Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online Distributed Proofreading Team KRABAN-LE-TTU par JULES VERNE PREMIERE PARTIE I DANS LEQUEL VAN MITTEN ET SON VALET BRUNO SE PROMNENT, REGARDENT, CAUSENT, SANS RIEN COMPRENDRE A CE QUI SE PASSE. Ce jour-l, 16 aot, six heures du soir, la place de Top-Han, Constantinople, si anime d'ordinaire par le va-et-vient et le brouhaha de la foule, tait silencieuse, morne, presque dserte. En le regardant du haut de l'chelle qui descend au Bosphore, on et encore trouv le tableau charmant, mais les personnages y manquaient. A peine quelques trangers passaient-ils pour remonter d'un pas rapide les ruelles troites, sordides, boueuses, embarrasses de chiens jaunes, qui conduisent au faubourg de Pra. L est le quartier plus spcialement rserv aux Europens, dont les maisons de pierre se dtachent en blanc sur le rideau noir des cyprs de la colline. C'est qu'elle est toujours pittoresque, cette place,--mme sans le bariolage de costumes qui en relve les premiers plans,--pittoresque et bien faite pour le plaisir des yeux, avec sa mosque de Mahmoud, aux sveltes minarets, sa jolie fontaine de style arabe, maintenant veuve de son petit toit d'architecture clestienne, ses boutiques o se dbitent sorbets et confiseries de mille sortes, ses talages, encombrs de courges, de melons de Smyrne, de raisins de Scutari, qui contrastent avec les ventaires des marchands de parfums et des vendeurs de chapelets, son chelle laquelle accostent des centaines de caques peinturlurs, dont la double rame, sous les mains croises des cadjis, caressent plutt qu'elles ne frappent les eaux bleues de la Corne-d'Or et du Bosphore. Mais o taient donc, cette heure, ces flneurs habitus de la place de Top-Han; ces Persans, coquettement coiffs du bonnet d'astracan; ces Grecs balanant, non sans lgance, leur fustanelle mille plis; ces Circassiens, presque toujours en tenue militaire; ces Gorgiens, rests Russes par le costume, mme au del de leur frontire; ces Arnautes, dont la peau, gratine au soleil, apparat sous les chancrures de leurs vestes brodes, et ces Turcs, enfin, ces Turcs, ces Osmanlis, ces fils de l'antique Byzance et du vieux Stamboul, oui! o taient-ils? A coup sr, il n'aurait pas fallu le demander deux trangers, deux Occidentaux, qui, l'oeil inquisiteur, le nez au vent, le pas indcis, se promenaient, cette heure, presque solitairement sur la place: ils n'auraient su que rpondre. Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au del du port, un touriste et observ ce mme caractre de silence et d'abandon. De l'autre ct de la Corne-d'Or,--profonde indentation ouverte entre le vieux Srail et le dbarcadre de Top-Han,--sur la rive droite unie la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l'amphithtre de Constantinople paraissait tre endormi. Est-ce que personne ne veillait alors au palais de Sera-Bournou? N'y avait-il plus de croyants, d'hadjis, de plerins, aux mosques d'Ahmed, de Bayezidih, de Sainte-Sophie, de la Sulemanih? Faisait-il donc sa sieste, le nonchalant gardien de la tour du Sraskierat, l'exemple de son collgue de la tour de Galata, tous deux chargs d'pier les dbuts d'incendie si frquents dans la ville? En vrit, il n'tait pas jusqu'au mouvement perptuel du port, qui ne part quelque peu enray, malgr la flottille de steamers autrichiens, franais, anglais, de mouches, de caques, de chaloupes vapeur, qui se pressent aux abords des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d'Or baignent la base. tait-ce donc l cette Constantinople tant vante, ce rve de l'Orient ralis par la volont des Constantin et des Mahomet II? Voil ce que se demandaient les deux trangers qui erraient sur la place; et, s'ils ne rpondaient pas cette question, ce n'tait pas faute de connatre la langue du pays. Ils savaient le turc trs suffisamment: l'un, parce qu'il l'employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale; l'autre, pour avoir souvent servi de secrtaire son matre, bien qu'il ne ft prs de lui qu'en qualit de domestique. C'taient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten et son valet Bruno, qu'une singulire destine venait de pousser jusqu'aux confins de l'extrme Europe. Van Mitten,--tout le monde le connat,--un homme de quarante-cinq quarante-six ans, rest blond, oeil bleu cleste, favoris et barbiche jaunes, sans moustaches, joues colores, nez un peu trop court par rapport l'chelle du visage, tte assez forte, paules larges, taille au-dessus de la moyenne, ventre au dbut du bedonnement, pieds mieux compris au point de vue de la solidit que de l'lgance,--en ralit, l'air d'un brave homme, qui tait bien de son pays. Peut-tre Van Mitten, au moral, semblait-il tre un peu mou de temprament. Il appartenait, sans conteste, cette catgorie de gens d'humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prts cder sur tous les points, moins faits pour commander que pour obir, personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communment qu'ils n'ont pas de volont, mme lorsqu'ils s'imaginent en avoir. Ils n'en sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa vie, Van Mitten, pouss bout, s'tait engag dans une discussion dont les consquences avaient t des plus graves. Ce jour-l, il tait radicalement sorti de son caractre; mais depuis lors, il y tait rentr, comme on rentre chez soi. En ralit, peut-tre et-il mieux fait de cder, et il n'aurait pas hsit, sans doute, s'il avait su ce que lui rservait l'avenir. Mais il ne convient pas d'anticiper sur les vnements, qui seront l'enseignement de cette histoire. Eh bien, mon matre? lui dit Bruno, quand tous deux arrivrent sur la place de Top-Han. --Eh bien, Bruno? --Nous voil donc Constantinople! --Oui, Bruno, Constantinople, c'est--dire quelque mille lieues de Rotterdam! --Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de la Hollande? --Je ne saurais jamais en tre trop loin! rpondit Van Mitten, en parlant mi-voix, comme si la Hollande et t assez prs pour l'entendre. Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument dvou. Ce brave homme, au physique, ressemblait quelque peu son matre,--autant, du moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble depuis de longues annes. En vingt ans, ils ne s'taient peut-tre pas spars un seul jour. Si Bruno tait moins qu'un ami, dans la maison, il tait plus qu'un domestique. Il faisait son service intelligemment, mthodiquement, et ne se gnait pas de donner des conseils, dont Van Mitten aurait pu faire son profit, ou mme de faire entendre des reproches, que son matre acceptait volontiers. Ce qui l'enrageait, c'tait que celui-ci ft aux ordres de tout le monde, qu'il ne st pas rsister aux volonts des autres, en un mot, qu'il manqut de caractre. Cela vous portera malheur! lui rptait-il souvent, et moi, par la mme occasion! Il faut ajouter que Bruno, alors g de quarante ans, tait sdentaire par nature, qu'il ne pouvait souffrir les dplacements. A se fatiguer de la sorte, on compromet l'quilibre de son organisme, on s'reinte, on maigrit, et Bruno, qui avait l'habitude de se peser toutes les semaines, tenait ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il tait entr au service de Van Mitten, son poids n'atteignait pas cent livres. Il tait donc d'une maigreur humiliante pour un Hollandais. Or, en moins d'un an, grce l'excellent rgime de la maison, il avait gagn trente livres et pouvait dj se prsenter partout. Il devait donc son matre, avec cette honorable bonne mine, les cent soixante-sept livres qu'il pesait maintenant,--ce qui mettrait dans la bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut tre modeste, d'ailleurs, et il se rservait, pour ses vieux jours, d'arriver deux cents livres. En somme, attach sa maison, sa ville natale, son pays,--ce pays conquis sur la mer du Nord,--jamais, sans de graves circonstances, Bruno ne se ft rsign quitter l'habitation du canal de Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui, ses yeux, tait la premire cit de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien tre le plus beau royaume du monde. Oui, sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que, ce jour-l, Bruno tait Constantinople, l'ancienne Byzance, le Stamboul des Turcs, la capitale de l'empire ottoman. En fin de compte, qu'tait donc Van Mitten?--Rien moins qu'un riche commerant de Rotterdam, un ngociant en tabacs, un consignataire des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de Varinas, de Porto-Rico, et plus spcialement de la Macdoine, de la Syrie, de l'Asie Mineure. Depuis vingt ans dj, Van Mitten faisait des affaires considrables en ce genre avec la maison Kraban de Constantinople, qui expdiait ses tabacs renomms et garantis, dans les cinq parties du monde. D'un si bon change de correspondances avec cet important comptoir, il tait arriv que le ngociant hollandais connaissait fond la langue turque, c'est--dire l'osmanli, en usage dans tout l'empire; qu'il le parlait comme un vritable sujet du Padichah ou un ministre de l' mir-el-Moumenin, le Commandeur des Croyants. De l, par sympathie, Bruno, ainsi qu'il a t dit plus haut, trs au courant des affaires de son matre, ne le parlait pas moins bien que lui. Il avait t mme convenu, entre ces deux originaux, qu'ils n'emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation personnelle, tant qu'ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race. Cela, d'ailleurs, plaisait Van Mitten, bien que cela dplt Bruno. Et cependant, cet obissant serviteur se rsignait dire chaque matin son matre. _Efendum, emriniz n dir?_ Ce qui signifie: Monsieur, que dsirez-vous? Et celui-ci de lui rpondre en bon turc: _Sitrimi, pantalounymi fourtcha._ Ce qui signifie: Brosse ma redingote et mon pantalon! Par ce qui prcde, on comprendra donc que Van Mitten et Bruno ne devaient point tre embarrasss d'aller et de venir dans cette vaste mtropole de Constantinople: d'abord, parce qu'ils parlaient trs suffisamment la langue du pays; ensuite, parce qu'ils ne pouvaient manquer d'tre amicalement accueillis dans la maison Kraban, dont le chef avait dj fait un voyage en Hollande et, en vertu de la loi des contrastes, s'tait li d'amiti avec son correspondant de Rotterdam. C'tait mme la principale raison pour laquelle Van Mitten, aprs avoir quitt son pays, avait eu la pense de venir s'installer Constantinople, pourquoi Bruno, quoi qu'il en et, s'tait rsign l'y suivre, pourquoi enfin ils erraient tous deux sur la place de Top-Han. Cependant, cette heure avance, quelques passants commenaient se montrer, mais plutt des trangers que des Turcs. Toutefois, deux ou trois sujets du Sultan se promenaient en causant, et le matre d'un caf, tabli au fond de la place, rangeait, sans trop se hter, ses tables dsertes jusqu'alors. Avant une heure, dit l'un de ces Turcs, le soleil se sera couch dans les eaux du Bosphore, et alors.... --Et alors, rpondit l'autre, nous pourrons manger, boire et surtout fumer notre aise! --C'est un peu long, ce jene du Ramadan! --Comme tous les jenes! D'autre part, deux trangers changeaient les propos suivants en se promenant devant le caf: Ils sont tonnants, ces Turcs! disait l'un. Vraiment, un voyageur qui viendrait visiter Constantinople pendant cette sorte d'ennuyeux carme, emporterait une triste ide de la capitale de Mahomet II! --Bah! rpliquait l'autre, Londres n'est pas plus gai le dimanche! Si les Turcs jenent pendant le jour, ils se ddommagent pendant la nuit, et, au coup de canon qui annoncera le coucher du soleil, avec l'odeur des viandes rties, le parfum des boissons, la fume des chibouks et des cigarettes, les rues vont reprendre leur aspect habituel! Il fallait que ces deux trangers eussent raison, car, au mme moment, le cafetier appelait son garon et lui criait: Que tout soit prt! Dans une heure, les jeneurs afflueront, et on ne saura qui entendre! Puis les deux trangers reprenaient leur conversation, en disant: Je ne sais, mais il me semble que Constantinople est plus curieuse observer pendant cette priode du Ramadan! Si la journe y est triste, maussade, lamentable, comme un mercredi des Cendres, les nuits y sont gaies, bruyantes, cheveles, comme un mardi de carnaval! --En effet, c'est un contraste. Et pendant que tous deux changeaient leurs observations, les Turcs les regardaient, non sans envie. Sont-ils heureux, ces trangers! disait l'un. Ils peuvent boire, manger et fumer, s'il leur plat! --Sans doute, rpondait l'autre, mais ils ne trouveraient, en ce moment, ni un kbal de mouton, ni un pilaw de poulet au riz, ni une galette de baklava, pas mme une tranche de pastque ou de concombre.... --Parce qu'ils ignorent o sont les bons endroits! Avec quelques piastres, on trouve toujours des vendeurs accommodants, qui ont reu des dispenses de Mahomet! --Par Allah, dit alors un de ces Turcs, mes cigarettes se desschent dans ma poche, et il ne sera pas dit que je perdrai bnvolement quelques paras de lataki! Et, au risque de se faire mal venir, ce croyant, peu gn par ses croyances, prit une cigarette, l'alluma et en tira deux ou trois bouffes rapides. Fais attention! lui dit son compagnon. S'il passe quelque ulma peu endurant, tu.... --Bon! j'en serai quitte pour avaler ma fume, et il n'y verra rien! rpondit l'autre. Et tous deux continurent leur promenade, en flnant sur la place, puis dans les rues avoisinantes, qui remontent jusqu'aux faubourgs de Pra et de Galata. Dcidment, mon matre, s'cria Bruno, en regardant droite et gauche, c'est l une singulire ville! Depuis que nous avons quitt notre htel, je n'ai vu que des ombres d'habitants, des fantmes de Constantinopolitains! Tout dort dans les rues, sur les quais, sur les places, jusqu' ces chiens jaunes et efflanqus, qui ne se relvent mme pas pour vous mordre aux mollets! Allons! allons! en dpit de ce que racontent les voyageurs, on ne gagne rien voyager! J'aime encore mieux notre bonne cit de Rotterdam et le ciel gris de notre vieille Hollande! --Patience, Bruno, patience! rpondit le calme Van Mitten. Nous ne sommes encore arrivs que depuis quelques heures! Cependant, je l'avoue, ce n'est point l cette Constantinople que j'avais rve! On s'imagine qu'on va entrer en plein Orient, plonger dans un songe des _Mille et une Nuits_, et on se trouve emprisonn au fond.... --D'un immense couvent, rpondit Bruno, au milieu de gens tristes comme des moines clotrs! --Mon ami Kraban nous expliquera ce que tout cela signifie! rpondit Van Mitten. --Mais o sommes-nous en ce moment? demanda Bruno. Quelle est cette place? Quel est ce quai? --Si je ne me trompe, rpondit Van Mitten, nous sommes sur la place de Top-Han, l'extrmit mme de la Corne-d'Or. Voici le Bosphore qui baigne la cte d'Asie, et de l'autre ct du port, tu peux apercevoir la pointe du Srail et la ville turque qui s'tage au-dessus. --Le srail! s'cria Bruno. Quoi! c'est l le palais du Sultan, o il demeure avec ses quatre-vingt mille odalisques! --Quatre-vingt mille, c'est beaucoup, Bruno! Je pense que c'est trop,--mme pour un Turc! En Hollande, o l'on n'a qu'une femme, il est quelquefois bien difficile d'avoir raison dans son mnage! --Bon! bon! mon matre! Ne parlons pas de cela!... Parlons-en le moins possible! Puis, Bruno, se retournant vers le caf toujours dsert: Eh! mais il me semble que voil un caf, dit-il. Nous nous sommes extnus descendre ce faubourg de Pra! Le soleil du la Turquie chauffe comme une gueule de four, et je ne serais pas tonn que mon matre prouvt le besoin de se rafrachir! --Une faon de dire que tu as soif! rpondit Van Mitten.--Eh bien, entrons dans ce caf. Et tous deux allrent s'asseoir une petite table, devant la faade de l'tablissement. Cawadji? cria Bruno, en frappant l'europenne. Personne ne parut. Bruno appela d'une voix forte. Le propritaire du caf se montra au fond de sa boutique, mais ne mit aucun empressement venir. Des trangers! murmura-t-il, ds qu'il aperut les deux clients installs devant la table! Croient-ils donc vraiment que.... Enfin, il s'approcha. --Cawadji, servez-nous un flacon d'eau de cerise, bien frache! demanda Van Mitten. --Au coup de canon! rpondit le cafetier. --Comment, de l'eau de cerise au coup de canon? s'cria Bruno! Mais non la menthe, cawadji, la menthe! --Si vous n'avez pas d'eau de cerise, reprit Van Mitten, donnez-nous un verre de rahtlokoum rose! Il parat que c'est excellent, si je m'en rapporte mon guide! --Au coup de canon! rpondit une seconde fois le cafetier, en haussant les paules. --Mais qui en a-t-il, avec son coup de canon? rpliqua Bruno en interrogeant son matre. --Voyons! reprit celui-ci, toujours accommodant, si vous n'avez pas de rahtlokoum, donnez-nous une tasse de moka ... un sorbet ... ce qu'il vous plaira, mon ami! --Au coup de canon! --Au coup de canon? rpta Van Mitten. --Pas avant! dit le cafetier. Et, sans plus de faons, il rentra dans son tablissement. Allons, mon matre, dit Bruno, quittons cette boutique! Il n'y a rien faire ici! Voyez-vous, ce malotru de Turc, qui vous rpond par des coups de canon! --Viens, Bruno, rpondit Van Mitten. Nous trouverons, sans doute, quelque autre cafetier de meilleure composition! Et tous deux revinrent sur la place. Dcidment, mon matre, dit Bruno, il n'est pas trop tt que nous rencontrions votre ami le seigneur Kraban. Nous saurions maintenant quoi nous en tenir, s'il et t son comptoir! --Oui, Bruno, mais un peu de patience! On nous a dit que nous le trouverions sur cette place.... --Pas avant sept heures, mon matre! C'est ici, l'chelle de Top-Han, que son caque doit venir le prendre pour le transporter, de l'autre ct du Bosphore, sa villa de Scutari. --En effet, Bruno, et cet estimable ngociant saura bien nous mettre au courant de ce qui se passe ici! Ah! celui-l, c'est un vritable Osmanli, un fidle de ce parti des Vieux Turcs, qui ne veulent rien admettre des choses actuelles, pas plus dans les ides que dans les usages, qui protestent contre toutes les inventions de l'industrie moderne, qui prennent une diligence de prfrence un chemin de fer, et une tartane de prfrence un bateau vapeur! Depuis vingt ans que nous faisons des affaires ensemble, je ne me suis jamais aperu que les ides de mon ami Kraban aient vari, si peu que ce soit. Quand, voil trois ans, il est venu me voir Rotterdam, il est arriv en chaise de poste, et, au lieu de huit jours, il a mis un mois s'y rendre! Vois-tu, Bruno, j'ai vu bien des entts dans ma vie, mais d'un enttement comparable au sien, jamais! --Il sera singulirement surpris de vous rencontrer ici, Constantinople! dit Bruno. --Je le crois, rpondit Van Mitten, et j'ai prfr lui faire cette surprise! Mais, au moins, dans sa socit, nous serons en pleine Turquie. Ah! ce n'est pas mon ami Kraban qui consentira jamais revtir le costume du Nizam, la redingote bleue et le fez rouge de ces nouveaux Turcs!... --Lorsqu'ils tent leur fez, dit en riant Bruno, ils ont l'air de bouteilles qui se dbouchent. --Ah! ce cher et immutable Kraban! reprit Van Mitten. Il sera vtu comme il l'tait lorsqu'il est venu me voir l-bas, l'autre bout de l'Europe, turban vas, cafetan jonquille ou cannelle.... --Un marchand de dattes, quoi! s'cria Bruno. --Oui, mais un marchand de dattes qui pourrait vendre des dattes d'or ... et mme en manger tous ses repas! Voil! Il a fait le vrai commerce qui convienne ce pays! Ngociant en tabac! Et comment ne pas faire fortune dans une ville o tout le monde fume du matin au soir, et mme du soir au matin? --Comment, on fume? s'cria Bruno. Mais o voyez-vous donc ces gens qui fument, mon matre? Personne ne fume, au contraire, personne! Et moi qui m'attendais rencontrer devant leur porte des groupes de Turcs, enrouls dans les serpentins de leurs narghils, ou le long tuyau de cerisier la main et le bouquin d'ambre la bouche! Mais non! Pas mme un cigare! pas mme une cigarette! --C'est n'y rien comprendre, Bruno, rpondit Van Mitten, et, en vrit, les rues de Rotterdam sont plus enfumes de tabac que les rues de Constantinople! --Ah a! mon matre, dit Bruno, tes-vous sr que nous ne nous soyons pas tromps de route? Est-ce bien ici la capitale de la Turquie? Gageons que nous sommes alls l'oppos, que ceci n'est point la Corne-d'Or, mais la Tamise, avec ses mille bateaux vapeur! Tenez, cette mosque l-bas, ce n'est pas Sainte-Sophie, c'est Saint-Paul! Constantinople, cette ville? Jamais! C'est Londres! --Modre-toi, Bruno, rpondit Van Mitten. Je te trouve beaucoup trop nerveux pour un enfant de la Hollande! Reste calme, patient, flegmatique, comme ton matre, et ne t'tonne de rien. Nous avons quitt Rotterdam la suite ... de ce que tu sais.... --Oui!... oui!... fit Bruno, en hochant la tte. --Nous sommes venus par Paris, le Saint-Gothard, l'Italie, Brindisi, la Mditerrane, et tu aurais mauvaise grce croire que le paquebot des Messageries nous a dposs London-Bridge, aprs huit jours de traverse, et non au pont de Galata! --Cependant... dit Bruno. --Je t'engage mme, en prsence de mon ami Kraban, ne point faire de ces sortes de plaisanteries! Il pourrait bien les prendre fort mal, discuter, s'entter.... --On y veillera, mon matre, rpondit Bruno. Mais, puisqu'on ne peut se rafrachir ici, il est bien permis, je suppose, de fumer sa pipe!--Vous n'y voyez aucun inconvnient? --Aucun, Bruno. En ma qualit de marchand de tabac, rien ne m'est plus agrable que de voir fumer les gens! Je regrette mme que la nature ne nous ait donn qu'une bouche! Il est vrai que le nez est l pour priser le tabac.... --Et les dents pour le mcher! rpondit Bruno. Et tout en parlant, il bourrait son norme pipe de porcelaine peinturlure; puis, il l'alluma avec son briquet et en tira quelques bouffes, non sans une vidente satisfaction. Mais, en ce moment, les deux Turcs, qui avaient si singulirement protest contre les abstinences du Ramadan, reparurent sur la place. Prcisment, celui qui ne se gnait point de fumer sa cigarette aperut Bruno, flnant, la pipe la bouche. Par Allah! dit-il son compagnon, voil encore un de ces maudits trangers qui ose braver la dfense du Koran! Je ne le souffrirai pas.... --teins au moins ta cigarette! lui rpondit l'autre. --Oui! Et, jetant sa cigarette, il alla droit au digne Hollandais, qui ne s'attendait point tre interpell de la sorte: Au coup de canon, dit-il! Et il lui arracha brusquement sa pipe. Eh! ma pipe! s'cria Bruno, que son matre cherchait vainement contenir. --Au coup de canon, chien de chrtien! --Chien de Turc toi-mme! --Du calme, Bruno, dit Van Mitten. --Qu'il me rende ma pipe, au moins! rpliqua Bruno. --Au coup de canon! rpta une dernire fois le Turc, en faisant disparatre la pipe dans les plis de son cafetan. --Viens, Bruno, dit alors Van Mitten! Il ne faut jamais blesser les usages des pays que l'on visite! --Des usages de voleurs! --Viens, te dis-je. Mon ami Kraban ne doit pas se trouver sur cette place avant sept heures. Continuons donc notre promenade, et nous le rejoindrons quand il en sera temps! Van Mitten entrana Bruno, tout dpit d'avoir t si violemment spar d'une pipe, laquelle il tenait en vritable fumeur. Et, pendant qu'ils s'en allaient ainsi, les deux Turcs se disaient: En vrit, ces trangers se croient tout permis!... --Mme de fumer avant le coucher du soleil! --Veux-tu du feu? ajouta l'un. --Volontiers! rpondit l'autre, en allumant une autre cigarette. II OU L'INTENDANT SCARPANTE ET LE CAPITAINE YARHUD S'ENTRETIENNENT DE PROJETS QU'IL EST BON DE CONNAITRE. Au moment o Van Mitten et Bruno suivaient le quai de Top-Han, du ct de ce premier pont de bateaux de la Validh-Sultane, qui met Galata en communication avec l'antique Stamboul travers la Corne-d'Or, un Turc tournait rapidement le coin de la mosque de Mahmoud et s'arrtait sur la place. Il tait six heures alors. Pour la quatrime fois de la journe, les muezzins venaient de monter au balcon de ces minarets, dont le nombre n'est jamais infrieur quatre pour les mosques de fondation impriale. Leur voix avait lentement retenti au-dessus de la ville, appelant les fidles la prire, et lanant dans l'espace cette formule consacre: _La Ilah il Allah v Mohammed reoul Allah!_ (Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophte de Dieu!) Le Turc se retourna un instant, regarda les rares passants de la place, s'avana dans l'axe des diverses rues qui y aboutissent, cherchant voir, non sans quelques symptmes d'impatience, s'il ne venait pas une personne qu'il attendait. Ce Yarhud n'arrivera donc pas! murmurat-il. Il sait pourtant qu'il doit tre ici l'heure convenue! Le Turc fit encore quelques tours sur la place, il s'avana mme jusqu' l'angle nord de la caserne de Top-Han, regarda dans la direction de la fonderie de canons, frappa du pied en homme qui n'aime pas attendre et revint devant le caf, o Van Mitten et son valet avaient demand vainement se rafrachir. Alors le Turc alla se placer une des tables dsertes et s'assit, sans rien rclamer du cawadji; scrupuleux observateur des jenes du Ramadan, il savait que l'heure n'tait pas venue de dbiter les boissons si varies des distilleries ottomanes. Ce Turc n'tait rien moins que Scarpante, l'intendant du seigneur Saffar, un riche Ottoman qui habitait Trbizonde, dans cette partie de la Turquie d'Asie, dont se forme le littoral sud de la mer Noire. En ce moment, le seigneur Saffar voyageait travers les provinces mridionales de la Russie; puis, aprs avoir visit les districts du Caucase, il devait regagner Trbizonde, ne doutant pas que son intendant n'et obtenu entier succs dans une entreprise dont il l'avait spcialement charg. C'tait en son palais, o s'talait tout le faste d'une fortune orientale, au milieu de cette ville o ses quipages taient cits pour leur luxe, que Scarpante devait le rejoindre, aprs avoir accompli sa mission. Le seigneur Saffar n'et jamais admis qu'un homme lui et chou, quand il lui avait ordonn de russir. Il aimait faire montre de la puissance que lui donnait l'argent. En tout et partout, il agissait avec une ostentation qui est assez dans les moeurs de ces nababs de l'Asie Mineure. Cet intendant tait un homme audacieux, propre tous les coups de main, ne reculant devant aucun obstacle, dcid satisfaire, _per fas et nefas_, les moindres dsirs de son matre. C'est ce propos qu'il venait d'arriver ce jour mme Constantinople, et qu'il attendait au rendez-vous convenu un certain capitaine maltais, lequel ne valait pas mieux que lui. Ce capitaine, nomm Yarhud, commandait la tartane _Gudare_, et faisait habituellement les voyages de la mer Noire. A son commerce de contrebande il joignait un autre commerce encore moins avouable d'esclaves noirs venus du Soudan, de l'thiopie ou de l'gypte, et de Circassiennes ou de Gorgiennes, dont le march se tient prcisment dans ce quartier de Top-Han,--march sur lequel le gouvernement ferme trop volontiers les yeux. Cependant, Scarpante attendait, et Yarhud n'arrivait pas. Bien que l'intendant restt impassible, que rien au dehors ne traht ses penses, une sorte de colre intrieure lui faisait bouillir le sang. O est-il, ce chien? murmurait-il. Lui est-il survenu quelque contre-temps? Il a d quitter Odessa avant-hier! Il devrait tre ici, sur cette place, ce caf, cette heure, o je lui ai donn rendez-vous!... En ce moment, un marin maltais parut l'angle du quai. C'tait Yarhud. Il regarda droite, gauche, et aperut Scarpante. Celui-ci se leva aussitt, quitta le caf, et vint rejoindre le capitaine de la _Gudare_, tandis que quelques passants, plus nombreux mais toujours silencieux, allaient et venaient au fond de la place. Je n'ai pas l'habitude d'attendre, Yarhud! dit Scarpante d'un ton auquel le Maltais ne pouvait se mprendre. --Que Scarpante me pardonne, rpondit Yarhud, mais j'ai fait toute la diligence possible pour tre exact ce rendez-vous. --Tu arrives l'instant? --A l'instant, par le chemin de fer de Ianboli Andrinople, et, sans un retard du train.... --Quand as-tu quitt Odessa? --Avant-hier. --Et ton navire? --Il m'attend Odessa, dans le port. --Ton quipage, tu en es sr? --Absolument sr! Des Maltais, comme moi, dvous qui les paye gnreusement. --Ils t'obiront?... --En cela, comme en tout. --Bien! Quelles nouvelles m'apportes-tu, Yarhud? --Des nouvelles la fois bonnes et mauvaises, rpondit le capitaine, en baissant un peu la voix. --Quelles sont les mauvaises, d'abord? demanda Scarpante. --Les mauvaises, c'est que la jeune Amasia, la fille du banquier Slim, d'Odessa, doit bientt se marier! C'est que son enlvement prsentera plus de difficults et demandera plus de hte que si son mariage n'tait ni dcid ni prochain! --Ce mariage ne se fera pas, Yarhud! s'cria Scarpante un peu plus haut qu'il ne convenait. Non, par Mahomet, il ne se fera pas! --Je n'ai pas dit qu'il se ferait, Scarpante, rpondit Yarhud, j'ai dit qu'il devait se faire. --Soit, rpliqua l'intendant, mais avant trois jours, le seigneur Saffar entend que cette jeune fille soit embarque pour Trbizonde; et, si tu le jugeais impossible.... --Je n'ai pas dit que c'tait impossible, Scarpante. Rien n'est impossible avec de l'audace et de l'argent. J'ai simplement dit que ce serait plus difficile, voil tout. --Difficile! rpondit Scarpante. Ce ne sera pas la premire fois qu'une jeune fille turque ou russe aura disparu d'Odessa et manquera au logis paternel! --Et ce ne sera pas la dernire, rpondit Yarhud, ou le capitaine de la _Gudare_ ne saurait plus son mtier! --Quel est l'homme que doit prochainement pouser la jeune Amasia? demanda Scarpante. --Un jeune Turc, de mme race qu'elle. --Un Turc d'Odessa? --Non, de Constantinople. --Et il se nomme?... --Ahmet. --Qu'est-ce que cet Ahmet? --Le neveu et l'unique hritier d'un riche ngociant de Galata, le seigneur Kraban. --Que fait ce Kraban? --Le commerce des tabacs, dans lequel il a gagn une grande fortune. Il a pour correspondant Odessa le banquier Slim. Ils font ensemble d'importantes affaires et se rendent souvent visite. C'est dans ces circonstances qu'Ahmet a connu Amasia. C'est de cette faon que le mariage a t dcid entre le pre de la jeune fille et l'oncle du jeune homme. --O le mariage doit-il se faire? demanda Scarpante. Est-ce ici, Constantinople? --Non, Odessa. --A quelle poque? --Je ne sais, mais il est craindre que, sur les instances du jeune Ahmet, il ne se fasse d'un jour l'autre. --Il n'y a donc pas un instant perdre? --Pas un! --O est maintenant cet Ahmet? --A Odessa. --Et ce Kraban? --A Constantinople. --As-tu vu ce jeune homme, Yarhud, pendant le temps qui s'est coul entre ton arrive Odessa et ton dpart? --J'avais intrt le voir, le connatre, Scarpante... Je l'ai vu et je le connais. --Comment est-il? --C'est un jeune homme fait pour plaire, et qui plat la fille du banquier Slim. --Est-il redouter? --On le dit trs brave, trs rsolu, et, dans cette affaire, il faudra compter avec lui! --Est-il indpendant par sa position, par sa fortune? demanda Scarpante, en insistant sur les divers traits du caractre de ce jeune Ahmet, qui ne laissait pas de l'inquiter. --Non, Scarpante, rpondit Yarhud. Ahmet dpend de son oncle et tuteur, le seigneur Kraban, qui l'aime comme un fils et qui, bientt sans doute, doit se rendre Odessa pour la conclusion de ce mariage. --Ne pourrait-on retarder le dpart de ce Kraban? --Ce serait ce qu'il y aurait de mieux faire, et cela nous donnerait plus de temps pour agir. Quant la manire de s'y prendre?... --C'est toi de l'imaginer, Yarhud, rpondit Scarpante, mais il faut que les volonts du seigneur Saffar s'accomplissent et que la jeune Amasia soit transporte Trbizonde. Ce ne sera pas la premire fois que la tartane la _Gudare_ aura visit, pour son compte, le littoral de la mer Noire, et tu sais comment il paye les services... --Je le sais, Scarpante. --Or, le seigneur Saffar a vu cette jeune fille, rien qu'un instant, dans son habitation d'Odessa, sa beaut l'a sduit, et elle ne sera pas plaindre d'avoir chang la maison du banquier Slim pour son palais de Trbizonde! Amasia sera donc enleve, et si ce n'est pas par toi, Yarhud, ce sera par un autre! --Ce sera par moi, vous pouvez y compter! rpondit simplement le capitaine maltais. Je vous ai dit les nouvelles mauvaises, voici maintenant quelles sont les bonnes. --Parle, rpondit Scarpante, qui, aprs avoir fait quelques pas en rflchissant, revint prs de Yarhud. --Si le mariage projet, reprit le Maltais, rend plus difficile d'enlever la jeune fille, puisque Ahmet ne la quitte pas, il me fournit l'occasion de pntrer dans la maison du banquier Slim. En effet, je suis non seulement un capitaine, mais un trafiquant. La _Gudare_ a une riche cargaison, toffes de soie de Brousse, pelisses de martre et de zibeline, brocarts diamants, passementeries travailles par les plus habiles trayeurs d'or de l'Asie Mineure, et cent objets qui peuvent exciter la convoitise d'une jeune fiance. Au moment de son mariage, elle se laissera aisment tenter. Je pourrai sans doute l'attirer bord, profiter d'un vent favorable et prendre la mer, avant qu'on ait eu connaissance de l'enlvement. --Cela me parat bien imagin, Yarhud, rpondit Scarpante, et je ne doute pas que tu ne russisses! Mais aie bien soin que tout ceci sa fasse dans le plus grand secret! --Soyez sans inquitude, Scarpante, rpondit Yarhud. --L'argent ne te manque pas? --Non, et il ne manquera jamais avec un seigneur aussi gnreux que votre matre. --Ne perds pas de temps! Le mariage fait, Amasia est la femme d'Ahmet, rpondit Scarpante, et ce n'est pas la femme d'Ahmet que le seigneur Saffar compte trouver Trbizonde! --Cela est compris. --Ainsi donc, ds que la fille du banquier Slim sera bord de la _Gudare_, tu feras route?... --Oui, car, avant d'agir, j'aurai eu soin d'attendre quelque brise d'ouest bien tablie. --Et combien de temps te faut-il, Yarhud, pour aller directement d'Odessa Trbizonde? --En comptant avec les retards possibles, les calmes de l't ou les vents qui changent frquemment sur la mer Noire, la traverse peut durer trois semaines. --Bien! rpondit Scarpante. Je serai de retour Trbizonde vers cette poque, et mon matre ne tardera pas y arriver. --J'espre y tre avant vous. --Les ordres du seigneur Saffar sont formels et te prescrivent d'avoir tous les gards possibles pour cette jeune fille. Ni brutalit, ni violence, quand elle sera ton bord!... --Elle sera respecte comme le veut le seigneur Saffar, et comme il le serait lui-mme! --Je compte sur ton zle, Yarhud! --Il vous est tout acquis, Scarpante. --Et sur ton adresse! --En vrit, dit Yarhud, je serais plus certain de russir si ce mariage tait retard, et il pourrait l'tre au cas o quelque obstacle empcherait le dpart immdiat du seigneur Kraban!... --Le connais-tu, ce ngociant? --Il faut toujours connatre ses ennemis, ou ceux qui doivent le devenir, rpondit le Maltais. Aussi, mon premier soin, en arrivant ici, a-t-il t de me prsenter son comptoir de Galata sous prtexte d'affaires. --Tu l'as vu?... --Un instant, mais cela a suffi, et.... En ce moment, Yarhud se rapprocha vivement de Scarpante, et lui parlant voix basse: Eh! Scarpante, dit-il, voil au moins un hasard singulier, et peut-tre une heureuse rencontre! --Qu'est-ce donc? --Ce gros homme qui descend la rue de Pra, en compagnie de son serviteur... --Ce serait lui? --Lui-mme, Scarpante, rpondit le capitaine. Tenons-nous l'cart, et ne le perdons pas de vue! Je sais que, chaque soir, il retourne son habitation de Scutari, et, s'il le faut, pour tacher de savoir s'il compte bientt partir, je le suivrai de l'autre ct du Bosphore! Scarpante et Yarhud, se mlant aux passants, dont le nombre s'accroissait sur la place de Top-Han, se tinrent donc porte de voir et d'entendre, chose facile, car le seigneur Kraban,--ainsi l'appelait-on le plus communment dans le quartier de Galata,--parlait volontiers haute voix et ne cherchait jamais dissimuler son importante personne. III DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN EST TOUT SURPRIS DE SE RENCONTRER AVEC SON AMI VAN MITTEN. Le seigneur Kraban, pour employer une expression moderne, tait un homme de surface, au physique comme au moral,--quarante ans par sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en ralit quarante-cinq; mais sa figure tait intelligente, son corps majestueux. Une barbe, dj grisonnante, deux pointes, qu'il tenait plutt courte que longue, des yeux noirs, fins, acrs, d'un regard trs vif, aussi sensibles aux impressions les plus fugitives que le plateau d'une balance de prcision des diffrences d'un dixime de carat, un menton carr, un nez en bec de perroquet, mais sans exagration, qui allait bien avec l'acuit des yeux, une bouche aux lvres serres, ne se desserrant que pour montrer des dents d'une clatante blancheur, un front haut, bien encadr, avec un pli vertical, un vrai pli d'enttement entre les deux sourcils d'un noir de jais, tout cet ensemble lui faisait une physionomie particulire, la physionomie d'un homme original, personnel, trs en dehors, qu'on ne pouvait oublier, lorsqu'elle avait, ne ft-ce qu'une fois, attir l'attention. Quant au costume du seigneur Kraban, c'tait celui des Vieux Turcs, rests fidles l'ancien habillement du temps des Janissaires: le large turban vas, la vaste culotte flottante, tombant sur les paboudj en maroquin, le gilet sans manches, garni de gros boutons coups facettes et passement de soie, la ceinture de chle contenant l'expansion d'un ventre bien port d'ailleurs, et enfin le cafetan jonquille, dont les plis se drapaient majestueusement. Donc, rien d'europanisant dans cette antique faon de s'habiller, qui contrastait avec le vtement des Orientaux de la nouvelle poque. C'tait une manire de repousser les invasions de l'industrialisme, une protestation en faveur de la couleur locale qui tend disparatre, un dfi port aux arrts du sultan Mahmoud, dont la toute-puissance a dcrt le moderne costume des Osmanlis. Inutile d'ajouter que le serviteur du seigneur Kraban, un garon de vingt-cinq ans, nomm Nizib, maigre dsesprer le Hollandais Bruno, avait aussi le vieux costume turc. Comme il ne contrariait en rien son matre, le plus entt des hommes, il ne l'et point contrari en cela. C'tait un valet dvou, mais absolument dpourvu d'ides personnelles. Il disait toujours oui, d'avance, et, comme un cho, rptait inconsciemment les fins de phrase du redoutable ngociant. C'tait le plus sr moyen d'tre toujours de son avis, et de ne pas s'attirer quelque rebuffade, dont le seigneur Kraban se montrait volontiers prodigue. Tous deux arrivaient sur la place de Top-Han par une des rues troites et ravines qui descendent du faubourg de Pra. Suivant son habitude, le seigneur Kraban parlait haute voix, sans se soucier aucunement d'tre ou de ne pas tre entendu. Eh bien, non! disait-il. Qu'Allah nous protge, mais du temps des Janissaires, chacun avait le droit d'agir sa guise, lorsque le soir tait venu! Non! je ne me soumettrai pas leurs nouveaux rglements de police, et j'irai par les rues, sans lanterne la main, si cela me plat, quand je devrais tomber dans une fondrire, ou me faire happer aux mollets par quelque chien errant! --Chien errant!... rpondit Nizib. --Et tu n'as pas besoin de me fatiguer les oreilles avec tes sottes remontrances, ou, par Mahomet, j'allongerai les tiennes rendre jaloux un ne et son nier! --Et son nier!... rpondit Nizib, qui, d'ailleurs, n'avait fait aucune remontrance, comme bien l'on pense. --Et si le matre de police me met l'amende, reprit le ttu personnage, je payerai l'amende! Et s'il me met en prison, j'irai en prison! Mais je ne cderai ni sur ce point ni sur aucun autre! Nizib fit un signe d'assentiment. Il tait prt suivre son matre en prison si les choses en arrivaient la. Ah! messieurs les nouveaux Turcs! s'cria le seigneur Kraban, en voyant passer quelques Constantinopolitains, vtus de la redingote droite et coiffs du fez rouge. Ah! vous voulez nous faire la loi, rompre avec les anciens usages! Eh bien, quand je devrais tre le dernier protester!... Nizib, as-tu bien dit mon cadji de se trouver avec son caque l'chelle de Top-Han ds sept heures? --Ds sept heures! --Pourquoi n'est-il pas l? --Pourquoi n'est-il pas l? rpondit Nizib. --En vrit, c'est qu'il n'est pas encore sept heures. --Il n'est pas sept heures. --Et qu'en sais-tu? --Je le sais, parce que vous le dites, mon matre. --Et si je disais qu'il est cinq heures? --Il serait cinq heures, rpondit Nizib. --On n'est pas plus stupide! --Non, pas plus stupide. --Ce garon-l, murmura Kraban, force de ne pas me contredire, finira par me contrarier! En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et Bruno rptait du ton d'un homme dsappoint: Allons-nous-en, mon matre, allons-nous-en, et repartons par le premier train! a, Constantinople! a, la capitale du Commandeur des Croyants?... Jamais! --Du calme, Bruno, du calme! rpondait Van Mitten. Le soir commenait se faire. Le soleil, cach derrire les hauteurs de l'antique Stamboul, laissait dj la place de Top-Han dans une sorte de pnombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur Kraban, qui se croisait avec lui, au moment o il se dirigeait vers les quais de Galata. Il arriva mme que, suivant une direction inverse, tous deux se heurtrent, cherchant en mme temps passer droite, puis passer gauche. De cette contrarit de leurs mouvements, il se produisit l une demi-minute de balancements quelque peu ridicules. Eh! monsieur, je passerai! dit Kraban, qui n'tait point homme cder le pas. --Mais.... fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment, sans y parvenir. --Je passerai quand mme!.,. --Mais.... rpta Van Mitten. Puis, tout coup, reconnaissant qui il avait affaire: Eh! mon ami Kraban! s'cria-t-il. --Vous!... vous!... Van Mitten!... rpondit Kraban, au comble de la surprise. Vous!... ici?... Constantinople? --Moi-mme! --Depuis quand? --Depuis ce matin! --Et votre premire visite n'a pas t pour moi ... moi? --Elle a t pour vous, au contraire, rpondit le Hollandais. Je me suis rendu votre comptoir, mais vous n'y tiez plus, et l'on m'a dit qu' sept heures je vous trouverais sur cette place.... --Et on a eu raison, Van Mitten! s'cria Kraban, en serrant, avec une vigueur qui touchait la violence, la main de son correspondant de Rotterdam. Ah! mon brave Van Mitten, jamais, non! jamais, je ne me serais attendu vous voir a Constantinople!... Pourquoi ne pas m'avoir crit? --J'ai quitt si prcipitamment la Hollande! --Un voyage d'affaires? --Non ... un voyage ... d'agrment! Je ne connaissais ni Constantinople ni la Turquie, et j'ai voulu vous rendre ici la visite que vous m'aviez faite Rotterdam. --C'est bien, cela!... Mais il me semble que je ne vois pas avec vous madame Van Mitten? --En effet ... je ne l'ai point amene! rpondit le Hollandais, non sans une certaine hsitation. Madame Van Mitten ne se dplace pas facilement!... Aussi suis-je venu seul avec mon valet Bruno. --Ah! ce garon? dit le seigneur Kraban, en faisant un petit signe Bruno, qui crut devoir s'incliner la turque, et ramener ses bras son chapeau, comme les deux anses d'une amphore. --Oui, reprit Van Milieu, ce brave garon, qui voulait dj m'abandonner et repartir pour.... --Repartir! s'cria Kraban. Repartir, sans que je lui en aie donn la permission! --Oui, ami Kraban. Il ne la trouve pas trop gaie ni trs vivante, cette capitale de l'empire ottoman! --Un mausole! rpondit Bruno! Personne dans les magasins!... Pas une voiture sur les places!... Des ombres qui passent dans les rues, et qui vous volent votre pipe! --Mais c'est le Ramadan, Van Mitten! rpondit le seigneur Kraban. Nous sommes en plein Ramadan! --Ah! c'est le Ramadan? reprit Bruno. Alors tout s'explique!--Eh, s'il vous plat, qu'est-ce que cela, le Ramadan? --Un temps de jene et d'abstinence, rpondit Kraban. Pendant toute sa dure, il est dfendu de boire, de fumer, de manger, entre le lever et le coucher du soleil. Mais, dans une demi-heure, au coup de canon qui annoncera la fin du jour.... --Ah! voil donc ce qu'ils veulent dire avec leur coup de canon! s'cria Bruno. --On se ddommagera gaiement pendant toute la nuit des abstinences de la journe! --Ainsi, demanda Bruno Nizib, vous n'avez encore rien pris depuis ce matin, parce que c'est le Ramadan? --Parce que c'est le Ramadan, rpondit Nizib. --Eh bien, voil qui me ferait maigrir! s'cria Bruno. Voil qui me coterait une livre par jour ... au moins! --Au moins! rpondit Nizib. --Mais vous allez voir cela, au coucher du soleil, Van Mitten, reprit Kraban, et vous serez merveill! Ce sera comme une transformation magique, qui d'une ville morte fera une ville vivante! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, vous n'avez pas encore pu modifier ces vieux usages avec toutes vos absurdes innovations! Le Koran tient bon contre vos sottises! Que Mahomet vous trangle! --Bon! ami Kraban, rpondit Van Mitten, je vois que vous tes toujours fidle aux anciennes coutumes? --C'est plus que de la fidlit, Van Mitten, c'est de l'enttement!--Mais, dites-moi, mon digne ami, vous restez quelques jours Constantinople, n'est-ce pas? --Oui... et mme... --Eh bien, vous m'appartenez! Je m'empare de votre personne! Vous ne me quitterez plus! --Soit!... Je vous appartiens! --Et toi, Nizib, tu t'occuperas de ce garon-l, ajouta Kraban, en montrant Bruno. Je te charge spcialement de modifier ses ides sur notre merveilleuse capitale! Nizib fit un signe d'assentiment et entrana Bruno au milieu de la foule, qui devenait plus compacte. Mais, j'y pense! s'cria tout coup le seigneur Kraban. Vous arrivez propos, ami Van Mitten! Six semaines plus tard, vous ne m'eussiez plus trouv Constantinople. --Vous, Kraban? --Moi! j'aurais t parti pour Odessa! --Pour Odessa? --Eh bien, si vous tes encore ici, nous partirons ensemble! Au fait, pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas? --C'est que... rpondit Van Mitten. --Vous m'accompagnerez, vous dis-je! --Je comptais me reposer ici des fatigues d'un voyage, qui a t quelque peu rapide!... --Soit! Vous vous reposerez ici!... Puis, vous vous reposerez Odessa, pendant trois bonnes semaines! --Ami Kraban.... --Je l'entends ainsi, Van Mitten! Vous n'allez pas, ds votre arrive, me contrarier, je suppose? Vous le savez, quand j'ai raison, je ne cde pas facilement! --Oui ... je sais!... rpondit Van Mitten. --D'ailleurs, reprit Kraban, vous ne connaissez pas mon neveu Ahmet, el il faut que vous fassiez connaissance avec lui! --Vous m'avez, en effet, parl de votre neveu.... --Autant dire mon fils, Van Mitten, puisque je n'ai pas d'enfant. Vous savez, les affaires!... les affaires!... Je n'ai jamais trouv cinq minutes pour me marier! --Une minute suffit! rpondit gravement Van Mitten, et souvent mme ... une minute, c'est trop! --Vous rencontrerez donc Ahmet Odessa! reprit Kraban. Un charmant garon!... Il dteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un peu pote, mais charmant ... charmant!... Il ne ressemble point son oncle et lui obit sans broncher. --Ami Kraban.... --Oui!... oui!... je m'entends!... C'est pour son mariage que nous irons Odessa. --Son mariage?... --Sans doute! Ahmet pouse une jolie personne...la jeune Amasia... la fille de mon banquier Slim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des ftes! Ce sera superbe! Vous en serez! --Mais... j'aurais prfr... dit Van Mitten, qui voulut encore soulever une dernire objection. --C'est convenu! rpondit Kraban. Vous n'avez pas la prtention de me rsister, n'est-ce pas? --Je le voudrais... rpondit Van Mitten. --Que vous ne le pourriez pas! En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au fond de la place, s'approchrent. Le seigneur Kraban disait alors son compagnon: C'est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous les deux pour Odessa! --Et le mariage se fera?... demanda Van Mitten. --Aussitt notre arrive, rpondit Kraban. Yarhud s'tait pench l'oreille de Scarpante: Six semaines! Nous aurons le temps d'agir! --Oui, mais le plus tt sera le mieux! rpondit Scarpante. N'oublie pas, Yarhud, qu'avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour Trbizonde! Et tous deux continurent aller et venir, l'oeil aux aguets, l'oreille aux coutes. Pendant ce temps, le seigneur Kraban continuait de causer avec Van Mitten et disait: Mon ami Slim, toujours press, et mon neveu Ahmet, plus impatient encore, voulaient conclure le mariage immdiatement. Ils ont un motif pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Slim soit marie avant d'avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs] qu'une vieille folle de tante lui a lgues cette condition. Mais ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain. --Et votre ami Slim s'est rendu?... demanda Van Mitten. --Naturellement! --Et le jeune Ahmet? --Moins facilement, rpondit Kraban. Il adore cette jolie Amasia, et je l'approuve! Il a le temps, lui! Il n'est pas dans les affaires, lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez pous la belle madame Van.... --Oui, ami Kraban, dit le Hollandais.... Il y a si longtemps dj ... que c'est peine si je me souviens! --Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malsant de demander un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n'est pas dfendu vis--vis d'un tranger.... Madame Van Mitten se porte?... --Oh! trs bien ... trs bien!... rpondit Van Mitten, que ces politesses de son ami semblaient mettre mal son aise. Oui ... trs bien!... Toujours souffrante, par exemple!... Vous savez ... les femmes.... --Mais non, je ne sais pas! s'cria le seigneur Kraban en riant d'un bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu'on voudra! Tabacs de Macdoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos fumeurs de narghils! Et mes correspondants de Salonique, d'Erzeroum, de Lataki, de Bafra, de Trbizonde, sans oublier mon ami Van Mitten, de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expdi de ces ballots de tabac aux quatre coins de l'Europe! --Et fum! dit Van Mitten. --Oui, fum... comme une chemine d'usine! Et je vous demande s'il est quelque chose de meilleur au monde? --Non, certes, ami Kraban. --Voil quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidle mon chibouk, fidle mon narghil! C'est l tout mon harem, et il n'y a pas de femme qui vaille une pipe de tombki! --Je suis bien de votre avis! rpondit le Hollandais. --A propos, reprit Kraban, puisque je vous tiens, je ne vous abandonne plus! Mon caque va venir me prendre pour traverser le Bosphore. Je dine ma villa de Scutari, et je vous emmne... --C'est que... --Je vous emmne, vous dis-je! Allez-vous faire des faons, maintenant... avec moi? --Non, j'accepte, ami Kraban! rpondit Van Mitten. Je vous appartiens corps et me! --Vous verrez, reprit le seigneur Kraban, vous verrez quelle charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cyprs, mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette cte asiatique! Ici, c'est l'Europe, mais l-bas, c'est l'Asie, et nos progressistes en redingote ne sont pas prs d'y faire passer leurs ides! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous dnons ensemble! --Vous faites de moi ce que vous voulez! --Et il faut vous laisser faire! rpondit Kraban. Puis, se retournant: O donc est Nizib?--Nizib!... Nizib!... Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son matre, et tous deux accoururent. Eh bien, demanda Kraban, ce cadji, il n'arrivera donc pas avec son caque? --Avec son caque?... rpondit Nizib. --Je le ferai bastonner, bien sr! s'cria Kraban! Oui, cent coups de bton! --Oh! fit Van Milieu. --Cinq cents! --Oh! fit Bruno. --Mille!... si l'on me contrarie! --Seigneur Kraban, rpondit Nizib, je l'aperois, votre cadji. Il vient de quitter la pointe du Srail, et, avant dix minutes, il aura accost l'chelle de Top-Han. Et, pendant que le seigneur Kraban pitinait d'impatience au bras de Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l'observer. IV DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN, ENCORE PLUS ENTT QUE JAMAIS, TIENT TTE AUX AUTORITS OTTOMANES. Cependant, le cadji tait arriv et venait prvenir le seigneur Kraban que son caque l'attendait l'chelle. Les cadjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de la Corne-d'Or. Leurs barques, deux rames, pareillement effiles de l'avant et de l'arrire, de manire pouvoir se diriger dans les deux sens, ont la forme de patins de quinze vingt pieds de longueur, faits de quelques planches de htre ou de cyprs, sculptes ou peintes l'intrieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidit ces sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans ce magnifique dtroit, qui spare le littoral des deux continents. L'importante corporation des cadjis est charge de ce service depuis la mer de Marmara jusqu'au del du chteau d'Europe et du chteau d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore. Ce sont de beaux hommes, le plus gnralement vtus du burudjuk, sorte de chemise de soie, d'un yelek couleurs vives, soutach de broderies d'or, d'un caleon de coton blanc, coiffs d'un fez, chausss de ymnis, jambes nues, bras nus. Si le cadji du seigneur Kraban,--c'tait celui qui le conduisait Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce cadji fut mal reu pour avoir tard de quelques minutes, il est inutile d'y insister. Le flegmatique marinier ne s'en mut pas autrement, d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente pratique, et il ne rpondit qu'en montrant le caque amarr l'chelle. Donc, le seigneur Kraban, accompagn de Van Mitten, suivi de Bruno et de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain mouvement dans la foule sur la place de Top-Han. Le seigneur Kraban s'arrta. Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il. Le chef de police du quartier de Galata, entour de gardes qui faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place. Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement, l'autre un appel, et le silence s'tablit peu peu parmi cette foule, compose d'lments assez htrognes, asiatiques et europens. Encore quelque proclamation inique, sans doute! murmura le seigneur Kraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit, partout et toujours. Le chef de police tira alors un papier, revtu des sceaux rglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrt suivant: Par ordre du Muchir, prsidant le Conseil de police, un impt de dix paras, partir de ce jour, est tabli sur toute personne qui voudra traverser le Bosphore pour aller de Constantinople Scutari ou de Scutari Constantinople, aussi bien par les caques que par toute autre embarcation voile ou vapeur. Quiconque refusera d'acquitter cet impt sera passible de prison et d'amende. Fait au palais, ce 16 prsent mois Sign: LE MUCHIR. Des murmures de mcontentement accueillirent cette nouvelle taxe, quivalant environ cinq centimes de France par tte. Bon! un nouvel impt! s'cria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait d tre bien habitu ces caprices financiers du Padischah. --Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de caf! rpondit un autre. Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on payerait aprs avoir murmur, allait quitter la place, lorsque le seigneur Kraban s'avana vers lui. Ainsi, dit-il, voil une nouvelle taxe l'adresse de tous ceux qui voudront traverser le Bosphore? --Par arrt du Muchir, rpondit le chef de police. Puis, il ajouta: Quoi! C'est le riche Kraban qui rclame?... --Oui, le riche Kraban! --Et vous allez bien, seigneur Kraban! --Trs bien... aussi bien que les impts!--Ainsi, cet arrt est excutoire?... --Sans doute... depuis sa proclamation. --Et si je veux me rendre ce soir ... Scutari ... dans mon caque, ainsi que j'ai l'habitude de le faire?... --Vous payerez dix paras. --Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?... --Cela vous fera vingt paras par jour, rpondit le chef de police. Une bagatelle pour le riche Kraban! --Vraiment? --Mon matre va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura Nizib Bruno. --Il faudra bien qu'il cde! --Lui! Vous ne le connaissez gure! Le seigneur Kraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix sifflante, o l'irritation commenait percer: Eh bien, voici mon cadji qui vient m'avertir que son caque est ma disposition, dit-il, et comme j'emmne avec moi mon ami, monsieur Van Mitten, son domestique et le mien.... --Cela fera quarante paras, rpondit le matre de police. Je rpte que vous avez le moyen de payer! --Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kraban, et cent, et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je ne payerai rien et je passerai tout de mme! --Je suis fch de contrarier le seigneur Kraban, rpondit le chef de police, mais il ne passera pas sans payer! --Il passera sans payer! --Non! --Si! --Ami Kraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire entendre raison au plus intraitable des hommes. --Laissez-moi tranquille, Van Mitten! rpondit Kraban avec l'accent de la colre. L'impt est inique, il est vexatoire! On ne doit pas s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs n'aurait os frapper d'une taxe les caques du Bosphore! --Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent, n'a pas hsit le faire! rpondit le chef de police. --Nous allons voir! s'cria Kraban. --Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui l'accompagnaient, vous veillerez l'excution du nouvel arrt. --Venez, Van Mitten, rpliqua Kraban, en frappant le sol du pied, venez, Bruno, et suis-nous, Nizib! --Ce sera quarante paras.... dit le chef de police. --Quarante coups de bton! s'cria le seigneur Kraban, dont l'irritation tait au comble. Mais, au moment o il se dirigeait vers l'chelle de Top-Han, les gardes l'entourrent, et il dut revenir sur ses pas. Laissez-moi! criait-il, en se dbattant. Que pas un de vous ne me touche, mme du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai sans qu'un seul para sorte de ma poche! --Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison, rpondit le chef de police, qui s'animait son tour, et vous payerez une belle amende pour en sortir! --J'irai Scutari! --Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible de s'y rendre autrement... . --Vous croyez? rpondit le seigneur Kraban, les poings serrs, le visage port au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai pas.... --Vraiment! --Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la mer Noire. --Sept cents lieues pour conomiser dix paras! s'cria le chef de police, en haussant les paules. --Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, rpondit Kraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul para! --Mais, mon ami.... dit Van Mitten. --Encore une fois, laissez-moi tranquille!... rpondit Kraban, en repoussant son intervention. --Bon! Le voil emball! se dit Bruno. --Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonse, je franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai Scutari, sans avoir pay un seul para de votre inique impt! --Nous verrons bien! riposta le chef de police. --C'est tout vu! s'cria le seigneur Kraban, au comble de la fureur, et je partirai ds ce soir! --Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant Scarpante, qui n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voil qui pourrait dranger notre plan! --En effet, rpondit Scarpante. Pour peu que cet entt persiste dans son projet, il va passer par Odessa, et s'il se dcide conclure le mariage en passant!... --Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empcher son ami Kraban d faire une telle folie. --Laissez-moi, vous dis-je! --Et le mariage de votre neveu Ahmet? --Il s'agit bien de mariage! Scarpante, prenant alors Yarhud part: Il n'y a pas une heure perdre! --En effet, rpondit le capitaine maltais, et, ds demain matin, je pars pour Odessa par le railway d'Andrinople. Puis tous deux se retirrent. En ce moment, le seigneur Kraban s'tait brusquement retourn vers son serviteur. Nizib? dit-il. --Mon matre? --Suis-moi au comptoir! --Au comptoir! rpondit Nizib. --Vous aussi, Van Mitten! ajouta Kraban. --Moi? --Et vous galement, Bruno. --Que je.... --Nous partirons tous ensemble. --Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille. --Oui! Je vous ai invits dner Scutari, dit le seigneur Kraban Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez Scutari ... notre retour! --Mais ce ne sera pas avant?... rpondit le Hollandais, tout interloqu de la proposition. --Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! rpliqua Kraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais vous avez accept mon dner, et vous mangerez mon dner! --Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno. --Permettez, ami Kraban.... --Je ne permets rien, Van Mitten. Venez! Et le seigneur Kraban fit quelques pas vers le fond de la place. Il n'y a pas moyen de rsister ce diable d'homme! dit Van Mitten Bruno. --Comment, mon matre, vous allez cder un pareil caprice? --Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus Rotterdam! --Mais.... --Et, puisque je suis mon ami Kraban, tu ne peux faire autrement que de me suivre! --Voil une complication! --Partons, dit le seigneur Kraban. Puis, s'adressant une dernire fois au chef de police, dont le sourire narquois tait bien fait pour l'exasprer: Je pars, dit-il, et, en dpit de tous vos arrts, j'irai Scutari, sans avoir travers le Bosphore! --Je me ferai un plaisir d'assister votre arrive, aprs un si curieux voyage! rpondit le chef de police. --Et ce sera pour moi une joie vritable de vous trouver mon retour! rpondit le seigneur Kraban. --Mais je vous prviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est encore en vigueur.... --Eh bien?... --Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir Constantinople, moins de dix paras par tte! --Et si votre taxe inique est encore en vigueur, rpondit le seigneur Kraban sur le mme ton, je saurai bien revenir Constantinople, sans qu'il vous tombe un para de ma poche! L-dessus, le seigneur Kraban, prenant Van Mitten par le bras, fit signe Bruno et Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti turc, si tenace dans la dfense de ses droits. A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jene du Ramadan tait fini, et les fidles sujets du Padischah pouvaient se ddommager des abstinences de cette longue journe. Soudain, comme au coup de baguette de quelque gnie, Constantinople se transforma. Au silence de la place de Top-Han succdrent des cris de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les narghils s'allumrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante. Les cafs regorgrent bientt de consommateurs, assoiffs et affams. Rtisseries de toute espce, yaourth, de lait caill, kaimak, sorte de crme bouillie, kebab, tranches de mouton coupes en petits morceaux, galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppes de feuilles de vigne, rpes de mas bouilli, barils d'olives noires, caques de caviar, pilaws de poulet, crpes au miel, sirops, sorbets, glaces, caf, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient, apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes, accroches une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle. Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminrent comme par magie. Les mosques, Sainte-Sophie, la Sulemanih, Sultan-Ahmed, tous les difices religieux ou civils, depuis Sera-Burnou jusqu'aux collines d'Eyoub, se couronnrent de feux multicolores. Des versets lumineux, tendus d'un minaret l'autre, tracrent les prceptes du Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonn de caques aux lanternes capricieusement balances par les lames, scintilla comme si, en vrit, les toiles du firmament fussent tombes dans son lit. Les palais, dresss sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons tages en amphithtre, ne prsentaient plus que des lignes de feux, doubles par la rverbration des eaux. Au loin, rsonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le tabourka, le rebel et la flte, mlangs aux chants des prires psalmodies la chute du jour. Et, du haut des minarets, les muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetrent la ville en fte le dernier appel de la prire du soir, forme d'un mot turc et de deux mots arabes: _Allah, hoekk kbir!_ (Dieu, Dieu grand!) V OU LE SEIGNEUR KRABAN DISCUTE A SA FAON LA MANIRE DONT IL ENTEND LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE. La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales: la Roumlie (Thrace et Macdoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le trait de 1878 que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc les principauts de Serbie et de Montenegro), ont t dclars indpendants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de Novi-Bazar. Du moment que le seigneur Kraban prtendait suivre le primtre de la mer Noire, son itinraire allait d'abord se dvelopper sur le littoral de la Roumlie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la frontire russe. De l, travers la Bessarabie, la Chersonse, la Tauride ou bien le pays des Tcherkesses, travers le Caucase et la Transcaucasie, cet itinraire contournerait la cte septentrionale et orientale de l'ancien Pont-Euxin jusqu' la limite qui spare la Russie de l'empire ottoman. Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire, le plus ttu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore Scutari, sans avoir rien pay de la taxe nouvelle. En ralit, c'tait un parcours de six cent cinquante agatchs turcs, qui valent environ deux mille huit cents kilomtres, ou,--pour compter par lieue ottomane, c'est--dire la distance qu'un cheval de charge fait en une heure au pas ordinaire,--c'tait un parcours de sept cents lieues de vingt-cinq au degr. Or, du 17 aot au 30 septembre, il y a quarante-cinq jours. Donc, c'tait quinze lieues faire par vingt-quatre heures, si l'on voulait tre de retour le 30 septembre, date extrme laquelle avait t fix le mariage d'Amasia; sinon elle ne serait plus dans les conditions dtermines pour toucher les cent mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivt, son invit et lui ne s'asseoiraient pas la table de la villa, o le dner les attendait, avant quarante-cinq jours. Cependant, employer des moyens de transport rapides, tels que les offrent divers tronons de railways, il et t facile de gagner du temps et d'abrger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant de Constantinople, un chemin de fer conduit Andrinople et, par embranchement, Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en prolongeant l'itinraire travers la Russie mridionale, par Iassi, Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre la chane du Caucase. Enfin un tronon de Tinis Poti se dessine jusqu'au littoral de la mer Noire, presque la frontire turco-russe. Ensuite, il est vrai, travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve plus aucune voie ferre avant Brousse; mais l, encore, un dernier tronon vient aboutir Scutari. Or, de faire entendre raison l-dessus au seigneur Kraban, il n'y fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de fer, sacrifier ainsi aux progrs de l'industrie moderne, lui un Vieux Turc, qui, depuis quarante ans, rsistait de tout son pouvoir cet envahissement des inventions europennes? Jamais! Il et fait le voyage pied plutt que de cder sur ce point. Aussi, le soir mme, lorsque Van Mitten et lui furent arrivs au comptoir de Galata, y eut-il ce propos un commencement de discussion. Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et russes, le seigneur Kraban rpondit d'abord par un haussement d'paules, puis par un refus catgorique. Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la forme, mais sans espoir de convaincre son hte. --Quand j'ai dit non, c'est non! rpliqua le seigneur Kraban. Vous m'appartenez, d'ailleurs, vous tes mon invit, je me charge de vous, et vous n'avez qu' vous laisser faire! --Soit, reprit Van Mitten. Cependant, dfaut de railways, peut-tre y aurait-il un moyen trs simple de nous rendre Scutari sans franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire? --Et lequel? demanda Kraban, en fronant le sourcil. Si ce moyen est bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse. --Il est excellent, rpondit Van Mitten. --Parlez vite! Nous avons faire nos prparatifs de dpart! Il n'y a pas une heure perdre! --Voici, ami Kraban: Gagnons un des ports les plus rapprochs de Constantinople sur la mer Noire, frtons un bateau vapeur.... --Un bateau vapeur! s'cria le seigneur Kraban, que ce mot vapeur avait le don de mettre hors de lui. --Non ... un bateau ... un simple bateau voile, s'empressa d'ajouter Van Mitten, un chbec, une tartane, une caravelle, et faisons route pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par terre Scutari, o nous boirons ironiquement la sant du Muchir! Le seigneur Kraban avait laiss parler son ami sans l'interrompre. Peut-tre celui-ci se figurait-il dj qu'on allait faire bon accueil sa proposition, trs acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait toutes les questions d'amour-propre. Mais, l'nonc de cette proposition, l'oeil du seigneur Kraban s'anima, ses doigts se replirent et se dplirent successivement, et, de ses deux mains tout l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un aspect que Nizib aurait trouv peu rassurant. Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore? --Ce serait bien jou, mon avis, rpondit Van Mitten. --Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Kraban, d'un certain genre de mal qu'on appelle le mal de mer? --Sans doute, ami Kraban. --Et vous ne l'avez jamais eu sans doute? --Jamais! D'ailleurs, pour une traverse aussi courte.... --Aussi courte! reprit Kraban. Vous dites, je crois, une traverse aussi courte! --A peine soixante lieues! --Mais n'y en et-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq! s'cria le seigneur Kraban, que la contradiction commenait, comme toujours, surexciter, n'y en et-il que deux, n'y en et-il qu'une, ce serait encore trop pour moi! --Veuillez pourtant rflchir.... --Vous connaissez le Bosphore? --Oui! --Il a peine une demi-lieue de large devant Scutari?... --En effet. --Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une lgre brise, j'ai le mal de mer quand je le traverse dans mon caque! --Le mal de mer? --Je l'aurais sur un tang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc, maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de frter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine coeurante de cette espce! Osez-le! Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la question d'une traverse par mer fut abandonne. Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des relais de poste, et rien n'empche de voyager cheval, avec ses provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, moins qu'on ne se mette la suite du tatar, c'est--dire du courrier charg du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer qu'un temps limit pour aller d'un point un autre, le suivre est trs fatigant, pour ne pas dire impraticable, qui n'a pas l'habitude de ces longues traites. Il va de soi que le seigneur Kraban ne comptait point faire de cette faon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette question n'tait pas pour arrter le riche ngociant du faubourg de Galata. Eh bien, dit Van Mitten, tout rsign, d'ailleurs, puisque nous ne voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous, ami Kraban? --En chaise de poste. --Avec vos chevaux? --Avec des chevaux de relais. --Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!... --On en trouvera. --Cela vous cotera cher! --Cela me cotera ce que cela me cotera! rpondit le seigneur Kraban, qui recommenait s'animer. --Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note: La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ 100 piastres, dont chacune quivaut 22 centimes.], et peut-tre quinze cents! --Soit! Des milliers, des millions! s'cria Kraban, oui! des millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections? --Oui! rpondit le Hollandais. --Il tait temps! Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le parti de se taire. Toutefois, il fit observer son imprieux hte, qu'un tel voyage ncessiterait des dpenses assez considrables; qu'il attendait de Rotterdam une somme trs importante, dont il comptait faire le dpt la banque de Constantinople; que, momentanment, il n'avait plus d'argent, et que.... A cela, le seigneur Kraban lui ferma la bouche, en lui disant que toutes les dpenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten tait son invit; que le riche ngociant du quartier de Galata n'avait pas l'habitude de faire payer ses htes, et que ... etc. Sur cet _et caetera_, le Hollandais se tut et fit bien. Si le seigneur Kraban n'et pas t possesseur d'une antique voiture de fabrication anglaise, qu'il avait dj mise l'preuve, il aurait t rduit, pour ce long et difficile parcours, l'araba turque, attele le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, tait toujours l, sous la remise, et dans un parfait tat. Cette chaise tait confortablement dispose pour trois voyageurs. En avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait un norme coffre provisions et bagages; derrire la caisse principale tait galement tabli un second coffre, que surmontait un cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient tre fort l'aise. Cette voiture devant tre conduite en poste, il n'y avait point de sige pour un cocher. Tout cela et paru quelque peu vieux de forme et aurait prt rire, sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais le vhicule tait solide; port par de bons essieux, des roues larges jantes et rayons pais, suspendu sur des ressorts d'acier de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait dfier les cahots de routes peine traces travers champs. Donc, Van Mitten et son ami Kraban, occupant le fond du confortable coup, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juchs clans le cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un chssis vitr, tous quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'tendait pas jusqu'au littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire connaissance avec le Cleste-Empire. Les prparatifs commencrent immdiatement. Si le seigneur Kraban ne pouvait partir le soir mme, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain matin, ds l'aube naissante. Or, ce n'tait pas trop d'une nuit pour toutes les mesures prendre, les affaires rgler. Aussi les employs du comptoir furent-ils rquisitionns, au moment o ils allaient se remettre en quelque cabaret des abstinences de cette longue journe de jene. En outre, Nizib tait l, trs expditif en ces occasions. Quant Bruno, il dut retourner l'_Htel de Pesth_, Grande rue de Pra, o son matre et lui taient descendus dans la matine, afin de faire transporter immdiatement au comptoir tout le bagage de Van Mitten et le sien. L'obissant Hollandais, que son ami ne perdait pas de vue, n'aurait point os le quitter un seul instant. Ainsi, c'est bien dcid, mon matre? dit Bruno, au moment o il allait quitter le comptoir. --Comment pourrait-il en tre autrement avec ce diable d'homme! rpondit Van Mitten. --Nous allons faire le tour de la mer Noire? --A moins que mon ami Kraban ne change d'avis en route, ce qui n'est gure probable! --De toutes les ttes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires, rpondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une aussi dure que celle-l! --Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est trs juste, Bruno, rpliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur cette tte, je me dispenserai, l'avenir, de frapper dessus! --J'esprais pourtant me reposer Constantinople, mon matre! reprit Bruno! Les voyages et moi.... --Ce n'est point un voyage, Bruno, rpondit Van Mitten, c'est tout simplement un autre chemin que prend mon ami Kraban pour rentrer dner chez lui! Cette faon d'envisager les choses ne rendit pas le calme Bruno. Il n'aimait pas les dplacements, et il allait se dplacer pendant des semaines, des mois peut-tre, travers quelques pays varis, ce qui l'intressait assez peu, mais difficiles et mme dangereux, ce dont il se proccupait davantage. De plus, avec les fatigues inhrentes ces longs parcours, il arriverait maigrir et, par consquent, perdre de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait tant. Et alors son ternel et lamentable refrain de revenir l'oreille de son matre: Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le rpte, il vous arrivera malheur! --Nous le verrons bien, rpondit le Hollandais; mais va toujours chercher mes bagages, pendant que j'achterai un guide pour tudier ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras.... --Quand?... --Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans notre destine de le faire! Sur cette rflexion fataliste, qu'un Musulman n'et pas dsavoue, Bruno, hochant la tte, quitta le comptoir et se rendit l'htel. En vrit, ce voyage ne lui disait rien de bon! Deux heures aprs, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles. C'taient de ces indignes, vtus d'une toffe feutre, de bas de laine ctes, coiffs d'un kalah brod de soies multicolores, et chausss de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que Thophile Gautier a si justement appels chameaux deux pieds sans bosses. La gibbosit, cependant, ne manquait point ceux-ci, grce aux nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut dpos dans la cour du comptoir, et on commena charger la chaise de poste, qui avait t tire de sa remise. Pendant ce temps, le seigneur Kraban, en ngociant soigneux, mettait ordre ses affaires. Il visitait l'tat de sa caisse, il vrifiait son journal, il donnait ses instructions au chef des employs, il crivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le papier-monnaie, dmontis en 1862, n'ayant plus cours. Kraban ayant besoin d'une certaine quantit de monnaie russe pour la partie du parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention tait de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Slim, puisque cet itinraire l'obligeait passer par Odessa. Les prparatifs furent rapidement achevs. Des provisions s'entassrent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent dposes l'intrieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et il fallait tre prt tout vnement. En outre, le seigneur Kraban n'eut garde d'oublier deux narghils, l'un pour Van Mitten, l'autre pour lui, ustensiles indispensables un Turc, qui est en mme temps un ngociant en tabacs. Quant aux chevaux, ils avaient t commands le soir mme et devaient tre amens ds l'aube. De minuit au lever du jour, il restait quelques heures qui furent consacres d'abord au souper, puis au repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Kraban donna le signal du rveil, tous, sautant hors du lit, endossrent leurs habits de voyage. La chaise de poste attelle, charge, le postillon en selle, n'attendait plus que les voyageurs. Le seigneur Kraban renouvela ses dernires instructions aux employs du comptoir. Il n'y avait plus qu' partir. Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste cour du comptoir. Ainsi, c'est bien dcid! dit une dernire fois Van Mitten son ami Kraban. Pour toute rponse, celui-ci montra la voiture, dont la portire tait ouverte. Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond du coup gauche. Le seigneur Kraban prit place auprs de lui. Nizib et Bruno grimprent dans le cabriolet. Ah! ma lettre! dit Kraban, au moment o le bruyant quipage allait quitter le comptoir. Et, baissant la vitre, il tendit l'un des employs une lettre qu'il lui ordonna de mettre, ce matin mme, la poste. Cette lettre tait adresse au cuisinier de la villa de Scutari et ne contenait que ces mots; Dner remis mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caill, paule de mouton aux pices. Surtout pas trop cuit. Puis, la chaise s'branla, descendit les rues du faubourg, traversa la Corne-d'Or sur le pont de la Validh-Sultane, et sortit de la ville par Ieni-Kapoussi, la porte nouvelle. Le seigneur Kraban est parti! Qu'Allah le protge! VI OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A PROUVER QUELQUES DIFFICULTS, PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE. Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divise en vilayets, gouvernements ou dpartements, administrs par un vali, gouverneur gnral, sorte de prfet nomm par le Sultan. Les vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, rgis par un moustesarif; en kazas ou cantons, administrs par un camacan; en nahis ou communes, avec un moudir ou maire lu. C'est donc, peu prs, le systme administratif tel qu'il est institu en France. En somme, le seigneur Kraban ne devait avoir que peu ou point de rapport avec les autorits des vilayets de la Roumlie, que traverse la route de Constantinople la frontire. Cette route tait celle qui s'cartait moins du littoral de la mer Noire et elle abrgeait le parcours autant que possible. Il faisait un beau temps de voyage, une temprature rafrachie par la brise de mer, qui courait sans obstacles travers ce pays assez plat. C'taient des champs de mas, d'orge et de seigle, et de ces vignobles, qui prosprent dans les parties mridionales de l'empire ottoman; puis, des forts de chnes, de sapins, de htres, de bouleaux; puis, groups a et l, des platanes, des arbres de Jude, des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulirement, dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers, identiques ceux des mmes latitudes de la basse Europe. En sortant par la porte d'Ini, la chaise prit la route de Constantinople Choumla, d'o se dtache un embranchement sur Andrinople par Kirk-Kiliss. Cette route suit latralement et croise mme, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette seconde capitale de la Turquie europenne, en communication avec la mtropole de l'empire ottoman. Prcisment, au moment o la chaise longeait le chemin de fer, le train vint passer. Un voyageur mit rapidement la tte la portire de son wagon, et put apercevoir l'quipage du seigneur Kraban, rapidement enlev par son vigoureux attelage. Ce voyageur n'tait autre que le capitaine maltais Yarhud, en route pour Odessa, o, grce la rapidit des trains, il allait arriver beaucoup plus tt que l'oncle du jeune Ahmet. Van Mitten ne put se retenir de montrer son ami le convoi filant toute vapeur. Celui-ci, suivant son habitude, haussa les paules. Eh! ami Kraban, on arrive vite! dit Van Mitten. --Quand on arrive! rpondit le seigneur Kraban. Pendant cette premire journe de voyage, il faut dire que pas une heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune difficult aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus prier pour se laisser atteler que les postillons pour vhiculer un seigneur qui payait si gnreusement. On passa par Tchalaldj, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes d'coulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la valle de Tchorlou, par le village de Yni-Keui, puis par la valle de Galata, travers laquelle, si l'on en croit la lgende, sont fors des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau la capitale. Le soir venu, la chaise s'arrtait une heure seulement la bourgade de Sera. Comme les provisions, emportes dans les coffres, taient destines plus spcialement aux rgions dans lesquelles il serait difficile de se procurer les lments d'un repas, mme mdiocre, il convenait de les rserver. On dna donc Sera, passablement mme, et la route fut reprise. Peut-tre Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son cabriolet; mais Nizib regarda cette ventualit comme toute naturelle, et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon. La nuit s'acheva sans incidents, grce un long et sinueux lacet que faisait la route aux approches de Viza, pour viter les rudes pentes et les terrains marcageux de la valle. A son grand regret, Van Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants, presque entirement occupe par une population grecque, et qui est la rsidence d'un vque orthodoxe. Il n'tait pas venu pour voir, d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'imprieux seigneur Kraban, lequel se souciait mdiocrement de recueillir des impressions de voyage. Le soir, vers cinq heures, aprs avoir travers les villages de Bounar-Hissan, d'Ina, d'Uskup, les voyageurs contournrent un petit bois sem de tombes, o reposent les restes des victimes gorges par une bande de brigands qui jadis opraient en cet endroit; puis elle atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants, Kirk-Kiliss. Son nom Quarante glises est justifi par le grand nombre de ses monuments religieux. C'est, vrai dire, une sorte de petite valle, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que Van Mitten, suivi du fidle Bruno, explora en quelques heures. La chaise fut remise dans la cour d'un htel assez bien tenu, o le seigneur Kraban et ses compagnons passrent la nuit, et d'o ils repartirent au point du jour. Pendant la journe du 19 aot, les postillons dpassrent le village de Karabounar, et arrivrent le soir trs tard au village de Bourgaz, bti sur le golfe de ce nom. Les voyageurs couchrent, cette nuit-l, dans un khani, espce d'auberge fort rudimentaire, qui certainement ne valait pas leur chaise de poste. Le lendemain au matin, la route, qui s'carte du littoral de la mer Noire, les ramena vers Ados, et, le soir, Paravadi, une des stations du petit railway de Choumla Varna. Ils traversaient alors la province de Bulgarie, l'extrmit sud de la Dobroutcha, au pied des derniers contreforts de la chane des Balkans. L, les difficults furent grandes, pendant ce difficile passage, tantt au milieu de valles marcageuses, tantt travers des forts de plantes aquatiques, d'un dveloppement extraordinaire, dans lesquelles la chaise avait bien de la peine se glisser, troublant dans leurs retraites des milliers de pilets, de bcasses, de bcassines, remiss sur le sol de cette rgion si accidente. On sait que les Balkans forment une chane importante. En courant entre la Roumlie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle dtache de son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement se fait sentir presque jusqu'au Danube. Le seigneur Kraban eut l l'occasion de voir sa patience mise une rude preuve. Lorsqu'il fallut franchir l'extrmit de la chane, afin de redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins troits, bords de prcipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela prit du temps et ne se fit pas sans une grande dpense de mauvaise humeur et de rcriminations. Plusieurs fois, on dut dteler, et il fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans la poche des postillons, menaant de revenir sur leurs pas. Ah! le seigneur Kraban eut beau jeu pour pester contre le gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire, et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilit travers les provinces! Le Divan ne se gnait pas, pourtant, quand il s'agissait d'impts, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur Kraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il en revenait toujours l, comme obsd par une ide fixe! Dix paras! dix paras! Van Mitten se gardait bien de rpondre quoi que ce soit son compagnon de route. L'apparence d'une contradiction et amen quelque scne. Aussi, pour l'apaiser, daubait-il son tour le gouvernement turc en particulier, et tous les gouvernements en gnral. Mais il n'est pas possible, disait Kraban, qu'en Hollande, il y ait de pareils abus! --Il y en a, au contraire, ami Kraban, rpondait Van Mitten, qui voulait, avant tout, calmer son compagnon. --Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que Constantinople o de pareilles iniquits soient possibles! Est-ce qu' Rotterdam on a jamais song mettre un impt sur les caques? --Nous n'avons pas de caques! --Peu importe! --Comment, peu importe? --Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'et os les taxer! Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde? --Le pire, coup sr! rpondait Van Mitten, pour couper court une discussion qu'il sentait poindre. Et, pour mieux clore ce qui n'tait encore qu'une simple conversation, il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Kraban l'envie de s'tourdir, lui aussi, dans les fumes du narghil. Le coup ne tarda donc pas s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entt voyageur redevenait muet et calme jusqu'au moment o quelque incident le rappelait la ralit. Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on passa la nuit du 20 au 2l aot en chaise de poste. Ce fut vers le matin seulement que, les dernires ramifications des Balkans dpasses, on se retrouva, au del de la frontire roumaine, sur les terrains plus carrossables de la Dobroutcha. Cette rgion est comme une presqu'le, forme par un large coude du Danube, qui, aprs s'tre lev au nord vers Galatz, revient l'est sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches. Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'le la pninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la province situe entre Tchernavoda et Kustendj, o court la ligne d'un petit railway de quinze seize lieues au plus, qui part de Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contre tant sensiblement la mme qu'au nord, au point de vue topographique, on peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance la base des derniers chanons des Balkans. Le bon pays, c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle est, sinon habite, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et peuple de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire ottoman possde l une immense contre, dont les valles creusent peine le sol, presque sans relief. Elle prsente plutt une succession de plateaux, qui s'tendent jusqu'aux forts semes aux embouchures du Danube. Sur ce sol, les routes, sans ctes abruptes ni pentes brusques, permirent la chaise de rouler plus rapidement. Les matres de poste n'avaient plus le droit de maugrer en voyant atteler leurs chevaux, ou, s'ils le faisaient, c'tait pour ne point en perdre l'habitude. On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l aot, midi, la chaise relayait Koslidcha, et, le soir mme Bazardjik. L, le seigneur Kraban se dcida passer la nuit, pour donner quelque repos tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gr, sans en rien dire, par prudence. Le lendemain, ds la premire aube, la chaise, attele de chevaux frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste entonnoir, dont le contenu, aliment par des sources de fond, se dverse dans le Danube, l'poque des basses eaux. Vingt-quatre lieues environ taient enleves en douze heures, et, vers huit heures du soir, les voyageurs s'arrtaient devant le railway de Kustendj a Tchernavoda, en face de la station de Medjidi, une ville toute neuve, qui compte dj vingt mille mes et promet de devenir plus importante. L, son grand dplaisir, le seigneur Kraban ne put immdiatement franchir la voie pour rejoindre le khan, o il devait passer la nuit. La voie tait occupe par un train, et il fallut attendre pendant un grand quart d'heure que le passage fut libre. De l, des plaintes, des rcriminations contre ces administrations de chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d'craser les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs vhicules, mais de retarder ceux qui se refusent y prendre place. En tout cas, dit-il Van Mitten, ce n'est pas moi qu'il arrivera jamais un accident de chemin de fer! --On ne sait! rpondit, peut-tre imprudemment, le digne Hollandais. --Je le sais, moi! rpliqua le seigneur Kraban d'un ton qui coupa court toute discussion. Enfin, le train quitta la station de Modjidi, les barrires s'ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposrent dans un khan assez confortablement tabli en cette ville, dont le nom fut choisi en l'honneur du sultan Abdul-Medjid. Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre, travers une sorte de plaine dserte, Babadagh, mais tellement tard, qu'il parut plus convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq heures, on s'arrtait Toultcha, l'une des plus importantes villes de la Moldavie. En cette cit de trente quarante mille mes, o se confondent Tcherkesses, Nogas, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, Armniens, Turcs et Juifs, le seigneur Kraban ne pouvait tre embarrass pour trouver un htel peu prs confortable. C'est ce qui fut fait. Van Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter Toultcha, dont l'amphithtre, trs pittoresque, se dploie sur le versant nord d'une petite chane, au fond d'un golfe form par un largissement du fleuve, presque en face de la double ville d'Ismal. Le lendemain, 24 aot, la chaise traversait le Danube, devant Toultcha, et s'aventurait travers le delta du fleuve, form par deux grandes branches. La premire, celle que suivent les bateaux vapeur est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe Ismal, puis Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, aprs s'tre ramifie en cinq chenaux. C'est ce qu'on appelle les bouches du Danube. Au del de Kilia et de la frontire, se dveloppe la Bessarabie, qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et emprunte un morceau du littoral de la mer Noire. Il va sans dire que l'origine du nom du Danube, qui a donn lieu nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement gographique entre le seigneur Kraban et Van Mitten. Que les Grecs, au temps d'Hsiode, l'aient connu sous le nom d'Istor ou Histor; que le nom de _Danuvius_ ait t import par les armes romaines, et que Csar, le premier, l'ait fait connatre sous ce nom; que dans la langue des Thraces, il signifie nuageux; qu'il vienne du celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kraban qui, comme toujours, rduisit finalement son adversaire au silence, en faisant venir le mot Danube, du mot zend asdanu, qui signifie: la rivire rapide. Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas entraner la masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est creuss, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. Or, par enttement, le seigneur Kraban ne compta pas, en dpit des observations qui lui furent faites, et il lana sa chaise travers le vaste delta. Il n'tait pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d'oies sauvages, d'ibis, de hrons, de cygnes, de plicans, semblaient lui faire cortge. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des chassiers ou des palmipdes, c'est qu'il faut des palmes ou des chasses pour frquenter cette rgion trop souvent submerge, l'poque des grandes crues, aprs la saison pluvieuse. Or, les chevaux de la chaise taient insuffisamment conforms, on en conviendra, pour fouler du pied ces terrains dtremps par les dernires inondations. Au del de cette branche du Danube, qui va se jeter dans la mer Noire Sulina, ce n'tait plus qu'un vaste marcage au travers duquel se dessinait une route peu prs impraticable. Malgr les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, le seigneur Kraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut bien lui obir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la chaise fut bien et dment embourbe, sans qu'il ft possible aux chevaux de la tirer de l. Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contre! crut devoir faire observer Van Mitten. --Elles sont ce qu'elles sont! rpondit Kraban. Elles sont ce qu'elles peuvent tre sous un pareil gouvernement! --Nous ferions peut-tre mieux de revenir en arrire et de prendre un autre chemin? --Nous ferons mieux, au contraire, de continuer marcher en avant et de ne rien changer notre itinraire! --Mais le moyen?... --Le moyen, rpondit le ttu personnage, consiste envoyer chercher des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe! Il n'y avait rien rpliquer. Le postillon et Nizib furent dtachs la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d'tre assez loign. Trs probablement, ils ne pourraient tre de retour qu'au lever du soleil. Le seigneur Kraban, Van Mitten et Bruno durent donc se rsigner passer la nuit au milieu de cette vaste steppe, aussi abandonns qu'ils l'eussent t au plus profond des dserts de l'Australie centrale. Trs heureusement, la chaise, enfonce dans les vases jusqu'au moyeu des roues, ne menaait pas de s'enliser davantage. Cependant, la nuit tait fort obscure. De gros nuages, trs bas, en voie de condensation, chasss par les vents de la mer Noire, couraient travers l'espace. S'il ne pleuvait pas, une forte humidit montait du sol imprgn d'eau, qui mouillait comme un brouillard polaire. A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture projetaient seules une lueur douteuse sous l'paisse bue vapore du marcage, et peut-tre eut-il mieux valu les teindre. En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais Van Mitten ayant mis cette observation, son intraitable ami crut devoir la discuter, et de la discussion il rsulta qu'il ne fut point donn suite la proposition de Van Mitten. Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de finesse, il aurait propos son compagnon de laisser les lanternes allumes: trs vraisemblablement, le seigneur Kraban les et fait teindre. VII DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON. Il tait dix heures du soir. Kraban, Van Mitten et Bruno, aprs un souper prlev sur les provisions serres dans le coffre de la voiture, se promenrent en fumant, pendant une demi-heure environ, le long d'une troite sente, dont le sol ne cdait pas sous le pied. Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Kraban, que vous ne voyez aucune objection ce que nous allions dormir jusqu'au moment o arriveront les chevaux de renfort? --Je n'en vois aucune, rpondit Kraban, aprs avoir rflchi, avant de faire cette rponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui n'tait jamais court d'objections. --Je veux croire que nous n'avons rien craindre? ajouta le Hollandais, au milieu de cette plaine absolument dserte? --Je veux le croire aussi. --Aucune attaque n'est redouter? --Aucune. --Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques! rpondit Bruno, qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour craser une demi-douzaine de ces importuns diptres. Et, en effet, des nues d'insectes trs voraces, qu'attirait peut-tre la lueur des lanternes, commenaient tourbillonner effrontment autour de la chaise. Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fire quantit de ces moustiques, et une moustiquaire n'et pas t de trop! --Ce ne sont point des moustiques, rpondit le seigneur Kraban, en se grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui nous manque! --Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais. --Une cousiniaire, rpondit Kraban, car ces prtendus moustiques sont des cousins! --Du diable si j'en ferais la diffrence! pensa Van Mitten, qui ne jugea pas propos d'entamer une discussion sur cette question purement entomologique. --Ce qu'il y a de curieux, fit observer Kraban; c'est que ce sont uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent l'homme. --Je les reconnais bien l, ces reprsentants du beau sexe! rpondit Bruno, en se frottant les mollets. --Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit alors Van Mitten, car nous allons tre dvors! --En effet, rpondit Kraban, les contres que traverse le bas Danube sont particulirement infestes par ces cousins, et on ne les combat qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le jour, de poudre du pyrthre.... --Dont nous sommes absolument et malheureusement dpourvus! ajouta le Hollandais. --Absolument, rpondit Kraban. Mais qui pouvait prvoir que nous resterions en dtresse dans les marcages de la Dobroutcha? --Personne, ami Kraban. --J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars crimens, auxquels le gouvernement turc avait accord une vaste concession dans ce delta du fleuve, et que des lgions de ces cousins forcrent s'expatrier. --D'aprs ce que nous voyons, ami Kraban, l'histoire n'est point invraisemblable! --Rentrons donc dans la chaise! --Nous n'avons que trop tard! rpondit Van Mitten, qui s'agitait au milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les frmissements se chiffrent par millions la seconde. Au moment o le seigneur Kraban et son compagnon allaient remonter dans la voiture, le premier s'arrta. Bien qu'il n'y ait rien craindre, dit-il, il serait bon que Bruno veillt jusqu'au retour du postillon. --Il ne s'y refusera pas, rpondit Van Mitten. --Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne pas m'y refuser, mais je vais tre dvor vivant! --Non! rpliqua Kraban. Je me suis laiss dire que les cousins ne piquaient pas deux fois la mme place, de sorte que Bruno sera bientt l'abri de leurs attaques. --Oui!... lorsque j'aurai t cribl de mille piqres! --C'est ainsi que je l'entends, Bruno. --Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet? --Parfaitement, la condition de ne point vous y endormir! --Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de moustiques? --De cousins, Bruno, rpondit Kraban, de simples cousins!... Ne l'oubliez pas! Sur cette observation, le seigneur Kraban et Van Mitten remontrent dans le coup, laissant Bruno le soin de veiller la garde de son matre, ou mieux de ses matres. Depuis la rencontre de Kraban et de Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux? Aprs s'tre assur que les portires de la chaise taient bien fermes, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, puiss de fatigue, taient tendus sur le sol, respirant avec bruit, mlant leur chaude haleine au brouillard de cette plaine marcageuse. Le diable ne les tirerait pas de cette ornire! se dit Bruno. Il faut convenir que le seigneur Kraban a eu l une fire ide de prendre cette route! Aprs tout, cela le regarde! Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le chssis vitr, travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux projet par les lanternes. Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de rver, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en rflchissant la srie d'aventures, dans lesquelles l'entranait son matre, la suite du plus ttu des Osmanlis? Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traneur du pav de Rotterdam, un habitu des quais de la Meuse, un pcheur la ligne mrite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait t transport l'autre extrmit de l'Europe! De la Hollande l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambe! Et peine dbarqu Constantinople, la fatalit venait de le jeter travers les steppes du bas Danube! Et il se voyait l, juch dans le cabriolet d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu dans une nuit profonde, et plus enracin ce sol que la tour gothique de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il tait tenu d'obir son matre, lequel, sans y tre forc, n'en obissait pas moins au seigneur Kraban. Oh! bizarrerie des complications humaines! se rptait Bruno. Me voil, en train de faire le tour de la mer Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour pargner dix paras que j'eusse volontiers pays de ma poche, si j'avais t assez avis pour le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le ttu! le ttu! Je suis sr que, depuis le dpart, j'ai dj maigri de deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!. Et, si hermtiquement que Bruno et ferm le chssis du cabriolet, quelques douzaines de cousins avaient pu y pntrer et s'acharnaient contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le seigneur Kraban ne pouvait l'entendre! Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-tre, sans l'agaante attaque de ces insectes, Bruno, succombant la fatigue, se serait-il enfin laiss aller au sommeil? Mais dormir dans ces conditions et t impossible. Il devait tre un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une ide. Elle et mme d lui venir plus tt, lui, un de ces Hollandais pur sang, qui, en venant au monde, cherchent plutt le tuyau d'une pipe que le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre fumer, de combattre l'envahissement des cousins coups de bouffes de tabac. Comment n'y avait-il pas dj song? S'ils rsistaient l'atmosphre nicotique qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes ont la vie dure au milieu des marcages du bas Danube! Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine fleurs mailles,--une soeur de celle qui lui avait t si impudemment vole Constantinople. Il la bourra comme il et fait d'une arme feu qu'il comptait dcharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le briquet, alluma le fourneau, aspira pleins poumons la fume d'un excellent tabac de Hollande, et la rejeta en normes volutes. L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups d'ailes, et se dispersa peu peu dans les angles les plus obscurs du cabriolet. Bruno ne put que se fliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il venait de dmasquer faisait merveille, les assaillants se repliaient en dsordre; mais, comme il ne cherchait pas faire de prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le chssis, afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses bordes de fume interdiraient tout accs aux insectes du dehors. Ainsi fut-il fait. Bruno, dbarrass de cette importune lgion de diptres, put mme se hasarder regarder droite et gauche. La nuit tait toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise, qui branlaient parfois la voiture; mais elle adhrait fortement au sol, trop fortement mme. Donc, nulle crainte qu'elle ft renverse. Bruno chercha voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque lumire ne se montrait pas, qui et annonc le retour du postillon et des chevaux de renfort. Obscurit complte, tnbres d'autant plus profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se dcoupait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en portant ses regards sur les cts, une distance de soixante pas environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se dplaaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantt au ras du sol, tantt deux ou trois pieds au-dessus. Bruno se demanda tout d'abord si ce n'taient pas l quelques phosphorescences de feux follets, dont le dgagement se produisait la surface d'un marais o ne manque pas l'hydrogne sulfur. Mais si, en sa qualit d'tre raisonnant, sa raison risquait de l'induire en erreur, il ne pouvait en tre ainsi des chevaux de la chaise, que leur instinct n'et pas tromps sur la cause de ce phnomne. En effet, ils commencrent donner quelques signes d'agitation, les naseaux vents, renclant d'une faon insolite. Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans doute! Seraient-ce des loups?. Que ce ft l une bande de loups, attire par l'odeur de l'attelage, cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affams, sont nombreux dans le delta du Danube. Diable! murmura Bruno, voil qui serait encore plus malfaisant que les moustiques ou les cousins de notre entt! La fume de tabac n'y ferait rien, cette fois! Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquitude, laquelle on ne pouvait se mprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue paisse, ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses la voiture. Les points lumineux semblaient s'tre rapprochs. Une sorte de grognement sourd se mlait aux sifflements de la brise. Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prvenir le seigneur Kraban et mon matre! Cela tait urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portire, puis la referma, aprs s'tre introduit dans le coup, o les deux amis dormaient tranquillement l'un prs de l'autre. Mon matre?... dit Bruno voix basse, en appuyant sa main sur l'paule de Van Mitten. --Au diable l'importun qui me rveille! murmura le Hollandais en se frottant les yeux. --Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le diable est peut-tre l! rpondit Bruno. --Mais qui donc me parle?... --Moi, votre serviteur. --Ah! Bruno!... c'est toi?... Aprs tout, tu as bien fait de me rveiller! Je rvais que madame Van Mitten.... --Vous cherchait querelle!... rpondit Bruno. Il est bien question de cela maintenant! --Qu'y a-t-il donc? --Voudriez-vous, s'il vous plat, rveiller le seigneur Kraban? --Que je rveille?... --Oui! Il n'est que temps! Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore moiti, secoua son compagnon. Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et une conscience nette. C'tait le cas du compagnon de Van Mitten. Il fallut s'y prendre plusieurs reprises. Le seigneur Kraban, sans relever ses paupires, grommelait et grognait, en homme qui n'est pas d'humeur se rendre. Pour peu qu'il ft aussi ttu dans l'tat de sommeil que dans l'tat de veille, bien certainement il faudrait le laisser dormir. Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que le seigneur Kraban se rveilla, dtira ses bras, ouvrit les yeux, et d'une voix encore brouille d'assoupissement: Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrivs avec le postillon et Nizib? --Pas encore, rpondit Van Mitten. --Alors pourquoi me rveiller? --Parce que, si les chevaux ne sont pas arrivs, rpondit Bruno, d'autres animaux trs suspects sont l, qui entourent la voiture et se prparent l'attaquer! --Quels sont ces animaux? --Voyez! La vitre de la portire fut abaisse, et Kraban se pencha au dehors. Allah nous protge! s'cria-t-il. Voil toute une bande de sangliers sauvages! Il n'y avait pas s'y tromper. C'taient bien des sangliers. Ces animaux sont trs nombreux dans toute la contre qui confine l'estuaire danubien; leur attaque est fort redouter, et ils peuvent tre rangs dans la catgorie des btes froces. Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais. --Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, rpondit Kraban. Nous dfendre, s'ils attaquent! --Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten, Ils ne sont point carnassiers, que je sache! --Soit, rpondit Kraban, mais si nous ne courons pas la chance d'tre dvors, nous courons la chance d'tre ventrs! --Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno. --Aussi, tenons-nous prts tout vnement! Cela dit, le seigneur Kraban fit mettre les armes en tat. Van Mitten et Bruno avaient chacun un revolver six coups et un certain nombre de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi dclar de toute invention moderne, ne possdait que deux pistolets de fabrication ottomane, au canon damasquin, la crosse incruste d'caille et de pierres prcieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour dtonner dans une attaque srieuse. Van Mitten, Kraban et Bruno devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer qu' coup sr. Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'taient rapprochs peu peu et entouraient la voiture. A la lueur des lanternes, qui les avait sans doute attirs, on pouvait les voir se dmener violemment et fouiller le sol coups de dfenses. C'taient d'normes suiliens, de la taille d'un ne, d'une force prodigieuse, capables de dcoudre chacun toute une meute. La situation des voyageurs, emprisonns dans leur coup, ne laissait donc pas d'tre trs inquitante, s'ils venaient tre assaillis de part et d'autre, avant le lever du jour. Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements de la bande, ils s'brouaient, ils se jetaient de ct, faire craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la chaise. Soudain, plusieurs dtonations clatrent. Van Mitten et Bruno venaient de dcharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des sangliers qui se lanaient l'assaut. Ces animaux, plus ou moins blesss, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur le sol. Mais les autres, rendus furieux, se prcipitrent sur la voiture et l'attaqurent coups de dfenses. Les panneaux furent percs en maints endroits, et il devint vident qu'avant peu ils seraient dfoncs. Diable! diable! murmurait Bruno. --Feu! feu! rptait le seigneur Kraban, en dchargeant ses pistolets, qui rataient gnralement une fois sur quatre,--bien qu'il n'en voult pas convenir. Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blessrent encore un certain nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncrent directement sur l'attelage. De l, pouvante bien naturelle des chevaux que menaaient les dfenses des sangliers, et qui ne pouvaient rpondre qu' coups de pied, sans avoir la libert de leurs mouvements. S'ils eussent t libres, ils se seraient jets travers la campagne, et ce n'aurait plus t qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils essayrent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits, afin de s'chapper. Mais les traits, faits d'une corde torons serrs, rsistrent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise se rompit brusquement, ou que la chaise s'arracht du sol sous ces terribles coups de collier. Le seigneur Kraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui leur paraissait le plus craindre, c'tait que leur voiture ne vnt chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus en respect, se seraient jets dessus, et c'en et t fait de ceux qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille ventualit? N'taient-ils pas la merci de cette troupe furieuse? Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'pargnrent point les coups de revolver. Tout coup, une secousse plus violente branla la chaise, comme si l'avant-train s'en ft dtach. Eh! tant mieux! s'cria Kraban. Que nos chevaux s'emportent travers la steppe! Les sangliers se mettront leur poursuite, et ils nous laisseront en repos! Mais l'avant-train tenait bon et rsistait avec une solidit qui faisait honneur cet antique produit de la carrosserie anglaise. Donc, il ne cda pas. Ce fut la chaise qui cda. Les secousses devinrent telles, qu'elle fut arrache aux profondes ornires o elle plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage, fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voil roulant au galop de ses chevaux emports, que rien ne guidait au milieu de cette nuit profonde. Cependant, les sangliers n'avaient point abandonn la partie. Ils couraient sur les cts, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres la voiture, qui ne parvenait pas les distancer. Le seigneur Kraban, Van Mitten et Bruno s'taient rejets dans le fond du coup. Ou nous verserons... dit Van Mitten. --Ou nous ne verserons pas, rpondit Kraban. --Il faudrait tcher de ressaisir les guides!, fit judicieusement observer Bruno. Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les guides taient sa porte; mais les chevaux, en se dbattant, les avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au hasard de cette course folle travers une contre marcageuse. Pour arrter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arrter, en mme temps, la bande enrage qui le poursuivait. Or, les armes feu, dont les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu suffire. Les voyageurs, projets les uns sur les autres, ou lancs d'un coin l'autre du coup chaque cahot de la route,--celui-ci rsign son sort comme tout bon musulman, ceux-l, flegmatiques comme des Hollandais,--n'changrent plus une parole. Une grande heure s'coula ainsi. La chaise roulait toujours. Les sangliers ne l'abandonnaient pas. Ami Van Mitten, dit enfin Kraban, je me suis laiss raconter qu'en pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups travers les steppes de la Russie, avait t sauv, grce au sublime dvouement de son domestique. --Et comment? demanda Van Mitten. --Oh! rien de plus simple, reprit Kraban. Le domestique embrassa son matre, recommanda son me Dieu, se jeta hors de la voiture et, pendant que les loups s'arrtaient le dvorer, son matre parvint les distancer et il fut sauv. --Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas l! rpondit tranquillement Bruno. Puis, sur cette rflexion, tous trois retombrent dans le plus profond silence. Cependant la nuit s'avanait. L'attelage ne perdait rien de son effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point, si une roue brise, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la chaise, le seigneur Kraban et Van Mitten gardaient quelque chance d'tre sauvs,--mme sans un dvouement dont Bruno se sentait incapable. Il faut dire, en outre, que les chevaux, guids par leur instinct, s'taient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient l'habitude de parcourir. C'tait en droite ligne, vers le relais de poste qu'ils s'taient imperturbablement dirigs. Aussi, lorsque les premires lueurs du jour commencrent dessiner la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en taient plus loigns que de quelques verstes. La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu peu, elle resta en arrire; mais l'attelage ne ralentit pas sa course un seul instant, et il ne s'arrta que pour tomber, absolument fourbu, quelque centaine de pas de la maison de poste. Le seigneur Kraban et ses deux compagnons taient sauvs. Aussi le Dieu des chrtiens ne fut-il pas moins remerci que le Dieu des infidles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs hollandais et turc pendant cette nuit prilleuse. Au moment o la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui n'avaient pu s'aventurer travers ces profondes tnbres, allaient en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacrent donc l'attelage que le seigneur Kraban dut payer un bon prix; puis, sans se donner mme une heure de repos, la chaise, dont les traits et le timon avaient t rpars, reprenait son train habituel et s'lanait sur la route de Kilia. Cette petite ville, dont les Russes ont dtruit les fortifications avant de la rendre la Roumanie, est aussi un port du Danube, situ sur le bras qui porte son nom. La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soire du 25 aot. Les voyageurs, extnus, descendirent l'un des principaux htels de la ville, et se rattraprent, pendant douze heures d'un bon sommeil, des fatigues de la nuit prcdente. Le lendemain, ils repartirent ds l'aube, et ils arrivrent rapidement la frontire russe. L, il y eut encore quelques difficults. Les formalits assez vexatoires de la douane moscovite ne laissrent pas de mettre une rude preuve la patience du seigneur Kraban, qui, grce ses relations d'affaires,--par malheur ou par bonheur, comme on voudra,--parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un instant, on put croire que son enttement contester les agissements des douaniers l'empcherait de passer la frontire. Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint le calmer. Kraban consentit donc se soumettre aux exigences de la visite, laisser fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans avoir plusieurs reprises mis cette rflexion absolument juste: Dcidment, les gouvernements sont tous les mmes et ne valent pas l'corce d'une pastque! Enfin la frontire roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise se lanait travers cette portion de la Bessarabie que dessine le littoral de la mer Noire vers le nord-est. Le seigneur Kraban et Van Mitten n'taient plus qu' une vingtaine de lieues d'Odessa. VIII OU LE LECTEUR FERA VOLONTIERS CONNAISSANCE AVEC LA JEUNE AMASIA ET SON FIANC AHMET. La jeune Amasia, fille unique du banquier Slim, d'origine turque, et sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d'une habitation charmante, dont les jardins s'tendaient en terrasses jusqu'au bord de la mer Noire. De la dernire terrasse, dont les marches se baignaient dans les eaux, calmes ce jour-l, mais souvent battues par les vents d'est de l'antique Pont-Euxin, Odessa se montrait, une demi-lieue vers le sud, dans toute sa splendeur. Cette ville,--une oasis au milieu de l'immense steppe qui l'entoure,--forme un magnifique panorama de palais, d'glises, d'htels, de maisons, btis sur la falaise escarpe, dont la base se plonge pic dans la mer. De l'habitation du banquier Slim, on pouvait mme apercevoir la grande place orne d'arbres, et l'escalier monumental que domine la statue du duc de Richelieu. Ce grand homme d'tat fut le fondateur de cette cit et en resta l'administrateur jusqu' l'heure o il dut venir travailler la libration du territoire franais, envahi par l'Europe coalise. Si le climat de la ville est desschant, sous l'influence des vents du nord et de l'est, si les riches habitants de cette capitale de la nouvelle Russie sont forcs, pendant la saison brlante, d'aller chercher la fracheur l'ombrage des khoutors, cela suffit expliquer pourquoi ces villas se sont multiplies sur le littoral, pour l'agrment de ceux auxquels leurs affaires interdisent quelques mois de villgiature sous le ciel de la Crime mridionale. Entre ces diverses villas, on pouvait remarquer celle du banquier Slim, laquelle son orientation pargnait les inconvnients d'une scheresse excessive. Si l'on demande pourquoi ce nom d'Odessa, c'est--dire la ville d'Ulysse a t donn une bourgade qui, au temps de Potemkin, s'appelait encore Hadji-Bey, comme sa forteresse, c'est que les colons, attirs par les privilges octroys la nouvelle cit, demandrent un nom l'impratrice Catherine II. L'impratrice consulta l'Acadmie de Saint-Ptersbourg; les acadmiciens fouillrent l'histoire de la guerre de Troie; ces fouilles mirent nu l'existence plus ou moins problmatique d'une ville d'Odyssos, qui aurait jadis exist sur cette partie du littoral: d'o ce nom d'Odessa, apparaissant dans le second tiers du dix-huitime sicle. Odessa tait une ville commerante, elle l'est reste, on peut croire qu'elle le sera toujours. Ses cent cinquante mille habitants se composent non seulement de Russes, mais de Turcs, de Grecs, d'Armniens,--enfin une agglomration cosmopolite de gens qui ont le got des affaires. Or, si le commerce, et principalement le commerce d'exportation, ne se fait pas sans commerants, il ne se fait pas sans banquiers non plus. De l, la cration de maisons de banque, ds l'origine de la ville nouvelle, et, parmi elles, modeste ses dbuts, maintenant classe un rang estimable sur la place, celle du banquier Slim. On le connatra suffisamment, lorsqu'il aura t dit que Slim appartenait la catgorie, plus nombreuse qu'on ne croit, des Turcs monogames; qu'il tait veuf de la seule femme qu'il et eue: qu'il avait pour fille unique Amasia, la fiance du jeune Ahmet, neveu du seigneur Kraban; enfin qu'il tait le correspondant et l'ami du plus entt Osmanli dont la tte se soit jamais cache sous les plis du turban traditionnel. Le mariage d'Ahmet et d'Amasia, on le sait, allait tre clbr Odessa. La fille du banquier Slim n'tait point destine devenir la premire femme d'un harem, partageant avec de plus ou moins nombreuses rivales le gynce d'un Turc goste et capricieux. Non! Elle devait, seule avec Ahmet, revenir Constantinople, dans la maison de son oncle Kraban. Seule et sans partage, elle tait destine vivre prs de ce mari qu'elle aimait, qui l'aimait depuis son enfance. Dt cet avenir paratre singulier pour une jeune femme turque dans le pays de Mahomet, il en serait ainsi, cependant, et Ahmet n'tait point homme faire exception aux usages de sa famille. On sait, en outre, qu'une tante d'Amasia, une soeur de son pre, lui avait lgu en mourant l'norme somme de cent mille livres turques, la condition qu'elle ft marie avant seize ans rvolus,--un caprice de vieille fille qui n'ayant jamais pu trouver un mari, s'tait dit que sa nice n'en trouverait jamais assez tt,--et l'on sait aussi que ce dlai expirait dans six semaines. Faute de quoi l'hritage, qui constituait la plus grande partie de la fortune de la jeune fille, s'en irait des collatraux. Au reste, Amasia et t charmante, mme pour les yeux d'un Europen. Si son iachmak ou voile de mousseline blanche, si la coiffure en toffe tisse d'or qui lui couvrait la tte, si le triple rang de sequins de son front se fussent drangs, on aurait vu flotter les tortils d'une magnifique chevelure noire. Amasia n'empruntait point aux modes de son pays de quoi rehausser sa beaut. Ni le hanum ne dessinait ses sourcils, ni le khol ne teignait ses cils, ni le henn n'estompait ses paupires. Pas de blanc de bismuth ni de carmin pour peindre son visage. Pas de kerms liquide pour rougir ses lvres. Une femme d'Occident, arrange la dplorable mode du jour, et t plus peinte qu'elle. Mais son lgance naturelle, la flexibilit de sa taille, la grce de sa dmarche, se devinaient sous le fredj, large manteau en cachemire, qui la drapait du cou jusqu'aux pieds comme une dalmatique. Ce jour-l, dans la galerie ouverte sur les jardins de l'habitation, Amasia portait une longue chemise de soie de Brousse, que recouvrait l'ample chalwar, se rattachant une petite veste brode, et une entari longue trane de soie, taillade aux manches et garnie d'une passementerie d'oya, sorte de dentelle exclusivement fabrique en Turquie. Une ceinture en cachemire lui retenait les pointes de la trane, de manire faciliter sa marche. Des boucles d'oreille et une bague taient ses seuls bijoux. D'lgants padjoubs de velours cachaient le bas de sa jambe, et ses petits pieds disparaissaient dans une chaussure soutache d'or. Sa suivante Nedjeb, jeune fille vive, enjoue, sa dvoue compagne,--on pourrait dire presque son amie,--tait alors prs d'elle, allant, venant, causant, riant, gayant cet intrieur par sa belle humeur franche et communicative. Nedjeb, d'origine zingare, n'tait point une esclave. Si l'on voit encore des thiopiens ou des noirs du Soudan mis en vente sur quelques marchs de l'empire, l'esclavage n'en est pas moins aboli, en principe. Bien que le nombre des domestiques soit considrable pour les besoins des grandes familles turques,--nombre qui, Constantinople, comprend le tiers de la population musulmane,--ces domestiques ne sont point rduits l'tat de servitude, et il faut dire que, limits chacun dans sa spcialit, ils n'ont pas grand'chose faire. C'tait un peu sur ce pied qu'tait monte la maison du banquier Slim; mais Nedjeb, uniquement attache au service d'Amasia, aprs avoir t recueillie tout enfant dans cette maison, occupait une situation spciale, qui ne la soumettait aucun des services de la domesticit. Amasia, demi tendue sur un divan recouvert d'une riche toffe persane, laissait son regard parcourir la baie du ct d'Odessa. Chre matresse, dit Nedjeb, en venant s'asseoir sur un coussin aux pieds de la jeune fille, le seigneur Ahmet n'est pas encore ici? Que fait donc le seigneur Ahmet? --Il est all la ville, rpondit Amasia, et peut-tre nous rapportera-t-il une lettre de son oncle Kraban? --Une lettre! une lettre! s'cria la jeune suivante. Ce n'est pas une lettre qu'il nous faut, c'est l'oncle lui-mme, et, en vrit, l'oncle se fait bien attendre! --Un peu de patience, Nedjeb! --Vous en parlez votre aise, ma chre matresse! Si vous tiez a ma place, vous ne seriez pas si patiente! --Folle! rpondit Amasia. Ne dirait-on pas qu'il s'agit de ton mariage, non du mien! --Et croyez-vous donc que ce ne soit pas une chose grave, de passer au service d'une dame, aprs avoir t au service d'une jeune fille? --Je ne t'en aimerai pas mieux, Nedjeb! --Ni moi, ma chre matresse! Mais, en vrit, je vous verrai si heureuse, si heureuse, lorsque vous serez la femme du seigneur Ahmet, qu'il rejaillira sur moi un peu de votre bonheur! --Cher Ahmet! murmura la jeune fille, dont les beaux yeux se voilrent un instant, pendant qu'elle voquait le souvenir de son fianc. --Allons! vous voil force de fermer les yeux pour le voir, ma bien-aime matresse! s'cria malicieusement Nedjeb, tandis que, s'il tait ici, il suffirait de les ouvrir! --Je te rpte, Nedjeb, qu'il est all prendre connaissance du courrier la maison de banque, et que, sans doute, il nous rapportera une lettre de son oncle. --Oui!... une lettre du seigneur Kraban, o le seigneur Kraban rptera, suivant son habitude, que ses affaires le retiennent Constantinople, qu'il ne peut encore quitter son comptoir, que les tabacs sont en hausse, moins qu'ils ne soient en baisse qu'il arrivera dans huit jours, sans faute, moins que ce ne soit dans quinze!... Et cela presse! Nous n'avons plus que six semaines, et il faut que vous soyez marie, sinon toute votre fortune... --Ce n'est pas pour ma fortune que je suis aime d'Ahmet! --Soit... mais il ne faut pas compromettre par un retard!... Oh! ce seigneur Kraban... si c'tait mon oncle! --Et que ferais-tu, si c'tait ton oncle? --Je n'en ferais rien, chre matresse, puisqu'il parat qu'on n'en peut rien faire!... Et cependant, s'il tait ici, s'il arrivait aujourd'hui mme... demain, au plus tard, nous irions faire enregistrer le contrat chez le juge, et, aprs-demain, une fois la prire dite par l'imam, nous serions maris, et bien maris, et les ftes se prolongeraient pendant quinze jours la villa, et le seigneur Kraban repartirait avant la fin, si cela lui faisait plaisir de s'en retourner l-bas! Il est certain que les choses pourraient se passer ainsi, la condition que l'oncle Kraban ne tarderait pas davantage quitter Constantinople. Le contrat enregistr chez le mollah, qui remplit la fonction d'officier ministriel,--contrat par lequel, en principe, le futur s'oblige donner sa femme l'ameublement, l'habillement et la batterie de cuisine,--puis, la crmonie religieuse, toutes ces formalits, rien n'empcherait de les accomplir en aussi peu de temps que le disait Nedjeb. Mais encore fallait-il que le seigneur Kraban, dont la prsence tait indispensable pour la validation du mariage, en sa qualit de tuteur du fianc, pt prendre sur ses affai les quelques jours que rclamait, au nom de sa jolie matresse, l'impatiente Zingare. En ce moment, la jeune suivante s'cria: Ah! voyez!... voyez donc ce petit btiment qui vient de jeter l'ancre au pied des jardins! --En effet! rpondit Amasia. Et les deux jeunes filles se dirigrent vers l'escalier qui descendait la mer, afin de mieux apercevoir le lger navire, gracieusement mouill en cet endroit. C'tait une tartane, dont la voile pendait maintenant sur ses cargues. Une petite brise lui avait permis de traverser la baie d'Odessa. Sa chane la maintenait moins d'une encblure du rivage, et elle se balanait doucement sur les dernires lames, qui venaient mourir au pied de l'habitation. Le pavillon turc,--une tamine rouge avec un croissant d'argent,--flottait l'extrmit de son antenne. Peux-tu lire son nom? demanda Amasia Nedjeb. --Oui, rpondit la jeune fille. Voyez! Elle se prsente par l'arrire. Son nom est _Gudare_. La _Gudare_, en effet, capitaine Yarhud, venait de mouiller en cette partie de la baie. Mais il ne semblait pas qu'elle dt y sjourner longtemps, car ses voiles ne furent point serres, et un marin aurait reconnu qu'elle restait en appareillage. Vraiment, dit Nedjeb, ce serait dlicieux de se promener sur cette jolie tartane, par une mer bien bleue, avec un peu de vent, qui la ferait incliner sous ses grandes ailes blanches! Puis, grce la mobilit de son imagination, la jeune Zingare, apercevant un coffret, dpos sur une petite table en laque de Chine, prs du divan, alla l'ouvrir et en tira quelques bijoux. Et ces belles choses que le seigneur Ahmet a fait apporter pour vous, s'cria-t-elle. Il me semble que voil bien une grande heure que nous ne les avons regardes! --Le penses-tu? murmura Amasia, en prenant un collier et des bracelets, qui scintillrent sous ses doigts. --Avec ces bijoux, le seigneur Ahmet espre vous rendre encore plus belle, mais il n'y russira pas! --Que dis-tu, Nedjeb? rpondit Amasia. Quelle femme ne gagnerait pas s'orner de ces magnifiques parures? Vois ces diamants de Visapour! Ce sont des joyaux de feu, et ils semblent me regarder comme les beaux yeux de mon fianc! --Eh! chre matresse, lorsque les vtres le regardent, ne lui faites-vous pas un cadeau qui vaut le sien? --Folle! reprit Amasia. Et ce saphir d'Ormuz, et ces perles d'Ophir, et ces turquoises de Macdoine!... --Turquoise pour turquoise! rpondit Nedjeb, avec un joyeux rire, il n'y perd pas, le seigneur Ahmet? --Heureusement, Nedjeb, il n'est pas l pour t'entendre! --Bon! s'il tait l, chre matresse, c'est lui-mme qui vous dirait toutes ces vrits, et, de sa bouche, elles auraient un bien autre prix que de la mienne! Puis, prenant une paire de pantoufles, dposes prs du coffret, Nedjeb se prit dire: Et ces jolies babouches, toutes pailletes et passementes, avec des houppes de cygne, faites pour deux petits pieds que je connais!... Voyons laissez-moi vous les essayer! --Essaye-les toi-mme, Nedjeb. --Moi? --Ce ne serait pas la premire fois que, pour me faire plaisir... --Sans doute! sans doute! rpondit Nedjeb. Oui! j'ai dj essay vos belles toilettes... et j'allais me montrer sur les terrasses de la villa... et l'on risquait de me prendre pour vous, chre matresse! C'est que j'tais bien belle ainsi!... Mais non! cela ne doit pas tre, et aujourd'hui moins que jamais. --Voyons, essayez ces jolies pantoufles! --Tu le veux? Et Amasia se prta complaisamment au caprice de Nedjeb, qui la chaussa de pantoufles dignes d'tre mises en vidence derrire quelque vitrine de bibelots prcieux. Ah! comment ose-t-on marcher avec cela! s'cria la jeune Zingare. Et qui va tre jalouse, maintenant? Votre tte, chre matresse, jalouse de vos petits pieds! --Tu me fais rire, Nedjeb, rpondit Amasia, et pourtant.... --Et ces bras, ces jolis bras, que vous laissez tout nus! Que vous ont-il donc fait? Le seigneur Ahmet ne les a pas oublis, lui! Je vois l des bracelets qui leur iront merveille! Pauvres petits bras, comme on vous traite!... Heureusement, je suis la! Et tout en riant, Nedjeb passait aux poignets de la jeune fille deux magnifiques bracelets, plus resplendissants sur cette peau blanche et chaude que sur le velours de leur crin. Amasia se laissait faire. Tous ces bijoux lui parlaient d'Ahmet, et, travers l'incessant babil de Nedjeb, ses yeux, allant de l'un l'autre, lui rpondaient en silence. Chre Amasia! La jeune fille, cette voix, se leva prcipitamment. Un jeune homme, dont les vingt-deux ans allaient bien aux seize ans de sa fiance, tait prs d'elle. Taille au-dessus de la moyenne, tournure lgante, la fois fire et gracieuse, yeux noirs d'une grande douceur, que la passion pouvait emplir d'clairs, chevelure brune, dont les boucles tremblaient sous le puckul de soie, qui pendait son fez, fines moustaches traces la mode albanaise, dents blanches,--enfin un air trs aristocratique, si cette pithte pouvait avoir cours dans un pays o, le nom n'tant pas transmissible, il n'existe aucune aristocratie hrditaire. Ahmet tait consciencieusement vtu la turque, et pouvait-il en tre autrement du neveu d'un oncle qui se serait cru dshonor en s'europanisant comme un simple fonctionnaire? Sa veste brode d'or, son chalwar d'une coupe irrprochable, que ne surchargeait aucune passementerie de mauvais got, sa ceinture qui l'enroulait d'un pli gracieux, son fez entour d'un saryk en coton de Brousse, ses bottes de maroquin, lui faisaient un costume tout son avantage. Ahmet s'tait avanc prs de la jeune fille, il lui avait pris les mains, il l'avait doucement oblige se rasseoir, tandis que Nedjeb s'criait: Eh bien, seigneur Ahmet, avons-nous ce matin une lettre de Constantinople? --Non, rpondit Ahmet, pas mme une lettre d'affaires de mon oncle Kraban! --Oh! le vilain homme! s'cria la jeune Zingare. --Je trouve mme assez inexplicable, reprit Ahmet, que le courrier n'ait apport aucune correspondance de son comptoir. C'est le jour o, d'habitude, sans y manquer jamais, il rgle ses oprations avec son banquier d'Odessa, et votre pre n'a point reu de lettre ce sujet! --En effet, mon cher Ahmet, de la part d'un ngociant aussi rgulier dans ses affaires que votre oncle Kraban, cela a lieu d'tonner! Peut-tre une dpche?... --Lui? envoyer une dpche? Mais, chre Amasia, vous savez bien qu'il ne correspond pas plus par le tlgraphe qu'il ne voyage par le chemin de fer! Utiliser ces inventions modernes, mme pour ses relations commerciales! Il aimerait mieux, je crois, recevoir une mauvaise nouvelle par lettre, qu'une bonne par dpche! Ah! l'oncle Kraban!... --Vous lui aviez crit pourtant, cher Ahmet? demanda la jeune fille, dont les regards se levrent doucement sur son fianc. --Je lui ai crit dix fois pour presser son arrive Odessa, pour le prier de fixer une date plus rapproche la clbration de notre mariage! Je lui ai rpt qu'il tait un oncle barbare.... --Bien! s'cria Nedjeb. --Un oncle sans coeur, tout en tant le meilleur des hommes!... --Oh! fit Nedjeb, en secouant la tte. --Un oncle sans entrailles, tout en tant un pre pour son neveu!... Mais il m'a rpondu que, pourvu qu'il arrivt avant six semaines, on ne pouvait rien lui demander de plus! --Il nous faudra donc attendre son bon vouloir Ahmet! --Attendre, Amasia, attendre!... rpondit Ahmet! Ce sont autant de jours de bonheur qu'il nous vole! --Et on arrte des voleurs, oui! des voleurs, qui n'ont jamais fait pis! s'cria Nedjeb, en frappant du pied. --Que voulez-vous? reprit Ahmet. J'essayerai encore d'attendrir mon oncle Kraban. Si demain il n'a pas rpondu ma lettre, je pars pour Constantinople, et.... --Non, cher Ahmet, rpondit Amasia, qui saisit la main du jeune homme, comme si elle et voulu le retenir. Je souffrirais plus de votre absence que je ne me rjouirais de quelques jours gagns pour notre mariage! Non! restez! Qui sait si quelque circonstance ne changera pas les ides de votre oncle? --Changer les ides de l'oncle Kraban! rpondit Ahmet. Autant vaudrait essayer de changer le cours des astres, faire lever la lune la place du soleil, modifier les lois du ciel! --Ah! si j'tais sa nice! dit Nedjeb. --Et que ferais-tu, si tu tais sa nice? demanda Ahmet. --Moi!... J'irais si bien le saisir par son cafetan, rpondit la jeune Zingare, que... --Que tu dchirerais son cafetan, Nebjeb, et rien de plus! --Eh bien, je le tirerais si vigoureusement par sa barbe.... --Que sa barbe te resterait dans la main! --Et pourtant, dit Amasia, le seigneur Kraban est le meilleur des hommes! --Sans doute, sans doute, rpondit Ahmet, mais tellement entt, que s'il luttait d'enttement avec un mulet, ce n'est pas pour le mulet que je parierais! IX DANS LEQUEL IL S'EN FAUT BIEN PEU QUE LE PLAN DU CAPITAINE YARHUD NE RUSSISSE. En ce moment, un des serviteurs de l'habitation,--celui qui, d'aprs les usages ottomans, tait uniquement destin annoncer les visiteurs,--parut l'une des portes latrales de la galerie. Seigneur Ahmet, dit-il en s'adressant au jeune homme, un tranger est l, qui dsirerait vous parler. --Quel est-il? demanda Ahmet. --Un capitaine maltais. Il insiste vivement pour que vous vouliez bien le recevoir. --Soit! Je vais.... rpondit Ahmet. --Mon cher Ahmet, dit Amasia, recevez ici ce capitaine, s'il n'a rien de particulier vous dire. --C'est peut-tre celui qui commande cette charmante tartane? fit observer Nedjeb, en montrant le petit btiment mouill dans les eaux mmes de l'habitation. --Peut-tre! rpondit Ahmet. Faites entrer. Le serviteur se retira, et, un instant aprs, l'tranger se prsentait la porte de la galerie. C'tait bien le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Gudare_, rapide navire d'une centaine de tonneaux, aussi propre au cabotage de la mer Noire qu' la navigation des chelles du Levant. A son grand dplaisir, Yarhud avait prouv quelque retard avant d'avoir pu jeter l'ancre porte de la villa du banquier Slim. Sans perdre une heure, aprs sa conversation avec Scarpante, l'intendant du seigneur Saffar, il s'tait transport de Constantinople Odessa par les railways de la Bulgarie et de la Roumanie. Yarhud devanait ainsi de plusieurs jours l'arrive du seigneur Kraban, qui, dans sa lenteur de Vieux Turc, ne se dplaait que de quinze seize lieues par vingt-quatre heures; mais, Odessa, il trouva le temps si mauvais, qu'il n'osa se hasarder faire sortir la _Gudare_ du port, et dut attendre que le vent de nord-est et hl un peu la terre d'Europe. Ce matin, seulement, sa tartane avait pu mouiller en vue de la villa. Donc, de ce chef, un retard qui ne lui donnait plus que peu d'avance sur le seigneur Kraban et pouvait tre prjudiciable ses intrts. Yarhud devait maintenant agir sans perdre un jour. Son plan tait tout indiqu: la ruse d'abord, la force ensuite, si la ruse chouait; mais il fallait que, le soir mme, la _Gudare_ et quitt la rade d'Odessa, ayant Amasia son bord. Avant que l'veil ne ft donn et qu'on pt la poursuivre, la tartane serait hors de porte avec ces brises de nord-ouest. Les enlvements de ce genre s'oprent encore, et plus frquemment qu'on ne saurait le croire, sur les divers points du littoral. S'ils sont assez frquents dans les eaux turques, aux environs des parages de l'Anatolie, on doit galement les redouter mme sur les portions du territoire, directement soumis l'autorit moscovite. Il y a quelques annes peine, Odessa avait t prcisment prouve par une srie de rapts, dont les auteurs sont demeurs inconnus. Plusieurs jeunes filles, appartenant la haute socit odessienne, disparurent, et il n'tait que trop certain qu'elles avaient t enleves bord de btiments destins cet odieux commerce d'esclaves pour les marchs de l'Asie Mineure. Or, ce que des misrables avaient fait dans cette capitale de la Russie mridionale, Yarhud comptait le refaire au profit du seigneur Saffar. La _Gudare_ n'en tait plus son coup d'essai en pareille matire, et son capitaine n'et pas cd dix pour cent de perte les profits qu'il esprait retirer de cette entreprise commerciale. Voici quel tait le plan de Yarhud: attirer la jeune fille bord de la _Gudare_, sous prtexte de lui montrer et de lui vendre diverses toffes prcieuses, achetes aux principales fabriques du littoral. Trs probablement, Ahmet accompagnerait Amasia sa premire visite; mais peut-tre y reviendrait-elle seule avec Nedjeb? Ne serait-il pas possible alors de prendre la mer, avant qu'on pt lui porter secours. Si, au contraire, Amasia ne se laissait pas tenter par les offres de Yarhud, si elle refusait de venir bord, le capitaine maltais essayerait de l'enlever de vive force. L'habitation du banquier Slim tait isole dans une petite anse, au fond de la baie, et ses gens n'taient point en tat de rsister l'quipage de la tartane. Mais, dans ce cas, il y aurait lutte. On ne tarderait pas savoir en quelles conditions se serait fait l'enlvement. Donc, dans l'intrt des ravisseurs, mieux valait qu'il s'accomplit sans clat. Le seigneur Ahmet? dit en se prsentant le capitaine Yarhud, qui tait accompagn d'un de ses matelots, portant sous son bras quelques coupons d'toffes. --C'est moi, rpondit Ahmet. Vous tes?... --Le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Gudare_, qui est mouille l, devant l'habitation du banquier Slim. --Et que voulez-vous? --Seigneur Ahmet, rpondit Yarhud, j'ai entendu parler de votre prochain mariage.... --Vous avez entendu parler l, capitaine, de la chose qui me tient le plus au coeur! --Je le comprends, seigneur Ahmet, rpondit Yarhud en se retournant vers Amasia. Aussi ai-je eu la pense de venir mettre votre disposition toutes les richesses que contient ma tartane. --Eh! capitaine Yarhud, vous n'avez point eu l une mauvaise ide! rpondit Ahmet. --Mon cher Ahmet, en vrit, que me faut-il donc de plus? dit la jeune fille. --Que sait-on? rpondit Ahmet. Ces capitaines levantins ont souvent un choix d'objets prcieux, et il faut voir.... --Oui! il faut voir et acheter, s'cria Nedjeb, quand nous devrions ruiner le seigneur Kraban pour le punir de son retard! --Et de quels objets se compose votre cargaison, capitaine? demanda Ahmet. --D'toffes de prix que j'ai t chercher dans les lieux de production, rpondit Yarhud, et dont je fais habituellement le commerce. --Eh bien, il faudra montrer cela ces jeunes femmes! Elles s'y connaissent beaucoup mieux que moi, et je serai heureux, ma chre Amasia, si le capitaine de la _Gudare_ a dans sa cargaison quelques toffes qui puissent vous plaire! --Je n'en doute pas, rpondit Yarhud, et, d'ailleurs, j'ai eu soin d'apporter divers chantillons que je vous prie d'examiner, avant mme de venir bord. --Voyons! voyons! s'cria Nedjed. Mais je vous prviens, capitaine, que rien ne peut tre trop beau pour ma matresse! ---Rien, en effet! rpondit Ahmet. Sur un signe de Yarhud, le matelot avait tal plusieurs chantillons, que le capitaine de la tartane prsenta la jeune fille. Voici des soies de Brousse, brodes d'argent, dit-il, et qui viennent de faire leur apparition dans les bazars de Constantinople. --Cela est vraiment d'un beau travail, rpondit Amasia, en regardant ces toffes, qui, sous les doigts agiles de Nedjeb, scintillaient comme si elles eussent t tissues de rayons lumineux. --Voyez! voyez! rptait la jeune Zingare. Nous n'aurions pas trouv mieux chez les marchands d'Odessa! --En vrit, cela semble avoir t fabriqu exprs pour vous, ma chre Amasia! dit Ahmet. --Je vous engage aussi, reprit Yarhud, bien examiner ces mousselines de Scutari et de Tournovo. Vous pourrez juger, sur cet chantillon, de la perfection du travail; mais c'est bord que vous serez merveills par la varit des dessins et l'clat des couleurs de ces tissus. --Eh bien, c'est entendu, capitaine, nous irons rendre visite a la _Gudare_! s'cria Nedjeb. --Et vous ne le regretterez pas, reprit Yarhud. Mais permettez-moi de vous montrer encore quelques autres articles. Voici des brocarts diamants, des chemises de soie crpe rayures diaphanes, des tissus pour fredjs, des mousselines pour iachmaks, des chles de Perse pour ceinture, des taffetas pour pantalons... Amasia ne se lassait pas d'admirer ces magnifiques toffes que le capitaine maltais faisait chatoyer sous ses yeux avec un art infini. Pour peu qu'il ft aussi bon marin qu'il tait habile marchand, la _Gudare_ devait tre habitue aux navigations heureuses. Toute femme, --et les jeunes dames turques ne font point exception,--se ft laiss tenter la vue de ces tissus emprunts aux meilleures fabriques de l'Orient. Ahmet vit aisment combien sa fiance les regardait avec admiration. Certainement, ainsi que l'avait dit Nedjeb, ni les bazars d'Odessa, ni ceux de Constantinople,--pas mme les magasins de Ludovic, le clbre marchand armnien,--n'eussent offert un choix plus merveilleux. Chre Amasia, dit Ahmet, vous ne voudriez pas que ce honnte capitaine se ft drang pour rien? Puisqu'il vous montre de si belles toffes, et puisque sa tartane en apporte de plus belles encore, nous irons visiter sa tartane. --Oui! oui! s'cria Nedjeb, qui ne tenait plus en place et courait dj vers la mer. --Et nous trouverons bien, ajouta Ahmet, quelque soierie qui plaise cette folle de Nedjeb! --Eh! ne faut-il point qu'elle fasse honneur sa matresse, rpondit Nedjeb, le jour o l'on clbrera son mariage avec un seigneur aussi gnreux que le seigneur Ahmet? --Et, surtout, aussi bon! ajouta la jeune fille, en tendant la main son fianc. --Voil qui est convenu, capitaine, dit Ahmet. Vous nous recevrez bord de votre tartane. --A quelle heure? demanda Yarhud, car je veux tre l pour vous montrer toutes mes richesses? --Eh bien... dans l'aprs-midi. --Pourquoi pas tout de suite? s'cria Nedjeb. --Oh! l'impatiente! rpondit en riant Amasia. Elle est encore plus presse que moi de visiter ce bazar flottant! On voit bien qu'Ahmet lui a promis quelque cadeau, qui la rendra plus coquette encore! --Coquette, s'cria Nedjeb, de sa voix caressante, coquette pour vous seule, ma bien-aime matresse! --Il ne tient qu' vous, seigneur Ahmet, dit alors le capitaine Yarhud, de venir ds prsent visiter la _Gudare_. Je puis hler mon canot, il accostera au pied de la terrasse, et, en quelques coups d'avirons, il vous aura dpos bord. --Faites donc, capitaine, rpondit Ahmet. --Oui... bord! s'cria Nedjeb. --A bord, puisque Nedjeb le veut! ajouta la jeune fille. Le capitaine Yarhud ordonna son matelot de remballer tous les chantillons qu'il avait apports. Pendant ce temps, il se dirigea vers la balustrade, l'extrmit de la terrasse, et lana un long hlement. On put aussitt voir quelque mouvement se faire sur le pont de la tartane. Le grand canot, hiss sur les pistolets de bbord, fut lestement descendu la mer; puis, moins de cinq minutes aprs, une embarcation, effile et lgre, sous l'impulsion de ses quatre avirons, venait accoster les premiers degrs de la terrasse. Le capitaine Yarhud fit alors signe au seigneur Ahmet que le canot tait sa disposition. Yarhud, malgr tout l'empire qu'il possdait sur lui-mme, ne fut pas sans prouver une vive motion. N'tait-ce pas l une occasion qui se prsentait d'accomplir cet enlvement? Le temps pressait, car le seigneur Kraban pouvait arriver d'une heure l'autre. Rien ne prouvait, d'ailleurs, qu'avant d'oprer ce voyage insens autour de la mer Noire, il ne voudrait pas clbrer dans le plus bref dlai le mariage d'Amasia et d'Ahmet. Or, Amasia, femme d'Ahmet, ne serait plus la jeune fille qu'attendait le palais du seigneur Saffar! Oui! le capitaine Yarhud se sentit tout soudainement pouss quelque coup de force. C'tait bien dans sa nature brutale, qui ne connaissait aucun mnagement. Au surplus, les circonstances taient propices, le vent favorable pour se dgager des passes. La tartane serait en pleine mer, avant qu'on et pu songer la poursuivre, au cas o la disparition de la jeune fille se ft subitement bruite. Certainement, Ahmet absent, si Amasia et Nedjeb seules eussent rendu visite la _Gudare_, Yarhud n'aurait pas hsit se mettre en appareillage et prendre la mer, ds que les deux jeunes filles, sans dfiance, auraient t occupes faire un choix dans la cargaison. Il et t facile de les retenir prisonnires dans l'entrepont, d'touffer leurs cris, jusqu'au sortir de la baie. Ahmet prsent, c'tait plus difficile, non impossible cependant. Quanta se dbarrasser plus tard de ce jeune homme, si nergique qu'il ft, mme au prix d'un meurtre, cela n'tait pas pour gner le capitaine de la _Gudare_. Le meurtre serait port sur la note, et le rapt pay plus cher par le seigneur Saffar, voil tout. Yarhud attendait donc sur les marches de la terrasse, tout en rflchissant ce qu'il convenait de faire, que le seigneur Ahmet et ses compagnes se fussent embarqus dans le canot de la _Gudare_. Le lger btiment se balanait avec grce sur ces eaux lgrement gonfles par la brise, moins d'une encablure. Ahmet, se tenant sur la dernire marche, avait dj aid Amasia prendre place sur le banc d'arrire de l'embarcation, lorsque la porte de la galerie s'ouvrit. Puis, un homme, g d'une cinquantaine d'annes au plus, dont l'habillement turc se rapprochait du vtement europen, entra prcipitamment, en criant: Amasia?... Ahmet? C'tait le banquier Slim, le pre de la jeune fiance, le correspondant et l'ami du seigneur Kraban. Ma fille?... Ahmet? rpta Slim. Amasia, reprenant la main que lui tendait Ahmet, dbarqua aussitt et s'lana sur la terrasse. Mon pre, qu'y a-t-il? demanda-t-elle. Quel motif vous ramne si vite de la ville? --Une grande nouvelle! --Bonne?... demanda Ahmet. --Excellente! rpondit Slim. Un exprs, envoy par mon ami Kraban, vient de se prsenter mon comptoir! --Est-il possible? s'cria Nedjeb. --Un exprs, qui m'annonce son arrive, rpondit Slim, et ne le prcde mme que de peu d'instants! --Mon oncle Kraban! rptait Ahmet... mon oncle Kraban n'est plus Constantinople? --Non, et je l'attends ici! Fort heureusement pour le capitaine de la _Gudare_, personne ne vit le geste de colre qu'il ne put retenir. L'arrive immdiate de l'oncle d'Ahmet tait la plus grave ventualit qu'il pt redouter pour l'accomplissement de ses projets. Ah! le bon seigneur Kraban! s'cria Nedjeb. --Mais pourquoi vient-il? demanda la jeune fille. --Pour votre mariage, chre matresse! rpondit Nedjeb. Sans cela, que viendrait-il faire Odessa? --Cela doit tre, dit Slim. -Je le pense! rpondit Ahmet, Pourquoi aurait-il quitt Constantinople, sans ce motif? Il se sera ravis, mon digne oncle! Il a abandonn son comptoir, ses affaires, brusquement, sans prvenir!... C'est une surprise qu'il a voulu nous faire! --Comme il va tre reu! s'cria Nedjeb, et quel bon accueil l'attend ici! --Et son exprs ne vous a rien dit de ce qui l'amne, mon pre? demanda Amasia. --Rien, rpondit Slim. Cet homme a pris un cheval la maison de poste de Majaki, o la voiture de mon ami Kraban s'tait arrte pour relayer. Il est arriv au comptoir, afin de m'annoncer que mon ami Kraban viendrait directement ici, sans s'arrter Odessa, et par consquent, d'un instant l'autre, mon ami Kraban va apparatre! Si l'ami Kraban pour le banquier Slim, l'oncle Kraban pour Amasia et Ahmet, le seigneur Kraban pour Nedjeb, fut par contumace salu en cet instant des qualifications les plus aimables, il est inutile d'y insister. Cette arrive, c'tait la clbration du mariage bref dlai! C'tait le bonheur des fiancs courte chance! L'union tant souhaite n'attendrait mme plus le dlai fatal pour s'accomplir! Ah! si le seigneur Kraban tait le plus entt, c'tait aussi le meilleur des hommes! Yarhud, impassible, assistait toute cette scne de famille. Cependant, il n'avait point renvoy son canot. Il lui importait de savoir quels taient, au juste, les projets du seigneur Kraban. Ne pouvait-il craindre, en effet, que celui-ci ne voult clbrer le mariage d'Amasia et d'Ahmet, avant de continuer son voyage autour de la mer Noire? En ce moment, des voix que dominait une voix plus imprieuse se firent entendre au dehors. La porte s'ouvrit, et, suivi de Van Mitten, de Bruno, de Nizib, apparut le seigneur Kraban. X DANS LEQUEL AHMET PREND UNE NERGIQUE RSOLUTION, COMMANDE, D'AILLEURS, PAR LES CIRCONSTANCES. Bonjour, ami Slim! bonjour! Qu'Allah te protge, toi et toute ta maison! Et, cela dit, le seigneur Kraban serra solidement la main de son correspondant d'Odessa. Bonjour, neveu Ahmet! Et le seigneur Kraban pressa sur sa poitrine, dans une vigoureuse treinte, son neveu Ahmet. Bonjour, ma petite Amasia! Et le seigneur Kraban embrassa sur les deux joues la jeune fille qui allait devenir sa nice. Tout cela fut fait si rapidement, que personne n'avait encore eu le temps de rpondre. Et maintenant, au revoir et en route! ajouta le seigneur Kraban, en se retournant vers Van Mitten. Le flegmatique Hollandais, qui n'avait point t prsent, semblait tre, avec son impassible figure, quelque trange personnage, voqu dans la scne capitale d'un drame. Tous, voir le seigneur Kraban distribuer avec tant de prodigalit ses baisers et ses poignes de main, ne doutaient plus qu'il ne ft venu pour hter le mariage; mais, lorsqu'ils l'entendirent s'crier En route!, ils tombrent dans le plus parfait ahurissement. Ce fut Ahmet qui intervint le premier en disant: Comment, en route! --Oui! en route, mon neveu! --Vous allez repartir, mon oncle? --A l'instant! Nouvelle stupfaction gnrale, tandis que Van Mitten disait l'oreille de Bruno: En vrit, ces faons d'agir sont bien dans le caractre de mon ami Kraban! --Trop bien! rpondit Bruno. Cependant, Amasia regardait Ahmet, qui regardait Slim, tandis que Nedjeb n'avait d'yeux que pour cet oncle invraisemblable,--un homme capable de partir avant mme d'tre arriv! Allons, Van Mitten, reprit le seigneur Kraban, en se dirigeant vers la porte. --Monsieur, me direz-vous?... dit Ahmet Van Mitten. --Que pourrais-je vous dire? rpliqua le Hollandais, qui marchait dj sur les talons de son ami. Mais le seigneur Kraban, au moment de sortir, venait de s'arrter, et, s'adressant au banquier: A propos, ami Slim, lui demanda-t-il, vous me changerez bien quelques milliers de piastres pour leur valeur en roubles? --Quelques milliers de piastres?... rpondit Slim, qui n'essayait mme plus de comprendre. --Oui ... Slim ... de l'argent russe, dont j'ai besoin pour mon passage sur le territoire moscovite. --Mais, mon oncle, nous direz-vous enfin?... s'cria Ahmet, auquel se joignit la jeune fille. --A quel taux le change aujourd'hui? demanda le seigneur Kraban. --Trois et demi pour cent, rpondit Slim, chez qui le banquier reparut un instant. --Quoi! trois et demi? --Les roubles sont en hausse! rpondit Slim. On les demande sur le march.... --Allons, pour moi, ami Slim, ce sera trois un quart seulement! Vous entendez!... Trois un quart! --Pour vous, oui!... pour vous ... ami Kraban, et mme sans aucune commission! Le banquier Slim ne savait videmment plus ni ce qu'il disait ni ce qu'il faisait. Il va sans dire que, du fond de la galerie o il se tenait l'cart, Yarhud observait toute cette scne avec une extrme attention. Qu'allait-il se produire de favorable ou de nuisible ses projets? En ce moment, Ahmet vint saisir son oncle par le bras; il l'arrta sur le seuil de la porte qu'il allait franchir, et il le fora, non sans peine, tant donn le caractre de l'entt, revenir sur ses pas. Mon oncle, lui dit-il, vous nous avez tous embrasss au moment o vous arriviez.... --Mais non! mais non! mon neveu, rpondit Kraban, au moment o j'allais repartir! --Soit, mon oncle!... je ne veux pas vous contrarier.... Mais, au moins, dites-nous pourquoi vous tes venu Odessa! --Je ne suis venu Odessa, rpondit Kraban, que parce qu'Odessa tait sur ma route. Si Odessa n'avait point t sur ma route, je ne serais pas venu Odessa!--N'est-il pas vrai, Van Mitten? Le Hollandais se contenta de faire un signe affirmatif, en abaissant lentement la tte. Ah! au fait, vous n'avez pas t prsent, et il faut que je vous prsente! dit le seigneur Kraban. Et, s'adressant Slim: Mon ami Van Mitten, lui dit-il, mon correspondant de Rotterdam, que j'emmne dner Scutari! --A Scutari? s'cria le banquier. --Il parat!... dit Van Mitten. --Et son valet Bruno, ajouta Kraban, un brave serviteur, qui n'a pas voulu se sparer de son matre! --Il parat!... rpondit Bruno, comme un cho fidle. --Et maintenant, en route! Ahmet intervint de nouveau: Soit, mon oncle, dit-il, et croyez bien que personne ici n'a l'envie de vous rsister.... Mais si vous n'tes venu Odessa que parce qu'Odessa est sur votre route, quelle route voulez-vous donc suivre pour aller de Constantinople Scutari? --La route qui fait le tour de la mer Noire! --Le tour de la mer Noire! s'cria Ahmet. Et il y eut un instant de silence. Ah a! reprit Kraban, qu'y a-t-il d'tonnant, d'extraordinaire, s'il vous plat, ce que je me rende de Constantinople Scutari en faisant le tour de la mer Noire? Le banquier Slim et Ahmet se regardrent. Est-ce que le riche ngociant de Galata tait devenu fou? Ami Kraban, dit alors Slim, nous ne songeons point vous contrarier.... C'tait la phrase habituelle par laquelle on commenait prudemment toute conversation avec le ttu personnage. ... Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que, pour aller directement de Constantinople Scutari, il n'y a qu' traverser le Bosphore! --Il n'y a plus de Bosphore! --Plus de Bosphore?... rpta Ahmet. --Pour moi, du moins! Il n'y en a que pour ceux qui veulent se soumettre payer un impt inique, un impt de dix paras par personne, un impt dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces eaux libres de tout droit jusqu' ce jour! --Quoi!... un nouvel impt! s'cria Ahmet, qui comprit en un instant dans quelle aventure un enttement indracinable venait de lancer son oncle. --Oui, reprit le seigneur Kraban en s'animant de plus belle. Au moment o j'allais m'embarquer dans mon caque ... pour aller dner Scutari ... avec mon ami Van Mitten, cet impt de dix paras venait d'tre tabli!... Naturellement, j'ai refus de payer!... On a refus de me laisser passer!... J'ai dit que je saurais bien aller Scutari sans traverser le Bosphore!... On m'a rpondu que cela ne serait pas!... J'ai rpondu que cela serait!... Et cela sera! Par Allah! je me serais plutt coup la main que de la porter ma poche pour en tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent pas Kraban! videmment, ils ne connaissaient pas Kraban! Mais son ami Slim, son neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent bien, aprs ce qui s'tait pass, qu'il serait impossible de le faire revenir sur sa rsolution. Il n'y avait donc pas discuter,--ce qui aurait compliqu les choses,--mais accepter la situation. C'tait tellement indiqu que cela se fit d'un commun accord, sans mme entente pralable. Aprs tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet. --Absolument raison! ajouta Slim. --Toujours raison! rpondit Kraban. --Il faut rsister aux prtentions iniques, reprit Ahmet, rsister, quand il devrait vous en coter la fortune.... --Et la vie! ajouta Kraban. --Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impt, et de montrer que vous saurez aller de Constantinople Scutari, sans franchir le Bosphore.... --Et sans dbourser dix paras, ajouta Kraban, dt-il m'en coter cinq cent mille! --Mais vous n'tes pas absolument press de partir, je suppose?... demanda Ahmet. --Absolument press, mon neveu, rpondit Kraban. Il faut, tu sais pourquoi, que je sois de retour avant six semaines! --Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit jours Odessa?... --Pas cinq jours, pas quatre, pas un, rpondit Kraban, pas mme une heure! Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe Amasia d'intervenir. Et notre mariage, monsieur Kraban? dit la jeune fille, en lui prenant la main. --Ton mariage, Amasia? rpondit Kraban, il ne sera en aucune faon recul. Il faut qu'il soit fait avant la fin du mois prochain!... Eh bien, il le sera!... Mon voyage ne le retardera pas d'un jour ... la condition que je parte, sans perdre un instant! Ainsi tombait cet chafaudage d'esprances que tous avaient difi sur l'arrive inattendue du seigneur Kraban. Le mariage ne serait pas ht, mais il ne serait pas recul non plus! disait-il. Eh! qui pouvait en rpondre? Comment prvoir les ventualits d'un si long et si pnible voyage, fait dans ces conditions? Ahmet ne put retenir un mouvement de dpit, que son oncle ne vit pas, heureusement,--pas plus qu'il n'aperut le nuage qui obscurcit le front d'Amasia,--pas plus qu'il n'entendit Nedjeb murmurer: Ah! le vilain oncle! --D'ailleurs, ajouta celui-ci du ton d'un homme qui fait une proposition laquelle il n'est pas d'objection possible, d'ailleurs, je compte bien qu'Ahmet m'accompagnera! --Diable! voil un coup droit, difficile parer! dit mi-voix Van Mitten. --On ne le parera pas! rpondit Bruno. Ahmet, en effet, avait reu ce coup en plein coeur. De son ct, Amasia, vivement atteinte par l'annonce du dpart de son fianc, demeurait immobile, prs de Nedjeb, qui aurait arrach les yeux au seigneur Kraban. Au fond de la galerie, le capitaine de la _Gudare_ ne perdait pas un mot de cette conversation. Cela prenait videmment une tournure favorable ses projets. Slim, bien qu'il et peu d'espoir de modifier la rsolution de son ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit: Est-il donc ncessaire, Kraban, que votre neveu fasse avec vous le tour de la mer Noire? --Ncessaire, non! rpondit Kraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet hsite m'accompagner! --Cependant!... reprit Slim. --Cependant?... rpondit l'oncle, dont les dents se serrrent, ainsi qu'il lui arrivait au dbut de toute discussion. Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot prononc par le seigneur Kraban. Mais Ahmet avait nergiquement pris son parti. Il parlait bas la jeune fille. Il lui faisait comprendre que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce dpart, mieux valait ne pas rsister; que, sans lui, ce voyage pourrait prouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire, ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle faire les pas doubles, comme on dit, cela dt-il lui coter le triple; qu'enfin, avant la fin du prochain mois, c'est--dire avant la date laquelle Amasia devait tre marie pour sauvegarder un intrt de fortune considrable, il aurait ramen Kraban sur la rive gauche du Bosphore. Amasia n'avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que c'tait le meilleur parti prendre. Eh bien, c'est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai, et je suis prt partir, mais.... --Oh! pas de conditions, mon neveu! --Soit, sans conditions! rpondit Ahmet. Et, mentalement, il ajouta: Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t'y poumonner, oh! le plus ttu des oncles! --En route donc, dit Kraban. Et se retournant vers Slim: Ces roubles en change de mes piastres?... --Je vous les donnerai Odessa, o je vais vous accompagner, rpondit Slim. --Vous tes prt, Van Mitten? demanda Kraban. --Toujours prt. --Eh bien, Ahmet, reprit Kraban, embrasse ta fiance, embrasse-la bien, et partons! Ahmet serrait dj la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait retenir ses larmes. Ahmet, mon cher Ahmet!... rptait-elle. --Ne pleurez pas, chre Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n'est pas avanc, il ne sera pas retard non plus, je vous le promets!... Ce ne sont que quelques semaines d'absence!... --Ah! chre matresse, dit Nedjeb, si le seigneur Kraban pouvait seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d'ici! Voulez-vous que je m'occupe de cela? Mais Ahmet ordonna la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il fit bien. Certainement, Nedjeb tait femme tout tenter pour arrter cet oncle intraitable. Les adieux taient faits, les derniers baisers taient changs. Tous se sentaient mus. Le Hollandais lui-mme prouvait comme un serrement de coeur. Seul, le seigneur Kraban ne voyait rien ou ne voulait rien voir de l'attendrissement gnral. La chaise est-elle prte? demanda-t-il Nizib, qui entrait ce moment dans la galerie. --La chaise est prte, rpondit Nizib. --En route! dit Kraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous habillez l'europenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne savez plus mme tre gras!... C'tait videmment l une impardonnable dcadence aux yeux du seigneur Kraban. ... Ah! messieurs les rengats, qui vous soumettez aux prescriptions de Mahmoud, je vous montrerai qu'il y a encore de Vieux Croyants, dont vous n'aurez jamais raison! Personne ne le contredisait alors, le seigneur Kraban, et pourtant il s'animait de plus belle. Ah! vous prtendez monopoliser le Bosphore votre profit! Eh bien, je m'en passerai, de votre Bosphore! Je m'en moque, de votre Bosphore!--Vous dites, Van Mitten?... --Je ne dis rien, rpondit Van Mitten, qui, de fait, n'avait pas mme ouvert la bouche et s'en ft bien gard! --Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Kraban, en tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est l! Elle a un littoral, la mer Noire, et il n'est pas uniquement fait pour les conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein! mes amis, voyez-vous d'ici la figure que feront ces employs du gouvernement, quand ils me verront apparatre sur les hauteurs de Scutari, sans avoir jet mme un demi-para dans leur sbille de mendiants administratifs! Il faut bien en convenir, le seigneur Kraban, tout dbordant de menaces en cette suprme imprcation, tait magnifique. Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s'cria-t-il. En route! en route! en route! Il tait dj sur la porte, lorsque Slim l'arrta d'un mot: Ami Kraban, dit-il, une simple observation. --Pas d'observations! --Eh bien, une simple remarque que je dsirerais vous faire, reprit le banquier. --Eh! avons-nous le temps?... --coutez-moi, ami Kraban. Une fois arriv Scutari, aprs avoir achev ce tour de la mer Noire, que ferez-vous? --Moi?... Eh bien, je ... je.... --Vous n'allez pas, je suppose, vous fixer Scutari, sans jamais revenir Constantinople, o est le sige de votre maison de commerce? --Non.... rpondit Kraban, en hsitant un peu. --Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous obstiniez ne plus passer le Bosphore, notre mariage.... --Ami Slim, rien n'est plus simple! rpondit Kraban, en ludant la premire question, qui ne laissait pas de l'embarrasser. Qui vous empche de venir avec Amasia Scutari? Cela vous cotera dix paras par tte, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur n'est pas engag comme le mien dans l'affaire! --Oui! oui! Venez Scutari, dans un mois! s'cria Ahmet. Vous nous attendrez l, ma chre Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop vous faire attendre! --Soit! Rendez-vous Scutari! rpondit Slim. C'est l que nous clbrerons le mariage!--Mais enfin, ami Kraban, le mariage fait, ne reviendrez vous pas Constantinople? --J'y reviendrai, s'cria Kraban, certes, j'y reviendrai! --Et comment? --Eh bien, ou cet impt vexatoire sera aboli, et je passerai le Bosphore ... sans payer.... --Et s'il ne l'est pas? --S'il ne l'est pas?... rpondit le seigneur Kraban avec un geste superbe. Par Allah! je reprendrai le mme chemin, et je referai le tour de la mer Noire! XI DANS LEQUEL IL SE MLE UN PEU DE DRAME A CETTE FANTAISISTE HISTOIRE DE VOYAGE. Ils taient tous partis! Ils avaient quitt la villa, le seigneur Kraban pour accomplir ce voyage, Van Mitten pour accompagner son ami, Ahmet pour suivre son oncle, Nizib et Bruno, parce qu'ils ne pouvaient faire autrement! L'habitation tait maintenant dserte, ne point compter cinq ou six serviteurs, qui s'occupaient de leur besogne dans les communs. Le banquier Slim, lui-mme, venait de se rendre Odessa, afin de remettre aux voyageurs les roubles changs contre leurs piastres ottomanes. La villa ne comptait plus parmi ses htes que les deux jeunes filles, Amasia et Nedjeb. Le capitaine maltais le savait bien. Toutes les pripties de cette scne d'adieux, il les avait suivies avec un intrt facile comprendre. Le seigneur Kraban remettrait-il son retour le mariage d'Amasia et d'Ahmet? Il l'avait remis: premire bonne carte dans son jeu. Ahmet consentirait-il accompagner son oncle?... Il y avait consenti: seconde bonne carte dans le jeu d'Yarhud. Eh bien, le Maltais en avait une troisime: Amasia et Nedjeb taient maintenant seules dans la villa, ou, tout au moins, dans la galerie qui s'ouvrait sur la mer. Sa tartane se trouvait l, une demi-encblure.... Son canot l'attendait au bas des degrs.... Ses matelots taient gens lui obir sur un signe.... Il n'avait qu' vouloir! Le capitaine fut vivement tent d'employer la violence pour s'emparer d'Amasia. Mais, au fond, comme c'tait un homme prudent, ne voulant rien donner au hasard, dcid ne laisser aucune trace de l'enlvement, il se mit rflchir. Or, il faisait grand jour alors. S'il tentait d'agir par force, Amasia appellerait son aide. Nedjeb joindrait ses cris aux siens. Peut-tre seraient-elles entendues de quelque serviteur! Peut-tre verrait-on la _Gudare_ appareillant en toute hte pour sortir de la baie d'Odessa! Ce serait l un indice, un commencement de preuve.... Non! mieux valait oprer avec plus de circonspection et attendre la nuit pour agir. L'important tait qu'Ahmet ne ft plus l..., et il n'y tait plus. Le Maltais resta donc l'cart, assis l'arrire de son canot que dissimulait en partie la balustrade, et il observait les deux jeunes filles. Elles ne songeaient gure la prsence de ce dangereux personnage. Toutefois, si, par suite de la visite convenue, Amasia et Nedjeb consentaient venir bord de la tartane, soit pour examiner les articles dont elles devaient faire emplette, soit pour tout autre motif,--et Yarhud avait une ide cet gard,--il verrait s'il serait opportun de se dcider, sans attendre la nuit. Aprs le dpart d'Ahmet, Amasia, frappe de ce coup subit, tait reste silencieuse, pensive, regardant le lointain horizon qui se droulait vers le nord. L se dessinait ce littoral, dont les voyageurs allaient obstinment suivre le contour; l, cette route o les retards, les dangers peut-tre, mettraient l'preuve le soigneur Kraban et tous ceux qu'il entranait malgr eux! Si son mariage et t fait, elle n'aurait pas hsit accompagner Ahmet! Comment l'oncle s'y serait-il oppos? Il ne l'et pas voulu. Non! Devenue sa nice, il lui semblait qu'elle aurait eu quelque influence sur lui, qu'elle l'aurait arrt sur cette pente dangereuse, o son obstination pouvait le pousser encore! Et maintenant, elle tait seule, et il lui fallait attendre bien des semaines avant de se retrouver avec Ahmet dans cette villa de Scutari, o leur union devait s'accomplir! Mais si Amasia tait triste, Nedjeb tait furieuse, elle, furieuse contre l'entt, cause de toutes ces dceptions! Ah! s'il se ft agi de son propre mariage, la jeune Zingare ne se ft point laiss enlever ainsi son fianc! Elle aurait tenu tte au ttu! Non! cela ne se serait pas pass de la sorte! Nedjeb s'approcha de la jeune fille. Elle la prit par la main; elle la ramena vers le divan; elle la fora de s'y reposer, et, prenant un coussin, s'assit ses pieds. Chre matresse, dit-elle, votre place, au lieu de penser au seigneur Ahmet pour le plaindre, je penserais au seigneur Kraban pour le maudire mon aise! --A quoi bon? rpondit Amasia. --Il me semble que ce serait moins triste! reprit Nedjeb. Si vous le voulez, nous allons accabler cet oncle de toutes nos maldictions! Il les mrite, et je vous assure que je lui ferai bonne mesure! --Non, Nedjeb, rpondit Amasia. Parlons plutt d'Ahmet! C'est lui seul que je dois penser! c'est lui seul que je pense! --Parlons-en donc, chre matresse, dit Nedjeb. En vrit, c'est bien le plus charmant fianc que puisse rver une jeune fille, mais quel oncle il a! Ce despote, cet goste, ce vilain homme, qui n'avait qu'un mot dire et qui ne l'a pas dit, qui n'avait qu' nous donner quelques jours et qui les a refuss! Vraiment! il mriterait.... --Parlons d'Ahmet! reprit Amasia. --Oui, chre matresse! Comme il vous aime! Combien vous serez heureuse avec lui! Ah! il serait parfait s'il n'avait pas un pareil oncle! Mais en quoi est-il bti, cet homme-l? Savez-vous qu'il a bien fait de ne point prendre de femme, ni une ni plusieurs! Avec ses enttements, il aurait fait rvolter jusqu'aux esclaves de son harem! --Voil que tu parles encore de lui, Nedjeb! dit Amasia, dont les penses suivaient un tout autre cours. --Non!... non!... je parle du seigneur Ahmet! Comme vous, je ne songe qu'au seigneur Ahmet! Eh, tenez! sa place, je ne me serais pas rendue! J'aurais insist!... Je lui croyais plus d'nergie! --Qui te dit, Nedjeb, qu'il n'a pas montr plus d'nergie cder aux ordres de son oncle qu' lui rsister? Ne vois-tu pas, quelque douleur que cela me cause, que mieux valait qu'il ft de ce voyage, pour le hter par tous les moyens possibles, pour prvenir peut-tre des dangers dans lesquels le seigneur Kraban risque de se jeter avec son enttement habituel. Non! Nedjeb, non! En partant, Ahmet a fait preuve de courage! En partant, il m'a donn une nouvelle preuve de son amour! --Il faut que vous ayez raison, ma chre matresse! rpondit Nedjeb, qui, emporte par la vivacit de son sang de Zingare, ne pouvait se rendre! Oui! le seigneur Ahmet s'est montr nergique en partant! Mais n'et-il pas t plus nergique encore s'il et empch son oncle de partir! --tait-ce possible, Nedjeb? reprit Amasia. Je te le demande, tait-ce possible? --Oui ... non!... peut-tre! rpondit Nedjeb. Il n'y a pas de barre de fer qu'on ne puisse faire plier ... ou briser, au besoin! Ah! cet oncle Kraban! C'est bien lui seul qu'il faut s'en prendre! Et s'il arrive quelque accident, c'est lui seul qui en sera responsable! Et quand je pense que c'est pour ne pas payer dix paras qu'il fait le malheur du seigneur Ahmet, le vtre ... et, par consquent, le mien. Je voudrais, oui!... je voudrais que la mer Noire dbordt jusqu'aux dernires limites du monde, pour voir s'il s'obstinerait encore en faire le tour! --Il le ferait! rpondit Amasia d'un ton de conviction profonde. Mais parlons d'Ahmet, Nedjeb, et ne parlons que de lui! En ce moment, Yarhud venait de quitter son canot, et, sans tre vu, il s'avanait vers les deux jeunes filles. Au bruit de ses pas, toutes deux se retournrent. Leur surprise, mle d'un peu de crainte, fut grande en l'apercevant prs d'elles. Nedjeb s'tait releve la premire. Vous, capitaine? dit-elle. Que venez-vous faire ici? Que voulez-vous donc?... --Je ne veux rien, rpondit Yarhud, en feignant quelque tonnement de se voir accueilli de la sorte, je ne veux rien, si ce n'est me mettre votre disposition pour.... --Pour?... rpta Nedjeb. --Pour vous conduire bord de la tartane, rpondit le capitaine. N'avez-vous pas dcid de venir visiter sa cargaison et de faire un choix de ce qui pourrait vous convenir? --C'est vrai, chre matresse, s'cria Nedjeb. Nous avions promis au capitaine.... --Nous avions promis, quand Ahmet tait encore l, rpondit la jeune fille, mais Ahmet est parti, et il n'y a plus lieu de nous rendre bord de la _Gudare_! Les sourcils du capitaine se froncrent un instant; puis, du ton le plus calme: La _Gudare_, dit-il, ne peut faire un long sjour dans la baie d'Odessa, et il est possible que j'appareille demain ou aprs-demain au plus tard. Si donc la fiance du seigneur Ahmet veut faire acquisition de quelques-unes de ces toffes dont les chantillons ont paru lui plaire, il faudrait profiter de cette occasion. Mon canot est l, et, en quelques instants, nous pourrons tre bord. --Nous vous remercions, capitaine, rpondit froidement Amasia, mais j'aurais peu de got m'occuper de pareilles fantaisies en l'absence du seigneur Ahmet! Il devait nous accompagner dans cette visite la _Gudare_, il devait nous aider de ses conseils... Il n'est plus l, et, sans lui, je ne peux et ne veux rien faire! --Je le regrette, rpondit Yarhud, d'autant plus que le seigneur Ahmet, je n'en doute pas, serait agrablement surpris, son retour, si vous aviez fait ces acquisitions! C'est une occasion qui ne se retrouvera plus, et que vous regretterez! --Cela est possible, capitaine, rpondit Nedjeb, mais, en ce moment, vous ferez mieux, je pense, de ne point insister ce sujet! --Soit, reprit Yarhud, en s'inclinant. Toutefois, laissez-moi esprer que si, dans quelques semaines, les hasards de ma navigation ramenaient la _Gudare_ Odessa, vous voudriez bien ne point oublier que vous aviez promis de lui rendre visite. --Nous ne l'oublierons pas, capitaine, rpondit Amasia, en faisant comprendre au Maltais qu'il pouvait se retirer. Yarhud salua donc les deux jeunes filles; il fit quelques pas vers la terrasse; puis, s'arrtant, comme si quelque ide lui ft venue soudain, il revint vers Amasia, au moment o la jeune fille allait quitter la galerie. Un mot encore, dit-il, ou plutt une proposition, qui ne peut qu'tre agrable la fiance du seigneur Ahmet. --De quoi s'agit-il? demanda Amasia, un peu impatiente de cette obstination du capitaine maltais lui imposer sa prsence et cette conversation dans la villa. --Le hasard m'a fait assister toute cette scne, qui a prcd le dpart du seigneur Ahmet. --Le hasard? rpondit Amasia, devenue mfiante, comme par un pressentiment. --Le hasard seul! rpondit Yarhud. J'tais la, dans mon canot, qui tait rest votre disposition.... --Quelle proposition avez-vous nous faire, capitaine? demanda la jeune fille. --Une proposition trs naturelle, rpondit Yarhud. J'ai vu combien la fille du banquier Slim avait t affecte de ce brusque dpart, et, s'il lui plaisait de revoir encore une fois le seigneur Ahmet?... --Revoir encore une fois!... Que voulez-vous dire? rpondit Amasia, dont le coeur battit cette pense. --Je veux dire, reprit Yarhud, que, dans une heure, l'quipage du seigneur Kraban passera ncessairement la pointe de ce petit cap que vous apercevez l-bas! Amasia s'tait avance et regardait, la lgre courbure de la cte l'endroit indiqu par le capitaine. L?... l?... fit-elle. --Oui. --Chre matresse, s'cria Nedjeb, si nous pouvions nous rendre cette pointe? --Rien n'est plus facile, rpondit Yarhud. En une demi-heure, avec le vent portant, la _Gudare_ peut avoir atteint ce cap, et, si vous voulez vous embarquer, nous appareillerons immdiatement. --Oui!... oui!... s'cria Nedjeb, qui ne voyait, dans cette promenade en mer, qu'une occasion pour Amasia de revoir encore une fois son fianc. Mais Amasia avait rflchi. Devant cette hsitation, le capitaine n'avait pu retenir un mouvement, qui ne lui avait point chapp. Il lui sembla alors que la physionomie de Yarhud ne prvenait gure en sa faveur. Elle redevint dfiante. Quittant la balustrade, sur laquelle elle s'tait accoude pour mieux apercevoir la prolongation du littoral, Amasia rentra dans la galerie avec Nedjeb, dont elle avait saisi la main. J'attends vos ordres? dit le capitaine. --Non, capitaine, rpondit Amasia. En revoyant mon fianc dans ces conditions, je crois que je lui ferais moins de plaisir que de peine! Yarhud, comprenant que rien ne ferait revenir la jeune fille sur son refus, se retira froidement. Un instant aprs, l'embarcation dbordait, emmenant le capitaine maltais et ses hommes; puis, elle accostait la tartane, et restait longe sur son flanc de bbord, tourn au large. Les deux jeunes filles demeurrent seules dans la galerie, pendant une heure encore. Amasia revint s'accouder sur la balustrade. Elle regardait obstinment ce point du littoral, indiqu par Yarhud, que devait franchir la chaise du seigneur Kraban. Nedjeb observait, comme elle, ce retour de la cte, qui se dveloppait prs d'une lieue dans l'est. Au bout d'une heure, en effet, la jeune Zingare de s'crier: Ah! chre matresse, voyez! voyez! N'apercevez-vous pas une voiture qui suit la route, l-bas, au sommet de la falaise? --Oui! oui! rpondit Amasia! Ce sont eux! C'est lui, lui! --Il ne peut vous voir!... --Qu'importe! Je sens qu'il me regarde! --N'en doutez pas, chre matresse! rpondit Nedjeb. Ses yeux auront bien su dcouvrir la villa au milieu des arbres, au fond de la baie, et peut-tre nous. --Au revoir, mon Ahmet! au revoir! dit une dernire fois la jeune fille, comme si cet adieu et pu parvenir jusqu' son fianc. Amasia et Nedjeb, lorsque la chaise de poste eut disparu au tournant de la route, sur l'extrme pente de la falaise, quittrent la galerie et regagnrent l'intrieur de l'habitation. Du pont de la tartane, Yarhud les vit se retirer, et il donna l'ordre aux hommes de quart de guetter leur retour, si elles revenaient, lorsque la nuit commencerait tomber. Alors, il agirait par la force, puisque la ruse n'avait pu lui russir. Sans doute, depuis le dpart d'Ahmet, avec cette heureuse circonstance que le mariage ne se ferait pas avant six semaines, l'enlvement de la jeune fille ne demandait plus tre accompli aussi htivement. Mais il fallait compter avec les impatiences du seigneur Saffar, dont la rentre Trbizonde tait peut-tre prochaine. Or, tant donnes les incertitudes d'une navigation sur la mer Noire, un btiment voile peut prouver des retards de quinze vingt jours. Il importait donc de partir le plus tt possible, si Yarhud voulait arriver l'poque fixe dans son entretien avec l'intendant Scarpante. Sans doute, Yarhud tait un coquin, mais c'tait un coquin qui tenait faire honneur ses engagements. De l, son projet d'oprer sans perdre un seul instant. Les circonstances ne devaient que trop le servir. En effet, vers le soir, avant mme que son pre ft revenu de la maison de banque, Amasia rentra dans la galerie. Elle tait seule, cette fois. Sans attendre que la nuit ft complte, la jeune fille voulait revoir encore une fois ce lointain panorama de falaises qui fermait l'horizon dans le nord. C'tait par l que s'en allait tout son coeur. Elle reprit donc cette place, laquelle elle reviendrait souvent, sans doute, elle s'accouda sur la balustrade, et demeura pensive, ayant dans les yeux un de ces regards qui vont au del du possible, et qu'aucune distance ne peut arrter. Mais aussi, perdue dans ses rflexions, Amasia n'aperut pas une embarcation qui se dtachait de la _Gudare_, dj peine visible dans l'ombre. Elle ne la vit pas s'approcher sans bruit, longer en les contournant les degrs de la terrasse, et s'arrter aux premires marches que baignaient les eaux de la baie. Cependant, Yarhud, suivi de trois matelots, s'tait gliss en rampant sur les gradins. La jeune fille, absorbe dans sa rveuse pense, ne l'avait pas aperu. Soudain, Yarhud, bondissant sur elle, la saisit avec tant de force et d'-propos qu'elle fut dans l'impossibilit de lui rsister. A moi! moi! put cependant crier la malheureuse enfant. Ses cris furent aussitt touffs; mais ils avaient t entendus de Nedjeb, qui venait chercher sa matresse. A peine la jeune Zingare eut-elle franchi la porte de la galerie, que deux des matelots, se jetant sur elle, comprimaient aussitt ses mouvements et ses cris. A bord! dit Yarhud. Les deux jeunes filles, irrsistiblement emportes, furent dposes dans l'embarcation, qui dborda pour rallier la tartane. La _Gudare_, son ancre pic, ses voiles hautes, n'avait plus qu' draper pour appareiller. C'est ce qui fut fait, ds qu'Amasia et Nedjeb eurent t enfermes bord, dans une cabine de l'arrire, ne pouvant plus rien voir, ne pouvant plus se faire entendre. Cependant, la tartane, ayant pris le vent, s'inclinait sous ses grandes antennes, de manire sortir de la petite anse qui bordait les murs de la villa. Mais, si rapidement qu'eut t fait ce coup de force, il avait veill l'attention de quelques serviteurs, occups dans les jardins. L'un d'eux avait entendu le cri pouss par Amasia: il donna aussitt l'alarme. A ce moment, le banquier Slim rentrait son habitation. Il fut mis au courant de ce qui venait de se passer. Dans une angoisse dont il ne pouvait sa rendre compte, il chercha sa fille ... Sa fille avait disparu. Mais, en voyant la tartane voluer pour doubler l'extrmit sud de la petite anse, Slim comprit tout. Il courut, travers les jardins, vers une pointe que devait raser d'assez prs la _Gudare_, afin d'viter les dernires roches du littoral. Misrables! criait-il. On enlve ma fille! ma fille! Amasia! Arrtez-les!... arrtez!... Un coup de feu, parti du pont de la _Gudare_, fut l'unique rponse son appel. Slim tomba frapp d'une balle l'paule. Un instant aprs, la tartane, toutes voiles dessus, enleve par la frache brise du soir, avait disparu au large de l'habitation. XII DANS LEQUEL VAN MITTEN RACONTE UNE HISTOIRE DE TULIPES, QUI INTRESSERA PEUT-TRE LE LECTEUR. La chaise de poste, attele de chevaux frais, avait quitt Odessa vers une heure de l'aprs-midi. Le seigneur Kraban occupait le coin de gauche du coup, Van Mitten, le coin de droite, Ahmet, la place du milieu. Bruno et Nizib taient remonts dans le cabriolet, o le temps se passait pour eux moins causer qu' dormir. Un soleil assez vif gayait la campagne, et les eaux de la mer se dtachaient en bleu sombre sur les falaises gristres du littoral. Dans le coup, on commena par tre tout aussi silencieux que dans le cabriolet, cela prs que, si l'on sommeillait en haut, on rflchissait en bas. Le seigneur Kraban s'enfonait avec dlices dans ses rves d'enttement, et ne songeait qu'au bon tour qu'il prtendait jouer aux autorits ottomanes. Van Mitten pensait ce voyage imprvu, et ne cessait de se demander pourquoi lui, citoyen des provinces bataves, il tait lanc sur les routes littorales de la mer Noire, lorsqu'il pouvait tranquillement rester dans le faubourg de Pra, Constantinople. Ahmet, lui, avait franchement pris son parti de ce dpart. Mais il tait bien dcid ne point pargner la bourse de son oncle, dans tous les cas o un retard devrait tre vit ou un obstacle franchi prix d'argent. On irait par le plus court, mais aussi par le plus vite. Le jeune homme ruminait tout cela dans sa tte, quand, au tournant du petit cap, il aperut au fond de la baie la villa du banquier Slim. Ses yeux se fixrent sur ce point,--sans doute au moment o les yeux d'Amasia se portaient vers lui,--et il est probable que leurs regards se croisrent sans avoir pu s'atteindre. Puis, s'adressant son oncle, Ahmet, rsolu toucher une question des plus dlicates, lui demanda s'il avait arrt minutieusement tous les dtails de l'itinraire. Oui, mon neveu, rpondit Kraban. Nous suivrons, sans jamais l'abandonner, la route qui contourne le littoral. --Et nous nous dirigeons, en ce moment?... --Sur Koblewo, une douzaine de lieues d'Odessa, et je compte bien y arriver ce soir. --Et une fois Koblewo? demanda Ahmet.... --Nous voyagerons toute la nuit, mon neveu, afin d'arriver Nikolaief demain, vers midi, aprs avoir franchi les dix-huit lieues qui sparent cette ville de la bourgade. --Trs bien, oncle Kraban, il s'agit d'aller vite, en effet!... Mais, arriv Nikolaief, ne songerez-vous pas atteindre, en quelques jours seulement, les districts du Caucase? --Et comment? --En usant des chemins de fer de la Russie mridionale, qui, par Alexandroff et Rostow, nous permettront d'accomplir ainsi un bon tiers de notre voyage. --Les chemins de fer? s'cria Kraban. En ce moment, Van Mitten poussa lgrement le coude de son jeune compagnon: Inutile! lui dit-il mi-voix.... Discussion inutile!... Horreur des chemins de fer! Ahmet n'tait pas sans savoir quelles taient les ides de son oncle sur ces moyens de locomotion trop modernes pour un fidle du vieux parti turc; mais enfin, en ces conjonctures, il lui semblait que le seigneur Kraban pourrait bien, pour une fois, se dpartir de ses dplorables prventions. Cder, mme un instant, sur un point quelconque!... Kraban n'et plus t Kraban. Tu parles de chemin de fer, je crois?... dit-il. --Sans doute, mon oncle. --Tu veux que moi, Kraban, je consente faire ce que je n'ai jamais fait encore? --Il me semble que.... --Tu veux que moi, Kraban, je me fasse stupidement traner par une machine vapeur? --Quand vous aurez essay.... --Ahmet, il est vident que tu ne rflchis pas ce que tu as l'audace de me proposer! --Mais, mon oncle!... --Je dis que tu ne rflchis pas, puisque tu te permets de formuler cette proposition! --Je vous assure, mon oncle, que dans ces wagons.... --Wagons?... dit Kraban, en rptant ce mot d'importation trangre avec un intonation difficile rendre. --Oui ... ces wagons, qui glissent sur des rails.... --Rails?... fit Kraban. Quels sont ces horribles mots, et quelle langue parlons-nous, s'il te plait? --Mais la langue des voyageurs modernes! --Dis donc, mon neveu, rpondit l'entt personnage, en s'animant, est-ce que j'ai l'air d'un voyageur moderne, qui consente jamais monter en wagon et se faire tirer par une mcanique? Est-ce que j'ai besoin de glisser sur des rails, quand je puis rouler sur une route? --Lorsqu'on est press, mon oncle.... --Ahmet, regarde-moi bien en face et retiens ceci: il n'y aurait plus de voitures, que j'irais en charrette; plus de charrettes, que j'irais cheval; plus de cheval, que j'irais ne; plus d'ne, que j'irais pied; plus de pieds, que j'irais genoux; plus de genoux, que j'irais.... --Ami Kraban, arrtez-vous, de grce! s'cria Van Mitten. --...Que j'irais sur le ventre! rpliqua le seigneur Kraban. Oui!... sur le ventre! Et saisissant le bras d'Ahmet: Est-ce que tu as jamais entendu dire que Mahomet ait pris le chemin de fer pour aller la Mecque? A ce dernier argument, il n'y avait videmment rien rpondre. Aussi, Ahmet, qui aurait pu rpliquer que, s'il y avait eu des chemins de fer de son temps, Mahomet les et pris, sans doute, se tut-il, pendant que le seigneur Kraban continuait grommeler dans son coin, en dnaturant plaisir tous les mots de l'argot railwayen. Cependant, si la chaise ne pouvait prtendre lutter de rapidit avec un express, elle marchait bien. Son attelage, sur une route assez bonne, l'enlevait au petit galop, et il n'y avait pas se plaindre. Les chevaux ne manquaient point aux relais. Ahmet, qui s'tait charg du rglement de toutes les dpenses,--son oncle y avait volontiers consenti,--payait des surtaxes et soldait les bakhchichs ou pourboires des postillons avec une gnrosit impriale. Les billets s'envolaient de sa poche. On et dit d'un cavalier semant des roubles sur les chemins d'un rallie-paper! Tant et si bien que, le jour mme, la chaise, en longeant le littoral, passa par les bourgades de Schumirka, d'Alexandrowka, et, le soir, arriva la bourgade de Koblewo. De l, pendant la nuit, remontant dans l'intrieur de la province, de manire franchir le Bug, la hauteur de Nikolaief, travers le gouvernement de Kherson, les voyageurs atteignirent facilement cette ville, vers le midi du 28 aot. Trois heures de halte retinrent la chaise devant un htel passable, qui fournit un djener de mme qualit, dont Bruno prit sa bonne part. Ahmet profita de ce rpit pour crire au banquier Slim que le voyage se faisait dans des conditions acceptables, en ajoutant de bien douces choses pour Amasia. Le seigneur Kraban, lui, ne crut pas pouvoir mieux passer ces heures d'attente qu'en prolongeant le dessert entre les suaves absorptions du moka et les odorantes aspirations de son narghil. Quant Van Mitten, d'accord avec Bruno sur ce point qu'il valait autant que ce singulier voyage servit leur instruction, il alla visiter cette ville de Nikolaief, dont la prosprit s'accrot visiblement aux dpens de sa rivale Kherson et menace mme de substituer son nom au sien dans l'appellation gographique du gouvernement. Ahmet fut le premier donner le signal du dpart. Le Hollandais n'eut garde de le faire attendre. Le seigneur Kraban lana la dernire bouffe de son narghil, au moment o le postillon se mettait en selle, et la chaise prit la route qui descend vers Kherson. Il y avait dix-sept lieues faire travers un pays peu fertile. a et l, des mriers, des peupliers, des saules. Aux approches du Dnieper, dont le cours de prs de quatre cents lieues se termine Kherson, s'tendent de longues plaines de roseaux, qui semblaient tachetes de bleuets; mais ces bleuets s'envolaient tire d'ailes au bruit de la chaise: c'taient des geais azurs, et leurs piaulements causaient plus de dplaisir aux oreilles que leurs chatoyantes couleurs ne causaient de plaisir aux yeux. Le 29 aot, ds l'aube, le seigneur Kraban et ses compagnons, aprs une nuit sans incidents, arrivaient Kherson, chef-lieu du gouvernement, dont la fondation est due Potemkin. Les voyageurs ne purent que se fliciter de cette cration de l'imprieux favori de Catherine II. L, en effet, se trouvaient un bon htel, dans lequel ils firent halte pendant quelques heures, et des magasins suffisamment approvisionns pour refaire les rserves comestibles de la chaise,--tche dont Bruno, infiniment plus dbrouillard que Nizib, s'acquitta merveille. Quelques heures plus tard, ils relayaient l'importante bourgade d'Aleschki et se dirigeaient en redescendant vers l'isthme de Prkop, qui rattache la Crime au littoral de la Russie mridionale. Ahmet n'avait point nglig d'adresser Odessa une lettre date de la bourgade d'Aleschki. Quand ils eurent repris place dans la chaise, lorsque l'attelage fut lanc fond de train sur la route de Prkop, le seigneur Kraban demanda son neveu s'il avait eu l'attention d'envoyer ses meilleurs allahs, en mme temps que les siens, son ami Slim. Oui, sans doute, je ne l'ai point oubli, mon oncle, rpondit Ahmet, et j'ai mme ajout que nous faisions toute diligence pour atteindre Scutari le plus tt possible. --Tu as bien fait, mon neveu, et il ne faudra pas ngliger de donner de nos nouvelles, toutes les fois que nous aurons un bureau de poste notre disposition. --Malheureusement, comme nous ne savons jamais d'avance o nous nous arrterons, fit observer Ahmet, nos lettres resteront toujours sans rponse! --En effet, ajouta Van Mitten. --Mais, ce propos, dit Kraban, en s'adressant son ami de Rotterdam, il me semble que vous n'tes pas trs empress de correspondre avec madame Van Mitten? Que pensera cette excellente femme de votre ngligence son gard? --Madame Van Mitten?... rpondit le Hollandais. --Oui! --Madame Van Mitten est, coup sr, une fort honnte dame! Comme femme, je n'ai jamais eu un seul reproche lui adresser, mais, comme compagne de ma vie.... Au fait, ami Kraban, pourquoi parlons-nous de madame Van Mitten? --Eh! parce que, autant qu'il m'en souvient, c'tait une trs aimable personne! --Ah?... fit Van Mitten, comme si on lui et appris une chose toute nouvelle pour lui. --Ne t'en ai-je pas parl dans les meilleurs termes, neveu Ahmet, lorsque je suis revenu de Rotterdam? --En effet, mon oncle. --Et pendant mon voyage, n'ai-je pas t particulirement charm de l'accueil qu'elle me fit? --Ah?... rpta Van Mitten. --Cependant, reprit Kraban, elle avait bien parfois, j'en conviens, quelques ides singulires, des caprices ... des vapeurs!... Mais cela est inhrent au caractre des femmes, et, si l'on ne peut leur passer cela, mieux vaut n'en jamais prendre! C'est prcisment ce que j'ai fait. --Et vous avez fait sagement, rpondit Van Mitten. --Elle aime toujours passionnment les tulipes, en vraie Hollandaise qu'elle est? demanda Kraban. --Passionnment. --Voyons, Van Mitten, parlons avec franchise! Je vous trouve froid pour votre femme! --Froid serait une expression encore trop chaude pour ce que j'prouve son gard! --Vous dites?... s'cria Kraban. --Je dis, rpondit le Hollandais, que je ne vous aurais peut-tre jamais parl de madame Van Mitten; mais, puisque vous m'en parlez, et puisque l'occasion s'en prsente, je vais vous faire un aveu. --Un aveu? --Oui, ami Kraban! Madame Van Mitten et moi, nous sommes prsentement spars! --Spars, s'cria Kraban ... d'un commun accord?... --D'un commun accord! --Et pour toujours?... --Pour toujours! --Contez-moi donc cela, moins que l'motion.... --L'motion? rpondit le Hollandais. Et pourquoi voulez-vous que je ressente de l'motion? --Alors, parlez, parlez, Van Mitten! reprit Kraban. En ma qualit de Turc, j'aime les histoires, et en ma qualit de clibataire, j'adore surtout les histoires de mnage! --Eh bien, ami Kraban, reprit le Hollandais, du ton dont il et cont les aventures d'un autre, depuis quelques annes, la vie tait devenue intolrable entre madame Van Mitten et moi. Discussions incessantes sur toutes choses, sur l'heure de se lever, sur l'heure de se coucher, sur l'heure des repas, sur ce qu'on mangerait, sur ce qu'on ne mangerait pas, sur ce qu'on boirait, sur ce qu'on ne boirait pas, sur le temps qu'il faisait, sur le temps qu'il allait faire, sur le temps qu'il avait fait, sur les meubles que l'on placerait ici ou que l'on placerait l, sur le feu qu'il fallait allumer dans une chambre plutt que dans l'autre, sur la fentre qu'il convenait d'ouvrir, sur la porte qu'il convenait de fermer, sur les plantes que l'on planterait dans le jardin, sur celles qu'on arracherait, enfin.... --Enfin, a allait bien! dit Kraban. --Comme vous voyez, mais a allait surtout en empirant, parce qu'au fond, je suis d'un caractre doux, d'un temprament docile, et que je cdais sur tout pour n'avoir de querelle sur rien! --C'tait peut-tre le plus sage! dit Ahmet. --C'tait, au contraire, le moins sage! rpondit Kraban, prt soutenir une discussion sur ce sujet. --Je n'en sais rien, reprit Van Mitten; mais, quoi qu'il en soit, dans notre dernire dispute, j'ai voulu rsister.... J'ai rsist, oui, comme un vritable Kraban! --Par Allah! cela n'est pas possible! s'cria l'oncle d'Ahmet, qui se connaissait bien. --Plus qu'un Kraban, ajouta Van Mitten! --Mahomet me protge! rpondit Kraban. Mais prtendre que vous tes plus entt que moi!... --C'est videmment improbable! rpondit Ahmet, avec un accent de conviction qui alla jusqu'au coeur de son oncle. --Vous allez voir, reprit tranquillement Van Mitten, et.... --Nous ne verrons rien! s'cria Kraban. --Veuillez m'entendre jusqu'au bout. C'tait propos de tulipes, cette discussion qui s'leva entre madame Van Mitten et moi, de ces belles tulipes d'amateurs, de ces _Genners_, qui montent droit sur leur tige, et dont il y a plus de cent varits. Je n'en avais pas qui me cotassent moins de mille florins l'oignon! --Huit mille piastres, dit Kraban, habitu tout chiffrer en monnaie turque. --Oui, huit mille piastres environ! rpondit le Hollandais. Or, ne voil-t-il pas que madame Van Mitten s'avise, un jour, de faire arracher une _Valentia_ pour la remplacer par un _Oeil de Soleil_! Cela passait les bornes! Je m'y oppose.... Elle s'entte!... Je veux la saisir.... Elle m'chappe!... Elle se prcipite sur la _Valentia_... Elle l'arrache... --Cot: huit mille piastres! dit Kraban. --Alors, reprit Van Mitten, je me jette mon tour sur son _Oeil de Soleil_, que j'crase! --Cot: seize mille piastres! dit Kraban. --Elle tombe sur une seconde _Valentia_.... dit Van Mitten. --Cot: vingt-quatre mille piastres! rpondit Kraban, comme s'il et pass les critures de son livre de caisse. --Je lui rponds par un second _Oeil de Soleil_!... --Cot: trente-deux mille piastres. --Et alors la bataille s'engage, reprit Van Mitten. Madame Van Mitten ne se possdait plus. Je reois deux magnifiques caeux du plus grand prix par la tte.... --Cot: quarante-huit mille piastres! --Elle en reoit trois autres en pleine poitrine!... --Cot: soixante-douze mille piastres! --C'tait une vritable pluie d'oignons de tulipes, comme on n'en a peut-tre jamais vu! Cela a dur une demi-heure! Tout le jardin y a pass, puis la serre aprs le jardin!... Il ne restait plus rien de ma collection! --Et, finalement, a vous a cot?... demanda Kraban. --Plus cher que si nous ne nous tions jets que des injures la tte, comme les conomes hros d'Homre, soit environ vingt-cinq mille florins. --Deux cent mille piastres [note: Environ 50,000 francs.]! dit Kraban. --Mais je m'tais montr! --a valait bien cela! --Et l-dessus, reprit Van Mitten, je suis parti, aprs avoir donn des ordres pour raliser ma part de fortune et la verser la banque de Constantinople. Puis, j'ai fui Rotterdam avec mon fidle Bruno, bien dcid ne rentrer dans ma maison que lorsque madame Van Mitten l'aura quitte ... pour un monde meilleur.... --O il ne pousse pas de tulipes! dit Ahmet. --Eh bien, ami Kraban, reprit Van Mitten, avez-vous eu beaucoup d'enttements qui vous aient cot deux cent mille piastres? --Moi? rpondit Kraban, lgrement piqu par cette observation de son ami. --Mais certainement, dit Ahmet, mon oncle en a eu, et, pour ma part, j'en connais au moins un! --Et lequel, s'il vous plat? demanda le Hollandais. --Mais cet enttement qui le pousse, pour ne pas payer dix paras, faire le tour de la mer Noire! a lui cotera plus cher que votre averse de tulipes! --a cotera ce que a cotera! riposta le seigneur Kraban, d'un ton sec. Mais je trouve que l'ami Van Mitten n'a pas pay sa libert d'un trop haut prix! Voil ce que c'est de n'avoir affaire qu' une seule femme! Mahomet connaissait bien ce sexe enchanteur, quand il permettait ses adeptes d'en prendre autant qu'ils le pouvaient! --Certes! rpondit Van Mitten. Je pense que dix femmes sont moins difficiles gouverner qu'une seule! --Et ce qui est moins difficile encore, ajouta Kraban en manire de moralit, c'est pas de femme du tout! Sur cette observation, la conversation fut close. La chaise arrivait alors une maison de poste. On relaya, on courut toute la nuit. Le lendemain, midi, les voyageurs, assez fatigus, mais sur les instances d'Ahmet, dcids ne pas perdre une heure, aprs avoir pass par Bolschoi-Kopani et Kalantschak, arrivaient la bourgade de Prkop, au fond du golfe de ce nom, l'amorce mme de l'isthme qui rattache la Crime la Russie mridonale. XIII DANS LEQUEL ON TRAVERSE OBLIQUEMENT L'ANCIENNE TAURIDE, ET AVEC QUEL ATTELAGE ON EN SORT. La Crime! cette Chersonse taurique des anciens, un quadrilatre, ou plutt un losange irrgulier, qui semble avoir t enlev au plus enchanteur des rivages de l'Italie, une presqu'le dont M. Ferdinand de Lesseps ferait une le en deux coups de canif, un coin de terre qui fut l'objectif de tous les peuples jaloux de se disputer l'empire d'Orient, un ancien royaume du Bosphore, que soumirent successivement les Hraclens, six cents ans avant l're chrtienne, puis, Mithridate, les Alains, les Goths, les Huns, les Hongrois, les Tartares, les Gnois, une province enfin dont Mahomet II fit une riche dpendance de son empire, et que Catherine II rattacha dfinitivement la Russie en 1791! Comment cette contre, bnie des dieux et dispute des mortels, et-elle pu chapper l'enlacement des lgendes mythologiques? N'a-t-on pas voulu retrouver dans les marcages du Sivach des traces des gigantesques travaux de ce problmatique peuple des Atlantes? Les potes de l'antiquit n'ont-ils pas plac une entre des Enfers prs du cap Kerberian, dont les trois mles formaient le Cerbre aux trois ttes? Iphignie, la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, devenue prtresse de Diane, en Tauride, ne fut-elle pas sur le point d'immoler la chaste desse son frre Oreste, jet par les vents aux rivages du cap Parthenium? Et maintenant, la Crime, dans sa partie mridionale, qui vaut plus elle seule que toutes les arides les de l'archipel, avec ce Tchadir-Dagh, qui montre quinze cents mtres d'altitude sa table o l'on pourrait dresser un festin pour tous les dieux de l'Olympe, ses amphithtres de forts, dont le manteau de verdure s'tend jusqu' la mer, ses bouquets de marronniers sauvages, de cyprs, d'oliviers, d'arbres de Jude, d'amandiers, de cythises, ses cascades chantes par Pouschkine, n'est-elle point le plus beau joyau de cette couronne de provinces, qui s'tendent de la mer Noire la mer Arctique? N'est-ce pas sous ce climat vivifiant et tempr, que les Russes du nord, aussi bien que les Russes du sud, viennent chercher, les uns un refuge contre les prets de l'hiver hyperboren, les autres un abri contre les desschantes brises de l't? N'est-ce pas l, autour de ce cap Aa, ce front de blier, qui fait tte aux flots du Pont-Euxin, l'extrme pointe sud de la Tauride, que se sont fondes ces colonies de chteaux, de villas, de cottages, Yalta, Aloupka, qui appartient au prince Woronsow, manoir fodal l'extrieur, rve d'une imagination orientale l'intrieur, Kisil-Tasch, au comte Poniatowski, Arteck, au prince Andr Galitzine, Marsanda, Orcanda, Eriklik, proprits impriales, Livadia, palais admirable, avec ses sources vives, ses torrents capricieux, ses jardins d'hiver, retraite favorite de l'impratrice de toutes les Russies? Il semble, en outre, que l'esprit le plus curieux, le plus sentimental, le plus artiste, le plus romantique, trouverait satisfaire ses aspirations dans ce coin de terre,--un vrai microcosme, dans lequel l'Europe et l'Asie se donnent rendez-vous. L, sont runis des villages tartares, des bourgades grecques, des villes orientales avec mosques et minarets, muezzins et derviches, des monastres du rite russe, des seras de khans, des thbades o sont venues s'ensevelir quelques romanesques aventures, des lieux saints vers les quels rayonnent les plerinages, une montagne juive qui appartient la tribu des Karates, et une valle de Josaphat, creuse comme une succursale de la clbre valle du Cdron, o des milliards de justiciables doivent se runir au son des trompettes du jugement dernier. Que de merveilles aurait eu visiter Van Mitten! Que d'impressions noter en ce pays o l'entranait son trange destine! Mais son ami Kraban ne voyageait pas pour voir, et Ahmet, qui, d'ailleurs, connaissait toutes ces splendeurs de la Crime, ne lui et pas accord une heure pour en prendre un aperu sommaire. Peut-tre, aprs tout, peut-tre, se disait Van Mitten, me sera-t-il possible, en passant, de saisir une lgre impression de cette antique Chersonse, si justement vante? Il ne devait point en tre ainsi. La chaise allait se lancer par le plus court, suivant une ligne oblique du nord au sud-ouest, sans atteindre ni le centre ni la cte mridionale de l'ancienne Tauride. En effet, l'itinraire tel qu'il suit avait t arrt en un conseil, o le Hollandais n'avait pas eu mme voix consultative. Si, en traversant la Crime, on conomisait le tour de la mer d'Azof,--qui et allong de cent cinquante lieues, au moins, ce voyage circulaire,--on gagnait encore une partie du parcours, en coupant droit de Prkop sur la presqu'le de Kertsch. Puis, de l'autre ct du dtroit d'Inikal, la presqu'le de Taman offrirait un passage rgulier jusqu'au littoral caucasien. La chaise roula donc sur l'troit isthme, auquel la Crime pend comme une magnifique orange la branche d'un oranger. D'un ct, c'tait la baie de Prkop, de l'autre les marais de Sivach, plus connus sous le nom de mer Putride, vaste tang de deux milliards de mtres carrs, aliment par les eaux de la Tauride et par les eaux de la mer d'Azof, auxquelles la coupure de Ghnitch sert de canal. En passant, les voyageurs purent observer ce Sivach, qui n'a gure qu'un mtre de profondeur en moyenne, et dont le degr de salure est presque au point de saturation, en de certains endroits. Or, comme c'est dans ces conditions que le sel cristallis commence se dposer naturellement, on pourrait faire de cette mer Putride l'une des plus productives salines du globe. Mais il faut le dire, longer ce Sivach, il n'y a rien de bien agrable pour l'odorat. L'atmosphre s'y mlange d'une certaine quantit d'acide sulfhydrique, et les poissons, qui pntrent dans ce lac, y trouvent presque aussitt la mort. Ce serait donc l comme un quivalent du lac Asphaltite de la Palestine. C'est au milieu de ces marais que se dessine le railway, qui descend d'Alexandroff Sbastopol. Aussi, le seigneur Kraban put-il entendre avec horreur les sifflets assourdissants que lanaient, dans la nuit, les locomotives hennissantes, en courant sur ces rails auxquels viennent se heurter parfois les lourdes eaux de la mer Putride. Le lendemain, 31 aot, pendant la journe, le chemin se droula au milieu d'une campagne verdoyante. C'taient des bouquets d'oliviers, dont les feuilles, en se retournant sous la brise, semblaient frtiller comme une pluie de vif-argent, des cyprs d'un vert qui touchait au noir, des chnes magnifiques, des arbousiers de haute taille. Partout, sur les coteaux, s'tageaient des lignes de ceps, qui produisent, sans trop d'infriorit, quelques crus des vignobles de France. Cependant, sous l'instigation d'Ahmet, grce ces poignes de roubles qu'il prodiguait, les chevaux taient toujours prts s'atteler la chaise, et les postillons, stimuls, coupaient par le plus court. Le soir, on avait dpass la bourgade de Dorte, et quelques lieues plus loin, on retrouvait les bords de la mer Putride. En cet endroit, la curieuse lagune n'est spare de la mer d'Azof que par une langue de sable peu leve, faite d'un bourrelet de coquilles, dont la largeur moyenne peut tre value un quart de lieue. Cette langue s'appelle flche d'Arabat. Elle s'tend depuis le village de ce nom, au sud, jusqu' Ghnitch, au nord,--en terre ferme,--coupe seulement en cet endroit par une saigne de trois cents pieds, par laquelle entrent les eaux de la mer d'Azof, ainsi qu'il a t dit plus haut. Avec le lever du jour, le seigneur Kraban et ses compagnons furent entours de vapeurs humides, paisses, malsaines, qui se dissiprent peu peu sous l'action des rayons solaires. La campagne tait moins boise, plus dserte aussi. On y voyait patre en libert des dromadaires de grande taille,--ce qui faisait de cette contre comme une annexe du dsert arabique. Les charrettes qui passaient, construites en bois, sans un seul morceau de fer, assourdissaient l'air en grinant sur leurs essieux frotts de bitume. Tout cet aspect est assez primitif; mais, dans les maisons des villages, dans les fermes isoles, se retrouve encore la gnrosit de l'hospitalit tartare. Chacun peut y entrer, s'asseoir la table du matre, puiser aux plats qui y sont incessamment servis, manger sa faim, boire sa soif, et s'en aller avec un simple merci pour toute rtribution. Il va sans dire que les voyageurs n'abusrent jamais de la simplicit de ces vieilles coutumes, qui ne tarderont pas disparatre. Ils laissrent toujours et partout, sous forme de roubles, des marques suffisantes de leur passage. Le soir, l'attelage, puis par une longue course, s'arrtait la bourgade d'Arabat, l'extrmit sud de la flche. L, sur le sable, s'lve une forteresse, au pied de laquelle les maisons sont bties ple-mle. Partout des massifs de fenouil, qui sont de vritables rceptacles couleuvres, et des champs de pastques, dont la rcolte est extrmement abondante. Il tait neuf heures du soir, lorsque la chaise fit halte devant une auberge d'assez mince apparence. Mais, il faut en convenir, c'tait encore la meilleure de l'endroit. En ces rgions perdues de la Chersonse, il ne convenait pas de se montrer trop difficile. Neveu Ahmet, dit le seigneur Kraban, voil plusieurs nuits et plusieurs jours que nous courons sans stationner ailleurs qu'aux relais de poste. Or, je ne serais pas fch de m'tendre quelques heures dans un lit, fut-ce mme dans un lit d'auberge. --Et moi, j'en serais enchant, ajouta Van Mitten, en se redressant sur les reins. --Quoi! perdre douze heures! s'cria Ahmet. Douze heures sur un voyage de six semaines! --Veux-tu que nous entamions une discussion ce sujet? demanda Kraban, de ce ton quelque peu agressif qui lui allait si bien. --Non, mon oncle, non! rpondit Ahmet. Du moment que vous avez besoin de repos.... --Oui! j'en ai besoin, Van Mitten aussi, et Bruno, je suppose, et mme Nizib, qui ne demandera pas mieux! --Seigneur Kraban, rpondit Bruno, directement interpell, je regarde cette ide comme une des meilleures que vous ayez jamais eues, surtout si un bon souper nous prpare bien dormir! L'observation de Bruno venait trs propos. Les provisions de la chaise taient presque puises. Ce qui en restait, dans les coffres, il importait de n'y point toucher, avant d'tre arriv Kertsch, ville importante de la presqu'le de ce nom, o elles pourraient tre abondamment renouveles. Malheureusement, si les lits de l'auberge d'Arabat taient peu prs convenables, mme pour des voyageurs de cette importance, l'office laissait dsirer. Ils ne sont pas nombreux, les touristes qui, n'importe quelle poque de l'anne, s'aventurent vers les extrmes confins de la Tauride. Quelques marchands ou ngociants sauniers, dont les chevaux ou les charrettes frquentent la route de Kertsch Prkop, tels sont les principaux chalands de l'auberge d'Arabat, gens peu difficiles, sachant coucher la dure et manger ce qui se rencontre. Le seigneur Kraban et ses compagnons durent donc se contenter d'un assez maigre menu, c'est dire un plat de pilaw, qui est toujours le mets national, mais avec plus de riz que de poulet et plus d'os de carcasse que de blancs d'ailes. En outre, ce volatile tait si vieux, et, par suite, si dur, qu'il faillit rsister Kraban lui-mme; mais les solides molaires de l'entt personnage eurent raison de sa coriacit, et, en cette circonstance, il ne cda pas plus que d'habitude. A ce plat rglementaire succda une vritable terrine de yaourtz ou lait caill, qui arriva fort propos pour faciliter la dglutition du pilaw; puis, apparurent des galettes assez apptissantes, connues sous le nom de katlamas dans le pays. Bruno et Nizib furent un peu moins bien, ou un peu plus mal partags, comme on voudra, que leurs matres. Certes, leurs mchoires auraient eu raison du plus rcalcitrant des poulets; mais ils n'eurent pas l'occasion de les exercer. Le pilaw fut remplac sur leur table par une sorte de substance noirtre, fume comme une plaque de chemine, aprs un long sjour au fond de l'tre. Qu'est-ce que cela? demanda Bruno. --Je ne saurais le dire, rpliqua Nizib. --Comment, vous qui tes du pays?... --Je ne suis pas du pays. --A peu prs, puisque vous tes turc! rpondit Bruno. Eh bien, mon camarade, gotez un peu cette semelle dessche, et vous me direz ce qu'il faut en penser! Et Nizib, toujours docile, mordit belles dents dans le morceau de ladite semelle. Eh bien?... demanda Bruno. --Eh bien, a n'est pas bon, certes! mais a se laisse manger tout de mme! --Oui, Nizib, quand on meurt de faim et qu'on n'a pas autre chose se mettre sous la dent! Et Bruno y gota son tour, en homme dcid, pour ne pas maigrir, risquer le tout pour le tout. En somme, cela pouvait passer, en l'aidant de quelques verres d'une sorte de bire alcoolise,--ce que firent les deux convives. Mais, soudain, Nizib de s'crier: Eh! Allah me vienne en aide! --Qu'est-ce qui vous prend, Nizib? --Si ce que j'ai mang l tait du porc?... --Du porc! rpliqua Bruno. Ah! c'est juste, Nizib! Un bon musulman comme vous ne peut se nourrir de cet excellent mais immonde animal! Eh bien! il me semble que, si ce mets inconnue est du porc, vous n'avez plus qu'une chose faire! --Et laquelle? --C'est de le digrer tout tranquillement, maintenant qu'il est mang! Cela ne laissait pas d'inquiter Nizib, trs observateur des lois du Prophte, et, comme il se sentait la conscience profondment trouble, Bruno dut aller aux informations prs du matre de l'auberge. Nizib fut alors rassur et put laisser sa digestion s'accomplir sans aucun remords. Ce n'tait mme pas de la viande, c'tait du poisson, du shebac, une sorte de Saint-Pierre, que l'on fend en deux comme une morue, que l'on sche au soleil, que l'on fume, en le suspendant au-dessus de l'tre, que l'on mange cru ou peu prs, et dont il se fait une exportation considrable pour tout le littoral du port de Rostow, situ au fond de la pointe nord-est de la mer d'Azof. Matres et serviteurs durent donc se contenter de ce maigre souper de l'auberge d'Arabat. Les lits leur parurent plus durs que les coussins de la voiture; mais, enfin, ils n'taient point soumis aux cahoteuses secousses d'une route, ils ne remuaient pas, et le sommeil qu'ils trouvrent dans ces chambres peu confortables, fut suffisant pour les remettre de leurs prcdentes fatigues. Le lendemain, 2 septembre, ds le soleil levant, Ahmet tait sur pied, et s'occupait de chercher la maison de poste, pour y prendre des chevaux de relais. L'attelage de la veille, surmen par une tape, longue et dure, n'aurait pu se remettre en route, sans avoir pris au moins vingt-quatre heures de repos. Ahmet comptait amener la chaise toute attele l'auberge, de manire que son oncle et Van Mitten n'eussent plus qu' y monter pour suivre le chemin de la presqu'le de Kertsch. La maison de poste tait bien l, l'extrmit du village, avec son toit agrment de ces crosses de bois qui ressemblent des manches de contrebasse; mais, de chevaux frais, il n'y avait point apparence. L'curie tait vide et, mme prix d'or, le matre n'aurait pu en fournir. Ahmet, trs dsappoint de ce contre-temps, revint donc l'auberge. Le seigneur Kraban, Van Mitten, Bruno et Nizib, prts partir, attendaient que la chaise arrivt. Dj mme, l'un d'eux,--il est inutile de le nommer,--commenait donner de visibles signes d'impatience. Eh bien, Ahmet, s'cria-t-il, tu reviens seul? Faut-il donc que nous allions chercher la chaise au relais? --Ce serait malheureusement inutile, mon oncle! rpondit Ahmet. Il n'y a plus un seul cheval! --Pas de chevaux?... dit Kraban. --Et nous ne pourrons en avoir que demain! --Que demain?... --Oui! C'est vingt-quatre heures perdre! --Vingt-quatre heures perdre! s'cria Kraban, mais j'entends ne pas en perdre dix, pas mme cinq, pas mme une! --Cependant, fit observer le Hollandais son ami, qui se montait dj, s'il n'y a pas de chevaux?... --Il y en aura! rpondit le seigneur Kraban. Et sur un signe, tous le suivirent. Un quart d'heure plus tard, ils atteignaient le relais et s'arrtaient devant la porte. Le matre de poste se tenait sur le seuil, dans la nonchalante attitude d'un homme qui sait parfaitement qu'on ne pourra l'obliger donner ce qu'il n'a pas. Vous n'avez plus de chevaux? demanda Kraban, d'un ton peu accommodant dj. --Je n'ai que ceux qui vous ont amens hier soir, rpondit le matre de poste, et ils ne peuvent marcher. --Eh pourquoi, s'il vous plat, n'avez-vous pas de chevaux frais dans vos curies? --Parce qu'ils ont t pris par un seigneur turc, qui se rend Kertsch, d'o il doit gagner Poti, aprs avoir travers le Caucase. --Un seigneur turc, s'cria Kraban! Un de ces Ottomans la mode europenne, sans doute! Vraiment! ils ne se contentent pas de vous embarrasser dans les rues de Constantinople, il faut encore qu'on les rencontre sur les routes de la Crime! --Et quel est-il? --Je sais qu'il se nomme le seigneur Saffar, voil tout, rpondit tranquillement le matre de poste. --Eh bien, pourquoi vous tes-vous permis de donner ce qui vous restait de chevaux ce seigneur Saffar? demanda Kraban, avec l'accent du plus parfait mpris. --Parce que ce voyageur est arriv au relais, hier matin, douze heures avant vous, et que les chevaux tant disponibles, je n'avais aucune raison pour les lui refuser. --Il y en avait, au contraire!... --Il y en avait?... rpta le matre de poste. --Sans doute, puisque je devais arriver! Que peut-on rpondre des arguments de cette valeur? Van Mitten voulut intervenir: il en fut pour une bourrade de son ami. Quant au matre de poste, aprs avoir regard le seigneur Kraban d'un air goguenard, il allait rentrer dans sa maison, lorsque celui-ci l'arrta, en disant: Peu importe, aprs tout! Que vous ayez des chevaux ou non, il faut que nous partions l'instant! --A l'instant?... rpondit le matre de poste. Je vous rpte que je n'ai pas de chevaux. --Trouvez-en! --Il n'y en a pas Arabat. --Trouvez-en deux, trouvez-en un, rpondit Kraban, qui commenait ne plus se possder, trouvez-en la moiti d'un ... mais trouvez-en! --Cependant, s'il n'y en a pas?... crut devoir rpter doucement le conciliant Van Mitten. --Il faut qu'il y en ait! --Peut-tre pourriez-vous nous procurer un attelage de mules ou mulets? demanda Ahmet au matre de poste. --Soit! des mules ou des mulets! ajouta le seigneur Kraban. Nous nous en contenterons!--Je n'ai jamais vu ni mules ni mulets dans la province! rpondit le matre de poste. --Eh bien, il en voit un aujourd'hui, murmura Bruno l'oreille de son matre, en dsignant Kraban, et un fameux! --Des nes alors?... dit Ahmet. --Pas plus d'nes que de mulets! --Pas plus d'nes!... s'cria le seigneur Kraban. Ah a! vous moquez-vous de moi, monsieur le matre de poste! Comment, pas d'nes dans le pays! Pas de quoi faire un attelage, quel qu'il soit? Pas de quoi relayer une voiture? Et l'obstin personnage, en parlant ainsi, jetait des regards courroucs, droite et gauche, sur une douzaine d'indignes, qui s'taient assembls la porte du relais. Il serait capable de les faire atteler sa chaise! dit Bruno. Oui!... eux ou nous! rpondit Nizib, en homme qui connaissait bien son matre. Cependant, puisqu'il n'y avait ni chevaux, ni mulets, ni nes, il devenait vident qu'on ne pourrait partir. Donc, ncessit de se rsigner un retard de vingt-quatre heures. Ahmet, que cela contrariait autant que son oncle, allait pourtant essayer de lui faire entendre raison en prsence de cette impossibilit absolue, lorsque le seigneur Kraban de s'crier: Cent roubles qui me procurera un attelage! Un certain frmissement courut parmi les indignes d'Arabat. L'un d'eux s'avana rsolument. Seigneur Turc, dit-il, j'ai deux dromadaires vendre! --Je les achte! rpondit Kraban. Atteler des dromadaires une chaise de poste, cela ne s'tait jamais vu. Cela se vit cette fois. En moins d'une heure le march fut conclu, et pour un bon prix. Peu importait! Le seigneur Kraban en et pay le double. Les deux btes furent donc harnaches tant bien que mal, atteles aux brancards, et, sous la promesse d'un pourboire exceptionnel, leur ex-propritaire, transform en postillon, se campa en avant de la bosse de l'un de ces ruminants; puis, la chaise, au grand bahissement de la population d'Arabat, mais l'extrme satisfaction des voyageurs, descendit la route de Kertsch au trot allong de son trange attelage. Le soir, on arrivait sans encombre au village d'Argin, douze lieues d'Arabat. Pas de chevaux au relais, et toujours, par suite du passage du seigneur Saffar. Il fallut se rsoudre coucher Argin, afin de donner quelque repos aux dromadaires. Le lendemain matin, 3 septembre, la chaise repartait dans les mmes conditions, franchissant dans la journe la distance qui spare Argin du village de Marienthal, soit dix-sept lieues, y passait la nuit, le quittait ds l'aube, et, dans la soire, aprs une tape de douze lieues, arrivait Kertsch, sans accidents, mais non sans rudes secousses, dues aux coups de colliers de ces robustes btes, mal dresses ce genre de service. En somme, le seigneur Kraban et ses compagnons, partis depuis le 17 aot, aprs dix-neuf jours de marche, avaient accompli les trois septimes de leur voyage,--trois cents lieues environ sur sept cents. Ils taient donc dans une bonne moyenne, et, s'ils s'y maintenaient pendant vingt-six jours encore, jusqu'au 30 septembre courant, ils devaient avoir achev le tour de la mer Noire dans les dlais voulus. Et pourtant, rptait souvent Bruno son matre, j'ai la pressentiment que cela finira mal! --Pour mon ami Kraban? --Pour votre ami Kraban ... ou pour ceux qui l'accompagnent! XIV DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN SE MONTRE PLUS FORT EN GOGRAPHIE QUE NE LE CROYAIT SON NEVEU AHMET. La ville de Kertsch est situe sur la presqu'le qui porte son nom, l'extrmit orientale de la Tauride. Elle est assise en croissant sur la cte nord de cette langue de terre. Un mont, sur lequel s'levait autrefois l'acropole, la domine majestueusement. C'est le mont Mithridate. Le nom de ce terrible et implacable ennemi des Romains, qui faillit les chasser de l'Asie, ce gnral audacieux, ce polyglotte mrite, ce toxicologue lgendaire, a justement sa place au front d'une cit qui fut la capitale du royaume du Bosphore. C'est l que ce roi de Pont, ce terrible Eupator, se fit percer de l'pe d'un soldat gaulois, aprs avoir vainement tent d'empoisonner ce corps de fer, qu'il avait habitu aux poisons. Tel fut le petit cours d'histoire que Van Mitten, pendant une demi-heure de halte, crut devoir faire ses compagnons. Ce qui lui attira cette rponse de son ami Kraban: Mithridate n'tait qu'un maladroit! --Et pourquoi? demanda Van Mitten. --S'il voulait s'empoisonner srieusement, il n'avait qu'a aller dner notre auberge d'Arabat! L-dessus, le Hollandais ne crut pas devoir continuer l'loge de l'poux de la belle Monime; mais il se promit bien de visiter sa capitale, pendant les quelques heures qui lui seraient laisses. La chaise traversa la ville, avec son singulier quipage, pour la plus grande surprise d'une population hybride, compose de juifs en trs grand nombre, de Tatars, de Grecs et mme de Russes,--en tout une douzaine de mille habitants. Le premier soin d'Ahmet, en arrivant l'_Htel Constantin_, fut de s'enqurir s'il pourrait se procurer des chevaux pour le lendemain matin. A son extrme satisfaction, ils ne manquaient point, cette fois, aux curies de la maison de poste. Il est heureux, fit observer Kraban, que le seigneur Saffar n'ait pas tout pris ce relais! Mais le peu endurant oncle d'Ahmet n'en garda pas moins une vive rancune l'gard de cet importun, qui se permettait de le devancer sur les routes et de lui prendre ses chevaux. En tout cas, comme il n'avait plus l'emploi des dromadaires, il les revendit un chef de caravane, qui partait pour le dtroit d'Inikal; mais il ne les vendit vivants que pour la prix qu'on les et achets morts. De l, une perte assez sensible que le rancunier Kraban porta, _in petto_, au passif du seigneur Saffar. Il va sans dire que ce Saffar n'tait point Kertsch,--ce qui lui vita sans doute une discussion des plus srieuses avec son concurrent. Depuis deux jours, il avait quitt la ville, pour prendre le chemin du Caucase. Circonstance heureuse, puisqu'il ne prcderait plus des voyageurs dcids suivre la route du littoral. Un bon souper l'_Htel Constantin_, une bonne nuit dans des chambres assez confortables, firent oublier les ennuis passs aux matres aussi bien qu'aux serviteurs. Aussi, une lettre, adresse par Ahmet Odessa, put-elle dire que le voyage s'accomplissait rgulirement. Comme le dpart n'avait t dcid pour le lendemain, 5 septembre, qu' dix heures du matin, le consciencieux Van Mitten se leva en mme temps que le soleil, afin de visiter la ville. Il trouva, cette fois, Ahmet prt l'accompagner. Tous deux s'en allrent donc travers les larges rues de Kertsch, bordes de trottoirs dalls, o fourmillaient des chiens vagabonds, qu'un bohmien, excuteur patent de ces basses oeuvres, est charg d'assommer coups de bton. Mais, sans doute, le bourreau avait pass une partie de la nuit boire, car Ahmet et le Hollandais eurent quelque peine chapper aux crocs de ces dangereuses btes. Le quai de pierre, construit sur la mer, au fond de la baie forme par un retour de la cte, qui se prolonge jusqu'aux rives du dtroit, leur permit de se promener plus aisment. L s'lvent le palais du gouverneur et la maison de la douane. Un peu au large, par suite du manque d'eau, sont mouills les navires, auxquels le port de Kertsch offre un bon ancrage, non loin du lazaret. Ce port est devenu assez commerant, depuis la cession de la ville la Russie en 1774, et on y trouve un vaste entrept de ce sel que fournissent les salines de Prkop. Avons-nous le temps de monter l? dit Van Mitten, en dsignant le mont Mithridate, sur lequel se dresse actuellement un temple grec, enrichi des dpouilles de ces tumuli, si nombreux dans la province de Kertsch,--temple qui a remplac l'antique acropole. --Hum! fit Ahmet, il ne faudrait pas risquer de faire attendre l'oncle Kraban! --Ni son neveu! rpondit en souriant Van Mitten. --Il est bien vrai, reprit Ahmet, que pendant tout ce voyage, je ne songe gure qu' notre prochain retour Scutari!--Vous me comprenez, monsieur Van Mitten? --Oui..., je comprends, mon jeune ami, rpondit le Hollandais, et pourtant le mari de madame Van Mitten aurait bien le droit de ne pas vous comprendre! Sur cette rflexion, trop justifie par les preuves du mnage de Rotterdam, tous deux commencrent gravir le mont Mithridate, ayant encore deux heures devant eux avant le dpart. De ce point lev, une vue magnifique s'tend sur la baie de Kertsch. Dans le sud se dessine l'angle extrme de la presqu'le. Vers l'est s'arrondissent les deux langues de terre qui entourent la baie de Taman, au del du dtroit d'Inikal. Le ciel, assez pur, permettait d'apercevoir alors les divers accidents de la contre, et ces khourghans, ou tombeaux anciens, dont la campagne est couverte jusqu'en ses moindres collines de corallites. Lorsque Ahmet jugea que le moment tait venu de regagner l'htel, il montra Van Mitten un escalier monumental, orn de balustres, qui descend du mont Mithridate la ville et aboutit la place du march. Un quart d'heure plus tard, tous deux rejoignaient le seigneur Kraban, lequel essayait vainement de discuter avec son hte, un Tatar des plus placides. Il tait temps d'arriver, car il et fini par se fcher en ne trouvant point l'occasion de se mettre en colre. La chaise tait l, attele de bons chevaux d'origine persane, dont il se fait un important commerce Kertsch. Chacun reprit sa place, et on partit au galop d'un attelage qui ne fit point regretter le trot fatigant des dromadaires. Ahmet n'tait pas sans prouver une certaine inquitude en approchant du dtroit. On se rappelle, en effet, ce qui s'tait pass, lorsque l'itinraire fut modifi Kherson. Sur les instances de son neveu, le seigneur Kraban avait consenti ne point faire le tour de la mer d'Azof, afin de couper au plus court par la Crime. Mais, ce faisant, il devait penser que la terre ferme ne lui manquerait en aucun point du parcours. Il se trompait, et Ahmet n'avait rien fait pour dissiper son erreur. On peut tre un trs bon Turc, un excellent ngociant en tabacs, et ne pas connatre fond la gographie. L'oncle d'Ahmet devait probablement ignorer que l'coulement de la mer d'Azof dans la mer Noire se fait par un large sund, cet antique Bosphore cimmrien, qui porte le nom de dtroit d'Inikal, et que, par consquent, il lui faudrait forcment traverser ce dtroit, entre la presqu'le de Kertsch et la presqu'le de Taman. Or, le seigneur Kraban avait pour la mer une rpugnance que son neveu connaissait de longue date. Que dirait-il donc, lorsqu'il se trouverait en face de cette passe, si, cause des courants ou du peu de profondeur des eaux, il fallait la franchir dans sa plus grande largeur, qui peut tre estime vingt milles? Et s'il refusait obstinment de s'y aventurer? Et s'il prtendait remonter toute la cte orientale de la Crime pour suivre le littoral de la mer d'Azof jusqu'aux premiers contreforts du Caucase? Quelle prolongation de voyage! Que de temps perdu! Que d'intrts compromis! Comment serait-on Scutari pour la date du 30 septembre? Voil quelles rflexions se faisait Ahmet, pendant que la chaise roulait travers la presqu'le. Avant deux heures, elle aurait atteint le dtroit, et l'oncle saurait quoi s'en tenir. Convenait-il, ds prsent, de le prparer cette grave ventualit? Mais, alors, que d'adresse dployer pour que la conversation ne dgnrt pas en discussion, et de discussion en dispute! Si le seigneur Kraban s'enttait, rien ne le ferait dmordre de son ide, et, bon gr, mal gr, il obligerait la chaise de poste reprendre le chemin de Kertsch. Ahmet ne savait donc quel parti s'arrter. S'il avouait sa ruse, il risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux, dt-il passer lui-mme pour un ignorant, feindre la plus parfaite surprise, en trouvant un dtroit l o l'on croyait trouver la terre ferme? Qu'Allah me vienne en aide! se dit Ahmet. Et il attendit avec rsignation que le Dieu des musulmans voult bien le tirer d'affaire. La presqu'le de Kertsch est divise par une longue tranche, faite aux temps antiques, qu'on appelle le rempart d'Akos. La route, qui la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu'au lazaret; puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes vers le littoral. L'attelage ne put donc marcher trs rapidement pendant la matine,--ce qui permit Van Mitten de prendre un aperu plus complet de cette portion de la Chersonse. En somme, c'tait la steppe russe, dans toute sa nudit. Quelques caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart d'Akos, campant avec tout le pittoresque d'une halte orientale. D'innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient l'aspect peu rcratif d'un immense cimetire. C'taient autant de tombeaux que les antiquaires avaient fouills jusque dans leurs profondeurs, et dont les richesses, vases trusques, pierres de cnotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et les salles du muse de Kertsch. Vers midi, apparut l'horizon une grosse tour carre, flanque de quatre tourelles: c'tait le fort qui s'lve au nord de la bourgade d'Inikal. Dans le sud, l'extrmit de la baie de Kertsch, se dessinait le cap Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le dtroit s'ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la cte asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmrien. Il est bien certain que ce dtroit ressemblait un bras de mer, ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami Kraban, regarda Ahmet d'un air trs tonn. Ahmet lui fit signe de se taire. Trs heureusement, l'oncle sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de la mer d'Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus troite mesure de cinq six milles de large. Diable! se dit Van Mitten. Il tait vraiment fcheux que le seigneur Kraban ne ft pas n quelque cent ans plus tard! Si son voyage s'tait fait cette poque, Ahmet n'aurait pas eu sujet d'tre inquiet, comme il l'tait en ce moment. En effet, ce dtroit tend s'ensabler, et finira, avec l'agglomration des sables coquilliers, par ne plus tre qu'un troit chenal courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assiger Azof, maintenant, les btiments de commerce sont forcs d'attendre que les eaux, refoules par les vents du sud, leur donnent une profondeur de dix douze pieds. Mais on tait en l'an 1882 et non en l'un 2000, et il fallait accepter les conditions hydrographiques telles qu'elles se prsentaient. Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent Inikal, faisant partir d'assourdissantes voles d'outardes, remises dans les grandes herbes. Elle s'arrta la principale auberge de la bourgade, et le seigneur Kraban se rveilla. Nous sommes au relais? demanda-t-il. --Oui! au relais d'Inikal, rpondit simplement Ahmet. Tous mirent pied terre et entrrent dans l'auberge, pendant que la voiture regagnait la maison de poste. De l, elle devait se rendre au quai d'embarquement, o se trouve le bac, destin au transport des voyageurs pied, cheval, en charrette, et mme au passage des caravanes qui vont d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe. Inikal est une bourgade o se fait un lucratif commerce de sel, de caviar, de suif, de laine. Les pcheries d'esturgeons et de turbots occupent une partie de sa population, qui est presque entirement grecque. Les marins s'adonnent au petit cabotage du dtroit et du littoral voisin sur de lgres embarcations, gres de deux voiles latines. Inikal se trouve dans une importante situation stratgique,--ce qui explique pourquoi les Russes l'ont fortifie, aprs l'avoir enleve aux Turcs en 4771. C'est une des portes de la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de sret: la clef d'Inikal, d'un ct, la clef de Taman, de l'autre. Aprs une demi-heure de halte, le seigneur Kraban donna ses compagnons le signal du dpart, et ils se dirigrent vers le quai o les attendait le bac. Tout d'abord, les regards de Kraban se portrent droite, gauche, et une exclamation lui chappa. Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Ahmet, qui ne se sentait point l'aise. --C'est une rivire, cela? dit Kraban, en montrant le dtroit. --Une rivire, en effet! rpondit Ahmet, qui crut devoir laisser son oncle dans l'erreur. --Une rivire!... s'cria Bruno. Un signe de son matre lui fit comprendre qu'il devait ne pas insister sur ce point. Mais non! C'est un.... dit Nizib. Il ne put achever. Un violent coup de coude de son camarade Bruno lui coupa la parole, au moment o il allait qualifier, comme elle le mritait, cette disposition hydrographique. Cependant, le seigneur Kraban regardait toujours cette rivire, qui lui barrait la route. Elle est large! dit-il. --En effet ... assez large ... par suite de quelque crue, probablement! rpondit Ahmet. --Crue ... due la fonte des neiges!, ajouta Van Mitten, pour appuyer son jeune ami. --La fonte des neiges ... au mois de septembre? dit Kraban, en se retournant vers le Hollandais. --Sans doute ... la fonte des neiges ... des vieilles neiges ... les neiges du Caucase! rpondit Van Mitten, qui ne savait plus trop ce qu'il disait. --Mais je ne vois pas de pont qui permette de franchir cette rivire? reprit Kraban. --En effet, mon oncle, il n'y en a plus! rpondit Ahmet, en se faisant une longue-vue de ses deux mains demi fermes, comme pour mieux apercevoir le prtendu pont de la prtendue rivire. --Cependant, il devrait y avoir un pont ... dit Van Mitten. Mon guide mentionne l'existence d'un pont.... --Ah! votre guide mentionne l'existence d'un pont?... rpliqua Kraban, qui, fronant les sourcils, regardait en face son ami Van Mitten. --Oui ... ce fameux pont ... dit en balbutiant le Hollandais.... Vous savez bien ... le Pont-Euxin ... _Pontus Axenos_ des anciens.... --Tellement ancien, rpliqua Kraban, dont les paroles sifflaient entre ses lvres demi serres, qu'il n'aura pu rsister la crue produite par la fonte des neiges ... des vieilles neiges.... --Du Caucase! put ajouter Van Mitten, mais il tait bout d'imagination. Ahmet se tenait un peu l'cart. Il ne savait plus que rpondre son oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait videmment mal tourn. Eh bien, mon neveu, dit Kraban d'un ton sec, comment ferons-nous pour passer cette rivire, puisqu'il n'y a pas ou puisqu'il n'y a plus de pont?--Oh! nous trouverons bien un gu! dit ngligemment Ahmet. Il y a si peu d'eau!... --A peine de quoi se mouiller les talons!... ajouta le Hollandais, qui certainement aurait mieux fait de se taire. --Eh bien, Van Mitten, s'cria Kraban, retroussez votre pantalon, entrez dans cette rivire, et nous vous suivons! --Mais ... je.... --Allons!... retroussez!... retroussez! Le fidle Bruno crut devoir intervenir pour tirer son matre de cette mauvaise passe. C'est inutile, seigneur Kraban, dit-il. Nous passerons sans nous mouiller les pieds. Il y a un bac. --Ah! il y a un bac? rpondit Kraban. Il est vraiment heureux qu'on ait song installer un bac sur cette rivire ... pour remplacer le pont emport ... ce fameux Pont-Euxin!... Pourquoi ne pas avoir dit plus tt qu'il y avait un bac?--Et o est-il, ce bac? --Le voici, mon oncle, rpondit Ahmet, en montrant le bac amarr au quai. Notre voiture est dj dedans! --Vraiment! Notre voiture est dj...? --Oui! tout attele! --Tout attele?--Et qui a donn l'ordre? --Personne, mon oncle! rpondit Ahmet. Le matre de poste l'y a conduite lui-mme ... comme il fait toujours.... --Depuis qu'il n'y a plus de pont, n'est-ce pas? --D'ailleurs, mon oncle, il n'y avait pas d'autre moyen de continuer notre voyage! --Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait revenir sur ses pas et faire le tour de la mer d'Azof par le nord! --Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du trente? Avez-vous donc oubli le trente?... --Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien tre de retour! Partons! Ahmet eut un instant d'motion bien vive. Son oncle allait-il mettre excution ce projet insens de revenir sur ses pas travers la presqu'le? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et traverser le dtroit d'Inikal? Le seigneur Kraban s'tait dirig vers le bac. Van Mitten, Ahmet, Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun prtexte la violente discussion qui menaait d'clater. Kraban, pendant une longue minute, s'arrta sur le quai a regarder autour de lui. Ses compagnons s'arrtrent. Kraban entra dans le bac. Ses compagnons y entrrent sa suite. Kraban monta dans la chaise de poste. Les autres y montrent sa suite. Puis le bac fut dmarr, il dborda, et le courant le porta vers la cte oppose. Kraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence. Les eaux taient heureusement fort calmes, et les bateliers n'eurent aucune peine diriger leur bac, tantt au moyen de longues gaffes, tantt avec de larges pelles, suivant les exigences du fond. Cependant, il y eut un moment o l'on put craindre que quelque accident se produisit. En effet, un lger courant, dtourn par la flche sud de la baie de Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d'atterrir cette pointe, il fut menac d'tre entran jusqu'au fond de la baie. C'et t cinq lieues franchir au lieu d'une, et le seigneur Kraban, dont l'impatience se manifestait visiblement, allait peut-tre donner l'ordre de revenir en arrire. Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l'embarquement, avait dit quelques mots,--le mot rouble plusieurs fois rpt,--manoeuvrrent si adroitement, qu'ils se rendirent matres du bac. Aussi, une heure aprs avoir quitt le quai d'Inikal, voyageurs, chevaux et voiture accostaient-ils l'extrmit de cette flche mridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaa-Kossa. La chaise dbarqua sans difficult, et les mariniers reurent un nombre respectable de roubles. Autrefois, la flche formait deux les et une presqu'le, c'est--dire qu'elle tait coupe en deux endroits par un chenal, et il et t impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont combles maintenant. Aussi, l'attelage put-il enlever d'un trait les quatres verstes qui sparent la pointe de la bourgade de Taman. Une heure aprs, il faisait son entre dans cette bourgade, et le seigneur Kraban se contentait de dire, en regardant son neveu: Dcidment, les eaux de la mer d'Azof et les eaux de la mer Noire ne font pas trop mauvais mnage dans le dtroit d'Inikal! Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la rivire du neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l'ami Van Mitten. XV DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN, AHMET, VAN MITTEN ET LEURS SERVITEURS JOUENT LE RLE DE SALAMANDRES. Taman n'est qu'une bourgade d'un aspect assez triste avec ses maisons peu confortables, ses chaumes dcolors par l'action du temps, son glise de bois, dont le clocher est incessamment envelopp dans un pais tournoiement de faucons. La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan. Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle, est cosaque. De l, un contraste que le Hollandais ne put observer qu'au passage. La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes, suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut assez pour que les voyageurs pussent reconnatre que c'tait l un extraordinaire pays de chasse,--tel qu'il ne s'en rencontre peut-tre pas de pareil en aucun autre point du globe. En effet, plicans, cormorans, grbes, sans compter des bandes d'outardes, se remisaient dans ces marcages en quantits vraiment incroyables. Je n'ai jamais tant vu de gibier d'eau! fit justement observer Van Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais! Pas un grain de plomb ne serait perdu! Cette observation du Hollandais n'amena aucune discussion. Le seigneur Kraban n'tait point chasseur, et, en vrit, Ahmet songeait tout autre chose. Il n'y eut un commencement de contestation qu' propos d'une vole de canards que l'attelage fit partir, au moment o il laissait le littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est. En voil une compagnie! s'cria Van Mitten. Il y a mme, l tout un rgiment! --Un rgiment? Vous voulez dire une arme! rpliqua Kraban, qui haussa les paules. --Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien l cent mille canards! --Cent mille canards! s'cria Kraban. Si vous disiez deux cent mille? --Oh! deux cent mille! --Je dirais mme trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore au-dessous de la vrit! --Vous avez raison, ami Kraban, rpondit prudemment le Hollandais, qui ne voulut pas exciter son compagnon lui jeter un million de canards la tte. Mais, en somme, c'tait lui qui disait vrai. Cent mille canards, c'est dj une belle passe, mais il n'y en avait pas moins dans ce prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la baie en se dveloppant devant le soleil. Le temps tait assez beau, la route suffisamment carrossable. L'attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se firent point attendre. Il n'y avait plus de seigneur Saffar, devanant les voyageurs sur le chemin de la presqu'le. Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entire courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse apparaissait confusment l'horizon. Puisque la nuite avait t complte l'htel de Kertsch, c'tait bien le moins que personne ne songet quitter la chaise avant trente-six heures. Cependant, vers le soir, l'heure du souper, les voyageurs s'arrtrent devant un des relais, qui tait en mme temps une auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du littoral caucasien, et si l'on trouverait aisment a s'y nourrir. Donc, c'tait prudence que d'conomiser les provisions faites Kertsch. L'auberge tait mdiocre, mais les vivres n'y manquaient pas. A ce sujet, il n'y eut point se plaindre. Seulement, dtail caractristique, l'htelier, soit dfiance naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et mesure de la consommation. Ainsi, lorsqu'il apporta du pain: C'est dix kopeks dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre qui vaut quatre centimes.] Et Ahmet dut donner dix kopeks. Et, lorsque les oeufs furent servis: C'est quatre-vingts kopeks! Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demands. Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le sel, tant! Et Ahmet de s'excuter. Il n'y eut pas jusqu' la nappe, jusqu'aux serviettes, jusqu'aux bancs qu'il fallut rgler sparment et d'avance, mme les couteaux, les verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes. On le comprend, cela ne pouvait tarder agacer le seigneur Kraban, si bien qu'il finit par acheter en bloc les divers ustensiles ncessaires son souper, mais non sans de vives objurgations, que l'htelier reut, d'ailleurs, avec une impassibilit qui et fait honneur Van Mitten. Puis, le repas achet, Kraban retrocda ces objets, qui lui furent repris avec cinquante pour cent de perte. Il est encore heureux qu'il ne vous fasse pas payer la digestion! dit-il. Quel homme! Il serait digne d'tre ministre des finances de l'empire ottoman! En voil un qui saurait taxer chaque coup de rames des caques du Bosphore! Mais, on avait assez convenablement soupe, c'tait l'important, ainsi que le fit observer Bruno, et l'on partit, lorsque la nuit tait dj faite,--une nuit sombre et sans lune. C'est une impression toute particulire, mais qui n'est pas sans charme, que de se sentir emport au trot soutenu d'un attelage, au milieu d'une obscurit profonde, travers un pays inconnu, o les villages sont trs loigns les uns des autres, les rares fermes dissmines dans la steppe de grandes distances. Le grelot des chevaux, le cadencement irrgulier de leurs sabots sur le sol, le grincement des roues la surface des terrains sablonneux, leur choc aux ornires de chemins frquemment ravins par les pluies, les claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se perdent dans l'ombre, lorsque la route est plane, ou s'accrochent vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs, dresss sur les remblais de la chausse, tout cela constitue un ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit, ces visions, travers une demi-somnolence, qui leur prte un clat quelque peu fantastique. Le seigneur Kraban et ses compagnons ne pouvaient chapper ce sentiment, dont l'intensit est par instant trs grande. A travers les vitres antrieures du coup, les yeux demi ferms, ils regardaient les grandes ombres de l'attelage, ombres capricieuses, dmesures, mouvantes, qui se dveloppaient en avant sur la route vaguement claire. Il devait tre environ onze heures du soir, quand un bruit singulier les tira de leur rverie. C'tait une sorte de sifflement, comparable celui que produit l'eau de Seltz en s'chappant de la bouteille, mais dcupl. On et dit plutt que quelque chaudire laissait chapper sa vapeur comprime par son tuyau de vidange. L'attelage s'tait arrt. Le postillon prouvait de la peine matriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir quoi s'en tenir, baissa rapidement les vitres et se pencha au dehors. Qu'y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D'o vient ce bruit? --Ce sont les volcans de boue, rpondit le postillon. --Des volcans de boue? s'cria Kraban. Qui a jamais entendu parler de volcans de boue? En vrit, c'est une plaisante route que tu nous as fait prendre l, neveu Ahmet! Seigneur Kraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de descendre, dit alors le postillon. --Descendre! descendre! --Oui!... Je vous engage suivre la chaise pied, pendant que nous traverserons cette rgion, car je ne suis pas matre de mes chevaux, et ils pourraient s'emporter. --Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre. --Ce sont cinq ou six verstes faire, ajouta le postillon, peut tre huit, mais pas plus! --Vous dcidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet. --Descendons, ami Kraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue?... Il faut voir ce que cela peut tre! Le seigneur Kraban se dcida, non sans protester. Tous mirent pied terre; puis, marchant derrire la chaise qui n'avanait qu'au pas, ils la suivirent la lueur des lanternes. La nuit tait extrmement sombre. Si le Hollandais esprait voir, si peu que ce ft, des phnomnes naturels signals par le postillon, il se trompait; mais, quant ces sifflements singuliers qui emplissaient parfois l'air d'une rumeur assourdissante, il et t difficile de ne pas les entendre, moins d'tre sourd. En somme, s'il avait fait jour, voici ce qu'on aurait vu: une steppe boursoufle, sur une grande tendue, de petits cnes d'ruption, semblables ces fourmilires normes qui se rencontrent en certaines parties de l'Afrique quatoriale. De ces cnes s'chappent des sources gazeuses et bitumineuses, effectivement dsignes sous le nom de volcans de boue, bien que l'action volcanique n'intervienne en aucune faon dans la production du phnomne. C'est uniquement un mlange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de ptrole mme, qui, sous la pousse du gaz hydrogne carbon, parfois phosphor, s'chappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s'lvent peu peu, se dcouronnent pour laisser fuir la matire ruptive, et s'affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu'le se sont vids dans un espace de temps plus ou moins long. Le gaz hydrogne, qui se produit dans ces conditions, est d la dcomposition lente mais permanente du ptrole, mlang ces diverses substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renferm, finissent par se briser sous l'action des eaux, eaux de pluie ou eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors, l'panchement se fait, ainsi qu'on l'a trs bien dit, la manire d'une bouteille emplie d'un liquide mousseux, que l'lasticit du gaz vide compltement. Ces cnes de djections s'ouvrent en grand nombre la surface de la presqu'le de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains semblables de la presqu'le de Kertsch, mais non dans le voisinage de la route suivie par la chaise de poste,--ce qui explique pourquoi les voyageurs n'en avaient rien aperu. Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanaches de vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le postillon leur avait tant bien que mal expliqu la nature. Ils en taient si rapprochs parfois, qu'ils recevaient en plein visage ces souffles de gaz, d'une odeur caractristique, comme s'ils se fussent chapps du gazomtre d'une usine. Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la prsence du gaz d'clairage, voil un chemin qui n'est pas sans danger! Pourvu qu'il ne se produise pas quelque explosion. --Mais vous avez raison, rpondit Ahmet. Il faudrait, par prcaution, teindre... L'observation que faisait Ahmet, le postillon, habitu traverser cette rgion, se l'tait faite aussi, sans doute, car les lanternes de la chaise s'teignirent soudain. Attention ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s'adressant Bruno et Nizib. --Soyez tranquille, seigneur Ahmet! rpondit Bruno. Nous ne tenons point sauter! --Comment, s'cria Kraban, voil maintenant qu'il n'est pas permis de fumer ici? --Non, mon oncle, rpondit vivement Ahmet, non..., pendant quelques verstes du moins! --Pas mme une cigarette? ajouta l'entt, qui roulait dj entre ses doigts une bonne pince de tombki avec l'adresse d'un vieux fumeur. --Plus tard, ami Kraban, plus tard ... dans notre intrt tous! dit Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au milieu d'une poudrire. --Joli pays! murmura Kraban. Je serais bien tonn si les marchands de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte se retarder de quelques jours, mieux et valu contourner la mer d'Azof! Ahmet ne rpondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pince de tombki dans sa poche, et ils continurent suivre la chaise, dont la masse informe se dessinait peine au milieu de cette profonde obscurit. Il importait donc de ne marcher qu'avec une extrme prcaution, afin d'viter les chutes. La route, ravine par places, n'tait pas sre au pied. Elle montait lgrement en gagnant vers l'est. Heureusement, travers cette atmosphre embrume, il n'y avait pas un souffle de vent. Aussi, les vapeurs s'levaient-elles droit dans l'air, au lieu de se rabattre sur les voyageurs,--ce qui les et fort incommods. On alla ainsi pendant une demi-heure environ, trs petits pas. En avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon avait peine les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque les roues glissaient dans quelque ornire; mais elle tait solide, on le sait, et avait dj fait ses preuves dans les marcages du bas Danube. Un quart d'heure encore, et la rgion des cnes d'ruption serait certainement franchie. Tout coup, une vive lueur se produisit sur le ct gauche de la route. Un des cnes venait de s'allumer et projetait une flamme intense. La steppe en fut claire dans le rayon d'une verste. On fume donc! s'cria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses compagnons et recula prcipitamment. Personne ne fumait. Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les claquements de son fouet s'y joignirent. Il ne pouvait plus matriser son attelage. Les chevaux pouvants s'emportrent, la chaise fut entrane avec une extrme vitesse. Tous s'taient arrts. La steppe prsentait, au milieu de cette nuit sombre, un aspect terrifiant. En effet, les flammes, dveloppes par le cne, venaient de se communiquer aux cnes voisins. Ils faisaient explosion les uns aprs les autres, clatant avec violence, comme les batteries d'un feu d'artifice, dont les jets de feu s'entre-croisent. Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet clat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont le gaz brlait au milieu des djections de matires liquides, les uns avec la lueur sinistre du ptrole, les autres diversement colors par la prsence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer. En mme temps, des grondements sourds couraient travers les marnes du sol. La terre allait-elle donc s'entr'ouvrir et se changer en un cratre sous la pousse d'un trop-plein de matires ruptives? Il y avait l un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Kraban et ses compagnons s'taient carts les uns des autres, afin de diminuer les chances d'un engloutissement commun. Mais il ne fallait pas s'arrter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien claire, semblait tre praticable. Tout en sinuant au milieu des cnes, elle traversait cette steppe en feu. En avant! en avant! criait Ahmet. On ne lui rpondait pas, mais on lui obissait. Chacun s'lanait dans la direction de la chaise de poste, qu'on ne pouvait plus apercevoir. Au del de l'horizon, il semblait que l'obscurit de la nuit se refaisait sur cette partie de la steppe.... L tait donc la limite de cette rgion des cnes qu'il fallait dpasser. Tout coup, une plus vive explosion clata sur la route mme. Un jet de feu avait jailli d'une norme loupe, qui venait de boursoufler le sol en un instant. Kraban fut renvers, et on put l'apercevoir se dbattant travers la flamme. C'en tait fait de lui, s'il ne parvenait pas se relever... D'un bond, Ahmet se prcipita au secours de son oncle. Il le saisit, avant que les gaz enflamms n'eussent pu l'atteindre. Il l'entrana demi suffoqu par les manations de l'hydrogne. Mon oncle!... mon oncle! s'criait-il. Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, aprs l'avoir port sur le bord d'un talus, essayrent de rendre un peu d'air ses poumons. Enfin, un brum! brum! vigoureux et de bon augure se fit entendre. La poitrine du solide Kraban commena s'abaisser et se soulever par intervalles prcipits, en chassant les gaz dltres qui l'emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, la vie, et ses premires paroles furent celles-ci: Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu'il ne valait pas mieux faire le tour de la mer d'Azof? --Vous avez raison, mon oncle! --Comme toujours, mon neveu, comme toujours! Le seigneur Kraban avait peine achev sa phrase, qu'une profonde obscurit remplaait l'intense lueur dont s'tait illumine toute la steppe. Les cnes s'taient teints subitement et simultanment. On et dit que la main d'un machiniste venait de fermer le compteur d'un thtre. Tout redevint noir, et d'autant plus noir que les yeux conservaient encore sur leur rtine l'impression de cette violente lumire, dont la source s'tait instantanment tarie. Que s'tait-il donc pass? Pourquoi ces cnes avaient-ils pris feu, puisque aucune lumire n'avait t approche de leur cratre? En voici l'explication probable: sous l'influence d'un gaz qui brle de lui-mme au contact de l'air, il s'tait produit un phnomne identique celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz, c'est l'hydrogne phosphor, d la prsence de produits phosphats, provenant des cadavres d'animaux marins enfouis dans ces couches marneuses. Il s'enflamme et communique le feu l'hydrogne carbon, qui n'est autre chose que le gaz d'clairage. Donc, tout instant, sous l'influence peut-tre de certaines conditions climatriques, ces phnomnes d'ignition spontane peuvent se produire, sans que rien les puisse faire prvoir. A ce point de vue, les routes des presqu'les de Kertsch et de Taman prsentent donc des dangers srieux, auxquels il est difficile de parer, puisqu'ils peuvent tre subits. Le seigneur Kraban n'avait donc pas tort, quand il disait que n'importe quelle autre route et t prfrable celle que les impatiences d'Ahmet lui avaient fait suivre. Mais enfin, tous avaient chapp au pril,--l'oncle et le neveu, un peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans mme avoir eu la plus lgre brlure. A trois verstes de l, le postillon, matre de ses chevaux, s'tait arrt. Aussitt les flammes teintes, il levait rallum les lanternes de la chaise, et, guids par cette lueur, les voyageurs purent la rejoindre sans danger, sinon sans fatigue. Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s'acheva tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un mouvant souvenir de ce spectacle. Il n'et pas t plus merveill, si les hasards de sa vie l'eussent conduit dans ces rgions de la Nouvelle-Zlande, au moment o s'enflamment les sources tages sur l'amphithtre de ses collines ruptives. Le lendemain, 6 septembre, dix-huit lieues de Taman, la chaise, aprs avoir contourn la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade d'Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s'arrtait la bourgade de Rajewskaja, sur la limite de la rgion caucasienne. XVI OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE MINEURE. Le Caucase est cette partie de la Russie mridionale, faite de hautes montagnes et de plateaux immenses, dont le systme orographique se dessine peu prs de l'ouest l'est, sur une longueur de trois cent cinquante kilomtres. Au nord s'tendent le pays des Cosaques du Don, le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des Nogas nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la Gorgie, de Koutas, de Bakou, d'lisabethpol, d'rivan, plus les provinces de la Mingrlie, de l'Imrthie, de l'Abkasie, du Gouriel. A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; l'est, c'est la mer Caspienne. Toute la contre, situe au sud de la principale chane du Caucase, se nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontires que celles de la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat o, suivant la Bible, l'arche de No vint atterrir aprs le dluge. Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette importante rgion. Elles appartiennent aux races kaztevel, armnienne, tscherkesse, tschetschne, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks, des Nogas, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de race turque, des Kurdes et des Cosaques. S'il faut en croire les savants les plus comptents en pareille matire, c'est de cette contre demi-europenne, demi-asiatique, que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et l'Europe. Aussi lui ont-ils donn le nom de race caucasienne. Trois grandes routes russes traversent cette norme barrire, que dominent les cimes du Chat-Elbrouz quatre mille mtres, du Kazbek quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz cinq mille six cents mtres. La premire de ces routes, d'une double importance stratgique et commerciale, va de Taman Poti, le long du littoral de la mer Noire; la deuxime, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la troisime, de Kizliar Bakou, par Derbend. Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kraban, d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la premire. A quoi bon s'engager dans le ddale du groupe caucasien, s'exposer des difficults, et par suite des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral est de la mer Noire. Il y avait bien le railway de Rostow Vladi-Caucase, puis celui de Tiflis Poti, qu'il et t possible d'utiliser successivement, puisque une distance de cent verstes peine spare leurs deux lignes; mais Ahmet vita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonse. Tout tant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise, laquelle on fit seulement quelques rparations peu importantes, quitta la bourgade de Rajewskaja, ds le matin du 7 septembre, et se lana sur la route du littoral. Ahmet tait rsolu marcher avec la plus grande rapidit. Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinraire, pour atteindre Scutari la date fixe. Sur ce point, son oncle tait d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten et prfr voyager son aise, recueillir des impressions plus durables, n'tre point tenu d'arriver un jour prs; mais on ne consultait pas Van Mitten. C'tait un convive, pas autre chose, qui avait accept de dner chez son ami Kraban. Eh bien, on le conduisait Scutari. Qu'aurait-il pu vouloir de plus? Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques observations. Le Hollandais, aprs l'avoir cout, lui demanda de conclure. Eh bien, mon matre, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur Kraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni trve, le long de cette mer Noire? --Les quitter, Bruno? avait rpondu Van Mitten. --Les quitter, oui, mon matre, les quitter, aprs leur avoir souhait bon voyage! --Et rester ici?... --Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque notre mauvaise toile nous y a conduits! Aprs tout, nous serons, aussi bien l qu' Constantinople, l'abri des revendications de madame Van.... --Ne prononce pas ce nom, Bruno! --Je ne le prononcerai pas, mon matre, pour ne point vous tre dsagrable! Mais, c'est elle, en somme, que nous devons d'tre embarqus dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de poste, risquer de s'embourber dans les marcages ou de se rtir dans des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le seigneur Kraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser partir en le prvenant, par un petit mot bien aimable, que vous le retrouverez Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner! --Ce ne serait pas convenable, rpondit Van Mitten. --Ce serait prudent, rpliqua Bruno. --Tu te trouves donc bien plaindre? --Trs plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en apercevez, mais je commence maigrir! --Pas trop, Bruno, pas trop! --Si! je le sens bien, et, continuer un pareil rgime, j'arriverai bientt l'tat de squelette! --T'es-tu pes, Bruno? --J'ai voulu me peser Kertsch, rpondit Bruno, mais je n'ai trouv qu'un pse-lettre.... --Et cela n'a pu suffire?... rpondit en riant Van Mitten. --Non, mon matre, rpondit gravement Bruno, mais avant peu, cela suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur Kraban continuer sa route? Certes, cette manire de voyager ne pouvait plaire Van Mitten, brave homme d'un temprament rassis, jamais press en rien. Mais la pense de dsobliger son ami Kraban, en l'abandonnant, lui et t si dsagrable qu'il refusa de se rendre. Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invit.... --Un invit, s'cria Bruno, un invit qu'on oblige faire sept cents lieues au lieu d'une! --N'importe! --Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon matre! rpliqua Bruno. Je vous le rpte pour la dixime fois! Nous ne sommes pas au bout de nos misres, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que nous peut-tre, vous en aurez votre bonne part! Les pressentiments de Bruno se raliseraient-ils? L'avenir devait l'apprendre. Quoi qu'il en soit, prvenir son matre, il avait rempli son devoir de serviteur dvou, et, puisque Van Mitten tait rsolu continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait plus qu' le suivre. Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la mer Noire. Si elle s'en loigne quelquefois, pour viter un obstacle du terrain ou desservir quelque bourgade en arrire, ce n'est jamais que de quelques verstes au plus. Les dernires ramifications de la chane du Caucase, qui court alors presque paralllement la cte, viennent mourir la lisire de ces rivages peu frquents. A l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arte dents ingales qui mordent le ciel, cette cime ternellement neigeuse. A une heure de l'aprs-midi, on commena contourner la petite baie de Zmes, sept lieues de Rajewskaja, de manire gagner, huit lieues plus loin, le village de Glendschik. Ces bourgades, on le voit, sont peu loignes les unes des autres. Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte peu prs une cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau, le pays est peu prs dsert, et le commerce se fait plutt par les caboteurs de la cte. Cette bande de terre, entre le pied de la chane et la mer, est d'un aspect plaisant. Le sol y est bois. Ce sont des groupes de chnes, de tilleuls, de noyers, de chtaigniers, de platanes, que les capricieux sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une fort tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'chappent en gazouillant de champs d'azlias, que la seule nature a sems sur ces terrains fertiles. Vers midi, les voyageurs rencontrrent tout un clan de Kalmouks nomades, de ceux qui sont diviss en oulousses, comprenant plusieurs khotonnes. Ces khotonnes sont de vritables villages ambulants, composs d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se planter a et l, tantt dans la steppe, tantt dans les valles verdoyantes, tantt sur le bord des cours d'eau, au gr des chefs. On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils taient fort nombreux autrefois dans la rgion caucasienne; mais les exigences de l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqu une forte migration vers l'Asie. Les Kalmouks ont gard des moeurs part et un costume spcial. Van Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette trs ample, et un bonnet carr qu'entoure une bande d'toffe, fourre de peau de mouton. Pour les femmes, c'est peu de chose prs le mme habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'o sortent des tresses de cheveux agrmentes de rubans de couleur. Quant aux enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se rchauffer, ils se blottissent dans l'tre de la kibitka et dorment sous la cendre chaude. Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits, alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite l'eau avec des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs mrites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a l'excs, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se drangrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins, les observait avec intrt. Peut-tre jetrent-ils des regards d'envie ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement pour le seigneur Kraban, ils s'en tinrent l. Les chevaux purent donc arriver au prochain relais, sans avoir chang le box de leur curie pour le piquet d'un campement kalmouk. La chaise, aprs avoir contourn la baie de Zmes, trouva une route troitement resserre entre les premiers contreforts de la chane et le littoral; mais, au del, cette route s'largissait sensiblement et devenait plus aisment praticable. A huit heures du soir, la bourgade de Glendschik tait atteinte. On y relayait, on y soupait sommairement, on en repartait neuf heures, on courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois toile, au bruit du ressac d'une cte battue par les mauvais temps d'quinoxe, on atteignait le lendemain, sept heures du matin, la bourgade de Beregowaja, midi, la bourgade de Dschuba, six heures du soir, la bourgade de Tenginsk, minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain, huit heures, la bourgade de Golowinsk, onze heures la bourgade de Lachowsk, et, deux heures aprs, la bourgade de Ducha. Ahmet aurait eu mauvaise grce se plaindre. Le voyage s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agrait fort, mais sans incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms gographiques. Pas un aperu nouveau, pas une impression digne de fixer le souvenir! A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le matre de poste allait qurir ses chevaux, envoys au pturage. Eh bien, dit Kraban, dnons aussi confortablement et aussi longuement que le comportentles circonstances. --Oui, dnons, rpondit Van Mitten. --Et dnons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son ventre amaigri. --Peut-tre cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un peu de l'imprvu qui manque notre voyage! Je pense que mon jeune ami Ahmet nous permettra de respirer?... --Jusqu' l'arrive des chevaux, rpondit Ahmet. Nous sommes dj an neuvime jour du mois! --Voil une rponse comme je les aime! rpliqua Kraban. Voyons ce qu'il y a l'office! C'tait une assez mdiocre auberge, que l'auberge de Ducha, btie sur le bords de la petite rivire de Mdsymta, qui coule torrentiellement des contreforts du voisinage. Cette bourgade ressemblait beaucoup ces villages cosaques, qui portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte une tourelle carre, o veille nuit et jour quelque sentinelle. Les maisons, hauts toits de chaume, aux murs de bois empltres de glaise, abrites sous l'ombrage de beaux arbres, logent une population, sinon aise, du moins au-dessus de l'indigence. Du reste, les Cosaques ont presque entirement perdu leur originalit native ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale. Mais ils sont rests braves, alertes, vigilants, gardiens excellents des lignes militaires confies leur surveillance, et passent avec raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rbellion est l'tat chronique, que dans les joutes ou tournois o ils se montrent cuyers mrites. Ces indignes sont d'une belle race, reconnaissable son lgance, la beaut de ses formes, mais non son costume, qui se confond avec celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourr, il est encore facile de retrouver ces faces nergiques qu'une paisse barbe recouvre jusqu'aux pommettes. Lorsque le seigneur Kraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table de l'auberge, on leur servit un repas dont les lments avaient t pris au doukhan voisin, sorte d'choppe o le charcutier, le boucher, l'picier, se confondent le plus souvent en un seul et mmo industriel. Il y avait un dindon rti, un de ces gteaux de farine de mas piqus de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom de gatschapouri, l'invitable plat national, le blini, sorte de crpe au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une bire paisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie trs forte, dont les Russes font une incroyable consommation. Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite bourgade perdue sur les extrmes confins de la mer Noire, et, l'apptit aidant, les convives firent honneur ce repas qui variait l'ordinaire de leurs provisions de voyage. Le dner achev, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib prenaient largement leur part du dindon rti et des crpes nationales. Suivant son habitude, il allait lui-mme au relais de poste, afin de presser l'arrive de l'attelage, bien dcid dcupler, s'il le fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les rglements accordent aux matres de poste, sans parler du pourboire des postillons. En l'attendant, le seigneur Kraban et son ami Van Mitten vinrent s'tablir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la rivire baignait en grondant les pilotis moussus. C'tait ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce farniente, de cette rverie dlicieuse, laquelle les Orientaux donnent le nom de kief. En outre, le fonctionnement des narghils s'imposait de lui-mme, comme complment d'un repas si digne d'tre convenablement digr. Aussi, les deux ustensiles furent-ils retirs de la chaise et apports aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce passe-temps, auquel ils devaient leur fortune. Le fourneau des narghils fut aussitt empli de tabac; mais il va sans dire que, si le seigneur Kraban fit bourrer le sien de tombki d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en tint son ordinaire, qui tait du lataki de l'Asie Mineure. Puis, les fourneaux furent allums; les fumeurs s'tendirent sur un banc, l'un prs de l'autre; le long serpenteau, entour de fil d'or et termin par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les lvres des deux amis. Bientt l'atmosphre fut sature de cette fume odorante, qui n'arrivait la bouche qu'aprs avoir t dlicatement rafrachie par l'eau limpide du narghil. Pendant quelques instants, le seigneur Kraban et Van Mitten, tout cette infinie jouissance que procure le narghil, bien prfrable au chibouk, au cigare ou la cigarette, demeurrent silencieux, les yeux demi ferms, et comme appuys sur les volutes de vapeurs qui leur faisaient un dredon arien. Ah! voil qui est de la volupt pure! dit enfin le seigneur Kraban, et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie intime avec son narghil! --Causerie sans discussion! rpondit Van Mitten, et qui n'en est que plus agrable! --Aussi, reprit Kraban, le gouvernement turc a-t-il t fort mal avis, comme toujours, en frappant le tabac d'un impt qui en a dcupl le prix! C'est grce cette sotte ide que l'usage du narghil tend peu peu disparatre et disparatra un jour! --Ce serait regrettable, en effet, ami Kraban! --Quant moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle prdilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui! mourir! Et si j'avais vcu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tte de mes paules avant ma pipe de mes lvres! --Je pense comme vous, ami Kraban, rpondit le Hollandais, en humant deux ou trois bonnes bouffes coup sur coup. --Pas si vite, Van Mitten, de grce, n'aspirez pas si vite! Vous n'avez pas le temps de goter cette fume savoureuse, et vous me faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les mcher! --Vous avez toujours raison, ami Kraban, rpondit Van Mitten, qui, pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quitude par les clats d'une discussion. --Toujours raison, ami Van Mitten! --Mais ce qui m'tonne, en vrit, ami Kraban, c'est que nous, des ngociants en tabac, nous prouvions tant de plaisir utiliser notre propre marchandise! --Et pourquoi donc? demanda Kraban, qui ne cessait de se tenir un peu sur l'oeil. --Mais parce que, s'il est vrai que les ptissiers sont gnralement dgots de la ptisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur de.... --Une seule observation, Van Mitten, rpondit Kraban, une seule, je vous prie! --Laquelle? --Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des boissons qu'il dbite? --Non, certes! --Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la mme chose. --Soit! rpondit le Hollandais. L'explication que vous donnez l me parat excellente! --Mais, reprit Kraban, puisque vous semblez me chercher noise ce sujet.... --Je ne vous cherche pas noise, ami Kraban! rpondit vivement Van Mitten. --Si! --Non, je vous assure! --Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive sur mon got pour le tabac.... --Croyez-bien.... --Mais si ... mais si! rpondit Kraban, en s'animant.... Je sais comprendre les insinuations.... --Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, rpondit Van Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-tre sous l'influence du bon dner qu'il venait de faire,--commenait s'impatienter de cette insistance. --Il y en a eu, rpliqua Kraban, et, mon tour de vous faire une observation! --Faites donc! --Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous permettiez de fumer du lataki dans un narghil! C'est un manque de got indigne d'un fumeur qui se respecte! --Mais il me semble que j'en ai bien le droit, rpondit Van Mitten, puisque je prfre le tabac de l'Asie Mineure.... --L'Asie Mineure! Vraiment! L'Asie Mineure est loin de valoir la Perse, quand il s'agit de tabac fumer! --Cela dpend! --Le tombki, mme lorsqu'il a subi un double lavage, possde encore des proprits actives, infiniment suprieures celles du lataki! --Je le crois bien! s'cria le Hollandais. Des proprits trop actives, qui sont dues la prsence de la belladone! --La belladone, en proportions convenables, ne peut qu'accrotre les qualits du tabac!... --Pour les gens qui veulent tout doucement s'empoisonner! rpartit Van Mitten. --Ce n'est point un poison! --C'en est un, et des plus nergiques! --Est-ce que j'en suis mort! s'cria Kraban, qui, dans l'intrt de sa cause, avala sa bouffe tout entire! --Non, mais vous en mourrez! --Eh bien, mme l'heure de ma mort, rpta Kraban, dont la voix prit une intensit inquitante, je soutiendrais encore que le tombki est prfrable ce foin dessch qu'on appelle du lataki! --Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle erreur! dit Van Mitten, qui s'emballait son tour. --Elle passera, cependant! --Et vous osez dire cela un homme, qui, pendant vingt ans, a achet des tabacs! --Et vous osez soutenir le contraire un homme qui, pendant trente ans, en a vendu! --Vingt ans! --Trente ans! Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs s'taient redresss au mme instant. Mais, pendant qu'ils gesticulaient avec vivacit, les bouquins s'chapprent de leurs lvres, les tuyaux tombrent sur le sol. Aussitt, tous deux de les ramasser, en continuant de se disputer, au point d'en arriver aux personnalits les plus dsagrables. Dcidment, Van Mitten, dit Kraban, vous tes bien le plus fieff ttu que je connaisse! --Aprs vous, Kraban, aprs vous! --Moi? --Vous! s'cria le Hollandais, qui ne se matrisait plus. Mais regardez donc la fume du lataki, qui s'chappe de mes lvres! --Et vous, riposta Kraban, la fume du tombki, que je rejette comme un nuage odorant! Et tous deux tiraient sur leurs bouts d'ambre en perdre haleine! Et tous deux s'envoyaient cette fume au visage! Mais sentez donc, disait l'un, l'odeur de mon tabac! --Sentez donc, rptait l'autre, l'odeur du mien!--Je vous forcerai bien d'avouer, dit enfin Van Mitten, qu'en fait de tabac, vous n'y connaissez rien! --Et vous, rpliqua Kraban, que vous tes au-dessous du dernier des fumeurs! Tous deux parlrent si haut alors, sous l'impression de la colre, qu'on les entendait du dehors Trs certainement, ils en taient arrivs ce point que de grosses injures allaient clater entre eux, comme des obus sur un champ de bataille.... Mais, ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attirs par le bruit, le suivaient. Tous trois s'arrtrent sur le seuil de la gloriette. Tiens! s'cria Ahmet, en clatant de rire, mon oncle Kraban qui fume le narghil de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le narghil de mon oncle Kraban! Et Nizib et Bruno de faire chorus. En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s'taient tromps et avaient pris le tuyau l'un de l'autre, ce qui faisait que, sans s'en apercevoir, et tout en continuant proclamer les qualits suprieures de leurs tabacs de prdilection, Kraban fumait du lataki, pendant que Van Mitten fumait du tombki! En vrit, ils ne purent s'empcher de rire, et, finalement, ils se donnrent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune discussion, mme sur un sujet aussi grave, ne pouvait altrer l'amiti. Les chevaux sont la chaise, dit alors Ahmet. Nous n'avons plus qu' partir! --Partons donc! rpondit Kraban. Van Mitten et lui remirent Bruno et Nizib les deux narghils, qui avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent bientt repris place dans leur voiture de voyage. Mais en y montant, Kraban ne put s'empcher de dire tout bas son ami: Puisque vous y avez got, Van Mitten, avouez maintenant que le tombki est bien suprieur au lataki! --J'aime mieux l'avouer! rpondit le Hollandais, qui s'en voulait d'avoir os tenir tte son ami. --Merci, ami Van Mitten, rpondit Kraban, mu par tant de condescendance, voila un aveu que je n'oublierai jamais! Et tous deux cimentrent par une vigoureuse poigne de main un nouveau pacte d'amiti qui ne devait jamais se rompre. Cependant, la chaise, emporte au galop de son attelage, roulait avec rapidit sur la route du littoral. A huit heures du soir, la frontire de l'Abkasie tait atteinte, et les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, o ils dormirent jusqu'au lendemain matin. XVII DANS LEQUEL IL ARRIVE UNE AVENTURE DES PLUS GRAVES, QUI TERMINE LA PREMIRE PARTIE DE CETTE HISTOIRE. L'Abkasie est une province part, au milieu de la rgion caucasienne, dans laquelle le rgime civil n'a pas encore t introduit et qui ne relve que du rgime militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve Ingour, dont les eaux forment la lisire de la Mingrlie, l'une des principales divisions du gouvernement de Koutas. C'est une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le systme qui la rgit n'est pas fait pour mettre ses richesses en valeur. C'est peine si ses habitants commencent devenir propritaires d'un sol qui appartenait tout entier aux princes rgnants, descendant d'une dynastie persane. Aussi l'indigne y est-il encore demi sauvage, ayant peine la notion du temps, sans langue crite, parlant une sorte de patois que ses voisins ne peuvent comprendre,--un patois si pauvre mme, qu'il manque de mots pour exprimer les ides les plus lmentaires. Van Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste de cette contre avec les districts plus avancs en civilisation qu'il venait de traverser. A la gauche de la route, dveloppement de champs de mas, rarement de champs de bl, des chvres et des moutons, trs surveills et gards, des buffles, des chevaux et des vaches, vaguant en libert dans les pturages, de beaux arbres, des peupliers blancs, des figuiers, des noyers, des chnes, des tilleuls, des platanes, de longs buissons de buis et de houx, tel est l'aspect de cette province de l'Abkasie. Ainsi que l'a justement fait observer une intrpide voyageuse, madame Caria Serena, si l'on compare entre elles ces trois provinces limitrophes l'une de l'autre, la Mingrlie, le Samourzakan, l'Abkasie, on peut dire que leur civilisation respective est au mme degr d'avancement que la culture des monts qui les environnent: la Mingrlie, qui, socialement, marche en tte, a des hauteurs boises et mises en valeur; le Samourzakan, dj plus arrir, prsente un relief moiti sauvage; l'Abkasie, enfin, demeure presque l'tat primitif, n'a qu'un cheveau de montagnes incultes, que n'a pas encore touch la main de l'homme. C'est donc l'Abkasie qui, de tous les districts caucasiens, sera le plus tard entr en jouissance des bienfaits de la libert individuelle. La premire halte que firent les voyageurs aprs avoir franchi la frontire, fut la bourgade de Gagri, joli village, avec une charmante glise de Sainte-Hypata, dont la sacristie sert maintenant de cellier, un fort, qui est en mme temps un hpital militaire, un torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d'un ct, de l'autre, toute une campagne fruitire, plante de grands accacias, seme de bosquets de roses odorantes. Au loin, mais moins de cinquante verstes, se dveloppe la chane limitrophe entre l'Abkasie et la Circassie, dont les habitants, dfaits par les Russes, aprs la sanglante campagne de 1859, ont abandonn ce beau littoral. La chaise, arrive l, neuf heures du soir, y passa la nuit. Le seigneur Kraban et ses compagnons reposrent dans un des doukhans de la bourgade, et en repartirent le lendemain matin. A midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de rechange. L, Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l'glise o rsidrent les anciens patriarches du Caucase occidental; cet difice, avec sa coupole de briques, autrefois coiffe de cuivre, l'agencement de ses nefs suivant le plan de la croix grecque, les fresques de ses murailles, sa faade ombrage par des ormes sculaires, mrite d'tre compt parmi les plus curieux monuments de la priode byzantine au sixime sicle. Puis, dans la mme journe, ce furent les petites bourgades de Goudouati et de Gounista, et, minuit, aprs une rapide tape de dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de repos la bourgade Soukhoum-Kal, btie sur une large baie foraine, qui s'tend dans le sud jusqu'au cap Kodor. Soukhoum-Kal est le principal port de l'Abkasie; mais la dernire guerre du Caucase a en partie dtruit la ville, o se pressait une population hybride de Grecs, d'Armniens, de Turcs, de Russes, encore plus que d'Abkases. Maintenant, l'lment militaire y domine, et les steamers d'Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux casernes, construites prs de l'ancienne forteresse, qui fut leve au seizime sicle, sous le rgne d'Amurah, poque de la domination ottomane. Un repas, d'un menu trs gorgien, compos d'une soupe aigre au bouillon de poule, d'un ragot de viande farcie, assaisonn de lait acide au safran,--repas qui ne pouvait tre que mdiocrement apprci par deux Turcs et un Hollandais,--prcda le dpart, neuf heures du matin. Aprs avoir laiss en arrire la jolie bourgade de Klasouri, btie dans l'ombreuse valle de Klassur, les voyageurs franchirent le Kodor vingt-sept verstes de Soukhoum-Kal. La chaise longea ensuite d'normes futaies, que l'on pouvait comparer de vritables forts vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on n'a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals,--un coin de l'Amrique tropicale, jet sur le littoral de la mer Noire. Mais dj la hache des exploitants se promne travers ces forts que tant de sicles ont respectes, et ces beaux arbres disparatront avant peu pour les besoins de l'industrie, charpentes de maisons ou charpentes de navires. Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours d'eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin mrite d'tre visit, mais, faute de temps, ne put l'tre en cette circonstance, Gajida et Anaklifa, furent dpasss dans cette journe,--une des plus longues par les heures employes courir, une des plus rapides par l'espace qui fut dvor au galop de l'attelage. Mais aussi, le soir, vers onze heures, les voyageurs arrivaient la frontire de l'Abkasie, ils franchissaient gu le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus loin, ils s'arrtaient a Redout-Kal, chef-lieu de la Mingrlie, l'une des provinces du gouvernement de Koutas. Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacres au sommeil. Cependant, si fatigu qu'il fut, Van Mitten se leva de grand matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son dpart. Mais il trouva Ahmet lev aussi tt que lui, tandis que le seigneur Kraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la principale auberge. Dj hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait sortir! Est-ce que mon jeune ami a l'intention de m'accompagner dans ma promenade matinale? --En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? rpondit Ahmet. Ne faut-il pas que je m'occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne tarderons pas franchir la frontire russo-turque, et il ne sera pas ais de se ravitailler dans les dserts du Lazistan et de l'Anatolie! Vous voyez donc bien que je n'ai pas un instant perdre! --Mais, cela fait, rpondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de quelques heures?... --Cela fait, monsieur Van Mitten, j'aurai visiter notre chaise de poste, m'entendre avec un charron pour qu'il en resserre les crous, qu'il graisse les essieux, qu'il voie si le frein n'a pas jou, et qu'il change la chane du sabot. Il ne faut pas, au del de la frontire, que nous ayons besoin de nous rparer! J'entends donc remettre la chaise en parfait tat, et je compte bien qu'elle finira avec nous cet tonnant voyage! --Bien! Mais cela fait?... rpta Van Mitten. --Cela fait, j'aurai m'occuper du relais, et j'irai la maison de poste pour rgler tout cela! --Trs bien! Mais cela fait?... dit encore Van Mitten, qui ne dmordait pas de son ide. --Cela fait, rpondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous partirons! Donc, je vous laisse. --Un instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de vous adresser une question. --Parlez, mais vite, monsieur Van Mitten. --Vous savez, sans doute, ce que c'est que cette curieuse province de Mingrlie? --A peu prs. --C'est la contre, arrose par le potique Phase, dont les paillettes d'or venaient jadis s'accrocher aux degrs de marbre des palais levs sur ses bords? --En effet. --Ici s'tend cette lgendaire Colchide, o Jason et ses Argonautes, aids de la magicienne Mde, vinrent conqurir la prcieuse toison, que gardait un formidable dragon, sans parler de terribles taureaux qui vomissaient des flammes fantastiques! --Je ne dis pas non. --Enfin, c'est ici, dans ces montagnes, qui se pressent l'horizon, sur ce rocher de Khomli, dominant la cit moderne de Koutas, que Promthe, fils de Japet et de Clymne, aprs avoir audacieusement ravi le feu du ciel, fut enchan par ordre de Jupiter, et c'est l qu'un vautour lui ronge ternellement le coeur! --Rien de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le rpte, je suis press! O voulez-vous en venir? --A ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le plus aimable: c'est que quelques jours passs dans cette partie de la Mingrlie et jusque dans le Koutas pourraient tre bien employs au profit de ce voyage, et que.... --Ainsi, rpondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps Redout-Kal? --Oh! quatre ou cinq jours suffiraient.... --Proposeriez-vous cela mon oncle Kraban? demanda Ahmet non sans quelque malice. --Moi!... jamais, mon jeune ami! rpondit le Hollandais. Ce serait matire discussion, et depuis la regrettable scne des narghils, il ne m'arrivera plus, je vous l'assure, d'entamer une discussion quelconque avec cet excellent homme! --Et vous ferez sagement! --Mais, en ce moment, ce n'est point au terrible Kraban que je m'adresse, c'est mon jeune ami Ahmet. --C'est ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, rpondit Ahmet, en lui prenant la main. Ce n'est point votre jeune ami que vous parlez en ce moment! --Et qui donc?... --Au fianc d'Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le fianc d'Amasia n'a pas une heure perdre! L-dessus, Ahmet se sauva pour s'occuper des prparatifs du dpart. Van Mitten, tout dpit, n'eut que la ressource de faire une promenade peu instructive dans la bourgade du Redout-Kal en compagnie du fidle mais dcourageant Bruno. A midi, tous les voyageurs taient prts partir. La chaise, examine avec soin, revue en quelques parties, promettait de fournir encore de longues tapes dans d'excellentes conditions. La caisse aux provisions remplie, plus rien craindre sous ce rapport, pendant un nombre considrable de verstes ou plutt d'agatchs, puisque les provinces de la Turquie asiatique allaient tre traverses pendant cette seconde partie de l'itinraire; mais Ahmet, en homme avis, ne pouvait que s'applaudir d'avoir pourvu toutes les ventualits de l'alimentation et de la locomotion. Le seigneur Kraban ne voyait pas, sans une satisfaction extrme, le parcours s'accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait satisfait dans son amour-propre de Vieux Turc, au moment o il apparatrait sur la rive gauche du Bosphore, narguant les autorits ottomanes et les dcrteurs de taxes injustes, il serait oiseux d'y insister. Enfin, Redout-Kal n'tant plus qu' quatre-vingt-dix verstes environ de la frontire turque, avant vingt-quatre heures, le plus entt des Osmanlis comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. L, enfin, il serait chez lui. En route, mon neveu, et qu'Allah continue nous protger! s'cria-t-il d'un ton de bonne humeur. --En route, mon oncle! rpondit Ahmet. Et tous deux prirent place dans le coup, suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain, d'apercevoir cette mythologique cime du Caucase, sur laquelle Promthe expiait sa tentative sacrilge! On partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d'un vigoureux attelage. Une heure aprs, la chaise passait cette frontire du Gouriel, qui est annex la Mingrlie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port assez important de la mer Noire, qu'une voie ferre rattache Tiflis, la capitale de la Gorgie. La route remontait un peu l'intrieur d'une campagne fertile. et l, des villages, o les maisons ne sont point groupes, mais parses au milieu des champs de mas. Rien de singulier comme l'aspect de ces constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tresse, comme un ouvrage de vannier. Van Mitten n'oublia pas de mentionner cette particularit sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n'taient point ces insignifiants dtails qu'il s'attendait noter pendant son passage travers l'ancienne Colchide! Enfin, peut-tre serait-il plus heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti, qui n'est autre que le clbre Phase de l'antiquit, et, s'il faut en croire quelques savants gographes, l'un des quatre cours d'eau de l'den! Une heure plus tard, les voyageurs s'arrtaient devant la ligne du railway de Poti-Tiflis, un point o le chemin coupe la voie ferre, une verste au-dessous de la station de Sakario. L s'ouvrait un passage niveau qu'il fallait ncessairement franchir, si l'on voulait, en abrgeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du fleuve. Les chevaux vinrent donc s'arrter devant la barrire du railway, qui tait ferme. Les glaces du coup avaient t baisses, de telle sorte que le seigneur Kraban et ses deux compagnons taient mme de voir ce qui se passait devant eux. Le postillon commena par hler le garde-barrire, qui ne parut point tout d'abord. Kraban mit la tte la portire. Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s'cria-t-il, va encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barrire est-elle ferme aux voitures? --Sans doute parce qu'un train va bientt passer! fit simplement observer Van Mitten. --Pourquoi viendrait-il un train? rpliqua Kraban. Le postillon continuait d'appeler, sans rsultat. Personne ne paraissait la porte de la maisonnette du gardien. Qu'Allah lui torde le cou! s'cria Kraban. S'il ne vient pas, je saurai bien ouvrir moi-mme!... --Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Kraban, qui se prparait descendre. --Du calme?... --Oui! voici ce gardien! En effet, le garde-barrire, sortant de sa maisonnette, se dirigeait tranquillement vers l'attelage. Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Kraban d'un ton sec. --Vous le pouvez, rpondit le gardien. Le train de Poti n'arrivera pas avant dix minutes. --Ouvrez votre barrire, alors, et ne nous retardez pas inutilement! Nous sommes presss! --Je vais vous ouvrir, rpondit le garde. Et, ce disant, il alla d'abord repousser la barrire place de l'autre ct de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle l'attelage s'tait arrt, mais tout cela posment, en homme qui n'a pour les exigences des voyageurs qu'une indiffrence parfaite. Le seigneur Kraban bouillait dj d'impatience. Enfin, le passage fut libre des quatre cts, et la chaise s'engagea travers la voie. ce moment, l'oppos, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur turc, mont sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui lui faisaient escorte, se disposait franchir le passage niveau. C'tait videmment un personnage considrable. Ag de trente-cinq ans environ, sa taille leve se dgageait avec cette noblesse particulire aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux qui ne s'animaient qu'au feu de la passion, front d'un ton mat, barbe noire, dont les volutes s'tageaient jusqu' mi-poitrine, bouche orne de dents trs blanches, lvres qui ne savaient pas sourire: en somme, la physionomie d'un homme imprieux, puissant par sa situation et sa fortune, habitu la ralisation de tous ses dsirs, l'accomplissement de toutes ses volonts, et que la rsistance et pouss aux plus grands excs. Il y avait encore du sauvage dans cette nature, o le type turc confinait au type arabe. Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taill la mode des riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu'Europens. Sans doute, sous son cafetan de couleur sombre, il tenait dissimuler le riche personnage qu'il tait. Au moment o l'attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe des cavaliers l'atteignait aussi. Comme l'troitesse des barrires ne permettait pas la chaise et au groupe de passer en mme temps, il fallait bien que l'un ou l'autre recult. L'attelage s'tait donc arrt, tandis que les cavaliers en faisaient autant; mais il ne semblait pas que le seigneur tranger ft d'humeur cder passage au seigneur Kraban. Turc contre Turc, cela pouvait amener quelque complication. Rangez-vous! cria Kraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient tte ceux de l'attelage. --Rangez-vous vous-mmes! rpondit le nouveau venu, qui semblait dcid ne pas faire un pas en arrire. --Je suis arriv le premier! --Eh bien, vous passerez le second! --Je ne cderai pas! --Ni moi! Monte sur ce ton, la discussion menaait de prendre une assez mauvaise tournure. Mon oncle!... dit Ahmet, que nous importe.... --Mon neveu, il importe beaucoup! --Mon ami!... dit Van Mitten. --Laissez-moi tranquille! rpondit Kraban d'un ton qui cloua le Hollandais dans son coin. Cependant, le garde-barrire, intervenant, s'criait: Htez-vous! btez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder arriver!... Htez-vous! Mais le seigneur Kraban ne l'coutait gure! Aprs avoir ouvert la portire de la chaise, il tait descendu sur la voie, suivi d'Ahmet et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se prcipitaient hors du cabriolet. Le seigneur Kraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval par la bride: Voulez-vous me livrer passage? s'cria-t-il, avec une violence qu'il ne pouvait plus contenir. --Jamais! --Nous allons bien voir! --Voir?... --Vous ne connaissez pas le seigneur Kraban! --Ni vous le seigneur Saffar? En effet, c'tait le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti, aprs une rapide excursion dans les provinces du Caucase mridional. Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accapar les chevaux du relais de Kertsch, voil qui ne pouvait que surexciter la colre de Kraban! Cder cet homme contre lequel il avait tant pest dj! Jamais! Il se ft plutt fait craser sous les pieds de son cheval. Ah! c'est vous le seigneur Saffar? s'cria-t-il. Eh bien, arrire, le seigneur Saffar! --En avant, dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte de forcer le passage. Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait cder Kraban se prparaient lui venir en aide. Mais passez! passez donc! rptait le gardien. Passez donc!... Voici le train! Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait encore un coude du railway. Arrire! cria Kraban. --Arrire! cria Saffar. En ce moment, les hennissements de la locomotive s'accenturent. Le gardien, perdu, agitait son drapeau, afin d'arrter le train.... Il tait trop tard.... Le train dbouchait de la courbe.... Le seigneur Saffar, voyant qu'il n'avait plus le temps de franchir la voie, recula prcipitamment. Bruno et Nizib s'taient jets de ct. Ahmet et Van Mitten, saisissant Kraban, venaient de l'entraner prcipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le poussait tout entier hors de la barrire. A ce moment mme, le train passait avec la rapidit d'un express. Mais en passant, il heurta l'arrire-train de la chaise, qui n'avait pu tre entirement dgage, il le mit en pices, et disparut, sans que ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce lger obstacle. Le seigneur Kraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire; mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, ddaigneusement, sans mme l'honorer d'un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du fleuve. Le lche! le misrable!... s'criait Kraban, que retenait son ami Van Mitten, si jamais je le rencontre! --Oui, mais en attendant, nous n'avons plus de chaise de poste! rpondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejets hors de la voie. --Soit! mon neveu, soit! mais je n'en ai pas moins pass, et pass le premier! Cela, c'tait du Kraban tout pur. En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont chargs en Russie de surveiller les routes, s'approchrent. Ils avaient vu tout ce qui tait arriv la barrire du railway. Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Kraban et de lui mettre la main au collet. De l, protestation dudit Kraban, intervention inutile de son neveu et de son ami, rsistance plus violente du plus ttu des hommes, qui, aprs une contravention aux rglements de police des chemins de fer, menaait d'empirer sa situation par une rbellion aux ordres de l'autorit. On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu'avec des gendarmes. On ne leur rsiste pas davantage. Quoiqu'il fit, le seigneur Kraban, au comble de la fureur, fut emmen la station de Sakario, pendant qu'Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur chaise brise. Nous voil dans un joli embarras! dit le Hollandais. --Et mon oncle donc! rpondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par l'abandonner! Vingt minutes aprs, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait devant eux. Ils regardrent.... A la fentre d'un compartiment, apparaissait la tte bouriffe du seigneur Kraban, rouge de fureur, les yeux injects, hors de lui, non moins parce qu'il avait t arrt que parce que, pour la premire fois de sa vie, ces froces Cosaques l'obligeaient voyager en chemin de fer! Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation. Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, o son seul enttement l'avait conduit, et ne pas compromettre le retour Scutari par un retard qui pouvait peut-tre se prolonger. Laissant donc les dbris de la chaise dont on ne pouvait plus faire usage, Ahmet et ses compagnons lourent une charrette, le postillon y attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela tait possible, ils s'lancrent sur la route de Poti. C'taient six lieues faire. Elles furent franchies en deux heures. Ahmet et Van Mitten, ds qu'ils eurent atteint la bourgade, se dirigrent vers la maison de police, afin d'y rclamer l'infortun Kraban et lui faire rendre la libert. L, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans une certaine mesure, aussi bien sur le sort rserv au dlinquant que sur l'ventualit de nouveaux retards. Le seigneur Kraban, aprs avoir pay une forte amende pour la contravention d'abord, pour la rsistance aux agents ensuite, avait t remis entre les mains des Cosaques, puis dirig sur la frontire. Il s'agissait donc de l'y rejoindre au plus tt, et, dans ce but, de se procurer un moyen de transport. Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s'informer de ce qu'il tait devenu. Le seigneur Saffar avait dj quitt Poti. Il venait de s'embarquer sur le steamer qui fait escale aux diverses chelles de l'Asie Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre o allait ce hautain personnage, et il ne vit plus l'horizon que la dernire trane de vapeur du btiment qui l'emportait vers Trbizonde. FIN DE LA PREMIRE PARTIE. TABLE DE MATIRES I. Dans lequel Van Mitten et son valet Bruno se promnent, regardent, causent, sans rien comprendre ce qui se passe. II. O l'intendant Scarpante et le capitaine Yarhud s'entretiennent de projets qu'il est bon de connatre. III. Dans lequel le seigneur Kraban est tout surpris de se rencontrer avec son ami Van Mitten. IV. Dans lequel le seigneur Kraban, encore plus entt que jamais, tient tte aux autorit Ottomanes. V. O le seigneur Kraban discute sa faon la manire dont il entend les voyages et quitte Constantinople. VI. O les voyageurs commencent prouver quelques difficults, principalement dans le delta du Danube. VII. Dans lequel les chevaux de la chaise font par peur ce qu'il n'ont pu faire sous le fouet du postillion. VIII. O le lecteur fera volontiers connaissance avec la jeune Amasia et son fianc Ahmet. IX. Dans lequel il s'en faut bien peu que le plan du capitaine Yarhud ne russisse. X. Dans lequel Ahmet prend une nergique rsolution, commande, d'ailleurs, par les circonstances. XI. Dans lequel il se mle un peu de drme cette fantaisiste histoire de voyage. XII. Dans lequel Van Mitten raconte une histoire de tulipes, qui intressera peut-tre le lecteur. XIII. Dans lequel on traverse obliquement l'ancienne Tauride, et avec quel attelage on en sort. XIV. Dans lequel le seigneur Kraban se montre plus fort en gographie que ne le croyait son neveu Ahmet. XV. Dans lequel le seigneur Kraban, Ahmet, Van Mitten et leurs serviteurs jouent le rle de salamandres. XVI. O il est question de l'excellence des tabacs de la Perse et de l'Asie mineure. XVII. Dans lequel il arrive une aventure des plus graves, qui termine la premire partie de cette histoire. End of Project Gutenberg's Kraban-Le-Ttu, Volume I, by Jules Verne License: Share Alike