus_, s'loignant avec vitesse se mit hors de la porte des boulets du vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa distance. Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et l'inquitude qui me dvoraient, je revins vers l'escalier central. Le panneau tait ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s'y promenait encore d'un pas agit. Il regardait le navire qui lui restait sous le vent cinq ou six milles. Il tournait autour de lui comme une bte fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-tre hsitait-il encore ? Je voulus intervenir une dernire fois. Mais j'avais a peine interpell le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence : Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprim, et voil l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chri, vnr, patrie, femme, enfants, mon pre, ma mre, j'ai vu tout prir ! Tout ce que je hais est l ! Taisez-vous ! Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forait de vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil. Nous fuirons ! m'criai-je. -- Bien, fit Ned. Quel est ce navire ? -- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coul avant la nuit. En tout cas, mieux vaut prir avec lui que de se faire les complices de reprsailles dont on ne peut pas mesurer l'quit. -- C'est mon avis, rpondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. La nuit arriva. Un profond silence rgnait bord. La boussole indiquait que le _Nautilus_ n'avait pas modifi sa direction. J'entendais le battement de son hlice qui frappait les flots avec une rapide rgularit. Il se tenait la surface des eaux, et un lger roulis le portait tantt sur un bord, tantt sur un autre. Mes compagnons et moi, nous avions rsolu de fuir au moment o le vaisseau serait assez rapproch, soit pour nous faire entendre, soit pour nous faire voir, car la lune, qui devait tre pleine trois jours plus tard, resplendissait. Une fois bord de ce navire, si nous ne pouvions prvenir le coup qui le menaait, du moins nous ferions tout ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois, je crus que le _Nautilus_ se disposait pour l'attaque. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps aprs, il reprenait son allure de fuite. Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion d'agir. Nous parlions peu, tant trop mus. Ned Land aurait voulu se prcipiter la mer. Je le forai d'attendre. Suivant moi, le _Nautilus_devait attaquer le deux-ponts la surface des flots, et alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir. A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le capitaine Nemo ne l'avait pas quitte. Il tait debout, l'avant, prs de son pavillon, qu'une lgre brise dployait au-dessus de sa tte. Il ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire intensit, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraner plus srement que s'il lui et donn la remorque ! La lune passait alors au mridien. Jupiter se levait dans l'est. Au milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Ocan rivalisaient de tranquillit, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir qui et jamais reflt son image. Et quand je pensais ce calme profond des lments, compar toutes ces colres qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible _Nautilus_, je sentais frissonner tout mon tre. Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'tait rapproch, marchant toujours vers cet clat phosphorescent qui signalait la prsence du _Nautilus_ Je vis ses feux de position, vert et rouge, et son fanal blanc suspendu au grand tai de misaine. Une vague rverbration clairait son grement et indiquait que les feux taient pousss outrance. Des gerbes d'tincelles, des scories de charbons enflamms, s'chappant de ses chemines, toilaient l'atmosphre. Je demeurai ainsi jusqu' six heures du matin, sans que le capitaine Nemo et paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait un mille et demi, et avec les premire, lueurs du jour, sa canonnade recommena. Le moment ne pouvait tre loign o, le _Nautilus_ attaquant son adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet homme que je n'osais juger. Je me disposais descendre afin de les prvenir, lorsque le second monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le branle-bas de combat du _Nautilus_. Elles taient trs simples. La filire qui formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaisse. De mme, les cages du fanal et du timonier rentrrent dans la coque de manire l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tle n'offrait plus une seule saillie qui pt gner sa manoeuvre. Je revins au salon. Le _Nautilus_ mergeait toujours. Quelques lueurs matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait. A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du _Nautilus_ se modrait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les dtonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement singulier. Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poigne de main, et que Dieu nous garde ! Ned Land tait rsolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant peine. Nous passmes dans la bibliothque. Au moment o je poussais la porte qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau suprieur se fermer brusquement. Le Canadien s'lana sur les marches, mais je l'arrtai. Un sifflement bien connu m'apprenait que l'eau pntrait dans les rservoirs du bord. En effet, en peu d'instants, le _Nautilus_ s'immergea quelques mtres au-dessous de la surface des flots. Je compris sa manoeuvre. Il tait trop tard pour agir. Le _Nautilus_ ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son impntrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, l ou la carapace mtallique ne protge plus le bord. Nous tions emprisonns de nouveau, tmoins obligs du sinistre drame qui se prparait. D'ailleurs, nous emes peine le temps de rflchir. Rfugis dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une parole. Une stupeur profonde s'tait empare de mon esprit. Le mouvement de la pense s'arrtait en moi.. Je me trouvais dans cet tat pnible qui prcde l'attente d'une dtonation pouvantable. J'attendais, j'coutais, je ne vivais que par le sens de l'oue ! Cependant, la vitesse du _Nautilus_ s'accrut sensiblement. C'tait son lan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frmissait. Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement lger. Je sentis la force pntrante de l'peron d'acier. J'entendis des raillements, des raclements. Mais le _Nautilus_, emport par sa puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau comme l'aiguille du voilier travers la toile ! Je ne pus y tenir. Fou, perdu, je m'lanai hors de ma chambre et me prcipitai dans le salon. Le capitaine Nemo tait l. Muet, sombre, implacable, il regardait par le panneau de bbord. Une masse norme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son agonie, le _Nautilus_ descendait dans l'abme avec elle. A dix mtres de moi, je vis cette coque entr'ouverte, o l'eau s'enfonait avec un bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont tait couvert d'ombres noires qui s'agitaient. L'eau montait. Les malheureux s'lanaient dans les haubans, s'accrochaient aux mts, se tordaient sous ls eaux. C'tait une fourmilire humaine surprise par l'envahissement d'une mer ! Paralys, raidi par l'angoisse, les cheveux hrisss, l'oeil dmesurment ouvert, la respiration incomplte, sans souffle, sans voix, je regardais, moi aussi ! Une irrsistible attraction me collait la vitre ! L'norme vaisseau s'enfonait lentement. Le _Nautilus_ le suivant, piait tous ses mouvements. Tout coup, une explosion se produisit. L'air comprim fit voler les ponts du btiment comme si le feu et pris aux soutes. La pousse des eaux fut telle que le _Nautilus_ dvia. Alors le malheureux navire s'enfona plus rapidement. Ses hunes, charges de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des grappes d'hommes, enfin le sommet de son grand mt. Puis, la masse sombre disparut, et avec elle cet quipage de cadavres entrans par un formidable remous... Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, vritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux. Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses hros, je vis le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, et, s'agenouillant, il fondit en sanglots. XXII LES DERNIRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO Les panneaux s'taient referms sur cette vision effrayante, mais la lumire n'avait pas t rendue au salon. A l'intrieur du _Nautilus_, ce n'taient que tnbres et silence. Il quittait ce lieu de dsolation, cent pieds sous les eaux, avec une rapidit prodigieuse. O allait-il ? Au nord ou au sud ? O fuyait cet homme aprs cette horrible reprsaille ? J'tais rentr dans ma chambre o Ned et Conseil se tenaient silencieusement. J'prouvais une insurmontable horreur pour le capitaine Nemo. Quoi qu'il et souffert de la part des hommes, il n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le complice, du moins le tmoin de ses vengeances ! C'tait dj trop. A onze heures, la clart lectrique rapparut. Je passai dans le salon. Il tait dsert. Je consultai les divers instruments. Le _Nautilus_ fuyait dans le nord avec une rapidit de vingt-cinq milles l'heure, tantt la surface de la mer, tantt trente pieds au-dessous. Relvement fait sur la carte, je vis que nous passions l'ouvert de la Manche, et que notre direction nous portait vers les mers borales avec une incomparable vitesse. A peine pouvais-je saisir leur rapide passage des squales au long nez, des squales-marteaux, des roussettes qui frquentent ces eaux, de grands aigles de mer, des nues d'hippocampes, semblables aux cavaliers du jeu d'checs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu d'artifice, des armes de crabes qui fuyaient obliquement en croisant leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui luttaient de rapidit avec le _Nautilus_. Mais d'observer, d'tudier, de classer, il n'tait plus question alors. Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre se fit, et la mer fut envahie par les tnbres jusqu'au lever de la lune. Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'tais assailli de cauchemars. L'horrible scne de destruction se rptait dans mon esprit. Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'o nous entrana le _Nautilus_dans ce bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une vitesse inapprciable ! Toujours au milieu des brumes hyperborennes ! Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble ? Parcourut-il ces mers ignores, la mer Blanche, la mer de Kara, le golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la cte asiatique ? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'coulait je ne pouvais plus l'valuer. L'heure avait t suspendue aux horloges du bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contres polaires, ne suivaient plus leur cours rgulier. Je me sentais entran dans ce domaine de l'trange o se mouvait l'aise l'imagination surmene d'Edgard Po. A chaque instant, je m'attendais voir, comme le fabuleux Gordon Pym, cette figure humaine voile, de proportion beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jete en travers de cette cataracte qui dfend les abords du ple ! J'estime -- mais je me trompe peut-tre , j'estime que cette course aventureuse du _Nautilus_ se prolongea pendant quinze ou vingt jours, et je ne sais ce qu'elle aurait dur, sans la catastrophe qui termina ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'tait plus question. De son second, pas davantage. Pas un homme de l'quipage ne fut visible un seul instant. Presque incessamment, le _Nautilus_ flottait sous les eaux. Quand ii remontait leur surface afin de renouveler son air, les panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point report sur le planisphre. Je ne savais o nous tions. Je dirai aussi que le Canadien, bout de forces et de patience, ne paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait que, dans un accs de dlire et sous l'empire d'une nostalgie effrayante, il ne se tut. Il le surveillait donc avec un dvouement de tous les instants. On comprend que, dans ces conditions, la situation n'tait plus tenable. Un matin -- quelle date, je ne saurais le dire -- je m'tais assoupi vers les premires heures du jour, assoupissement pnible et maladif. Quand je m'veillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je l'entendis me dire voix basse : Nous allons fuir ! Je me redressai. Quand fuyons-nous ? demandai-je. -- La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du _Nautilus_. On dirait que la stupeur rgne bord. Vous serez prt, monsieur ? -- Oui. O sommes-nous ? -- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des brumes, vingt milles dans l'est. -- Quelles sont ces terres ? -- Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y rfugierons. -- Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dt la mer nous engloutir ! -- La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles faire dans cette lgre embarcation du _Nautilus_ ne m'effraient pas. J'ai pu y transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau l'insu de l'quipage. -- Je vous suivrai. -- D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me dfends, je me fais tuer. -- Nous mourrons ensemble, ami Ned. J'tais dcid tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme, sur laquelle je pouvais peine me maintenir contre le choc des lames. Le ciel tait menaant, mais puisque la terre tait l dans ces brumes paisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une heure. Je revins au salon, craignant et dsirant tout la fois de rencontrer le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il m'inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face face avec lui ! Mieux valait l'oublier ! Et pourtant ! Combien fut longue cette journe, la dernire que je dusse passer bord du _Nautilus_ ! Je restais seul. Ned Land et Conseil vitaient de me parler par crainte de se trahir. A six heures, je dnai, mais je n'avais pas faim. Je me forai manger, malgr mes rpugnances, ne voulant pas m'affaiblir. A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit : Nous ne nous reverrons pas avant notre dpart. A dix heures, la lune ne sera pas encore leve. Nous profiterons de l'obscurit. Venez au canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donn le temps de lui rpondre. Je voulus vrifier la direction du _Nautilus_. Je me rendis au salon. Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante mtres de profondeur. Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces richesses de l'art entasses dans ce muse, sur cette collection sans rivale destine prir un jour au fond des mers avec celui qui l'avait forme. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprme. Je restai une heure ainsi, baign dans les effluves du plafond lumineux, et passant en revue ces trsors resplendissant sous leurs vitrines. Puis, je revins ma chambre. L, je revtis de solides vtements de mer. Je rassemblai mes notes et les serrai prcieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo. Que faisait-il en ce moment ? J'coutai la porte de sa chambre. J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo tait l. Il ne s'tait pas couch. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait m'apparatre et me demander pourquoi je voulais fuir ! J'prouvais des alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capitaine, le voir face face, le braver du geste et du regard ! C'tait une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je m'tendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes nerfs se calmrent un peu, mais, le cerveau surexcit, je revis dans un rapide souvenir toute mon existence bord du _Nautilus_, tous les incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traverse depuis ma disparition de l'_Abraham-Lincoln_, les chasses sous-marines, le dtroit de Torrs, les sauvages de la Papouasie, l'chouement, le cimetire de corail, le passage de Suez, l'le de Santorin, le plongeur crtois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le ple sud, l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la tempte du Gulf-Stream, le _Vengeur_, et cette horrible scne du vaisseau coul avec son quipage !... Tous ces vnements passrent devant mes yeux, comme ces toiles de fond qui se droulent l'arrire-plan d'un thtre. Alors le capitaine Nemo grandissait dmesurment dans ce milieu trange. Son type s'accentuait et prenait des proportions surhumaines. Ce n'tait plus mon semblable, c'tait l'homme des eaux, le gnie des mers. Il tait alors neuf heures et demie. Je tenais ma tte deux mains pour l'empcher d'clater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus penser. Une demi-heure d'attente encore ! Une demi-heure d'un cauchemar qui pouvait me rendre fou ! En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie triste sous un chant indfinissable, vritables plaintes d'une me qui veut briser ses liens terrestres. J'coutai par tous mes sens la fois, respirant peine, plong comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui l'entranaient hors des limites de ce monde. Puis, une pense soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitt sa chambre. Il tait dans ce salon que je devais traverser pour fuir. L, je le rencontrerais une dernire fois. Il me verrait, il me parlerait peut-tre ! Un geste de lui pouvait m'anantir, un seul mot, m'enchaner son bord ! Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment tait venu de quitter ma chambre et de rejoindre mes compagnons. Il n'y avait pas hsiter, dt le capitaine Nemo se dresser devant moi. J'ouvris ma porte avec prcaution, et cependant, il me sembla qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant. Peut-tre ce bruit n'existait-il que dans mon imagination ! Je m'avanai en rampant travers les coursives obscures du _Nautilus_, m'arrtant chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur. J'arrivai la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le salon tait plong dans une obscurit profonde. Les accords de l'orgue raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo tait l. Il ne me voyait pas. Je crois mme qu'en pleine lumire, il ne m'et pas aperu, tant son extase l'absorbait tout entier. Je me tranai sur le tapis, vitant le moindre heurt dont le bruit et pu trahir ma prsence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du fond qui donnait sur la bibliothque. J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis mme, car quelques rayons de la bibliothque claire filtraient jusqu'au salon. Il vint vers moi, les bras croiss, silencieux, glissant plutt que marchant, comme un spectre. Sa poitrine oppresse se gonflait de sanglots. Et je l'entendis murmurer ces paroles -- les dernires qui aient frapp mon oreille : Dieu tout puissant ! assez ! assez ! tait-ce l'aveu du remords qui s'chappait ainsi de la conscience de cet homme ?... perdu, je me prcipitai dans la bibliothque. Je montai l'escalier central, et, suivant la coursive suprieure, j'arrivai au canot. J'y pntrai par l'ouverture qui avait dj livr passage mes deux compagnons. Partons ! Partons ! m'criai-je. -- A l'instant ! rpondit le Canadien. L'orifice vid dans la tle du _Nautilus_ fut pralablement ferm et boulonn au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'tait muni. L'ouverture du canot se ferma galement, et le Canadien commena dvisser les crous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin. Soudain un bruit intrieur se fit entendre. Des voix se rpondaient avec vivacit. Qu'y avait-il ? S'tait-on aperu de notre fuite ? Je sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main. Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! Le Canadien s'tait arrt dans son travail. Mais un mot, vingt fois rpt, un mot terrible, me rvla la cause de cette agitation qui se propageait bord du _Nautilus_. Ce n'tait pas nous que son quipage en voulait ! Maelstrom ! Maelstrom ! s'criait-il. Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante pouvait-il retentir notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces dangereux parages de la cte norvgienne ? Le _Nautilus_ tait-il entran dans ce gouffre, au moment o notre canot allait se dtacher de ses flancs ? On sait qu'au moment du flux, les eaux resserres entre les les Fero et Loffoden sont prcipites avec une irrsistible violence. Elles forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment ce gouffre justement appel le Nombril de l'Ocan , dont la puissance d'attraction s'tend jusqu' une distance de quinze kilomtres. L sont aspirs non seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des rgions borales. C'est l que le _Nautilus_ involontairement ou volontairement peut-tre -- avait t engag par son capitaine. Il dcrivait une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore accroch son flanc, tait emport avec une vitesse vertigineuse. Je le sentais. J'prouvais ce tournoiement maladif qui succde un mouvement de giration trop prolong. Nous tions dans l'pouvante, dans l'horreur porte son comble, la circulation suspendue, l'influence nerveuse annihile, traverss de sueurs froides comme les sueurs de l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frle canot ! Quels mugissements que l'cho rptait une distance de plusieurs milles ! Quel fracas que celui de ces eaux brises sur les roches aigus du fond, l o les corps les plus durs se brisent, l o les troncs d'arbres s'usent et se font une fourrure de poils , selon l'expression norvgienne ! Quelle situation ! Nous tions ballotts affreusement. Le _Nautilus_ se dfendait comme un tre humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois il se dressait, et nous avec lui ! Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les crous ! En restant attachs au _Nautilus_, nous pouvons nous sauver encore... ! Il n'avait pas achev de parler, qu'un craquement se produisait. Les crous manquaient, et le canot, arrach de son alvole, tait lanc comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon. Ma tte porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je perdis connaissance. XXIII CONCLUSION Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot chappa au formidable remous du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortmes du gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins moi, j'tais couch dans la cabane d'un pcheur des les Loffoden. Mes deux compagnons, sains et saufs taient prs de moi et me pressaient les mains. Nous nous embrassmes avec effusion. En ce moment, nous ne pouvons songer regagner la France. Les moyens de communications entre la Norvge septentrionale et le sud sont rares. Je suis donc forc d'attendre le passage du bateau vapeur qui fait le service bimensuel du Cap Nord. C'est donc l, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis, que je revois le rcit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a t omis, pas un dtail n'a t exagr. C'est la narration fidle de cette invraisemblable expdition sous un lment inaccessible l'homme, et dont le progrs rendra les routes libres un jour. Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, aprs tout. Ce que je puis affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce tour du monde sous-marin qui m'a rvl tant de merveilles travers le Pacifique, l'Ocan Indien, la mer Rouge, la Mditerrane, l'Atlantique, les mers australes et borales ! Mais qu'est devenu le _Nautilus_ ? A-t-il rsist aux treintes du Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Ocan ses effrayantes reprsailles, ou s'est-il arrt devant cette dernire hcatombe ? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme toute l'histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalit, la nationalit du capitaine Nemo ? Je l'espre. J'espre galement que son puissant appareil a vaincu la mer dans son gouffre le plus terrible, et que le _Nautilus_ a survcu l o tant de navires ont pri ! S'il en est ainsi, si le capitaine Nemo habite toujours cet Ocan, sa patrie d'adoption, puisse la haine s'apaiser dans ce coeur farouche ! Que la contemplation de tant de merveilles teigne en lui l'esprit de vengeance ! Que le justicier s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si sa destine est trange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris par moi-mme ? N'ai-je pas vcu dix mois de cette existence extranaturelle ? Aussi, cette demande pose, il y a six mille ans, par l'ccclsiaste : Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l'abme ? deux hommes entre tous les hommes ont le droit de rpondre maintenant. Le capitaine Nemo et moi. FIN DE LA SECONDE PARTIE End of Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers Part 2, by Jules Verne License: Share Alike