Produced by John Walker, http://www.fourmilab.ch/ ---------------------------------------------------------------------- AUTOUR DE LA LUNE Etext Production Notes Mathematical symbols are enclosed in the brackets "\(" and "\)" and are expressed as their character or symbol names in the LaTeX typesetting language. One formula has also been typeset in "visual mode", in lines presceded by % D'ici la fin du document le texte sera redig en franais. Typographie utilise dans le texte. ----------------------------------- _xxx_ Texte imprim en italiques. \(xxx\) Symboles mathmatiques ou mots grecs rendus selon le langage de composition TeX. --Tiret. Dictionnaire des mots peu communs utiliss dans le texte. --------------------------------------------------------- lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km). ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzime partie du pouce, 2.1167 mm. londrs Cigare de la Havane, fabriqu l'origine pour les Anglais. milles Mesure de longeur amricaine, 5280 pieds, 1609 mtres, pied Mesure de longeur amricaine, 0.3248 mtre, pouce Mesure de longeur amricaine, 2.54 cm, douzime partie du pied. toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds (environ 2 mtres). <><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><> AUTOUR DE LA LUNE par Jules Verne CHAPITRE PRLIMINAIRE Qui rsume la premire partie de cet ouvrage, pour servir de prface a la seconde Pendant le cours de l'anne 186., le monde entier fut singulirement mu par une tentative scientifique sans prcdents dans les annales de la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fond Baltimore aprs la guerre d'Amrique, avaient eu l'ide de se mettre en communication avec la Lune--oui, avec la Lune--, en lui envoyant un boulet. Leur prsident Barbicane, le promoteur de l'entreprise, ayant consult ce sujet les astronomes de l'Observatoire de Cambridge, prit toutes les mesures ncessaires au succs de cette extraordinaire entreprise, dclare ralisable par la majorit des gens comptents. Aprs avoir provoqu une souscription publique qui produisit prs de trente millions de francs, il commena ses gigantesques travaux. Suivant la note rdige par les membres de l'Observatoire, le canon destin lancer le projectile devait tre tabli dans un pays situ entre 0 et 28 degrs de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au znith. Le boulet devait tre anim d'une vitesse initiale de douze mille yards la seconde. Lanc le 1er dcembre, onze heures moins treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune quatre jours aprs son dpart, le 5 dcembre, minuit prcis, l'instant mme o elle se trouverait dans son prige, c'est--dire sa distance la plus rapproche de la Terre, soit exactement quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues. Les principaux membres du Gun-Club, le prsident Barbicane, le major Elphiston, le secrtaire J.-T. Maston et autres savants tinrent plusieurs sances dans lesquelles furent discutes la forme et la composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la qualit et la quantit de la poudre employer. Il fut dcid: 1 que le projectile serait un obus en aluminium d'un diamtre de cent huit pouces et d'une paisseur de douze pouces ses parois, qui pserait dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2 que le canon serait une Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait coule directement dans le sol; 3 que la charge emploierait quatre cent mille livres de fulmi-coton qui, dveloppant six milliards de litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers l'astre des nuits. Ces questions rsolues, le prsident Barbicane, aid de l'ingnieur Murchison, fit choix d'un emplacement situ dans la Floride par 27 7' de latitude nord et 5 7' de longitude ouest. Ce fut en cet endroit, qu'aprs des travaux merveilleux, la Columbiad fut coule avec un plein succs. Les choses en taient l, quand survint un incident qui centupla l'intrt attach cette grande entreprise. Un Franais, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel qu'audacieux, demanda s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la Lune et d'oprer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet intrpide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amrique, fut reu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en triomphe, rconcilia le prsident Barbicane avec son mortel ennemi le capitaine Nicholl et, comme gage de rconciliation, il les dcida s'embarquer avec lui dans le projectile. La proposition fut accepte. On modifia la forme du boulet. Il devint cylindro-conique. On garnit cette espce de wagon arien de ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le contrecoup du dpart. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique fabriquait et fournissait l'air ncessaire la respiration des trois voyageurs. En mme temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque tlescope qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet travers l'espace. Tout tait prt. Le 30 novembre, l'heure fixe, au milieu d'un concours extraordinaire de spectateurs, le dpart eut lieu et pour la premire fois, trois tres humains, quittant le globe terrestre, s'lancrent vers les espaces interplantaires avec la presque certitude d'arriver leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le prsident Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en _quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_. Consquemment, leur arrive la surface du disque lunaire ne pouvait avoir lieu que le 5 dcembre, minuit, au moment prcis o la Lune serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annonc quelques journaux mal informs. Mais, circonstance inattendue, la dtonation produite par la Columbiad eut pour effet immdiat de troubler l'atmosphre terrestre en y accumulant une norme quantit de vapeurs. Phnomne qui excita l'indignation gnrale, car la Lune fut voile pendant plusieurs nuits aux yeux de ses contemplateurs. Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs, partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J. Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la station de Long's-Peak, o se dressait le tlescope qui rapprochait la Lune deux lieues. L'honorable secrtaire du Gun-Club voulait observer lui-mme le vhicule de ses audacieux amis. L'accumulation des nuages dans l'atmosphre empcha toute observation pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 dcembre. On crut mme que l'observation devrait tre remise au 3 janvier de l'anne suivante, car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne prsenterait plus alors qu'une portion dcroissante de son disque, insuffisante pour permettre d'y suivre la trace du projectile. Mais enfin, la satisfaction gnrale, une forte tempte nettoya l'atmosphre dans la nuit du 11 au 12 dcembre, et la Lune, demi claire, se dcoupa nettement sur le fond noir du ciel. Cette nuit mme, un tlgramme tait envoy de la station de Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast MM. les membres du bureau de l'Observatoire de Cambridge. Or, qu'annonait ce tlgramme? Il annonait: que le 11 dcembre, huit heures quarante-sept du soir, le projectile lanc par la Columbiad de Stone's-Hill avait t aperu par MM. Belfast et J.-T. Maston,--que le boulet, dvi pour une cause ignore, n'avait point atteint son but, mais qu'il en tait pass assez prs pour tre retenu par l'attraction lunaire,--que son mouvement rectiligne s'tait chang en un mouvement circulaire, et qu'alors, entran suivant un orbe elliptique autour de l'astre des nuits, il en tait devenu le satellite. Le tlgramme ajoutait que les lments de ce nouvel astre n'avaient pu tre encore calculs;--et en effet, trois observations prenant l'astre dans trois positions diffrentes, sont ncessaires pour dterminer ces lments. Puis, il indiquait que la distance sparant le projectile de la surface lunaire pouvait tre value deux mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq cents lieues. Il terminait enfin en mettant cette double hypothse: Ou l'attraction de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable, graviterait autour du disque lunaire jusqu' la fin des sicles. Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs? Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en supposant mme le succs de leur tmraire entreprise, comment reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs nouvelles? Ces questions, dbattues par les plumes les plus savantes du temps, passionnrent le public. Il convient de faire ici une remarque qui doit tre mdite par les observateurs trop presss. Lorsqu'un savant annonce au public une dcouverte purement spculative, il ne saurait agir avec assez de prudence. Personne n'est forc de dcouvrir ni une plante, ni une comte, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et c'est ce qu'aurait d faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer travers le monde ce tlgramme qui, suivant lui, disait le dernier mot de cette entreprise. En effet, ce tlgramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi que cela fut vrifi plus tard: 1 Erreurs d'observation, en ce qui concernait la distance du projectile la surface de la Lune, car, la date du 11 dcembre, il tait impossible de l'apercevoir, et ce que J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait tre le boulet de la Columbiad. 2 Erreurs de thorie sur le sort rserv audit projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'tait se mettre en contradiction absolue avec les lois de la mcanique rationnelle. Une seule hypothse des observateurs de Long's-Peak pouvait se raliser, celle qui prvoyait le cas o les voyageurs--s'ils existaient encore--, combineraient leurs efforts avec l'attraction lunaire de manire atteindre la surface du disque. Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survcu au terrible contrecoup du dpart, et c'est leur voyage dans le boulet-wagon qui va tre racont jusque dans ses plus dramatiques comme dans ses plus singuliers dtails. Ce rcit dtruira beaucoup d'illusions et de prvisions; mais il donnera une juste ide des pripties rserves une pareille entreprise, et il mettra en relief les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan. En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son temps, lorsque, pench sur le gigantesque tlescope, il observait la marche de la Lune travers les espaces stellaires. I De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir Quand dix heures sonnrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux chiens, destins acclimater la race canine sur les continents lunaires, taient dj emprisonns dans le projectile. Les trois voyageurs s'approchrent de l'orifice de l'norme tube de fonte, et une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet. L, une ouverture, mnage cet effet, leur donna accs dans le wagon d'aluminium. Les palans de la grue tant hals l'extrieur, la gueule de la Columbiad fut instantanment dgage de ses derniers chafaudages. Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile, s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue intrieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques, solidement adaptes, recouvraient les verres lenticulaires des hublots. Les voyageurs, hermtiquement clos dans leur prison de mtal, taient plongs au milieu d'une obscurit profonde. Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme chez nous. Je suis homme d'intrieur, moi, et trs fort sur l'article mnage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tchons d'y voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas t invent pour les taupes! Ce disant, l'insouciant garon fit jaillir la flamme d'une allumette qu'il frotta la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fix au rcipient, dans lequel l'hydrogne carbon, emmagasin une haute pression, pouvait suffire l'clairage et au chauffage du boulet pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits. Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi clair, apparut comme une chambre confortable, capitonne ses parois, meuble de divans circulaires, et dont la vote s'arrondissait en forme de dme. Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles, solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton, devaient supporter impunment le choc du dpart. Toutes les prcautions humainement possibles avaient t prises pour mener bonne fin une si tmraire tentative. Michel Ardan examina tout et se dclara fort satisfait de son installation. C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le droit de mettre le nez la fentre, je ferais bien un bail de cent ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrire-pense? Te dis-tu que cette prison pourrait tre notre tombeau? Tombeau, soit, mais je ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace et ne marche pas! Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient leurs derniers prparatifs. Le chronomtre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir lorsque les trois voyageurs se furent dfinitivement murs dans leur boulet. Ce chronomtre tait rgl un dixime de seconde prs sur celui de l'ingnieur Murchison. Barbicane le consulta. Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures quarante-sept, Murchison lancera l'tincelle lectrique sur le fil qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment prcis, nous quitterons notre sphrode. Nous avons donc encore vingt-sept minutes rester sur la terre. --Vingt-six minutes et treize secondes, rpondit le mthodique Nicholl. --Eh bien, s'cria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les plus graves questions de morale ou de politique, et mme les rsoudre! Vingt-six minutes bien employes valent mieux que vingt-six annes o on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal ou d'un Newton sont plus prcieuses que toute l'existence de l'indigeste foule des imbciles... --Et tu en conclus, ternel parleur? demanda le prsident Barbicane. --J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, rpondit Ardan. --Vingt-quatre seulement, dit Nicholl. --Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, rpondit Ardan, vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir... --Michel, dit Barbicane, pendant notre traverse, nous aurons tout le temps ncessaire pour approfondir les questions les plus ardues. Maintenant occupons-nous du dpart. --Ne sommes-nous pas prts? --Sans doute. Mais il est encore quelques prcautions prendre pour attnuer autant que possible le premier choc! --N'avons-nous pas ces couches d'eau disposes entre les cloisons brisantes, et dont l'lasticit nous protgera suffisamment? --Je l'espre, Michel, rpondit doucement Barbicane, mais je n'en suis pas bien sr! --Ah! le farceur! s'cria Michel Ardan. Il espre!... Il n'est pas sr!... Et il attend le moment o nous sommes encaqus pour faire ce dplorable aveu! Mais je demande m'en aller! --Et le moyen? rpliqua Barbicane. --En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre minutes... --Vingt, fit Nicholl. Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardrent. Puis ils examinrent les objets emprisonns avec eux. Tout est sa place, dit Barbicane. Il s'agit de dcider maintenant comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc du dpart. La position prendre ne saurait tre indiffrente, et autant que possible, il faut empcher que le sang ne nous afflue trop violemment la tte. --Juste, fit Nicholl. --Alors, rpondit Michel Ardan, prt joindre l'exemple la parole, mettons-nous la tte en bas et les pieds en haut, comme les clowns du Great-Circus! --Non, dit Barbicane, mais tendons-nous sur le ct. Nous rsisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment o le boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est peu prs la mme chose. --Si ce n'est qu' peu prs la mme chose, je me rassure, rpliqua Michel Ardan. --Approuvez-vous mon ide, Nicholl? demanda Barbicane. --Entirement, rpondit le capitaine. Encore treize minutes et demie. --Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'cria Michel, c'est un chronomtre secondes, a chappement, avec huit trous... Mais ses compagnons ne l'coutaient plus, et ils prenaient leurs dernires dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient l'air de deux voyageurs mthodiques, monts dans un wagon, et cherchant se caser aussi confortablement que possible. On se demande vraiment de quelle matire sont faits ces coeurs d'Amricains auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une pulsation! Trois couchettes, paisses et solidement conditionnes, avaient t places dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposrent au centre du disque qui formait le plancher mobile. L devaient s'tendre les trois voyageurs, quelques moments avant le dpart. Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son troite prison comme une bte fauve en cage, causant avec ses amis, parlant ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il avait donn depuis quelque temps ces noms significatifs. H! Diane! H! Satellite! s'criait-il en les excitant. Vous allez donc montrer aux chiens slnites les bonnes faons des chiens de la terre! Voil qui fera honneur la race canine! Pardieu! Si nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type crois de moon-dogs qui fera fureur! --S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane. --Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des vaches, des nes, des poules. Je parie que nous y trouvons des poules! --Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl. --Tenu, mon capitaine, rpondit Ardan en serrant la main de Nicholl. Mais propos, tu as dj perdu trois paris avec notre prsident, puisque les fonds ncessaires l'entreprise ont t faits, puisque l'opration de la fonte a russi, et enfin puisque la Columbiad a t charge sans accident, soit six mille dollars. --Oui, rpondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six secondes. --C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras encore compter neuf mille dollars au prsident, quatre mille parce que la Columbiad n'clatera pas, et cinq mille parce que le boulet s'enlvera plus de six milles dans l'air. --J'ai les dollars, rpondit Nicholl en frappant sur la poche de son habit, je ne demande qu' payer. --Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai jamais pu tre, mais en somme, tu as fait l une srie de paris peu avantageux pour toi, permets-moi de te le dire. --Et pourquoi? demanda Nicholl. --Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura clat, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus l pour te rembourser tes dollars. --Mon enjeu est dpos la banque de Baltimore, rpondit simplement Barbicane, et dfaut de Nicholl, il retournera ses hritiers! --Ah! hommes pratiques! s'cria Michel Ardan, esprits positifs! Je vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas. --Dix heures quarante deux! dit Nicholl. --Plus que cinq minutes! rpondit Barbicane. --Oui! cinq petites minutes! rpliqua Michel Ardan. Et nous sommes enferms dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et sous ce boulet sont entasss quatre cent mille livres de fulmi-coton qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami Murchison, son chronomtre la main, l'oeil fix sur l'aiguille, le doigt pos sur l'appareil lectrique, compte les secondes et va nous lancer dans les espaces interplantaires!... --Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave. Prparons-nous. Quelques instants seulement nous sparent d'un moment suprme. Une poigne de main, mes amis. --Oui, s'cria Michel Ardan, plus mu qu'il ne voulait le paratre. Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernire treinte. Dieu nous garde! dit le religieux Barbicane. Michel Ardan et Nicholl s'tendirent sur les couchettes disposes au centre du disque. Dix heures quarante sept! murmura le capitaine. Vingt secondes encore! Barbicane teignit rapidement le gaz et se coucha prs de ses compagnons. Le profond silence e n'tait interrompu que par les battements du chronomtre frappant la seconde. Soudain, un choc pouvantable se produisit, et le projectile, sous la pousse de six milliards de litres de gaz dvelopps par la dflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace. II La premire demi-heure Que s'tait-il pass? Quel effet avait produit cette effroyable secousse? L'ingniosit des constructeurs du projectile avait-elle obtenu un rsultat heureux? Le choc s'tait-il amorti, grce aux ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons brisantes? Avait-on dompt l'effrayante pousse de cette vitesse initiale de onze mille mtres qui et suffi traverser Paris ou New York en une seconde? C'est videmment la question que se posaient les mille tmoins de cette scne mouvante. Ils oubliaient le but du voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux --J.-T. Maston, par exemple--, et pu jeter un regard l'intrieur du projectile, qu'aurait-il vu? Rien alors. L'obscurit tait profonde dans le boulet. Mais ses parois cylindro-coniques avaient suprieurement rsist. Pas une dchirure, pas une flexion, pas une dformation. L'admirable projectile ne s'tait mme pas altr sous l'intense dflagration des poudres, ni liqufi, comme on paraissait le craindre, en une pluie d'aluminium. A l'intrieur, peu de dsordre, en somme. Quelques objets avaient t lancs violemment vers la vote; mais les plus importants ne semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines taient intactes. Sur le disque mobile, rabaiss jusqu'au culot, aprs le bris des cloisons et l'chappement de l'eau, trois corps gisaient sans mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore? Ce projectile n'tait-il plus qu'un cercueil de mtal, emportant trois cadavres dans l'espace?... Quelques minutes aprs le dpart du boulet, un de ces corps fit un mouvement; ses bras s'agitrent, sa tte se redressa, et il parvint se mettre sur les genoux. C'tait Michel Ardan. Il se palpa, poussa un a hem sonore, puis il dit; Michel Ardan, complet. Voyons les autres! Le courageux Franais voulut se lever; mais il ne put se tenir debout. Sa tte vacillait, son sang violemment inject, l'aveuglait, il tait comme un homme ivre. Brr! fit-il. Cela me produit le mme effet que deux bouteilles de Corton. Seulement, c'est peut-tre moins agrable avaler! Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les tempes, il cria d'une voix ferme: Nicholl! Barbicane! Il attendit anxieusement. Nulle rponse. Pas mme un soupir qui indiqut que le coeur de ses compagnons battait encore. Il ritra son appel. Mme silence. Diable! dit-il. Ils ont l'air d'tre tombs d'un cinquime tage sur la tte! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que rien ne pouvait enrayer, si un Franais a pu se mettre sur les genoux, deux Amricains ne seront pas gns de se remettre sur les pieds. Mais, avant tout clairons la situation. Ardan sentait la vie lui revenir flots. Son sang se calmait et reprenait sa circulation accoutume. De nouveaux efforts le remirent en quilibre. Il parvint se lever, tira de sa poche une allumette et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du bec, il l'alluma. Le rcipient n'avait aucunement souffert. Le gaz ne s'tait pas chapp. D'ailleurs, son odeur l'et trahi, et en ce cas, Michel Ardan n'aurait pas impunment promen une allumette enflamme dans ce milieu rempli d'hydrogne. Le gaz, combin avec l'air, et produit un mlange dtonant et l'explosion aurait achev ce que la secousse avait commenc peut-tre. Ds que le bec fut allum, Ardan se pencha sur les corps de ses compagnons. Ces corps taient renverss l'un sur l'autre, comme des masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous. Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqu, ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanment son sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui: Et Barbicane? demanda-t-il. --Chacun son tour, rpondit tranquillement Michel Ardan. J'ai commenc par toi, Nicholl, parce que tu tais dessus. Passons maintenant Barbicane. Cela dit, Ardan et Nicholl soulevrent le prsident du Gun-Club et le dposrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que ses compagnons. Son sang avait coul, mais Nicholl se rassura en constatant que cette hmorragie ne provenait que d'une lgre blessure l'paule. Une simple corchure qu'il comprima soigneusement. Nanmoins, Barbicane fut quelque temps revenir lui, ce dont s'effrayrent ses deux amis qui ne lui pargnaient pas les frictions. Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la poitrine du bless. --Oui, rpondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque habitude de cette opration quotidienne. Massons, Nicholl, massons avec vigueur. Et les deux praticiens improviss firent tant et si bien, que Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa premire parole: Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous? Nicholl et Barbicane se regardrent. Ils ne s'taient pas encore inquits du projectile. Leur premire proccupation avait t pour les voyageurs, non pour le wagon. Au fait marchons-nous? rpta Michel Ardan. --Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride? demanda Nicholl. --Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan. --Par exemple! s'cria le prsident Barbicane. Et cette double hypothse suggre par ses compagnons eut pour effet immdiat de le rappeler immdiatement au sentiment. Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation du boulet. Son immobilit apparente; le dfaut de communication avec l'extrieur, ne permettaient pas de rsoudre la question. Peut-tre le projectile droulait-il sa trajectoire travers l'espace; peut-tre, aprs un court enlvement, tait-il retomb sur terre, ou mme dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la presqu'le floridienne rendait possible. Le cas tait grave, le problme intressant. Il fallait le rsoudre au plus tt. Barbicane, surexcit et triomphant par son nergie morale de sa faiblesse physique, se releva. Il couta. A l'extrieur, silence profond. Mais l'pais capitonnage tait suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant, une circonstance frappa Barbicane. La temprature l'intrieur du projectile tait singulirement leve. Le prsident retira un thermomtre de l'enveloppe qui le protgeait, et il le consulta. L'instrument marquait quarante-cinq degrs centigrades. Oui! s'cria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette touffante chaleur transsude travers les parois du projectile! Elle est produite par son frottement sur les couches atmosphriques. Elle va bientt diminuer, parce que dj nous flottons dans le vide, et aprs avoir failli touffer, nous subirons des froids intenses. --Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions ds prsent hors des limites de l'atmosphre terrestre? --Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes environ. Or, si notre vitesse initiale n'et pas t diminue par le frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize lieues d'atmosphre qui entourent le sphrode. --Parfaitement, rpondit Nicholl, mais dans quelle proportion estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement? --Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, rpondit Barbicane cette diminution est considrable, mais, d'aprs mes calculs, elle est telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille mtres, au sortir de l'atmosphre cette vitesse sera rduite sept mille trois cent trente-deux mtres, quoi qu'il en soit, nous avons dj franchi cet intervalle, et... --Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris: quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas clat; cinq mille dollars, puisque le projectile s'est lev une hauteur suprieure six milles. Donc, Nicholl, excute-toi. --Constatons d'abord, rpondit le capitaine, et nous paierons ensuite. Il est trs possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle hypothse se prsente mon esprit, et elle annulerait la gageure. --Laquelle? demanda vivement Barbicane. --L'hypothse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas t mis aux poudres, nous ne soyons pas partis. --Pardieu, capitaine, s'cria Michel Ardan, voil une hypothse digne de mon cerveau! Elle n'est pas srieuse! Est-ce que nous n'avons pas t demi assomms par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas rappel la vie? Est-ce que l'paule du prsident ne saigne pas encore du contrecoup qui l'a frappe? --D'accord, Michel, rpta Nicholl, mais une seule question. --Fais, mon capitaine. --As-tu entendu la dtonation qui certainement a d tre formidable? --Non, rpondit Ardan, trs surpris, en effet, je n'ai pas entendu la dtonation. --Et vous, Barbicane? --Ni moi non plus. --Eh bien? fit Nicholl. --Au fait! murmura le prsident, pourquoi n'avons-nous pas entendu la dtonation? Les trois amis se regardrent d'un air assez dcontenanc. Il se prsentait l un phnomne inexplicable. Le projectile tait parti cependant, et, consquemment, la dtonation avait d se produire. Sachons d'abord o nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les panneaux. Cette opration extrmement simple, fut aussitt pratique. Les crous qui maintenaient les boulons sur les plaques extrieures du hublot de droite, cdrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces boulons furent chasss au-dehors, et des obturateurs garnis de caoutchouc bouchrent le trou qui leur donnait passage. Aussitt la plaque extrieure se rabattit sur sa charnire comme un sabord, et le verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique s'vidait dans l'paisseur des parois sur l'autre face, du projectile, un autre dans le dme qui le terminait, un quatrime enfin au milieu du culot infrieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions opposes, le firmament par les vitres latrales et plus directement, la Terre ou la Lune par les ouvertures suprieures et infrieures du boulet. Barbicane et ses deux compagnons s'taient aussitt prcipits la vitre dcouverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde obscurit enveloppait le projectile. Ce qui n'empcha pas le prsident Barbicane de s'crier: Non, mes amis, nous ne sommes pas retombs sur terre! Non, nous ne sommes pas immergs au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons dans l'espace! Voyez ces toiles qui brillent dans la nuit, et cette impntrable obscurit qui s'amasse entre la Terre et nous! Hurrah! Hurrah! s'crirent d'une commune voix Michel Ardan et Nicholl. En effet, ces tnbres compactes prouvaient que le projectile avait quitt la Terre, car le sol, vivement clair alors par la clart lunaire, et apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent repos sa surface. Cette obscurit dmontrait aussi que le projectile avait dpass la couche atmosphrique, car la lumire diffuse, rpandue dans l'air et report sur les parois mtalliques un reflet qui manquait aussi. Cette lumire aurait clair la vitre du hublot, et cette vitre tait obscure. Le doute n'tait plus permis. Les voyageurs avaient quitt la Terre. J'ai perdu, dit Nicholl. --Et je t'en flicite! rpondit Ardan. --Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une liasse de dollars papier. --Voulez-vous un reu? demanda Barbicane en prenant la somme. --Si cela ne vous dsoblige pas, rpondit Nicholl. C'est plus rgulier. Et, srieusement, flegmatiquement, comme s'il et t sa caisse, le prsident Barbicane tira son carnet, en dtacha une page blanche, libella au crayon un reu en rgle, le data, le signa, le parapha, et le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son portefeuille. Michel Ardan, tant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si amricain. Barbicane et Nicholl, leur opration termine, s'taient replacs la vitre et regardaient les constellations. Les toiles se dtachaient en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce ct, on ne pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est l'ouest, s'levait peu peu vers le znith. Aussi son absence provoqua-t-elle une rflexion d'Ardan. Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait notre rendez-vous? --Rassure-toi, rpondit Barbicane. Notre future sphrode est son poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce ct. Ouvrons l'autre hublot latral. Au moment o Barbicane allait abandonner la vitre pour procder au dgagement du hublot oppos, son attention fut attire par l'approche d'un objet brillant. C'tait un disque norme, dont les colossales dimensions ne pouvaient tre apprcies. Sa face tourne vers la Terre s'clairait vivement. On et dit une petite Lune qui rflchissait la lumire de la grande. Elle s'avanait avec une prodigieuse vitesse et paraissait dcrire autour de la Terre une orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de translation de ce mobile se compltait d'un mouvement de rotation sur lui-mme. Il se comportait donc comme tous les corps clestes abandonns dans l'espace. Eh! s'cria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile? Barbicane ne rpondit pas. L'apparition de ce corps norme le surprenait et l'inquitait. Une rencontre tait possible, qui aurait eu des rsultats dplorables, soit que le projectile ft dvi de sa route, soit qu'un choc, brisant son lan, le prcipitt vers la Terre, soit enfin qu'il se vt irrsistiblement entran par la puissance attractive de cet astrode. Le prsident Barbicane avait rapidement saisi les consquences de ces trois hypothses qui, d'une faon ou d'une autre, amenaient fatalement l'insuccs de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que le projectile se prcipitt au-devant de lui. Mille dieux! s'cria Michel Ardan, les deux trains vont se rencontrer! Instinctivement, les voyageurs s'taient rejets en arrire. Leur pouvante fut extrme, mais elle ne dura pas longtemps, quelques secondes peine. L'astrode passa plusieurs centaines de mtres du projectile et disparut, non pas tant par la rapidit de sa course, que parce que sa face oppose la Lune se confondit subitement avec l'obscurit absolue de l'espace. Bon voyage! s'cria Michel Ardan en poussant un soupir de satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah ! qu'est-ce que ce globe prtentieux qui a failli nous heurter? --Je le sais, rpondit Barbicane. --Parbleu! tu sais tout. --C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide norme que l'attraction a retenu l'tat de satellite. --Est-il possible! s'cria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes comme Neptune? --Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe gnralement pour n'en possder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir. C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome franais, M. Petit, a su dterminer l'existence de ce second satellite et en calculer les lments. D'aprs ses observations, ce bolide accomplirait sa rvolution autour de la Terre en trois heures vingt minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse. --Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de ce satellite? --Non, rpondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'taient rencontrs avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y pense, ce bolide qui nous et fort embarrasss en heurtant le projectile permet de prciser notre situation dans l'espace. --Comment? dit Ardan. --Parce que sa distance est connue et, au point o nous l'avons rencontr, nous tions exactement a huit mille cent quarante kilomtres de la surface du globe terrestre. --Plus de deux mille lieues! s'cria Michel Ardan. Voil qui enfonce les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre! --Je le crois bien, rpondit Nicholl en consultant son chronomtre, il est onze heures, et nous n'avons quitt le continent amricain que depuis treize minutes. --Treize minutes seulement? dit Barbicane --Oui, rpondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze kilomtres tait constante, nous ferions prs de dix mille lieues l'heure! --Tout cela est fort bien, mes amis, dit le prsident, mais reste toujours cette insoluble question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la dtonation de la Columbiad? Faute de rponse, la conversation s'arrta, et Barbicane, tout en rflchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot latral. Son opration russit, et, par la vitre dgage, la Lune emplit l'intrieur du projectile d'une brillante lumire. Nicholl, en homme conome, teignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'clat, d'ailleurs, nuisait l'observation des espaces interplantaires. Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable puret. Ses rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphre du globe terrestre, filtraient travers la vitre et saturaient l'air intrieur du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament doublait vritablement l'clat de la Lune, qui, dans ce vide de l'ther impropre la diffusion, n'clipsait pas les toiles voisines. Le ciel, ainsi vu, prsentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain ne pouvait souponner. On conoit l'intrt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre des nuits, but suprme de leur voyage. Le satellite de la Terre dans son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du znith, point mathmatique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne s'accusaient pas plus nettement leurs yeux que s'ils les eussent considrs d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumire, travers le vide, se dveloppait avec une incomparable intensit. Le disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient dj oubli tout souvenir. Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur le globe disparu. Oui! rpondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui. Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'clipse compltement mes yeux! Barbicane, pour satisfaire aux dsirs de son compagnon, s'occupa de dblayer la fentre du fond du projectile, celle qui devait permettre d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection avait ramen jusqu'au culot fut dmont non sans peine. Ses morceaux placs avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas chant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante centimtres, vide dans la partie infrieure du boulet. Un verre, pais de quinze centimtres et renforc d'une armature de cuivre, la fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par des boulons. Les crous dvisss, les boulons largus, la plaque se rabattit, et la communication visuelle fut tablie entre l'intrieur et l'extrieur. Michel Ardan s'tait agenouill sur la vitre. Elle tait sombre, comme opaque. Eh bien, s'cria-t-il, et la Terre? --La Terre, dit Barbicane, la voil. --Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argent? --Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine, au moment mme o nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne nous apparatra plus que sous la forme d'un croissant dli qui ne tardera pas disparatre, et alors elle sera noye pour quelques jours dans une ombre impntrable. --a! la Terre! rptait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux cette mince tranche de sa plante natale. L'explication donne par le prsident Barbicane tait juste. La Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernire phase. Elle tait dans son octant et montrait un croissant finement trac sur le fond noir du ciel. Sa lumire, rendue bleutre par l'paisseur de la couche atmosphrique, offrait moins d'intensit que celle du croissant lunaire. Ce croissant se prsentait sous des dimensions considrables. On et dit un arc norme tendu sur le firmament. Quelques points, vivement clairs, surtout dans sa partie concave, annonaient la prsence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient parfois sous d'paisses taches qui ne se voient jamais la surface du disque lunaire. C'taient des anneaux de nuage disposs concentriquement autour du sphrode terrestre. Cependant, par suite d'un phnomne naturel, identique celui qui se produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier apparaissait assez visiblement par un effet de lumire cendre, moins apprciable que la lumire cendre de la Lune. Et la raison de cette intensit moindre est facile comprendre. Lorsque ce reflet se produit sur la Lune, il est d aux rayons solaires que la Terre rflchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il tait d aux rayons solaires rflchis de la Lune vers la Terre. Or, la lumire terrestre est environ treize fois plus intense que la lumire lunaire, ce qui tient la diffrence de volume des deux corps. De l, cette consquence que, dans le phnomne de la lumire cendre, la partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que celle du disque de la Lune, puisque l'intensit du phnomne est proportionnelle au pouvoir clairant des deux astres. Il faut ajouter aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus allonge que celle du disque. Pur effet d'irradiation. Tandis que les voyageurs cherchaient percer les profondes tnbres de l'espace, un bouquet tincelant d'toiles filantes s'panouit leurs yeux. Des centaines de bolides, enflamms au contact de l'atmosphre, rayaient l'ombre de tranes lumineuses et zbraient de leurs feux la partie cendre du disque. A cette poque, la Terre tait dans son prihlie, et le mois de dcembre est si propice l'apparition de ces toiles filantes, que des astronomes en ont compt jusqu' vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, ddaignant les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre saluait de ses plus brillants feux d'artifice le dpart de trois de ses enfants. En somme, c'tait tout ce qu'ils voyaient de ce sphrode perdu dans l'ombre, astre infrieur du monde solaire, qui, pour les grandes plantes, se couche ou se lve comme une simple toile du matin ou du soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'tait plus qu'un croissant fugitif, ce globe o ils avaient laiss toutes leurs affections! Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur, regardrent, tandis que le projectile s'loignait avec une vitesse uniformment dcroissante. Puis, une somnolence irrsistible envahit leur cerveau. tait-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans doute, car aprs la surexcitation de ces dernires heures passes sur la Terre, la raction devait invitablement se produire. Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons. Et, s'tendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientt ensevelis dans un profond sommeil. Mais ils ne s'taient pas assoupis depuis un quart d'heure, que Barbicane se relevait subitement et rveillant ses compagnons d'une voix formidable: J'ai trouv! s'cria-t-il! --Qu'as-tu trouv? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette. --La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la dtonation de la Columbiad! --Et c'est?... fit Nicholl. --Parce que notre projectile allait plus vite que le son! III O l'on s'installe Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donne, les trois amis s'taient replongs dans un profond sommeil. O auraient-ils, pour dormir, trouv un lieu plus calme, un milieu plus paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumires des campagnes, ressentent toutes les secousses imprimes l'corce du globe. Sur mer, le navire, ballott par les lames, n'est que choc et mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches fluides de densits diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait ses htes le repos absolu. Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se ft-il peut-tre indfiniment prolong, si un bruit inattendu ne les et veills vers sept heures du matin, le 2 dcembre, huit heures aprs leur dpart. Ce bruit, c'tait un aboiement trs caractris. Les chiens! Ce sont les chiens! s'cria Michel Ardan, se relevant aussitt. --Ils ont faim, dit Nicholl. --Pardieu! rpondit Michel, nous les avons oublis! --O sont-ils? demanda Barbicane. On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan. pouvant, ananti par le choc initial, il tait rest dans ce coin jusqu'au moment o la voix lui revint avec le sentiment de la faim. C'tait l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan l'encourageait de ses plus gracieuses paroles. Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destine marquera dans les annales cyngtiques! toi que les paens eussent donne pour compagne au dieu Anubis, et les chrtiens pour amie saint Roch! toi, digne d'tre forge en airain par le roi des enfers, comme ce toutou que Jupiter cda la belle Europe au prix d'un baiser! toi, dont la clbrit effacera celle des hros de Montargis et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'lanant vers les espaces interplantaires, seras peut-tre l've des chiens slnites! toi qui justifieras l-haut cette parole de Toussenel: Au commencement. Dieu cra l'homme, et le voyant si faible, il lui donna le chien! Viens, Diane! viens ici! Diane, flatte ou non, s'avanait peu peu et poussait des gmissements plaintifs. Bon! fit Barbicane, je vois bien ve, mais o est Adam? --Adam! rpondit Michel, Adam ne peut tre loin! Il est l, quelque part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite! Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gmir. On constata cependant qu'elle n'tait point blesse, et on lui servit une apptissante pte qui fit taire ses plaintes. Quant Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher longtemps avant de le dcouvrir dans un des compartiments suprieurs du projectile, o un contrecoup, assez inexplicable, l'avait violemment lanc. La pauvre bte, fort endommage, tait dans un piteux tat. Diable! dit Michel, voil notre acclimatation compromise! On descendit le malheureux chien avec prcaution. Sa tte s'tait fracasse contre la vote, et il semblait difficile qu'il revnt d'un tel choc. Nanmoins, il fut confortablement tendu sur un coussin et l, il laissa chapper un soupir. Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre Satellite! Et, ce disant, il offrit quelques gorges d'eau au bless, qui les but avidement. Ces soins donns, les voyageurs observrent attentivement la Terre et la Lune. La Terre n'tait plus figure que par un disque cendr que terminait un croissant plus rtrci que la veille; mais son volume restait encore norme, si on le comparait celui de la Lune qui se rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait. Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fch que nous ne soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est--dire lorsque notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil. --Pourquoi? demanda Nicholl. --Parce que nous aurions aperu sous un nouveau jour nos continents et nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons solaires, celles-l plus sombres et telles qu'on les reproduit sur certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces ples de la Terre sur lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais repos! --Sans doute, rpondit Barbicane, mais si la Terre avait t pleine, la Lune aurait t nouvelle, c'est--dire invisible au milieu de l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but d'arrive que le point de dpart. --Vous avez raison, Barbicane, rpondit le capitaine Nicholl, et d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps, pendant les longues nuits lunaires, de considrer loisir ce globe o fourmillent nos semblables! --Nos semblables! s'cria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont pas plus nos semblables que les Slnites! Nous habitons un monde nouveau, peupl de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-del de nous, en dehors de nous, l'humanit finit, et nous sommes les seules populations de ce microcosme jusqu'au moment o nous deviendrons de simples Slnites! --Dans quatre-vingt-huit heures environ, rpliqua le capitaine. --Ce qui veut dire?... demanda Michel Ardan. --Qu'il est huit heures et demie, rpondit Nicholl. --Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver mme l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne djeunerions pas illico. En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans manger, et leur estomac subissait alors les imprieuses lois de la faim. Michel Ardan, en sa qualit de Franais, se dclara cuisinier en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents. Le gaz donna les quelques degrs de chaleur suffisants pour les apprts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les lments de ce premier festin. Le djeuner dbuta par trois tasses d'un bouillon excellent, d la liqufaction dans l'eau chaude de ces prcieuses tablettes Liebig, prpares avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au bouillon de boeuf succdrent quelques tranches de beefsteak comprims la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que s'ils fussent sortis des cuisines du caf Anglais. Michel, homme d'imagination, soutint mme qu'ils taient saignants. Des lgumes conservs et plus frais que nature, dit aussi l'aimable Michel, succdrent au plat de viande, et furent suivis de quelques tasses de th avec tartines beurres l'amricaine. Ce breuvage, dclar exquis, tait d l'infusion de feuilles de premier choix dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses la disposition des voyageurs. Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dnicha une fine bouteille de Nuits, qui se trouvait par hasard dans le compartiment des provisions. Les trois amis la burent l'union de la Terre et de son satellite. Et comme si ce n'tait pas assez de ce vin gnreux qu'il avait distill sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de la partie. Le projectile sortait en ce moment du cne d'ombre projet par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frapprent directement le disque infrieur du boulet, en raison de l'angle que fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre. Le Soleil! s'cria Michel Ardan. --Sans doute, rpondit Barbicane. Je l'attendais. --Cependant, dit Michel, le cne d'ombre que la Terre laisse dans l'espace s'tend au-del de la Lune? --Beaucoup au-del, si on ne tient pas compte de la rfraction atmosphrique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppe dans cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds concident avec les phases de la Pleine-Lune et il y a clipse. Si nous tions partis au moment d'une clipse de Lune, tout notre trajet se ft accompli dans l'ombre, ce qui et t fcheux. --Pourquoi? --Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile, baign au milieu des rayons solaires recueillera leur lumire et leur chaleur. Donc, conomie de gaz, conomie prcieuse tous gards. En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphre n'adoucissait la temprature et l'clat, le projectile se rchauffait et s'clairait comme s'il et subitement pass de l'hiver l't. La Lune en haut, le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux. Il fait bon ici, dit Nicholl. --Je le crois bien! s'cria Michel Ardan. Avec un peu de terre vgtale rpandue sur notre plante d'aluminium, nous ferions pousser les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est que les parois du boulet n'entrent en fusion! --Rassure-toi, mon digne ami, rpondit Barbicane. Le projectile a support une temprature bien autrement leve, pendant qu'il glissait sur les couches atmosphriques. Je ne serais mme pas tonn qu'il se ft montr aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en feu. --Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rtis. --Ce qui m'tonne, rpondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas t. C'tait l un danger que nous n'avions pas prvu. --Je le craignais, moi, rpondit simplement Nicholl. --Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine! s'cria Michel Ardan en serrant la main de son compagnon. Cependant Barbicane procdait son installation dans le projectile comme s'il n'et jamais d le quitter. On se rappelle que ce wagon arien offrait sa base une superficie de cinquante-quatre pieds carrs. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa vote, habilement amnag l'intrieur, peu encombr par les instruments et ustensiles de voyage qui occupaient chacun une place spciale, il laissait ses trois htes une certaine libert de mouvements. L'paisse vitre, engage dans une partie du culot, pouvait supporter impunment un poids considrable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la frappait directement de ses rayons, clairant par en dessous l'intrieur du projectile, y produisait de singuliers effets de lumire. On commena par vrifier l'tat de la caisse eau et de la caisse aux vivres. Ces rcipients n'avaient aucunement souffert, grce aux dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres taient abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une anne entire. Barbicane avait voulu se prcautionner pour le cas o le projectile arriverait sur une portion absolument strile de la Lune. Quant l'eau et la rserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, s'en rapporter aux dernires observations des astronomes, la Lune conservait une atmosphre basse, dense, paisse, au moins dans ses valles profondes, et l les ruisseaux, les sources ne pouvaient manquer. Donc, pendant la dure du trajet et pendant la premire anne de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux explorateurs ne devaient tre prouvs ni par la faim ni par la soif. Restait la question de l'air l'intrieur du projectile. L encore, toute scurit. L'appareil Reiset et Regnaut, destin la production de l'oxygne, tait aliment pour deux mois de chlorate de potasse. Il consommait ncessairement une certaine quantit de gaz, car il devait maintenir au-dessus de quatre cents degrs la matire productrice. Mais l encore, on tait en fonds. L'appareil ne demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait automatiquement. A cette temprature leve, le chlorate de potasse, se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygne qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de potasse? Les sept livres d'oxygne ncessaire la consommation quotidienne des htes du projectile. Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygne dpens, il fallait encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or, depuis une douzaine d'heures, l'atmosphre du boulet s'tait charge de ce gaz absolument dltre, produit dfinitif de la combustion des lments du sang par l'oxygne inspir. Nicholl reconnut cet tat de l'air en voyant Diane haleter pniblement. En effet, l'acide carbonique--par un phnomne identique celui qui se produit dans la fameuse Grotte du Chien--se massait vers le fond du projectile, en raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tte basse, devait donc souffrir avant ses matres de la prsence de ce gaz. Mais le capitaine Nicholl se hta de remdier cet tat de choses. Il disposa sur le fond du projectile plusieurs rcipients contenant de la potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette matire, trs avide d'acide carbonique, l'absorba compltement et purifia ainsi l'air intrieur. L'inventaire des instruments fut alors commenc. Les thermomtres et les baromtres avaient rsist, sauf un thermomtre minima dont le verre s'tait bris. Un excellent anrode, retir de la bote ouate qui le contenait, fut accroch l'une des parois. Naturellement, il ne subissait et ne marquait que la pression de l'air l'intrieur du projectile. Mais il indiquait aussi la quantit de vapeur d'eau qu'il renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760 millimtres. C'tait du beau temps. Barbicane avait emport aussi plusieurs compas qui furent retrouvs intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille tait affole, c'est--dire sans direction constante. En effet, la distance o le boulet se trouvait de la Terre, le ple magntique ne pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces boussoles, transportes sur le disque lunaire, y constateraient peut-tre des phnomnes particuliers. En tout cas, il tait intressant de vrifier si le satellite de la Terre se soumettait comme elle l'influence magntique. Un hypsomtre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un sextant destin prendre la hauteur du Soleil, un thodolite, instrument de godsie qui sert lever les plans et rduire les angles l'horizon, les lunettes dont l'usage devait tre trs apprci aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visits avec soin et reconnus bons, malgr la violence de la secousse initiale. Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont Nicholl avait fait un choix spcial; quant aux sacs de graines varies, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les terres slnites, ils taient leur place dans les coins suprieurs du projectile. L s'vidait une sorte de grenier encombr d'objets que le prodigue Franais y avait empils. Quels ils taient, on ne savait gure, et le joyeux garon ne s'expliquait pas l-dessus. De temps en temps, il montait par des crampons rivs aux parois jusqu' ce capharnam, dont il s'tait rserv l'inspection. Il rangeait, il arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines botes mystrieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux refrain de France qui gayait la situation. Barbicane observa avec intrt que ses fuses et autres artifices n'avaient pas t endommags. Ces pices importantes, puissamment charges, devaient servir ralentir la chute du projectile, lorsque celui-ci, sollicit par l'attraction lunaire, aprs avoir dpass le point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune. Chute, d'ailleurs, qui devait tre six fois moins rapide qu'elle ne l'et t la surface de la Terre, grce la diffrence de masse des deux astres. L'inspection se termina donc la satisfaction gnrale. Puis chacun revint observer l'espace par les fentres latrales et travers la vitre infrieure. Mme spectacle. Toute l'tendue de la sphre cleste, fourmillant d'toiles et de constellations d'une puret merveilleuse, rendre fou un astronome. D'un ct, le Soleil, comme la gueule d'un four embras, disque blouissant sans aurole, se dtachant sur le fond noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par rflexion, et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un demi-lisr argent: c'tait la Terre. et l, des nbuleuses masses comme de gros flocons d'une neige sidrale, et du znith au nadir, un immense anneau form d'une impalpable poussire d'astres, cette voie lacte, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour une toile de quatrime grandeur! Les observateurs ne pouvaient dtacher leurs regards de ce spectacle si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'ide. Que de rflexions il leur suggra! Quelles motions inconnues il veilla dans leur me! Barbicane voulut commencer le rcit de son voyage sous l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits qui signalaient le dbut de son entreprise. Il crivait tranquillement de sa grosse criture carre et dans un style un peu commercial. Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextrit sans pareille. Michel Ardan causait tantt avec Barbicane qui ne lui rpondait gure, tantt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec Diane qui ne comprenait rien ses thories, avec lui-mme enfin, se faisant demandes et rponses, allant, venant, s'occupant de mille dtails, tantt courb sur la vitre infrieure, tantt juch dans les hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme il reprsentait l'agitation et la loquacit franaise, et l'on est pri de croire qu'elle tait dignement reprsente. La journe, ou plutt--car l'expression n'est pas juste--le laps de douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper copieux, finement prpar. Aucun incident de nature altrer la confiance des voyageurs ne s'tait encore produit. Aussi, pleins d'espoir, dj srs du succs, ils s'endormirent paisiblement, tandis que le projectile, sous une vitesse uniformment dcroissante, franchissait les routes du ciel. IV Un peu d'algbre La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot nuit est impropre. La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil. Astronomiquement, il faisait jour sur la partie infrieure du boulet, nuit sur sa partie suprieure. Lors donc que dans ce rcit ces deux mots sont employs, ils expriment le laps de temps qui s'coule entre le lever et le coucher du Soleil sur la Terre. Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgr son excessive vitesse, le projectile semblait tre absolument immobile. Aucun mouvement ne trahissait sa marche travers l'espace. Le dplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la masse d'air circule avec le corps entran. Quel habitant de la Terre s'aperoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant raison de quatre-vingt-dix mille kilomtres par heure? Le mouvement, dans ces conditions, ne se ressent pas plus que le repos. Aussi tout corps y est-il indiffrent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant qu'aucune force trangre ne le dplacera. Est-il en mouvement, il ne s'arrtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette indiffrence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie. Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une immobilit absolue, tant enferms l'intrieur du projectile. L'effet et t le mme, d'ailleurs, s'ils se fussent placs l'extrieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils auraient jur qu'ils flottaient dans une stagnation complte. Ce matin-l, le 3 dcembre, les voyageurs furent rveills par un bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit l'intrieur du wagon. Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du projectile, et fermant une caisse entrouverte: Veux-tu te taire? dit-il voix basse. Cet animal-l va faire manquer ma combinaison! Cependant Nicholl et Barbicane s'taient rveills. Un coq? avait dit Nicholl. --Eh non! mes amis, rpondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu vous rveiller par cette vocalise champtre! Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui et fait honneur au plus orgueilleux des gallinacs. Les deux Amricains ne purent s'empcher de rire. Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air souponneux. --Oui, rpondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est trs gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures socits! Puis, dtournant la conversation: Sais-tu, Barbicane, dit-il, quoi j'ai pens toute la nuit? --Non, rpondit le prsident. --A nos amis de Cambridge. Tu as dj remarqu que je suis un admirable ignorant des choses mathmatiques. Il m'est donc impossible de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la Columbiad pour atteindre la Lune. --Tu veux dire, rpliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre o les attractions terrestre et lunaire se font quilibre, car, partir de ce point situ aux neuf diximes du parcours environ, le projectile tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur. --Soit, rpondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu calculer la vitesse initiale? --Rien n'tait plus ais, rpondit Barbicane. --Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan. --Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions tabli, si la note de l'Observatoire ne nous et vit cette peine. --Eh bien, mon vieux Barbicane, rpondit Michel, on m'et plutt coup la tte, en commenant par les pieds, que de me faire rsoudre ce problme-l! --Parce que tu ne sais pas l'algbre, rpliqua tranquillement Barbicane. --Ah! vous voil bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez avoir tout dit quand vous avez dit: l'algbre. --Michel, rpliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans marteau ou labourer sans charrue? --Difficilement. --Eh bien, l'algbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et un bon outil pour qui sait l'employer. --Srieusement? --Trs srieusement. --Et tu pourrais manier cet outil-l devant moi? --Si cela t'intresse. --Et me montrer comment on a calcul la vitesse initiale de notre wagon? --Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les lments du problme, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune, du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune, je puis tablir exactement quelle a d tre la vitesse initiale du projectile, et cela par une simple formule. --Voyons la formule. --Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe trace rellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je considrerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit. --Et pourquoi? --Parce que ce serait chercher la solution de ce problme qu'on appelle le problme des trois corps, et que le calcul intgral n'est pas encore assez avanc pour le rsoudre. --Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathmatiques n'ont donc pas dit leur dernier mot? --Certainement non, rpondit Barbicane. --Bon! Peut-tre les Slnites ont-ils pouss plus loin que vous le calcul intgral! Et propos, qu'est-ce que ce calcul intgral? --C'est un calcul qui est l'inverse du calcul diffrentiel, rpondit srieusement Barbicane. --Bien oblig. --Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantits finies dont on connat la diffrentielle. --Au moins, voil qui est clair, rpondit Michel d'un air on ne peut plus satisfait. --Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouv la formule demande. Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl observait l'espace, laissant son compagnon le soin du djeuner. Une demi-heure ne s'tait pas coule que Barbicane, relevant la tte, montrait Michel Ardan une page couverte de signes algbriques, au milieu desquels se dtachait cette formule gnrale: % 1 2 2 r m' r r % - (v - v ) = gr { --- - 1 + --- ( --- - ---) } % 2 0 x m d-x d-r \( \frac{1}{2}\left(v^2-v_0^2\right)= gr\left\{\frac{r}{x}-1+\frac{m'}{m}\left(\frac{r}{d-x}- \frac{r}{d-r}\right)\right\} \) Et cela signifie?..., demanda Michel --Cela signifie, rpondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_ zro carr, gale _gr_ multipli par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_ prime sur _m_ multipli par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_ moins _r_... --_X_ sur _y_ mont sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'cria Michel Ardan en clatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine? --Rien n'est plus clair. --Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en demande pas davantage. --Rieur sempiternel! rpliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algbre, et tu en auras jusqu'au menton! --J'aime mieux qu'on me pende! --En effet, rpondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur, ceci me parat bien trouv, Barbicane. C'est l'intgrale de l'quation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne le rsultat cherch. --Mais je voudrais comprendre! s'cria Michel. Je donnerais dix ans de la vie de Nicholl pour comprendre! --Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zro carr, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force vive. --Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie? --Sans doute, Michel, rpondit le capitaine. Tous ces signes, qui te paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair, le plus net, le plus logique pour qui sait le lire. --Et tu prtends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces hiroglyphes, plus incomprhensibles que des ibis gyptiens, tu pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au projectile? --Incontestablement, rpondit Nicholl, et mme par cette formule, je pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse un point quelconque de son parcours. --Ta parole? --Ma parole. --Alors, tu es aussi malin que notre prsident? --Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est d'tablir une quation qui tienne compte de toutes les conditions du problme. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmtique, et n'exige que la connaissance des quatre rgles. --C'est dj beau! rpondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu faire une addition juste et qui dfinissait ainsi cette rgle: Petit casse-tte chinois qui permet d'obtenir des totaux indfiniment varis. Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait certainement trouv cette formule. Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'tudie, plus je la trouve merveilleusement tablie. --Maintenant, coute, dit Barbicane son ignorant camarade, et tu vas voir que toutes ces lettres ont une signification. --J'coute, dit Michel d'un air rsign. --_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour calculer les attractions. --Cela je le comprends. --_r_ est le rayon de la Terre. --_r_, rayon. Admis. --_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants, puisque l'attraction est proportionnelle aux masses. --C'est entendu. --_g_ reprsente la gravit, la vitesse acquise au bout d'une seconde par un corps qui tombe la surface de la Terre. Est-ce clair? --De l'eau de roche! rpondit Michel. --Maintenant, je reprsente par _x_ la distance variable qui spare le projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce projectile cette distance. --Bon. --Enfin, l'expression _v_ zro qui figure dans l'quation est la vitesse que possde le boulet au sortir de l'atmosphre. --En effet, dit Nicholl, c'est ce point qu'il faut calculer cette vitesse, puisque nous savons dj que la vitesse au dpart vaut exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphre. --Comprends plus! fit Michel. --C'est pourtant bien simple, dit Barbicane. --Pas si simple que moi, rpliqua Michel. --Cela veut dire que lorsque notre projectile est arriv la limite de l'atmosphre terrestre, il avait dj perdu un tiers de sa vitesse initiale. --Tant que cela? --Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches atmosphriques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement, plus il trouvait de rsistance de la part de l'air. --a, je l'admets, rpondit Michel, et je le comprends, bien que tes _v_ zro deux et tes _v_ zro carrs se secouent dans ma tte comme des clous dans un sac! --Premier effet de l'algbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour t'achever, nous allons tablir la donne numrique de ces diverses expressions, c'est--dire chiffrer leur valeur. --Achevez-moi! rpondit Michel. --De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres sont calculer. --Je me charge de ces dernires, dit Nicholl. --Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui, sous la latitude de la Floride notre point de dpart, gale six millions trois cent soixante-dix mille mtres. _d_, c'est--dire la distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut cinquante-six rayons terrestres, soit... Nicholl chiffra rapidement. Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille mtres, au moment o la Lune est son prige, c'est--dire sa distance la plus rapproche de la Terre. --Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est--dire le rapport de la masse de la Lune celle de la Terre, gale un quatre-vingt-unime. --Parfait, dit Michel. --_g_, la gravit, est la Floride de neuf mtres quatre-vingt-un. D'o rsulte que _gr_ gale... --Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mtres carrs, rpondit Nicholl. --Et maintenant? demanda Michel Ardan. --Maintenant que les expressions sont chiffres, rpondit Barbicane, je vais chercher la vitesse _v_ zro, c'est--dire la vitesse que doit avoir le projectile en quittant l'atmosphre pour atteindre le point d'attraction gale avec une vitesse nulle. Puisque, ce moment, la vitesse sera nulle, je pose qu'elle galera zro, et que _x_, la distance o se trouve ce point neutre, sera reprsente par les neuf diximes de _d_, c'est--dire de la distance qu spare les deux centres. --J'ai une vague ide que cela doit tre ainsi, dit Michel. --J'aurai donc alors: _x_ gale neuf diximes de _d_, et _v_ gale zro, et ma formule deviendra... Barbicane crivit rapidement sur le papier: \( v_0^2=2gr\left\{1-\frac{10r}{9d}-\frac{1}{81} \left(\frac{10r}{d}-\frac{r}{d-r}\right)\right\} \) Nicholl lut d'un oeil avide. C'est cela! c'est cela! s'cria-t-il. --Est-ce clair? demanda Barbicane. --C'est crit en lettres de feu! rpondit Nicholl. --Les braves gens! murmurait Michel. --As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane. --Si j'ai compris! s'cria Michel Ardan, mais c'est--dire que ma tte en clate! --Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zro deux gale deux _gr_ multipli par un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unime multipli par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_. --Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au sortir de l'atmosphre, il n'y a plus qu' calculer. Le capitaine, en praticien rompu toutes les difficults, se mit chiffrer avec une rapidit effrayante. Divisions et multiplications s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grlaient sa page blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan comprimait deux mains une migraine naissante. Eh bien? demanda Barbicane, aprs plusieurs minutes de silence. --Eh bien, tout calcul fait, rpondit Nicholl, _v_ zro, c'est--dire la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphre, pour atteindre le point d'gale attraction, a d tre de... --De?... fit Barbicane. --De onze mille cinquante et un mtres dans la premire seconde. --Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites! --Onze mille cinquante et un mtres. --Maldiction! s'cria le prsident en faisant un geste de dsespoir. --Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, trs surpris. --Ce que j'ai! Mais si ce moment la vitesse tait dj diminue d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait d tre... --De seize mille cinq cent soixante-seize mtres! rpondit Nicholl. --Et l'Observatoire de Cambridge, qui a dclar que onze mille mtres suffisaient au dpart, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette vitesse! --Eh bien? demanda Nicholl. --Eh bien, elle sera insuffisante! --Bon. --Nous n'atteindrons pas le point neutre! --Sacrebleu! --Nous n'irons mme pas moiti chemin! --Nom d'un boulet! s'cria Michel Ardan, sautant comme si le projectile ft sur le point de heurter le sphrode terrestre. --Et nous retomberons sur la Terre! V Les froids de l'espace Cette rvlation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire. Nicholl revit ses chiffres. Ils taient exacts. Quant la formule qui les avait dtermins, on ne pouvait souponner sa justesse, et vrification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize mille cinq cent soixante-seize mtres dans la premire seconde tait ncessaire pour atteindre le point neutre. Les trois amis se regardrent silencieusement. De djeuner, plus question. Barbicane, les dents serres, les sourcils contracts, les poings ferms convulsivement, observait travers le hublot. Nicholl s'tait crois les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan murmurait: Voil bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et l'craser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme! Tout d'un coup, le capitaine fit une rflexion qui alla droit Barbicane. Ah ! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis depuis trente-deux heures. Plus de la moiti de notre trajet est parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache! Barbicane ne rpondit pas. Mais, aprs un coup d'oeil rapide jet au capitaine, il prit un compas qui lui servait mesurer la distance angulaire du globe terrestre. Puis, travers la vitre infrieure, il fit une observation trs exacte, vu l'immobilit apparente du projectile. Se relevant alors, essuyant son front o perlaient des gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl comprenait que le prsident voulait dduire de la mesure du diamtre terrestre la distance du boulet la Terre. Il le regardait anxieusement. Non! s'cria Barbicane aprs quelques instants, non, nous ne tombons pas! Nous sommes dj plus de cinquante mille lieues de la Terre! Nous avons dpass ce point o le projectile aurait d s'arrter, si sa vitesse n'et t que de onze mille mtres au dpart! Nous montons toujours! --C'est vident, rpondit Nicholl, et il faut en conclure que notre vitesse initiale, sous la pousse des quatre cent mille livres de fulmi-coton, a dpass les onze mille mtres rclams. Je m'explique alors que nous ayons rencontr, aprs treize minutes seulement, le deuxime satellite qui gravite plus de deux mille lieues de la Terre. --Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane, qu'en rejetant l'eau renferme entre ses cloisons brisantes, le projectile s'est trouv subitement allg d'un poids considrable. --Juste! fit Nicholl. --Ah! mon brave Nicholl, s'cria Barbicane, nous sommes sauvs! --Eh bien, rpondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes sauvs, djeunons. En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait t, trs heureusement, suprieure la vitesse indique par l'Observatoire de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en tait pas moins tromp. Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent table et djeunrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus encore. La confiance tait plus grande aprs qu'avant l'incident de l'algbre. Pourquoi ne russirions-nous pas? rptait Michel Ardan. Pourquoi n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancs. Pas d'obstacles devant nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus libre que celle du navire qui se dbat contre la mer, plus libre que celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive o il veut, si un ballon monte o il lui plat, pourquoi notre projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a vis. --Il l'atteindra, dit Barbicane. --Ne ft-ce que pour honorer le peuple amricain, ajouta Michel Ardan, le seul peuple qui ft capable de mener bien une telle entreprise, le seul qui pt produire un prsident Barbicane! Ah! j'y pense, maintenant que nous n'avons plus d'inquitude, qu'allons-nous devenir? Nous allons nous ennuyer royalement! Barbicane et Nicholl firent un geste de dngation. Mais j'ai prvu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez qu' parler. J'ai votre disposition, checs, dames, cartes, dominos! Il ne me manque qu'un billard! --Quoi! demanda Barbicane, tu as emport de pareils bibelots? --Sans doute, rpondit Michel, et non seulement pour nous distraire, mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets slnites. --Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habite, ses habitants ont apparu quelques milliers d'annes avant ceux de la Terre, car on ne peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le ntre. Si donc les Slnites existent depuis des centaines de mille ans, si leur cerveau est organis comme le cerveau humain, ils ont invent tout ce que nous avons invent dj, et mme ce que nous inventerons dans la suite des sicles. Ils n'auront rien apprendre de nous et nous aurons tout apprendre d'eux. --Quoi! rpondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme Phidias, Michel-Ange ou Raphal? --Oui. --Des potes comme Homre, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo? --J'en suis sr. --Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant? --Je n'en doute pas. --Des savants comme Archimde, Euclide, Pascal, Newton? --Je le jurerais. --Des comiques comme Arnal et des photographes comme... comme Nadar? --J'en suis sr. --Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et mme plus forts, ces Slnites, pourquoi n'ont-ils pas tent de communiquer avec la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lanc un projectile lunaire jusqu'aux rgions terrestres? --Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? rpondit srieusement Barbicane. --En effet, ajouta Nicholl, cela leur tait plus facile qu' nous, et pour deux raisons: la premire parce que l'attraction est six fois moindre la surface de la Lune qu' la surface de la Terre, ce qui permet un projectile de s'enlever plus aisment: la seconde, parce qu'il suffisait d'envoyer ce projectile huit mille lieues seulement au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de projection dix fois moins forte. --Alors, reprit Michel, je rpte: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait? --Et moi rpliqua Barbicane, je rpte: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? --Quand? --Il y a des milliers d'annes, avant l'apparition de l'homme sur la Terre. --Et le boulet? O est le boulet? Je demande voir le boulet! --Mon ami, rpondit Barbicane, la mer couvre les cinq siximes de notre globe. De l, cinq bonnes raisons pour supposer que le projectile lunaire, s'il a t lanc, est maintenant immerg au fond de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans quelque crevasse, l'poque o l'corce terrestre n'tait pas encore suffisamment forme. --Mon vieux Barbicane, rpondit Michel, tu as rponse tout et je m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothse qui me sourirait mieux que les autres; c'est que les Slnites, tant plus vieux que nous, sont plus sages et n'ont point invent la poudre! En ce moment, Diane se mla la conversation par un aboiement sonore. Elle rclamait son djeuner. Ah! fit Michel Ardan, discuter ainsi, nous oublions Diane et Satellite! Aussitt, une respectable pte fut offerte la chienne qui la dvora de grand apptit. Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions d faire de ce projectile une seconde arche de No et emporter dans la Lune un couple de tous les animaux domestiques. --Sans doute, rpondit Barbicane, mais la place et manqu. --Bon! dit Michel, en se serrant un peu! --Le fait est, rpondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval, tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire. Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une curie ni une table. --Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un ne, rien qu'un petit ne, cette courageuse et patiente bte qu'aimait monter le vieux Silne! Je les aime, ces pauvres nes! Ce sont bien les animaux les moins favoriss de la cration. Non seulement on les frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi aprs leur mort! --Comment l'entends-tu? demanda Barbicane. --Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour! Barbicane et Nicholl ne purent s'empcher de rire cette rflexion saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrta. Celui-ci s'tait courb vers la niche de Satellite et se relevait en disant: Bon! Satellite n'est plus malade. --Ah! fit Nicholl. --Non, reprit Michel, il est mort. Voil, ajouta-t-il d'un ton piteux, voil qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que tu ne fasses pas souche dans les rgions lunaires! En effet, l'infortun Satellite n'avait pu survivre sa blessure. Il tait mort et bien mort. Michel Ardan trs dcontenanc, regardait ses amis. Il se prsente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore. --Non, sans doute, rpondit Nicholl, mais nos hublots sont fixs par des charnires. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des deux et nous jetterons ce corps dans l'espace. Le prsident rflchit pendant quelques instants. et dit: Oui, il faudra procder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses prcautions. --Pourquoi? demanda Michel. --Pour deux raisons que tu vas comprendre rpondit Barbicane. La premire est relative l'air renferm dans le projectile, et dont il ne faut perdre que le moins possible. --Mais puisque nous le refaisons, cet air! --En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygne, mon brave Michel,--et ce propos veillons bien ce que l'appareil ne fournisse pas cet oxygne en quantit immodre, car cet excs amnerait en nous des troubles physiologiques trs graves. Mais si nous refaisons l'oxygne, nous ne refaisons pas l'azote, ce vhicule que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet azote s'chapperait rapidement par les hublots ouverts. --Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel. --D'accord, mais agissons rapidement. --Et la seconde raison? demanda Michel. --La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid extrieur, qui est excessif, pntrer dans le projectile, sous peine d'tre gels vivants. --Cependant, le Soleil... --Le Soleil chauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il n'chauffe pas le vide o nous flottons en ce moment. O il n'y a pas d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumire diffuse, et de mme qu'il fait noir, il fait froid l o les rayons du Soleil n'arrivent pas directement. Cette temprature n'est donc autre que la temprature produite par le rayonnement stellaire, c'est--dire celle que subirait le globe terrestre si le Soleil s'teignait un jour. --Ce qui n'est pas craindre, rpondit Nicholl. --Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil ne s'teigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'loigne de lui? --Bon! fit Barbicane, voil Michel avec ses ides! --Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a travers la queue d'une comte en 1861? Or, supposons une comte dont l'attraction soit suprieure l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entrane une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune action sa surface. --Cela peut se produire, en effet, rpondit Barbicane, mais les consquences d'un pareil dplacement pourraient bien ne pas tre aussi redoutables que tu le supposes. --Et pourquoi? --Parce que le froid et le chaud s'quilibreraient encore sur notre globe. On a calcul que si la Terre et t entrane par la comte de 1861, elle n'aurait pas ressenti, sa plus grande distance du Soleil, une chaleur seize fois suprieure celle que nous envoie la Lune, chaleur qui, concentre au foyer des plus fortes lentilles, ne produit aucun effet apprciable. --Eh bien? fit Michel. --Attends un peu, rpondit Barbicane. On calcul aussi, qu' son prihlie, sa distance la plus rapproche du Soleil, la Terre aurait support une chaleur gale vingt-huit mille fois celle de l't. Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matires terrestres et de vaporiser les eaux, et form un pais anneau de nuages qui aurait amoindri cette temprature excessive. De l, compensation entre les froids de l'aphlie et les chaleurs du prihlie, et une moyenne probablement supportable. --Mais combien de degrs estime-t-on la temprature des espaces plantaires? demanda Nicholl. --Autrefois, rpondit Barbicane, on croyait que cette temprature tait excessivement basse. En calculant son dcroissement thermomtrique, on arrivait la chiffrer par millions de degrs au-dessous de zro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un savant illustre de l'Acadmie des Sciences, qui a ramen ces nombres de plus justes estimations. Suivant lui, la temprature de l'espace ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrs. --Peuh! fit Michel. --C'est peu prs, rpondit Barbicane, la temprature qui fut observe dans les rgions polaires, l'le Melville ou au fort Reliance, soit environ cinquante-six degrs centigrades au-dessous de zro. --Il reste prouver, dit Nicholl, que Fourier ne s'est pas abus dans ses valuations. Si je ne me trompe, un autre savant franais, M. Pouillet, estime la temprature de l'espace cent soixante degrs au-dessous de zro. C'est ce que nous vrifierons. --Pas en ce moment, rpondit Barbicane, car les rayons solaires, frappant directement notre thermomtre, donneraient, au contraire, une temprature trs leve. Mais lorsque nous serons arrivs sur la Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces prouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette exprience, car notre satellite se meut dans le vide. --Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide absolu? --C'est le vide absolument priv d'air. --Et dans lequel l'air n'est remplac par rien? --Si. Par l'ther, rpondit Barbicane. --Ah! Et qu'est-ce que l'ther? --L'ther, mon ami, c'est une agglomration d'atomes impondrables, qui, relativement leurs dimensions, disent les ouvrages de physique molculaire, sont aussi loigns les uns des autres que les corps clestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est infrieure un trois-millionimes de millimtre. Ce sont ces atomes qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumire et la chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions d'ondulations, n'ayant que quatre six dix-millimes de millimtre d'amplitude. --Milliards de milliards! s'cria Michel Ardan, on les a donc mesures et comptes, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce sont des chiffres de savants qui pouvantent l'oreille et ne disent rien l'esprit. --Il faut pourtant bien chiffrer... --Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras rpt que le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avanc. Aussi, je prfre, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double Ligeois_ qui vous dit tous btement: Le Soleil, c'est une citrouille de deux pieds de diamtre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un pois, Vnus, un petit pois, Mars, une grosse tte d'pingle, Mercure un grain de moutarde, et Junon, Crs, Vesta et Pallas, de simples grains de sable! On sait au moins quoi s'en tenir! Aprs cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions qu'ils alignent sans sourciller, l'on procda l'ensevelissement de Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la mme manire que les marins jettent un cadavre la mer. Mais, ainsi que l'avait recommand le prsident Barbicane, il fallut oprer vivement, de faon perdre le moins possible de cet air que son lasticit aurait rapidement panch dans le vide. Les boulons du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente centimtres, furent dvisss avec soin, tandis que Michel, tout contrit, se prparait lancer son chien dans l'espace. La vitre, manoeuvre par un puissant levier qui permettait de vaincre la pression de l'air intrieur sur les parois du projectile, tourna rapidement sur ses charnires, et Satellite fut projet au-dehors. C'est peine si quelques molcules d'air s'chapprent, et l'opration russit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas de se dbarrasser ainsi des dbris inutiles qui encombraient le wagon. VI Demandes et rponses Le 4 dcembre, les chronomtres marquaient cinq heures du matin terrestre, quand les voyageurs se rveillrent, aprs cinquante-quatre heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dpass que de cinq heures quarante minutes, la moiti de la dure assigne leur sjour dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient dj accompli prs des sept diximes de la traverse. Cette particularit tait due la dcroissance rgulire de leur vitesse. Lorsqu'ils observrent la Terre par la vitre infrieure, elle ne leur apparut plus que comme une tache sombre, noye dans les rayons solaires. Plus de croissant, plus de lumire cendre. Le lendemain, minuit, la Terre devait tre nouvelle, au moment prcis o la Lune serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en plus de la ligne suivie par le projectile, de manire se rencontrer avec lui l'heure indique. Tout autour, la vote noire tait constelle de points brillants qui semblaient se dplacer avec lenteur. Mais la distance considrable o ils se trouvaient, leur grosseur relative ne paraissait pas s'tre modifie. Le Soleil et les toiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre. Quant la Lune, elle avait considrablement grossi; mais les lunettes des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de faire d'utiles observations sa surface, et d'en reconnatre les dispositions topographiques ou gologiques. Aussi, le temps s'coulait-il en conversations interminables. On causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de connaissances particulires. Barbicane et Nicholl, toujours srieux, Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa direction, les incidents qui pouvaient survenir, les prcautions que ncessiterait sa chute sur la Lune, c'tait l matire inpuisable conjectures. Prcisment, en djeunant, une demande de Michel, relative au projectile, provoqua une assez curieuse rponse de Barbicane et digne d'tre rapporte. Michel, supposant le boulet brusquement arrt, lorsqu'il tait encore anim de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles auraient t les consquences de cet arrt. Mais, rpondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait pu tre arrt. --Supposons-le, rpondit Michel. --Supposition irralisable, rpliqua le pratique Barbicane. A moins que la force d'impulsion ne lui et fait dfaut. Mais alors, sa vitesse aurait dcru peu peu, et il ne se ft pas brusquement arrt. --Admets qu'il ait heurt un corps dans l'espace. --Lequel? --Ce bolide norme que nous avons rencontr. --Alors, dit Nicholl, le projectile et t bris en mille pices, et nous avec. --Mieux que cela, rpondit Barbicane, nous aurions t brls vifs. --Brls! s'cria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se soit pas prsent pour voir. --Et tu aurais vu, rpondit Barbicane. On sait maintenant que la chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait chauffer de l'eau, c'est--dire quand on lui ajoute de la chaleur, cela veut dire que l'on donne du mouvement ses molcules. --Tiens! fit Michel, voil une thorie ingnieuse! --Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phnomnes du calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement molculaire, une simple oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un train, le train s'arrte. Mais que devient le mouvement dont il tait anim? Il se transforme en chaleur, et le frein s'chauffe. Pourquoi graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empcher de s'chauffer, attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par transformation. Comprends-tu? --Si je comprends! rpondit Michel, admirablement. Ainsi, par exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue grosses gouttes, pourquoi suis-je forc de m'arrter? Tout simplement, parce que mon mouvement s'est transform en chaleur! Barbicane ne put s'empcher de sourire cette repartie de Michel. Puis, reprenant sa thorie: Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en et t de notre projectile comme de la balle qui tombe brlante aprs avoir frapp la plaque de mtal. C'est son mouvement qui s'est chang en chaleur. En consquence, j'affirme que si notre boulet avait heurt le bolide, sa vitesse, brusquement anantie, et dtermin une chaleur capable de le volatiliser instantanment. --Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrtait subitement dans son mouvement de translation? --Sa temprature serait porte un tel point, rpondit Barbicane, qu'elle serait immdiatement rduite en vapeurs. --Bon, fit Michel, voil un moyen de finir le monde qui simplifierait bien les choses. --Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl. --D'aprs les calculs, rpondit Barbicane, cette chute dvelopperait une chaleur gale la chaleur produite par seize cents globes de charbon gaux en volume au globe terrestre. --Bon surcrot de temprature pour le Soleil, rpliqua Michel Ardan, et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur plante. --Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement arrt produit de la chaleur. Et cette thorie a permis d'admettre que la chaleur du disque solaire est alimente par une grle de bolides qui tombe incessamment sa surface. On a mme calcul... --Dfions-nous, murmura Michel, voil les chiffres qui s'avancent. --On a mme calcul, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur gale celle de quatre mille masses de houille d'un volume gal. --Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel. --Elle est gale celle que produirait la combustion d'une couche de charbon qui entourerait le Soleil sur une paisseur de vingt-sept kilomtres. --Et cette chaleur?... --Elle serait capable de faire bouillir par heure deux milliards neuf cents millions de myriamtres cubes d'eau. --Et elle ne vous rtit pas? s'cria Michel. --Non, rpondit Barbicane, parce que l'atmosphre terrestre absorbe les quatre diximes de la chaleur solaire. D'ailleurs, la quantit de chaleur intercepte par la Terre n'est qu'un deux-milliardimes du rayonnement total. --Je vois bien que tout est pour le mieux, rpliqua Michel, et que cette atmosphre est une utile invention, car non seulement elle nous permet de respirer, mais encore elle nous empche de cuire. --Oui, dit Nicholl, et, malheureusement, il n'en sera pas de mme dans la Lune. --Bah! fit Michel, toujours confiant. S'il y a des habitants, ils respirent. S'il n'y en a plus, ils auront bien laiss assez d'oxygne pour trois personnes, ne ft-ce que dans le fond des ravins o sa pesanteur l'aura accumul! Eh bien, nous ne grimperons pas sur les montagnes! Voil tout. Et Michel, se levant, alla considrer le disque lunaire qui brillait d'un insoutenable clat. Sapristi! dit-il, qu'il doit faire chaud l-dessus! --Sans compter, rpondit Nicholl, que le jour y dure trois cent soixante heures! --Par compensation, dit Barbicane, les nuits y ont la mme dure, et comme la chaleur est restitue par rayonnement, leur temprature ne doit tre que celle des espaces plantaires. --Un joli pays! dit Michel. N'importe! Je voudrais dj y tre! Hein! mes chers camarades, sera-ce assez curieux d'avoir la Terre pour Lune, de la voir se lever l'horizon, d'y reconnatre la configuration de ses continents, de se dire: l est l'Amrique, l est l'Europe; puis de la suivre lorsqu'elle va se perdre dans les rayons du Soleil! A propos, Barbicane, y a-t-il des clipses pour les Slnites? --Oui, des clipses de Soleil, rpondit Barbicane, lorsque les centres des trois astres se trouvent sur la mme ligne, la Terre tant au milieu. Mais ce sont seulement des clipses annulaires, pendant lesquelles la Terre, projete comme un cran sur le disque solaire, en laisse apercevoir la plus grande partie. --Et pourquoi, demanda Nicholl, n'y a-t-il point d'clipse totale? Est-ce que le cne d'ombre projet par la Terre ne s'tend pas au-del de la Lune? --Oui, si l'on ne tient pas compte de la rfraction produite par l'atmosphre terrestre. Non, si l'on tient compte de cette rfraction. Ainsi, soit _delta_ prime la parallaxe horizontale, et _p_ prime le demi-diamtre apparent... --Ouf! fit Michel, un demi de _v_ zro carr...! Parle donc pour tout le monde, homme algbrique! --Eh bien, en langue vulgaire, rpondit Barbicane, la distance moyenne de la Lune la Terre tant de soixante rayons terrestres, la longueur du cne d'ombre, par suite de la rfraction, se rduit moins de quarante-deux rayons. Il en rsulte donc que, lors des clipses, la Lune se trouve au-del du cne d'ombre pure, et que le Soleil lui envoie non seulement les rayons de ses bords, mais aussi les rayons de son centre. --Alors, dit Michel d'un ton goguenard, pourquoi y a-t-il clipse, puisqu'il ne doit pas y en avoir? --Uniquement, parce que ces rayons solaires sont affaiblis par cette rfraction, et que l'atmosphre qu'ils traversent en teint le plus grand nombre! --Cette raison me satisfait, rpondit Michel. D'ailleurs, nous verrons bien quand nous y serons. --Maintenant, dis-moi, Barbicane, crois-tu que la Lune soit une ancienne comte? --En voil, une ide! --Oui, rpliqua Michel avec une aimable fatuit, j'ai quelques ides de ce genre. --Mais elle n'est pas de Michel, cette ide, rpondit Nicholl. --Bon! je ne suis donc qu'un plagiaire! --Sans doute, rpondit Nicholl. D'aprs le tmoignage des Anciens, les Arcadiens prtendent que leurs anctres ont habit la Terre avant que la Lune ft devenue son satellite. Partant de ce fait, certains savants ont vu dans la Lune une comte, que son orbite amena un jour assez prs de la Terre pour qu'elle ft retenue par l'attraction terrestre. --Et qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothse? demanda Michel. --Rien, rpondit Barbicane, et la preuve, c'est que la Lune n'a pas conserv trace de cette enveloppe gazeuse qui accompagne toujours les comtes. --Mais, reprit Nicholl, la Lune, avant de devenir le satellite de la Terre, n'aurait-elle pu, dans son prihlie, passer assez prs du Soleil pour y laisser par vaporation toutes ces substances gazeuses? --Cela se peut, ami Nicholl, mais cela n'est pas probable. --Pourquoi? --Parce que... Ma foi, je n'en sais rien. --Ah! quelles centaines de volumes, s'cria Michel, on pourrait faire avec tout ce qu'on ne sait pas! --Ah ! quelle heure est-il? demanda Barbicane. --Trois heures, rpondit Nicholl. --Comme le temps passe, dit Michel, dans la conversation de savants tels que nous! Dcidment je sens que je m'instruis trop! Je sens que je deviens un puits! Ce disant, Michel se hissa jusqu' la vote du projectile, pour mieux observer la Lune, prtendait-il. Pendant ce temps, ses compagnons considraient l'espace travers la vitre infrieure. Rien de nouveau signaler. Lorsque Michel Ardan fut redescendu, il s'approcha du hublot latral, et, soudain, il laissa chapper une exclamation de surprise. Qu'est-ce donc? demanda Barbicane. Le prsident s'approcha de la vitre, et aperut une sorte de sac aplati qui flottait extrieurement quelques mtres du projectile. Cet objet semblait immobile comme le boulet, et par consquent, il tait anim du mme mouvement ascensionnel que lui. Qu'est-ce que cette machine-l? rptait Michel Ardan. Est-ce un des corpuscules de l'espace, que notre projectile retient dans son rayon d'attraction, et qui va l'accompagner jusqu' la Lune? --Ce qui m'tonne, rpondit Nicholl, c'est que la pesanteur spcifique de ce corps, qui est trs certainement infrieure celle du boulet, lui permette de se maintenir aussi rigoureusement son niveau! --Nicholl, rpondit Barbicane aprs un moment de rflexion, je ne sais pas quel est cet objet, mais je sais parfaitement pourquoi il se maintient par le travers du projectile. --Et pourquoi? --Parce que nous flottons dans le vide, mon cher capitaine, et que dans le vide, les corps tombent o se meuvent--ce qui est la mme chose--avec une vitesse gale, quelle que soit leur pesanteur ou leur forme. C'est l'air qui, par sa rsistance, cre des diffrences de poids. Quand vous faites pneumatiquement le vide dans un tube, les objets que vous y projetez, grains de poussire ou grains de plomb, y tombent avec la mme rapidit. Ici, dans l'espace, mme cause et mme effet. --Trs juste, dit Nicholl, et tout ce que nous lancerons au-dehors du projectile ne cessera de l'accompagner dans son voyage jusqu' la Lune. --Ah! btes que nous sommes! s'cria Michel. --Pourquoi cette qualification? demanda Barbicane. --Parce que nous aurions d remplir le projectile d'objets utiles, livres, instruments, outils, etc. Nous aurions tout jet, et tout nous aurait suivi la trane! Mais j'y pense. Pourquoi ne nous promenons-nous pas au-dehors comme ce bolide? Pourquoi ne nous lanons-nous pas dans l'espace par le hublot? Quelle jouissance ce serait de se sentir ainsi suspendu dans l'ther, plus favoris que l'oiseau qui doit toujours battre de l'aile pour se soutenir! --D'accord, dit Barbicane, mais comment respirer? --Maudit air qui manque si mal propos! --Mais, s'il ne manquait pas, Michel, ta densit tant infrieure celle du projectile, tu resterais bien vite en arrire. --Alors, c'est un cercle vicieux. --Tout ce qu'il y a de plus vicieux. --Et il faut rester emprisonn dans son wagon? --Il le faut. --Ah! s'cria Michel d'une voix formidable. --Qu'as-tu? demanda Nicholl. --Je sais, je devine ce que c'est que ce prtendu bolide! Ce n'est point un astrode qui nous accompagne! Ce n'est point un morceau de plante. --Qu'est-ce donc? demanda Barbicane. --C'est notre infortun chien! C'est le mari de Diane! En effet, cet objet dform, mconnaissable, rduit rien, c'tait le cadavre de Satellite, aplati comme une cornemuse dgonfle, et qui montait, montait toujours! VII Un moment d'ivresse Ainsi donc, un phnomne curieux, mais logique, bizarre, mais explicable, se produisait dans ces singulires conditions. Tout objet lanc au-dehors du projectile devait suivre la mme trajectoire et ne s'arrter qu'avec lui. Il y eut l un texte de conversation que la soire ne put puiser. L'motion des trois voyageurs s'accroissait, d'ailleurs, mesure que s'approchait le terme de leur voyage. Ils s'attendaient l'imprvu, des phnomnes nouveaux, et rien ne les et tonns dans la disposition d'esprit o ils se trouvaient. Leur imagination surexcite devanait ce projectile, dont la vitesse diminuait notablement sans qu'ils en eussent le sentiment. Mais la Lune grandissait leurs yeux, et ils croyaient dj qu'il leur suffisait d'tendre la main pour la saisir. Le lendemain, 5 dcembre, ds cinq heures du matin, tous trois taient sur pied. Ce jour-l devait tre le dernier de leur voyage, si les calculs taient exacts. Le soir mme, minuit, dans dix-huit heures, au moment prcis de la Pleine-Lune, ils atteindraient son disque resplendissant. Le prochain minuit verrait s'achever ce voyage, le plus extraordinaire des temps anciens et modernes. Aussi ds le matin, travers les hublots argents par ses rayons, ils salurent l'astre des nuits d'un confiant et joyeux hurrah. La Lune s'avanait majestueusement sur le firmament toil. Encore quelques degrs, et elle atteindrait le point prcis de l'espace o devait s'oprer sa rencontre avec le projectile. D'aprs ses propres observations, Barbicane calcula qu'il l'accosterait par son hmisphre nord, l o s'tendent d'immenses plaines, o les montagnes sont rares. Circonstance favorable, si l'atmosphre lunaire, comme on le pensait, tait emmagasine dans les fonds seulement. D'ailleurs, fit observer Michel Ardan, une plaine est plutt un lieu de dbarquement qu'une montagne. Un Slnite que l'on dposerait en Europe sur le sommet du Mont-Blanc, ou en Asie sur le pic de l'Himalaya, ne serait pas prcisment arriv! --De plus, ajouta le capitaine Nicholl, sur un terrain plat, le projectile demeurera immobile ds qu'il l'aura touch. Sur une pente, au contraire, il roulerait comme une avalanche, et n'tant point cureuils, nous n'en sortirions pas sains et saufs. Donc, tout est pour le mieux. En effet, le succs de l'audacieuse tentative ne paraissait plus douteux. Cependant, une rflexion proccupait Barbicane; mais, ne voulant pas inquiter ses deux compagnons, il garda le silence ce sujet. En effet, la direction du projectile vers l'hmisphre nord de la Lune prouvait que sa trajectoire avait t lgrement modifie. Le tir, mathmatiquement calcul, devait porter le boulet au centre mme du disque lunaire. S'il n'y arrivait pas, c'est qu'il y avait eu dviation. Qui l'avait produite? Barbicane ne pouvait l'imaginer, ni dterminer l'importance de cette dviation, car les points de repre manquaient. Il esprait pourtant qu'elle n'aurait d'autre rsultat que de le ramener vers le bord suprieur de la Lune, rgion plus propice l'atterrage. Barbicane se contenta donc, sans communiquer ses inquitudes ses amis, d'observer frquemment la Lune, cherchant voir si la direction du projectile ne se modifierait pas. Car la situation et t terrible si le boulet, manquant son but et entran au-del du disque, se ft lanc dans les espaces interplantaires. En ce moment, la Lune, au lieu d'apparatre plate comme un disque, laissait dj sentir sa convexit. Si le Soleil l'et obliquement frappe de ses rayons, l'ombre porte aurait fait valoir les hautes montagnes qui se seraient nettement dtaches. Le regard aurait pu s'enfoncer dans l'abme bant des cratres, et suivre les capricieuses rainures qui zbrent l'immensit des plaines. Mais tout relief se nivelait encore dans un resplendissement intense. On distinguait peine ces larges taches qui donnent la Lune l'apparence d'une figure humaine. Figure, soit, disait Michel Ardan, mais, j'en suis fch pour l'aimable soeur d'Apollon, figure grle! Cependant, les voyageurs, si rapprochs de leur but, ne cessaient plus d'observer ce monde nouveau. Leur imagination les promenait travers ces contres inconnues. Ils gravissaient les pics levs. Ils descendaient au fond des larges cirques. et l, ils croyaient voir de vastes mers peine contenues sous une atmosphre rarfie, et des cours d'eau qui versaient le tribut des montagnes. Penchs sur l'abme, ils espraient surprendre les bruits de cet astre, ternellement muet dans les solitudes du vide. Cette dernire journe leur laissa des souvenirs palpitants. Ils en notrent les moindres dtails. Une vague inquitude les prenait mesure qu'ils s'approchaient du terme. Cette inquitude et encore redoubl s'ils avaient senti combien leur vitesse tait mdiocre. Elle leur et paru bien insuffisante pour les conduire jusqu'au but. C'est qu'alors le projectile ne pesait presque plus. Son poids dcroissait incessamment et devait entirement s'annihiler sur cette ligne o les attractions lunaires et terrestres se neutralisant, provoqueraient de si surprenants effets. Cependant, en dpit de ses proccupations, Michel Ardan n'oublia pas de prparer le repas du matin avec sa ponctualit habituelle. On mangea de grand apptit. Rien d'excellent comme ce bouillon liqufi la chaleur du gaz. Rien de meilleur que ces viandes conserves. Quelques verres de bon vin de France couronnrent ce repas. Et ce propos, Michel Ardan fit remarquer que les vignobles lunaires, chauffs par cet ardent soleil, devaient distiller les vins les plus gnreux,--s'ils existaient toutefois. En tout cas, le prvoyant Franais n'avait eu garde d'oublier dans son paquet quelques prcieux ceps du Mdoc et de la Cte-d'Or, sur lesquels il comptait particulirement. L'appareil Reiset et Regnault fonctionnait toujours avec une extrme prcision. L'air se maintenait dans un tat de puret parfaite. Nulle molcule d'acide carbonique ne rsistait la potasse, et quant l'oxygne, disait le capitaine Nicholl, il tait certainement de premire qualit. Le peu de vapeur d'eau renferm dans le projectile se mlait cet air dont il temprait la scheresse, et bien des appartements de Paris, de Londres ou de New York, bien des salles de thtre ne se trouvent certainement pas dans des conditions aussi hyginiques. Mais, pour fonctionner rgulirement, il fallait que cet appareil ft tenu en parfait tat. Aussi, chaque matin, Michel visitait les rgulateurs d'coulement, essayait les robinets, et rglait au pyromtre la chaleur du gaz. Tout marchait bien jusqu'alors, et les voyageurs, imitant le digne J.-T. Maston, commenaient prendre un embonpoint qui les et rendus mconnaissables, si leur emprisonnement se ft prolong pendant quelques mois. Ils se comportaient, en un mot, comme se comportent des poulets en cage: ils engraissaient. En regardant travers les hublots, Barbicane vit le spectre du chien et les divers objets lancs hors du projectile qui l'accompagnaient obstinment. Diane hurlait mlancoliquement en apercevant les restes de Satellite. Ces paves semblaient aussi immobiles que si elles eussent repos sur un terrain solide. Savez-vous, mes amis, disait Michel Ardan, que si l'un de nous et succomb au contrecoup du dpart, nous aurions t fort gns pour l'enterrer, que dis-je, pour l'threr, puisque ici l'ther remplace la Terre! Voyez-vous ce cadavre accusateur qui nous aurait suivis dans l'espace comme un remords! --C'et t triste, dit Nicholl. --Ah! reprit Michel, ce que je regrette, c'est de ne pouvoir faire une promenade l'extrieur. Quelle volupt de flotter au milieu de ce radieux ther, de se baigner, de se rouler dans ces purs rayons de soleil! Si Barbicane avait seulement pens se munir d'un appareil de scaphandre et d'une pompe air, je me serais aventur au dehors, et j'aurais pris des attitudes de chimre et d'hippogryphe sur le sommet du projectile. --Eh bien, mon vieux Michel, rpondit Barbicane, tu n'aurais pas fait longtemps l'hippogryphe, car, malgr ton habit de scaphandre, gonfl sous l'expansion de l'air contenu en toi, tu aurais clat comme un obus, ou plutt comme un ballon qui s'lve trop haut dans l'air. Donc ne regrette rien, et n'oublie pas ceci: Tant que nous flotterons dans le vide, il faut t'interdire toute promenade sentimentale hors du projectile! Michel Ardan se laissa convaincre dans une certaine mesure. Il convint que la chose tait difficile, mais non pas impossible, mot qu'il ne prononait jamais. La conversation, de ce sujet, passa un autre, et ne languit pas un instant. Il semblait aux trois amis que dans ces conditions les ides leur poussaient au cerveau comme les feuilles poussent aux premires chaleurs du printemps. Ils se sentaient touffus. Au milieu des demandes et des rponses qui se croisrent pendant cette matine, Nicholl posa une certaine question qui ne trouva pas de solution immdiate. Ah ! dit-il, c'est trs bien d'aller dans la Lune, mais comment en reviendrons-nous? Ses deux interlocuteurs se regardrent d'un air surpris. On et dit que cette ventualit se formulait pour la premire fois devant eux. Qu'entendez-vous par-l, Nicholl? demanda gravement Barbicane. --Demander revenir d'un pays, ajouta Michel, quand on n'y est pas encore arriv, me parat inopportun. --Je ne dis pas cela pour reculer, rpliqua Nicholl, mais je ritre ma question, et je demande: Comment reviendrons-nous? --Je n'en sais rien, rpondit Barbicane. --Et moi, dit Michel, si j'avais su comment en revenir, je n'y serais point all. --Voil rpondre, s'cria Nicholl. --J'approuve les paroles de Michel, dit Barbicane, et j'ajoute que la question n'a aucun intrt actuel. Plus tard, quand nous jugerons convenable de revenir, nous aviserons. Si la Columbiad n'est plus l, le projectile y sera toujours. --Belle avance! Une balle sans fusil! --Le fusil, rpondit Barbicane, on peut le fabriquer. La poudre, on peut la faire! Ni les mtaux, ni le salptre, ni le charbon ne doivent manquer aux entrailles de la Lune. D'ailleurs, pour revenir, il ne faut vaincre que l'attraction lunaire, et il suffit d'aller huit mille lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des seules lois de la pesanteur. --Assez, dit Michel en s'animant. Qu'il ne soit plus question de retour! Nous en avons dj trop parl. Quant communiquer avec nos anciens collgues de la Terre, cela ne sera pas difficile. --Et comment? --Au moyen de bolides lancs par les volcans lunaires. --Bien trouv, Michel, rpondit Barbicane d'un ton convaincu. Laplace a calcul qu'une force cinq fois suprieure celle de nos canons suffirait envoyer un bolide de la Lune la Terre. Or, il n'est pas de volcan qui n'ait une puissance de propulsion suprieure. --Hurrah! cria Michel. Voil des facteurs commodes que ces bolides, et qui ne coteront rien! Et comme nous rirons de l'administration des postes! Mais, j'y pense... --Que penses-tu? --Une ide superbe! Pourquoi n'avons-nous pas accroch un fil notre boulet? Nous aurions chang des tlgrammes avec la Terre! --Mille diables! riposta Nicholl. Et le poids d'un fil long de quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien? --Pour rien! On aurait tripl la charge de la Columbiad! On l'aurait quadruple, quintuple! s'cria Michel, dont le verbe prenait des intonations de plus en plus violentes. --Il n'y a qu'une petite objection faire ton projet, rpondit Barbicane: c'est que pendant le mouvement de rotation du globe, notre fil se serait enroul autour de lui comme une chane sur un cabestan, et qu'il nous aurait invitablement ramens terre. --Par les trente-neuf toiles de l'Union! dit Michel, je n'ai donc que des ides impraticables aujourd'hui! des ides dignes de J.-T. Maston! Mais, j'y songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T. Maston est capable de venir nous retrouver! --Oui! il viendra, rpliqua Barbicane, c'est un digne et courageux camarade. D'ailleurs, quoi de plus ais? La Columbiad n'est-elle pas toujours creuse dans le sol floridien! Le coton et l'acide azotique manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle? La Lune ne repassera-t-elle pas au znith de la Floride? Dans dix-huit ans n'occupera-t-elle pas exactement la place qu'elle occupe aujourd'hui? --Oui, rpta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront bien reus! Et plus tard, on tablira des trains de projectiles entre la Terre et la Lune! Hurrah pour J.-T. Maston! Il est probable que, si l'honorable J.-T. Maston n'entendit pas les hurrahs pousss en son honneur, du moins les oreilles lui tintrent. Que faisait-il alors? Sans doute, post dans les montagnes Rocheuses, la station de Long's-Peak, il cherchait dcouvrir l'invisible boulet gravitant dans l'espace. S'il pensait ses chers compagnons, il faut convenir que ceux-ci n'taient pas en reste avec lui, et que, sous l'influence d'une exaltation singulire, ils lui consacraient leurs meilleures penses. Mais d'o venait cette animation qui grandissait visiblement chez les htes du projectile? Leur sobrit ne pouvait tre mise en doute. Cet trange rthisme du cerveau, fallait-il l'attribuer aux circonstances exceptionnelles ou ils se trouvaient, cette proximit de l'astre des nuits dont quelques heures les sparaient seulement, quelque influence secrte de la Lune qui agissait sur le systme nerveux? Leur figure rougissait comme si elle et t expose la rverbration d'un four; leur respiration s'activait, et leurs poumons jouaient comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient d'une flamme extraordinaire; leur voix dtonait avec des accents formidables; leurs paroles s'chappaient comme un bouchon de champagne chass par l'acide carbonique; leurs gestes devenaient inquitants, tant il fallait d'espace pour les dvelopper. Et, dtail remarquable, ils ne s'apercevaient aucunement de cette excessive tension de leur esprit. Maintenant, dit Nicholl d'un ton bref, maintenant que je ne sais pas si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons faire. --Ce que nous y allons faire? rpondit Barbicane, frappant du pied comme s'il et t dans une salle d'armes, je n'en sais rien! --Tu n'en sais rien! s'cria Michel avec un hurlement qui provoqua dans le projectile un retentissement sonore. --Non, je ne m'en doute mme pas! riposta Barbicane, se mettant l'unisson de son interlocuteur. --Eh bien, je le sais, moi, rpondit Michel. --Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les grondements de sa voix. --Je parlerai si cela me convient, s'cria Michel en saisissant violemment le bras de son compagnon. --Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, l'oeil en feu, la main menaante. C'est toi qui nous as entrans dans ce voyage formidable, et nous voulons savoir pourquoi! --Oui! fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas o je vais, je veux savoir pourquoi j'y vais! --Pourquoi? s'cria Michel, bondissant la hauteur d'un mtre, pourquoi? Pour prendre possession de la Lune au nom des tats-Unis! Pour ajouter un quarantime tat l'Union! Pour coloniser les rgions lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y transporter tous les prodiges de l'art, de la science et de l'industrie! Pour civiliser les Slnites, moins qu'ils ne soient plus civiliss que nous, et les constituer en rpublique, s'ils n'y sont dj! --Et s'il n'y a pas de Slnites! riposta Nicholl, qui sous l'empire de cette inexplicable ivresse devenait trs contrariant. --Qui dit qu'il n'y a pas de Slnites? s'cria Michel d'un ton menaant. --Moi! hurla Nicholl. --Capitaine, dit Michel, ne rpte pas cette insolence, ou je te l'enfonce dans la gorge travers les dents! Les deux adversaires allaient se prcipiter l'un sur l'autre, et cette incohrente discussion menaait de dgnrer en bataille, quand Barbicane intervint par un bond formidable. Arrtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos dos, s'il n'y a pas de Slnites, on s'en passera! --Oui, s'exclama Michel, qui n'y tenait pas autrement, on s'en passera. Nous n'avons que faire des Slnites! A bas les Slnites! --A nous l'empire de la Lune, dit Nicholl. --A nous trois, constituons la rpublique! --Je serai le congrs, cria Michel. --Et moi le snat, riposta Nicholl. --Et Barbicane le prsident, hurla Michel. --Pas de prsident nomm par la nation! rpondit Barbicane. --Eh bien, un prsident nomm par le congrs, s'cria Michel, et comme je suis le congrs, je te nomme l'unanimit! --Hurrah! hurrah! hurrah pour le prsident Barbicane! cria Nicholl. --Hip! hip! hip! vocifra Michel Ardan. Puis, le prsident et le snat entonnrent d'une voix terrible le populaire _Yankee Doodle_, tandis que le congrs faisait retentir les mles accents de la _Marseillaise_. Alors commena une ronde chevele avec gestes insenss, trpignements de fous, culbutes de clowns dsosss. Diane, se mlant cette danse, hurlant son tour, sauta jusqu' la vote du projectile. On entendit d'inexplicables battements d'ailes, des cris de coq d'une sonorit bizarre. Cinq ou six poules volrent, en se frappant aux parois comme des chauves-souris folles... Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se dsorganisaient sous une incomprhensible influence, plus qu'ivres, brls par l'air qui incendiait leur appareil respiratoire, tombrent sans mouvement sur le fond du projectile. VIII A soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues Que s'tait-il pass? D'o provenait la cause de cette ivresse singulire dont les consquences pouvaient tre dsastreuses? Une simple tourderie de Michel, laquelle trs heureusement, Nicholl put remdier temps. Aprs une vritable pmoison qui dura quelques minutes le capitaine, revenant le premier la vie, reprit ses facults intellectuelles. Bien qu'il et djeun deux heures auparavant, il ressentait une faim terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mang depuis plusieurs jours. Tout en lui, estomac et cerveau, tait surexcit au plus haut point. Il se releva donc et rclama de Michel une collation supplmentaire. Michel, ananti, ne rpondit pas. Nicholl voulut alors prparer quelques tasses de th destines faciliter l'absorption d'une douzaine de sandwiches. Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et frotta vivement une allumette. Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un clat extraordinaire et presque insoutenable la vue. Du bec de gaz qu'il alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumire lectrique. Une rvlation se fit dans l'esprit de Nicholl. Cette intensit de lumire, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation de toutes ses facults morales et passionnelles, il comprit tout. L'oxygne! s'cria-t-il. Et se penchant sur l'appareil air, il vit que le robinet laissait chapper pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur, minemment vital, mais qui, l'tat pur, produit les dsordres les plus graves dans l'organisme. Par tourderie, Michel avait ouvert en grand le robinet de l'appareil! Nicholl se hta de suspendre cet coulement d'oxygne, dont l'atmosphre tait sature, et qui et entran la mort des voyageurs, non par asphyxie, mais par combustion. Une heure aprs, l'air moins charg rendait aux poumons leur jeu normal. Peu peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il leur fallut cuver leur oxygne, comme un ivrogne cuve son vin. Quand Michel apprit quelle tait sa part de responsabilit dans cet incident, il ne s'en montra pas autrement dconcert. Cette brit inattendue rompait la monotonie du voyage. Bien des sottises avaient t dites sous son influence, mais aussi vite oublies que dites. Puis, ajouta le joyeux Franais, je ne suis pas fch d'avoir got un peu de ce gaz capiteux. Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un curieux tablissement fonder, avec cabinets d'oxygne, o les gens dont l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures, vivre d'une vie plus active! Supposez des runions o l'air serait satur de ce fluide hroque, des thtres o l'administration l'entretiendrait haute dose, quelle passion dans l'me des acteurs et des spectateurs, quel feu, quel enthousiasme! Et si, au lieu d'une simple assemble, on pouvait en saturer tout un peuple, quelle activit dans ses fonctions, quel supplment de vie il recevrait! D'une nation puise on referait peut-tre une nation grande et forte, et je connais plus d'un tat de notre vieille Europe qui devrait se remettre au rgime de l'oxygne, dans l'intrt de sa sant! Michel parlait et s'animait, faire croire que le robinet tait encore trop ouvert. Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son enthousiasme. Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu d'o viennent ces poules qui se sont mles notre concert? --Ces poules? --Oui. En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient et l, voletant et caquetant. Ah! les maladroites! s'cria Michel. C'est l'oxygne qui les a mises en rvolution! --Mais que veux-tu faire de ces poules? demanda Barbicane. --Les acclimater dans la Lune, parbleu! --Alors pourquoi les avoir caches? --Une farce, mon digne prsident, une simple farce qui avorte piteusement! Je voulais les lcher sur le continent lunaire, sans vous en rien dire! Hein! quel et t votre bahissement voir ces volatiles terrestres picorer les champs de la Lune! --Ah! gamin! gamin ternel! rpondit Barbicane, tu n'as pas besoin d'oxygne pour te monter la tte! Tu es toujours ce que nous tions sous l'influence de ce gaz! Tu es toujours fou! --Eh! qui dit qu'alors nous n'tions pas sages! rpliqua Michel Ardan. Aprs cette rflexion philosophique, les trois amis rparrent le dsordre du projectile. Poules et coq furent rintgrs dans leur cage. Mais, en procdant cette opration, Barbicane et ses deux compagnons eurent le sentiment trs marqu d'un nouveau phnomne. Depuis le moment o ils avaient quitt la Terre, leur propre poids, celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une diminution progressive. S'ils ne pouvaient constater cette dperdition pour le projectile, un instant devait arriver o cet effet serait sensible pour eux-mmes et pour les ustensiles ou les instruments dont ils se servaient. Il va sans dire qu'une balance n'et pas indiqu cette dperdition, car le poids destin peser l'objet aurait perdu prcisment autant que l'objet lui-mme; mais un peson ressort, par exemple, dont la tension est indpendante de l'attraction, et donn l'valuation exacte de cette dperdition. On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est proportionnelle aux masses et en raison inverse du carr des distances. De l cette consquence: Si la Terre et t seule dans l'espace, si les autres corps clestes se fussent subitement annihils, le projectile, d'aprs la loi de Newton, aurait d'autant moins pes qu'il se serait loign de la Terre, mais sans jamais perdre entirement son poids, car l'attraction terrestre se ft toujours fait sentir n'importe quelle distance. Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver o le projectile ne serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant abstraction des autres corps clestes dont on pouvait considrer l'effet comme nul. En effet, la trajectoire du projectile se traait entre la Terre et la Lune. A mesure qu'il s'loignait de la Terre, l'attraction terrestre diminuait en raison inverse du carr des distances, mais aussi l'attraction lunaire augmentait dans la mme proportion. Il devait donc arriver un point o, ces deux attractions se neutralisant, le boulet ne pserait plus. Si les masses de la Lune et de la Terre eussent t gales, ce point se ft rencontr une gale distance des deux astres. Mais, en tenant compte de la diffrence des masses, il tait facile de calculer que ce point serait situ aux quarante-sept cinquante-deuximes du voyage, soit, en chiffres, soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues de la Terre. A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de dplacement en lui, y demeurerait ternellement immobile, tant galement attir par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutt vers l'un que vers l'autre. Or, le projectile, si la force d'impulsion avait t exactement calcule, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets qu'il portait en lui. Qu'arriverait-il alors? Trois hypothses se prsentaient. Ou le projectile aurait encore conserv une certaine vitesse, et, dpassant le point d'gale attraction, il tomberait sur la Lune en vertu de l'excs de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre. Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'gale attraction, il retomberait sur la Terre en vertu de l'excs de l'attraction terrestre sur l'attraction lunaire. Ou enfin, anim d'une vitesse suffisante pour atteindre le point neutre, mais insuffisante pour le dpasser, il resterait ternellement suspendu cette place, comme le prtendu tombeau de Mahomet, entre le znith et le nadir. Telle tait la situation, et Barbicane en expliqua clairement les consquences ses compagnons de voyage. Cela les intressait au plus haut degr. Or, comment reconnatraient-ils que le projectile avait atteint ce point neutre situ soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues de la Terre? Prcisment lorsque ni eux ni les objets enferms dans le projectile ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur. Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action diminuait de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence totale. Mais ce jour-l, vers onze heures du matin, Nicholl ayant laiss chapper un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber, resta suspendu dans l'air. Ah! s'cria Michel Ardan, voil donc un peu de physique amusante! Et aussitt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonns eux-mmes, se tinrent comme par miracle. Diane, elle aussi, place par Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la suspension merveilleuse opre par les Caston et les Robert-Houdin. La chienne, d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait dans l'air. Eux-mmes, surpris, stupfaits, en dpit de leurs raisonnements scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emports dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur manquait leur corps. Leurs bras, qu'ils tendaient, ne cherchaient plus s'abaisser. Leur tte vacillait sur leurs paules. Leurs pieds ne tenaient plus au fond du projectile. Ils taient comme des gens ivres auxquels la stabilit fait dfaut. Le fantastique a cr des hommes privs de leurs reflets, d'autres privs de leur ombre! Mais ici la ralit, par la neutralit des forces attractives, faisait des hommes en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas eux-mmes! Soudain Michel, prenant un certain lan, quitta le fond, et resta suspendu en l'air comme le moine de la _Cuisine des Anges_ de Murillo. Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse. Est-ce croyable? Est-ce vraisemblable? Est-ce possible? s'cria Michel. Non. Et pourtant cela est! Ah! si Raphal nous avait vus ainsi, quelle Assomption il et jete sur sa toile! --L'Assomption ne peut durer, rpondit Barbicane. Si le projectile passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la Lune. --Nos pieds reposeront alors sur la vote du projectile, rpondit Michel. --Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de gravit est trs bas, se retournera peu a peu. --Alors, tout notre amnagement va tre boulevers de fond en comble, c'est le mot! --Rassure-toi, Michel, rpondit Nicholl. Aucun bouleversement n'est craindre. Pas un objet ne bougera, car l'volution du projectile ne se fera qu'insensiblement. --En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point d'gale attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entranera suivant une perpendiculaire la Lune. Mais, pour que ce phnomne se produise, il faut que nous ayons pass la ligne neutre. --Passer la ligne neutre! s'cria Michel. Alors faisons comme les marins qui passent l'quateur. Arrosons notre passage! Un lger mouvement de ct ramena Michel vers la paroi capitonne. L, il prit une bouteille et des verres, les plaa dans l'espace, devant ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils salurent la ligne d'un triple hurrah. Cette influence des attractions dura une heure peine. Les voyageurs se sentirent insensiblement ramens vers le fond, et Barbicane crut remarquer que le bout conique du projectile s'cartait un peu de la normale dirige vers la Lune. Par un mouvement inverse, le culot s'en rapprochait. L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction terrestre. La chute vers la Lune commenait, presque insensible encore; elle ne devait tre que d'un millimtre un tiers dans la premire seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millimes de ligne. Mais peu peu la force attractive s'accrotrait, la chute serait plus accentue, le projectile, entran par le culot, prsenterait son cne suprieur la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu' la surface du continent slnite. Le but serait donc atteint. Maintenant, rien ne pouvait empcher le succs de l'entreprise, et Nicholl et Michel Ardan partagrent la joie de Barbicane. Puis ils causrent de tous ces phnomnes qui les merveillaient coup sur coup. Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils ne tarissaient pas son propos. Michel Ardan, toujours enthousiaste, voulait en tirer des consquences qui n'taient que fantaisie pure. Ah! mes dignes amis, s'criait-il, quel progrs si l'on pouvait ainsi se dbarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chane qui vous rive elle! Ce serait le prisonnier devenu libre! Plus de fatigues, ni des bras ni des jambes. Et, s'il est vrai que pour voler la surface de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple jeu des muscles, il faille une force cent cinquante fois suprieure celle que nous possdons, un simple acte de la volont, un caprice nous transporterait dans l'espace, si l'attraction n'existait pas. --En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait supprimer la pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthsie, voil qui changerait la face des socits modernes! --Oui, s'cria Michel, tout plein de son sujet, dtruisons la pesanteur, et plus de fardeaux! Partant, plus de grues, de crics, de cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison d'tre! --Bien dit, rpliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien ne tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tte, digne Michel, que ta maison dont les pierres n'adhrent que par leur poids! Pas de bateaux dont la stabilit sur les eaux n'est qu'une consquence de la pesanteur. Pas mme d'Ocan, dont les flots ne seraient plus quilibrs par l'attraction terrestre. Enfin pas d'atmosphre, dont les molcules n'tant plus retenues se disperseraient dans l'espace! --Voil qui est fcheux, rpliqua Michel. Rien de tel que ces gens positifs pour vous ramener brutalement la ralit. --Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre n'existe d'o soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du moins, en visiter un o la pesanteur est beaucoup moindre que sur la Terre. --La Lune? --Oui, la Lune, la surface de laquelle les objets psent six fois moins qu' la surface de la Terre, phnomne trs facile constater. --Et nous nous en apercevrons? demanda Michel. --videmment, puisque deux cents kilogrammes n'en psent que trente la surface de la Lune. --Et notre force musculaire n'y diminuera pas? --Aucunement. Au lieu de t'lever un mtre en sautant, tu t'lveras dix-huit pieds de hauteur. --Mais nous serons des Hercules dans la Lune! s'cria Michel. --D'autant plus, rpondit Nicholl, que si la taille des Slnites est proportionnelle la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied peine. --Des Lilliputiens! rpliqua Michel. Je vais donc jouer le rle de Gulliver! Nous allons raliser la fable des gants! Voil l'avantage de quitter sa plante et de courir le monde solaire! --Un instant, Michel, rpondit Barbicane. Si tu veux jouer les Gulliver ne visite que les plantes infrieures, telles que Mercure, Vnus ou Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre. Mais ne te hasarde pas dans les grandes plantes, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune, car l les rles seraient intervertis, et tu deviendrais Lilliputien. --Et dans le Soleil? --Dans le Soleil, si sa densit est quatre fois moindre que celle de la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus considrable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu' la surface de notre globe. Toute proportion garde, les habitants y devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut. --Mille diables! s'cria Michel. Je ne serais plus qu'un pygme, un mirmidon! --Gulliver chez les gants, dit Nicholl. --Juste! rpondit Barbicane. --Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pices d'artillerie pour se dfendre. --Bon! rpliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans le Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mtres. --Voil qui est fort! --Voil qui est certain, rpondit Barbicane. L'attraction est si considrable sur cet astre norme, qu'un objet pesant soixante-dix kilogrammes sur la Terre, en pserait dix-neuf cent trente la surface du Soleil. Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes! Ton cigare, une demi-livre. Enfin si tu tombais sur le continent solaire, ton poids serait tel--deux mille cinq cents kilos environ--, que tu ne pourrais pas te relever! --Diable! fit Michel. Il faudrait alors avoir une petite grue portative! Eh bien, mes amis, contentons-nous de la Lune pour aujourd'hui. L, au moins, nous ferons grande figure! Plus tard, nous verrons s'il faut aller dans ce Soleil, o l'on ne peut boire sans un cabestan pour hisser son verre sa bouche! IX Consquences d'une dviation Barbicane n'avait plus d'inquitude, sinon sur l'issue du voyage, du moins sur la force d'impulsion du projectile. Sa vitesse virtuelle l'entranait au-del de la ligne neutre. Donc, il ne reviendrait pas la Terre. Donc, il ne s'immobiliserait pas sur le point d'attraction. Une seule hypothse restait se raliser, l'arrive du boulet son but sous l'action de l'attraction lunaire. En ralit, c'tait une chute de huit mille deux cent quatre-vingt-seize lieues, sur un astre, il est vrai, o la pesanteur ne doit tre value qu'au sixime de la pesanteur terrestre. Chute formidable nanmoins, et contre laquelle toutes prcautions voulaient tre prises sans retard. Ces prcautions taient de deux sortes: les unes devaient amortir le coup au moment o le projectile toucherait le sol lunaire; les autres devaient retarder sa chute et, par consquent, la rendre moins violente. Pour amortir le coup, il tait fcheux que Barbicane ne ft plus mme d'employer les moyens qui avaient si utilement attnu le choc du dpart, c'est--dire l'eau employe comme ressort et les cloisons brisantes. Les cloisons existaient encore; mais l'eau manquait, car on ne pouvait employer la rserve cet usage, rserve prcieuse pour le cas o, pendant les premiers jours, l'lment liquide manquerait au sol lunaire. D'ailleurs, cette rserve et t trs insuffisante pour faire ressort. La couche d'eau emmagasine dans le projectile au dpart, et sur laquelle reposait le disque tanche, n'occupait pas moins de trois pieds de hauteur sur une surface de cinquante-quatre pieds carrs. Elle mesurait en volume six mtres cubes et en poids cinq mille sept cent cinquante kilogrammes. Or, les rcipients n'en contenaient pas la cinquime partie. Il fallait donc renoncer ce moyen si puissant d'amortir le choc d'arrive. Fort heureusement, Barbicane, non content d'employer l'eau, avait muni le disque mobile de forts tampons ressort, destins amoindrir le choc contre le culot aprs l'crasement des cloisons horizontales. Ces tampons existaient toujours; il suffisait de les rajuster et de remettre en place le disque mobile. Toutes ces pices, faciles manier, puisque leur poids tait peine sensible, pouvaient tre remontes rapidement. Ce fut fait. Les divers morceaux se rajustrent sans peine. Affaire de boulons et d'crous. Les outils ne manquaient pas. Bientt le disque remani reposa sur ses tampons d'acier, comme une table sur ses pieds. Un inconvnient rsultait du placement de ce disque. La vitre infrieure tait obstrue. Donc, impossibilit pour les voyageurs d'observer la Lune par cette ouverture, lorsqu'ils seraient prcipits perpendiculairement sur elle. Mais il fallait y renoncer. D'ailleurs, par les ouvertures latrales, on pouvait encore apercevoir les vastes rgions lunaires comme on voit la Terre de la nacelle d'un arostat. Cette disposition du disque demanda une heure de travail. Il tait plus de midi quand les prparatifs furent achevs. Barbicane fit de nouvelles observations sur l'inclinaison du projectile; mais son grand ennui, il ne s'tait pas suffisamment retourn pour une chute; il paraissait suivre une courbe parallle au disque lunaire. L'astre des nuits brillait splendidement dans l'espace, tandis qu' l'oppos, l'astre du jour l'incendiait de ses feux. Cette situation ne laissait pas d'tre inquitante. Arriverons-nous? dit Nicholl. --Faisons comme si nous devions arriver, rpondit Barbicane. --Vous tes des trembleurs, rpliqua Michel Ardan. Nous arriverons, et plus vite que nous ne le voudrons. Cette rponse ramena Barbicane son travail prparatoire, et il s'occupa de la disposition des engins destins retarder la chute. On se rappelle la scne du meeting tenu Tampa-Town, dans la Floride, alors que le capitaine Nicholl se posait en ennemi de Barbicane et en adversaire de Michel Ardan. Au capitaine Nicholl, soutenant que le projectile se briserait comme verre, Michel avait rpondu qu'il retarderait sa chute au moyen de fuses convenablement disposes. En effet, de puissants artifices, prenant leur point d'appui sur le culot et fusant l'extrieur, pouvaient, en produisant un mouvement de recul, enrayer dans une certaine proportion, la vitesse du boulet. Ces fuses devaient brler dans le vide, il est vrai, mais l'oxygne ne leur manquerait pas, car elles se le fournissaient elle-mmes, comme les volcans lunaires, dont la dflagration n'a jamais t empche par le dfaut d'atmosphre autour de la Lune. Barbicane s'tait donc muni d'artifices renferms dans de petits canons d'acier tarauds, qui pouvaient se visser dans le culot du projectile. Intrieurement, ces canons affleuraient le fond. Extrieurement, ils le dpassaient d'un demi-pied. Il y en avait vingt. Une ouverture, mnage dans le disque, permettait d'allumer la mche dont chacun tait pourvu. Tout l'effet se produisait au-dehors. Les mlanges fusants avaient t forcs d'avance dans chaque canon. Il suffisait donc d'enlever les obturateurs mtalliques engags dans le culot, et de les remplacer par ces canons qui s'ajustaient rigoureusement leur place. Ce nouveau travail fut achev vers trois heures, et, toutes ces prcautions prises, il ne s'agit plus que d'attendre. Cependant, le projectile se rapprochait visiblement de la Lune. Il subissait videmment son influence dans une certaine proportion; mais sa propre vitesse l'entranait aussi suivant une ligne oblique. De ces deux influences, la rsultante tait une ligne qui deviendrait peut-tre une tangente. Mais il tait certain que le projectile ne tombait pas normalement la surface de la Lune, car sa partie infrieure, en raison mme de son poids, aurait d tre tourne vers elle. Les inquitudes de Barbicane redoublaient voir son boulet rsister aux influences de la gravitation. C'tait l'inconnu qui s'ouvrait devant lui, l'inconnu travers les espaces intra-stellaires. Lui, le savant, il croyait avoir prvu les trois hypothses possibles, le retour la Terre, le retour la Lune, la stagnation sur la ligne neutre! Et voici qu'une quatrime hypothse, grosse de toutes les terreurs de l'infini, surgissait inopinment. Pour ne pas l'envisager sans dfaillance, il fallait tre un savant rsolu comme Barbicane, un tre flegmatique comme Nicholl, ou un aventurier audacieux comme Michel Ardan. La conversation fut mise sur ce sujet. D'autres hommes auraient considr la question au point de vue pratique. Ils se seraient demand o les entranait leur wagon-projectile. Eux, pas. Ils cherchrent la cause qui avait d produire cet effet. Ainsi nous avons draill? dit Michel. Mais pourquoi? --Je crains bien, rpondit Nicholl, que malgr toutes les prcautions prises, la Columbiad n'ait pas t pointe juste. Une erreur, si petite qu'elle soit, devait suffire nous jeter hors de l'attraction lunaire. --On aurait donc mal vis? demanda Michel. --Je ne le crois pas, rpondit Barbicane. La perpendicularit du canon tait rigoureuse, sa direction sur le znith du lieu incontestable. Or, la Lune passant au znith, nous devions l'atteindre en plein. Il y a une autre raison, mais elle m'chappe. --N'arrivons-nous pas trop tard? demanda Nicholl. --Trop tard? fit Barbicane. --Oui, reprit Nicholl. La note de l'Observatoire de Cambridge porte que le trajet doit s'accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize minutes et vingt secondes. Ce qui veut dire que, plus tt, la Lune ne serait pas encore au point indiqu, et plus tard, qu'elle n'y serait plus. --D'accord, rpondit Barbicane. Mais nous sommes partis le 1er dcembre, onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes du soir, et nous devons arriver le 5 minuit, au moment prcis o la Lune sera pleine. Or, nous sommes au 5 dcembre. Il est trois heures et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire nous conduire au but. Pourquoi n'y arrivons-nous pas? --Ne serait-ce pas un excs de vitesse? rpondit Nicholl, car nous savons maintenant que la vitesse initiale a t plus grande qu'on ne supposait. --Non! cent fois non! rpliqua Barbicane. Un excs de vitesse, si la direction du projectile et t bonne, ne nous aurait pas empchs d'atteindre la Lune. Non! il y a eu dviation. Nous avons t dvis. --Par qui? par quoi? demanda Nicholl. --Je ne puis le dire, rpondit Barbicane. --Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux-tu connatre mon opinion sur cette question de savoir d'o provient cette dviation? --Parle. --Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l'apprendre! Nous sommes dvis, voil le fait. O allons-nous, peu m'importe! Nous le verrons bien. Que diable! puisque nous sommes entrans dans l'espace, nous finirons bien par tomber dans un centre quelconque d'attraction! Cette indiffrence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane. Non que celui-ci s'inquitt de l'avenir! Mais pourquoi son projectile avait dvi, c'est ce qu'il voulait savoir tout prix. Cependant le boulet continuait se dplacer latralement la Lune, et avec lui le cortge d'objets jets au-dehors. Barbicane put mme constater, par des points de repre relevs sur la Lune dont la distance tait infrieure deux mille lieues, que sa vitesse devenait uniforme. Nouvelle preuve qu'il n'y avait pas chute. La force d'impulsion l'emportait encore sur l'attraction lunaire, mais la trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque lunaire, et l'on pouvait esprer qu' une distance plus rapproche, l'action de la pesanteur prdominerait et provoquerait dfinitivement une chute. Les trois amis n'ayant rien de mieux faire, continurent leurs observations. Cependant, ils ne pouvaient encore dterminer les dispositions topographiques du satellite. Tous ces reliefs se nivelaient sous la projection des rayons solaires. Ils regardrent ainsi par les vitres latrales jusqu' huit heures du soir. La Lune avait alors tellement grossi leurs yeux qu'elle masquait toute une moiti du firmament. Le Soleil d'un ct, l'astre des nuits de l'autre, inondaient le projectile de lumire. En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer sept cents lieues seulement la distance qui les sparait de leur but. La vitesse du projectile lui parut tre de deux cents mtres par seconde, soit environ cent soixante-dix lieues l'heure. Le culot du boulet tendait se tourner vers la Lune sous l'influence de la force centripte; mais la force centrifuge l'emportant toujours, il devenait probable que la trajectoire rectiligne se changerait en une courbe quelconque dont on ne pouvait dterminer la nature. Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problme. Les heures s'coulaient sans rsultat. Le projectile se rapprochait visiblement de la Lune, mais il tait visible aussi qu'il ne l'atteindrait pas. Quant la plus courte distance laquelle il en passerait, elle serait la rsultante des deux forces, attractive et rpulsive, qui sollicitaient le mobile. Je ne demande qu'une chose, rptait Michel: passer assez prs de la Lune pour en pntrer les secrets! --Maudite soit alors, s'cria Nicholl, la cause qui a fait dvier notre projectile! --Maudit soit alors, rpondit Barbicane, comme si son esprit et t soudainement frapp, maudit soit le bolide que nous avons crois en route! --Hein! fit Michel Ardan. --Que voulez-vous dire? s'cria Nicholl. --Je veux dire, rpondit Barbicane d'un ton convaincu, je veux dire que notre dviation est uniquement due la rencontre de ce corps errant! --Mais il ne nous a pas mme effleurs, rpondit Michel. --Qu'importe. Sa masse, compare celle de notre projectile tait norme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction. --Si peu! s'cria Nicholl. --Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, rpondit Barbicane, sur une distance de quatre-vingt-quatre mille lieues, il n'en fallait pas davantage pour manquer la Lune! X Les observateurs de la lune Barbicane avait videmment trouv la seule raison plausible de cette dviation. Si petite qu'elle et t, elle avait suffi modifier la trajectoire du projectile. C'tait une fatalit. L'audacieuse tentative avortait par une circonstance toute fortuite et, moins d'vnements exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque lunaire. En passerait-on assez prs pour rsoudre certaines questions de physique ou de gologie insolubles jusqu'alors? C'tait la question, la seule qui proccupt maintenant les hardis voyageurs. Quant au sort que leur rservait l'avenir, ils n'y voulaient mme pas songer. Cependant, que deviendraient-ils au milieu de ces solitudes infinies, eux qui l'air devait bientt manquer? Quelques jours encore, et ils tomberaient asphyxis dans ce boulet errant l'aventure. Mais quelques jours, c'taient des sicles pour ces intrpides, et ils consacrrent tous leurs instants observer cette Lune qu'ils n'espraient plus atteindre. La distance qui sparait alors le projectile du satellite fut estime deux cents lieues environ. Dans ces conditions, au point de vue de la visibilit des dtails du disque, les voyageurs se trouvaient plus loigns de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, arms de leurs puissants tlescopes. On sait, en effet, que l'instrument mont par John Ross Parson-town, dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramne la Lune seize lieues; de plus avec le puissant engin tabli Long's Peak, l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, tait rapproch moins de deux lieues, et les objets ayant dix mtres de diamtre s'y montraient suffisamment distincts. Ainsi donc, cette distance, les dtails topographiques de la Lune, observs sans lunette, n'taient pas sensiblement dtermins. L'oeil saisissait le vaste contour de ces immenses dpressions improprement appeles mers, mais il ne pouvait en reconnatre la nature. La saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que produisait la rflexion des rayons solaires. Le regard, bloui comme s'il se ft pench sur un bain d'argent en fusion, se dtournait involontairement. Cependant la forme oblongue de l'astre se dgageait dj. Il apparaissait comme un oeuf gigantesque dont le petit bout tait tourn vers la Terre. En effet, la Lune, liquide ou mallable aux premiers jours de sa formation, figurait alors une sphre parfaite; mais, bientt entrane dans le centre d'attraction de la Terre, elle s'allongea sous l'influence de la pesanteur. A devenir satellite, elle perdit la puret native de ses formes; son centre de gravit se reporta en avant du centre de figure, et, de cette disposition, quelques savants tirrent la consquence que l'air et l'eau avaient pu se rfugier sur cette surface oppose de la Lune qu'on ne voit jamais de la Terre. Cette altration des formes primitives du satellite ne fut sensible que pendant quelques instants. La distance du projectile la Lune diminuait trs rapidement sous sa vitesse considrablement infrieure la vitesse initiale, mais huit neuf fois suprieure celles dont sont anims les express de chemins de fer. La direction oblique du boulet, en raison mme de son obliquit, laissait Michel Ardan quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire. Il ne pouvait croire qu'il n'y arriverait pas. Non! il ne pouvait le croire, et il le rptait souvent. Mais Barbicane, meilleur juge, ne cessait de lui rpondre avec une impitoyable logique: Non, Michel, non. Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une chute, et nous ne tombons pas. La force centripte nous maintient sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous loigne irrsistiblement. Cela fut dit d'un ton qui enleva Michel Ardan ses dernires esprances. La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait tait l'hmisphre nord, celui que les cartes slnographiques placent en bas, car ces cartes sont gnralement dresses d'aprs l'image fournie par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets. Telle tait la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler que consultait Barbicane. Cet hmisphre septentrional prsentait de vastes plaines, accidentes de montagnes isoles. A minuit, la Lune tait pleine. A ce moment prcis, les voyageurs auraient d y prendre pied, si le malencontreux bolide n'et pas dvi leur direction. L'astre arrivait donc dans les conditions rigoureusement dtermines par l'Observatoire de Cambridge. Il se trouvait mathmatiquement son prige et au znith du vingt-huitime parallle. Un observateur plac au fond de l'norme Columbiad braque perpendiculairement l'horizon, et encadr la Lune dans la bouche du canon. Une ligne droite figurant l'axe de la pice, aurait travers en son centre l'astre de la nuit. Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 dcembre, les voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer les yeux, si prs de ce monde nouveau? Non. Tous leurs sentiments se concentraient dans une pense unique: Voir! Reprsentants de la Terre, de l'humanit passe et prsente qu'ils rsumaient en eux, c'est par leurs yeux que la race humaine regardait ces rgions lunaires et pntrait les secrets de son satellite! Une certaine motion les tenait au coeur et ils allaient silencieusement d'une vitre l'autre. Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement dtermines. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les contrler, ils avaient des cartes. Le premier observateur de la Lune fut Galile. Son insuffisante lunette grossissait trente fois seulement. Nanmoins, dans ces taches qui parsemaient le disque lunaire, comme les yeux parsment la queue d'un paon, le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques hauteurs auxquelles il attribua exagrment une lvation gale au vingtime du diamtre du disque, soit huit mille huit cents mtres. Galile ne dressa aucune carte de ses observations. Quelques annes plus tard, un astronome de Dantzig, Hvlius--par des procds qui n'taient exacts que deux fois par mois, lors des premire et seconde quadratures--rduisit les hauteurs de Galile un vingt-sixime seulement du diamtre lunaire. Exagration inverse. Mais c'est ce savant que l'on doit la premire carte de la Lune. Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires, et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en ralit que des plaines. A ces monts et ces tendues d'eau, il donna des dnominations terrestres. On y voit figurer le Sina au milieu d'une Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les Karpathes, puis la Mditerrane, le Palus-Motide, le Pont-Euxin, la mer Caspienne. Noms mal appliqus, d'ailleurs, car ni ces montagnes ni ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du globe. C'est peine si dans cette large tache blanche, rattache au sud de plus vastes continents et termine en pointe, on reconnatrait l'image renverse de la pninsule indienne, du golfe du Bengale et de la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas conservs. Un autre cartographe, connaissant mieux le coeur humain, proposa une nouvelle nomenclature que la vanit humaine s'empressa d'adopter. Cet observateur fut le pre Riccioli, contemporain d'Hvlius. Il dressa une carte grossire et grosse d'erreurs. Mais aux montagnes lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'Antiquit et des savants de son poque, usage fort suivi depuis lors. Une troisime carte de la Lune fut excute au XVIIe sicle par Dominique Cassini; suprieure celle de Riccioli par l'excution, elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs rductions en furent publies, mais son cuivre, longtemps conserv l'Imprimerie royale, a t vendu au poids comme matire encombrante. La Hire, clbre mathmaticien et dessinateur, dressa une carte de la Lune, haute de quatre mtres, qui ne fut jamais grave. Aprs lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du XVIIIe sicle, commena la publication d'une magnifique carte slnographique, d'aprs les mesures lunaires rigoureusement vrifies par lui; mais sa mort, arrive en 1762, l'empcha de terminer ce beau travail. Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit une planche divise en vingt-cinq sections, dont quatre ont t graves. Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composrent leur clbre _Mappa selenographica_, suivant une projection orthographique. Cette carte reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparat; seulement les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur sa partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales ou mridionales, orientales ou occidentales, ces configurations, donnes en raccourci, ne peuvent se comparer celles du centre. Cette carte topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimtres et divise en quatre parties, est le chef-d'oeuvre de la cartographie lunaire. Aprs ces savants, on cite les reliefs slnographiques de l'astronome allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du pre Secchi, les magnifiques preuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et enfin une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et Chapuis, beau modle dress en 1860, d'un dessin trs net et d'une trs claire disposition. Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde lunaire. Barbicane en possdait deux, celle de MM. Beer et Moedler, et celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient-lui rendre plus facile son travail d'observateur. Quant aux instruments d'optique mis sa disposition, c'taient d'excellentes lunettes marines, spcialement tablies pour ce voyage. Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc rapproch la Lune de la Terre une distance infrieure mille lieues. Mais alors, une distance qui vers trois heures du matin ne dpassait pas cent vingt kilomtres, et dans un milieu qu'aucune atmosphre ne troublait, ces instruments devaient ramener le niveau lunaire moins de quinze cents mtres. XI Fantaisie et ralisme Avez-vous jamais vu la Lune? demandait ironiquement un professeur l'un de ses lves. --Non, monsieur, rpliqua l'lve plus ironiquement encore, mais je dois dire que j'en ai entendu parler. Dans un sens, la plaisante rponse de l'lve pourrait tre faite par l'immense majorit des tres sublunaires. Que de gens ont entendu parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue... du moins travers l'oculaire d'une lunette ou d'un tlescope! Combien n'ont mme jamais examin la carte de leur satellite! En regardant une mappemonde slnographique, une particularit frappe tout d'abord. Contrairement la disposition suivie pour la Terre et Mars, les continents occupent plus particulirement l'hmisphre sud du globe lunaire. Ces continents ne prsentent pas ces lignes terminales, si nettes et si rgulires qui dessinent l'Amrique mridionale, l'Afrique et la pninsule indienne. Leurs ctes anguleuses, capricieuses, profondment dchiquetes, sont riches en golfes et en presqu'les. Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio des les de la Sonde, o les terres sont divises l'excs. Si la navigation a jamais exist la surface de la Lune, elle a d tre singulirement difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins et les hydrographes slnites, ceux-ci quand ils faisaient le lev de ces rivages tourments, ceux-l lorsqu'ils donnaient sur ces prilleux atterrages. On remarquera aussi que sur le sphrode lunaire, le ple sud est beaucoup plus continental que le ple nord. A ce dernier, il n'existe qu'une lgre calotte de terres spares des autres continents par de vastes mers.[Il est bien entendu que par ce mot mers nous dsignons ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.] Vers le sud, les continents revtent presque tout l'hmisphre. Il est donc possible que les Slnites aient dj plant le pavillon sur l'un de leurs ples, tandis que les Franklin, les Ross, les Kane, les Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu atteindre ce point inconnu du globe terrestre. Quant aux les, elles sont nombreuses la surface de la Lune. Presque toutes oblongues ou circulaires et comme traces au compas, elles semblent former un vaste archipel, comparable ce groupe charmant jet entre la Grce et l'Asie Mineure, que la mythologie a jadis anim de ses plus gracieuses lgendes. Involontairement, les noms de Naxos, de Tndos, de Milo, de Carpathos, viennent l'esprit, et l'on cherche des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le clipper des Argonautes. C'est, du moins, ce que rclamait Michel Ardan; c'tait un archipel grec qu'il voyait sur la carte. Aux yeux de ses compagnons peu fantaisistes, l'aspect de ses ctes rappelait plutt les terres morceles du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-cosse, et l o le Franais retrouvait la trace des hros de la fable, ces Amricains relevaient les points favorables l'tablissement de comptoirs, dans l'intrt du commerce et de l'industrie lunaires. Pour achever la description de la partie continentale de la Lune, quelques mots sur sa disposition orographique. On y distingue fort nettement des chanes de montagnes, des montagnes isoles, des cirques et des rainures. Tout le relief lunaire est compris dans cette division. Il est extraordinairement tourment. C'est une Suisse immense, une Norvge continue o l'action plutonique a tout fait. Cette surface, si profondment raboteuse, est le rsultat des contractions successives de la crote, l'poque o l'astre tait en voie de formation. Le disque lunaire est donc propice l'tude des grands phnomnes gologiques. Suivant la remarque de certains astronomes, sa surface, quoique plus ancienne que la surface de la Terre, est demeure plus neuve. L, pas d'eaux qui dtriorent le relief primitif et dont l'action croissante produit une sorte de nivellement gnral, pas d'air dont l'influence dcomposante modifie les profils orographiques. L, le travail plutonique, non altr par les forces neptuniennes, est dans toute sa puret native. C'est la Terre, telle qu'elle fut avant que les marais et les courants l'eussent empte de couches sdimentaires. Aprs avoir err sur ces vastes continents, le regard est attir par les mers plus vastes encore. Non seulement leur conformation, leur situation, leur aspect rappellent celui des ocans terrestres, mais encore, ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande partie du globe. Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides, mais des plaines dont les voyageurs espraient bientt dterminer la nature. Les astronomes, il faut en convenir, ont dcor ces prtendues mers de noms au moins bizarres que la science a respects jusqu'ici. Michel Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde une carte du Tendre, dresse par une Scudry ou un Cyrano de Bergerac. Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au XVIIe sicle, c'est la carte de la vie, trs nettement tranche en deux parties, l'une fminine, l'autre masculine. Aux femmes, l'hmisphre de droite. Aux hommes, l'hmisphre de gauche! Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les paules ses prosaques compagnons. Barbicane et Nicholl considraient la carte lunaire un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami. Cependant leur fantaisiste ami avait tant soit peu raison. Qu'on en juge. Dans cet hmisphre de gauche s'tend la mer des Nues, o va si souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparat la mer des Pluies, alimente par tous les tracas de l'existence. Auprs se creuse la mer des Temptes o l'homme lutte sans cesse contre ses passions trop souvent victorieuses. Puis, puis par les dceptions, les trahisons, les infidlits et tout le cortge des misres terrestres, que trouve-t-il au terme de sa carrire? cette vaste mer des Humeurs peine adoucie par quelques gouttes des eaux du golfe de la Rose! Nues, pluies, temptes, humeurs, la vie de l'homme contient-elle autre chose et ne se rsume-t-elle pas en ces quatre mots? L'hmisphre de droite, ddi aux dames, renferme des mers plus petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents d'une existence fminine. C'est la mer de la Srnit au-dessus de laquelle se penche la jeune fille, et le lac des Songes, qui lui reflte un riant avenir! C'est la mer du Nectar, avec ses flots de tendresse et ses brises d'amour! C'est la mer de la Fcondit, c'est la mer des Crises, puis la mer des Vapeurs, dont les dimensions sont peut-tre trop restreintes, et enfin cette vaste mer de la Tranquillit, o se sont absorbs toutes les fausses passions, tous les rves inutiles, tous les dsirs inassoupis, et dont les flots se dversent paisiblement dans le lac de la Mort! Quelle succession trange de noms! Quelle division singulire de ces deux hmisphres de la Lune, unis l'un l'autre comme l'homme et la femme, et formant cette sphre de vie emporte dans l'espace! Et le fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interprter ainsi cette fantaisie des vieux astronomes? Mais tandis que son imagination courait ainsi les mers, ses graves compagnons considraient plus gographiquement les choses. Ils apprenaient par coeur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles et les diamtres. Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nues tait une immense dpression de terrain, seme de quelques montagnes circulaires, et couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hmisphre sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues carres, et son centre se trouvait par 15 de latitude sud et 20 de longitude ouest. L'ocan des Temptes, _Oceanus Procellarum_, la plus vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois cent vingt-huit mille trois cents lieues carres, son centre tant par 10 de latitude nord et 45 de longitude est. De son sein mergeaient les admirables montagnes rayonnantes de Kpler et d'Aristarque. Plus au nord et spare de la mer des Nues par de hautes chanes, s'tendait la mer des Pluies, _Mare Imbrium_, ayant son point central par 35 de latitude septentrionale et 20 de longitude orientale; elle tait de forme peu prs circulaire et recouvrait un espace de cent quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la mer des Humeurs, _Mare Humorum_, petit bassin de quarante-quatre mille deux cents lieues carres seulement, tait situe par 25 de latitude sud et 40 de longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le littoral de cet hmisphre: le golfe Torride, le golfe de la Rose et le golfe des Iris, petites plaines resserres entre de hautes chanes de montagnes. L'hmisphre fminin, naturellement plus capricieux, se distinguait par des mers plus petites et plus nombreuses. C'taient, vers le nord, la mer du Froid, _Mare Frigoris_, par 55 de latitude nord et 0 de longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carres, qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la mer de la Srnit, _Mare Serenitatis_, par 25 de latitude nord et 20 de longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille lieues carres; la mer des Crises, _Mare Crisium_, bien dlimite, trs ronde, embrassant, par 17 de latitude nord et 55 de longitude ouest, une superficie de quarante mille lieues, vritable Caspienne enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis l'quateur, par 5 de latitude nord et 25 de longitude ouest, apparaissait la mer de la Tranquillit, _Mare Tranquillitatis_, occupant cent vingt et un mille cinq cent neuf lieues carres; cette mer communiquait au sud avec la mer du Nectar, _Mare Nectaris_, tendue de vingt-huit mille huit cents lieues carres, par 15 de latitude sud et 35 de longitude ouest, et l'est avec la mer de la Fcondit, _Mare Fecunditatis_, la plus vaste de cet hmisphre, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents lieues carres, par 3 de latitude sud et 50 de longitude ouest. Enfin, tout fait au nord et tout fait au sud, deux mers se distinguaient encore, la mer de Humboldt, _Mare Humboldtianum_, d'une superficie de six mille cinq cents lieues carres, et la mer Australe, _Mare Australe_, sur une superficie de vingt-six milles. Au centre du disque lunaire, cheval sur l'quateur et sur le mridien zro, s'ouvrait le golfe du Centre, _Sinus Medii_, sorte de trait d'union entre les deux hmisphres. Ainsi se dcomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnrent ces diverses mesures, ils trouvrent que la superficie de cet hmisphre tait de quatre millions sept cent trente-huit mille cent soixante lieues carres, dont trois millions trois cent dix-sept mille six cents lieues pour les volcans, les chanes de montagnes, les cirques, les les, en un mot tout ce qui semblait former la partie solide de la Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour les mers, les lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la partie liquide. Ce qui, d'ailleurs, tait parfaitement indiffrent au digne Michel. Cet hmisphre, on le voit, est treize fois et demi plus petit que l'hmisphre terrestre. Cependant, les slnographes y ont dj compt plus de cinquante mille cratres. C'est donc une surface boursoufle, crevasse, une vritable cumoire, digne de la qualification peu potique que lui ont donne les Anglais, de green cheese, c'est--dire fromage vert. Michel Ardan bondit quand Barbicane pronona ce nom dsobligeant. Voil donc, s'cria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe sicle, traitent la belle Diane, la blonde Phoeb, l'aimable Isis, la charmante Astart, la reine des nuits, la fille de Latone et de Jupiter, la jeune soeur du radieux Apollon! XII Details orographiques La direction suivie par le projectile, on l'a dj fait observer, l'entranait vers l'hmisphre septentrional de la Lune. Les voyageurs taient loin de ce point central qu'ils auraient d frapper, si leur trajectoire n'et pas subi une dviation irrmdiable. Il tait minuit et demi. Barbicane estima alors sa distance quatorze cents kilomtres, distance un peu suprieure la longueur du rayon lunaire, et qui devait diminuer mesure qu'il s'avancerait vers le ple nord. Le projectile se trouvait alors, non la hauteur de l'quateur, mais par le travers du dixime parallle, et depuis cette latitude, soigneusement releve sur la carte jusqu'au ple, Barbicane et ses deux compagnons purent observer la Lune dans les meilleures conditions. En effet, par l'emploi des lunettes, cette distance de quatorze cents kilomtres tait rduite quatorze, soit trois lieues et demi. Le tlescope des montagnes Rocheuses rapprochait davantage la Lune, mais l'atmosphre terrestre amoindrissait singulirement sa puissance optique. Aussi Barbicane, post dans son projectile, sa lorgnette aux yeux, percevait-il certains dtails insaisissables aux observateurs de la Terre. Mes amis, dit alors le prsident d'une voix grave, je ne sais o nous allons, je ne sais si nous reverrons jamais le globe terrestre. Nanmoins, procdons comme si ces travaux devaient servir un jour nos semblables. Ayons l'esprit libre de toute proccupation. Nous sommes des astronomes. Ce boulet est un cabinet de l'Observatoire de Cambridge, transport dans l'espace. Observons. Cela dit, le travail fut commenc avec une prcision extrme, et il reproduisit fidlement les divers aspects de la Lune aux distances variables que le projectile occupa par rapport cet astre. En mme temps que le boulet se trouvait la hauteur du dixime parallle nord, il semblait suivre rigoureusement le vingtime degr de longitude est. Ici se place une remarque importante au sujet de la carte qui servait aux observations. Dans les cartes slnographiques o, en raison du renversement des objets par les lunettes, le sud est en haut et le nord en bas, il semblerait naturel que par suite de cette inversion, l'est dt tre plac gauche et l'ouest droite. Cependant, il n'en est rien. Si la carte tait retourne et prsentait la Lune telle qu'elle s'offre aux regards, l'est serait gauche et l'ouest droite, contrairement ce qui existe dans les cartes terrestres. Voici la raison de cette anomalie. Les observateurs situs dans l'hmisphre boral, en Europe, si l'on veut, aperoivent la Lune dans le sud par rapport eux. Lorsqu'ils l'observent, ils tournent le dos au nord, position inverse de celle qu'ils occupent quand ils considrent une carte terrestre. Puisqu'ils tournent le dos au nord, l'est se trouve leur gauche et l'ouest leur droite. Pour des observateurs situs dans l'hmisphre austral, en Patagonie, par exemple, l'ouest de la Lune serait parfaitement leur gauche et l'est leur droite, puisque le midi est derrire eux. Telle est la raison de ce renversement apparent des deux points cardinaux, et il faut en tenir compte pour suivre les observations du prsident Barbicane. Aid de la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler, les voyageurs pouvaient sans hsiter reconnatre la portion du disque encadr dans le champ de leur lunette. Que voyons-nous en ce moment? demanda Michel. --La partie septentrionale de la mer des Nues, rpondit Barbicane. Nous sommes trop loigns pour en reconnatre la nature. Ces plaines sont-elles composes de sables arides, ainsi que l'ont prtendu les premiers astronomes? Ne sont-elles que des forts immenses, suivant l'opinion de M. Waren de la Rue, qui accorde la Lune une atmosphre trs basse mais trs dense, c'est ce que nous saurons plus tard. N'affirmons rien avant d'tre en droit d'affirmer. Cette mer des Nues est assez douteusement dlimite sur les cartes. On suppose que cette vaste plaine est seme de blocs de lave vomis par les volcans voisins de sa partie droite, Ptolme, Purbach, Arzachel. Mais le projectile s'avanait et se rapprochait sensiblement, et bientt apparurent les sommets qui ferment cette mer sa limite septentrionale. Devant se dressait une montagne rayonnante de toute beaut, dont la cime semblait perdue dans une ruption de rayons solaires. C'est?... demanda Michel. --Copernic, rpondit Barbicane. --Voyons Copernic. Ce mont, situ par 9 de latitude nord et 20 de longitude est, s'lve une hauteur de trois mille quatre cent trente-huit mtres au-dessus du niveau de la surface de la Lune. Il est trs visible de la Terre, et les astronomes peuvent l'tudier parfaitement, surtout pendant la phase comprise entre le dernier quartier et la Nouvelle-Lune, parce qu'alors les ombres se projettent longuement de l'est vers l'ouest et permettent de mesurer ses hauteurs. Ce Copernic forme le systme rayonnant le plus important du disque aprs Tycho, situ dans l'hmisphre mridional. Il s'lve isolment, comme un phare gigantesque sur cette portion de la mer des Nues qui confine la mer des Temptes, et il claire sous son rayonnement splendide deux ocans la fois. C'tait un spectacle sans gal que celui de ces longues tranes lumineuses, si blouissantes dans la pleine Lune, et qui dpassant au nord les chanes limitrophes, vont s'teindre jusque dans la mer des Pluies. A une heure du matin terrestre, le projectile, comme un ballon emport dans l'espace, dominait cette montagne superbe. Barbicane put en reconnatre exactement les dispositions principales. Copernic est compris dans la srie des montagnes annulaires de premier ordre, dans la division des grands cirques. De mme que Kpler et Aristarque, qui dominent l'ocan des Temptes, il apparat quelquefois comme un point brillant travers la lumire cendre et fut pris pour un volcan en activit. Mais ce n'est qu'un volcan teint, ainsi que tous ceux de cette face de la Lune. Sa circonvallation prsentait un diamtre de vingt-deux lieues environ. La lunette y dcouvrait des traces de stratifications produites par les ruptions successives, et les environs paraissaient sems de dbris volcaniques dont quelques-uns se montraient encore au dedans du cratre. Il existe, dit Barbicane, plusieurs sortes de cirques la surface de la Lune, et il est facile de voir que Copernic appartient au genre rayonnant. Si nous tions plus rapprochs, nous apercevrions les cnes qui le hrissent l'intrieur, et qui furent autrefois autant de bouches ignivomes. Une disposition curieuse et sans exception sur le disque lunaire, c'est que la surface intrieure de ces cirques est notablement en contrebas de la plaine extrieure, contrairement la forme que prsentent les cratres terrestres. Il s'ensuit donc que la courbure gnrale du fond de ces cirques donne une sphre d'un diamtre infrieur celui de la Lune. --Et pourquoi cette disposition spciale? demanda Nicholl. --On ne sait, rpondit Barbicane. --Quel splendide rayonnement, rptait Michel. J'imagine difficilement que l'on puisse voir un plus beau spectacle! --Que diras-tu donc, rpondit Barbicane, si les hasards de notre voyage nous entranent vers l'hmisphre mridional? --Eh bien, je dirai que c'est encore plus beau! rpliqua Michel Ardan. En ce moment, le projectile dominait le cirque perpendiculairement. La circonvallation de Copernic formait un cercle presque parfait, et ses remparts trs escarps se dtachaient nettement. On distinguait mme une double enceinte annulaire. Autour s'talait une plaine gristre, d'aspect sauvage, sur laquelle les reliefs se dtachaient en jaune. Au fond du cirque, comme enferms dans un crin, scintillrent un instant deux ou trois cnes ruptifs, semblables d'normes gemmes blouissantes. Vers le nord, les remparts se rabaissaient par une dpression qui et probablement donn accs l'intrieur du cratre. En passant au-dessus de la plaine environnante, Barbicane put noter un grand nombre de montagnes peu importantes, et entre autres une petite montagne annulaire nomme Gay-Lussac, et dont la largeur mesure vingt-trois kilomtres. Vers le sud, la plaine se montrait trs plate, sans une extumescence, sans un ressaut du sol. Vers le nord, au contraire, jusqu' l'endroit o elle confinait l'ocan des Temptes, c'tait comme une surface liquide agite par un ouragan, dont les pitons et les boursouflures figuraient une succession de lames subitement figes. Sur tout cet ensemble et en toutes directions couraient les tranes lumineuses qui convergeaient au sommet de Copernic. Quelques-uns offraient une largeur de trente kilomtres sur une longueur invaluable. Les voyageurs discutaient l'origine de ces tranges rayons, et pas plus que les observateurs terrestres, ils ne pouvaient en dterminer la nature. Mais pourquoi, disait Nicholl, ces rayons ne seraient-ils pas tout simplement des contreforts de montagnes qui rflchissent plus vivement la lumire du soleil? --Non, rpondit Barbicane, s'il en tait ainsi, dans certaines conditions de la Lune, ces artes projetteraient des ombres. Or, elles n'en projettent pas. En effet, ces rayons n'apparaissent qu' l'poque o l'astre du jour se place en opposition avec la Lune, et ils disparaissent ds que ses rayons deviennent obliques. Mais qu'a-t-on imagin pour expliquer ces tranes de lumires, demanda Michel, car je ne puis croire que des savants restent jamais court d'explications! --Oui, rpondit Barbicane, Herschel a formul une opinion, mais il n'osait l'affirmer. --N'importe. Quelle est cette opinion? --Il pensait que ces rayons devaient tre des courants de laves refroidis qui resplendissaient lorsque le soleil les frappait normalement. Cela peut tre, mais rien n'est moins certain. Du reste, si nous passons plus prs de Tycho, nous serons mieux placs pour reconnatre la cause de ce rayonnement. --Savez-vous, mes amis, quoi ressemble cette plaine vue de la hauteur o nous sommes? dit Michel. --Non, rpondit Nicholl. --Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongs comme des fuseaux, elle ressemble un immense jeu de jonchets jets ple-mle. Il ne manque qu'un crochet pour les retirer un un. --Sois donc srieux! dit Barbicane. --Soyons srieux, rpliqua tranquillement Michel, et au lieu de jonchets, mettons des ossements. Cette plaine ne serait alors qu'un immense ossuaire sur lequel reposeraient les dpouilles mortelles de mille gnrations teintes. Aimes-tu mieux cette comparaison grand effet? --L'une vaut l'autre, rpliqua Barbicane. --Diable! tu es difficile! rpondit Michel. --Mon digne ami, reprit le positif Barbicane, peu importe de savoir quoi cela ressemble, du moment que l'on ne sait pas ce que cela est. --Bien rpondu, s'cria Michel. Cela m'apprendra raisonner avec des savants! Cependant, le projectile s'avanait avec une vitesse presque uniforme en prolongeant le disque lunaire. Les voyageurs, on l'imagine aisment, ne songeaient pas prendre un instant de repos. Chaque minute dplaait le paysage qui fuyait sous leurs yeux. Vers une heure et demie du matin, ils entrevirent les sommets d'une autre montagne. Barbicane, consultant sa carte, reconnut Eratosthne. C'tait une montagne annulaire haute de quatre mille cinq cents mtres, l'un de ces cirques si nombreux sur le satellite. Et, ce propos, Barbicane rapporta ses amis la singulire opinion de Kpler sur la formation de ces cirques. Suivant le clbre mathmaticien, ces cavits cratriformes avaient d tre creuses par la main des hommes. Dans quelle intention? demanda Nicholl. --Dans une intention bien naturelle! rpondit Barbicane. Les Slnites auraient entrepris ces immenses travaux et creus ces normes trous pour s'y rfugier et se garantir des rayons solaires qui les frappent pendant quinze jours conscutifs. --Pas btes, les Slnites! dit Michel. --Singulire ide! rpondit Nicholl. Mais il est probable que Kpler ne connaissait pas les vritables dimensions de ces cirques, car les creuser et t un travail de gants, impraticable pour des Slnites! --Pourquoi, si la pesanteur la surface de la Lune est six fois moindre que sur la Terre? dit Michel. --Mais si les Slnites sont six fois plus petits? rpliqua Nicholl. --Et s'il n'y a pas de Slnites! ajouta Barbicane. Ce qui termina la discussion. Bientt Eratosthne disparut sous l'horizon sans que le projectile s'en ft suffisamment approch pour permettre une observation rigoureuse. Cette montagne sparait les Apennins des Karpathes. Dans l'orographie lunaire, on a distingu quelques chanes de montagnes qui sont principalement distribues sur l'hmisphre septentrional. Quelques-unes, cependant, occupent certaines portions de l'hmisphre sud. Voici le tableau de ces diverses chanes, indiques du sud au nord, avec leurs latitudes et leurs hauteurs rapportes aux plus hautes cimes: Monts Doerfel....... 84 --- latitude S. 7603 mtres. --- Leibnitz...... 65 --- --- 7600 --- --- Rook.......... 20 30 --- 1600 --- --- Alta......... 17 28 --- 4047 --- --- Cordillres... 10 20 --- 3898 --- --- Pyrnes...... 8 18 --- 3631 --- --- Oural......... 5 13 --- 838 --- --- Alembert...... 4 10 --- 5847 --- --- Hoemus........ 8 21 latitude N. 2021 --- --- Karpathes..... 15 19 --- 1939 --- --- Apennins...... 14 27 --- 5501 --- --- Taurus........ 21 28 --- 2746 --- --- Riphes....... 25 33 --- 4171 --- --- Hercyniens.... 17 33 --- 1170 --- --- Caucase....... 32 41 --- 5567 --- --- Alpes......... 42 49 --- 3617 --- De ces diverses chanes, la plus importante est celle des Apennins, dont le dveloppement est de cent cinquante lieues, dveloppement infrieur, cependant, celui des grands mouvements orographiques de la Terre. Les Apennins longent le bord oriental de la mer des Pluies, et se continuent au nord par les Karpathes dont le profil mesure environ cent lieues. Les voyageurs ne purent qu'entrevoir le sommet de ces Apennins qui se dessinent depuis 10 de longitude ouest 16 de longitude est; mais la chane des Karpathes s'tendit sous leurs regards du dix-huitime au trentime degr de longitude orientale, et ils purent en relever la distribution. Une hypothse leur parut trs justifie. A voir cette chane des Karpathes affectant et l des formes circulaires et domine par des pitons, ils en conclurent qu'elle formait autrefois des cirques importants. Ces anneaux montagneux avaient d tre en partie rompus par le vaste panchement auquel est due la mer des Pluies. Ces Karpathes taient alors, par leur aspect, ce que seraient les cirques de Purbach, d'Arzachel et de Ptolme, si un cataclysme jetait bas leurs remparts de gauche et les transformait en chane continue. Ils prsentent une hauteur moyenne de trois mille deux cents mtres, hauteur comparable celle de certains points des Pyrnes, tels que le port de Pinde. Leurs pentes mridionales s'abaissent brusquement vers l'immense mer des Pluies. Vers deux heures du matin, Barbicane se trouvait la hauteur du vingtime parallle lunaire, non loin de cette petite montagne leve de quinze cent cinquante-neuf mtres, qui porte le nom de Pythias. La distance du projectile la Lune n'tait plus que de douze cents kilomtres, ramene trois lieues au moyen des lunettes. Le _Mare Imbrium_ s'tendait sous les yeux des voyageurs, comme une immense dpression dont les dtails taient encore peu saisissables. Prs d'eux, sur la gauche, se dressait le mont Lambert, dont l'altitude est estime dix-huit cent treize mtres, et plus loin, sur la limite de l'ocan des Temptes, par 23 de latitude nord et 29 de longitude est, resplendissait la montagne rayonnante d'Euler. Ce mont, lev de dix-huit cent quinze mtres seulement au-dessus de la surface lunaire, avait t l'objet d'un travail intressant de l'astronome Schroeter. Ce savant, cherchant reconnatre l'origine des montagnes de la Lune, s'tait demand si le volume du cratre se montrait toujours sensiblement gal au volume des remparts qui le formaient. Or, ce rapport existait gnralement, et Schroeter en concluait qu'une seule ruption de matires volcaniques avait suffi former ces remparts, car des ruptions successives eussent altr ce rapport. Seul, le mont Euler dmentait cette loi gnrale, et il avait ncessit pour sa formation plusieurs ruptions successives, puisque le volume de sa cavit tait le double de celui de son enceinte. Toutes ces hypothses taient permises des observateurs terrestres que leurs instruments servaient d'une manire incomplte. Mais Barbicane ne voulait plus s'en contenter, et voyant que son projectile se rapprochait rgulirement du disque lunaire, il ne dsesprait pas, ne pouvant l'atteindre, de surprendre au moins les secrets de sa formation. XIII Paysages lunaires A deux heures et demie du matin, le boulet se trouvait par le travers du trentime parallle lunaire une distance effective de mille kilomtres rduite dix par les instruments d'optique. Il semblait toujours impossible qu'il pt atteindre un point quelconque du disque. Sa vitesse de translation, relativement mdiocre, tait inexplicable pour le prsident Barbicane. A cette distance de la Lune, elle aurait d tre considrable pour le maintenir contre la force d'attraction. Il y avait donc l un phnomne dont la raison chappait encore. D'ailleurs, le temps manquait pour en chercher la cause. Le relief lunaire dfilait sous les yeux des voyageurs, et ils n'en voulaient pas perdre un seul dtail. Le disque apparaissait donc dans les lunettes une distance de deux lieues et demie. Un aronaute, transport cette distance de la Terre, que distinguerait-il sa surface? On ne saurait le dire, puisque les plus hautes ascensions n'ont pas dpass huit mille mtres. Voici, cependant, une exacte description de ce que voyaient, de cette hauteur, Barbicane et ses compagnons. Des colorations assez varies apparaissaient par larges plaques sur le disque. Les slnographes ne sont pas d'accord sur la nature de ces colorations. Elles sont diverses et assez vivement tranches. Julius Schmidt prtend que si les ocans terrestres taient mis sec, un observateur slnite lunaire ne distinguerait pas sur le globe, entre les ocans et les plaines continentales, des nuances aussi diversement accuses que celles qui se montrent sur la Lune un observateur terrestre. Selon lui, la couleur commune aux vastes plaines connues sous le nom de mers est le gris sombre mlang de vert et de brun. Quelques grands cratres prsentent aussi cette coloration. Barbicane connaissait cette opinion du slnographe allemand, opinion partage par MM. Beer et Moedler. Il constata que l'observation leur donnait raison contre certains astronomes qui n'admettent que la coloration grise la surface de la Lune. En de certains espaces, la couleur verte tait vivement accuse, telle qu'elle ressort, selon Julius Schmidt, des mers de la Srnit et des Humeurs. Barbicane remarqua galement de larges cratres dpourvus de cnes intrieurs, qui jetaient une couleur bleutre analogue aux reflets d'une tle d'acier frachement polie. Ces colorations appartenaient bien rellement au disque lunaire, et ne rsultaient pas, suivant le dire de quelques astronomes, soit de l'imperfection de l'objectif des lunettes, soit de l'interposition de l'atmosphre terrestre. Pour Barbicane, aucun doute n'existait cet gard. Il observait travers le vide et ne pouvait commettre aucune erreur d'optique. Il considra le fait de ces colorations diverses comme acquis la science. Maintenant ces nuances de vert taient-elles dues une vgtation tropicale, entretenue par une atmosphre dense et basse? Il ne pouvait encore se prononcer. Plus loin, il nota une teinte rougetre, trs suffisamment accuse. Pareille nuance avait t observe dj sur le fond d'une enceinte isole, connue sous le nom de cirque de Lichtenberg, qui est situe prs des monts Hercyniens sur le bord de la Lune, mais il ne put en reconnatre la nature. Il ne fut pas plus heureux propos d'une autre particularit du disque, car il ne put en prciser exactement la cause. Voici cette particularit. Michel Ardan tait en observation prs du prsident, quand il remarqua de longues lignes blanches, vivement claires par les rayons directs du Soleil. C'tait une succession de sillons lumineux trs diffrents du rayonnement que Copernic prsentait nagure. Ils s'allongeaient paralllement les uns aux autres. Michel, avec son aplomb habituel, ne manqua pas de s'crier: Tiens! des champs cultivs! --Des champs cultivs? rpondit Nicholl, haussant les paules. --Labours tout au moins, rpliqua Michel Ardan. Mais quels laboureurs que ces Slnites, et quels boeufs gigantesques ils doivent atteler leur charrue pour creuser de tels sillons! --Ce ne sont pas des sillons, dit Barbicane, ce sont des rainures. --Va pour des rainures, rpondit docilement Michel. Seulement qu'entend-on par des rainures dans le monde scientifique? Barbicane apprit aussitt son compagnon ce qu'il savait des rainures lunaires. Il savait que c'taient des sillons observs sur toutes les parties non montagneuses du disque; que ces sillons, le plus souvent isols, mesurent de quatre cinquante lieues de longueur; que leur largeur varie de mille quinze cents mtres, et que leurs bords sont rigoureusement parallles; mais il n'en savait pas davantage, ni sur leur formation ni sur leur nature. Barbicane, arm de sa lunette, observa ces rainures avec une extrme attention. Il remarqua que leurs bords taient forms de pentes extrmement raides. C'taient de longs remparts parallles, et avec quelque imagination on pouvait admettre l'existence de longues lignes de fortifications leves par les ingnieurs slnites. Des ces diverses rainures les unes taient absolument droites et comme tires au cordeau. D'autres prsentaient une lgre courbure tout en maintenant le paralllisme de leurs bords. Celles-ci s'entrecroisaient; celles-l coupaient des cratres. Ici, elles sillonnaient des cavits ordinaires, telles que Posidonius ou Petavius; l, elles zbraient les mers, telles que la mer de la Srnit. Ces accidents naturels durent ncessairement exercer l'imagination des astronomes terrestres. Les premires observations ne les avaient pas dcouvertes, ces rainures. Ni Hvlius, ni Cassini, ni La Hire, ni Herschel ne paraissent les avoir connues. C'est Schroeter qui, en 1789, les signala pour la premire fois l'attention des savants. D'autres suivirent qui les tudirent, tels que Pastorff, Gruithuysen, Beer et Moedler. Aujourd'hui leur nombre s'lve soixante-dix. Mais si on les a comptes, on n'a pas encore dtermin leur nature. Ce ne sont pas des fortifications coup sr, pas plus que d'anciens lits de rivires dessches, car d'une part, les eaux si lgres la surface de la Lune n'auraient pu se creuser de tels dversoirs, et de l'autre, ces sillons traversent souvent des cratres placs une grande lvation. Il faut pourtant avouer que Michel Ardan eut une ide, et que, sans le savoir, il se rencontra dans cette circonstance avec Julius Schmidt. Pourquoi, dit-il, ces inexplicables apparences ne seraient-elles pas tout simplement des phnomnes de vgtation? --Comment l'entends-tu? demanda vivement Barbicane. --Ne t'emporte pas, mon digne prsident, rpondit Michel. Ne pourrait-il se faire que ces lignes sombres qui forment l'paulement, fussent des ranges d'arbres disposs rgulirement? --Tu tiens donc bien ta vgtation? dit Barbicane. --Je tiens, riposta Michel Ardan, expliquer ce que vous autres savants vous n'expliquez pas! Au moins, mon hypothse aurait l'avantage d'indiquer pourquoi ces rainures disparaissent ou semblent disparatre des poques rgulires. --Et par quelle raison? --Par la raison que ces arbres deviennent invisibles lorsqu'ils perdent leurs feuilles, et visibles quand ils les reprennent. --Ton explication est ingnieuse, mon cher compagnon, rpondit Barbicane, mais elle est inadmissible. --Pourquoi? --Parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de saison la surface de la Lune, et que, par consquent, les phnomnes de vgtation dont tu parles ne peuvent s'y produire. En effet, le peu d'obliquit de l'axe lunaire y maintient le Soleil une hauteur presque constante sous chaque latitude. Au-dessus des rgions quatoriales, l'astre radieux occupe presque invariablement le znith et ne dpasse gure la limite de l'horizon dans les rgions polaires. Donc, suivant chaque rgion, il rgne un hiver, un printemps, un t ou un automne perptuels, ainsi que dans la plante Jupiter, dont l'axe est galement peu inclin sur son orbite. A quelle origine rapporter ces rainures? Question difficile rsoudre. Elles sont certainement postrieures la formation des cratres et des cirques, car plusieurs s'y sont introduites en brisant leurs remparts circulaires. Il se peut donc que, contemporaines des dernires poques gologiques, elles ne soient dues qu' l'expansion des forces naturelles. Cependant, le projectile avait atteint la hauteur du quarantime degr de latitude lunaire, une distance qui ne devait pas excder huit cents kilomtres. Les objets apparaissaient dans le champ des lunettes, comme s'ils eussent t placs deux lieues seulement. A ce point, sous leurs pieds, se dressait l'Hlicon, haut de cinq cent cinq mtres, et sur la gauche s'arrondissaient ces hauteurs mdiocres qui enferment une petite portion de la mer des Pluies sous le nom de golfe des Iris. L'atmosphre terrestre devrait tre cent soixante-dix fois plus transparente qu'elle ne l'est, pour permettre aux astronomes de faire des observations compltes la surface de la Lune. Mais dans ce vide o flottait le projectile, aucun fluide ne s'interposait entre l'oeil de l'observateur et l'objet observ. De plus, Barbicane se trouvait ramen une distance que n'avaient jamais donne les plus puissants tlescopes, ni celui de John Ross, ni celui des montagnes Rocheuses. Il tait donc dans des conditions extrmement favorables pour rsoudre cette grande question de l'habitabilit de la Lune. Cependant, cette solution lui chappait encore. Il ne distinguait que le lit dsert des immenses plaines et, vers le nord, d'arides montagnes. Pas un ouvrage ne trahissait la main de l'homme. Pas une ruine n'attestait son passage. Pas une agglomration d'animaux n'indiquait que la vie s'y dveloppt mme un degr infrieur. Nulle part le mouvement, nulle part une apparence de vgtation. Des trois rgnes qui se partagent le sphrode terrestre, un seul tait reprsent sur le globe lunaire: le rgne minral. Ah ! dit Michel Ardan d'un air un peu dcontenanc, il n'y a donc personne? --Non, rpondit Nicholl, jusqu'ici. Pas un homme, pas un animal, pas un arbre. Aprs tout, si l'atmosphre s'est rfugie au fond des cavits, l'intrieur des cirques, ou mme sur la face oppose de la Lune, nous ne pouvons rien prjuger. --D'ailleurs, ajouta Barbicane, mme pour la vue la plus perante, un homme n'est pas visible une distance suprieure sept kilomtres. Donc s'il y a des Slnites, ils peuvent voir notre projectile, mais nous ne pouvons les voir. Vers quatre heures du matin, la hauteur du cinquantime parallle, la distance tait rduite six cents kilomtres. Sur la gauche se dveloppait une ligne de montagnes capricieusement contournes, dessines en pleine lumire. Vers la droite, au contraire, se creusait un trou noir comme un vaste puits, insondable et sombre, for dans le sol lunaire. Ce trou, c'tait le lac Noir, c'tait Platon, cirque profond que l'on peut convenablement tudier de la Terre, entre le dernier quartier et la Nouvelle-Lune, lorsque les ombres se projettent de l'ouest vers l'est. Cette coloration noire se rencontre rarement la surface du satellite. On ne l'a encore reconnue que dans les profondeurs du cirque d'Endymion, l'est de la mer du Froid, dans l'hmisphre nord, et au fond du cirque de Grimaldi, sur l'quateur, vers le bord oriental de l'astre. Platon est une montagne annulaire, situe par 51 de latitude nord et 9 de longitude est. Son cirque est long de quatre-vingt-douze kilomtres et large de soixante et un. Barbicane regretta de ne point passer perpendiculairement au-dessus de sa vaste ouverture. Il y avait l un abme sonder, peut-tre quelque mystrieux phnomne surprendre. Mais la marche du projectile ne pouvait tre modifie. Il fallait rigoureusement la subir. On ne dirige point les ballons, encore moins les boulets, quand on est enferm entre leurs parois. Vers cinq heures du matin, la limite septentrionale de la mer des Pluies tait enfin dpasse. Les monts La Condamine et Fontenelle restaient, l'un sur la gauche, l'autre sur la droite. Cette partie du disque, partir du soixantime degr, devenait absolument montagneuse. Les lunettes la rapprochaient une lieue, distance infrieure celle qui spare le sommet du mont Blanc du niveau de la mer. Toute cette rgion tait hrisse de pics et de cirques. Vers le soixante-dixime degr dominait Philolas, une hauteur de trois mille sept cents mtres, ouvrant un cratre elliptique long de seize lieues, large de quatre. Alors, le disque, vu de cette distance, offrait un aspect extrmement bizarre. Les paysages se prsentaient au regard dans des conditions trs diffrentes de ceux de la Terre, mais trs infrieures aussi. La Lune n'ayant pas d'atmosphre, cette absence d'enveloppe gazeuse a des consquences dj dmontres. Point de crpuscule sa surface, la nuit suivant le jour et le jour suivant la nuit, avec la brusquerie d'une lampe qui s'teint ou s'allume au milieu d'une obscurit profonde. Pas de transition du froid au chaud, la temprature tombant en un instant du degr de l'eau bouillante au degr des froids de l'espace. Une autre consquence de cette absence d'air est celle-ci: c'est que les tnbres absolues rgnent l o ne parviennent pas les rayons du Soleil. Ce qui s'appelle lumire diffuse sur la Terre, cette matire lumineuse que l'air tient en suspension, qui cre les crpuscules et les aubes, qui produit les ombres, les pnombres et toute cette magie du clair-obscur, n'existe pas sur la Lune. De l une brutalit de contrastes qui n'admet que deux couleurs, le noir et le blanc. Qu'un Slnite abrite ses yeux contre les rayons solaires, le ciel lui apparat absolument noir, et les toiles brillent ses regards comme dans les nuits les plus sombres. Que l'on juge de l'impression produite par cet trange aspect sur Barbicane et sur ses deux amis. Leurs yeux taient drouts. Ils ne saisissaient plus la distance respective des divers plans. Un paysage lunaire que n'adoucit point le phnomne du clair-obscur, n'aurait pu tre rendu par un paysagiste de la Terre. Des taches d'encre sur une page blanche, c'tait tout. Cet aspect ne se modifia pas, mme quand le projectile, la hauteur du quatre-vingtime degr, ne fut spar de la Lune que par une distance de cent kilomtres. Pas mme quand, cinq heures du matin, il passa moins de cinquante kilomtres de la montagne de Gioja, distance que les lunettes rduisaient un demi-quart de lieue. Il semblait que la Lune pt tre touche avec la main. Il paraissait impossible que le boulet ne la heurtt pas avant peu, ne ft-ce qu' son ple nord, dont l'arte clatante se dessinait violemment sur le fond noir du ciel. Michel Ardan voulait ouvrir un des hublots et se prcipiter vers la surface lunaire. Une chute de douze lieues! Il n'y regardait pas. Tentative inutile d'ailleurs, car si le projectile ne devait pas atteindre un point quelconque du satellite, Michel, emport dans son mouvement, ne l'et pas atteint plus que lui. En ce moment, six heures, le ple lunaire apparaissait. Le disque n'offrait plus aux regards des voyageurs qu'une moiti violemment claire, tandis que l'autre disparaissait dans les tnbres. Soudain, le projectile dpassa la ligne de dmarcation entre la lumire intense et l'ombre absolue, et fut subitement plong dans une nuit profonde. XIV La nuit de trois cent cinquante-quatre heures et demie Au moment o se produisit si brusquement ce phnomne, le projectile rasait le ple nord de la Lune moins de cinquante kilomtres. Quelques secondes lui avaient donc suffi pour se plonger dans les tnbres absolues de l'espace. La transition s'tait si rapidement opre, sans nuances, sans dgradation de lumire, sans attnuation des ondulations lumineuses, que l'astre semblait s'tre teint sous l'influence d'un souffle puissant. Fondue, disparue, la Lune! s'tait cri Michel Ardan tout bahi. En effet, ni un reflet, ni une ombre. Rien n'apparaissait plus de ce disque nagure blouissant. L'obscurit tait complte et rendue plus profonde encore par le rayonnement des toiles. C'tait ce noir dont s'imprgnent les nuits lunaires qui durent trois cent cinquante-quatre heures et demie pour chaque point du disque, longue nuit qui rsulte de l'galit des mouvements de translation et de rotation de la Lune, l'un sur elle-mme, l'autre autour de la Terre. Le projectile, immerg dans le cne d'ombre du satellite, ne subissait pas plus l'action des rayons solaires qu'aucun des points de sa partie invisible. A l'intrieur, l'obscurit tait donc complte. On ne se voyait plus. De l, ncessit de dissiper ces tnbres. Quelque dsireux que ft Barbicane de mnager le gaz dont la rserve tait si restreinte, il dut lui demander une clart factice, un clat dispendieux que le Soleil lui refusait alors. Le diable soit de l'astre radieux! s'cria Michel Ardan, qui va nous induire en dpense de gaz au lieu de nous prodiguer gratuitement ses rayons. --N'accusons pas le Soleil, reprit Nicholl. Ce n'est pas sa faute, mais bien la faute la Lune qui est venue se placer comme un cran entre nous et lui. --C'est le Soleil! reprenait Michel. --C'est la Lune! ripostait Nicholl. Une dispute oiseuse laquelle Barbicane mit fin en disant: Mes amis, ce n'est ni la faute au Soleil, ni la faute la Lune. C'est la faute au projectile qui, au lieu de suivre rigoureusement sa trajectoire, s'en est maladroitement cart. Et, pour tre plus juste, c'est la faute ce malencontreux bolide qui a si dplorablement dvi notre direction premire. --Bon! rpondit Michel Ardan, puisque l'affaire est arrange, djeunons. Aprs une nuit entire d'observations, il convient de se refaire un peu. Cette proposition ne trouva pas de contradicteurs. Michel, en quelques minutes, eut prpar le repas. Mais on mangea pour manger, on but sans porter de toasts, sans pousser de hurrahs. Les hardis voyageurs entrans dans ces sombres espaces, sans leur cortge habituel de rayons, sentaient une vague inquitude leur monter au coeur. L'ombre farouche, si chre la plume de Victor Hugo, les treignait de toutes parts. Cependant ils causrent de cette interminable nuit de trois cent cinquante-quatre heures, soit prs de quinze jours, que les lois physiques ont impose aux habitants de la Lune. Barbicane donna ses amis quelques explications sur les causes et les consquences de ce curieux phnomne. Curieux coup sr, dit-il, car si chaque hmisphre de la Lune est priv de la lumire solaire pendant quinze jours, celui au-dessus duquel nous flottons en ce moment ne jouit mme pas, pendant sa longue nuit, de la vue de la Terre splendidement claire. En un mot, il n'y a de Lune--en appliquant cette qualification notre sphrode--que pour un ct du disque. Or, s'il en tait ainsi pour la Terre, si par exemple l'Europe ne voyait jamais la Lune et qu'elle ft visible seulement ses antipodes, vous figurez-vous quel serait l'tonnement d'un Europen qui arriverait en Australie? --On ferait le voyage rien que pour aller voir la Lune! rpondit Michel. --Eh bien, reprit Barbicane, cet tonnement est rserv au Slnite qui habite la face de la Lune oppose la Terre, face jamais invisible nos compatriotes du globe terrestre. --Et que nous aurions vue, ajouta Nicholl, si nous tions arrivs ici l'poque o la Lune est nouvelle, c'est--dire quinze jours plus tard. --J'ajouterai, en revanche, reprit Barbicane, que l'habitant de la face visible est singulirement favoris de la nature au dtriment de ses frres de la face invisible. Ce dernier, comme vous le voyez, a des nuits profondes de trois cent cinquante-quatre heures, sans qu'aucun rayon en rompe l'obscurit. L'autre, au contraire, lorsque le Soleil qui l'a clair pendant quinze jours se couche sous l'horizon, voit se lever l'horizon oppos un astre splendide. C'est la Terre, treize fois grosse comme cette Lune rduite que nous connaissons; la Terre qui se dveloppe sur un diamtre de deux degrs, et qui lui verse une lumire treize fois plus intense que ne tempre aucune couche atmosphrique; la Terre dont la disparition n'arrive qu'au moment o le Soleil reparat son tour! --Belle phrase! dit Michel Ardan, un peu acadmique peut-tre. --Il suit de l, reprit Barbicane, sans sourciller, que cette face visible du disque doit tre fort agrable habiter, puisqu'elle regarde toujours, soit le Soleil quand la Lune est pleine, soit la Terre quand la Lune est nouvelle. --Mais, dit Nicholl, cet avantage doit tre bien compens par l'insoutenable chaleur que cette lumire entrane avec elle. --L'inconvnient, sous ce rapport, est le mme pour les deux faces, car la lumire reflte par la Terre est videmment dpourvue de chaleur. Cependant cette face invisible est encore plus prouve par la chaleur que la face visible. Je dis cela pour vous, Nicholl, parce que Michel ne comprendra probablement pas. --Merci, fit Michel. --En effet, reprit Barbicane, lorsque cette face invisible reoit la fois la lumire et la chaleur solaire, c'est que la Lune est nouvelle, c'est--dire qu'elle est en conjonction, qu'elle est situe entre le Soleil et la Terre. Elle se trouve donc--par rapport la situation qu'elle occupe en opposition, lorsqu'elle est pleine--plus rapproche du Soleil du double sa distance la Terre. Or, cette distance peut tre estime la deux-centimes partie de celle qui spare le Soleil de la Terre, soit en chiffres ronds, deux cent mille lieues. Donc cette face invisible est plus prs du Soleil de deux cent mille lieues, lorsqu'elle reoit ses rayons. --Trs juste, rpondit Nicholl. --Au contraire..., reprit Barbicane. --Un instant, dit Michel en interrompant son grave compagnon. --Que veux-tu? --Je demande continuer l'explication. --Pourquoi cela? --Pour prouver que j'ai compris. --Va, fit Barbicane en souriant. --Au contraire, dit Michel, en imitant le ton et les gestes du prsident Barbicane, au contraire, quand la face visible de la Lune est claire par le Soleil, c'est que la Lune est pleine, c'est--dire situe l'oppos du Soleil par rapport la Terre. La distance qui la spare de l'astre radieux est donc accrue en chiffres ronds de deux cent mille lieues, et la chaleur qu'elle reoit doit tre un peu moindre. --Bien dit! s'cria Barbicane. Sais-tu, Michel, que pour un artiste, tu es intelligent? --Oui, rpondit ngligemment Michel, nous sommes tous comme cela sur le boulevard des Italiens! Barbicane serra gravement la main de son aimable compagnon, et continua d'numrer les quelques avantages rservs aux habitants de la face visible. Entre autres, il cita l'observation des clipses de Soleil, qui n'a lieu que pour ce ct du disque lunaire, puisque, pour qu'elles se produisent, il est ncessaire que la Lune soit en opposition. Ces clipses, provoques par l'interposition de la Terre entre la Lune et le Soleil, peuvent durer deux heures pendant lesquelles, en raison des rayons rfracts par son atmosphre, le globe terrestre ne doit apparatre que comme un point noir sur le Soleil. Ainsi, dit Nicholl, voil un hmisphre, cet hmisphre invisible, qui est fort mal partag, fort disgraci de la nature! --Oui, rpondit Barbicane, mais pas tout entier. En effet, par un certain mouvement de libration, par un certain balancement sur son centre, la Lune prsente la Terre un peu plus que la moiti de son disque. Elle est comme un pendule dont le centre de gravit est report vers le globe terrestre et qui oscille rgulirement. D'o vient cette oscillation? De ce que son mouvement de rotation sur son axe est anim d'une vitesse uniforme, tandis que son mouvement de translation suivant un orbe elliptique autour de la Terre, ne l'est pas. Au prige, la vitesse de translation l'emporte, et la Lune montre une certaine portion de son bord occidental. A l'apoge, la vitesse de rotation l'emporte au contraire, et un morceau du bord oriental apparat. C'est un fuseau de huit degrs environ qui apparat tantt l'occident, tantt l'orient. Il en rsulte que, sur mille parties, la Lune en laisse apercevoir cinq cent soixante-neuf. --N'importe, rpondit Michel, si nous devenons jamais Slnites, nous habiterons la face visible. J'aime la lumire, moi! --A moins, toutefois, rpliqua Nicholl, que l'atmosphre ne se soit condense sur l'autre ct, comme le prtendent certains astronomes. --a, c'est une considration, rpondit simplement Michel. Cependant le djeuner termin, les observateurs avaient repris leur poste. Ils essayaient de voir travers les sombres hublots, en teignant toute clart dans le projectile. Mais pas un atome lumineux ne traversait cette obscurit. Un fait inexplicable proccupait Barbicane. Comment, tant pass une distance si rapproche de la Lune--cinquante kilomtres environ --, comment le projectile n'y tait-il pas tomb? Si sa vitesse et t norme, on aurait compris que la chute ne se ft pas produite. Mais avec une vitesse relativement mdiocre, cette rsistance l'attraction lunaire ne s'expliquait plus. Le projectile tait soumis une influence trangre? Un corps quelconque le maintenait-il donc dans l'ther? Il tait vident, dsormais, qu'il n'atteindrait aucun point de la Lune. O allait-il? S'loignait-il, se rapprochait-il du disque? Etait-il emport dans cette nuit profonde travers l'infini? Comment le savoir, comment le calculer au milieu de ces tnbres? Toutes ces questions inquitaient Barbicane, mais il ne pouvait les rsoudre. En effet, l'astre invisible tait l, peut-tre, quelques lieues seulement, quelques milles, mais ni ses compagnons ni lui ne l'apercevaient plus. Si quelque bruit se produisait sa surface, ils ne pouvaient l'entendre. L'air, ce vhicule du son, manquait pour leur transmettre les gmissements de la Lune, que les lgendes arabes dsignent comme un homme dj moiti granit et palpitant encore! Il y avait l de quoi agacer de plus patients observateurs, on en conviendra. C'tait prcisment cet hmisphre inconnu qui se drobait leurs yeux! Cette face qui, quinze jours plus tt ou quinze jours plus tard, avait t ou serait splendidement claire par les rayons solaires, se perdait alors dans l'absolue obscurit. Dans quinze jours, o serait le projectile? O les hasards des attractions l'auraient-ils entran? Qui pouvait le dire? On admet gnralement, d'aprs les observations slnographiques, que l'hmisphre invisible de la Lune est, par sa constitution, absolument semblable son hmisphre visible. On en dcouvre, en effet, la septime partie environ, dans ces mouvements de libration dont Barbicane avait parl. Or, sur ces fuseaux entrevus, ce n'taient que plaines et montagnes, cirques et cratres, analogues ceux dj relevs sur les cartes. On pouvait donc prjuger la mme nature, un mme monde, aride et mort. Et cependant, si l'atmosphre s'est rfugie sur cette face? Si, avec l'air, l'eau a donn la vie ces continents rgnrs? Si la vgtation y persiste encore? Si les animaux peuplent ces continents et ces mers? Si l'homme, dans ces conditions d'habitabilit, y vit toujours? Que de questions il et t intressant de rsoudre! Que de solutions on et tires de la contemplation de cet hmisphre! Quel ravissement de jeter un regard sur ce monde que l'oeil humain n'a jamais entrevu! On conoit donc le dplaisir prouv par les voyageurs, au milieu de cette nuit noire. Toute observation du disque lunaire tait interdite. Seules, les constellations sollicitaient leur regard, et il faut convenir que jamais astronomes, ni les Faye, ni les Chacornac, ni les Secchi, ne s'taient trouvs dans des conditions aussi favorables pour les observer. En effet, rien ne pouvait galer la splendeur de ce monde sidral baign dans le limpide ther. Ces diamants incrusts dans la vote cleste jetaient des feux superbes. Le regard embrassait le firmament depuis la Croix du Sud jusqu' l'toile du Nord, ces deux constellations qui, dans douze mille ans, par suite de la prcession des quinoxes, cderont leur rle d'toiles polaires, l'une Canopus, de l'hmisphre austral, l'autre Vga, de l'hmisphre boral. L'imagination se perdait dans cet infini sublime, au milieu duquel gravitait le projectile, comme un nouvel astre cr de la main des hommes. Par un effet naturel, ces constellations brillaient d'un clat doux; elles ne scintillaient pas, car l'atmosphre manquait, qui, par l'interposition de ses couches ingalement denses et diversement humides, produit la scintillation. Ces toiles, c'taient de doux yeux qui regardaient dans cette nuit profonde, au milieu du silence absolu de l'espace. Longtemps les voyageurs, muets, observrent ainsi le firmament constell, sur lequel le vaste cran de la Lune faisait un norme trou noir. Mais une sensation pnible les arracha enfin leur contemplation. Ce fut un froid trs vif, qui ne tarda pas recouvrir intrieurement la vitre des hublots d'une paisse couche de glace. En effet, le soleil n'chauffait plus de ses rayons directs le projectile qui perdait peu peu la chaleur emmagasine entre ses parois. Cette chaleur, par rayonnement, s'tait rapidement vapore dans l'espace, et un abaissement considrable de temprature s'tait produit. L'humidit intrieure se changeait donc en glace au contact des vitres, et empchait toute observation. Nicholl, consultant le thermomtre, vit qu'il tait tomb dix-sept degrs centigrades au-dessous de zro. Donc, malgr toutes les raisons de s'en montrer conome, Barbicane, aprs avoir demand au gaz sa lumire, dut aussi lui demander sa chaleur. La temprature basse du boulet n'tait plus supportable. Ses htes eussent t gels vivants. Nous ne nous plaindrons pas, fit observer Michel Ardan, de la monotonie de notre voyage! Quelle diversit, au moins dans la temprature! Tantt nous sommes aveugls de lumire et saturs de chaleur, comme les Indiens des Pampas! tantt nous sommes plongs dans de profondes tnbres, au milieu d'un froid boral, comme les Esquimaux du ple! Non vraiment! nous n'avons pas le droit de nous plaindre, et la nature fait bien les choses en notre honneur. --Mais, demanda Nicholl, quelle est la temprature extrieure? --Prcisment celle des espaces plantaires, rpondit Barbicane. --Alors, reprit Michel Ardan, ne serait-ce pas l'occasion de faire cette exprience que nous n'avons pu tenter, quand nous tions noys dans les rayons solaires? --C'est le moment ou jamais, rpondit Barbicane, car nous sommes utilement placs pour vrifier la temprature de l'espace, et voir si les calculs de Fourier ou de Pouillet sont exacts. --En tout cas, il fait froid! rpondit Michel. Voyez l'humidit intrieure se condenser sur la vitre des hublots. Pour peu que l'abaissement continue, la vapeur de notre respiration va retomber en neige autour de nous! --Prparons un thermomtre, dit Barbicane. On le pense bien, un thermomtre ordinaire n'et donn aucun rsultat dans les circonstances o cet instrument allait tre expos. Le mercure se ft gel dans la cuvette, puisque sa liquidit ne se maintient pas quarante-deux degrs au-dessous de zro. Mais Barbicane s'tait muni d'un thermomtre dversement, du systme Walferdin, qui donne des minima de temprature excessivement bas. Avant de commencer l'exprience, cet instrument fut compar un thermomtre ordinaire, et Barbicane se disposa l'employer. Comment nous y prendrons-nous? demanda Nicholl. --Rien n'est plus facile, rpondit Michel Ardan, qui n'tait jamais embarrass. On ouvre rapidement le hublot; on lance l'instrument; il suit le projectile avec une docilit exemplaire; un quart d'heure aprs, on le retire... --Avec la main? demanda Barbicane. --Avec la main, rpondit Michel. --Eh bien, mon ami, ne t'y expose pas, rpondit Barbicane, car la main que tu retirerais ne serait plus qu'un moignon gel et dform par ces froids pouvantables. --Vraiment! --Tu prouverais la sensation d'une brlure terrible, telle que serait celle d'un fer chauff blanc; car, que la chaleur sorte brutalement de notre chair, ou qu'elle y entre, c'est identiquement la mme chose. D'ailleurs, je ne suis pas certain que les objets jets par nous au dehors du projectile nous fassent encore cortge. --Pourquoi? dit Nicholl. --C'est que, si nous traversons une atmosphre, quelque peu dense qu'elle soit, ces objets seront retards. Or, l'obscurit nous empche de vrifier s'ils flottent encore autour de nous. Donc, pour ne pas nous exposer perdre notre thermomtre, nous l'attacherons et nous le ramnerons plus facilement l'intrieur. Les conseils de Barbicane furent suivis. Par le hublot rapidement ouvert, Nicholl lana l'instrument que retenait une corde trs courte, afin qu'il pt tre rapidement retir. Le hublot n'avait t entrouvert qu'une seconde, et cependant cette seconde avait suffi pour laisser un froid violent pntrer l'intrieur du projectile. Mille diables! s'cria Michel Ardan, il fait un froid geler des ours blancs! Barbicane attendit qu'une demi-heure se ft coule, temps plus que suffisant pour permettre l'instrument de descendre au niveau de la temprature de l'espace. Puis, aprs ce temps, le thermomtre fut rapidement retir. Barbicane calcula la quantit d'esprit-de-vin dverse dans la petite ampoule soude la partie infrieure de l'instrument, et dit: Cent quarante degrs centigrades au-dessous de zro! M. Pouillet avait raison contre Fourier. Telle tait la redoutable temprature de l'espace sidral! Telle est, peut-tre, celle des continents lunaires, quand l'astre des nuits a perdu par rayonnement toute cette chaleur que lui ont verse quinze jours de soleil! XV Hyperbole ou parabole On s'tonnera peut-tre de voir Barbicane et ses compagnons si peu soucieux de l'avenir que leur rservait cette prison de mtal emporte dans les infinis de l'ther. Au lieu de se demander o ils allaient ainsi, ils passaient leur temps faire des expriences, comme s'ils eussent t tranquillement installs dans leur cabinet de travail. On pourrait rpondre que des hommes si fortement tremps taient au-dessus de pareils soucis, qu'ils ne s'inquitaient pas de si peu, et qu'ils avaient autre chose faire que de se proccuper de leur sort futur. La vrit est qu'ils n'taient pas matres de leur projectile, qu'ils ne pouvaient ni enrayer sa marche ni modifier sa direction. Un marin change son gr le cap de son navire; un aronaute peut imprimer son ballon des mouvements verticaux. Eux, au contraire, ils n'avaient aucune action sur leur vhicule. Toute manuvre leur tait interdite. De l cette disposition laisser faire, laisser courir, suivant l'expression maritime. O se trouvaient-ils en ce moment, huit heures du matin, pendant cette journe qui s'appelait le 6 dcembre sur la Terre? Trs certainement dans le voisinage de la Lune, et mme assez prs pour qu'elle leur part comme un immense cran noir dvelopp sur le firmament. Quant la distance qui les en sparait, il tait impossible de l'valuer. Le projectile, maintenu par des forces inexplicables, avait ras le ple nord du satellite moins de cinquante kilomtres. Mais, depuis deux heures qu'il tait entr dans le cne d'ombre, cette distance, l'avait-il accrue ou diminue? Tout point de repre manquait pour estimer et la direction et la vitesse du projectile. Peut-tre s'loignait-il rapidement du disque, de manire bientt sortir de l'ombre pure. Peut-tre, au contraire, s'en rapprochait-il sensiblement, au point de heurter avant peu quelque pic lev de l'hmisphre invisible: ce qui et termin le voyage, sans doute au dtriment des voyageurs. Une discussion s'leva ce sujet, et Michel Ardan, toujours riche d'explications, mit cette opinion que le boulet, retenu par l'attraction lunaire, finirait par y tomber comme tombe un arolithe la surface du globe terrestre. D'abord, mon camarade, lui rpondit Barbicane, tous les arolithes ne tombent pas sur la Terre; c'est le petit nombre. Donc, de ce que nous serions passs l'tat d'arolithe, il ne s'ensuivrait pas que nous dussions atteindre ncessairement la surface de la Lune. --Cependant, rpondit Michel, si nous en approchons assez prs... --Erreur, rpliqua Barbicane. N'as-tu pas vu des toiles filantes rayer le ciel par milliers certaines poques? --Oui. --Eh bien, ces toiles, ou plutt ces corpuscules, ne brillent qu' la condition de s'chauffer en glissant sur les couches atmosphriques. Or, s'ils traversent l'atmosphre, ils passent moins de seize lieues du globe, et cependant ils y tombent rarement. De mme pour notre projectile. Il peut s'approcher trs prs de la Lune, et cependant n'y point tomber. --Mais alors, demanda Michel, je serais assez curieux de savoir comment notre vhicule errant se comportera dans l'espace. --Je ne vois que deux hypothses, rpondit Barbicane aprs quelques instants de rflexion. --Lesquelles? --Le projectile a le choix entre deux courbes mathmatiques, et il suivra l'une ou l'autre, suivant la vitesse dont il sera anim, et que je ne saurais valuer en ce moment. --Oui, dit Nicholl, il s'en ira suivant une parabole ou suivant une hyperbole. --En effet, rpondit Barbicane. Avec une certaine vitesse il prendra la parabole, et l'hyperbole avec une vitesse plus considrable. --J'aime ces grands mots, s'cria Michel Ardan. On sait tout de suite ce que cela veut dire. Et qu'est-ce que c'est que votre parabole, s'il vous plat? --Mon ami, rpondit le capitaine, la parabole est une courbe du second ordre qui rsulte de la section d'un cne coup par un plan, paralllement l'un de ses cts. --Ah! ah! fit Michel d'un ton satisfait. --C'est peu prs, reprit Nicholl, la trajectoire que dcrit une bombe lance par un mortier. --Parfait. Et l'hyperbole? demanda Michel. --L'hyperbole, Michel, est une courbe du second ordre, produite par l'intersection d'une surface conique et d'un plan parallle son axe, et qui constitue deux branches spares l'une de l'autre et s'tendant indfiniment dans les deux sens. --Est-il possible! s'cria Michel Ardan du ton le plus srieux, comme si on lui et appris un vnement grave. Alors retiens bien ceci, capitaine Nicholl. Ce que j'aime dans ta dfinition de l'hyperbole--j'allais dire de l'hyperblague--c'est qu'elle est encore moins claire que le mot que tu prtends dfinir! Nicholl et Barbicane se souciaient peu des plaisanteries de Michel Ardan. Ils s'taient lancs dans une discussion scientifique. Quelle serait la courbe suivie par le projectile, voil ce qui les passionnait. L'un tenait pour l'hyperbole, l'autre pour la parabole. Ils se donnaient des raisons hrisses d'_x_. Leurs arguments taient prsents dans un langage qui faisait bondir Michel. La discussion tait vive, et aucun des adversaires ne voulait sacrifier l'autre sa courbe de prdilection. Cette scientifique dispute, se prolongeant, finit par impatienter Michel, qui dit: Ah ! messieurs du cosinus, cesserez-vous enfin de vous jeter des paraboles et des hyperboles la tte? Je veux savoir, moi, la seule chose intressante dans cette affaire. Nous suivrons l'une ou l'autre de vos courbes. Bien. Mais o nous ramneront-elles? --Nulle part, rpondit Nicholl. --Comment, nulle part! --videmment, dit Barbicane. Ce sont des courbes non fermes, qui se prolongent l'infini! --Ah! savants! s'cria Michel, je vous porte dans mon coeur! Eh! que nous importent la parabole ou l'hyperbole, du moment o l'une et l'autre nous entranent galement l'infini dans l'espace! Barbicane et Nicholl ne purent s'empcher de sourire. Ils venaient de faire de l'art pour l'art! Jamais question plus oiseuse n'avait t traite dans un moment plus inopportun. La sinistre vrit, c'tait que le projectile, hyperboliquement ou paraboliquement emport, ne devait plus jamais rencontrer ni la Terre ni la Lune. Or, qu'arriverait-il ces hardis voyageurs dans un avenir trs prochain? S'ils ne mouraient pas de faim, s'ils ne mouraient pas de soif, c'est que, dans quelques jours, lorsque le gaz leur manquerait, ils seraient morts faute d'air, si le froid ne les avait pas tus auparavant! Cependant, si important qu'il ft d'conomiser le gaz, l'abaissement excessif de la temprature ambiante les obligea d'en consommer une certaine quantit. Rigoureusement, ils pouvaient se passer de sa lumire, non de sa chaleur. Fort heureusement, le calorique dvelopp par l'appareil Reiset et Regnaut levait un peu la temprature intrieure du projectile, et, sans grande dpense, on put la maintenir un degr supportable. Cependant, les observations taient devenues trs difficiles travers les hublots. L'humidit intrieure du boulet se condensait sur les vitres et s'y congelait immdiatement. Il fallait dtruire cette opacit du verre par des frottements ritrs. Toutefois, on put constater certains phnomnes du plus haut intrt. En effet, si ce disque invisible tait pourvu d'une atmosphre, ne devait-on pas voir des toiles filantes la rayer de leurs trajectoires? Si le projectile lui-mme traversait ces couches fluides, ne pourrait-on surprendre quelque bruit rpercut par les chos lunaires, les grondements d'un orage, par exemple, les fracas d'une avalanche, les dtonations d'un volcan en activit? Et si quelque montagne ignivome se panachait d'clairs n'en reconnatrait-on pas les intenses fulgurations? De tels faits, soigneusement constats, eussent singulirement lucid cette obscure question de la constitution lunaire. Aussi Barbicane, Nicholl, posts leur hublot comme des astronomes, observaient-ils avec une scrupuleuse patience. Mais jusqu'alors, le disque demeurait muet et sombre. Il ne rpondait pas aux interrogations multiples que lui posaient ces esprits ardents. Ce qui provoqua cette rflexion de Michel, assez juste en apparence: Si jamais nous recommenons ce voyage, nous ferons bien de choisir l'poque o la Lune est nouvelle. --En effet, rpondit Nicholl, cette circonstance serait plus favorable. Je conviens que la Lune, noye dans les rayons solaires, ne serait pas visible pendant le trajet, mais en revanche, on apercevrait la Terre qui serait pleine. De plus, si nous tions entrans autour de la Lune, comme cela arrive en ce moment, nous aurions au moins l'avantage d'en voir le disque invisible magnifiquement clair! --Bien dit, Nicholl, rpliqua Michel Ardan. Qu'en penses-tu, Barbicane? --Je pense ceci, rpondit le grave prsident: Si jamais nous recommenons ce voyage, nous partirons la mme poque et dans les mmes conditions. Supposez que nous eussions atteint notre but, n'et-il pas mieux valu trouver des continents en pleine lumire au lieu d'une contre plonge dans une nuit obscure? Notre premire installation ne se ft-elle pas faite dans des circonstances meilleures? Oui, videmment. Quant ce ct invisible, nous l'eussions visit pendant nos voyages de reconnaissance sur le globe lunaire. Donc, cette poque de la Pleine-Lune tait heureusement choisie. Mais il fallait arriver au but, et pour y arriver, ne pas tre dvi de sa route. --A cela, rien rpondre, dit Michel Ardan. Voil pourtant une belle occasion manque d'observer l'autre ct de la Lune! Qui sait si les habitants des autres plantes ne sont pas plus avancs que les savants de la Terre au sujet de leurs satellites? On aurait pu facilement, cette remarque de Michel Ardan, faire la rponse suivante: Oui, d'autres satellites, par leur plus grande proximit, ont rendu leur tude plus facile. Les habitants de Saturne, de Jupiter et d'Uranus, s'ils existent, ont pu tablir avec leurs Lunes des communications plus aises. Les quatre satellites de Jupiter gravitent une distance de cent huit mille deux cent soixante lieues, cent soixante-douze mille deux cents lieues, deux cent soixante-quatorze mille sept cents lieues, et quatre cent quatre-vingt mille cent trente lieues. Mais ces distances sont comptes du centre de la plante, et, en retranchant la longueur du rayon qui est de dix-sept dix-huit mille lieues, on voit que le premier satellite est moins loign de la surface de Jupiter que la Lune ne l'est de la surface de la Terre. Sur les huit Lunes de Saturne, quatre sont galement plus rapproches; Diane est quatre-vingt-quatre mille six cents lieues, Thtys soixante-deux mille neuf cent soixante-six lieues; Encelade quarante-huit mille cent quatre-vingt-onze lieues, et enfin Mimas une distance moyenne de trente-quatre mille cinq cents lieues seulement. Des huit satellites d'Uranus, le premier, Ariel, n'est qu' cinquante et un mille cinq cent vingt lieues de la plante. Donc, la surface de ces trois astres, une exprience analogue celle du prsident Barbicane et prsent des difficults moindres. Si donc leurs habitants ont tent l'aventure, ils ont peut-tre reconnu la constitution de la moiti de ce disque, que leur satellite drobe ternellement leurs yeux.[Herschel, en effet, a constat que, pour les satellites, le mouvement de rotation sur leur axe est toujours gal au mouvement de rvolution autour de la plante. Par consquent, ils lui prsentent toujours la mme face. Seul, le monde d'Uranus offre une diffrence assez marque: les mouvements de ses Lunes s'effectuent dans une direction presque perpendiculaire au plan de l'orbite, et la direction de ses mouvements est rtrograde, c'est--dire que ses satellites se meuvent en sens inverse des autres astres du monde solaire.] Mais s'ils n'ont jamais quitt leur plante, ils ne sont pas plus avancs que les astronomes de la Terre. Cependant, le boulet dcrivait dans l'ombre cette incalculable trajectoire qu'aucun point de repre ne permettait de relever. Sa direction s'tait-elle modifie, soit sous l'influence de l'attraction lunaire, soit sous l'action d'un astre inconnu? Barbicane ne pouvait le dire. Mais un changement avait eu lieu dans la position relative du vhicule, et Barbicane le constata vers quatre heures du matin. Ce changement consistait en ceci, que le culot du projectile s'tait tourn vers la surface de la Lune et se maintenait suivant une perpendiculaire passant par son axe. L'attraction, c'est--dire la pesanteur, avait amen cette modification. La partie la plus lourde du boulet inclinait vers le disque invisible, exactement comme s'il ft tomb vers lui. Tombait-il donc? Les voyageurs allaient-ils enfin atteindre ce but tant dsir? Non. Et l'observation d'un point de repre, assez inexplicable du reste, vint dmontrer Barbicane que son projectile ne se rapprochait pas de la Lune, et qu'il se dplaait en suivant une courbe peu prs concentrique. Ce point de repre fut un clat lumineux que Nicholl signala tout coup sur la limite de l'horizon form par le disque noir. Ce point ne pouvait tre confondu avec une toile. C'tait une incandescence rougetre qui grossissait peu peu, preuve incontestable que le projectile se dplaait vers lui et ne tombait pas normalement la surface de l'astre. Un volcan! c'est un volcan en activit! s'cria Nicholl, un panchement des feux intrieurs de la Lune! Ce monde n'est donc pas encore tout fait teint. --Oui! une ruption, rpondit Barbicane, qui tudiait soigneusement le phnomne avec sa lunette de nuit. Que serait-ce en effet si ce n'tait un volcan? --Mais alors, dit Michel Ardan, pour entretenir cette combustion, il faut de l'air. Donc, une atmosphre enveloppe cette partie de la Lune. --Peut-tre, rpondit Barbicane, mais non pas ncessairement. Le volcan, par la dcomposition de certaines matires, peut se fournir lui-mme son oxygne et jeter ainsi des flammes dans le vide. Il me semble mme que cette dflagration a l'intensit et l'clat des objets dont la combustion se produit dans l'oxygne pur. Ne nous htons donc pas d'affirmer l'existence d'une atmosphre lunaire. La montagne ignivome devait tre situe environ sur le quarante-cinquime degr de latitude sud de la partie invisible du disque. Mais, au grand dplaisir de Barbicane, la courbe que dcrivait le projectile l'entranait loin du point signal par l'ruption. Il ne put donc en dterminer plus exactement la nature. Une demi-heure aprs avoir t signal, ce point lumineux disparaissait derrire le sombre horizon. Cependant la constatation de ce phnomne tait un fait considrable dans les tudes slnographiques. Il prouvait que toute chaleur n'avait pas encore disparu des entrailles de ce globe, et l o la chaleur existe, qui peut affirmer que le rgne vgtal, que le rgne animal lui-mme, n'ont pas rsist jusqu'ici aux influences destructives? L'existence de ce volcan en ruption, indiscutablement reconnue des savants de la Terre, aurait amen sans doute bien des thories favorables cette grave question de l'habitabilit de la Lune. Barbicane se laissait entraner par ses rflexions. Il s'oubliait dans une muette rverie o s'agitaient les mystrieuses destines du monde lunaire. Il cherchait relier entre eux les faits observs jusqu'alors, quand un incident nouveau le rappela brusquement la ralit. Cet incident, c'tait plus qu'un phnomne cosmique, c'tait un danger menaant dont les consquences pouvaient tre dsastreuses. Soudain, au milieu de l'ther, dans ces tnbres profondes, une masse norme avait apparu. C'tait comme une Lune, mais une Lune incandescente, et d'un clat d'autant plus insoutenable qu'il tranchait nettement sur l'obscurit brutale de l'espace. Cette masse, de forme circulaire, jetait une lumire telle qu'elle emplissait le projectile. La figure de Barbicane, de Nicholl, de Michel Ardan, violemment baigne dans ces nappes blanches, prenait cette apparence spectrale, livide, blafarde, que les physiciens produisent avec la lumire factice de l'alcool imprgn de sel. Mille diables! s'cria Michel Ardan, mais nous sommes hideux! Qu'est-ce que cette Lune malencontreuse? --Un bolide, rpondit Barbicane. --Un bolide enflamm, dans le vide? --Oui. Ce globe de feu tait un bolide, en effet. Barbicane ne se trompait pas. Mais si ces mtores cosmiques observs de la Terre ne prsentent gnralement qu'une lumire un peu infrieure celle de la Lune, ici, dans ce sombre ther, ils resplendissaient. Ces corps errants portent en eux-mmes le principe de leur incandescence. L'air ambiant n'est pas ncessaire leur dflagration. Et, en effet, si certains de ces bolides traversent les couches atmosphriques deux ou trois lieues de la Terre, d'autres, au contraire, dcrivent leur trajectoire une distance o l'atmosphre ne saurait s'tendre. Tels ces bolides, l'un du 27 octobre 1844, apparu une hauteur de cent vingt-huit lieues, l'autre du 18 aot 1841, disparu une distance de cent quatre-vingt-deux lieues. Quelques-uns de ces mtores ont de trois quatre kilomtres de largeur et possdent une vitesse qui peut aller jusqu' soixante-quinze kilomtres par seconde,[La vitesse moyenne du mouvement de la Terre, le long de l'cliptique, n'est que de 30 kilomtres la seconde.] suivant une direction inverse du mouvement de la Terre. Ce globe filant, soudainement apparu dans l'ombre une distance de cent lieues au moins, devait, suivant l'estime de Barbicane, mesurer un diamtre de deux mille mtres. Il s'avanait avec une vitesse de deux kilomtres la seconde environ, soit trente lieues par minute. Il coupait la route du projectile et devait l'atteindre en quelques minutes. En s'approchant, il grossissait dans une proportion norme. Que l'on s'imagine, si l'on peut, la situation des voyageurs. Il est impossible de la dcrire. Malgr leur courage, leur sang-froid, leur insouciance devant le danger, ils taient muets, immobiles, les membres crisps, en proie un effarement farouche. Leur projectile, dont ils ne pouvaient dvier la marche, courait droit sur cette masse igne, plus intense que la gueule ouverte d'un four rverbre. Il semblait se prcipiter vers un abme de feu. Barbicane avait saisi la main de ses deux compagnons, et tous trois regardaient travers leurs paupires demi fermes cet astrode chauff blanc. Si la pense n'tait pas dtruite en eux, si leur cerveau fonctionnait encore au milieu de son pouvante, ils devaient se croire perdus! Deux minutes aprs la brusque apparition du bolide, deux sicles d'angoisses! le projectile semblait prt le heurter, quand le globe de feu clata comme une bombe, mais sans faire aucun bruit au milieu de ce vide o le son, qui n'est qu'une agitation des couches d'air, ne pouvait se produire. Nicholl avait pouss un cri. Ses compagnons et lui s'taient prcipits la vitre des hublots. Quel spectacle! Quelle plume saurait le rendre, quelle palette serait assez riche en couleurs pour en reproduire la magnificence? C'tait comme l'panouissement d'un cratre, comme l'parpillement d'un immense incendie. Des milliers de fragments lumineux allumaient et rayaient l'espace de leurs feux. Toutes les grosseurs, toutes les couleurs, toutes s'y mlaient. C'taient des irradiations jaunes, jauntres, rouges, vertes, grises, une couronne d'artifices multicolores. Du globe norme et redoutable, il ne restait plus rien que ces morceaux emports dans toutes les directions, devenus astrodes leur tour, ceux-ci flamboyants comme une pe, ceux-l entours d'un nuage blanchtre, d'autres laissant aprs eux des tranes clatantes de poussire cosmique. Ces blocs incandescents s'entrecroisaient, s'entrechoquaient, s'parpillaient en fragments plus petits, dont quelques-uns heurtrent le projectile. Sa vitre de gauche fut mme fendue par un choc violent. Il semblait flotter au milieu d'une grle d'obus dont le moindre pouvait l'anantir en un instant. La lumire qui saturait l'ther se dveloppait avec une incomparable intensit, car ces astrodes la dispersaient en tous sens. A un certain moment, elle fut tellement vive, que Michel, entranant vers sa vitre Barbicane et Nicholl, s'cria: L'invisible Lune, visible enfin! Et tous trois, travers un effluve lumineux de quelques secondes, entrevirent ce disque mystrieux que l'oeil de l'homme apercevait pour la premire fois. Que distingurent-ils cette distance qu'ils ne pouvaient valuer? Quelques bandes allonges sur le disque, de vritables nuages forms dans un milieu atmosphrique trs restreint, duquel mergeaient non seulement toutes les montagnes, mais aussi les reliefs de mdiocre importance, ces cirques, ces cratres bants capricieusement disposs, tels qu'ils existent la surface visible. Puis des espaces immenses, non plus des plaines arides, mais des mers vritables, des ocans largement distribus, qui rflchissaient sur leur miroir liquide toute cette magie blouissante des feux de l'espace. Enfin, la surface des continents, de vastes masses sombres, telles qu'apparatraient des forts immenses sous la rapide illumination d'un clair... tait-ce une illusion, une erreur des yeux, une tromperie de l'optique? Pouvaient-ils donner une affirmation scientifique cette observation si superficiellement obtenue? Oseraient-ils se prononcer sur la question de son habitabilit, aprs un si faible aperu du disque invisible? Cependant les fulgurations de l'espace s'affaiblirent peu peu; son clat accidentel s'amoindrit; les astrodes s'enfuirent par des trajectoires diverses et s'teignirent dans l'loignement. L'ther reprit enfin son habituelle tnbrosit; les toiles, un moment clipses, tincelrent au firmament, et le disque, peine entrevu, se perdit de nouveau dans l'impntrable nuit. XVI L'hmisphre mridional Le projectile venait d'chapper un danger terrible, danger bien imprvu. Qui et imagin une telle rencontre de bolides? Ces corps errants pouvaient susciter aux voyageurs de srieux prils. C'taient pour eux autant d'cueils sems sur cette mer thre, que, moins heureux que les navigateurs, ils ne pouvaient fuir. Mais se plaignaient-ils, ces aventuriers de l'espace? Non, puisque la nature leur avait donn ce splendide spectacle d'un mtore cosmique clatant par une expansion formidable, puisque cet incomparable feu d'artifice, qu'aucun Ruggieri ne saurait imiter, avait clair pendant quelques secondes le nimbe invisible de la Lune. Dans cette rapide claircie, des continents, des mers, des forts leur taient apparus. L'atmosphre apportait donc cette face inconnue ses molcules vivifiantes? Questions encore insolubles, ternellement poses devant la curiosit humaine! Il tait alors trois heures et demie du soir. Le boulet suivait sa direction curviligne autour de la Lune. Sa trajectoire avait-elle t encore une fois modifie par le mtore? On pouvait le craindre. Le projectile devait, cependant, dcrire une courbe imperturbablement dtermine par les lois de la mcanique rationnelle. Barbicane inclinait croire que cette courbe serait plutt une parabole qu'une hyperbole. Cependant, cette parabole admise, le boulet aurait d sortir assez rapidement du cne d'ombre projet dans l'espace l'oppos du Soleil. Ce cne, en effet, est fort troit, tant le diamtre angulaire de la Lune est petit, si on le compare au diamtre de l'astre du jour. Or, jusqu'ici, le projectile flottait dans cette ombre profonde. Quelle qu'et t sa vitesse--et elle n'avait pu tre mdiocre--sa priode d'occultation continuait. Cela tait un fait vident, mais peut-tre cela n'aurait-il pas d tre dans le cas suppos d'une trajectoire rigoureusement parabolique. Nouveau problme qui tourmentait le cerveau de Barbicane, vritablement emprisonn dans un cercle d'inconnues qu'il ne pouvait dgager. Aucun des voyageurs ne pensait prendre un instant de repos. Chacun guettait quelque fait inattendu qui et jet une lueur nouvelle sur les tudes uranographiques. Vers cinq heures, Michel Ardan distribua, sous le nom de dner, quelques morceaux de pain et de viande froide, qui furent rapidement absorbs, sans que personne et abandonn son hublot, dont la vitre s'encrotait incessamment sous la condensation des vapeurs. Vers cinq heures quarante-cinq minutes du soir, Nicholl, arm de sa lunette, signala vers le bord mridional de la Lune et dans la direction suivie par le projectile quelques points clatants qui se dcoupaient sur le sombre cran du ciel. On et dit une succession de pitons aigus, se profilant comme une ligne tremble. Ils s'clairaient assez vivement. Tel apparat le linament terminal de la Lune, lorsqu'elle se prsente dans l'un de ses octants. On ne pouvait s'y tromper. Il ne s'agissait plus d'un simple mtore, dont cette arte lumineuse n'avait ni la couleur ni la mobilit. Pas davantage, d'un volcan en ruption. Aussi Barbicane n'hsita-t-il pas se prononcer. Le Soleil! s'cria-t-il. --Quoi! le Soleil! rpondirent Nicholl et Michel Ardan. --Oui, mes amis, c'est l'astre radieux lui-mme qui claire le sommet de ces montagnes situes sur le bord mridional de la Lune. Nous approchons videmment du ple sud! --Aprs avoir pass par le ple nord, rpondit Michel. Nous avons donc fait le tour de notre satellite! --Oui, mon brave Michel. --Alors, plus d'hyperboles, plus de paraboles, plus de courbes ouvertes craindre! --Non, mais une courbe ferme. --Qui s'appelle? --Une ellipse. Au lieu d'aller se perdre dans les espaces interplantaires, il est probable que le projectile va dcrire un orbe elliptique autour de la Lune. --En vrit! --Et qu'il en deviendra le satellite. --Lune de Lune! s'cria Michel Ardan. --Seulement, je te ferai observer, mon digne ami, rpliqua Barbicane, que nous n'en serons pas moins perdus pour cela! --Oui, mais d'une autre manire, et bien autrement plaisante! rpondit l'insouciant Franais avec son plus aimable sourire. Le prsident Barbicane avait raison. En dcrivant cet orbe elliptique, le projectile allait sans doute graviter ternellement autour de la Lune, comme un sous-satellite. C'tait un nouvel astre ajout au monde solaire, un microcosme peupl de trois habitants--que le dfaut d'air tuerait avant peu. Barbicane ne pouvait donc se rjouir de cette situation dfinitive, impose au boulet par la double influence des forces centripte et centrifuge. Ses compagnons et lui allaient revoir la face claire du disque lunaire. Peut-tre mme leur existence se prolongerait-elle assez pour qu'ils aperussent une dernire fois la Pleine-Terre superbement claire par les rayons du Soleil! Peut-tre pourraient-ils jeter un dernier adieu ce globe qu'ils ne devaient plus revoir! Puis, leur projectile ne serait plus qu'une masse teinte, morte, semblable ces inertes astrodes qui circulent dans l'ther. Une seule consolation pour eux, c'tait de quitter enfin ces insondables tnbres, c'tait de revenir la lumire, c'tait de rentrer dans les zones baignes par l'irradiation solaire! Cependant les montagnes, reconnues par Barbicane, se dgageaient de plus en plus de la masse sombre. C'taient les monts Doerfel et Leibnitz qui hrissent au sud la rgion circompolaire de la Lune. Toutes les montagnes de l'hmisphre visible ont t mesures avec une parfaite exactitude. On s'tonnera peut-tre de cette perfection, et cependant, ces mthodes hypsomtriques sont rigoureuses. On peut mme affirmer que l'altitude des montagnes de la Lune n'est pas moins exactement dtermine que celle des montagnes de la Terre. La mthode le plus gnralement employe est celle qui mesure l'ombre porte par les montagnes, en tenant compte de la hauteur du Soleil au moment de l'observation. Cette mesure s'obtient facilement au moyen d'une lunette pourvue d'un rticule deux fils parallles, tant admis que le diamtre rel du disque lunaire est exactement connu. Cette mthode permet galement de calculer la profondeur des cratres et des cavits de la Lune. Galile en fit usage, et depuis, MM. Beer et Moedler l'ont employe avec le plus grand succs. Une autre mthode, dite des rayons tangents, peut tre aussi applique la mesure des reliefs lunaires. On l'applique au moment o les montagnes forment des points lumineux dtachs de la ligne de sparation d'ombre et de lumire, qui brillent sur la partie obscure du disque. Ces points lumineux sont produits par les rayons solaires suprieurs ceux qui dterminent la limite de la phase. Donc, la mesure de l'intervalle obscur que laissent entre eux le point lumineux et la partie lumineuse de la phase la plus rapproche donnent exactement la hauteur de ce point. Mais, on le comprend, ce procd ne peut tre appliqu qu'aux montagnes qui avoisinent la ligne de sparation d'ombre et de lumire. Une troisime mthode consisterait mesurer le profil des montagnes lunaires qui se dessinent sur le fond, au moyen du micromtre; mais elle n'est applicable qu'aux hauteurs rapproches du bord de l'astre. Dans tous les cas, on remarquera que cette mesure des ombres, des intervalles ou des profils, ne peut tre excute que lorsque les rayons solaires frappent obliquement la Lune par rapport l'observateur. Quand ils la frappent directement, en un mot, lorsqu'elle est pleine, toute ombre est imprieusement chasse de son disque, et l'observation n'est plus possible. Galile, le premier, aprs avoir reconnu l'existence des montagnes lunaires, employa la mthode des ombres portes pour calculer leurs hauteurs. Il leur attribua, ainsi qu'il a t dit dj, une moyenne de quatre mille cinq cents toises. Hvlius rabaissa singulirement ces chiffres, que Riccioli doubla au contraire. Ces mesures taient exagres de part et d'autre. Herschel, arm d'instruments perfectionns, se rapprocha davantage de la vrit hypsomtrique. Mais il faut la chercher, finalement, dans les rapports des observateurs modernes. MM. Beer et Moedler, les plus parfaits slnographes du monde entier, ont mesur mille quatre-vingt-quinze montagnes lunaires. De leurs calculs il rsulte que six de ces montagnes s'lvent au-dessus de cinq mille huit cents mtres, et vingt-deux au-dessus de quatre mille huit cents. Le plus haut sommet de la Lune mesure sept mille six cent trois mtres; il est donc infrieur ceux de la Terre, dont quelques-uns le dpassent de cinq six cents toises. Mais une remarque doit tre faite. Si on les compare aux volumes respectifs des deux astres, les montagnes lunaires sont relativement plus leves que les montagnes terrestres. Les premires forment la quatre cent soixante-dixime partie du diamtre de la Lune, et les secondes, seulement la quatorze cent quarantime partie du diamtre de la Terre. Pour qu'une montagne terrestre atteignt les proportions relatives d'une montagne lunaire, il faudrait que son altitude perpendiculaire mesurt six lieues et demie. Or, la plus leve n'a pas neuf kilomtres. Ainsi donc, pour procder par comparaison, la chane de l'Himalaya compte trois pics suprieurs aux pics lunaires: le mont Everest, haut de huit mille huit cent trente-sept mtres, le Kunchinjuga, haut de huit mille cinq cent quatre-vingt-huit mtres, et le Dwalagiri, haut de huit mille cent quatre-vingt-sept mtres. Les monts Doerfel et Leibnitz de la Lune ont une altitude gale celle du Jewahir de la mme chane, soit sept mille six cent trois mtres. Newton, Casatus, Curtius, Short, Tycho, Clavius, Blancanus, Endymion, les sommets principaux du Caucase et des Apennins, sont suprieurs au mont Blanc, qui mesure quatre mille huit cent dix mtres. Sont gaux au mont Blanc: Moret, Thophyle, Catharnia; au mont Rose, soit quatre mille six cent trente-six mtres: Piccolomini, Werner, Harpalus; au mont Cervin, haut de quatre mille cinq cent vingt-deux mtres: Macrobe, Eratosthne, Albateque, Delambre; au pic de Tnriffe, lev de trois mille sept cent dix mtres: Bacon, Cysatus, Phitolaus et les pics des Alpes; au mont Perdu des Pyrnes, soit trois mille trois cent cinquante et un mtres: Roemer et Boguslawski; l'Etna, haut de trois mille deux cent trente-sept mtres: Hercule, Atlas, Furnerius. Tels sont les points de comparaison qui permettent d'apprcier la hauteur des montagnes lunaires. Or, prcisment, la trajectoire suivie par le projectile l'entranait vers cette rgion montagneuse de l'hmisphre sud, l o s'lvent les plus beaux chantillons de l'orographie lunaire. XVII Tycho A six heures du soir, le projectile passait au ple sud, moins de soixante kilomtres. Distance gale celle dont il s'tait approch du ple nord. La courbe elliptique se dessinait donc rigoureusement. En ce moment, les voyageurs rentraient dans ce bienfaisant effluve des rayons solaires. Ils revoyaient ces toiles qui se mouvaient avec lenteur de l'orient l'occident. L'astre radieux fut salu d'un triple hurrah. Avec sa lumire, il envoyait sa chaleur qui transpira bientt travers les parois de mtal. Les vitres reprirent leur transparence accoutume. Leur couche de glace se fondit comme par enchantement. Aussitt, par mesure d'conomie, le gaz fut teint. Seul, l'appareil air dut en consommer sa quantit habituelle. Ah! fit Nicholl, c'est bon, ces rayons de chaleur! Avec quelle impatience, aprs une nuit si longue, les Slnites doivent-ils attendre la rapparition de l'astre du jour! --Oui, rpondit Michel Ardan, humant pour ainsi dire cet ther clatant, lumire et chaleur, toute la vie est l! En ce moment, le culot du projectile tendait s'carter lgrement de la surface lunaire, de manire suivre un orbe elliptique assez allong. De ce point, si la Terre et t pleine, Barbicane et ses compagnons auraient pu la revoir. Mais, noye dans l'irradiation du Soleil, elle demeurait absolument invisible. Un autre spectacle devait attirer leurs regards, celui que prsentait cette rgion australe de la Lune, ramene par les lunettes un demi-quart de lieue. Ils ne quittaient plus les hublots et notaient tous les dtails de ce continent bizarre. Les monts Doerfel et Leibnitz forment deux groupes spars qui se dveloppent peu prs au ple sud. Le premier groupe s'tend depuis le ple jusqu'au quatre-vingt-quatrime parallle, sur la partie orientale de l'astre; le second, dessin sur le bord oriental, va du soixante-cinquime degr de latitude au ple. Sur leur arte capricieusement contourne apparaissaient des nappes blouissantes, telles que les a signales le pre Secchi. Avec plus de certitude que l'illustre astronome romain, Barbicane put reconnatre leur nature. Ce sont des neiges! s'cria-t-il. --Des neiges? rpta Nicholl. --Oui, Nicholl, des neiges dont la surface est glace profondment. Voyez comme elle rflchit les rayons lumineux. Des laves refroidies ne donneraient pas une rflexion aussi intense. Il y a donc de l'eau, il y a donc de l'air sur la Lune. Si peu que l'on voudra, mais le fait ne peut plus tre contest! Non, il ne pouvait l'tre! Et si jamais Barbicane revoit la Terre, ses notes tmoigneront de ce fait considrable dans les observations slnographiques. Ces monts Doerfel et Leibnitz s'levaient au milieu de plaines d'une tendue mdiocre que bornait une succession indfinie de cirques et de remparts annulaires. Ces deux chanes sont les seules qui se rencontrent dans la rgion des cirques. Peu accidentes relativement, elles projettent et l quelques pics aigus dont la plus haute cime mesure sept mille six cent trois mtres. Mais le projectile dominait tout cet ensemble et le relief disparaissait dans cet intense blouissement du disque. Aux yeux des voyageurs reparaissait cet aspect archaque des paysages lunaires, crus de tons, sans dgradation de couleurs, sans nuances d'ombres, brutalement blancs et noirs, puisque la lumire diffuse leur manque. Cependant la vue de ce monde dsol ne laissait pas de les captiver par son tranget mme. Ils se promenaient au-dessus de cette chaotique rgion, comme s'ils eussent t entrans au souffle d'un ouragan, voyant les sommets dfiler sous leurs pieds, fouillant les cavits du regard, dvalant les rainures, gravissant les remparts, sondant ces trous mystrieux, nivelant toutes ces cassures. Mais nulle trace de vgtation, nulle apparence de cits; rien que des stratifications, des coules de laves, des panchements polis comme des miroirs immenses qui refltaient les rayons solaires avec un insoutenable clat. Rien d'un monde vivant, tout d'un monde mort, o les avalanches, roulant du sommet des montagnes, s'abmaient sans bruit au fond des abmes. Elles avaient le mouvement, mais le fracas leur manquait encore. Barbicane constata par des observations ritres que les reliefs des bords du disque, bien qu'ils eussent t soumis des forces diffrentes de celles de la rgion centrale, prsentaient une conformation uniforme. Mme agrgation circulaire, mmes ressauts du sol. Cependant on pouvait penser que leurs dispositions ne devaient pas tre analogues. Au centre, en effet, la crote encore mallable de la Lune a t soumise la double attraction de la Lune et de la Terre, agissant en sens inverse suivant un rayon prolong de l'une l'autre. Au contraire, sur les bords du disque, l'attraction lunaire a t pour ainsi dire perpendiculaire l'attraction terrestre. Il semble que les reliefs du sol produits dans ces deux conditions auraient d prendre une forme diffrente. Or, cela n'tait pas. Donc, la Lune avait trouv en elle seule le principe de sa formation et de sa constitution. Elle ne devait rien aux forces trangres. Ce qui justifiait cette remarquable proposition d'Arago: Aucune action extrieure la Lune n'a contribu la production de son relief. Quoi qu'il en soit et dans son tat actuel, ce monde, c'tait l'image de la mort, sans qu'il ft possible de dire que la vie l'et jamais anim. Michel Ardan crut pourtant reconnatre une agglomration de ruines qu'il signala l'attention de Barbicane. C'tait peu prs sur le quatre-vingtime parallle et par trente degrs de longitude. Cet amoncellement de pierres, assez rgulirement disposes, figurait une vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis servaient de lit aux fleuves des temps anthistoriques. Non loin s'levait, une hauteur de cinq mille six cent quarante-six mtres, la montagne annulaire de Short, gale au Caucase asiatique. Michel Ardan, avec son ardeur accoutume, soutenait l'vidence de sa forteresse. Au-dessous, il apercevait les remparts dmantels d'une ville; ici, la voussure encore intacte d'un portique; l, deux ou trois colonnes couches sous leur soubassement; plus loin, une succession de cintres qui avaient d supporter les conduits d'un aqueduc; ailleurs, les piliers effondrs d'un gigantesque pont, engag dans l'paisseur de la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec tant d'imagination dans le regard, travers une si fantaisiste lunette, qu'il faut se dfier de son observation. Et cependant, qui pourrait affirmer, qui oserait dire que l'aimable garon n'a pas rellement vu ce que ses deux compagnons ne voulaient pas voir? Les moments taient trop prcieux pour les sacrifier une discussion oiseuse. La cit slnite, prtendue ou non, avait dj disparu dans l'loignement. La distance du projectile au disque lunaire tendait s'accrotre, et les dtails du sol commenaient se perdre dans un mlange confus. Seuls les reliefs, les cratres, les plaines, rsistaient et dcoupaient nettement leurs lignes terminales. En ce moment se dessinait vers la gauche l'un des plus beaux cirques de l'orographie lunaire, l'une des curiosits de ce continent. C'tait Newton que Barbicane reconnut sans peine, en se reportant la _Mappa Selenographica_. Newton est exactement situ par 77 de latitude sud et 16 de longitude est. Il forme un cratre annulaire, dont les remparts, levs de sept mille deux cent soixante-quatre mtres, semblaient tre infranchissables. Barbicane fit observer ses compagnons que la hauteur de cette montagne au-dessus de la plaine environnante tait loin d'galer la profondeur de son cratre. Cet norme trou chappait toute mesure, et formait un sombre abme dont les rayons solaires ne peuvent jamais atteindre le fond. L, suivant la remarque de Humboldt, rgne l'obscurit absolue que la lumire du soleil et de la Terre ne peuvent rompre. Les mythologistes en eussent fait, avec raison, la bouche de leur enfer. Newton, dit Barbicane, est le type le plus parfait de ces montagnes annulaires dont la Terre ne possde aucun chantillon. Elles prouvent que la formation de la Lune, par voie de refroidissement, est due des causes violentes, car, pendant que, sous la pousse des feux intrieurs, les reliefs se projetaient des hauteurs considrables, le fond se retirait et s'abaissait beaucoup au-dessous du niveau lunaire. --Je ne dis pas non, rpondit Michel Ardan. Quelques minutes aprs avoir dpass Newton, le projectile dominait directement la montagne annulaire de Moret. Il longea d'assez loin les sommets de Blancanus, et, vers sept heures et demie du soir, il atteignait le cirque de Clavius. Ce cirque, l'un des plus remarquables du disque, est situ par 58 de latitude sud, et 15 de longitude est. Sa hauteur est estime sept mille quatre-vingt-onze mtres. Les voyageurs, distants de quatre cents kilomtres, rduits quatre par les lunettes, purent admirer l'ensemble de ce vaste cratre. Les volcans terrestres, dit Barbicane, ne sont que des taupinires, compars aux volcans de la Lune. En mesurant les anciens cratres forms par les premires ruptions du Vsuve et de l'Etna, on leur trouve peine six mille mtres de largeur. En France, le cirque du Cantal compte dix kilomtres; Ceyland, le cirque de l'le, soixante-dix kilomtres, et il est considr comme le plus vaste du globe. Que sont ces diamtres auprs de celui de Clavius que nous dominons en ce moment? --Quelle est donc sa largeur? demanda Nicholl. --Elle est de deux cent vingt-sept kilomtres, rpondit Barbicane. Ce cirque, il est vrai, est le plus important de la Lune; mais bien d'autres mesurent deux cents, cent cinquante, cent kilomtres! --Ah! mes amis, s'cria Michel, vous figurez-vous ce que devait tre ce paisible astre de la nuit, quand ces cratres, s'emplissant de tonnerres, vomissaient tous la fois des torrents de laves, des grles de pierres, des nuages de fume et des nappes de flammes! Quel spectacle prodigieux alors, et maintenant quelle dchance! Cette Lune n'est plus que la maigre carcasse d'un feu d'artifice dont les ptards, les fuses, les serpenteaux, les soleils, aprs un clat superbe, n'ont laiss que de tristes dchiquetures de carton. Qui pourrait dire la cause, la raison, la justification de ces cataclysmes? Barbicane n'coutait pas Michel Ardan. Il contemplait ces remparts de Clavius forms de larges montagnes sur plusieurs lieues d'paisseur. Au fond de l'immense cavit se creusait une centaine de petits cratres teints qui trouaient le sol comme une cumoire, et que dominait un pic de cinq mille mtres. Autour, la plaine avait un aspect dsol. Rien d'aride comme ces reliefs, rien de triste comme ces ruines de montagnes, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, comme ces morceaux de pics et de monts qui jonchaient le sol! Le satellite semblait avoir clat en cet endroit. Le projectile s'avanait toujours, et ce chaos ne se modifiait pas. Les cirques, les cratres, les montagnes boules, se succdaient incessamment. Plus de plaines, plus de mers. Une Suisse, une Norvge interminables. Enfin, au centre de cette rgion crevasse, son point culminant, la plus splendide montagne du disque lunaire, l'blouissant Tycho, auquel la postrit conservera toujours le nom de l'illustre astronome du Danemark. En observant la Pleine-Lune, dans un ciel sans nuages, il n'est personne qui n'ait remarqu ce point brillant de l'hmisphre sud. Michel Ardan, pour le qualifier, employa toutes les mtaphores que put lui fournir son imagination. Pour lui, ce Tycho, c'tait un ardent foyer de lumire, un centre d'irradiation, un cratre vomissant des rayons! C'tait le moyeu d'une roue tincelante, une astrie qui enserrait le disque de ses tentacules d'argent, un oeil immense rempli de flammes, un nimbe taill pour la tte de Pluton! C'tait comme une toile lance par la main du Crateur, qui se serait crase contre la face lunaire! Tycho forme une telle concentration lumineuse, que les habitants de la Terre peuvent l'apercevoir sans lunette, quoiqu'ils en soient une distance de cent mille lieues. Que l'on imagine alors quelle devait tre son intensit aux yeux d'observateurs placs cent cinquante lieues seulement! A travers ce pur ther, son tincellement tait tellement insoutenable, que Barbicane et ses amis durent noircir l'oculaire de leurs lorgnettes la fume du gaz, afin de pouvoir en supporter l'clat. Puis, muets, mettant peine quelques interjections admiratives, ils regardrent, ils contemplrent. Tous leurs sentiments, toutes leurs impressions se concentrrent dans leur regard, comme la vie, qui, sous une motion violente, se concentre tout entire au coeur. Tycho appartient au systme des montagnes rayonnantes, comme Aristarque et Copernic. Mais de toutes la plus complte, la plus accentue, elle tmoigne irrcusablement de cette effroyable action volcanique laquelle est due la formation de la Lune. Tycho est situ par 43 de latitude mridionale, et par 12 de longitude est. Son centre est occup par un cratre large de quatre-vingt-sept kilomtres. Il affecte une forme un peu elliptique, et se renferme dans une enceinte de remparts annulaires, qui, l'est et l'ouest, dominent la plaine extrieure d'une hauteur de cinq mille mtres. C'est une agrgation de monts Blancs, disposs autour d'un centre commun, et couronns d'une chevelure rayonnante. Ce qu'est cette montagne incomparable, l'ensemble des reliefs qui convergent vers elle, les extumescences intrieures de son cratre, jamais la photographie elle-mme n'a pu les rendre. En effet, c'est en Pleine-Lune que Tycho se montre dans toute sa splendeur. Or, les ombres manquent alors, les raccourcis de la perspective ont disparu, et ls preuves viennent blanches. Circonstance fcheuse, car cette trange rgion et t curieuse reproduire avec l'exactitude photographique. Ce n'est qu'une agglomration de trous, de cratres, de cirques, un croisement vertigineux de crtes; puis, perte de vue, tout un rseau volcanique jet sur ce sol pustuleux. On comprend alors que ces bouillonnements de l'ruption centrale aient gard leur forme premire. Cristalliss par le refroidissement, ils ont strotyp cet aspect que prsenta jadis la Lune sous l'influence des forces plutoniennes. La distance qui sparait les voyageurs des cimes annulaires de Tycho n'tait pas tellement considrable qu'ils ne pussent en relever les principaux dtails. Sur le remblai mme qui forme la circonvallation de Tycho, les montagnes, s'accrochant sur les flancs des talus intrieurs et extrieurs, s'tageaient comme de gigantesques terrasses. Elles paraissaient plus leves de trois quatre cents pieds l'ouest qu' l'est. Aucun systme de castramtation terrestre n'tait comparable cette fortification naturelle. Une ville, btie au fond de la cavit circulaire, et t absolument inaccessible. Inaccessible et merveilleusement tendue sur ce sol accident de ressauts pittoresques! La nature, en effet, n'avait pas laiss plat et vide le fond de ce cratre. Il possdait son orographie spciale, un systme montagneux qui en faisait comme un monde part. Les voyageurs distingurent nettement des cnes, des collines centrales, de remarquables mouvements de terrain, naturellement disposs pour recevoir les chefs-d'oeuvre de l'architecture slnite. L se dessinait la place d'un temple, ici l'emplacement d'un forum, en cet endroit, les soubassements d'un palais, en cet autre, le plateau d'une citadelle. Le tout domin par une montagne centrale de quinze cents pieds. Vaste circuit, o la Rome antique et tenu dix fois tout entire! Ah! s'cria Michel Ardan, enthousiasm cette vue, quelle ville grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes! Cit tranquille, refuge paisible, plac en dehors de toutes les misres humaines! Comme ils vivraient l, calmes et isols, tous ces misanthropes, tous ces hasseurs de l'humanit, tous ceux qui ont le dgot de la vie sociale! --Tous! Ce serait trop petit pour eux! rpondit simplement Barbicane. XVIII Questions graves Cependant, le projectile avait dpass l'enceinte de Tycho. Barbicane et ses deux amis observrent alors avec la plus scrupuleuse attention ces raies brillantes que la clbre montagne disperse si curieusement tous les horizons. Qu'tait cette rayonnante aurole? Quel phnomne gologique avait dessin cette chevelure ardente? Cette question proccupait bon droit Barbicane. Sous ses yeux, en effet, s'allongeaient dans toutes les directions des sillons lumineux bords relevs et milieu concave, les uns larges de vingt kilomtres, les autres larges de cinquante. Ces clatantes tranes couraient en de certains endroits jusqu' trois cents lieues de Tycho, et semblaient couvrir, surtout vers l'est, le nord-est et le nord, la moiti de l'hmisphre mridional. L'un de ses jets s'tendait jusqu'au cirque de Nandre, situ sur le quarantime mridien. Un autre allait, en s'arrondissant, sillonner la mer du Nectar, et se briser contre la chane des Pyrnes, aprs un parcours de quatre cents lieues. D'autres, vers l'ouest, couvraient d'un rseau lumineux la mer des Nues et la mer des Humeurs. Quelle tait l'origine de ces rayons tincelants qui apparaissaient sur les plaines comme sur les reliefs, quelque hauteur qu'ils fussent? Tous partaient d'un centre commun, le cratre de Tycho. Ils manaient de lui. Herschel attribue leur brillant aspect d'anciens courants de lave figs par le froid, opinion qui n'a pas t adopte. D'autres astronomes ont vu dans ces inexplicables raies des sortes de moraines, des ranges de blocs erratiques, qui auraient t projets l'poque de la formation de Tycho. Et pourquoi pas? demanda Nicholl Barbicane, qui relatait ces diverses opinions en les repoussant. --Parce que la rgularit de ces lignes lumineuses, et la violence ncessaire pour porter de telles distances les matires volcaniques, sont inexplicables. --Eh parbleu! rpondit Michel Ardan, il me parat facile d'expliquer l'origine de ces rayons. --Vraiment? fit Barbicane. --Vraiment, reprit Michel. Il suffit de dire que c'est un vaste toilement, semblable celui que produit le choc d'une balle ou d'une pierre sur un carreau de vitre! --Bon! rpliqua Barbicane en souriant. Et quelle main et t assez puissante pour lancer la pierre qui a fait un pareil choc? --La main n'est pas ncessaire, rpondit Michel, qui ne se dmontait pas, et, quant la pierre, admettons que ce soit une comte. --Ah! les comtes! s'cria Barbicane, en abuse-t-on! Mon brave Michel, ton explication n'est pas mauvaise, mais ta comte est inutile. Le choc qui a produit cette cassure peut tre venu de l'intrieur de l'astre. Une contraction violente de la crote lunaire, sous le retrait du refroidissement, a pu suffire imprimer ce gigantesque toilement. --Va pour une concentration, quelque chose comme une colique lunaire, rpondit Michel Ardan. --D'ailleurs, ajouta Barbicane, cette opinion est celle d'un savant anglais, Nasmyth, et elle me semble expliquer suffisamment le rayonnement de ces montagnes. --Ce Nasmyth n'est point un sot! rpondit Michel. Longtemps les voyageurs, qu'un tel spectacle ne pouvait blaser, admirrent les splendeurs de Tycho. Leur projectile, imprgn d'effluves lumineux, dans cette double irradiation du Soleil et de la Lune, devait apparatre comme un globe incandescent. Ils taient donc subitement passs d'un froid considrable une chaleur intense. La nature les prparait ainsi devenir Slnites. Devenir Slnites! Cette ide ramena encore une fois la question d'habitabilit de la Lune. Aprs ce qu'ils avaient vu, les voyageurs pouvaient-ils la rsoudre? Pouvaient-ils conclure pour ou contre? Michel Ardan provoqua ses deux amis formuler leur opinion, et leur demanda carrment s'ils pensaient que l'animalit et l'humanit fussent reprsentes dans le monde lunaire. Je crois que nous pouvons rpondre, dit Barbicane; mais, suivant moi, la question ne doit pas se prsenter sous cette forme. Je demande la poser autrement. --A toi la pose, rpondit Michel. --Voici, reprit Barbicane. Le problme est double et exige une double solution. La Lune est-elle habitable? La Lune a-t-elle t habite? --Bien, rpondit Nicholl. Cherchons d'abord si la Lune est habitable. --A vrai dire, je n'en sais rien, rpliqua Michel. --Et moi, je rponds ngativement, reprit Barbicane. Dans l'tat o elle est actuellement, avec cette enveloppe atmosphrique certainement trs rduite, ses mers pour la plupart dessches, ses eaux insuffisantes, sa vgtation restreinte, ses brusques alternatives de chaud et de froid, ses nuits et ses jours de trois cent cinquante-quatre heures, la Lune ne me parat pas habitable, et elle ne me semble pas propice au dveloppement du rgne animal, ni suffisante aux besoins de l'existence, telle que nous la comprenons. --D'accord, rpondit Nicholl. Mais la Lune n'est-elle pas habitable pour des tres organiss autrement que nous? --A cette question, rpliqua Barbicane, il est plus difficile de rpondre. J'essayerai cependant, mais je demanderai Nicholl si le _mouvement_ lui parat tre le rsultat ncessaire de la vie, quelle que soit son organisation? --Sans nul doute, rpondit Nicholl. --Eh bien, mon digne compagnon, je vous rpondrai que nous avons observ les continents lunaires une distance de cinq cents mtres au plus, et que rien ne nous a paru se mouvoir la surface de la Lune. La prsence d'une humanit quelconque se ft trahie par des appropriations, par des constructions diverses, par des ruines mme. Or, qu'avons-nous vu? Partout et toujours le travail gologique de la nature, jamais le travail de l'homme. Si donc les reprsentants du rgne animal existent sur la Lune, ils seraient donc enfouis dans ces insondables cavits que le regard ne peut atteindre. Ce que je ne puis admettre, car ils auraient laiss des traces de leur passage sur ces plaines que doit recouvrir la couche atmosphrique, si peu leve qu'elle soit. Or, ces traces ne sont visibles nulle part. Reste donc la seule hypothse d'une race d'tres vivants auxquels le mouvement, qui est la vie, serait tranger! --Autant dire des cratures vivantes qui ne vivraient pas, rpliqua Michel. --Prcisment, rpondit Barbicane, ce qui pour nous n'a aucun sens. --Alors, nous pouvons formuler notre opinion, dit Michel. --Oui, rpondit Nicholl. --Eh bien, reprit Michel Ardan, la Commission scientifique, runie dans le projectile du Gun-Club, aprs avoir appuy son argumentation sur les faits nouvellement observs, dcide l'unanimit des voix sur la question de l'habitabilit actuelle de la Lune: Non, la Lune n'est pas habitable. Cette dcision fut consigne par le prsident Barbicane sur son carnet de notes o figure le procs-verbal de la sance du 6 dcembre. Maintenant, dit Nicholl, attaquons la seconde question, complment indispensable de la premire. Je demanderai donc l'honorable Commission: Si la Lune n'est pas habitable, a-t-elle t habite? --Le citoyen Barbicane a la parole, dit Michel Ardan. --Mes amis, rpondit Barbicane, je n'ai pas attendu ce voyage pour me faire une opinion sur cette habitabilit passe de notre satellite. J'ajouterai que nos observations personnelles ne peuvent que me confirmer dans cette opinion. Je crois, j'affirme mme que la Lune a t habite par une race humaine organise comme la ntre, qu'elle a produit des animaux conforms anatomiquement comme les animaux terrestres, mais j'ajoute que ces races humaines ou animales ont fait leur temps, et qu'elles sont jamais teintes! --Alors, demanda Michel, la Lune serait donc un monde plus vieux que la Terre? --Non, rpondit Barbicane avec conviction, mais un monde qui a vieilli plus vite, et dont la formation et la dformation ont t plus rapides. Relativement, les forces organisatrices de la matire ont t beaucoup plus violentes l'intrieur de la Lune qu' l'intrieur du globe terrestre. L'tat actuel de ce disque crevass, tourment, boursoufl, le prouve surabondamment. La Lune et la Terre n'ont t que des masses gazeuses leur origine. Ces gaz sont passs l'tat liquide sous diverses influences, et la masse solide s'est forme plus tard. Mais trs certainement, notre sphrode tait gazeux ou liquide encore, que la Lune, dj solidifie par le refroidissement, devenait habitable. --Je le crois, dit Nicholl. --Alors, reprit Barbicane, une atmosphre l'entourait. Les eaux, contenues par cette enveloppe gazeuse, ne pouvaient s'vaporer. Sous l'influence de l'air, de l'eau, de la lumire, de la chaleur solaire, de la chaleur centrale, la vgtation s'emparait des continents prpars la recevoir, et certainement la vie se manifesta vers cette poque, car la nature ne se dpense pas en inutilits, et un monde si merveilleusement habitable a d tre ncessairement habit. --Cependant, rpondit Nicholl, bien des phnomnes inhrents aux mouvements de notre satellite devaient gner l'expansion des rgnes vgtal et animal. Ces jours et ces nuits de trois cent cinquante-quatre heures par exemple? --Aux ples terrestres, dit Michel, ils durent six mois! --Argument de peu de valeur, puisque les ples ne sont pas habits. --Remarquons, mes amis, reprit Barbicane, que si, dans l'tat actuel de la Lune, ces longues nuits et ces longs jours crent des diffrences de temprature insupportables pour l'organisme, il n'en tait pas ainsi cette poque des temps historiques. L'atmosphre enveloppait le disque d'un manteau fluide. Les vapeurs s'y disposaient sous forme de nuages. Cet cran naturel temprait l'ardeur des rayons solaires et contenait le rayonnement nocturne. La lumire comme la chaleur pouvaient se diffuser dans l'air. De l, un quilibre entre ces influences qui n'existe plus, maintenant que cette atmosphre a presque entirement disparu. D'ailleurs, je vais bien vous tonner... --tonne-nous, dit Michel Ardan. --Mais je crois volontiers qu' cette poque o la Lune tait habite, les nuits et les jours ne duraient pas trois cent cinquante-quatre heures! --Et pourquoi? demanda vivement Nicholl. --Parce que, trs probablement alors, le mouvement de rotation de la Lune sur son axe n'tait pas gal son mouvement de rvolution, galit qui prsente chaque point du disque pendant quinze jours l'action des rayons solaires. --D'accord, rpondit Nicholl, mais pourquoi ces deux mouvements n'auraient-ils pas t gaux, puisqu'ils le sont actuellement? --Parce que cette galit n'a t dtermine que par l'attraction terrestre. Or, qui nous dit que cette attraction ait eu assez de puissance pour modifier les mouvements de la Lune, l'poque o la Terre n'tait encore que fluide? --Au fait, rpliqua Nicholl, et qui nous dit que la Lune ait toujours t satellite de la Terre? --Et qui nous dit, s'cria Michel Ardan, que la Lune n'ait pas exist bien avant la Terre? Les imaginations s'emportaient dans le champ infini des hypothses. Barbicane voulut les refrner. Ce sont l, dit-il, de trop hautes spculations, des problmes vritablement insolubles. Ne nous y engageons pas. Admettons seulement l'insuffisance de l'attraction primordiale, et alors, par l'ingalit des deux mouvements de rotation et de rvolution, les jours et les nuits ont pu se succder sur la Lune comme ils se succdent sur la Terre. D'ailleurs, mme sans ces conditions, la vie tait possible. --Ainsi donc, demanda Michel Ardan, l'humanit aurait disparu de la Lune? --Oui, rpondit Barbicane, aprs avoir sans doute persist pendant des milliers de sicles. Puis peu peu, l'atmosphre se rarfiant, le disque sera devenu inhabitable, comme le globe terrestre le deviendra un jour, par le refroidissement. --Par le refroidissement? --Sans doute, rpondit Barbicane. A mesure que les feux intrieurs se sont teints, que la matire incandescente s'est concentre, l'corce lunaire s'est refroidie. Peu peu les consquences de ce phnomne se sont produites: disparition des tres organiss, disparition de la vgtation. Bientt l'atmosphre s'est rarfie, trs probablement soutire par l'attraction terrestre; disparition de l'air respirable, disparition de l'eau par voie d'vaporation. A cette poque la Lune, devenue inhabitable, n'tait plus habite. C'tait un monde mort, tel qu'il nous apparat aujourd'hui. --Et tu dis que pareil sort est rserv la Terre? --Trs probablement. --Mais quand? --Quand le refroidissement de son corce l'aura rendue inhabitable. --Et a-t-on calcul le temps que notre malheureux sphrode mettrait se refroidir? --Sans doute. --Et tu connais ces calculs? --Parfaitement. --Mais parle donc, savant maussade, s'cria Michel Ardan, car tu me fais bouillir d'impatience! --Eh bien, mon brave Michel, rpondit tranquillement Barbicane, on sait quelle diminution de temprature la Terre subit dans le laps d'un sicle. Or, d'aprs certains calculs, cette temprature moyenne sera ramene zro aprs une priode de quatre cent mille ans! --Quatre cent mille ans! s'cria Michel. Ah! je respire! Vraiment, j'tais effray! A t'entendre, je m'imaginais que nous n'avions plus que cinquante mille annes vivre! Barbicane et Nicholl ne purent s'empcher de rire des inquitudes de leur compagnon. Puis Nicholl, qui voulait conclure, posa de nouveau la seconde question qui venait d'tre traite. La Lune a-t-elle t habite? demanda-t-il. La rponse fut affirmative, l'unanimit. Mais pendant cette discussion, fconde en thories un peu hasardes, bien qu'elle rsumt les ides gnrales acquises la science sur ce point, le projectile avait couru rapidement vers l'quateur lunaire, tout en s'loignant rgulirement du disque. Il avait dpass le cirque de Willem, et le quarantime parallle une distance de huit cents kilomtres. Puis, laissant droite Pitatus sur le trentime degr, il prolongeait le sud de cette mer des Nues, dont il avait dj approch le nord. Divers cirques apparurent confusment dans l'clatante blancheur de la Pleine-Lune: Bouillaud, Purbach, de forme presque carre avec un cratre central, puis Arzachel, dont la montagne intrieure brille d'un clat indfinissable. Enfin, le projectile s'loignant toujours, les linaments s'effacrent aux yeux des voyageurs, les montagnes se confondirent dans l'loignement, et de tout cet ensemble merveilleux, bizarre, trange, du satellite de la Terre, il ne leur resta bientt plus que l'imprissable souvenir. XIX Lutte contre l'impossible Pendant un temps assez long, Barbicane et ses compagnons, muets et pensifs, regardrent ce monde, qu'ils n'avaient vu que de loin, comme Mose la terre de Chanaan, et dont ils s'loignaient sans retour. La position du projectile, relativement la Lune, s'tait modifie, et, maintenant, son culot tait tourn vers la Terre. Ce changement, constat par Barbicane, ne laissa pas de le surprendre. Si le boulet devait graviter autour du satellite suivant un orbe elliptique, pourquoi ne lui prsentait-il pas sa partie la plus lourde, comme fait la Lune vis--vis de la Terre? Il y avait l un point obscur. En observant la marche du projectile, on pouvait reconnatre qu'il suivait, en s'cartant de la Lune, une courbe analogue celle qu'il avait trace en s'en rapprochant. Il dcrivait donc une ellipse trs allonge, qui s'tendrait probablement jusqu'au point d'gale attraction, l o se neutralisent les influences de la Terre et de son satellite. Telle fut la conclusion que Barbicane tira justement des faits observs, conviction que ses deux amis partagrent avec lui. Aussitt les questions de pleuvoir. Et rendus ce point mort, que deviendrons-nous? demanda Michel Ardan. --C'est l'inconnu! rpondit Barbicane. --Mais on peut faire des hypothses, je suppose? --Deux, rpondit Barbicane. Ou la vitesse du projectile sera insuffisante, et alors il restera ternellement immobile sur cette ligne de double attraction... --J'aime mieux l'autre hypothse, quelle qu'elle soit, rpliqua Michel. --Ou sa vitesse sera suffisante, reprit Barbicane, et il reprendra sa route elliptique pour graviter ternellement autour de l'astre des nuits. --Rvolution peu consolante, dit Michel. Passer l'tat d'humbles serviteurs d'une Lune que nous sommes habitus considrer comme une servante! Et voil l'avenir qui nous attend. Ni Barbicane ni Nicholl ne rpondirent. Vous vous taisez? reprit l'impatient Michel. --Il n'y a rien rpondre, dit Nicholl. --N'y a-t-il donc rien tenter? --Non, rpondit Barbicane. Prtendrais-tu lutter contre l'impossible? --Pourquoi pas? Un Franais et deux Amricains reculeraient-ils devant un pareil mot? --Mais que veux-tu faire? --Matriser ce mouvement qui nous emporte! --Le matriser? --Oui, reprit Michel en s'animant, l'enrayer ou le modifier, l'employer enfin l'accomplissement de nos projets. --Et comment? --C'est vous que cela regarde! Si des artilleurs ne sont matres de leurs boulets, ce ne sont plus des artilleurs. Si le projectile commande au canonnier, il faut fourrer sa place le canonnier dans le canon! De beaux savants, ma foi! Les voil qui ne savent plus que devenir, aprs m'avoir induit... --Induit! s'crirent Barbicane et Nicholl. Induit! Qu'entends-tu par l? --Pas de rcriminations! dit Michel. Je ne me plains pas! La promenade me plat! Le boulet me va! Mais faisons tout ce qu'il est humainement possible de faire pour retomber quelque part, ce n'est sur la Lune. --Nous ne demandons pas autre chose, mon brave Michel, rpondit Barbicane, mais les moyens nous manquent. --Nous ne pouvons pas modifier le mouvement du projectile? --Non. --Ni diminuer sa vitesse? --Non. --Pas mme en l'allgeant comme on allge un navire trop charg! --Que veux-tu jeter! rpondit Nicholl. Nous n'avons pas de lest bord. Et d'ailleurs, il me semble que le projectile allg marcherait plus vite. --Moins vite, dit Michel. --Plus vite, rpliqua Nicholl. --Ni plus ni moins vite, rpondit Barbicane pour mettre ses deux amis d'accord, car nous flottons dans le vide, o il ne faut plus tenir compte de la pesanteur spcifique. --Eh bien, s'cria Michel Ardan d'un ton dtermin, il n'y a plus qu'une chose faire. --Laquelle? demanda Nicholl. --Djeuner! rpondit imperturbablement l'audacieux Franais, qui apportait toujours cette solution dans les plus difficiles conjonctures. En effet, si cette opration ne devait avoir aucune influence sur la direction du projectile, on pouvait la tenter sans inconvnient, et mme avec succs au point de vue de l'estomac. Dcidment, ce Michel n'avait que de bonnes ides. On djeuna donc deux heures du matin; mais l'heure importait peu. Michel servit son menu habituel, couronn par une aimable bouteille tire de sa cave secrte. Si les ides ne leur montaient pas au cerveau, il fallait dsesprer du chambertin de 1863. Ce repas termin, les observations recommencrent. Autour du projectile se maintenaient une distance invariable les objets qui avaient t jets au-dehors. videmment, le boulet, dans son mouvement de translation autour de la Lune, n'avait travers aucune atmosphre, car le poids spcifique de ces divers objets et modifi leur marche relative. Du ct du sphrode terrestre, rien voir. La Terre ne comptait qu'un jour, ayant t nouvelle la veille minuit, et deux jours devaient s'couler encore avant que son croissant, dgag des rayons solaires, vnt servir d'horloge aux Slnites, puisque dans son mouvement de rotation, chacun de ses points repasse toujours vingt-quatre heures aprs au mme mridien de la Lune. Du ct de la Lune, le spectacle tait diffrent. L'astre brillait dans toute sa splendeur, au milieu d'innombrables constellations dont ses rayons ne pouvaient troubler la puret. Sur le disque, les plaines reprenaient dj cette teinte sombre qui se voit de la Terre. Le reste du nimbe demeurait tincelant, et au milieu de cet tincellement gnral, Tycho se dtachait encore comme un Soleil. Barbicane ne pouvait en aucune faon apprcier la vitesse du projectile, mais le raisonnement lui dmontrait que cette vitesse devait uniformment diminuer, conformment aux lois de la mcanique rationnelle. En effet, tant admis que le boulet allait dcrire une orbite autour de la Lune, cette orbite serait ncessairement elliptique. La science prouve qu'il doit en tre ainsi. Aucun mobile circulant autour d'un corps attirant ne faillit cette loi. Toutes les orbites dcrites dans l'espace sont elliptiques, celles des satellites autour des plantes, celles des plantes autour du Soleil, celle du Soleil autour de l'astre inconnu qui lui sert de pivot central. Pourquoi le projectile du Gun-Club chapperait-il cette disposition naturelle? Or, dans les orbes elliptiques, le corps attirant occupe toujours un des foyers de l'ellipse. Le satellite se trouve donc un moment plus rapproch et un autre moment plus loign de l'astre autour duquel il gravite. Lorsque la Terre est plus voisine du Soleil, elle est dans son prihlie, et dans son aphlie, son point le plus loign. S'agit-il de la Lune, elle est plus prs de la Terre dans son prige, et plus loin dans son apoge. Pour employer des expressions analogues dont s'enrichira la langue des astronomes, si le projectile demeure l'tat de satellite de la Lune, on devra dire qu'il se trouve dans son aposlne son point le plus loign, et son point le plus rapproch, dans son prislne. Dans ce dernier cas, le projectile devait atteindre son maximum de vitesse; dans le premier cas, son minimum. Or, il marchait videmment vers son point aposlnitique, et Barbicane avait raison de penser que sa vitesse dcrotrait jusqu' ce point, pour reprendre peu peu, mesure qu'il se rapprocherait de la Lune. Cette vitesse mme serait absolument nulle, si ce point se confondait avec celui d'gale attraction. Barbicane tudiait les consquences de ces diverses situations, et il cherchait quel parti on en pourrait tirer, quand il fut brusquement interrompu par un cri de Michel Ardan. Pardieu! s'cria Michel, il faut avouer que nous ne sommes que de francs imbciles! --Je ne dis pas non, rpondit Barbicane, mais pourquoi? --Parce que nous avons un moyen bien simple de retarder cette vitesse qui nous loigne de la Lune, et que nous ne l'employons pas! --Et quel est ce moyen? --C'est d'utiliser la force de recul renferme dans nos fuses. --Au fait! dit Nicholl. --Nous n'avons pas encore utilis cette force, rpondit Barbicane, c'est vrai, mais nous l'utiliserons. --Quand? demanda Michel. --Quand le moment en sera venu. Remarquez, mes amis, que dans la position occupe par le projectile, position encore oblique par rapport au disque lunaire, nos fuses, en modifiant sa direction, pourraient l'carter au lieu de le rapprocher de la Lune. Or, c'est bien la Lune que vous tenez atteindre? --Essentiellement, rpondit Michel. --Attendez alors. Par une influence inexplicable, le projectile tend ramener son culot vers la Terre. Il est probable qu'au point d'gale attraction, son chapeau conique se dirigera rigoureusement vers la Lune. A ce moment, on peut esprer que sa vitesse sera nulle. Ce sera l'instant d'agir, et sous l'effort de nos fuses, peut-tre pourrons-nous provoquer une chute directe la surface du disque lunaire. --Bravo! fit Michel. --Ce que nous n'avons pas fait, ce que nous ne pouvions faire notre premier passage au point mort, parce que le projectile tait encore anim d'une vitesse trop considrable. --Bien raisonn, dit Nicholl. --Attendons patiemment, reprit Barbicane. Mettons toutes les chances de notre ct, et aprs avoir tant dsespr, je me reprends croire que nous atteindrons notre but! Cette conclusion provoqua les hip et les hurrah de Michel Ardan. Et pas un de ces fous audacieux ne se souvenait de cette question qu'ils avaient eux-mmes rsolue ngativement: Non! la Lune n'est pas habite. Non! la Lune n'est probablement pas habitable! Et cependant, ils allaient tout tenter pour l'atteindre! Une seule question restait rsoudre: A quel moment prcis le projectile aurait-il atteint ce point d'gale attraction o les voyageurs joueraient leur va-tout? Pour calculer ce moment quelques secondes prs, Barbicane n'avait qu' se reporter ses notes de voyage et relever les diffrentes hauteurs prises sur les parallles lunaires. Ainsi, le temps employ parcourir la distance situe entre le point mort et le ple sud devait tre gal la distance qui sparait le ple nord du point mort. Les heures reprsentant les temps parcourus taient soigneusement notes, et le calcul devenait facile. Barbicane trouva que ce point serait atteint par le projectile une heure du matin dans la nuit du 7 au 8 dcembre. Or, il tait en ce moment trois heures du matin, de la nuit du 6 au 7 dcembre. Donc, si rien ne troublait sa marche, le projectile atteindrait le point voulu dans vingt-deux heures. Les fuses avaient t primitivement disposes pour ralentir la chute du boulet sur la Lune, et maintenant les audacieux allaient les employer provoquer un effet absolument contraire. Quoi qu'il en soit, elles taient prtes, et il n'y avait plus qu' attendre le moment d'y mettre le feu. Puisqu'il n'y a rien faire, dit Nicholl, je fais une proposition. --Laquelle? demanda Barbicane. --Je propose de dormir. --Par exemple! s'cria Michel Ardan. --Voil quarante heures que nous n'avons ferm les yeux, dit Nicholl. Quelques heures de sommeil nous rendront toutes nos forces. --Jamais, rpliqua Michel. --Bon, reprit Nicholl, que chacun agisse sa guise! Moi je dors! Et s'tendant sur un divan, Nicholl ne tarda pas ronfler comme un boulet de quarante-huit. Ce Nicholl est plein de sens, dit bientt Barbicane. Je vais l'imiter. Quelques instants aprs, il soutenait de sa basse continue le baryton du capitaine. Dcidment, dit Michel Ardan, quand il se vit seul, ces gens pratiques ont quelquefois des ides opportunes. Et, ses longues jambes allonges, ses grands bras replis sous sa tte, Michel s'endormit son tour. Mais ce sommeil ne pouvait tre ni durable, ni paisible. Trop de proccupations roulaient dans l'esprit de ces trois hommes, et quelques heures aprs, vers sept heures du matin, tous trois taient sur pied au mme instant. Le projectile s'loignait toujours de la Lune, inclinant de plus en plus vers elle sa partie conique. Phnomne inexplicable jusqu'ici, mais qui servait heureusement les desseins de Barbicane. Encore dix-sept heures, et le moment d'agir serait venu. Cette journe parut longue. Quelque audacieux qu'ils fussent, les voyageurs se sentaient vivement impressionns l'approche de cet instant qui devait tout dcider, ou leur chute vers la Lune, ou leur ternel enchanement dans un orbe immutable. Ils comptrent donc les heures, trop lentes leur gr, Barbicane et Nicholl obstinment plongs dans leurs calculs, Michel allant et venant entre ces parois troites, et contemplant d'un oeil avide cette Lune impassible. Parfois, des souvenirs de la Terre traversaient rapidement leur esprit. Ils revoyaient leurs amis du Gun-Club, et le plus cher de tous, J.-T. Maston. En ce moment, l'honorable secrtaire devait occuper son poste dans les montagnes Rocheuses. S'il apercevait le projectile sur le miroir de son gigantesque tlescope, que penserait-il? Aprs l'avoir vu disparatre derrire le ple sud de la Lune, il le voyait rapparatre par le ple nord! C'tait donc le satellite d'un satellite! J.-T. Maston avait-il lanc dans le monde cette nouvelle inattendue? Etait-ce donc l le dnouement de cette grande entreprise?... Cependant, la journe se passa sans incident. Le minuit terrestre arriva. Le 8 dcembre allait commencer. Une heure encore, et le point d'gale attraction serait atteint. Quelle vitesse animait alors le projectile? On ne savait l'estimer. Mais aucune erreur ne pouvait entacher les calculs de Barbicane. A une heure du matin, cette vitesse devait tre et serait nulle. Un autre phnomne devait, d'ailleurs, marquer le point du projectile sur la ligne neutre. En cet endroit les deux attractions terrestres et lunaires seraient annules. Les objets ne pseraient plus. Ce fait singulier, qui avait si curieusement surpris Barbicane et ses compagnons l'aller, devait se reproduire au retour dans des conditions identiques. C'est ce moment prcis qu'il faudrait agir. Dj le chapeau conique du projectile tait sensiblement tourn vers le disque lunaire. Le boulet se prsentait de manire utiliser tout le recul produit par la pousse des appareils fusants. Les chances se prononaient donc pour les voyageurs. Si la vitesse du projectile tait absolument annule sur ce point mort, un mouvement dtermin vers la Lune suffirait, si lger qu'il ft, pour dterminer sa chute. Une heure moins cinq minutes, dit Nicholl. --Tout est prt, rpondit Michel Ardan en dirigeant une mche prpare vers la flamme du gaz. --Attends, dit Barbicane, tenant son chronomtre la main. En ce moment, la pesanteur ne produisait plus aucun effet. Les voyageurs sentaient en eux-mmes cette complte disparition. Ils taient bien prs du point neutre, s'ils n'y touchaient pas!... Une heure! dit Barbicane. Michel Ardan approcha la mche enflamme d'un artifice qui mettait les fuses en communication instantane. Aucune dtonation ne se fit entendre l'intrieur o l'air manquait. Mais, par les hublots, Barbicane aperut un fusement prolong dont la dflagration s'teignit aussitt. Le projectile prouva une certaine secousse qui fut trs sensiblement ressentie l'intrieur. Les trois amis regardaient, coutaient sans parler, respirant peine. On aurait entendu battre leur coeur au milieu de ce silence absolu. Tombons-nous? demanda enfin Michel Ardan. --Non, rpondit Nicholl, puisque le culot du projectile ne se retourne pas vers le disque lunaire! En ce moment, Barbicane, quittant la vitre des hublots, se retourna vers ses deux compagnons. Il tait affreusement ple, le front pliss, les lvres contractes. Nous tombons! dit-il. --Ah! s'cria Michel Ardan, vers la Lune? --Vers la Terre! rpondit Barbicane. Diable! s'cria Michel Ardan, et il ajouta philosophiquement: Bon! en entrant dans ce boulet, nous nous doutions bien qu'il ne serait pas facile d'en sortir! En effet, cette chute pouvantable commenait. La vitesse conserve par le projectile l'avait port au-del du point mort. L'explosion des fuses n'avait pu l'enrayer. Cette vitesse, qui l'aller avait entran le projectile en dehors de la ligne neutre, l'entranait encore au retour. La physique voulait que, dans son orbe elliptique, _il repasst par tous les points par lesquels il avait dj pass_. C'tait une chute terrible, d'une hauteur de soixante-dix-huit mille lieues, et qu'aucun ressort ne pourrait amoindrir. D'aprs les lois de la balistique, le projectile devait frapper la Terre avec une vitesse gale celle qui l'animait au sortir de la Columbiad, une vitesse de seize mille mtres dans la dernire seconde! Et, pour donner un chiffre de comparaison, on a calcul qu'un objet lanc du haut des tours de Notre-Dame, dont l'altitude n'est que de deux cents pieds, arrive au pav avec une vitesse de cent vingt lieues l'heure. Ici, le projectile devait frapper la Terre avec une vitesse de _cinquante-sept mille six cents lieues l'heure_. Nous sommes perdus, dit froidement Nicholl. --Eh bien, si nous mourons, rpondit Barbicane avec une sorte d'enthousiasme religieux, le rsultat de notre voyage sera magnifiquement largi! C'est son secret lui-mme que Dieu nous dira! Dans l'autre vie, l'me n'aura besoin, pour savoir, ni de machines ni d'engins! Elle s'identifiera avec l'ternelle sagesse! --Au fait, rpliqua Michel Ardan, l'autre monde tout entier peut bien nous consoler de cet astre infime qui s'appelle la Lune! Barbicane croisa ses bras sur sa poitrine par un mouvement de sublime rsignation. A la volont du Ciel! dit-il XX Les sondages de la _susquehanna_ Eh bien, lieutenant, et ce sondage? --Je crois, monsieur, que l'opration touche sa fin, rpondit le lieutenant Bronsfield. Mais qui se serait attendu trouver une telle profondeur si prs de terre, une centaine de lieues seulement de la cte amricaine? --En effet, Bronsfield, c'est une forte dpression, dit le capitaine Blomsberry. Il existe en cet endroit une valle sous-marine creuse par le courant de Humboldt qui prolonge les ctes de l'Amrique jusqu'au dtroit de Magellan. --Ces grandes profondeurs, reprit le lieutenant, sont peu favorables la pose des cbles tlgraphiques. Mieux vaut un plateau uni, tel que celui qui supporte le cble amricain entre Valentia et Terre-Neuve. --J'en conviens, Bronsfield. Et, avec votre permission, lieutenant, o en sommes-nous maintenant? --Monsieur, rpondit Bronsfield, nous avons en ce moment, vingt et un mille cinq cents pieds de ligne dehors, et le boulet qui entrane la sonde n'a pas encore touch le fond, car la sonde serait remonte d'elle-mme. --Un ingnieux appareil que cet appareil Brook, dit le capitaine Blomsberry. Il permet d'obtenir des sondages d'une grande exactitude. --Touche! cria en ce moment un des timoniers de l'avant qui surveillait l'opration. Le capitaine et le lieutenant se rendirent sur le gaillard. Quelle profondeur avons-nous? demanda le capitaine. --Vingt et un mille sept cent soixante-deux pieds, rpondit le lieutenant en inscrivant ce nombre sur son carnet. --Bien, Bronsfield, dit le capitaine, je vais porter ce rsultat sur ma carte. Maintenant, faites haler la sonde bord. C'est un travail de plusieurs heures. Pendant cet instant, l'ingnieur allumera ses fourneaux, et nous serons prts partir ds que vous aurez termin. Il est dix heures du soir, et, avec votre permission, lieutenant, je vais aller me coucher. Faites donc, monsieur, faites donc! rpondit obligeamment le lieutenant Bronsfield. Le capitaine de la _Susquehanna_, un brave homme s'il en fut, le trs humble serviteur de ses officiers, regagna sa cabine, prit un grog au brandy qui valut d'interminables tmoignages de satisfaction son matre d'htel, se coucha non sans avoir compliment son domestique sur sa manire de faire les lits, et s'endormit d'un paisible sommeil. Il tait alors dix heures du soir. La onzime journe du mois de dcembre allait s'achever dans une nuit magnifique. La _Susquehanna_, corvette de cinq cents chevaux, de la marine nationale des tats-Unis, s'occupait d'oprer des sondages dans le Pacifique, cent lieues environ de la cte amricaine, par le travers de cette presqu'le allonge qui se dessine sur la cte du Nouveau-Mexique. Le vent avait peu peu molli. Pas une agitation ne troublait les couches de l'air. La flamme de la corvette, immobile, inerte, pendait sur le mt de perroquet. Le capitaine Jonathan Blomsberry--cousin germain du colonel Blomsberry, l'un des plus ardents du Gun-Club, qui avait pous une Horschbidden, tante du capitaine et fille d'un honorable ngociant du Kentucky--le capitaine Blomsberry n'aurait pu souhaiter un temps meilleur pour mener bonne fin ses dlicates oprations de sondage. Sa corvette n'avait mme rien ressenti de cette vaste tempte qui, balayant les nuages amoncels sur les montagnes Rocheuses, devait permettre d'observer la marche du fameux projectile. Tout allait son gr, et il n'oubliait point d'en remercier le ciel avec la ferveur d'un presbytrien. La srie de sondages excuts par la _Susquehanna_ avait pour but de reconnatre les fonds les plus favorables l'tablissement d'un cble sous-marin qui devait relier les les Hawa la cte amricaine. C'tait un vaste projet d l'initiative d'une compagnie puissante. Son directeur, l'intelligent Cyrus Field, prtendait mme couvrir toutes les les de l'Ocanie d'un vaste rseau lectrique, entreprise immense et digne du gnie amricain. C'tait la corvette la _Susquehanna_ qu'avaient t confies les premires oprations de sondage. Pendant cette nuit du 11 au 12 dcembre, elle se trouvait exactement par 27 7' de latitude nord, et 41 37' de longitude l'ouest du mridien de Washington.[Exactement 119 55' de longitude l'ouest du mridien de Paris.] La Lune, alors dans son dernier quartier, commenait se montrer au-dessus de l'horizon. Aprs le dpart du capitane Blomsberry, le lieutenant Bronsfield et quelques officiers s'taient runis sur la dunette. A l'apparition de la Lune, leurs penses se portrent vers cet astre que les yeux de tout un hmisphre contemplaient alors. Les meilleures lunettes marines n'auraient pu dcouvrir le projectile errant autour de son demi-globe, et cependant toutes se braqurent vers son disque tincelant que des millions de regards lorgnaient au mme moment. Ils sont partis depuis dix jours, dit alors le lieutenant Bronsfield. Que sont-ils devenus? --Ils sont arrivs, mon lieutenant, s'cria un jeune midshipman, et ils font ce que fait tout voyageur arriv dans un pays nouveau, ils se promnent! --J'en suis certain, puisque vous me le dites, mon jeune ami, rpondit en souriant le lieutenant Bronsfield. --Cependant, reprit un autre officier, on ne peut mettre leur arrive en doute. Le projectile a d atteindre la Lune au moment o elle tait pleine, le 5 minuit. Nous voici au 11 dcembre, ce qui fait six jours. Or, en six fois vingt-quatre heures, sans obscurit, on a le temps de s'installer confortablement. Il me semble que je les vois, nos braves compatriotes, camps au fond d'une valle, sur le bord d'un ruisseau slnite, prs du projectile demi enfonc par sa chute au milieu des dbris volcaniques, le capitaine Nicholl commenant ses oprations de nivellement, le prsident Barbicane mettant au net ses notes de voyage, Michel Ardan embaumant les solitudes lunaires du parfum de ses londrs... --Oui, cela doit tre ainsi, c'est ainsi! s'cria le jeune midshipman, enthousiasm par la description idale de son suprieur. --Je veux le croire, rpondit le lieutenant Bronsfield, qui ne s'emportait gure. Malheureusement, les nouvelles directes du monde lunaire nous manqueront toujours. --Pardon, mon lieutenant, dit le midshipman, mais le prsident Barbicane ne peut-il crire? Un clat de rire accueillit cette rponse. Non pas des lettres, reprit vivement le jeune homme. L'administration des postes n'a rien voir ici. --Serait-ce donc l'administration des lignes tlgraphiques? demanda ironiquement un des officiers. --Pas davantage, rpondit le midshipman qui ne se dmontait pas. Mais il est trs facile d'tablir une communication graphique avec la Terre. --Et comment? --Au moyen du tlescope de Long's peak. Vous savez qu'il ramne la Lune deux lieues seulement des montagnes Rocheuses, et qu'il permet de voir, sa surface, les objets ayant neuf pieds de diamtre. Eh bien, que nos industrieux amis construisent un alphabet gigantesque! qu'ils crivent des mots longs de cent toises et des phrases longues d'une lieue, et ils pourront ainsi nous envoyer de leurs nouvelles! On applaudit bruyamment le jeune midshipman qui ne laissait pas d'avoir une certaine imagination. Le lieutenant Bronsfield convint lui-mme que l'ide tait excutable. Il ajouta que par l'envoi de rayons lumineux groups en faisceaux au moyen de miroirs paraboliques, on pouvait aussi tablir des communications directes; en effet, ces rayons seraient aussi visibles la surface de Vnus ou de Mars, que la plante Neptune l'est de la Terre. Il finit en disant que des points brillants dj observs sur les plantes rapproches, pourraient bien tre des signaux faits la Terre. Mais il fit observer que si, par ce moyen, on pouvait avoir des nouvelles du monde lunaire, on ne pouvait en envoyer du monde terrestre, moins que les Slnites n'eussent leur disposition des instruments propres faire des observations lointaines. videmment, rpondit un des officiers, mais ce que sont devenus les voyageurs, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, voil surtout ce qui doit nous intresser. D'ailleurs, si l'exprience a russi, ce dont je ne doute pas, on la recommencera. La Columbiad est toujours encastre dans le sol de la Floride. Ce n'est donc plus qu'une question de boulet et de poudre, et toutes les fois que la Lune passera au znith, on pourra lui envoyer une cargaison de visiteurs. --Il est vident, rpondit le lieutenant Bronsfield, que J.-T. Maston ira l'un de ces jours rejoindre ses amis. --S'il veut de moi, s'cria le midshipman, je suis prt l'accompagner. --Oh! les amateurs ne manqueront pas, rpliqua Bronsfield, et, si on les laisse faire, la moiti des habitants de la Terre aura bientt migr dans la Lune! Cette conversation entre les officiers de la _Susquehanna_ se soutint jusqu' une heure du matin environ. On ne saurait dire quels systmes tourdissants, quelles thories renversantes furent mis par ces esprits audacieux. Depuis la tentative de Barbicane, il semblait que rien ne ft impossible aux Amricains. Ils projetaient dj d'expdier, non plus une commission de savants, mais toute une colonie vers les rivages slnites, et toute une arme avec infanterie, artillerie et cavalerie, pour conqurir le monde lunaire. A une heure du matin, le halage de la sonde n'tait pas encore achev. Dix mille pieds restaient dehors, ce qui ncessitait encore un travail de plusieurs heures. Suivant les ordres du commandant, les feux avaient t allums, et la pression montait dj. La _Susquehanna_ aurait pu partir l'instant mme. En ce moment--il tait une heure dix-sept minutes du matin--le lieutenant Bronsfield se disposait quitter le quart et regagner sa cabine, quand son attention fut attire par un sifflement lointain et tout fait inattendu. Ses camarades et lui crurent tout d'abord que ce sifflement tait produit par une fuite de vapeur; mais, relevant la tte, ils purent constater que ce bruit se produisait vers les couches les plus recules de l'air. Ils n'avaient pas eu le temps de s'interroger, que ce sifflement prenait une intensit effrayante, et soudain, leurs yeux blouis, apparut un bolide norme, enflamm par la rapidit de sa course, par son frottement sur les couches atmosphriques. Cette masse igne grandit leurs regards, s'abattit avec le bruit du tonnerre sur le beaupr de la corvette qu'elle brisa au ras de l'trave, et s'abma dans les flots avec une assourdissante rumeur! Quelques pieds plus prs, et la _Susquehanna_ sombrait corps et biens. A cet instant, le capitaine Blomsberry se montra demi vtu, et s'lanant sur le gaillard d'avant vers lequel s'taient prcipits ses officiers: Avec votre permission, messieurs, qu'est-il arriv? demanda-t-il. Et le midshipman, se faisant pour ainsi dire l'cho de tous, s'cria: Commandant, ce sont eux qui reviennent! XXI J.-T. Maston rappel L'motion fut grande bord de la _Susquehanna_. Officiers et matelots oubliaient ce danger terrible qu'ils venaient de courir, cette possibilit d'tre crass et couls par le fond. Ils ne songeaient qu' la catastrophe qui terminait ce voyage. Ainsi donc, la plus audacieuse entreprise des temps anciens et modernes cotait la vie aux hardis aventuriers qui l'avaient tente. Ce sont eux qui reviennent, avait dit le jeune midshipman, et tous l'avaient compris. Nul ne mettait en doute que ce bolide ne ft le projectile du Gun-Club. Quant aux voyageurs qu'il renfermait, les opinions taient partages sur leur sort. Ils sont morts! disait l'un. --Ils vivent, rpondait l'autre. La couche d'eau est profonde, et leur chute a t amortie. --Mais l'air leur a manqu, reprenait celui-ci, et ils ont d mourir asphyxis! --Brls! rpliquait celui-l. Le projectile n'tait plus qu'une masse incandescente en traversant l'atmosphre. --Qu'importe! rpondait-on unanimement. Vivants ou morts, il faut les tirer de l! Cependant le capitaine Blomsberry avait runi ses officiers, et, avec leur permission, il tenait conseil. Il s'agissait de prendre immdiatement un parti. Le plus press tait de repcher le projectile. Opration difficile, non impossible, pourtant. Mais la corvette manquait des engins ncessaires, qui devaient tre la fois puissants et prcis. On rsolut donc de la conduire au port le plus voisin et de donner avis au Gun-Club de la chute du boulet. Cette dtermination fut prise l'unanimit. Le choix du port dut tre discut. La cte voisine ne prsentait aucun atterrage sur le vingt-septime degr de latitude. Plus haut, au-dessus de la presqu'le de Monterey, se trouvait l'importante ville qui lui a donn son nom. Mais, assise sur les confins d'un vritable dsert, elle ne se reliait point l'intrieur par un rseau tlgraphique, et l'lectricit seule pouvait rpandre assez rapidement cette importante nouvelle. A quelques degrs au-dessus s'ouvrait la baie de San Francisco. Par la capitale du pays de l'or, les communications seraient faciles avec le centre de l'Union. En moins de deux jours, la _Susquehanna_, forant sa vapeur, pouvait tre arrive au port de San Francisco. Elle dut donc partir sans retard. Les feux taient pousss. On pouvait appareiller immdiatement. Deux mille brasses de sonde restaient encore par le fond. Le capitaine Blomsberry, ne voulant pas perdre un temps prcieux les haler, rsolut de couper sa ligne. Nous fixerons le bout sur une boue, dit-il, et cette boue nous indiquera le point prcis o le projectile est tomb. --D'ailleurs, rpondit le lieutenant Bronsfield, nous avons notre situation exacte: 27 7' de latitude nord et 41 37' de longitude ouest. --Bien, monsieur Bronsfield, rpondit le capitaine, et, avec votre permission, faites couper la ligne. Une forte boue, renforce encore par un accouplement d'espars, fut lance la surface de l'Ocan. Le bout de la ligne fut solidement frapp dessus, et, soumise seulement au va-et-vient de la houle, cette boue ne devait pas sensiblement driver. En ce moment, l'ingnieur fit prvenir le capitaine qu'il avait de la pression, et que l'on pouvait partir. Le capitaine le fit remercier de cette excellente communication. Puis il donna la route au nord-nord-est. La corvette, voluant, se dirigea toute vapeur vers la baie de San Francisco. Il tait trois heures du matin. Deux cent vingt lieues franchir, c'tait peu de chose pour une bonne marcheuse comme la _Susquehanna_. En trente-six heures, elle eut dvor cet intervalle, et le 14 dcembre, une heure vingt-sept minutes du soir, elle donnait dans la baie de San Francisco. A la vue de ce btiment de la marine nationale, arrivant grande vitesse, son beaupr ras, son mt de misaine tay, la curiosit publique s'mut singulirement. Une foule compacte fut bientt rassemble sur les quais, attendant le dbarquement. Aprs avoir mouill, le capitaine Blomsberry et le lieutenant Bronsfield descendirent dans un canot arm de huit avirons, qui les transporta rapidement terre. Ils sautrent sur le quai. Le tlgraphe! demandrent-ils sans rpondre aucunement aux mille questions qui leur taient adresses. L'officier de port les conduisit lui-mme au bureau tlgraphique, au milieu d'un immense concours de curieux. Blomsberry et Bronsfield entrrent dans le bureau, tandis que la foule s'crasait la porte. Quelques minutes plus tard, une dpche, en quadruple expdition, tait lance: 1 au secrtaire de la Marine, Washington; 2 au vice-prsident du Gun-Club, Baltimore; 3 l'honorable J.-T. Maston, Long's Peak, montagnes Rocheuses; 4 au sous-directeur de l'Observatoire de Cambridge, Massachusetts. Elle tait conue en ces termes: Par 20 degrs 7 minutes de latitude nord et 41 degrs 37 minutes de longitude ouest, ce 12 dcembre, une heure dix-sept minutes du matin, projectile de la Columbiad tomb dans le Pacifique. Envoyez instructions Blomsberry, commandant _Susquehanna_. Cinq minutes aprs, toute la ville de San Francisco connaissait la nouvelle. Avant six heures du soir, les divers tats de l'Union apprenaient la suprme catastrophe. Aprs minuit, par le cble, l'Europe entire savait le rsultat de la grande tentative amricaine. On renoncera peindre l'effet produit dans le monde entier par ce dnouement inattendu. Au reu de la dpche, le secrtaire de la Marine tlgraphia la _Susquehanna_ l'ordre d'attendre dans la baie de San Francisco, sans teindre ses feux. Jour et nuit, elle devait tre prte prendre la mer. L'Observatoire de Cambridge se runit en sance extraordinaire, et, avec cette srnit qui distingue les corps savants, il discuta paisiblement le point scientifique de la question. Au Gun-Club, il y eut explosion. Tous les artilleurs taient runis. Prcisment, le vice-prsident, l'honorable Wilcome, lisait cette dpche prmature, par laquelle J.-T. Maston et Belfast annonaient que le projectile venait d'tre aperu dans le gigantesque rflecteur de Long's Peak. Cette communication portait, en outre, que le boulet, retenu par l'attraction de la Lune, jouait le rle de sous-satellite dans le monde solaire. On connat maintenant la vrit sur ce point. Cependant, l'arrive de la dpche de Blomsberry, qui contredisait si formellement le tlgramme de J.-T. Maston, deux partis se formrent dans le sein du Gun-Club. D'un ct, le parti des gens qui admettaient la chute du projectile, et par consquent le retour des voyageurs. De l'autre, le parti de ceux qui, s'en tenant aux observations de Long's Peak, concluaient l'erreur du commandant de la _Susquehanna_. Pour ces derniers, le prtendu projectile n'tait qu'un bolide, rien qu'un bolide, un globe filant qui, dans sa chute, avait fracass l'avant de la corvette. On ne savait trop que rpondre leur argumentation, car la vitesse dont il tait anim avait d rendre trs difficile l'observation de ce mobile. Le commandant de la _Susquehanna_ et ses officiers avaient certainement pu se tromper de bonne foi. Un argument, nanmoins, militait en leur faveur: c'est que, si le projectile tait tomb sur la Terre, sa rencontre avec le sphrode terrestre n'avait pu s'oprer que sur ce vingt-septime degr de latitude nord, et--en tenant compte du temps coul et du mouvement de rotation de la Terre--, entre le quarante et unime et le quarante-deuxime degr de longitude ouest. Quoi qu'il en soit, il fut dcid l'unanimit, dans le Gun-Club, que Blomsberry frre, Bilsby et le major Elphiston gagneraient sans retard San Francisco, et aviseraient au moyen de retirer le projectile des profondeurs de l'Ocan. Ces hommes dvous partirent sans perdre un instant, et le rail-road, qui doit traverser bientt toute l'Amrique centrale, les conduisit Saint-Louis, o les attendaient de rapides coachs-mails. Presque au mme instant o le secrtaire de la Marine, le vice-prsident du Gun-Club et le sous-directeur de l'Observatoire recevaient la dpche de San Francisco, l'honorable J.-T. Maston prouvait la plus violente motion de toute son existence, motion que ne lui avait mme pas procur l'clatement de son clbre canon, et qui faillit, une fois de plus, lui coter la vie. On se rappelle que le secrtaire du Gun-Club tait parti quelques instants aprs le projectile--et presque aussi vite que lui--pour le poste de Long's Peak dans les montagnes Rocheuses. Le savant J. Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, l'accompagnait. Arrivs la station, les deux amis s'taient installs sommairement, et ne quittaient plus le sommet de leur norme tlescope. On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait t tabli dans les conditions des rflecteurs appels front view par les Anglais. Cette disposition ne faisait subir qu'une seule rflexion aux objets, et en rendait, consquemment, la vision plus claire. Il en rsultait que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, taient placs la partie suprieure de l'instrument et non la partie infrieure. Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-d'oeuvre de lgret, et au-dessous d'eux s'ouvrait ce puits de mtal termin par le miroir mtallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur. Or, c'tait sur l'troite plate-forme dispose au-dessus du tlescope, que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour qui drobait la Lune leurs regards, et les nuages qui la voilaient obstinment pendant la nuit. Quelle fut donc leur joie, quand, aprs quelques jours d'attente, dans la nuit du 5 dcembre, ils aperurent le vhicule qui emportait leurs amis dans l'espace! A cette joie succda une dception profonde, lorsque, se fiant des observations incompltes, ils lancrent, avec leur premier tlgramme travers le monde, cette affirmation errone qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un orbe immutable. Depuis cet instant, le boulet ne s'tait plus montr leurs yeux, disparition d'autant plus explicable, qu'il passait alors derrire le disque invisible de la Lune. Mais quand il dut rapparatre sur le disque visible, que l'on juge alors de l'impatience du bouillant J.-T. Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui! A chaque minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne la revoyaient pas! De l, entre eux, des discussions incessantes, de violentes disputes. Belfast affirmant que le projectile n'tait pas apparent, J.-T. Maston soutenant qu'il lui crevait les yeux!. C'est le boulet! rptait J.-T. Maston. --Non! rpondait Belfast. C'est une avalanche qui se dtache d'une montagne lunaire! --Eh bien, on le verra demain. --Non! on ne le verra plus! Il est entran dans l'espace. --Si! --Non! Et dans ces moments o les interjections pleuvaient comme grle, l'irritabilit bien connue du secrtaire du Gun-Club constituait un danger permanent pour l'honorable Belfast. Cette existence deux serait bientt devenue impossible; mais un vnement inattendu coupa court ces ternelles discussions. Pendant la nuit du 14 au 15 dcembre, les deux irrconciliables amis taient occups observer le disque lunaire. J.-T. Maston injuriait, suivant sa coutume, le savant Belfast, qui se montait de son ct. Le secrtaire du Gun-Club soutenait pour la millime fois qu'il venait d'apercevoir le projectile, ajoutant mme que la face de Michel Ardan s'tait montre travers un des hublots. Il appuyait encore son argumentation par une srie de gestes que son redoutable crochet rendait fort inquitants. En ce moment, le domestique de Belfast apparut sur la plate-forme--il tait dix heures du soir--, et il lui remit une dpche. C'tait le tlgramme du commandant de la _Susquehanna_. Belfast dchira l'enveloppe, lut, et poussa un cri. Hein! fit J.-T. Maston. --Le boulet! --Eh bien? --Il est retomb sur la Terre! Un nouveau cri, un hurlement cette fois, lui rpondit. Il se tourna vers J.-T. Maston. L'infortun, imprudemment pench sur le tube de mtal, avait disparu dans l'immense tlescope! Une chute de deux cent quatre-vingts pieds! Belfast, perdu, se prcipita vers l'orifice du rflecteur. Il respira, J.-T. Maston, retenu par son crochet de mtal, se tenait l'un des trsillons qui maintenaient l'cartement du tlescope. Il poussait des cris formidables. Belfast appela. Ses aides accoururent. Des palans furent installs, et on hissa, non sans peine, l'imprudent secrtaire du Gun-Club. Il reparut sans accident l'orifice suprieur. Hein! dit-il, si j'avais cass le miroir! --Vous l'auriez pay, rpondit svrement Belfast. --Et ce damn boulet est tomb? demanda J.-T. Maston. --Dans le Pacifique! --Partons. Un quart d'heure aprs, les deux savants descendaient la pente des montagnes Rocheuses, et deux jours aprs, en mme temps que leurs amis du Gun-Club, ils arrivaient San Francisco, ayant crev cinq chevaux sur leur route. Elphiston, Blomsberry frre, Bilsby, s'taient prcipits vers eux leur arrive. Que faire? s'crirent-ils. --Repcher le boulet, rpondit J.-T. Maston, et le plus tt possible! XXII Le sauvetage L'endroit mme o le projectile s'tait abm sous les flots tait connu exactement. Les instruments pour le saisir et le ramener la surface de l'Ocan manquaient encore. Il fallait les inventer, puis les fabriquer. Les ingnieurs amricains ne pouvaient tre embarrasss de si peu. Les grappins une fois tablis et la vapeur aidant, ils taient assurs de relever le projectile, malgr son poids, que diminuait d'ailleurs la densit du liquide au milieu duquel il tait plong. Mais repcher le boulet ne suffisait pas. Il fallait agir promptement dans l'intrt des voyageurs. Personne ne mettait en doute qu'ils ne fussent encore vivants. Oui! rptait incessamment J.-T. Maston, dont la confiance gagnait tout le monde, ce sont des gens adroits que nos amis, et ils ne peuvent tre tombs comme des imbciles. Ils sont vivants, bien vivants, mais il faut se hter pour les retrouver tels. Les vivres, l'eau, ce n'est pas ce qui m'inquite! Ils en ont pour longtemps! Mais l'air, l'air! Voil ce qui leur manquera bientt. Donc vite, vite! Et l'on allait vite. On appropriait la _Susquehanna_ pour sa nouvelle destination. Ses puissantes machines furent disposes pour tre mises sur les chanes de halage. Le projectile en aluminium ne pesait que dix-neuf mille deux cent cinquante livres, poids bien infrieur celui du cble transatlantique qui fut relev dans des conditions pareilles. La seule difficult tait donc de repcher un boulet cylindro-conique que ses parois lisses rendaient difficile crocher. Dans ce but, l'ingnieur Murchison, accouru San Francisco, fit tablir d'normes grappins d'un systme automatique qui ne devaient plus lcher le projectile, s'ils parvenaient le saisir dans leurs pinces puissantes. Il fit aussi prparer des scaphandres qui, sous leur enveloppe impermable et rsistante, permettaient aux plongeurs de reconnatre le fond de la mer. Il embarqua galement bord de la _Susquehanna_ des appareils air comprim, trs ingnieusement imagins. C'taient de vritables chambres, perces de hublots, et que l'eau, introduite dans certains compartiments, pouvait entraner de grandes profondeurs. Ces appareils existaient San Francisco, o ils avaient servi la construction d'une digue sous-marine. Et c'tait fort heureux, car le temps et manqu pour les construire. Cependant, malgr la perfection de ces appareils, malgr l'ingniosit des savants chargs de les employer, le succs de l'opration n'tait rien moins qu'assur. Que de chances incertaines, puisqu'il s'agissait de reprendre ce projectile vingt mille pieds sous les eaux! Puis, lors mme que le boulet serait ramen la surface, comment ses voyageurs auraient-ils support ce choc terrible que vingt mille pieds d'eau n'avaient peut-tre pas suffisamment amorti? Enfin, il fallait agir au plus vite. J.-T. Maston pressait jour et nuit ses ouvriers. Il tait prt, lui, soit endosser le scaphandre, soit essayer les appareils air, pour reconnatre la situation de ses courageux amis. Cependant, malgr toute la diligence dploye pour la confection des divers engins, malgr les sommes considrables qui furent mises la disposition du Gun-Club par le gouvernement de l'Union, cinq longs jours, cinq sicles! s'coulrent avant que ces prparatifs fussent termins. Pendant ce temps, l'opinion publique tait surexcite au plus haut point. Des tlgrammes s'changeaient incessamment dans le monde entier par les fils et les cbles lectriques. Le sauvetage de Barbicane, de Nicholl et de Michel Ardan tait une affaire internationale. Tous les peuples qui avaient souscrit l'emprunt du Gun-Club s'intressaient directement au salut des voyageurs. Enfin, les chanes de halage, les chambres air, les grappins automatiques furent embarqus bord de la _Susquehanna_. J.-T. Maston, l'ingnieur Murchison, les dlgus du Gun-Club occupaient dj leur cabine. Il n'y avait plus qu' partir. Le 21 dcembre, huit heures du soir, la corvette appareilla par une belle mer, une brise de nord-est et un froid assez vif. Toute la population de San Francisco se pressait sur les quais, mue, muette cependant, rservant ses hurrahs pour le retour. La vapeur fut pousse son maximum de tension, et l'hlice de la _Susquehanna_ l'entrana rapidement hors de la baie. Inutile de raconter les conversations du bord entre les officiers, les matelots, les passagers. Tous ces hommes n'avaient qu'une seule pense. Tous ces coeurs palpitaient sous la mme motion. Pendant que l'on courait leur secours, que faisaient Barbicane et ses compagnons? Que devenaient-ils? taient-ils en tat de tenter quelque audacieuse manoeuvre pour conqurir leur libert? Nul n'et pu le dire. La vrit est que tout moyen et chou! Immerg prs de deux lieues sous l'Ocan, cette prison de mtal dfiait les efforts de ses prisonniers. Le 23 dcembre, huit heures du matin, aprs une traverse rapide, la _Susquehanna_ devait tre arrive sur le lieu du sinistre. Il fallut attendre midi pour obtenir un relvement exact. La boue sur laquelle tait frappe la ligne de sonde n'avait pas encore t reconnue. A midi, le capitaine Blomsberry, aid de ses officiers qui contrlaient l'observation, fit son point en prsence des dlgus du Gun-Club. Il y eut alors un moment d'anxit. Sa position dtermine, la _Susquehanna_ se trouvait dans l'ouest, quelques minutes de l'endroit mme o le projectile avait disparu sous les flots. La direction de la corvette fut donc donne de manire gagner ce point prcis. A midi quarante-sept minutes, on eut connaissance de la boue. Elle tait en parfait tat et devait avoir peu driv. Enfin! s'cria J.-T. Maston. --Nous allons commencer? demanda le capitaine Blomsberry. --Sans perdre une seconde, rpondit J.-T. Maston. Toutes les prcautions furent prises pour maintenir la corvette dans une immobilit complte. Avant de chercher saisir le projectile, l'ingnieur Murchison voulut d'abord reconnatre sa position sur le fond ocanique. Les appareils sous-marins, destins cette recherche, reurent leur approvisionnement d'air. Le maniement de ces engins n'est pas sans danger, car, vingt mille pieds au-dessous de la surface des eaux et sous des pressions aussi considrables, ils sont exposs des ruptures dont les consquences seraient terribles. J.-T. Maston, Blomsberry frre, l'ingnieur Murchison, sans se soucier de ces dangers, prirent place dans les chambres air. Le commandant plac sur sa passerelle, prsidait l'opration, prt stopper ou haler ses chanes au moindre signal. L'hlice avait t dsembraye, et toute la force des machines porte sur le cabestan eut rapidement ramen les appareils bord. La descente commena une heure vingt-cinq minutes du soir, et la chambre, entrane par ses rservoirs remplis d'eau, disparut sous la surface de l'Ocan. L'motion des officiers et des matelots du bord se partageait maintenant entre les prisonniers du projectile et les prisonniers de l'appareil sous-marin. Quant ceux-ci, ils s'oubliaient eux-mmes, et, colls aux vitres des hublots, ils observaient attentivement ces masses liquides qu'ils traversaient. La descente fut rapide. A deux heures dix-sept minutes, J.-T. Maston et ses compagnons avaient atteint le fond du Pacifique. Mais ils ne virent rien, si ce n'est cet aride dsert que ni la faune ni la flore marine n'animaient plus. A la lumire de leurs lampes munies de rflecteurs puissants, ils pouvaient observer les sombres couches de l'eau dans un rayon assez tendu, mais le projectile restait invisible leurs yeux. L'impatience de ces hardis plongeurs ne saurait se dcrire. Leur appareil tant en communication lectrique avec la corvette, ils firent un signal convenu, et la _Susquehanna_ promena sur l'espace d'un mille leur chambre suspendue quelques mtres au-dessus du sol. Ils explorrent ainsi toute la plaine sous-marine, tromps chaque instant par des illusions d'optique qui leur brisaient le coeur. Ici un rocher, l une extumescence du fond, leur apparaissaient comme le projectile tant cherch; puis, ils reconnaissaient bientt leur erreur et se dsespraient. Mais o sont-ils? o sont-ils? s'criait J.-T. Maston. Et le pauvre homme appelait grands cris Nicholl, Barbicane, Michel Ardan, comme si ses infortuns amis eussent pu l'entendre ou lui rpondre travers cet impntrable milieu! La recherche continua dans ces conditions, jusqu'au moment o l'air vici de l'appareil obligea les plongeurs remonter. Le halage commena vers six heures du soir, et ne fut pas termin avant minuit. A demain, dit J.-T. Maston, en prenant pied sur le pont de la corvette. --Oui, rpondit le capitaine Blomsberry. --Et une autre place. --Oui. J.-T. Maston ne doutait pas encore du succs, mais dj ses compagnons, que ne grisait plus l'animation des premires heures, comprenaient toute la difficult de l'entreprise. Ce qui semblait facile San Francisco, paraissait ici, en plein Ocan, presque irralisable. Les chances de russite diminuaient dans une grande proportion, et c'est au hasard seul qu'il fallait demander la rencontre du projectile. Le lendemain, 24 dcembre, malgr les fatigues de la veille, l'opration fut reprise. La corvette se dplaa de quelques minutes dans l'ouest, et l'appareil, pourvu d'air, entrana de nouveau les mmes explorateurs dans les profondeurs de l'Ocan. Toute la journe se passa en infructueuses recherches. Le lit de la mer tait dsert. La journe du 25 n'amena aucun rsultat. Aucun, celle du 26. C'tait dsesprant. On songeait ces malheureux enferms dans le boulet depuis vingt-six jours! Peut-tre, en ce moment, sentaient-ils les premires atteintes de l'asphyxie, si toutefois ils avaient chapp aux dangers de leur chute! L'air s'puisait, et, sans doute, avec l'air, le courage, le moral! L'air, c'est possible, rpondait invariablement J.-T. Maston, mais le moral, jamais. Le 28, aprs deux autres jours de recherches, tout espoir tait perdu. Ce boulet, c'tait un atome dans l'immensit de la mer! Il fallait renoncer le retrouver. Cependant, J.-T. Maston ne voulait pas entendre parler de dpart. Il ne voulait pas abandonner la place sans avoir au moins reconnu le tombeau de ses amis. Mais le commandant Blomsberry ne pouvait s'obstiner davantage, et, malgr les rclamations du digne secrtaire, il dut donner l'ordre d'appareiller. Le 29 dcembre, neuf heures du matin, la _Susquehanna_, le cap au nord-est, reprit route vers la baie de San Francisco. Il tait dix heures du matin. La corvette s'loignait sous petite vapeur et comme regret du lieu de la catastrophe, quand le matelot, mont sur les barres du perroquet, qui observait la mer, cria tout coup: Une boue par le travers sous le vent nous. Les officiers regardrent dans la direction indique. Avec leurs lunettes, ils reconnurent que l'objet signal avait, en effet, l'apparence de ces boues qui servent baliser les passes des baies ou des rivires. Mais, dtail singulier, un pavillon, flottant au vent, surmontait son cne qui mergeait de cinq six pieds. Cette boue resplendissait sous les rayons du soleil, comme si ses parois eussent t faites de plaques d'argent. Le commandant Blomsberry, J.-T. Maston, les dlgus du Gun-Club, taient monts sur la passerelle, et ils examinaient cet objet errant l'aventure sur les flots. Tous regardaient avec une anxit fivreuse, mais en silence. Aucun n'osait formuler la pense qui venait l'esprit de tous. La corvette s'approcha moins de deux encblures de l'objet. Un frmissement courut dans tout son quipage. Ce pavillon tait le pavillon amricain! En ce moment, un vritable rugissement se fit entendre. C'tait le brave J.-T. Maston, qui venait de tomber comme une masse. Oubliant d'une part, que son bras droit tait remplac par un crochet de fer, de l'autre, qu'une simple calotte en gutta-percha recouvrait sa bote crnienne, il venait de se porter un coup formidable. On se prcipita vers lui. On le releva. On le rappela la vie. Et quelles furent ses premires paroles? Ah! triples brutes! quadruples idiots! quintuples boobys que nous sommes! --Qu'y a-t-il? s'cria-t-on autour de lui. --Ce qu'il y a?... --Mais parlez donc. --Il y a, imbciles, hurla le terrible secrtaire, il y a que le boulet ne pse que dix-neuf mille deux cent cinquante livres! --Eh bien! --Et qu'il dplace vingt-huit tonneaux, autrement dit cinquante-six mille livres, et que, par consquent, _il surnage!_ Ah! comme le digne homme souligna ce verbe surnager! Et c'tait la vrit! Tous, oui! tous ces savants avaient oubli cette loi fondamentale: c'est que par suite de sa lgret spcifique, le projectile, aprs avoir t entran par sa chute jusqu'aux plus grandes profondeurs de l'Ocan, avait d naturellement revenir la surface! Et maintenant, il flottait tranquillement au gr des flots... Les embarcations avaient t mises la mer. J.-T. Maston et ses amis s'y taient prcipits. L'motion tait porte au comble. Tous les coeurs palpitaient, tandis que les canots s'avanaient vers le projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts? Des vivants, oui! des vivants, moins que la mort n'et frapp Barbicane et ses deux amis depuis qu'ils avaient arbor ce pavillon! Un profond silence rgnait sur les embarcations. Tous les coeurs haletaient. Les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile tait ouvert. Quelques morceaux de vitre, rests dans l'encastrement, prouvaient qu'elle avait t casse. Ce hublot se trouvait actuellement plac la hauteur de cinq pieds au-dessus des flots. Une embarcation accosta, celle de J.-T. Maston. J.-T. Maston se prcipita la vitre brise... En ce moment, on entendit une voix joyeuse et claire, la voix de Michel Ardan, qui s'criait avec l'accent de la victoire: Blanc partout, Barbicane, blanc partout! Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos. XXIII Pour finir On se rappelle l'immense sympathie qui avait accompagn les trois voyageurs leur dpart. Si au dbut de l'entreprise ils avaient excit une telle motion dans l'ancien et le nouveau monde, quel enthousiasme devait accueillir leur retour? Ces millions de spectateurs qui avaient envahi la presqu'le floridienne ne se prcipiteraient-ils pas au-devant de ces sublimes aventuriers? Ces lgions d'trangers, accourus de tous les points du globe vers les rivages amricains, quitteraient-elles le territoire de l'Union sans avoir revu Barbicane, Nicholl et Michel Ardan? Non, et l'ardente passion du public devait dignement rpondre la grandeur de l'entreprise. Des cratures humaines qui avaient quitt le sphrode terrestre, qui revenaient aprs cet trange voyage dans les espaces clestes, ne pouvaient manquer d'tre reus comme le sera le prophte lie quand il redescendra sur la Terre. Les voir d'abord, les entendre ensuite, tel tait le voeu gnral. Ce voeu devait tre ralis trs promptement pour la presque unanimit des habitants de l'Union. Barbicane, Michel Ardan, Nicholl, les dlgus du Gun-Club, revenus sans retard Baltimore, y furent accueillis avec un enthousiasme indescriptible. Les notes de voyage du prsident Barbicane taient prtes tre livres la publicit. Le _New York Herald_ acheta ce manuscrit un prix qui n'est pas encore connu, mais dont l'importance doit tre excessive. En effet, pendant la publication du _Voyage la Lune_, le tirage de ce journal monta jusqu' cinq millions d'exemplaires. Trois jours aprs le retour des voyageurs sur la Terre, les moindres dtails de leur expdition taient connus. Il ne restait plus qu' voir les hros de cette surhumaine entreprise. L'exploration de Barbicane et de ses amis autour de la Lune avait permis de contrler les diverses thories admises au sujet du satellite terrestre. Ces savants avaient observ _de visu_, et dans des conditions toutes particulires. On savait maintenant quels systmes devaient tre rejets, quels admis, sur la formation de cet astre, sur son origine, sur son habitabilit. Son pass, son prsent, son avenir, avaient mme livr leurs derniers secrets. Que pouvait-on objecter des observateurs consciencieux qui relevrent moins de quarante kilomtres cette curieuse montagne de Tycho, le plus trange systme de l'orographie lunaire? Que rpondre ces savants dont les regards s'taient plongs dans les abmes du cirque de Platon? Comment contredire ces audacieux que les hasards de leur tentative avaient entrans au-dessus de cette face invisible du disque, qu'aucun oeil humain n'avait entrevue jusqu'alors? C'tait maintenant leur droit d'imposer ses limites cette science slnographique qui avait recompos le monde lunaire comme Cuvier le squelette d'un fossile, et de dire: La Lune fut ceci, un monde habitable et habit antrieurement la Terre! La Lune est cela, un monde inhabitable et maintenant inhabit! Pour fter le retour du plus illustre de ses membres et de ses deux compagnons, le Gun-Club songea leur donner un banquet, mais un banquet digne de ces triomphateurs, digne du peuple amricain, et dans des conditions telles que tous les habitants de l'Union pussent directement y prendre part. Toutes les ttes de ligne des rails-roads de l'tat furent runies entre elles par des rails volants. Puis, dans toutes les gares, pavoises des mmes drapeaux, dcores des mmes ornements, se dressrent des tables uniformment servies. A certaines heures, successivement calcules, releves sur des horloges lectriques qui battaient la seconde au mme instant, les populations furent convies prendre place aux tables du banquet. Pendant quatre jours, du 5 au 9 janvier, les trains furent suspendus, comme ils le sont le dimanche, sur les railways de l'Union, et toutes les voies restrent libres. Seule une locomotive grande vitesse, entranant un wagon d'honneur, eut le droit de circuler pendant ces quatre jours sur les chemins de fer des tats-Unis. La locomotive, monte par un chauffeur et un mcanicien, portait, par grce insigne, l'honorable J.-T. Maston, secrtaire du Gun-Club. Le wagon tait rserv au prsident Barbicane, au capitaine Nicholl et Michel Ardan. Au coup de sifflet du mcanicien, aprs les hurrah, les hip et toutes les onomatopes admiratives de la langue amricaine, le train quitta la gare de Baltimore. Il marchait avec une vitesse de quatre-vingts lieues l'heure. Mais qu'tait cette vitesse compare celle qui avait entran les trois hros au sortir de la Columbiad? Ainsi, ils allrent d'une ville l'autre, trouvant les populations attables sur leur passage, les saluant des mmes acclamations, leur prodiguant les mmes bravos. Ils parcoururent ainsi l'est de l'Union travers la Pennsylvanie, le Connecticut, le Massachusetts, le Vermont, le Maine et le Nouveau-Brunswick; ils traversrent le nord et l'ouest par le New York, l'Ohio, le Michigan et le Wisconsin; ils redescendirent au sud par l'Illinois, le Missouri, l'Arkansas, le Texas et la Louisiane; ils coururent au sud-est par l'Alabama et la Floride; ils remontrent par la Georgie et les Carolines; ils visitrent le centre par le Tennessee, le Kentucky, la Virginie, l'Indiana; puis, aprs la station de Washington, ils rentrrent Baltimore, et pendant quatre jours, ils purent croire que les tats-Unis d'Amrique, attabls un unique et immense banquet, les saluaient simultanment des mmes hurrahs! L'apothose tait digne de ces trois hros que la Fable et mis au rang des demi-dieux. Et maintenant, cette tentative sans prcdents dans les annales des voyages amnera-t-elle quelque rsultat pratique? tablira-t-on jamais des communications directes avec la Lune? Fondera-t-on un service de navigation travers l'espace, qui desservira le monde solaire? Ira-t-on d'une plante une plante, de Jupiter Mercure, et plus tard d'une toile une autre, de la Polaire Sirius? Un mode de locomotion permettra-t-il de visiter ces soleils qui fourmillent au firmament? A ces questions, on ne saurait rpondre. Mais, connaissant l'audacieuse ingniosit de la race anglo-saxonne, personne ne s'tonnera que les Amricains aient cherch tirer parti de la tentative du prsident Barbicane. Aussi, quelque temps aprs le retour des voyageurs, le public accueillit-il avec une faveur marque les annonces d'une Socit en commandite (limited), au capital de cent millions de dollars, divis en cent mille actions de mille dollars chacune, sous le nom de _Socit nationale des Communications interstellaires_. Prsident, Barbicane; vice-prsident, le capitaine Nicholl; secrtaire de l'administration, J.-T. Maston; directeur des mouvements, Michel Ardan. Et comme il est dans le temprament amricain de tout prvoir en affaires, mme la faillite, l'honorable Harry Troloppe, juge commissaire, et Francis Dayton, syndic, taient nomms d'avance! FIN End of the Project Gutenberg EBook of Autour de la Lune, by Jules Verne License: Share Alike