Produced by William Butcher, Carlo Traverso and the Distributed Proofreaders Team. AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS PAR JULES VERNE PREMIRE PARTIE LES ANGLAIS AU PLE NORD CHAPITRE PREMIER. LE FORWARD. Demain, la mare descendante, le brick _le Forward_, capitaine, K.Z., second, Richard Shandon, partira de New Princes Docks pour une destination inconnue. Voil ce que l'on avait pu lire dans le _Liverpool Herald_ du 5 avril 1860. Le dpart d'un brick est un vnement de peu d'importance pour le port le plus commerant de l'Angleterre. Qui s'en apercevrait au milieu des navires de tout tonnage et de toute nationalit, que deux lieues de bassins flot ont de la peine contenir? Cependant, le 6 avril, ds le matin, une foule considrable couvrait les quais de New Princes Docks; l'innombrable corporation des marins de la ville semblait s'y tre donn rendez-vous. Les ouvriers des warfs environnants avaient abandonn leurs travaux, les ngociants leurs sombres comptoirs, les marchands leurs magasins dserts. Les omnibus multicolores, qui longent le mur extrieur des bassins, dversaient chaque minute leur cargaison de curieux; la ville ne paraissait plus avoir qu'une seule proccupation: assister au dpart du _Forward_. _Le Forward_ tait un brick de cent soixante-dix tonneaux, muni d'une hlice et d'une machine a vapeur de la force de cent vingt chevaux. On l'et volontiers confondu avec les autres bricks du port. Mais, s'il n'offrait rien d'extraordinaire aux yeux du public, les connaisseurs remarquaient en lui certaines particularits auxquelles un marin ne pouvait se mprendre. Aussi, bord du _Nautilus_, ancr non loin, un groupe de matelots se livrait-il mille conjectures sur la destination du _Forward_. Que penser, disait l'un, de cette mture? il n'est pas d'usage, pourtant, que les navires vapeur soient si largement voils. --Il faut, rpondit un quartier-matre large figure rouge, il faut que ce btiment-l compte plus sur ses mts que sur sa machine, et s'il a donn un tel dveloppement ses hautes voiles, c'est sans doute parce que les basses seront souvent masques. Ainsi donc, ce n'est pas douteux pour moi, _le Forward_ est destin aux mers arctiques ou antarctiques, l o les montagnes de glace arrtent le vent plus qu'il ne convient un brave et solide navire. --Vous devez avoir raison, matre Cornhill, reprit un troisime matelot. Avez-vous remarqu aussi cette trave qui tombe droit la mer? --Ajoute, dit matre Cornhill, qu'elle est revtue d'un tranchant d'acier fondu affil comme un rasoir, et capable de couper un trois-ponts en deux, si _le Forward_, lanc toute vitesse, l'abordait par le travers. --Bien sr, rpondit un pilote de la Mersey, car ce brick-l file joliment ses quatorze noeuds l'heure avec son hlice. C'tait merveille de le voir fendre le courant, quand il a fait ses essais. Croyez-moi, c'est un fin marcheur. --Et la voile, il n'est gure embarrass non plus, reprit matre Cornhill; il va droit dans le vent et gouverne la main! Voyez-vous, ce bateau-l va tter des mers polaires, ou je ne m'appelle pas de mon nom! Et tenez, encore un dtail! Avez-vous remarqu la large jaumire par laquelle passe la tte de son gouvernail? --C'est ma foi vrai, rpondirent les interlocuteurs de matre Cornhill; mais qu'est-ce que cela prouve? --Cela prouve, mes garons, riposta le matre avec une ddaigneuse satisfaction, que vous ne savez ni voir ni rflchir; cela prouve qu'on a voulu donner du jeu la tte de ce gouvernail afin qu'il pt tre facilement plac ou dplac. Or, ignorez-vous qu'au milieu des glaces, c'est une manoeuvre qui se reproduit souvent? --Parfaitement raisonn, rpondirent les matelots du _Nautilus_. --Et d'ailleurs, reprit l'un d'eux, le chargement de ce brick confirme l'opinion de matre Cornhill. Je le tiens de Clifton qui s'est bravement embarqu. _Le Forward_ emporte des vivres pour cinq ou six ans, et du charbon en consquence. Charbon et vivres, c'est l toute sa cargaison, avec une pacotille de vtements de laine et de peaux de phoque. --Eh bien, fit matre Cornhill, il n'y a plus en douter; mais enfin l'ami, puisque tu connais Clifton, Clifton ne t'a-t-il rien dit de sa destination? --Il n'a rien pu me dire; il l'ignore; l'quipage est engag comme cela. O va-t-il? Il ne le saura gure que lorsqu'il sera arriv. --Et encore, rpondit un incrdule, s'ils vont au diable, comme cela m'en a tout l'air. --Mais aussi quelle paye, reprit l'ami de Clifton. en s'animant, quelle haute paye! cinq fois plus forte que la paye habituelle! Ah! sans cela, Richard Shandon n'aurait trouv personne pour s'engager dans des circonstances pareilles! Un btiment d'une forme trange qui va on ne sait o, et n'a pas l'air de vouloir beaucoup revenir! Pour mon compte, cela ne m'aurait gure convenu. --Convenu ou non, l'ami, rpliqua matre Cornhill, tu n'aurais jamais pu faire partie de l'quipage du _Forward_. --Et pourquoi cela? --Parce que tu n'es pas dans les conditions requises, Je me suis laiss dire que les gens maris en taient exclus. Or tu es dans la grande catgorie. Donc, tu n'as pas besoin de faire la petite bouche, ce qui, de ta part d'ailleurs, serait un vritable tour de force. Le matelot, ainsi interpell, se prit rire avec ses camarades, montrant ainsi combien la plaisanterie de matre Cornhill tait juste. Il n'y a pas jusqu'au nom de ce btiment, reprit Cornhill satisfait de lui-mme, qui ne soit terriblement audacieux! _Le Forward_[1], _forward_ jusqu'o? Sans compter qu'on ne connat pas son capitaine, ce brick-l? [1] _Forward_, en avant. --Mais si, on le connat, rpondit un jeune matelot de figure assez nave. --Comment! on le connat? --Sans doute. --Petit, fit Cornhill, en es-tu croire que Shandon soit le capitaine du _Forward?_ --Mais, rpliqua le jeune marin... --Sache donc que Shandon est le commander[1], pas autre chose; c'est un brave et hardi marin, un baleinier qui a fait ses preuves, un solide compre, digne en tout de commander, mais enfin il ne commande pas; il n'est pas plus capitaine que toi ou moi, sauf mon respect! Et quant celui qui sera matre aprs Dieu bord, il ne le connat pas davantage. Lorsque le moment en sera venu, le vrai capitaine apparatra on ne sait comment et de je ne sais quel rivage des deux mondes, car Richard Shandon n'a pas dit et n'a pas eu la permission de dire vers quel point du globe il dirigerait son btiment. [1] Second d'un btiment anglais. --Cependant, matre Cornhill, reprit le jeune marin, je vous assure qu'il y a eu quelqu'un de prsent bord, quelqu'un annonc dans la lettre o la place de second tait offerte M. Shandon! --Comment! riposta Cornhill en fronant le sourcil, tu vas me soutenir que _le Forward_ a un capitaine bord? --Mais oui, matre Cornhill. --Tu me dis cela, moi! --Sans doute, puisque je le tiens de Johnson, le matre d'quipage. --De matre Johnson? --Sans doute; il me l'a dit moi-mme! --Il te l'a dit? Johnson? --Non-seulement il m'a dit la chose, mais il m'a montr le capitaine. --Il te l'a montr! rpliqua Cornhill stupfait. --Il me l'a montr. --Et tu l'as vu? --Vu de mes propres yeux. --Et qui est-ce? --C'est un chien. --Un chien! --Un chien quatre pattes. --Oui. La stupfaction fut grande parmi les marins du _Nautilus_. En toute autre circonstance, ils eussent clat de rire. Un chien capitaine d'un brick de cent soixante-dix tonneaux! il y avait l de quoi touffer! Mais, ma foi, _le Forward_ tait un btiment si extraordinaire, qu'il fallait y regarder deux fois avant de rire, avant de nier. D'ailleurs, matre Cornhill lui-mme ne riait pas. Et c'est Johnson qui t'a montr ce capitaine d'un genre si nouveau, ce chien? reprit-il en s'adressant au jeune matelot. Et tu l'as vu?... --Comme je vous vois, sauf votre respect! --Eh bien, qu'en pensez-vous? demandrent les matelots matre Cornhill. --Je ne pense rien, rpondit brusquement ce dernier, je ne pense rien, sinon que _le Forward_ est un vaisseau du diable, ou de fous mettre Bedlam! Les matelots continurent regarder silencieusement _le Forward_, dont les prparatifs de dpart touchaient leur fin; et pas un ne se rencontra parmi eux prtendre que le matre d'quipage Johnson se ft moqu du jeune marin. Cette histoire de chien avait dj fait son chemin dans la ville, et parmi la foule des curieux plus d'un cherchait des yeux ce _captain-dog_, qui n'tait pas loign de le croire un animal surnaturel. Depuis plusieurs mois d'ailleurs, _le Forward_ attirait l'attention publique; ce qu'il y avait d'un peu extraordinaire dans sa construction, le mystre qui l'enveloppait, l'incognito gard par son capitaine, la faon dont Richard Shandon reut la proposition de diriger son armement, le choix apport la composition de l'quipage, cette destination inconnue peine souponne de quelques-uns, tout contribuait donner ce brick une allure plus qu'trange. Pour un penseur, un rveur, un philosophe, au surplus, rien d'mouvant comme un btiment en partance; l'imagination le suit volontiers dans ses luttes avec la mer, dans ses combats livrs aux vents, dans cette course aventureuse qui ne finit pas toujours au port, et pour peu qu'un incident inaccoutum se produise, le navire se prsente sous une forme fantastique, mme aux esprits rebelles en matire de fantaisie. Ainsi du _Forward_. Et si le commun des spectateurs ne put faire les savantes remarques de matre Cornhill, les on dit accumuls pendant trois mois suffirent dfrayer les conversations liverpooliennes. Le brick avait t mis en chantier Birkenhead, vritable faubourg de la ville, situ sur la rive gauche de la Mersey, et mis en communication avec le port par le va-et-vient incessant des barques vapeur. Le constructeur, Scott & Co., l'un des plus habiles de l'Angleterre, avait reu de Richard Shandon un devis et un plan dtaill, o le tonnage, les dimensions, le gabarit du brick taient donns avec le plus grand soin. On devinait dans ce projet la perspicacit d'un marin consomm. Shandon ayant des fonds considrables sa disposition, les travaux commencrent, et, suivant la recommandation du propritaire inconnu, on alla rapidement. Le brick fut construit avec une solidit toute preuve; il tait videmment appel rsister d'normes pressions, car sa membrure en bois de teack, sorte de chne des Indes remarquable par son extrme duret, fut en outre relie par de fortes armatures de fer. On se demandait mme dans le monde des marins pourquoi la coque d'un navire tabli dans ces conditions de rsistance n'tait pas faite de tle, comme celle des autres btiments vapeur. A cela, on rpondait que l'ingnieur mystrieux avait ses raisons pour agir ainsi. Peu peu le brick prit figure sur le chantier, et ses qualits de force et de finesse frapprent les connaisseurs. Ainsi que l'avaient remarqu les matelots du _Nautilus_, son trave faisait un angle droit avec la quille; elle tait revtue, non d'un peron, mais d'un tranchant d'acier fondu dans les ateliers de R. Hawthorn de Newcastle. Cette proue de mtal, resplendissant au soleil, donnait un air particulier au brick, bien qu'il n'et rien d'absolument militaire. Cependant un canon du calibre 16 fut install sur le gaillard d'avant; mont sur pivot, il pouvait tre facilement point dans toutes les directions; il faut ajouter qu'il en tait du canon comme de l'trave; ils avaient beau faire tous les deux, ils n'avaient rien de positivement guerrier. Mais si le brick n'tait pas un navire de guerre, ni un btiment de commerce, ni un yacht de plaisance, car on ne fait pas des promenades avec six ans d'approvisionnement dans sa cale, qu'tait-ce donc? Un navire destin la recherche de _l'Erebus_ et du _Terror_, et de sir John Franklin? Pas davantage, car en 1859, l'anne prcdente, le commandant MacClintock tait revenu des mers arctiques, rapportant la preuve certaine de la perte de cette malheureuse expdition. _Le Forward_ voulait-il donc tenter encore le fameux passage du Nord-Ouest? quoi bon? le capitaine MacClure l'avait trouv en 1853, et son lieutenant Creswel eut le premier l'honneur de contourner le continent amricain du dtroit de Behring au dtroit de Davis. Il tait pourtant certain, indubitable pour des esprits comptents, que _le_ Forward se prparait affronter la rgion des glaces. Allait-il pousser vers le ple Sud, plus loin que le baleinier Wedell, plus avant que le capitaine James Ross? Mais quoi bon, et dans quel but? On le voit, bien que le champ des conjectures ft extrmement restreint, l'imagination trouvait encore moyen de s'y garer. Le lendemain du jour o le brick fut mis flot, sa machine lui arriva, expdie des ateliers de R. Hawthorn, de Newcastle. Cette machine, de la force de cent vingt chevaux, cylindres oscillants, tenait peu de place; sa force tait considrable pour un navire de cent soixante-dix tonneaux, largement voil d'ailleurs, et qui jouissait d'une marche remarquable. Ses essais ne laissrent aucun doute cet gard, et mme le matre d'quipage Johnson avait cru convenable d'exprimer de la sorte son opinion l'ami de Clifton: Lorsque _le Forward_ se sert en mme temps de ses voiles et de son hlice, c'est la voile qu'il arrive le plus vite. L'ami de Clifton n'avait rien compris cette proposition, mais il croyait tout possible de la part d'un navire command par un chien en personne. Aprs l'installation de la machine bord, commena l'arrimage des approvisionnements; et ce ne fut pas peu de chose, car le navire emportait pour six ans de vivres. Ceux-ci consistaient en viande sale et sche, en poisson fum, en biscuit et en farine; des montagnes de caf et de th furent prcipites dans les, soutes en avalanches normes. Richard Shandon prsidait l'amnagement de cette prcieuse cargaison en homme qui s'y entend; tout cela se trouvait cas, tiquet, numrot avec un ordre parfait; on embarqua galement une trs-grande provision de cette prparation indienne nomme pemmican, et qui renferme sous un petit volume beaucoup d'lments nutritifs. Cette nature de vivres ne laissait aucun doute sur la longueur de la croisire; mais un esprit observateur comprenait de prime saut que _le Forward_ allait naviguer dans les mers polaires, la vue des barils de lime-juice[1], de pastilles de chaux, des paquets de moutarde, de graines d'oseille et de cochlaria, en un mot, l'abondance de ces puissants antiscorbutiques, dont l'influence est si ncessaire dans les navigations australes ou borales. Shandon avait sans doute reu avis de soigner particulirement cette partie de la cargaison, car il s'en proccupa fort, non moins que de la pharmacie de voyage. [1] Jus de citron. Si les armes ne furent pas nombreuses bord, ce qui pouvait rassurer les esprits timides, la soute aux poudres regorgeait, dtail de nature effrayer. L'unique canon du gaillard d'avant ne pouvait avoir la prtention d'absorber cet approvisionnement. Cela donnait penser. Il y avait galement des scies gigantesques et des engins puissants, tels que leviers, masses de plomb, scies main, haches normes, etc., sans compter une recommandable quantit de blasting-cylinders[1], dont l'explosion et suffi faire sauter la douane de Liverpool. Tout cela tait trange, sinon effrayant, sans parler des fuses, signaux, artifices et fanaux de mille espces. [1] Sortes de ptards. Les nombreux spectateurs des quais de New Princes Docks admiraient encore une longue baleinire en acajou, une pirogue de fer-blanc recouverte de guttapercha, et un certain nombre de halkett-boats, sortes de manteaux en caoutchouc, que l'on pouvait transformer en canots en soufflant dans leur doublure. Chacun se sentait de plus en plus intrigu, et mme mu, car avec la mare descendante _le Forward_ allait bientt partir pour sa mystrieuse destination. CHAPITRE II. UNE LETTRE INATTENDUE. Voici le texte de la lettre reue par Richard Shandon huit mois auparavant. Aberdeen, 2 aot 1859 Monsieur Richard Shandon, Liverpool, Monsieur, La prsente a pour but de vous donner avis d'une remise de seize mille livres sterling[1] qui a t faite entre les mains de MM. Marcuart & Co., banquiers Liverpool. Ci-joint une srie de mandats signs de moi, qui vous permettront de disposer sur lesdits MM. Marcuart, jusqu' concurrence des seize mille livres susmentionnes. [1] 400,000 francs. Vous ne me connaissez pas. Peu importe. Je vous connais. L est l'important. Je vous offre la place de second bord du brick _le Forward_ pour une campagne qui peut tre longue et prilleuse. Si, non, rien de fait. Si, oui, cinq cents livres[1] vous seront alloues comme traitement, et l'expiration de chaque anne, pendant toute la dure de la campagne vos appointements seront augments d'un dixime. [1] 12,500 francs. Le brick _le Forward_ n'existe pas. Vous aurez le faire construire de faon qu'il puisse prendre la mer dans les premiers jours d'avril 1860 au plus tard. Ci-joint un plan dtaill avec devis. Vous vous y conformerez scrupuleusement. Le navire sera construit dans les chantiers de MM. Scott & Co., qui rgleront avec vous. Je vous recommande particulirement l'quipage du _Forward_; il sera compos d'un capitaine, moi, d'un second, vous, d'un troisime officier, d'un matre d'quipage, de deux ingnieurs[1], d'un ice-master[2], de huit matelots et de deux chauffeurs, en tout dix-huit hommes, en y comprenant le docteur Clawbonny de cette ville, qui se prsentera vous en temps opportun. [1] Ingnieurs-mcaniciens [2] Pilote des glaces. Il conviendra que les gens appels faire la campagne du _Forward_ soient Anglais, libres, sans famille, clibataires, sobres, car l'usage des spiritueux et de la bire mme ne sera pas tolr bord, prts tout entreprendre comme tout supporter. Vous les choisirez de prfrence dous d'une constitution sanguine, et par cela mme portant en eux un plus haut degr le principe gnrateur de la chaleur animale. Vous leur offrirez une paye quintuple de leur paye habituelle, avec accroissement d'un dixime par chaque anne de service. A la fin de la campagne, cinq cents livres seront assures chacun d'eux, et deux mille livres[1] rserves vous mme. Ces fonds seront faits chez MM. Marcuart & Co., dj nomms. [1] 50,000 francs. Cette campagne sera longue et pnible, mais honorable. Vous n'avez donc pas hsiter, monsieur Shandon. Rponse, poste restante, Gotteborg (Sude), aux initiales K.Z. P.-S. Vous recevrez, le 15 fvrier prochain, un chien grand danois, lvres pendantes, d'un fauve noirtre, ray transversalement de bandes noires. Vous l'installerez bord, et vous le ferez nourrir de pain d'orge mlang avec du bouillon de pain de suif[1]. Vous accuserez rception dudit chien Livourne (Italie), mmes initiales que dessus. [1] Pain de suif ou pain de cretons trs-favorable la nourriture des chiens. Le capitaine du _Forward_ se prsentera et se fera reconnatre en temps utile. Au moment du dpart, vous recevrez de nouvelles instructions. Le capitaine du _Forward_ K.Z. CHAPITRE III. LE DOCTEUR CLAWBONNY. Richard Shandon tait un bon marin; il avait longtemps command les baleiniers dans les mers arctiques, avec une rputation solidement tablie dans tout le Lancastre. Une pareille lettre pouvait bon droit l'tonner; il s'tonna donc, mais avec le sang-froid d'un homme qui en a vu d'autres. Il se trouvait d'ailleurs dans les conditions voulues; pas de femme, pas d'enfant, pas de parents: un homme libre s'il en fut. Donc, n'ayant personne consulter, il se rendit tout droit chez MM. Marcuart & Co, banquiers. Si l'argent est l, se dit-il, le reste va tout seul. Il fut reu dans la maison de banque avec les gards dus un homme que seize mille livres attendent tranquillement dans une caisse; ce point vrifi, Shandon se fit donner une feuille de papier blanc, et de sa grosse criture de marin il envoya son acceptation l'adresse indique. Le jour mme, il se mit en rapport avec les constructeurs de Birkenhead, et vingt-quatre heures aprs, la quille du _Forward_ s'allongeait dj sur les tins du chantier. Richard Shandon tait un garon d'une quarantaine d'annes, robuste, nergique et brave, trois qualits pour un marin, car elles donnent la confiance, la vigueur et le sang-froid. On lui reconnaissait un caractre jaloux et difficile; aussi ne fut-il jamais aim de ses matelots, mais craint. Cette rputation n'allait pas, d'ailleurs, jusqu' rendre laborieuse la composition de son quipage, car on le savait habile se tirer d'affaire. Shandon craignait que le ct mystrieux de l'entreprise ft de nature gner ses mouvements. Aussi, se dit-il, le mieux est de ne rien bruiter; il y aurait de ces chiens de mer qui voudraient connatre le parce que et le pourquoi de l'affaire, et comme je ne sais rien, je serais fort empch de leur rpondre. Ce K.Z. est coup sr un drle de particulier; mais au bout du compte, il me connat, il compte sur moi: cela suffit. Quant son navire, il sera joliment tourn, et je ne m'appelle pas Richard Shandon, s'il n'est pas destin frquenter la mer glaciale. Mais gardons cela pour moi et mes officiers. Sur ce, Shandon s'occupa de recruter son quipage, en se tenant dans les conditions de famille et de sant exiges par le capitaine. Il connaissait un brave garon trs-dvou, bon marin, du nom de James Wall. Ce Wall pouvait avoir trente ans, et n'en tait pas son premier voyage dans les mers du Nord. Shandon lui proposa la place de troisime officier, et James Wall accepta les yeux ferms; il ne demandait qu' naviguer, et il aimait beaucoup son tat. Shandon lui conta l'affaire en dtail, ainsi qu' un certain Johnson, dont il fit son matre d'quipage. Au petit bonheur, rpondit James Wall; autant cela qu'autre chose. Si c'est pour chercher le passage du Nord-Ouest, il y en a qui en reviennent. --Pas toujours, rpondit matre Johnson; mais enfin ce n'est pas une raison pour n'y point aller. --D'ailleurs, si nous ne nous trompons pas dans nos conjectures, reprit Shandon, il faut avouer que ce voyage s'entreprend dans de bonnes conditions. Ce sera un fin navire, ce _Forward_, et, muni d'une bonne machine, il pourra aller loin. Dix-huit hommes d'quipage, c'est tout ce qu'il nous faut. --Dix-huit hommes, rpliqua matre Johnson, autant que l'Amricain Kane en avait bord, quand il a fait sa fameuse pointe vers le ple. --C'est toujours singulier, reprit Wall, qu'un particulier tente encore de traverser la mer du dtroit de Davis au dtroit de Behring. Les expditions envoyes la recherche de l'amiral Franklin ont dj cot plus de sept cent soixante mille livres[1] l'Angleterre, sans produire aucun rsultat pratique! Qui diable peut encore risquer sa fortune dans une entreprise pareille? [1] Dix-neuf millions. --D'abord, James, rpondit Shandon, nous raisonnons sur une simple hypothse. Irons-nous vritablement dans les mers borales ou australes, je l'ignore, il s'agit peut-tre du quelque nouvelle dcouverte tenter. Au surplus, il doit se prsenter un jour ou l'autre un certain docteur Clawbonny, qui en saura sans doute plus long, et sera charg de nous instruire. Nous verrons bien. --Attendons alors, dit matre Johnson; pour ma part, je vais me mettre en qute de solides sujets, commandant; et quant leur principe de chaleur animale, comme dit le capitaine, je vous le garantis d'avance. Vous pouvez vous en rapporter moi. Ce Johnson tait un homme prcieux; il connaissait la navigation des hautes latitudes, Il se trouvait en qualit de quartier-matre bord du _Phnix_, qui fit partie des expditions envoyes en 1853 la recherche de Franklin; ce brave marin fut mme tmoin de la mort du lieutenant franais Bellot, qu'il accompagnait dans son excursion travers les glaces. Johnson connaissait le personnel maritime de Liverpool, et se mit immdiatement en campagne pour recruter son monde. Shandon, Wall et lui firent si bien, que dans les premiers jours de dcembre leurs hommes se trouvrent au complet; mais ce ne fut pas sans difficults; beaucoup se tenaient allchs par l'appt de la haute paye, que l'avenir de l'expdition effrayait, et plus d'un s'engagea rsolument, qui vint plus tard rendre sa parole et ses -comptes, dissuad par ses amis de tenter une pareille entreprise. Chacun d'ailleurs essayait de percer le mystre, et pressait de questions le commandant Richard. Celui-ci les renvoyait matre Johnson. Que veux-tu que je te dise, mon ami? rpondait invariablement ce dernier; je n'en sais pas plus long que toi. En tout cas, tu seras en bonne compagnie avec des lurons qui ne bronchent pas; c'est quelque chose, cela! ainsi donc, pas tant de rflexions: c'est prendre ou laisser! Et la plupart prenaient. Tu comprends bien, ajoutait parfois le matre d'quipage, je n'ai que l'embarras du choix. Une haute paye; comme on n'en a jamais vu de mmoire de marin, avec la certitude de trouver un joli capital au retour: il y a l de quoi allcher. --Le fait est, rpondaient les matelots, que cela est fort tentant! de l'aisance jusqu' la fin de ses jours! --Je ne te dissimulerai point, reprenait Johnson, que la campagne sera longue, pnible, prilleuse; cela est formellement dit dans nos instructions; ainsi, il faut bien savoir quoi l'on s'engage; trs-probablement tenter tout ce qu'il est humainement possible de faire, et peut-tre plus encore! Donc, si tu ne te sens pas un coeur hardi, un temprament toute preuve, si tu n'as pas le diable au corps, si tu ne te dis pas que tu as vingt chances contre une d'y rester, si tu tiens en un mot laisser ta peau dans un endroit plutt que dans un autre, ici de prfrence l-bas, tourne-moi les talons, et cde ta place un plus hardi compre! --Mais au moins, matre Johnson, reprenait le matelot pouss au mur, au moins, vous connaissez le capitaine? --Le capitaine, c'est Richard Shandon, l'ami, jusqu' ce qu'il s'en prsente un autre. Or, il faut le dire, c'tait bien la pense du commandant; il se laissait facilement aller cette ide, qu'au dernier moment il recevrait ses instructions prcises sur le but du voyage, et qu'il demeurerait chef bord du _Forward_. Il se plaisait mme rpandre cette opinion, soit en causant avec ses officiers, soit en suivant les travaux de construction du brick, dont les premires leves se dressaient sur les chantiers de Birkenhead, comme les ctes d'une baleine renverse. Shandon et Johnson s'taient strictement conforms la recommandation touchant la sant des gens de l'quipage; ceux-ci avaient une mine rassurante, et ils possdaient un principe de chaleur capable de chauffer la machine du _Forward_; leurs membres lastiques, leur teint clair et fleuri les rendaient propres ragir contre des froids intenses. C'taient des hommes confiants et rsolus, nergiques et solidement constitus; ils ne jouissaient pas tous d'une vigueur gale; Shandon avait mme hsit prendre quelques-uns d'entre eux, tels que les matelots Gripper et Garry, et le harponneur Simpson, qui lui semblaient un peu maigres; mais, au demeurant, la charpente tait bonne, le coeur chaud, et leur admission fut signe. Tout cet quipage appartenait la mme secte de la religion protestante; dans ces longues campagnes, la prire en commun, la lecture de la Bible doit souvent runir des esprits divers, et les relever aux heures de dcouragement; il importe donc qu'une dissidence ne puisse pas se produire. Shandon connaissait par exprience l'utilit de ces pratiques, et leur influence sur le moral d'un quipage; aussi sont-elles toujours employes bord des navires qui vont hiverner dans les mers polaires. L'quipage compos, Shandon et ses deux officiers s'occuprent des approvisionnements; ils suivirent strictement les instructions du capitaine, instructions nettes, prcises, dtailles, dans lesquelles les moindres articles se trouvaient ports en qualit et quantit. Grce aux mandats dont le commandant disposait, chaque article fut pay comptant, avec une bonification de 8 pour cent, que Richard porta soigneusement au crdit de K.Z. quipage, approvisionnements, cargaison, tout se trouvait prt en janvier 1860; le _Forward_ prenait dj tournure. Shandon ne passait pas un jour sans se rendre Birkenhead. Le 23 janvier, un matin, suivant son habitude, il se trouvait sur l'une de ces larges barques vapeur, qui ont un gouvernail chaque extrmit pour viter de virer de bord, et font incessamment le service entre les deux rives de la Mersey; il rgnait alors un de ces brouillards habituels, qui obligent les marins de la rivire se diriger au moyen de la boussole, bien que leur trajet dure peine dix minutes. Cependant, quelque pais que ft ce brouillard, il ne put empcher Shandon de voir un homme de petite taille, assez gros, figure fine et rjouie, au regard aimable, qui s'avana vers lui, prit ses deux mains, et les secoua avec une ardeur, une ptulance, une familiarit toute mridionale, et dit un Franais. Mais si ce personnage n'tait pas du Midi, il l'avait chapp belle; il parlait, il gesticulait avec volubilit; sa pense devait tout prix se faire jour au dehors, sous peine de faire clater la machine. Ses yeux, petits comme les yeux de l'homme spirituel, sa bouche, grande et mobile, taient autant de soupapes de sret qui lui permettaient de donner passage ce trop-plein de lui-mme; il parlait, il parlait tant et si allgrement, il faut l'avouer, que Shandon n'y pouvait rien comprendre. Seulement, le second du _Forward_ ne tarda pas reconnatre ce petit homme qu'il n'avait jamais vu; il se fit un clair dans son esprit, et au moment o l'autre commenait respirer, Shandon glissa rapidement ces paroles: Le docteur Clawbonny? --Lui-mme, en personne, commandant! Voil prs d'un grand demi-quart d'heure que je vous cherche, que je vous demande partout et tous! Concevez-vous mon impatience! cinq minutes de plus, et je perdais la tte! C'est donc vous, commandant Richard? vous existez rellement? vous n'tes point un mythe? votre main, votre main! que je la serre encore une fois dans la mienne! Oui, c'est bien la main de Richard Shandon! Or, s'il y a un commandant Richard, il existe un brick _le Forward_ qu'il commande; et s'il le commande, il partira; et, s'il part, il prendra le docteur Clawbonny son bord. --Eh bien, oui, docteur, je suis Richard Shandon, il y a un brick _le Forward_, et il partira! --C'est logique, rpondit le docteur, aprs avoir fait une large provision d'air expirer; c'est logique. Aussi, vous me voyez en joie, je suis au comble de mes voeux! Depuis longtemps, j'attendais une pareille circonstance, et je dsirais entreprendre un semblable voyage. Or, avec vous, commandant... --Permettez,... fit Shandon. --Avec vous, reprit Clawbonny sans l'entendre, nous sommes srs d'aller loin, et de ne pas reculer d'une semelle. --Mais,... reprit Shandon. --Car vous avez fait vos preuves, commandant, et je connais vos tats de service. Ah! vous tes un fier marin! --Si vous voulez bien... --Non, je ne veux pas que votre audace, votre bravoure et votre habilet soient mises un instant en doute, mme par vous! Le capitaine qui vous a choisi pour second est un homme qui s'y connat, je vous en rponds! --Mais il ne s'agit pas de cela, fit Shandon impatient. --Et de quoi s'agit-il donc? Ne me faites pas languir plus longtemps! --Vous ne me laissez pas parler, que diable! Dites-moi, s'il vous plat, docteur, comment vous avez t amen faire partie de l'expdition du _Forward_? --Mais par une lettre, par une digne lettre que voici, lettre d'un brave capitaine, trs-laconique, mais trs-suffisante! Et ce disant, le docteur tendit Shandon une lettre ainsi conue: Inverness, 22 janvier 1860. Au docteur Clawbonny, Liverpool. Si le docteur Clawbonny veut s'embarquer sur _le Forward_, pour une longue campagne, il peut se prsenter au commander Richard Shandon, qui a reu des instructions son gard. Le capitaine du _Forward_, K.Z. Et la lettre est arrive ce matin, et me voil prt prendre pied bord du _Forward_. --Mais au moins, reprit Shandon, savez-vous, docteur, quel est le but de ce voyage? --Pas le moins du monde; mais que m'importe? pourvu que j'aille quelque part! On dit que je suis un savant; on se trompe, commandant: je ne sais rien, et si j'ai publi quelques livrs qui ne se vendent pas trop mal, j'ai eu tort; le public est bien bon de les acheter! Je ne sais rien, vous dis-je, si ce n'est que je suis an ignorant. Or, on m'offre de complter, ou, pour mieux dire, de refaire mes connaissances en mdecine, en chirurgie, en histoire, en gographie, en botanique, en minralogie, en conchyliologie, en godsie, en chimie, en physique, en mcanique, en hydrographie; eh bien, j'accepte, et je vous assure que je ne me fais pas prier! --Alors, reprit Shandon dsappoint, vous ne savez pas o va _le Forward_? --Si, commandant; il va l o il y a apprendre, dcouvrir, s'instruire, comparer, o se rencontrent d'autres moeurs, d'autres contres, d'autres peuples tudier dans l'exercice de leurs fonctions; il va, en un mot, l o je ne suis jamais all. --Mais plus spcialement? s'cria Shandon. --Plus spcialement, rpliqua le docteur, j'ai entendu dire qu'il faisait voile vers les mers borales. Eh bien, va pour le septentrion! --Au moins, demanda Shandon, vous connaissez son capitaine? --Pas le moins du monde! Mais c'est un brave, vous pouvez m'en croire. Le commandant et le docteur tant dbarqus Birkenhead, le premier mit le second au courant de la situation, et ce mystre enflamma l'imagination du docteur. La vue du brick lui causa des transports de joie. Depuis ce jour, il ne quitta plus Shandon, et vint chaque matin faire sa visite la coque du _Forward_. D'ailleurs, il fut spcialement charg de surveiller l'installation de la pharmacie du bord. Car c'tait un mdecin, et mme un bon mdecin que ce Clawbonny, mais peu pratiquant. A vingt-cinq ans docteur comme tout le monde, il fut un vritable savant quarante; trs-connu de la ville entire, il devint membre influent de la Socit littraire et philosophique de Liverpool. Sa petite fortune lui permettait de distribuer quelques conseils qui n'en valaient pas moins pour tre gratuits; aim comme doit l'tre un homme minemment aimable, il ne fit jamais de mal personne, pas mme lui; vif et bavard, si l'on veut, mais le coeur sur la main, et la main dans celle de tout le monde. Lorsque le bruit de son intronisation bord du _Forward_ se rpandit dans la ville, ses amis mirent tout en oeuvre pour le retenir, ce qui l'enracina plus profondment dans son ide; or, quand le docteur s'tait enracin quelque part, bien habile qui l'et arrach! Depuis ce jour, les on dit, les suppositions, les apprhensions allrent croissant; mais cela n'empcha pas le _Forward_ d'tre lanc le 5 fvrier 1860. Deux mois plus tard, il tait prt prendre la mer. Le 15 mars, comme l'annonait la lettre du capitaine, un chien de race danoise fut expdi par le railway d'Edimbourg Liverpool, l'adresse de Richard Shandon. L'animal paraissait hargneux, fuyard, mme un peu sinistre, avec un singulier regard. Le nom du _Forward_ se lisait sur son collier de cuivre. Le commandant l'installa bord le jour mme, et en accusa rception Livourne aux initiales indiques. Ainsi donc, sauf le capitaine, l'quipage du _Forward_ tait complet. Il se dcomposait comme suit: 1 K.Z., capitaine. 2 Richard Shandon, commandant. 3 James Wall, troisime officier. 4 Le docteur Clawbonny. 5 Johnson, matre d'quipage. 6 Simpson, harponneur. 7 Bell, charpentier. 8 Brunton, premier ingnieur. 9 Plover, second ingnieur. 10 Strong (ngre), cuisinier. 11 Foker, ice-master. 12 Wolsten, armurier. 13 Bolton, matelot, 14 Garry, id. 15 Clifton, id. 16 Gripper, id. 17 Pen, id. 18 Waren, chauffeur. CHAPITRE IV DOG-CAPTAIN. Le jour du dpart tait arriv avec le 5 avril. L'admission du docteur bord rassurait un peu les esprits. O le digne savant se proposait d'aller, on pouvait le suivre. Cependant la plupart des matelots ne laissaient pas d'tre inquiets, et Shandon, craignant que la dsertion ne fit quelques vides son bord, souhaitait vivement d'tre en mer. Les ctes hors de vue, l'quipage en prendrait son parti. La cabine du docteur Clawbonny tait situe au fond de la dunette, et elle occupait tout l'arrire du navire. Les cabines du capitaine et du second, places en retour, prenaient vue sur le pont. Celle du capitaine resta hermtiquement close, aprs avoir t garnie de divers instruments, de meubles, de vtements de voyage, de livres, d'habits de rechange, et d'ustensiles indiqus dans une note dtaille. Suivant la recommandation de l'inconnu, la clef de cette cabine lui fut adresse Lubeck; il pouvait donc seul entrer chez lui. Ce dtail contrariait Shandon, et tait beaucoup de chances son commandement en chef. Quant sa propre cabine, il l'avait parfaitement approprie aux besoins du voyage prsum, connaissant fond les exigences d'une expdition polaire. La chambre du troisime officier tait place dans le faux pont, qui formait un vaste dortoir l'usage des matelots; les hommes s'y trouvaient fort l'aise, et ils eussent difficilement rencontr une installation aussi commode bord de tout autre navire. On les soignait comme une cargaison de prix; un vaste pole occupait le milieu de la salle commune. Le docteur Clawbonny tait, lui, tout son affaire; il avait pris possession de sa cabine ds le 6 fvrier, le lendemain mme de la mise l'eau du _Forward_. Le plus heureux des animaux, disait-il, serait un colimaon qui pourrait se faire une coquille son gr; je vais tcher d'tre un colimaon intelligent. Et, ma foi, pour une coquille qu'il ne devait pas quitter de longtemps, sa cabine prenait bonne tournure; le docteur se donnait un plaisir de savant ou d'enfant mettre en ordre son bagage scientifique. Ses livres, ses herbiers, ses casiers, ses instruments de prcision, ses appareils de physique, sa collection de thermomtres, de baromtres, d'hygromtres, d'udomtres, de lunettes, de compas, de sextants, de cartes, de plans, les fioles, les poudres, les flacons de sa pharmacie de voyage trs-complte, tout cela se classait avec un ordre qui eut fait honte au British Museum. Cet espace de six pieds carrs contenait d'incalculables richesses; le docteur n'avait qu' tendre la main, sans se dranger, pour devenir instantanment un mdecin, un mathmaticien, un astronome, un gographe, un botaniste ou un conchyliologue. Il faut l'avouer, il tait fier de ces amnagements, et heureux dans son sanctuaire flottant, que trois de ses plus maigres amis eussent suffi remplir. Ceux-ci, d'ailleurs, y afflurent bientt avec une abondance qui devint gnante, mme pour un homme aussi facile que le docteur, et, l'encontre de Socrate, il finit par dire: Ma maison est petite, mais plt au ciel qu'elle ne ft jamais pleine d'amis! Pour complter la description du _Forward_, il suffira; de dire que la niche du grand chien danois tait construite sous la fentre mme de la cabine mystrieuse; mais son sauvage habitant prfrait errer dans l'entrepont et la cale du navire; il semblait impossible apprivoiser, et personne n'avait eu raison de son naturel bizarre; on l'entendait, pendant la nuit surtout, pousser de lamentables hurlements qui rsonnaient dans les cavits du btiment d'une faon sinistre. tait-ce regret de son matre absent? tait-ce instinct aux approches d'un prilleux voyage? tait-ce pressentiment des dangers venir? Les matelots se prononaient pour ce dernier motif, et plus d'un en plaisantait, qui prenait srieusement ce chien-l pour un animal d'espce diabolique. Pen, homme fort brutal d'ailleurs, s'tant un jour lanc pour le frapper, tomba si malheureusement sur l'angle du cabestan, qu'il s'ouvrit affreusement le crne. On pense bien que cet accident fut mis sur la conscience du fantastique animal. Clifton, l'homme le plus superstitieux de l'quipage, fit aussi cette singulire remarque, que ce chien, lorsqu'il tait sur la dunette, se promenait toujours du ct du vent; et plus tard, quand le brick fut en mer et courut des bordes, le surprenant animal changeait de place aprs chaque virement, et se maintenait au vent, comme l'et fait le capitaine du _Forward_. Le docteur Clawbonny, dont la douceur et les caresses auraient apprivois un tigre, essaya vainement de gagner les bonnes grces de ce chien; il y perdit son temps et ses avances. Cet animal, d'ailleurs, ne rpondait aucun des noms inscrits dans le calendrier cyngtique. Aussi les gens du bord finirent-ils par l'appeler Captain, car il paraissait parfaitement au courant des usages du bord. Ce chien-l avait videmment navigu. On comprend ds lors la rponse plaisante du matre l'quipage l'ami de Clifton, et comment cette supposition ne trouva pas beaucoup d'incrdules; plus d'un la rptait, en riant, qui s'attendait voir ce chien, reprenant un beau jour sa forme humaine, commander la manoeuvre d'une voix retentissante. Si Richard Shandon ne ressentait pas de pareilles apprhensions, il n'tait pas sans inquitudes, et la veille du dpart, le 5 avril au soir, il s'entretenait sur ce sujet avec le docteur, Wall et matre Johnson, dans le carr de la dunette. Ces quatre personnages dgustaient alors un dixime grog, leur dernier sans doute, car, suivant les prescriptions de la lettre d'Aberdeen, tous les hommes de l'quipage, depuis le capitaine jusqu'au chauffeur, taient _teetotalers_, c'est--dire qu'ils ne trouveraient bord ni vin, ni bire, ni spiritueux, si ce n'est dans le cas de maladie, et par ordonnance du docteur. Or, depuis une heure, la conversation roulait sur le dpart. Si les instructions du capitaine se ralisaient jusqu'au bout, Shandon devait le lendemain mme recevoir une lettre renfermant ses derniers ordres. Si cette lettre, disait le commandant, ne m'indique pas le nom du capitaine, elle doit au moins nous apprendre la destination du btiment. Sans cela, o le diriger? --Ma foi, rpondait l'impatient docteur, votre place, Shandon, je partirais mme sans lettre; elle saurait bien courir aprs nous, je vous en rponds. --Vous ne doutez de rien, docteur! Mais vers que point du globe feriez-vous voile, s'il vous plat? --Vers le ple Nord, videmment! cela va sans dire, il n'y a pas de doute possible. --Pas de doute possible! rpliqua Wall; et pourquoi pas vers le ple Sud? --Le ple Sud, s'cria le docteur, jamais! Est-ce que le capitaine aurait eu l'ide d'exposer un brick la traverse de tout l'Atlantique! prenez donc la peine d'y rflchir, mon cher Wall. --Le docteur a rponse tout, rpondit ce dernier. --Va pour le Nord, reprit Shandon. Mais, dites-moi, docteur, est-ce au Spitzberg? est-ce au Gronland? est-ce au Labrador? est-ce la baie d'Hudson? Si les routes aboutissent toutes au mme but, c'est--dire la banquise infranchissable, elles n'en sont pas moins nombreuses, et je serais fort embarrass de me dcider pour l'une ou pour l'autre. Avez-vous une rponse catgorique me faire, docteur? --Non, rpondit celui-ci, vex de n'avoir rien dire; mais enfin, pour conclure, si vous ne recevez pas de lettre, que ferez-vous? --Je ne ferai rien; j'attendrai. --Vous ne partirez pas! s'cria Clawbonny, en agitant son verre avec dsespoir. --Non, certes. --C'est le plus sage, rpondit doucement matre Johnson, tandis que le docteur se promenait autour de la table, car il ne pouvait tenir en place. Oui, c'est le plus sage; et cependant une trop longue attente peut avoir des consquences fcheuses: d'abord, la saison est bonne, et si Nord il y a, nous devons profiter de la dbcle pour franchir le dtroit de Davis; en outre, l'quipage s'inquite de plus en plus; les amis, les camarades de nos hommes les poussent quitter _le Forward_, et leur influence pourrait nous jouer un mauvais tour. --Il faut ajouter, reprit James Wall, que si la panique se mettait parmi nos matelots, ils dserteraient jusqu'au dernier; et je ne sais pas, commandant, si vous parviendriez recomposer votre quipage. --Mais que faire? s'cria Shandon. --Ce que vous avez dit, rpliqua le docteur; attendre, mais attendre jusqu' demain avant de se dsesprer. Les promesses du capitaine se sont accomplies jusqu'ici avec une rgularit de bon augure; il n'y a donc aucune raison de croire que nous ne serons pas avertis de notre destination en temps utile; je ne doute pas un seul instant que demain nous ne naviguions en pleine mer d'Irlande; aussi, mes amis, je propose un dernier grog notre heureux voyage; il commence d'une faon un peu inexplicable, mais avec des marins comme vous il a mille chances pour bien finir. Et tous les quatre, ils trinqurent une dernire fois. Maintenant, commandant, reprit matre Johnson, si j'ai un conseil vous donner, c'est de tout prparer pour le dpart; il faut que l'quipage vous croie certain de votre fait. Demain, qu'il arrive une lettre ou non, appareillez; n'allumez pas vos fourneaux; le vent a l'air de bien tenir; rien ne sera plus facile que de descendre grand largue; que le pilote monte bord; l'heure de la mare, sortez des docks; allez mouiller au del de la pointe de Birkenhead; nos hommes n'auront plus aucune communication avec la terre, et si cette lettre diabolique arrive enfin, elle nous trouvera l comme ailleurs. --Bien parl, mon brave Johnson! fit le docteur en tendant la main au vieux marin. --Va comme il est dit! rpondit Shandon. Chacun alors regagna sa cabine, et attendit dans un sommeil agit le lever du soleil. Le lendemain, les premires distributions de lettres avaient eu lieu dans la ville, et pas une ne portait l'adresse du commandant Richard Shandon. Nanmoins, celui-ci fit ses prparatifs de dpart, le bruit s'en rpandit immdiatement dans Liverpool, et, comme on l'a vu, une affluence extraordinaire de spectateurs se prcipita sur les quais de New Princes Docks. Beaucoup d'entre eux vinrent bord du brick, qui pour embrasser une dernire fois un camarade, qui pour dissuader un ami, qui pour jeter un regard sur le navire trange, qui pour connatre enfin le but du voyage, et l'on murmurait voir le commandant plus taciturne et plus rserv que jamais. Il avait bien ses raisons pour cela. Dix heures sonnrent. Onze heures mme. Le flot devait tomber vers une heure de l'aprs-midi. Shandon, du haut de la dunette, jetait un coup d'oeil inquiet la foule, cherchant surprendre le secret de sa destine sur un visage quelconque. Mais en vain. Les matelots du _Forward_ excutaient silencieusement ses ordres, ne le perdant pas des yeux, attendant toujours une communication qui ne se faisait pas. Matre Johnson terminait les prparatifs de l'appareillage, le temps tait couvert, et la houle trs-forte en dehors des bassins; il ventait du sud-est avec une certaine violence, mais on pouvait facilement sortir de la Mersey. A midi, rien encore. Le docteur Clawbonny se promenait avec agitation, lorgnant, gesticulant, _impatient de la mer_, comme il le disait avec une certaine lgance latine. Il se sentait mu, quoi qu'il pt faire. Shandon se mordait les lvres jusqu'au sang. En ce moment, Johnson s'approcha et lui dit: Commandant, si nous voulons profiter du flot, il ne faut pas perdre de temps; nous ne serons pas dgags des docks avant une bonne heure. Shandon jeta un dernier regard autour de lui, et consulta sa montre. L'heure de la leve de midi tait passe. Allez! dit-il son matre d'quipage. --En route, vous autres! cria celui-ci, en ordonnant aux spectateurs de vider le pont du _Forward_. Il se fit alors un certain mouvement dans la foule qui se portait la coupe du navire pour regagner le quai, tandis que les gens du brick dtachaient les dernires amarres. Or, la confusion invitable de ces curieux que les matelots repoussaient sans beaucoup d'gards fut encore accrue par les hurlements du chien. Cet animal s'lana tout d'un coup du gaillard d'avant travers la masse compacte des visiteurs. Il aboyait d'une voix sourde. On s'carta devant lui; il sauta sur la dunette, et, chose incroyable, mais que mille tmoins ont pu constater, ce dog-captain tenait une lettre entre ses dents. Une lettre! s'cria Shandon; mais _il_ est donc bord? --_Il_ y tait sans doute, mais il n'y est plus, rpondit Johnson en montrant le pont compltement nettoy de cette foule incommode. --Captain! Captain! ici! s'criait le docteur, en essayant de prendre la lettre que le chien cartait de sa main par des bonds violents. Il semblait ne vouloir remettre son message qu' Shandon lui-mme. Ici, Captain! fit ce dernier. Le chien s'approcha; Shandon prit la lettre sans difficult, et Captain fit alors entendre trois aboiements clairs au milieu du silence profond qui rgnait bord et sur les quais. Shandon tenait la lettre sans l'ouvrir. Mais lisez donc! lisez donc! s'cria le docteur. Shandon regarda. L'adresse, sans date et sans indication de lieu, portait seulement: Au commandant Richard Shandon, bord du brick _le Forward_. Shandon ouvrit la lettre, et lut: Vous vous dirigerez vers le cap Farewel. Vous l'atteindrez le 20 avril. Si le capitaine ne parat pas bord, vous franchirez le dtroit de Davis, et vous remonterez la mer de Baffin jusqu' la baie Melville. Le capitaine du _Forward_ K.Z. Shandon plia soigneusement cette lettre laconique, la mit dans sa poche et donna l'ordre du dpart. Sa voix, qui retentit seule au milieu des sifflements du vent d'est, avait quelque chose de solennel. Bientt _le Forward_ fut hors des bassins, et, dirig par un pilote de Liverpool, dont le petit cotre suivait distance, il prit le courant de la Mersey. La foule se prcipita sur le quai extrieur qui longe les Docks Victoria, afin d'entrevoir une dernire fois ce navire trange. Les deux huniers, la misaine et la brigantine furent rapidement tablis, et, sous cette voilure, _le Forward_, digne de son nom, aprs avoir contourn la pointe de Birkenhead, donna toute vitesse dans la mer d'Irlande. CHAPITRE V. LA PLEINE MER. Le vent, ingal, mais favorable, prcipitait avec force ses rafales d'avril. _Le Forward_ fendait la mer rapidement, et son hlice, rendue folle, n'opposait aucun obstacle sa marche. Vers les trois heures, il croisa le bateau vapeur qui fait le service entre Liverpool et l'le de Man, et qui porte les trois jambes de Sicile carteles sur ses tambours. Le capitaine le hla de son bord, dernier adieu qu'il fut donn d'entendre l'quipage du _Forward_. cinq heures, le pilote remettait Richard Shandon le commandement du navire, et regagnait son cotre, qui, virant au plus prs, disparut bientt dans le sud-ouest. Vers le soir, le brick doubla le calf du Man, l'extrmit mridionale de l'le de ce nom. Pendant la nuit, la mer fut trs-houleuse; le _Forward_ se comporta bien, laissa la pointe d'Ayr par le nord-ouest, et se dirigea vers le canal du Nord. Johnson avait raison; en mer, l'instinct maritime des matelots reprenait le dessus; voir la bont du btiment, ils oubliaient l'tranget de la situation. La vie du bord s'tablit rgulirement. Le docteur aspirait avec ivresse le vent de la mer; il se promenait vigoureusement dans les rafales, et pour un savant il avait le pied assez marin. C'est une belle chose que la mer, dit-il matre Johnson, en remontant sur le pont aprs le djeuner. Je fais connaissance un peu tard avec elle, mais je me rattraperai. --Vous avez raison, monsieur Clawbonny; je donnerais tous les continents du monde pour un bout d'Ocan. On prtend que les marins se fatiguent vite de leur mtier; voil quarante ans que je navigue, et je m'y plais comme au premier jour. --Quelle jouissance vraie de se sentir un bon navire sous les pieds, et, si j'en juge bien, le _Forward_ se conduit gaillardement! --Vous jugez bien, docteur, rpondit Shandon qui rejoignit les deux interlocuteurs; c'est un bon btiment, et j'avoue que jamais navire destin une navigation dans les glaces n'aura t mieux pourvu et mieux quip. Cela me rappelle qu'il y a trente ans passs le capitaine James Ross allant chercher le passage du Nord-Ouest... --Montait la _Victoire_, dit vivement le docteur, brick d'un tonnage peu prs gal au ntre, galement muni d'une machine vapeur... --Comment! vous savez cela? --Jugez-en, repartit le docteur; alors les machines taient encore dans l'enfance de l'art, et celle de _la Victoire_ lui causa plus d'un retard prjudiciable; le capitaine James Ross, aprs l'avoir rpare vainement pice par pice, finit par la dmonter, et l'abandonna son premier hivernage. --Diable! fit Shandon; vous tes au courant, je le vois. --Que voulez-vous? reprit le docteur; force de tire, j'ai lu les ouvrages de Parry, de Ross, de Franklin, les rapports de MacClure, de Kennedy, de Kane, de MacClintock, et il m'en est rest quelque chose. J'ajouterai mme que ce MacClintock, bord du _Fox_, brick hlice dans le genre du ntre, est all plus facilement et plus directement son but que tous ses devanciers. --Cela est parfaitement vrai, rpondit Shandon; c'est un hardi marin que ce MacClintock; je l'ai vu l'oeuvre; vous pouvez ajouter que comme lui nous nous trouverons ds le mois d'avril dans le dtroit de Davis, et, si nous parvenons franchir les glaces, notre voyage sera considrablement avanc. --A moins, repartit le docteur, qu'il ne nous arrive comme au _Fox_, en 1857, d'tre pris ds la premire anne par les glaces du nord de la mer de Baffin, et d'hiverner au milieu de la banquise. --Il faut esprer que nous serons plus heureux, monsieur Shandon, rpondit matre Johnson; et si avec un btiment comme le _Forward_ on ne va pas o l'on veut, il faut y renoncer jamais. --D'ailleurs, reprit le docteur, si le capitaine est bord, il saura mieux que nous ce qu'il faudra faire, et d'autant plus que nous l'ignorons compltement; car sa lettre, singulirement laconique, ne nous permet pas de deviner le but du voyage. --C'est dj beaucoup, rpondit Shandon assez vivement, de connatre la route suivre, et maintenant, pendant un bon mois, j'imagine, nous pouvons nous passer de l'intervention surnaturelle de cet inconnu et de ses instructions. D'ailleurs, vous savez mon opinion sur son compte. --H! h! fit le docteur; je croyais comme vous que cet homme vous laisserait le commandement du navire, et ne viendrait jamais bord; mais.... --Mais? rpliqua Shandon avec une certaine contrarit. --Mais, depuis l'arrive de sa seconde lettre, j'ai du modifier mes ides cet gard. --Et pourquoi cela, docteur? --Parce que si cette lettre vous indique la route suivre, elle ne vous fait pas connatre la destination du _Forward_; or, il faut bien savoir o l'on va. Le moyen, je vous le demande, qu'une troisime lettre vous parvienne, puisque nous voil en pleine mer! Sur les terres du Gronland, le service de la poste doit laisser dsirer. Voyez-vous, Shandon, j'imagine que ce gaillard-l nous attend dans quelque tablissement danois, Hosteinborg ou Uppernawik; il aura t l complter sa cargaison de peaux de phoques, acheter ses traneaux et ses chiens, en un mot, runir tout l'attirail que comporte un voyage dans les mers arctiques. Je serai donc peu surpris de le voir un beau matin sortir de sa cabine, et commander la manoeuvre de la faon la moins surnaturelle du monde. --Possible, rpondit Shandon d'un ton sec; mais, en attendant, le vent frachit, et il n'est pas prudent de risquer ses perroquets par un temps pareil. Shandon quitta le docteur et donna l'ordre de carguer les voiles hautes. Il y tient, dit le docteur au matre d'quipage. --Oui, rpondit ce dernier, et cela est fcheux, car vous pourriez bien avoir raison, monsieur Clawbonny. Le samedi vers le soir, _le Forward_ doubla le mull[1] de Galloway, dont le phare fut relev dans le nord-est; pendant la nuit, on laissait le mull de Cantyre au nord, et l'est le cap Fair sur la cte d'Irlande. Vers les trois heures du matin, le brick, prolongeant l'le Rathlin sur sa hanche de tribord, dbouquait par le canal du Nord dans l'Ocan. [1] Promontoire. C'tait le dimanche, 8 avril; les Anglais, et surtout les matelots, sont fort observateurs de ce jour; aussi la lecture de la Bible, dont le docteur se chargea volontiers, occupa une partie de la matine. Le vent tournait alors l'ouragan et tendait rejeter le brick sur la cte d'Irlande; les vagues furent trs-fortes, le roulis trs-dur. Si le docteur n'eut pas le mal de mer, c'est qu'il ne voulut pas l'avoir, car rien n'tait plus facile. A midi, le cap Malinhead disparaissait dans le sud; ce fut la dernire terre d'Europe que ces hardis marins dussent apercevoir, et plus d'un la regarda longtemps, qui sans doute ne devait jamais la revoir. La latitude par observation tait alors de 5557', et la longitude, d'aprs les chronomtres 740'[1]. [1] Au mridien de Greenwich. L'ouragan se calma vers les neuf heures du soir; _le Forward_, bon voilier, maintint sa route au nord-ouest. On put juger pendant cette journe de ses qualits marines; suivant la remarque des connaisseurs de Liverpool, c'tait avant tout un navire voile. Pendant les jours suivants, _le Forward_ gagna rapidement dans le nord-ouest; le vent passa dans le sud, et la mer fut prise d'une grosse houle. Le brick naviguait alors sous pleine voilure. Quelques ptrels et des puffins vinrent voltiger au-dessus de la dunette; le docteur tua fort adroitement l'un de ces derniers, qui tomba heureusement bord. Simpson, le harponneur, s'en empara, et le rapporta son propritaire. Un vilain gibier, monsieur Clawbonny, dit-il. --Qui fera un excellent repas, au contraire, mon ami! --Quoi! vous allez manger cela? --Et vous en goterez, mon brave, fit le docteur en riant. --Pouah! rpliqua Simpson; mais c'est huileux et rance comme tous les oiseaux de mer. --Bon! rpliqua le docteur; j'ai une manire moi d'accommoder ce gibier l, et si vous le reconnaissez aprs pour un oiseau de mer, je consens ne plus en tuer un seul de ma vie. --Vous tes donc cuisinier, monsieur Clawbonny? demanda Johnson. --Un savant doit savoir un peu de tout. --Alors, dfie-toi, Simpson, rpondit le matre d'quipage; le docteur est un habile homme, et il va nous faire prendre ce puffin pour une groose[1] du meilleur got. [1] Sorte de perdrix. Le fait est que le docteur eut compltement raison de son volatile; il enleva habilement la graisse qui est situe tout entire sous la peau, principalement sur les hanches, et avec elle disparut cette rancidit et cette odeur de poisson dont on a parfaitement le droit de se plaindre dans un oiseau. Ainsi prpar, le puffin fut dclar excellent, et par Simpson lui-mme. Pendant le dernier ouragan, Richard Shandon s'tait rendu compte des qualits de son quipage; il avait analys ses hommes un un, comme doit le faire tout commandant qui veut parer aux dangers de l'avenir; il savait sur quoi compter. James Wall, officier tout dvou Richard, comprenait bien, excutait bien, mais il pouvait manquer d'initiative; au troisime rang, il se trouvait sa place. Johnson, rompu aux luttes de la mer, et vieux routier de l'ocan Arctique, n'avait rien apprendre en fait de sang-froid et d'audace. Simpson, le harponneur, et Bell, le charpentier, taient des hommes srs, esclaves du devoir et de la discipline. L'ice-master Foker, marin d'exprience, lev l'cole de Johnson, devait rendre d'importants services. Des autres matelots, Garry et Bolton semblaient tre les meilleurs: Bolton, une sorte de loustic, gai et causeur; Garry, un garon de trente-cinq ans, figure nergique, mais un peu ple et triste. Les trois matelots, Clifton, Gripper et Pen, semblaient moins ardents et moins rsolus; ils murmuraient volontiers. Gripper mme avait voulu rompre son engagement au dpart du _Forward_; une sorte de honte le retint bord. Si les choses marchaient bien, s'il n'y avait ni trop de dangers courir ni trop de manoeuvres excuter, on pouvait compter sur ces trois hommes; mais il leur fallait une nourriture substantielle, car on peut dire qu'ils avaient le coeur au ventre. Quoique prvenus, ils s'accommodaient assez mal d'tre _teetotalers_, et l'heure du repas ils regrettaient le brandy ou le gin; ils se rattrapaient cependant sur le caf et le th, distribus bord avec une certaine prodigalit. Quant aux deux ingnieurs, Brunton et Plover, et au chauffeur Waren, ils s'taient contents jusqu'ici de se croiser les bras. Shandon savait donc quoi s'en tenir sur le compte de chacun. Le 14 avril, le _Forward_ vint couper le grand courant du gulf-stream qui, aprs avoir remont le long de la cte orientale de l'Amrique jusqu'au banc de Terre-Neuve, s'incline vers le nord-est et prolonge les rivages de la Norvge. On se trouvait alors par 5137' de latitude et 2258' de longitude, deux cents milles de la pointe du Gronland. Le temps se refroidit; le thermomtre descendit trente-deux degrs (0 centigrade)[1], c'est--dire au point de conglation. [1] Il s'agit du thermomtre de Fahrenheit. Le docteur, sans prendre encore le vtement des hivers arctiques, avait revtu son costume de mer, l'instar des matelots et des officiers; il faisait plaisir voir avec ses hautes bottes dans lesquelles il descendait tout d'un bloc, son vaste chapeau de toile huile, un pantalon et une jaquette de mme toffe; par les fortes pluies et les larges vagues que le brick embarquait, le docteur ressemblait une sorte d'animal marin, comparaison qui ne laissait pas d'exciter sa fiert. Pendant deux jours, la mer fut extrmement mauvaise; le vent tourna vers le nord-ouest et retarda la marche du _Forward_. Du 14 au 16 avril, la houle demeura trs-forte; mais le lundi, il survint une violente averse qui eut pour rsultat de calmer la mer presque immdiatement. Shandon fit observer cette particularit au docteur. Eh bien, rpondit ce dernier, cela confirme les curieuses observations du baleinier Scoresby qui fit partie de la Socit royale d'Edinburgh, dont j'ai l'honneur d'tre membre correspondant. Vous voyez que pendant la pluie les vagues sont peu sensibles, mme sous l'influence d'un vent violent. Au contraire, avec un temps sec, la mer serait plus agite par une brise moins forte. --Mais comment explique-t-on ce phnomne, docteur? --C'est bien simple; on ne l'explique pas. En ce moment, l'ice-master, qui faisait son quart dans les barres de perroquet, signala une masse flottante par tribord, une quinzaine de milles sous le vent. Une montagne de glace dans ces parages! s'cria le docteur. Shandon braqua sa lunette dans la direction indique, et confirma l'annonce du pilote. Voil qui est curieux! dit le docteur. --Cela vous tonne? fit le commandant en riant. Comment! nous serions assez heureux pour trouver quelque chose qui vous tonnt? --Cela m'tonne sans m'tonner, rpondit en souriant le docteur, puisque le brick _Ann de Poole_, de Greenspond, fut pris en 1813 dans de vritables champs de glace par le quarante-quatrime degr de latitude nord, et que Dayement, son capitaine, les compta par centaines! --Bon! fit Shandon, vous avez encore nous en apprendre l-dessus! --Oh! peu de chose, rpondit modestement l'aimable Clawbonny, si ce n'est que l'on a trouv des glaces sous des latitudes encore plus basses. --Cela, vous ne me l'apprenez pas, mon cher docteur, car, tant mousse bord du sloop de guerre _le Fly_... --En 1818, continua le docteur, la fin de mars, comme qui dirait avril, vous avez pass entre deux grandes les de glaces flottantes, par le quarante-deuxime degr de latitude. --Ah! c'est trop fort! s'cria Shandon. --Mais c'est vrai; je n'ai donc pas lieu de m'tonner, puisque nous sommes deux degrs plus au nord, de rencontrer une montagne flottante par le travers du _Forward_. --Vous tes un puits, docteur, rpondit le commandant, et avec vous il n'y a qu' tirer le seau. --Bon! je tarirai plus vite que vous ne pensez; et maintenant, si nous pouvons observer de prs ce curieux phnomne, Shandon, je serai le plus heureux des docteurs. --Justement. Johnson, fit Shandon en appelant son matre d'quipage, la brise, il me semble, a une tendance frachir. --Oui, commandant, rpondit Johnson; nous gagnons peu, et les courants du dtroit de Davis vont bientt se faire sentir. --Vous avez raison, Johnson, et si nous voulons tre le 20 avril en vue du cap Farewel, il faut marcher la vapeur, ou bien nous serons jets sur les ctes du Labrador. Monsieur Wall, veuillez donner l'ordre d'allumer les fourneaux. Les ordres du commandant furent excuts; une heure aprs, la vapeur avait acquis une pression suffisante; les voiles furent serres, et l'hlice, tordant les flots sous ses branches, poussa violemment _le Forward_ contre le vent du nord-ouest. CHAPITRE VI. LE GRAND COURANT POLAIRE. Bientt des bandes d'oiseaux de plus en plus nombreux, des ptrels, des puffins, des contre-matres, habitants de ces parages dsols, signalrent l'approche du Gronland. _Le Forward_ gagnait rapidement dans le nord, en laissant sous le vent une longue trane de fume noire. Le mardi 17 avril, vers les onze heures du matin, l'ice-master signala la premire vue du _blink_ de la glace[1]. Il se trouvait vingt milles au moins dans la nord-nord-ouest. Cette bande d'un blanc blouissant clairait vivement, malgr la prsence de nuages assez pais, toute la partie de l'atmosphre voisine de l'horizon. Les gens d'exprience du bord ne purent se mprendre sur ce phnomne, et ils reconnurent sa blancheur que ce _blink_ devait venir d'un vaste champ de glace situ une trentaine de milles au del de la porte de la vue, et provenait de la rflexion des rayons lumineux. [1] Couleur particulire et brillante que prend l'atmosphre au dessus d'une grande tendue de glace. Vers le soir, le, vent retomba dans le sud, et devint favorable; Shandon put tablir une bonne voilure, et, par mesure d'conomie, il teignit ses fourneaux. _Le Forward_, sous ses huniers, son foc et sa misaine, se dirigea vers le cap Farewel. Le 18, trois heures, un ice-stream fut reconnu une ligne blanche peu paisse, mais de couleur clatante, qui tranchait vivement entre les lignes de la mer et du ciel. Il drivait videmment de la cte est du Gronland plutt que du dtroit de Davis, car les glaces se tiennent de prfrence sur le bord occidental de la mer de Baffin. Une heure aprs, _le Forward_ passait au milieu des pices isoles du ice-stream, et, dans la partie la plus compacte, les glaces, quoique soudes entre elles, obissaient au mouvement de la houle. Le lendemain, au point du jour, la vigie signala un navire: c'tait _le Valkyrien_, corvette danoise qui courait contre-bord du _Forward_ et se dirigeait vers le banc de Terre-Neuve. Le courant du dtroit se faisait sentir, et Shandon dut forcer de voile pour le remonter. En ce moment, le commandant, le docteur, James Wall et Johnson se trouvaient runis sur la dunette, examinant la direction et la force de ce courant. Le docteur demanda s'il tait avr que ce courant existt uniformment dans la mer de Baffin. Sans doute, rpondit Shandon, et les btiments voile ont beaucoup de peine le refouler. --D'autant plus, ajouta James Wall, qu'on le rencontre aussi bien sur la cte orientale de l'Amrique que sur la cte occidentale du Gronland. --Eh bien! fit le docteur, voil qui donne singulirement raison aux chercheurs du passage du Nord-Ouest! Ce courant marche avec une vitesse de cinq milles l'heure environ, et il est difficile de supposer qu'il prenne naissance au fond d'un golfe. --Ceci est d'autant mieux raisonn, docteur, reprit Shandon, que, si ce courant va du nord au sud, on trouve dans le dtroit de Behring un courant contraire qui coule du sud au nord, et doit tre l'origine de celui-ci. --D'aprs cela, messieurs, dit le docteur, il faut admettre que l'Amrique est compltement dtache des terres polaires, et que les eaux du Pacifique se rendent, en contournant ses ctes, jusque dans l'Atlantique. D'ailleurs, la plus grande lvation des eaux du premier donne encore raison leur coulement vers les mers d'Europe. --Mais, reprit Shandon, il doit y avoir des faits l'appui de cette thorie; et s'il y en a, ajouta-t-il avec une certaine ironie, notre savant universel doit les connatre. --Ma foi, rpliqua ce dernier avec une aimable satisfaction, si cela peut vous intresser, je vous dirai que des baleines, blesses dans le dtroit de Davis, ont t prises quelque temps aprs dans le voisinage de la Tartarie, portant encore leur flanc le harpon europen. --Et moins qu'elles n'aient doubl le cap Horn ou le cap de Bonne-Esprance, rpondit Shandon, il faut ncessairement qu'elles aient contourn les ctes septentrionales de l'Amrique. Voil qui est indiscutable, docteur. --Si cependant vous n'tiez pas convaincu, mon brave Shandon, fit le docteur en souriant, je pourrais produire encore d'autres faits, tels que ces bois flotts dont le dtroit de Davis est rempli, mlzes, trembles et autres essences tropicales. Or, nous savons que le gulf-stream empcherait ces bois d'entrer dans le dtroit; si donc ils en sortent, ils n'ont pu y pntrer que par le dtroit de Behring. --Je suis convaincu, docteur, et j'avoue qu'il serait difficile avec vous de demeurer incrdule. --Ma foi, dit Johnson, voil qui vient propos pour clairer la discussion. J'aperois au large une pice de bois d'une jolie dimension; si le commandant veut le permettre, nous allons pcher ce tronc d'arbre, le hisser bord, et lui demander le nom de son pays. --C'est cela, fit le docteur! l'exemple aprs la rgle. Shandon donna les ordres ncessaires; le brick se dirigea vers la pice de bois signale, et, bientt aprs, l'quipage la hissait sur le pont, non sans peine. C'tait un tronc d'acajou, rong par les vers jusqu' son centre, circonstance sans laquelle il n'et pas pu flotter. Voil qui est triomphant, s'cria le docteur avec enthousiasme, car, puisque les courants de l'Atlantique n'ont pu le porter dans le dtroit de Davis, puisqu'il n'a pu tre chass dans le bassin polaire par les fleuves de l'Amrique septentrionale, attendu que cet arbre-l crot sous l'quateur, il est vident qu'il arrive en droite ligne de Behring. Et tenez, messieurs, voyez ces vers de mer qui l'ont rong; ils appartiennent aux espces des pays chauds. --Il est certain, reprit Hall, que cela donne tort aux dtracteurs du fameux passage. --Mais cela les tue tout bonnement, rpondit le docteur. Tenez, je vais vous faire l'itinraire de ce bois d'acajou: il a t charri vers l'ocan Pacifique par quelque rivire de l'isthme de Panama ou du Guatemala; de l, le courant l'a tran le long des ctes d'Amrique jusqu'au dtroit de Behring, et, bon gr, mal gr, il a d entrer dans les mers polaires; il n'est ni tellement vieux ni tellement imbib qu'on ne puisse assigner une date rcente son dpart; il aura heureusement franchi les obstacles de cette longue suite de dtroits qui aboutit la mer de Baffin, et, vivement saisi par le courant boral, il est venu par le dtroit de Davis se faire prendre bord du _Forward_ pour la plus grande joie du docteur Clawbonny, qui demande au commandant la permission d'en garder un chantillon. --Faites donc, reprit Shandon; mais permettez-moi mon tour de vous apprendre que vous ne serez pas le seul possesseur d'une pave pareille. Le gouverneur Danois de l'le de Disko.... --Sur la cte du Gronland, continua le docteur, possde une table d'acajou faite avec un tronc pch dans les mmes circonstances; je le sais, mon cher Shandon; eh bien, je ne lui envie pas sa table, car, si ce n'tait l'embarras, j'aurais l de quoi me faire toute une chambre coucher. Pendant la nuit du mercredi au jeudi, le vent souffla avec une extrme violence; le _drift wood_[1] se montra plus frquemment; l'approche de la cte offrait des dangers une poque o les montagnes de glace sont fort nombreuses; le commandant fit donc diminuer de voiles, et _le Forward_ courut seulement sous sa misaine et sa trinquette. [1] Bois flott. Le thermomtre descendit au-dessous du point de conglation. Shandon fit distribuer l'quipage des vtements convenables, une jaquette et un pantalon de laine, une chemise de flanelle, des bas de wadmel, comme en portent les paysans norvgiens. Chaque homme fut galement muni d'une paire de bottes de mer parfaitement impermables. Quant Captain, il se contentait de sa fourrure naturelle; il paraissait peu sensible aux changements de temprature; il devait avoir pass par plus d'une preuve de ce genre, et, d'ailleurs, un danois n'avait pas le droit de se montrer difficile. On ne le voyait gure, et il se tenait presque toujours cach dans les parties les plus sombres du btiment. Vers le soir, travers une claircie de brouillard, la cte du Gronland se laissa entrevoir par 372'7" de longitude; le docteur, arm de sa lunette, put un instant distinguer une suite de pics sillonns par de larges glaciers; mais le brouillard se referma rapidement sur cette vision, comme le rideau d'un thtre qui tombe au moment le plus intressant de la pice. _Le Forward_ se trouva, le 20 avril au matin, en vue d'un ice-berg haut de cent-cinquante pieds, chou en cet endroit de temps immmorial; les dgels n'ont pas prise sur lui, et respectent ses formes tranges. Snow l'a vu; James Ross, en 1829, en prit un dessin exact, et en 1851, le lieutenant franais Bellot, bord du _Prince Albert_, le remarqua parfaitement. Naturellement le docteur voulut conserver l'image de cette montagne clbre, et il en fit une esquisse trs russie. Il n'est pas surprenant que de semblables masses soient choues, et par consquent s'attachent invinciblement au sol; pour un pied hors de l'eau, elles ont peu prs deux au-dessous, ce qui donnerait celle-ci quatre-vingts brasses environ de profondeur.[1] [1] Quatre cents pieds. Enfin, par une temprature qui ne fut midi que de 12 (-11 centig.), sous un ciel de neige et de brouillards, on aperut le cap Farewel. _Le Forward_ arrivait au jour fix; le capitaine inconnu, s'il lui plaisait de venir relever sa position par ce temps diabolique, n'aurait pas se plaindre. Voil donc, se dit le docteur, ce cap clbre, ce cap si bien nomm![1] Beaucoup l'ont franchi comme nous, qui ne devaient jamais le revoir! Est-ce donc un adieu ternel dit ses amis d'Europe? Vous avez pass l, Frobisher, Knight, Barlow, Vaugham, Scroggs, Barentz, Hudson, Blosseville, Franklin, Crozier, Bellot, pour ne jamais revenir au foyer domestique, et ce cap a bien t pour vous le cap des Adieux! [1] Farewel signifie adieu. Ce fut vers l'an 970 que des navigateurs partis de l'Islande[1] dcouvrirent le Gronland. Sbastien Cabot, en 1498, s'leva jusqu'au 56e degr de latitude; Gaspard et Michel Cotral, de 1500 1502, parvinrent au 60e, et Martin Frobisher, en 1576, arriva jusqu' la baie qui porte son nom. [1] le des glaces. A Jean Davis appartient l'honneur d'avoir dcouvert le dtroit en 1585, et, deux ans plus tard, dans un troisime voyage, ce hardi navigateur, ce grand pcheur de baleines, atteignit le soixante-treizime parallle, vingt-sept degrs du ple. Barentz en 1596, Weymouth en 1602, James Hall en 1605 et 1607, Hudson, dont le nom fut attribu cette vaste baie qui chancre si profondment les terres d'Amrique, James Poole en 1611, s'avancrent plus ou moins dans le dtroit, la recherche de ce passage du nord-ouest, dont la dcouverte et singulirement abrg les voies de communication entre les deux mondes. Baffin, en 1616, trouva dans la mer de ce nom le dtroit de Lancastre; il fut suivi en 1619 par James Munk, et en 1719 par Knight, Barlows, Waugham et Scrows, dont on n'a jamais eu de nouvelles. En 1776, le lieutenant Pickersgill, envoy la rencontre du capitaine Cook, qui tentait de remonter par le dtroit de Behring, pointa jusqu'au 68e degr; l'anne suivante, Young s'leva dans le mme but jusqu' l'le des Femmes. Vint alors James Ross qui fit en 1818 le tour des ctes de la mer de Baffin, et corrigea les erreurs hydrographiques de ses devanciers. Enfin en 1819 et 1820, le clbre Parry s'lance dans le dtroit de Lancastre, parvient travers d'innombrables difficults jusqu' l'le Melville, et gagne la prime de cinq mille livres[1] promise par acte du parlement aux matelots anglais qui couperaient le cent-soixante-dixime mridien par une latitude plus levs que le soixante-dix-septime parallle. [1] 125,000 francs En 1826, Becchey touche l'le Chamisso, James Ross hiverne, de 1829 1833, dans le dtroit du Prince Rgent, et fait, entre autres travaux importants, la dcouverte du ple magntique. Pendant ce temps, Franklin, par la voie de terre, reconnaissait les ctes septentrionales de l'Amrique, de la rivire Mackensie la pointe Turnagain; le capitaine Back marchait sur ses traces de 1823 1835, et ces explorations taient compltes en 1839 par MM. Dease, Simpson et le docteur Rae. Enfin, sir John Franklin, jaloux de dcouvrir le passage du nord-ouest, quitta l'Angleterre en 1845 sur _l'Erebus et le Terror_; il pntra dans la mer de Baffin, et depuis son passage l'le Disko, on n'eut plus aucune nouvelle de son expdition. Cette disparition dtermina les nombreuses recherches qui ont amen la dcouverte du passage, et la reconnaissance de ces continents polaires si profondment dchiquets; les plus intrpides marins de l'Angleterre, de la France, des tats-Unis, s'lancrent vers ces terribles parages, et, grce leurs efforts, la carte si tourmente, si difficile de ce pays, put figurer enfin aux archives de la Socit royale gographique de Londres. La curieuse histoire de ces contres se prsentait ainsi l'imagination du docteur, tandis qu'appuy sur la lisse, il suivait du regard le long sillage du brick. Les noms de ces hardis navigateurs se pressaient dans son souvenir, et il croyait entrevoir sous les arceaux glacs de la banquise les ples fantmes de ceux qui ne revinrent pas. CHAPITRE VII. L'ENTRE DU DTROIT DE DAVIS. Pendant cette journe, _le Forward_ se fraya un chemin facile parmi les glaces demi brises; le vent tait bon, mais la temprature trs-basse; les courants d'air, en se promenant sur les ice-fields[1], rapportaient leurs froides pntrations. [1] Champs de glace. La nuit exigea la plus svre attention; les montagnes flottantes se resserraient dans cette passe troite; on en comptait souvent une centaine l'horizon; elles se dtachaient des ctes leves, sous la dent des vagues rongeantes et l'influence de la saison d'avril, pour aller se fondre ou s'abmer dans les profondeurs de l'Ocan. On rencontrait aussi de longs trains de bois dont il fallait viter le choc; aussi le crow's-nest[1] fut mis en place au sommet du mt de misaine; il consistait en un tonneau fond mobile, dans lequel l'ice-master, en partie abrit contre le vent, surveillait la mer, signalait les glaces en vue, et mme, au besoin, commandait la manoeuvre. [1] Littralement _nid de pie_. Les nuits taient courtes; le soleil avait reparu depuis le 31 janvier par suite de la rfraction, et tendait se maintenir de plus en plus au-dessus de l'horizon. Mais la neige arrtait la vue, et, si elle n'amenait pas l'obscurit, rendait cette navigation pnible. Le 21 avril, le cap Dsolation apparut au milieu des brumes; la manoeuvre fatiguait l'quipage; depuis l'entre du brick au milieu des glaces, les matelots n'avaient pas eu un instant de repos; il fallut bientt recourir la vapeur pour se frayer un chemin au milieu de ces blocs amoncels. Le docteur et matre Johnson causaient ensemble sur l'arrire, pendant que Shandon prenait quelques heures de sommeil dans sa cabine. Clawbonny recherchait la conversation du vieux marin, auquel ses nombreux voyages avaient fait une ducation intressante et sense. Le docteur le prenait en grande amiti, et le matre d'quipage ne demeurait pas en reste avec lui. Voyez-vous, monsieur Clawbonny, disait Johnson, ce pays-ci n'est pas comme tous les autres; on l'a nomm la Terre-Verte,[1] mais il n'y a pas beaucoup de semaines dans l'anne o il justifie son nom! [1] Green Land. --Qui sait, mon brave Johnson, rpondit le docteur, si, au dixime sicle, cette terre n'avait pas le droit d'tre appele ainsi? Plus d'une rvolution de ce genre s'est produite dans notre globe, et je vous tonnerais beaucoup en vous disant que, suivant les chroniqueurs islandais, deux cents villages florissaient sur ce continent, il y a huit ou neuf cents ans! --Vous m'tonneriez tellement, monsieur Clawbonny, que je ne pourrais pas vous croire, car c'est un triste pays. --Bon! si triste qu'il soit, il offre encore une retraite suffisante des habitants, et mme des Europens civiliss. --Sans doute! A Disko, Uppernawik, nous rencontrerons des hommes qui consentent vivre sous de pareils climats; mais j'ai toujours pens qu'ils y demeuraient par force, non par got. --Je le crois volontiers; cependant l'homme s'habitue tout, et ces Gronlandais ne me paraissent pas tre aussi plaindre que les ouvriers de nos grandes villes; ils peuvent tre malheureux, mais, coup sur, ils ne sont point misrables; encore, je dis malheureux, et ce mot ne rend pas ma pense; en effet, s'ils n'ont pas le bien-tre des pays temprs, ces gens-l, faits ce rude climat, y trouvent videmment des jouissances qu'il ne nous est pas donn de concevoir! --Il faut le penser, monsieur Clawbonny, puisque le ciel est juste; mais bien des voyages m'ont amen sur ces ctes, et mon coeur s'est toujours serr la vue de ces tristes solitudes; on aurait d, par exemple, gayer les caps, les promontoires, les baies par des noms plus engageants, car le cap des Adieux et le cap Dsolation ne sont pas faits pour attirer les navigateurs! --J'ai fait galement cette remarque, rpondit le docteur; mais ces noms ont un intrt gographique qu'il ne faut pas mconnatre; ils dcrivent les aventures de ceux qui les ont donns; auprs des noms des Davis, des Baffin, des Hudson, des Ross, des Parry, des Franklin, des Bellot, si je rencontre le cap Dsolation, je trouve bientt la baie de la Mercy; le cap Providence fait pendant au port Anxiety, la baie Repulse[1] me ramne du cap den, et, quittant la pointe Turnagain,[2] je vais me reposer dans la baie du Refuge; j'ai l, sous les yeux, cette incessante succession de prils, d'checs d'obstacles, de succs, de dsespoirs, de russites, mls aux grands noms de mon pays, et, comme une srie de mdailles antiques, cette nomenclature me retrace toute l'histoire de ces mers. [1] Baie qu'on ne peut atteindre. [2] Cap du retour forc. --Justement raisonn, monsieur Clawbonny, et puissions-nous, dans notre voyage, rencontrer plus de baies du Succs que de caps du Dsespoir! --Je le souhaite, Johnson; mais, dites-moi, l'quipage est-il un peu revenu de ses terreurs? --Un peu, monsieur; et cependant, pour tout dire, depuis notre entre dans le dtroit, on recommence se proccuper du capitaine fantastique; plus d'un s'attendait le voir apparatre l'extrmit du Gronland; et jusqu'ici, rien. Voyons, monsieur Clawbonny, entre nous, est-ce que cela ne vous tonne pas an peu? --Si fait, Johnson. --Croyez-vous l'existence de ce capitaine? --Sans doute. --Mais quelles raisons ont pu le pousser agir de la sorte? --S'il faut dire toute ma pense, Johnson, je crois que cet homme aura voulu entraner l'quipage assez loin pour qu'il n'y et plus revenir. Or, s'il avait paru son bord au moment du dpart, chacun voulant connatre la destination du navire, il aurait pu tre embarrass. --Et pourquoi cela? --Ma foi, s'il veut tenter quelque entreprise surhumaine, s'il veut pntrer l o tant d'autres n'ont pu parvenir, croyez-vous qu'il et recrut son quipage? Tandis qu'une fois en route, on peut aller si loin, que marcher en avant devienne ensuite une ncessit. --C'est possible, monsieur Clawbonny; j'ai connu plus d'un intrpide aventurier dont le nom seul pouvantait, et qui n'et trouv personne pour l'accompagner dans ses prilleuses expditions... --Sauf moi, fit le docteur. --Et moi aprs vous, rpondit Johnson, et pour vous suivre! Je dis donc que notre capitaine est sans doute du nombre de ces aventuriers-l. Enfin, nous verrons bien; je suppose que du ct d'Uppernawik ou de la baie Melville, ce brave inconnu viendra s'installer tranquillement bord, et nous apprendra jusqu'o sa fantaisie compte entraner le navire. --Je le crois comme vous, Johnson; mais la difficult sera de s'lever jusqu' cette baie Melville! voyez comme les glaces nous entourent de toutes parts! c'est peine si elles laissent passage au _Forward_. Tenez, examinez cette plaine immense! --Dans notre langage de baleiniers, monsieur Clawbonny, nous appelons cela un ice-field, c'est--dire une surface continue de glace dont on n'aperoit pas les limites. --Et de ce ct, ce champ bris, ces longues pices plus ou moins runies par leurs bords? --Ceci est un pack; s'il a une forme circulaire, nous l'appelons palch, et stream, quand cette forme est allonge. --Et l, ces glaces flottantes? --Ce sont des drift-ice; avec un peu plus de hauteur, ce seraient des ice-bergs ou montagnes; leur contact est dangereux aux navires, et il faut les viter avec soin. Tenez, voici l-bas, sur cet ice-field, une protubrance produite par la pression des glaces; nous appelons cela un hummock; si cette protubrance tait submerge sa base, nous la nommerions un calf; il a bien fallu donner des noms tout cela pour s'y reconnatre. --Ah! c'est vritablement un spectacle curieux, s'cria le docteur en contemplant ces merveilles des mers borales, et l'imagination est vivement frappe par ces tableaux divers! --Sans doute, rpondit Johnson; les glaons prennent parfois des formes fantastiques, et nos hommes ne sont pas embarrasss pour les expliquer leur faon, --Tenez, Johnson, admirez cet ensemble de blocs de glace! ne dirait-on pas une ville trange, une ville d'Orient avec ses minarets et ses mosques sous la ple lumire de la lune? Voici plus loin une longue suite d'arceaux gothiques qui nous rappellent la chapelle d'Henry VII ou le palais du Parlement[1]. [1] difices de Londres. --Vraiment, monsieur Clawbonny, il y en a pour tous les gots; mais ce sont des villes ou des glises dangereuses habiter, et il ne faut pas les ranger de trop prs. Il y a de ces minarets-l qui chancellent sur leur base, et dont le moindre craserait un navire comme _le Forward_. --Et l'on a os s'aventurer dans ces mers, reprit le docteur, sans avoir la vapeur ses ordres! Comment croire qu'un navire voile ait pu se diriger au milieu de ces cueils mouvants? --On l'a fait cependant, monsieur Clawbonny; lorsque le vent devenait contraire, et cela m'est arriv plus d'une fois, moi qui vous parle, on s'ancrait patiemment l'un de ces blocs; on drivait plus ou moins avec lui; mais enfin on attendait l'heure favorable pour se remettre en route; il est vrai de dire qu' cette manire de voyager on mettait des mois, l o, avec un peu de bonheur, nous ne mettrons que quelques jours. --Il me semble, dit le docteur, que la temprature tend encore s'abaisser. --Ce serait fcheux, rpondit Johnson, car il faut du dgel pour que ces masses se divisent et aillent se perdre dans l'Atlantique; elles sont d'ailleurs plus nombreuses dans le dtroit de Davis, parce que les terres se rapprochent sensiblement entre le cap Walsingham et Holsteinborg; mais au del du soixante-septime degr, nous trouverons pendant la saison de mai et de juin des mers plus navigables. --Oui; mais il faut passer d'abord. --Il faut passer, Monsieur Clawbonny; en juin et juillet, nous eussions trouv le passage libre, comme il arrive aux baleiniers; mais les ordres taient prcis; on devait se trouver ici en avril. Aussi je me trompe fort, ou notre capitaine est un gaillard solidement tremp, qui a une ide; il n'est parti de si bonne heure que pour aller loin. Enfin qui vivra, verra. Le docteur avait eu raison de constater un abaissement dans la temprature; le thermomtre midi n'indiquait plus que six degrs (-14 centig.), et il rgnait une brise du nord-ouest qui, tout en claircissant le ciel, aidait le courant prcipiter les glaces flottantes sur le chemin du _Forward_. Toutes n'obissaient pas d'ailleurs la mme impulsion; il n'tait pas rare d'en rencontrer, et des plus hautes, qui, prises leur base par un courant sous-marin, drivaient dans un sens oppos. On comprend alors les difficults de cette navigation; les ingnieurs n'avaient pas un instant de repos; la manoeuvre de la vapeur se faisait sur le pont mme, au moyen de leviers qui l'ouvraient, l'arrtaient, la renversaient instantanment, suivant l'ordre de l'officier de quart. Tantt il fallait se hter de prendre par une ouverture de champs de glace, tantt lutter de vitesse avec un iceberg qui menaait de fermer la seule issue praticable; ou bien quelque bloc, se renversant l'improviste, obligeait le brick reculer subitement pour ne pas tre cras. Cet amas de glaces entranes, amonceles, amalgames par le grand courant du nord, se pressait dans la passe, et si la gele venait les saisir, elles pouvaient opposer au _Forward_ une infranchissable barrire. Les oiseaux se trouvaient en quantits innombrables dans ces parages; les ptrels et les contre-matres voltigeaient a et l, avec des cris assourdissants; on comptait aussi un grand nombre de mouettes tte grosse, cou court, bec comprim, qui dployaient leurs longues ailes, et bravaient en se jouant les neiges fouettes par l'ouragan. Cet entrain de la gent aile ranimait le paysage. De nombreuses pices de bois allaient la drive, se heurtant avec bruit; quelques cachalots ttes normes et renfles s'approchrent du navire; mais il ne fut pas question de leur donner la chasse, bien que l'envie n'en manqut pas Simpson le harponneur. Vers le soir, on vit galement plusieurs phoques, qui, le nez au-dessus de l'eau, nageaient entre les grands blocs. Le 22, la temprature s'abaissait encore; le Forward forait de vapeur pour gagner les passes favorables; le vent s'tait dcidment fix dans le nord-ouest; les voiles furent serres. Pendant cette journe du dimanche, les matelots eurent peu manoeuvrer. Aprs la lecture de l'office divin, qui fut faite par Shandon, l'quipage se livra la chasse des guilleminots, dont il prit un grand nombre. Ces oiseaux, convenablement prpars suivant la mthode clawbonnyenne, fournirent un agrable surcrot de provisions la table des officiers et de l'quipage. A trois heures du soir, _le Forward_ avait le Kin de Sael est-quart-nord-est, et la montagne de Sukkertop sud-est-quart-d'est-demi-est; la mer tait fort houleuse; de temps en temps, un vaste brouillard tombait inopinment du ciel gris. Cependant, midi, une observation exacte put tre faite. Le navire se trouvait par 6520' de latitude et 5422' de longitude. Il fallait gagner encore deux degrs pour rencontrer une navigation meilleure sur une mer plus libre. Pendant les trois jours suivants, les 24, 25 et 26 avril, ce fut une lutte continuelle avec les glaces; la manoeuvre de la machine devint trs-fatigante; chaque minute, la vapeur tait subitement interrompue ou renverse, et s'chappait en sifflant par les soupapes. Dans la brume paisse, l'approche des ice-bergs se reconnaissait seulement de sourdes dtonations produites par les avalanches; le navire virait alors immdiatement; on risquait de se heurter des masses de glace d'eau douce, remarquables par la transparence de leur cristal, et qui ont la duret du roc. Richard Shandon ne manqua pas de complter sa provision d'eau en embarquant chaque jour plusieurs tonnes de cette glace. Le docteur ne pouvait s'habituer aux illusions d'optique que la rfraction produisait dans ces parages; en effet tel ice-berg lui apparaissait comme une petite masse blanche fort rapproche, qui se trouvait dix ou douze milles du brick; il tchait d'accoutumer ses regards ce singulier phnomne, afin de pouvoir rapidement corriger plus tard l'erreur de ses yeux. Enfin, soit par le halage du navire le long des champs de glace, soit par l'cartement des blocs les plus menaants l'aide de longues perches, l'quipage fut bientt rompu de fatigues, et cependant, le vendredi 27 avril, _le Forward_ tait encore retenu sur la limite infranchissable du cercle polaire. CHAPITRE VIII. PROPOS DE L'QUIPAGE. Cependant _le Forward_ parvint, en se glissant adroitement dans les passes, gagner quelques minutes au nord; mais, au lieu d'viter l'ennemi, il faudrait bientt l'attaquer; les ice-fields de plusieurs milles d'tendue se rapprochaient, et comme ces masses en mouvement reprsentent souvent une pression de plus de dix millions de tonnes, on devait se garer avec soin de leurs treintes. Des scies glace furent donc installes l'extrieur du navire, de manire pouvoir tre mises immdiatement en usage. Une partie de l'quipage acceptait philosophiquement ces durs travaux, mais l'autre se plaignait, si elle ne refusait pas encore d'obir. Tout en procdant l'installation des instruments, Garry, Bolton, Pen, Gripper, changeaient leurs diffrentes manires de voir. Par le diable, disait gaiement Bolton, je ne sais pourquoi il me vient la pense que dans Water-Street, il y a une jolie taverne o l'on ne s'accote pas trop mal entre un verre de gin et une bouteille de porter. Tu vois cela d'ici, Gripper? --A te dire vrai, riposta le matelot interpell, qui faisait gnralement profession de mauvaise humeur, je t'assure que je ne vois pas cela d'ici. --C'est une manire de parler, Gripper; il est vident que dans ces villes de neige, qui font l'admiration de monsieur Clawbonny, il n'y a pas le plus mince cabaret o un brave matelot puisse s'humecter d'une ou deux demi-pintes de brandy. --Pour cela, tu peux en tre certain, Bolton; et tu ferais bien d'ajouter qu'il n'y a mme pas ici de quoi se rafrachir proprement. Une drle d'ide, de priver de tout spiritueux les gens qui voyagent dans les mers du nord! --Bon! rpondit Garry; as-tu donc oubli, Gripper, ce que t'a dit le docteur? Il faut tre sobre de toute boisson excitante, si l'on veut braver le scorbut, se bien porter et aller loin. --Mais je ne demande pas aller loin, Garry; et je trouve que c'est dj beau d'tre venu jusqu'ici, et de s'obstiner passer l o le diable ne veut pas qu'on passe. --Eh bien, on ne passera pas! rpliqua Pen. Quand je pense que j'ai dj oubli le got du gin! --Mais, fit Bolton, rappelle-toi ce que t'a dit le docteur. --Oh! rpliqua Pen avec sa grosse voix brutale, pour le dire, on le dit. Reste savoir si, sous prtexte de sant, on ne s'amuse pas faire l'conomie du liquide. --Ce diable de Pen a peut-tre raison, rpondit Gripper. --Allons donc! riposta Bolton, il a le nez trop rouge pour cela; et s'il perd un peu de sa couleur naviguer sous un pareil rgime, Pen n'aura pas trop se plaindre. --Qu'est-ce que mon nez t'a fait? rpondit brusquement le matelot attaqu son endroit sensible. Mon nez n'a pas besoin de tes conseils; il ne te les demande pas; mle-toi donc de ce qui regarde le tien! --Allons! ne te fche pas. Pen, je ne te croyais pas le nez si susceptible. H! je ne dteste pas plus qu'un autre un bon verre de wisky, surtout par une temprature pareille; mais si, au bout du compte, cela fait plus de mal que de bien, je m'en passe volontiers. --Tu t'en passes, dit le chauffeur Waren qui prit part la conversation; eh bien, tout le monde ne s'en passe peut-tre pas bord! --Que veux-tu dire, Waren? reprit Garry en le regardant fixement. --Je veux dire que, pour une raison ou pour une autre, il y a des liqueurs bord, et j'imagine qu'on ne s'en prive pas beaucoup l'arrire. --Et qu'en sais-tu? demanda Garry. Waren ne sut trop que rpondre; il parlait pour parler, comme on dit. Tu vois bien, Garry, reprit Bolton, que Waren n'en sait rien. --Eh bien, dit Pen, nous demanderons une ration de gin au commandant; nous l'avons bien gagne, et nous verrons ce qu'il rpondra. --Je vous engage n'en rien faire, rpondit Garry. --Et pourquoi? s'crirent Pen et Gripper. --Parce que le commandant vous refusera. Vous saviez quel tait le rgime du bord, quand vous vous tes embarqus; il fallait y rflchir ce moment-l. --D'ailleurs, rpondit Bolton qui prenait volontiers le parti de Garry dont le caractre lui plaisait, Richard Shandon n'est pas le matre bord; il obit tout comme nous autres. --Et qui donc? demanda Pen. --Au capitaine. --Ah! toujours ce capitaine de malheur! s'cria Pen. Et ne voyez-vous pas qu'il n'y a pas plus de capitaine que de taverne sur ces bancs de glace? C'est une faon de nous refuser poliment ce que nous avons le droit d'exiger. --Mais si, il y a un capitaine, reprit Bolton; et je parierais deux mois de ma paye que nous le verrons avant peu. --C'est bon, fit Pen; en voil un qui je voudrais bien dire deux mots en face! --Qui parle du capitaine? dit en ce moment un nouvel interlocuteur. C'tait le matelot Clifton, passablement superstitieux et envieux la fois. Est-ce que l'on sait quelque chose de nouveau sur le capitaine? demanda-t-il. --Non, lui fut-il rpondu d'une seule voix. --Eh bien, je m'attends le trouver install un beau matin dans sa cabine, sans que personne ne sache ni comment, ni par o il sera arriv. --Allons donc! rpondit Bolton; tu te figures, Clifton, que ce gaillard-l est un farfadet, un lutin comme il en court dans les hautes terres d'cosse! --Ris tant que tu voudras, Bolton; cela ne changera pas mon opinion. Tous les jours, en passant devant la cabine, je jette un regard par le trou de la serrure, et l'un de ces matins je viendrai vous raconter qui ce capitaine ressemble, et comment il est fait. --Eh, par le diable, fit Pen, il sera bti comme tout le monde, ton capitaine! Et si c'est un gaillard qui veut nous mener o cela ne nous plat pas, on lui dira son fait. --Bon, fit Bolton, voil Pen qui ne le connat mme pas, et qui veut dj lui chercher dispute! --Qui ne le connat pas, rpliqua Clifton de l'air d'un homme qui en sait long; c'est savoir, s'il ne le connat pas! --Que diable veux-tu dire? demanda Gripper. --Je m'entends. --Mais nous ne t'entendons pas! --Eh bien, est-ce que Pen n'a pas eu dj des dsagrments avec lui? --Avec le capitaine? --Oui, le dog-captain; car c'est exactement la mme chose. Les matelots se regardrent sans trop oser rpondre. Homme ou chien, fit Pen entre ses dents, je vous affirme que cet animal-l aura son compte un de ces jours. --Voyons, Clifton, demanda srieusement Bolton, prtends-tu, comme l'a dit Johnson en se moquant, que ce chien-l est le vrai capitaine? --Certes, rpondit Clifton avec conviction; et si vous tiez des observateurs comme moi, vous auriez remarqu les allures tranges de cet animal. --Lesquelles? voyons, parle! --Est-ce que vous n'avez pas vu la faon dont il se promne sur l dunette avec un air d'autorit, regardant la voilure du navire, comme s'il tait de quart? --C'est vrai, fit Gripper; et mme un soir je l'ai positivement surpris les pattes appuyes sur la roue du gouvernail. --Pas possible! fit Bolton. --Et maintenant, reprit Clifton, est-ce que, la nuit, il ne quitte pas le bord pour aller se promener seul sur les champs de glace, sans se soucier ni des ours ni du froid? --C'est toujours vrai, fit Bolton. --Est-ce que vous voyez cet animal-l, comme un honnte chien, rechercher la compagnie des hommes, rder du ct de la cuisine, et couver des yeux matre Strong quand il apporte quelque bon morceau au commandant? Est-ce que vous ne l'entendez pas, la nuit, quand il s'en va deux ou trois milles du navire, hurler de faon vous donner froid dans le dos, ce qui n'est pourtant pas facile ressentir par une pareille temprature? Enfin, est-ce que vous avez jamais vu ce chien-l se nourrir? Il ne prend rien de personne; sa pte est toujours intacte, et, moins qu'une main ne le nourrisse secrtement bord, j'ai le droit de dire que cet animal vit sans manger, Or, si celui-l n'est pas fantastique, je ne suis qu'une bte. --Ma foi, rpondit Bell le charpentier, qui avait entendu toute l'argumentation de Clifton, ma foi, cela pourrait bien tre! Cependant les autres matelots se taisaient. Eh bien, moi, reprit Clifton, je vous dis que si vous faites les incrdules, il y a bord des gens plus savants que vous qui ne paraissent pas si rassurs. --Veux-tu parler du commandant? demanda Bolton. --Oui, du commandant et du docteur. --Et tu prtends qu'ils sont de ton avis? --Je les ai entendus discuter la chose, et j'affirme qu'ils n'y comprenaient rien; ils faisaient mille suppositions qui ne les avanaient gure. --Et ils parlaient du chien comme tu le fais, Clifton? demanda le charpentier. --S'ils ne parlaient pas du chien, rpondit Clifton mis au pied du mur, ils parlaient du capitaine, ce qui est la mme chose, et ils avouaient que tout cela n'est pas naturel. --Eh bien, mes amis, reprit Bell, voulez-vous avoir mon opinion? --Parlez! parlez! fit-on de toutes parts. --C'est qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura pas d'autre capitaine que Richard Shandon. --Et la lettre? fit Clifton. --La lettre existe rellement, rpondit Bell; il est parfaitement exact qu'un inconnu a arm _le Forward_ pour un voyage dans les glaces; mais le navire une fois parti, personne ne viendra plus bord. --Enfin, demanda Bolton, o ira-t-il, le navire? --Je n'en sais rien; un moment donn, Richard Shandon recevra le complment de ses instructions. --Mais par qui? --Par qui? --Oui, comment? dit Bolton qui devenait pressant. --Allons, Bell, une rponse, dirent les autres matelots. --Par qui? comment? Eh! je n'en sais rien, rpliqua le charpentier, embarrass son tour. --Eh, par le captain-dog! s'cria Clifton. Il a dj crit une premire fois, il peut bien crire une seconde. Oh! si je savais seulement la moiti de ce que sait cet animal-l, je ne serais pas embarrass d'tre premier lord de l'Amiraut. --Ainsi, reprit Bolton pour conclure, tu t'en tiens ton dire, que ce chien-l est le capitaine? --Oui, comme je l'ai dit. --Eh bien, dit Pen d'une voix sourde, si cet animal-l ne veut pas crever dans la peau d'un chien, il n'a qu' se dpcher de devenir un homme; car, foi de Pen, je lui ferai son affaire. --Et pourquoi cela? demanda Garry. --Parce que cela me plat, rpondit brutalement Pen; et je n'ai de compte rendre personne. --Assez caus, les enfants, cria matre Johnson en intervenant au moment o la conversation semblait devoir mal tourner; l'ouvrage, et que ces scies soient installes plus vite que cela! Il faut franchir la banquise! --Bon! un vendredi! rpondit Clifton en haussant les paules. Vous verrez qu'on ne passe pas si facilement le cercle polaire! Quoi qu'il en soit, les efforts de l'quipage furent peu prs impuissants pendant cette journe. _Le Forward_, lanc toute vapeur contre les ice-fields, ne parvint pas les sparer; on fut oblig de s'ancrer pendant la nuit. Le samedi, la temprature s'abaissa encore sous l'influence d'un vent de l'est; le temps se mit au clair, et le regard put s'tendre au loin sur ces plaines blanches que la rflexion des rayons solaires rendait blouissantes. A sept heures du matin, le thermomtre accusait huit degrs au-dessus de zro (-22 centig.). Le docteur tait tent de rester tranquillement dans sa cabine relire des voyages arctiques; mais il se demanda, suivant son habitude, ce qu'il lui serait le plus dsagrable faire en ce moment. Il se rpondit que monter sur le pont par cette temprature, et aider les hommes dans la manoeuvre, n'avait rien de trs-rjouissant. Donc, fidle sa rgle de conduite, il quitta sa cabine si bien chauffe et vint contribuer au halage du navire. Il avait bonne figure avec les lunettes vertes au moyen desquelles il prservait ses yeux contre la morsure des rayons rflchis, et dans ses observations futures il eut toujours soin de se servir de snow-spectacles[1] pour viter les ophthalmies trs-frquentes sous cette latitude leve. [1] Lunettes neige. Vers le soir, _le Forward_ avait gagn plusieurs milles dans le nord, grce l'activit des hommes et l'habilet de Shandon, adroit profiter de toutes les circonstances favorables; minuit, il dpassait le soixante-sixime parallle, et la sonde ayant rapport vingt-trois brasses de profondeur, Shandon reconnut qu'il se trouvait sur le bas-fond o toucha _le Victory_, vaisseau de Sa Majest. La terre s'approchait trente milles dans l'est. Mais alors la masse des glaces, immobile jusqu'alors, se divisa et se mit en mouvement; les ice-bergs semblaient surgir de tous les points de l'horizon; le brick se trouvait engag dans une srie d'cueils mouvants dont la force d'crasement est irrsistible; la manoeuvre devint assez difficile pour que Garry, le meilleur timonier, prt la barre; les montagnes tendaient se refermer derrire le brick; il fut donc ncessaire de traverser cette flotte de glaces, et la prudence autant que le devoir commandait de se porter en avant. Les difficults s'accroissaient de l'impossibilit o se trouvait Shandon de constater la direction du navire au milieu de ces points changeants, qui se dplaaient et n'offraient aucune perspective stable. Les hommes de l'quipage furent diviss en deux bordes de tribord et de bbord; chacun d'eux, arm d'une longue perche garnie d'une pointe de fer, repoussait les glaons trop menaants. Bientt _le Forward_ entra dans une passe si troite, entre deux blocs levs, que l'extrmit de ses vergues froissa ces murailles aussi dures que le roc; peu peu il s'engagea dans une valle sinueuse remplie du tourbillon des neiges, tandis que les glaces flottantes se heurtaient et se brisaient avec de sinistres craquements. Mais il fut bientt constant que cette gorge tait sans issue; un norme bloc, engag dans ce chenal, drivait rapidement sur _le Forward_; il parut impossible de l'viter, impossible galement de revenir en arrire sur un chemin dj obstru. Shandon, Johnson, debout l'avant du brick, considraient leur position. Shandon, de la main droite, indiquait au timonier la direction suivre, et de la main gauche il transmettait James Wall, post prs de l'ingnieur, ses ordres pour manoeuvrer la machine. Comment cela va-t-il finir? demanda le docteur Johnson. --Comme il plaira Dieu, rpondit le matre d'quipage. Le bloc de glace, haut de cent pieds, ne se trouvait plus qu' une encablure du _Forward_, et menaait de le broyer sous lui. Malheur et maldiction! s'cria Pen avec un effroyable juron. --Silence! s'cria une voix qu'il fut impossible de distinguer au milieu de l'ouragan. Le bloc parut se prcipiter sur le brick, et il y eut un indfinissable moment d'angoisses; les hommes, abandonnant leurs perches, reflurent sur l'arrire en dpit des ordres de Shandon. Soudain un bruit effroyable se fit entendre; une vritable trombe d'eau tomba sur le pont du navire, que soulevait une vague norme. L'quipage jeta un cri de terreur, tandis que Garry, ferme sa barre, maintint _le Forward_ en bonne voie, malgr son effrayante embarde. Et lorsque les regards pouvants se portrent vers la montagne de glace, celle-ci avait disparu; la passe tait libre, et au del, un long canal, clair par les rayons obliques du soleil, permettait au brick de poursuivre sa route. Eh bien, monsieur Clawbonny, dit Johnson, m'expliquerez-vous ce phnomne? --Il est bien simple, mon ami, rpondit le docteur, et il se reproduit souvent; lorsque ces masses flottantes se dtachent les unes des autres l'poque du dgel, elles voguent isoles et dans un quilibre parfait; mais peu peu, elles arrivent vers le sud, o l'eau est relativement plus chaude; leur base, branle par le choc des autres glaons, commence fondre, se miner; il vient donc un moment o le centre de gravit de ces masses se trouve dplac, et alors elles se culbutent. Seulement, si cet ice-berg se ft retourn deux minutes plus tard, il se prcipitait sur le brick et l'crasait dans sa chute. CHAPITRE IX. UNE NOUVELLE LETTRE. Le cercle polaire tait enfin franchi; _le Forward_ passait le 30 avril, midi, par le travers d'Holsteinborg; des montagnes pittoresques s'levrent dans l'horizon de l'est. La mer paraissait pour ainsi dire libre de glaces, ou plutt ces glaces pouvaient tre facilement vites. Le vent sauta dans le sud-est, et le brick, sous sa misaine, sa brigantine, ses huniers et ses perroquets, remonta la mer de Baffin. Cette journe fut particulirement calme, et l'quipage put prendre un peu de repos; de nombreux oiseaux nageaient et voltigeaient autour du navire; le docteur remarqua, entre autres, des alca-alla, presque semblables la sarcelle, avec le cou, les ailes et le dos noirs et la poitrine blanche; ils plongeaient avec vivacit, et leur immersion se prolongeait souvent au del de quarante secondes. Cette journe n'et t marque par aucun incident nouveau, si le fait suivant, quelque extraordinaire qu'il paraisse, ne se ft pas produit bord. Le matin, six heures, en rentrant dans sa cabine aprs son quart, Richard Shandon trouva sur sa table une lettre avec cette suscription: Au commandant Richard Shandon, bord du Forward. Mer de Baffin. Shandon ne put en croire ses yeux; mais avant de prendre connaissance de cette trange correspondance, il fit appeler le docteur, James Wall, le matre d'quipage, et il leur montra cette lettre. Cela devient particulier, fit Johnson. --C'est charmant! pensa le docteur. --Enfin, s'cria Shandon, nous connatrons donc ce secret... D'une main rapide, il dchira l'enveloppe, et lut ce qui suit: Commandant, Le capitaine du _Forward_ est content du sang-froid, de l'habilet et du courage que vos hommes, vos officiers et vous, vous avez montr dans les dernires circonstances; il vous prie d'en tmoigner sa reconnaissance l'quipage. Veuillez vous diriger droit au nord vers la baie Melville, et de l vous tenterez de pntrer dans le dtroit de Smith. Le capitaine du _Forward,_ K.-Z. Ce lundi, 30 avril, par le travers du cap Walsingham. Et c'est tout? s'cria le docteur. --C'est tout, rpondit Shandon. La lettre lui tomba des mains. Eh bien, dit Wall, ce capitaine chimrique ne parle mme plus de venir bord; j'en conclus qu'il n'y viendra jamais. --Mais cette lettre, fit Johnson, comment est-elle arrive? Shandon se taisait. Monsieur Wall a raison, rpondit le docteur, qui, ayant ramass la lettre, la retournait dans tous les sens; le capitaine ne viendra pas bord, par une excellente raison... --Et laquelle? demanda vivement Shandon. --C'est qu'il y est dj, rpondit simplement le docteur. --Dj! s'cria Shandon; que voulez-vous dire? --Comment expliquer sans cela l'arrive de cette lettre? Johnson hochait la tte en signe d'approbation. Ce n'est pas possible! fit Shandon avec nergie, je connais tous les hommes de l'quipage; il faudrait donc supposer qu'il se trouvt parmi eux depuis le dpart du navire? Ce n'est pas possible, vous dis-je! Depuis plus de deux ans, il n'en est pas un que je n'aie vu cent fois Liverpool; votre supposition, docteur, est inadmissible! --Alors, qu'admettez-vous, Shandon? --Tout, except cela. J'admets que ce capitaine, ou un homme lui, que sais-je? a pu profiter de l'obscurit, du brouillard, de tout ce que vous voudrez, pour se glisser bord; nous ne sommes pas loigns de la terre; il y a des kaaks d'Esquimaux qui passent inaperus entre les glaons; on peut donc tre venu jusqu'au navire, avoir remis cette lettre... le brouillard a t assez intense pour favoriser ce plan... --Et pour empcher de voir le brick, rpondit le docteur; si nous n'avons pas vu, nous, un intrus se glisser bord, comment, lui, aurait-il pu dcouvrir _le Forward_ au milieu du brouillard? --C'est vident, fit Johnson. --J'en reviens donc mon hypothse, dit le docteur. Qu'en pensez-vous, Shandon? --Tout ce que vous voudrez, rpondit Shandon avec feu, except la supposition que cet homme soit mon bord. --Peut-tre, ajouta Wall, se trouve-t-il dans l'quipage un homme lui, qui a reu ses instructions. --Peut-tre, fit le docteur. --Mais qui? demanda Shandon. Je connais tous mes hommes, vous dis-je, et depuis longtemps. --En tout cas, reprit Johnson, si ce capitaine se prsente, homme ou diable, on le recevra; mais il y a un autre enseignement, ou plutt un autre renseignement tirer de cette lettre. --Et lequel? demanda Shandon. --C'est que nous devons nous diriger non-seulement vers la baie Melville, mais encore dans le dtroit de Smith. --Vous avez raison, rpondit le docteur. --Le dtroit de Smith, rpliqua machinalement Richard Shandon. --Il est donc vident, reprit Johnson, que la destination du _Forward_ n'est pas de rechercher le passage du nord-ouest, puisque nous laisserons sur notre gauche la seule entre qui y conduise, c'est--dire le dtroit de Lancastre. Voil qui nous prsage une navigation difficile dans des mers inconnues. --Oui, le dtroit de Smith, rpondit Shandon; c'est la route que l'Amricain Kane a suivie en 1853, et au prix de quels dangers! Longtemps on l'a cru perdu sous ces latitudes effrayantes! Enfin, puisqu'il faut y aller, on ira! mais jusqu'o? Est-ce au ple? --Et pourquoi pas? s'cria le docteur. La supposition de cette tentative insense fit hausser les paules au matre d'quipage. Enfin, reprit James Wall, pour en revenir au capitaine, s'il existe, je ne vois gure, sur la cte du Gronland, que les tablissements de Disko ou d'Uppernawik o il puisse nous attendre; dans quelques jours, nous saurons donc quoi nous en tenir. --Mais, demanda le docteur Shandon, n'allez-vous pas faire connatre cette lettre l'quipage? --Avec la permission du commandant, rpondit Johnson, je n'en ferais rien. --Et pourquoi cela? demanda Shandon. --Parce que tout cet extraordinaire, ce fantastique, est de nature dcourager nos hommes; ils sont dj fort inquiets sur le sort d'une expdition qui se prsente ainsi. Or, si on les pousse dans le surnaturel, cela peut produire de fcheux effets, et au moment critique nous ne pourrions plus compter sur eux. Qu'en dites-vous, commandant? --Et vous, docteur, qu'en pensez-vous? demanda Shandon. --Matre Johnson, rpondit le docteur, me parat sagement raisonner. --Et vous, James? --Sauf meilleur avis, rpondit Wall, je me range l'opinion de ces messieurs. Shandon se prit rflchir pendant quelques instants; il relut attentivement la lettre. Messieurs, dit-il, votre opinion est certainement fort bonne; mais je ne puis l'adopter. --Et pourquoi cela, Shandon? demanda le docteur. --Parce que les instructions de cette lettre sont formelles; elles commandent de porter la connaissance de l'quipage les flicitations du capitaine; or, jusqu'ici, j'ai toujours obi aveuglment ses ordres, de quelque faon qu'ils me fussent transmis, et je ne puis... --Cependant..., reprit Johnson qui redoutait justement l'effet de semblables communications sur l'esprit des matelots. --Mon brave Johnson, repartit Shandon, je comprends votre insistance; vos raisons sont excellentes, mais lisez: Il vous prie d'en tmoigner sa reconnaissance l'quipage. --Agissez donc en consquence, reprit Johnson, qui tait d'ailleurs un strict observateur de la discipline. Faut-il rassembler l'quipage sur le pont? --Faites, rpondit Shandon. La nouvelle d'une communication du capitaine se rpandit immdiatement bord. Les matelots arrivrent sans retard leur poste de revue, et le commandant lut haute voix la lettre mystrieuse. Un morne silence accueillit cette lecture; l'quipage se spara en proie mille suppositions; Clifton eut de quoi se livrer toutes les divagations de son imagination superstitieuse; la part qu'il attribua dans cet vnement Captain-dog fut considrable, et il ne manqua plus de le saluer, quand par hasard il le rencontrait sut son passage. Quand je vous disais, rptait-il aux matelots, que cet animal savait crire! On ne rpliqua rien cette observation, et lui-mme, Bell, le charpentier, et t fort empch d'y rpondre. Cependant, il fut constant pour chacun qu' dfaut du capitaine son ombre ou son esprit veillait bord; les plus sages se gardrent dsormais d'changer entre eux leurs suppositions. Le 1er mai, midi, l'observation donna 68 pour la latitude, et 5632' pour la longitude. La temprature s'tait releve, et le thermomtre marquait vingt-cinq degrs au-dessus de zro (-4 cent.) Le docteur put s'amuser suivre les bats d'une ourse blanche et de ses deux oursons sur le bord d'un pack qui prolongeait la terre. Accompagn de Wall et de Simpson, il essaya de lui donner la chasse dans le canot; mais l'animal, d'humeur peu belliqueuse, entrana rapidement sa progniture avec lui, et le docteur dut renoncer le poursuivre. Le cap Chidley fut doubl pendant la nuit sous l'influence d'un vent favorable, et bientt les hautes montagnes de Disko se dressrent l'horizon; la baie de Godavhn, rsidence du gouverneur gnral des tablissements danois, fut laisse sur la droite. Shandon ne jugea pas propos de s'arrter, et dpassa bientt les pirogues d'Esquimaux qui cherchaient l'atteindre. L'le Disko porte galement le nom d'le de la Baleine; c'est de ce point que le 12 juillet 1845 sir John Franklin crivit pour la dernire fois l'amiraut, et c'est cette le aussi que, le 27 aot 1859, le capitaine MacClintock toucha son retour, rapportant les preuves trop certaines de la perte de cette expdition. La concidence de ces deux faits devait tre remarque par le docteur; ce triste rapprochement tait fcond en souvenirs, mais bientt les hauteurs de Disko disparurent ses yeux. Il y avait alors de nombreux ice-bergs sur les ctes, de ceux que les plus forts dgels ne parviennent pas dtacher; cette suite continue de crtes se prtait aux formes tranges et inattendues. Le lendemain, vers les trois heures, on releva au nord-est Sanderson-Hope; la terre fut laisse une distance de quinze milles sur tribord; les montagnes paraissaient teintes d'un bistre rougetre. Pendant la soire, plusieurs baleines de l'espce des _finners_, qui ont des nageoires sur le dos, vinrent se jouer au milieu des trains de glace, rejetant l'air et l'eau par leurs vents. Ce fut pendant la nuit du 3 au 4 mai que le docteur put voir pour la premire fois le soleil raser le bord de l'horizon sans y plonger son disque lumineux; depuis le 31 janvier, ses orbes s'allongeaient chaque jour, et il rgnait maintenant une clart continuelle. Pour des spectateurs inhabitus, cette persistance du jour est sans cesse un sujet d'tonnement, et mme de fatigue; on ne saurait croire quel point l'obscurit de la nuit est ncessaire la sant des yeux; le docteur prouvait une douleur vritable pour se faire cette lumire continue, rendue plus mordante encore par la rflexion des rayons sur les plaines de glace. Le 5 mai, _le Forward_ dpassa le soixante-deuxime parallle. Deux mois plus tard, il et rencontr de nombreux baleiniers se livrant la pche sous ces latitudes leves; mais le dtroit n'tait pas encore assez libre pour permettre ces btiments de pntrer dans la mer de Baffin. Le lendemain, le brick, aprs avoir dpass l'le des Femmes, arriva en vue d'Uppernawik, l'tablissement le plus septentrional que possde le Danemark sur ces ctes. CHAPITRE X. PRILLEUSE NAVIGATION. Shandon, le docteur Clawbonny, Johnson, Foker et Strong, le cuisinier, descendirent dans la baleinire et se rendirent au rivage. Le gouverneur, sa femme et ses cinq enfants, tous de race esquimau, vinrent poliment au-devant des visiteurs. Le docteur, en sa qualit de philologue, possdait un peu de danois qui suffit tablir des relations fort amicales; d'ailleurs, Foker, interprte de l'expdition en mme temps qu'ice-master, savait une vingtaine de mots de la langue gronlandaise, et avec vingt mots on va loin, si l'on n'est pas ambitieux. Le gouverneur est n l'le Disko, et n'a jamais quitt son pays natal; il fit les honneurs de sa ville, qui se compose de trois maisons de bois, pour lui et le ministre luthrien, d'une cole, et de magasins dont les navires naufrags se chargent de faire l'approvisionnement. Le reste consiste en huttes de neige dans lesquelles les Esquimaux entrent en rampant par une ouverture unique. Une grande partie de la population s'tait porte au-devant du _Forward_, et plus d'un naturel s'avana jusqu'au milieu de la baie dans son kaak, long de quinze pieds, et large de deux au plus. Le docteur savait que le mot _esquimau_ signifie _mangeur de poissons crus_; mais il savait aussi que ce nom est considr comme une injure dans le pays; aussi ne se fit-il pas faute de traiter les habitants de Gronlandais. Et, cependant, leurs vtements huileux de peaux de phoques, leurs bottes de mme nature, tout cet ensemble graisseux et infect qui ne permet pas de distinguer les hommes des femmes, il tait facile de reconnatre de quelle nourriture ces gens-l faisaient usage; d'ailleurs, comme chez tous les peuples ichthyophages, la lpre les rongeait en partie, mais ils ne s'en portaient pas plus mal pour cela. Le ministre luthrien et sa femme, avec lesquels le docteur se promettait de causer plus spcialement, se trouvaient en tourne du ct de Proven, au sud d'Uppernawik; il fut donc rduit s'entretenir avec le gouverneur. Ce premier magistrat ne paraissait pas fort lettr; un peu moins, c'tait un ne; un peu plus, il savait lire. Cependant le docteur l'interrogea sur le commerce, les habitudes, les moeurs des Esquimaux, et il apprit, dans la langue des gestes, que les phoques valaient environ quarante livres[1] rendus Copenhague; une peau d'ours se payait quarante dollars danois, une peau de renard bleu, quatre, et de renard blanc, deux ou trois dollars. [1] 1,000 francs. Le docteur voulut aussi, dans le but de complter son instruction personnelle, visiter une hutte d'Esquimaux; on ne se figure pas de quoi est capable un savant qui veut savoir; heureusement l'ouverture de ces cahutes tait trop troite, et l'enrag ne put y passer. Il l'chappa belle, car rien de plus repoussant que cet entassement de choses mortes ou vivantes, viande de phoque ou chair d'Esquimaux, poissons pourris et vtements infects, qui meublent une cabane gronlandaise; pas une fentre pour renouveler cet air irrespirable; un trou seulement au sommet de la hutte, qui donne passage la fume, mais ne permet pas la puanteur de sortir. Foker donna ces dtails au docteur, et ce digne savant n'en maudit pas moins sa corpulence. Il et voulu juger par lui-mme de ces manations _sui generis_. Je suis sr, dit-il, que l'on s'y fait la longue. _A la longue_ peint d'un seul mot le digne Clawbonny. Pendant les tudes ethnographiques de ce dernier, Shandon s'occupait, suivant ses instructions, de se procurer des moyens de transport sur les glaces; il dut payer quatre livres un traneau et six chiens, et encore les naturels firent des difficults pour s'en dessaisir. Shandon et galement voulu engager Hans Christian, l'habile conducteur de chiens, qui fit partie de l'expdition du capitaine MacClintock; mais ce Hans se trouvait alors dans le Gronland mridional. Vint alors la grande question l'ordre du jour; se trouvait-il Uppernawik un Europen attendant le passage du _Forward_? Le gouverneur avait-il connaissance de ce fait, qu'un tranger, vraisemblablement un Anglais, se ft fix dans ces parages? A quelle poque remontaient ses dernires relations avec des navires baleiniers ou autres? A ces questions, le gouverneur rpondit que pas un tranger n'avait dbarqu sur cette partie de la cte depuis plus de dix mois. Shandon se fit donner le nom des baleiniers arrivs en dernier lieu; il n'en reconnut aucun. C'tait dsesprant. Vous m'avouerez, docteur, que c'est n'y rien comprendre, dit-il son compagnon. Rien au cap Farewel! Rien l'le Disko! Rien Uppernawik! --Rptez-moi encore dans quelques jours: Rien la baie de Melville, mon cher Shandon, et je vous saluerai comme l'unique capitaine du _Forward_. La baleinire revint au brick vers le soir, en ramenant les visiteurs; Strong, en fait d'aliments nouveaux, s'tait procur plusieurs douzaines d'oeufs d'eider-ducks[1], deux fois gros comme des oeufs de poule et d'une couleur verdtre. C'tait peu, mais enfin trs-rafrachissant pour un quipage soumis au rgime de la viande sale. [1] Canard, dredon. Le vent devint favorable le lendemain, et cependant Shandon n'ordonna pas l'appareillage; il voulut attendre encore un jour, et, par acquit de conscience, laisser le temps tout tre quelconque appartenant la race humaine de rejoindre _le Forward_; il fit mme tirer, d'heure en heure, la pice de 16 qui tonnait avec fracas au milieu des ice-bergs; mais il ne russit qu' pouvanter des nues de molly-mokes[1] et de rotches[2]. Pendant la nuit, plusieurs fuses furent lances dans l'air. Mais en vain. Il fallut se dcider partir. [1] Oiseaux des mers borales. [2] Sortes de perdrix de rochers. Le 8 mai, six heures du matin, _le Forward_, sous ses huniers, sa misaine et son grand perroquet, perdait de vue l'tablissement d'Uppernawik et ces perches hideuses auxquelles pendent, le long du rivage, des intestins de phoques et des panses de daims. Le vent soufflait du sud-est, et la temprature remonta trente-deux degrs (0 centig.). Le soleil perait le brouillard, et les glaces se desserraient un peu sous son action dissolvante. Cependant la rflexion de ces rayons blancs produisit un effet fcheux sur la vue de plusieurs hommes de l'quipage. Wolsten, l'armurier, Gripper, Clifton et Bell furent atteints de _snow-blindness_, sorte de maladie des yeux trs-commune au printemps, et qui dtermine chez les Esquimaux de nombreux cas de ccit. Le docteur conseilla aux malades en particulier, et tous ses compagnons en gnral, de se couvrir la figure d'un voile de gaze verte, et il fut le premier lui-mme suivre sa propre ordonnance. Les chiens achets par Shandon Uppernawik taient d'une nature assez sauvage; cependant ils s'acclimatrent bord, et Captain ne prit pas trop mal avec ses nouveaux camarades; il semblait connatre leurs habitudes. Clifton ne fut pas le dernier faire cette remarque, que Captain devait avoir eu dj des rapports avec ses congnres du Gronland. Ceux-ci, toujours affams et rduits une nourriture incomplte terre, ne pensaient qu' se refaire avec le rgime du bord. Le 9 mai, _le Forward_ rasa quelques encablures la plus occidentale des les Baffin. Le docteur remarqua plusieurs roches de la baie entre les les et la terre, de celles que l'on nomme crimson cliffs; elles taient recouvertes d'une neige rouge comme du beau carmin, laquelle le docteur Kane donne un origine purement vgtale; Clawbonny et voulu considrer de plus prs ce singulier phnomne, mais la glace ne permit pas de s'approcher de la cte; quoique la temprature tendt s'lever, il tait facile de voir que les ice-bergs et les ice-streams s'accumulaient vers le nord de la mer de Baffin. Depuis Uppernawik, la terre offrait un aspect diffrent, et d'immenses glaciers se profilaient l'horizon sur un ciel gristre. Le 10, _le Forward_ laissait sur la droite la baie de Hingston prs du soixante-quatorzime degr de latitude; le canal de Lancastre s'ouvrait dans la mer plusieurs centaines de milles dans l'ouest. Mais alors cette immense tendue d'eau disparaissait sous de vastes champs, sur lesquels s'levaient des hummoks rguliers comme la cristallisation d'une mme substance. Shandon fit allumer ses fourneaux, et jusqu'au 11 mai _le Forward_ serpenta dans les pertuis sinueux, traant avec sa noire fume sur le ciel la route qu'il suivait sur la mer. Mais de nouveaux obstacles ne tardrent pas se prsenter; les passes se fermaient par suite de l'incessant dplacement des masses flottantes; l'eau menaait chaque instant de manquer devant la proue du _Forward_, et s'il venait tre _nipped_[1], il lui serait difficile de s'en tirer. Chacun le savait, chacun y pensait. [1] Pinc. Aussi, bord de ce navire sans but, sans destination connue, qui cherchait follement s'lever vers le nord, quelques symptmes d'hsitation se manifestrent; parmi ces gens habitus une existence de dangers, beaucoup, oubliant les avantages offerts, regrettaient de s'tre aventurs si loin. Il rgnait dj dans les esprits une certaine dmoralisation, accrue encore par les frayeurs de Clifton, et les propos de deux ou trois meneurs, tels que Pen, Gripper, Waren et Wolsten. Aux inquitudes morales de l'quipage se joignaient alors des fatigues accablantes, car, le 12 mai, le brick se trouvait enferm de toutes parts; sa vapeur tait impuissante. Il fallut s'ouvrir un chemin travers les champs de glace. La manoeuvre des scies tait fort pnible dans ces _floes_[1] qui mesuraient jusqu' six et sept pieds d'paisseur; lorsque deux entailles parallles divisaient la glace sur une longueur d'une centaine de pieds, il fallait casser la partie intrieure coups de hache et d'anspect; alors on longeait des ancres fixes dans un trou fait au moyen d'une grosse tarire; puis la manoeuvre du cabestan commenait, et on halait le navire bras; la plus grande difficult consistait faire rentrer sous les _floes_ les morceaux briss, afin de livrer passage au btiment, et l'on devait les repousser au moyen de _ples_, longues perches munies d'une pointe en fer. [1] Glaons. Enfin, manoeuvre de la scie, manoeuvre du halage, manoeuvre du cabestan, manoeuvre des _ples_, manoeuvres incessantes, obliges, prilleuses, au milieu du brouillard ou des neiges paisses, temprature relativement basse, souffrances ophthalmiques, inquitudes morales, tout contribuait affaiblir l'quipage du _Forward_ et ragir sur son imagination. Lorsque les matelots ont affaire un homme nergique, audacieux, convaincu, qui sait ce qu'il veut, o il va, quel but il tend, la confiance les soutient en dpit d'eux-mmes; ils sont unis de coeur avec leur chef, forts de sa propre force, et tranquilles de sa propre tranquillit. Mais bord du brick, on sentait que le commandant n'tait pas rassur, qu'il hsitait devant ce but et cette destination inconnus. Malgr l'nergie de son caractre, sa dfaillance se traduisait son insu par des changements d'ordres, des manoeuvres incompltes, des rflexions intempestives, mille dtails qui ne pouvaient chapper son quipage. Et puis, Shandon n'tait pas le capitaine de navire, le matre aprs Dieu; raison suffisante pour qu'on en arrivt discuter ses ordres: or, de la discussion au refus d'obir, le pas est rapidement franchi. Les mcontents rallirent bientt leurs ides le premier ingnieur, qui jusqu'ici restait esclave du devoir. Le 16 mai, six jours aprs l'arrive du _Forward_ la banquise, Shandon n'avait pas gagn deux milles dans le nord. On tait menac d'tre pris par les glaces jusqu' la saison prochaine. Cela devenait fort grave. Vers les huit heures du soir, Shandon et le docteur, accompagns du matelot Garry, allrent la dcouverte au milieu des plaines immenses; ils eurent soin de ne pas trop s'loigner du navire, car il devenait difficile de se crer des points de repre dans ces solitudes blanches, dont les aspects changeaient incessamment. La rfraction produisait d'tranges effets; le docteur en demeurait tonn; l o il croyait n'avoir qu'un saut d'un pied faire, c'tait cinq ou six pieds franchir; ou bien le contraire arrivait, et dans les deux cas le rsultat tait une chute, sinon dangereuse, du moins fort pnible, sur ces clats de glace durs et acrs comme du verre. Shandon et ses deux compagnons allaient la recherche de passes praticables; trois milles du navire, ils parvinrent non sans peine gravir un ice-berg qui pouvait mesurer trois cents pieds de hauteur. De l, leur vue s'tendit sur cet amas dsol, semblable aux ruines d'une ville gigantesque, avec ses oblisques abattus, ses clochers renverss, ses palais culbuts tout d'une pice. Un vritable chaos. Le soleil tranait pniblement ses orbes autour d'un horizon hriss, et jetait de longs rayons obliques d'une lumire sans chaleur, comme si des substances athermanes se fussent places entre lui et ce pays dvast. La mer paraissait entirement prise jusqu'aux limites les plus recules du regard. Comment passerons-nous? dit le docteur. --Je l'ignore, rpondit Shandon, mais nous passerons, dt-on employer la poudre faire sauter ces montagnes; je ne me laisserai certainement pas saisir par les glaces jusqu'au printemps prochain. --Comme cela cependant arriva au _Fox_, peu prs dans ces parages. Bah! fit le docteur, nous passerons... avec un peu de philosophie. Vous verrez, cela vaut toutes les machines du monde! --Il faut avouer, rpondit Shandon, que cette anne ne se prsente pas sous une apparence favorable. --Cela n'est pas contestable, Shandon, et je remarque que la mer de Baffin tend se retrouver dans l'tat o elle tait avant 1817. --Est-ce que vous pensez, docteur, que ce qui est maintenant n'a pas toujours t? --Non, mon cher Shandon; il y a, de temps en temps de vastes dbcles que les savants n'expliquent gure; ainsi, jusqu'en 1817, cette mer demeurait constamment obstrue, lorsqu'un immense cataclysme eut lieu, et rejeta dans l'Ocan ces ice-bergs, dont la plus grande partie vint s'chouer sur le banc de Terre-Neuve. A partir de ce moment, la baie de Baffin fut peu prs libre, et devint le rendez-vous de nombreux baleiniers. --Ainsi, demanda Shandon, depuis cette poque les voyages au nord furent plus faciles? --Incomparablement; mais on remarque que depuis quelques annes la baie tend se reprendre encore, et menace de se fermer, pour longtemps peut-tre, aux investigations des navigateurs. Raison de plus, donc, pour pousser aussi avant qu'il nous sera possible. Et cependant nous avons un peu l'air de gens qui s'avancent dans des galeries inconnues, dont les portes se referment sans cesse derrire eux. --Me conseilleriez-vous de reculer! demanda Shandon en essayant de lire au plus profond des yeux du docteur. --Moi! je n'ai jamais su mettre un pied derrire l'autre, et, dt-on ne jamais revenir, je dis qu'il faut marcher. Seulement, je tiens tablir que si nous faisons des imprudences, nous savons parfaitement quoi nous nous exposons. --Et vous, Garry, qu'en pensez-vous? demanda Shandon au matelot. --Moi, commandant, j'irais tout droit; je pense comme monsieur Clawbonny; d'ailleurs, vous ferez ce qu'il vous plaira; commandez, nous obirons. --Tous ne parlent pas comme vous, Garry, reprit Shandon; tous ne sont pas d'humeur obir! Et s'ils refusent d'excuter mes ordres? --Je vous ai donn mon avis, commandant, rpondit Garry d'un air froid, parce que vous me l'avez demand; mais vous n'tes pas oblig de le suivre. Shandon ne rpondit pas; il examina attentivement l'horizon, et redescendit avec ses deux compagnons sur les champs de glace. CHAPITRE XI LE POUCE-DU-DIABLE. Pendant l'absence du commandant, les hommes avaient excut divers travaux, de faon permettre au navire d'viter la pression des ice-fields. Pen, Clifton, Bolton, Gripper, Simson, 'occupaient de cette manoeuvre pnible; le chauffeur et les deux mcaniciens durent mme venir en aide leurs camarades, car, du moment que le service de la machine n'exigeait plus leur prsence, ils redevenaient matelots, et comme tels, ils pouvaient tre employs tous les services du bord. Mais cela ne se faisait pas sans grande irritation. Je dclare en avoir assez, dit Pen, et si dans trois jours la dbcle n'est pas arrive, je jure Dieu que je me croise les bras! --Te croiser les bras, rpondit Plower; il vaut mieux les employer revenir en arrire! Est-ce que tu crois que nous sommes d'humeur hiverner ici jusqu' l'anne prochaine? --En vrit, ce serait un triste hiver, repartit Plower, car le navire est expos de toutes parts! --Et qui sait, dit Brunton, si mme au printemps prochain la mer sera plus libre qu'elle ne l'est aujourd'hui? --Il ne s'agit pas de printemps prochain, rpliqua Pen; nous sommes au jeudi; si dimanche, au matin, la route n'est pas libre, nous revenons dans le sud. --Bien parl! dit Clifton. --a vous va-t-il? demanda Pen. --a nous va, rpondirent ses camarades. --Et c'est juste, reprit Waren; car si nous devons travailler de la sorte et haler le navire force de bras, je suis d'avis de le ramener en arrire. --Nous verrons cela dimanche, fit Wolsten. --Qu'on m'en donne l'ordre, reprit Brunton, et mes fourneaux seront bientt allums. --Eh, reprit Clifton, nous les allumerons bien nous-mmes. --Si quelque officier, rpondit Pen, veut se donner le plaisir d'hiverner ici, libre lui; on l'y laissera tranquillement; il ne sera pas embarrass de se construire une hutte de neige pour y vivre en vritable Esquimau. --Pas de a, Pen, rpliqua vivement Brunton; nous n'avons personne abandonner; entendez-vous bien, vous autres? Je crois, d'ailleurs, que le commandant ne sera pas difficile dcider; il m'a l'air fort inquiet dj, et en lui proposant doucement la chose... -- savoir, reprit Plover; Richard Shandon est un homme dur et entt quelquefois; il faudrait le tter adroitement. --Quand je pense, reprit Bolton avec un soupir de convoitise, que dans un mois nous pouvons tre de retour Liverpool! Nous aurons rapidement franchi la ligne des glaces dans le sud! la passe du dtroit de Davis sera ouverte au commencement de juin, et nous n'aurons plus qu' nous laisser driver dans l'Atlantique. --Sans compter, rpondit le prudent Clifton, qu'en ramenant le commandant avec nous, en agissant sous sa responsabilit, nos parts et nos gratifications nous seront acquises; or, si nous revenions seuls, nous ne serions pas certains de l'affaire. --Bien raisonn, dit Plover; ce diable de Clifton s'exprime comme un comptable! Tchons de ne rien avoir dbrouiller avec ces messieurs de l'Amiraut, c'est plus sr, et n'abandonnons personne. --Mais si les officiers refusent de nous suivre? reprit Pen, qui voulait pousser ses camarades bout. On fut assez embarrass pour rpondre une question pose aussi directement. Nous verrons cela, quand le moment en sera venu, rpliqua Bolton; il nous suffira d'ailleurs de gagner Richard Shandon notre cause, et j'imagine que cela ne sera pas difficile. --Il y a pourtant quelqu'un que je laisserai ici, fit Pen avec d'normes jurons, quand il devrait me manger un bras! --Ah! ce chien, dit Plover. --Oui, ce chien! et je lui ferai son affaire avant peu! --D'autant mieux, rpliqua Clifton, revenant sa thse favorite, que ce chien-l est la cause de tous nos malheurs. --C'est lui qui nous a jet un sort, dit Plover. --C'est lui qui nous a entrans dans la banquise, rpondit Gripper. --C'est lui qui a ramass sur notre route, rplique Walsten, plus de glaces qu'on n'en vit jamais pareille poque! --Il m'a donn ces maux d'yeux, dit Brunton. --Il a supprim le gin et le brandy, rpliqua Pen. --Il est cause de tout! s'cria l'assemble en se montant l'imagination. --Sans compter, rpliqua Clifton, qu'il est le capitaine. --Eh bien, capitaine de malheur, s'cria Pen, dont la fureur sans raison s'accroissait avec ses propres paroles, tu as voulu venir ici, et tu y resteras! --Mais comment le prendre? fit Plover. --Eh! l'occasion est bonne, rpondit Clifton; le commandant n'est pas bord; le lieutenant dort dans sa cabine; le brouillard est assez pais pour que Johnson ne puisse nous apercevoir... --Mais le chien? s'cria Pen. --Captain dort en ce moment prs de la soute au charbon, rpondit Clifton, et si quelqu'un veut... --Je m'en charge, rpondit Pen avec fureur. --Prends garde, Pen; il a des dents briser une barre de fer! --S'il bouge, je l'ventre, rpliqua Pen, en prenant son couteau d'une main. Et il s'lana dans l'entre-pont, suivi de Waren, qui voulut l'aider dans son entreprise. Bientt ils revinrent tous les deux, portant l'animal dans leurs bras, le museau et les pattes fortement attachs; ils l'avaient surpris pendant son sommeil, et le malheureux chien ne pouvait parvenir leur chapper. Hurrah pour Pen! s'cria Plover. --Et maintenant, qu'en vas-tu faire? demanda Clifton. --Le noyer, et s'il en revient jamais... rpliqua Pen avec un affreux sourire de satisfaction. Il y avait deux cents pas du navire un trou de phoques, sorte de crevasse circulaire faite avec les dents de cet amphibie, et toujours creuse de l'intrieur l'extrieur; c'est par l que le phoque vient respirer la surface de la glace; mais il doit prendre soin d'empcher celle-ci de se refermer l'orifice, car la disposition de sa mchoire ne lui permet pas de refaire ce trou de l'extrieur l'intrieur, et au moment du danger, il ne pourrait chapper ses ennemis. Pen et Waren se dirigrent vers cette crevasse, et l, malgr ses efforts nergiques, le chien fut impitoyablement prcipit dans la mer; un norme glaon repouss ensuite sur cette ouverture ferma toute issue l'animal, ainsi mur dans sa prison liquide. Bon voyage, capitaine! s'cria le brutal matelot. Peu d'instants aprs, Pen et Waren rentraient bord. Johnson n'avait rien vu de cette excution; le brouillard s'paississait autour du navire, et la neige commenait tomber avec violence. Une heure aprs, Richard Shandon, le docteur et Garry regagnaient _le Forward_. Shandon avait remarqu dans la direction du nord-est une passe dont il rsolut de profiter. Il donna ses ordres en consquence; l'quipage obit avec une certaine activit; il voulait faire comprendre Shandon l'impossibilit d'aller plus avant, et d'ailleurs il lui restait encore trois jours d'obissance. Pendant une partie de la nuit et du jour suivant, les manoeuvres des scies et de halage furent menes avec ardeur; _le Forward_ gagna prs de deux milles dans le nord. Le 18, il se trouvait en vue de terre, cinq ou six encablures d'un pic singulier, auquel sa forme trange a fait donner le nom de Pouce-du-Diable. A cette mme place, _le Prince-Albert_ en 1851, _l'Advance_ avec Kane en 1835, furent obstinment pris par les glaces pendant plusieurs semaines. La forme bizarre du Pouce-du-Diable, les environs dserts et dsols, de vastes cirques d'ice-bergs dont quelques-uns dpassaient trois cents pieds de hauteur, les craquements des glaons que l'cho reproduisait d'une faon sinistre, tout rendait effroyablement triste la position du _Forward_. Shandon comprit qu'il fallait le tirer de l et le conduire plus loin; vingt-quatre heures aprs, suivant son estime, il avait pu s'carter de cette cte funeste de deux milles environ. Mais ce n'tait pas assez. Shandon se sentait envahir par la crainte, et la situation fausse o il se trouvait paralysait son nergie; pour obir ses instructions et se porter en avant, il avait jet son navire dans une situation excessivement prilleuse; le halage mettait les hommes sur les dents; il fallait plus de trois heures pour creuser un canal de vingt pieds de long dans une glace qui avait communment de quatre cinq pieds d'paisseur; la sant de l'quipage menaait dj de s'altrer. Shandon s'tonnait du silence de ses hommes et de leur dvouement inaccoutum; mais il craignait que ce calme ne prcdt quelque orage prochain. On peut donc juger de la pnible surprise, du dsappointement, du dsespoir mme qui s'empara de son esprit, quand il s'aperut que, par suite d'un mouvement insensible de l'ice-field, _le Forward_ reperdait pendant la nuit du 18 au 19 tout ce qu'il avait gagn au prix de tant de fatigues; le samedi matin, il se retrouvait en face du Pouce-du-Diable, toujours menaant, et dans une situation plus critique encore; les ice-bergs se multipliaient et passaient comme des fantmes dans le brouillard. Shandon fut compltement dmoralis; il faut dire que l'effroi passa dans le coeur de cet homme intrpide et dans celui de son quipage. Shandon avait entendu parler de la disparition du chien; mais il n'osa pas punir les coupables; il et craint de provoquer une rvolte. Le temps fut horrible pendant cette journe; la neige, souleve en pais tourbillons, enveloppait le brick d'un voile impntrable; parfois, sous l'action de l'ouragan, le brouillard se dchirait, et l'oeil effray apercevait du ct de la terre ce Pouce-du-Diable dress comme un spectre. _Le Forward_ ancr sur un immense glaon, il n'y avait plus rien faire, rien tenter; l'obscurit s'accroissait, et l'homme de la barre n'et pas aperu James Wall qui faisait son quart l'avant. Shandon se retira dans sa cabine en proie d'incessantes inquitudes; le docteur mettait en ordre ses notes de voyage; des hommes de l'quipage, moiti restait sur le pont, et moiti dans la salle commune. A un moment o l'ouragan redoubla de violence, le Pouce-du-Diable sembla se dresser dmesurment au milieu du brouillard dchir. Grand Dieu! s'cria Simpson en reculant avec effroi. --Qu'est-ce donc? dit Foker. Aussitt les exclamations s'levrent de toutes parts. Il va nous craser! --Nous sommes perdus! --Monsieur Wall! monsieur Wall! --C'est fait de nous! --Commandant! commandant! Ces cris taient simultanment profrs par les hommes de quart. Wall se prcipita vers le gaillard d'arrire; Shandon, suivi du docteur, s'lana sur le pont, et regarda. Au milieu du brouillard entr'ouvert, le Pouce-du-Diable paraissait s'tre subitement rapproch du brick; il semblait avoir grandi d'une faon fantastique; son sommet se dressait un second cne renvers et pivotant sur sa pointe; il menaait d'craser le navire de sa masse norme; il oscillait, prt s'abattre. C'tait un spectacle effrayant. Chacun recula instinctivement, et plusieurs matelots, se jetant sur la glace, abandonnrent le navire. Que personne ne bouge! s'cria le commandant d'une voix svre; chacun son poste! --Eh, mes amis, ne craignez rien, dit le docteur; il n'y a pas de danger! Voyez, commandant, voyez, monsieur Wall, c'est un effet de mirage, et pas autre chose! --Vous avez raison, monsieur Clawbonny, rpliqua matre Johnson; ces ignorants se sont laiss intimider par une ombre. Aprs les paroles du docteur, la plupart des matelots s'taient rapprochs, et de la crainte passaient l'admiration de ce merveilleux phnomne, qui ne tarda pas s'effacer. Ils appellent cela du mirage, dit Clifton; eh bien, le diable est pour quelque chose l dedans, vous pouvez m'en croire! --C'est sr, lui rpondit Gripper. Mais le brouillard, en s'entr'ouvrant, avait montr aux yeux du commandant une passe immense et libre qu'il ne souponnait pas; elle tendait l'carter de la cte; il rsolut de profiter sans dlai de cette chance favorable; les hommes furent disposs de chaque ct du chenal; des aussires leurs furent tendues, et ils commencrent remorquer le navire dans la direction du nord. Pendant de longues heures cette manoeuvre fut excute avec ardeur, quoique en silence; Shandon avait fait rallumer les fourneaux pour profiter de ce chenal si merveilleusement dcouvert. C'est un hasard providentiel, dit-il Johnson, et si nous pouvons gagner seulement quelques milles, peut-tre serons-nous bout de nos peines! Monsieur Brunton, activez le feu; ds que la pression sera suffisante, vous me ferez prvenir. En attendant, que nos hommes redoublent de courage; ce sera autant de gagn. Ils ont hte de s'loigner du Pouce-du-Diable! eh bien! nous profiterons de leurs bonnes dispositions. Tout d'un coup, la marche du brick fut brusquement suspendue. Qu'y-a-t-il, demanda Shandon? Wall, est-ce que nous avons cass nos remorques? --Mais non, commandant, rpondit Wall, en se penchant au-dessus du bastingage! h! voil les hommes qui rebroussent chemin; ils grimpent sur le navire; ils ont l'air en proie une trange frayeur! --Qu'est-ce donc? s'cria Shandon, en se prcipitant l'avant du brick. --A bord! bord! s'criaient les matelots avec l'accent de la plus vive terreur. Shandon regarda dans la direction du nord, et frissonna malgr lui. Un animal trange, aux mouvements effrayants, dont la langue fumante sortait d'une gueule norme, bondissait une encablure de navire; il paraissait avoir plus de vingt pieds de haut; ses poils se hrissaient; il poursuivait les matelots, se mettant en arrt sur eux, tandis que sa queue formidable, longue de dix pieds, balayait la neige et la soulevait en pais tourbillons. La vue d'un pareil monstre glaa d'effroi les plus intrpides. C'est un ours norme, disait l'un. --C'est la bte du Gvaudan! --C'est le lion de l'Apocalypse! Shandon courut dans sa cabine prendre un fusil toujours charg; le docteur sauta sur ses armes, et se tint prt faire feu sur cet animal qui par ses dimensions rappelait les quadrupdes antdiluviens. Il approchait, en faisant des bonds immenses; Shandon et le docteur firent feu en mme temps, et soudain, la dtonation de leur armes, branlant les couches de l'atmosphre, produisit un effet inattendu. Le docteur regarda avec attention, et ne put s'empcher d'clater de rire. La rfraction! dit-il. --La rfraction! s'cria Shandon. Mais une exclamation terrible de l'quipage les interrompit. Le chien! fit Clifton. --Le dog-captain! rptrent ses camarades. --Lui! s'cria Pen, toujours lui! En effet, c'tait lui qui, brisant ses liens, avait pu revenir la surface du champ par une autre crevasse. En ce moment la rfraction, par un phnomne commun sous ces latitudes, lui donnait des dimensions formidables, que l'branlement de l'air avait dissipes; mais l'effet fcheux n'en tait pas moins produit sur l'esprit des matelots, peu disposs admettre l'explication du fait par des raisons purement physiques. L'aventure du Pouce-du-Diable, la rapparition du chien dans ces circonstances fantastiques, achevrent d'garer leur moral, et les murmures clatrent de toutes parts. CHAPITRE XII. LE CAPITAINE HATTERAS. _Le Forward_ avanait rapidement sous vapeur entre les ice-fields et les montagnes de glace. Johnson tenait lui-mme la barre. Shandon examinait l'horizon avec son _snow-spectacle_; mais sa joie fut de courte dure, car il reconnut bientt que la passe aboutissait un cirque de montagnes. Cependant, aux difficults de revenir sur ses pas il prfra les chances de poursuivre sa marche en avant. Le chien suivait le brick en courant sur la plaine, mais il se tenait une distance assez grande. Seulement, s'il restait en arrire, on entendait un sifflement singulier qui le rappelait aussitt. La premire fois que ce sifflement se produisit, les matelots regardrent autour d'eux; ils taient seuls sur le pont, runis en conciliabule; pas un tranger, pas un inconnu; et cependant ce sifflement se fit encore entendre plusieurs reprises. Clifton s'en alarma le premier. Entendez-vous? dit-il, et voyez-vous comme cet animal bondit quand il s'entend siffler? --C'est ne pas y croire, rpondit Gripper. --C'est fini! s'cria Pen; je ne vais pas plus loin. --Pen a raison, rpliqua Brunton; c'est tenter Dieu. --Tenter le diable, rpondit Clifton. J'aime mieux perdre toute ma part de bnfice que de faire un pas de plus. --Nous n'en reviendrons pas, fit Bollon avec abattement. L'quipage en tait arriv au plus haut point de dmoralisation. Pas un pas de plus! s'cria Wolsten; est-ce votre avis? --Oui, oui! rpondirent les matelots. Eh bien, dit Bolton, allons trouver le commandant; je me charge de lui parler. Les matelots, en groupe serr, se dirigrent vers la dunette. _Le Forward_ pntrait alors dans un vaste cirque qui pouvait mesurer huit cents pieds de diamtre; il tait compltement ferm, l'exception d'une seule issue, par laquelle arrivait le navire. Shandon comprit qu'il venait s'emprisonner lui-mme. Mais que faire? Comment revenir sur ses pas? Il sentit toute sa responsabilit; sa main se crispait sur sa lunette. Le docteur regardait en se croisant les bras, et sans mot dire; il contemplait les murailles de glace, dont l'altitude moyenne pouvait dpasser trois cents pieds. Un dme de brouillard demeurait suspendu au-dessus de ce gouffre. Ce fut en ce moment que Bolton adressa la parole au commandant: Commandant, lui dit-il d'une voix mue, nous ne pouvons pas aller plus loin. --Vous dites? rpondit Shandon, qui le sentiment de son autorit mconnue fit monter la colre au visage. --Nous disons, commandant, reprit Bolton, que nous avons assez fait pour ce capitaine invisible, et nous sommes dcids ne pas aller plus avant. --Vous tes dcids?... s'cria Shandon. Vous parlez ainsi, Bolton! prenez garde! --Vos menaces n'y feront rien, rpondit brutalement Pen; nous n'irons pas plus loin! Shandon s'avanait vers ses matelots rvolts, lorsque le matre d'quipage vint lui dire voix basse: Commandant, si nous voulons sortir d'ici, nous n'avons pas une minute perdre. Voil un ice-berg qui s'avance dans la passe; il peut boucher toute issue, et nous retenir prisonniers. Shandon revint examiner la situation. Vous me rendrez compte de votre conduite plus tard, vous autres, dit-il en s'adressant aux mutins. En attendant, vire de bord! Les marins se prcipitrent leur poste. _Le Forward_ volua rapidement; les fourneaux furent chargs de charbon; il fallait gagner de vitesse sur la montagne flottante. C'tait une lutte entre le brick et l'ice-berg; le premier courait vers le sud pour passer, le second drivait vers le nord, prt fermer tout passage. Chauffez! chauffez! s'cria Shandon, toute vapeur! Brunton, m'entendez-vous? _Le Forward_ glissait comme un oiseau au milieu des glaons pars que sa proue tranchait vivement; sous l'action de l'hlice, la coque du navire frmissait, et le manomtre indiquait une tension prodigieuse de la vapeur; celle-ci sifflait avec un bruit assourdissant. Chargez les soupapes! s'cria Shandon. Et l'ingnieur obit, au risque de faire sauter le btiment. Mais ces efforts dsesprs devaient tre vains; l'ice-berg, saisi par un courant sous-marin, marchait rapidement vers la passe; le brick s'en trouvait encore loign de trois encblures, quand la montagne, entrant comme un coin dans l'intervalle libre, adhra fortement ses voisines et ferma toute issue. Nous sommes perdus! s'cria Shandon, qui ne put retenir cette imprudente parole. --Perdus! rpta l'quipage. --Sauve qui peut! dirent les uns. --A la mer les embarcations! dirent les autres. --A la cambuse! s'crirent Pen et quelques-uns de sa bande, et s'il faut nous noyer, noyons-nous dans le gin! Le dsordre arriva son comble parmi ces hommes qui rompaient tout frein. Shandon se sentit dbord; il voulut commander; il balbutia, il hsita; sa pense ne put se faire jour travers ses paroles. Le docteur se promenait avec agitation. Johnson se croisait les bras stoquement et se taisait. Tout d'un coup une voix forte, nergique, imprieuse, se fit entendre et pronona ces paroles: Tout le monde son poste! pare virer! Johnson tressaillit, et, sans s'en rendre compte, il fit rapidement tourner la roue du gouvernail. Il tait temps; le brick, lanc toute vitesse, allait se briser sur les murs de sa prison. Mais tandis que Johnson obissait instinctivement, Shandon, Clawbonny, l'quipage, tous, jusqu'au chauffeur Waren qui abandonna ses foyers, jusqu'au noir Strong qui laissa ses fourneaux, tous se trouvrent runis sur le pont, et tous virent sortir de cette cabine, dont il avait seul la clef, un homme... Cet homme, c'tait le matelot Garry. Monsieur! s'cria Shandon en plissant. Garry.., vous... de quel droit commandez-vous ici?... --Duk, fit Garry en reproduisant ce sifflement qui avait tant surpris l'quipage. Le chien, l'appel de son vrai nom, sauta d'un bond sur la dunette, et vint se coucher tranquillement aux pieds de son matre. L'quipage ne disait mot. Cette clef que devait possder seul le capitaine du _Forward_, ce chien envoy par lui et qui venait pour ainsi dire constater son identit, cet accent de commandement auquel il tait impossible de se mprendre, tout cela agit fortement sur l'esprit des matelots, et suffit tablir l'autorit de Garry. D'ailleurs, Garry n'tait plus reconnaissable; il avait abattu les larges favoris qui encadraient son visage, et sa figure ressortait plus impassible encore, plus nergique, plus imprieuse; revtu des habits de son rang dposs dans sa cabine, il apparaissait avec les insignes du commandement. Aussi, avec cette mobilit naturelle, l'quipage du _Forward_, emport malgr lui-mme, s'cria d'une seule voix: Hurrah! hurrah! hurrah pour le capitaine! Shandon, dit celui-ci son second, faites ranger l'quipage; je vais le passer en revue. Shandon obit, et donna ses ordres d'une voix altre. Le capitaine s'avana au-devant de ses officiers et de ses matelots, disant chacun ce qu'il convenait de lui dire, et le traitant selon sa conduite passe. Quand il eut fini son inspection, il remonta sur la dunette, et d'une voix calme, il pronona les paroles suivantes: Officiers et matelots, je suis un Anglais, comme vous, et ma devise est celle de l'amiral Nelson: L'Angleterre attend que chacun fasse son devoir[1]. [1] England expects every one to make his duty. Comme Anglais, je ne veux pas, nous ne voulons pas que de plus hardis aillent l o nous n'aurions pas t. Comme Anglais, je ne souffrirai pas, nous ne souffrirons pas que d'autres aient la gloire de s'lever plus au nord. Si jamais pied humain doit fouler la terre du ple, il faut que ce soit le pied d'un Anglais! Voici le pavillon de notre pays. J'ai arm ce navire, j'ai consacr ma fortune cette entreprise, j'y consacrerai ma vie et la vtre, mais ce pavillon flottera sur le ple boral du monde. Ayez confiance. Une somme de mille livres sterling[1] vous sera acquise par chaque degr que nous gagnerons dans le nord partir de ce jour. Or, nous sommes par le soixante-douzime, et il y en a quatre-vingt-dix. Comptez. Mon nom d'ailleurs vous rpondra de moi. Il signifie nergie et patriotisme. Je suis le capitaine Hatteras! [1] 25,000 francs. --Le capitaine Hatteras! s'cria Shandon. Et ce nom, bien connu du marin anglais, courut sourdement parmi l'quipage. Maintenant, reprit Hatteras, que le brick soit ancr sur les glaons; que les fourneaux s'teignent, et que chacun retourne ses travaux habituels. Shandon, j'ai vous entretenir des affaires du bord. Vous me rejoindrez dans ma cabine, avec le docteur, Wall et le matre d'quipage. Johnson, faites rompre les rangs. Hatteras, calme et froid, quitta tranquillement la dunette, pendant que Shandon faisait assurer le brick sur ses ancres. Qu'tait donc cet Hatteras, et pourquoi son nom faisait-il une si terrible impression sur l'quipage? John Hatteras, le fils unique d'un brasseur de Londres, mort six fois millionnaire en 1852, embrassa, jeune encore, la carrire maritime, malgr la brillante fortune qui l'attendait. Non qu'il ft pouss cela par la vocation du commerce, mais l'instinct des dcouvertes gographiques le tenait au coeur; il rva toujours de poser le pied l o personne ne l'et pos encore. A vingt ans dj, il possdait la constitution vigoureuse des hommes maigres et sanguins: une figure nergique, lignes gomtriquement arrtes, un front lev et perpendiculaire au plan des yeux, ceux-ci beaux, mais froids, des lvres minces dessinant une bouche avare de paroles, une taille moyenne, des membres solidement articuls et mus par des muscles de fer, formaient l'ensemble d'un homme dou d'un temprament toute preuve. A le voir, on le sentait audacieux, l'entendre, froidement passionn; c'tait un caractre ne jamais reculer, et prt jouer la vie des autres avec autant de conviction que la sienne. Il fallait donc y regarder deux fois avant de le suivre dans ses entreprises. John Hatteras portait haut la fiert anglaise, et ce fut lui qui fit un jour un Franais cette orgueilleuse rponse: Le Franais disait devant lui avec ce qu'il supposait tre de la politesse, et mme de l'amabilit: Si je n'tais Franais, je voudrais tre Anglais. --Si je n'tais Anglais, moi, rpondit Hatteras, je voudrais tre Anglais! On peut juger l'homme par la rponse. Il et voulu par-dessus tout rserver ses compatriotes le monopole des dcouvertes gographiques; mais, son grand dsespoir, ceux-ci avaient peu fait, pendant les sicles prcdents, dans la voie des dcouvertes. L'Amrique tait due au Gnois Christophe Colomb, les Indes au Portugais Vasco de Gama, la Chine au Portugais Fernand d'Andrada, la Terre de feu au Portugais Magellan, le Canada au Franais Jacques Cartier, les les de la Sonde, le Labrador, le Brsil, le cap de Bonne-Esprance, les Aores, Madre, Terre-Neuve, la Guine, le Congo, le Mexique, le cap Blanc, le Gronland, l'Islande, la mer du Sud, la Californie, le Japon, le Cambodje, le Prou, le Kamtchatka, les Philippines, le Spitzberg, le cap Horn, le dtroit de Behring, la Tasmanie, la Nouvelle-Zlande, la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Hollande, la Louisiade, l'le de Jean-Mayen, des Islandais, des Scandinaves, des Franais, des Russes, des Portugais, des Danois, des Espagnols, des Gnois, des Hollandais, mais pas un Anglais ne figurait parmi eux, et c'tait un dsespoir pour Hatteras de voir les siens exclus de cette glorieuse phalange des navigateurs qui firent les grandes dcouvertes des XVe et XVIe sicles. Hatteras se consolait un peu en se reportant aux temps modernes; les Anglais prenaient leur revanche avec Sturt, Donall Stuart, Burcke, Wills, King, Gray, en Australie, avec Palliser en Amrique, avec Haouran en Syrie, avec Cyril Graham, Wadington, Cummingham dans l'Inde, avec Barth, Burton, Speke, Grant, Livingston en Afrique. Mais cela ne suffisait pas; pour Hatteras, ces hardis voyageurs taient plutt des _perfectionneurs_ que des _inventeurs_; il fallait donc trouver mieux, et John et invent un pays pour avoir l'honneur de le dcouvrir. Or, il avait remarqu que si les Anglais ne formaient pas majorit parmi les dcouvreurs anciens, que s'il fallait remonter Cook pour obtenir la Nouvelle-Caldonie en 1774, et les les Sandwich o il prit en 1778, il existait nanmoins un coin du globe sur lequel ils semblaient avoir runi tous leurs efforts. C'taient prcisment les terres et les mers borales du nord de l'Amrique. En effet, le tableau des dcouvertes polaires se prsente ainsi: La Nouvelle-Zemble, dcouverte par Willoughby en 1553. L'le de Weigatz -- Barrough -- 1556. La cte ouest du Gronland -- Davis -- 1585. Le dtroit de Davis -- Davis -- 1587. Le Spitzberg -- Willoughby -- 1596. La baie d'Hudson -- Hudson -- 1610. La baie de Baffin -- Baffin -- 1616. Pendant ces dernires annes, Hearne, Mackensie, John Ross, Parry, Franklin, Richardson, Beechey, James Ross, Back, Dease, Sompson, Rae, Inglefield, Belcher, Austin, Kellet, Moore, Mac Clure, Kennedy, MacClintock, fouillrent sans interruption ces terres inconnues. On avait bien dlimit les ctes septentrionales de l'Amrique, peu prs dcouvert le passage du nord-ouest, mais ce n'tait pas assez; il y avait mieux faire, et ce mieux, John Hatteras l'avait deux fois tent en armant deux navires ses frais; il voulait arriver au ple mme, et couronner ainsi la srie des dcouvertes anglaises par une tentative du plus grand clat. Parvenir au ple, c'tait le but de sa vie. Aprs d'assez beaux voyages dans les mers du sud, Hatteras essaya pour la premire fois en 1846 de s'lever au nord par la mer de Baffin; mais il ne put dpasser le soixante-quatorzime degr de latitude; il montait le sloop _l'Halifax_; son quipage eut souffrir des tourments atroces, et John Hatteras poussa si loin son aventureuse audace, que dsormais les marins furent peu tents de recommencer de semblables expditions sous un pareil chef. Cependant, en 1850, Hatteras parvint enrler sur la golette _le Farewel_ une vingtaine d'hommes dtermins, mais dtermins surtout par le haut prix offert leur audace. Ce fut dans cette occasion que le docteur Clawbonny entra en correspondance avec John Hatteras, qu'il ne connaissait pas, et demanda faire partie de l'expdition; mais la place de mdecin tait prise, et ce fut heureux pour le docteur. _Le Farewel_, en suivant la route prise par _le Neptune_, d'Aberdeen, en 1817, s'leva au nord du Spitzberg jusqu'au soixante-seizime degr de latitude. L, il fallut hiverner; mais les souffrances furent telles et le froid si intense, que pas un homme de l'quipage ne revit l'Angleterre, l'exception du seul Hatteras, rapatri par un baleinier danois, aprs une marche de plus de deux cents milles travers les glaces. La sensation produite par ce retour d'un seul homme fut immense; qui oserait dsormais suivre Hatteras dans ses audacieuses tentatives? Cependant il ne dsespra pas de recommencer. Son pre, le brasseur, mourut, et il devint possesseur d'une fortune de nabab. Sur ces entrefaites, un fait gographique se produisit, qui porta le coup le plus sensible John Hatteras. Un brick, _l'Advance_, mont par dix-sept hommes, arm par le ngociant Grinnel, command par le docteur Kane, et envoy la recherche de sir John Franklin, s'leva, en 1853, par la mer de Baffin et le dtroit de Smith, jusqu'au del du 82e degr de latitude borale, plus prs du ple qu'aucun de ses devanciers. Or, ce navire tait Amricain, ce Grinnel tait Amricain, ce Kane tait Amricain! On comprendra facilement que le ddain de l'Anglais pour le Yankee se changea en haine dans le coeur d'Hatteras; il rsolut de dpasser tout prix son audacieux concurrent, et d'arriver au ple mme. Depuis deux ans, il vivait incognito Liverpool. Il passait pour un matelot, il reconnut dans Richard Shandon l'homme dont il avait besoin; il lui fit ses propositions par lettre anonyme, ainsi qu'au docteur Clawbonny. _Le Forward_ fut construit, arm, quip. Hatteras se garda bien de faire connatre son nom; il n'et pas trouv un seul homme pour l'accompagner. Il rsolut de ne prendre le commandement du brick que dans des conjonctures imprieuses, et lorsque son quipage serait engag assez avant pour ne pas reculer; il avait en rserve, comme on l'a vu, des offres d'argent faire ses hommes, telles que pas un ne refuserait de le suivre jusqu'au bout du monde. Et c'tait bien au bout du monde, en effet, qu'il voulait aller. Or, les circonstances tant devenues critiques, John Hatteras n'hsita plus se dclarer. Son chien, son fidle Duk, le compagnon de ses traverses, fut le premier le reconnatre, et heureusement pour les braves, malheureusement pour les timides, il fut bien et dment tabli que le capitaine du _Forward_ tait John Hatteras. CHAPITRE XIII. LES PROJETS D'HATTERAS. L'apparition de ce hardi personnage fut diversement apprcie par l'quipage; les uns se rallirent compltement lui, par amour de l'argent ou par audace; d'autres prirent leur parti de l'aventure, qui se rservrent le droit de protester plus tard; d'ailleurs, rsister un pareil homme paraissait difficile actuellement. Chacun revint donc son poste. Le 20 mai tait un dimanche, et fut jour de repos pour l'quipage. Un conseil d'officiers se tint chez le capitaine; il se composa d'Hatteras, de Shandon, de Wall, de Johnson et du docteur. Messieurs, dit le capitaine de cette voix la fois douce et imprieuse qui le caractrisait, vous connaissez mon projet d'aller jusqu'au ple; je dsire connatre votre opinion sur cette entreprise. Qu'en pensez-vous, Shandon? --Je n'ai pas penser, capitaine, rpondit froidement Shandon, mais obir. Hatteras ne s'tonna pas de la rponse. Richard Shandon, reprit-il non moins froidement, je vous prie de vous expliquer sur nos chances de succs. --Eh bien, capitaine, rpondit Shandon, les faits rpondent pour moi; les tentatives de ce genre, ont chou jusqu'ici; je souhaite que nous soyons plus heureux. --Nous le serons. Et vous, messieurs, qu'en pensez-vous? --Pour mon compte, rpliqua le docteur, je crois votre dessein praticable, capitaine; et comme il est vident que des navigateurs arriveront un jour ou l'autre ce ple boral, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas nous. --Et il y a des raisons pour que ce soient nous, rpondit Hatteras, car nos mesures sont prises en consquence, et nous profiterons de l'exprience de nos devanciers. Et ce propos, Shandon, recevez mes remerciments pour les soins que vous avez apports l'quipement du navire; il y a bien quelques mauvaises ttes dans l'quipage, que je saurai mettre la raison; mais, en somme, je n'ai que des loges vous donner. Shandon s'inclina froidement. Sa position bord du _Forward_, qu'il croyait commander, tait fausse. Hatteras le comprit, et n'insista pas davantage. Quant vous, messieurs, reprit-il en s'adressant Wall et Johnson, je ne pouvais m'assurer le concours d'officiers plus distingus par leur courage et leur exprience. --Ma foi, capitaine, je suis votre homme, rpondit Johnson, et bien que votre entreprise me semble un peu hardie, vous pouvez compter sur moi jusqu'au bout. --Et sur moi de mme, dit James Wall. --Quant vous, docteur, je sais ce que vous valez... --Eh bien, vous en savez plus que moi, rpondit vivement le docteur. --Maintenant, messieurs, reprit Hatteras, il est bon que vous appreniez sur quels faits incontestables s'appuie ma prtention d'arriver au ple. En 1817, _le Neptune_, d'Aberdeen, s'leva au nord du Spitzberg jusqu'au quatre-vingt-deuxime degr. En 1826, le clbre Parry, aprs son troisime voyage dans les mers polaires, partit galement de la pointe du Spitzberg, et avec des traneaux-barques monta cent cinquante milles vers le nord. En 1852, le capitaine Inglefield pntra, dans l'entre de Smith, jusque par soixante-dix-huit degrs trente-cinq minutes de latitude. Tous ces navires taient anglais, et commands par des Anglais, nos compatriotes. Ici Hatteras fit une pause. Je dois ajouter, reprit-il d'un air contraint, et comme si les paroles ne pouvaient quitter ses lvres, je dois ajouter qu'en 1854 l'Amricain Kane, commandant le brick _l'Advance_, s'leva plus haut encore, et que son lieutenant Morton, s'tant avanc travers les champs de glace, fit flotter le pavillon des tats-Unis au del du quatre-vingt-deuxime degr. Ceci dit, je n'y reviendrai plus. Or, ce qu'il faut savoir, c'est que les capitaines du _Neptune_, de _l'Entreprise_, de _l'Isabelle_, de _l'Advance_ constatrent qu' partir de ces hautes latitudes il existait un bassin polaire entirement libre de glaces. --Libre de glaces! s'cria Shandon, en interrompant le capitaine; c'est impossible! --Vous remarquerez, Shandon, reprit tranquillement Hatteras, dont l'oeil brilla un instant, que je vous cite des faits et des noms l'appui. J'ajouterai que pendant la station du commandant Penny, en 1851, au bord du canal de Wellington, son lieutenant Stewart se trouva galement en prsence d'une mer libre, et que cette particularit fut confirme pendant l'hivernage de sir Edward Belcher, en 1853, la baie de Northumberland par soixante-seize degrs et cinquante-deux minutes de latitude, et quatre-vingt-dix-neuf degrs et vingt minutes de longitude; les rapports sont indiscutables, et il faudrait tre de mauvaise foi pour ne pas les admettre. --Cependant, capitaine, reprit Shandon, ces faits sont si contradictoires... --Erreur, Shandon, erreur! s'cria le docteur Clawbonny; ces faits ne contredisent aucune assertion de la science; le capitaine me permettra de vous le dire. --Allez, docteur! rpondit Hatteras. --Eh bien, coutez ceci, Shandon; il rsulte trs videmment des faits gographiques et de l'tude des lignes isothermes que le point le plus froid du globe n'est pas au ple mme; semblable au point magntique de la terre, il s'carte du ple de plusieurs degrs. Ainsi les calculs de Brewster, de Bergham et de quelques physiciens dmontrent qu'il y a dans notre hmisphre deux ples de froid: l'un serait situ en Asie par soixante-dix-neuf degrs trente minutes de latitude nord, et par cent vingt degrs de longitude est; l'autre se trouverait en Amrique par soixante dix-huit degrs de latitude nord et par quatre-vingt dix-sept degrs de longitude ouest. Ce dernier est celui qui nous occupe, et vous voyez, Shandon, qu'il se rencontre plus de douze degrs au-dessous du ple. Eh bien, je vous le demande, pourquoi ce point la mer ne serait-elle pas aussi dgage de glaces qu'elle peut l'tre en t par le soixante-sixime parallle, c'est--dire au sud de la baie de Baffin? --Voil qui est bien dit, rpondit Johnson; monsieur Clawbonny parle de ces choses comme un homme du mtier. --Cela parat possible, reprit James Wall. --Chimres et suppositions! hypothses pures! rpliqua Shandon avec enttement. --Eh bien, Shandon, reprit Hatteras, considrons les deux cas: ou la mer est libre de glaces, ou elle ne l'est pas, et dans ces deux suppositions rien ne peut nous empcher de gagner le ple. Si elle est libre, le _Forward_ nous y conduira sans peine; si elle est glace, nous tenterons l'aventure sur nos traneaux. Vous m'accorderez que cela n'est pas impraticable; une fois parvenus avec notre brick jusqu'au quatre-vingt-troisime degr, nous n'aurons pas plus de six cents milles[1] faire pour atteindre le ple. [1] 278 lieues. --Et que sont six cents milles, dit vivement le docteur, quand il est constant qu'un Cosaque, Alexis Markoff, a parcouru sur la mer Glaciale, le long de la cte septentrionale de l'empire russe, avec des traneaux tirs par des chiens, un espace de huit cents milles en vingt-quatre jours? --Vous l'entendez, Shandon, rpondit Hatteras, et dites-moi si des Anglais peuvent faire moins qu'un Cosaque? --Non, certes! s'cria le bouillant docteur. --Non, certes! rpta le matre d'quipage. --Eh bien, Shandon? demanda le capitaine. --Capitaine, rpondit froidement Shandon, je ne puis que vous rpter mes premires paroles: j'obirai. --Bien. Maintenant, reprit Hatteras, songeons notre situation actuelle; nous sommes pris par les glaces, et il me parat impossible de nous lever cette anne dans le dtroit de Smith. Voici donc ce qu'il convient de faire. Hatteras dplia sur la table l'une de ces excellentes cartes publies, en 1859, par ordre de l'Amiraut. Veuillez me suivre, je vous prie. Si le dtroit de Smith nous est ferm, il n'en est pas de mme du dtroit de Lancastre, sur la cte ouest de la mer de Baffin; selon moi, nous devons remonter ce dtroit jusqu' celui de Barrow, et de l jusqu' l'le Beechey; la route a t cent fois parcourue par des navires voiles; nous ne serons donc pas embarrasss avec un brick hlice. Une fois l'le Beechey, nous suivrons le canal Wellington aussi avant que possible, vers le nord, jusqu'au dbouch de ce chenal qui fait communiquer le canal Wellington avec le canal de la Reine, l'endroit mme o fut aperue la mer libre. Or, nous ne sommes qu'au 20 mai; dans un mois, si les circonstances nous favorisent, nous aurons atteint ce point, et de l nous nous lancerons vers le ple. Qu'en pensez-vous, messieurs? --C'est videmment, rpondit Johnson, la seule route prendre. --Eh bien, nous la prendrons, et ds demain. Que ce dimanche soit consacr au repos; vous veillerez, Shandon, ce que les lectures de la Bible soient rgulirement faites; ces pratiques religieuses ont une influence salutaire sur l'esprit des hommes, et un marin surtout doit mettre sa confiance en Dieu. --C'est bien, capitaine, rpondit Shandon, qui sortit avec le lieutenant et le matre d'quipage. --Docteur, fit John Hatteras en montrant Shandon, voil un homme froiss que l'orgueil a perdu; je ne peux plus compter sur lui. Le lendemain, le capitaine fit mettre de grand matin la pirogue la mer; il alla reconnatre les ice-bergs du bassin, dont la largeur n'excdait pas deux cents yards[1]. Il remarqua mme que par suite d'une lente pression des glaces, ce bassin menaait de se rtrcir; il devenait donc urgent d'y pratiquer une brche, afin que le navire ne ft pas cras dans cet tau de montagnes; aux moyens employs par John Hatteras, on vit bien que c'tait un homme nergique. [1] 182 mtres. Il fit d'abord tailler des degrs dans la muraille glace, et il parvint au sommet d'un ice-berg; il reconnut de l qu'il lui serait facile de se frayer un chemin vers le sud-ouest; d'aprs ses ordres, on creusa un fourneau de mine presque au centre de la montagne; ce travail, rapidement men, fut termin dans la journe du lundi. Hatteras ne pouvait compter sur ses blasting-cylinders de huit dix livres de poudre, dont l'action et t nulle sur des masses pareilles; ils n'taient bons qu' briser les champs de glace; il fit donc dposer dans le fourneau mille livres de poudre, dont la direction expansive fut soigneusement calcule. Cette mine, munie d'une longue mche entoure de gutta-percha, vint aboutir au dehors. La galerie, conduisant au fourneau, fut remplie avec de la neige et des quartiers de glaons, auxquels le froid de la nuit suivante devait donner la duret du granit. En effet, la temprature, sous l'influence du vent d'est, descendit douze degrs (-11 cent.). Le lendemain, sept heures, _le Forward_ se tenait sous vapeur, prt profiter de la moindre issue. Johnson fut charg d'aller mettre le feu la mine; la mche avait t calcule de manire brler une demi-heure avant de communiquer le feu aux poudres. Johnson eut donc le temps suffisant de regagner le bord; en effet, dix minutes aprs avoir excut les ordres d'Hatteras, il revenait son poste. L'quipage se tenait sur le pont, par un temps sec et assez clair; la neige avait cess de tomber; Hatteras, debout sur la dunette avec Shandon et le docteur, comptait les minutes sur son chronomtre. A huit heures trente-cinq minutes, une explosion sourde se fit entendre, et beaucoup moins clatante qu'on ne l'et suppose. Le profil des montagnes fut brusquement modifi, comme dans un tremblement de terre; une fume paisse et blanche fusa vers le ciel une hauteur considrable, et de longues crevasses zbrrent les flancs de l'ice-berg, dont la partie suprieure, projete au loin, retombait en dbris autour du _Forward_. Mais la passe n'tait pas encore libre; d'normes quartiers de glace, arc-bouts sur les montagnes adjacentes, demeuraient suspendus en l'air, et l'on pouvait craindre que l'enceinte ne se refermt par leur chute. Hatteras jugea la situation d'un coup d'oeil. Wolsten! s'cria-t-il. L'armurier accourut. Capitaine! fit-il. --Chargez la pice de l'avant triple charge, dit. Hatteras, et bourrez aussi fortement que possible. --Nous allons donc attaquer cette montagne boulets de canon? dit le docteur. --Non, rpondit Hatteras. C'est inutile. Pas de boulet, Wolsten, mais une triple charge de poudre. Faites vite. Quelques instants aprs, la pice tait charge. Que veut-il faire sans boulet? dit Shandon entre ses dents. --On le verra bien, rpondit le docteur. --Nous sommes pars, capitaine, s'cria Wolsten. --Bien, rpondit Hatteras. Brunton! cria-t-il l'ingnieur, attention! Quelques tours en avant. Brunton ouvrit les tiroirs, et l'hlice se mit en mouvement; _le Forward_ s'approcha de la montagne mine. Visez bien la passe, cria le capitaine l'armurier. Celui-ci obit; lorsque le brick ne fut plus qu' une demi-encablure, Hatteras cria: Feu! Une dtonation formidable suivit son commandement, et les blocs branls par la commotion atmosphrique furent prcipits soudain dans la mer. Cette agitation des couches d'air avait suffi. A toute vapeur! Brunton, s'cria Hatteras. Droit dans la passe, Johnson. Johnson tenait la barre; le brick, pouss par son hlice, qui se vissait dans les flots cumants, s'lana au milieu du passage libre alors. Il tait temps. _Le Forward_ franchissait peine cette ouverture, que sa prison se refermait derrire lui. Le moment fut palpitant, et il n'y avait bord qu'un coeur ferme et tranquille: celui du capitaine. Aussi l'quipage, merveill de la manoeuvre, ne put retenir le cri de: Hourrah pour John Hatteras! CHAPITRE XIV. EXPDITIONS A LA RECHERCHE DE FRANKLIN. Le mercredi 23 mai, _le Forward_ avait repris son aventureuse navigation, louvoyant adroitement au milieu des packs et des ice-bergs, grce sa vapeur, cette force obissante qui manqua tant de navigateurs des mers polaires; il semblait se jouer au milieu de ces cueils mouvants; on et dit qu'il reconnaissait la main d'un matre expriment, et, comme un cheval sous un cuyer habile, il obissait la pense de son capitaine. La temprature remontait. Le thermomtre marqua six heures du matin vingt-six degrs (-3 centig.), six heures du soir vingt-neuf degrs (-2 centig.), et minuit vingt-cinq degrs (-4 centig.); le vent soufflait lgrement du sud-est. Le jeudi, vers les trois heures du matin, _le Forward_ arriva en vue de la baie Possession, sur la cte d'Amrique, l'entre du dtroit de Lancastre; bientt le cap Burney fut entrevu. Quelques Esquimaux se dirigrent vers le navire; mais Hatteras ne prit pas le loisir de les attendre. Les pics de Byam-Martin qui dominent le cap Liverpool, laisss sur la gauche, se perdirent dans la brume du soir; celle-ci empcha de relever le cap Hay, dont la pointe, trs-basse d'ailleurs, se confond avec les glaces de la cte, circonstance qui rend souvent fort difficile la dtermination hydrographique des mers polaires. Les puffins, les canards, les mouettes blanches se montraient en trs-grand nombre. La latitude par observation donna 7401', et la longitude, d'aprs le chronomtre, 7715'. Les deux montagnes de Catherine et d'Elisabeth levaient au-dessus des nuages leur chaperon de neige. Le vendredi, dix heures, le cap Warender fut dpass sur la cte droite du dtroit, et sur la gauche, l'Admiralty-Inlet, baie encore peu explore par des navigateurs qui avaient hte de se porter dans l'ouest. La mer devint assez forte, et souvent les lames balayrent le pont du brick en y projetant des morceaux de glace. Les terres de la cte nord offraient aux regards de curieuses apparences avec leurs hautes tables presque niveles, qui rpercutaient les rayons du soleil. Hatteras et voulu prolonger les terres septentrionales, afin de gagner au plus tt l'le Beechey et l'entre du canal Wellington; mais une banquise continue l'obligeait, son grand dplaisir, de suivre les passes du sud. Ce fut pour cette raison que, le 26 mai, au milieu d'un brouillard sillonn de neige, _le Forward_ se trouva par le travers du cap York; une montagne d'une grande hauteur et presque pic le fit reconnatre; le temps s'tant un peu lev, le soleil parut un instant vers midi, et permit de faire une assez bonne observation: 744' de latitude, et 8423' de longitude. _Le Forward_ se trouvait donc l'extrmit du dtroit de Lancastre. Hatteras montrait sur ses cartes, au docteur, la route suivie et suivre. Or, la position du brick tait intressante en ce moment. J'aurais voulu, dit-il, me trouver plus au nord, mais l'impossible nul n'est tenu; voyez, voici notre situation exacte. Le capitaine pointa sa carte peu de distance du cap York. Nous sommes au milieu de ce carrefour ouvert tous les vents, et form par les dbouchs du dtroit de Lancastre, du dtroit de Barrow, du canal de Wellington, et du passage du Rgent; c'est un point auquel ont ncessairement abouti tous les navigateurs de ces mers. --Eh bien, rpondit le docteur, cela devait tre embarrassant pour eux; c'est un vritable carrefour, comme vous dites, auquel viennent se croiser quatre grandes routes, et je ne vois pas de poteaux indicateurs du vrai chemin! Comment donc les Parry, les Ross, les Franklin, ont-ils fait? --Ils n'ont pas fait, docteur, ils se sont laiss faire: ils n'avaient pas le choix, je vous assure; tantt le dtroit de Barrow se fermait pour l'un, qui, l'anne suivante, s'ouvrait pour l'autre; tantt le navire se sentait invitablement entran vers le passage du Rgent. Il est arriv de tout cela, que, par la force des choses, on a foi par connatre ces mers si embrouilles. --Quel singulier pays! fit le docteur, en considrant la carte; comme tout y est dchiquet, dchir, mis en morceaux, sans aucun ordre, sans aucune logique! Il semble que les terres voisines du ple Nord ne soient ainsi morceles que pour en rendre les approches plus difficiles, tandis que dans l'autre hmisphre elles se terminent par des pointes tranquilles et effiles comme le cap Horn, le cap de Bonne-Esprance et la pninsule Indienne! Est-ce la rapidit plus grande de l'quateur qui a ainsi modifi les choses, tandis que les terres extrmes, encore fluides aux premiers jours du monde, n'ont pu se condenser, s'agglomrer les unes aux autres, faute d'une rotation assez rapide? --Cela doit tre, car il y a une logique tout ici-bas, et rien ne s'y est fait sans des motifs que Dieu permet quelquefois aux savants de dcouvrir; ainsi, docteur, usez de la permission. --Je serai malheureusement discret, capitaine. Mais quel vent effroyable rgne dans ce dtroit? ajouta le docteur en s'encapuchonnant de son mieux. --Oui, la brise du nord y fait rage surtout, et nous carte de notre route. --Elle devrait cependant repousser les glaces au sud et laisser le chemin libre. --Elle le devrait, docteur, mais le vent ne fait pas toujours ce qu'il doit. Voyez! cette banquise parat impntrable. Enfin, nous essayerons d'arriver l'le Griffith, puis de contourner l'le Cornwallis pour gagner le canal de la Reine, sans passer par le canal de Wellington. Et cependant, je veux absolument toucher l'le Beechey, afin d'y refaire ma provision de charbon. --Comment cela? rpondit le docteur tonn. --Sans doute; d'aprs l'ordre de l'Amiraut, de grandes provisions ont t dposes sur cette le, afin de pourvoir aux expditions futures, et, quoi que le capitaine MacClintock ait pu prendre en aot 1859, je vous assure qu'il en restera pour nous. --Au fait, dit le docteur, ces parages ont t explors pendant quinze ans, et, jusqu'au jour ou la preuve certaine de la perte de Franklin a t acquise, l'Amiraut a toujours entretenu cinq ou six navires dans ces mers. Si je ne me trompe, mme, l'le Griffith, que je vois l sur la carte, presque au milieu du carrefour, est devenue le rendez-vous gnral des navigateurs. --Cela est vrai, docteur, et la malheureuse expdition de Franklin a eu pour rsultat de nous faire connatre ces lointaines contres. --C'est juste, capitaine, car les expditions ont t nombreuses depuis 1845. Ce ne fut qu'en 1848 que l'on s'inquita de la disparition de l'_Erebus_ et du _Terror_, les deux navires de Franklin. On voit alors le vieil ami de l'amiral, le docteur Richardson, g de soixante-dix ans, courir au Canada et remonter la rivire Coppermine jusqu' la mer Polaire; de son ct, James Ross, commandant l'_Entreprise_ et l'_Investigator_, appareille d'Uppernawik en 1848, et arrive au cap York o nous sommes en ce moment. Chaque jour, il jette la mer un baril contenant des papiers destins faire connatre sa position; pendant la brume, il tire le canon; la nuit, il lance des fuses et brle des feux de Bengale, ayant soin de se tenir toujours sous une petite voilure; enfin il hiverne au port Lopold de 1848 1849; l, il s'empare d'une grande quantit de renards blancs, fait river leur cou des colliers de cuivre sur lesquels tait grave l'indication de la situation des navires et des dpts de vivres, et il les fait disperser dans toutes les directions; puis au printemps, il commence fouiller les ctes de North-Sommerset sur des traneaux, au milieu de dangers et de privations qui rendirent presque tous ses hommes malades ou estropis, levant des cairns[1] dans lesquels il enfermait des cylindres de cuivre, avec les notes ncessaires pour rallier l'expdition perdue; pendant son absence, le lieutenant MacClure explorait sans rsultat les ctes septentrionales du dtroit de Barrow. Il est remarquer, capitaine, que James Ross avait sous ses ordres deux officiers destins devenir clbres plus tard, MacClure qui franchit le passage du nord-ouest, MacClintock qui dcouvrit les restes de Franklin. [1] Petites pyramides de pierres. --Deux bons et braves capitaines, aujourd'hui, deux braves Anglais; continuez, docteur, l'histoire de ces mers que vous possdez si bien; il y a toujours gagner aux rcits de ces tentatives audacieuses. --Eh bien, pour en terminer avec James Ross, j'ajouterai qu'il essaya de gagner l'le Melville plus l'ouest; mais il faillit perdre ses navires, et, pris par les glaces, il fut ramen malgr lui jusque dans la mer de Baffin. --Ramen, fit Hatteras en fronant le sourcil, ramen malgr lui! --Il n'avait rien dcouvert, reprit le docteur; ce fut partir de cette anne 1850 que les navires anglais ne cessrent de sillonner ces mers, et qu'une prime de vingt mille livres[1] fut promise toute personne qui dcouvrirait les quipages de l'_Erebus_ et du _Terror_. Dj en 1848, les capitaines Kellet et Moore, commandant l'_Hrald et _le Plover_, tentaient de pntrer par le dtroit de Behring. J'ajouterai que pendant les annes 1850 et 1851, le capitaine Austin hiverna l'le Cornwallis, le capitaine Penny explora sur l'_Assistance_ et _la Rsolue_ le canal Wellington, le vieux John Ross, le hros du ple magntique, repartit sur son yacht _le Flix_ la recherche de son ami, le brick _le Prince-Albert_ fit un premier voyage aux frais de Lady Franklin, et enfin que deux navires amricains expdis par Grinnel avec le capitaine Haven, entrans hors du canal de Wellington, furent rejets dans le dtroit de Lancastre. Ce fut pendant cette anne que MacClintock, alors lieutenant d'Austin, poussa jusqu' l'le Melville et au cap Dundac, points extrmes atteints par Parry en 1819, et que l'on trouva l'le Beechey des traces de l'hivernage de Franklin en 1845. [1] 500,000 francs. --Oui, rpondit Hatteras, trois de ses matelots y avaient t inhums, trois hommes plus chanceux que les autres! --De 1851 1852, continua le docteur, en approuvant du geste la remarque d'Hatteras, nous voyons _le Prince-Albert_ entreprendre un second voyage avec le lieutenant franais Bellot; il hiverne Batty-Bay dans le dtroit du Prince Rgent, explore le sud-ouest de Sommerset, et en reconnat la cte jusqu'au cap Walker. Pendant ce temps, l'_Entreprise_ et l'_Investigator_, de retour en Angleterre, passaient sous le commandement de Collinson et de Mac Clure, et rejoignaient Kellet et Moore au dtroit de Behring; tandis que Collinson revenait hiverner Hong-Kong, MacClure marchait en avant, et, aprs trois hivernages, de 1850 1851, de 1851 1852, de 1852 1853, il dcouvrait le passage du nord-ouest, sans rien apprendre sur le sort de Franklin. De 1852 1853, une nouvelle expdition compose de trois btiments voile, _l'Assistance, le Rsolute le North-Star_, et de deux bateaux vapeur, _le Pionnier_ et _l'Intrpide_, mit la voile sous le commandement de sir Edward Belcher, avec le capitaine Kellet pour second; sir Edward visita le canal de Wellington, hiverna la baie de Northumberland, et parcourut la cte, tandis que Kellet, poussant jusqu' Bridport dans l'le de Melville, explorait sans succs cette partie des terres borales. Mais alors le bruit se rpandit en Angleterre que deux navires, abandonns au milieu des glaces, avaient t aperus non loin des ctes de la Nouvelle-cosse. Aussitt, lady Franklin arme le petit steamer hlice _l'Isabelle_, et le capitaine Inglefied, aprs avoir remont la baie de Baffin jusqu' la pointe Victoria par le quatre-vingtime parallle, revient l'le Beechey sans plus de succs. Au commencement de 1855, l'amricain Grinnel fait les frais d'une nouvelle expdition, et le docteur Kane, cherchant pntrer jusqu'au ple.... --Mais il ne l'a pas fait, s'cria violemment Hatteras, et Dieu en soit lou! Ce qu'il n'a pas fait, nous le ferons! --Je le sais, capitaine, rpondit le docteur, et si j'en parle, c'est que cette expdition se rattache forcment aux recherches de Franklin. D'ailleurs, elle n'eut aucun rsultat. J'allais omettre de vous dire que l'Amiraut, considrant l'le Beechey comme le rendez-vous gnral des expditions, chargea en 1853 le steamer _le Phnix_, capitaine Inglefied, d'y transporter des provisions; ce marin s'y rendit avec le lieutenant Bellot, et perdit ce brave officier qui pour la seconde fois mettait son dvouement au service de l'Angleterre; nous pouvons avoir des dtails d'autant plus prcis sur cette catastrophe, que Johnson, notre matre d'quipage, fut tmoin de ce malheur. --Le lieutenant Bellot tait un brave Franais, dit Hatteras, et sa mmoire est honore en Angleterre. --Alors, reprit le docteur, les navires de l'escadre Belcher commencent revenir peu peu; pas tous, car sir Edward dut abandonner _l'Assistance_ en 1854, ainsi que MacClure avait fait de _l'Investigator_ en 1853. Sur ces entrefaites, le docteur Rae, par une lettre date du 29 juillet 1854, et adresse de Repulse-Bay o il tait parvenu par l'Amrique, fit connatre que les Esquimaux de la terre du roi Guillaume possdaient diffrents objets provenant de _l'Erebus_ et du _Terror_; pas de doute possible alors sur la destine de l'expdition; _le Phnix, le North-Star_, et le navire de Collinson revinrent en Angleterre; il n'y eut plus de btiment anglais dans les mers arctiques. Mais si le gouvernement semblait avoir perdu tout espoir, lady Franklin esprait encore, et des dbris de sa fortune elle quipa le Fox, command par MacClintock; il partit en 1857, hiverna dans les parages o vous nous tes apparu, capitaine, parvint l'le Beechey, le 11 aot 1858, hiverna une seconde fois au dtroit de Bellot, reprit ses recherches en fvrier 1859, le 6 mai, dcouvrit le document qui ne laissa plus de doute sur la destine de _l'Erebus_ et du _Terror_, et revint en Angleterre la fin de la mme anne. Voil tout ce qui s'est pass pendant quinze ans dans ces contres funestes, et depuis le retour du _Fox_, pas un navire n'est revenu tenter la fortune au milieu de ces dangereuses mers! --Eh bien, nous la tenterons! rpondit Hatteras. CHAPITRE XV. LE FORWARD REJET DANS LE SUD. Le temps s'claircit vers le soir, et la terre se laissa distinguer clairement entre le cap Sepping et le cap Clarence, qui s'avance vers l'est, puis au sud, et est reli la cte de l'ouest par une langue de terre assez basse. La mer tait libre de glaces l'entre du dtroit du Rgent; mais, comme si elle et voulu barrer la route du nord au _Forward_, elle formait une banquise impntrable au del du port Lopold. Hatteras, trs-contrari sans en rien laisser paratre, dut recourir ses ptards pour forcer l'entre du port Lopold; il l'atteignit midi, le dimanche, 27 mai; le brick fut solidement ancr sur de gros ice-bergs, qui avaient l'aplomb, la duret et la solidit du roc. Aussitt le capitaine, suivi du docteur, de Johnson et de son chien Duk, s'lana sur la glace, et ne tarda pas prendre terre. Duk gambadait de joie; d'ailleurs, depuis la reconnaissance du capitaine, il tait devenu trs-sociable et trs-doux, gardant ses rancunes pour certains hommes de l'quipage, que son matre n'aimait pas plus que lui. Le port se trouvait dbloqu de ces glaces que les brises de l'est y entassent gnralement; les terres coupes pic prsentaient leur sommet de gracieuses ondulations de neige. La maison et le fanal, construits par James Ross, se trouvaient encore dans un certain tat de conservation; mais les provisions paraissaient avoir t saccages par les renards, et par les ours mme, dont on distinguait des traces rcentes; la main des hommes ne devait pas tre trangre cette dvastation, car quelques restes de huttes d'Esquimaux se voyaient sur le bord de la baie. Les six tombes, renfermant six des marins de _l'Entreprise_ et de _l'Investigator_, se reconnaissaient un lger renflement de la terre; elles avaient t respectes par toute la race nuisible, hommes ou animaux. En mettant le pied pour la premire fois sur les terres borales, le docteur prouva une motion vritable; on ne saurait se figurer les sentiments dont le coeur est assailli, la vue de ces restes de maisons, de tentes, de huttes, de magasins, que la nature conserve si prcieusement dans les pays froids. Voil, dit-il ses compagnons, cette rsidence que James Ross lui-mme nomma le Camp du Refuge. Si l'expdition de Franklin et atteint cet endroit, elle tait sauve. Voici la machine qui fut abandonne ici-mme, et le pole tabli sur la plate-forme, auquel l'quipage du Prince-Albert se rchauffa en 1851; les choses sont restes dans le mme tat, et l'on pourrait croire que Kennedy, son capitaine, a quitt d'hier ce port hospitalier. Voici la chaloupe qui l'abrita pendant quelques jours, lui et les siens, car ce Kennedy, spar de son navire, fut vritablement sauv par le lieutenant Bellot qui brava la temprature d'octobre pour le rejoindre. --Un brave et digne officier que j'ai connu, dit Johnson. Pendant que le docteur recherchait avec l'enthousiasme d'un antiquaire les vestiges des prcdents hivernages, Hatteras s'occupait de rassembler les provisions et le combustible qui ne se trouvaient qu'en trs-petite quantit. La journe du lendemain fut employe les transporter bord. Le docteur parcourait le pays, sans trop s'loigner du navire, et dessinait les points de vue les plus remarquables. La temprature s'levait peu peu; la neige amoncele commenait fondre. Le docteur fit une collection assez complte des oiseaux du nord, tels que la mouette, le diver, les molly-nochtes, le canard dredon, qui ressemble aux canards ordinaires, avec la poitrine et le dos blancs, le ventre bleu, le dessus de la tte bleu, le reste du plumage blanc nuanc de quelques teintes vertes; plusieurs d'entre eux avaient dj le ventre dpouill de ce joli dredon dont le mle et la femelle se servent pour ouater leur nid. Le docteur aperut aussi de gros phoques respirant la surface de la glace, mais il ne put en tirer un seul. Dans ses excursions, il dcouvrit la pierre des mares o sont gravs les signes suivants, [E I] 1849 qui indiquent le passage de l'_Entreprise_ et de l'_Investigator_; il poussa jusqu'au cap Clarence, l'endroit mme ou John et James Ross en 1833 attendaient si impatiemment la dbcle des glaces. La terre tait jonche d'ossements et de crnes d'animaux, et l'on distinguait encore les traces d'habitation d'Esquimaux. Le docteur avait eu l'ide d'lever un cairn au port Lopold, et d'y dposer une note indiquant le passage du Forward et le but de l'expdition. Mais Hatteras s'y opposa formellement; il ne voulait pas laisser derrire lui des traces dont quelque concurrent et pu profiter. Malgr ses bonnes raisons, le docteur fut oblig de cder la volont du capitaine. Shandon ne fut pas le dernier blmer cet enttement, car, en cas de catastrophe, aucun navire n'aurait pu s'lancer au secours du _Forward_. Hatteras ne voulut pas se rendre ces raisons. Son chargement tant termin le lundi soir, il tenta encore une fois de s'lever au nord en forant la banquise, mais aprs de dangereux efforts, il dut se rsigner redescendre le canal du Rgent; il ne voulait aucun prix demeurer au port Lopold, qui ouvert aujourd'hui pouvait tre ferm demain par un dplacement inattendu des ice-fields, phnomne trs-frquent dans ces mers et dont les navigateurs doivent particulirement se dfier. Si Hatteras ne laissait pas percer ses inquitudes au dehors, au dedans il les ressentait avec une extrme violence; il voulait aller au nord et se trouvait forc de marcher au sud! o arriverait-il ainsi? allait-il reculer jusqu' Victoria-Harbour dans le golfe Boothia, o hiverna sir John Ross en 1833? trouverait-il le dtroit de Bellot libre cette poque, et, contournant North-Sommerset, pourrait-il remonter par le dtroit de Peel? Ou bien, se verrait-il captur pendant plusieurs hivers comme ses devanciers, et oblig d'puiser ses forces et ses approvisionnements? Ces craintes fermentaient dans sa tte; mais il fallait prendre un parti; il vira de bord, et s'enfona vers le sud. Le canal du prince Rgent conserve une largeur peu prs uniforme depuis le port Lopold jusqu' la baie Adlade. _Le Forward_ marchait rapidement au milieu des glaons, plus favoris que les navires prcdents, dont la plupart mirent un grand mois descendre ce canal, mme dans une saison meilleure; il est vrai que ces navires, sauf _le Fox_, n'ayant pas la vapeur leur disposition, subissaient les caprices d'un vent incertain et souvent contraire. L'quipage se montrait gnralement enchant de quitter les rgions borales; il paraissait peu goter ce projet d'atteindre le ple; il s'effrayait volontiers des rsolutions d'Hatteras, dont la rputation d'audace n'avait rien de rassurant. Hatteras cherchait profiter de toutes les occasions d'aller en avant, quelles qu'en fussent les consquences. Et cependant dans les mers borales, avancer c'est bien, mais il faut encore conserver sa position, et ne pas se mettre en danger de la perdre. _Le Forward_ filait toute vapeur; sa fume noire allait se contourner en spirales sur les pointes clatantes des ice-bergs; le temps variait sans cesse, passant d'un froid sec des brouillards de neige avec une extrme rapidit. Le brick, d'un faible tirant d'eau, rangeait de prs la cte de l'ouest; Hatteras ne voulait pas manquer l'entre du dtroit de Bellot, car le golfe de Boothia n'a d'autre sortie au sud que le dtroit mal connu de _la Fury_ et de _l'Hcla_; ce golfe devenait donc une impasse, si le dtroit de Bellot tait manqu ou devenait impraticable. Le soir, _le Forward_ fut en vue de la baie d'Elwin, que l'on reconnut ses hautes roches perpendiculaires; le mardi matin, on aperut la baie Batty, o, le 10 septembre 1851, le Prince-Albert s'ancra pour un long hivernage. Le docteur, sa lunette aux yeux, observait la cte avec intrt. De ce point rayonnrent les expditions qui tablirent la configuration gographique de North-Sommerset. Le temps tait clair et permettait de distinguer les profondes ravines dont la baie est entoure. Le docteur et matre Johnson, seuls peut-tre, s'intressaient ces contres dsertes. Hatteras, toujours courb sur ses cartes, causait peu; sa taciturnit s'accroissait avec la marche du brick vers le sud; il montait souvent sur la dunette, et l, les bras croiss, l'oeil perdu dans l'espace, il demeurait souvent des heures entires fixer l'horizon. Ses ordres, s'il en donnait, taient brefs et rudes. Shandon gardait un silence froid, et peu peu se retirant en lui-mme, il n'eut plus avec Hatteras que les relations exiges par les besoins du service; James Wall restait dvou Shandon, et modelait sa conduite sur la sienne. Le reste de l'quipage attendait les vnements, prt en profiter dans son propre intrt. Il n'y avait plus bord cette unit de penses, cette communion d'ides si ncessaire pour l'accomplissement des grandes choses. Hatteras le savait bien. On vit pendant la journe deux baleines filer rapidement vers le sud; on aperut galement un ours blanc qui fut salu de quelques coups de fusil sans succs apparent. Le capitaine connaissait le prix d'une heure dans ces circonstances, et ne permit pas de poursuivre l'animal. Le mercredi matin, l'extrmit du canal du Rgent fut dpasse; l'angle de la cte ouest tait suivi d'une profonde courbure de la terre. En consultant sa carte, le docteur reconnut la pointe de Sommerset-House ou pointe Fury. Voil, dit-il son interlocuteur habituel, l'endroit mme o se perdit le premier navire anglais envoy dans ces mers en 1815, pendant le troisime voyage que Parry faisait au ple; _la Fury_ fut tellement maltraite par les glaces son second hivernage, que l'quipage dut l'abandonner et revenir en Angleterre sur sa conserve _l'Hcla_. --Avantage vident d'avoir un second navire, rpondit Johnson; c'est une prcaution que les navigateurs polaires ne doivent pas ngliger; mais le capitaine Hatteras n'tait pas homme s'embarrasser d'un compagnon! --Est-ce que vous le trouvez imprudent, Johnson? demanda le docteur. --Moi? je ne trouve rien, monsieur Clawbonny. Tenez, voyez sur la cte ces pieux qui soutiennent encore quelques lambeaux d'une tente demi pourrie. --Oui, Johnson; c'est l que Parry dbarqua tous les approvisionnements de son navire, et, si ma mmoire est fidle, le toit de la maison qu'il construisit tait fait d'un hunier recouvert par les manoeuvres courantes de _la Fury_. --Cela a d bien changer depuis 1825. --Mais pas trop, Johnson. En 1829, John Ross trouva la sant et le salut de son quipage dans cette fragile demeure. En 1851, lorsque le prince Albert y envoya une expdition, cette maison subsistait encore; le capitaine Kennedy la fit rparer, il y a neuf ans de cela. Il serait intressant pour nous de la visiter, mais Hatteras n'est pas d'humeur s'arrter! --Et il a sans doute raison, monsieur Clawbonny; si le temps est l'argent en Angleterre, ici c'est le salut, et pour un jour de retard, une heure mme, on s'expose compromettre tout un voyage. Laissons-le donc agir sa guise. Pendant la journe du jeudi 1er juin, la baie qui porte le nom de baie Creswell, fut coupe diagonalement par _le Forward_; depuis la pointe de la Fury, la cte s'levait vers le nord en rochers perpendiculaires de trois cents pieds de hauteur; au sud, elle tendait s'abaisser; quelques sommets neigeux prsentaient aux regards des tables nettement coupes, tandis que les autres, affectant des formes bizarres, projetaient dans la brume leurs pyramides aigus. Le temps se radoucit pendant cette journe, mais au dtriment de sa clart; on perdit la terre de vue; le thermomtre remonta trente-deux degrs (0 centig.) quelques gelinottes voletaient a et l, et des troupes d'oies sauvages pointaient vers le nord; l'quipage dut se dbarrasser d'une partie de ses vtements; on sentait l'influence de la saison d't dans ces contres arctiques. Vers le soir, _le Forward_ doubla le cap Garry un quart de mille du rivage par un fond de dix douze brasses, et ds lors il rangea la cte de prs jusqu' la baie Brentford. C'tait sous cette latitude que devait se rencontrer le dtroit de Bellot, dtroit que sir John Ross ne souponna mme pas dans son expdition de 1828; ses cartes indiquent une cte non interrompue, dont il a not et nomm les moindres irrgularits avec le plus grand soin; il faut donc admettre qu' l'poque de son exploration l'entre du dtroit, compltement ferme par les glaces, ne pouvait en aucune faon se distinguer de la terre elle-mme. Ce dtroit fut rellement dcouvert par le capitaine Kennedy dans une excursion faite en avril 1852; il lui donna le nom du lieutenant Bellot, juste tribut, dit-il, aux importants services rendus notre expdition par l'officier franais. CHAPITRE XVI. LE PLE MAGNTIQUE Hatteras, en s'approchant de ce dtroit, sentit redoubler ses inquitudes; en effet, le sort de son voyage allait se dcider; jusqu'ici il avait fait plus que ses prdcesseurs, dont le plus heureux, MacClintock, mit quinze mois atteindre cette partie des mers polaires; mais c'tait peu, et rien mme, s'il ne parvenait franchir le dtroit de Bellot; ne pouvant revenir sur ses pas, il se voyait bloqu jusqu' l'anne suivante. Aussi il ne voulut s'en rapporter qu' lui-mme du soin d'examiner la cte; il monta dans le nid de pie, et il y passa plusieurs heures de la matine du samedi. L'quipage se rendait parfaitement compte de la situation du navire; un profond silence rgnait bord; la machine ralentit ses mouvements; _le Forward_ se tint aussi prs de terre que possible; la cte tait hrisse de ces glaces que les plus chauds ts ne parviennent pas dissoudre; il fallait un oeil habile pour dmler une entre au milieu d'elles. Hatteras comparait ses cartes et la terre. Le soleil s'tant montr un instant vers midi, il fit prendre par Shandon et Wall une observation assez exacte qui lui fut transmise voix haute. Il y eut l une demi-journe d'anxit pour tous les esprits. Mais soudain, vers deux heures, ces paroles retentissantes tombrent du haut du mt de misaine: Le cap l'ouest, et forcez de vapeur. Le brick obit instantanment; il tourna sa proue vers le point indiqu; la mer cuma sous les branches de l'hlice, et _le Forward_ s'lana toute vitesse entre deux ice-streams convulsionns. Le chemin tait trouv; Hatteras redescendit sur la dunette, et l'ice-master remonta son poste. Eh bien, capitaine, dit le docteur, nous sommes donc enfin entrs dans ce fameux dtroit? --Oui, rpondit Hatteras en baissant la voix; mais ce n'est pas tout que d'y entrer, il faut encore en sortir. Et sur cette parole, il regagna sa cabine. Il a raison, se dit le docteur; nous sommes l comme dans une souricire, sans grand espace pour manoeuvrer, et s'il fallait hiverner dans ce dtroit!... Bon! nous ne serions pas les premiers qui pareille aventure arriverait, et o d'autres se sont tirs d'embarras nous saurions bien nous tirer d'affaire! Le docteur ne se trompait pas. C'est cette place mme, dans un petit port abrit nomm port Kennedy par MacClintock lui-mme, que _le Fox_ hiverna en 1858. En ce moment, on pouvait reconnatre les hautes chanes granitiques et les falaises escarpes des deux rivages. Le dtroit de Bellot, d'un mille de large sur dix-sept milles de long, avec un courant de six sept noeuds, est encaiss dans des montagnes dont l'altitude est estime seize cents pieds; il spare North-Sommerset de la terre Boothia; les navires, on le comprend, n'y ont pas leurs coudes franches. _Le Forward_ avanait avec prcaution, mais il avanait; les temptes sont frquentes dans cet espace resserr, et le brick n'chappa pas leur violence habituelle; par ordre d'Hatteras, les vergues des perroquets et des huniers furent envoyes en bas, les mts dpasss; malgr tout, le navire fatigua normment; les coups de mer arrivaient par paquets dans les rafales de pluie; la fume s'enfuyait vers l'est avec une tonnante rapidit; on marchait un peu l'aventure au milieu des glaces en mouvement; le baromtre tomba vingt-neuf pouces; il tait difficile de se maintenir sur le pont; aussi la plupart des hommes demeuraient dans le poste pour ne pas souffrir inutilement, Hatteras, Johnson, Shandon restrent sur la dunette, en dpit des tourbillons de neige et de pluie; et il faut ajouter le docteur, qui, s'tant demand ce qui lui serait le plus dsagrable de faire en ce moment, monta immdiatement sur le pont; on ne pouvait s'entendre, et peine se voir; aussi garda-t-il pour lui ses rflexions. Hatteras essayait de percer le rideau de brume, car, d'aprs son estime, il devait se trouver l'extrmit du dtroit vers les six heures du soir; alors toute issue parut ferme; Hatteras fut donc forc de s'arrter et s'ancra solidement un ice-berg; mais il resta en pression toute la nuit. Le temps fut pouvantable. _Le Forward_ menaait chaque instant de rompre ses chanes; on pouvait craindre que la montagne, arrache de sa base sous les violences du vent d'ouest, ne s'en allt la drive avec le brick. Les officiers furent constamment sur le qui-vive et dans des apprhensions extrmes; aux trombes de neige se joignait une vritable grle ramasse par l'ouragan sur la surface dgele des bancs de glace; c'taient autant de flches aigus qui hrissaient l'atmosphre. La temprature s'leva singulirement pendant cette nuit terrible; le thermomtre marqua cinquante-sept degrs (14 centig.), et le docteur, son grand tonnement, crut surprendre dans le sud quelques clairs suivis d'un tonnerre trs-loign. Cela semblait corroborer le tmoignage du baleinier Scoresby, qui observa un pareil phnomne au del du soixante-cinquime parallle. Le capitaine Parry fut galement tmoin de cette singularit mtorologique en 1821. Vers les cinq heures du matin, le temps changea avec une rapidit surprenante; la temprature retourna subitement au point de conglation; le vent passa au nord et se calma. On pouvait apercevoir l'ouverture occidentale du dtroit, mais entirement obstrue. Hatteras promenait un regard avide sur la cte, se demandant si le passage existait rellement. Cependant le brick appareilla, et se glissa lentement entre les ice-streams, tandis que les glaces s'crasaient avec bruit sur son bordage; les packs cette poque mesuraient encore six sept pieds d'paisseur; il fallait viter leur pression avec soin, car au cas o le navire y et rsist, il aurait couru le risque d'tre soulev et jet sur le flanc. A midi, et pour la premire fois, on put admirer un magnifique phnomne solaire, un halo avec deux parhlies; le docteur l'observa et en prit les dimensions exactes; l'arc extrieur n'tait visible que sur une tendue de trente degrs de chaque ct du diamtre horizontal; les deux images du soleil se distinguaient remarquablement; les couleurs aperues dans les arcs lumineux taient du dedans au dehors, le rouge, le jaune, le vert, un bleutre trs-faible, enfin de la lumire blanche sans limite extrieure assignable. Le docteur se souvint de l'ingnieuse thorie de Thomas Young sur ces mtores; ce physicien suppose que certains nuages composs de prismes de glace sont suspendus dans l'atmosphre; les rayons du soleil qui tombent sur ces prismes sont dcomposs sous des angles de soixante et quatre-vingt-dix degrs. Les halos ne peuvent donc se former par des ciels sereins. Le docteur trouvait cette explication fort ingnieuse. Les marins, habitus aux mers borales, considrent gnralement ce phnomne comme prcurseur d'une neige abondante. Si cette observation se ralisait, la situation du _Forward_ devenait fort difficile. Hatteras rsolut donc de se porter en avant; pendant le reste de cette journe et la nuit suivante, il ne prit pas un instant de repos, lorgnant l'horizon, s'lanant dans les enflchures, ne perdant pas une occasion de se rapprocher de l'issue du dtroit. Mais, au matin, il dut s'arrter devant l'infranchissable banquise. Le docteur le rejoignit sur la dunette. Hatteras l'emmena tout fait l'arrire, et ils purent causer sans crainte d'tre entendus. Nous sommes pris, dit Hatteras. Impossible d'aller plus loin. --Impossible? fit le docteur. --Impossible! Toute la poudre du _Forward_ ne nous ferait pas gagner un quart de mille! --Que faire alors? dit le docteur. --Que sais-je? Maudite soit cette funeste anne qui se prsente sous des auspices aussi dfavorables! --Eh bien, capitaine, s'il faut hiverner, nous hivernerons! Autant vaut cet endroit qu'un autre! --Sans doute, fit Hatteras voix basse; mais il ne faudrait pas hiverner, surtout au mois de juin. L'hivernage est plein de dangers physiques et moraux. L'esprit d'un quipage se laisse vite abattre par ce long repos au milieu de vritables souffrances. Aussi, je comptais bien n'hiverner que sous une latitude plus rapproche du ple! --Oui, mais la fatalit a voulu que la baie de Baffin ft ferme. --Elle qui s'est trouve ouverte pour un autre, s'cria Hatteras avec colre, pour cet Amricain, ce.... --Voyons, Hatteras, dit le docteur, en l'interrompant dessein; nous ne sommes encore qu'au 5 juin; ne nous dsesprons pas; un passage soudain peut s'ouvrir devant nous; vous savez que la glace a une tendance se sparer en plusieurs blocs, mme dans les temps calmes, comme si une force rpulsive agissait entre les diffrentes masses qui la composent; nous pouvons donc d'une heure l'autre trouver la mer libre. --Eh bien, qu'elle se prsente, et nous la franchirons! Il est trs-possible qu'au del du dtroit de Bellot nous ayons la facilit de remonter vers le nord par le dtroit de Peel ou le canal de MacClintock, et alors... --Capitaine, vint dire en ce moment James Wall, nous risquons d'tre dmonts de notre gouvernail par les glaces. --Eh bien, rpondit Hatteras, risquons-le; je ne consentirai pas le faire enlever; je veux tre prt toute heure de jour ou de nuit. Veillez, monsieur Wall, ce qu'on le protge autant que possible, en cartant les glaons; mais qu'il reste en place, vous m'entendez. --Cependant, ajouta Wall... --Je n'ai pas d'observations recevoir, monsieur, dit svrement Hatteras. Allez. Wall retourna vers son poste. Ah! fit Hatteras avec un mouvement de colre, je donnerais cinq ans de ma vie pour me trouver au nord! Je ne connais pas de passage plus dangereux; pour surcrot de difficult, cette distance rapproche du ple magntique, le compas dort, l'aiguille devient paresseuse ou affole, et change constamment de direction. --J'avoue, rpondit le docteur, que c'est une prilleuse navigation; mais enfin, ceux qui l'ont entreprise s'attendaient ses dangers, et il n'y a rien l qui doive les surprendre. --Ah! docteur! mon quipage est bien chang, et vous venez de le voir, les officiers en sont dj aux observations. Les avantages pcuniaires offerts aux marins taient de nature dcider leur engagement; mais ils ont leur mauvais ct, puisque aprs le dpart ils font dsirer plus vivement le retour! Docteur, je ne suis pas second dans mon entreprise, et si j'choue, ce ne sera pas par la faute de tel ou tel matelot dont on peut avoir raison, mais par le mauvais vouloir de certains officiers... Ah! ils le payeront cher! --Vous exagrez, Hatteras. --Je n'exagre rien! Croyez-vous que l'quipage soit fch des obstacles que je rencontre sur mon chemin? Au contraire! On espre qu'ils me feront abandonner mes projets! Aussi, ces gens ne murmurent pas, et tant que _le Forward_ aura le cap au sud, il en sera de mme. Les fous! ils s'imaginent qu'ils se rapprochent de l'Angleterre! Mais si je parviens remonter au nord, vous verrez les choses changer! Je jure Dieu pourtant, que pas un tre vivant ne me fera dvier de ma ligne de conduite! Un passage, une ouverture, de quoi glisser mon brick, quand je devrais y laisser le cuivre de son doublage, et j'aurai raison de tout. Les dsirs du capitaine devaient tre satisfaits dans une certaine proportion. Suivant les prvisions du docteur, il y eut un changement soudain pendant la soire; sous une influence quelconque de vent, de courant ou de temprature, les ice-fields vinrent se sparer; _le Forward_ se lana hardiment, brisant de sa proue d'acier les glaons flottants; il navigua toute la nuit, et le mardi, vers les six heures, il dbouqua du dtroit de Bellot. Mais quelle fut la sourde irritation d'Hatteras en trouvant le chemin du nord obstinment barr! Il eut assez de force d'me pour contenir son dsespoir, et, comme si la seule route ouverte et t la route prfre, il laissa _le Forward_ redescendre le dtroit de Franklin; ne pouvant remonter par le dtroit de Peel, il rsolut de contourner la terre du Prince de Galles, pour gagner le canal de MacClintock. Mais il sentait bien que Shandon et Wall ne pouvaient s'y tromper, et savaient quoi s'en tenir sur son esprance due. La journe du 6 juin ne prsenta aucun incident; le ciel tait neigeux, et les pronostics du halo s'accomplissaient. Pendant trente-six heures, _le Forward_ suivit les sinuosits de la cte de Boothia, sans parvenir se rapprocher de la terre du Prince de Galles; Hatteras forait de vapeur, brlant son charbon avec prodigalit; il comptait toujours refaire son approvisionnement l'le Beechey; il arriva le jeudi l'extrmit du dtroit de Franklin, et trouva encore le chemin du nord infranchissable. C'tait le dsesprer; il ne pouvait plus mme revenir sur ses pas; les glaces le poussaient en avant, et il voyait sa route se refermer incessamment derrire lui, comme s'il n'et jamais exist de mer libre l o il venait de passer une heure auparavant. Ainsi, non-seulement _le Forward_ ne pouvait gagner au nord, mais il ne devait pas s'arrter un instant, sous peine d'tre pris, et il fuyait devant les glaces, comme un navire fuit devant l'orage. Le vendredi, 8 juin, il arriva prs de la cte de Boothia, l'entre du dtroit de James Ross, qu'il fallait viter tout prix, car il n'a d'issue qu' l'ouest, et aboutit directement aux terres d'Amrique. Les observations, faites midi sur ce point, donnrent 705'17" pour la latitude, et 9646'45" pour 1s longitude; lorsque le docteur connut ces chiffres, il les rapporta sa carte, et vit qu'il se trouvait enfin au ple magntique, l'endroit mme o James Ross, le neveu de sir John, vint dterminer cette curieuse situation. La terre tait basse prs de la cte, et se relevait d'une soixantaine de pieds seulement en s'cartant de la mer de la distance d'un mille. La chaudire _du Forward_ ayant besoin d'tre nettoye, le capitaine fit ancrer son navire un champ de glace, et permit au docteur d'aller terre en compagnie du matre d'quipage. Pour lui, insensible tout ce qui ne se rattachait pas ses projets, il se renferma dans sa cabine, dvorant du regard la carte du ple. Le docteur et son compagnon parvinrent facilement terre; le premier portait un compas destin ses expriences; il voulait contrler les travaux de James Ross; il dcouvrit aisment le monticule de pierres chaux lev par ce dernier; il y courut; une ouverture permettait d'apercevoir l'intrieur la caisse d'tain dans laquelle James Ross dposa le procs-verbal de sa dcouverte. Pas un tre vivant ne paraissait avoir visit depuis trente ans cette cte dsole. En cet endroit, une aiguille aimante, suspendue le plus dlicatement possible, se plaait aussitt dans une position peu prs verticale sous l'influence magntique; le centre d'attraction se trouvait donc une trs-faible distance, sinon immdiatement au-dessous de l'aiguille. Le docteur fit son exprience avec soin. Mais si James Ross, cause de l'imperfection de ses instruments, ne put trouver pour son aiguille verticale qu'une inclinaison de 8959', c'est que le vritable point magntique se trouvait rellement une minute de cet endroit. Le docteur Clawbonny fut plus heureux, et quelque distance de l il eut l'extrme satisfaction de voir son inclinaison de 90 degrs. Voil donc exactement le ple magntique du monde! s'cria-t-il en frappant la terre du pied. --C'est bien ici? demanda matre Johnson. --Ici mme, mon ami. --Eh bien, alors, reprit le matre d'quipage, il faut abandonner toute supposition de montagne d'aimant ou de masse aimante, --Oui, mon brave Johnson, rpondit le docteur en riant, ce sont les hypothses de la crdulit! Comme vous le voyez, il n'y a pas la moindre montagne capable d'attirer les vaisseaux, de leur arracher leur fer, ancre par ancre, clou par clou! et vos souliers eux-mmes sont aussi libres qu'en tout autre point du globe. --Alors comment expliquer?... --On ne l'explique pas, Johnson; nous ne sommes pas encore assez savants pour cela. Mais ce qui est certain, exact, mathmatique, c'est que le ple magntique est ici mme, cette place! --Ah! monsieur Clawbonny, que le capitaine serait heureux de pouvoir en dire autant du ple boral! --Il le dira, Johnson, il le dira. --Dieu le veuille! rpondit ce dernier. Le docteur et son compagnon levrent un cairn sur l'endroit prcis o l'exprience avait eu lieu, et le signal de revenir leur ayant t fait, ils retournrent bord cinq heures du soir. CHAPITRE XVII. LA CATASTROPHE DE SIR JOHN FRANKLIN. _Le Forward_ parvint couper directement le dtroit de James Ross, mais ce ne fut pas sans peine; il fallut employer la scie et les ptards; l'quipage prouva une fatigue extrme. La temprature tait heureusement fort supportable, et suprieure de trente degrs celle que trouva James Ross pareille poque. Le thermomtre marquait trente-quatre degrs (-2 centigr.). Le samedi, on doubla le cap Flix, l'extrmit nord de la terre du roi Guillaume, l'une des les moyennes de ces mers borales. L'quipage prouvait alors une impression forte et douloureuse; il jetait des regards curieux, mais tristes, sur cette le dont il prolongeait la cte. En effet, il se trouvait en prsence de cette terre du roi Guillaume, thtre du plus terrible drame des temps modernes! quelques milles dans l'ouest s'taient jamais perdus _l'Erebus_ et _le Terror_. Les matelots du _Forward_ connaissaient bien les tentatives faites pour retrouver l'amiral Franklin et le rsultat obtenu, mais ils ignoraient les affligeants dtails de cette catastrophe. Or, tandis que le docteur suivait sur sa carte la marche du navire, plusieurs d'entre eux, Bell, Bolton, Simpson, s'approchrent de lui et se mlrent sa conversation. Bientt leurs camarades les suivirent, mus par une curiosit particulire; pendant ce temps, le brick filait avec une vitesse extrme, et les baies, les caps, les pointes de la cte passaient devant le regard comme un panorama gigantesque. Hatteras arpentait la dunette d'un pas rapide; le docteur, tabli sur le pont, se vit entour de la plupart des hommes de l'quipage; il comprit l'intrt de cette situation, et la puissance d'un rcit fait dans de pareilles circonstances; il reprit donc en ces termes la conversation commence avec Johnson: Vous savez, mes amis, quels furent les dbuts de Franklin; il fut mousse comme Cook et Nelson; aprs avoir employ sa jeunesse de grandes expditions maritimes, il rsolut en 1845 de s'lancer la recherche du passage du nord-ouest; il commandait _l'Erebus_ et _le Terror_, deux navires prouvs qui venaient de faire avec James Ross, en 1840, une campagne au ple antarctique. _L'Erebus_, mont par Franklin, portait soixante-dix hommes d'quipage, tant officiers que matelots, avec Fitz-James pour capitaine, Gore, Le Vesconte, pour lieutenants, Des Voeux, Sargent, Couch, pour matres d'quipage, et Stanley pour chirurgien. _Le Terror_ comptait soixante-huit hommes, capitaine Crozier, lieutenants, Little Hogdson et Irving, matres d'quipage, Horesby et Thomas, chirurgien, Peddie. Vous pouvez lire aux baies, aux caps, aux dtroits, aux pointes, aux canaux, aux les de ces parages, le nom de la plupart de ces infortuns dont pas un n'a revu son pays! En tout cent trente-huit hommes! Nous savons que les dernires lettres de Franklin sont adresses de l'le Disko et dates du 12 juillet 1845. J'espre, disait-il, appareiller cette nuit pour le dtroit de Lancastre. Que s'est-il pass depuis son dpart de la baie de Disko? Les capitaines des baleiniers le _Prince de Galles_ et _l'Entreprise_ aperurent une dernire fois les deux navires dans la baie Melville, et, depuis ce jour, on n'entendit plus parler d'eux. Cependant nous pouvons suivre Franklin dans sa marche vers l'ouest; il s'engage par les dtroits de Lancastre et de Barrow, arrive l'le Beechey o il passe l'hiver de 1845 1846. --Mais comment a-t-on connu ces dtails? demanda Bell, le charpentier. --Par trois tombes qu'en 1850 l'expdition Austin dcouvrit sur l'le. Dans ces tombes taient inhums trois des matelots de Franklin; puis ensuite, l'aide du document trouv par le lieutenant Hobson du _Fox_, et qui porte la date du 25 avril 1848. Nous savons donc qu'aprs leur hivernage, _l'Erebus_ et _le Terror_ remontrent le dtroit de Wellington jusqu'au soixante-dix-septime parallle; mais au lieu de continuer leur route au nord, route qui n'tait sans doute pas praticable, ils revinrent vers le sud... --Et ce fut leur perte! dit une voix grave. Le salut tait au nord. Chacun se retourna. Hatteras, accoud sur la balustrade de la dunette, venait de lancer son quipage cette terrible observation. Sans doute, reprit le docteur, l'intention de Franklin tait de rejoindre la cte amricaine; mais les temptes l'assaillirent sur cette route funeste, et le 12 septembre 1846, les deux navires furent saisis par les glaces, quelques milles d'ici, au nord-ouest du cap Flix; ils furent entrans encore jusqu'au nord-nord-ouest de la pointe Victory; l-mme, fit le docteur en dsignant un point de la mer. Or, ajouta-t-il, les navires ne furent abandonns que le 22 avril 1848. Que s'est-il donc pass pendant ces dix-neuf mois? qu'ont-ils fait, ces malheureux? Sans doute, ils ont explor les terres environnantes, tent tout pour leur salut, car l'amiral tait un homme nergique! et, s'il n'a pas russi... --C'est que ses quipages l'ont trahi, dit Hatteras d'une voix sourde. Les matelots n'osrent pas lever les yeux; ces paroles pesaient sur eux. Bref, le fatal document nous l'apprend encore, sir John Franklin succombe ses fatigues, le 11 juin 1847. Honneur sa mmoire! dit le docteur en se dcouvrant. Ses auditeurs l'imitrent en silence. Que devinrent ces malheureux privs de leur chef, pendant dix mois? ils demeurrent bord de leurs navires, et ne se dcidrent les abandonner qu'en avril 1848; cent cinq hommes restaient encore sur cent trente-huit. Trente-trois taient morts! Alors les capitaines Crozier et Fitz-James lvent un cairn la pointe Victory, et ils y dposent leur dernier document. Voyez, mes amis, nous passons devant cette pointe! Vous pouvez encore apercevoir les restes de ce cairn, plac pour ainsi dire au point extrme que John Ross atteignit en 1831! Voici le cap Jane Franklin! voici la pointe Franklin! voici la pointe Le Vesconte! voici la baie de _l'Erebus_, o l'on trouva la chaloupe faite avec les dbris de l'un des navires, et pose sur un traneau! L furent dcouverts des cuillers d'argent, des munitions en abondance, du chocolat, du th, des livres de religion! Car les cent cinq survivants, sous la conduite du capitaine Crozier, se mirent en route pour Great-Fish-River! Jusqu'o ont-ils pu parvenir? ont-ils russi gagner la baie d'Hudson? quelques-uns survivent-ils? que sont-ils devenus depuis ce dernier dpart?... --Ce qu'ils sont devenus, je vais vous l'apprendre dit John Hatteras d'une voix forte. Oui, ils ont tch d'arriver la baie d'Hudson, et se sont fractionns en plusieurs troupes! Oui, ils ont pris la route du sud! Oui, en 1854, une lettre du docteur Rae apprit qu'en 1850 les Esquimaux avaient rencontr sur cette terre du roi Guillaume un dtachement de quarante hommes, chassant le veau marin, voyageant sur la glace, tranant un bateau, maigris, hves, extnus de fatigues et de douleurs. Et plus tard, ils dcouvraient trente cadavres sur le continent, et cinq sur une le voisine, les uns demi enterrs, les autres abandonns sans spulture, ceux-ci sous un bateau renvers, ceux-l sous les dbris d'une tente, ici un officier, son tlescope l'paule et son fusil charg prs de lui, plus loin des chaudires avec les restes d'un repas horrible! A ces nouvelles, l'Amiraut pria la Compagnie de la baie d'Hudson d'envoyer ses agents les plus habiles sur le thtre de l'vnement. Ils descendirent la rivire de Back jusqu' son embouchure. Ils visitrent les les de Montral, Maconochie, pointe Ogle. Mais rien! Tous ces infortuns taient morts de misre, morts de souffrance, morts de faim, en essayant de prolonger leur existence par les ressources pouvantables du cannibalisme! Voil ce qu'ils sont devenus le long de cette route du sud jonche de leurs cadavres mutils! Eh bien! voulez-vous encore marcher sur leurs traces? La voix vibrante, les gestes passionns, la physionomie ardente d'Hatteras, produisirent un effet indescriptible. L'quipage, surexcit par l'motion en prsence de ces terres funestes, s'cria tout d'une voix: Au nord! au nord! --Eh bien! au nord! le salut et la gloire sont l! an nord! Le ciel se dclare pour nous! le vent change! la passe est libre! pare virer! Les matelots se prcipitrent leur poste de manoeuvre; les ice-streams se dgageaient peu peu; _le Forward_ volua rapidement et se dirigea en forant de vapeur vers le canal de Mac-Clintock. Hatteras avait eu raison de compter sur une mer plus libre; il suivait en la remontant la route prsume de Franklin; il longeait la cte orientale de la terre du Prince de Galles, suffisamment dtermine alors, tandis que la rive oppose est encore inconnue. videmment la dbcle des glaces vers le sud s'tait faite par les pertuis de l'est, car ce dtroit paraissait tre entirement dgag; aussi _le Forward_ fut-il en mesure de regagner le temps perdu; il fora de vapeur, si bien que le 14 juin il dpassait la baie Osborne et les points extrmes atteints dans les expditions de 1851. Les glaces taient encore nombreuses dans le dtroit, mais la mer ne menaait plus de manquer la quille du _Forward_. CHAPITRE XVIII LA ROUTE AU NORD. L'quipage paraissait avoir repris ses habitudes de discipline et d'obissance. Les manoeuvres, rares et peu fatigantes, lui laissaient de nombreux loisirs. La temprature se maintenait au-dessus du point de conglation, et le dgel devait avoir raison des plus grands obstacles de cette navigation. Duk, familier et sociable, avait nou des relations d'une amiti sincre avec le docteur Clawbonny. Ils taient au mieux. Mais comme en amiti il y a toujours un ami sacrifi l'autre, il faut avouer que le docteur n'tait pas l'autre. Duk faisait de lui tout ce qu'il voulait. Le docteur obissait comme un chien son matre. Duk, d'ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelots et des officiers du bord; seulement, par instinct sans doute, il fuyait la socit de Shandon; il avait aussi conserv une dent, et quelle dent! contre Pen et Foker; sa haine pour eux se traduisait en grognements mal contenus leur approche. Ceux-ci, d'ailleurs, n'osaient plus s'attaquer au chien du capitaine, son gnie familier, comme le disait Clifton. En fin de compte, l'quipage avait repris confiance et se tenait bien. Il semble, dit un jour James Wall Bichard Shandon, que nos hommes aient pris au srieux les discours du capitaine; ils ont l'air de ne plus douter du succs. --Ils ont tort, rpondit Shandon; s'ils rflchissaient, s'ils examinaient la situation, ils comprendraient que nous marchons d'imprudence en imprudence. --Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer plus libre; nous revenons vers des routes dj reconnues; n'exagrez-vous pas, Shandon? --Je n'exagre rien, Wall; la haine, la jalousie, si vous le voulez, que m'inspire Hatteras, ne m'aveuglent pas. Rpondez-moi, avez-vous visit les soutes au charbon? --Non, rpondit Wall. --Eh bien! descendez-y, et vous verrez avec quelle rapidit nos approvisionnements diminuent. Dans le principe, on aurait d naviguer surtout la voile, l'hlice tant rserve pour remonter les courants ou les vents contraires; notre combustible ne devait tre employ qu'avec la plus svre conomie; car, qui peut dire en quel endroit de ces mers et pour combien d'annes nous pouvons tre retenus? Mais Hatteras, pouss par cette frnsie d'aller en avant, de remonter jusqu' ce ple inaccessible, ne se proccupe plus d'un pareil dtail. Que le vent soit contraire ou non, il marche toute vapeur, et, pour peu que cela continue, nous risquons d'tre fort embarrasss, sinon perdus. --Dites-vous vrai, Shandon? cela est grave alors! --Oui, Wall, grave; non-seulement pour la machine qui, faute de combustible, ne nous serait d'aucune utilit dans une circonstance critique, mais grave aussi, au point de vue d'un hivernage auquel il faudra tt ou tard arriver. Or, il faut un peu songer au froid dans un pays o le mercure se gle frquemment dans le thermomtre[1]. [1] Le mercure se gle 42 centigrades au-dessous de 0. --Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compte renouveler son approvisionnement l'le Beechey; il doit y trouver du charbon en grande quantit. --Va-t-on o l'on veut dans ces mers, Wall? peut-on compter trouver tel dtroit libre de glace? Et s'il manque l'le Beechey, et s'il ne peut y parvenir, que deviendrons-nous? --Vous avez raison, Shandon; Hatteras me parat imprudent; mais pourquoi ne lui faites-vous pas quelques observations ce sujet? --Non, Wall, rpondit Shandon avec une amertume mal dguise; j'ai rsolu de me taire; je n'ai plus la responsabilit du navire; j'attendrai les vnements; on me commande, j'obis, et je ne donne pas d'opinion. --Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, Shandon, puisqu'il s'agit d'un intrt commun, et que ces imprudences du capitaine peuvent nous coter fort cher tous. --Et si je lui parlais, Wall, m'couterait-il? Wall n'osa rpondre affirmativement. Mais, ajouta-t-il, il couterait peut-tre les reprsentations de l'quipage. --L'quipage, fit Shandon en haussant les paules; mais, mon pauvre Wall, vous ne l'avez donc pas observ? il est anim de tout autre sentiment que celui de son salut! il sait qu'il s'avance vers le soixante-douzime parallle, et qu'une somme de mille livres lui est acquise par chaque degr gagn au del de cette latitude. --Vous avez raison, Shandon, rpondit Wall, et le capitaine a pris l le meilleur moyen de tenir ses hommes. --Sans doute, rpondit Shandon, pour le prsent du moins. --Que voulez-vous dire? --Je veux dire qu'en l'absence de dangers ou de fatigues, par une mer libre, cela ira tout seul; Hatteras les a pris par l'argent; mais ce que l'on fait pour l'argent, on le fait mal. Viennent donc les circonstances difficiles, les dangers, la misre, la maladie, le dcouragement, le froid, au-devant duquel nous nous prcipitons en insenss, et vous verrez si ces gens-l se souviennent encore d'une prime gagner! --Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne russira pas? --Non, Wall, il ne russira pas; dans une pareille entreprise, il faut entre les chefs une parfaite communaut d'ides, une sympathie qui n'existe pas. J'ajoute qu'Hatteras est un fou; son pass tout entier le prouve! Enfin, nous verrons! il peut arriver des circonstances telles, que l'on soit forc de donner le commandement du navire un capitaine moins aventureux.... --Cependant, dit Wall, en secouant la tte d'un air de doute, Hatteras aura toujours pour lui.... --Il aura, rpliqua Shandon en interrompant l'officier, il aura le docteur Clawbonny, un savant qui ne pense qu' savoir, Johnson, un marin esclave de la discipline, et qui ne prend pas la peine de raisonner, peut-tre un ou deux hommes encore, comme Bell, le charpentier, quatre au plus, et nous sommes dix-huit bord! Non, Wall, Hatteras n'a pas la confiance de l'quipage, il le sait bien, il l'amorce par l'argent; il a profit habilement de la catastrophe de Franklin pour oprer un revirement dans ces esprits mobiles; mais cela ne durera pas, vous dis-je; et s'il ne parvient pas atterrir l'le Beechey, il est perdu! --Si l'quipage pouvait se douter... --Je vous engage, rpondit vivement Shandon, ne pas lui communiquer ces observations; il les fera de lui-mme. En ce moment, d'ailleurs, il est bon de continuer suivre la route du nord. Mais qui sait si ce qu'Hatteras croit tre une marche vers le ple n'est pas un retour sur ses pas? Au bout du canal MacClintock est la baie Melville, et l dbouche cette suite de dtroits qui ramnent la baie de Baffin. Qu'Hatteras y prenne garde! le chemin de l'ouest est plus facile que le chemin du nord. On voit par ces paroles quelles taient les dispositions de Shandon, et combien le capitaine avait droit de pressentir un tratre en lui. Shandon raisonnait juste d'ailleurs, quand il attribuait la satisfaction actuelle de l'quipage cette perspective de dpasser bientt le soixante-douzime pararallle. Cet apptit d'argent s'empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le compte de chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaine et le docteur, qui ne pouvaient tre admis partager la prime, il restait seize hommes sur _le Forward_. La prime tant de mille livres, cela donnait une somme de soixante-deux livres et demie[1] par tte et par degr. Si jamais on parvenait au ple, les dix-huit degrs franchir rservaient chacun une somme de onze cent vingt-cinq livres[2], c'est--dire une fortune. Cette fantaisie-l coterait dix-huit mille livres[3] au capitaine; mais il tait assez riche pour se payer pareille promenade au ple. [1] 1,362 fr. 50 c. [2] 23,123 fr. [3] 450,000 fr. Ces calculs enflammrent singulirement l'avidit de l'quipage, comme on peut le croire, et plus d'un aspirait dpasser cette latitude dore, qui, quinze jours auparavant, se rjouissait de descendre vers le sud. Le _Forward_, dans la journe du 16 juin, rangea le cap Aworth. Le mont Rawlinson dressait ses pics blancs vers le ciel; la neige et la brume le faisaient paratre colossal en exagrant sa distance; la temprature se maintenait quelques degrs au-dessus de glace; des cascades et des cataractes improvises se dveloppaient sur les flancs de la montagne; les avalanches se prcipitaient avec une dtonation semblable aux dcharges continues de la grosse artillerie. Les glaciers, tals en longues nappes blanches, projetaient une immense rverbration dans l'espace. La nature borale aux prises avec le dgel offrait aux yeux un splendide spectacle. Le brick rasait la cte de fort prs; on apercevait sur quelques rocs abrits de rares bruyres dont les fleurs roses sortaient timidement entre les neiges, des lichens maigres d'une couleur rougetre, et les pousses d'une espce de saule nain, qui rampaient sur le sol. Enfin, le 19 juin, parce fameux soixante-douzime degr de latitude, on doubla la pointe Minto, qui forme l'une des extrmits de la baie Ommaney; le brick entra dans la baie Melville, surnomme la _mer d'Argent_ par Bolton; ce joyeux marin se livra sur ce sujet mille facties dont le bon Clawbonny rit de grand coeur. La navigation du _Forward_, malgr une forte brise du nord-est, fut assez facile pour que, le 23 juin, il dpasst le soixante-quatorzime degr de latitude. Il se trouvait au milieu du bassin de Melville, l'une des mers les plus considrables de ces rgions. Cette mer fut traverse pour la premire fois par le capitaine Parry dans sa grande expdition de 1819, et ce fut l que son quipage gagna la prime de cinq mille livres promise par acte du gouvernement. Clifton se contenta de remarquer qu'il y avait deux degrs du soixante-douzime au soixante-quatorzime: cela faisait dj cent vingt-cinq livres son crdit. Mais on lui fit observer que la fortune dans ces parages tait peu de chose, qu'on ne pouvait se dire riche qu' la condition de boire sa richesse; il semblait donc convenable d'attendre le moment o l'on roulerait sous la table d'une taverne de Liverpool, pour se rjouir et se frotter les mains. CHAPITRE XIX. UNE BALEINE EN VUE. Le bassin de Melville, quoique aisment navigable, n'tait pas dpourvu de glaces; on apercevait d'immenses ice-fields prolongs jusqu'aux limites de l'horizon; a et l apparaissaient quelques ice-bergs, mais immobiles et comme ancrs au milieu des champs glacs. _Le Forward_ suivait toute vapeur de larges passes o ses volutions devenaient faciles. Le vent changeait frquemment, sautant avec brusquerie d'un point du compas l'autre. La variabilit du vent dans les mers arctiques est un fait remarquable, et souvent quelques minutes peine sparent un calme plat d'une tempte dsordonne. C'est ce qu'Hatteras prouva le 23 juin, au milieu mme de l'immense baie. Les vents les plus constants soufflent gnralement de la banquise la mer libre, et sont trs-froids. Ce jour-l, le thermomtre descendit de quelques degrs; le vent sauta dans le sud, et d'immenses rafales passant au-dessus des champs de glace, vinrent se dbarrasser de leur humidit sous la forme d'une neige paisse, Hatteras fit immdiatement carguer les voiles dont il aidait l'hlice, mais pas si vite cependant que son petit perroquet ne ft emport en un clin d'oeil. Hatteras commanda ses manoeuvres avec le plus grand sang-froid, et ne quitta pas le pont pendant la tempte; il fut oblig de fuir devant le temps et de remonter dans l'ouest. Le vent soulevait des vagues normes au milieu desquelles se balanaient des glaons de toutes formes arrachs aux ice-fields environnants; le brick tait secou comme un jouet d'enfant, et les dbris des packs se prcipitaient sur sa coque; par moment, il s'levait perpendiculairement au sommet d'une montagne liquide; sa proue d'acier, ramassant la lumire diffuse, tincelait comme une barre de mtal en fusion; puis il descendait dans un abme, donnant de la tte au milieu des tourbillons de sa fume, tandis que son hlice, hors de l'eau, tournait vide avec un bruit sinistre et frappait l'air de ses branches merges. La pluie, mle la neige, tombait torrent. Le docteur ne pouvait manquer une occasion pareille de se faire tremper jusqu'aux os; il demeura sur le pont, en proie toute cette mouvante admiration qu'un savant sait extraire d'un tel spectacle. Son plus proche voisin n'aurait pu entendre sa voix; il se taisait donc et regardait; mais en regardant, il fut tmoin d'un phnomne bizarre et particulier aux rgions hyperborennes. La tempte tait circonscrite dans un espace restreint et ne s'tendait pas plus de trois ou quatre milles; en effet, le vent qui passe sur les champs de glace perd beaucoup de sa force, et ne peut porter loin ses violences dsastreuses; le docteur apercevait de temps autre, par quelque embellie, un ciel serein et une mer tranquille au del des ice-fields; il suffisait donc au _Forward_ de se diriger travers les passes pour retrouver une navigation paisible; seulement, il courait risque d'tre jet sur ces bancs mobiles qui obissaient au mouvement de la houle. Cependant, Hatteras parvint au bout de quelques heures conduire son navire en mer calme, tandis que la violence de l'ouragan, faisant rage l'horizon, venait expirer quelques encblures du _Forward_. Le bassin de Melville ne prsentait plus alors le mme aspect; sous l'influence des vagues et des vents, un grand nombre de montagnes, dtaches des ctes, drivaient vers le nord, se croisant et se heurtant dans toutes les directions. On pouvait en compter plusieurs centaines; mais la baie est fort large, et le brick les vita facilement. Le spectacle tait magnifique de ces masses flottantes, qui, doues de vitesses ingales, semblaient lutter entre elles sur ce vaste champ de course. Le docteur en tait l'enthousiasme, quand Simpson, le harponneur, s'approcha et lui fit remarquer les teintes changeantes de la mer; ces teintes variaient du bleu intense jusqu'au vert olive; de longues bandes s'allongeaient du nord au sud avec des artes si vivement tranches, que l'on pouvait suivre jusqu' perte de vue leur ligne de dmarcation. Parfois aussi, des nappes transparentes prolongeaient d'autres nappes entirement opaques. Eh bien, monsieur Clawbonny, que pensez-vous de cette particularit? dit Simpson. --Je pense, mon ami, rpondit le docteur, ce que pensait le baleinier Scoresby sur la nature de ces eaux diversement colores: c'est que les eaux bleues sont dpourvues de ces milliards d'animalcules et de mduses dont sont charges les eaux vertes; il a fait diverses expriences ce sujet, et je l'en crois volontiers. --Oh! monsieur, il y a un autre enseignement tirer de la coloration de la mer. --Vraiment? --Oui, monsieur Clawbonny, et, foi de harponneur, si _le Forward_ tait seulement un baleinier, je crois que nous aurions beau jeu. --Cependant, rpondit le docteur, je n'aperois pas la moindre baleine. --Bon! nous ne tarderons pas en voir, je vous le promets. C'est une fameuse chance pour un pcheur de rencontrer ces bandes vertes sous cette latitude. --Et pourquoi? demanda le docteur, que ces remarques faites par des gens du mtier intressaient vivement. --Parce que c'est dans ces eaux vertes, rpondit Simpson, que l'on pche les baleines en plus grande quantit. --Et la raison, Simpson? --C'est qu'elles y trouvent une nourriture plus abondante. --Vous tes certain de ce fait? --Oh! je l'ai expriment cent fois, monsieur Clawbonny, dans la mer de Baffin; je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas de mme dans la baie Melville. --Vous devez avoir raison, Simpson. --Et tenez, rpondit celui-ci en se penchant au-dessus du bastingage, regardez, monsieur Clawbonny. --Tiens, rpondit le docteur, on dirait le sillage d'un navire! --Eh bien, rpondit Simpson, c'est une substance graisseuse que la baleine laisse aprs elle. Croyez-moi, l'animal qui l'a produite ne doit pas tre loin! En effet, l'atmosphre tait imprgne d'une forte odeur de fraichin. Le docteur se prit donc considrer attentivement la surface de la mer, et la prdiction du harponneur ne tarda pas se vrifier. La voix de Foker se fit entendre au haut du mt. Une baleine, cria-t-il, sous le vent nous! Tous les regards se portrent dans la direction indique; une trombe peu leve qui jaillissait de la mer fut aperue un mille du brick. La voil! la voil! s'cria Simpson que son exprience ne pouvait tromper. --Elle a disparu, rpondit le docteur. --On saurait bien la retrouver, si cela tait ncessaire, dit Simpson avec un accent de regret. Mais son grand tonnement, et bien que personne n'et os le demander, Hatteras donna l'ordre d'armer la baleinire; il n'tait pas fch de procurer cette distraction son quipage, et mme de recueillir quelques barils d'huile. Cette permission de chasse fut donc accueillie avec satisfaction. Quatre matelots prirent place dans la baleinire; Johnson, l'arrire, fut charg de la diriger; Simpson se tint l'avant, le harpon la main. On ne put empcher le docteur de se joindre l'expdition. La mer tait assez calme. La baleinire dborda rapidement, et, dix minutes aprs, elle se trouvait un mille du brick. La baleine, munie d'une nouvelle provision d'air, avait plong de nouveau; mais elle revint bientt la surface et lana une quinzaine de pieds ce mlange de vapeurs et de mucosits qui s'chappe de ses vents. L! l! fit Simpson, en indiquant un point huit cents yards de la chaloupe. Celle-ci se dirigea rapidement vers l'animal; et le brick, l'ayant aperu de son ct, se rapprocha en se tenant sous petite vapeur. L'norme ctac paraissait et reparaissait au gr des vagues, montrant son dos noirtre, semblable un cueil chou en pleine mer; une baleine ne nage pas vite, lorsqu'elle n'est pas poursuivie, et celle-ci se laissait bercer indolemment. La chaloupe s'approchait silencieusement en suivant ces eaux vertes dont l'opacit empchait l'animal de voir son ennemi. C'est un spectacle toujours mouvant que celui d'une barque fragile s'attaquant ces monstres; celui-ci pouvait mesurer cent trente pieds environ, et il n'est pas rare de rencontrer entre le soixante-douzime et le quatre-vingtime degr des baleines dont la taille dpasse cent quatre-vingts pieds; d'anciens, crivains ont mme parl d'animaux longs de plus de sept cents pieds; mais il faut les ranger dans les espces dites _d'imagination_. Bientt la chaloupe se trouva prs de la baleine. Simpson fit un signe de la main, les rames s'arrtrent, et, brandissant son harpon, l'adroit marin le lana avec force; cet engin, arm de javelines barbeles, s'enfona dans l'paisse couche de graisse. La baleine blesse rejeta sa queue en arrire et plongea. Aussitt les quatre avirons furent relevs perpendiculairement; la corde, attache au harpon et dispose l'avant se droula avec une rapidit extrme, et la chaloupe fut entrane, pendant que Johnson la dirigeait adroitement. La baleine dans sa course s'loignait du brick et s'avanait vers les ice-bergs en mouvement; pendant une demi-heure, elle fila ainsi; il fallait mouiller la corde du harpon pour qu'elle ne prt pas feu par le frottement. Lorsque la vitesse de l'animal parut se ralentir, la corde fut retire peu peu et soigneusement roule sur elle-mme; la baleine reparut bientt la surface de la mer qu'elle battait de sa queue formidable; de vritables trombes d'eau souleves par elle retombaient en pluie violente sur la chaloupe. Celle-ci se rapprocha rapidement; Simpson avait saisi une longue lance, et s'apprtait combattre l'animal corps corps. Mais celui-ci prit toute vitesse par une passe que deux montagnes de glace laissaient entre elles. La poursuivre devenait alors extrmement dangereux. Diable, fit Johnson. --En avant! en avant! Ferme, mes amis, s'criait Simpson possd de la furie de la chasse; la baleine est nous! --Mais nous ne pouvons la suivre dans les ice-bergs, rpondit Johnson en maintenant la chaloupe. --Si! si! criait Simpson. --Non, non, firent quelques matelots. --Oui, s'criaient les autres. Pendant la discussion, la baleine s'tait engage entre deux montagnes flottantes que la houle et le vent tendaient runir. La chaloupe remorque menaait d'tre entrane dans cette passe dangereuse, quand Johnson s'lanant l'avant, une hache la main, coupa la corde. Il tait temps; les deux montagnes se rejoignaient avec une irrsistible puissance, crasant entre elles le malheureux animal. Perdu! s'cria Simpson. --Sauvs! rpondit Johnson. --Ma foi, fit le docteur qui n'avait pas sourcill, cela valait la peine d'tre vu! La force d'crasement de ces montagnes est norme. La baleine venait d'tre victime d'un accident souvent rpt dans ces mers. Scoresby raconte que dans le cours d'un seul t trente baleiniers ont ainsi pri dans la baie de Baffin; il vit un trois-mts aplati en une minute entre deux immenses murailles de glace, qui, se rapprochant avec une effroyable rapidit, le firent disparatre corps et biens. Deux autres navires, sous ses yeux, furent percs de part en part, comme coups de lance, par des glaons aigus de plus de cent pieds de longueur, qui se rejoignirent travers les bordages. Quelques instants aprs, la chaloupe accostait le brick, et reprenait sur le pont sa place accoutume. C'est une leon, dit Shandon haute voix, pour les imprudents qui s'aventurent dans les passes! CHAPITRE XX. L'LE BEECHEY. Le 25 juin, _le Forward_ arrivait en vue du cap Dundas, l'extrmit nord-ouest de la terre du Prince de Galles. L, les difficults s'accrurent au milieu des glaces plus nombreuses. La mer se rtrcit en cet endroit, et la ligne des les Crozier, Young, Day, Lowther, Carret, ranges comme des forts au-devant d'une rade, obligent les ice-streams s'accumuler dans le dtroit. Ce que le brick en toute autre circonstance et fait en une tourne lui prit du 25 au 30 juin; il s'arrtait, revenait sur ses pas, attendait l'occasion favorable pour ne pas manquer l'le Beechey, dpensant beaucoup de charbon, se contentant de modrer son feu pendant ses haltes, mais sans jamais l'teindre, afin d'tre en pression toute heure de jour et de nuit. Hatteras connaissait aussi bien que Shandon l'tat de son approvisionnement; mais, certain de trouver du combustible l'le Beechey, il ne voulait pas perdre une minute par mesure d'conomie; il tait fort retard par suite de son dtour dans le sud; et, s'il avait pris la prcaution de quitter l'Angleterre ds le mois d'avril, il ne se trouvait pas plus avanc maintenant que les expditions prcdentes pareille poque. Le 30, on releva le cap Walker, l'extrmit nord-est de la terre du Prince de Galles; c'est le point extrme que Kennedy et Bellot aperurent le 3 mai 1852, aprs une excursion travers tout le North-Sommerset. Dj en 1851, le capitaine Ommaney, de l'expdition Austin, avait eu le bonheur de pouvoir y ravitailler son dtachement. Ce cap, fort lev, est remarquable par sa couleur d'un rouge brun; de l, dans les temps clairs, la vue peut s'tendre jusqu' l'entre du canal Wellington. Vers le soir, on vit le cap Bellot spar du cap Walker par la baie de Mac-Leon. Le cap Bellot fut ainsi nomm en prsence du jeune officier franais, que l'expdition anglaise salua d'un triple hurrah. En cet endroit, la cte est faite d'une pierre calcaire jauntre, d'apparence trs-rugueuse; elle est dfendue par d'normes glaons que les vents du nord y entassent de la faon la plus imposante. Elle fut bientt perdue de vue par _le Forward_, qui s'ouvrit au travers des glaces mal cimentes un chemin vers l'le Beechey, en traversant le dtroit de Barrow. Hatteras, rsolu marcher en ligne droite, pour ne pas tre entran au del de l'le, ne quitta gure son poste pendant les jours suivants; il montait frquemment dans les barres de perroquet pour choisir les passes avantageuses. Tout ce que peuvent faire l'habilet, le sang-froid, l'audace, le gnie mme d'un marin, il le fit pendant cette traverse du dtroit. La chance, il est vrai, ne le favorisait gure, car cette poque il et d trouver la mer peu prs libre. Mais enfin, en ne mnageant ni sa vapeur, ni son quipage, ni lui-mme, il parvint son but. Le 3 juillet, onze heures du matin, l'ice-master signala une terre dans le nord; son observation faite, Hatteras reconnut l'le Beechey, ce rendez-vous gnral des navigateurs arctiques. L touchrent presque tous les navires qui s'aventuraient dans ces mers. L Franklin tablit son premier hivernage, avant de s'enfoncer dans le dtroit de Wellington. L Creswell, le lieutenant de Mac-Clure, aprs avoir franchi quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, rejoignit _le Phnix_ et revint en Angleterre. Le dernier navire qui mouilla l'le Beechey avant _le Forward_ fut _le Fox_; MacClintock s'y ravitailla, le 11 aot 1855, et y rpara les habitations et les magasins; il n'y avait pas deux ans de cela; Hatteras tait au courant de ces dtails. Le coeur du matre d'quipage battait fort la vue de cette le; lorsqu'il la visita, il tait alors quartier-matre bord du _Phnix_; Hatteras l'interrogea sur la disposition de la cte, sur les facilits du mouillage, sur l'atterrissement possible; le temps se faisait magnifique; la temprature se maintenait cinquante-sept degrs (+14 centig.). Eh bien, Johnson, demanda le capitaine, vous y reconnaissez-vous? --Oui, capitaine, c'est bien l'le Beechey! Seulement, il nous faudra laisser porter un peu au nord; la cte y est plus accostable. --Mais les habitations, les magasins? dit Hatteras. --Oh! vous ne pourrez les voir qu'aprs avoir pris terre; ils sont abrits derrire ces monticules que vous apercevez l-bas. --Et vous y avez transport des provisions considrables? --Considrables, capitaine. Ce fut ici que l'Amiraut nous envoya en 1853, sous le commandement du capitaine Inglefield, avec le steamer _le Phnix_ et un transport charg de provisions, _le Breadalbane_; nous apportions de quoi ravitailler une expdition tout entire. --Mais le commandant du _Fox_ a largement puis ces provisions en 1855, dit Hatteras. --Soyez tranquille, capitaine, rpliqua Johnson, il en restera pour vous; le froid conserve merveilleusement, et nous trouverons tout cela frais et en bon tat comme au premier jour. --Les vivres ne me proccupent pas, rpondit Hatteras; j'en ai pour plusieurs annes; ce qu'il me faut, c'est du charbon. --Eh bien, capitaine, nous en avons laiss plus de mille tonneaux; ainsi vous pouvez tre tranquille. --Approchons-nous, reprit Hatteras, qui, sa lunette la main, ne cessait d'observer la cte. --Vous voyez cette pointe, reprit Johnson; quand nous l'aurons double, nous serons bien prs de notre mouillage. Oui, c'est bien de cet endroit que nous sommes partis pour l'Angleterre avec le lieutenant Creswell et les douze malades de _l'Investigator_. Mais si nous avons eu le bonheur de rapatrier le lieutenant du capitaine Mac-Clure, l'officier Bellot, qui nous accompagnait sur _le Phnix_, n'a jamais revu son pays! Ah! c'est l un triste souvenir. Mais, capitaine, je pense que nous devons mouiller ici-mme. --Bien, rpondit Hatteras. Et il donna ses ordres en consquence. _Le Forward_ se trouvait dans une petite baie naturellement abrite contre les vents du nord, de l'est et du sud, et une encablure de la cte environ. Monsieur Wall, dit Hatteras, vous ferez prparer la chaloupe, et vous l'enverrez avec six hommes pour transporter le charbon bord. --Oui, capitaine, rpondit Wall. --Je vais me rendre terre dans la pirogue avec le docteur et le matre d'quipage. Monsieur Shandon, vous voudrez bien nous accompagner? --A vos ordres, rpondit Shandon. Quelques instants aprs, le docteur, muni de son attirail de chasseur et de savant, prenait place dans la pirogue avec ses compagnons; dix minutes plus tard, ils dbarquaient sur une cte assez basse et rocailleuse. Guidez-nous, Johnson, dit Hatteras. Vous y retrouvez-vous? --Parfaitement, capitaine; seulement, voici un monument que je ne m'attendais pas rencontrer en cet endroit! --Cela! s'cria le docteur, je sais ce que c'est; approchons-nous; cette pierre va nous dire elle-mme ce qu'elle est venue faire jusqu'ici. Les quatre hommes s'avancrent, et le docteur dit en se dcouvrant: Ceci, mes amis, est un monument lev la mmoire de Franklin et de ses compagnons. En effet, lady Franklin, ayant remis en 1855 une table de marbre noir au docteur Kane, en confia une seconde en 1858 MacClintock, pour tre dpose l'le Beechey. MacClintock s'acquitta religieusement de ce devoir, et il plaa cette table non loin d'une stle funraire rige dj la mmoire de Bellot par les soins de sir John Barrow. Cette table portait l'inscription suivante: la mmoire de FRANKLIN, CROZIER, FITZJAMES, et de tous leurs vaillants frres officiers et fidles compagnons qui ont souffert et pri pour la cause de la science et pour la gloire de leur patrie. Cette pierre est rige prs du lieu o ils ont pass leur premier hiver arctique et d'o ils sont partis pour triompher des obstacles ou pour mourir. Elle consacre le souvenir de leurs compatriotes et amis qui les admirent, et de l'angoisse matrise par la foi de celle qui a perdu dans le chef de l'expdition le plus dvou et le plus affectionn des poux. ------------------- C'est ainsi qu'il les conduisit au port suprme o tous reposent. 1855. Cette pierre, sur une cte perdue de ces rgions lointaines, parlait douloureusement au coeur; le docteur, en prsence de ces regrets touchants, sentit les larmes venir ses yeux. la place mme o Franklin et ses compagnons passrent, pleins d'nergie et d'espoir, il ne restait plus qu'un morceau de marbre pour souvenir; et malgr ce sombre avertissement de la destine, _le Forward allait s'lancer sur la route de _l'Erebus_ et du _Terror_. Hatteras s'arracha le premier cette pnible contemplation, et gravit rapidement un monticule assez lev et presque entirement dpourvu de neige. Capitaine, lui dit Johnson en le suivant, de l nous apercevrons les magasins. Shandon et le docteur les rejoignirent au moment o ils atteignaient le sommet de la colline. Mais, de l, leurs regards se perdirent sur de vastes plaines qui n'offraient aucun vestige d'habitation. Voil qui est singulier, dit le matre d'quipage. --Eh bien! et ces magasins? dit vivement Hatteras. --Je ne sais... je ne vois... balbutia Johnson. --Vous vous serez tromps de route, dit le docteur. --Il me semble pourtant, reprit Johnson en rflchissant, qu' cet endroit mme... --Enfin, dit impatiemment Hatteras, o devons-nous aller? --Descendons, fit le matre d'quipage, car il est possible que je me trompe! depuis sept ans, je puis avoir perdu la mmoire de ces localits! --Surtout, rpondit le docteur, quand le pays est d'une uniformit si monotone. --Et cependant... murmura Johnson. Shandon n'avait pas fait une observation. Au bout de quelques minutes de marche, Johnson s'arrta. Mais non, s'cria-t-il, non, je ne me trompe pas! --Eh bien? dit Hatteras en regardant autour de lui. --Qui vous fait parler ainsi, Johnson? demanda le docteur. --Voyez-vous ce renflement du sol? dit le matre d'quipage en indiquant sous ses pieds une sorte d'extumescence dans laquelle trois saillies se distinguaient parfaitement. --Qu'en concluez-vous? demanda le docteur. --Ce sont-l, rpondit Johnson, les trois tombes des marins de Franklin! J'en suis sr! je ne me suis pas tromp, et cent pas de nous devraient se trouver les habitations, et si elles n'y sont pas... c'est que... Il n'osa pas achever sa pense; Hatteras s'tait prcipit en avant, et un violent mouvement de dsespoir s'empara de lui. L avaient d s'lever en effet ces magasins tant dsirs, avec ces approvisionnements de toutes sortes sur lesquels il comptait; mais la ruine, le pillage, le bouleversement, la destruction avaient pass l o des mains civilises crrent d'immenses ressources pour les navigateurs puiss. Qui s'tait livr ces dprdations? Les animaux de ces contres, les loups, les renards, les ours? Non, car ils n'eussent dtruit que les vivres, et il ne restait pas un lambeau de tente, pas une pice de bois, pas un morceau de fer, pas une parcelle d'un mtal quelconque, et, circonstance plus terrible pour les gens du _Forward_, pas un fragment de combustible! videmment les Esquimaux, qui ont t souvent en relation avec les navires europens, ont fini par apprendre la valeur de ces objets dont ils sont compltement dpourvus; depuis le passage du _Fox_, ils taient venus et revenus ce lieu d'abondance, prenant et pillant sans cesse, avec l'intention bien raisonne de ne laisser aucune trace de ce qui avait t; et maintenant, un long rideau de neige demi fondue recouvrait le sol! Hatteras tait confondu. Le docteur regardait en secouant la tte. Shandon se taisait toujours, et un observateur attentif et surpris un mchant sourire sur ses lvres. En ce moment, les hommes envoys par le lieutenant Wall arrivrent. Ils comprirent tout. Shandon s'avana vers le capitaine et lui dit: Monsieur Hatteras, il me semble inutile de se dsesprer; nous sommes heureusement l'entre du dtroit de Barrow, qui nous ramnera la mer de Baffin! --Monsieur Shandon, rpondit Hatteras, nous sommes heureusement l'entre du dtroit de Wellington, et il nous conduira au nord! --Et comment naviguerons-nous, capitaine? --A la voile, monsieur! Nous avons encore pour deux mois de combustible, et c'est plus qu'il ne nous en faut pendant notre prochain hivernage. --Vous me permettrez de vous dire, reprit Shandon... --Je vous permettrai de me suivre mon bord, monsieur, rpondit Hatteras. Et tournant le dos son second, il revint vers le brick, et s'enferma dans sa cabine. Pendant deux jours, le vent fut contraire; le capitaine ne reparut pas sur le pont. Le docteur mit profit ce sjour forc en parcourant l'le Beechey, il recueillit les quelques plantes qu'une temprature relativement leve laissait crotre a et l sur les rocs dpourvus de neige, quelques bruyres, des lichens peu varis, une espce de renoncule jaune, une sorte de plante semblable l'oseille, avec des feuilles larges de quelques lignes au plus, et des saxifrages assez vigoureux. La faune de cette contre tait suprieure cette flore si restreinte; le docteur aperut de longues troupes d'oies et de grues qui s'enfonaient dans le nord; les perdrix, les eider-ducks d'un bleu noir, les chevaliers, sorte d'chassiers de la classe des scolopax, des northern-divers, plongeurs au corps trs-long, de nombreux ptarmites, espce de gelinottes fort bonnes manger, les dovekies avec le corps noir, les ailes, tachetes de blanc, les pattes et le bec rouges comme du corail, les bandes criardes de kitty-wakes, et les gros loons au ventre blanc, reprsentaient dignement l'ordre des oiseaux. Le docteur fut assez heureux pour tuer quelques livres gris qui n'avaient pas encore revtu leur blanche fourrure d'hiver, et un renard bleu que Duk fora avec un remarquable talent. Quelques ours, habitus videmment redouter la prsence de l'homme, ne se laissrent pas approcher, et les phoques taient extrmement fuyards, par la mme raison sans doute que leurs ennemis les ours. La baie regorgeait d'une sorte de buccin fort agrable dguster. La classe des animaux articuls, ordre des diptres, famille des culicides, division des nemocres, fut reprsente par un simple moustique, un seul, dont le docteur eut la joie de s'emparer aprs avoir subi ses morsures. En qualit de conchyliologue, il fut moins favoris, et il dut se borner recueillir une sorte de moule et quelques coquilles bivalves. CHAPITRE XXI. LA MORT DE BELLOT. La temprature, pendant les journes du 3 et du 4 juillet, se maintint cinquante-sept degrs (+ 14 centig.); ce fut le plus haut point thermomtrique observ pendant cette campagne. Mais le jeudi 5, le vent passa dans le sud-est, et fut accompagn de violents tourbillons de neige. Le thermomtre tomba dans la nuit prcdente de vingt-trois degrs. Hatteras, sans se proccuper des mauvaises dispositions de l'quipage, donna l'ordre d'appareiller. Depuis treize jours, c'est--dire depuis le cap Dundas, _le Forward_ n'avait pu gagner un nouveau degr dans le nord; aussi le parti reprsent par Clifton n'tait pas satisfait; ses dsirs, il est vrai, se trouvrent d'accord en ce moment avec la rsolution du capitaine de s'lever dans le canal Wellington, et il ne fit pas de difficults pour manoeuvrer. Le brick ne parvint pas sans peine mettre la voile; mais, ayant tabli dans la nuit sa misaine, ses huniers et ses perroquets, Hatteras s'avana hardiment au milieu des trains de glace que le courant entranait vers le sud. L'quipage se fatigua beaucoup dans cette navigation sinueuse, qui l'obligeait souvent contrebrasser la voilure. Le canal Wellington n'a pas une trs-grande largeur; il est resserr entre la cte du Devon septentrional l'est, et l'le Cornvallis l'ouest; cette le passa longtemps pour une presqu'le. Ce fut sir John Franklin qui la contourna, en 1846, par sa cte occidentale, en revenant de sa pointe au nord du canal. L'exploration du canal Wellington fut faite, en 1851, par le capitaine Penny, sur les baleiniers _lady Franklin_ et _Sophie_; l'un de ses lieutenants, Stewart, parvenu au cap Beecher, par 7620' de latitude, dcouvrit la mer libre. La mer libre! Voil ce qu'esprait Hatteras. Ce que Stewart a trouv, je le trouverai, dit-il au docteur, et alors je pourrai naviguer la voile vers le ple. --Mais, rpondit le docteur, ne craignez-vous pas que votre quipage... --Mon quipage!... dit durement Hatteras. Puis, voix basse. Pauvres gens! murmura-t-il au grand tonnement du docteur. C'tait le premier sentiment de cette nature que celui-ci surprenait dans le coeur du capitaine. Mais non, reprit ce dernier avec nergie, il faut qu'ils me suivent! ils me suivront! Cependant, si _le Forward_ n'avait pas craindre la collision des ice-streams encore espacs, il gagnait peu dans le nord, car les vents contraires l'obligrent souvent s'arrter. Il dpassa pniblement les caps Spencer et Innis, et, le 10, le mardi, le soixante-quinzime degr de latitude fut enfin franchi, la grande joie de Clifton. _Le Forward_ se trouvait l'endroit mme o les vaisseaux amricains _le Rescue_ et _l'Advance_, commands par le capitaine de Haven, coururent de si terribles dangers. Le docteur Kane faisait partie de cette expdition; vers la fin de septembre 1850, ces navires, envelopps par une banquise, furent rejets avec une puissance irrsistible dans le dtroit de Lancastre. Ce fut Shandon qui raconta cette catastrophe James Wall devant quelques-uns des hommes du brick. _L'Advance et le Rescue_, leur dit-il, furent tellement secous, enlevs, ballotts par les glaces, qu'on dut renoncer conserver du feu bord; et cependant la temprature tomba jusqu' dix-huit degrs au-dessous de zro! Pendant l'hiver tout entier, les malheureux quipages furent retenus prisonniers dans la banquise, toujours prpars l'abandon de leur navire, et pendant trois semaines ils n'trent mme pas leurs habits! Ce fut dans cette situation pouvantable, qu'aprs une drive de mille milles[1], ils furent drosss jusque dans le milieu de la mer de Baffin! [1] Plus de 400 lieues. On peut juger de l'effet produit par ces rcits sur le moral d'un quipage dj mal dispos. Pendant cette conversation, Johnson s'entretenait avec le docteur d'un vnement dont ces parages avaient t le thtre; le docteur, suivant sa demande, le prvint du moment prcis auquel le brick se trouvait par 7530' de latitude. C'est l! c'est bien l! s'cria Johnson; voil cette terre funeste! Et, en parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du digne matre d'quipage. Vous voulez parler de la mort du lieutenant Bellot, lui dit le docteur. --Oui, monsieur Clawbonny, de ce brave officier de tant de coeur et de tant de courage! --Et c'est ici, dites-vous, que cette catastrophe eut lieu? --Ici-mme, sur cette partie de la cte du North-Devon! Oh! il y a eu dans tout cela une trs-grande fatalit, et ce malheur ne serait pas arriv, si le capitaine Pullen ft revenu plus tt son bord! --Que voulez-vous dire? Johnson. --coutez-moi, monsieur Clawbonny, et vous verrez quoi tient souvent l'existence. Vous savez que le lieutenant Bellot fit une premire campagne la recherche de Franklin, en 1850? --Oui, Johnson, sur _le Prince-Albert_. --Eh bien, en 1853, de retour en France, il obtint la permission d'embarquer sur _le Phnix_, bord duquel je me trouvais en qualit de matelot, sous le capitaine Inglefield. Nous venions, avec _le Breadalbane_, transporter des approvisionnements l'le Beechey. --Ceux-l qui nous ont si malheureusement fait dfaut! --C'est cela mme, monsieur Clawbonny. Nous arrivmes l'le Beechey au commencement d'aot; le 10 de ce mois, le capitaine Inglefield quitta _le Phnix_ pour rejoindre le capitaine Pullen, spar depuis un mois de son navire _le North-Star_. A son retour, il comptait expdier sir Edward Belcher, qui hivernait dans le canal de Wellington, les dpches de l'Amiraut. Or, peu aprs le dpart de notre capitaine, le commandant Pullen regagna son bord. Que n'y est-il revenu avant le dpart du capitaine Inglefield! Le lieutenant Bellot, craignant que l'absence de notre capitaine ne se prolonget, et sachant que les dpches de l'Amiraut taient presses, offrit de les porter lui-mme. Il laissa le commandement des deux navires au capitaine Pullen, et partit le 12 aot avec un traneau et un canot en caoutchouc. Il emmenait avec lui Harvey, le quartier-matre du _North-Star_, trois matelots, Madden, David Hook, et moi. Nous supposions que sir Edward Belcher devait se trouver aux environs du cap Beecher, au nord du canal; nous nous dirigemes donc de ce ct, dans notre traneau, en serrant de prs les rivages de l'est. Le premier jour, nous campmes trois milles du cap Innis; le lendemain, nous nous arrtions sur un glaon, trois milles peu prs du cap Bowden. Pendant la nuit, claire d'ailleurs comme le jour, la terre tant trois milles, le lieutenant Bellot rsolut d'y aller camper; il essaya de s'y rendre dans le canot de caoutchouc; deux fois une violente brise du sud-est le repoussa; leur tour, Harvey et Madden tentrent le passage et furent plus heureux; ils s'taient munis d'une corde, et ils tablirent une communication entre le traneau et la cte; trois objets furent transports au moyen de cette corde; mais une quatrime tentative, nous sentmes notre glaon se mettre en mouvement; monsieur Bellot cria ses compagnons de lcher la corde, et nous fmes entrans, le lieutenant, David Hook et moi, une grande distance de la cte. En ce moment, le vent soufflait avec force du sud-est, et il neigeait. Mais nous ne courions pas encore de grands dangers, et il pouvait bien en revenir, puisque nous en sommes revenus, nous autres! Johnson s'interrompit un instant en considrant cette cte fatale, puis il reprit: Aprs avoir perdu de vue nos compagnons, nous essaymes d'abord de nous abriter sous la tente de notre traneau, mais en vain; alors avec nos couteaux nous commenmes nous tailler une maison dans la glace. Monsieur Bellot s'assit une demi-heure, et s'entretint avec nous sur le danger de notre situation; je lui dis que je n'avais pas peur. Avec la protection de Dieu, nous rpondit-il, pas un cheveu ne tombera de notre tte. Je lui demandai alors quelle heure il tait; il rpondit: Environ six heures et quart. C'tait six heures et quart du matin, le jeudi 18 aot. Alors monsieur Bellot attacha ses livres et dit qu'il voulait aller voir comment la glace flottait; il tait parti depuis quatre minutes seulement, quand j'allai, pour le chercher, faire le tour du mme glaon sur lequel nous tions abrits; mais je ne pus le voir, et, en retournant notre retraite, j'aperus son bton du ct oppos d'une crevasse d'environ cinq toises de large, o la glace tait toute casse. J'appelai alors, mais sans rponse. A cet instant le vent soufflait trs-fort. Je cherchai encore autour du glaon, mais je ne pus dcouvrir aucune trace du pauvre lieutenant. --Et que supposez-vous? demanda le docteur mu de ce rcit. --Je suppose que quand monsieur Bellot sortit de la cachette, le vent l'emporta dans la crevasse, et, son paletot tant boutonn, il ne put nager pour revenir la surface! Oh! monsieur Clawbonny, j'prouvai l le plus grand chagrin de ma vie! Je ne voulais pas le croire! Ce brave officier, victime de son dvouement! car sachez que c'est pour obir aux instructions du capitaine Pullen qu'il a voulu rejoindre la terre, avant cette dbcle! Brave jeune homme, aim de tout le monde bord, serviable, courageux! il a t pleur de toute l'Angleterre, et il n'est pas jusqu'aux Esquimaux eux-mmes qui, apprenant du capitaine Inglefield, son retour la baie de Pound, la mort du bon lieutenant, ne s'crirent en pleurant comme je le fais ici: pauvre Bellot! pauvre Bellot! --Mais votre compagnon, et vous, Johnson, demanda le docteur attendri par cette narration touchante, comment parvntes-vous regagner la terre? --Nous, monsieur, c'tait peu de chose; nous restmes encore vingt-quatre heures sur le glaon, sans aliments et sans feu; mais nous finmes par rencontrer un champ de glace chou sur un bas-fond; nous y sautmes, et, l'aide d'un aviron qui nous restait, nous accrochmes un glaon capable de nous porter et d'tre manoeuvr comme un radeau. C'est ainsi que nous avons gagn le rivage, mais seuls, et sans notre brave officier! A la fin de ce rcit, _le Forward_ avait dpass cette cte funeste, et Johnson perdit de vue le lieu de cette terrible catastrophe. Le lendemain, on laissait la baie Griffin sur tribord, et, deux jours aprs, les caps Grinnel et Helpman; enfin, le 14 juillet, on doubla la pointe Osborn, et, le 15, le brick mouilla dans la baie Baring, l'extrmit du canal. La navigation n'avait pas t trs-difficile; Hatteras rencontra une mer presque aussi libre que celle dont Belcher profita pour aller hiverner avec _le Pionnier_ et _l'Assistance_ jusqu'auprs du soixante dix-septime degr. Ce fut de 1852 1853, pendant son premier hivernage, car, l'anne suivante, il passa l'hiver de 1853 1854 cette baie Baring o _le Forward_ mouillait en ce moment. Ce fut mme la suite des preuves et des dangers les plus effrayants qu'il dut abandonner son navire _l'Assistance_ au milieu de ces glaces ternelles. Shandon se fit aussi le narrateur de cette catastrophe devant les matelots dmoraliss. Hatteras connut-il ou non cette trahison de son premier officier? Il est impossible de le dire; en tout cas, il se tut cet gard. A la hauteur de la baie Baring se trouve un troit chenal qui fait communiquer le canal Wellington avec le canal de la Reine. L, les trains de glace se trouvrent fort presss. Hatteras fit de vains efforts pour franchir les passes du nord de l'le Hamilton; le vent s'y opposait; il fallait donc se glisser entre l'le Hamilton et l'le Cornwallis; on perdit l cinq jours prcieux en efforts inutiles. La temprature tendait s'abaisser, et tomba mme, le 19 juillet, vingt-six degrs (-4 centigr.); elle se releva le jour suivant; mais cette menace anticipe de l'hiver arctique devait engager Hatteras ne pas attendre davantage. Le vent avait une tendance se tenir dans l'ouest et s'opposait la marche de son navire. Et cependant, il avait hte de gagner le point o Stewart se trouva en prsence d'une mer libre. Le 19, il rsolut de s'avancer tout prix dans le chenal; le vent soufflait debout au brick, qui, avec son hlice, et pu lutter contre ces violentes rafales charges de neige, mais Hatteras devait avant tout mnager son combustible; d'un autre ct, la passe tait trop large pour permettre de haler sur le brick. Hatteras, sans tenir compte des fatigues de l'quipage, recourut un moyen que les baleiniers emploient parfois dans des circonstances identiques. Il fit amener les embarcations fleur d'eau, tout en les maintenant suspendues leurs palans sur les flancs du navire; ces embarcations tant solidement amarres de l'avant et de l'arrire, les avirons furent arms sur tribord des unes et sur bbord des autres; les hommes, tour de rle, prirent place leurs bancs de rameurs, et durent nager[1] vigoureusement de manire pousser le brick contre le vent. _Le Forward_ s'avana lentement dans le chenal; on comprend ce que furent les fatigues provoques par ce genre de travaux; les murmures se firent entendre. Pendant quatre jours, on navigua de la sorte jusqu'au 23 juin, o l'on parvint atteindre l'le Baring dans le canal de la Reine. [1] Ramer. Le vent restait contraire. L'quipage n'en pouvait plus. La sant des hommes parut fort branle au docteur, et il crut voir chez quelques-uns les premiers symptmes du scorbut; il ne ngligea rien pour combattre ce mal terrible, ayant sa disposition d'abondantes rserves de lime-juice et de pastilles de chaux. Hatteras comprit bien qu'il ne fallait plus compter sur son quipage; la douceur, la persuasion fussent demeures sans effet; il rsolut donc de lutter par la svrit, et de se montrer impitoyable l'occasion; il se dfiait particulirement de Richard Shandon, et mme de James Wall, qui cependant n'osait parler trop haut. Hatteras avait pour lui le docteur, Johnson, Bell, Simpson; ces gens lui taient dvous corps et me; parmi les indcis, il notait Foker, Bolton, Wolsten, l'armurier, Brunton, le premier ingnieur, qui pouvaient un moment donn se tourner contre lui; quant aux autres, Pen, Gripper, Clifton, Waren, ils mditaient ouvertement leurs projets de rvolte; ils voulaient entraner leurs camarades et forcer _le Forward_ revenir en Angleterre. Hatteras vit bien qu'il ne pourrait plus obtenir de cet quipage mal dispos, et surtout puis de fatigue, la continuation des manoeuvres prcdentes. Pendant vingt-quatre heures, il resta en vue de l'le Baring sans faire un pas en avant. Cependant la temprature s'abaissait, et le mois de juillet sous ces hautes latitudes se ressentait dj de l'influence du prochain hiver. Le 24, le thermomtre tomba vingt-deux degrs (-6 centigr.). La _young-ice_, la glace nouvelle, se reformait pendant la nuit, et acqurait six huit lignes d'paisseur; s'il neigeait par-dessus, elle pouvait devenir bientt assez forte pour supporter le poids d'un homme. La mer prenait dj cette teinte sale qui annonce la formation des premiers cristaux. Hatteras ne se mprenait pas ces symptmes alarmants; si les passes venaient se boucher, il serait forc d'hiverner en cet endroit, loin du but de son voyage, et sans mme avoir entrevu cette mer libre dont il devait tre si rapproch, suivant les rapports de ses devanciers. Il rsolut donc, cote que cote, de se porter en avant et de gagner quelques degrs dans le nord; voyant qu'il ne pouvait employer ni les avirons avec un quipage bout de forces, ni les voiles avec un vent toujours contraire, il donna l'ordre d'allumer les fourneaux. CHAPITRE XXII. COMMENCEMENT DE RVOLTE. A ce commandement inattendu, la surprise fut grande bord du _Forward_. Allumer les fourneaux! dirent les uns. --Et avec quoi? dirent les autres. --Quand nous n'avons plus que deux mois de charbon dans le ventre! s'cria Pen. --Et comment nous chaufferons-nous, l'hiver? demanda Clifton. --Il nous faudra donc, reprit Gripper, brler le navire jusqu' sa ligne de flottaison? --Et bourrer le pole avec les mts, rpondit Waren, depuis le petit perroquet jusqu'au bout-dehors de beaupr? Shandon regardait fixement Wall. Les ingnieurs stupfaits hsitaient descendre dans la chambre de la machine. M'avez-vous entendu? s'cria le capitaine d'une voix irrite. Brunton se dirigea vers l'coutille; mais au moment de descendre, il s'arrta. N'y va pas, Brunton, dit une voix. --Qui a parl? s'cria Hatteras. --Moi! fit Pen, en s'avanant vers le capitaine. --Et vous dites?... demanda celui-ci. --Je dis..., je dis, rpondit Pen en jurant, je dis que nous en avons assez, que nous n'irons pas plus loin, que nous ne voulons pas crever de fatigue et de froid pendant l'hiver, et qu'on n'allumera pas les fourneaux! --Monsieur Shandon, rpondit froidement Hatteras, faites mettre cet homme aux fers. --Mais, capitaine, rpondit Shandon, ce que cet homme a dit... --Ce que cet homme a dit, rpliqua Hatteras, si vous le rptez, vous, je vous fais enfermer dans votre cabine et garder vue!--Que l'on saisisse cet homme! m'entend-on? Johnson, Bell, Simpson se dirigrent vers le matelot que la colre mettait hors de lui. Le premier qui me touche!... s'cria-t-il, en saisissant un anspect qu'il brandit au-dessus de sa tte. Hatteras s'avana vers lui. Pen, dit-il d'une voix presque tranquille, un geste de plus, et je te brle la cervelle! En parlant de la sorte, il arma un revolver et le dirigea sur le matelot. Un murmure se fit entendre. Pas un mot, vous autres, dit Hatteras, ou cet homme tombe mort. En ce moment, Johnson et Bell dsarmrent Pen, qui ne rsista plus et se laissa conduire fond de cale. Allez, Brunton, dit Hatteras, L'ingnieur, suivi de Plover et de Waren, descendit son poste. Hatteras revint sur la dunette. Ce Pen est un misrable, lui dit le docteur. --Jamais homme n'a t plus prs de la mort, rpondit simplement le capitaine. Bientt la vapeur eut acquis une pression suffisante: les ancres du _Forward_ furent leves; celui-ci, coupant vers l'est, mit le cap sur la pointe Becher, et trancha de son trave les jeunes glaces dj formes. On rencontre entre l'le Baring et la pointe Becher un assez grand nombre d'les, choues pour ainsi dire au milieu des ice-fields; les streams se pressaient en grand nombre dans les petits dtroits dont cette partie de la mer est sillonne; ils tendaient s'agglomrer sous l'influence d'une temprature relativement basse; des hummocks se formaient a et l, et l'on sentait que ces glaons dj plus compactes, plus denses, plus serrs, feraient bientt avec l'aide des premires geles une masse impntrable. _Le Forward_ chenalait donc, non sans une extrme difficult, au milieu des tourbillons de neige. Cependant, avec la mobilit qui caractrise l'atmosphre de ces rgions, le soleil reparaissait de temps autre; la temprature remontait de quelques degrs; les obstacles se fondaient comme par enchantement, et une belle nappe d'eau, charmante contempler, s'tendait l o nagure les glaons hrissaient toutes les passes. L'horizon revtait de magnifiques teintes oranges sur lesquelles l'oeil se reposait complaisamment de l'ternelle blancheur des neiges. Le jeudi, 26 juillet, _le Forward_ rasa l'le Dundas, et mit ensuite le cap plus au nord; mais alors il se trouva face face avec une banquise, haute de huit neuf pieds et forme de petits ice-bergs arrachs la cte; il fut oblig d'en prolonger longtemps la courbure dans l'ouest. Le craquement ininterrompu des glaces, se joignant aux gmissements du navire, formait un bruit triste qui tenait du soupir et de la plainte. Enfin le brick trouva une passe et s'y avana pniblement; souvent un glaon norme paralysait sa course pendant de longues heures; le brouillard gnait la vue du pilote; tant que l'on voit un mille en avant, on peut parer facilement les obstacles; mais au milieu de ces tourbillons embrums, la vue s'arrtait souvent moins d'une encblure. La houle trs-forte fatiguait. Parfois, les nuages lisses et polis prenaient un aspect particulier, comme s'ils eussent rflchi les bancs de glace; il y eut des jours o les rayons jauntres du soleil ne parvinrent pas franchir la brume tenace. Les oiseaux taient encore fort nombreux, et leurs cris assourdissants; des phoques, paresseusement couchs sur les glaons en drive, levaient leur tte peu effraye et agitaient leurs longs cous au passage du navire; celui-ci, en rasant leur demeure flottante, y laissa plus d'une fois des feuilles de son doublage roules par le frottement. Enfin, aprs six jours de cette lente navigation, le 1er aot, la pointe Becher fut releve dans le nord; Hatteras passa ces dernires heures dans les barres de perroquet; la mer libre entrevue par Stewart, le 30 mai 1851, vers 7620' de latitude, ne pouvait tre loigne, et cependant, si loin qu'Hatteras proment ses regards, il n'aperut aucun indice d'un bassin polaire dgag de glaces. Il redescendit sans mot dire. Est-ce que vous croyez cette mer libre? demanda Shandon au lieutenant. --Je commence en douter, rpondit James Wall. --N'avais-je donc pas raison de traiter cette prtendue dcouverte de chimre et d'hypothse? Et l'on n'a pas voulu me croire, et vous mme, Wall, vous avez pris parti contre moi! --On vous croira dsormais, Shandon. --Oui, rpondit ce dernier, quand il sera trop tard. Et il rentra dans sa cabine, o il se tenait presque toujours renferm depuis sa discussion avec le capitaine. Le vent retomba dans le sud vers le soir. Hatteras fit alors tablir sa voilure et teindre ses feux; pendant plusieurs jours, les plus pnibles manoeuvres furent reprises par l'quipage; chaque instant, il fallait ou lofer ou laisser arriver, ou masquer brusquement les voiles pour enrayer la marche du brick; les bras des vergues dj roidis par le froid couraient mal dans les poulies engorges, et ajoutaient encore la fatigue; il fallut plus d'une semaine pour atteindre la pointe Barrow. _Le Forward_ n'avait pas gagn trente milles en dix jours. L, le vent sauta de nouveau dans le nord, et l'hlice fut remise en mouvement. Hatteras esprait encore trouver une mer affranchie d'obstacles, au del du soixante-dix-septime parallle, telle que la vit Edward Belcher. Et cependant, s'il s'en rapportait aux rcits de Penny, cette partie de mer qu'il traversait en ce moment aurait d tre libre, car, Penny, arriv la limite des glaces, reconnut en canot les bords du canal de la Reine jusqu'au soixante-dix-septime degr. Devait-il donc regarder ces relations comme apocryphes? ou bien un hiver prcoce venait-il s'abattre sur ces rgions borales? Le 15 aot, le mont Percy dressa dans la brume ses pics couverts de neiges ternelles; le vent trs-violent brassait devant lui une mitraille de grsil qui crpitait avec bruit. Le lendemain, le soleil se coucha pour la premire fois, terminant enfin la longue srie des jours de vingt-quatre heures. Les hommes avaient fini par s'habituer cette clart incessante; mais les animaux en ressentaient peu l'influence; les chiens gronlandais se couchaient l'heure habituelle, et, Duk lui-mme s'endormait rgulirement chaque soir, comme si les tnbres eussent envahi l'horizon. Cependant, pendant les nuits qui suivirent le 16 aot, l'obscurit ne fut jamais profonde; le soleil, quoique couch, donnait encore une lumire suffisante par rfraction. Le 19 aot, aprs une assez bonne observation, on releva le cap Franklin sur la cte orientale, et sur la cte occidentale, le cap lady Franklin; ainsi, au point extrme atteint sans doute par ce hardi navigateur, la reconnaissance de ses compatriotes voulut que le nom de sa femme si dvoue ft face son propre nom, emblme touchant de l'troite sympathie qui les unit toujours! Le docteur fut mu de ce rapprochement, de cette union morale entre deux pointes de terre au sein de ces contres lointaines. Le docteur, suivant les conseil de Johnson, s'accoutumait dj supporter les basses tempratures; il demeurait presque sans cesse sur le pont, bravant le froid le vent et la neige. Sa constitution, bien qu'il et un peu maigri, ne souffrait pas des atteintes de ce rude climat. D'ailleurs, il s'attendait d'autres prils, et constatait avec gaiet mme les symptmes prcurseurs de l'hiver. Voyez, dit-il un jour Johnson, voyez ces bandes d'oiseaux qui migrent vers le sud! Comme ils s'enfuient tire-d'aile en poussant leurs cris d'adieu! --Oui, monsieur Clawbonny, rpondit Johnson; quelque chose leur a dit qu'il fallait partir, et ils se sont mis en route. --Plus d'un des ntres, Johnson, serait, je crois, tent de les imiter! --Ce sont des coeurs faibles, monsieur Clawbonny; que diable! ce qu'un oiseau ne peut faire, un homme doit le tenter! ces animaux-l n'ont pas un approvisionnement de nourriture comme nous, et il faut bien qu'ils aillent chercher leur existence ailleurs! Mais des marins, avec un bon navire sous les pieds, doivent aller au bout du monde. --Vous esprez donc qu'Hatteras russira dans ses projets? --Il russira, monsieur Clawbonny. --Je le pense comme vous, Johnson, et dt-il, pour le suivre, ne conserver qu'un seul compagnon fidle... --Nous serions deux! --Oui, Johnson, rpondit ce dernier en serrant la main du brave matelot. La terre du Prince-Albert, que _le Forward_ prolongeait en ce moment, porte aussi le nom de terre Grinnel, et bien qu'Hatteras, en haine des Yankees, n'et jamais consenti lui donner ce nom, c'est cependant celui sous lequel elle est le plus gnralement dsigne. Voici d'o vient cette double appellation: en mme temps que l'Anglais Penny lui donnait le nom de Prince-Albert, le commandant de _la Rescue_, le lieutenant de Haven, la nommait terre Grinnel en l'honneur du ngociant amricain qui avait fait New-York les frais de son expdition. Le brick, en suivant ses contours, prouva une srie de difficults inoues, naviguant tantt la voile et tantt la vapeur. Le 18 aot, on releva le mont Britannia peine visible dans la brume, et _le Forward_ jeta l'ancre le lendemain dans la baie de Northumberland. Il se trouvait cern de toutes parts. CHAPITRE XXIII L'ASSAUT DES GLAONS. Hatteras, aprs avoir prsid au mouillage du navire, rentra dans sa cabine, prit sa carte et la pointa avec soin; il se trouvait par 7657' de latitude et 9920' de longitude, c'est--dire trois minutes seulement du soixante-dix-septime parallle. Ce fut cet endroit mme que sir Edward Belcher passa son premier hivernage sur _le Pionnier_ et _l'Assistance_. C'est de ce point qu'il organisa ses excursions en traneau et en bateau; il dcouvrit l'le de la Table, les Cornouailles septentrionales, l'archipel Victoria et le canal Belcher. Parvenu au del du soixante-dix-huitime degr, il vit la cte s'incliner vers le sud-est. Elle semblait devoir se relier au dtroit de Jones, dont l'entre donne sur la baie de Baffin. Mais dans le nord-ouest, au contraire, une mer libre, dit son rapport, s'tendait perte de vue. Hatteras considrait avec motion cette partie des cartes marines o un large espace blanc figurait ces rgions inconnues, et ses yeux revenaient toujours ce bassin polaire dgag de glaces. Aprs tant de tmoignages, se dit-il, aprs les relations de Stewart, de Penny, de Belcher, il n'est pas permis de douter! il faut que cela soit! Ces hardis marins ont vu, vu de leurs propres yeux! peut-on rvoquer leur assertion en doute? Non!--Mais, si cependant cette mer, libre alors, par suite d'un hiver prcoce fut... Mais non, c'est plusieurs annes d'intervalle que ces dcouvertes ont t faites; ce bassin existe, je le trouverai! je le verrai! Hatteras remonta sur la dunette. Une brume intense enveloppait _le Forward_; du pont on apercevait peine le haut de sa mture. Cependant Hatteras fit descendre l'ice-master de son nid de pie, et prit sa place; il voulait profiter de la moindre claircie du ciel pour examiner l'horizon du nord-ouest. Shandon n'avait pas manqu cette occasion de dire au lieutenant: Eh bien, Wall! et cette mer libre? --Vous aviez raison, Shandon, rpondit Wall, et nous n'avons plus que pour six semaines de charbon dans nos soutes. --Le docteur trouvera quelque procd scientifique rpondit Shandon, pour nous chauffer sans combustible. J'ai entendu dire que l'on faisait de la glace avec du feu; peut-tre nous fera-t-il du feu avec de la glace. Shandon rentra dans sa cabine en haussant les paules. Le lendemain, 20 aot, le brouillard se fendit pendant quelques instants. On vit Hatteras de son poste lev promener vivement ses regards vers l'horizon; puis il redescendit sans rien dire et donna l'ordre de se porter en avant; mais il tait facile de voir que son espoir avait t du une dernire fois. _Le Forward_ leva l'ancre et reprit sa marche incertaine vers le nord. Comme il fatiguait beaucoup, les vergues des huniers et de perroquet furent envoyes en bas avec tout leur grement; les mts furent dpasss; on ne pouvait plus compter sur le vent variable que la sinuosit des passes rendait d'ailleurs peu prs inutile; de larges taches blanchtres se formaient a et l sur la mer, semblables des taches d'huile; elles faisaient prsager une gele gnrale trs-prochaine; ds que la brise venait tomber, la mer se prenait presque instantanment, mais au retour du vent cette jeune glace se brisait et se dissipait. Vers le soir, le thermomtre descendit dix-sept degrs (-7 centig.). Lorsque le brick arrivait au fond d'une passe ferme, il faisait alors l'office de blier, et se prcipitait toute vapeur sur l'obstacle qu'il enfonait. Quelquefois on le croyait dfinitivement arrt; mais un mouvement inattendu des streams lui ouvrait un nouveau passage, et il s'lanait hardiment; pendant ces temps d'arrt, la vapeur, s'chappant par les soupapes, se condensait dans l'air froid et retombait en neige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre la marche du brick; les glaons s'engageaient parfois dans les branches de l'hlice, et ils avaient une duret telle que tout l'effort de la machine ne parvenait pas les briser; il fallait alors renverser la vapeur, revenir en arrire, et envoyer des hommes dbarrasser l'hlice l'aide de leviers et d'anspects; de l, des difficults, des fatigues et des retards. Pendant treize jours il en fut ainsi; _le Forward_ se trana pniblement le long du dtroit de Penny. L'quipage murmurait, mais il obissait; il comprenait que revenir en arrire tait maintenant impossible. La marche au nord offrait moins de prils que la retraite au sud; il fallait songer l'hivernage. Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation, et, un jour, ils en causrent mme avec Richard Shandon, qu'ils savaient bien tre pour eux. Celui-ci, au mpris de ses devoirs d'officier, ne craignit pas de laisser discuter devant lui l'autorit de son capitaine. Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, que nous ne pouvons plus revenir sur nos pas. --Maintenant, il est trop tard, rpondit Shandon. --Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songer qu' l'hivernage? --C'est notre seule ressource! On n'a pas voulu me croire... --Une autre fois, rpondit Pen, qui avait repris son service accoutum, on vous croira. --Comme je ne serai pas le matre... rpliqua Shandon. --Qui sait? rpliqua Pen. John Hatteras est libre d'aller aussi loin que bon lui semble, mais on n'est pas oblig de le suivre. --Il n'y a qu' se rappeler, reprit Gripper, son premier voyage la mer de Baffin, et ce qui s'en est suivi! --Et le voyage du _Farewel_, dit Clifton, qui est all se perdre dans les mers du Spitzberg sous son commandement! --Et dont il est revenu seul, rpondit Gripper. --Seul avec son chien, rpliqua Clifton. --Nous n'avons pas envie de nous sacrifier pour le bon plaisir de cet homme, ajouta Pen. --Ni de perdre les primes que nous avons si bien gagnes! On reconnat Clifton cette remarque intresse. Lorsque nous aurons dpass le soixante-dix-huitime degr, ajouta-t-il, et nous n'en sommes pas loin, cela fera juste trois cent soixante-quinze livres pour chacun[1], six fois huit degrs! [1] 2,375 francs. --Mais, rpondit Gripper, ne les perdrons-nous pas, si nous revenons sans le capitaine? --Non, rpondit Clifton, lorsqu'il sera prouv que le retour tait devenu indispensable. --Mais le capitaine... cependant... --Sois tranquille, Gripper, rpondit Pen, nous en aurons un capitaine, et un bon, que monsieur Shandon connat. Quand un commandant devient fou, on le casse et on en nomme un autre. N'est-ce pas, monsieur Shandon? --Mes amis, rpondit Shandon vasivement, vous trouverez toujours en moi un coeur dvou. Mais attendons les vnements. L'orage, on le voit, s'amassait sur la tte d'Hatteras; celui-ci, ferme, inbranlable, nergique, toujours confiant, marchait avec audace. En somme, s'il n'avait pas t matre de la direction de son navire, celui-ci s'tait vaillamment comport; la route parcourue en cinq mois reprsentait la route que d'autres navigateurs mirent deux et trois ans faire! Hatteras se trouvait maintenant dans l'obligation d'hiverner, mais cette situation ne pouvait effrayer des coeurs forts et dcids, des mes prouves et aguerries, des esprits intrpides et bien tremps! Sir John Ross et MacClure ne passrent-ils pas trois hivers successifs dans les rgions arctiques? ce qui s'tait fait ainsi ne pouvait-on le faire encore? Certes si, rptait Hatteras, et plus, s'il le faut! Ah! disait-il avec regret au docteur, que n'ai-je pu forcer l'entre de Smith, au nord de la mer de Baffin, je serais maintenant au ple! --Bon! rpondait invariablement le docteur, qui et invent la confiance au besoin, nous y arriverons, capitaine, sur le quatre-vingt-dix-neuvime mridien au lieu du soixante-quinzime, il est vrai; mais qu'importe? si tout chemin mne Rome, il est encore plus certain que tout mridien mne au ple. Le 31 aot, le thermomtre marqua treize degrs (-10 centig.). La fin de la saison navigable arrivait; _le Forward_ laissa l'le Exmouth sur tribord, et, trois jours aprs, il dpassa l'le de la Table, situe au milieu du canal Belcher. A une poque moins avance, il et t possible peut-tre de regagner par ce canal la mer de Baffin, mais alors il ne fallait pas y songer. Ce bras de mer, entirement barr par les glaces, n'et pas offert un pouce d'eau la quille du _Forward_; le regard s'tendait sur des ice-fields sans fin et immobiles pour huit mois encore. Heureusement, on pouvait encore gagner quelques minutes vers le nord, mais la condition de briser la glace nouvelle sous de gros rouleaux, ou de la dchirer au moyen des ptards. Ce qu'il fallait redouter alors, par ces basses tempratures, c'tait le calme de l'atmosphre, car les passes se prenaient rapidement, et on accueillait avec joie mme les vents contraires. Une nuit calme, et tout tait glac. Or, _le Forward_ ne pouvait hiverner dans la situation actuelle, expos aux vents, aux ice-bergs, la drive du canal; un abri sr est la premire chose trouver; Hatteras esprait gagner la cte du Nouveau-Cornouailles, et rencontrer, au del de la pointe Albert, une baie de refuge suffisamment couverte. Il poursuivit donc sa route au nord avec persvrance. Mais, le 8 septembre, une banquise continue, impntrable, infranchissable, s'interposa entre le nord et lui; la temprature s'abaissa dix degrs (-12 centig.). Hatteras, le coeur inquiet, chercha vainement un passage, risquant cent fois son navire, et se tirant de pas dangereux par des prodiges d'habilet. On pouvait le taxer d'imprudence, d'irrflexion, de folie, d'aveuglement, mais pour bon marin, il l'tait, et parmi les meilleurs! La situation du _Forward_ devint vritablement prilleuse; en effet, la mer se refermait derrire lui, et dans l'espace de quelques heures, la glace acqurait une duret telle que les hommes couraient dessus et halaient le navire en toute scurit. Hatteras, ne pouvant tourner l'obstacle, rsolut de l'attaquer de front; il employa ses plus forts blasting-cylinders, de huit dix livres de poudre; on commenait par trouer la glace dans son paisseur; on remplissait le trou de neige, aprs avoir eu soin de placer le cylindre dans une position horizontale, afin qu'une plus grande partie de glace ft soumise l'explosion; alors on allumait la mche, protge par un tube de gutta-percha. On travailla donc briser la banquise; on ne pouvait la scier, car les sciures se recollaient immdiatement. Toutefois, Hatteras put esprer passer le lendemain. Mais, pendant la nuit, le vent fit rage; la mer se souleva sous sa crote glace, comme secoue par quelque commotion sous-marine, et la voix terrifie du pilote laissa tomber ces mots: Veille l'arrire! veille l'arrire! Hatteras porta ses regards vers la direction indique, et ce qu'il vit la faveur du crpuscule tait effrayant. Une haute banquise, refoule vers le nord, accourait sur le navire avec la rapidit d'une avalanche. Tout le monde sur le pont! s'cria le capitaine. Cette montagne roulante n'tait plus qu' un demi-mille peine; les glaons se soulevaient, passaient les uns par-dessus les autres, se culbutaient, comme d'normes grains de sable emports par un ouragan formidable; un bruit terrible agitait l'atmosphre. Voil, monsieur Clawbonny, dit Johnson au docteur, l'un des plus grands dangers dont nous ayons t menacs. --Oui, rpondit tranquillement le docteur, c'est assez effrayant --Un vritable assaut qu'il nous faudra repousser, reprit le matre d'quipage. --En effet on dirait une troupe immense d'animaux antdiluviens, de ceux que l'on suppose avoir habit le ple! Ils se pressent! Ils se htent qui arrivera le plus vite. --Et, ajouta Johnson, il y en a qui sont arms de lances aigus dont je vous engage vous dfier, monsieur Clawbonny. --C'est un vritable sige, s'cria le docteur; eh bien! courons sur les remparts. Et il se prcipita vers l'arrire, o l'quipage arm de perches, de barres de fer, d'anspects, se prparait repousser cet assaut formidable. L'avalanche arrivait et gagnait de hauteur, en s'accroissant des glaces environnantes qu'elle entranait dans son tourbillon; d'aprs les ordres d'Hatteras, le canon de l'avant tirait boulets pour rompre cette ligne menaante. Mais elle arriva et se jeta sur le brick; un craquement se fit entendre, et, comme il fut abord par la hanche de tribord, une partie de son bastingage se brisa. Que personne ne bouge! s'cria Hatteras. Attention aux glaces! Celles-ci grimpaient avec une force irrsistible; des glaons pesant plusieurs quintaux escaladaient les murailles du navire; les plus petits, lancs jusqu' la hauteur des hunes, retombaient en flches aigus, brisant les haubans, coupant les manoeuvres. L'quipage tait dbord par ces ennemis innombrables, qui, de leur masse, eussent cras cent navires comme _le Forward_. Chacun essayait de repousser ces rocs envahissants, et plus d'un matelot fut bless par leurs arrtes aigus, entre autres Bolton, qui eut l'paule gauche entirement dchire. Le bruit prenait des proportions effrayantes. Duck aboyait avec rage aprs ces ennemis d'une nouvelle sorte. L'obscurit de la nuit accrut bientt l'horreur de la situation, sans cacher ces blocs irrits, dont la blancheur rpercutait les dernires lueurs parses dans l'atmosphre. Les commandements d'Hatteras retentissaient toujours au milieu de cette lutte trange, impossible, surnaturelle, des hommes avec des glaons. Le navire, obissant cette pression norme, s'inclinait sur bbord, et l'extrmit de sa grande vergue s'arc-boutait dj contre le champ de glace, au risque de briser son mt. Hatteras comprit le danger; le moment tait terrible; le brick menaait de se renverser entirement, et la mture pouvait tre emporte. Un bloc norme, grand comme le navire lui-mme, parut alors s'lever le long de la coque; il se soulevait avec une irrsistible puissance; il montait, il dpassait dj la dunette; s'il se prcipitait sur _le Forward_, tout tait fini; bientt il se dressa debout, sa hauteur dpassant les vergues de perroquet, et il oscilla sur sa base. Un cri d'pouvante s'chappa de toutes les poitrines. Chacun reflua sur tribord. Mais, ce moment, le navire fut entirement soulag[1]. On le sentit enlev, et pendant un temps inapprciable il flotta dans l'air, puis il inclina, retomba sur les glaons, et, l, fut pris d'un roulis qui fit craquer ses cordages. Que se passait-il donc? [1] Soulev. Soulev par cette mare montante, repouss par les blocs qui le prenaient l'arrire, il franchissait l'infranchissable banquise. Aprs une minute, qui parut un sicle, de cette trange navigation, il retomba de l'autre ct de l'obstacle, sur un champ de glace; il l'enfona de son poids, et se retrouva dans son lment naturel. La banquise est franchie! s'cria Johnson, qui s'tait jet l'avant du brick. --Dieu soit lou! rpondit Hatteras. En effet, le brick se trouvait au centre d'un bassin de glace; celle-ci l'entourait de toutes parts, et, bien que la quille plonget dans l'eau, il ne pouvait bouger; mais s'il demeurait immobile, le champ marchait pour lui. Nous drivons, capitaine! cria Johnson --Laissons faire, rpondit Hatteras. Comment, d'ailleurs, et-il t possible de s'opposer cet entranement? Le jour revint, et il fut bien constat que sous l'influence d'un courant sous-marin le banc de glace drivait vers le nord avec rapidit. Cette masse flottante emportait _le Forward_, clou au milieu de l'ice-field, dont on ne voyait pas la limite; dans la prvision d'une catastrophe, dans le cas o le brick serait jet sur une cte ou cras par la pression des glaces, Hatteras fit monter sur le pont une grande quantit de provisions, les effets de campement, les vtements et les couvertures de l'quipage; l'exemple de ce que fit le capitaine MacClure dans une circonstance semblable, il fit entourer le btiment d'une ceinture de hamacs gonfls d'air de manire le prmunir contre les grosses avaries; bientt la glace, s'accumulant sous l'influence d'une temprature de sept degrs (-14 centig.); le navire fut entour d'une muraille de laquelle sa mture sortait seule. Pendant sept jours, il navigua de cette faon; la pointe Albert, qui forme l'extrmit ouest du Nouveau-Cornouailles, fut entrevue, le 10 septembre, et disparut bientt; on remarqua que le champ de glace inclina dans l'est partir de ce moment. O allait-il de la sorte? o s'arrterait-on? Qui pouvait le prvoir? L'quipage attendait et se croisait les bras. Enfin, la 15 septembre, vers les trois heures du soir, l'ice-field, prcipit sans doute sur un autre champ, s'arrta brusquement; le navire ressentit une secousse violente, Hatteras, qui avait fait son point pendant cette journe, consulta sa carte; il se trouvait dans le nord, sans aucune terre en vue, par 9535' de longitude et 7815' de latitude, au centre de cette rgion, de cette mer inconnue, o les gographes ont plac le ple du froid! CHAPITRE XXIV. PRPARATIFS D'HIVERNAGE. L'hmisphre austral est plus froid parit de latitude que l'hmisphre boral; mais la temprature du Nouveau Continent est encore de quinze degrs au-dessous de celle des autres parties du monde; et, en Amrique, ces contres, connues sous le nom de ple du froid, sont les plus redoutables. La temprature moyenne pour toute l'anne n'est que de deux degrs au-dessous de zro (-19 centigr.). Les savants ont expliqu cela de la faon suivante, et le docteur Clawbonny partageait leur opinion cet gard. Suivant eux, les vents qui rgnent avec la force la plus constante dans les rgions septentrionales de l'Amrique sont les vents de sud-ouest; ils viennent de l'ocan Pacifique avec une temprature gale et supportable; mais pour arriver aux mers arctiques, ils sont forcs de traverser l'immense territoire amricain, couvert de neiges; ils se refroidissent son contact et couvrent alors les rgions hyperborennes de leur glaciale pret. Hatteras se trouvait au ple du froid, au del des contres entrevues par ses devanciers; il s'attendait donc un hiver terrible, sur un navire perdu au milieu des glaces, avec un quipage demi rvolt. Il rsolut de combattre ces dangers divers avec son nergie habituelle. Il regarda sa situation en face, et ne baissa pas les yeux. Il commena par prendre avec l'aide et l'exprience de Johnson toutes les mesures ncessaires son hivernage. D'aprs son calcul, _le Forward_ avait t entran deux cent cinquante milles de la dernire terre connue, c'est--dire le Nouveau-Cornouailles; il tait treint dans un champ de glace, comme dans un lit de granit, et nulle puissance humaine ne pouvait l'en arracher. Il n'existait plus une goutte d'eau libre dans ces vastes mers frappes par l'hiver arctique. Les ice-fields se droulaient perte de vue, mais sans offrir une surface unie. Loin de l. De nombreux ice-bergs hrissaient la plaine glace, et _le Forward_ se trouvait abrit par les plus hauts d'entre eux sur trois points du compas; le vent du sud-est seul soufflait jusqu' lui. Que l'on suppose des rochers au lieu de glaons, de la verdure au lieu de neige, et la mer reprenant son tat liquide, le brick et t tranquillement l'ancre dans une jolie baie et l'abri des coups de vent les plus redoutables. Mais quelle dsolation sous cette latitude! quelle nature attristante! quelle lamentable contemplation! Le navire, quelque immobile qu'il ft, dut tre nanmoins assujetti fortement au moyen de ses ancres; il fallait redouter les dbcles possibles ou les soulvements sous-marins. Johnson, en apprenant cette situation du _Forward_ au ple du froid, observa plus svrement encore ses mesures d'hivernage. Nous en verrons de rudes! avait-il dit au docteur; voil bien la chance du capitaine! aller se faire pincer au point le plus dsagrable du globe! Bah! vous verrez que nous nous en tirerons. Quant au docteur, au fond de sa pense, il tait tout simplement ravi de la situation. Il ne l'et pas change pour une autre! Hiverner au ple du froid! quelle bonne fortune! Les travaux de l'extrieur occuprent d'abord l'quipage; les voiles demeurrent envergues au lieu d'tre serres fond de cale, comme le firent les premiers hiverneurs; elles furent uniquement replies dans leur tui, et bientt la glace leur fit une enveloppe impermable; on ne dpassa mme pas les mts de perroquet, et le nid de pie resta en place. C'tait un observatoire naturel; les manoeuvres courantes furent seules retires. Il devint ncessaire de couper le champ autour du navire, qui souffrait de sa pression. Les glaons, accumuls sur ses flancs, pesaient d'un poids considrable; il ne reposait pas sur sa ligne de flottaison habituelle. Travail long et pnible. Au bout de quelques jours, la carne fut dlivre de sa prison, et l'on profita de cette circonstance pour l'examiner; elle n'avait pas souffert, grce la solidit de sa construction; seulement son doublage de cuivre tait presque entirement arrach. Le navire, devenu libre, se releva de prs de neuf pouces; on s'occupa alors de tailler la glace en biseau suivant la forme de la coque; de cette faon, le champ se rejoignait sous la quille du brick, et s'opposait lui-mme tout mouvement de pression. Le docteur participait ces travaux; il maniait adroitement le couteau neige; il excitait les matelots par sa bonne humeur. Il instruisait et s'instruisait. Il approuva fort cette disposition de la glace sous le navire. Voil une bonne prcaution, dit-il. --Sans cela, monsieur Clawbonny, rpondit Johnson, on n'y rsisterait pas. Maintenant, nous pouvons sans crainte lever une muraille de neige jusqu' la hauteur du plat-bord; et, si nous voulons, nous lui donnerons dix pieds d'paisseur, car les matriaux ne manquent pas. --Excellente ide, reprit le docteur; la neige est un mauvais conducteur de la chaleur; elle rflchit au lieu d'absorber, et la temprature intrieure ne pourra pas dchapper au dehors. --Cela est vrai, rpondit Johnson; nous levons une fortification contre le froid, mais aussi contre les animaux, s'il leur prend fantaisie de nous rendre visite; le travail termin, cela aura bonne tournure, vous verrez; nous taillerons dans cette masse de neige deux escaliers, donnant accs l'un l'avant, l'autre l'arrire du navire; une fois les marches tailles au couteau, nous rpandrons de l'eau dessus; cette eau se convertira en une glace dure comme du roc, et nous aurons un escalier royal. --Parfait, rpondit le docteur, et, il faut l'avouer, il est heureux que le froid engendre la neige et la glace, c'est--dire de quoi se protger contre lui. Sans cela, on serait fort embarrass. En effet, le navire tait destin disparatre sous une couche paisse de glace, laquelle il demandait la conservation de sa temprature intrieure; un toit fait d'paisses toiles goudronnes et recouvertes de neige fut construit au dessus du pont sur toute sa longueur; la toile descendait assez bas pour recouvrir les flancs du navire. Le pont, se trouvant l'abri de toute impression du dehors, devint un vritable promenoir; il fut recouvert de deux pieds et demi de neige; cette neige fut foule et battue de manire devenir trs-dure; l elle faisait encore obstacle au rayonnement de la chaleur interne; on tendit au-dessus d'elle une couche de sable, qui devint, s'incrustant, un macadamisage de la plus grande duret. Un peu plus, disait le docteur, et avec quelques arbres, je me croirais Hyde-Park, et mme dans les jardins suspendus de Babylone. On fit un trou feu une distance assez rapproche du brick; c'tait un espace circulaire creus dans le champ, un vritable puits, qui devait tre maintenu toujours praticable; chaque matin, on brisait la glace forme l'orifice; il devait servir se procurer de l'eau en cas d'incendie, ou pour les bains frquents ordonns aux hommes de l'quipage par mesure d'hygine; on avait mme soin, afin d'pargner le combustible, de puiser l'eau dans des couches profondes, o elle est moins froide; on parvenait ce rsultat au moyen d'un appareil indiqu par un savant franais[1]; cet appareil, descendu une certaine profondeur, donnait accs l'eau environnante au moyen d'un double fond mobile dans un cylindre. [1] Franois Arago. Habituellement, on enlve, pendant les mois d'hiver, tous les objets qui encombrent le navire, afin de se rserver de plus larges espaces; on dpose ces objets terre dans des magasins. Mais ce qui peut se pratiquer prs d'une cte est impossible un navire mouill sur un champ de glace. Tout fut dispos l'intrieur pour combattre les deux grands ennemis de ces latitudes, le froid et l'humidit; le premier amenait le second, plus redoutable encore; on rsiste au froid, on succombe l'humidit; il s'agissait donc de la prvenir. _Le Forward_, destin une navigation dans les mers arctiques, offrait l'amnagement le meilleur pour un hivernage: la grande chambre de l'quipage tait sagement dispose; on y avait fait la guerre aux coins, o l'humidit se rfugie d'abord; en effet, par certains abaissements de temprature, une couche de glace se forme sur les cloisons, dans les coins particulirement, et, quand elle vient se fondre, elle entretient une humidit constante. Circulaire, la salle de l'quipage et encore mieux convenu; mais enfin, chauffe par un vaste pole, et convenablement ventile, elle devait tre trs-habitable; les murs taient tapisss de peaux de daims, et non d'toffes de laine, car la laine arrte les vapeurs qui s'y condensent, et imprgnent l'atmosphre d'un principe humide. Les cloisons furent abattues dans la dunette, et les officiers eurent une salle commune plus grande, plus are, et chauffe par un pole. Cette salle, ainsi que celle de l'quipage, tait prcde d'une sorte d'antichambre, qui lui enlevait toute communication directe avec l'extrieur. De cette faon, la chaleur ne pouvait se perdre, et l'on passait graduellement d'une temprature l'autre. On laissait dans les antichambres les vtements chargs de neige; on se frottait les pieds des scrapers[1] installs au dehors, de manire n'introduire avec soi aucun lment malsain. [1] Grattoirs. Des manches en toile servaient l'introduction de l'air destin au tirage des poles; d'autres manches permettaient la vapeur d'eau de s'chapper. Au surplus, des condensateurs taient tablis dans les deux salles, et recueillaient cette vapeur au lieu de la laisser se rsoudre en eau; on les vidait deux fois par semaine, et ils renfermaient quelquefois plusieurs boisseaux de glace. C'tait autant de pris sur l'ennemi. Le feu se rglait parfaitement et facilement, au moyen des manches air; on reconnut qu'une petite quantit de charbon suffisait maintenir dans les salles une temprature de cinquante degrs (+10 centigr.). Cependant Hatteras, aprs avoir fait jauger ses soutes, vit bien que mme avec la plus grande parcimonie il n'avait pas pour deux mois de combustible. Un schoir fut install pour les vtements qui devaient tre souvent lavs; on ne pouvait les faire scher l'air, car ils devenaient durs et cassants. Les parties dlicates de la machine furent aussi dmontes avec soin; la chambre qui la renfermait fut hermtiquement close. La vie du bord devint l'objet de srieuses mditations; Hatteras la rgla avec le plus grand soin, et le rglement fut affich dans la salle commune. Les hommes se levaient six heures du matin; les hamacs taient exposs l'air trois fois par semaine; le plancher des deux chambres fut frott chaque matin avec du sable chaud; le th brlant figurait chaque repas, et la nourriture variait autant que possible suivant les jours de la semaine; elle se composait de pain, de farine, de gras de boeuf et de raisins secs pour les puddings, de sucre, de cacao, de th, de riz, de jus de citron, de viande conserve, de boeuf et de porc sal, de choux, et de lgumes au vinaigre; la cuisine tait situe en dehors des salles communes; on se privait ainsi de sa chaleur; mais la cuisson des aliments est une source constante d'vaporation et d'humidit. La sant des hommes dpend beaucoup de leur genre de nourriture; sous ces latitudes leves, on doit consommer le plus possible de matires animales. Le docteur avait prsid la rdaction du programme d'alimentation. Il faut prendre exemple sur les Esquimaux, disait-il; ils ont reu les leons de la nature et sont nos matres en cela; si les Arabes, si les Africains peuvent se contenter de quelques dattes et d'une poigne de riz, ici il est important de manger, et beaucoup. Les Esquimaux absorbent jusqu' dix et quinze livres d'huile par jour. Si ce rgime ne vous plat pas, nous devons recourir aux matires riches en sucre et en graisse. En un mot, il nous faut du carbone, faisons du carbone! c'est bien de mettre du charbon dans le pole, mais n'oublions pas d'en bourrer ce prcieux pole que nous portons en nous! Avec ce rgime, une propret svre fut impose l'quipage; chacun dut prendre tous les deux jours un bain de cette eau demi glace, que procurait le trou feu, excellent moyen de conserver sa chaleur naturelle. Le docteur donnait l'exemple; il le fit d'abord comme une chose qui devait lui tre fort dsagrable; mais ce prtexte lui chappa bientt, car il finit par trouver un plaisir vritable cette immersion trs-hyginique. Lorsque le travail, ou la chasse, ou les reconnaissances entranaient les gens de l'quipage au dehors par les grands froids, ils devaient prendre garde surtout ne pas tre _frost bitten_, c'est--dire gels dans une partie quiconque du corps; si le cas arrivait, on se htait, l'aide de frictions de neige, de rtablir la circulation du sang. D'ailleurs, les hommes soigneusement vtus de laine sur tout le corps portaient des capotes en peau de daim et des pantalons de peaux de phoque qui sont parfaitement impermables au vent. Les divers amnagements du navire, l'installation du bord, prirent environ trois semaines, et l'on arriva au 10 octobre sans incident particulier. CHAPITRE XXV. UN VIEUX RENARD DE JAMES ROSS. Ce jour-l, le thermomtre s'abaissa jusqu' trois degrs au dessous de zro (-16 centig.). Le temps fut assez calme; le froid se supportait facilement en l'absence de la brise. Hatteras, profitant de la clart de l'atmosphre, alla reconnatre les plaines environnantes; il gravit l'un des plus hauts ice-bergs du nord, et n'embrassa dans le champ de sa lunette qu'une suite de montagnes de glaces et d'ice-fields. Pas une terre en vue, mais bien l'image du chaos sous son plus triste aspect. Il revint bord, essayant de calculer la longueur probable de sa captivit. Les chasseurs, et parmi eux, le docteur, James Wall, Simpson, Johnson, Bell, ne manquaient pas de pourvoir la navire de viande frache. Les oiseaux avaient disparu, cherchant au sud des climats moins rigoureux. Les ptarmigans seuls, perdrix de rocher particulires cette latitude, ne fuyaient pas devant l'hiver; on pouvait les tuer facilement, et leur grand nombre promettait une rserve abondante de gibier. Les livres, les renards, les loups, les foermines, les ours ne manquaient pas; un chasseur franais, anglais ou norwgien n'et pas eu le droit de se plaindre; mais ces animaux trs-farouches ne se laissaient gure approcher; on les distinguait difficilement d'ailleurs sur ces plaines blanches dont ils possdaient la blancheur, car avant les grands froids, ils changent de couleur, et revtent leur fourrure d'hiver. Le docteur constata, contrairement l'opinion de certains naturalistes, que ce changement ne provenait pas du grand abaissement de la temprature, car il avait lieu avant le mois d'octobre; il ne rsultait donc pas d'une cause physique, mais bien de la prvoyance providentielle, qui voulait mettre les animaux arctiques en mesure de braver la rigueur d'un hiver boral. On rencontrait souvent des veaux marins, des chiens de mer, animaux compris sous la dnomination gnrale de phoques; leur chasse fut spcialement recommande aux chasseurs, autant pour leurs peaux que pour leur graisse minemment propre servir de combustible. D'ailleurs le foie de ces animaux devenait au besoin un excellent comestible; on en comptait par centaines, et deux ou trois milles au nord du navire, le champ tait littralement perc jour par les trous de ces normes amphibies; seulement ils ventaient le chasseur avec un instinct remarquable, et beaucoup furent blesss, qui s'chapprent aisment en plongeant sous les glaons. Cependant, le 19, Simpson parvint s'emparer de l'un d'eux quatre cents yards du navire; il avait eu la prcaution de boucher son trou de refuge, de sorte que l'animal fut la merci des chasseurs. Il se dbattit longtemps, et, aprs avoir essuy plusieurs coups de feu, il finit par tre assomm. Il mesurait neuf pieds de long; sa tte de bull-dog, les seize dents de ses mchoires, ses grandes nageoires pectorales en forme d'ailerons, sa queue petite et munie d'une autre paire de nageoires, en faisaient un magnifique spcimen de la famille des chiens de mer. Le docteur, voulant conserver sa tte pour sa collection d'histoire naturelle, et sa peau pour les besoins venir, fit prparer l'une et l'autre par un moyen rapide et peu coteux. Il plongea le corps de l'animal dans le trou feu, et des milliers de petites crevettes enlevrent les moindres parcelles de chair; au bout d'une demi journe, le travail tait accompli, et le plus adroit de l'honorable corporation des tanneurs de Liverpool n'et pas mieux russi. Ds que le soleil a dpass l'quinoxe d'automne, c'est--dire le 23 septembre, on peut dire que l'hiver commence dans les rgions arctiques. Cet astre bienfaisant, aprs avoir peu peu descendu au dessous de l'horizon, disparut enfin le 23 octobre, effleurant de ses obliques rayons la crte des montagnes glaces. Le docteur lui lana le dernier adieu du savant et du voyageur. Il ne devait plus le revoir avant le mois de fvrier. Il ne faut pourtant pas croire que l'obscurit soit complte pendant cette longue absence du soleil; la lune vient chaque mois le remplacer de son mieux; il y a encore la scintillation trs-claire des toiles, l'clat des plantes, de frquentes aurores borales, et des rfractions particulires aux horizons blancs de neige; d'ailleurs, le soleil, au moment de sa plus grande dclinaison australe, le 21 dcembre, s'approche encore de treize degrs de l'horizon polaire; il rgne donc, chaque jour, un certain crpuscule de quelques heures. Seulement le brouillard et les tourbillons de neige venaient souvent plonger ces froides rgions dans la plus complte obscurit. Cependant, jusqu' cette poque, le temps fut assez favorable; les perdrix et les livres seuls purent s'en plaindre, car les chasseurs ne leur laissaient pas un moment de repos; on disposa plusieurs trappes renard; mais ces animaux souponneux ne s'y laissrent pas prendre; plusieurs fois mme, ils grattrent la neige au-dessous de la trappe, et s'emparrent de l'appt sans courir aucun risque; le docteur les donnait au diable, fort pein toutefois de lui faire un semblable cadeau. Le 25 octobre, le thermomtre ne marqua plus que quatre degrs au-dessous de zro (-20 centig.). Un ouragan d'une violence extrme se dchana; une neige paisse s'empara de l'atmosphre, ne permettant plus un rayon de lumire d'arriver au _Forward_. Pendant plusieurs heures, on fut inquiet du sort de Bell et de Simpson, que la chasse avait entrans au loin; ils ne regagnrent le bord que le lendemain, aprs tre rests une journe entire couchs dans leur peau de daim, tandis que l'ouragan balayait l'espace au-dessus d'eux, et les ensevelissait sous cinq pieds de neige. Ils faillirent tre gels, et le docteur eut beaucoup de peine rtablir en eux la circulation du sang. La tempte dura huit longs jours sans interruption. On ne pouvait mettre le pied dehors. Il y avait, pour une seule journe, des variations de quinze et vingt degrs dans la temprature. Pendant ces loisirs forcs, chacun vivait part, les uns dormant, les autres fumant, certains s'entretenant voix basse et s'interrompant l'approche de Johnson ou du docteur; il n'existait aucune liaison morale entre les hommes de cet quipage; ils ne se runissaient qu' la prire du soir, faite en commun, et le dimanche, pour la lecture de la Bible et de l'office divin. Clifton s'tait parfaitement rendu compte que, le soixante-dix-huitime parallle franchi, sa part de prime s'levait trois cent soixante-quinze livres[1]; il trouvait la somme ronde, et son ambition n'allait pas au del. On partageait volontiers son opinion, et l'on songeait jouir de cette fortune acquise au prix de tant de fatigues. [1] 9,375 francs. Hatteras demeurait presque invisible. Il ne prenait part ni aux chasses, ni aux promenades. Il ne s'intressait aucunement aux phnomnes mtorologiques qui faisaient l'admiration du docteur. Il vivait avec une seule ide; elle se rsumait en trois mots: le ple nord. Il ne songeait qu'au moment ou le Forward, libre enfin, reprendrait sa course aventureuse. En somme, le sentiment gnral du bord, c'tait la tristesse. Rien d'coeurant en effet comme la vue de ce navire captif, qui ne repose, plus dans son lment naturel, dont les formes sont altres sous ces paisses couches de glace; il ne ressemble rien: fait pour le mouvement, il ne peut bouger; on le mtamorphose en maison de bois, en magasin, en demeure sdentaire, lui qui sait braver le vent et les orages! Cette anomalie, cette situation fausse, portait dans les coeurs un indfinissable sentiment d'inquitude et de regret. Pendant ces heures inoccupes, le docteur mettait en ordre les notes de voyage, dont ce rcit est la reproduction fidle; il n'tait jamais dsoeuvr, et son galit d'humeur ne changeait pas. Seulement il vit venir avec satisfaction la fin de la tempte, et se disposa reprendre ses chasses accoutumes. Le 3 novembre, six heures du matin, et par une temprature de cinq degrs au-dessous de zro (-21 centig.), il partit en compagnie de Johnson et de Bell; les plaines de glace taient unies; la neige, rpandue en grande abondance pendant les jours prcdents et solidifie par la gele, offrait un terrain assez propice la marche; un froid sec et piquant se glissait dans l'atmosphre; la lune brillait avec une incomparable puret, et produisait un jeu de lumire tonnant sur les moindres asprits du champ; les traces de pas s'clairaient sur leurs bords et laissaient comme une trane lumineuse par le chemin des chasseurs, dont les grandes ombres s'allongeaient sur la glace avec une surprenante nettet. Le docteur avait emmen son ami Duk avec lui; il le prfrait pour chasser le gibier aux chiens gronlandais, et cela avec raison; ces derniers sont peu utiles en semblable circonstance, et ne paraissent pas avoir le feu sacr de la race des zones tempres. Duk courait en flairant la route, et tombait souvent en arrt sur des traces d'ours encore fraches. Cependant, en dpit de son habilet, les chasseurs n'avaient pas rencontr mme un livre, au bout de deux heures de marche. Est-ce que le gibier aurait senti le besoin d'migrer vers le sud? dit le docteur en faisant halte au pied d'un hummock. --On le croirait, monsieur Clawbonny, rpondit le charpentier. --Je ne le pense pas pour mon compte, rpondit Johnson; les livres, les renards et les ours sont faits ces climats; suivant moi, la dernire tempte doit avoir caus leur disparition; mais avec les vents du sud, ils ne tarderont pas revenir. Ah! si vous me parliez de rennes ou de boeufs musqus, ce serait autre chose. --Et cependant, l'le Melville, on trouve ces animaux-l par troupes nombreuses, reprit le docteur; elle est situe plus au sud, il est vrai, et pendant ses hivernages, Parry a toujours eu de ce magnifique gibier discrtion. --Nous sommes moins bien partags, rpondit Bell; si nous pouvions seulement nous approvisionner de viande d'ours, il ne faudrait pas nous plaindre. --Voil prcisment la difficult, rpliqua le docteur; c'est que les ours me paraissent fort rares et trs-sauvages; ils ne sont pas encore assez civiliss pour venir au-devant d'un coup de fusil. --Bell parle de la chair de l'ours, reprit Johnson; mais la graisse de cet animal est plus enviable en ce moment que sa chair et sa fourrure. --Tu as raison, Johnson, rpondit Bell; tu penses toujours au combustible? --Comment n'y pas penser? mme en le mnageant avec la plus svre conomie, il ne nous en reste pas pour trois semaines! --Oui, reprit le docteur, l est le vritable danger, car nous ne sommes qu'au commencement de novembre, et fvrier est le mois le plus froid de l'anne dans la zone glaciale; toutefois, dfaut de graisse d'ours, nous pouvons compter sur la graisse de phoques. --Pas longtemps, monsieur Clawbonny, rpondit Johnson, ces animaux-l ne tarderont pas nous abandonner; raison de froid ou d'effroi, ils ne se montreront bientt plus la surface des glaons. --Alors, reprit le docteur, je vois qu'il faut absolument se rabattre sur les ours, et, je l'avoue, c'est bien l'animal le plus utile de ces contres, car, lui seul, il peut fournir la nourriture, les vtements, la lumire et le combustible ncessaires l'homme. Entends-tu, Duk, fit le docteur en caressant le chien, il nous faut des ours, mon ami; cherche! voyons, cherche! Duk, qui flairait la glace en ce moment, excit par la voix et les caresses du docteur, partit tout d'un coup avec la rapidit d'un trait. Il aboyait avec vigueur, et malgr son loignement, ses aboiements arrivaient avec force jusqu'aux chasseurs. L'extrme porte du son par les basses tempratures est un fait tonnant; il n'est gal que par la clart des constellations dans le ciel boral; les rayons lumineux et les ondes sonores se transportent des distances considrables, surtout par les froids secs des nuits hyperborennes. Les chasseurs, guids par ces aboiements lointains, se lancrent sur les traces de Duk; il leur fallut faire un mille, et ils arrivrent essouffls, car les poumons sont rapidement suffoqus dans une semblable atmosphre. Duk demeurait en arrt cinquante pas peine d'une masse norme qui s'agitait au sommet d'un monticule. Nous voil servis souhait! s'cria le docteur en armant son fusil. --Un ours, ma foi, et un bel ours, dit Bell en imitant le docteur, --Un ours singulier, fit Johnson, se rservant de tirer aprs ses deux compagnons. Duk aboyait avec fureur. Bell s'avana d'une vingtaine de pieds et fit feu; mais l'animal ne parut pas tre atteint, car il continua de balancer lourdement sa tte. Johnson, s'approcha son tour, et, aprs avoir soigneusement vis, il pressa la dtente de son arme. Bon! s'cria le docteur; rien encore! Ah! maudite rfraction! nous sommes hors de porte; on ne s'y habituera donc jamais! Cet ours est plus de mille pas de nous! --En avant! rpondit Bell. Les trois compagnons s'lancrent rapidement vers l'animal que cette fusillade n'avait aucunement troubl; il semblait tre de la plus forte taille, et, sans calculer les dangers de l'attaque, les chasseurs se livraient dj la joie de la conqute. Arrivs une porte raisonable, ils firent feu; l'ours, bless mortellement sans doute, fit un bond norme et tomba au pied du monticule. Duk se prcipita sur lui. Voil un ours, dit le docteur, qui n'aura pas t difficile abattre. --Trois coups de feu seulement, rpondit Bell d'un air mprisant, et il est terre. --C'est mme singulier, fit Johnson. --A moins que nous ne soyons arrivs juste au moment o il allait mourir de vieillesse, rpondit le docteur en riant. --Ma foi, vieux ou jeune, rpliqua Bell, il n'en sera pas moins de bonne prise. En parlant de la sorte, les chasseurs arrivrent au monticule, et, leur grande stupfaction, ils trouvrent Duk acharn sur le cadavre d'un renard blanc! Ah! par exemple, s'cria Bell, voil qui est fort: --En vrit, dit le docteur! nous tuons un ours, et c'est un renard qui tombe! Johnson ne savait trop que rpondre. Bon! s'cria le docteur avec un clat de rire, ml de dpit; encore la rfraction! toujours la rfraction! --Que voulez-vous dire, monsieur Clawbonny? demanda le charpentier. --Eh oui, mon ami; elle nous a tromps sur les dimensions comme sur la distance! elle nous a fait voir un ours sous la peau d'un renard! pareille mprise est arrive plus d'une fois aux chasseurs dans des circonstances identiques! Allons! nous en sommes pour nos frais d'imagination. Ma foi, rpondit Johnson, ours ou renard, on le mangera tout de mme. Emportons-le. Mais, au moment o le matre d'quipage allait charger l'animal sur ses paules: Voil qui est plus fort! s'cria-t-il. --Qu'est-ce donc? demanda le docteur. --Regardez, monsieur Clawbonny, voyez! il y a un collier au cou de cette bte! --Un collier? rpliqua le docteur, en se penchant sur l'animal. En effet, un collier de cuivre demi us apparaissait au milieu de la blanche fourrure du renard; le docteur crut y remarquer des lettres graves; en un tour de main, il l'enleva de ce cou autour duquel il paraissait riv depuis longtemps. Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Johnson. --Cela veut dire, rpondit le docteur, que nous venons de tuer un renard g de plus de douze ans, mes amis, un renard qui fut pris par James Ross en 1848. --Est-il possible! s'cria Bell. --Cela n'est pas douteux; je regrette que nous ayons abattu ce pauvre animal! Pendant son hivernage, James Ross eut l'ide de prendre dans des piges une grande quantit de renards blancs; on riva leur cou des colliers de cuivre sur lesquels taient grave l'indication de ses navires _l'Entreprise_ et _l'Investigator_, ainsi que celle des dpts de vivres. Ces animaux traversent d'immenses tendues de terrain en qute de leur nourriture, et James Ross esprait que l'un d'eux pourrait tomber entre les mains de quelques hommes de l'expdition Franklin. Voil toute l'explication, et cette pauvre bte qui aurait pu sauver la vie de deux quipages, est venu inutilement tomber sous nos balles. --Ma foi, nous ne le mangerons pas, dit Johnson; d'ailleurs, un renard de douze ans! En tous cas, nous conserverons sa peau en tmoignage de cette curieuse rencontre. Johnson chargea la bte sur ses paules. Les chasseurs se dirigrent vers le navire en s'orientant sur les toiles; leur expdition ne fut pas cependant tout fait infructueuse; ils purent abattre plusieurs couples de ptarmigans. Une heure avant d'arriver au Forward, il survint un phnomne qui excita au plus haut degr l'tonnement du docteur. Ce fut une vritable pluie d'toiles filantes; on pouvait les compter par milliers, comme les fuses dans un bouquet de feu d'artifice d'une blancheur clatante; la lumire de la lune plissait. L'oeil ne pouvait se lasser d'admirer ce phnomne qui dura plusieurs heures. Pareil mtore fut observ au Gronland par les Frres Moraves en 1799. On eut dit une vritable fte que le ciel donnait la terre sous ces latitudes dsoles. Le docteur, de retour bord, passa la nuit entire suivre la marche de ce mtore, qui cessa vers les sept heures du matin, au milieu du profond silence de l'atmosphre. CHAPITRE XXVI. LE DERNIER MORCEAU DE CHARBON. Les ours paraissaient dcidment imprenables; on tua quelques phoques pendant les journes des 4, 5 et 6 novembre, puis le vent venant changer, la temprature s'leva de plusieurs degrs; mais les drifts[1] de neige recommencrent avec une incomparable violence. Il devint impossible de quitter le navire, et l'on eut fort faire pour combattre l'humidit. A la fin de la semaine, les condensateurs recelaient plusieurs boisseaux de glace. [1] Tourbillon. Le temps changea de nouveau le 15 novembre, et le thermomtre, sous l'influence de certaines conditions atmosphriques, descendit vingt-quatre degrs au-dessous de zro (-31 centig.). Ce fut la plus basse temprature observe jusque-l. Ce froid et t supportable dans une atmosphre tranquille; mais le vent soufflait alors, et semblait fait de lames aigus qui traversaient l'air. Le docteur regretta fort d'tre ainsi captif, car la neige, raffermie par le vent, offrait un terrain solide pour la marche, et il et pu tenter quelque lointaine excursion. Cependant, il faut le dire, tout exercice violent par un tel froid amne vite l'essoufflement. Un homme ne peut alors produire le quart de son travail habituel; les outils de fer deviennent impossibles manier; si la main les prend sans prcaution, elle prouve une douleur semblable celle d'une brlure, et des lambeaux de sa peau restent attachs l'objet imprudemment saisi. L'quipage, confin dans le navire, fut donc rduit se promener pendant deux heures par jour sur le pont recouvert, o il avait la permission de fumer, car cela tait dfendu dans la salle commune. L, ds que le feu baissait un peu, la glace envahissait les murailles et les jointures du plancher; il n'y avait pas une cheville, un clou de fer, une plaque de mtal qui ne se recouvrt immdiatement d'une couche glace. L'instantanit du phnomne merveillait le docteur. L'haleine des hommes se condensait dans l'air et, sautant de l'tat fluide l'tat solide, elle retomba en neige autour d'eux. A quelques pieds seulement de poles, le froid reprenait alors toute son nergie, et les hommes se tenaient prs du feu, en groupe serr. Cependant, le docteur leur conseillait de s'aguerrir, de se familiariser avec cette temprature, qui n'avait certainement pas dit son dernier mot; il leur recommandait de soumettre peu peu leur piderme ces cuissons intenses, et prchait d'exemple; mais la paresse ou l'engourdissement clouait la plupart d'entre eux leur poste; ils n'en voulaient pas bouger, et prfraient s'endormir dans cette mauvaise chaleur. Cependant, d'aprs le docteur, il n'y avait aucun danger s'exposer un grand froid en sortant d'une salle chauffe; ces transitions brusques n'ont d'inconvnient en effet que pour les gens qui sont en moiteur; le docteur citait des exemples l'appui de son opinion, mais ses leons taient perdues ou peu prs. Quant John Hatteras, il ne paraissait pas ressentir l'influence de cette temprature. Il se promenait silencieusement, ni plus ni moins vite. Le froid n'avait-il pas prise sur son nergique constitution? Possdait-il au suprme degr ce principe de chaleur naturelle qu'il recherchait chez ses matelots? tait-il cuirass dans son ide fixe, de manire se soustraire aux impressions extrieures? Ses hommes ne le voyaient pas sans un profond tonnement affronter ces vingt-quatre degrs au-dessous de zro; il quittait le bord pendant des heures entires, et revenait sans que sa figure portt les marques du froid. Cet homme est trange, disait le docteur Johnson; il m'tonne moi-mme! il porte en lui un foyer ardent! C'est une des plus puissantes natures que j'aie tudies de ma vie! --Le fait est, rpondit Johnson, qu'il va, vient, circule en plein air, sans se vtir plus chaudement qu'au mois de juin. --Oh! la question de vtement est peu de chose, rpondait le docteur; quoi bon vtir chaudement celui qui ne peut produire la chaleur de lui-mme? C'est essayer d'chauffer un morceau de glace en l'enveloppant dans une couverture de laine! Mais Hatteras n'a pas besoin de cela; il est ainsi bti, et je ne serais pas tonn qu'il ft vritablement chaud a ses cts, comme auprs d'un charbon incandescent. Johnson, charg de dgager chaque matin le trou feu, remarqua que la glace mesurait plus de dix pieds d'paisseur. Presque toutes les nuits, le docteur pouvait observer de magnifiques aurores borales; de quatre heures huit heures du soir, le ciel se colorait lgrement dans le nord; puis, cette coloration prenait la forme rgulire d'une bordure jaune ple, dont les extrmits semblaient s'arc-bouter sur le champ de glace. Peu peu, la zone brillante s'levait dans le ciel suivant le mridien magntique, et apparaissait strie de bandes noirtres; des jets d'une matire lumineuse s'lanaient, s'allongeaient alors, diminuant ou forant leur clat; le mtore, arriv son znith, se composait souvent de plusieurs arcs, qui se baignaient dans les ondes rouges, jaunes ou vertes de la lumire. C'tait un blouissement, un incomparable spectacle. Bientt, les diverses courbes se runissaient en un seul point, et formaient des couronnes borales d'une opulence toute cleste. Enfin, les arcs se pressaient les uns contre les autres, la splendide aurore plissait, les rayons intenses se fondaient en lueurs ples, vagues, indtermines, indcises, et le merveilleux phnomne, affaibli, presque teint, s'vanouissait insensiblement dans les nuages obscurcis du sud. On ne saurait comprendre la ferie d'un tel spectacle, sous les hautes latitudes, moins de huit degrs du ple; les aurores borales, entrevues dans les rgions tempres, n'en donnent aucune ide, mme affaiblie; il semble que la Providence ait voulu rserver ces climats ses plus tonnantes merveilles. Des paraslnes nombreuses apparaissaient galement pendant la dure de la lune, dont plusieurs images se prsentaient alors dans le ciel, en accroissant son clat souvent aussi, de simples halos lunaires entouraient l'astre des nuits, qui brillait au centre d'un cercle lumineux avec une splendide intensit. Le 26 novembre, il y eut une grande mare, et l'eau s'chappa avec violence par le trou feu; l'paisse couche de glace fut comme branle par le soulvement de la mer, et des craquements sinistres annoncrent la lutte sous-marine; heureusement le navire tint ferme dans son lit, et ses chanes seules travaillrent avec bruit; d'ailleurs, en prvision de l'vnement, Hatteras les avait fait assujettir. Les jours suivants furent encore plus froids; le ciel se couvrit d'un brouillard pntrant; le vent enlevait la neige amoncele; il devenait difficile de voir si ces tourbillons prenaient naissance dans le ciel ou sur les ice-fields; c'tait une confusion inexprimable. L'quipage s'occupait de divers travaux l'intrieur, dont le principal consistait prparer la graisse et l'huile produites par les phoques; elles se convertissaient en blocs de glace qu'il fallait travailler la hache; on concassait cette glace en morceaux, dont la duret galait celle du marbre; on en recueillit ainsi la valeur d'une dizaine de barils. Comme on le voit, toute espce de vase devenait inutile ou peu prs; d'ailleurs ils se seraient briss sous l'effort du liquide que la temprature transformait. Le 28, le thermomtre descendit trente-deux degrs au dessous de zro (-36 centig.); il n'y avait plus que pour dix jours de charbon, et chacun voyait arriver avec effroi le moment o ce combustible viendrait manquer. Hatteras, par mesure d'conomie, fit teindre le pole de la dunette, et ds lors, Shandon, le docteur et lui durent partager la salle commune de l'quipage, Hatteras fut donc plus constamment en rapport avec ses hommes, qui jetaient sur lui des regards hbts et farouches. Il entendait leurs rcriminations, leurs reproches, leurs menaces mme, et ne pouvait les punir. Du reste, il semblait sourd toute observation. Il ne rclamait pas la place la plus rapproche du feu. Il restait dans un coin, les bras croiss, sans mot dire. En dpit des recommandations du docteur, Pen et ses amis se refusaient prendre le moindre exercice; ils passaient les journes entires accouds au pole ou sous les couvertures de leur hamac; aussi leur sant ne tarda pas s'altrer; ils ne purent ragir contre l'influence funeste du climat, et le terrible scorbut fit son apparition bord. Le docteur avait cependant commenc depuis longtemps distribuer chaque matin le jus de citron et les pastilles de chaux; mais ces prservatifs, si efficaces d'habitude, n'eurent qu'une action insensible sur les malades, et la maladie, suivant son cours, offrit bientt ses plus horribles symptmes. Quel spectacle que celui de ces malheureux dont les nerfs et les muscles se contractaient sous la douleur! Leurs jambes enflaient extraordinairement et se couvraient de larges taches d'un bleu noirtre; leurs gencives sanglantes, leurs lvres tumfies, ne livraient passage qu' des sons inarticuls; la masse du sang compltement altre, dfibrinise, ne transmettait plus la vie aux extrmits du corps. Clifton, le premier, fut attaqu de cette cruelle maladie; bientt Gripper, Brunton, Strong, durent renoncer quitter leur hamac. Ceux que la maladie pargnait encore ne pouvaient fuir le spectacle de ces souffrances: il n'y avait pas d'autre abri que la salle commune; il y fallait demeurer; aussi fut-elle promptement transforme en hpital, car sur les dix-huit marins du Forward, treize furent en peu de jours frapps par le scorbut. Pen semblait devoir chapper la contagion; sa vigoureuse nature l'en prservait; Shandon ressentit les premiers symptmes du mal; mais cela n'alla pas plus loin, et l'exercice parvint le maintenir dans un tat de sant suffisant. Le docteur soignait ses malades avec le plus entier dvouement, et son coeur se serrait en face de maux qu'il ne pouvait soulager. Cependant, il faisait surgir le plus de gaiet possible du sein de cet quipage dsol; ses paroles, ses consolations, ses rflexions philosophiques, ses inventions heureuses, rompaient la monotonie de ces longs jours de douleur; il lisait voix haute; son tonnante mmoire lui fournissait des rcits amusants, tandis que les hommes, encore valides, entouraient le pole de leur cercle press; mais les gmissements des malades, les plaintes, les cris de dsespoir l'interrompaient parfois, et, son histoire suspendue, il redevenait le mdecin attentif et dvou. D'ailleurs, sa sant rsistait; il ne maigrissait pas; sa corpulence lui tenait lieu du meilleur vtement, et, disait-il, il se trouvait fort bien d'tre habill comme un phoque ou une baleine, qui, grce leurs paisses couches de graisse, supportent facilement les atteintes d'une atmosphre arctique. Hatteras, lui, n'prouvait rien, ni au physique ni au moral. Les souffrances de son quipage ne paraissaient mme pas le toucher. Peut-tre ne permettait-il pas une motion de se traduire sur sa figure; et cependant un observateur attentif et surpris parfois un coeur d'homme battre sous cette enveloppe de fer. Le docteur l'analysait, l'tudiait, et ne parvenait pas classer cette organisation trange, ce temprament surnaturel. Le thermomtre baissa encore; le promenoir du pont restait dsert; les chiens esquimaux l'arpentaient seuls en poussant de lamentables aboiements. Il y avait toujours un homme de garde auprs du pole, et qui veillait son alimentation; il tait important de ne pas le laisser s'teindre; ds que le feu venait baisser, le froid se glissait dans la salle, la glace s'incrustait sur les murailles, et l'humidit, subitement condense, retombait en neige sur les infortuns habitants du brick. Ce fut au milieu de ces tortures indicibles, que l'on atteignit le 8 dcembre; ce matin-l, le docteur alla consulter, suivant son habitude, le thermomtre plac l'extrieur. Il trouva le mercure entirement gel dans la cuvette. Quarante-quatre degrs au-dessous de zro! se dit-il avec effroi, Et ce jour-l, on jeta dans le pole le dernier morceau de charbon du bord. CHAPITRE XXVII. LES GRANDS FROIDS DE NOL. Il y eut alors un moment de dsespoir. La pense de la mort, et de la mort par le froid, apparut dans toute son horreur; ce dernier morceau de charbon brlait avec un crpitement sinistre; le feu menaait dj de manquer, et la temprature de la salle s'abaissait sensiblement. Mais Johnson alla chercher quelques morceaux de ce nouveau combustible que lui avaient fourni les animaux marins, et il en chargea le pole; il y ajouta de l'toupe imprgne d'huile gele, et obtint bientt une chaleur suffisante. L'odeur de cette graisse tait fort insupportable; mais comment s'en dbarrasser? il fallait s'y faire, Johnson convint lui-mme que son expdient laissait dsirer, et n'aurait aucun succs dans les maisons bourgeoises de Liverpool. Et pourtant, ajouta-t-il, cette odeur fort dplaisante amnera peut-tre de bons rsultats. --Et lesquels donc? demanda le charpentier. --Elle attirera sans doute les ours de notre ct, car ils sont friands de ces manations. --Bon, rpliqua Bell, et la ncessit d'avoir des ours? --Ami Bell, rpondit Johnson, il ne nous faut plus compter sur les phoques; ils ont disparu et pour longtemps; si les ours ne viennent pas leur tour fournir leur part de combustible, je ne sais pas ce que nous deviendrons. --Tu dis vrai, Johnson; notre sort est loin d'tre assur; cette situation est effrayante. Et si ce genre de chauffage vient nous manquer... je ne vois pas trop le moyen... --Il y en aurait encore un!... --Encore un? rpondit Bell. --Oui, Bell! en dsespoir de cause... mais jamais le capitaine... Et cependant, il faudra peut-tre en venir l. Le vieux Johnson secoua tristement la tte, et tomba dans des rflexions silencieuses, dont Bell ne voulut pas le tirer. Il savait que ces morceaux de graisse, si pniblement acquis, ne dureraient pas huit jours, malgr la plus svre conomie. Le matre d'quipage ne se trompait pas. Plusieurs ours, attirs par ces exhalaisons ftides, furent signals sous le vent du _Forward_; les hommes valides leur donnrent la chasse; mais ces animaux sont dous d'une vitesse remarquable et d'une finesse qui djoue tous les stratagmes; il fut impossible de les approcher, et les balles les plus adroites ne purent les atteindre. L'quipage du brick fut srieusement menac de mourir de froid; il tait incapable de rsister quarante-huit heures une temprature pareille, qui envahirait la salle commune. Chacun voyait venir avec terreur la fin du dernier morceau de combustible. Or, cela arriva le 20 dcembre, trois heures du soir; le feu s'teignit; les matelots, rangs en cercle autour du pole, se regardaient avec des yeux hagards. Hatteras demeurait immobile dans son coin; le docteur, suivant son habitude, se promenait avec agitation; il ne savait plus quoi s'ingnier. La temprature tomba subitement dans la salle sept degrs au-dessous de zro. (-22 centig.) Mais si le docteur tait bout d'imagination, s'il ne savait plus que faire, d'autres le savaient pour lui. Aussi, Shandon, froid et rsolu, Pen, la colre aux yeux, et deux ou trois de leurs camarades, de ceux qui pouvaient encore se traner, s'avancrent vers Hatteras. Capitaine, dit Shandon. Hatteras, absorb dans ses penses, ne l'entendit pas. Capitaine! rpta Shandon en le touchant de la main. Hatteras se redressa. Monsieur, dit-il. --Capitaine, nous n'avons plus de feu. --Eh bien? rpondit Hatteras. --Si votre intention est que nous mourions de froid, reprit Shandon avec une terrible ironie, nous vous prions de nous en informer! --Mon intention, rpondit Hatteras d'une voix grave, est que chacun ici fasse son devoir jusqu'au bout. --Il y a quelque chose au-dessus du devoir, capitaine, rpondit le second, c'est le droit sa propre conservation. Je vous rpte que nous sommes sans feu, et si cela continue, dans deux jours, pas un de nous ne sera vivant! --Je n'ai pas de bois, rpondit sourdement Hatteras. --Eh bien! s'cria violemment Pen, quand on n'a plus de bois, on va en couper o il en pousse! Hatteras plit de colre. O cela? dit-il. --A bord, rpondit insolemment le matelot. --A bord! reprit le capitaine, les poings crisps, l'oeil tincelant. --Sans doute, rpondit Pen,, quand le navire n'est plus bon porter son quipage, on brle le navire! Au commencement de cette phrase, Hatteras avait saisi une hache; la fin, cette hache tait leve sur la tte de Pen. Misrable! s'cria-t-il. Le docteur se jeta au-devant de Pen, qu'il repoussa; la hache, retombant terre, entailla profondment la plancher. Johnson, Bell, Simpson, groups autour d'Hatteras, paraissaient dcids le soutenir. Mais des voix lamentables, plaintives, douloureuses, sortirent de ces cadres transforms en lits de mort. Du feu! du feu! criaient les infortuns malades, envahis par le froid sous leurs couvertures. Hatteras fit un effort sur lui-mme, et, aprs quelques instants de silence, il pronona ces mots d'un ton calme: Si nous dtruisons notre navire, comment regagnerons-nous l'Angleterre? --Monsieur, rpondit Johnson, on pourrait peut-tre brler sans inconvnient les parties les moins utiles, le plat-bord, les bastingages... --Il resterait toujours les chaloupes, reprit Shandon, et, d'ailleurs, qui nous empcherait de reconstruire un navire plus petit avec les dbris de l'ancien?... --Jamais! rpondit Hatteras. --Mais... reprirent plusieurs matelots en levant la voix... --Nous avons de l'esprit-de-vin en grande quantit, rpondit Hatteras; brlez-le jusqu' la dernire goutte. --Eh bien, va pour de l'esprit-de-vin! rpondit Johnson, avec une confiance affecte qui tait loin de son coeur. Et, l'aide de larges mches, trempes dans cette liqueur dont la flamme ple lchait les parois du pole, il put lever de quelques degrs la temprature de la salle. Pendant les jours qui suivirent cette scne dsolante, le vent revint dans le sud, le thermomtre remonta; la neige tourbillonna dans une atmosphre moins rigide. Quelques-uns des hommes purent quitter le navire aux heures les moins humides du jour; mais les ophthalmies et le scorbut retinrent la plupart d'entre eux bord; d'ailleurs, ni la chasse, ni la pche ne furent praticables. Au reste, ce n'tait qu'un rpit dans les atroces violences du froid, et, le 25, aprs une saute de vent inattendue, le mercure gel disparut de nouveau dans la cuvette de l'instrument; on dut alors s'en rapporter au thermomtre esprit-de-vin, que les plus grands froids ne parviennent pas congeler. Le docteur, pouvant, le trouva soixante-six degrs au-dessous de zro (-52 centig.). C'est peine s'il avait jamais t donn l'homme de supporter une telle temprature. La glace s'tendait en longs miroirs ternis sur le plancher; un pais brouillard envahissait la salle; l'humidit retombait en neige paisse; on ne se voyait plus; la chaleur humaine se retirait des extrmits du corps; les pieds et les mains devenaient bleus; la tte se cerclait de fer, et la pense confuse, amoindrie, gele, portait au dlire. Symptme effrayant: la langue ne pouvait plus articuler une parole. Depuis ce jour o on le menaa de brler son navire, Hatteras rdait pendant de longues heures sur le pont. Il surveillait, il veillait. Ce bois, c'tait sa chair lui! On lui coupait un membre en en coupant un morceau! Il tait arm et faisait bonne garde, insensible au froid, la neige, cette glace qui roidissait ses vtements et l'enveloppait comme d'une cuirasse de granit. Duk, le comprenant, aboyait sur ses pas et l'accompagnait de ses hurlements. Cependant, le 25 dcembre, il descendit la salle commune. Le docteur, profitant d'un reste d'nergie, alla droit lui. Hatteras, lui dit-il, nous allons mourir faute de feu. --Jamais! fit Hatteras, sachant bien quelle demande il rpondait ainsi. --Il le faut, reprit doucement le docteur. --Jamais, reprit Hatteras avec plus de force, jamais je n'y consentirai! Que l'on me dsobisse, si l'on veut!. C'tait la libert d'agir donne ainsi. Johnson et Bell s'lancrent sur le pont. Hatteras entendit le bois de son brick craquer sous la hache. Il pleura. Ce jour-l, c'tait le jour de Nol, la fte de la famille, en Angleterre, la soire des runions enfantines! Quel souvenir amer que celui de ces enfants joyeux autour de leur arbre encore vert! Qui ne se rappelait ces longues pices de viande rtie que fournissait le boeuf engraiss pour cette circonstance? Et ces tourtes, ces minced-pies, o les ingrdiens de toutes sortes se trouvaient amalgams pour ce jour si cher aux coeurs anglais? Mais ici, la douleur, le dsespoir, la misre son dernier degr, et pour bche de Nol ces morceaux du bois d'un navire perdu au plus profond de la zone glaciale! Cependant, sous l'influence du feu, le sentiment et la force revinrent l'esprit des matelots; les boissons brlantes de th ou de caf produisirent un bien-tre instantan, et l'espoir est chose si tenace l'esprit, que l'on se reprit esprer. Ce fut dans ces alternatives que se termina cette funeste anne 1860, dont le prcoce hiver avait djou les hardis projets d'Hatteras. Or, il arriva que prcisment ce premier janvier 1861 fut marqu par une dcouverte inattendue. Il faisait un peu moins froid; le docteur avait repris ses tudes accoutumes; il lisait les relations de sir Edward Belcher sur son expdition dans les mers polaires. Tout d'un coup, un passage, inaperu jusqu'alors, le frappa d'tonnement; il relut; on ne pouvait s'y mprendre. Sir Edward Belcher racontait qu'aprs tre parvenu l'extrmit du canal de la Reine il avait dcouvert des traces importantes du passage et du sjour des hommes. Ce sont, disait-il, des restes d'habitations bien suprieures tout ce que l'on peut attribuer aux habitudes grossires des tribus errantes d'Esquimaux. Leurs murs sont bien assis dans le sol profondment creus; l'aire de l'intrieur, recouvert d'une couche paisse de beau gravier, a t pave. Des ossements de rennes, de morses, de phoques, s'y voient en grande quantit. _Nous y rencontrmes du charbon._ Aux derniers mots, une ide surgt dans l'esprit du docteur; il emporta son livre et vint le communiquer Hatteras. Du charbon! s'cria ce dernier. --Oui, Hatteras, du charbon; c'est dire le salut pour nous! --Du charbon! sur cette cte dserte! reprit Hatteras. Non, cela n'est pas possible! --Pourquoi en douter, Hatteras? Belcher n'et pas avanc un tel fait sans en tre certain, sans l'avoir vu de ses propres yeux. --Eh bien, aprs, docteur? --Nous ne sommes pas cent milles de la cte o Belcher vit ce charbon! Qu'est-ce qu'une excursion de cent milles? Rien. On a souvent fait des recherches plus longues travers les glaces, et par des froids aussi grands. Partons donc, capitaine! --Partons! s'cria Hatteras, qui avait rapidement pris son parti, et, avec la mobilit de son imagination, entrevoyait des chances de salut. Johnson fut aussitt prvenu de cette rsolution; il approuva fort le projet; il le communiqua ses camarades; les uns y applaudirent, les autres l'accueillirent avec indiffrence. Du charbon sur ces ctes! dit Wall, enfoui dans son lit de douleur. --Laissons-les faire, lui rpondit mystrieusement Shandon. Mais avant mme que les prparatifs de voyage fussent commencs, Hatteras voulut reprendre avec la plus parfaite exactitude la position du _Forward_. On comprend aisment l'importance de ce calcul, et pourquoi cette situation devait tre mathmatiquement connue. Une fois loin du navire, on ne saurait le retrouver sans chiffres certains. Hatteras monta donc sur le pont; il recueillit divers moments plusieurs distances lunaires, et les hauteurs mridiennes des principales toiles. Ces observations prsentaient de srieuses difficults, car, par cette basse temprature, le verre et les miroirs des instruments se couvraient d'une couche de glace au souffle d'Hatteras; plus d'une fois ses paupires furent entirement brles en s'appuyant sur le cuivre des lunettes. Cependant, il put obtenir des bases trs-exactes pour ses calculs, et il revint les chiffrer dans la salle. Quand ce travail fut termin, il releva la tte avec stupfaction, prit sa carte, la pointa et regarda le docteur. Eh bien? demanda celui-ci. --Par quelle latitude nous trouvions-nous au commencement de l'hivernage? --Mais par soixante-dix-huit degrs, quinze minutes de latitude, et quatre-vingt-quinze degrs, trente-cinq minutes de longitude, prcisment au ple du froid. --Eh bien, ajouta Hatteras voix basse, notre champ de glace drive! nous sommes de deux degrs plus au nord et plus l'ouest, trois cents milles au moins de votre dpt de charbon! --Et ces infortuns qui ignorent!... s'cria le docteur. --Silence! fit Hatteras en portant son doigt ses lvres. CHAPITRE XXVIII. PRPARATIFS DE DPART. Hatteras ne voulut pas mettre son quipage au courant de cette situation nouvelle. Il avait raison. Ces malheureux, se sachant entrans vers le nord avec une force irrsistible, se fussent livrs peut-tre aux folies du dsespoir. Le docteur le comprit, et approuva le silence du capitaine. Celui-ci avait renferm dans son coeur les impressions que lui causrent cette dcouverte. Ce fut son premier instant de bonheur depuis ces longs mois passs dans sa lutte incessante contre les lments. Il se trouvait report cent cinquante milles plus au nord, peine huit degrs du ple! Mais cette joie, il la cacha si profondment, que le docteur ne put pas mme la souponner; celui-ci se demanda bien pourquoi l'oeil d'Hatteras brillait d'un clat inaccoutum; mais ce fut tout, et la rponse si naturelle cette question ne lui vint mme pas a l'esprit. _Le Forward_, en se rapprochant du ple, s'tait loign de ce gisement de charbon observ par sir Edward Belcher; au lieu de cent milles, il fallait, pour le chercher, revenir de deux cent cinquante milles vers le sud. Cependant, aprs une courte discussion cet gard entre Hatteras et Clawbonny, le voyage fut maintenu. Si Belcher avait dit vrai, et l'on ne pouvait mettre sa vracit en doute, les choses devaient se trouver dans l'tat o il les avait laisses. Depuis 1853, pas une expdition nouvelle ne fut dirige vers ces continents extrmes. On ne rencontrait que peu ou point d'Esquimaux sous cette latitude. La dconvenue arrive l'le Beechey ne pouvait se reproduire sur les ctes du Nouveau-Cornouailles. La basse temprature de ce climat conservait indfiniment les objets abandonns son influence. Toutes les chances se runissaient donc en faveur de cette excursion travers les glaces. On calcula que ce voyage pourrait durer quarante jours au plus, et les prparatifs furent faits par Johnson en consquence. Ses soins se portrent d'abord sur le traneau; il tait de forme gronlandaise, large de trente-cinq pouces et long de vingt-quatre pieds. Les Esquimaux en construisent qui dpassent souvent cinquante pieds en longueur. Celui-ci se composait de longues planches recourbes l'avant et l'arrire, et tendues comme un arc par deux fortes cordes. Cette disposition lui donnait un certain ressort de nature rendre les chocs moins dangereux. Ce traneau courait aisment sur la glace; mais par les temps de neige, lorsque les couches blanches n'taient pas encore durcies, on lui adaptait deux chssis verticaux juxtaposs, et, lev de la sorte, il pouvait avancer sans accrotre son tirage. D'ailleurs, en le frottant d'un mlange de soufre et de neige, suivant la mthode esquimau, il glissait avec une remarquable facilit. Son attelage se composait de six chiens; ces animaux, robustes malgr leur maigreur, ne paraissaient pas trop souffrir de ce rude hiver; leurs harnais de peau de daim taient en bon tat; on devait compter sur un tel quipage, que les Gronlandais d'Uppernawik avaient vendu en conscience. A eux six, ces animaux pouvaient traner un poids de deux mille livres, sans se fatiguer outre mesure. Les effets de campement furent une tente, pour le cas o la construction d'une snow-house[1] serait impossible, une large toile de mackintosh, destine s'tendre sur la neige, qu'elle empchait de fondre au contact du corps, et enfin plusieurs couvertures de laine et de peau de buffle. De plus, on emporta l'halkett-boat. [1] Maison de neige. Les provisions consistrent en cinq caisses de pemmican pesant environ quatre cent cinquante livres; on comptait une livre de pemmican par homme et par chien; ceux-ci taient au nombre de sept, en comprenant Duk; les hommes ne devaient pas tre plus de quatre. On emportait aussi douze gallons d'esprit-de-vin, c'est--dire cent cinquante livres peu prs, du th, du biscuit en quantit suffisante, une petite cuisine portative, avec une notable quantit de mches et d'toupes, de la poudre, des munitions, et quatre fusils deux coups. Les hommes de l'expdition, d'aprs l'invention du capitaine Parry, devaient se ceindre de ceintures en caoutchouc, dans lesquelles la chaleur du corps et le mouvement de la marche maintenaient du caf, du th et de l'eau l'tat liquide. Johnson soigna tout particulirement la confection des snow-shoes[1], fixes sur des montures en bois garnies de lanires de cuir; elles servaient de patins; sur les terrains entirement glacs et durcis, les moccassins de peau de daim les remplaaient avec avantage; chaque voyageur dut tre muni de deux paires des unes et des autres. [1] Chaussures neige. Ces prparatifs, si importants, puisqu'un dtail omis peut amener la perte d'une expdition, demandrent quatre jours pleins. Chaque midi, Hatteras eut soin de relever la position de son navire; il ne drivait plus, et il fallait cette certitude absolue pour oprer le retour. Hatteras s'occupa de choisir les hommes qui devaient le suivre. C'tait une grave dcision prendre; quelques-uns n'taient pas bons emmener, mais on devait aussi regarder les laisser bord. Cependant, le salut commun dpendant de la russite du voyage, il parut opportun au capitaine de choisir avant tout des compagnons srs et prouvs. Shandon se trouva donc exclu; il ne manifesta, d'ailleurs, aucun regret cet gard. James Wall, compltement alit, ne pouvait prendre part l'expdition. L'tat des malades, au surplus, n'empirait pas; leur traitement consistait en frictions rptes et en fortes doses de jus de citron; il n'tait pas difficile suivre, et ne ncessitait aucunement la prsence du docteur. Celui-ci se mit donc en tte des voyageurs, et son dpart n'amena point la moindre rclamation. Johnson et vivement dsir accompagner le capitaine dans sa prilleuse entreprise; mais celui-ci le prit part, et d'une voix affectueuse, presque mue: Johnson, lui dit-il, je n'ai de confiance qu'en vous. Vous tes le seul officier auquel je puisse laisser mon navire. Il faut que je vous sache l pour surveiller Shandon et les autres. Ils sont enchans ici par l'hiver; mais qui sait les funestes rsolutions dont leur mchancet est capable? Vous serez muni de mes instructions formelles, qui remettront au besoin le commandement entre vos mains. Vous serez un autre moi-mme. Notre absence durera quatre cinq semaines au plus, et je serai tranquille, vous ayant l o je ne puis tre. Il vous faut du bois, Johnson. Je le sais! mais, autant qu'il sera possible, pargnez mon pauvre navire. Vous m'entendez, Johnson? --Je vous entends, capitaine, rpondit le vieux marin, et je resterai, puisque cela vous convient ainsi. --Merci! dit Hatteras en serrant la main de son matre d'quipage, et il ajouta: Si vous ne nous voyez pas revenir, Johnson, attendez jusqu' la dbcle prochaine, et tchez de pousser une reconnaissance vers le ple. Si les autres s'y opposent, ne pensez plus nous, et ramenez _le Forward_ en Angleterre. --C'est votre volont, capitaine? --Ma volont absolue, rpondit Hatteras. --Vos ordres seront excuts, dit simplement Johnson. Cette dcision prise, le docteur regretta son digne ami, mais il dut reconnatre qu'Hatteras faisait bien en agissant ainsi. Les deux autres compagnons de voyage furent Bell, le charpentier, et Simpson. Le premier, bien portant, brave et dvou, devait rendre de grands services pour les campements sur la neige; le second, quoique moins rsolu, accepta cependant de prendre part une expdition dans laquelle il pouvait tre fort utile en sa double qualit de chasseur et de pcheur. Ainsi ce dtachement se composa d'Hatteras, de Clawbonny, de Bell, de Simpson et du fidle Duk, c'taient donc quatre hommes et sept chiens nourrir. Les approvisionnements avaient t calculs en consquence. Pendant les premiers jours de janvier, la temprature se maintint en moyenne trente-trois degrs au-dessous de zro (-37 centigr.). Hatteras guettait avec impatience un changement de temps; plusieurs fois il consulta le baromtre, mais il ne fallait pas s'y fier; cet instrument semble perdre sous les hautes latitudes sa justesse habituelle; la nature, dans ces climats, apporte de notables exceptions ses lois gnrales: ainsi la puret du ciel n'tait pas toujours accompagne de froid, et la neige ne ramenait pas une hausse dans la temprature; le baromtre restait incertain, ainsi que l'avaient dj remarqu beaucoup de navigateurs des mers polaires; il descendait volontiers avec des vents du nord et de l'est; bas, il amenait du beau temps; haut, de la neige ou de la pluie. On ne pouvait donc compter sur ses indications. Enfin, le 5 janvier, une brise de l'est ramena une reprise de quinze degrs; la colonne thermomtrique remonta dix-huit degrs au-dessous de zro (-28 centigr.). Hatteras rsolut de partir le lendemain; il n'y tenait plus, voir sous ses yeux dpecer son navire; la dunette avait pass tout entire dans le pole. Donc, le 6 janvier, au milieu de rafales de neige, l'ordre du dpart fut donn; le docteur fit ses dernires recommandations aux malades; Bell et Simpson changrent de silencieux serrements de main avec leurs compagnons. Hatteras voulut adresser ses adieux haute voix, mais il se vit entour de mauvais regards. Il crut surprendre un ironique sourire sur les lvres de Shandon. Il se tut. Peut-tre mme hsita-t-il un instant partir, en jetant les yeux sur _le Forward_. Mais il n'y avait pas revenir sur sa dcision; le traneau charg et attel attendait sur le champ de glace; Bell prit les devants; les autres suivirent. Johnson accompagna les voyageurs pendant un quart de mille; puis Hatteras le pria de retourner bord, ce que le vieux marin fit aprs un long geste d'adieu. En ce moment, Hatteras, se retournant une dernire fois vers le brick, vit l'extrmit de ses mts disparatre dans les sombres neiges du ciel. CHAPITRE XXIX. A TRAVERS LES CHAMPS DE GLACE. La petite troupe descendit vers le sud-est. Simpson dirigeait l'quipage du traneau. Duk l'aidait avec zle, ne s'tonnant pas trop du mtier de ses semblables. Hatteras et le docteur marchaient derrire, tandis que Bell, charg d'clairer la route, s'avanait en tte, sondant les glaces du bout de son bton ferr. La hausse du thermomtre annonait une neige prochaine; celle-ci ne se fit pas attendre, et tomba bientt en pais flocons. Ces tourbillons opaques ajoutaient aux difficults du voyage; on s'cartait de la ligne droite; on n'allait pas vite; cependant, on put compter sur une moyenne de trois milles l'heure. Le champ de glace, tourment par les pressions de la gele, prsentait une surface ingale et raboteuse; les heurts du traneau devenaient frquents, et, suivant les pentes de la route, il s'inclinait parfois sous des angles inquitants; mais enfin on se tira d'affaire. Hatteras et ses compagnons se renfermaient avec soin dans leurs vtements de peau taills la mode gronlandaise; ceux-ci ne brillaient pas par la coupe, mais ils s'appropriaient aux ncessits du climat; la figure des voyageurs se trouvait encadre dans un troit capuchon impntrable au vent et la neige; la bouche, le nez, les yeux, subissaient seuls le contact de l'air, et il n'et pas fallu les en garantir; rien d'incommode comme les hautes cravates et les cache-nez, bientt roidis par la glace; le soir, on n'et pu les enlever qu' coups de hache, ce qui, mme dans les mers arctiques, est une vilaine manire de se dshabiller. Il fallait au contraire laisser un libre passage la respiration, qui devant un obstacle se ft immdiatement congele. L'interminable plaine se poursuivait avec une fatigante monotonie; partout des glaons amoncels sous des aspects uniformes, des hummoks dont l'irrgularit finissait par sembler rgulire, des blocs fondus dans un mme moule, et des ice-bergs entre lesquels serpentaient de tortueuses valles; on marchait, la boussole la main; les voyageurs parlaient peu. Dans cette froide atmosphre, ouvrir la bouche constituait une vritable souffrance; des cristaux de glace aigus se formaient soudain entre les lvres, et la chaleur de l'haleine ne parvenait pas les dissoudre. La marche restait silencieuse, et chacun ttait de son bton ce sol inconnu. Les pas de Bell s'imprgnaient dans les couches molles; on les suivait attentivement, et, l o il passait, le reste de la troupe pouvait se hasarder son tour. Des traces nombreuses d'ours et de renards se croisaient en tous sens; mais il fut impossible pendant cette premire journe d'apercevoir un seul de ces animaux; les chasser et t d'ailleurs dangereux et inutile: on ne pouvait encombrer le traneau dj lourdement charg. Ordinairement, dans les excursions de ce genre, les voyageurs ont soin de laisser des dpts de vivres sur leur route; il les placent dans des cachettes de neige l'abri des animaux, se dchargeant d'autant pour leur voyage, et, au retour, ils reprennent peu peu ces approvisionnements qu'ils n'ont pas eu la peine de transporter. Hatteras ne pouvait recourir ce moyen sur un champ de glace peut-tre mobile; en terre ferme, ces dpts eussent t praticables, mais non travers les ice-fields, et les incertitudes de la route rendaient fort problmatique un retour aux endroits dj parcourus. A midi, Hatteras fit arrter sa petite troupe l'abri d'une muraille de glace; le djeuner se composa de pemmican et de th bouillant; les qualits revivifiantes de cette boisson produisirent un vritable bien-tre, et les voyageurs ne s'en firent pas faute. La route fut reprise aprs une heure de repos; vingt milles environ avaient t franchis pendant cette premire journe de marche; au soir, hommes et chiens taient puiss. Cependant, malgr la fatigue, il fallut construire une maison de neige pour y passer la nuit; la tente et t insuffisante. Ce fut l'affaire d'une heure et demie. Bell se montra fort adroit; les blocs de glace, taills au couteau, se superposrent avec rapidit, s'arrondirent en forme de dme, et un dernier quartier vint assurer la solidit de l'difice, en formant clef de vote; la neige molle servait de mortier; elle remplissait les interstices, et, bientt durcie, elle fit un bloc unique de la construction tout entire. Une ouverture troite, et par laquelle on se glissait en rampant, donnait accs dans cette grotte improvise; le docteur s'y enfourna non sans peine, et les autres le suivirent. On prpara rapidement le souper sur la cuisine esprit-de-vin. La temprature intrieure de cette snow-house tait fort supportable; le vent, qui faisait rage au dehors, ne pouvait y pntrer. A table! s'cria bientt le docteur de sa voix la plus aimable. Et ce repas, toujours le mme, peu vari mais rconfortant, se prit en commun. Quand il fut termin, on ne songea plus qu'au sommeil; les toiles de mackintosh, tendues sur la couche de neige, prservaient de toute humidit. On fit scher la flamme de la cuisine portative les bas et les chaussures; puis, trois des voyageurs, envelopps dans leur couverture de laine, s'endormirent tour tour sous la garde du quatrime; celui-l devait veiller la sret de tous, et empcher l'ouverture de la maison de se boucher, car, faute de ce soin, on risquait d'tre enterr vivant. Duk partageait la chambre commune; l'quipage de chiens demeurait au dehors, et, aprs avoir pris sa part de souper, il se blottit sous une neige qui lui fit bientt une impermable couverture. La fatigue de cette journe amena un prompt sommeil. Le docteur prit son quart de veille trois heures du matin; l'ouragan se dchanait dans la nuit. Situation trange que celle de ces gens isols, perdus dans les neiges, enfouis dans ce tombeau dont les murailles s'paississaient sous les rafales! Le lendemain matin, six heures, la marche monotone fut reprise; toujours mmes valles, mmes icebergs, une uniformit qui rendait difficile le choix des points de repre. Cependant la temprature, s'abaissant de quelques degrs, rendit plus rapide la course des voyageurs, en glaant les couches de neige. Souvent on rencontrait certains monticules qui ressemblaient des cairns ou des cachettes d'Esquimaux; le docteur en fit dmolir un pour l'acquit de sa conscience, et n'y trouva qu'un simple bloc de glace. Qu'esprez-vous, Clawbonny? lui disait Hatteras; ne sommes-nous pas les premiers hommes fouler cette partie du globe? --Cela est probable, rpondit le docteur, mais enfin qui sait? --Ne perdons pas de temps en vaines recherches, reprenait le capitaine; j'ai hte d'avoir rejoint mon navire, quand mme ce combustible si dsir viendrait nous manquer. --A cet gard, rpondit le docteur, j'ai bon espoir. --Docteur, disait souvent Hatteras, j'ai eu tort de quitter _le Forward_, c'est une faute! la place d'un capitaine est son bord, et non ailleurs. --Johnson est l. --Sans doute! enfin... htons-nous! htons-nous! L'quipage marchait rapidement; on entendait les cris de Simpson qui excitait les chiens; ceux-ci, par suite d'un curieux phnomne de phosphorescence, couraient sur un sol enflamm, et les chssis du traneau semblaient soulever une poussire d'tincelles. Le docteur s'tait port en avant pour examiner la nature de cette neige, quand tout d'un coup, en voulant sauter un hummock, il disparut. Bell, qui se trouvait rapproch de lui, accourut aussitt. Eh bien, monsieur Clawbonny, cria-t-il avec inquitude, pendant qu'Hatteras et Simpson le rejoignaient, o tes-vous? --Docteur! fit le capitaine. --Par ici! au fond d'un trou, rpondit une voix rassurante; un bout de corde, et je remonte la surface du globe. On tendit une corde au docteur, qui se trouvait blotti au fond d'un entonnoir creux d'une dizaine de pieds; il s'attacha par le milieu du corps, et ses trois compagnons le halrent, non sans peine. tes-vous bless? demanda Hatteras. --Jamais! il n'y a pas de danger avec moi, rpondit le docteur en secouant sa bonne figure toute neigeuse. --Mais comment cela vous est-il arriv? --Eh! c'est la faute de la rfraction! rpondit-il en riant, toujours la rfraction! j'ai cru franchir un intervalle large d'un pied, et je suis tomb dans un trou profond de dix! Ah! les illusions d'optique! ce sont les seules illusions qui me restent, mes amis, mais j'aurai de la peine les perdre! Que cela vous apprenne ne jamais faire un pas sans avoir sond le terrain, car il ne faut pas compter sur ses sens! ici les oreilles entendent de travers et les yeux voient faux! C'est vraiment un pays de prdilection. --Pouvons-nous continuer notre route? demanda le capitaine. --Continuons, Hatteras, continuons! cette petite chute m'a fait plus de bien que de mal. La route au sud-est fut reprise, et, le soir venu, les voyageurs s'arrtaient, aprs avoir franchi une distance de vingt-cinq milles; ils taient harasss, ce qui n'empcha pas le docteur de gravir une montagne de glace pendant la construction de la maison de neige. La lune, presque pleine encore, brillait d'un clat extraordinaire dans le ciel pur; les toiles jetaient des rayons d'une intensit surprenante; du sommet de l'ice-berg la vue s'tendait sur l'immense plaine, hrisse de monticules aux formes tranges; les voir pars, resplendissant sous les faisceaux lunaires, dcoupant leurs profils nets sur les ombres avoisinantes, semblables des colonnes debout, des fts renverss, des pierres tumulaires, on et dit un vaste cimetire sans arbres, triste, silencieux, infini, dans lequel vingt gnrations du monde entier se fussent couches l'aise pour le sommeil ternel. Malgr le froid et la fatigue, le docteur demeura dans une longue contemplation dont ses compagnons eurent beaucoup de peine l'arracher; mais il fallait songer au repos; la hutte de neige tait prpare: les quatre voyageurs s'y blottirent comme des taupes et ne tardrent pas s'endormir. Le lendemain et les jours suivants se passrent sans amener aucun incident particulier; le voyage se faisait facilement ou difficilement, avec rapidit ou lenteur, suivant les caprices de la temprature, tantt pre et glaciale, tantt humide et pntrante; il fallait, selon la nature du sol, employer soit les moccassins, soit les chaussures neige. On atteignit ainsi le 15 janvier; la lune, dans son dernier quartier, restait peu de temps visible; le soleil, quoique toujours cach sous l'horizon, donnait dj six heures d'une sorte de crpuscule, insuffisant encore pour clairer la route; il fallait la jalonner d'aprs la direction donne par le compas. Puis Bell prenait la tte; Hatteras marchait en ligne droite derrire lui; Simpson et le docteur, les relevant l'un par l'autre, de manire n'apercevoir qu'Hatteras, cherchaient ainsi se maintenir dans la ligne droite; et cependant, malgr leurs soins, ils s'en cartaient parfois de trente et quarante degrs; il fallait alors recommencer le travail des jalons. Le 15 janvier, le dimanche, Hatteras estimait avoir fait peu prs cent milles dans le sud; cette matine fut consacre la rparation de divers objets de toilette et de campement; la lecture du service divin ne fut pas oublie. A midi, l'on se remit en marche; la temprature tait froide; le thermomtre marquait seulement trente-deux degrs au-dessous de zro (-36 centigr.), dans une atmosphre trs-pure. Tout coup, et sans que rien pt faire prsager ce changement soudain, il s'leva de terre une vapeur dans un tat complet de conglation; elle atteignit une hauteur de quatre-vingt-dix pieds environ, et resta immobile; on ne se voyait plus un pas de distance; cette vapeur s'attachait aux vtements qu'elle hrissait de longs prismes aigus. Les voyageurs, surpris par ce phnomne du frost-rime[1], n'eurent qu'une pense d'abord, celle de se runir; aussitt ces divers appels se firent entendre: [1] Fume-gele. Oh! Simpson! --Bell! par ici! --Monsieur Clawbonny! --Docteur! --Capitaine! o tes-vous? Les quatre compagnons de route se cherchaient, les bras tendus dans ce brouillard intense, qui ne laissait aucune perception au regard. Mais ce qui devait les inquiter, c'est qu'aucune rponse ne leur parvenait; on et dit cette vapeur impropre transmettre les sons. Chacun eut donc l'ide de dcharger ses armes, afin de se donner un signal de ralliement. Mais, si le son de la voix paraissait trop faible, les dtonations des armes feu taient trop fortes, car les chos s'en emparrent, et, repercutes dans toutes les directions, elles produisaient un roulement confus, sans direction apprciable. Chacun agit alors suivant ses instincts. Hatteras s'arrta, et, se croisant les bras, attendit. Simpson se contenta, non sans peine, de retenir son traneau. Bell revint sur ses pas, dont il rechercha soigneusement les marques avec la main. Le docteur, se heurtant aux blocs de glace, tombant et se relevant, alla de droite et de gauche, coupant ses traces et s'garant de plus en plus. Au bout de cinq minutes, il se dit: Cela ne peut pas durer! Singulier climat! Un peu trop d'imprvu, par exemple! On ne sait sur quoi compter, sans parler de ces prismes aigus qui vous dchirent la figure. Aho! aho! capitaine! cria-t-il de nouveau. Mais il n'obtint pas de rponse; tout hasard, il rechargea son fusil, et malgr ses gants pais le froid du canon lui brlait les mains. Pendant cette opration, il lui sembla entrevoir une masse confuse qui se mouvait quelques pas de lui. Enfin! dit-il, Hatteras! Bell! Simpson! Est-ce vous? Voyons, rpondez! Un sourd grognement se fit entendre. Ha! pensa le bon docteur, qu'est cela? La masse se rapprochait; en perdant leur dimension premire, ses contours s'accusaient davantage. Une pense terrible se fit jour l'esprit du docteur. Un ours! se dit-il. En effet, ce devait tre un ours de grande dimension; gar dans le brouillard, il allait, venait, retournait sur ses pas, au risque de heurter ces voyageurs dont certainement il ne souponnait pas la prsence. Cela se complique! pensa le docteur en restant immobile. Tantt il sentait le souffle de l'animal, qui peu aprs se perdait dans ce frost-rime; tantt il entrevoyait les pattes normes du monstre, battant l'air, et elles passaient si prs de lui que ses vtements furent plus d'une fois dchirs par des griffes aigus; il sautait en arrire, et alors la masse en mouvement s'vanouissait la faon des spectres fantasmagoriques. Mais en reculant ainsi le docteur sentit le sol s'lever sous ses pas; s'aidant des mains, se cramponnant aux artes des glaons, il gravit un bloc, puis deux; il tta du bout de son bton. Un ice-berg! se dit-il; si j'arrive au sommet, je suis sauv. Et, ce disant, il grimpa avec une agilit surprenante quatre-vingts pieds d'lvation environ; il dpassait de la tte le brouillard gel, dont la partie suprieure se tranchait nettement! Bon! se dit-il, et, portant ses regards autour de lui, il aperut ses trois compagnons mergeant de ce fluide dense. Hatteras! --Monsieur Clawbonny! --Bell! --Simpson! Ces quatre cris partirent presque en mme temps; le ciel, allum par un magnifique halo, jetait des rayons ples qui coloraient le frost-rime la faon des nuages, et le sommet des ice-bergs semblait sortir d'une masse d'argent liquide. Les voyageurs se trouvaient circonscrits dans un cercle de moins de cent pieds de diamtre. Grce la puret des couches d'air suprieures, par une temprature trs-froide, leurs paroles s'entendaient avec une extrme facilit, et ils purent converser du haut de leur glaon. Aprs les premiers coups de fusil, chacun d'eux n'entendant pas de rponse n'avait eu rien de mieux faire que de s'lever au-dessus du brouillard. Le traneau! cria le capitaine. --A quatre-vingts pieds au-dessous de nous, rpondit Simpson. --En bon tat? --En bon tat. --Et l'ours? demanda le docteur. --Quel ours? rpondit Bell. --L'ours que j'ai rencontr, qui a failli me briser le crne. --Un ours! fit Hatteras; descendons alors. --Mais non! rpliqua le docteur, nous nous perdrions encore, et ce serait recommencer. --Et si cet animal se jette sur nos chiens?... dit Hatteras. En ce moment, les aboiements de Duk retentirent; ils sortaient du brouillard, et ils arrivaient facilement aux oreilles des voyageurs. C'est Duk! s'cria Hatteras! Il y a certainement quelque chose. Je descends. Des hurlements de toute espce sortaient alors de la masse, comme un concert effrayant; Duk et les chiens donnaient avec rage. Tout ce bruit ressemblait un bourdonnement formidable, mais sans clat, ainsi qu'il arrive des sons produits dans une salle capitonne. On sentait qu'il se passait l, au fond de cette brume paisse, quelque combat invisible, et la vapeur s'agitait parfois comme la mer pendant la lutte des monstres marins. Duk! Duk, s'cria le capitaine en se disposant rentrer dans le frost-rime. --Attendez! Hatteras, attendez! rpondit le docteur; il me semble que le brouillard se dissipe. Il ne se dissipait pas, mais il baissait comme l'eau d'un tang qui se vide peu peu; il paraissait rentrer dans le sol o il avait pris naissance; les sommets resplendissants des ice-bergs grandissaient au-dessus de lui; d'autres, immergs jusqu'alors, sortaient comme des les nouvelles; par une illusion d'optique facile concevoir, les voyageurs, accrochs leurs cnes de glace, croyaient s'lever dans l'atmosphre, tandis que le niveau suprieur du brouillard s'abaissait au-dessous d'eux. Bientt le haut du traneau apparut, puis les chiens d'attelage, puis d'autres animaux au nombre d'une trentaine, puis de grosses masses s'agitant, et Duk sautant, dont la tte sortait de la couche gele et s'y replongeait tour tour. Des renards! s'cria Bell, --Des ours, rpondit le docteur! un! trois! cinq! --Nos chiens! nos provisions! fit Simpson. Une bande de renards et d'ours, ayant rejoint le traneau, faisait une large brche aux provisions. L'instinct du pillage les runissait dans un parfait accord; les chiens aboyaient avec fureur, mais la troupe n'y prenait pas garde; et la scne de destruction se poursuivait avec acharnement. Feu! s'cria le capitaine en dchargeant son fusil. Ses compagnons l'imitrent. Mais cette quadruple dtonation les ours, relevant la tte et poussant un grognement comique, donnrent le signal du dpart; ils prirent un petit trot que le galop d'un cheval n'et pas gal, et, suivis de la bande de renards, ils disparurent bientt au milieu des glaons du nord. CHAPITRE XXX. LE CAIRN. La dure de ce phnomne particulier aux climats polaires avait t de trois quarts d'heure environ; les ours et les renards eurent le temps d'en prendre leur aise; ces provisions arrivaient point pour remettre ces animaux, affams pendant ce rude hiver; la bche du traneau dchire par des griffas puissantes, les caisses de pemmican ouvertes et dfonces, les sacs de biscuit pills, les provisions de th rpandues sur la neige, un tonnelet d'esprit-de-vin aux douves disjointes et vide de son prcieux liquide, les effets de campement disperss, saccags, tout tmoignait de l'acharnement de ces btes sauvages, de leur avidit famlique, de leur insatiable voracit. Voil un malheur, dit Bell en contemplant cette scne de dsolation. --Et probablement irrparable, rpondit Simpson. --valuons d'abord le dgt, reprit le docteur, et nous en parlerons aprs. Hatteras, sans mot dire, recueillait dj les caisses et les sacs pars; on ramassa le pemmican et les biscuits encore mangeables; la perte d'une partie de l'esprit-de-vin tait une chose fcheuse; sans lui, plus de boisson chaude, plus de th, plus de caf. En faisant l'inventaire des provisions pargnes, le docteur constata la disparition de deux cents livres de pemmican, et de cent cinquante livres de biscuit; si le voyage continuait, il devenait ncessaire aux voyageurs de se mettre demi-ration. On discuta donc le parti prendre dans ces circonstances. Devait-on retourner au navire, et recommencer cette expdition? Mais comment se dcider perdre ces cent cinquante milles dj franchis? Revenir sans ce combustible si ncessaire serait d'un effet dsastreux sur l'esprit de l'quipage! Trouverait-on encore des gens dtermins reprendre cette course travers les glaces? videmment, le mieux tait de se porter en avant, mme au prix des privations les plus dures. Le docteur, Hatteras et Bell taient pour ce dernier parti; Simpson poussait au retour; les fatigues du voyage avaient altr sa sant; il s'affaiblissait visiblement; mais enfin, se voyant seul de son avis, il reprit sa place en tte du traneau, et la petite caravane continua sa route au sud. Pendant les trois jours suivants, du 15 au 17 janvier, les incidents monotones du voyage se reproduisirent; on avanait plus lentement; les voyageurs se fatiguaient; la lassitude les prenait aux jambes; les chiens de l'attelage tiraient pniblement; cette nourriture insuffisante n'tait pas faite pour rconforter btes et gens. Le temps variait avec sa mobilit accoutume, sautant d'un froid intense des brouillards humides et pntrants. Le 18 janvier, l'aspect des champs de glace changea soudain; un grand nombre de pics, semblables des pyramides termines par une pointe aigu, et d'une grande lvation, se dressrent l'horizon; le sol, certaines places, perait la couche de neige; il semblait form de gneiss, de schiste et de quartz avec quelque apparence de roches calcaires. Les voyageurs foulaient enfin la terre ferme, et cette terre devait tre, d'aprs l'estimation, ce continent appel le Nouveau-Cornouailles. Le docteur ne put s'empcher de frapper d'un pied satisfait ce terrain solide; les voyageurs n'avaient plus que cent milles franchir pour atteindre le cap Belcher; mais leurs fatigues allaient singulirement s'accrotre sur ce sol tourment, sem de roches aigus, de ressauts dangereux, de crevasses et de prcipices; il fallait s'enfoncer dans l'intrieur des terres, et gravir les hautes falaises de la cte, travers des gorges troites dans lesquelles les neiges s'amoncelaient sur une hauteur de trente quarante pieds. Les voyageurs vinrent regretter promptement le chemin peu prs uni, presque facile, des ice-fields si propices au glissage du traneau; maintenant, il fallait tirer avec force; les chiens reints n'y suffisaient plus; les hommes, forcs de s'atteler prs d'eux, s'puisaient les soulager; plusieurs fois, il devint ncessaire de dcharger entirement les provisions pour franchir des monticules extrmement roides, dont les surfaces glaces ne donnaient aucune prise; tel passage de dix pieds demanda des heures entires; aussi, pendant cette premire journe, on gagna cinq milles peine sur cette terre de Cornouailles, bien nomme assurment, car elle prsentait les asprits, les pointes aigus, les artes vives, les roches convulsionnes de l'extrmit sud-ouest de l'Angleterre. Le lendemain, le traneau atteignit la partie suprieure des falaises; les voyageurs, bout de forces, ne pouvant construire leur maison de neige, durent passer la nuit sous la tente, envelopps dans les peaux de buffle, et rchauffant leurs bas mouills sur leur poitrine. On comprend les consquences invitables d'une pareille hygine; le thermomtre, pendant cette nuit, descendit plus bas que quarante-quatre degrs (-42 centigr.), et le mercure gela. La sant de Simpson s'altrait d'une faon inquitante; un rhume de poitrine opinitre, des rhumatismes violents, des douleurs intolrables, l'obligeaient se coucher sur le traneau qu'il ne pouvait plus guider. Bell le remplaa; il souffrait, mais ses souffrances n'taient pas de nature l'aliter. Le docteur ressentait aussi l'influence de cette excursion par un hiver terrible; cependant il ne laissait pas une plainte s'chapper de sa poitrine; il marchait en avant, appuy sur son bton; il clairait la route, il aidait tout. Hatteras, impassible, impntrable, insensible, valide comme au premier jour avec son temprament de fer, suivait silencieusement le traneau. Le 20 janvier, la temprature fut si rude, que le moindre effort amenait immdiatement une prostration complte. Cependant les difficults du sol devinrent telles que le docteur, Hatteras et Bell, s'attelrent prs des chiens; des chocs inattendus avaient bris le devant du traneau; on dut le raccommoder. Ces causes de retard se reproduisaient plusieurs fois par jour. Les voyageurs suivaient une profonde ravine, engags dans la neige jusqu' mi-corps, et suant au milieu d'un froid violent. Ils ne disaient mot. Tout coup, Bell, plac prs du docteur, se prend regarder celui-ci avec effroi; puis, sans prononcer une parole, il ramasse une poigne de neige, et en frotte vigoureusement la figure de son compagnon. Eh bien, Bell! faisait le docteur en se dbattant. Mais Bell continuait et frottait de son mieux. Voyons! Bell, reprit le docteur, la bouche, le nez, les yeux pleins de neige, tes-vous fou? Qu'y a-t-il donc? --Il y a, rpondit Bell, que si vous possdez encore un nez, c'est moi que vous le devrez! --Un nez! rpliqua vivement le docteur en portant la main son visage. --Oui, monsieur Clawbonny, vous tiez compltement frost-bitten; votre nez tait tout blanc quand je vous ai regard, et sans mon traitement nergique vous seriez priv de cet ornement, incommode en voyage, mais ncessaire dans l'existence. En effet, un peu plus le docteur avait le nez gel; la circulation du sang s'tant heureusement refaite propos, grce aux vigoureuses frictions de Bell, tout danger disparut. Merci! Bell, dit le docteur, et charge de revanche. --J'y compte, monsieur Clawbonny, rpondit le charpentier, et plt au ciel que nous n'eussions jamais de plus grands malheurs redouter! --Hlas, Bell! reprit le docteur, vous faites allusion Simpson; le pauvre garon est en proie de terribles souffrances. --Craignez-vous pour lui? demanda vivement Hatteras --Oui, capitaine, reprit le docteur. --Et que craignez-vous? --Une violente attaque de scorbut; ses jambes enflent dj et ses gencives se prennent; le malheureux est l, couch sous les couvertures du traneau, demi gel, et les chocs ravivent chaque instant ses douleurs; je le plains, Hatteras, et je ne puis rien pour le soulager! --Pauvre Simpson! murmura Bell. --Peut-tre faudrait-il nous arrter un jour ou deux, reprit le docteur. --S'arrter! s'cria Hatteras, quand la vie de dix-huit hommes tient notre retour! --Cependant... fit le docteur. --Clawbonny, Bell, coutez-moi, reprit Hatteras; il ne nous reste pas pour vingt jours de vivres! Voyez si nous pouvons perdre un instant! Ni le docteur, ni Bell, ne rpondirent un seul mot, et le traneau reprit sa marche un moment interrompue. Le soir, on s'arrta au pied d'un monticule de glace dans lequel Bell tailla promptement une caverne; les voyageurs s'y rfugirent; le docteur passa la nuit soigner Simpson; le scorbut exerait dj sur le malheureux ses affreux ravages, et les souffrances amenaient une plainte continuelle sur ses lvres tumfies. Ah! monsieur Clawbonny! --Du courage, mon garon! disait le docteur. --Je n'en reviendrai pas! je le sens! je n'en puis plus! j'aime mieux mourir! A ces paroles dsespres, le docteur rpondait par des soins incessants; quoique bris lui-mme des fatigues du jour, il employait la nuit composer quelque potion calmante pour le malade; mais dj le lime-juice restait sans action, et les frictions n'empchaient pas le scorbut de s'tendre peu peu. Le lendemain, il fallait replacer cet infortun sur le traneau, quoiqu'il demandt rester seul, abandonn, et qu'on le laisst mourir en paix; puis on reprenait cette marche effroyable au milieu de difficults sans cesse accumules. Les brumes glaces pntraient ces trois hommes jusqu'aux os; la neige, le grsil, leur fouettaient le visage; ils faisaient le mtier de bte de somme, et n'avaient plus une nourriture suffisante. Duk, semblable son matre, allait et venait, bravant les fatigues, toujours alerte, dcouvrant de lui-mme la meilleure route suivre; on s'en remettait son merveilleux instinct. Pendant la matine du 23 janvier, au milieu d'une obscurit presque complte, car la lune tait nouvelle Duk avait pris les devants; durant plusieurs heures on le perdit de vue; l'inquitude prit Hatteras, d'autant plus que de nombreuses traces d'ours sillonnaient le sol; il ne savait trop quel parti prendre, quand des aboiements se firent entendre avec force. Hatteras hta la marche du traneau, et bientt il rejoignit le fidle animal au fond d'une ravine. Duk, en arrt, immobile comme s'il et t ptrifi, aboyait devant une sorte de cairn, fait de quelques pierres chaux recouvertes d'un ciment de glace. Cette fois, dit le docteur en dtachant ses courroies, c'est un cairn, il n'y a pas s'y tromper. --Que nous importe? rpondit Hatteras. --Hatteras, si c'est un cairn, il peut contenir un document prcieux pour nous; il renferme peut-tre un dpt de provisions, et cela vaut la peine d'y regarder. --Et quel Europen aurait pouss jusqu'ici? fit Hatteras en haussant les paules. --Mais dfaut d'Europens, rpliqua le docteur, les Esquimaux n'ont-ils pu faire une cache en cet endroit, et y dposer les produits de leur pche ou de leur chasse? c'est assez leur habitude, ce me semble, --Eh bien! voyez, Clawbonny, rpondit Hatteras; mais je crains bien que vous n'en soyez pour vos peines. Clawbonny et Bell, arms de pioches, se dirigrent vers le cairn. Duk continuait d'aboyer avec fureur. Les pierres chaux taient fortement cimentes par la glace; mais quelques coups ne tardrent pas les parpiller sur le sol. Il y a videmment quelque chose, dit le docteur. --Je le crois, rpondit Bell. Ils dmolirent le cairn avec rapidit. Bientt une cachette fut dcouverte; dans cette cachette se trouvait un papier tout humide. Le docteur s'en empara, le coeur palpitant. Hatteras accourut, prit le document et lut: Altam..., _Porpoise_, 13 dc... 1860, 12.. long... 8..35' lat... _Le Porpoise_, dit le docteur. --_Le Porpoise_, rpta Hatteras! Je ne connais pas de navire de ce nom frquenter ces mers. --Il est vident, reprit le docteur, que des navigateurs, des naufrags peut-tre, ont pass l depuis moins de deux mois. --Cela est certain, rpondit Bell, --Qu'allons-nous faire? demanda le docteur. --Continuer notre route, rpondit froidement Hatteras. Je ne sais ce qu'est ce navire _le Porpoise_, mais je sais que le brick _le Forward_ attend notre retour. CHAPITRE XXXI LA MORT DE SIMPSON. Le voyage fut repris; l'esprit de chacun s'emplissait d'ides nouvelles et inattendues, car une rencontre dans ces terres borales est l'vnement le plus grave qui puisse se produire. Hatteras fronait le sourcil avec inquitude. _Le Porpoise!_ se demandait-il; qu'est-ce que ce navire? Et que vient-il faire si prs du ple? A cette pense, un frisson le prenait en dpit de la temprature. Le docteur et Bell, eux, ne songeaient qu'aux deux rsultats que pouvait amener la dcouverte de ce document: sauver leurs semblables ou tre sauvs par eux. Mais les difficults, les obstacles, les fatigues revinrent bientt, et ils ne durent songer qu' leur propre situation, si dangereuse alors. La situation de Simpson empirait; les symptmes d'une mort prochaine ne purent tre mconnus par le docteur. Celui-ci n'y pouvait rien; il souffrait cruellement lui-mme d'une ophthalmie douloureuse qui pouvait aller jusqu' la ccit, s'il n'y prenait garde. Le crpuscule donnait alors une quantit suffisante de lumire, et cette lumire, rflchie par les neiges, brlait les yeux; il tait difficile de se protger contre cette rflexion, car les verres des lunettes, se couvrant d'une crote glace, devenaient opaques et interceptaient la vue. Or, il fallait veiller avec soin aux moindres accidents de la route et les relever du plus loin possible; force tait donc de braver les dangers de l'ophthalmie; cependant le docteur et Bell, se couvrant les yeux, laissaient tour tour chacun d'eux le soin de diriger le traneau. Celui-ci glissait mal sur ses chssis uss; le tirage devenait de plus en plus pnible; les difficults du terrain ne diminuaient pas; on avait affaire un continent de nature volcanique, hriss et sillonn de crtes vives; les voyageurs avaient d, peu peu, s'lever une hauteur de quinze cents pieds pour franchir le sommet des montagnes. La temprature tait l plus pre; les rafales et les tourbillons s'y dchanaient avec une violence sans gale, et c'tait un triste spectacle que celui de ces infortuns se tranant sur ces cimes dsoles. Ils taient pris aussi du mal de la blancheur; cet clat uniforme coeurait; il enivrait, il donnait le vertige; le sol semblait manquer et n'offrir aucun point fixe sur cette immense nappe blanche; le gentiment prouv tait celui du roulis, pendant lequel le pont du navire fuit sous le pied du marin; les voyageurs ne pouvaient s'habituer cet effet, et la continuit de cette sensation leur portait la tte. La torpeur s'emparait de leurs membres, la somnolence de leur esprit, et souvent ils marchaient comme des hommes peu prs endormis; alors un chaos, un heurt inattendu, une chute mme, les tirait de cette inertie, qui les reprenait quelques instants plus tard. Le 25 janvier, ils commencrent descendre des pentes abruptes; leurs fatigues s'accrurent encore sur ces dclivits glaces; un faux pas, bien difficile viter, pouvait les prcipiter dans des ravins profonds, et, l, ils eussent t perdus sans ressource. Vers le soir, une tempte d'une violence extrme balaya les sommets neigeux; on ne pouvait rsister la violence de l'ouragan; il fallait se coucher terre; mais la temprature tant fort basse, on risquait de se faire geler instantanment. Bell, aid d'Hatteras, construisit avec beaucoup de peine une snow-house, dans laquelle les malheureux cherchrent un abri; l, on prit quelques pinces de pemmican et un peu de th chaud; il ne restait pas quatre gallons d'esprit-de-vin; or il tait ncessaire d'en user pour satisfaire la soif, car il ne faut pas croire que la neige puisse tre absorbe sous sa forme naturelle; on est forc de la faire fondre. Dans les pays temprs, o le froid descend peine au-dessous du point de conglation, elle ne peut tre malfaisante; mais au del du cercle polaire il en est tout autrement; elle atteint une temprature si basse, qu'il n'est pas plus possible de la saisir avec la main qu'un morceau de fer rougi blanc, et cela, quoiqu'elle conduise trs-mal la chaleur; il y a donc entre elle et l'estomac une diffrence de temprature telle, que son absorption produirait une suffocation vritable. Les Esquimaux prfrent endurer les plus longs tourments se dsaltrer de cette neige, qui ne peut aucunement remplacer l'eau et augmente la soif au lieu de l'apaiser. Les voyageurs ne pouvaient donc tancher la leur qu' la condition de fondre la neige en brlant l'esprit-de-vin. A trois heures du matin, au plus fort de la tempte, le docteur prit le quart de veille; il tait accoud dans un coin de la maison, quand une plainte lamentable de Simpson appela son attention; il se leva pour lui donner ses soins, mais en se levant il se heurta fortement la tte la vote de glace; sans se proccuper autrement de cet incident, il se courba sur Simpson et se mit lui frictionner ses jambes enfles et bleutres; aprs un quart d'heure de ce traitement, il voulut se relever, et se heurta la tte une seconde fois, bien qu'il ft agenouill alors. Voil qui est bizarre, se dit-il. Il porta la main au-dessus de sa tte: la vote baissait sensiblement. Grand Dieu! s'cria-t-il. Alerte, mes amis! A ses cris, Hatteras et Bell se relevrent vivement, et se heurtrent leur tour; ils taient dans une obscurit profonde. Nous allons tre crass! dit le docteur; au dehors! au dehors! Et tous les trois, tranant Simpson travers l'ouverture, ils quittrent cette dangereuse retraite; il tait temps, car les blocs de glace, mal assujettis, s'effondrrent avec fracas. Les infortuns se trouvaient alors sans abri au milieu de la tempte, saisis par un froid d'une rigueur extrme. Hatteras se hta de dresser la tente; on ne put la maintenir contre la violence de l'ouragan, et il fallut s'abriter sous les plis de la toile, qui fut bientt charge d'une couche paisse de neige; mais au moins cette neige, empchant la chaleur de rayonner au dehors, prserva les voyageurs du danger d'tre gels vivants. Les rafales ne cessrent pas avant le lendemain; en attelant les chiens insuffisamment nourris, Bell s'aperut que trois d'entre eux avaient commenc ronger leurs courroies de cuir; deux paraissaient fort malades et ne pouvaient aller loin. Cependant la caravane reprit sa marche tant bien que mal; il restait encore soixante milles franchir avant d'atteindre le point indiqu. Le 26, Bell, qui allait en avant, appela tout coup ses compagnons. Ceux-ci accoururent, et il leur montra d'un air stupfait un fusil appuy sur un glaon. Un fusil! s'cria le docteur. Hatteras le prit; il tait en bon tat et charg. Les hommes du _Porpoise_ ne peuvent tre loin, dit le docteur. Hatteras, en examinant l'arme, remarqua qu'elle tait d'origine amricaine; ses mains se crisprent sur le canon glac. En route! en route! dit-il d'une voix sourde. On continua de descendre la pente des montagnes. Simpson paraissait priv de tout sentiment; il ne se plaignait plus; la force lui manquait. La tempte ne discontinuait pas; la marche du traneau devenait de plus en plus lente; on gagnait peine quelques milles par vingt-quatre heures, et, malgr l'conomie la plus stricte, les vivres diminuaient sensiblement; mais, tant qu'il en restait au del de la quantit ncessaire au retour, Hatteras marchait en avant. Le 27, on trouva presque enfoui sous la neige un sextant, puis une gourde; celle-ci contenait de l'eau-de-vie, ou plutt un morceau de glace, au centre duquel tout l'esprit de cette liqueur s'tait rfugi sous la forme d'une boule de neige; elle ne pouvait plus servir. videmment Hatteras suivait sans le vouloir les traces d'une grande catastrophe; il s'avanait par le seul chemin praticable, ramassant les paves de quelque naufrage horrible. Le docteur examinait avec soin si de nouveaux cairns ne s'offriraient pas sa vue; mais en vain. De tristes penses lui venaient l'esprit: en effet, s'il dcouvrait ces infortuns, quels secours pourrait-il leur apporter? Ses compagnons et lui commenaient manquer de tout; leurs vtements se dchiraient, leurs vivres devenaient rares. Que ces naufrags fussent nombreux, et ils prissaient tous de faim. Hatteras semblait port les fuir! N'avait-il pas raison, lui sur qui reposait le salut de son quipage? Devait-il, en ramenant des trangers bord, compromettre la sret de tous? Mais ces trangers, c'taient des hommes, leurs semblables, peut-tre des compatriotes! Si faible que ft leur chance de salut, devait-on la leur enlever? Le docteur voulut connatre la pense de Bell cet gard. Bell ne rpondit pas. Ses propres souffrances lui endurcissaient le coeur. Clawbonny n'osa pas interroger Hatteras: il s'en rapporta donc la Providence. Le 27 janvier, vers le soir, Simpson parut tre toute extrmit; ses membres dj roidis et glacs, sa respiration haletante qui formait un brouillard autour de sa tte, des soubresauts convulsifs, annonaient sa dernire heure. L'expression de son visage tait terrible, dsespre, avec des regards de colre impuissante adresss au capitaine. Il y avait l toute une accusation, toute une suite de reproches muets, mais significatifs, mrits peut-tre! Hatteras ne s'approchait pas du mourant. Il l'vitait, il le fuyait, plus taciturne, plus concentr, plus rejet en lui-mme que jamais! La nuit suivante fut pouvantable; la tempte redoublait de violence; trois fois la tente fut arrache, et le drift de neige s'abattit sur ces infortuns, les aveuglant, les glaant, les perant de dards aigus arrachs aux glaons environnants. Les chiens hurlaient lamentablement; Simpson restait expos cette cruelle temprature. Bell parvint rtablir le misrable abri de toile, qui, s'il ne dfendait pas du froid, protgeait au moins contre la neige. Mais une rafale, plus rapide, l'enleva une quatrime fois, et l'entrana dans son tourbillon au milieu d'pouvantables sifflements. Ah! c'est trop souffrir! s'cria Bell. --Du courage! du courage! rpondit le docteur en s'accrochant lui pour ne pas tre roul dans les ravins. Simpson rlait. Tout coup, par un dernier effort, il se releva demi, tendit son poing ferm vers Hatteras, qui le regardait de ses yeux fixes, poussa un cri dchirant et retomba mort au milieu de sa menace inacheve. Mort! s'cria le docteur. --Mort! rpta Bell. Hatteras, qui s'avanait vers le cadavre, recula sous la violence du vent. C'tait donc le premier de cet quipage qui tombait frapp par ce climat meurtrier, le premier ne jamais revenir au port, le premier payer de sa vie, aprs d'incalculables souffrances, l'enttement intraitable du capitaine. Ce mort l'avait trait d'assassin, mais Hatteras ne courba pas la tte sous l'accusation. Cependant, une larme, glissant de sa paupire, vint se congeler sur sa joue ple. Le docteur et Bell le regardaient avec une sorte de terreur. Arc-bout sur son long bton, il apparaissait comme le gnie de ces rgions hyperborennes, droit au milieu des rafales surexcites, et sinistre dans son effrayante immobilit. Il demeura debout, sans bouger, jusqu'aux premires lueurs du crpuscule, hardi, tenace, indomptable, et semblant dfier la tempte qui mugisssait autour de lui. CHAPITRE XXXII. LE RETOUR AU FORWARD. Le vent se calma vers six heures du matin, et, passant subitement dans le nord, il chassa les nuages du ciel; le thermomtre marquait trente-trois degrs au dessous de zro (-37 centigr.). Les premires lueurs du crpuscule argentaient cet horizon qu'elles devaient dorer quelques jours plus tard. Hatteras vint auprs de ses deux compagnons abattus, et d'une voix douce et triste il leur dit: Mes amis, plus de soixante milles nous sparent encore du point signal par sir Edward Belcher. Nous n'avons que le strict ncessaire de vivres pour rejoindre le navire. Aller plus loin, ce serait nous exposer une mort certaine, sans profit pour personne. Nous allons retourner sur nos pas. --C'est l une bonne rsolution, Hatteras, rpondit le docteur; je vous aurais suivi jusqu'o il vous et plut de me mener, mais notre sant s'affaiblit de jour en jour; peine pouvons-nous mettre un pied devant l'autre; j'approuve compltement ce projet de retour. --Est-ce galement votre avis, Bell? demanda Hatteras. --Oui, capitaine, rpondit le charpentier. --Eh bien, reprit Hatteras, nous allons prendre deux jours de repos. Ce n'est pas trop. Le traneau a besoin de rparations importantes. Je pense donc que nous devons construire une maison de neige, dans laquelle puissent se refaire nos forces. Ce point dcid, les trois hommes se mirent l'ouvrage avec ardeur; Bell prit les prcautions ncessaires pour assurer la solidit de sa construction, et bientt une retraite suffisante s'leva au fond de la ravine o la dernire halte avait eu lieu. Hatteras s'tait fait sans doute une violence extrme pour interrompre son voyage! tant de peines, de fatigues perdues! une excursion inutile, paye de la mort d'un homme! Revenir bord sans un morceau de charbon! qu'allait devenir l'quipage? qu'allait-il faire sous l'inspiration de Richard Shandon? Mais Hatteras ne pouvait lutter davantage. Tous ses soins se reportrent alors sur les prparatifs du retour; le traneau fut rpar, sa charge avait bien diminu d'ailleurs, et ne pesait pas deux cents livres. On raccommoda les vtements uss, dchirs, imprgns de neige et durcis par la gele; des moccassins et des snow-shoes nouveaux remplacrent les anciens mis hors d'usage. Ces travaux prirent la journe du 29 et la matine du 30; d'ailleurs, les trois voyageurs se reposaient de leur mieux et se rconfortaient pour l'avenir. Pendant ces trente-six heures passes dans la maison de neige et sur les glaons de la ravine, le docteur avait observ Duk, dont les singulires allures ne lui semblaient pas naturelles; l'animal tournait sans cesse en faisant mille circuits imprvus qui paraissaient avoir entre eux un centre commun; c'tait une sorte d'lvation, de renflement du sol produit par diffrentes couches de glaces superposes; Duk, en contournant ce point, aboyait petit bruit, remuant sa queue avec impatience, regardant son matre et semblant l'interroger. Le docteur, aprs avoir rflchi, attribua cet tat d'inquitude la prsence du cadavre de Simpson, que ses compagnons n'avaient pas encore eu le temps d'enterrer. Il rsolut donc de procder cette triste crmonie le jour mme; on devait repartir le lendemain matin des le crpuscule. Bell et le docteur se munirent de pioches et se dirigrent vers le fond de la ravine; l'minence signale par Duk offrait un emplacement favorable pour y dposer le cadavre; il fallait l'inhumer profondment pour le soustraire la griffe des ours. Le docteur et Bell commencrent par enlever la couche superficielle de neige molle, puis ils attaqurent la glace durcie; au troisime coup de pioche, le docteur rencontra un corps dur qui se brisa; il en retira les morceaux, et reconnut les restes d'une bouteille de verre. De son ct, Bell mettait jour un sac racorni, et dans lequel se trouvaient des miettes de biscuit parfaitement conserv. Hein? fit le docteur. --Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Bell en suspendant son travail. Le docteur appela Hatteras, qui vint aussitt. Duk aboyait avec force, et, de ses pattes, il essayait de creuser l'paisse couche de glace. Est-ce que nous aurions mis la main sur un dpt de provisions? dit le docteur. --Cela y ressemble, rpondit Bell. --Continuez! fit Hatteras. Quelques dbris d'aliments furent encore retirs, et une caisse au quart pleine de pemmican. Si c'est une cache, dit Hatteras, les ours l'ont certainement visite avant nous. Voyez, ces provisions ne sont pas intactes. --Cela est craindre, rpondit le docteur, car... Il n'acheva pas sa phrase; un cri de Bell venait de l'interrompre: ce dernier, cartant un bloc assez fort, montrait une jambe roide et glace qui sortait par l'interstice des glaons. Un cadavre! s'cria le docteur. --Ce n'est pas une cache, rpondit Hatteras, c'est une tombe. Le cadavre, mis l'air, tait celui d'un matelot d'une trentaine d'annes, dans un tat parfait de conservation; il avait le vtement des navigateurs arctiques; le docteur ne put dire quelle poque remontait sa mort. Mais aprs ce cadavre Bell en dcouvrit un second, celui d'un homme de cinquante ans, portant encore sur sa figure la trace des souffrances qui l'avaient tu. Ce ne sont pas des corps enterrs, s'cria le docteur; ces malheureux ont t surpris par la mort, tels que nous les trouvons. --Vous avez raison, monsieur Clawbonny, rpondit Bell. --Continuez! continuez! disait Hatteras. Bell osait peine. Qui pouvait dire ce que ce monticule de glace renfermait de cadavres humains! Ces gens ont t victimes de l'accident qui a failli nous arriver nous-mmes, dit le docteur; leur maison de neige s'est affaisse. Voyons si quelqu'un d'eux ne respire pas encore! La place fut dblaye avec rapidit, et Bell ramena un troisime corps, celui d'un homme de quarante ans; il n'avait pas l'apparence cadavrique des autres; le docteur se baissa sur lui, et crut surprendre encore quelques symptmes d'existence. Il vit! il vit! s'cria-t-il. Bell et lui transportrent ce corps dans la maison de neige, tandis qu'Hatteras, immobile, considrait la demeure croule. Le docteur dpouilla entirement le malheureux exhum; il ne trouva sur lui aucune trace de blessure; aid de Bell, il le frictionna vigoureusement avec des toupes imbibes d'esprit-de-vin, et il sentit peu peu la vie renatre; mais l'infortun tait dans un tat de prostration absolue, et compltement priv de la parole; sa langue adhrait son palais, comme gele. Le docteur chercha dans les poches de ses vtements; elles taient vides. Donc pas de document. Il laissa Bell continuer ses frictions et revint vers Hatteras. Celui-ci, descendu dans les cavits de la maison de neige, avait fouill le sol avec soin, et remontait en tenant la main un fragment demi brl d'une enveloppe de lettre. On pouvait encore y lire ces mots: ... tamont, .... _orpoise_ w-Yorck, Altamont, s'cria le docteur! du navire _le Porpoise_! de New-York! --Un Amricain! fit Hatteras en tressaillant. --Je le sauverai! dit le docteur, j'en rponds, et nous saurons le mot de cette pouvantable nigme. Il retourna prs du corps d'Altamont, tandis qu'Hatteras demeurait pensif. Grce ses soins, le docteur parvint rappeler l'infortun la vie, mais non au sentiment; il ne voyait, ni n'entendait, ni ne parlait, mais enfin il vivait! Le lendemain matin, Hatteras dit au docteur Il faut cependant que nous partions. --Partons, Hatteras! le traneau n'est pas charg; nous y transporterons ce malheureux, et nous le ramnerons au navire. --Faites, dit Hatteras. Mais auparavant ensevelissons ces cadavres. Les deux matelots inconnus furent replacs sous les dbris de la maison de neige; le cadavre de Simpson vint remplacer le corps d'Altamont. Les trois voyageurs donnrent, sous forme de prire, un dernier souvenir leur compagnon, et, sept heures du matin, ils reprirent leur marche vers le navire. Deux des chiens d'attelage tant morts, Duk vint de lui-mme s'offrir pour tirer le traneau, et il le fit avec la conscience et la rsolution d'un gronlandais. Pendant vingt jours, du 31 janvier au 19 fvrier, le retour prsenta peu prs les mmes pripties que l'aller. Seulement, dans ce mois de fvrier, le plus froid de l'hiver, la glace offrit partout une surface rsistante; les voyageurs souffrirent terriblement de la temprature, mais non des tourbillons et du vent. Le soleil avait reparu pour la premire fois depuis le 31 janvier; chaque jour il se maintenait davantage au-dessus de l'horizon. Bell et le docteur taient au bout de leurs forces, presque aveugles et demi clopps; le charpentier ne pouvait marcher sans bquilles. Altamont vivait toujours, mais dans un tat d'insensibilit complte; parfois on dsesprait de lui, mais des soins intelligents le ramenaient l'existence! Et cependant le brave docteur aurait eu grand besoin de se soigner lui-mme, car sa sant s'en allait avec les fatigues. Hatteras songeait au _Forward_! son brick! Dans quel tat allait-il le retrouver? Que se serait-il pass bord? Johnson aurait-il pu rsister Shandon et aux siens? Le froid avait t terrible! Avait-on brl le malheureux navire? ses mts, sa carne, taient-ils respects? En pensant tout cela, Hatteras marchait en avant, comme s'il et voulu voir son _Forward_ de plus loin. Le 24 fvrier, au matin, il s'arrta subitement. A trois cents pas devant lui, une lueur rougetre apparaissait, au-dessus de laquelle se balanait une immense colonne de fume noirtre qui se perdait dans les brumes grises du ciel! Cette fume! s'cria-t-il. Son coeur battit se briser. --Voyez! l-bas! cette fume! dit-il ses deux compagnons qui l'avaient rejoint; mon navire brle! --Mais nous sommes encore plus de trois milles de lui, repartit Bell. Ce ne peut tre _le Forward_! --Si, rpondit le docteur, c'est lui; il se produit un phnomne de mirage qui le fait paratre plus rapproch de nous! --Courons! s'cria Hatteras en devanant ses compagnons. Ceux-ci, abandonnant le traneau la garde de Duk, s'lancrent rapidement sur les traces du capitaine. Une heure aprs, ils arrivaient en vue du navire. Spectacle horrible! le brick brlait au milieu des glaces qui se fondaient autour de lui; les flammes enveloppaient sa coque, et la brise du sud rapportait l'oreille d'Hatteras des craquements inaccoutums. A cinq cents pas, un homme levait les bras avec dsespoir; il restait l, impuissant, en face de cet incendie qui tordait _le Forward_ dans ses flammes. Cet homme tait seul, et cet homme, c'tait le vieux Johnson. Hatteras courut lui. Mon navire! mon navire! demanda-t-il d'une voix altre. --Vous! capitaine! rpondit Johnson, vous! arrtez! pas un pas de plus! --Eh bien? demanda Hatteras avec un terrible accent de menace. --Les misrables! rpondit Johnson; partis depuis quarante-huit heures, aprs avoir incendi le navire; --Maldiction! s'cria Hatteras. Alors une explosion formidable se produisit; la terre trembla; les ice-bergs se couchrent sur le champ de glace; une colonne de fume alla s'enrouler dans les nuages, et _le Forward_, clatant sous l'effort de sa poudrire enflamme, se perdit dans un abme de feu. Le docteur et Bell arrivaient en ce moment auprs d'Hatteras. Celui-ci, abm dans son dsespoir, se releva tout d'un coup. Mes amis, dit-il d'une voix nergique, les lches ont pris la fuite! les forts russiront! Johnson, Bell, vous avez le courage; docteur, vous avez la science; moi, j'ai la foi! le ple nord est l-bas! l'oeuvre donc, l'oeuvre! Les compagnons d'Hatteras se sentirent renatre ces mles paroles. Et cependant, la situation tait terrible pour ces quatre hommes et ce mourant, abandonns sans ressource, perdus, seuls, sous le quatre-vingtime degr de latitude, au plus profond des rgions polaires! SECONDE PARTIE LE DSERT DE GLACE CHAPITRE I L'INVENTAIRE DU DOCTEUR C'tait un hardi dessein qu'avait eu le capitaine Hatteras de s'lever jusqu'au nord, et de rserver l'Angleterre, sa patrie, la gloire de dcouvrir le ple boral du monde. Cet audacieux marin venait de faire tout ce qui tait dans la limite des forces humaines. Aprs avoir lutt pendant neuf mois contre les courants, contre les temptes, aprs avoir bris les montagnes de glace et rompu les banquises, aprs avoir lutt contre les froids d'un hiver sans prcdent dans les rgions hyperborennes, aprs avoir rsum dans son expdition les travaux de ses devanciers, contrl et refait pour ainsi dire l'histoire des dcouvertes polaires, aprs avoir pouss son brick le _Forward_ au-del des mers connues, enfin, aprs avoir accompli la moiti de la tche, il voyait ses grands projets subitement anantis! La trahison ou plutt le dcouragement de son quipage us par les preuves, la folie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans une pouvantable situation: des dix-huit hommes embarqus bord du brick, il en restait quatre, abandonns sans ressource, sans navire, plus de deux mille cinq cents milles de leur pays! L'explosion du _Forward_, qui venait de sauter devant eux, leur enlevait les derniers moyens d'existence. Cependant, le courage d'Hatteras ne faiblit pas en prsence de cette terrible catastrophe. Les compagnons qui lui restaient, c'taient les meilleurs de son quipage, des gens hroques. Il avait fait appel l'nergie, la science du docteur Clawbonny. au dvouement de Johnson et de Bell, sa propre foi dans son entreprise, il osa parler d'espoir dans cette situation dsespre; il fut entendu de ses vaillants camarades, et le pass d'hommes aussi rsolus rpondait de leur courage venir. Le docteur, aprs les nergiques paroles du capitaine, voulut se rendre un compte exact de la situation, et, quittant ses compagnons arrts cinq cents pas du btiment, il se dirigea vers le thtre de la catastrophe. Du _Forward_, de ce navire construit avec tant de soin, de ce brick si cher, il ne restait plus rien; des glaces convulsionnes, des dbris informes, noircis, calcins, des barres de fer tordues, des morceaux de cbles brlant encore comme des boutefeux d'artillerie, et, au loin, quelques spirales de fume rampant et l sur l'ice-field, tmoignaient de la violence de l'explosion. Le canon du gaillard d'avant, rejet plusieurs toises, s'allongeait sur un glaon semblable un afft. Le sol tait jonch de fragments de toute nature dans un rayon de cent toises; la quille du brick gisait sous un amas de glaces; les icebergs, en partie fondus la chaleur de l'incendie, avaient dj recouvr leur duret de granit. Le docteur se prit songer alors sa cabine dvaste, ses collections perdues, ses instruments prcieux mis en pices, ses livres lacrs, rduits en cendre. Tant de richesses ananties! Il contemplait d'un oeil humide cet immense dsastre, pensant, non pas l'avenir, mais cet irrparable malheur qui le frappait si directement. Il fut bientt rejoint par Johnson; la figure du vieux marin portait la trace de ses dernires souffrances; il avait d lutter contre ses compagnons rvolts, en dfendant le navire confi sa garde. Le docteur lui tendit une main que le matre d'quipage serra tristement. Qu'allons-nous devenir, mon ami? dit le docteur. --Qui peut le prvoir? rpondit Johnson. --Avant tout, reprit le docteur, ne nous abandonnons pas au dsespoir, et soyons hommes! --Oui, monsieur Clawbonny, rpondit le vieux marin, vous avez raison; c'est au moment des grands dsastres qu'il faut prendre les grandes rsolutions; nous sommes dans une vilaine passe; songeons nous en tirer. --Pauvre navire! dit en soupirant le docteur; je m'tais attach lui; je l'aimais comme on aime son foyer domestique, comme la maison o l'on a pass sa vie entire, et il n'en reste pas un morceau reconnaissable! --Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage de poutres et de planches pt ainsi nous tenir au coeur! --Et la chaloupe? reprit le docteur en cherchant du regard autour de lui, elle n'a mme pas chapp la destruction? --Si, monsieur Clawbonny, Shandon et les siens, qui nous ont abandonns, l'ont emmene avec eux! --Et la pirogue? --Brise en mille pices! tenez, ces quelques plaques de fer-blanc encore chaudes, voil tout ce qu'il en reste. --Nous n'avons plus alors que l'halkett-boat[1]? [1] Canot de caoutchouc, fait en forme de vtement, et qui se gonfle volont. --Oui, grce l'ide que vous avez eue de l'emporter dans votre excursion. --C'est peu, dit le docteur. --Les misrables tratres qui ont fui! s'cria Johnson. Puisse le ciel les punir comme ils le mritent! --Johnson, rpondit doucement le docteur, il ne faut pas oublier que la souffrance les a durement prouvs! Les meilleurs seuls savent rester bons dans le malheur, l o les faibles succombent! Plaignons nos compagnons d'infortune, et ne les maudissons pas! Aprs ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instants silencieux, et promena des regards inquiets sur le pays. Qu'est devenu le traneau? demanda Johnson. --Il est rest un mille en arrire. --Sous la garde de Simpson? --Non! mon ami. Simpson, le pauvre Simpson a succomb la fatigue. --Mort! s'cria le matre d'quipage. --Mort! rpondit le docteur. --L'infortun! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nous ne devrions pas envier son sort! --Mais, pour un mort que nous avons laiss, reprit le docteur, nous rapportons un mourant. --Un mourant? --Oui! le capitaine Altamont. Le docteur fit en quelques mots au matre d'quipage le rcit de leur rencontre. Un Amricain! dit Johnson en rflchissant. --Oui, tout nous porte croire que cet homme est citoyen de l'Union. Mais qu'est-ce que ce navire le _Porpoise_ videmment naufrag, et que venait-il faire dans ces rgions? --Il venait y prir, rpondit Johnson; il entranait son quipage la mort, comme tous ceux que leur audace conduit sous de pareils cieux! Mais, au moins, monsieur Clawbonny, le but de votre excursion a-t-il t atteint? --Ce gisement de charbon! rpondit le docteur. --Oui, fit Johnson. Le docteur secoua tristement la tte. Rien? dit le vieux marin. --Rien! les vivres nous ont manqu, la fatigue nous a briss en route! Nous n'avons pas mme gagn la cte signale par Edward Belcher! --Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible? --Non! --Pas de vivres? --Non! --Et plus de navire pour regagner l'Angleterre! Le docteur et Johnson se turent. Il fallait un fier courage pour envisager en face cette terrible situation. Enfin, reprit le matre d'quipage, notre position est franche, au moins! nous savons quoi nous en tenir! Mais allons au plus press; la temprature est glaciale; il faut construire une maison de neige. --Oui, rpondit le docteur, avec l'aide de Bell, ce sera facile; puis nous irons chercher le traneau, nous ramnerons l'Amricain, et nous tiendrons conseil avec Hatteras. --Pauvre capitaine! fit Johnson, qui trouvait moyen de s'oublier lui-mme, il doit bien souffrir! Le docteur et le matre d'quipage revinrent vers leurs compagnons. Hatteras tait debout, immobile, les bras croiss suivant son habitude, muet et regardant l'avenir dans l'espace. Sa figure avait repris sa fermet habituelle. A quoi pensait cet homme extraordinaire? Se proccupait-il de sa situation dsespre ou de ses projets anantis? Songeait-il enfin revenir en arrire puisque les hommes, les lments, tout conspirait contre sa tentative? Personne n'et pu connatre sa pense. Elle ne se trahissait pas au-dehors. Son fidle Duk demeurait prs de lui, bravant ses cts une temprature tombe trente-deux degrs au-dessous de zro (-36 centigrades). Bell, tendu sur la glace, ne faisait aucun mouvement; il semblait inanim; son insensibilit pouvait lui coter la vie; il risquait de se faire geler tout d'un bloc. Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvint non sans peine le tirer de sa torpeur. Allons, Bell, du courage! lui dit-il; ne te laisse pas abattre; relve-toi; nous avons causer ensemble de la situation, et il nous faut un abri! As-tu donc oubli comment se fait une maison de neige? Viens m'aider, Bell! Voil un iceberg qui ne demande qu' se laisser creuser! Travaillons! Cela nous redonnera ce qui ne doit pas manquer ici, du courage et du coeur! Bell, un peu remis ces paroles, se laissa diriger par le vieux marin. Pendant ce temps, reprit celui-ci, monsieur Clawbonny prendra la peine d'aller jusqu'au traneau et le ramnera avec les chiens. --Je suis prt partir, rpondit le docteur; dans une heure, je serai de retour. --L'accompagnez-vous, capitaine? ajouta Johnson en se dirigeant vers Hatteras. Celui-ci, quoique plong dans ses rflexions, avait entendu la proposition du matre d'quipage, car il lui rpondit d'une voix douce: Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin.... Il faut qu'avant la fin de la journe une rsolution soit prise, et j'ai besoin d'tre seul pour rflchir. Allez. Faites ce que vous jugerez convenable pour le prsent. Je songe l'avenir. Johnson revint vers le docteur. C'est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oubli toute colre; jamais sa voix ne m'a paru si affable. --Bien! rpondit le docteur; il a repris son sang-froid. Croyez-moi, Johnson, cet homme-l est capable de nous sauver! Ces paroles dites, le docteur s'encapuchonna de son mieux, et, le bton ferr la main, il reprit le chemin du traneau, au milieu de cette brume que la lune rendait presque lumineuse. Johnson et Bell se mirent immdiatement l'ouvrage; le vieux marin excitait par ses paroles le charpentier, qui travaillait en silence; il n'y avait pas btir, mais creuser seulement un grand bloc; la glace, trs dure, rendait pnible l'emploi du couteau; mais, en revanche, cette duret assurait la solidit de la demeure; bientt Johnson et Bell purent travailler couvert dans leur cavit, rejetant au-dehors ce qu'ils enlevaient la masse compacte. Hatteras marchait de temps en temps, et s'arrtait court; videmment, il ne voulait pas aller jusqu' l'emplacement de son malheureux brick. Ainsi qu'il l'avait promis, le docteur fut bientt de retour; il ramenait Altamont tendu sur le traneau et envelopp des plis de la tente; les chiens gronlandais, maigris, puiss, affams, tiraient peine, et rongeaient leurs courroies; il tait temps que toute cette troupe, btes et gens, prt nourriture et repos. Pendant que la maison se creusait plus profondment, le docteur, en furetant de ct et d'autre, eut le bonheur de trouver un petit pole que l'explosion avait peu prs respect et dont le tuyau dform put tre redress facilement; le docteur l'apporta d'un air triomphant. Au bout de trois heures, la maison de glace tait logeable; on y installa le pole; on le bourra avec les clats de bois; il ronfla bientt, et rpandit une bienfaisante chaleur. L'Amricain fut introduit dans la demeure et couch au fond sur les couvertures; les quatre Anglais prirent place au feu. Les dernires provisions du traneau, un peu de biscuit et du th brlant, vinrent les rconforter tant bien que mal. Hatteras ne parlait pas, chacun respecta son silence. Quand ce repas fut termin, le docteur fit signe Johnson de le suivre au-dehors. Maintenant, lui dit-il, nous allons faire l'inventaire de ce qui nous reste. Il faut que nous connaissions exactement l'tat de nos richesses; elles sont rpandues a et l; il s'agit de les rassembler; la neige peut tomber d'un moment l'autre, et il nous serait impossible de retrouver ensuite la moindre pave du navire. --Ne perdons pas de temps alors, rpondit Johnson; vivres et bois, voil ce qui a pour nous une importance immdiate. --Eh bien, cherchons chacun de notre ct, rpondit le docteur, de manire parcourir tout le rayon de l'explosion; commenons par le centre, puis nous gagnerons la circonfrence. Les deux compagnons se rendirent immdiatement au lit de glace qu'avait occup le _Forward_; chacun examina avec soin, la lumire douteuse de la lune, les dbris du navire. Ce fut une vritable chasse. Le docteur y apporta la passion, pour ne pas dire le plaisir d'un chasseur, et le coeur lui battait fort quand il dcouvrait quelque caisse peu prs intacte; mais la plupart taient vides, et leurs dbris jonchaient le champ de glace. La violence de l'explosion avait t considrable. Un grand nombre d'objets n'taient plus que cendre et poussire. Les grosses pices de la machine gisaient et l, tordues ou brises; les branches rompues de l'hlice, lances vingt toises du navire, pntraient profondment dans la neige durcie; les cylindres fausss avaient t arrachs de leurs tourillons; la chemine, fendue sur toute sa longueur et laquelle pendaient encore des bouts de chanes, apparaissait demi crase sous un norme glaon; les clous, les crochets, les capes de mouton, les ferrures du gouvernail, les feuilles du doublage, tout le mtal du brick s'tait parpill au loin comme une vritable mitraille. Mais ce fer, qui et fait la fortune d'une tribu d'Esquimaux, n'avait aucune utilit dans la circonstance actuelle; ce qu'il fallait rechercher, avant tout, c'taient les vivres, et le docteur faisait peu de trouvailles en ce genre. Cela va mal, se disait-il; il est vident que la cambuse, situe prs de la soute aux poudres, a d tre entirement anantie par l'explosion; ce qui n'a pas brl doit tre rduit en miettes. C'est grave, et si Johnson ne fait pas meilleure chasse que moi, je ne vois pas trop ce que nous deviendrons. Cependant, en largissant le cercle de ses recherches, le docteur parvint recueillir quelques restes de pemmican[1], une quinzaine de livres environ, et quatre bouteilles de grs qui, lances au loin sur une neige encore molle, avaient chapp la destruction et renfermaient cinq ou six pintes d'eau-de-vie. [1] Prparation de viande condense. Plus loin, il ramassa deux paquets de graines de chochlearia; cela venait propos pour compenser la perte du lime-juice, si propre combattre le scorbut. Au bout de deux heures, le docteur et Johnson se rejoignirent. Ils se firent part de leurs dcouvertes; elles taient malheureusement peu importantes sous le rapport des vivres: peine quelques pices de viande sale, une cinquantaine de livres de pemmican, trois sacs de biscuit, une petite rserve de chocolat, de l'eau-de-vie et environ deux livres de caf rcolt grain grain sur la glace. Ni couvertures, ni hamacs, ni vtements, ne purent tre retrouvs; videmment l'incendie les avait dvors. En somme, le docteur et le matre d'quipage recueillirent des vivres pour trois semaines au plus du strict ncessaire; c'tait peu pour refaire des gens puiss. Ainsi, par suite de circonstances dsastreuses, aprs avoir manqu de charbon, Hatteras se voyait la veille de manquer d'aliments. Quant au combustible fourni par les paves du navire, les morceaux de ses mts et de sa carne, il pouvait durer trois semaines environ; mais encore le docteur, avant de l'employer au chauffage de la maison de glace, voulut savoir de Johnson si, de ces dbris informes, on ne saurait pas reconstruire un petit navire, ou tout au moins une chaloupe. Non, monsieur Clawbonny, lui rpondit le matre d'quipage, il n'y faut pas songer; il n'y a pas une pice de bois intacte dont on puisse tirer parti; tout cela n'est bon qu' nous chauffer pendant quelques jours, et aprs.... --Aprs? dit le docteur. --A la grce de Dieu! rpondit le brave marin. Cet inventaire termin, le docteur et Johnson revinrent chercher le traneau; ils y attelrent, bon gr, mal gr, les pauvres chiens fatigus, retournrent sur le thtre de l'explosion, chargrent ces restes de la cargaison si rares, mais si prcieux, et les rapportrent auprs de la maison de glace; puis, demi gels, ils prirent place auprs de leurs compagnons d'infortune. CHAPITRE II LES PREMIRES PAROLES D'ALTAMONT Vers les huit heures du soir, le ciel se dgagea pendant quelques instants de ses brumes neigeuses; les constellations brillrent d'un vif clat dans une atmosphre plus refroidie. Hatteras profita de ce changement pour aller prendre la hauteur de quelques toiles. Il sortit sans mot dire, en emportant ses instruments. Il voulait relever la position et savoir si l'ice-field n'avait pas encore driv. Au bout d'une demi-heure, il rentra, se coucha dans un angle de la maison, et resta plong dans une immobilit profonde qui ne devait pas tre celle du sommeil. Le lendemain, la neige se reprit tomber avec une grande abondance; le docteur dut se fliciter d'avoir entrepris ses recherches ds la veille, car un vaste rideau blanc recouvrit bientt le champ de glace, et toute trace de l'explosion disparut sous un linceul de trois pieds d'paisseur. Pendant cette journe, il ne fut pas possible de mettre le pied dehors; heureusement, l'habitation tait confortable, ou tout au moins paraissait telle ces voyageurs harasss. Le petit pole allait bien, si ce n'est par de violentes rafales qui repoussaient parfois la fume l'intrieur; sa chaleur procurait en outre des boissons brlantes de th ou de caf, dont l'influence est si merveilleuse par ces basses tempratures. Les naufrags, car on peut vritablement leur donner ce nom, prouvaient un bien-tre auquel ils n'taient plus accoutums depuis longtemps; aussi ne songeaient-ils qu' ce prsent, cette bienfaisante chaleur, ce repos momentan, oubliant et dfiant presque l'avenir, qui les menaait d'une mort si prochaine. L'Amricain souffrait moins et revenait peu peu la vie; il ouvrait les yeux, mais il ne parlait pas encore; ses lvres portaient les traces du scorbut et ne pouvaient formuler un son; cependant, il entendait, et fut mis au courant de la situation. Il remua la tte en signe de remerciement; il se voyait sauv de son ensevelissement sous la neige, et le docteur eut la sagesse de ne pas lui apprendre de quel court espace de temps sa mort tait retarde, car enfin, dans quinze jours, dans trois semaines au plus, les vivres manqueraient absolument. Vers midi, Hatteras sortit de son immobilit; il se rapprocha du docteur, de Johnson et de Bell. Mes amis, leur dit-il, nous allons prendre ensemble une rsolution dfinitive sur ce qui nous reste faire. Auparavant, je prierai Johnson de me dire dans quelles circonstances cet acte de trahison qui nous perd a t accompli. --A quoi bon le savoir? rpondit le docteur; le fait est certain, il n'y faut plus penser. --J'y pense, au contraire, rpondit Hatteras. Mais, aprs le rcit de Johnson, je n'y penserai plus. --Voici donc ce qui est arriv, rpondit le matre d'quipage. J'ai tout fait pour empcher ce crime.... --J'en suis sr, Johnson, et j'ajouterai que les meneurs avaient depuis longtemps l'ide d'en arriver l. --C'est mon opinion, dit le docteur. --C'est aussi la mienne, reprit Johnson; car presque aussitt aprs votre dpart, capitaine, ds le lendemain, Shandon, aigri contre vous, Shandon, devenu mauvais, et, d'ailleurs, soutenu par les autres, prit le commandement du navire; je voulus rsister, mais en vain. Depuis lors, chacun fit peu prs sa guise; Shandon laissait agir; il voulait montrer l'quipage que le temps des fatigues et des privations tait pass. Aussi, plus d'conomie d'aucune sorte; on fit grand feu dans le pole; on brlait mme le brick. Les provisions furent mises la discrtion des hommes, les liqueurs aussi, et, pour des gens privs depuis longtemps de boissons spiritueuses, je vous laisse penser quel abus ils en firent! Ce fut ainsi depuis le 7 jusqu'au 15 janvier. --Ainsi, dit Hatteras d'une voix grave, ce fut Shandon qui poussa l'quipage la rvolte? --Oui, capitaine. --Qu'il ne soit plus jamais question de lui. Continuez, Johnson. --Ce fut vers le 24 ou le 25 janvier que l'on forma le projet d'abandonner le navire. On rsolut de gagner la cte occidentale de la mer de Baffin; de l, avec la chaloupe, on devait courir la recherche des baleiniers, ou mme atteindre les tablissements gronlandais de la cte orientale. Les provisions taient abondantes; les malades, excits par l'esprance du retour, allaient mieux. On commena donc les prparatifs du dpart; un traneau fut construit, propre transporter les vivres, le combustible et la chaloupe; les hommes devaient s'y atteler. Cela prit jusqu'au 15 fvrier. J'esprais toujours vous voir arriver, capitaine, et cependant je craignais votre prsence; vous n'auriez rien obtenu de l'quipage, qui vous et plutt massacr que de rester bord. C'tait comme une folie de libert. Je pris tous mes compagnons les uns aprs les autres; je leur parlai, je les exhortai, je leur fis comprendre les dangers d'une pareille expdition, en mme temps que cette lchet de vous abandonner! Je ne pus rien obtenir, mme des meilleurs! Le dpart fut fix au 22 fvrier. Shandon tait impatient. On entassa sur le traneau et dans la chaloupe tout ce qu'ils purent contenir de provisions et de liqueurs; on fit un chargement considrable de bois; dj la muraille de tribord tait dmolie jusqu' sa ligne de flottaison. Enfin, le dernier jour fut un jour d'orgie; on pilla, on saccagea, et ce fut au milieu de leur ivresse que Pen et deux ou trois autres mirent le feu au navire. Je me battis contre eux, je luttai; on me renversa, on me frappa; puis ces misrables, Shandon en tte, prirent par l'est et disparurent mes regards! Je restai seul; que pouvais-je faire contre cet incendie qui gagnait le navire tout entier? Le trou feu tait obstru par la glace; je n'avais pas une goutte d'eau. Le _Forward_, pendant deux jours, se tordit dans les flammes, et vous savez le reste. Ce rcit termin, un assez long silence rgna dans la maison de glace; ce sombre tableau de l'incendie du navire, la perte de ce brick si prcieux, se prsentrent plus vivement l'esprit des naufrags; ils se sentirent en prsence de l'impossible; et l'impossible, c'tait le retour en Angleterre. Ils n'osaient se regarder, de crainte de surprendre sur la figure de l'un d'eux les traces d'un dsespoir absolu. On entendait seulement la respiration presse de l'Amricain. Enfin, Hatteras prit la parole. Johnson, dit-il, je vous remercie; vous avez tout fait pour sauver mon navire; mais, seul, vous ne pouviez rsister. Encore une fois, je vous remercie, et ne parlons plus de cette catastrophe. Runissons nos efforts pour le salut commun. Nous sommes ici quatre compagnons, quatre amis, et la vie de l'un vaut la vie de l'autre. Que chacun donne donc son opinion sur ce qu'il convient de faire. --Interrogez-nous, Hatteras, rpondit le docteur; nous vous sommes tout dvous, nos paroles viendront du coeur. Et d'abord, avez-vous une ide? --Moi seul, je ne saurais en avoir, dit Hatteras avec tristesse. Mon opinion pourrait paratre intresse. Je veux donc connatre avant tout votre avis. --Capitaine, dit Johnson, avant de nous prononcer dans des circonstances si graves, j'aurai une importante question vous faire. --Parlez, Johnson. --Vous tes all hier relever notre position; eh bien, le champ de glace a-t-il encore driv, ou se trouve-t-il la mme place? --Il n'a pas boug, rpondit Hatteras. J'ai trouv, comme avant notre dpart, quatre-vingts degrs quinze minutes pour la latitude, et quatre-vingt-dix-sept degrs trente-cinq minutes pour la longitude. --Et, dit Johnson, quelle distance sommes-nous de la mer la plus rapproche dans l'ouest? --A six cents milles environ[1], rpondit Hatteras. [1] Deux cent quarante-sept lieues environ. --Et cette mer, c'est...? --Le dtroit de Smith. --Celui-l mme que nous n'avons pu franchir au mois d'avril dernier? --Celui-l mme. --Bien, capitaine, notre situation est connue maintenant, et nous pouvons prendre une rsolution en connaissance de cause. --Parlez donc, dit Hatteras, qui laissa sa tte retomber sur ses deux mains. Il pouvait couter ainsi ses compagnons sans les regarder. Voyons, Bell, dit le docteur, quel est, suivant vous, le meilleur parti suivre? --Il n'est pas ncessaire de rflchir longtemps, rpondit le charpentier: il faut revenir, sans perdre ni un jour, ni une heure, soit au sud, soit l'ouest, et gagner la cte la plus prochaine... quand nous devrions employer deux mois au voyage! --Nous n'avons que pour trois semaines de vivres, rpondit Hatteras sans relever la tte. --Eh bien, reprit Johnson, c'est en trois semaines qu'il faut faire ce trajet, puisque l est notre seule chance de salut; dussions-nous, en approchant de la cte, ramper sur nos genoux, il faut partir et arriver en vingt-cinq jours. --Cette partie du continent boral n'est pas connue, rpondit Hatteras. Nous pouvons rencontrer des obstacles, des montagnes, des glaciers qui barreront compltement notre route. --Je ne vois pas l, rpondit le docteur, une raison suffisante pour ne pas tenter le voyage; nous souffrirons, et beaucoup, c'est vident; nous devrons restreindre notre nourriture au strict ncessaire, moins que les hasards de la chasse... --Il ne reste plus qu'une demi-livre de poudre, rpondit Hatteras. --Voyons, Hatteras, reprit le docteur, je connais toute la valeur de vos objections, et je ne me berce pas d'un vain espoir. Mais je crois lire dans votre pense; avez-vous un projet praticable? --Non, rpondit le capitaine, aprs quelques instants d'hsitation. --Vous ne doutez pas de notre courage, reprit le docteur; nous sommes gens vous suivre jusqu'au bout, vous le savez; mais ne faut-il pas en ce moment abandonner toute esprance de nous lever au ple? La trahison a bris vos plans; vous avez pu lutter contre les obstacles de la nature et les renverser, non contre la perfidie et la faiblesse des hommes; vous avez fait tout ce qu'il tait humainement possible de faire, et vous auriez russi, j'en suis certain; mais dans la situation actuelle, n'tes-vous pas forc de remettre vos projets, et mme, pour les reprendre un jour, ne chercherez-vous pas regagner l'Angleterre? --Eh bien, capitaine! demanda Johnson Hatteras, qui resta longtemps sans rpondre. Enfin, le capitaine releva la tte et dit d'une voix contrainte: Vous croyez-vous donc assurs d'atteindre la cte du dtroit, fatigus comme vous l'tes, et presque sans nourriture? --Non, rpondit le docteur, mais coup sr la cte ne viendra pas nous; il faut l'aller chercher. Peut-tre trouverons-nous plus au sud des tribus d'Esquimaux avec lesquelles nous pourrons entrer facilement en relation. --D'ailleurs, reprit Johnson, ne peut-on rencontrer dans le dtroit quelque btiment forc d'hiverner? --Et au besoin, rpondit le docteur, puisque le dtroit est pris, ne pouvons-nous en le traversant atteindre la cte occidentale du Gronland, et de l, soit de la terre Prudho, soit du cap York, gagner quelque tablissement danois? Enfin, Hatteras, rien de tout cela ne se trouve sur ce champ de glace! La route de l'Angleterre est l-bas, au sud, et non ici, au nord! --Oui, dit Bell, M. Clawbonny a raison, il faut partir, et partir sans retard. Jusqu'ici, nous avons trop oubli notre pays et ceux qui nous sont chers! --C'est votre avis, Johnson! demanda encore une fois Hatteras. --Oui, capitaine. --Et le vtre, docteur? --Oui, Hatteras. Hatteras restait encore silencieux; sa figure, malgr lui, reproduisait toutes ses agitations intrieures. Avec la dcision qu'il allait prendre se jouait le sort de sa vie entire; s'il revenait sur ses pas, c'en tait fait jamais de ses hardis desseins; il ne fallait plus esprer renouveler une quatrime tentative de ce genre. Le docteur, voyant que le capitaine se taisait, reprit la parole: J'ajouterai, Hatteras, dit-il, que nous ne devons pas perdre un instant; il faut charger le traneau de toutes nos provisions, et emporter le plus de bois possible. Une route de six cents milles dans ces conditions est longue, j'en conviens, mais non infranchissable; nous pouvons, ou plutt, nous devrons faire vingt milles[1] par jour, ce qui en un mois nous permettra d'atteindre la cte, c'est--dire vers le 25 mars... [1] Environ huit lieues. --Mais, dit Hatteras, ne peut-on attendre quelques jours? --Qu'esprez-vous? rpondit Johnson. --Que sais-je? Qui peut prvoir l'avenir? Quelques jours encore! C'est d'ailleurs peine de quoi rparer vos forces puises! Vous n'aurez pas fourni deux tapes, que vous tomberez de fatigue, sans une maison de neige pour vous abriter! --Mais une mort horrible nous attend ici! s'cria Bell. --Mes amis, reprit Hatteras d'une voix presque suppliante, vous vous dsesprez avant l'heure! Je vous proposerais de chercher au nord la route du salut, que vous refuseriez de me suivre! Et pourtant, n'existe-t-il pas prs du ple des tribus d'Esquimaux comme au dtroit de Smith? Cette mer libre, dont l'existence est pourtant certaine, doit baigner des continents. La nature est logique en tout ce qu'elle fait. Eh bien, on doit croire que la vgtation reprend son empire l o cessent les grands froids. N'est-ce pas une terre promise qui nous attend au nord, et que vous voulez fuir sans retour? Hatteras s'animait en parlant; son esprit surexcit voquait les tableaux enchanteurs de ces contres d'une existence si problmatique. Encore un jour, rptait-il, encore une heure! Le docteur Clawbonny, avec son caractre aventureux et son ardente imagination, se sentait mouvoir peu peu; il allait cder; mais Johnson, plus sage et plus froid, le rappela la raison et au devoir. Allons. Bell, dit-il, au traneau! --Allons! rpondit Bell. Les deux marins se dirigrent vers l'ouverture de la maison de neige. Oh! Johnson! vous! vous! s'cria Hatteras. Eh bien! partez, je resterai! je resterai! --Capitaine! fit Johnson, s'arrtant malgr lui. --Je resterai, vous dis-je! Partez! abandonnez-moi comme les autres! Partez... Viens, Duk, nous resterons tous les deux! Le brave chien se rangea prs de son matre en aboyant. Johnson regarda le docteur. Celui-ci ne savait que faire; le meilleur parti tait de calmer Hatteras et de sacrifier un jour ses ides. Le docteur allait s'y rsoudre, quand il se sentit toucher le bras. Il se retourna. L'Amricain venait de quitter ses couvertures; il rampa sur le sol; il se redressa enfin sur ses genoux, et de ses lvres malades il fit entendre des sons inarticuls. Le docteur, tonn, presque effray, le regardait en silence. Hatteras, lui, s'approcha de l'Amricain et l'examina attentivement. Il essayait de surprendre des paroles que le malheureux ne pouvait prononcer. Enfin, aprs cinq minutes d'efforts, celui-ci fit entendre ce mot: _Porpoise_. --Le _Porpoise_! s'cria le capitaine. L'Amricain fit un signe affirmatif. Dans ces mers? demanda Hatteras, le coeur palpitant. Mme signe du malade. Au nord? --Oui! fit l'infortun. --Et vous savez sa position? --Oui! --Exacte? --Oui! dit encore Altamont. Il se fit un moment de silence. Les spectateurs de cette scne imprvue taient palpitants. coutez bien, dit enfin Hatteras au malade; il nous faut connatre la situation de ce navire! Je vais compter les degrs voix haute, vous m'arrterez par un signe. L'Amricain remua la tte en signe d'acquiescement. Voyons, dit Hatteras, il s'agit des degrs de longitude.--Cent cinq? Non.--Cent six? Cent sept? Cent huit?--C'est bien l'ouest? --Oui, fit l'Amricain. --Continuons.--Cent neuf? Cent dix? Cent douze? Cent quatorze? Cent seize? Cent dix-huit? Cent dix-neuf? Cent vingt...? --Oui, rpondit Altamont. --Cent vingt degrs de longitude? fit Hatteras. Et combien de minutes? --Je compte... Hatteras commena au numro un. Au nombre quinze, Altamont lui fit signe de s'arrter. Bon! dit Hatteras.--Passons la latitude. Vous m'entendez?--Quatre-vingts? Quatre-vingt-un? Quatre-vingt-deux? Quatre-vingt-trois? L'Amricain l'arrta du geste. Bien!--Et les minutes? Cinq? Dix? Quinze? Vingt? Vingt-cinq? Trente? Trente-cinq? Nouveau signe d'Altamont, qui sourit faiblement. Ainsi, reprit Hatteras d'une voix grave, le _Porpoise_ se trouve par cent vingt degrs et quinze minutes de longitude, et quatre-vingt-trois degrs et trente-cinq minutes de latitude? --Oui! fit une dernire fois l'Amricain en retombant sans mouvement dans les bras du docteur? Cet effort l'avait bris. Mes amis, s'cria Hatteras, vous voyez bien que le salut est au nord, toujours au nord! Nous serons sauvs! Mais, aprs ces premires paroles de joie, Hatteras parut subitement frapp d'une ide terrible. Sa figure s'altra, et il se sentit mordre au coeur par le serpent de la jalousie. Un autre, un Amricain, l'avait dpass de trois degrs sur la route du ple! Pourquoi? Dans quel but? CHAPITRE III DIX-SEPT JOURS DE MARCHE Cet incident nouveau, ces premires paroles prononces par Altamont, avaient compltement chang la situation des naufrags; auparavant, ils se trouvaient hors de tout secours possible, sans espoir srieux de gagner la mer de Baffin, menacs de manquer de vivres pendant une route trop longue pour leurs corps fatigus, et maintenant, moins de quatre cents milles[1] de leur maison de neige, un navire existait qui leur offrait de vastes ressources, et peut-tre les moyens de continuer leur audacieuse marche vers le ple. Hatteras, le docteur, Johnson, Bell se reprirent esprer, aprs avoir t si prs du dsespoir; ce fut de la joie, presque du dlire. [1] Cent soixante lieues. Mais les renseignements d'Altamont taient encore incomplets, et aprs quelques minutes de repos, le docteur reprit avec lui cette prcieuse conversation; il lui prsenta ses questions sous une forme qui ne demandait pour toute rponse qu'un simple signe de tte, ou un mouvement des yeux. Bientt il sut que le _Porpoise_ tait un trois-mts amricain, de New York, naufrag au milieu des glaces, avec des vivres et des combustibles en grande quantit; quoique couch sur le flanc, il devait avoir rsist, et il serait possible de sauver sa cargaison. Altamont et son quipage l'avaient abandonn depuis deux mois, emmenant la chaloupe sur un traneau; ils voulaient gagner le dtroit de Smith, atteindre quelque baleinier, et se faire rapatrier en Amrique; mais peu peu les fatigues, les maladies frapprent ces infortuns, et ils tombrent un un sur la route. Enfin, le capitaine et deux matelots restrent seuls d'un quipage de trente hommes, et si lui, Altamont, survivait, c'tait vritablement par un miracle de la Providence. Hatteras voulut savoir de l'Amricain pourquoi le _Porpoise_ se trouvait engag sous une latitude aussi leve. Altamont fit comprendre qu'il avait t entran par les glaces sans pouvoir leur rsister. Hatteras, anxieux, l'interrogea sur le but de son voyage. Altamont prtendit avoir tent de franchir le passage du nord-ouest. Hatteras n'insista pas davantage, et ne posa plus aucune question de ce genre. Le docteur prit alors la parole: Maintenant, dit-il, tous nos efforts doivent tendre retrouver le _Porpoise_; au lieu de nous aventurer vers la mer de Baffin, nous pouvons gagner par une route moins longue d'un tiers un navire qui nous offrira toutes les ressources ncessaires un hivernage. --Il n'y a pas d'autre parti prendre, rpondit Bell. --J'ajouterai, dit le matre d'quipage, que nous ne devons pas perdre un instant; il faut calculer la dure de notre voyage sur la dure de nos provisions, contrairement ce qui se fait gnralement, et nous mettre en route au plus tt. --Vous avez raison, Johnson, rpondit le docteur; en partant demain, mardi 26 fvrier, nous devons arriver le 15 mars au _Porpoise_, sous peine de mourir de faim. Qu'en pensez-vous, Hatteras? --Faisons nos prparatifs immdiatement, dit le capitaine, et partons. Peut-tre la route sera-t-elle plus longue que nous ne le supposons. --Pourquoi cela? rpliqua le docteur. Cet homme parat tre certain de la situation de son navire. --Mais, rpondit Hatteras, si le _Porpoise_ a driv sur son champ de glace, comme a fait le _Forward_? --En effet, dit le docteur, cela a pu arriver! Johnson et Bell ne rpliqurent rien la possibilit d'une drive, dont eux-mmes ils avaient t victimes. Mais Altamont, attentif cette conversation, fit comprendre au docteur qu'il voulait parler. Celui-ci se rendit au dsir de l'Amricain, et aprs un grand quart d'heure de circonlocutions et d'hsitations, il acquit cette certitude que le _Porpoise_, chou prs d'une cte, ne pouvait pas avoir quitt son lit de rochers. Cette nouvelle rendit la tranquillit aux quatre Anglais; cependant elle leur enlevait tout espoir de revenir en Europe, moins que Bell ne parvnt construire un petit navire avec les morceaux du _Porpoise_. Quoi qu'il en soit, le plus press tait de se rendre sur le lieu mme du naufrage. Le docteur fit encore une dernire question l'Amricain: celui-ci avait-il rencontr la mer libre sous cette latitude de quatre-vingt-trois degrs? Non, rpondit Altamont. La conversation en resta l. Aussitt les prparatifs de dpart furent commencs; Bell et Johnson s'occuprent d'abord du traneau; il avait besoin d'une rparation complte; le bois ne manquant pas, ses montants furent tablis d'une faon plus solide; on profitait de l'exprience acquise pendant l'excursion au sud; on savait le ct faible de ce mode de transport, et comme il fallait compter sur des neiges abondantes et paisses, les chssis de glissage furent rehausss. A l'intrieur, Bell disposa une sorte de couchette recouverte par la toile de la tente et destine l'Amricain; les provisions, malheureusement peu considrables, ne devaient pas accrotre beaucoup le poids du traneau; mais en revanche, on complta la charge avec tout le bois que l'on put emporter. Le docteur, en arrangeant les provisions, les inventoria avec la plus scrupuleuse exactitude; de ses calculs il rsulta que chaque voyageur devait se rduire trois quarts de ration pour un voyage de trois semaines. On rserva ration entire aux quatre chiens d'attelage. Si Duk tirait avec eux, il aurait droit sa ration complte. Ces prparatifs furent interrompus par le besoin de sommeil et de repos qui se fit imprieusement sentir ds sept heures du soir; mais, avant de se coucher, les naufrags se runirent autour du pole, dans lequel on n'pargna pas le combustible; les pauvres gens se donnaient un luxe de chaleur auquel ils n'taient plus habitus depuis longtemps; du pemmican, quelques biscuits et plusieurs tasses de caf ne tardrent pas les mettre en belle humeur, de compte demi avec l'esprance qui leur revenait si vite et de si loin. A sept heures du matin, les travaux furent repris, et se trouvrent entirement termins vers les trois heures du soir. L'obscurit se taisait dj; le soleil avait reparu au-dessus de l'horizon depuis le 31 janvier, mais il ne donnait encore qu'une lumire faible et courte; heureusement, la lune devait se lever six heures et demie, et, par ce ciel pur, ses rayons suffiraient clairer la route. La temprature, qui s'abaissait sensiblement depuis quelques jours, atteignit enfin trente-trois degrs au-dessous de zro (--37 centigrades). Le moment du dpart arriva. Altamont accueillit avec joie l'ide de se mettre en route, bien que les cahots dussent accrotre ses souffrances; il avait fait comprendre au docteur que celui-ci trouverait bord du _Porpoise_ les antiscorbutiques si ncessaires sa gurison. On le transporta donc sur le traneau; il y fut install aussi commodment que possible; les chiens, y compris Duk, furent attels; les voyageurs jetrent alors un dernier regard sur ce lit de glace, o fut le _Forward_. Les traits d'Hatteras parurent empreints un instant d'une violente pense de colre, mais il redevint matre de lui-mme, et la petite troupe, par un temps trs sec, s'enfona dans la brume du nord-nord-ouest. Chacun reprit sa place accoutume, Bell en tte, indiquant la route, le docteur et le matre d'quipage aux cts du traneau, veillant et poussant au besoin, Hatteras l'arrire, rectifiant la route et maintenant l'quipage dans la ligne de Bell. La marche fut assez rapide; par cette temprature trs basse, la glace offrait une duret et un poli favorables au glissage; les cinq chiens enlevaient facilement cette charge, qui ne dpassait pas neuf cents livres. Cependant hommes et btes s'essoufflaient rapidement et durent s'arrter souvent pour reprendre haleine. Vers les sept heures du soir, la lune dgagea son disque rougetre des brumes de l'horizon. Ses calmes rayons se firent jour travers l'atmosphre et jetrent quelque clat que les glaces rflchirent avec puret; l'ice-field prsentait vers le nord-ouest une immense plaine blanche d'une horizontalit parfaite. Pas un pack, pas un hummock. Cette partie de la mer semblait s'tre glace tranquillement comme un lac paisible. C'tait un immense dsert, plat et monotone. Telle est l'impression que ce spectacle fit natre dans l'esprit du docteur, et il la communiqua son compagnon. Vous avez raison, monsieur Clawbonny, rpondit Johnson; c'est un dsert, mais nous n'avons pas la crainte d'y mourir de soif! --Avantage vident, reprit le docteur; cependant cette immensit me prouve une chose: c'est que nous devons tre fort loigns de toute terre; en gnral, l'approche des ctes est signale par une multitude de montagnes de glaces, et pas un iceberg n'est visible autour de nous. --L'horizon est fort restreint par la brume, rpondit Johnson. --Sans doute, mais depuis notre dpart nous avons foul un champ plat qui menace de ne pas finir. --Savez-vous, monsieur Clawbonny, que c'est une dangereuse promenade que la ntre? On s'y habitue, on n'y pense pas, mais enfin, cette surface glace sur laquelle nous marchons ainsi recouvre des gouffres sans fond! --Vous avez raison, mon ami, mais nous n'avons pas craindre d'tre engloutis; la rsistance de cette blanche corce par ces froids de trente-trois degrs est considrable! Remarquez qu'elle tend de plus en plus s'accrotre, car, sous ces latitudes, la neige tombe neuf jours sur dix, mme en avril, mme en mai, mme en juin, et j'estime que sa plus forte paisseur ne doit pas tre loigne de mesurer trente ou quarante pieds. --Cela est rassurant, rpondit Johnson. --En effet, nous ne sommes pas comme ces patineurs de la Serpentine-river[1] qui craignent chaque instant de sentir le sol fragile manquer sous leurs pas: nous n'avons pas un pareil danger redouter. [1] Rivire de Hyde-Park, Londres. --Connat-on la force de rsistance de la glace? demanda le vieux marin, toujours avide de s'instruire dans la compagnie du docteur. --Parfaitement, rpondit ce dernier; qu'ignore-t-on maintenant de ce qui peut se mesurer dans le monde, sauf l'ambition humaine! N'est-ce pas elle, en effet, qui nous prcipite vers ce ple boral que l'homme veut enfin connatre? Mais, pour en revenir votre question, voici ce que je puis vous rpondre. A l'paisseur de deux pouces, la glace supporte un homme; l'paisseur de trois pouces et demi, un cheval et son cavalier; cinq pouces, une pice de huit; huit pouces, de l'artillerie de campagne tout attele, et enfin, dix pouces, une arme, une foule innombrable! O nous marchons en ce moment, on btirait la douane de Liverpool ou le palais du parlement de Londres. --On a de la peine concevoir une pareille rsistance, dit Johnson; mais tout l'heure, monsieur Clawbonny, vous parliez de la neige qui tombe neuf jours sur dix en moyenne dans ces contres; c'est un fait vident; aussi je ne le conteste pas; mais d'o vient toute cette neige, car, les mers tant prises, je ne vois pas trop comment elles peuvent donner naissance cette immense quantit de vapeur qui forme les nuages. --Votre observation est juste, Johnson: aussi, suivant moi, la plus grande partie de la neige ou de la pluie que nous recevons dans ces rgions polaires est faite de l'eau des mers des zones tempres; il y a tel flocon qui, simple goutte d'eau d'un fleuve de l'Europe, s'est lev dans l'air sous forme de vapeur, s'est form en nuage, et est enfin venu se condenser jusqu'ici: il n'est donc pas impossible qu'en la buvant, cette neige, nous nous dsaltrions aux fleuves mmes de notre pays. --C'est toujours cela, rpondit le matre d'quipage. En ce moment, la voix d'Hatteras, rectifiant les erreurs de la route, se fit entendre et interrompit la conversation. La brume s'paisissait et rendait la ligne droite difficile garder. Enfin la petite troupe s'arrta vers les huit heures du soir, aprs avoir franchi quinze milles; le temps se maintenait au sec; la tente fut dresse; on alluma le pole; on soupa, et la nuit se passa paisiblement. Hatteras et ses compagnons taient rellement favoriss par le temps. Leur voyage se fit sans difficults pendant les jours suivants, quoique le froid devnt extrmement violent et que le mercure demeurt gel dans le thermomtre. Si le vent s'en ft ml, pas un des voyageurs n'et pu supporter une semblable temprature. Le docteur constata dans cette occasion la justesse des observations de Parry, pendant son excursion l'le Melville. Ce clbre marin rapporte qu'un homme convenablement vtu peut se promener impunment l'air libre par les grands froids, pourvu que l'atmosphre soit tranquille; mais, ds que le plus lger vent vient souffler, on prouve la figure une douleur cuisante et un mal de tte d'une violence extrme qui bientt est suivi de mort. Le docteur ne laissait donc pas d'tre inquiet, car un simple coup de vent les et tous glacs jusqu' la moelle des os. Le 5 mars, il fut tmoin d'un phnomne particulier cette latitude: le ciel tant parfaitement serein et brillant d'toiles, une neige paisse vint tomber sans qu'il y et apparence de nuage; les constellations resplendissaient travers les flocons qui s'abattaient sur le champ de glace avec une lgante rgularit. Cette neige dura deux heures environ, et s'arrta sans que le docteur et trouv une explication suffisante de sa chute. Le dernier quartier de la lune s'tait alors vanoui; l'obscurit restait profonde pendant dix-sept heures sur vingt-quatre; les voyageurs durent se lier entre eux au moyen d'une longue corde, afin de ne pas se sparer les uns des autres; la rectitude de la route devenait presque impossible garder. Cependant, ces hommes courageux, quoique soutenus par une volont de fer, commenaient se fatiguer; les haltes devenaient plus frquentes, et pourtant il ne fallait pas perdre une heure, car les provisions diminuaient sensiblement. Hatteras relevait souvent la position l'aide d'observations lunaires et stellaires. En voyant les jours se succder et le but du voyage fuir indfiniment, il se demandait parfois si le _Porpoise_ existait rellement, si cet Amricain n'avait pas le cerveau drang par les souffrances, ou mme si, par haine des Anglais, et se voyant perdu sans ressource, il ne voulait pas les entraner avec lui une mort certaine. Il communiqua ses suppositions au docteur; celui-ci les rejeta absolument, mais il comprit qu'une fcheuse rivalit existait dj entre le capitaine anglais et le capitaine amricain. Ce seront deux hommes difficiles maintenir en bonne relation, se dit-il. Le 14 mars, aprs seize jours de marche, les voyageurs ne se trouvaient encore qu'au quatre-vingt-deuxime degr de latitude; leurs forces taient puises, et ils taient encore cent milles du navire; pour surcrot de souffrances, il fallut rduire les hommes au quart de ration, pour conserver aux chiens leur ration entire. On ne pouvait malheureusement pas compter sur les ressources de la chasse, car il ne restait plus alors que sept charges de poudre et six balles; en vain avait-on tir sur quelques livres blancs et des renards, trs rares d'ailleurs: aucun d'eux ne fut atteint. Cependant, le vendredi 13, le docteur fut assez heureux pour surprendre un phoque tendu sur la glace; il le blessa de plusieurs balles; l'animal, ne pouvant s'chapper par son trou dj ferm, fut bientt pris et assomm: il tait de forte taille; Johnson le dpea adroitement, mais l'extrme maigreur de cet amphibie offrit peu de profit des gens qui ne pouvaient se rsoudre boire son huile, la manire des Esquimaux. Cependant, le docteur essaya courageusement d'absorber cette visqueuse liqueur: malgr sa bonne volont, il ne put y parvenir. Il conserva la peau de l'animal, sans trop savoir pourquoi, par instinct de chasseur, et la chargea sur le traneau. Le lendemain, 16, on aperut quelques icebergs et des monticules de glace l'horizon. tait-ce l'indice d'une cte prochaine, ou seulement un bouleversement de l'ice-field? Il tait difficile de savoir quoi s'en tenir. Arrivs l'un de ces hummocks, les voyageurs en profitrent pour s'y creuser une retraite plus confortable que la tente, l'aide du couteau neige[1], et, aprs trois heures d'un travail opinitre, ils purent s'tendre enfin autour du pole allum. [1] Large coutelas dispos pour tailler les blocs de glace. CHAPITRE IV LA DERNIRE CHARGE DE POUDRE Johnson avait d donner asile dans la maison de glace aux chiens harasss de fatigue: lorsque la neige tombe abondamment, elle peut servir de couverture aux animaux, dont elle conserve la chaleur naturelle. Mais, l'air, par ces froids secs de quarante degrs, les pauvres btes eussent t geles en peu de temps. Johnson, qui faisait un excellent dog driver[1], essaya de nourrir ses chiens avec cette viande noirtre du phoque que les voyageurs ne pouvaient absorber, et, son grand tonnement, l'attelage s'en fit un vritable rgal; le vieux marin, tout joyeux, apprit cette particularit au docteur. [1] Dresseur de chiens. Celui-ci n'en fut aucunement surpris; il savait que dans le nord de l'Amrique les chevaux font du poisson leur principale nourriture, et de ce qui suffisait un cheval herbivore, un chien omnivore pouvait se contenter plus forte raison. Avant de s'endormir, bien que le sommeil devnt une imprieuse ncessit pour des gens qui s'taient trans pendant quinze milles sur les glaces, le docteur voulut entretenir ses compagnons de la situation actuelle, sans en attnuer la gravit. Nous ne sommes encore qu'au quatre-vingt-deuxime parallle, dit-il, et les vivres menacent dj de nous manquer! --C'est une raison pour ne pas perdre un instant, rpondit Hatteras! Il faut marcher! les plus forts traneront les plus faibles. --Trouverons-nous seulement un navire l'endroit indiqu? rpondit Bell, que les fatigues de la route abattaient malgr lui. --Pourquoi en douter? rpondit Johnson; le salut de l'Amricain rpond du ntre. Le docteur, pour plus de sret, voulut encore interroger de nouveau Altamont. Celui-ci parlait assez facilement, quoique d'une voix faible; il confirma tous les dtails prcdemment donns; il rpta que le navire, chou sur des roches de granit, n'avait pu bouger, et qu'il se trouvait par 126 15' de longitude et 83 35' de latitude. Nous ne pouvons douter de cette affirmation, reprit alors le docteur; la difficult n'est pas de trouver le _Porpoise,_ mais d'y arriver. --Que reste-t-il de nourriture? demanda Hatteras. --De quoi vivre pendant trois jours au plus, rpondit le docteur. --Eh bien, il faut arriver en trois jours! dit nergiquement le capitaine. --Il le faut, en effet, reprit le docteur, et si nous russissons, nous ne devrons pas nous plaindre, car nous aurons t favoriss par un temps exceptionnel. La neige nous a laiss quinze jours de rpit, et le traneau a pu glisser facilement sur la glace durcie. Ah! que ne porte-t-il deux cents livres d'aliments! nos braves chiens auraient eu facilement raison de cette charge! Enfin, puisqu'il en est autrement, nous n'y pouvons rien. --Avec un peu de chance et d'adresse, rpondit Johnson, ne pourrait-on pas utiliser les quelques charges de poudre qui restent? Si un ours tombait en notre pouvoir, nous serions approvisionns de nourriture pour le reste du voyage. --Sans doute, rpliqua le docteur, mais ces animaux sont rares et fuyards; et puis, il suffit de songer l'importance du coup de fusil pour que l'oeil se trouble et que la main tremble. --Vous tes pourtant un habile tireur, dit Bell. --Oui, quand le dner de quatre personnes ne dpend pas de mon adresse; cependant, vienne l'occasion, je ferai de mon mieux. En attendant, mes amis, contentons-nous de ce maigre souper de miettes de pemmican, tchons de dormir, et ds le matin nous reprendrons notre route. Quelques instants plus tard, l'excs de la fatigue l'emportant sur toute autre considration, chacun dormait d'un sommeil assez profond. Le samedi, de bonne heure, Johnson rveilla ses compagnons; les chiens furent attels au traneau, et celui-ci reprit sa marche vers le nord. Le ciel tait magnifique, l'atmosphre d'une extrme puret, la temprature trs basse; quand le soleil parut au-dessus de l'horizon, il avait la forme d'une ellipse allonge; son diamtre horizontal, par suite de la rfraction, semblait tre double de son diamtre vertical; il lana son faisceau de rayons clairs, mais froids, sur l'immense plaine glace. Ce retour la lumire, sinon la chaleur, faisait plaisir. Le docteur, son fusil la main, s'carta d'un mille ou deux, bravant le froid et la solitude; avant de s'loigner, il avait mesur exactement ses munitions; il lui restait quatre charges de poudre seulement et trois balles, pas davantage. C'tait peu, quand on considre qu'un animal fort et vivace comme l'ours polaire ne tombe souvent qu'au dixime ou au douzime coup de fusil. Aussi l'ambition du brave docteur n'allait-elle pas jusqu' rechercher un si terrible gibier; quelques livres, deux ou trois renards eussent fait son affaire et produit un surcrot de provisions trs suffisant. Mais pendant cette journe, s'il aperut un de ces animaux, ou il ne put pas l'approcher, ou, tromp par la rfraction, il perdit son coup de fusil. Cette journe lui cota inutilement une charge de poudre et une balle. Ses compagnons, qui avaient tressailli d'espoir la dtonation de son arme, le virent revenir la tte basse. Ils ne dirent rien. Le soir, on se coucha comme d'habitude, aprs avoir mis de ct les deux quarts de ration rservs pour les deux jours suivants. Le lendemain, la route parut tre de plus en plus pnible. On ne marchait pas on se tranait; les chiens avaient dvor jusqu'aux entrailles du phoque, et ils commenaient ronger leurs courroies. Quelques renards passrent au large du traneau, et le docteur, ayant encore perdu un coup de fusil en les poursuivant, n'osa plus risquer sa dernire balle et son avant-dernire charge de poudre. Le soir, on fit halte de meilleure heure; les voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre, et, quoique la route ft claire par une magnifique aurore borale, ils durent s'arrter. Ce dernier repas, pris le dimanche soir, sous la tente glace, fut bien triste. Si le Ciel ne venait pas au secours de ces infortuns, ils taient perdus. Hatteras ne parlait pas, Bell ne pensait plus, Johnson rflchissait sans mot dire, mais le docteur ne se dsesprait pas encore. Johnson et l'ide de creuser quelques trappes pendant la nuit; n'ayant pas d'appt y mettre, il comptait peu sur le succs de son invention, et il avait raison, car le matin, en allant reconnatre ses trappes, il vit bien des traces de renards, mais pas un de ces animaux ne s'tait laiss prendre au pige. Il revenait donc fort dsappoint, quand il aperut un ours de taille colossale qui flairait les manations du traneau moins de cinquante toises. Le vieux marin eut l'ide que la Providence lui adressait cet animal inattendu pour le tuer; sans rveiller ses compagnons, il s'lana sur le fusil du docteur et gagna du ct de l'ours. Arriv bonne distance, il le mit en joue; mais, au moment de presser la dtente, il sentit son bras trembler; ses gros gants de peau le gnaient. Il les ta rapidement et saisit son fusil d'une main plus assure. Soudain, un cri de douleur lui chappa. La peau de ses doigts, brle par le froid du canon, y restait adhrente, tandis que l'arme tombait terre et partait au choc, en lanant sa dernire balle dans l'espace. Au bruit de la dtonation, le docteur accourut; il comprit tout. Il vit l'animal s'enfuir tranquillement; Johnson se dsesprait et ne pensait plus ses souffrances. Je suis une vritable femmelette! s'criait-il, un enfant qui ne sait pas supporter une douleur! Moi! moi! mon ge! Voyons, rentrez, Johnson, lui dit le docteur, vous allez vous faire geler; tenez, vos mains sont dj blanches; venez! venez! --Je suis indigne de vos soins, monsieur Clawbonny! rpondait le matre d'quipage. Laissez-moi! --Mais venez donc, entt! venez donc! il sera bientt trop tard! Et le docteur, entranant le vieux marin sous la tente lui fit mettre les deux mains dans une jatte d'eau que la chaleur du pole avait maintenue liquide, quoique froide; mais peine les mains de Johnson y furent-elles plonges que l'eau se congela immdiatement leur contact. Vous le voyez, dit le docteur, il tait temps de rentrer, sans quoi j'aurais t oblig d'en venir l'amputation. Grce ses soins, tout danger disparut au bout d'une heure, mais non sans peine, et il fallut des frictions ritres pour rappeler la circulation du sang dans les doigts du vieux marin. Le docteur lui recommanda surtout d'loigner ses mains du pole, dont la chaleur et amen de graves accidents. Ce matin-l, on dut se priver de djeuner; du pemmican, de la viande sale, il ne restait rien. Pas une miette de biscuit; peine une demi-livre de caf; il fallut se contenter de cette boisson brlante, et on se remit en marche. Plus de ressources! dit Bell Johnson, avec un indicible accent de dsespoir. --Ayons confiance en Dieu, dit le vieux marin; il est tout-puissant pour nous sauver! --Ah! ce capitaine Hatteras! reprit Bell, il a pu revenir de ses premires expditions, l'insens! mais de celle-ci il ne reviendra jamais, et nous ne reverrons plus notre pays! --Courage, Bell! J'avoue que le capitaine est un homme audacieux, mais auprs de lui il se rencontre un autre homme habile en expdients. --Le docteur Clawbonny? dit Bell. --Lui-mme! rpondit Johnson. --Que peut-il dans une situation pareille? rpliqua Bell en haussant les paules. Changera-t-il ces glaons en morceaux de viande? Est-ce un dieu, pour faire des miracles? --Qui sait! rpondit le matre d'quipage aux doutes de son compagnon. J'ai confiance en lui. Bell hocha la tte et retomba dans ce mutisme complet pendant lequel il ne pensait mme plus. Cette journe fut de trois milles peine: le soir, on ne mangea pas; les chiens menaaient de se dvorer entre eux: les hommes ressentaient avec violence les douleurs de la faim. On ne vit pas un seul animal. D'ailleurs, quoi bon? on ne pouvait chasser au couteau. Seulement Johnson crut reconnatre, un mille sous le vent, l'ours gigantesque qui suivait la malheureuse troupe. Il nous guette! pensa-t-il: il voit en nous une proie assure! Mais Johnson ne dit rien ses compagnons: le soir, on lit la halte habituelle, et le souper ne se composa que de caf. Les infortuns sentaient leurs veux devenir hagards, leur cerveau se prendre, et, torturs par la faim, ils ne pouvaient trouver une heure de sommeil; des rves tranges et des plus douloureux s'emparaient de leur esprit. Sous une latitude o le corps demande imprieusement se rconforter, les malheureux n'avaient pas mang depuis trente-six heures, quand le matin du mardi arriva. Cependant, anims par un courage, une volont surhumaine, ils reprirent leur route, poussant le traneau que les chiens ne pouvaient tirer. Au bout de deux heures, ils tombrent puiss. Hatteras voulait aller plus loin encore. Lui, toujours nergique, il employa les supplications, les prires, pour dcider ses compagnons se relever: c'tait demander l'impossible! Alors, aid de Johnson, il tailla une maison de glace dans un iceberg. Ces deux hommes, travaillant ainsi, avaient l'air de creuser leur tombe. Je veux bien mourir de faim, disait Hatteras, mais non de froid. Aprs de cruelles fatigues, la maison fut prte, et toute la troupe s'y blottit. Ainsi se passa la journe. Le soir, pendant que ses compagnons demeuraient sans mouvement, Johnson eut une sorte d'hallucination; il rva d'ours gigantesque. Ce mot, souvent rpt par lui, attira l'attention du docteur, qui, tir de son engourdissement, demanda au vieux marin pourquoi il parlait d'ours, et de quel ours il s'agissait. L'ours qui nous suit, rpondit Johnson. --L'ours qui nous suit? rpta le docteur. --Oui, depuis deux jours! --Depuis deux jours! Vous l'avez vu? --Oui, il se tient un mille sous le vent. --Et vous ne m'avez pas prvenu, Johnson? --A quoi bon? --C'est juste, fit le docteur; nous n'avons pas une seule balle lui envoyer. --Ni mme un lingot, un morceau de fer, un clou quelconque! rpondit le vieux marin. Le docteur se tut et se prit rflchir. Bientt il dit au matre d'quipage: Vous tes certain que cet animal nous suit? --Oui, monsieur Clawbonny. il compte sur un repas de chair humaine! il sait que nous ne pouvons pas lui chapper! --Johnson! fit le docteur, mu de l'accent dsespr de son compagnon. --Sa nourriture est assure, lui! rpliqua le malheureux, que le dlire prenait; il doit tre affam, et je ne sais pas pourquoi nous le faisons attendre! --Johnson, calmez-vous! --Non, monsieur Clawbonny; puisque nous devons y passer, pourquoi prolonger les souffrances de cet animal? Il a faim comme nous; il n'a pas de phoque dvorer! Le Ciel lui envoie des hommes! eh bien, tant mieux pour lui! Le vieux Johnson devenait fou; il voulait quitter la maison de glace. Le docteur eut beaucoup de peine le contenir, et, s'il y parvint, ce fut moins par la force que parce qu'il pronona les paroles suivantes avec un accent de profonde conviction: Demain, dit-il, je tuerai cet ours! --Demain! fit Johnson, qui semblait sortir d'un mauvais rve. --Demain! --Vous n'avez pas de balle! --J'en ferai. --Vous n'avez pas de plomb! --Non, mais j'ai du mercure! Et, cela dit, le docteur prit le thermomtre; il marquait l'intrieur cinquante degrs au-dessus de zro (+ 10 centigrades). Le docteur sortit, plaa l'instrument sur un glaon et rentra bientt. La temprature extrieure tait de cinquante degrs au-dessous de zro (-47 centigrades). A demain, dit-il au vieux marin; dormez, et attendons le lever du soleil. La nuit se passa dans les souffrances de la faim; seul, le matre d'quipage et le docteur purent les temprer par un peu d'espoir. Le lendemain, aux premiers rayons du jour, le docteur, suivi de Johnson, se prcipita dehors et courut au thermomtre; tout le mercure s'tait rfugi dans la cuvette, sous la forme d'un cylindre compact. Le docteur brisa l'instrument et en retira de ses doigts, prudemment gants, un vritable morceau de mtal trs peu mallable et d'une grande duret. C'tait un vrai lingot. Ah! monsieur Clawbonny, s'cria le matre d'quipage, voil qui est merveilleux! Vous tes un fier homme! --Non, mon ami, rpondit le docteur, je suis seulement un homme dou d'une bonne mmoire et qui a beaucoup lu. --Que voulez-vous dire? --Je me suis souvenu propos d'un fait relat par le capitaine Ross dans la relation de son voyage: il dit avoir perc une planche d'un pouce d'paisseur avec un fusil charg d'une balle de mercure gel; si j'avais eu de l'huile ma disposition, c'et t presque la mme chose, car il raconte galement qu'une balle d'huile d'amande douce, tire contre un poteau, le fendit et rebondit terre sans avoir t casse. --Cela n'est pas croyable! --Mais cela est, Johnson; voici donc un morceau de mtal qui peut nous sauver la vie; laissons-le l'air avant de nous en servir, et voyons si l'ours ne nous a pas abandonns. En ce moment, Hatteras sortit de la hutte; le docteur lui montra le lingot et lui fit part de son projet; le capitaine lui serra la main, et les trois chasseurs se mirent observer l'horizon. Le temps tait clair. Hatteras, s'tant port en avant de ses compagnons dcouvrit l'ours moins de six cents toises. L'animal, assis sur son derrire, balanait tranquillement la tte, en aspirant les manations de ces htes inaccoutums. Le voil! s'cria le capitaine. --Silence! fit le docteur. Mais l'norme quadrupde, lorsqu'il aperut les chasseurs, ne bougea pas. Il les regardait sans frayeur ni colre. Cependant il devait tre fort difficile de l'approcher. Mes amis, dit Hatteras, il ne s'agit pas ici d'un vain plaisir, mais de notre existence sauver. Agissons en hommes prudents. --Oui, rpondit le docteur, nous n'avons qu'un seul coup de fusil notre disposition. Il ne faut pas manquer l'animal; s'il s'enfuyait, il serait perdu pour nous, car il dpasse un lvrier la course. --Eh bien, il faut aller droit lui, rpondit Johnson; on risque sa vie! qu'importe? je demande risquer la mienne. --Ce sera moi! s'cria le docteur. --Moi! rpondit simplement Hatteras. --Mais, s'cria Johnson, n'tes-vous pas plus utile au salut de tous qu'un vieux bonhomme de mon ge? --Non, Johnson, reprit le capitaine, laissez-moi faire; je ne risquerai pas ma vie plus qu'il ne faudra; il sera possible, au surplus, que je vous appelle mon aide. --Hatteras, demanda le docteur, allez-vous donc marcher vers cet ours? --Si j'tais certain de l'abattre, dt-il m'ouvrir le crne, je le ferais, docteur, mais mon approche il pourrait s'enfuir. C'est un tre plein de ruse; tchons d'tre plus russ que lui. --Que comptez-vous faire? --M'avancer jusqu' dix pas sans qu'il souponne ma prsence. --Et comment cela? --Mon moyen est hasardeux, mais simple. Vous avez conserv la peau du phoque que vous avez tu? --Elle est sur le traneau. --Bien! regagnons notre maison de glace, pendant que Johnson restera en observation. Le matre d'quipage se glissa derrire un hummock qui le drobait entirement la vue de l'ours. Celui-ci, toujours la mme place, continuait ses singuliers balancements en reniflant l'air. CHAPITRE V LE PHOQUE ET L'OURS Hatteras et le docteur rentrrent dans la maison. Vous savez, dit le premier, que les ours du ple chassent les phoques, dont ils font principalement leur nourriture. Ils les guettent au bord des crevasses pendant des journes entires et les touffent dans leurs pattes ds qu'ils apparaissent la surface des glaces. Un ours ne peut donc s'effrayer de la prsence d'un phoque. Au contraire. --Je crois comprendre votre projet, dit le docteur; il est dangereux. --Mais il offre des chances de succs, rpondit le capitaine: il faut donc l'employer. Je vais revtir cette peau de phoque et me glisser sur le champ de glace. Ne perdons pas de temps. Chargez votre fusil et donnez-le moi. Le docteur n'avait rien rpondre: il et fait lui-mme ce que son compagnon allait tenter; il quitta la maison, en emportant deux haches, l'une pour Johnson, l'autre pour lui; puis, accompagn d'Hatteras, il se dirigea vers le traneau. L, Hatteras fit sa toilette de phoque et se glissa dans cette peau, qui le couvrait presque tout entier. Pendant ce temps, le docteur chargea son fusil avec sa dernire charge de poudre, puis il glissa dans le canon le lingot de mercure qui avait la duret du fer et la pesanteur du plomb. Cela fait, il remit l'arme Hatteras, qui la fit disparatre sous la peau du phoque. Allez, dit-il au docteur, rejoignez Johnson; je vais attendre quelques instants pour drouter mon adversaire. --Courage, Hatteras! dit le docteur. --Soyez tranquille, et surtout ne vous montrez pas avant mon coup de feu. Le docteur gagna rapidement l'hummock derrire lequel se tenait Johnson. Eh bien? dit celui-ci. --Eh bien, attendons! Hatteras se dvoue pour nous sauver. Le docteur tait mu; il regarda l'ours, qui donnait des signes d'une agitation plus violente, comme s'il se ft senti menac d'un danger prochain. Au bout d'un quart d'heure, le phoque rampait sur la glace; il avait fait un dtour l'abri des gros blocs pour mieux tromper l'ours; il se trouvait alors cinquante toises de lui. Celui-ci l'aperut et se ramassa sur lui-mme, cherchant pour ainsi dire se drober. Hatteras imitait avec une profonde habilet les mouvements du phoque, et, s'il n'et t prvenu, le docteur s'y ft certainement laiss prendre. C'est cela! c'est bien cela! disait Johnson voix basse. L'amphibie, tout en gagnant du ct de l'animal, ne semblait pas l'apercevoir: il paraissait chercher une crevasse pour se replonger dans son lment. L'ours, de son ct, tournant les glaons, se dirigeait vers lui avec une prudence extrme; ses yeux enflamms respiraient la plus ardente convoitise; depuis un mois, deux mois peut-tre, il jenait, et le hasard lui envoyait une proie assure. Le phoque ne fut bientt plus qu' dix pas de son ennemi; celui-ci se dveloppa tout d'un coup, fit un bond gigantesque, et, stupfait, pouvant, s'arrta trois pas d'Hatteras, qui, rejetant en arrire sa peau de phoque, un genou en terre, le visait au coeur. Le coup partit, et l'ours roula sur la glace. En avant! en avant! s'cria le docteur. Et, suivi de Johnson, il se prcipita sur le thtre du combat. L'norme bte s'tait redresse, frappant l'air d'une patte, tandis que de l'autre elle arrachait une poigne de neige dont elle bouchait sa blessure. Hatteras n'avait pas bronch: il attendait, son couteau la main. Mais il avait bien vis, et frapp d'une balle sre, avec une main qui ne tremblait pas; avant l'arrive de ses compagnons, son couteau tait plong tout entier dans la gorge de l'animal, qui tombait pour ne plus se relever. Victoire! s'cria Johnson. --Hurrah! Hatteras! hurrah! fit le docteur. Hatteras, nullement mu, regardait le corps gigantesque en se croisant les bras. A mon tour d'agir, dit Johnson; c'est bien d'avoir abattu ce gibier, mais il ne faut pas attendre que le froid l'ait durci comme une pierre; nos dents et nos couteaux n'y pourraient rien ensuite. Johnson alors commena par corcher cette bte monstrueuse dont les dimensions atteignaient presque celles d'un boeuf; elle mesurait neuf pieds de longueur, sur six pieds de circonfrence; deux normes crocs longs de trois pouces sortaient de ses gencives. Johnson l'ouvrit et ne trouva que de l'eau dans son estomac; l'ours n'avait videmment pas mang depuis longtemps; cependant il tait fort gras et pesait plus de quinze cents livres; il fut divis en quatre quartiers, dont chacun donna deux cents livres de viande, et les chasseurs tranrent toute cette chair jusqu' la maison de neige, sans oublier le coeur de l'animal, qui, trois heures aprs, battait encore avec force. Les compagnons du docteur se seraient volontiers jets sur cette viande crue, mais celui-ci les retint et demanda le temps de la faire griller. Clawbonny, en rentrant dans la maison, avait t frapp du froid qui y rgnait; il s'approcha du pole et le trouva compltement teint; les occupations de la matine, les motions mmes, avaient fait oublier Johnson ce soin dont il tait habituellement charg. Le docteur se mit en devoir de rallumer le feu, mais il ne rencontra pas une seule tincelle parmi les cendres dj refroidies. Allons, un peu de patience! se dit-il. Il revint au traneau chercher de l'amadou, et demanda son briquet Johnson. Le pole est teint, lui dit-il. --C'est de ma faute, rpondit Johnson. Et il chercha son briquet dans la poche o il avait l'habitude de le serrer; il fut surpris de ne pas l'y trouver. Il tta ses autres poches, sans plus de succs; il rentra dans la maison de neige, retourna en tous sens la couverture sur laquelle il avait pass la nuit, et ne fut pas plus heureux. Eh bien? lui criait le docteur. Johnson revint et regarda ses compagnons. Le briquet, ne l'avez-vous pas, monsieur Clawbonny? dit-il. --Non. Johnson. --Ni vous, capitaine? --Non, rpondit Hatteras. --Il a toujours t en votre possession, reprit le docteur. --Eh bien, je ne l'ai plus... murmura le vieux marin en plissant. --Plus! s'cria le docteur, qui ne put s'empcher de tressaillir. Il n'existait pas d'autre briquet, et cette perte pouvait amener des consquences terribles. Cherchez bien, Johnson, dit le docteur. Celui-ci courut vers le glaon derrire lequel il avait guett l'ours, puis au lieu mme du combat o il l'avait dpec; mais il ne trouva rien. Il revint dsespr. Hatteras le regarda sans lui faire un seul reproche. Cela est grave, dit-il au docteur. --Oui, rpondit ce dernier. --Nous n'avons pas mme un instrument, une lunette dont nous puissions enlever la lentille pour nous procurer du feu. --Je le sais, rpondit le docteur, et cela est malheureux, car les rayons du soleil auraient eu assez de force pour allumer de l'amadou. --Eh bien, rpondit Hatteras, il faut apaiser notre faim avec cette viande crue; puis nous reprendrons notre marche, et nous tcherons d'arriver au navire. --Oui! disait le docteur, plong dans ses rflexions, oui, cela serait possible la rigueur. Pourquoi pas? On pourrait essayer... --A quoi songez-vous? demanda Hatteras. --Une ide qui me vient... --Une ide! s'cria Johnson. Une ide de vous! Nous sommes sauvs alors! --Russira-t-elle, rpondit le docteur, c'est une question! --Quel est votre projet? dit Hatteras. --Nous n'avons pas de lentille, eh bien, nous en ferons une. --Comment? demanda Johnson. --Avec un morceau de glace que nous taillerons. --Quoi? vous croyez?... --Pourquoi pas? il s'agit de faire converger les rayons du soleil vers un foyer commun, et la glace peut nous servir cela comme le meilleur cristal. --Est-il possible? fit Johnson. --Oui, seulement je prfrerais de la glace d'eau douce la glace d'eau sale; elle est plus transparente et plus dure. --Mais, si je ne me trompe, dit Johnson en indiquant un hummock cent pas peine, ce bloc d'aspect presque noirtre et cette couleur verte indiquent... --Vous avez raison; venez, mes amis; prenez votre hache, Johnson. Les trois hommes se dirigrent vers le bloc signal, qui se trouvait effectivement form de glace d'eau douce. Le docteur en fit dtacher un morceau d'un pied de diamtre, et il commena le tailler grossirement avec la hache; puis il en rendit la surface plus gale au moyen de son couteau; enfin il le polit peu peu avec sa main, et il obtint bientt une lentille transparente comme si elle et t faite du plus magnifique cristal. Alors il revint l'entre de la maison de neige; l, il prit un morceau d'amadou et commena son exprience. Le soleil brillait alors d'un assez vif clat; le docteur exposa sa lentille de glace aux rayons qu'il rencontra sur l'amadou. Celui-ci prit feu en quelques secondes. Hurrah! hurrah! s'cria Johnson, qui ne pouvait en croire ses yeux. Ah! monsieur Clawbonny! monsieur Clawbonny! Le vieux marin ne pouvait contenir sa joie; il allait et venait comme un fou. Le docteur tait rentr dans la maison; quelques minutes plus tard, le pole ronflait, et bientt une savoureuse odeur de grillade tirait Bell de sa torpeur. On devine combien ce repas fut ft; cependant le docteur conseilla ses compagnons de se modrer; il leur prcha d'exemple, et, tout en mangeant, il reprit la parole. Nous sommes aujourd'hui dans un jour de bonheur, dit-il; nous avons des provisions assures pour le reste de notre voyage. Pourtant il ne faut pas nous endormir dans les dlices de Capoue, et nous ferons bien de nous remettre en chemin. --Nous ne devons pas tre loigns de plus de quarante-huit heures du _Porpoise_, dit Altamont, dont la parole redevenait presque libre. --J'espre, dit en riant le docteur, que nous y trouverons de quoi faire du feu? --Oui, rpondit l'Amricain. --Car, si ma lentille de glace est bonne, reprit le docteur, elle laisserait dsirer les jours o il n'y a pas de soleil, et ces jours-l sont nombreux moins de quatre degrs du ple! --En effet, rpondit Altamont avec un soupir; moins de quatre degrs! mon navire est all l, o jamais btiment ne s'tait aventur avant lui! --En route! commanda Hatteras d'une voix brve. --En route! rpta le docteur en jetant un regard inquiet sur les deux capitaines. Les forces des voyageurs s'taient promptement refaites; les chiens avaient eu large part des dbris de l'ours, et l'on reprit rapidement le chemin du nord. Pendant la route, le docteur voulut tirer d'Altamont quelques claircissements sur les raisons qui l'avaient amen si loin, mais l'Amricain rpondit vasivement. Deux hommes surveiller, dit le docteur l'oreille du vieux matre d'quipage. --Oui! rpondit Johnson. --Hatteras n'adresse jamais la parole l'Amricain, et celui-ci parat peu dispos se montrer reconnaissant! Heureusement, je suis l. --Monsieur Clawbonny, rpondit Johnson, depuis que ce Yankee revient la vie, sa physionomie ne me va pas beaucoup. --Ou je me trompe fort, rpondit le docteur, ou il doit souponner les projets d'Hatteras! --Croyez-vous donc que cet tranger ait eu les mmes desseins que lui? --Qui sait, Johnson? Les Amricains sont hardis et audacieux; ce qu'un Anglais a voulu faire, un Amricain a pu le tenter aussi! --Vous pensez qu'Altamont?... --Je ne pense rien, rpondit le docteur, mais la situation de son btiment sur la route du ple donne rflchir. --Cependant, Altamont dit avoir t entran malgr lui! --Il le dit! oui, mais j'ai cru surprendre un singulier sourire sur ses lvres. --Diable! monsieur Clawbonny, ce serait une fcheuse circonstance qu'une rivalit entre deux hommes de cette trempe. --Fasse le Ciel que je me trompe, Johnson, car cette situation pourrait amener des complications graves, sinon une catastrophe! --J'espre qu'Altamont n'oubliera pas que nous lui avons sauv la vie! --Ne va-t-il pas sauver la ntre son tour? J'avoue que sans nous il n'existerait plus; mais sans lui, sans son navire, sans ces ressources qu'il contient, que deviendrions-nous? --Enfin, monsieur Clawbonny, vous tes l, et j'espre qu'avec votre aide tout ira bien. --Je l'espre aussi, Johnson. Le voyage se poursuivit sans incident; la viande d'ours ne manquait pas, et on en fit des repas copieux; il rgnait mme une certaine bonne humeur dans la petite troupe, grce aux saillies du docteur et son aimable philosophie; ce digne homme trouvait toujours dans son bissac de savant quelque enseignement tirer des faits et des choses. Sa sant continuait d'tre bonne; il n'avait pas trop maigri, malgr les fatigues et les privations; ses amis de Liverpool l'eussent reconnu sans peine, surtout sa belle et inaltrable humeur. Pendant la matine du samedi, la nature de l'immense plaine de glace vint se modifier sensiblement; les glaons convulsionns, les packs plus frquents, les hummocks entasss dmontraient que l'ice-field subissait une grande pression; videmment, quelque continent inconnu, quelque le nouvelle, en rtrcissant les passes, avait d produire ce bouleversement. Des blocs de glace d'eau douce, plus frquents et plus considrables, indiquaient une cte prochaine. Il existait donc peu de distance une terre nouvelle, et le docteur brlait du dsir d'en enrichir les cartes de l'hmisphre boral. On ne peut se figurer ce plaisir de relever des ctes inconnues et d'en former le trac de la pointe du crayon; c'tait le but du docteur, si celui d'Hatteras tait de fouler de son pied le ple mme, et il se rjouissait d'avance en songeant aux noms dont il baptiserait les mers, les dtroits, les baies, les moindres sinuosits de ces nouveaux continents. Certes, dans cette glorieuse nomenclature, il n'omettait ni ses compagnons, ni ses amis, ni Sa Gracieuse Majest, ni la famille royale; mais il ne s'oubliait pas lui-mme, et il entrevoyait un certain cap Clawbonny avec une lgitime satisfaction. Ces penses l'occuprent toute la journe. On disposa le campement du soir, suivant l'habitude, et chacun veilla tour de rle pendant cette nuit passe prs de terres inconnues. Le lendemain, le dimanche, aprs un fort djeuner fourni par les pattes de l'ours, et qui fut excellent, les voyageurs se dirigrent au nord, en inclinant un peu vers l'ouest; le chemin devenait plus difficile; on marchait vite cependant. Altamont, du haut du traneau, observait l'horizon avec une attention fbrile; ses compagnons taient en proie une inquitude involontaire. Les dernires observations solaires avaient donn pour latitude exacte 83 35' et pour longitude 120 15'; c'tait la situation assigne au navire amricain; la question de vie ou de mort allait donc recevoir sa solution pendant cette journe. Enfin, vers les deux heures de l'aprs-midi, Altamont, se dressant tout debout, arrta la petite troupe par un cri retentissant, et, montrant du doigt une masse blanche que tout autre regard et confondue avec les icebergs environnants, il s'cria d'une voix forte: _Le Porpoise!_ CHAPITRE VI LE PORPOISE Le 24 mars tait ce jour de grande fte, ce dimanche des Rameaux, pendant lequel les rues des villages et des villes de l'Europe sont jonches de fleurs et de feuillage; alors les cloches retentissent dans les airs et l'atmosphre se remplit de parfums pntrants. Mais ici, dans ce pays dsol, quelle tristesse! quel silence! Un vent pre et cuisant, pas une feuille dessche, pas un brin d'herbe! Et cependant, ce dimanche tait aussi un jour de rjouissance pour les voyageurs, car ils allaient trouver enfin ces ressources dont la privation les et condamns une mort prochaine. Ils pressrent le pas; les chiens tirrent avec plus d'nergie, Duk aboya de satisfaction, et la troupe arriva bientt au navire amricain. Le _Porpoise_ tait entirement enseveli sous la neige; il n'avait plus ni mt, ni vergue, ni cordage; tout son grement fut bris l'poque du naufrage. Le navire se trouvait encastr dans un lit de rochers compltement invisibles alors. Le _Porpoise_, couch sur le flanc par la violence du choc, sa carne entrouverte, paraissait inhabitable. C'est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent, aprs avoir pntr non sans peine l'intrieur du navire. Il fallut dblayer plus de quinze pieds de glace pour arriver au grand panneau; mais, la joie gnrale, on vit que les animaux, dont le champ offrait des traces nombreuses, avaient respect le prcieux dpt de provisions. Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourriture assurs, cette coque ne me parat pas logeable. --Eh bien, il faut construire une maison de neige, rpondit Hatteras, et nous installer de notre mieux sur le continent. --Sans doute, reprit le docteur; mais ne nous pressons pas, et faisons bien les choses. A la rigueur, on peut se caser provisoirement dans le navire; pendant ce temps, nous btirons une solide maison, capable de nous protger contre le froid et les animaux. Je me charge d'en tre l'architecte, et vous me verrez l'oeuvre! --Je ne doute pas de vos talents, monsieur Clawbonny, rpondit Johnson; installons-nous ici de notre mieux, et nous ferons l'inventaire de ce que renferme ce navire; malheureusement, je ne vois ni chaloupe, ni canot, et ces dbris sont en trop mauvais tat pour nous permettre de construire une embarcation. --Qui sait? rpondit le docteur; avec le temps et la rflexion, on fait bien des choses; maintenant, il n'est pas question de naviguer, mais de se crer une demeure sdentaire: je propose donc de ne pas former d'autres projets et de faire chaque chose son heure. --Cela est sage, rpondit Hatteras; commenons par le plus press. Les trois compagnons quittrent le navire, revinrent au traneau et firent part de leurs ides Bell et l'Amricain. Bell se dclara prt travailler; l'Amricain secoua la tte en apprenant qu'il n'y avait rien faire de son navire; mais, comme cette discussion et t oiseuse en ce moment, on s'en tint au projet de se rfugier d'abord dans le _Porpoise_ et de construire une vaste habitation sur la cte. A quatre heures du soir, les cinq voyageurs taient installs tant bien que mal dans le faux pont; au moyen d'esparres et de dbris de mts, Bell avait install un plancher peu prs horizontal; on y plaa les couchettes durcies par la gele, que la chaleur d'un pole ramena bientt leur tat naturel. Altamont, appuy sur le docteur, put se rendre sans trop de peine au coin qui lui avait t rserv. En mettant le pied sur son navire, il laissa chapper un soupir de satisfaction qui ne parut pas de trop bon augure au matre d'quipage. Il se sent chez lui, pensa le vieux marin, et on dirait qu'il nous invite! Le reste de la journe fut consacr au repos. Le temps menaait de changer, sous l'influence des coups de vent de l'ouest; le thermomtre plac l'extrieur marqua vingt-six degrs (-32 centigrades). En somme, le _Porpoise_ se trouvait plac au-del du ple du froid et sous une latitude relativement moins glaciale, quoique plus rapproche du nord. On acheva, ce jour-l, de manger les restes de l'ours, avec des biscuits trouvs dans la soute du navire et quelques tasses de th; puis la fatigue l'emporta, et chacun s'endormit d'un profond sommeil. Le matin, Hatteras et ses compagnons se rveillrent un peu tard. Leurs esprits suivaient la pente d'ides nouvelles; l'incertitude du lendemain ne les proccupait plus; ils ne songeaient qu' s'installer d'une confortable faon. Ces naufrags se considraient comme des colons arrivs leur destination, et, oubliant les souffrances du voyage, ils ne pensaient plus qu' se crer un avenir supportable. Ouf! s'cria le docteur en se dtirant les bras, c'est quelque chose de n'avoir point se demander o l'on couchera le soir et ce que l'on mangera le lendemain. --Commenons par faire l'inventaire du navire, rpondit Johnson. Le _Porpoise_ avait t parfaitement quip et approvisionn pour une campagne lointaine. L'inventaire donna les quantits de provisions suivantes: six mille cent cinquante livres de farine, de graisse, de raisins secs pour les poudings; deux mille livres de boeuf et de cochon sal; quinze cents livres de pemmican; sept cents livres de sucre, autant de chocolat; une caisse et demie de th, pesant quatre-vingt seize livres: cinq cents livres de riz; plusieurs barils de fruits et de lgumes conservs; du lime-juice en abondance, des graines de cochlearia, d'oseille, de cresson; trois cents gallons de rhum et d'eau-de-vie. La soute offrait une grande quantit de poudre, de balles et de plomb; le charbon et le bois se trouvaient en abondance. Le docteur recueillit avec soin les instruments de physique et de navigation, et mme une forte pile de Bunsen, qui avait t emporte dans le but de faire des expriences d'lectricit. En somme, les approvisionnements de toutes sortes pouvaient suffire cinq hommes pendant plus de deux ans, ration entire. Toute crainte de mourir de faim ou de froid s'vanouissait. Voil notre existence assure, dit le docteur au capitaine, et rien ne nous empchera de remonter jusqu'au ple. --Jusqu'au ple! rpondit Hatteras en tressaillant. --Sans doute, reprit le docteur; pendant les mois d't, qui nous empchera de pousser une reconnaissance travers les terres? --A travers les terres, oui! mais travers les mers? --Ne peut-on construire une chaloupe avec les planches du _Porpoise_? --Une chaloupe amricaine, n'est-ce pas? rpondit ddaigneusement Hatteras, et commande par cet Amricain! Le docteur comprit la rpugnance du capitaine et ne jugea pas ncessaire de pousser plus avant cette question. Il changea donc le sujet de la conversation. Maintenant que nous savons quoi nous en tenir sur nos approvisionnements, reprit-il, il faut construire des magasins pour eux et une maison pour nous. Les matriaux ne manquent pas, et nous pouvons nous installer trs commodment. J'espre, Bell, ajouta le docteur en s'adressant au charpentier, que vous allez vous distinguer, mon ami; d'ailleurs, je pourrai vous donner quelques bons conseils. --Je suis prt, monsieur Clawbonny, rpondit Bell; au besoin, je ne serais pas embarrass de construire, au moyen de ces blocs de glace, une ville tout entire avec ses maisons et ses rues... --Eh! il ne nous en faut pas tant; prenons exemple sur les agents de la Compagnie de la baie d'Hudson: ils construisent des forts qui les mettent l'abri des animaux et des Indiens; c'est tout ce qu'il nous faut; retranchons-nous de notre mieux; d'un ct l'habitation, de l'autre les magasins, avec une espce de courtine et deux bastions pour nous couvrir. Je tcherai de me rappeler pour cette circonstance mes connaissances en castramtation. --Ma foi! monsieur Clawbonny, dit Johnson, je ne doute pas que nous ne fassions quelque chose de beau sous votre direction. --Eh bien, mes amis, il faut d'abord choisir notre emplacement; un bon ingnieur doit avant tout reconnatre son terrain. Venez-vous, Hatteras? --Je m'en rapporte vous, docteur, rpondit le capitaine. Faites, tandis que je vais remonter la cte. Altamont, trop faible encore pour prendre part aux travaux, fut laiss bord de son navire, et les Anglais prirent pied sur le continent. Le temps tait orageux et pais; le thermomtre midi marquait onze degrs au-dessous de zro (-23 centigrades); mais, en l'absence du vent, la temprature restait supportable. A en juger par la disposition du rivage, une mer considrable, entirement prise alors, s'tendait perte de vue vers l'ouest; elle tait borne l'est par une cte arrondie, coupe d'estuaires profonds et releve brusquement deux cents yards de la plage; elle formait ainsi une vaste baie hrisse de ces rochers dangereux sur lesquels le _Porpoise_ fit naufrage; au loin, dans les terres, se dressait une montagne dont le docteur estima l'altitude cinq cents toises environ. Vers le nord, un promontoire venait mourir la mer, aprs avoir couvert une partie de la baie. Une le d'une tendue moyenne, ou mieux un lot, mergeait du champ de glace trois milles de la cte, de sorte que, n'et t la difficult d'entrer dans cette rade, elle offrait un mouillage sr et abrit. Il y avait mme dans une chancrure du rivage un petit havre trs accessible aux navires, si toutefois le dgel dgageait jamais cette partie de l'ocan Arctique. Cependant, suivant les rcits de Belcher et de Penny, toute cette mer devait tre libre pendant les mois d't. A mi-cte, le docteur remarqua une sorte de plateau circulaire d'un diamtre de deux cents pieds environ; il dominait la baie sur trois de ses cts, et le quatrime tait ferm par une muraille pic haute de vingt toises; on ne pouvait y parvenir qu'au moyen de marches vides dans la glace. Cet endroit parut propre asseoir une construction solide, et il pouvait se fortifier aisment; la nature avait fait les premiers frais; il suffisait de profiter de la disposition des lieux. Le docteur, Bell et Johnson atteignirent ce plateau en taillant la hache les blocs de glace; il se trouvait parfaitement uni. Le docteur, aprs avoir reconnu l'excellence de l'emplacement, rsolut de le dblayer des dix pieds de neige durcie qui le recouvraient; il fallait en effet tablir l'habitation et les magasins sur une base solide. Pendant la journe du lundi, du mardi et du mercredi, on travailla sans relche; enfin le sol apparut; il tait form d'un granit trs dur grain serr, dont les artes vives avaient l'acuit du verre; il renfermait en outre des grenats et de grands cristaux de feldspath, que la pioche fit jaillir. Le docteur donna alors les dimensions et le plan de la snow-house[1]; elle devait avoir quarante pieds de long sur vingt de large et dix pieds de haut; elle tait divise en trois chambres, un salon, une chambre coucher et une cuisine; il n'en fallait pas davantage. A gauche se trouvait la cuisine; droite, la chambre coucher; au milieu, le salon. [1] Maison de neige. Pendant cinq jours, le travail fut assidu. Les matriaux ne manquaient pas; les murailles de glace devaient tre assez paisses pour rsister aux dgels, car il ne fallait pas risquer de se trouver sans abri, mme en t. A mesure que la maison s'levait, elle prenait bonne tournure; elle prsentait quatre fentres de faade, deux pour le salon, une pour la cuisine, une autre pour la chambre coucher; les vitres en taient faites de magnifiques tables de glace, suivant la mode esquimaue, et laissaient passer une lumire douce comme celle du verre dpoli. Au-devant du salon, entre ses deux fentres, s'allongeait un couloir semblable un chemin couvert, et qui donnait accs dans la maison; une porte solide enleve la cabine du _Porpoise_ le fermait hermtiquement. La maison termine, le docteur fut enchant de son ouvrage; dire quel style d'architecture cette construction appartenait et t difficile, bien que l'architecte et avou ses prfrences pour le gothique saxon, si rpandu en Angleterre; mais il tait question de solidit avant tout; le docteur se borna donc revtir la faade de robustes contreforts, trapus comme des piliers romans; au-dessus, un toit pente roide s'appuyait la muraille de granit. Celle-ci servait galement de soutien aux tuyaux des poles qui conduisaient la fume au-dehors. Quand le gros oeuvre fut termin, on s'occupa de l'installation intrieure. On transporta dans la chambre les couchettes du _Porpoise_; elles furent disposes circulairement autour d'un vaste pole. Banquettes, chaises, fauteuils, tables, armoires furent installs aussi dans le salon qui servait de salle manger; enfin la cuisine reut les fourneaux du navire avec leurs divers ustensiles. Des voiles tendues sur le sol formaient tapis et faisaient aussi fonction de portires aux portes intrieures qui n'avaient pas d'autre fermeture. Les murailles de la maison mesuraient communment cinq pieds d'paisseur, et les baies des fentres ressemblaient des embrasures de canon. Tout cela tait d'une extrme solidit; que pouvait-on exiger de plus? Ah! si l'on et cout le docteur, que n'et-il pas fait au moyen de cette glace et de cette neige, qui se prtent si facilement toutes les combinaisons! Il ruminait tout le long du jour mille projets superbes qu'il ne songeait gure raliser, mais il amusait ainsi le travail commun par les ressources de son esprit. D'ailleurs, en bibliophile qu'il tait, il avait lu un livre assez rare de M. Kraft, ayant pour titre: _Description dtaille de la maison de glace construite Saint-Ptersbourg, en janvier 1740, et de tous les objets qu'elle renfermait_. Et ce souvenir surexcitait son esprit inventif. Il raconta mme un soir ses compagnons les merveilles de ce palais de glace. Ce que l'on a fait Saint-Ptersbourg, leur dit-il, ne pouvons-nous le faire ici? Que nous manque-t-il? Rien, pas mme l'imagination! --C'tait donc bien beau? demanda Johnson. --C'tait ferique, mon ami! La maison construite par ordre de l'impratrice Anne, et dans laquelle elle fit faire les noces de l'un de ses bouffons, en 1740, avait peu prs la grandeur de la ntre; mais, au-devant de sa faade, six canons de glace s'allongeaient sur leurs affts; on tira plusieurs fois boulet et poudre, et ces canons n'clatrent pas; il y avait galement des mortiers taills pour des bombes de soixante livres; ainsi nous pourrions tablir au besoin une artillerie formidable: le bronze n'est pas loin, et il nous tombe du ciel. Mais o le got et l'art triomphrent, ce fut au fronton du palais, orn de statues de glace d'une grande beaut; le perron offrait aux regards des vases de fleurs et d'orangers faits de la mme matire; droite se dressait un lphant norme qui lanait de l'eau pendant le jour et du naphte enflamm pendant la nuit. Hein! quelle mnagerie complte nous ferions, si nous le voulions bien! --En fait d'animaux, rpliqua Johnson, nous n'en manquerons pas, j'imagine, et, pour n'tre pas de glace, ils n'en seront pas moins intressants! --Bon, rpondit le belliqueux docteur, nous saurons nous dfendre contre leurs attaques; mais, pour en revenir ma maison de Saint-Ptersbourg, j'ajouterai qu' l'intrieur il y avait des tables, des toilettes, des miroirs, des candlabres, des bougies, des lits, des matelas, des oreillers, des rideaux, des pendules, des chaises, des cartes jouer, des armoires avec service complet, le tout en glace cisele, guilloche, sculpte, enfin un mobilier auquel rien ne manquait. --C'tait donc un vritable palais? dit Bell. --Un palais splendide et digne d'une souveraine! Ah! la glace! Que la Providence a bien fait de l'inventer, puisqu'elle se prte tant de merveilles et qu'elle peut fournir le bien-tre aux naufrags! L'amnagement de la maison de neige prit jusqu'au 31 mars; c'tait la fte de Pques, et ce jour fut consacr au repos; on le passa tout entier dans le salon, o la lecture de l'office divin fut faite, et chacun put apprcier la bonne disposition de la snow-house. Le lendemain, on s'occupa de construire les magasins et la poudrire; ce fut encore l'affaire d'une huitaine de jours, en y comprenant le temps employ au dchargement complet du _Porpoise_, qui ne se fit pas sans difficult, car la temprature trs basse ne permettait pas de travailler longtemps. Enfin, le 8 avril, les provisions, le combustible et les munitions se trouvaient en terre ferme et parfaitement l'abri; les magasins taient situs au nord, et la poudrire au sud du plateau, soixante pieds environ de chaque extrmit de la maison; une sorte de chenil fut construit prs des magasins; il tait destin loger l'attelage gronlandais, et le docteur l'honora du nom de Dog-Palace. Duk, lui, partageait la demeure commune. Alors, le docteur passa aux moyens de dfense de la place. Sous sa direction, le plateau fut entour d'une vritable fortification de glace qui le mit l'abri de toute invasion; sa hauteur faisait une escarpe naturelle, et, comme il n'avait ni rentrant ni saillant, il tait galement fort sur toutes les faces. Le docteur, en organisant ce systme de dfense, rappelait invinciblement l'esprit le digne oncle Tobie de Sterne, dont il avait la douce bont et l'galit d'humeur. Il fallait le voir calculant la pente de son talus intrieur, l'inclinaison du terre-plein et la largeur de la banquette; mais ce travail se faisait si facilement avec cette neige complaisante, que c'tait un vritable plaisir, et l'aimable ingnieur put donner jusqu' sept pieds d'paisseur sa muraille de glace; d'ailleurs, le plateau dominant la baie, il n'eut construire ni contre-escarpe, ni talus extrieur, ni glacis; le parapet de neige, aprs avoir suivi les contours du plateau, prenait le mur du rocher en retour et venait se souder aux deux cts de maison. Ces ouvrages de castramtation furent termins vers le 15 avril. Le fort tait au complet, et le docteur paraissait trs fier de son oeuvre. En vrit, cette enceinte fortifie et pu tenir longtemps contre une tribu d'Esquimaux, si de pareils ennemis se fussent jamais rencontrs sous une telle latitude; mais il n'y avait aucune trace d'tres humains sur cette cte; Hatteras, en relevant la configuration de la baie, ne vit jamais un seul reste de ces huttes qui se trouvent communment dans les parages frquents des tribus gronlandaises; les naufrags du _Forward_ et du _Porpoise_ paraissaient tre les premiers fouler ce sol inconnu. Mais, si les hommes n'taient pas craindre, les animaux pouvaient tre redoutables, et le fort, ainsi dfendu, devait abriter sa petite garnison contre leurs attaques. CHAPITRE VII UNE DISCUSSION CARTOLOGIQUE PENDANT ces prparatifs d'hivernage, Altamont avait repris entirement ses forces et sa sant; il put mme s'employer au dchargement du navire. Sa vigoureuse constitution l'avait enfin emport, et sa pleur ne put rsister longtemps la vigueur de son sang. On vit renatre en lui l'individu robuste et sanguin des tats-Unis, l'homme nergique et intelligent, dou d'un caractre rsolu, l'Amricain entreprenant, audacieux, prompt tout; il tait originaire de New York, et naviguait depuis son enfance, ainsi qu'il l'apprit ses nouveaux compagnons; son navire le _Porpoise_ avait t quip et mis en mer par une socit de riches ngociants de l'Union, la tte de laquelle se trouvait le fameux Grinnel. Certains rapports existaient entre Hatteras et lui, des similitudes de caractre, mais non des sympathies. Cette ressemblance n'tait pas de nature faire des amis de ces deux hommes; au contraire. D'ailleurs un observateur et fini par dmler entre eux de graves dsaccords; ainsi, tout en paraissant dployer plus de franchise, Altamont devait tre moins franc qu'Hatteras; avec plus de laisser-aller, il avait moins de loyaut; son caractre ouvert n'inspirait pas autant de confiance que le temprament sombre du capitaine. Celui-ci affirmait son ide une bonne fois, puis il se renfermait en elle. L'autre, en parlant beaucoup, ne disait souvent rien. Voil ce que le docteur reconnut peu peu du caractre de l'Amricain, et il avait raison de pressentir une inimiti future, sinon une haine, entre les capitaines du _Porpoise_ et du _Forward_. Et pourtant, de ces deux commandants, il ne fallait qu'un seul commander. Certes, Hatteras avait tous les droits l'obissance de l'Amricain, les droits de l'antriorit et ceux de la force. Mais si l'un tait la tte des siens, l'autre se trouvait bord de son navire. Cela se sentait. Par politique ou par instinct, Altamont fut tout d'abord entran vers le docteur; il lui devait la vie, mais la sympathie le poussait vers ce digne homme plus encore que la reconnaissance. Tel tait l'invitable effet du caractre du digne Clawbonny; les amis poussaient autour de lui comme les bls au soleil. On a cit des gens qui se levaient cinq heures du matin pour se faire des ennemis; le docteur se ft lev quatre sans y russir. Cependant il rsolut de tirer parti de l'amiti d'Altamont pour connatre la vritable raison de sa prsence dans les mers polaires. Mais l'Amricain, avec tout son verbiage, rpondit sans rpondre, et il reprit son thme accoutum du passage du nord-ouest. Le docteur souponnait cette expdition un autre motif, celui-l mme que craignait Hatteras. Aussi rsolut-il de ne jamais mettre les deux adversaires aux prises sur ce sujet; mais il n'y parvint pas toujours. Les plus simples conversations menaaient de dvier malgr lui, et chaque mot pouvait faire tincelle au choc des intrts rivaux. Cela arriva bientt, en effet. Lorsque la maison fut termine, le docteur rsolut de l'inaugurer par un repas splendide; une bonne ide de Clawbonny, qui voulait ramener sur ce continent les habitudes et les plaisirs de la vie europenne. Bell avait prcisment tu quelques ptarmigans et un livre blanc, le premier messager du printemps nouveau. Ce festin eut lieu le 14 avril, le second dimanche de la Quasimodo, par un beau temps trs sec; mais le froid ne se hasardait pas pntrer dans la maison de glace; les poles qui ronflaient en auraient eu facilement raison. On dna bien; la chair frache fit une agrable diversion au pemmican et aux viandes sales; un merveilleux pouding confectionn de la main du docteur eut les honneurs du bis; on en redemanda; le savant matre coq, un tablier aux reins et le couteau la ceinture, n'et pas dshonor les cuisines du grand chancelier d'Angleterre. Au dessert, les liqueurs firent leur apparition; l'Amricain n'tait pas soumis au rgime des Anglais _tee-totalers_[1]; il n'y avait donc aucune raison pour qu'il se privt d'un verre de gin ou de brandy; les autres convives, gens sobres d'ordinaire, pouvaient sans inconvnient se permettre cette infraction leur rgle; donc, par ordonnance du mdecin, chacun put trinquer la fin de ce joyeux repas. Pendant les toasts ports l'Union, Hatteras s'tait tu simplement. [1] Rgime qui exclut toute boisson spiritueuse. Ce fut alors que le docteur mit une question intressante sur le tapis. Mes amis, dit-il, ce n'est pas tout d'avoir franchi les dtroits, les banquises, les champs de glace, et d'tre venus jusqu'ici; il nous reste quelque chose faire. Je viens vous proposer de donner des noms cette terre hospitalire, o nous avons trouv le salut et le repos; c'est la coutume suivie par tous les navigateurs du monde, et il n'est pas un d'eux qui y ait manqu en pareille circonstance; il faut donc notre retour rapporter, avec la configuration hydrographique des ctes, les noms des caps, des baies, des pointes et des promontoires qui les distinguent. Cela est de toute ncessit. --Voil qui est bien parl, s'cria Johnson; d'ailleurs, quand on peut appeler toutes ces terres d'un nom spcial, cela leur donne un air srieux, et l'on n'a plus le droit de se considrer comme abandonn sur un continent inconnu. --Sans compter, rpliqua Bell, que cela simplifie les instructions en voyage et facilite l'excution des ordres; nous pouvons tre forcs de nous sparer pendant quelque expdition, ou dans une chasse, et rien de tel pour retrouver son chemin que de savoir comment il se nomme. --Eh bien, dit le docteur, puisque nous sommes tous d'accord ce sujet, tchons de nous entendre maintenant sur les noms donner, et n'oublions ni notre pays, ni nos amis dans la nomenclature. Pour moi, quand je jette les yeux sur une carte, rien ne me fait plus de plaisir que de relever le nom d'un compatriote au bout d'un cap, ct d'une le ou au milieu d'une mer. C'est l'intervention charmante de l'amiti dans la gographie. --Vous avez raison, docteur, rpondit l'Amricain, et, de plus, vous dites ces choses-l d'une faon qui en rehausse le prix. --Voyons, rpondit le docteur, procdons avec ordre. Hatteras n'avait pas encore pris part la conversation; il rflchissait. Cependant les yeux de ses compagnons s'tant fixs sur lui, il se leva et dit: Sauf meilleur avis, et personne ici ne me contredira, je pense--en ce moment, Hatteras regardait Altamont--il me parat convenable de donner notre habitation le nom de son habile architecte, du meilleur d'entre nous, et de l'appeler Doctor's-House. --C'est cela, rpondit Bell. --Bien! s'cria Johnson, la Maison du Docteur! --On ne peut mieux faire, rpondit Altamont. Hurrah pour le docteur Clawbonny! Un triple hurrah fut pouss d'un commun accord, auquel Duk mla des aboiements d'approbation. Ainsi donc, reprit Hatteras, que cette maison soit ainsi appele en attendant qu'une terre nouvelle nous permette de lui dcerner le nom de notre ami. --Ah! fit le vieux Johnson, si le paradis terrestre tait encore nommer, le nom de Clawbonny lui irait merveille! Le docteur, trs mu, voulut se dfendre par modestie; il n'y eut pas moyen; il fallut en passer par l. Il fut donc bien et dment arrt que ce joyeux repas venait d'tre pris dans le grand salon de Doctor's-House, aprs avoir t confectionn dans la cuisine de Doctor's-House, et qu'on irait gaiement se coucher dans la chambre de Doctor's-House. Maintenant, dit le docteur, passons des points plus importants de nos dcouvertes. --Il y a, rpondit Hatteras, cette mer immense qui nous environne, et dont pas un navire n'a encore sillonn les flots. --Pas un navire! il me semble cependant, dit Altamont, que le _Porpoise_ ne doit pas tre oubli, moins qu'il ne soit venu par terre, ajouta-t-il railleusement. --On pourrait le croire, rpliqua Hatteras, voir les rochers sur lesquels il flotte en ce moment. --Vraiment, Hatteras, dit Altamont d'un air piqu; mais, tout prendre, cela ne vaut-il pas mieux que de s'parpiller dans les airs, comme a fait le _Forward_? Hatteras allait rpliquer avec vivacit, quand le docteur intervint. Mes amis, dit-il, il n'est point question ici de navires, mais d'une mer nouvelle... --Elle n'est pas nouvelle, rpondit Altamont. Elle est dj nomme sur toutes les cartes du ple. Elle s'appelle l'Ocan boral, et je ne crois pas qu'il soit opportun de lui changer son nom; plus tard, si nous dcouvrons qu'elle ne forme qu'un dtroit ou un golfe, nous verrons ce qu'il conviendra de faire. --Soit, fit Hatteras. --Voil qui est entendu, rpondit le docteur, regrettant presque d'avoir soulev une discussion grosse de rivalits nationales. --Arrivons donc la terre que nous foulons en ce moment, reprit Hatteras. Je ne sache pas qu'elle ait un nom quelconque sur les cartes les plus rcentes! En parlant ainsi, il fixait du regard Altamont, qui ne baissa pas les yeux et rpondit: Vous pourriez encore vous tromper, Hatteras. --Me tromper! Quoi! cette terre inconnue, ce sol nouveau... --A dj un nom, rpondit tranquillement l'Amricain. Hatteras se tut. Ses lvres frmissaient. Et quel est ce nom? demanda le docteur, un peu tonn de l'affirmation de l'Amricain. --Mon cher Clawbonny, rpondit Altamont, c'est l'habitude, pour ne pas dire le droit, de tout navigateur, de nommer le continent auquel il aborde le premier. Il me semble donc qu'en cette occasion j'ai pu, j'ai d user de ce droit incontestable... --Cependant... dit Johnson, auquel dplaisait le sang-froid cassant d'Altamont. --Il me parat difficile de prtendre, reprit ce dernier, que le _Porpoise_ n'ait pas atterri sur cette cte, et mme en admettant qu'il y soit venu par terre, ajouta-t-il en regardant Hatteras, cela ne peut faire question. --C'est une prtention que je ne saurais admettre, rpondit gravement Hatteras en se contenant. Pour nommer, il faut au moins dcouvrir, et ce n'est pas ce que vous avez fait, je suppose. Sans nous d'ailleurs, o seriez-vous, monsieur, vous qui venez nous imposer des conditions? A vingt pieds sous la neige! --Et sans moi, monsieur, rpliqua vivement l'Amricain, sans mon navire, que seriez-vous en ce moment? Morts de faim et de froid! --Mes amis, fit le docteur, en intervenant de son mieux, voyons, un peu de calme, tout peut s'arranger. coutez-moi. --Monsieur, continua Altamont en dsignant le capitaine, pourra nommer toutes les autres terres qu'il dcouvrira, s'il en dcouvre; mais ce continent m'appartient! je ne pourrais mme admettre la prtention qu'il portt deux noms, comme la terre Grinnel, nomme galement terre du Prince-Albert, parce qu'un Anglais et un Amricain la reconnurent presque en mme temps. Ici, c'est autre chose; mes droits d'antriorit sont incontestables. Aucun navire, avant le mien, n'a ras cette cte de son plat-bord. Pas un tre humain, avant moi, n'a mis le pied sur ce continent; or, je lui ai donn un nom, et il le gardera. --Et quel est ce nom? demanda le docteur. --La Nouvelle-Amrique, rpondit Altamont. Les poings d'Hatteras se crisprent sur la table. Mais, faisant un violent effort sur lui-mme, il se contint. Pouvez-vous me prouver, reprit Altamont, qu'un Anglais ait jamais foul ce sol avant un Amricain? Johnson et Bell se taisaient, bien qu'ils fussent non moins irrits que le capitaine de l'imprieux aplomb de leur contradicteur. Mais il n'y avait rien rpondre. Le docteur reprit la parole, aprs quelques instants d'un silence pnible: Mes amis, dit-il, la premire loi humaine est la loi de la justice; elle renferme toutes les autres. Soyons donc justes, et ne nous laissons pas aller de mauvais sentiments. La priorit d'Altamont me parat incontestable. Il n'y a pas la discuter; nous prendrons notre revanche plus tard, et l'Angleterre aura bonne part dans nos dcouvertes futures. Laissons donc cette terre le nom de la Nouvelle-Amrique. Mais Altamont, en la nommant ainsi, n'a pas, j'imagine, dispos des baies, des caps, des pointes, des promontoires qu'elle contient, et je ne vois aucun empchement ce que nous nommions cette baie la baie Victoria? --Aucun, rpondit Altamont, si le cap qui s'tend l-bas dans la mer porte le nom de cap Washington. --Vous auriez pu, monsieur, s'cria Hatteras hors de lui, choisir un nom moins dsagrable une oreille anglaise. --Mais non plus cher une oreille amricaine, rpondit Altamont avec beaucoup de fiert. --Voyons! voyons! rpondit le docteur, qui avait fort faire pour maintenir la paix dans ce petit monde, pas de discussion cet gard! qu'il soit permis un Amricain d'tre fier de ses grands hommes! honorons le gnie partout o il se rencontre, et puisque Altamont a fait son choix, parlons maintenant pour nous et les ntres. Que notre capitaine... --Docteur, rpondit ce dernier, cette terre tant une terre amricaine, je dsire que mon nom n'y figure pas. --C'est une dcision irrvocable? dit le docteur. --Absolue, rpondit Hatteras. Le docteur n'insista pas. Eh bien, nous, dit-il en s'adressant au vieux marin et au charpentier; laissons ici quelque trace de notre passage. Je vous propose d'appeler l'le que nous voyons trois milles au large le Johnson, en l'honneur de notre matre d'quipage. --Oh! fit ce dernier, un peu confus, monsieur Clawbonny! --Quant cette montagne que nous avons reconnue dans l'ouest, nous lui donnerons le nom de Bell-Mount, si notre charpentier y consent! --C'est trop d'honneur pour moi, rpondit Bell. --C'est justice, rpondit le docteur. --Rien de mieux, fit Altamont. --Il ne nous reste donc plus que notre fort baptiser, reprit le docteur; l-dessus, nous n'aurons aucune discussion; ce n'est ni Sa Gracieuse Majest la reine Victoria, ni Washington, que nous devons d'y tre abrits en ce moment, mais Dieu, qui, en nous runissant, nous a sauvs tous. Que ce fort soit donc nomm le Fort-Providence! --C'est justement trouv, repartit Altamont. --Le Fort-Providence, reprit Johnson, cela sonne bien! Ainsi donc, en revenant de nos excursions du nord, nous prendrons par le cap Washington, pour gagner la baie Victoria, de l le Fort-Providence, o nous trouverons repos et nourriture dans Doctor's-House! --Voil qui est entendu, rpondit le docteur; plus tard, au fur et mesure de nos dcouvertes, nous aurons d'autres noms donner, qui n'amneront aucune discussion, je l'espre; car, mes amis, il faut ici se soutenir et s'aimer; nous reprsentons l'humanit tout entire sur ce bout de cte; ne nous abandonnons donc pas ces dtestables passions qui harclent les socits; runissons-nous de faon rester forts et inbranlables contre l'adversit. Qui sait ce que le Ciel nous rserve de dangers courir, de souffrances supporter avant de revoir notre pays! Soyons donc cinq en un seul, et laissons de ct des rivalits qui n'ont jamais raison d'tre, ici moins qu'ailleurs. Vous m'entendez, Altamont? Et vous, Hatteras? Les deux hommes ne rpondirent pas, mais le docteur fit comme s'ils eussent rpondu. Puis on parla d'autre chose. Il fut question de chasses organiser pour renouveler et varier les provisions de viandes; avec le printemps, les livres, les perdrix, les renards mme, les ours aussi, allaient revenir; on rsolut donc de ne pas laisser passer un jour favorable sans pousser une reconnaissance sur la terre de la Nouvelle-Amrique. CHAPITRE VIII EXCURSION AU NORD DE LA BAIE VICTORIA Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, Clawbonny gravit les rampes assez roides de cette muraille de rochers contre laquelle s'appuyait Doctor's-House; elle se terminait brusquement par une sorte de cne tronqu. Le docteur parvint, non sans peine, son sommet, et de l son regard s'tendit sur une vaste tendue de terrain convulsionn, qui semblait tre le rsultat de quelque commotion volcanique; un immense rideau blanc recouvrait le continent et la mer, sans qu'il ft possible de les distinguer l'un de l'autre. En reconnaissant que ce point culminant dominait toutes les plaines environnantes, le docteur eut une ide, et qui le connat ne s'en tonnera gure. Son ide, il la mrit, il la combina, il la creusa, il en fut tout fait matre en rentrant dans la maison de neige, et il la communiqua ses compagnons. Il m'est venu l'esprit, leur dit-il, d'tablir un phare au sommet de ce cne qui se dresse au-dessus de nos ttes. --Un phare? s'cria-t-on. --Oui, un phare! Il aura un double avantage, celui de nous guider la nuit, lorsque nous reviendrons de nos excursions lointaines, et celui d'clairer le plateau pendant nos huit mois d'hiver. --A coup sr, rpondit Altamont, un semblable appareil serait une chose utile; mais comment l'tablirez-vous? --Avec l'un des fanaux du _Porpoise_. --D'accord; mais avec quoi alimenterez-vous la lampe de votre phare? Est-ce avec de l'huile de phoque? --Non pas! la lumire produite par cette huile ne jouit pas d'un pouvoir assez clairant; elle pourrait peine percer le brouillard. --Prtendez-vous donc tirer de notre houille l'hydrogne qu'elle contient, et nous faire du gaz d'clairage? --Bon! cette lumire serait encore insuffisante, et elle aurait le tort grave de consommer une partie de notre combustible. --Alors, fit Altamont, je ne vois pas... --Pour mon compte, rpondit Johnson, depuis la balle de mercure, depuis la lentille de glace, depuis la construction du Fort-Providence, je crois M. Clawbonny capable de tout. --Eh bien! reprit Altamont, nous direz-vous quel genre de phare vous prtendez tablir? --C'est bien simple, rpondit le docteur, un phare lectrique. --Un phare lectrique! --Sans doute; n'aviez-vous pas bord du _Porpoise_ une pile de Bunsen en parfait tat? --Oui, rpondit l'Amricain. --videmment, en les emportant, vous aviez en vue quelque exprience, car rien ne manque, ni les fils conducteurs parfaitement isols, ni l'acide ncessaire pour mettre les lments en activit. Il est donc facile de nous procurer de la lumire lectrique. On y verra mieux, et cela ne cotera rien. --Voil qui est parfait, rpondit le matre d'quipage, et moins nous perdrons de temps... --Eh bien, les matriaux sont l, rpondit le docteur, et en une heure nous aurons lev une colonne de glace de dix pieds de hauteur, ce qui sera trs suffisant. Le docteur sortit; ses compagnons le suivirent jusqu'au sommet du cne; la colonne s'leva promptement et fut bientt couronne par l'un des fanaux du _Porpoise_. Alors le docteur y adapta les fils conducteurs qui se rattachaient la pile; celle-ci, place dans le salon de la maison de glace, tait prserve de la gele par la chaleur des poles. De l, les fils montaient jusqu' la lanterne du phare. Tout cela fut install rapidement, et on attendit le coucher du soleil pour jouir de l'effet. A la nuit, les deux pointes de charbon, maintenues dans la lanterne une distance convenable, furent rapproches, et des faisceaux d'une lumire intense, que le vent ne pouvait ni modrer ni teindre, jaillirent du fanal. C'tait un merveilleux spectacle que celui de ces rayons frissonnants dont l'clat, rivalisant avec la blancheur des plaines, dessinait vivement l'ombre de toutes les saillies environnantes. Johnson ne put s'empcher de battre des mains. Voil M. Clawbonny, dit-il, qui fait du soleil, prsent! --Il faut bien faire un peu de tout, rpondit modestement le docteur. Le froid mit fin l'admiration gnrale, et chacun alla se blottir sous ses couvertures. La vie fut alors rgulirement organise. Pendant les jours suivants, du 15 au 20 avril, le temps fut trs incertain; la temprature sautait subitement d'une vingtaine de degrs, et l'atmosphre subissait des changements imprvus, tantt imprgne de neige et agite par les tourbillons, tantt froide et sche au point que l'on ne pouvait mettre le pied au-dehors sans prcaution. Cependant, le samedi, le vent vint tomber; cette circonstance rendait possible une excursion; on rsolut donc de consacrer une journe la chasse pour renouveler les provisions. Ds le matin, Altamont, le docteur, Bell, arms chacun d'un fusil deux coups, de munitions suffisantes, d'une hachette, et d'un couteau neige pour le cas o il deviendrait ncessaire de se crer un abri, partirent par un temps couvert. Pendant leur absence, Hatteras devait reconnatre la cte et faire quelques relevs. Le docteur eut soin de mettre le phare en activit; ses rayons luttrent avantageusement avec les rayons de l'astre radieux; en effet, la lumire lectrique, quivalente celle de trois mille bougies ou de trois cents becs de gaz, est la seule qui puisse soutenir la comparaison avec l'clat solaire. Le froid tait vif, sec et tranquille. Les chasseurs se dirigrent vers le cap Washington; la neige durcie favorisait leur marche. En une demi-heure, ils franchirent les trois milles qui sparaient le cap du Fort-Providence. Duk gambadait autour d'eux. La cte s'inflchissait vers l'est, et les hauts sommets de la baie Victoria tendaient s'abaisser du ct du nord. Cela donnait supposer que la Nouvelle-Amrique pourrait bien n'tre qu'une le; mais il n'tait pas alors question de dterminer sa configuration. Les chasseurs prirent par le bord de la mer et s'avancrent rapidement. Nulle trace d'habitation, nul reste de hutte; ils foulaient un sol vierge de tout pas humain. Ils firent ainsi une quinzaine de milles pendant les trois premires heures, mangeant sans s'arrter; mais leur chasse menaait d'tre infructueuse. En effet, c'est peine s'ils virent des traces de livre, de renard ou de loup. Cependant, quelques snow-birds[1], voltigeant a et l, annonaient le retour du printemps et des animaux arctiques. [1] Oiseaux de neige Les trois compagnons avaient d s'enfoncer dans les terres pour tourner des ravins profonds et des rochers pic qui se reliaient au Bell-Mount; mais, aprs quelques retards, ils parvinrent regagner le rivage; les glaces n'taient pas encore spares. Loin de l, la mer restait toujours prise; cependant des traces de phoques annonaient les premires visites de ces amphibies, qui venaient dj respirer la surface de l'ice-field. Il tait mme vident, de larges empreintes, de fraches cassures de glaons, que plusieurs d'entre eux avaient pris terre tout rcemment. Ces animaux sont trs avides des rayons du soleil, et ils s'tendent volontiers sur les rivages pour se laisser pntrer par sa bienfaisante chaleur. Le docteur fit observer ces particularits ses compagnons. Remarquons cette place avec soin, leur dit-il; il est fort possible que, l't venu, nous rencontrions ici des phoques par centaines; ils se laissent facilement approcher dans les parages peu frquents des hommes, et on s'en empare aisment. Mais il faut bien se garder de les effrayer, car alors ils disparaissent comme par enchantement et ne reviennent plus; c'est ainsi que des pcheurs maladroits, au lieu de les tuer isolment, les ont souvent attaqus en masse, avec bruit et vocifrations, et ont perdu ou compromis leur chargement. --Les chasse-t-on seulement pour avoir leur peau ou leur huile? demanda Bell. --Les Europens, oui, mais, ma foi, les Esquimaux les mangent; ils en vivent, et ces morceaux de phoque, qu'ils mlangent dans le sang et la graisse, n'ont rien d'apptissant. Aprs tout, il y a manire de s'y prendre, et je me chargerais d'en tirer de fines ctelettes qui ne seraient point ddaigner pour qui se ferait leur couleur noirtre. --Nous vous verrons l'oeuvre, rpondit Bell; je m'engage, de confiance, manger de la chair de phoque tant que cela vous fera plaisir. Vous m'entendez, monsieur Clawbonny? --Mon brave Bell, vous voulez dire tant que cela vous fera plaisir. Mais vous aurez beau faire, vous n'galerez jamais la voracit du Gronlandais, qui consomme jusqu' dix et quinze livres de cette viande par jour. --Quinze livres! fit Bell. Quels estomacs! --Des estomacs polaires, rpondit le docteur, des estomacs prodigieux, qui se dilatent volont, et, j'ajouterai, qui se contractent de mme, aptes supporter la disette comme l'abondance. Au commencement de son dner, l'Esquimau est maigre; la fin, il est gras, et on ne le reconnat plus! Il est vrai que son dner dure souvent une journe entire. --videmment, dit Altamont, cette voracit est particulire aux habitants des pays froids? --Je le crois, rpondit le docteur; dans les rgions arctiques, il faut manger beaucoup; c'est une des conditions non seulement de la force, mais de l'existence. Aussi, la Compagnie de la baie d'Hudson attribue-t-elle chaque homme ou huit livres de viande, ou douze livres de poisson, ou deux livres de pemmican par jour. --Voil un rgime rconfortant, dit le charpentier. --Mais pas tant que vous le supposez, mon ami, et un Indien, gav de la sorte, ne fournit pas une quantit de travail suprieure celle d'un Anglais nourri de sa livre de boeuf et de sa pinte de bire. --Alors, monsieur Clawbonny, tout est pour le mieux. --Sans doute, mais cependant un repas d'Esquimaux peut bon droit nous tonner. Aussi, la terre Boothia, pendant son hivernage, Sir John Ross tait toujours surpris de la voracit de ses guides; il raconte quelque part que deux hommes, deux, entendez-vous, dvorrent pendant une matine tout un quartier de boeuf musqu; ils taillaient la viande en longues aiguillettes, qu'ils introduisaient dans leur gosier; puis chacun, coupant au ras du nez ce que sa bouche ne pouvait contenir, le passait son compagnon; ou bien, ces gloutons, laissant pendre des rubans de chair jusqu' terre, les avalaient peu peu, la faon du boa digrant un boeuf, et comme lui tendus tout de leur long sur le sol! --Pouah! lit Bell; les dgotantes brutes! --Chacun a sa manire de dner, rpondit philosophiquement l'Amricain. --Heureusement! rpliqua le docteur. --Eh bien, reprit Altamont, puisque le besoin de se nourrir est si imprieux sous ces latitudes, je ne m'tonne plus que, dans les rcits des voyageurs arctiques, il soit toujours question de repas. --Vous avez raison, rpondit le docteur, et c'est une remarque que j'ai faite galement: cela vient de ce que non seulement il faut une nourriture abondante, mais aussi de ce qu'il est souvent fort difficile de se la procurer. Alors, on y pense sans cesse, et, par suite, on en parle toujours. --Cependant, dit Altamont, si mes souvenirs sont exacts, en Norvge, dans les contres les plus froides, les paysans n'ont pas besoin d'une alimentation aussi substantielle: un peu de laitage, des oeufs, du pain d'corce de bouleau, quelquefois du saumon, jamais de viande; et cela n'en fait pas moins des gaillards solidement constitus. --Affaire d'organisation, rpondit le docteur, et que je ne me charge pas d'expliquer. Cependant, je crois qu'une seconde ou une troisime gnration de Norvgiens, transplants au Gronland, finirait par se nourrir la faon gronlandaise. Et nous-mmes, mes amis, si nous restions dans ce bienheureux pays, nous arriverions vivre en Esquimaux, pour ne pas dire en gloutons fieffs. --Monsieur Clawbonny, dit Bell, me donne faim parler de la sorte. --Ma foi non, rpondit Altamont, cela me dgoterait plutt et me ferait prendre la chair de phoque en horreur. Eh! mais, je crois que nous allons pouvoir nous mettre l'preuve. Je me trompe fort, ou j'aperois l-bas, tendue sur les glaons, une masse qui me parat anime. --C'est un morse! s'cria le docteur; silence, et en avant! En effet, un amphibie de la plus forte taille s'battait deux cents yards des chasseurs; il s'tendait et se roulait voluptueusement aux ples rayons du soleil. Les trois chasseurs se divisrent de manire cerner l'animal pour lui couper la retraite, ils arrivrent ainsi quelques toises de lui en se drobant derrire les hummocks, et ils firent feu. Le morse se renversa sur lui-mme, encore plein de vigueur; il crasait les glaons, il voulait fuir; mais Altamont l'attaqua coups de hache et parvint lui trancher ses nageoires dorsales. Le morse essaya une dfense dsespre; de nouveaux coups de feu l'achevrent, et il demeura tendu sans vie sur l'ice-field rougi de son sang. C'tait un animal de belle taille; il mesurait prs de quinze pieds de long depuis son museau jusqu' l'extrmit de sa queue, et il et certainement fourni plusieurs barriques d'huile. Le docteur tailla dans la chair les parties les plus savoureuses, et il laissa le cadavre la merci de quelques corbeaux qui, cette poque de l'anne, planaient dj dans les airs. La nuit commenait venir. On songea regagner le Fort-Providence; le ciel s'tait entirement purifi, et, en attendant les rayons prochains de la lune, il s'clairait de magnifiques lueurs stellaires. Allons, en route, dit le docteur; il se fait tard; en somme, notre chasse n'a pas t trs heureuse; mais, du moment o il rapporte de quoi souper, un chasseur n'a pas le droit de se plaindre. Seulement, prenons par le plus court, et tchons de ne pas nous garer; les toiles sont l pour nous indiquer la route. Cependant, dans ces contres o la polaire brille droit au-dessus de la tte du voyageur, il est malais de la prendre pour guide; en effet, quand le nord est exactement au sommet de la vote cleste, les autres points cardinaux sont difficiles dterminer: la lune et les grandes constellations vinrent heureusement aider le docteur fixer sa route. Il rsolut, pour abrger son chemin, d'viter les sinuosits du rivage et de couper au travers des terres; c'tait plus direct, mais moins sr: aussi, aprs quelques heures de marche, la petite troupe fut compltement gare. On agita la question de passer la nuit dans une hutte de glace, de s'y reposer, et d'attendre le jour pour s'orienter, dt-on revenir au rivage, afin de suivre l'ice-field; mais le docteur, craignant d'inquiter Hatteras et Johnson, insista pour que la route ft continue. Duk nous conduit, dit-il, et Duk ne peut se tromper: il est clou d'un instinct qui se passe de boussole et d'toile. Suivons-le donc. Duk marchait en avant, et on s'en fia son intelligence. On eut raison; bientt une lueur apparut au loin dans l'horizon; on ne pouvait la confondre avec une toile, qui ne ft pas sortie de brumes aussi basses. Voil notre phare! s'cria le docteur. --Vous croyez, monsieur Clawbonny? dit le charpentier. --J'en suis certain. Marchons. A mesure que les voyageurs approchaient, la lueur devenait plus intense, et bientt ils furent envelopps par une trane de poussire lumineuse; ils marchaient dans un immense rayon, et derrire eux leurs ombres gigantesques, nettement dcoupes, s'allongeaient dmesurment sur le tapis de neige. Ils doublrent le pas, et, une demi-heure aprs, ils gravissaient le talus du Fort-Providence. CHAPITRE IX LE FROID ET LE CHAUD Hatteras et Johnson attendaient les trois chasseurs avec une certaine inquitude. Ceux-ci furent enchants de retrouver un abri chaud et commode. La temprature, avec le soir, s'tait singulirement abaisse, et le thermomtre plac l'extrieur marquait soixante-treize degrs au-dessous de zro (-31 centigrades). Les arrivants, extnus de fatigue et presque gels, n'en pouvaient plus; les poles heureusement marchaient bien; le fourneau n'attendait plus que les produits de la chasse; le docteur se transforma en cuisinier et fit griller quelques ctelettes de morse. A neuf heures du soir, les cinq convives s'attablaient devant un souper rconfortant. Ma foi, dit Bell, au risque de passer pour un Esquimau, j'avouerai que le repas est la grande chose d'un hivernage; quand on est parvenu l'attraper, il ne faut pas bouder devant! Chacun des convives, ayant la bouche pleine, ne put rpondre immdiatement au charpentier; mais le docteur lui fit signe qu'il avait bien raison. Les ctelettes de morse furent dclares excellentes, ou, si on ne le dclara pas, on les dvora jusqu' la dernire, ce qui valait toutes les dclarations du monde. Au dessert, le docteur prpara le caf, suivant son habitude; il ne laissait personne le soin de distiller cet excellent breuvage; il le faisait sur la table, dans une cafetire esprit-de-vin, et le servait bouillant. Pour son compte, il fallait qu'il lui brlt la langue, ou il le trouvait indigne de passer par son gosier. Ce soir-l il l'absorba une temprature si leve, que ses compagnons ne purent l'imiter. Mais vous allez vous incendier, docteur, lui dit Altamont. --Jamais, rpondit-il. --Vous avez donc le palais doubl en cuivre? rpliqua Johnson. --Point, mes amis; je vous engage prendre exemple sur moi. Il y a des personnes, et je suis du nombre, qui boivent le caf la temprature de cent trente et un degrs (+55 centigrades). --Cent trente et un degrs! s'cria Altamont; mais la main ne supporterait pas une pareille chaleur! --videmment, Altamont, puisque la main ne peut pas endurer plus de cent vingt-deux degrs (+50 centigrades) dans l'eau; mais le palais et la langue sont moins sensibles que la main, et ils rsistent l o celles-ci ne pourraient y tenir. --Vous m'tonnez, dit Altamont. --Eh bien, je vais vous convaincre. Et le docteur, ayant pris le thermomtre du salon, en plongea la boule dans sa tasse de caf bouillant; il attendit que l'instrument ne marqut plus que cent trente et un degrs, et il avala sa liqueur bienfaisante avec une vidente satisfaction. Bell voulut l'imiter bravement et se brla jeter les hauts cris. Manque d'habitude, dit le docteur. --Clawbonny, reprit Altamont, pourriez-vous nous dire quelles sont les plus hautes tempratures que le corps humain soit capable de supporter? --Facilement, rpondit le docteur; on l'a expriment, et il y a des faits curieux cet gard. Il m'en revient un ou deux la mmoire, et ils vous prouveront qu'on s'accoutume tout, mme ne pas cuire o cuirait un beefsteak. Ainsi, on raconte que des filles de service au four banal de la ville de La Rochefoucauld, en France, pouvaient rester dix minutes dans ce four, pendant que la temprature s'y trouvait trois cents degrs (+ 132 centigrades), c'est--dire suprieure de quatre-vingt-neuf degrs l'eau bouillante, et tandis qu'autour d'elles des pommes et de la viande grillaient parfaitement. --Quelles filles! s'cria Altamont. --Tenez, voici un autre exemple qu'on ne peut mettre en doute. Neuf de nos compatriotes, en 1774, Fordyce, Banks, Solander, Blagdin, Home, Nooth, Lord Seaforth et le capitaine Philips, supportrent une temprature de deux cent quatre-vingt-quinze degrs (+ 128 centigrades), pendant que des oeufs et un roastbeef cuisaient auprs d'eux. --Et c'taient des Anglais! dit Bell avec un certain sentiment de fiert. --Oui, Bell, rpondit le docteur. --Oh! des Amricains auraient mieux fait, fit Altamont. --Ils eussent rti, dit le docteur en riant. --Et pourquoi pas? rpondit l'Amricain. --En tout cas, ils ne l'ont pas essay; donc je m'en tiens mes compatriotes. J'ajouterai un dernier fait, incroyable, si l'on pouvait douter de la vracit des tmoins. Le duc de Raguse et le docteur Jung, un Franais et un Autrichien, virent un Turc se plonger dans un bain qui marquait cent soixante-dix degrs (+78 centigrades). --Mais il me semble, dit Johnson, que cela ne vaut ni les filles du four banal, ni nos compatriotes! --Pardon, rpondit le docteur; il y a une grande diffrence entre se plonger dans l'air chaud ou dans l'eau chaude; l'air chaud amne une transpiration qui garantit les chairs, tandis que dans l'eau bouillante on ne transpire pas, et l'on se brle. Aussi la limite extrme de temprature assigne aux bains n'est-elle en gnral que de cent sept degrs (+42 centigrades). Il fallait donc que ce Turc ft un homme peu ordinaire pour supporter une chaleur pareille! --Monsieur Clawbonny, demanda Johnson, quelle est donc la temprature habituelle des tres anims? --Elle varie suivant leur nature, rpondit le docteur; ainsi les oiseaux sont les animaux dont la temprature est la plus leve, et, parmi eux, le canard et la poule sont les plus remarquables; la chaleur de leur corps dpasse cent dix degrs (+43 centigrades), tandis que le chat-huant, par exemple, n'en compte que cent quatre (+40 centigrades), puis viennent en second lieu les mammifres, les hommes; la temprature des Anglais est en gnral de cent un degrs (+37 centigrades). --Je suis sr que M. Altamont va rclamer pour les Amricains, dit Johnson en riant. --Ma foi, dit Altamont, il y en a de trs chauds; mais, comme je ne leur ai jamais plong un thermomtre dans le thorax ou sous la langue, il m'est impossible d'tre fix cet gard. --Bon! rpondit le docteur, la diffrence n'est pas sensible entre hommes de races diffrentes, quand ils sont placs dans des circonstances identiques et quel que soit leur genre de nourriture; je dirai mme que la temprature humaine est peu prs semblable l'quateur comme au ple. --Ainsi, dit Altamont, notre chaleur propre est la mme ici qu'en Angleterre? --Trs sensiblement, rpondit le docteur; quant aux autres mammifres, leur temprature est, en gnral, un peu suprieure celle de l'homme. Le cheval se rapproche beaucoup de lui, ainsi que le livre, l'lphant, le marsouin, le tigre; mais le chat, l'cureuil, le rat, la panthre, le mouton, le boeuf, le chien, le singe, le bouc, la chvre atteignent cent trois degrs, et enfin, le plus favoris de tous, le cochon, dpasse cent quatre degrs (+ 40 centigrades). --C'est humiliant pour nous, fit Altamont. --Viennent alors les amphibies et les poissons, dont la temprature varie beaucoup suivant celle de l'eau. Le serpent n'a gure que quatre-vingt-six degrs (+30 centigrades), la grenouille soixante-dix (+25 centigrades), et le requin autant dans un milieu infrieur d'un degr et demi; enfin les insectes paraissent avoir la temprature de l'eau et de l'air. --Tout cela est bien, dit Hatteras, qui n'avait pas encore pris la parole, et je remercie le docteur de mettre sa science notre disposition; mais nous parlons l comme si nous devions avoir des chaleurs torrides braver. Ne serait-il pas plus opportun de causer du froid, de savoir quoi nous sommes exposs, et quelles ont t les plus basses tempratures observes jusqu'ici? --C'est juste, rpondit Johnson. --Rien n'est plus facile, reprit le docteur, et je peux vous difier cet gard. --Je le crois bien, fit Johnson, vous savez tout. --Mes amis, je ne sais que ce que m'ont appris les autres, et, quand j'aurai parl, vous serez aussi instruits que moi. Voil donc ce que je puis vous dire touchant le froid, et sur les basses tempratures que l'Europe a subies. On compte un grand nombre d'hivers mmorables, et il semble que les plus rigoureux soient soumis un retour priodique tous les quarante et un ans peu prs, retour qui concide avec la plus grande apparition des taches du soleil. Je vous citerai l'hiver de 1364, o le Rhne gela jusqu' Arles; celui de 1408, o le Danube fut glac dans tout son cours et o les loups traversrent le Cattgat pied sec; celui de 1509, pendant lequel l'Adriatique et la Mditerrane furent solidifies Venise, Cette, Marseille, et la Baltique prise encore au 10 avril; celui de 1608, qui vit prir en Angleterre tout le btail; celui de 1789, pendant lequel la Tamise fut glace jusqu' Gravesend, six lieues au-dessous de Londres; celui de 1813, dont les Franais ont conserv de si terribles souvenirs; enfin, celui de 1829, le plus prcoce et le plus long des hivers du XIXe sicle. Voil pour l'Europe. --Mais ici, au-del du cercle polaire, quel degr la temprature peut-elle atteindre? demanda Altamont. --Ma foi, rpondit le docteur, je crois que nous avons prouv les plus grands froids qui aient jamais t observs, puisque le thermomtre alcool a marqu un jour soixante-douze degrs au-dessous de zro (-58 centigrades), et, si mes souvenirs sont exacts, les plus basses tempratures reconnues jusqu'ici par les voyageurs arctiques ont t seulement de soixante et un degrs l'le Melville, de soixante-cinq degrs au port Flix, et de soixante-dix degrs au Fort-Reliance (-56,7 centigrades). --Oui, fit Hatteras, nous avons t arrts par un rude hiver, et cela mal propos! --Vous avez t arrts? dit Altamont en regardant fixement le capitaine. --Dans notre voyage l'ouest, se hta de dire le docteur. --Ainsi, dit Altamont, en reprenant la conversation, les maxima et les minima de tempratures supportes par l'homme ont un cart de deux cents degrs environ? --Oui, rpondit le docteur; un thermomtre expos l'air libre et abrit contre toute rverbration ne s'lve jamais plus de cent trente-cinq degrs au-dessus de zro (+57 centigrades), de mme que par les grands froids il ne descend jamais au-dessous de soixante-douze degrs (-58 centigrades). Ainsi, mes amis, vous voyez que nous pouvons prendre nos aises. --Mais cependant, dit Johnson, si le soleil venait s'teindre subitement, est-ce que la terre ne serait pas plonge dans un froid plus considrable? --Le soleil ne s'teindra pas, rpondit le docteur; mais, vnt-il s'teindre, la temprature ne s'abaisserait pas vraisemblablement au-dessous du froid que je vous ai indiqu. --Voil qui est curieux. --Oh! je sais qu'autrefois on admettait des milliers de degrs pour les espaces situs en dehors de l'atmosphre; mais, aprs les expriences d'un savant franais, Fourrier, il a fallu en rabattre; il a prouv que si la terre se trouvait place dans un milieu dnu de toute chaleur, l'intensit du froid que nous observons au ple serait bien autrement considrable, et qu'entre la nuit et le jour il existerait de formidables diffrences de temprature; donc, mes amis, il ne fait pas plus froid quelques millions de lieues qu'ici mme. --Dites-moi, docteur, demanda Altamont, la temprature de l'Amrique n'est-elle pas plus basse que celle des autres pays du monde? --Sans doute, mais n'allez pas en tirer vanit, rpondit le docteur en riant. --Et comment explique-t-on ce phnomne? --On a cherch l'expliquer, mais d'une faon peu satisfaisante; ainsi, il vint l'esprit d'Halley qu'une comte, ayant jadis choqu obliquement la terre, changea la position de son axe de rotation, c'est--dire de ses ples; d'aprs lui, le ple Nord, situ autrefois la baie d'Hudson, se trouva report plus l'est, et les contres de l'ancien ple, si longtemps geles, conservrent un froid plus considrable, que de longs sicles de soleil n'ont encore pu rchauffer. --Et vous n'admettez pas cette thorie? --Pas un instant, car ce qui est vrai pour la cte orientale de l'Amrique ne l'est pas pour la cte occidentale, dont la temprature est plus leve. Non! il faut constater qu'il y a cls lignes isothermes diffrentes des parallles terrestres, et voil tout. --Savez-vous, monsieur Clawbonny, dit Johnson, qu'il est beau de causer du froid dans les circonstances o nous sommes. --Juste, mon vieux Johnson: nous sommes mme d'appeler la pratique au secours de la thorie. Ces contres sont un vaste laboratoire ou l'on peut taire de curieuses expriences sur les basses tempratures; seulement, soyez toujours attentifs et prudents; si quelque partie de votre corps se gle, frottez-la immdiatement de neige pour rtablir la circulation du sang, et si vous revenez prs du feu, prenez garde, car vous pourriez vous brler les mains ou les pieds sans vous en apercevoir; cela ncessiterait des amputations, et il faut tcher de ne rien laisser de nous dans les contres borales. Sur ce, mes amis, je crois que nous ferons bien de demander au sommeil quelques heures de repos. --Volontiers, rpondirent les compagnons du docteur. --Qui est de garde prs du pole? --Moi, rpondit Bell. --Eh bien, mon ami, veillez ce que le feu ne tombe pas, car il fait ce soir un froid de tous les diables. --Soyez tranquille, monsieur Clawbonny, cela pique ferme, et cependant, voyez donc! le ciel est tout en feu. --Oui, rpondit le docteur en s'approchant de la fentre, une aurore borale de toute beaut! Quel magnifique spectacle! je ne me lasse vraiment pas de le contempler. En effet, le docteur admirait toujours ces phnomnes cosmiques, auxquels ses compagnons ne prtaient plus grande attention; il avait remarqu, d'ailleurs, que leur apparition tait toujours prcde de perturbations de l'aiguille aimante, et il prparait sur ce sujet des observations destines au _Weather Book_[1]. [1] Livre du temps de l'amiral Fitz-Roy, o sont rapports tous les faits mtorologiques. Bientt, pendant que Bell veillait prs du pole, chacun, tendu sur sa couchette, s'endormit d'un tranquille sommeil. CHAPITRE X LES PLAISIRS DE L'HIVERNAGE La vie au ple est d'une triste uniformit. L'homme se trouve entirement soumis aux caprices de l'atmosphre, qui ramne ses temptes et ses froids intenses avec une dsesprante monotonie. La plupart du temps, il y a impossibilit de mettre le pied dehors, et il faut rester enferm dans les huttes de glace. De longs mois se passent ainsi, faisant aux hiverneurs une vritable existence de taupe. Le lendemain, le thermomtre s'abaissa de quelques degrs, et l'air s'emplit de tourbillons de neige, qui absorbrent toute la clart du jour. Le docteur se vit donc clou dans la maison et se croisa les bras; il n'y avait rien faire, si ce n'est dboucher toutes les heures le couloir d'entre, qui pouvait se trouver obstru, et repolir les murailles de glace, que la chaleur de l'intrieur rendait humides; mais la snow-house tait construite avec une grande solidit et les tourbillons ajoutaient encore sa rsistance, en accroissant l'paisseur de ses murs. Les magasins se tenaient bien galement. Tous les objets retirs du navire avaient t rangs avec le plus grand ordre dans ces Docks des marchandises. comme les appelait le docteur. Or, bien que ces magasins fussent situs soixante pas peine de la maison, cependant, par certains jours de drift, il tait presque impossible de s'y rendre; aussi une certaine quantit de provisions devait toujours tre conserve dans la cuisine pour les besoins journaliers. La prcaution de dcharger le _Porpoise_ avait t opportune. Le navire subissait une pression lente, insensible, mais irrsistible, qui l'crasait peu peu; il tait vident qu'on ne pourrait rien faire de ces dbris. Cependant le docteur esprait toujours en tirer une chaloupe quelconque pour revenir en Angleterre; mais le moment n'tait pas encore venu de procder sa construction. Ainsi donc, la plupart du temps, les cinq hiverneurs demeuraient dans une profonde oisivet. Hatteras restait pensif, tendu sur son lit; Altamont buvait ou dormait, et le docteur se gardait bien de les tirer de leur somnolence, car il craignait toujours quelque querelle lcheuse. Ces deux hommes s'adressaient rarement la parole. Aussi, pendant les repas, le prudent Clawbonny prenait toujours soin de guider la conversation et de la diriger de manire ne pas mettre les amours-propres en jeu; mais il avait fort faire pour dtourner les susceptibilits surexcites. Il cherchait, autant que possible, instruire, distraire, intresser ses compagnons; quand il ne mettait pas en ordre ses notes de voyage, il traitait haute voix les sujets d'histoire, de gographie ou de mtorologie qui sortaient de la situation mme; il prsentait les choses d'une faon plaisante et philosophique, tirant un enseignement salutaire des moindres incidents; son inpuisable mmoire ne le laissait jamais court; il faisait application de ses doctrines aux personnes prsentes; il leur rappelait tel fait qui s'tait produit dans telle circonstance, et il compltait ses thories, par la force des arguments personnels. On peut dire que ce digne homme tait l'me de ce petit monde, une me de laquelle rayonnaient les sentiments de franchise et de justice. Ses compagnons avaient en lui une confiance absolue; il imposait mme au capitaine Hatteras, qui l'aimait d'ailleurs; il faisait si bien de ses paroles, de ses manires, de ses habitudes, que cette existence de cinq hommes abandonns six degrs du ple semblait toute naturelle; quand le docteur parlait, on croyait l'couter dans son cabinet de Liverpool. Et cependant, combien cette situation diffrait de celle des naufrags jets sur les les de l'ocan Pacifique, ces Robinsons dont l'attachante histoire fit presque toujours envie aux lecteurs. L, en effet, un sol prodigue, une nature opulente, offrait mille ressources varies; il suffisait, dans ces beaux pays, d'un peu d'imagination et de travail pour se procurer le bonheur matriel; la nature allait au-devant de l'homme; la chasse et la pche suffisaient tous ses besoins; les arbres poussaient pour lui, les cavernes s'ouvraient pour l'abriter, les ruisseaux coulaient pour le dsaltrer: de magnifiques ombrages le dfendaient contre la chaleur du soleil, et jamais le terrible froid ne venait le menacer dans ses hivers adoucis; une graine ngligemment jete sur cette terre fconde rendait une moisson quelques mois plus tard. C'tait le bonheur complet en dehors de la socit. Et puis, ces les enchantes, ces terres charitables se trouvaient sur la route des navires; le naufrag pouvait toujours esprer d'tre recueilli, et il attendait patiemment qu'on vnt l'arracher son heureuse existence. Mais ici, sur cette cte de la Nouvelle-Amrique, quelle diffrence! Cette comparaison, le docteur la faisait quelquefois, mais il la gardait pour lui, et surtout il pestait contre son oisivet force. Il dsirait avec ardeur le retour du dgel pour reprendre ses excursions, et cependant il ne voyait pas ce moment arriver sans crainte, car il prvoyait des scnes graves entre Hatteras et Altamont. Si jamais on poussait jusqu'au ple, qu'arriverait-il de la rivalit de ces deux hommes? Il fallait donc parer tout vnement, amener peu peu ces rivaux une entente sincre, une franche communion d'ides; mais rconcilier un Amricain et un Anglais, deux hommes que leur origine commune rendait plus ennemis encore, l'un pntr de toute la morgue insulaire, l'autre dou de l'esprit spculatif, audacieux et brutal de sa nation, quelle tche remplie de difficults! Quand le docteur rflchissait cette implacable concurrence des hommes, cette rivalit des nationalits, il ne pouvait se retenir, non de hausser les paules, ce qui ne lui arrivait jamais, mais de s'attrister sur les faiblesses humaines. Il causait souvent de ce sujet avec Johnson; le vieux marin et lui s'entendaient tous les deux cet gard; ils se demandaient quel parti prendre, par quelles attnuations arriver leur but, et ils entrevoyaient bien des complications dans l'avenir. Cependant, le mauvais temps continuait; on ne pouvait songer quitter, mme une heure, le Fort-Providence. Il fallait demeurer jour et nuit dans la maison de neige. On s'ennuyait, sauf le docteur, qui trouvait toujours moyen de s'occuper. Il n'y a donc aucune possibilit de se distraire? dit un soir Altamont. Ce n'est vraiment pas vivre, que vivre de la sorte, comme des reptiles enfouis pour tout un hiver. --En effet, rpondit le docteur; malheureusement, nous ne sommes pas assez nombreux pour organiser un systme quelconque de distractions! --Ainsi, reprit l'Amricain, vous croyez que nous aurions moins faire pour combattre l'oisivet, si nous tions en plus grand nombre? --Sans doute, et lorsque des quipages complets ont pass l'hiver dans les rgions borales, ils trouvaient bien le moyen de ne pas s'ennuyer. --Vraiment, dit Altamont, je serais curieux de savoir comment ils s'y prenaient; il fallait des esprits vritablement ingnieux pour extraire quelque gaiet d'une situation pareille. Ils ne se proposaient pas des charades deviner, je suppose! --Non, mais il ne s'en fallait gure, rpondit le docteur; et ils avaient introduit dans ces pays hyperborens deux grandes causes de distraction: la presse et le thtre. --Quoi! ils avaient un journal? repartit l'Amricain. --Ils jouaient la comdie? s'cria Bell. --Sans doute, et ils y trouvaient un vritable plaisir. Aussi, pendant son hivernage l'le Melville, le commandant Parry proposa-t-il ces deux genres de plaisir ses quipages, et la proposition eut un succs immense. --Eh bien, franchement, rpondit Johnson, j'aurais voulu tre l; ce devait tre curieux. --Curieux et amusant, mon brave Johnson; le lieutenant Beechey devint directeur du thtre, et le capitaine Sabine rdacteur en chef de la _Chronique d'hiver ou Gazette de la Gorgie du Nord_. --Bons titres, fit Altamont. --Ce journal parut chaque lundi, depuis le 1er novembre 1819 jusqu'au 20 mars 1820. Il rapportait tous les incidents de l'hivernage, les chasses, les faits divers, les accidents de mtorologie, la temprature; il renfermait des chroniques plus ou moins plaisantes; certes, il ne fallait pas chercher l l'esprit de Sterne ou les articles charmants du _Daily Telegraph_; mais enfin, on s'en tirait, on se distrayait; les lecteurs n'taient ni difficiles ni blass, et jamais, je crois, mtier de journaliste ne fut plus agrable exercer. --Ma foi, dit Altamont, je serais curieux de connatre des extraits de cette gazette, mon cher docteur; ses articles devaient tre gels depuis le premier mot jusqu'au dernier. --Mais non, mais non, rpondit le docteur; en tout cas, ce qui et paru un peu naf la Socit philosophique de Liverpool, ou l'Institution littraire de Londres, suffisait des quipages enfouis sous les neiges. Voulez-vous en juger? --Comment! votre mmoire vous fournirait au besoin?... --Non, mais vous aviez bord du _Porpoise_ les voyages de Parry, et je n'ai qu' vous lire son propre rcit. --Volontiers! s'crirent les compagnons du docteur. --Rien n'est plus facile. Le docteur alla chercher dans l'armoire du salon l'ouvrage demand, et il n'eut aucun peine y trouver le passage en question. Tenez, dit-il, voici quelques extraits de la _Gazette de la Gorgie du Nord_. C'est une lettre adresse au rdacteur en chef: C'est avec une vraie satisfaction que l'on a accueilli parmi nous vos propositions pour l'tablissement d'un journal. J'ai la conviction que sous votre direction il nous procurera beaucoup d'amusements et allgera de beaucoup le poids de nos cent jours de tnbres. L'intrt que j'y prends, pour ma part, m'a fait examiner l'effet de votre annonce sur l'ensemble de notre socit, et je puis vous assurer, pour me servir des expressions consacres dans la presse de Londres, que la chose a produit une sensation profonde dans le public. Le lendemain de l'apparition de votre prospectus, il y a eu bord une demande d'encre tout fait inusite et sans prcdent. Le tapis vert de nos tables s'est vu subitement couvert d'un dluge de rognures de plumes, au grand dtriment d'un de nos servants, qui, en voulant les secouer, s'en est enfonc une sous l'ongle. Enfin, je sais de bonne part que le sergent Martin n'a pas eu moins de neuf canifs aiguiser. On peut voir toutes nos tables gmissant sous le poids inaccoutum de pupitres crire, qui depuis deux mois n'avaient pas vu le jour, et l'on dit mme que les profondeurs de la cale ont t ouvertes plusieurs reprises, pour donner issue maintes rames de papier qui ne s'attendaient pas sortir sitt de leur repos. Je n'oublierai pas de vous dire que j'ai quelques soupons qu'on tentera de glisser dans votre bote quelques articles qui, manquant du caractre de l'originalit complte, n'tant pas tout fait indits, ne sauraient convenir votre plan. Je puis affirmer que pas plus tard qu'hier soir on a vu un auteur, pench sur son pupitre, tenant d'une main un volume ouvert du _Spectateur_, tandis que de l'autre il faisait dgeler son encre la flamme d'une lampe! Inutile de vous recommander de vous tenir en garde contre de pareilles ruses; il ne faut pas que nous voyions reparatre dans la _Chronique d'hiver_ ce que nos aeux lisaient en djeunant, il y a plus d'un sicle. --Bien, bien, dit Altamont, quand le docteur eut achev sa lecture; il y a vraiment de la bonne humeur l-dedans, et l'auteur de la lettre devait tre un garon dgourdi. --Dgourdi est le mot, rpondit le docteur. Tenez, voici maintenant un avis qui ne manque pas de gaiet: On dsire trouver une femme d'ge moyen et de bonne renomme, pour assister dans leur toilette les dames de la troupe du Thtre-Royal de la Gorgie septentrionale. On lui donnera un salaire convenable. et elle aura du th et de la bire discrtion. S'adresser au comit du thtre.--_N.B._ Une veuve aura la prfrence. --Ma foi, ils n'taient pas dgots, nos compatriotes, dit Johnson. --Et la veuve s'est-elle rencontre? demanda Bell. --On serait tent de le croire, rpondit le docteur, car voici une rponse adresse au Comit du thtre: Messieurs, je suis veuve; j'ai vingt-six ans, et je puis produire des tmoignages irrcusables en faveur de mes moeurs et de mes talents. Mais, avant de me charger de la toilette des actrices de votre thtre, je dsire savoir si elles ont l'intention de garder leurs culottes, et si l'on me fournira l'assistance de quelques vigoureux matelots pour lacer et serrer convenablement leurs corsets. Cela tant, messieurs, vous pouvez compter sur votre servante. A. B. _P. S._ Ne pourriez-vous substituer l'eau-de-vie la petite bire? --Ah! bravo! s'cria Altamont. Je vois d'ici ces femmes de chambre qui vous lacent au cabestan. Eh bien, ils taient gais, les compagnons du capitaine Parry. --Comme tous ceux qui ont atteint leur but, rpondit Hatteras. Hatteras avait jet cette remarque au milieu de la conversation, puis il tait retomb dans son silence habituel. Le docteur, ne voulant pas s'appesantir sur ce sujet, se hta de reprendre sa lecture. Voici maintenant, dit-il, un tableau des tribulations arctiques; on pourrait le varier l'infini; mais quelques-unes de ces observations sont assez justes; jugez-en: Sortir le matin pour prendre l'air, et, en mettant le pied hors du vaisseau, prendre un bain froid dans le trou du cuisinier. Partir pour une partie de chasse, approcher d'un renne superbe, le mettre en joue, essayer de faire feu et prouver l'affreux mcompte d'un rat, pour cause d'humidit de l'amorce. Se mettre en marche avec un morceau de pain tendre dans la poche, et, quand l'apptit se fait sentir, le trouver tellement durci par la gele qu'il peut bien briser les dents, mais non tre bris par elles. Quitter prcipitamment la table en apprenant qu'un loup passe en vue du navire, et trouver au retour le dner mang par le chat. Revenir de la promenade en se livrant de profondes et utiles mditations, et en tre subitement tir par les embrassements d'un ours. --Vous le voyez, mes amis, ajouta le docteur, nous ne serions pas embarrasss d'imaginer quelques autres dsagrments polaires; mais, du moment qu'il fallait subir ces misres, cela devenait un plaisir de les constater. --Ma foi, rpondit Altamont, c'est un amusant journal que cette _Chronique d'hiver_, et il est fcheux que nous ne puissions nous y abonner! --Si nous essayions d'en fonder un, dit Johnson. --A nous cinq! dit Clawbonny; nous ferions tout au plus des rdacteurs, et il ne resterait pas de lecteurs en nombre suffisant. --Pas plus que de spectateurs, si nous nous mettions en tte de jouer la comdie, rpondit Altamont. --Au fait, monsieur Clawbonny, dit Johnson, parlez-nous donc un peu du thtre du capitaine Parry; y jouait-on des pices nouvelles? --Sans doute; dans le principe, deux volumes embarqus bord de l'_Hcla_ furent mis contribution, et les reprsentations avaient lieu tous les quinze jours; mais bientt le rpertoire fut us jusqu' la corde; alors des auteurs improviss se mirent l'oeuvre, et Parry composa lui-mme pour les ftes de Nol une comdie tout fait en situation; elle eut un immense succs, et tait intitule _Le Passage du Nord-Ouest_ ou _La Fin du Voyage_. --Un fameux titre, rpondit Altamont; mais j'avoue que si j'avais traiter un pareil sujet, je serais fort embarrass du dnouement. --Vous avez raison, dit Bell, qui sait comment cela finira? --Bon! s'cria le docteur, pourquoi songer au dernier acte, puisque les premiers marchent bien? Laissons faire la Providence, mes amis; jouons de notre mieux notre rle, et puisque le dnouement appartient l'auteur de toutes choses, ayons confiance dans son talent; il saura bien nous tirer d'affaire. --Allons donc rver tout cela, rpondit Johnson; il est tard, et puisque l'heure de dormir est venue, dormons. --Vous tes bien press, mon vieil ami, dit le docteur. --Que voulez-vous, monsieur Clawbonny, je me trouve si bien dans ma couchette! et puis, j'ai l'habitude de faire de bons rves; je rve de pays chauds! de sorte qu' vrai dire la moiti de ma vie se passe sous l'quateur, et la seconde moiti au ple. --Diable, fit Altamont, vous possdez l une heureuse organisation. --Comme vous dites, rpondit le matre d'quipage. --Eh bien, reprit le docteur, ce serait une cruaut de faire languir plus longtemps le brave Johnson. Son soleil des Tropiques l'attend. Allons nous coucher. CHAPITRE XI TRACES INQUITANTES Pendant la nuit du 26 au 27 avril, le temps vint changer; le thermomtre baissa sensiblement, et les habitants de Doctor's-House s'en aperurent au froid qui se glissait sous leurs couvertures; Altamont, de garde auprs du pole, eut soin de ne pas laisser tomber le feu, et il dut l'alimenter abondamment pour maintenir la temprature intrieure cinquante degrs au-dessus de zro (+10 centigrades). Ce refroidissement annonait la fin de la tempte, et le docteur s'en rjouissait; les occupations habituelles allaient tre reprises, la chasse, les excursions, la reconnaissance des terres; cela mettrait un terme cette solitude dsoeuvre, pendant laquelle les meilleurs caractres finissent par s'aigrir. Le lendemain matin, le docteur quitta son lit de bonne heure et se fraya un chemin travers les glaces amonceles jusqu'au cne du phare. Le vent avait saut dans le nord; l'atmosphre tait pure; de longues nappes blanches offraient au pied leur tapis ferme et rsistant. Bientt les cinq compagnons d'hivernage eurent quitt Doctor's-House; leur premier soin fut de dgager la maison des masses glaces qui l'encombraient; on ne s'y reconnaissait plus sur le plateau; il et t impossible d'y dcouvrir les vestiges d'une habitation; la tempte, comblant les ingalits du terrain, avait tout nivel; le sol s'tait exhauss de quinze pieds, au moins. Il fallut procder d'abord au dblaiement des neiges, puis redonner l'difice une forme plus architecturale, raviver ses lignes engorges et rtablir son aplomb. Rien ne fut plus facile d'ailleurs, et, aprs l'enlvement des glaces, quelques coups du couteau neige ramenrent les murailles leur paisseur normale. Au bout de deux heures d'un travail soutenu, le fond de granit apparut; l'accs des magasins de vivres et de la poudrire redevint praticable. Mais comme, par ces climats incertains, un tel tat de choses pouvait se reproduire d'un jour l'autre, on refit une nouvelle provision de comestibles qui fut transporte dans la cuisine. Le besoin de viande frache se faisait sentir ces estomacs surexcits par les salaisons; les chasseurs furent donc chargs de modifier le systme chauffant d'alimentation, et ils se prparrent partir. Cependant, la fin d'avril n'amenait pas le printemps polaire; l'heure du renouvellement n'avait pas sonn; il s'en fallait de six semaines au moins; les rayons du soleil, trop faibles encore, ne pouvaient fouiller ces plaines de neige et faire jaillir du sol les maigres produits de la flore borale. On devait craindre que les animaux ne fussent rares, oiseaux ou quadrupdes. Cependant un livre, quelques couples de ptarmigans, un jeune renard mme eussent figur avec honneur sur la table de Doctor's-House, et les chasseurs rsolurent de chasser avec acharnement tout ce qui passerait porte de leur fusil. Le docteur, Altamont et Bell se chargrent d'explorer le pays. Altamont, en juger par ses habitudes, devait tre un chasseur adroit et dtermin, un merveilleux tireur, bien qu'un peu vantard. Il fut donc de la partie, tout comme Duk, qui le valait dans son genre, en ayant l'avantage d'tre moins hbleur. Les trois compagnons d'aventure remontrent par le cne de l'est et s'enfoncrent au travers des immenses plaines blanches; mais ils n'eurent pas besoin d'aller loin, car des traces nombreuses se montrrent moins de deux milles du fort; de l, elles descendaient jusqu'au rivage de la baie Victoria, et paraissaient enlacer le Fort-Providence de leurs cercles concentriques. Aprs avoir suivi ces pitinements avec curiosit, les chasseurs se regardrent. Eh bien! dit le docteur, cela me semble clair. --Trop clair, rpondit Bell; ce sont des traces d'ours. --Un excellent gibier, rpondit Altamont, mais qui me parat pcher aujourd'hui par une qualit. --Laquelle? demanda le docteur. --L'abondance, rpondit l'Amricain. --Que voulez-vous dire? reprit Bell. --Je veux dire qu'il y a l les traces de cinq ours parfaitement distinctes, et cinq ours, c'est beaucoup pour cinq hommes! --tes-vous certain de ce que vous avancez? dit le docteur. --Voyez et jugez par vous-mme: voici une empreinte qui ne ressemble pas cette autre; les griffes de celles-ci sont plus cartes que les griffes de celles-l. Voici les pas d'un ours plus petit. Comparez bien, et vous trouverez dans un cercle restreint les traces de cinq animaux. --C'est vident, dit Bell, aprs avoir examin attentivement. --Alors, fit le docteur, il ne faut pas faire de la bravoure inutile, mais au contraire se tenir sur ses gardes; ces animaux sont trs affams la fin d'un hiver rigoureux; ils peuvent tre extrmement dangereux; et puisqu'il n'est plus possible de douter de leur nombre.... --Ni mme de leurs intentions, rpliqua l'Amricain. --Vous croyez, dit Bell, qu'ils ont dcouvert notre prsence sur cette cte? --Sans doute, moins que nous ne soyons tombs dans une passe d'ours; mais alors pourquoi ces empreintes s'tendent-elles circulairement, au lieu de s'loigner perte de vue? Tenez! ces animaux-l sont venus du sud-est, ils se sont arrts cette place, et ils ont commenc ici la reconnaissance du terrain. --Vous avez raison, dit le docteur; il est mme certain qu'ils sont venus cette nuit. --Et sans doute les autres nuits, rpondit Altamont; seulement, la neige a recouvert leurs traces. --Non, rpondit le docteur, il est plus probable que ces ours ont attendu la fin de la tempte; pousss par le besoin, ils ont gagn du ct de la baie, dans l'intention de surprendre quelques phoques, et alors ils nous auront vents. --C'est cela mme, rpondit Altamont; d'ailleurs, il est facile de savoir s'ils reviendront la nuit prochaine. --Comment cela? dit Bell. --En effaant ces traces sur une partie de leur parcours; et si demain nous retrouvons des empreintes nouvelles, il sera bien vident que le Fort-Providence est le but auquel tendent ces animaux. --Bien, rpondit le docteur, nous saurons au moins quoi nous en tenir. Les trois chasseurs se mirent l'oeuvre, et, en grattant la neige, ils eurent bientt fait disparatre les pitinements sur un espace de cent toises peu prs. Il est pourtant singulier, dit Bell, que ces btes-l aient pu nous sentir une pareille distance; nous n'avons brl aucune substance graisseuse de nature les attirer. --Oh! rpondit le docteur, les ours sont dous d'une vue perante et d'un odorat trs subtil; ils sont, en outre, trs intelligents, pour ne pas dire les plus intelligents de tous les animaux, et ils ont flair par ici quelque chose d'inaccoutum. --D'ailleurs, reprit Bell, qui nous dit que, pendant la tempte, ils ne se sont pas avancs jusqu'au plateau? --Alors, rpondit l'Amricain, pourquoi se seraient-ils arrts cette nuit cette limite? --Oui, il n'y a pas de rponse cela, rpliqua le docteur, et nous devons croire que peu peu ils rtrciront le cercle de leurs recherches autour du Fort-Providence. --Nous verrons bien, rpondit Altamont. --Maintenant, continuons notre marche, dit le docteur, mais ayons l'oeil au guet. Les chasseurs veillrent avec attention; ils pouvaient craindre que quelque ours ne ft embusqu derrire les monticules de glace; souvent mme ils prirent les blocs gigantesques pour des animaux, dont ces blocs avaient la taille et la blancheur. Mais, en fin de compte, et leur grande satisfaction, ils en furent pour leurs illusions. Ils revinrent enfin mi-cte du cne, et de l leur regard se promena inutilement depuis le cap Washington jusqu' l'le Johnson. Ils ne virent rien; tout tait immobile et blanc; pas un bruit, pas un craquement. Ils rentrrent dans la maison de neige. Hatteras et Johnson furent mis au courant de la situation, et l'on rsolut de veiller avec la plus scrupuleuse attention. La nuit vint; rien ne troubla son calme splendide, rien ne se fit entendre qui pt signaler l'approche d'un danger. Le lendemain, ds l'aube, Hatteras et ses compagnons, bien arms, allrent reconnatre l'tat de la neige; ils retrouvrent des traces identiques celles de la veille, mais plus rapproches. Evidemment, les ennemis prenaient leurs dispositions pour le sige du Fort-Providence. Ils ont ouvert leur seconde parallle, dit le docteur. --Ils ont mme fait une pointe en avant, rpondit Altamont; voyez ces pas qui s'avancent vers le plateau; ils appartiennent un puissant animal. --Oui, ces ours nous gagnent peu peu, dit Johnson; il est vident qu'ils ont l'intention de nous attaquer. --Cela n'est pas douteux, rpondit le docteur; vitons de nous montrer. Nous ne sommes pas de force combattre avec succs. --Mais o peuvent tre ces damns ours? s'cria Bell. --Derrire quelques glaons de l'est, d'o ils nous guettent; n'allons pas nous aventurer imprudemment. --Et la chasse? fit Altamont. --Remettons-la quelques jours, rpondit le docteur; effaons de nouveau les traces les plus rapproches, et nous verrons demain matin si elles se sont renouveles. De cette faon, nous serons au courant des manoeuvres de nos ennemis. Le conseil du docteur fut suivi, et l'on revint se caserner dans le fort; la prsence de ces terribles btes empchait toute excursion. On surveilla attentivement les environs de la baie Victoria. Le phare fut abattu; il n'avait aucune utilit actuelle et pouvait attirer l'attention des animaux; le fanal et les fils lectriques furent serrs dans la maison; puis, tour de rle, chacun se mit en observation sur le plateau suprieur. C'taient de nouveaux ennuis de solitude subir; mais le moyen d'agir autrement? On ne pouvait pas se compromettre dans une lutte si ingale, et la vie de chacun tait trop prcieuse pour la risquer imprudemment. Les ours, ne voyant plus rien, seraient peut-tre dpists, et, s'ils se prsentaient isolment pendant les excursions, on pourrait les attaquer avec chance de succs. Cependant cette inaction tait releve par un intrt nouveau: il y avait surveiller, et chacun ne regrettait pas d'tre un peu sur le qui-vive. La journe du 28 avril se passa sans que les ennemis eussent donn signe d'existence. Le lendemain, on alla reconnatre les traces avec un vif sentiment de curiosit, qui fut suivi d'exclamations d'tonnement. Il n'y avait plus un seul vestige, et la neige droulait au loin son tapis intact. Bon! s'cria Altamont. les ours sont dpists! ils n'ont pas eu de persvrance! ils se sont fatigus d'attendre! ils sont partis! Bon voyage! et maintenant, en chasse! --Eh! eh! rpliqua le docteur, qui sait? Pour plus de sret, mes amis, je vous demande encore un jour de surveillance. Il est certain que l'ennemi n'est pas revenu cette nuit, du moins de ce ct... --Faisons le tour du plateau, dit Altamont, et nous saurons quoi nous en tenir. --Volontiers, dit le docteur. Mais on eut beau relever avec soin tout l'espace dans un rayon de deux milles, il fut impossible de retrouver la moindre trace. Eh bien, chassons-nous? demanda l'impatient Amricain. --Attendons demain, rpondit le docteur. --A demain donc, rpondit Altamont, qui avait de la peine se rsigner. On rentra dans le fort. Cependant, comme la veille, chacun dut, pendant une heure, aller reprendre son poste d'observation. Quand le tour d'Altamont arriva, il alla relever Bell an sommet du cne. Ds qu'il lut parti, Hatteras appela ses compagnons autour de lui. Le docteur quitta son cahier de notes, et Johnson ses fourneaux. On pouvait croire qu'Hatteras allait causer des dangers de la situation; il n'y pensait mme pas. Mes amis, dit-il, profitons de l'absence de cet Amricain pour parler de nos affaires: il y a des choses qui ne peuvent le regarder et dont je ne veux pas qu'il se mle. Les interlocuteurs du capitaine se regardrent, ne sachant pas o il voulait en venir. Je dsire, dit-il, m'entendre avec vous sur nos projets futurs. --Bien, bien, rpondit le docteur; causons, puisque nous sommes seuls. --Dans un mois, reprit Hatteras, dans six semaines au plus tard, le moment des grandes excursions va revenir. Avez-vous pens ce qu'il conviendrait d'entreprendre pendant l't? --Et vous, capitaine? demanda Johnson. --Moi, je puis dire que pas une heure de ma vie ne s'coule, qui ne me trouve en prsence de mon ide, j'estime que pas un de vous n'a l'intention de revenir sur ses pas?... Cette insinuation fut laisse sans rponse immdiate. Pour mon compte, reprit Hatteras, duss-je aller seul, j'irai jusqu'au ple nord; nous en sommes trois cent soixante milles au plus. Jamais hommes ne s'approchrent autant de ce but dsir, et je ne perdrai pas une pareille occasion sans avoir tout tent, mme l'impossible. Quels sont vos projets cet gard? --Les vtres, rpondit vivement le docteur. --Et les vtres. Johnson? --Ceux du docteur, rpondit le matre d'quipage. --A vous de parler. Bell, dit Hatteras. --Capitaine, rpondit le charpentier, nous n'avons pas de famille qui nous attende en Angleterre, c'est vrai, mais enfin le pays, c'est le pays! ne pensez-vous donc pas au retour? --Le retour, reprit le capitaine, se fera aussi bien aprs la dcouverte du ple. Mieux mme. Les difficults ne seront pas accrues, car, en remontant, nous nous loignons des points les plus froids du globe. Nous avons pour longtemps encore du combustible et des provisions. Rien ne peut donc nous arrter, et nous serions coupables de ne pas tre alls jusqu'au bout. --Eh bien, rpondit Bell, nous sommes tous de votre opinion, capitaine. --Bien, rpondit Hatteras. Je n'ai jamais dout de vous. Nous russirons, mes amis, et l'Angleterre aura toute la gloire de notre succs. --Mais il y a un Amricain parmi nous, dit Johnson. Hatteras ne put retenir un geste de colre cette observation. Je le sais, dit-il d'une voix grave. --Nous ne pouvons l'abandonner ici, reprit le docteur. --Non! nous ne le pouvons pas! rpondit machinalement Hatteras. --Et il viendra certainement! --Oui! il viendra! mais qui commandera? --Vous, capitaine. --Et si vous m'obissez, vous autres, ce Yankee refusera-t-il d'obir? --Je ne le pense pas, rpondit Johnson; mais enfin s'il ne voulait pas se soumettre vos ordres?... --Ce serait alors une affaire entre lui et moi. Les trois Anglais se turent en regardant Hatteras. Le docteur reprit la parole. Comment voyagerons-nous? dit-il. --En suivant la cte autant que possible, rpondit Hatteras. --Mais si nous trouvons la mer libre, comme cela est probable? --Eh bien, nous la franchirons. --De quelle manire? nous n'avons pas d'embarcation. Hatteras ne rpondit pas; il tait visiblement embarrass. On pourrait peut-tre, dit Bell, construire une chaloupe avec les dbris du _Porpoise_. --Jamais! s'cria violemment Hatteras. --Jamais! fit Johnson. Le docteur secouait la tte; il comprenait la rpugnance du capitaine. Jamais, reprit ce dernier. Une chaloupe faite avec le bois d'un navire amricain serait amricaine. --Mais, capitaine... reprit Johnson. Le docteur fit signe au vieux matre de ne pas insister en ce moment. Il fallait rserver cette question pour un moment plus opportun: le docteur, tout en comprenant les rpugnances d'Hatteras, ne les partageait pas, et il se promit bien de faire revenir son ami sur une dcision aussi absolue. Il parla donc d'autre chose, de la possibilit de remonter la cte directement jusqu'au nord, et de ce point inconnu du globe qu'on appelle le ple boral. Bref, il dtourna les cts dangereux de la conversation, jusqu'au moment o elle se termina brusquement, c'est--dire l'entre d'Altamont. Celui-ci n'avait rien signaler. La journe finit ainsi, et la nuit se passa tranquillement. Les ours avaient videmment disparu. CHAPITRE XII LA PRISON DE GLACE Le lendemain, il fut question d'organiser une chasse, laquelle devaient prendre part Hatteras, Altamont et le charpentier; les traces inquitantes ne s'taient pas renouveles, et les ours avaient dcidment renonc leur projet d'attaque, soit par frayeur de ces ennemis inconnus, soit que rien de nouveau ne leur et rvl la prsence d'tres anims sous ce massif de neige. Pendant l'absence des trois chasseurs, le docteur devait pousser jusqu' l'le Johnson, pour reconnatre l'tat des glaces et faire quelques relevs hydrographiques. Le froid se montrait trs vif, mais les hiverneurs le supportaient bien; leur piderme tait fait ces tempratures exagres. Le matre d'quipage devait rester Doctor's-House, en un mot garder la maison. Les trois chasseurs firent leurs prparatifs de dpart; ils s'armrent chacun d'un fusil deux coups, canon ray et balles coniques; ils prirent une petite provision de pemmican, pour le cas o la nuit les surprendrait avant la fin de leur excursion; ils portaient en outre l'insparable couteau neige, le plus indispensable outil de ces rgions, et une hachette s'enfonait dans la ceinture de leur jaquette en peau de daim. Ainsi quips, vtus, arms, ils pouvaient aller loin, et, adroits et audacieux, ils devaient compter sur le bon rsultat de leur chasse. Ils furent prts huit heures du matin, et partirent. Duk les prcdait en gambadant; ils remontrent la colline de l'est, tournrent le cne du phare et s'enfoncrent dans les plaines du sud bornes par le Bell-Mount. De son ct, le docteur, aprs tre convenu avec Johnson d'un signal d'alarme en cas de danger, descendit vers le rivage, de manire gagner les glaces multiformes qui hrissaient la baie Victoria. Le matre d'quipage demeura seul au Fort-Providence, mais non oisif. Il commena par donner la libert aux chiens gronlandais qui s'agitaient dans le Dog-Palace; ceux-ci, enchants, allrent se rouler sur la neige. Johnson ensuite s'occupa des dtails compliqus du mnage. Il avait renouveler le combustible et les provisions, mettre les magasins en ordre, raccommoder maint ustensile bris, repriser les couvertures en mauvais tat, refaire des chaussures pour les longues excursions de l't. L'ouvrage ne manquait pas, et le matre d'quipage travaillait avec cette habilet du marin auquel rien n'est tranger des mtiers de toutes sortes. En s'occupant, il rflchissait la conversation de la veille; il pensait au capitaine et surtout son enttement, trs hroque et trs honorable aprs tout, de ne pas vouloir qu'un Amricain, mme une chaloupe amricaine atteignt avant lui ou avec lui le ple du monde. Il me semble difficile pourtant, se disait-il, de passer l'ocan sans bateau, et, si nous avons la pleine mer devant nous, il faudra bien se rendre la ncessit de naviguer. On ne peut pas faire trois cents milles la nage, ft-on le meilleur Anglais de la terre. Le patriotisme a des limites. Enfin, on verra. Nous avons encore du temps devant nous; M. Clawbonny n'a pas dit son dernier mot dans la question; il est adroit; et c'est un homme faire revenir le capitaine sur son ide. Je gage mme qu'en allant du ct de l'le, il jettera un coup d'oeil sur les dbris du _Porpoise_ et saura au juste ce qu'on en peut faire. Johnson en tait l de ses rflexions, et les chasseurs avaient quitt le fort depuis une heure, quand une dtonation forte et claire retentit deux ou trois milles sous le vent. Bon! se dit le vieux marin, ils ont trouv quelque chose, et sans aller trop loin, puisqu'on les entend distinctement. Aprs cela, l'atmosphre est si pure! Une seconde dtonation, puis une troisime se rptrent coup sur coup. Allons, reprit Johnson, ils sont arrivs au bon endroit. Trois autres coups de feu plus rapprochs clatrent encore. Six coups! fit Johnson; leurs armes sont dcharges maintenant. L'affaire a t chaude! Est-ce que par hasard?... A l'ide qui lui vint, Johnson plit; il quitta rapidement la maison de neige et gravit en quelques instants le coteau jusqu'au sommet du cne. Ce qu'il vit le fit frmir. Les ours! s'cria-t-il. Les trois chasseurs, suivis de Duk, revenaient toutes jambes, poursuivis par cinq animaux gigantesques; leurs six balles n'avaient pu les abattre; les ours gagnaient sur eux; Hatteras, rest en arrire, ne parvenait maintenir sa distance entre les animaux et lui qu'en lanant peu peu son bonnet, sa hachette, son fusil mme. Les ours s'arrtaient, suivant leur habitude, pour flairer l'objet jet leur curiosit, et perdaient un peu de ce terrain sur lequel ils eussent dpass le cheval le plus rapide. Ce fut ainsi qu'Hatteras, Altamont, Bell, poumons par leur course, arrivrent prs de Johnson, et, du haut du talus, ils se laissrent glisser avec lui jusqu' la maison de neige. Les cinq ours les touchaient presque, et de son couteau le capitaine avait d parer un coup de patte qui lui fut violemment port. En un clin d'oeil, Hatteras et ses compagnons furent renferms dans la maison. Les animaux s'taient arrts sur le plateau suprieur form par la troncature du cne. Enfin, s'cria Hatteras, nous pourrons nous dfendre plus avantageusement, cinq contre cinq! --Quatre contre cinq! s'cria Johnson d'une voix terrifie. --Comment? fit Hatteras. --Le docteur! rpondit Johnson, en montrant le salon vide. --Eh bien! --Il est du ct de l'le! --Le malheureux! s'cria Bell. --Nous ne pouvons l'abandonner ainsi, dit Altamont. --Courons! fit Hatteras. Il ouvrit rapidement la porte, mais il eut peine le temps de la refermer; un ours avait failli lui briser le crne d'un coup de griffe. Ils sont l! s'cria-t-il. --Tous? demanda Bell. --Tous! rpondit Hatteras. Altamont se prcipita vers les fentres, dont il combla les baies avec des morceaux de glace enlevs aux murailles de la maison. Ses compagnons l'imitrent sans parler; le silence ne fut interrompu que par les jappements sourds de Duk. Mais, il faut le dire, ces hommes n'avaient qu'une seule pense; ils oubliaient leur propre danger et ne songeaient qu'au docteur. A lui, non eux. Pauvre Clawbonny! si bon, si dvou, l'me de cette petite colonie! pour la premire fois, il n'tait pas l; des prils extrmes, une mort pouvantable peut-tre l'attendaient, car, son excursion termine, il reviendrait tranquillement au Fort-Providence et se trouverait en prsence de ces froces animaux. Et nul moyen pour le prvenir! Cependant, dit Johnson, ou je me trompe fort, ou il doit tre sur ses gardes; vos coups de feu rpts ont d l'avertir, et il ne peut manquer de croire quelque vnement extraordinaire. --Mais s'il tait loin alors, rpondit Altamont, et s'il n'a pas compris? Enfin, sur dix chances, il y en a huit pour qu'il revienne sans se douter du danger! Les ours sont abrits par l'escarpe du fort, et il ne peut les apercevoir! --Il faut donc se dbarrasser de ces dangereuses btes avant son retour, rpondit Hatteras. --Mais comment? fit Bell. La rponse cette question tait difficile. Tenter une sortie paraissait impraticable. On avait eu soin de barricader le couloir, mais les ours pouvaient avoir facilement raison de ces obstacles, si l'ide leur en prenait; ils savaient quoi s'en tenir sur le nombre et la force de leurs adversaires, et il leur serait ais d'arriver jusqu' eux. Les prisonniers s'taient posts dans chacune des chambres de Doctor's-House afin de surveiller toute tentative d'invasion; en prtant l'oreille, ils entendaient les ours aller, venir, grogner sourdement, et gratter de leurs normes pattes les murailles de neige. Cependant il fallait agir; le temps pressait. Altamont rsolut de pratiquer une meurtrire, afin de tirer sur les assaillants; en quelques minutes, il eut creus une sorte de trou dans le mur de glace; il y introduisit son fusil; mais, peine l'arme passa-t-elle au-dehors, qu'elle lui fut arrache des mains avec une puissance irrsistible, sans qu'il pt faire feu. Diable! s'cria-t-il, nous ne sommes pas de force. Et il se hta de reboucher la meurtrire. Cette situation durait dj depuis une heure, et rien n'en faisait prvoir le terme. Les chances d'une sortie furent encore discutes; elles taient faibles, puisque les ours ne pouvaient tre combattus sparment. Nanmoins, Hatteras et ses compagnons, presss d'en finir, et, il faut le dire, trs confus d'tre ainsi tenus en prison par des btes, allaient tenter une attaque directe, quand le capitaine imagina un nouveau moyen de dfense. Il prit le poker[1] qui servait Johnson dgager ses fourneaux et le plongea dans le brasier du pole; puis il pratiqua une ouverture dans la muraille de neige, mais sans la prolonger jusqu'au-dehors, et de manire conserver extrieurement une lgre couche de glace. [1] Longue tige de fer destine arriser le feu des fourneaux. Ses compagnons le regardaient faire. Quand le poker fut rouge blanc. Hatteras prit la parole et dit: Cette barre incandescente va me servir repousser les ours, qui ne pourront la saisir, et travers la meurtrire il sera facile de faire un feu nourri contre eux, sans qu'ils puissent nous arracher nos armes. --Bien imagin! s'cria Bell, en se postant prs d'Altamont. Alors Hatteras, retirant le poker du brasier, l'enfona rapidement dans la muraille. La neige, se vaporisant son contact, siffla avec un bruit assourdissant. Deux ours accoururent, saisirent la barre rougie et poussrent un hurlement terrible, au moment ou quatre dtonations retentissaient coup sur coup. Touchs! s'cria l'Amricain. --Touchs! riposta Bell. --Recommenons, dit Hatteras, en rebouchant momentanment l'ouverture. Le poker fut plong dans le fourneau; au bout de quelques minutes, il tait rouge. Altamont et Bell revinrent prendre leur place, aprs avoir recharg les armes; Hatteras rtablit la meurtrire et y introduisit de nouveau le poker incandescent. Mais cette fois une surface impntrable l'arrta. Maldiction! s'cria l'Amricain. --Qu'y a-t-il? demanda Johnson. --Ce qu'il y a! il y a que ces maudits animaux entassent blocs sur blocs, qu'ils nous murent dans notre maison, qu'ils nous enterrent vivants! --C'est impossible! --Voyez, le poker ne peut traverser! cela finit par tre ridicule, la fin! Plus que ridicule, cela devenait inquitant. La situation empirait. Les ours en btes trs intelligentes, employaient ce moyen pour touffer leur proie. Ils entassaient les glaons de manire rendre toute fuite impossible. C'est dur! dit le vieux Johnson d'un air trs mortifi. Que des hommes vous traitent ainsi, passe encore, mais des ours! Aprs cette rflexion, deux heures s'coulrent sans amener de changement dans la situation des prisonniers; le projet de sortie tait devenu impraticable; les murailles paissies arrtaient tout bruit extrieur. Altamont se promenait avec l'agitation d'un homme audacieux qui s'exaspre de trouver un danger suprieur son courage. Hatteras songeait avec effroi au docteur, et au pril trs srieux qui le menaait son retour. Ah! s'cria Johnson, si M. Clawbonny tait ici! --Eh bien! que ferait-il? rpondit Altamont. --Oh! il saurait bien nous tirer d'affaire! --Et comment? demanda l'Amricain avec humeur. --Si je le savais, rpondit Johnson, je n'aurais pas besoin de lui. Cependant, je devine bien quel conseil il nous donnerait en ce moment! --Lequel? --Celui de prendre quelque nourriture! cela ne peut pas nous faire de mal. Au contraire. Qu'en pensez-vous, monsieur Altamont? --Mangeons si cela vous fait plaisir, rpondit ce dernier, quoique la situation soit bien sotte, pour ne pas dire humiliante. --Je gage, dit Johnson, qu'aprs dner, nous trouverons un moyen quelconque de sortir de l. On ne rpondit pas au matre d'quipage, mais on se mit table. Johnson, lev l'cole du docteur, essaya d'tre philosophe dans le danger, mais il n'y russit gure; ses plaisanteries lui restaient dans la gorge. D'ailleurs, les prisonniers commenaient se sentir mal leur aise; l'air s'paississait dans cette demeure hermtiquement ferme; l'atmosphre ne pouvait se refaire travers le tuyau des fourneaux qui tiraient mal, et il tait facile de prvoir que, dans un temps fort limit, le feu viendrait s'teindre; l'oxygne, absorb par les poumons et le foyer, ferait bientt place l'acide carbonique, dont on connat l'influence mortelle. Hatteras s'aperut le premier de ce nouveau danger; il ne voulut point le cacher ses compagnons. Alors, il faut sortir tout prix! rpondit Altamont. --Oui! reprit Hatteras; mais attendons la nuit; nous ferons un trou la vote, cela renouvellera notre provision d'air; puis, l'un de nous prendra place ce poste, et de l il fera feu sur les ours. --C'est le seul parti prendre, rpliqua l'Amricain. Ceci convenu, on attendit le moment de tenter l'aventure, et, pendant les heures qui suivirent, Altamont n'pargna pas ses imprcations contre un tat de choses dans lequel, disait-il, des ours et des hommes tant donns, ces derniers ne jouaient pas le plus beau rle. CHAPITRE XIII LA MINE La nuit arriva, et la lampe du salon commenait dj plir dans cette atmosphre pauvre d'oxygne. A huit heures, on fit les derniers prparatifs. Les fusils furent chargs avec soin, et l'on pratiqua une ouverture dans la vote de la snow-house. Le travail durait dj depuis quelques minutes, et Bell s'en tirait adroitement, quand Johnson, quittant la chambre coucher, dans laquelle il se tenait en observation, revint rapidement vers ses compagnons. Il semblait inquiet. Qu'avez-vous? lui demanda le capitaine. --Ce que j'ai? rien! rpondit le vieux marin en hsitant, et pourtant. --Mais qu'y a-t-il? dit Altamont. --Silence! n'entendez-vous pas un bruit singulier? --De quel ct? --L! il se passe quelque chose dans la muraille de la chambre! Bell suspendit son travail; chacun couta. Un bruit loign se laissait percevoir, qui semblait produit dans le mur latral; on faisait videmment une troue dans la glace. On gratte! fit Johnson. --Ce n'est pas douteux, rpondit Altamont. --Les ours? dit Bell. --Oui! les ours, dit Altamont. --Ils ont chang de tactique, reprit le vieux marin; ils ont renonc nous touffer! --Ou ils nous croient touffs! reprit l'Amricain, que la colre gagnait trs srieusement. --Nous allons tre attaqus, fit Bell. --Eh bien! rpondit Hatteras, nous lutterons corps corps. --Mille diables! s'cria Altamont, j'aime mieux cela! j'en ai assez pour mon compte de ces ennemis invisibles! on se verra et on se battra! --Oui, rpondit Johnson, mais pas coups de fusil; c'est impossible dans un espace aussi troit. --Soit! la hache! au couteau! Le bruit augmentait; on entendait distinctement l'raillure des griffes; les ours avaient attaqu la muraille l'angle mme o elle rejoignait le talus de neige adoss au rocher. L'animal qui creuse, dit Johnson, n'est pas maintenant six pieds de nous. --Vous avez raison, Johnson, rpondit l'Amricain; mais nous avons le temps de nous prparer le recevoir! L'Amricain prit sa hache d'une main, son couteau de l'autre; arc-bout sur son pied droit, le corps rejet en arrire, il se tint en posture d'attaque. Hatteras et Bell l'imitrent. Johnson prpara son fusil pour le cas o l'usage d'une arme feu serait ncessaire. Le bruit devenait de plus en plus fort; la glace arrache craquait sous la violente incision de griffes d'acier. Enfin une crote mince spara seulement l'assaillant de ses adversaires; soudain, cette crote se fendit comme le cerceau tendu de papier sous l'effort du clown, et un corps noir, norme, apparut dans la demi-obscurit de la chambre. Altamont ramena rapidement sa main arme pour frapper. Arrtez! par le Ciel! dit une voix bien connue. --Le docteur! le docteur! s'cria Johnson. C'tait le docteur, en effet, qui, emport par sa masse, vint rouler au milieu de la chambre. Bonjour, mes braves amis, dit-il en se relevant lestement. Ses compagnons demeurrent stupfaits; mais la stupfaction succda la joie; chacun voulut serrer le digne homme dans ses bras; Hatteras, trs mu, le retint longtemps sur sa poitrine. Le docteur lui rpondit par une chaleureuse poigne de main. Comment, vous, monsieur Clawbonny! dit le matre d'quipage. --Moi, mon vieux Johnson, et j'tais plus inquiet de votre sort que vous n'avez pu l'tre du mien. --Mais comment avez-vous su que nous tions assaillis par une bande d'ours? demanda Altamont; notre plus vive crainte tait de vous voir revenir tranquillement au Fort-Providence, sans vous douter du danger. --Oh! j'avais tout vu, rpondit le docteur; vos coups de fusil m'ont donn l'veil; je me trouvais en ce moment prs des dbris du _Porpoise_; j'ai gravi un hummock; j'ai aperu les cinq ours qui vous poursuivaient de prs; ah! quelle peur j'ai ressentie pour vous! Mais enfin votre dgringolade du haut de la colline et l'hsitation des animaux m'ont rassur momentanment; j'ai compris que vous aviez eu le temps de vous barricader dans la maison. Alors, peu peu, je me suis approch, tantt rampant, tantt me glissant entre les glaons; je suis arriv prs du fort, et j'ai vu ces normes btes au travail, comme de gros castors; ils battaient la neige, ils amoncelaient les blocs, en un mot ils vous muraient tout vivants. Il est heureux que l'ide ne leur soit pas venue de prcipiter des blocs de glace du sommet du cne, car vous auriez t crass sans merci. --Mais, dit Bell, vous n'tiez pas en sret, monsieur Clawbonny; ne pouvaient-ils abandonner la place et revenir vers vous? --Ils n'y pensaient gure; les chiens gronlandais, lchs par Johnson, sont venus plusieurs fois rder petite distance, et ils n'ont pas song leur donner la chasse; non, ils se croyaient srs d'un gibier plus savoureux. --Grand merci du compliment, dit Altamont en riant. --Oh! il n'y a pas de quoi tre fier. Quand j'ai compris la tactique des ours, j'ai rsolu de vous rejoindre. Il fallait attendre la nuit, par prudence; aussi, ds les premires ombres du crpuscule, je me suis gliss sans bruit vers le talus, du ct de la poudrire. J'avais mon ide en choisissant ce point; je voulais percer une galerie. Je me suis donc mis au travail; j'ai attaqu la glace avec mon couteau neige, un fameux outil, ma foi! Pendant trois heures j'ai pioch, j'ai creus, j'ai travaill, et me voil affam, reint, mais arriv... --Pour partager notre sort? dit Altamont. --Pour nous sauver tous; mais donnez-moi un morceau de biscuit et de viande; je tombe d'inanition. Bientt le docteur mordait de ses dents blanches un respectable morceau de boeuf sal. Tout en mangeant, il se montra dispos rpondre aux questions dont on le pressait. Nous sauver! avait repris Bell. --Sans doute, rpondit le docteur, en faisant place sa rponse par un vigoureux effort des muscles staphylins. --Au fait, dit Bell, puisque M. Clawbonny est venu, nous pouvons nous en aller par le mme chemin. --Oui-d, rpondit le docteur, et laisser le champ libre cette engeance malfaisante, qui finira par dcouvrir nos magasins et les piller! --Il faut demeurer ici, dit Hatteras. --Sans doute, rpondit le docteur, et nous dbarrasser nanmoins de ces animaux. --Il y a donc un moyen? demanda Bell. --Un moyen sr, rpondit le docteur. --Je le disais bien, s'cria Johnson en se frottant les mains; avec M. Clawbonny, jamais rien n'est dsespr; il a toujours quelque invention dans son sac de savant. --Oh! oh! mon pauvre sac est bien maigre, mais en fouillant bien.... --Docteur, dit Altamont, les ours ne peuvent-ils pntrer par cette galerie que vous avez creuse? --Non, j'ai eu soin de reboucher solidement l'ouverture; et maintenant, nous pouvons aller d'ici la poudrire sans qu'ils s'en doutent. --Bon! nous direz-vous maintenant quel moyen vous comptez employer pour nous dbarrasser de ces ridicules visiteurs? --Un moyen bien simple, et pour lequel une partie du travail est dj fait. --Comment cela? --Vous le verrez. Mais j'oublie que je ne suis pas venu seul ici. --Que voulez-vous dire? demanda Johnson. --J'ai l un compagnon vous prsenter. Et, en parlant de la sorte, le docteur tira de la galerie le corps d'un renard frachement tu. Un renard! s'cria Bell. --Ma chasse de ce matin, rpondit modestement le docteur, et vous verrez que jamais renard n'aura t tu plus propos. --Mais enfin, quel est votre dessein? demanda Altamont. --J'ai la prtention, rpondit le docteur, de faire sauter les ours tous ensemble avec cent livres de poudre. On regarda le docteur avec surprise. Mais la poudre? lui demanda-t-on. --Elle est au magasin. --Et le magasin? --Ce boyau y conduit. Ce n'est pas sans motif que j'ai creus une galerie de dix toises de longueur; j'aurais pu attaquer le parapet plus prs de la maison, mais j'avais mon ide. --Enfin, cette mine, o prtendez-vous l'tablir? demanda l'Amricain. --A la face mme de notre talus, c'est--dire au point le plus loign de la maison, de la poudrire et des magasins. --Mais comment y attirer les ours tous la fois? --Je m'en charge, rpondit le docteur; assez parl, agissons. Nous avons cent pieds de galerie creuser pendant la nuit; c'est un travail fatigant; mais cinq, nous nous en tirerons en nous relayant. Bell va commencer, et pendant ce temps nous prendrons quelque repos. --Parbleu! s'cria Johnson plus j'y pense, plus je trouve le moyen de M. Clawbonny excellent. --Il est sr, rpondit le docteur. --Oh! du moment que vous le dites, ce sont des ours morts, et je me sens dj leur fourrure sur les paules. --A l'ouvrage donc! Le docteur s'enfona dans la galerie sombre, et Bell le suivit; o passait le docteur, ses compagnons taient assurs de se trouver l'aise. Les deux mineurs arrivrent la poudrire et dbouchrent au milieu des barils rangs en bon ordre. Le docteur donna Bell les indications ncessaires; le charpentier attaqua le mur oppos, sur lequel s'paulait le talus, et son compagnon revint dans la maison. Bell travailla pendant une heure et creusa un boyau long de dix pieds peu prs, dans lequel on pouvait s'avancer en rampant. Au bout de ce temps, Altamont vint le remplacer, et dans le mme temps il fit peu prs le mme travail; la neige, retire de la galerie, tait transporte dans la cuisine, o le docteur la faisait fondre au feu, afin qu'elle tnt moins de place. A l'Amricain succda le capitaine, puis Johnson. En dix heures, c'est--dire vers les huit heures du matin, la galerie tait entirement ouverte. Aux premires lueurs de l'aurore, le docteur vint considrer les ours par une meurtrire qu'il pratiqua dans le mur du magasin poudre. Ces patients animaux n'avaient pas quitt la place. Ils taient l, allant, venant, grognant, mais, en somme, faisant leur faction avec une persvrance exemplaire; ils rdaient autour de la maison, qui disparaissait sous les blocs amoncels. Mais un moment vint pourtant o ils semblrent avoir puis leur patience, car le docteur les vit tout coup repousser les glaons qu'ils avaient entasss. Bon! dit-il au capitaine, qui se trouvait prs de lui. --Que font-ils? demanda celui-ci. --Ils m'ont tout l'air de vouloir dmolir leur ouvrage et d'arriver jusqu' nous! Mais un instant! ils seront dmolis auparavant. En tout cas, pas de temps perdre. Le docteur se glissa jusqu'au point o la mine devait tre pratique; l, il fit largir la chambre de toute la largeur et de toute la hauteur du talus; il ne resta bientt plus la partie suprieure qu'une corce de glace paisse d'un pied au plus; il fallut mme la soutenir pour qu'elle ne s'effondrt pas. Un pieu solidement appuy sur le sol de granit fit l'office de poteau; le cadavre du renard fut attach son sommet, et une longue corde, noue sa partie infrieure, se droula travers la galerie jusqu' la poudrire. Les compagnons du docteur suivaient ses instructions sans trop les comprendre. Voici l'appt, dit-il, en leur montrant le renard. Au pied du poteau, il fit rouler un tonnelet pouvant contenir cent livres de poudre. Et voici la mine, ajouta-t-il. --Mais, demanda Hatteras, ne nous ferons-nous pas sauter en mme temps que les ours? --Non! nous sommes suffisamment loigns du thtre de l'explosion; d'ailleurs, notre maison est solide; si elle se disjoint un peu, nous en serons quittes pour la refaire. --Bien, rpondit Altamont; mais maintenant comment prtendez-vous oprer? --Voici, en halant cette corde, nous abattrons le pieu qui soutient la crote de la glace au-dessus de la mine; le cadavre du renard apparatra subitement hors du talus, et vous admettrez sans peine que des animaux affams par un long jene n'hsiteront pas se prcipiter sur cette proie inattendue. --D'accord. --Eh bien, ce moment, je mets le feu la mine, et je fais sauter d'un seul coup les convives et le repas. --Bien! bien! s'cria Johnson, qui suivait l'entretien avec un vif intrt. Hatteras, ayant confiance absolue dans son ami, ne demandait aucune explication. Il attendait. Mais Altamont voulait savoir jusqu'au bout. Docteur, dit-il, comment calculerez-vous la dure de votre mche avec une prcision telle que l'explosion se fasse au moment opportun? --C'est bien simple, rpondit le docteur, je ne calculerai rien. --Vous avez donc une mche de cent pieds de longueur? --Non. --Vous ferez donc simplement une trane de poudre? --Point! cela pourrait rater. --Il faudra donc que quelqu'un se dvoue et aille mettre le feu la mine? --S'il faut un homme de bonne volont, dit Johnson avec empressement, je m'offre volontiers. --Inutile, mon digne ami, rpondit le docteur, en tendant la main au vieux matre d'quipage, nos cinq existences sont prcieuses, et elles seront pargnes, Dieu merci. --Alors, fit l'Amricain, je renonce deviner. --Voyons, rpondit le docteur en souriant, si l'on ne se tirait pas d'affaire dans cette circonstance, quoi servirait d'avoir appris la physique? --Ah! fit Johnson rayonnant, la physique! --Oui! n'avons-nous pas ici une pile lectrique et des fils d'une longueur suffisante, ceux-l mmes qui servaient notre phare? --Eh bien? --Eh bien, nous mettrons le feu la mine quand cela nous plaira, instantanment et sans danger. --Hurrah! s'cria Johnson. --Hurrah! rptrent ses compagnons, sans se soucier d'tre ou non entendus de leurs ennemis. Aussitt, les fils lectriques furent drouls dans la galerie depuis la maison jusqu' la chambre de la mine. Une de leurs extrmits demeura enroule la pile, et l'autre plongea au centre du tonnelet, les deux bouts restant placs une petite distance l'un de l'autre. A neuf heures du matin, tout fut termin. Il tait temps; les ours se livraient avec furie leur rage de dmolition. Le docteur jugea le moment arriv. Johnson fut plac dans le magasin poudre, et charg de tirer sur la corde rattache au poteau. Il prit place son poste. Maintenant, dit le docteur ses compagnons, prparez vos armes, pour le cas o les assigeants ne seraient pas tus du premier coup, et rangez-vous auprs de Johnson: aussitt aprs l'explosion, faites irruption au-dehors. --Convenu, rpondit l'Amricain. --Et maintenant, nous avons fait tout ce que des hommes peuvent faire! nous nous sommes aids! que le Ciel nous aide! Hatteras, Altamont et Bell se rendirent la poudrire. Le docteur resta seul prs de la pile. Bientt, il entendit la voix loigne de Johnson qui criait: Attention! --Tout va bien, rpondit-il. Johnson tira vigoureusement la corde; elle vint lui, entranant le pieu; puis, il se prcipita la meurtrire et regarda. La surface du talus s'tait affaisse. Le corps du renard apparaissait au-dessus des dbris de glace. Les ours, surpris d'abord, ne tardrent pas se prcipiter en groupe serr sur cette proie nouvelle. Feu! cria Johnson. Le docteur tablit aussitt le courant lectrique entre ses fils; une explosion formidable eut lieu; la maison oscilla comme dans un tremblement de terre; les murs se fendirent. Hatteras, Altamont et Bell se prcipitrent hors du magasin poudre, prts faire feu. Mais leurs armes furent inutiles; quatre ours sur cinq, englobs dans l'explosion, retombrent a et l en morceaux, mconnaissables, mutils, carboniss, tandis que le dernier, demi rti, s'enfuyait toutes jambes. Hurrah! hurrah! hurrah! s'crirent les compagnons de Clawbonny, pendant que celui-ci se prcipitait en souriant dans leurs bras. CHAPITRE XIV LE PRINTEMPS POLAIRE Les prisonniers taient dlivrs; leur joie se manifesta par de chaudes dmonstrations et de vifs remerciements au docteur. Le vieux Johnson regretta bien un peu les peaux d'ours, brles et hors de service; mais ce regret n'influa pas sensiblement sur sa belle humeur. La journe se passa restaurer la maison de neige, qui s'tait fort ressentie de l'explosion. On la dbarrassa des blocs entasss par les animaux, et ses murailles furent rejointoyes. Le travail se fit rapidement, la voix du matre d'quipage, dont les bonnes chansons faisaient plaisir entendre. Le lendemain, la temprature s'amliora singulirerement, et, par une brusque saute de vent, le thermomtre remonta quinze degrs au-dessus de zro (-9 centigrades). Une diffrence si considrable fut vivement ressentie par les hommes et les choses. La brise du sud ramenait avec elle les premiers indices du printemps polaire. Cette chaleur relative persista pendant plusieurs jours; le thermomtre, l'abri du vent, marqua mme trente et un degrs au-dessus de zro (-1 centigrade), des symptmes de dgel vinrent se manifester. La glace commenait se crevasser; quelques jaillissements d'eau sale se produisaient a et l, comme les jets liquides d'un parc anglais; quelques jours plus tard, la pluie tombait en grande abondance. Une vapeur intense s'levait des neiges; c'tait de bon augure, et la fonte de ces masses immenses paraissait prochaine. Le disque ple du soleil tendait se colorer davantage et traait des spirales plus allonges au-dessus de l'horizon; la nuit durait trois heures peine. Autre symptme non moins significatif, quelques ptarmigans, les oies borales, les pluviers, les gelinottes, revenaient par bandes; l'air s'emplissait peu peu de ces cris assourdissants dont les navigateurs du printemps dernier se souvenaient encore. Des livres, que l'on chassa avec succs, firent leur apparition sur les rivages de la baie, ainsi que la souris articque, dont les petits terriers formaient un systme d'alvoles rgulires. Le docteur fit remarquer ses compagnons que presque tous ces animaux commenaient perdre le poil ou la plume blanche de l'hiver pour revtir leur parure d't; ils se printanisaient vue d'oeil, tandis que la nature laissait poindre leur nourriture sous forme de mousses, de pavots, de saxifrages et de gazon nain. On sentait toute une nouvelle existence percer sous les neiges dcomposes. Mais avec les animaux inoffensifs revinrent leurs ennemis affams; les renards et les loups arrivrent en qute de leur proie; des hurlements lugubres retentirent pendant la courte obscurit des nuits. Le loup de ces contres est trs proche parent du chien; comme lui, il aboie, et souvent de faon tromper les oreilles les plus exerces, celles de la race canine, par exemple; on dit mme que ces animaux emploient cette ruse pour attirer les chiens et les dvorer. Ce fait fut observ sur les terres de la baie d'Hudson, et le docteur put le constater la Nouvelle-Amrique; Johnson eut soin de ne pas laisser courir ses chiens d'attelage, qui auraient pu se laisser prendre ce pige. Quant Duk, il en avait vu bien d'autres, et il tait trop fin pour aller se jeter dans la gueule du loup. On chassa beaucoup pendant une quinzaine de jours; les provisions de viandes fraches furent abondantes; on tua des perdrix, des ptarmigans et des ortolans de neige, qui offraient une alimentation dlicieuse. Les chasseurs ne s'loignaient pas du Fort-Providence. On peut dire que le menu gibier venait de lui-mme au-devant du coup de fusil; il animait singulirement par sa prsence ces plages silencieuses, et la baie Victoria prenait un aspect inaccoutum qui rjouissait les yeux. Les quinze jours qui suivirent la grande affaire des ours furent remplis par ces diverses occupations. Le dgel fit des progrs visibles; le thermomtre remonta trente-deux degrs au-dessus de zro (0 centigrade); les torrents commencrent mugir dans les ravines, et des milliers de cataractes s'improvisrent sur le penchant des coteaux. Le docteur, aprs avoir dblay une acre de terrain, y sema des graines de cresson, d'oseille et de cochlaria, dont l'influence antiscorbutique est excellente; il voyait dj sortir de terre de petites feuilles verdoyantes, quand tout coup, et avec une inconcevable rapidit, le froid reparut en matre dans son empire. En une seule nuit, et par une violente brise du nord, le thermomtre reperdit prs de quarante degrs; il retomba huit degrs au-dessous de zro (-22 centigrades). Tout fut gel: oiseaux, quadrupdes, amphibies, disparurent par enchantement; les trous phoques se refermrent, les crevasses disparurent, la glace reprit sa duret de granit, et les cascades, saisies dans leur chute, se figrent en longs pendicules de cristal. Ce fut un vritable changement vue; il se produisit dans la nuit du 11 au 12 mai. Et quand Bell, le matin, mit le nez au-dehors par cette gele foudroyante, il faillit l'y laisser. Oh! nature borale, s'cria le docteur un peu dsappoint, voil bien de tes coups! Allons! j'en serai quitte pour recommencer mes semis. Hatteras prenait la chose moins philosophiquement, tant il avait hte de reprendre ses recherches. Mais il fallait se rsigner. En avons-nous pour longtemps de cette temprature? demanda Johnson. --Non, mon ami, non, rpondit Clawbonny; c'est le dernier coup de patte du froid! vous comprenez bien qu'il est ici chez lui, et on ne peut gure le chasser sans qu'il rsiste. --Il se dfend bien, rpliqua Bell en se frottant le visage. --Oui! mais j'aurais d m'y attendre, rpliqua le docteur, et ne pas sacrifier mes graines comme un ignorant, d'autant plus que je pouvais, la rigueur, les faire pousser prs des fourneaux la cuisine. --Comment, dit Altamont, vous deviez prvoir ce changement de temprature? --Sans doute, et sans tre sorcier! Il fallait mettre mes semis sous la protection immdiate de saint Mamert, de saint Pancrace et de saint Servais, dont la fte tombe les 11, 12 et 13 de ce mois. --Par exemple, docteur, s'cria Altamont, vous allez me dire quelle influence les trois saints en question peuvent avoir sur la temprature? --Une trs grande, si l'on en croit les horticulteurs, qui les appellent les trois saints de glace. --Et pourquoi cela, je vous prie? --Parce que gnralement il se produit un froid priodique dans le mois de mai, et que ce plus grand abaissement de temprature a lieu du 11 au 13 de ce mois. C'est un fait, voil tout. --Il est curieux, mais l'explique-t-on? demanda l'Amricain. --Oui, de deux manires: ou par l'interposition d'une grande quantit d'astrodes[1] cette poque de l'anne entre la terre et le soleil, ou simplement par la dissolution des neiges qui, en fondant, absorbent ncessairement une trs grande quantit de chaleur. Ces deux causes sont plausibles; faut-il les admettre absolument? Je l'ignore; mais, si je ne suis pas certain de la valeur de l'explication, j'aurais d l'tre de l'authenticit du fait, ne point l'oublier, et ne pas compromettre mes plantations. [1] toiles filantes, probablement les dbris d'une grande plante. Le docteur disait vrai. Soit par une raison, soit par une autre, le froid fut trs intense pendant le reste du mois de mai; les chasses durent tre interrompues, non pas tant par la rigueur de la temprature que par l'absence complte du gibier; heureusement, la rserve de viande frache n'tait pas encore puise, beaucoup prs. Les hiverneurs se retrouvrent donc condamns une nouvelle inactivit; pendant quinze jours, du 11 au 25 mai, leur existence monotone ne fut marque que par un seul incident, une maladie grave, une angine couenneuse, qui vint frapper le charpentier inopinment; ses amygdales fortement tumfies et la fausse membrane qui les tapissait, le docteur ne put se mprendre sur la nature de ce terrible mal; mais il se trouvait l dans son lment, et la maladie, qui n'avait pas compt sur lui sans doute, fut rapidement dtourne. Le traitement suivi par Bell fut trs simple, et la pharmacie n'tait pas loin; le docteur se contenta de mettre quelques petits morceaux de glace dans la bouche du malade; en quelques heures, la tumfaction commena diminuer, et la fausse membrane disparut. Vingt-quatre heures plus tard, Bell tait sur pied. Comme on s'merveillait de la mdication du docteur: C'est ici le pays des angines, rpondit-il; il faut bien que le remde soit auprs du mal. --Le remde et surtout le mdecin, ajouta Johnson, dans l'esprit duquel le docteur prenait des proportions pyramidales. Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci rsolut d'avoir avec le capitaine une conversation importante: il s'agissait de faire revenir Hatteras sur cette ide de reprendre la route du nord sans emporter une chaloupe, un canot quelconque, un morceau de bois, enfin de quoi franchir les bras de mer ou les dtroits. Le capitaine, si absolu dans ses ides, s'tait formellement prononc contre l'emploi d'une embarcation faite des dbris du navire amricain. Le docteur ne savait trop comment entrer en matire, et cependant il importait que ce point ft promptement dcid, car le mois de juin amnerait bientt l'poque des grandes excursions. Enfin, aprs avoir longtemps rflchi, il prit un jour Hatteras part, et, avec son air de douce bont, il lui dit: Hatteras, me croyez-vous votre ami? --Certes, rpondit le capitaine avec vivacit, le meilleur, et mme le seul. --Si je vous donne un conseil, reprit le docteur, un conseil que vous ne me demandez pas, le regarderez-vous comme dsintress? --Oui, car je sais que l'intrt personnel ne vous a jamais guid; mais o voulez-vous en venir? --Attendez, Hatteras, j'ai encore une demande vous faire. Me croyez-vous un bon Anglais, comme vous, et ambitieux de gloire pour mon pays? Hatteras fixa le docteur d'un oeil surpris. Oui, rpondit-il, en l'interrogeant du regard sur le but de sa demande. --Vous voulez arriver au ple nord, reprit le docteur; je conois votre ambition, je la partage; mais, pour parvenir ce but, il faut faire le ncessaire. --Eh bien, jusqu'ici, n'ai-je pas tout sacrifi pour russir? --Non, Hatteras, vous n'avez pas sacrifi vos rpulsions personnelles, et en ce moment je vous vois prt refuser les moyens indispensables pour atteindre le ple. --Ah! rpondit Hatteras, vous voulez parler de cette chaloupe, de cet homme... --Voyons, Hatteras, raisonnons sans passion, froidement, et examinons cette question sous toutes ses faces. La cte sur laquelle nous venons d'hiverner peut tre interrompue; rien ne nous prouve qu'elle se prolonge pendant six degrs au nord; si les renseignements qui vous ont amen jusqu'ici se justifient, nous devons, pendant le mois d't, trouver une vaste tendue de mer libre. Or, en prsence de l'ocan Arctique, dgag de glace et propice une navigation facile, comment ferons-nous, si les moyens de le traverser nous manquent? Hatteras ne rpondit pas. Voulez-vous donc vous trouver quelques milles du ple Nord sans pouvoir y parvenir? Hatteras avait laiss retomber sa tte dans ses mains. Et maintenant, reprit le docteur, examinons la question son point de vue moral. Je conois qu'un Anglais sacrifie sa fortune et son existence pour donner l'Angleterre une gloire de plus! Mais parce qu'un canot fait de quelques planches arraches un navire amricain, un btiment naufrag et sans valeur, aura touch la cte nouvelle ou parcouru l'ocan inconnu, cela pourra-t-il rduire l'honneur de la dcouverte? Est-ce que si vous aviez rencontr vous-mme, sur cette plage, la coque d'un navire abandonn, vous auriez hsit vous en servir? N'est-ce pas au chef seul de l'expdition qu'appartient le bnfice de la russite? Et je vous demande si cette chaloupe, construite par quatre Anglais, ne sera pas anglaise depuis la quille jusqu'au plat-bord? Hatteras se taisait encore. Non, fit Clawbonny, parlons franchement, ce n'est pas la chaloupe qui vous tient au coeur, c'est l'homme. --Oui, docteur, oui, rpondit le capitaine, cet Amricain, je le hais de toute une haine anglaise, cet homme que la fatalit a jet sur mon chemin... --Pour vous sauver! --Pour me perdre! Il me semble qu'il me nargue, qu'il parle en matre ici, qu'il s'imagine tenir ma destine entre ses mains et qu'il a devin mes projets. Ne s'est-il pas dvoil tout entier quand il s'est agi de nommer ces terres nouvelles? A-t-il jamais avou ce qu'il tait venu faire sous ces latitudes? Vous ne m'terez pas de l'esprit une ide qui me tue: c'est que cet homme est le chef d'une expdition de dcouverte envoye par le gouvernement de l'Union. --Et quand cela serait, Hatteras, qui prouve que cette expdition cherchait gagner le ple? L'Amrique ne peut-elle pas tenter, comme l'Angleterre, le passage du nord-ouest? En tout cas, Altamont ignore absolument vos projets, car ni Johnson, ni Bell, ni vous, ni moi, nous n'en avons dit un seul moi devant lui. --Eh bien, qu'il les ignore toujours! --Il finira ncessairement par les connatre, car nous ne pouvons pas le laisser seul ici? --Et pourquoi? demanda le capitaine avec une certaine violence; ne peut-il demeurer au Fort-Providence? --Il n'y consentirait pas, Hatteras; et puis abandonner cet homme que nous ne serions pas certains de retrouver au retour, ce serait plus qu'imprudent, ce serait inhumain; Altamont viendra, il faut qu'il vienne! mais, comme il est inutile de lui donner maintenant des ides qu'il n'a pas, ne lui disons rien, et construisons une chaloupe destine en apparence la reconnaissance de ces nouveaux rivages. Hatteras ne pouvait se dcider se rendre aux ides de son ami; celui-ci attendait une rponse qui ne se faisait pas. Et si cet homme refusait de consentir au dpeage de son navire? dit enfin le capitaine. --Dans ce cas, vous auriez le bon droit pour vous; vous construiriez cette chaloupe malgr lui, et il n'aurait plus rien prtendre. --Fasse donc le Ciel qu'il refuse! s'cria Hatteras. --Avant un refus, rpondit le docteur, il faut une demande; je me charge de la faire. En effet, le soir mme, au souper, Clawbonny amena la conversation sur certains projets d'excursions pendant les mois d't, destines faire le relev hydrographique des ctes. Je pense, Altamont, dit-il, que vous serez des ntres? --Certes, rpondit l'Amricain, il faut bien savoir jusqu'o s'tend cette terre de la Nouvelle-Amrique. Hatteras regardait son rival fixement pendant qu'il rpondait ainsi. Et pour cela, reprit Altamont, il faut faire le meilleur emploi possible des dbris du _Porpoise_; construisons donc une chaloupe solide et qui nous porte loin. --Vous entendez, Bell, dit vivement le docteur, ds demain nous nous mettrons l'ouvrage. CHAPITRE XV LE PASSAGE DU NORD-OUEST Le lendemain, Bell, Altamont et le docteur se rendirent au _Porpoise_; le bois ne manquait pas; l'ancienne chaloupe du trois-mts, dfonce par le choc des glaons, pouvait encore fournir les parties principales de la nouvelle. Le charpentier se mit donc immdiatement l'oeuvre; il fallait une embarcation capable de tenir la mer, et cependant assez lgre pour pouvoir tre transporte sur le traneau. Pendant les derniers jours de mai, la temprature s'leva; le thermomtre remonta au degr de conglation; le printemps revint pour tout de bon, cette fois, et les hiverneurs durent quitter leurs vtements d'hiver. Les pluies taient frquentes; la neige commena bientt profiter des moindres dclivits du terrain pour s'en aller en chutes et en cascades. Hatteras ne put contenir sa satisfaction en voyant les champs de glace donner les premiers signes de dgel. La mer libre, c'tait pour lui la libert. Si ses devanciers se tromprent ou non sur cette grande question du bassin polaire, c'est ce qu'il esprait savoir avant peu. De l dpendait tout le succs de son entreprise. Un soir, aprs une assez chaude journe, pendant laquelle les symptmes de dcomposition des glaces s'accusrent plus manifestement, il mit la conversation sur ce sujet si intressant de la mer libre. Il reprit la srie des arguments qui lui taient familiers, et trouva comme toujours dans le docteur un chaud partisan de sa doctrine. D'ailleurs ses conclusions ne manquaient pas de justesse. Il est vident, dit-il, que si l'Ocan se dbarrasse de ses glaces devant la baie Victoria, sa partie mridionale sera galement libre jusqu'au Nouveau-Cornouailles et jusqu'au canal de la Reine. Penny et Belcher l'ont vu tel, et ils ont certainement bien vu. --Je le crois comme vous, Hatteras, rpondit le docteur, et rien n'autorisait mettre en doute la bonne foi de ces illustres marins; on tentait vainement d'expliquer leur dcouverte par un effet du mirage; mais ils se montraient trop affirmatifs pour ne pas tre certains du fait. --J'ai toujours pens de cette faon, dit Altamont, qui prit alors la parole; le bassin polaire s'tend non seulement dans l'ouest, mais aussi dans l'est. --On peut le supposer, en effet, rpondit Hatteras. --On doit le supposer, reprit l'Amricain, car cette mer libre, que les capitaines Penny et Belcher ont vue prs des ctes de la terre Grinnel, Morton, le lieutenant de Kane, l'a galement aperue dans le dtroit qui porte le nom de ce hardi savant! --Nous ne sommes pas dans la mer de Kane, rpondit schement Hatteras, et par consquent nous ne pouvons vrifier le fait. --Il est supposable, du moins, dit Altamont. --Certainement, rpliqua le docteur, qui voulait viter une discussion inutile. Ce que pense Altamont doit tre la vrit; moins de dispositions particulires des terrains environnants, les mmes effets se produisent sous les mmes latitudes. Aussi, je crois la mer libre dans l'est aussi bien que dans l'ouest. --En tout cas, peu nous importe! dit Hatteras. --Je ne dis pas comme vous, Hatteras, reprit l'Amricain, que l'indiffrence affecte du capitaine commenait chauffer, cela pourra avoir pour nous une certaine importance! --Et quand, je vous prie? --Quand nous songerons au retour. --Au retour! s'cria Hatteras. Et qui y pense? --Personne, rpondit Altamont, mais enfin nous nous arrterons quelque part, je suppose. --O cela? fit Hatteras. Pour la premire fois, cette question tait directement pose l'Amricain. Le docteur et donn un de ses bras pour arrter net la discussion. Altamont ne rpondant pas, le capitaine renouvela sa demande. O cela? fit-il en insistant. --O nous allons! rpondit tranquillement l'Amricain. --Et qui le sait? dit le conciliant docteur. --Je prtends donc, reprit Altamont, que si nous voulons profiter du bassin polaire pour revenir, nous pourrons tenter de gagner la mer de Kane; elle nous mnera plus directement la mer de Baffin. --Vous croyez? fit ironiquement le capitaine. --Je le crois, comme je crois que si jamais ces mers borales devenaient praticables, on s'y rendrait par ce chemin, qui est plus direct. Oh! c'est une grande dcouverte que celle du docteur Kane! --Vraiment! fit Hatteras en se mordant les lvres jusqu'au sang. --Oui, dit le docteur, on ne peut le nier, et il faut laisser chacun son mrite. --Sans compter qu'avant ce clbre marin, reprit l'Amricain obstin, personne ne s'tait avanc aussi profondment dans le nord. --J'aime croire, reprit Hatteras, que maintenant les Anglais ont le pas sur lui! --Et les Amricains! fit Altamont. --Les Amricains! rpondit Hatteras. --Que suis-je donc? dit firement Altamont. --Vous tes, rpondit Hatteras d'une voix peine contenue, vous tes un homme qui prtend accorder au hasard et la science une mme part de gloire! Votre capitaine amricain s'est avanc loin dans le nord, mais le hasard seul... --Le hasard! s'cria Altamont; vous osez dire que Kane n'est pas redevable son nergie et son savoir de cette grande dcouverte? --Je dis, rpliqua Hatteras, que ce nom de Kane n'est pas un nom prononcer dans un pays illustr par les Parry, les Franklin, les Ross, les Belcher, les Penny, dans ces mers qui ont livr le passage du nord-ouest l'Anglais Mac Clure... --Mac Clure! riposta vivement l'Amricain, vous citez cet homme, et vous vous levez contre les bnfices du hasard? N'est-ce pas le hasard seul qui l'a favoris? --Non, rpondit Hatteras en s'animant, non! C'est son courage, son obstination passer quatre hivers au milieu des glaces... --Je le crois bien, rpondit l'Amricain; il tait pris, il ne pouvait revenir, et il a fini par abandonner son navire l'_Investigator_ pour regagner l'Angleterre! --Mes amis, dit le docteur... D'ailleurs, reprit Altamont en l'interrompant, laissons l'homme, et voyons le rsultat. Vous parlez du passage du nord-ouest: eh bien, ce passage est encore trouver! Hatteras bondit cette phrase; jamais question plus irritante n'avait surgi entre deux nationalits rivales! Le docteur essaya encore d'intervenir. Vous avez tort, Altamont, dit-il. --Non pas! je soutiens mon opinion, reprit l'entt; le passage du nord-ouest est encore trouver, franchir, si vous l'aimez mieux! Mac Clure ne l'a pas remont, et jamais, jusqu' ce jour, un navire parti du dtroit de Behring n'est arriv la mer de Baffin! Le fait tait vrai, absolument parlant. Que pouvait-on rpondre l'Amricain? Cependant Hatteras se leva et dit: Je ne souffrirai pas qu'en ma prsence la gloire d'un capitaine anglais soit plus longtemps attaque! --Vous ne souffrirez pas! rpondit l'Amricain en se levant galement, mais les faits sont l, et votre puissance ne va pas jusqu' les dtruire. --Monsieur! fit Hatteras, ple de colre. --Mes amis, reprit le docteur, un peu de calme! nous discutons un point scientifique! Le bon Clawbonny ne voulait voir qu'une discussion de science l o la haine d'un Amricain et d'un Anglais tait en jeu. Les faits, je vais vous les dire, reprit avec menace Hatteras, qui n'coutait plus rien. --Et moi, je parlerai! riposta l'Amricain. Johnson et Bell ne savaient quelle contenance tenir. Messieurs, dit le docteur avec force, vous me permettrez de prendre la parole! je le veux, dit-il; les faits me sont connus comme vous, mieux qu' vous, et vous m'accorderez que j'en puis parler sans partialit. --Oui! oui! firent Bell et Johnson, qui s'inquitrent de la tournure de la discussion, et crrent une majorit favorable au docteur. --Allez, monsieur Clawbonny, dit Johnson, ces messieurs vous couteront, et cela nous instruira tous. --Parlez donc! fit l'Amricain. Hatteras reprit sa place en faisant un signe d'acquiescement, et se croisa les bras. Je vais vous raconter les faits dans toute leur vrit, dit le docteur, et vous pourrez me reprendre, mes amis, si j'omets ou si j'altre un dtail. --Nous vous connaissons, monsieur Clawbonny, rpondit Bell, et vous pouvez conter sans rien craindre. --Voici la carte des mers polaires, reprit le docteur, qui s'tait lev pour aller chercher les pices du procs; il sera facile d'y suivre la navigation de Mac Clure, et vous pourrez juger en connaissance de cause. Le docteur tala sur la table l'une de ces excellentes cartes publies par ordre de l'Amiraut, et qui contenait les dcouvertes les plus modernes faites dans les rgions arctiques; puis il reprit en ces termes: En 1848, vous le savez, deux navires, l'_Herald_, capitaine Kellet, et le _Plover_, commandant Moore, furent envoys au dtroit de Behring pour tenter d'y retrouver les traces de Franklin; leurs recherches demeurrent infructueuses; en 1850, ils furent rejoints par Mac Clure, qui commandait l'_Investigator_, navire sur lequel il venait de faire la campagne de 1849 sous les ordres de James Ross. Il tait suivi du capitaine Collinson, son chef, qui montait l'_Entreprise_; mais il le devana, et, arriv au dtroit de Behring, il dclara qu'il n'attendrait pas plus longtemps, qu'il partirait seul sous sa propre responsabilit, et, entendez-moi bien, Altamont, qu'il dcouvrirait Franklin ou le passage. Altamont ne manifesta ni approbation ni improbation. Le 5 aot 1850, reprit le docteur, aprs avoir communiqu une dernire fois avec le _Plover_, Mac Clure s'enfona dans les mers de l'est par une route peu prs inconnue; voyez, c'est peine si quelques terres sont indiques sur cette carte. Le 30 aot, le jeune officier relevait le cap Bathurst; le 6 septembre, il dcouvrait la terre Baring qu'il reconnut depuis faire partie de la terre de Banks, puis la terre du Prince-Albert; alors il prit rsolument par ce dtroit allong qui spare ces deux grandes les, et qu'il nomma le dtroit du Prince-de-Galles. Entrez-y par la pense avec le courageux navigateur! Il esprait dboucher dans le bassin de Melville que nous avons travers, et il avait raison de l'esprer; mais les glaces, l'extrmit du dtroit, lui opposrent une infranchissable barrire. Alors, arrt dans sa marche, Mac Clure hiverne de 1850 1851, et pendant ce temps il va au travers de la banquise s'assurer de la communication du dtroit avec le bassin de Melville. --Oui, fit Altamont, mais il ne le traversa pas. --Attendez, fit le docteur. Pendant cet hivernage, les officiers de Mac Clure parcourent les ctes avoisinantes, Creswell, la terre de Baring, Haswelt, la terre du Prince-Albert au sud, et Wynniat le cap Walker au nord. En juillet, aux premiers dgels, Mac Clure tente une seconde fois d'entraner l'_Investigator_ dans le bassin de Melville; il s'en approche vingt milles, vingt milles seulement! mais les vents l'entranent irrsistiblement au sud, sans qu'il puisse forcer l'obstacle. Alors, il se dcide redescendre le dtroit du Prince-de-Galles et contourner la terre de Banks pour tenter par l'ouest ce qu'il n'a pu faire par l'est; il vire de bord; le 18, il relve le cap Kellet, et le 19, le cap du Prince-Alfred, deux degrs plus haut; puis, aprs une lutte effroyable avec les icebergs, il demeure soud dans le passage de Banks, l'entre de cette suite de dtroits qui ramnent la mer de Baffin. --Mais il n'a pu les franchir, rpondit Altamont. --Attendez encore, et ayez la patience de Mac Clure. Le 26 septembre, il prit ses positions d'hiver dans la baie de la Mercy, au nord de la terre de Banks, et y demeura jusqu'en 1852; avril arrive; Mac Clure n'avait plus d'approvisionnements que pour dix-huit mois. Cependant, il ne veut pas revenir; il part, traverse en traneau le dtroit de Banks et arrive l'le Melville. Suivons-le. Il esprait trouver sur ces ctes les navires du commandant Austin envoys sa rencontre par la mer de Baffin et le dtroit de Lancastre; il touche le 28 avril Winter-Harbour, au point mme o Parry hiverna trente-trois ans auparavant; mais de navires, aucun; seulement, il dcouvre dans un cairn un document par lequel il apprend que Mac Clintock, le lieutenant d'Austin, avait pass l l'anne prcdente, et tait reparti. O un autre et dsespr, Mac Clure ne dsespre pas. Il place tout hasard dans le cairn un nouveau document, o il annonce son intention de revenir en Angleterre par le passage du nord-ouest qu'il a trouv, en gagnant le dtroit de Lancastre et la mer de Baffin. Si l'on n'entend plus parler de lui, c'est qu'il aura t entran au nord ou l'ouest de l'le Melville; puis il revient, non dcourag, la baie de la Mercy refaire un troisime hivernage, de 1852 1853. --Je n'ai jamais mis son courage en doute, rpondit Altamont, mais son succs. --Suivons-le encore, rpondit le docteur. Au mois de mars, rduit deux tiers de ration, la suite d'un hiver trs rigoureux o le gibier manqua. Mac Clure se dcida renvoyer en Angleterre la moiti de son quipage, soit par la mer de Baffin, soit par la rivire Mackensie et la baie d'Hudson; l'autre moiti devait ramener l'_Investigator_ en Europe. Il choisit les hommes les moins valides, auxquels un quatrime hivernage et t funeste; tout tait prt pour leur dpart, fix au 15 avril, quand le 6, se promenant avec son lieutenant Creswell sur les glaces, Mac Clure aperut, accourant du nord et gesticulant, un homme, et cet homme, c'tait le lieutenant Pim, du _Herald_, le lieutenant de ce mme capitaine Kellet, qu'il avait laiss deux ans auparavant au dtroit de Behring, comme je vous l'ai dit en commenant. Kellet, parvenu Winter-Harbour, avait trouv le document laiss tout hasard par Mac Clure; ayant appris de la sorte sa situation dans la baie de la Mercy, il envoya son lieutenant Pim au-devant du hardi capitaine. Le lieutenant tait suivi d'un dtachement de marins du _Herald_, parmi lesquels se trouvait un enseigne de vaisseau franais, M. de Bray, qui servait comme volontaire dans l'tat-major du capitaine Kellet. Vous ne mettez pas en doute cette rencontre de nos compatriotes! --Aucunement, rpondit Altamont. --Eh bien, voyons ce qui va arriver dsormais, et si ce passage du nord-ouest aura t rellement franchi. Remarquez que si l'on reliait les dcouvertes de Parry celles de Mac Clure, on trouverait que les ctes septentrionales de l'Amrique ont t contournes. --Pas par un seul navire, rpondit Altamont. --Non, mais par un seul homme. Continuons. Mac Clure alla visiter le capitaine Kellet l'le Melville; il fit en douze jours les cent soixante-dix milles qui sparaient la baie de la Mercy de Winter-Harbour; il convint avec le commandant du _Herald_ de lui envoyer ses malades, et revint son bord; d'autres croiraient avoir assez fait la place de Mac Clure, mais l'intrpide jeune homme voulut encore tenter la fortune. Alors, et c'est ici que j'appelle votre attention, alors son lieutenant Creswell, accompagnant les malades et les infirmes de l'_Investigator_, quitta la baie de la Mercy, gagna Winter-Harbour, puis de l, aprs un voyage de quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, il atteignit, le 2 juin, l'le de Beechey, et quelques jours aprs, avec douze de ses hommes, il prit passage bord du _Phnix_. --O je servais alors, dit Johnson, avec le capitaine Inglefield, et nous revnmes en Angleterre. --Et, le 7 octobre 1853, reprit le docteur, Creswell arrivait Londres, aprs avoir franchi tout l'espace compris entre le dtroit de Behring et le cap Farewell. --Eh bien, fit Hatteras, tre arriv d'un ct, tre sorti par l'autre, cela s'appelle-t-il avoir pass? --Oui, rpondit Altamont, mais en franchissant quatre cent soixante-dix milles sur les glaces. --Eh! qu'importe? --Tout est l, rpondit l'Amricain. Le navire de Mac Clure a-t-il fait la traverse, lui? --Non, rpondit le docteur, car, aprs un quatrime hivernage, Mac Clure dut l'abandonner au milieu des glaces. --Eh bien, dans un voyage maritime, c'est au vaisseau et non l'homme de passer. Si jamais la traverse du nord-ouest doit devenir praticable, c'est des navires et non des traneaux. Il faut donc que le navire accomplisse le voyage, ou dfaut du navire, la chaloupe. --La chaloupe! s'cria Hatteras, qui vit une intention vidente dans ces paroles de l'Amricain. --Altamont, se hta de dire le docteur, vous faites une distinction purile, et, cet gard, nous vous donnons tous tort. --Cela ne vous est pas difficile, messieurs, rpondit l'Amricain, vous tes quatre contre un. Mais cela ne m'empchera pas de garder mon avis. --Gardez-le donc, s'cria Hatteras, et si bien, qu'on ne l'entende plus. --Et de quel droit me parlez-vous ainsi? reprit l'Amricain en fureur. --De mon droit de capitaine! rpondit Hatteras avec colre. --Suis-je donc sous vos ordres? riposta Altamont. --Sans aucun doute! et malheur vous, si... Le docteur, Johnson, Bell intervinrent. Il tait temps; les deux ennemis se mesuraient du regard. Le docteur se sentait le coeur bien gros. Cependant, aprs quelques paroles de conciliation, Altamont alla se coucher en sifflant l'air national du _Yankee Doodle_, et, dormant ou non, il ne dit pas un seul mot. Hatteras sortit de la tente et se promena grands pas au-dehors; il ne rentra qu'une heure aprs, et se coucha sans avoir prononc une parole. CHAPITRE XVI L'ARCADIE BORALE Le 29 mai, pour la premire fois, le soleil ne se coucha pas; son disque vint raser le bord de l'horizon, l'effleura peine et se releva aussitt; on entrait dans la priode des jours de vingt-quatre heures. Le lendemain, l'astre radieux parut entour d'un halo magnifique, cercle lumineux brillant de toutes les couleurs du prisme; l'apparition trs frquente de ces phnomnes attirait toujours l'attention du docteur; il n'oubliait jamais d'en noter la date, les dimensions et l'apparence; celui qu'il observa ce jour-l prsentait, par sa forme elliptique, des dispositions encore peu connues. Bientt toute la gent criarde des oiseaux reparut; des bandes d'outardes, cls troupes d'oies du Canada, venant des contres lointaines de la Floride ou de l'Arkansas, filaient vers le nord avec une tonnante rapidit et ramenaient le printemps sous leurs ailes. Le docteur put en abattre quelques-unes, ainsi que trois ou quatre grues prcoces et mme une cigogne solitaire. Cependant les neiges fondaient de toutes parts, sous l'action du soleil; l'eau sale, rpandue sur l'ice-field par les crevasses et les trous de phoque, en htait la dcomposition; mlange l'eau de mer, la glace formait une sorte de pte sale laquelle les navigateurs arctiques donnent le nom de slush. De larges mares s'tablissaient sur les terres qui avoisinaient la baie, et le sol dbarrass semblait pousser comme une production du printemps boral. Le docteur reprit alors ses plantations: les graines ne lui manquaient pas; d'ailleurs il fut surpris de voir une sorte d'oseille poindre naturellement entre les pierres dessches, et il admirait cette force cratrice de la nature qui demande si peu pour se manifester. Il sema du cresson, dont les jeunes pousses, trois semaines plus tard, avaient dj prs de dix lignes de longueur. Les bruyres aussi commencrent montrer timidement leurs petites fleurs d'un rose incertain et presque dcolor, d'un rose dans lequel une main inhabile et mis trop d'eau. En somme, la flore de la Nouvelle-Amrique laissait dsirer; cependant cette rare et craintive vgtation faisait plaisir voir; c'tait tout ce que pouvaient donner les rayons affaiblis du soleil, dernier souvenir de la Providence, qui n'avait pas compltement oubli ces contres lointaines. Enfin, il se mit faire vritablement chaud; le 15 juin, le docteur constata que le thermomtre marquait cinquante-sept degrs au-dessus de zro (+ 14centigrades); il ne voulait pas en croire ses yeux, mais il lui fallut se rendre l'vidence; le pays se transformait; des cascades innombrables et bruyantes tombaient de tous les sommets caresss du soleil; la glace se disloquait, et la grande question de la mer libre allait enfin se dcider. L'air tait rempli du bruit des avalanches qui se prcipitaient du haut des collines dans le fond des ravins, et les craquements de l'ice-field produisaient un fracas assourdissant. On fit une excursion jusqu' l'le Johnson; ce n'tait rellement qu'un lot sans importance, aride et dsert; mais le vieux matre d'quipage ne fut pas moins enchant d'avoir donn son nom ces quelques rochers perdus en mer. Il voulut mme le graver sur un roc lev, et pensa se rompre le cou. Hatteras, pendant ces promenades, avait soigneusement reconnu les terres jusqu'au-del du cap Washington; la fonte des neiges modifiait sensiblement la contre; des ravins et des coteaux apparaissaient l o le vaste tapis blanc de l'hiver semblait recouvrir des plaines uniformes. La maison et les magasins menaaient de se dissoudre, et il fallait souvent les remettre en bon tat; heureusement les tempratures de cinquante-sept degrs sont rares sous ces latitudes, et leur moyenne est peine suprieure au point de conglation. Vers le 15 du mois de juin, la chaloupe tait dj fort avance et prenait bonne tournure. Tandis que Bell et Johnson travaillaient sa construction, quelques grandes chasses furent tentes qui russirent bien. On parvint tuer des rennes; ces animaux sont trs difficiles approcher; cependant Altamont mit profit la mthode des Indiens de son pays; il rampa sur le sol en disposant son fusil et ses bras de manire figurer les cornes de l'un de ces timides quadrupdes, et de cette faon, arriv bonne porte, il put les frapper coup sr. Mais le gibier par excellence, le boeuf musqu, dont Parry trouva de nombreux troupeaux l'le Melville, ne paraissait pas hanter les rivages de la baie Victoria. Une excursion lointaine fut donc rsolue, autant pour chasser ce prcieux animal que pour reconnatre les terres orientales. Hatteras ne se proposait pas de remonter au ple par cette partie du continent, mais le docteur n'tait pas fch de prendre une ide gnrale du pays. On se dcida donc faire une pointe dans l'est du Fort-Providence. Altamont comptait chasser. Duk fut naturellement de la partie. Donc, le lundi 17 juin, par un joli temps, le thermomtre marquant quarante et un degrs (+ 5 centigrades) dans une atmosphre tranquille et pure, les trois chasseurs, arms chacun d'un fusil deux coups, de la hachette, du couteau neige, et suivis de Duk, quittrent Doctor's-House six heures du matin; ils taient quips pour une excursion qui pouvait durer deux ou trois jours; ils emportaient des provisions en consquence. A huit heures du matin, Hatteras et ses deux compagnons avaient franchi une distance de sept milles environ. Pas un tre vivant n'tait encore venu solliciter un coup de fusil de leur part, et leur chasse menaait de tourner l'excursion. Ce pays nouveau offrait de vastes plaines qui se perdaient au-del des limites du regard; des ruisseaux ns d'hier les sillonnaient en grand nombre, et de vastes mares, immobiles comme des tangs, miroitaient sous l'oblique clat du soleil. Les couches de glace dissoute livraient au pied un sol appartenant la grande division des terrains sdimentaires dus l'action des eaux, et si largement tendus la surface du globe. On voyait cependant quelques blocs erratiques d'une nature fort trangre au sol qu'ils recouvraient, et dont la prsence s'expliquait difficilement; mais les schistes ardoiss, les divers produits des terrains calcaires, se rencontraient en abondance, et surtout des espces de cristaux curieux, transparents, incolores et dous de la rfraction particulire au spath d'Islande. Mais, bien qu'il ne chasst pas, le docteur n'avait pas le temps de faire le gologue; il ne pouvait tre savant qu'au pas de course, car ses compagnons marchaient rapidement. Cependant il tudiait le terrain, et il causait le plus possible, car, sans lui, un silence absolu et rgn dans la petite troupe. Altamont n'avait aucune envie de parler au capitaine, qui ne dsirait pas lui rpondre. Vers les dix heures du matin, les chasseurs s'taient avancs d'une douzaine de milles dans l'est; la mer se cachait au-dessous de l'horizon; le docteur proposa une halte pour djeuner. Ce repas fut pris rapidement; au bout d'une demi-heure, la marche recommena. Le sol s'abaissait alors par des rampes douces; certaines plaques de neige conserves, soit par l'exposition, soit par la dclivit des rocs, lui donnaient une apparence moutonneuse; on et dit des vagues dferlant en pleine mer par une forte brise. La contre prsentait toujours des plaines sans vgtation que pas un tre anim ne paraissait avoir jamais frquentes. Dcidment, dit Altamont au docteur, nous ne sommes pas heureux dans nos chasses; je conviens que le pays offre peu de ressources aux animaux; mais le gibier des terres borales n'a pas le droit d'tre difficile, et il aurait pu se montrer plus complaisant. --Ne nous dsesprons pas, rpondit le docteur; la saison d't commence peine, et si Parry a rencontr tant d'animaux divers l'le Melville, il n'y a aucune raison pour n'en pas trouver ici. --Cependant nous sommes plus au nord, rpondit Hatteras. --Sans doute; mais le nord n'est qu'un mot dans cette question; c'est le ple du froid qu'il faut considrer, c'est--dire cette immensit glaciale au milieu de laquelle nous avons hivern avec le _Forward_; or, mesure que nous montons, nous nous loignons de la partie la plus froide du globe; nous devons donc retrouver au-del ce que Parry, Ross et d'autres navigateurs rencontrrent en de. --Enfin, fit Altamont avec un soupir de regret, jusqu'ici nous faisons plutt mtier de voyageurs que de chasseurs! --Patience, rpondit le docteur, le pays tend changer peu peu, et je serai bien tonn si le gibier nous manque dans les ravins o la vgtation aura trouv moyen de se glisser. --Il faut avouer, rpliqua l'Amricain, que nous traversons une contre bien inhabite et bien inhabitable! --Oh! bien inhabitable, c'est un gros mot, repartit le docteur; je ne crois pas aux contres inhabitables; l'homme, force de sacrifices, en usant gnration sur gnration, et avec toutes les ressources de la science agricole, finirait par fertiliser un pareil pays! --Vous pensez? fit Altamont. --Sans doute! si vous alliez aux contres clbres des premiers jours du monde, aux lieux o fut Thbes, o fut Ninive, o fut Babylone, dans ces valles fertiles de nos pres, il vous semblerait impossible que l'homme y et jamais pu vivre, et l'atmosphre mme s'y est vicie depuis la disparition des tres humains. C'est la loi gnrale de la nature qui rend insalubres et striles les contres o nous ne vivons pas comme celles o nous ne vivons plus. Sachez-le bien, c'est l'homme qui fait lui-mme son pays, par sa prsence, par ses habitudes, par son industrie, je dirai plus, par son haleine; il modifie peu peu les exhalaisons du sol et les conditions atmosphriques, et il assainit par cela mme qu'il respire! Donc, qu'il existe des lieux inhabits, d'accord, mais inhabitables, jamais. En causant ainsi, les chasseurs, devenus naturalistes, marchaient toujours, et ils arrivrent une sorte de vallon, largement dcouvert, au fond duquel serpentait une rivire peu prs dgele; son exposition au midi avait dtermin sur ses bords et mi-cte une certaine vgtation. Le sol y montrait une vritable envie de se fertiliser; avec quelques pouces de terre vgtale, il n'et pas demand mieux que de produire. Le docteur fit observer ces tendances manifestes. Voyez, dit-il, quelques colons entreprenants ne pourraient-ils, la rigueur, s'tablir dans cette ravine? Avec de l'industrie et de la persvrance, ils en feraient tout autre chose, non pas les campagnes des zones tempres, je ne dis pas cela, mais enfin un pays prsentable. Eh! si je ne me trompe, voil mme quelques habitants quatre pattes! Les gaillards connaissent les bons endroits. --Ma foi, ce sont des livres polaires, s'cria Altamont, en armant son fusil. --Attendez, s'cria le docteur, attendez, chasseur enrag! Ces pauvres animaux ne songent gure fuir! Voyons, laissez-les faire; ils viennent nous! En effet, trois ou quatre jeunes livres, gambadant parmi les petites bruyres et les mousses nouvelles, s'avanaient vers ces trois hommes, dont ils ne paraissaient pas redouter la prsence; ils accouraient avec de jolis airs nafs, qui ne parvenaient gure dsarmer Altamont. Bientt, ils furent entre les jambes du docteur, et celui-ci les caressa de la main en disant: Pourquoi des coups de fusil qui vient chercher des caresses? La mort de ces petites btes nous est bien inutile. --Vous avez raison, docteur, rpondit Hatteras; il faut leur laisser la vie. --Et ces ptarmigans qui volent vers nous! s'cria Altamont, ces chevaliers qui s'avancent gravement sur leurs longues chasses! Toute une gent emplume venait au-devant des chasseurs, ne souponnant pas ce pril que la prsence du docteur venait de conjurer. Duk lui-mme, se contenant, demeurait en admiration. C'tait un spectacle curieux et touchant que celui de ces jolis animaux qui couraient, bondissaient et voltigeaient sans dfiance; ils se posaient sur les paules du bon Clawbonny; ils se couchaient ses pieds; ils s'offraient d'eux-mmes ces caresses inaccoutumes; ils semblaient faire de leur mieux pour recevoir chez eux ces htes inconnus; les oiseaux nombreux, poussant de joyeux cris, s'appelaient l'un l'autre, et il en venait des divers points de la ravine; le docteur ressemblait un charmeur vritable. Les chasseurs continurent leur chemin en remontant les berges humides du ruisseau, suivis par cette bande familire, et, un tournant du vallon, ils aperurent un troupeau de huit ou dix rennes qui broutaient quelques lichens demi enterrs sous la neige, animaux charmants voir, gracieux et tranquilles, avec ces andouillers dentels que la femelle portait aussi firement que le mle; leur pelage, d'apparence laineuse, abandonnait dj la blancheur hivernale pour la couleur brune et gristre de l't; ils ne paraissaient ni plus effrays ni moins apprivoiss que les livres ou les oiseaux de cette contre paisible. Telles durent tre les relations du premier homme avec les premiers animaux, au jeune ge du monde. Les chasseurs arrivrent au milieu du troupeau sans que celui-ci et fait un pas pour fuir; cette fois, le docteur eut beaucoup de peine contenir les instincts d'Altamont; l'Amricain ne pouvait voir tranquillement ce magnifique gibier sans qu'une ivresse de sang lui montt au cerveau. Hatteras regardait d'un air mu ces douces btes, qui venaient frotter leurs naseaux sur les vtements du docteur, l'ami de tous les tres anims. Mais enfin, disait Altamont, est-ce que nous ne sommes pas venus pour chasser? --Pour chasser le boeuf musqu, rpondait Clawbonny, et pas autre chose! Nous ne saurions que faire de ce gibier; nos provisions sont suffisantes; laissez-nous donc jouir de ce spectacle touchant de l'homme se mlant aux bats de ces paisibles animaux et ne leur inspirant aucune crainte. --Cela prouve qu'ils ne l'ont jamais vu, dit Hatteras. --videmment, rpondit le docteur, et de cette observation on peut tirer la remarque suivante: c'est que ces animaux ne sont pas d'origine amricaine. --Et pourquoi cela? dit Altamont. --S'ils taient ns sur les terres de l'Amrique septentrionale, ils sauraient ce qu'on doit penser de ce mammifre bipde et bimane qu'on appelle l'homme, et, notre vue, ils n'auraient pas manqu de s'enfuir! Non, il est probable qu'ils sont venus du nord, qu'ils sont originaires de ces contres inconnues de l'Asie dont nos semblables ne se sont jamais approchs, et qu'ils ont travers les continents voisins du ple. Ainsi, Altamont, vous n'avez point le droit de les rclamer comme des compatriotes. --Oh! rpondit Altamont, un chasseur n'y regarde pas de si prs, et le gibier est toujours du pays de celui qui le tue! --Allons, calmez-vous, mon brave Nemrod! pour mon compte, je renoncerais tirer un coup de fusil de ma vie, plutt que de jeter l'effroi parmi cette charmante population. Voyez! Duk lui-mme fraternise avec ces jolies btes. Croyez-moi, restons bons, quand cela se peut! La bont est une force! --Bien, bien, rpondit Altamont, qui comprenait peu cette sensibilit, mais je voudrais vous voir avec votre bont pour toute arme au milieu d'une bande d'ours et de loups! --Oh! je ne prtends point charmer les btes froces, rpondit le docteur; je crois peu aux enchantements d'Orphe; d'ailleurs, les ours et les loups ne viendraient pas nous comme ces livres, ces perdrix et ces rennes. --Pourquoi pas, rpondit Altamont, s'ils n'avaient jamais vu d'hommes? --Parce que ces animaux-l sont naturellement froces, et que la frocit, comme la mchancet, engendre le soupon; c'est une remarque que les observateurs ont pu faire sur l'homme aussi bien que sur les animaux. Qui dit mchant dit mfiant, et la crainte est facile ceux-l qui peuvent l'inspirer. Cette petite leon de philosophie naturelle termina l'entretien. Toute la journe se passa dans cette ravine, que le docteur voulut appeler l'Arcadie-Borale, quoi ses compagnons ne s'opposrent nullement, et, le soir venu, aprs un repas qui n'avait cot la vie aucun des habitants de cette contre, les trois chasseurs s'endormirent dans le creux d'un rocher dispos tout exprs pour leur offrir un confortable abri. CHAPITRE XVII LA REVANCHE D'ALTAMONT Le lendemain, le docteur et ses deux compagnons se rveillrent aprs la nuit passe dans la plus parfaite tranquillit. Le froid, sans tre vif, les avait un peu piqus aux approches du matin; mais, bien couverts, ils avaient dormi profondment, sous la garde des animaux paisibles. Le temps se maintenant au beau, ils rsolurent de consacrer encore cette journe la reconnaissance du pays et la recherche des boeufs musqus. Il fallait bien donner Altamont la possibilit de chasser un peu, et il fut dcid que, quand ces boeufs seraient les animaux les plus nafs du monde, il aurait le droit de les tirer. D'ailleurs, leur chair, quoique fortement imprgne de musc, fait un aliment savoureux, et les chasseurs se rjouissaient de rapporter au Fort-Providence quelques morceaux de cette viande frache et rconfortante. Le voyage n'offrit aucune particularit pendant les premires heures de la matine; le pays, dans le nord-est, commenait changer de physionomie; quelques ressauts de terrain, premires ondulations d'une contre montueuse, faisaient prsager un sol nouveau. Cette terre de la Nouvelle-Amrique, si elle ne formait pas un continent, devait tre au moins une le importante; d'ailleurs, il n'tait pas question de vrifier ce point gographique. Duk courait au loin, et il tomba bientt en arrt sur des traces qui appartenaient un troupeau de boeufs musqus; il prit alors les devants avec une extrme rapidit et ne tarda pas disparatre aux yeux des chasseurs. Ceux-ci se guidrent sur ses aboiements clairs et distincts, dont la prcipitation leur apprit que le fidle chien avait enfin dcouvert l'objet de leur convoitise. Ils s'lancrent en avant, et, aprs une heure et demie de marche, ils se trouvrent en prsence de deux animaux d'assez forte taille et d'un aspect vritablement redoutable; ces singuliers quadrupdes paraissaient tonns des attaques de Duk, sans s'en effrayer d'ailleurs; ils broutaient une sorte de mousse rose qui veloutait le sol dpourvu de neige. Le docteur les reconnut facilement leur taille moyenne, leurs cornes trs largies et soudes la base, cette curieuse absence de mufle, leur chanfrein busqu comme celui du mouton et leur queue trs courte: l'ensemble de cette structure leur a fait donner, par les naturalistes, le nom d' ovibos, mot compos qui rappelle les deux natures d'animaux dont ils tiennent. Une bourre de poils paisse et longue, et une sorte de soie brune et fine formaient leur pelage. A la vue des chasseurs, les deux animaux ne tardrent pas prendre la fuite, et ceux-ci les poursuivirent toutes jambes. Mais les atteindre tait difficile des gens qu'une course soutenue d'une demi-heure essouffla compltement. Hatteras et ses compagnons s'arrtrent. Diable! fit Altamont. --Diable est le mot, rpondit le docteur, ds qu'il put reprendre haleine. Je vous donne ces ruminants-l pour des Amricains, et ils ne paraissent pas avoir de vos compatriotes une ide trs avantageuse. --Cela prouve que nous sommes de bons chasseurs, rpondit Altamont. Cependant les boeufs musqus, ne se voyant plus poursuivis, s'arrtrent dans une posture d'tonnement. Il devenait vident qu'on ne les forcerait pas la course; il fallait donc chercher les cerner; le plateau qu'ils occupaient alors se prtait cette manoeuvre. Les chasseurs, laissant Duk harceler ces animaux, descendirent par les ravines avoisinantes, de manire tourner le plateau. Altamont et le docteur se cachrent l'une de ses extrmits derrire des saillies de roc, tandis qu'Hatteras, en remontant l'improviste par l'extrmit oppose, devait les rabattre sur eux. Au bout d'une demi-heure, chacun avait gagn son poste. Vous ne vous opposez pas cette fois ce qu'on reoive ces quadrupdes coups de fusil? dit Altamont. --Non! c'est de bonne guerre, rpondit le docteur, qui, malgr sa douceur naturelle, tait chasseur au fond de l'me. Ils causaient ainsi, quand ils virent les boeufs musqus s'branler, Duk leurs talons; plus loin, Hatteras, poussant de grands cris, les chassait du ct du docteur et de l'Amricain, qui s'lancrent bientt au-devant de cette magnifique proie. Aussitt, les boeufs s'arrtrent, et, moins effrays de la vue d'un seul ennemi, ils revinrent sur Hatteras; celui-ci les attendit de pied ferme, coucha en joue le plus rapproch des deux quadrupdes, fit feu, sans que sa balle, frappant l'animal en plein front, parvnt enrayer sa marche. Le second coup de fusil d'Hatteras ne produisit d'autre effet que de rendre ces btes furieuses; elles se jetrent sur le chasseur dsarm et le renversrent en un instant. Il est perdu! s'cria le docteur. Au moment o Clawbonny pronona ces paroles avec l'accent du dsespoir, Altamont fit un pas en avant pour voler au secours d'Hatteras; puis il s'arrta, luttant contre lui-mme et contre ses prjugs. Non! s'cria-t-il, ce serait une lchet! Il s'lana vers le thtre du combat avec Clawbonny. Son hsitation n'avait pas dur une demi-seconde. Mais si le docteur vit ce qui se passait dans l'me de l'Amricain, Hatteras le comprit, lui qui se ft laiss tuer plutt que d'implorer l'intervention de son rival. Toutefois, il eut peine le temps de s'en rendre compte, car Altamont apparut prs de lui. Hatteras, renvers terre, essayait de parer les coups de cornes et les coups de pieds des deux animaux; mais il ne pouvait prolonger longtemps une pareille lutte. Il allait invitablement tre mis en pices, quand deux coups de feu retentirent; Hatteras sentit les balles lui raser la tte. Hardi! s'cria Altamont, qui rejetant loin de lui son fusil dcharg, se prcipita sur les animaux irrits. L'un des boeufs, frapp au coeur, tomba foudroy; l'autre, au comble de la fureur, allait ventrer le malheureux capitaine lorsque Altamont, se prsentant face lui, plongea entre ses mchoires ouvertes sa main arme du couteau neige; de l'autre, il lui fendit la tte d'un terrible coup de hache. Cela fut fait avec une rapidit merveilleuse, et un clair et illumin toute cette scne. Le second boeuf se courba sur ses jarrets et tomba mort. Hurrah! hurrah! s'cria Clawbonny. Hatteras tait sauv. Il devait donc la vie l'homme qu'il dtestait le plus au monde! Que se passa-t-il dans son me en cet instant? Quel mouvement humain s'y produisit qu'il, ne put matriser? C'est l l'un de ces secrets du coeur qui chappent toute analyse. Quoi qu'il en soit, Hatteras, sans hsiter, s'avana vers son rival et lui dit d'une voix grave: Vous m'avez sauv la vie, Altamont. --Vous aviez sauv la mienne, rpondit l'Amricain. Il y eut un moment de silence; puis Altamont ajouta: Nous sommes quittes, Hatteras. --Non. Altamont, rpondit le capitaine; lorsque le docteur vous a retir de votre tombeau de glace, j'ignorais qui vous tiez, et vous m'avez sauv au pril de vos jours, sachant qui je suis. --Eh! vous tes mon semblable, rpondit Altamont, et quoi qu'il en ait, un Amricain n'est point un lche! --Non, certes, s'cria le docteur, c'est un homme comme vous, Hatteras! --Et, comme moi, il partagera la gloire qui nous est rserve! --La gloire d'aller au ple Nord! dit Altamont. --Oui! fit le capitaine avec un accent superbe. --Je l'avais donc devin! s'cria l'Amricain. Vous avez donc os concevoir un pareil dessein! Vous avez os tenter d'atteindre ce point inaccessible! Ah! c'est beau, cela! Je vous le dis, moi, c'est sublime! --Mais vous, demanda Hatteras d'une voix rapide, vous ne vous lanciez donc pas, comme nous, sur la route du ple? Altamont semblait hsiter rpondre. Eh bien? fit le docteur. --Eh bien, non! s'cria l'Amricain. Non! la vrit avant l'amour-propre! Non! je n'ai pas eu cette grande pense qui vous a entrans jusqu'ici. Je cherchais franchir, avec mon navire, le passage du nord-ouest, et voil tout. --Altamont, dit Hatteras en tendant la main l'Amricain, soyez donc notre compagnon de gloire, et venez avec nous dcouvrir le ple Nord! Ces deux hommes serrrent alors, dans une chaleureuse treinte, leur main franche et loyale. Quand ils se retournrent vers le docteur, celui-ci pleurait. Ah! mes amis, murmura-t-il en s'essuyant les yeux, comment mon coeur peut-il contenir la joie dont vous le remplissez! Ah! mes chers compagnons, vous avez sacrifi, pour vous runir dans un succs commun, cette misrable question de nationalit! Vous vous tes dit que l'Angleterre et l'Amrique ne faisaient rien dans tout cela, et qu'une troite sympathie devait nous lier contre les dangers de notre expdition! Si le ple Nord est atteint, n'importe qui l'aura dcouvert! Pourquoi se rabaisser ainsi et se targuer d'tre Amricains ou Anglais, quand on peut se vanter d'tre hommes! Le bon docteur pressait dans ses bras les ennemis rconcilis; il ne pouvait calmer sa joie; les deux nouveaux amis se sentaient plus rapprochs encore par l'amiti que le digne homme leur portait tous deux. Clawbonny parlait, sans pouvoir se contenir, de la vanit des comptitions, de la folie des rivalits, et de l'accord si ncessaire entre des hommes abandonns loin de leur pays. Ses paroles, ses larmes, ses caresses, tout venait du plus profond de son coeur. Cependant il se calma, aprs avoir embrass une vingtime fois Hatteras et Altamont. Et maintenant, dit-il, l'ouvrage, l'ouvrage! Puisque je n'ai t bon rien comme chasseur, utilisons mes autres talents. Et il se mit en train de dpecer le boeuf, qu'il appelait le boeuf de la rconciliation, mais si adroitement, qu'il ressemblait un chirurgien pratiquant une autopsie dlicate. Ses deux compagnons le regardaient en souriant. Au bout de quelques minutes, l'adroit praticien eut retir du corps de l'animal une centaine de livres de chair apptissante; il en fit trois parts, dont chacun se chargea, et l'on reprit la route de Fort-Providence. A dix heures du soir, les chasseurs, marchant dans les rayons obliques du soleil, atteignirent Doctor's-House, o Johnson et Bell leur avaient prpar un bon repas. Mais, avant de se mettre table, le docteur s'tait cri d'une voix triomphante, en montrant ses deux compagnons de chasse: Mon vieux Johnson, j'avais emmen avec moi un Anglais et un Amricain, n'est-il pas vrai? --Oui, monsieur Clawbonny, rpondit le matre d'quipage. --Eh bien, je ramne deux frres. Les marins tendirent joyeusement la main Altamont; le docteur leur raconta ce qu'avait fait le capitaine amricain pour le capitaine anglais, et, cette nuit-l, la maison de neige abrita cinq hommes parfaitement heureux. CHAPITRE XVIII LES DERNIERS PRPARATIFS Le lendemain, le temps changea; il y eut un retour au froid; la neige, la pluie et les tourbillons se succdrent pendant plusieurs jours. Bell avait termin sa chaloupe; elle rpondait parfaitement au but qu'elle devait remplir; ponte en partie, haute de bord, elle pouvait tenir la mer par un gros temps, avec sa misaine et son foc; sa lgret lui permettait d'tre hale sur le traneau sans peser trop l'attelage de chiens. Enfin, un changement d'une haute importance pour les hiverneurs se prparait dans l'tat du bassin polaire. Les glaces commenaient s'branler au milieu de la baie; les plus hautes, incessamment mines par les chocs, ne demandaient qu'une tempte assez forte pour s'arracher du rivage et former des icebergs mobiles. Cependant Hatteras ne voulut pas attendre la dislocation du champ de glace pour commencer son excursion. Puisque le voyage devait se faire par terre, peu lui importait que la mer ft libre ou non; il fixa donc le dpart au 25 juin; d'ici l, tous les prparatifs pouvaient tre entirement termins. Johnson et Bell s'occuprent de remettre le traneau en parfait tat; les chssis furent renforcs et les patins refaits neuf. Les voyageurs comptaient profiter pour leur excursion de ces quelques semaines de beau temps que la nature accorde aux contres hyperborennes. Les souffrances seraient donc moins cruelles affronter, les obstacles plus faciles vaincre. Quelques jours avant le dpart, le 20 juin, les glaces laissrent entre elles quelques passes libres dont on profita pour essayer la chaloupe dans une promenade jusqu'au cap Washington. La mer n'tait pas absolument dgage, il s'en fallait; mais enfin elle ne prsentait plus une surface solide, et il et t impossible de tenter pied une excursion travers les ice-fields rompus. Cette demi-journe de navigation permit d'apprcier les bonnes qualits nautiques de la chaloupe. Pendant leur retour, les navigateurs furent tmoins d'un incident curieux. Ce fut la chasse d'un phoque faite par un ours gigantesque; celui-ci tait heureusement trop occup pour apercevoir la chaloupe, car il n'et pas manqu de se mettre sa poursuite; il se tenait l'afft auprs d'une crevasse de l'ice-field par laquelle le phoque avait videmment plong. L'ours piait donc sa rapparition avec la patience d'un chasseur ou plutt d'un pcheur, car il pchait vritablement. Il guettait en silence; il ne remuait pas; il ne donnait aucun signe de vie. Mais, tout d'un coup, la surface du trou vint s'agiter; l'amphibie remontait pour respirer; l'ours se coucha tout de son long sur le champ glac et arrondit ses deux pattes autour de la crevasse. Un instant aprs, le phoque apparut, la tte hors de l'eau; mais il n'eut pas le temps de l'y replonger; les pattes de l'ours, comme dtendues par un ressort, se rejoignirent, treignirent l'animal avec une irrsistible vigueur, et l'enlevrent hors de son lment de prdilection. Ce fut une lutte rapide; le phoque se dbattit pendant quelques secondes et fut touff sur la poitrine de son gigantesque adversaire; celui-ci, l'emportant sans peine, bien qu'il ft d'une grande taille, et sautant lgrement d'un glaon l'autre jusqu' la terre ferme, disparut avec sa proie. Bon voyage! lui cria Johnson; cet ours-l a un peu trop de pattes sa disposition. La chaloupe regagna bientt la petite anse que Bell lui avait mnage entre les glaces. Quatre jours sparaient encore Hatteras et ses compagnons du moment fix pour leur dpart. Hatteras pressait les derniers prparatifs; il avait hte de quitter cette Nouvelle-Amrique, cette terre qui n'tait pas sienne et qu'il n'avait pas nomme; il ne se sentait pas chez lui. Le 22 juin, on commena transporter sur le traneau les effets de campement, la tente et les provisions. Les voyageurs emportaient deux cents livres de viande sale, trois caisses de lgumes et de viandes conserves, cinquante livres de saumure et de lime-juice, cinq quarters[1] de farine, des paquets de cresson et de cochlaria, fournis par les plantations du docteur; en y ajoutant deux cents livres de poudre, les instruments, les armes et les menus bagages, en y comprenant la chaloupe, l'halket-boat et le poids du traneau, c'tait une charge de prs de quinze cents livres traner, et fort pesante pour quatre chiens; d'autant plus que, contrairement l'habitude des Esquimaux, qui ne les font pas travailler plus de quatre jours de suite, ceux-ci, n'ayant pas de remplaants, devaient tirer tous les jours; mais les voyageurs se promettaient de les aider au besoin, et ils ne comptaient marcher qu' petites journes; la distance de la baie Victoria au ple tait de trois cent cinquante-cinq milles au plus[2], et, douze milles[3] par jour, il fallait un mois pour la franchir; d'ailleurs, lorsque la terre viendrait manquer, la chaloupe permettrait d'achever le voyage sans fatigues, ni pour les chiens, ni pour les hommes. [1] 380 livres. [2] 150 lieues. [3] 5 lieues. Ceux-ci se portaient bien; la sant gnrale tait excellente; l'hiver, quoique rude, se terminait dans de suffisantes conditions de bien-tre; chacun, aprs avoir cout les avis du docteur, chappa aux maladies inhrentes ces durs climats. En somme, on avait un peu maigri, ce qui ne laissait pas d'enchanter le digne Clawbonny; mais on s'tait fait le corps et l'me cette pre existence, et maintenant ces hommes acclimats pouvaient affronter les plus brutales preuves de la fatigue et du froid sans y succomber. Et puis enfin, ils allaient marcher au but du voyage, ce ple inaccessible, aprs quoi il ne serait plus question que du retour. La sympathie qui runissait maintenant les cinq membres de l'expdition devait les aider russir dans leur audacieux voyage, et pas un d'eux ne doutait du succs de l'entreprise. En prvision d'une expdition lointaine, le docteur avait engag ses compagnons s'y prparer longtemps d'avance et s'entraner avec le plus grand soin. Mes amis, leur disait-il, je ne vous demande pas d'imiter les coureurs anglais, qui diminuent de dix-huit livres aprs deux jours d'entranement, et de vingt-cinq aprs cinq jours; mais enfin il faut faire quelque chose afin de se placer dans les meilleures conditions possibles pour accomplir un long voyage. Or, le premier principe de l'entranement est de supprimer la graisse chez le coureur comme chez le jockey, et cela, au moyen de purgatifs, de transpirations et d'exercices violents; ces gentlemen savent qu'ils perdront tant par mdecine, et ils arrivent des rsultats d'une justesse incroyable; aussi, tel qui avant l'entranement ne pouvait courir l'espace d'un mille sans perdre haleine, en fait facilement vingt-cinq aprs! On a cit un certain Townsend qui faisait cent milles en douze heures sans s'arrter. --Beau rsultat, rpondit Johnson, et bien que nous ne soyons pas trs gras, s'il faut encore maigrir... --Inutile, Johnson; mais, sans exagrer, on ne peut nier que l'entranement n'ait de bons effets; il donne aux os plus de rsistance, plus d'lasticit aux muscles, de la finesse l'oue, et de la nettet la vue; ainsi, ne l'oublions pas. Enfin, entrans ou non, les voyageurs furent prts le 23 juin; c'tait un dimanche, et ce jour fut consacr un repos absolu. L'instant du dpart approchait, et les habitants du Fort-Providence ne le voyaient pas arriver sans une certaine motion. Cela leur faisait quelque peine au coeur de laisser cette hutte de neige, qui avait si bien rempli son rle de maison, cette baie Victoria, cette plage hospitalire o s'taient passs les derniers mois de l'hivernage. Retrouverait-on ces constructions au retour? Les rayons du soleil n'allaient-ils pas achever de fondre leurs fragiles murailles? En somme, de bonnes heures s'y taient coules! Le docteur, au repas du soir, rappela ses compagnons ces mouvants souvenirs, et il n'oublia pas de remercier le Ciel de sa visible protection. Enfin l'heure du sommeil arriva. Chacun se coucha tt pour se lever de grand matin. Ainsi s'coula la dernire nuit passe au Fort-Providence. CHAPITRE XIX MARCHE AU NORD Le lendemain, ds l'aube, Hatteras donna le signal du dpart. Les chiens furent attels au traneau; bien nourris, bien reposs, aprs un hiver pass dans des conditions trs confortables, ils n'avaient aucune raison pour ne pas rendre de grands services pendant l't. Ils ne se firent donc pas prier pour revtir leur harnachement de voyage. Bonnes btes, aprs tout, que ces chiens gronlandais; leur sauvage nature s'tait forme peu peu; ils perdaient de leur ressemblance avec le loup, pour se rapprocher de Duk, ce modle achev de la race canine: en un mot, ils se civilisaient. Duk pouvait certainement demander une part dans leur ducation; il leur avait donn des leons de bonne compagnie et prchait d'exemple; en sa qualit d'Anglais, trs pointilleux sur la question du cant, il fut longtemps se familiariser avec des chiens qui ne lui avaient pas t prsents, et, dans le principe, il ne leur parlait pas; mais, force de partager les mmes dangers, les mmes privations, la mme fortune, ces animaux de race diffrente frayrent peu peu ensemble. Duk, qui avait bon coeur, fit les premiers pas, et toute la gent quatre pattes devint bientt une troupe d'amis. Le docteur caressait les gronlandais, et Duk voyait sans jalousie ces caresses distribues ses congnres. Les hommes n'taient pas en moins bon tat que les animaux; si ceux-ci devait bien tirer, les autres se proposaient de bien marcher. On partit six heures du matin, par un beau temps; aprs avoir suivi les contours de la baie, et dpass le cap Washington, la route fut donne droit au nord par Hatteras; sept heures, les voyageurs perdaient dans le sud le cne du phare et le Fort-Providence. Le voyage s'annonait bien, et mieux surtout que cette expdition entreprise en plein hiver la recherche du charbon! Hatteras laissait alors derrire lui, bord de son navire, la rvolte et le dsespoir, sans tre certain du but vers lequel il se dirigeait; il abandonnait un quipage a demi mort de froid; il partait avec des compagnons affaiblis par les misres d'un hiver arctique; lui, l'homme du nord, il revenait vers le sud! Maintenant, au contraire, entour d'amis vigoureux et biens portants, soutenu, encourag, pouss, il marchait au ple, ce but de toute sa vie! Jamais homme n'avait t plus prs d'acqurir cette gloire immense pour son pays et pour lui-mme! Songeait-il toutes ces choses si naturellement inspires par la situation prsente? Le docteur aimait le supposer, et n'en pouvait gure douter le voir si ardent. Le bon Clawbonny se rjouissait de ce qui devait rjouir son ami, et, depuis la rconciliation des deux capitaines, de ses deux amis, il se trouvait le plus heureux des hommes, lui auquel ces ides de haine, d'envie, de comptition, taient trangres, lui la meilleure des cratures! Qu'arriverait-il, que rsulterait-il de ce voyage? Il l'ignorait; mais enfin il commenait bien. C'tait beaucoup. La cte occidentale de la Nouvelle-Amrique se prolongeait dans l'ouest par une suite de baies au-del du cap Washington; les voyageurs, pour viter cette immense courbure, aprs avoir franchi les premires rampes de Bell-Mount, se dirigrent vers le nord, en prenant par les plateaux suprieurs. C'tait une notable conomie de route; Hatteras voulait, moins que des obstacles imprvus de dtroit et de montagne ne s'y opposassent, tirer une ligne droite de trois cent cinquante milles depuis le Fort-Providence jusqu'au ple. Le voyage se faisait aisment; les plaines leves offraient de vastes tapis blancs, sur lesquels le traneau, garni de ses chssis soufrs, glissait sans peine, et les hommes, chausss de leurs snow-shoes, y trouvaient une marche sre et rapide. Le thermomtre indiquait trente-sept degrs (+ 3 centigrades). Le temps n'tait pas absolument fix, tantt clair, tantt embrum; mais ni le froid ni les tourbillons n'eussent arrt des voyageurs si dcids se porter en avant. La route se relevait facilement au compas; l'aiguille devenait moins paresseuse en s'loignant du ple magntique; elle n'hsitait plus; il est vrai que, le point magntique dpass, elle se retournait vers lui, et marquait pour ainsi dire le sud des gens qui marchaient au nord; mais cette indication inverse ne donnait lieu aucun calcul embarrassant. D'ailleurs, le docteur imagina un moyen de jalonnement bien simple, qui vitait de recourir constamment la boussole; une fois la position tablie, les voyageurs relevaient, par les temps clairs, un objet exactement plac au nord et situ deux ou trois milles en avant; ils marchaient alors vers lui jusqu' ce qu'il ft atteint; puis ils choisissaient un autre point de repre dans la mme direction, et ainsi de suite. De cette faon, on s'cartait trs peu du droit chemin. Pendant les deux premiers jours du voyage, on marcha raison de vingt milles par douze heures; le reste du temps tait consacr aux repas et au repos; la tente suffisait prserver du froid pendant les instants du sommeil. La temprature tendait s'lever; la neige fondait entirement par endroits, suivant les caprices du sol, tandis que d'autres places conservaient leur blancheur immacule; de grandes flaques d'eau se formaient et l, souvent de vrais tangs, qu'un peu d'imagination et fait prendre pour des lacs; les voyageurs s'y enfonaient parfois jusqu' mi-jambes; ils en riaient, d'ailleurs; le docteur tait heureux de ces bains inattendus. L'eau n'a pourtant pas la permission de nous mouiller dans ce pays, disait-il; cet lment n'a droit ici qu' l'tat solide et l'tat gazeux; quant l'tat liquide, c'est un abus! Glace ou vapeur, trs bien; mais eau, jamais! La chasse n'tait pas oublie pendant la marche, car elle devait procurer une alimentation frache; aussi Altamont et Bell, sans trop s'carter, battaient les ravines voisines; ils tiraient des ptarmigans, des guillemots, des oies, quelques livres gris; ces animaux passaient peu peu de la confiance la crainte, ils devenaient trs fuyards et fort difficiles approcher. Sans Duk, les chasseurs en eussent t souvent pour leur poudre. Hatteras leur recommandait de ne pas s'loigner de plus d'un mille, car il n'avait ni un jour ni une heure perdre, et ne pouvait compter que sur trois mois de beau temps. Il fallait, d'ailleurs, que chacun ft son poste prs du traneau, quand un endroit difficile, quelque gorge troite, des plateaux inclins, se prsentaient franchir; chacun alors s'attelait ou s'accotait au vhicule, le tirant, le poussant, ou le soutenant; plus d'une fois, on dut le dcharger entirement, et cela ne suffisait pas prvenir des chocs, et par consquent des avaries, que Bell rparait de son mieux. Le troisime jour, le mercredi, 26 juin, les voyageurs rencontrrent un lac de plusieurs acres d'tendue, et encore entirement glac par suite de son orientation l'abri du soleil; la glace tait mme assez forte pour supporter le poids des voyageurs et du traneau. Cette glace paraissait dater d'un hiver loign, car ce lac ne devait jamais dgeler, par suite de sa position; c'tait un miroir compacte sur lequel les ts arctiques n'avaient aucune prise; ce qui semblait confirmer cette observation, c'est que ses bords taient entours d'une neige sche, dont les couches infrieures appartenaient certainement aux annes prcdentes. A partir de ce moment, le pays s'abaissa sensiblement, d'o le docteur conclut qu'il ne pouvait avoir une grande tendue vers le nord; d'ailleurs, il tait trs vraisemblable que la Nouvelle-Amrique n'tait qu'une le et ne se dveloppait pas jusqu'au ple. Le sol s'aplanissait peu peu; peine dans l'ouest quelques collines niveles par l'loignement et baignes dans une brume bleutre. Jusque-l, l'expdition se faisait sans fatigue; les voyageurs ne souffraient que de la rverbration des rayons solaires sur les neiges; cette rflexion intense pouvait leur donner des snow-blindness[1] impossibles viter. En tout autre temps, ils eussent voyag la nuit, pour viter cet inconvnient; mais alors la nuit manquait. La neige tendait heureusement se dissoudre et perdait beaucoup de son clat, lorsqu'elle tait sur le point de se rsoudre en eau. [1] Maladie des paupires occasionne par la rverbration des neiges. La temprature s'leva, le 28 juin, quarante-cinq degrs au-dessus de zro (+ 7 centigrades); cette hausse du thermomtre fut accompagne d'une pluie abondante, que les voyageurs reurent stoquement, avec plaisir mme; elle venait acclrer la dcomposition des neiges; il fallut reprendre les mocassins de peau de daim, et changer le mode de glissage du traneau. La marche fut retarde sans doute; mais, en l'absence d'obstacles srieux, on avanait toujours. Quelquefois le docteur ramassait sur son chemin des pierres arrondies ou plates, la faon des galets uss par le remous des vagues, et alors il se croyait prs du bassin polaire; cependant la plaine se droulait sans cesse perte de vue. Elle n'offrait aucun vestige d'habitation, ni huttes, ni cairns, ni caches d'Esquimaux; les voyageurs taient videmment les premiers fouler cette contre nouvelle; les Gronlandais, dont les tribus hantent les terres arctiques, ne poussaient jamais aussi loin, et cependant, en ce pays, la chasse et t fructueuse pour ces malheureux, toujours affams; on voyait parfois des ours qui suivaient sous le vent la petite troupe, sans manifester l'intention de l'attaquer; dans le lointain, des boeufs musqus et des rennes apparaissaient par bandes nombreuses; le docteur aurait bien voulu s'emparer de ces derniers pour renforcer son attelage; mais ils taient trs fuyards et impossibles prendre vivants. Le 29, Bell tua un renard, et Altamont fut assez heureux pour abattre un boeuf musqu de moyenne taille, aprs avoir donn ses compagnons une haute ide de son sang-froid et de son adresse; c'tait vraiment un merveilleux chasseur, et le docteur, qui s'y connaissait, l'admirait fort. Le boeuf fut dpec et fournit une nourriture frache et abondante. Ces hasards de bons et succulents repas taient toujours bien reus; les moins gourmands ne pouvaient s'empcher de jeter des regards de satisfaction sur les tranches de chair vive. Le docteur riait lui-mme, quand il se surprenait en extase devant ces opulents morceaux. Ne faisons pas les petites bouches, disait-il; le repas est une chose importante dans les expditions polaires. --Surtout, rpondit Johnson, quand il dpend d'un coup de fusil plus ou moins adroit! --Vous avez raison, mon vieux Johnson, rpliquait le docteur, et l'on songe moins manger lorsqu'on sait le pot-au-feu en train de bouillir rgulirement sur les fourneaux de la cuisine. Le 30, le pays, contrairement aux prvisions, devint trs accident, comme s'il et t soulev par une commotion volcanique; les cnes, les pics aigus se multiplirent l'infini et atteignirent de grandes hauteurs. Une brise du sud-est se prit souffler avec violence et dgnra bientt en un vritable ouragan; elle s'engouffrait travers les rochers couronns de neige et parmi des montagnes de glace, qui, en pleine terre, affectaient cependant des formes d'hummocks et d'icebergs; leur prsence sur ces plateaux levs demeura inexplicable, mme au docteur, qui cependant expliquait tout. A la tempte succda un temps chaud et humide; ce fut un vritable dgel; de tous cts retentissait le craquement des glaons, qui se mlait au bruit plus imposant des avalanches. Les voyageurs vitaient avec soin de longer la base des collines, et mme de parler haut, car le bruit de la voix pouvait, en agitant l'air, dterminer des catastrophes; ils taient tmoins de chutes frquentes et terribles qu'ils n'auraient pas eu le temps de prvoir; en effet, le caractre principal des avalanches polaires est une effrayante instantanit; elles diffrent en cela de celles de la Suisse ou de la Norvge; l, en effet, se forme une boule, peu considrable d'abord, qui, se grossissant des neiges et des rocs de sa route, tombe avec une rapidit croissante, dvaste les forts, renverse les villages, mais enfin emploie un temps apprciable se prcipiter; or, il n'en est pas ainsi dans les contres frappes par le froid arctique; le dplacement du bloc de glace y est inattendu, foudroyant; sa chute n'est que l'instant de son dpart, et qui le verrait osciller dans sa ligne de protection serait invitablement cras par lui; le boulet de canon n'est pas plus rapide, ni la foudre plus prompte; se dtacher, tomber, craser ne fait qu'un pour l'avalanche des terres borales, et cela avec le roulement formidable du tonnerre, et des rpercussions tranges d'chos plus plaintifs que bruyants. Aussi, aux yeux des spectateurs stupfaits, se produisait-il parfois de vritables changements vue; le pays se mtamorphosait; la montagne devenait plaine sous l'attraction d'un brusque dgel; lorsque l'eau du ciel, infiltre dans les fissures des grands blocs, se solidifiait au froid d'une seule nuit, elle brisait alors tout obstacle par son irrsistible expansion, plus puissante encore en se faisant glace qu'en devenant vapeur, et le phnomne s'accomplissait avec une pouvantable instantanit. Aucune catastrophe ne vint heureusement menacer le traneau et ses conducteurs; les prcautions prises, tout danger fut vit. D'ailleurs, ce pays hriss de crtes, de contreforts, de croupes, d'icebergs, n'avait pas une grande tendue, et trois jours aprs, le 3 juillet, les voyageurs se retrouvrent dans les plaines plus faciles. Mais leurs regards furent alors surpris par un nouveau phnomne, qui pendant longtemps excita les patientes recherches des savants des deux mondes; la petite troupe suivait une chane de collines hautes de cinquante pieds au plus, qui paraissait se prolonger sur plusieurs milles de longueur; or, son versant oriental tait couvert de neige, mais d'une neige entirement rouge. On conoit la surprise de chacun, et ses exclamations, et mme le premier effet un peu terrifiant de ce long rideau cramoisi. Le docteur se hta sinon de rassurer, au moins d'instruire ses compagnons; il connaissait cette particularit des neiges rouges, et les travaux d'analyse chimique faits leur sujet par Wollaston, de Candolle et Baer; il raconta donc que cette neige se rencontre non seulement dans les contres arctiques, mais en Suisse, au milieu des Alpes; de Saussure en recueillit une notable quantit sur le Breven en 1760, et, depuis, les capitaines Ross, Sabine, et d'autres navigateurs en rapportrent de leurs expditions borales. Altamont interrogea le docteur sur la nature de cette substance extraordinaire, et celui-ci lui apprit que cette coloration provenait uniquement de la prsence de corpuscules organiques; longtemps les chimistes se demandrent si ces corpuscules taient d'une nature animale ou vgtale; mais ils reconnurent enfin qu'ils appartenaient la famille des champignons microscopiques du genre Uredo, que Baer proposa d'appeler Uredo nivalis. Alors le docteur, fouillant cette neige de son bton ferr, fit voir ses compagnons que la couche carlate mesurait neuf pieds de profondeur, et il leur donna calculer ce qu'il pouvait y avoir, sur un espace de plusieurs milles, de ces champignons dont les savants comptrent jusqu' quarante-trois mille dans un centimtre carr. Cette coloration, d'aprs la disposition du versant, devait remonter un temps trs recul, car ces champignons ne se dcomposent ni par l'vaporation ni par la fusion des neiges, et leur couleur ne s'altre pas. Le phnomne, quoique expliqu, n'en tait pas moins trange; la couleur rouge est peu rpandue par larges tendues dans la nature; la rverbration des rayons du soleil sur ce tapis de pourpre produisait des effets bizarres; elle donnait aux objets environnants, aux rochers, aux hommes, aux animaux, une teinte enflamme, comme s'ils eussent t clairs par un brasier intrieur, et lorsque cette neige se fondait, il semblait que des ruisseaux de sang vinssent couler jusque sous les pieds des voyageurs. Le docteur, qui n'avait pu examiner cette substance, lorsqu'il l'aperut sur les Crimson-cliffs de la mer de Baffin, en prit ici son aise, et il en recueillit prcieusement plusieurs bouteilles. Ce sol rouge, ce Champ de Sang, comme il l'appela, ne fut dpass qu'aprs trois heures de marche, et le pays reprit son aspect habituel. CHAPITRE XX EMPREINTES SUR LA NEIGE La journe du 4 juillet s'coula au milieu d'un brouillard trs pais. La route au nord ne put tre maintenue qu'avec la plus grande difficult; chaque instant, il fallait la rectifier au compas. Aucun accident n'arriva heureusement pendant l'obscurit; Bell seulement perdit ses snow-shoes, qui se brisrent contre une saillie de roc. Ma foi, dit Johnson, je croyais qu'aprs avoir frquent la Mersey et la Tamise on avait le droit de se montrer difficile en fait de brouillards, mais je vois que je me suis tromp! --Eh bien, rpondit Bell, nous devrions allumer des torches comme Londres ou Liverpool! --Pourquoi pas? rpliqua le docteur; c'est une ide, cela; on clairerait peu la route, mais au moins on verrait le guide, et nous nous dirigerions plus directement. --Mais, dit Bell, comment se procurer des torches? --Avec de l'toupe imbibe d'esprit-de-vin et fixe au bout de nos btons. --Bien trouv, rpondit Johnson, et ce ne sera pas long tablir. Un quart d'heure aprs, la petite troupe reprenait sa marche aux flambeaux au milieu de l'humide obscurit. Mais si l'on alla plus droit, on n'alla pas plus vite, et ces tnbreuses vapeurs ne se dissiprent pas avant le 6 juillet; la terre s'tant alors refroidie, un coup de vent du nord vint emporter tout ce brouillard comme les lambeaux d'une toffe dchire. Aussitt, le docteur releva la position et constata que les voyageurs n'avaient pas fait dans cette brume une moyenne de huit milles par jour. Le 6, on se hta donc de regagner le temps perdu, et l'on partit de bon matin. Altamont et Bell reprirent leur poste de marche l'avant, sondant le terrain et ventant le gibier; Duk les accompagnait; le temps, avec son tonnante mobilit, tait redevenu trs clair et trs sec, et, bien que les guides fussent deux milles du traneau, le docteur ne perdait pas de vue un seul de leurs mouvements. Il fut donc fort tonn de les voir s'arrter tout d'un coup et demeurer dans une posture de stupfaction; ils semblaient regarder vivement au loin, comme des gens qui interrogent l'horizon. Puis, se courbant vers le sol, ils l'examinaient avec attention et se relevaient surpris. Bell parut mme vouloir se porter en avant; mais Altamont le retint de la main. Ah a! que font-ils donc? dit le docteur Johnson. --Je les examine comme vous, monsieur Clawbonny, rpondit le vieux marin, et je ne comprends rien leurs gestes. --Ils ont trouv des traces d'animaux, rpondit Hatteras. --Cela ne peut tre, dit le docteur. --Pourquoi? --Parce que Duk aboierait. --Ce sont pourtant bien des empreintes qu'ils observent. --Marchons, fit Hatteras; nous saurons bientt quoi nous en tenir. Johnson excita les chiens d'attelage, qui prirent une allure plus rapide. Au bout de vingt minutes, les cinq voyageurs taient runis, et Hatteras, le docteur, Johnson partageaient la surprise de Bell et d'Altamont. En effet, des traces d'hommes, visibles, incontestables et fraches comme si elles eussent t faites la veille, se montraient parses sur la neige. Ce sont des Esquimaux, dit Hatteras. --En effet, rpondit le docteur, voil les empreintes de leurs raquettes. --Vous croyez? dit Altamont. --Cela est certain. --Eh bien, et ce pas? reprit Altamont en montrant une autre trace plusieurs fois-rpte. --Ce pas? --Prtendez-vous qu'il appartienne un Esquimau? Le docteur regarda attentivement et fut stupfait; la marque d'un soulier europen, avec ses clous, sa semelle et son talon, tait profondment creuse dans la neige; il n'y avait pas en douter, un homme, un tranger, avait pass l. Des Europens ici! s'cria Hatteras. --videmment, fit Johnson. --Et cependant, dit le docteur, c'est tellement improbable qu'il faut y regarder deux fois avant de se prononcer. Le docteur examina donc l'empreinte deux fois, trois fois, et il fut bien oblig de reconnatre son origine extraordinaire. Le hros de Daniel de Fo ne fut pas plus stupfait en rencontrant la marque d'un pied creuse sur le sable de son le; mais si ce qu'il prouva fut de la crainte, ici ce fut du dpit pour Hatteras. Un Europen si prs du ple! On marcha en avant pour reconnatre ces traces; elles se rptaient pendant un quart de mille, mles d'autres vestiges de raquettes et de mocassins; puis elles s'inflchissaient vers l'ouest. Arrivs ce point, les voyageurs se demandrent s'il fallait les suivre plus longtemps. Non, rpondit Hatteras. Allons... Il fut interrompu par une exclamation du docteur, qui venait de ramasser sur la neige un objet plus convaincant encore et sur l'origine duquel il n'y avait pas se mprendre. C'tait l'objectif d'une lunette de poche. Cette fois, dit-il, on ne peut plus mettre en doute la prsence d'un tranger sur cette terre!... --En avant! s'cria Hatteras. Et il pronona si nergiquement cette parole, que chacun le suivit; le traneau reprit sa marche un moment interrompue. Chacun surveillait l'horizon avec soin, sauf Hatteras, qu'une sourde colre animait et qui ne voulait rien voir. Cependant, comme on risquait de tomber dans un dtachement de voyageurs, il fallait prendre ses prcautions; c'tait vritablement jouer de malheur que de se voir prcd sur cette route inconnue! Le docteur, sans prouver la colre d'Hatteras, ne pouvait se dfendre d'un certain dpit, malgr sa philosophie naturelle. Altamont paraissait galement vex; Johnson et Bell grommelaient entre leurs dents des paroles menaantes. Allons, dit enfin le docteur, faisons contre fortune bon coeur. --Il faut avouer, dit Johnson, sans tre entendu d'Altamont, que si nous trouvions la place prise, ce serait dgoter de faire un voyage au ple! --Et cependant, rpondit Bell, il n'y a pas moyen de douter... --Non, rpliqua le docteur; j'ai beau retourner l'aventure dans mon esprit, me dire que c'est improbable, impossible, il faut bien se rendre; ce soulier ne s'est pas empreint dans la neige sans avoir t au bout d'une jambe et sans que cette jambe ait t attache un corps humain. Des Esquimaux, je le pardonnerais encore, mais un Europen! --Le fait est, rpondit Johnson, que si nous allions trouver les lits retenus dans l'auberge du bout du monde, ce serait vexant. --Particulirement vexant, rpondit Altamont. --Enfin, on verra, fit le docteur Et l'on se remit en marche. Cette journe s'accomplit sans qu'un fait nouveau vnt confirmer la prsence d'trangers sur cette partie de la Nouvelle-Amrique, et l'on prit enfin place au campement du soir. Un vent assez, violent ayant saut dans le nord, il avait fallu chercher pour la tente un abri sr au fond d'un ravin; le ciel tait menaant; des nuages allongs sillonnaient l'air avec une grande rapidit; ils rasaient le sol d'assez prs, et l'on avait de la peine les suivre dans leur course chevele; parfois, quelques lambeaux de ces vapeurs tranaient jusqu' terre, et la tente ne se maintenait contre l'ouragan qu'avec la plus grande difficult. Une vilaine nuit qui se prpare, dit Johnson aprs le souper. --Elle ne sera pas froide, mais bruyante, rpondit le docteur; prenons nos prcautions, et assurons la tente avec de grosses pierres. --Vous avez raison, monsieur Clawbonny; si l'ouragan entranait notre abri de toile, Dieu sait o nous pourrions le rattraper. Les prcautions les plus minutieuses furent donc prises pour parer ce danger, et les voyageurs fatigus essayrent de dormir. Mais cela leur fut impossible; la tempte s'tait dchane et se prcipitait du sud au nord avec une incomparable violence; les nuages s'parpillaient dans l'espace comme la vapeur hors d'une chaudire qui vient de faire explosion; les dernires avalanches, sous les coups de l'ouragan, tombaient dans les ravines, et les chos renvoyaient en change leurs sourdes rpercussions; l'atmosphre semblait tre le thtre d'un combat outrance entre l'air et l'eau, deux lments formidables dans leurs colres, et le feu seul manquait la bataille. L'oreille surexcite percevait dans le grondement gnral des bruits particuliers, non pas le brouhaha qui accompagne la chute des corps pesants, mais bien le craquement clair des corps qui se brisent; on entendait distinctement des fracas nets et francs, comme ceux de l'acier qui se rompt, au milieu des roulements allongs de la tempte. Ces derniers s'expliquaient naturellement par les avalanches tordues dans les tourbillons, mais le docteur ne savait quoi attribuer les autres. Profitant de ces instants de silence anxieux, pendant lesquels l'ouragan semblait reprendre sa respiration pour souffler avec plus de violence, les voyageurs changeaient leurs suppositions. Il se produit l, disait le docteur, des chocs, comme si des icebergs et des ice-fields se heurtaient. --Oui, rpondait Altamont, on dirait que l'corce terrestre se disloque tout entire. Tenez, entendez-vous? --Si nous tions prs de la mer, reprenait le docteur, je croirais vritablement une rupture des glaces. --En effet, rpondit Johnson, ce bruit ne peut s'expliquer autrement. --Nous serions donc arrivs la cte? dit Hatteras. --Cela ne serait pas impossible, rpondit le docteur; tenez, ajouta-t-il aprs un craquement d'une violence extrme, ne dirait-on pas un crasement de glaons? Nous pourrions bien tre fort rapprochs de l'Ocan. --S'il en est ainsi, reprit Hatteras, je n'hsiterai pas me lancer au travers des champs de glace. --Oh! fit le docteur, ils ne peuvent manquer d'tre briss aprs une tempte pareille. Nous verrons demain; quoi qu'il en soit, s'il y a quelque troupe d'hommes voyager par une nuit pareille, je la plains de tout mon coeur. L'ouragan dura pendant dix heures sans interruption, et aucun des htes de la tente ne put prendre un instant de sommeil; la nuit se passa dans une profonde inquitude. En effet, en pareilles circonstances, tout incident nouveau, une tempte, une avalanche, pouvait amener des retards graves. Le docteur aurait bien voulu aller au-dehors reconnatre l'tat des choses; mais comment s'aventurer dans ces vents dchans? Heureusement, l'ouragan s'apaisa ds les premires heures du jour; on put enfin quitter cette tente qui avait vaillamment rsist; le docteur, Hatteras et Johnson se dirigrent vers une colline haute de trois cents pieds environ; ils la gravirent assez facilement. Leurs regards s'tendirent alors sur un pays mtamorphos, fait de roches vives, d'artes aigus, et entirement dpourvu de glace. C'tait l't succdant brusquement l'hiver chass par la tempte; la neige, rase par l'ouragan comme par une lame affile, n'avait pas eu le temps de se rsoudre en eau, et le sol apparaissait dans toute son pret primitive. Mais o les regards d'Hatteras se portrent rapidement, ce fut vers le nord. L'horizon y paraissait baign dans des vapeurs noirtres. Voil qui pourrait bien tre l'effet produit par l'Ocan, dit le docteur. --Vous avez raison, Fit Hatteras, la mer doit tre l. --Cette couleur est ce que nous appelons le blink de l'eau libre, dit Johnson. --Prcisment, reprit le docteur. --Eh bien, au traneau! s'cria Hatteras, et marchons cet Ocan nouveau! --Voil qui vous rjouit le coeur, dit Clawbonny au capitaine. --Oui, certes, rpondit celui-ci avec enthousiasme; avant peu, nous aurons atteint le ple! Et vous, mon bon docteur, est-ce que cette perspective ne vous rend pas heureux? --Moi! je suis toujours heureux, et surtout du bonheur des autres! Les trois Anglais revinrent la ravine, et, le traneau prpar, on leva le campement. La route fut reprise; chacun craignait de retrouver encore les traces de la veille; mais, pendant le reste du chemin, pas un vestige de pas trangers ou indignes ne se montra sur le sol. Trois heures aprs, on arrivait la cte. La mer! la mer! dit-on d'une seule voix. --Et la mer libre! s'cria le capitaine. Il tait dix heures du matin. En effet, l'ouragan avait fait place nette dans le bassin polaire; les glaces, brises et disloques, s'en allaient dans toutes les directions; les plus grosses, formant des icebergs, venaient de lever l'ancre, suivant l'expression des marins, et voguaient en pleine mer. Le champ avait subi un rude assaut de la part du vent; une grle de lames minces, de bavures et de poussire de glace tait rpandue sur les rochers environnants. Le peu qui restait de l'ice-field l'arasement du rivage paraissait pourri; sur les rocs, o dferlait le flot, s'allongeaient de larges algues marines et des touffes d'un varech dcolor. L'Ocan s'tendait au-del de la porte du regard, sans qu'aucune le, aucune terre nouvelle, vnt en limiter l'horizon. La cte formait dans l'est et dans l'ouest deux caps qui allaient se perdre en pente douce au milieu des vagues; la mer brisait leur extrmit, et une lgre cume s'envolait par nappes blanches sur les ailes du vent, le sol de la Nouvelle-Amrique venait ainsi mourir l'Ocan polaire, sans convulsions, tranquille et lgrement inclin; il s'arrondissait en baie trs ouverte et formait une rade foraine dlimite par les deux promontoires. Au centre, un saillant du roc faisait un petit port naturel abrit sur trois points du compas: il pntrait dans les terres par le large lit d'un ruisseau, chemin ordinaire des neiges fondues aprs l'hiver, et torrentueux en ce moment. Hatteras, aprs s'tre rendu compte de la configuration de la cte, rsolut de faire ce jour mme les prparatifs du dpart, de lancer la chaloupe la mer, de dmonter le traneau et de l'embarquer pour les excursions venir. Cela pouvait demander la fin de la journe. La tente fut donc dresse, et aprs un repas rconfortant, les travaux commencrent; pendant ce temps, le docteur prit ses instruments pour aller faire son point et dterminer le relev hydrographique d'une partie de la baie. Hatteras pressait le travail; il avait hte de partir; il voulait avoir quitt la terre ferme et pris les devants, au cas o quelque dtachement arriverait la mer. A cinq heures du soir, Johnson et Bell n'avaient plus qu' se croiser les bras. La chaloupe se balanait gracieusement dans le petit havre, son mt dress, son foc hal bas et sa misaine sur les cargues; les provisions et les parties dmontes du traneau y avaient t transportes; il ne restait plus que la tente et quelques objets de campement embarquer le lendemain. Le docteur, son retour, trouva ces apprts termins. En voyant la chaloupe tranquillement abrite des vents, il lui vint l'ide de donner un nom ce petit port, et proposa celui d'Altamont. Cela ne fit aucune difficult, et chacun trouva la proposition parfaitement juste. En consquence, le port fut appel Altamont-Harbour. Suivant les calculs du docteur, il se trouvait situ par 87 05' de latitude et 118 35' de longitude l'orient de Greenwich, c'est--dire moins de 3 du ple. Les voyageurs avaient franchi une distance de deux cents milles depuis la baie Victoria jusqu'au port Altamont. CHAPITRE XXI LA MER LIBRE Le lendemain matin, Johnson et Bell procdrent l'embarquement des effets de campement. A huit heures, les prparatifs de dpart taient termins. Au moment de quitter cette cte, le docteur se prit songer aux voyageurs dont on avait rencontr les traces, incident qui ne laissait pas de le proccuper. Ces hommes voulaient-ils gagner le nord? avaient-ils leur disposition quelque moyen de franchir l'ocan polaire? Allait-on encore les rencontrer sur cette route nouvelle? Aucun vestige n'avait, depuis trois jours, dcel la prsence de ces voyageurs et certainement, quels qu'ils fussent, ils ne devaient point avoir atteint Altamont-Harbour. C'tait un lieu encore vierge de tout pas humain. Cependant, le docteur, poursuivi par ses penses, voulut jeter un dernier coup d'oeil sur le pays, et il gravit une minence haute d'une centaine de pieds au plus; de l, son regard pouvait parcourir tout l'horizon du sud. Arriv au sommet, il porta sa lunette ses yeux. Quelle fut sa surprise de ne rien apercevoir, non pas au loin dans les plaines, mais quelques pas de lui! Cela lui parut fort singulier; il examina de nouveau, et enfin il regarda sa lunette.... L'objectif manquait. L'objectif! s'cria-t-il. On comprend la rvlation subite qui se faisait dans son esprit; il poussa un cri assez fort pour que ses compagnons l'entendissent, et leur anxit fut grande en le voyant descendre la colline toutes jambes. Bon! qu'y a-t-il encore? demanda Johnson. Le docteur, essouffl, ne pouvait prononcer une parole; enfin, il fit entendre ces mots: Les traces... les pas... le dtachement!... --Eh bien, quoi? fit Hatteras... des trangers ici? --Non!... non!... reprenait le docteur... l'objectif... mon objectif... moi.... Et il montrait son instrument incomplet. Ah! s'cria l'Amricain... vous avez perdu?... --Oui! --Mais alors, ces traces... --Les ntres, mes amis, les ntres! s'cria le docteur. Nous nous sommes gars dans le brouillard! Nous avons tourn en cercle, et nous sommes retombs sur nos pas! --Mais cette empreinte de souliers? dit Hatteras. --Les souliers de Bell, de Bell lui-mme, qui, aprs avoir cass ses snow-shoes, a march toute une journe dans la neige. --C'est parfaitement vrai, dit Bell. Et l'erreur fut si vidente que chacun partit d'un clat de rire, sauf Hatteras, qui n'tait cependant pas le moins heureux de cette dcouverte. Avons-nous t assez ridicules! reprit le docteur, quand l'hilarit fut calme. Les bonnes suppositions que nous avons faites! Des trangers sur cette cte! allons donc! Dcidment, il faut rflchir ici avant de parler. Enfin, puisque nous voil tirs d'inquitude cet gard, il ne nous reste plus qu' partir. --En route! dit Hatteras. Un quart d'heure aprs, chacun avait pris place bord de la chaloupe, qui, sa misaine dploye et son foc hiss, dborda rapidement d'Altamont-Harbour. Cette traverse maritime commenait le mercredi 10 juillet; les navigateurs se trouvaient une distance trs rapproche du ple, exactement cent soixante-quinze milles[1]; pour peu qu'une terre ft situe ce point du globe, la navigation par mer devait tre trs courte. [1] 70 lieues 1/3. Le vent tait faible, mais favorable. Le thermomtre marquait cinquante degrs au-dessus de zro (+10 centigrades); il faisait rellement chaud. La chaloupe n'avait pas souffert du voyage sur le traneau; elle tait en parfait tat, et se manoeuvrait facilement. Johnson tenait la barre; le docteur, Bell et l'Amricain s'taient accots de leur mieux parmi les effets de voyage, disposs partie sur le pont, partie au-dessous. Hatteras, plac l'avant, fixait du regard ce point mystrieux vers lequel il se sentait attir avec une insurmontable puissance, comme l'aiguille aimante au ple magntique. Si quelque rivage se prsentait, il voulait tre le premier le reconnatre. Cet honneur lui appartenait rellement. Il remarquait d'ailleurs que la surface de l'Ocan polaire tait faite de lames courtes, telles que les mers encaisses en produisent. Il voyait l l'indice d'une terre prochaine, et le docteur partageait son opinion cet gard. Il est facile de comprendre pourquoi Hatteras dsirait si vivement rencontrer un continent au ple nord. Quel dsappointement il et prouv voir la mer incertaine, insaisissable, s'tendre l o une portion de terre, si petite qu'elle ft, tait ncessaire ses projets! En effet, comment nominer d'un nom spcial un espace d'ocan indtermin? Comment planter en pleins flots le pavillon de son pays? Comment prendre possession au nom de Sa Gracieuse Majest d'une partie de l'lment liquide? Aussi, l'oeil fixe, Hatteras, sa boussole la main, dvorait le nord de ses regards. Rien, d'ailleurs, ne limitait l'tendue du bassin polaire jusqu' la ligne de l'horizon; il s'en allait au loin se confondre avec le ciel pur de ces zones. Quelques montagnes de glace, fuyant au large, semblaient laisser passage ces hardis navigateurs. L'aspect de cette rgion offrait de singuliers caractres d'tranget. Cette impression tenait-elle la disposition d'esprit de voyageurs trs mus et supranerveux? Il est difficile de se prononcer. Cependant le docteur, dans ses notes quotidiennes, a dpeint cette physionomie bizarre de l'Ocan; il en parle comme en parlait Penny, suivant lequel ces contres prsentent un aspect offrant le contraste le plus frappant d'une mer anime par des millions de cratures vivantes. La plaine liquide, colore des nuances les plus vagues de l'outre-mer, se montrait galement transparente et doue d'un incroyable pouvoir dispersif, comme si elle et t faite de carbure de soufre. Cette diaphanit permettait de la fouiller du regard jusqu' des profondeurs incommensurables; il semblait que le bassin polaire ft clair par-dessous la faon d'un immense aquarium; quelque phnomne lectrique, produit au fond des mers, en illuminait sans doute les couches les plus recules. Aussi la chaloupe semblait suspendue sur un abme sans fond. A la surface de ces eaux tonnantes, les oiseaux volaient en bandes innombrables, pareilles des nuages pais et gros de temptes. Oiseaux de passage, oiseaux de rivage, oiseaux rameurs, ils offraient dans leur ensemble tous les spcimens de la grande famille aquatique, depuis l'albatros, si commun aux contres australes jusqu'au pingouin des mers arctiques, mais avec des proportions gigantesques. Leurs cris produisaient un assourdissement continuel. A les considrer, le docteur perdait sa science de naturaliste; les noms de ces espces prodigieuses lui chappaient, et il se surprenait courber la tte, quand leurs ailes battaient l'air avec une indescriptible puissance. Quelques-uns de ces monstres ariens dployaient jusqu' vingt pieds d'envergure; ils couvraient entirement la chaloupe sous leur vol, et il y avait l par lgions de ces oiseaux dont la nomenclature ne parut jamais dans l'Index Ornithologus de Londres. Le docteur tait abasourdi, et, en somme, stupfait de trouver sa science en dfaut. Puis, lorsque son regard, quittant les merveilles du ciel, glissait la surface de cet ocan paisible, il rencontrait des productions non moins tonnantes du rgne animal, et, entre autres, des mduses dont la largeur atteignait jusqu' trente pieds; elles servaient la nourriture gnrale de la gent arienne, et flottaient comme de vritables lots au milieu d'algues et de varechs gigantesques. Quel sujet d'tonnement! Quelle diffrence avec ces autres mduses microscopiques observes par Scoresby dans les mers du Gronland, et dont ce navigateur valua le nombre vingt-trois trilliards huit cent quatre-vingt-huit billiards de milliards dans un espace de deux milles carrs[1]! [1] Ce nombre chappant toute apprciation de l'esprit, le baleinier anglais, afin de le rendre plus comprhensible, disait qu' le compter quatre-vingt mille individus auraient t occups jour et nuit depuis la cration du monde. Enfin, lorsqu'au-del de la superficie liquide le regard plongeait dans les eaux transparentes, le spectacle n'tait pas moins surnaturel de cet lment sillonn par des milliers de poissons de toutes les espces; tantt ces animaux s'enfonaient rapidement au plus profond de la masse liquide, et l'oeil les voyait diminuer peu peu, dcrotre, s'effacer la faon des spectres fantasmagoriques; tantt, quittant les profondeurs de l'Ocan, ils remontaient en grandissant la surface des flots. Les monstres marins ne paraissaient aucunement effrays de la prsence de la chaloupe; ils la caressaient au passage de leurs nageoires normes; l o des baleiniers de profession se fussent bon droit pouvants, les navigateurs n'avaient pas mme la conscience d'un danger couru, et cependant quelques-uns de ces habitants de la mer atteignaient de formidables proportions. Les jeunes veaux marins se jouaient entre eux; le narwal, fantastique comme la licorne, arm de sa dfense longue, troite et conique, outil merveilleux qui lui sert scier les champs de glace, poursuivait les ctacs plus craintifs; des baleines innombrables, chassant par leurs vents des colonnes d'eau et de mucilage, remplissaient l'air d'un sifflement particulier, le nord-caper la queue dlie, aux larges nageoires caudales, fendait la vague avec une incommensurable vitesse, se nourrissant dans sa course d'animaux rapides comme lui, de gades ou de scombres, tandis que la baleine blanche, plus paresseuse, engloutissait paisiblement des mollusques tranquilles et indolents comme elle. Plus au fond, les baleinoptres au museau pointu, les anarnacks gronlandais allongs et noirtres, les cachalots gants, espce rpandue au sein de toutes les mers, nageaient au milieu des bancs d'ambre gris, ou se livraient des batailles homriques qui rougissaient l'Ocan sur une surface de plusieurs milles; les physales cylindriques, le gros tegusik du Labrador, les dauphins dorsale en lame de sabre, toute la famille des phoques et des morses, les chiens, les chevaux, les ours marins, les lions, les lphants de mer semblaient patre les humides pturages de l'Ocan, et le docteur admirait ces animaux innombrables aussi facilement qu'il et fait des crustacs et des poissons travers les bassins de cristal du Zoological-Garden. Quelle beaut, quelle varit, quelle puissance dans la nature! Comme tout paraissait trange et prodigieux au sein de ces rgions circumpolaires! L'atmosphre acqurait une surnaturelle puret; on l'et dite surcharge d'oxygne; les navigateurs aspiraient avec dlices cet air qui leur versait une vie plus ardente; sans se rendre compte de ce rsultat, ils taient en proie une vritable combustion, dont on ne peut donner une ide, mme affaiblie; leurs fonctions passionnelles, digestives, respiratoires, s'accomplissaient avec une nergie surhumaine; les ides, surexcites dans leur cerveau, se dveloppaient jusqu'au grandiose: en une heure, ils vivaient la vie d'un jour entier. Au milieu de ces tonnements et de ces merveilles, la chaloupe voguait paisiblement au souffle d'un vent modr que les grands albatros activaient parfois de leurs vastes ailes. Vers le soir, Hatteras et ses compagnons perdirent de vue la cte de la Nouvelle-Amrique. Les heures de la nuit sonnaient pour les zones tempres comme pour les zones quinoxiales; mais ici, le soleil, largissant ses spirales, traait un cercle rigoureusement parallle celui de l'Ocan. La chaloupe, baigne dans ses rayons obliques, ne pouvait quitter ce centre lumineux qui se dplaait avec elle. Les tres anims des rgions hyperborennes sentirent pourtant venir le soir, comme si l'astre radieux se ft drob derrire l'horizon. Les oiseaux, les poissons, les ctacs disparurent. O? Au plus profond du ciel? Au plus profond de la mer? Qui l'et pu dire? Mais, leurs cris, leurs sifflements, au frmissement des vagues agites par la respiration des monstres marins, succda bientt la silencieuse immobilit; les flots s'endormirent dans une insensible ondulation, et la nuit reprit sa paisible influence sous les regards tincelants du soleil. Depuis le dpart d'Altamont-Harbour, la chaloupe avait gagn un degr dans le nord; le lendemain, rien ne paraissait encore l'horizon, ni ces hauts pics qui signalent de loin les terres, ni ces signes particuliers auxquels un marin pressent l'approche des les ou des continents. Le vent tenait bon sans tre fort; la mer tait peu houleuse; le cortge des oiseaux et des poissons revint aussi nombreux que la veille; le docteur, pench sur les flots, put voir les ctacs quitter leur profonde retraite et monter peu peu la surface de la mer; quelques icebergs, et et l des glaons pars, rompaient seuls l'immense monotonie de l'Ocan. Mais, en somme, les glaces taient rares, et elles n'auraient pu gner la marche d'un navire. Il faut remarquer que la chaloupe se trouvait alors dix degrs au-dessus du ple du froid, et, au point de vue des parallles de temprature, c'est comme si elle et t dix degrs au-dessous. Rien d'tonnant, ds lors, que la mer ft libre cette poque, comme elle le devait tre par le travers de la baie de Disko, dans la mer de Baffin. Ainsi donc, un btiment aurait eu l ses coudes franches pendant les mois d't. Cette observation a une grande importance pratique; en effet, si jamais les baleiniers peuvent s'lever dans le bassin polaire, soit par les mers du nord de l'Amrique, soit par les mers du nord de l'Asie, ils sont assurs d'y faire rapidement leur cargaison, car cette partie de l'Ocan parat tre le vivier universel, le rservoir gnral des baleines, des phoques et de tous les animaux marins. A midi, la ligne d'eau se confondait encore avec la ligne du ciel; le docteur commenait douter de l'existence d'un continent sous ces latitudes leves. Cependant, en rflchissant, il tait forcment conduit croire l'existence d'un continent boral; en effet, aux premiers jours du monde, aprs le refroidissement de la crote terrestre, les eaux, formes par la condensation des vapeurs atmosphriques, durent obir la force centrifuge, s'lancer vers les zones quatoriales et abandonner les extrmits immobiles du globe. De l l'mersion ncessaire des contres voisines du ple. Le docteur trouvait ce raisonnement fort juste. Et il semblait tel Hatteras. Aussi les regards du capitaine essayaient de percer les brumes de l'horizon. Sa lunette ne quittait pas ses yeux. Il cherchait dans la couleur des eaux, dans la forme des vagues, dans le souffle du vent, les indices l'une terre prochaine. Son front se penchait en avant, et qui n'et pas connu ses penses l'et admir, cependant, tant il y avait dans son attitude d'nergiques dsirs et d'anxieuses interrogations. CHAPITRE XXII LES APPROCHES DU PLE Le temps s'coulait au milieu de cette incertitude. Rien ne se montrait cette circonfrence si nettement arrte. Pas un point qui ne ft ciel ou mer. Pas mme la surface des flots, un brin de ces herbes terrestres qui firent tressaillir le coeur de Christophe Colomb marchant la dcouverte de l'Amrique. Hatteras regardait toujours. Enfin, vers six heures du soir, une vapeur de forme indcise, mais sensiblement leve, apparut au-dessus du niveau de la mer; on et dit un panache de fume; le ciel tait parfaitement pur: donc cette vapeur ne pouvait s'expliquer par un nuage; elle disparaissait par instants, et reparaissait, comme agite. Hatteras fut le premier observer ce phnomne; ce point indcis, cette vapeur inexplicable, il l'encadra dans le champ de sa lunette, et pendant une heure encore il l'examina sans relche. Tout coup, quelque indice, certain apparemment, lui vint au regard, car il tendit le bras vers l'horizon, et d'une voix clatante il s'cria: Terre! terre! A ces mots, chacun se leva comme m par une commotion lectrique. Une sorte de fume s'levait sensiblement au-dessus de la mer. Je vois! je vois! s'cria le docteur. --Oui! certes... oui, fit Johnson. --C'est un nuage, dit Altamont. --Terre! terre! rpondit Hatteras avec une inbranlable conviction. Les cinq navigateurs examinrent encore avec la plus grande attention. Mais, comme il arrive souvent aux objets que leur loignement rend indcis, le point observ semblait avoir disparu. Enfin les regards le saisirent de nouveau, et le docteur crut mme surprendre une lueur rapide vingt ou vingt-cinq milles dans le nord. C'est un volcan! s'cria-t-il. --Un volcan? fit Altamont. --Sans doute. --Sous une latitude si leve! --Et pourquoi pas? reprit le docteur; l'Islande n'est-elle pas une terre volcanique et pour ainsi dire faite de volcans? --Oui! l'Islande, reprit l'Amricain; mais si prs du ple! --Eh bien, notre illustre compatriote, le commodore James Ross, n'a-t-il pas constat, sur le continent austral, l'existence de l'_Erebus_ et du _Terror_, deux monts ignivomes en pleine activit par cent soixante-dix degrs de longitude et soixante-dix-huit degrs, de latitude? Pourquoi donc des volcans n'existeraient-ils pas au ple Nord? --Cela est possible, en effet, rpondit Altamont. --Ah! s'cria le docteur, je le vois distinctement: c'est un volcan! --Eh bien, fit Hatteras, courons droit dessus. --Le vent commence venir de bout, dit Johnson. --Bordez la misaine, et au plus prs. Mais cette manoeuvre eut pour rsultat d'loigner la chaloupe du point observ, et les plus attentifs regards ne purent le reprendre. Cependant on ne pouvait plus douter de la proximit de la cte. C'tait donc l le but du voyage entrevu, sinon atteint, et vingt-quatre heures ne se passeraient pas, sans doute, sans que ce nouveau sol ft foul par un pied humain. La Providence, aprs leur avoir permis de s'en approcher de si prs, ne voudrait pas empcher ces audacieux marins d'y atterrir. Cependant, dans les circonstances actuelles, personne ne manifesta la joie qu'une semblable dcouverte devait produire; chacun se renfermait en lui-mme et se demandait ce que pouvait tre cette terre du ple. Les animaux semblaient la fuir; l'heure du soir, les oiseaux, au lieu d'y chercher un refuge, s'envolaient dans le sud tire-d'ailes! tait-elle donc si inhospitalire qu'une mouette ou un ptarmigan n'y pussent trouver asile? Les poissons eux-mmes, les grands ctacs, fuyaient rapidement cette cte travers les eaux transparentes. D'o venait ce sentiment de rpulsion, sinon de terreur, commun tous les tres anims qui hantaient cette partie du globe? Les navigateurs avaient subi l'impression gnrale; ils se laissaient aller aux sentiments de leur situation, et, peu peu, chacun d'eux sentit le sommeil alourdir ses paupires. Le quart revenait Hatteras! Il prit la barre; le docteur, Altamont, Johnson et Bell, tendus sur les bancs, s'endormirent l'un aprs l'autre, et bientt ils furent plongs dans le monde des rves. Hatteras essaya de rsister au sommeil; il ne voulait rien perdre de ce temps prcieux; mais le mouvement lent de la chaloupe le berait insensiblement, et il tomba malgr lui dans une irrsistible somnolence. Cependant l'embarcation marchait peine; le vent ne parvenait pas gonfler sa voile dtendue. Au loin, quelques glaons immobiles dans l'ouest rflchissaient les rayons lumineux et formaient des plaques incandescentes en plein Ocan. Hatteras se prit rver. Sa pense rapide erra sur toute son existence; il remonta le cours de sa vie avec cette vitesse particulire aux songes, qu'aucun savant n'a encore pu calculer; il fit un retour sur ses jours couls; il revit son hivernage, la baie Victoria, le Fort-Providence, la Maison-du-Docteur, la rencontre de l'Amricain sous les glaces. Alors il retourna plus loin dans le pass; il rva de son navire, du _Forward_ incendi, de ses compagnons, des tratres qui l'avaient abandonn. Qu'taient-ils devenus? Il pensa Shandon, Wall, au brutal Pen. O taient-ils? Avaient-ils pu gagner la mer de Baffin travers les glaces? Puis, son imagination de rveur plana plus haut encore, et il se retrouva son dpart d'Angleterre, ses voyages prcdents, ses tentatives avortes, ses malheurs. Alors il oublia sa situation prsente, sa russite prochaine, ses esprances demi ralises. De la joie son rve le rejeta dans les angoisses. Pendant deux heures ce fut ainsi; puis, sa pense reprit un nouveau cours; elle le ramena vers le ple; il se vit posant enfin le pied sur ce continent anglais, et dployant le pavillon du Royaume-Uni. Tandis qu'il sommeillait ainsi, un nuage norme, de couleur olivtre, montait sur l'horizon et assombrissait l'Ocan. On ne peut se figurer avec quelle foudroyante rapidit les ouragans envahissent les mers arctiques. Les vapeurs engendres dans les contres quatoriales viennent se condenser au-dessus des immenses glaciers du nord, et appellent avec une irrsistible violence des masses d'air pour les remplacer. C'est ce qui peut expliquer l'nergie des temptes borales. Au premier choc du vent, le capitaine et ses compagnons s'taient arrachs leur sommeil, prts manoeuvrer. La mer se soulevait en lames hautes, base peu dveloppe; la chaloupe, ballotte par une violente houle, plongeait dans des gouffres profonds, ou oscillait sur la pointe d'une vague aigu, en s'inclinant sous des angles de plus de quarante-cinq degrs. Hatteras avait repris d'une main ferme la barre, qui jouait avec bruit dans la tte du gouvernail; quelquefois, cette barre, violemment prise dans une embarde, le repoussait et le courbait malgr lui. Johnson et Bell s'occupaient sans relche vider l'eau embarque dans les plongeons de la chaloupe. Voil une tempte sur laquelle nous ne comptions gure, dit Altamont en se cramponnant son banc. --Il faut s'attendre tout ici, rpondit le docteur. Ces paroles s'changeaient au milieu des sifflements de l'air et du fracas des flots, que la violence du vent rduisait une impalpable poussire liquide; il devenait presque impossible de s'entendre. Le nord tait difficile tenir; les embruns pais ne laissaient pas entrevoir la mer au-del de quelques toises; tout point de repre avait disparu. Cette tempte subite, au moment o le but allait tre atteint, semblait renfermer de svres avertissements; elle apparaissait des esprits surexcits comme une dfense d'aller plus loin. La nature voulait-elle donc interdire l'accs du ple? Ce point du globe tait-il entour d'une fortification d'ouragans et d'orages qui ne permettait pas d'en approcher? Cependant, voir la figure nergique de ces hommes, on et compris qu'ils ne cderaient ni au vent ni aux flots, et qu'ils iraient jusqu'au bout. Ils luttrent ainsi pendant toute la journe, bravant la mort chaque instant, ne gagnant rien dans le nord, mais ne perdant pas, tremps sous une pluie tide, et mouills par les paquets de mer que la tempte leur jetait au visage; aux sifflements de l'air se mlaient parfois de sinistres cris d'oiseaux. Mais au milieu mme d'une recrudescence du courroux des flots, vers six heures du soir, il se fit une accalmie subite. Le vent se tut miraculeusement. La mer se montra calme et unie, comme si la houle ne l'et pas souleve pendant douze heures. L'ouragan semblait avoir respect cette partie de l'Ocan polaire. Que se passait-il donc? Un phnomne extraordinaire, inexplicable, et dont le capitaine Sabine fut tmoin pendant ses voyages aux mers gronlandaises. Le brouillard, sans se lever, s'tait fait trangement lumineux. La chaloupe naviguait dans une zone de lumire lectrique, un immense feu Saint-Elme resplendissait, mais sans chaleur. Le mt, la voile, les agrs se dessinaient en noir sur le fond phosphorescent du ciel avec une incomparable nettet; les navigateurs demeuraient plongs dans un bain de rayons transparents, et leurs figures se coloraient de reflets enflamms. L'accalmie soudaine de cette portion de l'Ocan provenait sans doute du mouvement ascendant des colonnes d'air, tandis que la tempte, appartenant au genre des cyclones[1], tournait avec rapidit autour de ce centre paisible. [1] Temptes tournantes. Mais cette atmosphre en feu fit venir une pense l'esprit d'Hatteras. Le volcan! s'cria-t-il. --Est-ce possible? fit Bell. --Non! non! rpondit le docteur; nous serions touffs si ses flammes s'tendaient jusqu' nous. --C'est peut-tre son reflet dans le brouillard, fit Altamont. --Pas davantage. Il faudrait admettre que nous fussions prs de terre, et, dans ce cas, nous entendrions les fracas de l'ruption. --Mais alors?... demanda le capitaine. --C'est un phnomne cosmique, rpondit le docteur, phnomne peu observ jusqu'ici!... Si nous continuons notre route, nous ne tarderons pas sortir de cette sphre lumineuse pour retrouver l'obscurit et la tempte. --Quoi qu'il en soit, en avant! rpondit Hatteras. --En avant! s'crirent ses compagnons, qui ne songrent mme pas reprendre haleine dans ce bassin tranquille. La voile, avec ses plis de feu, pendait le long du mt tincelant; les avirons plongrent dans les vagues ardentes et parurent soulever des flots d'tincelles faites de gouttes d'eau vivement claires. Hatteras, la boussole la main, reprit la route du nord; peu peu le brouillard perdit de sa lumire, puis de sa transparence; le vent fit entendre ses rugissements quelques toises, et bientt la chaloupe, se couchant sous une violente rafale, rentra dans la zone des temptes. Mais l'ouragan avait heureusement tourn d'un point vers le sud, et l'embarcation put courir vent arrire, allant droit au ple, risquant de sombrer, mais se prcipitant avec une vitesse insense; recueil, rocher ou glaon, pouvait surgir chaque instant des flots, et elle s'y ft infailliblement mise en pices. Cependant, pas un de ces hommes n'levait une objection; pas un ne faisait entendre la voix de la prudence. Ils taient pris de la folie du danger. La soif de l'inconnu les envahissait. Ils allaient ainsi non pas aveugles, mais aveugls, trouvant l'effroyable rapidit de cette course trop faible au gr de leur impatience. Hatteras maintenait sa barre dans son imperturbable direction, au milieu des vagues cumant sous le fouet de la tempte. Cependant l'approche de la cte se faisait sentir; il y avait dans l'air des symptmes tranges. Tout coup le brouillard se fendit comme un rideau dchir par le vent, et, pendant un laps de temps rapide comme l'clair, on put voir l'horizon un immense panache de flammes se dresser vers le ciel. Le volcan! le volcan!... Ce fut le mot qui s'chappa de toutes les bouches; mais la fantastique vision avait disparu; le vent, sautant dans le sud-est, prit l'embarcation par le travers et l'obligea de fuir encore cette terre inabordable. Maldiction! fit Hatteras en bordant sa misaine; nous n'tions pas trois milles de la cte! Hatteras ne pouvait rsister la violence de la tempte; mais, sans lui cder, il biaisa dans le vent, qui se dchanait avec un emportement indescriptible. Par instants, la chaloupe se renversait sur le ct, faire craindre que sa quille n'merget tout entire; cependant elle finissait par se relever sous l'action du gouvernail, comme un coursier dont les jarrets flchissent et que son cavalier relve de la bride et de l'peron. Hatteras, chevel, la main soude sa barre, semblait tre l'me de cette barque et ne faire qu'un avec elle, ainsi que l'homme et le cheval au temps des centaures. Soudain, un spectacle pouvantable s'offrit ses regards. A moins de dix toises, un glaon se balanait sur la cime houleuse des vagues; il descendait et montait comme la chaloupe; il la menaait de sa chute, et l'et crase la toucher seulement. Mais, avec ce danger d'tre prcipit dans l'abme, s'en prsentait un autre non moins terrible; car ce glaon, courant l'aventure, tait charg d'ours blancs, serrs les uns contre les autres, et fous de terreur. Des ours! des ours! s'cria Bell d'une voix trangle. Et chacun, terrifi, vit ce qu'il voyait. Le glaon faisait d'effrayantes embardes; quelquefois il s'inclinait sous des angles si aigus, que les animaux roulaient ple-mle les uns sur les autres. Alors ils poussaient des grognements qui luttaient avec les fracas de la tempte, et un formidable concert s'chappait de cette mnagerie flottante. Que ce radeau de glace vnt culbuter, et les ours, se prcipitant vers l'embarcation, en eussent tent l'abordage. Pendant un quart d'heure, long comme un sicle, la chaloupe et le glaon navigurent de conserve, tantt carts de vingt toises, tantt prts se heurter; parfois l'un dominait l'autre, et les monstres n'avaient qu' se laisser choir. Les chiens gronlandais tremblaient d'pouvante. Duk restait immobile. Hatteras et ses compagnons taient muets; il ne leur venait pas mme l'ide de mettre la barre dessous pour s'carter de ce redoutable voisinage, et ils se maintenaient dans leur route avec une inflexible rigueur. Un sentiment vague, qui tenait plus de l'tonnement que de la terreur, s'emparait de leur cerveau; ils admiraient, et ce terrifiant spectacle compltait la lutte des lments. Enfin, le glaon s'loigna peu peu, pouss par le vent auquel rsistait la chaloupe avec sa misaine borde plat, et il disparut au milieu du brouillard, signalant de temps en temps sa prsence par les grognements loigns de son monstrueux quipage. En ce moment, il y eut redoublement de la tempte, ce fut un dchanement sans nom des ondes atmosphriques; l'embarcation, souleve hors des flots, se prit tournoyer avec une vitesse vertigineuse; sa misaine arrache s'enfuit dans l'ombre comme un grand oiseau blanc; un trou circulaire, un nouveau Malstroem, se forma dans le remous des vagues, les navigateurs, enlacs dans ce tourbillon, coururent avec une rapidit telle que ses lignes d'eau leur semblaient immobiles, malgr leur incalculable rapidit. Ils s'enfonaient peu peu. Au fond du gouffre, une aspiration puissante, une succion irrsistible se faisait, qui les attirait et les engloutissait vivants. Ils s'taient levs tous les cinq. Ils regardaient d'un regard effar. Le vertige les prenait. Ils avaient en eux ce sentiment indfinissable de l'abme! Mais, tout d'un coup, la chaloupe se releva perpendiculairement. Son avant domina les lignes du tourbillon; la vitesse dont elle tait doue la projeta hors du centre d'attraction, et, s'chappant par la tangente de cette circonfrence qui faisait plus de mille tours la seconde, elle fut lance au-dehors avec la vitesse d'un boulet de canon. Altamont, le docteur, Johnson, Bell furent renverss sur leurs bancs. Quand ils se relevrent, Hatteras avait disparu. Il tait deux heures du matin. CHAPITRE XXIII LE PAVILLON D'ANGLETERRE Un cri, parti de quatre poitrines, succda au premier instant de stupeur. Hatteras? dit le docteur. --Disparu! firent Johnson et Bell. --Perdu! Ils regardrent autour d'eux. Rien n'apparaissait sur cette mer houleuse. Duk aboyait avec un accent dsespr; il voulait se prcipiter au milieu des flots, et Bell parvenait peine le retenir. Prenez place au gouvernail, Altamont, dit le docteur, et tentons tout au monde pour retrouver notre infortun capitaine! Johnson et Bell reprirent leurs bancs. Altamont saisit la barre, et la chaloupe errante revint au vent. Johnson et Bell se mirent nager vigoureusement; pendant une heure, on ne quitta pas le lieu de la catastrophe. On chercha, mais en vain! Le malheureux Hatteras, emport par l'ouragan, tait perdu. Perdu! si prs du ple! si prs de ce but qu'il n'avait fait qu'entrevoir! Le docteur appela, cria, fit feu de ses armes; Duk joignit ses lamentables aboiements sa voix; mais rien ne rpondit aux deux amis du capitaine. Alors une profonde douleur s'empara de Clawbonny; sa tte retomba sur ses mains, et ses compagnons l'entendirent pleurer. En effet, cette distance de la terre, sans un aviron, sans un morceau de bois pour se soutenir, Hatteras ne pouvait avoir gagn vivant la cte, et si quelque chose de lui touchait enfin cette terre dsire, ce serait son cadavre tumfi et meurtri. Aprs une heure de recherche, il fallut reprendre la route au nord et lutter contre les dernires fureurs de la tempte. A cinq heures du matin, le 11 juillet, le vent s'apaisa; la houle tomba peu peu; le ciel reprit sa clart polaire, et, moins de trois milles, la terre s'offrit dans toute sa splendeur. Ce continent nouveau n'tait qu'une le, ou plutt un volcan dress comme un phare au ple boral du monde. La montagne, en pleine ruption, vomissait une masse de pierres brlantes et de quartiers de rocs incandescents; elle semblait s'agiter sous des secousses ritres comme une respiration de gant; les masses projetes montaient dans les airs une grande hauteur, au milieu des jets d'une flamme intense, et des coules de lave se droulaient sur ses flancs en torrents imptueux; ici, des serpents embrass se faufilaient entre les roches fumantes; l, des cascades ardentes retombaient au milieu d'une vapeur pourpre, et plus bas, un fleuve de feu, form de mille rivires ignes, se jetaient la mer par une embouchure bouillonnante. Le volcan paraissait n'avoir qu'un cratre unique d'o s'chappait la colonne de feu, zbre d'clairs transversaux; on et dit que l'lectricit jouait un rle dans ce magnifique phnomne. Au-dessus des flammes haletantes ondoyait un immense panache de fume, rouge sa base, noir son sommet. Il s'levait avec une incomparable majest et se droulait largement en paisses volutes. Le ciel, une grande hauteur, revtait une couleur cendre; l'obscurit prouve pendant la tempte, et dont le docteur n'avait pu se rendre compte, venait videmment des colonnes de cendres dployes devant le soleil comme un impntrable rideau. Il se souvint alors d'un fait semblable survenu en 1812, l'le de la Barbade, qui, en plein midi, fut plonge dans les tnbres profondes, par la masse des cendres rejetes du cratre de l'le Saint-Vincent. Cet norme rocher ignivome, pouss en plein Ocan, mesurait mille toises de hauteur, peu prs l'altitude de l'Hcla. La ligne mene de son sommet sa base formait avec l'horizon un angle de onze degrs environ. Il semblait sortir peu peu du sein des flots, mesure que la chaloupe s'en approchait. Il ne prsentait aucune trace de vgtation. Le rivage mme lui faisait dfaut, et ses flancs tombaient pic dans la mer. Pourrons-nous atterrir? dit le docteur. --Le vent nous porte, rpondit Altamont. --Mais je ne vois pas un bout de plage sur lequel, nous puissions prendre pied! --Cela parat ainsi de loin, rpondit Johnson; mais nous trouverons bien de quoi loger notre embarcation; c'est tout ce qu'il nous faut. --Allons donc! rpondit tristement Clawbonny. Le docteur n'avait plus de regards pour cet trange continent qui se dressait devant lui. La terre du ple tait bien l, mais non l'homme qui l'avait dcouverte! A cinq cents pas des rocs, la mer bouillonnait sous l'action des feux souterrains. L'le qu'elle entourait pouvait avoir huit dix milles de circonfrence, pas davantage, et, d'aprs l'estime, elle se trouvait trs prs du ple, si mme l'axe du monde n'y passait pas exactement. Aux approches de l'le, les navigateurs remarqurent un petit fiord en miniature suffisant pour abriter leur embarcation; ils s'y dirigrent aussitt, avec la crainte de trouver le corps du capitaine rejet la cte par la tempte! Cependant, il semblait difficile qu'un cadavre s'y repost; il n'y avait pas de plage, et la mer dferlait sur des rocs abrupts; une cendre paisse et vierge de toute trace humaine recouvrait leur surface au-del de la porte des vagues. Enfin la chaloupe se glissa par une ouverture troite entre deux brisants fleur d'eau, et l elle se trouva parfaitement abrite contre le ressac. Alors les hurlements lamentables de Duk redoublrent; le pauvre animal appelait le capitaine dans son langage mu, il le redemandait cette mer sans piti, ces rochers sans cho. Il aboyait en vain, et le docteur le caressait de la main sans pouvoir le calmer, quand le fidle chien, comme s'il et voulu remplacer son matre, fit un bond prodigieux et s'lana le premier sur les rocs, au milieu d'une poussire de cendre qui vola en nuage autour de lui. Duk! ici, Duk! fit le docteur. Mais Duk ne l'entendit pas et disparut. On procda alors au dbarquement; Clawbonny et ses trois compagnons prirent terre, et la chaloupe fut solidement amarre. Altamont se disposait gravir un norme amas de pierres, quand les aboiements de Duk retentirent quelque distance avec une nergie inaccoutume; ils exprimaient non la colre, mais la douleur. coutez, fit le docteur. --Quelque animal dpist? dit le matre d'quipage. --Non! non! rpondit le docteur en tressaillant, c'est de la plainte! ce sont des pleurs! le corps d'Hatteras est l. A ces paroles, les quatre hommes s'lancrent sur les traces de Duk, au milieu des cendres qui les aveuglaient; ils arrivrent au fond d'un fiord, un espace de dix pieds sur lequel les vagues venaient mourir insensiblement. L, Duk aboyait auprs d'un cadavre envelopp dans le pavillon d'Angleterre. Hatteras! Hatteras! s'cria le docteur en se prcipitant sur le corps de son ami. Mais aussitt il poussa une exclamation impossible rendre. Ce corps ensanglant, inanim en apparence, venait de palpiter sous sa main. Vivant! vivant! s'cria-t-il. --Oui, dit une voix faible, vivant sur la terre du ple o m'a jet la tempte, vivant sur _l'le de la Reine!_ --Hurrah pour l'Angleterre! s'crirent les cinq hommes d'un commun accord. --Et pour l'Amrique! reprit le docteur en tendant une main Hatteras et l'autre l'Amricain. Duk, lui aussi, criait hurrah sa manire, qui en valait bien une autre. Pendant les premiers instants, ces braves gens furent tout entiers au bonheur de revoir leur capitaine; ils sentaient leurs yeux inonds de larmes. Le docteur s'assura de l'tat d'Hatteras. Celui-ci n'tait pas grivement bless. Le vent l'avait port jusqu' la cte, o l'abordage fut fort prilleux; le hardi marin, plusieurs fois rejet au large, parvint enfin, force d'nergie, se cramponner un morceau de roc, et il russit se hisser au-dessus des flots. L, il perdit connaissance, aprs s'tre roul dans son pavillon, et il ne revint au sentiment que sous les caresses de Duk et au bruit de ses aboiements. Aprs les premiers soins, Hatteras put se lever et reprendre, au bras du docteur, le chemin de la chaloupe. Le ple! le ple Nord! rptait-il en marchant. --Vous tes heureux! lui disait le docteur. --Oui, heureux! Et vous, mon ami, ne sentez-vous pas ce bonheur, cette joie de se trouver ici? Cette terre que nous foulons, c'est la terre du ple! Cette mer que nous avons traverse, c'est la mer du ple! Cet air que nous respirons, c'est l'air du ple! Oh! le ple Nord! le ple Nord! En parlant ainsi, Hatteras tait en proie une exaltation violente, une sorte de fivre, et le docteur essayait en vain de le calmer. Ses yeux brillaient d'un clat extraordinaire, et ses penses bouillonnaient dans son cerveau. Clawbonny attribua cet tat de surexcitation aux pouvantables prils que le capitaine venait de traverser. Hatteras avait videmment besoin de repos, et l'on s'occupa de chercher un lieu de campement. Altamont trouva bientt une grotte faite de rochers que leur chute avait arrangs en forme de caverne; Johnson et Bell y apportrent les provisions et lchrent les chiens gronlandais. Vers onze heures, tout fut prpar pour un repas; la toile de la tente servait de nappe; le djeuner, compos de pemmican, de viande sale, de th et de caf, s'talait terre et ne demandait qu' se laisser dvorer. Mais auparavant, Hatteras exigea que le relev de l'le ft fait; il voulait savoir exactement quoi s'en tenir sur sa position. Le docteur et Altamont prirent alors leurs instruments, et, aprs observation, ils obtinrent, pour la position prcise de la grotte, 89 59' 15" de latitude. La longitude, cette hauteur, n'avait plus aucune importance, car tous les mridiens se confondaient quelques centaines de pieds plus haut. Donc, en ralit, l'le se trouvait situe au ple Nord, et le quatre-vingt-dixime degr de latitude n'tait qu' quarante-cinq secondes de l, exactement trois quarts de mille[1], c'est--dire vers le sommet du volcan. [1] 1,237 mtres. Quand Hatteras connut ce rsultat, il demanda qu'il ft consign dans un procs-verbal fait en double, qui devait tre dpos dans un cairn sur la cte. Donc, sance tenante, le docteur prit la plume et rdigea le document suivant, dont l'un des exemplaires figure maintenant aux archives de la Socit royale gographique de Londres. Ce 11 juillet 1861, par 89 59' 15" de latitude septentrionale, a t dcouverte l'le de la Reine, au ple Nord, par le capitaine Hatteras, commandant le brick le _Forward_, de Liverpool, qui a sign, ainsi que ses compagnons. Quiconque trouvera ce document est pri de le faire parvenir l'Amiraut. Sign: John HATTERAS, commandant du _Forward_; docteur CLAWBONNY; ALTAMONT, commandant du _Porpoise_; JOHNSON, matre d'quipage; BELL, charpentier. Et maintenant, mes amis, table! dit gaiement le docteur. CHAPITRE XXIV COURS DE COSMOGRAPHIE POLAIRE Il va sans dire que, pour se mettre table, on s'asseyait terre. Mais, disait Clawbonny, qui ne donnerait toutes les tables et toutes les salles manger du monde pour dner par 89 59' et 15" de latitude borale! Les penses de chacun se rapportaient en effet la situation prsente; les esprits taient en proie cette prdominante ide du ple Nord. Dangers bravs pour l'atteindre, prils vaincre pour en revenir, s'oubliaient dans ce succs sans prcdent. Ce que ni les anciens, ni les modernes, ce que ni les Europens, ni les Amricains, ni les Asiatiques n'avaient pu faire jusqu'ici, venait d'tre accompli. Aussi le docteur fut-il bien cout de ses compagnons quand il raconta tout ce que sa science et son inpuisable mmoire purent lui fournir propos de la situation actuelle. Ce fut avec un vritable enthousiasme qu'il proposa de porter tout d'abord un toast au capitaine. A John Hatteras! dit-il. --A John Hatteras! firent ses compagnons d'une seule voix. --Au ple Nord! rpondit le capitaine, avec un accent trange, chez cet tre jusque-l si froid, si contenu, et maintenant en proie une imprieuse surexcitation. Les tasses se choqurent, et les toasts furent suivis de chaleureuses poignes de main. Voil donc, dit le docteur, le fait gographique le plus important de notre poque! Qui et dit que cette dcouverte prcderait celles du centre de l'Afrique ou de l'Australie! Vraiment, Hatteras, vous tes au-dessus des Sturt et des Livingstone, des Burton et des Barth! Honneur vous! --Vous avez raison, docteur, rpondit Altamont; il semble que, par les difficults de l'entreprise, le ple Nord devait tre le dernier point de la terre dcouvrir. Le jour o un gouvernement et absolument voulu connatre le centre de l'Afrique, il y et russi invitablement prix d'hommes et d'argent; mais ici, rien de moins certain que le succs, et il pouvait se prsenter des obstacles absolument infranchissables. --Infranchissables! s'cria Hatteras avec vhmence, il n'y a pas d'obstacles infranchissables, il y a des volonts plus ou moins nergiques, voil tout! --Enfin, dit Johnson, nous y sommes, c'est bien. Mais enfin, monsieur Clawbonny, me direz-vous une bonne fois ce que ce ple a de particulier? --Ce qu'il a, mon brave Johnson, il a qu'il est le seul point du globe immobile pendant que tous les autres points tournent avec une extrme rapidit. --Mais je ne m'aperois gure, rpondit Johnson, que nous soyons plus immobiles ici qu' Liverpool! --Pas plus qu' Liverpool vous ne vous apercevez de votre mouvement; cela tient ce que, dans ces deux cas, vous participez vous-mme ce mouvement ou ce repos! Mais le fait n'en est pas moins certain. La terre est doue d'un mouvement de rotation qui s'accomplit en vingt-quatre heures, et ce mouvement est suppos s'oprer sur un axe dont les extrmits passent au ple Nord et au ple Sud. Eh bien! nous sommes l'une des extrmits de cet axe ncessairement immobile. --Ainsi, dit Bell, quand nos compatriotes tournent rapidement, nous restons en repos? --A peu prs, car nous ne sommes pas absolument au ple! --Vous avez raison, docteur! dit Hatteras d'un ton grave et en secouant la tte, il s'en faut encore de quarante-cinq secondes que nous ne soyons arrivs au point prcis! --C'est peu de chose, rpondit Altamont, et nous pouvons nous considrer comme immobiles. --Oui, reprit le docteur, tandis que les habitants de chaque point de l'quateur font trois cent quatre-vingt-seize lieues par heure! --Et cela sans en tre plus fatigus! fit Bell. --Justement! rpondit le docteur. --Mais, reprit Johnson, indpendamment de ce mouvement de rotation, la terre n'est-elle pas doue d'un autre mouvement autour du soleil? --Oui, un mouvement de translation qu'elle accomplit en un an. --Est-il plus rapide que l'autre? demanda Bell. --Infiniment plus, et je dois dire que, quoique nous soyons au ple, il nous entrane comme tous les habitants de la terre. Ainsi donc, notre prtendue immobilit n'est qu'une chimre: immobiles par rapport aux autres points du globe, oui; mais par rapport au soleil, non. --Bon! dit Bell avec un accent de regret comique, moi qui me croyais si tranquille! il faut renoncer cette illusion! On ne peut dcidment pas avoir un instant de repos en ce monde. --Comme tu dis, Bell, rpliqua Johnson; et nous apprendrez-vous, monsieur Clawbonny, quelle est la vitesse de ce mouvement de translation? --Elle est considrable, rpondit le docteur; la terre marche autour du soleil soixante-seize fois plus vite qu'un boulet de vingt-quatre, qui fait cependant cent quatre-vingt-quinze toises par seconde. Sa vitesse de translation est donc de sept lieues six diximes par seconde; vous le voyez, c'est bien autre chose que le dplacement des points de l'quateur. --Diable! fit Bell, c'est ne pas vous croire, monsieur Clawbonny! Plus de sept lieues par seconde, et cela quand il et t si facile de rester immobiles, si Dieu l'avait voulu! --Bon! fit Altamont, y pensez-vous, Bell! Alors, plus de jour, plus de nuit, plus de printemps, plus d'automne, plus d't, plus d'hiver! --Sans compter un rsultat tout simplement pouvantable! reprit le docteur. --Et lequel donc? dit Johnson. --C'est que nous serions tombs sur le soleil! --Tombs sur le soleil! rpliqua Bell avec surprise. --Sans doute. Si ce mouvement de translation venait s'arrter, la terre serait prcipite sur le soleil en soixante-quatre jours et demi. --Une chute de soixante-quatre jours! rpliqua Johnson. --Ni plus ni moins, rpondit le docteur; car il y a une distance de trente-huit millions de lieues parcourir. --Quel est donc le poids du globe terrestre? demanda Altamont. --Il est de cinq mille huit cent quatre-vingt-un quadrillions de tonneaux. --Bon! fit Johnson, voil des nombres qui ne disent rien l'oreille! on ne les comprend plus! --Aussi, mon digne Johnson, je vais vous donner deux termes de comparaison qui vous resteront dans l'esprit: rappelez-vous qu'il faut soixante-quinze lunes pour faire le poids de la terre et trois cent cinquante mille terres pour faire le poids du soleil. --Tout cela est crasant! fit Altamont. --crasant, c'est le mot, rpondit le docteur; mais je reviens au ple, puisque jamais leon de cosmographie sur cette partie de la terre n'aura t plus opportune, si toutefois cela ne vous ennuie pas. --Allez, docteur, allez! fit Altamont. --Je vous ai dit, reprit le docteur, qui avait autant de plaisir enseigner que ses compagnons en prouvaient s'instruire, je vous ai dit que le ple tait un point immobile par rapport aux autres points de la terre. Eh bien, ce n'est pas tout fait vrai. --Comment! dit Bell, il faut encore en rabattre? --Oui, Bell, le ple n'occupe pas toujours la mme place exactement; autrefois, l'toile polaire tait plus loigne du ple cleste qu'elle ne l'est maintenant. Notre ple est donc dou d'un certain mouvement; il dcrit un cercle en vingt-six mille ans environ. Cela vient de la prcession des quinoxes, dont je vous parlerai tout l'heure. --Mais, dit Altamont, ne pourrait-il se faire que le ple se dplat un jour d'une plus grande quantit? --Eh! mon cher Altamont, rpondit le docteur, vous touchez une grande question que les savants dbattirent longtemps la suite d'une singulire dcouverte. --Laquelle donc? --Voici. En 1771, on dcouvrit le cadavre d'un rhinocros sur les bords de la mer Glaciale, et, en 1799, celui d'un lphant sur les ctes de la Sibrie. Comment ces quadrupdes des pays chauds se rencontraient-ils sous une pareille latitude? De l, trange rumeur parmi les gologues, qui n'taient pas aussi savants que le fut depuis un Franais, M. Elie de Beaumont, lequel dmontra que ces animaux vivaient sous des latitudes dj leves, et que les torrents et les fleuves avaient tout bonnement amen leurs cadavres l o on les avait trouvs. Mais, comme cette explication n'tait pas encore mise, devinez ce qu'inventa l'imagination des savants? --Les savants sont capables de tout, dit Altamont en riant. --Oui, de tout pour expliquer un fait; eh bien, ils supposrent que le ple de la terre avait t autrefois l'quateur, et l'quateur au ple. --Bah! --Comme je vous le dis, et srieusement; or, s'il en et t ainsi, comme la terre est aplatie au ple de plus de cinq lieues, les mers, transportes au nouvel quateur par la force centrifuge, auraient recouvert des montagnes deux fois hautes comme l'Himalaya; tous les pays qui avoisinent le cercle polaire, la Sude, la Norvge, la Russie, la Sibrie, le Gronland, la Nouvelle-Bretagne, eussent t ensevelis sous cinq lieues d'eau, tandis que les rgions quatoriales, rejetes au ple, auraient form des plateaux levs de cinq lieues. --Quel changement! fit Johnson. --Oh! cela n'effrayait gure les savants. --Et comment expliquaient-ils ce bouleversement? demanda Altamont. --Par le choc d'une comte. La comte est le Deus es machina; toutes les fois qu'on est embarrass en cosmographie, on appelle une comte son secours. C'est l'astre le plus complaisant que je connaisse, et, au moindre signe d'un savant, il se drange pour tout arranger! --Alors, dit Johnson, selon vous, monsieur Clawbonny, ce bouleversement est impossible? --Impossible! --Et s'il arrivait? --S'il arrivait, l'quateur serait gel en vingt-quatre heures! --Bon! s'il se produisait maintenant, dit Bell, on serait capable de dire que nous ne sommes pas alls au ple. --Rassurez-vous, Bell. Pour en revenir l'immobilit de l'axe terrestre, il en rsulte donc ceci: c'est que si nous tions pendant l'hiver cette place, nous verrions les toiles dcrire un cercle parfait autour de nous. Quant au soleil, le jour de l'quinoxe du printemps, le 23 mars, il nous paratrait (je ne tiens pas compte de la rfraction), il nous paratrait exactement coup en deux par l'horizon, et monterait peu peu en formant des courbes trs allonges; mais ici, il y a cela de remarquable que, ds qu'il a paru, il ne se couche plus; il reste visible pendant six mois; puis son disque vient raser de nouveau l'horizon l'quinoxe d'automne, au 22 septembre, et, ds qu'il s'est couch, on ne le revoit plus de tout l'hiver. --Vous parliez tout l'heure de l'aplatissement de la terre aux ples, dit Johnson; veuillez donc m'expliquer cela, monsieur Clawbonny. --Voici, Johnson. La terre tant fluide aux premiers jours du monde, vous comprenez qu'alors son mouvement de rotation dut repousser une partie de sa masse mobile l'quateur, o la force centrifuge se faisait plus vivement sentir. Si la terre et t immobile, elle ft reste une sphre parfaite; mais, par suite du phnomne que je viens de vous dcrire, elle prsente une forme, ellipsodale, et les points du ple sont plus rapprochs du centre que les points de l'quateur de cinq lieues un tiers environ. --Ainsi, dit Johnson, si notre capitaine voulait nous emmener au centre de la terre, nous aurions cinq lieues de moins faire pour y arriver? --Comme vous le dites, mon ami. --Eh bien, capitaine, c'est autant de chemin de fait! Voil une occasion dont il faut profiter... Hatteras ne rpondit pas. videmment, il n'tait pas la conversation, ou bien il l'coutait sans l'entendre. Ma foi! rpondit le docteur, au dire de certains savants, ce serait peut-tre le cas de tenter cette expdition. --Ah! vraiment! fit Johnson. --Mais laissez-moi finir, reprit le docteur; je vous raconterai cela plus tard; je veux vous apprendre d'abord comment l'aplatissement des ples est la cause de la prcession des quinoxes, c'est--dire pourquoi, chaque anne, l'quinoxe du printemps arrive un jour plus tt qu'il ne le ferait, si la terre tait parfaitement ronde. Cela vient tout simplement de ce que l'attraction du soleil s'opre d'une faon diffrente sur la partie renfle du globe situe l'quateur, qui prouve alors un mouvement rtrograde. Subsquemment, c'est ce qui dplace un peu ce ple, comme je vous l'ai dit plus haut. Mais, indpendamment de cet effet, l'aplatissement devrait en avoir un plus curieux et plus personnel, dont nous nous apercevrions si nous tions dous d'une sensibilit mathmatique. --Que voulez-vous dire? demanda Bell. --C'est que nous sommes plus lourds ici qu' Liverpool. --Plus lourds? --Oui! nous, nos chiens, nos fusils, nos instruments! --Est-il possible? --Certes, et par deux raisons: la premire, c'est que nous sommes plus rapprochs du centre du globe, qui, par consquent, nous attire davantage: or, cette force attractive n'est autre chose que la pesanteur. La seconde, c'est que la force de rotation, nulle au ple, tant trs marque l'quateur, les objets ont l une tendance s'carter de la terre; ils y sont donc moins pesants. --Comment! dit Johnson, srieusement, nous n'avons donc pas le mme poids en tous lieux? --Non, Johnson; suivant la loi de Newton, les corps s'attirent en raison directe des masses, et en raison inverse du carr des distances. Ici, je pse plus parce que je suis plus prs du centre d'attraction, et, sur une autre plante, je pserais plus ou moins, suivant la masse de la plante. --Quoi! fit Bell, dans la lune?... --Dans la lune, mon poids, qui est de deux cents livres Liverpool, ne serait plus que de trente-deux. --Et dans le soleil? --Oh! dans le soleil, je pserais plus de cinq mille livres! --Grand Dieu! fit Bell, il faudrait un cric alors pour soulever vos jambes? --Probablement! rpondit le docteur, en riant de l'bahissement de Bell; mais ici la diffrence n'est pas sensible, et, en dployant un effort gal des muscles du jarret, Bell sautera aussi haut que sur les quais de la Mersey. --Oui! mais dans le soleil? rptait Bell, qui n'en revenait pas. --Mon ami, lui rpondit le docteur, la consquence de tout ceci est que nous sommes bien o nous sommes, et qu'il est inutile de courir ailleurs. --Vous disiez tout l'heure, reprit Altamont, que ce serait peut-tre le cas de tenter une excursion au centre de la terre! Est-ce qu'on a jamais pens entreprendre un pareil voyage? --Oui, et cela termine ce que j'ai vous dire relativement au ple. Il n'y a pas de point du monde qui ait donn lieu plus d'hypothses et de chimres. Les anciens, fort ignorants en cosmographie, y plaaient le jardin des Hesprides. Au Moyen Age, on supposa que la terre tait supporte par des tourillons placs aux ples, sur lesquels elle tournait; mais, quand on vit les comtes se mouvoir librement dans les rgions circumpolaires, il fallut renoncer ce genre de support. Plus tard, il se rencontra un astronome franais, Bailly, qui soutint que le peuple polic et perdu dont parle Platon, les Atlantides, vivait ici mme. Enfin, de nos jours, on a prtendu qu'il existait aux ples une immense ouverture, d'o se dgageait la lumire des aurores borales, et par laquelle on pourrait pntrer dans l'intrieur du globe; puis, dans la sphre creuse, on imagina l'existence de deux plantes, Pluton et Proserpine, et un air lumineux par suite de la forte pression qu'il prouvait. --On a dit tout cela? demanda Altamont. --Et on l'a crit, et trs srieusement. Le capitaine Synness, un de nos compatriotes, proposa Humphry Davy, Humboldt et Arago de tenter le voyage! Mais ces savants refusrent. --Et ils firent bien. --Je le crois. Quoi qu'il en soit, vous voyez, mes amis, que l'imagination s'est donn libre carrire l'endroit du ple, et qu'il faut tt ou tard en revenir la simple ralit. --D'ailleurs, nous verrons bien, dit Johnson, qui n'abandonnait pas son ide. --Alors, demain les excursions, dit le docteur, souriant de voir le vieux marin peu convaincu, et, s'il y a une ouverture particulire pour aller au centre de la terre, nous irons ensemble! CHAPITRE XXV LE MONT HATTERAS Aprs cette conversation substantielle, chacun, s'arrangeant de son mieux dans la grotte, y trouva le sommeil. Chacun, sauf Hatteras. Pourquoi cet homme extraordinaire ne dormit-il pas? Le but de sa vie n'tait-il pas atteint? N'avait-il pas accompli les hardis projets qui lui tenaient au coeur? Pourquoi le calme ne succdait-il pas l'agitation dans cette me ardente? Ne devait-on pas croire que, ses projets accomplis, Hatteras retomberait dans une sorte d'abattement, et que ses nerfs dtendus aspireraient au repos? Aprs le succs, il semblait mme naturel qu'il ft pris de ce sentiment de tristesse qui suit toujours les dsirs satisfaits. Mais non. Il se montrait plus surexcit. Ce n'tait cependant pas la pense du retour qui l'agitait ainsi. Voulait-il aller plus loin encore? Son ambition de voyageur n'avait-elle donc aucune limite, et trouvait-il le monde trop petit, parce qu'il en avait fait le tour? Quoi qu'il en soit, il ne put dormir. Et cependant cette premire nuit passe au ple du monde fut pure et tranquille. L'le tait absolument inhabite. Pas un oiseau dans son atmosphre enflamme, pas un animal sur son sol de cendres, pas un poisson sous ses eaux bouillonnantes. Seulement au loin, les sourds ronflements de la montagne la tte de laquelle s'chevelaient des panaches de fume incandescente. Lorsque Bell, Johnson, Altamont et le docteur se rveillrent, ils ne trouvrent plus Hatteras auprs d'eux. Inquiets, ils quittrent la grotte, et ils aperurent le capitaine debout sur un roc. Son regard demeurait invariablement fix sur le sommet du volcan. Il tenait la main ses instruments; il venait videmment de faire le relev exact de la montagne. Le docteur alla vers lui et lui adressa plusieurs fois la parole avant de le tirer de sa contemplation. Enfin, le capitaine parut le comprendre. En route! lui dit le docteur, qui l'examinait d'un oeil attentif, en route; allons faire le tour de notre le; nous voil prts pour notre dernire excursion. --La dernire, fit Hatteras avec cette intonation de la voix des gens qui rvent tout haut; oui, la dernire, en effet. Mais aussi, reprit-il avec une grande animation, la plus merveilleuse! Il parlait ainsi, en passant ses deux mains sur son front pour en calmer les bouillonnements intrieurs. En ce moment, Altamont, Johnson et Bell le rejoignirent; Hatteras parut alors sortir de son tat d'hallucination. Mes amis, dit-il d'une voix mue, merci pour votre courage, merci pour votre persvrance, merci pour vos efforts surhumains qui nous ont permis de mettre le pied sur cette terre! --Capitaine, dit Johnson, nous n'avons fait qu'obir, et c'est vous seul qu'en revient l'honneur. --Non! non! reprit Hatteras avec une violente effusion, vous tous comme moi! Altamont comme nous tous! comme au docteur lui-mme! Oh! laissez mon coeur faire explosion entre vos mains! Il ne peut plus contenir sa joie et sa reconnaissance! Hatteras serrait dans ses mains celles des braves compagnons qui l'entouraient. Il allait, il venait, il n'tait plus matre de lui. Nous n'avons fait que notre devoir d'Anglais, disait Bell. --Notre devoir d'amis, rpondit le docteur. --Oui, reprit Hatteras, mais ce devoir, tous n'ont pas su le remplir. Quelques-uns ont succomb! Pourtant, il faut leur pardonner, ceux qui ont trahi comme ceux qui se sont laiss entraner la trahison! Pauvres gens! je leur pardonne. Vous m'entendez, docteur! --Oui, rpondit le docteur, que l'exaltation d'Hatteras inquitait srieusement. --Aussi, reprit le capitaine, je ne veux pas que cette petite fortune qu'ils taient venus chercher si loin, ils la perdent. Non! rien ne sera chang mes dispositions, et ils seront riches... s'ils revoient jamais l'Angleterre! Il et t difficile de ne pas tre mu de l'accent avec lequel Hatteras pronona ces paroles. Mais, capitaine, dit Johnson en essayant de plaisanter, on dirait que vous faites votre testament. --Peut-tre, rpondit gravement Hatteras. --Cependant, vous avez devant vous une belle et longue existence de gloire, reprit le vieux marin. --Qui sait? fit Hatteras. Ces mots furent suivis d'un assez long silence. Le docteur n'osait interprter le sens de ces dernires paroles. Mais Hatteras se fit bientt comprendre, car d'une voix prcipite, qu'il contenait peine, il reprit: Mes amis, coutez-moi. Nous avons fait beaucoup jusqu'ici, et cependant il reste beaucoup faire. Les compagnons du capitaine se regardrent avec un profond tonnement. Oui, nous sommes la terre du ple, mais nous ne sommes pas au ple mme! --Comment cela? fit Altamont. --Par exemple! s'cria le docteur, qui craignait de deviner. --Oui! reprit Hatteras avec force, j'ai dit qu'un Anglais mettrait le pied sur le ple du monde; je l'ai dit, et un Anglais le fera. --Quoi?... rpondit le docteur. --Nous sommes encore quarante-cinq secondes du point inconnu, reprit Hatteras avec une animation croissante, et l o il est, j'irai! --Mais c'est le sommet de ce volcan! dit le docteur. --J'irai. --C'est un cne inaccessible! --J'irai. --C'est un cratre bant, enflamm! --J'irai. L'nergique conviction avec laquelle Hatteras pronona ces derniers mots ne peut se rendre. Ses amis taient stupfaits; ils regardaient avec terreur la montagne qui balanait dans l'air son panache de flammes. Le docteur reprit alors la parole; il insista; il pressa Hatteras de renoncer son projet; il dit tout ce que son coeur put imaginer, depuis l'humble prire jusqu'aux menaces amicales; mais il n'obtint rien sur l'me nerveuse du capitaine, pris d'une sorte de folie qu'on pourrait nommer la folie polaire. Il n'y avait plus que les moyens violents pour arrter cet insens, qui courait sa perte. Mais, prvoyant qu'ils amneraient des dsordres graves, le docteur ne voulut les employer qu' la dernire extrmit. Il esprait d'ailleurs que des impossibilits physiques, des obstacles infranchissables, arrteraient Hatteras dans l'excution de son projet. Puisqu'il en est ainsi, dit-il, nous vous suivrons. --Oui, rpondit le capitaine, jusqu' mi-cte de la montagne! Pas plus loin! Ne faut-il pas que vous rapportiez en Angleterre le double du procs-verbal qui atteste notre dcouverte, si...? --Pourtant!... --C'est dcid, rpondit Hatteras d'un ton inbranlable, et, puisque les prires de l'ami ne suffisent pas, le capitaine commande. Le docteur ne voulut pas insister plus longtemps, et quelques instants aprs, la petite troupe, quipe pour une ascension difficile, et prcde de Duk, se mit en marche. Le ciel resplendissait. Le thermomtre marquait cinquante-deux degrs (+ 11 centigrades). L'atmosphre s'imprgnait largement de la clart particulire ce haut degr de latitude. Il tait huit heures du matin. Hatteras prit les devants avec son brave chien; Bell et Altamont, le docteur et Johnson le suivirent de prs. J'ai peur, dit Johnson. --Non, non, il n'y a rien craindre, rpondit le docteur, nous sommes l. Quel singulier lot, et comment rendre sa physionomie particulire, qui tait l'imprvu, la nouveaut, la jeunesse! Ce volcan ne paraissait pas vieux, et des gologues auraient pu indiquer une date rcente sa formation. Les rochers, cramponns les uns aux autres, ne se maintenaient que par un miracle d'quilibre. La montagne n'tait, vrai dire, qu'un amoncellement de pierres tombes de haut. Pas de terre, pas la moindre mousse, pas le plus maigre lichen, pas de trace de vgtation. L'acide carbonique, vomi par le cratre, n'avait encore eu le temps de s'unir ni l'hydrogne de l'eau, ni l'ammoniaque des nuages, pour former, sous l'action de la lumire, les matires organises. Cette le, perdue en mer, n'tait due qu' l'agrgation successive des djections volcaniques; c'est ainsi que plusieurs montagnes du globe se sont formes; ce qu'elles ont rejet de leur sein a suffi les construire. Tel l'Etna, qui a dj vomi un volume de lave plus considrable que sa masse elle-mme; tel encore le Monte-Nuovo, prs de Naples, engendr par des scories dans le court espace de quarante-huit heures. Cet amas de roches dont se composait l'le de la Reine tait videmment sorti des entrailles de la terre; il avait au plus haut degr le caractre plutonien. A sa place s'tendait autrefois la mer immense, forme, ds les premiers jours, par la condensation des vapeurs d'eau sur le globe refroidi; mais, mesure que les volcans de l'ancien et du nouveau monde s'teignirent ou, pour mieux dire, se bouchrent, ils durent tre remplacs par de nouveaux cratres ignivomes. En effet, on peut assimiler la terre une vaste chaudire sphrodale. L, sous l'influence du feu central, s'engendrent des quantits immenses de vapeurs emmagasines une tension de milliers d'atmosphres, et qui feraient sauter le globe sans les soupapes de sret mnages l'extrieur. Ces soupapes sont les volcans; quand l'une se ferme, l'autre s'ouvre, et, l'endroit des ples, o, sans doute par suite de l'aplatissement, l'corce terrestre est moins paisse, il n'est pas tonnant qu'un volcan se soit inopinment form par le soulvement du massif au-dessus des flots. Le docteur, tout en suivant Hatteras, remarquait ces tranges particularits; son pied foulait un tuf volcanique et des dpts ponceux faits de scories, de cendres, de roches ruptives, semblables aux synites et aux granits de l'Islande. Mais, s'il attribuait l'lot une origine presque moderne, c'est que le terrain sdimentaire n'avait pas encore eu le temps de s'y former. L'eau manquait aussi. Si l'le de la Reine et compt plusieurs sicles d'existence, des sources thermales auraient jailli de son sein, comme aux environs des volcans. Or, non seulement on n'y trouvait pas une molcule liquide, mais les vapeurs qui s'levaient des ruisseaux de laves semblaient tre absolument anhydres. Ainsi, cette le tait de formation rcente, et telle elle apparut un jour, telle elle pouvait disparatre un autre, et s'immerger de nouveau au fond de l'Ocan. A mesure que l'on s'levait, l'ascension devenait de plus en plus difficile; les flancs de la montagne se rapprochaient de la perpendiculaire, et il fallait prendre de grandes prcautions pour viter les boulements. Souvent des colonnes de cendres se tordaient autour des voyageurs et menaaient de les asphyxier, ou des torrents de lave leur barraient le passage. Sur quelques surfaces horizontales, les ruisseaux, refroidis et solidifis la partie suprieure, laissaient sous leur crote durcie la lave s'couler en bouillonnant. Chacun devait donc sonder pour viter d'tre plong tout coup dans ces matires en fusion. De temps en temps, le cratre vomissait des quartiers de roches rongies au sein des gaz enflamms; quelques-unes de ces masses clataient dans l'air comme des bombes, et leurs dbris se dispersaient dans toutes les directions d'normes distances. On conoit de quels dangers innombrables cette ascension de la montagne tait entoure, et combien il fallait tre fou pour la tenter. Cependant Hatteras montait avec une agilit surprenante, et, ddaignant le secours de son bton ferr, il gravissait sans hsiter les pentes les plus raides. Il arriva bientt un rocher circulaire, sorte de plateau de dix pieds de largeur environ; un fleuve incandescent l'entourait, aprs s'tre bifurqu l'arte d'un roc suprieur, et ne laissait qu'un passage troit par lequel Hatteras se glissa audacieusement. L, il s'arrta, et ses compagnons purent le rejoindre. Alors il sembla mesurer du regard l'intervalle qui lui restait franchir; horizontalement, il ne se trouvait pas plus de cent toises du cratre, c'est--dire du point mathmatique du ple; mais, verticalement, c'tait encore plus de quinze cents pieds gravir. L'ascension durait dj depuis trois heures; Hatteras ne semblait pas fatigu; ses compagnons se trouvaient au bout de leurs forces. Le sommet du volcan paraissait tre inaccessible. Le docteur rsolut d'empcher tout prix Hatteras de s'lever plus haut. Il essaya d'abord de le prendre par la douceur, mais l'exaltation du capitaine allait jusqu'au dlire; pendant la route, il avait donn tous les signes d'une folie croissante, et qui l'a connu, qui l'a suivi dans les phases diverses de son existence, ne peut en tre surpris. A mesure qu'Hatteras s'levait au-dessus de l'Ocan, sa surexcitation s'accroissait; il ne vivait plus dans la rgion des hommes; il croyait grandir avec la montagne elle-mme. Hatteras, lui dit le docteur, assez! nous n'en pouvons plus. --Demeurez donc, rpondit le capitaine d'une voix trange; j'irai plus haut! --Non! ce que vous faites est inutile! vous tes ici au ple du monde! --Non! non! plus haut! --Mon ami! c'est moi qui vous parle, le docteur Clawbonny. Ne me reconnaissez-vous pas? --Plus haut! plus haut! rptait l'insens. --Eh bien, non! nous ne souffrirons pas... Le docteur n'avait pas achev ces mots qu'Hatteras, par un effort surhumain, franchit le fleuve de lave et se trouva hors de la porte de ses compagnons. Ceux-ci poussrent un cri; ils croyaient Hatteras abm dans le torrent de feu; mais le capitaine tait retomb de l'autre ct, suivi par son chien Duk, qui ne voulait pas le quitter. Il disparut derrire un rideau de fume, et l'on entendit sa voix qui dcroissait dans l'loignement. Au nord! au nord! criait-il. Au sommet du mont Hatteras! Souvenez-vous du mont Hatteras! On ne pouvait songer rejoindre le capitaine; il y avait vingt chances pour rester l o il avait pass avec ce bonheur et cette adresse particulire aux fous; il tait impossible de franchir ce torrent de feu, impossible galement de le tourner. Altamont tenta vainement de passer; il faillit prir en voulant traverser le fleuve de lave; ses compagnons durent le retenir malgr lui. Hatteras! Hatteras! s'criait le docteur. Mais le capitaine ne rpondit pas, et les aboiements peine distincts de Duk retentirent seuls dans la montagne. Cependant Hatteras se laissait voir par intervalles travers les colonnes de fume et sous les pluies de cendre. Tantt son bras, tantt sa tte sortaient du tourbillon. Puis il disparaissait et se montrait plus haut accroch aux rocs. Sa taille diminuait avec cette rapidit fantastique des objets qui s'lvent dans l'air. Une demi-heure aprs, il semblait dj rapetiss de moiti. L'atmosphre s'emplissait des bruits sourds du volcan; la montagne rsonnait et ronflait comme une chaudire bouillante; on sentait ses flancs frissonner. Hatteras montait toujours. Duk le suivait. De temps en temps, un boulement se produisait derrire eux, et quelque roc norme, pris d'une vitesse croissante et rebondissant sur les crtes, allait s'engouffrer jusqu'au fond du bassin polaire. Hatteras ne se retournait mme pas. Il s'tait servi, de son bton comme d'une hampe pour y attacher le pavillon anglais. Ses compagnons pouvants ne perdaient pas un de ses mouvements. Ses dimensions devenaient peu peu microscopiques, et Duk paraissait rduit la taille d'un gros rat. Il y eut un moment o le vent rabattit sur eux un vaste rideau de flamme. Le docteur poussa un cri d'angoisse; mais Hatteras rapparut, debout, agitant son drapeau. Le spectacle de cette effrayante ascension dura plus d'une heure. Une heure de lutte avec les rocs vacillants, avec les fondrires de cendre dans lesquelles ce hros de l'impossible disparaissait jusqu' mi-corps. Tantt il se hissait, en s'arc-boutant des genoux et des reins contre les anfractuosits de la montagne, et tantt, suspendu par les mains quelque arte vive, il oscillait au vent comme une touffe dessche. Enfin il arriva au sommet du volcan, l'orifice mme du cratre. Le docteur eut alors l'espoir que le malheureux, parvenu son but, en reviendrait peut-tre, et n'aurait plus que les dangers du retour subir. Il poussa un dernier cri: Hatteras! Hatteras! L'appel du docteur fut tel qu'il remua l'Amricain jusqu'au fond de l'me. Je le sauverai! s'cria Altamont. Puis, d'un bond, franchissant le torrent de feu au risque d'y tomber, il disparut au milieu des roches. Clawbonny n'avait pas eu le temps de l'arrter. Cependant Hatteras, parvenu la cime de la montagne, s'avanait au-dessus du gouffre sur un roc qui surplombait. Les pierres pleuvaient autour de lui. Duk le suivait toujours. Le pauvre animal semblait dj saisi par l'attraction vertigineuse de l'abme, Hatteras agitait son pavillon, qui s'clairait de reflets incandescents, et le fond rouge de l'tamine se dveloppait en longs plis au souffle du cratre. Hatteras le balanait d'une main. De l'autre, il montrait au znith le ple de la sphre cleste. Cependant, il semblait hsiter. Il cherchait encore le point mathmatique o se runissent tous les mridiens du globe et sur lequel, dans son enttement sublime, il voulait poser le pied. Tout d'un coup le rocher manqua sous lui. Il disparut. Un cri terrible de ses compagnons monta jusqu'au sommet de la montagne. Une seconde, un sicle! s'coula. Clawbonny crut son ami perdu et enseveli jamais dans les profondeurs du volcan. Mais Altamont tait l, Duk aussi. L'homme et le chien avaient saisi le malheureux au moment o il disparaissait dans l'abme. Hatteras tait sauv, sauv malgr lui, et, une demi-heure plus tard, le capitaine du _Forward_, priv de tout sentiment, reposait entre les bras de ses compagnons dsesprs. Quand il revint lui, le docteur interrogea son regard dans une muette angoisse. Mais ce regard inconscient, comme celui de l'aveugle qui regarde sans voir, ne lui rpondit pas. Grand Dieu! dit Johnson, il est aveugle! --Non! rpondit Clawbonny, non! Mes pauvres amis, nous n'avons sauv que le corps d'Hatteras! Son me est reste au sommet de ce volcan! Sa raison est morte! --Fou! s'crirent Johnson et Altamont consterns. --Fou! rpondit le docteur. Et de grosses larmes coulrent de ses yeux. CHAPITRE XXVI RETOUR AU SUD Trois heures aprs ce triste dnouement des aventures du capitaine Hatteras, Clawbonny, Altamont et les deux matelots se trouvaient runis dans la grotte au pied du volcan. L, Clawbonny fut pri de donner son opinion sur ce qu'il convenait de faire. Mes amis, dit-il, nous ne pouvons prolonger notre sjour l'le de la Reine; la mer est libre devant nous; nos provisions sont en quantit suffisante; il faut repartir et regagner en toute hte le Fort-Providence, o nous hivernerons jusqu' l't prochain. --C'est aussi mon avis, rpondit Altamont; le vent est bon, et ds demain nous reprendrons la mer. La journe se passa dans un profond abattement. La folie du capitaine tait d'un prsage funeste, et, quand Johnson, Bell, Altamont reportaient leurs ides vers le retour, ils s'effrayaient de leur abandon, ils s'pouvantaient de leur loignement. L'me intrpide d'Hatteras leur faisait dfaut. Cependant, en hommes nergiques, ils s'apprtrent lutter de nouveau contre les lments, et contre eux-mmes, si jamais ils se sentaient faiblir. Le lendemain samedi, 13 juillet, les effets de campement furent embarqus, et bientt tout fut prt pour le dpart. Mais avant de quitter ce rocher pour ne jamais le revoir, le docteur, suivant les intentions d'Hatteras, fit lever un cairn au point mme o le capitaine avait abord l'le; ce cairn fut fait de gros blocs superposs, de faon former un amer parfaitement visible, si toutefois les hasards de l'ruption le respectaient. Sur une des pierres latrales, Bell grava au ciseau cette simple inscription: JOHN HATTERAS 1861 Le double du document fut dpos l'intrieur du cairn dans un cylindre de fer-blanc parfaitement clos, et le tmoignage de la grande dcouverte demeura ainsi abandonn sur ces rochers dserts. Alors les quatre hommes et le capitaine--un pauvre corps sans me--, et son fidle Duk, triste et plaintif, s'embarqurent pour le voyage du retour. Il tait dix heures du matin. Une nouvelle voile fut tablie avec les toiles de la tente. La chaloupe, filant vent arrire, quitta l'le de la Reine, et le soir, le docteur, debout sur son banc, lana un dernier adieu au mont Hatteras, qui flamboyait l'horizon. La traverse fut trs rapide; la mer, constamment libre, offrit une navigation facile, et il semblait vraiment qu'il ft plus ais de fuir le ple que d'en approcher. Mais Hatteras n'tait pas en tat de comprendre ce qui se passait autour de lui; il demeurait tendu dans la chaloupe, la bouche muette, le regard teint, les bras croiss sur la poitrine, Duk couch ses pieds. Vainement le docteur lui adressait la parole. Hatteras ne l'entendait pas. Pendant quarante-huit heures, la brise fut favorable et la mer peu houleuse. Clawbonny et ses compagnons laissaient faire le vent du nord. Le 15 juillet, ils eurent connaissance d'Altamont-Harbour dans le sud; mais, comme l'Ocan polaire tait dgag sur toute la cte, au lieu de traverser en traneau la terre de la Nouvelle-Amrique, ils rsolurent de la contourner et de gagner par mer la baie Victoria. Le trajet tait plus rapide et plus facile. En effet, cet espace que les voyageurs avaient mis quinze jours passer avec leur traneau, ils en mirent huit peine le franchir en naviguant, et, aprs avoir suivi les sinuosits d'une cte frange de fiords nombreux dont ils dterminrent la configuration, ils arrivrent le lundi soir, 23 juillet, la baie Victoria. La chaloupe fut solidement ancre au rivage, et chacun s'lana vers le Fort-Providence. Mais quelle dvastation! La Maison-du-Docteur, les magasins, la poudrire, les fortifications, tout s'en tait all en eau sous l'action des rayons solaires, et les provisions avaient t saccages par les animaux carnassiers. Triste et dcevant spectacle! Les navigateurs touchaient presque la fin de leurs provisions, et ils comptaient les refaire au Fort-Providence. L'impossibilit d'y passer l'hiver devint vidente. En gens habitus prendre rapidement leur parti, ils se dcidrent donc gagner la mer de Baffin par le plus court. Nous n'avons pas d'autre parti suivre, dit le docteur; la mer de Baffin n'est pas six cents milles; nous pouvons naviguer tant que l'eau ne manquera pas notre chaloupe, gagner le dtroit de Jones, et de l des tablissements danois. --Oui, rpondit Altamont, runissons ce qui nous reste de provisions, et partons. En cherchant bien, on trouva quelques caisses de pemmican parses a et l, et deux barils de viande conserve, qui avaient chapp la destruction. En somme, un approvisionnement pour six semaines et de la poudre en suffisante quantit. Tout cela fut promptement rassembl; on profita de la journe pour calfater la chaloupe, la remettre en tat, et le lendemain, 24 juillet, la mer fut reprise. Le continent, vers le quatre-vingt-troisime degr de latitude, s'inflchissait dans l'est. Il tait possible qu'il rejoignt ces terres connues sous le nom de terres Grinnel, Ellesmere et le Lincoln-Septentrional, qui forment la ligne ctire de la mer de Baffin. On pouvait donc tenir pour certain que le dtroit de Jones s'ouvrait sur les mers intrieures, l'imitation du dtroit de Lancastre. La chaloupe navigua ds lors sans grandes difficults; elle vitait facilement les glaces flottantes. Le docteur, en prvision de retards possibles, rduisit ses compagnons demi-ration de vivres; mais, en somme, ceux-ci ne se fatiguaient pas beaucoup, et leur sant se maintint en bon tat. D'ailleurs, ils n'taient pas sans tirer quelques coups de fusil; ils turent des canards, des oies, des guillemets, qui leur fournirent une alimentation frache et saine. Quant leur rserve liquide, ils la refaisaient facilement aux glaons d'eau douce qu'ils rencontraient sur la route, car ils avaient toujours soin de ne pas s'carter des ctes, la chaloupe ne leur permettant pas d'affronter la pleine mer. A cette poque de l'anne, le thermomtre se tenait dj constamment au-dessous du point de conglation; le temps, aprs avoir t souvent pluvieux, se mit la neige et devint sombre; le soleil commenait raser de prs l'horizon, et son disque s'y laissait chancrer chaque jour davantage. Le 30 juillet, les voyageurs le perdirent de vue pour la premire fois, c'est--dire qu'ils eurent une nuit de quelques minutes. Cependant la chaloupe filait bien, et fournissait quelquefois des courses de soixante soixante-cinq milles par vingt-quatre heures; on ne s'arrtait pas un instant; on savait quelles fatigues supporter, quels obstacles franchir la route de terre prsenterait, s'il fallait la prendre, et ces mers resserres ne pouvaient tarder se rejoindre; il y avait des jeunes glaces reformes a et l. L'hiver succde inopinment l't sous les hautes latitudes; il n'y a ni printemps ni automne; les saisons intermdiaires manquent. Il fallait donc se hter. Le 31 juillet, le ciel tant pur au coucher du soleil, on aperut les premires toiles dans les constellations du znith. A partir de ce jour, un brouillard rgna sans cesse, qui gna considrablement la navigation. Le docteur, en voyant multiplier les symptmes de l'hiver, devint trs inquiet; il savait quelles difficults Sir John Ross prouva pour gagner la mer de Baffin, aprs l'abandon de son navire; et mme, le passage des glaces tent une premire fois, cet audacieux marin fut forc de revenir son navire et d'hiverner une quatrime anne; mais au moins il avait un abri pour la mauvaise saison, des provisions et du combustible. Si pareil malheur arrivait aux survivants du _Forward_, s'il leur fallait s'arrter ou revenir sur leurs pas, ils taient perdus; le docteur ne dit rien de ses inquitudes ses compagnons, mais il les pressa de gagner le plus possible dans l'est. Enfin, le 15 aot, aprs trente jours d'une navigation assez rapide, aprs avoir lutt depuis quarante-huit heures contre les glaces qui s'accumulaient dans les passes, aprs avoir risqu cent fois leur frle chaloupe, les navigateurs se virent absolument arrts, sans pouvoir aller plus loin; la mer tait prise de toutes parts, et le thermomtre ne marquait plus en moyenne que quinze degrs au-dessus de zro (-9 centigrades). D'ailleurs, dans tout le nord et l'est, il fut facile de reconnatre la proximit d'une cte ces petites pierres plates et arrondies, que les flots usent sur le rivage; la glace d'eau douce se rencontrait aussi plus frquemment. Altamont Fit ses relevs avec une scrupuleuse exactitude, et il obtint 77 15' de latitude et 85 02' de longitude. Ainsi donc, dit le docteur, voici notre position exacte; nous avons atteint le Lincoln-Septentrional, prcisment au cap Eden; nous entrons dans le dtroit de Jones; avec un peu plus de bonheur, nous l'aurions trouv libre jusqu' la mer de Baffin. Mais il ne faut pas nous plaindre. Si mon pauvre Hatteras et rencontr d'abord une mer si facile, il ft arriv rapidement au ple. Ses compagnons ne l'eussent pas abandonn, et sa tte ne se serait pas perdue sous l'excs des plus terribles angoisses! --Alors, dit Altamont, nous n'avons plus qu'un parti prendre: abandonner la chaloupe et rejoindre en traneau la cte orientale du Lincoln. --Abandonner la chaloupe et rejoindre le traneau, bien, rpondit le docteur; mais, au lieu de traverser le Lincoln, je propose de franchir le dtroit de Jones sur les glaces et de gagner le Devon-Septentrional. --Et pourquoi? demanda Altamont. --Parce que plus nous nous approcherons du dtroit de Lancastre, plus nous aurons de chances d'y rencontrer des baleiniers. --Vous avez raison, docteur; mais je crains bien que les glaces ne soient pas encore assez unies pour nous offrir un passage praticable. --Nous essaierons, rpondit Clawbonny. La chaloupe fut dcharge; Bell et Johnson reconstruisirent le traneau; toutes ses pices taient en bon tat; le lendemain, les chiens y furent attels, et l'on prit le long de la cte pour gagner l'ice-field. Alors recommena ce voyage tant de fois dcrit, fatigant et peu rapide; Altamont avait eu raison de se dfier de l'tat de la glace; on ne put traverser le dtroit de Jones, et il fallut suivre la cte du Lincoln. Le 21 aot, les voyageurs, en coupant de biais, arrivrent l'entre du dtroit du Glacier; l, ils s'aventurrent sur l'ice-field, et le lendemain ils atteignirent l'le Cobourg, qu'ils traversrent en moins de deux jours au milieu des bourrasques de neige. Ils purent alors reprendre la route plus facile des champs de glace, et enfin, le 24 aot, ils mirent le pied sur le Devon-Septentrional. Maintenant, dit le docteur, il ne nous reste plus qu' traverser cette terre et gagner le cap Warender l'entre du dtroit de Lancastre. Mais le temps devint affreux et trs froid; les rafales de neige, les tourbillons reprirent leur violence hivernale; les voyageurs se sentaient bout de forces. Les provisions s'puisaient, et chacun dut se rduire au tiers de ration, afin de conserver aux chiens une nourriture proportionne leur travail. La nature du sol ajoutait beaucoup aux fatigues du voyage; cette terre du Devon-Septentrional tait extrmement accidente; il fallut franchir les monts Trauter par des gorges impraticables, en luttant contre tous les lments dchans. Le traneau, les hommes et les chiens faillirent y rester, et, plus d'une fois, le dsespoir s'empara de cette petite troupe, si aguerrie cependant et si faite aux fatigues d'une expdition polaire. Mais, sans qu'ils s'en rendissent compte, ces pauvres gens taient uss moralement et physiquement; on ne supporte pas impunment dix-huit mois d'incessantes fatigues et une succession nervante d'esprances et de dsespoirs. D'ailleurs, il faut le remarquer, l'aller se fait avec un entranement, une conviction, une foi qui manquent au retour. Aussi, les malheureux se tranaient avec peine; on peut dire qu'ils marchaient par habitude, par un reste d'nergie animale presque indpendante de leur volont. Ce ne fut que le 30 aot qu'ils sortirent enfin de ce chaos de montagnes, dont l'orographie des zones basses ne peut donner aucune ide, mais ils en sortirent meurtris et demi gels. Le docteur ne suffisait plus soutenir ses compagnons, et il se sentait dfaillir lui-mme. Les monts Trauter venaient aboutir une plaine convulsionne par le soulvement primitif de la montagne. L, il fallut absolument prendre quelques jours de repos; les voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre; deux des chiens d'attelage taient morts d'puisement. On s'abrita donc derrire un glaon, par un froid de deux degrs au-dessous de zro (-19 centigrades); personne n'eut le courage de dresser la tente. Les provisions taient fort rduites, et, malgr l'extrme parcimonie mise dans les rations, celles-ci ne pouvaient durer plus de huit jours; le gibier devenait rare et regagnait pour l'hiver de moins rudes climats. La mort par la faim se dressait donc menaante devant ses victimes puises. Altamont, qui montrait un grand dvouement et une vritable abngation, profita d'un reste de force et rsolut de procurer par la chasse quelque nourriture ses compagnons. Il prit son fusil, appela Duk et s'engagea dans les plaines du nord; le docteur, Johnson et Bell le virent s'loigner presque indiffremment. Pendant une heure, ils n'entendirent pas une seule fois la dtonation de son fusil, et ils le virent revenir sans qu'un seul coup et t tir; mais l'Amricain accourait comme un homme pouvant. Qu'y a-t-il? lui demanda le docteur. --L-bas! sous la neige! rpondit Altamont avec un accent d'effroi en montrant un point de l'horizon. --Quoi? --Toute une troupe d'hommes!... --Vivants? --Morts... gels... et mme... L'Amricain n'osa achever sa pense, mais sa physionomie exprimait la plus indicible horreur. Le docteur, Johnson, Bell, ranims par cet incident, trouvrent le moyen de se relever et se tranrent sur les traces d'Altamont, vers cette partie de la plaine qu'il indiquait du geste. Ils arrivrent bientt un espace resserr, au fond d'une ravine profonde, et l, quel spectacle s'offrit leur vue! Des cadavres dj raidis, demi enterrs sous ce linceul blanc, sortaient a et l de la couche de neige; ici un bras, l une jambe, plus loin des mains crispes, des ttes conservant encore leur physionomie menaante et dsespre! Le docteur s'approcha, puis il recula, ple, les traits dcomposs, pendant que Duk aboyait avec une sinistre pouvante. Horreur! horreur! fit-il. --Eh bien? demanda le matre d'quipage. --Vous ne les avez pas reconnus? fit le docteur d'une voix altre. --Que voulez-vous dire? --Regardez! Cette ravine avait t nagure le thtre d'une dernire lutte des hommes contre le climat, contre le dsespoir, contre la faim mme, car, certains restes horribles, on comprit que les malheureux s'taient repus de cadavres humains, peut-tre d'une chair encore palpitante, et, parmi eux, le docteur avait reconnu Shandon, Pen, le misrable quipage du _Forward_; les forces firent dfaut, les vivres manqurent ces infortuns; leur chaloupe fut brise probablement par les avalanches ou prcipite dans un gouffre, et ils ne purent profiter de la mer libre; on peut supposer aussi qu'ils s'garrent au milieu de ces continents inconnus. D'ailleurs, des gens partis sous l'excitation de la rvolte ne pouvaient tre longtemps unis entre eux de cette union qui permet d'accomplir les grandes choses. Un chef de rvolts n'a jamais qu'une puissance douteuse entre les mains. Et, sans doute, Shandon fut promptement dbord. Quoi qu'il en soit, cet quipage passa videmment par mille tortures, mille dsespoirs, pour en arriver cette pouvantable catastrophe; mais le secret de leurs misres est enseveli avec eux pour toujours dans les neiges du ple. Fuyons! fuyons! s'cria le docteur. Et il entrana ses compagnons loin du lieu de ce dsastre. L'horreur leur rendit une nergie momentane. Ils se remirent en marche. CHAPITRE XXVII CONCLUSION A quoi bon s'appesantir sur les maux qui frapprent sans relche les survivants de l'expdition? Eux-mmes, ils ne purent jamais retrouver dans leur mmoire le souvenir dtaill des huit jours qui s'coulrent aprs l'horrible dcouverte des restes de l'quipage. Cependant, le 9 septembre, par un miracle d'nergie, ils se trouvrent au cap Horsburg, l'extrmit du Devon-Septentrional. Ils mouraient de faim; ils n'avaient pas mang depuis quarante-huit heures, et leur dernier repas fut fait de la chair de leur dernier chien esquimau. Bell ne pouvait aller plus loin, et le vieux Johnson se sentait mourir. Ils taient sur le rivage de la mer de Baffin, prise en partie, c'est--dire sur le chemin de l'Europe. A trois milles de la cte, les flots libres dferlaient avec bruit sur les vives artes du champ de glace. Il fallait attendre le passage problmatique d'un baleinier, et combien de jours encore?... Mais le ciel prit ces malheureux en piti, car, le lendemain, Altamont aperut distinctement une voile l'horizon. On sait quelles angoisses accompagnent ces apparitions de navires, quelles craintes d'une esprance due! Le btiment semble s'approcher et s'loigner tour tour. Ce sont des alternatives horribles d'espoir et de dsespoir, et trop souvent, au moment o les naufrags se croient sauvs, la voile entrevue s'loigne et s'efface l'horizon. Le docteur et ses compagnons passrent par toutes ces preuves; ils taient arrivs la limite occidentale du champ de glace, se portant, se poussant les uns les autres, et ils voyaient disparatre peu peu ce navire, sans qu'il et remarqu leur prsence. Ils l'appelaient, mais en vain! Ce fut alors que le docteur eut une dernire inspiration de cet industrieux gnie qui l'avait si bien servi jusqu'alors. Un glaon, pris par le courant, vint se heurter contre l'ice-field. Ce glaon! fit-il, en le montrant de la main. On ne le comprit pas. Embarquons! embarquons! s'cria-t-il. Ce fut un clair dans l'esprit de tous. Ah! monsieur Clawbonny, monsieur Clawbonny! rptait Johnson en embrassant les mains du docteur. Bell, aid d'Altamont, courut au traneau; il en rapporta l'un des montants, le planta dans le glaon comme un mt et le soutint avec des cordes; la tente fut dchire pour former tant bien que mal une voile. Le vent tait favorable; les malheureux abandonns se prcipitrent sur le fragile radeau et prirent le large. Deux heures plus tard, aprs des efforts inous, les derniers hommes du _Forward_ taient recueillis bord du _Hans Christien_, baleinier danois, qui regagnait le dtroit de Davis. Le capitaine reut en homme de coeur ces spectres qui n'avaient plus d'apparence humaine; la vue de leurs souffrances, il comprit leur histoire; il leur prodigua les soins les plus attentifs, et il parvint les conserver la vie. Dix jours aprs; Clawbonny, Johnson, Bell, Altamont et le capitaine Hatteras dbarqurent Korsoeur, dans le Seeland, en Danemark; un bateau vapeur les conduisit Kiel; de l, par Altona et Hambourg, ils gagnrent Londres, o ils arrivrent le 13 du mme mois, peine remis de leurs longues preuves. Le premier soin du docteur fut de demander la Socit royale gographique de Londres la faveur de lui faire une communication; il fut admis la sance du 15 juillet. Que l'on s'imagine l'tonnement de cette savante assemble, et ses hurrahs enthousiastes aprs la lecture du document d'Hatteras. Ce voyage, unique dans son espce, sans prcdent dans les fastes de l'histoire, rsumait toutes les dcouvertes antrieures faites au sein des rgions circumpolaires; il reliait entre elles les expditions des Parry, des Ross, des Franklin, des Mac Clure; il compltait, entre le centime et le cent quinzime mridien, la carte des contres hyperborennes, et enfin il aboutissait ce point du globe inaccessible jusqu'alors, au ple mme. Jamais, non, jamais nouvelle aussi inattendue n'clata au sein de l'Angleterre stupfaite! Les Anglais sont passionns pour ces grands faits gographiques; ils se sentirent mus et fiers, depuis le lord jusqu'au cokney, depuis le prince-merchant jusqu' l'ouvrier des docks. La nouvelle de la grande dcouverte courut sur tous les fils tlgraphiques du Royaume-Uni avec la rapidit de la foudre; les journaux inscrivirent le nom d'Hatteras en tte de leurs colonnes comme celui d'un martyr, et l'Angleterre tressaillit d'orgueil. On fta le docteur et ses compagnons, qui furent prsents Sa Gracieuse Majest par le Lord Grand-Chancelier en audience solennelle. Le gouvernement confirma les noms d'le de la Reine, pour le rocher du ple Nord, de mont Hatteras, dcern au volcan lui-mme, et d'Altamont-Harbour, donn au port de la Nouvelle-Amrique. Altamont ne se spara plus de ses compagnons de misre et de gloire, devenus ses amis; il suivit le docteur, Bell et Johnson Liverpool, qui les acclama leur retour, aprs les avoir si longtemps crus morts et ensevelis dans les glaces ternelles. Mais cette gloire, le docteur Clawbonny la rapporta sans cesse celui qui la mritait entre tous. Dans la relation de son voyage, intitule: The English at the North-Pole, publie l'anne suivante par les soins de la Socit royale de gographie, il fit de John Hatteras l'gal des plus grands voyageurs, l'mule de ces hommes audacieux qui se sacrifient tout entiers aux progrs de la science. Cependant, cette triste victime d'une sublime passion vivait paisiblement dans la maison de sant de Sten-Cottage, prs de Liverpool, o son ami le docteur l'avait install lui-mme. Sa folie tait douce, mais il ne parlait pas, il ne comprenait plus, et sa parole semblait s'tre en alle avec sa raison. Un seul sentiment le rattachait au monde extrieur, son amiti pour Duk, dont on n'avait pas voulu le sparer. Cette maladie, cette folie polaire, suivait donc tranquillement son cours et ne prsentait aucun symptme particulier, quand, un jour, le docteur Clawbonny, qui visitait son pauvre malade, fut frapp de son allure. Depuis quelque temps, le capitaine Hatteras, suivi de son fidle chien qui le regardait d'un oeil doux et triste, se promenait chaque jour pendant de longues heures; mais sa promenade s'accomplissait invariablement suivant un sens dtermin et dans la direction d'une certaine alle de Sten-Cottage. Le capitaine, une fois arriv l'extrmit de l'alle, revenait reculons. Quelqu'un l'arrtait-il? il montrait du doigt un point fixe dans le ciel. Voulait-on l'obliger se retourner? il s'irritait, et Duk, partageant sa colre, aboyait avec fureur. Le docteur observa attentivement une manie si bizarre, et il comprit bientt le motif de cette obstination singulire; il devina pourquoi cette promenade s'accomplissait dans une direction constante, et, pour ainsi dire, sous l'influence d'une force magntique. Le capitaine John Hatteras marchait invariablement vers le Nord. License: Share Alike