Produced by Ebooks libres et gratuits (Michle, Coolmicro and Fred); this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com Jules Verne FACE AU DRAPEAU (1896) Table des matires I Healthful-House II Le comte d'Artigas III Double enlvement IV La golette _Ebba_ V O suis-je? VI Sur le pont VII Deux jours de navigation VIII Back-Cup IX Dedans X Ker Karraje XI Pendant cinq semaines XII Les conseils de l'ingnieur Serk XIII Dieu vat! XIV Le _Sword_ aux prises avec le tug XV Attente XVI Encore quelques heures XVII Un contre cinq XVIII bord du _Tonnant_ I Healthful-House La carte que reut ce jour-l -- 15 juin 189.. -- le directeur de l'tablissement de Healthful-House, portait correctement ce simple nom, sans cusson ni couronne: LE COMTE D'ARTIGAS Au-dessous de ce nom, l'angle de la carte, tait crite au crayon l'adresse suivante: bord de la golette _Ebba_, au mouillage de New-Berne, Pamplico-Sound. La capitale de la Caroline du Nord -- l'un des quarante-quatre tats de l'Union cette poque -- est l'assez importante ville de Raleigh, recule de quelque cent cinquante milles l'intrieur de la province. C'est grce sa position centrale que cette cit est devenue le sige de la lgislature, car d'autres l'galent ou la dpassent en valeur industrielle et commerciale, -- telles Wilmington, Charlotte, Fayetteville, Edenton, Washington, Salisbury, Tarboro, Halifax, New-Berne. Cette dernire ville s'lve au fond de l'estuaire de la Neuze-river, qui se jette dans le Pamplico-Sound, sorte de vaste lac maritime, protg par une digue naturelle, les et flots du littoral carolinien. Le directeur de Healthful-House n'aurait jamais pu deviner pour quel motif il recevait cette carte, si elle n'et t accompagne d'un billet demandant pour le comte d'Artigas la permission de visiter son tablissement. Ce personnage esprait que le directeur voudrait bien donner consentement cette visite, et il devait se prsenter dans l'aprs-midi avec le capitaine Spade, commandant la golette _Ebba_. Ce dsir de pntrer l'intrieur de cette maison de sant, trs clbre alors, trs recherche des riches malades des tats-Unis, ne pouvait paratre que des plus naturels de la part d'un tranger. D'autres l'avaient dj visite, qui ne portaient pas un aussi grand nom que le comte d'Artigas, et ils n'avaient point mnag leurs compliments au directeur de Healthful-House. Celui-ci s'empressa donc d'accorder l'autorisation sollicite, et rpondit qu'il serait honor d'ouvrir au comte d'Artigas les portes de l'tablissement. Healthful-House, desservie par un personnel de choix, assure du concours des mdecins les plus en renom, tait de cration prive. Indpendante des hpitaux et des hospices, mais soumise la surveillance de l'tat, elle runissait toutes les conditions de confort et de salubrit qu'exigent les maisons de ce genre, destines recevoir une opulente clientle. On et difficilement trouv un emplacement plus agrable que celui de Healthful-House. Au revers d'une colline s'tendait un parc de deux cents acres, plant de ces essences magnifiques que prodigue l'Amrique septentrionale dans sa partie gale en latitude aux groupes des Canaries et de Madre. la limite infrieure du parc s'ouvrait ce large estuaire de la Neuze, incessamment rafrachi par les brises du Pamplico-Sound et les vents de mer venus du large pardessus l'troit lido du littoral. Healthful-House, o les riches malades taient soigns dans d'excellentes conditions hyginiques, tait plus gnralement rserve au traitement des maladies chroniques; mais l'administration ne refusait pas d'admettre ceux qu'affectaient des troubles intellectuels, lorsque ces affections ne prsentaient pas un caractre incurable. Or, prcisment, -- circonstance qui devait attirer l'attention sur Healthful-House, et qui motivait peut-tre la visite du comte d'Artigas, -- un personnage de grande notorit y tait tenu, depuis dix-huit mois, en observation toute spciale. Le personnage dont il s'agit tait un Franais, nomm Thomas Roch, g de quarante-cinq ans. Qu'il ft sous l'influence d'une maladie mentale, aucun doute cet gard. Toutefois, jusqu'alors, les mdecins alinistes n'avaient pas constat chez lui une perte dfinitive de ses facults intellectuelles. Que la juste notion des choses lui fit dfaut dans les actes les plus simples de l'existence, cela n'tait que trop certain. Cependant sa raison restait entire, puissante, inattaquable, lorsque l'on faisait appel son gnie, et qui ne sait que gnie et folie confinent trop souvent l'un l'autre! Il est vrai, ses facults affectives ou sensoriales taient profondment atteintes. Lorsqu'il y avait lieu de les exercer, elles ne se manifestaient que par le dlire et l'incohrence. Absence de mmoire, impossibilit d'attention, plus de conscience, plus de jugement. Ce Thomas Roch n'tait alors qu'un tre dpourvu de raison, incapable de se suffire, priv de cet instinct naturel qui ne fait pas dfaut mme l'animal, -- celui de la conservation, -- et il fallait en prendre soin comme d'un enfant qu'on ne peut perdre de vue. Aussi, dans le pavillon 17 qu'il occupait au bas du parc de Healthful-House, son gardien avait-il pour tche de le surveiller nuit et jour. La folie commune, lorsqu'elle n'est pas incurable, ne saurait tre gurie que par des moyens moraux. La mdecine et la thrapeutique y sont impuissantes, et leur inefficacit est depuis longtemps reconnue des spcialistes. Ces moyens moraux taient-ils applicables au cas de Thomas Roch? il tait permis d'en douter, mme en ce milieu tranquille et salubre de Healthful-House. En effet, l'inquitude, les changements d'humeur, l'irritabilit, les bizarreries de caractre, la tristesse, l'apathie, la rpugnance aux occupations srieuses ou aux plaisirs, ces divers symptmes apparaissaient nettement. Aucun mdecin n'aurait pu s'y mprendre, aucun traitement ne semblait capable de les gurir ni de les attnuer. On a justement dit que la folie est un excs de subjectivit, c'est--dire un tat o l'me accorde trop son labeur intrieur, et pas assez aux impressions du dehors. Chez Thomas Roch, cette indiffrence tait peu prs absolue. Il ne vivait qu'en dedans de lui-mme, en proie une ide fixe dont l'obsession l'avait amen l o il en tait. Se produirait-il une circonstance, un contrecoup qui l'extrioriserait, pour employer un mot assez exact, c'tait improbable, mais ce n'tait pas impossible. Il convient d'exposer maintenant dans quelles conditions ce Franais a quitt la France, quels motifs l'ont attir aux tats- Unis, pourquoi le gouvernement fdral avait jug prudent et ncessaire de l'interner dans cette maison de sant, o l'on noterait avec un soin minutieux tout ce qui lui chapperait d'inconscient au cours de ses crises. Dix-huit mois auparavant, le ministre de la Marine Washington reut une demande d'audience au sujet d'une communication que dsirait lui faire ledit Thomas Roch. Rien que sur ce nom, le ministre comprit ce dont il s'agissait. Bien qu'il st de quelle nature serait la communication, quelles prtentions l'accompagneraient, il n'hsita pas, et l'audience fut immdiatement accorde. En effet, la notorit de Thomas Roch tait telle que, soucieux des intrts dont il avait charge, le ministre ne pouvait hsiter recevoir le solliciteur, prendre connaissance des propositions que celui-ci voulait personnellement lui soumettre. Thomas Roch tait un inventeur, -- un inventeur de gnie. Dj d'importantes dcouvertes avaient mis sa personnalit assez bruyante en lumire. Grce lui, des problmes, de pure thorie jusqu'alors, avaient reu une application pratique. Son nom tait connu dans la science. Il occupait l'une des premires places du monde savant. On va voir la suite de quels ennuis, de quels dboires, de quelles dceptions, de quels outrages mme dont l'abreuvrent les plaisantins de la presse, il en arriva cette priode de la folie qui avait ncessit son internement Healthful-House. Sa dernire invention concernant les engins de guerre portait le nom de Fulgurateur Roch. Cet appareil possdait, l'en croire, une telle supriorit sur tous autres, que l'tat qui s'en rendrait acqureur serait le matre absolu des continents et des mers. On sait trop quelles difficults dplorables se heurtent les inventeurs, quand il s'agit de leurs inventions, et surtout lorsqu'ils tentent de les faire adopter par les commissions ministrielles. Nombre d'exemples, -- et des plus fameux, -- sont encore prsents la mmoire. Il est inutile d'insister sur ce point, car ces sortes d'affaires prsentent parfois des dessous difficiles claircir. Toutefois, en ce qui concerne Thomas Roch, il est juste d'avouer que, comme la plupart de ses prdcesseurs, il mettait des prtentions si excessives, il cotait la valeur de son nouvel engin des prix si inabordables qu'il devenait peu prs impossible de traiter avec lui. Cela tenait, -- il faut le noter aussi, -- ce que dj, propos d'inventions prcdentes dont l'application fut fconde en rsultats, il s'tait vu exploiter avec une rare audace. N'ayant pu en retirer le bnfice qu'il devait quitablement attendre, son humeur avait commenc s'aigrir. Devenu dfiant, il prtendait ne se livrer qu' bon escient, imposer des conditions peut-tre inacceptables, tre cru sur parole, et, dans tous les cas, il demandait une somme d'argent si considrable, mme avant toute exprience, que de telles exigences parurent inadmissibles. En premier lieu, ce Franais offrit le Fulgurateur Roch la France. Il fit connatre la commission ayant qualit pour recevoir sa communication en quoi elle consistait. Il s'agissait d'une sorte d'engin autopropulsif, de fabrication toute spciale, charg avec un explosif compos de substances nouvelles, et qui ne produisait son effet que sous l'action d'un dflagrateur nouveau aussi. Lorsque cet engin, de quelque manire qu'il et t envoy, clatait, non point en frappant le but vis, mais la distance de quelques centaines de mtres, son action sur les couches atmosphriques tait si norme, que toute construction, fort dtach ou navire de guerre, devait tre anantie sur une zone de dix mille mtres carrs. Tel tait le principe du boulet lanc par le canon pneumatique Zalinski, dj expriment cette poque, mais avec des rsultats tout le moins centupls. Si donc l'invention de Thomas Roch possdait cette puissance, c'tait la supriorit offensive ou dfensive assure son pays. Toutefois l'inventeur n'exagrait-il pas, bien qu'il et fait ses preuves propos d'autres engins de sa faon et d'un rendement incontestable? Des expriences pouvaient seules le dmontrer. Or, prcisment, il prtendait ne consentir ces expriences qu'aprs avoir touch les millions auxquels il valuait la valeur de son Fulgurateur. Il est certain qu'une sorte de dsquilibrement s'tait alors produit dans les facults intellectuelles de Thomas Roch. Il n'avait plus l'entire possession de sa crbralit. On le sentait engag sur une voie qui le conduirait graduellement la folie dfinitive. Traiter dans les conditions qu'il voulait imposer, nul gouvernement n'aurait pu y condescendre. La commission franaise dut rompre tout pourparler, et les journaux, mme ceux de l'opposition radicale, durent reconnatre qu'il tait difficile de donner suite cette affaire. Les propositions de Thomas Roch furent rejetes, sans qu'on et craindre, d'ailleurs, qu'un autre tat pt consentir les accueillir. Avec cet excs de subjectivit qui ne cessa de s'accrotre dans l'me si profondment bouleverse de Thomas Roch, on ne s'tonnera pas que la corde du patriotisme, peu peu dtendue, et fini par ne plus vibrer. Il faut le rpter pour l'honneur de la nature humaine, Thomas Roch tait, cette heure, frapp d'inconscience. Il ne se survivait intact que dans ce qui se rapportait directement son invention. L-dessus, il n'avait rien perdu de sa puissance gniale. Mais en tout ce qui concernait les dtails les plus ordinaires de l'existence, son affaissement moral s'accentuait chaque jour et lui enlevait la complte responsabilit de ses actes. Thomas Roch fut donc conduit. Peut-tre alors et-il convenu d'empcher qu'il portt son invention autre part... On ne le fit pas, et ce fut un tort. Ce qui devait arriver, arriva. Sous une irritabilit croissante, les sentiments de patriotisme, qui sont de l'essence mme du citoyen, -- lequel avant de s'appartenir appartient son pays, -- ces sentiments s'teignirent dans l'me de l'inventeur du. Il songea aux autres nations, il franchit la frontire, il oublia l'inoubliable pass, il offrit le Fulgurateur l'Allemagne. L, ds qu'il sut quelles taient les exorbitantes prtentions de Thomas Roch, le gouvernement refusa de recevoir sa communication. Au surplus, la Guerre venait de mettre l'tude la fabrication d'un nouvel engin balistique et crut pouvoir ddaigner celui de l'inventeur franais. Alors, chez celui-ci, la colre se doubla de haine, -- une haine d'instinct contre l'humanit, -- surtout aprs que ses dmarches eurent chou vis--vis du Conseil de l'Amiraut de la Grande- Bretagne. Comme les Anglais sont des gens pratiques, ils ne repoussrent pas tout d'abord Thomas Roch, ils le ttrent, ils le circonvinrent. Thomas Roch ne voulut rien entendre. Son secret valait des millions, il obtiendrait ces millions, ou l'on n'aurait pas son secret. L'Amiraut finit par rompre avec lui. Ce fut dans ces conditions, alors que son trouble intellectuel empirait de jour en jour, qu'il fit une dernire tentative vis-- vis de l'Amrique, -- dix-huit mois environ avant le dbut de cette histoire. Les Amricains, encore plus pratiques que les Anglais, ne marchandrent pas le Fulgurateur Roch, auquel ils accordaient une valeur exceptionnelle, tant donn la notorit du chimiste franais. Avec raison, ils le tenaient pour un homme de gnie, et prirent des mesures justifies par son tat -- quitte l'indemniser plus tard dans une quitable proportion. Comme Thomas Roch donnait des preuves trop visibles d'alination mentale, l'administration, dans l'intrt mme de son invention, jugea opportun de l'enfermer. On le sait, ce n'est point au fond d'un hospice de fous que fut conduit Thomas Roch, mais l'tablissement de Healthful-House, qui offrait toute garantie pour le traitement de sa maladie. Et, cependant, bien que les soins les plus attentifs ne lui eussent point manqu, le but n'avait pas t atteint jusqu' ce jour. Encore une fois, -- il y a lieu d'insister sur ce point, -- c'est que Thomas Roch, si inconscient qu'il ft, se ressaisissait lorsqu'on le remettait sur le champ de ses dcouvertes. Il s'animait, il parlait avec la fermet d'un homme qui est sr de lui, avec une autorit qui imposait. Dans le feu de son loquence, il dcrivait les qualits merveilleuses de son Fulgurateur, les effets vraiment extraordinaires qui en rsulteraient. Quant la nature de l'explosif et du dflagrateur, les lments qui le composaient, leur fabrication, le tour de main qu'elle ncessitait, il se retranchait dans une rserve dont rien n'avait pu le faire sortir. Une ou deux fois, au plus fort d'une crise, on eut lieu de croire que son secret allait lui chapper, et toutes les prcautions avaient t prises... Ce fut en vain. Si Thomas Roch ne possdait mme plus le sentiment de sa propre conservation, du moins s'assurait-il la conservation de sa dcouverte. Le pavillon 17 du parc de Healthful-House tait entour d'un jardin, ceint de haies vives, dans lequel Thomas Roch pouvait se promener sous la surveillance de son gardien. Ce gardien occupait le mme pavillon que lui, couchait dans la mme chambre, l'observait nuit et jour, ne le quittait jamais d'une heure. Il piait ses moindres paroles au cours des hallucinations qui se produisaient gnralement dans l'tat intermdiaire entre la veille et le sommeil, il l'coutait jusque dans ses rves. Ce gardien se nommait Gaydon. Peu de temps aprs la squestration de Thomas Roch, ayant appris que l'on cherchait un surveillant qui parlt couramment la langue de l'inventeur, il s'tait prsent Healthful-House, et avait t accept en qualit de gardien du nouveau pensionnaire. En ralit, ce prtendu Gaydon tait un ingnieur franais nomm Simon Hart, depuis plusieurs annes au service d'une socit de produits chimiques, tablie dans le New-Jersey. Simon Hart, g de quarante ans, avait le front large, marqu du pli de l'observateur, l'attitude rsolue qui dnotait l'nergie jointe la tnacit. Trs vers dans ces diverses questions auxquelles se rattachait le perfectionnement de l'armement moderne, ces inventions de nature en modifier la valeur, Simon Hart connaissait tout ce qui s'tait fait en matire d'explosifs, dont on comptait plus de onze cents cette poque, -- et il n'en tait plus apprcier un homme tel que Thomas Roch. Croyant la puissance de son Fulgurateur, il ne doutait pas qu'il ft en possession d'un engin capable de changer les conditions de la guerre sur terre et sur mer, soit pour l'offensive, soit pour la dfensive. Il savait que la folie avait respect en lui l'homme de science, que dans ce cerveau, en partie frapp, brillait encore une clart, une flamme, la flamme du gnie. Alors il eut cette pense: c'est que si, pendant ses crises, son secret se rvlait, cette invention d'un Franais profiterait un autre pays que la France. Son parti fut pris de s'offrir comme gardien de Thomas Roch, en se donnant pour un Amricain trs exerc l'emploi de la langue franaise. Il prtexta un voyage en Europe, il donna sa dmission, il changea de nom. Bref, heureusement servie par les circonstances, la proposition qu'il fit fut accepte, et voil comment, depuis quinze mois, Simon Hart remplissait prs du pensionnaire de Healthful-House l'office de surveillant. Cette rsolution tmoignait d'un dvouement rare, d'un noble patriotisme, car il s'agissait d'un service pnible pour un homme de la classe et de l'ducation de Simon Hart. Mais -- qu'on ne l'oublie pas -- l'ingnieur n'entendait en aucune faon dpouiller Thomas Roch, s'il parvenait surprendre son invention, et celui- ci en aurait le lgitime bnfice. Or, depuis quinze mois, Simon Hart, ou plutt Gaydon, vivait ainsi prs de ce dment, observant, guettant, interrogeant mme, sans avoir rien gagn. D'ailleurs, il tait plus que jamais convaincu de l'importance de la dcouverte de Thomas Roch. Aussi, ce qu'il craignait, par-dessus tout, c'tait que la folie partielle de ce pensionnaire dgnrt en folie gnrale, ou qu'une crise suprme anantt son secret avec lui. Telle tait la situation de Simon Hart, telle tait la mission laquelle il se sacrifiait tout entier dans l'intrt de son pays. Cependant, malgr tant de dceptions et de dboires, la sant de Thomas Roch n'tait pas compromise, grce sa constitution vigoureuse. La nervosit de son temprament lui avait permis de rsister ces multiples causes destructives. De taille moyenne, la tte puissante, le front largement dgag, le crne volumineux, les cheveux grisonnants, l'oeil hagard parfois, mais vif, fixe, imprieux, lorsque sa pense dominante y faisait briller un clair, une moustache paisse sous un nez aux ailes palpitantes, une bouche aux lvres serres, comme si elles se fermaient pour ne pas laisser chapper un secret, la physionomie pensive, l'attitude d'un homme qui a longtemps lutt et qui est rsolu lutter encore -- tel tait l'inventeur Thomas Roch, enferm dans un des pavillons de Healthful-House, n'ayant peut-tre pas conscience de cette squestration, et confi la surveillance de l'ingnieur Simon Hart, devenu le gardien Gaydon. II Le comte d'Artigas Au juste, qui tait ce comte d'Artigas? Un Espagnol?... En somme, son nom semblait l'indiquer. Toutefois, au tableau d'arrire de sa golette se dtachait en lettres d'or le nom d'_Ebba_, et celui-l est de pure origine norvgienne. Et si l'on et demand ce personnage comment s'appelait le capitaine de l'_Ebba:_ Spade, aurait-il rpondu, et Effrondat son matre d'quipage, et Hlim son matre coq, -- tous noms singulirement disparates, qui indiquaient des nationalits trs diffrentes. Pouvait-on dduire quelque hypothse plausible du type que prsentait le comte d'Artigas?... Difficilement. Si la coloration de sa peau, sa chevelure trs noire, la grce de son attitude dnonaient une origine espagnole, l'ensemble de sa personne n'offrait point ces caractres de race qui sont spciaux aux natifs de la pninsule ibrique. C'tait un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, trs robustement constitu, g de quarante-cinq ans au plus. Avec sa dmarche calme et hautaine, il ressemblait quelque seigneur indou auquel se ft ml le sang des superbes types de la Malaisie. S'il n'tait pas de complexion froide, du moins s'attachait-il paratre tel avec son geste imprieux, sa parole brve. Quant la langue dont son quipage et lui se servaient, c'tait un de ces idiomes qui ont cours dans les les de l'ocan Indien et des mers environnantes. Il est vrai, lorsque ses excursions maritimes l'amenaient sur le littoral de l'Ancien ou du Nouveau Monde, il s'exprimait avec une remarquable facilit en anglais, ne trahissant que par un lger accent son origine trangre. Ce qu'avait t le pass du comte d'Artigas, les diverses pripties d'une existence des plus mystrieuses, ce qu'tait son prsent, de quelle source sortait sa fortune, -- videmment considrable puisqu'elle lui permettait de vivre en fastueux gentleman, -- en quel endroit se trouvait sa rsidence habituelle, tout au moins quel tait le port d'attache de sa golette, personne ne l'et pu dire, et personne ne se ft hasard l'interroger sur ce point, tant il se montrait peu communicatif. Il ne semblait pas homme se compromettre dans une interview, mme au profit des reporters amricains. Ce que l'on savait de lui, c'tait uniquement ce que disaient les journaux, lorsqu'ils signalaient la prsence de l'_Ebba _en quelque port, et, en particulier, ceux de la cte orientale des tats-Unis. L, en effet, la golette venait, presque poques fixes, s'approvisionner de tout ce qui est indispensable aux besoins d'une longue navigation. Non seulement elle se ravitaillait en provisions de bouche, farines, biscuits, conserves, viande sche et viande frache, boeufs et moutons sur pied, vins, bires et boissons alcooliques, mais aussi en vtements, ustensiles, objets de luxe et de ncessaire, -- le tout pay de haut prix, soit en dollars, soit en guines ou autres monnaies de diverses provenances. Il suit de l que, si l'on ne savait rien de la vie prive du comte d'Artigas, il n'en tait pas moins fort connu dans les divers ports du littoral amricain, depuis ceux de la presqu'le floridienne jusqu' ceux de la Nouvelle-Angleterre. Il n'y a donc pas lieu de s'tonner que le directeur d'Healthful- House se ft trouv trs honor de la demande du comte d'Artigas, qu'il l'accueillt avec empressement. C'tait la premire fois que la golette _Ebba_ relchait au port de New-Berne. Et, sans doute, le seul caprice de son propritaire avait d l'amener l'embouchure de la Neuze. Que serait-il venu faire en cette endroit?... Se ravitailler?... Non, car le Pamplico-Sound n'et pas offert les ressources qu'offraient d'autres ports, tels que Boston, New-York, Dover, Savannah, Wilmington dans la Caroline du Nord, et Charleston dans la Caroline du Sud. En cet estuaire de la Neuze, sur le march peu important de New-Berne, contre quelles marchandises le comte d'Artigas aurait-il pu changer ses piastres et ses bank-notes? Ce chef-lieu du comt de Craven ne possde gure que cinq six mille habitants. Le commerce s'y rduit l'exportation des graines, des porcs, des meubles, des munitions navales. En outre, quelques semaines avant, pendant une relche de dix jours Charleston, la golette avait pris son complet chargement pour une destination qu'on ignorait, comme toujours. tait-il donc venu, cet nigmatique personnage, dans l'unique but de visiter Healthful-House?... Peut-tre, et n'y avait-il rien de surprenant cela, puisque cet tablissement jouissait d'une trs relle et trs juste clbrit. Peut-tre aussi le comte d'Artigas avait-il eu cette fantaisie de se rencontrer avec Thomas Roch? La notorit universelle de l'inventeur franais et justifi cette curiosit. Un fou de gnie, dont les inventions promettaient de rvolutionner les mthodes de l'art militaire moderne! Dans l'aprs-midi, ainsi que l'indiquait sa demande, le comte d'Artigas se prsenta la porte de Healthful-House, accompagn du capitaine Spade, le commandant de l'_Ebba_. En conformit des ordres donns, tous deux furent admis et conduits dans le cabinet du directeur. Celui-ci fit au comte d'Artigas un accueil empress, se mit sa disposition, ne voulant laisser personne l'honneur d'tre son cicrone, et il reut de sincres remerciements pour son obligeance. Tandis que l'on visitait les salles communes et les habitations particulires de l'tablissement, le directeur ne tarissait pas sur les soins donns aux malades, -- soins trs suprieurs, si l'on voulait bien l'en croire, ceux qu'ils eussent reus dans leurs familles, traitements de luxe, rptait- il, et dont les rsultats avaient valu Healthful-House un succs mrit. Le comte d'Artigas, coutant sans se dpartir de son flegme habituel, semblait s'intresser cette faconde intarissable, afin de mieux dissimuler probablement le dsir qui l'avait amen. Cependant, aprs une heure consacre cette promenade, crut-il devoir dire: N'avez-vous pas, monsieur, un malade dont on a beaucoup parl ces derniers temps, et qui a mme contribu, dans une forte mesure, attirer l'attention publique sur Healthful-House? -- C'est, je pense, de Thomas Roch que vous voulez parler, monsieur le comte?... demanda le directeur. -- En effet... de ce Franais... de cet inventeur dont la raison parat tre trs compromise... -- Trs compromise, monsieur le comte, et peut-tre est-il heureux qu'elle le soit! mon avis, l'humanit n'a rien gagner ces dcouvertes dont l'application accrot les moyens de destruction, trop nombreux dj... -- C'est penser sagement, monsieur le directeur, et, ce sujet, mon opinion est la vtre. Le vritable progrs n'est pas de ce ct, et je regarde comme des gnies malfaisants ceux qui marchent dans cette voie. -- Mais cet inventeur a-t-il donc perdu entirement l'usage de ses facults intellectuelles?... -- Entirement... non... monsieur le comte, si ce n'est en ce qui concerne les choses ordinaires de l'existence. cet gard, il n'a plus ni comprhension ni responsabilit. Toutefois son gnie d'inventeur est rest intact, il a survcu la dgnrescence mentale, et, si l'on et cd ses prtentions hors de bon sens, je ne mets pas en doute qu'il ft sorti de ses mains un nouvel engin de guerre... dont le besoin ne se fait aucunement sentir... -- Aucunement, monsieur le directeur, rpta le comte d'Artigas, que le capitaine Spade parut approuver. -- Du reste, monsieur le comte, vous pourrez en juger par vous- mme. Nous voici arrivs devant le pavillon occup par Thomas Roch. Si sa claustration est trs justifie au point de vue de la scurit publique, il n'en est pas moins trait avec tous les gards qui lui sont dus et les soins que ncessite son tat. Et puis, Healthful-House, il est l'abri des indiscrets qui pourraient vouloir... Le directeur complta sa phrase par un hochement de tte des plus significatifs, -- ce qui amena un imperceptible sourire sur les lvres de l'tranger. Mais, demanda le comte d'Artigas, est-ce que Thomas Roch n'est jamais laiss seul?... -- Jamais, monsieur le comte, jamais. Il a prs de lui en surveillance permanente un gardien qui parle sa langue et dont nous sommes absolument srs. Dans le cas o, d'une manire ou d'une autre, il lui chapperait quelque indication relative sa dcouverte, cette indication serait l'instant recueillie, et l'on verrait quel usage il conviendrait d'en faire. En ce moment, le comte d'Artigas jeta un rapide coup d'oeil au capitaine Spade, lequel rpondit par un geste qui semblait dire: c'est compris. Et, de fait, qui et observ le capitaine pendant cette visite, aurait remarqu qu'il examinait avec une minutie particulire toute cette partie du parc entourant le pavillon 17, les diverses ouvertures qui y donnaient accs, -- probablement en vue d'un projet arrt d'avance. Le jardin de ce pavillon confinait au mur d'enceinte de Healthful- House. l'extrieur, ce mur fermait la base mme de la colline dont le revers s'allongeait en pente douce jusqu' la rive droite de la Neuze. Ce pavillon n'avait qu'un rez-de-chausse, surmont d'une terrasse l'italienne. Le rez-de-chausse comprenait deux chambres et une antichambre, avec fentres dfendues par des barreaux de fer. De chaque ct de l'habitation se dressaient de beaux arbres, alors dans toute la splendeur de leurs frondaisons. En avant verdoyaient de fraches pelouses veloutes, o ne manquaient ni les arbrisseaux varis, ni les fleurs clatantes. L'ensemble s'tendait sur un demi-acre environ, l'usage exclusif de Thomas Roch, libre d'aller travers ce jardin sous la surveillance de son gardien. Lorsque le comte d'Artigas, le capitaine Spade et le directeur pntrrent dans cet enclos, celui qu'ils aperurent la porte du pavillon fut le gardien Gaydon. Immdiatement, le regard du comte d'Artigas se porta sur ce gardien, qu'il parut observer avec une insistance singulire, qui ne fut point remarque du directeur. Ce n'tait pas la premire fois, cependant, que des trangers venaient rendre visite l'hte du pavillon 17, car l'inventeur franais passait juste titre pour tre le plus curieux pensionnaire de Healthful-House. Nanmoins, l'attention de Gaydon fut sollicite par l'originalit du type que prsentaient ces deux personnages, dont il ignorait la nationalit. Si le nom du comte d'Artigas ne lui tait pas inconnu, il n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer ce riche gentleman pendant ses relches dans les ports de l'est, et il ne savait pas que la golette _Ebba_ ft alors mouille l'entre de la Neuze, au pied de la colline de Healthful-House. Gaydon, demanda le directeur, o est en ce moment Thomas Roch?... -- L, rpondit le gardien, en montrant de la main un homme qui se promenait d'un pas mditatif sous les arbres en arrire du pavillon. -- M. le comte d'Artigas a t autoris visiter Healthful-House, et il n'a pas voulu repartir sans avoir vu Thomas Roch dont on n'a que trop parl ces derniers temps... -- Et dont on parlerait bien davantage, rpondit le comte d'Artigas, si le gouvernement fdral n'et pris la prcaution de l'enfermer dans cet tablissement... -- Prcaution ncessaire, monsieur le comte. -- Ncessaire, en effet, monsieur le directeur, et mieux vaut que le secret de cet inventeur s'teigne avec lui, pour le repos du monde. Aprs avoir regard le comte d'Artigas, Gaydon n'avait plus prononc une seule parole, et, prcdant les deux trangers, il se dirigea vers le massif au fond de l'enclos. Les visiteurs n'eurent que quelques pas faire pour se trouver en face de Thomas Roch. Thomas Roch ne les avait pas vus venir, et, lorsqu'ils furent courte distance de lui, il est prsumable qu'il ne remarqua point leur prsence. Entre temps, le capitaine Spade, sans donner prise aux soupons, ne cessait d'examiner la disposition des lieux, la place occupe par le pavillon 17 en cette partie infrieure du parc de Healthful-House. Lorsqu'il eut remont les alles en pente, il distingua aisment l'extrmit d'une mture qui pointait au-dessus du mur d'enceinte. Pour reconnatre la mture de la golette _Ebba_, il lui suffit d'un coup d'oeil, et il put s'assurer ainsi que, de ce ct, le mur longeait la rive droite de la Neuze. Cependant le comte d'Artigas observait l'inventeur franais. Chez cet homme, vigoureux encore, -- il le reconnut, -- la sant ne paraissait pas avoir souffert d'une squestration qui durait depuis dix-huit mois dj. Mais son attitude bizarre, ses gestes incohrents, son oeil hagard, son inattention tout ce qui se faisait autour de lui, ne dnotaient que trop un complet tat d'inconscience et un abaissement profond des facults mentales. Thomas Roch venait de s'asseoir sur un banc, et du bout d'une badine qu'il tenait la main, il traa sur l'alle un profil de fortification. Puis, s'agenouillant, il fit de petites meules de sable qui figuraient videmment des bastions. Alors, aprs avoir dtach quelques feuilles d'un arbuste voisin, il les planta sur la pointe des meules, comme autant de drapeaux minuscules, -- tout cela srieusement, sans qu'il se ft en aucune faon proccup des personnes qui le regardaient. C'tait l un jeu d'enfants, mais un enfant n'aurait pas eu cette gravit caractristique. Est-il donc absolument fou?... demanda le comte d'Artigas, qui, malgr son impassibilit habituelle, parut ressentir quelque dsappointement. -- Je vous ai prvenu, monsieur le comte, qu'on ne pouvait rien en obtenir, rpondit le directeur. -- Ne saurait-il au moins nous prter quelque attention?... -- L'y dcider sera peut-tre difficile. Et, se retournant vers le gardien: Adressez-lui la parole, Gaydon, et peut-tre, en entendant votre voix, viendra-t-il vous rpondre?... -- Il me rpondra, soyez-en certain, monsieur le directeur, dit Gaydon. Puis, touchant son pensionnaire l'paule: Thomas Roch?... pronona-t-il d'un ton assez doux. Celui-ci releva la tte, et, de toutes les personnes prsentes, il ne vit sans doute que son gardien, bien que le comte d'Artigas, le capitaine Spade qui venait de se rapprocher, et le directeur formassent cercle autour de lui. Thomas Roch, dit Gaydon, qui s'exprimait en anglais, voici des trangers dsireux de vous voir... Ils s'intressent votre sant... vos travaux... Ce dernier mot fut le seul qui parut tirer l'inventeur de son indiffrence. Mes travaux?... rpliqua-t-il en cette mme langue anglaise qu'il parlait comme sa langue originelle. Prenant alors un caillou entre son index et son pouce replis, comme une bille entre les doigts d'un gamin, il le projeta contre une des meules de sable et l'abattit. Un cri de joie lui chappa. Par terre!... Le bastion par terre!... Mon explosif a tout dtruit d'un seul coup! Thomas Roch s'tait relev, le feu du triomphe brillait dans ses yeux. Vous le voyez, dit le directeur en s'adressant au comte d'Artigas, l'ide de son invention ne l'abandonne jamais... -- Et mourra avec lui! affirma le gardien. -- Ne pourriez-vous, Gaydon, l'amener causer de son Fulgurateur?... -- Si vous m'en donnez l'ordre, monsieur le directeur... j'essaierai... -- Je vous le donne, car je crois que cela peut intresser le comte d'Artigas... -- En effet, rpondit le comte d'Artigas, sans que sa froide physionomie laisst rien voir des sentiments qui l'agitaient. -- Je dois vous prvenir que je risque d'occasionner une nouvelle crise... fit observer le gardien. -- Vous arrterez la conversation lorsque vous le jugerez convenable. Dites Thomas Roch qu'un tranger dsire traiter avec lui de l'achat de son Fulgurateur... -- Mais ne craignez-vous pas que son secret ne lui chappe?... rpliqua le comte d'Artigas. Et cela fut dit avec tant de vivacit que Gaydon ne put retenir un regard de dfiance dont ne parut point s'inquiter cet impntrable personnage. Il n'y a rien craindre, rpondit-il, et aucune promesse n'arrachera son secret Thomas Roch!... Tant qu'on ne lui aura pas mis dans la main les millions qu'il exige... -- Je ne les ai pas sur moi, rpondit tranquillement le comte d'Artigas. Gaydon revint son pensionnaire, et, comme la premire fois, le touchant l'paule: Thomas Roch, dit-il, voici des trangers qui se proposent d'acheter votre dcouverte... Thomas Roch se redressa. Ma dcouverte... s'cria-t-il, mon explosif... mon dflagrateur?... Et une animation croissante indiquait bien l'imminence de cette crise dont Gaydon avait parl, et que provoquaient toujours les questions de ce genre. Combien voulez-vous me l'acheter... combien?... ajouta Thomas Roch. Il n'y avait aucun inconvnient lui promettre une somme si norme qu'elle ft. Combien... combien?... rptait-il. -- Dix millions de dollars, rpondit Gaydon. -- Dix millions?... s'cria Thomas Roch. Dix millions... un Fulgurateur dont la puissance est dix millions de fois suprieure tout ce qu'on a fait jusqu'ici?... Dix millions... un projectile autopropulsif qui peut, en clatant, tendre sa puissance destructive sur dix mille mtres carrs!... Dix millions... le seul dflagrateur capable de provoquer son explosion!... Mais toutes les richesses du monde ne suffiraient pas payer le secret de mon engin, et plutt que de le livrer ce prix, je me couperais la langue avec les dents!... Dix millions, quand cela vaut un milliard... un milliard... un milliard!... Thomas Roch se montrait bien l'homme auquel toute notion des choses faisait dfaut, lorsqu'il s'agissait de traiter avec lui. Et, lors mme que Gaydon lui et offert dix milliards, cet insens en aurait exig davantage. Le comte d'Artigas et le capitaine Spade n'avaient cess de l'observer depuis le dbut de cette crise, -- le comte, toujours flegmatique, bien que son front se ft rembruni, -- le capitaine secouant la tte en homme qui semblait dire: Dcidment, il n'y a rien faire de ce malheureux! Thomas Roch, du reste, venait de s'enfuir, et il courait travers le jardin, criant d'une voix trangle par la colre: Des milliards... des milliards! Gaydon, s'adressant alors au directeur, lui dit: Je vous avais prvenu! Puis, il se mit la poursuite de son pensionnaire, le rejoignit, le prit par le bras, et, sans prouver trop de rsistance, le ramena dans le pavillon, dont la porte fut aussitt referme. Le comte d'Artigas demeura seul avec le directeur, tandis que le capitaine Spade parcourait une dernire fois le jardin le long du mur infrieur. Je n'avais point exagr, monsieur le comte, dclara le directeur. Il est constant que la maladie de Thomas Roch fait chaque jour de nouveaux progrs. mon avis, sa folie est dj incurable. Mt-on sa disposition tout l'argent qu'il demande, on n'en pourrait rien tirer... -- C'est probable, rpondit le comte d'Artigas, et cependant, si ses exigences financires vont jusqu' l'absurde, il n'en a pas moins invent un engin d'une puissance pour ainsi dire infinie... -- C'est l'opinion des personnes comptentes, monsieur le comte. Mais ce qu'il a dcouvert ne tardera pas disparatre avec lui dans une de ces crises qui deviennent plus intenses et plus frquentes. Bientt, mme, le mobile de l'intrt, le seul qui semble avoir survcu dans son me, disparatra... -- Restera peut-tre le mobile de la haine! murmura le comte d'Artigas, au moment o le capitaine Spade venait de le rejoindre devant la porte du jardin. III Double enlvement Une demi-heure aprs, le comte d'Artigas et le capitaine Spade suivaient le chemin, bord de htres sculaires, qui spare de la rive droite de la Neuze l'tablissement de Healthful-House. Tous deux avaient pris cong du directeur, -- celui-ci se disant trs honor de leur visite, ceux-l le remerciant de son bienveillant accueil. Une centaine de dollars, destins au personnel de la maison, tmoignaient des gnreuses dispositions du comte d'Artigas. C'tait, -- comment en douter? -- un tranger de la plus haute distinction, si c'est la gnrosit que la distinction se mesure. Sortis par la grille qui fermait Healthful-House mi-colline, le comte d'Artigas et le capitaine Spade avaient contourn le mur d'enceinte, dont l'lvation dfiait toute tentative d'escalade. Le premier tait pensif, et, d'ordinaire, son compagnon avait l'habitude d'attendre qu'il lui adresst la parole. Le comte d'Artigas ne s'y dcida qu'au moment o, s'tant arrt sur le chemin, il put mesurer du regard la crte du mur derrire lequel s'levait le pavillon 17. Tu as eu le temps, demanda-t-il, de prendre une connaissance exacte des lieux?... -- Exacte, monsieur le comte, rpondit le capitaine Spade, en insistant sur le titre qu'il donnait l'tranger. -- Rien ne t'a chapp?... -- Rien de ce qu'il tait utile de savoir. Par sa situation derrire ce mur, le pavillon est facilement abordable, et, si vous persistez dans vos projets... -- Je persiste, Spade. -- Malgr l'tat mental o se trouve Thomas Roch?... -- Malgr cet tat, et si nous parvenons l'enlever... -- Cela, c'est mon affaire. La nuit venue, je me charge de pntrer dans le parc de Healthful-House, puis dans l'enclos du pavillon, sans tre aperu de personne... -- Par la grille d'entre?... -- Non... de ce ct. -- Mais, de ce ct, il y a le mur, et aprs l'avoir franchi, comment le repasseras-tu avec Thomas Roch, si ce fou appelle... s'il oppose quelque rsistance... si son gardien donne l'alarme... -- Que cela ne vous inquite pas... Nous n'aurons qu' entrer et sortir par cette porte. Le capitaine Spade montrait, quelques pas, une troite porte, mnage dans le milieu de l'enceinte, qui ne servait, sans doute, qu'aux gens de la maison, lorsque leur service les appelait sur les bords de la Neuze. C'est par l, reprit le capitaine Spade, que nous aurons accs dans le parc, et sans avoir eu la peine d'employer une chelle. -- Cette porte est ferme... -- Elle s'ouvrira. -- N'y a-t-il donc pas des verrous intrieurement?... -- Je les ai repousss pendant ma promenade au bas du jardin et le directeur n'en a rien vu... Le comte d'Artigas s'approcha de la porte et dit: Comment l'ouvriras tu? -- En voici la cl, rpondit le capitaine Spade. Et il prsenta une cl qu'il avait retire de la serrure, aprs avoir dgag les verrous de leur gche. On ne peut mieux, Spade, dit le comte d'Artigas, et il est probable que l'enlvement ne prsentera pas trop de difficults. Rejoignons la golette. Vers huit heures, quand il fera nuit, une des embarcations te dposera avec cinq hommes... -- Oui... cinq hommes, rpondit le capitaine Spade. Ils suffiront mme pour le cas o ce gardien aurait l'veil, et qu'il fallt se dbarrasser de lui... -- S'en dbarrasser... rpliqua le comte d'Artigas, soit... si cela tait absolument ncessaire... Mais il est prfrable de s'emparer de ce Gaydon et de l'amener bord de l'_Ebba_. Qui sait s'il n'a pas dj surpris une partie du secret de Thomas Roch?... -- C'est juste. -- Et puis, Thomas Roch est habitu lui, et j'entends ne rien changer ses habitudes. Cette rponse, le comte d'Artigas l'accompagna d'un sourire assez significatif pour que le capitaine Spade ne pt se mprendre sur le rle rserv au surveillant de Healthful-House. Le plan de ce double rapt tait donc arrt, et il paraissait avoir toute chance de russite. moins que, pendant les deux heures de jour qui restaient encore, on ne s'apert que la cl manquait la porte du parc, que les verrous en avaient t tirs, le capitaine Spade et ses hommes taient assurs de pouvoir pntrer l'intrieur du parc de Healthful-House. Il convient d'observer, d'ailleurs, que, l'exception de Thomas Roch, soumis une surveillance spciale, les autres pensionnaires de l'tablissement n'taient l'objet d'aucune mesure de ce genre. Ils occupaient les pavillons ou les chambres des principaux btiments situs dans la partie suprieure du parc. Tout donnait penser que Thomas Roch et le gardien Gaydon, surpris isolment, mis dans l'impossibilit d'opposer une rsistance srieuse, mme d'appeler au secours, seraient victimes de cet enlvement qu'allait tenter le capitaine Spade au profit du comte d'Artigas. L'tranger et son compagnon se dirigrent alors vers une petite anse o les attendait un des canots de l'_Ebba_. La golette tait mouille deux encablures, ses voiles serres dans leurs tuis jauntres, ses vergues rgulirement apiques, ainsi que cela se fait bord des yachts de plaisance. Aucun pavillon ne se dployait au-dessus du couronnement. En tte du grand mt flottait seulement une lgre flamme rouge que la brise de l'est, qui tendait calmir, droulait peine. Le comte d'Artigas et le capitaine Spade embarqurent dans le canot. Quatre avirons les eurent en quelques instants conduits la golette o ils montrent par l'chelle latrale. Le comte d'Artigas regagna aussitt sa cabine l'arrire, tandis que le capitaine Spade se rendait l'avant afin de donner ses derniers ordres. Arriv prs du gaillard, il se pencha au-dessus des bastingages de tribord et chercha du regard un objet qui surnageait quelques brasses. C'tait une boue de petit modle, tremblotant au clapotis du jusant de la Neuze. La nuit tombait peu peu. Vers la rive gauche de la sinueuse rivire, l'indcise silhouette de New-Berne commenait se fondre. Les maisons se dcoupaient en noir sur un horizon encore barr d'une longue raie de feu au rebord des nuages de l'ouest. l'oppos, le ciel s'estompait de quelques vapeurs paisses. Mais il ne semblait pas que la pluie ft craindre, et ces vapeurs se maintenaient dans les hautes zones du ciel. Vers sept heures, les premires lumires de New-Berne scintillrent aux divers tages des maisons, tandis que les lueurs des bas quartiers se refltaient en longs zigzags, vacillant peine au-dessous des rives, car la brise mollissait avec le soir. Les barques de pche remontaient doucement en regagnant les criques du port, les unes cherchant un dernier souffle avec leurs voiles distendues, les autres mues par leurs avirons dont le coup sec et rythm se propageait au loin. Deux steamers passrent en lanant des jets d'tincelles par leur double chemine couronne de fume noirtre, battant les eaux de leurs puissantes aubes, tandis que le balancier de la machine s'levait et s'abaissait au- dessus du spardeck, en hennissant comme un monstre marin. huit heures le comte d'Artigas reparut sur le pont de la golette, accompagn d'un personnage, g de cinquante ans environ, auquel il dit: Il est temps, Serk... -- Je vais prvenir Spade, rpondit Serk. Le capitaine les rejoignit. Prpare-toi partir, lui dit le comte d'Artigas. -- Nous sommes prts. -- Fais en sorte que personne n'ait l'veil Healthful-House et ne puisse se douter que Thomas Roch et son gardien ont t conduits bord de l'_Ebba_... -- O on ne les trouverait pas, d'ailleurs, si l'on venait les y chercher, ajouta Serk. Et il haussa les paules en riant de bonne humeur. Nanmoins, mieux vaut ne point exciter les soupons, rpondit le comte d'Artigas. L'embarcation tait pare. Le capitaine Spade et cinq hommes y prirent place. Quatre d'entre eux saisirent les avirons. Le cinquime, le matre d'quipage Effrondat, qui devait garder le canot, se mit la barre prs du capitaine Spade. Bonne chance, Spade, s'cria Serk en souriant, et opre sans bruit, comme un amoureux qui enlve sa belle... -- Oui... moins que ce Gaydon... -- Il nous faut Roch et Gaydon, dit le comte d'Artigas. -- C'est compris! rpliqua le capitaine Spade. Le canot dborda, et les matelots le suivirent du regard jusqu'au moment o il disparut au milieu de l'obscurit. Il convient de noter qu'en attendant son retour, l'_Ebba_ ne fit aucun prparatif d'appareillage. Sans doute, elle ne comptait point quitter le mouillage de New-Berne aprs l'enlvement. Et, au vrai, comment aurait-elle pu gagner la pleine mer? On ne sentait plus un souffle de brise, et le flot allait se faire sentir avant une demi-heure jusqu' plusieurs milles en amont de la Neuze. Aussi la golette ne se mit-elle pas pic sur son ancre. Mouille deux encablures de la berge, l'_Ebba_ aurait pu s'en approcher davantage et trouver encore quinze ou vingt pieds de fond, ce qui et facilit l'embarquement, lorsque le canot serait revenu l'accoster. Mais si cette manoeuvre ne s'tait pas effectue, c'est que le comte d'Artigas avait eu des raisons pour ne point l'ordonner. La distance fut franchie en quelques minutes, le canot ayant pass sans tre aperu. La rive tait dserte, -- dsert aussi le chemin qui, sous le couvert des grands htres, longeait le parc de Healthful-House. Le grappin, envoy sur la berge, fut solidement assujetti. Le capitaine Spade et les quatre matelots dbarqurent, laissant le matre d'quipage l'arrire, et ils disparurent sous l'obscure vote des arbres. Arrivs devant le mur du parc, le capitaine Spade s'arrta, et ses hommes se rangrent de chaque ct de la porte. Aprs la prcaution prise par le capitaine Spade, celui-ci n'avait plus qu' introduire la cl dans la serrure, puis repousser la porte, moins toutefois qu'un des domestiques de l'tablissement, remarquant qu'elle n'tait pas ferme comme d'habitude, l'et verrouille l'intrieur. Dans ce cas, l'enlvement aurait t difficile, mme en admettant qu'il ft possible de franchir la crte du mur. En premier lieu, le capitaine Spade posa son oreille contre le vantail. Aucun bruit de pas dans le parc, nulle alle et venue autour du pavillon 17. Pas une feuille ne remuait aux branches des htres qui abritaient le chemin. Partout ce silence touff de la rase campagne par une nuit sans brise. Le capitaine Spade tira la cl de sa poche et la glissa dans la serrure. Le pne joua et, sous une faible pousse, la porte s'ouvrit du dehors au-dedans. Les choses taient donc en l'tat o les avaient laisses les visiteurs de Healthful-House. Le capitaine Spade entra dans l'enclos, aprs s'tre assur que personne ne se trouvait au voisinage du pavillon, et les matelots le suivirent. La porte fut simplement repousse contre le chambranle, ce qui permettrait au capitaine et aux matelots de s'lancer d'un pas rapide hors du parc. En cette partie ombrage de hauts arbres, coupe de massifs, il faisait sombre ce point qu'il aurait t malais de distinguer le pavillon, si une des fentres n'et brill d'une vive clart. Nul doute que cette fentre ft celle de la chambre occupe par Thomas Roch et par le gardien Gaydon, puisque celui-ci quittait ni de jour ni de nuit le pensionnaire confi sa surveillance. Aussi le capitaine Spade s'attendait-il le trouver l. Ses quatre hommes et lui s'avancrent prudemment, prenant garde que le bruit d'une pierre heurte ou d'une branche crase rvlt leur prsence. Ils gagnrent ainsi du ct du pavillon, de manire atteindre la porte latrale, prs de laquelle la fentre s'clairait travers les plis de ses rideaux. Mais, si cette porte tait close, comment pntrerait-on dans la chambre de Thomas Roch? c'est ce qu'avait d se demander le capitaine Spade. Puisqu'il ne possdait pas une cl qui pt l'ouvrir, ne serait-il pas ncessaire de casser une des vitres de la fentre, d'en faire jouer l'espagnolette d'un tour de main, de se prcipiter dans la chambre, d'y surprendre Gaydon par une brusque agression, de le mettre hors d'tat d'appeler son secours. Et, en effet, comment procder d'une autre faon?... Nanmoins, ce coup de force prsentait certains dangers. Le capitaine Spade s'en rendait parfaitement compte, en homme auquel, d'ordinaire, la ruse allait mieux que la violence. Mais il n'avait pas le choix. L'essentiel, d'ailleurs, c'tait d'enlever Thomas Roch, -- Gaydon par surcrot, conformment aux intentions du comte d'Artigas, -- et il fallait y russir tout prix. Arriv sous la fentre, le capitaine Spade se dressa sur la pointe des pieds, et, par un interstice des rideaux, il put du regard embrasser la chambre. Gaydon tait l, prs de Thomas Roch, dont la crise n'avait pas encore pris fin depuis le dpart du comte d'Artigas. Cette crise exigeait des soins spciaux, que le gardien donnait au malade suivant les indications d'un troisime personnage. C'tait un des mdecins de Healthful-House, que le directeur avait immdiatement envoy au pavillon 17. La prsence de ce mdecin ne pouvait videmment que compliquer la situation et rendre l'enlvement plus difficile. Thomas Roch tait tendu sur une chaise longue tout habill. En ce moment, il paraissait assez calme. La crise, qui s'apaisait peu peu, allait tre suivie de quelques heures de torpeur et d'assoupissement. l'instant o le capitaine Spade s'tait hiss la hauteur de la fentre, le mdecin se prparait se retirer. En prtant l'oreille, on put l'entendre affirmer Gaydon que la nuit se passerait sans autre alerte, et qu'il n'aurait pas intervenir une seconde fois. Puis, cela dit, le mdecin se dirigea vers la porte, laquelle, on ne l'a point oubli, s'ouvrait prs de cette fentre devant laquelle attendaient le capitaine Spade et ses hommes. S'ils ne se cachaient pas, s'ils ne se blottissaient pas derrire les massifs voisins du pavillon, ils pouvaient tre aperus, non seulement du docteur, mais du gardien qui se disposait le reconduire au- dehors. Avant que tous deux eussent apparu sur le perron, le capitaine Spade fit un signe, et les matelots se dispersrent, tandis que lui s'affalait au pied du mur. Trs heureusement, la lampe tait reste dans la chambre et il n'y avait point risque d'tre trahis par un jet de lumire. Au moment de prendre cong de Gaydon, le mdecin, s'arrtant sur la premire marche, dit: Voil une des plus rudes attaques que notre malade ait subies!... Il n'en faudrait pas deux ou trois de ce genre pour qu'il perdt le peu de raison qui lui reste! -- Aussi, rpondit Gaydon, pourquoi le directeur n'interdit-il pas tout visiteur l'entre du pavillon?... C'est un certain comte d'Artigas, aux choses dont il a parl Thomas Roch, que notre pensionnaire doit d'tre dans l'tat o vous l'avez trouv. -- J'appellerai l-dessus l'attention du directeur, rpliqua le mdecin. Il descendit alors les degrs du perron, et Gaydon l'accompagna jusqu'au fond de l'alle montante, aprs avoir laiss la porte du pavillon entrouverte. Ds que tous deux se furent loigns d'une vingtaine de pas, le capitaine Spade se releva, et les matelots le rejoignirent. Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance que le hasard offrait pour pntrer dans la chambre, s'emparer de Thomas Roch, alors plong dans un demi-sommeil, puis attendre que Gaydon ft de retour pour le saisir?... Mais ds que le gardien aurait constat la disparition de Thomas Roch, il se mettrait sa recherche, il appellerait, il donnerait l'veil... Le mdecin accourrait aussitt... Le personnel de Healthful-House serait sur pied... Le capitaine Spade n'aurait pas le temps de gagner la porte de l'enceinte, de la franchir, de la refermer derrire lui... Du reste, il n'eut pas le loisir de rflchir ce sujet. Un bruit de pas sur le sable indiquait que Gaydon gagnait le pavillon. Le mieux tait de se prcipiter sur lui, d'touffer ses cris avant qu'il et pu donner l'alarme, de le mettre dans l'impossibilit de se dfendre. quatre, cinq mme, on aurait aisment raison de sa rsistance, et on l'entranerait hors du parc. Quant l'enlvement de Thomas Roch, il n'offrirait aucune difficult, puisque ce malheureux dment n'aurait mme pas connaissance de ce que l'on ferait de lui. Cependant Gaydon venait de tourner le massif, et se dirigeait vers le perron. Mais, au moment o il mettait le pied sur la premire marche, les quatre matelots s'abattirent sur lui, l'tendirent terre sans lui avoir laiss la possibilit de pousser un cri, le billonnrent avec un mouchoir, lui appliqurent un bandeau sur les yeux, lui lirent les bras et les jambes, et si troitement qu'il fut rduit ne plus tre qu'un corps inerte. Deux des hommes restrent son ct, tandis que le capitaine Spade et les autres s'introduisaient dans la chambre. Ainsi que le pensait le capitaine, Thomas Roch se trouvait en un tel tat que le bruit ne l'avait mme pas tir de sa torpeur. tendu sur la chaise longue, les yeux clos, n'et t sa respiration fortement accentue, on aurait pu le croire mort. Il ne parut point indispensable de l'attacher ni de le billonner. Il suffisait que l'un des deux hommes le saist par les pieds, l'autre par la tte, et ils le porteraient jusqu' l'embarcation garde par le matre d'quipage de la golette. C'est ce qui fut fait en un instant. Le capitaine Spade quitta le dernier la chambre, aprs avoir eu le soin d'teindre la lampe et de refermer la porte. De cette faon, il y avait lieu d'admettre que l'enlvement ne pourrait tre dcouvert avant le lendemain et au plus tt dans les premires heures de la matine. Mme manoeuvre pour le transport de Gaydon, qui s'effectua sans difficult. Les deux autres hommes le soulevrent, et, descendant travers le jardin en contournant les massifs, gagnrent vers le mur d'enceinte. En cette partie du parc, toujours dserte, l'obscurit se faisait plus profonde. On ne voyait mme plus, au revers de la colline, les lumires des btiments de la partie suprieure du parc et des autres pavillons de Healthful-House. Arriv devant la porte, le capitaine Spade n'eut que la peine de la tirer lui. Ceux des hommes qui portaient le gardien la franchirent les premiers. Thomas Roch fut sorti le second aux bras des deux autres. Puis, le capitaine Spade passa son tour et referma la porte avec cette cl qu'il se proposait de jeter dans les eaux de la Neuze, ds qu'il aurait rejoint l'embarcation de l'_Ebba_. Personne sur le chemin, personne sur la berge. En vingt pas, on retrouva le matre d'quipage Effrondat, qui attendait, assis contre le talus. Thomas Roch et Gaydon furent dposs l'arrire du canot, dans lequel le capitaine Spade et ses matelots vinrent prendre place. Envoie le grappin et vite, commanda le capitaine Spade au matre d'quipage. Celui-ci excuta l'ordre, puis, s'affalant le long de la berge, embarqua le dernier. Les quatre avirons frapprent l'eau, et l'embarcation se dirigea vers la golette. Un feu, en tte du mt de misaine, indiquait son mouillage, et, vingt minutes avant, elle venait d'viter sur son ancre avec le flot. Deux minutes aprs, le canot se trouvait rendu bord bord avec l'_Ebba_. Le comte d'Artigas tait appuy sur le bastingage, prs de l'chelle de coupe. C'est fait, Spade?... demanda-t-il. -- C'est fait. -- Tous les deux?... -- Tous les deux... le gardien et le gard!... -- Personne ne se doute Healthful-House?... -- Personne. Il n'tait pas prsumable que Gaydon, les oreilles et les yeux sous le bandeau, et pu reconnatre la voix du comte d'Artigas et du capitaine Spade. Ce qu'il convient d'observer, au surplus, c'est que ni Thomas Roch ni lui ne furent immdiatement hisss bord de la golette. Il y eut des frlements le long de la coque. Une demi-heure se passa, avant que Gaydon, qui avait conserv tout son sang-froid, se sentt soulev, puis descendu fond de cale. L'enlvement tant accompli, il semblait que l'_Ebba _n'avait plus qu' quitter son mouillage, afin de redescendre l'estuaire, traverser le Pamplico-Sound, donner en pleine mer. Et, cependant, il ne se fit bord aucune de ces manoeuvres qui accompagnent l'appareillage d'un navire. N'tait-il donc pas dangereux, pourtant, de demeurer cette place, aprs le double rapt opr dans la soire? Le comte d'Artigas avait-il assez troitement cach ses prisonniers pour qu'ils ne pussent tre dcouverts, si l'_Ebba_, dont la prsence proximit de Healthful-House devait paratre suspecte, recevait la visite des agents de New-Berne?... Quoi qu'il en soit, une heure aprs le retour de l'embarcation, -- sauf les hommes de quart tendus l'avant, -- l'quipage dans son poste, le comte d'Artigas, Serk, le capitaine Spade dans leurs cabines, tous dormaient bord de la golette, immobile sur ce tranquille estuaire de la Neuze. IV La golette _Ebba_ Ce fut le lendemain seulement, et sans y mettre aucun empressement, que l'_Ebba_ commena ses prparatifs. De l'extrmit du quai de New-Berne, on put voir, aprs le lavage du pont, l'quipage dgager les voiles de leurs tuis sous la direction du matre Effrondat, larguer les garcettes, parer les drisses, hisser les embarcations, en vue d'un appareillage. huit heures du matin, le comte d'Artigas ne s'tait pas encore montr. Son compagnon, l'ingnieur Serk, -- ainsi le dsignait-on bord, -- n'avait pas encore quitt sa cabine. Quant au capitaine Spade, il s'occupait donner aux matelots divers ordres qui indiquaient le dpart immdiat. L'_Ebba_ tait un yacht remarquablement taill pour la course, bien qu'il n'et jamais figur dans les matches de l'Amrique du Nord ou du Royaume-Uni. Sa mture leve, sa surface de voilure, la croisure de ses vergues, son tirant d'eau qui lui assurait une grande stabilit mme lorsqu'il se couvrait de toile, ses formes lances l'avant, fines l'arrire, ses lignes d'eau admirablement dessines, tout dnotait un navire trs rapide, trs marin, capable de tenir par les plus gros temps. En effet, au plus prs du vent, par forte brise, la golette _Ebba_ pouvait aisment enlever ses douze milles l'heure. Il est vrai, les voiliers sont toujours soumis aux inconstances de l'atmosphre. Lorsque les calmes surviennent, ils doivent se rsigner ne plus faire route. Aussi, bien qu'ils possdent des qualits nautiques suprieures celles des steam-yachts, ils n'ont jamais les garanties de marche que la vapeur donne ces derniers. Il semble de l que, tout pes, la supriorit appartient au navire qui runit les avantages de la voile et de l'hlice. Mais telle n'tait pas, sans doute, l'opinion du comte d'Artigas, puisqu'il se contentait d'une golette pour ses excursions maritimes, mme lorsqu'il franchissait les limites de l'Atlantique. Ce matin-l, le vent soufflait de l'ouest en petite brise. L'_Ebba _serait donc favorise, d'abord pour sortir de l'estuaire de la Neuze, ensuite pour atteindre, travers le Pamplico-Sound, un de ces inlets -- sortes de dtroits -- qui tablissent la communication entre le lac et la haute mer. Deux heures aprs, l'_Ebba _se balanait encore sur son ancre, dont la chane commenait raidir avec la mare descendante. La golette, vite de jusant, prsentait son avant l'embouchure de la Neuze. La petite boue qui, la veille, flottait par bbord, devait avoir t releve pendant la nuit, car on ne l'apercevait plus dans le clapotis du courant. Soudain, un coup de canon retentit la distance d'un mille. Une lgre fume couronna les batteries de la cte. Quelques dtonations lui rpondirent, envoyes par les pices chelonnes sur la chane des longues les, du ct du large. ce moment, le comte d'Artigas et l'ingnieur Serk parurent sur le pont. Le capitaine Spade vint eux. Un coup de canon... dit-il. -- Nous l'attendions, rpondit l'ingnieur Serk, en haussant lgrement l'paule. -- Cela indique que notre opration a t dcouverte par les gens de Healthful-House, reprit le capitaine Spade. -- Assurment, rpliqua l'ingnieur Serk, et ces dtonations signifient l'ordre de fermer les passes. -- En quoi cela peut-il nous intresser?... demanda d'un ton tranquille le comte d'Artigas. -- En rien, rpondit l'ingnieur Serk. Le capitaine Spade avait eu raison de dire qu' cette heure la disparition de Thomas Roch et de son gardien tait connue du personnel de Healthful-House. En effet, au lever du jour, le mdecin, qui s'tait rendu au pavillon 17 pour sa visite habituelle, avait trouv la chambre vide. Aussitt prvenu, le directeur fit oprer des recherches l'intrieur de l'enclos. L'enqute rvla que, si la porte du mur d'enceinte, dans la partie qui longe la base de la colline, tait ferme cl, la cl n'tait plus sur la serrure, et, en outre, que les verrous avaient t retirs de leurs gches. Aucun doute, c'tait par cette porte que l'enlvement s'tait effectu pendant la soire ou pendant la nuit. qui devait-il tre attribu?... ce propos, impossible d'tablir mme une simple prsomption, ni de souponner qui que ce ft. Ce que l'on savait, c'est que, la veille, vers sept heures et demie du soir, un des mdecins de l'tablissement tait venu voir Thomas Roth, en proie une crise violente. Aprs lui avoir donn ses soins, l'ayant laiss dans un tat qui lui enlevait toute conscience de ses actes, il avait quitt le pavillon, accompagn du gardien Gaydon jusqu'au bout de l'alle latrale. Que s'tait-il pass ensuite?... on l'ignorait. La nouvelle de ce double rapt fut envoye tlgraphiquement New- Berne, et de l Raleigh. Par dpche, le gouverneur de la Caroline du Nord donna aussitt l'ordre de ne laisser sortir aucun navire du Pamplico-Sound, sans qu'il et t l'objet d'une visite minutieuse. Une autre dpche prvint le croiseur de station _Falcon_ de se prter l'excution de ces mesures. En mme temps, des prescriptions svres furent prises l'effet de mettre en surveillance les villes et la campagne de toute la province. Aussi, en consquence de cet arrt, le comte d'Artigas put-il voir, deux milles dans l'est de l'estuaire, le _Falcon _commencer ses prparatifs d'appareillage. Or, pendant le temps qui lui serait ncessaire pour se mettre en pression, la golette aurait pu faire route sans crainte d'tre poursuivie -- du moins durant une heure. Faut-il lever l'ancre?... demanda le capitaine Spade. -- Oui, puisque le vent est bon, mais ne marquer aucune hte, rpondit le comte d'Artigas. -- Il est vrai, ajouta l'ingnieur Serk, les passes du Pamplico- Sound doivent tre observes maintenant, et pas un navire ne pourrait, avant de gagner le large, viter la visite de gentlemen aussi curieux qu'indiscrets... -- Appareillons quand mme, ordonna le comte d'Artigas. Lorsque les officiers du croiseur ou les agents de la douane auront perquisitionn bord de l'_Ebba_, l'embargo sera lev pour elle, et je serais bien tonn si on ne lui accordait pas libre passage... -- Avec mille excuses, mille souhaits de bon voyage et de prompt retour! rpliqua l'ingnieur Serk, dont la phrase se termina par un rire prolong. Lorsque la nouvelle fut connue New-Berne, les autorits se demandrent d'abord s'il y avait eu fuite ou enlvement de Thomas Roch et de son gardien. Comme une fuite n'aurait pu s'oprer sans la connivence de Gaydon, cette ide fut abandonne. Dans la pense du directeur et de l'administration, la conduite du gardien Gaydon ne pouvait prter aucun soupon. Donc, il s'agissait d'un enlvement, et on peut imaginer quel effet cet vnement produisit dans la ville. Quoi! l'inventeur franais, si svrement gard, avait disparu, et avec lui le secret de ce Fulgurateur dont personne n'avait encore pu se rendre matre!... Est-ce qu'il n'en rsulterait pas de trs graves consquences?... La dcouverte du nouvel engin n'tait-elle pas dfinitivement perdue pour l'Amrique?... supposer que le coup et t fait au profit d'une autre nation, cette nation n'obtiendrait-elle pas enfin de Thomas Roch, tomb en son pouvoir, ce que le gouvernement fdral n'avait pu obtenir?... Et, de bonne foi, comment admettre que les auteurs du rapt eussent agi pour le compte d'un simple particulier?... Aussi, les mesures s'tendirent-elles sur les divers comts de la Caroline du Nord. Une surveillance spciale fut organise le long des routes, des _railroads_, autour des habitations des villes et de la campagne. Quant la mer, elle allait tre ferme sur tout le littoral depuis Wilmington jusqu' Norfolk. Aucun btiment ne serait exempt de la visite des officiers ou agents, et il devrait tre retenu au moindre indice suspect. Et, non seulement le _Falcon_ faisait ses prparatifs d'appareillage, mais quelques _steam-launches_, en rserve dans les eaux du Pamplico-Sound, se disposaient le parcourir en tous sens avec injonction de fouiller, jusqu' fond de cale, navires de commerce, navires de plaisance, barques de pche, -- aussi bien ceux qui demeuraient leur poste de mouillage que ceux qui s'apprtaient prendre le large. Et, cependant, la golette _Ebba_ se mettait en mesure de lever l'ancre. Au total, il ne paraissait pas que le comte d'Artigas prouvt le moindre souci des prcautions ordonnes par l'administration, ni des ventualits auxquelles il serait expos, si l'on trouvait son bord Thomas Roch et le gardien Gaydon. Vers neuf heures, les dernires manoeuvres furent acheves. L'quipage de la golette vira au cabestan. La chane remonta travers l'cubier, et, au moment o l'ancre tait pic, les voiles furent rapidement bordes. Quelques instants plus tard, sous ses deux focs, sa trinquette, sa misaine, sa grande voile et ses flches, l'_Ebba _mit le cap l'est, afin de doubler la rive gauche de la Neuze. vingt-cinq kilomtres de New-Berne, l'estuaire se coude brusquement, et, sur une tendue peu prs gale, remonte vers le nord-ouest en s'largissant. Aprs avoir pass devant Croatan et Havelock, l'_Ebba_ atteignit le coude, et fila dans la direction du nord en serrant le vent le long de la rive gauche. Il tait onze heures, lorsque, favorise par la brise, et n'ayant rencontr ni le croiseur ni les _steam-launches_, elle volua la pointe de l'le de Sivan, au-del de laquelle se dveloppe le Pamplico- Sound. Cette vaste surface liquide mesure une centaine de kilomtres depuis l'le Sivan jusqu' l'le Roadoke. Du ct de la mer s'grne un chapelet de longues et troites les, -- autant de digues naturelles, qui courent sud et nord, depuis le cap Look-out jusqu'au cap Hatteras, et depuis ce dernier jusqu'au cap Henri, la hauteur de la cit de Norfolk, situe dans l'tat de Virginie, limitrophe de la Caroline du Nord. Le Pamplico-Sound est clair par de multiples feux, disposs sur les lots et les les, de manire rendre possible la navigation pendant la nuit. De l, grande facilit pour les btiments, dsireux de chercher un refuge contre les houles de l'Atlantique, et qui sont assurs d'y trouver de bons mouillages. Plusieurs passes tablissent la communication entre le Pamplico- Sound et l'ocan Atlantique. Un peu en dehors des feux de l'le Sivan, s'ouvrent l'Ocracoke-inlet, au-del l'Hatteras-inlet, puis, au-dessus, ces trois autres qui portent les noms de Logger-Head, de New-inlet et d'Oregon. Il rsulte de cette disposition que la passe qui se prsentait la golette tant celle d'Ocracoke, on devait prsumer que l'_Ebba_ y donnerait, afin de ne pas changer ses amures. Il est vrai, le _Falcon_ surveillait alors cette partie du Pamplico-Sound, visitant les btiments de commerce et les barques de pche qui manoeuvraient pour sortir. Et, de fait, cette heure, par une entente commune des ordres reus de l'administration, chaque passe tait observe par des navires de l'tat, sans parler des batteries qui commandaient le large. Arrive par le travers d'Ocracoke-inlet, l'_Ebba_ ne chercha point s'en rapprocher non plus qu' viter les chaloupes vapeur qui voluaient travers le Pamplico-Sound. Il semblait que ce yacht de plaisance ne voult faire qu'une promenade matinale, et il continua sa marche indiffrente en gagnant vers le dtroit d'Hatteras. C'tait par cette passe, sans doute, et pour des raisons de lui connues, que le comte d'Artigas avait l'intention de sortir, car sa golette, arrivant d'un quart, prit alors cette direction. Jusqu' ce moment, l'_Ebba_ n'avait point t accoste par les agents des douanes, ni par les officiers du croiseur, bien qu'elle n'et rien fait pour se drober. D'ailleurs, comment serait-elle parvenue tromper leur surveillance? L'autorit, par privilge spcial, consentait-elle donc lui pargner les ennuis d'une visite?... Estimait-on ce comte d'Artigas un trop haut personnage pour contrarier sa navigation, ne ft-ce qu'une heure?... C'et t invraisemblable, puisque, tout en le tenant pour un tranger, menant la grande existence des favoriss de la fortune, personne ne savait, en somme, ni qui il tait, ni d'o il venait, ni o il allait. La golette poursuivit ainsi sa route d'une allure gracieuse et rapide sur les eaux calmes du Pamplico-Sound. Son pavillon, -- un croissant d'or frapp l'angle d'une tamine rouge, flottant sa corne, -- se dployait largement sous la brise... Le comte d'Artigas tait assis, l'arrire, dans un de ces fauteuils d'osier, en usage bord des btiments de plaisance. L'ingnieur Serk et le capitaine Spade causaient avec lui. Ils ne se pressent pas de nous honorer de leur coup de chapeau, messieurs les officiers de la marine fdrale, fit observer l'ingnieur Serk. -- Qu'ils viennent bord quand ils le voudront, rpondit le comte d'Artigas du ton de la plus complte indiffrence. -- Sans doute, ils attendent l'_Ebba_ l'entre de l'inlet d'Hatteras, observa le capitaine Spade. -- Qu'ils l'attendent, conclut le riche yachtman. Et il retomba dans cette flegmatique insouciance qui lui tait habituelle. On devait croire, d'ailleurs, que l'hypothse du capitaine Spade se raliserait, car il tait visible que l'_Ebba_ se dirigeait vers l'inlet indiqu. Si le _Falcon_ ne se dplaait pas encore pour venir la raisonner, il le ferait certainement lorsqu'elle se prsenterait l'entre de la passe. En cet endroit, il lui serait impossible de se refuser la visite prescrite, si elle voulait sortir du Pamplico-Sound pour atteindre la pleine mer. Et il ne paraissait point, au surplus, qu'elle voult l'viter en aucune faon. Est-ce donc que Thomas Roch et Gaydon taient si bien cachs bord que les agents de l'tat ne pourraient les dcouvrir?... Cette supposition tait permise, mais peut-tre le comte d'Artigas et-il montr moins de confiance s'il et su que l'_Ebba _avait t signale d'une faon toute spciale au croiseur et aux chaloupes de douane. En effet, la venue de l'tranger Healthful-House n'avait fait qu'attirer l'attention sur lui. videmment, le directeur ne pouvait avoir eu aucun motif de suspecter les mobiles de sa visite. Cependant, quelques heures seulement aprs son dpart, le pensionnaire et son surveillant avaient t enlevs, et, depuis, personne n'avait t reu au pavillon 17, personne ne s'tait mis en rapport avec Thomas Roch. Aussi, les soupons veills, l'administration se demanda-t-elle s'il ne fallait pas voir la main de ce personnage dans cette affaire. Une fois la disposition des lieux observe, les abords du pavillon reconnus, le compagnon du comte d'Artigas n'avait-il pu repousser les verrous de la porte, en retirer la cl, revenir la nuit tombante, se glisser l'intrieur du parc, procder cet enlvement dans des conditions relativement faciles, puisque la golette _Ebba_ n'tait mouille qu' deux ou trois encablures de l'enceinte?... Or, ces suspicions, que ni le directeur ni le personnel de l'tablissement n'avaient prouves au dbut de l'enqute, grandirent, lorsqu'on vit la golette lever l'ancre, descendre l'estuaire de la Neuze et manoeuvrer de faon gagner l'une des passes du Pamplico-Sound. Ce fut donc par ordre des autorits de New-Berne que le croiseur _Falcon_ et les embarcations vapeur de la douane furent charges de suivre la golette _Ebba_, de l'arrter avant qu'elle et franchi l'un des inlets, de la soumettre aux fouilles les plus svres, de ne laisser inexplore aucune partie de ses cabines, de ses roufs, de ses postes, de sa cale. On ne lui accorderait pas la libre pratique sans que la certitude ft acquise que Thomas Roch et Gaydon n'taient point bord. Assurment, le comte d'Artigas ne pouvait se douter que des soupons particuliers se portaient sur lui, que son yacht tait spcialement signal aux officiers et aux agents. Mais, quand mme il l'et su, est-ce que cet homme de si superbe ddain, de si hautaine allure, et daign en prendre le moindre souci?... Vers trois heures de l'aprs-midi, la golette, qui croisait moins d'un mille d'Hatteras-inlet, volua de manire conserver le milieu de la passe. Aprs avoir visit quelques barques de pche qui faisaient route vers le large, le _Falcon_ attendait l'entre de l'inlet. Selon toute probabilit, l'_Ebba _n'avait pas la prtention de sortir inaperue, ni de forcer de voile pour se soustraire aux formalits qui concernaient tous les navires du Pamplico-Sound. Ce n'tait pas un simple voilier qui aurait pu chapper la poursuite d'un btiment de guerre, et si la golette n'obissait pas l'injonction de mettre en panne, un ou deux projectiles l'y eussent bientt contrainte. En ce moment, une embarcation, portant deux officiers et une dizaine de matelots, se dtacha du croiseur; puis, ses avirons bords, elle fila de faon couper la route de l'_Ebba_. Le comte d'Artigas, de la place qu'il occupait l'arrire, regarda insoucieusement cette manoeuvre, aprs avoir allum un cigare de pur havane. Lorsque l'embarcation ne fut plus qu' une demi-encablure, un des hommes se leva et agita un pavillon. Signal d'arrt, dit l'ingnieur Serk. -- En effet, rpondit le comte d'Artigas. -- Ordre d'attendre... -- Attendons. Le capitaine Spade prit aussitt ses dispositions pour mettre en panne. La trinquette, les focs et la grande voile furent traverss, tandis que le point de la misaine tait relev, la barre dessous. L'erre de la golette se cassa, et ne tarda pas s'immobiliser, ne subissant plus que l'action de la mer descendante, qui drivait vers la passe. Quelques coups d'aviron amenrent l'embarcation du _Falcon_ bord bord avec l'_Ebba_. Une gaffe la crocha aux porte-haubans du grand mt. L'chelle fut droule la coupe, et les deux officiers, suivis de huit hommes, montrent sur le pont, deux matelots restant la garde du canot. L'quipage de la golette se rangea sur une ligne prs du gaillard d'avant. L'officier suprieur en grade, -- un lieutenant de vaisseau, -- s'avana vers le propritaire de l'_Ebba_, qui venait de se lever, et voici quelles demandes et rponses furent changes entre eux: Cette golette appartient au comte d'Artigas devant qui j'ai l'honneur de me trouver?... -- Oui, monsieur. -- Elle se nomme? -- _Ebba_. -- Et elle est commande?... -- Par le capitaine Spade. -- Sa nationalit?... -- Indo-malaise. L'officier regarda le pavillon de la golette, tandis que le comte d'Artigas ajoutait: Puis-je savoir pour quel motif, monsieur, j'ai le plaisir de vous voir mon bord? -- Ordre a t donn, rpondit l'officier, de visiter tous les navires qui sont mouills en ce moment dans le Pamplico-Sound ou qui veulent en sortir. Il ne crut pas devoir insister sur ce point que, plus que tout autre btiment, l'_Ebba_ devait tre soumise aux ennuis d'une rigoureuse perquisition. Vous n'avez sans doute pas, monsieur le comte, l'intention de vous refuser... -- Nullement, monsieur, rpondit le comte d'Artigas. Ma golette est votre disposition depuis la pomme de ses mts jusqu'au fond de sa cale. Je vous demanderai seulement pourquoi les navires qui se trouvent aujourd'hui l'intrieur du Pamplico-Sound sont astreints ces formalits?... -- Je ne vois aucune raison de vous laisser dans l'ignorance, monsieur le comte, rpondit l'officier. Un enlvement, effectu Healthful-House, vient d'tre signal au gouverneur de la Caroline, et l'administration veut s'assurer que ceux qui en furent l'objet n'ont pas t embarqus pendant la nuit... -- Est-ce possible?... dit le comte d'Artigas, en jouant la surprise. Et quelles sont les personnes qui ont ainsi disparu de Healthful-House?... -- Un inventeur, un fou, qui a t victime de cet attentat ainsi que son gardien... -- Un fou, monsieur!... S'agirait-il, par hasard, du Franais Thomas Roch?... -- De lui-mme. -- Ce Thomas Roch que j'ai vu hier pendant une visite l'tablissement... que j'ai questionn en prsence du directeur... qui a t pris d'une violente crise au moment o nous l'avons quitt, le capitaine Spade et moi?... L'officier observait l'tranger avec une extrme attention, cherchant surprendre quelque chose de suspect dans son attitude ou dans ses paroles. Cela n'est pas croyable! ajouta le comte d'Artigas. Et il dit cela, comme s'il venait d'entendre parler pour la premire fois du rapt de Healthful-House. Monsieur, reprit-il, je comprends ce que doivent tre les inquitudes de l'administration, tant donn la personnalit de ce Thomas Roch, et j'approuve les mesures qui ont t dcides. Inutile de vous affirmer que ni l'inventeur franais ni son surveillant ne sont bord de l'_Ebba_. Du reste, vous pouvez vous en assurer en visitant la golette aussi minutieusement qu'il vous conviendra. -- Capitaine Spade, veuillez accompagner ces messieurs. Cette rponse faite, aprs avoir salu froidement le lieutenant du _Falcon_, le comte d'Artigas revint s'asseoir dans son fauteuil et replaa le cigare entre ses lvres. Les deux officiers et les huit matelots, conduits par le capitaine Spade, commencrent aussitt leurs perquisitions. En premier lieu, par le capot du rouf, ils descendirent au salon d'arrire, -- salon luxueusement amnag, meubl, panneaux en bois prcieux, objets d'art de haute valeur, tapis et tentures d'toffes de grand prix. Il va sans dire que ce salon, les cabines y attenant, la chambre du comte d'Artigas, furent fouills avec le soin qu'auraient t capables d'y apporter les agents les plus expriments de la police. Le capitaine Spade se prtait d'ailleurs ces recherches, ne voulant pas que les officiers pussent conserver le moindre soupon l'gard du propritaire de l'_Ebba_. Aprs le salon et les chambres de l'arrire, on passa dans la salle manger, richement orne. On fouilla les offices, la cuisine, et, sur l'avant, les cabines du capitaine Spade et du matre d'quipage, puis le poste des hommes, sans que ni Thomas Roch ni Gaydon eussent t dcouverts. Restait alors la cale et ses divers amnagements, qui exigeaient une trs prcise perquisition. Aussi, lorsque les panneaux furent relevs, le capitaine Spade dut-il faire allumer deux fanaux afin de faciliter la visite. Cette cale ne contenait que des caisses eau, des provisions de toute sorte, des barriques de vin, des pipes d'alcool, des fts de gin, de brandevin et de whisky, des tonneaux de bire, un stock de charbon, le tout en abondance, comme si la golette et t pourvue pour un long voyage. Entre les vides de cette cargaison, les matelots amricains se glissrent jusqu'au vaigrage intrieur, jusqu' la carlingue, s'introduisant dans les interstices des ballots et des sacs... Ils en furent pour leur peine. videmment, c'tait tort que le comte d'Artigas avait pu tre souponn d'avoir pris part l'enlvement du pensionnaire de Healthful-House et de son gardien. Cette perquisition, qui dura deux heures environ, se termina sans avoir donn aucun rsultat. cinq heures et demie, les officiers et les hommes du _Falcon _remontrent sur le pont de la golette, aprs avoir consciencieusement opr l'intrieur et acquis l'absolue certitude que ni Thomas Roch ni Gaydon ne s'y trouvaient. l'extrieur, ils visitrent inutilement le gaillard d'avant et les embarcations. Leur conviction fut donc que l'_Ebba_ avait t suspecte par erreur. Les deux officiers n'avaient plus alors qu' prendre cong du comte d'Artigas, et ils s'avancrent vers lui. Vous nous excuserez de vous avoir drang, monsieur le comte, dit le lieutenant. -- Vous ne pouviez qu'obir aux ordres dont l'excution vous tait confie, messieurs... -- Ce n'tait d'ailleurs qu'une simple formalit, crut devoir ajouter l'officier. Le comte d'Artigas, par un lger mouvement de tte, indiqua qu'il voulait bien admettre cette rponse. Je vous avais affirm, messieurs, que je n'tais pour rien dans cet enlvement... -- Nous n'en doutons plus, monsieur le comte, et il ne nous reste qu' rejoindre notre bord. -- Comme il vous plaira. -- La golette _Ebba_ a-t-elle maintenant libre passage?... -- Assurment. -- Au revoir, messieurs, au revoir, car je suis un habitu de ce littoral, et je ne tarderai pas y revenir. J'espre qu' mon retour vous aurez dcouvert l'auteur de ce rapt et rintgr Thomas Roch Healthful-House. Ce rsultat est dsirer dans l'intrt des tats-Unis, et j'ajouterai dans l'intrt de l'humanit. Ces paroles prononces, les deux officiers salurent courtoisement le comte d'Artigas, qui rpondit par un lger mouvement de tte. Le capitaine Spade les accompagna jusqu' la coupe, et, suivis de leurs matelots, ils rallirent le croiseur, qui les attendait deux encablures. Sur un signe du comte d'Artigas, le capitaine Spade commanda de rtablir la voilure, telle qu'elle tait avant que la golette et mis en panne. La brise avait frachi, et, d'une rapide allure, l'_Ebba_ se dirigea vers l'inlet d'Hatteras. Une demi-heure aprs, la passe franchie, le yacht naviguait en pleine mer. Pendant une heure, le cap fut maintenu vers l'est-nord-est. Mais, ainsi que cela se produit d'habitude, la brise, qui venait de terre, ne se faisait plus sentir quelques milles du littoral. L'_Ebba_, encalmine, les voiles battant sur les mts, l'action du gouvernail nulle, demeura stationnaire la surface d'une mer que ne troublait pas le moindre souffle. Il semblait, ds lors, que la golette serait dans l'impossibilit de continuer sa route de toute la nuit. Le capitaine Spade tait rest en observation l'avant. Depuis la sortie de l'inlet, son regard ne cessait de se porter tantt bbord, tantt tribord, comme s'il et essay d'apercevoir quelque objet flottant dans ces parages. En ce moment, il cria d'une voix forte: carguer tout! En excution de cet ordre, les matelots s'empressrent de larguer les drisses, et les voiles abattues furent serres sur les vergues, sans que l'on prt soin de les recouvrir de leurs tuis. L'intention du comte d'Artigas tait-elle d'attendre le retour de l'aube cette place, en mme temps que la brise du matin? Mais il est rare que l'on ne demeure pas sous voiles afin d'utiliser les premiers souffles favorables. Le canot fut mis la mer, et le capitaine Spade y descendit accompagn d'un matelot qui le dirigea la godille vers un objet surnageant une dizaine de toises de bbord. Cet objet tait une petite boue semblable celle qui flottait sur les eaux de la Neuze, alors que l'_Ebba_ stationnait prs de la berge de Healthful-House. Ds que cette boue eut t releve ainsi qu'une amarre qui y tait fixe, le canot la transporta sur l'avant de la golette. Au commandement du matre d'quipage, une remorque, envoye du bord, fut rattache la premire amarre. Puis le capitaine Spade et le matelot remontrent sur le pont de la golette, aux portemanteaux de laquelle on hissa le canot. Presque aussitt, la remorque se tendit, et l'_Ebba_, sec de toile, prit direction vers l'est avec une vitesse qui ne pouvait tre infrieure une dizaine de milles. La nuit tait close, et les feux du littoral amricain eurent bientt disparu dans les brumes de l'horizon. V O suis-je? (Notes de l'ingnieur Simon Hart.) O suis-je?... Que s'est-il pass depuis cette agression soudaine, dont j'ai t victime quelques pas du pavillon?... Je venais de quitter le docteur, j'allais gravir les marches du perron, rentrer dans la chambre, en fermer la porte, reprendre mon poste prs de Thomas Roch, lorsque plusieurs hommes m'ont assailli et terrass?... Qui sont-ils?... Je n'ai pu les reconnatre, ayant les yeux bands... Je n'ai pu appeler au secours, ayant un billon sur la bouche... Je n'ai pu rsister, car ils m'avaient li bras et jambes... Puis, en cet tat, j'ai senti qu'on me soulevait, que l'on me transportait l'espace d'une centaine de pas... que l'on me hissait... que l'on me descendait... que l'on me dposait... O?... o?... Et Thomas Roch, qu'est-il devenu?... Est-ce lui qu'on en voulait plutt qu' moi?... Hypothse infiniment probable. Pour tous, je n'tais que le gardien Gaydon, non l'ingnieur Simon Hart, dont la vritable qualit, la vritable nationalit n'ont jamais donn prise au soupon, et pourquoi aurait-on tenu s'emparer d'un simple surveillant d'hospice?... Il y a donc eu enlvement de l'inventeur franais, cela ne fait pas doute... Si on l'a arrach de Healthful-House, n'est-ce pas avec l'esprance de lui tirer ses secrets?... Mais je raisonne dans la supposition que Thomas Roch a disparu avec moi... Cela est-il?... Oui... cela doit tre... cela est... Je ne puis hsiter cet gard... Je ne suis pas entre les mains de malfaiteurs qui n'auraient eu que le projet de voler... Ils n'eussent pas agi de la sorte... Aprs m'avoir mis dans l'impossibilit d'appeler, m'avoir jet dans un coin du jardin au milieu d'un massif... aprs avoir enlev Thomas Roch, ils ne m'auraient pas renferm... o je suis maintenant... O?... C'est l'invariable question que, depuis quelques heures, je ne parviens pas rsoudre. Quoi qu'il en soit, me voici lanc dans une extraordinaire aventure, qui se terminera... De quelle faon, je l'ignore... je n'ose mme en prvoir le dnouement. En tout cas, mon intention est d'en fixer, minute par minute, les moindres circonstances dans ma mmoire, puis, si cela est possible, de consigner par crit mes impressions quotidiennes... Qui sait ce que me rserve l'avenir, et pourquoi ne finirais-je pas, dans les nouvelles conditions o je me trouve, par dcouvrir le secret du Fulgurateur Roch?... Si je dois tre dlivr un jour, il faut qu'on le connaisse, ce secret, et que l'on sache aussi quel est l'auteur ou quels sont les auteurs de ce criminel attentat dont les consquences peuvent tre si graves! J'en reviens sans cesse cette question, esprant qu'un incident se chargera d'y rpondre: O suis-je?... Reprenons les choses ds le dbut. Aprs avoir t transport bras hors de Healthful-House, j'ai senti que l'on me dposait, sans brutalit, d'ailleurs, sur les bancs d'une embarcation qui a donn la bande, -- un canot, sans doute, et de petite dimension... ce premier balancement en a succd presque aussitt un autre, - - ce que j'attribue l'embarquement d'une seconde personne. Ds lors puis-je douter qu'il s'agit de Thomas Roch?... Lui, on n'aura pas eu prendre la prcaution de le billonner, de lui voiler les yeux, de lui attacher les pieds et les mains. Il devait encore tre dans un tat de prostration qui lui interdisait toute rsistance, toute conscience de l'acte attentatoire dont il tait l'objet. La preuve que je ne me trompe pas, c'est qu'une odeur caractristique d'ther s'est introduite sous mon billon. Or, hier, avant de nous quitter, le docteur avait administr quelques gouttes d'ther au malade, et, -- je me le rappelle, -- un peu de cette substance, si prompte se volatiliser, tait tombe sur ses vtements, alors qu'il se dbattait au paroxysme de sa crise. Donc, rien d'tonnant ce que cette odeur et persist, ni que mon odorat en ait t affect sensiblement. Oui... Thomas Roch tait l, dans ce canot, tendu prs de moi... Et si j'eusse tard de quelques minutes regagner le pavillon, je ne l'y aurais pas retrouv... J'y songe... pourquoi faut-il que ce comte d'Artigas ait eu la malencontreuse fantaisie de visiter Healthful-House? Si mon pensionnaire n'avait pas t mis en sa prsence, rien de tout cela ne serait arriv. De lui avoir parl de ses inventions a dtermin chez Thomas Roch cette crise d'une exceptionnelle violence. Le premier reproche revient au directeur, qui n'a pas tenu compte de mes avertissements... S'il m'et cout, le mdecin n'aurait pas t appel donner ses soins mon pensionnaire, la porte du pavillon aurait t close, et le coup et manqu... Quant l'intrt que peut prsenter l'enlvement de Thomas Roch, soit au profit d'un particulier, soit au profit de l'un des tats de l'Ancien Continent, inutile d'insister ce sujet. L-dessus, ce me semble, je dois tre pleinement rassur. Personne ne pourra russir l o j'ai chou depuis quinze mois. Au degr d'affaissement intellectuel o mon compatriote est rduit, toute tentative pour lui arracher son secret sera sans rsultat. Au vrai, son tat ne peut plus qu'empirer, sa folie devenir absolue, mme sur les points o sa raison est reste intacte jusqu' ce jour. Somme toute, il ne s'agit pas de Thomas Roch en ce moment, il s'agit de moi, et voici ce que je constate. la suite de quelques balancements assez vifs, le canot s'est mis en mouvement sous la pousse des avirons. Le trajet n'a dur qu'une minute peine. Un lger choc s'est produit. coup sr, l'embarcation, aprs avoir heurt une coque de navire, s'est range contre. Il s'est fait une certaine agitation bruyante. On parlait, on commandait, on manoeuvrait... Sous mon bandeau, sans rien comprendre, j'ai peru un murmure confus de voix, qui a continu pendant cinq six minutes... La seule pense qui ait pu me venir l'esprit, c'est qu'on allait me transborder du canot sur le btiment auquel il appartient, m'enfermer fond de cale jusqu'au moment o ledit btiment serait en pleine mer. Tant qu'il naviguera sur les eaux du Pamplico- Sound, il est vident qu'on ne laissera ni Thomas Roch ni son gardien paratre sur le pont... En effet, toujours billonn, on m'a saisi par les jambes et les paules. Mon impression a t, non point que des bras me soulevaient au-dessus du bastingage d'un btiment, mais qu'ils m'affalaient au contraire... tait-ce pour me lcher... me prcipiter l'eau, afin de se dbarrasser d'un tmoin gnant?... Cette ide m'a travers un instant l'esprit, un frisson d'angoisse m'a couru de la tte aux pieds... Instinctivement, j'ai pris une large respiration, et ma poitrine s'est gonfle de cet air qui ne tarderait peut-tre pas lui manquer... Non! on m'a descendu avec de certaines prcautions sur un plancher solide, qui m'a donn la sensation d'une froideur mtallique. J'tais couch en long. mon extrme surprise, les liens qui m'entravaient avaient t relchs. Les pitinements ont cess autour de moi. Un instant aprs, j'ai entendu le bruit sonore d'une porte qui se refermait... Me voici... O?... Et d'abord, suis-je seul?... J'arrache le billon de ma bouche et le bandeau de mes yeux... Tout est noir, profondment noir. Pas le plus mince rayon de clart, pas mme cette vague perception de lumire que conserve la prunelle dans les chambres closes hermtiquement... J'appelle... j'appelle plusieurs reprises... Aucune rponse. Ma voix est touffe, comme si elle traversait un milieu impropre transmettre des sons. En outre, l'air que je respire est chaud, lourd, paissi, et le jeu de mes poumons va devenir difficile, impossible, si cet air n'est pas renouvel... Alors, en tendant les bras, voici ce qu'il m'est permis de reconnatre au toucher: J'occupe un compartiment parois de tle, qui ne mesure pas plus de trois quatre mtres cubes. Lorsque je promne ma main sur ces tles, je constate qu'elles sont boulonnes comme les cloisons tanches d'un navire. En fait d'ouverture, il me semble que sur l'une des parois se dessine le cadre d'une porte, dont les charnires excdent la cloison de quelques centimtres. Cette porte doit s'ouvrir du dehors en dedans, et c'est par l sans doute que l'on m'a introduit l'intrieur de cet troit compartiment. Mon oreille colle contre la porte, je n'entends aucun bruit. Le silence est aussi absolu que l'obscurit, -- silence bizarre, troubl seulement, lorsque je remue, par la sonorit du plancher mtallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui rgnent d'habitude bord des navires, ni le vague frlement du courant le long de sa coque, ni le clapotis de la mer qui lche sa carne. Rien non plus de ce bercement qui et d se produire, car, dans l'estuaire de la Neuze, la mare dtermine toujours un mouvement ondulatoire trs sensible. Mais, en ralit, ce compartiment o je suis emprisonn appartient-il un navire?... Puis-je affirmer qu'il flotte la surface des eaux de la Neuze, bien que j'aie t transport par une embarcation dont le trajet n'a dur qu'une minute?... En effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un btiment quelconque qui l'attendait au pied de Healthful-House, n'aurait-il point ralli un autre point de la rive?... Et, dans ce cas, ne serait-il pas possible que j'eusse t dpos terre, au fond d'une cave?... Cela expliquerait cette immobilit complte du compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons mtalliques, ces tles boulonnes, et aussi cette vague manation saline rpandue autour de moi -- cette odeur _sui generis_, dont l'air est gnralement imprgn l'intrieur des navires, et sur la nature de laquelle je ne puis me tromper... Un intervalle de temps que j'estime quatre heures s'est coul depuis mon incarcration. Il doit donc tre prs de minuit. Vais- je rester ainsi jusqu'au matin?... Il est heureux que j'aie dn six heures, suivant les rglements de Healthful-House. Je ne souffre pas de la faim, et je suis plutt pris d'une forte envie de dormir. Cependant, j'aurai, je l'espre, l'nergie de rsister au sommeil... Je ne me laisserai pas y succomber... Il faut me ressaisir quelque chose du dehors... quoi?... Ni son ni lumire ne pntrent dans cette boite de tle... Attendons!... Peut-tre, si faible qu'il soit, un bruit arrivera-t-il mon oreille?... Aussi est-ce dans le sens de l'oue que se concentre toute ma puissance vitale... Et puis, je guette toujours, -- en cas que je ne serais pas sur la terre ferme, -- un mouvement, une oscillation, qui finira par se faire sentir... En admettant que le btiment soit encore mouill sur ses ancres, il ne peut tarder appareiller... ou... alors... je ne comprendrais plus pourquoi on nous aurait enlevs, Thomas Roch et moi... Enfin... ce n'est point une illusion... Un lger roulis me berce et me donne la certitude que je ne suis point terre... bien qu'il soit peu sensible, sans choc, sans -coups... C'est plutt une sorte de glissement la surface des eaux... Rflchissons avec sang-froid. Je suis bord d'un des navires mouills l'embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile ou sous vapeur le rsultat de l'enlvement. Le canot m'y a transport; mais, je le rpte, je n'ai point eu la sensation qu'on me hissait par-dessus des bastingages... Ai-je donc t gliss travers un sabord perc dans la coque? Peu importe, aprs tout! Que l'on m'ait ou non descendu fond de cale, je suis sur un appareil flottant et mouvant... Sans doute, la libert me sera bientt rendue, ainsi qu' Thomas Roch, -- en admettant qu'on l'ait enferm avec autant de soin que moi. Par libert, j'entends la facult d'aller ma convenance sur le pont de ce btiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques heures, car il ne faut pas que nous puissions tre aperus. Donc, nous ne respirerons l'air du dehors qu' l'heure o le btiment aura gagn la pleine mer. Si c'est un navire voiles, il aura d attendre que la brise s'tablisse, -- cette brise qui vient de terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico- Sound. Il est vrai, si c'est un bateau vapeur... Non!... bord d'un steamer se propagent invitablement des exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs chappes des chambres de chauffe qui seraient arrives jusqu' moi... Et puis, les mouvements de l'hlice ou des aubes, les trpidations des machines, les -coups des pistons, je les eusse ressentis... En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la libert, on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que l'on veuille me laisser mourir de faim?... Il et t plus expditif de m'envoyer au fond de la rivire et de ne point m'embarquer... Une fois au large, qu'y a-t-il craindre de moi?... Ma voix ne pourra plus se faire entendre... Quant mes rclamations, inutiles, mes rcriminations, plus inutiles encore! Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?... Un simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance... C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House... Moi... je n'ai t pris que par surcrot... parce que je suis revenu au pavillon cet instant... Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmnent, je m'en tiens cette rsolution: continuer jouer mon rle de gardien. Personne, non! personne ne souponnera que, sous l'habit de Gaydon, se cache l'ingnieur Simon Hart. cela, deux avantages: d'abord, on ne se dfiera pas d'un pauvre diable de surveillant, et, en second lieu, peut-tre pourrai-je pntrer les mystres de cette machination et les mettre profit, si je parviens m'enfuir... O ma pense s'gare-t-elle?... Avant de prendre la fuite, attendons d'tre arriv destination. Il sera temps de songer s'vader, si quelque occasion se prsente... Jusque-l, l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura pas. Maintenant, certitude complte cet gard, nous sommes en cours de navigation. Toutefois, je reviens sur ma premire ide. Non!... le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas tre non plus un voilier. Il est incontestablement pouss par un puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits spciaux des machines vapeur, quand elles actionnent des hlices ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas branl sous le va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forc de l'admettre. C'est plutt qu'un mouvement continu et rgulier, une sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel qu'il puisse tre. Aucune erreur n'est possible: le btiment est mu par un mcanisme particulier... Lequel?... S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parl depuis quelque temps, et qui, manoeuvres l'intrieur d'un tube immerg, sont destines remplacer les hlices, utilisant mieux qu'elles la rsistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considrable?... Encore quelques heures, et je saurai quoi m'en tenir sur ce genre de navigation, qui semble s'oprer dans un milieu parfaitement homogne. D'ailleurs, -- effet non moins extraordinaire, -- les mouvements de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel tat de tranquillit?... Rien que les courants de mer montante et descendante suffisent d'ordinaire troubler sa surface. Il est vrai, peut-tre le flot est-il tale cette heure, et, je m'en souviens, la brise de terre tait tombe hier avec le soir. N'importe! Cela me parat inexplicable, car un btiment, m par un propulseur, quelle que soit sa vitesse, prouve toujours des oscillations dont je ne puis saisir le plus lger indice. Voil de quelles penses obsdantes ma tte est maintenant remplie! Malgr une pressante envie de dormir, malgr la torpeur qui m'envahit au milieu de cette atmosphre touffante, j'ai rsolu de ne point m'abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu'au jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu'au moment o ce compartiment recevra la lumire extrieure. Et, peut-tre ne suffira-t-il pas que la porte s'ouvre, et faudra-t-il qu'on me sorte de ce trou, qu'on me ramne sur le pont... Je m'accote l'un des angles des cloisons, car je n'ai pas mme un banc pour m'asseoir. Mais, comme mes paupires sont alourdies, comme je me sens en proie une sorte de somnolence, je me relve. La colre me prend, je frappe les parois du poing, j'appelle... En vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tles, et mes cris ne font venir personne. Oui!... cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modrer, et voil que, ds le dbut, je perds la possession de moi-mme, et me conduis en enfant... Il est de toute certitude que l'absence de tangage et de roulis prouve au moins que le navire n'a pas encore atteint la pleine mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait remont le cours de la Neuze?... Non! Pourquoi s'enfoncerait-il au milieu des territoires du comt?... Si Thomas Roch a t enlev de Healthful-House, c'est que ses ravisseurs avaient l'intention de l'entraner hors des tats-Unis, -- probablement dans une le lointaine de l'Atlantique, ou sur un point quelconque de l'Ancien Continent. Donc, ce n'est pas la Neuze, de cours peu tendu, que remonte notre appareil marin... Nous sommes sur les eaux du Pamplico-Sound, qui doit tre au calme blanc. Soit! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra chapper aux oscillations de la houle, qui, mme alors que la brise est tombe, se fait toujours sentir pour les btiments de moyenne grandeur. moins d'tre bord d'un croiseur ou d'un cuirass... et ce n'est pas le cas, j'imagine! En ce moment, il me semble bien... En effet... je ne me trompe pas... Un bruit se produit l'intrieur... un bruit de pas... Ces pas se rapprochent de la cloison de tle, dans laquelle est perce la porte du compartiment... Ce sont des hommes de l'quipage, sans doute... Cette porte va-t-elle s'ouvrir enfin?... J'coute... Des gens parlent, et j'entends leur voix... mais je ne puis les comprendre... Ils se servent d'une langue qui m'est inconnue... J'appelle... je crie... Pas de rponse! Il n'y a donc qu' attendre, attendre, attendre! Ce mot-l, je me le rpte, et il bat dans ma pauvre tte comme le battant d'une cloche! Essayons de calculer le temps qui s'est coul. En somme, je ne puis pas l'valuer moins de quatre ou cinq heures depuis que le navire s'est mis en marche. mon estime, minuit est pass. Par malheur, ma montre ne peut me servir au milieu de cette profonde obscurit. Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu'il en soit sorti par l'Ocracoke-inlet ou par l'Hatteras-inlet. J'en conclus qu'il doit tre au large du littoral -- d'un bon mille au moins... Et, cependant, je ne ressens rien de la houle du large... C'est l l'inexplicable, c'est l l'invraisemblable... Voyons... Est-ce que je me suis tromp?... Est-ce que j'ai t dupe d'une illusion?... Ne suis-je point renferm fond de cale d'un btiment en marche?... Une nouvelle heure vient de s'couler, et, soudain, les trpidations des machines ont cess... Je me rends parfaitement compte de l'immobilit du navire qui m'emporte... tait-il donc rendu destination?... Dans ce cas, ce ne pourrait tre que dans un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound... Mais quelle apparence que Thomas Roch, arrach de Healthful-House, ait t ramen en terre ferme?... L'enlvement ne pourrait tarder tre connu, et ses auteurs s'exposeraient tre dcouverts par les autorits de l'Union... D'ailleurs, si le btiment est actuellement au mouillage, je vais entendre le bruit de la chane travers l'cubier, et, quand il viendra l'appel de son ancre, une secousse se produira, -- une secousse que je guette... que je reconnatrai... Cela ne saurait tarder de quelques minutes. J'attends... j'coute... Un morne et inquitant silence rgne bord... C'est se demander s'il y a sur ce navire d'autres tres vivants que moi... prsent, je me sens envahir par une sorte de torpeur... L'atmosphre est vicie... La respiration me manque... Ma poitrine est comme crase d'un poids dont je ne puis me dlivrer... Je veux rsister... C'est impossible... J'ai d m'tendre dans un coin et me dbarrasser d'une partie de mes vtements, tant la temprature est leve... Mes paupires s'alourdissent, se ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un lourd et irrsistible sommeil... Combien de temps ai-je dormi?... Je l'ignore. Fait-il nuit, fait- il jour?... Je ne saurais le dire. Mais, ce que j'observe en premier lieu, c'est que ma respiration est plus facile. Mes poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus empoisonn d'acide carbonique. Est-ce que cet air a t renouvel tandis que je dormais?... Le compartiment a-t-il t ouvert?... Quelqu'un est-il entr dans cet troit rduit?... Oui... et j'en ai la preuve. Ma main -- au hasard -- vient de saisir un objet, un rcipient rempli d'un liquide dont l'odeur est engageante. Je le porte mes lvres, qui sont brlantes, car je suis tortur par la soif ce point que je me contenterais mme d'une eau saumtre. C'est de l'ale, -- une ale de bonne qualit, -- qui me rafrachit, me rconforte, et dont j'absorbe une pinte entire. Mais si on ne m'a pas condamn mourir de soif, on ne m'a pas, je suppose, condamn mourir de faim?... Non... Dans un des coins a t dpos un panier, et ce panier contient une miche de pain avec un morceau de viande froide. Je mange donc... je mange avidement, et les forces peu peu me reviennent. Dcidment, je ne suis pas aussi abandonn que je l'aurais pu craindre. On s'est introduit dans ce trou obscur, et, par la porte, a pntr un peu de cet oxygne du dehors sans lequel j'aurais t asphyxi. Puis, on a mis ma disposition de quoi calmer ma soif et ma faim jusqu' l'heure o je serai dlivr. Combien de temps cette incarcration durera-t-elle encore?... Des jours... des mois?... Il ne m'est pas possible, d'ailleurs, de calculer le temps qui s'est coul pendant mon sommeil ni d'tablir avec quelque approximation l'heure qu'il est. J'avais bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n'est pas une montre rptition... Peut-tre, en ttant les aiguilles?... Oui... il me semble que la petite est sur le chiffre huit... du matin, sans doute... Ce dont je suis certain, par exemple, c'est que le btiment n'est plus en marche. Il ne se produit pas la plus lgre secousse bord -- ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant les heures se passent, des heures interminables, et je me demande si l'on n'attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce compartiment, afin de l'arer comme on l'a fait pendant que je dormais, en renouveler les provisions... Oui... on veut profiter de mon sommeil... Cette fois, j'y suis rsolu... je rsisterai... Et mme, je feindrai de dormir... et quelle que soit la personne qui entrera, je saurai l'obliger me rpondre! VI Sur le pont Me voici l'air libre et je respire pleins poumons... On m'a enfin extrait de cette bote touffante et remont sur le pont du navire... Tout d'abord, en parcourant l'horizon du regard, je n'ai plus aperu aucune terre... Rien que cette ligne circulaire qui dlimite la mer et le ciel! Non!... Il n'y a pas mme une apparence de continent l'ouest, de ce ct o le littoral de l'Amrique du Nord se dveloppe sur des milliers de milles. En ce moment, le soleil, son dclin, n'envoie plus que des rayons obliques la surface de l'Ocan... Il doit tre environ six heures du soir... Je consulte ma montre... Oui, six heures et treize minutes. Voici ce qui s'est pass pendant cette nuit du 17 juin. J'attendais, comme je l'ai dit, que s'ouvrt la porte du compartiment, bien dcid ne point succomber au sommeil. Je ne doutais pas qu'il ft jour alors, et la journe s'avanait, et personne ne venait. Des provisions qui avaient t mises ma disposition, il ne restait plus rien. Je commenais souffrir de la faim, sinon de la soif, ayant conserv un peu d'ale. Ds mon rveil, certains frmissements de la coque m'avaient donn penser que le btiment s'tait remis en marche, aprs avoir stationn depuis la veille, -- probablement dans quelque crique dserte de la cte, puisque je n'avais rien ressenti des secousses qui accompagnent l'opration du mouillage. Il tait donc six heures, lorsque des pas ont rsonn derrire la cloison mtallique du compartiment. Allait-on entrer?... Oui... Un grincement de serrure s'est produit, et la porte s'est ouverte. La lueur d'un fanal a dissip la profonde obscurit au milieu de laquelle j'tais plong depuis mon arrive bord. Deux hommes ont apparu, que je n'ai pas eu le loisir de dvisager. Ces deux hommes m'ont saisi par les bras, et un pais morceau de toile a envelopp ma tte, de telle sorte qu'il me fut impossible de rien voir. Que signifiait cette prcaution?... Qu'allait-on faire de moi?... J'ai voulu me dbattre... On m'a solidement maintenu... J'ai interrog... Je n'ai pu obtenir aucune rponse. Quelques paroles ont t changes entre ces hommes, dans une langue que je ne comprenais pas, et dont je n'ai pu reconnatre la provenance. Dcidment, on usait de peu d'gards envers moi! Il est vrai, un gardien de fous, pourquoi se gner avec un si infime personnage?... Mais je ne suis pas bien sr que l'ingnieur Simon Hart et t l'objet de meilleurs traitements. Cette fois, cependant, on ne m'a pas billonn, on ne m'a li ni les bras ni les jambes. On s'est content de me tenir vigoureusement, et je n'aurais pu fuir. Un instant aprs, je suis entran hors du compartiment et pouss travers une troite coursive. Sous mes pieds rsonnent les marches d'un escalier mtallique. Puis, un air frais frappe mon visage, et, travers le morceau de toile, je respire avidement. Alors on me soulve, et les deux hommes me dposent sur un plancher qui, cette fois, n'est pas fait de plaques de tle et doit tre le pont d'un navire. Enfin les bras qui me serraient se relchent. Me voici libre de mes mouvements. J'arrache aussitt la toile qui me recouvre la tte, et je regarde... Je suis bord d'une golette en pleine marche, dont le sillage laisse une longue trace blanche. Il m'a fallu saisir un des galhaubans pour ne pas choir, bloui que je suis par le grand jour, aprs cet emprisonnement de quarante-huit heures au milieu d'une complte obscurit. Sur le pont vont et viennent une dizaine d'hommes la physionomie rude, -- des types trs dissemblables, auxquels je ne saurais assurer une origine quelconque. D'ailleurs c'est peine s'ils font attention moi. Quant la golette, d'aprs mon estime, elle peut jauger de deux cent cinquante trois cents tonneaux. Assez large de flancs, sa mture est forte, et sa surface de voilure doit lui donner une rapide allure par belle brise. l'arrire, un homme au visage hl est au gouvernail. Sa main, sur les poignes de la roue, maintient la golette contre des embardes assez violentes. J'aurais voulu lire le nom de ce navire, qui a l'aspect d'un yacht de plaisance. Mais ce nom, est-il inscrit au tableau d'arrire ou sur les pavois de l'avant?... Je me dirige vers un des matelots, et lui dis: Quel est ce navire?... Nulle rponse, et j'ai mme lieu de croire que cet homme ne me comprend pas. O est le capitaine?... ai-je ajout. Le matelot n'a pas plus rpondu cette question qu' la prcdente. Je me transporte vers l'avant. En cet endroit, au-dessus des montants du guindeau, est suspendue une cloche... Sur le bronze de cette cloche, peut-tre un nom est- il grav -- le nom de la golette?... Aucun nom. Je reviens vers l'arrire, et, m'adressant l'homme de barre, je renouvelle ma question... Cet homme me lance un regard peu sympathique, hausse les paules, et s'arc-boute solidement pour ramener la golette jete sur bbord dans un violent cart. L'ide me vient de voir si Thomas Roch est l... Je ne l'aperois pas... N'est-il pas bord?... Cela serait inexplicable. Pourquoi aurait-on enlev de Healthful-House le gardien Gaydon seul?... Personne n'a jamais pu souponner que je fusse l'ingnieur Simon Hart, et, lors mme qu'on le saurait, quel intrt y aurait-il eu s'emparer de ma personne, et que pourrait-on attendre de moi?... Aussi, puisque Thomas Roch n'est pas sur le pont, j'imagine qu'il doit tre enferm dans l'une des cabines, et puisse-t-il avoir t trait avec plus d'gards que son ex-gardien! Voyons donc -- et comment cela ne m'a-t-il pas frapp immdiatement -- dans quelles conditions marche-t-elle, cette golette?... Les voiles sont serres... il n'y a pas un pouce de toile dehors... la brise est tombe... les quelques souffles intermittents, qui viennent de l'est, sont contraires, puisque nous avons le cap dans cette direction... Et, cependant, la golette file avec rapidit, piquant un peu du nez, tandis que son trave fend les eaux, dont l'cume glisse sur sa ligne de flottaison. Un sillage, comme une moire onduleuse, s'tend au loin en arrire. Ce navire est-il donc un _steam-yacht_?... Non!... Aucune chemine ne se dresse entre son grand mt et son mt de misaine... Est-ce un bateau m par l'lectricit, possdant soit une batterie d'accumulateurs, soit des piles d'une puissance considrable, qui actionnent son hlice et lui impriment une pareille vitesse?... En effet, je ne saurais m'expliquer autrement cette navigation. Dans tous les cas, puisque le propulseur ne peut tre qu'une hlice, en me penchant au-dessus du couronnement, je la verrai fonctionner, et il ne me restera plus qu' reconnatre de quelle source mcanique provient son mouvement. L'homme de barre me laisse approcher, non sans m'adresser un regard ironique. Je me penche en dehors, et j'observe... Nulle trace de ces bouillonnements qu'aurait produits la rotation d'une hlice... Rien qu'un sillage plat, s'tendant trois ou quatre encablures, tel qu'en laisse un btiment entran par une voilure puissante... Mais quel est donc l'engin propulsif qui donne cette golette cette merveilleuse vitesse? Je l'ai dit, le vent est plutt dfavorable, la mer ne se soulve qu'en de longues ondulations qui ne dferlent pas... Je le saurai pourtant, et, sans que l'quipage se proccupe de ma personne, je retourne vers l'avant. Arriv prs du capot du poste, me voici en prsence d'un homme dont la figure ne m'est pas inconnue... Accoud tout ct, cet homme me laisse approcher de lui et me regarde... Il semble attendre que je lui adresse la parole... La mmoire me revient... C'est le personnage qui accompagnait le comte d'Artigas pendant sa visite Healthful-House. Oui... il n'y a pas d'erreur... Ainsi, c'est ce riche tranger qui a enlev Thomas Roch, et je suis bord de l'_Ebba_, son yacht bien connu sur ces parages de l'Est-Amrique!... Soit! L'homme qui est devant moi me dira ce que j'ai le droit de savoir. Je me souviens que le comte d'Artigas et lui parlaient la langue anglaise... Il me comprendra et ne pourra refuser de rpondre mes questions. Dans ma pense, cet homme doit tre le capitaine de la golette _Ebba_. Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu Healthful- House... Vous me reconnaissez?... Lui se contente de me dvisager et ne daigne pas me rpondre. Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlev et mis bord de cette golette?... Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe, n'est-ce pas moi qu'il s'adresse, mais quelques matelots posts prs du gaillard d'avant. Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquitant peu du mouvement de colre que je ne puis retenir, m'obligent descendre l'escalier du capot de l'quipage. Cet escalier n'est vrai dire qu'une chelle barreaux de fer perpendiculairement fixe la cloison. Sur le palier, de chaque ct, s'ouvre une porte, qui tablit la communication entre le poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contigus. Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre rduit que j'ai dj occup fond de cale?... Je tourne gauche, l'on m'introduit l'intrieur d'une cabine, claire par un des hublots de la coque, repouss en ce moment, et qui laisse passer un air vif. L'ameublement comprend un cadre avec sa literie, une table, un fauteuil, une toilette, une armoire. Sur la table, mon couvert est mis. Je n'ai plus qu' m'asseoir, et, comme l'aide-cuisinier allait se retirer aprs avoir dpos divers plats, je lui adresse la parole. Encore un muet celui-l, -- un jeune garon de race ngre, et peut-tre ne comprend-il pas ma langue?... La porte referme, je mange avec apptit, remettant plus tard des questions qui ne resteront pas toujours sans rponses. Il est vrai, je suis prisonnier, -- mais cette fois, dans des conditions de confort infiniment prfrables, et qui me seront conserves, je l'espre, jusqu' notre arrive destination. Et alors, je m'abandonne un cours d'ides dont la premire est celle-ci: c'est le comte d'Artigas qui avait prpar cette affaire d'enlvement, c'est lui qui est l'auteur du rapt de Thomas Roch, et nul doute que l'inventeur franais ne soit install dans une non moins confortable cabine bord de l'_Ebba_. En somme, qui est-il, ce personnage?... D'o vient-il, cet tranger?... S'il s'est empar de Thomas Roch, est-ce donc qu'il veut, n'importe quel prix, s'approprier le secret de son Fulgurateur?... C'est vraisemblable. Aussi devrai-je prendre garde ne point trahir mon identit, car toute chance de redevenir libre m'chapperait, si l'on apprenait la vrit sur mon compte. Mais que de mystres percer, que d'inexplicable expliquer, -- l'origine de ce d'Artigas, ses intentions pour l'avenir, la direction que suit sa golette, le port auquel elle est attache... et aussi cette navigation, sans voile et sans hlice, avec une vitesse d'au moins dix milles l'heure!... Enfin, avec le soir, un air plus frais pntre travers le hublot de la cabine. Je le ferme au moyen de sa vis, et, puisque ma porte est verrouille l'extrieur, le mieux est de me jeter sur le cadre, de m'endormir aux douces oscillations de cette singulire _Ebba_ la surface de l'Atlantique. Le lendemain, je suis lev ds l'aube, je procde ma toilette, je m'habille, et j'attends. L'ide me vient aussitt de voir si la porte de la cabine est ferme... Non, elle ne l'est pas. Je pousse le vantail, je gravis l'chelle de fer, et me voici sur le pont. l'arrire, tandis que les matelots vaquent aux travaux de lavage, deux hommes, dont l'un est le capitaine, sont en train de causer. Celui-ci ne manifeste aucune surprise en m'apercevant, et, d'un signe de tte, me dsigne son compagnon. L'autre, que je n'ai jamais vu, est un individu d'une cinquantaine d'annes, barbe et chevelure noires mlanges de fils d'argent, figure ironique et fine, oeil agile, physionomie intelligente. Celui-l se rapproche du type hellnique, et je n'ai plus dout qu'il ft d'origine grecque, quand je l'ai entendu appeler Serk - - l'ingnieur Serk -- par le capitaine de l'_Ebba_. Quant ce dernier, il se nomme Spade, -- le capitaine Spade, -- et ce nom a bien l'air d'tre de provenance italienne. Ainsi un Grec, un Italien, un quipage compos de gens recruts en tous les coins du globe, et embarqus sur une golette nom norvgien... ce mlange me parat, bon droit, suspect. Et le comte d'Artigas, avec son nom espagnol, son type asiatique... d'o vient-il?... Le capitaine Spade et l'ingnieur Serk s'entretiennent voix basse. Le premier surveille de prs l'homme de barre, qui ne semble pas avoir se proccuper des indications du compas plac dans l'habitacle devant ses yeux. Il parat plutt obir aux gestes de l'un des matelots de l'avant, qui lui indique s'il doit venir sur tribord ou sur bbord. Thomas Roch est l, prs du roufle... Il regarde cette immense mer dserte, qu'aucun contour de terre ne limite l'horizon. Deux matelots, placs prs de lui, ne le perdent pas de vue. Ne pouvait-on tout craindre de ce fou, -- mme qu'il se jett par- dessus le bord?... Je ne sais s'il me sera permis de communiquer avec mon ancien pensionnaire?... Tandis que je m'avance vers lui, le capitaine Spade et l'ingnieur Serk m'observent. Je m'approche de Thomas Roch, qui ne me voit pas venir, et me voici son ct. Thomas Roch n'a point l'air de me reconnatre, et ne fait pas un seul mouvement. Ses yeux, qui brillent d'un vif clat, ne cessent de parcourir l'espace. Heureux de respirer cette atmosphre vivifiante et charge d'manations salines, sa poitrine se gonfle en de longues aspirations. cet air suroxygn se joint la lumire d'un magnifique soleil, dbordant un ciel sans nuages, et dont les rayons le baignent tout entier. Se rend-il compte du changement survenu dans sa situation?... Ne se souvient-il plus dj de Healthful-House, du pavillon o il tait prisonnier, de son gardien Gaydon?... C'est infiniment probable. Le pass s'est effac de son souvenir, et il est tout au prsent. Mais, mon avis, mme sur le pont de l'_Ebba_, dans ce milieu de la pleine mer, Thomas Roch est toujours l'inconscient que j'ai soign durant quinze mois. Son tat intellectuel n'a pas chang, la raison ne lui reviendra que lorsqu'on l'entretiendra de ses dcouvertes. Le comte d'Artigas connat cette disposition mentale pour en avoir fait l'exprience pendant sa visite, et c'est videmment sur cette disposition qu'il se fonde pour surprendre tt ou tard le secret de l'inventeur. Qu'en pourrait-il faire?... Thomas Roch?... ai-je dit. Ma voix le frappe, et, aprs s'tre fixs un instant sur moi, ses yeux se dtournent vivement. Je prends sa main, je la presse, mais il la retire brusquement, puis s'loigne, -- sans m'avoir reconnu, -- et il se dirige vers l'arrire de la golette, o se trouvent l'ingnieur Serk et le capitaine Spade. A-t-il donc la pense de s'adresser l'un de ces deux hommes, et s'ils lui parlent, leur rpondra-t-il, -- ce dont il s'est dispens mon gard?... Juste ce moment, sa physionomie vient de s'clairer d'une lueur d'intelligence, et son attention -- je ne puis en douter -- est attire par la marche bizarre de la golette. En effet, ses regards se portent sur la mture de l'_Ebba_, dont les voiles sont serres, et qui glisse rapidement la surface de ces eaux calmes... Thomas Roch rtrograde alors, il remonte la coursive de tribord, il s'arrte la place o devrait se dresser une chemine, si l'_Ebba _tait un _steam-yacht_, -- une chemine dont s'chapperaient des tourbillons de fume noire... Ce qui m'a sembl si trange parat tel Thomas Roch... Il ne peut s'expliquer ce que j'ai trouv inexplicable, et, comme je l'ai fait, il gagne l'arrire afin de voir fonctionner l'hlice... Sur les flancs de la golette gambade une troupe de marsouins. Si vite que file l'_Ebba_, ces agiles animaux la dpassent sans peine, cabriolant, se culbutant, se jouant dans leur lment naturel avec une merveilleuse souplesse. Thomas Roch ne s'attache pas les suivre du regard. Il se penche au-dessus des bastingages... Aussitt l'ingnieur Serk et le capitaine Spade se rapprochent de lui, et, craignant qu'il ne tombe la mer, ils le retiennent d'une main ferme, puis le ramnent sur le pont. J'observe, d'ailleurs, -- car j'en ai la longue exprience, -- que Thomas Roch est en proie une vive surexcitation. Il tourne sur lui-mme, il gesticule, des phrases incohrentes, qui ne s'adressent personne, sortent de sa bouche... Cela n'est que trop visible, une crise est prochaine, -- une crise semblable celle qui l'a saisi pendant la dernire soire passe au pavillon de Healthful-House, et dont les consquences ont t si funestes. Il va falloir s'emparer de lui, le descendre dans sa cabine, o l'on m'appellera peut-tre lui donner ces soins spciaux dont j'ai l'habitude... En attendant, l'ingnieur Serk et le capitaine Spade ne le perdent pas de vue. Vraisemblablement, leur intention est de le laisser faire, et voici ce qu'il fait: Aprs s'tre dirig vers le grand mt, dont ses yeux ont vainement cherch la voilure, il l'atteint, il l'entoure de ses bras, il essaie de l'branler en le secouant par le rtelier de tournage, comme s'il voulait l'abattre... Et, alors, voyant ses efforts infructueux, ce qu'il a tent au grand mt, il va le tenter au mt de misaine. Sa nervosit crot au fur et mesure. Des cris inarticuls succdent aux vagues paroles qui lui chappent... Soudain, il se prcipite vers les haubans de bbord et s'y accroche. Je me demande s'il ne va pas s'lancer sur les enflchures, monter jusqu'aux barres du hunier... Si on ne l'arrte pas, il risque de choir sur le pont, ou, dans un vif mouvement de roulis, d'tre jet la mer... Sur un signe du capitaine Spade, des matelots accourent, le prennent bras-le-corps, sans pouvoir lui faire lcher les haubans, tant ses mains les serrent avec vigueur. Au cours d'une crise, je le sais, ses forces sont dcuples. Pour le matriser, il m'a fallu souvent appeler des gardiens mon aide... Cette fois, les hommes de la golette -- des gaillards taills en force -- ont raison du malheureux dment. Thomas Roch est tendu sur le pont, o deux matelots le contiennent malgr son extraordinaire rsistance. Il n'y a plus qu' le descendre dans sa cabine, l'y laisser au repos jusqu' ce que cette crise ait pris fin. C'est mme ce qui va tre fait conformment l'ordre donn par un nouveau personnage, dont la voix vient frapper mon oreille... Je me retourne, et je le reconnais. C'est le comte d'Artigas, la physionomie sombre, l'attitude imprieuse, tel que je l'ai vu Healthful-House. Aussitt je vais lui. Il me faut une explication quand mme... et je l'aurai. De quel droit... monsieur?... ai-je demand. -- Du droit du plus fort! me rpond le comte d'Artigas. Et il se dirige vers l'arrire, tandis que l'on emporte Thomas Roch dans sa cabine. VII Deux jours de navigation Peut-tre -- si les circonstances l'exigent, -- serai-je amen dire au comte d'Artigas que je suis l'ingnieur Simon Hart. Qui sait si je n'obtiendrai pas plus d'gards qu'en restant le gardien Gaydon?... Toutefois, cette mesure mrite rflexion. En effet, je suis toujours domin par la pense que, si le propritaire de l'_Ebba_ a fait enlever l'inventeur franais, c'est dans l'espoir de s'assurer la possession du Fulgurateur Roch, auquel ni l'Ancien ni le Nouveau Continent n'ont voulu mettre le prix inacceptable qui en tait demand. Eh bien, dans le cas o Thomas Roch viendrait livrer son secret, ne vaut-il pas mieux que j'aie continu d'avoir accs prs de lui, que l'on m'ait conserv mes fonctions de surveillant, que je sois charg des soins ncessits par son tat?... Oui, je dois me rserver cette possibilit de tout voir, de tout entendre... qui sait?... d'apprendre enfin ce qu'il m'a t impossible de dcouvrir Healthful-House! prsent, o va la golette _Ebba_?... Premire question. Qui est ce comte d'Artigas?... Deuxime question. La premire sera rsolue dans quelques jours, sans doute, tant donn la rapidit avec laquelle marche ce fantastique yacht de plaisance sous l'action d'un propulseur dont je finirai bien par reconnatre le fonctionnement. Quant la seconde question, il est moins certain que je puisse jamais l'claircir. mon avis, en effet, ce personnage nigmatique doit avoir un intrt majeur cacher son origine, et, je le crains, nul indice ne me permettra d'tablir sa nationalit. Si ce comte d'Artigas parle couramment l'anglais, -- j'ai pu m'en assurer pendant sa visite au pavillon 17, -- il le fait avec un accent rude et vibrant, qui ne se retrouve pas chez les peuples du Nord. Cela ne me rappelle rien de ce que j'ai entendu au cours de mes voyages travers les deux mondes, -- si ce n'est peut-tre cette duret caractristique des idiomes de la Malaisie. Et, en vrit, avec son teint chaud, presque olivtre, tirant sur le cuivre, sa chevelure crpele d'un noir d'bne, son regard sortant d'une profonde orbite et qui jaillit comme un dard d'une prunelle immobile, sa taille leve, la carrure de ses paules, son relief musculaire trs accentu qui dcle une grande vigueur physique, il ne serait pas impossible que le comte d'Artigas appartnt quelqu'une de ces races de l'Extrme-Orient. Pour moi, ce nom d'Artigas n'est qu'un nom d'emprunt, comme doit l'tre aussi ce titre de comte. Si sa golette porte une appellation norvgienne, lui, coup sr, n'est point d'origine scandinave. Il n'a rien des hommes de l'Europe septentrionale, ni la physionomie calme, ni les cheveux blonds, ni ce doux regard qui s'chappe de leurs yeux d'un bleu ple. Enfin, quel qu'il soit, cet homme a fait enlever Thomas Roch, -- moi avec, -- et ce ne peut-tre que dans un mauvais dessein. Maintenant, a-t-il opr au profit d'une puissance trangre, ou dans son propre intrt?... A-t-il voulu tre seul profiter de l'invention de Thomas Roch et se trouve-t-il donc dans des conditions pouvoir en profiter?... C'est une troisime question laquelle je ne saurais encore rpondre. Par tout ce que je verrai dans la suite, tout ce que j'entendrai, peut-tre parviendrai-je la rsoudre, avant d'avoir pu m'enfuir, en admettant que la fuite soit excutable?... L'_Ebba_ continue de naviguer dans les conditions inexplicables que l'on connat. Je suis libre de parcourir le pont, sans jamais dpasser le poste d'quipage dont le capot s'ouvre sur l'avant du mt de misaine. En effet, une fois, j'ai voulu m'avancer jusqu' l'emplanture du beaupr, d'o j'aurais pu, en me penchant au-dehors, voir l'trave de la golette fendre les eaux. Mais, en consquence d'ordres videmment donns, les matelots de quart se sont opposs mon passage, et l'un d'eux m'a dit d'un ton brusque en un rauque anglais: l'arrire... l'arrire!... Vous gnez la manoeuvre! La manoeuvre?... On ne manoeuvre pas. A-t-on compris que je cherchais dcouvrir quel genre de propulsion obissait la golette?... C'est probable, et le capitaine Spade, qui a t tmoin de cette scne, a d deviner que je cherchais me rendre compte de cette navigation. Mme un surveillant d'hospice ne saurait tre que trs tonn qu'un navire, sans voilure, sans hlice, soit anim d'une pareille vitesse. Enfin, pour une raison ou pour une autre, l'avant du pont de l'_Ebba_ m'est dfendu. Vers dix heures, la brise se lve, -- une brise du nord-ouest trs favorable, -- et le capitaine Spade donne ses instructions au matre d'quipage. Aussitt celui-ci, le sifflet aux lvres, fait hisser la grande voile, la misaine et les focs. On n'et pas opr avec plus de rgularit et de discipline bord d'un navire de guerre. L'_Ebba _s'incline lgrement sur bbord, et sa vitesse s'acclre notablement. Cependant le moteur n'a point cess de fonctionner, car les voiles ne sont pas aussi pleines qu'elles auraient d l'tre, si la golette n'et t soumise qu' leur seule action. Toutefois elles n'en aident pas moins la marche, grce la frache brise, qui s'est rgulirement tablie. Le ciel est beau, les nuages de l'ouest se dissipent ds qu'ils atteignent les hauteurs du znith, et la mer resplendit sous l'averse des rayons solaires. Ma proccupation est alors de relever, dans la mesure du possible, la route que nous suivons. J'ai assez voyag sur mer pour savoir valuer la vitesse d'un btiment. mon avis, celle de l'_Ebba _doit tre comprise entre dix et onze milles. Quant la direction, elle est toujours la mme, et il m'est facile de le vrifier, en m'approchant de l'habitacle plac devant l'homme de barre. Si l'avant de l'_Ebba_ est interdit au gardien Gaydon, il n'en est pas ainsi de l'arrire. maintes reprises j'ai pu jeter un rapide regard sur la boussole, dont l'aiguille marque invariablement l'est, ou, avec plus d'exactitude, l'est-sud-est. Voici donc dans quelles conditions nous naviguons travers cette partie de l'ocan Atlantique, limite au couchant par le littoral des tats-Unis d'Amrique. Je fais appel mes souvenirs: quels sont les les ou groupes d'les qui se rencontrent dans cette direction, avant les terres de l'Ancien Continent? La Caroline du Nord, que la golette a quitte depuis quarante- huit heures, est traverse par le trente-cinquime parallle, et ce parallle, prolong vers le levant, doit, si je ne me trompe, couper la cte africaine peu prs la hauteur du Maroc. Mais, sur son passage, gt l'archipel des Aores, trois mille milles environ de l'Amrique. Or, est-il prsumable que l'_Ebba_ ait l'intention de rallier cet archipel, que son port d'attache se trouve dans l'une de ces les qui forment un domaine insulaire du Portugal?... Non, je ne saurais admettre cette hypothse. D'ailleurs, avant les Aores, sur la ligne du trente-cinquime parallle, la distance de douze cents kilomtres seulement, se rencontre le groupe des Bermudes, qui appartient l'Angleterre. Il me paratrait moins hypothtique que, si le comte d'Artigas s'est charg de l'enlvement de Thomas Roch pour le compte d'une puissance europenne, cette puissance ft le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. vrai dire, reste toujours le cas o ce personnage n'aurait agi qu'en vue de son propre intrt. Pendant cette journe, trois ou quatre reprises, le comte d'Artigas est venu prendre place l'arrire. De l, son regard m'a paru interroger attentivement les divers points de l'horizon. Lorsqu'une voile ou une fume apparat au large, il les observe longuement, en se servant d'une puissante lorgnette marine. J'ajoute qu'il n'a mme pas daign remarquer ma prsence sur le pont. De temps en temps, le capitaine Spade le rejoint, et tous deux changent quelques paroles dans une langue que je ne puis ni comprendre ni reconnatre. C'est avec l'ingnieur Serk que le propritaire de l'_Ebba _s'entretient le plus volontiers, lequel parat tre fort avant dans son intimit. Assez loquace, moins rbarbatif, moins ferm que ses compagnons de bord, quel titre cet ingnieur se trouve- t-il sur la golette?... Est-ce un ami particulier du comte d'Artigas?... Court-il les mers avec lui, partageant cette existence si enviable d'un riche yachtman?... Au total, cet homme est le seul qui paraisse me tmoigner, sinon un peu de sympathie, du moins un peu d'intrt. Quant Thomas Roch, je ne l'ai pas aperu de toute la matine, et il doit tre enferm dans sa cabine, sous l'influence de cette crise de la veille qui n'a pas encore pris fin. J'en ai mme eu la certitude, lorsque, vers trois heures aprs midi, le comte d'Artigas, au moment o il allait redescendre par le capot, m'a fait signe de m'approcher. J'ignore ce qu'il me veut, ce comte d'Artigas, mais je sais bien ce que je vais lui dire. Est-ce que ces crises auxquelles est sujet Thomas Roch durent longtemps?... me demande-t-il en anglais. -- Parfois quarante-huit heures, ai-je rpondu. -- Et qu'y a-t-il faire?... -- Rien qu' le laisser tranquille jusqu' ce qu'il s'endorme. Aprs une nuit de sommeil, l'accs est termin, et Thomas Roch reprend son tat habituel d'inconscience. -- Bien, gardien Gaydon, vous lui continuerez vos soins comme Healthful-House, si cela est ncessaire... -- Mes soins?... -- Oui... bord de la golette... en attendant que nous soyons arrivs... -- O?... -- O nous serons demain dans l'aprs-midi, me rpond le comte d'Artigas. Demain... pensai-je. Il ne s'agit donc pas d'atteindre la cte d'Afrique, ni mme l'archipel des Aores?... Subsisterait alors l'hypothse que l'_Ebba_ va relcher aux Bermudes... Le comte d'Artigas allait mettre le pied sur la premire marche du capot, lorsque je l'interpelle mon tour. Monsieur, dis-je, je veux savoir... j'ai le droit de savoir o je vais... et... -- Ici, gardien Gaydon, vous n'avez aucun droit. Bornez-vous rpondre, lorsqu'on vous interroge. -- Je proteste... -- Protestez, me rplique ce personnage imprieux et hautain, dont l'oeil me lance un mauvais regard. Et, descendant par le capot du rouf, il me laisse en prsence de l'ingnieur Serk. votre place, je me rsignerais, gardien Gaydon... dit celui-ci en souriant. Quand on est pris dans un engrenage... -- Il est permis de crier... je suppose... -- quoi bon... lorsque personne n'est porte de vous entendre?... -- On m'entendra plus tard, monsieur... -- Plus tard... c'est long!... Enfin... criez votre aise! Et c'est sur ce conseil ironique que l'ingnieur Serk m'abandonne mes rflexions. Vers quatre heures, un grand navire est signal six milles dans l'est, courant contre-bord de nous. Sa marche est rapide, et il grandit vue d'oeil. Des tourbillons noirtres s'chappent de ses deux chemines. C'est un btiment de guerre, car une troite flamme se droule la tte de son grand mt, et bien qu'aucun pavillon ne flotte sa corne, je crois reconnatre un croiseur de la marine fdrale. Je me demande alors si l'_Ebba_ lui fera le salut d'usage, lorsqu'elle sera par son travers. Non, et en ce moment, la golette volue avec l'vidente intention de s'loigner. Ces faons ne m'tonnent pas autrement de la part d'un yacht si suspect. Mais, ce qui me cause la plus vive surprise, c'est la manire de manoeuvrer du capitaine Spade. En effet, aprs s'tre rendu l'avant prs du guindeau, il s'arrte devant un petit appareil signaltique, semblable ceux qui sont destins l'envoi des ordres dans la chambre des machines d'un steamer. Ds qu'il a press un des boutons de cet appareil, l'_Ebba_ laisse arriver d'un quart vers le sud-est en mme temps que les coutes des voiles sont mollies en douceur par les hommes de l'quipage. videmment, un ordre quelconque a t transmis au mcanicien de la machine quelconque, qui imprime la golette cet inexplicable dplacement sous l'action d'un moteur quelconque dont le principe m'chappe encore. Il rsulte de cette manoeuvre que l'_Ebba_ s'loigne obliquement du croiseur, dont la direction ne s'est point modifie. Pourquoi un btiment de guerre aurait-il cherch dtourner de sa route ce yacht de plaisance, qui ne peut exciter aucun soupon?... Mais c'est de toute autre faon que se comporte l'_Ebba_, lorsque, vers six heures du soir, un second btiment se montre par le bossoir de bbord. Cette fois, au lieu de l'viter, le capitaine Spade, aprs avoir envoy un ordre au moyen de l'appareil, reprend sa direction l'est, -- ce qui va l'amener dans les eaux dudit btiment. Une heure plus tard, les deux navires sont par le travers l'un de l'autre, spars par une distance de trois ou quatre milles environ. La brise est alors compltement tombe. Le navire, qui est un long-courrier, un trois-mts de commerce, s'occupe de serrer ses hautes voiles. Il est inutile de compter sur le retour du vent pendant la nuit, et demain, sur cette mer si calme, ce trois-mts sera ncessairement cette place. Quant l'_Ebba_, mue par son mystrieux propulseur, elle continue de s'en rapprocher. Il va de soi que le capitaine Spade a command d'amener les voiles, et l'opration est excute, sous la direction du matre Effrondat, avec cette promptitude que l'on admire bord des yachts de course. Au moment o l'obscurit commence se faire, les deux btiments ne sont plus qu' un intervalle d'un mille et demi. Le capitaine Spade se dirige alors vers moi, m'accoste prs de la coupe de tribord, et, sans plus de crmonie, m'enjoint de descendre dans ma cabine. Je n'ai qu' obir. Cependant, avant de quitter le pont, j'observe que le matre d'quipage ne fait point allumer les feux de position, tandis que le trois-mts a dispos les siens, -- feu vert tribord et feu rouge bbord. Je ne mets pas en doute que la golette ait l'intention de passer inaperue dans les eaux de ce navire. Quant sa marche, elle a t quelque peu ralentie, sans que sa direction se soit modifie. J'estime que, depuis la veille, l'_Ebba_ a d gagner deux cents milles vers l'est. J'ai rintgr ma cabine sous l'impression d'une vague apprhension. Mon souper est dpos sur la table; mais, inquiet je ne sais pourquoi, j'y touche peine, et je me couche, attendant un sommeil qui ne veut pas venir. Cet tat de malaise se prolonge pendant deux heures. Le silence n'est troubl que par les frmissements de la golette, le murmure de l'eau qui file sur le bordage, les lgers -coups que produit son dplacement la surface de cette paisible mer... Mon esprit, hant des souvenirs de tout ce qui s'est accompli en ces deux dernires journes, n'a trouv aucun apaisement. C'est demain, dans l'aprs-midi, que nous serons arrivs... C'est demain que mes fonctions devront reprendre terre auprs de Thomas Roch, si cela est ncessaire, a dit le comte d'Artigas. La premire fois que j'ai t enferm fond de cale, si je me suis aperu que la golette s'tait mise en marche au large du Pamplico-Sound, en ce moment, -- il devait tre environ dix heures, -- je sens qu'elle vient de s'arrter. Pourquoi cet arrt?... Lorsque le capitaine Spade m'a ordonn de quitter le pont, nous n'avions aucune terre en vue. En cette direction, les cartes n'indiquent que le groupe des Bermudes, et, la nuit tombante, il s'en fallait encore de cinquante soixante milles que les vigies eussent t en mesure de le signaler. Du reste, non seulement la marche de l'_Ebba_ est suspendue, mais son immobilit est presque complte. peine prouve-t-elle un faible balancement d'un bord sur l'autre, trs doux, trs gal. La houle est peu sensible. Aucun souffle de vent ne se propage la surface de la mer. Ma pense se reporte alors sur ce navire de commerce que nous avions un mille et demi, lorsque j'ai regagn ma cabine. Si la golette a continu de se diriger vers lui, elle l'aura rejoint. Maintenant qu'elle est stationnaire, les deux btiments ne doivent plus tre qu' une ou deux encablures l'un de l'autre. Ce trois- mts, encalmin dj au coucher du soleil, n'a pu se dplacer vers l'ouest. Il est l, et, si la nuit tait claire, je l'apercevrais travers le hublot. L'ide me vient qu'il se prsente peut-tre une occasion dont il y aurait lieu de profiter. Pourquoi ne tenterais-je pas de m'chapper, puisque tout espoir de jamais recouvrer ma libert m'est interdit?... Je ne sais pas nager, il est vrai, mais, aprs m'tre jet la mer avec une des boues du bord, me serait-il impossible d'atteindre le trois-mts, la condition d'avoir su tromper la surveillance des matelots de quart?... Donc, en premier lieu, il s'agit de quitter ma cabine, de gravir l'escalier du capot... Je n'entends aucun bruit dans le poste de l'quipage ni sur le pont de l'_Ebba_... Les hommes doivent dormir cette heure... Essayons... Lorsque je veux ouvrir la porte de ma cabine, je m'aperois qu'elle est ferme extrieurement, et cela tait prvoir. Je dois abandonner ce projet qui, d'ailleurs, avait tant de chances d'insuccs contre lui!... Le mieux serait de dormir, car je suis trs fatigu d'esprit, si je ne le suis pas de corps. En proie d'incessantes obsessions, des associations d'ides contradictoires, si je pouvais les noyer dans le sommeil... Il faut que j'y sois parvenu, puisque je viens d'tre veill par un bruit -- un bruit insolite, tel que je n'en ai point encore entendu bord de la golette. Le jour commenait blanchir la vitre de mon hublot tourn l'est. Je consulte ma montre... Elle marque quatre heures et demie du matin. Mon premier soin est de me demander si l'_Ebba_ s'est remise en marche. Non, certainement... ni avec sa voilure, ni avec son moteur. Certaines secousses se manifesteraient auxquelles je ne me tromperais pas. D'ailleurs, la mer parat tre aussi tranquille au lever du soleil qu'elle l'tait la veille son coucher. Si l'_Ebba _a navigu pendant les quelques heures que j'ai dormi, du moins est-elle immobile en ce moment. Le bruit dont je parle provient de rapides alles et venues sur le pont, -- des pas de gens lourdement chargs. En mme temps, il me semble qu'un tumulte du mme genre emplit la cale au-dessous du plancher de ma cabine, et laquelle donne accs le grand panneau en arrire du mt de misaine. Je constate aussi que la golette est frle extrieurement le long de ses flancs, dans la partie merge de sa coque. Est-ce que des embarcations l'ont accoste?... Les hommes sont-ils occups charger ou dcharger des marchandises?... Et, cependant, il n'est pas possible que nous soyons destination. Le comte d'Artigas a dit que l'_Ebba_ ne serait pas arrive avant vingt-quatre heures. Or, je le rpte, elle tait hier soir cinquante ou soixante milles des terres les plus rapproches, le groupe des Bermudes. Qu'elle soit revenue vers l'ouest, qu'elle se trouve proximit de la cte amricaine, c'est inadmissible, tant donn la distance. Et puis, j'ai lieu de croire que la golette est reste stationnaire durant toute la nuit. Avant de m'endormir, j'avais constat qu'elle venait de s'arrter. En cet instant, je constate qu'elle ne s'est pas remise en marche. J'attends donc qu'il me soit permis de remonter sur le pont. La porte de ma cabine est toujours ferme en dehors, je viens de m'en assurer. Que l'on m'empche d'en sortir, lorsqu'il fera grand jour, cela me parat improbable. Une heure s'coule. La clart matinale pntre par le hublot. Je regarde au travers... Un lger brouillard couvre l'Ocan, mais il ne tardera pas se fondre sous les premiers rayons solaires. Comme ma vue peut s'tendre la porte d'un demi-mille, si le trois-mts n'est pas visible, cela doit tenir ce qu'il stationne par bbord de l'_Ebba_, du ct que je ne puis apercevoir. Voici qu'un bruit de grincement se fait entendre, et la cl joue dans la serrure. Je pousse la porte qui est ouverte, je gravis l'chelle de fer, je mets le pied sur le pont, au moment o les hommes referment le panneau de l'avant. Je cherche le comte d'Artigas des yeux... Il n'est pas l et n'a point quitt sa cabine. Le capitaine Spade et l'ingnieur Serk surveillent l'arrimage d'un certain nombre de ballots, qui, sans doute, viennent d'tre retirs de la cale et transports l'arrire. Cette opration expliquerait les alles et venues bruyantes que j'ai entendues mon rveil. Il est vident que si l'quipage s'occupe de remonter les marchandises, c'est que notre arrive est prochaine... Nous ne sommes plus loigns du port, et peut-tre la golette y mouillera-t-elle dans quelques heures... Eh bien!... et le voilier qui tait par notre hanche de bbord?... Il doit tre la mme place, puisque la brise n'a pas repris depuis la veille... Mes regards se dirigent de ce ct... Le trois-mts a disparu, la mer est dserte, et il n'y a pas un navire au large, pas une voile l'horizon, ni vers le nord ni vers le sud... Aprs avoir rflchi, voici la seule explication que je puisse me donner, bien qu'elle ne soit acceptable que sous rserves: quoique je ne m'en sois pas aperu, l'_Ebba_ se sera remise en route pendant que je dormais, laissant en arrire le trois-mts encalmin, et c'est la raison pour laquelle je ne le vois plus par le travers de la golette. Du reste, je me garde bien d'aller interroger le capitaine Spade ce sujet, ni mme l'ingnieur Serk: ils ne daigneraient point m'honorer d'une rponse. cet instant, d'ailleurs, le capitaine Spade se dirige vers l'appareil des signaux, et presse un des boutons de la plaque suprieure. Presque aussitt, l'_Ebba_ prouve une assez sensible secousse l'avant. Puis, ses voiles toujours serres, elle reprend son extraordinaire marche vers le levant. Deux heures aprs, le comte d'Artigas apparat l'orifice du capot du rouf et gagne sa place habituelle prs du couronnement. L'ingnieur Serk et le capitaine Spade vont aussitt changer quelques mots avec lui. Tous trois braquent leurs lorgnettes marines et observent l'horizon du sud-est au nord-est. On ne s'tonnera pas si mes regards se fixent obstinment dans cette direction. Mais, n'ayant pas de lorgnette, je n'ai rien pu distinguer au large. Le repas de midi termin, nous sommes remonts sur le pont, -- tous l'exception de Thomas Roch, qui n'est pas sorti de sa cabine. Vers une heure et demie, la terre est signale par un des matelots grimp aux barres du mt de misaine. tant donn que l'_Ebba _file avec une extrme vitesse, je ne tarderai pas voir se dessiner les premiers contours d'un littoral. En effet, deux heures aprs, une vague silhouette s'arrondit moins de huit milles. mesure que la golette s'approche, les profils s'accusent plus nettement. Ce sont ceux d'une montagne, ou tout au moins d'une terre assez leve. De son sommet s'chappe un panache qui se dresse vers le znith. Un volcan dans ces parages?... Alors ce serait donc... VIII Back-Cup mon avis, l'_Ebba _n'a pu rencontrer en cette partie de l'Atlantique d'autre groupe que celui des Bermudes. Cela rsulte la fois de la distance parcourue partir de la cte amricaine et de la direction suivie depuis la sortie du Pamplico-Sound. Cette direction a constamment t celle du sud-sud-est, et cette distance, en la rapprochant de la vitesse de marche, doit tre approximativement value entre neuf cents et mille kilomtres. Cependant la golette n'a pas ralenti sa rapide allure. Le comte d'Artigas et l'ingnieur Serk se tiennent l'arrire, prs de l'homme de barre. Le capitaine Spade est venu se poster l'avant. Or, n'allons-nous pas dpasser cet lot, qui parat isol, et le laisser dans l'ouest?... Ce n'est pas probable, puisque nous sommes au jour et l'heure indiqus pour l'arrive de l'_Ebba_ son port d'attache... En ce moment, tous les matelots sont rangs sur le pont, prts manoeuvrer, et le matre d'quipage Effrondat prend ses dispositions pour un prochain mouillage. Avant deux heures je saurai quoi m'en tenir. Ce sera la premire rponse faite l'une des questions qui m'ont proccup ds que la golette a donn en pleine mer. Et pourtant, que le port d'attache de l'_Ebba_ soit prcisment situ en l'une des Bermudes, au milieu d'un archipel anglais, c'est invraisemblable, -- moins que le comte d'Artigas n'ait enlev Thomas Roch au profit de la Grande-Bretagne, hypothse peu prs inadmissible... Ce qui n'est pas douteux, c'est que ce bizarre personnage m'observe, en ce moment, avec une persistance tout au moins singulire. Bien qu'il ne puisse souponner que je sois l'ingnieur Simon Hart, il doit se demander ce que je pense de cette aventure. Si le gardien Gaydon n'est qu'un pauvre diable, ce pauvre diable ne saurait tre moins soucieux de ce qui l'attend que n'importe quel gentilhomme, -- ft-ce le propritaire de cet trange yacht de plaisance. Aussi, suis-je un peu inquiet de l'insistance avec laquelle ce regard s'attache ma personne. Et si le comte d'Artigas avait pu deviner quel claircissement venait de se produire dans mon esprit, il ne m'est pas prouv qu'il et hsit me faire jeter par-dessus le bord... La prudence me commande donc d'tre plus circonspect que jamais. En effet, sans que j'aie pu donner prise la suspicion, -- mme dans l'esprit de l'ingnieur Serk, si subtil pourtant, -- un coin du mystrieux voile s'est relev. L'avenir s'est clair d'une lgre lueur mes yeux. l'approche de l'_Ebba_, les formes de cette le, ou mieux de cet lot vers lequel elle se dirige, se sont dessines avec plus de nettet sur le fond clair du ciel. Le soleil, qui a dpass son point de culmination, le baigne en plein sur sa face du couchant. L'lot est isol, ou du moins, ni dans le nord ni dans le sud je n'aperois de groupe auquel il appartiendrait. mesure que la distance diminue, s'ouvre l'angle sous lequel il se prsente, tandis que l'horizon s'abaisse derrire lui. Cet lot, de contexture curieuse, figure assez exactement une tasse renverse, du fond de laquelle s'chappe une monte de vapeur fuligineuse. Son sommet, -- le fond de la tasse, si l'on veut, -- doit s'lever d'une centaine de mtres au-dessus du niveau de la mer, et ses flancs prsentent des talus d'une raideur rgulire, qui paraissent aussi dnuds que les rochers de la base incessamment battus du ressac. Mais une particularit de nature rendre cet lot trs reconnaissable aux navigateurs qui l'aperoivent en venant de l'ouest, c'est une roche jour. Cette arche naturelle semble former l'anse de ladite tasse, et livre passage aux tourbillonnants embruns des lames comme aux rayons du soleil, alors que son disque dborde l'horizon de l'est. Aperu dans ces conditions, cet lot justifie tout fait le nom de Back-Cup qui lui a t attribu. Eh bien, je le connais et je le reconnais, cet lot! Il est situ en avant de l'archipel des Bermudes. C'est la tasse renverse que j'ai eu l'occasion de visiter il y a quelques annes... Non! je ne me trompe pas!... cette poque, mon pied a foul ses roches calcaires et contourn sa base du ct de l'est... Oui... c'est Back-Cup... Moins matre de moi, j'aurais laiss chapper une exclamation de surprise... et de satisfaction, dont, bon droit, se ft proccup le comte d'Artigas. Voici dans quelles circonstances je fus conduit explorer l'lot de Back-Cup, alors que je me trouvais aux Bermudes. Cet archipel, situ mille kilomtres environ de la Caroline du Nord, se compose de plusieurs centaines d'les ou lots. sa partie centrale se croisent le soixante-quatrime mridien et le trente-deuxime parallle. Depuis le naufrage de l'Anglais Lomer, qui y fut jet en 1609, les Bermudes appartiennent au Royaume-Uni, dont, en consquence de ce fait, la population coloniale s'est accrue de dix mille habitants. Ce n'est pas pour ses productions en coton, caf, indigo, arrow-root, que l'Angleterre voulut s'annexer ce groupe, l'accaparer, pourrait-on dire. Mais il y avait l une station maritime tout indique en cette portion de l'Ocan, proximit des tats-Unis d'Amrique. La prise de possession s'accomplit sans soulever aucune protestation de la part des autres puissances, et les Bermudes sont actuellement administres par un gouverneur britannique, avec l'adjonction d'un conseil et d'une assemble gnrale. Les principales les de cet archipel s'appellent Saint-David, Sommerset, Hamilton, Saint-Georges. Cette dernire le possde un port franc, et la ville, appele du mme nom, est aussi la capitale du groupe. La plus tendue de ces les ne dpasse pas vingt kilomtres en longueur sur quatre en largeur. Si l'on dduit les moyennes, il ne reste qu'une agglomration d'lots et de rcifs, rpandus sur une aire de douze lieues carres. Que le climat des Bermudes soit trs sain, trs salubre, ces les n'en sont pas moins effroyablement battues par les grandes temptes hivernales de l'Atlantique, et les abords offrent des difficults aux navigateurs. Ce qui fait surtout dfaut cet archipel, ce sont les rivires et les rios. Toutefois, comme les pluies y tombent frquemment, on a remdi ce manque d'eau en les recueillant pour les besoins des habitants et les exigences de la culture. Cela a ncessit la construction de vastes citernes que les averses se chargent de remplir avec une gnrosit inpuisable. Ces ouvrages mritent une juste admiration et font honneur au gnie de l'homme. C'tait l'tablissement de ces citernes qui avait motiv mon voyage cette poque, et aussi la curiosit de visiter ce beau travail. J'obtins de la socit dont j'tais l'ingnieur dans le New-Jersey un cong de quelques semaines, je partis et m'embarquai New-York pour les Bermudes. Or, tandis que je sjournais l'le Hamilton, dans le vaste port de Southampton, il se produisit un fait de nature intresser les gologues. Un jour, on vit arriver toute une flottille de pcheurs, hommes, femmes, enfants, Southampton-Harbour. Depuis une cinquantaine d'annes, ces familles taient installes sur la partie du littoral de Back-Cup expose au levant. Des cabanes de bois, des maisons de pierre y avaient t construites. Les habitants demeuraient l dans des conditions trs favorables pour exploiter ces eaux poissonneuses, -- surtout en vue de la pche des cachalots qui abondent sur les parages bermudiens pendant les mois de mars et d'avril. Rien, jusqu'alors, n'tait venu troubler ni la tranquillit ni l'industrie de ces pcheurs. Ils ne se plaignaient pas de cette existence assez rude, adoucie d'ailleurs par la facilit des communications avec Hamilton et Saint-Georges. Leurs solides barques, gres en cotres, exportaient le poisson et importaient, en change, les divers objets de consommation ncessaires l'entretien de la famille. Pourquoi donc l'avaient-ils abandonn, cet lot, et, ainsi qu'on ne tarda pas l'apprendre, sans avoir l'intention d'y jamais revenir?... Cela tenait ce que leur scurit n'y tait plus assure comme autrefois. Deux mois avant, les pcheurs avaient t surpris d'abord, inquits ensuite, par de sourdes dtonations qui se produisaient l'intrieur de Back-Cup. En mme temps, le sommet de l'lot, -- disons le fond de la tasse renverse, -- se couronnait de vapeurs et de flammes. Or, que cet lot ft d'origine volcanique, que son sommet formt un cratre, on ne le souponnait pas, car telle tait l'inclinaison de ses pentes qu'il et t impossible de les gravir. Mais il n'y avait plus douter que Back-Cup ft un ancien volcan, qui menaait le village d'une ruption prochaine. Durant ces deux mois, il y eut redoublement de grondements internes, secousses assez sensibles de l'ossature de l'lot, longs jets de flammes sa cime, -- la nuit surtout, -- parfois dtonations formidables, -- autant de symptmes qui tmoignaient d'un travail plutonien dans la substruction sous-marine, prodrmes non contestables d'un mouvement ruptif court dlai. Les familles exposes quelque imminente catastrophe sur cette marge littorale qui ne leur offrait aucun abri contre la coule des laves, pouvant mme craindre une complte destruction de Back- Cup, n'hsitrent pas le fuir. Tout ce qu'elles possdaient fut embarqu sur leurs chaloupes de pche; elles y prirent passage et vinrent se rfugier Southampton-Harbour. Aux Bermudes, on sentit un certain effroi cette nouvelle qu'un volcan, endormi depuis des sicles, venait de se rveiller l'extrmit occidentale du groupe. Mais, en mme temps que la terreur des uns, la curiosit des autres se manifesta. Je fus de ces derniers. Il importait, au surplus, d'tudier le phnomne, de reconnatre si les pcheurs n'en exagraient pas les consquences. Back-Cup, qui merge tout d'un bloc l'ouest de l'archipel, s'y rattache par une capricieuse trane de petits lots et de rcifs inabordables du ct de l'est. On ne l'aperoit ni de Saint- Georges, ni de Hamilton, son sommet ne dpassant pas l'altitude d'une centaine de mtres. Un cutter, parti de Southampton-Harbour, nous dbarqua, quelques explorateurs et moi, sur le rivage, o s'levaient les cabanes abandonnes des pcheurs bermudiens. Les craquements intrieurs se faisaient toujours entendre, et une gerbe de vapeurs s'chappait du cratre. Il n'y eut aucun doute pour nous: l'ancien volcan de Back-Cup s'tait rallum sous l'action des feux souterrains. On devait craindre qu'une ruption ne se produist avec toutes ses suites, un jour ou l'autre. En vain essaymes-nous de monter jusqu' l'orifice du volcan. L'ascension tait impossible sur ces pentes abruptes, lisses, glissantes, n'offrant prise ni au pied ni la main, se profilant sous un angle de soixante-quinze quatre-vingts degrs. Jamais je n'avais rien rencontr de plus aride que cette carapace rocheuse, sur laquelle vgtaient seulement de rares touffes de luzerne sauvage aux endroits pourvus d'un peu d'humus. Aprs maintes tentatives infructueuses, on essaya de faire le tour de l'lot. Mais, sauf en la partie o les pcheurs avaient bti leur village, la base tait impraticable au milieu des boulis du nord, du sud et de l'ouest. La reconnaissance de l'lot fut donc limite cette exploration trs insuffisante. En somme, voir les fumes mles de flammes qui fusaient hors du cratre, tandis que de sourds roulements, parfois des dtonations branlaient l'intrieur, on ne pouvait qu'approuver les pcheurs d'avoir abandonn cet lot, en prvision de sa destruction prochaine. Telles sont les circonstances dans lesquelles je fus amen visiter Back-Cup, et l'on ne s'tonnera pas si j'ai pu lui donner ce nom, ds que sa bizarre structure s'tait offerte mes yeux. Non! je le rpte, cela n'aurait pas t pour plaire au comte d'Artigas que le gardien Gaydon et reconnu cet lot, en admettant que l'_Ebba _y dt relcher, -- ce qui, faute de port, me paraissait inadmissible. mesure que la golette se rapproche, j'observe Back-Cup, o, depuis leur dpart, aucun Bermudien n'a voulu retourner. Ce lieu de pche est actuellement dlaiss, et je ne puis m'expliquer que l'_Ebba_ y vienne en relche. Peut-tre, aprs tout, le comte d'Artigas et ses compagnons n'ont- ils pas l'intention de dbarquer sur le littoral de Back-Cup? Mme au cas o la golette et trouv un abri temporaire entre les roches au fond d'une troite crique, quelle apparence qu'un riche yachtman ait eu la pense d'tablir sa rsidence sur ce cne aride, expos aux terribles temptes de l'Ouest-Atlantique? Vivre en cet endroit, cela est bon pour de rustiques pcheurs, non pour le comte d'Artigas, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade et son quipage. Back-Cup n'est plus qu' un demi-mille, il n'a rien de l'aspect que prsentent les autres les de l'archipel sous la sombre verdure de leurs collines. peine si, dans le pli de certaines anfractuosits, poussent quelques genvriers, et se dessinent de maigres chantillons de ces cedars qui constituent la principale richesse des Bermudes. Quant aux roches du soubassement, elles sont couvertes d'paisses couches de varechs, sans cesse renouveles par les apports de la houle, et aussi de vgtaux filamenteux, ces sargasses innombrables de la mer de ce nom, entre les Canaries et les les du Cap-Vert, et dont les courants jettent des quantits normes sur les rcifs de Back-Cup. En ce qui concerne les seuls habitants de cet lot dsol, ils se rduisent quelques volatiles, des bouvreuils, des mota cyllas cyalis au plumage bleutre, tandis que, par myriades, les golands et les mouettes traversent d'une aile rapide les vapeurs tourbillonnantes du cratre. Quand elle n'est plus qu' deux encablures, la golette ralentit sa marche, stoppe, -- c'est le mot propre, -- l'entre d'une passe mnage au milieu d'un semis de roches fleur d'eau. Je me demande si l'_Ebba_ va se risquer travers cette sinueuse passe... Non, l'hypothse la plus acceptable, c'est que, aprs une relche de quelques heures, -- et encore ne devinai-je pas quel propos, -- elle reprendra sa route vers l'est. Ce qui est certain, c'est que je ne vois faire aucun prparatif de mouillage. Les ancres restent aux bossoirs, les chanes ne sont point pares, l'quipage ne se dispose aucunement mettre les canots la mer. En ce moment, le comte d'Artigas, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade vont se placer l'avant, et alors se fait une manoeuvre qui est inexplicable pour moi. Ayant suivi le bastingage de bbord, presque la hauteur du mt de misaine, j'aperois une petite boue flottante qu'un des matelots s'occupe de hisser sur l'avant. Presque aussitt, l'eau, qui est trs claire en cet endroit, s'assombrit, et il me semble voir une sorte de masse noire monter du fond. Est-ce donc un norme cachalot qui vient respirer la surface de la mer?... L'_Ebba_ est-elle menace de quelque coup de queue formidable?... J'ai tout compris... Je sais quel engin la golette doit de se mouvoir avec cette extraordinaire vitesse, sans voiles ni hlice... Le voici qui merge, son infatigable propulseur, aprs l'avoir entrane depuis le littoral amricain jusqu' l'archipel des Bermudes... Il est l, flottant son ct... C'est un bateau submersible, un remorqueur sous-marin, un tug, m par une hlice, sous l'action du courant d'une batterie d'accumulateurs ou des puissantes piles en usage cette poque... la partie suprieure de ce tug, -- long fuseau de tle, -- s'tend une plate-forme, au centre de laquelle un panneau tablit la communication avec l'intrieur. l'avant de cette plate-forme saillit un priscope, un look-out, sorte d'habitacle dont les parois, perces de hublots verres lenticulaires, permettent d'clairer lectriquement les couches sous-marines. Maintenant, allg de son lest d'eau, le tug est revenu la surface. Son panneau suprieur va s'ouvrir, -- un air pur le pntrera tout entier. Et mme, ne peut-on supposer que, s'il est immerg pendant le jour, il merge la nuit et remorque l'_Ebba_ en restant la surface de la mer?... Une question, cependant. Si c'est l'lectricit qui produit la force mcanique de ce tug, il est indispensable qu'une fabrique d'nergie la lui fournisse, quelle que soit son origine. Or, cette fabrique, o se trouve-t-elle?... Ce n'est pas sur l'lot de Back- Cup, je suppose... Et puis, pourquoi la golette recourt-elle ce genre de remorqueur qui se meut sous les eaux?... Pourquoi n'a-t-elle pas en elle-mme sa puissance de locomotion, comme tant d'autres yachts de plaisance?... Mais je n'ai pas, en cet instant, le loisir de me livrer de telles rflexions, ou plutt de chercher l'explication de tant d'inexplicables choses. Le tug est le long de l'_Ebba_. Le panneau vient de s'ouvrir. Plusieurs hommes ont apparu sur la plate-forme, -- l'quipage de ce bateau sous-marin avec lequel le capitaine Spade peut communiquer au moyen des signaux lectriques disposs sur l'avant de la golette, et qu'un fil relie au tug. C'est de l'_Ebba_, en effet, que partent les indications sur la direction suivre. L'ingnieur Serk s'approche alors de moi, et il me dit ce seul mot: Embarquons. -- Embarquer?... ai-je rpliqu. -- Oui... dans le tug... vite! Comme toujours, je n'ai qu' obir ces paroles impratives, et je me hte d'enjamber les bastingages. En ce moment, Thomas Roch remonte sur le pont, accompagn de l'un des hommes. Il me parat trs calme, trs indiffrent aussi, et n'oppose aucune rsistance son passage bord du remorqueur. Lorsqu'il est prs de moi, l'orifice du panneau, le comte d'Artigas et l'ingnieur Serk nous rejoignent. Quant au capitaine Spade et l'quipage, ils demeurent sur la golette, -- moins quatre hommes qui descendent dans le petit canot, lequel vient d'tre mis la mer. Ces hommes emportent une longue aussire, probablement destine touer l'_Ebba _ travers les rcifs. Existe-t-il donc, au milieu de ces roches, une crique o le yacht du comte d'Artigas trouve un sr abri contre les houles du large?... Est-ce l son port d'attache?... L'_Ebba_ spare du tug, l'aussire qui la relie au canot se tend, et, une demi-encablure plus loin, des matelots vont l'amarrer sur des organeaux de fer fixs aux rcifs. Alors l'quipage, halant dessus, toue lentement la golette. Cinq minutes aprs, l'_Ebba_ a disparu derrire l'amoncellement des roches, et il est certain que, du large, on ne peut mme pas apercevoir l'extrmit de sa mture. Qui se douterait, aux Bermudes, qu'un navire vient d'habitude relcher en cette crique secrte?... Qui se douterait, en Amrique, que le riche yachtman, si connu dans tous les ports de l'ouest, est l'hte des solitudes de Back-Cup?... Vingt minutes plus tard, le canot revient vers le tug, ramenant les quatre hommes. Il est clair que le bateau sous-marin les attendait avant de repartir... pour aller... o?... En effet, l'quipage au complet passe sur la plate-forme, le canot est mis la trane, un mouvement se produit, l'hlice bat petits tours, et, la surface des eaux, le tug se dirige vers Back-Cup, en contournant les rcifs par le sud. trois encablures de l se dessine une seconde passe qui aboutit l'lot, et dont le tug suit les sinuosits. Ds qu'il accoste les premires assises de la base, ordre est donn deux hommes de tirer le canot sur une troite grve de sable que ne peuvent atteindre ni la houle ni le ressac, et o il est ais de venir le reprendre, lorsque recommencent les campagnes de l'_Ebba_. Cela fait, ces deux matelots remontent bord du tug, et l'ingnieur Serk me fait signe de descendre l'intrieur. Quelques marches d'un escalier de fer accdent une salle centrale, o sont entasss divers colis et ballots qui, sans doute, n'ont pu trouver place dans la cale dj encombre. Je suis pouss vers une cabine latrale, la porte se referme, et me voici de nouveau plong au milieu d'une obscurit profonde. Je l'ai reconnue, cette cabine, au moment o j'y suis entr. C'est bien celle o j'ai pass de si longues heures, aprs l'enlvement de Healthful-House, et dont je ne suis sorti qu'au large du Pamplico-Sound. Il est vident qu'il doit en tre de Thomas Roch comme de moi, qu'il est chambr dans un autre compartiment. Un bruit sonore se produit -- le bruit du panneau qui se referme, et l'appareil ne tarde pas s'immerger. En effet, je sens un mouvement descensionnel, d l'introduction de l'eau dans les caissons du tug. ce mouvement en succde un autre, -- un mouvement qui pousse le bateau sous-marin travers les couches liquides. Trois minutes plus tard, il stoppe, et j'ai l'impression que nous remontons la surface... Nouveau bruit du panneau, qui se rouvre cette fois. La porte de ma cabine me livre passage, et, en quelques bonds, me voici sur la plate-forme. Je regarde... Le tug vient de pntrer l'intrieur mme de l'lot de Back-Cup. L est cette mystrieuse retraite, o le comte d'Artigas vit avec ses compagnons, -- pour ainsi dire, -- en dehors de l'humanit! IX Dedans Le lendemain, sans que personne m'ait empch d'aller et de venir, j'ai pu oprer une premire reconnaissance travers la vaste caverne de Back-Cup. Quelle nuit j'ai passe sous l'empire de visions tranges, et avec quelle impatience j'attendais le jour! On m'avait conduit au fond d'une grotte, une centaine de pas de la berge prs de laquelle s'tait arrt le tug. cette grotte, de dix pieds sur douze, qu'clairait une ampoule incandescence, on accdait par une porte qui fut referme derrire moi. Je n'ai pas m'tonner que l'lectricit soit employe comme agent lumineux l'intrieur de cette caverne, puisqu'elle l'est galement bord du remorqueur sous-marin. Mais o la fabrique-t- on?... D'o vient-elle?... Est-ce qu'une usine est installe l'intrieur de cette norme crypte, avec sa machinerie, ses dynamos, ses accumulateurs?... Ma cellule est meuble d'une table sur laquelle des aliments sont dposs, d'un cadre et de sa literie, d'un fauteuil d'osier, d'une armoire contenant du linge et divers vtements de rechange. Dans le tiroir de la table, du papier, un encrier, des plumes. Au coin de droite, une toilette garnie de ses ustensiles. Le tout trs propre. Du poisson frais, des conserves de viande, du pain de bonne qualit, de l'ale et du whisky, voil le menu de ce premier repas. Je n'ai mang que du bout des lvres, -- mi-dents comme on dit, -- tant je me sens nerv. Il faudra pourtant que je me ressaisisse, que je revienne au calme de l'esprit et du coeur, que le moral reprenne le dessus. Le secret de cette poigne d'hommes, enfouis dans les entrailles de cet lot, je veux le dcouvrir... je le dcouvrirai... Ainsi, c'est sous la carapace de Back-Cup que le comte d'Artigas est venu s'tablir. Cette cavit dont personne ne souponne l'existence, lui sert de demeure habituelle, lorsque l'_Ebba _ne le promne pas le long du littoral du nouveau monde et peut-tre jusqu'aux parages de l'ancien. L est la retraite inconnue qu'il a dcouverte, et o l'on accde par cette entre sous-marine, cette porte d'eau, qui s'ouvre douze ou quinze pieds au-dessous de la surface ocanique. Pourquoi s'tre spar des habitants de la terre?... Que trouverait-on dans le pass de ce personnage?... Si ce nom d'Artigas, ce titre de comte, ne sont qu'emprunts, comme je l'imagine, quel motif cet homme a-t-il eu de cacher son identit?... Est-il un banni, un proscrit, qui a prfr ce lieu d'exil tout autre?... N'ai-je pas plutt affaire un malfaiteur, soucieux d'assurer l'impunit de ses crimes, l'inanit des poursuites judiciaires, en se terrant au fond de cette substruction indcouvrable?... Mon droit est de tout supposer, quand il s'agit de cet tranger suspect, et je suppose tout. Alors revient mon esprit cette question laquelle je ne puis encore trouver une rponse satisfaisante. Pourquoi Thomas Roch a- t-il t enlev de Healthful-House dans les conditions que l'on sait?... Le comte d'Artigas espre-t-il lui arracher le secret de son Fulgurateur, l'utiliser pour dfendre Back-Cup, au cas qu'un hasard trahirait le lieu de sa retraite?... Mais, si cela arrivait, on saurait bien rduire par la famine l'lot de Back- Cup, que le tug ne suffirait pas ravitailler!... La golette, d'autre part, n'aurait plus aucune chance de franchir la ligne d'investissement, et, d'ailleurs, elle serait signale dans tous les ports!... Ds lors, quoi pourrait servir l'invention de Thomas Roch entre les mains du comte d'Artigas?... Dcidment, je ne comprends pas! Vers sept heures du matin, je saute hors de mon lit. Si je suis emprisonn entre les parois de cette caverne, du moins ne le suis- je pas l'intrieur de ma cellule. Rien ne m'empche de la quitter, et j'en sors... trente mtres en avant se prolonge un entablement rocheux, une sorte de quai, qui se dveloppe droite et gauche. Plusieurs matelots de l'_Ebba_ sont occups dbarquer les ballots, vider la cale du tug, lequel stationne fleur d'eau le long d'une petite jete de pierre. Un demi-jour, auquel mes yeux s'habituent graduellement, claire la caverne, qui est ouverte la partie centrale de sa vote. C'est par l, me dis-je, que s'chappaient ces vapeurs, ou plutt cette fume, qui nous a signal l'lot une distance de trois ou quatre milles. Et, l'instant mme, toute cette srie de rflexions me traverse l'esprit. Ce n'est donc pas un volcan, comme on l'a cru, ce Back-Cup, comme je l'ai cru moi-mme... Les vapeurs, les flammes qui ont t aperues, il y a quelques annes, n'taient qu'artificielles. Les grondements qui pouvantrent les pcheurs bermudiens n'avaient point pour cause une lutte des forces souterraines... Ces divers phnomnes taient factices... Ils se manifestaient la seule volont du matre de cet lot, de celui qui voulait en loigner les habitants installs sur son littoral... Et il y a russi, ce comte d'Artigas... Il est rest l'unique matre de Back-Cup... Rien qu'avec le bruit de ces dtonations, rien qu'en dirigeant vers ce faux cratre la fume de ces varechs et des sargasses que les courants lui apportent, il a pu laisser croire l'existence d'un volcan, son rveil inattendu, l'imminence d'une ruption qui ne s'est jamais produite!... Telles les choses ont d se passer, et, en effet, depuis le dpart des pcheurs bermudiens, Back-Cup n'a cess d'entretenir d'paisses volutes de fume sa cime. Cependant la clart interne s'accrot, le jour pntre par le faux cratre, mesure que le soleil monte sur l'horizon. Il me sera donc possible d'valuer d'une manire assez prcise les dimensions de cette caverne. Voici, d'ailleurs, les chiffres que j'ai pu tablir par la suite. Extrieurement, l'lot de Back-Cup, de forme peu prs circulaire, mesure douze cents mtres de circonfrence et prsente une superficie intrieure de cinquante mille mtres ou cinq hectares. Ses parois ont, leur base, une paisseur qui varie entre trente et cent mtres. Il suit de l que, moins l'paisseur des parois, cette excavation occupe tout le massif de Back-Cup qui s'lve au-dessus de la mer. Quant la longueur du tunnel sous-marin, qui met le dehors et le dedans en communication, et par lequel a pntr le tug, j'estime qu'elle doit tre de quarante mtres peu prs. Ces chiffres approximatifs permettent de se reprsenter la grandeur de cette caverne. Mais, si vaste qu'elle soit, je rappellerai que l'Ancien et le Nouveau Monde en possdent quelques-unes dont les dimensions sont plus considrables et qui ont t l'objet d'tudes splologiques trs exactes. En effet, dans la Carniole, dans le Northumberland, dans le Derbyshire, au Pimont, en More, aux Balares, en Hongrie, en Californie, se creusent des grottes d'une capacit suprieure celle de Back-Cup. Telles aussi celle de Han-sur-Lesse, en Belgique, aux tats-Unis, celles de Mammouth du Kentucky, qui ne comprennent pas moins de deux cent vingt-six dmes, sept rivires, huit cataractes, trente-deux puits d'une profondeur ignore, une mer intrieure sur une tendue de cinq six lieues, dont les explorateurs n'ont encore pu atteindre l'extrme limite. Je connais ces grottes du Kentucky pour les avoir visites, comme l'ont fait des milliers de touristes. La principale me servira de terme de comparaison avec Back-Cup. Mammouth, comme ici, la vote est supporte par des piliers de formes et de hauteurs diverses, qui lui donnent l'aspect d'une cathdrale gothique, avec nef, contre-nefs, bas-cts, n'ayant rien, d'ailleurs, de la rgularit architectonique des difices religieux. La seule diffrence est que, si le plafond des grottes du Kentucky se dploie cent trente mtres de hauteur, celui de Back-Cup ne dpasse pas une soixantaine de mtres la partie de la vote que troue circulairement l'ouverture centrale, -- par laquelle s'chappaient les fumes et les flammes. Autre particularit, -- trs importante, -- qu'il convient d'indiquer, c'est que la plupart des grottes dont j'ai cit les noms sont aisment accessibles et devaient par consquent tre dcouvertes un jour ou l'autre. Or il n'en est pas ainsi de Back-Cup. Indiqu sur les cartes de ces parages comme un lot du groupe des Bermudes, comment se ft- on dout qu'une norme caverne s'vidait l'intrieur de son massif. Pour le savoir, il fallait y pntrer, et, pour y pntrer, il fallait disposer d'un appareil sous-marin, analogue au tug que possdait le comte d'Artigas. Et, mon avis, c'est au hasard seul que cet trange yachtman aura d de dcouvrir ce tunnel, qui lui a permis de fonder cette inquitante colonie de Back-Cup. Maintenant, en me livrant l'examen de la portion de mer contenue entre les parois de cette caverne, je constate que ses dimensions sont assez restreintes. peine mesure-t-elle de trois cents trois cent cinquante mtres de circonfrence. Ce n'est, vrai dire, qu'un lagon, encadr de rochers pic, trs suffisant pour les manoeuvres du tug, car sa profondeur, ainsi que je l'ai appris, n'est pas infrieure quarante mtres. Il va de soi que cette crypte, tant donn sa situation et sa structure, appartient la catgorie de celles qui sont dues l'envahissement des eaux de la mer. la fois d'origine neptunienne et plutonienne, telles se voient les grottes de Crozon et de Morgate sur la baie de Douarnenez en France, de Bonifacio sur le littoral de la Corse, telle celle de Thorgatten sur la cte de Norvge, dont la hauteur n'est pas estime moins de cinq cents mtres, telles enfin les catavtres de la Grce, les grottes de Gibraltar en Espagne, de Tourane en Cochinchine. En somme, la nature de leur carapace indique qu'elles sont le produit de ce double travail gologique. L'lot de Back-Cup est en grande partie form de roches calcaires. partir de la berge du lagon, ces roches remontent vers les parois, en talus pentes douces, laissant entre elles des tapis sablonneux d'un grain trs menu, agrments et l des jauntres bouquets durs et serrs du perce-pierre. Puis, par paisses couches, s'talent des amas de varechs et de sargasses, les uns trs secs, les autres mouills, exhalant encore les cres senteurs marines, alors que le flux, aprs les avoir pousss travers le tunnel, vient de les jeter sur les rives du lagon. Ce n'est pas l, d'ailleurs, le seul combustible employ aux multiples besoins de Back-Cup. J'aperois un norme stock de houille, qui a d tre rapport par le tug et la golette. Mais, je le rpte, c'est de l'incinration de ces masses herbeuses, pralablement dessches, que provenaient les fumes vomies par le cratre de l'lot. En continuant ma promenade, je distingue sur le ct septentrional du lagon les habitations de cette colonie de troglodytes, -- ne mritent-ils pas ce nom? Cette partie de la caverne, qui est appele Bee-Hive, c'est--dire la Ruche, justifie pleinement cette qualification. En effet, l sont creuses de main d'homme plusieurs ranges d'alvoles, dans le massif calcaire des parois, et dans lesquels demeurent ces gupes humaines. Vers l'est, la disposition de la caverne est trs diffrente. De ce ct, se profilent, se dressent, se multiplient, se contournent, des centaines de piliers naturels, qui soutiennent l'intrados de la vote. Une vritable fort d'arbres de pierre, dont la superficie s'tend jusqu'aux extrmes limites de la caverne. travers ces piliers s'entrecroisent des sentiers sinueux, qui permettent d'atteindre le fond de Back-Cup. compter les alvoles de Bee-Hive, on peut chiffrer de quatre- vingts cent le nombre des compagnons du comte d'Artigas. Prcisment, devant l'une de ces cellules, isole des autres, se tient ce personnage que le capitaine Spade et l'ingnieur Serk ont rejoint depuis un instant. la suite de quelques mots changs, ils descendent tous les trois vers la berge et s'arrtent devant la jete prs de laquelle flotte le tug. cette heure, une douzaine d'hommes, aprs avoir dbarqu les marchandises, les transportent en canot sur l'autre rive o de larges rduits, vids dans le massif latral, forment les entrepts de Back-Cup. Quant l'orifice du tunnel sous les eaux du lagon, il n'est pas visible. J'ai observ, en effet, que, pour y pntrer en venant du large, le remorqueur a d s'enfoncer de quelques mtres au-dessous de la surface de l'eau. Il n'en est donc pas de la grotte de Back- Cup comme des grottes de Staffa ou de Morgate, dont l'entre est toujours libre mme l'poque des hautes mares. Existe-t-il un autre passage communiquant avec le littoral, un couloir naturel ou artificiel?... Il importe que je sois fix ce sujet. En ralit, l'lot de Back-Cup mrite son nom. C'est bien une norme tasse renverse. Non seulement il en affecte la forme extrieure, mais, -- ce qu'on ignorait, -- il en reproduit aussi la forme intrieure. J'ai dit que Bee-Hive occupe la partie de la caverne qui s'arrondit au nord du lagon, c'est--dire la gauche en pntrant par le tunnel. l'oppos sont tablis les magasins, ou s'entreposent les approvisionnements de toute sorte, ballots de marchandises, pices de vin et d'eau-de-vie, barils de bire, caisses de conserves, colis multiples dsigns par des marques de diverses provenances. On dirait que les cargaisons de vingt navires ont t dbarques en cet endroit. Un peu plus loin s'lve une assez importante construction, entoure d'un mur de planches, dont la destination est aise reconnatre. D'un poteau qui la domine, partent les gros fils de cuivre qui alimentent de leur courant les puissantes lampes lectriques suspendues sous la vote et les ampoules incandescence servant chaque alvole de la ruche. Il y a mme bon nombre de ces appareils d'clairage, installs entre les piliers de la caverne, qui permettent de l'clairer jusqu' son extrme profondeur. prsent se pose cette question: Me laissera-t-on aller librement l'intrieur de Back-Cup?... Je l'espre. Pourquoi le comte d'Artigas prtendrait-il entraver ma libert, m'interdire de circuler travers son mystrieux domaine?... Ne suis-je pas enferm entre les parois de cet lot?... Est-il possible d'en sortir autrement que par le tunnel?... Or, comment franchir cette porte d'eau, qui est toujours close?... Et puis, pour ce qui me concerne, en admettant que j'eusse pu traverser le tunnel, est-ce que ma disparition tarderait tre constate?... Le tug conduirait une douzaine d'hommes sur le littoral, qui serait fouill jusque dans ses plus secrtes anfractuosits... Je serais invitablement repris, ramen Bee- Hive, et, cette fois, priv de la libert d'aller et venir... Je dois donc rejeter toute ide de fuite, tant que je n'aurai pu mettre de mon ct quelque srieuse chance de succs. Qu'une circonstance favorable se prsente, je ne la laisserai pas chapper. En circulant le long des ranges d'alvoles, il m'a t permis d'observer quelques-uns de ces compagnons du comte d'Artigas, qui ont accept cette monotone existence dans les profondeurs de Back- Cup. Je le rpte, leur nombre peut tre valu une centaine, d'aprs celui des cellules de Bee-Hive. Lorsque je passe, ces gens ne font aucune attention moi. les examiner de prs, ils me paraissent s'tre recruts d'un peu partout. Entre eux, je ne distingue aucune communaut d'origine, - - pas mme ce lien qui en ferait soit des Amricains du Nord, soit des Europens, soit des Asiatiques. La coloration de leur peau va du blanc au cuivre et au noir, -- le noir de l'Australasie plutt que celui de l'Afrique. En rsum, ils semblent pour la plupart appartenir aux races malaises, et ce type est mme trs reconnaissable chez le plus grand nombre. J'ajoute que le comte d'Artigas est certainement sorti de cette spciale race des les nerlandaises de l'Ouest-Pacifique, alors que l'ingnieur Serk serait Levantin, le capitaine Spade d'origine italienne. Mais, si ces habitants de Back-Cup ne sont pas relis par un lien de race, ils le sont certainement par celui des instincts et des apptits. Quelles inquitantes physionomies, quelles figures farouches, quels types foncirement sauvages! Ce sont des natures violentes, cela se voit, qui n'ont jamais su refrner leurs passions ni reculer devant aucun excs. Et, -- cette ide me vient, -- pourquoi ne serait-ce pas la suite d'une longue srie de crimes, vols, incendies, meurtres, attentats de toute sorte exercs en commun, qu'ils auraient eu la pense de se rfugier au fond de cette caverne, o ils peuvent se croire assurs d'une absolue impunit?... Le comte d'Artigas ne serait plus alors que le chef d'une bande de malfaiteurs, avec ses deux lieutenants Spade et Serk, et Back-Cup un repaire de pirates... Telle est la pense qui s'est dcidment incruste en mon cerveau. Je serai bien surpris si l'avenir dmontre que je me suis tromp. D'ailleurs, ce que je remarque au cours de cette premire exploration est fait pour confirmer mon opinion, et autoriser les plus suspectes hypothses. Dans tous les cas, quels qu'ils soient et quelles que soient les circonstances qui les ont runis en ce lieu, les compagnons du comte d'Artigas me paraissent avoir accept sans rserve sa toute- puissante domination. En revanche, si une svre discipline les maintient sous sa main de fer, il est probable que certains avantages doivent compenser cette espce de servitude laquelle ils ont consenti... Lesquels?... Aprs avoir contourn la partie de la berge sous laquelle dbouche le tunnel, j'atteins la rive oppose du lagon. Ainsi que je l'ai reconnu dj, sur cette rive est tabli l'entrept des marchandises apportes par la golette _Ebba_ chacun de ses voyages. De vastes excavations, creuses dans les parois, peuvent contenir et contiennent un nombre considrable de ballots. Au-del se trouve la fabrique d'nergie lectrique. En passant devant les fentres, j'aperois certains appareils, d'invention rcente, peu encombrants et trs perfectionns. Point de ces machines vapeur, qui ncessitent l'emploi de la houille et exigent un mcanisme compliqu. Ainsi que je l'avais pressenti, ce sont des piles d'une extraordinaire puissance, qui fournissent le courant aux lampes de la caverne comme aux dynamos du tug. Sans doute aussi, ce courant sert aux divers usages domestiques, au chauffage de Bee-Hive, la cuisson des aliments. Ce que je constate, c'est qu'il est appliqu, dans une cavit voisine, aux alambics qui servent la production de l'eau douce. Les colons de Back-Cup n'en sont pas rduits recueillir pour leur boisson les pluies abondamment verses sur le littoral de l'lot. quelques pas de la fabrique d'nergie lectrique s'arrondit une large citerne que je puis comparer, toute proportion garde, celles que j'avais visites aux Bermudes. L, il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une population de dix mille habitants... ici d'une centaine de... Je ne sais encore comment les qualifier. Que leur chef et eux aient eu de srieuses raisons pour habiter dans les entrailles de cet lot, cela est l'vidence mme, mais quelles sont-elles?... Lorsque des religieux s'enferment entre les murs de leur couvent avec l'intention de se sparer du reste des humains, cela s'explique. vrai dire, ils n'ont l'air ni de bndictins ni de chartreux, les sujets du comte d'Artigas! En poursuivant ma promenade travers la fort de piliers, je suis arriv l'extrme limite de la caverne. Personne ne m'a gn, personne ne m'a parl, personne n'a mme paru s'inquiter de mon individu. Cette portion de Back-Cup est extrmement curieuse, comparable ce qu'offrent de plus merveilleux les grottes du Kentucky ou des Balares. Il va de soi que le travail de l'homme ne se montre nulle part. Seul apparat le travail de la nature, et ce n'est pas sans un certain tonnement, ml d'effroi, que l'on songe ces forces telluriques, qui sont capables d'engendrer de si prodigieuses substructions. La partie situe au-del du lagon ne reoit que trs obliquement les rayons lumineux du cratre central. Le soir, claire de lampes lectriques, elle doit prendre un aspect fantastique. En aucun endroit, malgr mes recherches, je n'ai trouv d'issue communiquant avec l'extrieur. noter que l'lot offre asile de nombreux couples d'oiseaux, golands, mouettes, hirondelles de mer, -- htes habituels des plages bermudiennes. Ici, semble-t-il, on ne leur a jamais donn la chasse, on les laisse se multiplier loisir, et ils ne s'effraient pas du voisinage de l'homme. Au surplus, Back-Cup possde galement d'autres animaux que ces volatiles d'essence marine. Du ct de Bee-Hive sont mnags des enclos destins aux vaches, aux porcs, aux moutons, aux volailles. L'alimentation est donc non moins assure que varie, grce, galement, aux produits de la pche, soit entre les rcifs du dehors, soit dans les eaux du lagon, o abondent des poissons d'espces trs varies. En somme, pour se convaincre que les htes de Back-Cup ne manquent d'aucune ressource, il suffit de les regarder. Ce sont tous gens vigoureux, robustes types de marins cuits et recuits sous le hle des chaudes latitudes, au sang riche et suroxygn par les brises de l'Ocan. Il n'y a ni enfants ni vieillards, -- rien que des hommes dont l'ge est compris entre trente et cinquante ans. Mais pourquoi ont-ils accept de se soumettre ce genre d'existence?... Et puis, ne quittent-ils donc jamais cette retraite de Back-Cup?... Peut-tre ne tarderai-je pas l'apprendre. X Ker Karraje L'alvole que j'occupe est situ une centaine de pas de l'habitation du comte d'Artigas, l'une des dernires de cette range de Bee-Hive. Si je ne dois pas la partager avec Thomas Roch, je pense du moins qu'elle se trouve voisine de la sienne? Pour que le gardien Gaydon puisse continuer ses soins au pensionnaire de Healthful-House, il faut que les deux cellules soient contigus... Je serai, j'imagine, bientt fix cet gard. Le capitaine Spade et l'ingnieur Serk demeurent sparment proximit de l'htel d'Artigas. Un htel?... Oui, pourquoi ne point lui donner ce nom, puisque cette habitation a t arrange avec un certain art? Des mains habiles ont taill la roche, de manire figurer une faade ornementale. Une large porte y donne accs. Le jour pntre par plusieurs fentres, perces dans le calcaire, et que ferment des chssis carreaux de couleurs. L'intrieur comprend diverses chambres, une salle manger et un salon clairs par un vitrail, -- le tout amnag de manire que l'aration s'opre dans des conditions parfaites. Les meubles sont d'origines diffrentes, de formes trs fantaisistes, avec les marques de fabrication franaise, anglaise, amricaine. videmment, leur propritaire tient la varit des styles. Quant l'office et la cuisine, on les a disposes dans des cellules annexes, en arrire de Bee-Hive. L'aprs-midi, au moment o je sortais avec la ferme intention d' obtenir une audience du comte d'Artigas, j'aperois ce personnage alors qu'il remontait des rives du lagon vers la ruche. Soit qu'il ne m'ait point vu, soit qu'il ait voulu m'viter, il a ht le pas, et je n'ai pu le rejoindre. Il faut pourtant qu'il me reoive! me suis-je dit. Je me hte et m'arrte devant la porte de l'habitation qui venait de se refermer. Une espce de grand diable, d'origine malaise, trs fonc de couleur, parat aussitt sur le seuil. D'une voix rude, il me signifie de m'loigner. Je rsiste cette injonction, et j'insiste, en rptant par deux fois cette phrase en bon anglais: Prvenez le comte d'Artigas que je dsire tre reu l'instant mme. Autant et valu m'adresser aux roches de Back-Cup! Ce sauvage ne comprend sans doute pas un mot de la langue anglaise et ne me rpond que par un cri menaant. L'ide me prend alors de forcer la porte, d'appeler de faon tre entendu du comte d'Artigas. Mais, selon toute probabilit, cela n'aurait d'autre rsultat que de provoquer la colre du Malais, dont la force doit tre herculenne. Je remets un autre moment l'explication qui m'est due, -- que j'aurai tt ou tard. En longeant la range de Bee-Hive dans la direction de l'est, ma pense s'est reporte sur Thomas Roch. Je suis trs surpris de ne pas l'avoir encore aperu pendant cette premire journe. Est-ce qu'il serait en proie une nouvelle crise?... Cette hypothse n'est gure admissible. Le comte d'Artigas, -- s'en rapporter ce qu'il m'a dit, -- aurait eu soin de mander prs de l'inventeur son gardien Gaydon. peine ai-je fait une centaine de pas que je rencontre l'ingnieur Serk. De manires engageantes, de bonne humeur comme l'habitude, cet ironiste sourit en m'apercevant, et ne cherche point m'viter. S'il savait que je suis un confrre, un ingnieur, -- en admettant qu'il le soit, -- peut-tre me ferait-il meilleur accueil?... Mais je me garderai bien de lui dcliner mes nom et qualits. L'ingnieur Serk s'est arrt, les yeux brillants, la bouche moqueuse, et il accompagne le bonjour qu'il me souhaite d'un geste des plus gracieux. Je rponds froidement sa politesse, -- ce qu'il affecte de ne point remarquer. Que saint Jonathan vous protge, monsieur Gaydon! me dit-il de sa voix frache et sonore. Vous ne vous plaindrez pas, je l'espre, de l'heureuse circonstance qui vous a permis de visiter cette caverne, merveilleuse entre toutes... oui! l'une des plus belles... et pourtant des moins connues de notre sphrode!... Ce mot de la langue scientifique, au cours d'une conversation avec un simple gardien, me surprend, je l'avoue, et je me borne rpondre: Je n'aurai pas me plaindre, monsieur Serk, la condition qu'aprs avoir eu le plaisir de visiter cette caverne, j'aie la libert d'en sortir... -- Quoi! vous songeriez dj nous quitter, monsieur Gaydon... retourner dans votre triste pavillon de Healthful-House?... C'est peine si vous avez explor notre magnifique domaine, si vous avez pu en admirer les beauts incomparables, dont la nature seule a fait tous les frais... -- Ce que j'ai vu me suffit, ai-je rpliqu, et en cas que vous me parleriez srieusement, je vous rpondrais srieusement que je ne dsire pas en voir davantage. -- Allons, monsieur Gaydon, permettez-moi de vous faire observer que vous n'avez pas encore pu apprcier les avantages d'une existence qui se passe dans ce milieu sans rival!... Vie douce et tranquille, exempte de tout souci, avenir assure, conditions matrielles comme il ne s'en rencontre nulle part, galit de climat, rien craindre des temptes qui dsolent ces parages de l'Atlantique, pas plus des glaces de l'hiver que des feux de l't!... C'est peine si les changements de saison modifient cette atmosphre tempre et salubre!... Ici, nous n'avons point redouter les colres de Pluton ou de Neptune... Cette vocation de noms mythologiques me parat on ne peut moins sa place. Il est visible que l'ingnieur Serk se moque de moi. Est-ce que le surveillant Gaydon a jamais entendu parler de Pluton et de Neptune?... Monsieur, dis-je, il est possible que ce climat vous convienne, que vous apprciez comme ils le mritent les avantages de vivre au fond de cette grotte de... J'ai t sur le point de prononcer ce nom de Back-Cup... je me suis retenu temps. Qu'arriverait-il, si l'on me souponnait de connatre le nom de l'lot, et, par suite, son gisement l'extrmit ouest du groupe des Bermudes! Aussi ai-je continu en disant: Mais, si ce climat ne me convient pas, j'ai le droit d'en changer, ce me semble... -- Le droit, en effet. -- Et j'entends qu'il me soit permis de partir et que l'on me fournisse les moyens de retourner en Amrique. -- Je n'ai aucune bonne raison vous opposer, monsieur Gaydon, rpond l'ingnieur Serk. Votre prtention est mme de tous points fonde. Remarquez, cependant, que nous vivons ici dans une noble et superbe indpendance, que nous ne relevons d'aucune puissance trangre, que nous chappons toute autorit du dehors, que nous ne sommes les colons d'aucun tat de l'ancien ni du nouveau monde... Cela mrite considration de quiconque a l'me fire, le coeur haut plac... Et puis, quels souvenirs voquent chez un esprit cultiv ces grottes qui semblent avoir t creuses de la main des dieux, et dans lesquelles ils rendaient autrefois leurs oracles par la bouche de Trophonius... Dcidment, l'ingnieur Serk se plat aux citations de la Fable! Trophonius aprs Pluton et Neptune! Ah ! se figure-t-il qu'un gardien d'hospice connaisse Trophonius?... Il est visible que ce moqueur continue se moquer, et je fais appel toute ma patience pour ne pas lui rpondre sur le mme ton. Il y a un instant, dis-je d'une voix brve, j'ai voulu entrer dans cette habitation, qui est, si je ne me trompe, celle du comte d'Artigas, et j'en ai t empch... -- Par qui, monsieur Gaydon?... -- Par un homme au service du comte. -- C'est que, trs probablement, cet homme avait reu des ordres formels votre gard. -- Il faut pourtant, qu'il le veuille ou non, que le comte d'Artigas m'coute... -- Je crains bien que ce ne soit difficile... et mme impossible, rpond en souriant l'ingnieur Serk. -- Et pourquoi?... -- Parce qu'il n'y a plus, ici, de comte d'Artigas. -- Vous raillez, je pense!... Je viens de l'apercevoir... -- Ce n'est pas le comte d'Artigas que vous avez aperu, monsieur Gaydon... -- Et qui est-ce donc, s'il vous plat?... -- C'est le pirate Ker Karraje. Ce nom me fut jet d'une voix dure, et l'ingnieur Serk est parti sans que j'aie eu la pense de le retenir. Le pirate Ker Karraje! Oui!... Ce nom est toute une rvlation pour moi!... Ce nom, je le connais, et quels souvenirs il voque!... Il m'explique, lui seul, ce que je regardais comme inexplicable! Il me dit quel est l'homme entre les mains duquel je suis tomb!... Avec ce que je savais dj, avec ce que j'ai appris depuis mon arrive Back-Cup de la bouche mme de l'ingnieur Serk, voici ce qu'il m'est loisible de raconter sur le pass et le prsent de ce Ker Karraje. Il y a de cela huit neuf ans, les mers de l'Ouest-Pacifique furent dsoles par des attentats sans nombre, des faits de piraterie, qui s'accomplissaient avec une rare audace. cette poque, une bande de malfaiteurs de diverses origines, dserteurs des contingents coloniaux, chapps des pnitenciers, matelots ayant abandonn leurs navires, oprait sous un chef redoutable. Le noyau de cette bande s'tait d'abord form de ces gens, rebut des populations europenne et amricaine, qu'avait attirs la dcouverte de riches placers dans les districts de la Nouvelle- Galles du Sud en Australie. Parmi ces chercheurs d'or, se trouvaient le capitaine Spade et l'ingnieur Serk, deux dclasss, qu'une certaine communaut d'ides et de caractre ne tarda pas lier trs intimement. Ces hommes, instruits, rsolus, eussent certainement russi en toute carrire, rien que par leur intelligence. Mais, sans conscience ni scrupules, dtermins s'enrichir par n'importe quels moyens, demandant la spculation et au jeu ce qu'ils auraient pu obtenir par le travail patient et rgulier, ils se jetrent travers les plus invraisemblables aventures, riches un jour, ruins le lendemain, comme la plupart de ces gens sans aveu, qui vinrent chercher fortune sur les gisements aurifres. Il y avait alors aux placers de la Nouvelle-Galles du Sud un homme d'une audace incomparable, un de ces oseurs qui ne reculent devant rien, -- pas mme devant le crime, -- et dont l'influence est irrsistible sur les natures violentes et mauvaises. Cet homme se nommait Ker Karraje. Quelles taient l'origine et la nationalit de ce pirate, quels taient ses antcdents, cela n'avait jamais pu tre tabli dans les enqutes qui furent ordonnes son sujet. Mais s'il avait su chapper toutes les poursuites, son nom, -- du moins celui qu'il se donnait, -- courut le monde. On ne le prononait qu'avec horreur et terreur, comme celui d'un personnage lgendaire, invisible, insaisissable. Moi, maintenant, j'ai lieu de croire que ce Ker Karraje est de race malaise. Peu importe, en somme. Ce qui est certain, c'est qu'on le tenait bon droit pour un forban redoutable, l'auteur des multiples attentats commis dans ces mers lointaines. Aprs avoir pass quelques annes sur les placers de l'Australie, o il fit la connaissance de l'ingnieur Serk et du capitaine Spade, Ker Karraje parvint s'emparer d'un navire dans le port de Melbourne, de la province de Victoria. Une trentaine de coquins, dont le nombre devait bientt tre tripl, se firent ses compagnons. En cette partie de l'ocan Pacifique, o la piraterie est encore si facile, et, disons-le, si fructueuse -- combien de btiments furent pills, combien d'quipages massacrs, combien de razzias organises dans certaines les de l'Ouest que les colons n'taient pas de force dfendre. Quoique le navire de Ker Karraje, command par le capitaine Spade, et t plusieurs fois signal, on ne put jamais s'en emparer. Il semblait qu'il et la facult de disparatre sa fantaisie au milieu de ces labyrinthes d'archipels dont le forban connaissait toutes les passes et toutes les criques. L'pouvante rgnait donc en ces parages. Les Anglais, les Franais, les Allemands, les Russes, les Amricains envoyrent vainement des vaisseaux la poursuite de cette sorte de navire- spectre, qui s'lanait on ne sait d'o, se cachait on ne sait o, aprs des pillages et des massacres que l'on dsesprait de pouvoir arrter ou punir. Un jour, ces actes criminels prirent fin. On n'entendit plus parler de Ker Karraje. Avait-il abandonn le Pacifique pour d'autres mers?... La piraterie allait-elle recommencer ailleurs?... Comme elle ne se reproduisit pas de quelque temps, on eut cette ide: c'est que, sans parler de ce qui avait d tre dpens en orgies et en dbauches, il restait assez du produit de ces vols si longtemps exercs pour constituer un trsor d'une norme valeur. Et, maintenant, sans doute, Ker Karraje et ses compagnons en jouissaient, l'ayant mis en sret en quelque retraite connue d'eux seuls. O s'tait rfugie la bande depuis sa disparition?... Toutes recherches ce sujet furent striles. L'inquitude ayant cess avec le danger, l'oubli commena de se faire sur les attentats dont l'Ouest-Pacifique avait t le thtre. Voil ce qui s'tait pass, -- voici maintenant ce qu'on ne saura jamais, si je ne parviens pas m'chapper de Back-Cup: Oui, ces malfaiteurs taient possesseurs de richesses considrables, lorsqu'ils abandonnrent les mers occidentales du Pacifique. Aprs avoir dtruit leur navire, ils se dispersrent par des voies diverses, non sans tre convenus de se retrouver sur le continent amricain. cette poque, l'ingnieur Serk, trs instruit en sa partie, trs habile mcanicien, et qui avait tudi de prfrence le systme des bateaux sous-marins, proposa Ker Karraje de faire construire un de ces appareils, afin de reprendre sa criminelle existence dans des conditions plus secrtes et plus redoutables. Ker Karraje saisit tout ce qu'avait de pratique l'ide de son complice, et, l'argent ne manquant point, il n'y eut qu' se mettre l'oeuvre. Tandis que le soi-disant comte d'Artigas commandait la golette _Ebba_ aux chantiers de Gotteborg, en Sude, il donna aux chantiers Cramps de Philadelphie, en Amrique, les plans d'un bateau sous-marin, dont la construction ne donna lieu aucun soupon. D'ailleurs, ainsi qu'on va le voir, il ne devait pas tarder disparatre corps et biens. Ce fut sur les gabarits de l'ingnieur Serk et sous sa surveillance spciale que cet appareil fut tabli, en utilisant les divers perfectionnements de la science nautique d'alors. Un courant, produit par des piles de nouvelle invention, actionnant les rceptrices cales sur l'arbre de l'hlice, devait donner son moteur une norme puissance propulsive. Il va de soi que personne n'aurait pu deviner dans le comte d'Artigas Ker Karraje, l'ancien pirate du Pacifique, ni dans l'ingnieur Serk le plus dtermin de ses complices. On ne voyait en lui qu'un tranger de haute origine, de grande fortune, qui, depuis un an, frquentait avec sa golette _Ebba _les ports des tats-Unis, la golette ayant pris la mer bien avant que la construction du tug et t termine. Ce travail n'exigea pas moins de dix-huit mois. Quand il fut achev, le nouveau bateau excita l'admiration de tous ceux qui s'intressaient ces engins de navigation sous-marine. Par sa forme extrieure, son appropriation intrieure, son systme d'aration, son habitabilit, sa stabilit, sa rapidit d'immersion, sa maniabilit, sa facilit d'volution en portes et en plonges, son aptitude gouverner, sa vitesse extraordinaire, le rendement des piles auxquelles il empruntait sa force mcanique, il dpassait, et de beaucoup, les successeurs des _Goubet_, des_ Gymnote_, des _Zd_ et autres chantillons dj si perfectionns cette poque. On allait pouvoir en juger, au surplus, car, aprs divers essais trs russis, une exprience publique fut faite en pleine mer, quatre milles au large de Charleston, en prsence de nombreux navires de guerre, de commerce, de plaisance, amricains et trangers, convoqus cet effet. Il va sans dire que l'_Ebba_ se trouvait au nombre de ces navires, ayant son bord le comte d'Artigas, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade et son quipage, -- moins une demi-douzaine d'hommes destins la manoeuvre du bateau sous-marin, que dirigeait le mcanicien Gibson, un Anglais trs hardi et trs habile. Le programme de cette exprience dfinitive comportait diverses volutions la surface de l'Ocan, puis une immersion qui devait se prolonger un certain nombre d'heures, aprs lesquelles l'appareil avait ordre de rapparatre, quand il aurait atteint une boue place plusieurs milles au large. Le moment venu, lorsque le panneau suprieur eut t ferm, le bateau manoeuvra d'abord sur la mer, et ses rsultats de vitesse, ses essais de virages, provoqurent chez les spectateurs une admiration justifie. Puis, un signal parti de l'_Ebba_, l'appareil sous-marin s'enfona lentement et disparut tous les regards. Quelques-uns des navires se dirigrent vers le but, qui tait assign pour la rapparition. Trois heures s'coulrent... le bateau n'avait pas remont la surface de la mer. Ce que l'on ne pouvait savoir, c'est que, d'accord avec le comte d'Artigas et l'ingnieur Serk, cet appareil, destin au remorquage secret de la golette, ne devait rmerger qu' plusieurs milles de l. Mais, except chez ceux qui taient dans le secret, il n'y eut doute pour personne qu'il et pri par suite d'un accident survenu soit sa coque, soit sa machine. bord de l'_Ebba_, la consternation fut remarquablement joue, tandis qu'elle tait des plus relles bord des autres btiments. On fit des sondages, on envoya des scaphandriers sur le parcours suppos du bateau. Recherches vaines, il ne parut que trop certain qu'il tait englouti dans les profondeurs de l'Atlantique. deux jours de l, le comte d'Artigas reprenait la mer, et, quarante-huit heures plus tard, il retrouvait le tug l'endroit convenu d'avance. Voil comment Ker Karraje devint possesseur d'un admirable engin, qui fut destin cette double fonction: le remorquage de la golette, l'attaque des navires. Avec ce terrible instrument de destruction, dont on ne souponnait pas l'existence, le comte d'Artigas allait pouvoir recommencer le cours de ses pirateries dans les meilleures conditions de scurit et d'impunit. Ces dtails, je les appris par l'ingnieur Serk, trs fier de son oeuvre, -- trs certain aussi que le prisonnier de Back-Cup ne pourrait jamais en dvoiler le secret. En effet, on comprend de quelle puissance offensive disposait Ker Karraje. Pendant la nuit, le tug se jetait sur les btiments qui ne peuvent se dfier d'un yacht de plaisance. Quand il les a dfoncs de son peron, la golette les aborde, ses hommes massacrent les quipages, pillent les cargaisons. Et c'est ainsi que nombre de navires ne figurent plus aux nouvelles de mer que sous cette dsesprante rubrique: disparus corps et biens. Pendant une anne, aprs cette odieuse comdie de la baie de Charleston, Ker Karraje exploita les parages de l'Atlantique au large des tats-Unis. Ses richesses s'accrurent dans une proportion norme. Les marchandises dont il n'avait pas l'emploi, on les vendait sur des marchs lointains, et le produit de ces pillages se transformait en argent et en or. Mais ce qui manquait toujours, c'tait un lieu secret, o les pirates pussent dposer ces trsors en attendant le jour du partage. Le hasard leur vint en aide. Alors qu'ils exploraient les couches sous-marines aux approches des Bermudes, l'ingnieur Serk et le mcanicien Gibson dcouvrirent la base de l'lot ce tunnel qui donnait accs l'intrieur de Back-Cup. O Ker Karraje et-il jamais pu trouver pareil refuge, plus l'abri de toutes perquisitions?... Et c'est ainsi qu'un des lots de cet archipel bermudien, qui avait t un repaire de forbans, devint celui d'une bande bien autrement redoutable. Cette retraite de Back-Cup adopte, sous sa vaste vote s'organisa la nouvelle existence du comte d'Artigas et de ses compagnons, telle que j'tais mme de l'observer. L'ingnieur Serk installa une fabrique d'nergie lectrique, sans recourir ces machines dont la construction l'tranger et pu paratre suspecte, et rien qu'avec ces piles d'un montage facile, n'exigeant que l'emploi de plaques de mtaux, de substances chimiques, dont l'_Ebba _s'approvisionnait pendant ses relches aux tats-Unis. On devine sans peine ce qui s'tait pass dans la nuit du 19 au 20. Si le trois-mts, qui ne pouvait se dplacer faute de vent, n'tait plus en vue au lever du jour, c'est qu'il avait t abord par le tug, attaqu par la golette, pill, coul avec son quipage... Et c'est une partie de sa cargaison qui se trouvait bord de l'_Ebba_, alors qu'il avait disparu dans les abmes de l'Atlantique!... En quelles mains je suis tomb, et comment finira cette aventure?... Pourrai-je jamais m'chapper de cette prison de Back- Cup, dnoncer ce faux comte d'Artigas, dlivrer les mers des pirates de Ker Karraje?... Et, si terrible qu'il soit dj, Ker Karraje ne le sera-t-il pas plus encore, en cas qu'il devienne possesseur du Fulgurateur Roch?... Oui, cent fois! S'il utilise ces nouveaux engins de destruction, aucun btiment de commerce ne pourra lui rsister, aucun navire de guerre chapper une destruction totale. Je reste longtemps obsd de ces rflexions que me suggre la rvlation du nom de Ker Karraje. Tout ce que je connaissais de ce fameux pirate est revenu ma mmoire, -- son existence alors qu'il cumait les parages du Pacifique, les expditions engages par les puissances maritimes contre son navire, l'inutilit de leurs campagnes. C'tait lui qu'il fallait attribuer, depuis quelques annes, ces inexplicables disparitions de btiments au large du continent amricain... Il n'avait fait que changer le thtre de ses attentats... On pensait en tre dbarrass, et il continuait ses pirateries sur ces mers si frquentes de l'Atlantique, avec l'aide de ce tug que l'on croyait englouti sous les eaux de la baie Charleston... Maintenant, me dis-je, voici que je connais son vritable nom et sa vritable retraite, -- Ker Karraje et Back-Cup! Mais, si Serk a prononc ce nom devant moi, c'est qu'il y tait autoris... N'est-ce pas m'avoir fait comprendre que je dois renoncer jamais recouvrer ma libert?... L'ingnieur Serk avait manifestement vu l'effet produit sur moi par cette rvlation. En me quittant, je me le rappelle, il s'tait dirig vers l'habitation de Ker Karraje, voulant sans doute le mettre au courant de ce qui s'tait pass. Aprs une assez longue promenade sur les berges du lagon, je me disposais regagner ma cellule, lorsqu'un bruit de pas se fait entendre derrire moi. Je me retourne. Le comte d'Artigas, accompagn du capitaine Spade, est l. Il me jette un regard inquisiteur. Et alors ces mots de m'chapper dans un mouvement d'irritation dont je ne suis pas matre: Monsieur, vous me gardez ici contre tout droit!... Si c'est pour soigner Thomas Roch que vous m'avez enlev de Healthful-House, je refuse de lui donner mes soins, et je vous somme de me renvoyer... Le chef de pirates ne fait pas un geste, ne prononce pas une parole. La colre m'emporte alors au-del de toute mesure. Rpondez, comte d'Artigas, -- ou plutt, -- car je sais qui vous tes... rpondez... Ker Karraje... Et il rpond: Le comte d'Artigas est Ker Karraje... comme le gardien Gaydon est l'ingnieur Simon Hart, et Ker Karraje ne rendra jamais la libert l'ingnieur Simon Hart qui connat ses secrets!... XI Pendant cinq semaines La situation est nette. Ker Karraje sait qui je suis... Il me connaissait, lorsqu'il a fait procder au double enlvement de Thomas Roch et de son gardien... Comment cet homme y est-il arriv, comment a-t-il appris ce que j'avais pu cacher tout le personnel de Healthful-House, comment a-t-il su qu'un ingnieur franais remplissait les fonctions de surveillant prs de Thomas Roch?... J'ignore de quelle faon cela s'est fait, mais cela est. videmment, cet homme possdait des moyens d'informations qui devaient lui coter cher, mais dont il a tir grand profit. Un personnage de cette trempe ne regarde pas l'argent, d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre son but. Et dsormais, c'est ce Ker Karraje, ou plutt son complice l'ingnieur Serk, qui va me remplacer prs de l'inventeur Thomas Roch. Ses efforts russiront-ils mieux que les miens?... Dieu veuille qu'il n'en soit rien, et que ce malheur soit pargn au monde civilis! Je n'ai pas rpondu la dernire phrase de Ker Karraje. Elle m'a produit l'effet d'une balle tire bout portant. Je ne suis pas tomb, cependant, comme s'y attendait peut-tre le prtendu comte d'Artigas. Non! mon regard est all droit au sien, qui ne s'est pas abaiss et dont jaillissaient des tincelles. J'avais crois les bras, son exemple. Et pourtant, il tait le matre de ma vie... Il suffisait d'un signe pour qu'un coup de revolver m'tendt ses pieds... Puis, mon corps, prcipit dans ce lagon, aurait t emport travers le tunnel au large de Back-Cup... Aprs cette scne, on m'a laiss libre comme avant. Aucune mesure n'est prise contre moi. Je puis circuler entre les piliers jusqu'aux extrmes limites de la caverne, qui, -- cela n'est que trop vident, -- ne possde pas d'autre issue que le tunnel. Lorsque j'eus regagn mon alvole l'extrmit de Bee-Hive, en proie aux mille rflexions que me suggre cette situation nouvelle, je me dis: Si Ker Karraje sait que je suis l'ingnieur Simon Hart, qu'il ne sache jamais, du moins, que je connais l'exact gisement de cet lot de Back-Cup. Quant au projet de confier Thomas Roch mes soins, j'imagine que le comte d'Artigas ne l'a jamais eu srieusement, puisque mon identit lui tait rvle. Je le regrette dans une certaine mesure, car il est indubitable que l'inventeur sera l'objet de sollicitations pressantes, que l'ingnieur Serk va employer tous les moyens pour obtenir la composition de l'explosif et du dflagrateur dont il saura faire un si dtestable usage au cours de ses futures pirateries... Oui! mieux vaudrait que je fusse rest le gardien de Thomas Roch... ici comme Healthful-House. Durant les quinze jours qui suivent, je n'ai pas aperu une seule fois mon ancien pensionnaire. Personne, je le rpte, ne m'a gn dans mes promenades quotidiennes. De la partie matrielle de l'existence je n'ai aucunement me proccuper. Mes repas viennent avec une rgularit rglementaire de la cuisine du comte d'Artigas, -- nom et titre dont je ne me suis pas dshabitu et que parfois je lui donne encore. Que sur la question de nourriture je ne sois pas difficile, d'accord; mais il serait injuste nanmoins de formuler la moindre plainte ce sujet. L'alimentation ne laisse rien dsirer, grce aux approvisionnements renouvels chaque voyage de l'_Ebba_. Il est heureux aussi que la possibilit d'crire ne m'ait jamais manqu pendant ces longues heures de dsoeuvrement. J'ai donc pu consigner sur mon carnet les plus menus faits depuis l'enlvement de Healthful-House et tenir mes notes jour par jour. Je continuerai ce travail tant que la plume ne me sera pas arrache des mains. Peut-tre servira-t-il dans l'avenir dvoiler les mystres de Back-Cup. -- _Du 5 au 25 juillet. _-- Deux semaines d'coules, et aucune tentative, pour me rapprocher de Thomas Roch, n'a pu russir. Il est vident que des mesures sont prises pour le soustraire mon influence, si inefficace qu'elle ait t jusqu'alors. Mon seul espoir est que le comte d'Artigas, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade perdront leur temps et leurs peines vouloir s'approprier les secrets de l'inventeur. Trois ou quatre fois, -- ma connaissance du moins, -- Thomas Roch et l'ingnieur Serk se sont promens ensemble, en faisant le tour du lagon. Autant que j'ai pu en juger, le premier semblait couter avec une certaine attention ce que lui disait le second. Celui-ci lui a fait visiter toute la caverne, l'a conduit la fabrique d'nergie lectrique, lui a montr en dtail la machinerie du tug... Visiblement, l'tat mental de Thomas Roch s'est amlior depuis son dpart de Healthful-House. C'est dans l'habitation de Ker Karraje que Thomas Roch occupe une chambre part. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit journellement circonvenu, surtout par l'ingnieur Serk. l'offre de lui payer son engin du prix exorbitant qu'il demande, -- et se rend-il compte de la valeur de l'argent? -- aura-t-il la force de rsister?... Ces misrables peuvent l'blouir de tant d'or, provenant des rapines accumules durant tant d'annes!... En l'tat d'esprit o il se trouve, ne se laissera-t-il pas aller communiquer la composition de son Fulgurateur?... Il suffirait alors de rapporter Back-Cup les substances ncessaires, et Thomas Roch aura tout le loisir de se livrer ses combinaisons chimiques. Quant aux engins, quoi de plus facile que d'en commander un certain nombre dans une usine du continent, d'en ordonner la fabrication par pices spares, de manire ne point veiller les soupons?... Et ce que peut devenir un tel agent de destruction entre les mains de ces pirates, mes cheveux se dressent rien que d'y penser! Ces intolrables apprhensions ne me laissent plus une heure de rpit, elles me rongent, ma sant s'en ressent. Bien qu'un air pur emplisse l'intrieur de Back-Cup, je suis parfois pris d'touffements. Il me semble que ces paisses parois m'crasent de tout leur poids. Et puis, je me sens spar du reste du monde, -- comme en dehors de notre globe, -- ne sachant rien de ce qui se passe dans les pays d'outre-mer!... Ah! travers cette ouverture la vote qui s'vide au-dessus du lagon, s'il tait possible de s'enfuir... de se sauver par la cime de l'lot... de redescendre sa base!... Dans la matine du 25 juillet, je rencontre enfin Thomas Roch. Il est seul sur la rive oppose, et je me demande mme, puisque je ne les ai pas vus depuis la veille, si Ker Karraje, l'ingnieur Serk et le capitaine Spade ne sont pas partis pour quelque expdition au large de Back-Cup... Je me dirige vers Thomas Roch et, avant qu'il ait pu m'apercevoir, je l'examine avec attention. Sa physionomie srieuse, pensive, n'est plus celle d'un fou. Il marche pas lents, les yeux baisss, ne regardant pas autour de lui, et porte sous son bras une planchette tendue d'une feuille de papier o sont dessines diffrentes pures. Soudain, sa tte se relve vers moi, il s'avance d'un pas et me reconnat: Ah! toi... Gaydon!... s'crie-t-il. Je t'ai donc chapp!... Je suis libre! Il peut se croire libre, en effet, -- plus libre Back-Cup qu'il ne l'tait Healthful-House. Mais ma prsence est de nature lui rappeler de mauvais souvenirs et va peut-tre dterminer une crise, car il m'interpelle avec une extraordinaire animation: Oui... toi... Gaydon!... Ne m'approche pas... ne m'approche pas!... Tu voudrais me reprendre... me ramener au cabanon... Jamais!... Ici j'ai des amis pour me dfendre!... Ils sont puissants, ils sont riches!... Le comte d'Artigas est mon commanditaire!... L'ingnieur Serk est mon associ!... Nous allons exploiter mon invention!... C'est ici que nous fabriquerons le Fulgurateur Roch... Va-t'en!... Va-t'en!... Thomas Roch est en proie une vritable fureur. En mme temps que sa voix s'lve, ses bras s'agitent, et il tire de sa poche des paquets de dollars-papier et de bank-notes. Puis, des pices d'or anglaises, franaises, amricaines, allemandes, s'chappent de ses doigts. Et d'o lui vient cet argent, si ce n'est de Ker Karraje, et pour prix du secret qu'il a vendu?... Cependant, au bruit de cette pnible scne, accourent quelques hommes qui nous observaient courte distance. Ils saisissent Thomas Roch, ils le contiennent, ils l'entranent. D'ailleurs, ds que je suis hors de sa vue, il se laisse faire, il retrouve le calme du corps et de l'esprit. -- _27 juillet. _-- deux jours de l, en descendant vers la berge, aux premires heures du matin, je me suis avanc jusqu' l'extrmit de la petite jete de pierre. Le tug n'est plus son mouillage habituel le long des roches, et n'apparat en aucun autre point du lagon. Du reste, Ker Karraje et l'ingnieur Serk n'taient pas partis, comme je le supposais, car je les ai aperus dans la soire d'hier. Mais, aujourd'hui, il y a tout lieu de croire qu'ils se sont embarqus bord du tug avec le capitaine Spade et son quipage, qu'ils ont rejoint la golette dans la crique de l'lot, et que l'_Ebba_, cette heure, est en cours de navigation. S'agit-il de quelque coup de piraterie?... c'est possible. Toutefois il est galement possible que Ker Karraje, redevenu le comte d'Artigas bord de son yacht de plaisance, ait voulu rallier quelque point du littoral, afin de se procurer les substances ncessaires la prparation du Fulgurateur Roch... Ah! si j'avais eu la possibilit de me cacher bord du tug, de me glisser dans la cale de l'_Ebba_, d'y demeurer cach jusqu' l'arrive au port!... Alors, peut-tre, euss-je pu m'chapper... dlivrer le monde de cette bande de pirates!... On voit quelles penses je m'abandonne obstinment... Fuir... fuir tout prix ce repaire!... Mais la fuite n'est possible que par le tunnel avec le bateau sous-marin!... N'est-ce pas folie que d'y songer?... Oui!... folie... Et pourtant, quel autre moyen de s'vader de Back-Cup?... Tandis que je me livre ces rflexions, voici que les eaux du lagon s'entrouvrent vingt mtres de la jete pour livrer passage au tug. Presque aussitt, son panneau se rabat, le mcanicien Gibson et les hommes montent sur la plate-forme. D'autres accourent sur les roches afin de recevoir une amarre. On la saisit, on hale dessus, et l'appareil vient reprendre son mouillage. Donc, cette fois, la golette navigue sans l'aide de son remorqueur, lequel n'est sorti que pour mettre Ker Karraje et ses compagnons bord de l'_Ebba_ et la dgager des passes de l'lot. Cela me confirme dans l'ide que ce voyage n'a d'autre objet que de gagner un des ports amricains, ou le comte d'Artigas pourra se procurer les matires qui composent l'explosif et commander les engins quelque usine. Puis, au jour fix pour son retour, le tug repassera le tunnel, rejoindra la golette, et Ker Karraje rentrera Back-Cup... Dcidment, les desseins de ce malfaiteur sont en cours d'excution, et cela marche plus vite que je ne le supposais! -- _3 aot. _-- Aujourd'hui s'est produit un incident dont le lagon a t le thtre, -- incident trs curieux, et qui doit tre extrmement rare. Vers trois heures de l'aprs-midi, un vif bouillonnement trouble les eaux pendant une minute, cesse pendant deux ou trois, et recommence dans la partie centrale du lagon. Une quinzaine de pirates, dont l'attention est attire par ce phnomne assez inexplicable, sont descendus sur la berge, non sans donner des marques d'tonnement auquel se mle un certain effroi, -- ce qu'il me semble. Ce n'est point le tug qui cause cette agitation des eaux, puisqu'il est amarr prs de la jete. Quant supposer qu'un autre appareil submersible serait parvenu s'introduire par le tunnel, cela parat, tout le moins, invraisemblable. Presque aussitt, des cris retentissent sur la rive oppose. D'autres hommes s'adressent aux premiers en un langage inintelligible, et, la suite d'un change de dix douze phrases rauques, ceux-ci retournent en toute hte du ct de Bee-Hive. Ont-ils donc aperu quelque monstre marin engag sous les eaux du lagon?... Vont-ils chercher des armes pour l'attaquer, des engins de pche pour en oprer la capture?... J'ai devin, et, un instant plus tard, je les vois revenir sur les berges, arms de fusils balles explosibles et de harpons munis de longues lignes. C'est, en effet, une baleine, -- de l'espce de ces cachalots si nombreux aux Bermudes, -- qui, aprs avoir travers le tunnel, se dbat maintenant dans les profondeurs du lagon. Puisque l'animal a t contraint de chercher un refuge l'intrieur de Back-Cup, dois-je en conclure qu'il tait poursuivi, que des baleiniers lui donnaient la chasse?... Quelques minutes s'coulent avant que le ctac remonte la surface du lagon. On entrevoit sa masse norme, luisante et verdtre, voluer comme s'il luttait contre un redoutable ennemi. Lorsqu'il reparat, deux colonnes liquides jaillissent grand bruit de ses vents. Si c'est par ncessit d'chapper la chasse des baleiniers que cet animal s'est jet travers le tunnel, me dis-je alors, c'est qu'il y a un navire proximit de Back-Cup... peut-tre quelques encablures du littoral... C'est que ses embarcations ont suivi les passes de l'ouest jusqu'au pied de l'lot... Et ne pouvoir communiquer avec elles!... Et quand cela serait, est-ce qu'il m'est possible de les rejoindre travers ces parois de Back-Cup?... Au surplus, je ne tarde pas tre fix sur la cause qui a provoqu l'apparition du cachalot. Il ne s'agit point de pcheurs acharns sa poursuite, mais d'une bande de requins, -- de ces formidables squales qui infectent les parages des Bermudes. Je les distingue sans peine entre deux eaux. Au nombre de cinq ou six, ils se retournent sur le flanc, ouvrant leurs normes mchoires hrisses de dents comme une trille est hrisse de pointes. Ils se prcipitent sur la baleine qui ne peut se dfendre qu'en les assommant coups de queue. Elle a dj reu de larges blessures, et les eaux se teignent de colorations rougetres, tandis qu'elle plonge, remonte, merge, sans parvenir viter les morsures des squales. Et, pourtant, ce ne seront pas ces voraces animaux qui sortiront vainqueurs de la lutte. Cette proie va leur chapper, car l'homme, avec ses engins, est plus puissant qu'eux. Il y a l, sur les berges, nombre des compagnons de Ker Karraje, qui ne valent pas mieux que ces requins, car pirates ou tigres de mer, c'est tout un!... Ils vont essayer de capturer le cachalot, et cet animal sera de bonne prise pour les gens de Back-Cup!... En ce moment, la baleine se rapproche de la jete, sur laquelle sont posts le Malais du comte d'Artigas et plusieurs autres des plus robustes. Ledit Malais est arm d'un harpon auquel se rattache une longue corde. Il le brandit d'un bras vigoureux et le lance avec autant de force que d'adresse. Grivement atteinte sous sa nageoire gauche, la baleine s'enfonce d'un coup brusque, escorte des squales qui s'immergent sa suite. La corde du harpon se droule sur une longueur de cinquante soixante mtres. Il n'y a plus qu' haler dessus, et l'animal reviendra du fond pour exhaler son dernier souffle la surface. C'est ce qu'excutent le Malais et ses camarades, sans y mettre trop de hte, de manire ne point arracher le harpon des flancs de la baleine, qui ne tarde pas reparatre prs de la paroi o s'ouvre l'orifice du tunnel. Frapp mort, l'norme mammifre se dmne dans une agonie furieuse, lanant des gerbes de vapeurs, des colonnes d'air et d'eau mlanges d'un flux de sang. Et alors, d'un terrible coup, il envoie un des squales tout pantelant sur les roches. Par suite de la secousse, le harpon s'est dtach de son flanc et le cachalot plonge encore. Quand il revient une dernire fois, c'est pour battre les eaux d'un revers de queue si formidable qu'une forte dpression se produit, laissant voir en partie l'entre du tunnel. Les requins se prcipitent alors sur leur proie; mais une grle de balles frappe les uns et met en fuite les autres. La bande des squales a-t-elle pu retrouver l'orifice, sortir de Back-Cup, regagner le large?... C'est probable. Nanmoins, pendant quelques jours, mieux vaudra, par prudence, ne point se baigner dans les eaux du lagon. Quant la baleine, deux hommes se sont embarqus dans le canot pour aller l'amarrer. Puis, lorsqu'elle a t hale vers la jete, elle est dpece par le Malais, qui ne semble pas novice en ce genre de travail. Finalement, ce que je connais avec exactitude, c'est l'endroit prcis o dbouche le tunnel travers la paroi de l'ouest... Cet orifice se trouve trois mtres seulement au-dessous de la berge. Il est vrai, quoi cela peut-il me servir? -- _7 aot. _-- Voici douze jours que le comte d'Artigas, l'ingnieur Serk et le capitaine Spade ont pris la mer. Rien ne fait encore prsager que le retour de la golette soit prochain. Cependant j'ai remarqu que le tug se tient prt appareiller comme le serait un steamer rest sous vapeur, et ses piles sont toujours tenues en tension par le mcanicien Gibson. Si la golette _Ebba _ne craint pas de gagner en plein jour les ports des tats-Unis, il est probable qu'elle choisira de prfrence le soir pour s'engager dans le chenal de Back-Cup. Aussi je pense que Ker Karraje et ses compagnons reviendront la nuit. -- _10 aot._ -- Hier soir, vers huit heures, comme je le prvoyais, le tug a plong et franchi le tunnel juste temps pour aller donner la remorque l'_Ebba_ travers la passe, et il a ramen ses passagers avec son quipage. En sortant, ce matin, j'aperois Thomas Roch et l'ingnieur Serk qui s'entretiennent en descendant vers le lagon. De quoi ils parlent tous deux, on le devine. Je stationne une vingtaine de pas, ce qui me permet d'observer mon ex-pensionnaire. Ses yeux brillent, son front s'claircit, sa physionomie se transforme, tandis que l'ingnieur Serk rpond ses questions. C'est peine s'il peut rester en place. Aussi se hte-t-il de gagner la jete. L'ingnieur Serk le suit, et tous deux s'arrtent sur la berge, prs du tug. L'quipage, occup au dchargement de la cargaison, vient de dposer entre les roches dix caisses de moyenne grandeur. Le couvercle de ces caisses porte en lettres rouges une marque particulire, -- des initiales que Thomas Roch regarde avec attention. L'ingnieur Serk donne ordre alors que les caisses, dont la contenance peut tre value un hectolitre chacune, soient transportes dans les magasins de la rive gauche. Ce transport est immdiatement effectu avec le canot. mon avis, ces caisses doivent renfermer les substances dont la combinaison ou le mlange produisent l'explosif et le dflagrateur... Quant aux engins, ils ont d tre commands quelque usine du continent. Lorsque leur fabrication sera termine, la golette les ira chercher et les rapportera Back- Cup... Ainsi, cette fois, l'_Ebba _n'est point revenue avec des marchandises voles, elle ne s'est pas rendue coupable de nouveaux actes de piraterie. Mais de quelle puissance terrible va tre arm Ker Karraje pour l'offensive et la dfensive sur mer! en croire Thomas Roch, son Fulgurateur n'est-il pas capable d'anantir d'un seul coup le sphrode terrestre?... Et qui sait s'il ne le tentera pas un jour?... XII Les conseils de l'ingnieur Serk Thomas Roch, qui s'est mis l'oeuvre, reste de longues heures l'intrieur d'un hangar de la rive gauche, dont on a fait son laboratoire. Personne n'y entre que lui. Veut-il donc travailler seul ses prparations, sans en indiquer les formules?... Cela est assez vraisemblable. Quant aux dispositions qu'exige l'emploi du Fulgurateur Roch, j'ai lieu de croire qu'elles sont extrmement simples. En effet, ce genre de projectile ne ncessite ni canon, ni mortier, ni tube de lancement comme le boulet Zalinski. Par cela mme qu'il est autopropulsif, il porte en lui sa puissance de projection, et tout navire qui passerait dans une certaine zone risquerait d'tre ananti, rien que par l'effroyable trouble des couches atmosphriques. Que pourra-t-on contre Ker Karraje, s'il dispose jamais d'un pareil engin de destruction?... -- _Du 11 au 17 aot_. -- Pendant cette semaine, le travail de Thomas Roch s'est poursuivi sans interruption. Chaque matin, l'inventeur se rend son laboratoire, et il n'en revient qu' la nuit tombante. Tenter de le rejoindre, de lui parler, je ne l'essaie mme pas. Quoiqu'il soit toujours indiffrent ce qui ne se rapporte pas son oeuvre, il parat tre en complte possession de lui-mme. Et pourquoi ne jouirait-il pas de sa pleine crbralit?... N'est-il pas arriv l'entire satisfaction de son gnie?... Ses plans, conus de longue date, n'est-il pas en train de les excuter?... -- _Nuit du 17 au 18 aot. _-- une heure du matin, des dtonations, qui viennent de l'extrieur, m'ont rveill en sursaut. Est-ce une attaque contre Back-Cup?... me suis-je demand. Aurait- on suspect les allures de la golette du comte d'Artigas, et serait-elle pourchasse l'entre des passes?... Essaie-t-on de dtruire l'lot coups de canon?... Justice va-t-elle tre enfin faite de ses malfaiteurs, avant que Thomas Roch ait achev la fabrication de son explosif, avant que les engins aient t rapports Back-Cup?... plusieurs reprises, ces dtonations, trs violentes, clatent presque des intervalles rguliers. Et l'ide me vient que, si la golette _Ebba_ est anantie, toute communication avec le continent tant impossible, le ravitaillement de l'lot ne pourra plus s'effectuer... Il est vrai, le tug suffirait transporter le comte d'Artigas sur quelque point du littoral amricain, et l'argent ne lui manquerait pas pour faire construire un autre navire de plaisance... N'importe!... Le ciel soit lou, s'il permet que Back-Cup soit dtruit avant que Ker Karraje ait sa disposition le Fulgurateur Roch!... Le lendemain, ds la premire heure, je me prcipite hors de ma cellule... Rien de nouveau aux abords de Bee-Hive. Les hommes vaquent leurs travaux habituels. Le tug est son mouillage. J'aperois Thomas Roch qui se rend son laboratoire. Ker Karraje et l'ingnieur Serk arpentent tranquillement la berge du lagon. On n'a point attaqu l'lot pendant la nuit... Pourtant, le bruit de dtonations rapproches m'a tir de mon sommeil... En ce moment, Ker Karraje remonte vers sa demeure, et l'ingnieur Serk se dirige vers moi, l'air souriant, la physionomie moqueuse, comme l'ordinaire. Eh bien, monsieur Simon Hart, me dit-il, vous faites-vous enfin notre existence en ce milieu si tranquille?... Apprciez-vous, comme ils le mritent, les avantages de notre grotte enchante?... Avez-vous renonc l'espoir de recouvrer votre libert un jour ou l'autre... de fuir cette ravissante splonque... et de quitter, ajoute-t-il en fredonnant la vieille romance franaise: ... ces lieux charmants O mon me ravie Aimait contempler Sylvie... quoi bon me mettre en colre contre ce railleur?... Aussi, ai-je rpondu avec calme: Non, monsieur, je n'y ai pas renonc et je compte toujours que l'on me rendra la libert... -- Quoi! monsieur Hart, nous sparer d'un homme que nous estimons tous, -- et moi d'un confrre qui a peut-tre surpris, travers les incohrences de Thomas Roch, une partie de ses secrets!... Ce n'est pas srieux!... Ah! c'est pour cette raison qu'ils tiennent me garder dans leur prison de Back-Cup?... On suppose que l'invention de Thomas Roch m'est en partie connue... On espre m'obliger parler si Thomas Roch se refuse le faire... Et voil pourquoi j'ai t enlev avec lui... pourquoi on ne m'a pas encore envoy au fond du lagon, une pierre au cou!... Cela est bon savoir! Et alors, aux derniers mots de l'ingnieur Serk, je rponds par ceux-ci: Trs srieux, ai-je affirm. -- Eh bien! reprend mon interlocuteur, si j'avais l'honneur d'tre l'ingnieur Simon Hart, je me tiendrais le raisonnement suivant: tant donn, d'une part, la personnalit de Ker Karraje, les raisons qui l'ont incit choisir une retraite aussi mystrieuse que cette caverne, la ncessit que ladite caverne chappe toute tentative de dcouverte, non seulement dans l'intrt du comte d'Artigas, mais dans celui de ses compagnons... -- De ses complices, si vous le voulez bien... -- De ses complices, soit!... Et, d'autre part, tant donn que vous connaissez le vrai nom du comte d'Artigas et en quel mystrieux coffre-fort sont renfermes nos richesses... -- Richesses voles et souilles de sang, monsieur Serk! -- Soit encore!... Vous devez comprendre que cette question de libert ne puisse jamais tre rsolue votre convenance. Inutile de discuter dans ces conditions. Aussi, j'aiguille la conversation sur mon autre voie. Pourrais-je savoir, ai-je demand, comment vous avez appris que le surveillant Gaydon tait l'ingnieur Simon Hart?... -- Il n'y a aucun inconvnient vous l'apprendre, mon cher collgue... C'est un peu l'effet du hasard... Nous avions certaines relations avec l'usine laquelle vous tiez attach, et que vous avez quitte un jour dans des conditions assez singulires... Or, au cours d'une visite que j'ai faite Healthful-House quelques mois avant le comte d'Artigas, je vous ai vu... reconnu... -- Vous?... -- Moi-mme, et, de ce moment-l, je me suis bien promis de vous avoir pour compagnon de voyage bord de l'_Ebba_... Il ne me revenait pas la mmoire d'avoir jamais rencontr ce Serk Healthful-House; mais il est probable qu'il disait la vrit. Et j'espre, pensai-je, que cette fantaisie vous cotera cher, un jour ou l'autre! Puis, brusquement: Si je ne me trompe, dis-je, vous avez pu dcider Thomas Roch vous livrer le secret de son Fulgurateur?... -- Oui, monsieur Hart, contre des millions... Oh! les millions ne nous cotent que la peine de les prendre!... Aussi nous lui en avons bourr les poches! -- Et quoi lui serviront-ils, ces millions, s'il n'est pas libre de les emporter, d'en jouir au-dehors?... -- Voil ce qui ne l'inquite gure, monsieur Hart!... L'avenir n'est point pour proccuper cet homme de gnie!... N'est-il pas tout au prsent?... Tandis que, l-bas, en Amrique, on fabrique les engins d'aprs ses plans, il s'occupe ici de manipuler les substances chimiques dont il est abondamment pourvu. H! h!... fameux, cet engin autopropulsif, qui entretient lui-mme sa vitesse et l'acclre jusqu' l'arrive au but, grce aux proprits d'une certaine poudre combustion progressive!... C'est l une invention qui amnera un changement radical dans l'art de la guerre... -- Dfensive, monsieur Serk?... -- Et offensive, monsieur Hart. -- Naturellement, rpondis-je. Et, serrant l'ingnieur Serk, j'ajoutai: Ainsi... ce que personne encore n'avait pu obtenir de Roch... -- Nous l'avons obtenu sans grande difficult... -- En le payant... -- D'un prix invraisemblable... et, de plus, en faisant vibrer une corde trs sensible chez cet homme... -- Quelle corde?... -- Celle de la vengeance! -- La vengeance?... Et contre qui?... -- Contre tous ceux qui se sont faits ses ennemis, en le dcourageant, en le rebutant, en le chassant, en le contraignant mendier de pays en pays le prix d'une invention d'une si incontestable supriorit! Maintenant, toute ide de patriotisme est teinte dans son me! Il n'a plus qu'une pense, un dsir froce: se venger de ceux qui l'ont mconnu... et mme de l'humanit tout entire!... Vraiment, vos gouvernements de l'Europe et de l'Amrique, monsieur Hart, sont injustifiables de n'avoir pas voulu payer sa valeur le Fulgurateur Roch! Et l'ingnieur Serk me dcrit avec enthousiasme les divers avantages du nouvel explosif, incontestablement suprieur, me dit- il, celui que l'on tire du nitro-mthane, en substituant un atome de sodium l'un des trois atomes d'hydrogne, et dont on parlait beaucoup cette poque. Et quel effet destructif! ajoute-t-il. Il est analogue celui du boulet Zalinski, mais cent fois plus considrable, et ne ncessite aucun appareil de lancement, puisqu'il vole pour ainsi dire de ses propres ailes travers l'espace! J'coutais avec l'espoir de surprendre une partie du secret. Non... l'ingnieur Serk n'en a pas dit plus qu'il ne voulait... Est-ce que Thomas Roch, demandai-je, vous a fait connatre la composition de son explosif?... -- Oui, monsieur Hart, -- ne vous dplaise, -- et bientt nous en possderons des quantits considrables, qui seront emmagasines en lieu sr. -- Et n'y a-t-il pas un danger... danger de tous les instants, entasser de telles masses de cette substance?... Qu'un accident se produise, et l'explosion dtruirait l'lot de... Encore une fois, le nom de Back-Cup fut sur le point de m'chapper. Connatre la fois l'identit de Ker Karraje et le gisement de la caverne, peut-tre trouverait-on Simon Hart mieux inform qu'il ne convenait. Heureusement, l'ingnieur Serk n'a point remarqu ma rticence, et il me rpond en disant: Nous n'avons rien craindre. L'explosif de Thomas Roch ne peut s'enflammer qu'au moyen d'un dflagrateur spcial. Ni le choc ni le feu ne le feraient exploser. -- Et Thomas Roch vous a galement vendu le secret de ce dflagrateur?... -- Pas encore, monsieur Hart, rpond l'ingnieur Serk, mais le march ne tardera pas se conclure! Donc, je vous le rpte, aucun danger, et vous pouvez dormir en parfaite tranquillit!... Mille et mille diables! nous n'avons point envie de sauter avec notre caverne et nos trsors! Encore quelques annes de bonnes affaires, nous en partagerons les profits, et ils seront assez considrables pour que la part attribue chacun lui constitue une honnte fortune dont il pourra jouir sa guise... aprs liquidation de la socit Ker Karraje and Co! J'ajoute que, si nous sommes l'abri d'une explosion, nous ne redoutons pas davantage une dnonciation... que vous seriez seul en mesure de faire, mon cher monsieur Hart! Aussi je vous conseille d'en prendre votre parti, de vous rsigner en homme pratique, de patienter jusqu' la liquidation de la socit... Ce jour-l, on verra ce que notre scurit exigera en ce qui vous concerne! Convenons-en, ces paroles ne sont rien moins que rassurantes. Il est vrai, nous verrons d'ici l. Ce que je retiens de cette conversation, c'est que si Thomas Roch a vendu son explosif la socit Ker Karraje and Co., il a du moins gard le secret du dflagrateur, sans lequel l'explosif n'a pas plus de valeur que la poussire des grandes routes. Cependant, avant de terminer cet entretien, je crois devoir prsenter l'ingnieur Serk une observation, trs naturelle, aprs tout: Monsieur, lui dis-je, vous connaissez actuellement la composition de l'explosif du Fulgurateur Roch, bien. En somme, a-t-il rellement la puissance destructive que son inventeur lui attribue?... L'a-t-on jamais essay?... N'avez-vous pas achet un compos aussi inerte qu'une pince de tabac?... -- Peut-tre tes-vous plus fix cet gard que vous ne voulez le paratre, monsieur Hart. Nanmoins, je vous remercie de l'intrt que vous prenez notre affaire, et soyez entirement rassur. L'autre nuit, nous avons fait une srie d'expriences dcisives. Rien qu'avec quelques grammes de cette substance, d'normes quartiers de roches de notre littoral ont t rduits en une poussire impalpable. L'explication s'appliquait videmment aux dtonations que j'avais entendues. Ainsi, mon cher collgue, continue l'ingnieur Serk, je puis vous affirmer que nous n'prouverons aucun dboire. Les effets de cet explosif dpassent tout ce qu'on peut imaginer. Il serait assez puissant, avec une charge de plusieurs milliers de tonnes, pour dmolir notre sphrode et en disperser les morceaux dans l'espace comme ceux de cette plante clate entre Mars et Jupiter. Tenez pour certain qu'il est capable d'anantir n'importe quel navire une distance qui dfie les plus longues trajectoires des projectiles actuels, et sur une zone dangereuse d'un bon mille... Le point faible de l'invention est encore dans le rglage du tir, lequel exige un temps assez long pour tre modifi... L'ingnieur Serk s'arrte, -- comme un homme qui n'en veut pas dire davantage, -- et il ajoute: Donc, je finis ainsi que j'ai commenc, monsieur Hart. Rsignez- vous!... Acceptez cette nouvelle existence sans arrire-pense!... Rangez-vous aux tranquilles dlices de cette vie souterraine!... On y conserve sa sant, lorsqu'elle est bonne, on l'y rtablit, quand elle est compromise... C'est ce qui est arriv pour votre compatriote!... Oui!... Rsignez-vous votre sort... C'est le plus sage parti que vous puissiez prendre! Et, l-dessus, ce donneur de bons conseils me quitte, aprs m'avoir salu d'un geste amical, en homme dont les obligeantes intentions mritent d'tre apprcies. Mais, que d'ironie dans ses paroles, dans ses regards, dans son attitude, et me sera-t-il jamais permis de m'en venger?... Dans tous les cas, j'ai retenu de cet entretien que le rglage du tir est assez compliqu. Il est donc probable que cette zone d'un mille o les effets du Fulgurateur Roch sont terribles, n'est pas facilement modifiable, et que, au-del comme en de de cette zone, un btiment est l'abri de ses effets... Si je pouvais en informer les intresss!... -- _20 aot._ -- Pendant deux jours, aucun incident reproduire. J'ai pouss mes promenades quotidiennes jusqu'aux extrmes limites de Back-Cup. Le soir, lorsque les lampes lectriques illuminent la longue perspective des arceaux, je ne puis me dfendre d'une impression quasi religieuse contempler les merveilles naturelles de cette caverne, devenue ma prison. D'ailleurs, je n'ai jamais perdu l'espoir de dcouvrir, travers les parois, quelque fissure ignore des pirates, par laquelle il me serait possible de fuir!... Il est vrai... une fois dehors, il me faudrait attendre qu'un navire passt en vue... Mon vasion serait vite connue Bee-Hive... Je ne tarderais pas tre repris... moins que... j'y pense... le canot... le canot de l'_Ebba_, qui est remis au fond de la crique... Si je parvenais m'en emparer... sortir des passes... me diriger vers Saint-Georges ou Hamilton... Dans la soire, -- il tait neuf heures environ, -- je suis all m'tendre sur un tapis de sable, au pied de l'un des piliers, une centaine de mtres l'est du lagon. Peu d'instants aprs, des pas d'abord, des voix ensuite, se sont fait entendre courte distance. Blotti de mon mieux derrire la base rocheuse du pilier, je prte une oreille attentive... Ces voix, je les reconnais. Ce sont celles de Ker Karraje et de l'ingnieur Serk. Ces deux hommes se sont arrts et causent en anglais, -- langue qui est gnralement employe Back-Cup. Il me sera donc possible de comprendre ce qu'ils disent. Prcisment, il est question de Thomas Roch, ou plutt de son Fulgurateur. Dans huit jours, dit Ker Karraje, je compte prendre la mer avec l'_Ebba_, et je rapporterai les diverses pices, qui doivent tre acheves dans l'usine de la Virginie... -- Et lorsqu'elles seront en notre possession, rpond l'ingnieur Serk, je m'occuperai d'en oprer ici le montage et d'tablir les chssis de lancement. Mais, auparavant, il est ncessaire de procder un travail qui me parat indispensable... -- Et qui consistera?... demande Ker Karraje. -- percer la paroi de l'lot. -- La percer?... -- Oh! rien qu'un couloir assez troit pour ne donner passage qu' un seul homme, une sorte de boyau facile obstruer, et dont l'orifice extrieur sera dissimul au milieu des roches. -- quoi bon, Serk?... -- J'ai souvent rflchi l'utilit d'avoir une communication avec le dehors autrement que par le tunnel sous-marin... On ne sait ce qui peut arriver dans l'avenir... -- Mais ces parois sont si paisses et d'une substance si dure... fait observer Ker Karraje. -- Avec quelques grains de l'explosif Roch, rpond l'ingnieur Serk, je me charge de rduire la roche en si fine poussire qu'il n'y aura plus qu' souffler dessus! On comprend de quel intrt devait tre pour moi ce sujet de conversation. Voici qu'il tait question d'ouvrir une communication, autre que le tunnel, entre l'intrieur et l'extrieur de Back-Cup... Qui sait s'il ne se prsenterait pas quelque chance?... Or, au moment o je me faisais cette rflexion, Ker Karraje rpondait: C'est entendu, Serk, et s'il tait ncessaire un jour de dfendre Back-Cup, empcher qu'aucun navire pt en approcher... Il faudrait, il est vrai, que notre retraite eut t dcouverte, soit par hasard... soit par suite d'une dnonciation... -- Nous n'avons craindre, rpond l'ingnieur Serk, ni hasard ni dnonciation... -- De la part d'un de nos compagnons, non, sans doute, mais de la part de ce Simon Hart... -- Lui! s'crie l'ingnieur Serk. C'est qu'alors il serait parvenu s'chapper... et l'on ne s'chappe pas de Back-Cup!... D'ailleurs, je l'avoue, ce brave homme m'intresse... C'est un collgue, aprs tout, et j'ai toujours le soupon qu'il en sait plus qu'il ne dit sur l'invention de Thomas Roch... Je le chapitrerai de telle sorte que nous finirons par nous entendre, par causer physique, mcanique, balistique, comme une paire d'amis... -- N'importe! reprend ce gnreux et sensible comte d'Artigas. Lorsque nous serons en possession du secret tout entier, mieux vaudra se dbarrasser de... -- Nous avons le temps, Ker Karraje... Si Dieu vous le laisse, misrables!... ai-je pens, en comprimant mon coeur qui battait avec violence. Et pourtant, sans une prochaine intervention de la Providence, que pourrais-je esprer?... La conversation change alors de cours, et Ker Karraje de faire cette observation: Maintenant que nous connaissons la composition de l'explosif, Serk, il faut tout prix que Thomas Roch nous livre celle du dflagrateur... -- En effet, rplique l'ingnieur Serk, et je m'applique l'y dcider. Par malheur, Thomas Roch refuse de discuter l-dessus. D'ailleurs, il a dj fabriqu quelques gouttes de ce dflagrateur qui ont servi essayer l'explosif, et il nous en fournira lorsqu'il s'agira de percer le couloir... -- Mais... pour nos expditions en mer... demanda Ker Karraje. -- Patience... nous finirons par avoir entre nos mains toutes les foudres de son Fulgurateur... -- Es-tu sr, Serk?... -- Sr... en y mettant le prix, Ker Karraje. L'entretien se termina sur ces mots, puis les deux hommes s'loignent, sans m'avoir aperu, -- trs heureusement. Si l'ingnieur Serk a pris quelque peu la dfense d'un collgue, le comte d'Artigas me parat anim d'intentions moins bienveillantes mon gard. Au moindre soupon, on m'enverrait dans le lagon, et, si je franchissais le tunnel, ce ne serait qu' l'tat de cadavre, emport par la mer descendante. -- _21 aot._ -- Le lendemain, l'ingnieur Serk est venu reconnatre en quel endroit il conviendrait d'effectuer le percement du couloir, de manire qu'au-dehors on ne pt souponner son existence. Aprs de minutieuses recherches, il est dcid que le percement s'effectuera dans la paroi du nord, vingt mtres avant les premires cellules de Bee-Hive. J'ai hte que ce couloir soit achev. Qui sait s'il ne servira pas ma fuite?... Ah! si j'avais su nager, peut-tre aurais-je dj tent de m'vader par le tunnel, puisque je connais exactement la place de son orifice. Lors de la lutte dont le lagon a t le thtre, quand les eaux se sont dniveles sous le dernier coup de queue de la baleine, la partie suprieure de cet orifice s'est un instant dgage... Je l'ai vu... Eh bien, est-ce qu'il ne dcouvre pas dans les grandes mares?... Aux poques de pleine et de nouvelle lune, alors que la mer atteint son maximum de dpression au-dessous du niveau moyen, il est possible que... Je m'en assurerai! quoi cette constatation pourra me servir, je l'ignore, mais je ne dois rien ngliger pour m'enfuir de Back-Cup. -- _29 aot. _-- Ce matin, j'assiste au dpart du tug. Il s'agit sans doute de ce voyage l'un des ports d'Amrique afin de prendre livraison des engins qui doivent tre fabriqus. Le comte d'Artigas s'entretient quelques instants avec l'ingnieur Serk, qui, parat-il, ne doit point l'accompagner, et auquel il me semble faire certaines recommandations dont je pourrais bien tre l'objet. Puis, aprs avoir mis le pied sur la plate-forme de l'appareil, il descend l'intrieur, suivi du capitaine Spade et de l'quipage de l'_Ebba_. Ds que son panneau est referm, le tug s'enfonce sous les eaux, dont un lger bouillonnement trouble un instant la surface. Les heures se passent, la journe s'achve. Puisque le tug n'est pas revenu son poste, j'en conclus qu'il va remorquer la golette pendant ce voyage... peut-tre aussi dtruire les navires qui croisent sur ces parages?... Cependant, il est probable que l'absence de la golette sera de courte dure, car une huitaine de jours doivent suffire pour l'aller et le retour. Du reste, l'_Ebba_ a chance d'tre favorise par le temps, si j'en juge par le calme de l'atmosphre qui rgne l'intrieur de la caverne. Nous sommes, d'ailleurs, dans la belle saison, tant donn la latitude des Bermudes. Ah! si je pouvais trouver une issue travers les parois de ma prison!... XIII Dieu vat! -- _Du 29 aot au 10 septembre._ -- Treize jours se sont couls, et l'_Ebba_ n'est pas encore de retour. N'est-elle donc pas directement alle la cte amricaine?... S'est-elle attarde quelques pirateries au large de Back-Cup?... Il me semble, cependant, que Ker Karraje ne devrait se proccuper que de rapporter les engins. Il est vrai, peut-tre l'usine de la Virginie n'avait-elle pas achev leur fabrication?... Au surplus, l'ingnieur Serk ne me parat pas autrement pris d'impatience. Il me fait toujours l'accueil que l'on sait, avec son air bon enfant, auquel je n'ai point lieu de me fier, et pour cause. Il affecte de s'informer de mon tat de sant, m'engage la plus complte rsignation, m'appelle Ali Baba, m'assure qu'il n'existe pas la surface de la terre un lieu plus enchanteur que cette caverne des Mille et Une Nuits, que j'y suis nourri, chauff, log, habill, sans avoir payer ni impt ni taxe, et que, mme Monaco, les habitants de cette heureuse principaut ne jouissent pas d'une existence plus exempte de soucis... Quelquefois, devant ce verbiage ironique, je sens la rougeur me monter au visage. La tentation me vient de sauter la gorge de cet impitoyable railleur, de l'trangler en un tour de main... On me tuera aprs... Et qu'importe?... Ne vaut-il pas mieux finir ainsi que d'tre condamn vivre des annes et des annes dans cet infme milieu de Back-Cup?... Toutefois, la raison retrouve son empire et, finalement, je me borne hausser les paules. Quant Thomas Roch, c'est peine si je l'ai aperu pendant les premiers jours qui ont suivi le dpart de l'_Ebba_. Enferm dans son laboratoire, il s'occupe sans cesse de ses manipulations multiples. supposer qu'il utilise toutes les substances mises sa disposition, il aura de quoi faire sauter Back-Cup et les Bermudes avec! Je me rattache toujours l'espoir qu'il ne consentira jamais livrer la composition du dflagrateur, et que les efforts de l'ingnieur Serk n'aboutiront point lui acheter ce dernier secret... Cet espoir ne sera-t-il pas du?... -- _13 septembre._ -- Aujourd'hui, de mes yeux, j'ai pu constater la puissance de l'explosif et observer, en mme temps, de quelle faon s'emploie le dflagrateur. Dans la matine, les hommes ont commenc le percement de la paroi l'endroit pralablement choisi pour tablir la communication avec la base extrieure de l'lot. Sous la direction de l'ingnieur, les travailleurs ont dbut en attaquant le pied de la muraille, dont le calcaire, extrmement dur, pourrait tre compar au granit. C'est avec le pic, mani par des bras vigoureux, que furent ports les premiers coups. n'employer que cet instrument, le travail et t trs long et trs pnible, puisque la paroi ne mesure pas moins de vingt vingt-cinq mtres d'paisseur en cette partie du soubassement de Back-Cup. Mais, grce au Fulgurateur Roch, il sera possible d'achever ce travail en un assez court dlai. Ce que j'ai vu est bien pour me stupfier. Le dsagrgement de la paroi que le pic n'entamait pas sans grande dpense de force, s'est opr avec une facilit vraiment extraordinaire. Oui! quelques grammes de cet explosif suffisent broyer la masse rocheuse, l'mietter, la rduire en une poussire presque impalpable que le moindre souffle disperse comme une vapeur! Oui! -- je le rpte, -- cinq dix grammes, dont l'explosion produit une excavation d'un mtre cube, avec un bruit sec que l'on peut comparer la dtonation d'une pice d'artillerie, due au formidable branlement des couches d'air. La premire fois qu'on s'est servi de cet explosif, bien qu'il ft employ une si minuscule dose, plusieurs des hommes, qui se trouvaient trop rapprochs de la paroi, furent renverss. Deux se relevrent blesss grivement, et l'ingnieur Serk lui-mme, qui avait t rejet quelques pas, ne s'en tira pas sans de rudes contusions. Voici comment on opre avec cette substance, dont la force brisante dpasse tout ce qu'on a invent jusqu' ce jour: Un trou, long de cinq centimtres sur une section de dix millimtres, est pralablement perc en sens oblique dans la roche. Quelques grammes de l'explosif y sont introduits, et il n'est mme pas ncessaire d'obstruer le trou au moyen d'une bourre. Alors intervient Thomas Roch. Sa main tient un petit tui de verre, contenant un liquide bleutre, d'apparence huileuse, et trs prompt se coaguler ds qu'il subit le contact de l'air. Il en verse une goutte l'orifice du trou, puis se retire sans trop de hte. Il faut, en effet, un certain temps, -- trente-cinq secondes environ, -- pour que la combinaison du dflagrateur et de l'explosif se produise. Et alors, quand elle est faite, la puissance de dsagrgement est telle, -- j'y insiste, -- qu'on peut la croire illimite, et, en tout cas, des milliers de fois suprieure celle des centaines d'explosifs actuellement connus. Dans ces conditions, on le conoit, le percement de cette paisse et dure paroi sera achev en une huitaine de jours. -- _19 septembre. _-- Depuis quelque temps, j'ai observ que le phnomne du flux et du reflux, qui se manifeste trs sensiblement travers le tunnel sous-marin, produit des courants en sens contraire, deux fois par vingt-quatre heures. Il n'est donc pas douteux qu'un objet flottant, jet la surface du lagon, serait entran au-dehors par le jusant, si l'orifice du tunnel dcouvrait sa partie suprieure. Or ce dcouvrement n'arrive-t- il pas au plus bas tiage des mares d'quinoxe?... Je vais pouvoir m'en assurer, puisque nous sommes prcisment cette poque. Aprs-demain, c'est le 21 septembre, et aujourd'hui, 19, j'ai dj vu se dessiner le sommet de la courbure au-dessus de l'eau mer basse. Eh bien, si je ne puis moi-mme tenter le passage du tunnel, est- ce qu'une bouteille, jete la surface du lagon, n'aurait pas quelque chance de passer pendant les dernires minutes du jusant?... Et pourquoi un hasard, -- hasard ultra-providentiel, j'en conviens, -- ne ferait-il pas que cette bouteille ft recueillie par un navire au large de Back-Cup?... Pourquoi mme les courants ne la jetteraient-ils pas sur une des plages des Bermudes?... Et si cette bouteille contenait une notice... Telle est l'ide qui me travaille l'esprit. Puis les objections se prsentent, -- celle-ci entre autres: c'est qu'une bouteille risque de se briser soit en traversant le tunnel, soit en heurtant les rcifs extrieurs avant d'avoir atteint le large... Oui... mais si elle tait remplace par un baril, hermtiquement ferm, un tonnelet semblable ceux qui soutiennent les filets de pche, ce baril ne serait pas expos aux mmes chances de bris que la fragile bouteille et pourrait gagner la pleine mer... -- _20 septembre. _-- Ce soir, je suis entr inaperu dans l'un des magasins o sont entasss divers objets provenant du pillage des navires, et j'ai pu me procurer un tonnelet trs convenable pour ma tentative. Aprs avoir cach ce tonnelet sous mon vtement, je retourne Bee-Hive et je rentre dans ma cellule. Puis, sans perdre un instant, je me mets l'oeuvre. Papier, encre, plume, rien ne me manque, puisque voil trois mois que j'ai pu prendre les notes quotidiennes qui sont consignes en ce rcit. Je trace sur une feuille les lignes suivantes: Depuis le 19 juin, aprs un double enlvement opr le 15 du mme mois, Thomas Roch et son gardien Gaydon, ou plutt l'ingnieur franais Simon Hart, qui occupaient le pavillon 17, Healthful-House, prs New-Berne, Caroline du Nord, tats-Unis d'Amrique, ont t conduits bord de la golette _Ebba_, appartenant au comte d'Artigas. Tous deux, actuellement, sont enferms l'intrieur d'une caverne, qui sert de retraite au susdit comte d'Artigas, de son vrai nom Ker Karraje, le pirate qui exerait autrefois sur les parages de l'Ouest-Pacifique, et la centaine d'hommes dont se compose la bande de ce redoutable malfaiteur. Lorsqu'il aura en sa possession le Fulgurateur Roch, d'une puissance pour ainsi dire sans limites, Ker Karraje pourra continuer ses actes de piraterie dans des conditions o l'impunit de ses crimes lui sera plus assure. Ainsi il est urgent que les tats intresss dtruisent son repaire dans le plus bref dlai. La caverne o s'est rfugi le pirate Ker Karraje est mnage l'intrieur de l'lot de Back-Cup, qui est tort considr comme un volcan en ruption. Situ l'extrmit ouest de l'archipel des Bermudes, dfendu par des rcifs l'est, il est d'abord franc au sud, l'ouest et au nord. Quant la communication entre le dehors et le dedans, elle n'est encore possible que par un tunnel, qui s'ouvre quelques mtres au-dessous de la surface moyenne des eaux, au fond d'une troite passe l'ouest. Aussi, pour pntrer l'intrieur de Back-Cup, est-il ncessaire d'avoir un appareil sous-marin -- du moins tant que ne sera pas achev le couloir que l'on est en train de percer dans la partie nord-ouest. Le pirate Ker Karraje dispose d'un appareil de ce genre, -- celui-l mme que le comte d'Artigas avait fait construire et qui est cens avoir pri, pendant ses expriences, dans la baie de Charleston. Ce tug s'emploie non seulement aux entres et aux sorties par le tunnel, mais aussi remorquer la golette comme attaquer les navires de commerce qui frquentent les parages des Bermudes. Cette golette, l'_Ebba_, bien connue sur le littoral de l'Ouest- Amrique, a pour unique port d'attache une petite crique, abrite derrire un entassement de roches, invisible du large, et situe l'ouest de l'lot. Ce qu'il convient de faire, avant d'oprer un dbarquement sur Back-Cup et de prfrence sur la partie de l'ouest, o s'taient installs autrefois les pcheurs bermudiens, c'est d'ouvrir une brche dans sa paroi avec les plus puissants projectiles la mlinite. Aprs le dbarquement, cette brche permettra de pntrer l'intrieur de Back-Cup. Il faut aussi prvoir le cas o le Fulgurateur Roch serait en mesure de fonctionner. Il serait possible que Ker Karraje, surpris par une attaque, chercht l'employer pour dfendre Back-Cup. Qu'on le sache bien, si sa puissance destructive dpasse tout ce qu'on a imagin jusqu' ce jour, elle ne s'tend que sur une zone de dix-sept dix-huit cents mtres. Quant la distance de cette zone dangereuse, elle est variable; mais le rglage du tir une fois tabli est trs long modifier, et un navire qui aurait dpass ladite zone pourrait s'approcher impunment de l'lot. Ce document est crit aujourd'hui, 20 septembre, huit heures du soir, et sign de mon nom. Ingnieur SIMON HART. Tel est le libell de la notice que je viens de rdiger. Elle dit tout ce qu'il y avait dire au sujet de l'lot, dont le gisement exact est port sur les cartes modernes, comme au sujet de la dfense de Back-Cup, que Ker Karraje tentera peut-tre d'organiser, et de l'importance qu'il y a d'agir sans retard. J'y ai joint un plan de la caverne, indiquant sa configuration interne, l'emplacement du lagon, les dispositions de Bee-Hive, les places qu'occupent l'habitation de Ker Karraje, ma cellule, le laboratoire de Thomas Roch. Mais il faut que cette notice soit recueillie, et le sera-t-elle jamais?... Enfin, aprs avoir envelopp ce document d'un fort morceau de toile goudronne, je le place dans le tonnelet, cercl de fer, qui mesure environ quinze centimtres de long sur huit centimtres de large. Il est parfaitement tanche, ainsi que je m'en suis assur, et en tat de rsister aux chocs, soit pendant la traverse du tunnel, soit contre les rcifs du dehors. Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sres, ne court-il pas le risque d'tre lanc par le reflux sur les roches de l'lot, d'tre trouv par l'quipage de l'_Ebba_, lorsque la golette se rend au fond de la crique?... Si ce document tombe en la possession de Ker Karraje, sign de mon nom, rvlant le sien, je n'aurai plus me proccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite rgl. La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une fivreuse impatience! D'aprs mes calculs, bass sur des observations prcdentes, l'tale de la mer basse doit se produire huit heures quarante-cinq. ce moment, la partie suprieure de l'orifice dcouvrira de cinquante centimtres peu prs. La hauteur entre la surface des eaux et la vote du tunnel sera plus que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs, l'envoyer une demi-heure avant l'tale, afin que le jusant, qui se propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraner. Vers huit heures, au milieu de la pnombre, je quitte ma cellule. Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle est perc le tunnel. la clart de la dernire lampe lectrique allume de ce ct, je vois l'orifice arrondir son arc suprieur au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction. Aprs tre descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je lance le tonnelet, qui renferme la prcieuse notice, et, avec elle, tout mon espoir: Dieu vat, ai-je rpt, Dieu vat! comme disent nos marins franais. Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que le reflux le saisisse... C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu travers le tunnel... -- Oui!... Dieu vat!... Que le Ciel te conduise, mon petit tonnelet!... Qu'il protge tous ceux que Ker Karraje menace, et puisse cette bande de pirates ne pas chapper aux chtiments de la justice humaine! XIV Le _Sword_ aux prises avec le tug Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la pense. Que de fois il m'a sembl le voir se heurter aux roches, accoster la crique, s'arrter dans quelque excavation... Une sueur froide me courait de la tte aux pieds... Enfin, le tunnel est franchi... le tonnelet s'engage travers la passe... le jusant le conduit en pleine mer... Grand Dieu! si le flot allait le ramener l'entre, puis l'intrieur de Back-Cup... si, le jour venu, je l'apercevais... Lev ds les premires lueurs de l'aube, je m'achemine vers la grve... Aucun objet ne flotte sur les eaux tranquilles du lagon. Les jours suivants, on a continu le travail de percement du couloir dans les conditions que l'on sait. L'ingnieur Serk fait sauter la dernire roche quatre heures de l'aprs-midi du 23 septembre. La communication est tablie, -- rien qu'un troit boyau, o il faut se courber, mais cela suffit. l'extrieur, son orifice se perd au milieu des boulis du littoral, et il serait facile de l'obstruer, si cette mesure devenait ncessaire. Il va sans dire qu' partir de ce jour ce couloir va tre svrement gard. Personne, sans autorisation, ne pourra y passer ni pour pntrer dans la caverne ni pour en sortir... Donc, impossible de s'chapper par l... -- _25 septembre. _-- Aujourd'hui, dans la matine, le tug est remont des profondeurs du lagon sa surface. Le comte d'Artigas, le capitaine Spade, l'quipage de la golette accostent la jete. On procde au dbarquement des marchandises rapportes par l'_Ebba_. J'aperois un certain nombre de ballots pour le ravitaillement de Back-Cup, des caisses de viandes et de conserves, des fts de vin et d'eau-de-vie, -- en outre, plusieurs colis destins Thomas Roch. En mme temps, les hommes mettent terre les diverses pices des engins qui affectent la forme discode. Thomas Roch assiste cette opration. Son oeil brille d'un feu extraordinaire. Aprs avoir saisi une de ces pices, il l'examine, il hoche la tte en signe de satisfaction. J'observe que sa joie n'clate point en propos incohrents, qu'il n'a plus rien en lui de l'ancien pensionnaire de Healthful-House. J'en viens mme me demander si cette folie partielle, que l'on croyait incurable, n'est pas radicalement gurie?... Enfin, Thomas Roch s'embarque dans le canot affect au service du lagon, et l'ingnieur Serk l'accompagne son laboratoire. En une heure, toute la cargaison du tug a t transporte sur l'autre rive. Quant Ker Karraje, il n'a chang que quelques mots avec l'ingnieur Serk. Plus tard, tous deux se sont rencontrs dans l'aprs-midi, et ont convers longuement en se promenant devant Bee-Hive. L'entretien termin, ils se dirigent vers le couloir, et y pntrent, suivis du capitaine Spade. Que ne puis-je m'y introduire derrire eux!... Que ne puis-je aller respirer, ne ft- ce qu'un instant, cet air vivifiant de l'Atlantique, dont Back-Cup ne reoit, pour ainsi dire, que les souffles puiss!... -- _Du 26 septembre au 10 octobre_. -- Quinze jours viennent de s'couler. Sous la direction de l'ingnieur Serk et de Thomas Roch, on a travaill l'ajustement des engins. Puis, on s'est occup du montage des supports de lancement. Ce sont de simples chevalets, munis d'augets, dont l'inclinaison est variable, et qu'il sera facile d'installer bord de l'_Ebba_ ou mme sur la plate-forme du tug maintenu fleur d'eau. Ainsi donc, Ker Karraje va tre matre des ocans rien qu'avec sa golette!... Aucun navire de guerre ne pourra traverser la zone dangereuse et l'_Ebba _se tiendra hors de porte de ses projectiles!... Ah! si du moins ma notice avait t recueillie... si l'on connaissait ce repaire de Back-Cup!... On saurait bien, sinon le dtruire, du moins empcher son ravitaillement... -- _20 octobre._ -- mon extrme surprise, ce matin, je n'ai plus aperu le tug son poste habituel. Je me rappelle que, la veille, on a renouvel les lments de ses piles; mais je pensais que c'tait pour les avoir en tat. S'il est parti, prsent que le nouveau couloir est praticable, c'est qu'il s'agit de quelque expdition sur ces parages. En effet, rien ne manque plus Back- Cup des pices et substances ncessaires Thomas Roch. Cependant, nous voici dans la saison de l'quinoxe. La mer des Bermudes est trouble par de frquentes temptes. Les rafales s'y dchanent avec une effroyable turbulence. Cela se sent aux violents coups d'air, qui s'engouffrent par le cratre de Back-Cup, aux tourbillonnantes vapeurs mles de pluie dont s'emplit la vaste caverne, et aussi l'agitation des eaux du lagon, qui balaient de leurs embruns les roches des berges. Mais est-il certain que la golette ait quitt la crique de Back- Cup?... N'est-elle pas d'un trop faible gabarit, -- mme avec l'aide de son remorqueur, -- pour affronter des mers si mauvaises?... D'autre part, comment admettre que le tug, bien qu'il ne doive rien craindre de la houle, puisqu'il retrouve les eaux calmes quelques mtres au-dessous de leur surface, ait entrepris un voyage sans accompagner la golette?... Je ne sais quelle cause attribuer ce dpart de l'appareil sous- marin, -- dpart qui va se prolonger, car il n'est pas revenu dans la journe. Cette fois, l'ingnieur Serk est rest Back-Cup. Seuls Ker Karraje, le capitaine Spade, les quipages du tug et de l'_Ebba_ ont quitt l'lot... L'existence se continue dans son habituelle et affadissante monotonie, au milieu de cette colonie d'emmurs. Je passe des heures entires au fond de mon alvole, mditant, esprant, dsesprant, me rattachant, par un lien qui s'affaiblit chaque jour, ce tonnelet abandonn au caprice des courants, -- et rdigeant ces notes, qui ne me survivront probablement pas... Thomas Roch est constamment occup dans son laboratoire -- la fabrication de son dflagrateur. Je suis toujours fru de cette ide qu'il ne voudra vendre aucun prix la composition de ce liquide... Mais je sais aussi qu'il n'hsiterait pas mettre son invention au service de Ker Karraje. Je rencontre souvent l'ingnieur Serk, alors que mes promenades m'amnent aux environs de Bee-Hive. Cet homme se montre chaque fois dispos s'entretenir avec moi... sur le ton d'une impertinente lgret, il est vrai. Nous causons de choses et d'autres, -- rarement de ma situation, propos de laquelle il est inutile de rcriminer, ce qui m'attirerait de nouvelles railleries. -- _22 octobre. _-- Aujourd'hui, j'ai cru devoir demander l'ingnieur Serk si la golette avait repris la mer avec le tug. Oui, monsieur Simon Hart, rpondit-il, et, quoique le temps soit dtestable au large, de vrais coups de chien, n'ayez point de crainte pour notre chre _Ebba!_... -- Est-ce que son absence doit se prolonger?... -- Nous l'attendons sous quarante-huit heures... C'est le dernier voyage que le comte d'Artigas s'est dcid entreprendre avant que les temptes de l'hiver aient rendu ces parages absolument impraticables. -- Voyage d'agrment... ou d'affaires?... ai-je rpliqu. L'ingnieur Serk me rpond en souriant: Voyage d'affaires, monsieur Hart, voyage d'affaires! l'heure qu'il est, nos engins sont achevs, et, le beau temps revenu, nous n'aurons plus qu' reprendre l'offensive... -- Contre de malheureux navires... -- Aussi malheureux... que richement chargs! -- Actes de piraterie dont l'impunit ne vous sera pas toujours assure, je l'espre! me suis-je cri. -- Calmez-vous, mon cher collgue, calmez-vous!... Vous le savez de reste, personne ne dcouvrira jamais notre retraite de Back- Cup, personne ne pourra jamais en dvoiler le secret!... Et d'ailleurs, avec ces engins d'un si facile maniement et d'une puissance si terrible, il nous serait facile d'anantir tout navire qui passerait dans un certain rayon de l'lot... -- la condition, ai-je dit, que Thomas Roch vous ait vendu la composition de son dflagrateur comme il vous a vendu celle de son Fulgurateur... -- Cela est fait, monsieur Hart, et je dois vous enlever toute inquitude cet gard. De cette rponse catgorique, j'aurais d conclure que le malheur est consomm, si, l'intonation hsitante de sa voix, je n'avais senti une fois de plus qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux paroles de l'ingnieur Serk. -- _25 octobre._ -- L'effrayante aventure laquelle je viens d'tre ml, et comment n'y ai-je pas laiss la vie!... C'est miracle que je puisse aujourd'hui reprendre le cours de ces notes interrompu pendant quarante-huit heures!... Avec un peu plus de bonne chance, j'eusse t dlivr!... Je serais prsentement dans un des ports des Bermudes, Saint-Georges ou Hamilton... Les mystres de Back-Cup seraient dvoils... La golette, signale toutes les nations, ne pourrait se montrer dans aucun port. Le ravitaillement de Back-Cup deviendrait impossible... Les bandits de Ker Karraje seraient condamns y mourir de faim!... Voici ce qui s'est pass: Le soir du 23 octobre, vers huit heures, j'avais quitt ma cellule dans un indfinissable tat de nervosit, comme si j'eusse prouv le pressentiment de quelque vnement grave et prochain. En vain avais-je voulu demander un peu de calme au sommeil. Dsesprant de dormir, j'tais sorti. Au-dehors de Back-Cup, il devait faire trs mauvais temps. Les rafales pntraient travers le cratre et soulevaient une sorte de houle la surface du lagon. Je me dirigeai du ct de la berge de Bee-Hive. Personne, cette heure. Temprature assez basse, atmosphre humide. Tous les frelons de la ruche taient blottis au fond de leurs alvoles. Un homme gardait l'orifice du couloir, bien que, par surcrot de prcaution, ce couloir ft obstru son issue sur le littoral. De la place qu'il occupait, cet homme ne pouvait apercevoir les berges. Au surplus, je ne vis que deux lampes allumes au-dessus de la rive droite et de la rive gauche du lagon, en sorte qu'une profonde obscurit rgnait sous la fort de piliers. J'allais ainsi au milieu de l'ombre, lorsque quelqu'un vint passer prs de moi. Je reconnus Thomas Roch. Thomas Roch marchait lentement, absorb dans ses rflexions comme d'habitude, l'imagination toujours tendue, l'esprit toujours en travail. Ne s'offrait-il pas l une occasion favorable de lui parler, de l'instruire de ce que vraisemblablement il ne savait pas... Il ignore... il doit ignorer en quelles mains est tombe sa personne... Il ne peut se douter que le comte d'Artigas n'est autre que le pirate Ker Karraje... Il ne souponne pas quel bandit il a livr une partie de son invention... Il faut lui apprendre que des millions qui l'ont paye il n'aura jamais la jouissance... Pas plus que moi, il n'aura la libert de quitter cette prison de Back-Cup... Oui!... Je ferai appel ses sentiments d'humanit, aux malheurs dont il sera responsable, s'il ne garde pas ses derniers secrets... J'en tais l de mes rflexions, lorsque je me sentis vivement saisir par-derrire. Deux hommes me tenaient les bras, et un troisime se dressa devant moi. Je voulus appeler. Pas un cri! me dit cet homme qui s'exprimait en anglais. N'tes- vous pas Simon Hart?... -- Comment savez-vous?... -- Je vous ai vu sortir de votre cellule... -- Qui tes-vous donc?... -- Le lieutenant Davon, de la marine britannique, officier bord du _Standard_, en station aux Bermudes. Il me fut impossible de rpondre, tant j'tais suffoqu par l'motion. Nous venons vous arracher des mains de Ker Karraje, et enlever avec vous l'inventeur franais Thomas Roch... ajoute le lieutenant Davon. -- Thomas Roch!... ai-je balbuti. -- Oui... Le document, sign de votre nom, a t recueilli sur une grve de Saint-Georges... -- Dans un tonnelet, lieutenant Davon... un tonnelet que j'ai lanc sur les eaux de ce lagon... -- Et qui contenait, rpondit l'officier, la notice par laquelle nous avons appris que l'lot de Back-Cup servait de refuge Ker Karraje et sa bande... Ker Karraje, ce faux comte d'Artigas, l'auteur du double enlvement de Healthful-House... -- Ah! lieutenant Davon... -- Maintenant, pas un instant perdre... Il faut profiter de l'obscurit... -- Un seul mot, lieutenant Davon... Comment avez-vous pu pntrer l'intrieur de Back-Cup?... -- Au moyen du bateau sous-marin le _Sword_, qui, depuis six mois, tait en exprience Saint-Georges... -- Un bateau sous-marin?... -- Oui... il nous attend au pied de ces roches. -- L... l!... ai-je rpt. -- Monsieur Hart, o est le tug de Ker Karraje?... -- Parti depuis trois semaines... -- Ker Karraje n'est pas Back-Cup?... -- Non... mais nous l'attendons d'un jour et mme d'une heure l'autre... -- Qu'importe! rpondit le lieutenant Davon. Ce n'est pas de Ker Karraje qu'il s'agit... c'est Thomas Roch que nous avons mission d'enlever... avec vous, monsieur Hart... Le _Sword _ne quittera pas le lagon, sans que vous soyez tous deux bord!... S'il ne reparaissait pas Saint-Georges, cela signifierait que j'aurais chou... et on recommencerait... -- O est le _Sword_, lieutenant?... -- De ce ct... dans l'ombre de la grve, o l'on ne peut l'apercevoir. Grce vos indications, mon quipage et moi, nous avons reconnu l'entre du tunnel sous-marin. Le _Sword _l'a heureusement franchi... Il y a dix minutes qu'il est remont la surface du lagon... Deux de mes hommes m'ont accompagn sur cette berge... Je vous ai vu sortir de la cellule indique sur votre plan... Savez-vous o est prsent Thomas Roch?... -- quelques pas d'ici... Il vient de passer et se dirigeait vers son laboratoire... -- Dieu soit bni, monsieur Hart! -- Oui!... qu'il le soit, lieutenant Davon! Le lieutenant, les deux hommes et moi, nous prmes le sentier qui contourne le lagon. peine fmes-nous loigns d'une dizaine de mtres que j'aperus Thomas Roch. Se jeter sur lui, le billonner avant qu'il et pu pousser un cri, l'attacher avant qu'il et pu faire un mouvement, le transporter l'endroit o tait amarr le _Sword_, cela s'accomplit en moins d'une minute. Ce _Sword_ tait une embarcation submersible d'une douzaine de tonneaux seulement, -- par consquent, de dimensions et de puissance trs infrieures celles du tug. Deux dynamos, actionnes par des accumulateurs, qui avaient t chargs douze heures auparavant dans le port de Saint- Georges, imprimaient le mouvement son hlice. Mais, quel qu'il ft, ce _Sword_ devait suffire nous sortir de notre prison, nous rendre la libert, -- cette libert laquelle je ne croyais plus!... Enfin, Thomas Roch allait tre arrach des mains de Ker Karraje et de l'ingnieur Serk... Ces coquins ne pourraient utiliser son invention... Et rien n'empcherait des navires d'approcher de l'lot, d'oprer un dbarquement, de forcer l'entre du couloir, de s'emparer des pirates!... Nous n'avions rencontr personne pendant que les deux hommes transportaient Thomas Roch. Nous sommes descendus tous l'intrieur du _Sword_... Le panneau suprieur s'est ferm... les compartiments eau se sont remplis... le _Sword_ s'est immerg... Nous tions sauvs... Le _Sword_, divis en trois sections par des cloisons tanches, tait amnag de la sorte. La premire section, contenant les accumulateurs et la machinerie, s'tendait depuis le matre-bau jusqu' l'arrire. La seconde, celle du pilote, occupait le milieu de l'embarcation, surmonte d'un priscope verres lenticulaires, d'o partaient les rayons d'un fanal lectrique qui permettait de se diriger sous les eaux. La troisime tait l'avant, et c'est l que Thomas Roch et moi, nous avions t renferms. Il va sans dire que mon compagnon, s'il avait t dlivr du billon qui l'touffait, n'tait pas dgag de ses liens, et je doutais qu'il et conscience de ce qui se passait... Mais nous avions hte de partir, avec l'espoir d'tre Saint- Georges cette nuit mme, si aucun obstacle ne nous arrtait... Aprs avoir pouss la porte de la cloison, je rejoignis le lieutenant Davon dans le second compartiment, prs de l'homme prpos la manoeuvre du gouvernail. Dans celui de l'arrire, trois autres hommes, y compris le mcanicien, attendaient les ordres du lieutenant pour mettre le propulseur en mouvement. Lieutenant Davon, dis-je alors, je pense qu'il n'y a aucun inconvnient laisser Thomas Roch seul... Si je puis vous tre utile pour gagner l'orifice du tunnel... -- Oui... restez prs de moi, monsieur Hart. Il tait alors huit heures trente-sept -- exactement. Les rayons lectriques, projets travers le priscope, clairaient d'une vague lueur les couches dans lesquelles se maintenait le _Sword_. partir de la berge prs de laquelle il stationnait, il serait ncessaire de traverser le lagon sur toute sa longueur. Trouver l'orifice du tunnel serait certainement une difficult, non insurmontable. Dt-on longer l'accore des rives, il tait impossible qu'on ne le dcouvrt pas, mme en un temps relativement court. Puis, le tunnel franchi petite vitesse, en vitant de heurter ses parois, le _Sword_ remonterait la surface de la mer et ferait route sur Saint- Georges. quelle profondeur sommes-nous?... demandai-je au lieutenant. -- quatre mtres cinquante. -- Il n'est pas ncessaire de s'immerger davantage, rpondis-je. D'aprs ce que j'ai observ pendant la grande mare d'quinoxe, nous devons tre dans l'axe du tunnel. -- _All right!_ rpondit le lieutenant. Oui! _All right_, et il me semblait que la Providence prononait ces mots par la bouche de l'officier... De fait, elle n'aurait pu choisir un meilleur agent de ses volonts! J'ai regard le lieutenant la lueur du fanal. C'est un homme de trente ans, froid, flegmatique, la physionomie rsolue, -- l'officier anglais dans toute son impassibilit native, -- pas plus mu qu'il ne l'et t bord du Standard, oprant avec un extraordinaire sang-froid, je dirais mme avec la prcision d'une machine. En traversant le tunnel, me dit-il, j'ai estim sa longueur une quarantaine de mtres... -- Oui... d'une extrmit l'autre, lieutenant Davon... une quarantaine de mtres. Et, en effet, ce chiffre devait tre exact, puisque le couloir perc au niveau du littoral ne mesurait que trente mtres environ. Ordre fut donn au mcanicien d'actionner l'hlice. Le _Sword_ avana avec une extrme lenteur, par crainte de collision contre la berge. Parfois il s'en approchait assez pour qu'une masse noirtre s'estompt au fond du fuseau lumineux projet par le fanal. Un coup de barre rectifiait alors la direction. Mais si la conduite d'un bateau sous-marin est dj difficile en pleine mer, combien davantage sous les eaux de ce lagon! Aprs cinq minutes de marche, le _Sword_, dont la plonge tait maintenue entre quatre et cinq mtres, n'avait pas encore atteint l'orifice du tunnel. En ce moment, je dis: Lieutenant Davon, peut-tre serait-il sage de revenir la surface, afin de mieux reconnatre la paroi o se trouve l'orifice?... -- C'est mon avis, monsieur Hart, si vous pouvez l'indiquer exactement... -- Je le puis. -- Bien. Par prudence, le courant du fanal fut interrompu, le milieu liquide redevint obscur. Sur l'ordre qu'il reut, le mcanicien mit les pompes en fonction, et le _Sword_, dlest, remonta peu peu la surface du lagon. Je restai ma place, afin de relever la position travers les lentilles du priscope. Enfin, le _Sword _arrta son mouvement ascensionnel, mergeant d'un pied au plus. De ce ct, clair par la lampe de la berge, je reconnus Bee- Hive. Votre avis!... me demanda le lieutenant Davon. -- Nous sommes trop au nord... L'orifice est dans l'ouest de la caverne. -- Il n'y a personne sur les berges?... -- Personne. -- C'est au mieux, monsieur Hart. Nous allons rester fleur d'eau. Puis, lorsque le _Sword_, sur votre indication, sera devant la paroi, il se laissera couler... C'tait le meilleur parti prendre, et le pilote mit le _Sword _dans l'axe mme du tunnel, aprs l'avoir loign de la berge dont il l'avait trop rapproch. La barre fut redresse lgrement, et, pouss par son hlice, l'appareil se mit en bonne direction. Lorsque nous n'tions plus qu' une dizaine de mtres, je commandai de stopper. Ds que le courant fut interrompu, le _Sword _s'arrta, ouvrit ses prises d'eau, remplit ses rservoirs, s'enfona avec lenteur. Alors le fanal du priscope fut remis en activit, et, dsignant dans la partie sombre de la paroi une sorte de cercle noir qui ne rflchissait pas les rayons du fanal: L... l... le tunnel! m'criai-je. N'tait-ce pas la porte par laquelle j'allais m'chapper de cette prison?... N'tait-ce pas la libert qui m'attendait au large?... Le _Sword_ se mut en douceur vers l'orifice... Ah!... l'horrible malchance, et comment avais-je pu rsister ce coup?... Comment mon coeur ne s'tait-il pas bris?... Une vague lueur apparaissait travers les profondeurs du tunnel, moins de vingt mtres en avant. Cette lumire, qui s'avanait sur nous, ne pouvait tre que la lumire projete par le look-out du bateau sous-marin de Ker Karraje. Le tug!... ai-je cri. Lieutenant... voici le tug qui rentre Back-Cup!... -- Machine arrire! ordonna le lieutenant Davon. Et le _Sword_ recula au moment o il allait s'engager travers le tunnel. Peut- tre une chance nous restait-elle d'chapper, car d'une main rapide, le lieutenant avait teint notre fanal, et il tait possible que ni le capitaine Spade ni aucun de ses compagnons n'eussent aperu le _Sword_... Peut-tre, en s'cartant, livrerait-il passage au tug... Peut-tre sa masse obscure se confondrait-elle avec les basses couches du lagon... Peut-tre le tug passerait-il sans le voir?... Lorsqu'il aurait regagn son poste de mouillage, le _Sword_ se remettrait en direction... et donnerait dans l'orifice... L'hlice du _Sword_ tournant contre, nous avons rebrouss vers la berge du ct sud... Encore quelques instants et le _Sword_ n'aurait plus qu' stopper... Non!... Le capitaine Spade avait reconnu la prsence d'un bateau sous-marin, prt s'engager travers le tunnel, et il se disposait le poursuivre sous les eaux du lagon... Que pourrait cette frle embarcation lorsqu'elle serait attaque par le puissant appareil de Ker Karraje?... Le lieutenant Davon me dit alors: Retournez dans le compartiment o se trouve Thomas Roch, monsieur Hart... Fermez la porte, tandis que je vais fermer celle du compartiment de l'arrire... Si nous sommes abords, il est possible que, grce ses cloisons, le _Sword_ se soutienne entre deux eaux... Aprs avoir serr la main du lieutenant, dont le sang-froid ne se dmentait pas devant ce danger, je regagnai l'avant, prs de Thomas Roch... Je refermai la porte et j'attendis dans une obscurit complte. Alors j'eus le sentiment ou plutt l'impression des manoeuvres que faisait le _Sword _pour chapper au tug, ses portes, ses girations, ses plonges. Tantt il voluait brusquement, afin d'viter un choc; tantt il remontait la surface, ou s'immergeait jusqu'aux extrmes profondeurs du lagon. S'imagine-t- on cette lutte des deux appareils sous ces eaux troubles, voluant comme deux monstres marins d'ingale puissance? Quelques minutes s'coulrent... Je me demandais si la poursuite n'tait pas suspendue, si le _Sword_ n'avait pas enfin pu s'lancer travers le tunnel... Une collision se produisit... Il ne sembla pas que ce choc et t trs violent... Mais je ne pus me faire illusion, -- c'tait bien le _Sword _qui venait d'tre abord par sa hanche de tribord... Peut-tre, cependant, sa coque de tle avait-elle rsist?... Et mme, dans le cas contraire, peut-tre l'eau n'avait-elle envahi qu'un des compartiments?... Presque aussitt, un second choc repoussa le _Sword_, avec une extrme violence, cette fois. Il fut comme soulev par l'peron du tug, contre lequel il se scia, pour ainsi dire, en se rabattant. Puis, je sentis qu'il se redressait, l'avant en haut, et qu'il coulait pic sous la surcharge d'eau dont s'tait rempli le compartiment de l'arrire... Brusquement, sans avoir pu nous retenir aux parois, Thomas Roch et moi, nous fmes culbuts l'un sur l'autre... Enfin, aprs un dernier heurt qui provoqua un bruit de tle dchires, le _Sword_ ragua le fond et devint immobile... partir de ce moment, que s'tait-il pass?... Je ne savais, ayant perdu connaissance. Depuis, je viens d'apprendre que des heures, -- de longues heures, -- s'taient coules. Tout ce qui me revient la mmoire, c'est que ma dernire pense avait t: Si je meurs, du moins Thomas Roch et son secret meurent avec moi... et les pirates de Back-Cup n'chapperont pas au chtiment de leurs crimes! XV Attente Aussitt mes sens repris, j'observe que je suis tendu sur le cadre de ma cellule, o, parait-il, je repose depuis trente heures. Je ne suis pas seul. L'ingnieur Serk est prs de moi. Il m'a fait donner tous les soins ncessaires, il m'a soign lui-mme, -- non comme un ami, je pense, mais comme l'homme dont on attend d'indispensables explications, quitte se dbarrasser de lui, si l'intrt commun l'exige. Assez faible encore, je serais incapable de faire un pas. Peu s'en est fallu que j'aie t asphyxi au fond de cet troit compartiment du _Sword_, tandis qu'il gisait sous les eaux du lagon. Suis-je en tat de rpondre aux questions que l'ingnieur Serk brle de m'adresser relativement cette aventure?... Oui... mais je me tiendrai sur une extrme rserve. Et, tout d'abord, je me demande o sont le lieutenant Davon et l'quipage du _Sword_. Ces courageux Anglais ont-ils pri dans la collision?... Sont-ils sains et saufs, ainsi que nous le sommes, - - car je suppose que Thomas Roch a survcu comme moi, aprs le double choc du tug et du _Sword?_... La premire question de l'ingnieur Serk est celle-ci: Expliquez-moi ce qui s'est pass, monsieur Hart? Au lieu de rpondre, l'ide me vient d'interroger. Et Thomas Roch?... ai-je demand. -- En bonne sant, monsieur Hart... Que s'est-il pass?... rpte- t-il d'un ton imprieux. -- Avant tout, apprenez-moi, ai-je dit, ce que sont devenus... les autres?... -- Quels autres?... rplique l'ingnieur Serk, dont l'oeil commence me lancer de mauvais regards. -- Ces hommes qui se sont jets sur moi et sur Thomas Roch, ces hommes qui nous ont billonns... emports... enferms... o?... je ne le sais mme pas! Toute rflexion faite, le mieux est de soutenir que j'ai t surpris, ce soir-l, par une agression brusque, pendant laquelle je n'ai eu le temps ni de me reconnatre ni de reconnatre les auteurs de cette agression. Ces hommes, rpond l'ingnieur Serk, vous saurez de quelle manire l'affaire a fini pour eux... Auparavant, dites-moi comment les choses se sont passes... Et, l'intonation menaante que prend sa voix en rptant cette question formule pour la troisime fois, je comprends de quels soupons je suis l'objet. Et, cependant, pour tre en mesure de m'accuser de relations avec le dehors, il faudrait que le tonnelet contenant ma notice ft tomb entre les mains de Ker Karraje... Or cela n'est pas, puisque ce tonnelet a t recueilli par les autorits des Bermudes... Une telle accusation mon gard ne reposerait sur rien de srieux. Aussi me suis-je born raconter que, la veille, vers huit heures du soir, je me promenais sur la berge, aprs avoir vu Thomas Roch se diriger du ct de son laboratoire, lorsque trois hommes m'ont saisi par-derrire... Un billon sur la bouche et les yeux bands, je me suis senti entran, puis descendu dans une sorte de trou avec une autre personne que j'ai cru reconnatre ses gmissements pour mon ancien pensionnaire... J'eus la pense que nous tions bord d'un appareil flottant... et, tout naturellement, que ce devait tre bord du tug qui tait de retour?... Puis il m'a sembl que cet appareil s'enfonait sous les eaux... Alors un choc m'a renvers au fond de ce trou, l'air a bientt manqu... et, finalement, j'ai perdu connaissance... Je ne savais rien de plus... L'ingnieur Serk m'coute avec une profonde attention, l'oeil dur, le front pliss, et, cependant, rien ne l'autorise croire que je ne lui aie pas dit la vrit. Vous prtendez que trois hommes se sont jets sur vous?... me demande-t-il. -- Oui... et j'ai cru que c'taient de vos gens... Je ne les avais pas vus s'approcher... Qui sont-ils? -- Des trangers que vous avez d reconnatre leur langage?... -- Ils n'ont pas parl. -- Vous ne souponnez pas de quelle nationalit?... -- Aucunement. -- Vous ignorez quelles taient leurs intentions en pntrant l'intrieur de la caverne?... -- Je l'ignore. -- Et quelle est votre ide l-dessus?... -- Mon ide, monsieur Serk?... Je vous le rpte, j'ai cru que deux ou trois de vos pirates taient chargs de me jeter dans le lagon par ordre du comte d'Artigas... qu'ils allaient en faire autant de Thomas Roch... que, possesseurs de tous ses secrets, -- ainsi que vous me l'avez affirm, -- vous n'aviez plus qu' vous dbarrasser de lui comme de moi... -- Vraiment, monsieur Hart, cette pense a pu natre dans votre cerveau... rpond l'ingnieur Serk, sans reprendre nanmoins son ton d'habituelle raillerie. -- Oui... mais elle n'a pas persist, lorsque, m'tant dbarrass de mon bandeau, j'ai pu voir qu'on m'avait descendu dans un des compartiments du tug. -- Ce n'tait pas le tug, c'tait un bateau du mme genre qui s'est introduit par le tunnel... -- Un bateau sous-marin?... me suis-je cri. -- Oui... et mont par des hommes chargs de vous enlever avec Thomas Roch... -- Nous enlever?... dis-je, en continuant de feindre la surprise. -- Et, ajouta l'ingnieur Serk, je vous demande ce que vous pensez de cette affaire... -- Ce que j'en pense?... Mais elle ne me parat comporter qu'une seule explication plausible. Si le secret de votre retraite n'a pas t trahi, -- et je ne sais comment une trahison aurait pu se produire ni quelle imprudence vous et les vtres auriez pu commettre, -- mon avis est que ce bateau sous-marin, en cours d'expriences sur ces parages, a dcouvert par hasard l'orifice du tunnel... qu'aprs s'y tre engag, il a remont la surface du lagon... que son quipage, trs surpris de se trouver l'intrieur d'une caverne habite s'est empar des premiers habitants qu'il a rencontrs... Thomas Roch... moi... d'autres peut-tre... car enfin j'ignore... L'ingnieur Serk est redevenu trs srieux. Sent-il l'inanit de l'hypothse que j'essaie de lui suggrer?... Croit-il que j'en sais plus que je ne veux dire?... Quoi qu'il en soit, il semble accepter ma rponse, et il ajoute: En effet, monsieur Hart, les choses ont d se passer de cette faon, et lorsque le bateau tranger a voulu s'engager travers le tunnel, au moment o le tug en sortait, il y a eu collision... une collision dont il a t la victime... Mais nous ne sommes point gens laisser prir nos semblables... D'ailleurs, votre disparition et celle de Thomas Roch avaient t presque aussitt constates... Il fallait tout prix sauver deux existences si prcieuses... On s'est mis la besogne... Nous avons d'habiles scaphandriers parmi nos hommes. Ils sont descendus dans les profondeurs du lagon... ils ont pass des amarres sous la coque du _Sword_... -- Le _Sword?_... ai-je observ. -- C'est le nom que nous avons lu sur l'avant de ce bateau, quand il fut ramen la surface... Quelle satisfaction, lorsque nous vous avons retrouv, -- sans connaissance, il est vrai, -- mais respirant encore, et quel bonheur d'avoir pu vous rappeler la vie!... Par malheur, l'gard de l'officier qui commandait le _Sword_ et de son quipage, nos soins ont t inutiles... Le choc avait crev les compartiments du milieu et de l'arrire qu'ils occupaient, et ils ont pay de leur existence cette mauvaise chance... due au seul hasard, comme vous dites... d'avoir envahi notre mystrieuse retraite. En apprenant la mort du lieutenant Davon et de ses compagnons, mon coeur s'est serr affreusement. Mais, pour rester fidle mon rle, comme c'taient des gens que je ne connaissais pas... que j'tais cens ne pas connatre... il a fallu me contenir... L'essentiel, en effet, est de ne donner aucun motif de souponner une connivence entre l'officier du _Sword_ et moi... Qui sait, en somme, si l'ingnieur Serk attribue cette arrive du _Sword _au seul hasard, s'il n'a pas ses raisons pour admettre, provisoirement du moins, l'explication que j'ai imagine?... En fin de compte, cette inespre occasion de recouvrer ma libert est perdue... Se reprsentera-t-elle?... Dans tous les cas, on sait quoi s'en tenir sur le pirate Ker Karraje, puisque ma notice est parvenue entre les mains des autorits anglaises de l'archipel... Le _Sword_ ne reparaissant pas aux Bermudes, nul doute que de nouveaux efforts soient tents contre l'lot de Back- Cup, o, sans cette malencontreuse concidence, -- la rentre du tug au moment de la sortie du _Sword_, -- je ne serais plus prisonnier cette heure! J'ai repris mon existence habituelle, et, n'ayant inspir aucune dfiance, je suis toujours libre d'aller et de venir l'intrieur de la caverne. Il est constant que cette dernire aventure n'a eu aucune fcheuse consquence pour Thomas Roch. Des soins intelligents l'ont sauv comme ils m'ont sauv moi-mme. En toute plnitude de ses facults intellectuelles, il s'est remis au travail et passe des journes entires dans son laboratoire. Quant l'_Ebba_, elle a rapport de son dernier voyage des ballots, des caisses, quantit d'objets de provenances diverses, et j'en conclus que plusieurs btiments ont t pills au cours de cette dernire campagne de piraterie. Cependant, le travail est poursuivi avec activit en ce qui concerne l'tablissement des chevalets. Le nombre des engins s'lve une cinquantaine. Si Ker Karraje et l'ingnieur Serk se voyaient dans l'obligation de dfendre Back-Cup, trois ou quatre suffiraient garantir l'lot de toute approche, tant donn qu'ils couvriraient une zone sur laquelle aucun navire ne pourrait entrer sans tre ananti. Et, j'y songe, n'est-il pas probable qu'ils vont mettre Back-Cup en tat de dfense, aprs avoir raisonn de la faon suivante: Si l'apparition du _Sword_ dans les eaux du lagon n'a t que l'effet du hasard, rien n'est chang notre situation, et nulle puissance, pas mme l'Angleterre, n'aura la pense d'aller rechercher le _Sword_ sous la carapace de l'lot. Si, au contraire, par suite d'une incomprhensible rvlation, on a appris que Back-Cup est devenu la retraite de Ker Karraje, si l'expdition du _Sword_ a t une premire tentative faite contre l'lot, on doit s'attendre une seconde dans des conditions diffrentes, soit une attaque distance, soit une tentative de dbarquement. Donc, avant que nous ayons pu quitter Back-Cup et emporter nos richesses, il faut employer le Fulgurateur Roch pour la dfensive. mon sens, ce raisonnement a d mme tre pouss plus loin, et ces malfaiteurs se seront dit: Y a-t-il connexit entre cette rvlation, de quelque faon qu'elle ait eu lieu, et le double enlvement de Healthful- House?... Sait-on que Thomas Roch et son gardien sont enferms Back-Cup?... Sait-on que c'est au profit du pirate Ker Karraje que cet enlvement a t effectu?... Amricains, Anglais, Franais, Allemands, Russes, ont-ils lieu de craindre que toute attaque de vive force contre l'lot ne soit condamne l'insuccs?... Pourtant, supposer que tout cela soit connu, si grands mme que soient les dangers, Ker Karraje a d comprendre que l'on ne reculerait pas. Un intrt de premier ordre, un devoir de salut public et d'humanit, exigent l'anantissement de son repaire. Aprs avoir cum autrefois les mers de l'Ouest-Pacifique, le pirate et ses complices infestent maintenant les parages de l'Ouest-Atlantique... Il faut les dtruire n'importe quel prix! Dans tous les cas, et rien qu' tenir compte de cette dernire hypothse, une surveillance constante s'impose ceux qui habitent la caverne de Back-Cup. Aussi, partir de ce jour, est-elle organise dans les conditions les plus svres. Grce au couloir, et sans qu'il soit besoin de franchir le tunnel, les pirates ne cessent de veiller au-dehors. Cachs entre les basses roches du littoral, ils observent nuit et jour les divers points de l'horizon, se relevant matin et soir par escouades de douze hommes. Toute apparition de navire au large, toute approche d'embarcation quelconque seraient immdiatement releves. Rien de nouveau pendant les journes suivantes, qui se succdent avec une dsesprante monotonie. En ralit, on sent que Back-Cup ne jouit plus de sa scurit d'autrefois. Il y rgne comme une vague et dcourageante inquitude. chaque instant, on craint d'entendre ce cri: Alerte! alerte! jet par les veilleurs du littoral. La situation n'est plus ce qu'elle tait avant l'arrive du _Sword_. Brave lieutenant Davon, brave quipage, que l'Angleterre, que les tats civiliss n'oublient jamais que vous avez sacrifi votre vie pour la cause de l'humanit! Il est vident que, maintenant, et quelque puissants que soient leurs moyens de dfense, plus encore que ne le serait un barrage torpdique, Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade sont en proie des troubles qu'ils essaient vainement de dissimuler. Aussi ont-ils de frquents conciliabules. Peut-tre agitent-ils la question d'abandonner Back-Cup en emportant leurs richesses, car si cette retraite est connue, on saura bien la rduire, ne ft-ce que par la famine. J'ignore ce qu'il y a de vrai cet gard, mais l'essentiel est qu'on ne me souponne pas d'avoir lanc travers le tunnel ce tonnelet si providentiellement recueilli aux Bermudes. Jamais, -- je le constate, -- l'ingnieur Serk ne m'a fait d'allusion cet gard. Non! Je ne suis ni suspect, ni suspect. S'il en tait autrement, je connais assez le caractre du comte d'Artigas pour savoir qu'il m'aurait dj envoy rejoindre dans l'abme le lieutenant Davon et l'quipage du _Sword_. Ces parages sont dsormais visits journellement par les grandes temptes hivernales. D'effroyables rafales hurlent la cime de l'lot. Les tourbillons d'air, qui se propagent travers la fort des piliers, produisent de superbes sonorits, comme si cette caverne formait la caisse d'harmonie d'un gigantesque instrument. Et ces mugissements sont tels, par instants, qu'ils couvriraient les dtonations d'une artillerie d'escadre. Nombre d'oiseaux marins, fuyant la tourmente, pntrent l'intrieur et, durant les rares accalmies, nous assourdissent de leurs cris aigus. Il est prsumer que, par de si mauvais temps, la golette ne pourrait tenir la mer. Il n'en est pas question, d'ailleurs, puisque l'approvisionnement de Back-Cup est assur pour toute la saison. J'imagine aussi que le comte d'Artigas sera dornavant moins empress d'aller promener son _Ebba_ le long du littoral amricain, o il y risquerait d'tre reu non plus avec les gards dus un riche yachtman, mais avec l'accueil que mrite le pirate Ker Karraje! Toutefois, j'y songe, si l'apparition du _Sword_ a t le dbut d'une campagne contre l'lot dnonc la vindicte publique, une question se pose, -- question de la dernire gravit pour l'avenir de Back-Cup. Aussi, un jour, -- trs prudemment, ne voulant exciter aucun soupon, -- je me hasarde tter l'ingnieur Serk sur ce sujet. Nous tions dans le voisinage du laboratoire de Thomas Roch. La conversation durait depuis quelques minutes, lorsque l'ingnieur Serk revint me parler de cette extraordinaire apparition d'un bateau sous-marin de nationalit anglaise dans les eaux du lagon. Cette fois, il me parut incliner croire qu'il y avait peut-tre eu l une tentative faite contre la bande de Ker Karraje. Ce n'est pas mon avis, ai-je rpondu, afin d'arriver la question que je voulais lui poser. -- Et pourquoi?... me demanda-t-il. -- Parce que si votre retraite tait connue, un nouvel effort aurait t tent dj, sinon pour pntrer dans la caverne, du moins pour dtruire Back-Cup. -- Le dtruire!... s'crie l'ingnieur Serk, le dtruire!... Ce serait au moins trs dangereux avec les moyens de dfense dont nous disposons maintenant!... -- Cela, on l'ignore, monsieur Serk. On ne sait ni dans l'ancien ni dans le nouveau continent que l'enlvement de Healthful-House a t effectu votre profit... que vous tes parvenu traiter de son invention avec Thomas Roch... L'ingnieur Serk ne rpond rien cette observation, qui, d'ailleurs, est sans rplique. Je continue en disant: Donc, une escadre, envoye par les puissances maritimes qui ont intrt l'anantissement de cet lot, n'hsiterait pas s'en approcher... l'accabler de ses projectiles... Or, puisque cela ne s'est pas encore fait, c'est que cela ne doit pas se faire, c'est qu'on ne sait rien de ce qui concerne Ker Karraje... Et, vous voudrez bien en convenir, c'est l'hypothse la plus heureuse pour vous... -- Soit, rpond l'ingnieur Serk, mais ce qui est... est. Qu'on le sache ou non, si des navires de guerre s'approchent quatre ou cinq milles de l'lot, ils seront couls avant d'avoir pu faire usage de leurs pices! -- Soit, dis-je mon tour, et aprs?... -- Aprs?... La probabilit est que d'autres n'oseront plus s'y risquer... -- Soit, toujours! Mais ces navires vous investiront en dehors de la zone dangereuse, et, d'autre part, l'_Ebba_ ne pourra plus se rendre dans les ports qu'elle frquentait autrefois avec le comte d'Artigas!... Ds lors, comment parviendrez-vous assurer le ravitaillement de l'lot! L'ingnieur Serk garde le silence. Cette question qui a d dj le proccuper, il est incontestable qu'il n'a pu la rsoudre... Et je pense bien que les pirates songent abandonner Back-Cup... Cependant, ne voulant point se laisser, par mes observations, mettre au pied du mur: Il nous restera toujours le tug, dit-il, et ce que l'_Ebba_ ne pourrait plus faire, il le ferait... -- Le tug!... me suis-je cri. Si l'on connat les secrets de Ker Karraje, serait-il admissible qu'on ne connt pas aussi l'existence du bateau sous-marin du comte d'Artigas?... L'ingnieur Serk me jette un regard souponneux. Monsieur Simon Hart, dit-il, vous me paraissez pousser un peu loin vos dductions... -- Moi, monsieur Serk?... -- Oui... et je trouve que vous parlez de tout cela en homme qui en saurait plus long qu'il ne convient! Cette remarque me coupe net. Il est vident que mon argumentation risque de donner penser que j'ai pu tre pour une part dans ces derniers vnements. Les yeux de l'ingnieur Serk sont implacablement dards sur moi, ils me percent le crne, ils me fouillent le cerveau... Toutefois, je ne perds rien de mon sang-froid, et, d'un ton tranquille, je rponds: Monsieur Serk, par mtier comme par got, je suis habitu raisonner sur toutes choses. C'est pourquoi je vous ai communiqu le rsultat de mon raisonnement, dont vous tiendrez ou ne tiendrez pas compte, votre convenance. L-dessus, nous nous sparons. Mais, faute d'avoir gard une suffisante rserve, peut-tre ai-je inspir des soupons contre lesquels il ne me sera pas ais de ragir... De cet entretien, en somme, je garde ce prcieux renseignement: c'est que la zone que le Fulgurateur Roch interdit aux btiments est tablie entre quatre et cinq milles... Peut-tre la prochaine mare d'quinoxe... une notice dans un second tonnelet?... Il est vrai, que de longs mois attendre avant que l'orifice du tunnel dcouvre mer basse!... Et puis, cette nouvelle notice arriverait-elle bon port comme la premire?... Le mauvais temps continue, et les rafales sont plus effroyables que jamais, -- ce qui est habituel la priode hivernale des Bermudes. Est-ce donc l'tat de la mer qui retarde une autre campagne contre Back-Cup?... Le lieutenant Davon m'avait pourtant affirm que, si son expdition chouait, si on ne voyait pas revenir le _Sword_ Saint-Georges, la tentative serait reprise dans des conditions diffrentes, afin d'en finir avec ce repaire de bandits... Il faut bien que l'oeuvre de justice s'accomplisse tt ou tard et amne la destruction complte de Back-Cup... duss- je ne pas survivre cette destruction!... Ah! que ne puis-je aller respirer, ne ft-ce qu'un instant, l'air vivifiant du dehors!... Que ne m'est-il permis de jeter un regard au lointain horizon des Bermudes!... Toute ma vie se concentre sur ce dsir, -- franchir le couloir, atteindre le littoral, me cacher entre les roches... Et qui sait si je ne serais pas le premier apercevoir les fumes d'une escadre faisant route vers l'lot?... Par malheur, ce projet est irralisable, puisque des hommes de garde sont posts, jour et nuit, aux deux extrmits du couloir. Personne ne peut y pntrer sans l'autorisation de l'ingnieur Serk. l'essayer, je me verrais menac de perdre la libert de circuler l'intrieur de la caverne -- et mme de pis... En effet, depuis notre dernire conversation, il me semble que l'ingnieur Serk a chang d'allure vis--vis de moi. Son regard, jusque-l railleur, est devenu dfiant, souponneux, inquisiteur, aussi dur que celui de Ker Karraje! -- _17 novembre_. -- Aujourd'hui, dans l'aprs-midi, une vive agitation s'est produite Bee-Hive. On se prcipite hors des cellules... Des cris clatent de toutes parts. Je me jette bas de mon cadre, je sors en toute hte. Les pirates courent du ct du couloir, l'entre duquel se trouvent Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade, le matre d'quipage Effrondat, le mcanicien Gibson, le Malais au service du comte d'Artigas. Ce qui provoque ce tumulte, je ne tarde pas l'apprendre, car les veilleurs viennent de rentrer en jetant le cri d'alarme. Plusieurs navires sont signals vers le nord-ouest, -- des btiments de guerre, qui marchent toute vapeur dans la direction de Back-Cup. XVI Encore quelques heures Quel effet produit sur moi cette nouvelle, et de quelle indicible motion toute mon me est saisie!... Le dnouement de cette situation approche, je le sens... Puisse-t-il tre tel que le rclament la civilisation et l'humanit! Jusqu' prsent, j'ai rdig mes notes jour par jour. Dsormais, il importe que je les tienne au courant heure par heure, minute par minute. Qui sait si le dernier secret de Thomas Roch ne va pas m'tre rvl, si je n'aurai pas eu le temps de l'y consigner?... Si je pris pendant l'attaque, Dieu veuille qu'on retrouve sur mon cadavre le rcit des cinq mois que j'ai passs dans la caverne de Back-Cup! Tout d'abord, Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade et plusieurs autres de leurs compagnons sont alls prendre leur poste sur la base extrieure de l'lot. Que ne donnerais-je pas pour qu'il me ft possible de les suivre, de me blottir entre les roches, d'observer les navires signals au large... Une heure plus tard, tous reviennent Bee-Hive, aprs avoir laiss une vingtaine d'hommes en surveillance. Comme, cette poque, les jours sont dj de trs courte dure, il n'y a rien craindre avant le lendemain. Du moment qu'il ne s'agit pas d'un dbarquement, et dans l'tat de dfense o les assaillants doivent supposer Back-Cup, il est inadmissible qu'ils puissent songer une attaque de nuit. Jusqu'au soir, on a travaill disposer les chevalets sur divers points du littoral. Il y en a six, qui ont t transports par le couloir aux places choisies d'avance. Cela fait, l'ingnieur Serk rejoint Thomas Roch dans son laboratoire. Veut-il donc l'instruire de ce qui se passe... lui apprendre qu'une escadre est en vue de Back-Cup... lui dire que son Fulgurateur va servir la dfense de l'lot?... Ce qui est certain, c'est qu'une cinquantaine d'engins, chargs chacun de plusieurs kilogrammes de l'explosif et de la matire fusante qui leur assure une trajectoire suprieure celle de tout autre projectile, sont prts faire leur oeuvre de destruction. Quant au liquide du dflagrateur, Thomas Roch en a fabriqu un certain nombre d'tuis, et, -- je ne le sais que trop, -- il ne refusera pas son concours aux pirates de Ker Karraje! Pendant ces prparatifs, la nuit est venue. Une demi-obscurit rgne au-dedans de la caverne, car on n'a allum que les lampes de Bee-Hive. Je regagne ma cellule, ayant intrt me montrer le moins possible. Les soupons que j'ai pu inspirer l'ingnieur Serk ne se raviveront-ils pas cette heure o l'escadre s'approche de Back- Cup?... Mais les navires aperus conserveront-ils cette direction?... Ne vont-ils pas passer au large des Bermudes et disparatre l'horizon?... Un instant, ce doute s'est prsent mon esprit... Non... non!... Et, d'ailleurs, d'aprs les relvements du capitaine Spade, -- je viens de l'entendre dire lui-mme, -- il est certain que les btiments sont rests en vue de l'lot. quelle nation appartiennent-ils?... Les Anglais, dsireux de venger la destruction du _Sword_, ont-ils pris seuls la charge de cette expdition?... Des croiseurs d'autres nations ne se sont-ils pas joints eux?... Je ne sais rien... il m'est impossible de rien savoir!... Eh! qu'importe?... Ce qu'il faut, c'est que cet antre soit dtruit, duss-je tre cras sous ses ruines, duss-je prir comme l'hroque lieutenant Davon et son brave quipage! Les prparatifs de dfense se continuent avec sang-froid et mthode, sous la surveillance de l'ingnieur Serk. Il est visible que ces pirates se croient assurs d'anantir les assaillants ds qu'ils s'engageront sur la zone dangereuse. Leur confiance dans le Fulgurateur Roch est absolue. Tout cette pense froce que ces navires ne peuvent rien contre eux, ils ne songent ni aux difficults ni aux menaces de l'avenir!... ce que je suppose, les chevalets ont d tre tablis sur la partie nord-ouest du littoral, les augets orients pour envoyer les engins dans les directions du nord, de l'ouest et du sud. Quant l'est de l'lot, on le sait, il est dfendu par les rcifs qui se prolongent du ct des premires Bermudes. Vers neuf heures, je me hasarde sortir de ma cellule. On ne fera point attention moi et peut-tre passerai-je inaperu au milieu de l'obscurit. Ah! si je parvenais m'introduire dans le couloir, gagner le littoral, me cacher derrire quelque roche!... tre l au lever du jour!... Et pourquoi n'y russirais- je pas, maintenant que Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade, les pirates ont pris leur poste au-dehors?... En ce moment, les berges du lagon sont dsertes, mais l'entre du couloir est garde par le Malais du comte d'Artigas. Je sors, cependant, et, sans ide arrte, je m'achemine vers le laboratoire de Thomas Roch. Mes penses sont concentres sur mon compatriote!... En y rflchissant, je suis port croire qu'il ignore la prsence d'une escadre dans les eaux de Back-Cup. Ce ne sera qu'au dernier instant, sans doute, que l'ingnieur Serk le mettra brusquement en face de sa vengeance accomplir!... Alors cette ide me vient tout coup de mettre, moi, Thomas Roch en face de la responsabilit de ses actes, de lui rvler, cette heure suprme, quels sont ces hommes qui veulent le faire concourir leurs criminels projets... Oui... je le tenterai, et, au fond de cette me rvolte contre l'injustice humaine, puiss-je faire vibrer un reste de patriotisme! Thomas Roch est enferm dans son laboratoire. Il y doit tre seul, car jamais personne n'y a t admis tandis qu'il prparait les substances du dflagrateur... Je me dirige de ce ct et, en passant prs de la berge du lagon, je constate que le tug est toujours mouill le long de la petite jete. Arriv en cet endroit, je crois prudent de me glisser entre les premires ranges de piliers, de manire gagner le laboratoire latralement, -- ce qui me permettra de voir si personne n'est avec Thomas Roch. Ds que je me suis enfonc sous ces sombres arceaux, une vive lumire m'apparat, qui pointe sur l'autre rive du lagon. Cette lumire s'chappe de l'ampoule du laboratoire, et elle projette ses rayons travers une troite fentre de la devanture. Sauf cette place, la berge mridionale est obscure tandis que, l'oppos, Bee-Hive est en partie claire jusqu' la paroi du nord. l'ouverture suprieure de la vote, au-dessus de l'obscur lagon, brillent quelques scintillantes toiles. Le ciel est pur, la tempte s'est apaise, le tourbillon des bourrasques ne pntre plus l'intrieur de Back-Cup. Arriv prs du laboratoire, je rampe le long de la paroi et, aprs m'tre hauss jusqu' la vitre, j'aperois Thomas Roch... Il est seul. Sa tte, vivement illumine, se prsente de trois quarts. Si ses traits sont tirs, si le pli de son front est plus accus, du moins sa physionomie dnote une tranquillit parfaite, une pleine possession de lui-mme. Non! ce n'est plus le pensionnaire du pavillon 17, le fou de Healthful-House, et je me demande s'il n'est pas radicalement guri, s'il n'y a plus redouter que sa raison sombre dans une dernire crise?... Thomas Roch vient de poser sur un tabli deux tuis de verre, et il en tient un troisime la main. En l'exposant la lumire de l'ampoule, il observe la limpidit du liquide que cet tui renferme. J'ai un instant l'envie de me prcipiter dans le laboratoire, de saisir ces tubes, de les briser... Mais Thomas Roch n'aurait-il pas le temps d'en fabriquer d'autres?... Mieux vaut m'en tenir mon premier projet. Je pousse la porte, j'entre, et je dis: Thomas Roch?... Il ne m'a pas vu, il ne m'a pas entendu. Thomas Roch?... rptai-je. Il relve la tte, se retourne, me regarde... Ah! c'est vous, Simon Hart! rpond-il d'un ton calme, -- indiffrent mme. Il connat mon nom. L'ingnieur Serk a voulu lui apprendre que c'tait, non le gardien Gaydon, mais Simon Hart, qui le surveillait Healthful-House. Vous savez?... dis-je. -- Comme je sais dans quel but vous avez rempli prs de moi ces fonctions... Oui! vous aviez l'espoir de surprendre un secret qu'on n'avait pas voulu m'acheter son prix! Thomas Roch n'ignore rien, et peut-tre est-il prfrable que cela soit, eu gard ce que je veux lui dire. Eh bien! vous n'avez pas russi, Simon Hart, et, en ce qui concerne ceci, ajoute-t-il, tandis qu'il agite le tube de verre, personne n'a russi encore... ni ne russira! Thomas Roch, ainsi que je m'en doutais, n'a donc pas fait connatre la composition de son dflagrateur!... Aprs l'avoir regard bien en face, je rponds: Vous savez qui je suis, Thomas Roch... mais savez-vous chez qui vous tes ici?... -- Chez moi! s'crie-t-il. Oui! c'est ce que Ker Karraje lui a laiss croire!... Back-Cup, l'inventeur se croit chez lui... Les richesses accumules dans cette caverne lui appartiennent... Si on vient attaquer Back-Cup, c'est pour lui voler son bien... et il le dfendra... et il a le droit de le dfendre! Thomas Roch, repris- je, coutez-moi... -- Qu'avez-vous me dire, Simon Hart?... -- Cette caverne o nous avons t entrans tous les deux est occupe par une bande de pirates... Thomas Roch ne me laisse pas achever, -- je ne sais mme s'il m'a compris, -- et il s'crie avec vhmence: Je vous rpte que les trsors entasss ici sont le prix de mon invention... Ils m'appartiennent... On m'a pay le Fulgurateur Roch ce que j'en demandais... ce qui m'avait t refus partout ailleurs... mme dans mon propre pays... qui est le vtre... et je ne me laisserai pas dpouiller! Que rpondre ces affirmations insenses?... Je continue cependant en disant: Thomas Roch, avez-vous conserv le souvenir de Healthful-House? -- Healthful-House... o l'on m'avait squestr, aprs avoir donn mission au gardien Gaydon d'pier mes moindres paroles... de me voler mon secret... -- Ce secret, Thomas Roch, je n'ai jamais song vous en enlever le bnfice... Je n'aurais pas accept une telle mission... Mais vous tiez malade... votre raison tait atteinte... et il ne fallait pas qu'une telle invention ft perdue... Oui... si vous me l'aviez livre dans une de vos crises, vous en eussiez conserv tout le bnfice et tout l'honneur! -- Vraiment, Simon Hart! rpond ddaigneusement Thomas Roch. Honneur et bnfice... c'est me dire cela un peu tard!... Vous oubliez que l'on m'avait fait jeter dans un cabanon... sous prtexte de folie... oui! prtexte, car ma raison ne m'a jamais abandonn, pas mme une heure, et vous le voyez bien par tout ce que j'ai fait depuis que je suis libre... -- Libre!... Vous vous croyez libre, Thomas Roch!... Entre les parois de cette caverne, n'tes-vous pas enferm plus troitement que vous ne l'tiez entre les murs de Healthful-House! -- L'homme qui est chez lui, rplique Thomas Roch d'une voix que la colre commence surlever, sort comme il lui plat et quand il lui plat!... Je n'ai qu'un mot dire pour que toutes les portes s'ouvrent devant moi!... Cette demeure est la mienne!... Le comte d'Artigas m'en a donn la proprit avec tout ce qu'elle contient!... Malheur ceux qui viendraient l'attaquer!... J'ai l de quoi les anantir, Simon Hart! Et, en parlant ainsi, l'inventeur agite fbrilement le tube de verre qu'il tient la main. Je m'crie alors: Le comte d'Artigas vous a tromp, Thomas Roch, comme il en a tromp tant d'autres!... Sous ce nom se cache l'un des plus redoutables malfaiteurs qui aient dsol les mers du Pacifique et de l'Atlantique!... C'est un bandit charg de crimes... c'est l'odieux Ker Karraje... -- Ker Karraje! rpte Thomas Roch. Et je me demande si ce nom ne lui cause pas une certaine impression, si sa mmoire ne lui rappelle pas ce que fut celui qui le porte... En tout cas, je constate que cette impression s'efface presque aussitt. Je ne connais pas ce Ker Karraje, dit Thomas Roch en tendant le bras vers la porte pour m'enjoindre de sortir. Je ne connais que le comte d'Artigas... -- Thomas Roch, ai-je repris en faisant un dernier effort, le comte d'Artigas et Ker Karraje ne sont qu'un seul et mme homme!... Si cet homme vous a achet votre secret, c'est dans le but d'assurer l'impunit de ses crimes, la facilit d'en commettre de nouveaux. Oui... le chef de ces pirates... -- Les pirates... s'crie Thomas Roch, dont l'irritation s'accrot mesure qu'il se sent press davantage, les pirates, ce sont ceux qui oseraient me menacer jusque dans cette retraite, qui l'ont essay avec le _Sword_, car Serk m'a tout appris... qui ont voulu me voler chez moi ce qui m'appartient... ce qui n'est que le juste prix de ma dcouverte... -- Non, Thomas Roch, ce sont ceux qui vous ont emprisonn dans cette caverne de Back-Cup, qui vont employer votre gnie les dfendre, et qui se dferont de vous lorsqu'ils auront l'entire possession de vos secrets!... Thomas Roch m'interrompt ces mots... Il ne semble plus rien entendre de ce que je lui dis... C'est sa propre pense qu'il suit et non la mienne, -- cette obsdante pense de vengeance, habilement exploite par l'ingnieur Serk, et dans laquelle s'est concentre toute sa haine. Les bandits, reprend-il, ce sont ces hommes qui m'ont repouss sans vouloir m'entendre... qui m'ont abreuv d'injustices... qui m'ont cras sous les ddains et les rebuts... qui m'ont chass de pays en pays, alors que je leur apportais la supriorit, l'invincibilit, la toute-puissance!... Oui! l'ternelle histoire de l'inventeur qu'on ne veut pas couter, auquel des indiffrents ou des envieux refusent les moyens d'exprimenter ses inventions, de les acheter au prix qu'il les estime... Je la connais... et n'ignore rien non plus de tout ce qui s'est crit d'exagr ce sujet... vrai dire, ce n'est pas le moment de discuter avec Thomas Roch... Ce que je comprends, c'est que mes arguments n'ont plus prise sur cette me bouleverse, sur ce coeur dans lequel les dceptions ont attis tant de haine, sur ce malheureux qui est la dupe de Ker Karraje et de ses complices!... En lui rvlant le vritable nom du comte d'Artigas, en lui dnonant cette bande et son chef, j'esprais l'arracher leur influence, lui montrer le but criminel vers lequel on le poussait... Je me suis tromp!... Il ne me croit pas!... Et puis, Artigas ou Ker Karraje, qu'importe!... N'est-ce pas lui, Thomas Roch, le matre de Back- Cup?... N'est-il pas le possesseur de ces richesses que vingt annes de meurtres et de rapines y ont entasses?... Dsarm devant une telle dgnrescence morale, ne sachant plus quel endroit toucher cette nature ulcre, cette me inconsciente de la responsabilit de ses actes, je recule peu peu vers la porte du laboratoire... Il ne me reste plus qu' me retirer... Ce qui doit s'accomplir s'accomplira, puisqu'il n'aura pas t en mon pouvoir d'empcher l'effroyable dnouement dont nous sparent quelques heures peine. D'ailleurs, Thomas Roch ne me voit mme pas... Il me parat avoir oubli que je suis l, comme il a oubli tout ce qui vient de se dire entre nous. Il s'est remis ses manipulations, sans prendre garde qu'il n'est pas seul... Il n'y a qu'un moyen pour prvenir l'imminente catastrophe... Me prcipiter sur Thomas Roch... le mettre hors d'tat de nuire... le frapper... le tuer... Oui! le tuer!... C'est mon droit... c'est mon devoir... Je n'ai pas d'armes, mais sur cet tabli, j'aperois des outils... un ciseau, un marteau... Qui me retient de fracasser la tte de l'inventeur?... Lui mort, je brise ses tubes, et son invention est morte avec lui!... Les navires pourront s'approcher... dbarquer leurs hommes sur Back-Cup... dmolir l'lot coups de canon!... Ker Karraje et ses complices seront dtruits jusqu'au dernier... Devant un meurtre qui amnera le chtiment de tant de crimes, puis-je hsiter?... Je me dirige vers l'tabli... Un ciseau d'acier est l... Ma main va le saisir... Thomas Roch se retourne. Il est trop tard pour le frapper... Une lutte s'ensuivrait... La lutte, c'est le bruit... Les cris seraient entendus... Il y a encore quelques pirates de ce ct... J'entends mme des pas qui font grincer le sable de la berge... Je n'ai que le temps de m'enfuir, si je ne veux pas tre surpris... Cependant, une dernire fois, je tente d'veiller chez l'inventeur les sentiments de patriotisme, et je lui dis: Thomas Roch, des navires sont en vue... Ils viennent pour dtruire ce repaire!... Peut-tre l'un d'eux porte-t-il le pavillon de la France?... Thomas Roch me regarde... Il ne savait pas que Back-Cup allait tre attaqu, et je viens de le lui apprendre... Les plis de son front se creusent... Son regard s'allume... Thomas Roch... oserez-vous tirer sur le pavillon de votre pays... le pavillon tricolore?... Thomas Roch relve la tte, la secoue nerveusement, puis fait un geste de ddain. Quoi!... votre patrie?... -- Je n'ai plus de patrie, Simon Hart! s'crie-t-il. L'inventeur rebut n'a plus de patrie!... L o il a trouv asile, l est son pays!... On veut s'emparer de mon bien... je vais me dfendre... et malheur... malheur ceux qui osent m'attaquer!... Puis, se prcipitant vers la porte du laboratoire, l'ouvrant avec violence: Sortez... sortez!... rpte-t-il d'une voix si puissante qu'on doit l'entendre de la berge de Bee-Hive. Je n'ai pas une seconde perdre et je m'enfuis. XVII Un contre cinq Une heure durant, j'ai err sous les obscurs arceaux de Back-Cup, entre les arbres de pierre, jusqu' l'extrme limite de la caverne. C'est de ce ct que j'ai tant de fois cherch une issue, une faille, une lzarde de la paroi, travers laquelle j'aurais pu me glisser, jusqu'au littoral de l'lot. Mes recherches ont t inutiles. prsent, dans l'tat o je suis, en proie d'indfinissables hallucinations, il me semble que ces parois s'paississent encore... que les murs de ma prison se rtrcissent peu peu... qu'ils vont m'craser... Combien de temps a dur ce trouble intellectuel?... je ne saurais le dire. Je me suis alors retrouv du ct de Bee-Hive, en face de cette cellule o je ne puis esprer ni repos ni sommeil... Dormir, lorsqu'on est en proie une telle surexcitation crbrale... dormir, lorsque je touche au dnouement d'une situation qui menaait de se prolonger pendant de longues annes... Mais, ce dnouement, quel sera-t-il en ce qui me concerne?... Que dois-je attendre de l'attaque prpare contre Back-Cup, dont je n'ai pas russi assurer le succs en mettant Thomas Roch hors d'tat de nuire?... Ses engins sont prts s'lancer, ds que les btiments auront pntr sur la zone dangereuse, et, mme sans avoir t atteints, ils seront anantis... Quoi qu'il en soit, ces dernires heures de la nuit, je suis condamn les passer au fond de ma cellule. Le moment est venu d'y rentrer. Le jour lev, je verrai ce qu'il conviendra de faire. Et sais-je mme si, cette nuit, des dtonations ne vont pas branler les rochers de Back-Cup, celles du Fulgurateur Roch qui foudroiera les navires avant qu'ils aient pu s'embosser contre l'lot?... cet instant, je jette un dernier regard aux alentours de Bee- Hive. l'oppos brille une lumire... une seule... celle du laboratoire dont le reflet frissonne entre les eaux du lagon. Les berges sont dsertes, personne sur la jete... L'ide me vient que Bee-Hive doit tre vide cette heure, et que les pirates sont alls occuper leur poste de combat... Alors, pouss par un irrsistible instinct, au lieu de regagner ma cellule, voici que je me glisse le long de la paroi, coutant, piant, prt me blottir en quelque anfractuosit, si des pas ou des voix se font entendre... J'arrive ainsi devant l'orifice du couloir... Dieu puissant!... Personne n'est de garde en cet endroit... Le passage est libre... Sans prendre le temps de raisonner, je m'lance travers l'obscur boyau... J'en longe les parois en ttonnant... Bientt, un air plus frais me baigne le visage, -- l'air salin, l'air de la mer, cet air que je n'ai pas respir depuis cinq longs mois... cet air vivifiant que je hume pleins poumons... L'autre extrmit du couloir se dcoupe sur un ciel pointill d'toiles. Aucune ombre ne l'obstrue... et peut-tre vais-je pouvoir sortir de Back-Cup... Aprs m'tre couch plat ventre, je rampe lentement, sans bruit. Parvenu prs de l'orifice que ma tte dpasse, je regarde... Personne... personne! En rasant la base de l'lot vers l'est, du ct que les rcifs rendent inabordable et qui ne doit pas tre surveill, j'atteins une troite excavation -- deux cents mtres environ de l'endroit o la pointe du littoral s'avance vers le nord-ouest. Enfin... je suis hors de cette caverne, -- non pas libre, mais c'est un commencement de libert. Sur la pointe se dtache la silhouette de quelques veilleurs immobiles que l'on pourrait confondre avec les roches. Le firmament est pur, et les constellations brillent de cet clat intense que leur donnent les froides nuits de l'hiver. l'horizon, vers le nord-ouest, comme une ligne lumineuse, se montrent les feux de position des navires. diverses bauches de blancheurs dans la direction du levant, j'estime qu'il doit tre environ cinq heures du matin. -- _18 novembre._ -- Dj, la clart est suffisante, et je vais pouvoir complter mes notes en relatant les dtails de ma visite au laboratoire de Thomas Roch -- les dernires lignes que ma main va tracer, peut-tre... Je commence crire, et, mesure que des incidents se produiront pendant l'attaque, ils trouveront place sur mon carnet. La lgre et humide vapeur, qui embrume la mer, ne tarde pas se dissiper au souffle de la brise. Je distingue enfin les navires signals... Ces navires, au nombre de cinq, sont rangs en ligne, une distance d'au moins six milles, -- consquemment hors de la porte des engins Roch. Une des craintes que j'avais est donc dissipe, -- la crainte que ces btiments, aprs avoir pass en vue des Bermudes, n'eussent continu leur route vers les parages des Antilles et du Mexique... Non! ils sont l, stationnaires... attendant le plein jour pour attaquer Back-Cup... En cet instant, un certain mouvement se produit sur le littoral. Trois ou quatre pirates surgissent d'entre les dernires roches. Les veilleurs de la pointe reviennent en arrire. Toute la bande est l, au complet. Elle n'a point cherch un abri l'intrieur de la caverne, sachant bien que les btiments ne peuvent s'approcher assez pour que les projectiles de leurs grosses pices atteignent l'lot. Au fond de cette anfractuosit o je suis enfonc jusqu' la tte, je ne risque pas d'tre dcouvert, et il n'est pas prsumable que l'on vienne de ce ct. Une fcheuse circonstance pourrait se produire, toutefois: ce serait que l'ingnieur Serk ou tout autre voult s'assurer que je suis dans ma cellule et au besoin m'y enfermer... Il est vrai, qu'a-t-on redouter de moi?... sept heures vingt-cinq, Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade se portent l'extrmit de la pointe, d'o ils observent l'horizon du nord-ouest. Derrire eux sont installs les six chevalets, dont les augets soutiennent les engins autopropulsifs. Aprs avoir t enflamms par le dflagrateur, c'est de l qu'ils partiront en dcrivant une longue trajectoire jusqu' la zone o leur explosion bouleversera l'atmosphre ambiante. Sept heures trente-cinq, -- quelques fumes se droulent au-dessus des navires, qui vont appareiller, et venir porte des engins de Back-Cup. D'horribles cris de joie, une salve de hourrahs, -- je devrais dire de hurlements de btes fauves, -- sont pousss par cette horde de bandits. ce moment, l'ingnieur Serk quitte Ker Karraje, qu'il laisse avec le capitaine Spade; il se dirige vers l'ouverture du couloir et pntre dans la caverne, o il va certainement chercher Thomas Roch. l'ordre que lui donnera Ker Karraje de lancer ses engins contre les navires, Thomas Roch se souviendra-t-il de ce que je viens de lui dire?... Son crime ne lui apparatra-t-il pas dans toute son horreur?... Refusera-t-il d'obir?... Non... je n'en ai que trop la certitude!... Et pourquoi conserverais-je une illusion ce sujet?... L'inventeur n'est-il pas ici chez lui?... Il l'a rpt... il le croit... On vient l'attaquer... il se dfend! Cependant, les cinq btiments marchent petite vitesse, le cap sur la pointe de l'lot. Peut-tre, bord, a-t-on l'ide que Thomas Roch n'a pas encore livr son dernier secret aux pirates de Back-Cup, -- et il ne l'tait point, en effet, le jour o j'ai jet le tonnelet dans les eaux du lagon. Or, si les commandants ont l'intention d'oprer un dbarquement sur l'lot, si leurs navires se risquent sur cette zone large d'un mille, il n'en restera bientt plus que d'informes dbris la surface de la mer!... Voici Thomas Roch, accompagn de l'ingnieur Serk. Au sortir du couloir, tous deux se dirigent vers celui des chevalets qui est point dans la direction du navire de tte. Ker Karraje et le capitaine Spade les attendent l'un et l'autre en cet endroit. Autant que j'en puis juger, Thomas Roch est calme. Il sait ce qu'il va faire. Aucune hsitation ne troublera l'me de ce malheureux, gar par ses haines! Entre ses doigts brille un des tuis de verre dans lequel est enferm le liquide du dflagrateur. Ses regards se portent alors vers le navire le moins loign, qui se trouve la distance de cinq milles environ. C'est un croiseur de moyenne dimension, -- deux mille cinq cents tonnes au plus. Le pavillon n'est pas hiss; mais, par sa construction, il me semble bien que ce navire est d'une nationalit qui ne saurait tre trs sympathique un Franais. Les quatre autres btiments restent en arrire. C'est ce croiseur qui a mission de commencer l'attaque contre l'lot. Que son artillerie tire donc, puisque les pirates le laissent s'approcher, et, ds qu'il sera porte, puisse le premier de ses projectiles frapper Thomas Roch!... Tandis que l'ingnieur Serk relve avec prcision la marche du croiseur, Thomas Roch vient se placer devant le chevalet. Ce chevalet porte trois engins, chargs de l'explosif, auxquels la matire fusante doit assurer une longue trajectoire, sans qu'il ait t ncessaire de leur imprimer un mouvement de giration, -- ce que l'inventeur Turpin avait imagin pour ses projectiles gyroscopiques. Il suffit, d'ailleurs, qu'ils clatent quelques centaines de mtres du btiment pour que celui-ci soit ananti du coup. Le moment est venu. Thomas Roch! s'crie l'ingnieur Serk. Il lui montre du doigt le croiseur. Celui-ci gagne lentement vers la pointe nord-ouest et n'est plus qu' une distance comprise entre quatre et cinq milles... Thomas Roch fait un signe affirmatif, indiquant d'un geste qu'il veut tre seul devant le chevalet. Ker Karraje, le capitaine Spade et les autres reculent d'une cinquantaine de pas. Alors, Thomas Roch dbouche l'tui de verre qu'il tient de la main droite, verse successivement sur les trois engins, par une ouverture mnage leur tige, quelques gouttes du liquide, qui se mle la matire fusante... Quarante-cinq secondes s'coulent, -- temps ncessaire pour que la combinaison se produise, -- quarante-cinq secondes pendant lesquelles il semble que mon coeur ait cess de battre... Un effroyable sifflement dchire l'air, et les trois engins, dcrivant une courbe trs allonge cent mtres dans l'air, dpassent le croiseur... L'ont-ils donc manqu?... Le danger a-t-il disparu?... Non! ces engins, la faon du projectile discode du commandant d'artillerie Chapel, reviennent sur eux-mmes comme un boomerang australien... Presque aussitt, l'espace est secou avec une violence comparable celle d'une poudrire de mlinite ou de dynamite qui ferait explosion. Les basses couches atmosphriques sont refoules jusqu' l'lot de Back-Cup, lequel tremble sur sa base... Je regarde... Le croiseur a disparu, dmembr, ventr, coul par le fond. C'est l'effet du boulet Zalinski, mais centupl par l'infinie puissance du Fulgurateur Roch. Quelles vocifrations poussent ces bandits, en se prcipitant vers l'extrmit de la pointe. Ker Karraje, l'ingnieur Serk, le capitaine Spade, immobiles, peuvent peine croire ce qu'ont vu leurs propres yeux! Quant Thomas Roch, il est l, les bras croiss, l'oeil tincelant, la figure rayonnante. Je comprends, en l'abhorrant, ce triomphe de l'inventeur, dont la haine est double d'une vengeance satisfaite!... Et si les autres navires s'approchent, il en sera d'eux comme du croiseur. Ils seront invitablement dtruits, dans les mmes circonstances, sans qu'ils puissent chapper leur sort! Eh bien! quoique mon dernier espoir doive disparatre avec eux, qu'ils prennent la fuite, qu'ils regagnent la haute mer, qu'ils abandonnent une attaque inutile!... Les nations s'entendront pour procder autrement l'anantissement de l'lot!... On entourera Back-Cup d'une ceinture de btiments que les pirates ne pourront franchir, et ils mourront de faim dans leur repaire comme des btes fauves dans leur antre!... Mais, -- je le sais, -- ce n'est pas des navires de guerre qu'il faut demander de reculer, mme s'ils courent une perte certaine. Ceux-ci n'hsiteront pas s'engager l'un aprs l'autre, dussent- ils tre engloutis dans les profondeurs de l'Ocan! Et, en effet, voici que des signaux multiples sont changs de bord bord. Presque aussitt, l'horizon se noircit d'une fume plus paisse, rabattue par le vent du nord-ouest, et les quatre navires se sont mis en marche. L'un d'eux les devance, au tirage forc, ayant hte d'tre porte pour faire feu de ses grosses pices... Moi, tout risque, je sors de mon trou... Je regarde, les yeux enfivrs... J'attends, sans pouvoir l'empcher, une seconde catastrophe... Ce navire, qui grandit vue d'oeil, est un croiseur d'un tonnage peu prs gal celui du btiment qui l'avait prcd. Aucun pavillon ne flotte sa corne, et je ne puis reconnatre quelle nation il appartient. Il est visible qu'il pousse ses feux, afin de franchir la zone dangereuse, avant que de nouveaux engins aient t lancs. Mais comment chappera-t-il leur puissance destructive, puisqu'ils peuvent le prendre revers?... Thomas Roch s'est plac devant le deuxime chevalet, au moment o le navire passe la surface de l'abme dans lequel, aprs l'autre vaisseau, il va s'engloutir son tour... Rien ne trouble le silence de l'espace, bien qu'il vienne quelques souffles du large. Soudain, le tambour bat bord du croiseur... Des sonneries se font entendre. Leurs voix de cuivre arrivent jusqu' moi... Je les reconnais, ces sonneries... des sonneries franaises... Grand Dieu!... c'est un btiment de mon pays qui a devanc les autres et qu'un inventeur franais va anantir!... Non!... Cela ne sera pas... Je vais m'lancer sur Thomas Roch... Je vais lui crier que ce btiment est franais... Il ne l'a pas reconnu... il le reconnatra... En cet instant, sur un signe de l'ingnieur Serk, Thomas Roch lve sa main qui tient l'tui de verre... Alors les sonneries jettent des clats plus vibrants. C'est le salut au drapeau... Un pavillon se dploie la brise... le pavillon tricolore, dont le bleu, le blanc, le rouge se dtachent lumineusement sur le ciel. Ah!... que se passe-t-il?... Je comprends!... la vue de son pavillon national, Thomas Roch est comme fascin!... Son bras s'abaisse peu peu mesure que ce pavillon monte lentement dans les airs!... Puis il recule... il couvre ses yeux de sa main, comme pour leur cacher les plis de l'tamine aux trois couleurs... Ciel puissant!... tout sentiment de patriotisme n'est donc pas teint dans ce coeur ulcr, puisqu'il bat encore la vue du drapeau de son pays!... Mon motion n'est pas moindre que la sienne!... Au risque d'tre aperu, -- et que m'importe? -- je rampe le long des roches... Je veux tre l pour soutenir Thomas Roch et l'empcher de faiblir!... Duss-je le payer de ma vie, je l'adjurerai une dernire fois au nom de sa patrie!... Je lui crierai: Franais, c'est le pavillon tricolore qui est arbor sur ce navire!... Franais, c'est un morceau de la France qui s'approche!... Franais, seras-tu assez criminel pour le frapper?... Mais mon intervention ne sera pas ncessaire... Thomas Roch n'est pas en proie une de ces crises qui le terrassaient autrefois... Il est matre de lui mme... Et, lorsqu'il s'est vu face au drapeau, il a compris... il s'est rejet en arrire... Quelques pirates se rapprochent afin de le ramener devant le chevalet... Il les repousse... il se dbat... Ker Karraje et l'ingnieur Serk accourent... Ils lui montrent le navire qui s'avance rapidement... Ils lui ordonnent de lancer ses engins... Thomas Roch refuse. Le capitaine Spade, les autres, au comble de la fureur, le menacent... l'invectivent... le frappent... ils veulent lui arracher l'tui de la main... Thomas Roch jette l'tui terre et l'crase sous son talon... Quelle pouvante s'empare alors de tous ces misrables!... Ce croiseur a franchi la zone, et ils ne peuvent rpondre aux projectiles, qui commencent tomber sur l'lot, dont les roches volent en clats... Mais o est donc Thomas Roch?... A-t-il t atteint par un de ces projectiles?... Non... je l'aperois une dernire fois, au moment o il s'lance travers le couloir... Ker Karraje, l'ingnieur Serk, les autres vont, sa suite, chercher un abri l'intrieur de Back-Cup... Moi... aucun prix je ne veux rentrer dans la caverne, -- duss- je tre tu cette place! Je vais prendre mes dernires notes et, lorsque les marins franais dbarqueront sur la pointe, j'irai... FIN DES NOTES DE L'INGNIEUR SIMON HART XVIII bord du _Tonnant_ Aprs la tentative faite par le lieutenant Davon, auquel mission avait t donne de pntrer l'intrieur de Back-Cup avec le _Sword_, les autorits anglaises ne purent mettre en doute que ces hardis marins n'eussent succomb. En effet, le _Sword_ n'avait pas reparu aux Bermudes. S'tait-il bris contre les rcifs sous- marins en cherchant l'entre du tunnel? Avait-il t dtruit par les pirates de Ker Karraje? On ne savait. Le but de cette expdition, en se conformant aux indications du document recueilli dans le tonnelet sur la grve de Saint-Georges, tait d'enlever Thomas Roch avant que la fabrication de ses engins ft acheve. L'inventeur franais repris, -- sans oublier l'ingnieur Simon Hart, -- il serait remis entre les mains des autorits bermudiennes. Cela fait, on n'aurait plus rien redouter du Fulgurateur Roch en accostant l'lot de Back-Cup. Mais, quelques jours s'tant couls sans que le _Sword_ ft de retour, on dut le considrer comme perdu. Les autorits dcidrent alors qu'une seconde expdition serait tente dans d'autres conditions d'offensive. En effet, il fallait tenir compte du temps qui s'tait coul -- prs de huit semaines -- depuis le jour o la notice de Simon Hart avait t confie au tonnelet. Peut-tre Ker Karraje possdait-il actuellement tous les secrets de Thomas Roch? Une entente, conclue entre les puissances maritimes, dcida l'envoi de cinq navires de guerre sur les parages des Bermudes. Puisqu'il existait une vaste caverne l'intrieur du massif de Back-Cup, on tenterait d'abattre ses parois comme les murs d'un bastion sous les coups de la puissante artillerie moderne. L'escadre se runit l'entre de la Chesapeake, en Virginie, et se dirigea vers l'archipel, en vue duquel elle arriva dans la soire du 17 novembre. Le lendemain matin, le navire dsign pour la premire attaque se mit en marche. Il tait encore quatre milles et demi de l'lot lorsque trois engins, aprs l'avoir dpass, revinrent sur eux- mmes, le prirent revers, clatrent cinquante mtres de son bord, et il coula en quelques secondes. L'effet de cette explosion, due un formidable bouleversement des couches atmosphriques, un branlement de l'espace, suprieur tout ce que l'on avait obtenu jusqu'alors des nouveaux explosifs, avait t instantan. Les quatre navires rests en arrire en prouvrent un effroyable contrecoup la distance o ils se trouvaient. Deux consquences taient dduire de cette soudaine catastrophe: 1 Le pirate Ker Karraje disposait du Fulgurateur Roch. 2 Le nouvel engin possdait la puissance destructive que lui attribuait son inventeur. Aprs cette disparition du croiseur d'avant-garde, les autres btiments envoyrent leurs canots afin de recueillir les survivants de ce dsastre, accrochs quelques paves. C'est alors que les navires changrent des signaux et se lancrent vers l'lot de Back-Cup. Le plus rapide, le _Tonnant_, -- un navire de guerre franais, -- prit l'avance toute vapeur, tandis que les autres btiments foraient leurs feux pour le rejoindre. Le _Tonnant _pntra d'un demi-mille sur la zone qui venait d'tre bouleverse par l'explosion, au risque d'tre ananti par d'autres engins. Au moment o il voluait afin de mettre ses grosses pices en direction, il arbora le pavillon tricolore. Du haut des passerelles, les officiers pouvaient apercevoir la bande de Ker Karraje parpille sur les roches de l'lot. L'occasion tait favorable pour craser ces malfaiteurs, en attendant qu'on pt ventrer leur retraite coups de canon. Aussi le _Tonnant_ envoya-t-il ses premires dcharges, auxquelles rpondit une fuite prcipite des pirates l'intrieur de Back- Cup... Quelques minutes aprs, l'espace fut secou par une commotion telle que la vote du ciel sembla s'crouler dans les abmes de l'Atlantique. la place de l'lot, il n'y avait plus qu'un amas de roches fumantes, roulant les unes sur les autres comme les pierres d'une avalanche. Au lieu de la coupe renverse, la coupe brise!... Au lieu de Back-Cup, un entassement de rcifs, sur lesquels cumait la mer que l'explosion avait souleve en un norme mascaret!... Quelle avait t la cause de cette explosion?... tait-ce volontairement qu'elle avait t provoque par les pirates, qui voyaient toute dfense impossible?... Le _Tonnant_ n'avait t que lgrement atteint par les dbris de l'lot. Son commandant fit mettre les embarcations la mer, et elles se dirigrent vers ce qui mergeait de Back-Cup. Aprs avoir dbarqu sous les ordres de leurs officiers, les quipages explorrent ces dbris, qui se confondaient avec le banc rocheux dans la direction des Bermudes. et l furent recueillis quelques cadavres affreusement mutils, des membres pars, une boue ensanglante de chair humaine... De la caverne, on ne voyait plus rien. Tout tait enseveli sous ses ruines. Un seul corps se retrouva intact sur la partie nord-est du rcif. Bien que ce corps n'et plus que le souffle, on garda l'espoir de le ramener la vie. tendu sur le ct, sa main crispe tenait un carnet de notes, o se lisait une dernire ligne inacheve... C'tait l'ingnieur franais Simon Hart, qui fut transport bord du _Tonnant_. Malgr les soins qui lui furent donns, on ne parvint pas lui faire reprendre connaissance. Toutefois, par la lecture des notes, rdiges jusqu'au moment o s'tait produite l'explosion de la caverne, il fut possible de reconstituer une partie de ce qui s'tait pass pendant les dernires heures de Back-Cup. D'ailleurs, Simon Hart devait survivre cette catastrophe, -- seul de tous ceux qui en avaient t les trop justes victimes. Ds qu'il se trouva en tat de rpondre aux questions, voici ce qu'il y eut lieu d'admettre d'aprs son rcit, -- ce qui, en somme, tait la vrit. Remu dans toute son me la vue du pavillon tricolore, ayant enfin conscience du crime de lse-patrie qu'il allait commettre, Thomas Roch, s'lanant travers le couloir, avait gagn le magasin dans lequel taient entasses des quantits considrables de son explosif. Puis, avant qu'on et pu l'en empcher, il avait provoqu la terrible explosion et dtruit l'lot de Back-Cup. Et, maintenant, ont disparu Ker Karraje et ses pirates, -- et avec eux, Thomas Roch et le secret de son invention! End of the Project Gutenberg EBook of Face au drapeau, by Jules Verne License: Share Alike