Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online Distributed Proofreading Team KRABAN-LE-TTU par JULES VERNE DEUXIME PARTIE * * * * * I DANS LEQUEL ON RETROUVE LE SEIGNEUR KRABAN, FURIEUX D'AVOIR VOYAG EN CHEMIN DE FER. On s'en souvient sans doute, Van Mitten, dsol de n'avoir pu visiter les ruines de l'ancienne Colchide, avait manifest l'intention de se ddommager en explorant le mythologique Phase, qui, sous le nom moins euphonique de Rion, se jette maintenant Poti dont il forme le petit port sur le littoral de la mer Noire. En vrit le digne Hollandais dt rgulirement rabattre encore de ses esprances! Il s'agissait bien vraiment de s'lancer sur les traces de Jason et des Argonautes, de parcourir les lieux clbres o cet audacieux fils d'Eson alla conqurir la Toison d'Or! Non! ce qu'il convenait de faire au plus vite, c'tait de quitter Poli, de se lancer sur les traces du seigneur Kraban, et de le rejoindre la frontire turco-russe. De l, nouvelle dception pour Van Mitten. Il tait dj cinq heures du soir. On comptait repartir le lendemain matin, 13 septembre. De Poti, Van Mitten ne put donc voir que le jardin public, o s'lvent les ruines d'une ancienne forteresse, les maisons bties sur pilotis, dans lesquelles s'abrite une population de six sept mille mes, les larges rues, bordes de fosss, d'o s'chappe un incessant concert de grenouilles, et le port, assez frquent, que domine un phare de premier ordre. Van Mitten ne put se consoler d'avoir si peu de temps lui qu'en se faisant cette rflexion: c'est qu' fuir si vite une telle bourgade, situe au milieu des marais du Rion et de la Capatcha, il ne risquerait point d'y gagner quelque fivre pernicieuse,--ce qui est fort redouter dans les environs malsains de ce littoral. Pendant que le Hollandais s'abandonnait ces rflexions de toutes sortes, Ahmet cherchait remplacer la chaise de poste, qui et encore rendu de si longs services sans l'inqualifiable imprudence de son propritaire. Or, de trouver une autre voiture de voyage, neuve ou d'occasion, dans cette petite ville de Poti, il n'y fallait certainement pas compter. Une perecladnaa, une araba russes, cela pouvait se rencontrer et la bourse du seigneur Kraban tait l pour payer le prix de l'acquisition quel qu'il ft. Mais ces divers vhicules, ce ne sont en somme que des charrettes plus ou moins primitives, dpourvues de tout confort, et elles n'ont rien de commun avec une berline de voyage. Si vigoureux que soient les chevaux qu'on y attelle, ces charrettes ne sauraient courir avec la vitesse d'une chaise de poste. Aussi que de retards craindre avant d'avoir achev ce parcours! Cependant, il convient d'observer qu'Ahmet n'eut pas mme lieu d'tre embarrass sur le choix du vhicule. Ni voitures, ni charrettes! Rien de disponible pour le moment! Or il lui importait de rejoindre au plus tt son oncle, pour empcher que son enttement ne l'engaget encore en quelque dplorable affaire. Il se dcida donc faire cheval ce trajet d'une vingtaine de lieues, entre Poti et la frontire turco-russe. Il tait bon cavalier, cela va de soi, et Nizib l'avait souvent accompagn dans ses promenades. Van Mitten consult par lui n'tait point sans avoir reu quelques principes d'quitation, et il rpondit, sinon de l'habilet fort improbable de Bruno, du moins de son obissance le suivre dans ces conditions. Il fut donc dcid que le dpart s'effectuerait le lendemain matin, afin d'atteindre la frontire le soir mme. Cela fait, Ahmet crivit une longue lettre l'adresse du banquier Slim, lettre qui naturellement commenait par ces mots: Chre Amasia Il lui racontait toutes les pripties du voyage, quel incident venait de se produire Poti, pourquoi il avait t spar de son oncle, comment il comptait le retrouver. Il ajoutait que le retour ne serait en rien retard par cette aventure, qu'il saurait bien faire marcher btes et gens en se tenant dans la moyenne du temps et du parcours qui lui restaient encore. Donc, instante recommandation de se trouver avec son pre et Nedjeb la villa de Scutari pour la date fixe, et mme un peu avant, de manire ne point manquer au rendez-vous. Cette lettre, laquelle se mlaient les plus tendres compliments pour la jeune fille, le paquebot, qui fait un service rgulier de Poti Odessa, devait l'emporter le lendemain. Donc, avant quarante-huit heures, elle serait arrive destination, ouverte, lue jusqu'entre les lignes, et peut-tre presse sur un coeur dont Ahmet croyait bien entendre les battements l'autre bout de la mer Noire. Le fait est que les deux fiancs se trouvaient alors au plus loin l'un de l'autre, c'est--dire aux deux extrmits du grand axe d'une ellipse dont l'intraitable obstination de son oncle obligeait Ahmet suivre la courbe! Et tandis qu'il crivait ainsi pour rassurer, pour consoler Amasia, que faisait Van Mitten? Van Mitten, aprs avoir dn l'htel, se promenait en curieux dans les rues de Poti, sous les arbres du Jardin Central, le long des quais du port et ds jetes, dont la construction s'achevait alors. Mais il tait seul. Bruno, cette fois, ne l'avait point accompagn. Et pourquoi Bruno ne marchait-il pas auprs de son matre, quitte lui faire de respectueuses mais justes observations sur les complications du prsent et les menaces de l'avenir? C'est que Bruno avait eu une ide. S'il n'y avait Poti ni berline ni chaise de poste, il s'y trouverait peut-tre une balance. Or, pour ce Hollandais amaigri, c'tait l ou jamais l'occasion de se peser, de constater le chiffre de son poids actuel compar au chiffre de son poids primitif. Bruno avait donc quitt l'htel, ayant eu soin d'emporter, sans en rien dire, le guide de son matre, qui devait lui donner en livres bataves l'valuation des mesures russes dont il ne connaissait pas la valeur. Sur les quais d'un port o la douane exerce son office, il y a toujours quelques-unes de ces larges balances, sur les plateaux desquelles un homme peut se peser l'aise. Bruno ne fut donc point embarrass ce sujet. Moyennant quelques kopeks, les prposs se prtrent sa fantaisie. On mit un poids respectable sur un des plateaux d'une balance, et Bruno, non sans quelque secrte inquitude, monta sur l'autre. A son grand dplaisir, le plateau qui supportait le poids, resta adhrent au sol. Bruno, quelque effort qu'il fit pour s'alourdir,--peut-tre croyait-il qu'il y russirait en se gonflant,--ne parvint mme pas l'enlever. Diable! dit-il, voil ce que je craignais! Un poids un peu moins fort fut pos sur le plateau la place du premier.... Le plateau ne bougea pas davantage. Est-il possible! s'cria Bruno, qui sentit tout son sang lui refluer au coeur. En ce moment, son regard s'arrta sur une bonne figure, toute empreinte de bienveillance son gard. Mon matre! s'cria-t-il. C'tait Van Mitten, en effet, que les hasards de sa promenade venaient de conduire sur le quai, prcisment l'endroit o les prposs opraient pour le compte de son serviteur. Mon matre, rpta Bruno, vous ici? --Moi-mme, rpondit Van Mitten. Je vois avec plaisir que tu es en train de.... --De me peser ... oui! --Le rsultat de cette operation, c'est que je ne sais pas s'il existe des poids assez faibles pour indiquer ce que je pse l'heure qu'il est. Et Bruno fit cette rponse avec une si douloureuse expression de physionomie que le reproche alla jusqu'au coeur de Van Mitten. Quoi! dit celui-ci, depuis que nous sommes partis, tu aurais maigri ce point, mon pauvre Bruno? --Vous allez en juger, mon matre. En effet, on venait de placer, dans le plateau de la balance, un troisime poids trs infrieur aux deux autres. Cette fois, Bruno le souleva peu a peu,--ce qui mit les deux plateaux en quilibre sur une mme ligne horizontale. Enfin! dit Bruno, mais quel est ce poids? --Oui! quel est ce poids? rpondit Van Mitten. Cela faisait tout juste, en mesures russes, quatre pounds, pas un de plus, pas un de moins. Aussitt Van Mitten de prendre le guide que lui tendait Bruno et de se reporter la table de comparaison entre les diverses mesures des deux pays. Eh bien, mon matre? demanda Bruno, en proie une curiosit mle d'une certaine angoisse, que vaut le pound russe? --Environ seize ponds et demi de Hollande, rpondit Van Mitten, aprs un petit calcul mental. --Ce qui fait?... --Ce qui fait exactement soixante-quinze ponds et demi, ou cent cinquante et une livres. Bruno poussa un cri de dsespoir, et, s'lanant hors du plateau de la balance, dont l'autre plateau vint brusquement frapper le sol, il tomba sur un banc, demi-pm. Cent cinquante et une livres. rptait-il, comme s'il et perdu l prs d'un neuvime de sa vie. En effet, son dpart, Bruno, qui pesait quatre-vingt-quatre ponds, ou cent soixante-huit livres, n'en pesait plus que soixante-quinze et demi, soit cent cinquante et une livres. Il avait donc maigri, de dix-sept livres! Et cela en vingt-six jours d'un voyage qui avait t relativement facile, sans vritables privations ni grandes fatigues. Et maintenant que le mal avait commenc, o s'arrterait-il? Que deviendrait ce ventre que Bruno s'tait fabriqu lui-mme, qu'il avait mis prs de vingt ans arrondir, grce l'observation d'une hygine bien comprise? De combien tomberait-il au-dessous de cette honorable moyenne, dans laquelle il s'tait maintenu jusqu'alors,--surtout prsent que, faute d'une chaise de poste, travers des contres sans ressources, avec menaces de fatigues et de dangers, cet absurde voyage allait s'accomplir dans des conditions nouvelles! Voil ce que se demanda l'anxieux serviteur de Van Mitten. Et alors, il se fit dans son esprit, comme une rapide vision d'ventualits terribles, au milieu desquelles apparaissait un Bruno mconnaissable, rduit l'tat de squelette ambulant! Aussi son parti fut-il pris sans l'ombre d'une hsitation. Il se releva, il entraina le Hollandais, qui n'aurait pas eu la force de lui rsister, et, s'arrtant sur le quai, au moment de rentrer l'htel: Mon matre, dit-il, il y a des bornes tout, mme la sottise humaine! Nous n'irons pas plus loin! Van Mitten reut cette dclaration avec ce calme accoutum, dont rien ne pouvait le faire se dpartir. Comment, Bruno, dit-il, c'est ici, dans ce coin perdu du Caucase, que tu me proposes de nous fixer? --Non, mon matre, non! Je vous propose tout simplement de laisser le seigneur Kraban revenir comme il lui conviendra Constantinople, pendant que nous y retournerons tranquillement par un des paquebots de Poti. La mer ne vous rend point malade, moi non plus, et je ne risque pas d'y maigrir davantage,--ce qui m'arriverait infailliblement, si je continuais voyager dans ces conditions. --Ce parti est peut-tre sage ton point de vue, Bruno, rpondit Van Mitten, mais au mien, c'est autre chose. Abandonner mon ami Kraban lorsque les trois quarts du parcours sont dj faits, cela mrite quelque rflexion! --Le seigneur Kraban n'est point votre ami, rpondit Bruno. Il est l'ami du seigneur Kraban, voil tout. D'ailleurs, il n'est et ne peut tre le mien, et je ne lui sacrifierai pas ce qui me reste d'embonpoint pour la satisfaction de ses caprices d'amour-propre! Les trois quarts du voyage sont accomplis, dites-vous; cela est vrai, mais le quatrime quart me parat offrir bien d'autres difficults travers un pays demi sauvage! Qu'il ne vous soit encore rien survenu de personnellement dsagrable, vous, mon matre, d'accord; mais, je vous le rpte, si vous vous obstinez, prenez garde! ... Il vous arrivera malheur! L'insistance de Bruno lui prophtiser quelque grave complication dont il ne se tirerait pas sain et sauf ne laissait point de tracasser Van Mitten. Ces conseils d'un fidle serviteur taient bien pour l'influencer quelque peu. En effet, ce voyage au del de la frontire russe, travers les rgions peu frquentes du pachalik de Trbizonde et de l'Anatolie septentrionale, qui chappent presque entirement l'autorit du gouvernement turc, cela valait au moins la peine que l'on regardt deux fois avant de l'entreprendre. Aussi, tant donn son caractre un peu faible, Van Mitten se sentit-il branl, et Bruno ne fut pas sans s'en apercevoir. Bruno redoubla donc ses instances. Il fit valoir maint argument l'appui de sa cause, il montra ses habits flottant la ceinture autour d'un ventre qui s'en allait de jour en jour. Insinuant, persuasif, loquent mme, sous l'empire d'une conviction profonde, il amena enfin son matre partager ses ides sur la ncessit de sparer son sort du sort de son ami Kraban. Van Mitten rflchissait. Il coutait avec attention, hochant la tte aux bons endroits. Lorsque cette grave conversation fut acheve, il n'tait plus retenu que par la crainte d'avoir une discussion ce sujet avec son incorrigible compagnon de voyage. Eh bien, repartit Bruno, qui avait rponse tout, les circonstances sont favorables. Puisque le seigneur Kraban n'est plus l, brlons la politesse au seigneur Kraban, et laissons son neveu Ahmet aller le rejoindre la frontire. Van Mitten secoua la tte ngativement. A cela, il n'y a qu'un empchement, dit-il. --Lequel? demanda Bruno. --C'est que j'ai quitt Constantinople, peu prs sans argent, et que maintenant, ma bourse est vide! --Ne pouvez-vous, mon matre, faire venir une somme suffisante de la banque de Constantinople? --Non, Bruno, c'est impossible! Le dpt de ce que je possde Rotterdam ne peut pas tre dj fait.... --En sorte que pour avoir l'argent ncessaire notre retour?... demanda Bruno. --Il faut de toute ncessit que je m'adresse mon ami Kraban! rpondit Van Mitten. Voil qui n'tait pas pour rassurer Bruno. Si son matre revoyait le seigneur Kraban, s'il lui faisait part de son projet, il y aurait discussion, et Van Mitten ne serait pas le plus fort. Mais comment faire? S'adresser directement au jeune Ahmet? Non! ce serait inutile! Ahmet ne prendrait jamais sur lui de fournir Van Mitten les moyens d'abandonner son oncle! Donc il n y fallait point songer. Enfin, voici ce qui fut dcid entre le matre et le serviteur, aprs un long dbat. On quitterait Poti en compagnie d'Ahmet, on irait rejoindre le seigneur Kraban la frontire turco-russe. L, Van Mitten, sous prtexte de sant, en prvision des fatigues venir, dclarerait qu'il lui serait impossible de continuer un pareil voyage. Dans ces conditions, son ami Kraban ne pourrait pas insister, et ne se refuserait pas lui donner l'argent ncessaire pour qu'il pt revenir par mer Constantinople. N'importe! pensa Bruno, une conversation ce sujet entre mon matre et le seigneur Kraban, cela ne laisse pas d'tre grave. Tous deux revinrent l'htel, o les attendait Ahmet. Ils ne lui dirent rien de leurs projets que celui-ci et sans doute combattus. On soupa, on dormit. Van Mitten rva que Kraban le hachait menu comme chair pt. On se rveilla de grand matin, et l'on trouva la porte quatre chevaux prts dvorer l'espace. Une chose curieuse voir, ce fut la mine de Bruno, lorsqu'il fut mis en demeure d'enfourcher sa monture. Nouveaux griefs porter au compte du seigneur Kraban. Mais il n'y avait pas d'autre moyen de voyager. Bruno dut donc obir. Heureusement, son cheval tait un vieux bidet, incapable de s'emballer, et dont il serait facile d'avoir raison. Les deux chevaux de Van Mitten et de Nizib n'taient pas non plus pour les inquiter. Seul, Ahmet avait un assez fringant animal; mais, bon cavalier, il ne devait avoir d'autre souci que de modrer sa vitesse, afin de ne point distancer ses compagnons de route. On quitta Poti cinq heures du matin. A huit heures, un premier djeuner tait pris dans le bourg de Nikolaja, aprs une traite de vingt verstes, un second djeuner Kintryachi, quinze verstes plus loin, vers onze heures,--et, vers deux heures aprs midi, Ahmet, aprs une nouvelle tape de vingt autres verstes, faisait halte Batoum, dans cette partie du Lazistan septentrional qui appartient l'empire moscovite. Ce port tait autrefois un port turc, trs heureusement situ l'embouchure du Tchorock, qui est le Bathys des anciens. Il est fcheux que la Turquie l'ait perdu, car ce port, vaste, pourvu d'un bon ancrage, peut recevoir un grand nombre de btiments, mme des navires d'un fort tirant d'eau. Quant la ville, c'est simplement un important bazar, construit en bois, que traverse une rue principale. Mais la main de la Russie s'allonge dmesurment sur les rgions transcaucasiennes, et elle a saisi Batoum comme elle saisira plus tard les dernires limites du Lazistan. L, Ahmet n'tait donc pas encore chez lui, comme il y et t quelques annes auparavant. Il lui fallut dpasser Gnih, l'embouchure du Tchorock, et, vingt verstes de Batoum, la bourgade de Makrialos, pour atteindre la frontire, dix verstes plus loin. En cet endroit, au bord de la route, un homme attendait sous l'oeil peu paternel d'un dtachement de Cosaques, les deux pieds poss sur la limite du sol ottoman, dans un tat de fureur plus facile comprendre qu' dcrire. C'tait le seigneur Kraban. Il tait six heures du soir, et depuis le minuit de la veille,--instant prcis o il avait t rendu la libert en dehors du territoire russe,--le seigneur Kraban ne dcolrait pas. Une assez pauvre cabane, btie au flanc de la route, misrablement habite, mal couverte, mal close, encore plus mal fournie de vivres, lui avait servi d'abri ou plutt de refuge. Une demi-verste avant d'y arriver, Ahmet et Van Mitten, ayant aperu, l'un son oncle, l'autre son ami, avaient press leurs chevaux, et ils mirent pied terre quelques pas de lui. Le seigneur Kraban, allant, venant, gesticulant, se parlant lui-mme ou plutt se disputant avec lui-mme, puisque personne n'tait l pour lui tenir tte, ne semblait pas avoir aperu ses compagnons. Mon oncle! s'cria Ahmet en lui tendant les bras, pendant que Nizib et Bruno gardaient son cheval et celui du Hollandais, mon oncle! --Mon ami! ajouta Van Mitten. Kraban leur saisit la main tous deux, et montrant les Cosaques, qui se promenaient sur la lisire de la route: En chemin de fer! s'cria-t-il. Ces misrables m'ont forc monter en chemin de fer! ... Moi! ... moi! Bien videmment, d'avoir t rduit ce mode de locomotion, indigne d'un vrai Turc, c'tait ce qui excitait chez le seigneur Kraban la plus violente irritation! Non! il ne pouvait digrer cela! Sa rencontre avec le seigneur Saffar, sa querelle avec cet insolent personnage et ce qui en tait suivi, le bris de sa chaise de poste, l'embarras o il allait se trouver pour continuer son voyage, il oubliait tout devant cette normit: avoir t en chemin de fer! Lui, un vieux croyant! Oui! c'est indigne! rpondit Ahmet, qui pensa que c'tait ou jamais le cas de ne pas contrarier son oncle. --Oui, indigne! ajouta Van Mitten, mais, aprs tout, ami Kraban, il ne vous est rien arriv de grave.... --Ah! prenez garde vos paroles, monsieur Van Mitten! s'cria Kraban. Rien de grave, dites-vous? Un signe d'Ahmet au Hollandais lui indiqua qu'il faisait fausse route. Son vieil ami venait de le traiter de: Monsieur Van Mitten et continuait de l'interpeller de la sorte: Me direz-vous ce que vous entendez par ces inqualifiables paroles: rien de grave? --Ami Kraban, j'entends qu'aucun de ces accidents habituels aux chemins de fer, ni draillement, ni tamponnement, ni collision.... --Monsieur Van Mitten, mieux vaudrait avoir draill! s'cria Kraban. Oui! par Allah! mieux vaudrait avoir draill, avoir perdu bras, jambes et tte, entendez-vous, que de survivre pareille honte! --Croyez bien, ami Kraban! ... reprit Van Mitten, qui ne savait comment pallier ses imprudentes paroles. --Il ne s'agit pas de ce que je puis croire! rpondit Kraban en marchant sur le Hollandais, mais de ce que vous croyez! ... Il s'agit de la faon dont vous envisagez ce qui vient d'arriver l'homme qui, depuis trente ans, se croyait votre ami. Ahmet voulut dtourner une conversation dont le plus clair rsultat et t d'empirer les choses. Mon oncle, dit-il, je crois pouvoir l'affirmer, vous avez mal compris monsieur Van Mitten.... --Vraiment! --Ou plutt monsieur Van Mitten s'est mal exprim! Tout comme moi, il ressent une indignation profonde pour le traitement que ces maudits Cosaques vous ont inflig! Heureusement, tout cela tait dit en turc, et les maudits Cosaques n'y pouvaient rien comprendre. Mais, en somme, mon oncle, c'est un autre qu'il faut faire remonter la cause de tout cela! C'est un autre qui est responsable de ce qui vous est arriv! C'est l'impudent personnage qui a fait obstacle votre passage au railway de Poti! C'est ce Saffar!... --Oui! ce Saffar! s'cria Kraban, trs opportunment lanc par son neveu sur cette nouvelle piste. --Mille fois oui, ce Saffar! se hta d'ajouter Van Mitten. C'est l ce que je voulais dire, ami Kraban! --L'infme Saffar! dit Kraban. --L'infme Saffar! rpta Van Mitten en se mettant au diapason de son interlocuteur. Il aurait mme voulu employer un qualificatif plus nergique encore, mais il n'en trouva pas. Si nous le rencontrons jamais! ... dit Ahmet. --Et ne pouvoir retourner Poti! s'cria Kraban, pour lui faire payer son insolence, le provoquer, lui arracher l'me du corps, le livrer la main du bourreau!... --Le faire empaler!.... crut devoir ajouter Van Mitten, qui se faisait froce pour reconqurir une amiti compromise. Et cette proposition, si bien turque, on en conviendra, lui valut un serrement de main de son ami Kraban. Mon oncle, dit alors Ahmet, il serait inutile, en ce moment, de se mettre la recherche de ce Saffar! --Et pourquoi, mon neveu? --Ce personnage n'est plus Poti, reprit Ahmet, Quand nous y sommes arrivs, il venait de s'embarquer sur le paquebot qui fait le service du littoral de l'Asie Mineure. --Le littoral de l'Asie Mineure! s'cria Kraban, Mais notre itinraire ne suit-il pas ce littoral? --En effet, mon oncle! --Eh bien! si l'infme Saffar, rpondit Kraban, se rencontre sur mon chemin, _Vallah-billah tielah_! Malheur lui! Aprs avoir prononc cette formule qui est le serment de Dieu, le seigneur Kraban ne pouvait rien dire de plus terrible: il se tut. Mais comment voyagerait-on, maintenant que la chaise de poste manquait aux voyageurs? De suivre la route cheval, cela ne pouvait srieusement se proposer au seigneur Kraban. Sa corpulence s'y opposait. S'il et souffert du cheval, le cheval aurait encore plus souffert de lui. Il fut donc convenu que l'on se rendrait Choppa, la bourgade la plus rapproche. Ce n'tait que quelques verstes faire, et Kraban les ferait pied,--Bruno aussi, car il tait tellement moulu qu'il n'aurait pu renfourcher sa monture. Et cette demande d'argent dont vous devez parler? ... dit-il son matre qu'il avait tir part. --A Choppa! rpondit Van Mitten. Et il ne voyait pas sans quelque inquitude approcher le moment o il devrait toucher cette question dlicate. Quelques instants aprs, les voyageurs descendaient la route dont la pente ctoie les rivages du Lazistan. Une dernire fois, le seigneur Kraban se retourna pour montrer le poing aux Cosaques, qui l'avaient si dsobligeamment embarqu,--lui!-- dans un wagon de chemin de fer, et, au dtour de la cte, il perdit de vue la frontire de l'empire moscovite. II DANS LEQUEL VAN MITTEN SE DCIDE A CDER AUX OBSESSIONS DE BRUNO, ET CE QUI S'ENSUIT. Un singulier pays! crivait Van Mitten sur son carnet de voyage, en notant quelques impressions prises au vol. Les femmes travaillent la terre, portent les fardeaux, tandis que les hommes filent le chauvre et tricotent la laine. Et le bon Hollandais ne se trompait pas. Cela se passe encore ainsi dans cette lointaine province du Lazistan, en laquelle commenait la seconde partie de l'itinraire. C'est un pays encore peu connu, ce territoire qui part de la frontire caucasienne, cette portion de l'Armnie turque, comprise entre les valles du Charchout, du Tschorock et le rivage de la Mer Noire. Peu de voyageurs, depuis le Franais Th. Deyrolles, se sont aventurs travers ces districts du pachalik de Trbizonde, entre ces montagnes de moyenne altitude, dont l'cheveau s'embrouille confusment jusqu'au lac de Van, et enserre la capitale de l'Armnie, celle Erzeroum, chef-lieu d'un villayet qui compte plus de douze cent mille habitants. Et cependant, ce pays a vu s'accomplir de grands faits historiques. En quittant ces plateaux o les deux branches de l'Euphrate prennent leur source, Xnophon et ses Dix Mille, reculant devant les armes d'Artaxerce Mnmon, arrivrent sur le bord du Phase. Ce Phase n'est point le Rion qui se jette Poti: c'est le Kour, descendu de la rgion caucasienne, et il ne coule pas loin de ce Lazistan travers lequel le seigneur Kraban et ses compagnons allaient maintenant s'engager. Ah! si Van Mitten en avait eu le temps, quelles observations prcieuses il aurait sans doute faites et qui sont perdues pour les rudits de la Hollande! Et pourquoi n'aurait-il pas retrouv l'endroit prcis ou Xnophon, gnral, historien, philosophe, livra bataille aux Taoques et aux Chalybes en sortant du pays des Karduques, et ce mont Chenium, d'o les Grecs salurent de leurs acclamations les flots si dsirs du Pont-Euxin? Mais Van Mitten n'avait ni le temps de voir ni le loisir d'tudier, ou plutt on ne le lui laissait pas. Et alors Bruno de revenir la charge, de relancer son matre, afin que celui-ci empruntt au seigneur Kraban ce qu'il fallait pour se sparer de lui. A Choppa! rpondait invariablement Van Mitten. On se dirigea donc vers Choppa. Mais l, trouverait-on un moyen de locomotion, un vhicule quelconque, pour remplacer la confortable chaise, brise au railway de Poti? C'tait une assez grave complication. Il y avait encore prs de deux cent cinquante lieues faire, et dix-sept jours seulement jusqu' cette date du 30 courant. Or, c'tait cette date que le seigneur Kraban devait tre de retour! C'tait cette date qu'Ahmet comptait retrouver la villa de Scutari la jeune Amasia qui l'y attendrait pour la clbration du mariage! On comprend donc que l'oncle et le neveu fussent non moins impatients l'un que l'autre. De l, un trs srieux embarras sur la manire dont s'accomplirait cette seconde moiti du voyage. De retrouver une chaise de poste ou tout simplement une voiture dans ces petites bourgades perdues de l'Asie Mineure, il n'y fallait point compter. Force serait de s'accommoder de l'un des vhicules du pays, et cet appareil de locomotion ne pourrait tre que des plus rudimentaires. Ainsi donc, soucieux et pensifs, allaient, sur le chemin du littoral, le seigneur Kraban pied, Bruno tranant par la bride son cheval et celui de son matre qui prfrait marcher ct de son ami; Nizib, mont et tenant la tte de la petite caravane. Quant Ahmet, il avait pris les devants, afin de prparer les logements Choppa, et faire l'acquisition d'un vhicule, de manire repartir au soleil levant. La route se fit lentement et en silence. Le seigneur Kraban couvait intrieurement sa colre, qui se manifestait par ces mots souvent rpts: Cosaques, railway, wagon, Saffar! Lui, Van Mitten, guettait l'occasion de s'ouvrir qui de droit de ses projets de sparation; mais il n'osait, ne trouvant pas le moment favorable, dans l'tat o tait son ami qui se ft enlev au moindre mot. On arriva Choppa neuf heures du soir. Cette tape, faite pied, exigeait le repos de toute une nuit. L'auberge tait mdiocre; mais, la fatigue aidant, tous y dormirent leurs dix heures conscutives, tandis qu'Ahmet, le soir mme, se mettait en campagne pour trouver un moyen de transport. Le lendemain, 14 septembre, sept heures, une araba tait tout attele devant la porte de l'auberge. Ah! qu'il y avait lieu de regretter l'antique chaise de poste, remplace par une sorte de charrette grossire, monte sur deux roues, dans laquelle trois personnes pouvaient peine trouver place! Deux chevaux ses brancards, ce n'tait pas trop pour enlever cette lourde machine. Trs heureusement, Ahmet avait pu faire recouvrir l'araba d'une bche impermable, tendue sur des cercles de bois, de manire tenir contre le vent et la pluie. Il fallait donc s'en contenter en attendant mieux; mais il n'tait pas probable que l'on pt se rendre Trbizonde en plus confortable et plus rapide quipage. On le comprendra aisment: la vue de cette araba, Van Mitten, si philosophe qu'il ft, et Bruno, absolument reint, ne purent dissimuler une certaine grimace qu'un simple regard du seigneur Kraban dissipa en un instant. Voil tout ce que j'ai pu trouver, mon oncle! dit Ahmet en montrant l'araba. --Et c'est tout ce qu'il nous faut! rpondit Kraban, qui, pour rien au monde, n'et voulu laisser voir l'ombre d'un regret l'endroit de son excellente chaise de poste. --Oui ... reprit Ahmet, avec une bonne litire de paille dans cette araba.... --Nous serons comme des princes, mon neveu! --Des princes de thtre! murmura Bruno. --Hein? fit Kraban. --D'ailleurs, reprit Ahmet, nous ne sommes plus qu' cent soixante agatchs [Footnote: Environ soixante lieues.] de Trbizonde, et l, j'y compte bien, nous pourrons nous refaire un meilleur quipage. --Je rpte que celui-ci suffira! dit Kraban, en observant, sous son sourcil fronc, s'il surprendrait au visage de ses compagnons l'apparence d'une contradiction. Mais tous, crass par ce formidable regard s'taient fait une figure impassible. Voici ce qui fut convenu: le seigneur Kraban, Van Mitten et Bruno devaient prendre place dans l'araba, dont l'un des chevaux serait mont par le postillon, charg du soin de relayer aprs chaque tape; Ahmet et Nizib, trs habitus aux fatigues de l'quitation, suivraient cheval. On esprait ainsi ne point prouver trop de retard jusqu' Trbizonde. L, dans cette importante ville, on aviserait au moyen de terminer ce voyage le plus confortablement possible. Le seigneur Kraban donna donc le signal du dpart, aprs que l'araba eut t munie de quelques vivres et ustensiles, sans compter les deux narghils, heureusement sauvs de la collision, et qui furent mis la disposition de leurs propritaires. D'ailleurs, les bourgades de cette partie du littoral sont assez rapproches les unes des autres. Il est mme rare que plus de quatre cinq lieues les sparent. On pourrait donc facilement se reposer ou se ravitailler, en admettant que l'impatient Ahmet consentit accorder quelques heures de repos et surtout que les douckhans des villages fussent suffisamment approvisionns. En route! rpta Ahmet aprs son oncle, qui avait dj pris place dans l'araba. En ce moment, Bruno s'approcha de Van Mitten, et d'un ton grave, presque imprieux: Mon matre, dit-il, et cette proposition que vous devez faire au seigneur Kraban? --Je n'ai pas encore trouv l'occasion, rpondit vasivement Van Mitten. D'ailleurs, il ne me parat pas trs bien dispos.... --Ainsi, nous allons monter l-dedans? reprit Bruno en dsignant l'araba d'un geste de profond ddain! --Oui.... provisoirement! --Mais quand vous dciderez-vous faire cette demande d'argent de laquelle dpend notre libert? --A la prochaine bourgade, rpondit Van Mitten. --A la prochaine bourgade?... --Oui! Archawa! Bruno hocha la tte en signe de dsapprobation et s'installa derrire son matre au fond de l'araba. La lourde charrette partit d'un assez bon trot sur les pentes de la route. Le temps laissait dsirer. Des nuages, d'apparence orageuse, s'amoncelaient dans l'ouest. On sentait, au del de l'horizon, certaines menaces de bourrasque. Cette portion de la cte, battue de plein fouet par les courants atmosphriques venus du large, ne devait pas tre facile suivre; mais on ne commande pas au temps, et les fatalistes fidles de Mahomet savent mieux que tous autres le prendre comme il vient. Toutefois, il tait craindre que la mer Noire ne continut pas justifier longtemps son nom grec de _Pontus Euxinus_, le bien hospitalier, mais plutt son nom turc de _Kara Dequitz_, qui est de moins bon augure. Fort heureusement, ce n'tait point la partie leve et montagneuse du Lazistan que coupait l'itinraire adopt. L, les routes manquent absolument, et il faut s'aventurer travers des forts que la hache du bcheron n'a point encore amnages. Le passage de l'araba y et t peu prs impossible. Mais la cte est plus praticable, et le chemin n'y fait jamais dfaut d'une bourgade l'autre. Il circule au milieu des arbres fruitiers, sous l'ombrage des noyers, des chtaigniers, entre les buissons de lauriers et de rosiers des Alpes, enguirlands par les inextricables sarments de la vigne sauvage. Toutefois, si cette lisire du Lazistan offre un passage assez facile aux voyageurs, elle n'est pas saine dans ses parties basses. L s'tendent des marcages pestilentiels; l rgne le typhus l'tat endmique, depuis le mois d'aot jusqu'au mois de mai. Par bonheur pour le seigneur Kraban et les siens, on tait en septembre, et leur sant ne courait plus aucun risque. Des fatigues, oui! des maladies, non! Or, si on ne se gurit pas toujours, on peut toujours se reposer. Et lorsque le plus entt des Turcs raisonnait ainsi, ses compagnons ne pouvaient rien avoir lui rpondre. L'araba s'arrta la bourgade d'Archawa, vers neuf heures du matin. On se mit en mesure d'en repartir une heure aprs, sans que Van Mitten et trouv le joint pour toucher un mot de ses fameux projets d'emprunt son ami Kraban. De l, cette demande de Bruno: Eh bien, mon matre, est-ce fait?... --Non, Bruno, pas encore. --Mais il serait temps de.... --A la prochaine bourgade! --A la prochaine bourgade?... --Oui, Witse. Et Bruno, qui, au point de vue pcuniaire, dpendait de son matre comme son matre dpendait du seigneur Kraban, reprit place dans l'araba, non sans dissimuler, cette fois, sa mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc, ce garon? demanda Kraban. --Rien, se hta de rpondre Van Mitten, pour dtourner la conversation. Un peu fatigu, peut-tre! --Lui! rpliqua Kraban. Il a une mine superbe! Je trouve mme qu'il engraisse! --Moi! s'cria Bruno, touch au vif. --Oui! il a des dispositions devenir un beau et bon Turc, de majestueuse corpulence! Van Mitten saisit le bras de Bruno qui allait clater ce compliment, si inopportunment envoy, et Bruno se tut. Cependant, l'araba se maintenait en bonne allure. Sans les cahots qui provoquaient de violentes secousses l'intrieur, lesquelles se traduisaientpar des contusions plus dsagrables que douloureuses, il n'y aurait rien eu dire. La route n'tait pas dserte. Quelques Lazes la parcouraient, descendant les rampes des Alpes Pontiques, pour les besoins de leur industrie ou de leur commerce. Si Van Mitten et t moins proccup de son interpellation, il aurait pu noter sur ses tablettes les diffrences de costume qui existent entre les Caucasiens et les Lazes. Une sorte de bonnet phrygien, dont les brides sont enroules autour de la tte en manire de coiffure, remplace la calotte gorgienne. Sur la poitrine de ces montagnards, grands, bien faits, blancs de teint, lgants et souples, s'cartlent les deux cartouchires disposes comme les tuyaux d'une flte de Pan. Un fusil court de canon, un poignard large lame, fich dans une ceinture borde de cuivre, constituent leur armement habituel. Quelques niers suivaient aussi la route et transportaient aux villages maritimes les productions en fruits de toutes les espces, qui se rcoltent dans la zone moyenne. En somme, si le temps et t plus sr, le ciel moins menaant, les voyageurs n'auraient point eu trop se plaindre du voyage, mme fait dans ces conditions. A onze heures du matin, ils arrivrent Witse sur l'ancien Pyxites, dont le nom grec buis est suffisamment justifi par l'abondance de ce vgtal aux environs. L, on djeuna sommairement,--trop sommairement, parat-il, au gr du seigneur Kraban,--qui, cette fois, laissa chapper un grognement de mauvaise humeur. Van Mitten ne trouva donc pas encore l l'occasion favorable pour lui toucher deux mots de sa petite affaire. Et, au moment de partir, lorsque Bruno, le tirant part, lui dit: Eh bien, mon matre? --Eh bien, Bruno, la bourgade prochaine. --Comment? --Oui! Artachen! Et Bruno, outre d'une telle faiblesse, se coucha en grommelant au fond de l'araba, tandis que son matre jetait un coup d'oeil mu ce romantique paysage, o se retrouvait toute la propret hollandaise unie au pittoresque italien. Il en fut d'Artachen comme de Witse et d'Archawa. On y relaya trois heures du soir; on en repartit quatre; mais, sur une srieuse mise en demeure de Bruno, qui ne lui permettait plus de temporiser, son matre s'engagea faire sa demande, avant d'arriver la bourgade d'Atina, o il avait t convenu que l'on passerait la nuit. Il y avait cinq lieues enlever pour atteindre cette bourgade,--ce qui porterait une quinzaine de lieues le parcours fait dans cette journe. En vrit, ce n'tait pas mal pour une simple charrette; mais la pluie, qui menaait de tomber, allait la retarder, sans doute, en rendant la route peu praticable. Ahmet ne voyait pas sans inquitude la priode du mauvais temps s'accuser avec cette obstination. Les nuages orageux grossissaient au large. L'atmosphre alourdie rendait la respiration difficile. Trs certainement, dans la nuit ou le soir, un orage claterait en mer. Aprs les premiers coups de foudre, l'espace, profondment troubl par les dcharges lectriques, serait balay coups de bourrasque, et la bourrasque ne se dchanerait pas sans que les vapeurs ne se rsolussent en pluie. Or, trois voyageurs, c'tait tout ce que pouvait contenir l'araba. Ni Ahmet, ni Nizib ne pourraient chercher un abri sous sa toile, qui, d'ailleurs, ne rsisterait peut-tre pas aux assauts de la tourmente. Donc pour les cavaliers aussi bien que pour les autres, il y avait urgence gagner la prochaine bourgade. Deux ou trois fois, le seigneur Kraban passa la tte hors de la bche et regarda le ciel, qui se chargeait de plus en plus. Du mauvais temps? fit-il. --Oui, mon oncle, rpondit Ahmet. Puissions-nous arriver au relais avant que l'orage n'clate! --Ds que la pluie commencera tomber, reprit Kraban, tu nous rejoindras dans la charrette. --Et qui me cdera sa place? --Bruno! Ce brave garon prendra ton cheval.... --Certainement, ajouta vivement Van Mitten, qui aurait eu mauvaise grce refuser ... pour son fidle serviteur. Mais que l'on tienne pour certain qu'il ne le regarda pas en faisant cette rponse. Il ne l'aurait pas os. Bruno devait se tenir quatre pour ne point faire explosion. Son matre le sentait bien. Le mieux est de nous dpcher, reprit Ahmet. Si la tempte se dchane, les toiles de l'araba seront traverses en un instant, et la place n'y sera plus tenable. --Presse ton attelage, dit Kraban au postillon, et ne lui pargne pas les coups de fouet! Et, de fait, le postillon, qui n'avait pas moins hte que ses voyageurs d'arriver Atina, ne les pargnait gure. Mais les pauvres btes, accables par la lourdeur de l'air, ne pouvaient se maintenir au trot sur une route que le macadam n'avait pas encore nivele. Combien le seigneur Kraban et les siens durent envier le tchapar, dont l'quipage croisa leur araba vers les sept heures du soir! C'tait le courrier anglais qui, toutes les deux semaines, transporte Thran les dpches de l'Europe. Il n'emploie que douze jours pour se rendre de Trbizonde la capitale de la Perse, avec les deux ou trois chevaux qui portent ses valises, et les quelques zaptis qui l'escortent. Mais, aux relais, on lui doit la prfrence sur tous autres voyageurs, et Ahmet dut craindre, en arrivant Atina, de n'y plus trouver que des chevaux puiss. Par bonheur, cette pense ne vint point au seigneur Kraban. Il aurait eu l une occasion toute naturelle d'exhaler de nouvelles plaintes, et en et profit, sans doute! Peut-tre, d'ailleurs, cherchait-il cette occasion. Eh bien, elle lui fut enfin fournie par Van Mitten. Le Hollandais, ne pouvant plus reculer devant les promesses faites Bruno, se hasarda enfin s'excuter, mais en y mettant toute l'adresse possible. Le mauvais temps qui menaait lui parut tre un excellent exorde pour entrer en matire. Ami Kraban, dit-il tout d'abord, du ton d'un homme qui ne veut point donner de conseil, mais qui en demande plutt, que pensez-vous de cet tat de l'atmosphre? --Ce que j'en pense?... --Oui! ... Vous le savez, nous touchons l'quinoxe d'automne, et il est craindre que notre voyage ne soit pas aussi favoris pendant la seconde partie que pendant la premire! --Eh bien, nous serons moins favoriss, voil tout! rpondit Kraban d'une voix sche. Je n'ai pas le pouvoir de modifier mon gr les conditions atmosphriques! Je ne commande pas aux lments, que je sache, Van Mitten! --Non ... videmment, rpliqua le Hollandais, que ce dbut n'encourageait gure. Ce n'est pas ce que je veux dire, mon digne ami! --Que voulez-vous dire, alors? --Qu'aprs tout, ce n'est peut-tre l qu'une apparence d'orage ou tout au plus un orage qui passera.... --Tous les orages passent, Van Mitten! Ils durent plus ou moins longtemps, ... comme les discussions, mais ils passent, ... et le beau temps leur succde ... naturellement! --A moins, fit observer Van Mitten, que l'atmosphre ne soit si profondment trouble! ... Si ce n'tait pas la priode de l'quinoxe.... --Quand on est dans l'quinoxe, rpondit Kraban, il faut bien se rsigner y tre! Je ne peux pas faire que nous ne soyons dans l'quinoxe! ... On dirait, Van Mitten, que vous me le reprochez? --Non! ... Je vous assure.... Vous reprocher ... moi, ami Kraban, rpondit Van Mitten. L'affaire s'engageait mal, c'tait trop vident. Peut-tre, s'il n'avait eu derrire lui Bruno, dont il entendait les sourdes incitations, peut-tre Van Mitten et-il abandonn cette conversation dangereuse, quitte la reprendre plus tard. Mais il n'y avait plus moyen de reculer,--d'autant moins que Kraban, l'interpellant, d'une faon directe, cette fois, lui dit en fronant le sourcil: Qu'avez-vous donc, Van Mitten? On croirait que vous avez une arrire-pense? --Moi? --Oui, vous! Voyons! Expliquez-vous franchement! Je n'aime pas les gens qui vous font mauvaise mine, sans dire pourquoi! --Moi! vous faire mauvaise mine? --Avez-vous quelque chose me reprocher? Si je vous ai invit dner Scutari, est-ce que je ne vous conduis pas Scutari? Est-ce ma faute, si ma chaise a t brise sur ce maudit chemin de fer? Oh! oui! c'tait sa faute et rien que sa faute! Mais le Hollandais se garda bien de le lui reprocher! Est-ce ma faute, si le mauvais temps nous menace, quand nous n'avons plus qu'une araba pour tout vhicule? Voyons! parlez! Van Mitten, troubl, ne savait dj plus que rpondre. Il se borna donc demander son peu endurant compagnon s'il comptait rester soit Atina, soit mme Trbizonde, au cas o le mauvais temps rendrait le voyage trop difficile. Difficile ne veut pas dire impossible, n'est-ce pas? rpondit Kraban, et comme j'entends tre arriv Scutari pour la fin du mois, nous continuerons notre route, quand bien mme tous les lments seraient conjurs contre nous! Van Mitten fit appel alors tout son courage, et formula, non sans une vidente hsitation dans la voix, sa fameuse proposition. Eh bien, ami Kraban, dit-il, si cela ne vous contrarie pas trop, je vous demanderai, pour Bruno et pour moi, la permission ... oui ... la permission de rester Atina. --Vous me demandez la permission de rester Atina?... rpondit Kraban en scandant chaque syllabe. --Oui ... la permission ... l'autorisation, ... car je ne voudrais rien faire sans votre aveu ... de ... de.... --De nous sparer, n'est-ce pas? --Oh! temporairement ... trs temporairement!... se hta d'ajouter Van Mitten. Nous sommes bien fatigus, Bruno et moi! Nous prfrerions revenir par mer Constantinople ... oui! ... par mer.... --Par mer? --Oui ... ami Kraban.... Oh! je sais que vous n'aimez pas la mer!... Je ne dis pas cela pour vous contrarier! ... Je comprends trs bien que l'ide de faire une traverse quelconque vous soit dsagrable!... Aussi, je trouve tout naturel que vous continuiez suivre la route du littoral! ... Mais la fatigue commence me rendre ce dplacement trop pnible ... et ... le bien regarder, Bruno maigrit! ... --Ah! ... Bruno maigrit! dit Kraban, sans mme se retourner vers l'infortun serviteur, qui, d'une main fbrile, montrait ses vtements flottant sur son corps maci. --C'est pourquoi, ami Kraban, reprit Van Mitten, je vous prie de ne pas trop nous en vouloir, si nous restons la bourgade d'Atina, d'o nous gagnerons l'Europe dans des conditions plus acceptables! ... Je vous le rpte, nous vous retrouverons Constantinople ... ou plutt Scutari, oui ... Scutari, et ce n'est pas moi qui me ferai attendre pour le mariage de mon jeune ami Ahmet! Van Mitten avait dit tout ce qu'il voulait dire. Il attendait la rponse du seigneur Kraban. Serait-ce un simple acquiescement une demande si naturelle, ou se formulerait-elle par quelque prise partie dans un clat de colre? Le Hollandais courbait la tte, sans oser lever les yeux sur son terrible compagnon. Van Mitten, rpondit Kraban d'un ton plus calme qu'on n'aurait pu l'esprer, Van Mitten, vous voudrez bien admettre que votre proposition ait lieu de m'tonner, et qu'elle soit mme de nature provoquer.... --Ami Kraban! ... s'cria Van Mitten, qui sur ce mot, crut quelque violence imminente. --Laissez-moi achever, je vous prie! dit Kraban. Vous devez bien penser que je ne puis voir cette sparation sans un rel chagrin! J'ajoute mme que je ne me serais pas attendu cela de la part d'un correspondant, li moi par trente ans d'affaires.... --Kraban! fit Van Mitten. --Eh! par Allah! laissez-moi donc achever! s'cria Kraban, qui ne put retenir ce mouvement si naturel chez lui. Mais, aprs tout, Van Mitten, vous tes libre! Vous n'tes ni mon parent ni mon serviteur! Vous n'tes que mon ami, et un ami peut tout se permettre, mme de briser les liens d'une vieille amiti! --Kraban!... mon cher Kraban!... rpondit Van Mitten, trs mu de ce reproche. --Vous resterez donc Atina, s'il vous plat de rester Atina, ou mme Trbizonde, s'il vous plat de rester Trbizonde! Et l-dessus, le seigneur Kraban s'accota dans son coin, comme un homme qui n'a plus auprs de lui que des indiffrents, des trangers, dont le hasard seul a fait ses compagnons de voyage. En somme, si Bruno tait enchant de la tournure qu'avaient prise les choses, Van Mitten ne laissait pas d'tre trs chagrin d'avoir caus cette peine son ami. Mais enfin, son projet avait russi, et, bien que l'ide lui en vnt peut-tre, il ne pensa pas qu'il y et lieu de retirer sa proposition. D'ailleurs, Bruno tait l. Restait alors la question d'argent, l'emprunt contracter pour tre en mesure, soit de demeurer quelque temps dans le pays, soit d'achever le voyage dans d'autres conditions. Cela ne pouvait faire difficult. L'importante part qui revenait Van Mitten dans sa maison de Rotterdam, allait tre prochainement verse la banque de Constantinople, et le seigneur Kraban n'aurait qu' se rembourser de la somme prte au moyen du chque que lui donnerait le Hollandais. Ami Kraban? dit Van Mitten, aprs quelques minutes d'un silence qui ne fut interrompu par personne. --Qu'y a-t-il encore, monsieur? demanda Kraban, comme s'il et rpondu quelque importun. --En arrivant Atina! ... reprit Van Mitten, que ce mot de monsieur avait frapp au coeur. --Eh bien, en arrivant Atina, rpondit Kraban, nous nous sparerons! ... C'est convenu! --Oui, sans doute ... Kraban! En vrit, il n'osa pas dire: mon ami Kraban! Oui ... sans doute.... Aussi je vous prierai de me laisser quelque argent.... --De l'argent! Quel argent?... --Une petite somme ... dont vous vous rembourserez ... la Banque de Constantinople.... --Une petite somme? --Vous savez que je suis parti presque sans argent ... et, comme vous vous tiez gnreusement charg des frais de ce voyage.... --Ces frais ne regardent que moi! --Soit! ... Je ne veux pas discuter.... --Je ne vous aurais pas laiss dpenser une seule livre, rpondit Kraban, non pas mme une! --Je vous en suis fort reconnaissant, rpondit Van Mitten, mais aujourd'hui, il ne me reste pas un seul para, et je vous serai oblig de.... --Je n'ai point d'argent vous prter, rpondit schement Kraban, et il ne me reste, moi, que ce qu'il faut pour achever ce voyage! --Cependant ... vous me donnerez bien?... --Rien, vous dis-je! --Comment?... fit Bruno. --Bruno se permet de parler, je crois!... dit Kraban d'un ton plein de menaces. --Sans doute, rpliqua Bruno. --Tais-toi, Bruno, dit Van Mitten, qui ne voulait pas que cette intervention de son serviteur pt envenimer le dbat. Bruno se tut. Mon cher Kraban, reprit Van Mitten, il ne s'agit, aprs tout, que d'une somme relativement minime, qui me permettra de demeurer quelques jours Trbizonde.... --Minime ou non, monsieur, dit Kraban, n'attendez absolument rien de moi! --Mille piastres suffiraient!... --Ni mille, ni cent, ni dix, ni une! riposta Kraban, qui commenait se mettre en colre. --Quoi! rien? --Rien! --Mais alors.... --Alors, vous n'avez qu' continuer ce voyage avec nous, monsieur Van Mitten. Vous ne manquerez de rien! Mais quant vous laisser une piastre, un para, un demi-para, pour vous permettre de vous promener votre convenance ... jamais! --Jamais?... --Jamais! La manire dont ce jamais fut prononc tait bien pour faire comprendre Van Mitten et mme Bruno, que la rsolution de l'entt tait irrvocable. Quand il avait dit non, c'tait dix fois non! Van Mitten fut-il particulirement bless de ce refus de Kraban, autrefois son correspondant et nagure son ami, il serait difficile de l'expliquer, tant le coeur humain, et en particulier le coeur d'un Hollandais, flegmatique et rserv, renferme de mystres. Quant Bruno, il tait outr! Quoi! il lui faudrait voyager dans ces conditions, et peut-tre dans de pires encore? Il lui faudrait poursuivre cette route absurde, cet itinraire insens, en charrette, cheval, pied, qui sait? Et tout cela pour la convenance d'un ttu d'Osmanli, devant lequel tremblait son matre! Il lui faudrait perdre enfin le peu qui lui restait de ventre, pendant que le seigneur Kraban, en dpit des contrarits et des fatigues, continuerait se maintenir dans une rotondit majestueuse! Oui! Mais qu'y faire? Aussi Bruno, n'ayant pas d'autre ressource que de grommeler, grommelat-il en son coin. Un instant, il songea rester seul, abandonner Van Mitten toutes les consquences d'une pareille tyrannie. Mais la question d'argent se dressait devant lui, comme elle s'tait dresse devant son matre, lequel n'avait pas seulement de quoi lui payer ses gages. Donc, il fallait bien le suivre! Pendant ces discussions, l'araba marchait pniblement. Le ciel, horriblement lourd, semblait s'abaisser sur la mer. Les sourds mugissements du ressac indiquaient que la lame se faisait au large. Au del de l'horizon, le vent soufflait dj en tempte. Le postillon pressait de son mieux ses chevaux. Ces pauvres btes ne marchaient plus qu'avec peine. Ahmet les excitait de son ct, tant il avait hte d'arriver la bourgade d'Atina; mais, qu'il y ft devanc par l'orage, cela ne faisait plus maintenant aucun doute. Le seigneur Kraban, les yeux ferms, ne disait pas un mot. Ce silence pesait Van Mitten, qui et prfr quelque bonne bourrade de son ancien ami. Il sentait tout ce que celui-ci devait amasser de maugrements contre lui! Si jamais cet amas faisait explosion, ce serait terrible! Enfin, Van Mitten n'y tint plus, et, se penchant l'oreille de Kraban, de manire que Bruno ne put l'entendre: Ami Kraban? dit-il. --Qu'y a-t-il? demanda Kraban. --Comment ai-je pu cder cette ide de vous quitter, ne ft-ce qu'un instant? reprit Van Mitten. --Oui! comment? --En vrit, je ne le comprends pas! --Ni moi! rpondit Kraban. Et ce fut tout; mais la main de Van Mitten chercha la main de Kraban, qui accueillit ce repentir par une gnreuse pression, dont les doigts du Hollandais devaient porter longtemps la marque. Il tait alors neuf heures du soir. La nuit se faisait trs sombre. L'orage venait d'clater avec une extrme violence. L'horizon s'embrasa de grands clairs blancs, bien qu'on ne put entendre encore les clats de la foudre. La bourrasque devint bientt si forte, que, plusieurs fois, on put craindre que l'araba ne ft renverse sur la route. Les chevaux, puiss, pouvants, s'arrtaient chaque instant, se cabraient, reculaient, et le postillon ne parvenait que bien difficilement les maintenir. Que devenir dans ces conjonctures? On ne pouvait faire halte, sans abri, sur cette falaise battue par les vents d'ouest. Il s'en fallait encore d'une demi-heure avant que la bourgade ne pt tre atteinte. Ahmet, trs inquiet, ne savait quel parti prendre, lorsqu'au tournant de la cte une vive lueur apparut une porte de fusil. C'tait le feu du phare d'Atina, lev sur la falaise, en avant de la bourgade, et qui projetait une lumire assez intense au milieu de l'obscurit. Ahmet eut la pense de demander, pour la nuit, l'hospitalit aux gardiens, qui devaient tre leur poste. Il frappa la porte de la maisonnette, construite au pied du phare. Quelques instants de plus, le seigneur Kraban et ses compagnons n'auraient pu rsister aux coups de la tempte. III DANS LEQUEL BRUNO JOUE A SON CAMARADE NIZIB UN TOUR QUE LE LECTEUR VOUDRA BIEN LUI PARDONNER. Une grossire maison de bois, divise en deux chambres avec fentres ouvertes sur la mer, un pylne, fait de poutrelles, supportant un appareil catoptrique, c'est--dire une lanterne rflecteurs, et dominant le toit d'une soixantaine de pieds, tel tait le phare d'Atina et ses dpendances. Donc rien de plus rudimentaire. Mais, tel qu'il tait, ce feu rendait de grands services la navigation, au milieu de ces parages. Son tablissement ne datait que de quelques annes. Aussi, avant que les difficiles passes du petit port d'Atina qui s'ouvre plus l'ouest fussent claires, que de navires s'taient mis la cte au fond de ce cul-de-sac du continent asiatique! Sous la pousse des brises du nord et de l'ouest, un steamer a de la peine se relever, malgr les efforts de sa machine,-- plus forte raison, un btiment voiles, qui ne peut lutter qu'en biaisant contre le vent. Deux gardiens demeuraient poste fixe dans la maisonnette de bois, dispose au pied du phare; une premire chambre leur servait de salle commune; une seconde contenait les deux couchettes qu'ils n'occupaient jamais ensemble, l'un d'eux tant de garde chaque nuit, aussi bien pour l'entretien du feu que pour le service des signaux, lorsque quelque navire s'aventurait sans pilote dans les passes d'Atina. Aux coups qui furent frapps du dehors, la porte de la maisonnette s'ouvrit. Le seigneur Kraban, sous la violente pousse de l'ouragan --ouragan lui-mme!--entra prcipitamment, suivi d'Ahmet, de Van Mitten, de Bruno et de Nizib. Que demandez-vous? dit l'un des gardiens, que son compagnon, rveill par le bruit, rejoignit presque aussitt. --L'hospitalit pour la nuit? rpondit Ahmet. --L'hospitalit? reprit le gardien. Si ce n'est qu'un abri qu'il vous faut, la maison est ouverte. --Un abri, pour attendre le jour, rpondit Kraban, et de quoi apaiser notre faim. --Soit, dit le gardien, mais vous auriez t mieux dans quelque auberge du bourg d'Atina. --A quelle distance est ce bourg? demanda Van Mitten. --A une demi-lieue-environ du phare et en arrire des falaises, rpondit le gardien. --Une demi-lieue faire par ce temps horrible! s'cria Kraban. Non, mes braves gens, non! ... Voici des bancs sur lesquels nous pourrons passer la nuit! ... Si notre araba et nos chevaux peuvent s'abriter derrire votre maisonnette, c'est tout ce qu'il nous faudra! ... Demain, ds qu'il fera jour, nous gagnerons la bourgade, et qu'Allah nous vienne en aide pour y trouver quelque vhicule plus convenable.... --Plus rapide, surtout! ... ajouta Ahmet. --Et moins rude! ... murmura Bruno entre ses dents. --... que cette araba dont il ne faut pourtant pas dire du mal! ... rpliqua le seigneur Kraban, qui jeta un regard svre au rancunier serviteur de Van Mitten. --Seigneur, reprit le gardien, je vous rpte que notre demeure est votre service. Bien des voyageurs y ont dj cherch asile contre le mauvais temps et se sont contents.... --De ce dont nous saurons bien nous contenter nous-mmes! rpondit Kraban. Et cela dit, les voyageurs prirent leurs mesures pour passer la nuit dans cette maisonnette. En tout cas, ils ne pouvaient que se fliciter d'avoir trouv un tel refuge, si peu confortable qu'il ft, entendre le vent et la pluie qui faisaient rage au dehors. Mais, dormir, c'est bien, la condition que le sommeil soit prcd d'un souper quelconque. Ce fut naturellement Bruno qui en fit l'observation, en rappelant que les rserves de l'araba taient absolument puises. Au fait, demanda Kraban, qu'avez-vous nous offrir, mes braves gens, ... en payant, bien entendu? --Bon ou mauvais, rpondit un des gardiens, il y a ce qu'il y a, et toutes les piastres du trsor imprial ne vous feraient pas trouver autre chose ici que le peu qui nous reste des provisions du phare! --Ce sera suffisant! rpondit Ahmet. --Oui! ... s'il y en a assez! ... murmura Bruno, dont les dents s'allongeaient sous la surexcitation d'une vritable fringale. --Passez dans l'autre chambre, rpondit le gardien. Ce qui est sur la table est votre disposition! --Et Bruno nous servira, rpondit Kraban, tandis que Nizib ira aider le postillon remiser le moins mal possible, l'abri du vent, notre araba et son quipage! Sur un signe de son matre, Nizib sortit aussitt, afin de tout disposer pour le mieux. En mme temps, le seigneur Kraban, Van Mitten et Ahmet, suivis de Bruno, entraient dans la seconde chambre et prenaient place devant un foyer de bois flambant, prs d'une petite table. L, dans des plats grossiers se trouvaient quelques restes de viande froide, auxquels les voyageurs affams firent honneur. Bruno, les regardant manger si avidement, semblait mme penser qu'ils leur en faisaient trop. Et mais il ne faut pas oublier Bruno ni Nizib! fit observer Van Mitten, aprs un quart d'heure d'un travail de mastication que le serviteur du digne Hollandais trouva interminable. --Non certes, rpondit le seigneur Kraban, il n'y a pas de raison pour qu'ils meurent de faim plus que leurs matres! --Il est vraiment bien bon! murmura Bruno. --Et il ne faut point les traiter comme des Cosaques! ... ajouta Kraban! ... Ah! ces Cosaques! ... on en pendrait cent.... --Oh! fit Van Mitten. --Mille ... dix mille ... cent mille ... ajouta Kraban en secouant son ami d'une main vigoureuse, qu'il en resterait trop encore!... Mais la nuit s'avance! ... Allons dormir! --Oui, cela vaut mieux! rpondit Van Mitten, qui, par ce oh! intempestif, avait failli provoquer le massacre d'une grande partie des tribus nomades de l'Empire moscovite. Le seigneur Kraban, Van Mitten et Ahmet revinrent alors dans la premire chambre, au moment o Nizib y rejoignait Bruno pour souper avec lui. L, s'enveloppant de leur manteau, tendus sur les bancs, tous trois cherchrent tromper dans le sommeil les longues heures d'une nuit de tempte. Mais il leur serait bien difficile, sans doute, de dormir dans ces conditions. Cependant, Bruno et Nizib, attabls l'un devant l'autre, se prparaient achever consciencieusement ce qui restait dans les plats et au fond des brocs,--Bruno, toujours trs dominateur avec Nizib, Nizib, toujours trs dfrent vis--vis de Bruno. Nizib, dit Bruno, mon avis, lorsque les matres ont soup, c'est le droit des serviteurs de manger les restes, quand ils veulent bien leur en laisser. --Vous avez toujours faim, monsieur Bruno? demanda Nizib d'un air approbateur. --Toujours faim, Nizib, surtout quand il y a douze heures que je n'ai rien pris! --Il n'y parat pas! --Il n'y parat pas!... Mais, ne voyez-vous pas, Nizib, que j'ai encore maigri de dix livres depuis huit jours! Avec mes vtements devenus trop larges, on habillerait un homme deux fois gros comme moi? --C'est vraiment singulier, ce qui vous arrive, monsieur Bruno! Moi! j'engraisse plutt ce rgime-l! --Ah! tu engraisses! ... murmura Bruno, qui regarda son camarade de travers. --Voyons un peu ce qu'il y a dans ce plat, dit Nizib. --Hum! fit Bruno, il n'y reste pas grand chose ... et, quand il y en a peine pour un, coup sr il n'y en a pas pour deux! --En voyage, il faut savoir se contenter de ce que l'on trouve, monsieur Bruno! --Ah! tu fais le philosophe, se dit Bruno! Ah! tu te permets d'engraisser! ... toi! Et ramenant lui l'assiette de Nizib: Eh! que diable vous tes-vous donc servi l? dit-il. --Je ne sais, mais cela ressemble beaucoup un reste de mouton, rpondit Nizib, qui replaa l'assiette devant lui. --Du mouton? ... s'cria Bruno. Eh! Nizib, prenez garde! ... Je crois que vous faites erreur! --Nous verrons bien, dit Nizib, en portant sa bouche un morceau qu'il venait de piquer avec sa fourchette. --Non! ... non! ... rpliqua Bruno, en l'arrtant de la main. Ne vous pressez pas! Par Mahomet, comme vous dites, je crains bien que ce ne soit de la chair d'un certain animal immonde,--immonde pour un Turc, s'entend, et non pour un chrtien! --Vous croyez, monsieur Bruno? --Permettez-moi de m'en assurer, Nizib. Et Bruno fit passer sur son assiette le morceau de viande choisi par Nizib; puis, sous prtexte d'y goter, il le fit entirement disparatre en quelques bouches. Eh bien? demanda Nizib, non sans une certaine inquitude. --Eh bien, rpondit Bruno, je ne me trompais pas! ... C'est du porc! ... Horreur! Vous alliez manger du porc! --Du porc? s'cria Nizib. C'est dfendu.... --Absolument. --Pourtant, il m'avait sembl.... --Que diable, Nizib, vous pouvez bien vous en rapporter un homme qui doit s'y connatre mieux que vous! --Alors, monsieur Bruno? ... --Alors, votre place, je me contenterais de ce morceau de fromage de chvre. --C'est maigre! rpondit Nizib. --Oui ... mais il a l'air excellent! Et Bruno plaa le fromage devant son camarade. Nizib commena manger, non sans faire la grimace, tandis que l'autre achevait grands coups de dents le mets plus substantiel, improprement qualifi par lui de porc. A votre sant, Nizib, dit-il, en se servant un plein gobelet du contenu d'un broc pos sur la table. --Quelle est cette boisson? demanda Nizib. --Hum! ... fit Bruno ... il me semble.... --Quoi donc? dit Nizib en tendant son verre. --Qu'il y a un peu d'eau-de-vie l-dedans.... rpondit Bruno, et un bon musulman ne peut se permettre.... --Je ne puis cependant manger sans boire! --Sans boire? ... non!... et voici dans ce broc une eau frache, dont il faudra vous contenter, Nizib! tes-vous heureux, vous autres Turcs, d'tre habitus cette boisson si salutaire! Et, pendant que buvait Nizib: Engraisse, murmurait Bruno, engraisse, mon garon ... engraisse!... Mais voil que Nizib, en tournant la tte, aperut un autre plat dpos sur la chemine, et dans lequel il restait encore un morceau de viande d'apptissante mine. Ah! s'cria Nizib, je vais donc pouvoir manger plus srieusement, cette fois!.... --Oui ... cette fois, Nizib, rpondit Bruno, et nous allons partager en bons camarades! ... Vraiment, cela me faisait de la peine de vous voir rduit ce fromage de chvre! --Ceci doit tre du mouton, monsieur Bruno! --Je le crois, Nizib. Et Bruno, attirant le plat devant lui, commena dcouper le morceau que Nizib dvorait du regard. Eh bien! dit-il. --Oui ... du mouton ... rpondit Bruno, ce doit-tre du mouton! ... Du reste, nous avons rencontr tant de troupeaux de ces intressants quadrupdes sur notre route! ... C'est croire, vraiment, qu'il n'y a que des moutons dans le pays! --Eh bien? ... dit Nizib en tendant son assiette. --Attendez, ... Nizib, ... attendez! ... Dans votre intrt, il vaut mieux que je m'assure ... Vous comprenez, ici ... quelques lieues seulement de la frontire ... c'est presque encore de la cuisine russe ... Et les Russes ... il faut s'en dfier! --Je vous rpte, monsieur Bruno, que, cette fois, il n'y a pas d'erreur possible! --Non ... rpondit Bruno qui venait de goter au nouveau plat, c'est bien du mouton, et cependant.... --Hein? ... fit Nizib. --On dirait.... rpondit Bruno en avalant coup sur coup les morceaux qu'il avait mis sur son assiette. --Pas si vite, monsieur Bruno! --Hum! ... Si c'est du mouton ... il a un singulier got! --Ah! ... je saurai bien! ... s'cria Nizib, qui, en dpit de son calme, commenait se monter. --Prenez garde, Nizib, prenez garde! Et ce disant, Bruno faisait prcipitamment disparatre les dernires bouches de viande. A la fin, monsieur Bruno!.... --Oui, Nizib, ... la fin ... je suis fix! ... Vous aviez absolument raison, cette fois! --C'tait du mouton? --Du vrai mouton! --Que vous avez dvor!.... --Dvor, Nizib? ... Ah! voil un mot que je ne saurais admettre! ... Dvor? ... Non! ... J'y ai got seulement! --Et j'ai fait l un joli souper! rpliqua Nizib d'un ton piteux. Il me semble, monsieur Bruno, que vous auriez bien pu me laisser ma part, et ne point tout manger, pour vous assurer que c'tait.... --Du mouton, en effet, Nizib! Ma conscience m'oblige.... --Dites votre estomac! --A le reconnatre! ... Aprs tout, il n'y a pas lieu pour vous de le regretter, Nizib! --Mais si, monsieur Bruno, mais si! --Non! ... Vous n'auriez pu en manger! --Et pourquoi? --Parce que ce mouton tait piqu de lard, Nizib, vous entendez bien ... piqu de lard, ... et que le lard n'est point orthodoxe! L-dessus, Bruno se leva de table, frottant son estomac en homme qui a bien soup; puis, il rentra dans la salle commune, suivi du trs dconfit Nizib. Le seigneur Kraban, Ahmet et Van Mitten, tendus sur les bancs de bois, n'avaient encore pu trouver un instant de sommeil. La tempte, d'ailleurs, redoublait au dehors. Les ais de la maison de bois gmissaient sous ses coups. On pouvait craindre que le phare ne ft menac d'une dislocation complte. Le vent branlait la porte et les volets des fentres, comme s'ils eussent t frapps de quelque blier formidable. Il fallut les tayer solidement. Mais aux secousses du pylone, encastr dans la muraille, on se rendait compte de ce que pouvaient tre, cinquante pieds au-dessus du toit, les violences de la bourrasque. Le phare rsisterait-il cet assaut, le feu continuerait-il clairer les passes d'Atina, o la mer devait tre dmonte, il y avait doute cela, un doute plein d'ventualits des plus graves. Il tait alors onze heures et demie du soir. Il n'est pas possible de dormir ici! dit Kraban, qui se leva et parcourut petits pas la salle commune. --Non, rpondit Ahmet, et si la fureur de l'ouragan augmente encore, il y a lieu de craindre pour cette maisonnette! Je pense donc qu'il est bon de nous tenir prts tout vnement! --Est-ce que vous dormez, Van Mitten, est-ce que vous pouvez dormir? demanda Kraban. Et il alla secouer son ami. Je sommeillais, rpondit Van Mitten. --Voil ce que peuvent les natures placides! L o personne ne saurait prendre un instant de repos, un Hollandais trouve encore le moment de sommeiller! --Je n'ai jamais vu pareille nuit! dit l'un des gardiens. Le vent bat en cte, et qui sait si demain les roches d'Atina ne seront pas couvertes d'paves! --Est-ce qu'il y avait quelque navire en vue? demanda Ahmet. --Non ... rpondit le gardien, du moins, avant le coucher du soleil. Lorsque je suis mont au haut du phare pour l'allumer, je n'ai rien aperu au large. C'est heureux, car les parages d'Atina sont mauvais, et mme avec ce feu qui les claire jusqu' cinq milles du petit port, il est difficile de les accoster. En ce moment, un coup de rafale repoussa plus violemment la porte l'intrieur de la chambre comme si elle venait de voler en clats. Mais le seigneur Kraban s'tait jet sur cette porte, il l'avait repousse, il avait lutt contre la bourrasque, et il parvint la refermer avec l'aide du gardien. Quelle entte! s'cria-t-il, mais j'ai t plus ttu qu'elle! --La terrible tempte! s'cria Ahmet. --Terrible, en effet, rpondit Van Mitten, une tempte presque comparable celles qui se jettent sur nos ctes de la Hollande, aprs avoir travers l'Atlantique! --Oh! fit Kraban, presque comparable! --Songez donc, ami Kraban! Ce sont des temptes qui nous viennent d'Amrique travers tout l'Ocan! --Est-ce que les colres de l'Ocan, Van Mitten, peuvent se comparer celles de la mer Noire? --Ami Kraban, je ne voudrais pas vous contrarier, mais, en vrit.... --En vrit, vous cherchez le faire! rpondit Kraban, qui n'avait pas lieu d'tre de trs bonne humour. --Non! ... je dis seulement.... --Vous dites?.... --Je dis qu'auprs de l'Ocan, auprs de l'Atlantique, la mer Noire, proprement parler, n'est qu'un lac! --Un lac! ... s'cria Kraban on redressant la tte. Par Allah! il me semble que vous avez dit un lac! --Un vaste lac, si vous voulez! ... rpondit Van Mitten qui cherchait adoucir ses expressions, un immense lac ... mais un lac! --Pourquoi pas un tang? --Je n'ai point dit un tang! --Pourquoi pas une mare? --Je n'ai point dit une mare! --Pourquoi pas une cuvette? --Je n'ai point dit une cuvette! --Non! ... Van Mitten, mais vous l'avez pens! --Je vous assure.... --Eh bien, soit! ... une cuvette! ... Mais, que quelque cataclysme vienne jeter votre Hollande dans cette cuvette, et votre Hollande s'y noiera tout entire! ... Cuvette! Et sur ce mot qu'il rptait en le mchonnant, le seigneur Kraban se mit arpenter la chambre. Je suis pourtant bien sr de n'avoir point dit cuvette! murmurait Van Mitten, absolument dcontenanc. --Croyez, mon jeune ami, ajouta-t-il en s'adressant Ahmet, que cette expression ne m'est pas mme venue la pense! ... L'Atlantique. --Soit, monsieur Van Mitten, rpondit Ahmet, mais ce n'est ni le lieu ni l'heure de discuter l-dessus! --Cuvette! ... rptait entre ses dents l'entt personnage. Et il s'arrtait pour regarder en face son ami le Hollandais, qui n'osait plus prendre la dfense de la Hollande, dont le seigneur Kraban menaait d'engloutir le territoire sous les flots du Pont-Euxin. Pendant une heure encore, l'intensit de la tourmente ne fit que s'accrotre. Les gardiens, trs inquiets, sortaient de temps en temps par l'arrire de la maisonnette pour surveiller le pylne de bois l'extrmit duquel oscillait la lanterne. Leurs htes, rompus par la fatigue, avaient repris place sur les bancs de la salle et cherchaient vainement se reposer dans quelques instants de sommeil. Tout coup, vers deux heures du matin, matres et domestiques furent violemment secous de leur torpeur. Les fentres, dont les auvents avaient t arrachs, venaient de voler en clats. En mme temps, pendant une courte accalmie, un coup de canon se faisait entendre au large. IV DANS LEQUEL TOUT SE PASSE AU MILIEU DES CLATS DE LA FOUDRE ET DE LA FULGURATION DES CLAIRS Tous s'taient levs, se prcipitaient aux fentres, regardaient la mer, dont les lames, pulvrises par le vent, assaillaient d'une pluie violente la maison du phare. L'obscurit tait profonde, et il n'et pas t possible de rien voir, mme quelques pas, si, par intervalles, de grands clairs fauves n'eussent illumin l'horizon. Ce fut dans un de ces clairs qu'Ahmet signala un point mouvant, qui apparaissait et disparaissait au large. Est-ce un navire? s'cria-t-il. --Et si c'est un navire, est-ce lui qui a tir ce coup de canon? ajouta Kraban. --Je monte la galerie du phare, dit l'un des gardiens, en se dirigeant vers un petit escalier de bois, qui donnait accs l'chelle intrieure dans l'angle de la salle. --Je vous accompagne, rpondit Ahmet. Pendant ce temps, le seigneur Kraban, Van Mitten, Bruno, Nizib et le second gardien, malgr la bourrasque, malgr les embruns, demeuraient la baie des fentres brises. Ahmet et son compagnon eurent rapidement atteint, au niveau du toit, la plate-forme qui servait de base au pylne. De l, dans l'entre-deux des poutrelles, relies par des croisillons, formant l'ensemble du btis, se droulait un escalier jour, dont la soixantime marche s'adaptait la partie suprieure du phare, supportant l'appareil clairant. La tourmente tait si violente que cette ascension ne pouvait qu'tre extrmement difficile. Les solides montants du pylne oscillaient sur leur base. Par instants, Ahmet se sentait si fortement coll au garde-fou de l'escalier qu'il devait craindre de ne plus pouvoir s'en arracher; mais, profitant de quelque courte accalmie, il parvenait franchir deux ou trois marches encore, et, suivant le gardien non moins embarrass que lui, il put atteindre la galerie suprieure. De l, quel mouvant spectacle! Une mer dmonte se brisant en lames monstrueuses contre les roches, des embruns s'parpillant comme une averse en passant par-dessus la lanterne du phare, des montagnes d'eau se heurtant au large, et dont les artes trouvaient encore assez de lumire diffuse dans l'atmosphre pour se dessiner en crtes blanchtres, un ciel noir, charg de nuages bas, chassant avec une incomparable vitesse et dcouvrant parfois, dans leurs intervalles, d'autres amas de vapeurs plus levs, plus denses, d'o s'chappaient quelques-uns de ces longs clairs livides, illuminations silencieuses et blafardes, reflets, sans doute, de quelque orage encore lointain. Ahmet et le gardien s'taient accrochs l'appui de la galerie suprieure. Placs droite et gauche de la plate-forme, ils regardaient, cherchant soit le point mobile dj entrevu, soit la lueur d'un coup de canon qui en et marqu la place. D'ailleurs, ils ne parlaient point, ils n'auraient pu s'entendre, mais sous leurs yeux se dveloppait un assez large secteur de vue. La lumire de la lanterne, emprisonne dans le rflecteur qui lui faisait cran, ne pouvait les blouir, et en avant d'eux, elle projetait son faisceau lumineux dans un rayon de plusieurs milles. Toutefois, n'tait-il pas craindre que cette lanterne ne vint brusquement s'teindre? Par moments, un souffle de rafale arrivait jusqu' la flamme, qui se couchait au point de perdre tout son clat. En mme temps, des oiseaux de mer, affols par la tempte, venaient se prcipiter sur l'appareil, semblables d'normes insectes attirs par une lampe, et ils se brisaient la tte contre le grillage en fer qui le protgeait. C'taient autant de cris assourdissants ajouts tous les fracas de la tourmente. Le dchanement de l'air tait si violent alors, que la partie suprieure du pylne subissait des oscillations d'une amplitude effrayante. Que l'on n'en soit pas surpris: parfois, les tours en maonnerie des phares europens en prouvent de telles que les poids de leurs horloges s'embrouillent et ne fonctionnent plus. A plus forte raison, ces grands btis de bois, dont la charpente ne peut avoir la rigidit d'une construction en pierre. L, cette place, le seigneur Kraban, que les lames du Bosphore suffisaient rendre malade, et certainement ressenti tous les effets d'un vritable mal de mer. Ahmet et le gardien, cherchaient retrouver au milieu d'une claircie le point mobile qu'ils avaient dj entrevu. Mais, ou ce point avait disparu, ou les clairs ne mettaient plus en lumire l'endroit qu'il occupait. Si c'tait un navire, rien d'impossible ce qu'il et sombr sous les coups de l'ouragan. Soudain, la main d'Ahmet s'tendit vers l'horizon. Son regard ne pouvait le tromper. Un effrayant mtore venait de se dresser la surface de la mer jusqu' la surface des nuages. Deux colonnes, de forme vsiculaire, gazeuses par le haut, liquides par le bas, se rejoignant par une pointe conique, animes d'un mouvement giratoire d'une extrme vitesse, prsentant une vaste concavit au vent qui s'y engouffrait, se dplaaient en faisant tourbillonner les eaux sur leur passage. Pendant les accalmies, on entendait un sifflement aigu d'une telle intensit qu'il devait se propagera une grande distance. De rapides clairs en zigzags sillonnaient l'norme panache de ces deux colonnes, qui se perdait dans la nue. C'taient deux trombes marines, et il y a vraiment lieu d'tre effray l'apparition de ces phnomnes, dont la vritable cause n'est pas encore bien dtermine. Tout coup, peu de distance de l'une des trombes, retentit une sourde dtonation, que venait de prcder un vif clat de lumire. Un coup de canon, cette fois! s'cria Ahmet, en tendant la main dans la direction observe. Le gardien avait aussitt concentr sur ce point toute la puissance de son regard. Oui! ... L ... l?.... fit-il. Et dans l'illumination d'un vaste clair, Ahmet venait d'apercevoir un btiment de mdiocre tonnage, qui luttait contre la tempte. C'tait une tartane, dsempare, sa grande antenne en lambeaux. Sans aucun moyen de pouvoir rsister, elle drivait irrsistiblement vers la cte. Avec des roches sous le vent, avec la proximit de ces deux trombes qui se dirigeaient vers elle, il tait impossible qu'elle put chapper sa perte. Engloutie ou mise en pices, ce ne devait plus tre que l'affaire de quelques instants. Et cependant, elle rsistait, cette tartane. Peut-tre, si elle chappait l'attraction des trombes, trouverait-elle quelque courant qui la porterait dans le port? Avec ce vent qui battait en cte, mme sec de toile, peut-tre saurait-elle donner dans le chenal, dont le feu du phare lui marquait la direction? C'tait une dernire chance. Aussi, la tartane essaya-t-elle de lutter contre le plus proche des mtores, qui menaait de l'attirer dans son tourbillon. De l, ces coups de canon, non de dtresse, mais de dfense. Il fallait rompre cette colonne tournante en la crevant de projectiles. On y russit, mais d'une faon incomplte. Un boulet traversa la trombe vers le tiers de sa hauteur, les deux segments se sparrent, flottant dans l'espace comme deux tronons de quelque fantastique animal; puis, ils se rejoignirent et reprirent leur mouvement giratoire en aspirant l'air et l'eau sur leur passage. Il tait alors trois heures du matin. La tartane drivait toujours vers l'extrmit du chenal. A ce moment, passa un coup de bourrasque qui branla le pylne jusqu' sa base. Ahmet et le gardien durent craindre qu'il ne ft dracin du sol. Les poutrelles craques menaaient d'chapper aux entretoises qui les reliaient l'ensemble du btis. Il fallut redescendre au plus vite et chercher un abri dans la maison. C'est ce que firent Ahmet et son compagnon. Ce ne fut pas sans peine, tant l'escalier tournant se tordait sous leurs pieds. Ils y russirent cependant et reparurent sur les premires marches, qui donnaient accs l'intrieur de la salle. Eh bien? demanda Kraban. --C'est un navire, rpondit Ahmet. --En perdition?.... --Oui, rpondit le gardien, moins qu'il ne donne directement dans le chenal d'Atina! --Mais le peut-il?.... --Il le peut si son capitaine connat ce chenal, et tant que le feu lui indiquera sa direction! --On ne peut rien pour le guider ... pour lui porter secours? demanda Kraban. --Rien! Soudain, un immense clair enveloppa toute la maisonnette. Le coup de tonnerre clata aussitt. Kraban et les siens furent comme paralyss par la commotion lectrique. C'tait miracle qu'ils n'eussent point t foudroys cette place, sinon directement, du moins par un choc en retour. Au mme instant, un fracas effroyable se faisait entendre. Une lourde masse s'abattit sur le toit qui s'effondra, et l'ouragan, se prcipitant par cette large ouverture, saccagea l'intrieur de la salle, dont les murs de bois s'affaissrent sur le sol. Par un bonheur providentiel, aucun de ceux qui s'y trouvaient n'avait t bless. Le toit, arrach, avait pour ainsi dire gliss vers la droite, tandis qu'ils taient groups dans l'angle gauche prs de la porte. Au dehors! au dehors! cria l'un des gardiens en s'lanant sur les roches de la grve. Tous l'imitrent, et l, ils reconnurent quelle cause tait due cette catastrophe. Le phare, foudroy par une dcharge lectrique, s'tait rompu la base. Par suite, effondrement de la partie suprieure du pylne, qui, dans sa chute, avait dfonc le toit. Puis, en un instant, l'ouragan venait d'achever la dmolition de la maisonnette. Maintenant, plus un feu pour clairer le chenal du petit port de refuge! Si la tartane chappait l'engloutissement dont la menaaient les trombes, rien ne pourrait l'empcher de se mettre au plein sur les rcifs. On la voyait alors irrsistiblement dresse, tandis que les colonnes d'air et d'eau tourbillonnaient autour d'elle. A peine une demi-encablure la sparait-elle d'une norme roche, qui mergeait cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C'tait videmment l que le petit btiment viendrait toucher, se briser, prir. Kraban et ses compagnons allaient et venaient sur la grve, regardant avec horreur cet mouvant spectacle, impuissants porter secours au navire en dtresse, pouvant peine rsister eux-mmes ces violences de l'air dchan, qui les couvrait d'embruns o le sable se mlait l'eau de mer. Quelques pcheurs du port d'Atina taient accourus,--peut-tre pour se disputer les dbris de cette tartane que le ressac allait bientt rejeter sur les roches. Mais le seigneur Kraban, Ahmet et leurs compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu'on fit tout pour venir en aide aux naufrags. Ils voulaient plus encore: c'tait, dans la mesure du possible, que l'on indiqut l'quipage de la tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l'y porter en vitant les cueils de droite et de gauche? Des torches! ... des torches!.... s'cria Kraban. Aussitt, quelques branches rsineuses, arraches un bouquet de pins maritimes, groups sur le flanc de la maison renverse, furent enflammes, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaa, tant bien que mal, le feu teint du phare. Cependant, la tartane drivait toujours. A travers les stries des clairs, on voyait son quipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de grer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la grve; mais peine hisse, la voile se dralingua sous le fouet de l'ouragan, et des morceaux de toile furent projets jusqu'aux falaises, passant comme une vole de ces ptrels, qui sont les oiseaux des temptes. La coque du petit btiment s'levait parfois une hauteur prodigieuse et retombait dans un gouffre o elle se ft anantie, s'il et eu pour fond quelque roche sous-marine. Les malheureux! s'criait Kraban. Mes amis ... ne peut-on rien pour les sauver? --Rien! rpondirent les pcheurs. --Rien!... Rien!... Eh bien, mille piastres!... dix mille piastres!... cent mille ... qui leur portera secours! Mais les gnreuses offres ne pouvaient tre acceptes! Impossible de se jeter au milieu de cette mer furieuse pour tablir un va-et-vient entre la tartane et la pointe extrme de la passe! Peut-tre, avec un de ces engins nouveaux, ces canons porte-amarres, et-on pu jeter une communication; mais ces engins manquaient et le petit port d'Atina ne possdait mme pas un canot de sauvetage. Nous ne pouvons pourtant pas les laisser prir! rptait Kraban, qui ne se contenait plus la vue de ce spectacle. Ahmet et tous ses compagnons, pouvants comme lui, comme lui taient rduits l'impuissance. Tout coup, un cri, parti du pont de la tartane, fit bondir Ahmet. Il lui sembla que son nom,--oui! son nom!--avait t jet au milieu du fracas des lames et du vent. Et en effet, pendant une courte accalmie, ce cri fut rpt, et, distinctement, il entendit: Ahmet ... moi! ... Ahmet! Qui donc pouvait l'appeler ainsi? Sous le coup d'un irrsistible pressentiment, son coeur battit se rompre! ... Cette tartane, il lui sembla qu'il la reconnaissait ... qu'il l'avait dj, vue! ... O? ... N'tait-ce pas Odessa, devant la villa du banquier Slim, le jour mme de son dpart? Ahmet! ... Ahmet! ... Ce nom retentit encore. Kraban, Van Mitten, Bruno, Nizib, s'taient rapprochs du jeune homme, qui, les bras tendus vers la mer, restait immobile, comme s'il et t ptrifi. Ton nom! ... C'est ton nom? rptait Kraban. --Oui !... oui! ... disait-il ... mon nom! Soudain, un clair dont la dure dpassa deux secondes,--il se propagea d'un horizon l'autre--embrasa tout l'espace. Au milieu de cette immense fulguration, la tartane apparut aussi nettement que si elle et t dessine en blanc par quelque effluence lectrique. Son grand mt venait d'tre frapp d'un coup de foudre et brlait comme une torche au souffle de la rafale. A l'arrire de la tartane, deux jeunes filles se tenaient enlaces l'une l'autre, et de leurs lvres s'chappa encore ce cri: Ahmet! ... Ahmet! --Elle! ...C'est elle! ... Amasia! ... s'cria le jeune homme en bondissant sur une des roches. --Ahmet! ... Ahmet! s'cria Kraban son tour. El il se prcipita vers son neveu, non pour le retenir, mais pour lui venir en aide, s'il le fallait. Ahmet!... Ahmet! Ce nom fut, une dernire fois encore, jet travers l'espace. Il n'y avait plus de doute possible. Amasia! ... Amasia! ... s'cria Ahmet. Et se lanant dans l'cume du ressac, il disparut. A ce moment, une des trombes venait d'atteindre la tartane par l'avant; puis elle l'entranait dans son tourbillon, elle la jetait sur les rcifs de gauche, vers la roche mme, l'endroit o elle mergeait prs de la pointe nord-ouest. L, le petit btiment se broya avec un fracas qui domina le bruit de la tourmente; puis, il s'abma en un clin d'oeil, et le mtore, rompu lui aussi, ce choc de recueil, s'vanouit en clatant comme une bombe gigantesque, rendant la mer sa base liquide, et la nue les vapeurs qui formaient son tournoyant panache. On devait croire perdus tous ceux que portait la tartane, perdu le courageux sauveteur qui s'tait prcipit au secours des deux jeunes filles! Kraban voulu se lancer dans ces eaux furieuses, afin de lui venir en aide ... Ses compagnons durent lutter avec lui pour l'empcher de courir une perte certaine. Mais, pendant ce temps, on avait pu revoir Ahmet la lueur des clairs continus qui illuminaient l'espace. Avec une vigueur surhumaine, il venait de se hisser sur la roche. Il soulevait dans ses bras l'une des naufrages! ... L'autre, accroche son vtement, remontait avec lui! ... Mais, sauf elles, personne n'avait reparu ... Sans doute, tout l'quipage de la tartane, qui s'tait jet la mer au moment o l'assaillait la trombe, avait pri, et toutes deux taient les seules survivantes de ce naufrage. Ahmet, lorsqu'il se fut mis hors de la porte des lames, s'arrta un instant, et regarda l'intervalle qui le sparait de la pointe de la passe. Au plus, une quinzaine de pieds. Et alors, profitant du retrait d'une norme vague, qui laissait peine quelques pouces d'eau sur le sable, il s'lana avec son fardeau, suivi de l'autre jeune fille, vers les rochers de la grve qu'il atteignit heureusement. Une minute aprs, Ahmet tait au milieu de ses compagnons. L, il tombait, bris par l'motion et la fatigue, aprs avoir remis entre leurs bras celle qu'il venait de sauver. Amasia! ... Amasia! s'cria Kraban. Oui! C'tait bien Amasia ... Amasia qu'il avait laisse Odessa, la fille de son ami Slim! C'tait bien elle qui se trouvait bord de cette tartane, elle qui venait de se perdre, trois cents lieues de l, l'autre extrmit de la mer Noire! Et avec elle, Nedjeb, sa suivante! Que s'tait-il donc pass! ... Mais Amasia ni la jeune Zingare n'auraient pu le dire en ce moment: toutes deux avaient perdu connaissance. Le seigneur Kraban prit la jeune fille entre ses bras, tandis que l'un des gardiens du phare soulevait Nedjeb. Ahmet tait revenu lui, mais perdu, comme un homme qui le sentiment de la ralit chappe encore. Puis, tous se dirigrent vers la bourgade d'Atina, o l'un des pcheurs leur donna asile dans sa cabane. Amasia et Nedjeb furent dposes devant l'tre, o flambait un bon feu de sarments. Ahmet, pench sur la jeune fille, lui soutenait la tte! Il l'appelait ... il lui parlait! Amasia! ... ma chre Amasia! ... Elle ne m'entend plus! ... Elle ne me rpond pas! ... Ah! si elle est morte, je mourrai! --Non! ... elle n'est pas morte, s'cria Kraban. Elle respire! ... Ahmet! ... Elle est vivante!.... En ce moment, Nedjeb venait de se relever. Puis, se jetant sur le corps d'Amasia, Ma matresse ... ma bien aime matresse! ... disait-elle ... Oui! ... elle vit! ... Ses yeux se rouvrent! Et, en effet, les paupires de la jeune fille venaient de se soulever un instant. Amasia! ... Amasia! s'cria Ahmet. --Ahmet ... mon cher Ahmet! rpondit la jeune fille. Kraban les pressait tous les deux sur sa poitrine. Mais quelle tait cette tartane? ... demanda Ahmet. --Celle que nous devions visiter, seigneur Ahmet, avant votre dpart d'Odessa! rpondit Nedjeb. --La _Gudare_, capitaine Yarhud? --Oui! ... C'est lui qui nous a enleves toutes deux! --Mais pour qui agissait-il? --Nous l'ignorons! --Et o allait cette tartane? --Nous l'ignorons aussi, Ahmet. rpondit Amasia ... Mais vous tes l ... J'ai tout oubli!.... --Je n'oublierai pas, moi! s'cria le seigneur Kraban. Et si, ce moment, il se ft retourn, il et aperu un homme, qui l'piait la porte de la cabane, s'enfuir rapidement. C'tait Yarhud, seul survivant de son quipage. Presque aussitt, sans avoir t vu, il disparaissait dans une direction oppose au bourg d'Atina. Le capitaine maltais avait tout entendu. Il savait maintenant que, par une fatalit inconcevable, Ahmet s'tait trouv sur le lieu du naufrage de la _Gudare_, au moment o Amasia allait prir! Aprs avoir dpass les dernires maisons de la bourgade, Yarhud s'arrta au dtour de la route. Le chemin est long d'Atina au Bosphore, dit-il, et je saurai bien mettre a excution les ordres du seigneur Saffar! V DE QUOI L'ON CAUSE ET CE QUE L'ON VOIT SUR LA ROUTE D'ATINA A TRBIZONDE. S'ils taient heureux de s'tre retrouvs ainsi, ces deux fiancs, s'ils remercirent Allah de ce providentiel hasard, qui avait conduit Ahmet l'endroit mme o la tempte allait jeter cette tartane, s'ils prouvrent une de ces motions, mles de joie et d'pouvant, dont l'impression est ineffaable, il est inutile d'y insister. Mais, on le conoit, ce qui s'tait pass depuis leur dpart d'Odessa, Ahmet, et non moins que lui, son oncle Kraban, avaient une telle hte de l'apprendre, qu'Amasia, aide de Nedjeb, ne put tarder en faire le rcit dans tous ses dtails. Il va sans dire que des vtements de rechange avaient t procurs aux deux jeunes filles, qu'Ahmet lui-mme s'tait vtu d'un costume du pays, et que tous, matres et serviteurs, assis sur des escabeaux devant la flamme ptillante du foyer, n'avaient plus aucun souci de la tourmente qui dchanait au dehors ses dernires violences. Avec quelle motion tous apprirent ce qui s'tait pass la villa Slim, peu d'heures aprs que le seigneur Kraban les eut entrans sur les routes de la Chersonse! Non! Ce n'tait point pour vendre la jeune fille des toffes prcieuses que Yarhud avait jet l'ancre dans la petite baie, au pied mme de l'habitation du banquier Slim, c'tait pour oprer un odieux rapt, et tout donnait penser que l'affaire avait t prpare de longue main. Les deux jeunes filles enleves, la tartane avait immdiatement pris la mer. Mais ce que ni l'une ni l'autre ne put dire, ce qu'elles ignoraient encore, c'est que Slim et entendu leurs cris, c'est que ce malheureux pre ft arriv au moment o la _Gudare_ doublait les dernires roches de la petite baie, c'est que Slim et t atteint d'un coup de feu, tir du pont de la tartane, et qu'il ft tomb,--mort peut-tre!--sans avoir pu se mettre ni mettre aucun de ses gens la poursuite des ravisseurs. Quant l'existence qui fut faite bord aux deux jeunes filles, Amasia n'eut que peu de choses dire ce sujet. Le capitaine et son quipage avaient eu pour Nedjeb et pour elle des gards videmment dus quelque recommandation puissante. La chambre la plus confortable du petit btiment leur avait t rserve. Elles y prenaient leurs repas, elles y reposaient. Elles pouvaient monter sur le pont toutes les fois qu'elles le dsiraient; mais elles se sentaient surveilles de prs, pour le cas o, dans un moment de dsespoir, elles eussent voulu se soustraire par la mort au sort qui les attendait. Ahmet coutait ce rcit le coeur serr. Il se demandait si, dans cet enlvement, le capitaine avait agi pour son propre compte, avec l'intention d'aller revendre ses prisonnires sur les marchs de l'Asie Mineure,--odieux trafic qui n'est pas rare, en effet!--ou si c'tait pour le compte de quelque riche seigneur de l'Anatolie que le crime avait t commis. A cela, et bien que la question leur et t directement pose, ni Amasia ni Nedjeb ne purent rpondre. Toutes les fois que, dans leur dsespoir, implorant ou pleurant, elles avaient interrog l-dessus Yarhud, celui-ci s'tait toujours refus s'expliquer. Elles ne savaient donc ni pour qui avait agi le capitaine de la tartane, ni,--ce qu'Ahmet et dsir surtout apprendre,--o devait les conduire la _Gudare_. Quant la traverse, elle avait d'abord t bonne, mais lente, cause des calmes qui s'taient maintenus pendant une priode de plusieurs jours. Il n'avait t que trop visible combien ces retards contrariaient le capitaine, peu enclin dissimuler son impatience. Les deux jeunes filles en avaient donc conclu--Ahmet et le seigneur Kraban furent de cette opinion--que Yarhud s'tait engag arriver dans un dlai convenu ... mais o? ... Cela, on l'ignorait, bien qu'il fut certain que c'tait en quelque port de l'Asie Mineure que la _Gudare_ devait tre attendue. Enfin, les calmes cessrent, et la tartane put reprendre sa marche vers l'est, ou, comme le dit Amasia, dans la direction du lever du soleil. Elle fit route ainsi pendant deux semaines, sans incidents; plusieurs fois, elle croisa, soit des navires voiles, btiments de guerre ou de commerce, soit de ces rapides steamers qui coupent de leurs itinraires rguliers cette immense aire da la mer Noire; mais alors, le capitaine Yarhud obligeait ses prisonnires redescendre dans leur chambre, dans la crainte qu'elles ne fissent quelque signal de dtresse qui aurait pu tre aperu. Le temps devint peu peu menaant, puis mauvais, puis dtestable. Deux jours avant le naufrage de la _Gudare_, une violente tempte se dclara. Amasia et Nedjeb comprirent bien, la colre du capitaine, qu'il tait forc de modifier sa route, et que la tourmente le poussait l o il ne voulait point aller. Et alors, ce fut avec une sorte de bonheur que les deux jeunes filles se sentirent emportes par cette tempte, puisqu'elle les loignait du but que la _Gudare_ voulait atteindre. Oui, cher Ahmet, dit Amasia pour achever son rcit, en pensant au sort qui m'tait destin, en me voyant spare de vous, entrane l o vous ne m'auriez jamais revue, ma rsolution tait bien prise! ... Nedjeb le savait! ... Elle n'aurait pu m'empcher de l'accomplir! ... Et avant que la tartane n'et atteint ce rivage maudit ... je me serais prcipite dans les flots! ... Mais la tempte est venue! ... Ce qui devait nous perdre nous a sauves! ... Mon Ahmet, vous m'tes apparu au milieu des lames furieuses! ... Non! ... jamais je n'oublierai.... --Chre Amasia ..., rpondit Ahmet, Allah a voulu que vous fussiez sauve ... et sauve par moi!... Mais, si je n'avais prcd mon oncle, c'tait lui qui se jetait votre secours! --Par Mahomet, je le crois bien! s'cria Kraban. --Et dire qu'un seigneur si entt a si bon coeur! ne put s'empcher de murmurer Nedjeb. --Ah! cette petite qui me relance! riposta Kraban. Et pourtant, mes amis, avouez que mon enttement a quelquefois du bon! --Quelquefois? demanda Van Mitten, trs incrdule ce sujet. Je voudrais bien savoir.... --Sans doute, ami Van Mitten! Si j'avais cd aux fantaisies d'Ahmet, si nous avions pris les railways de la Crime et du Caucase, au lieu de suivre la cte, Ahmet se serait-il trouv l, au moment du naufrage, pour sauver sa fiance? --Non, sans doute, reprit Van Mitten; mais, ami Kraban, si vous ne l'aviez forc quitter Odessa, sans doute aussi l'enlvement ne se ft pas accompli et.... --Ah! c'est ainsi que vous raisonnez, Van Mitten! Vous voulez discuter ce sujet? --Non! ... non! ... rpondit Ahmet, qui sentait bien que, dans une discussion prsente de la sorte, le Hollandais n'aurait pas le dessus. Il est un peu tard, d'ailleurs, pour raisonner et draisonner sur le pour et le contre! Mieux vaut prendre quelque repos.... --Afin de repartir demain! dit Kraban. --Demain, mon oncle, demain? ... rpondit Ahmet. Et ne faut-il pas qu'Amasia et Nedjeb.... --Oh! je suis forte, Ahmet, et demain.... --Ah! mon neveu, s'cria Kraban, voil que tu n'es plus si press, maintenant que ma petite Amasia est prs de toi! ... Et cependant, la fin du mois approche ... la date fatale ... et il y a l un intrt qu'il ne faut pas ngliger ... et tu permettras un vieux ngociant d'tre plus pratique que toi! ... Donc, que chacun dorme de son mieux, et demain, lorsque nous aurons trouv quelque moyen de transport, nous nous remettrons en route! On s'installa donc du mieux qu'il fut possible dans la maison du pcheur, et aussi bien, coup sur, que le seigneur Kraban et ses compagnons l'eussent t dans une des auberges d'Atina. Tous, aprs tant d'motions, furent heureux de se reposer pendant quelques heures, Van Mitten rvant qu'il discutait encore avec son intraitable ami, celui-ci rvant qu'il se trouvait face face avec le seigneur Saffar, sur lequel il appelait toutes les maldictions d'Allah et de son prophte. Seul, Ahmet ne put fermer l'oeil un instant. De savoir dans quel but Amasia avait t enleve par Yarhud, cela l'inquitait, non plus pour le pass, mais pour l'avenir. Il se demandait si tout danger avait disparu avec le naufrage de la _Gudare_. Certes, il avait lieu de croire que pas un des hommes de l'quipage n'avait survcu la catastrophe, et il ignorait que le capitaine en ft sorti sain et sauf. Mais cette catastrophe serait bientt connue dans ces parages. Celui pour le compte duquel agissait Yarhud,--quelque riche seigneur, sans doute, peut-tre quelque pacha des provinces de l'Anatolie,--on serait rapidement instruit. Lui serait-il donc difficile de se remettre sur les traces de la jeune fille? Entre Trbizonde et Scutari, travers cette province, presque dserte, traverse par l'itinraire, les prils ne pourraient-ils tre accumuls, les piges tendus, les embches prpares? Ahmet prit donc la rsolution de veiller avec le plus grand soin. Il ne se sparerait plus d'Amasia; il prendrait la direction de la petite caravane et choisirait, au besoin, quelque guide sr, qui pourrait le diriger par les plus courtes voies du littoral. En mme temps, Ahmet rsolut de mettre le banquier Slim, le pre d'Amasia, au courant de ce qui s'tait pass depuis l'enlvement de sa fille. Il importait, avant tout, que Slim apprt qu'Amasia tait sauve, et qu'il et soin de se trouver Scutari pour l'poque convenue, c'est--dire dans une quinzaine de jours. Mais une lettre, expdie d'Atina ou de Trbizonde, et mis trop de temps parvenir Odessa. Aussi, Ahmet se dcida-t-il, sans en rien dire son oncle,--que le mot tlgramme et fait bondir,-- envoyer une dpche Slim par le fil de Trbizonde. Il se promit aussi de lui marquer que tout danger n'tait pas cart, peut-tre, et que Slim ne devait pas hsiter se porter au-devant de la petite caravane. Le lendemain, ds qu'Ahmet se retrouva avec la jeune fille, il lui fit connatre ses projets, en partie du moins, sans insister propos des prils qu'elle pouvait courir encore. Amasia ne vit qu'une chose en tout cela: c'est que son pre allait tre rassur et dans le plus bref dlai. Aussi avait-elle hte d'tre arrive Trbizonde, d'o serait expdi ce tlgramme l'insu de l'oncle Kraban. Aprs quelques heures de sommeil, tous taient sur pied, Kraban plus impatient que jamais, Van Mitten rsign tous les caprices de son ami, Bruno serrant ce qui lui restait de ventre dans ses vtements trop larges et ne rpondant plus son matre que par des monosyllabes. Tout d'abord, Ahmet avait fouill Atina, bourgadesans importance, qui,--son nom l'indique,--fut jadis l'Athnes du Pont-Euxin. Aussi y voit-on encore quelques colonnes d'ordre dorique, restes d'un temple de Pallas. Mais si ces ruines intressrent Van Mitten, elles laissrent fort indiffrent Ahmet. Combien il et prfr trouver quelque vhicule moins rude, moins rudimentaire que la charrette prise la frontire turco-russe! Mais il fallut en revenir l'araba, qui fut spcialement rserve aux deux jeunes filles. De l, ncessit de se procurer d'autres montures, chevaux, nes, mules ou mulets, afin que matres et serviteurs pussent atteindre Trbizonde. Ah! que de regrets prouva le seigneur Kraban en songeant sa chaise de poste brise au railway de Poti! Et que de rcriminations, avec invectives et menaces, il envoya l'adresse de ce hautain Saffar, selon lui responsable de tout le mal! Quant Amasia et Nedjeb, rien ne pouvait leur tre plus agrable que de voyager en araba! Oui! c'tait du nouveau, de l'imprvu! Elles ne l'eussent pas change, cette charrette, pour le plus beau carrosse du Padischah! Comme elles seraient l'aise sous la bche impermable, sur une frache litire qu'il tait facile de renouveler chaque relais! Et, de temps en temps, elles offriraient une place prs d'elles au seigneur Kraban, au jeune Ahmet, M. Van Mitten! Et puis ces cavaliers qui les escorteraient comme des princesses! ... Enfin, c'tait charmant! Il va sans dire que des rflexions de ce genre venaient de cette folle de Nedjeb, si porte ne prendre les vnements que par leurs bons cts. Quant Amasia, comment et-elle eu la pense de se plaindre, aprs tant d'preuves, puisqu'Ahmet tait prs d'elle, puisque ce voyage allait s'achever dans des conditions si diffrentes et dans un dlai si court! Et on atteindrait enfin Scutari! ... Scutari! Je suis certaine, rptait Nedjeb, qu'en se dressant sur la pointe des pieds, on pourrait dj l'apercevoir! En ralit, il n'y avait dans la petite troupe que deux hommes se plaindre: le seigneur Kraban, qui, faute d'un vhicule plus rapide, craignait quelque retard, et Bruno, qu'une tape de trente-cinq lieues,--trente-cinq lieues dos de mule!--sparait encore de Trbizonde. L, par exemple, ainsi que le lui rptait Nizib, on se procurerait certainement un moyen de transport plus appropri aux chemins des longues plaines de l'Anatolie. Donc, ce jour-l, 15 septembre, toute la caravane quitta la petite bourgade d'Atina, vers onze heures du matin. La tempte avait t si violente que cette violence s'tait faite aux dpens de sa dure. Aussi, un calme presque complet rgnait-il dans l'atmosphre. Les nuages, reports vers les hautes couches de l'air, se reposaient, presque immobiles, encore tout lacrs des coups de l'ouragan. Par intervalles, le soleil lanait quelques rayons qui animaient le paysage. Seule, la mer, sourdement agite, venait battre avec fracas la base rocheuse des falaises. C'taient les routes du Lazistan occidental que le seigneur Kraban et ses compagnons descendaient alors, et aussi rapidement que possible, de manire pouvoir franchir, avant le soir, la frontire du pachalik de Trbizonde. Ces routes n'taient point dsertes. Il y passait des caravanes, o les chameaux se comptaient par centaines; les oreilles taient assourdies du son des grelots, des sonnettes, des cloches mme qu'ils portaient au cou, en mme temps que l'oeil s'amusait aux couleurs violentes et varies de leurs pompons et de leurstresses agrmentes de coquillages. Ces caravanes venaient de la Perse ou y retournaient. Le littoral n'tait pas plus dsert que les routes. Toute une population de pcheurs et chasseurs s'y tait donn rendez-vous. Les pcheurs, la tombe de la nuit, avec leur barque dont l'arrire s'claire d'une rsine enflamme, y prennent, par quantits considrables, cette espce d'anchois, le khamsi, dont il se fait une consommation prodigieuse sur toute la cte anatolienne, et jusque dans les provinces de l'Armnie centrale. Quant aux chasseurs, ils n'ont rien envier aux pcheurs de khamsi pour l'abondance du gibier qu'ils recherchent de prfrence. Des milliers d'oiseaux de mer de l'espce des grbes, des koukarinas, pullulent sur les rivages de cette portion de l'Asie Mineure. Aussi, est-ce par centaines de mille qu'ils fournissent des peaux fort recherches, dont le prix assez lev compense le dplacement, le temps, la fatigue, sans parler de ce que cote la poudre employe leur donner la chasse. Vers trois heures aprs midi, la petite caravane fit halte la bourgade de Mapavra, l'embouchure de la rivire de ce nom, dont les eaux claires se mlangent au huileux liquide d'un courant de ptrole qui descend des sources voisines. A cette heure, il tait un peu trop tt pour diner; mais, comme on ne devait arriver que fort tard au campement du soir, il parut sage de prendre quelque nourriture. Ce fut du moins l'avis de Bruno, et l'avis de Bruno l'emporta, non sans raison. S'il y eut abondance de khamsi sur la table de l'auberge o le seigneur Kraban et les siens avaient pris place, cela va sans dire. C'est l, d'ailleurs, le mets prfr dans ces pachaliks de l'Asie Mineure. On servit ces anchois sals ou frais au got des amateurs, mais il y eut aussi quelques plats plus srieux, auxquels on fit bon accueil. Et puis, il rgnait tant de gaiet parmi ces convives, tant de bonne humour! N'est-ce pas le meilleur assaisonnement de toutes choses en ce monde? Eh bien! Van Mitten, disait Kraban, regrettez-vous encore l'enttement,--enttement lgitime,--de votre ami et correspondant, qui vous a forc de le suivre en un pareil voyage? --Non, Kraban, non! rpondait Van Mitten, et je le recommencerai, quand il vous plaira! --Nous verrons, nous verrons, Van Mitten! Et toi, ma petite Amasia, que penses-tu de ce mchant oncle, qui t'avait enlev ton Ahmet? --Qu'il est toujours ce que je savais bien, le meilleur des hommes! rpondit la jeune fille. --Et le plus accommodant! ajouta Nedjeb. Il me semble mme que le seigneur Kraban ne s'entte plus autant qu'autrefois! --Bon! voil cette folle qui se moque de moi! s'cria Kraban en riant d'un bon rire. --Mois non, seigneur, mais non! --Mais si, petite! ... Bah! tu as raison! ... Je ne discute plus! ... Je ne m'entte plus! ... L'ami Van Mitten, lui-mme, ne parviendrait plus me provoquer! --Oh! ... il faudrait voir cela! ... rpondit le Hollandais, en hochant la tte d'un air peu convaincu. --C'est tout, vu Van Mitten! --Si l'on vous mettait sur certains chapitres? --Vous vous trompez bien! Je jure.... --Ne jurez pas! --Mais si! ... Je jurerai! ... rpondit Kraban, qui commenait s'animer quelque peu. Pourquoi ne jurerais-je pas? --Parce que c'est souvent chose difficile a tenir un serment! --Moins difficile tenir que sa langue, en tout cas, Van Mitten, car il est certain qu'en ce moment et pour le plaisir de me contredire.... --Moi, ami Kraban? --Vous! ... et quand je vous rpte que je suis rsolu ne plus jamais m'entter sur rien, je vous prie de ne point vous entter, vous, me soutenir le contraire! --Allons, vous avez tort, monsieur Van Mitten, dit Ahmet, grand tort, cette fois! --Absolument tort! ... dit Amasia en souriant. --Tout fait tort! ajouta Nedjeb. Et le digne Hollandais, voyant la majorit s'lever contre lui, jugea bon de se taire. Au fond, malgr tout ce qui tait arriv, malgr les leons qu'il avait reues et plus particulirement dans ce voyage, si imprudemment commenc, qui aurait pu si mal finir, le seigneur Kraban tait-il aussi corrig qu'il voulait le prtendre? on le verrait bien; mais, en vrit, tous taient certainement de l'avis de Van Mitten! Que les bosses de l'enttement fussent maintenant rduites sur cette tte de ttu, il tait quelque peu permis d'en douter! En route! dit Kraban, lorsque le repas fut achev. Voil un dner qui n'a point t mauvais, mais j'en sais un meilleur! --Et lequel? demanda Van Mitten. --Celui qui nous attend Scutari! On repartit vers quatre heures, et huit heures du soir, on arrivait, sans msaventure, la petite bourgade de Rize, toute seme d'cueils au del de ses grves. L, il fallut passer la nuit dans une sorte de khan assez peu confortable,--si peu mme que les deux jeunes filles prfrrent demeurer sous la bche de leur araba. L'important tait que les chevaux et les mules pussent trouver se refaire de leurs fatigues. Heureusement, la paille et l'orge ne manquaient point aux rteliers. Le seigneur Kraban et les siens n'eurent leur disposition qu'une litire, mais sche et frache, et ils surent s'en contenter. La nuit prochaine, ne devaient-ils pas la passer Trbizonde, et avec tout le confortable que devait leur offrir cette importante ville dans le meilleur de ses htels? Quant Ahmet, que la couche ft bonne ou mauvaise, peu lui importait. Sous l'obsession de certaines ides il n'aurait pu dormir. Il craignait toujours pour la sret de la jeune fille, et se disait que tout pril n'avait peut-tre pas cess avec le naufrage de la _Gudare_. Il veilla donc, bien arm, aux abords du khan. Ahmet taisait bien: il avait raison de craindre. En effet, Yarhud, pendant cette journe, n'avait point perdu de vue la petite caravane. Il marchait sur ses traces, mais de manire ne jamais se laisser voir, tant connu d'Ahmet aussi bien que des deux jeunes filles. Puis, il piait, il combinait des plans pour ressaisir la proie qui lui tait chappe,--et, tout hasard, il avait crit Scarpante. Cet intendant du seigneur Saffar, suivant ce qui avait t convenu l'entrevue de Constantinopple, devait tre depuis quelque temps Trbizonde. Aussi, fut-ce une lieue avant d'arriver cette ville, au caravansrail de Rissar, que Yarhud lui avait donn rendez-vous pour le lendemain, sans lui rien dire du naufrage de la tartane ni de ses consquences si funestes. Donc, Ahmet n'avait que trop raison de veiller; ses pressentiments ne le trompaient pas. Yarhud, pendant la nuit, put mme s'approcher assez prs du khan pour s'assurer que les jeunes filles dormaient dans leur araba. Trs heureusement pour lui, il s'aperut temps qu'Ahmet faisait bonne garde, et il parvint s'loigner sans avoir t vu. Mais, cette fois, au lieu de rester sur les derrires de la caravane, le capitaine maltais se jeta vers l'ouest, sur la route de Trbizonde. Il lui importaitde devancer le seigneur Kraban et ses compagnons. Avant leur arrive dans cette ville, il voulait avoir confr avec Scarpante. Aussi, faisant faire un dtour au cheval qu'il montait depuis son dpart d'Atina, se dirigea-t-il rapidement vers le caravansrail de Rissar. Allah est grand, soit! mais, en vrit, il aurait d faire plus grandement les choses, et ne pas laisser le capitaine Yarhud survivre cet quipage de coquins, disparu dans le naufrage de la _Gudare_! Le lendemain, 16 septembre, ds l'aube, tout le monde tait sur pied, de belle humeur,--sauf Bruno, qui se demandait combien de livres il perdrait encore avant son arrive Scutari. Ma petite Amasia, dit le seigneur Kraban en se frottant les mains, viens que je t'embrasse! --Volontiers, mon oncle, dit la jeune fille, si toutefois vous me permettez de vous donner dj ce nom? --Si je te le permets, ma chre fille! Tu peux mme m'appeler ton pre. Est-ce qu'Ahmet n'est pas mon fils? --Il l'est tellement, oncle Kraban, dit Ahmet, qu'il vient vous donner un ordre, comme c'est le droit d'un fils envers son pre! --Et quel ordre? --Celui de partir l'instant. Les chevaux sont prts, et il faut que ce soir nous soyons Trbizonde. --Et nous y serons, s'cria Kraban, et nous en repartirons le lendemain au soleil levant!--Eh bien! ami Van Mitten, il tait donc crit que vous verriez un jour Trbizonde! --Oui! Trbizonde! ... Quel magnifique nom de ville! rpondit le Hollandais, Trbizonde et sa colline, o les Dix Mille clbrrent des jeux et des combats gymniques sous la prsidence de Dracontius, si j'en crois mon guide, qui me parat fort bien rdig! En vrit, ami Kraban, il ne me dplat point de voir Trbizonde! --Eh bien, de ce voyage, ami Van Mitten, avouez qu'il vous restera de fameux souvenirs! --Ils auraient pu tre plus complets! --En somme, vous n'aurez pas eu lieu de vous plaindre! --Ce n'est pas fini! ... murmura Bruno l'oreille de son matre, comme un mauvais augure charg de rappeler aux humains l'instabilit des choses humaines! La caravane quitta le khan sept heures du matin. Le temps s'amliorait de plus en plus, avec un beau ciel, ml de quelques brumes matinales que le soleil allait dissiper. A midi, on s'arrtait la petite bourgade d'Of, sur l'Ophis des anciens, o se retrouve l'origine des grandes familles de la Grce. On y djeuna dans une modeste auberge, en utilisant les provisions que portait l'araba et qui touchaient leur fin. Au surplus, l'aubergiste n'avait gure la tte lui, et, de s'occuper de ses clients, ce n'tait point ce qui l'inquitait alors. Non! sa femme tait gravement malade, ce brave homme, et il n'y avait point de mdecin dans le pays. Or, en faire venir un de Trbizonde, c'et t bien cher pour un pauvre htelier! Il s'ensuivit donc que le seigneur Kraban, aid en cela par son ami Van Mitten, crut devoir faire l'office de hakim ou docteur, et prescrivit quelques drogues trs simples, qu'il serait facile de trouver Trbizonde. Qu'Allah vous protge, seigneur! rpondit le regardant poux de l'htelire, mais, ces drogues, qu'est-ce qu'elles pourront bien me coter? --Une vingtaine de piastres, rpondit Kraban. --Une vingtaine de piastres! s'cria l'htelier. Eh! pour ce prix l, j'aurais de quoi m'acheter une autre femme! Et il s'en alla, non sans remercier ses htes de leurs bons conseils, dont il entendait bien ne point profiter. Voil un mari pratique! dit Kraban. Vous auriez d vous marier dans ce pays-ci, ami Van Mitten! --Peut-tre! rpondit le Hollandais. A cinq heures du soir, les voyageurs faisaient halte pour dner la bourgade de Surmenh. Ils en repartaient six, dans l'intention d'atteindre Trbizonde avant la fin du crpuscule. Mais il y eut quelque retard: une des roues de l'araba vint se rompre deux lieues de la ville, vers les neuf heures du soir. Force fut donc d'aller passer la nuit dans un caravansrail, lev sur la route,--caravansrail bien connu des voyageurs qui frquentent cette partie de l'Asie Mineure. VI OU IL EST QUESTIONS DE NOUVEAUX PERSONNAGES QUE LE SEIGNEUR KRABAN VA RENCONTRER AU CARAVANSRAIL DE RISSAR. Le caravansrail de Rissar, comme toutes les constructions de ce genre, est parfaitement appropri au service des voyageurs qui y font halte avant d'entrer Trbizonde. Son chef, son gardien,--ainsi qu'on voudra l'appeler,--un certain Turc, nomm Kidros, fin matois, plus rus que ne le sont d'ordinaire les gens de sa race, le grait avec grand soin. Il cherchait contenter ses htes de passage, pour le plus grand avantage de ses intrts qu'il entendait merveille. Il tait toujours de leurs avis,--mme lorsqu'il s'agissait de rgler des notes qu'il avait pralablement enfles, de manire pouvoir les ramener un total trs rmunrateur encore, et cela par pure condescendance pour de si honorables voyageurs. Voici en quoi consistait le caravansrail de Rissar. Une vaste cour ferme de quatre murs, avec large porte s'ouvrant sur la campagne. De chaque ct de cette porte, deux poivrires, ornes du pavillon turc, du haut desquelles on pouvait surveiller les environs, pour le cas o les routes n'eussent pas t sres. Dans l'paisseur de ces murs, un certain nombre de portes, donnant accs aux chambres isoles o les voyageurs venaient passer la nuit, car il tait rare qu'elles fussent occupes pendant le jour. Au bord de la cour, quelques sycomores, jetant un peu d'ombre sur le sol sabl, auquel le soleil de midi n'pargnait point ses rayons. Au centre, un puits fleur de terre, desservi par le chapelet sans fin d'une noria, dont les godets pouvaient se vider dans une sorte d'auge qui formait un bassin semi-circulaire. Au dehors, une range de box, abrits sous des hangars, o les chevaux trouvaient nourriture et litire en quantit suffisante. En arrire, des piquets auxquels on attachait mules et dromadaires, moins accoutums que les chevaux au confortable d'une curie. Ce soir-la, le caravansrail, sans tre entirement occup, comptait un certain nombre de voyageurs, les uns en route pour Trbizonde, les autres en route pour les provinces de l'Est, Armnie, Perse ou Kurdistan. Une vingtaine de chambres taient retenues, et leurs htes, pour la plupart, y prenaient dj leur repos. Vers neuf heures, deux hommes seulement se promenaient dans la cour. Ils causaient avec vivacit et n'interrompaient leur conversation que pour aller au dehors jeter un regard impatient. Ces deux hommes, vtus de costumes trs simples, de manire ne point attirer l'attention des passants ou des voyageurs, taient le seigneur Saffar et son intendant Scarpante. Je vous le rpte, seigneur Saffar, disait ce dernier, c'est ici le caravansrail de Rissar! C'est ici et aujourd'hui mme que la lettre de Yarhud nous donne rendez-vous! --Le chien! s'cria Saffar. Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore arriv? --Il ne peut tarder maintenant? --Et pourquoi cette ide d'amener ici la jeune Amasia, au lieu de la conduire directement Trbizonde? Saffar et Scarpante, on le voit, ignoraient le naufrage de la _Gudare_ et quelles en avaient t les consquences. La lettre que Yarhud m'a adresse, reprit Scarpante, venait du port d'Atina. Elle ne dit rien au sujet de la jeune fille enleve, et se borne me prier de venir ce soir au caravansrail de Rissar. --Et il n'est pas encore l! s'cria le seigneur Saffar, en faisant deux ou trois pas vers la porte. Ah! qu'il prenne garde de lasser ma patience! J'ai le pressentiment que quelque catastrophe.... --Pourquoi, seigneur Saffar? Le temps a t trs mauvais sur la mer Noire! Il est probable que la tartane n'aura pu atteindre Trbizonde, et, sans doute, rejete jusqu'au port d'Atina.... --Et qui nous dit, Scarpante, que Yarhud a d'abord pu russir, lorsqu'il a tent d'enlever la jeune fille, Odessa? --Yarhud est non seulement un hardi marin, seigneur Saffar, rpondit Scarpante, c'est aussi un habile homme! --Et l'habilet ne suffit pas toujours! rpondit d'une voix calme le capitaine maltais, qui depuis quelques instants se tenait immobile sur le seuil du caravansrail. Le seigneur Saffar et Scarpante s'taient aussitt retourns, et l'intendant de s'crier: Yarhud! --Enfin, te voil! lui dit assez brutalement le seigneur Saffar, en marchant vers lui. --Oui, seigneur Saffar, rpondit le capitaine qui s'inclina respectueusement, oui! ... me voil ... enfin! --Et la fille du banquier Slim? demanda Saffar. Est-ce que tu n'as pu russir Odessa?.... --La fille du banquier Slim, rpondit Yarhud, a t enleve par moi, il y a environ six semaines, peu aprs le dpart de son fianc Ahmet, forc de suivre son oncle dans un voyage autour de la mer Noire. J'ai immdiatement fait voile pour Trbizonde; mais, avec ces temps d'quinoxe, ma tartane a t repousse dans l'est, et, malgr tous mes efforts, elle est venue faire cte sur les roches d'Atina, o a pri tout mon quipage. --Tout ton quipage! ... s'cria Scarpante. --Oui! --Et Amasia? ... demanda vivement Saffar, que la perte de la _Gudare_ semblait peu toucher. --Elle est sauve, rpondit Yarhud, sauve avec la jeune suivante que j'avais d enlever en mme temps qu'elle! --Mais si elle est sauve ... demanda Scarpante. --O est-elle? s'cria Saffar. --Seigneur, rpondit le capitaine maltais, la fatalit est contre moi, ou plutt contre vous! --Mais parle donc rpliqua Saffar, dont toute l'attitude tait pleine de menaces. --La fille du banquier Slim, rpondit Yarhud, a t sauve par son fianc Ahmet, que le plus regrettable hasard venait d'amener sur le thtre du naufrage! --Sauve ... par lui?... s'cria Scarpante. --Et, en ce moment? ... demanda Saffar. --En ce moment, cette jeune fille, sous la protection d'Ahmet, de l'oncle d'Ahmet et des quelques personnes qui les accompagnent, se dirige vers Trbizonde. De l, tous doivent gagner Scutari pour la clbration du mariage, qui doit tre faite avant la fin de ce mois! --Maladroit! s'cria le seigneur Saffar. Avoirlaiss chapper Amasia au lieu de la sauver toi-mme! --Je l'eusse fait au pril de ma vie, seigneur Saffar, rpondit Yarhud, et elle serait en ce moment dans votre palais, Trbizonde, si cet Ahmet ne se ft trouv l au moment o sombrait la _Gudare!_ --Ah! tu es indigne des missions qu'on te confie! rpliqua Saffar, qui ne put retenir un violent mouvement de colre. --Veuillez m'couter, seigneur Saffar, dit alors Scarpante. Avec un peu de calme, vous voudrez bien reconnatre que Yarhud a fait tout ce qu'il pouvait faire! --Tout! rpondit le capitaine maltais. --Tout n'est pas assez, rpondit Saffar, lorsqu'il s'agit d'accomplir un de mes ordres! --Ce qui est pass est pass, seigneur Saffar! reprit Scarpante. Mais voyons le prsent et examinons quelles chances il nous offre. La fille du banquier Slim pouvait ne pas avoir t enleve a Odessa ... elle l'a t! Elle pouvait prir dans ce naufrage de la _Gudare_ ... elle est vivante! Elle pouvait tre dj la femme de cet Ahmet ... elle ne l'est pas encore! ... Donc, rien n'est perdu! --Non! ... rien! ... rpondit Yarhud. Aprs le naufrage, j'ai suivi, j'ai pi Ahmet et ses compagnons depuis leur dpart d'Atina! Ils voyagent sans dfiance, et le chemin est long encore, travers toute l'Anatolie, depuis Trbizonde jusqu'aux rives du Bosphore! Or, ni la jeune Amasia ni sa suivante ne savent quelle tait la destination de la _Gudare_! De plus, personne ne connat ni le seigneur Saffar, ni Scarpante! Ne peut-on donc attirer cette petite caravane dans quelque pige, et.... --Scarpante, rpondit froidement Saffar, cette jeune fille, il me la faut! Si la fatalit s'est mise contre moi, je saurai lutter contre elle! Il ne sera pas dit que l'un de mes dsirs n'aura pas t satisfait! Et il le sera, seigneur Saffar! rpondit Scarpante. Oui! entre Trbizonde et Scutari, au milieu de ces rgions dsertes, il serait possible ... facile mme ... d'entrainer cette caravane ... peut-tre en lui donnant un guide qui saura l'garer, puis, de la faire attaquer par une troupe d'hommes votre solde! ... Mais c'est l agir par la force, et si la ruse pouvait russir, mieux vaudrait la ruse! --Et comment l'employer? demanda Saffar. --Tu dis, Yarhud, reprit Scarpante en s'adressant au capitaine maltais, tu dis qu'Ahmet et ses compagnons se dirigent maintenant, petites marche vers Trbizonde? --Oui, Scarpante, rpondit Yarhud, et j'ajoute qu'ils passeront certainement cette nuit au caravansrail de Rissar. --Eh bien, demanda Scarpante, ne pourrait-on imaginer ici quelque empchement, quelque mauvaise affaire ... qui les retiendrait ... qui sparerait la jeune Amasia de son fianc? --J'aurais plus de confiance dans la force! rpondit brutalement Saffar. --Soit, dit Scarpante, et nous l'emploierons si la ruse est impuissante! Mais laissez-moi attendre ici ... observer.... --Silence, Scarpante, dit Yarhud en saisissant le bras de l'intendant, nous ne sommes plus seuls! En effet, deux hommes venaient d'entrer dans la cour. L'un tait Kidros, le gardien du caravansrail, l'autre, un personnage important,-- l'entendre du moins,--et qu'il convient de prsenter au lecteur. Le seigneur Saffar, Scarpante et Yarhud se mirent l'cart dans un coin obscur de la cour. De l, ils pouvaient couter leur aise, et d'autant plus facilement que le personnage en question ne se gnait gure pour parler d'une voix la fois haute et hautaine. C'tait un seigneur Kurde. Il se nommait Yanar. Cette rgion montagneuse de l'Asie, qui comprend l'ancienne Assyrie et l'ancienne Mdie, est appele Kurdistan dans la gographie moderne. Elle se divise en Kurdistan turc et en Kurdistan persan, suivant qu'elle confine la Perse ou la Turquie. Le Kurdistan turc, qui forme les pachaliks de Chehrezour et de Mossoul, ainsi qu'une partie de ceux de Van et de Bagdad, compte plusieurs centaines de mille habitants, et parmi eux,--nombre moins considrable,--ce seigneur Yanar, arriv depuis la veille au caravansrail de Rissar, avec sa soeur, la noble Saraboul. Le seigneur Yanar et sa soeur avaient quitt Mossoul depuis deux mois et voyageaient pour leur agrment. Ils se rendaient tous deux Trbizonde, o ils comptaient faire un sjour de quelques semaines. La noble Saraboul,--on l'appelait ainsi dans son pachalik natal,-- l'ge de trente trente-deux ans, tait dj veuve de trois seigneurs Kurdes. Ces divers poux n'avaient pu consacrer au bonheur de leur pouse qu'une vie malheureusement trop courte. Leur veuve, encore fort agrable de taille et de figure, se trouvait donc dans la situation d'une femme qui se laisserait volontiers consoler par un quatrime mari, de la perte des trois premiers. Chose difficile raliser, pour peu qu'on la connt, bien qu'elle ft riche et de bonne origine car, par l'imptuosit de ses manires, la violence d'un temprament kurde, elle tait de nature effrayer n'importe quel prtendant sa main, s'il s'en prsentait. Son frre Yanar, qui s'tait constitu son protecteur, son garde-de-corps, lui avait conseill de voyager,--le hasard est si grand en voyage! Et voil pourquoi ces deux personnages, chapps de leur Kurdistan, se trouvaient alors sur la route de Trbizonde. Le seigneur Yanar tait un homme de quarante-cinq ans, de haute taille, l'air peu endurant, la physionomie farouche,--un de ces matamores qui sont venus au monde en fronant les sourcils. Avec son nez aquilin, ses yeux profondment enfoncs dans leur orbite, sa tte rase, ses normes moustaches, il se rapprochait plus du type armnien que du type turc. Coiff d'un haut bonnet de feutre enroul d'une pice de soie d'un rouge clatant, vtu d'une robe manches ouvertes sous une veste brode d'or et d'un large pantalon qui lui tombait jusqu' la cheville, chauss de bottines de cuir passement, tiges plisses, la taille ceinte d'un chle de laine auquel s'accrochait toute une panoplie de poignards, de pistolets et de yatagans, il avait vraiment l'air terrible. Aussi matre Kidros ne lui parlait-il qu'avec une extrme dfrence, dans l'attitude d'un homme qui serait oblig de faire des grces devant la bouche d'un canon charg mitraille. Oui, seigneur Yanar, disait alors Kidros en soulignant chacune de ses paroles par les gestes les plus confirmatifs, je vous rpte que le juge va arriver ici, ce soir-mme, et que, demain matin, ds l'aube, il procdera son enqute. --Matre Kidros, rpondit Yanar, vous tes le matre de ce caravansrail, et qu'Allah vous trangle, si vous ne tenez pas la main ce que les voyageurs soient en sret ici! --Certes, seigneur Yanar, certes! --Eh bien, la nuit dernire, des malfaiteurs, voleurs ou autres, ont pntr ... ont eu l'audace de pntrer dans la chambre de ma soeur, la noble Saraboul! El Yanar montrait une des portes ouvertes dans le mur qui fermait la cour droite. Les coquins! cria Kidros. --Et nous ne quitterons pas le caravansrail, reprit Yanar, qu'ils n'aient t dcouverts, arrts, jugs et pendus! Y avait-il eu vritablement tentative de vol pendant la nuit prcdente, c'est ce dont matre Kidros ne paraissait pas tre absolument convaincu. Ce qui tait certain, c'est que la veuve inconsole, rveille pour un motif ou pour un autre, avait quitt sa chambre, effare, poussant de grands cris, appelant son frre, que tout le caravansrail avait t mis en rvolution, et que les malfaiteurs, en admettant qu'il y en et, s'taient chapps sans laisser de trace. Quoi qu'il en ft, Scarpante, qui ne perdait pas un seul mot de cette conversation, se demanda immdiatement quel parti il y aurait tirer de l'aventure. Or, nous sommes Kurdes! reprit le seigneur Yanar en se rengorgeant pour mieux donner ce mot toute son importance, nous sommes des Kurdes de Mossoul, des Kurdes de la superbe capitale du Kurdistan, et nous n'admettrons jamais qu'un dommage quelconque ait pu tre caus des Kurdes, sans qu'une juste rparation n'en soit obtenue par justice! --Mais seigneur, quel dommage? osa dire matre Kidros, en reculant de quelques pas, par prudence. --Quel dommage? s'cria Yanar. --Oui ... seigneur!... Sans doute, des malfaiteurs ont tent de s'introduire, la nuit dernire, dans la chambre de votre noble soeur, mais enfin ils n'ont rien drob.... --Rien! ... rpondit le seigneur Yanar, rien ... en effet, mais grce au courage de ma soeur, grce son nergie! N'est-elle pas aussi habile manier un pistolet qu'un yatagan? --Aussi, reprit matre Kidros, ces malfaiteurs, quels qu'ils soient, ont-ils pris la fuite! --Et ils ont bien fait, maitre Kidros! La noble, la vaillante Saraboul en eut extermin deux sur deux, quatre sur quatre! C'est pourquoi, cette nuit encore, elle restera arme comme je le suis moi-mme, et malheur quiconque oserait s'approcher de sa chambre! --Vous comprenez bien, seigneur Yanar, reprit matre Kidros, qu'il n'y a plus rien a craindre, et que ces voleurs,--si ce sont des voleurs,--ne se hasarderont plus .... --Comment! si ce sont des voleurs! s'cria le seigneur Yanar d'une voix de tonnerre. Et que voulez-vous qu'ils soient, ces bandits? --Peut-tre ... quelques prsomptueux ... quelques fous! ... rpondit Kidros, qui cherchait dfendre l'honorabilit de son tablissement. Oui! ... pourquoi pas ... quelque amoureux attir ... entran ... par les charmes de la noble Saraboul!.... --Par Mahomet, rpondit le seigneur Yanar, en portant la main sa panoplie, il ferait beau voir! L'honneur d'une Kurde serait en jeu? On aurait voulu attenter a l'honneur d'une Kurde! ... Alors ce ne serait plus assez de l'arrestation, de l'emprisonnement, du pal! ... Le plus pouvantable des supplices ne suffirait pas ... moins que l'audacieux n'et une position et une fortune qui lui permissent de rparer sa faute! --De grce, veuillez vous calmer, seigneur Yanar, rpondit matre Kidros, et prenez patience! L'enqute nous fera connatre l'auteur ou les auteurs de cet attentat. Je vous le rpte, le juge a t mand. J'ai t moi-mme le chercher Trbizonde, et, quand je lui ai racont l'affaire, il m'a assur qu'il avait un moyen lui,--un moyen sr,--de dcouvrir les malfaiteurs, quels qu'ils fussent! --Et quel est ce moyen? demanda le seigneur Yanar d'un ton passablement ironique. --Je l'ignore, rpondit matre Kidros, mais le juge affirme que ce moyen est infaillible! --Soit! dit le seigneur Yanar, nous verrons cela demain. Je me retire dans ma chambre, mais je veillerai ... je veillerai en armes! Et ce disant, le terrible personnage se dirigea vers sa chambre, voisine de celle qu'occupait sa soeur. L, il s'arrta une dernire fois sur le seuil, et, tendant un bras menaant vers la cour du caravansrail: On ne plaisante pas avec l'honneur d'une Kurde! s'cria-t-il d'une voix formidable. Puis il disparut. Matre Kidros poussa un long soupir de soulagement. Enfin, se dit-il, nous verrons bien comment tout cela finira! Mais quant aux voleurs, s'il y en a jamais eu, mieux vaut qu'ils aient dcamp! Pendant ce temps, Scarpante s'entretenait voix basse avec le seigneur Saffar et Yarhud. Oui, leur disait-il, grce cette affaire, il y a peut-tre quelque coup tenter! --Tu prtends? ... demanda Saffar. --Je prtends susciter ici mme, cet Ahmet, quelque dsagrable aventure, qui pourrait bien le retenir plusieurs jours Trbizonde et mme le sparer de sa fiance! --Soit, mais si la ruse choue.... --La force alors, rpondit Scarpante. En ce moment, matre Kidros aperut Saffar, Scarpante et Yarhud qu'il n'avait pas encore vus. Il s'avana vers eux, et, du ton le plus aimable: Vous demandez, seigneurs? ... dit-il. --Des voyageurs, qui doivent arriver d'un instant l'autre pour passer la nuit au caravansrail, rpondit Scarpante. A cet instant, quelque bruit se fit entendre au dehors,--le bruit d'une caravane, dont les chevaux ou les mulets s'arrtaient la porte extrieure. Les voici, sans doute? dit matre Kidros. Et il se dirigea vers le fond de la cour, pour aller la rencontre des nouveaux arrivants. En effet, reprit-il, en s'arrtant sur la porte, voici des voyageurs qui arrivent cheval! Quelques riches personnages, sans doute, en juger sur leur mine! ... C'est bien le moins que j'aille au-devant d'eux leur offrir mes services! Et il sortit. Mais, en mme temps que lui, Scarpante s'tait avanc jusqu' l'entre da la cour, puis, regardant au dehors; Ces voyageurs, seraient-ce Ahmet et ses compagnons? demanda-t-il, en s'adressant au capitaine maltais. --Ce sont eus! rpondit Yarhud, qui recula vivement, afin de n'tre point reconnu. --Eux? s'cria le seigneur Saffar, en s'avanant son tour, mais sans sortir de la cour du caravansrail. --Oui! ... rpondit Yarhud, voil bien Ahmet, sa fiance, sa suivante ... les deux serviteurs.... --Tenons-nous sur nos gardes! dit Scarpante, en faisant signe a Yarhud de se cacher. --Et dj vous pouvez entendre la voix du seigneur Kraban? reprit le capitaine maltais. --Kraban?.... s'cria vivement Saffar. Et il se prcipita vers la porte. Mais qu'avez-vous donc, seigneur Saffar? demanda Scarpante, trs surpris, et pourquoi ce nom de Kraban vous cause-t-il une telle motion? --Lui! ... C'est bien lui! ... rpondit Saffar. C'est ce voyageur, avec lequel je me suis dj rencontr au railway du Caucase, ... qui a voulu me tenir tte et empcher mes chevaux de passer! --Il vous connat? --Oui ... et il ne me serait pas difficile de reprendre ici la suite de cette querelle ... de l'arrter.... --Eh! cela n'arrterait pas son neveu! rpondit Scarpante. --Je saurais bien me dbarrasser du neveu comme de l'oncle! --Non! ... non!... pas de querelle! ... pas de bruit! ... rpondit Scarpante en insistant. Croyez-moi, seigneur Saffar, que ce Kraban ne puisse pas souponner votre prsence ici! Qu'il ne sache pas que c'est pour votre compte que Yarhud a enlev la fille du banquier Slim! ... Ce serait risquer de tout perdre! --Soit! dit Saffar, je me retire et je me fie a ton adresse, Scarpante! Mais russis! --Je russirai, seigneur Saffar, si vous me laissez agir! Retournez Trbizonde, ce soir mme.... --J'y retournerai. --Toi aussi, Yarhud, quitte l'instant le caravansrail! reprit Scarpante. On te connat, et il ne faut pas que l'on te reconnaisse! --Les voil! dit Yarhud. --Laissez-moi! ... laissez-moi seul! ... s'cria Scarpante en repoussant le capitaine de la _Gudare_. --Mais comment disparatre sans tre vu de cesgens-l? demanda Saffar. --Par ici! rpondit Scarpante, en ouvrant une porte, perce dans le mur de gauche, et qui donnait accs sur la campagne. Le seigneur Saffar et le capitaine maltais sortirent aussitt. Il tait temps! se dit Scarpante. Et maintenant, ayons l'oeil et l'oreille ouverts! VII DANS LEQUEL LE JUGE DE TRBIZOND PROCDE A SON ENQUTE D'UNE FAON ASSEZ INGNIEUSE. En effet, le seigneur Kraban et ses compagnons, aprs avoir laiss l'araba et leurs montures aux curies extrieures, venaient d'entrer dans le caravansrail. Matre Kidros les accompagnait, ne leur mnageant point ses salamaleks les plus empresss, et il dposa dans un coin sa lanterne allume, qui ne projetait qu'une assez faible clart l'intrieur de la cour. Oui, seigneur, rptait Kidros en se courbant, entrez! ... Veuillez entrer! ... C'est bien ici le caravansrail de Rissar. --Et nous ne sommes qu' deux lieues de Trbizonde? demanda le seigneur Kraban. --A deux lieues, au plus! --Bien! Que l'on ait soin de nos chevaux. Nous les reprendrons demain au point du jour. Puis, se retournant vers Ahmet qui conduisait Amasia vers un banc, o elle s'assit avec Nedjeb: Voil! dit-il d'un ton de bonne humeur. Depuis que mon neveu a retrouv cette petite, il ne s'occupe plus que d'elle, et c'est moi qui suis oblig de prparer nos tapes! --C'est bien naturel, seigneur Kraban! A quoi servirait d'tre oncle? rpondit Nedjeb. --Il ne faut pas m'en vouloir! dit Ahmet en souriant. --Ni moi, ajouta la jeune fille! --Eh! je n'en veux personne! ... pas mme ce brave Van Mitten, qui a pourtant eu l'ide ... oui! ... l'impardonnable ide de songer m'abandonner en route! --Oh! ne parlons plus de cela, rpliqua Van Mitten, ni maintenant, ni jamais! --Par Mahomet! s'cria le seigneur Kraban, pourquoi n'en plus parler? ... Une bonne petite discussion l-dessus ... ou mme sur tout autre sujet ... cela vous fouetterait le sang! --Je croyais, mon oncle, fit observer Ahmet, que vous aviez pris la rsolution de ne plus discuter. --C'est juste! Tu as raison, mon neveu, et si l'on m'y reprend jamais, quand bien mme j'aurais cent fois raison!.... --Nous verrons bien! murmura Nedjeb. --D'ailleurs, reprit Van Mitten, ce qu'il y a de mieux faire, je crois, c'est de nous reposer dans un bon sommeil de quelques heures! --Si toutefois l'on peut dormir ici? murmura Bruno, d'assez mauvaise humeur comme toujours. --Vous avez des chambres nous donner pour la nuit? demanda Kraban matre Kidros. --Oui, seigneur, rpondit matre Kidros, et tout autant qu'il vous en faudra. --Bien! ... trs bien! ... s'cria Kraban. Demain nous serons Trbizonde, puis, dans une dizaine de jours, Scutari ... o nous ferons un bon dner ... le dner auquel je vous ai invit, ami Van Mitten! --Vous nous devez bien cela, ami Kraban! --Un dner ... Scutari? ... dit Bruno l'oreille de son matre. Oui! ... si nous y arrivons jamais! --Allons, Bruno, rpliqua Van Mitten, un peu de courage, que diable! ... ne ft-ce que pour l'honneur de notre Hollande! --Eh! je lui ressemble, notre Hollande! rpondit Bruno en se ttant sous ses vtements trop larges. Comme elle, je suis tout en ctes! Scarpante, l'cart, coutait les propos qui s'changeaient entre les voyageurs, et piait le moment o, dans son intrt, il lui conviendrait d'intervenir. Eh bien, demanda Kraban, quelle est la chambre destine ces deux jeunes filles? --Celle-ci, rpondit matre Kidros en indiquant une porte qui s'ouvrait, dans le mur, gauche. --Alors, bonsoir, ma petite Amasia, rpondit Kraban, et qu'Allah te donne d'agrables rves! --Comme vous, seigneur Kraban, rpondit la jeune fille. A demain, cher Ahmet! --A demain, chre Amasia, rpondit le jeune homme, aprs avoir press Amasia sur son coeur. --Viens-tu, Nedjeb? dit Amasia. --Je vous suis, chre matresse, rpondit Nedjeb, mais je sais bien de qui nous serons parler dans une heure encore! Les deux jeunes filles entrrent dans la chambre par la porte que matre Kidros leur tenait ouverte. Et, maintenant, o coucheront ces deux braves garons? demanda Kraban, en montrant Bruno et Nizib. --Dans une chambre extrieure, o je vais les conduire, rpondit matre Kidros. Et, se dirigeant vers la porte du fond, il fit signe Nizib et Bruno de le suivre,-- quoi les deux braves garons, reints par une longue journe de marche, obirent, sans se faire prier, aprs avoir souhait le bonsoir leurs matres. Voici ou jamais le moment d'agir! se dit Scarpante. Le seigneur Kraban, Van Mitten et Ahmet, en attendant le retour de Kidros, se promenaient dans la cour du caravansrail. L'oncle tait d'une charmante humeur. Tout allait au gr de ses dsirs. Il arriverait dans les dlais voulus sur les rives du Bosphore. Il se rjouissait dj la mine que feraient les autorits ottomanes en le voyant apparatre! Pour Ahmet, le retour Scutari, c'tait la clbration tant souhaite de son mariage! Pour Van Mitten, le retour ... eh bien, c'tait le retour! Ah a! est-ce qu'on nous oublie? ... Et notre chambre,? dit bientt le seigneur Kraban. En se retournant, il aperut Scarpante, qui s'tait avanc lentement prs de lui. Vous demandez la chambre destine au seigneur Kraban et ses compagnons? dit-il en s'inclinant, comme s'il et t un des domestiques du caravansrail. --Oui! --La voici. Et Scarpante montra, droite, la porte qui s'ouvrait sur un couloir o se trouvait la chambre occupe par la voyageuse kurde, prs de celle o veillait le seigneur Yanar. Venez, mes amis, venez! rpondit Kraban en poussant vivement la porte que lui indiquait Scarpante. Tous trois entrrent dans le couloir, mais avant qu'ils n'eussent eu le temps de refermer cette porte, quelle agitation, quels cris, quelles clameurs! Et quelle terrible voix de femme se fit entendre, laquelle se mla bientt une voix d'homme! Le seigneur Kraban, Van Mitten, Ahmet, ne comprenant rien ce qui se passait, s'taient replis vivement dans la cour du caravansrail. Aussitt les diverses portes s'ouvraient de toutes parts. Des voyageurs sortaient de leurs chambres. Amasia et Nedjeb reparaissaient au bruit. Bruno et Nizib rentraient par la gauche. Puis, au milieu de cette demi-obscurit, on voyait se dessiner la silhouette du farouche Yanar. Et, enfin, une femme se prcipitait hors du couloir dans lequel le seigneur Kraban et les siens s'taient si imprudemment introduits! Au vol! ... l'attentat! ... au meurtre! criait cette femme. C'tait la noble Saraboul, grande, forte, la dmarche nergique, l'oeil vif, au teint color, la chevelure noire, aux lvres imprieuses qui laissaient voir des dents inquitantes,--en un mot, le seigneur Yanar en femme. videmment, toute conjoncture, la voyageuse veillait dans sa chambre, au moment o des intrus en avaient forc la porte, car elle n'avait encore rien t de ses vtements de jour, un mintan de drap avec broderies d'or aux manches et au corsage, une entari en soie clatante seme de fuses jaunes et serre la taille par un chle o ne manquaient ni le pistolet damasquin, ni le yatagan dans son fourreau de maroquin vert; sur la tte, un fez vas, ceint de mouchoirs couleurs voyantes, d'o pendait un long puskul comme le gland d'une sonnette; aux pieds, des bottes de cuir rouge dans lesquelles se perdait le bas du chalwar, ce pantalon des femmes de l'Orient. Quelques voyageurs ont prtendu que la femme kurde, ainsi vtue, ressemble une gupe! Soit! La noble Saraboul n'tait point faite pour dmentir cette comparaison, et cette gupe-l devait possder un aiguillon redoutable! Quelle femme! dit mi-voix Van Mitten. --Et quel homme! rpondit le seigneur Kraban, en montrant le frre Yanar. Et alors celui ci de s'crier: Encore un nouvel attentat! Qu'on arrte tout le monde! --Tenons-nous bien, murmura Ahmet l'oreille de son oncle, car je crains que nous ne soyons cause de tout ce tapage! --Bah! personne ne nous a vus, rpondit Kraban, et Mahomet lui-mme ne nous reconnatrait pas! --Qu'y a-t-il, Ahmet? demanda la jeune fille, qui venait d'accourir prs de son fianc. --Rien! chre Amasia, rpondit Ahmet, rien! En ce moment, matre Kidros apparut sur le seuil de la grande porte, au fond de la cour, et s'cria: Oui! vous arrivez propos, monsieur le juge! En effet, le juge, mand Trbizonde, venait d'arriver au caravansrail, o il devait passer la nuit, afin de procder le lendemain l'enqute rclame par le couple kurde. Il tait suivi de son greffier et s'arrta sur le seuil. Comment, dit-il, ces coquins auraient recommenc leur tentative de la nuit dernire? --Il parat, monsieur le juge, rpondit matre Kidros. --Que les portes du caravansrail soient fermes, dit le magistrat d'une voix grave. Dfense qui que ce soit de sortir sans ma permission! Ces ordres furent aussitt excuts, et tous les voyageurs passrent l'tat de prisonniers, auxquels le caravansrail allait servir momentanment de prison. Et maintenant, juge, dit la noble Saraboul, je demande justice contre ces malfaiteurs, qui n'ont pas craint, pour la seconde fois, de s'attaquer une femme sans dfense.... --Non seulement une femme, mais une Kurde! ajouta le seigneur Yanar avec un geste menaant. Scarpante, on le croira sans peine, suivait toute cette scne sans en rien perdre. Le juge,--une figure finaude, s'il en fut, avec deux yeux en trous de vrille, un nez pointu, une bouche serre, qui disparaissait dans les flocons de sa barbe,--cherchait dvisager les personnes enfermes dans le caravansrail, ce qui ne laissait pas d'tre assez difficile, avec le peu de clart que rpandait l'unique lanterne dpose dans un coin de la cour. Cet examen rapidement fait, s'adressant la noble voyageuse: Vous affirmez, lui demanda-t-il, que, la nuit dernire, des malfaiteurs ont tent de s'introduire dans votre chambre? --Je l'affirme! --Et qu'ils viennent de recommencer leur criminelle tentative? --Eux ou d'autres! --Il n'y a qu'un instant? --Il n'y a qu'un instant! --Les reconnatriez-vous? --Non! ... Ma chambre tait sombre, cette cour aussi, et je n'ai pu voir leur visage! --taient-ils nombreux? --Je l'ignore! --Nous le saurons, ma soeur, s'cria le seigneur Yanar, nous le saurons, et malheur ces coquins! En ce moment, le seigneur Kraban rptait l'oreille de Van Mitten: Il n'y a rien craindre! Personne ne nous a vus! --Heureusement, rpondit le Hollandais, incompltement rassur sur les suites de cette aventure, car, avec ces diables de Kurdes, l'affaire serait mauvaise pour nous! Cependant, le juge allait et venait. Il ne semblait pas savoir quel parti prendre, au grand dplaisir des plaignants. Juge, reprit la noble Saraboul, en croisant ses bras sur sa poitrine, la justice restera-t-elle dsarme entre vos mains? ... Ne sommes-nous pas des sujets du Sultan, qui ont droit sa protection? ... Une femme de ma sorte aurait t victime d'un pareil attentat, et les coupables, qui n'ont pu s'enfuir, chapperaient au chtiment? --Elle est vraiment superbe, cette Kurde! fit trs justement observer le seigneur Kraban. --Superbe ... mais effrayante! rpondit Van Mitten. --Que dcidez-vous, juge? demanda le seigneur Yanar. --Qu'on apporte des flambeaux, des torches! s'cria la noble Saraboul! ... Alors je verrai ... je chercherai ... je reconnatrai peut-tre les malfaiteurs qui ont os.... --C'est inutile, rpondit le juge. Je me charge, moi, de dcouvrir le ou les coupables! --Sans lumire?.... --Sans lumire Et, sur cette rponse, le juge fit un signe son greffier, qui sortit par la porte du fond, aprs avoir fait un geste affirmatif. Pendant ce temps, le Hollandais ne pouvait s'empcher de dire tout bas son ami Kraban: Je ne sais pourquoi, mais je ne me sens pas trs rassur sur l'issue de cette affaire! --Eh, par Allah! vous avez toujours peur! rpondit Kraban. Tous se taisaient alors, attendant le retour du greffier, non sans un sentiment de curiosit bien naturelle. Ainsi, juge, demanda le seigneur Yanar, vous prtendez, au milieu de cette obscurit, reconnatre.... --Moi? ... non! ... rpondit le juge. Aussi vais-je charger de ce soin un intelligent animal, qui m'est plus d'une fois et trs adroitement venu en aide dans mes enqutes. --Un animal? s'cria la voyageuse. --Oui ... une chvre ... une fine et maligne bte, qui, elle, saura bien dnoncer le coupable, si le coupable est encore ici. Or, il doit y tre, puisque personne n'a pu quitter la cour du caravansrail, depuis l'instant o a t commis l'attentat. --Il est fou, ce juge! murmura le seigneur Kraban. A ce moment, le greffier rentra, tirant par son licol une chvre qu'il amena au milieu de la cour. C'tait un gentil animal, de l'espce de ces gagres, dont les intestins contiennent quelquefois une concrtion pierreuse, le bzoard qui est si estim en Orient pour ses prtendues qualits hyginiques. Cette chvre, avec son museau dli, sa barbiche frisotante, son regard intelligent, en un mot avec sa physionomie spirituelle, semblait tre digne de ce rle de devineresse que son matre l'appelait jouer. On rencontre, par grandes quantits, des troupeaux de ces gagres, rpandus dans toute l'Asie Mineure, l'Anatolie, l'Armnie, la Perse, et ils sont remarquables par la finesse de leur vue, de leur oue, de leur odorat et leur tonnante agilit. Cette chvre,--dont le juge prisait si fort la sagacit,--tait de taille moyenne, blanchtre au ventre, la poitrine, au cou, mais noire au front, au menton et sur la ligne mdiane du dos. Elle s'tait gracieusement couche sur le sable, et, d'un air malin, en remuant ses petites cornes, elle regardait la socit. Quelle jolie bte! s'cria Nedjeb. --Mais que veut donc faire ce juge? demanda Amasia. --Quelque sorcellerie, sans doute, rpondit Ahmet, et laquelle ces ignorants vont se laisser prendre! C'tait bien aussi l'opinion du seigneur Kraban qui ne se gnait point de hausser les paules, tandis que Van Mitten regardait ces prparatifs d'un air quelque peu inquiet. Comment, juge, dit alors la noble Saraboul, c'est cette chvre que vous allez demander de reconnatre les coupables? --A elle-mme, rpondit le juge. --Et elle rpondra?.... --Elle rpondra! --De quelle faon? demanda le seigneur Yanar, parfaitement dispos admettre, en sa qualit de Kurde, tout ce qui prsentait quelque apparence de superstition. --Rien n'est plus simple, rpondit le juge. Chacun des voyageurs prsents va venir, l'un aprs l'autre, passer la main sur le dos de cette chvre et, ds qu'elle sentira la main du coupable, cette fine bte le dsignera aussitt par un blement. --Ce bonhomme-l est tout simplement un sorcier de foire! murmura Kraban. --Mais, juge, jamais ... fit observer la noble Saraboul, jamais un simple animal.... --Vous allez bien le voir! --Et pourquoi pas? ... rpondit le seigneur Yanar. Aussi, bien que je ne puisse tre accus de cet attentat, je vais donner l'exemple et commencer l'preuve. Ce disant, Yanar, allant prs de la chvre qui restait immobile, lui passa la main sur le dos depuis le cou jusqu' la queue. La chvre resta muette. Aux autres, dit le juge. Et, successivement, les voyageurs, rassembls dans la cour du caravansrail, imitrent le seigneur Yanar, et caressrent le dos de l'animal; mais ils n'taient pas coupables, sans doute, puisque la chvre ne fit entendre aucun blement accusateur. VIII QUI FINIT D'UNE MANIRE TRS INATTENDUE, SURTOUT POUR L'AMI VAN MITTEN. Pendant la dure de celle preuve, le seigneur Kraban avait pris part son ami Van Mitten et son neveu Ahmet. Et voici le bout de dialogue qui s'changeait entre eux,--dialogue dans lequel l'incorrigible personnage, oubliant ses bonnes rsolutions de ne plus s'entter rien, allait encore imposer autrui sa manire de voir et sa manire de faire. Eh! mes amis, dit-il, ce sorcier me parat tre tout simplement le dernier des imbciles! --Pourquoi? demanda le Hollandais. --Parce que rien n'empche le coupable ou les coupables,--nous, par exemple,--de faire semblant de caresser cette chvre, en lui passant la main au-dessus du dos, sans y toucher! Au moins, ce juge aurait-il d agir en pleine lumire, afin d'empcher toute supercherie! ... Mais dans l'ombre, c'est absurde! --En effet, dit Van Mitten.... --Ainsi vais-je faire, reprit Kraban, et je vous engage fort suivre mon exemple. --Eh! mon oncle, reprit Ahmet, qu'on lui caresse ou qu'on ne lui caresse pas le dos, vous savez bien que cet animal ne blera pas plus pour les innocents que pour les coupables! --videmment, Ahmet, mais puisque ce bonhomme de juge est assez simple pour oprer de la sorte, je prtends tre moins simple que lui, et je ne toucherai pas sa bte! ... Et je vous prie mme de faire comme moi! --Mais, mon oncle?.... --Ah! pas de discussion l-dessus, rpondit Kraban, qui commenait s'chauffer. --Cependant ... dit le Hollandais. --Van Mitten, si vous tiez assez naf pour frotter le dos de cette chvre je ne vous le pardonnerais pas! --Soit! Je ne frotterai rien du tout, pour ne point vous dsobliger, ami Kraban! ... Peu importe, d'ailleurs, puisque, dans l'ombre, on ne nous verra pas! La plupart des voyageurs avaient alors achev de subir l'preuve, et la chvre n'avait encore accus personne. A notre tour, Bruno, dit Nizib. --Mon Dieu! que ces Orientaux sont stupides de s'en rapporter cette bte! rpondit Bruno. Et, l'un aprs l'autre, ils allrent caresser le dos de la chvre, qui ne bla pas plus pour eux que pour les voyageurs prcdents. Mais il ne dit rien, votre animal! s'cria la noble Saraboul, en interpellant le juge. --Est-ce une plaisanterie? ajouta le seigneur Yanar. C'est qu'il ne ferait pas bon plaisanter avec des Kurdes! --Patience! rpondit le juge en secouant la tte d'un air malin, si la chvre n'a pas bl, c'est que le coupable ne l'a pas touche encore. --Diable! il n'y a plus que nous! murmura Van Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi, laissait percer quelque vague inquitude. --A notre tour, dit Ahmet. --Oui! ... moi d'abord! rpondit Kraban. Et, en passant devant son ami et son neveu: N'y touchez pas, surtout! rpta-t-il voix basse. Puis, tendant la main au-dessus de la chvre, il feignit de lui caresser lentement le dos, mais sans frler un seul de ses poils. La chvre ne bla pas. Voil qui est rassurant! dit Ahmet. Et, suivant l'exemple de son oncle, peine sa main effleura-t-elle le dos de la chvre. La chvre ne bla pas. C'tait au tour du Hollandais. Van Mitten, le dernier de tous, allait tenter l'preuve ordonne par le juge. 11 s'avana donc vers l'animal, qui semblait le regarder en dessous; mais lui aussi, pour ne point dplaire son ami Kraban, il se contenta de promener doucement sa main au-dessus du dos de la chvre. La chvre ne bla pas. Il y eut un oh! de surprise, et un ah! de satisfaction dans toute l'assistance. Dcidment, votre chvre n'est qu'une brute!... s'cria Yanar d'une voix de tonnerre. --Elle n'a pas reconnu le coupable, s'cria son tour la noble Kurde, et, pourtant, le coupable est ici, puisque personne n'a pu sortir de cette cour! --Hein! fit Kraban, ce juge, avec sa bte si maligne, est-il assez ridicule, Van Mitten? --En effet! rpondit Van Mitten, absolument rassur maintenant sur l'issue de l'preuve. --Pauvre petite chvre, dit Nedjeb sa matresse, est-ce qu'on va lui faire du mal, puisqu'elle n'a rien dit? Chacun regardait alors le juge, dont l'oeil, tout merillonn de malice, brillait dans l'ombre comme une escarboucle. Et maintenant, monsieur le juge, dit Kraban d'un ton quelque peu sarcastique, maintenant que votre enqute est termine, rien ne s'oppose, je pense, ce que nous nous retirions dans nos chambres.... --Cela ne sera pas! s'cria la voyageuse irrite. Non! cela ne sera pas! Un crime a t commis.... --Eh! madame la Kurde! rpliqua Kraban, non sans aigreur, vous n'avez pas la prtention d'empcher d'honntes gens d'aller dormir, quand ils en ont envie! --Vous le prenez sur un ton, monsieur le Turc!... s'cria le seigneur Yanar. --Sur le ton qui convient, monsieur le Kurde. riposta le seigneur Kraban. Scarpante, pensant que le coup tent par lui tait manqu, puisque les coupables n'avaient point t reconnus, ne vit pas sans une certaine satisfaction cette querelle qui mettait aux prises le seigneur Kraban et le seigneur Yanar. De l, surgirait peut-tre une complication de nature servir ses projets. Et, en effet, la dispute s'accentuait, entre ces deux personnages. Kraban se ft plutt laiss arrter, condamner, que de n'avoir pas le dernier mot. Ahmet, lui-mme, allait intervenir pour soutenir son oncle, lorsque le juge dit simplement: Rangez-vous tous, et qu'on apporte des lumires! Matre Kidros, qui s'adressait cet ordre, s'empressa de le faire excuter. Un instant aprs, quatre serviteurs du caravansrail entraient avec des torches, et la cour s'clairait vivement. Que chacun lve la main droite! dit le juge. Sur cette injonction, toutes les mains droites furent leves. Toutes taient noires la paume et aux doigts, toutes,--except celles du seigneur Kraban, d'Ahmet et de Van Mitten. Et aussitt le juge les dsignant tous trois: Les malfaiteurs.... les voil! dit-il. --Hein! fit-Kraban. --Nous? ..., s'cria le Hollandais, sans rien comprendre cette affirmation inattendue. --Oui! ...eux! reprit le juge! Qu'ils aient craint ou non d'tre dnoncs par la chvre, peu importe! Ce qui est certain, c'est que se sachant coupables au lieu de caresser le dos de cot animal, qui tait enduit d'une couche de suie, ils n'ont fait que passer leur main au-dessus et se sont accuss eux-mmes! Un murmure flatteur,--trs flatteur pour l'ingniosit du juge--s'leva aussitt, tandis que le seigneur Kraban et ses compagnons, fort dsappoints, baissaient la tte. Ainsi, dit le seigneur Yanar, ce sont ces trois malfaiteurs qui ont os la nuit dernire.... --Eh! la nuit dernire, s'cria Ahmet, nous tions dix lieues du caravansrail de Rissar! --Qui le prouve? ... rpliqua le juge. En tout cas, il n'y a qu'un instant, c'est vous qui avez tent de vous introduire dans la chambre de cette noble voyageuse! --Eh bien, oui, s'cria Kraban, furieux de s'tre si maladroitement laiss prendre ce pige, oui!... c'est nous qui sommes entrs dans ce couloir! Mais ce n'est qu'une erreur de notre part ... ou plutt une erreur de l'un des serviteurs du caravansrail! --Vraiment! rpondit ironiquement le seigneur Yanar. --Sans doute! On nous avait indiqu la chambre de cette dame comme tant la ntre!.... --A d'autres! dit le juge. --Allons, pincs, se dit Bruno part lui, l'oncle, le neveu, et mon matre avec! Le fait est que, quel que fut son aplomb habituel, le seigneur Kraban tait absolument dcontenanc, et il le fut bien davantage, lorsque le juge dit, en se tournant vers Van Mitten, Ahmet et lui: Qu'on les mne en prison! --Oui! ... en prison! rpta le seigneur Yanar. Et tous ces voyageurs, auxquels se joignirent les gens du caravansrail, de s'crier: En prison! ... En prison! En somme, voir la tournure que prenaient les choses, Scarpante ne pouvait que s'applaudir de ce qu'il avait fait. Le seigneur Kraban, Van Mitten, Ahmet, tenus sous les verroux, c'tait, la fois, le voyage interrompu, un retard apport la clbration du mariage, c'tait surtout la sparation immdiate d'Amasia et de son fianc, la possibilit d'agir dans des conditions meilleures et de reprendre la tentative qui venait d'chouer avec le capitaine maltais. Ahmet, songeant aux consquences de cette aventure, la pense d'tre spar d'Amasia, fut pris d'un sentiment de mauvaise humeur contre son oncle. N'tait-ce pas le seigneur Kraban, qui, par une obstination nouvelle, les avait jets dans cet embarras? Ne les avait-il pas empchs, ne leur avait-il pas positivement dfendu de caresser cette chvre, et cela pour faire pice ce bonhomme de juge, qui, au bout du compte, s'tait montr plus fin qu'eux? A qui la faute, s'ils venaient de tomber dans ce pige tendu leur simplicit, et s'ils taient menacs d'aller en prison, au moins pour quelques jours? Aussi, de son ct, le seigneur Kraban enrageait-il sourdement, en pensant au peu de temps qui lui restait pour accomplir son voyage, s'il voulait arriver Scutari dans les dlais dtermins. Encore un enttement aussi inutile qu'absurde qui pouvait coter toute une fortune son neveu! Quant Van Mitten, il regardait droite, gauche, se balanant d'une jambe sur l'autre, trs embarrass de sa personne, osant peine lever le yeux sur Bruno, qui semblait lui rpter ces paroles de mauvais augure: Ne vous avais-je pas prvenu, monsieur, que tt ou tard il vous arriverait malheur! Et, adressant son ami Kraban ce simple reproche, en somme bien mrit: Aussi, dit-il, pourquoi nous avoir empchs dpasser la main sur le dos de cet inoffensif animal! Pour la premire fois de sa vie, le seigneur Kraban resta sans pouvoir rpondre. Cependant, les cris: en prison! retentissaient avec plus d'nergie, et Scarpante,--cela va de soi--ne se gnait gure pour crier plus haut que les autres. Oui, en prison, ces malfaiteurs! rpta le vindicatif Yanar, tout dispos prter main-forte l'autorit, s'il le fallait. Qu'on les mne en prison! ... En prison, tous les trois!.... --Oui! ... tous les trois ... moins que l'un d'eux ne s'accuse! rpondit la noble Saraboul, qui n'aurait pas voulu que deux innocents payassent pour un coupable. --C'est de toute quit! ajouta le juge. Eh bien, lequel de vous a tent de s'introduire dans cette chambre? Il y eut un moment d'indcision dans l'esprit des trois accuss, mais il ne fut pas de longue dure. Le seigneur Kraban avait demand au juge la permission de s'entretenir un instant avec ses deux compagnons,--ce qui lui fut accord; puis, prenant part Ahmet et Van Mitten, de ce ton qui n'admettait pas de rplique: Mes amis, leur dit-il, il n'y a vritablement qu'une chose faire! Il faut que l'un de nous prenne son compte toute cette sotte aventure, qui n'a rien de grave! Ici, le Hollandais commena, comme par prssentissement, a dresser l'oreille. Or, reprit Kraban, le choix ne peut tre douteux. La prsence d'Ahmet, dans un trs court dlai, est ncessaire Scutari pour la clbration de son mariage! --Oui, mon oncle, oui! rpondit Ahmet. --La mienne aussi, naturellement, puisque je dois l'assister en ma qualit de tuteur! --Hein?... fit Van Mitten. --Donc, ami Mitten, reprit Kraban, il n'y a pas d'objection possible, je crois! II faut vousdvouer! --Moi ... que? ... --Il faut vous accuser! ... Que risquez-vous? ... Quelques jours de prison? ... Bagatelle! ... Nous saurons bien vous tirer de l! --Mais ... rpondit Van Mitten, auquel il semblait qu'on disposait un peu bien sans faon de sa personne. --Cher monsieur Van Mitten, reprit Ahmet, il le faut! ... Au nom d'Amasia, je vous en supplie! ... Voulez-vous que tout son avenir soit perdu, que, faute d'arriver en temps voulu Scutari.... --Oh! monsieur Van Mitten! vint dire la jeune fille, qui avait entendu ce colloque. --Quoi ... vous voudriez? ... rptait Van Mitten. --Hum! se dit Bruno, qui comprenait bien ce qui se passait l, encore une nouvelle sottise qu'ils vont faire commettre mon matre! --Monsieur Van Mitten! ... reprit Ahmet. --Voyons ... un bon mouvement! dit Kraban en lui serrant la main la briser. Cependant, les cris: en prison! en prison! devenaient de plus en plus pressants. Le malheureux Hollandais ne savait plus que faire ni qui entendre. Il disait oui de la tte, puis, il disait non. Au moment o les gens du caravansrail s'avanaient pour saisir les trois coupables sur un geste du juge: Arrtez! dit Van Mitten, d'une voix qui n'avait rien de bien convaincu. Arrtez! ... Je crois bien que c'est moi qui ai.... --Bon! fit Bruno, cela y est! --Coup manqu! se dit Scarpante, sans avoir pu retenir un violent mouvraient de dpit. --C'est vous? ... demanda le juge au Hollandais. --Moi! ... oui ... moi! --Bon monsieur Van Mitten! murmura la jeune fille l'oreille du digne homme. --Oh! oui! ajouta Nedjeb. Pendant ce temps, que faisait la noble Saraboul? Eh bien, cette intelligente femme observait, non sans intrt, celui qui avait eu l'audace de s'attaquer elle. Ainsi, demanda le seigneur Yanar, c'est vous qui avez os pntrer dans la chambre de cette noble Kurde! --Oui! ... rpondit Van Mitten. --Vous n'avez pourtant pas l'air d'un voleur! --Un voleur! ... Moi! ... un ngociant! Moi! un Hollandais ... de Rotterdam! Ah! mais non! ... s'cria Van Mitten, qui, devant cette accusation, ne put retenir un cri d'indignation bien naturel. --Mais alors ... dit Yanar. --Alors ... dit Saraboul, alors ... c'est donc mon honneur que vous avez tent de compromettre? --L'honneur d'une Kurde! s'cria le seigneur Yanar, en portant la main son yatagan. --Vraiment, il n'est pas mal, ce Hollandais! rptait la noble voyageuse, en minaudant quelque peu. --Eh bien, tout votre sang ne suffira pas payer un pareil outrage! reprit Yanar. --Mon frre ... mon frre! --Si vous vous refusez rparer le tort.... --Hein! fit Ahmet. --Vous pouserez ma soeur, ou sinon.... --Par Allah! se dit Kraban, voil bien une autre complication, maintenant! --Epouser? ... moi! ... pouser! ... rptait Van Mitten, en levant les bras au ciel. --Vous rfusez? s'cria le seigneur Yanar. --Si je refuse! ... Si je refuse! ... rpondit Van Mitten, au comble de l'pouvante. Mais je suis dj... Van Mitten n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le seigneur Kraban venait de lui saisir le bras. Pas un mot de plus! ... lui dit-il. Consentez! ... Il le faut! ... Pas d'hsitation! --Moi consentir? Moi ... dj mari? ... moi, rpliqua Van Mitten, moi, bigame! --En Turquie ... bigame, trigame ... quadrugame! ... C'est parfaitement permis! ... Donc, dites oui! --Mais?.... --Epousez, Van Mitten, pousez! ... De cette manire, vous n'aurez pas mme faire une heure de prison! Nous continuerons le voyage tous ensemble! Puis, une fois Scutari, vous prendrez par le plus court, et bonsoir la nouvelle madame Van Mitten! --Pour le coup, ami Kraban, vous me demandez l une chose impossible! rpondit le Hollandais. --Il le faut, ou tout est perdu! En ce moment, le seigneur Yanar, saisissant Van Mitten par le bras droit, lui disait: Il le faut? --Il le faut! rpta Saraboul, qui vint son tour le saisir par le bras gauche. --Puisqu'il le faut! rpondit Van Mitten, que ses jambes n'avaient plus la force de soutenir. --Quoi! mon matre, vous allez encore cder l-dessus? dit Bruno en s'approchant. --Le moyen de faire autrement, Bruno! murmura Van Mitten d'une si faible voix qu'on put peine l'entendre. --Allons, droit! s'cria le seigneur Yanar, en relevant d'un coup sec son futur beau-frre. --Et ferme! rpta la noble Saraboul, en redressant, elle aussi, son futur poux. --Ainsi que doit tre le beau-frre.... --Et le mari d'une Kurde! Van Mitten s'tait redress vivement sous cette double pousse; mais sa tte ne cessait de ballotter, comme si elle en et t demi dtache de ses paules. Une Kurde! ... murmurait-il ... Moi ... citoyen de Rotterdam ... pouser une Kurde! --Ne craignez rien! ... Mariage pour rire! lui dit bas l'oreille le seigneur Kraban. --Il ne faut jamais rire avec ces choses-l! rpondit Van Mitten d'un ton si piteusement comique, que ses compagnons eurent quelque peine ne point clater. Nedjeb, montrant sa matresse la figure panouie de la voyageuse, lui disait tout bas: Je me trompe bien, si ce n'est pas l une veuve qui courait la recherche d'un autre mari! --Pauvre monsieur Van Mitten! rpondit Amasia. --J'aurais mieux aim huit mois de prison, dit Bruno en hochant la tte, que huit jours de ce mariage-l! Cependant, le seigneur Yanar s'tait retourn vers l'assistance et disait voix haute: Demain, Trbizonde, nous clbrerons en grande pompe les fianailles du seigneur Van Mitten et de la noble Saraboul! Sur ce mot fianailles, le seigneur Kraban, ses compagnons, et surtout Van Mitten, s'taient dits que cette aventure serait moins grave qu'on ne pouvait le craindre! Mais il faut faire observer ici que, d'aprs les usages du Kurdistan, ce sont les fianailles qui forment l'indissoluble noeud du mariage. On pourrait comparer cette crmonie au mariage civil de certains peuples europens, et celle qui la suit au mariage religieux, par laquelle s'achve l'union des poux. Au Kurdistan, aprs les fianailles, le mari n'est encore, il est vrai, qu'un fianc, mais c'est un fianc absolument li celle qu'il a choisie,--ou celle qui l'a choisi, comme dans le prsent cas. C'est ce qui fut bien et dment expliqu Van Mitten par le seigneur Yanar, qui finit en disant: Donc, fianc Trbizonde! --Et mari Mossoul! ajouta tendrement la noble Kurde. Et part, Scarpante, au moment o il quittait le caravansrail dont la porte venait d'tre ouverte, prononait ces paroles grosses de menaces pour l'avenir: La ruse a chou! ... la force, maintenant! Puis, il disparaissait, sans avoir t remarqu ni du seigneur Kraban ni d'aucun des siens. Pauvre monsieur Van Mitten! rptait Ahmet, en voyant la mine toute dconfite du Hollandais. --Bon! rpondit Kraban, il faut en rire! Fianailles nulles! Dans dix jours, il n'en sera plus question! Cela ne compte pas! --Evidemment, mon oncle, mais, en attendant, d'tre fianc pendant dix jours cette imprieuse Kurde, cela compte! Cinq minutes aprs, la cour du caravansrail de Rissar tait vide. Chacun de ses htes avait regagn sa chambre pour y passer la nuit. Mais Van Mitten allait tre gard vue par son terrible beau-frre, et le silence se fit enfin sur le thtre de cette tragi-comdie, qui venait de se dnouer sur le dos de l'infortun Hollandais! IX DANS LEQUEL VAN MITTEN, EN SE FIANANT A LA NOBLE SARABOUL, A L'HONNEUR DE DEVENIR BEAU-FRRE DU SEIGNEUR YANAR. Une ville qui date de l'an du monde 4790, qui doit sa fondation aux habitants d'une colonie milsienne, qui fut conquise par Mithridate, qui tomba au pouvoir de Pompe, qui subit la domination des Perses et celle des Scythes, qui fut chrtienne sous Constantin-le-Grand et redevint paenne jusqu'au sixime sicle, qui fut dlivre par Blisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnnes dont Napolon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers le milieu du quinzime sicle, poque laquelle finit l'Empire de Trbizonde, aprs une dure de deux cent cinquante-six ans,--celle ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l'histoire du monde. On ne s'tonnera donc pas que, pendant toute la premire partie de ce voyage, Van Mitten se ft rjoui la pense de visiter une cit si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre, choisie pour cadre leurs merveilleuses aventures. Mais, quand il se faisait cette joie, Van Mitten tait libre de tout souci. Il n'avait qu' suivre son ami Kraban sur cet itinraire qui contournait l'antiquePont-Euxin. Et maintenant, fianc--provisoirement du moins, pour quelques jours seulement,--mais fianc cette noble Kurde qui le tenait en laisse, il n'tait plus d'humeur pouvoir apprcier les splendeurs historiques de Trbizonde. Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures aprs avoir quitt le caravansrail de Rissar, que le seigneur Kraban et ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs, firent une superbe entre dans la capitale du pachalik moderne, btie au milieu d'une campagne alpestre, avec valles, montagnes, cours d'eau capricieux,--paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de l'Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol ont t transports sur cette portion du littoral de la mer Noire. Trbizonde, situe trois cent vingt-cinq kilomtres d'Erzeroum, cette importante capitale de l'Armnie, est maintenant en communication directe avec la Perse, au moyen d'une route que le gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kan, Baibourt et Erzeroum,--ce qui lui rendra peut-tre quelque peu de son ancienne valeur commerciale. Cette cit est divise en deux villes disposes en amphithtre sur une colline. L'une, la ville turque, enceinte de murailles flanques de grosses tours, dfendue autrefois par son vieux chteau de mer, ne comprend pas moins d'une quarantaine de mosques, dont les minarets mergent de massifs d'orangers, d'oliviers et autres arbres d'un aspect enchanteur. L'autre, c'est la ville chrtienne, la plus commerante, o se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis, d'toffes, de bijoux, d'armes, de monnaies anciennes, de pierres prcieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne hebdomadaire de bateaux vapeur, qui mettent Trbizonde en communication directe avec les principaux points de la mer Noire. Dans cette ville s'agite ou vgte,--suivant les divers lments dont elle se compose,--une population de quarante mille habitants, Turcs, Persans, chrtiens du rite armnien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes et Europens. Mais, ce jour-l, cette population tait plus que quintuple par le concours des fidles venus de tous les coins de l'Asie mineure, pour assister aux ftes superbes qui allaient tre clbres en l'honneur de Mahomet. Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement convenable pour les vingt-quatre heures qu'elle devait passer a Trbizonde, car l'intention formelle du seigneur Kraban tait bien d'en partir, ds le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n'y avait pas un jour perdre, si on voulait y arriver avant la fin du mois. Ce fut dans un htel franco-italien, au milieu d'un vritable quartier de caravansrails, de khans, d'auberges, dj encombrs de voyageurs, prs de la place de Giaour-Medan, dans la partie la plus commerante de la ville et par consquent en dehors de la cit turque, que le seigneur Kraban et sa suite trouvrent seulement se loger. Mais l'htel tait assez confortable pour qu'ils pussent y prendre ce jour et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l'oncle d'Ahmet n'eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colre contre l'htelier. Mais, pendant que le seigneur Kraban et les siens, arrivs ce point de leur voyage, croyaient en avoir fini,--sinon avec les fatigues, du moins avec les dangers de toutes sortes,--un complot se tramait contre eux dans la ville turque, o rsidait leur plus mortel ennemi. C'tait au palais du seigneur Saffar, bti sur les premiers contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s'abaissent doucement vers la mer, qu'une heure auparavant tait arriv l'intendant Scarpanto, aprs avoir quitt le caravansrail de Rissar. L, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l'attendaient; l, tout d'abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s'tait pass pendant la nuit prcdente; l, il racontait comment Kraban et Ahmet avaient t sauvs d'un emprisonnement, qui et laiss Amasia sans dfense, et sauvs par le dvouement stupide de ce Van Mitten; l, dans cette confrence de trois hommes ayant un unique intrt, furent prises les rsolutions qui menaaient directement les voyageurs, sur ce parcours de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trbizonde. Ce qu'tait ce projet, l'avenir le fera connatre, mais on peut dire qu'il eut, ce jour mme, un commencement d'excution: en effet, le seigneur Sallar et Yarhud, sans s'inquiter des ftes qui allaient tre clbres, quittaient Trbizonde et prenaient dans l'ouest la route de l'Anatolie qui mne l'embouchure du Bosphore. Scarpante, lui, restait la ville. N'tant connu ni du seigneur Kraban, ni d'Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en toute libert. A lui de jouer dans ce drame l'important rle qui devait dsormais substituer la force la ruse. Aussi, Scarpante put-il se mler a la foule et flner sur la place du Giaour-Medan. Ce n'tait pas, pour avoir, un instant et dans l'ombre, au caravansrail de Rissar, adress la parole au seigneur Kraban et son neveu, qu'il pouvait craindre d'tre reconnu. Aussi lui fut-il facile d'pier leurs pas et dmarches on toute scurit. C'est dans ces conditions qu'il vit Ahmet, peu de temps aprs son arrive Trbizonde, se diriger vers le port, travers les rues assez misrablement entretenues qui y aboutissent. L, sandals, caboteurs, mahones barques de toutes sortes, taient au sec, aprs avoir dbarqu leurs cargaisons de fidles, tandis que les navires de commerce, par manque de profondeur, se tenaient plus au large. Un hammal venait d'indiquer Ahmet le bureau du tlgraphe, et Scarpante put s'assurer que le fianc d'Amasia expdiait un assez long tlgramme l'adresse du banquier Slim, Odessa. Buh! se dit-il, voil une dpche qui n'arrivera jamais son destinataire! Slim a t mortellement frapp d'une balle que lui a envoye Yarhud, et cela n'est pas pour nous inquiter! Et, de fait, Scarpante ne s'en inquita pas autrement. Puis, Ahmet revint l'htel du Giaour-Medan. Il retrouva Amasia en compagnie de Nedjeb, qui l'attendait, non sans quelque impatience, et la jeune fille put tre certaine qu'avant quelques heures, on serait rassur sur son sort la villa Slim. Une lettre aurait mis trop de temps arriver Odessa, ajouta Ahmet, et, d'ailleurs, je crains toujours.... Ahmet s'tait interrompu sur ce mot. Vous craignez, mon cher Ahmet? ... Que voulez-vous dire? demanda Amasia, un peu surprise. --Rien, chre Amasia, rpondit Ahmet, rien!.... J'ai voulu rappeler votre pre qu'il et soin de se trouver Scutari pour notre arrive, et mme avant, afin de faire toutes les dmarches ncessaires pour que notre mariage n'prouve aucun retard! La vrit est qu'Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives d'enlvement, au cas o les complices de Yarhud eussent appris ce qui s'tait pass aprs le naufrage de la _Gudare_, marquait au banquier Slim que tout danger n'tait peut-tre pas cart encore; mais, ne voulant pas inquiter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda bien de lui dire quelles taient ses apprhensions,--apprhensions vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments. Amasia remercia Ahmet du soin qu'il avait pris de rassurer son pre par dpche,--dt-il encourir, pour avoir us du fil tlgraphique, les maldictions de l'oncle Kraban. Et, pendant ce temps, que devenait l'ami Van Mitten? L'ami Van Mitten, devenait, un peu malgr lui, l'heureux fianc de la noble Saraboul et le piteux beau frre du seigneur Vanar! Comment et-il pu rsister? D'une part, Kraban lui rptait qu'il fallait consommer le sacrifice jusqu'au bout, ou bien le juge pourrait les renvoyer tous les trois en prison,--ce qui compromettrait irrparablement l'issue de ce voyage; que ce mariage, s'il tait valable en Turquie, o la polygamie est admise, serait radicalement nul pour la Hollande, o Van Mitten tait dj mari; que, par consquent, il pourrait, son choix, tre monogame dans son pays, ou bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten tait fait: il prfrait n'tre game nulle part. D'un autre ct, il y avait l un frre et une soeur incapables de lcher leur proie. Il n'tait donc que prudent de les satisfaire, sauf leur fausser compagnie au del des rives du Bosphore,--ce qui les empcherait d'exercer leurs prtendus droits de beau-frre et d'pouse. Aussi Van Mitten n'entendait-il point rsister et s'abandonna-t-il au cour des vnements. Trs heureusement, le seigneur Kraban avait obtenu ceci: c'est qu'avant d'aller achever le mariage Mossoul, le seigneur Yanar et sa soeur les accompagneraient jusqu' Scutari, qu'ils assisteraient l'union d'Amasia et d'Ahmet, et que la fiance kurde ne repartirait avec son fianc hollandais que deux ou trois jours aprs pour le pays de ses anctres. Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son matre n'avait que ce qu'il mritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le plaindre, le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme. Mais, on doit l'avouer aussi, il fut pris d'un fou rire,--fou rire que purent peine rprimer Kraban, Ahmet et les deux jeunes filles,--lorsque l'on vit Van Mitten, au moment o la crmonie des fianailles allait s'accomplir, affubl du costume de ce pays extravagant. Quoi! vous, Van Mitten, s'cria Kraban, c'est bien vous, ainsi vtu l'orientale? --C'est moi, ami Kraban. --En Kurde? --En Kurde! --Eh! vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sr que, ds que vous y serez habitu, vous trouverez ce vtement plus commode que vos habits triqus d'Europe! --Vous tes bien bon, ami Kraban. --Voyons, Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c'est aujourd'hui jour de carnaval et que ce n'est qu'un dguisement pour un mariage en l'air! --Ce n'est pas le dguisement qui m'inquite le plus, rpondit Van Mitten. --Et qu'est-ce donc? --C'est le mariage! --Bah! mariage provisoire, ami Van Mitten, rpondit Kraban, et madame Saraboul payera cher ses fantaisies de veuve par trop consolable! Oui, quand vous lui apprendrez que ces fianailles ne vous engagent en rien, puisque vous tes dj mari Rotterdam, quand vous lui donnerez cong en bonne forme, je veux tre l, Van Mitten! En vrit! il ne peut pas tre permis d'pouser les gens malgr eux! C'est dj beaucoup quand ils veulent bien y consentir! Toutes ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter la situation. Le mieux, au total, tait de la prendre par son ct risible, puisqu'elle prtait rire, et de s'y rsigner, puisqu'elle sauvegardait les intrts de tous. D'ailleurs, ce jour-l, Van Mitten aurait peine eu le temps de se reconnatre. Le seigneur Yanar et sa soeur n'aimaient dcidment pas laisser languir les choses. Aussitt pris, aussitt pendu, et elle tait toute prte, cette potence du mariage, laquelle ils prtendaient attacher ce flegmatique enfant de la Hollande. Il ne faudrait pas croire, cependant, que les formalits en usage dans le Kurdistan eussent t, en quoi que ce soit, omises ou seulement ngliges. Non! le beau-frre veillait tout avec un soin particulier, et, dans cette grande cit, les lments ne manquaient point, qui devaient donner ce mariage toute la solennit possible. En effet, parmi la population de Trbizonde, on compte un certain nombre de Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des consanisances et des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un devoir d'assister leur noble compatriote en cette occasion qui s'offrait elle, et pour la quatrime fois, de se consacrer au bonheur d'un poux. Il y eut donc, du ct de la fiance, tout un clan d'invits la crmonie, tandis que Kraban, Ahmet, leurs compagnons, s'empressaient de figurer ct du fianc. Encore faut-il bien comprendre que Van Mitten, svrement gard vue, ne se trouva jamais seul avec ses amis, depuis ces dernires paroles changes au moment o il venait de revtir le costume traditionnel des seigneurs de Mossoul et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser jusqu' lui et rpter d'un voix sinistre: Prenez garde, mon matre, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout ceci! --Eh! puis-je faire autrement, Bruno? rpondit Van Mitten d'un ton rsign. En tout cas, si c'est une sottise, elle tire mes amis d'embarras, et les suites n'en seront point graves! --Hum! fit Bruno en hochant la tte, se marier, mon matre, c'est se marier, et.... Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de quelle faon le fidle serviteur aurait achev cette phrase vritablement comminatoire! Il tait midi, au moment o le seigneur Yanar et autres Kurdes de grande mine vinrent chercher le futur qu'ils ne devaient plus quitter jusqu' la fin de la crmonie. Et alors, ce noeud des fianailles fut nou en grand appareil. Pendant cette opration, il n'y et pas mme critiquer la tenue des deux conjoints, Van Mitten ne laissant rien paratre d'une certaine inquitude qui le dominait, la noble Saraboul fire d'enchaner un homme du nord de l'Europe une femme du nord de l'Asie! Quelle gloire, en effet, d'avoir alli la Hollande au Kurdistan. La fiance tait superbe dans son costume de mariage,--un costume qu'videmment elle emportait en voyage, tout hasard,--bonne prcaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont mitan de drap d'or, dont les manches et le corsage disparaissaient sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus riche que ce chle qui lui serrait la taille, cet entari raies alternes de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces mousselines de Brousse dsignes sous le nom de tchembers! Rien de plus majestueux que ce chalwar en gaze de Salonique, dont les jambes se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodes de perles! Et ce fez vas, entour de yminis aux fleurs voyantes, d'o se dveloppait jusqu' mi-corps un long puskul orn de dentelles d'oya! Et les bijoux, les pendeloques de pices d'or, tombant sur le front jusqu'aux sourcils, et ces pendants d'oreilles forms de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chanettes supportant un petit croissant d'or, et les agrafes de ceinture en vermeil, et les pingles en filigrane azur, figurant une palme indienne, et ces colliers irradiants double range, ces guerdanliks composs d'une suite d'agates serties en griffes, graves chacune du nom d'un iman! Non! jamais plus belle fiance ne s'tait vue marchant dans les rues de Trbizonde, et en cette circonstance, elles auraient d tre recouvertes d'un tapis de pourpre, comme elles le furent jadis la naissance de Constantin Porphyrognte! Mais si la noble Saraboul tait superbe, le seigneur Van Mitten, lui, tait magnifique, et son ami Kraban ne lui mnagea pas des compliments, qui ne pouvaient tre ironiques de la part d'un vieux croyant rest fidle au vtement oriental. Il faut en convenir, ce costume donnait Van Mitten une tournure martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose de farouche, enfin, peu en rapport avec son temprament de ngociant rotterdamois! Et comment en et-il t autrement avec ce lger manteau do mousseline charg d'applications de cotonnade, ce large pantalon de satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, peronnes, ergotes et treillisses d'or sous les mille plis de leur tige, cette robe ouverte dont les manches se droulaient jusqu' terre, et ce fez, orn de yminis, et ce puskul, dont la grosseur invraisemblable indiquait le rang qu'allait bientt occuper au Kurdistan l'poux de la noble Saraboul? Le grand bazar de Trbizonde avait fourni tous ces ajustements, qui, faits sur mesure, n'auraient pas plus lgamment vtu Van Mitten. Il avait procur aussi ces armes merveilleuses, dont le fianc portait tout un arsenal au chle brod, soutachat passement, qui lui serrait la taille: poignant damasquins, avec manche en jade vert et lame en damas double tranchant, pistolets crosse d'argent gravs comme un collier d'idole, sabre lame courte, au tranchant taill en dents de scie avec poigne noire orne d'un quadrill en argent et pommeau rondelle, et enfin une arme d'hast en acier avec reliefs en mplat gravs et dors et finissant en lame ondule comme le fer des anciensfauchards! Ah! le Kurdistan peut sans crainte dclarer la guerre la Turquie! Ce ne sont pas de pareils guerriers que les armes du Padischah pourront jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui et dit qu'un jour tu aurais t affubl de la sorte! Heureusement, comme le rptait le seigneur Kraban, et, aprs lui, son neveu Ahmet, et aprs Ahmet, Amasia et Nedjeb, et aprs elle, tous, except Bruno: Bah! c'est pour rire! Pendant la crmonie des fianailles, les choses se passeront le plus convenablement du monde. Si ce n'est que le fianc fut trouv un peu froid par son terrible beau-frre et par sa non moins terrible soeur, tout alla bien. A Trbizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions d'officiers ministriels, qui eussent rclam l'honneur d'enregistrer un pareil contrat,--d'autant plus que cela n'allait pas sans quelque profit;--mais ce fut le magistrat mme dont on avait pu apprcier la sagacit dans l'affaire du caravansrail de Rissar qui fut charg de cettehonorable tche et de complimenter, en bons termes, les futurs poux. Puis, aprs la signature du contrat, les deux fiancs et leur suite, au milieu d'un immense concours de populaire, se transportrent la ville close, dans une mosque qui fut autrefois une glise byzantine, et dont les murailles sont dcores de curieuses mosaques. L, retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus mlodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme, que les chants turcs ou armniens. Quelques instruments, dont la sonorit se rapproche d'un simple cliquetis mtallique et que dominait la note aigu de deux ou trois petites fltes, joignirent leurs accords bizarres au concert des voix suffisamment rafrachies pour cette circonstance. Puis, l'iman dit une simple prire, et Van Mitten fut enfin fianc, bien fianc, ainsi que le rpta le seigneur Kraban la noble Saraboul,--non sans une certaine arrire-pense,--lorsqu'il lui adressa ses meilleurs compliments. Plus tard, le mariage devait s'achever au Kurdistan, o de nouvelles ftes dureraient pendant plusieurs semaines. L, Van Mitten aurait se conformer aux coutumes kurdes,--ou, du moins, il devrait essayer de s'y conformer. En effet, lorsque l'pouse arrive devant la maison conjugale, son poux se prsente inopinment devant elle, il l'entoure de ses bras, il la prend sur ses paules, et il la porte ainsi jusqu' la chambre qu'elle doit occuper. On veut, par l, pargner sa pudeur, car il ne faut point qu'elle semble entrer de son plein gr dans une demeure trangre. Lorsqu'il en serait cet heureux moment, Van Mitten verrait ne rien faire qui pt blesser les usages du pays. Mais heureusement, il en tait encore loin. Ici, les ftes des fianailles furent tout naturellement compltes par celles qui se donnaient, fort propos, pour clbrer la nuit de l'ascension du Prophte, cet _eilet-ul-my'rdy_, qui a lieu ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de circonstances particulires, dues une concurrence politico-religieuse, une ordonnance du chef des imans du pachalik l'avait fixe cette date. Le soir mme, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement dispos a cet effet, des milliers et des milliers de fidles s'empressaient une crmonie qui les avait attirs Trbizonde de tous les points de l'Asie musulmane. La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son fianc en public. Quant au seigneur Kraban, son neveu, aux deux jeunes filles, leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux, pour passer les quelques heures de la soire, que d'assister en grand apparat ce merveilleux spectacle? Merveilleux, en effet, et comment ne l'et-il pas t dans ce pays de l'Orient, o tous les rves de ce monde se transforment en ralits dans l'autre! Ce qu'allait tre cette fte donne en l'honneur du Prophte, il serait plus facile au pinceau de le reprsenter, en employant tous les tons de la palette, qu' la plume de le dcrire, mme en empruntant les cadences, les images, les priodes des plus grands potes du monde! La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l'esprit en Europe, la pompe chez les Ottomans! Et ce fut rellement au milieu d'une pompe incomparable que se droulrent les pripties d'une potique affabulation, laquelle les plus gracieuses filles de l'Asie Mineure prtrent le charme de leurs danses et l'enchantement de leur beaut. Elle reposait sur cette lgende, imite de la lgende chrtienne, que, jusqu' sa mort, arrive en l'an dixime de l'Hgire,--six cent trente-deux ans aprs l're nouvelle,--ce paradis tait ferm tous les fidles, endormis dans le vague des espaces, en attendant l'arrive du Prophte. Ce jour-l, il apparaissait cheval sur el-borak, l'hippogryphe qui l'attendait la porte du temple de Jrusalem; puis, son tombeau miraculeux, quittant la terre, montait travers les cieux et restait suspendu entre le znith et le nadir, au milieu des splendeurs du paradis de l'Islam. Tous se rveillaient alors pour rendre hommage au Prophte; la priode de l'ternel bonheur promis aux croyants, commenait enfin, et Mahomet s'levait dans une apothose blouissante, pendant laquelle les astres du ciel arabique, sous la forme de houris innombrables, gravitaient autour du front resplendissant d'Allah! En un mot, cette fte, ce fut comme une ralisation de ce rve de l'un des potes qui a le mieux senti la posie des pays orientaux, lorsqu'il dit, propos de ces physionomies extatiques des derviches, emports dans leurs rondes si trangement rhythmes: Que voyaient-ils en ces visions qui les beraient? les forts d'meraudes fruits de rubis, les montagnes d'ambre et de myrrhe, les kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet! X PENDANT LEQUEL LES HROS DE CETTE HISTOIRE NE PERDENT NI UN JOUR NI UNE HEURE. Le lendemain, 18 septembre, au moment o le soleil commenait dorer de ses premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite caravane sortait par l'une des portes de l'enceinte fortifie et jetait un dernier adieu la potique Trbizonde. Cette caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les chemins du littoral sous la direction d'un guide, dont le seigneur Kraban avait volontiers accept les services. Ce guide, en effet, devait parfaitement connatre cette portion septentrionale de l'Anatolie: c'tait un de ces nomades connus dans le pays sous le nom de loupeurs. On dsigne par ce nom une certaine spcialit de bcherons, faisant mtier de courir les forts de cette partie de l'Anatolie et de l'Asie Mineure, o crot abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres poussent des loupes ou excroissances naturelles, d'une remarquable duret, dont le bois, par cela mme qu'il se prte toutes les exigences de l'outil d'bniste, est particulirement recherch. Ce loupeur, ayant appris que des trangers allaient quitter Trbizonde pour se rendre Scutari, tait venu la veille leur offrir ses services. Il avait paru intelligent, trs pratique de ces routes, dont il connaissait parfaitement les enchevtrements multiples. Aussi, aprs des rponses trs nettes aux questions poses par le seigneur Kraban, le loupeur avait-il t engag un bon prix, qui devait tre doubl si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant douze jours,--dernier dlai fix pour la clbration du mariage d'Amasia et d'Ahmet. Ahmet, aprs avoir interrog ce guide et bien qu'il y et, dans sa figure froide, dans son attitude rserve, cet on ne sait quoi qui ne prvient gure en faveur des gens, ne jugea pas qu'il y et lieu de ne point lui accorder confiance. Rien de plus utile, d'ailleurs, qu'un homme connaissant ces rgions pour les avoir parcourues toute sa vie, rien de plus rassurant au point de vue d'un voyage qui devait s'excuter dans les plus grandes conditions de clrit. Le loupeur tait donc le guide du seigneur Kraban et de ses compagnons. A lui de prendre la direction de la petite troupe. Il choisirait les lieux de halte, il organiserait les campements, il veillerait la sret de tous, et lorsqu'on lui promit de doubler son salaire sous condition d'arriver Scutari dans les dlais voulus: Le seigneur Kraban peut tre assur de tout mon zle, rpondit-il, et puisqu'il me propose double prix pour payer mes services, moi, je m'engage ne lui rien rclamer si, avant douze jours, il n'est pas de retour sa villa de Scutari. --Par Mahomet, voil un homme qui me va! dit Kraban, lorsqu'il rapporta ce propos son neveu. --Oui, rpondit Ahmet, mais, si bon guide qu'il soit, mon oncle, n'oublions pas qu'il ne faut pas s'aventurer imprudemment sur ces routes de l'Anatolie! --Ah! toujours tes craintes! --Oncle Kraban, je ne nous croirai vritablement l'abri de toute ventualit, que lorsque nous serons Scutari.... --Et que tu seras mari! Soit! rpondit Kraban en serrant la main d'Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la femme du plus dfiant des neveux.... --Et la nice du.... --Du meilleur des oncles s'cria Kraban, qui termina sa phrase par un bel clat de rire. Le matriel roulant de la caravane tait ainsi compos: deux talikas, sorte de calches assez confortables, qui peuvent se fermer en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, attels par couple chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait t trop heureux, mme pour un haut prix, de trouver ces vhicules Trbizonde, ce qui lui permettrait d'achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur Kraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la premire talika, dont Nizib occupait le sige de derrire. Au fond de la seconde trnait la noble Saraboul, auprs de son fianc et en face de son frre, avec Bruno, faisant office de valet de pied. Un des chevaux de selle tait mont par Ahmet, l'autre par le guide, qui tantt galopait aux portiresdes talikas, conduites en poste, tantt clairait la route par quelque pointe en avant. Comme le pays pouvait ne pas tre trs sur, les voyageurs s'taient munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient d'ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les fameux pistolets rteurs du seigneur Kraban. Ahmet, bien que le guide lui assurt qu'il n'y avait rien craindre sur ces routes, avait voulu se prcautionner contre toute agression. En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces moyens de transport, mme sans relayer dans une contre o les maisons de poste taient rares, mme en laissant aux chevaux le repos de chaque nuit, il n'y avait rien l qui ft absolument difficile. Donc, moins d'accidents imprvus ou improbables, ce voyage circulaire devait s'achever dans les dlais voulus. Le pays qui s'tend depuis Trbizonde jusqu' Sinope est appel Djanik par les Turcs. C'est au del que commence l'Anatolie proprement dite, l'ancienne Bythinie, devenue l'un des plus vastes pachaliks de la Turquie d'Asie, qui comprend la partie ouest de l'ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes. La petite caravane, partie six heures du matin de Trbizonde, arrivait neuf heures Platana, aprs une tape de cinq lieues. Platana, c'est l'ancienne Hermouassa. Pour l'atteindre, il faut traverser une sorte de valle, o poussent l'orge, le bl, le mas, o se dveloppent de magnifiques plantations de tabac qui y russissent merveilleusement. Le seigneur Kraban ne put se retenir d'admirer les produits de cette solane d'Asie, dont les feuilles, scelles sans aucune prparation, deviennent d'un jaune d'or. Trs probablement, son correspondant et ami Van Mitten n'et pas contenu davantage les lans de son admiration, s'il ne lui avait t dfendu de rien admirer en dehors de la noble Saraboul. Dans toute cette contre s'lvent de beaux arbres, des abis, des pins, des htres comparables aux plus majestueux du Holstein et du Danemark, des noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages. Bruno, non sans un certain sentiment d'envie, put observer aussi que les indignes de ce pays, mme en bas ge, avaient dj de gros ventres,--ce qui tait bien humiliant pour un Hollandais rduit l'tat de squelette. A midi, on dpassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la gauche les premires ondulations des Alpes Pontiques. A travers les chemins se croisaient, allant vers Trbizonde ou en revenant, des paysans vtus d'toffes de grosse laine brune, coiffs du fez ou du bonnet de peau de mouton, accompagns de leurs femmes, qui s'enveloppaient de morceaux de cotonnades rayes, bien apparentes sur leurs jupons de laine rouge. Tout ce pays tait un peu celui de Xnophon, illustr par sa fameuse retraite des Dix Mille. Mais l'infortun Van Mitten le traversait sous le regard menaant de Yanar, sans mme avoir le droit de consulter son guide! Aussi avait-il donn l'ordre Bruno de le consulter pour lui et de prendre quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait tout autre chose qu'aux exploits du gnral grec, et voil pourquoi, en sortant de Trbizonde, il avait nglig de montrer son matre cette colline qui domine la cte, et du haut de laquelle les Dix Mille, revenant des provinces Macroniennes, salurent de leurs enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En vrit, cela n'tait pas d'un fidle serviteur. Le soir, aprs une journe d'une vingtaine de lieues, la caravane s'arrtait et couchait Tireboli. L, le cawak, fait avec la caillette des agneaux sorte de crme obtenue par l'attidissement du lait, yaourk, fromage fabriqu avec du lait aigri au moyen de prsure, furent srieusement apprcis de voyageurs qu'une longue route avait mis en apptit. D'ailleurs, le mouton, sous toutes ses formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s'en rgaler, sans craindre d'enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui chicaner sa part du souper. Cette petite bourgade, qui n'est mme qu'un simple village, fut quitte ds le matin du 19 septembre. Dans la journe, on dpassa Zpe et son port troit, o peuvent s'abriter seulement trois ou quatre btiments de commerce d'un mdiocre tirant d'eau. Puis, toujours sous la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement ces routes peine traces quelquefois au milieu de longues plaines, on arrivait trs tard a Krsoum, aprs une tape de vingt-cinq lieues. Krsoum est btie au pied d'une colline, dans un double escarpement de la cte. Cette ancienne Pharnacea, o les Dix Mille s'arrtrent pendant dix jours pour y rparer leurs forces, est trs pittoresque avec les ruines de son chteau qui dominent l'entre du port. L, le seigneur Kraban aurait pu aisment faire une ample provision de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l'objet d'un important commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik, et Van Mitten crut devoir raconter sa fiance ce grand fait historique: c'est que ce fut prcisment de Krsoum que le proconsul Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimats en Europe. Saraboul n'avait jamais entendu parler du clbre gourmet et ne parut prendre qu'un mdiocre intrt aux savantes dissertations de Van Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altire personne, faisait bien le plus triste Kurde qu'on pt imaginer. Et cependant, son ami Kraban, sans qu'on put deviner s'il plaisantait ou non, ne cessait de le fliciter sur la faon dont il portait son nouveau costume,--ce qui faisait hausser les paules Bruno. Oui, Van Mitten, oui! rptait Kraban, cela vous va parfaitement, cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour tre un Kurde au complet, il ne vous manque plus que de grosses et menaantes moustaches, telles qu'en porte le seigneur Yanar! --Je n'ai jamais eu de moustaches, rpondit Van Mitten. --Vous n'avez pas de moustaches? s'cria Saraboul. --Il n'a pas de moustaches? rpta le seigneur Yanar du ton le plus ddaigneux. --A peine, du moins, noble Saraboul! --Eh bien, vous en aurez, reprit l'imprieuse Kurde, et je me charge, moi, de vous les faire pousser! --Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le rcompensant d'un bon regard. --Bon! tout cela finira par un clat de rire rptait Nedjeb, tandis que Bruno secouait la tte comme un oiseau de mauvais augure. Le lendemain, 20 septembre, aprs avoir suivi l'amorce d'une voie romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l'Anatolie aux provinces armniennes, la petite troupe, trs favorise par le temps, laissait en arrire le village d'Aptar, puis, vers midi, la bourgade d'Ordu. Cette tape ctoyait la lisire de forts superbes, qui s'tagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences les plus varies, chnes, charmes, ormes, rables, platanes, pruniers, oliviers d'une espce btarde, genvriers, aulnes, peupliers blancs, grenadiers, mriers blancs et noirs, noyers et sycomores. L, la vigne, d'une exubrance vgtale qui en fait comme le lierre des pays temprs, enguirlande les arbres jusqu' leurs plus hautes cimes. Et cela, sans parler des arbustes, aubpines, pines-vinettes, coudriers, viornes, sureaux, nfliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus varies, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses, narcisses jaunes, asclpiades, mauves, centaures, girofles, clmatites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu' des tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les instincts de l'amateur ne se rveillassent en lui, bien que la vue de ces plantes ft plutt de nature voquer quelque dplaisant souvenir de sa premire union! Il est vrai, l'existence de l'autre madame Van Mitten tait maintenant une garantie contre les prtentions matrimoniales de la seconde. Il tait heureux, ma foi, et dix fois heureux que le digne Hollandais ft dj mari en premire noce! Le cap Jessoun Bouroun une fois dpass, le guide dirigea la caravane travers les ruines de l'antique ville de Polemonium, vers la bourgade de Fatisa, o voyageurs et chevaux dormirent d'un bon sommeil pendant toute la nuit. Ahmet, l'esprit toujours en veil, n'avait jusque-l rien surpris de suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d'tre franchies depuis Trbizonde pendant lesquelles aucun danger n'avait paru menacer le seigneur Kraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa nature, s'tait toujours tir d'affaire, pendant les cheminements et les haltes, avec intelligence et sagacit. Et cependant, Ahmet prouvait pour cet homme une certaine dfiance qu'il ne pouvait matriser. Aussi ne ngligeait-il rien de ce qui devait assurer la scurit de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser voir. Le 21, ds l'aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la droite le port d'Ounih et ses chantiers de construction, l'embouchure de l'ancien Oenus. Puis, la route se dveloppa travers d'immenses plaines de chanvre jusqu'aux bouches du Tcherchenbb, o la lgende a plac une tribu d'Amazones, de manire contourner des caps et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette cte si curieusement historique. Le bourg de Terme ft dpass dans l'aprs-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athnienne, servit de lieu de halte pour la nuit. Sansoun est une des plus importantes chelles de ce levant de la mer Noire, bien que sa rade soit peu sre et son port insuffisamment profond l'embouchure de l'kil-Irmak. Cependant, le commerce y est assez actif et expdie jusqu' Constantinople des cargaisons de melons d'eau qui, sous le nom d'arbouses, croissent abondamment dans les environs. Un vieux fort, pittoresquement bti sur la cte, ne la dfendrait que trs imparfaitement contre une attaque par mer. Dans l'tat d'amaigrissement o se trouvait Bruno, il lui sembla que ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kraban et ses compagnons se rgalrent, ne seraient point de nature le fortifier, et il refusa d'en manger. Le fait est que le brave garon, quoique trs prouv dj dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de maigrir, et Kraban lui-mme fut oblig de le reconnatre. Mais, lui disait-il en manire de consolation, nous approchons de l'Egypte, et l, s'il lui plat, Bruno pourra faire un trafic avantageux de sa personne! --Et de quelle faon? ... demandait Bruno. --En se vendant comme momie! Si ces propos dplaisaient l'infortun serviteur, s'il souhaitait au seigneur Kraban quelque aventure plus dplorable encore que le second mariage de son matre, cela va de soi. Mais vous verrez qu'il ne lui arrivera rien, ce Turc, murmurait-il, et que toute la malechance sera pour des chrtiens comme nous! Et, en vrit, le seigneur Kraban se portait merveille, sans compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu'il voyait ses projets s'accomplir dans les meilleures conditions de temps et de scurit. Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut pass sur un pont de bateaux pendant la journe du 22 septembre, ni Gerse o on arriva le lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n'arrtrent les attelages, si ce n'est le temps ncessaire leur donner quelque repos. Cependant, le seigneur Kraban et aim visiter, ne ft-ce que pendant quelques heures, Bafira ou Bafra, situe un peu en arrire, o se fait un grand commerce de ces tabacs, dont les tays ou paquets, ficels entre de longues lattes, avaient si souvent rempli ses magasins de Constantinople; mais il et fallu faire un dtour d'une dizaine de lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue encore. Le 23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre Sinope, sur la frontire de l'Anatolie proprement dite. Encore une chelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur son isthme, l'antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est toujours excellente, et elle construit des navires avec les excellents bois des montagnes d'Aio-Antonio, qui s'lvent aux environs. Elle possde un chteau enferm dans une double enceinte, mais ne compte que cinq cents maisons au plus et peine cinq six mille mes. Ah! pourquoi Van Mitten n'tait-il pas n deux trois mille ans plus tt! Combien il et admir cette ville clbre, dont on attribue la fondation aux Argonautes, qui devint si importante sous une colonie milsienne, qui mrita d'tre appele la Cartilage du Pont-Euxin, dont les vaisseaux couvrirent la mer Noire au temps des Romains, et qui finit par tre cde Mahomet II parce qu'elle plaisait beaucoup ce Commandeur des Croyants! Mais il tait trop tard pour en retrouver toutes les splendeurs croules, dont il ne reste plus que des fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles. Il faut d'ailleurs observer que, si cette cit tire son nom de Sinope, fille d'Asope et de Methone, qui fut enleve par Apollon et conduite en cet endroit, cette fois, c'tait la nymphe qui enlevait l'objet de sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement fut fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur. Cent vingt-cinq lieues environ sparent Sinope de Scutari. Il restait au seigneur Kraban sept jours seulement pour les faire. S'il n'tait pas en retard, il n'tait point en avance non plus. Il convenait donc de ne pas perdre un instant. Le 24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les dtours du rivage anatolien. Vers dix heures, la petite troupe atteignait Istifan, midi, la bourgade d'Apana, et le soir, aprs une journe de quinze lieues, elle s'arrtait Ineboli, dont la rade foraine, battue par tous les vents, est peu sre pour les btiments de commerce. Ahmet proposa alors de ne prendre l que deux heures de repos et de voyager le reste de la nuit. Douze heures gagnes valaient bien quelque surcrot de fatigue. Le seigneur Kraban accepta donc la proposition de son neveu. Personne ne rclama,--pas mme Bruno. D'ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi, avaient quelque hte d'tre arrivs sur les rives du Bosphore pour reprendre le chemin du Kurdistan, et Van Mitten une hte non moins grande mais pour s'enfuir aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul lui faisait horreur! Le guide ne fit aucune opposition ce projet et se dclara prt partir ds qu'on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n'tait pas pour l'embarrasser, et ce loupeur, habitu marcher par instinct au milieu de forts paisses, ne pouvait tre gn de se reconnatre sur des chemins qui suivaient la cte. On partit donc, huit heures du soir, par une belle lune, pleine et brillante, qui s'leva dans l'est sur un horizon de mer, peu aprs le coucher du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Kraban, la noble Saraboul, Yanar et Van Mitten, tendus dans leurs calches, se laissrent endormir au trot des chevaux qui se maintinrent une bonne allure. Ils ne virent donc rien du cap Keremb, entourbillonn d'oiseaux de mer, dont les cris assourdissants remplissaient l'espace. Le matin, ils dpassaient Timl, sans qu'aucun incident et troubl leur voyage; puis, ils atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour toute la nuit Amastra. Ils avaient bien droit quelques heures de repos, aprs une traite de plus de soixante lieues, enleves en trente-six heures. Peut-tre Van Mitten,--car il faut toujours en revenir cet excellent homme, pralablement nourri des lectures de son guide,--peut-tre Van Mitten, s'il et t libre de ses actes, si le temps et l'argent ne lui eussent pas manqu, peut-tre et-il fait fouiller le port d'Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n'oserait contester la valeur archologique. Personne n'ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant Jsus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des capitaines d'Alexandre, la clbre fondatrice de cette ville, fut enferme dans un sac de cuir, puis jete par ses frres dans les eaux mmes du port qu'elle avait cr. Or, quelle gloire pour Van Mitten, si, sur la foi de son guide, il et russi repcher le fameux sac historique! Mais on l'a dit, le temps et l'argent lui faisaient dfaut, et, sans confier personne,--pas mme la noble Saraboul,--le sujet de sa rverie, il s'en tint ses regrets d'archologue. Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne mtropole des Gnois, qui n'est plus aujourd'hui qu'un assez misrable village, o se fabriquent quelques jouets d'enfants, tait quitte ds l'aube. Trois ou quatre lieues plus loin, c'tait la bourgade de Bartan dont on dpassait les limites, puis, dans l'aprs-midi, celle de Filias, puis, la tombe du soir, celle d'Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade d'regli. On s'y reposa jusqu'au petit jour. En somme, c'tait peu, car les chevaux, sans parler des voyageurs, commenaient tre srieusement fatigus par les exigences d'une si longue traite, qui ne leur avait laiss que de rares rpits depuis Trbizonde. Mais quatre jours restaient pour atteindre le terme de cet itinraire,--quatre jours seulement,--les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernire journe, fallait-il la dduire, puisqu'elle devait tre employe d'une toute autre faon. Si le 30, ds les premires heures du matin, le seigneur Kraban et ses compagnons n'apparaissaient pas sur les rives du Bosphore, la situation serait singulirement compromise. Il n'y avait donc pas un instant perdre, et le seigneur Kraban pressa le dpart, qui s'effectua au lever du soleil. regli, c'est l'ancienne Hracle, grcque d'origine. Ce fut autrefois une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotes des figuiers normes, indiquent encore le contour. Le port, jadis trs important, bien protg par son enceinte, a dgnr comme la ville, qui ne compte plus que six sept mille habitants. Aprs les Romains, aprs les Grecs, aprs les Gnois, elle devait tomber sous la domination de Mahomet II, et, de cit qui eut ses jours de splendeur, devenir une simple bourgade, morte l'industrie, morte au commerce. L'heureux fianc de Saraboul aurait encore eu l plus d'une curiosit satisfaire. N'y a-t-il pas, tout prs d'Hracle, cette presqu'le d'Achrusia, o s'ouvrait, dans une caverne mythologique, une des entres du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c'est par cette ouverture qu'Hercule ramena Cerbre, en revenant du sombre royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses dsirs au plus profond de son coeur. Et d'ailleurs, ce Cerbre, n'en retrouvait-il pas la fidle image en ce beau-frre Yanar qui le gardait vue? Sans doute, le seigneur kurde n'avait pas trois ttes; mais une lui suffisait, et, quand il la redressait d'un air farouche, il semblait que ses dents, apparaissant sous ses paisses moustaches, allaient mordre comme celles du chien tricphale que Pluton tenait la chane! Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis atteignit vers le soir le cap Kerpe, l'endroit mme o, seize sicles avant, fut tu l'empereur Aurlien. L, on fit halte pour la nuit, et l'on tint conseil sur la question de modifier quelque peu l'itinraire, afin d'arriver Scutari dans les quarante-huit heures, c'est--dire ds le matin de la dernire journe marque pour le retour. XI DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN SE RANGE A L'AVIS DU GUIDE, UN PEU CONTRE L'OPINION DE SON NEVEU AHMET. Voici, en effet, une proposition qui avait t faite par le guide, et dont l'opportunit mritait d'tre prise en considration. Quelle distance sparait encore les voyageurs des hauteurs de Scutari? Environ une soixantaine de lieues? Combien de temps restait-il pour la franchir? Quarante-huit heures. C'tait peu, si les attelages se refusaient marcher pendant la nuit. Eh bien, en abandonnant une route que les sinuosits de la cte allongent sensiblement, en se jetant travers cet angle extrme de l'Anatolie, compris entre les rives de la mer Noire et les rives de la mer de Marmara, en un mot, en coupant au plus court, on pouvait abrger l'itinraire d'une bonne douzaine de lieues. Voici donc, seigneur Kraban, le projet que je vous propose, dit le guide de ce ton froid qui le caractrisait, et j'ajouterai que je vous engagevivement l'accepter. --Mais les routes du littoral ne sont-elles pas plus sres que celles de l'intrieur? demanda Kraban. --Il n'y a pas plus de dangers redouter l'intrieur que sur les ctes, rpondit le guide. --Et vous connaissez bien ces chemins que vous nous offrez de prendre? reprit Kraban. --Je les ai parcourus vingt fois, rpliqua le guide, lorsque j'exploitais ces forts de l'Anatolie. --Il me semble qu'il n'y a pas hsiter, dit Kraban, et qu'une douzaine de lieues conomiser sur ce qui nous reste faire, cela vaut la peine qu'on modifie sa route. Ahmet coutait sans rien dire. Qu'en penses-tu, Ahmet? demanda le seigneur Kraban en interpellant son neveu. Ahmet ne rpondit pas. Il avait certainement des prventions contre ce guide,--prventions qui, il faut bien l'avouer, s'taient accrues, non sans raison, mesure qu'on se rapprochait du but. En effet, les allures cauteleuses de cet homme, quelques absences inexplicables, pendant lesquelles il devanait la caravane, le soin qu'il prenait de se tenir toujours l'cart, aux heures de halte, sous prtexte de prparer les campements, des regards singuliers, suspects mme, jets sur Amasia, une surveillance qui semblait plus spcialement porter sur la jeune fille, tout cela n'tait pas pour rassurer Ahmet. Aussi ne perdait-il pas de vue ce guide, accept Trbizonde sans que l'on st trop ni qui il tait, ni d'o il venait. Mais son oncle Kraban n'tait point homme partager ses craintes, et il et t difficile de lui faire admettre pour rel ce qui n'tait encore qu' l'tat de pressentiment. Eh bien, Ahmet? redemanda Kraban, avant de prendre un parti sur la nouvelle proposition du guide, j'attends la rponse! Que penses-tu de cet itinraire? --Je pense, mon oncle, que, jusqu'ici, nous nous sommes bien trouvs de suivre les bords de la mer Noire, et qu'il y aurait peut-tre imprudence les abandonner. --Et pourquoi! Ahmet, puisque notre guide connat parfaitement ces routes de l'intrieur qu'il nous propose de suivre? D'ailleurs, l'conomie de temps en vaut la peine! --Nous pouvons, mon oncle, en surmenant quelque peu nos attelages, regagner aisment.... --Bon, Admet, tu parles ainsi parce que Amasia nous accompagne! s'cria Kraban. Mais si, maintenant, elle tait nous attendre Scutari, tu serais le premier presser notre marche! --C'est possible, mon oncle! --Eh bien, moi, qui prends en mains tes intrts, Ahmet, je pense que plus tt nous arriverons, mieux cela vaudra! Nous sommes toujours la merci d'un retard, et, puisque nous pouvons gagner douze lieues en changeant notre itinraire, il n'y a pas a hsiter! --Soit, mon oncle, rpondit Ahmet. Puisque vous le voulez, je ne discuterai pas ce sujet.... --Ce n'est pas parce que je le veux, mais parce que les arguments te manquent, mon neveu, et que j'aurais trop beau jeu te battre. Ahmet ne rpondit pas. En tout cas, le guide put tre convaincu que le jeune homme ne voyait pas, sans quelque arrire-pense, cette modification propose par lui. Leurs regards se croisrent un instant peine; mais cela leur suffit se tter, comme on dit en langage d'escrime. Aussi, ce ne fut plus seulement sur ses gardes, mais en garde qu'Ahmet rsolut de se tenir. Pour lui, le guide tait un ennemi, n'attendant que l'occasion de l'attaquer tratreusement. Du reste, la dtermination d'abrger le voyage ne pouvait que plaire des voyageurs qui n'avaient gure chm depuis Trbizonde. Van Mitten et Bruno avaient hte d'tre Scutari pour liquider une situation pnible, le seigneur Yanar et la noble Saraboul pour revenir au Kurdistan avec leur beau-frre et fianc sur les paquebots du littoral, Amasia pour tre enfin, unie Ahmet, et Nedjeb pour assister aux ftes de ce mariage! La proposition fut donc bien accueillie. On rsolut de se reposer pendant cette nuit du 27 au 28 septembre, afin de fournir une bonne et longue tape pendant la journe suivante. Toutefois il y eut quelques prcautions prendre, qui furent indiques par le guide. Il importait, en effet, de se munir de provisions pour vingt-quatre heures, car la rgion traverser manquait de bourgades et de villages. On ne trouverait ni khans, ni doukhans, ni auberges sur la route. Donc, ncessit de s'approvisionner de manire suffire tous les besoins. On put heureusement se procurer ce qui tait ncessaire, au cap Kerpe, en le payant d'un bon prix, et mme faire acquisition d'un ne pour porter ce surcrot de charge. Il faut le dire, le seigneur Kraban avait un faible pour les nes,--sympathie de ttu ttu, sans doute,--et celui qu'il acheta au cap Kerpe lui plut tout particulirement. C'tait un animal de petite taille, mais vigoureux, pouvant porter la charge d'un cheval, soit environ quatre-vingt-dix oks, ou plus de cent kilogrammes,--un de ces nes comme on en rencontre par milliers dans ces rgions de l'Anatolie, o ils transportent des crales jusqu'aux divers ports de la cte. Ce frtillant et alerte baudet avait les narines fendues artificiellement, ce qui permettait de le dbarrasser avec plus de facilit des mouches qui s'introduisaient dans son nez. Cela lui donnait un air tout rjoui, une sorte de physionomie gaie, et il eut mrit d'tre nomm l'ne qui rit Bien diffrent de ces pauvres petits animaux dont parle Th. Gautier, lamentables btes aux oreilles flasques, l'chin maigre et saigneuse, il devait probablement tre aussi entt que le seigneur Kraban, et Bruno se dit que celui-ci avait peut-tre trouv l son matre. Quant aux provisions, quartier de mouton que l'on ferait cuire sur place, bourgboul, sorte de pain fabriqu avec du froment pralablement sch au four et additionn de beurre, c'tait tout ce qu'il fallait pour un aussi court trajet. Une petite charrette deux roues, laquelle fut attel l'ne, devait suffire les transporter. Un peu avant le lever du soleil, le lendemain, 28 septembre, tout le monde tait sur pied. Les chevaux furent aussitt attels aux talikas, dans lesquelles chacun prit sa place accoutume. Ahmet et le guide, enfourchant leur monture, se mirent en tte de la caravane que prcdait l'ne, et l'on se mit en route. Une heure aprs, la vaste tendue de la mer Noire avait disparu derrire les hautes falaises. C'tait une rgion lgrement accidente, qui se dveloppait devant les pas des voyageurs. La journe ne fut pas trop pnible, bien que la viabilit des routes laisst dsirer,--ce qui permit au seigneur Kraban de reprendre la litanie de ses lamentations contre l'incurie des autorits ottomanes. On voit bien, rptait-il, que nous nous rapprochons de leur moderne Constantinople! --Les routes du Kurdistan valent infiniment mieux! fit observer le seigneur Yanar. --Je le crois volontiers, rpondit Kraban, et mon ami Van Mitten n'aura pas mme regretter la Hollande sous ce rapport! --Sous aucun rapport rpliqua vertement la noble Kurde, dont, chaque occasion, le caractre imprieux se montrait dans toute sa splendeur. Van Mitten et volontiers donn au diable son ami Kraban, qui semblait vraiment prendre quelque plaisir le taquiner! Mais, en somme, avant quarante-huit heures, il aurait recouvr sa libert pleine et entire, et il lui passa ses plaisanteries. Le soir, la caravane s'arrta auprs d'un village dlabr, un amas de huttes, peine faites pour abriter des btes de somme. L, vgtaient quelques centaines de pauvres gens, vivant d'un peu de laitage, de viandes de mauvaise qualit, d'un pain o il entrait plus de son que de farine. Une odeur nausabonde emplissait l'atmosphre: c'tait celle que dgage en brlant le tezek, sorte de tourbe artificielle, compose de fiente et de boue, seul combustible en usage dans ces campagnes et dont sont quelquefois faits les murs mmes des huttes. Il tait heureux que, d'aprs les conseils du guide, la question des vivres et t pralablement rgle. On n'et rien trouv dans ce misrable village, dont les habitants auraient t plus prs de demander l'aumne que de la faire. La nuit se passa, sans incidents, sous un hangar en ruines, o gisaient quelques bottes de paille frache. Ahmet veilla avec plus de circonspection que jamais, non sans raison. En effet, au milieu de la nuit, le guide quitta le village et s'aventura quelques centaines de pas en avant. Ahmet le suivit, sans tre vu, et ne rentra au campement qu'au moment o le guide y rentrait lui-mme. Qu'tait donc all faire cet homme au dehors? Ahmet ne put le deviner. Il s'tait assur que le guide n'avait communiqu avec personne. Pas un tre vivant ne s'tait approch de lui! Pas un cri loign n'avait t jet travers le calme de la nuit! Pas un signal n'avait t fait en un point quelconque de la plaine! Pas un signal?... se dit Ahmet, lorsqu'il eut repris sa place sous le hangar. Mais n'tait-ce pas un signal, un signal attendu, ce feu qui a paru un instant au ras de l'horizon dans l'ouest? Et alors un fait, dont il n'avait pas d'abord tenu compte, se reprsenta obstinment l'esprit d'Ahmet. Il se rappela trs nettement que, tandis que le guide se tenait debout sur un exhaussement du sol, un feu avait brill au loin, puis jet trois clats distincts de courts intervalles, avant de disparatre. Or, ce feu, Ahmet l'avait tout d'abord pris pour un feu de ptre? Maintenant, dans le silence de la solitude, sous l'impression particulire que donne cette torpeur qui n'est pas du sommeil, il rflchissait, il le revoyait, ce feu, et il en faisait un signal avec une conviction qui allait au del d'un simple pressentiment. Oui, se dit-il, ce guide nous trahit, c'est vident! Il agit dans l'intrt de quelque personnage puissant.... Lequel? Ahmet ne pouvait le nommer! Mais, il le pressentait, cette trahison devait se rattacher l'enlvement d'Amasia. Arrache aux mains de ceux qui avaient commis le rapt d'Odessa, tait-elle menace de nouveaux prils, et maintenant, quelques journes de marche de Scutari, ne fallait-il pas tout craindre en approchant du but? Ahmet passa le reste de la nuit dans une extrme inquitude. Quel parti prendre, il ne le savait. Devait-il, sans plus tarder, dmasquer la trahison de ce guide,--trahison qui, dans sa pense, ne faisait plus aucun doute,--ou attendre, pour le confondre et le punir, qu'il y et eu quelque commencement d'excution? Le jour en reparaissant lui apporta un peu de calme. Il se dcida alors patienter pendant cette journe encore, afin de mieux pntrer les intentions du guide. Bien rsolu ne plus le perdre de vue un instant, il ne le laisserait pas s'loigner pendant les marches ni l'heure des haltes. D'ailleurs, ses compagnons et lui taient bien arms, et, si le salut d'Amasia n'et t en jeu, il n'aurait pas craint de rsister n'importe quelle agression. Ahmet tait redevenu matre de lui-mme. Son visage ne fit rien paratre de ce qu'il prouvait, ni au yeux de ses compagnons, ni mme ceux d'Amasia, dont la tendresse pouvait lire plus avant dans son me,--pas mme ceux du guide, qui, de son ct, ne cessait de l'observer avec une certaine obstination. La seule rsolution que prit Ahmet fut de faire part son oncle Kraban des nouvelles inquitudes qu'il avait conues, et cela, ds que l'occasion s'en prsenterait, dt-il, cet gard, engager et soutenir la plus orageuse des discussions. Le lendemain, de grand matin, on quitta ce misrable village. S'il ne se produisait ni trahison ni erreur, cette journe devait tre la dernire de ce voyage entrepris pour une satisfaction d'amour, propre par le plus entt des Osmanlis. En tout cas, elle fut trs pnible. Les attelages durent faire les plus grands efforts pour traverser cette partie montagneuse, qui devait appartenir au systme orographique des Elken. Rien que de ce chef-Ahmet eut fort regretter d'avoir accept une modification de l'itinraire primitif. Plusieurs fois, il fallut mettre pied terre pour allger les voitures. Amasia et Nedjeb montrrent beaucoup d'nergie pendant ces rudes passages. La noble Kurde ne fut pas au-dessous de ses compagnes. Quant Van Mitten, le fianc de son choix, toujours un peu affaiss depuis le dpart de Trbizonde, il dut marcher au doigt et la baguette. Du reste, il n'y eut aucune hsitation sur la direction prendre. videmment, le guide n'ignorait rien des dtours de cette contre. Il la connaissait fond, suivant Kraban. Il la connaissait trop, suivant Ahmet. De l, des compliments de l'oncle, que le neveu ne pouvait accepter pour l'homme dont il suspectait la conduite. Il faut ajouter, d'ailleurs, que, pendant cette journe, celui-ci ne quitta pas un instant les voyageurs, et demeura toujours en tte de la petite caravane. Les choses semblaient donc aller tout naturellement, part les difficults inhrentes l'tat des routes, leur raideur, lorsqu'elles circulaient au flanc de quelque montagne, aux cahots de leur sol, lorsqu'on les traversait en quelques endroits ravins par les dernires pluies. Cependant, les chevaux s'en tirrent, et, comme ce devait tre leur dernire tape, on put leur demander un peu plus d'efforts que d'habitude. Ils auraient ensuite tout le temps de se reposer. Il n'tait pas jusqu'au petit ne, qui ne portt allgrement sa charge. Aussi, le seigneur Kraban l'avait-il pris en amiti. Par Allah! il me plat, cet animal, rptait-il, et, pour mieux narguer les autorits ottomanes, j'ai bonne envie d'arriver, perch sur son dos, aux rives du Bosphore. On en conviendra, c'tait l une ide,--une ide la Kraban!--mais personne ne la discuta, afin que son auteur ne ft point tent de la mettre excution. Vers neuf heures du soir, aprs une journe vritablement fatigante, la petite troupe s'arrta, et, sur le conseil du guide, on s'occupa d'organiser le campement. A quelle distance sommes-nous maintenant des hauteurs de Scutari? demanda Ahmet. --A cinq ou six lieues encore, rpondit le guide. --Alors, pourquoi ne pas pousser plus avant? reprit Ahmet. En quelques heures, nous pourrions tre arrivs.... --Seigneur Ahmet, rpondit le guide, je ne me soucie pas de m'aventurer, pendant la nuit, dans cette partie de la province, o je risquerais de m'garer! Demain, au contraire, avec les premires lueurs du jour, je n'aurai rien craindre, et, avant midi, nous serons arrivs au terme du voyage. --Cet homme a raison, dit le seigneur Kraban. Il ne faut pas compromettre la partie par tant de hte! Campons ici, mon neveu, prenons ensemble notre dernier repas de voyageurs, et, demain, avant dix heures, nous aurons salu les eaux du Bosphore! Tous, sauf Ahmet, furent de l'avis du seigneur Kraban, On se disposa donc camper dans les meilleures conditions possibles pour cette dernire nuit de voyage. Du reste, l'endroit avait t bien choisi par le guide. C'tait un assez troit dfil, creus entre des montagnes qui ne sont plus, proprement parler, que des collines en cette partie de l'Anatolie occidentale. On donnait cette passe le nom de gorges de Nrissa. Au fond, de hautes roches se reliaient aux premires assises d'un massif, dont les gradins semi-circulaires s'tageaient sur la gauche. A droite, s'ouvrait une profonde caverne, dans laquelle la petite troupe tout entire pouvait trouver un abri,--ce qui fut constat aprs examen de ladite caxerne. Si le lieu tait convenable pour une halte de voyageurs, il ne l'tait pas moins pour les attelages, aussi dsireux do nourriture que de repos. A quelques centaines de pas de l, en dehors de la sinueuse gorge, s'tendait une prairie, o ne manquaient ni l'eau ni l'herbe. C'est l que les chevaux furent conduits par Nizib, qui devait tre prpos leur garde, suivant son habitude pendant les haltes nocturnes. Nizib se dirigea donc vers la prairie, et Ahmet l'accompagna, afin de reconnatre les lieux et s'assurer que, de ce ct, il n'y avait aucun danger craindre. En effet, Ahmet ne vit rien de suspect. La prairie, que fermaient dans l'ouest quelques collines longuement ondules, tait absolument dserte. A sa tombe, la nuit tait calme, et la lune, qui devait se lever vers onze heures, allait bientt l'emplir d'une suffisante clart. Quelques toiles brillaient entre de hauts nuages, immobiles et comme endormis dans les hautes zones du ciel. Pas un souffle ne traversait l'atmosphre, pas un bruit ne se faisait entendre travers l'espace. Ahmet observa avec la plus extrme attention l'horizon sur tout son primtre. Quelque feu, ce soir-l, allait-il apparatre encore la crte des collines environnantes? Quelque signal serait-il fait que le guide viendrait plus tard surprendre?.... Aucun feu ne se montra sur la lisire de la prairie. Aucun signal ne fut envoy du lointain de la plaine. Ahmet recommanda Nizib de veiller avec la plus grande vigilance. Il lui enjoignit de revenir sans perdre un instant, pour le cas o quelque ventualit se produirait avant que les attelages n'eussent pu tre ramens au campement. Puis, en toute hte, il reprit le chemin des gorges de Nrissa. XII DANS LEQUEL IL EST RAPPORT QUELQUES PROPOS CHANGS ENTRE LA NOBLE SARABOULET SON NOUVEAU FIANC. Lorsque Ahmet rejoignit ses compagnons, les dernires dispositions, pour souper d'abord, pour dormir ensuite, avaient t convenablement prises. La chambre coucher, ou plutt le dortoir commun, c'tait la caverne, haute, spacieuse, avec des coins et recoins, o chacun pourrait se blottir son gr et mme son aise. La salle manger, c'tait cette partie plane du campement, sur laquelle des roches boules, des fragments de pierre, pouvaient servir de siges et de tables. Quelques provisions avaient t tires de la charrette trane par le petit ne,--lequel comptait au nombre des convives, ayant t spcialement invit par son ami le seigneur Kraban. Un peu de fourrage, dont on avait fait une bonne rcolte, lui assurait une suffisante part du festin, et il en trayait de satisfaction. Soupons, s'cria Kraban d'un ton joyeux, soupons, mes amis! Mangeons et buvons notre aise! Ce sera autant de moins que ce brave ne aura traner jusqu' Scutari. Il va sans dire que, pour ce repas en plein air, au milieu de ce campement clair de quelques torches rsineuses, chacun s'tait plac sa guise. Au fond, le seigneur Kraban trnait sur une roche, vritable fauteuil d'honneur de cette runion pulatoire. Amasia et Nedjeb, l'une prs de l'autre, comme deux amies,--il n'y avait plus ni matresse ni servante,--assises sur de plus modestes pierres, avaient rserv une place Ahmet, qui ne tarda pas les rejoindre. Quant au seigneur Van Mitten, il va de soi qu'il tait flanqu, droite de l'invitable Yanar, gauche de l'insparable Saraboul, et, tous les trois, ils s'taient attabls devant un gros fragment de roc, que les soupirs du nouveau fianc auraient d attendrir. Bruno, plus maigre que jamais, grignotant et geignant, allait et venait pour les besoins du service. Non seulement le seigneur Kraban tait de belle humeur, comme quelqu'un qui tout russit, mais, suivant son habitude, sa joie s'panchait en propos plaisants, lesquels visaient plus directement son ami Van Mitten. Oui! il tait ainsi fait, que l'aventure matrimoniale arrive ce pauvre homme,--par dvouement pour lui et les siens,--ne cessait gure d'exciter sa verve caustique! Dans douze heures, il est vrai, cette histoire aurait pris fin et Van Mitten n'entendrait plus parler ni du frre ni de la soeur kurdes! De l, une sorte de raison que Kraban se donnait lui-mme pour ne point se gner l'gard de son compagnon de voyage. Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n'est-ce pas? dit-il en se frottant les mains. Vous voil au comble de vos voeux! ... De bons amis vous font cortge! ... Une aimable femme, qui s'est heureusement rencontre sur votre route, vous accompagne! ... Allah n'aurait pu faire davantage pour vous, quand bien mme vous eussiez t l'un de ses plus fidles croyants. Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les lvres, mais sans rpondre. Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar. --Non! ... Je parle ... je parle en dedans! --A qui? demanda imprieusement la noble Kurde, qui lui saisit vivement le bras. --A vous, chre Saraboul, ... vous rpondt sans conviction l'interloqu Van Mitten. Puis, se levant: Ouf fit-il. Le seigneur Yanar et sa soeur, s'tant redresss au mme moment, le suivaient dans toutes ses alles et venues. Si vous voulez, reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que quelques heures Scutari? --Si je le veux?.... --N'tes-vous pas mon matre, seigneur Van Mitten? ajouta l'insinuante personne. --Oui! murmura Bruno, il est son matre ... comme on est le matre d'un dogue qui peut, chaque instant, vous sauter la gorge! --Heureusement, se disait Van Mitten, demain ... Scutari ... rupture et abandon! ... Mais quelle scne en perspective. Amasia le regardait avec un vritable sentiment de commisration, et, n'osant le plaindre haute voix, elle s'en ouvrait quelquefois son fidle serviteur: Pauvre monsieur Van Mitten! rptait-elle Bruno. Voil pourtant o l'amen son dvouement pour nous! --Et sa platitude envers le seigneur Kraban! rpondait Bruno, qui ne pouvait pardonner son matre une condescendance pousse ce degr de faiblesse. --Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un cour bon et gnreux! --Trop gnreux! rpliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon matre a consenti suivre le seigneur Kraban en un pareil voyage, je n'ai cess de lui rpter qu'il lui arriverait malheur tt ou tard! Mais un malheur pareil! Devenir le fianc, ne ft-ce que pour quelques jours, de cette Kurde endiable! Jamais je n'aurais pu imaginer cela ... non! jamais! La premire madame Van Mitten tait une colombe en comparaison de la seconde. Cependant, le Hollandais s'tait assis une autre place, toujours flanqu de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en apptit. Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le rgardait entre les deux yeux. --Je n'ai pas faim! --Vraiment, vous n'avez pas faim! rpliqua le seigneur Yanar. Au Kurdistan on a toujours faim ... mme aprs les repas! --Ah! au Kurdistan? ... rpondit Van Mitten en avalant les morceaux doubles,--par obissance. --Et buvez! ajouta la noble Saraboul. --Mais, je bois ... je bois vos paroles! Et il n'osa pas ajouter: Seulement, je ne sais pas si c'est bon pour l'estomac! --Buvez, puisqu'on vous le dit! reprit le seigneur Yanar. --Je n'ai pas soif! --Au Kurdistan, on a toujours soif ... mme aprs les repas. Pendant ce temps, Ahmet, toujours en veil, observait attentivement le guide. Cet homme, assis l'cart, prenait sa part du repas, mais il ne pouvait dissimuler quelques mouvements d'impatience. Du moins, Ahmet crut le remarquer. Et comment et-il pu en tre autrement? A ses yeux, cet homme tait un tratre! Il devait avoir hte que tous ses compagnons et lui eussent cherch refuge dans la caverne, o le sommeil les livrerait sans dfense, quelque agression convenue! Peut-tre mme le guide aurait-il voulu s'loigner pour quelque secrte machination; mais il n'osait, en prsence d'Ahmet, dont il connaissait les dfiances. Allons, mes amis, s'cria Kraban, voil un bon repas pour un repas en plein air! Nous aurons bien rpar nos forces avant notre dernire tape! N'est-il pas vrai, ma petite Amasia? --Oui, seigneur Kraban, rpondit la jeune fille! D'ailleurs, je suis forte, et s'il fallait recommencer ce voyage?.... --Tu le recommencerais?.... --Pour vous suivre. --Surtout aprs avoir fait une certaine halte a Scutari! s'cria Kraban avec un bon gros rire, une halte comme notre ami Van Mitten en a fait une Trbizonde! --Et, par-dessus le march, il me plaisante! murmurait Van Mitten. Il enrageait, au fond, mais n'osait rpondre en prsence de la trop nerveuse Saraboul. Ah! reprit Kraban, le mariage d'Ahmet et d'Amasia, ce ne sera peut-tre pas si beau que les fianailles de notre ami Van Mitten et de la noble Kurde! Sans doute, je ne pourrai pas leur offrir une fte au Paradis de Mahomet, mais nous ferons bien les choses, comptez sur moi! Je veux que tout Scutari soit convi la noce, et que nos amis de Constantinople emplissent les jardins de la villa! --Il ne nous en faut pas tant! rpondit la jeune fille. --Oui! ... oui! ... chre matresse! s'cria Nedjeb. --Et si je le veux, moi! ... si je le veux! ... ajouta le seigneur Kraban. Est-ce que ma petite Amasia voudrait me contrarier? --Oh! seigneur Kraban! --Eh bien, reprit l'oncle en levant son verre, au bonheur de ces jeunes gens qui mritent si bien d'tre heureux! --Au seigneur Ahmet! ... A la jeune Amasia! ... rptrent d'une commune voix tous ces convives en belle humeur. --Et l'union, ajouta Kraban, oui! ... l'union du Kurdistan et de la Hollande! Sur cette sant, porte d'une voix joyeuse, devant toutes ces mains tendues vers lui, le seigneur Van Mitten, bon gr mal gr, dut s'incliner en manire de remerciement et boire son propre bonheur. Ce repas, fort rudimentaire, mais gaiement pris, tait achev. Encore quelques heures de repos, et l'on pourrait terminer ce voyage sans trop de fatigues. Allons dormir jusqu'au jour, dit Kraban. Lorsque le moment en sera venu, je charge notre guide de nous veiller tous! --Soit, seigneur Kraban, rpondit cet homme, mais n'est-il pas plus propos que j'aille remplacer votre serviteur Nizib la garde des attelages? --Non, demeurez! dit vivement Ahmet. Nizib est bien o il est et je prfre que vous restiez ici! ... Nous veillerons ensemble! --Veiller? ... reprit le guide, en dissimulant mal la contrarit qu'il prouvait. Il n'y a pas le moindre danger craindre dans cette rgion extrme de l'Anatolie! --C'est possible, rpondit Ahmet, mais un excs de prudence ne peut nuire! ... Je me charge, moi, de remplacer Nizib la garde des chevaux! Donc, restez! --Comme il vous plaira, seigneur Ahmet, rpondit le guide. Disposons donc tout dans la caverne pour que vos compagnons puissent y dormir plus l'aise. --Faites, dit Ahmet, et Bruno voudra bien vous aider, avec l'agrment de monsieur Van Mitten. --Va, Bruno, va! rpondit le Hollandais. Le guide et Bruno entrrent dans la caverne, emportant les couvertures de voyage, les manteaux, les cafetans, qui devaient servir de literie. Amasia, Nedjeb et leurs compagnons ne s'taient point montrs difficiles sur la question du souper: la question du coucher devait les trouver aussi accommodants, sans doute. Pendant que s'achevaient les derniers prparatifs, Amasia s'tait rapproche d'Ahmet, elle lui avait pris la main, elle lui disait: Ainsi, mon cher Ahmet, vous allez encore passer toute cette nuit sans reposer? --Oui, rpondit Ahmet qui ne voulait rien laisser voir de ses inquitudes. Ne dois-je pas veiller sur tous ceux qui me sont chers? --Enfin, ce sera pour la dernire fois? --La dernire! Demain, nous en aurons enfin fini avec toutes les fatigues de ce voyage! --Demain! ... rpta Amasia en levant ses beaux yeux sur le jeune homme, dont le regard rpondit au sien, ce demain qui semblait ne devoir jamais arriver.... --Et qui maintenant va durer toujours! rpondit Ahmet. --Toujours! murmura la jeune fille. La noble Saraboul, elle aussi, avait pris la main de son fianc, et, lui montrant Amasia et Ahmet: Vous les voyez, seigneur Van Mitten, vous les voyez tous deux! dit-elle en soupirant. --Qui? ... rpondit le Hollandais, dont les penses taient loin de suivre un cours aussi tendre. --Qui?... rpliqua aigrement Saraboul, mais ces jeunes fiancs!... En vrit, je vous trouve singulirement contenu! --Vous savez, rpondit Van Mitten, les Hollandais! ... La Hollande est un pays de digues! ... Il y a des digues partout! --Il n'y a pas de digues au Kurdistan! s'cria la noble Saraboul, blesse de tant de froideur. --Non! il n'y en a pas! riposta le seigneur Yanar, en secouant le bras de son beau-frre, qui faillit tre cras dans cet tau vivant. --Heureusement, ne put s'empcher de dire Kraban, il sera libr demain, notre ami Van Mitten. Puis, se retournant vers ses compagnons: Eh bien, la chambre doit tre prte! ... Une chambre d'amis, o il y a place pour tout le monde!... Voil bientt onze heures! ... Dj la lune se lve! ... Allons dormir! --Viens, Nedjeb, dit Amasia la jeune Zingare. --Je vous suis, chre matresse. --Bonsoir, Ahmet! --A demain, chre Amasia, demain! rpondit Ahmet en conduisant la jeune fille jusqu' l'entre de la caverne. --Vous me suivez, seigneur Van Mitten? dit Saraboul, d'un ton qui n'avait rien de bien engageant. --Certainement, rpondit le Hollandais. Toutefois, si cela tait ncessaire, je pourrais tenir compagnie mon jeune ami Ahmet! --Vous dites?... s'cria l'imprieuse Kurde. --Il dit? ... rpta le seigneur Yanar. --Je dis ... rpondit Van Mitten ... je dis, chre Saraboul, que mon devoir m'oblige veiller sur vous ... et que.... --Soit!... Vous veillerez ... mais l! Et elle lui montra d'une main la caverne, tandis que Yanar le poussait par l'paule, en disant: Il y a une chose dont vous ne vous doutez sans doute pas, seigneur Van Mitten? --Une chose dont je ne me doute pas, seigneur Yanav? ... Et laquelle, s'il vous plat? --C'est qu'en pousant ma soeur, vous avez pous un volcan. Sous l'impulsion donne par un bras vigoureux, Van Mitten franchit le seuil de la caverne, o sa fiance venait de le prcder, et dans laquelle le suivit incontinent le seigneur Yanar. Au moment o Kraban allait y pntrer son tour, Ahmet le retint en disant: Mon oncle, un mot! --Rien qu'un seul, Ahmet! rpondit Kraban. Je suis fatigu et j'ai besoin de dormir. --Soit, mais je vous prie de m'entendre! --Qu'as-tu me dire? --Savez-vous o nous sommes ici? --Oui ... dans le dfil des gorges de Nrissa! --A quelle distance de Scutari? --Cinq ou six lieues peine! --Qui vous l'a dit? --Mais ... c'est notre guide! --Et vous avez confiance en cet homme? --Pourquoi m'en dfierais-je? --Parce que cet homme, que j'observe depuis quelques jours, a des allures de plus en plus suspectes! rpondit Ahmet, Le connaissez-vous, mon oncle? Non! A Trbizonde, il est venu s'offrir pour vous conduire jusqu'au Bosphore! Vous avez accept ses services, sans mme savoir qui il tait! Nous sommes partis sous sa direction.... --Eh bien, Ahmet, il a suffisamment prouv qu'il connaissait ces chemins de l'Anatolie, ce me semble! --Incontestablement, mon oncle! --Cherches-tu une discussion, mon neveu? demanda le seigneur Kraban, dont le front commena se plisser avec une persistance quelque peu inquitante. --Non, mon oncle, non, et je vous prie de ne voir en moi aucune intention de vous tre dsagrable!... Mais, que voulez-vous, je ne suis pas tranquille, et j'ai peur pour tous ceux que j'aime! L'motion d'Ahmet tait si visible, pendant qu'il parlait ainsi, que son oncle ne put l'entendre sans en tre profondment remu. Voyons, Ahmet, mon enfant, qu'as-tu? reprit-il. Pourquoi ces craintes, au moment o toutes nos preuves vont finir! Je veux bien convenir avec toi,... mais avec toi seulement! ... que j'ai fait un coup de tte en entreprenant ce voyage insens! J'avouerai mme que, sans mon enttement te faire quitter Odessa, l'enlvement d'Amasia ne se serait probablement point accompli! ... Oui! tout cela, c'est ma faute! ... Mais enfin, nous voici au tonne de ce voyage! ... Ton mariage n'aura pas mme t retard d'un jour! ...Demain, nous serons Scutari ... et demain.... --Et si, demain, nous n'tions pas Scutari, mon oncle? Si nous en tions beaucoup plus loigns que ne le dit ce guide? S'il nous avait gars dessein, aprs avoir conseill d'abandonner les routes du littoral? Enfin, si cet homme tait un tratre? --Un tratre? ... s'cria Kraban. --Oui, reprit Ahmet, et si ce tratre servait les intrts de ceux qui ont fait enlever Amasia? --Par Allah! mon neveu, d'o peut te venir cette ide, et sur quoi repose-t-elle? Sur de simples pressentiments? --Non! sur des faits, mon oncle! coutez-moi! Depuis quelques jours, cet homme nous a souvent quitts pendant les haltes, sous prtexte d'aller reconnatre la route! ... A plusieurs reprises, il s'est loign, non pas inquiet mais impatient, en homme qui ne veut pas tre vu!... La nuit dernire, il a abandonn pendant une heure le campement! ... Je l'ai suivi, en me cachant, et j'affirmerais ... j'affirme mme qu'un signal de feu lui a t envoy d'un point de l'horizon ... un signal qu'il attendait! --En effet, cela est grave, Ahmet! rpondit Kraban. Mais pourquoi rattaches-tu les machinations de cet homme aux circonstances qui ont amen l'enlvement d'Amasia sur la _Gudare_? --Eh! mon oncle, cette tartane, o allait-elle? Etait-ce ce petit port d'Atina, o elle s'est perdue. Non videmment! ... Ne savons-nous pas qu'elle a t rejete par la tempte hors de sa route? ... Eh bien, mon avis, sa destination tait Trbizonde, o s'approvisionnent trop souvent les harems de ces nababs de l'Anatolie! ... L, on a pu facilement apprendre que la jeune fille enleve avait t sauve du naufrage, se mettre sur ses traces, et nous dpcher ce guide pour conduire notre petite caravane quelque guet-apens! --Oui! ... Ahmet! ... rpondit Kraban, en effet!... Tu pourrais avoir raison! ... Il est possible qu'un danger nous menace! ... Tu as veill ... tu as bien fait, et, cette nuit, je veillerai avec toi! --Non, mon oncle, non reprit Ahmet, reposez-vous!.... Je suis bien arm, et, la premire alerte.... --Je te dis que je veillerai, moi aussi! reprit Kraban. Il ne sera pas dit que la folie d'un ttu de mon espce aura pu amener quelque nouvelle catastrophe! --Non, ne vous fatiguez pas inutilement! ... Le guide, sur mon ordre, doit passer la nuit dans la caverne! ... Rentrez! --Je ne rentrerai pas! --Mon oncle.... --A la fin, vas-tu me contrarier l-dessus! rpliqua Kraban. Ah! prends garde, Ahmet! Il y a longtemps que personne ne m'a tenu tte! --Soit, mon oncle, soit! Nous veillerons ensemble! --Oui! une veille sous les armes, et malheur qui s'approchera de notre campement Le seigneur Kraban et Ahmet, allant et venant, les regards attachs sur l'troite passe, coutant les moindres bruits qui auraient pu se propager au milieu de cette nuit si calme, firent donc bonne et fidle garde l'entre de la caverne. Deux heures se passrent ainsi, puis, une heure encore. Rien de suspect ne s'tait produit, qui ft de nature justifier les soupons du seigneur Kraban et de son neveu, Ils pouvaient donc esprer que la nuit s'coulerait sans incidents, lorsque, vers trois heures du matin, des cris, de vritables cris d'pouvant, retentirent l'extrmit de la passe. Aussitt Kraban et Ahmet sautrent sur leurs armes, qui avaient t dposes au pied d'une roche, et, cette fois, peu confiant dans la justesse de ses pistolets, l'oncle avait pris un fusil. Au mme instant, Nizib, accourant tout essouffl, apparaissait l'entre du dfil. Ah! mon matre! --Qu'y a-t-il, Nizib? --Mon matre ... l-bas ... l-bas!.... --L-bas? ... dit Ahmet. --Les chevaux! --Nos chevaux?.... --Oui! --Mais parle donc, stupide animal! s'cria Kraban, qui secoua rudement le pauvre garon. Nos chevaux?.... --Vols! --Vols? --Oui! reprit Nizib. Deux ou trois hommes se sont jets dans le pturage ... pour s'en emparer.... --Ils se sont empars de nos chevaux! s'cria Ahmet, et ils les ont entrans, dis-tu? --Oui! --Sur la route ... de ce ct? ... reprit Ahmet en indiquant la direction de l'ouest. --De ce ct! --Il faut courir ... courir aprs ces bandits ... les rejoindre! ... s'cria Kraban. --Restez, mon oncle! rpondit Ahmet. Vouloir maintenant rattraper nos chevaux, c'est impossible! ... Ce qu'il faut, avant tout, c'est mettre notre campement en tat de dfense! --Ah! ... mon matre! ... dit soudain Nizib mi-voix. Voyez! ... Voyez! ... L! ... l!.... Et de la main, il montrait l'arte d'une haute roche, qui se dressait gauche. XIII DANS LEQUEL, APRS AVOIR TENU TTE A SON NE, LE SEIGNEUR KRABAN TIENT TTE A SON PLUS MORTEL ENNEMI. Le seigneur Kraban et Ahmet s'taient retourns. Ils regardaient dans la direction indique par Nizib. Ce qu'ils virent les fit aussitt reculer, de manire ne pouvoir tre aperus. Sur l'arte suprieure de cette roche, l'oppos de la caverne, rampait un homme, qui essayait d'en atteindre l'angle extrme,--sans doute pour observer de plus prs les dispositions du campement. De l, penser qu'un accord secret existait entre le guide et cet homme, c'tait naturellement indiqu. En ralit, il faut le dire, dans toute cette machination organise autour de Kraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son oncle fut bien forc de le reconnatre. Il fallait, en outre, conclure que le pril tait imminent, qu'une agression se prparait dans l'ombre, et que, cette nuit mme la petite caravane, aprs avoir t attire dans une embuscade, courait une destruction totale. Dans un premier mouvement irrflchi, Kraban, son fusil rapidement paul, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait venir jusqu' la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup partait, et l'homme ft tomb, mortellement frapp, sans doute! Mais n'et-ce pas t donner l'veil et compromettre une situation dj grave. Arrtez, mon oncle! dit Ahmet voix basse, en relevant l'arme braque vers le sommet de la roche. --Mais, Ahmet.... --Non ... pas de dtonation qui puisse devenir un signal d'attaque! Et, quant cet homme, mieux vaut le prendre vivant! Il faut savoir pour le compte de qui ces misrables agissent! --Mais comment s'en emparer? --Laissez-moi faire, rpondit Ahmet. Et il disparut vers la gauche, de manire contourner la roche, afin de la gravir revers. Pendant ce temps, Kraban et Nizib se tenaient prts a intervenir, le cas chant. L'espion, couch sur le ventre, avait alors atteint l'angle extrme de la roche. Sa tte en dpassait seule l'arte. A la brillante clart de la lune, il cherchait voir l'entre de la caverne. Une demi-minute aprs, Ahmet apparaissait sur le plateau suprieur, et, rampant son tour avec une extrme prcaution, il s'avanait vers l'espion, qui ne pouvait l'apercevoir. Par malheur, une circonstance inattendue allait mettre cet homme sur ses gardes et lui rvler le danger qui le menaait. A ce moment mme, Amasia venait de quitter la caverne. Une profonde inquitude, dont elle ne se rendait pas compte, la troublait au point qu'elle ne pouvait dormir. Elle sentait Ahmet menac, la merci d'un coup de fusil ou d'un coup de poignard! A peine Kraban et-il aperu la jeune fille qu'il lui fit signe de s'arrter. Mais Amasia ne le comprit pas, et, levant la tte, elle aperut Ahmet, au moment o celui-ci se redressait vers la roche. Un cri d'pouvant lui chappa. A ce cri, l'espion s'tait retourn rapidement, puis redress, et, voyant Ahmet demi-courbe encore, il se jeta sur lui. Amasia, cloue sur place par la terreur, eut cependant encore la force de crier: Ahmet! ... Ahmet!.... L'espion, un couteau la main, allait frapper son adversaire; mais Kraban, paulant son fusil, tira. L'espion, atteint mortellement en pleine poitrine, laissa tomber son poignard et roula jusqu' terre. Un instant aprs, Amasia tait dans les bras d'Ahmet qui, se laissant glisser du haut de la roche, venait de la rejoindre. Cependant, tous les htes de la caverne venaient d'en sortir au bruit de la dtonation,--tous, sauf le guide. Le seigneur Kraban, brandissant son arme, s'criait: Par Allah! voil un matre coup de feu! --Encore des dangers! murmura Bruno. --Ne me quittez pas, Van Mitten! dit l'nergique Saraboul en saisissant le bras de son fianc. --Il ne vous quittera pas, ma sur. rpondit rsolument le seigneur Yanar. Cependant, Ahmet s'tait approch du corps de l'espion. Cet homme est mort, dit-il, et il nous l'aurait fallu vivant. Nedjeb l'avait rejoint, et, aussitt de s'crier: Mais... cet homme... c'est.... Amasia venait de s'approcher son tour: Oui! ... C'est lui! ... C'est Yarhud! dit-elle. C'est le capitaine de la _Gudare_! --Yarhud? s'cria Kraban. --Ah! j'avais donc raison! dit Ahmet. --Oui! ... reprit Amasia. C'est bien cet homme qui nous a enleves de la maison de mon pre! --Je le reconnais, ajouta Ahmet, je le reconnais, moi aussi! C'est lui qui est venu la villa nous offrir ses marchandises, quelques instants avant mon dpart! ... Mais il ne peut tre seul! ... Toute une bande de malfaiteurs est sur nos traces! ... Et pour nous mettre dans l'impossibilit de continuer notre route, ils viennent d'enlever nos chevaux! --Nos chevaux enlevs! s'cria Saraboul. --Rien de tout cela ne nous serait arriv, si nous avions repris la route du Kurdistan, ajouta le seigneur Yanar. Et son regard, pesant sur Van Mitten, semblait rendre le pauvre homme responsable de toutes ces complications. Mais enfin, pour le compte de qui agissait donc ce Yarhud? demanda Kraban. --S'il tait vivant, nous saurions bien lui arracher son secret! s'cria Ahmet. --Peut-tre a-t-il sur lui quelque papier ... dit Amasia. --Oui!... Il faut fouiller ce cadavre. rpondit Kraban. Ahmet se pencha sur le corps de Yarhud, tandis que Nizib approchait une lanterne allume qu'il venait de prendre dans la caverne. Une lettre! ... Voici une lettre! dit Ahmet, en retirant sa main de la poche du capitaine maltais. Cette lettre tait adresse un certain Scarpante. Lis donc!... lis donc, Ahmet! s'cria Kraban, qui ne pouvait plus matriser son impatience! Et Ahmet, aprs avoir ouvert la lettre, lut ce qui suit: Les chevaux de la caravane une fois enlevs, lorsque Kraban et ses compagnons seront endormis dans la caverne o les aura conduits Scarpante.... --Scarpante! s'cria Kraban.... C'est donc le nom de notre guide, le nom de ce tratre? --Oui! ... Je ne m'tais pas tromp sur son compte dit Ahmet.... Puis, continuant: Que Scarpante fasse un signal en agitant une torche, et nos hommes se jetteront dans les gorges de Nrissa. --Et cela est sign? ... demanda Kraban. --Cela est sign ... Saffar! --Saffar! ... Saffar! ... Serait-ce donc?.... --Oui! rpondit Ahmet, c'est videmment cet insolent personnage que nous avons rencontr au railway de Poti, et qui, quelques heures aprs, s'embarquait pour Trbizonde! ... Oui! c'est ce Saffar qui a fait enlever Amasia et qui veut tout prix la reprendre! --Ah! seigneur Saffar! ... s'cria Kraban, en levant son poing ferm qu'il laissa retomber sur une tte imaginaire, si je me trouve jamais face face avec toi! --Mais ce Scarpante, demanda Ahmet, o est-il? Bruno s'tait prcipit dans la caverne et en ressortait presque aussitt en disant: Disparu ... par quelque autre issue, sans doute. C'tait, en effet, ce qui tait arriv. Scarpante, sa trahison dcouverte, venait de s'chapper par le fond de la caverne. Ainsi, cette criminelle machination tait maintenant connue dans tous ses dtails! C'tait bien l'intendant du seigneur Saffar, qui s'tait offert comme guide! C'tait bien ce Scarpante, qui avait conduit la petite caravane, d'abord par les routes de la cte, ensuite travers ces montagneuses rgions de l'Anatolie! C'tait bien Yarhud dont les signaux avaient t aperus par Ahmet pendant la nuit prcdente, et c'tait bien le capitaine de la _Gudare_, qui venait, en se glissant dans l'ombre, apporter Scarpante les derniers ordres de Saffar! Mais la vigilance et surtout la perspicacit d'Ahmet avaient djou toute cette manoeuvre. Le tratre dmasqu, les desseins criminels de son matre taient connus. Le nom de l'auteur de l'enlvement d'Amasia, on le connaissait, et il se trouvait que c'tait prcisment ce Saffar que le seigneur Kraban menaait de ses plus terribles reprsailles. Mais, si le guet-apens dans lequel avait t attire la petite caravane tait dcouvert, le pril n'en tait pas moins grand puisqu'elle pouvait tre attaque d'un instant l'autre. Aussi Ahmet, avec son caractre rsolu, prit-il rapidement le seul parti qu'il y et prendre. Mes amis, dit-il, il faut quitter l'instant ces gorges de Nrissa. Si l'on nous attaquait dans cet troit dfil, domin par de hautes roches, nous n'en sortirions pas vivants! --Partons! rpondit Kraban.--Bruno, Nizib, et vous, seigneur Yanar, que vos armes soient prtes tout vnement! --Comptez sur nous, seigneur Kraban, rpondit Yanar, et vous verrez ce que nous saurons faire, ma soeur et moi! --Certes! rpondit la courageuse Kurde, en brandissant son yatagan dans un mouvement magnifique. Je n'oublierai pas que j'ai maintenant un fianc dfendre! Si jamais Van Mitten subit une profonde humiliation, ce fut d'entendre l'intrpide femme parler ainsi. Mais, son tour, il saisit un revolver, bien dcid faire son devoir. Tous allaient donc remonter le dfil, de manire gagner les plateaux environnants, lorsque Bruno crut devoir faire cette rflexion, en homme que la question des repas tient toujours en veil. Mais cet ne, on ne peut le laisser ici! --En effet, rpondit Ahmet. Peut-tre Scarpante nous a-t-il gars dans cette portion recule de l'Anatolie! Peut-tre sommes-nous plus loigns de Scutari que nous ne le pensons! ... Et dans cette charrette sont les seules provisions qui nous restent! Toutes ces hypothses taient fort plausibles. On devait craindre, maintenant, que cette intervention d'un tratre n'et compromis l'arrive du seigneur Kraban et des siens sur les rives du Bosphore, en les loignant de leur but. Mais, ce n'tait pas l'instant de raisonner sur tout cela: il fallait agir sans perdre un instant. Eh bien, dit Kraban, il nous suivra, cet ne, et pourquoi ne nous suivrait-il pas? Et, ce disant, il alla prendre l'animal par sa longe, puis, il essaya de le tirer a lui. Allons! dit-il. L'ne ne bougea pas. Viendras-tu de bon gr? reprit Kraban, en lui donnant une forte secousse. L'ne, qui, sans doute, tait fort ttu de sa nature, ne bougea pas davantage. Pousse-le, Nizib! dit Kraban. Nizib, aid de Bruno, essaya de pousser l'ne par derrire ... L'ne recula plutt qu'il n'avana, Ah! tu t'enttes! s'cria Kraban, qui commenait se fcher srieusement. --Bon! murmura Bruno, ttu contre ttu! --Tu me rsistes ... moi? reprit Kraban. --Votre matre a trouv le sien! dit Bruno Nizib, en prenant soin de n'tre point entendu. --Cela m'tonnerait. rpondit Nizib sur le mme ton. Cependant, Ahmet rptait avec impatience: Mais il faut partir! ... Nous ne pouvons tarder d'une minute ... quitte abandonner cet ne! --Moi! ... lui cder! ... jamais! s'cria Kraban. Et, prenant la tte du baudet par les oreilles, puis, les secouant comme s'il et voulu les arracher: Marcheras-tu? s'cria-t-il. L'ne ne bougea pas. Ah! tu ne veux pas m'obir! ... dit Kraban. Eh bien, je saurai t'y forcer quand mme. Et voil Kraban courant l'entre de la caverne, et y ramassant quelques poignes d'herbe sche, dont il fit une petite botte qu'il prsenta l'ne. Celui-ci fit un pas en avant. Ah! ah! s'cria Kraban, il faut cela pour te dcidera marcher!... Eh bien, par Mahomet, tu marcheras! Un instant aprs, cette petite botte d'herbe tait attache l'extrmit des brancards de la charrette, mais a une distance suffisante pour que l'ne, mme en allongeant la tte, ne put l'atteindre. Il arriva donc ceci: c'est que l'animal, sollicit par cet appt qui allait toujours se dplacer en avant de lui, se dcida marcher dans la direction de la passe. Trs ingnieux! dit Van Mitten. --Eh bien, imitez-le! s'cria la noble Saraboul, en l'entranant la suite de la charrette. Elle aussi, c'tait un appt qui se dplaait, mais un appt que Van Mitten, en cela bien diffrent de l'ne, redoutait surtout d'atteindre! Tous, suivant la mme direction, en troupe serre, eurent bientt abandonn le campement, o la position n'et pas t tenable. Ainsi, Ahmet, dit Kraban, ton avis, ce Saffar, c'est bien le mme insolent personnage qui, par pur enttement, a fait craser ma chaise de poste au railway de Poti? --Oui, mon oncle, mais c'est, avant tout, le misrable qui a fait enlever Amasia, et c'est moi qu'il appartient! --Part deux, neveu Ahmet, part deux, rpondit Kraban, et qu'Allah nous vienne en aide! A peine le seigneur Kraban, Ahmet et leurs compagnons avaient-ils remont le dfil d'une cinquantaine de pas, que le sommet des roches se couronnait d'assaillants. Des cris taient jets dans l'air, des coups de feu clataient de toutes parts. En arrire! En arrire! cria Ahmet, qui fit reculer tout son monde jusqu' la lisire du campement. Il tait trop tard pour abandonner les gorges de Nrissa, trop tard pour aller chercher sur les plateaux suprieurs une meilleure position dfensive. Les hommes la solde de Saffar, au nombre d'une douzaine, venaient d'attaquer. Leur chef les excitait cette criminelle agression, et, dans la situation qu'ils occupaient, tout l'avantage tait pour eux. Le sort du seigneur Kraban et de ses compagnons tait donc absolument leur merci. A nous! nous! cria Ahmet, dont la voix domina le tumulte. --Les femmes au milieu. rpondit Kraban. Amasia, Saraboul, Nedjeb, formrent aussitt un groupe, autour duquel Kraban, Ahmet, Van Mitten, Yanar, Nizib et Bruno vinrent se ranger. Ils taient six hommes pour rsister la troupe de Saffar,--un contre deux,--avec le dsavantage de la position. Presque aussitt, ces bandits, en poussant d'horribles vocifrations, firent irruption par la passe et roulrent, comme une avalanche, au milieu du campement. Mes amis, cria Ahmet, dfendons-nous jusqu' la mort! Le combat s'engagea aussitt. Tout d'abord, Nizib et Bruno avaient t touchs lgrement, mais ils ne rompirent pas, ils luttrent, et non moins vaillamment que la courageuse Kurde, dont le pistolet rpondit aux dtonations des assaillants. Il tait vident, d'ailleurs, que ceux-ci avaient ordre de s'emparer d'Amasia, de la prendre vivante, et qu'ils cherchrent combattre plutt l'arme blanche, afin de ne point avoir regretter quelque maladroit coup de feu qui et frapp la jeune fille. Aussi, dans les premiers instants, malgr la supriorit de leur nombre, l'avantage ne fut-il point eux, et plusieurs tombrent-ils trs grivement blesss. Ce fut alors que deux nouveaux combattants, non des moins redoutables, apparurent sur le thtre de la lutte. C'taient Saffar et Scarpante. Ah! le misrable! s'cria Kraban. C'est bien lui! C'est bien l'homme du railway! Et plusieurs fois, il voulut le coucher en joue, mais sans y russir, tant oblig de faire face ceux qui l'attaquaient. Ahmet et les siens, cependant, rsistaient intrpidement. Tous n'avaient qu'une pense: tout prix sauver Amasia, tout prix l'empcher de retomber entre les mains de Saffar. Mais, malgr tant de dvouement et de courage, il leur fallut bientt cder devant le nombre. Aussi peu peu, Kraban et ses compagnons commencrent-ils plier, se dsunir, puis s'acculer aux roches du dfil. Dj le dsarroi se mettait parmi eux. Saffar s'en aperut. A lui, Scarpante, toi! cria-t-il en lui montrant la jeune fille. --Oui! Seigneur Saffar, rpondit Scarpante, et cette fois elle ne vous chappera plus. Profitant du dsordre, Scarpante parvint se jeter sur Amasia qu'il saisit et il s'effora d'entraner hors du campement. Amasia! ... Amasia!.... cria Ahmet. Il voulut se prcipiter vers elle, mais un groupe de bandits lui coupa la route; il fut oblig de s'arrter pour leur faire face. Yanar essaya alors d'arracher la jeune fille aux treintes de Scarpante: il ne put y parvenir, et Scarpante, l'enlevant entre ses bras, fit quelques pas vers le dfil. Mais Kraban venait d'ajuster Scarpante, et le tratre tombait mortellement atteint, aprs avoir lch la jeune fille, qui tenta vainement de rejoindre Ahmet. Scarpante!... mort!... Vengeons-le! s'cria le chef de ces bandits, vengeons-le! Tous se jetrent alors sur Kraban et les siens avec un acharnement auquel il n'tait plus possible de rsister. Presss de toutes parts, ceux-ci pouvaient peine faire usage de leurs armes. Amasia! ... Amasia! ... dcria Ahmet, en essayant de venir au secours de la jeune fille, que Saffar venait enfin de saisir et qu'il entranait hors du campement. --Courage! ... Courage!.... ne cessait de crier Kraban. Mais il sentait bien que les siens et lui, accabls par le nombre, taient perdus! En ce moment, un coup de feu, tir du haut des roches, fit rouler l'un des assaillants sur le sol. D'autres dtonations lui succdrent aussitt. Quelques-uns des bandits tombrent encore, et leur chute jeta l'pouvante parmi leurs compagnons. Saffar s'tait arrt un instant, cherchant se rendre compte de cette diversion. Etait-ce donc un renfort inattendu qui arrivait au seigneur Kraban? Mais dj Amasia avait pu se dgager des bras de Saffar, dconcert par cette subite attaque. Mon pre! ... Mon pre! ... criait la jeune fille. C'tait Slim, en effet, Slim, suivi d'une vingtaine d'hommes, bien arms, qui accourait au secours de la petite caravane, au moment mme o elle allait tre crase. Sauve qui peut! s'cria le chef des bandits, en donnant l'exemple de la fuite. Et il disparut, avec les survivants de sa troupe, en se jetant dans la caverne, dont une seconde issue, on le sait, s'ouvrait au dehors. Lches! s'cria Saffar en se voyant ainsi abandonn. Eh bien, on ne l'aura pas vivante. Et il se prcipita sur Amasia, au moment o Ahmet s'lanait sur lui. Saffar dchargea sur le jeune homme le dernier coup de son revolver: il le manqua. Mais Kraban, qui n'avait rien perdu de son sang-froid, ne le manqua pas, lui. Il bondit sur Saffar, le saisit la gorge, et le frappa d'un coup de poignard au coeur. Un rugissement, ce fut tout. Saffar, dans ses dernires convulsions, ne put mme pas entendre son adversaire s'crier: Voil pour t'apprendre faire craser ma voiture! Le seigneur Kraban et ses compagnons taient sauvs. A peine les uns ou les autres avaient-ils reu quelques lgres blessures. Et cependant, tous s'taient bien comports,--tous,--Bruno et Nizib, dont le courage ne s'tait point dmenti; le seigneur Yanar, qui avait vaillamment lutt; Van Mitten, qui s'tait distingu dans la mle, et l'nergique Kurde, dont le pistolet avait souvent retenti au plus fort de l'action. Toutefois, sans l'arrive inexplicable de Slim, c'en et t fait d'Amasia et de ses dfenseurs. Tous eussent pri, car ils taient dcids se faire tuer pour elle. Mon pre!... mon pre!... s'cria la jeune fille en se jetant dans les bras de Slim. --Mon vieil ami, dit Kraban, vous ... vous ... ici? --Oui!... Moi! rpondit Slim. --Comment le hasard vous a-t-il amen?... demanda Ahmet. --Ce n'est point un hasard! rpondit Slim, et, depuis longtemps dj, je me serais mis la recherche de ma fille, si, au moment o ce capitaine l'enlevait de la villa, je n'eusse t bless.... --Bless, mon pre? --Oui! ... Un coup de feu parti de cette tartane! Pendant un mois, retenu par cette blessure, je n'ai pu quitter Odessa! Mais, il y a quelques jours, une dpche d'Ahmet.... --Une dpche? s'cria Kraban, que ce mot malsonnant mit soudain en veil. --Oui ... une dpche ... date de Trbizonde! --Ah! c'tait une.... --Sans doute, mon oncle, rpondit Ahmet, qui sauta au cou de Kraban, et pour la premire fois qu'il m'arrive d'envoyer un tlgramme votre insu, avouez que j'ai bien fait! --Oui ... mal bien fait! rpondit Kraban en hochant la tte, mais que je ne t'y reprenne plus, mon neveu! --Alors, reprit Slim, apprenant par cette dpche que tout pril n'tait peut tre pas cart pour votre petite caravane, j'ai runi ces braves serviteurs, je suis arriv Scutari, je me suis lanc sur la route du littoral.... --Et par Allah! ami Slim, st'cria Kraban, vous tes arriv temps! ... Sans vous, nous tions perdus! ... Et cependant, on se battait bien dans notre petite troupe! --Oui! ajouta le seigneur Yanar, et ma soeur a montr qu'elle savait, au besoin, faire le coup de feu! --Quelle femme! murmura Van Mitten. En ce moment, les nouvelles lueurs de l'aube commenaient blanchir l'horizon. Quelques nuages, immobiliss au znith, se nuanaient des premiers rayons du jour. Mais o sommes-nous, ami Slim, demanda le seigneur Kraban, et comment avez-vous pu nous rejoindre dans cette rgion o un tratre avait entran notre caravane.... --Et loin de notre route? ajouta Ahmet. --Mais non mes amis, mais non! rpondit Slim. Vous tes bien sur le chemin de Scutari, quelques lieues seulement de la mer! --Hein? ... fit Kraban. --Les rives du Bosphore sont l! ajouta Slim en tendant sa main vers le nord-ouest. --Les rives du Bosphore? s'cria Ahmet. Et tous de gagner, en remontant les roches, le plateau suprieur qui s'tendait au-dessus des gorges de Nrissa. Voyez ... voyez!.... dit Slim. En effet, un phnomne se produisait, en ce moment,--phnomne naturel qui, par un simple effet de rfraction, faisait apparatre au loin les parages tant dsirs. A mesure que se faisait le jour, un mirage relevait peu peu les objets situs au-dessous de l'horizon. On et dit que les collines, qui s'arrondissaient la lisire de la plaine, s'enfonaient dans le sol comme une ferme de dcor. La mer! ... C'est la mer! s'cria Ahmet! Et tous de rpter avec lui: La mer! ... La mer! Et, bien que ce ne fut qu'un effet de mirage, la mer n'en tait pas moins l, quelques lieues peine. La mer! ... La mer! ... ne cessait de rpter le seigneur Kraban. Mais, si ce n'est pas le Bosphore, si ce n'est pas Scutari, nous sommes au dernier jour du mois, et.... --C'est le Bosphore! ... C'est Scutari! ... s'cria Ahmet. Le phnomne venait de s'accentuer, et, maintenant, toute la silhouette d'une ville, btie en amphithtre, se dcoupait sur les derniers plans de l'horizon. Par Allah! c'est Scutari! rpta Kraban. Voil son panorama qui domine le dtroit! ... Voil la mosque de Buyuk Djami! Et, en effet, c'tait bien Scutari, que Slim venait de quitter trois heures auparavant. En route, en route! s'cria Kraban. Et, comme un bon Musulman qui, en toutes choses, reconnat la grandeur de Dieu: _Ilah il Allah!_ ajouta-t-il en se tournant vers le soleil levant. Un instant aprs, la petite caravane s'lanait vers la route qui longe la rive gauche du dtroit. Quatre heures aprs, cette date du 30 septembre,--dernier jour fix pour la clbration du mariage d'Amasia et d'Ahmet,--le seigneur Kraban, ses compagnons et son ne, aprs avoir achev ce tour de la mer Noire, apparaissaient sur les hauteurs de Scutari et saluaient de leurs acclamations les rives du Bosphore. XIV DANS LEQUEL VAN MITTEN ESSAIE DE FAIRE COMPRENDRE LA SITUATION A LA NOBLE SARABOUL. C'tait en un des plus heureux sites qui se puisse rver, mi-cte de la colline sur laquelle se dveloppe Scutari, que s'levait la villa du seigneur Kraban. Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople, l'ancienne Chrysopolis, ses mosques aux toits d'or, tout le bariolage de ses quartiers o se presse une population de cinquante mille habitants, son dbarcadre flottant sur les eaux du dtroit, l'immense rideau des cyprs de son cimetire,--ce champ de repos prfr des riches Musulmans, qui craignent que la capitale suivant une lgende, ne soit prise pendant que les fidles seront la prire--puis, une lieue de l, le mont Boulgourlou qui domine cet ensemble et permet la vue de s'tendre sur la mer de Marmara, le golfe de Nicomdie, le canal de Constantinople, rien ne peut donner une ide de ce splendide panorama, unique au monde, sur lequel s'ouvraient les fentres de la villa du riche ngociant. A cet extrieur, ces jardins en terrasse, aux beaux arbres, platanes, htres et cyprs qui les ombragent, rpondait dignement l'intrieur de l'habitation. Vraiment, il et t dommage de s'en dfaire pour n'avoir point payer quotidiennement les quelques paras auxquels taient maintenant taxs les caques du Bosphore! Il tait alors midi. Depuis trois heures environ, le matre de cans et ses htes taient installs dans cette splendide villa. Aprs avoir refait leur toilette, ils s'y reposaient des fatigues et des motions de ce voyage, Kraban, tout fier de son succs, se moquant du Muchir et de ses impts vexatoires; Amasia et Ahmet, heureux comme des fiancs qui vont devenir poux; Nedjeb, un perptuel clat de rire; Bruno, satisfait en se disant qu'il rengraissait dj, mais inquiet pour son matre; Nizib, toujours calme, mme dans les grandes circonstances, le seigneur Yanar, plus farouche que jamais, sans qu'on pt savoir pourquoi; la noble Saraboul, aussi imprieuse qu'elle et pu l'tre dans la capitale du Kurdistan; Van Mitten enfin, assez proccup de l'issue de cette aventure. Si Bruno constatait dj une certaine amlioration dans son embonpoint, ce n'tait pas sans raison. Il y avait eu un djeuner aussi abondant que magnifique. Ce n'tait pas le fameux dner auquel le seigneur Kraban avait invit son ami Van Mitten, six semaines auparavant; mais, pour tre devenu un djeuner, il n'en avait pas t moins superbe. Et maintenant, tous les convives, runis dans le plus charmant salon de la villa, dont les larges baies s'ouvraient, sur le Bosphore, achevaient, dans une conversation anime, de se congratuler les uns les autres. Mon cher Van Mitten, dit le seigneur Kraban, qui allait, venait, serrant la main ses htes, c'tait un dner auquel je vous avais invit, mais il ne faut pas m'en vouloir si l'heure nous a obligs .... --Je ne me plains pas, ami Kraban, rpondit le Hollandais. Votre cuisinier a bien fait les choses! --Oui, trs bonne cuisine, en vrit, trs bonne cuisine! ajouta le seigneur Yanar, qui avait mang plus qu'il ne convient, mme un Kurde de grand apptit. --On ne ferait pas mieux au Kurdistan, rpondit Saraboul, et si jamais, seigneur Kraban, vous venez Mossoul nous rendre visite.... --Comment donc? s'cria Kraban, mais j'irai, belle Saraboul, j'irai vous voir, vous et mon ami Van Mitten! --Et nous tcherons de ne pas vous faire regretter votre villa, ... pas plus que vous ne regretterez la Hollande, ajouta l'aimable femme en se retournant vers son fianc. --Prs de vous, noble Saraboul! ... crut devoir rpondre Van Mitten, qui ne parvint pas finir sa phrase. Puis, pendant que l'aimable Kurde se dirigeait du ct des fentres du salon, qui s'ouvraient sur le Bosphore: Le moment est venu, je crois, dit-il Kraban, de lui apprendre que ce mariage est nul! --Aussi nul, Van Mitten, que s'il n'avait jamais t fait! --Vous m'aiderez bien un peu, Kraban, dans cette tche ... qui ne laisse pas d'tre scabreuse! --Hum!... ami Van Mitten, rpondit Kraban, ce sont l de ces choses intimes ... qu'on ne doit traiter qu'en tte--tte! --Diable! fit le Hollandais. Et il alla s'asseoir dans un coin, pour chercher quel pourrait tre le meilleur mode d'oprer. Digne Van Mitten, dit alors Kraban son neveu, quelle scne avec sa Kurdistane! --Il ne faut pourtant pas oublier, rpondit Ahmet, que c'est pour nous qu'il a pouss le dvouement jusqu' l'pouser! --Aussi lui viendrons-nous en aide, mon neveu! Bah! il tait mari, au moment o, sous peine de prison, on l'a oblig contracter ce nouveau mariage, et, pour un Occidental, c'est un cas de nullit absolue! Donc, il n'a rien craindre ... rien! --Je le sais, mon oncle, mais, quand madame Saraboul recevra ce coup en pleine poitrine, quel bondissement de panthre trompe! ... Et le beau-frre Yanar, quelle explosion de poudrire! --Par Mahomet! rpondit Kraban, nous leur ferons entendre raison! Aprs tout, Van Mitten n'tait coupable de quoi que ce soit, et, au caravansrail de Rissar, l'honneur de la noble Saraboul n'a jamais, de son fait, couru l'ombre d'un danger! --Jamais, oncle Kraban, et il est clair que cette tendre veuve cherchait se remarier tout prix! --Sans doute, Ahmet. Aussi n'a-t-elle pas hsit mettre la main sur ce bon Van Mitten! --Une main de fer, oncle Kraban! --D'acier! rpliqua Kraban. --Mais enfin, mon oncle, s'il s'agit tout l'heure de dfaire ce faux mariage.... --Il s'agit aussi d'en faire un vrai, n'est-ce pas? rpondit Kraban, en tournant et retournant ses mains l'une sur l'autre comme s'il les et savonnes. --Oui ... le mien! dit Ahmet. --Le ntre! ajouta la jeune fille, qui venait des'approcher. Nous l'avons bien mrit? --Bien mrit, dit Slim. --Oui, ma petite Amasia, rpondit Kraban, mrit dix fois, cent fois, mille fois! Ah! chre enfant! quand je songe que, par ma faute, par mon enttement, tu as failli.... --Bon! Ne parlons plus de cela! dit Ahmet. --Non, jamais, oncle Kraban! dit la jeune fille en lui fermant la bouche de sa petite main. --Aussi, reprit Kraban, j'ai fait voeu ... Oui!... j'ai fait voeu ... de ne plus m'entter quoi que ce soit! --Je voudrais voir cela pour y croire! s'cria Nedjeb en partant d'un bel clat de rire. --Hein? ... Qu'a-t-elle dit, cette moqueuse de Nedjeb? --Oh! rien, seigneur Kraban! --Oui, reprit celui-ci, je ne veux plus jamais m'entter ... si ce n'est vous aimer tous les deux! --Quand le seigneur Kraban renoncera tre le plus ttu des hommes!... murmura Bruno. --C'est qu'il n'aura plus de tte! rpondit Nizib. --Et encore! ajouta le rancunier serviteur de Van Mitten. Cependant, la noble Kurde s'tait rapproche de son fianc, qui restait tout pensif en son coin, trouvant sans doute sa tche d'autant plus difficile qu' lui seul incombait le soin de l'excuter. Qu'avez-vous donc, seigneur Van Mitten? lui demanda-t-elle. Je vous trouve l'air soucieux! --En effet, beau-frre! ajouta le seigneur Yanar. Que faites-vous l? Vous ne nous avez pas amens Scutari pour n'y rien voir, j'imagine! Montrez-nous donc le Bosphore comme nous vous montrerons dans quelques jours le Kurdistan! A ce nom redout, le Hollandais tressauta comme s'il et reu la secousse d'une pile lectrique. Allons, venez, seigneur Van Mitten! reprit Saraboul en l'obligeant se lever. --A vos ordres ... belle Saraboul! ... Je suis entirement vos ordres! rpondit Van Mitten. Et, mentalement, il se disait et se redisait. Comment lui apprendre?.... A ce moment, la jeune Zingare, aprs avoir ouvert une des grandes baies du salon, qu'une riche tenture abritait des rayons du soleil, s'criait joyeusement: Voyez! ... Voyez! ... Scutari est en grande animation!.... ce sera trs intressant de s'y promener aujourd'hui! Les htes de la villa s'taient avancs prs des fentres. En effet, dit Kraban, le Bosphore est couvert d'embarcations pavoises! Sur les places et dans les rues, j'aperois des acrobates, des jongleurs!.... On entend la musique, et les quais sont pleins de monde comme pour un spectacle! --Oui, dit Slim, la ville est en fte! --J'espre bien que cela ne nous empchera pas de clbrer notre mariage? dit Ahmet. --Non, certes! rpondit le seigneur Kraban. Nous allons avoir Scutari le pendant de ces ftes de Trbizonde, qui semblaient avoir t donnes en l'honneur de notre ami Van Mitten! --Il me plaisantera jusqu'au bout! murmura le Hollandais. Mais c'est dans le sang! Il ne faut pas lui en vouloir! --Mes amis, dit alors Slim, occupons-nous immdiatement de notre grande affaire! C'est le dernier jour, aujourd'hui.... --Et ne l'oublions pas! rpondit Kraban. --Je vais chez le juge de Scutari, reprit Slim, afin de faire prparer le contrat. --Nous vous y rejoindrons! rpondit Ahmet. Vous savez, mon oncle, que votre prsence est indispensable.... --Presque autant que la tienne! s'cria Kraban, en accentuant sa rponse d'un bon gros rire. --Oui, mon oncle ... plus indispensable encore, si vous le voulez bien ... en votre qualit de tuteur! --Eh bien, dit Slim, dans une heure, rendez-vous chez le juge de Scutari! Et il sortit du salon, au moment o Ahmet ajoutait, en s'adressant la jeune fille: Puis, aprs la signature chez le juge, chre Amasia, une visite l'iman, qui nous dira sa meilleure prire ... puis.... --Puis ... nous serons maris! s'cria Nedjeb, comme s'il se ft agi d'elle. --Cher Ahmet! murmura la jeune fille. Cependant, la noble Saraboul s'tait une seconde fois rapproche de Van Mitten, qui, de plus en plus pensif, venait de s'asseoir dans un autre coin du salon. En attendant cette crmonie, lui dit-elle, pourquoi ne descendrions-nous pas jusqu'au Bosphore? --Le Bosphore? ... rpondit Van Mitten, l'air hbt. Vous parlez du Bosphore? --Oui! ... le Bosphore! reprit le seigneur Yanar. On dirait que vous ne comprenez pas! --Si ... si! ... Je suis prt, rpondit Van Mitten en se relevant sous la main puissante de son beau-frre. Oui ... le Bosphore! ... Mais, auparavant, je dsirerais ... je voudrais.... --Vous voudriez? rpta Saraboul. --Je serais heureux d'avoir un entretien ... particulier ... avec vous ... belle Saraboul! --Un entretien particulier? --Soit! Je vous laisse alors, dit Yanar. --Non ... restez, mon frre, rpondit Saraboul, qui dvisageait son fianc, restez!... J'ai comme un pressentiment que votre prsence ne sera pas inutile! --Par Mahomet, comment va-t-il s'en tirer? murmura Kraban l'oreille de son neveu. --Ce sera dur! dit Ahmet. --Aussi, ne nous loignons pas, afin de soutenir, au besoin, les oprations de Van Mitten! --Pour sr, il va tre mis en pices! murmura Bruno. Le seigneur Kraban, Ahmet, Amasia et Nedjeb, Bruno et Nizib se dirigrent vers la porte, afin de laisser la place libre aux combattants. Courage, Van Mitten! dit Kraban, qui serra la main de son ami en passant prs de lui. Je ne m'loigne pas, je vais me tenir dans la pice ct et veillerai sur vous. --Courage, mon matre, ajouta Bruno, ou garele Kurdistan! Un instant aprs, la noble Kurde, Van Mitten, le seigneur Yanar, taient seuls dans le salon, et le Hollandais, se grattant le front de l'index, se disait dans un _a parte_ mlancolique: Si je sais de quelle faon commencer! Saraboul alla franchement lui: Qu'avez-vous nous dire, seigneur Van Mitten? demanda-t-elle d'un ton suffisamment contenu pour permettre une discussion de commencer sans trop d'clat. --Allons! Parlez! dit plus durement Yanar. --Si nous nous asseyions? dit Van Mitten, qui sentait ses jambes se drober sous lui. --Ce que l'on peut dire assis, on peut le dire debout! rpliqua Saraboul. Nous vous coutons! Van Mitten, faisant appel tout son courage, dbuta par cette phrase dont les mots semblent combins tout exprs pour les gens embarrasss: Belle Saraboul, soyez certaine que ... tout d'abord ... et bien malgr moi ... je regrette.... --Vous regrettez?... rpondit l'imprieuse femme. Qu'est-ce que vous regrettez?... Serait-ce votre mariage? Il n'est, aprs tout, qu'une lgitime rparation.... --Oh' rparation! ... rparation! ... se risqua dire, mais mi-voix, l'hsitant Van Mitten. --Et moi aussi, je regrette ... rpliqua ironiquement Saraboul, oui certes! --Ah! vous regrettez?.... --Je regrette que l'audacieux, qui s'est introduit dans ma chambre au caravansrail de Rissar, n'ait t ni le seigneur Ahmet!.... Elle devait dire vrai, la veuve consolable, et ses regrets se comprendront de reste! Ni mme le seigneur Kraban! ajouta-t-elle. Au moins, c'et t un homme que j'aurais pous.... --Bien parl, ma soeur! s'cria le seigneur Yanar. --Au lieu d'un.... --Encore mieux parl, ma soeur, quoique vous n'ayez pas cru devoir achever votre pense! --Permettez ... dit Van Mitten, bless d'une observation qui l'attaquait directement dans sa personne. --Qui aurait jamais pu croire, ajouta Saraboul, que l'auteur de cet attentat et t un Hollandais conserv dans la glace! --Ah! la fin, je m'insurge! s'cria Van Mitten, absolument froiss d'tre assimil une conserve. Et, d'abord, madame Saraboul, il n'y a pas eu attentat! --Vraiment? dit Yanar. --Non, reprit Van Mitten, mais une erreur! Nous nous sommes, ou plutt, sur un faux et peut-tre perfide renseignement, je me suis tromp de chambre! --En vrit! fit Saraboul. --Un simple malentendu qu'il m'a fallu, sous peine de prison, rparer par un mariage ... htif! --Htif ou non! ... rpliqua Saraboul, vous n'en tes pas moins mari ... mari avec moi! Et, croyez-le bien, monsieur, ce qui a t commenc Trbizonde, s'achvera au Kurdistan! --Oui! ... Parlons-en du Kurdistan! ... rpondit Van Mitten, qui commenait se monter. --Et, comme je m'aperois que la socit de vos amis vous rend peu aimable mon gard, aujourd'hui mme nous quitterons Scutari, et nous partirons pour Mossoul, o je saurai bien vous infuser un peu de sang kurde dans les veines! --Je proteste! s'cria Van Mitten. --Encore un mot, et nous partons l'instant! --Vous partirez, madame Saraboul! rpondit Van Mitten, dont la voix prit une inflexion lgrement ironique. Vous partirez, si cela vous convient, et personne ne songera vous retenir! ... Mais, moi, je ne partirai pas! --Vous ne partirez pas? s'cria Saraboul, outre de cette rsistance inattendue d'un mouton en face de deux tigres. --Non! --Et vous avez la prtention de nous rsister? demanda le seigneur Yanar, en se croisant les bras. --J'ai cette prtention! --A moi ... et elle, une Kurde! --Fut-elle dix fois plus Kurde encore! --Savez-vous bien, monsieur le Hollandais, dit la noble Saraboul en marchant vers son fianc, savez-vous bien quelle femme je suis ... et quelle femme j'ai t! ... Savez-vous bien qu' quinze ans, j'tais dj veuve! --Oui ... dj! ... rpta Yanar, et quand on a pris cette habitude de bonne heure.... --Soit, madame! rpondit Van Mitten. Mais savez-vous, votre tour, ce que je vous dfie de devenir jamais, malgr l'habitude que vous en pouvez avoir? --C'est?.... --C'est de devenir veuve de moi! --Monsieur Van Mitten, s'cria Yanar en portant la main son yatagan, il suffirait pour cela d'un coup..... --C'est en quoi vous vous trompez, seigneur Yanar, et votre sabre ne ferait pas de madame Saraboul une veuve ... par cette excellente raison que je n'ai jamais pu tre son mari! --Hein? --Et que notre mariage mme serait nul! --Nul? --Parce que, si madame Saraboul a le bonheur d'tre veuve de ses premiers poux, je n'ai pas celui d'tre veuf de ma premire femme! --Mari! ... Il tait mari! ... s'cria la noble Kurde, mise hors d'elle-mme par ce foudroyant aveu. --Oui! ... rpondit Van Mitten, maintenant emball dans la discussion, oui, mari! Et ce n'est que pour sauver mes amis, pour les empcher d'tre arrts au caravansrail de Rissar, que je me suis sacrifi! --Sacrifi! ... rpliqua Saraboul, qui rpta ce mot en se laissant tomber sur un divan. --Sachant bien que ce mariage ne serait pas valable, continua Van Mitten, puisque la premire madame Van Mitten n'est pas plus morte que je ne suis veuf ... et qu'elle m'attend en Hollande! La fausse pouse outrage s'tait releve, et, se retournant vers le seigneur Yanar: Vous l'entendez, mon frre! dit-elle. --Je l'entends! --Votre soeur vient d'tre joue! --Outrage! --Et ce tratre est encore vivant?.... --Il n'a plus que quelques instants vivre! --Mais ils sont enrags! s'cria Van Mitten, vritablement inquiet de l'attitude menaante du couple kurde. --Je vous vengerai, ma soeur! s'cria le seigneur Yanar, qui, la main haute, marcha vers le Hollandais. --Je me vengerai moi-mme! Et, ce disant, la noble Saraboul se prcipita sur Van Mitten, en poussant des cris de fureur qui furent heureusement entendus du dehors. XV OU L'ON VERRA LE SEIGNEUR KRABAN PLUS TTU ENCORE QU'IL NE L'A JAMAIS T. La porte du salon s'ouvrit aussitt. Le seigneur Kraban, Ahmet, Amasia, Nedjeb, Bruno, parurent sur le seuil. Kraban eut vite fait de dgager Van Mitten. Eh, madame! dit Ahmet, on n'trangle pas ainsi les gens ... pour un malentendu! --Diable! murmura Bruno, il tait temps d'arriver! --Pauvre monsieur Van Mitten! dit Amasia, qui prouvait un sentiment de sincre commisration pour son compagnon de voyage. --Ce n'est dcidment pas la femme qu'il lui faut! ajouta Nedjeb en secouant la tte. Cependant, Van Mitten reprenait peu peu ses esprits. Cela a t dur? dit Kraban. --Un peu plus, j'y passais! rpondt Van Mitten. En ce moment, la noble Saraboul revint sur le seigneur Kraban, et, le prenant directement parti: Et c'est vous qui vous tes prt, dit-elle, cette.... --Mystification, rpondit Kraban d'un ton aimable. C'est le mot propre ... mystification! --Je me vengerai! ... Il y a des juges Constantinople!.... --Belle Saraboul, rpondit le seigneur Kraban, n'accusez que vous-mme! Vous vouliez bien, pour un prtendu attentat, nous faire arrter et compromettre notre voyage! Eh! par Allah! on s'en tire comme on peut! Nous nous en sommes tirs par un prtendu mariage et nous avions droit cette revanche, assurment! A cette rponse, Saraboul se laissa choir une seconde fois sur un divan, en proie une de ces attaques de nerfs dont les femmes ont le secret, mme au Kurdistan. Nedjeb et Amasia s'empressrent la secourir. Je m'en vais! ... Je m'en-vais! ... criait-elle au plus fort de sa crise. Bon voyage! rpondit Bruno. Mais voici qu' ce moment Nizib parut sur le seuil de la porte. Qu'y a-t-il? demanda Kraban. --C'est une dpche qu'on vient d'apporter du comptoir de Galata, rpondit Nizib. --Pour qui? demanda Kraban. --Pour monsieur Van Mitten, mon matre. Elle vient d'arriver aujourd'hui mme. --Donnez! dit Van Mitten. Il prit la dpche, l'ouvrit, et en regarda la signature. C'est de mon premier commis de Rotterdam! dit-il. Puis, lisant les premiers mots: _Madame Van Mitten ... depuis cinq semaines ... dcde_.... La dpche froisse dans sa main, Van Mitten demeura ananti, et, pourquoi le cacher? ses yeux s'taient subitement remplis de larmes. Mais, sur ces derniers mots, Saraboul venait de se redresser subitement, comme un diable ressort. Cinq semaines! s'cria-t-elle, la fois heureuse et ravie. Il a dit cinq semaines! L'imprudent! murmura Ahmet, qu'avait-il besoin de crier cette date et en ce moment! --Donc, reprit Saraboul triomphante, donc, il y a dix jours, quand je vous faisais l'honneur de me fiancer vous.... --Mahomet l'trangle! s'cria Kraban, peut-tre un peu plus haut qu'il ne voulait. --Vous tiez veuf, seigneur mon poux! dit Saraboul avec l'accent du triomphe. --Absolument veuf, seigneur mon beau-frre! ajouta Yanar. --Et notre mariage est valable! A son tour, Van Mitten, cras par la logique de cet argument, s'tait laiss tomber sur le divan. Le pauvre homme, dit Ahmet son oncle, il n'a plus qu' se jeter dans le Bosphore! --Bon! rpondit Kraban, elle s'y jetterait aprs lui et serait capable de le sauver ... par vengeance! La noble Saraboul avait saisi par le bras celui qui, cette fois, tait bien sa proprit. Levez-vous! dit-elle. --Oui, chre Saraboul, rpondit Van Mitten en baissant la tte.... Me voici prt! --Et suivez-nous! ajouta Yanar. --Oui, cher beau-frre! rpondit Van Mitten, absolument mt et dmt. Prt vous suivre ... o vous voudrez! --A Constantinople, o nous nous embarquerons sur le premier paquebot! rpondit Saraboul. --Pour?.... --Pour le Kurdistan! rpondit Yanar. --Le Kur? ... Tu m'accompagneras, Bruno! ... On y mange bien! ... Ce sera, pour toi, une vritable compensation! Bruno ne put que faire un signe de tte affirmatif. Et la noble Saraboul et le seigneur Yanar emmenrent l'infortun Hollandais, que ses amis voulurent en vain retenir, tandis que son fidle domestique le suivait en murmurant: Lui avais-je assez prdit qu'il lui arriverait malheur! Les compagnons de Van Mitten et Kraban lui-mme taient rests anantis, muets, devant ce coup de foudre. Le voil mari! dit Amasia. --Par dvouement pour nous! rpondit hmet. --Et pour tout de bon cette fois! ajouta Nedjeb. --Il n'aura plus qu'une ressource au Kurdistan, dit Kraban le plus srieusement du monde. --Ce sera, mon oncle? --Ce sera, pour qu'elles se neutralisent, d'en pouser une douzaine de pareilles! En ce moment, la porte s'ouvrit, et Slim parut, la figure inquite, la respiration haletante, comme s'il et couru perdre haleine. Mon pre, qu'avez-vous? demanda Amasia. --Qu'est-il arriv? s'cria Ahmet. --Eh bien, mes amis, il est impossible de clbrer le mariage d'Amasia et d'Ahmet.... --Vous dites? --A Scutari, du moins! reprit Slim. --A Scutari? --Il ne peut se faire qu' Constantinople! --A Constantinople? ... rpondit Kraban, qui ne put s'empcher de dresser l'oreille. Et pourquoi? --Parce que le juge de Scutari refuse absolument de faire enregistrer le contrat! --Il refuse? ... dit Ahmet. --Oui! ... sous ce prtexte que le domicile de Kraban, et, par consquent, celui d'Ahmet, n'est point Scutari, mais Constantinople! --A Constantinople? rpta Kraban, dont les soucils commencrent se froncer. --Or, reprit Slim, c'est aujourd'hui le dernier jour assign au mariage de ma fille pour qu'elle puisse entrer en possession de la fortune qui lui a t lgue! Il faut donc, sans perdre un instant, nous rendre chez le juge qui recevra le contrat Constantinople! --Partons! dit Ahmet en se dirigeant vers la porte. --Partons! ajouta Amasia qui le suivait dj. --Seigneur Kraban, est-ce que cela vous contrarierait de nous accompagner? demanda la jeune fille. Le seigneur Kraban tait immobile et silencieux. Eh bien, mon oncle? dit Ahmet en revenant. --Vous ne venez pas? dit Slim. --Faut-il donc que j'emploie la force? ajouta Amasia, qui prit doucement le bras de Kraban. --J'ai fait prparer un caque, dit Slim, et nous n'avons qu' traverser le Bosphore! --Le Bosphore? s'cria Kraban. Puis, d'un ton sec: Un instant! dit-il, Slim, est-ce que cette taxe de dix paras par tte est toujours exige de ceux qui traversent le Bosphore? --Oui, sans doute, ami Kraban, dit Slim. Mais, maintenant que vous avez jou ce bon tour aux autorits ottomanes, d'tre all de Constantinople Scutari sans payer, je pense que vous ne refuserez pas.... --Je refuserai! rpondit nettement Kraban. --Alors on ne vous laissera pas passer! reprit Slim --Soit! ... Je ne passerai pas! --Et notre mariage ... s'cria Ahmet, notre mariage qui doit tre fait aujourd'hui mme? --Vous vous marierez sans moi! --C'est impossible! Vous tes mon tuteur, oncle Kraban, et, vous le savez bien, votre prsence est indispensable! --Eh bien, Ahmet, attends que j'aie fait tablir mon domicile Scutari ... et tu te marieras Scutari! Toutes ces rponses taient envoyes d'un ton cassant, qui devait laisser peu d'espoir aux contradicteurs de l'entt personnage. Ami Kraban, reprit Slim, c'est aujourd'hui le dernier jour ... vous entendez bien, et toute la fortune qui doit revenir ma fille, sera perdue, si.... Kraban fit un signe de tte ngatif, lequel fut accompagn d'un geste plus ngatif encore. Mon oncle, s'cria Ahmet, vous ne voudrez pas.... --Si l'on veut m'obliger payer dix paras, rpondit Keraban, jamais, non, jamais je ne passerai le Bosphore! Par Allah! plutt refaire le tour de la mer Noire pour revenir Constantinople! Et en vrit, le ttu et t homme recommencer! Mon oncle, reprit Ahmet, c'est mal ce que vous faites l! ... Cet enttement, en pareille circonstance, permettez-moi de vous le dire, ne peut s'expliquer d'un homme tel que vous! ... Vous allez causer le malheur de ceux qui n'ont jamais eu pour vous que la plus vive amiti! ... C'est mal! --Ahmet, fais attention tes paroles! rpondit Keraban d'un ton sourd, qui indiquait une colre prte clater. --Non, mon oncle, non! ... Mon coeur dborde, et rien ne m'empchera de parler! ... C'est ... c'est d'un mauvais homme! --Cher Ahmet, dit alors Amasia, calmez-vous! Ne parlez pas ainsi de votre oncle! ... Si cette fortune sur laquelle vous aviez le droit de compter vous chappe ... renoncez ce mariage! --Que je renonce vous, rpondit Ahmet en pressant la jeune fille sur son coeur! Jamais! ... Non! ... Jamais! ... Venez! ... Quittons cette ville pour n'y plus revenir! Il nous restera bien encore de quoi pouvoir payer dix paras pour passer Constantinople! Et Ahmet, dans un mouvement dont il n'tait plus matre, entrana la jeune fille vers la porte. Kraban? ... dit Slim, qui voulut tenter, une dernire fois, de faire revenir son ami sur sa dtermination. --Laissez-moi, Slim, laissez-moi! --Hlas! partons, mon pre! dit Amasia, jetant sur Kraban un regard humide de larmes qu'elle retenait grand'peine. Et elle allait se diriger avec Ahmet vers la porte du salon, quand celui-ci s'arrta. Une dernire fois, mon oncle, dit-il, vous refusez de nous accompagner Constantinople, chez le juge, o votre prsence est indispensable pour notre mariage? --Ce que je refuse, rpondit Kraban, dont le pied frappa le parquet le dfoncer, c'est de jamais me soumettre payer cette taxe! --Kraban! dit Slim. --Non! par Allah! Non! --Eh bien, adieu, mon oncle! dit Ahmet. Votre enttement nous cotera une fortune! ... Vous aurez ruin celle qui doit tre votre nice! ... Soit! ... Ce n'est pas la fortune que je regrette! ... Mais vous aurez apport un retard notre bonheur! ... Nous ne nous reverrons plus! Et le jeune homme, entranant Amasia, suivi de Slim, de Nedjeb, de Nizib, quitta le salon, puis la villa, et, quelques instants aprs, tous s'embarquaient dans un caque pour revenir Constantinople. Le seigneur Kraban, rest seul, allait et venait en proie la plus extrme agitation. Non! par Allah! Non! par Mahomet! se disait-il. Ce serait indigne de moi! ... Avoir fait le tour de la mer Noire pour ne pas payer cette taxe, et, au retour, tirer de ma poche ces dix paras! ... Non! ... Plutt ne jamais remettre le pied Constantinople! ... Je vendrai ma maison de Galata! ... Je cesserai les affaires! ... Je donnerai toute ma fortune Ahmet pour remplacer celle qu'Amasia aura perdue! ... Il sera riche ... et moi ... je serai pauvre ... mais non! je ne cderai pas! ... Je ne cderai pas! Et, tout en parlant ainsi, le combat qui se livrait en lui se dchanait avec plus de violence. Cder! ... payer! ... rptait-il. Moi ... Kraban!... Arriver devant le chef de police qui m'a dfi ... qui m'a vu partir ... qui m'attend au retour ... qui me narguerait la face de tous en me rclamant cet odieux impt!... Jamais! Il tait visible que le seigneur Kraban se dbattait contre sa conscience, et qu'il sentait bien que les consquences de cet enttement, absurde au fond, retomberaient sur d'autres que lui! Oui! ... reprit-il, mais Ahmet voudra-t-il accepter? ... Il est parti dsol et furieux de mon enttement! ... Je le conois! ...Il est fier! ... Il refusera tout de moi maintenant! ... Voyons! ... Je suis un honnte homme! ... Vais-je par une stupide rsolution empcher le bonheur de ces enfants? ... Ah! que Mahomet trangle le Divan tout entier, et avec lui tous les Turcs du nouveau rgime! Le seigneur Kraban arpentait son salon d'un pas fbrile. Il repoussait du pied les fauteuils et les coussins. Il cherchait quelque objet fragile briser pour soulager sa fureur, et bientt deux potiches volrent en clats. Puis, il en revenait toujours l: Amasia ... Ahmet ... non! ... Je ne puis pas tre la cause de leur malheur ... et cela, pour une question d'amour-propre! ... Retarder ce mariage ..., c'est l'empcher, peut-tre! ... Mais ... cder! ... cder! ... moi! ... Ah! qu'Allah me vienne en aide! Et, sur cette dernire invocation, le soigneur Kraban, emport par une de ces colres qui ne peuvent plus se traduire ni par gestes ni par paroles, s'lana hors du salon. XVI OU IL EST DMONTR UNE FOIS DE PLUS QU'IL N'Y A RIEN DE TEL QUE LE HASARD POUR ARRANGER LES CHOSES. Si Scutari tait en fte, si, sur les quais, depuis le port jusqu'au del du Kiosque du sultan, il y avait foule, la foule n'tait pas moins considrable de l'autre ct du dtroit, Constantinople, sur les quais de Galata, depuis le premier pont de bateaux jusqu'aux casernes de la place de Top'han. Aussi bien les eaux douces d'Europe, qui forment le port de la Corne-d'Or, que les eaux amres du Bosphore, disparaissaient sous la flottille de caques, d'embarcations pavoises, de chaloupes vapeur, charges de Turcs, d'Albanais, de Grecs, d'Europens ou d'Asiatiques, qui faisaient un incessant va-et-vient entre les rives des deux continents. Trs certainement, ce devait tre un attrayant et peu ordinaire spectacle que celui qui pouvait attirer un tel concours de populaire. Donc, lorsque Ahmet et Slim, Amasia et Nedjeb, aprs avoir pay la nouvelle taxe, dbarqurent l'chelle de Top'han, se trouvrent-ils transports dans un brouhaha de plaisirs, auquel ils taient peu d'humeur prendre part. Mais, puisque le spectacle, quel qu'il ft, avait eu le privilge d'attirer une telle foule, il tait naturel que le seigneur Van Mitten,--il l'tait bien, maintenant, et seigneur kurde, encore! sa fiance, la noble Saraboul, et son beau-frre, le seigneur Yanar, suivis de l'obissant Bruno, fussent au nombre des curieux. Aussi, Ahmet, trouva-t-il sur le quai ses anciens compagnons de voyage. tait-ce Van Mitten qui promenait sa nouvelle famille, ou n'tait-il pas plutt promen par elle? Ce dernier cas parat infiniment plus probable. Quoi qu'il en ft, au moment o Ahmet les rencontra, Saraboul disait son fianc: Oui, seigneur Van Mitten, nous avons des ftes encore plus belles au Kurdistan! Et Van Mitten rpondait d'un ton rsign: Je suis tout dispos le croire, belle Saraboul. Ce qui lui valut de Yanar cette trs sche rponse: Et vous faites bien. Cependant, quelques cris,--on et mme dit des cris qui dnotaient une certaine impatience,--se faisaient entendre parfois dans cette foule; mais Ahmet et Amasia n'y prtaient gure attention. Non, chre Amasia, disait Ahmet, je connaissais bien mon oncle, et cependant je ne l'aurais jamais cru capable de pousser l'enttement jusqu' une telle duret de coeur! --Alors, dit Nedjeb, tant qu'il faudra payer cet impt, il ne reviendra jamais Constantinople? --Lui?... jamais! rpondit Ahmet. --Si je regrette cette fortune que le seigneur Kraban va nous faire perdre, dit Amasia, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, mon cher Ahmet, pour vous seul! --Oublions tout cela ... rpondit Ahmet, et, pour le mieux oublier, pour rompre avec cet oncle intraitable, en qui j'avais vu un pre jusqu'ici, nous quitterons Constantinople pour retourner Odessa! --Ah! ce Kraban! s'cria Slim qui tait outr. Il serait digne du dernier supplice! --Oui, rpondit Nedjeb, comme, par exemple, d'tre le mari de cette Kurde! Pourquoi n'est-ce pas lui qui l'a pouse? Il va sans dire que Saraboul, tout entire au fianc qu'elle venait de reconqurir, n'entendit pas cette dsobligeante rflexion de Nedjeb, ni la rponse de Slim, disant: Lui? ... il aurait fini par la dompter ... comme, force d'enttement, il dompterait des btes froces! --Peut-tre bien! murmura mlancoliquement Bruno. Mais, en attendant, c'est mon pauvre matre qui est entr dans la cage! Cependant, Ahmet et ses compagnons ne prenaient qu'un fort mdiocre intrt tout ce qui se passait sur les quais de Pra et de la Corne-d'Or. Dans la disposition d'esprit o ils se trouvaient, cela les intressait peu, et c'est peine s'ils entendirent un Turc dire un autre Turc: Un homme vraiment audacieux, ce Storchi! Oser traverser le Bosphore ... d'une faon.... --Oui, rpondit l'autre en riant, d'une faon que n'ont point prvue les collecteurs chargs de percevoir la nouvelle taxe des caques! Mais, si Ahmet ne chercha mme pas se rendre compte de ce que se disaient ces deux Turcs, il lui fallut bien rpondre, quand il s'entendit interpeller directement par ces mots: Eh! voil le seigneur Ahmet! C'tait le chef de police,--celui-l mme dont le dfi avait lanc le seigneur Kraban dans ce voyage autour de la mer Noire,--qui lui adressait la parole. Ah! c'est vous, monsieur? rpondit Ahmet. --Oui ... et tous nos compliments, en vrit! Je viens d'apprendre que le seigneur Kraban a russi tenir sa promesse! Il vient d'arriver Scutari, sans avoir travers le Bosphore! --En effet! rpliqua Ahmet d'un ton assez sec. --C'est hroque! Pour ne pas payer dix paras, il lui en aura cot quelques milliers de livres! --Comme vous dites! --Eh! le voil bien avanc, le seigneur Kraban! rpondit ironiquement le chef de police. La taxe existe toujours, et, pour peu qu'il persiste encore dans son enttement, il sera forc de reprendre le mme chemin pour revenir Constantinople! --Si cela lui plait, il le fera! riposta Ahmet, qui, tout furieux qu'il fut contre son oncle, n'tait pas d'humeur couter, sans y rpondre, les moqueuses observations du chef de police. --Bah! il finira par cder, reprit celui-ci, et il traversera le Bosphore! ... Mais les prposs guettent les caques et l'attendent au dbarquement! ... Et, moins qu'il ne passe la nage ... ou en volant.... --Pourquoi pas, si cela lui convient?.... rpliqua trs schement Ahmet. En ce moment, un vif mouvement de curiosit agita la foule. Un murmure plus accentu se fit entendre. Tous les bras se tendirent vers le Bosphore, en convergeant vers Scutari. Toutes les ttes taient en l'air. Le voil! ... Storchi! ... Storchi! Des cris retentirent bientt de toutes parts. Ahmet et Amasia, Slim et Nedjeb, Saraboul, Van Mitten et Yanar, Bruno et Nizib se trouvaient alors l'angle que fait le quai de la Corne-d'Or, prs de l'chelle de Top'han, et ils purent voir quel mouvant spectacle tait offert la curiosit publique. Du ct de Scutari, hors des eaux du Bosphore, environ six cents pieds de la rive, s'lve une tour qui est improprement appele Tour de Landre. En effet, c'est l'Hellespont, c'est--dire le dtroit actuel des Dardanelles, que ce clbre nageur traversa entre Sestos et Abydos pour aller rejoindre Hro, la charmante prtresse de Vnus,--exploit qui fut renouvel, il y a quelque soixante ans, par lord Byron, fier comme peut l'tre un Anglais d'avoir franchi en une heure dix minutes les douze cents mtres qui sparent les deux rives. Est-ce que ce haut fait allait tre renouvel, travers le Bosphore, par quelque amateur, jaloux du hros mythologique et de l'auteur du _Corsaire_? Non. Une longue corde tait tendue entre les rives de Scutari et la tour de Landre, dont le nom moderne est Keuz-Koulessi,--ce qui signifie Tour de la Vierge. De l, cette corde, aprs avoir repris un point d'appui solide, traversait tout le dtroit sur une longueur de treize cents mtres, et venait se rattacher un pylne de bois, dress l'angle du quai de Galata et de la place de Top'han. Or, c'tait sur cette corde qu'un clbre acrobate, le fameux Storchi,--un mule du non moins fameux Blondin,--allait tenter de franchir le Bosphore. Il est vrai que, si Blondin, en traversant ainsi le Niagara, et absolument risqu sa vie dans une chute de prs de cent cinquante pieds au milieu des irrsistibles rapides de la rivire, ici, dans ces eaux tranquilles, Storchi, en cas d'accident, devait en tre quitte pour un plongeon dont il se retirerait sans grand mal. Mais, de mme que Blondin avait accompli sa traverse du Niagara en portant un trs confiant ami sur ses paules, de mme Storchi allait suivre cette route arienne avec un de ses confrres en gymnastique. Seulement, s'il ne le portait pas sur son dos, il allait le vhiculer dans une brouette, dont la roue, creuse en gorge sa jante, devait mordre plus solidement tout le long de la corde tendue. On en conviendra, c'tait l un curieux spectacle: treize cents mtres au lieu des neuf cents pieds du Niagara! Chemin long et propice plus d'une chute! Cependant, Storchi avait paru sur la premire partie de la corde, qui runissait la rive asiatique la Tour de la Vierge. Il poussait son compagnon devant lui, dans la brouette, et il arriva, sans accidents, au phare plac au sommet de Keuz-Koulessi. De nombreux hurrahs salurent ce premier succs. On vit alors le gymnaste redescendre adroitement la corde qui, si fortement qu'on l'et tendue, se courbait en son milieu presque toucher les eaux du Bosphore. Il brouettait toujours son confrre, s'avanant d'un pied sr, et conservant son quilibre avec une imperturbable adresse. C'tait vraiment superbe! Lorsque Storchi eut atteint le milieu du trajet, les difficults devinrent plus grandes, car il s'agissait alors de remonter la pente pour arriver au sommet du pylne. Mais les muscles de l'acrobate taient vigoureux, ses bras et ses jambes fonctionnaient merveilleusement, et il poussait toujours la brouette, o se tenait son compagnon immobile, impassible, aussi expos et aussi brave que lui, coup sr, et qui ne se permettait pas un seul mouvement de nature compromettre la stabilit du vhicule. Enfin, un concert d'admiration et un cri de soulagement clatrent! Storchi tait arriv, sain et sauf, la partie suprieure du pylne, et il en descendait, ainsi que son confrre, par une chelle qui aboutissait l'angle du quai, o Ahmet et les siens se trouvaient placs. L'audacieuse entreprise avait donc pleinement russi, mais, on en conviendra, celui que Storchi venait de brouetter de la sorte avait bien droit la moiti des bravos que l'Asie, en leur honneur, envoyait l'Europe. Mais, quel cri fut alors pouss par Ahmet! Devait-il, pouvait-il en croire ses yeux? Ce compagnon du clbre acrobate, aprs avoir srr la main de Storchi, s'tait arrt devant lui et le regardait en souriant. Kraban, mon oncle Kraban!.... s'cria Ahmet, pendant que les deux jeunes filles, Saraboul, Van Mitten, Yanar, Slim, Bruno, tous se pressaient ses cts. C'tait le seigneur Kraban en personne! Moi-mme, mes amis, rpondit-il avec l'accent du triomphe, moi-mme qui ai trouv ce bravo gymnaste prt partir, moi qui ai pris la place de son compagnon, moi qui ai pass le Bosphore! ... non! ... par-dessus le Bosphore, pour venir signer ton contrat, neveu Ahmet! --Ah! seigneur Kraban! ... mon oncle! s'criait Amasia. Je savais bien que vous ne nous abandonneriez pas! --C'est bien, cela! rptait Nedjeb en battant des mains. --Quel homme! dit Van Mitten! On ne trouverait pas son pareil dans toute la Hollande! --C'est mon avis! rpondit assez schement Saraboul. --Oui! j'ai pass, et sans payer, reprit Kraban en s'adressant cette fois au chef de police, oui! sans payer ... , si ce n'est deux mille piastres que m'a cot ma place dans la brouette et les huit cent mille dpenses pendant le voyage! --Tous mes compliments, rpondit le chef de police, qui n'avait pas autre chose faire qu' s'incliner devant un enttement pareil. Les cris d'acclamation retentirent alors de toutes parts en l'honneur du seigneur Kraban, pendant que ce bienfaisant ttu embrassait de bon coeur sa fille Amasia et son fils Ahmet. Mais il n'tait point homme perdre son temps,--mme dans l'enivrement du triomphe. Et maintenant, allons chez le juge de Constantinople! dit-il. --Oui, mon oncle, chez le juge, rpondit Ahmet. Ah! vous tes bien le meilleur des hommes! --Et, quoi que vous en disiez, rpliqua le seigneur Kraban, pas entt du tout ... moins qu'on ne me contrarie! Il est inutile d'insister sur ce qui se passa ensuite. Ce jour-mme, dans l'aprs-midi, le juge recevait le contrat, puis, l'iman disait une prire la mosque, puis, on rentrait la maison de Galata, et, avant que le minuit du 30 de ce mois fut sonn, Ahmet tait mari, bien mari, sa chre Amasia, la richissime fille du banquier Slim. Le soir mme, Van Mitten, ananti, se prparait partir pour le Kurdistan en compagnie du seigneur Yanar, son beau-frre, et de la noble Saraboul, dont une dernire crmonie, en ce pays lointain, allait faire dfinitivement sa femme. Au moment des adieux, en prsence d'Ahmet, d'Amasia, de Nedjeb, de Bruno, il ne put s'empcher de dire avec un doux reproche son ami: Quand je pense, Kraban, que c'est pour n'avoir pas voulu vous contrarier que me voil mari ... mari une seconde fois! --Mon pauvre Van Mitten, rpondit le seigneur Kraban, si ce mariage devient autre chose qu'un rve, je ne me le pardonnerai jamais! --Un rve! ... reprit Van Mitten! Est-ce que cela a l'air d'un rve! Ah! sans cette dpche!.... Et, en parlant ainsi, il tirait de sa poche la dpche froisse, et il la parcourait machinalement. --Oui! ... Cette dpche ... _Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, dcde ... rejoindre...._ --Dcde rejoindre? ... s'cria Kraban. Qu'est-ce que cela signifie? Puis, lui arrachant la dpche des mains, il lisait: Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, dcide rejoindre son mari, est part pour Constantinople. Dcide!... pas dcde! --Il n'est pas veuf! Ces mots s'chappaient de toutes les bouches, pendant que Kraban s'criait, non sans raison cette fois: Encore une erreur de ce stupide tlgraphe!... Il n'en fait jamais d'autres! --Non! pas veuf! ... pas veuf! ... rptait Van Mitten, et trop heureux de revenir ma premire femme ... par peur de la seconde! Quand le seigneur Yanar et la noble Saraboul apprirent ce qui s'tait pass, il y eut une explosion terrible. Mais enfin il fallut bien se rendre. Van Mitten tait mari, et, le jour mme, il retrouvait sa premire, son unique femme, qui lui apportait, en guise de rconciliation, un magnifique oignon de _Valentia_. Nous aurons mieux, ma soeur, dit Yanar pour consoler l'inconsolable veuve, mieux que.... --Que ce glacon de Hollande! ... rpondit la noble Saraboul, et ce ne sera pas difficile! Et ils repartirent tous deux pour le Kurdistan, mais il est probable qu'une gnreuse indemnit de dplacement, offerte par le riche ami de Van Mitten contribua leur rendre moins pnible leur retour en ce pays lointain. Mais enfin, le seigneur Kraban ne pouvait avoir toujours une corde tendue de Constantinople Scutari pour passer le Bosphore. Renona-t-il donc le jamais traverser? Non! Pendant quelque temps, il tint bon et ne bougea pas. Mais, un jour, il alla tout simplement offrir au gouvernement de lui racheter ce droit sur les caques. L'offre fut accepte. Cela lui cota gros sans doute, mais il devint plus populaire encore, et les trangers ne manquent jamais de rendre maintenant visite Kraban-le-Ttu, comme l'une des plus tonnantes curiosits de la capitale de l'Empire Ottoman. FIN DE LA DEUXIME PARTIE TABLE DES MATIRES * * * * * DEUXIME PARTIE I.--Dans lequel on retrouve le seigneur Kraban, furieux d'avoir vojag en chemin de fer. II.--Dans lequel Van Mitten se dcide cder aux obsessions de Bruno et ce qui s'en suit. III.--Dans lequel Bruno joue son camarade Nizib un tour que le lecteur voudra bien lui pardonner. IV.--Dans lequel tout se passe au milieu des clats de la foudre et de la fulguration des clairs. V.--De quoi l'on cause et ce que l'on voit sur la route d'Atina Trbizonde. VI.--O il est question de nouveaux personnages que le seigneur Kraban va rencontrer au caravansrail de Rissar. VII.--Dans lequel le juge de Trbizonde procde son enqute d'une faon assez ingnieuse. VIII.--Qui finit d'une manire trs inattendue, surtout pour l'ami Van Mitten. IX.--Dans lequel Van Mitten, en se fianant la noble Saraboul, a l'honneur de devenir beau-frre du seigneur Yanar. X.--Pendant lequel les hros de cette histoire ne perdent ni un jour ni une heure. XI.--Dans lequel le seigneur Kraban se ranga l'avis du guide, un peu contre l'opinion de son neveu Ahmet. XII.--Dans lequel il est rapporta quelques propos changs entre la noble Saraboul et son nouveau fianc. XIII.--Dans lequel, aprs avoir tenu tte son ne, le seigneur Kraban tient tte son plus mortel ennemi XIV.--Dans lequel Van Mitten essaie de faire comprendre la situation la noble Saraboul. XV.--O l'on verra le seigneur Kraban plus ttu encore qu'il ne l'a jamais t. XVI.--O il est dmontr une fois de plus qu'il n'y a rien de tel que End of Project Gutenberg's Kraban-Le-Ttu, Volume II, by Jules Verne License: Share Alike