Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com Jules Verne L'LE HLICE (1895) Table des matires PREMIRE PARTIE I -- Le Quatuor Concertant II -- Puissance d'une sonate cacophonique III -- Un loquace cicrone IV -- Le Quatuor Concertant dconcert V -- Standard-Island et Milliard-City VI -- Invits... _inviti_ VII -- Cap a l'ouest VIII -- Navigation IX -- L'archipel des Sandwich X -- Passage de la ligne XI -- les Marquises XII -- Trois semaines aux Pomotou XIII -- Relche Tahiti XIV -- De ftes en ftes SECONDE PARTIE I -- Aux les de Cook II -- D'les en les III -- Concert la cour IV -- Ultimatum britannique V -- Le Tabou Tonga-Tabou VI -- Une collection de fauves VII -- Battues VIII -- Fidji et Fidjiens IX -- Un casus belli X -- Changement de propritaires XI -- Attaque et dfense XII -- Tribord et Bbord, la barre XIII -- Le mot de la situation dit par Pinchinat XIV -- Dnouement PREMIRE PARTIE I -- Le Quatuor Concertant Lorsqu'un voyage commence mal, il est rare qu'il finisse bien. Tout au moins, est-ce une opinion qu'auraient le droit de soutenir quatre instrumentistes, dont les instruments gisent sur le sol. En effet, le coach, dans lequel ils avaient d prendre place la dernire station du rail-road, vient de verser brusquement contre le talus de la route. Personne de bless?... demande le premier, qui s'est lestement redress sur ses jambes. -- J'en suis quitte pour une gratignure! rpond le second, en essuyant sa joue zbre par un clat de verre. -- Moi pour une corchure! rplique le troisime, dont le mollet perd quelques gouttes de sang. Tout cela peu grave, en somme. Et mon violoncelle?... s'crie le quatrime. Pourvu qu'il ne soit rien arriv mon violoncelle! Par bonheur, les tuis sont intacts. Ni le violoncelle, ni les deux violons, ni l'alto, n'ont souffert du choc, et c'est peine s'il sera ncessaire de les remettre au diapason. Des instruments de bonne marque, n'est-il pas vrai? Maudit chemin de fer qui nous a laisss en dtresse moiti route!... reprend l'un. -- Maudite voiture qui nous a chavirs en pleine campagne dserte!... riposte l'autre. -- Juste au moment o la nuit commence se faire!... ajoute le troisime. -- Heureusement, notre concert n'est annonc que pour aprs- demain! observe le quatrime. Puis, diverses rparties cocasses de s'changer entre ces artistes, qui ont pris gaiement leur msaventure. Et l'un d'eux, suivant une habitude invtre, empruntant ses calembredaines aux locutions de la musique, de dire: En attendant, voil notre coach _mi_ sur le _do_! -- Pinchinat! crie l'un de ses compagnons. -- Et mon opinion, continue Pinchinat, c'est qu'il y a un peu trop _d'accidents la clef_! -- Te tairas-tu?... -- Et que nous ferons bien de _transposer nos morceaux_ dans un autre coach! ose ajouter Pinchinat. Oui! un peu trop d'accidents, en effet, ainsi que le lecteur ne va pas tarder l'apprendre. Tous ces propos ont t tenus en franais. Mais ils auraient pu l'tre en anglais, car ce quatuor parle la langue de Walter Scott et de Cooper comme sa propre langue, grce de nombreuses prgrinations au milieu des pays d'origine anglo-saxonne. Aussi est-ce en cette langue qu'ils viennent interpeller le conducteur du coach. Le brave homme a le plus souffert, ayant t prcipit de son sige l'instant o s'est bris l'essieu de l'avant-train. Toutefois, cela se rduit diverses contusions moins graves que douloureuses. Il ne peut marcher cependant par suite d'une foulure. De l, ncessit de lui trouver quelque mode de transport jusqu'au prochain village. C'est miracle, en vrit, que l'accident n'ait provoqu mort d'homme. La route sinue travers une contre montagneuse, rasant des prcipices profonds, borde en maints endroits de torrents tumultueux, coupe de gus malaisment praticables Si l'avant- train se ft rompu quelques pas en aval, nul doute que le vhicule et roul sur les roches de ces abmes, et peut-tre personne n'aurait-il survcu la catastrophe. Quoi qu'il en soit, le coach est hors d'usage. Un des deux chevaux, dont la tte a heurt une pierre aigu, rle sur le sol. L'autre est assez grivement bless la hanche. Donc, plus de voiture et plus d'attelage. En somme, la mauvaise chance ne les aura gure pargns, ces quatre artistes, sur les territoires de la Basse-Californie. Deux accidents en vingt-quatre heures... et, moins qu'on ne soit philosophe... cette poque, San-Francisco, la capitale de l'tat, est en communication directe par voie ferre avec San-Digo, situe presque la frontire de la vieille province californienne. C'est vers cette importante ville, o ils doivent donner le surlendemain un concert trs annonc et trs attendu, que se dirigeaient les quatre voyageurs. Parti la veille de San-Francisco, le train n'tait gure qu' une cinquantaine de milles de San-Digo, lorsqu'un premier contretemps s'est produit. Oui, _contretemps!_ comme le dit le plus jovial de la troupe, et l'on voudra bien tolrer cette expression de la part d'un ancien laurat de solfge. Et s'il y a eu une halte force la station de Paschal, c'est que la voie avait t emporte par une crue soudaine sur une longueur de trois quatre milles. Impossible d'aller reprendre le rail- road deux milles au del, le transbordement n'ayant pas encore t organis, car l'accident ne datait que de quelques heures. Il a fallu choisir: ou attendre que la voie ft redevenue praticable, ou prendre, la prochaine bourgade, une voiture quelconque pour San-Digo. C'est cette dernire solution que s'est arrt le quatuor. Dans un village voisin, on a dcouvert une sorte de vieux landau sonnant la ferraille, mang des mites, pas du tout confortable. On a fait prix avec le louager, on a amorc le conducteur par la promesse d'un bon pourboire, on est parti avec les instruments sans les bagages. Il tait environ deux heures de l'aprs-midi, et, jusqu' sept heures du soir, le voyage s'est accompli sans trop de difficults ni trop de fatigues. Mais voici qu'un deuxime _contretemps_ vient de se produire: versement du coach, et si malencontreux qu'il est impossible de se servir dudit coach pour continuer la route. Et le quatuor se trouve une bonne vingtaine de milles de San- Digo! Aussi, pourquoi quatre musiciens, Franais de nationalit, et, qui plus est, Parisiens de naissance, se sont-ils aventurs travers ces rgions invraisemblables de la Basse-Californie? Pourquoi?... Nous allons le dire sommairement, et peindre de quelques traits les quatre virtuoses que le hasard, ce fantaisiste distributeur de rles, allait introduire parmi les personnages de cette extraordinaire histoire. Dans le cours de cette anne-l, -- nous ne saurions la prciser trente ans prs, -- les tats-Unis d'Amrique ont doubl le nombre des toiles du pavillon fdratif. Ils sont dans l'entier panouissement de leur puissance industrielle et commerciale, aprs s'tre annex le Dominion of Canada jusqu'aux dernires limites de la mer polaire, les provinces mexicaines, guatmaliennes, hondurassiennes, nicaraguiennes et costariciennes jusqu'au canal de Panama. En mme temps, le sentiment de l'art s'est dvelopp chez ces Yankees envahisseurs, et si leurs productions se limitent un chiffre restreint dans le domaine du beau, si leur gnie national se montre encore un peu rebelle en matire de peinture, de sculpture et de musique, du moins le got des belles oeuvres s'est-il universellement rpandu chez eux. force d'acheter au poids de l'or les tableaux des matres anciens et modernes pour composer des galeries prives ou publiques, force d'engager des prix formidables les artistes lyriques ou dramatiques de renom, les instrumentistes du plus haut talent, ils se sont infus le sens des belles et nobles choses qui leur avait manqu si longtemps. En ce qui concerne la musique, c'est l'audition des Meyerbeer, des Halvy, des Gounod, des Berlioz, des Wagner, des Verdi, des Mass, des Saint-Sans, des Reyer, des Massenet, des Delibes, les clbres compositeurs de la seconde moiti du XIXe sicle, que se sont d'abord passionns les dilettanti du nouveau continent. Puis, peu peu, ils sont venus la comprhension de l'oeuvre plus pntrante des Mozart, des Haydn, des Beethoven, remontant vers les sources de cet art sublime, qui s'panchait pleins bords au cours de XVIIIe sicle. Aprs les opras, les drames lyriques, aprs les drames lyriques, les symphonies, les sonates, les suites d'orchestre. Et, prcisment, l'heure o nous parlons, la sonate fait fureur chez les divers tats de l'Union. On la paierait volontiers tant la note, vingt dollars la blanche, dix dollars la noire, cinq dollars la croche. C'est alors que, connaissant cet extrme engouement, quatre instrumentistes de grande valeur eurent l'ide d'aller demander le succs et la fortune aux tats-Unis d'Amrique. Quatre bons camarades, anciens lves du Conservatoire, trs connus Paris, trs apprcis aux auditions de ce qu'on appelle la musique de chambre, jusqu'alors peu rpandue dans le Nord-Amrique. Avec quelle rare perfection, quel merveilleux ensemble, quel sentiment profond, ils interprtaient les oeuvres de Mozart, de Beethoven, de Mendelsohn, d'Haydn, de Chopin, crites pour quatre instruments cordes, un premier et un second violon, un alto, un violoncelle! Rien de bruyant, n'est-il pas vrai, rien qui dnott le mtier, mais quelle excution irrprochable, quelle incomparable virtuosit! Le succs de ce quatuor est d'autant plus explicable qu' cette poque on commenait se fatiguer des formidables orchestres harmoniques et symphoniques. Que la musique ne soit qu'un branlement artistement combin des ondes sonores, soit. Encore ne faut-il pas dchaner ces ondes en temptes assourdissantes. Bref, nos quatre instrumentistes rsolurent d'initier les Amricains aux douces et ineffables jouissances de la musique de chambre. Ils partirent de conserve pour le nouveau monde, et, pendant ces deux dernires annes, les dilettanti yankees ne leur mnagrent ni les hurrahs ni les dollars. Leurs matines ou soires musicales furent extrmement suivies. Le Quatuor Concertant -- ainsi les dsignait-on, -- pouvait peine suffire aux invitations des riches particuliers. Sans lui, pas de fte, pas de runion, pas de raout, pas de five o'clock, pas de garden- partys mme qui eussent mrit d'tre signals l'attention publique. cet engouement, ledit quatuor avait empoch de fortes sommes, lesquelles, si elles se fussent accumules dans les coffres de la Banque de New-York, auraient constitu dj un joli capital. Mais pourquoi ne point l'avouer? Ils dpensent largement, nos Parisiens amricaniss! Ils ne songent gure thsauriser, ces princes de l'archet, ces rois des quatre cordes! Ils ont pris got cette existence d'aventures, assurs de rencontrer partout et toujours bon accueil et bon profit, courant de New-York San- Francisco, de Qubec la Nouvelle-Orlans, de la Nouvelle-cosse au Texas, enfin quelque peu bohmes, -- de cette Bohme de la jeunesse, qui est bien la plus ancienne, la plus charmante, la plus enviable, la plus aime province de notre vieille France! Nous nous trompons fort, ou le moment est venu de les prsenter individuellement et nommment ceux de nos lecteurs qui n'ont jamais eu et n'auront mme jamais le plaisir de les entendre. Yverns, -- premier violon, -- trente-deux ans, taille au-dessus de la moyenne, ayant eu l'esprit de rester maigre, cheveux blonds aux pointes boucles, figure glabre, grands yeux noirs, mains longues, faites pour se dvelopper dmesurment sur la touche de son Guarnrius, attitude lgante, aimant se draper dans un manteau de couleur sombre, se coiffant volontiers du chapeau de soie haute forme, un peu poseur peut-tre, et, coup sr, le plus insoucieux de la bande, le moins proccup des questions d'intrt, prodigieusement artiste, enthousiaste admirateur des belles choses, un virtuose de grand talent et de grand avenir. Frascolin, -- deuxime violon, -- trente ans, petit avec une tendance l'obsit, ce dont il enrage, brun de cheveux, brun de barbe, tte forte, yeux noirs, nez long aux ailes mobiles et marqu de rouge l'endroit o portent les pinces de son lorgnon de myope monture d'or dont il ne saurait se passer, bon garon, obligeant, serviable, acceptant les corves pour en dcharger ses compagnons, tenant la comptabilit du quatuor, prchant l'conomie et n'tant jamais cout, pas du tout envieux des succs de son camarade Yverns, n'ayant point l'ambition de s'lever jusqu'au pupitre du violon solo, excellent musicien d'ailleurs, -- et alors revtu d'un ample cache-poussire par-dessus son costume de voyage. Pinchinat, -- alto, que l'on traite gnralement de Son Altesse, vingt-sept ans, le plus jeune de la troupe, le plus foltre aussi, un de ces types incorrigibles qui restent gamins leur vie entire, tte fine, yeux spirituels toujours en veil, chevelure tirant sur le roux, moustaches en pointe, langue claquant entre ses dents blanches et acres, indcrottable amateur de calembredaines et calembours, prt l'attaque comme la riposte, la cervelle en perptuel emballement, ce qu'il attribue la lecture des diverses cls d'_ut_ qu'exige son instrument, -- un vrai trousseau de mnagre, disait-il, -- d'une bonne humeur inaltrable, se plaisant aux farces sans s'arrter aux dsagrments qu'elles pouvaient attirer sur ses camarades, et, pour cela, maintes fois rprimand, morign, attrap par le chef du Quatuor Concertant. Car il y a un chef, le violoncelliste Sbastien Zorn, chef par son talent, chef aussi par son ge, -- cinquante-cinq ans, petit, boulot, rest blond, les cheveux abondants et ramens en accroche- coeurs sur les tempes, la moustache hrisse se perdant dans le fouillis des favoris qui finissent en pointes, le teint de brique cuite, les yeux luisant travers les lentilles de ses lunettes qu'il double d'un lorgnon lorsqu'il dchiffre, les mains poteles, la droite, accoutume aux mouvements ondulatoires de l'archet, orne de grosses bagues l'annulaire et au petit doigt. Nous pensons que ce lger crayon suffit peindre l'homme et l'artiste. Mais ce n'est pas impunment que, pendant une quarantaine d'annes, on a tenu une bote sonore entre ses genoux. On s'en ressent toute sa vie, et le caractre en est influenc. La plupart des violoncellistes sont loquaces et rageurs, ayant le verbe haut, la parole dbordante, non sans esprit d'ailleurs. Et tel est bien Sbastien Zorn, auquel Yverns, Frascolin, Pinchinat ont trs volontiers abandonn la direction de leurs tournes musicales. Ils le laissent dire et faire, car il s'y entend. Habitus ses faons imprieuses, ils en rient lorsqu'elles dpassent la mesure, -- ce qui est regrettable chez un excutant, ainsi que le faisait observer cet irrespectueux Pinchinat. La composition des programmes, la direction des itinraires, la correspondance avec les imprsarios, c'est lui que sont dvolues ces occupations multiples qui permettent son temprament agressif de se manifester en mille circonstances. O il n'intervenait pas, c'tait dans la question des recettes, dans le maniement de la caisse sociale, confie aux soins du deuxime violon et premier comptable, le minutieux et mticuleux Frascolin. Le quatuor est maintenant prsent, comme il l'et t sur le devant d'une estrade. On connat les types, sinon trs originaux, du moins trs distincts qui le composent. Que le lecteur permette aux incidents de cette singulire histoire de se drouler: il verra quelle figure sont appels y faire ces quatre Parisiens, lesquels, aprs avoir recueilli tant de bravos travers les tats de la Confdration amricaine, allaient tre transports... Mais n'anticipons pas, ne pressons pas le mouvement! s'crierait Son Altesse, et ayons patience. Les quatre Parisiens se trouvent donc, vers huit heures du soir, sur une route dserte de la Basse-Californie, prs des dbris de leur voiture verse -- musique de Boieldieu, a dit Pinchinat. Si Frascolin, Yverns et lui ont pris philosophiquement leur parti de l'aventure, si elle leur a mme inspir quelques plaisanteries de mtier, on admettra que ce soit pour le chef du quatuor l'occasion de se livrer un accs de colre. Que voulez-vous? Le violoncelliste a le foie chaud, et, comme on dt, du sang sous les ongles. Aussi Yverns prtend-il qu'il descend de la ligne des Ajax et des Achille, ces deux illustres rageurs de l'antiquit. Pour ne point l'oublier, mentionnons que si Sbastien Zorn est bilieux, Yverns flegmatique, Frascolin paisible, Pinchinat d'une surabondante jovialit, -- tous, excellents camarades, prouvent les uns pour les autres une amiti de frres. Ils se sentent runis par un lien que nulle discussion d'intrt ou d'amour- propre n'aurait pu rompre, par une communaut de gots puiss la mme source. Leurs coeurs, comme ces instruments de bonne fabrication, tiennent toujours l'accord. Tandis que Sbastien Zorn peste, en palpant l'tui de son violoncelle pour s'assurer qu'il est sain et sauf, Frascolin s'approche du conducteur: Eh bien, mon ami, lui demande-t-il, qu'allons-nous faire, s'il vous plat? -- Ce que l'on fait, rpond l'homme, quand on n'a plus ni chevaux ni voiture... attendre... -- Attendre qu'il en vienne! s'crie Pinchinat. Et s'il n'en doit pas venir... -- On en cherche, observe Frascolin, que son esprit pratique n'abandonne jamais. -- O?... rugit Sbastien Zorn, qui se dmenait fivreusement sur la route. -- O il y en a! rplique le conducteur. -- H! dites donc, l'homme au coach, reprend le violoncelliste d'une voix qui monte peu peu vers les hauts registres, est-ce que c'est rpondre, cela! Comment... voil un maladroit qui nous verse, brise sa voiture, estropie son attelage, et il se contente de dire: Tirez-vous del comme vous pourrez!... Entran par sa loquacit naturelle, Sbastien Zorn commence se rpandre en une interminable srie d'objurgations tout le moins inutiles, lorsque Frascolin l'interrompt par ces mots: Laisse-moi faire, mon vieux Zorn. Puis, s'adressant de nouveau au conducteur: O sommes-nous, mon ami?... -- cinq milles de Freschal. -- Une station de railway?... -- Non... un village prs de la cte. -- Et y trouverons-nous une voiture?... -- Une voiture... point... peut-tre une charrette... -- Une charrette boeufs, comme au temps des rois mrovingiens! s'crie Pinchinat. -- Qu'importe! dit Frascolin. -- Eh! reprend Sbastien Zorn, demande-lui plutt s'il existe une auberge dans ce trou de Freschal... J'en ai assez de courir la nuit... -- Mon ami, interroge Frascolin, y a-t-il une auberge quelconque Freschal?... -- Oui... l'auberge o nous devions relayer. -- Et pour rencontrer ce village, il n'y a qu' suivre la grande route?... -- Tout droit. -- Partons! clame le violoncelliste. -- Mais, ce brave homme, il serait cruel de l'abandonner l... en dtresse, fait observer Pinchinat. Voyons, mon ami, ne pourriez- vous pas... en vous aidant... -- Impossible! rpond le conducteur. D'ailleurs, je prfre rester ici... avec mon coach... Quand le jour sera revenu, je verrai me sortir de l... -- Une fois Freschal, reprend Frascolin, nous pourrions vous envoyer du secours... -- Oui... l'aubergiste me connat bien, et il ne me laissera pas dans l'embarras... -- Partons-nous?... s'crie le violoncelliste, qui vient de redresser l'tui de son instrument. -- l'instant, rplique Pinchinat. Auparavant, un coup de main pour dposer notre conducteur le long du talus... En effet, il convient de le tirer hors de la route, et, comme il ne peut se servir de ses jambes fort endommages, Pinchinat et Frascolin le soulvent, le transportent, l'adossent contre les racines d'un gros arbre dont les basses branches forment en retombant un berceau de verdure. Partons-nous?... hurle Sbastien Zorn une troisime fois, aprs avoir assujetti l'tui sur son dos, au moyen d'une double courroie dispose _ad hoc_. -- Voil qui est fait, dit Frascolin. Puis, s'adressant l'homme: Ainsi, c'est bien entendu... l'aubergiste de Freschal vous enverra du secours... Jusque l, vous n'avez besoin de rien, n'est-ce pas, mon ami?... -- Si... rpond le conducteur, d'un bon coup de gin, s'il en reste dans vos gourdes. La gourde de Pinchinat est encore pleine, et Son Altesse en fait volontiers le sacrifice. Avec cela, mon bonhomme, dit-il, vous n'aurez pas froid cette nuit... l'intrieur! Une dernire objurgation du violoncelliste dcide ses compagnons se mettre en route. Il est heureux que leurs bagages soient dans le fourgon du train, au lieu d'avoir t chargs sur le coach. S'ils arrivent San-Digo avec quelque retard, du moins nos musiciens n'auront pas la peine de les transporter jusqu'au village de Freschal. C'est assez des botes violon, et, surtout, c'est trop de l'tui violoncelle. Il est vrai, un instrumentiste, digne de ce nom, ne se spare jamais de son instrument, -- pas plus qu'un soldat de ses armes ou un limaon de sa coquille. II -- Puissance d'une sonate cacophonique D'aller la nuit, pied, sur une route que l'on ne connat pas, au sein d'une contre presque dserte, o les malfaiteurs sont gnralement moins rares que les voyageurs, cela ne laisse pas d'tre quelque peu inquitant. Telle est la situation faite au quatuor. Les Franais sont braves, c'est entendu, et ceux-ci le sont autant que possible. Mais, entre la bravoure et la tmrit, il existe une limite que la saine raison ne doit pas franchir. Aprs tout, si le rail-road n'avait pas rencontr une plaine inonde par les crues, si le coach n'avait pas vers cinq milles de Freschal, nos instrumentistes n'auraient pas t dans l'obligation de s'aventurer nuitamment sur ce chemin suspect. Esprons, d'ailleurs, qu'il ne leur arrivera rien de fcheux. Il est environ huit heures, lorsque Sbastien Zorn et ses compagnons prennent direction vers le littoral, suivant les indications du conducteur. N'ayant que des tuis violon en cuir, lgers et peu encombrants, les violonistes auraient eu mauvaise grce se plaindre. Aussi ne se plaignent-ils point, ni le sage Frascolin, ni le joyeux Pinchinat, ni l'idaliste Yverns. Mais le violoncelliste avec sa bote violoncelle, -- une sorte d'armoire attache sur son dos! On comprend, tant donn son caractre, qu'il trouve l matire se mettre en rage. De l, grognements et geignements, qui s'exhalent sous la forme onomatopique des ah! des oh! des ouf! L'obscurit est dj profonde. Des nuages pais chassent travers l'espace, se trouant parfois d'troites dchirures, parmi lesquelles apparat une lune narquoise, presque dans son premier quartier. On ne sait trop pourquoi, sinon parce qu'il est hargneux, irritable, la blonde Phoeb n'a pas l'heur de plaire Sbastien Zorn. Il lui montre le poing, criant: Eh bien, que viens-tu faire l avec ton profil bte!... Non! je ne sais rien de plus imbcile que cette espce de tranche de melon pas mr, qui se promne l-haut! -- Mieux vaudrait que la lune nous regardt de face, dit Frascolin. -- Et pour quelle raison?... demande Pinchinat. -- Parce que nous y verrions plus clair. -- O chaste Diane, dclame Yverns, des nuits paisible courrire, ple satellite de la terre, l'adore idole de l'adorable Endymion... -- As-tu fini ta ballade? crie le violoncelliste. Quand ces premiers violons se mettent dmancher sur la chanterelle... -- Allongeons le pas, dit Frascolin, ou nous risquons de coucher la belle toile... -- S'il y en avait... et de manquer notre concert San-Digo! observe Pinchinat. -- Une jolie ide, ma foi! s'crie Sbastien Zorn, en secouant sa bote qui rend un son plaintif. -- Mais cette ide, mon vieux camaro, dit Pinchinat, elle vient de toi... -- De moi?... -- Sans doute! Que ne sommes-nous rests San-Francisco, o nous avions charmer toute une collection d'oreilles californiennes! -- Encore une fois, demande le violoncelliste, pourquoi sommes- nous partis?... -- Parce que tu l'as voulu. -- Eh bien, il faut avouer que j'ai eu l une inspiration dplorable, et si... -- Ah!... mes amis! dit alors Yverns, en montrant de la main certain point du ciel, o un mince rayon de lune ourle d'un liser blanchtre les bords d'un nuage. -- Qu'y a-t-il, Yverns?... -- Voyez si ce nuage ne se dessine pas en forme de dragon, les ailes dployes, une queue de paon tout oeille des cent yeux d'Argus! Il est probable que Sbastien Zorn ne possde pas cette puissance de vision centuple, qui distinguait le gardien de la fille d'Inachus, car il n'aperoit pas une profonde ornire o son pied s'engage malencontreusement. De l une chute sur le ventre, si bien qu'avec sa bote au dos, il ressemble quelque gros coloptre rampant la surface du sol. Violente rage de l'instrumentiste, -- et il y a de quoi rager, -- puis objurgations l'adresse du premier violon, en admiration devant son monstre arien. C'est la faute d'Yverns! affirme Sbastien Zorn. Si je n'avais pas voulu regarder son maudit dragon... -- Ce n'est plus un dragon, c'est maintenant une amphore! Avec un sens imaginatif mdiocrement dvelopp, on peut la voir aux mains d'Hb qui verse le nectar... -- Prenons garde qu'il y ait beaucoup d'eau dans ce nectar, s'crie Pinchinat, et que ta charmante desse de la jeunesse nous arrose pleines douches! Ce serait l une complication, et il est vrai que le temps tourne la pluie. Donc, la prudence commande de hter la marche afin de chercher abri Freschal. On relve le violoncelliste, tout colre, on le remet sur ses pieds, tout grognon. Le complaisant Frascolin offre de se charger de sa boite. Sbastien Zorn refuse d'abord d'y consentir... Se sparer de son instrument... un violoncelle de Gand et Bernardel, autant dire une moiti de lui-mme... Mais il doit se rendre, et cette prcieuse moiti passe sur le dos du serviable Frascolin, lequel confie son lger tui au susdit Zorn. La route est reprise. On va d'un bon pas pendant deux milles. Aucun incident noter. Nuit qui se fait de plus en plus noire avec menaces de pluie. Quelques gouttes tombent, trs grosses, preuve qu'elles proviennent de nuages levs et orageux. Mais l'amphore de la jolie Hb d'Yverns ne s'panche pas davantage, et nos quatre noctambules ont l'espoir d'arriver Freschal dans un tat de siccit parfaite. Restent toujours de minutieuses prcautions prendre afin d'viter des chutes sur cette route obscure, profondment ravine, se brisant parfois des coudes brusques, borde de larges anfractuosits, longeant de sombres prcipices, ou l'on entend mugir la trompette des torrents. Avec sa disposition d'esprit, si Yverns trouve la situation potique, Frascolin la trouve inquitante. Il y a lieu de craindre galement de certaines rencontres fcheuses qui rendent assez problmatique la scurit des voyageurs sur ces chemins de la Basse-Californie. Le quatuor n'a pour toute arme que les archets de trois violons et d'un violoncelle, et cela peut paratre insuffisant en un pays o furent invents les revolvers Colt, extraordinairement perfectionns cette poque. Si Sbastien Zorn et ses camarades eussent t Amricains, ils se fussent munis d'un de ces engins de poche engain dans un gousset spcial du pantalon. Rien que pour aller en rail-road de San-Francisco San-Digo, un vritable Yankee ne se serait pas mis en voyage sans emporter ce viatique six coups. Mais des Franais ne l'avaient point jug ncessaire. Ajoutons mme qu'ils n'y ont pas song, et peut-tre auront-ils s'en repentir. Pinchinat marche en tte, fouillant du regard les talus de la route. Lorsqu'elle est trs encaisse droite et gauche, il y a moins redouter d'tre surpris par une agression soudaine. Avec ses instincts de loustic, Son Altesse se sent des vellits de monter quelque mauvaise fumisterie ses camarades, des envies btes de leur faire peur, par exemple de s'arrter court, de murmurer d'une voix trmolante d'effroi: Hein!... l-bas... qu'est-ce que je vois?... Tenons-nous prts tirer... Mais, quand le chemin s'enfonce travers une paisse fort, au milieu de ces mammoth-trees, ces squoias hauts de cent cinquante pieds, ces gants vgtaux des rgions californiennes, la dmangeaison de plaisanter lui passe. Dix hommes peuvent s'embusquer derrire chacun de ces normes troncs... Une vive lueur suivie d'une dtonation sche... le rapide sifflement d'une balle... ne va-t-on pas la voir... ne va-t-on pas l'entendre?... En de tels endroits, videmment disposs pour une attaque nocturne, un guet-apens est tout indiqu. Si, par bonheur, on ne doit pas prendre contact avec les bandits, c'est que cet estimable type a totalement disparu de l'Ouest-Amrique, ou qu'il s'occupe alors d'oprations financires sur les marchs de l'ancien et du nouveau continent!... Quelle fin pour les arrire-petits-fils des Karl Moor et des Jean Sbogar! qui ces rflexions doivent-elles venir si ce n'est Yverns? Dcidment, -- pense-t-il, -- la pice n'est pas digne du dcor! Tout coup Pinchinat reste immobile. Frascolin qui le suit en fait autant. Sbastien Zorn et Yverns les rejoignent aussitt. Qu'y a-t-il?... demande le deuxime violon. -- J'ai cru voir... rpond l'alto. Et ce n'est point une plaisanterie de sa part. Trs rellement une forme vient de se mouvoir entre les arbres. Humaine ou animale?... interroge Frascolin. -- Je ne sais. Lequel et le mieux valu, personne ne se ft hasard le dire. On regarde, en groupe serr, sans bouger, sans prononcer une parole. Par une claircie des nuages, les rayons lunaires baignent alors le dme de cette obscure fort et, travers la ramure des squoias, filtrent jusqu'au sol. Les dessous sont visibles sur un rayon d'une centaine de pas. Pinchinat n'a point t dupe d'une illusion. Trop grosse pour un homme, cette masse ne peut tre que celle d'un quadrupde de forte taille. Quel quadrupde?... Un fauve?... Un fauve coup sr... Mais quel fauve?... Un plantigrade! dit Yverns. -- Au diable l'animal, murmure Sbastien Zorn d'une voix basse mais impatiente, et par animal, c'est toi que j'entends, Yverns!... Ne peux-tu donc parler comme tout le monde?... Qu'est- ce que c'est que a, un plantigrade? -- Une bte qui marche sur ses plantes! explique Pinchinat. -- Un ours! rpond Frascolin. C'est un ours, en effet, un ours grand module. On ne rencontre ni lions, ni tigres, ni panthres dans ces forts de la Basse-Californie. Les ours en sont les htes habituels, avec lesquels les rapports sont gnralement dsagrables. On ne s'tonnera pas que nos Parisiens aient, d'un commun accord, l'ide de cder la place ce plantigrade. N'tait- il pas chez lui, d'ailleurs... Aussi le groupe se resserre-t-il, marchant reculons, de manire faire face la bte, lentement, posment, sans avoir l'air de fuir. La bte suit petits pas, agitant ses pattes antrieures comme des bras de tlgraphe, se balanant sur les hanches comme une manola la promenade. Graduellement elle gagne du terrain, et ses dmonstrations deviennent hostiles, -- des cris rauques, un battement de mchoires qui n'a rien de rassurant. Si nous dcampions, chacun de son ct?... propose Son Altesse. -- N'en faisons rien! rpond Frascolin. Il y en aurait un de nous qui serait rattrap, et qui paierait pour les autres! Cette imprudence ne fut pas commise, et il est vident qu'elle aurait pu avoir des consquences fcheuses. Le quatuor arrive ainsi, en faisceau, la limite d'une clairire moins obscure. L'ours s'est rapproch -- une dizaine de pas seulement. L'endroit lui parat-il propice une agression?... C'est probable, car ses hurlements redoublent, et il hte sa marche. Recul prcipit du groupe, et recommandations plus instantes du deuxime violon: Du sang-froid... du sang-froid, mes amis! La clairire est traverse, et l'on retrouve l'abri des arbres. Mais l, le danger n'est pas moins grand. En se dfilant d'un tronc un autre, l'animal peut bondir sans qu'il soit possible de prvenir son attaque, et c'est bien ce qu'il allait faire, lorsque ses terribles grognements cessent, son pas se ralentit... L'paisse ombre vient de s'emplir d'une musique pntrante, un _largo_ expressif dans lequel l'me d'un artiste se rvle tout entire. C'est Yverns, qui, son violon tir de l'tui, le fait vibrer sous la puissante caresse de l'archet. Une ide de gnie! Et pourquoi des musiciens n'auraient-ils pas demand leur salut la musique? Est-ce que les pierres, mues par les accords d'Amphion, ne venaient pas d'elles-mmes se ranger autour de Thbes? Est-ce que les btes froces, apprivoises par ses inspirations lyriques, n'accouraient pas aux genoux d'Orphe? Eh bien, il faut croire que cet ours californien, sous l'influence de prdispositions ataviques, est aussi artistement dou que ses congnres de la Fable, car sa frocit s'teint, ses instincts de mlomane le dominent, et mesure que le quatuor recule en bon ordre, il le suit, laissant chapper de petits cris de dilettante. Pour un peu, il et cri: bravo!... Un quart d'heure plus tard, Sbastien Zorn et ses compagnons sont la lisire du bois. Ils la franchissent, Yverns toujours violonnant... L'animal s'est arrt. Il ne semble pas qu'il ait l'intention d'aller au del. Il frappe ses grosses pattes l'une contre l'autre. Et alors Pinchinat lui aussi, saisit son instrument et s'crie: La danse des ours, et de l'entrain! Puis, tandis que le premier violon racle tous crins ce motif si connu en ton majeur, l'alto le soutient d'une basse aigre et fausse sur la mdiante mineure... L'animal entre alors en danse, levant le pied droit, levant le pied gauche, se dmenant, se contorsionnant, et il laisse le groupe s'loigner sur la route. Peuh! observe Pinchinat, ce n'tait qu'un ours de cirque. -- N'importe! rpond Frascolin. Ce diable d'Yverns a eu l une fameuse ide! -- Filons... _allegretto_, rplique le violoncelliste, et sans regarder derrire soi! Il est environ neuf heures, lorsque les quatre disciples d'Apollon arrivent sains et saufs Freschal. Ils ont march d'un fameux pas pendant cette dernire tape, bien que le plantigrade ne soit plus leurs trousses. Une quarantaine de maisons, ou mieux de maisonnettes en bois, autour d'une place plante de htres, voil Freschal, village isol que deux milles sparent de la cte. Nos artistes se glissent entre quelques habitations ombrages de grands arbres, dbouchent sur une place, entrevoient au fond le modeste clocher d'une modeste glise, se forment en rond, comme s'ils allaient excuter un morceau de circonstance, et s'immobilisent en cet endroit, avec l'intention d'y confrer. a! un village?... dit Pinchinat. -- Tu ne t'attendais pas trouver une cit dans le genre de Philadelphie ou de New-York? rplique Frascolin. -- Mais il est couch, votre village! riposte Sbastien Zorn, en haussant les paules. -- Ne rveillons pas un village qui dort! soupire mlodieusement Yverns. -- Rveillons-le, au contraire! s'crie Pinchinat. En effet, -- moins de vouloir passer la nuit en plein air, il faut bien en venir ce procd. Du reste, place absolument dserte, silence complet. Pas un contrevent entr'ouvert, pas une lumire aux fentres. Le palais de la _Belle au bois dormant_ aurait pu s'lever l dans des conditions de tout repos et de toute tranquillit. Eh bien... et l'auberge?... demande Frascolin. Oui... l'auberge dont le conducteur avait parl, o ses voyageurs en dtresse doivent rencontrer bon accueil et bon gte?... Et l'aubergiste qui s'empresserait d'envoyer du secours l'infortun coach-man?... Est-ce que ce pauvre homme a rv ces choses?... Ou, -- autre hypothse, -- Sbastien Zorn et sa troupe se sont-ils gars?... N'est-ce point ici le village de Freschal?... Ces questions diverses exigent une rponse premptoire. Donc, ncessit d'interroger un des habitants du pays, et, pour ce faire, de frapper la porte d'une des maisonnettes, -- celle de l'auberge, autant que possible, si une heureuse chance permet de la dcouvrir. Voici donc les quatre musiciens oprant une reconnaissance autour de la tnbreuse place, frlant les faades, essayant d'apercevoir une enseigne pendue quelque devanture... D'auberge, il n'y a pas apparence. Eh bien, dfaut d'auberge, il n'est pas admissible qu'il n'y ait point l quelque case hospitalire, et comme on n'est pas en cosse, on agira l'amricaine. Quel est le natif de Freschal qui refuserait un et mme deux dollars par personne pour un souper et un lit? Frappons, dit Frascolin. -- En mesure, ajoute Pinchinat, et six-huit! On et frapp trois ou quatre temps, que le rsultat aurait t identique. Aucune porte, aucune fentre ne s'ouvre, et, cependant, le Quatuor Concertant a mis une douzaine de maisons en demeure de lui rpondre. Nous nous sommes tromps, dclare Yverns... Ce n'est pas un village, c'est un cimetire, o, si l'on y dort, c'est de l'ternel sommeil... _Vox clamantis in deserto._ _-- Amen!..._ rpond Son Altesse avec la grosse voix d'un chantre de cathdrale. Que faire, puisqu'on s'obstine ce silence complet? Continuer sa route vers San-Digo?... On crve de faim et de fatigue, c'est le mot... Et puis, quel chemin suivre, sans guide, au milieu de cette obscure nuit?... Essayer d'atteindre un autre village!... Lequel?... s'en rapporter au coachman, il n'en existe aucun sur cette partie du littoral... On ne ferait que s'garer davantage... Le mieux est d'attendre le jour!... Pourtant, de passer une demi-douzaine d'heures sans abri, sous un ciel qui se chargeait de gros nuages bas, menaant de se rsoudre en averses, cela n'est pas proposer -- mme des artistes. Pinchinat eut alors une ide. Ses ides ne sont pas toujours excellentes, mais elles abondent en son cerveau. Celle-ci, d'ailleurs obtient l'approbation du sage Frascolin. Mes amis, dit-il, pourquoi ce qui nous a russi vis--vis d'un ours ne nous russirait-il pas vis--vis d'un village californien?... Nous avons apprivois ce plantigrade avec un peu de musique... Rveillons ces ruraux par un vigoureux concert, o nous n'pargnerons ni les _forte_ ni les _allegro_... -- C'est tenter, rpond Frascolin. Sbastien Zorn n'a mme pas laiss finir la phrase de Pinchinat. Son violoncelle retir de l'tui et dress sur sa pointe d'acier, debout, puisqu'il n'a pas de sige sa disposition, l'archet la main, il est prt extraire toutes les voix emmagasines dans cette carcasse sonore. Presque aussitt, ses camarades sont prts le suivre jusqu'aux dernires limites de l'art. Le quatuor en _si bmol_ d'Onslow, dit-il. Allons... Une mesure pour rien! Ce quatuor d'Onslow, ils le savaient par coeur, et de bons instrumentistes n'ont certes pas besoin d'y voir clair pour promener leurs doigts habiles sur la touche d'un violoncelle, de deux violons et d'un alto. Les voici donc qui s'abandonnent leur inspiration. Jamais peut- tre ils n'ont jou avec plus de talent et plus d'me dans les casinos et sur les thtres de la Confdration amricaine. L'espace s'emplit d'une sublime harmonie, et, moins d'tre sourds, comment des tres humains pourraient-ils rsister? Et-on t dans un cimetire, ainsi que l'a prtendu Yverns, que, sous le charme de cette musique, les tombes se fussent entr'ouvertes, les morts se seraient redresss, les squelettes auraient battu des mains... Et cependant les maisons restent closes, les dormeurs ne s'veillent pas. Le morceau s'achve dans les clats de son puissant final, sans que Freschal ait donn signe d'existence. Ah! c'est comme cela! s'crie Sbastien Zorn, au comble de la fureur. Il faut un charivari, comme leurs ours, pour leurs oreilles de sauvages?... Soit! recommenons, mais toi, Yverns, joue en _r_, toi, Frascolin, en _mi_, toi, Pinchinat, en _sol_. Moi, je reste en _si bmol_, et, maintenant, tour de bras! Quelle cacophonie! Quel dchirement des tympans! Voil qui rappelle bien cet orchestre improvis, dirig par le prince de Joinville, dans un village inconnu d'une rgion brsilienne! C'est croire que l'on excute sur des vinaigrius quelque horrible symphonie, -- du Wagner jou rebours!... En somme, l'ide de Pinchinat est excellente. Ce qu'une admirable excution n'a pu obtenir, c'est ce charivari qui l'obtient. Freschal commence s'veiller. Des vitres s'allument a et l. Deux ou trois fentres s'clairent. Les habitants du village ne sont pas morts, puisqu'ils donnent signe d'existence. Ils ne sont pas sourds, puisqu'ils entendent et coutent... On va nous jeter des pommes! dit Pinchinat, pendant une pause, car, dfaut de la tonalit du morceau, la mesure a t respecte scrupuleusement. -- Eh! tant mieux... nous les mangerons! rpond le pratique Frascolin. Et, au commandement de Sbastien Zorn, le concert reprend de plus belle. Puis, lorsqu'il s'est termin par un vigoureux accord parfait en quatre tons diffrents, les artistes s'arrtent. Non! ce ne sont pas des pommes qu'on leur jette travers vingt ou trente fentres bantes, ce sont des applaudissements, des hurrahs, des hips! hips! hips! Jamais les oreilles freschaliennes ne se sont emplies de telles jouissances musicales! Et, nul doute que toutes les maisons ne soient prtes recevoir hospitalirement de si incomparables virtuoses. Mais, tandis qu'ils se livraient cette fougue instrumentale, un nouveau spectateur s'est avanc de quelques pas, sans qu'ils l'aient vu venir. Ce personnage, descendu d'une sorte de char bancs lectrique, se tient un angle de la place. C'est un homme de haute taille et d'assez forte corpulence, autant qu'on en pouvait juger par cette nuit sombre. Or, tandis que nos Parisiens se demandent si, aprs les fentres, les portes des maisons vont s'ouvrir pour les recevoir, -- ce qui parait au moins fort incertain, -- le nouvel arriv s'approche, et, en parfaite langue franaise, dit d'un ton aimable: Je suis un dilettante, messieurs, et je viens d'avoir la bonne fortune de vous applaudir... -- Pendant notre dernier morceau?... rplique d'un ton ironique Pinchinat. -- Non, Messieurs... pendant le premier, et j'ai rarement entendu excuter avec plus de talent ce quatuor d'Onslow! Ledit personnage est un connaisseur, n'en pas douter. Monsieur, rpond Sbastien Zorn au nom de ses camarades, nous sommes trs sensibles vos compliments... Si notre second morceau a dchir vos oreilles, c'est que... -- Monsieur, rpond l'inconnu, en interrompant une phrase qui et t longue, je n'ai jamais entendu jouer si faux avec tant de perfection. Mais j'ai compris pourquoi vous agissiez de la sorte. C'tait pour rveiller ces braves habitants de Freschal, qui se sont dj rendormis... Eh bien, messieurs, ce que vous tentiez d'obtenir d'eux par ce moyen dsespr, permettez-moi de vous l'offrir... -- L'hospitalit?... demande Frascolin. -- Oui, l'hospitalit, une hospitalit ultra-cossaise. Si je ne me trompe, j'ai devant moi ce Quatuor Concertant, renomm dans toute notre superbe Amrique, qui ne lui a pas marchand son enthousiasme... -- Monsieur, croit devoir dire Frascolin, nous sommes vraiment flatts... Et... cette hospitalit, o pourrions-nous la trouver, grce vous?... -- deux milles d'ici. -- Dans un autre village?... -- Non... dans une ville. -- Une ville importante?... -- Assurment. -- Permettez, observe Pinchinat, on nous a dit qu'il n'y avait aucune ville avant San-Digo... -- C'est une erreur... que je ne saurais m'expliquer. -- Une erreur?... rpte Frascolin. -- Oui, messieurs, et, si vous voulez m'accompagner, je vous promets l'accueil auquel ont droit des artistes de votre valeur. -- Je suis d'avis d'accepter... dit Yverns. -- Et je partage ton avis, affirme Pinchinat. -- Un instant... un instant, s'crie Sbastien Zorn, et n'allons pas plus vite que le chef d'orchestre! -- Ce qui signifie?... demande l'Amricain. -- Que nous sommes attendus San-Digo, rpond Frascolin. -- San-Digo, ajoute le violoncelliste, o la ville nous a engags pour une srie de matines musicales, dont la premire doit avoir lieu aprs-demain dimanche... -- Ah! rplique le personnage, d'un ton qui dnote une assez vive contrarit. Puis, reprenant: Qu' cela ne tienne, messieurs, ajoute-t-il. En une journe, vous aurez le temps de visiter une cit qui en vaut la peine, et je m'engage vous faire reconduire la prochaine station, de manire que vous puissiez tre San- Digo l'heure voulue! Ma foi, l'offre est sduisante, et aussi la bien venue. Voil le quatuor assur de trouver une bonne chambre dans un bon htel, -- sans parler des gards que leur garantit cet obligeant personnage. Acceptez-vous, messieurs?... -- Nous acceptons, rpond Sbastien Zorn, que la faim et la fatigue disposent favorablement accueillir une invitation de ce genre. -- C'est entendu, rplique l'Amricain. Nous allons partir l'instant... En vingt minutes nous serons arrivs, et vous me remercierez, j'en suis sr! Il va sans dire qu' la suite des derniers hurrahs provoqus par le concert charivarique, les fentres des maisons se sont refermes. Ses lumires teintes, le village de Freschal est replong dans un profond sommeil. L'Amricain et les quatre artistes rejoignent le char bancs, y dposent leurs instruments, se placent l'arrire, tandis que l'Amricain s'installe sur le devant, prs du conducteur- mcanicien. Un levier est manoeuvr, les accumulateurs lectriques fonctionnent, le vhicule s'branle, et il ne tarde pas prendre une rapide allure, en se dirigeant vers l'ouest. Un quart d'heure aprs, une vaste lueur blanchtre apparat, une blouissante diffusion de rayons lunaires. L est une ville, dont nos Parisiens n'auraient pu souponner l'existence. Le char bancs s'arrte alors, et Frascolin de dire: Enfin nous voici sur le littoral. -- Le littoral... non, rpondit l'Amricain. C'est un cours d'eau que nous avons traverser... -- Et comment?... demande Pinchinat. -- Au moyen de ce bac dans lequel le char bancs va prendre place. En effet, il y a l un de ces ferry-boats, si nombreux aux tats-Unis, et sur lequel s'embarque le char bancs avec ses passagers. Sans doute, ce ferry-boat est m lectriquement, car il ne projette aucune vapeur, et en deux minutes, au del du cours d'eau, il vient accoster le quai d'une darse au fond d'un port. Le char bancs reprend sa route travers les alles d'une campagne, il pntre dans un parc, au-dessus duquel des appareils ariens versent une lumire intense. la grille de ce parc s'ouvre une porte, qui donne accs sur une large et longue rue pave de dalles sonores. Cinq minutes plus tard, les artistes descendent au bas du perron d'un confortable htel, o ils sont reus avec un empressement de bon augure, grce un mot dit par l'Amricain. On les conduit aussitt devant une table servie avec luxe, et ils soupent de bon apptit, qu'on veuille bien le croire. Le repas achev, le majordome les mne une chambre spacieuse, claire de lampes incandescence, que des interrupteurs permettront de transformer en douces veilleuses. L, enfin, remettant au lendemain l'explication de ces merveilles, ils s'endorment dans les quatre lits disposs aux quatre angles de la chambre, et ronflent avec cet ensemble extraordinaire qui a fait la renomme du Quatuor Concertant. III -- Un loquace cicrone Le lendemain, ds sept heures, ces mots, ou plutt ces cris retentissent dans la chambre commune, aprs une clatante imitation du son de la trompette, -- quelque chose comme la diane au rveil d'un rgiment: Allons!... houp!... sur pattes... et en deux temps! vient de vocifrer Pinchinat. Yverns, le plus nonchalant du quatuor, et prfr mettre trois temps -- et mme quatre -- se dgager des chaudes couvertures de son lit. Mais il lui faut suivre l'exemple de ses camarades et quitter la position horizontale pour la position verticale. Nous n'avons pas une minute perdre... pas une seule! observe Son Altesse. -- Oui, rpondit Sbastien Zorn, car c'est demain que nous devons tre rendus San-Digo. -- Bon! rplique Yverns, une demi-journe suffira visiter la ville de cet aimable Amricain. -- Ce qui m'tonne, ajoute Frascolin, c'est qu'il existe une cit importante dans le voisinage de Freschal!... Comment notre coachman a-t-il oubli de nous l'indiquer? -- L'essentiel est que nous y soyons, ma vieille clef de sol, dit Pinchinat, et nous y sommes! travers deux larges fentres, la lumire pntre flots dans la chambre, et la vue se prolonge pendant un mille sur une rue superbe, plante d'arbres. Les quatre amis procdent leur toilette dans un cabinet confortable, -- rapide et facile besogne, car il est machin suivant les derniers perfectionnements modernes: robinets thermomtriquement gradus pour l'eau chaude et pour l'eau froide, cuvettes se vidant par un basculage automatique, chauffe-bains, chauffe-fers, pulvrisateurs d'essences parfumes fonctionnant la demande, ventilateurs-moulinets actionns par un courant voltaque, brosses mues mcaniquement, les unes auxquelles il suffit de prsenter sa tte, les autres ses vtements ou ses bottes pour obtenir un nettoyage ou un cirement complets. Puis, en maint endroit, sans compter l'horloge et les ampoules lectriques, qui s'panouissent porte de la main, des boutons de sonnettes ou de tlphones mettent en communication instantane les divers services de l'tablissement. Et non seulement Sbastien Zorn et ses compagnons peuvent correspondre avec l'htel, mais aussi avec les divers quartiers de la ville, et peut-tre, -- c'est l'avis de Pinchinat, -- avec n'importe quelle cit des tats-Unis d'Amrique. Ou mme des deux mondes, ajoute Yverns. En attendant qu'ils eussent l'occasion de faire cette exprience, voici, sept heures quarante-sept, que cette phrase leur est tlphone en langue anglaise: Calistus Munbar prsente ses civilits matinales chacun des honorables membres du Quatuor Concertant, et les prie de descendre, ds qu'ils seront prts, au dining-room d'_Excelsior-Hotel_, o leur est servi un premier djeuner. _Excelsior-Hotel_! dit Yverns. Le nom de ce caravansrail est superbe! -- Calistus Munbar, c'est notre obligeant Amricain, remarque Pinchinat, et le nom est splendide! -- Mes amis, s'crie le violoncelliste, dont l'estomac est aussi imprieux que son propritaire, puisque le djeuner est sur la table, allons djeuner, et puis... -- Et puis... parcourons la ville, ajoute Frascolin. Mais quelle peut tre cette ville? Nos Parisiens tant habills ou peu prs, Pinchinat rpond tlphoniquement qu'avant cinq minutes, ils feront honneur l'invitation de M. Calistus Munbar. En effet, leur toilette acheve, ils se dirigent vers un ascenseur qui se met en mouvement et les dpose dans le hall monumental de l'htel. Au fond se dveloppe la porte du dining-room, une vaste salle tincelante de dorures. Je suis le vtre, messieurs, tout le vtre! C'est l'homme de la veille, qui vient de prononcer cette phrase de huit mots. Il appartient ce type de personnages dont on peut dire qu'ils se prsentent d'eux-mmes. Ne semble-t-il pas qu'on les connaisse depuis longtemps, ou, pour employer une expression plus juste, depuis toujours? Calistus Munbar doit avoir de cinquante soixante ans, mais il n'en parat que quarante-cinq. Sa taille est au-dessus de la moyenne; son gaster bedonne lgrement; ses membres sont gros et forts; il est vigoureux et sain avec des mouvements fermes; il crve la sant, si l'on veut bien permettre cette locution. Sbastien Zorn et ses amis ont maintes fois rencontr des gens de ce type, qui n'est pas rare aux tats-Unis. La tte de Calistus Munbar est norme, en boule, avec une chevelure encore blonde et boucle, qui s'agite comme une frondaison tortille par la brise; le teint est trs color: la barbe jauntre, assez longue, se divise en pointes; la moustache est rase; la bouche, releve aux commissures des lvres, est souriante, railleuse surtout; les dents sont d'un ivoire clatant; le nez, un peu gros du bout, narines palpitantes, solidement implant la base du front avec deux plis verticaux au-dessus, supporte un binocle, que retient un fil d'argent fin et souple comme un fil de soie. Derrire les lentilles de ce binocle rayonne un oeil mobile, l'iris verdtre, la prunelle allume d'une braise. Cette tte est rattache aux paules par un cou de taureau. Le tronc est carrment tabli sur des cuisses charnues, des jambes d'aplomb, des pieds un peu en dehors. Calistus Munbar est vtu d'un veston trs ample, en toffe diagonale, couleur cachou. Hors de la poche latrale se glisse l'angle d'un mouchoir vignettes. Le gilet est blanc, trs vid, trois boutons d'or. D'une poche l'autre festonne une chane massive, ayant un bout un chronomtre, l'autre un podomtre, sans parler des breloques qui tintinnabulent au centre. Cette orfvrerie se complte par un chapelet de bagues dont sont ornes les mains grasses et roses. La chemise est d'une blancheur immacule, raide et brillante d'empois, constelle de trois diamants, surmonte d'un col largement rabattu, sous le pli duquel s'enroule une imperceptible cravate, simple galon mordor. Le pantalon, d'toffe raye, vastes plis, retombe en se rtrcissant sur des bottines laces avec agrafes d'aluminium. Quant la physionomie de ce Yankee, elle est au plus haut point expressive, toute en dehors, -- la physionomie des gens qui ne doutent de rien, et qui en ont vu bien d'autres, comme on dit. Cet homme est un dbrouillard, coup sur, et c'est aussi un nergique, ce qui se reconnat la tonicit de ses muscles, la contraction apparente de son sourciller et de son masster. Enfin, il rit volontiers avec clat, mais son rire est plutt nasal qu'oral, une sorte de ricanement, le _hennitus_ indiqu par les physiologistes. Tel est ce Calistus Munbar. l'entre du Quatuor, il a soulev son large chapeau que ne dparerait pas une plume Louis XIII, il serre la main des quatre artistes. Il les conduit devant une table o bouillonne la thire, o fument les rties traditionnelles. Il parle tout le temps, ne laissant pas place une seule question, - - peut-tre pour esquiver une rponse, -- vantant les splendeurs de sa ville, l'extraordinaire cration de cette cit, monologuant sans interruption, et, lorsque le djeuner est achev, terminant son monologue par ces mots: Venez, messieurs, et veuillez me suivre. Mais une recommandation... -- Laquelle? demande Frascolin. -- Il est expressment dfendu de cracher dans nos rues... -- Nous n'avons pas l'habitude... proteste Yverns. -- Bon!... cela vous pargnera des amendes! -- Ne pas cracher... en Amrique! murmure Pinchinat d'un ton o la surprise se mle l'incrdulit. Il et t difficile de se procurer un guide doubl d'un cicrone plus complet que Calistus Munbar. Cette ville, il la connat fond. Pas un htel dont il ne puisse nommer le propritaire, pas une maison dont il ne sache qui l'habite, pas un passant dont il ne soit salu avec une familiarit sympathique. Cette cit est rgulirement construite. Les avenues et les rues, pourvues de vrandas au-dessus des trottoirs, se coupent angles droits, une sorte d'chiquier. L'unit se retrouve en son plan gomtral. Quant la varit, elle ne manque point, et dans leur style comme dans leur appropriation intrieure, les habitations n'ont suivi d'autre rgle que la fantaisie de leurs architectes. Except le long de quelques rues commerantes, ces demeures affectent un air de palais, avec leurs cours d'honneur flanques de pavillons lgants, l'ordonnance architecturale de leurs faades, le luxe que l'on pressent l'intrieur des appartements, les jardins pour ne pas dire les parcs disposs en arrire. Il est remarquer, toutefois, que les arbres, de plantation rcente sans doute, n'ont pas encore atteint leur complet dveloppement. De mme pour les squares, mnags l'intersection des principales artres de la ville, tapisss de pelouses d'une fracheur tout anglaise, dont les massifs, o se mlangent les essences des zones tempres et torrides, n'ont pas aspir des entrailles du sol assez de puissance vgtative. Aussi cette particularit naturelle prsente-t-elle un contraste frappant avec la portion de l'Ouest- Amrique, o abondent les forts gantes dans le voisinage des grandes cits californiennes. Le quatuor allait devant lui, observant ce quartier de la ville, chacun sa manire, Yverns attir par ce qui n'attire pas Frascolin, Sbastien Zorn s'intressant ce qui n'intresse point Pinchinat, -- tous, en somme, trs curieux du mystre qui enveloppe la cit inconnue. De cette diversit de vues devra sortir un ensemble de remarques assez justes. D'ailleurs, Calistus Munbar est l, et il a rponse tout. Que disons-nous rponse?... Il n'attend pas qu'on l'interroge, il parle, il parle, et il n'y a qu' le laisser parler. Son moulin paroles tourne et tourne au moindre vent. Un quart d'heure aprs avoir quitt _Excelsior-Hotel_, Calistus Munbar dit: Nous voici dans la Troisime Avenue, et on en compte une trentaine dans la ville. Celle-ci, la plus commerante, c'est notre Broadway, notre Regent-street, notre boulevard des Italiens. Dans ces magasins, ces bazars, on trouve le superflu et le ncessaire, tout ce que peuvent exiger les existences les plus soucieuses du bien-tre et du confort moderne! -- Je vois les magasins, observe Pinchinat, mais je ne vois pas les acheteurs... -- Peut-tre l'heure est-elle trop matinale?... ajoute Yverns. -- Cela tient, rpondit Calistus Munbar, ce que la plupart des commandes se font tlphoniquement ou mme tlautographiquement... -- Ce qui signifie?... demande Frascolin. -- Ce qui signifie que nous employons communment le tlautographe, un appareil perfectionn qui transporte l'criture comme le tlphone transporte la parole, sans oublier le kintographe qui enregistre les mouvements, tant pour l'oeil ce que le phonographe est pour l'oreille, et le tlphote qui reproduit les images. Ce tlautographe donne une garantie plus srieuse que la simple dpche dont le premier venu est libre d'abuser. Nous pouvons signer lectriquement des mandats ou des traites... -- Mme des actes de mariage?... rplique Pinchinat d'un ton ironique. -- Sans doute, monsieur l'alto. Pourquoi ne se marierait-on pas par fil tlgraphique... -- Et divorcer?... -- Et divorcer!... C'est mme ce qui use le plus nos appareils! L-dessus, bruyant clat de rire du cicrone, qui fait trembloter toute la bibeloterie de son gilet. Vous tes gai, monsieur Munbar, dit Pinchinat, en partageant l'hilarit de l'Amricain. -- Oui... comme une envole de pinsons un jour de soleil! En cet endroit, une artre transversale se prsente. C'est la Dix- neuvime Avenue, d'o tout commerce est banni. Des lignes de trams la sillonnent ainsi que l'autre. De rapides cars passent sans soulever un grain de poussire, car la chausse, recouverte d'un parquet imputrescible de karry et de jarrah d'Australie, -- pourquoi pas de l'acajou du Brsil? -- est aussi nette que si on l'et frotte la limaille. D'ailleurs, Frascolin, trs observateur des phnomnes physiques, constate qu'elle rsonne sous le pied comme une plaque de mtal. Voil bien ces grands travailleurs du fer! se dit-il. Ils font maintenant des chausses en tle! Et il allait s'informer prs de Calistus Munbar, lorsque celui-ci de s'crier: Messieurs, regardez cet htel! Et il montre une vaste construction, d'aspect grandiose, dont les avant- corps, latraux une cour d'honneur, sont runis par une grille en aluminium. Cet htel, -- on pourrait dire ce palais, -- est habit par la famille de l'un des principaux notables de la ville. J'ai nomm Jem Tankerdon, propritaire d'inpuisables mines de ptrole dans l'Illinois, le plus riche peut-tre, et, par consquent, le plus honorable et le plus honor de nos concitoyens... -- Des millions?... demande Sbastien Zorn. -- Peuh! fait Calistus Munbar. Le million, c'est pour nous le dollar courant, et ici on les compte par centaines! Il n'y a en cette cit que des nababs richissimes. Ce qui explique comment, en quelques annes, les marchands des quartiers du commerce font fortune, -- j'entends les marchands au dtail, car, de ngociants ou de commerants en gros, il ne s'en trouve pas un seul sur ce microcosme unique au monde... -- Et des industriels?... demande Pinchinat. -- Absents, les industriels! -- Et les armateurs?... demande Frascolin. -- Pas davantage. -- Des rentiers alors?... rplique Sbastien Zorn. -- Rien que des rentiers et des marchands en train de se faire des rentes. -- Eh bien... et les ouvriers?... observe Yverns. -- Lorsqu'on a besoin d'ouvriers, on les amne du dehors, messieurs, et lorsque le travail est termin ils s'en retournent... avec la forte somme!... -- Voyons, monsieur Munbar, dit Frascolin, vous avez bien quelques pauvres dans votre ville, ne ft-ce que pour ne pas en laisser teindre la race?... -- Des pauvres, monsieur le deuxime violon?... Vous n'en rencontrerez pas un seul! -- Alors la mendicit est interdite?... -- Il n'y a jamais eu lieu de l'interdire, puisque la ville n'est pas accessible aux mendiants. C'est bon cela pour les cits de l'Union, avec leurs dpts, leurs asiles, leurs work-houses... et les maisons de correction qui les compltent... -- Allez-vous affirmer que vous n'avez pas de prisons?... -- Pas plus que nous n'avons de prisonniers. -- Mais les criminels?... -- Ils sont pris de rester dans l'ancien et le nouveau continent, o leur vocation trouve s'exercer dans des conditions plus avantageuses. -- Eh! vraiment, monsieur Munbar, dit Sbastien Zorn, on croirait, vous entendre, que nous ne sommes plus en Amrique? -- Vous y tiez hier, monsieur le violoncelliste, rpond cet tonnant cicrone. -- Hier?... rplique Frascolin, qui se demande ce que peut exprimer cette phrase trange. -- Sans doute!... Aujourd'hui vous tes dans une ville indpendante, une cit libre, sur laquelle l'Union n'a aucun droit, qui ne relve que d'elle-mme... -- Et qui se nomme?... demande Sbastien Zorn, dont l'irritabilit naturelle commence percer. -- Son nom?... rpond Calistus Munbar. Permettez-moi de vous le taire encore... -- Et quand le saurons-nous?... -- Lorsque vous aurez achev de la visiter, ce dont elle sera trs honore d'ailleurs. Cette rserve de l'Amricain est au moins singulire. Peu importe, en somme. Avant midi, le quatuor aura termin sa curieuse promenade, et, dt-il n'apprendre le nom de cette ville qu'au moment de la quitter, cela lui suffira, n'est-il pas vrai? La seule rflexion faire, est celle-ci: Comment une cit si considrable occupe-t-elle un des points de la cte californienne sans appartenir la rpublique fdrale des tats-Unis, et, d'autre part, comment expliquer que le conducteur du coach ne se ft pas avis d'en parler? L'essentiel, aprs tout, est que, dans vingt-quatre heures, les excutants aient atteint San-Digo, o on leur donnera le mot de cette nigme, si Calistus Munbar ne se dcide pas le rvler. Ce bizarre personnage s'est de nouveau livr sa faconde descriptive, non sans laisser voir qu'il dsire ne point s'expliquer plus catgoriquement. Messieurs, dit-il, nous voici l'entre de la Trente-septime Avenue. Contemplez cette admirable perspective! Dans ce quartier, non plus, pas de magasins, pas de bazars, ni ce mouvement des rues qui dnote l'existence commerciale. Rien que des htels et des habitations particulires, mais les fortunes y sont infrieures celles de la Dix-neuvime Avenue. Des rentiers dix ou douze millions... -- Des gueux, quoi! rpond Pinchinat, dont les lvres dessinent une moue significative. -- H! monsieur l'alto, rplique Calistus Munbar, il est toujours possible d'tre le gueux de quelqu'un! Un millionnaire est riche par rapport celui qui ne possde que cent mille francs! Il ne l'est pas par rapport celui qui possde cent millions! Maintes fois dj, nos artistes ont pu noter que, de tous les mots employs par leur cicrone, celui de million revient le plus frquemment, -- un mot prestigieux s'il en fut! Il le prononce en gonflant ses joues avec une sonorit mtallique. On dirait qu'il bat monnaie rien qu'en parlant. Si ce ne sont pas des diamants qui s'chappent de ses lvres comme de la bouche de ce filleul des fes qui laissait tomber des perles et des meraudes, ce sont des pices d'or. Et Sbastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, Yverns, vont toujours travers l'extraordinaire ville dont la dnomination gographique leur est encore inconnue. Ici des rues animes par le va-et-vient des passants, tous confortablement vtus, sans que la vue soit jamais offusque par les haillons d'un indigent. Partout des trams, des haquets, des camions, mus par l'lectricit. Certaines grandes artres sont pourvues de ces trottoirs mouvants, actionns par la traction d'une chane sans fin, et sur lesquels les gens se promnent comme ils le feraient dans un train en marche, en participant son mouvement propre. Circulent aussi des voitures lectriques, roulant sur les chausses, avec la douceur d'une bille sur un tapis de billard. Quant des quipages, au vritable sens de ce mot, c'est--dire des vhicules trans par des chevaux, on n'en rencontre que dans les quartiers opulents. Ah! voici une glise, dit Frascolin. Et il montre un difice d'assez lourde contexture, sans style architectural, une sorte de pt de Savoie, plant au milieu d'une place aux verdoyantes pelouses. C'est le temple protestant, rpond Calistus Munbar en s'arrtant devant cette btisse. -- Y a-t-il des glises catholiques dans votre ville?... demande Yverns. -- Oui, monsieur. D'ailleurs, je dois vous faire observer que, bien que l'on professe environ mille religions diffrentes sur notre globe, nous nous en tenons ici au catholicisme et au protestantisme. Ce n'est pas comme en ces tats-Unis, dsunis par la religion s'ils ne le sont pas en politique, o il y a autant de sectes que de familles, mthodistes, anglicans, presbytriens, anabaptistes, wesleyens, etc... Ici, rien que des protestants fidles la doctrine calviniste, ou des catholiques romains. -- Et quelle langue parle-t-on?... -- L'anglais et le franais sont employs couramment... -- Ce dont nous vous flicitons, dit Pinchinat. -- La ville, reprend Calistus Munbar, est donc divise en deux sections, peu prs gales. Ici nous sommes dans la section... -- Ouest, je pense?... fait observer Frascolin en s'orientant sur la position du soleil. -- Ouest... si vous voulez... -- Comment... si je veux?... rplique le deuxime violon, assez surpris de cette rponse. Est-ce que les points cardinaux de cette cit varient au gr de chacun?... -- Oui... et non... dit Calistus Munbar. Je vous expliquerai cela plus tard... J'en reviens donc cette section... ouest, si cela vous plat, qui est uniquement habite par les protestants, rests, mme ici, des gens pratiques, tandis que les catholiques, plus intellectuels, plus raffins, occupent la section... est. C'est vous dire que ce temple est le temple protestant. -- Il en a bien l'air, observe Yverns. Avec sa pesante architecture, la prire n'y doit point tre une lvation vers le ciel, mais un crasement vers la terre... -- Belle phrase! s'crie Pinchinat. Monsieur Munbar, dans une ville si modernement machine, on peut sans doute entendre le prche ou la messe par le tlphone?... -- Juste. -- Et aussi se confesser?... -- Tout comme on peut se marier par le tlautographe, et vous conviendrez que cela est pratique... -- ne pas le croire, monsieur Munbar, rpond Pinchinat, ne pas le croire! IV -- Le Quatuor Concertant dconcert onze heures, aprs une si longue promenade, il est permis d'avoir faim. Aussi nos artistes abusent-ils de cette permission. Leurs estomacs crient avec ensemble, et ils s'accordent sur ce point qu'il faut tout prix djeuner. C'est aussi l'avis de Calistus Munbar, non moins soumis que ses htes aux ncessits de la rfection quotidienne. Reviendra-t-on _Excelsior-Hotel_? Oui, car il ne parat pas que les restaurants soient nombreux en cette ville, o chacun prfre sans doute se confiner en son home et qui ne semble gure tre visite des touristes des deux mondes. En quelques minutes, un tram transporte ces affams leur htel et ils s'assoient devant une table copieusement servie. C'est l un contraste frappant avec ces repas l'amricaine, o la multiplicit des mets ne rachte pas leur insuffisance. Excellente, la viande de boeuf ou de mouton; tendre et parfume, la volaille; d'une allchante fracheur, le poisson. Puis, au lieu de cette eau glace des restaurations de l'Union, des bires varies et des vins que le soleil de France avait distills dix ans avant sur les coteaux du Mdoc et de la Bourgogne. Pinchinat et Frascolin font honneur ce djeuner, tout le moins autant que Sbastien Zorn et Yverns... Il va de soi que Calistus Munbar a tenu le leur offrir, et ils auraient mauvaise grce ne point l'accepter. D'ailleurs, ce Yankee, dont la faconde ne tarit pas, dploie une humeur charmante. Il parle de tout ce qui concerne la ville, l'exception de ce que ses convives auraient voulu savoir, -- c'est--dire quelle est cette cit indpendante dont il hsite rvler le nom. Un peu de patience, il le dira, lorsque l'exploration sera termine. Son intention serait-elle donc de griser le quatuor dans le but de lui faire manquer l'heure du train de San-Digo?... Non, mais on boit sec, aprs avoir mang ferme, et le dessert allait s'achever dans l'absorption du th, du caf et des liqueurs, lorsqu'une dtonation branle les vitres de l'htel. Qu'est-ce?... demanda Yverns en sursautant. -- Ne vous inquitez pas, messieurs, rpond Calistus Munbar. C'est le canon de l'observatoire. -- S'il ne sonne que midi, rplique Frascolin en consultant sa montre, j'affirme qu'il retarde... -- Non, monsieur l'alto, non! Le soleil ne retarde pas plus ici qu'ailleurs! Et un singulier sourire relve les lvres de l'Amricain, ses yeux ptillent sous le binocle, et il se frotte les mains. On serait tent de croire qu'il se flicite d'avoir fait une bonne farce. Frascolin, moins merillonn que ses camarades par la bonne chre, le regarde d'un oeil souponneux, sans trop savoir qu'imaginer. Allons, mes amis -- vous me permettrez de vous donner cette sympathique qualification, ajoute- t-il de son air le plus aimable, -- il s'agit de visiter la seconde section de la ville, et je mourrais de dsespoir si un seul dtail vous chappait! Nous n'avons pas de temps perdre... -- quelle heure part le train pour San-Digo?... interroge Sbastien Zorn, toujours proccup de ne point manquer ses engagements par suite d'arrive tardive. -- Oui... quelle heure?... rpte Frascolin en insistant. -- Oh!... dans la soire, rpond Calistus Munbar en clignant de l'oeil gauche. Venez, mes htes, venez... Vous ne vous repentirez pas de m'avoir pris pour guide! Comment dsobir un personnage si obligeant? Les quatre artistes quittent la salle d'_Excelsior-Hotel_, et dambulent le long de la chausse. En vrit, il faut que le vin les ait trop gnreusement abreuvs, car une sorte de frmissement leur court dans les jambes. Il semble que le sol ait une lgre tendance se drober sous leurs pas. Et pourtant, ils n'ont point pris place sur un de ces trottoirs mobiles qui se dplacent latralement. H! h!... soutenons-nous, Chatillon! s'crie Son Altesse titubant. -- Je crois que nous avons un peu bu! rplique Yverns, qui s'essuie le front. -- Bon, messieurs les Parisiens, observe l'Amricain, une fois n'est pas coutume!... Il fallait arroser votre bienvenue... -- Et nous avons puis l'arrosoir! rplique Pinchinat, qui en a pris sa bonne part et ne s'est jamais senti de si belle humeur. Sous la direction de Calistus Munbar, une rue les conduit l'un des quartiers de la deuxime section. En cet endroit, l'animation est tout autre, l'allure moins puritaine. On se croirait soudainement transport des tats du Nord de l'Union dans les tats du Sud, de Chicago la Nouvelle-Orlans, de l'Illinois la Louisiane. Les magasins sont mieux achalands, des habitations d'une fantaisie plus lgante, des homesteads ou maisons de familles, plus confortables, des htels aussi magnifiques que ceux de la section protestante, mais de plus rjouissant aspect. La population diffre galement d'air, de dmarche, de tournure. C'est croire que cette cit est double, comme certaines toiles, cela prs que ces sections ne tournent pas l'une autour de l'autre, -- deux villes juxtaposes. Arriv peu prs au centre de la section, le groupe s'arrte vers le milieu de la Quinzime Avenue, et Yverns de s'crier: Sur ma foi, voici un palais... -- Le palais de la famille Coverley, rpond Calistus Munbar. Nat Coverley, l'gal de Jem Tankerdon... -- Plus riche que lui?... demande Pinchinat. -- Tout autant, dit l'Amricain. Un ex-banquier de la Nouvelle- Orlans, qui a plus de centaines de millions que de doigts aux deux mains! -- Une jolie paire de gants, cher monsieur Munbar! -- Comme vous le pensez. -- Et ces deux notables, Jem Tankerdon et Nat Coverley, sont ennemis... naturellement?... -- Des rivaux tout au moins, qui tchent d'tablir leur prpondrance dans les affaires de la cit, et se jalousent... -- Finiront-ils par se manger?... demande Sbastien Zorn. -- Peut-tre... et si l'un dvore l'autre... -- Quelle indigestion ce jour-l! rpond Son Altesse. Et Calistus Munbar de s'esclaffer en bedonnant, tant la rponse lui a paru plaisante. L'glise catholique s'lve sur une vaste place, qui permet d'en admirer les heureuses proportions. Elle est de style gothique, de ce style qui n'exige que peu de recul pour tre apprci, car les lignes verticales qui en constituent la beaut, perdent de leur caractre tre vues de loin. Saint-Mary Church mrite l'admiration pour la sveltesse de ses pinacles, la lgret de ses rosaces, l'lgance de ses ogives flamboyantes, la grce de ses fentres en mains jointes. Un bel chantillon du gothique anglo-saxon! dit Yverns, qui est trs amateur de l'architectonique. Vous aviez raison, monsieur Munbar, les deux sections de votre ville n'ont pas plus de ressemblance entre elles que le temple de l'une et la cathdrale de l'autre! -- Et cependant, monsieur Yverns, ces deux sections sont nes de la mme mre... -- Mais... pas du mme pre?... fait observer Pinchinat. -- Si... du mme pre, mes excellents amis! Seulement, elles ont t leves d'une faon diffrente. On les a appropries aux convenances de ceux qui devaient y venir chercher une existence tranquille, heureuse, exempte de tout souci... une existence que ne peut offrir aucune cit ni de l'ancien ni du nouveau continent. -- Par Apollon, monsieur Munbar, rpond Yverns, prenez garde de trop surexciter notre curiosit!... C'est comme si vous chantiez une de ces phrases musicales qui laissent longuement dsirer la tonique... -- Et cela finit par fatiguer l'oreille! ajoute Sbastien Zorn. Voyons, le moment est-il venu o vous consentirez nous apprendre le nom de cette ville extraordinaire?... -- Pas encore, mes chers htes, rpond l'Amricain en rajustant son binocle d'or sur son appendice nasal. Attendez la fin de notre promenade, et continuons... -- Avant de continuer, dit Frascolin, qui sent une sorte de vague inquitude se mler au sentiment de curiosit, j'ai une proposition faire. -- Et laquelle?... -- Pourquoi ne monterions-nous pas la flche de Saint-Mary Church. De l, nous pourrions voir... -- Non pas! s'crie Calistus Munbar, en secouant sa grosse tte bouriffe... pas maintenant... plus tard... -- Et quand?... demande le violoncelliste, qui commence s'agacer de tant de mystrieuses chappatoires. -- Au terme de notre excursion, monsieur Zorn. -- Nous reviendrons alors cette glise?... -- Non, mes amis, et notre promenade se terminera par une visite l'observatoire, dont la tour est d'un tiers plus leve que la flche de Saint-Mary Church. -- Mais enfin, reprend Frascolin en insistant, pourquoi ne pas profiter en ce moment?... -- Parce que... vous me feriez manquer mon effet! Et il n'y a pas moyen de tirer une autre rponse de cet nigmatique personnage. Le mieux tant de se soumettre, les diverses avenues de la deuxime section sort parcourues consciencieusement. Puis on visite les quartiers commerants, ceux des tailleurs, des bottiers, des chapeliers, des bouchers, des piciers, des boulangers, des fruitiers, etc. Calistus Munbar, salu de la plupart des personnes qu'il rencontre, rend ces saluts avec une vaniteuse satisfaction. Il ne tarit pas en boniments, tel un montreur de phnomnes, et sa langue ne cesse de carillonner comme le battant d'une cloche un jour de fte. Environ vers deux heures, le quatuor est arriv de ce ct aux limites de la ville, ceinte d'une superbe grille, agrmente de fleurs et de plantes grimpantes. Au del s'tend la campagne, dont la ligne circulaire se confond avec l'horizon du ciel. En cet endroit, Frascolin se fait lui-mme une remarque qu'il ne croit pas devoir communiquer ses camarades. Tout cela s'expliquera sans doute au sommet de la tour de l'observatoire. Cette remarque porte sur ceci que le soleil, au lieu de se trouver dans le sud-ouest, comme il aurait d l'tre deux heures, se trouve dans le sud-est. Il y a l de quoi tonner un esprit aussi rflchi que celui de Frascolin, et il commenait se matagraboliser la cervelle, comme dit Rabelais, lorsque Calistus Munbar change le cours de ses ides en s'criant: Messieurs, le tram va partir dans quelques minutes. En route pour le port... -- Le port?... rplique Sbastien Zorn... -- Oh! un trajet d'un mille tout au plus, -- ce qui vous permettra d'admirer notre parc! S'il y a un port, il faut qu'il soit situ un peu au-dessus ou un peu au-dessous de la ville sur la cte de la Basse-Californie... En vrit, o pourrait-il tre, si ce n'est en un point quelconque de ce littoral? Les artistes, lgrement ahuris, prennent place sur les banquettes d'un car lgant, o sont assis dj plusieurs voyageurs. Ceux-ci serrent la main Calistus Munbar, -- ce diable d'homme est connu de tout le monde, -- et les dynamos du tram se livrent leur fougue locomotrice. Parc, Calistus Munbar a raison de qualifier ainsi la campagne qui s'tend autour de la cit. Des alles perte de vue, des pelouses verdoyantes, des barrires peintes, droites ou en zigzag, nommes fences; autour des rserves, des bouquets d'arbres, chnes, rables, htres, marronniers, micocouliers, ormes, cdres, jeunes encore, anims d'un monde d'oiseaux de mille espces. C'est un vritable jardin anglais, possdant des fontaines jaillissantes, des corbeilles de fleurs alors dans tout l'panouissement d'une fracheur printanire, des massifs d'arbustes o se mlangent les sortes les plus diversifies, des graniums gants comme ceux de Monte-Carlo, des orangers, des citronniers, des oliviers, des lauriers-roses, des lentisques, des alos, des camlias, des dahlias, des rosiers d'Alexandrie fleurs blanches, des hortensias, des lotus blancs et ross, des passiflores du Sud- Amrique, de riches collections de fuchsias, de salvias, de bgonias, de jacinthes, de tulipes, de crocus, de narcisses, d'anmones, de renoncules de Perse, d'iris barbatas, de cyclamens, d'orchides, des calcolaires, des fougres arborescentes, et aussi de ces essences spciales aux zones tropicales, balisiers, palmiers, dattiers, figuiers, eucalyptus, mimosas, bananiers, goyaviers, calebassiers, cocotiers, en un mot, tout ce qu'un amateur peut demander au plus riche des jardins botaniques. Avec sa propension voquer les souvenirs de l'ancienne posie, Yverns doit se croire transport dans les bucoliques paysages du roman d'Astre. Il est vrai, si les moutons ne manquent pas ces fraches prairies, si des vaches rousstres paissent entre les barrires, si des daims, des biches et autres gracieux quadrupdes de la faune forestire bondissent entre les massifs, ce sont les bergers de D'Urf et ses bergres charmantes, dont il y aurait lieu de regretter l'absence. Quant au Lignon, il est reprsent par une Serpentine-river, qui promne ses eaux vivifiantes travers les vallonnements de cette campagne. Seulement, tout y semble artificiel. Ce qui provoque l'ironique Pinchinat s'crier: Ah ! voil tout ce que vous avez en fait de rivire? Et Calistus Munbar rpondre: Des rivires?... quoi bon?... -- Pour avoir de l'eau, parbleu! -- De l'eau... c'est--dire une substance gnralement malsaine, microbienne et typhoque?... -- Soit, mais on peut l'purer... -- Et pourquoi se donner cette peine, lorsqu'il est si facile de fabriquer une eau hyginique, exempte de toute impuret, et mme gazeuse ou ferrugineuse au choix... -- Vous fabriquez votre eau?... demande Frascolin. -- Sans doute, et nous la distribuons chaude ou froide domicile, comme nous distribuons la lumire, le son, l'heure, la chaleur, le froid, la force motrice, les agents antiseptiques, l'lectrisation par auto-conduction... -- Laissez-moi croire alors, rplique Yverns, que vous fabriquez aussi la pluie pour arroser vos pelouses et vos fleurs?... -- Comme vous dites... monsieur, rplique l'Amricain en faisant scintiller les joyaux de ses doigts travers les fluescentes touffes de sa barbe. -- De la pluie sur commande! s'crie Sbastien Zorn. -- Oui, mes chers amis, de la pluie que des conduites, mnages dans notre sous-sol, permettent de rpandre d'une faon rgulire, rglementaire, opportune et pratique. Est-ce que cela ne vaut pas mieux que d'attendre le bon plaisir de la nature et de se soumettre aux caprices des climats, que de pester contre les intempries sans pouvoir y remdier, tantt une humidit trop persistante, tantt une scheresse trop prolonge?... -- Je vous arrte l, monsieur Munbar, dclare Frascolin. Que vous puissiez produire de la pluie volont, soit! Mais quant l'empcher de tomber du ciel... -- Le ciel?... Qu'a-t-il faire en tout ceci?... -- Le ciel, ou, si vous prfrez, les nuages qui crvent, les courants atmosphriques avec leur cortge de cyclones, de tornades, de bourrasques, de rafales, d'ouragans... Ainsi, pendant la mauvaise saison, par exemple... -- La mauvaise saison?... rpte Calistus Munbar. -- Oui... l'hiver... -- L'hiver?... Qu'est-ce que c'est que cela?... -- On vous dit l'hiver, les geles, les neiges, les glaces! s'exclame Sbastien Zorn, que les ironiques rponses du Yankee mettent en rage. -- Connaissons pas! rpond tranquillement Calistus Munbar. Les quatre Parisiens se regardent. Sont-ils en prsence d'un fou ou d'un mystificateur? Dans le premier cas, il faut l'enfermer; dans le second, il faut le rosser d'importance. Cependant les cars du tram filent petite vitesse au milieu de ces jardins enchants. Sbastien Zorn et ses camarades il semble bien qu'au del des limites de cet immense parc, des pices de terre, mthodiquement cultives, talent leurs colorations diverses, pareilles ces chantillons d'toffes exposs autrefois la porte des tailleurs. Ce sont, sans doute, des champs de lgumes, pommes de terre, choux, carottes, navets, poireaux, enfin tout ce qu'exig la composition d'un parfait pot-au-feu. Toutefois, il leur tarde d'tre en pleine campagne, o ils pourront reconnatre ce que cette singulire rgion produit en bl, avoine, mas, orge, seigle, sarrazin, pamelle et autres crales. Mais voici qu'une usine apparat, ses chemines de tle dominant des toits bas, verrires dpolies. Ces chemines, maintenues par des tais de fer, ressemblent celles d'un steamer en marche, d'un _Great-Eastern_ dont cent mille chevaux feraient mouvoir les puissantes hlices, avec cette diffrence qu'au lieu d'une fume noire, il ne s'en chappe que de lgers filets dont les scories n'encrassent point l'atmosphre. Cette usine couvre une surface de dix mille yards carrs, soit prs d'un hectare. C'est le premier tablissement industriel que le quatuor ait vu depuis qu'il excursionne, qu'on nous pardonne ce mot, sous la direction de l'Amricain. Eh! quel est cet tablissement?... demande Pinchinat. -- C'est une fabrique, avec appareils vaporatoires au ptrole, rpond Calistus Munbar, dont le regard aiguis menace de perforer les verres de son binocle. -- Et que fabrique-t-elle, votre fabrique?... -- De l'nergie lectrique, laquelle est distribue travers toute la ville, le parc, la campagne, en produisant force motrice et lumire. En mme temps, cette usine alimente nos tlgraphes, nos tlautographes, nos tlphones, nos tlphotes, nos sonneries, nos fourneaux de cuisine, nos machines ouvrires, nos appareils arc et incandescence, nos lunes d'aluminium, nos cbles sous- marins... -- Vos cbles sous-marins?... observe vivement Frascolin. -- Oui!... ceux qui relient la ville divers points du littoral amricain... -- Et il a t ncessaire de crer une usine de cette importance?... -- Je le crois bien... avec ce que nous dpensons d'nergie lectrique... et aussi d'nergie morale! rplique Calistus Munbar. Croyez, messieurs, qu'il en a fallu une close incalculable pour fonder cette incomparable cit, sans rivale au monde! On entend les ronflements sourds de la gigantesque usine, les puissantes ructations de sa vapeur, les -coups de ses machines, les rpercussions la surface du sol, qui tmoignent d'un effort mcanique suprieur tout ce qu'a donn jusqu'ici l'industrie moderne. Qui aurait pu imaginer que tant de puissance ft ncessaire pour mouvoir des dynamos ou charger des accumulateurs? Le tram passe, et, un quart de mille au del, vient s'arrter la gare du port. Les voyageurs descendent, et leur guide, toujours dbordant de phrases laudatives, les promne sur les quais qui longent les entrepts et les docks. Ce port forme un ovale suffisant pour abriter une dizaine de navires, pas davantage. C'est plutt une darse qu'un port, termine par des jetes, deux piers, supports sur des armatures de fer, et clairs par deux feux qui en facilitent l'entre aux btiments venant du large. Ce jour-l, la darse ne contient qu'une demi-douzaine de steamers, les uns destins au transport du ptrole, les autres au transport des marchandises ncessaires la consommation quotidienne, -- et quelques barques, munies d'appareils lectriques, qui sont employes la pche en pleine mer. Frascolin remarque que l'entre de ce port est oriente vers le nord, et il en conclut qu'il doit occuper la partie septentrionale d'une de ces pointes que le littoral de la Basse-Californie dtache sur le Pacifique. Il constate aussi que le courant marin se propage vers l'est avec une certaine intensit, puisqu'il file contre le musoir des piers comme les nappes d'eau le long des flancs d'un navire en marche, - - effet d, sans doute, l'action de la mare montante, bien que les mares soient trs mdiocres sur les ctes de l'Ouest- Amrique. Ou est donc le fleuve que nous avons travers hier soir en ferry-boat? demande Frascolin. -- Nous lui tournons le dos, se contente de rpondre le Yankee. Mais il convient de ne pas s'attarder, si l'on veut revenir la ville, afin d'y prendre le train du soir pour San-Digo. Sbastien Zorn rappelle cette condition Calistus Munbar, lequel rpond: Ne craignez rien, chers bons amis... Nous avons le temps... Un tram va nous ramener la ville, aprs avoir suivi le littoral... Vous avez dsir avoir une vue d'ensemble de cette rgion, et avant une heure, vous l'aurez du haut de la tour de l'observatoire. -- Vous nous assurez?... dit le violoncelliste en insistant. -- Je vous assure que demain, au lever du soleil, vous ne serez plus o vous tes en ce moment! Force est d'accepter cette rponse assez peu explicite. D'ailleurs, la curiosit de Frascolin, plus encore que celle de ses camarades, est excite au dernier point. Il lui tarde de se trouver au sommet de cette tour, d'o l'Amricain affirme que la vue s'tend sur un horizon d'au moins cent milles de circonfrence. Aprs cela, si l'on n'est pas fix au sujet de la position gographique de cette invraisemblable cit, il faudra renoncer jamais l'tre. Au fond de la darse s'amorce une seconde ligne de trams qui longe le bord de la mer. Le tram se compose de six cars, o nombre de voyageurs ont dj pris place. Ces cars sont trans par une locomotive lectrique, avec accumulateurs d'une capacit de deux cents ampres-ohms, et leur vitesse atteint de quinze dix-huit kilomtres. Calistus Munbar fait monter le quatuor dans le tram, et nos Parisiens purent croire qu'il n'attendait qu'eux pour partir. Ce qu'ils voient de la campagne est peu diffrent du parc qui s'tend entre la ville et le port. Mme sol plat et soigneusement entretenu. De vertes prairies et des champs au lieu de pelouses, voil tout, champs de lgumes, non de crales. En ce moment, une pluie artificielle, projete hors des conduites souterraines, retombe en averse bienfaisante sur ces longs rectangles, tracs au cordeau et l'querre. Le ciel ne l'et pas dose et distribue d'une manire plus mathmatique et plus opportune. La voie ferre suit le littoral, ayant la mer d'un ct, la campagne de l'autre. Les cars courent ainsi pendant quatre milles -- cinq kilomtres environ. Puis, ils s'arrtent devant une batterie de douze pices de gros calibre, et dont l'entre est indique par ces mots: Batterie de l'peron. Des canons qui se chargent, mais qui ne se dchargent jamais par la culasse... comme tant d'engins de la vieille Europe! fait observer Calistus Munbar. En cet endroit, la cte est nettement dcoupe. Il s'en dtache une sorte de cap, trs aigu, semblable la proue d'une carne de navire, ou mme l'peron d'un cuirass, sur lequel les eaux se divisent en l'arrosant de leur cume blanche. Effet de courant, sans doute, car la houle du large se rduit de longues ondulations qui tendent diminuer avec le dclin du soleil. De ce point repart une autre ligne de tramway, qui descend vers le centre, la premire ligne continuant suivre les courbures du littoral. Calistus Munbar fait changer de ligne ses htes, en leur annonant qu'ils vont revenir directement vers la cit. La promenade a t suffisante. Calistus Munbar tire sa montre, chef-d'oeuvre de Sivan, de Genve, -- une montre parlante, une montre phonographique, dont il presse le bouton et qui fait distinctement entendre ces mots: quatre heures treize. Vous n'oubliez pas l'ascension que nous devons faire l'observatoire?... rappelle Frascolin. -- L'oublier, mes chers et dj vieux amis!... J'oublierais plutt mon propre nom, qui jouit de quelque clbrit cependant! Encore quatre milles, et nous serons devant le magnifique difice, bti l'extrmit de la Unime Avenue, celle qui spare les deux sections de notre ville. Le tram est parti. Au del des champs sur lesquels tombe toujours une pluie aprsmidienne, -- ainsi la nommait l'Amricain, -- on retrouve le parc clos de barrires, ses pelouses, ses corbeilles et ses massifs. Quatre heures et demie sonnent alors. Deux aiguilles indiquent l'heure sur un cadran gigantesque, peu prs semblable celui du Parliament-House de Londres, plaqu sur la face d'une tour quadrangulaire. Au pied de cette tour sont rigs les btiments de l'observatoire, affects aux divers services, dont quelques-uns, coiffs de rotondes mtalliques fentes vitres, permettent aux astronomes de suivre la marche des toiles. Ils entourent une cour centrale, au milieu de laquelle se dresse la tour haute de cent cinquante pieds. De sa galerie suprieure, le regard peut s'tendre sur un rayon de vingt-cinq kilomtres, puisque l'horizon n'est limit par aucune tumescence, colline ou montagne. Calistus Munbar, prcdant ses htes, s'engage sous une porte que lui ouvre un concierge, vtu d'une livre superbe. Au fond du hall attend la cage de l'ascenseur, qui se meut lectriquement. Le quatuor y prend place avec son guide. La cage s'lve d'un mouvement doux et rgulier. Quarante-cinq secondes aprs, elle reste stationnaire au niveau de la plate-forme suprieure de la tour. Sur cette plate-forme, se dresse la hampe d'un gigantesque pavillon, dont l'tamine flotte au souffle d'une brise du nord. Quelle nationalit indique ce pavillon? Aucun de nos Parisiens ne peut le reconnatre. C'est bien le pavillon amricain avec ses raies transversales rouges et blanches; mais le yacht, au lieu des soixante-sept toiles qui brillaient au firmament de la Confdration cette poque, n'en porte qu'une seule: une toile, ou plutt un soleil d'or, cartel sur l'azur du yacht, et qui semble rivaliser d'irradiation avec l'astre du jour. Notre pavillon, messieurs, dit Calistus Munbar en se dcouvrant par respect. Sbastien Zorn et ses camarades ne peuvent faire autrement que l'imiter. Puis, ils s'avancent sur la plate-forme jusqu'au parapet, et se penchant... Quel cri -- de surprise d'abord, de colre ensuite, -- s'chappe de leur poitrine! La campagne entire se dveloppe sous le regard. Cette campagne ne prsente qu'un ovale rgulier, circonscrit par un horizon de mer, et, si loin que le regard puisse se porter au large, il n'y a aucune terre en vue. Et pourtant, la veille, pendant la nuit, aprs avoir quitt le village de Freschal dans la voiture de l'Amricain, Sbastien Zorn, Frascolin, Yverns, Pinchinat, n'ont pas cess de suivre la route de terre sur un parcours de deux milles... Ils ont pris place ensuite avec le char bancs dans le ferry-boat pour traverser le cours d'eau... Puis ils ont retrouv la terre ferme... En vrit, s'ils eussent abandonn le littoral californien pour une navigation quelconque, ils s'en seraient certainement aperu... Frascolin se retourne vers Calistus Munbar: Nous sommes dans une le?... demande-t-il. -- Comme vous le voyez! rpond le Yankee, dont la bouche dessine le plus aimable des sourires. -- Et quelle est cette le?... -- Standard-Island. -- Et cette ville?... -- Milliard-City. V -- Standard-Island et Milliard-City cette poque, on attendait encore qu'un audacieux statisticien, doubl d'un gographe, et donn le chiffre exact des les rpandues la surface du globe. Ce chiffre, il n'est pas tmraire d'admettre qu'il s'lve plusieurs milliers. Parmi ces les, ne s'en trouvait-il donc pas une seule qui rpondit au desideratum des fondateurs de Standard-Island et aux exigences de ses futurs habitants? Non! pas une seule. De l cette ide amricamcaniquement pratique de crer de toutes pices une le artificielle, qui serait le dernier mot de l'industrie mtallurgique moderne. Standard-Island, -- qu'on peut traduire par l'le-type, est une le hlice. Milliard-City est sa capitale. Pourquoi ce nom? videmment parce que cette capitale est la ville des milliardaires, une cit gouldienne, vanderbiltienne et rotchschildienne. Mais, objectera-t-on, le mot milliard n'existe pas dans la langue anglaise... Les Anglo-Saxons de l'ancien et du nouveau continent ont toujours dit: _a thousand millions_, mille millions... Milliard est un mot franais... D'accord, et, cependant, depuis quelques annes, il est pass dans le langage courant de la Grande-Bretagne et des tats-Unis -- et c'est juste titre qu'il fut appliqu la capitale de Standard-Island. Une le artificielle, c'est une ide qui n'a rien d'extraordinaire en soi. Avec des masses suffisantes de matriaux immergs dans un fleuve, un lac, une mer, il n'est pas hors du pouvoir des hommes de la fabriquer. Or, cela n'et pas suffi. Eu gard sa destination, aux exigences qu'elle devait satisfaire, il fallait que cette le pt se dplacer, et, consquemment, qu'elle ft flottante. L tait la difficult, mais non suprieure la production des usines o le fer est travaill, et grce des machines d'une puissance pour ainsi dire infinie. Dj, la fin du XIXe sicle, avec leur instinct du _big_, leur admiration pour ce qui est norme, les Amricains avaient form le projet d'installer quelques centaines de lieues au large un radeau gigantesque, mouill sur ses ancres. C'et t, sinon une cit, du moins une station de l'Atlantique, avec restaurants, htels, cercles, thtres, etc., o les touristes auraient trouv tous les agrments des villes d'eaux les plus en vogue. Eh bien, c'est ce projet qui fut ralis et complt. Toutefois, au lieu du radeau fixe, on cra l'le mouvante. Six ans avant l'poque o se place le dbut de cette histoire, une compagnie amricaine, sous la raison sociale _Standard-Island Company limited_, s'tait fonde au capital de cinq cents millions de dollars[1], divis en cinq cents parts, pour la fabrication d'une le artificielle qui offrirait aux nababs des tats-Unis les divers avantages dont sont prives les rgions sdentaires du globe terrestre. Les parts furent rapidement enleves, tant les immenses fortunes taient nombreuses alors en Amrique, qu'elles provinssent soit de l'exploitation des chemins de fer, soit des oprations de banque, soit du rendement des sources de ptrole, soit du commerce des porcs sals. Quatre annes furent employes la construction de cette le, dont il convient d'indiquer les principales dimensions, les amnagements intrieurs, les procds de locomotion qui lui permettent d'utiliser la plus belle partie de l'immense surface de l'ocan Pacifique. Nous donnerons ces dimensions en kilomtres, non en milles, -- le systme dcimal ayant alors triomph de l'inexplicable rpulsion qu'il inspirait jadis la routine anglo- saxonne. De ces villages flottants, il en existe en Chine sur le fleuve Yang-tse-Kiang, au Brsil sur le fleuve des Amazones, en Europe sur le Danube. Mais ce ne sont que des constructions phmres, quelques maisonnettes tablies la surface de longs trains de bois. Arriv destination, le train se disloque, les maisonnettes se dmontent, le village a vcu. Or l'le dont il s'agit, c'est tout autre chose: elle devait tre lance sur la mer, elle devait durer... ce que peuvent durer les oeuvres sorties de la main de l'homme. Et, d'ailleurs, qui sait si la terre ne sera pas trop petite un jour pour ses habitants dont le nombre doit atteindre prs de six milliards en 2072 -- ce que, d'aprs Ravenstein, les savants affirment avec une tonnante prcision? Et ne faudra-t-il pas btir sur la mer, alors que les continents seront encombrs?... Standard-Island est une le en acier, et la rsistance de sa coque a t calcule pour l'normit du poids qu'elle est appele supporter. Elle est compose de deux cent soixante-dix mille caissons, ayant chacun seize mtres soixante-six de haut sur dix de long et dix de large. Leur surface horizontale reprsente donc un carr de dix mtres de ct, soit cent mtres de superficie. Tous ces caissons, boulonns et rivs ensemble, assignent l'le environ vingt-sept millions de mtres carrs, ou vingt-sept kilomtres superficiels. Dans la forme ovale que les constructeurs lui ont donne, elle mesure sept kilomtres de longueur sur cinq kilomtres de largeur, et son pourtour est de dix-huit kilomtres en chiffres ronds[2]. La partie immerge de cette coque est de trente pieds, la partie mergeante de vingt pieds. Cela revient dire que Standard-Island tire dix mtres d'eau pleine charge. Il en rsulte que son volume se chiffre par quatre cent trente-deux millions de mtres cubes, et son dplacement, soit les trois cinquimes du volume, par deux cent cinquante-neuf millions de mtres cubes. Toute la partie des caissons immerge a t recouverte d'une prparation si longtemps introuvable -- elle a fait un milliardaire de son inventeur, -- qui empche les gravans et autres coquillages de s'attacher aux parois en contact avec l'eau de mer. Le sous-sol de la nouvelle le ne craint ni les dformations, ni les ruptures, tant les tles d'acier de sa coque sont, puissamment maintenues par des entretoises, tant le rivetage et le boulonnage ont t faits sur place avec solidit. Il fallait crer des chantiers spciaux pour la fabrication de ce gigantesque appareil maritime. C'est ce que fit la _Standard- Island Company_, aprs avoir acquis la baie Madeleine et son littoral, l'extrmit de cette longue presqu'le de la Vieille- Californie, presque la limite du tropique du Cancer. C'est dans cette baie que s'excuta ce travail, sous la direction des ingnieurs de la _Standard-Island Company_, ayant pour chef le clbre William Tersen, mort quelques mois aprs l'achvement de l'oeuvre, comme Brunnel lors de l'infructueux lancement de son _Great-Eastern_. Et cette Standard-Island, est-ce donc autre chose qu'un _Great-Eastern_ modernis, et sur un gabarit des milliers de fois plus considrable? On le comprend, il ne pouvait tre question de lancer l'le la surface de l'Ocan. Aussi l'a-t-on fabrique par morceaux, par compartiments juxtaposs sur les eaux de la baie Madeleine. Cette portion du rivage amricain est devenue le port de relche de l'le mouvante, qui vient s'y encastrer, lorsque des rparations sont ncessaires. La carcasse de l'le, sa coque si l'on veut, forme de ces deux cent soixante-dix mille compartiments, a t, sauf dans la partie rserve la ville centrale, o ladite coque est extraordinairement renforce, recouverte d'une paisseur de terre vgtale. Cet humus sufft aux besoins d'une vgtation restreinte des pelouses, des corbeilles de fleurs et d'arbustes, des bouquets d'arbres, des prairies, des champs de lgumes. Il et paru peu pratique de demander ce sol factice de produire des crales et de pourvoir l'entretien des bestiaux de boucherie, qui sont d'ailleurs l'objet d'une importation rgulire. Mais il y eut lieu de crer les installations ncessaires, afin que le lait et le produit des basses-cours ne dpendissent pas de ces importations. Les trois quarts du sol de Standard-Island sont affects la vgtation, soit vingt et un kilomtres carrs environ, o les gazons du parc offrent une verdure permanente, o les champs, livrs la culture intensive, abondent en lgumes et en fruits, o les prairies artificielles servent de ptures quelques troupeaux. L, d'ailleurs, l'lectroculture est largement employe, c'est--dire l'influence de courants continus, qui se manifeste par une acclration extraordinaire et la production de lgumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de quarante-cinq centimtres, et des carottes de trois kilos. Jardins, potagers, vergers, peuvent rivaliser avec les plus beaux de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s'en tonner: on ne regarde pas la dpense dans cette le, si justement nomme le Joyau du Pacifique. Sa capitale, Milliard-City, occupe environ le cinquime qui lui a t rserv sur les vingt-sept kilomtres carrs, soit peu prs cinq kilomtres superficiels ou cinq cents hectares, avec une circonfrence de neuf kilomtres. Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu accompagner Sbastien Zorn et ses camarades pendant leur excursion, la connaissent assez pour ne point s'y perdre. D'ailleurs, on ne s'gare pas dans les villes amricaines, lorsqu'elles ont la fois le bonheur et le malheur d'tre modernes, -- bonheur pour la simplicit des communications urbaines, malheur pour le ct artiste et fantaisiste, qui leur fait absolument dfaut. On sait que Milliard-City, de forme ovale, est divise en deux sections, spares par une artre centrale, la Unime Avenue, longue d'un peu plus de trois kilomtres. L'observatoire, qui s'lve l'une de ses extrmits, a comme pendant l'htel de ville, dont l'importante masse se dtache l'oppos. L sont centraliss tous les services publics de l'tat civil, des eaux et de la voirie, des plantations et promenades, de la police municipale, de la douane, des halles et marchs, des inhumations, des hospices, des diverses coles, des cultes et des arts. Et, maintenant, quelle est la population contenue dans cette circonfrence de dix-huit kilomtres? La terre, parait-il, compte actuellement douze villes, -- dont quatre en Chine, -- qui possdent plus d'un million d'habitants. Eh bien, l'le hlice n'en a que dix mille environ, -- rien que des natifs des tats-Unis. On n'a pas voulu que des discussions internationales pussent jamais surgir entre ces citoyens, qui venaient chercher sur cet appareil de fabrication si moderne le repos et la tranquillit. C'est assez, c'est trop mme qu'ils ne soient pas, au point de vue de la religion, rangs sous la mme bannire. Mais il et t difficile de rserver aux Yankees du Nord, qui sont les Bbordais de Standard-Island, ou inversement, aux Amricains du Sud, qui en sont les Tribordais, le droit exclusif de fixer leur rsidence en cette le. D'ailleurs, les intrts de la _Standard-Island Company_ en eussent trop souffert. Lorsque ce sol mtallique est tabli, lorsque la partie rserve la ville est dispose pour tre btie, lorsque le plan des rues et des avenues est adopt, les constructions commencent s'lever, htels superbes, habitations plus simples, maisons destines au commerce de dtail, difices publics, glises et temples, mais point de ces demeures vingt-sept tages, ces sky-scrapers, c'est--dire grattoirs de nuages, que l'on voit Chicago. Les matriaux en sont la fois lgers et rsistants. Le mtal inoxydable qui domine dans ces constructions, c'est l'aluminium, sept fois moins lourd que le fer volume gal -- le mtal de l'avenir, comme l'avait nomm Sainte-Claire Deville, et qui se prte toutes les ncessits d'une dification solide. Puis, on y joint la pierre artificielle, ces cubes de ciment qui s'agencent avec tant de facilits. On fait mme usage de ces briques en verre, creuses, souffles, moules comme des bouteilles, et runies par un fin coulis de mortier, briques transparentes, qui, si on le dsire, peuvent raliser l'idal de la maison de verre. Mais, en ralit, c'est l'armature mtallique qui est surtout employe, comme elle l'est actuellement dans les divers chantillons de l'architecture navale. Et Standard-Island, qu'est- ce autre chose qu'un immense navire? Ces diverses proprits appartiennent la _Standard-Island Company_. Ceux qui les habitent n'en sont que les locataires, quelle que soit l'importance de leur fortune. En outre, on a pris soin d'y prvoir toutes les exigences en fait de confort et d'appropriation, rclames par ces Amricains invraisemblablement riches, auprs desquels les souverains de l'Europe ou les nababs de l'Inde ne peuvent faire que mdiocre figure. En effet, si la statistique tablit que la valeur du stock de l'or accumul dans le monde entier est de dix-huit milliards, et celui de l'argent de vingt milliards, qu'on veuille bien se dire que les habitants de ce Joyau du Pacifique en possdent leur bonne part. Au surplus, ds le dbut, l'affaire s'est bien prsente du ct financier. Htels et habitations se sont lous des prix fabuleux. Certains de ces loyers dpassent plusieurs millions, et nombre de familles ont pu, sans se gner, dpenser pareilles sommes leur location annuelle. D'o un revenu pour la Compagnie, rien que de ce chef. Avouez que la capitale de Standard-Island justifie le nom qu'elle porte dans la nomenclature gographique. Ces opulentes familles mises part, on en cite quelques centaines dont le loyer va de cent deux cent mille francs, et qui se contentent de cette situation modeste. Le surplus de la population comprend les professeurs, les fournisseurs, les employs, les domestiques, les trangers dont le flottement n'est pas considrable, et qui ne seraient point autoriss se fixer Milliard-City ni dans l'le. D'avocats, il y en a trs peu, ce qui rend les procs assez rares; de mdecins, encore moins, ce qui a fait tomber la mortalit un chiffre drisoire. D'ailleurs, chaque habitant connat exactement sa constitution, sa force musculaire mesure au dynamomtre, sa capacit pulmonaire mesure au spiromtre, sa puissance de contraction du coeur mesure au sphygmomtre, enfin son degr de force vitale mesure au magntomtre. Et puis, dans cette ville, ni bars, ni cafs, ni cabarets, rien qui provoque l'alcoolisme. Jamais aucun cas de dipsomanie, disons d'ivrognerie pour tre compris des gens qui ne savent pas le grec. Qu'on n'oublie pas, en outre, que les services urbains lui distribuent l'nergie lectrique, lumire, force mcanique et chauffage, l'air comprim, l'air rarfi, l'air froid, l'eau sous pression, tout comme les tlgrammes pneumatiques et les auditions tlphoniques. Si l'on meurt, en cette le hlice, mthodiquement soustraite aux intempries climatriques, l'abri de toutes les influences microbiennes, c'est qu'il faut bien mourir, mais aprs que les ressorts de la vie se sont uss jusque dans une vieillesse de centenaires. Y a-t-il des soldats Standard-Island? Oui! un corps de cinq cents hommes sous les ordres du colonel Stewart, car il a fallu prvoir que les parages du Pacifique ne sont pas toujours srs. Aux approches de certains groupes d'les, il est prudent de se prmunir contre l'agression des pirates de toute espce. Que cette milice ait une haute paie, que chaque homme y touche un traitement suprieur celui des gnraux en chef de la vieille Europe, cela n'est point pour surprendre. Le recrutement de ces soldats, logs, nourris, habills aux frais de l'administration, s'opre dans des conditions excellentes, sous le contrle de chefs rents comme des Crsus. On n'a que l'embarras du choix. Y a-t-il de la police Standard-Island? Oui, quelques escouades, et elles suffisent garantir la scurit d'une ville qui n'a aucun motif d'tre trouble. Une autorisation de l'administration municipale est ncessaire pour y rsider. Les ctes sont gardes par un corps d'agents de la douane, veillant jour et nuit. On ne peut y dbarquer que par les ports. Comment des malfaiteurs s'y introduiraient-ils? Quant ceux qui, par exception, deviendraient des coquins sur place, ils seraient saisis en un tour de main, condamns, et comme tels, dports l'ouest ou l'est du Pacifique, sur quelque coin du nouveau ou de l'ancien continent, sans possibilit de jamais revenir Standard-Island. Nous avons dit: les ports de Standard-Island. Est-ce donc qu'il en existe plusieurs? Oui, deux, situs chacun l'extrmit du petit diamtre de l'ovale que l'le affecte dans sa forme gnrale. L'un est nomm Tribord-Harbour, l'autre Bbord-Harbour, conformment aux dnominations en usage dans la marine franaise. En effet, en aucun cas, il ne faut avoir craindre que les importations rgulires risquent d'tre interrompues, et elles ne peuvent l'tre, grce la cration de ces deux ports, d'orientation oppose. Si, par suite du mauvais temps, l'un est inabordable, l'autre est ouvert aux btiments, dont le service est ainsi garanti par tous les vents. C'est par Bbord-Harbour et Tribord-Harbour que s'opre le ravitaillement en diverses marchandises, ptrole apport par des steamers spciaux, farines et crales, vins, bires et autres boissons de l'alimentation moderne, th, caf, chocolat, piceries, conserves, etc. L, arrivent aussi les boeufs, les moutons, les porcs des meilleurs marchs de l'Amrique, et qui assurent la consommation de la viande frache, enfin tout ce qu'il faut au plus difficile des gourmets en fait d'articles comestibles. L aussi s'importent les toffes, la lingerie, les modes, telles que peut l'exiger le dandy le plus raffin ou la femme la plus lgante. Ces objets, on les achte chez les fournisseurs de Milliard-City, -- quel prix, nous n'osons le dire, de crainte d'exciter l'incrdulit du lecteur. Cela admis, on se demandera comment le service des steamers s'tablit rgulirement entre le littoral amricain et une le hlice qui de sa nature est mouvante, -- un jour dans tels parages, un autre quelque vingt milles de l? La rponse est trs simple. Standard-Island ne va point l'aventure. Son dplacement se conforme au programme arrt par l'administration suprieure, sur avis des mtorologistes de l'observatoire. C'est une promenade, susceptible cependant de quelques modifications, travers cette partie du Pacifique, qui contient les plus beaux archipels, et en vitant, autant que possible, ces -coups de froid et de chaud, cause de tant d'affections pulmonaires. C'est ce qui a permis Calistus Munbar de rpondre au sujet de l'hiver: Connaissons pas! Standard- Island n'volue qu'entre le trente-cinquime parallle au nord et le trente-cinquime parallle au sud de l'quateur. Soixante-dix degrs parcourir, soit environ quatorze cents lieues marines, quel magnifique champ de navigation! Les navires savent donc toujours o trouver le Joyau du Pacifique, puisque son dplacement est rglement d'avance entre les divers groupes de ces les dlicieuses, qui forment comme autant d'oasis sur le dsert de l'immense Ocan. Eh bien, mme en pareil cas, les navires ne sont pas rduits chercher au hasard le gisement de Standard-Island. Et pourtant, la Compagnie n'a point voulu recourir aux vingt-cinq cbles, longs de seize mille milles, que possde l'_Eastern Extension Australasia and China Co_. Non! L'le hlice ne veut dpendre de personne. Aussi a-t-il suffi de disposer la surface de ces mers quelques centaines de boues qui supportent l'extrmit de cbles lectriques relis avec Madeleine-bay. On accoste ces boues, on rattache le fil aux appareils de l'observatoire, on lance des dpches, et les agents de la baie sont toujours informs de la position en longitude et en latitude de Standard-Island. Il en rsulte que le service des navires d'approvisionnement se fait avec une rgularit railwayenne. Il est pourtant une importante question qui vaut la peine d'tre lucide. Et l'eau douce, comment se la procure-t-on pour les multiples besoins de l'le? L'eau?... On la fabrique par distillation dans deux usines spciales voisines des ports. Des conduites l'amnent aux habitations ou la promnent sous les couches de la campagne. Elle sert ainsi tous les services domestiques et de voirie, et retombe en pluie bienfaisante sur les champs et les pelouses, qui ne sont plus soumis aux caprices du ciel. Et non seulement cette eau est douce, mais elle est distille, lectrolyse, plus hyginique que les plus pures sources des deux continents, dont une goutte de la grosseur d'une tte d'pingle peut renfermer quinze milliards de microbes. Il reste dire dans quelles conditions s'effectue le dplacement de ce merveilleux appareil. Une grande vitesse ne lui est pas ncessaire, puisque, en six mois, il ne doit pas quitter les parages compris entre les tropiques, d'une part, et entre les cent trentime et cent quatre-vingtime mridiens, de l'autre. Quinze vingt milles par vingt-quatre heures, Standard-Island n'en demande pas davantage. Or, ce dplacement, il et t ais de l'obtenir au moyen d'un touage, en tablissant un cble fait de cette plante indienne qu'on nomme bastin, la fois rsistant et lger, qui et flott entre deux eaux de manire ne point se couper aux fonds sous-marins. Ce cble se serait enroul, aux deux extrmits de l'le, sur des cylindres mus par la vapeur, et Standard-Island se ft toue l'aller et au retour, comme ces bateaux qui remontent ou descendent certains fleuves. Mais ce cble aurait d tre d'une grosseur norme pour une pareille masse, et il et t sujet nombre d'avaries. C'tait la libert enchane, c'tait l'obligation de suivre l'imperturbable ligne du touage, et, quand il s'agit de libert, les citoyens de la libre Amrique sont d'une superbe intransigeance. cette poque, trs heureusement, les lectriciens ont pouss si loin leurs progrs, que l'on a pu tout demander l'lectricit, cette me de l'Univers. C'est donc elle qu'est confie la locomotion de l'le. Deux usines suffisent faire mouvoir des dynamos d'une puissance pour ainsi dire infinie, fournissant l'nergie lectrique courant continu sous un voltage modr de deux mille volts. Ces dynamos actionnent un puissant systme d'hlices places proximit des deux ports. Elles dveloppent chacune cinq millions de chevaux-vapeur, grce leurs centaines de chaudires chauffes avec ces briquettes de ptrole, moins encombrantes, moins encrassantes que la houille, et plus riches en calorique. Ces usines sont diriges par les deux ingnieurs en chef, MM. Watson et Somwah, aids d'un nombreux personnel de mcaniciens et de chauffeurs, sous le commandement suprieur du commodore Ethel Simco. De sa rsidence l'observatoire, le commodore est en communication tlphonique avec les usines, tablies, l'une prs de Tribord-Harbour, l'autre prs de Bbord- Harbour. C'est par lui que sont envoys les instructions de marche et de contremarche, suivant l'itinraire dtermin. C'est de l qu'est parti, dans la nuit du 25 au 26, l'ordre d'appareillage de Standard-Island, qui se trouvait dans le voisinage de la cte californienne au dbut de sa campagne annuelle. Ceux de nos lecteurs qui voudront bien, par la pense, s'y embarquer de confiance, assisteront aux diverses pripties de ce voyage la surface du Pacifique, et peut-tre n'auront-ils pas lieu de le regretter. Disons maintenant que la vitesse maximum de Standard-Island, lorsque ses machines dveloppent leurs dix millions de chevaux, peut atteindre huit noeuds l'heure. Les plus puissantes lames, quand quelque coup de vent les soulve, n'ont pas de prise sur elle. Par sa grandeur, elle chappe aux ondulations de la houle. Le mal de mer n'y est point craindre. Les premiers jours bord, c'est peine si l'on ressent le lger frmissement que la rotation des hlices imprime son sous-sol. Termine en perons d'une soixantaine de mtres l'avant et l'arrire, divisant les eaux sans effort, elle parcourt sans secousses le vaste champ liquide offert ses excursions. Il va de soi que l'nergie lectrique, fabrique par les deux usines, reoit d'autres applications que la locomotion de Standard-Island. C'est elle qui claire la campagne, le parc, la cit. C'est elle qui engendre derrire la lentille des phares cette intense source lumineuse, dont les faisceaux, projets au large, signalent de loin la prsence de l'le hlice et prviennent toute chance de collision. C'est elle qui fournit les divers courants utiliss par les services tlgraphiques, tlphotiques, tlautographiques, tlphoniques, pour les besoins des maisons particulires et des quartiers du commerce. C'est elle enfin qui alimente ces lunes factices, d'un pouvoir gal chacune cinq mille bougies, qui peuvent clairer une surface de cinq cents mtres superficiels. cette poque, cet extraordinaire appareil marin en est sa deuxime campagne travers le Pacifique. Un mois avant, il avait abandonn Madeleine-bay en remontant vers le trente-cinquime parallle, afin de reprendre son itinraire la hauteur des les Sandwich. Or, il se trouvait le long de la cte de la Basse- Californie, lorsque Calistus Munbar, ayant appris par les communications tlphoniques que le Quatuor Concertant, aprs avoir quitt San-Francisco, se dirigeait vers San-Digo, proposa de s'assurer le concours de ces minents artistes. On sait de quelle faon il procda leur gard, comment il les embarqua sur l'le hlice, laquelle stationnait alors quelques encablures du littoral, et comment, grce ce tour pendable, la musique de chambre allait charmer les dilettanti de Milliard-City. Telle est cette neuvime merveille du monde, ce chef-d'oeuvre du gnie humain, digne du vingtime sicle, dont deux violons, un alto et un violoncelle sont actuellement les htes, et que Standard-Island emporte vers les parages occidentaux de l'Ocan Pacifique. VI -- Invits... _inviti_ supposer que Sbastien Zorn, Frascolin, Yverns, Pinchinat eussent t gens ne s'tonner de rien, il leur et t difficile de ne point s'abandonner un lgitime accs de colre en sautant la gorge de Calistus Munbar. Avoir toutes les raisons de penser que l'on foule du pied le sol de l'Amrique septentrionale et tre transport en plein Ocan! Se croire quelque vingt milles de San-Digo, o l'on est attendu le lendemain pour un concert, et apprendre brutalement qu'on s'en loigne bord d'une le artificielle, flottante et mouvante! Au vrai, cet accs et t bien excusable. Par bonheur pour l'Amricain, il s'est mis l'abri de ce premier coup de boutoir. Profitant de la surprise, disons de l'hbtement dans lequel est tomb le quatuor, il quitte la plate-forme de la tour, prend l'ascenseur, et il est, pour le moment, hors de porte des rcriminations et des vivacits des quatre Parisiens. Quel gueux! s'crie le violoncelle. -- Quel animal! s'crie l'alto. -- H! h!... si, grce lui, nous sommes tmoins de merveilles... dit simplement le violon solo. -- Vas-tu donc l'excuser? rpond le second violon. -- Pas d'excuse, rplique Pinchinat, et s'il y a une justice Standard-Island, nous le ferons condamner, ce mystificateur de Yankee! -- Et s'il y a un bourreau, hurle Sbastien Zorn, nous le ferons pendre! Or, pour obtenir ces divers rsultats, il faut d'abord redescendre au niveau des habitants de Milliard-City, la police ne fonctionnant pas cent cinquante pieds dans les airs. Et cela sera fait en peu d'instants, si la descente est possible. Mais la cage de l'ascenseur n'a point remont, et il n'y a rien qui ressemble un escalier. Au sommet de cette tour, le quatuor se trouve donc sans communication avec le reste de l'humanit. Aprs leur premier panchement de dpit et de colre, Sbastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, abandonnant Yverns ses admirations, sont demeurs silencieux et finissent par rester immobiles. Au-dessus d'eux, l'tamine du pavillon se dploie le long de la hampe. Sbastien Zorn prouve une envie froce d'en couper la drisse, de l'abaisser comme le pavillon d'un btiment qui amne ses couleurs. Mais mieux vaut ne point s'attirer quelque mauvaise affaire, et ses camarades le retiennent au moment o sa main brandit un bowie- knife bien affil. Ne nous mettons pas dans notre tort, fait observer le sage Frascolin. -- Alors... tu acceptes la situation?... demande Pinchinat. -- Non... mais ne la compliquons pas. -- Et nos bagages qui filent sur San-Digo!... remarque Son Altesse en se croisant les bras. -- Et notre concert de demain!... s'crie Sbastien Zorn. -- Nous le donnerons par tlphone! rpond le premier violon, dont la plaisanterie n'est pas pour calmer l'irascibilit du bouillant violoncelliste. L'observatoire, on ne l'a pas oubli, occupe le milieu d'un vaste square, auquel aboutit la Unime Avenue. l'autre extrmit de cette principale artre, longue de trois kilomtres, qui spare les deux sections de Milliard-City, les artistes peuvent apercevoir une sorte de palais monumental, surmont d'un beffroi de construction trs lgre et trs lgante. Ils se dirent que l doit tre le sige du gouvernement, la rsidence de la municipalit, en admettant que Milliard-City ait un maire et des adjoints. Ils ne se trompent pas. Et, prcisment, l'horloge de ce beffroi commence lancer un joyeux carillon, dont les notes arrivent jusqu' la tour avec les dernires ondulations de la brise. Tiens!... C'est en _r majeur_, dit Yverns. -- Et deux quatre, dit Pinchinat. Le beffroi sonne cinq heures. Et dner, s'crie Sbastien Zorn, et coucher?... Est-ce que, par la faute de ce misrable Munbar, nous allons passer la nuit sur cette plate-forme, cent cinquante pieds en l'air? C'est craindre, si l'ascenseur ne vient pas offrir aux prisonniers le moyen de quitter leur prison. En effet, le crpuscule est court sous ces basses latitudes, et l'astre radieux tombe comme un projectile l'horizon. Les regards que le quatuor jette jusqu'aux extrmes limites du ciel, n'embrassent qu'une mer dserte, sans une voile, sans une fume. travers la campagne circulent des trams courant la priphrie de l'le ou desservant les deux ports. cette heure, le parc est encore dans toute son animation. Du haut de la tour, on dirait une immense corbeille de fleurs, o s'panouissent les azales, les clmatites, les jasmins, les glycines, les passiflores, les bgonias, les salvias, les jacinthes, les dahlias, les camlias, des roses de cent espces. Les promeneurs affluent, -- des hommes faits, des jeunes gens, non point de ces petits vernis qui sont la honte des grandes cits europennes, mais des adultes vigoureux et bien constitus. Des femmes et des jeunes filles, la plupart en toilettes jaune-paille, ce ton prfr sous les zones torrides, promnent de jolies levrettes paletots de soie et jarretires galonnes d'or. a et l, cette gentry suit les alles de sable fin, capricieusement dessines entre les pelouses. Ceux-ci sont tendus sur les coussins des cars lectriques, ceux-l sont assis sur les bancs abrits de verdure. Plus loin de jeunes gentlemen se livrent aux exercices du tennis, du crocket, du golf, du foot- ball, et aussi du polo, monts sur d'ardents poneys. Des bandes d'enfants, -- de ces enfants amricains d'une exubrance tonnante, chez lesquels l'individualisme est si prcoce, les petites filles surtout, -- jouent sur les gazons. Quelques cavaliers chevauchent des pistes soigneusement entretenues, et d'autres luttent dans d'mouvants garden-partys. Les quartiers commerants de la ville sont encore frquents cette heure. Les trottoirs mobiles se droulent avec leur charge le long des principales artres. Au pied de la tour, dans le square de l'observatoire, se produit une alle et venue de passants dont les prisonniers ne seraient pas gns d'attirer l'attention. Aussi, plusieurs reprises, Pinchinat et Frascolin poussent-ils de retentissantes clameurs. Pour tre entendus, ils le sont, car des bras se tendent vers eux, des paroles mme s'lvent jusqu' leur oreille. Mais aucun geste de surprise. On ne parat point s'tonner du groupe sympathique qui s'agite sur la plate-forme. Quant aux paroles, elles consistent en _good-bye_, en _how do you do_, en bonjours et autres formules empreintes d'amabilit et de politesse. On dirait que la population milliardaise est informe de l'arrive des quatre Parisiens Standard-Island, dont Calistus Munbar leur a fait les honneurs. Ah a!... ils se fichent de nous! dit Pinchinat. -- a m'en a tout l'air! rplique Yverns. Une heure s'coule, -- une heure pendant laquelle les appels ont t inutiles. Les invitations pressantes de Frascolin n'ont pas plus de succs que les invectives multiplies de Sbastien Zorn. Et, le moment du dner approchant, le parc commence se vider de ses promeneurs, les rues des oisifs qui les parcourent. Cela devient enrageant, la fin! Sans doute, dit Yverns, en voquant de romanesques souvenirs, nous ressemblons ces profanes qu'un mauvais gnie a attirs dans une enceinte sacre, et qui sont condamns prir pour avoir vu ce que leurs yeux ne devaient pas voir... -- Et on nous laisserait succomber aux tortures de la faim! rpond Pinchinat. -- Ce ne sera pas du moins avant d'avoir puis tous les moyens de prolonger notre existence! s'crie Sbastien Zorn. -- Et s'il faut en venir nous manger les uns les autres... on donnera le numro un Yverns! dit Pinchinat. -- Quand il vous plaira! soupire le premier violon d'une voix attendrie, en courbant la tte pour recevoir le coup mortel. En ce moment, un bruit se fait entendre dans les profondeurs de la tour. La cage de l'ascenseur remonte, s'arrte au niveau de la plate-forme. Les prisonniers, l'ide de voir apparatre Calistus Munbar, s'apprtent l'accueillir comme il le mrite... La cage est vide. Soit! Ce ne sera que partie remise. Les mystifis sauront retrouver le mystificateur. Le plus press est de redescendre son niveau, et le moyen tout indiqu, c'est de prendre place dans l'appareil. C'est ce qui est fait. Ds que le violoncelliste et ses camarades sont dans la cage, elle se met en mouvement, et, en moins d'une minute, elle atteint le rez-de- chausse de la tour. Et dire, s'crie Pinchinat en frappant du pied, que nous ne sommes pas sur un _sol naturel!_ Que l'instant est bien choisi pour mettre de pareilles calembredaines! Aussi ne lui rpond-on pas. La porte est ouverte. Ils sortent tous les quatre. La cour intrieure est dserte. Tous les quatre ils la traversent et suivent les alles du square. L, va-et-vient de quelques personnes, qui ne paraissent prter aucune attention ces trangers. Sur une observation de Frascolin, qui recommande la prudence, Sbastien Zorn doit renoncer des rcriminations intempestives. C'est aux autorits qu'il convient de demander justice. Il n'y a pas pril en la demeure. Regagner _Excelsior-Hotel_, attendre au lendemain pour faire valoir les droits d'hommes libres, c'est ce qui fut dcid, et le quatuor s'engage pdestrement le long de la Unime Avenue. Ces Parisiens ont-ils, au moins, le privilge d'attirer l'attention publique?... Oui et non. On les regarde, mais sans y mettre trop d'insistance, -- peut-tre comme s'ils taient de ces rares touristes qui visitent parfois Milliard-City. Eux, sous l'empire de circonstances assez extraordinaires, ne se sentent pas trs l'aise, et se figurent qu'on les dvisage plus qu'on ne le fait rellement. D'autre part, qu'on ne s'tonne pas s'ils leur paraissent tre d'une nature bizarre, ces mouvants insulaires, ces gens volontairement spars de leurs semblables, errant la surface du plus grand des ocans de notre sphrode. Avec un peu d'imagination, on pourrait croire qu'ils appartiennent une autre plante du systme solaire. C'est l'avis d'Yverns, que son esprit surexcit entrane vers les mondes imaginaires. Quant Pinchinat, il se contente de dire: Tous ces passants ont l'air trs millionnaire, ma foi, et me font l'effet d'avoir une petite hlice au bas des reins comme leur le. Cependant la faim s'accentue. Le djeuner est loin dj, et l'estomac rclame son d quotidien. Il s'agit donc de regagner au plus vite _Excelsior-Hotel_. Ds le lendemain, on commencera les dmarches convenues, tendant se faire reconduire San-Digo par un des steamers de Standard-Island, aprs paiement d'une indemnit dont Calistus Munbar devra supporter la charge, comme de juste. Mais voici qu'en suivant la Unime Avenue, Frascolin s'arrte devant un somptueux difice, au fronton duquel s'tale en lettres d'or cette inscription: _Casino_. droite de la superbe arcade qui surmonte la porte principale, une restauration laisse apercevoir, travers ses glaces enjolives d'arabesques, une srie de tables dont quelques-unes sont occupes par des dneurs, et autour desquels circule un nombreux personnel. Ici l'on mange!... dit le deuxime violon, en consultant du regard ses camarades affams. Ce qui lui vaut cette laconique rponse de Pinchinat: Entrons! Et ils entrent dans le restaurant la file l'un de l'autre. On ne semble pas trop remarquer leur prsence dans cet tablissement pulatoire, d'habitude frquent par les trangers. Cinq minutes aprs, nos affams attaquent belles dents les premiers plats d'un excellent dner dont Pinchinat a rgl le menu, et il s'y entend. Trs heureusement le porte-monnaie du quatuor est bien garni, et, s'il se vide Standard-Island, quelques recettes San-Digo ne tarderont pas le remplir. Excellente cuisine, trs suprieure celle des htels de New-York ou de San-Francisco, faite sur des fourneaux lectriques galement propres aux feux doux et aux feux ardents. Avec la soupe aux hutres conserves, les fricasses de grains de mas, le cleri cru, les gteaux de rhubarbe, qui sont traditionnels, se succdent des poissons d'une extrme fracheur, des rumsteaks d'un tendre incomparable, du gibier provenant sans doute des prairies et forts californiennes, des lgumes dus aux cultures intensives de l'le. Pour boisson, non point de l'eau glace la mode amricaine, mais des bires varies et des vins que les vignobles de la Bourgogne, du Bordelais et du Rhin ont verss dans les caves de Milliard-City, de hauts prix, on peut le croire. Ce menu ragaillardit nos Parisiens. Le cours de leurs ides s'en ressent. Peut-tre voient-ils sous un jour moins sombre l'aventure o ils sont engags. On ne l'ignore pas, les musiciens d'orchestre boivent sec. Ce qui est naturel chez ceux qui dpensent leur souffle chasser les ondes sonores travers les instruments vent, est moins excusable chez ceux qui jouent des instruments cordes. N'importe! Yverns, Pinchinat, Frascolin lui-mme commencent voir la vie en rose et mme couleur d'or dans cette cit de milliardaires. Seul, Sbastien Zorn, tout en tenant tte ses camarades, ne laisse pas sa colre se noyer dans les crus originaires de France. Bref, le quatuor est assez remarquablement parti, comme on dit dans l'ancienne Gaule, lorsque l'heure est venue de demander l'addition. C'est au caissier Frascolin qu'elle est remise par un matre d'htel en habit noir. Le deuxime violon jette les yeux sur le total, se lve, se rassied, se relve, se frotte les paupires, regarde le plafond. Qu'est-ce qui te prend?... demande Yverns. -- Un frisson des pieds la tte! rpond Frascolin. -- C'est cher?... -- Plus que cher... Nous en avons pour deux cents francs... -- quatre?... -- Non... chacun.En effet, cent soixante dollars, ni plus ni moins, -- et, comme dtail, la note compte les grooses quinze dollars, le poisson vingt dollars, les rumsteaks vingt-cinq dollars, le mdoc et le bourgogne trente dollars la bouteille, - - le reste l'avenant. Fichtre!... s'crie Son Altesse. -- Les voleurs! s'crie Sbastien Zorn. Ces propos, changs en franais, ne sont pas compris du superbe matre d'htel. Nanmoins, ce personnage se doute quelque peu de ce qui se passe. Mais, si un lger sourire se dessine sur ses lvres, c'est le sourire de la surprise, non celui du ddain. Il lui semble tout naturel qu'un dner quatre cote cent soixante dollars. Ce sont les prix de Standard-Island. Pas de scandale! dit Pinchinat. La France nous regarde! Payons... -- Et n'importe comment, rplique Frascolin, en route pour San- Digo. Aprs demain, nous n'aurions plus de quoi acheter une sandwiche! Cela dit, il prend son portefeuille, il en tire un nombre respectable de dollars-papiers, qui, par bonheur, ont cours Milliard-City, et il allait les remettre au matre d'htel, lorsqu'une voix se fait entendre: Ces messieurs ne doivent rien. C'est la voix de Calistus Munbar. Le Yankee vient d'entrer dans la salle, panoui, souriant, suant la bonne humeur, comme d'habitude. Lui! s'crie Sbastien Zorn, qui se sent l'envie de le prendre la gorge et de le serrer comme il serre le manche de son violoncelle dans les _forte_. -- Calmez-vous, mon cher Zorn, dit l'Amricain. Veuillez passer, vos camarades et vous, dans le salon o le caf nous attend. L, nous pourrons causer notre aise, et la fin de notre conversation... -- Je vous tranglerai! rplique Sbastien Zorn. -- Non... vous me baiserez les mains... -- Je ne vous baiserai rien du tout! s'crie le violoncelliste, la fois rouge et ple de colre. Un instant aprs, Calistus Munbar et ses invits sont tendus sur des divans moelleux, tandis que le Yankee se balance sur une rocking-chair. Et voici comment il s'exprime en prsentant ses htes sa propre personne: Calistus Munbar, de New-York, cinquante ans, arrire-petit-neveu du clbre Barnum, actuellement surintendant des Beaux-Arts Standard-Island, charg de ce qui concerne la peinture, la sculpture, la musique, et gnralement de tous les plaisirs de Milliard-City. Et maintenant que vous me connaissez, messieurs... -- Est-ce que, par hasard, demande Sbastien Zorn, vous ne seriez pas aussi un agent de la police, charg d'attirer les gens dans des traquenards et de les y retenir malgr eux?... -- Ne vous htez pas de me juger, irritable violoncelle, rpond le surintendant, et attendez la fin. -- Nous attendrons, rplique Frascolin d'un ton grave, et nous vous coutons. -- Messieurs, reprend Calistus Munbar en se donnant une attitude gracieuse, je ne dsire traiter avec vous, au cours de cet entretien, que la question musique, telle qu'elle est actuellement comprise dans notre le hlice. Des thtres, Milliard-City n'en possde point encore; mais, lorsqu'elle le voudra, ils sortiront de son sol comme par enchantement. Jusqu'ici, nos concitoyens ont satisfait leur penchant musical en demandant des appareils perfectionns de les tenir au courant des chefs-d'oeuvre lyriques. Les compositeurs anciens et modernes, les grands artistes du jour, les instrumentistes les plus en vogue, nous les entendons quand il nous plat, au moyen du phonographe... -- Une serinette, votre phonographe! s'crie ddaigneusement Yverns. -- Pas tant que vous pouvez le croire, monsieur le violon solo, rpond le surintendant. Nous possdons des appareils qui ont eu plus d'une fois l'indiscrtion de vous couter, lorsque vous vous faisiez entendre Boston ou Philadelphie. Et, si cela vous agre, vous pourrez vous applaudir de vos propres mains... cette poque, les inventions de l'illustre Edison ont atteint le dernier degr de la perfection. Le phonographe n'est plus cette bote musique laquelle il ressemblait trop fidlement son origine. Grce son admirable inventeur, le talent phmre des excutants, instrumentistes ou chanteurs, se conserve l'admiration des races futures avec autant de prcision que l'oeuvre des statuaires et des peintres. Un cho, si l'on veut, mais un cho fidle comme une photographie, reproduisant les nuances, les dlicatesses du chant ou du jeu dans toute leur inaltrable puret. En disant cela, Calistus Munbar est si chaleureux que ses auditeurs en sont impressionns. Il parle de Saint-Sans, de Reyer, d'Ambroise Thomas, de Gounod, de Massenet, de Verdi, et des chefs-d'oeuvre imprissables des Berlioz, des Meyerbeer, des Halvy, des Rossini, des Beethoven, des Haydn, des Mozart, en homme qui les connat fond, qui les apprcie, qui a consacr les rpandre son existence d'imprsario dj longue, et il y a plaisir l'couter. Toutefois il ne semble pas qu'il ait t atteint par l'pidmie wagnrienne, en dcroissance d'ailleurs cette poque. Lorsqu'il s'arrte pour reprendre haleine, Pinchinat, profitant de l'accalmie: Tout cela est fort bien, dit-il, mais votre Milliard- City, je le vois, n'a jamais entendu que de la musique en bote, des conserves mlodiques, qu'on lui expdie comme les conserves de sardines ou de salt-beef... -- Pardonnez-moi, monsieur l'alto. -- Mon Altesse vous pardonne, tout en insistant sur ce point: c'est que vos phonographes ne renferment que le pass, et jamais un artiste ne peut tre entendu Milliard-City au moment mme o il excute son morceau... -- Vous me pardonnerez une fois de plus. -- Notre ami Pinchinat vous pardonnera tant que vous le voudrez, monsieur Munbar, dit Frascolin. Il a des pardons plein ses poches. Mais son observation est juste. Encore, si vous pouviez vous mettre en communication avec les thtres de l'Amrique ou de l'Europe... -- Et croyez-vous que cela soit impossible, mon cher Frascolin? s'crie le surintendant en arrtant le balancement de son escarpolette. -- Vous dites?... -- Je dis que ce n'tait qu'une question de prix, et notre cit est assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies, toutes ses aspirations en fait d'art lyrique! Aussi l'a-t-elle fait... -- Et comment?... -- Au moyen des thtrophones qui sont installs dans la salle de concert de ce casino. Est-ce que la Compagnie ne possde pas nombre de cbles sous-marins, immergs sous les eaux du Pacifique, dont une extrmit est rattache la baie Madeleine et dont l'autre est tenue en suspension par de puissantes boues? Eh bien, quand nos concitoyens veulent entendre un des chanteurs de l'Ancien ou du Nouveau-Monde, on repche un des cbles, on envoie un ordre tlphonique aux agents de Madeleine-bay. Ces agents tablissent la communication soit avec l'Amrique, soit avec l'Europe. On raccorde les fils ou les cbles avec tel ou tel thtre, telle ou telle salle de concert, et nos dilettanti, installs dans ce casino, assistent rellement ces lointaines excutions, et applaudissent... -- Mais l-bas, on n'entend pas leurs applaudissements... s'crie Yverns. -- Je vous demande pardon, cher monsieur Yverns, on les entend par le fil de retour. Et alors Calistus Munbar de se lancer perte de vue dans des considrations transcendantes sur la musique, considre, non seulement comme une des manifestations de l'art, mais comme agent thrapeutique. D'aprs le systme de J. Harford, de Westminster- Abbey, les Milliardais ont pu constater les rsultats extraordinaires de cette utilisation de l'art lyrique. Ce systme les entretient en un parfait tat de sant. La musique exerant une action rflexe sur les centres nerveux, les vibrations harmoniques ont pour effet de dilater les vaisseaux artriels, d'influer sur la circulation, de l'accrotre ou de la diminuer, suivant les besoins. Elle dtermine une acclration des battements du coeur et des mouvements respiratoires en vertu de la tonalit et de l'intensit des sons, tout en tant un adjuvant de la nutrition des tissus. Aussi des postes d'nergie musicale fonctionnent-ils Milliard-City, transmettant les ondes sonores domicile par voie tlphonique, etc. Le quatuor coute bouche be. Jamais il n'a entendu discuter son art au point de vue mdical, et probablement il en prouve quelque dplaisir. Nanmoins, voil le fantaisiste Yverns prt s'emballer sur ces thories, qui, d'ailleurs, remontent au temps du roi Sal, conformment l'ordonnance et selon la formule du clbre harpiste David. Oui!... oui!... s'crie-t-il, aprs la dernire tirade du surintendant, c'est tout indiqu. Il suffit de choisir suivant le diagnostic! Du Wagner ou du Berlioz pour les tempraments anmis... -- Et du Mendelsohn ou du Mozart pour les tempraments sanguins, ce qui remplace avantageusement le bromure de strontium! rpond Calistus Munbar. Sbastien Zorn intervient alors et jette sa note brutale au milieu de cette causerie de haute vole. Il ne s'agit pas de tout cela, dit-il. Pourquoi nous avez-vous amens ici?... -- Parce que les instruments cordes sont ceux qui exercent l'action la plus puissante... -- Vraiment, monsieur! Et c'est pour calmer vos nvroses et vos nvross que vous avez interrompu notre voyage, que vous nous empchez d'arriver San-Digo, o nous devions donner un concert demain... -- C'est pour cela, mes excellents amis! -- Et vous n'avez vu en nous que des espces de carabins musicaux, d'apothicaires lyriques?... s'crie Pinchinat. -- Non, messieurs, rpondit Calistus Munbar, en se relevant. Je n'ai vu en vous que des artistes de grand talent et de grande renomme. Les hurrahs qui ont accueilli le Quatuor Concertant dans ses tournes en Amrique, sont arrivs jusqu' notre le. Or, la _Standard-Island Company_ a pens que le moment tait venu de substituer aux phonographes et aux thtrophones des virtuoses palpables, tangibles, en chair et en os, et de donner aux Milliardais cette inexprimable jouissance d'une excution directe des chefs-d'oeuvre de l'art. Elle a voulu commencer par la musique de chambre, avant d'organiser des orchestres d'opra. Elle a song vous, les reprsentants attitrs de cette musique. Elle m'a donn mission de vous avoir tout prix, de vous enlever, s'il le fallait. Vous tes donc les premiers artistes qui auront eu accs Standard-Island, et je vous laisse imaginer quel accueil vous y attend! Yverns et Pinchinat se sentent trs branls par ces enthousiastes priodes du surintendant. Que ce puisse tre une mystification, cela ne leur vient mme pas l'esprit. Frascolin, lui, l'homme rflchi, se demande s'il y a lieu de prendre au srieux cette aventure. Aprs tout, dans une le si extraordinaire, comment les choses n'auraient-elles pas apparu sous un extraordinaire aspect? Quant Sbastien Zorn, il est rsolu ne pas se rendre. Non, monsieur, s'crie-t-il, on ne s'empare pas ainsi des gens sans qu'ils y consentent!... Nous dposerons une plainte contre vous!... -- Une plainte... quand vous devriez me combler de remerciements, ingrats que vous tes! rplique le surintendant. -- Et nous obtiendrons une indemnit, monsieur... -- Une indemnit... lorsque j'ai vous offrir cent fois plus que vous ne pourriez esprer... -- De quoi s'agit-il? demande le pratique Frascolin. Calistus Munbar prend son portefeuille, et en tire une feuille de papier aux armes de Standard-Island. Puis, aprs l'avoir prsente aux artistes: Vos quatre signatures au bas de cet acte, et l'affaire sera rgle, dit-il. -- Signer sans avoir lu?... rpond le second violon. Cela ne se fait nulle part! -- Vous n'auriez pourtant pas lieu de vous en repentir! reprend Calistus Munbar, en s'abandonnant un accs d'hilarit, qui fait bedonner toute sa personne. Mais procdons d'une faon rgulire. C'est un engagement que la Compagnie vous propose, un engagement d'une anne partir de ce jour, qui a pour objet l'excution de la musique de chambre, telle que le comportaient vos programmes en Amrique. Dans douze mois, Standard-Island sera de retour la baie Madeleine, o vous arriverez temps... -- Pour notre concert de San-Digo, n'est-ce pas? s'crie Sbastien Zorn, San-Digo, o l'on nous accueillera par des sifflets... -- Non, messieurs, par des hurrahs et des hips! Des artistes tels que vous, les dilettanti sont toujours trop honors et trop heureux qu'ils veuillent bien se faire entendre... mme avec une anne de retard! Allez donc garder rancune un pareil homme! Frascolin prend le papier, et le lit attentivement. Quelle garantie aurons-nous?... demande-t-il. -- La garantie de la _Standard-Island Company_ revtue de la signature de M. Cyrus Bikerstaff, notre gouverneur. -- Et les appointements seront ceux que je vois indiqus dans l'acte?... -- Exactement, soit un million de francs... -- Pour quatre?... s'crie Pinchinat. -- Pour chacun, rpond en souriant Calistus Munbar, et encore ce chiffre n'est-il pas en rapport avec votre mrite que rien ne saurait payer sa juste valeur! Il serait malais d'tre plus aimable, on en conviendra. Et. cependant, Sbastien Zorn proteste. Il n'entend accepter aucun prix. Il veut partir pour San-Digo, et ce n'est pas sans peine que Frascolin parvient calmer son indignation. D'ailleurs, en prsence de la proposition du surintendant, une certaine dfiance n'est pas interdite. Un engagement d'un an, au prix d'un million de francs pour chacun des artistes, est-ce que cela est srieux?... Trs srieux, ainsi que Frascolin peut le constater, lorsqu'il demande: Ces appointements sont payables?... -- Par quart, rpond le surintendant, et voici le premier trimestre. Des liasses de billets de banque qui bourrent son portefeuille, Calistus Munbar fait quatre paquets de cinquante mille dollars, soit deux cent cinquante mille francs, qu'il remet Frascolin et ses camarades. Voil une faon de traiter les affaires -- l'amricaine. Sbastien Zorn ne laisse pas d'tre branl dans une certaine mesure. Mais, chez lui, comme la mauvaise humeur ne perd jamais ses droits, il ne peut retenir cette rflexion: Aprs tout, au prix o sont les choses dans votre le, si l'on paye vingt-cinq francs un perdreau, on paie sans doute cent francs une paire de gants, et cinq cents francs une paire de bottes?... -- Oh! monsieur Zorn, la Compagnie ne s'arrte pas ces bagatelles, s'crie Calistus Munbar, et elle dsire que les artistes du Quatuor Concertant soient dfrays de tout pendant leur sjour sur son domaine! ces offres gnreuses, que rpondre, si ce n'est en apposant les signatures sur l'engagement? C'est ce que font Frascolin, Pinchinat et Yverns. Sbastien Zorn murmure bien que tout cela est absurde... S'embarquer sur une le hlice, cela n'a pas de bon sens... On verra comment cela finira... Enfin il se dcide signer. Et, cette formalit remplie, si Frascolin, Pinchinat et Yverns ne baisent pas la main de Calistus Munbar, du moins la lui serrent- ils affectueusement. Quatre poignes de main un million chacune! Et voil comme quoi le Quatuor Concertant est lanc dans une aventure invraisemblable, et en quelles circonstances ses membres sont devenus les invits _inviti_ de Standard-Island. VII -- Cap a l'ouest Standard-Island file doucement sur les eaux de cet ocan Pacifique, qui justifie son nom pareille poque de l'anne. Habitus cette translation tranquille depuis vingt-quatre heures, Sbastien Zorn et ses camarades ne s'aperoivent mme plus qu'ils sont en cours de navigation. Si puissantes que soient ses centaines d'hlices, atteles de dix millions de chevaux, peine un lger frmissement se propage-t-il travers la coque mtallique de l'le. Milliard-City ne tremble pas sur sa base. Rien, d'ailleurs, des oscillations de la houle laquelle obissent pourtant les plus forts cuirasss des marines de guerre. Il n'y a dans les habitations ni tables ni lampes de roulis. quoi bon? Les maisons de Paris, de Londres, de New-York ne sont pas plus inbranlablement fixes sur leurs fondations. Aprs quelques semaines de relche Madeleine-bay, le conseil des notables de Standard-Island, runis par le soin du prsident de la Compagnie, avait arrt le programme du dplacement annuel. L'le hlice allait rallier les principaux archipels de l'Est- Pacifique, au milieu de cette atmosphre hyginique, si riche en ozone, en oxygne condens, lectris, dou de particularits actives que ne possde pas l'oxygne l'tat ordinaire. Puisque cet appareil a la libert de ses mouvements, il en profite, et il lui est loisible d'aller sa fantaisie, vers l'ouest comme vers l'est, de se rapprocher du littoral amricain, s'il lui plat, de rallier les ctes orientales de l'Asie, si c'est son bon plaisir. Standard-Island va o elle veut, de manire goter les distractions d'une navigation varie. Et mme, s'il lui convenait d'abandonner l'ocan Pacifique pour l'ocan Indien ou l'ocan Atlantique, de doubler le cap Horn ou le cap de Bonne-Esprance, il lui suffirait de prendre cette direction, et soyez convaincus que ni les courants ni les temptes ne l'empcheraient d'atteindre son but. Mais il n'est point question de se lancer travers ces mers lointaines, o le Joyau du Pacifique ne trouverait pas ce que cet Ocan lui offre au milieu de l'interminable chapelet de ses groupes insulaires. C'est un thtre assez vaste pour suffire des itinraires multiples. L'le hlice peut le parcourir d'un archipel l'autre. Si elle n'est pas doue de cet instinct spcial aux animaux, ce sixime sens de l'orientation qui les dirige l o leurs besoins les appellent, elle est conduite par une main sre, suivant un programme longuement discut et unanimement approuv. Jusqu'ici, il n'y a jamais eu dsaccord sur ce point entre les Tribordais et les Bbordais. Et, en ce moment, c'est en vertu d'une dcision prise que l'on marche l'ouest, vers le groupe des Sandwich. Cette distance de douze cents lieues environ qui spare ce groupe de l'endroit o s'est embarqu le quatuor, elle emploiera un mois la franchir avec une vitesse modre, et elle fera relche dans cet archipel jusqu'au jour o il lui conviendra d'en rallier un autre de l'hmisphre mridional. Le lendemain de ce jour mmorable, le quatuor quitte _Excelsior- Hotel_, et vient s'installer dans un appartement du casino qui est mis sa disposition, -- appartement confortable, richement amnag, s'il en fut. La Unime Avenue se dveloppe devant ses fentres. Sbastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yverns, ont chacun sa chambre autour d'un salon commun. La cour centrale de l'tablissement leur rserve l'ombrage de ses arbres en pleine frondaison, la fracheur de ses fontaines jaillissantes. D'un ct de cette cour se trouve le muse de Milliard-City, de l'autre, la salle de concert, o les artistes parisiens vont si heureusement remplacer les chos des phonographes et les transmissions des thtrophones. Deux fois, trois fois, autant de fois par jour qu'ils le dsireront, leur couvert sera mis dans la restauration, o le matre d'htel ne leur prsentera plus ses additions invraisemblables. Ce matin-l, lorsqu'ils sont runis dans le salon, quelques instants avant de descendre pour le djeuner: Eh bien, les violoneux, demande Pinchinat, que dites-vous de ce qui nous arrive? -- Un rve, rpond Yverns, un rve dans lequel nous sommes engags un million par an... -- C'est bel et bien une ralit, rpond Frascolin. Cherche dans ta poche, et tu pourras en tirer le premier quart du dit million... -- Reste savoir comment cela finira?...Trs mal, j'imagine! s'crie Sbastien Zorn, qui veut absolument trouver un pli de rose la couche sur laquelle on l'a tendu malgr lui. D'ailleurs, et nos bagages?... En effet, les bagages devaient tre rendus San-Digo, d'o ils ne peuvent revenir, et o leurs propritaires ne peuvent aller les chercher. Oh! bagages trs rudimentaires: quelques valises, du linge, des ustensiles de toilette, des vtements de rechange, et aussi la tenue officielle des excutants, lorsqu'ils comparaissent devant le public. Il n'y eut pas lieu de s'inquiter ce sujet. En quarante-huit heures, cette garde-robe un peu dfrachie serait remplace par une autre mise la disposition des quatre artistes, et sans qu'ils eussent eu payer quinze cents francs leur habit et cinq cents francs leurs bottines. Du reste, Calistus Munbar, enchant d'avoir si habilement conduit cette dlicate affaire, entend que le quatuor n'ait pas mme un dsir former. Impossible d'imaginer un surintendant d'une plus inpuisable obligeance. Il occupe un des appartements de ce casino, dont les divers services sont sous sa haute direction, et la Compagnie lui sert des appointements dignes de sa magnificence et de sa munificence... Nous prfrons ne point en indiquer le chiffre. Le casino renferme des salles de lecture et des salles de jeux; mais le baccara, le trente et quarante, la roulette, le poker et autres jeux de hasard sont rigoureusement interdits. On y voit aussi un fumoir o fonctionne le transport direct domicile de la fume de tabac prpare par une socit fonde rcemment. La fume du tabac brl dans les brleurs d'un tablissement central, purifie et dgage de nicotine, est distribue par des tuyaux bouts d'ambre spciaux chaque amateur. On n'a plus qu' y appliquer ses lvres, et un compteur enregistre la dpense quotidienne. Dans ce casino, o les dilettanti peuvent venir s'enivrer de cette musique lointaine, laquelle vont maintenant se joindre les concerts du quatuor, se trouvent aussi les collections de Milliard-City. Aux amateurs de peinture, le muse, riche de tableaux anciens et modernes, offre de nombreux chefs-d'oeuvre, acquis prix d'or, des toiles des coles italienne, hollandaise, allemande, franaise, que pourraient envier les collections de Paris, de Londres, de Munich, de Rome et de Florence, des Raphal, des Vinci, des Giorgione, des Corrge, des Dominiquin, des Ribeira, des Murillo, des Ruysdael, des Rembrandt, des Rubens, des Cuyp, des Frans Hals, des Hobbema, des Van Dyck, des Holbein, etc., et aussi, parmi les modernes, des Fragonard, des Ingres, des Delacroix, des Scheffer, des Cabat, des Delaroche, des Rgnant, des Couture, des Meissonier, des Millet, des Rousseaux, des Jules Dupr, des Brascassat, des Mackart, des Turner, des Troyon, des Corot, des Daubigny, des Baudry, des Bonnat, des Carolus Duran, des Jules Lefebvre, des Vollon, des Breton, des Binet, des Yon, des Cabanel, etc. Afin de leur assurer une ternelle dure, ces tableaux sont placs l'intrieur de vitrines, o le vide a t pralablement fait. Ce qu'il convient d'observer, c'est que les impressionnistes, les angoisss, les futuristes, n'ont pas encore encombr ce muse; mais, sans doute, cela ne tarderait gure, et Standard-Island n'chappera pas cette invasion de la peste dcadente. Le muse possde galement des statues de relle valeur, des marbres des grands sculpteurs anciens et modernes, placs dans les cours du casino. Grce ce climat sans pluies ni brouillards, groupes, statues, bustes peuvent impunment rsister aux outrages du temps. Que ces merveilles soient souvent visites, que les nababs de Milliard-City aient un got trs prononc pour ces productions de l'art, que le sens artiste soit minemment dvelopp chez eux, ce serait risqu que de le prtendre. Ce qu'il faut remarquer, toutefois, c'est que la section tribordaise compte plus d'amateurs que la section bbordaise. Tous, d'ailleurs, sont d'accord quand il s'agit d'acqurir quelque chef-d'oeuvre, et alors leurs invraisemblables enchres savent l'enlever tous les duc d'Aumale, tous les Chauchard de l'ancien et du nouveau continent. Les salles les plus frquentes du casino sont les salles de lecture, consacres aux revues, aux journaux europens ou amricains, apports par les steamers de Standard-Island, en service rgulier avec Madeleine-bay. Aprs avoir t feuilletes, lues et relues, les revues prennent place sur les rayons de la bibliothque, o s'alignent plusieurs milliers d'ouvrages dont le classement ncessite la prsence d'un bibliothcaire aux appointements de vingt-cinq mille dollars, et il est peut-tre le moins occup des fonctionnaires de l'le. Cette bibliothque contient aussi un certain nombre de livres phonographes: on n'a pas la peine de lire, on presse un bouton, et on entend la voix d'un excellent diseur qui fait la lecture -- ce que serait _Phdre_ de Racine lue par M. Legouv. Quant aux journaux de la localit, ils sont rdigs, composs, imprims dans les ateliers du casino sous la direction de deux rdacteurs en chef. L'un est le _Starboard-Chronicle_ pour la section des Tribordais; l'autre, le _New-Herald_ pour la section des Bbordais. La chronique est alimente par les faits divers, les arrivages des paquebots, les nouvelles de mer, les rencontres maritimes, les mercuriales qui intressent le quartier commerant, le relvement quotidien en longitude et en latitude, les dcisions du conseil des notables, les arrts du gouverneur, les actes de l'tat civil: naissances, mariages, dcs, -- ceux-ci trs rares. D'ailleurs, jamais ni vols ni assassinats, les tribunaux ne fonctionnant que pour les affaires civiles, les contestations entre particuliers. Jamais d'articles sur les centenaires, puisque la longvit de la vie humaine n'est plus ici le privilge de quelques-uns. Pour ce qui est de la partie politique trangre, elle se tient jour par les communications tlphoniques avec Madeleine-bay, o se raccordent les cbles immergs dans les profondeurs du Pacifique. Les Milliardais sont ainsi informs de tout ce qui se passe dans le monde entier, lorsque les faits prsentent un intrt quelconque. Ajoutons que le _Starboard-Chronicle_ et le _New-Herald_ ne se traitent pas d'une main trop rude. Jusqu'ici, ils ont vcu en assez bonne intelligence, mais on ne saurait jurer que cet change de discussions courtoises puisse durer toujours. Trs tolrants, trs conciliants sur le terrain de la religion, le protestantisme et le catholicisme font bon mnage Standard- Island. Il est vrai, dans l'avenir, si l'odieuse politique s'en mle, si la nostalgie des affaires reprend les uns, si les questions d'intrt personnel et d'amour-propre sont en jeu... En outre de ces deux journaux il y a les journaux hebdomadaires ou mensuels, reproduisant les articles des feuilles trangres, ceux des successeurs des Sarcey, des Lematre, des Charmes, des Fournel, des Deschamps, des Fouquier, des France, et autres critiques de grande marque; puis les magasins illustrs, sans compter une douzaine de feuilles cercleuses, soiristes et boulevardires, consacres aux mondanits courantes. Elles n'ont d'autre but que de distraire un instant, en s'adressant l'esprit... et mme l'estomac. Oui! quelques-unes sont imprimes sur pte comestible l'encre de chocolat. Lorsqu'on les a lues, on les mange au premier djeuner. Les unes sont astringentes, les autres lgrement purgatives, et le corps s'en accommode fort bien. Le quatuor trouve cette invention aussi agrable que pratique. Voil des lectures d'une digestion facile! observe judicieusement Yverns. -- Et d'une littrature nourrissante! rpond Pinchinat. Ptisserie et littrature mles, cela s'accorde parfaitement avec la musique hyginique! Maintenant, il est naturel de se demander de quelles ressources dispose l'le hlice pour entretenir sa population dans de telles conditions de bien-tre, dont n'approche aucune autre cit des deux mondes. Il faut que ses revenus s'lvent une somme invraisemblable, tant donns les crdits affects aux divers services et les traitements attribus aux plus modestes employs. Et, lorsqu'ils interrogent le surintendant ce sujet: Ici, rpond-il, on ne traite pas d'affaires. Nous n'avons ni _Board of Trade_, ni Bourse, ni industrie. En fait de commerce, il n'y a que ce qu'il faut pour les besoins de l'le, et nous n'offrirons jamais aux trangers l'quivalent du World's Fair de Chicago en 1893 et de l'Exposition de Paris de 1900. Non! La puissante religion des business n'existe pas, et nous ne poussons point le cri de _go ahead_, si ce n'est pour que le Joyau du Pacifique aille de l'avant. Ce n'est donc pas aux affaires que nous demandons les ressources ncessaires l'entretien de Standard- Island, c'est la douane. Oui! les droits de douane nous permettent de suffire toutes les exigences du budget... -- Et ce budget?... interroge Frascolin. -- Il se chiffre par vingt millions de dollars, mes excellents bons! -- Cent millions de francs, s'cria le second violon, et pour une ville de dix mille mes!... -- Comme vous dites, mon cher Frascolin, somme qui provient uniquement des taxes de douane. Nous n'avons pas d'octroi, les productions locales tant peu prs insignifiantes. Non! rien que les droits perus Tribord-Harbour et Bbord-Harbour. Cela vous explique la chert des objets de consommation, -- chert relative, s'entend, car ces prix, si levs qu'ils vous paraissent, sont en rapport avec les moyens dont chacun dispose. Et voici Calistus Munbar qui s'emballe nouveau, vantant sa ville, vantant son le -- un morceau de plante suprieure tomb en plein Pacifique, un Eden flottant, o se sont rfugis les sages, et si le vrai bonheur n'est pas l, c'est qu'il n'est nulle part! C'est comme un boniment! Il semble qu'il dise: Entrez, messieurs, entrez, mesdames!... Passez au contrle!... Il n'y a que trs peu de places!... On va commencer... Qui prend son billet... etc. Il est vrai, les places sont rares, et les billets sont chers! Bah! le surintendant jongle avec ces millions qui ne sont plus que des units dans cette cit milliardaise! C'est au cours de cette tirade, o les phrases se dversent en cascades, o les gestes se multiplient avec une frnsie smaphorique, que le quatuor se met au courant des diverses branches de l'administration. Et d'abord, les coles, o se donne l'instruction gratuite et obligatoire, qui sont diriges par des professeurs pays comme des ministres. On y apprend les langues mortes et les langues vivantes, l'histoire et la gographie, les sciences physiques et mathmatiques, les arts d'agrment, mieux qu'en n'importe quelle Universit ou Acadmie du vieux monde, -- en croire Calistus Munbar. La vrit est que les lves ne s'crasent point aux cours publics, et, si la gnration actuelle possde encore quelque teinture des tudes faites dans les collges des tats-Unis, la gnration qui lui succdera aura moins d'instruction que de rentes. C'est l le point dfectueux, et peut-tre des humains ne peuvent-ils que perdre s'isoler ainsi de l'humanit. Ah a! ils ne voyagent donc pas l'tranger, les habitants de cette le factice? Ils ne vont donc jamais visiter les pays d'outremer, les grandes capitales de l'Europe? Ils ne parcourent donc pas les contres auxquelles le pass a lgu tant de chefs- d'oeuvre de toutes sortes? Si! Il en est quelques-uns qu'un certain sentiment de curiosit pousse en des rgions lointaines. Mais ils s'y fatiguent; ils s'y ennuient pour la plupart; ils n'y retrouvent rien de l'existence uniforme de Standard-Island; ils y souffrent du chaud; ils y souffrent du froid; enfin, ils s'y enrhument, et on ne s'enrhume pas Milliard-City. Aussi n'ont-ils que hte et impatience de rintgrer leur le, ces imprudents qui ont eu la malencontreuse ide de la quitter. Quel profit ont-ils retir de ces voyages? Aucun. Valises ils sont partis, valises ils sont revenus, ainsi que le dit une ancienne formule des Grecs, et nous ajoutons: ils resteront valises. Quant aux trangers que devra attirer la clbrit de Standard- Island, cette neuvime merveille du monde, depuis que la tour Eiffel, -- on le dit du moins, -- occupe le huitime rang, Calistus Munbar pense qu'ils ne seront jamais trs nombreux. On n'y tient pas autrement, d'ailleurs, bien que ses tourniquets des deux ports eussent t une nouvelle source de revenus. De ceux qui sont venus l'anne dernire, la plupart taient d'origine amricaine. Des autres nations, peu ou point. Cependant, il y a eu quelques Anglais, reconnaissables leur pantalon invariablement relev, sous prtexte qu'il pleut Londres. Au surplus, la Grande-Bretagne a trs mal envisag la cration de cette Standard- Island, qui, son avis, gne la circulation maritime, et elle se rjouirait de sa disparition. Quant aux Allemands, ils n'obtiennent qu'un mdiocre accueil comme des gens qui auraient vite fait de Milliard-City une nouvelle Chicago, si on les y laissait prendre pied. Les Franais sont de tous les trangers ceux la Compagnie accepte avec le plus de sympathies et de prvenances, tant donn qu'ils n'appartiennent pas aux races envahissantes de l'Europe. Mais, jusqu'alors un Franais avait-il jamais paru Standard-Island?... Ce n'est pas probable, fait observer Pinchinat. -- Nous ne sommes pas assez riches... ajoute Frascolin. -- Pour tre rentier, c'est possible, rpond le surintendant, non pour tre fonctionnaire... -- Y a-t-il donc un de nos compatriotes Milliard-City?... demande Yverns. -- Il y en a un. -- Et quel est ce privilgi?... -- M. Athanase Dormus. -- Et qu'est-ce qu'il fait ici, cet Athanase Dormus? s'crie Pinchinat. -- Il est professeur de danse, de grces et de maintien, magnifiquement appoint par l'administration, sans parler des leons particulires au cachet... -- Et qu'un Franais est seul capable de donner!... rplique Son Altesse. prsent, le quatuor sait quoi s'en tenir sur l'organisation de la vie administrative de Standard-Island. Il n'a plus qu' s'abandonner au charme de cette navigation, qui l'entrane vers l'ouest du Pacifique. Si ce n'est que le soleil se lve tantt sur un point de l'le, tantt sur un autre, selon l'orientation donne par le commodore Simco, Sbastien Zorn et ses camarades pourraient croire qu'ils sont en terre ferme. deux reprises, pendant la quinzaine qui suivit, des orages clatrent avec violentes bourrasques et terribles rafales, car il s'en forme bien quelques-unes sur le Pacifique, malgr son nom. La houle du large vint se briser contre la coque mtallique, elle la couvrit de ses embruns comme l'accore d'un littoral. Mais Standard-Island ne frmit mme pas sous les assauts de cette mer dmonte. Les fureurs de l'Ocan sont impuissantes contre elle. Le gnie de l'homme a vaincu la nature. Quinze jours aprs, le 11 juin, premier concert de musique de chambre, dont l'affiche, lettres lectriques, est promene le long des grandes avenues. Il va sans dire que les instrumentistes ont t pralablement prsents au gouverneur et la municipalit. Cyrus Bikerstaff leur a fait le plus chaleureux accueil. Les journaux ont rappel les succs des tournes du Quatuor Concertant dans les tats-Unis d'Amrique, et flicit chaudement le surintendant de s'tre assur son concours, -- de manire un peu arbitraire, on le sait. Quelle jouissance de voir en mme temps que d'entendre ces artistes excutant les oeuvres des matres! Quel rgal pour les connaisseurs! De ce que les quatre Parisiens sont engags au casino de Milliard- City des appointements fabuleux, il ne faut pas s'imaginer que leurs concerts doivent tre offerts gratuitement au public. Loin de l. L'administration entend en retirer un large bnfice, ainsi que font ces imprsarios amricains auxquels leurs chanteuses cotent un dollar la mesure et mme la note. D'habitude, on paye pour les concerts thtrophoniques et phonographiques du casino, on paiera donc, ce jour-l, infiniment plus cher. Les places sont toutes prix gal, deux cents dollars le fauteuil, soit mille francs en monnaie franaise, et Calistus Munbar se flatte de faire salle comble. Il ne s'est pas tromp. La location a enlev toutes les places disponibles. La confortable et lgante salle du casino n'en contient qu'une centaine, il est vrai, et si on les et mises aux enchres, on ne sait trop quel taux ft monte la recette. Mais cela eut t contraire aux usages de Standard-Island. Tout ce qui a une valeur marchande est cot d'avance par les mercuriales, le superflu comme le ncessaire. Sans cette prcaution, tant donnes les fortunes invraisemblables de certains, des accaparements pourraient se produire, et c'est ce qu'il convenait d'viter. Il est vrai, si les riches Tribordais vont au concert par amour de l'art, il est possible que les riches Bbordais n'y aillent que par convenance. Lorsque Sbastien Zorn, Pinchinat, Yverns et Frascolin paraissaient devant les spectateurs de New-York, de Chicago, de Philadelphie, de Baltimore, ce n'tait pas exagration de leur part que de dire: voil un public qui vaut des millions. Eh bien, ce soir-l, ils seraient rests au-dessous de la vrit s'ils n'avaient pas compt par milliards. Qu'on y songe! Jem Tankerdon, Nat Coverley et leurs familles brillent au premier rang des fauteuils. Aux autres places, _passim_, nombre d'amateurs qui pour n'tre que des sous-milliardaires, n'en ont pas moins un fort sac, comme le fait justement remarquer Pinchinat. Allons-y! dit le chef du quatuor, lorsque l'heure est arrive de se prsenter sur l'estrade. Et ils y vont, pas plus mus d'ailleurs, ni mme autant qu'ils l'eussent t devant un public parisien, lequel a peut-tre moins d'argent dans la poche, mais plus de sens artiste dans l'me. Il faut dire que bien qu'ils n'aient point encore pris des leons de leur compatriote Dormus, Sbastien Zorn, Yverns, Frascolin, Pinchinat ont une tenue trs correcte, cravate blanche de vingt- cinq francs, gants gris-perle de cinquante francs, chemise de soixante-dix francs, bottines de cent quatre-vingts francs, gilet de deux cents francs, pantalon noir de cinq cents francs, habit noir de quinze cents francs -- au compte de l'administration, bien entendu. Ils sont acclams, ils sont applaudis trs chaudement par les mains tribordaises, plus discrtement par les mains bbordaises, -- question de temprament. Le programme du concert comprend quatre numros que leur a fournis la bibliothque du casino, richement approvisionne par les soins du surintendant: Premier quatuor en _mi bmol_: Op. 12 de Mendelsohn, Deuxime quatuor en _fa majeur_: Op. 16 d'Haydn, Dixime quatuor en _mi bmol_: Op. 74 de Beethoven, Cinquime quatuor en _la majeur_: Op. 10 de Mozart. Les excutants font merveille dans cette salle emmilliarde, bord de cette le flottante, la surface d'un abme dont la profondeur dpasse cinq mille mtres en cette portion du Pacifique. Ils obtiennent un succs considrable et justifi, surtout devant les dilettanti de la section tribordaise. Il faut voir le surintendant pendant cette soire mmorable: il exulte. On dirait que c'est lui qui vient de jouer la fois sur deux violons, un alto et un violoncelle. Quel heureux dbut pour des champions de la musique concertante -- et pour leur imprsario! Il y a lieu d'observer que si la salle est pleine, les abords du casino regorgent de monde. Et, en effet, combien n'ont pu se procurer ni un strapontin ni un fauteuil, sans parler de ceux que le haut prix des places a carts. Ces auditeurs du dehors en sont rduits la portion congrue. Ils n'entendent que de loin, comme si cette musique ft sortie de la bote d'un phonographe ou du pavillon d'un tlphone. Mais leurs applaudissements n'en sont pas moins vifs. Et ils clatent tout rompre, lorsque, le concert achev, Sbastien Zorn, Yverns, Frascolin et Pinchinat se prsentent sur la terrasse du pavillon de gauche. La Unime Avenue est inonde de rayons lumineux. Des hauteurs de l'espace, les lunes lectriques versent des rayons dont la ple Sln doit tre jalouse. En face du casino, sur le trottoir, un peu l'cart, un couple attire l'attention d'Yverns. Un homme se tient l, une femme son bras. L'homme, d'une taille au-dessus de la moyenne, de physionomie distingue, svre, triste mme, peut avoir une cinquantaine d'annes. La femme, quelques ans de moins, grande, l'air fier, laisse voir sous son chapeau des cheveux blanchis par l'ge. Yverns, frapp de leur attitude rserve, les montre Calistus Munbar: Quelles sont ces personnes? lui demande-t-il. -- Ces personnes?... rpond le surintendant, dont les lvres bauchent une moue assez ddaigneuse. Oh!... ce sont des mlomanes enrags. -- Et pourquoi n'ont-ils pas lou une place dans la salle du casino? -- Sans doute, parce que c'tait trop cher pour eux. -- Alors leur fortune?... -- peine deux centaines de mille francs de rente. -- Peuh! fait Pinchinat. Et quels sont ces pauvres diables?... -- Le roi et la reine de Malcarlie. VIII -- Navigation Aprs avoir cr cet extraordinaire appareil de navigation, la _Standard-Island Company_ dut pourvoir aux exigences d'une double organisation, maritime d'une part, administrative de l'autre. La premire, on le sait, a pour directeur, ou plutt pour capitaine, le commodore Ethel Simco, de la marine des tats-Unis. C'est un homme de cinquante ans, navigateur expriment, connaissant fond les parages du Pacifique, ses courants, ses temptes, ses cueils, ses substructions corallignes. De l, parfaite aptitude pour conduire d'une main sre l'le hlice confie ses soins et les riches existences dont il est responsable devant Dieu et les actionnaires de la Socit. La seconde organisation, celle qui comprend les divers services administratifs, est entre les mains du gouverneur de l'le. M. Cyrus Bikerstaff est un Yankee du Maine, l'un des tats fdraux qui prirent la moindre part aux luttes fratricides de la Confdration amricaine pendant la guerre de scession. Cyrus Bikerstaff a donc t heureusement choisi pour garder un juste milieu entre les deux sections de l'le. Le gouverneur, qui touche aux limites de la soixantaine, est clibataire. C'est un homme froid, possdant le self control, trs nergique sous sa flegmatique apparence, trs anglais par son attitude rserve, ses manires gentlemanesques, la discrtion diplomatique qui prside ses paroles comme ses actes. En tout autre pays qu'en Standard-Island, ce serait un homme trs considrable et, par suite, trs considr. Mais ici, il n'est, en somme, que l'agent suprieur de la Compagnie. En outre, bien que son traitement vaille la liste civile d'un petit souverain de l'Europe, il n'est pas riche, et quelle figure peut-il faire en prsence des nababs de Milliard-City? Cyrus Bikerstaff, en mme temps que gouverneur de l'le, est le maire de la capitale. Comme tel, il occupe l'htel de ville lev l'extrmit de la Unime Avenue, l'oppos de l'observatoire, o rside le commodore Ethel Simco. L sont tablis ses bureaux, l sont reus tous les actes de l'tat civil, naissances, avec une moyenne de natalit suffisante pour assurer l'avenir, dcs, -- les morts sont transports au cimetire de la baie Madeleine, -- mariages qui doivent tre clbrs civilement avant de l'tre religieusement, suivant le code de Standard-Island. L fonctionnent les divers services de l'administration, et ils ne donnent jamais lieu aucune plainte des administrs. Cela fait honneur au maire et ses agents. Lorsque Sbastien Zorn, Pinchinat, Yverns, Frascolin lui furent prsents par le surintendant, ils prouvrent en sa prsence une trs favorable impression, celle que produit l'individualit d'un homme bon et juste, d'un esprit pratique, qui ne s'abandonne ni aux prjugs ni aux chimres. Messieurs, leur a-t-il dit, c'est une heureuse chance pour nous que de vous avoir. Peut-tre le procd employ par notre surintendant n'a-t-il pas t d'une correction absolue. Mais vous l'excuserez, je n'en doute pas? D'ailleurs, vous n'aurez point vous plaindre de notre municipalit. Elle ne vous demandera que deux concerts mensuels, vous laissant libres d'accepter les invitations particulires qui pourraient vous tre adresses. Elle salue en vous des musiciens de grande valeur, et n'oubliera jamais que vous aurez t les premiers artistes qu'elle aura eu l'honneur de recevoir! Le quatuor fut enchant de cet accueil et ne cacha point sa satisfaction Calistus Munbar. Oui! c'est un homme aimable, M. Cyrus Bikerstaff, rpond le surintendant avec un lger mouvement d'paule. Il est regrettable qu'il ne possde point un ou deux milliards... -- On n'est pas parfait! rplique Pinchinat. Le gouverneur-maire de Milliard-City est doubl de deux adjoints qui l'aident dans l'administration trs simple de l'le hlice. Sous leurs ordres, un petit nombre d'employs, rtribus comme il convient, sont affects aux divers services. De conseil municipal, point. quoi bon? Il est remplac par le conseil des notables, -- une trentaine de personnages des plus qualifis par leur intelligence et leur fortune. Il se runit lorsqu'il s'agit de quelque importante mesure prendre -- entre autres, le trac de l'itinraire qui doit tre suivi dans l'intrt de l'hygine gnrale. Ainsi que nos Parisiens pouvaient le voir, il y a l, quelquefois, matire discussion, et difficults pour se mettre d'accord. Mais jusqu'ici, grce son intervention habile et sage, Cyrus Bikerstaff a toujours pu concilier les intrts opposs, mnager les amours-propres de ses administrs. Il est entendu que l'un des adjoints est protestant, Barthlmy Ruge, l'autre catholique, Hubley Harcourt, tous deux choisis parmi les hauts fonctionnaires de la _Standard-Island Company_, et ils secondent avec zle Cyrus Bikerstaff. Ainsi se comporte, depuis dix-huit mois dj, dans la plnitude de son indpendance, en dehors mme de toutes relations diplomatiques, libre sur cette vaste mer du Pacifique, l'abri des intempries dsobligeantes, sous le ciel de son choix, l'le sur laquelle le quatuor va rsider une anne entire. Qu'il y soit expos certaines aventures, que l'avenir lui rserve quelque imprvu, il ne saurait ni l'imaginer ni le craindre, quoi qu'en dise le violoncelliste, tout tant rgl, tout se faisant avec ordre et rgularit. Et pourtant, en crant ce domaine artificiel, lanc la surface d'un vaste ocan, le gnie humain n'a-t-il pas dpass les limites assignes l'homme par le Crateur?... La navigation continue vers l'ouest. Chaque jour, au moment o le soleil franchit le mridien, le point est tabli par les officiers de l'observatoire placs sous les ordres du commodore Ethel Simco. Un quadruple cadran, dispos aux faces latrales du beffroi de l'htel de ville, donne la position exacte en longitude et en latitude, et ces indications sont reproduites tlgraphiquement au coin des divers carrefours, dans les htels, dans les difices publics, l'intrieur des habitations particulires, en mme temps que l'heure qui varie suivant le dplacement vers l'ouest ou vers l'est. Les Milliardais peuvent donc chaque instant savoir quel endroit Standard-Island occupe sur l'itinraire. part ce dplacement insensible la surface de cet Ocan, Milliard-City n'offre aucune diffrence avec les grandes capitales de l'ancien et du nouveau continent. L'existence y est identique. Mme fonctionnement de la vie publique et prive. Peu occups, en somme, nos instrumentistes emploient leurs premiers loisirs visiter tout ce que renferme de curieux le Joyau du Pacifique. Les trams les transportent vers tous les points de l'le. Les deux fabriques d'nergie lectrique excitent chez eux une relle admiration par l'ordonnance si simple de leur outillage, la puissance de leurs engins actionnant un double chapelet d'hlices, l'admirable discipline de leur personnel, l'une dirige par l'ingnieur Watson, l'autre par l'ingnieur Somwah. des intervalles rguliers, Bbord-Harbour et Tribord- Harbour reoivent dans leurs bassins les steamers affects au service de Standard-Island, suivant que sa position prsente plus de facilit pour l'atterrissage. Si l'obstin Sbastien Zorn se refuse admirer ces merveilles, si Frascolin est plus modr dans ses sentiments, en quel tat de ravissement vit sans cesse l'enthousiaste Yverns! son opinion, le vingtime sicle ne s'coulera pas sans que les mers soient sillonnes de villes flottantes. Ce doit tre le dernier mot du progrs et du confort dans l'avenir. Quel spectacle superbe que celui de cette le mouvante, allant visiter ses soeurs de l'Ocanie! Quant Pinchinat, en ce milieu opulent, il se sent particulirement gris n'entendre parler que de millions, comme on parle ailleurs de vingt-cinq louis. Les banknotes sont de circulation courante. On a d'habitude deux ou trois mille dollars dans sa poche. Et, plus d'une fois, Son Altesse de dire Frascolin: Mon vieux, tu n'aurais pas la monnaie de cinquante mille francs sur toi?... Entre temps, le Quatuor Concertant a fait quelques connaissances, tant assur de recevoir partout un excellent accueil. D'ailleurs, sur la recommandation de l'tourdissant Munbar, qui ne se ft empress de les bien traiter? En premier lieu, ils sont alls rendre visite leur compatriote, Athanase Dormus, professeur de danse, de grces et de maintien. Ce brave homme occupe, dans la section tribordaise, une modeste maison de la Vingt-cinquime Avenue, trois mille dollars de loyer. Il est servi par une vieille ngresse cent dollars mensuels. Enchant est-il d'entrer en relation avec des Franais... des Franais qui font honneur la France. C'est un vieillard de soixante-dix ans, maigriot, efflanqu, de petite taille, le regard encore vif, toutes ses dents bien lui ainsi que son abondante chevelure frisottante, blanche comme sa barbe. Il marche posment, avec une certaine cadence rythmique, le buste en avant, les reins cambrs, les bras arrondis, les pieds un peu en dehors et irrprochablement chausss. Nos artistes ont grand plaisir le faire causer, et volontiers il s'y prte, car sa grce n'a d'gale que sa loquacit. Que je suis heureux, mes chers compatriotes, que je suis heureux, rpte-t-il vingt fois la premire visite, que je suis heureux de vous voir! Quelle excellente ide vous avez eue de venir vous fixer dans cette ville! Vous ne le regretterez pas, car je ne saurais comprendre, maintenant que j'y suis habitu, qu'il soit possible de vivre d'une autre faon! -- Et depuis combien de temps tes-vous ici, monsieur Dormus? demande Yverns. -- Depuis dix-huit mois, rpond le professeur, en ramenant ses pieds la seconde position. Je suis de la fondation de Standard- Island. Grce aux excellentes rfrences dont je disposais la Nouvelle-Orlans o j'tais tabli, j'ai pu faire accepter mes services M. Cyrus Bikerstaff, notre ador gouverneur. partir de ce jour bni, les appointements qui me furent attribus pour diriger un conservatoire de danse, de grces et de maintien, m'ont permis d'y vivre... -- En millionnaire! s'crie Pinchinat. -- Oh! les millionnaires ici... -- Je sais... je sais... mon cher compatriote. Mais, d'aprs ce que nous a laiss entendre le surintendant, les cours de votre conservatoire ne seraient pas trs suivis... -- Je n'ai d'lves qu'en ville, c'est la vrit, et uniquement des jeunes gens. Les jeunes Amricaines se croient pourvues en naissant de toutes les grces ncessaires. Aussi les jeunes gens prfrent-ils prendre des leons en secret, et c'est en secret que je leur inculque les belles manires franaises! Et il sourit en parlant, il minaude comme une vieille coquette, il se dpense en gracieuses attitudes. Athanase Dormus, un Picard du Santerre, a quitt la France ds sa prime jeunesse pour venir s'installer aux tats-Unis, la Nouvelle-Orlans. L, parmi la population d'origine franaise de notre regrette Louisiane, les occasions ne lui ont pas manqu d'exercer ses talents. Admis dans les principales familles, il obtint des succs et put faire quelques conomies, qu'un crack des plus amricains lui enleva un beau jour. C'tait au moment o la _Standard-Island Company_ lanait son affaire, multipliant ses prospectus, prodiguant ses annonces, jetant ses appels tous ces ultra-riches auxquels les chemins de fer, les mines de ptrole, le commerce des porcs, sals ou non, avaient constitu des fortunes incalculables. Athanase Dormus eut alors l'ide de demander un emploi au gouverneur de la nouvelle cit, o les professeurs de son espce ne se feraient gure concurrence. Avantageusement connu de la famille Coverley, qui tait originaire de la Nouvelle- Orlans, et grce la recommandation de son chef, lequel allait devenir l'un des notables les plus en vue des Tribordais de Milliard-City, il fut agr, et voil comment un Franais, et mme un Picard, comptait parmi les fonctionnaires de Standard-Island. Il est vrai, ses leons ne se donnent que chez lui, et la salle de cours au casino ne voit jamais que la propre personne du professeur se rflchir dans ses glaces. Mais qu'importe, puisque ses appointements n'en subissent aucune diminution. En somme, un brave homme, quelque peu ridicule et maniaque, assez infatu de lui-mme, persuad qu'il possde, avec l'hritage des Vestris et des Saint-Lon, les traditions des Brummel et des lord Seymour. De plus, aux yeux du quatuor, c'est un compatriote, -- qualit qui vaut toujours d'tre apprcie quelques milliers de lieues de la France. Il faut lui narrer les dernires aventures des quatre Parisiens, lui raconter dans quelles conditions ils sont arrivs sur l'le hlice, comme quoi Calistus Munbar les a attirs son bord -- c'est le mot, -- et comme quoi le navire a lev l'ancre quelques heures aprs l'embarquement. Voil qui ne m'tonne pas de notre surintendant, rpond le vieux professeur. C'est encore un tour de sa faon... Il en a fait et en fera bien d'autres!... Un vrai fils de Barnum, qui finira par compromettre la Compagnie... un monsieur sans-gne, qui aurait bien besoin de quelques leons de maintien... un de ces Yankees qui se carrent dans un fauteuil, les pieds sur l'appui de la fentre!... Pas mchant, au fond, mais se croyant tout permis!... D'ailleurs, mes chers compatriotes, ne songez point lui en vouloir, et, sauf le dsagrment d'avoir manqu le concert de San- Digo, vous n'aurez qu' vous fliciter de votre sjour Milliard-City. On aura pour vous des gards... auxquels vous serez sensibles... -- Surtout la fin de chaque trimestre! rplique Frascolin, dont les fonctions de caissier de la troupe commencent prendre une importance exceptionnelle. Sur la question qui lui est pose au sujet de la rivalit entre les deux sections de l'le, Athanase Dormus confirme le dire de Calistus Munbar. son avis, il y aurait l un point noir l'horizon, et mme menace de prochaine bourrasque. Entre les Tribordais et les Bbordais, on doit craindre quelque conflit d'intrts et d'amour-propre. Les familles Tankerdon et Coverley, les plus riches de l'endroit, tmoignent d'une jalousie croissante l'une envers l'autre, et peut-tre se produira-t-il un clat, si quelque combinaison ne parvient pas les rapprocher. Oui... un clat!... Pourvu que cela ne fasse pas clater l'le, nous n'avons point nous en inquiter... observe Pinchinat. -- Du moins, tant que nous y serons embarqus! ajoute le violoncelliste. -- Oh!... elle est solide, mes chers compatriotes! rpondit Athanase Dormus. Depuis dix-huit mois elle se promne sur mer, et il ne lui est jamais arriv un accident de quelque importance. Rien que 3 rparations insignifiantes, et qui ne l'obligeaient mme pas d'aller relcher la baie Madeleine! Songez donc, c'est en tle d'acier! Voil qui rpond tout, et si la tle d'acier ne donne pas une absolue garantie en ce monde, quel mtal se fier? L'acier, c'est du fer, et notre globe lui-mme est-il autre chose en presque totalit qu'un norme carbure? Eh bien, Standard-Island, c'est la terre en petit. Pinchinat est alors conduit demander ce que le professeur pense du gouverneur Cyrus Bikerstaff. Est-il en acier, lui aussi? -- Oui, monsieur Pinchinat, rpond Athanase Dormus. Dou d'une grande nergie, c'est un administrateur fort habile. Malheureusement, Milliard-City, il ne suffit pas d'tre en acier... -- Il faut tre en or, riposte Yverns. -- Comme vous dites, ou bien l'on ne compte pas!C'est le mot juste. Cyrus Bikerstaff, en dpit de sa haute situation, n'est qu'un agent de la Compagnie. Il prside aux divers actes de l'tat civil, il est charg de percevoir le produit des douanes, de veiller l'hygine publique, au balayage des rues, l'entretien des plantations, de recevoir les rclamations des contribuables, - - en un mot, de se faire des ennemis de la plupart de ses administrs, -- mais rien de plus. Standard-Island, il faut compter, et le professeur l'a dit: Cyrus Bikerstaff ne compte pas. Du reste, sa fonction l'oblige se maintenir entre les deux partis, garder une attitude conciliante, ne rien risquer qui puisse tre agrable l'un si cela n'est agrable l'autre. Politique peu facile. En effet, on commence dj voir poindre des ides qui pourraient bien amener un conflit entre les deux sections. Si les Tribordais ne se sont tablis sur Standard-Island que dans la pense de jouir paisiblement de leurs richesses, voil que les Bbordais commencent regretter les affaires. Ils se demandent pourquoi on n'utiliserait pas l'le hlice comme un immense btiment de commerce, pourquoi elle ne transporterait pas des cargaisons sur les divers comptoirs de l'Ocanie, pourquoi toute industrie est bannie de Standard-Island... Bref, bien qu'ils n'y soient que depuis moins de deux ans, ces Yankees, Tankerdon en tte, se sentent repris de la nostalgie du ngoce. Seulement, si, jusqu'alors, ils s'en sont tenus aux paroles, cela ne laisse pas d'inquiter le gouverneur Cyrus Bikerstaff. Il espre, toutefois, que l'avenir ne s'envenimera pas, et que les dissensions intestines ne viendront point troubler un appareil fabriqu tout exprs pour la tranquillit de ses habitants. En prenant cong d'Athanase Dormus, le quatuor promet de revenir le voir. D'ordinaire, le professeur se rend dans l'aprs-midi au casino, o il ne se prsente personne. Et l, ne voulant pas qu'on puisse l'accuser d'inexactitude, il attend, en prparant sa leon devant les glaces inutilises de la salle. Cependant l'le hlice gagne quotidiennement vers l'ouest, et un peu vers le sud-ouest, de manire rallier l'archipel des Sandwich. Sous ces parallles, qui confinent la zone torride, la temprature est dj leve. Les Milliardais la supporteraient mal sans les adoucissements de la brise de mer. Heureusement, les nuits sont fraches, et, mme en pleine canicule, les arbres et les pelouses, arross d'une pluie artificielle, conservent leur verdeur attrayante. Chaque jour, midi, le point, indiqu sur le cadran de l'htel de ville, est tlgraphi aux divers quartiers. Le 17 juin, Standard-Island s'est trouve par 155 de longitude ouest et 27 de latitude nord et s'approche du tropique. On dirait que c'est l'astre du jour qui la remorque, dclame Yverns, ou, si vous voulez, plus lgamment, qu'elle a pour attelage les chevaux du divin Apollon! Observation aussi juste que potique, mais que Sbastien Zorn accueille par un haussement d'paules. a ne lui convenait pas de jouer ce rle de remorqu... malgr lui. Et puis, ne cesse-t-il de rpter, nous verrons comment finira cette aventure! Il est rare que le quatuor n'aille pas chaque jour faire son tour de parc, l'heure o les promeneurs abondent. cheval, pied, en voiture, tout ce que Milliard-City compte de notables se rencontre autour des pelouses. Les mondaines y montrent leur troisime toilette quotidienne, celle-l d'une teinte unie, depuis le chapeau jusqu'aux bottines, et le plus gnralement en soie des Indes, trs la mode cette anne. Souvent aussi elles font usage de cette soie artificielle en cellulose, qui est si chatoyante, ou mme du coton factice en bois de sapin ou de larix, dfibr et dsagrg. Ce qui amne Pinchinat dire: Vous verrez qu'un jour on fabriquera des tissus en bois de lierre pour les amis fidles et en saule pleureur pour les veuves inconsolables! Dans tous les cas, les riches Milliardaises n'accepteraient pas ces toffes, si elles ne venaient de Paris, ni ces toilettes, si elles n'taient signes du roi des couturiers de la capitale, -- de celui qui a proclam hautement cet axiome: La femme n'est qu'une question de formes. Quelquefois, le roi et la reine de Malcarlie passent au milieu de cette gentry fringante. Le couple royal, dchu de sa souverainet, inspire une relle sympathie nos artistes. Quelles rflexions leur viennent voir ces augustes personnages, au bras l'un de l'autre!... Ils sont relativement pauvres parmi ces opulents, mais on les sent fiers et dignes, comme des philosophes dgags des proccupations de ce monde. Il est vrai que, au fond, les Amricains de Standard-Island sont trs flatts d'avoir un roi pour concitoyen, et lui continuent les gards dus son ancienne situation. Quant au quatuor, il salue respectueusement Leurs Majests, lorsqu'il les rencontre dans les avenues de la ville ou sur les alles du parc. Le roi et la reine se montrent sensibles ces marques de dfrence si franaises. Mais, en somme, Leurs Majests ne comptent pas plus que Cyrus Bikerstaff, -- moins peut- tre. En vrit, les voyageurs que la navigation effraie devraient adopter ce genre de traverse bord d'une le mouvante. En ces conditions, il n'y a point se proccuper des ventualits de mer. Rien redouter de ses bourrasques. Avec dix millions de chevaux-vapeur dans ses flancs, une Standard-Island ne peut jamais tre retenue par les calmes, et elle est assez puissante pour lutter contre les vents contraires. Si les collisions constituent un danger, ce n'est pas pour elle. Tant pis pour les btiments qui se jetteraient pleine vapeur ou toutes voiles sur ses ctes de fer. Et encore ces rencontres sont-elles peu craindre, grce aux feux qui clairent ses ports, sa proue et sa poupe, grce aux lueurs lectriques de ses lunes d'aluminium dont l'atmosphre est sature pendant la nuit. Quant aux temptes, autant vaut n'en point parler. Elle est de taille mettre un frein la fureur des flots. Mais, lorsque leur promenade amne Pinchinat et Frascolin jusqu' l'avant ou l'arrire de l'le, soit la batterie de l'peron, soit la batterie de Poupe, ils sont tous deux de cet avis que cela manque de caps, de promontoires, de pointes, d'anses, de grves. Ce littoral n'est qu'un paulement d'acier, maintenu par des millions de boulons et de rivets. Et combien un peintre aurait lieu de regretter ces vieux rochers, rugueux comme une peau d'lphant, dont le ressac caresse les gomons et les varechs la mare montante! Dcidment, on ne remplace pas les beauts de la nature par les merveilles de l'industrie. Malgr son admiration permanente, Yverns est forc d'en convenir. L'empreinte du Crateur, c'est bien ce qui manque cette le artificielle. Dans la soire du 25 juin, Standard-Island franchit le tropique du Cancer sur la limite de la zone torride du Pacifique. cette heure-l, le quatuor se fait entendre pour la seconde fois dans la salle du casino. Observons que, le premier succs aidant, le prix des fauteuils a t augment d'un tiers. Peu importe, la salle est encore trop petite. Les dilettanti s'en disputent les places. videmment, cette musique de chambre doit tre excellente pour la sant, et personne ne se permettrait de mettre doute ses qualits thrapeutiques. Toujours des solutions de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, suivant la formule. Immense succs pour les excutants, auxquels des bravos parisiens eussent certainement fait plus de plaisir. Mais, leur dfaut, Yverns, Frascolin et Pinchinat savent se contenter des hurrahs milliardais, pour lesquels Sbastien Zorn continue professer un ddain absolu. Que pourrions-nous exiger de plus, lui dit Yverns, quand on passe le tropique... -- Le tropique du concert! rplique Pinchinat, qui s'enfuit sur cet abominable jeu de mot. Et, lorsqu'ils sortent du casino, qu'aperoivent-ils au milieu des pauvres diables qui n'ont pu mettre trois cent soixante dollars un fauteuil?... Le roi et la reine de Malcarlie se tenant modestement la porte. IX -- L'archipel des Sandwich Il existe, en cette portion du Pacifique, une chane sous-marine dont on verrait le dveloppement de l'ouest-nord-ouest l'est- sud-est sur neuf cents lieues, si les abmes de quatre mille mtres, qui la sparent des autres terres ocaniennes, venaient se vider. De cette chane, il n'apparat que huit sommets: Nhau, Kaoua, Oahu, Moloka, Lana, Mau, Kaluhani, Hawa. Ces huit les, d'ingales grandeurs, constituent l'archipel hawaen, autrement dit le groupe des Sandwich. Ce groupe ne dpasse la zone tropicale que par le semis de roches et de rcifs qui se prolonge vers l'ouest. Laissant Sbastien Zorn bougonner dans son coin, s'enfermer dans une complte indiffrence pour toutes les curiosits naturelles, comme un violoncelle dans sa bote, Pinchinat, Yverns, Frascolin raisonnent ainsi et n'ont pas tort. Ma foi, dit l'un, je ne suis pas fch de visiter ces les hawaennes! Puisque nous faisons tant que de courir l'ocan Pacifique, le mieux est d'en rapporter au moins des souvenirs! -- J'ajoute, rpond l'autre, que les naturels des Sandwich nous reposeront un peu des Pawnies, des Sioux ou autres Indiens trop civiliss du Far-West, et il ne me dplat pas de rencontrer de vritables sauvages... des cannibales... -- Ces Havaens le sont-ils encore?... demande le troisime. -- Esprons-le, rpond srieusement Pinchinat. Ce sont leurs grands-pres qui ont mang le capitaine Cook, et, quand les grands-pres ont got cet illustre navigateur, il n'est pas admissible que les petits-fils aient perdu le got de la chair humaine! Il faut l'avouer, Son Altesse parlait trop irrvrencieusement du clbre marin anglais qui a dcouvert cet archipel en 1778. Ce qui ressort de cette conversation, c'est que nos artistes esprent que les hasards de leur navigation vont les mettre en prsence d'indignes plus authentiques que les spcimens exhibs dans les Jardins d'Acclimatation, et, en tout cas, dans leur pays d'origine, au lieu mme de production. Ils prouvent donc une certaine impatience d'y arriver, attendant chaque jour que les vigies de l'observatoire signalent les premires hauteurs du groupe hawaen. Cela s'est produit dans la matine du 6 juillet. La nouvelle s'en rpand aussitt, et la pancarte du casino porte cette mention tlautographiquement inscrite: Standard-Island en vue des les Sandwich. Il est vrai, on en est encore cinquante lieues; mais les plus hautes cimes du groupe, celles de l'le Hava, dpassant quatre mille deux cents mtres, sont, par beau temps, visibles cette distance. Venant du nord-est, le commodore Ethel Simco s'est dirig vers Oahu ayant pour capitale Honolulu, qui est en mme temps la capitale de l'archipel. Cette le est la troisime du groupe en latitude. Nhau, qui est un vaste parc btail, et Kaoua lui restent dans le nord-ouest. Oahu n'est pas la plus grande des Sandwich, puisqu'elle ne mesure que seize cent quatre-vingts kilomtres carrs, tandis que Hawa s'tend sur prs de dix-sept mille. Quant aux autres les, elles n'en comptent que trois mille huit cent-douze dans leur ensemble. Il va de soi que les artistes parisiens, depuis le dpart, ont nou des relations agrables avec les principaux fonctionnaires de Standard-Island. Tous, aussi bien le gouverneur, le commodore et le colonel Stewart que les ingnieurs en chef Watson et Somwah, se sont empresss de leur faire le plus sympathique accueil. Rendant souvent visite l'observatoire, ils se plaisent rester des heures sur la plate-forme de la tour. On ne s'tonnera donc pas que ce jour-l, Yverns et Pinchinat, les ardents de la troupe, soient venus de ce ct, et, vers dix heures du matin, l'ascenseur les a hisss en tte de mt, comme dit Son Altesse. Le commodore Ethel Simco s'y trouvait dj, et, prtant sa longue-vue aux deux amis, il leur conseille d'observer un point l'horizon du sud-ouest entre les basses brumes du ciel. C'est le Mauna Loa d'Hava, dit-il, ou c'est le Mauna Kea, deux superbes volcans, qui, en 1852 et en 1855, prcipitrent sur l'le un fleuve de lave couvrant sept cents mtres carrs, et dont les cratres, en 1880, projetrent sept cents millions de mtres cubes de matires ruptives! -- Fameux! rpond Yverns. Pensez-vous, commodore, que nous aurons la bonne chance de voir un pareil spectacle?... -- Je l'ignore, monsieur Yverns, rpond Ethel Simco. Les volcans ne fonctionnent pas par ordre... -- Oh! pour cette fois seulement, et avec des protections?... ajoute Pinchinat. Si j'tais riche comme MM. Tankerdon et Coverley, je me paierais des ruptions ma fantaisie... -- Eh bien, nous leur en parlerons, rplique le commodore en souriant, et je ne doute pas qu'ils fassent mme l'impossible pour vous tre agrables. L-dessus, Pinchinat demande quelle est la population de l'archipel des Sandwich. Le commodore lui apprend que, si elle a pu tre de deux cent mille habitants au commencement du sicle, elle se trouve actuellement rduite de moiti. Bon! monsieur Simco, cent mille sauvages, c'est encore assez, et, pour peu qu'ils soient rests de braves cannibales et qu'ils n'aient rien perdu de leur apptit, ils ne feraient qu'une bouche de tous les Milliardais de Standard-Island! Ce n'est pas la premire fois que l'le rallie cet archipel havaen. L'anne prcdente, elle a travers ces parages, attire par la salubrit du climat. Et, en effet, des malades y viennent d'Amrique, en attendant que les mdecins d'Europe y envoient leur clientle humer l'air du Pacifique. Pourquoi pas? Honolulu n'est plus maintenant qu' vingt-cinq jours de Paris, et quand il s'agit de s'imprgner les poumons d'un oxygne comme on n'en respire nulle part... Standard-Island arrive en vue du groupe dans la matine du 9 juillet. L'le d'Oahu se dessine cinq milles dans le sud-ouest. Au-dessus, pointent, l'est, le Diamond-Head, ancien volcan qui domine la rade sur l'arrire, et un autre cne nomm le Bol de Punch par les Anglais. Ainsi que l'observe le commodore, cette norme cuvette ft-elle remplie de brandy ou de gin, John Bull ne serait pas gn de la vider tout entire. On passe entre Oahu et Moloka. Standard-Island, ainsi qu'un btiment sous l'action de son gouvernail, volue en combinant le jeu de ses hlices de tribord et de bbord. Aprs avoir doubl le cap sud-est d'Oahu, l'appareil flottant s'arrte, vu son tirant d'eau trs considrable, dix encablures du littoral. Comme il fallait, pour conserver l'le son vitage, la tenir suffisante distance de terre, elle ne mouillait pas, dans le sens rigoureux du mot, c'est--dire qu'on n'employait pas les ancres, ce qui et t impossible par des fonds de cent mtres et au del. Aussi, au moyen des machines, qui manoeuvrent en avant ou en arrire pendant toute la dure de son sjour, la maintient-on en place, aussi immobile que les huit principales les de l'archipel havaen. Le quatuor contemple les hauteurs qui se dveloppent devant ses yeux. Du large, on n'aperoit que des massifs d'arbres, des bosquets d'orangers et autres magnifiques spcimens de la flore tempre. l'ouest, par une troite brche du rcif, apparat un petit lac intrieur, le lac des Perles, sorte de plaine lacustre, troue d'anciens cratres. L'aspect d'Oahu est assez riant, et, en vrit, ces anthropophages, si dsirs de Pinchinat, n'ont point se plaindre du thtre de leurs exploits. Pourvu qu'ils se livrent encore leurs instincts de cannibales, Son Altesse n'aura plus rien dsirer... Mais voici qu'elle s'crie tout coup: Grand Dieu, qu'est-ce que je vois?... -- Que vois-tu?... demande Frascolin. -- L-bas... des clochers... -- Oui... et des tours... et des faades de palais!... rpond Yverns. -- Pas possible qu'on ait mang l le capitaine Cook!... -- Nous ne sommes pas aux Sandwich! dit Sbastien Zorn, en haussant les paules. Le commodore s'est tromp de route... -- Assurment! rplique Pinchinat. Non! le commodore Simco ne s'est point gar. C'est bien l Oahu, et la ville, qui s'tend sur plusieurs kilomtres carrs, c'est bien Honolulu. Allons! il faut en rabattre. Que de changements depuis l'poque o le grand navigateur anglais a dcouvert ce groupe! Les missionnaires ont rivalis de dvouement et de zle. Mthodistes, anglicans, catholiques, luttant d'influence, ont fait oeuvre civilisatrice et triomph du paganisme des anciens Kanaques. Non seulement la langue originelle tend disparatre devant la langue anglo- saxonne, mais l'archipel renferme des Amricains, des Chinois, -- pour la plupart engags au compte des propritaires du sol, d'o est sortie une race de demi-Chinois, les Hapa-Pak, -- et enfin des Portugais, grce aux services maritimes tablis entre les Sandwich et l'Europe. Des indignes, il s'en trouve encore, cependant, et assez pour satisfaire nos quatre artistes, bien que ces naturels aient t fort dcims par la lpre, maladie d'importation chinoise. Par exemple, ils ne prsentent gure le type des mangeurs de chair humaine. O couleur locale, s'crie le premier violon, quelle main t'a gratte sur la palette moderne! Oui! Le temps, la civilisation, le progrs, qui est une loi de nature, l'ont peu prs efface, cette couleur. Et il faut bien le reconnatre, non sans quelque regret, lorsqu'une des chaloupes lectriques de Standard-Island, dpassant la longue ligne de rcifs, dbarque Sbastien Zorn et ses camarades. Entre deux estacades, se rejoignant en angle aigu, s'ouvre un port abrit des mauvais vents par un amphithtre de montagnes. Depuis 1794, les cueils qui le dfendent contre la houle du large, se sont exhausss d'un mtre. Nanmoins il reste encore assez d'eau pour que les btiments, tirant de dix-huit vingt pieds, puissent venir s'amarrer aux quais. Dception!... dception!... murmure Pinchinat. Il est vraiment dplorable qu'on soit expos perdre tant d'illusions en voyage... -- Et l'on ferait mieux de demeurer chez soi! riposte le violoncelliste en haussant les paules. -- Non! s'crie Yverns toujours enthousiaste, et quel spectacle serait comparable celui de cette le factice venant rendre visite aux archipels ocaniens?... Nanmoins, si l'tat moral des Sandwich s'est regrettablement modifi au vif dplaisir de nos artistes, il n'en est pas de mme du climat. C'est l'un des plus salubres de ces parages de l'ocan Pacifique, malgr que le groupe occupe une rgion dsigne sous le nom de Mer des Chaleurs. Si le thermomtre s'y tient un degr lev, lorsque les alizs du nord-est ne dominent pas, si les contre-alizs du sud engendrent de violents orages nomms kouas dans le pays, la temprature moyenne d'Honolulu ne dpasse pas vingt et un degrs centigrades. On aurait donc mauvaise grce s'en plaindre sur la limite de la zone torride. Aussi les habitants ne se plaignent-ils pas, et, ainsi que nous l'avons indiqu, les malades amricains affluent-ils dans l'archipel. Quoi qu'il en soit, mesure que le quatuor pntre plus avant les secrets de cet archipel, ses illusions tombent... tombent comme les feuilles millevoyennes la fin de l'automne. Il prtend avoir t mystifi, quand il ne devrait accuser que lui-mme de s'tre attir cette mystification. C'est ce Calistus Munbar qui nous a une fois de plus mis dedans! affirme Pinchinat, en rappelant que le surintendant leur a dit des Sandwich qu'elles taient le dernier rempart de la sauvagerie indigne dans le Pacifique. Et, lorsqu'ils lui en font des reproches amers: Que voulez-vous, mes chers amis? rpond-il en clignant de l'oeil droit. C'est tellement chang depuis mon dernier voyage que je ne m'y reconnais plus! -- Farceur! riposte Pinchinat, en gratifiant d'une bonne tape le gaster du surintendant. Ce qu'on peut tenir pour certain, c'est que si des changements se sont produits, cela s'est fait dans des conditions de rapidit extraordinaires. Nagure, les Sandwich jouissaient d'une monarchie constitutionnelle, fonde en 1837, avec deux chambres, celle des nobles et celle des dputs. La premire tait nomme par les seuls propritaires du sol, la seconde par tous les citoyens sachant lire et crire, les nobles pour six ans, les dputs pour deux ans. Chaque chambre se composait de vingt-quatre membres, qui dlibraient en commun devant le ministre royal, form de quatre conseillers du roi. Ainsi, dit Yverns, il y avait un roi, un roi constitutionnel, au lieu d'un singe plumes, et auquel les trangers venaient prsenter leurs humbles hommages!... -- Je suis sr, affirme Pinchinat, que cette Majest-l n'avait mme pas d'anneaux dans le nez... et qu'elle se fournissait de fausses dents chez les meilleurs dentistes du nouveau monde! -- Ah! civilisation... civilisation! rpte le premier violon. Ils n'avaient pas besoin de rtelier, ces Kanaques, lorsqu'ils mordaient mme leurs prisonniers de guerre! Que l'on pardonne ces fantaisistes cette faon d'envisager les choses! Oui! il y a eu un roi Honolulu, ou, du moins, il y avait une reine, Liliuokalani, aujourd'hui dtrne, qui a lutt pour les droits de son fils, le prince Adey, contre les prtentions d'une certaine princesse Kaiulani au trne d'Hava. Bref, pendant longtemps, l'archipel a t dans une priode rvolutionnaire, tout comme ces bons tats de l'Amrique ou de l'Europe, auxquels il ressemble mme sous ce rapport. Cela pouvait-il amener l'intervention efficace de l'arme havaenne, et ouvrir l're funeste des pronunciamientos? Non, sans doute, puisque ladite arme ne se compose que de deux cent cinquante conscrits et de deux cent cinquante volontaires. On ne renverse pas un rgime avec cinq cents hommes, -- du moins, au milieu des parages du Pacifique. Mais les Anglais taient l, qui veillaient. La princesse Kaiulani possdait les sympathies de l'Angleterre, parat-il. D'autre part, le gouvernement japonais tait prt prendre le protectorat des les, et comptait des partisans parmi les coolies qui sont employs en grand nombre sur les plantations... Eh bien, et les Amricains, dira-t-on? C'est mme la question que Frascolin pose Calistus Munbar au sujet d'une intervention tout indique. Les Amricains? rpond le surintendant, ils ne tiennent gure ce protectorat. Pourvu qu'ils aient aux Sandwich une station maritime rserve leurs paquebots des lignes du Pacifique, ils se dclareront satisfaits. Et pourtant, en 1875, le roi Kamhamha, qui tait all rendre visite au prsident Grant Washington, avait plac l'archipel sous l'gide des tats-Unis. Mais, dix-sept ans plus tard, lorsque M. Cleveland prit la rsolution de restaurer la reine Liliuokalani, alors que le rgime rpublicain tait tabli aux Sandwich, sous la prsidence de M. Sanford Dole, il y eut des protestations violentes dans les deux pays. Rien, d'ailleurs, ne pouvait empcher ce qui est crit sans doute au livre de la destine des peuples, qu'ils soient d'origine ancienne ou moderne, et l'archipel hawaen est en rpublique depuis le 4 juillet 1894, sous la prsidence de M. Dole. Standard-Island s'est mise en relche pour une dizaine de jours. Aussi nombre d'habitants en profitent-ils pour explorer Honolulu et les environs. Les familles Coverley et Tankerdon, les principaux notables de Milliard-City, se font quotidiennement transporter au port. D'autre part, bien que ce soit la seconde apparition de l'le hlice sur ces parages des Hava, l'admiration des Havaens est sans bornes, et c'est en foule qu'ils viennent visiter cette merveille. Il est vrai, la police de Cyrus Bikerstaff, difficile pour l'admission des trangers, s'assure, le soir venu, que les visiteurs s'en retournent l'heure rglementaire. Grce ces mesures de scurit, il serait malais un intrus de demeurer sur le Joyau du Pacifique sans une autorisation qui ne s'obtient pas aisment. Enfin, il n'y a que de bons rapports de part et d'autre, mais on ne se livre point des rceptions officielles entre les deux les. Le quatuor s'offre quelques promenades trs intressantes. Les indignes plaisent nos Parisiens. Leur type est accentu, leur teint brun, leur physionomie la fois douce et empreinte de fiert. Et quoique les Havaens soient en rpublique, peut-tre regrettent-ils leur sauvage indpendance de jadis. L'air de notre pays est libre, dit un de leurs proverbes, et eux ne le sont plus. Et, en effet, aprs la conqute de l'archipel par Kamhamha, aprs la monarchie reprsentative tablie en 1837, chaque le fut administre par un gouverneur particulier. l'heure actuelle, sous le rgime rpublicain, elles sont encore divises en arrondissements et sous-arrondissements. Allons, dit Pinchinat, il n'y manque plus que des prfets, des sous-prfets et des conseillers de prfecture, avec la constitution de l'an VIII! -- Je demande m'en aller! rplique Sbastien Zorn. Il aurait eu tort de le faire, sans avoir admir les principaux sites d'Oahu. Ils sont superbes, si la flore n'y est pas riche. Sur la zone littorale abondent les cocotiers et autres palmiers, les arbres pain, les aleurites trilobas, qui donnent de l'huile, les ricins, les daturas, les indigotiers. Dans les valles, arroses par les eaux des montagnes, tapisses de cette herbe envahissante nomme menervia, nombre d'arbustes deviennent arborescents, des chenopodium, des halapepe, sortes d'asparigines gigantesques. La zone forestire, prolonge jusqu' l'altitude de deux mille mtres, est couverte d'essences ligneuses, myrtaces de haute venue, rumex colossaux, tiges-lianes qui s'entremlent comme un fouillis de serpents aux multiples ramures. Quant aux rcoltes du sol, qui fournissent un lment de commerce et d'exportation, ce sont le riz, la noix de coco, la canne sucre. Il se fait donc un cabotage important d'une le l'autre, de manire concentrer vers Honolulu les produits qui sont ensuite expdis en Amrique. En ce qui concerne la faune, peu de varit. Si les Kanaques tendent s'absorber dans les races plus intelligentes, les espces animales ne tendent point se modifier. Uniquement des cochons, des poules, des chvres, pour btes domestiques; point de fauves, si ce n'est quelques couples de sangliers sauvages; des moustiques dont on ne se dbarrasse pas aisment; des scorpions nombreux, et divers chantillons de lzards inoffensifs; des oiseaux qui ne chantent jamais, entre autres l'oo, le drepanis pacifica au plumage noir, agrment de ces plumes jaunes dont tait form le fameux manteau de Kamhamha, et auquel avaient travaill neuf gnrations d'indignes. En cet archipel, la part de l'homme, -- et elle est considrable, -- est de l'avoir civilis, l'imitation des tats-Unis, avec ses socits savantes, ses coles d'instruction obligatoire qui furent primes l'Exposition de 1878, ses riches bibliothques, ses journaux publis en langue anglaise et kanaque. Nos Parisiens ne pouvaient en tre surpris, puisque les notables de l'archipel sont Amricains en majorit, et que leur langue est courante comme leur monnaie. Seulement, ces notables attirent volontiers leur service des Chinois du Cleste Empire, contrairement ce qui se fait dans l'Ouest-Amrique pour combattre ce flau auquel on donne le nom significatif de peste jaune. Il va de soi que depuis l'arrive de Standard-Island en vue de la capitale d'Oahu, les embarcations du port, charges des amateurs, en font souvent le tour. Avec ce temps magnifique, cette mer si calme, rien d'agrable comme une excursion d'une vingtaine de kilomtres une encablure de ce littoral d'acier, sur lequel les agents de la douane exercent une si svre surveillance. Parmi ces excursionnistes, on aurait pu remarquer un lger btiment, qui, chaque jour, s'obstine naviguer dans les eaux de l'le hlice. C'est une sorte de ketch malais, deux mts, poupe carre, mont par une dizaine d'hommes, sous les ordres d'un capitaine de figure nergique. Le gouverneur, cependant, n'en prend point ombrage, bien que cette persistance et pu paratre suspecte. Ces gens, en effet, ne cessent d'observer l'le sur tout son primtre, rdant d'un port l'autre, examinant la disposition de son littoral. Aprs tout, en admettant qu'ils eussent des intentions malveillantes, que pourrait entreprendre cet quipage contre une population de dix mille habitants? Aussi ne s'inquite-t-on point des allures de ce ketch, soit qu'il volue pendant le jour, soit qu'il passe les nuits la mer. L'administration maritime d'Honolulu n'est donc pas interpelle son sujet. Le quatuor fait ses adieux l'le d'Oahu dans la matine du 10 juillet. Standard-Island appareille ds l'aube, obissant l'impulsion de ses puissants propulseurs. Aprs avoir vir sur place, elle prend direction vers le sud-ouest, de manire venir en vue des autres les havaennes. Il lui faut alors prendre de biais le courant quatorial qui porte de l'est l'ouest, -- inversement celui dont l'archipel est long vers le nord. Pour l'agrment de ceux de ses habitants qui se sont rendus sur le littoral de bbord, Standard-Island s'engage hardiment entre les les Moloka et Kaoua. Au-dessus de cette dernire, l'une des plus petites du groupe, se dresse un volcan de dix-huit cents mtres, le Nirhau, qui projette quelques vapeurs fuligineuses. Au pied s'arrondissent des berges de formation coralligne, domines par une range de dunes, dont les chos se rpercutent avec une sonorit mtallique, quand elles sont violemment battues du ressac. La nuit est venue, l'appareil se trouve encore en cet troit canal, mais il n'a rien craindre sous la main du commodore Simco. l'heure o le soleil disparat derrire les hauteurs de Lana, les vigies n'auraient pu apercevoir le ketch, qui, aprs avoir quitt le port la suite de Standard-Island, cherchait se maintenir dans ses eaux. D'ailleurs, on le rpte, pourquoi se serait-on proccup de la prsence de cette embarcation malaise? Le lendemain, quand le jour reparut, le ketch n'tait plus qu'un point blanc l'horizon du nord. Pendant cette journe, la navigation se poursuit entre Kaluhani et Mau. Grce son tendue, cette dernire, avec Lahaina pour capitale, port rserv aux baleiniers, occupe le second rang dans l'archipel des Sandwich. Le Haleahala, la Maison du Soleil, y pointe trois mille mtres vers l'astre radieux. Les deux journes suivantes sont employes longer les ctes de la grande Hava, dont les montagnes, ainsi que nous l'avons dit, sont les plus hautes du groupe. C'est dans la baie Kealakeacua, que le capitaine Cook, d'abord reu comme un dieu par les indignes, fut massacr en 1779, un an aprs avoir dcouvert cet archipel auquel il avait donn le nom de Sandwich, en l'honneur du clbre ministre de la Grande-Bretagne. Hilo, le chef-lieu de l'le, qui est sur la cte orientale, ne se montre pas; mais on entrevoit Kailu, situe sur la cte occidentale. Cette grande Hava possde cinquante-sept kilomtres de chemin de fer, qui servent principalement au transport des denres, et le quatuor peut apercevoir le panache blanc de ses locomotives... Il ne manquait plus que cela! s'crie Yverns. Le lendemain, le Joyau du Pacifique a quitt ces parages, alors que le ketch double l'extrme pointe d'Hava, domine par le Mauna-Loa, la Grande Montagne, dont la cime se perd quatre mille mtres entre les nuages. Vols, dit alors Pinchinat, nous sommes vols! -- Tu as raison, rpond Yverns, il aurait fallu venir cent ans plus tt. Mais alors nous n'aurions pas navigu sur cette admirable le hlice! -- N'importe! Avoir trouv des indignes vestons et cols rabattus au lieu des sauvages plumes que nous avait annoncs ce roublard de Calistus, que Dieu confonde! Je regrette le temps du capitaine Cook! -- Et si ces cannibales avaient mang Ton Altesse?... fait observer Frascolin. -- Eh bien... j'aurais eu cette consolation d'avoir t... une fois dans ma vie... aim pour moi-mme! X -- Passage de la ligne Depuis le 23 juin, le soleil rtrograde vers l'hmisphre mridional. Il est donc indispensable d'abandonner les zones o la mauvaise saison viendra bientt exercer ses ravages. Puisque l'astre du jour, dans sa course apparente, se dirige vers la ligne quinoxiale, il convient de la franchir sa suite. Au del s'offrent des climats agrables, o, malgr leurs dnominations d'octobre, novembre, dcembre, janvier, fvrier, ces mois n'en sont pas moins ceux de la saison chaude. La distance qui spare l'archipel havaen des les Marquises est de trois mille kilomtres environ. Aussi Standard-Island, ayant hte de la couvrir, se met-elle son maximum de vitesse. La Polynsie proprement dite est comprise dans cette spacieuse portion de mer, limite au nord par l'quateur, au sud par le tropique du Capricorne. Il y a l, sur cinq millions de kilomtres carrs, onze groupes, se composant de deux cent-vingt les, soit une surface merge de dix mille kilomtres, sur laquelle les lots se comptent par milliers. Ce sont les sommets de ces montagnes sous-marines, dont la chane se prolonge du nord-ouest au sud-est jusqu'aux Marquises et l'le Pitcairn, en projetant des ramifications presque parallles. Si, par l'imagination, on se figure ce vaste bassin vid tout coup, si le Diable boiteux, dlivr par Clophas, enlevait toutes ces masses liquides comme il faisait des toitures de Madrid, quelle extraordinaire contre se dvelopperait aux regards! Quelle Suisse, quelle Norvge, quel Tibet, pourraient l'galer en grandeur? De ces monts sous-marins, volcaniques pour la plupart, quelques-uns, d'origine madrporique, sont forms d'une matire calcaire ou corne, scrte en couches concentriques par les polypes, ces animalcules rayonns, d'organisation si simple, dous d'une force de production immense. De ces les, les unes, les plus jeunes, n'ont de manteau vgtal qu' leur cime; les autres, drapes dans leur vgtation de la tte aux pieds, sont les plus anciennes, mme lorsque leur origine est corallode. Il existe donc toute une rgion montagneuse, enfouie sous les eaux du Pacifique. Standard-Island se promne au-dessus de ses sommets comme ferait un arostat entre les pointes des Alpes ou de l'Himalaya. Seulement, ce n'est pas l'air, c'est l'eau qui la porte. Mais, de mme qu'il existe de larges dplacements d'ondes atmosphriques travers l'espace, il se produit des dplacements liquides la surface de cet ocan. Le grand courant va de l'est l'ouest, et, dans les couches infrieures, se propagent deux contre-courants de juin octobre, lorsque le soleil se dirige vers le tropique du Cancer. En outre, aux abords de Tati, on observe quatre espces de flux, dont le plein n'a pas lieu la mme heure, et qui neutralisent la mare au point de la rendre presque insensible. Quant au climat dont jouissent ces diffrents archipels, il est essentiellement variable. Les les montagneuses arrtent les nuages qui dversent leurs pluies sur elles; les les basses sont plus sches, parce que les vapeurs fuient devant les brises rgnantes. Que la bibliothque du casino n'et pas possd les cartes relatives au Pacifique, cela aurait t au moins singulier. Elle en a une collection complte, et Frascolin, le plus srieux de la troupe, les consulte souvent. Yverns, lui, prfre s'abandonner aux surprises de la traverse, l'admiration que lui cause cette le artificielle, et il ne tient point surcharger son cerveau de notions gographiques. Pinchinat ne songe qu' prendre les choses par leur ct plaisant ou fantaisiste. Quant Sbastien Zorn, l'itinraire lui importe peu, puisqu'il va l o il n'avait jamais eu l'intention d'aller. Frascolin est donc seul piocher sa Polynsie, tudiant les groupes principaux qui la composent, les les Basses, les Marquises, les Pomotou, les les de la Socit, les les de Cook, les les Tonga, les les Samoa, les les Australes, les Wallis, les Fanning, sans parler des les isoles, Niue, Tokolau, Phoenix, Manahiki, Pques, Sala y Gomez, etc. Il n'ignore pas que, dans la plupart de ces archipels, mme ceux qui sont soumis des protectorats, le gouvernement est toujours entre les mains de chefs puissants, dont l'influence n'est jamais discute, et que les classes pauvres y sont entirement soumises aux classes riches. Il sait en outre que ces indignes professent les religions brahmanique, mahomtane, protestante, catholique, mais que le catholicisme est prpondrant dans les les dpendant de la France, -- ce qui est d la pompe de son culte. Il sait mme que la langue indigne, dont l'alphabet est peu compliqu, puisqu'il ne se compose que de treize dix-sept caractres, est trs mlange d'anglais et sera finalement absorbe par l'anglo-saxon. Il sait enfin que, d'une faon gnrale, au point de vue ethnique, la population polynsienne tend dcrotre, ce qui est regrettable, car le type kanaque, -- ce mot signifie homme, -- plus blanc sous l'quateur que dans les groupes loigns de la ligne quinoxiale, est magnifique, et combien la Polynsie ne perdra-t-elle pas son absorption par les races trangres! Oui! il sait cela, et bien d'autres choses qu'il apprend au cours de ses conversations avec le commodore Ethel Simco, et, lorsque ses camarades l'interrogent, il n'est pas embarrass de leur rpondre. Aussi Pinchinat ne l'appelle-t-il plus que le Larousse des zones tropicales. Tels sont les principaux groupes entre lesquels Standard-Island doit promener son opulente population. Elle mrite justement le nom d'le heureuse, car tout ce qui peut assurer le bonheur matriel, et, d'une certaine faon, le bonheur moral, y est rglement. Pourquoi faut-il que cet tat de choses risque d'tre troubl par des rivalits, des jalousies, des dsaccords, par ces questions d'influence ou de prsance qui divisent Milliard-City en deux camps comme elle l'est en deux sections, -- le camp Tankerdon et le camp Coverley? Dans tous les cas, pour des artistes, trs dsintresss en cette matire, la lutte promet d'tre intressante. Jem Tankerdon est Yankee des pieds la tte, personnel et encombrant, large figure, avec la demi-barbe rougetre, les cheveux ras, les yeux vifs malgr la soixantaine, l'iris presque jaune comme celui des yeux de chien, la prunelle ardente. Sa taille est haute, son torse est puissant, ses membres sont vigoureux. Il y a en lui du trappeur des Prairies, bien que, en fait de trappes, il n'en ait jamais tendu d'autres que celles par lesquelles il prcipitait des millions de porcs dans ses gorgeoirs de Chicago. C'est un homme violent, que sa situation aurait d rendre plus polic, mais auquel l'ducation premire a manqu. Il aime faire montre de sa fortune, et, il a, comme on dit, les poches sonores. Et, parat-il, il ne les trouve pas assez pleines, puisque lui et quelques autres de son bord ont ide de reprendre les affaires... Mrs Tankerdon est une Amricaine quelconque, assez bonne femme, trs soumise son mari, excellente mre, douce ses enfants, prdestine lever une nombreuse progniture, et n'ayant point failli remplir ses fonctions. Quand on doit partager deux milliards entre des hritiers directs, pourquoi n'en aurait-on pas une douzaine, et elle les a tous bien constitus. De toute cette smala, l'attention du quatuor ne devait tre attire que sur le fils an, destin jouer un certain rle dans cette histoire. Walter Tankerdon, fort lgant de sa personne, d'une intelligence moyenne, de manires et de figure sympathiques, tient plus de Mrs Tankerdon que du chef de la famille. Suffisamment instruit, ayant parcouru l'Amrique et l'Europe, voyageant quelquefois, mais toujours rappel par ses habitudes et ses gots l'existence attrayante de Standard-Island, il est familier avec les exercices de sport, la tte de toute la jeunesse milliardaise dans les concours de tennis, de polo, de golf et de crocket. Il n'est pas autrement fier de la fortune qu'il aura un jour, et son coeur est bon. Il est vrai, faute de misrables dans l'le, il n'a point l'occasion d'exercer la charit. En somme, il est dsirer que ses frres et soeurs lui ressemblent. Si ceux-l et celles-l ne sont point encore en ge de se marier, lui, qui touche la trentaine, doit songer au mariage. Y pense-t-il?... On le verra bien. Il existe un contraste frappant entre la famille Tankerdon, la plus importante de la section bbordaise, et la famille Coverley, la plus considrable de la section tribordaise. Nat Coverley est d'une nature plus fine que son rival. Il se ressent de l'origine franaise de ses anctres. Sa fortune n'est point sortie des entrailles du sol sous forme de nappes ptroliques, ni des entrailles fumantes de la race porcine. Non! Ce sont les affaires industrielles, ce sont les chemins de fer, c'est la banque qui l'ont fait ce qu'il est. Pour lui, il ne songe qu' jouir en paix de ses richesses et -- il ne s'en cache pas, -- il s'opposerait toute tentative de transformer le Joyau du Pacifique en une norme usine ou une immense maison de commerce. Grand, correct, la tte belle sous ses cheveux grisonnants, il porte toute sa barbe, dont le chtain se mle de quelques fils argents. D'un caractre assez froid, de manires distingues, il occupe le premier rang parmi les notables qui conservent, Milliard-City, les traditions de la haute socit des tats-Unis du Sud. Il aime les arts, se connat en peinture et en musique, parle volontiers la langue franaise trs en usage parmi les Tribordais, se tient au courant de la littrature amricaine et europenne, et, quand il y a lieu, mlange ses applaudissements de bravos et de bravas, alors que les rudes types du Far-West et de la Nouvelle-Angleterre se dpensent en hurrahs et en hips. Mrs Coverley, ayant dix ans de moins que son mari, vient de doubler, sans trop s'en plaindre, le cap de la quarantaine. C'est une femme lgante, distingue, appartenant ces familles demi- croles de la Louisiane d'autrefois, bonne musicienne, bonne pianiste, et il ne faut pas croire qu'un Reyer du XXe sicle ait proscrit le piano de Milliard-City. Dans son htel de la Quinzime Avenue, le quatuor a mainte occasion de faire de la musique avec elle, et ne peut que la fliciter de ses talents d'artiste. Le ciel n'a point bni l'union Coverley autant qu'il a bni l'union Tankerdon. Trois filles sont les seules hritires d'une immense fortune, dont M. Coverley ne se targue pas l'exemple de son rival. Elles sont fort jolies, et il se trouvera assez de prtendants, dans la noblesse ou dans la finance des deux mondes, pour demander leur main, lorsque le moment sera venu de les marier. En Amrique, d'ailleurs, ces dots invraisemblables ne sont pas rares. Il y a quelques annes, ne citait-on pas cette petite miss Terry, qui, ds l'ge de deux ans, tait recherche pour ses sept cent cinquante millions? Esprons que cette enfant s'est marie son got, et qu' cet avantage d'tre l'une des plus riches femmes des tats-Unis, elle joint celui d'en tre l'une des plus heureuses. La fille ane de M. et Mrs Coverley, Diane ou plutt Dy, comme on l'appelle familirement, a vingt ans peine. C'est une trs jolie personne, en qui se mlangent les qualits physiques et morales de son pre et de sa mre. De beaux yeux bleus, une chevelure magnifique entre le chtain et le blond, une carnation frache comme les ptales de la rose qui vient de s'panouir, une taille lgante et gracieuse, cela explique que miss Coverley soit remarque des jeunes gens de Milliard-City, lesquels ne laisseront point des trangers, sans doute, le soin de conqurir cet inestimable trsor, pour employer des termes d'une justesse mathmatique. On a mme lieu de penser que M. Coverley ne verrait pas, dans la diffrence de religion, un obstacle une union qui lui paratrait devoir assurer le bonheur de sa fille. En vrit, il est regrettable que des questions de rivalits sociales sparent les deux familles les plus qualifies de Standard-Island. Walter Tankerdon et paru tout spcialement cr pour devenir l'poux de Dy Coverley. Mais c'est l une combinaison laquelle il ne faut point songer... Plutt couper en deux Standard-Island, et s'en aller, les Bbordais sur une moiti, les Tribordais sur l'autre, que de jamais signer un pareil contrat de mariage! moins que l'amour ne se mle de l'affaire! dit parfois le surintendant en clignant de l'oeil sous son binocle d'or. Mais il ne semble pas que Walter Tankerdon ait quelque penchant pour Dy Coverley, et inversement, -- ou, du moins, si cela est, tous deux observent une rserve, qui djoue les curiosits du monde slect de Milliard-City. L'le hlice continue descendre vers l'quateur, en suivant peu prs le cent soixantime mridien. Devant elle se dveloppe cette partie du Pacifique qui offre les plus larges espaces dpourvus d'les et d'lots et dont les profondeurs atteignent jusqu' deux lieues. Pendant la journe du 25 juillet, on passe au-dessus du fond de Belknap, un abme de six mille mtres, d'o la sonde a pu ramener ces curieux coquillages ou zoophytes, constitus de manire supporter impunment la pression de telles masses d'eau, value six cents atmosphres. Cinq jours aprs, Standard-Island s'engage travers un groupe appartenant l'Angleterre, bien qu'il soit parfois dsign sous le nom d'les Amricaines. Aprs avoir laiss Palmyra et Suncarung sur tribord, elle se rapproche cinq milles de Fanning, un des nombreux gtes guano de ces parages, le plus important de l'archipel. Du reste, ce sont des cimes merges, plutt arides que verdoyantes, dont le Royaume-Uni n'a pas tir grand profit jusqu'alors. Mais il a un pied pos en cet endroit, et l'on sait que le large pied de l'Angleterre laisse gnralement des empreintes ineffaables. Chaque jour, tandis que ses camarades parcourent le parc ou la campagne environnante, Frascolin, trs intress par les dtails de cette curieuse navigation, se rend la batterie de l'peron. Il s'y rencontre souvent avec le commodore. Ethel Simco le renseigne volontiers sur les phnomnes spciaux ces mers, et, lorsqu'ils offrent quelque intrt, le second violon ne nglige pas de les communiquer ses compagnons. Par exemple, ils n'ont pu cacher leur admiration en prsence d'un spectacle que la nature leur a gratuitement offert dans la nuit du 30 au 31 juillet. Un immense banc d'acalphes, couvrant plusieurs milles carrs, venait d'tre signal dans l'aprs-midi. Il n'a point encore t donn la population de rencontrer de telles masses de ces mduses auxquelles certains naturalistes ont octroy le nom d'ocanies. Ces animaux, d'une vie trs rudimentaire, confinent dans leur forme hmisphrique aux produits du rgne vgtal. Les poissons, si gloutons qu'ils soient, les considrent plutt comme des fleurs, car aucun, parat-il, n'en veut faire sa nourriture. Celles de ces ocanies qui sont particulires la zone torride du Pacifique ne se montrent que sous la forme d'ombrelles multicolores, transparentes et bordes de tentacules. Elles ne mesurent pas plus de deux trois centimtres. Que l'on songe ce qu'il en faut de milliards pour former des bancs d'une telle tendue! Et, lorsque de pareils nombres sont noncs en prsence de Pinchinat: Ils ne peuvent, rpond Son Altesse, surprendre ces invraisemblables notables de Standard-Island pour qui le milliard est de monnaie courante! la nuit close, une partie de la population s'est porte vers le gaillard d'avant, c'est--dire cette terrasse qui domine la batterie de l'peron. Les trams ont t envahis. Les cars lectriques se sont chargs de curieux. D'lgantes voitures ont vhicul les nababs de la ville. Les Coverley et les Tankerdon s'y coudoient distance... M. Jem ne salue pas M. Nat, qui ne salue pas M. Jem. Les familles sont au complet d'ailleurs. Yverns et Pinchinat ont le plaisir de causer avec Mrs Coverley et sa fille, qui leur font toujours le meilleur accueil. Peut-tre Walter Tankerdon prouve-t-il quelque dpit de ne pouvoir se mler leur entretien, et peut-tre aussi miss Dy et-elle accept de bonne grce la conversation du jeune homme. Dieu! quel scandale, et quelles allusions plus ou moins indiscrtes du _Starboard- Chronicle_ ou du _New-Herald_ dans leur article des mondanits! Lorsque l'obscurit est complte, autant qu'elle peut l'tre par ces nuits tropicales, semes d'toiles, il semble que le Pacifique s'claire jusque dans ses dernires profondeurs. L'immense nappe est imprgne de lueurs phosphorescentes, illumine de reflets ross ou bleus, non point dessins comme un trait lumineux la crte des lames, mais semblables aux effluences qu'mettraient d'innombrables lgions de vers luisants. Cette phosphorescence devient si intense qu'il est possible de lire comme au rayonnement d'une lointaine aurore borale. On dirait que le Pacifique, aprs avoir dissous les feux que le soleil lui a verss pendant le jour, les restitue la nuit en lumineux effluves. Bientt la proue de Standard-Island coupe la masse des acalphes, qui se divise en deux branches le long du littoral mtallique. En quelques heures, l'le hlice est entoure d'une ceinture de ces noctiluques, dont la source photognique ne s'est pas altre. On et dit une aurole, une de ces gloires au milieu desquelles se dtachent les saints et les saintes, un de ces nimbes aux tons lunaires qui rayonnent autour de la tte des Christs. Le phnomne dure jusqu' la naissance de l'aube, dont les premires colorations finissent par l'teindre. Six jours aprs, le Joyau du Pacifique touche au grand cercle imaginaire de notre sphrode qui, dessin matriellement, et coup l'horizon en deux parties gales. De cet endroit, on peut en mme temps voir les ples de la sphre cleste, l'un au nord, allum par les scintillations de l'toile Polaire, l'autre, au sud, dcor, comme une poitrine de soldat, de la Croix du Sud. Il est bon d'ajouter que, des divers points de cette ligne quatoriale, les astres paraissent dcrire chaque jour des cercles perpendiculaires au plan de l'horizon. Si vous voulez jouir de nuits et de jours parfaitement gaux, c'est sur ces parages, dans les rgions des les ou des continents traverss par l'quateur qu'il convient d'aller fixer vos pnates. Depuis son dpart de l'archipel havaen, Standard-Island a relev une distance d'environ six cents kilomtres. C'est la seconde fois, depuis sa cration, qu'elle passe d'un hmisphre l'autre, franchissant la ligne quinoxiale, d'abord en descendant vers le sud, puis en remontant vers le nord. l'occasion de ce passage, c'est fte pour population milliardaise. Il y aura des jeux publics dans le parc, des crmonies religieuses au temple et la cathdrale, des courses de voitures lectriques autour de l'le. Sur la plate-forme de l'observatoire on doit tirer un magnifique feu d'artifice, dont les fuses, les serpenteaux, les bombes couleurs changeantes, rivaliseront avec les splendeurs toiles du firmament. C'est l, vous le devinez, comme une imitation des scnes fantaisistes habituelles aux navires, lorsqu'ils atteignent l'quateur, un pendant au baptme de la Ligne. Et, de fait, ce jour-l est toujours choisi pour baptiser les enfants ns depuis le dpart de Madeleine-bay. Mme crmonie baptismale l'gard des trangers, qui n'ont pas encore pntr dans l'hmisphre austral. Cela va tre notre tour, dit Frascolin ses camarades, et nous allons recevoir le baptme! -- Par exemple! rplique Sbastien Zorn, en protestant par des gestes d'indignation. -- Oui, mon vieux racleur de basse! rpond Pinchinat. On va nous verser des seaux d'eau non bnite sur la tte, nous asseoir sur des planchettes qui basculeront, nous prcipiter dans des cuves surprises, et le bonhomme Tropique ne tardera pas se prsenter, suivi de son cortge de bouffons, pour nous barbouiller la figure avec le pot au noir! -- S'ils croient, rpond Sbastien Zorn, que je me soumettrai aux farces de cette mascarade!... -- Il le faudra bien, dit Yverns. Chaque pays a ses usages, et des htes doivent obir... -- Pas quand ils sont retenus malgr eux! s'crie l'intraitable chef du Quatuor Concertant. Qu'il se rassure au sujet de ce carnaval dont s'amusent quelques navires en passant la Ligne! Qu'il ne craigne pas l'arrive du bonhomme Tropique! Ses camarades et lui, on ne les aspergera pas d'eau de mer, mais de champagne des meilleures marques. On ne les mystifiera pas non plus en leur montrant l'quateur, pralablement trace sur l'objectif d'une lunette. Cela peut convenir des matelots en borde, non aux gens graves de Standard-Island. La fte a lieu dans l'aprs-midi du 5 aot. Sauf les douaniers, qui ne doivent jamais abandonner leur poste, les employs ont reu cong. Tout travail est suspendu dans la ville et dans les ports. Les hlices ne fonctionnent plus. Quant aux accumulateurs, ils possdent un voltage qui doit suffire au service de l'clairage et des communications lectriques. D'ailleurs, Standard-Island n'est pas stationnaire. Un courant la conduit vers la ligne de partage des deux hmisphres du globe. Les chants, les prires s'lvent dans les glises, au Temple comme Saint-Mary Church, et les orgues y donnent pleins jeux. Joie gnrale dans le parc o les exercices de sport s'excutent avec un entrain remarquable. Les diverses classes s'y associent. Les plus riches gentlemen, Walter Tankerdon en tte, font merveille dans les parties de golf et de tennis. Lorsque le soleil sera tomb perpendiculairement sous l'horizon, ne laissant aprs lui qu'un crpuscule de quarante-cinq minutes, les fuses du feu d'artifice prendront leur vol travers l'espace, et une nuit sans lune se prtera au dploiement de ces magnificences. Dans la grande salle du casino, le quatuor est baptis, comme il a t dit, et de la main mme de Cyrus Bikerstaff. Le gouverneur lui offre la coupe cumante, et le champagne coule torrents. Les artistes ont leur large part du Cliquot et du Roederer. Sbastien Zorn aurait mauvaise grce se plaindre d'un baptme qui ne lui rappelle en rien l'eau sale dont ses lvres furent imbibes aux premiers jours de sa naissance. Aussi, les Parisiens rpondent-ils ces tmoignages de sympathie par l'excution des plus belles oeuvres de leur rpertoire: le septime quatuor en _fa_ majeur, op. 59 de Beethoven, le quatrime quatuor en _mi_ bmol, op. 10 de Mozart, le quatrime quatuor en _r_ mineur, op. 17 d'Haydn, le septime quatuor, _andante, scherzo, capriccioso_ et fugue, op. 81 de Mendelsohn. Oui! toutes ces merveilles de la musique concertante, et l'audition est gratuite. On s'crase aux portes, on s'touffe dans la salle. Il faut bisser, il faut trisser les morceaux, et le gouverneur remet aux excutants une mdaille d'or cercle de diamants respectables par le nombre de leurs carats, ayant sur une face les armes de Milliard-City, et sur l'autre ces mots en franais: _Offerte au Quatuor Concertant par la Compagnie, la Municipalit et la population de Standard-Island._ Et, si tous ces honneurs ne pntrent pas jusqu'au fond de l'me de l'irrconciliable violoncelliste, c'est que dcidment il a un dplorable caractre, ainsi que le lui rptent ses camarades. Attendons la fin! se contente-t-il de rpondre, en contorsionnant sa barbe d'une main fbrile. C'est dix heures trente-cinq du soir, -- le calcul a t fait par les astronomes de Standard-Island, -- que l'le hlice doit couper la ligne quinoxiale. ce moment prcis, un coup de canon sera tir par l'une des pices de la batterie de l'peron. Un fil relie cette batterie l'appareil lectrique dispos au centre du square de l'observatoire. Extraordinaire satisfaction d'amour- propre pour celui des notables auquel est dvolu l'honneur d'envoyer le courant qui provoque la formidable dtonation. Or, ce jour-l, deux importants personnages y prtendent. Ce sont, on le devine, Jem Tankerdon et Nat Coverley. De l, extrme embarras de Cyrus Bikerstaff. Des pourparlers difficiles ont t pralablement tablis entre l'htel de ville et les deux sections de la cit. On n'est pas parvenu s'entendre. Sur l'invitation du gouverneur, Calistus Munbar s'est mme entremis. En dpit de son adresse si connue, des ressources de son esprit diplomatique, le surintendant a compltement chou. Jem Tankerdon ne veut point cder le pas Nat Coverley, qui refuse de s'effacer devant Jem Tankerdon. On s'attend un clat. Il n'a pas tard se produire dans toute sa violence, lorsque les deux chefs se sont rencontrs dans le square, l'un en face de l'autre. L'appareil est cinq pas d'eux... Il n'y a qu' le toucher du bout du doigt... Au courant de la difficult, la foule, trs souleve par ces questions de prsance, a envahi le jardin. Aprs le concert, Sbastien Zorn, Yverns, Frascolin, Pinchinat se sont rendus au square, curieux d'observer les phases de cette rivalit. tant donnes les dispositions des Bbordais et des Tribordais, elle ne laisse pas de prsenter une gravit exceptionnelle pour l'avenir. Les deux notables s'avancent, sans mme se saluer d'une lgre inclinaison de tte. Je pense, monsieur, dit Jem Tankerdon, que vous ne me disputerez pas l'honneur... -- C'est prcisment ce que j'attends de vous, monsieur, rpond Nat Coverley. -- Je ne souffrirai pas qu'il soit manqu publiquement dans ma personne... -- Ni moi dans la mienne... -- Nous verrons bien! s'crie Jem Tankerdon en faisant un pas vers l'appareil. Nat Coverley vient d'en faire un, lui aussi. Les partisans des deux notables commencent s'en mler. Des provocations malsonnantes clatent de part et d'autre dans leurs rangs. Sans doute, Walter Tankerdon est prt soutenir les droits de son pre, et, cependant, lorsqu'il aperoit miss Coverley qui se tient un peu l'cart, il est visiblement embarrass. Quant au gouverneur, bien que le surintendant soit ses cts, prt jouer le rle de tampon, il est dsol de ne pouvoir runir en un seul bouquet la rose blanche d'York et la rose rouge de Lancastre. Et qui sait si cette dplorable comptition n'aura pas des consquences aussi regrettables qu'elles le furent, au XVe sicle, pour l'aristocratie anglaise? Cependant la minute approche o la pointe de Standard-Island coupera la ligne quinoxiale. tabli la prcision d'un quart de seconde de temps, le calcul ne comporterait qu'une erreur de huit mtres. Le signal ne peut tarder tre envoy par l'observatoire. J'ai une ide! murmure Pinchinat. -- Laquelle?... rpond Yverns. -- Je vais flanquer un coup de poing au bouton de l'appareil, et cela va les mettre d'accord... -- Ne fais pas cela! dit Frascolin, en arrtant Son Altesse d'un bras vigoureux. Bref, on ne sait comment l'incident aurait pris fin, si une dtonation ne se ft produite... Cette dtonation ne vient pas de la batterie de l'peron. C'est un coup de canon du large, qui a t distinctement entendu. La foule reste en suspens. Que peut indiquer cette dcharge d'une bouche feu qui n'appartient pas l'artillerie de Standard-Island? Un tlgramme, envoy de Tribord-Harbour, en donne presque aussitt l'explication. deux ou trois milles, un navire en dtresse vient de signaler sa prsence et demande du secours. Heureuse et inattendue diversion! On ne songe plus se disputer devant le bouton lectrique, ni saluer le passage de l'quateur. Il n'est plus temps d'ailleurs. La ligne a t franchie, et le coup rglementaire est rest dans l'me de la pice. Cela vaut mieux, en somme, pour l'honneur des familles Tankerdon et Coverley. Le public vacue le square, et, comme les trams ne fonctionnent plus, il s'est pdestrement et rapidement dirig vers les jetes de Tribord-Harbour. Au reste, aprs le signal envoy du large, l'officier de port a pris les mesures relatives au sauvetage. Une des lectric-launchs, amarre dans la darse, s'est lance hors des piers. Et, au moment o la foule arrive, l'embarcation ramne les naufrags recueillis sur leur navire, qui s'est aussitt englouti dans les abmes du Pacifique. Ce navire, c'est le ketch malais, qui a suivi Standard-Island depuis son dpart de l'archipel des Sandwich. XI -- les Marquises Dans la matine du 29 aot, le Joyau du Pacifique donne travers l'archipel des Marquises, entre 7 55' et 10 30' de latitude sud et 141 et 1436' de longitude l'ouest du mridien de Paris. Il a franchi une distance de trois mille cinq cents kilomtres partir du groupe des Sandwich. Si ce groupe se nomme Mendana, c'est que l'Espagnol de ce nom dcouvrit en 1595 sa partie mridionale. S'il se nomme les de la Rvolution, c'est qu'il a t visit par le capitaine Marchand en 1791 dans sa partie du nord-ouest. S'il se nomme archipel de Nouka-Hiva, c'est qu'il doit cette appellation la plus importante des les qui le composent. Et pourtant, ne ft-ce que par justice, il aurait d prendre aussi le nom de Cook, puisque le clbre navigateur en a opr la reconnaissance en 1774. C'est ce que le commodore Simco fait observer Frascolin, lequel trouve l'observation des plus logiques, ajoutant: On pourrait galement l'appeler l'archipel Franais, car nous sommes un peu en France aux Marquises. En effet, un Franais a le droit de regarder ce groupe de onze les ou lots comme une escadre de son pays, mouille dans les eaux du Pacifique. Les plus grandes sont les vaisseaux de premire classe _Nouka-Hiva_ et _Hiva-Oa_; les moyennes sont les croiseurs de divers rangs, _Hiaou, Uapou, Uauka_; les plus petites sont les avisos _Motane, Fatou-Hiva, Taou-Ata_, tandis que les lots ou les attolons seraient de simples mouches d'escadre. Il est vrai, ces les ne peuvent se dplacer comme le fait Standard-Island. Ce fut le 1er mai 1842 que le commandant de la station navale du Pacifique, le contre-amiral Dupetit-Thouars, prit, au nom de la France, possession de cet archipel. Mille deux mille lieues le sparent soit de la cte amricaine, soit de la Nouvelle-Zlande, soit de l'Australie, soit de la Chine, des Moluques ou des Philippines. En ces conditions, l'acte du contre-amiral tait-il louer ou blmer? On le blma dans l'opposition, on le loua dans le monde gouvernemental. Il n'en reste pas moins que la France dispose l d'un domaine insulaire, o nos btiments de grande pche trouvent s'abriter, se ravitailler, et auquel le passage de Panama, s'il est jamais ouvert, attribuera une importance commerciale des plus relles. Ce domaine devait tre complt par la prise de possession ou dclaration de protectorat des les Pomotou, des les de la Socit, qui en forment le prolongement naturel. Puisque l'influence britannique s'tend sur les parages du nord-ouest de cet immense ocan, il est bon que l'influence franaise vienne la contre-balancer dans les parages du sud-est. Mais, demande Frascolin son complaisant cicrone, est-ce que nous avons l des forces militaires de quelque valeur? -- Jusqu'en 1859, rpond le commodore Simco, il y avait Nouka- Hiva un dtachement de soldats de marine. Depuis que ce dtachement a t retir, la garde du pavillon est confie aux missionnaires, et ils ne le laisseraient pas amener sans le dfendre. -- Et actuellement?... -- Vous ne trouverez plus Taio-Ha qu'un rsident, quelques gendarmes et soldats indignes, sous les ordres d'un officier qui remplit aussi les fonctions de juge de paix... -- Pour les procs des naturels?... -- Des naturels et des colons. -- Il y a donc des colons Nouka-Hiva?... -- Oui... deux douzaines. -- Pas mme de quoi former une symphonie, ni mme une harmonie, et peine une fanfare! Il est vrai, si l'archipel des Marquises, qui s'tend sur cent quatre-vingt-quinze milles de longueur et sur quarante-huit milles de largeur, couvre une aire de treize mille kilomtres superficiels, sa population ne comprend pas vingt-quatre mille indignes. Cela fait donc un colon pour mille habitants. Cette population marquisane est-elle destine s'accrotre, alors qu'une nouvelle voie de communication aura t perce entre les deux Amriques? L'avenir le dira. Mais, en ce qui concerne la population de Standard-Island, le nombre de ses habitants s'est augment depuis quelques jours par le sauvetage des Malais du ketch, opr dans la soire du 5 aot. Ils sont dix, plus leur capitaine, -- un homme figure nergique, comme il a t dit. g d'une quarantaine d'annes, ce capitaine se nomme Sarol. Ses matelots sont de solides gaillards, de cette race originaire des les extrmes de la Malaisie occidentale. Trois mois avant, ce Sarol les avait conduits Honolulu avec une cargaison de coprah. Lorsque Standard-Island y vint faire une relche de dix jours, l'apparition de cette le artificielle ne laissa pas d'exciter leur surprise, ainsi qu'il arrivait dans tous les archipels. S'ils ne la visitrent point, car cette autorisation ne s'obtenait que trs difficilement, on n'a pas oubli que leur ketch prit souvent la mer, afin de l'observer de plus prs, la contournant une demi-encablure de son primtre. La prsence obstine de ce navire n'avait pu exciter aucun soupon, et son dpart d'Honolulu, quelques heures aprs le commodore Simco, n'en excita pas davantage. D'ailleurs et-il fallu s'inquiter de ce btiment d'une centaine de tonneaux, mont par une dizaine d'hommes? Non, sans doute, et peut-tre fut-ce un tort... Lorsque le coup de canon attira l'attention de l'officier de Tribord-Harbour, le ketch ne se trouvait qu' deux o trois milles. La chaloupe de sauvetage, s'tant porte son secours, arriva temps pour recueillir le capitaine et son quipage. Ces Malais parlent couramment la langue anglaise, -- ce qui ne saurait tonner de la part d'indignes de l'Ouest-Pacifique, o, ainsi que nous l'avons mentionn, la prpondrance britannique est acquise sans conteste. On apprend donc quel accident de mer ils ont d de s'tre trouvs en dtresse. Et mme, si la chaloupe avait tard de quelques minutes, ces onze Malais eussent disparu dans les profondeurs de l'Ocan. Au dire de ces hommes, vingt-quatre heures avant, pendant la nuit du 4 au 5 aot, le ketch avait t abord par un steamer en grande marche. Bien qu'il et ses feux de position, le capitaine Sarol n'avait pas t aperu. La collision dut tre si lgre pour le steamer que celui-ci n'en ressentit rien, parat-il, puisqu'il continua sa route, moins toutefois, -- fait qui malheureusement n'est pas rare, -- qu'il et prfr, en filant toute vapeur, se dbarrasser de rclamations coteuses et dsagrables. Mais ce choc, insignifiant pour un btiment de fort tonnage, dont la coque de fer est lance avec une vitesse considrable, fut terrible pour le navire malais. Coup l'avant du mt de misaine, on ne s'expliquait gure qu'il n'et pas coul immdiatement. Il se maintint cependant fleur d'eau, et les hommes restrent accrochs aux pavois. Si la mer et t mauvaise, pas un n'aurait pu rsister aux lames balayant cette pave. Par bonne chance, le courant la dirigea vers l'est, et la rapprocha de Standard-Island. Toutefois, lorsque le commodore interroge le capitaine Sarol, il manifeste son tonnement que le ketch, demi-submerg, ait driv jusqu'en vue de Tribord-Harbour. Je ne le comprends pas non plus, rpond le Malais. Il faut que votre le ait fait peu de route depuis vingt-quatre heures?... -- C'est la seule explication possible, rplique le commodore Simco. Il n'importe, aprs tout. On vous a sauvs, c'est l'essentiel. Il tait temps, d'ailleurs. Avant que la chaloupe se ft loigne d'un quart de mille, le ketch avait coul pic. Tel est le rcit que le capitaine Sarol a fait d'abord l'officier qui excutait le sauvetage, puis au commodore Simco, puis au gouverneur Cyrus Bikerstaff, aprs qu'on eut donn tous les secours dont son quipage et lui paraissaient avoir le plus pressant besoin. Se pose alors la question du rapatriement des naufrags. Ils faisaient voile vers les Nouvelles-Hbrides, lorsque la collision s'est produite. Standard-Island, qui descend au sud-est, ne peut modifier son itinraire et obliquer vers l'ouest. Cyrus Bikerstaff offre donc aux naufrags de les dbarquer Nouka-Hiva, o ils attendront le passage d'un btiment de commerce en charge pour les Nouvelles-Hbrides. Le capitaine et ses hommes se regardent. Ils semblent fort dsols. Cette proposition afflige ces pauvres gens, sans ressources, dpouills de tout ce qu'ils possdaient avec le ketch et sa cargaison. Attendre aux Marquises, c'est s'exposer y demeurer un temps interminable, et comment y vivront-ils? Monsieur le gouverneur, dit le capitaine d'un ton suppliant, vous nous avez sauvs, et nous ne savons comment vous prouver notre reconnaissance... Et pourtant nous vous demandons encore d'assurer notre retour dans des conditions meilleures... -- Et de quelle manire?... rpond Cyrus Bikerstaff. -- Honolulu, on disait que Standard-Island, aprs s'tre dirige vers les parages du sud, devait visiter les Marquises, les Pomotou, les les de la Socit, puis gagner l'ouest du Pacifique... -- Cela est vrai, dit le gouverneur, et trs probablement elle s'avancera jusqu'aux les Fidji avant de revenir la baie Madeleine. -- Les Fidji, reprend le capitaine, c'est un archipel anglais, o nous trouverions aisment nous faire rapatrier pour les Nouvelles-Hbrides, qui en sont peu loignes... et si vous vouliez nous garder jusque-l... -- Je ne puis rien vous promettre cet gard, rpondit le gouverneur. Il nous est interdit d'accorder passage des trangers. Attendons notre arrive Nouka-Hiva. Je consulterai l'administration de Madeleine-bay par le cble, et, si elle consent, nous vous conduirons aux Fidji, d'o votre rapatriement sera en effet plus facile. Telle est la raison pour laquelle les Malais sont installs bord de Standard-Island, lorsqu'elle se montre en vue des Marquises la date du 29 aot. Cet archipel est situ sur le parcours des alizs. Mme gisement pour les archipels des Pomotou et de la Socit, auxquels ces vents assurent une temprature modre sous un climat salubre. C'est devant le groupe du nord-ouest que le commodore Simco se prsente ds les premires heures de la matine. Il a d'abord connaissance d'un attolon sablonneux que les cartes dsignent sous le nom d'lot de corail, et contre lequel la mer, pousse par les courants, dferle avec une extrme violence. Cet attolon laiss sur bbord, les vigies ne tardent pas signaler une premire le, Fetouou, trs accore, ceinte de falaises verticales de quatre cents mtres. Au del, c'est Hiaou, haute de six cents mtres, d'un aspect aride de ce ct, tandis que de l'autre, frache et verdoyante, elle offre deux anses praticables aux petits btiments. Frascolin, Yverns, Pinchinat, abandonnant Sbastien Zorn sa mauvaise humeur permanente, ont pris place sur la tour, en compagnie d'Ethel Simco et de plusieurs de ses officiers. On ne s'tonnera pas que ce nom d'Hiaou ait excit Son-Altesse mettre quelques onomatopes bizarres. Bien sr, dit-il, c'est une colonie de chats qui habite cette le, avec un matou pour chef... Hiaou reste sur bbord. On ne doit pas y relcher, et l'on prend direction vers la principale le du groupe, dont le nom lui a t donn, et auquel va s'ajouter temporairement cette extraordinaire Standard-Island. Le lendemain 30 aot, ds l'aube, nos Parisiens sont revenus leur poste. Les hauteurs de Nouka-Hiva avaient t visibles dans la soire prcdente. Par beau temps, les chanes de montagne de cet archipel se montrent une distance de dix-huit vingt lieues, car l'altitude de certaines cimes dpasse douze cents mtres, se dessinant comme un dos gigantesque suivant la longueur de l'le. Vous remarquerez, dit le commodore Simco ses htes, une disposition gnrale tout cet archipel. Ses sommets sont d'une nudit au moins singulire sous cette zone, tandis que la vgtation, qui prend naissance aux deux tiers des montagnes, pntre au fond des ravins et des gorges, et se dploie magnifiquement jusqu'aux grves blanches du littoral. -- Et pourtant, fait observer Frascolin, il semble que Nouka-Hiva se drobe cette rgle gnrale, du moins en ce qui concerne la verdure des zones moyennes. Elle parat strile... -- Parce que nous l'accostons par le nord-ouest, rpond le commodore Simco. Mais lorsque nous la contournerons au sud, vous serez surpris du contraste. Partout, des plaines verdoyantes, des forts, des cascades de trois cents mtres... -- Eh! s'crie Pinchinat, une masse d'eau qui tomberait du sommet de la tour Eiffel, cela mrite considration!... Le Niagara en serait jaloux... -- Point! riposte Frascolin. Il se rattrape sur la largeur, et sa chute se dveloppe sur neuf cents mtres depuis la rive amricaine jusqu' la rive canadienne... Tu le sais bien, Pinchinat, puisque nous l'avons visit... -- C'est juste, et je fais mes excuses au Niagara! rpond Son Altesse. Ce jour-l, Standard-Island longe les ctes de l'le un mille de distance. Toujours des talus arides montant jusqu'au plateau central de Tovii, des falaises rocheuses qui semblent ne prsenter aucune coupure. Nanmoins, au dire du navigateur Brown, il y existait de bons mouillages, qui, en effet, ont t ultrieurement dcouverts. En somme, l'aspect de Nouka-Hiva, dont le nom voque de si gracieux paysages, est assez morne. Mais, ainsi que l'ont justement relat MM. V. Dumoulin et Desgraz, compagnons de Dumont d'Urville pendant son voyage au ple sud et dans l'Ocanie, toutes les beauts naturelles sont confines dans l'intrieur des baies, dans les sillons forms par les ramifications de la chane des monts qui s'lvent au centre de l'le. Aprs avoir suivi ce littoral dsert, au del de l'angle aigu qu'il projette vers l'ouest, Standard-Island modifie lgrement sa direction en diminuant la vitesse des hlices de tribord, et vient doubler le cap Tchitchagoff, ainsi nomm par le navigateur russe Krusenstern. La cte se creuse alors en dcrivant un arc allong, au milieu duquel un troit goulet donne accs au port de Taioa ou d'Akani, dont l'une des anses offre un abri sr contre les plus redoutables temptes du Pacifique. Le commodore Simco ne s'y arrte pas. Il y a au sud deux autres baies, celle d'Anna-Maria ou Taio-Ha au centre, et celle de Comptroller ou des Tapis, au revers du cap Martin, pointe extrme du sud-est de l'le. C'est devant Taio-Ha que l'on doit faire une relche d'une douzaine de jours. peu de distance du rivage de Nouka-Hiva, la sonde accuse de grandes profondeurs. Aux abords des baies, on peut encore mouiller par quarante ou cinquante brasses. Donc facilit de rallier de trs prs la baie de Taio-Ha, et c'est ce qui est fait dans l'aprs-midi du 31 aot. Ds qu'on est en vue du port, des dtonations retentissent sur la droite, et une fume tourbillonnante s'lve au-dessus des falaises de l'est. H! dit Pinchinat, voici que l'on tire le canon pour fter notre arrive... -- Non, rpond le commodore Simco. Ni les Tas ni les Happas, les deux principales tribus de l'le, ne possdent une artillerie capable de rendre mme de simples saluts. Ce que vous entendez, c'est le bruit de la mer qui s'engouffre dans les profondeurs d'une caverne mi-rivage du cap Martin, et cette fume n'est que l'embrun des lames rejetes au dehors. -- Je le regrette, rpond Son Altesse, car un coup de canon, c'est un coup de chapeau. L'le de Nouka-Hiva possde plusieurs noms, -- on pourrait dire plusieurs noms de baptme -- dus aux divers parrains qui l'ont successivement baptise: le Fdrale par Ingraham, le Beaux par Marchand, le Sir Henry Martin par Hergert, le Adam par Roberts, le Madison par Porter. Elle mesure dix-sept milles de l'est l'ouest, et dix milles du nord au sud, soit une circonfrence de cinquante-quatre milles environ. Son climat est salubre. Sa temprature gale celle des zones intertropicales, avec le temprament qu'apportent les vents alizs. Sur ce mouillage, Standard-Island n'aura jamais redouter les formidables coups de vent et les cataractes pluviales, car elle n'y doit relcher que d'avril octobre, alors que dominent les vents secs d'est sud-est, ceux que les indignes nomment tuatuka. C'est en octobre qu'on subit la plus forte chaleur, en novembre et dcembre la plus forte scheresse. Aprs quoi, d'avril octobre, les courants ariens rgnent depuis l'est jusqu'au nord-est. Quant la population de l'archipel des Marquises, il a fallu revenir des exagrations des premiers dcouvreurs, qui l'ont estime cent mille habitants. lise Reclus, s'appuyant sur des documents srieux, ne l'value pas six mille mes pour tout le groupe, et c'est Nouka-Hiva qui en compte la plus grande part. Si, du temps de Dumont d'Urville, le nombre des Nouka-Hiviens a pu s'lever huit mille habitants, diviss en Tas, Happas, Taionas et Tapis, ce nombre n'a cess de dcrotre. D'o rsulte ce dpeuplement? des exterminations d'indignes par les guerres, de l'enlvement des individus mles pour les plantations pruviennes, de l'abus des liqueurs fortes, et enfin, pourquoi ne pas l'avouer? de tous les maux qu'apport la conqute, mme lorsque les conqurants appartiennent aux races civilises. Au cours de cette semaine de relche, les Milliardais font de nombreuses visites Nouka-Hiva. Les principaux Europens les leur rendent, grce l'autorisation du gouverneur, qui leur a donn libre accs Standard-Island. De leur ct, Sbastien Zorn et ses camarades entreprennent de longues excursions, dont l'agrment les paie amplement de leurs fatigues. La baie de Taio-Ha dcrit un cercle, coup par son troit goulet, dans lequel Standard-Island n'et pas trouv place, d'autant moins que cette baie est sectionne par deux plages de sable. Ces plages sont spares par une sorte de morne aux rudes escarpements, o se dressent encore les restes d'un fort construit par Porter en 1812. C'tait l'poque o ce marin faisait la conqute de l'le, alors que le camp amricain occupait la plage de l'est, -- prise de possession qui ne fut pas ratifie par le gouvernement fdral. En fait de ville, sur la plage oppose, nos Parisiens ne trouvent qu'un modeste village, les habitations marquisanes tant, pour la plupart, disperses sous les arbres. Mais quelles admirables valles y aboutissent, -- entre autres celle de Taio-Ha, dont les Nouka-Hiviens ont surtout fait choix pour y tablir leurs demeures! C'est un plaisir de s'engager travers ces massifs de cocotiers, de bananiers, de casuarinas, de goyaviers, d'arbres pain, d'hibiscus et de tant d'autres essences, emplies d'une sve dbordante. Les touristes sont hospitalirement accueillis dans ces cases. L o ils auraient peut-tre t dvors un sicle plus tt, ils purent apprcier ces galettes faites de bananes et de la pte du mei, l'arbre pain, cette fcule jauntre du taro, douce lorsqu'elle est frache, aigrelette lorsqu'elle est rassise, les racines comestibles du tacca. Quant au haua, espce de grande raie qui se mange crue, et aux filets de requin, d'autant plus estims que la pourriture les gagne, ils refusrent positivement d'y mettre la dent. Athanase Dormus les accompagne quelquefois dans leurs promenades. L'anne prcdente, ce bonhomme a visit cet archipel et leur sert de guide. Peut-tre n'est-il trs fort ni en histoire naturelle ni en botanique, peut-tre confond-il le superbe spondias cytherea, dont les fruits ressemblent la pomme, avec le pandanus odoratissimus, qui justifie cette pithte superlative, avec le casuarina dont le bois a la duret du fer, avec l'hibiscus dont l'corce fournit des vtements aux indignes, avec le papayer, avec le gardnia florida? Il est vrai, le quatuor n'a pas besoin de recourir sa science un peu suspecte, quand la flore marquisane leur prsente de magnifiques fougres, de superbes polypodes, ses rosiers de Chine aux fleurs rouges et blanches, ses gramines, ses solanes, entre autres le tabac, ses labies grappes violettes, qui forment la parure recherche des jeunes Nouka-Hiviennes, ses ricins hauts d'une dizaine de pieds, ses dracnas, ses cannes sucre, ses orangers, ses citronniers, dont l'importation assez rcente russit merveille dans ces terres imprgnes des chaleurs estivales et arroses des multiples rios descendus des montagnes. Et, un matin, lorsque le quatuor s'est lev au del du village des Tas, en ctoyant un torrent, jusqu'au sommet de la chane, lorsque, sous ses pieds, devant ses yeux, se dveloppent les valles des Tas, des Tapis et des Happas, un cri d'admiration lui chappe! S'il avait eu ses instruments, il n'aurait pas rsist au dsir de rpondre par l'excution d'un chef-d'oeuvre lyrique au spectacle de ces chefs-d'oeuvre de la nature! Sans doute, les excutants n'eussent t entendus que de quelques couples d'oiseaux! Mais elle est si jolie la colombe kurukuru qui vole ces hauteurs, si charmante, la petite salangane, et il balaie l'espace d'une aile si capricieuse, le phaton, hte habituel de ces gorges nouka-hiviennes! D'ailleurs, nul reptile venimeux redouter au plus profond de ces forts. On ne fait attention ni aux boas, longs de deux pieds peine, aussi inoffensifs qu'une couleuvre, ni aux simques dont la queue d'azur se confond avec les fleurs. Les indignes offrent un type remarquable. On retrouve en eux le caractre asiatique, -- ce qui leur assigne une origine trs diffrente des autres peuplades ocaniennes. Ils sont de taille moyenne, acadmiquement proportionns, trs musculeux, larges de poitrine. Ils ont les extrmits fines, la figure ovale, le front lev, les yeux noirs longs cils, le nez aquilin, les dents blanches et rgulires, le teint ni rouge ni noir, bistr comme celui des Arabes, une physionomie empreinte la fois de gat et de douceur. Le tatouage a presque entirement disparu, -- ce tatouage qui s'obtenait non par entailles la peau, mais par piqres, saupoudres du charbon de l'aleurite triloba. Il est maintenant remplac par la cotonnade des missionnaires. Trs beaux, ces hommes, dit Yverns, moins peut-tre qu' l'poque o ils taient simplement vtus de leurs pagnes, coiffs de leurs cheveux, brandissant l'arc et les flches! Cette observation est prsente pendant une excursion la baie Comptroller, en compagnie du gouverneur. Cyrus Bikerstaff a dsir conduire ses htes cette baie, divise en plusieurs ports, comme l'est La Valette, et, sans doute, entre les mains des Anglais, Nouka-Hiva serait devenue une Malte de l'ocan Pacifique. En cette rgion s'est concentre la peuplade des Happas, entre les gorges d'une campagne fertile, avec une petite rivire alimente par une cascade retentissante. L fut le principal thtre de la lutte de l'Amricain Porter contre les indignes. L'observation d'Yverns demandait une rponse, et le gouverneur la fait en disant: Peut-tre avez-vous raison, monsieur Yverns. Les Marquisans avaient plus grand air avec le pagne, le maro et le paro aux couleurs clatantes, le ahu bun, sorte d'charpe volante, et le tiputa, sorte de poncho mexicain. Il est certain que le costume moderne ne leur sied gure! Que voulez-vous? Dcence est consquence de civilisation! En mme temps que nos missionnaires s'appliquent instruire les indignes, ils les encouragent se vtir d'une faon moins rudimentaire. -- N'ont-ils pas raison, commodore? -- Au point de vue des convenances, oui! Au point de vue hyginique, non! Depuis qu'ils sont habills plus dcemment, les Nouka-Hiviens et autres insulaires ont, n'en doutez pas, perdu de leur vigueur native, et aussi de leur gat naturelle. Ils s'ennuient, et leur sant en a souffert. Ils ignoraient autrefois les bronchites, les pneumonies, la phtisie... -- Et depuis qu'ils ne vont plus tout nus, ils s'enrhument... s'crie Pinchinat. -- Comme vous dites! Il y a l une srieuse cause de dprissement pour la race. -- D'o je conclus, reprend son Altesse, qu'Adam et ve n'ont ternu que le jour o ils ont port robes et pantalons, aprs avoir t chasss du Paradis terrestre, -- ce qui nous a valu, nous, leurs enfants dgnrs et responsables, des fluxions de poitrine! -- Monsieur le gouverneur, interroge Yverns, il nous a sembl que les femmes taient moins belles que les hommes dans cet archipel... -- Ainsi que dans les autres, rpond Cyrus Bikerstaff, et ici, cependant, vous voyez le type le plus accompli des Ocaniennes. N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi de nature commune aux races qui se rapprochent de l'tat sauvage? N'en est-il pas ainsi du rgne animal, o la faune, au point de vue de la beaut physique, nous montre presque invariablement les mles suprieurs aux femelles? -- Eh! s'crie Pinchinat, il faut venir aux antipodes pour faire de pareilles observations, et voil ce que nos jolies Parisiennes ne voudront jamais admettre! Il n'existe que deux classes dans la population de Nouka-Hiva, et elles sont soumises la loi du tabou. Cette loi fut invente par les forts contre les faibles, par les riches contre les pauvres, afin de sauvegarder leurs privilges et leurs biens. Le tabou a le blanc pour couleur, et aux objets tabous, lieu sacr, monument funraire, maisons de chefs, les petites gens n'ont pas le droit de toucher. De l, une classe taboue, laquelle appartiennent les prtres, les sorciers ou touas, les akarkis ou chefs civils, et une classe non taboue, o sont relgus la plupart des femmes ainsi que le bas peuple. En outre, non seulement il n'est pas permis de porter la main sur un objet protg par le tabou, mais il est mme interdit d'y porter ses regards. Et cette rgle, ajoute Cyrus Bikerstaff, est si svre aux Marquises, comme aux Pomotou, comme aux les de la Socit, que je ne vous conseillerais pas, messieurs, de jamais l'enfreindre. -- Tu entends, mon brave Zorn! dit Frascolin. Veille tes mains, veille tes yeux! Le violoncelliste se contente de hausser les paules, en homme que ces choses n'intressent aucunement. Le 5 septembre, Standard-Island a quitt le mouillage de Tao-Ha. Elle laisse dans l'est l'le de Houa-Houna (Kahuga), la plus orientale du premier groupe, dont on n'aperoit que les lointaines hauteurs verdoyantes, et laquelle les plages font dfaut, son primtre n'tant form que de falaises coupes pic. Il va sans dire qu'en passant le long de ces les, Standard-Island a soin de modrer son allure, car une telle masse, lance toute vitesse, produirait une sorte de raz de mare qui jetterait les embarcations la cte et inonderait le littoral. On se tient quelques encablures seulement de Uapou, d'un aspect remarquable, car elle est hrisse d'aiguilles basaltiques. Deux anses, nommes, l'une, baie Possession, et l'autre, baie de Bon-Accueil, indiquent qu'elles ont eu un Franais pour parrain. C'est l, en effet, que le capitaine Marchand arbora le drapeau de la France. Au del, Ethel Simco, s'engageant travers les parages du second groupe, se dirige vers Hiva-Oa, l'le Dominica suivant l'appellation espagnole. La plus vaste de l'archipel, d'origine volcanique, elle mesure une priphrie de cinquante-six milles. On peut observer trs distinctement ses falaises, tailles dans une roche noirtre, et les cascades qui se prcipitent des collines centrales, revtues d'une vgtation puissante. Un dtroit de trois milles spare cette le de Taou-Ata. Comme Standard-Island n'aurait pu trouver assez de large pour y passer, elle doit contourner Taou- Ata par l'ouest, o la baie Madre de Dios, -- baie Rsolution, de Cook, -- reut les premiers navires europens. Cette le gagnerait tre moins rapproche de sa rivale Hiva-Oa. Peut-tre alors, la guerre tant plus difficile de l'une l'autre, les peuplades ne pourraient prendre contact et se dcimer avec l'entrain qu'elles y apportent encore. Aprs avoir relev l'est le gisement de Motane, strile, sans abri, sans habitants, le commodore Simco prend direction vers Fatou-Hiva, ancienne le de Cook. Ce n'est, vrai dire, qu'un norme rocher, o pullulent les oiseaux de la zone tropicale, une sorte de pain de sucre mesurant trois milles de circonfrence! Tel est le dernier lot du sud-est que les Milliardais perdent de vue dans l'aprs-midi du 9 septembre. Afin de se conformer son itinraire, Standard-Island met le cap au sud-ouest, pour rallier l'archipel des Pomotou dont elle doit traverser la partie mdiane. Le temps est toujours favorable, ce mois de septembre correspondant au mois de mars de l'hmisphre boral. Dans la matine du 11 septembre, la chaloupe de Bbord-Harbour a recueilli une des boues flottantes, laquelle se rattache un des cbles de la baie Madeleine. Le bout de ce fil de cuivre, dont une couche de gutta assure le complet isolement, est raccord aux appareils de l'observatoire, et la communication tlphonique s'tablit avec la cte amricaine. L'administration de _Standard-Island Company_ est consulte sur la question des naufrags du ketch malais. Autorisait-elle le gouverneur leur accorder passage jusqu'aux parages des Fidji, o leur rapatriement pourrait s'oprer dans des conditions plus rapides et moins coteuses? La rponse est favorable. Standard-Island a mme la permission de se porter vers l'ouest jusqu'aux Nouvelles-Hbrides, afin d'y dbarquer les naufrags, si les notables de Milliard-City n'y voient pas d'inconvnient. Cyrus Bikerstaff informe de cette dcision le capitaine Sarol, et celui-ci prie le gouverneur de transmettre ses remerciements aux administrateurs de la baie Madeleine. XII -- Trois semaines aux Pomotou En vrit, le quatuor ferait preuve d'une rvoltante ingratitude envers Calistus Munbar s'il ne lui tait pas reconnaissant de l'avoir, mme un peu tratreusement, attir sur Standard-Island. Qu'importe le moyen dont le surintendant s'est servi pour faire des artistes parisiens les htes fts, aduls et grassement rmunrs de Milliard-City! Sbastien Zorn ne cesse de bouder, car on ne changera jamais un hrisson aux piquants acrs en une chatte la moelleuse fourrure. Mais Yverns, Pinchinat, Frascolin lui-mme, n'auraient pu rver plus dlicieuse existence. Une excursion, sans dangers ni fatigues, travers ces admirables mers du Pacifique! Un climat qui se conserve toujours sain, presque toujours gal, grce aux changements de parages! Et puis, n'ayant point prendre parti dans la rivalit des deux camps, accepts comme l'me chantante de l'le hlice, reus chez la famille Tankerdon et les plus distingues de la section bbordaise, comme chez la famille Coverley et les plus notables de la section tribordaise, traits avec honneur par le gouverneur et ses adjoints l'htel de ville, par le commodore Simco et ses officiers l'observatoire, par le colonel Stewart et sa milice, prtant leur concours aux ftes du Temple comme aux crmonies de Saint-Mary Church, trouvant des gens sympathiques dans les deux ports, dans les usines, parmi les fonctionnaires et les employs, nous le demandons toute personne raisonnable, nos compatriotes peuvent-ils regretter le temps o ils couraient les cits de la rpublique fdrale, et quel est l'homme qui serait assez ennemi de lui-mme pour ne pas leur porter envie? Vous me baiserez les mains! avait dit le surintendant ds leur premire entrevue. Et, s'ils ne l'avaient pas fait, s'ils ne le firent pas, c'est qu'il ne faut jamais baiser une main masculine. Un jour, Athanase Dormus, le plus fortun des mortels s'il en fut, leur dit: Voil prs de deux ans que je suis Standard-Island, et je regretterais qu'il n'y en et pas soixante, si l'on m'assurait que dans soixante ans j'y serai encore... -- Vous n'tes pas dgot, rpond Pinchinat, avec vos prtentions devenir centenaire! -- Eh! monsieur Pinchinat, soyez sr que j'atteindrai la centaine! Pourquoi voulez-vous que l'on meure Standard-Island?... -- Parce que l'on meurt partout... -- Pas ici, monsieur, pas plus qu'on ne meurt dans le paradis cleste! Que rpondre cela? Cependant il y avait bien, de temps autre, quelques gens malaviss qui passaient de vie trpas, mme sur cette le enchante. Et alors les steamers emportaient leurs dpouilles jusqu'aux cimetires lointains de Madeleine-bay. Dcidment, il est crit qu'on ne saurait tre compltement heureux en ce bas monde. Pourtant il existe toujours quelques points noirs l'horizon. Il faut mme le reconnatre, ces points noirs prennent peu peu la forme de nuages fortement lectriss, qui pourront avant longtemps provoquer orages, rafales et bourrasques. Inquitante, cette regrettable rivalit des Tankerdon et des Coverley, -- rivalit qui approche de l'tat aigu. Leurs partisans font cause commune avec eux. Est-ce que les deux sections seront un jour aux prises? Est-ce que Milliard-City est menace de troubles, d'meutes, de rvolutions? Est-ce que l'administration aura le bras assez nergique, et le gouverneur Cyrus Bikerstaff la main assez ferme, pour maintenir la paix entre ces Capulets et ces Montaigus d'une le hlice?... On ne sait trop. Tout est possible de la part de rivaux dont l'amour-propre parat tre sans limites. Or, depuis la scne qui s'est produite au passage de la Ligne, les deux Milliardaires sont ennemis dclars. Leurs amis les soutiennent de part et d'autre. Tout rapport a cess entre les deux sections. Du plus loin qu'on s'aperoit, on s'vite, et si l'on se rencontre, quel change de gestes menaants, de regards farouches! Le bruit s'est mme rpandu que l'ancien commerant de Chicago et quelques Bbordais allaient fonder une maison de commerce, qu'ils demandaient la Compagnie l'autorisation de crer une vaste usine, qu'ils y importeraient cent mille porcs, et qu'ils les abattraient, les saleraient et iraient les vendre dans les divers archipels du Pacifique... Aprs cela, on croira volontiers que l'htel Tankerdon et l'htel Coverley sont deux poudrires. Il suffirait d'une tincelle pour les faire sauter, Standard-Island avec. Or, ne point oublier qu'il s'agit d'un appareil flottant au-dessus des plus profonds abmes. Il est vrai, cette explosion ne pourrait tre que toute morale, s'il est permis de s'exprimer ainsi; mais elle risquerait d'avoir pour consquence que les notables prendraient sans doute le parti de s'expatrier. Voil une dtermination qui compromettrait l'avenir et, trs probablement, la situation financire de la _Standard-Island Company_! Tout cela est gros de complications menaantes, sinon de catastrophes matrielles. Et qui sait mme si ces dernires ne sont pas redouter?... En effet, peut-tre les autorits, moins endormies dans une scurit trompeuse, auraient-elles d surveiller de prs le capitaine Sarol et ses Malais, si hospitalirement accueillis la suite de leur naufrage! Non pas que ces gens s'abandonnent des propos suspects, tant peu loquaces, vivant l'cart, se tenant en dehors de toutes relations, jouissant d'un bien-tre qu'ils regretteront dans leurs sauvages Nouvelles-Hbrides! Y a-t-il donc lieu de les souponner? Oui et non. Toutefois un observateur plus veill constaterait qu'ils ne cessent de parcourir Standard- Island, qu'ils tudient sans cesse Milliard-City, la disposition de ses avenues, l'emplacement de ses palais et de ses htels, comme s'ils cherchaient en lever un plan exact. On les rencontre travers le parc et la campagne. Ils se rendent frquemment soit Bbord-Harbour, soit Tribord-Harbour, observant les arrives et les dparts des navires. On les voit, en de longues promenades, explorer le littoral, o les douaniers sont, jour et nuit, de faction, et visiter les batteries disposes l'avant et l'arrire de l'le. Aprs tout, quoi de plus naturel? Ces Malais dsoeuvrs peuvent-ils mieux employer le temps qu'en excursions, et y a-t-il lieu de voir l quelque dmarche suspecte? Cependant le commodore Simco gagne peu peu vers le sud-ouest sous petite allure. Yverns, comme si son tre se ft transform depuis qu'il est devenu un mouvant insulaire, s'abandonne au charme de cette navigation. Pinchinat et Frascolin le subissent aussi. Que de dlicieuses heures passes au casino, en attendant les concerts de quinzaine et les soires o on se les dispute prix d'or! Chaque matin, grce aux journaux de Milliard-City, approvisionns de nouvelles fraches par les cbles, et de faits divers datant de quelques jours par les steamers en service rgulier, ils sont au courant de tout ce qui intresse dans les deux continents, au quadruple point de vue mondain, scientifique, artiste, politique. Et, ce dernier point de vue, il faut reconnatre que la presse anglaise de toute nuance ne cesse de rcriminer contre l'existence de cette le ambulante, qui a pris le Pacifique pour thtre de ses excursions. Mais, de telles rcriminations, on les ddaigne Standard-Island comme la baie Madeleine. N'oublions pas de mentionner que, depuis quelques semaines dj, Sbastien Zorn et ses camarades ont pu lire, sous la rubrique des informations de l'tranger, que leur disparition a t signale par les feuilles amricaines. Le clbre Quatuor Concertant, si ft dans les tats de l'Union, si attendu de ceux qui n'ont pas encore eu le bonheur de le possder, ne pouvait avoir disparu, sans que cette disparition ne ft une grosse affaire. San-Digo ne les a pas vus au jour indiqu, et San-Digo a jet le cri d'alarme. On s'est inform, et de l'enqute a rsult cette constatation, c'est que les artistes franais taient en cours de navigation bord de l'le hlice, aprs un enlvement opr sur le littoral de la Basse-Californie. Somme toute, comme ils n'ont pas rclam contre cet enlvement, il n'y a point eu change de notes diplomatiques entre la Compagnie et la Rpublique fdrale. Quand il plaira au quatuor de reparatre sur le thtre de ses succs, il sera le bien venu. On comprend que les deux violons et l'alto ont impos silence au violoncelle, lequel n'et pas t fch d'tre cause d'une dclaration de guerre, qui et mis aux prises le nouveau continent et le Joyau du Pacifique! D'ailleurs, nos instrumentistes ont plusieurs fois crit en France depuis leur embarquement forc. Leurs familles, rassures, leur adressent de frquentes lettres, et la correspondance s'opre aussi rgulirement que par les services postaux entre Paris et New-York. Un matin, -- le 17 septembre, -- Frascolin, install dans la bibliothque du casino, prouve le trs naturel dsir de consulter la carte de cet archipel des Pomotou, vers lequel il se dirige. Des qu'il a ouvert l'atlas, ds que son oeil s'est port sur ces parages de l'ocan Pacifique: Mille chanterelles! s'crie-t-il, en monologuant, comment Ethel Simco fera-t-il pour se dbrouiller dans ce chaos?... Jamais il ne trouvera passage travers cet amas d'lots et d'les!... Il y en a des centaines!... Un vritable tas de cailloux au milieu d'une mare!... Il touchera, il s'chouera, il accrochera sa machine cette pointe, il la crvera sur cette autre!... Nous finirons par demeurer l'tat sdentaire dans ce groupe plus fourmillant que notre Morbihan de la Bretagne! Il a raison, le raisonnable Frascolin. Le Morbihan ne compte que trois cent soixante-cinq les, -- autant que de jours dans l'anne, -- et, sur cet archipel des Pomotou, on ne serait pas gn d'en relever le double. Il est vrai, la mer qui les baigne est circonscrite par une ceinture de rcifs corallignes, dont la circonfrence n'est pas infrieure six cent cinquante lieues, suivant lise Reclus. Nanmoins, en observant la carte de ce groupe, il est permis de s'tonner qu'un navire, et a _fortiori_ un appareil marin tel que Standard-Island, ose s'aventurer travers cet archipel. Compris entre les dix-septime et vingt-huitime parallles sud, entre les cent trente-quatrime et cent quarante-septime mridiens ouest, il se compose d'un millier d'les et d'lots, -- on a dit sept cents au juger -- depuis Mata-Hiva jusqu' Pitcairn. Il n'est donc pas surprenant que ce groupe ait reu diverses qualifications: entre autres, celles d'archipel Dangereux ou de mer Mauvaise. Grce la prodigalit gographique dont l'ocan Pacifique a le privilge, il s'appelle aussi les Basses, les Tuamotou, ce qui signifie les loignes, les Mridionales, les de la Nuit, Terres mystrieuses. Quant au nom de Pomotou ou Pamautou, qui signifie les Soumises, une dputation de l'archipel, runie en 1850 Papaet la capitale de Tati, a protest contre cette dnomination. Mais, quoique le gouvernement franais, dfrant en 1852 cette protestation, ait choisi, entre tous ces noms, celui de Tuamotou, mieux vaut garder, en ce rcit, l'appellation plus connue de Pomotou. Cependant, si dangereuse que puisse tre cette navigation, le commodore Simco n'hsite pas. Il a une telle habitude de ces mers, que l'on peut s'en fier lui. Il manoeuvre son le comme un canot. Il la fait virer sur place. On dirait qu'il la conduit la godille. Frascolin peut tre rassur pour Standard-Island: les pointes de Pomotou n'effleureront mme pas sa carne d'acier. Dans l'aprs-midi du 19, les vigies de l'observatoire ont signal les premiers mergements du groupe une douzaine de milles. En effet, ces les sont extrmement basses. Si quelques-unes dpassent le niveau de la mer d'une quarantaine de mtres, soixante-quatorze ne sortent que d'une demi-toise, et seraient noyes deux fois par vingt-quatre heures, si les mares n'taient pas peu prs nulles. Les autres ne sont que des attols, entours de brisants, des bancs corallignes d'une aridit absolue, de simples rcifs, rgulirement orients dans le mme sens que l'archipel. C'est par l'est que Standard-Island attaque le groupe, afin de rallier l'le Anaa que Fakarava a remplace comme capitale, depuis qu'Anaa a t en partie dtruite par le terrible cyclone de 1878, -- lequel fit prir un grand nombre de ses habitants, et porta ses ravages jusqu' l'le de Kaukura. C'est d'abord Vahitahi, qui est releve trois milles au large. Les prcautions les plus minutieuses sont prises dans ces parages, les plus dangereux de l'archipel, cause des courants et de l'extension des rcifs vers l'est. Vahitahi n'est qu'un amoncellement de corail, flanqu de trois lots boiss, dont celui du nord est occup par le principal village. Le lendemain, on aperoit l'le d'Akiti, avec ses rcifs tapisss de prionia, de pourpier, d'une herbe rampante teinte jauntre, de bourrache velue. Elle diffre des autres en ce qu'elle ne possde pas de lagon intrieur. Si elle est visible d'une assez grande distance, c'est que sa hauteur au-dessus du niveau ocanique est suprieure la moyenne. Le jour suivant, autre le un peu plus importante, Amanu, dont le lagon est en communication avec la mer par deux passes de la cte nord-ouest. Tandis que la population milliardaise ne demande qu' se promener indolemment au milieu de cet archipel qu'elle a visit l'anne prcdente, se contentant d'admirer ses merveilles au passage, Pinchinat, Frascolin, Yverns, se seraient fort accommods de quelques relches, pendant lesquelles ils auraient pu explorer ces les dues au travail des polypiers, c'est--dire artificielles... comme Standard-Island... Seulement, fait observer le commodore Simco, la ntre a la facult de se dplacer... -- Elle l'a trop, rplique Pinchinat, puisqu'elle ne s'arrte nulle part! -- Elle s'arrtera aux les Hao, Anaa, Fakarava, et vous aurez, messieurs, tout le loisir de les parcourir. Interrog sur le mode de formation de ces les, Ethel Simco se range la thorie la plus gnralement admise; c'est que, dans cette partie du Pacifique, le fond sous-marin a d graduellement s'abaisser d'une trentaine de mtres. Les zoophytes, les polypes, ont trouv, sur les sommets immergs, une base assez solide pour tablir leurs constructions de corail. Peu peu, ces constructions se sont tages, grce au travail de ces infusoires, qui ne sauraient fonctionner une profondeur plus considrable. Elles ont mont la surface, elles ont form cet archipel, dont les les peuvent se classer en barrires, franges et attelions ou plutt attol, -- nom indien de celles qui sont pourvues de lagons intrieurs. Puis des dbris, rejets par les lames, ont form un humus. Des graines ont t apportes par les vents; la vgtation est apparue sur ces anneaux corallignes. La marge calcaire s'est revtue d'herbes et de plantes, hrisse d'arbustes et d'arbres, sous l'influence d'un climat intertropical. Et qui sait? dit Yverns, dans un lan de prophtique enthousiasme, qui sait si le continent, qui fut englouti sous les eaux du Pacifique, ne reparatra pas un jour sa surface, reconstruit par ces myriades d'animalcules microscopiques? Et alors, sur ces parages actuellement sillonns par les voiliers et les steamers, fileront toute vapeur des trains express qui relieront l'ancien et le nouveau monde... -- Dmanche... dmanche, mon vieil Isae! rplique cet irrespectueux de Pinchinat. Ainsi que l'avait dit le commodore Simco, Standard-Island vient s'arrter le 23 septembre, devant l'le Hao qu'elle a pu approcher d'assez prs par ces grands fonds. Ses embarcations y conduisent quelques visiteurs travers la passe qui, droite, s'abrite sous un rideau de cocotiers. Il faut faire cinq milles pour atteindre le principal village, situ sur une colline. Ce village ne compte gure que deux trois cents habitants, pour la plupart pcheurs de nacre, employs comme tels par des maisons tatiennes. L abondent ces pandanus et ces myrtes mikimikis, qui furent les premiers arbres d'un sol, o poussent maintenant la canne sucre, l'ananas, le taro, le prionia, le tabac, et surtout le cocotier, dont les immenses palmeraies de l'archipel contiennent plus de quarante mille. On peut dire que cet arbre providentiel russit presque sans culture. Sa noix sert l'alimentation habituelle des indignes, tant bien suprieure en substances nutritives aux fruits du pandanus. Avec elle, ils engraissent leurs porcs, leurs volailles, et aussi leurs chiens, dont les ctelettes et les filets sont particulirement gots. Et puis, la noix de coco donne encore une huile prcieuse, quand, rpe, rduite en pulpe, sche au soleil, elle est soumise la pression d'une mcanique assez rudimentaire. Les navires emportent des cargaisons de ces coprahs sur le continent, o les usines les traitent d'une faon plus fructueuse. Ce n'est pas Hao qu'il faut juger de la population pomotouane. Les indignes y sont trop peu nombreux. Mais, o le quatuor a pu l'observer avec quelque avantage, c'est l'le d'Anaa, devant laquelle Standard-Island arrive le matin du 27 septembre. Anaa n'a montr que d'une courte distance ses massifs boiss d'un superbe aspect. L'une des plus grandes de l'archipel, elle compte dix-huit milles de longueur sur neuf de largeur mesurs sa base madrporique. On a dit qu'en 1878, un cyclone avait ravag cette le, ce qui a ncessit le transport de la capitale de l'archipel Fakarava. Cela est vrai, bien que, sous ce climat si puissant de la zone tropicale, il tait prsumable que la dvastation se rparerait en quelques annes. En effet, redevenue aussi vivante qu'autrefois, Anaa possde actuellement quinze cents habitants. Cependant elle est infrieure Fakarava, sa rivale, pour une raison qui a son importance, c'est que la communication entre la mer et le lagon ne peut se faire que par un troit chenal, sillonn de remous de l'intrieur l'extrieur, dus la surlvation des eaux. Fakarava, au contraire, le lagon est desservi par deux larges passes au nord et au sud. Toutefois, nonobstant que le principal march d'huile de coco ait t transport dans cette dernire le, Anaa, plus pittoresque, attire toujours la prfrence des visiteurs. Ds que Standard-Island a pris son poste de relche dans d'excellentes conditions, nombre de Milliardais se font transporter terre. Sbastien Zorn et ses camarades sont des premiers, le violoncelliste ayant accept de prendre part l'excursion. Tout d'abord, ils se rendent au village de Tuahora, aprs avoir tudi dans quelles conditions s'tait forme cette le, -- formation commune toutes celles de l'archipel. Ici, la marge calcaire, la largeur de l'anneau, si l'on veut, est de quatre cinq mtres, trs accore du ct de la mer, en pente douce du ct du lagon dont la circonfrence comprend environ cent milles comme Rairoa et Fakarava. Sur cet anneau sont masss des milliers de cocotiers, principale pour ne pas dire unique richesse de l'le, et dont les frondaisons abritent les huttes indignes. Le village de Tuahora est travers par une route sablonneuse, clatante de blancheur. Le rsident franais de l'archipel n'y demeure plus depuis qu'Anaa a t dchue de son rle de capitale. Mais l'habitation est toujours l, protge par une modeste enceinte. Sur la caserne de la petite garnison, confie la garde d'un sergent de marine, flotte le drapeau tricolore. Il y a lieu d'accorder quelque loge aux maisons de Tuahora. Ce ne sont plus des huttes, ce sont des cases confortables et salubres, suffisamment meubles, poses pour la plupart sur des assises de corail. Les feuilles du pandanus leur ont fourni la toiture, le bois de ce prcieux arbre a t employ pour les portes et les fentres. a et l les entourent des jardins potagers, que la main de l'indigne a remplis de terre vgtale, et dont l'aspect est vritablement enchanteur. Ces naturels, d'ailleurs, s'ils sont d'un type moins remarquable avec leur teint plus noir, s'ils ont la physionomie moins expressive, le caractre moins aimable que ceux des les Marquises, offrent encore de beaux spcimens de cette population de l'Ocanie quatoriale. En outre, travailleurs intelligents et laborieux, peut-tre opposeront-ils plus de rsistance la dgnrescence physique qui menace l'indignat du Pacifique. Leur principale industrie, ainsi que Frascolin put le constater, c'est la fabrication de l'huile de coco. De l cette quantit considrable de cocotiers plants dans les palmeraies de l'archipel. Ces arbres se reproduisent aussi facilement que les excroissances corallignes la surface des attol. Mais ils ont un ennemi, et les excursionnistes parisiens l'ont bien reconnu, un jour qu'ils s'taient tendus sur la grve du lac intrieur, dont les vertes eaux contrastent avec l'azur de la mer environnante. un certain moment, voici que leur attention d'abord, leur horreur ensuite, est provoque par un bruit de reptation entre les herbes. Qu'aperoivent-ils?... Un crustac de grosseur monstrueuse. Leur premier mouvement est de se lever, leur second de regarder l'animal. La vilaine bte! s'crie Yverns. -- C'est un crabe! rpond Frascolin. Un crabe, en effet, -- ce crabe qui est appel birgo par les indignes, et dont il y a grand nombre sur ces les. Ses pattes de devant forment deux solides tenailles ou cisailles, avec lesquelles il parvient ouvrir les noix, dont il fait sa nourriture prfre. Ces birgos vivent au fond de sortes de terriers, profondment creuss entre les racines, o ils entassent des fibres de cocos en guise de litire. Pendant la nuit plus particulirement, ils vont la recherche des noix tombes, et mme ils grimpent au tronc et aux branches du cocotier afin d'en abattre les fruits. Il faut que le crabe en question ait t pris d'une faim de loup, comme le dit Pinchinat, pour avoir quitt en plein midi sa sombre retraite. On laisse faire l'animal, car l'opration promet d'tre extrmement curieuse. Il avise une grosse noix au milieu des broussailles; il en dchire peu peu les fibres avec ses pinces; puis, lorsque la noix est nu, il attaque la dure corce, la frappant, la martelant au mme endroit. Ouverture faite, le birgo retire la substance intrieure en employant ses pinces de derrire dont l'extrmit est fort amincie. Il est certain, observe Yverns, que la nature a cr ce birgo pour ouvrir des noix de coco... -- Et qu'elle a cr la noix de coco pour nourrir le birgo, ajoute Frascolin. -- Eh bien, si nous contrariions les intentions de la nature, en empchant ce crabe de manger cette noix, et cette noix d'tre mange par ce crabe?... propose Pinchinat. -- Je demande qu'on ne le drange pas, dit Yverns. Ne donnons pas, mme un birgo, une mauvaise ide des Parisiens en voyage! On y consent, et le crabe, qui a sans doute jet un regard courrouc sur Son Altesse, adresse un regard de reconnaissance au premier violon du Quatuor Concertant. Aprs soixante heures de relche devant Anaa, Standard-Island suit la direction du nord. Elle pntre travers le fouillis des lots et des les, dont le commodore Simco descend le chenal avec une parfaite sret de main. Il va de soi que, dans ces conditions, Milliard-City est un peu abandonne de ses habitants au profit du littoral, et plus particulirement de la partie qui avoisine la batterie de l'peron. Toujours des les en vue, ou plutt de ces corbeilles verdoyantes qui semblent flotter la surface des eaux. On dirait d'un march aux fleurs sur un des canaux de la Hollande. De nombreuses pirogues louvoient aux approches des deux ports; mais il ne leur est pas permis d'y entrer, les agents ayant reu des ordres formels cet gard. Nombre de femmes indignes viennent la nage, lorsque l'le mouvante range courte distance les falaises madrporiques. Si elles n'accompagnent pas les hommes dans leurs canots, c'est que, ces embarcations sont taboues pour le beau sexe pomotouan, et qu'il lui est interdit d'y prendre place. Le 4 octobre, Standard-Island s'arrte devant Fakarava, l'ouvert de la passe du sud. Avant que les embarcations dbordent pour transporter les visiteurs, le rsident franais s'est prsent Tribord-Harbour, d'o le gouverneur a donn l'ordre de le conduire l'htel municipal. L'entrevue est trs cordiale. Cyrus Bikerstaff a sa figure officielle, -- celle qui lui sert dans les crmonies de ce genre. Le rsident, un vieil officier de l'infanterie de marine, n'est pas en reste avec lui. Impossible d'imaginer rien de plus grave, de plus digne, de plus convenable, de plus en bois de part et d'autre. La rception termine, le rsident est autoris parcourir Milliard-City, dont Calistus Munbar est charg de lui faire les honneurs. En leur qualit de Franais, les Parisiens et Athanase Dormus ont voulu se joindre au surintendant. Et c'est une joie pour ce brave homme de se retrouver avec des compatriotes. Le lendemain, le gouverneur va Fakarava rendre au vieil officier sa visite, et tous les deux reprennent leur figure de la veille. Le quatuor, descendu terre, se dirige vers la rsidence. C'est une trs simple habitation, occupe par une garnison de douze anciens marins, au mt de laquelle se dploie le pavillon de la France. Bien que Fakarava soit devenue la capitale de l'archipel, on l'a dit, elle ne vaut point sa rivale Anaa. Le principal village n'est pas aussi pittoresque sous la verdure des arbres, et d'ailleurs, les habitants y sont moins sdentaires. En outre de la fabrication de l'huile de coco, dont le centre est Fakarava, ils se livrent la pche des hutres perlires. Le commerce de la nacre qu'ils retirent de cette exploitation, les oblige frquenter l'le voisine de Toau, spcialement outille pour cette industrie. Hardis plongeurs, ces indignes n'hsitent pas descendre jusqu' des profondeurs de vingt et trente mtres, habitus qu'ils sont supporter de telles pressions sans en tre incommods, et garder leur respiration plus d'une minute. Quelques-uns de ces pcheurs ont t autoriss offrir les produits de leur pche, nacre ou perles, aux notables de Milliard- City. Certes, ce ne sont point les bijoux qui manquent aux opulentes dames de la ville. Mais, ces productions naturelles l'tat brut, on ne trouve pas se les procurer facilement, et, l'occasion se prsentant, les pcheurs sont dvaliss des prix invraisemblables. Du moment que Mrs Tankerdon achte une perle de grande valeur, il est tout indiqu que Mrs Coverley suive son exemple. Par bonheur, il n'y eut pas lieu de surenchrir sur un objet unique, car on ne sait o les surenchres se fussent arrtes. D'autres familles prennent coeur d'imiter leurs amis, et, ce jour-l, comme on dit en langage maritime, les Fakaraviens firent une bonne mare. Aprs une dizaine de jours, le 13 octobre, le Joyau du Pacifique appareille ds les premires heures. En quittant la capitale des Pomotou, elle atteint la limite occidentale de l'archipel. De l'invraisemblable encombrement d'les et d'lots, de rcifs et d'attol, le commodore Simco n'a plus se proccuper. Il est sorti, sans un accroc, de ces parages de la mer Mauvaise. Au large s'tend cette portion du Pacifique qui, sur un espace de quatre degrs, spare le groupe des Pomotou du groupe de la Socit. C'est en mettant le cap au sud-ouest que Standard-Island, mue par les dix millions de chevaux de ses machines, se dirige vers l'le si potiquement clbre par Bougainville, l'enchanteresse Tahiti. XIII -- Relche Tahiti L'archipel de la Socit ou de Tati est compris entre le quinzime (15 52') degr et le dix-septime (17 49') degr de latitude mridionale, et entre le cent-cinquantime (150 8') degr et le cent-cinquante-sixime (156 30') de longitude l'ouest du mridien de Paris. Il couvre deux mille deux cents kilomtres superficiels. Deux groupes le constituent: 1 les les du Vent, Tati ou Tahiti- Tahaa, Tapamanoa, Eimeo ou Morea, Tetiaroa, Meetia, qui sont sous le protectorat de la France; 2 les les Sous-le-Vent, Tubuai, Manu, Huahine, Raiatea-Thao, Bora-Bora, Moffy-Iti, Maupiti, Mapetia, Bellingshausen, Scilly, gouvernes par les souverains indignes. Les Anglais les nomment les Gorgiennes, bien que Cook, leur dcouvreur, les ait baptises du nom d'archipel de la Socit, en l'honneur de la Socit Royale de Londres. Situ deux cent cinquante lieues marines des Marquises, ce groupe, d'aprs les divers recensements faits dans ces derniers temps, ne compte que quarante mille habitants trangers ou indignes. En venant du nord-est, Tati est la premire des les du Vent qui apparaisse aux regards des navigateurs. Et c'est elle que les vigies de l'observatoire signalent d'une grande distance, grce au mont Maiao ou Diadme qui pointe mille deux cent trente-neuf mtres au-dessus du niveau de la mer. La traverse s'est accomplie sans incidents. Aide par les vents alizs, Standard-Island a parcouru ces eaux admirables au-dessus desquelles le soleil se dplace en descendant vers le tropique du Capricorne. Encore deux mois et quelques jours, l'astre radieux l'aura atteint, il remontera vers la ligne quatoriale, l'le hlice l'aura son znith pendant plusieurs semaines d'ardente chaleur; puis elle le suivra, comme un chien suit son matre, en s'en tenant la distance rglementaire. C'est la premire fois que les Milliardais vont relcher Tati. L'anne prcdente, leur campagne avait commenc trop tard. Ils n'taient pas alls plus loin dans l'ouest, et, aprs avoir quitt les Pomotou, avaient remont vers l'quateur. Or, cet archipel de la Socit, c'est le plus beau du Pacifique. En le parcourant, nos Parisiens ne pourraient qu'apprcier davantage tout ce qu'il y avait d'enchanteur dans ce dplacement d'un appareil libre de choisir ses relches et son climat. Oui!... Mais nous verrons ce que sera la fin de cette absurde aventure! conclue invariablement Sbastien Zorn. -- Eh! que cela ne finisse jamais, c'est tout ce que je demande! s'crie Yverns. Standard-Island arrive en vue de Tati ds l'aube du 17 octobre. L'le se prsente par son littoral du nord. Pendant la nuit, on a relev le phare de la pointe Vnus. La journe et suffi rallier la capitale Papeet, situe au nord-ouest, au del de la pointe. Mais le conseil des trente notables s'est runi sous la prsidence du gouverneur. Comme tout conseil bien quilibr, il s'est scind en deux camps. Les uns, avec Jem Tankerdon, se sont prononcs pour l'ouest; les autres, avec Nat Coverley, se sont prononcs pour l'est. Cyrus Bikerstaff, ayant voix prpondrante en cas de partage, a dcide que l'on gagnera Papeet en contournant l'le par le sud. Cette dcision ne peut que satisfaire le quatuor, car elle lui permettra d'admirer dans toute sa beaut cette perle du Pacifique, la Nouvelle Cythre de Bougainville. Tati prsente une superficie de cent quatre mille deux cent quinze hectares, -- neuf fois environ la surface de Paris. Sa population, qui en 1875 comprenait sept mille six cents indignes, trois cents Franais, onze cents trangers, n'est plus que de sept mille habitants. En plan gomtral, elle offre trs exactement la forme d'une gourde renverse, le corps de la gourde tant l'le principale, runie au goulot que dessine le presqu'le de Tatarapu par l'tranglement de l'isthme de Taravao. C'est Frascolin qui a fait cette comparaison en tudiant la carte grands points de l'archipel, et ses camarades la trouvent si juste qu'ils baptisent Tati de ce nouveau nom: la Gourde des tropiques. Administrativement, Tati se partage en six divisions, morceles en vingt et un districts, depuis l'tablissement du protectorat du 9 septembre 1842. On n'a point oubli les difficults qui survinrent entre l'amiral Dupetit-Thouars, la reine Pomar et l'Angleterre, l'instigation de cet abominable trafiquant de bibles et de cotonnades qui s'appelait Pritchard, si spirituellement caricatur dans les _Gupes_ d'Alphonse Karr. Mais ceci est de l'histoire ancienne, non moins tombe dans l'oubli que les faits et gestes du fameux apothicaire anglo-saxon. Standard-Island peut se risquer sans danger un mille des contours de la Gourde des tropiques. Cette gourde repose, en effet, sur une base coralligne, dont les assises descendent pic dans les profondeurs de l'Ocan. Mais, avant de l'approcher d'aussi prs, la population milliardaise a pu contempler sa masse imposante, ses montagnes plus gnreusement favorises de la nature que celles des Sandwich, ses cimes verdoyantes, ses gorges boises, ses pics qui se dressent comme les pinacles aigus d'une cathdrale gigantesque, la ceinture de ses cocotiers arrose par l'cume blanche du ressac sur l'accore des brisants. Durant cette journe, en prolongeant la cte occidentale, les curieux, placs aux environs de Tribord-Harbour, la lorgnette aux yeux, -- et les Parisiens ont chacun la leur, -- peuvent s'intresser aux mille dtails du littoral: le district de Papenoo, dont on aperoit la rivire travers sa large valle depuis la base des montagnes et qui se jette dans l'Ocan, l'endroit o le rcif manque sur un espace de plusieurs milles; Hitiaa, un port trs sr, et d'o l'on exporte pour San-Francisco des millions et des millions d'oranges; Mahaena, o la conqute de l'le ne se termina, en 1845, qu'au prix d'un terrible combat contre les indignes. Dans l'aprs-midi, on est arriv par le travers de l'troit isthme de Taravao. En contournant la presqu'le, le commodore Simco s'en approche assez pour que les fertiles campagnes du district de Tautira, les nombreux cours d'eau qui en font l'un des plus riches de l'archipel se laissent admirer dans toute leur splendeur. Tatarapu, reposant sur son assiette de corail, dresse majestueusement les pres talus de ses cratres teints. Puis, le soleil dclinant sur l'horizon, les sommets s'empourprent une dernire fois, les tons s'adoucissent, les couleurs se fondent en une brume chaude et transparente. Ce n'est bientt plus qu'une masse confuse dont les effluves, chargs de la senteur des orangers et des citronniers, se propagent avec la brise du soir. Aprs un trs court crpuscule, la nuit est profonde. Standard-Island double alors l'extrme pointe du sud-est de la presqu'le, et, le lendemain, elle volue devant la cte occidentale de l'isthme l'heure o se lve le jour. Le district de Taravao, trs cultiv, trs peupl, montre ses belles routes, entre les bois d'orangers, qui le rattachent au district de Papeari. Au point culminant se dessine un fort, commandant les deux cts de l'isthme, dfendu par quelques canons dont la vole se penche hors des embrasures comme des gargouilles de bronze. Au fond se cache le port Phaton. Pourquoi le nom de ce prsomptueux cocher du char solaire rayonne-t-il sur cet isthme? se demande Yverns. La journe, sous lente allure, s'emploie suivre les contours, plus accentus de la substruction coralligne, qui marque l'ouest de Tati. De nouveaux districts dveloppent leurs sites varis, -- Papiri aux plaines marcageuses par endroits, Mataiea, excellent port de Papeuriri, puis une large valle parcourue par la rivire Vaihiria, et, au fond, cette montagne de cinq cents mtres, sorte de pied de lavabo, supportant une cuvette d'un demi-kilomtre de circonfrence. Cet ancien cratre, sans doute plein d'eau douce, ne parat avoir aucune communication avec la mer. Aprs le district d'Ahauraono, adonn aux vastes cultures du coton sur une grande chelle, aprs le district de Papara, qui est surtout livr aux exploitations agricoles, Standard-Island, au del de la pointe Mara, prolonge la grande valle de Paruvia, dtache du Diadme, et arrose par le Punarn. Plus loin que Taapuna, la pointe Tatao et l'embouchure de la Fa, le commodore Simco incline lgrement vers le nord-est, vite adroitement l'lot de Motu-Uta, et, six heures du soir, vient s'arrter devant la coupure qui donne accs dans la baie de Papeet. l'entre se dessine, en sinuosits capricieuses travers le rcif de corail, le chenal que balisent jusqu' la pointe de Farente des canons hors d'usage. Il va de soi que Ethel Simco, grce ses cartes, n'a pas besoin de recourir aux pilotes dont les baleinires croisent l'ouvert du chenal. Une embarcation sort cependant, ayant un pavillon jaune sa poupe. C'est la sant qui vient prendre langue au pied de Tribord-Harbour. On est svre Tati, et personne ne peut dbarquer avant que le mdecin sanitaire, accompagn de l'officier de port, n'ait donn libre pratique. Aussitt rendu Tribord-Harbour, ce mdecin se met en rapport avec les autorits. Il n'y a l qu'une simple formalit. De malades, on n'en compte gure Milliard-City ni aux environs. Dans tous les cas, les maladies pidmiques, cholra, influenza, fivre jaune, y sont absolument inconnues. La patente nette est donc dlivre selon l'usage. Mais, comme la nuit, prcd de quelques bauches crpusculaires, tombe rapidement, le dbarquement est remis au lendemain, et Standard-Island s'endort en attendant le lever du jour. Ds l'aube, des dtonations retentissent. C'est la batterie de l'peron qui salue de vingt et un coups de canon le groupe des les Sous-le-Vent, et Tati, la capitale du protectorat franais. En mme temps, sur la tour de l'observatoire, le pavillon rouge soleil d'or monte et descend trois fois. Une salve identique est rendue coup pour coup par la batterie de l'Embuscade, la pointe de la grande passe de Tati. Tribord-Harbour est encombr ds les premires heures. Les trams y amnent une affluence considrable de touristes pour la capitale de l'archipel. Ne doutez pas que Sbastien Zorn et ses amis soient des plus impatients. Comme les embarcations ne pourraient suffire transporter ce monde de curieux, les indignes s'empressent d'offrir leurs services pour franchir la distance de six encablures qui spare Tribord-Harbour du port. Toutefois, il est convenable de laisser le gouverneur dbarquer le premier. Il s'agit de l'entrevue d'usage avec les autorits civiles et militaires de Tati, et de la visite non moins officielle qu'il doit rendre la reine. Donc, vers neuf heures, Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthlmy Ruge et Hubert Harcourt, tous trois en grande tenue, les principaux notables des deux sections, entre autres Nat Coverley et Jem Tankerdon, le commodore Simco et ses officiers en uniformes brillants, le colonel Stewart et son escorte, prennent place dans les chaloupes de gala, et se dirigent vers le port de Papeet. Sbastien Zorn, Frascolin, Yverns, Pinchinat, Athanase Dormus, Calistus Munbar, occupent une autre embarcation avec un certain nombre de fonctionnaires. Des canots, des pirogues indignes font cortge au monde officiel de Milliard-City, dignement reprsente par son gouverneur, ses autorits, ses notables, dont les deux principaux seraient assez riches pour acheter Tati tout entire, -- et mme l'archipel de la Socit, y compris sa souveraine. C'est un port excellent, ce port de Papeet, et d'une telle profondeur que les btiments de fort tonnage peuvent y prendre leur mouillage. Trois passes le desservent: la grande passe au nord, large de soixante-dix mtres, longue de quatre-vingts, que rtrcit un petit banc balis, la passe de Tanoa l'est, la passe de Tapuna l'ouest. Les chaloupes lectriques longent majestueusement la plage, toute meuble de villas et de maisons de plaisance, les quais prs desquels sont amarrs les navires. Le dbarquement s'opre au pied d'une fontaine lgante qui sert d'aiguade, et qu'approvisionnent les divers rios d'eaux vives des montagnes voisines, dont l'une porte l'appareil smaphorique. Cyrus Bikerstaff et sa suite descendent au milieu d'un grand concours de population franaise, indigne, trangre, acclamant ce Joyau du Pacifique, comme la plus extraordinaire des merveilles cres par le gnie de l'homme. Aprs les premiers enthousiasmes du dbarquement, le cortge se dirige vers le palais du gouverneur de Tati. Calistus Munbar, superbe sous le costume d'apparat qu'il ne revt qu'aux jours de crmonie, invite le quatuor le suivre, et le quatuor s'empresse d'obtemprer l'invitation du surintendant. Le protectorat franais embrasse non seulement l'le de Tati et l'le Moorea, mais aussi les groupes environnants. Le chef est un commandant-commissaire, ayant sous ses ordres un ordonnateur, qui dirige les diverses parties du service des troupes, de la marine, des finances coloniales et locales, et l'administration judiciaire. Le secrtaire gnral du commissaire a dans ses attributions les affaires civiles du pays. Divers rsidents sont tablis dans les les, Moorea, Fakarava des Pomotou, Taio- Ha de Nouka-Hiva, et un juge de paix qui appartient au ressort des Marquises. Depuis 1861 fonctionne un comit consultatif pour l'agriculture et le commerce, lequel sige une fois par an Papeet. L aussi rsident la direction de l'artillerie et la chefferie du gnie. Quant la garnison, elle comprend des dtachements de gendarmerie coloniale, d'artillerie et d'infanterie de marine. Un cur et un vicaire, appoints du gouvernement, et neuf missionnaires, rpartis sur les quelques groupes, assurent l'exercice du culte catholique. En vrit, des Parisiens peuvent se croire en France, dans un port franais, et cela n'est pas pour leur dplaire. Quant aux villages des diverses les, ils sont administrs par une sorte de conseil municipal indigne, prsid par un tavana, assist d'un juge, d'un chef muto et de deux conseillers lus par les habitants. Sous l'ombrage de beaux arbres, le cortge marche vers le palais du gouvernement. Partout des cocotiers d'une venue superbe, des miros au feuillage ros, des bancouliers, des massifs d'orangers, de goyaviers, de caoutchoucs, etc. Le palais s'lve au milieu de cette verdure que dpasse peine son large toit, gay de charmantes lucarnes en mansarde. Il offre un aspect assez lgant avec sa faade que se partagent un rez-de-chausse et un premier tage. Les principaux fonctionnaires franais y sont runis, et la gendarmerie coloniale fait les honneurs. Le commandant-commissaire reoit Cyrus Bikerstaff avec une infinie bonne grce, que celui-ci n'et certes pas rencontre dans les archipels anglais de ces parages. Il le remercie d'avoir amen Standard-Island dans les eaux de l'archipel. Il espre que cette visite se renouvellera chaque anne, tout en regrettant que Tati ne puisse pas la lui rendre. L'entrevue dure une demi-heure, et il est convenu que Cyrus Bikerstaff attendra les autorits le lendemain l'htel de ville. Comptez-vous rester quelque temps la relche de Papeet? demande le commandant-commissaire. -- Une quinzaine de jours, rpond le gouverneur. -- Alors vous aurez le plaisir de voir la division navale franaise, qui doit arriver vers la fin de la semaine. -- Nous serons heureux, monsieur le commissaire, de lui faire les honneurs de notre le. Cyrus Bikerstaff prsente les personnes de sa suite, ses adjoints, le commodore Ethel Simco, le commandant de la milice, les divers fonctionnaires, le surintendant des beaux-arts, et les artistes du Quatuor Concertant, qui furent accueillis comme ils devaient l'tre par un compatriote. Puis, il y eut un lger embarras propos des dlgus des sections de Milliard-City. Comment mnager l'amour-propre de Jem Tankerdon et de Nat Coverley, ces deux irritants personnages, qui avaient le droit... De marcher l'un et l'autre la fois, fait observer Pinchinat, en parodiant le fameux vers de Scribe. La difficult est tranche par le commandant-commissaire lui-mme. Connaissant la rivalit des deux clbres milliardaires, il est si parfait de tact, si ptri de correction officielle, il agit avec tant d'adresse diplomatique que les choses se passent comme si elles eussent t rgles par le dcret de messidor. Nul doute qu'en pareille occasion, le chef d'un protectorat anglais n'et mis le feu aux poudres dans le but de servir la politique du Royaume-Uni. Il n'arrive rien de semblable au palais du commandant-commissaire, et Cyrus Bikerstaff, enchant de l'accueil fait lui-mme, se retire, suivi de son cortge. Inutile de dire que Sbastien Zorn, Yverns, Pinchinat et Frascolin avaient l'intention de laisser Athanase Dormus, poumon dj, regagner sa maison de la Vingt-cinquime Avenue. Eux comptent, en effet, passer Papeet le plus de temps possible, visiter les environs, faire des excursions dans les principaux districts, parcourir les rgions de la presqu'le de Tatarapu, enfin puiser jusqu' la dernire goutte cette Gourde du Pacifique. Ce projet est donc bien arrt, et lorsqu'ils le communiquent Calistus Munbar, le surintendant ne peut que donner son entire approbation. Mais, leur dit-il, vous ferez bien d'attendre quarante-huit heures avant de vous mettre en voyage. -- Pourquoi pas ds aujourd'hui?... demande Yverns, impatient de prendre le bton du touriste. -- Parce que les autorits de Standard-Island vont offrir leurs hommages la reine, et il convient que vous soyez prsents Sa Majest ainsi qu' sa cour. -- Et demain?... dit Frascolin. -- Demain, le commandant-commissaire de l'archipel viendra rendre aux autorits de Standard-Island la visite qu'il a reue, et il convient... -- Que nous soyons l, rpond Pinchinat. Eh bien, nous y serons, monsieur le surintendant, nous y serons. En quittant le palais du gouvernement, Cyrus Bikerstaff et son cortge se dirigent vers le palais de Sa Majest. Une simple promenade sous les arbres, qui n'a pas exig plus d'un quart d'heure de marche. La royale demeure est trs agrablement situe au milieu des massifs verdoyants. C'est un quadrilatre deux tages, dont la toiture, l'imitation des chalets, surplombe deux ranges de vrandas superposes. Des fentres suprieures, la vue peut embrasser les larges plantations, qui s'tendent jusqu' la ville, et au del se dveloppe un large secteur de mer. En somme, charmante habitation, pas luxueuse mais confortable. La reine n'a donc rien perdu de son prestige passer sous le rgime du protectorat franais. Si le drapeau de la France se dploie la mture des btiments amarrs dans le port de Papeet ou mouills en rade, sur les difices civils et militaires de la cit, du moins le pavillon de la souveraine balance-t-il au-dessus de son palais les anciennes couleurs de l'archipel, -- une tamine bandes rouges et blanches transversales, frappes, l'angle, du yacht tricolore. Ce fut en 1706, que Quiros prit connaissance de l'le de Tati, laquelle il donna le nom de Sagittaria. Aprs lui, Wallis en 1767, Bougainville en 1768, compltrent l'exploration du groupe. Au dbut de la dcouverte rgnait la reine Obra, et c'est aprs le dcs de cette souveraine qu'apparut, dans l'histoire de l'Ocanie, la clbre dynastie des Pomars. Pomar I (1762-1780), ayant rgn sous le nom d'Otoo, le Hron- Noir, le quitta pour prendre celui de Pomar. Son fils Pomar II (1780-1819) accueillit favorablement en 1797 les premiers missionnaires anglais, et se convertit la religion chrtienne dix ans plus tard. Ce fut une poque de dissensions, de luttes main arme, et la population de l'archipel tomba graduellement de cent mille seize mille. Pomar III, fils du prcdent, rgna de 1819 1827, et sa soeur Aimata, la clbre Pomar, la protge de l'horrible Pritchard, ne en 1812, devint reine de Tati et des les voisines. N'ayant pas eu d'enfants de Tapoa, son premier mari, elle le rpudia pour pouser Ariifaaite. De cette union naquit, en 1840, Arione, hritier prsomptif, mort l'ge de trente-cinq ans. partir de l'anne suivante, la reine donna quatre enfants son mari, qui tait le plus bel homme du groupe, une fille, Teriimaevarna, princesse de l'le Bora-Bora depuis 1860, le prince Tamatoa, n en 1842, roi de l'le Raiatea, que renversrent ses sujets rvolts contre sa brutalit, le prince Teriitapunui, n en 1846, afflig d'une disgracieuse claudication, et enfin le prince Tuavira, n en 1848, qui vint faire son ducation en France. Le rgne de la reine Pomar ne fut pas absolument tranquille. En 1835, les missionnaires catholiques entrrent en lutte avec les missionnaires protestants. Renvoys d'abord, ils furent ramens par une expdition franaise en 1838. Quatre ans aprs, le protectorat de la France tait accept par cinq chefs de l'le. Pomar protesta, les Anglais protestrent. L'amiral Dupetit- Thouars proclama la dchance de la reine en 1843, et expulsa le Pritchard, vnements qui provoqurent les engagements meurtriers de Mahana et de Rapepa. Mais l'amiral ayant t peu prs dsavou, comme on sait, Pritchard reut une indemnit de vingt- cinq mille francs, et l'amiral Bruat eut mission de mener ces affaires bonne fin. Tati se soumit en 1846, et Pomar accepta le trait de protectorat du 19 juin 1847, en conservant la souverainet sur les les Raiatea, Huahine et Bora-Bora. Il y eut bien encore quelques troubles. En 1852, une meute renversa la reine, et la rpublique fut mme proclame. Enfin le gouvernement franais rtablit la souveraine, laquelle abandonna trois de ses couronnes: en faveur de son fils an celle de Raiatea et de Tahaa, en faveur de son second fils celle de Huahine, en faveur de sa fille celle de Bora- Bora. Actuellement, c'est une de ses descendantes, Pomar VI, qui occupe le trne de l'archipel. Le complaisant Frascolin ne cesse de justifier la qualification de Larousse du Pacifique, dont l'a gratifi Pinchinat. Ces dtails historiques et biographiques, il les donne ses camarades, affirmant qu'il vaut toujours mieux connatre les gens chez qui l'on va et qui l'on parle. Yverns et Pinchinat lui rpondent qu'il a eu raison de les difier sur la gnalogie des Pomar, laissant Sbastien Zorn rpliquer que cela lui tait parfaitement gal. Quant au vibrant Yverns, il s'imprgne tout entier du charme de cette potique nature tatienne. En ses souvenirs reviennent les rcits enchanteurs des voyages de Bougainville et de Dumont d'Urville. Il ne cache pas son motion la pense qu'il va se trouver en prsence de cette souveraine de la Nouvelle Cythre, d'une reine Pomar authentique, dont le nom seul... Signifie nuit de la toux, lui rpond Frascolin. -- Bon! s'crie Pinchinat, comme qui dirait la desse du rhume, l'impratrice du coryza! Attrape, Yverns, et n'oublie pas ton mouchoir! Yverns est furieux de l'intempestive rpartie de ce mauvais plaisant; mais les autres rient de si bon coeur que le premier violon finit par partager l'hilarit commune. La rception du gouverneur de Standard-Island, des autorits et de la dlgation des notables, s'est faite avec apparat. Les honneurs sont rendus par le muto, chef de la gendarmerie, auquel se sont joints les auxiliaires indignes. La reine Pomar VI est ge d'une quarantaine d'annes. Elle porte, comme sa famille qui l'entoure, un costume de crmonie ros ple, couleur prfre de la population tatienne. Elle reoit les compliments de Cyrus Bikerstaff avec une affable dignit, si l'on peut s'exprimer de la sorte, et que n'et point dsavoue une Majest europenne. Elle rpond gracieusement, en un franais trs correct, car notre langue est courante dans l'archipel de la Socit. Elle avait, d'ailleurs, le plus vif dsir de connatre cette Standard-Island, dont on parle tant dans les rgions du Pacifique, et espre que cette relche ne sera pas la dernire. Jem Tankerdon est de sa part l'objet d'un accueil particulier, -- ce qui ne laisse pas de froisser l'amour-propre de Nat Coverley. Cela s'explique, cependant, parce que la famille royale appartient au protestantisme, et que Jem Tankerdon est le plus notoire personnage de la section protestante de Milliard- City. Le Quatuor Concertant n'est point oubli dans les prsentations. La reine daigne affirmer ses membres qu'elle serait charme de les entendre et de les applaudir. Ils s'inclinent respectueusement, affirmant qu'ils sont aux ordres de Sa Majest, et le surintendant prendra des mesures pour que la souveraine soit satisfaite. Aprs l'audience, qui s'est prolonge pendant une demi-heure, les honneurs, dcerns au cortge son entre au palais royal, lui sont de nouveau rendus sa sortie. On redescend vers Papeet. Une halte est faite au cercle militaire, o les officiers ont prpar un lunch en l'honneur du gouverneur et de l'lite de la population milliardaise. Le champagne coule pleins bords, les toasts se succdent, et il est six heures, lorsque les embarcations dbordent des quais de Papeet pour rentrer Tribord-Harbour. Et, le soir, lorsque les artistes parisiens se retrouvent dans la salle du casino: Nous avons un concert en perspective, dit Frascolin. Que jouerons-nous cette Majest?... Comprendra-t-elle le Mozart ou le Beethoven?... -- On lui jouera de l'Offenbach, du Varney, du Lecoq ou de l'Audran! rpond Sbastien Zorn. -- Non pas!... La bamboula est tout indique! rplique Pinchinat, qui s'abandonne aux dhanchements caractristiques de cette danse ngre. XIV -- De ftes en ftes L'le de Tahiti est destine devenir un lieu de relche pour Standard-Island. Chaque anne, avant de poursuivre sa route vers le tropique du Capricorne, ses habitants sjourneront dans les parages de Papeet. Reus avec sympathie par les autorits franaises comme par les indignes, ils s'en montrent reconnaissants en ouvrant largement leurs portes ou plutt leurs ports. Militaires et civils de Papeet affluent donc, parcourant la campagne, le parc, les avenues, et jamais aucun incident ne viendra, sans doute, altrer ces excellentes relations. Au dpart, il est vrai, la police du gouverneur doit s'assurer que la population ne s'est point frauduleusement accrue par l'intrusion de quelques Tahitiens non autoriss lire domicile sur son domaine flottant. Il suit de l que, par rciprocit, toute latitude est donne aux Milliardais de visiter les les du groupe, lorsque le commodore Simco fera escale l'une ou l'autre. En vue de cette relche, quelques riches familles ont eu la pense de louer des villas aux environs de Papeet et les ont retenues d'avance par dpche. Elles comptent s'y installer comme des Parisiens s'installent dans le voisinage de Paris, avec leurs domestiques et leurs attelages, afin d'y vivre de la vie des grands propritaires, en touristes, en excursionnistes, en chasseurs mme, pour peu qu'elles aient le got de la chasse. Bref, on fera de la villgiature, sans avoir rien craindre de ce climat salubre dont la temprature varie de quatorze trente degrs entre avril et dcembre, les autres mois de l'anne constituant l'hiver de l'hmisphre mridional. Au nombre des notables qui abandonnent leurs htels pour les confortables habitations de la campagne tahitienne, il faut citer les Tankerdon et les Coverley. M. et Mrs Tankerdon, leurs fils et leurs filles se transportent ds le lendemain dans un chalet pittoresque, situ sur les hauteurs de la pointe de Tatao. M. et Mrs Coverley, miss Diana et ses soeurs remplacent galement leur palais de la Quinzime Avenue par une dlicieuse villa, perdue sous les grands arbres de la pointe Vnus. Il existe entre ces habitations une distance de plusieurs milles, que Walter Tankerdon estime peut-tre un peu longue. Mais il n'est pas en son pouvoir de rapprocher ces deux pointes du littoral tahitien. Du reste, des routes carrossables, convenablement entretenues les mettent en communication directe avec Papeet. Frascolin fait remarquer Calistus Munbar que, puisqu'elles sont parties, les deux familles ne pourront assister la visite du commandant-commissaire au gouverneur. Eh! tout est pour le mieux! rpond le surintendant, dont l'oeil s'allume de finesse diplomatique. Cela vitera les conflits d'amour-propre. Si le reprsentant de la France venait d'abord chez les Coverley, que diraient les Tankerdon, et si c'tait chez les Tankerdon, que diraient les Coverley? Cyrus Bikerstaff ne peut que s'applaudir de ce double dpart. -- N'y a-t-il donc pas lieu d'esprer que la rivalit de ces familles prendra fin?... demande Frascolin. -- Qui sait? rpond Calistus Munbar. Cela ne tient peut-tre qu' l'aimable Walter et la charmante Diana... -- Il ne semble pas, cependant, que jusqu'ici cet hritier et cette hritire... observe Yverns. -- Bon!... bon!... rplique le surintendant, il suffit d'une occasion, et, si le hasard ne la fait pas natre, nous nous chargerons de remplacer le hasard... pour le profit de notre le bien aime! Et Calistus Munbar excute sur ses talons une pirouette qu'eut applaudie Athanase Dormus, et que n'aurait pas dsavoue un marquis du grand sicle. Dans l'aprs-midi du 20 octobre, le commandant-commissaire, l'ordonnateur, le secrtaire gnral, les principaux fonctionnaires du protectorat dbarquent au quai de Tribord- Harbour. Ils sont reus par le gouverneur avec les honneurs dus leur rang. Des dtonations clatent aux batteries de l'peron et de la Poupe. Des cars, pavoiss aux couleurs franaises et milliardaises, conduisent le cortge la capitale, o les salons de rception de l'htel de ville sont prpars pour cette entrevue. Sur le parcours, accueil flatteur de la population, et, devant le perron du palais municipal, change de quelques discours officiels qui se tiennent dans une dure acceptable. Puis, visite au temple, la cathdrale, l'observatoire, aux deux fabriques d'nergie lectrique, aux deux ports, au parc, et enfin promenade circulaire sur les trams qui desservent le littoral. Un lunch est servi au retour dans la grande salle du casino. Il est six heures, lorsque le commandant-commissaire et sa suite se rembarquent pour Papeet aux tonnerres de l'artillerie de Standard-Island, emportant un excellent souvenir de cette rception. Le lendemain matin, 21 octobre, les quatre Parisiens se font dbarquer Papeet. Ils n'ont invit personne les accompagner, pas mme le professeur de maintien, dont les jambes ne suffiraient plus d'aussi longues prgrinations. Ils sont libres comme l'air, -- des coliers en vacances, heureux de fouler sous leurs pieds un vrai sol de roches et de terre vgtale. En premier lieu, il s'agit de visiter Papeet. La capitale de l'archipel est incontestablement une jolie ville. Le quatuor prend un rel plaisir muser, baguenauder sous les beaux arbres qui ombragent les maisons de la plage, les magasins de la marine, la manutention, et les principaux tablissements de commerce tablis au fond du port. Puis, remontant une des rues qui s'amorce au quai o fonctionne un railway de systme amricain, nos artistes s'aventurent l'intrieur de la cit. L, les rues sont larges, aussi bien traces au cordeau et l'querre que les avenues de Milliard-City, entre des jardins en pleine verdure et pleine fracheur. Mme, cette heure matinale, incessant va-et-vient des Europens et des indignes, -- et cette animation qui sera plus grande aprs huit heures du soir, se prolongera toute la nuit. Vous comprenez bien que les nuits des tropiques, et spcialement les nuits tatiennes, ne sont pas faites pour qu'on les passe dans un lit, bien que les lits de Papeet se composent d'un treillis en cordes files avec la bourre de coco, d'une paillasse en feuilles de bananier, d'un matelas en houppes de fromager, sans parler des moustiquaires qui dfendent le dormeur contre l'agaante attaque des moustiques. Quant aux maisons, il est facile de distinguer celles qui sont europennes de celles qui sont tatiennes. Les premires, construites presque toutes en bois, surleves de quelques pieds sur des blocs de maonnerie, ne laissent rien dsirer en confort. Les secondes, assez rares dans la ville, semes avec fantaisie sous les ombrages, sont formes de bambous jointifs et tapisses de nattes, ce qui les rend propres, ares et agrables. Mais les indignes?... Les indignes?... dit Frascolin ses camarades. Pas plus ici qu'aux Sandwich, nous ne retrouverons ces braves sauvages, qui, avant la conqute, dnaient volontiers d'une ctelette humaine et rservaient leur souverain les yeux d'un guerrier vaincu, rti suivant la recette de la cuisine tatienne! -- Ab a! il n'y a donc plus de cannibales en Ocanie! s'crie Pinchinat. Comment, nous aurons fait des milliers de milles sans en rencontrer un seul! -- Patience! rpond le violoncelliste, en battant l'air de sa main droite comme le Rodin des _Mystres de Paris_, patience! Nous en trouverons peut-tre plus qu'il n'en faudra pour satisfaire ta sotte curiosit! Il ne savait pas si bien dire! Les Tatiens sont d'origine malaise, trs probablement, et de cette race qu'ils dsignent sous le nom de Maori. Raiatea, l'le Sainte, aurait t le berceau de leurs rois, -- un berceau charmant que baignent les eaux limpides du Pacifique dans le groupe des les Sous-le-Vent. Avant l'arrive des missionnaires, la socit tatienne comprenait trois classes: celle des princes, personnages privilgis, auxquels on reconnaissait le don de faire des miracles; les chefs ou propritaires du sol, assez peu considrs, et asservis par les princes; puis, le menu peuple, ne possdant rien foncirement, ou, quand il possdait, n'ayant jamais au del de l'usufruit de sa terre. Tout cela s'est modifi depuis la conqute, et mme avant, sous l'influence des missionnaires anglicans et catholiques. Mais ce qui n'a pas chang, c'est l'intelligence de ces indignes, leur parole vive, leur esprit enjou, leur courage toute preuve, la beaut de leur type. Les Parisiens ne furent point sans l'admirer dans la ville comme dans la campagne. Tudieu, les beaux garons! disait l'un. -- Et quelles belles filles! disait l'autre. Oui! des hommes d'une taille au-dessus de la moyenne, le teint cuivr, comme imprgn par l'ardeur du sang, des formes admirables, telles que les a conserves la statuaire antique, une physionomie douce et avenante. Ils sont vraiment superbes, les Maoris, avec leurs grands yeux vifs, leurs lvres un peu fortes, finement dessines. Maintenant le tatouage de guerre tend disparatre avec les occasions qui le ncessitaient autrefois. Sans doute, les plus riches de l'le s'habillent l'europenne, et ils ont encore bon air avec la chemise chancre, le veston en toffe ros ple, le pantalon qui retombe sur la bottine. Mais ceux-l ne sont pas pour attirer l'attention du quatuor. Non! Au pantalon de coupe moderne, nos touristes prfrent le paro dont la cotonnade colorie et bariole se drape depuis la ceinture jusqu' la cheville, et, au lieu du chapeau de haute forme et mme du panama, cette coiffure commune aux deux sexes, le hei, dans lequel s'entrelacent le feuillage et les fleurs. Quant aux femmes, ce sont encore les potiques et gracieuses otatiennes de Bougainville, soit que les ptales blancs du tiare, sorte de gardnia, se mlent aux nattes noires droules sur leurs paules, soit que leur tte se coiffe de ce lger chapeau fait avec l'piderme d'un bourgeon de cocotier, et dont le nom suave de revareva semble venir d'un rve, dclame Yverns. Ajoutez au charme de ce costume, dont les couleurs, comme celles d'un kalidoscope, se modifient au moindre mouvement, la grce de la dmarche, la nonchalance des attitudes, la douceur du sourire, la pntration du regard, l'harmonieuse sonorit de la voix, et l'on comprendra pourquoi, ds que l'un rpte: Tudieu, les beaux garons! les autres rpondent en choeur Et quelles belles filles! Lorsque le Crateur a faonn de si merveilleux types, aurait-il t possible qu'il n'et pas song leur donner un cadre digne d'eux? Et qu'et-il pu imaginer de plus dlicieux que ces paysages tatiens, dont la vgtation est si intense sous l'influence des eaux courantes et de l'abondante rose des nuits? Pendant leurs excursions travers l'le et les districts voisins de Papeet, les Parisiens ne cessent d'admirer ce monde de merveilles vgtales. Laissant les bords de la mer, plus favorables la culture, o les forts sont remplaces par des plantations de citronniers, d'orangers, d'arrow-root, de cannes sucre, de cafiers, de cotonniers, par des champs d'ignames, de manioc, d'indigo, de sorgho, de tabac, ils s'aventurent sous ces pais massifs de l'intrieur, la base des montagnes, dont les cimes pointent au-dessus du dme des frondaisons. Partout d'lgants cocotiers d'une venue magnifique, des miros ou bois de rose, des casuarinas ou bois de fer, des tiairi ou bancouliers, des puraus, des tamanas, des ahis ou santals, des goyaviers, des manguiers, des taccas, dont les racines sont comestibles, et aussi le superbe taro, ce prcieux arbre pain, haut de tronc, lisse et blanc, avec ses larges feuilles d'un vert fonc, entre lesquelles se groupent de gros fruits l'corce comme cisele, et dont la pulpe blanche forme la principale nourriture des indignes. L'arbre le plus commun avec le cocotier, c'est le goyavier, qui pousse jusqu'au sommet des montagnes ou peu s'en faut, et dont le nom est tuava en langue tatienne. Il se masse en paisses forts, tandis que les puraus forment de sombres fourrs dont on sort grand'peine, lorsqu'on a l'imprudence de s'engager au milieu de leurs inextricables fouillis. Du reste, point d'animaux dangereux. Le seul quadrupde indigne est une sorte de porc, d'une espce moyenne entre le cochon et le sanglier. Quant aux chevaux et aux boeufs, ils ont t imports dans l'le, o prosprent aussi les brebis et les chvres. La faune est donc beaucoup moins riche que la flore, mme sous le rapport des oiseaux. Des colombes et des salanganes comme aux Sandwich. Pas de reptiles, sauf le cent-pieds et le scorpion. En fait d'insectes, des gupes et des moustiques. Les productions de Tati se rduisent au coton, la canne sucre, dont la culture s'est largement dveloppe au dtriment du tabac et du caf, puis l'huile de coco, l'arrow-root, aux oranges, la nacre et aux perles. Cependant, cela sufft pour alimenter un commerce important avec l'Amrique, l'Australie, la Nouvelle-Zlande, avec la Chine en Asie, avec la France et l'Angleterre en Europe, soit une valeur de trois millions deux cent mille francs l'importation, contrebalance par quatre millions et demi l'exportation. Les excursions du quatuor se sont tendues jusqu' la presqu'le de Tabaratu. Une visite rendue au fort Phaton le met en rapport avec un dtachement de soldats de marine, enchants de recevoir des compatriotes. Dans une auberge du port, tenue par un colon, Frascolin fait convenablement les choses. Aux indignes des environs, au muto du district, on sert des vins franais dont le digne aubergiste consent se dfaire bon prix. En revanche, les gens de l'endroit offrent leurs htes les productions du pays, des rgimes venant de cette espce de bananier, nomm fe, de belle couleur jaune, des ignames apprts de faon succulente, du maore qui est le fruit de l'arbre pain cuit l'touffe dans un trou empli de cailloux brlants, et enfin une certaine confiture, saveur aigrelette, provenant de la noix rpe du cocotier, et qui, sous le nom de taero, se conserve dans des tiges de bambou. Ce luncheon est trs gai. Les convives fumrent plusieurs centaines de ces cigarettes faites d'une feuille de tabac sche au feu enroule d'une feuille de pandanus. Seulement, au lieu d'imiter les Tatiens et les Tatiennes qui se les passaient de bouche en bouche, aprs en avoir tir quelques bouffes, les Franais se contentrent de les fumer la franaise. Et lorsque le muto lui offrit la sienne, Pinchinat le remercia d'un mea maita, c'est--dire d'un trs bien! dont l'intonation cocasse mit en belle humeur toute l'assistance. Au cours de ces excursions, il va sans dire que les excursionnistes ne pouvaient songer rentrer chaque soir Papeet ou Standard-Island. Partout, d'ailleurs, dans les villages, dans les habitations parses, chez les colons, chez les indignes, ils sont reus avec autant de sympathie que de confort. Pour occuper la journe du 7 novembre, ils ont form le projet de visiter la pointe Vnus, excursion laquelle ne saurait se soustraire un touriste digne de ce nom. On part ds le petit jour, d'un pied lger. On traverse sur un pont la jolie rivire de Fantahua. On remonte la valle jusqu' cette retentissante cascade, double de celle du Niagara en hauteur, mais infiniment moins large, qui tombe de soixante-quinze mtres avec un tumulte superbe. On arrive ainsi, en suivant la route accroche au flanc de la colline Taharahi, sur le bord de la mer, ce morne auquel Cook donna le nom de cap de l'Arbre, -- nom justifi cette poque par la prsence d'un arbre isol, actuellement mort de vieillesse. Une avenue, plante de magnifiques essences, conduit, partir du village de Taharahi, au phare qui se dresse l'extrme pointe de l'le. C'est en cet endroit, mi-cte d'une colline verdoyante, que la famille Coverley a fix sa rsidence. Il n'y a donc aucun motif srieux pour que Walter Tankerdon dont la villa s'lve loin, bien loin, au del de Papeet, pousse ses promenades du ct de la Pointe Vnus. Les Parisiens l'aperoivent, cependant. Le jeune homme s'est transport cheval, aux environs du cottage Coverley. Il change un salut avec les touristes franais, et leur demande s'ils comptent regagner Papeet le soir mme. Non, monsieur Tankerdon, rpond Frascolin. Nous avons reu une invitation de mistress Coverley, et il est probable que nous passerons la soire la villa. -- Alors, messieurs, je vous dis au revoir, rplique Walter Tankerdon. Et il semble que la physionomie du jeune homme s'est obscurcie, bien qu'aucun nuage n'ait voil en cet instant le soleil. Puis, il pique des deux, et s'loigne au petit trot, aprs avoir jet un dernier regard sur la villa toute blanche entre les arbres. Mais aussi, pourquoi l'ancien ngociant a-t-il reparu sous le richissime Tankerdon, et risque-t-il de semer la dissension dans cette Standard-Island qui n'a point t cre pour le souci des affaires! Eh! dit Pinchinat, peut-tre aurait-il voulu nous accompagner, ce charmant cavalier?... -- Oui, ajoute Frascolin, et il est vident que notre ami Munbar pourrait bien avoir raison! Il s'en va tout malheureux de n'avoir pu rencontrer miss Dy Coverley... -- Ce qui prouve que le milliard ne fait pas le bonheur? rplique ce grand philosophe d'Yverns. Pendant l'aprs-midi et la soire, heures dlicieuses passes au cottage avec les Coverley. Le quatuor retrouve dans la villa le mme accueil qu' l'htel de la Quinzime Avenue. Sympathique runion, laquelle l'art se mle fort agrablement. On fait d'excellente musique, au piano s'entend. Mrs Coverley dchiffre quelques partitions nouvelles. Miss Dy chante en vritable artiste, et Yverns, qui est dou d'une jolie voix, mle son tnor au soprano de la jeune fille. On ne sait trop pourquoi, -- peut-tre l'a-t-il fait dessein, -- Pinchinat glisse dans la conversation que ses camarades et lui ont aperu Walter Tankerdon qui se promenait aux environs de la villa. Est-ce trs adroit de sa part, et n'et-il pas mieux valu se taire?... Non, et si le surintendant et t l, il n'aurait pu qu'approuver Son Altesse. Un lger sourire, presque imperceptible, s'est bauch sur les lvres de miss Dy, ses jolis yeux ont brill d'un vif clat, et lorsqu'elle s'est remise chanter, il semble que sa voix est devenue plus pntrante. Mrs Coverley la regarde un instant, se contentant de dire, tandis que M. Coverley fronce le sourcil: Tu n'es pas fatigue, mon enfant?... -- Non, ma mre. -- Et vous, monsieur Yverns?... -- Pas le moins du monde, madame. Avant ma naissance, j'ai d tre enfant de choeur dans une des chapelles du Paradis! La soire s'achve, et il est prs de minuit, lorsque M. Coverley juge l'heure venue de prendre quelque repos. Le lendemain, enchant de cette si simple et si cordiale rception, le quatuor redescend le chemin vers Papeet. La relche Tati ne doit plus durer qu'une semaine. Suivant son itinraire rgl d'avance, Standard-Island se remettra en route au sud-ouest. Et, sans doute, rien n'et signal cette dernire semaine pendant laquelle les quatre touristes ont complt leurs excursions, si un trs heureux incident ne se ft produit la date du 11 novembre. La division de l'escadre franaise du Pacifique vient d'tre signale dans la matine par le smaphore de la colline qui s'lve en arrire de Papeet. onze heures, un croiseur de premire classe, le _Paris_, escort de deux croiseurs de deuxime classe et d'une mouche, mouille sur rade. Les saluts rglementaires sont changs de part et d'autre, et le contre-amiral, dont le guidon flotte sur le _Paris_, descend terre avec ses officiers. Aprs les coups de canon officiels, auxquels les batteries de l'peron et de la Poupe joignent leurs tonnerres sympathiques, le contre-amiral et le commandant-commissaire des les de la Socit s'empressent de se rendre successivement visite. C'est une bonne fortune pour les navires de la division, leurs officiers, leurs quipages, d'tre arrivs sur la rade de Tati, pendant que Standard-Island y sjourne encore. Nouvelles occasions de rceptions et de ftes. Le Joyau du Pacifique est ouvert aux marins franais, qui s'empressent d'en venir admirer les merveilles. Pendant quarante-huit heures, les uniformes de notre marine se mlent aux costumes milliardais. Cyrus Bikerstaff fait les honneurs de l'observatoire, le surintendant fait les honneurs du casino et autres tablissements sous sa dpendance. C'est dans ces circonstances qu'il est venu une ide cet tonnant Calistus Munbar, une ide gniale dont la ralisation doit laisser d'inoubliables souvenirs. Et cette ide, il la communique au gouverneur, et le gouverneur l'adopte, sur avis du conseil des notables. Oui! Une grande fte est dcide pour le 15 novembre. Son programme comprendra un dner d'apparat et un bal donns dans les salons de l'htel de ville. cette poque les Milliardais en villgiature seront rentrs, puisque le dpart doit s'effectuer deux jours aprs. Les hauts personnages des deux sections ne manqueront donc point ce festival en l'honneur de la reine Pomar VI, des Tatiens europens ou indignes et de l'escadre franaise. Calistus Munbar est charg d'organiser cette fte, et l'on peut s'en rapporter son imagination comme son zle. Le quatuor se met sa disposition, et il est convenu qu'un concert figurera parmi les plus attractifs numros du programme. Quant aux invitations, c'est au gouverneur qu'incombe la mission de les rpartir. En premier lieu, Cyrus Bikerstaff va en personne prier la reine Pomar, les princes et les princesses de sa cour d'assister cette fte, et la reine daigne rpondre par une acceptation. Mmes remerciements de la part du commandant-commissaire et des hauts fonctionnaires franais, du contre-amiral et de ses officiers, qui se montrent trs sensibles cette gracieuset. En somme, mille invitations sont lances. Bien entendu, les mille invits ne doivent pas s'asseoir la table municipale. Non! une centaine seulement: les personnes royales, les officiers de la division, les autorits du protectorat, les premiers fonctionnaires, le conseil des notables et le haut clerg de Standard-Island. Mais il y aura, dans le parc, banquets, jeux, feux d'artifice, -- de quoi satisfaire la population. Le roi et la reine de Malcarlie n'ont point t oublis, cela va sans dire. Mais Leurs Majests, ennemies de tout apparat, vivant l'cart dans leur modeste habitation de la Trente-deuxime Avenue, remercirent le gouverneur d'une invitation qu'ils regrettaient de ne pouvoir accepter. Pauvres souverains! dit Yverns. Le grand jour arriv, l'le se pavoise des couleurs franaises et tatiennes, mles aux couleurs milliardaises. La reine Pomar et sa cour, en costumes de gala, sont reues Tribord-Harbour aux dtonations de la double batterie. ces dtonations rpondent les canons de Papeet et les canons de la division navale. Vers six heures du soir, aprs une promenade travers le parc, tout ce beau monde a gagn le palais municipal superbement dcor. Quel coup d'oeil offre l'escalier monumental dont chaque marche n'a pas cot moins de dix mille francs, comme celui de l'htel Vanderbilt New-York! Et dans la splendide salle manger, les convives vont s'asseoir aux tables du festin. Le code des prsances a t observ par le gouverneur avec un tact parfait. Il n'y aura pas matire conflit entre les grandes familles rivales des deux sections. Chacun est heureux de la place qui lui est attribue, -- entre autres miss Dy Coverley, qui se trouve en face de Walter Tankerdon. Cela suffit au jeune homme et la jeune fille, et mieux valait ne pas les rapprocher davantage. Il n'est pas besoin de dire que les artistes franais n'ont point se plaindre. On leur a donn, en les mettant la table d'honneur, une nouvelle preuve d'estime et de sympathie pour leur talent et leurs personnes. Quant au menu de ce mmorable repas, tudi, mdit, compos par le surintendant, il prouve que, mme au point de vue des ressources culinaires, Milliard-City n'a rien envier la vieille Europe. Qu'on en juge, d'aprs ce menu, imprim en or sur vlin par les soins de Calistus Munbar. Le potage la d'Orlans, La crme comtesse, Le turbot la Mornay, Le filet de boeuf la Napolitaine, Les quenelles de volaille la Viennoise, Les mousses de foie gras la Trvise. Sorbets. Les cailles rties sur canap, La salade provenale, Les petits pois l'anglaise, Bombe, macdoine, fruits, Gteaux varis, Grissins au parmesan. _Vins:_ Chteau d'Yquem. -- Chteau-Margaux. Chambertin. -- Champagne. _Liqueurs varies_ la table de la reine d'Angleterre, de l'empereur de Russie, de l'empereur allemand ou du prsident de la Rpublique franaise, a- t-on jamais trouv des combinaisons suprieures pour un menu officiel, et eussent-ils pu mieux faire les chefs de cuisine les plus en vogue des deux continents? neuf heures, les invits se rendent dans les salons du casino pour le concert. Le programme comporte quatre morceaux de choix, - - quatre, pas davantage: Cinquime quatuor en _la majeur_: Op. 18 de Beethoven; Deuxime quatuor en _r mineur_: Op. 10 de Mozart; Deuxime quatuor en _r majeur_: Op. 64 (deuxime partie) d'Haydn; Douzime quatuor en _mi bmol_ d'Onslow. Ce concert est un nouveau triomphe pour les excutants parisiens, si heureusement embarqus, -- quoi qu'en pt penser le rcalcitrant violoncelliste, -- bord de Standard-Island! Entre temps, Europens et trangers prennent part aux divers jeux installs dans le parc. Des bals champtres s'organisent sur les pelouses, et, pourquoi ne pas l'avouer, on danse au son des accordons qui sont des instruments trs en vogue chez les naturels des les de la Socit. Or, les marins franais ont un faible pour cet appareil pneumatique, et comme les permissionnaires du _Paris_ et autres navires de la division ont dbarqu en grand nombre, les orchestres se trouvent au complet et les accordons font rage. Les voix s'en mlent aussi, et les chansons de bord rpondent aux himerres, qui sont les airs populaires et favoris des populations ocaniennes. Au reste, les indignes de Tati, hommes et femmes, ont un got prononc pour le chant et pour la danse, o ils excellent. Ce soir-l, plusieurs reprises, ils excutent les figures de la rpauipa, qui peut tre considre comme une danse nationale, et dont la mesure est marque par le battement du tambour. Puis les chorgraphes de toute origine, indignes ou trangers, s'en donnent coeur joie, grce l'excitation des rafrachissements de toutes sortes offerts par la municipalit. En mme temps, des bals, d'une ordonnance et d'une composition plus slect, runissent, sous la direction d'Athanase Dormus, les familles dans les salons de l'htel de ville. Les dames milliardaises et tatiennes ont fait assaut de toilettes. On ne s'tonnera pas que les premires, clientes fidles des couturiers parisiens, clipsent sans peine, mme les plus lgantes europennes de la colonie. Les diamants ruissellent sur leurs ttes, sur leurs paules, leur poitrine, et c'est entre elles seules que la lutte peut prsenter quelque intrt. Mais qui et os se prononcer pour Mrs Coverley ou Mrs Tankerdon, blouissantes toutes les deux? Ce n'est certes pas Cyrus Bikerstaff, toujours si soucieux de maintenir un parfait quilibre entre les deux sections de l'le. Dans le quadrille d'honneur ont figur la souveraine de Tati et son auguste poux, Cyrus Bikerstaff et Mrs Coverley, le contre- amiral et Mrs Tankerdon, le commodore Simco et la premire dame d'honneur de la reine. En mme temps, d'autres quadrilles sont forms, o les couples se mlangent, en ne consultant que leur got ou leurs sympathies. Tout cet ensemble est charmant. Et, pourtant, Sbastien Zorn se tient l'cart, dans une attitude sinon de protestation, du moins de ddain, comme les deux Romains grognons du fameux tableau de la _Dcadence_. Mais Yverns, Pinchinat, Frascolin, valsent, polkent, mazurkent avec les plus jolies Tatiennes et les plus dlicieuses jeunes filles de Standard-Island. Et qui sait si, ce soir-l, bien des mariages ne furent pas dcids fin de bal, -- ce qui occasionnerait sans doute un supplment de travail aux employs de l'tat civil?... D'ailleurs, quelle n'a pas t la surprise gnrale, lorsque le hasard a donn Walter Tankerdon pour cavalier miss Coverley dans un quadrille? Est-ce le hasard, et ce fin diplomate de surintendant ne l'a-t-il pas aid par quelque combinaison savante? Dans tous les cas, c'est l l'vnement du jour, gros peut-tre de consquences, s'il marque un premier pas vers la rconciliation des deux puissantes familles. Aprs le feu d'artifice qui est tir sur la grande pelouse, les danses reprennent dans le parc, l'htel de ville, et se prolongent jusqu'au jour. Telle est cette mmorable fte, dont le souvenir se perptuera travers la longue et heureuse srie d'ges que l'avenir -- il faut l'esprer, -- rserve Standard-Island. Le surlendemain, la relche tant termine, le commodore Simco transmet ds l'aube ses ordres d'appareillage. Des dtonations d'artillerie saluent le dpart de l'le hlice, comme elles ont salu son arrive, et elle rend les saluts coups pour coups Tati et la division navale. La direction est nord-ouest, de manire passer en revue les autres les de l'archipel, le groupe Sous-le-Vent aprs le groupe du Vent. On longe ainsi les pittoresques contours de Moorea, hrisse de pics superbes, dont la pointe centrale est perce jour, Raiatea, l'le Sainte, qui fut le berceau de la royaut indigne, Bora- Bora, domine par une montagne de mille mtres, puis les lots Motu-Iti, Mapta, Tubuai, Manu, anneaux de la chane tatienne tendue travers ces parages. Le 19 novembre, l'heure o le soleil dcline l'horizon, disparaissent les derniers sommets de l'archipel. Standard-Island met alors le cap au sud-ouest, -- orientation que les appareils tlgraphiques indiquent sur les cartes disposes aux vitrines du casino. Et qui observerait, en ce moment, le capitaine Sarol, serait frapp du feu sombre de ses regards, de la farouche expression de sa physionomie, lorsque, d'une main menaante, il montre ses Malais la route des Nouvelles-Hbrides, situes douze cents lieues dans l'ouest! FIN DE LA PREMIRE PARTIE. SECONDE PARTIE I -- Aux les de Cook Depuis six mois Standard-Island, partie de la baie de Madeleine, va d'archipel en archipel travers le Pacifique. Pas un accident ne s'est produit au cours de sa merveilleuse navigation. cette poque de l'anne, les parages de la zone quatoriale sont calmes, le souffle des alizs est normalement tabli entre les tropiques. D'ailleurs, lorsque quelque bourrasque ou tempte se dchane, la base solide qui porte Milliard-City, les deux ports, le parc, la campagne, n'en ressent pas la moindre secousse. La bourrasque passe, la tempte s'apaise. peine s'en est-on aperu la surface du Joyau du Pacifique. Ce qu'il y aurait plutt lieu de craindre dans ces conditions, ce serait la monotonie d'une existence trop uniforme. Mais nos Parisiens sont les premiers convenir qu'il n'en est rien. Sur cet immense dsert de l'Ocan se succdent les oasis, -- tels ces groupes qui ont t dj visits, les Sandwich, les Marquises, les Pomotou, les les de la Socit, tels ceux que l'on explorera avant de reprendre la route du nord, les les de Cook, les Samoa, les Tonga, les Fidji, les Nouvelles-Hbrides et d'autres peut- tre. Autant de relches varies, autant d'occasions attendues qui permettront de parcourir ces pays, si intressants au point de vue ethnographique. En ce qui concerne le Quatuor Concertant, comment songerait-il se plaindre, si mme il en avait le temps? Peut-il se considrer comme spar du reste du monde? Les services postaux avec les deux continents ne sont-ils pas rguliers? Non seulement les navires ptrole apportent leurs chargements pour les besoins des usines presque jour fixe, mais il ne s'coule pas une quinzaine sans que les steamers ne dchargent Tribord-Harbour ou Bbord- Harbour leurs cargaisons de toutes sortes, et aussi le contingent d'informations et de nouvelles qui dfrayent les loisirs de la population milliardaise. Il va de soi que l'indemnit attribue ces artistes est paye avec une ponctualit qui tmoigne des inpuisables ressources de la Compagnie. Des milliers de dollars tombent dans leur poche, s'y accumulent, et ils seront riches, trs riches l'expiration d'un pareil engagement. Jamais excutants ne furent pareille fte, et ils ne peuvent regretter les rsultats relativement mdiocres de leurs tournes travers les tats-Unis d'Amrique. Voyons, demanda un jour Frascolin au violoncelliste, es-tu revenu de tes prventions contre Standard-Island? -- Non, rpond Sbastien Zorn. -- Et pourtant, ajoute Pinchinat, nous aurons un joli sac lorsque la campagne sera finie! -- Ce n'est pas tout d'avoir un joli sac, il faut encore tre sr de l'emporter avec soi! -- Et tu n'en es pas sr?... -- Non. cela que rpondre? Et pourtant, il n'y avait rien craindre pour ledit sac, puisque le produit des trimestres tait envoy en Amrique sous forme de traites, et vers dans les caisses de la Banque de New-York. Donc, le mieux est de laisser le ttu s'encroter dans ses injustifiables dfiances. En effet, l'avenir parat plus que jamais assur. Il semble que les rivalits des deux sections soient entres dans une priode d'apaisement. Cyrus Bikerstaff et ses adjoints ont lieu de s'en applaudir. Le surintendant se multiplie depuis le gros vnement du bal de l'htel de ville. Oui! Walter Tankerdon a dans avec miss Dy Coverley. Doit-on en conclure que les rapports des deux familles soient moins tendus? Ce qui est certain, c'est que Jem Tankerdon et ses amis ne parlent plus de faire de Standard-Island une le industrielle et commerante. Enfin, dans la haute socit, on s'entretient beaucoup de l'incident du bal. Quelques esprits perspicaces y voient un rapprochement, peut-tre plus qu'un rapprochement, une union qui mettra fin aux dissensions prives et publiques. Et si ces prvisions se ralisent, un jeune homme et une jeune fille, assurment dignes l'un de l'autre, auront vu s'accomplir leur voeu le plus cher, nous croyons tre en droit de l'affirmer. Ce n'est pas douteux, Walter Tankerdon n'a pu rester insensible aux charmes de miss Dy Coverley. Cela date d'un an dj. tant donne la situation, il n'a confi personne le secret de ses sentiments. Miss Dy l'a devin, elle l'a compris, elle a t touche de cette discrtion. Peut-tre mme a-t-elle vu clair dans son propre coeur, et ce coeur est-il prt rpondre celui de Walter?... Elle n'en a rien laiss paratre, d'ailleurs. Elle s'est tenue sur la rserve que lui commandent sa dignit et l'loignement que se tmoignent les deux familles. Cependant un observateur aurait pu remarquer que Walter et miss Dy ne prennent jamais part aux discussions qui s'lvent parfois dans l'htel de la Quinzime Avenue comme dans celui de la Dix- neuvime. Lorsque l'intraitable Jem Tankerdon s'abandonne quelque fulminante diatribe contre les Coverley, son fils courbe la tte, se tait, s'loigne. Lorsque Nat Coverley tempte contre les Tankerdon, sa fille baisse les yeux, sa jolie figure plit, et elle essaie de changer la conversation, sans y russir, il est vrai. Que ces deux personnages ne se soient aperus de rien, c'est le lot commun des pres auxquels la nature a mis un bandeau sur les yeux. Mais, -- du moins Calistus Munbar l'affirme, -- Mrs Coverley et Mrs Tankerdon n'en sont plus ce degr d'aveuglement. Les mres n'ont pas des yeux pour ne point voir, et cet tat d'me de leurs enfants est un sujet de constante apprhension, puisque le seul remde possible est inapplicable. Au fond, elles sentent bien que, devant les inimitis des deux rivaux, devant leur amour- propre constamment bless dans des questions de prsance, aucune rconciliation, aucune union n'est admissible... Et pourtant, Walter et miss Dy s'aiment... Leurs mres n'en sont plus le dcouvrir... Plus d'une fois dj, le jeune homme a t sollicit de faire un choix parmi les jeunes filles marier de la section bbordaise. Il en est de charmantes, parfaitement leves, d'une situation de fortune presque gale la sienne, et dont les familles seraient heureuses d'une pareille union. Son pre l'y a engag de faon trs nette, sa mre aussi, bien qu'elle se soit montre moins pressante. Walter a toujours refus, donnant pour prtexte qu'il ne se sent aucune propension au mariage. Or, l'ancien ngociant de Chicago n'entend pas de cette oreille. Quand on possde plusieurs centaines de millions en dot, ce n'est pas pour rester clibataire. Si son fils ne trouve pas une jeune fille son got Standard-Island, -- de son monde s'entend, -- eh bien! qu'il voyage, qu'il aille courir l'Amrique ou l'Europe!... Avec son nom, sa fortune, sans parler des agrments de sa personne, il n'aura que l'embarras du choix, -- voult-il d'une princesse de sang imprial ou royal!... Ainsi s'exprime Jem Tankerdon. Or, chaque fois que son pre l'a mis au pied du mur, Walter s'est dfendu de le franchir, ce mur, pour aller chercher femme l'tranger. Et sa mre lui ayant dit une fois: Mon cher enfant, y a-t-il donc ici quelque jeune fille qui te plaise?... -- Oui, ma mre! a-t-il rpondu. Et, comme Mrs Tankerdon n'a pas t jusqu' lui demander quelle tait cette jeune fille, il n'a pas cru opportun de la nommer. Que pareille situation existe dans la famille Coverley, que l'ancien banquier de la Nouvelle-Orlans dsire marier sa fille l'un des jeunes gens qui frquentent l'htel dont les rceptions sont trs la mode, cela n'est pas douteux. Si aucun d'eux ne lui agre, eh bien, son pre et sa mre l'emmneront l'tranger... Ils visiteront la France, l'Italie, l'Angleterre... Miss Dy rpond alors qu'elle prfre ne point quitter Milliard-City... Elle se trouve bien Standard-Island... Elle ne demande qu' y rester... M. Coverley ne laisse pas d'tre assez inquiet de cette rponse, dont le vritable motif lui chappe. D'ailleurs, Mrs Coverley n'a point pos sa fille une question aussi directe que celle de Mrs Tankerdon Walter, cela va de soi, et il est prsumable que miss Dy n'aurait pas os rpondre avec la mme franchise -- mme sa mre. Voil o en sont les choses. Depuis qu'ils ne peuvent plus se mprendre sur la nature de leurs sentiments, si le jeune homme et la jeune fille ont quelquefois chang un regard, ils ne se sont jamais adress une seule parole. Se rencontrent-ils, ce n'est que dans les salons officiels, aux rceptions de Cyrus Bikerstaff, lors de quelque crmonie laquelle les notables milliardais ne sauraient se dispenser d'assister, ne ft-ce que pour maintenir leur rang. Or, en ces circonstances, Walter Tankerdon et miss Dy Coverley observent une complte rserve, tant sur un terrain o toute imprudence pourrait amener des consquences fcheuses... Que l'on juge donc de l'effet produit aprs l'extraordinaire incident qui a marqu le bal du gouverneur, -- incident o les esprits ports l'exagration ont voulu voir un scandale, et dont toute la ville s'est entretenue le lendemain. Quant la cause qui l'a provoqu, rien de plus simple. Le surintendant avait invit miss Coverley danser... il ne s'est pas trouv l au dbut du quadrille -- le malin Munbar!... Walter Tankerdon s'est prsent sa place et la jeune fille l'a accept pour cavalier... Qu' la suite de ce fait si considrable dans les mondanits de Milliard-City, il y ait eu des explications de part et d'autre, cela est probable, cela est mme certain. M. Tankerdon a d interroger son fils et M. Coverley sa fille ce sujet. Mais qu'a-t-elle rpondu, miss Dy?... Qu'a-t- il rpondu, Walter?... Mrs Coverley et Mrs Tankerdon sont-elles intervenues, et quel a t le rsultat de cette intervention?... Avec toute sa perspicacit de furet, toute sa finesse diplomatique, Calistus Munbar n'est pas parvenu le savoir. Aussi, quand Frascolin l'interroge l-dessus, se contente-t-il de rpondre par un clignement de son oeil droit, -- ce qui ne veut rien dire, puisqu'il ne sait absolument rien. L'intressant noter, c'est que, depuis ce jour mmorable, lorsque Walter rencontre Mrs Coverley et miss Dy la promenade, il s'incline respectueusement, et que la jeune fille et sa mre lui rendent son salut. en croire le surintendant, c'est l un pas immense, une enjambe sur l'avenir! Dans la matine du 25 novembre, a lieu un fait de mer qui n'a aucun rapport avec la situation des deux prpondrantes familles de l'le hlice. Au lever du jour, les vigies de l'observatoire signalent plusieurs btiments de haut bord, qui font route dans la direction du sud-ouest. Ces navires marchent en ligne, conservant leurs distances. Ce ne peut tre que la division d'une des escadres du Pacifique. Le commodore Simco prvient tlgraphiquement le gouverneur, et celui-ci donne des ordres pour que les saluts soient changs avec ces navires de guerre. Frascolin, Yverns, Pinchinat, se rendent la tour de l'observatoire, dsireux d'assister cet change de politesses internationales. Les lunettes sont braques sur les btiments, au nombre de quatre, distants de cinq six milles. Aucun pavillon ne bat leur corne, et on ne peut reconnatre leur nationalit. Rien n'indique quelle marine ils appartiennent? demande Frascolin l'officier. -- Rien, rpondit celui-ci, mais, leur apparence, je croirais volontiers que ces btiments sont de nationalit britannique. Du reste, dans ces parages, on ne rencontre gure que des divisions d'escadres anglaises, franaises ou amricaines. Quels qu'ils soient, nous serons fixs lorsqu'ils auront gagn d'un ou deux milles. Les navires s'approchent avec une vitesse trs modre, et, s'ils ne changent pas leur route, ils devront passer quelques encablures de Standard-Island. Un certain nombre de curieux se portent la batterie de l'peron et suivent avec intrt la marche de ces navires. Une heure plus tard, les btiments sont moins de deux milles, des croiseurs d'ancien modle, grs en trois-mts, trs suprieurs d'aspect ces btiments modernes rduits une mture militaire. De leurs larges chemines s'chappent des volutes de vapeur que la brise de l'ouest chasse jusqu'aux extrmes limites de l'horizon. Lorsqu'ils ne sont plus qu' un mille et demi, l'officier est en mesure d'affirmer qu'ils forment la division britannique de l'Ouest-Pacifique, dont certains archipels, ceux de Tonga, de Samoa, de Cook, sont possds par la Grande-Bretagne ou placs sous son protectorat. L'officier se tient prt alors faire hisser le pavillon de Standard-Island, dont l'tamine, cussonne d'un soleil d'or, se dploiera largement la brise. On attend que le salut soit fait par le vaisseau amiral de la division. Une dizaine de minutes s'coulent. Si ce sont des Anglais, observe Frascolin, ils ne mettent gure d'empressement tre polis! -- Que veux-tu? rpond Pinchinat. John Bull a gnralement son chapeau viss sur la tte, et le dvissage exige une assez longue manipulation. L'officier hausse les paules. Ce sont bien des Anglais, dit-il. Je les connais, ils ne salueront pas. En effet, aucun pavillon n'est hiss la brigantine du navire de tte. La division passe, sans plus se soucier de l'le hlice que si elle n'et pas exist. Et d'ailleurs, de quel droit existe- t-elle? De quel droit vient-elle encombrer ces parages du Pacifique? Pourquoi l'Angleterre lui accorderait-elle attention, puisqu'elle n'a cess de protester contre la fabrication de cette norme machine qui, au risque d'occasionner des abordages, se dplace sur ces mers et coupe les routes maritimes?... La division s'est loigne comme un monsieur mal lev qui se refuse reconnatre les gens sur les trottoirs de Regent-Street ou du Strand, et le pavillon de Standard-Island reste au pied de la hampe. De quelle manire, dans la ville, dans les ports, on traite cette hautaine Angleterre, cette perfide Albion, cette Carthage des temps modernes, il est ais de l'imaginer. Rsolution est prise de ne jamais rpondre un salut britannique, s'il s'en fait, -- ce qui est hors de toute supposition. Quelle diffrence avec notre escadre lors de son arrive Tati! s'crie Yverns. -- C'est que les Franais, rplique Frascolin, sont toujours d'une politesse... -- _Sostenuta con expressione!_ ajoute Son Altesse, en battant la mesure d'une main gracieuse. Dans la matine du 29 novembre, les vigies ont connaissance des premires hauteurs de l'archipel de Cook, situ par 20 de latitude sud et 160 de longitude ouest. Appel des noms de Mangia et d'Harwey, puis du nom de Cook qui y dbarqua en 1770, il se compose des les Mangia, Rarotonga, Watim, Mittio, Hervey, Palmerston, Hage-meister, etc. Sa population, d'origine mahorie, descendue de vingt mille douze mille habitants, est forme de Malais polynsiens, que les missionnaires europens convertirent au christianisme. Ces insulaires, trs soucieux de leur indpendance, ont toujours rsist l'envahissement exogne. Ils se croient encore les matres chez eux, bien qu'ils en arrivent peu peu subir l'influence protectrice -- on sait ce que cela veut dire -- du gouvernement de l'Australie anglaise. La premire le du groupe que l'on rencontre, c'est Mangia, la plus importante et la plus peuple, -- au vrai, la capitale de l'archipel. L'itinraire y comporte une relche de quinze jours. Est-ce donc en cet archipel que Pinchinat fera connaissance avec les vritables sauvages, -- ces sauvages la Robinson Cruso qu'il avait cherchs vainement aux Marquises, aux les de la Socit et de Nouka-Hiva? Sa curiosit de Parisien va-t-elle tre satisfaite? Verra-t-il des cannibales absolument authentiques, ayant fait leurs preuves?... Mon vieux Zorn, dit-il ce jour-l son camarade, s'il n'y a pas d'anthropophages ici, il n'y en a plus nulle part! -- Je pourrais te rpondre: qu'est-ce que cela me fait? rplique le hrisson du quatuor. Mais je te demanderai: pourquoi... nulle part?... -- Parce qu'une le qui s'appelle Mangia, ne peut tre habite que par des cannibales. Et Pinchinat n'a que le temps d'esquiver le coup de poing que mrite son abominable calembredaine. Du reste, qu'il y ait ou non des anthropophages Mangia, Son Altesse n'aura pas la possibilit d'entrer en communication avec eux. En effet, lorsque Standard-Island est arrive un mille de Mangia, une pirogue, qui s'est dtache du port, se prsente au pier de Tribord-Harbour. Elle porte le ministre anglais, simple pasteur protestant, lequel, mieux que les chefs mangiens, exerce son agaante tyrannie sur l'archipel. Dans cette le, mesurant trente milles de circonfrence, peuple de quatre mille habitants, soigneusement cultive, riche en plantations de taros, en champs d'arrow-root et d'ignames, c'est ce rvrend qui possde les meilleures terres. lui la plus confortable habitation d'Ouchora, capitale de l'le, au pied d'une colline hrisse d'arbres pain, de cocotiers, de manguiers, de bouraaux, de pimentiers, sans parler d'un jardin en fleur, o s'panouissent les colas, les gardnias et les pivoines. Il est puissant par les mutois, ces policiers indignes qui forment une escouade devant laquelle s'inclinent leurs Majests mangiennes. Cette police dfend de grimper aux arbres, de chasser et de pcher les dimanches et ftes, de se promener aprs neuf heures du soir, d'acheter les objets de consommation des prix autres que ceux d'une taxe trs arbitraire, le tout sous peine d'amendes payes en piastres, -- la piastre valant cinq francs, -- et dont le plus clair va dans la poche du peu scrupuleux pasteur. Lorsque ce gros petit homme dbarque, l'officier de port s'avance sa rencontre, et des saluts sont changs. Au nom du roi et de la reine de Mangia, dit l'Anglais, je prsente les compliments de Leurs Majests Son Excellence le gouverneur de Standard-Island. -- Je suis charg de les recevoir et de vous en remercier, monsieur le ministre, rpond l'officier, en attendant que notre gouverneur aille en personne prsenter ses hommages... -- Son Excellence sera la bien reue, dit le ministre dont la physionomie chafouine est vritablement ptrie d'astuce et d'avidit. Puis, reprenant d'un ton doucereux: L'tat sanitaire de Standard- Island ne laisse rien dsirer, je suppose?... -- Jamais il n'a t meilleur. -- Il se pourrait, cependant, que quelques maladies pidmiques, l'influenza, le typhus, la petite vrole... -- Pas mme le coryza, monsieur le ministre. Veuillez donc nous faire dlivrer la patente nette, et, ds que nous serons notre poste de relche, les communications avec Mangia s'tabliront dans des conditions rgulires... -- C'est que... rpondit le pasteur, non sans une certaine hsitation, si des maladies... -- Je vous rpte qu'il n'y en a pas trace. -- Alors les habitants de Standard-Island ont l'intention de dbarquer... -- Oui... comme ils viennent de le faire rcemment dans les autres groupes de l'est. -- Trs bien... trs bien... rpond le gros petit homme. Soyez sr qu'ils seront accueillis merveille, du moment qu'aucune pidmie... -- Aucune, vous dis-je. -- Qu'ils dbarquent donc... en grand nombre... Les habitants les recevront de leur mieux, car les Mangiens sont hospitaliers... Seulement... -- Seulement?... -- Leurs Majests, d'accord avec le conseil des chefs, ont dcid qu' Mangia comme dans les autres les de l'archipel, les trangers auraient payer une taxe d'introduction... -- Une taxe?... -- Oui... deux piastres... C'est peu de chose, vous le voyez... deux piastres pour toute personne qui mettra le pied sur l'le. Trs videmment le ministre est l'auteur de cette proposition, que le roi, la reine, le conseil des chefs se sont empresss d'accepter, et dont un fort tantime est rserv Son Excellence. Comme dans les groupes de l'Est-Pacifique, il n'avait jamais t question de semblables taxes, l'officier de port ne laisse pas d'exprimer sa surprise. Cela est srieux?... demande-t-il. -- Trs srieux, affirme le ministre, et, faute du paiement de ces deux piastres, nous ne pourrions laisser personne. -- C'est bien! rpond l'officier. Puis, saluant Son Excellence, il se rend au bureau tlphonique, et transmet au commodore la susdite proposition. Ethel Simco se met en communication avec le gouverneur. Convient- il que l'le hlice s'arrte devant Mangia, les prtentions des autorits mangiennes tant aussi formelles qu'injustifies? La rponse ne se fait pas attendre. Aprs en avoir confr avec ses adjoints, Cyrus Bikerstaff refuse de se soumettre ces taxes vexatoires. Standard-Island ne relchera ni devant Mangia ni devant aucune autre des les de l'archipel. Le cupide pasteur en sera pour sa proposition, et les Milliardais iront, dans les parages voisins, visiter des indignes moins rapaces et moins exigeants. Ordre est donc envoy aux mcaniciens de lcher la bride leurs millions de chevaux-vapeur, et voil comment Pinchinat fut priv du plaisir de serrer la main d'honorables anthropophages, -- s'il y en avait. Mais, qu'il se console! on ne se mange plus entre soi aux les de Cook, -- regret peut-tre! Standard-Island prend direction travers le large bras qui se prolonge jusqu' l'agglomration des quatre les, dont le chapelet se droule au nord. Nombre de pirogues se montrent, les unes assez finement construites et gres, les autres simplement creuses dans un tronc d'arbre, mais montes par de hardis pcheurs, qui s'aventurent la poursuite des baleines, si nombreuses en ces mers. Ces les sont trs verdoyantes, trs fertiles, et l'on comprend que l'Angleterre leur ait impos son protectorat, en attendant qu'elle les range parmi ses proprits du Pacifique. En vue de Mangia, on a pu apercevoir ses ctes rocheuses, bordes d'un bracelet de corail, ses maisons blouissantes de blancheur, crpies d'une chaux vive qui est extraite des formations corallignes, ses collines tapisses de la sombre verdure des essences tropicales, et dont l'altitude ne dpasse pas deux cents mtres. Le lendemain, le commodore Simco a connaissance de Rarotonga, par ses hauteurs boises jusqu' leurs sommets. Vers le centre, pointe quinze cents mtres un volcan, dont la cime merge d'une frondaison d'paisses futaies. Entre ces massifs se dtache un difice tout blanc, fentres gothiques. C'est le temple protestant, bti au milieu de larges forts de maps, qui descendent jusqu'au rivage. Les arbres, de grande taille, puissante ramure, au tronc capricieux, sont djets, bossus, contourns comme les vieux pommiers de la Normandie ou les vieux oliviers de la Provence. Peut-tre, le rvrend qui dirige les consciences rarotongiennes, de compte demi avec le directeur de la _Socit allemande ocanienne_, entre les mains de laquelle se concentre tout le commerce de l'le, n'a-t-il pas tabli des taxes d'trangers, l'exemple de son collgue de Mangia? Peut-tre les Milliardais pourraient-ils, sans bourse dlier, aller prsenter leurs hommages aux deux reines qui s'y disputent la souverainet, l'une au village d'Arognani, l'autre au village d'Avarua? Mais Cyrus Bikerstaff ne juge pas propos d'atterrir sur cette le, et il est approuv par le conseil des notables, habitus tre accueillis comme des rois en voyage. En somme, perte sche pour ces indignes, domins par de maladroits anglicans, car les nababs de Standard-Island ont la poche bien garnie et la piastre facile. la fin du jour, on ne voit plus que le pic du volcan se dressant comme un style l'horizon. Des myriades d'oiseaux de mer se sont embarqus sans permission et voltigent au-dessus de Standard- Island; mais, la nuit venue, ils s'enfuient tire-d'aile, regagnant les lots incessamment battus de la houle au nord de l'archipel. Alors il se tient une runion prside par le gouverneur, et dans laquelle est propose une modification l'itinraire. Standard- Island traverse des parages o l'influence anglaise est prdominante. Continuer naviguer vers l'ouest, sur le vingtime parallle, ainsi que cela avait t dcid, c'est faire route sur les les Tonga, sur les les Fidji. Or, ce qui s'est pass aux les de Cook n'a rien de trs encourageant. Ne convient-il pas plutt de rallier la Nouvelle-Caldonie, l'archipel de Loyalty, ces possessions o le Joyau du Pacifique sera reu avec toute l'urbanit franaise? Puis, aprs le solstice de dcembre, on reviendrait franchement vers les zones quatoriales. Il est vrai, ce serait s'carter de ces Nouvelles-Hbrides, o l'on doit rapatrier les naufrags du ketch et leur capitaine... Pendant cette dlibration propos d'un nouvel itinraire, les Malais se sont montrs en proie une inquitude trs explicable, puisque, si la modification est adopte, leur rapatriement sera plus difficile. Le capitaine Sarol ne peut cacher son dsappointement, disons mme sa colre, et quelqu'un qui l'et entendu parler ses hommes aurait sans doute trouv son irritation plus que suspecte. Les voyez-vous, rptait-il, nous dposer aux Loyalty... ou la Nouvelle-Caldonie!... Et nos amis qui nous attendent Erro- mango!... Et notre plan si bien prpar aux Nouvelles-Hbrides!... Est-ce que ce coup de fortune va nous chapper?... Par bonheur pour ces Malais, -- par malheur pour Standard-Island, -- le projet de changer l'itinraire n'est pas admis. Les notables de Milliard-City n'aiment point qu'il soit apport des modifications leurs habitudes. La campagne sera poursuivie, telle que l'indique le programme arrt au dpart de la baie Madeleine. Seulement, afin de remplacer la relche de quinze jours qui devait tre faite aux les de Cook, on dcide de se diriger vers l'archipel des Samoa, en remontant au nord-ouest, avant de rallier le groupe des les Tonga. Et, lorsque cette dcision est connue, les Malais ne peuvent dissimuler leur satisfaction... Aprs tout, quoi de plus naturel, et ne doivent-ils pas se rjouir de ce que le conseil des notables n'ait pas renonc son projet de les rapatrier aux Nouvelles-Hbrides? II -- D'les en les Si l'horizon de Standard-Island semble s'tre rassrn d'un ct, depuis que les rapports sont moins tendus entre les Tribordais et les Bbordais, si cette amlioration est due au sentiment que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley prouvent l'un pour l'autre, si, enfin, le gouverneur et le surintendant ont lieu de croire que l'avenir ne sera plus compromis par des divisions intestines, le Joyau du Pacifique n'en est pas moins menac dans son existence, et il est difficile qu'il puisse chapper la catastrophe prpare de longue main. mesure que son dplacement s'effectue vers l'ouest, il s'approche des parages o sa destruction est certaine, et l'auteur de cette criminelle machination n'est autre que le capitaine Sarol. En effet, ce n'est point une circonstance fortuite qui a conduit les Malais au groupe des Sandwich. Le ketch n'a relch Honolulu que pour y attendre l'arrive de Standard-Island, l'poque de sa visite annuelle. La suivre aprs son dpart, naviguer dans ses eaux sans exciter les soupons, s'y faire recueillir comme naufrags, les siens et lui, puisqu'ils ne peuvent y tre admis comme passagers, et alors, sous prtexte d'un rapatriement, la diriger vers les Nouvelle-Hbrides, telle a bien t l'intention du capitaine Sarol. On sait comment ce plan, dans sa premire partie, a t mis excution. La collision du ketch tait imaginaire. Aucun navire ne l'a abord aux approches de l'quateur. Ce sont les Malais qui ont eux-mmes sabord leur btiment, mais de manire qu'il pt se maintenir flot jusqu'au moment o arriveraient les secours demands par le canon de dtresse et de manire aussi qu'il ft prt couler, lorsque l'embarcation de Tribord-Harbour aurait recueilli son quipage. Ds lors, la collision ne serait pas suspecte, on ne contesterait pas la qualit de naufrags des marins dont le btiment viendrait de sombrer, et il y aurait ncessit de leur donner asile. Il est vrai, peut-tre le gouverneur ne voudrait-il pas les garder? Peut-tre les rglements s'opposaient-ils ce que des trangers fussent autoriss rsider sur Standard-Island? Peut- tre dciderait-on de les dbarquer au plus prochain archipel?... C'tait une chance courir, et le capitaine Sarol l'a courue. Mais, aprs avis favorable de la Compagnie, rsolution a t prise de conserver les naufrags du ketch et de les conduire en vue des Nouvelles-Hbrides. Ainsi sont alles les choses. Depuis quatre mois dj, le capitaine Sarol et ses dix Malais sjournent en pleine libert sur l'le hlice. Ils ont pu l'explorer dans toute son tendue, en pntrer tous les secrets, et ils n'ont rien nglig cet gard. Cela marche leur gr. Un instant, ils ont d craindre que l'itinraire ne ft modifi par le conseil des notables, et combien ils ont t inquiets -- mme jusqu' risquer de se rendre suspects! Heureusement pour leurs projets, l'itinraire n'a subi aucun changement. Encore trois mois, Standard-Island arrivera dans les parages des Nouvelles-Hbrides, et l doit se produire une catastrophe qui n'aura jamais eu d'gale dans les sinistres maritimes. Il est dangereux pour les navigateurs, cet archipel des Nouvelles- Hbrides, non seulement par les cueils dont sont sems ses abords, par les courants de foudre qui s'y propagent, mais aussi eu gard la frocit native d'une partie de sa population. Depuis l'poque o Quiros le dcouvrit en 1706, aprs qu'il eut t explor par Bougainville en 1768, et par Cook en 1773, il fut le thtre de monstrueux massacres, et peut-tre sa mauvaise rputation est-elle propre justifier les craintes de Sbastien Zorn sur l'issue de cette campagne maritime de Standard-Island. Kanaques, Papous, Malais, s'y mlangent aux noirs Australiens, perfides, lches, rfractaires toute tentative de civilisation. Quelques les de ce groupe sont de vritables nids forbans, et les habitants n'y vivent que de pirateries. Le capitaine Sarol, Malais d'origine, appartient ce type d'cumeurs, baleiniers, sandaliers, ngriers, qui, ainsi que l'a observ le mdecin de la marine Hagon lors de son voyage aux Nouvelles-Hbrides, infestent ces parages. Audacieux, entreprenant, habitu courir les archipels suspects, trs instruit en son mtier, s'tant plus d'une fois charg de diriger de sanglantes expditions, ce Sarol n'en est pas son coup d'essai, et ses hauts faits l'ont rendu clbre sur cette portion de mer de l'Ouest-Pacifique. Or, quelques mois avant, le capitaine Sarol et ses compagnons ayant pour complice la population sanguinaire de l'le Erromango, l'une des Nouvelles-Hbrides, ont prpar un coup qui leur permettra, s'il russit, d'aller vivre en honntes gens partout o il leur plaira. Ils connaissent de rputation cette le hlice qui, depuis l'anne prcdente, se dplace entre les deux tropiques. Ils savent quelles incalculables richesses renferme cette opulente Milliard-City. Mais, comme elle ne doit point s'aventurer si loin vers l'ouest, il s'agit de l'attirer en vue de cette sauvage Erromango, o tout est prpar pour en assurer la complte destruction. D'autre part, bien que renforcs des naturels des les voisines, ces No-Hbridais doivent compter avec leur infriorit numrique, tant donne la population de Standard-Island, sans parler des moyens de dfense dont elle dispose. Aussi n'est-il point question de l'attaquer en mer, comme un simple navire de commerce, ni de lui lancer une flotille de pirogues l'abordage. Grce aux sentiments d'humanit que les Malais auront su exploiter, sans veiller aucun soupon, Standard-Island ralliera les parages d'Erromango... Elle mouillera quelques encablures... Des milliers d'indignes l'envahiront par surprise... Ils la jetteront sur les roches... Elle s'y brisera... Elle sera livre au pillage, aux massacres... En vrit, cette horrible machination a des chances de russir. Pour prix de l'hospitalit qu'ils ont accorde au capitaine Sarol et ses complices, les Milliardais marchent une catastrophe suprme. Le 9 dcembre, le commodore Simco atteint le cent soixante et onzime mridien, son intersection avec le quinzime parallle. Entre ce mridien et le cent soixante-quinzime gt le groupe des Samoa, visit par Bougainville en 1768, par Laprouse en 1787, par Edwards en 1791. L'le Rose est d'abord releve au nord-ouest, -- le inhabite qui ne mrite mme pas l'honneur d'une visite. Deux jours aprs, on a connaissance de l'le Manoua, flanque des deux lots d'Olosaga et d'Ofou. Son point culminant monte sept cent soixante mtres au-dessus du niveau de la mer. Bien qu'elle compte environ deux mille habitants, ce n'est pas la plus intressante l'archipel, et le gouverneur ne donne pas l'ordre d'y relcher. Mieux vaut sjourner, pendant une quinzaine de jours, aux les Ttuila, Upolu, Sava, les plus belles de ce groupe, qui est beau entre tous. Manoua jouit pourtant d'une certaine clbrit dans les annales maritimes. En effet, c'est sur son littoral, Ma-Oma, que prirent plusieurs des compagnons de Cook, au fond d'une baie laquelle est reste le nom trop justifi de baie du Massacre. Une vingtaine de lieues sparent Manoua de Ttuila, sa voisine. Standard-Island s'en approche pendant la nuit du 14 au 15 dcembre. Ce soir-l, le quatuor, qui se promne aux environs de la batterie de l'peron, a senti cette Ttuila, bien qu'elle soit encore une distance de plusieurs milles. L'air est embaum des plus dlicieux parfums. Ce n'est pas une le, s'crie Pinchinat, c'est le magasin de Piver... c'est l'usine de Lubin... c'est une boutique de parfumeur la mode... -- Si Ton Altesse n'y voit pas d'inconvnient, observe Yverns, je prfre que tu la compares une cassolette... -- Va pour une cassolette! rpond Pinchinat, qui ne veut point contrarier les envoles potiques de son camarade. Et, en vrit, on dirait qu'un courant d'effluves parfums est apport par la brise la surface de ces eaux admirables. Ce sont les manations de cette essence si pntrante, laquelle les Kanaques samoans ont donn le nom de moussooi. Au lever du soleil, Standard-Island longe Ttuila six encablures de sa cte nord. On dirait d'une corbeille verdoyante, ou plutt d'un tagement de forts qui se dveloppent jusqu'aux dernires cimes, dont la plus leve dpasse dix-sept cents mtres. Quelques lots la prcdent, entre autres celui d'Anuu. Des centaines de pirogues lgantes, montes par de vigoureux indignes demi-nus, maniant leurs avirons sur la mesure deux-quatre d'une chanson samoane, s'empressent de faire escorte. De cinquante soixante rameurs, ce n'est pas un chiffre exagr pour ces longues embarcations, d'une solidit qui leur permet de frquenter la haute mer. Nos Parisiens comprennent alors pourquoi les premiers Europens donnrent ces les le nom d'Archipel des Navigateurs. En somme, son vritable nom gographique est Hamoa ou prfrablement Samoa. Sava, Upolu, Ttuila, chelonnes du nord-ouest au sud-est, Olosaga, Ofou, Manoua, rparties dans le sud-est, telles sont les principales les de ce groupe d'origine volcanique. Sa superficie totale est de deux mille huit cents kilomtres carrs, et il renferme une population de trente-cinq mille six cents habitants. Il y a donc lieu de rabattre d'une moiti les recensements qui furent indiqus par les premiers explorateurs. Observons que l'une quelconque de ces les peut prsenter des conditions climatriques aussi favorables que Standard-Island. La temprature s'y maintient entre vingt-six et trente-quatre degrs. Juillet et aot sont les mois les plus froids, et les extrmes chaleurs s'accusent en fvrier. Par exemple, de dcembre avril, les Samoans sont noys sous des pluies abondantes, et c'est aussi l'poque laquelle se dchanent bourrasques et temptes, si fcondes en sinistres. Quant au commerce, entre les mains des Anglais d'abord, puis des Amricains, puis des Allemands, il peut s'lever dix-huit cent mille francs pour l'importation et neuf cent mille francs pour l'exportation. Il trouve ses lments dans certains produits agricoles, le coton dont la culture s'accrot chaque anne, et le coprah, c'est--dire l'amande dessche du coco. Du reste, la population, qui est d'origine malayo-polynsienne, n'est mlange que de trois centaines de blancs, et de quelques milliers de travailleurs recruts dans les diverses les de la Mlansie. Depuis 1830, les missionnaires ont converti au christianisme les Samoans, qui gardent cependant certaines pratiques de leurs anciens rites religieux. La grande majorit des indignes est protestante, grce l'influence allemande et anglaise. Nanmoins, le catholicisme y compte quelques milliers de nophytes, dont les Pres Maristes s'appliquent augmenter le nombre, afin de combattre le proslytisme anglo-saxon. Standard-Island s'est arrte au sud de l'le Ttuila, l'ouvert de la rade de Pago-Pago. L est le vritable port de l'le, dont la capitale est Leone, situe dans la partie centrale. Il n'y a, cette fois, aucune difficult entre le gouverneur Cyrus Bikerstaff et les autorits samoanes. La libre pratique est accorde. Ce n'est pas Ttuila, c'est Upolu qu'habite le souverain de l'archipel, o sont tablies les rsidences anglaise, amricaine et allemande. On ne procde donc pas des rceptions officielles. Un certain nombre de Samoans profitent de la facilit qui leur est offerte pour visiter Milliard-City et ses environs. Quant aux Milliardais, ils sont assurs que la population du groupe leur fera bon et cordial accueil. Le port est au fond de la baie. L'abri qu'il offre contre les vents du large est excellent, et son accs facile. Les navires de guerre y viennent souvent en relche. Parmi les premiers dbarqus, ce jour-l, on ne s'tonnera pas de rencontrer Sbastien Zorn et ses trois camarades, accompagns du surintendant qui veut tre des leurs. Calistus Munbar est comme toujours de charmante et dbordante humeur. Il a appris qu'une excursion jusqu' Leone, dans des voitures atteles de chevaux nozlandais, est organise entre trois ou quatre familles de notables. Or, puisque les Coverley et les Tankerdon doivent s'y trouver, peut-tre se produira-t-il encore un certain rapprochement entre Walter et miss Dy, qui ne sera point pour lui dplaire. Tout en se promenant avec le quatuor, il cause de ce grand vnement; il s'anime, il s'emballe suivant son ordinaire. Mes amis, rpte-t-il, nous sommes en plein opra-comique... Avec un heureux incident, on arrive au dnouement de la pice... Un cheval qui s'emporte... une voiture qui verse... -- Une attaque de brigands!... dit Yverns. -- Un massacre gnral des excursionnistes!... ajoute Pinchinat. -- Et cela pourrait bien arriver!... gronde le violoncelliste d'une voix funbre, comme s'il et tir de lugubres sons de sa quatrime corde. -- Non, mes amis, non! s'crie Calistus Munbar. N'allons pas jusqu'au massacre!... Il n'en faut pas tant!... Rien qu'un accident acceptable, dans lequel Walter Tankerdon serait assez heureux pour sauver la vie de miss Dy Coverley... -- Et l-dessus, un peu de musique de Boeldieu ou d'Auber! dit Pinchinat, en faisant de sa main ferme le geste de tourner la manivelle d'un orgue. -- Ainsi, monsieur Munbar, rpond Frascolin, vous tenez toujours ce mariage?... -- Si j'y tiens, mon cher Frascolin! J'en rve nuit et jour!... J'en perds ma bonne humeur! (Il n'y paraissait gure)... J'en maigris... (Cela ne se voyait pas davantage). J'en mourrai, s'il ne se fait... -- Il se fera, monsieur le surintendant, rplique Yverns, en donnant sa voix une sonorit prophtique, car Dieu ne voudrait pas la mort de Votre Excellence... -- Il y perdrait! rpond Calistus Munbar. Et tous se dirigent vers un cabaret indigne, o ils boivent la sant des futurs poux quelques verres d'eau de coco en mangeant de savoureuses bananes. Un vrai rgal pour les yeux de nos Parisiens, cette population samoane, rpandue le long des rues de Pago-Pago, travers les massifs qui entourent le port. Les hommes sont d'une taille au-dessus de la moyenne, le teint d'un brun jauntre, la tte arrondie, la poitrine puissante, les membres solidement muscls, la physionomie douce et joviale. Peut-tre montrent-ils trop de tatouages sur les bras, le torse, mme sur leurs cuisses que recouvre imparfaitement une sorte de jupe d'herbes ou de feuillage. Quant leur chevelure, elle est noire, dit-on, lisse ou ondule, suivant le got du dandysme indigne. Mais, sous la couche de chaux blanche dont ils l'enduisent, elle forme perruque. Des sauvages Louis XV! fait observer Pinchinat. Il ne leur manque que l'habit, l'pe, la culotte, les bas, les souliers talons rouges, le chapeau plumes et la tabatire pour figurer aux petits levers de Versailles! Quant aux Samoanes, femmes ou jeunes filles, aussi rudimentairement vtues que les hommes, tatoues aux mains et la poitrine, la tte enguirlande de gardnias, le cou orn de colliers d'hibiscus rouge, elles justifient l'admiration dont dbordent les rcits des premiers navigateurs -- du moins tant qu'elles sont jeunes. Trs rserves, d'ailleurs, d'une pruderie un peu affecte, gracieuses et souriantes, elles enchantent le quatuor, en lui souhaitant le kalofa, c'est--dire le bonjour, prononc d'une voix douce et mlodieuse. Une excursion, ou plutt un plerinage que nos touristes ont voulu faire, et qu'ils ont excut le lendemain, leur a procur l'occasion de traverser l'le d'un littoral l'autre. Une voiture du pays les conduit sur la cte oppose, la baie de Frana, dont le nom rappelle un souvenir de la France. L, sur un monument de corail blanc, inaugur en 1884, se dtache une plaque de bronze qui porte en lettres graves les noms inoubliables du commandant de Langle, du naturaliste Lamanon et de neuf matelots, -- les compagnons de Laprouse, -- massacrs cette place le 11 dcembre 1787. Sbastien Zorn et ses camarades sont revenus Pago-Pago par l'intrieur de l'le. Quels admirables massifs d'arbres, enlacs de lianes, des cocotiers, des bananiers sauvages, nombre d'essences indignes propres l'bnisterie! Sur la campagne s'talent des champs de taros, de cannes sucre, de cafiers, de cotonniers, de canneliers. Partout, des orangers, des goyaviers, des manguiers, des avocatiers, et aussi des plantes grimpantes, orchides et fougres arborescentes. Une flore tonnamment riche sort de ce sol fertile, que fconde un climat humide et chaud. Pour la faune samoane, rduite quelques oiseaux, quelques reptiles peu prs inoffensifs, elle ne compte parmi les mammifres indignes qu'un petit rat, seul reprsentant de la famille des rongeurs. Quatre jours aprs, le 18 dcembre, Standard-Island quitte Ttuila, sans que se soit produit l'accident providentiel, tant dsir du surintendant. Mais il est visible que les rapports des deux familles ennemies continuent se dtendre. C'est peine si une douzaine de lieues sparent Ttuila d'Upolu. Dans la matine du lendemain, le commodore Simco range successivement, un quart de mille, les trois lots Nun-tua, Samusu, Salafuta, qui dfendent cette le comme autant de forts dtachs. Il manoeuvre avec grande habilet, et, dans l'aprs- midi, vient prendre son poste de relche devant Apia. Upolu est la plus importante le de l'archipel avec ses seize mille habitants. C'est l que l'Allemagne, l'Amrique et l'Angleterre ont tabli leurs rsidents, runis en une sorte de conseil pour la protection des intrts de leurs nationaux. Le souverain du groupe, lui, rgne au milieu de sa cour de Malinuu, l'extrmit est de la pointe Apia. L'aspect d'Upolu est le mme que celui de Ttuila; un entassement de montagnes, domin par le pic du mont de la Mission, qui constitue l'chine de l'le suivant sa longueur. Ces anciens volcans teints sont actuellement couverts de forts paisses qui les enveloppent jusqu' leur cratre. Du pied de ces montagnes, des plaines et des champs se relient la bande alluvionnaire du littoral, o la vgtation s'abandonne toute la luxuriante fantaisie des tropiques. Le lendemain, le gouverneur Cyrus Bikerstaff, ses deux adjoints, quelques notabilits, se font dbarquer au port d'Apia. Il s'agit de faire une visite officielle aux rsidents d'Allemagne, d'Angleterre et des tats-Unis d'Amrique, cette sorte de municipalit composite, entre les mains de laquelle se concentrent les services administratifs de l'archipel. Tandis que Cyrus Bikerstaff et sa suite se rendent chez ces rsidents, Sbastien Zorn, Frascolin, Yverns et Pinchinat, qui ont pris terre avec eux, occupent leurs loisirs parcourir la ville. Et, de prime abord, ils sont frapps du contraste que prsentent les maisons europennes o les marchands tiennent boutique, et les cases de l'ancien village kanaque, o les indignes ont obstinment gard leur domicile. Ces habitations sont confortables, salubres, charmantes en un mot. Dissmines sur les bords de la rivire Apia, leurs basses toitures s'abritent sous l'lgant parasol des palmiers. Le port ne manque pas d'animation. C'est le plus frquent du groupe, et la _Socit commerciale de Hambourg_ y entretient une flotille, qui est destine au cabotage entre les Samoa et les les environnantes. Cependant, si l'influence de cette triplice anglaise, amricaine et allemande est prpondrante en cet archipel, la France est reprsente par des missionnaires catholiques dont l'honorabilit, le dvouement et le zle la tiennent en bon renom parmi la population samoane. Une vritable satisfaction, une profonde motion mme saisit nos artistes, quand ils aperoivent la petite glise de la Mission, qui n'a point la svrit puritaine des chapelles protestantes, et, un peu au del, sur la colline, une maison d'cole, dont le pavillon tricolore couronne le fate. Ils se dirigent de ce ct, et quelques minutes aprs ils sont reus dans l'tablissement franais. Les Maristes font aux falanis, -- ainsi les Samoans appellent-ils les trangers -- un patriotique accueil. L rsident trois Pres, affects au service de la Mission, qui en compte encore deux autres Sava, et un certain nombre de religieuses installes sur les les. Quel plaisir de causer avec le suprieur, d'un ge avanc dj, qui habite les Samoa depuis nombre d'annes! Il est si heureux de recevoir des compatriotes -- et qui plus est -- des artistes de son pays! La conversation est coupe de rafrachissantes boissons dont la Mission possde la recette. Et, d'abord, dit le vieillard, ne pensez pas, mes chers fils, que les les de notre archipel soient sauvages. Ce n'est pas ici que vous trouverez de ces indignes qui pratiquent le cannibalisme... -- Nous n'en avons gure rencontr jusqu'alors, fait observer Frascolin... -- notre grand regret! ajoute Pinchinat. -- Comment... votre regret?... -- Excusez, mon Pre, cet aveu d'un curieux Parisien! C'est par amour de la couleur locale! -- Oh! fait Sbastien Zorn, nous ne sommes pas au bout de notre campagne, et peut-tre en verrons-nous plus que nous ne le voudrons, de ces anthropophages rclams par notre camarade... -- Cela est possible, rpond le suprieur. Aux approches des groupes de l'ouest, aux Nouvelles-Hbrides, aux Salomons, les navigateurs ne doivent s'aventurer qu'avec une extrme prudence. Mais aux Tati, aux Marquises, aux les de la Socit comme aux Samoa, la civilisation a fait des progrs remarquables. Je sais bien que les massacres des compagnons de Laprouse ont valu aux Samoans la rputation de naturels froces, vous aux pratiques du cannibalisme. Mais combien changs depuis, grce l'influence de la religion du Christ! Les indignes de ce temps sont des gens polics, jouissant d'un gouvernement l'europenne, avec deux chambres l'europenne, et des rvolutions... -- l'europenne?... observe Yverns. -- Comme vous le dites, mon cher fils, les Samoa ne sont pas exemptes de dissensions politiques! -- On le sait Standard-Island, rpond Pinchinat, car que ne sait-on pas, mon Pre, en cette le bnie des dieux! Nous croyions mme tomber ici au milieu d'une guerre dynastique entre deux familles royales... -- En effet, mes amis, il y a eu lutte entre le roi Tupua, qui descend des anciens souverains de l'archipel, que nous soutenons de toute notre influence, et le roi Malietoa, l'homme des Anglais et des Allemands. Bien du sang a t vers, surtout dans la grande bataille de dcembre 1887. Ces rois se sont vus successivement proclams, dtrns, et, finalement, Malietoa a t dclar souverain par les trois puissances, en conformit des dispositions stipules par la cour de Berlin... Berlin! Et le vieux missionnaire ne peut retenir un mouvement convulsif, tandis que ce nom s'chappe de ses lvres. Voyez-vous, dit-il, jusqu'ici l'influence des Allemands a t dominante aux Samoa. Les neuf diximes des terres cultives sont entre leurs mains. Aux environs d'Apia, Suluafata, ils ont obtenu du gouvernement une concession trs importante, proximit d'un port qui pourra servir au ravitaillement de leurs navires de guerre. Les armes tir rapide ont t introduites par eux... Mais tout cela prendra peut-tre fin quelque jour... -- Au profit de la France?... demande Frascolin. -- Non... au profit du Royaume-Uni! -- Oh! fait Yverns, Angleterre ou Allemagne... -- Non, mon cher enfant, rpond le suprieur, il faut y voir une notable diffrence... -- Mais le roi Malietoa?... rpond Yverns. -- Eh bien, le roi Malietoa fut une autre fois renvers, et savez- vous quel est le prtendant qui aurait eu alors le plus de chances lui succder?... Un Anglais, l'un des personnages les plus considrables de l'archipel, un simple romancier... -- Un romancier?... --Oui... Robert Lewis Stevenson, l'auteur de _l'le au trsor_ et des _Nuits arabes_. -- Voil donc o peut mener la littrature! s'crie Yverns. -- Quel exemple suivre pour nos romanciers de France! rplique Pinchinat. Hein! Zola Ier, ayant t souverain des Samoans... reconnu par le gouvernement britannique, assis sur le trne des Tupua et des Malietoa, et sa dynastie succdant la dynastie des souverains indignes!... Quel rve! La conversation prend fin, aprs que le suprieur a donn divers dtails sur les moeurs des Samoans. Il ajoute que, si la majorit appartient la religion protestante wesleyenne, il semble bien que le catholicisme fait chaque jour plus de progrs. L'glise de la Mission est dj trop petite pour les offices, et l'cole exige un agrandissement prochain. Il s'en montre trs heureux, et ses htes s'en rjouissent avec lui. La relche de Standard-Island l'le Upolu s'est prolonge pendant trois jours. Les missionnaires sont venus rendre aux artistes franais la visite qu'ils en avaient reue. On les a promens travers Milliard-City, et ils ont t merveills. Et pourquoi ne pas dire que, dans la salle du casino, le Quatuor Concertant a fait entendre au Pre et ses collgues quelques morceaux de son rpertoire? Il en a pleur d'attendrissement, le bon vieillard, car il adore la musique classique, et, son grand regret, ce n'est pas dans les festivals d'Upolu qu'il a jamais eu l'occasion de l'entendre. La veille du dpart, Sbastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yverns, accompagns cette fois du professeur de grce et de maintien, viennent prendre cong des missionnaires maristes. Il y a, de part et d'autre, des adieux touchants, -- ces adieux de gens qui ne se sont vus que pendant quelques jours et qui ne se reverront jamais. Le vieillard les bnit en les embrassant, et ils se retirent profondment mus. Le lendemain, 23 dcembre, le commodore Simco appareille ds l'aube et Standard-Island se meut au milieu d'un cortge de pirogues, qui doivent l'escorter jusqu' l'le voisine de Sava. Cette le n'est spare d'Upolu que par un dtroit de sept huit lieues. Mais, le port d'Apia tant situ sur la cte septentrionale, il est ncessaire de longer cette cte pendant toute la journe avant d'atteindre le dtroit. D'aprs l'itinraire arrt par le gouverneur, il ne s'agit pas de faire le tour de Sava, mais d'voluer entre elle et Upolu, afin de se rabattre, par le sud-ouest, sur l'archipel des Tonga. Il suit de l que Standard-Island ne marche qu' une vitesse trs modre, ne voulant pas s'engager, pendant la nuit, travers cette passe que flanquent les deux petites les d'Apolinia et de Manono. Le lendemain, au lever du jour, le commodore Simco manoeuvre entre ces deux lots, dont l'un, Apolinia, ne compte gure que deux cent cinquante habitants, et l'autre, Manono, un millier. Ces indignes ont la rputation justifie d'tre les plus braves comme les plus honntes Samoans de l'archipel. De cet endroit, on peut admirer Sava dans toute sa splendeur. Elle est protge par d'inbranlables falaises de granit contre les attaques d'une mer que les ouragans, les tornades, les cyclones de la priode hivernale, rendent formidable. Cette Sava est couverte d'une paisse fort que domine un ancien volcan, haut de douze cents mtres, meuble de villages tincelants sous le dme des palmiers gigantesques, arrose de cascades tumultueuses, troue de profondes cavernes d'o s'chappent en violents chos les coups de mer de son littoral. Et, si l'on en croit les lgendes, cette le fut l'unique berceau des races polynsiennes, dont ses onze mille habitants ont conserv le type le plus pur. Elle s'appelait alors Savaki, le fameux den des divinits mahories. Standard-Island s'en loigne lentement et perd de vue ses derniers sommets dans la soire du 24 dcembre. III -- Concert la cour Depuis le 21 dcembre, le soleil, dans son mouvement apparent, aprs s'tre arrt sur le tropique du Capricorne, a recommenc sa course vers le nord, abandonnant ces parages aux intempries de l'hiver et ramenant l't sur l'hmisphre septentrional. Standard-Island n'est plus qu' une dizaine de degrs de ce tropique. descendre jusqu'aux les de Tonga-Tabou, elle atteindra la latitude extrme fixe par l'itinraire, et reprendra sa route au nord, se maintenant ainsi dans les conditions climatriques les plus favorables. Il est vrai, elle ne pourra viter une priode d'extrmes chaleurs, pendant que le soleil embrasera son znith; mais ces chaleurs seront tempres par la brise de mer, et diminueront avec l'loignement de l'astre dont elles manent. Entre les Samoa et l'le principale de Tonga-Tabou, on compte huit degrs, soit neuf cents kilomtres environ. Il n'y pas lieu de forcer la vitesse. L'le hlice ira en flnant sur cette mer constamment belle, non moins tranquille que l'atmosphre peine trouble d'orages rares et rapides. Il suffit d'tre Tonga-Tabou vers les premiers jours de janvier, d'y relcher une semaine, puis de se diriger sur les Fidji. De l, Standard-Island remontera du ct des Nouvelles-Hbrides, o elle dposera l'quipage malais; puis, le cap au nord-est, elle regagnera les latitudes de la baie Madeleine, et sa seconde campagne sera termine. La vie se continue donc Milliard-City au milieu d'un calme inaltrable. Toujours cette existence d'une grande ville d'Amrique ou d'Europe, -- les communications constantes avec le nouveau continent par les steamers ou les cbles tlgraphiques, les visites habituelles des familles, le rapprochement manifeste qui s'opre entre les deux sections rivales, les promenades, les jeux, les concerts du quatuor toujours en faveur auprs des dilettanti. La Nol venue, le Christmas, si cher aux protestants et aux catholiques, est clbr en grande pompe au temple et Saint-Mary Church, comme dans les palais, les htels, les maisons du quartier commerant. Cette solennit va mettre toute l'le en fte pendant la semaine qui commence Nol pour finir au premier janvier. Entre temps, les journaux de Standard-Island, le _Starboard- Chronicle_, le _New-Herald_, ne cessent d'offrir leurs lecteurs les rcentes nouvelles de l'intrieur et de l'tranger. Et mme une nouvelle, publie simultanment par ces deux feuilles, donne lieu nombre de commentaires. En effet, on a pu lire dans le numro du 26 dcembre que le roi de Malcarlie s'est rendu l'htel de ville, o le gouverneur lui a donn audience. Quel but avait cette visite de Sa Majest... quel motif?... Des racontars de toutes sortes courent la ville, et ils se fussent sans doute appuys sur les plus invraisemblables hypothses, si, le lendemain, les journaux n'eussent rapport une information positive ce sujet. Le roi de Malcarlie a sollicit un poste l'observatoire de Standard-Island, et l'administration suprieure a immdiatement fait droit sa demande. Parbleu, s'est cri Pinchinat, il faut habiter Milliard-City pour voir de ces choses-l!... Un souverain, sa lunette aux yeux, guettant les toiles l'horizon!... -- Un astre de la terre, qui interroge ses frres du firmament!... rpond Yverns. La nouvelle est authentique, et voici pourquoi Sa Majest s'est trouve dans l'obligation de solliciter cette place. C'tait un bon roi, le roi de Malcarlie, c'tait une bonne reine, la princesse sa femme. Ils faisaient tout le bien que peuvent faire, dans un des tats moyens de l'Europe, des esprits clairs, libraux, sans prtendre que leur dynastie, quoiqu'elle ft une des plus anciennes du vieux continent, et une origine divine. Le roi tait trs instruit des choses de science, trs apprciateur des choses d'art, passionn pour la musique surtout. Savant et philosophe, il ne s'aveuglait gure sur l'avenir des souverainets europennes. Aussi tait-il toujours prt quitter son royaume, ds que son peuple ne voudrait plus de lui. N'ayant pas d'hritier direct, ce n'est point sa famille qu'il ferait tort, quand le moment lui paratrait venu d'abandonner son trne et de se dcoiffer de sa couronne. Ce moment arriva, il y a trois ans. Pas de rvolution d'ailleurs, dans le royaume de Malcarlie, ou du moins pas de rvolution sanglante. D'un commun accord, le contrat fut rompu entre Sa Majest et ses sujets. Le roi redevint un homme, ses sujets devinrent des citoyens, et il partit sans plus de faon qu'un voyageur dont le ticket a t pris au chemin de fer, laissant un rgime se substituer un autre. Vigoureux encore soixante ans, le roi jouissait d'une constitution, -- meilleure peut-tre que celle dont son ancien royaume essayait de se doter. Mais la sant de la reine, assez prcaire, rclamait un milieu qui ft l'abri des brusques changements de temprature. Or, cette presque uniformit de conditions climatriques, il tait difficile de la rencontrer autre part qu' Standard-Island, du moment qu'on ne pouvait pas s'imposer la fatigue de courir aprs les belles saisons sous des latitudes successives. Il semblait donc que l'appareil maritime de _Standard-Island Company_ prsentait ces divers avantages, puisque les nababs les plus haut cots des tats-Unis en avaient fait leur ville d'adoption. C'est pourquoi, ds que l'le hlice eut t cre, le roi et la reine de Malcarlie rsolurent d'lire domicile Milliard-City. L'autorisation leur en fut accorde, moyennant qu'ils y vivraient en simples citoyens, sans aucune distinction ni privilge. On peut tre certain que Leurs Majests ne songeaient point vivre autrement. Un petit htel leur est lou dans la Trente-neuvime Avenue de la section tribordaise, entour d'un jardin qui s'ouvre sur le grand parc. C'est l que demeurent les deux souverains, trs l'cart, ne se mlant en aucune faon aux rivalits et intrigues des sections rivales, se contentant d'une existence modeste. Le roi s'occupe d'tudes astronomiques, pour lesquelles il a toujours eu un got trs prononc. La reine, catholique sincre, mne une vie demi claustrale, n'ayant pas mme l'occasion de se consacrer des oeuvres charitables, puisque la misre est inconnue sur ce Joyau du Pacifique. Telle est l'histoire des anciens matres du royaume de Malcarlie, -- une histoire que le surintendant a raconte nos artistes, ajoutant que ce roi et cette reine taient les meilleures gens qu'il ft possible de rencontrer, bien que leur fortune ft relativement trs rduite. Le quatuor, trs mu devant cette dchance royale, supporte avec tant de philosophie et de rsignation, prouve pour les souverains dtrns une respectueuse sympathie. Au lieu de se rfugier en France, cette patrie des rois en exil, Leurs Majests ont fait choix de Standard-Island, comme d'opulents personnages font choix d'une Nice ou d'une Corfou pour raison de sant. Sans doute, ils ne sont pas des exils, ils n'ont point t chasss de leur royaume, ils auraient pu y demeurer, ils pouvaient y revenir, en ne rclamant que leurs droits de citoyens. Mais ils n'y songent point et se trouvent bien de cette paisible existence, en se conformant aux lois et rglements de l'le hlice. Que le roi et la reine de Malcarlie ne soient pas riches, rien de plus vrai, si on les compare la majorit des Milliardais, et relativement aux exigences de la vie Milliard-City. Que voulez- vous y faire avec deux cent mille francs de rente, quand le loyer d'un modeste htel en cote cinquante mille. Or, les ex-souverains taient dj peu fortuns au milieu des empereurs et des rois de l'Europe, -- lesquels ne font pas grande figure eux-mmes ct des Gould, des Vanderbilt, des Rothschild, des Astor, des Makay et autres dieux de la finance. Aussi, quoique leur train ne comportt aucun luxe, -- rien que le strict ncessaire, -- ils n'ont pas laiss d'tre gns. Or la sant de la reine s'accommode si heureusement de cette rsidence que le roi n'a pu avoir la pense de l'abandonner. Alors il a voulu accrotre ses revenus par son travail, et, une place tant devenue vacante l'observatoire, -- une place dont les moluments sont trs levs, -- il est all la demander au gouverneur. Cyrus Bikerstaff, aprs avoir consult par un cblogramme l'administration suprieure de Madeleine-bay, a dispos de la place en faveur du souverain, et voil comment les journaux ont pu annoncer que le roi de Malcarlie venait d'tre nomm astronome Standard-Island. Quelle matire conversations en tout autre pays! Ici on en a parl pendant deux jours, puis on n'y pense plus. Cela parat tout naturel qu'un roi cherche dans le travail la possibilit de continuer cette tranquille existence Milliard-City. C'est un savant: on profitera de sa science. Il n'y a rien l que de trs honorable. S'il dcouvre quelque nouvel astre, plante, comte ou toile, on lui donnera son nom qui figurera avec honneur parmi les noms mythologiques dont fourmillent les annuaires officiels. En se promenant dans le parc, Sbastien Zorn, Pinchinat, Yverns, Frascolin, se sont entretenus de cet incident. Dans la matine, ils ont vu le roi qui se rendait son bureau, et ils ne sont pas encore assez amricaniss pour accepter cette situation au moins peu ordinaire. Aussi dialoguent-ils ce sujet, et Frascolin est- il amen dire: Il parat que si Sa Majest n'avait pas t capable de remplir les fonctions d'astronome, elle aurait pu donner des leons comme professeur de musique. -- Un roi courant le cachet! s'crie Pinchinat. -- Sans doute, et au prix que ses riches lves lui eussent pay ses leons... -- En effet, on le dit trs bon musicien, observe Yverns. -- Je ne suis pas surpris qu'il soit fou de musique, ajoute Sbastien Zorn, puisque nous l'avons vu se tenir la porte du casino, pendant nos concerts, faute de pouvoir louer un fauteuil pour la reine et pour lui! -- Eh! les mntriers, j'ai une ide! dit Pinchinat. -- Une ide de Son Altesse, rplique le violoncelliste, ce doit tre une ide baroque! -- Baroque ou non, mon vieux Sbastien, rpond Pinchinat, je suis sr que tu l'approuveras. -- Voyons l'ide de Pinchinat, dit Frascolin. -- Ce serait d'aller donner un concert Leurs Majests, elles seules, dans leur salon, et d'y jouer les plus beaux morceaux de notre rpertoire. -- Eh! fait Sbastien Zorn, sais-tu qu'elle n'est pas mauvaise, ton ide! -- Parbleu! j'en ai, de ce genre-l, plein la tte, et quand je la secoue... -- a sonne comme un grelot! rpond Yverns. -- Mon brave Pinchinat, dit Frascolin, contentons-nous pour aujourd'hui de ta proposition. Je suis certain que nous ferons grand plaisir ce bon roi et cette bonne reine. -- Demain, nous crirons pour demander une audience, dit Sbastien Zorn. -- Mieux que cela! rpond Pinchinat. Ce soir mme, prsentons-nous l'habitation royale avec nos instruments comme une troupe musiciens qui viennent donner une aubade... -- Tu veux dire une srnade, rplique Yverns, puisque ce sera la nuit... -- Soit, premier violon svre mais juste! Ne chicanons pas sur les mots!... Est-ce dcid?... -- C'est dcid. Ils ont vraiment une excellente pense. Nul doute que le roi dilettante soit trs sensible cette dlicate attention des artistes franais et trs heureux de les entendre. Donc, la tombe du jour, le Quatuor Concertant, charg de trois tuis violon et d'une bote violoncelle, quitte le casino, et se dirige vers la Trente-neuvime Avenue, situe l'extrmit de la section tribordaise. Trs simple demeure, prcde d'une petite cour avec pelouse verdoyante. D'un ct, les communs; de l'autre, les curies qui ne sont point utilises. La maison ne se compose que d'un rez-de-chausse auquel on accde par un perron, et d'un tage, surmont d'une fentre mezzanine et d'un toit mansard. Sur la droite et sur la gauche deux magnifiques micocouliers ombragent le double sentier par lequel on se rend au jardin. Sous les massifs de ce jardin, qui ne mesure pas deux cents mtres superficiels, s'tend un tapis gazonn. Ne songez point comparer ce cottage aux htels des Coverley, des Tankerdon et autres notables de Milliard-City. C'est la retraite d'un sage, qui vit l'cart, d'un savant, d'un philosophe. Abdolonyme s'en ft content en descendant du trne des rois de Sidon. Le roi de Malcarlie a pour unique chambellan son valet de chambre, et la reine pour toute dame d'honneur, sa femme de chambre. Qu'on y adjoigne une cuisinire amricaine, c'est l tout le personnel attach au service de ces souverains dchus, qui traitaient autrefois de frre frre avec les empereurs du vieux continent. Frascolin pousse un bouton lectrique. Le valet de chambre ouvre la porte de la grille. Frascolin fait connatre le dsir que ses camarades et lui, des artistes franais, ont de prsenter leurs hommages Sa Majest, et ils demandent la faveur d'tre reus. Le domestique les prie d'entrer, et ils s'arrtent devant le perron. Presque aussitt, le valet de chambre revient les informer que le roi les recevra avec plaisir. On les introduit dans le vestibule o ils dposent leurs instruments, puis dans le salon o Leurs Majests entrent l'instant mme. Ce fut l tout le crmonial de cette rception. Les artistes se sont inclins, pleins de respect devant le roi et la reine. La reine, trs simplement vtue d'toffes sombres, n'est coiffe que de sa chevelure abondante, dont les boucles grises donnent un charme extrme sa figure un peu ple, son regard lgrement voil. Elle va s'asseoir sur un fauteuil, plac prs de la fentre qui ouvre sur le jardin, au del duquel se dessinent les massifs du parc. Le roi, debout, rpond au salut de ses visiteurs, et les invite lui faire connatre quel motif les a conduits dans cette maison, perdue l'extrme quartier de Milliard-City. Tous quatre se sentent mus en regardant ce souverain dont la personne est empreinte d'une inexprimable dignit. Son regard est vif sous des sourcils presque noirs -- le regard profond du savant. Sa barbe blanche tombe large et soyeuse sur sa poitrine. Sa physionomie, dont un charmant sourire tempre le caractre un peu srieux, ne peut que lui assurer la sympathie des personnes qui l'approchent. Frascolin prend la parole, et, non sans que sa voix tremble quelque peu: Nous remercions Votre Majest, dit-il, d'avoir daign recevoir des artistes qui dsiraient lui offrir leurs respectueux hommages. -- La reine et moi, rpond le roi, nous vous remercions, messieurs, et nous sommes touchs de votre dmarche. Sur cette le, o nous esprons achever une existence si trouble, il semble que vous ayez apport un peu de ce bon air de votre France! Messieurs, vous n'tes point inconnus d'un homme qui, tout en s'occupant de sciences, aime passionnment la musique, cet art auquel vous devez un si beau renom dans le monde artiste. Nous connaissons les succs que vous avez obtenus en Europe, en Amrique. Ces applaudissements qui ont accueilli Standard-Island le Quatuor Concertant, nous y avons pris part, -- d'un peu loin, il est vrai. Aussi avons-nous un regret, c'est de ne vous avoir pas encore entendus comme il convient de vous entendre. Le roi indique des siges ses htes; puis il se place devant la chemine, dont le marbre supporte un magnifique buste de la reine, jeune encore, par Franquetti. Pour entrer en matire, Frascolin n'a qu' rpondre la dernire phrase prononce par le roi. Votre Majest a raison, dit-il, et le regret qu'elle exprime n'est-il pas justifi en ce qui concerne le genre de musique dont nous sommes les interprtes. La musique de chambre, ces quatuors des matres de la musique classique, demandent plus d'intimit que ne comporte une nombreuse assistance. Il leur faut un peu du recueillement d'un sanctuaire... -- Oui, messieurs, dit la reine, cette musique doit tre coute comme on couterait quelques pages d'une harmonie cleste, et c'est bien un sanctuaire qui lui convient... -- Que le roi et la reine, dit alors Yverns, nous permettent donc de transformer ce salon en sanctuaire pour une heure, et de nous faire entendre de Leurs Majests seules... Yverns n'a pas achev ces paroles que la physionomie des deux souverains s'est anime. Messieurs, rpond le roi, vous voulez... vous avez eu cette pense... -- C'est le but de notre visite... -- Ah! dit le roi, en leur tendant la main, je reconnais l des musiciens franais, chez lesquels le coeur gale le talent!... Je vous remercie au nom de la reine et au mien, messieurs!... Rien... non! rien ne pouvait nous faire plus de plaisir! Et, tandis que le valet de chambre reoit l'ordre d'apporter les instruments et de disposer le salon pour ce concert improvis, le roi et la reine invitent leurs htes les suivre au jardin. L, on converse, on parle de musique comme le pourraient faire des artistes dans la plus complte intimit. Le roi s'abandonne son enthousiasme pour cet art, en homme qui en ressent tout le charme, en comprend toutes les beauts. Il montre, jusqu' en tonner ses auditeurs, combien il connat ces matres qu'il lui sera donn d'entendre dans quelques instants... Il clbre le gnie la fois naf et ingnieux d'Haydn... Il rappelle ce qu'un critique a dit de Mendelssohn, ce compositeur hors ligne de la musique de chambre, qui exprime ses ides dans la langue de Beethoven... Weber, quelle exquise sensibilit, quel esprit chevaleresque, qui en font un matre part!... Beethoven, c'est le prince de la musique instrumentale... Il se rvle une me dans ses symphonies... Les oeuvres de son gnie ne le cdent ni en grandeur ni en valeur aux chefs-d'oeuvre de la posie, de la peinture, de la sculpture et de l'architecture, -- astre sublime qui est venu s'teindre son dernier coucher dans la _Symphonie avec choeur_, o la voix des instruments se fond si intimement avec les voix humaines! Et pourtant, il n'avait jamais pu danser en mesure! On l'imagine, c'est du sieur Pinchinat qu'mane cette observation des plus inopportunes. Oui, rpond le roi en souriant, ce qui prouve, messieurs, que l'oreille n'est pas l'organe indispensable au musicien. C'est par le coeur, c'est par lui seul qu'il entend! Et Beethoven ne l'a-t- il pas prouv dans cette incomparable symphonie dont je vous parlais, compose alors que sa surdit ne lui permettait plus de percevoir les sons? Aprs Haydn, Weber, Mendelssohn, Beethoven, c'est de Mozart que Sa Majest parle avec une entranante loquence. Ah! messieurs, dit-il, laissez dborder mon ravissement! Il y a si longtemps que mon me est empche de se livrer ainsi! N'tes- vous pas les premiers artistes dont j'aurai pu tre compris depuis mon arrive Standard-Island? Mozart!... Mozart!... L'un de vos compositeurs dramatiques, le plus grand, mon avis, de la fin du dix-neuvime sicle, lui a consacr d'admirables pages! Je les ai lues, et rien ne les effacera jamais de mon souvenir! Il a dit quelle aisance apporte Mozart en faisant chaque mot sa part spciale de justesse et d'intonation, sans troubler l'allure et le caractre de la phrase musicale... Il a dit qu' la vrit pathtique il joignait la perfection de la beaut plastique... Mozart n'est-il pas le seul qui ait devin, avec une sret aussi constante, aussi complte la forme musicale de tous les sentiments, de toutes leurs nuances de passion et de caractre, c'est--dire de tout ce qui est le drame humain?... Mozart, ce n'est pas un roi, -- qu'est-ce qu'un roi maintenant? ajoute Sa Majest en secouant la tte, -- je dirai qu'il est un dieu, puisqu'on tolre que Dieu existe encore!... C'est le dieu de la Musique! Ce qu'on ne peut rendre, ce qui est inexprimable, c'est l'ardeur avec laquelle Sa Majest manifeste son admiration. Et, lorsque la reine et lui sont rentrs dans le salon, lorsque les artistes l'y ont suivi, il prend une brochure dpose sur la table. Cette brochure, qu'il a d lire et relire, porte ce titre: _Don Juan de Mozart_. Alors il l'ouvre, il en lit ces quelques lignes, tombes de la plume du matre qui a le mieux pntr et le mieux aim Mozart, l'illustre Gounod: O Mozart! divin Mozart! qu'il faut peu te comprendre pour ne pas t'adorer! Toi, la vrit constante! Toi, la beaut parfaite! Toi, le charme inpuisable! Toi, toujours profond et toujours limpide! Toi, l'humanit complte et la simplicit de l'enfant! Toi, qui as tout ressenti, tout exprim dans une phrase musicale qu'on n'a jamais surpasse et qu'on ne surpassera jamais! Alors Sbastien Zorn et ses camarades prennent leurs instruments et, la lueur de l'ampoule lectrique qui verse une douce lumire sur le salon, ils jouent le premier des morceaux dont ils ont fait choix pour ce concert. C'est le deuxime quatuor en _la mineur_, Op. 13 de Mendelssohn, dont le royal auditoire prouve un plaisir infini. ce quatuor succde le troisime en _ut majeur_, Op. 75 d'Haydn, c'est--dire _l'Hymne autrichien_, excut avec une incomparable maestria. Jamais excutants n'ont t plus prs de la perfection que dans l'intimit de ce sanctuaire, o nos artistes n'ont pour les entendre que deux souverains dchus! Et lorsqu'ils ont achev cet hymne rehauss par le gnie du compositeur, ils jouent le sixime quatuor en _si bmol_, Op. 18 de Beethoven, cette _Malinconia_, d'un caractre si triste, d'une puissance si pntrante, que les yeux de Leurs Majests se mouillent de larmes. Puis vient l'admirable fugue en _ut mineur_ de Mozart, si parfaite, si dpourvue de toute recherche scolastique, si naturelle qu'elle semble couler comme une eau limpide, ou passer comme la brise travers un lger feuillage. Enfin, c'est l'un des plus admirables quatuors du divin compositeur, le dixime en _r majeur_, Op. 35, qui termine cette inoubliable soire, dont les nababs de Milliard-City n'ont jamais eu l'gale. Et ce ne sont pas ces Franais qui se seraient lasss l'excution de ces oeuvres admirables, puisque le roi et la reine ne se lassent pas de les entendre. Mais il est onze heures, et Sa Majest leur dit: Nous vous remercions, Messieurs, et ces remerciements viennent du plus profond de notre coeur! Grce la perfection de votre excution, nous venons d'prouver des jouissances d'art dont le souvenir ne s'effacera plus! Cela nous a fait tant de bien... -- Si le roi le dsire, dit Yverns, nous pourrions encore... -- Merci, Messieurs, une dernire fois, merci! Nous ne voulons pas abuser de votre complaisance! Il est tard, et puis... cette nuit... je suis de service... Cette expression, dans la bouche du roi, rappelle les artistes au sentiment de la ralit. Devant le souverain qui leur parle ainsi, ils se sentent presque confus... ils baissent les yeux... Eh oui! Messieurs, reprend le roi d'un ton enjou. Ne suis-je pas astronome de l'observatoire de Standard-Island... et, ajoute-t-il non sans quelque motion, inspecteur des toiles... des toiles filantes?... IV -- Ultimatum britannique Pendant cette dernire semaine de l'anne, consacre aux joies du Christmas, de nombreuses invitations sont envoyes pour des dners, des soires, des rceptions officielles. Un banquet, offert par le gouverneur aux principaux personnages de Milliard- City, accept par les notables bbordais et tribordais, tmoigne d'une certaine fusion entre les deux sections de la ville. Les Tankerdon et les Coverley se retrouvent la mme table. Le premier jour de l'an, il y aura change de cartes entre l'htel de la Dix-neuvime Avenue et l'htel de la Quinzime. Walter Tankerdon reoit mme une invitation l'un des concerts de Mrs Coverley. L'accueil que lui rserve la matresse de la maison parat tre de bon augure. Mais, de l former des liens plus troits, il y a loin encore, bien que Calistus Munbar, dans son emballement chronique, ne cesse de rpter qui veut l'entendre: C'est fait, mes amis, c'est fait! Cependant, l'le hlice continue sa paisible navigation, en se dirigeant vers l'archipel de Tonga-Tabou. Rien ne semblait mme devoir la troubler, lorsque dans la nuit du 30 au 31 dcembre se manifeste un phnomne mtorologique assez inattendu. Entre deux et trois heures du matin, des dtonations loignes se font entendre. Les vigies ne s'en proccupent pas plus qu'il ne convient. On ne peut supposer qu'il s'agisse l d'un combat naval, moins que ce ne soit entre navires de ces rpubliques de l'Amrique mridionale, qui sont frquemment aux prises. Aprs tout, pourquoi s'en inquiterait-on Standard-Island, le indpendante, en paix avec les puissances des deux mondes? D'ailleurs, ces dtonations, qui viennent des parages occidentaux du Pacifique, se prolongent jusqu'au jour, et, certainement, ne sauraient tre confondues avec le grondement plein et rgulier d'une artillerie lointaine. Le commodore Simco, avis par un de ses officiers, est venu observer l'horizon du haut de la tour de l'observatoire. Aucune lueur ne se montre la surface du large segment de mer qui s'tend devant ses yeux. Toutefois, le ciel ne prsente pas son aspect habituel. Des reflets de flammes le colorent jusqu'au znith. L'atmosphre parat embrume, bien que le temps soit beau, et le baromtre n'indique pas, par une baisse soudaine, quelque perturbation des courants de l'espace. Au point du jour, les matineux de Milliard-City ont lieu d'prouver une trange surprise. Non seulement les dtonations ne cessent d'clater, mais l'air se mlange d'une brume rouge et noire, sorte de poussire impalpable, qui commence tomber en pluie. On dirait une averse de molcules fuligineuses. En quelques instants, les rues de la ville, les toits des maisons sont recouverts d'une substance o se combinent les couleurs de carmin, de garance, de nacarat, de pourpre, avec des scories noirtres. Tous les habitants sont dehors, -- nous excepterons Athanase Dormus, qui n'est jamais lev avant onze heures, aprs s'tre couch la veille huit. Il va de soi que le quatuor s'est jet hors de son lit, et il s'est rendu l'observatoire, o le commodore, ses officiers, ses astronomes, sans oublier le nouveau fonctionnaire royal, cherchent reconnatre la nature du phnomne. Il est regrettable, remarque Pinchinat, que cette matire rouge ne soit pas liquide, et que ce liquide ne soit pas une pluie de Pomard ou de Chteau-Lafitte! -- Soiffard! rpond Sbastien Zorn. Au vrai, quelle est la cause du phnomne? On a de nombreux exemples de ces pluies de poussires rouges composes de silice, d'albumine, d'oxyde de chrome et d'oxyde de fer. Au commencement du sicle, la Calabre, les Abruzzes furent inondes de ces averses o les superstitieux habitants voulaient voir des gouttes de sang, lorsque ce n'tait, comme Blancenberghe, en 1819, que du chlorure de cobalt. Il y a galement des transports de ces molcules de suie ou de charbon, enleves des incendies lointains. N'a-t-on mme pas vu tomber des pluies de soie, Fernambouc en 1820, des pluies jaunes, Orlans en 1829, et dans les Basses-Pyrnes en 1836, des pluies de pollen arrach aux sapins en fleurs? Quelle origine attribuer cette chute de poussires, mles de scories, dont l'espace semble charg, et qui projette sur Standard-Island et sur la mer environnante ces grosses masses rougetres? Le roi de Malcarlie met l'opinion que ces matires doivent provenir de quelque volcan des les de l'ouest. Ses collgues de l'observatoire se rangent son opinion. On ramasse plusieurs poignes de ces scories dont la temprature est suprieure celle de l'air ambiant, et que n'a pas refroidies leur passage travers l'atmosphre. Une ruption de grande violence expliquerait les dtonations irrgulires qui se font encore entendre. Or, ces parages sont sems de cratres, les uns en activit, les autres teints, mais susceptibles de se rallumer sous une action infra- tellurique, sans parler de ceux qu'une pousse gologique relve parfois du fond de l'Ocan, et dont la puissance de projection est souvent extraordinaire. Et, prcisment, au milieu de cet archipel des Tonga que rallie Standard-Island, est-ce que, quelques annes auparavant, le piton Tufua n'a pas couvert une superficie de cent kilomtres de ses matires ruptives? Est-ce que, durant de longues heures, les dtonations du volcan ne se propagrent pas jusqu' deux cents kilomtres de distance? Et, au mois d'aot de 1883, les ruptions du Krakatoa ne dsolrent-elles pas la partie des les de Java et de Sumatra, voisines du dtroit de la Sonde, dtruisant des villages entiers, faisant de nombreuses victimes, provoquant des tremblements de terre, souillant le sol d'une boue compacte, soulevant les eaux en remous formidables, infectant l'atmosphre de vapeurs sulfureuses, mettant les navires en perdition?... C'est se demander, vraiment, si l'le hlice n'est pas menace d'un danger de ce genre... Le commodore Simco ne laisse pas d'tre assez inquiet, car la navigation menace de devenir trs difficile. Aprs l'ordre qu'il donne de modrer sa vitesse, Standard-Island ne se dplace plus qu'avec une extrme lenteur. Une certaine frayeur s'empare de la population milliardaise. Est- ce que les fcheux pronostics de Sbastien Zorn touchant l'issue de la campagne seraient sur le point de se raliser?... Vers midi, l'obscurit est profonde. Les habitants ont quitt leurs maisons qui ne rsisteraient pas, si la coque mtallique se soulevait sous les forces plutoniennes. Pril non moins craindre en cas o la mer passerait par-dessus les armatures du littoral, et prcipiterait ses trombes d'eau sur la campagne! Le gouverneur Cyrus Bikerstaff et le commodore Simco se rendent la batterie de l'peron, suivis d'une partie de la population. Des officiers sont envoys aux deux ports, avec ordre de s'y tenir en permanence. Les mcaniciens sont prts faire voluer l'le hlice, s'il devient ncessaire de fuir dans une direction oppose. Le malheur est que la navigation soit de plus en plus difficile mesure que le ciel s'emplit d'paisses tnbres. Vers trois heures du soir, on ne voit gure dix pas de soi. Il n'y a pas trace de lumire diffuse, tant la masse des cendres absorbe les rayons solaires. Ce qui est surtout redouter, c'est que Standard-Island, surcharge par le poids des scories tombes sa surface, ne parvienne pas conserver sa ligne de flottaison au-dessus du niveau de l'Ocan. Elle n'est pas un navire que l'on puisse allger en jetant les marchandises la mer, en le dbarrassant de son lest!... Que faire, si ce n'est d'attendre en se fiant la solidit de l'appareil. Le soir arrive, ou plutt la nuit, et encore ne peut-on le constater que par l'heure des horloges. L'obscurit est complte. Sous l'averse des scories, il est impossible de maintenir en l'air les lunes lectriques que l'on ramne au sol. Il va sans dire que l'clairage des habitations et des rues, qui a fonctionn toute la journe, sera continu tant que se prolongera ce phnomne. La nuit venue, cette situation ne se modifie pas. Il semble cependant que les dtonations sont moins frquentes et aussi moins violentes. Les fureurs de l'ruption tendent diminuer, et la pluie de cendres, emporte vers le sud par une assez forte brise, commence s'apaiser. Les Milliardais, un peu rassurs, se dcident rintgrer leurs habitations, avec l'espoir que le lendemain Standard-Island se retrouvera dans des conditions normales. Il n'y aura plus qu' procder un complet et long nettoyage de l'le hlice. N'importe! quel triste premier jour de l'an pour le Joyau du Pacifique, et de combien peu s'en est fallu que Milliard-City ait eu le sort de Pompi ou d'Herculanum! Bien qu'elle ne soit pas situe au pied d'un Vsuve, sa navigation ne l'expose-t-elle pas rencontrer nombre de ces volcans dont sont hrisses les rgions sous-marines du Pacifique? Toutefois le gouverneur, ses adjoints et le conseil des notables restent en permanence l'htel de ville. Les vigies de la tour guettent tout changement qui se produirait l'horizon ou au znith. Afin de maintenir sa direction vers le sud-ouest, l'le hlice n'a cess de marcher, mais la vitesse de deux ou trois milles l'heure seulement. Lorsque le jour reviendra -- ou du moins ds que les tnbres seront dissipes, -- elle remettra le cap sur l'archipel des Tonga. L, sans doute, on apprendra laquelle des les de cette portion de l'ocan a t le thtre d'une telle ruption. Dans tous les cas, il est manifeste, avec la nuit qui s'avance, que le phnomne tend s'amoindrir. Vers trois heures du matin, nouvel incident, qui provoque un nouvel effroi chez les habitants de Milliard-City. Standard-Island vient de recevoir un choc, dont le contre-coup s'est propag travers les compartiments de sa coque. Il est vrai, la secousse n'a pas eu assez de force pour provoquer l'branlement des habitations ou le dtraquement des machines. Les hlices ne se sont pas arrtes dans leur mouvement propulsif. Nanmoins, n'en pas douter, il y a eu collision l'avant. Que s'est-il pass?... Standard-Island a-t-elle heurt quelque haut-fond?... Non, puisqu'elle continue se dplacer... A-t-elle donc donn contre un cueil?... Au milieu de cette obscurit si profonde, s'est-il produit un abordage avec un navire croisant sa route et qui n'a pu apercevoir ses feux?... De cette collision est-il rsult de graves avaries, sinon de nature compromettre sa scurit, du moins ncessiter d'importantes rparations la prochaine relche?... Cyrus Bikerstaff et le commodore Simco se transportent, non sans peine en foulant cette paisse couche de scories et de cendres, la batterie de l'peron. L, les douaniers leur apprennent que le choc est effectivement d une collision. Un navire de fort tonnage, un steamer courant de l'ouest l'est, a t heurt par l'peron de Standard-Island. Que ce choc ait t sans gravit pour l'le hlice, peut-tre n'en a-t-il pas t de mme pour le steamer?... On n'a entrevu sa masse qu'au moment de l'abordage... Des cris se sont fait entendre, mais n'ont dur que quelques instants... Le chef du poste et ses hommes, accourus la pointe de la batterie, n'ont plus rien vu ni rien entendu... Le btiment a-t-il sombr sur place?... Cette hypothse n'est, par malheur, que trop admissible. Quant Standard-Island, on constate que cette collision ne lui a occasionn aucun dommage srieux. Sa masse est telle qu'il lui suffirait, mme petite vitesse, de frler un btiment, si puissant qu'il soit, ft-ce un cuirass de premier rang, pour que celui-ci ft menac de se perdre corps et biens. C'est l ce qui est arriv, sans doute. Quant la nationalit de ce navire, le chef du poste croit avoir entendu des ordres jets d'une voix rude, -- un de ces rugissements particuliers aux commandements de la marine anglaise. Il ne saurait cependant l'affirmer d'une faon formelle. Cas trs grave et qui peut avoir des consquences non moins graves. Que dira le Royaume-Uni?... Un btiment anglais, c'est un morceau de l'Angleterre, et l'on sait que la Grande-Bretagne ne se laisse pas impunment amputer... quelles rclamations et responsabilits Standard-Island ne doit-elle pas s'attendre?... Ainsi dbute la nouvelle anne. Ce jour-l, jusqu' dix heures du matin, le commodore Simco n'est point en mesure d'entreprendre des recherches au large. L'espace est encore encrass de vapeurs, bien que le vent qui frachit commence dissiper la pluie de cendres. Enfin le soleil perce les brumes de l'horizon. Dans quel tat se trouvent Milliard-City, le parc, la campagne, les fabriques, les ports! Quel travail de nettoyage! Aprs tout, cela regarde les bureaux de la voirie. Simple question de temps et d'argent. Ni l'un ni l'autre ne manquent. On va au plus press. Tout d'abord, les ingnieurs gagnent la batterie de l'peron, sur le ct du littoral o s'est produit l'abordage. Dommages insignifiants de ce chef. La solide coque d'acier n'a pas plus souffert que le coin qui s'enfonce dans le morceau de bois, -- en l'espce, le navire abord. Au large, ni dbris ni paves. Du haut de la tour de l'observatoire, les plus puissantes lunettes ne laissent rien apercevoir, bien que, depuis la collision, Standard-Island ne se soit pas dplace de deux milles. Il convient de prolonger les investigations au nom de l'humanit. Le gouverneur confre avec le commodore Simco. Ordre est donn aux mcaniciens de stopper les machines, et aux embarcations lectriques des deux ports de prendre la mer. Les recherches, qui s'tendent sur un rayon de cinq six milles, ne donnent aucun rsultat. Cela n'est que trop certain, le btiment, crev dans ses oeuvres vives, a d sombrer, sans laisser trace de sa disparition. Le commodore Simco fait alors reprendre la vitesse rglementaire. midi, l'observation indique que Standard-Island se trouve cent cinquante milles dans le sud-ouest des Samoa. Entre temps, les vigies sont charges de veiller avec un soin extrme. Vers cinq heures du soir, on signale d'paisses fumes qui se droulent vers le sud-est. Ces fumes sont-elles dues aux dernires pousses du volcan, dont l'ruption a si profondment troubl ces parages? Ce n'est gure prsumable, car les cartes n'indiquent ni le ni lot proximit. Un nouveau cratre est-il donc sorti du fond ocanien?... Non, et il est manifeste que les fumes se rapprochent de Standard-Island. Une heure aprs, trois btiments, marchant de conserve, gagnent rapidement en forant de vapeur. Une demi-heure plus tard, on reconnat que ce sont des navires de guerre. une heure de l, on ne peut avoir aucun doute sur leur nationalit. C'est la division de l'escadre britannique qui, cinq semaines auparavant, s'est refuse saluer les couleurs de Standard-Island. la nuit tombante, ces navires ne sont pas quatre milles de la batterie de l'peron. Vont-ils passer au large et poursuivre leur route? Ce n'est pas probable, et en relevant leurs feux de positions, il y a lieu de reconnatre qu'ils demeurent stationnaires. Ces btiments ont sans doute l'intention de communiquer avec nous, dit le commodore Simco au gouverneur. -- Attendons, rplique Cyrus Bikerstaff. Mais de quelle faon le gouverneur rpondra-t-il au commandant de la division, si celui-ci vient rclamer propos du rcent abordage? Il est possible, en effet, que tel soit son dessein, et peut-tre l'quipage du navire abord a-t-il t recueilli, a-t-il pu se sauver sur ses chaloupes? Au reste, il sera temps de prendre un parti, lorsqu'on saura de quoi il s'agit. On le sait, le lendemain, ds la premire heure. Au soleil levant, le pavillon de contre-amiral flotte au mt d'artimon du croiseur de tte, qui se tient sous petite vapeur deux milles de Bbord-Harbour. Une embarcation en dborde et se dirige vers le port. Un quart d'heure aprs, le commodore Simco reoit cette dpche. Le capitaine Turner, du croiseur l'_Herald_, chef d'tat-major de l'amiral sir Edward Collinson, demande tre conduit immdiatement prs du gouverneur de Standard-Island. Cyrus Bikerstaff, prvenu, autorise l'officier du port laisser le dbarquement s'effectuer et rpond qu'il attend le capitaine Turner l'htel de ville. Dix minutes aprs, un car, mis la disposition du chef d'tat- major qui est accompagn d'un lieutenant de vaisseau, dpose ces deux personnages devant le palais municipal. Le gouverneur les reoit aussitt dans le salon attenant son cabinet. Les salutations d'usage sont alors changes -- trs raides de part et d'autre. Puis, posment, en ponctuant ses paroles, comme s'il rcitait un morceau de littrature courante, le capitaine Turner s'exprime ainsi, rien qu'en une seule et interminable phrase: J'ai l'honneur de porter la connaissance de Son Excellence le gouverneur de Standard-Island, en ce moment par cent soixante-dix- sept degrs et treize minutes l'est du mridien de Greenwich, et par seize degrs cinquante-quatre minutes de latitude sud, que, dans la nuit du 31 dcembre au 1er janvier, le steamer _Glen_, du port de Glasgow, jaugeant trois mille cinq cents tonneaux, charg de bl, d'indigo, de riz, de vins, cargaison de considrable valeur, a t abord par Standard-Island, appartenant _Standard- Island Company limited_, dont le sige social est Madeleine-bay, Basse-Californie, tats-Unis d'Amrique, bien que ce steamer et ses feux rglementaires, feu blanc au mt de misaine, feux de position vert tribord et rouge bbord, et que, s'tant dgag aprs la collision, il a t rencontr le lendemain trente-cinq milles du thtre de la catastrophe, prt couler bas par suite d'une voie d'eau dans sa hanche de bbord, et qu'il a effectivement sombr, aprs avoir pu heureusement mettre son capitaine, ses officiers et son quipage bord du _Herald_, croiseur de premire classe de Sa Majest Britannique naviguant sous le pavillon du contre-amiral sir Edward Collinson, lequel dnonce le fait Son Excellence le gouverneur Cyrus Bikerstaff en lui demandant de reconnatre la responsabilit de la _Standard- Island Company limited_, sous la garantie des habitants de ladite Standard-Island envers les armateurs du dit _Glen_, dont la valeur en coque, machines et cargaison s'lve la somme de douze cent mille livres sterling[3], soit six millions de dollars, laquelle somme devra tre verse entre les mains dudit amiral sir Edward Collinson, faute de quoi il sera procd mme par la force contre ladite Standard-Island. Rien qu'une phrase de trois cent sept mots, coupe de virgules, sans un seul point! Mais comme elle dit tout, et comme elle ne laisse place aucune chappatoire! Oui ou non, le gouverneur se rsout-il admettre la rclamation faite par sir Edward Collinson et accepte-t-il son dire touchant: 1 la responsabilit encourue par la Compagnie; 2 la valeur estimative de douze cent mille livres, attribue au steamer _Glen_ de Glasgow? Cyrus Bikerstaff rpond par les arguments d'usage en matire de collision: Le temps tait trs obscur en raison d'une ruption volcanique qui avait d se produire dans les parages de l'ouest. Si le _Glen_ avait ses feux, Standard-Island avait les siens. De part et d'autre, il tait impossible de les apercevoir. On se trouve donc dans le cas de force majeure. Or, d'aprs les rglements maritimes, chacun doit garder ses avaries pour compte, et il ne peut y avoir matire ni rclamation ni responsabilit. Rponse du capitaine Turner: Son Excellence le gouverneur aurait sans doute raison dans le cas o il s'agirait de deux btiments naviguant dans des conditions ordinaires. Si le _Glen_ remplissait ces conditions, il est manifeste que Standard-Island ne les remplit pas, qu'elle ne saurait tre assimile un navire, qu'elle constitue un danger permanent en mouvant son norme masse travers les routes maritimes, qu'elle quivaut une le, un lot, un cueil qui se dplacerait sans que son gisement pt tre port d'une faon dfinitive sur les cartes, que l'Angleterre a toujours protest contre cet obstacle impossible fixer par des relvements hydrographiques, et que Standard-Island doit toujours tre tenue pour responsable des accidents qui proviendront de sa nature, etc., etc. Il est vident que les arguments du capitaine Turner ne manquent pas d'une certaine logique. Au fond, Cyrus Bikerstaff en sent la justesse. Mais il ne saurait de lui-mme prendre une dcision. La cause sera porte devant qui de droit, et il ne peut que donner acte l'amiral sir Edward Collinson de sa rclamation. Trs heureusement, il n'y a pas eu mort d'hommes... Trs heureusement, rpond le capitaine Turner, mais il y a eu mort de navire, et des millions ont t engloutis par la faute de Standard-Island. Le gouverneur consent-il dores et dj verser entre les mains de l'amiral sir Edward Collinson la somme reprsentant la valeur attribue au _Glen_ et sa cargaison? Comment le gouverneur consentirait-il faire ce versement?... Aprs tout, Standard-Island offre des garanties suffisantes... Elle est l pour rpondre des dommages encourus, si les tribunaux jugent qu'elle soit responsable, aprs expertise, tant sur les causes de l'accident que sur l'importance de la perte cause. C'est le dernier mot de Votre Excellence?... demande le capitaine Turner. -- C'est mon dernier mot, rpond Cyrus Bikerstaff, car je n'ai pas qualit pour engager la responsabilit de la Compagnie. Nouveaux saluts plus raides encore, changs entre le gouverneur et le capitaine anglais. Dpart de celui-ci par le car, qui le ramne Bbord-Harbour, et retour l'_Herald_ par la chaloupe vapeur, qui le transporte bord du croiseur. Lorsque la rponse de Cyrus Bikerstaff est connue du conseil des notables, elle reoit son approbation pleine et entire, et, aprs le conseil, celle de toute la population de Standard-Island. On ne peut se soumettre l'insolente et imprieuse mise en demeure des reprsentants de Sa Majest Britannique. Ceci bien tabli, le commodore Simco donne des ordres pour que l'le hlice reprenne sa route toute vitesse. Or, si la division de l'amiral Collinson s'entte, sera-t-il possible d'chapper ses poursuites? Ses btiments n'ont-ils pas une marche trs suprieure? Et s'il appuie sa rclamation de quelques obus la mlinite, sera-t-il possible de rsister? Sans doute, les batteries de l'le sont capables de rpondre aux Armstrongs, dont les croiseurs de la division sont arms. Mais le champ offert au tir anglais est infiniment plus vaste... Que deviendront les femmes, les enfants, dans l'impossibilit de trouver un abri?... Tous les coups porteront, tandis que les batteries de l'peron et de la Poupe perdront au moins cinquante pour cent de leurs projectiles sur un but restreint et mobile!... Il faut donc attendre ce que va dcider l'amiral sir Edward Collinson. On n'attend pas longtemps. neuf heures quarante-cinq, un premier coup blanc part de la tourelle centrale du _Herald_ en mme temps que le pavillon du Royaume-Uni monte en tte de mt. Sous la prsidence du gouverneur et de ses adjoints, le conseil des notables discute dans la salle des sances l'htel de ville. Cette fois, Jem Tankerdon et Nat Coverley sont du mme avis. Ces Amricains, en gens pratiques, ne songent point essayer d'une rsistance qui pourrait entraner la perte corps et biens de Standard-Island. Un second coup de canon retentit. Cette fois, un obus passe en sifflant, dirig de manire tomber une demi-encablure en mer, o il clate avec une formidable violence, en soulevant d'normes masses d'eau. Sur l'ordre du gouverneur, le commodore Simco fait amener le pavillon qui a t hiss en rponse celui du _Herald_. Le capitaine Turner revient Bbord-Harbour. L, il reoit des valeurs, signes de Cyrus Bikerstaff et endosses par les principaux notables pour une somme de douze cent mille livres. Trois heures plus tard, les dernires fumes de la division s'effacent dans l'est, et Standard-Island continue sa marche vers l'archipel des Tonga. V -- Le Tabou Tonga-Tabou Et alors, dit Yverns, nous relcherons aux principales les de Tonga-Tabou? -- Oui, mon excellent bon! rpond Calistus Munbar. Vous aurez le loisir de faire connaissance avec cet archipel, que vous avez le droit d'appeler archipel d'Hapa, et mme archipel des Amis, ainsi que l'a nomm le capitaine Cook, en reconnaissance du bon accueil qu'il y avait reu. -- Et nous y serons sans doute mieux traits que nous ne l'avons t aux les de Cook?... demande Pinchinat. -- C'est probable. -- Est-ce que nous visiterons toutes les les de ce groupe?... interroge Frascolin. -- Non certes, attendu qu'on n'en compte pas moins de cent cinquante... -- Et aprs?... s'informe Yverns. -- Aprs, nous irons aux Fidji, puis aux Nouvelles-Hbrides, puis, ds que nous, aurons rapatri les Malais, nous reviendrons Madeleine-bay o se terminera notre campagne. -- Standard-Island doit-elle relcher sur plusieurs points des Tonga?... reprend Frascolin. -- Vavao et Tonga-Tabou seulement, rpond le surintendant, et ce n'est point encore l que vous trouverez les vrais sauvages de vos rves, mon cher Pinchinat! -- Dcidment, il n'y en a plus, mme dans l'ouest du Pacifique! rplique Son Altesse. -- Pardonnez-moi... il en existe un nombre respectable du ct des Nouvelles-Hbrides et des Salomon. Mais, Tonga, les sujets du roi Georges Ier sont peu prs civiliss, et j'ajoute que ses sujettes sont charmantes. Je ne vous conseillerais point cependant d'pouser une de ces ravissantes Tongiennes. -- Pour quelle raison?... -- Parce que les mariages entre trangers et indignes ne passent point pour tre heureux. Il y a gnralement incompatibilit d'humeur! -- Bon! s'crie Pinchinat, et ce vieux mntrier de Zorn qui comptait se marier Tonga-Tabou! -- Moi! riposte le violoncelliste en haussant les paules. Ni Tonga-Tabou, ni ailleurs, entends-tu bien, mauvais plaisant! -- Dcidment, notre chef d'orchestre est un sage, rpond Pinchinat. Voyez-vous, mon cher Calistus -- et mme permettez-moi de vous appeler Eucalistus, tant vous m'inspirez de sympathie... -- Je vous le permets, Pinchinat! -- Eh bien, mon cher Eucalistus, on n'a pas racl pendant quarante ans des cordes de violoncelle sans tre devenu philosophe, et la philosophie enseigne que l'unique moyen d'tre heureux en mariage, c'est de n'tre point mari. Dans la matine du 6 janvier, apparaissent l'horizon les hauteurs de Vavao, la plus importante du groupe septentrional. Ce groupe est trs diffrent, par sa formation volcanique, des deux autres, Hapa et Tonga-Tabou. Tous les trois sont compris entre le dix-septime et le vingt-deuxime degr sud, et le cent soixante- seizime et le cent soixante-dix-huitime degr ouest, -- une aire de deux mille cinq cents kilomtres carrs sur laquelle se rpartissent cent cinquante les peuples de soixante mille habitants. L se promenrent les navires de Tasman en 1643, et les navires de Cook en 1773, pendant son deuxime voyage de dcouvertes travers le Pacifique. Aprs le renversement de la dynastie des Finare- Finare et la fondation d'un tat fdratif en 1797, une guerre civile dcima la population de l'archipel. C'est l'poque o dbarqurent ls missionnaires mthodistes, qui firent triompher cette ambitieuse secte de la religion anglicane. Actuellement, le roi Georges Ier est le souverain non contest de ce royaume, sous le protectorat de l'Angleterre, en attendant que... Ces quelques points ont pour but de rserver l'avenir, tel que le fait trop souvent la protection britannique ses protgs d'outre-mer. La navigation est assez difficile au milieu de ce ddale d'lots et d'les, plants de cocotiers, et qu'il est ncessaire de suivre pour atteindre Nu-Ofa, la capitale du groupe des Vavao. Vavao est volcanique, et, comme telle, expose aux tremblements de terre. Aussi s'en est-on proccup en levant des habitations, dont la construction ne comporte pas un seul clou. Des joncs tresss forment les murs avec des lattes de bois de cocotier, et sur des piliers ou troncs d'arbres repose une toiture ovale. Le tout est trs frais et trs propre. Cet ensemble attire plus particulirement l'attention de nos artistes, posts la batterie de l'peron, alors que Standard-Island passe travers les canaux bords de villages kanaques. et l, quelques maisons europennes dploient les pavillons de l'Allemagne et de l'Angleterre. Mais si cette partie de l'archipel est volcanique, ce n'est pas l'un de ses volcans qu'il convient d'attribuer le formidable panchement, ruption de scories et de cendres, vomi sur ces parages. Les Tongiens n'ont pas mme t plongs dans des tnbres de quarante-huit heures, les brises de l'ouest ayant chass les nuages de matires ruptives vers l'horizon oppos. Trs vraisemblablement, le cratre qui les a expectores appartient quelque le isole dans l'est, moins que ce ne soit un volcan de formation rcente entre les Samoa et les Tonga. La relche de Standard-Island Vavao n'a dur que huit jours. Cette le mrite d'tre visite, bien que, plusieurs annes auparavant, elle ait t ravage par un terrible cyclone qui renversa la petite glise des Maristes franais et dtruisit quantit d'habitations indignes. Nanmoins, la campagne est reste trs attrayante, avec ses nombreux villages, enclos de ceintures d'orangers, ses plaines fertiles, ses champs de canne sucre, d'ignames, ses massifs de bananiers, de mriers, d'arbres pain, de sandals. En fait d'animaux domestiques, rien que des porcs et des volailles. En fait d'oiseaux, rien que des pigeons par milliers et des perroquets aux joyeuses couleurs et au bruyant caquetage. En fait de reptiles, quelques serpents inoffensifs et de jolis lzards verts, que l'on prendrait pour des feuilles tombes des arbres. Le surintendant n'a point exagr la beaut du type indigne -- commun, du reste, cette race malaise des divers archipels du Pacifique central. Des hommes superbes, hauts de taille, un peu obses peut-tre, mais d'une admirable structure et de noble attitude, regard fier, teint qui se nuance depuis le cuivre fonc jusqu' l'olive. Des femmes gracieuses et bien proportionnes, les mains et les pieds d'une dlicatesse de forme et d'une petitesse qui font commettre plus d'un pch d'envie aux Allemandes et aux Anglaises de la colonie europenne. On ne s'occupe, d'ailleurs, dans l'indignat fminin, que de la fabrique des nattes, des paniers, des toffes semblables celles de Tati, et les doigts ne se dforment pas ces travaux manuels. Et puis, il est ais de pouvoir _de visu_ juger des perfections de la beaut tongienne. Ni l'abominable pantalon, ni la ridicule robe trane n'ont encore t adopts par les modes du pays. Un simple pagne ou une ceinture pour les hommes, le caraco et la jupe courte avec des ornements en fines corces sches pour les femmes, qui sont la fois rserves et coquettes. Chez les deux sexes, une chevelure toujours soigne, que les jeunes filles relvent coquettement sur leur front, et dont elles maintiennent l'difice avec un treillis de fibres de cocotier en guise de peigne. Et pourtant, ces avantages n'ont point le don de faire revenir de ses prventions le rbarbatif Sbastien Zorn. Il ne se mariera pas plus Vavao, Tonga-Tabou que n'importe en quel pays de ce monde sublunaire. C'est toujours une vive satisfaction, pour ses camarades et lui, de dbarquer sur ces archipels. Certes, Standard-Island leur plat; mais enfin, de mettre le pied en terre ferme n'est pas non plus pour leur dplaire. De vraies montagnes, de vraies campagnes, de vrais cours d'eau, cela repose des rivires factices et des littoraux artificiels. Il faut tre un Calistus Munbar pour donner son Joyau du Pacifique la supriorit sur les oeuvres de la nature. Bien que Vavao ne soit pas la rsidence ordinaire du roi Georges, il possde Nu-Ofa un palais, disons un joli cottage, qu'il habite assez frquemment. Mais c'est sur l'le de Tonga-Tabou que s'lvent le palais royal et les tablissements des rsidents anglais. Standard-Island va faire l sa dernire relche, presque la limite du tropique du Capricorne, point extrme qui aura t atteint par elle au cours de sa campagne travers l'hmisphre mridional. Aprs avoir quitt Vavao, les Milliardais ont joui, pendant deux jours, d'une navigation trs varie. On ne perd de vue une le que pour en relever une autre. Toutes, prsentant le mme caractre volcanique, sont dues l'action de la puissance plutonienne. Il en est, cet gard, du groupe septentrional comme du groupe central des Hapa. Les cartes hydrographiques de ces parages, tablies avec une extrme prcision, permettent au commodore Simco de s'aventurer sans danger entre les canaux de ce ddale, depuis Hapa jusqu' Tonga-Tabou. Du reste, les pilotes ne lui manqueraient pas, s'il avait requrir leurs services. Nombre d'embarcations circulent le long des les; -- pour la plupart des golettes sous pavillon allemand employes au cabotage, tandis que les navires de commerce exportent le coton, le coprah, le caf, le mas, principales productions de l'archipel. Non seulement les pilotes se seraient empresss de venir, si Ethel Simco les et fait demander, mais aussi les quipages de ces pirogues doubles balanciers, runies par une plate-forme et pouvant contenir jusqu' deux cents hommes. Oui! des centaines d'indignes seraient accourus au premier signal, et quelle aubaine pour peu que le prix du pilotage et t calcul sur le tonnage de Standard-Island! Deux cent cinquante-neuf millions de tonnes! Mais le commodore Simco, qui tous ces parages sont familiers, n'a pas besoin de leurs bons offices. Il n'a confiance qu'en lui seul, et compte sur le mrite des officiers qui excutent ses ordres avec une absolue prcision. Tonga-Tabou est aperue dans la matine du 9 janvier, alors que Standard-Island n'en est pas plus de trois quatre milles. Trs basse, sa formation n'tant pas due un effort gologique, elle n'est pas monte du fond sous-marin, comme tant d'autres les immobilises aprs tre venues respirer la surface de ces eaux. Ce sont les infusoires qui l'ont peu peu construite en difiant leurs tages madrporiques. Et quel travail! Cent kilomtres de circonfrence, une aire de sept huit cents kilomtres superficiels, sur lesquels vivent vingt mille habitants! Le commodore Simco s'arrte en face du port de Maofuga. Des rapports s'tablissent immdiatement entre l'le sdentaire et l'le mouvante, une soeur de cette Latone de mythologique souvenir! Quelle diffrence offre cet archipel avec les Marquises, les Pomotou, l'archipel de la Socit! L'influence anglaise y domine, et, soumis cette domination, le roi Georges Ier ne s'empressera pas de faire bon accueil ces Milliardais d'origine amricaine. Cependant, Maofuga, le quatuor rencontre un petit centre franais. L rside l'vque de l'Ocanie, qui faisait alors une tourne pastorale dans les divers groupes. L s'lvent la mission catholique, la maison des religieuses, les coles de garons et de filles. Inutile de dire que les Parisiens sont reus avec cordialit par leurs compatriotes. Le suprieur de la Mission leur offre l'hospitalit, ce qui les dispense de recourir la Maison des trangers. Quant leurs excursions, elles ne doivent les conduire qu' deux autres points importants, Nakualofa, la capitale des tats du roi Georges, et le village de Mua, dont les quatre cents habitants professent la religion catholique. Lorsque Tasman dcouvrit Tonga-Tabou, il lui donna le nom d'Amsterdam, -- nom que ne justifieraient gure ses maisons en feuilles de pandanus et fibres de cocotier. Il est vrai, les habitations l'europenne ne manquent point; mais le nom indigne s'approprie mieux cette le. Le port de Maofuga est situ sur la cte septentrionale. Si Standard-Island et pris son poste de relche plus l'ouest de quelques milles, Nakualofa, ses jardins royaux et son palais royal se fussent offerts aux regards. Si, au contraire, le commodore Simco se ft dirig plus l'est, il aurait trouv une baie qui entaille assez profondment le littoral, et dont le fond est occup par le village de Mua. Il ne l'a pas fait, parce que son appareil aurait couru des risques d'chouage au milieu de ces centaines d'lots, dont les passes ne donnent accs qu' des navires de mdiocre tonnage. L'le hlice doit donc rester devant Maofuga pendant toute la dure de la relche. Si un certain nombre de Milliardais dbarquent dans ce port, ils sont assez rares ceux qui songent parcourir l'intrieur de l'le. Elle est charmante, pourtant, et mrite les louanges dont lise Reclus l'a comble. Sans doute, la chaleur est trs forte, l'atmosphre orageuse, quelques pluies d'une violence extrme sont de nature calmer l'ardeur des excursionnistes, et il faut tre pris de la folie du tourisme pour courir le pays. C'est nanmoins ce que font Frascolin, Pinchinat, Yverns, car il est impossible de dcider le violoncelliste quitter sa confortable chambre du casino avant le soir, alors que la brise de mer rafrachit les grves de Maofuga. Le surintendant lui-mme s'excuse de ne pouvoir accompagner les trois enrags. Je fondrais en route! leur dit-il. -- Eh bien, nous vous rapporterions en bouteille! rpond Son Altesse. Cette perspective engageante ne peut convaincre Calistus Munbar, qui prfre se conserver l'tat solide. Trs heureusement pour les Milliardais, depuis trois semaines dj le soleil remonte vers l'hmisphre septentrional, et Standard-Island saura se tenir distance de ce foyer incandescent, de manire conserver une temprature normale. Donc, ds le lendemain, les trois amis quittent Maofuga l'aube naissante, et se dirigent vers la capitale de l'le. Certainement, il fait chaud; mais cette chaleur est supportable sous le couvert des cocotiers, des leki- leki, des toui-touis qui sont les arbres chandelles, les cocas, dont les haies rouges et noires se forment en grappes d'blouissantes gemmes. Il est peu prs midi lorsque la capitale se montre dans, toute sa splendide floraison, -- expression qui ne manque pas de justesse cette poque de l'anne. Le palais du roi semble sortir d'un gigantesque bouquet de verdure. Il existe un contraste frappant entre les cases indignes, toutes fleuries, et les habitations, trs britanniques d'aspect, -- citons celle qui appartient aux missionnaires protestants. Du reste, l'influence de ces ministres wesleyens a t considrable, et, aprs en avoir massacr un certain nombre, les Tongiens ont fini par adopter leurs croyances. Observons, cependant, qu'ils n'ont point entirement renonc aux pratiques de leur mythologie kanaque. Pour eux le grand-prtre est suprieur au roi. Dans les enseignements de leur bizarre cosmogonie, les bons et les mauvais gnies jouent un rle important. Le christianisme ne dracinera pas aisment le tabou, qui est toujours en honneur, et, lorsqu'il s'agit de le rompre, cela ne se fait pas sans crmonies expiatoires, dans lesquelles la vie humaine est quelquefois sacrifie... Il faut mentionner, d'aprs les rcits des explorateurs -- particulirement M. Aylie Marin dans ses voyages de 1882, -- que Nakualofa n'est encore qu'un centre demi civilis. Frascolin, Pinchinat, Yverns, n'ont aucunement prouv le dsir d'aller dposer leurs hommages aux pieds du roi Georges. Cela n'est point prendre dans le sens mtaphorique, puisque la coutume est de baiser les pieds de ce souverain. Et nos Parisiens s'en flicitent lorsque, sur la place de Nakualofa, ils aperoivent le tui, comme on appelle Sa Majest, vtu d'une sorte de chemise blanche et d'une petite jupe en toffe du pays, attache autour de ses reins. Ce baisement des pieds et certes compt parmi les plus dsagrables souvenirs de leur voyage. On voit, fait observer Pinchinat, que les cours d'eau sont peu abondants dans le pays! En effet, Tonga-Tabou, Vavao, comme dans les autres les de l'archipel, l'hydrographie ne comporte ni un ruisseau ni un lagon. L'eau de pluie, recueillie dans les citernes, voil tout ce que la nature offre aux indignes, et ce dont les sujets de Georges Ier se montrent aussi mnagers que leur souverain. Le jour mme, les trois touristes, trs fatigus, sont revenus au port de Maofuga, et retrouvent avec grande satisfaction leur appartement du casino. Devant l'incrdule Sbastien Zorn, ils affirment que leur excursion a t des plus intressantes. Mais les potiques incitations d'Yverns ne peuvent dcider le violoncelliste se rendre, le lendemain, au village de Mua. Ce voyage doit tre assez long et trs fatigant. On s'pargnerait aisment cette fatigue, en utilisant l'une des chaloupes lectriques que Cyrus Bikerstaff mettrait volontiers la disposition des excursionnistes. Mais, d'explorer l'intrieur de ce curieux pays, c'est une considration de quelque valeur, et les touristes partent pdestrement pour la baie de Mua, en contournant un littoral de corail que bordent des lots, o semblent s'tre donn rendez-vous tous les cocotiers de l'Ocanie. L'arrive Mua n'a pu s'effectuer que dans l'aprs-midi. Il y aura donc lieu d'y coucher. Un endroit est tout indiqu pour recevoir des Franais. C'est la rsidence des missionnaires catholiques. Le suprieur montre, en accueillant ses htes, une joie touchante -- ce qui leur rappelle la faon dont ils ont t reus par les Maristes de Samoa. Quelle excellente soire, quelle intressante causerie, o il a t plutt question de la France que de la colonie tongienne! Ces religieux ne songent pas sans quelque regret leur terre natale si loigne! Il est vrai, ces regrets ne sont-ils pas compenss par tout le bien qu'ils font dans ces les? N'est-ce point une consolation de se voir respects de ce petit monde qu'ils ont soustrait l'influence des ministres anglicans et convertis la foi catholique? Tel est mme leur succs que les mthodistes ont d fonder une sorte d'annexe au village de Mua, afin de pourvoir aux intrts du proslytisme wesleyen. C'est avec un certain orgueil que le suprieur fait admirer ses htes les tablissements de la Mission, la maison qui fut construite gratuitement par les indignes de Mua, et cette jolie glise, due aux architectes tongiens, que ne dsavoueraient pas leurs confrres de France. Pendant la soire, on se promne aux environs du village, on se porte jusqu'aux anciennes tombes de Tui-Tonga, o le schiste et le corail s'entremlent dans un art primitif et charmant. On visite mme cette antique plantation de mas, banians ou figuiers monstrueux racines entrelaces comme des serpents, et dont la circonfrence dpasse parfois soixante mtres. Frascolin tient les mesurer; puis, ayant inscrit ce chiffre sur son carnet, il le fait certifier exact par le suprieur. Allez donc, aprs cela, mettre en doute l'existence d'un pareil phnomne vgtal! Bon souper, bonne nuit dans les meilleures chambres de la Mission. Aprs quoi, bon djeuner, bons adieux des missionnaires qui rsident Mua, et retour Standard-Island, au moment o cinq heures sonnent au beffroi de l'htel de ville. Cette fois, les trois excursionnistes n'ont point recourir aux amplifications mtaphoriques pour assurer Sbastien Zorn que ce voyage leur laissera d'inoubliables souvenirs. Le lendemain, Cyrus Bikerstaff reoit la visite du capitaine Sarol; voici quel propos: Un certain nombre de Malais -- une centaine environ, -- avaient t recruts aux Nouvelles-Hbrides, et conduits Tonga-Tabou pour des travaux de dfrichement, -- recrutement indispensable eu gard l'indiffrence, disons la paresse native des Tongiens qui vivent au jour le jour. Or, ces travaux tant achevs depuis peu, ces Malais attendaient l'occasion de retourner dans leur archipel. Le gouverneur voudrait-il leur permettre de prendre passage sur Standard-Island? C'est cette permission que vient demander le capitaine Sarol. Dans cinq ou six semaines, on arrivera Erromango, et le transport de ces indignes n'aura pas t une grosse charge pour le budget municipal. Il n'et pas t gnreux de refuser ces braves gens un service si facile rendre. Aussi le gouverneur accorde-t-il l'autorisation, -- ce qui lui vaut les remerciements du capitaine Sarol, et aussi ceux des Maristes de Tonga-Tabou, pour lesquels ces Malais avaient t recruts. Qui aurait pu se douter que le capitaine Sarol s'adjoignait ainsi des complices, que ces No-Hbridiens lui viendraient en aide, lorsqu'il en serait temps, et n'avait-il pas lieu de se fliciter de les avoir rencontrs Tonga-Tabou, de les avoir introduits Standard-Island?... Ce jour est le dernier que les Milliardais doivent passer dans l'archipel, le dpart tant fix au lendemain. L'aprs-midi, ils vont pouvoir assister l'une de ces ftes mi- civiles, mi-religieuses, auxquelles les indignes prennent part avec un extraordinaire entrain. Le programme de ces ftes, dont les Tongiens sont aussi friands que leurs congnres des Samoa et des Marquises, comprend plusieurs numros de danses varies. Comme cela est de nature intresser nos Parisiens, ceux-ci se rendent terre vers trois heures. Le surintendant les accompagne, et, cette fois, Athanase Dormus a voulu se joindre eux. La prsence d'un professeur de grces et de maintien n'est-elle pas tout indique dans une crmonie de ce genre? Sbastien Zorn s'est dcid suivre ses camarades, plus dsireux sans doute d'entendre la musique tongienne que d'assister aux bats chorgraphiques de la population. Quand ils arrivrent sur la place, la fte battait son plein. La liqueur de kava, extraite de la racine dessche du poivrier, circule dans les gourdes et s'coule travers les gosiers d'une centaine de danseurs, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles, ces dernires coquettement ornes de leurs longs cheveux qu'elles doivent porter tels jusqu'au jour du mariage. L'orchestre est des plus simples. Pour instruments, cette flte nasale nomme fanghu-fanghu, plus une douzaine de nafas, qui sont des tambours sur lesquels on frappe coups redoubls, -- et mme en mesure, ainsi que le fait remarquer Pinchinat. videmment, le trs comme il faut Athanase Dormus ne peut qu'prouver le plus parfait ddain pour des danses qui ne rentrent pas dans la catgorie des quadrilles, polkas, mazurkas et valses de l'cole franaise. Aussi ne se gne-t-il pas de hausser les paules, l'encontre d'Yverns, auquel ces danses paraissent empreintes d'une vritable originalit. Et d'abord, excution des danses assises, qui ne se composent que d'attitudes, de gestes de pantomimes, de balancements de corps, sur un rythme lent et triste d'un trange effet. ce balancement succdent les danses debout, dans lesquelles Tongiens et Tongiennes s'abandonnent toute la fougue de leur temprament, figurant tantt des passes gracieuses, tantt reproduisant, dans leurs poses, les furies du guerrier courant les sentiers de la guerre. Le quatuor regarde ce spectacle en artiste, se demandant quel degr arriveraient ces indignes, s'ils taient surexcits par la musique enlevante des bals parisiens. Et alors, Pinchinat, -- l'ide est bien de lui, -- fait cette proposition ses camarades: envoyer chercher leurs instruments au casino, et servir ces ballerins et ballerines, les plus enrags _six-huit_ et les plus formidables _deux-quatre_ des rpertoires de Lecoq, d'Audran et d'Offenbach. La proposition est accepte, et Calistus Munbar ne doute pas que l'effet doive tre prodigieux. Une demi-heure aprs, les instruments ont t apports, et le bal de commencer aussitt. Extrme surprise des indignes, mais aussi extrme plaisir qu'ils tmoignent d'entendre ce violoncelle et ces trois violons, manis plein archet, d'o s'chappe une musique ultra-franaise. Croyez bien qu'ils ne sont pas insensibles de tels effets, ces indignes, et il est prouv jusqu' l'vidence que ces danses caractristiques des bals musettes sont instinctives, qu'elles s'apprennent sans matres, -- quoi qu'en puisse penser Athanase Dormus. Tongiens et Tongiennes rivalisent dans les carts, les dhanchements et les voltes, lorsque Sbastien Zorn, Yverns, Frascolin et Pinchinat attaquent les rythmes endiabls _d'Orphe aux Enfers_. Le surintendant lui-mme ne se possde plus, et le voil s'abandonnant dans un quadrille chevel aux inspirations du cavalier seul, tandis que le professeur de grces et de maintien se voile la face devant de pareilles horreurs. Au plus fort de cette cacophonie, laquelle se mlent les fltes nasales et les tambours sonores, la furie des danseurs atteint son maximum d'intensit, et l'on ne sait o cela se serait arrt, s'il ne ft survenu un incident qui mit fin cette chorgraphie infernale. Un Tongien, -- grand et fort gaillard, -- merveill des sons que tire le violoncelliste de son instrument, vient de se prcipiter sur le violoncelle, l'arrache, l'emporte et s'enfuit, criant: Tabou... tabou!... Ce violoncelle est tabou! On ne peut plus y toucher sans sacrilge! Les grands-prtres, le roi Georges, les dignitaires de sa cour, toute la population de l'le se soulverait, si l'on violait cette coutume sacre... Sbastien Zorn ne l'entend pas ainsi. Il tient ce chef-d'oeuvre de Gand et Benardel. Aussi le voil-t-il qui se lance sur les traces du voleur. l'instant ses camarades se jettent sa suite. Les indignes s'en mlent. De l, dbandade gnrale. Mais le Tongien dtale avec une telle rapidit qu'il faut renoncer le rejoindre. En quelques minutes, il est loin... trs loin! Sbastien Zorn et les autres, n'en pouvant plus, reviennent retrouver Calistus Munbar qui, lui, est rest poumon. Dire que le violoncelliste est dans un tat d'indescriptible fureur, ce ne serait pas suffisant. Il cume, il suffoque! Tabou ou non, qu'on lui rende son instrument! Dt Standard-Island dclarer la guerre Tonga-Tabou, -- et n'a-t-on pas vu des guerres clater pour des motifs moins srieux? -- le violoncelle doit tre restitu son propritaire. Trs heureusement les autorits de l'le sont intervenues dans l'affaire. Une heure plus tard, on a pu saisir l'indigne, et l'obliger rapporter l'instrument. Cette restitution ne s'est pas effectue sans peine, et le moment n'tait pas loign o l'ultimatum du gouverneur Cyrus Bikerstaff allait, propos d'une question de tabou, soulever peut-tre les passions religieuses de tout l'archipel. D'ailleurs, la rupture du tabou a d s'oprer rgulirement, conformment aux crmonies cultuelles du fata en usage dans ces circonstances. Suivant la coutume, un nombre considrable de porcs sont gorgs, cuits l'touffe dans un trou rempli de pierres brlantes, de patates douces, de taros et de fruits du macor, puis mangs l'extrme satisfaction des estomacs tongiens. Quant son violoncelle, un peu dtendu dans la bagarre, Sbastien Zorn n'eut plus qu' le remettre au diapason, aprs avoir constat qu'il n'avait rien perdu de ses qualits par suite des incantations indignes. VI -- Une collection de fauves En quittant Tonga-Tabou, Standard-Island met le cap au nord-ouest, vers l'archipel des Fidji. Elle commence s'loigner du tropique la suite du soleil qui remonte vers l'quateur. Il n'est pas ncessaire qu'elle se hte. Deux cents lieues seulement la sparent du groupe fidgien, et le commodore Simco se maintient l'allure de promenade. La brise est variable, mais qu'importe la brise pour ce puissant appareil marin? Si, parfois, de violents orages clatent sur cette limite du vingt-troisime parallle, le Joyau du Pacifique ne songe mme pas s'en inquiter. L'lectricit, qui sature l'atmosphre, est soutire par les nombreuses tiges dont ses difices et ses habitations sont arms. Quant aux pluies, mme torrentielles, que lui versent ces nuages orageux, elles sont les bienvenues. Le parc et la campagne verdoient sous ces douches, rares d'ailleurs. L'existence s'coule donc dans les conditions les plus heureuses, au milieu des ftes, des concerts, des rceptions. prsent, les relations sont frquentes d'une section l'autre, et il semble que rien ne puisse dsormais menacer la scurit de l'avenir. Cyrus Bikerstaff n'a point se repentir d'avoir accord le passage aux No-Hbridiens embarqus sur la demande du capitaine Sarol. Ces indignes cherchent se rendre utiles. Ils s'occupent aux travaux des champs, ainsi qu'ils le faisaient dans la campagne tongienne. Sarol et ses Malais ne les quittent gure pendant la journe, et, le soir venu, ils regagnent les deux ports o la municipalit les a rpartis. Nulle plainte ne s'lve contre eux. Peut-tre tait-ce l une occasion de chercher convertir ces braves gens. Ils n'ont point jusqu'alors adopt les croyances du christianisme, auquel une grande partie de la population no- hbridienne se montre rfractaire en dpit des efforts des missionnaires anglicans et catholiques. Le clerg de Standard- Island y a bien song, mais le gouverneur n'a voulu autoriser aucune tentative en ce genre. Ces No-Hbridiens, dont l'ge varie de vingt quarante ans, sont de taille moyenne. Plus foncs de teint que les Malais, s'ils offrent de moins beaux types que les naturels des Tonga ou des Samoa, ils paraissent dous d'une extrme endurance. Le peu d'argent qu'ils ont gagn au service des Maristes de Tonga-Tabou, ils le gardent prcieusement, et ne songent point le dpenser en boissons alcooliques, qui ne leur seraient vendues d'ailleurs qu'avec une extrme rserve. Au surplus, dfrays de tout, jamais, sans doute, ils n'ont t si heureux dans leur sauvage archipel. Et, pourtant, grce au capitaine Sarol, ces indignes, unis leurs compatriotes des Nouvelles-Hbrides, vont conniver l'oeuvre de destruction dont l'heure approche. C'est alors que reparatra toute leur frocit native. Ne sont-ils pas les descendants des massacreurs qui ont fait une si redoutable rputation aux populations de cette partie du Pacifique? En attendant, les Milliardais vivent dans la pense que rien ne saurait compromettre une existence o tout est si logiquement prvu, si sagement organis. Le quatuor obtient toujours les mmes succs. On ne se fatigue ni de l'entendre ni de l'applaudir. L'oeuvre de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Mendelssohn, y passera en entier. Sans parler des concerts rguliers du casino, Mrs Coverley donne des soires musicales, qui sont trs suivies. Le roi et la reine de Malcarlie les ont plusieurs fois honores de leur prsence. Si les Tankerdon n'ont pas encore rendu visite l'htel de la Quinzime Avenue, du moins Walter est-il devenu un assidu de ses concerts. Il est impossible que son mariage avec miss Dy ne s'accomplisse pas un jour ou l'autre... On en parle ouvertement dans les salons tribordais et bbordais... On dsigne mme les tmoins des futurs fiancs... Il ne manque que l'autorisation des chefs de famille... Ne surgira-t-il donc pas une circonstance qui obligera Jem Tankerdon et Nat Coverley se prononcer?... Cette circonstance, si impatiemment attendue, n'a pas tard se produire. Mais au prix de quels dangers, et combien fut menace la scurit de Standard-Island! L'aprs-midi du 16 janvier, peu prs au centre de cette portion de mer qui spare les Tonga des Fidji, un navire est signal dans le sud-est. Il semble faire route sur Tribord-Harbour. Ce doit tre un steamer de sept huit cents tonneaux. Aucun pavillon ne flotte sa corne, et il ne l'a pas mme hiss lorsqu'il n'tait plus qu' un mille de distance. Quelle est la nationalit de ce steamer? Les vigies de l'observatoire ne peuvent le reconnatre sa construction. Comme il n'a point honor d'un salut cette dteste Standard-Island, il ne serait pas impossible qu'il ft anglais. Du reste, ledit btiment ne cherche point gagner l'un des ports. Il semble vouloir passer au large, et, sans doute, il sera bientt hors de vue. La nuit vient, trs obscure, sans lune. Le ciel est couvert de ces nuages levs, semblables ces toffes pelucheuses, impropres au rayonnement, qui absorbent toute lumire. Pas de vent. Calme absolu des eaux et de l'air. Silence profond au milieu de ces paisses tnbres. Vers onze heures, changement atmosphrique. Le temps devient trs orageux. L'espace est sillonn d'clairs jusqu'au del de minuit, et les grondements de la foudre continuent, sans qu'il tombe une goutte de pluie. Peut-tre ces grondements, dus quelque orage lointain, ont-ils empch les douaniers en surveillance la batterie de la Poupe d'entendre de singuliers sifflements, d'tranges hurlements qui ont troubl cette partie du littoral. Ce ne sont ni des sifflements d'clairs, ni des hurlements de foudre. Ce phnomne, quelle qu'en ait t la cause, ne s'est produit qu'entre deux et trois heures du matin. Le lendemain, nouvelle inquitante qui se rpand dans les quartiers excentriques de la ville. Les surveillants prposs la garde des troupeaux en pture sur la campagne, pris d'une soudaine panique, viennent de se disperser en toutes directions, les uns vers les ports, les autres vers la grille de Milliard-City. Fait d'une bien autre gravit, une cinquantaine de moutons ont t demi dvors pendant la nuit, et leurs restes sanglants gisent aux environs de la batterie de la Poupe. Quelques douzaines de vaches, de biches, de daims, dans les enclos des herbages et du parc, une vingtaine de chevaux galement, ont subi le mme sort... Nul doute que ces animaux aient t attaqus par des fauves... Quels fauves?... Des lions, des tigres, des panthres, des hynes?... Est-ce que cela est admissible?... Est-ce que jamais un seul de ces redoutables carnassiers a paru sur Standard-Island?... Est-ce qu'il serait possible ces animaux d'y arriver par mer?... Enfin est-ce que le Joyau du Pacifique se trouve dans le voisinage des Indes, de l'Afrique, de la Malaisie, dont la faune possde cette varit de btes froces?... Non! Standard-Island n'est pas, non plus, proximit de l'embouchure de l'Amazone ni des bouches du Nil, et pourtant, vers sept heures du matin, deux femmes, qui viennent d'tre recueillies dans le square de l'htel de ville, ont t poursuivies par un norme alligator, lequel ayant regagn les bords de la Serpentine- river, a disparu sous les eaux. En mme temps, le frtillement des herbes le long des rives indique que d'autres sauriens s'y dbattent en ce moment. Que l'on juge de l'effet produit par ces incroyables nouvelles! Une heure aprs, les vigies ont constat que plusieurs couples de tigres, de lions, de panthres, bondissent travers la campagne. Plusieurs moutons, qui fuyaient du ct de la batterie de l'peron, sont trangls par deux tigres de forte taille. De diverses directions, accourent les animaux domestiques, pouvants par les hurlements des fauves. Il en est ainsi des gens que leurs occupations avaient appels aux champs ds le matin. Le premier tram pour Bbord-Harbour n'a que le temps de se remiser dans son garage. Trois lions l'ont pourchass, et il ne s'en est fallu que d'une centaine de pas qu'ils aient pu l'atteindre. Plus de doute, Standard-Island a t envahie pendant la nuit par une bande d'animaux froces, et Milliard-City va l'tre, si des prcautions ne sont immdiatement prises. C'est Athanase Dormus qui a mis nos artistes au courant de la situation. Le professeur de grces et de maintien, sorti plus tt que d'habitude, n'a pas os regagner son domicile, et il s'est rfugi au casino, dont aucune puissance humaine ne pourra plus l'arracher. Allons donc!... Vos lions et vos tigres sont des canards, s'crie Pinchinat, et vos alligators des poissons d'avril! Mais il a bien fallu se rendre l'vidence. Aussi la municipalit a-t-elle donn l'ordre de fermer les grilles de la ville, puis de barrer l'entre des deux ports et des postes de douane du littoral. En mme temps, le service des trams est suspendu, et dfense est faite de s'aventurer sur le parc ou dans la campagne, tant qu'on n'aura pas conjur les dangers de cet inexplicable envahissement. Or, au moment o les agents fermaient l'extrmit de la Unime Avenue, du ct du square de l'observatoire, voici qu' cinquante pas de l, bondit un couple de tigres, l'oeil en feu, la gueule sanglante. Quelques secondes de plus, et ces froces animaux eussent franchi la grille. Du ct de l'htel de ville, mme prcaution a pu tre prise, et Milliard-City n'a rien craindre d'une agression. Quel vnement, quelle matire copie, que de faits-divers, de chroniques, pour le _Starboard-Chronicle_, le _New-Herald_ et autres journaux de Standard-Island! En ralit, la terreur est au comble. Htels et maisons se sont barricads. Les magasins du quartier commerant ont clos leurs devantures. Pas une seule porte n'est reste ouverte. Aux fentres des tages suprieurs apparaissent des ttes effares. Il n'y a plus dans les rues que les escouades de la milice sous les ordres du colonel Stewart, et des dtachements de la police dirigs par leurs officiers. Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthlmy Ruge et Hubley Harcourt, accourus ds la premire heure, se tiennent en permanence dans la salle de l'administration. Par les appareils tlphoniques des deux ports, des batteries et des postes du littoral, la municipalit reoit des nouvelles des plus inquitantes. De ces fauves, il y en a un peu partout... des centaines tout le moins, disent les tlgrammes, o la peur a peut-tre mis un zro de trop... Ce qui est sr, c'est qu'un certain nombre de lions, de tigres, de panthres et de camans courent la campagne. Que s'est-il donc pass?... Est-ce qu'une mnagerie en rupture de cage s'est rfugie sur Standard-Island?... Mais d'o serait venue cette mnagerie?... Quel btiment la transportait?... Est-ce ce steamer aperu la veille?... Si oui, qu'est devenu ce steamer?... A-t-il accost pendant la nuit?... Est-ce que ces btes, aprs s'tre chappes la nage, ont pu prendre pied sur le littoral dans sa partie surbaisse qui sert l'coulement de la Serpentine-river?... Enfin, est-ce que le btiment a sombr ensuite?... Et pourtant, aussi loin que peut s'tendre la vue des vigies, aussi loin que porte la lunette du commodore Simco, aucun dbris ne flotte la surface de la mer, et le dplacement de Standard-Island a t presque nul depuis la veille!... En outre, si ce navire a sombr, comment son quipage n'aurait-il pas cherch refuge sur Standard-Island, puisque ces carnassiers ont pu le faire?... Le tlphone de l'htel de ville interroge les divers postes ce sujet, et les divers postes rpondent qu'il n'y a eu ni collision ni naufrage. Cela n'aurait pu tromper leur attention, bien que l'obscurit ait t profonde. Dcidment, de toutes les hypothses, celle-l est encore la moins admissible. Mystre... mystre!... ne cesse de rpter Yverns. Ses camarades et lui sont runis au Casino, o Athanase Dormus va partager leur djeuner du matin, lequel sera suivi, s'il le faut, du djeuner de midi et du dner de six heures. Ma foi, rpond Pinchinat, en grignotant son journal chocolat qu'il trempe dans le bol fumant, ma foi, je donne ma langue aux chiens et mme aux fauves... Quoi qu'il en soit, mangeons, monsieur Dormus, en attendant d'tre mangs... -- Qui sait?... rplique Sbastien Zorn. Et que ce soit par des lions, des tigres ou par des cannibales... -- J'aimerais mieux les cannibales! rpond Son Altesse. Chacun son got, n'est-ce pas? Il rit, cet infatigable blagueur, mais le professeur de grces et de maintien ne rit pas, et Milliard-City, en proie l'pouvante, n'a gure envie de se rjouir. Ds huit heures du matin, le conseil des notables, convoqu l'htel de ville, n'a pas hsit se rendre prs du gouverneur. Il n'y a plus personne dans les avenues ni dans les rues, si ce n'est les escouades de miliciens et des agents gagnant les postes qui leur sont assigns. Le conseil, que prside Cyrus Bikerstaff, commence aussitt sa dlibration. Messieurs, dit le gouverneur, vous connaissez la cause de cette panique trs justifie qui s'est empare de la population de Standard-Island. Cette nuit, notre le a t envahie par une bande de carnassiers et de sauriens. Le plus press est de procder la destruction de cette bande, et nous y arriverons, n'en doutez pas. Mais nos administrs devront se conformer aux mesures que nous avons d prendre. Si la circulation est encore autorise Milliard-City dont les portes sont fermes, elle ne doit pas l'tre travers le parc et la campagne. Donc, jusqu' nouvel ordre, les communications seront interdites entre la ville, les deux ports, les batteries de la Poupe et de l'peron. Ces mesures approuves, le conseil passe la discussion des moyens qui permettront de dtruire les animaux redoutables qui infestent Standard-Island. Nos miliciens et nos marins, reprend le gouverneur, vont organiser des battues sur les divers points de l'le. Ceux de nous qui ont t chasseurs, nous les prions de se joindre eux, de diriger leurs mouvements, de chercher prvenir autant que possible toute catastrophe... -- Autrefois, dit Jem Tankerdon, j'ai chass dans l'Inde et en Amrique, et je n'en suis plus mon coup d'essai. Je suis prt et mon fils an m'accompagnera... -- Nous remercions l'honorable M. Jem Tankerdon, rpond Cyrus Bikerstaff, et, pour mon compte, je l'imiterai. En mme temps que les miliciens du colonel Stewart, une escouade de marins oprera sous les ordres du commodore Simco, et leurs rangs vous sont ouverts, messieurs! Nat Coverley fait une proposition analogue celle de Jem Tankerdon, et, finalement, tous ceux des notables auxquels leur ge le permet, s'empressent d'offrir leur concours. Les armes tir rapide et longue porte ne manquent point Milliard-City. Il n'est donc pas douteux, grce au dvouement et au courage de chacun, que Standard-Island ne soit bientt dbarrasse de cette redoutable engeance. Mais, ainsi que le rpte Cyrus Bikerstaff, l'essentiel est de n'avoir regretter la mort de personne. Quant ces fauves, dont nous ne pouvons estimer le nombre, ajoute-t-il, il importe qu'ils soient dtruits dans un bref dlai. Leur laisser le temps de s'acclimater, de se multiplier, ce serait compromettre la scurit de notre le. -- Il est probable, fait observer un des notables, que cette bande n'est pas considrable... -- En effet, elle n'a pu venir que d'un navire qui transportait une mnagerie, rpond le gouverneur, un navire expdi de l'Inde, des Philippines ou des les de la Sonde, pour le compte de quelque maison de Hambourg, o se fait spcialement le commerce de ces animaux. L est le principal march des fauves, dont les prix courants atteignent douze mille francs pour les lphants, vingt-sept mille pour les girafes, vingt-cinq mille pour les hippopotames, cinq mille pour les lions, quatre mille pour les tigres, deux mille pour les jaguars, -- d'assez beaux prix, on le voit, et qui tendent s'lever, tandis qu'il y a baisse sur les serpents. Et, ce propos, un membre du conseil, ayant fait observer que la mnagerie en question possdait peut-tre quelques reprsentants de la classe des ophidiens, le gouverneur rpond qu'aucun reptile n'a encore t signal. D'ailleurs, si des lions, des tigres, des alligators, ont pu s'introduire la nage par l'embouchure de la Serpentine, cela n'et pas t possible des serpents. C'est ce que fait observer Cyrus Bikerstaff. Je pense donc, dit-il, que nous n'avons point redouter la prsence de boas, corals, crotales, najas, vipres, et autres spcimens de l'espce. Nanmoins, nous ferons tout ce qui sera ncessaire pour rassurer la population ce sujet. Mais ne perdons pas de temps, messieurs, et, avant de rechercher quelle a t la cause de cet envahissement d'animaux froces, occupons-nous de les dtruire. Ils y sont, il ne faut pas qu'ils y restent. Rien de plus sens, rien de mieux dit, on en conviendra. Le conseil des notables allait se sparer afin de prendre part aux battues avec l'aide des plus habiles chasseurs de Standard-Island, lorsque Hubley Harcourt demande la parole pour prsenter une observation. Elle lui est donne, et voici ce que l'honorable adjoint croit devoir dire au conseil: Messieurs les notables, je ne veux pas retarder les oprations dcides. Le plus press, c'est de se mettre en chasse. Cependant permettez-moi de vous communiquer une ide qui m'est venue. Peut- tre offre-t-elle une explication trs plausible de la prsence de ces fauves sur Standard-Island? Hubley Harcourt, d'une ancienne famille franaise des Antilles, amricanise pendant son sjour la Louisiane, jouit d'une extrme considration Milliard-City. C'est un esprit trs srieux, trs rserv, ne s'engageant jamais la lgre, trs conome de ses paroles, et l'on accorde grand crdit son opinion. Aussi le gouverneur le prie-t-il de s'expliquer, et il le fait en quelques phrases d'une logique trs serre: Messieurs les notables, un navire a t signal en vue de notre le dans l'aprs-midi d'hier. Ce navire n'a point fait connatre sa nationalit, tenant sans doute ce qu'elle restt ignore. Or, il n'est pas douteux, mon avis, qu'il transportait cette cargaison de carnassiers... -- Cela est l'vidence mme, rpond Nat Coverley. -- Eh bien, messieurs les notables, si quelques-uns de vous pensent que l'envahissement de Standard-Island est d un accident de mer... moi... je ne le pense pas! -- Mais alors, s'crie Jem Tankerdon, qui croit entrevoir la lumire travers les paroles de Hubley Harcourt, ce serait volontairement... dessein... avec prmditation?... -- Oh! fait le conseil. -- J'en ai la conviction, affirme l'adjoint d'une voix ferme, et cette machination n'a pu tre que l'oeuvre de notre ternel ennemi, de ce John Bull, qui tous les moyens sont bons contre Standard-Island... -- Oh! fait encore le conseil. -- N'ayant pas le droit d'exiger la destruction de notre le, il a voulu la rendre inhabitable. De l, cette collection de lions, de jaguars, de tigres, de panthres, d'alligators, que le steamer a nuitamment jete sur notre domaine! -- Oh! fait une troisime fois le conseil. Mais, de dubitatif, qu'il tait d'abord, ce oh! est devenu affirmatif. Oui! ce doit tre une vengeance de ces acharns English, qui ne reculent devant rien quand il s'agit de maintenir leur souverainet maritime! Oui! ce btiment a t affrt pour cette oeuvre criminelle; puis, l'attentat commis, il a disparu! Oui! le gouvernement du Royaume- Uni n'a pas hsit sacrifier quelques milliers de livres dans le but de rendre impossible ses habitants le sjour de Standard- Island! Et Hubley Harcourt d'ajouter: Si j'ai t amen formuler cette observation, si les soupons que j'avais conus se sont changs en certitude, messieurs, c'est que ma mmoire m'a rappel un fait identique, une machination perptre dans des circonstances peu prs analogues, et dont les Anglais n'ont jamais pu se laver... -- Ce n'est pourtant pas l'eau qui leur manque! observe l'un des notables. -- L'eau sale ne lave pas! rpond un autre. -- Pas plus que la mer n'aurait pu effacer la tache de sang sur la main de lady Macbeth! s'crie un troisime. Et notez que ces dignes conseillers ripostent de la sorte, avant mme que Hubley Harcourt leur ait appris le fait auquel il vient de faire allusion: Messieurs les notables, reprend-il, lorsque l'Angleterre dut abandonner les Antilles franaises la France, elle voulut y laisser une trace de son passage, et quelle trace! Jusqu'alors, il n'y avait jamais eu un seul serpent ni la Guadeloupe ni la Martinique, et, aprs le dpart de la colonie anglo-saxonne, cette dernire le en fut infeste. C'tait la vengeance de John Bull! Avant de dguerpir, il avait jet des centaines de reptiles sur le domaine qui lui chappait, et depuis cette poque, ces venimeuses btes se sont multiplies l'infini au grand dommage des colons franais! Il est certain que cette accusation contre l'Angleterre, qui n'a jamais t dmentie, rend assez plausible l'explication donne par Hubley Harcourt. Mais, est-il permis de croire que John Bull ait voulu rendre inhabitable l'le hlice, et mme avait-il tent de le faire pour l'une des Antilles franaises?... Ni l'un ni l'autre de ces faits n'ont jamais pu tre prouvs. Nanmoins, en ce qui concerne Standard-Island, cela devait tre tenu pour authentique par la population milliardaise. Eh bien! s'crie Jem Tankerdon, si les Franais ne sont pas parvenus purger la Martinique des vipres que les Anglais y avaient mis leur place... Tonnerre de hurrahs et de hips cette comparaison du fougueux personnage. ... Les Milliardais, eux, sauront dbarrasser Standard-Island des fauves que l'Angleterre a lchs sur elle! Nouveau tonnerre d'applaudissements, qui ne cessent que pour recommencer de plus belle, d'ailleurs, aprs que Jem Tankerdon a ajout: notre poste, messieurs, et n'oublions pas qu'en traquant ces lions, ces jaguars, ces tigres, ces camans, c'est aux English que nous donnons la chasse! Et le conseil se spare. Une heure aprs, lorsque les principaux journaux publient le compte rendu stnographi de cette sance, quand on sait quelles mains ennemies ont ouvert les cages de cette mnagerie flottante, lorsqu'on apprend qui l'on doit l'envahissement de ces lgions de btes froces, un cri d'indignation sort de toutes les poitrines, et l'Angleterre est maudite dans ses enfants et ses petits-enfants, en attendant que son nom dtest s'efface enfin des souvenirs du monde! VII -- Battues Il s'agit de procder la destruction totale des animaux qui ont envahi Standard-Island. Qu'un seul couple de ces redoutables btes, sauriens ou carnassiers, chappe, et c'en est fait de la scurit venir. Ce couple se multipliera, et autant vaudrait aller vivre dans les forts de l'Inde ou de l'Afrique. Avoir fabriqu un appareil en tle d'acier, l'avoir lanc sur ces larges espaces du Pacifique, sans qu'il ait jamais pris contact avec les ctes ou les archipels suspects, s'tre impos toutes les mesures pour qu'il soit l'abri des pidmies comme des invasions, et, soudain, en une nuit... En vrit, la _Standard-Island Company_ ne devra pas hsiter poursuivre le Royaume-Uni devant un tribunal international et lui rclamer de formidables dommages intrts! Est-ce que le droit des gens n'a pas t effroyablement viol dans cette circonstance? Oui! il l'est, et si jamais la preuve est faite... Mais, ainsi que l'a dcid le conseil des notables, il faut aller au plus press. Et tout d'abord, contrairement ce qu'ont demand certaines familles sous l'empire de l'pouvante, il ne peut tre question que la population se rfugie sur les steamers des deux ports et fuie Standard-Island. Ces navires n'y suffiraient pas, d'ailleurs. Non! on va donner la chasse ces animaux d'importation anglaise, on les dtruira, et le Joyau du Pacifique ne tardera pas recouvrer sa scurit d'autrefois. Les Milliardais se mettent l'oeuvre sans perdre un instant. Quelques-uns n'ont pas hsit proposer des moyens extrmes, -- entre autres d'introduire la mer sur l'le hlice, de propager l'incendie travers les massifs du parc, les plaines et les champs, de manire noyer ou brler toute cette vermine. Mais dans tous les cas, le moyen serait inefficace en ce qui concerne les amphibies, et mieux vaut procder par des battues sagement organises. C'est ce qui est fait. Ici, mentionnons que le capitaine Sarol, les Malais, les No- Hbridiens, ont offert leurs services, qui sont accepts avec empressement par le gouverneur. Ces braves gens ont voulu reconnatre ce qu'on a fait pour eux. Au fond, le capitaine Sarol craint surtout que cet incident interrompe la campagne, que les Milliardais et leurs familles veuillent abandonner Standard- Island, qu'ils obligent l'administration regagner directement la baie Madeleine, ce qui rduirait ses projets nant. Le quatuor se montre la hauteur des circonstances et digne de sa nationalit. Il ne sera pas dit que quatre Franais n'auront point pay de leur personne, puisqu'il y a des dangers courir. Ils se rangent sous la direction de Calistus Munbar, lequel, l'entendre, a vu pire que cela, et hausse les paules en signe de mpris pour ces lions, tigres, panthres et autres inoffensives btes! Peut-tre a-t-il t dompteur, ce petit-fils de Barnum, ou tout au moins directeur de mnageries ambulantes?... Les battues commencent dans la matine mme, et sont heureuses ds le dbut. Pendant cette premire journe, deux crocodiles ont eu l'imprudence de s'aventurer hors de la Serpentine, et, on le sait, les sauriens trs redoutables dans le liquide lment, le sont moins en terre ferme par la difficult qu'ils prouvent se retourner. Le capitaine Sarol et ses Malais les attaquent avec courage, et, non sans que l'un d'eux ait reu une blessure, ils en dbarrassent le parc. Entre temps, on en a signal une dizaine encore -- ce qui, sans doute, constitue la bande. Ce sont des animaux de grande taille, mesurant de quatre cinq mtres, par consquent fort dangereux. Comme ils se sont rfugis sous les eaux de la rivire, des marins se tiennent prts leur envoyer quelques-unes de ces balles explosives qui font clater les plus solides carapaces. D'autre part, les escouades de chasseurs se rpandent travers la campagne. Un des lions est tu par Jem Tankerdon, lequel a eu raison de dire qu'il n'en est pas son coup d'essai, et a retrouv son sang-froid, son adresse d'ancien chasseur du Far- West. La bte est superbe, -- de celles qui peuvent valoir de cinq six mille francs. Un lingot d'acier lui a travers le coeur au moment o elle bondissait sur le groupe du quatuor, et Pinchinat affirme qu'il a senti le vent de sa queue au passage! L'aprs-midi, lors d'une attaque dans laquelle, un des miliciens est atteint d'un coup de dent l'paule, le gouverneur met terre une lionne de toute beaut. Ces formidables animaux, si John Bull a compt qu'ils feraient souche, viennent d'tre arrts dans leur espoir de progniture. La journe ne s'achve pas avant qu'un couple de tigres soit tomb sous les balles du commodore Simco, la tte d'un dtachement de ses marins, dont l'un, grivement bless d'un coup de griffe, a d tre transport Tribord-Harbour. Suivant les informations recueillies, ces terribles flins paraissent tre les plus nombreux des carnassiers dbarqus sur l'le hlice. la nuit tombante, les fauves, aprs avoir t rsolument poursuivis, se retirent sous les massifs, du ct de la batterie de l'peron, d'o l'on se propose de les dbusquer ds la pointe du jour. Du soir au matin d'effroyables hurlements n'ont cess de jeter la terreur parmi la population fminine et enfantine de Milliard- City. Son pouvante n'est pas prs de se calmer, si mme elle se calme jamais. En effet, comment tre assur que Standard-Island en a fini avec cette avant-garde de l'arme britannique? Aussi les rcriminations contre la perfide Albion de se drouler en un chapelet interminable dans toutes les classes milliardaises. Au jour naissant, les battues sont reprises comme la veille. Sur l'ordre du gouverneur, conforme l'avis du commodore Simco, le colonel Stewart se dispose employer l'artillerie contre le gros de ces carnassiers, de manire les balayer de leurs repaires. Deux pices de canon de Tribord-Harbour, de celles qui fonctionnent comme les Hotckiss en lanant des paquets de mitraille, sont amenes du ct de la batterie de l'peron. En cet endroit, les massifs de micocouliers sont traverss par la ligne du tramway qui s'embranche vers l'observatoire. C'est l'abri de ces arbres qu'un certain nombre de fauves ont pass la nuit. Quelques ttes de lions et de tigres, aux prunelles tincelantes, apparaissent entre les basses ramures. Les marins, les miliciens, les chasseurs dirigs par Jem et Walter Tankerdon, Nat Coverley et Hubley Harcourt, prennent position sur la gauche de ces massifs, attendant la sortie des btes froces que la mitraille n'aura pas tues sur le coup. Au signal du commodore Simco, les deux pices de canon font feu simultanment. De formidables hurlements leur rpondent. Il n'est pas douteux que plusieurs carnassiers aient t atteints. Les autres, -- une vingtaine -- s'lancent, et, passant prs du quatuor, sont salus d'une fusillade qui en frappe deux mortellement. cet instant, un norme tigre fonce sur le groupe, et Frascolin est heurt d'un si terrible bond qu'il va rouler dix pas. Ses camarades se prcipitent son secours. On le relve presque sans connaissance. Mais il revient assez promptement lui. Il n'a reu qu'un choc... Ah! quel choc! Entre temps, on cherche pourchasser les camans sous les eaux de Serpentine-river, et comment sera-t-on jamais certain d'tre dbarrass de ces voraces animaux. Heureusement, l'adjoint Hubley Harcourt a l'ide de faire lever les vannes de la rivire, et il est possible d'attaquer les sauriens dans de meilleures conditions, non sans succs. La seule victime regretter est un magnifique chien, appartenant Nat Coverley. Saisi par un alligator, le pauvre animal est coup en deux d'un coup de mchoire. Mais une douzaine de ces sauriens ont succomb sous les balles des miliciens, et il est possible que Standard-Island soit dfinitivement dlivre de ces redoutables amphibies. Du reste, la journe a t bonne. Six lions, huit tigres, cinq jaguars, neuf panthres, mles et femelles, comptent parmi les btes abattues. Le soir venu, le quatuor, y compris Frascolin remis de sa secousse, est venu s'attabler dans la restauration du casino. J'aime croire que nous sommes au bout de nos peines, dit Yverns. -- moins que ce steamer, seconde arche de No, rpond Pinchinat, n'ait renferm tous les animaux de la cration... Ce n'tait pas probable, et Athanase Dormus s'est senti assez rassur pour rintgrer son domicile de la Vingt-cinquime Avenue. L, dans sa maison barricade, il retrouve sa vieille servante, au dsespoir de penser que, de son vieux matre, il ne devait plus rester que des dbris informes! Cette nuit a t assez tranquille. peine a-t-on entendu de lointains hurlements du ct de Bbord-Harbour. Il est croire que, le lendemain, en procdant une battue gnrale travers la campagne, la destruction de ces fauves sera complte. Les groupes de chasseurs se reforment ds le petit jour. Il va sans dire que, depuis vingt-quatre heures, Standard-Island est reste stationnaire, tout le personnel de la machinerie tant occup l'oeuvre commune. Les escouades, comprenant chacune une vingtaine d'hommes arms de fusils tir rapide, ont ordre de parcourir toute l'le. Le colonel Stewart n'a pas jug utile d'employer les pices de canon contre les fauves prsent qu'ils se sont disperss. Treize de ces animaux, traqus aux alentours de la batterie de la Poupe, tombent sous les balles. Mais il a fallu dgager, non sans peine, deux douaniers du poste voisin qui, renverss par un tigre et une panthre, ont reu de graves blessures. Cette dernire chasse porte cinquante-trois le nombre des animaux dtruits depuis la premire battue de la veille. Il est quatre heures du matin. Cyrus Bikerstaff et le commodore Simco, Jem Tankerdon et son fils, Nat Coverley et les deux adjoints, quelques-uns des notables, escorts d'un dtachement de la milice, se dirigent vers l'htel de ville, o le conseil attend les rapports expdis des deux ports, des batteries de l'peron et de la Poupe. leur approche, lorsqu'ils ne sont qu' cent pas de l'difice communal, voici que des cris violents retentissent. On voit nombre de gens, femmes et enfants, pris d'une soudaine panique, s'enfuir le long de la Unime Avenue. Aussitt, le gouverneur, le commodore Simco, leurs compagnons, de se prcipiter vers le square, dont la grille aurait d tre ferme... Mais, par une inexplicable ngligence, cette grille tait ouverte, et il n'est pas douteux qu'un des fauves, -- le dernier peut-tre, -- l'ait franchie. Nat Coverley et Walter Tankerdon, arrivs des premiers, s'lancent dans le square. Tout coup, alors qu'il est trois pas de Nat Coverley, Walter est culbut par un norme tigre. Nat Coverley, n'ayant pas le temps de glisser une cartouche dans son fusil, tire le couteau de chasse de sa ceinture, et se jette au secours de Walter, au moment o les griffes du fauve s'abattent sur l'paule du jeune homme. Walter est sauv, mais le tigre se retourne, se redresse contre Nat Coverley... Celui-ci, frappe l'animal de son couteau, sans avoir pu l'atteindre au coeur, et il tombe la renverse. Le tigre recule, la gueule rugissante, la mchoire ouverte, la langue sanglante... Une premire dtonation clate... C'est Jem Tankerdon qui vient de faire feu. Une seconde retentit... C'est la balle de son fusil qui vient de faire explosion dans le corps du tigre. On relve Walter, l'paule demi dchire. Quant Nat Coverley, s'il n'a pas t bless, du moins n'a-t-il jamais vu la mort de si prs. Il se redresse, et s'avanant vers Jem Tankerdon lui dit d'une voix grave. Vous m'avez sauv... merci! -- Vous avez sauv mon fils... merci! rpond Jem Tankerdon. Et tous deux se donnent la main en tmoignage d'une reconnaissance, qui pourrait bien finir en sincre amiti... Walter est aussitt transport l'htel de la Dix-neuvime Avenue, o sa famille s'est rfugie, tandis que Nat Coverley regagne son domaine au bras de Cyrus Bikerstaff. En ce qui concerne le tigre, le surintendant se charge d'utiliser sa magnifique fourrure. Le superbe animal est destin un empaillement de premire classe, et il figurera dans le Muse d'Histoire naturelle de Milliard- City, avec cette inscription: _Offert par le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande Standard-Island, infiniment reconnaissante._ supposer que l'attentat doive tre mis au compte de l'Angleterre, on ne saurait se venger avec plus d'esprit. Du moins, est-ce l'avis de Son Altesse Pinchinat, bon connaisseur en semblable matire. Qu'on ne s'tonne pas si, ds le lendemain, Mrs Tankerdon fait visite Mrs Coverley pour la remercier du service rendu Walter, et si Mrs Coverley rend visite Mrs Tankerdon pour la remercier du service rendu son mari. Disons mme que miss Dy a voulu accompagner sa mre, et n'est-il pas naturel que toutes deux lui aient demand des nouvelles de son cher bless? Enfin tout est pour le mieux, et, dbarrasse de ses redoutables htes, Standard-Island peut reprendre en pleine scurit sa route vers l'archipel des Fidji. VIII -- Fidji et Fidjiens Combien dis-tu?... demande Pinchinat. -- Deux cent cinquante-cinq, mes amis, rpond Frascolin. Oui... on compte deux cent cinquante-cinq les et lots dans l'archipel des Fidji. -- En quoi cela nous intresse-t-il, rpond Pinchinat, du moment que le Joyau du Pacifique ne doit pas y faire deux cent cinquante- cinq relches? -- Tu ne sauras jamais ta gographie! proclame Frascolin. -- Et toi... tu la sais trop! rplique Son Altesse. Et c'est toujours de cette sorte qu'est accueilli le deuxime violon, lorsqu'il veut instruire ses rcalcitrants camarades. Cependant Sbastien Zorn, qui l'coutait plus volontiers, se laisse amener devant la carte du casino sur laquelle le point est report chaque jour. Il est ais d'y suivre l'itinraire de Standard-Island depuis son dpart de la baie Madeleine. Cet itinraire forme une sorte de grand S, dont la boucle infrieure se droule jusqu'au groupe des Fidji. Frascolin montre alors au violoncelliste cet amoncellement d'les dcouvert par Tasman en 1643, -- un archipel compris d'une part entre le seizime et le vingtime parallle sud, et de l'autre entre le cent soixante-quatorzime mridien ouest et le cent soixante-dix-neuvime mridien est. Ainsi nous allons engager notre encombrante machine travers ces centaines de cailloux sems sur sa route? observe Sbastien Zorn. -- Oui, mon vieux compagnon de cordes, rpond Frascolin, et si tu regardes avec quelque attention... -- Et en fermant la bouche... ajoute Pinchinat. -- Pourquoi?... -- Parce que, comme dit le proverbe, en close bouche n'entre pas mouche! -- Et de quelle mouche veux-tu parler?... -- De celle qui te pique, quand il s'agit de dblatrer contre Standard-Island! Sbastien Zorn hausse ddaigneusement les paules, et revenant Frascolin: Tu disais?... -- Je disais que, pour atteindre les deux grandes les de Viti- Levou et de Vanua-Levou, il existe trois passes qui traversent le groupe oriental: la passe Nanoukou, la passe Lakemba, la passe Onata... -- Sans compter la passe o l'on se fracasse en mille pices! s'crie Sbastien Zorn. Cela finira par nous arriver!... Est-ce qu'il est permis de naviguer dans de pareilles mers avec toute une ville, et toute une population dans cette ville?... Non! cela est contraire aux lois de la nature! -- La mouche!... riposte Pinchinat. La voil, la mouche Zorn... la voil! En effet, toujours ces fcheux pronostics dont l'entt violoncelliste ne veut pas dmordre! Au vrai, en cette portion du Pacifique, c'est comme une barrire que le premier groupe des Fidji oppose aux navires arrivant de l'est. Mais, que l'on se rassure, les passes sont assez larges pour que le commodore Simco puisse y hasarder son appareil flottant, sans parler de celles indiques par Frascolin. Parmi ces les, les plus importantes, en dehors des deux Levou situes l'ouest, sont Ono Ngaloa, Kandabou, etc. Une mer est enferme entre ces sommets mergs des fonds de l'Ocan, la mer de Koro, et si cet archipel, entrevu par Cook, visit par Bligh en 1789, par Wilson en 1792, est si minutieusement connu, c'est que les remarquables voyages de Dumont d'Urville en 1828 et en 1833, ceux de l'Amricain Wilkes en 1839, de l'Anglais Erskine en 1853, puis l'expdition du _Herald_, capitaine Durham, de la marine britannique, ont permis d'tablir les cartes avec une prcision qui fait honneur aux ingnieurs hydrographes. Donc, aucune hsitation chez le commodore Simco. Venant du sud- est, il embouque la passe Voulanga, laissant sur bbord l'le de ce nom, -- une sorte de galette entame servie sur son plateau de corail. Le lendemain, Standard-Island donne dans la mer intrieure, qui est protge par ces solides chanes sous-marines contre les grandes houles du large. Il va sans dire que toute crainte n'est pas encore teinte relativement aux animaux froces apparus sous le couvert du pavillon britannique. Les Milliardais se tiennent toujours sur le qui-vive. D'incessantes battues sont organises travers les bois, les champs et les eaux. Aucune trace de fauves n'est releve. Pas de rugissements ni le jour ni la nuit. Pendant les premiers temps, quelques timors se refusent quitter la ville pour s'aventurer dans le parc et la campagne. Ne peut-on craindre que le steamer ait dbarqu une cargaison de serpents -- comme la Martinique! -- et que les taillis en soient infests? Aussi une prime est-elle promise quiconque s'emparerait d'un chantillon de ces reptiles. On le paiera son poids d'or, ou suivant sa longueur tant le centimtre, et pour peu qu'il ait la taille d'un boa, cela fera une belle somme! Mais, comme les recherches n'ont pas abouti, il y a lieu d'tre rassur. La scurit de Standard-Island est redevenue entire. Les auteurs de cette machination, quels qu'ils soient, en auront t pour leurs btes. Le rsultat le plus positif, c'est qu'une rconciliation complte s'est effectue entre les deux sections de la ville. Depuis l'affaire Walter-Coverley et l'affaire Coverley-Tankerdon, les familles tribordaises et bbordaises se visitent, s'invitent, se reoivent. Rceptions sur rceptions, ftes sur ftes. Chaque soir, bal et concert chez les principaux notables, -- plus particulirement l'htel de la Dix-neuvime Avenue et l'htel de la Quinzime. Le Quatuor Concertant peut peine y suffire. D'ailleurs, l'enthousiasme qu'ils provoquent ne diminue pas, bien au contraire. Enfin la grande nouvelle se rpand un matin, alors que Standard- Island bat de ses puissantes hlices la tranquille surface de cette mer de Koro. M. Jem Tankerdon s'est rendu officiellement l'htel de M. Nat Coverley, et lui a demand la main de miss Dy Coverley, sa fille, pour son fils Walter Tankerdon. Et M. Nat Coverley a accord la main de miss Dy Coverley, sa fille, Walter Tankerdon, fils de M. Jem Tankerdon. La question de dot n'a soulev, aucune difficult. Elle sera de deux cents millions pour chacun des jeunes poux. Ils auront toujours de quoi vivre... mme en Europe! fait judicieusement remarquer Pinchinat. Les flicitations arrivent de toutes parts aux deux familles. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff ne cherche point cacher son extrme satisfaction. Grce ce mariage, disparaissent les causes de rivalit si compromettantes pour l'avenir de Standard-Island. Le roi et la reine de Malcarlie sont des premiers envoyer leurs compliments et leurs voeux au jeune mnage. Les cartes de visite, imprimes en or sur aluminium, pleuvent dans la bote des htels. Les journaux font chronique sur chronique propos des splendeurs qui se prparent, -- et telles qu'on n'en aura jamais vu ni Milliard-City ni en aucun autre point du globe. Des cblogrammes sont expdis en France en vue de la confection de la corbeille. Les magasins de nouveauts, les tablissements des grandes modistes, les ateliers des grands faiseurs, les fabriques de bijouterie et d'objets d'art, reoivent d'invraisemblables commandes. Un steamer spcial, qui partira de Marseille, viendra par Suez et l'ocan Indien, apporter ces merveilles de l'industrie franaise. Le mariage a t fix cinq semaines de l, au 27 fvrier. Du reste, mentionnons que les marchands de Milliard-City auront leur part de bnfices dans l'affaire. Ils doivent fournir leur contingent cette corbeille nuptiale, et, rien qu'avec les dpenses que vont s'imposer les nababs de Standard-Island, il y aura des fortunes raliser. L'organisateur tout indiqu de ces ftes, c'est le surintendant Calistus Munbar. Il faut renoncer dcrire son tat d'me, lorsque le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley a t dclar publiquement. On sait s'il le dsirait, s'il y avait pouss! C'est la ralisation de son rve, et, comme la municipalit entend lui laisser carte blanche, soyez certains qu'il sera la hauteur de ses fonctions, en organisant un ultra- merveilleux festival. Le commodore Simco fait connatre par une note aux journaux qu' la date choisie pour la crmonie nuptiale, l'le hlice se trouvera dans cette partie de mer comprise entre les Fidji et les Nouvelles-Hbrides. Auparavant, elle va rallier Viti-Levou, o la relche doit durer une dizaine de jours -- la seule que l'on se propose de faire au milieu de ce vaste archipel. Navigation dlicieuse. la surface de la mer se jouent de nombreuses baleines. Avec les mille jets d'eau de leurs vents, on dirait un immense bassin de Neptune, en comparaison duquel celui de Versailles n'est qu'un joujou d'enfant, fait observer Yverns. Mais aussi, par centaines, apparaissent d'normes requins qui escortent Standard-Island comme ils suivraient un navire en marche. Cette portion du Pacifique limite la Polynsie, qui confine la Mlansie, o se trouve le groupe des Nouvelles-Hbrides[4]. Elle est coupe par le cent quatre-vingtime degr de longitude, -- ligne conventionnelle que dcrit le mridien de partage entre les deux moitis de cet immense Ocan. Lorsqu'ils attaquent ce mridien, les marins venant de l'est effacent un jour du calendrier, et, inversement, ceux qui viennent de l'ouest en ajoutent un. Sans cette prcaution, il n'y aurait plus concordance des dates. L'anne prcdente, Standard-Island n'avait pas eu faire ce changement puisqu'elle ne s'tait pas avance dans l'ouest au del dudit mridien. Mais, cette fois, il y a lieu de se conformer cette rgle, et, puisqu'elle vient de l'est, le 22 janvier se change en 23 janvier. Des deux cent cinquante-cinq les qui composent l'archipel des Fidji, une centaine seulement sont habites. La population totale ne dpasse pas cent vingt-huit mille habitants, -- densit faible pour une tendue de vingt et un mille kilomtres carrs. De ces lots, simples fragments d'attol ou sommets de montagnes sous-marines, ceints d'une frange de corail, il n'en est pas qui mesure plus de cent cinquante kilomtres superficiels. Ce domaine insulaire n'est, vrai dire, qu'une division politique de l'Australasie, dpendant de la Couronne depuis 1874, -- ce qui signifie que l'Angleterre l'a bel et bien annex son empire colonial. Si les Fidgiens se sont enfin dcids se soumettre au protectorat britannique, c'est qu'en 1859 ils ont t menacs d'une invasion tongienne, laquelle le Royaume-Uni a mis obstacle par l'intervention de son trop fameux Pritchard, le Pritchard de Tati. L'archipel est prsentement divis en dix-sept districts, administrs par des sous-chefs indignes, plus ou moins allis la famille souveraine du dernier roi Thakumbau. Est-ce la consquence du systme anglais, demande le commodore Simco, qui s'entretient ce sujet avec Frascolin, et en sera-t- il des Fidji comme il en a t de la Tasmanie, je ne sais! Mais, fait certain, c'est que l'indigne tend disparatre. La colonie n'est point en voie de prosprit, ni la population en voie de croissance, et, ce qui le dmontre, c'est l'infriorit numrique des femmes par rapport aux hommes. -- C'est, en effet, l'indice de l'extinction prochaine d'une race, rpond Frascolin, et, en Europe, il y a dj quelques tats que menace cette infriorit. -- Ici, d'ailleurs, reprend le commodore, les indignes ne sont que de vritables serfs, autant que les naturels des les voisines, recruts par les planteurs pour les travaux de dfrichements. En outre, la maladie les dcime, et, en 1875, rien que la petite vrole en a fait prir plus de trente mille. C'est pourtant un admirable pays, comme vous pourrez en juger, cet archipel des Fidji! Si la temprature est leve l'intrieur des les, du moins est-elle modre sur le littoral, trs fertile en fruits et en lgumes, en arbres, cocotiers, bananiers, etc. Il n'y a que la peine de rcolter les ignames, les taros[5], et la moelle nourricire du palmier, qui produit le sagou... -- Le sagou! s'crie Frascolin. Quel souvenir de notre Robinson Suisse! -- Quant aux cochons, aux poules, continue le commodore Simco, ces animaux se sont multiplis depuis leur importation avec une prolificence extraordinaire. De l, toute facilit de satisfaire aux besoins de l'existence. Par malheur, les indignes sont enclins l'indolence, au _far niente_, bien qu'ils soient d'intelligence trs vive, d'humeur trs spirituelle... -- Et quand ils ont tant d'esprit... dit Frascolin. -- Les enfants vivent peu! rpond le commodore Simco. Au fait, tous ces naturels, polynsiens, mlanaisiens et autres, sont-ils diffrents des enfants? En s'avanant vers Viti-Levou, Standard- Island relve plusieurs les intermdiaires, telles Vanua-Vatou, Moala, Ngan, sans s'y arrter. De toutes parts cinglent, en contournant son littoral, des flotilles de ces longues pirogues balanciers de bambous entre-croiss, qui servent maintenir l'quilibre de l'appareil et loger la cargaison. Elles circulent, elles voluent avec grce, mais ne cherchent entrer ni Tribord-Harbour ni Bbord-Harbour. Il est probable qu'on ne leur et pas permis, tant donne l'assez mauvaise rputation des Fidgiens. Ces indignes ont embrass le christianisme, il est vrai. Depuis que les missionnaires europens se sont tablis Lecumba, en 1835, ils sont presque tous protestants wesleyens, mlangs de quelques milliers de catholiques. Mais, auparavant, ils taient tellement adonns aux pratiques du cannibalisme qu'ils n'ont peut-tre pas perdu tout fait le got de la chair humaine. Au surplus, c'est affaire de religion. Leurs dieux aimaient le sang. La bienveillance tait regarde, dans ces peuplades, comme une faiblesse et mme un pch. Manger un ennemi, c'tait lui faire honneur. L'homme que l'on mprisait, on le faisait cuire, on ne le mangeait pas. Les enfants servaient de mets principal dans les festins, et le temps n'est pas si loign o le roi Thakumbau aimait s'asseoir sous un arbre, dont chaque branche supportait un membre humain rserv la table royale. Quelquefois mme une tribu, -- et cela est arriv pour celle des Nulocas, Viti-Levou, prs Namosi, -- fut dvore tout entire, moins quelques femmes, dont l'une a vcu jusqu'en 1880. Dcidment, si Pinchinat ne rencontre pas sur l'une quelconque de ces les des petits-fils d'anthropophages ayant conserv les vieilles coutumes de leurs grands-pres, il devra renoncer jamais demander un reste de couleur locale ces archipels du Pacifique. Le groupe occidental des Fidji comprend deux grandes les, Viti- Levou et Vanua-Levou, et deux les moyennes, Kandavu et Taviuni. C'est plus au nord-ouest que gisent les les Wassava, et que s'ouvre la passe de l'le Ronde par laquelle le commodore Simco doit sortir en relevant sur les Nouvelles-Hbrides. Dans l'aprs-midi du 25 janvier, les hauteurs de Viti-Levou se dessinent l'horizon. Cette le montagneuse est la plus considrable de l'archipel, d'un tiers plus tendue que la Corse, -- soit dix mille six cent quarante-cinq kilomtres carrs. Ses cimes pointent douze cents et quinze cents mtres au-dessus du niveau de la mer. Ce sont des volcans teints ou du moins endormis, et dont le rveil est gnralement fort maussade. Viti-Levou est relie sa voisine du nord, Vanua-Levou, par une barrire sous-marine de rcifs, qui mergeait sans doute l'poque de formation tellurique. Au-dessus de cette barrire, Standard-Island pouvait se hasarder sans pril. D'autre part, au nord de Viti-Levou, les profondeurs sont values entre quatre et cinq cents mtres, et, au sud, entre cinq cents et deux mille. Autrefois, la capitale de l'archipel tait Levuka, dans l'le d'Ovalau, l'est de Viti-Levou. Peut-tre mme les comptoirs, fonds par des maisons anglaises, y sont-ils plus importants encore que ceux de Suva, la capitale actuelle, dans l'le de Viti- Levou. Mais ce port offre des avantages srieux la navigation, tant situ, l'extrmit sud-est de l'le, entre deux deltas, dont les eaux arrosent largement ce littoral. Quant au port d'attache des paquebots en relation avec les Fidji, il occupe le fond de la baie de Ngalao, au sud de l'le de Kandava, le gisement qui est le plus voisin de la Nouvelle-Zlande, de l'Australie, des les franaises de la Nouvelle-Caldonie et de la Loyaut. Standard-Island vient relcher l'ouverture du port de Suva. Les formalits sont remplies le jour mme, et la libre pratique est accorde. Comme ces visites ne peuvent qu'tre une source de bnfices autant pour les colons que pour les indignes, les Milliardais sont assurs d'un excellent accueil, dans lequel il existe peut-tre plus d'intrt que de sympathie. Ne pas oublier, d'ailleurs, que les Fidji relvent de la Couronne, et que les rapports sont toujours tendus entre le _Foreign-Office_ et la _Standard-Island Company_, si jalouse de son indpendance. Le lendemain, 26 janvier, les commerants de Standard-Island qui ont des achats ou des ventes effectuer, se font mettre terre ds les premires heures. Les touristes, et parmi eux nos Parisiens, ne sont point en retard. Bien que Pinchinat et Yverns plaisantent volontiers Frascolin, -- l'lve distingu du commodore Simco, -- sur ses tudes ethno-rasantogographiques, comme dit Son Altesse, ils n'en profitent pas moins de ses connaissances. Aux questions de ses camarades sur les habitants de Viti-Levou, sur leurs coutumes, leurs pratiques, le deuxime violon a toujours quelque rponse instructive. Sbastien Zorn ne ddaigne pas de l'interroger l'occasion, et, tout d'abord, lorsque Pinchinat apprend que ces parages taient, il n'y a pas longtemps, le principal thtre du cannibalisme, il ne peut retenir un soupir en disant: Oui... mais nous arrivons trop tard, et vous verrez que ces Fidgiens, nervs par la civilisation, en sont tombs la fricasse de poulet et aux pieds de porc la Sainte-Menehould! -- Anthropophage! lui crie Frascolin. Tu mriterais d'avoir figur sur la table du roi Thakumbau... -- H! h! un entrecte de Pinchinat la Bordelaise... -- Voyons, rplique Sbastien Zorn, si nous perdons notre temps des rcriminations oiseuses... -- Nous ne raliserons pas le progrs par la marche en avant! s'crie Pinchinat. Voil une phrase comme tu les aimes, n'est-ce pas, mon vieux violoncellulodiste! Eh bien, en avant, marche! La ville de Suva, btie sur la droite d'une petite baie, parpille ses habitations au revers d'une colline verdoyante. Elle a des quais disposs pour l'amarrage des navires, des rues garnies de trottoirs planchis, ni plus ni moins que les plages de nos grandes stations balnaires. Les maisons en bois, rez-de- chausse, parfois, mais rarement, avec un tage, sont gaies et fraches. Aux alentours de la ville, des cabanes indignes montrent leurs pignons relevs en cornes et orns de coquillages. Les toitures, trs solides, rsistent aux pluies d'hiver, de mai octobre, qui sont torrentielles. En effet, en mars 1871, ce que raconte Frascolin, trs ferr sur la statistique, Mbua, situe dans l'est de l'le, a reu en un jour trente-huit centimtres d'eau. Viti-Levou, non moins que les autres les de l'archipel, est soumise des ingalits climatriques, et la vgtation diffre d'un littoral l'autre. Du ct expos aux vents alizs du sud- est, l'atmosphre est humide, et des forts magnifiques couvrent le sol. De l'autre ct, s'tendent d'immenses savanes, propres la culture. Toutefois, on observe que certains arbres commencent dprir, -- entre autres le sandal, presque entirement puis, et aussi le dakua, ce pin spcial aux Fidji. Cependant, en ses promenades, le quatuor constate que la flore de l'le est d'une luxuriance tropicale. Partout, des forts de cocotiers et de palmiers, aux troncs tapisss d'orchides parasites, des massifs de casuarines, de pandanus, d'acacias, de fougres arborescentes, et, dans les parties marcageuses, nombre de ces paltuviers dont les racines serpentent hors de terre. Mais la culture du coton et celle du th n'ont point donn les rsultats que ce climat si puissant permettait d'esprer. En ralit, le sol de Viti-Levou, -- ce qui est commun dans ce groupe, -- argileux et de couleur jauntre, n'est form que de cendres volcaniques, auxquelles la dcomposition a donn des qualits productives. Quant la faune, elle n'est pas plus varie que dans les divers parages du Pacifique: une quarantaine d'espces d'oiseaux, perruches et serins acclimats, des chauves-souris, des rats qui forment lgions, des reptiles d'espce non venimeuse, trs apprcis des indignes au point de vue comestible, des lzards n'en savoir que faire, et des cancrelats rpugnants, d'une voracit de cannibales. Mais, de fauves, il ne s'en trouve point, -- ce qui provoque cette boutade de Pinchinat: Notre gouverneur, Cyrus Bikerstaff, aurait d conserver quelques couples de lions, de tigres, de panthres, de crocodiles, et dposer ces mnages carnassiers sur les Fidji... Ce ne serait qu'une restitution, puisqu'elles appartiennent l'Angleterre. Ces indignes, mlange de race polynsienne et mlansienne, prsentent encore de beaux types, moins remarquables cependant qu'aux Samoa et aux Marquises. Les hommes, teint cuivr, presque noirs, la tte couverte d'une chevelure toisonne, parmi lesquels on rencontre de nombreux mtis, sont grands et vigoureux. Leur vtement est assez rudimentaire, le plus souvent un simple pagne, ou une couverture, faite de cette toffe indigne, le masi, tire d'une espce de mrier qui produit aussi le papier. son premier degr de fabrication, cette toffe est d'une parfaite blancheur; mais les Fidgiens savent la teindre, la barioler, et elle est demande dans tous les archipels de l'Est-Pacifique. Il faut ajouter que ces hommes ne ddaignent pas de revtir, l'occasion, de vieilles dfroques europennes, chappes des friperies du Royaume-Uni ou de l'Allemagne. C'est matire plaisanteries, pour un Parisien, de voir de ces Fidgiens engoncs d'un pantalon dform, d'un paletot hors d'ge, et mme d'un habit noir, lequel, aprs maintes phases de dcadence, est venu finir sur le dos d'un naturel de Viti-Levou. Il y aurait faire le roman d'un de ces habits-l!... observe Yverns. -- Un roman qui risquerait de finir en veste! rpond Pinchinat. Quant aux femmes, ce sont la jupe et le caraco de masi qui les habillent d'une faon plus ou moins dcente, en dpit des sermons wesleyens. Elles sont bien faites, et, avec l'attrait de la jeunesse, quelques-unes peuvent passer pour jolies. Mais quelle dtestable habitude elles ont, -- les hommes aussi, -- d'enduire de chaux leur chevelure noire, devenue une sorte de chapeau calcaire, qui a pour but de les prserver des insolations! Et puis, elles fument, autant que leurs poux et frres, ce tabac du pays, qui a l'odeur du foin brl, et, lorsque la cigarette n'est pas mchonne entre leurs lvres, elle est enfile dans le lobe de leurs oreilles, l'endroit o l'on voit plus communment en Europe des boucles de diamants et de perles. En gnral, ces femmes sont rduites la condition d'esclaves charges des plus durs travaux du mnage, et le temps n'est pas loign o, aprs avoir pein pour entretenir l'indolence de leur mari, on les tranglait sur sa tombe. plusieurs reprises, pendant les trois jours qu'ils ont consacrs leurs excursions autour de Suva; nos touristes essayrent de visiter des cases indignes. Ils en furent repousss, --non point par l'inhospitalit des propritaires, mais par l'abominable odeur qui s'en dgage. Tous ces naturels frotts d'huile de coco, leur promiscuit avec les cochons, les poules, les chiens, les chats, dans ces nausabondes paillottes, l'clairage suffocant obtenu par le brlage de la gomme rsineuse du dammana... non! il n'y avait pas moyen d'y tenir. Et, d'ailleurs, aprs avoir pris place au foyer fidgien, n'aurait-il pas fallu, sous peine de manquer aux convenances, accepter de tremper ses lvres dans le bol de kava, la liqueur fidgienne par excellence? Bien que, pour tre tir de la racine dessche du poivrier, ce kava piment soit inacceptable aux palais europens, il y a encore la manire dont on le prpare. N'est-elle pas pour exciter la plus insurmontable rpugnance? On ne le moud pas, ce poivre, on le mche, on le triture entre les dents, puis on le crache dans l'eau d'un vase, et on vous l'offre avec une insistance sauvage qui ne permet gure de le refuser. Et, il n'y a plus qu' remercier, en prononant ces mots qui ont cours dans l'archipel: _E mana ndina_, autrement dit: _amen_. Nous ne parlons que pour mmoire des cancrelats qui fourmillent l'intrieur des paillotes, des fourmis blanches qui les dvastent, et des moustiques, -- des moustiques par milliards, -- dont on voit courir sur les murs, sur le sol, sur les vtements des indignes, d'innombrables phalanges. Aussi ne s'tonnera-t-on pas que Son Altesse, avec cet accent comico-britannique des clowns anglais, se soit exclam envoyant fourmiller ces formidables insectes: Mioustic!... Mioustic! Enfin, ni ses camarades ni lui n'ont eu le courage de pntrer dans les cases fidgiennes. Donc, de ce chef, leurs tudes ethnologiques sont incompltes, et le savant Frascolin lui-mme a recul, -- ce qui constitue une lacune dans ses souvenirs de voyage. IX -- Un casus belli Toutefois, alors que nos artistes se dpensent en promenades et prennent un aperu des moeurs de l'archipel, quelques notables de Standard-Island n'ont pas ddaign d'entrer en relation avec les autorits indignes de l'archipel. Les papalangis, -- ainsi appelle-t-on les trangers dans ces les, -- n'avaient point craindre d'tre mal accueillis. Quant aux autorits europennes, elles sont reprsentes par un gouverneur gnral, qui est en mme temps consul gnral d'Angleterre pour ces groupes de l'ouest qui subissent plus ou moins efficacement le protectorat du Royaume-Uni. Cyrus Bikerstaff ne crut point devoir lui faire une visite officielle. Deux ou trois fois, les deux chiens de faence se sont regards, mais leurs rapports n'ont pas t au del de ces regards. Pour ce qui est du consul d'Allemagne, en mme temps l'un des principaux ngociants du pays, les relations se sont bornes un change de cartes. Pendant la relche, les familles Tankerdon et Coverley avaient organis des excursions aux alentours de Suva et dans les forts qui hrissent ses hauteurs jusqu' leurs dernires cimes. Et. ce propos, le surintendant fait ses amis du quatuor une observation trs juste. Si nos Milliardais se montrent si friands de ces promenades de hautes altitudes, dit-il, cela tient ce que notre Standard- Island n'est pas suffisamment accidente... Elle est trop plate, trop uniforme... Mais, je l'espre bien, on lui fabriquera un jour une montagne artificielle, qui pourra rivaliser avec les plus hauts sommets du Pacifique. En attendant, toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion, nos citadins s'empressent d'aller respirer, quelques centaines de pieds, l'air pur et vivifiant de l'espace... Cela rpond un besoin de la nature humaine... -- Trs bien, dit Pinchinat. Mais un conseil, mon cher Eucalistus! Quand vous construirez votre montagne en tle d'acier ou en aluminium, n'oubliez pas de lui mettre un joli volcan dans les entrailles... un volcan avec botes fulminantes et pices d'artifices... -- Et pourquoi pas, monsieur le railleur?... rpond Calistus Munbar. -- C'est bien ce que je me dis: Et pourquoi pas?... rplique Son Altesse. Il va de soi que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley prennent part ces excursions et qu'ils les font au bras l'un de l'autre. On n'a pas nglig de visiter, Viti-Levou, les curiosits de sa capitale, ces mbur-kalou, les temples des esprits, et aussi le local affect aux assembles politiques. Ces constructions, leves sur une base de pierres sches, se composent de bambous tresss, de poutres recouvertes d'une sorte de passementerie vgtale, de lattes ingnieusement disposes pour supporter les chaumes de la toiture. Les touristes parcourent de mme l'hpital, tabli dans d'excellentes conditions d'hygine, le jardin botanique, en amphithtre derrire la ville. Souvent ces promenades se prolongent jusqu'au soir, et l'on revient alors, sa lanterne la main, comme au bon vieux temps. Dans les les Fidji, l'dilit n'en est pas encore au gazomtre ni aux becs Aur, ni aux lampes arc, ni au gaz actylne, mais cela viendra sous le protectorat clair de la Grande-Bretagne! insinue Calistus Munbar. Et le capitaine Sarol et ses Malais et les No-Hbridiens embarqus aux Samoa, que font-ils pendant cette relche? Rien qui soit en dsaccord avec leur existence habituelle. Ils ne descendent point terre, connaissant Viti-Levou et ses voisines, les uns pour les avoir frquentes dans leur navigation au cabotage, les autres pour y avoir travaill au compte des planteurs. Ils prfrent, de beaucoup, rester Standard-Island, qu'ils explorent sans cesse, ne se lassant pas de visiter la ville, les ports, le parc, la campagne, les batteries de la Poupe et de l'peron. Encore quelques semaines, et, grce la complaisance de la Compagnie, grce au gouverneur Cyrus Bikerstaff, ces braves gens dbarqueront dans leur pays, aprs un sjour de cinq mois sur l'le hlice... Quelquefois nos artistes causent avec ce Sarol, qui est trs intelligent, et emploie couramment la langue anglaise. Sarol leur parle d'un ton enthousiaste des Nouvelles-Hbrides, des indignes de ce groupe, de leur faon de se nourrir, de leur cuisine -- ce qui intresse particulirement Son Altesse. L'ambition secrte de Pinchinat serait d'y dcouvrir un nouveau mets, dont il communiquerait la recette aux socits gastronomiques de la vieille Europe. Le 30 janvier, Sbastien Zorn et ses camarades, la disposition desquels le gouverneur a mis une des chaloupes lectriques de Tribord-Harbour, partent dans l'intention de remonter le cours de la Rewa, l'une des principales rivires de l'le. Le patron de la chaloupe, un mcanicien et deux matelots ont embarqu avec un pilote fidgien. En vain a-t-on offert Athanase Dormus de se joindre aux excursionnistes. Le sentiment de curiosit est teint chez ce professeur de maintien et de grces... Et puis, pendant son absence, il pourrait lui venir un lve, et il prfre ne point quitter la salle de danse du casino. Ds six heures du matin, bien arme, munie de quelques provisions, car elle ne doit revenir que le soir Tribord-Harbour, l'embarcation sort de la baie de Suva, et longe le littoral jusqu' la baie de la Rewa. Non seulement les rcifs, mais les requins se montrent en grand nombre dans ces parages, et il convient de prendre garde aux uns comme aux autres. Peuh! fait observer Pinchinat, vos requins, ce ne sont mme plus des cannibales d'eau sale!... Les missionnaires anglais ont d les convertir au christianisme comme ils ont converti les Fidgiens!... Gageons que ces btes-l ont perdu le got de la chair humaine... -- Ne vous y fiez pas, rpond le pilote, -- pas plus qu'il ne faut se fier aux Fidgiens de l'intrieur. Pinchinat se contente de hausser les paules. On la lui baille belle avec ces prtendus anthropophages qui n' anthropophagent mme plus les jours de fte! Quant au pilote, il connat parfaitement la baie et le cours de la Rewa. Sur cette importante rivire, appele aussi Wa-Levou, le flot se fait sentir jusqu' une distance de quarante-cinq kilomtres, et les barques peuvent la remonter pendant quatre- vingts. La largeur de la Rewa dpasse cent toises son embouchure. Elle coule entre des rives sablonneuses, basses gauche, escarpes droite, dont les bananiers et les cocotiers se dtachent avec vigueur sur un large fond de verdure. Son nom est Rewa-Rewa, conforme ce redoublement du mot, qui est presque gnral parmi les peuplades du Pacifique. Et, ainsi que le remarque Yverns, n'est-ce pas l une imitation de cette prononciation enfantine qu'on retrouve dans les _papa, maman, toutou, dada, bonbon_, etc. Et, au fait, c'est peine si ces indignes sont sortis de l'enfance! La vritable Rewa est forme par le confluent du Wa-Levou (eau grande) et du Wa-Manu, et sa principale embouchure est dsigne sous le nom de Wa-Ni-ki. Aprs le dtour du delta, la chaloupe file devant le village de Kamba, demi cach dans sa corbeille de fleurs. On ne s'y arrte point, afin de ne rien perdre du flux, ni au village de Naitasiri. D'ailleurs, cette poque, ce village venait d'tre dclar tabou, avec ses maisons, ses arbres, ses habitants, et jusqu'aux eaux de la Rewa qui en baignent la grve. Les indignes n'eussent permis personne d'y prendre pied. C'est une coutume sinon trs respectable, du moins trs respecte que le tabou, -- Sbastien Zorn en savait quelque chose, -- et on la respecta. Lorsque les excursionnistes longent Naitasiri, le pilote les invite regarder un arbre de haute taille, un tavala, qui se dresse dans un angle de la rive. Et qu'a-t-il de remarquable, cet arbre?... demande Frascolin. -- Rien, rpondit le pilote, si ce n'est que son corce est raye d'incisions depuis ses racines jusqu' sa fourche. Or, ces incisions indiquent le nombre de corps humains qui furent cuits en cet endroit, mangs ensuite... -- Comme qui dirait les encoches du boulanger sur ses btonnets! observe Pinchinat, dont les paules se haussent en signe d'incrdulit. Il a tort pourtant. Les les Fidji ont t par excellence le pays du cannibalisme, et, il faut y insister, ces pratiques ne sont pas entirement teintes. La gourmandise les conservera longtemps chez les tribus de l'intrieur. Oui! la gourmandise, puisque, au dire des Fidgiens, rien n'est comparable, pour le got et la dlicatesse, la chair humaine, trs suprieure celle du boeuf. en croire le pilote, il y eut un certain chef, Ra-Undrenudu, qui faisait dresser des pierres sur son domaine, et, quand il mourut, leur nombre s'levait huit cent vingt-deux. Et savez-vous ce qu'indiquaient ces pierres?... -- Il nous est impossible de le deviner, rpond Yverns, mme en y appliquant toute notre intelligence d'instrumentistes! -- Elles indiquaient le nombre de corps humains que ce chef avait dvors! -- lui tout seul?... -- lui tout seul! -- C'tait un gros mangeur! se contente de rpondre Pinchinat dont l'opinion est faite au sujet de ces blagues fidgiennes. Vers onze heures, une cloche retentit sur la rive droite. Le village de Naililii, compos de quelques paillettes, apparat entre les frondaisons, sous l'ombrage des cocotiers et des bananiers. Une mission catholique est tablie dans ce village. Les touristes ne pourraient-ils s'arrter une heure, le temps de serrer la main du missionnaire, un compatriote? Le pilote n'y voit aucun inconvnient, et l'embarcation est amarre une souche d'arbre. Sbastien Zorn et ses camarades descendent terre, et ils n'ont pas march pendant deux minutes qu'ils rencontrent le suprieur de la Mission. C'est un homme de cinquante ans environ, physionomie avenante, figure nergique. Tout heureux de pouvoir souhaiter le bonjour des Franais, il les emmne jusqu' sa case, au milieu du village qui renferme une centaine de Fidgiens. Il insiste pour que ses htes acceptent quelques rafrachissements du pays. Que l'on se rassure, il ne s'agit pas du rpugnant kava, mais d'une sorte de boisson ou plutt de bouillon d'assez bon got, obtenu par la cuisson des cyreae, coquillages trs abondants sur les grves de la Rewa. Ce missionnaire s'est vou corps et me la propagande du catholicisme, non sans de certaines difficults, car il lui faut lutter avec un pasteur wesleyen qui lui fait une srieuse concurrence dans le voisinage. En somme, il est trs satisfait des rsultats obtenus, et convient qu'il a fort faire pour arracher ses fidles l'amour du bukalo, c'est--dire la chair humaine. Et puisque vous remontez vers l'intrieur, mes chers htes, ajoute-t-il, soyez prudents et tenez-vous sur vos gardes. -- Tu entends, Pinchinat! dit Sbastien Zorn. On repart un peu avant que l'anglus de midi ait sonn au clocher de la petite glise. Chemin faisant, l'embarcation croise quelques pirogues balanciers, portant sur leurs plates-formes des cargaisons de bananes. C'est la monnaie courante que le collecteur de taxes vient de toucher chez les administrs. Les rives sont toujours bordes de lauriers, d'acacias, de citronniers, de cactus aux fleurs d'un rouge de sang. Au-dessus, les bananiers et les cocotiers dressent leurs hautes branches charges de rgimes, et toute cette verdure se prolonge jusqu'aux arrire-plans des montagnes, domines par le pic du Mbugge-Levou. Entre ces massifs se dtachent une ou deux usines l'europenne, peu en rapport avec la nature sauvage du pays. Ce sont des fabriques de sucre, munies de tous les engins de la machinerie moderne, et dont les produits, a dit un voyageur, M. Verschnur, peuvent avantageusement soutenir la comparaison vis--vis des sucres des Antilles et des autres colonies. Vers une heure, l'embarcation arrive au terme de son voyage sur la Rewa. Dans deux heures, le jusant se fera sentir, et il y aura lieu d'en profiter pour redescendre la rivire. Cette navigation de retour s'effectuera rapidement, car le reflux est vif. Les excursionnistes seront rentrs Tribord-Harbour avant dix heures du soir. On dispose donc d'un certain temps en cet endroit, et comment le mieux employer qu'en visitant le village de Tampoo, dont on aperoit les premires cases un demi-mille. Il est convenu que le mcanicien et les deux matelots resteront la garde de la chaloupe, tandis que le pilote pilotera ses passagers jusqu' ce village, o les anciennes coutumes se sont conserves dans toute leur puret fidgienne. En cette partie de l'le, les missionnaires ont perdu leurs peines et leurs sermons. L rgnent encore les sorciers; l fonctionnent les sorcelleries, surtout celles qui portent le nom compliqu de Vaka-Ndran-ni-Kan-Tacka, c'est--dire la conjuration pratique par les feuilles. On y adore les Katoavous, des dieux dont l'existence n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, et qui ne ddaignent pas des sacrifices spciaux, que le gouverneur gnral est surtout impuissant prvenir et mme chtier. Peut-tre et-il t plus prudent de ne point s'aventurer au milieu de ces tribus suspectes. Mais nos artistes, curieux comme des Parisiens, insistent, et le pilote consent les accompagner, en leur recommandant de ne point s'loigner les uns des autres. Tout d'abord, l'entre de Tampoo, form d'une centaine de paillotes, on rencontre des femmes, de vritables sauvagesses. Vtues d'un simple pagne nou autour des reins, elles n'prouvent aucun tonnement la vue des trangers qui viennent les mouvoir dans leurs travaux. Ces visites ne sont plus pour les gner depuis que l'archipel est soumis au protectorat de l'Angleterre. Ces femmes sont occupes la prparation du curcuma, sortes de racines conserves dans des fosses pralablement tapisses d'herbes et de feuilles de bananier; on les en retire, on les grille, on les racle, on les presse dans des paniers garnis de fougre, et le suc qui s'en chappe est introduit dans des tiges de bambou. Ce suc sert la fois d'aliment et de pommade, et, ce double titre, il est d'un usage trs rpandu. La petite troupe entre dans le village. Aucun accueil de la part des indignes, qui ne s'empressent ni complimenter les visiteurs ni leur offrir l'hospitalit. D'ailleurs, l'aspect extrieur des cases n'a rien d'attrayant. tant donne l'odeur qui s'en dgage, o domine le rance de l'huile de coco, le quatuor se flicite de ce que les lois de l'hospitalit soient ici en maigre honneur. Cependant, lorsqu'ils sont arrivs devant l'habitation du chef, celui-ci, -- un Fidgien de haute taille, l'air farouche, la physionomie froce, -- s'avance vers eux au milieu d'un cortge d'indignes. Sa tte toute blanche de chaux, est crpue. Il a revtu son costume de crmonie, une chemise raye, une ceinture autour du corps, le pied gauche chauss d'une vieille pantoufle en tapisserie, et -- comment Pinchinat n'a-t-il pas clat de rire? - - un antique habit bleu boutons d'or, en maint endroit rapic, et dont les basques ingales lui battent les mollets. Or, voici qu'en s'avanant vers le groupe des papalangis, ce chef butte contre une souche, perd l'quilibre, s'tale sur le sol. Aussitt, conformment l'tiquette du baie muri, tout l'entourage de trbucher son tour, et de s'affaler respectueusement, afin de prendre sa part du ridicule de cette chute. Cela est expliqu par le pilote, et Pinchinat approuve cette formalit, pas plus risible que tant d'autres en usage dans les cours europennes -- son avis du moins. Entre temps, lorsque tout le monde s'est relev, le chef et le pilote changent quelques phrases en langue fidgienne, dont le quatuor ne comprend pas un mot. Ces phrases, traduites par le pilote, n'ont d'autre objet que d'interroger les trangers sur ce qu'ils viennent faire au village de Tampoo. Les rponses ayant t qu'ils dsirent simplement visiter le village et faire une excursion aux alentours, cette autorisation leur est octroye aprs change de quelques demandes et rponses. Le chef, d'ailleurs, ne manifeste ni plaisir ni dplaisir de cette arrive de touristes Tampoo, et, sur un signe de lui, les indignes rentrent dans leurs paillotes. Aprs tout, ils n'ont pas l'air d'tre bien mchants! fait observer Pinchinat. -- Ce n'est point une raison pour commettre quelque imprudence! rpond Frascolin. Une heure durant, les artistes se promnent travers le village sans tre inquits par les indignes. Le chef l'habit bleu a regagn sa case, et il est visible que l'accueil des naturels est empreint d'une profonde indiffrence. Aprs avoir circul dans les rues de Tampoo, sans qu'aucune paillote se soit ouverte pour les recevoir, Sbastien Zorn, Yverns, Pinchinat, Frascolin et le pilote se dirigent vers des ruines de temples, sortes de masures abandonnes, situes non loin d'une maison qui sert de demeure l'un des sorciers de l'endroit. Ce sorcier, camp sur sa porte, leur adresse un coup d'oeil peu encourageant, et ses gestes semblent indiquer qu'il leur jette quelque mauvais sort. Frascolin essaie d'entrer en conversation avec lui par l'intermdiaire du pilote. Le sorcier prend alors une mine si rbarbative, une attitude si menaante, qu'il faut abandonner tout espoir de tirer une parole de ce porc-pic fidgien. Pendant ce temps, et en dpit des recommandations qui lui ont t faites, Pinchinat s'est loign en franchissant un pais massif de bananiers tages au flanc d'une colline. Lorsque Sbastien Zorn, Yverns et Frascolin, rebuts par la mauvaise grce du sorcier, se prparent quitter Tampoo, ils n'aperoivent plus leur camarade. Cependant l'heure est venue de regagner l'embarcation. Le jusant ne doit pas tarder s'tablir, et ce n'est pas trop des quelques heures qu'il dure pour redescendre le cours de la Rewa. Frascolin, inquiet de ne point voir Pinchinat, le hle d'une voix forte. Son appel reste sans rponse. O est-il donc?... demande Sbastien Zorn. -- Je ne sais... rpond Yverns. -- Est-ce que l'un de vous a vu votre ami s'loigner?... interroge le pilote. Personne ne l'a vu! Il sera sans doute retourn l'embarcation par le sentier du village... dit Frascolin. -- Il a eu tort, rpond le pilote. Mais ne perdons pas de temps, et rejoignons-le. On part, non sans une assez vive anxit. Ce Pinchinat n'en fait jamais d'autre, et, de regarder comme imaginaires les frocits de ces indignes, demeurs si obstinment sauvages, cela peut l'exposer des dangers trs rels. En traversant Tampoo, le pilote remarque, avec une certaine apprhension, qu'aucun Fidgien ne se montre plus. Toutes les portes des paillotes sont fermes. Il n'y a plus aucun rassemblement devant la case du chef. Les femmes, qui s'occupaient de la prparation du curcuma, ont disparu. Il semble que le village ait t abandonn depuis une heure. La petite troupe presse alors le pas. plusieurs reprises, on appelle l'absent, et l'absent ne rpond point. N'a-t-il donc pas regagn la rive du ct o l'embarcation est amarre?... Ou bien est-ce que l'embarcation ne serait plus cet endroit, sous la garde du mcanicien et des deux matelots?... Il reste encore quelques centaines de pas parcourir. On se hte, et, ds que la lisire des arbres est dpasse, on aperoit la chaloupe et les trois hommes leur poste. Notre camarade?... crie Frascolin. -- N'est-il plus avec vous?... rpond le mcanicien. -- Non... depuis une demi-heure... -- Ne vous a-t-il point rejoint?... demande Yverns. -- Non.Qu'est donc devenu cet imprudent? Le pilote ne cache pas son extrme inquitude. Il faut retourner au village, dit Sbastien Zorn. Nous ne pouvons abandonner Pinchinat... La chaloupe est laisse la garde de l'un des matelots, bien qu'il soit peut-tre dangereux d'agir ainsi. Mais mieux vaut ne revenir Tampoo qu'en force et bien arm, cette fois. Dt-on fouiller toutes les paillotes, on ne quittera pas le village, on ne ralliera pas Standard-Island sans avoir retrouv Pinchinat. Le chemin de Tampoo est repris. Mme solitude au village et aux alentours. O donc s'est rfugie toute cette population? Pas un bruit ne se fait entendre dans les rues, et les paillotes sont vides. Il n'y a plus malheureusement de doute conserver... Pinchinat s'est aventur dans le bois de bananiers... il a t saisi... il a t entran... o?... Quant au sort que lui rservent ces cannibales dont il se moquait, il n'est que trop ais de l'imaginer!... Des recherches aux environs de Tampoo ne produiraient aucun rsultat... Comment relever une piste au milieu de cette rgion forestire, travers cette brousse que les Fidgiens sont seuls connatre?... D'ailleurs, n'y a-t-il pas lieu de craindre qu'ils ne veuillent s'emparer de l'embarcation garde par un seul matelot?... Si ce malheur arrive, tout espoir de dlivrer Pinchinat serait perdu, le salut de ses compagnons serait compromis... Le dsespoir de Frascolin, d'Yverns, de Sbastien Zorn, ne saurait s'exprimer. Que faire?... Le pilote et le mcanicien ne savent plus quel parti s'arrter. Frascolin, qui a conserv son sang-froid, dit alors: Retournons Standard-Island... -- Sans notre camarade?... s'crie Yverns. -- Y penses-tu?... ajoute Sbastien Zorn. -- Je ne vois pas d'autre parti prendre, rpond Frascolin. Il faut que le gouverneur de Standard-Island soit prvenu... que les autorits de Viti-Levou soient averties et mises en demeure d'agir... -- Oui... partons, conseille le pilote, et pour profiter de la mare descendante, nous n'avons pas une minute perdre! -- C'est l'unique moyen de sauver Pinchinat, s'crie Frascolin, s'il n'est pas trop tard! L'unique moyen, en effet. On quitte Tampoo, pris de cette apprhension de ne pas retrouver la chaloupe son poste. En vain le nom de Pinchinat est-il cri par toutes les bouches! Et, moins troubls qu'ils le sont, peut- tre le pilote et ses compagnons auraient-ils pu apercevoir derrire les buissons quelques-uns de ces farouches Fidgiens, qui pient leur dpart. L'embarcation n'a point t inquite. Le matelot n'a vu personne rder sur les rives de la Rewa. C'est avec un inexprimable serrement de coeur que Sbastien Zorn, Frascolin, Yverns, se dcident prendre place dans le bateau... Ils hsitent... ils appellent encore... Mais il faut partir, a dit Frascolin, et il a eu raison de le dire, et l'on a raison de le faire. Le mcanicien met les dynamos en activit, et la chaloupe, servie par le jusant, descend le cours de la Rewa avec une rapidit prodigieuse. six heures, la pointe ouest du delta est double. Une demi-heure aprs, on accoste le pier de Tribord-Harbour. En un quart d'heure, Frascolin et ses deux camarades, transports par le tram, ont atteint Milliard-City et se rendent l'htel de ville. Ds qu'il a t mis au courant, Cyrus Bikerstaff se fait conduire Suva et, l, il demande au gouverneur gnral de l'archipel une entrevue qui lui est accorde. Lorsque ce reprsentant de la reine apprend ce qui s'est pass Tampoo, il ne dissimule pas que cela est trs grave... Ce Franais aux mains d'une de ces tribus de l'intrieur qui chappent toute autorit... Par malheur, nous ne pouvons rien tenter avant demain, ajoute-t- il. Contre le reflux de la Rewa, nos chaloupes ne pourraient remonter Tampoo. D'ailleurs, il est indispensable d'aller en nombre, et le plus sr serait de prendre travers la brousse... -- Soit, rpond Cyrus Bikerstaff, mais ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui, c'est l'instant qu'il faut partir... -- Je n'ai pas ma disposition les hommes ncessaires, rpond le gouverneur. -- Nous les avons, monsieur, rplique Cyrus Bikerstaff. Prenez donc des mesures pour leur adjoindre des soldats de votre milice, et sous les ordres de l'un de vos officiers qui connatra bien le pays... -- Pardonnez, monsieur, rpond schement Son Excellence, je n'ai pas l'habitude... -- Pardonnez aussi, rpond Cyrus Bikerstaff, mais je vous prviens que si vous n'agissez pas l'instant mme, si notre ami, notre hte, ne nous est pas rendu, la responsabilit retombera sur vous, et... -- Et?... demande le gouverneur d'un ton hautain. -- Les batteries de Standard-Island dtruiront Suva de fond en comble, votre capitale, toutes les proprits trangres, qu'elles soient anglaises ou allemandes! L'ultimatum est formel, et il n'y a qu' s'y soumettre. Les quelques canons de l'le ne pourraient lutter contre l'artillerie de Standard-Island. Le gouverneur se soumet donc, et, qu'on l'avoue, il aurait tout d'abord mieux valu qu'il le ft de meilleure grce, au nom de l'humanit. Une demi-heure aprs, cent hommes, marins et miliciens, dbarquent Suva, sous les ordres du commodore Simco, qui a voulu lui-mme conduire cette opration. Le surintendant, Sbastien Zorn, Yverns, Frascolin, sont ses cts. Une escouade de la gendarmerie de Viti-Levou leur prte son concours. Ds le dpart, l'expdition se jette travers la brousse, en contournant la baie de la Rewa, sous la direction du pilote qui connat ces difficiles rgions de l'intrieur. On coupe au plus court, d'un pas rapide, afin d'atteindre Tampoo dans le moins de temps possible... Il n'a pas t ncessaire d'aller jusqu'au village. Vers une heure aprs minuit, ordre est donn la colonne de faire halte. Au plus profond d'un fourr presque impntrable, on a vu l'clat d'un foyer. Nul doute qu'il n'y ait l un rassemblement des naturels de Tampoo, puisque le village ne se trouve pas une demi-heure de marche vers l'est. Le Commodore Simco, le pilote, Calistus Munbar, les trois Parisiens, se portent en avant... Ils n'ont pas fait cent pas qu'ils s'arrtent et demeurent immobiles... En regard d'un feu ardent, entour d'une foule tumultueuse d'hommes et de femmes, Pinchinat, demi nu, est attach un arbre... et le chef fidgien court vers lui, la hache leve... Marchons... marchons! crie le commodore Simco ses marins et ses miliciens. Surprise subite et terreur trs justifie de ces indignes, auxquels le dtachement n'pargne ni les coups de feu ni les coups de crosse. En un clin d'oeil, la place est vide, et toute la bande s'est disperse sous bois... Pinchinat, dtach de l'arbre, tombe dans les bras de son ami Frascolin. Comment exprimer ce que fut la joie de ces artistes, de ces frres, -- laquelle se mlrent quelques larmes et aussi des reproches trs mrits. Mais, malheureux, dit le violoncelliste, qu'est-ce qui t'a pris de t'loigner?... -- Malheureux, tant que tu voudras, mon vieux Sbastien, rpond Pinchinat, mais n'accable pas un alto aussi peu habill que je le suis en ce moment... Passez-moi mes vtements, afin que je puisse me prsenter d'une faon plus convenable devant les autorits! Ses vtements, on les retrouve au pied d'un arbre, et il les reprend tout en conservant le plus beau sang-froid du monde. Puis, ce n'est que lorsqu'il est prsentable, qu'il vient serrer la main du commodore Simco et du surintendant. Voyons, lui dit Calistus Munbar, y croirez-vous, maintenant... au cannibalisme des Fidgiens?... -- Pas si cannibales que cela, ces fils de chiens, rpond Son Altesse, puisqu'il ne me manque pas un membre! -- Toujours le mme, satan fantaisiste! s'crie Frascolin. -- Et savez-vous ce qui me vexait le plus dans cette situation de gibier humain sur le point d'tre mis la broche?... demande Pinchinat. -- Que je sois pendu, si je le devine! rplique Yverns. -- Eh bien! ce n'tait pas d'tre mang sur le pouce par ces indignes!... Non! c'tait d'tre dvor par un sauvage en habit... en habit bleu boutons d'or... avec un parapluie sous le bras... un horrible ppin britannique! X -- Changement de propritaires Le dpart de Standard-Island est fix au 2 fvrier. La veille, leurs excursions acheves, les divers touristes sont rentrs Milliard-City. L'affaire Pinchinat a produit un bruit norme. Tout le Joyau du Pacifique et pris fait et cause pour Son Altesse, tant le Quatuor Concertant jouit de la sympathie universelle. Le conseil des notables a donn son entire approbation l'nergique conduite du gouverneur Cyrus Bikerstaff. Les journaux l'ont vivement flicit. Donc Pinchinat est devenu l'homme du jour. Voyez-vous un alto terminant sa carrire artistique dans l'estomac d'un Fidgien!... Il convient volontiers que les indignes de Viti- Levou n'ont pas absolument renonc leurs gots anthropophagiques. Aprs tout, c'est si bon, la chair humaine, les en croire, et ce diable de Pinchinat est si apptissant! Standard-Island appareille ds l'aurore, et prend direction sur les Nouvelles-Hbrides. Ce dtour va l'loigner ainsi d'une dizaine de degrs, soit deux cents lieues vers l'ouest. On ne peut l'viter, puisqu'il s'agit de dposer le capitaine Sarol et ses compagnons aux Nouvelles-Hbrides. Il n'y pas lieu de le regretter, d'ailleurs. Chacun est heureux de rendre service ces braves gens -- qui ont montr tant de courage dans la lutte contre les fauves. Et puis ils paraissent si satisfaits d'tre rapatris dans ces conditions, aprs cette longue absence! En outre, ce sera une occasion de visiter ce groupe que les Milliardais ne connaissent pas encore. La navigation s'effectue avec une lenteur calcule. En effet, c'est dans les parages compris entre les Fidji et les Nouvelles- Hbrides, par cent soixante-dix degrs trente-cinq minutes de longitude est, et par dix-neuf degrs treize minutes de latitude sud, que le steamer, expdi de Marseille au compte des familles Tankerdon et Coverley, doit rejoindre Standard-Island. Il va sans dire que le mariage de Walter et de miss Dy est plus que jamais l'objet des proccupations universelles. Pourrait-on songer autre chose? Calistus Munbar n'a pas une minute lui. Il prpare, il combine les divers lments d'une fte qui comptera dans les fastes de l'le hlice. S'il maigrissait la tche, cela ne surprendrait personne. Standard-Island ne marche qu' la moyenne de vingt vingt-cinq kilomtres par vingt-quatre heures. Elle s'avance jusqu'en vue de Viti, dont les rives superbes sont bordes de forts luxuriantes d'une sombre verdure. On emploie trois jours se dplacer sur ces eaux tranquilles, depuis l'le Wanara jusqu' l'le Ronde. La passe, laquelle les cartes assignent ce dernier nom, offre une large voie au Joyau du Pacifique qui s'y engage en douceur. Nombre de baleines, troubles et affoles, donnent de la tte contre sa coque d'acier, qui frmit de ces coups. Que l'on se rassure, les tles des compartiments sont solides, et il n'y a pas d'avaries craindre. Enfin, dans l'aprs-midi du 6, les derniers sommets des Fidji s'abaissent sous l'horizon. ce moment, le commodore Simco vient d'abandonner le domaine polynsien pour le domaine mlansien de l'ocan Pacifique. Pendant les trois jours qui suivent, Standard-Island continue driver vers l'ouest, aprs avoir atteint en latitude le dix- neuvime degr. Le 10 fvrier, elle se trouve dans les parages o le steamer attendu d'Europe doit la rallier. Le point, reproduit sur les pancartes de Milliard-City, est connu de tous les habitants. Les vigies de l'observatoire sont en veil. L'horizon est fouill par des centaines de longues-vues, et, ds que le navire sera signal... Toute la population est dans l'attente... N'est-ce pas comme le prologue de cette pice si demande du public, qui se terminera au dnouement par le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley?... Standard-Island n'a donc plus qu' demeurer stationnaire, se maintenir contre les courants de ces mers resserres entre les archipels. Le commodore Simco donne ses ordres en consquence, et ses officiers en surveillent l'excution. La situation est dcidment des plus intressantes! dit ce jour- l Yverns. C'tait pendant les deux heures de _far niente_ que ses camarades et lui s'accordaient d'habitude aprs leur djeuner de midi. Oui, rpondit Frascolin, et nous n'aurons pas lieu de regretter cette campagne bord de Standard-Island... quoi qu'en pense notre ami Zorn... -- Et son ternelle scie... _scie majeure_ avec cinq dizes! ajoute cet incurable Pinchinat. -- Oui... et surtout quand elle sera finie, cette campagne, rplique le violoncelliste, et lorsque nous aurons empoch le quatrime trimestre des appointements que nous aurons bien gagns... -- Eh! fait Yverns, en voil trois que la Compagnie nous a rgls depuis notre dpart, et j'approuve fort Frascolin, notre prcieux comptable, d'avoir envoy cette forte somme la banque de New- York! En effet, le prcieux comptable a cru sage de verser cet argent, par l'entremise des banquiers de Milliard-City, dans une des honorables caisses de l'Union. Ce n'tait point dfiance, mais uniquement parce qu'une caisse sdentaire parat offrir plus de scurit qu'une caisse flottante, au-dessus des cinq six mille mtres de profondeur que mesure communment le Pacifique. C'est au cours de cette conversation, entre les volutes parfumes des cigares et des pipes, qu'Yverns fut conduit prsenter l'observation suivante: Les ftes du mariage promettent d'tre splendides, mes amis. Notre surintendant n'pargne ni son imagination ni ses peines, c'est entendu. Il y aura pluies de dollars, et les fontaines de Milliard-City verseront des vins gnreux, je n'en doute pas. Pourtant, savez-vous ce qui manquera cette crmonie?... -- Une cataracte d'or liquide coulant sur des rochers de diamants! s'crie Pinchinat. -- Non, rpond Yverns, une cantate... -- Une cantate?... rplique Frascolin. -- Sans doute, dit Yverns. On fera de la musique, nous jouerons nos morceaux les plus en vogue, appropris la circonstance... mais s'il n'y a pas de cantate, de chant nuptial, d'pithalame en l'honneur des maris... -- Pourquoi non, Yverns? dit Frascolin. Si tu veux te charger de faire rimer _flamme_ avec _me_ et _jours_ avec _amours_ pendant une douzaine de vers de longueur ingale, Sbastien Zorn, qui a fait ses preuves comme compositeur, ne demandera pas mieux que de mettre ta posie en musique... -- Excellente ide! s'exclame Pinchinat. a te va-t-il, vieux bougon bougonnant?... Quelque chose de bien matrimonial, avec beaucoup de _spiccatos_, d'_allgros_, de _molto agitatos_, et une _coda_ dlirante... cinq dollars la note... -- Non... pour rien... cette fois... rpond Frascolin. Ce sera l'obole du Quatuor Concertant ces nababissimes de Standard- Island. C'est dcid, et le violoncelliste se dclare prt implorer les inspirations du dieu de la Musique, si le dieu de la Posie verse les siennes dans le coeur d'Yverns. Et c'est de cette noble collaboration qu'allait sortir la Cantate des Cantates, l'imitation du _Cantique des Cantiques_, en l'honneur des Tankerdon unis aux Coverley. Dans l'aprs-midi du 10, le bruit se rpand qu'un grand steamer est en vue, venant du nord-est. Sa nationalit n'a pu tre reconnue, car il est encore distant d'une dizaine de milles, au moment o les brumes du crpuscule ont assombri la mer. Ce steamer semblait forcer de vapeur, et on doit tenir pour certain qu'il se dirige vers Standard-Island. Trs vraisemblablement, il ne veut accoster que le lendemain au lever du soleil. La nouvelle produit un indescriptible effet. Toutes les imaginations fminines sont en moi la pense des merveilles de bijouterie, de couture, de modes, d'objets d'art, apportes par ce navire transform en une norme corbeille de mariage... de la force de cinq six cents chevaux! On ne s'est pas tromp, et ce navire est bien destination de Standard-Island. Aussi, ds le matin, a-t-il doubl la jete de Tribord-Harbour, dveloppant sa corne le pavillon de la _Standard-Island Company_. Soudain, autre nouvelle que les tlphones transmettent Milliard-City: le pavillon de ce btiment est en berne. Qu'est-il arriv?... Un malheur... un dcs abord?... Ce serait l un fcheux pronostic pour ce mariage qui doit assurer l'avenir de Standard-Island. Mais voici bien autre chose. Le bateau en question n'est point celui qui est attendu et il n'arrive pas d'Europe. C'est prcisment du littoral amricain, de la baie Madeleine, qu'il vient. D'ailleurs, le steamer, charg des richesses nuptiales, n'est pas en retard. La date du mariage est fixe au 27, on n'est encore qu'au 11 fvrier, et il a le temps d'arriver. Alors que prtend ce navire?... Quelle nouvelle apporte-t-il... Pourquoi ce pavillon en berne?... Pourquoi la Compagnie l'a-t-elle expdi jusqu'en ces parages des Nouvelles-Hbrides, o il savait rencontrer Standard-Island?... Est-ce donc qu'elle avait faire aux Milliardais quelque pressante communication d'une exceptionnelle gravit?... Oui, et on ne doit pas tarder l'apprendre. peine le steamer est-il quai, qu'un passager en dbarque. C'est un des agents suprieurs de la Compagnie, qui se refuse rpondre aux questions des nombreux et impatients curieux, accourus sur le pier de Tribord-Harbour. Un tram tait prt partir, et, sans perdre un instant, l'agent saute dans l'un des cars. Dix minutes aprs, arriv l'htel de ville, il demande une audience au gouverneur, pour affaire urgente, -- audience qui est aussitt consentie. Cyrus Bikerstaff reoit cet agent dans son cabinet dont la porte est ferme. Un quart d'heure ne s'est pas coul que chacun des membres du conseil des trente notables est prvenu tlphoniquement d'avoir se runir d'urgence dans la salle des sances. Entre temps, les imaginations vont grand train dans les ports comme dans la ville, et l'apprhension, succdant la curiosit, est au comble. huit heures moins vingt, le conseil est assembl sous la prsidence du gouverneur, assist de ses deux adjoints. L'agent fait alors la dclaration suivante: la date du 23 janvier, la _Standard-Island Company limited_ a t mise en tat de faillite, et M. William T. Pomering a t nomm liquidateur avec pleins pouvoirs pour agir au mieux des intrts de ladite Socit. M. William T. Pomering, auquel sont dvolues ces fonctions, c'est l'agent en personne. La nouvelle se rpand, et la vrit est qu'elle ne provoque pas l'effet qu'elle et produit en Europe. Que voulez-vous? Standard- Island, c'est un morceau dtach de la grande partition des tats-Unis d'Amrique, comme dit Pinchinat. Or, une faillite n'est point pour tonner des Amricains, encore moins pour les prendre au dpourvu... N'est-ce pas une des phases naturelles aux affaires, un incident acceptable et accept?... Les Milliardais envisagent donc le cas avec leur flegme habituel... La Compagnie a sombr... soit. Cela peut arriver aux socits financires les plus honorables... Son passif est-il considrable?... Trs considrable, ainsi que le fait connatre le bilan tabli par le liquidateur: cinq cent millions de dollars, ce qui fait deux milliards cinq cent millions de francs... Et qui a caus cette faillite?... Des spculations, -- insenses si l'on veut, puisqu'elles ont mal tourn, -- mais qui auraient pu russir... une immense affaire pour la fondation d'une ville nouvelle sur des terrains de l'Arkansas, lesquels se sont engloutis la suite d'une dpression gologique que rien ne pouvait faire prvoir... Aprs tout, ce n'est pas la faute de la Compagnie, et, si les terrains s'enfoncent, on ne peut s'tonner que des actionnaires soient enfoncs du mme coup... Quelque solide que paraisse l'Europe, cela pourra bien lui arriver un jour... Rien craindre de ce genre, d'ailleurs, avec Standard-Island, et cela ne dmontre-t-il pas victorieusement sa supriorit sur le domaine des continents ou des les terrestres?... L'essentiel, c'est d'agir. L'actif de la Compagnie se compose _hic et nunc_ de la valeur de l'le hlice, coque, usines, htels, maisons, campagne, flotille, -- en un mot, tout ce que porte l'appareil flottant de l'ingnieur William Tersen, tout ce qui s'y rattache, et, en outre, les tablissements de Madeleine-bay. Est- il propos qu'une nouvelle Socit se fonde pour l'acheter en bloc, l'amiable ou aux enchres?... Oui... pas d'hsitation cet gard, et le produit de cette vente sera appliqu la liquidation des dettes de la Compagnie... Mais, en fondant cette Socit nouvelle, serait-il ncessaire de recourir des capitaux trangers?... Est-ce que les Milliardais ne sont pas assez riches pour se payer Standard-Island rien qu'avec leurs propres ressources?... De simples locataires, n'est-il pas prfrable qu'ils deviennent propritaires de ce Joyau du Pacifique?... Leur administration ne vaudra-t-elle pas celle de la Compagnie croule?... Ce qu'il y a de milliards dans le portefeuille des membres du conseil des notables, on le sait de reste. Aussi sont-ils d'avis qu'il convient d'acheter Standard-Island et sans retard. Le liquidateur a-t-il pouvoir de traiter?... Il l'a. D'ailleurs, si la Compagnie a quelque chance de trouver bref dlai les sommes indispensables sa liquidation, c'est bien dans la poche des notables de Milliard-City, dont quelques-uns comptent dj parmi ses plus forts actionnaires. prsent que la rivalit a cess entre les deux principales familles et les deux sections de la ville, la chose ira toute seule. Chez les Anglo-Saxons des tats- Unis, les affaires ne tranent pas. Aussi les fonds sont-ils faits sance tenante. De l'avis du conseil des notables, inutile de procder par une souscription publique. Jem Tankerdon, Nat Coverley et quelques autres offrent quatre cent millions de dollars. Pas de discussion, d'ailleurs, sur ce prix... C'est prendre ou laisser... et le liquidateur prend. Le conseil s'tait runi huit heures treize dans la salle de l'htel de ville. Quand il se spare, neuf heures quarante-sept, la proprit de Standard-Island est passe entre les mains des deux archirichissimes Milliardais et de quelques autres de leurs amis sous la raison sociale _Jem Tankerdon, Nat Coverley and Co._ De mme que la nouvelle de la faillite de la Compagnie n'a, pour ainsi dire, apport aucun trouble chez la population de l'le hlice, de mme la nouvelle de l'acquisition faite par les principaux notables n'a produit aucune motion. On trouve cela chose trs naturelle, et, et-il fallu runir une somme plus considrable, les fonds auraient t faits en un tour de main. C'est une profonde satisfaction pour ces Milliardais de sentir qu'ils sont chez eux, ou, au moins, qu'ils ne dpendent plus d'une Socit trangre. Aussi le Joyau du Pacifique, reprsent par toutes ses classes, employs, agents, fonctionnaires, officiers, miliciens, marins, veut-il adresser des remerciements aux deux chefs de famille qui ont si bien compris l'intrt gnral. Ce jour-l, dans un meeting tenu au milieu du parc, une motion est faite ce sujet et suivie d'une triple salve de hurrahs et de hips. Aussitt nomination de dlgus, et envoi d'une dputation aux htels Coverley et Tankerdon. Elle est reue avec bonne grce, et elle emporte l'assurance que rien ne sera chang aux rglements, usages et coutumes de Standard-Island. L'administration restera ce qu'elle est! Tous les fonctionnaires seront conservs dans leurs fonctions, tous les employs dans leurs emplois. Et comment et-il pu en tre autrement?... Donc il rsulte de ceci, que le commodore Ethel Simco demeure charg des services maritimes, ayant la haute direction des dplacements de Standard-Island, conformment aux itinraires arrts en conseil des notables. De mme pour le commandement des milices que garde le colonel Stewart. De mme pour les services de l'observatoire qui ne sont pas modifis, et le roi de Malcarlie n'est point menac dans sa situation d'astronome. Enfin personne n'est destitu de la place qu'il occupe, ni dans les deux ports, ni dans les fabriques d'nergie lectrique, ni dans l'administration municipale. On ne remercie mme pas Athanase Dormus de ses inutiles fonctions, bien que les lves s'obstinent ne point frquenter le cours de danse, de maintien et de grces. Il va de soi que rien n'est chang au trait pass avec le Quatuor Concertant, lequel, jusqu' la fin de la campagne, continuera toucher les invraisemblables moluments qui lui ont t attribus par son engagement. Ces gens-la sont extraordinaires! dit Frascolin, lorsqu'il apprend que l'affaire est rgle la satisfaction commune. -- Cela tient ce qu'ils ont le milliard coulant! rpond Pinchinat. -- Peut-tre aurions-nous pu profiter de ce changement de propritaires pour rsilier notre trait... fait observer Sbastien Zorn, qui ne veut pas dmordre de ses absurdes prventions contre Standard-Island. -- Rsilier! s'crie Son Altesse. Eh bien! fais seulement mine d'essayer! Et, de sa main gauche dont les doigts s'ouvrent et se ferment comme s'il dmanchait sur la quatrime corde, il menace le violoncelliste de lui envoyer un de ces coups de poing qui ralisent une vitesse de huit mtres cinquante la seconde. Cependant une modification va tre apporte dans la situation du gouverneur. Cyrus Bikerstaff, tant le reprsentant direct de la _Standard-Island Company_, croit devoir rsigner ses fonctions. En somme, cette dtermination parat logique en l'tat actuel des choses. Aussi la dmission est-elle accepte, mais dans des termes les plus honorables pour le gouverneur. Quant ses deux adjoints, Barthlmy Ruge et Hubley Harcourt, demi ruins par la faillite de la Compagnie, dont ils taient gros actionnaires, ils ont l'intention de quitter l'le hlice par un des prochains steamers. Toutefois, Cyrus Bikerstaff accepte de rester la tte de l'administration municipale jusqu' la fin de la campagne. Ainsi s'est accomplie sans bruit, sans discussions, sans troubles, sans rivalits, cette importante transformation financire du domaine de Standard-Island. Et l'affaire s'est si sagement, si rapidement opre, que ds ce jour-l le liquidateur a pu se rembarquer, emportant les signatures des principaux acqureurs, avec la garantie du conseil des notables. Quant ce personnage, si prodigieusement considrable, qui a nom Calistus Munbar, surintendant des beaux-arts et des plaisirs de l'incomparable Joyau du Pacifique, il est simplement confirm dans ses attributions, moluments, bnfices, et, en vrit, aurait-on jamais pu trouver un successeur cet homme irremplaable? Allons! fait observer Frascolin, tout est au mieux, l'avenir de Standard-Island est assur, elle n'a plus rien craindre... -- Nous verrons! murmure le ttu violoncelliste. Voil dans quelles conditions va maintenant s'accomplir le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley. Les deux familles seront unies par ces intrts pcuniaires qui, en Amrique comme ailleurs, forment les plus solides liens sociaux. Quelle assurance de prosprit pour les citoyens de Standard-Island. Depuis qu'elle appartient aux principaux Milliardais, il semble qu'elle soit plus indpendante qu'elle ne l'tait, plus matresse de ses destines! Auparavant, une amarre la rattachait cette baie Madeleine des tats-Unis, et cette amarre, elle vient de la rompre! prsent, tout la fte! Est-il ncessaire d'insister sur la joie des parties en cause, d'exprimer ce qui est inexprimable, de peindre le bonheur qui rayonne autour d'elles? Les deux fiancs ne se quittent plus. Ce qui a paru tre un mariage de convenance pour Walter Tankerdon et miss Dy Coverley est rellement un mariage de coeur. Tous deux s'aiment d'une affection dans laquelle l'intrt n'entre pour rien, que l'on veuille bien le croire. Le jeune homme et la jeune fille possdent ces qualits qui doivent leur assurer la plus heureuse des existences. C'est une me d'or, ce Walter, et soyez convaincus que l'me de miss Dy est faite du mme mtal, -- au figur s'entend, et non dans le sens matriel qu'autoriseraient leurs millions. Ils sont crs l'un pour l'autre, et jamais cette phrase, tant soit peu banale, n'a eu un sens plus strict. Ils comptent les jours, ils comptent les heures qui les sparent de cette date si dsire du 27 fvrier. Ils ne regrettent qu'une chose, c'est que Standard-Island ne se dirige pas vers le cent quatre-vingtime degr de longitude, car, venant de l'ouest prsent, elle devrait effacer vingt-quatre heures de son calendrier. Le bonheur des futurs serait avanc d'un jour. Non! c'est en vue des Nouvelles-Hbrides que la crmonie doit s'accomplir, et force est de se rsigner. Observons, d'ailleurs, que le navire, charg de toutes ces merveilles de l'Europe, le navire-corbeille n'est pas encore arriv. Par exemple, voil un luxe de choses dont les deux fiancs se passeraient volontiers, et qu'ont-ils besoin de ces magnificences quasi-royales? Ils se donnent mutuellement leur amour, et leur en faut-il davantage? Mais les familles, mais les amis, mais la population de Standard- Island, dsirent que cette crmonie soit entoure d'un clat extraordinaire. Aussi les lunettes sont-elles obstinment braques vers l'horizon de l'est. Jem Tankerdon et Nat Coverley ont mme promis une forte prime quiconque signalera le premier ce steamer que son propulseur ne poussera jamais assez vite au gr de l'impatience publique. Entre temps, le programme de la fte est labor avec soin. Il comprend les jeux, les rceptions, la double crmonie au temple protestant et la cathdrale catholique, la soire de gala l'htel municipal, le festival dans le parc. Calistus Munbar a l'oeil tout, il se prodigue, il se dpense, on peut bien dire qu'il se ruine au point de vue de la sant. Que voulez-vous! Son temprament l'entrane, on ne l'arrterait pas plus qu'un train lanc toute vitesse. Quant la cantate, elle est prte. Yverns le pote et Sbastien Zorn le musicien se sont montrs dignes l'un de l'autre. Cette cantate sera chante par les masses chorales d'une socit orphonique, qui s'est fonde tout exprs. L'effet en sera trs grand, lorsqu'elle retentira dans le square de l'observatoire, lectriquement clair la nuit tombante. Puis viendra la comparution des jeunes poux devant l'officier de l'tat civil, et le mariage religieux se clbrera minuit, au milieu des feriques embrasements de Milliard-City. Enfin, le navire attendu est signal au large. C'est une des vigies de Tribord-Harbour qui gagne la prime, laquelle se chiffre par un nombre respectable de dollars. Il est neuf heures du matin, le 19 fvrier, lorsque ce steamer double la jete du port, et le dbarquement commence aussitt. Inutile de donner par le dtail la nomenclature des articles, bijoux, robes, modes, objets d'art, qui composent cette cargaison nuptiale. Il sufft de savoir que l'exposition qui en est faite dans les vastes salons de l'htel Coverley, obtient un succs sans prcdent. Toute la population de Milliard-City a voulu dfiler devant ces merveilles. Que nombre de ces personnages invraisemblablement riches puissent se procurer ces magnifiques produits en y mettant le prix, soit. Mais il faut aussi compter avec le got, le sens artiste, qui ont prsid leur choix, et l'on ne saurait trop les admirer. Au surplus, les trangres curieuses de connatre la nomenclature des dits articles pourront se reporter aux numros du _Starboard-Chronicle_ et du _New-Herald_ des 21 et 22 fvrier. Si elles ne sont pas satisfaites, c'est que la satisfaction absolue n'est pas de ce monde. Fichtre! dit simplement Yverns, quand il est sorti des salons de l'htel de la Quinzime Avenue en compagnie de ses trois camarades. -- Fichtre! me parat une expression juste entre toutes, fait observer Pinchinat. C'est vous donner envie d'pouser miss Dy Coverley sans dot... rien que pour elle-mme! Quant aux jeunes fiancs, la vrit est qu'ils n'ont accord qu'une vague attention ce stock des chefs-d'oeuvre de l'art et de la mode. Cependant, depuis l'arrive du steamer, Standard-Island a repris la direction de l'ouest afin de rallier les Nouvelles-Hbrides. Si on est en vue de l'une des les du groupe avant la date du 27, le capitaine Sarol dbarquera avec ses compagnons, et Standard-Island commencera sa campagne de retour. Ce qui va faciliter cette navigation, dans ces parages de l'Ouest- Pacifique, c'est qu'ils sont trs familiers au capitaine malais. Sur la demande du commodore Simco, qui a rclam ses services, il se tient en permanence la tour de l'observatoire. Ds que les premires hauteurs apparatront, rien ne sera plus ais que d'approcher l'le Erromango, l'une des plus orientales du groupe, -- ce qui permettra d'viter les nombreux cueils des Nouvelles- Hbrides. Est-ce hasard, ou le capitaine Sarol, dsireux d'assister aux ftes du mariage, s'est-il appliqu ne manoeuvrer qu'avec une certaine lenteur, mais les premires les ne sont signales que dans la matine du 27 fvrier, -- prcisment le jour fix pour la crmonie nuptiale. Peu importe, du reste. Le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley n'en sera pas moins heureux pour avoir t clbr en vue des Nouvelles-Hbrides, et, si cela doit causer tant de plaisir ces braves Malais, -- ils ne le dissimulent point, -- libre eux de prendre part aux ftes de Standard-Island. Rencontr d'abord quelques lots du large, et, aprs les avoir dpasss sur les indications trs prcises du capitaine Sarol, l'le hlice se dirige vers Erromango, en laissant au sud les hauteurs de l'le Tanna. En ces parages, Sbastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yverns, ne sont pas loigns, -- trois cents milles au plus, -- des possessions franaises de cette partie du Pacifique, les les Loyalty et la Nouvelle-Caldonie, ce pnitentiaire qui est situ aux antipodes de la France. Erromango est trs boise l'intrieur, accidente de multiples collines, au pied desquelles s'tendent de larges plateaux cultivables. Le commodore Simco s'arrte un mille de la baie de Cook de la cte orientale. Il n'et pas t prudent de s'approcher davantage, car les bandes corrallignes s'avancent fleur d'eau jusqu' un demi- mille en mer. Du reste, l'intention du gouverneur Cyrus Bikerstaff n'est point de stationner devant cette le, ni de relcher en aucune autre de l'archipel. Aprs les ftes, les Malais dbarqueront, et Standard-Island remontera vers l'quateur pour revenir la baie Madeleine. Il est une heure aprs midi, lorsque Standard-Island demeure stationnaire. Par ordre des autorits, tout le monde a sa libert, fonctionnaires et employs, marins et miliciens, l'exception des douaniers de garde dans les postes du littoral que rien ne doit distraire de leur surveillance. Inutile de dire que le temps est magnifique, rafrachi par la brise de mer. Suivant l'expression consacre, le soleil s'est mis de la partie. Positivement, ce disque orgueilleux parat tre aux ordres de ces rentiers! s'crie Pinchinat. Ils lui enjoindraient, comme autrefois Josu, de prolonger le jour, qu'il leur obirait!... O puissance de l'or! Il n'y a pas lieu d'insister sur les divers numros du programme sensation, tel que l'a rdig le surintendant des plaisirs de Milliard City. Ds trois heures, tous les habitants, ceux de la campagne comme ceux de la ville et des ports, affluent dans le parc, le long des rives de la Serpentine. Les notables se mlent familirement au populaire. Les jeux sont suivis avec un entrain, auquel l'appt des prix gagner n'est pas tranger peut-tre. Des bals sont organiss en plein air. Le plus brillant est donn dans l'une des grandes salles du casino, o les jeunes gens, les jeunes femmes, les jeunes filles, font assaut de grce et d'animation. Yverns et Pinchinat prennent part ces danses, et ne le cdent personne, quand il s'agit d'tre le cavalier des plus jolies milliardaises. Jamais Son Altesse n'a t si aimable, jamais elle n'a eu tant d'esprit, jamais elle n'a eu un tel succs. Qu'on ne s'tonne donc pas si, au moment o l'une de ses danseuses lui dit aprs une valse tourbillonnante: Ah! monsieur, je suis en eau! il a os rpondre: En eau de Vals, miss, en eau de Vals! Frascolin, qui l'coute, rougit jusqu'aux oreilles, et Yverns, qui l'entend, se demande si les foudres du ciel ne vont pas clater sur la tte du coupable! Ajoutons que les familles Tankerdon et Coverley sont au complet, et les gracieuses soeurs de la jeune fille se montrent trs heureuses de son bonheur. Miss Dy se promne au bras de Walter, -- ce qui ne saurait blesser les convenances, lorsqu'il s'agit de citoyens originaires de la libre Amrique. On applaudit ce groupe sympathique, on l'acclame, on lui offre des fleurs, on lui dcerne des compliments qu'il reoit en montrant une parfaite affabilit. Et pendant les heures qui se succdent, les rafrachissements servis profusion ne laissent pas d'entretenir la belle humeur du public. Le soir venu, le parc resplendit des feux lectriques que les lunes d'aluminium versent torrents. Le soleil a sagement fait de disparatre sous l'horizon! N'aurait-il pas t humili devant ces effluences artificielles, qui rendent la nuit aussi claire que le jour. La cantate est chante entre neuf et dix heures, -- avec quel succs, il ne sied ni au pote ni au compositeur d'en convenir. Et peut-tre mme, ce moment, le violoncelliste a-t-il senti se dissoudre ses injustes prventions contre le Joyau du Pacifique... Onze heures sonnant, un long cortge processionnal se dirige vers l'htel de ville. Walter Tankerdon et miss Dy Coverley marchent au milieu de leurs familles. Toute la population les accompagne en remontant la Unime Avenue. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff se tient dans le grand salon de l'htel municipal. Le plus beau de tous les mariages qu'il lui aura t donn de clbrer pendant sa carrire administrative, va s'accomplir... Soudain des cris clatent vers l'extrme quartier de la section bbordaise. Le cortge s'arrte mi-avenue. Presque aussitt, avec ces cris qui redoublent, de lointaines dtonations se font entendre. Un instant aprs, quelques douaniers, -- plusieurs blesss, -- se prcipitent hors du square de l'htel de ville. L'anxit est au comble. travers la foule se propage cette pouvante irraisonne qui nat d'un danger inconnu... Cyrus Bikerstaff parat sur le perron de l'htel, suivi du commodore Simco, du colonel Stewart et des notables qui sont venus les rejoindre. Aux questions qui leur sont faites, les douaniers rpondent que Standard-Island vient d'tre envahie par une bande de No- Hbridiens, -- trois ou quatre mille, -- et le capitaine Sarol est leur tte. XI -- Attaque et dfense Tel est le dbut de l'abominable complot prpar par le capitaine Sarol, auquel concourent les Malais recueillis avec lui sur Standard-Island, les No-Hbridiens embarqus aux Samoa, les indignes d'Erromango et les voisines. Quel en sera le dnouement? On ne saurait le prvoir, tant donnes les conditions dans lesquelles se produit cette brusque et terrible agression. Le groupe no-hbridien ne comprend pas moins de cent cinquante les, qui, sous la protection de l'Angleterre, forment une dpendance gographique de l'Australie. Toutefois, ici comme aux Salomon, situes dans le nord-ouest des mmes parages, cette question du protectorat est une pomme de discorde entre la France et le Royaume-Uni. Et encore les tats-Unis ne voient-ils pas d'un bon oeil l'tablissement de colonies europennes au milieu d'un ocan dont ils songent revendiquer l'exclusive jouissance. En implantant son pavillon sur ces divers groupes, la Grande-Bretagne cherche se crer une station de ravitaillement, qui lui serait indispensable dans le cas o les colonies australiennes chapperaient l'autorit du _Foreign-Office_. La population des Nouvelles-Hbrides se compose de ngres et de Malais, d'origine kanaque. Mais le caractre de ces indignes, leur temprament, leurs instincts, diffrent suivant qu'ils appartiennent aux les du nord ou aux les du sud, -- ce qui permet de partager cet archipel en deux groupes. Dans le groupe septentrional, l'le Santo, la baie de Saint- Philippe, le type est plus relev, de teint moins fonc, la chevelure moins crpue. Les hommes, trapus et forts, doux et pacifiques, ne se sont jamais attaqus aux comptoirs ni aux navires europens. Mme observation en ce qui concerne l'le Vat ou Sandwich, dont plusieurs bourgades sont florissantes, entre autres Port-Vila, capitale de l'archipel, -- qui porte aussi le nom de Franceville -- o nos colons utilisent les richesses d'un sol admirable, ses plantureux pturages, ses champs propices la culture, ses terrains favorables aux plantions de cafiers, de bananiers, de cocotiers et la fructueuse industrie des coprahmakers[6]. En ce groupe, les habitudes des indignes se sont compltement modifies depuis l'arrive des Europens. Leur niveau moral et intellectuel s'est hauss. Grce aux efforts des missionnaires, les scnes de cannibalisme, si frquentes autrefois, ne se reproduisent plus. Par malheur, la race kanaque tend disparatre, et il n'est que trop vident qu'elle finira par s'teindre au dtriment de ce groupe du nord, o elle s'est transforme au contact de la civilisation europenne. Mais ces regrets seraient trs dplacs propos des les mridionales de l'archipel. Aussi n'est-ce pas sans raison que le capitaine Sarol a choisi le groupe du sud pour y organiser cette criminelle tentative contre Standard-Island. Sur ces les, les indignes, rests de vritables Papous, sont des tres relgus au bas de l'chelle humaine, Tanna comme Erromango. De cette dernire surtout, un ancien sandalier a eu raison de dire au docteur Hayen: Si cette le pouvait parler, elle raconterait des choses faire dresser les cheveux sur la tte! En effet, la race de ces Kanaques, d'origine infrieure, ne s'est, pas revivifie avec le sang polynsien comme aux les septentrionales. Erromango, sur deux mille cinq cents habitants, les missionnaires anglicans, dont cinq ont t massacrs depuis 1839, n'en ont converti qu'une moiti au christianisme. L'autre est demeure paenne. D'ailleurs, convertis ou non, tous reprsentent encore ces indignes froces, qui mritent leur triste rputation, bien qu'ils soient de taille plus chtive, de constitution moins robuste que les naturels de l'le Santo ou de l'le Sandwich. De l, de srieux dangers contre lesquels doivent se prmunir les touristes qui s'aventurent travers ce groupe du sud. Divers exemples qu'il convient de citer: Il y a quelque cinquante ans, des actes de piraterie furent exercs contre le brick _Aurore_ et durent tre svrement rprims par la France. En 1869, le missionnaire Gordon est tu coups de casse-tte. En 1875, l'quipage d'un navire anglais, attaqu tratreusement, est massacr, puis dvor par les cannibales. En 1894, dans les archipels voisins de la Louisiade, l'le Rossel, un ngociant franais et ses ouvriers, le capitaine d'un navire chinois et son quipage, prissent sous les coups de ces anthropophages. Enfin, le croiseur anglais _Royalist_ est forc d'entreprendre une campagne, afin de punir ces sauvages populations d'avoir massacr un grand nombre d'Europens. Et, quand on lui raconte cette histoire, Pinchinat, rcemment chapp aux terribles molaires des Fidgiens, se garde maintenant de hausser les paules. Telle est la population chez laquelle le capitaine Sarol a recrut ses complices. Il leur a promis le pillage de cet opulent Joyau du Pacifique dont aucun habitant ne doit tre pargn. De ces sauvages qui guettaient son apparition aux approches d'Erromango, il en est venu des les voisines, spares par d'troits bras de mer -- principalement de Tanna, qui n'est qu' trente-cinq milles au sud. C'est elle qui a lanc les robustes naturels du district de Wanissi, farouches adorateurs du dieu Teapolo, et dont la nudit est presque complte, les indignes de la Plage-Noire, de Sangalli, les plus, redoutables et les plus redouts de l'archipel. Mais, de ce que le groupe septentrional est relativement moins sauvage, il ne faut pas conclure qu'il n'a donn aucun contingent au capitaine Sarol. Au nord de l'le Sandwich, il y a l'le d'Api, avec ses dix-huit mille habitants, o l'on dvore les prisonniers, dont le tronc est rserv aux jeunes gens, les bras et les cuisses aux hommes faits, les intestins aux chiens et aux porcs. Il y a l'le de Paama, avec ses froces tribus qui ne le cdent point aux naturels d'Api. Il y a l'le de Mallicolo, avec ses Kanaques anthropophages. Il y a enfin l'le Aurora, l'une des plus mauvaises de l'archipel, dont aucun blanc ne fait sa rsidence, et o, quelques annes avant, avait t massacr l'quipage d'un ctre de nationalit franaise. C'est de ces diverses les que sont venus des renforts au capitaine Sarol. Ds que Standard-Island est apparue, ds qu'elle n'a plus t qu' quelques encablures d'Erromango, le capitaine Sarol a envoy le signal qu'attendaient les indignes. En quelques minutes, les roches fleur d'eau ont livr passage trois ou quatre mille sauvages. Le danger est des plus graves, car ces No-Hbridiens, dchans sur la cit milliardaise, ne reculeront devant aucun attentat, aucune violence. Ils ont pour eux l'avantage de la surprise, et sont arms non seulement de longues zagaies pointes d'os qui font de trs dangereuses blessures, de flches empoisonnes avec une sorte de venin vgtal, mais aussi de ces fusils Snyders dont l'usage est rpandu dans l'archipel. Ds le dbut de cette affaire, prpare de longue main, puisque c'est ce Sarol qui marche la tte des assaillants, il a fallu appeler la milice, les marins, les fonctionnaires, tous les hommes valides en tat de combattre. Cyrus Bikerstaff, le commodore Simco, le colonel Stewart, ont gard tout leur sang-froid. Le roi de Malcarlie a offert ses services, et s'il n'a plus la vigueur de la jeunesse, il en a du moins le courage. Les indignes sont encore loigns du ct de Bbord-Harbour, o l'officier de port essaie d'organiser la rsistance. Mais nul doute que les bandes ne tardent se prcipiter sur la ville. Ordre est donn tout d'abord de fermer les portes de l'enceinte de Milliard-City, o la population s'tait rendue presque tout entire pour les ftes du mariage. Que la campagne et le parc soient ravags, il faut s'y attendre. Que les deux ports et les fabriques d'nergie lectrique soient dvasts, on doit le craindre. Que les batteries de l'peron et de la Poupe soient dtruites, on ne peut l'empcher. Le plus grand malheur serait que l'artillerie du Standard-Island se tournt contre la ville, et il n'est pas impossible que les Malais sachent la manoeuvrer... Avant tout, sur la proposition du roi de Malcarlie, on fait rentrer dans l'htel de ville la plupart des femmes et des enfants. Ce vaste htel municipal est plong dans une profonde obscurit, comme l'le entire, car les appareils lectriques ont cess de fonctionner, les mcaniciens ayant d fuir les assaillants. Cependant, par les soins du commodore Simco, les armes qui taient dposes l'htel de ville sont distribues aux miliciens et aux marins, et les munitions ne leur feront pas dfaut. Aprs avoir laiss miss Dy avec Mrs Tankerdon et Coverley, Walter est venu se joindre au groupe dans lequel se tiennent Jem Tankerdon, Nat Coverley, Calistus Munbar, Pinchinat, Yverns, Frascolin et Sbastien Zorn. Allons... il parat que cela devait finir de cette faon!... murmure le violoncelliste. -- Mais ce n'est pas fini! s'crie le surintendant. Non! ce n'est pas fini, et ce n'est pas notre chre Standard-Island qui succombera devant une poigne de Kanaques! Bien parl, Calistus Munbar! Et l'on comprend que la colre te dvore, la pense que ces coquins de No-Hbridiens ont interrompu une fte si bien ordonne! Oui, il faut esprer qu'on les repoussera... Par malheur, s'ils ne sont pas suprieurs en nombre, ils ont l'avantage de l'offensive. Pourtant les dtonations continuent d'clater au loin, dans la direction des deux ports. Le capitaine Sarol a commenc par interrompre le fonctionnement des hlices, afin que Standard- Island ne puisse s'loigner d'Erromango, o se trouve sa base d'opration. Le gouverneur, le roi de Malcarlie, le commodore Simco, le colonel Stewart, runis en comit de dfense, ont d'abord song faire une sortie. Non, c'et t sacrifier nombre de ces dfenseurs dont on a tant besoin. Il n'y a pas plus de merci esprer de ces sauvages indignes, que de ces fauves qui, quinze jours auparavant, ont envahi Standard-Island. En outre, ne tenteront-ils pas de la faire chouer sur les roches d'Erromango pour la livrer ensuite au pillage?... Une heure aprs, les assaillants sont arrivs devant les grilles de Milliard-City. Ils essaient de les abattre, elles rsistent. Ils tentent de les franchir, on les dfend coups de fusil. Puisque Milliard-City n'a pu tre surprise ds le dbut, il devient difficile de forcer l'enceinte au milieu de cette profonde obscurit. Aussi le capitaine Sarol ramne-t-il les indignes vers le parc et la campagne, o il attendra le jour. Entre quatre et cinq heures du matin, les premires blancheurs nuancent l'horizon de l'est. Les miliciens et les marins, sous les ordres du commodore Simco et du colonel Stewart, laissant la moiti d'entre eux l'htel de ville, vont se masser dans le square de l'observatoire, avec la pense que le capitaine Sarol voudrait forcer les grilles de ce ct. Or, comme aucun secours ne peut venir du dehors, il faut tout prix empcher les indignes de pntrer dans la ville. Le quatuor a suivi les dfenseurs que leurs officiers entranent vers l'extrmit de la Unime Avenue. Avoir chapp aux cannibales des Fidji, s'crie Pinchinat, et tre oblig de dfendre ses propres ctelettes contre les cannibales des Nouvelles Hbrides!... -- Ils ne nous mangeront pas tout entiers, que diable! rpond Yverns. -- Et je rsisterai jusqu' mon dernier morceau, comme le hros de Labiche! ajoute Yverns. Sbastien Zorn, lui, reste silencieux. On sait ce qu'il pense de cette aventure, ce qui ne l'empchera pas de faire son devoir. Ds les premires clarts, des coups de feu sont changs travers les grilles du square. Dfense courageuse dans l'enceinte de observatoire. Il y a des victimes de part et d'autre. Du ct des Milliardais, Jem Tankerdon est bless l'paule -- lgrement, mais il ne veut point abandonner son poste. Nat Coverley et Walter se battent au premier rang. Le roi de Malcarlie, bravant les balles des snyders, cherche viser le capitaine Sarol, lequel ne s'pargne pas au milieu des indignes. En vrit, ils sont trop, ces assaillants! Tout ce qu'Erromango, Tanna et les les voisines ont pu fournir de combattants, s'acharne contre Milliard-City. Une circonstance heureuse, pourtant, -- et le commodore Simco a pu le constater, -- c'est que Standard-Island, au lieu d'tre drosse vers la cte d'Erromango, remonte sous l'influence d'un lger courant, et se dirige vers le groupe septentrional, bien qu'il et mieux valu porter au large. Nanmoins le temps s'coule, les indignes redoublent leurs efforts, et, malgr leur courageuse rsistance, les dfenseurs ne pourront les contenir. Vers dix heures, les grilles sont arraches. Devant la foule hurlante qui envahit le square, le commodore Simco est forc de se rabattre vers l'htel de ville, o il faudra se dfendre comme dans une forteresse. Tout en reculant, les miliciens et les marins cdent pied pied. Peut-tre, maintenant qu'ils ont forc l'enceinte de la ville, les No-Hbridiens, entrans par l'instinct du pillage, vont-ils se disperser travers les divers quartiers, ce qui permettrait aux Milliardais de reprendre quelque avantage... Vain espoir! Le capitaine Sarol ne laissera pas les indignes se jeter hors de la Unime Avenue. C'est par l qu'ils atteindront l'htel de ville, o ils rduiront les derniers efforts des assigs. Lorsque le capitaine Sarol en sera matre, la victoire sera dfinitive. L'heure du pillage et du massacre aura sonn. Dcidment... ils sont trop! rpte Frascolin, dont une zagaie vient d'effleurer le bras. Et les flches de pleuvoir, les balles aussi, tandis que le recul s'accentue. Vers deux heures, les dfenseurs ont t refouls jusqu'au square de l'htel de ville. De morts, on en compte dj une cinquantaine des deux parts, -- de blesss, le double ou le triple. Avant que le palais municipal ait t envahi par les indignes, on s'y prcipite, on en ferme les portes, on oblige les femmes et les enfants chercher un refuge dans les appartements intrieurs, o ils seront l'abri des projectiles. Puis Cyrus Bikerstaff, le roi de Malcarlie, le commodore Simco, le colonel Stewart, Jem Tankerdon, Nat Coverley, leurs amis, les miliciens et les marins se postent aux fentres, et le feu recommence avec une nouvelle violence. Il faut tenir ici, dit le gouverneur. C'est notre dernire chance, et que Dieu fasse un miracle pour nous sauver! L'assaut est aussitt donn par ordre du capitaine Sarol, qui se croit sr du succs, bien que la tche soit rude. En effet, les portes sont solides, et il sera difficile de les enfoncer sans artillerie. Les indignes les attaquent coups de hache, sous le feu des fentres, ce qui occasionne de grandes pertes parmi eux. Mais cela n'est point pour arrter leur chef, et, pourtant, s'il tait tu, peut-tre sa mort changerait-elle la face des choses... Deux heures se passent. L'htel de ville rsiste toujours. Si les balles dciment les assaillants, leur masse se renouvelle sans cesse. En vain les plus adroits tireurs, Jem Tankerdon, le colonel Stewart, cherchent-ils dmonter le capitaine Sarol. Tandis que nombre des siens tombent autour de lui, il semble qu'il soit invulnrable. Et ce n'est pas lui, au milieu d'une fusillade plus nourrie que jamais, que la balle d'un snyders est venue frapper sur le balcon central. C'est Cyrus Bikerstaff, qui est atteint en pleine poitrine. Il tombe, il ne peut plus prononcer que quelques paroles touffes, le sang lui remonte la gorge. On l'emporte dans l'arrire-salon, o il ne tarde pas rendre le dernier soupir. Ainsi a succomb celui qui fut le premier gouverneur de Standard- Island, administrateur habile, coeur honnte et grand. L'assaut se poursuit avec un redoublement de fureur. Les portes vont cder sous la hache des indignes. Comment empcher l'envahissement de cette dernire forteresse de Standard-Island? Comment sauver les femmes, les enfants, tous ceux qu'elle renferme, d'un massacre gnral? Le roi de Malcarlie, Ethel Simco, le colonel Stewart, discutent alors s'il ne conviendrait pas de fuir par les derrires du palais. Mais o chercher refuge?... la batterie de la Poupe?... Mais pourra-t-on l'atteindre?... l'un des ports?... Mais les indignes n'en sont-ils pas matres?... Et les blesss, dj nombreux, se rsoudra-t-on les abandonner?... En ce moment, se produit un coup heureux, qui est de nature modifier la situation. Le roi de Malcarlie s'est avanc sur le balcon, sans prendre garde aux balles et flches qui pleuvent autour de lui. Il paule son fusil, il vise le capitaine Sarol, l'instant o l'une des portes va livrer passage aux assaillants... Le capitaine Sarol tombe raide. Les Malais, arrts par cette mort, reculent en emportant le cadavre de leur chef, et la masse des indignes se rejette vers les grilles du square. Presque en mme temps, des cris retentissent dans le haut de la Unime Avenue, o la fusillade clate avec une nouvelle intensit. Que se passe-t-il donc?... Est-ce que l'avantage est revenu aux dfenseurs des ports et des batteries?... Est-ce qu'ils sont accourus vers la ville... Est-ce qu'ils tentent de prendre les indignes revers, malgr leur petit nombre?... La fusillade redouble du ct de l'observatoire?... dit le colonel Stewart. -- Quelque renfort qui arrive ces coquins! rpond le commodore Simco. -- Je ne le pense pas, observe le roi de Malcarlie, car ces coups de feu ne s'expliqueraient pas... -- Oui!... il y a du nouveau, s'crie Pinchinat, et du nouveau notre avantage... -- Regardez... regardez! rplique Calistus Munbar. Voici tous ces gueux qui commencent dcamper... -- Allons, mes amis, dit le roi de Malcarlie, chassons ces misrables de la ville... En avant!... Officiers, miliciens, marins, tous descendent au rez-de-chausse et se prcipitent par la grande porte... Le square est abandonn de la foule des sauvages qui s'enfuient, les uns le long de la Unime Avenue, les autres travers les rues avoisinantes. Quelle est au juste la cause de ce changement si rapide et si inattendu?... Faut-il l'attribuer la disparition du capitaine Sarol... au dfaut de direction qui s'en est suivi?... Est-il inadmissible que les assaillants, si suprieurs en force, aient t dcourags ce point par la mort de leur chef, et au moment o l'htel de ville allait tre envahi?... Entrans par le commodore Simco et le colonel Stewart, environ deux cents hommes de la marine et de la milice, avec eux Jem et Walter Tankerdon, Nat Coverley, Frascolin et ses camarades, descendent la Unime Avenue, repoussant les fuyards, qui ne se retournent mme pas pour-leur lancer une dernire balle ou une dernire flche, et jettent snyders, arcs, zagaies. En avant!... en avant!... crie le commodore Simco d'une voix clatante. Cependant, aux abords de l'observatoire, les coups de feu redoublent... Il est certain qu'on s'y bat avec un effroyable acharnement... Un secours est-il donc arriv Standard-Island?... Mais quel secours... et d'o aurait-il pu venir?... Quoi qu'il en soit, les assaillants fuient de toutes parts, en proie une incomprhensible panique. Sont-ils donc attaqus par des renforts venus de Bbord-Harbour?... Oui... un millier de No-Hbridiens a envahi Standard-Island, sous la direction des colons franais de l'le Sandwich! Qu'on ne s'tonne pas si le quatuor fut salu dans sa langue nationale, lorsqu'il rencontra ses courageux compatriotes! Voici dans quelles circonstances s'est effectue cette intervention inattendue, on pourrait dire quasi-miraculeuse. Pendant la nuit prcdente et depuis le lever du jour, Standard- Island n'avait cess de driver vers cette le Sandwich, o, on ne l'a point oubli, rsidait une colonie franaise en voie de prosprit. Or, ds que les colons eurent vent de l'attaque opre par le capitaine Sarol, ils rsolurent, avec l'aide du millier d'indignes soumis leur influence, de venir au secours de l'le hlice. Mais, pour les y transporter, les embarcations de l'le Sandwich ne pouvaient suffire... Que l'on juge de la joie de ces honntes colons, lorsque, dans la matine, Standard-Island, pousse par le courant, arriva la hauteur de l'le Sandwich. Aussitt, tous de se jeter dans les chaloupes de poche, suivis des indignes -- la nage pour la plupart, -- et tous de dbarquer Bbord-Harbour... En un instant, les hommes des batteries de l'peron et de la Poupe, ceux qui taient rests dans les ports, purent se joindre eux. travers la campagne, travers le parc, ils se portrent vers Milliard-City, et, grce cette diversion, l'htel de ville ne tomba point aux mains des assaillants, dj branls par la mort du capitaine Sarol. Deux heures aprs, les bandes no-hbridiennes, traques de toutes parts, n'ont plus cherch leur salut qu'en se prcipitant dans la mer, afin ce gagner l'le Sandwich, et encore le plus grand nombre a-t-il coul sous les balles de la milice. Maintenant, Standard-Island n'a plus rien craindre: elle est sauve du pillage, du massacre, de l'anantissement. Il semble bien que l'issue de cette terrible affaire aurait d donner lieu des manifestations de joie publique et d'actions de grce... Non! Oh! ces Amricains toujours tonnants! On dirait que le rsultat final ne les a pas surpris... qu'ils l'avaient prvu... Et pourtant, quoi a-t-il tenu que la tentative du capitaine Sarol n'aboutt une pouvantable catastrophe! Toutefois, il est permis de croire que les principaux propritaires de Standard-Island durent se fliciter _in petto_ d'avoir pu conserver une proprit de deux milliards, et cela, au moment o le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley allait en assurer l'avenir. Mentionnons que les deux fiancs, lorsqu'ils se sont revus, sont tombs dans les bras l'un de l'autre. Personne, d'ailleurs, ne s'est avis de voir l un manque aux convenances. Est-ce qu'ils n'auraient pas d tre maris depuis vingt-quatre heures?... Par exemple, o il ne faut pas chercher un exemple de cette rserve ultra-amricaine, c'est dans l'accueil que nos artistes parisiens font aux colons franais de l'le Sandwich. Quel change de poignes de main! Quelles flicitations le Quatuor Concertant reoit de ses compatriotes! Si les balles ont daign les pargner, ils n'en ont pas moins fait crnement leur devoir, ces deux violons, cet alto et ce violoncelle! Quant l'excellent Athanase Dormus, qui est tranquillement rest dans la salle du casino, il attendait un lve, lequel s'obstine ne jamais venir... et qui pourrait le lui reprocher?... Une exception en ce qui concerne le surintendant. Si ultra-yankee qu'il soit, sa joie a t dlirante. Que voulez-vous? Dans ses veines coule le sang de l'illustre Barnum, et on admettra volontiers que le descendant d'un tel anctre ne soit pas _sui compos_, comme ses concitoyens du Nord-Amrique! Aprs l'issue de l'affaire, le roi de Malcarlie, accompagn de la reine, a regagn son habitation de la Trente-septime Avenue, o le conseil des notables lui portera les remerciements que mritent son courage et son dvouement la cause commune. Donc Standard-Island est saine et sauve. Son salut lui a cot cher, -- Cyrus Bikerstaff tu au plus fort de l'action, une soixantaine de miliciens et de marins atteints par les balles ou les flches, peu prs autant parmi ces fonctionnaires, ces employs, ces marchands, qui se sont si bravement battus. ce deuil public, la population s'associera tout entire, et le Joyau du Pacifique ne saurait en perdre le souvenir. Du reste, avec la rapidit d'excution qui leur est propre, ces Milliardais vont promptement remettre les choses en tat. Aprs une relche de quelques jours l'le Sandwich, toute trace de cette sanglante lutte aura disparu. En attendant, il y a accord complet sur la question des pouvoirs militaires, qui sont conservs au commodore Simco. De ce chef, nulle difficult, nulle comptition. Ni M. Jem Tankerdon ni M. Nat Coverley n'mettent aucune prtention ce sujet. Plus tard, l'lection rglera l'importante question du nouveau gouverneur de Standard-Island. Le lendemain, une imposante crmonie appelle la population sur les quais de Tribord-Harbour. Les cadavres des Malais et des indignes ont t jets la mer, il ne doit pas en tre ainsi des citoyens morts pour la dfense de l'le hlice. Leurs corps, pieusement recueillis, conduits au temple et la cathdrale, y reoivent de justes honneurs. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff, comme les plus humbles, sont l'objet de la mme prire et de la mme douleur. Puis ce funbre chargement est confi l'un des rapides steamers de Standard-Island, et le navire part pour Madeleine-bay, emportant ces prcieuses dpouilles vers une terre chrtienne. XII -- Tribord et Bbord, la barre Standard-Island a quitt les parages de l'le Sandwich le 3 mars. Avant son dpart, la colonie franaise et leurs allis indignes ont t l'objet de la vive reconnaissance des Milliardais. Ce sont des amis qu'ils reverront, ce sont des frres que Sbastien Zorn et ses camarades laissent sur cette le du groupe des Nouvelles- Hbrides, qui figurera dsormais dans l'itinraire annuel. Sous la direction du commodore Simco, les rparations ont t rapidement faites. Du reste, les dgts taient peu considrables. Les machines des fabriques d'lectricit sont intactes. Avec ce qui reste du stock de ptrole, le fonctionnement des dynamos est assur pour plusieurs semaines. D'ailleurs, l'le hlice ne tardera pas rejoindre cette partie du Pacifique o ses cbles sous-marins lui permettent de communiquer avec Madeleine-bay. On a, par suite, cette certitude que la campagne s'achvera sans mcomptes. Avant quatre mois, Standard-Island aura ralli la cte amricaine. Esprons-le, dit Sbastien Zorn alors que le surintendant s'emballe comme d'habitude sur l'avenir de son merveilleux appareil maritime. -- Mais, observe Calistus Munbar, quelle leon nous avons reue!... Ces Malais si serviables, ce capitaine Sarol, personne n'aurait pu les suspecter!... Aussi, est-ce bien la dernire fois que Standard-Island aura donn asile des trangers... -- Mme si un naufrage les jette sur votre route?... demande Pinchinat. -- Mon bon... je ne crois plus ni aux naufrags ni aux naufrages! Cependant, de ce que le commodore Simco est charg, comme avant, de la direction de l'le hlice, il n'en rsulte pas que les pouvoirs civils soient entre ses mains. Depuis la mort de Cyrus Bikerstaff, Milliard-City n'a plus de maire, et, on le sait, les anciens adjoints n'ont pas conserv leurs fonctions. En consquence, il sera ncessaire de nommer un nouveau gouverneur Standard-Island. Or, pour cause d'absence d'officier de l'tat civil, il ne peut-tre procd la clbration du mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley. Voil une difficult qui n'aurait pas surgi sans les machinations de ce misrable Sarol! Et non seulement les deux futurs, mais tous les notables de Milliard- City, mais toute la population, ont hte que ce mariage soit dfinitivement accompli. Il y a l une des plus sres garanties de l'avenir. Que l'on ne tarde pas, car dj Walter Tankerdon parle de s'embarquer sur un des steamers de Tribord-Harbour, de se rendre avec les deux familles au plus proche archipel, o un maire, pourra procder la crmonie nuptiale!... Que diable! il y en a aux Samoa, aux Tonga, aux Marquises, et, en moins d'une semaine, si l'on marche toute vapeur... Les esprits sages font entendre raison l'impatient jeune homme. On s'occupe de prparer les lections... Dans quelques jours le nouveau gouverneur sera nomm... Le premier acte de son administration sera de clbrer en grande pompe le mariage si ardemment attendu... Le programme des ftes sera repris dans son ensemble... Un maire... un maire!... Il n'y a que ce cri dans toutes les bouches!... Pourvu que ces lections ne ravivent pas des rivalits... mal teintes peut- tre! fait observer Frascolin. Non, et Calistus Munbar est dcid se mettre en quatre, comme on dit, pour mener les choses bonne fin. Et d'ailleurs, s'crie-t-il, est-ce que nos amoureux ne sont pas l?... Vous m'accorderez bien, je pense, que l'amour- propre n'aurait pas beau jeu contre l'amour! Standard-Island continue s'lever au nord-est, vers le point o se croisent le douzime parallle sud et le cent soixante- quinzime mridien ouest. C'est dans ces parages que les derniers cblogrammes lancs avant la relche aux Nouvelles-Hbrides ont convie les navires de ravitaillement expdis de la baie Madeleine. Du reste, la question des provisions ne saurait proccuper le commodore Simco. Les rserves sont assures pour plus d'un mois, et de ce chef, il n'y a aucune inquitude concevoir. Il est vrai, on est court de nouvelles trangres. La chronique politique est maigre. _Starboard-Chronicle_ se plaint, et _New-Herald_ se dsole... Qu'import! Est-ce que Standard- Island elle seule n'est pas un petit monde au complet, et qu'a- t-elle faire de ce qui se passe dans le reste du sphrode terrestre?... Est-ce donc la politique qui la dmange?... Eh! il ne tardera pas s'en faire assez chez elle... trop peut-tre! En effet, la priode lectorale est ouverte. On travaille les trente membres du conseil des notables, o les Bbordais et les Tribordais se comptent en nombre gal. Il est certain, d'ores et dj, que le choix du nouveau gouverneur donnera lieu des discussions, car Jem Tankerdon et Nat Coverley vont se trouver en rivalit. Quelques jours se passent en runions prparatoires. Ds le dbut, il a t visible qu'on ne s'entendrait pas, ou du moins difficilement, tant donn l'amour-propre des deux candidats. Aussi une sourde agitation remue-t-elle la ville et les ports. Les agents des deux sections cherchent provoquer un mouvement populaire, afin d'oprer une pression sur les notables. Le temps s'coule, et il ne semble pas que l'accord puisse se faire. Ne peut-on craindre, maintenant, que Jem Tankerdon et les principaux Bbordais ne veuillent imposer leurs ides repousses par les principaux Tribordais, reprendre ce malencontreux projet de faire de Standard-Island une le industrielle et commerciale?... Cela, jamais l'autre section ne l'acceptera! Bref, tantt le parti Coverley semble l'emporter, tantt le parti Tankerdon parat tenir la tte. De l des rcriminations malsonnantes, des aigreurs entre les deux camps, un refroidissement manifeste entre les deux familles, -- refroidissement dont Walter et miss Dy ne veulent mme pas s'apercevoir. Toute cette broutille de politique, est-ce que cela les regarde?... Il y a pourtant un trs simple moyen d'arranger les choses, du moins au point de vue administratif; c'est de dcider que les deux comptiteurs rempliront tour de rle les fonctions de gouverneur, -- six mois celui-ci, six mois celui-l, un an mme pour peu que la chose semble prfrable. Partant, plus de rivalit, une convention de nature satisfaire les deux partis. Mais ce qui est de bon sens n'a jamais chance d'tre adopt en ce bas monde, et pour tre indpendante des continents terrestres. Standard-Island n'en subit pas moins toutes les passions de l'humanit sublunaire! Voil, dit un jour Frascolin ses camarades, voil les difficults que je craignais... -- Et que nous importent ces dissensions! rpond Pinchinat. Quel dommage en pourrait-il rsulter pour nous?... Dans quelques mois, nous serons arrivs la baie Madeleine, notre engagement aura pris fin, et chacun de nous remettra le pied sur la terre ferme... avec son petit million en poche... -- S'il ne surgit encore quelque catastrophe! rplique l'intraitable Sbastien Zorn. Est-ce qu'une pareille machine flottante est jamais sre de l'avenir?... Aprs l'abordage du navire anglais, l'envahissement des fauves; aprs les fauves, l'envahissement des No-Hbridiens... aprs les indignes, les... -- Tais-toi, oiseau de mauvaise augure! s'crie Yverns. Tais-toi, ou nous te faisons cadenasser le bec! Nanmoins, il y a grandement lieu de regretter que le mariage Tankerdon-Coverley n'ait pas t clbr la date fixe. Les familles tant unies par ce lien nouveau, peut-tre la situation et-elle t moins difficile dtendre... Les deux poux seraient intervenus d'une faon plus efficace... Aprs tout, cette agitation ne saurait durer, puisque l'lection doit se faire le 15 mars. C'est alors que le commodore Simco essaie de tenter un rapprochement entre les deux sections de la ville. On le prie de ne se mler que de ce qui le concerne. Il a l'le conduire, qu'il la conduise!... Il a ses cueils viter, qu'il les vite!... La politique n'est point de sa comptence. Le commodore Simco se le tient pour dit. Elles-mmes, les passions religieuses sont entres en jeu dans ce dbat, et le clerg, -- ce qui est peut-tre un tort, -- s'y mle plus qu'il ne convient. Ils vivaient en si bon accord pourtant, le temple et la cathdrale, le pasteur et l'vque! Quant aux journaux, il va de soi qu'ils sont descendus sur l'arne. Le _New-Herald_ combat pour les Tankerdon, et le _Starboard-Chronicle_ pour les Coverley. L'encre coule flots, et l'on peut mme craindre que cette encre ne se mlange de sang!... Grand Dieu! n'a-t-il pas dj t trop arros, ce sol vierge de Standard-Island, pendant la lutte contre ces sauvages des Nouvelles-Hbrides!... En somme, la population moyenne s'intresse surtout aux deux fiancs, dont le roman s'est interrompu au premier chapitre. Mais, que pourrait-elle pour assurer leur bonheur? Dj les relations ont cess entre les deux sections de Milliard-City. Plus de rceptions, plus d'invitations, plus de soires musicales! Si cela dure, les instruments du Quatuor Concertant vont moisir dans leurs tuis, et nos artistes gagneront leurs normes moluments les mains dans les poches. Le surintendant, quoiqu'il n'en veuille rien avouer, ne laisse pas d'tre dvor d'une mortelle inquitude. Sa situation est fausse, il le sent, car toute son intelligence s'emploie ne dplaire ni aux uns ni aux autres, -- moyen sr de dplaire tous. la date du 12 mars, Standard-Island s'est leve sensiblement ci vers l'quateur, pas assez en latitude cependant pour rencontrer les navires expdis de Madeleine-bay. Cela ne peut tarder d'ailleurs; mais vraisemblablement les lections auront eu lieu auparavant, puisqu'elles sont fixes au 15. Entre temps, chez les Tribordais et chez les Bbordais, on se livre des pointages multiples. Toujours des pronostics d'galit. Il n'est aucune majorit possible, s'il ne se dtache quelques voix d'un ct ou de l'autre. Or, ces voix-l tiennent comme des dents la mchoire d'un tigre. Alors surgit une ide gniale. Il semble qu'elle soit ne au mme moment dans l'esprit de tous ceux qui ne devaient pas tre consults. Cette ide est simple, elle est digne, elle mettrait un terme aux rivalits. Les candidats eux-mmes s'inclineraient sans doute devant cette juste solution. Pourquoi ne pas offrir au roi de Malcarlie le gouvernement de Standard-Island? Cet ex-souverain est un sage, un large et ferme esprit. Sa tolrance et sa philosophie seraient la meilleure garantie contre les surprises de l'avenir. Il connat les hommes pour les avoir vus de prs. Il sait qu'il faut compter avec leurs faiblesses et leur ingratitude. L'ambition n'est plus son fait, et jamais la pense ne lui viendra de substituer le pouvoir personnel ces institutions dmocratiques qui constituent le rgime de l'le hlice. Il ne sera que le prsident du conseil d'administration de la nouvelle Socit _Tankerdon-Coverley and C._ Un important groupe de ngociants et de fonctionnaires de Milliard-City, laquelle se joint un certain nombre d'officiers et de marins des deux ports, dcide d'aller prsenter leur royal concitoyen cette proposition sous forme de voeu. C'est dans le salon du rez-de-chausse de l'habitation de la Trente-neuvime Avenue, que Leurs Majests reoivent la dputation. coute avec bienveillance, elle se heurte un inbranlable refus. Les souverains dchus se rappellent le pass, et sous l'empire de cette impression: Je vous remercie, messieurs, dit le roi. Votre demande nous touche, mais nous sommes heureux du prsent, et nous avons l'espoir que rien ne viendra troubler dsormais l'avenir. Croyez- le! Nous en avons fini avec ces illusions qui sont inhrentes une souverainet quelconque! Je ne suis plus qu'un simple astronome l'observatoire de Standard-Island, et je ne veux pas tre autre chose. Il n'y avait pas lieu d'insister devant une rponse si formelle, et la dputation s'est retire. Les derniers jours qui prcdent le scrutin voient accrotre la surexcitation des esprits. Il est impossible de s'entendre. Les partisans de Jem Tankerdon et de Nat Coverley vitent de se rencontrer mme dans les rues. On ne va plus d'une section l'autre. Ni les Tribordais ni les Bbordais ne dpassent la Unime Avenue. Milliard-City est forme maintenant de deux villes ennemies. Le seul personnage qui court de l'une l'autre, agit, rompu, fourbu, suant sang et eau, s'puisant en bons conseils, rebut droite, rebut gauche, c'est le dsespr surintendant Calistus Munbar. Et, trois ou quatre fois par jour, il vient s'chouer comme un navire sans gouvernail dans les salons du casino, o le quatuor l'accable de ses vaines consolations. Quant au commodore Simco, il se borne aux fonctions qui lui sont attribues. Il dirige l'le hlice suivant l'itinraire convenu. Ayant une sainte horreur de la politique, il acceptera le gouverneur, quel qu'il soit. Ses officiers comme ceux du colonel Stewart, se montrent aussi dsintresss que lui de la question qui fait bouillonner les ttes. Ce n'est pas Standard-Island que les pronunciamientos sont craindre. Cependant, le conseil des notables, runi en permanence l'htel de ville, discute et se dispute. On en vient aux personnalits. La police est force de prendre certaines prcautions, car la foule s'amasse du matin au soir devant le palais municipal, et fait entendre des cris sditieux. D'autre part, une dplorable nouvelle vient d'tre mise en circulation; Walter Tankerdon s'est prsent la veille l'htel de Coverley et il n'a pas t reu. Interdiction aux deux fiancs de se rendre visite, et, puisque le mariage n'a pas t clbr avant l'attaque des bandes no-hbridiennes, qui oserait dire s'il s'accomplira jamais?... Enfin le 15 mars est arriv. On va procder l'lection dans la grande salle de l'htel de ville. Un public houleux encombre le square, comme autrefois la population romaine devant ce palais du Quirinal, o le conclave procdait l'exaltation d'un pape au trne de Saint-Pierre. Que va-t-il sortir de cette suprme dlibration? Les pointages donnent toujours un partage gal des voix. Si les Tribordais sont rests fidles Nat Coverley, si les Bbordais tiennent pour Jem Tankerdon, que se passera-t-il?... Le grand jour est arriv. Entre une heure et trois, la vie normale est comme suspendue la surface de Standard-Island. De cinq six mille personnes s'agitent sous les fentres de l'difice municipal. On attend le rsultat des votes des notables,-- rsultat qui sera immdiatement communiqu par tlphone aux deux sections et aux deux ports. Un premier tour de scrutin a lieu une heure trente-cinq. Les candidats obtiennent le mme nombre de suffrages. Une heure aprs, second tour de scrutin. Il ne modifie en aucune faon les chiffres du premier. trois heures trente- cinq, troisime et dernier tour. Cette fois encore, aucun nom n'obtient la moiti des voix plus une. Le conseil se spare alors, et il a raison. S'il restait en sance, ses membres sont ce point exasprs qu'ils en viendraient aux mains. Alors qu'ils traversent le square pour regagner, les uns l'htel Tankerdon, les autres l'htel Coverley, la foule les accueille par les plus dsagrables murmures. Il faut pourtant sortir de cette situation, qui ne saurait se prolonger mme quelques heures. Elle est trop dommageable aux intrts de Standard-Island. Entre nous, dit Pinchinat, lorsque ses camarades et lui apprennent du surintendant quel a t le rsultat de ces trois tours de scrutin, il me semble qu'il y a un moyen trs simple de trancher la question. -- Et lequel?... demande Calistus Munbar, qui lve vers le ciel des bras dsesprs. Lequel?... -- C'est de couper l'le par son milieu... de la diviser en deux tranches gales, comme une galette, dont les deux moitis navigueront chacune de son ct avec le gouverneur de son choix... -- Couper notre le!... s'crie le surintendant, comme si Pinchinat lui et propos de l'amputer d'un membre. -- Avec un ciseau froid, un marteau et une clef anglaise, ajoute Son Altesse, la question sera rsolue par ce dboulonnage, et il y aura deux les mouvantes au lieu d'une la surface de l'Ocan Pacifique! Ce Pinchinat ne pourra donc jamais tre srieux, mme lorsque les circonstances ont un tel caractre de gravit! Quoi qu'il en soit, si son conseil ne doit pas tre suivi, -- du moins matriellement, -- si l'on ne fait intervenir ni le marteau ni la clef anglaise, si aucun dboulonnage n'est pratiqu suivant l'axe de la Unime Avenue, depuis la batterie de l'peron jusqu' la batterie de la Poupe, la sparation n'en est pas moins accomplie au point de vue moral. Les Bbordais et les Tribordais vont devenir aussi trangers les uns aux autres que si cent lieues de mer les sparaient. En effet, les trente notables se sont dcids voter sparment faute de pouvoir s'entendre. D'une part, Jem Tankerdon est nomm gouverneur de sa section, et il la gouvernera sa fantaisie. De l'autre, Nat Coverley est nomm gouverneur de la sienne, et il la gouvernera sa guise. Chacune conservera son port, ses navires, ses officiers, ses marins, ses miliciens, ses fonctionnaires, ses marchands, sa fabrique d'nergie lectrique, ses machines, ses moteurs, ses mcaniciens, ses chauffeurs, et toutes deux se suffiront elles-mmes. Trs bien, mais comment fera le commodore Simco pour se ddoubler, et le surintendant Calistus Munbar pour remplir ses fonctions la satisfaction commune? En ce qui concerne ce dernier, il est vrai, cela n'a pas d'importance. Sa place ne va plus tre qu'une sincure. De plaisirs et de ftes, pourrait-il en tre question, lorsque la guerre civile menace Standard-Island, car un rapprochement n'est pas possible. Qu'on en juge par ce seul indice: la date du 17 mars, les journaux annoncent la rupture dfinitive du mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley. Oui! rompu, malgr leurs prires, malgr leurs supplications, et, quoi qu'ait dit un jour Calistus Munbar, l'amour n'a pas t le plus fort! Eh bien, non! Walter et miss Dy ne se spareront pas... Ils abandonneront leur famille... ils iront se marier l'tranger... ils trouveront bien un coin du monde o l'on puisse tre heureux, sans avoir tant de millions autour du coeur! Cependant, aprs la nomination de Jem Tankerdon et de Nat Coverley, rien n'a t chang l'itinraire de Standard-Island. Le commodore Simco continue se diriger vers le nord-est. Une fois la baie Madeleine, il est probable que, lasss de cet tat de choses, nombre de Milliardais iront redemander au continent ce calme que ne leur offre plus le Joyau du Pacifique. Peut-tre mme l'le hlice sera-t-elle abandonne?... Et alors on la liquidera, on la mettra l'encan, on la vendra au poids, comme vieille et inutile ferraille, on la renverra la fonte! Soit, mais les cinq mille milles qui restent parcourir, exigent environ cinq mois de navigation. Pendant cette traverse, la direction ne sera-t-elle pas compromise par le caprice ou l'enttement des deux chefs? D'ailleurs, l'esprit de rvolte s'est infiltr dans l'me de la population. Les Bbordais et les Tribordais vont-ils en venir aux mains, s'attaquer coups de fusil, baigner de leur sang les chausses de tle de Milliard- City?... Non! les partis n'iront pas jusqu' ces extrmits, sans doute!... On ne reverra point une autre guerre de scession, sinon entre le nord et le sud, du moins entre le tribord et le bbord de Standard-Island... Mais ce qui tait fatal est arriv au risque de provoquer une vritable catastrophe. Le 19 mars, au matin, le commodore Simco est dans son cabinet, l'observatoire, o il attend que la premire observation de hauteur lui soit communique. son estime, Standard-Island ne peut tre loigne des parages o elle doit rencontrer les navires de ravitaillement. Des vigies, places au sommet de la tour, surveillent la mer sur un vaste primtre, afin de signaler ces steamers ds qu'ils paratront au large. Prs du commodore se trouvent le roi de Malcarlie, le colonel Stewart, Sbastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, Yverns, un certain nombre d'officiers et de fonctionnaires, -- de ceux que l'on peut appeler les neutres, car ils n'ont point pris part aux dissensions intestines. Pour eux, l'essentiel est d'arriver le plus vite possible Madeleine-bay, o ce dplorable tat de choses prendra fin. ce moment, deux timbres rsonnent, et deux ordres sont transmis au commodore par le tlphone. Ils viennent de l'htel de ville, o Jem Tankerdon, dans l'aile droite, Nat Coverley, dans l'aile gauche, se tiennent avec leurs principaux partisans. C'est de l qu'ils administrent Standard-Island, et ce qui n'tonnera gure, coups d'arrts absolument contradictoires. Or, le matin mme, propos de l'itinraire suivi par Ethel Simco et sur lequel les deux gouverneurs auraient au moins d s'entendre, l'accord n'a pu se faire. L'un, Nat Coverley, a dcid que Standard-Island prendrait une direction nord-est afin de rallier l'archipel des Gilbert. L'autre, Jem Tankerdon, s'enttant crer des relations commerciales, a rsolu de faire route au sud-ouest vers les parages australiens. Voil o ils en sont, ces deux rivaux, et leurs amis ont jur de les soutenir. la rception des deux ordres envoys simultanment l'observatoire: Voil ce que je craignais... dit le commodore. -- Et ce qui ne saurait se prolonger dans l'intrt public! ajoute le roi de Malcarlie. -- Que dcidez-vous?... demande Frascolin. -- Parbleu, s'crie Pinchinat, je suis curieux de voir comment vous manoeuvrerez, monsieur Simco! -- Mal! observe Sbastien Zorn. -- Faisons d'abord savoir JemTankerdon et Nat Coverley, rpond le commodore, que leurs ordres sont inexcutables, puisqu'ils se contredisent. D'ailleurs, mieux vaut que Standard-Island ne se dplace pas en attendant les navires qui ont rendez-vous dans ces parages! Cette trs sage rponse est immdiatement tlphone l'htel de ville. Une heure s'coule sans que l'observatoire soit avis d'aucune autre communication. Trs probablement, les deux gouverneurs ont renonc modifier l'itinraire chacun en un sens oppos... Soudain se produit un singulier mouvement dans la coque de Standard-Island... Et qu'indique ce mouvement?... Que Jem Tankerdon et Nat Coverley ont pouss l'enttement jusqu'aux dernires limites. Toutes les personnes prsentes se regardent, formant autant de points interrogatifs. Qu'y a-t-il'?... Qu'y a- t-il?... -- Ce qu'il y a?... rpond le commodore Simco, en haussant les paules. Il y a que Jem Tankerdon a envoy directement ses ordres M. Watson, le mcanicien de Bbord-Harbour, alors que Nat Coverley envoyait des ordres contraires M. Somwah, le mcanicien de Tribord-Harbour. L'un a ordonn de faire machine en avant pour aller au nord-est, l'autre, machine en arrire, pour aller au sud- ouest. Le rsultat est que Standard-Island tourne sur place, et cette giration durera aussi longtemps que le caprice de ces deux ttus personnages! -- Allons! s'crie Pinchinat, a devait finir par une valse!... La valse des cabochards!... Athanase Dormus n'a plus qu' se dmettre!... Les Milliardais n'ont pas besoin de ses leons!... Peut-tre cette absurde situation, -- comique par certain ct, -- aurait-elle pu prter rire. Par malheur, la double manoeuvre est extrmement dangereuse, ainsi que le fait observer le commodore. Tiraille en sens inverses sous la traction de ses dix millions de chevaux, Standard-Island risque de se disloquer. En effet, les machines ont t lances toute vitesse; les hlices fonctionnent leur maximum de puissance, et cela se sent aux tressaillements du sous-sol d'acier. Qu'on imagine un attelage dont l'un des chevaux tire _hue_, l'autre _dia_, et l'on aura l'ide de ce qui se passe! Cependant, avec le mouvement qui s'accentue, Standard-Island pivote sur son centre. Le parc, la campagne, dcrivent des cercles, concentriques, et les points du littoral situs la circonfrence se dplacent avec une vitesse de dix douze milles l'heure. De faire entendre raison aux mcaniciens dont la manoeuvre provoque ce mouvement giratoire, il n'y faut pas songer. Le commodore Simco n'a aucune autorit sur eux. Ils obissent aux mmes passions que les Tribordais et les Bbordais. Fidles serviteurs de leurs chefs, MM. Watson et Somwah tiendront jusqu'au bout, machine contre machine, dynamos contre dynamos... Et, alors, se produit un phnomne dont le dsagrment aurait d calmer les ttes en amollissant les coeurs. Par suite de la rotation de Standard-Island, nombre de Milliardais, surtout de Milliardaises, commencent se sentir singulirement troubls dans tout leur tre. l'intrieur des habitations, d'coeurantes nauses se manifestent, principalement dans celles qui, plus loignes du centre, subissent un mouvement de valse plus prononc. Ma foi, en prsence de ce rsultat farce et baroque, Yverns, Pinchinat, Frascolin, sont pris d'un fou rire, bien que la situation tende devenir trs critique. Et, en effet, le Joyau de Pacifique est menac d'un dchirement matriel qui galera, s'il ne le dpasse, son dchirement moral. Quant Sbastien Zorn, sous l'influence de ce tournoiement continu, il est ple, trs ple... Il amne ses couleurs! comme dit Pinchinat, et le coeur lui remonte aux lvres, est-ce que cette mauvaise plaisanterie ne finira pas?... tre prisonnier sur cette immense table tournante, qui n'a mme pas le don de dvoiler les secrets de l'avenir... Pendant toute une interminable semaine, Standard-Island n'a pas cess de pivoter sur son centre, qui est Milliard-City. Aussi la ville est-elle toujours remplie d'une foule qui y cherche refuge contre les nauses, puisque en ce point de Standard-Island le tournoiement est moins sensible. En vain le roi de Malcarlie, le commodore Simco, le colonel Stewart, ont essay d'intervenir entre les deux pouvoirs qui se partagent le palais municipal... Aucun n'a voulu abaisser son pavillon... Cyrus Bikerstaff lui- mme, s'il et pu renatre, aurait vu ses efforts chouer contre cette tnacit ultra-amricaine. Or, pour comble de malheur, le ciel a t si constamment couvert de nuages pendant ces huit jours, qu'il n'a pas t possible de prendre hauteur... Le commodore Simco ne sait plus quelle est la position de Standard-Island. Entrane en sens oppos par ses puissantes hlices, on la sentait frmir jusque dans les tles de ses compartiments. Aussi personne n'a-t-il song rentrer dans sa maison. Le parc regorge de monde. On campe en plein air. D'un ct clatent les cris: Hurrah pour Tankerdon!, de l'autre: Hurrah pour Coverley! Les yeux lancent des clairs, les poings se tendent. La guerre civile va-t-elle donc se manifester par les pires excs, maintenant que la population est arrive au paroxysme de l'affolement?... Quoi qu'il en soit, ni les uns ni les autres ne veulent rien voir du danger qui est proche. On ne cdera pas, dt le Joyau du Pacifique se briser en mille morceaux, et il continuera de tourner ainsi jusqu' l'heure o, faute de courants, les dynamos cesseront d'actionner les hlices... Au milieu de cette irritation gnrale, laquelle il ne prend aucune part, Walter Tankerdon est en proie la plus vive angoisse. Il craint non pour lui, mais pour miss Dy Coverley, quelque subite dislocation qui anantisse Milliard-City. Depuis huit jours, il n'a pu revoir celle qui fut sa fiance et qui devrait tre sa femme. Aussi, dsespr, a-t-il vingt fois suppli son pre de ne pas s'entter cette dplorable manoeuvre... Jem Tankerdon l'a conduit sans vouloir rien entendre... Alors, dans la nuit du 27 au 28 mars, profitant de l'obscurit, Walter essaye de rejoindre la jeune fille. Il veut tre prs d'elle si la catastrophe se produit. Aprs s'tre gliss au milieu de la foule qui encombre la Unime Avenue, il pntre dans la section ennemie, afin de gagner l'htel Coverley... Un peu avant le lever du jour, une formidable explosion branle l'atmosphre jusque dans les hautes zones. Pousses au del de ce qu'elles peuvent supporter, les chaudires de bbord viennent de sauter avec les btiments de la machinerie. Et, comme la source d'nergie lectrique s'est brusquement tarie de ce ct, la moiti de Standard-Island est plonge dans une obscurit profonde... XIII -- Le mot de la situation dit par Pinchinat Si les machines de Bbord-Harbour sont maintenant hors d'tat de fonctionner par suite de l'clatement des chaudires, celles de Tribord-Harbour sont intactes. Il est vrai, c'est comme si Standard-Island n'avait plus aucun appareil de locomotion. Rduite ses hlices de tribord, elle continuera de tourner sur elle- mme, elle n'ira pas de l'avant. Cet accident a donc aggrav la situation. En effet, alors que Standard-Island possdait ses deux machines, susceptibles d'agir simultanment, il et suffi d'une entente entre le parti Tankerdon et le parti Coverley pour mettre fin cet tat de choses. Les moteurs auraient repris leur bonne habitude de se mouvoir dans le mme sens, et l'appareil, retard de quelques jours seulement, et repris sa direction vers la baie Madeleine. prsent, il n'en va plus ainsi. L'accord se ft-il, la navigation est devenue impossible, et le commodore Simco ne dispose plus de la force propulsive ncessaire pour quitter ces lointains parages. Et encore si Standard-Island tait stationnaire pendant cette dernire semaine, si les steamers attendus eussent pu la rejoindre, peut-tre et-il t possible de regagner l'hmisphre septentrional... Non, et, ce jour-l, une observation astronomique a permis de constater que Standard-Island s'est dplace vers le sud durant cette giration prolonge. Elle a driv du douzime parallle sud jusqu'au dix-septime. En effet, entre le groupe des Nouvelles-Hbrides et le groupe des Fidji, existent certains courants dus au resserrement des deux archipels, et qui se propagent vers le sud-est. Tant que ses machines ont fonctionn en parfait accord, Standard-Island a pu sans peine refouler ces courants. Mais, partir du moment o elle a t prise de vertige, elle a t irrsistiblement entrane vers le tropique du Capricorne. Ce fait reconnu, le commodore Simco ne cache point tous ces braves gens que nous avons compris sous le nom de neutres, la gravit des circonstances. Et voici ce qu'il leur dit: Nous avons t entrans de cinq degrs vers le sud. Or, ce qu'un marin peut faire bord d'un steamer dsempar de sa machine, je ne puis le faire bord de Standard-Island. Notre le n'a pas de voilure, qui permettrait d'utiliser le vent, et nous sommes la merci des courants. O nous pousseront-ils? je ne sais. Quant aux steamers, partis de la baie Madeleine, ils nous chercheront en vain sur les parages convenus, et c'est vers la portion la moins frquente du Pacifique que nous drivons avec une vitesse de huit ou dix milles l'heure! En ces quelques phrases, Ethel Simco vient d'tablir la situation qu'il est impuissant modifier. L'le hlice est comme une immense pave, livre aux caprices des courants. S'ils portent vers le nord, elle remontera vers le nord. S'ils portent vers le sud, elle descendra vers le sud, -- peut-tre jusqu'aux extrmes limites de la mer Antarctique. Et alors... Cet tat de choses ne tarde pas tre connu de la population, Milliard-City comme dans les deux ports. Le sentiment d'un extrme danger est nettement peru. De l, -- ce qui est trs humain, -- un certain apaisement des esprits sous la crainte de ce nouveau pril. On ne songe plus on venir aux mains dans une lutte fratricide, et, si les haines persistent, du moins ne se traduiront-elles pas par des violences. Peu peu, chacun rentre dans sa section, dans son quartier, dans sa maison. Jem Tankerdon et Nat Coverley renoncent se disputer le premier rang. Aussi, sur la proposition mme des deux gouverneurs, le conseil des notables prend-il le seul parti raisonnable, qui soit dict par les circonstances; il remet tous ses pouvoirs entre les mains du commodore Simco, l'unique chef auquel est dsormais confi le salut de Standard-Island. Ethel Simco accepte cette tche sans hsiter. Il compte sur le dvouement de ses amis, de ses officiers, de son personnel. Mais que pourra-t-il faire bord de ce vaste appareil flottant, d'une surface de vingt-sept kilomtres carrs, devenu indirigeable depuis qu'il ne dispose plus de ses deux machines! Et, en somme, n'est-on pas fond dire que c'est la condamnation de cette Standard-Island, regarde jusqu'alors comme le chef- d'oeuvre des constructions maritimes, puisque de tels accidents doivent la rendre le jouet des vents et des flots?... Il est vrai, cet accident n'est pas d aux forces de la nature, dont le Joyau du Pacifique, depuis sa fondation, avait toujours victorieusement brav les ouragans, les temptes, les cyclones. C'est la faute de ces dissensions intestines, de ces rivalits de milliardaires, de cet enttement forcen des uns descendre vers le sud et des autres monter vers le nord! C'est leur incommensurable sottise qui a provoqu l'explosion des chaudires de bbord!... Mais quoi bon rcriminer? Ce qu'il faut, c'est se rendre compte avant tout des avaries du ct de Bbord-Harbour. Le commodore Simco runit ses officiers et ses ingnieurs. Le roi de Malcarlie se joint eux. Ce n'est certes pas ce royal philosophe qui s'tonne que des passions humaines aient amen une telle catastrophe! La commission dsigne se transporte du ct o s'levaient les btiments de la fabrique d'nergie lectrique et de la machinerie. L'explosion des appareils vaporatoires, chauffs outrance, a tout dtruit, en causant la mort de deux mcaniciens et de six chauffeurs. Les ravages sont non moins complets l'usine o se fabriquait l'lectricit pour les divers services de cette moiti de Standard-Island. Heureusement, les dynamos de tribord continuent fonctionner, et, comme le fait observer Pinchinat: On en sera quitte pour n'y voir que d'un oeil! -- Soit, rpond Frascolin, mais nous avons aussi perdu une jambe, et celle qui reste ne nous servira gure! Borgne et boiteux, c'tait trop. De l'enqute il rsulte ainsi que les avaries n'tant pas rparables, il sera impossible d'enrayer la marche vers le sud. D'o ncessit d'attendre que Standard-Island sorte de ce courant qui l'entrane au del du tropique. Ces dgts reconnus, il y a lieu de vrifier l'tat dans lequel se trouvent les compartiments de la coque. N'ont-ils pas souffert du mouvement giratoire qui les a si violemment secous pendant ces huit jours?... Les tles ont-elles largu, les rivets ont-ils jou?... Si des voies d'eau se sont ouvertes, quel moyen aura-t-on de les aveugler?... Les ingnieurs procdent cette seconde enqute. Leurs rapports, communiqus au commodore Simco, ne sont rien moins que rassurants. En maint endroit, le tiraillement a fait craquer les plaques et bris les entretoises. Des milliers de boulons ont saut, des dchirements se sont produits. Certains compartiments sont dj envahis par la mer. Mais, comme la ligne de flottaison n'a point baiss, la solidit du sol mtallique n'est pas srieusement compromise, et les nouveaux propritaires de Standard-Island n'ont point craindre pour leur proprit. C'est la batterie de la Poupe que les fissures sont plus nombreuses. Quant Bbord-Harbour, un de ses piers s'est englouti aprs l'explosion... Mais Tribord-Harbour est intact, et ses darses offrent toute scurit aux navires contre les houles du large. Cependant des ordres sont donns afin que ce qu'il y a de rparable soit fait sans retard. Il importe que la population soit tranquillise au point de vue matriel. C'est assez, c'est trop que, faute de ses moteurs de bbord, Standard-Island ne puisse se diriger vers la terre la plus proche. cela, nul remde. Reste la question si grave de la faim et de la soif... Les rserves sont-elles suffisantes pour un mois... pour deux mois?... Voici les relevs fournis par le commodore Simco: En ce qui concerne l'eau, rien redouter. Si l'une des usines distillatoires a t dtruite par l'explosion, l'autre, qui continue fonctionner, doit fournir tous les besoins. En ce qui concerne les vivres, l'tat est moins rassurant. Tout compte fait, leur dure n'excdera pas quinze jours, moins qu'un svre rationnement ne soit impos ces dix mille habitants. Sauf les fruits, les lgumes, on le sait, tout leur vient du dehors... Et le dehors... o est-il?... quelle distance sont les terres les plus rapproches, et comment les atteindre?... Donc, quelque dplorable effet qui doive s'ensuivre, le commodore Simco est forc de prendre un arrt relatif au rationnement. Le soir mme, les fils tlphoniques et tlautographiques sont parcourus par la funeste nouvelle. De l, effroi gnral Milliard-City et dans les deux ports, et pressentiment de catastrophes plus grandes encore. Le spectre de la famine, pour employer une image use mais saisissante, ne se lvera-t-il pas bientt l'horizon, puisqu'il n'existe aucun moyen de renouveler les approvisionnements?... En effet, le commodore Simco n'a pas un seul navire expdier vers le continent amricain... La fatalit veut que le dernier ait pris la mer, il y a trois semaines, emportant les dpouilles mortelles de Cyrus Bikerstaff et des dfenseurs tombs pendant la lutte contre Erromango. On ne se doutait gure alors que des questions d'amour- propre mettraient Standard-Island dans une position pire qu'au moment o elle tait envahie par les bandes no-hbridiennes! Vraiment! quoi sert de possder des milliards, d'tre riches comme des Rothschild, des Mackay, des Astor, des Vanderbilt, des Gould, alors que nulle richesse n'est capable de conjurer la famine!... Sans doute, ces nababs ont le plus clair de leur fortune en sret dans les banques du nouveau et de l'ancien continent! Mais qui sait si le jour n'est pas proche, o un million ne pourra leur procurer ni une livre de viande ni une livre de pain!... Aprs tout, la faute en est leurs dissensions absurdes, leurs rivalits stupides, leur dsir de saisir le pouvoir! Ce sont eux les coupables, ce sont les Tankerdon, les Coverley, qui sont cause de tout ce mal! Qu'ils prennent garde aux reprsailles, la colre de ces officiers, de ces fonctionnaires, de ces employs, de ces marchands, de toute cette population qu'ils ont mise en un tel pril! quels excs ne se portera-t-elle pas, lorsqu'elle sera livre aux tortures del faim? Disons que ces reproches n'iront jamais ni Walter Tankerdon ni miss Dy Coverley que ne peut atteindre ce blme mrit par leurs familles! Non! le jeune homme et la jeune fille ne sont pas responsables! Ils taient le lien qui devait assurer l'avenir des deux sections, et ce ne sont pas eux qui l'ont rompu! Pendant quarante-huit heures, vu l'tat du ciel, aucune observation n'a t faite, et la position de Standard-Island n'a pu tre tablie avec quelque exactitude. Le 31 mars, ds l'aube, le znith s'est montr assez pur, et les brumes du large n'ont pas tard se fondre. Il y a lieu d'esprer que l'on pourra prendre hauteur dans de bonnes conditions. L'observation est attendue, non sans une fivreuse impatience. Plusieurs centaines d'habitants se sont runis la batterie de l'peron. Walter Tankerdon s'est joint eux. Mais ni son pre, ni Nat Coverley, ni aucun de ces notables que l'on peut si justement accuser d'avoir amen cet tat de choses, n'ont quitt leurs htels, o ils se sentent murs par l'indignation publique. Un peu avant midi, les observateurs se prparent saisir le disque du soleil, l'instant de sa culmination. Deux sextants, l'un entre les mains du roi de Malcarlie, l'autre entre les mains du commodore Simco, sont dirigs vers l'horizon. Ds que la hauteur mridienne est prise, on procde aux calculs, avec les corrections qu'ils comportent, et le rsultat donne: 29 17' latitude sud. Vers deux heures, une seconde observation, faite dans les mmes conditions favorables, indique pour la longitude: 179 32' longitude est. Ainsi, depuis que Standard-Island a t en proie cette folie giratoire, les courants l'ont entrane d'environ mille milles dans le sud-est. Lorsque le point est report sur la carte, voici ce qui est reconnu: Les les les plus voisines, -- cent milles au moins, -- constituent le groupe des Kermadeck, rochers striles, peu prs inhabits, sans ressources, et d'ailleurs comment les atteindre? trois cents milles au sud, se dveloppe la Nouvelle-Zlande, et comment la rallier, si les courants portent au large? Vers l'ouest, quinze cents milles, c'est l'Australie. Vers l'est, quelques milliers de milles, c'est l'Amrique mridionale la hauteur du Chili. Au del de la Nouvelle-Zlande, c'est l'ocan Glacial avec le dsert antarctique. Est-ce donc sur les terres du ple que Standard-Island ira se briser?... Est-ce l que des navigateurs retrouveront un jour les restes de toute une population morte de misre et de faim?... Quant aux courants de ces mers, le commodore Simco va les tudier avec le plus grand soin. Mais qu'arrivera-t-il, s'ils ne se modifient pas, s'il ne se rencontre pas des courants opposs, s'il se dchane une de ces formidables temptes si frquentes dans les rgions circumpolaires?... Ces nouvelles sont bien propres provoquer l'pouvante. Les esprits se montent de plus en plus contre les auteurs du mal, ces malfaisants nababs de Milliard-City, qui sont responsables de la situation. Il faut toute l'influence du roi de Malcarlie, toute l'nergie du commodore Simco et du colonel Stewart, tout le dvouement des officiers, toute leur autorit sur les marins et les soldats de la milice pour empcher un soulvement. La journe se passe sans changement. Chacun a d se soumettre au rationnement en ce qui concerne l'alimentation et se borner au strict ncessaire, -- les plus fortuns comme ceux qui le sont moins. Entre temps, le service des vigies est tabli avec une extrme attention, et l'horizon svrement surveill. Qu'un navire apparaisse, on lui enverra un signal, et peut-tre sera-t-il possible de rtablir les communications interrompues. Par malheur, l'le hlice a driv en dehors des routes maritimes, et il est peu de btiments qui traversent ces parages voisins de la mer Antarctique. Et l-bas, dans le sud, devant les imaginations affoles, se dresse ce spectre du ple, clair par les lueurs volcaniques de l'Erebus et du Terror! Cependant une circonstance heureuse se produit dans la nuit du 3 au 4 avril. Le vent du nord, si violent depuis quelques jours, tombe soudain. Un calme plat lui succde, et la brise passe brusquement au sud-est dans un de ces caprices atmosphriques si frquents aux poques de l'quinoxe. Le commodore Simco reprend quelque espoir. Il suffit que Standard-Island soit rejete d'une centaine de milles vers l'ouest pour que le contre-courant la rapproche de l'Australie ou de la Nouvelle-Zlande. En tout cas, sa marche vers la mer polaire parat tre enraye, et il est possible que l'on rencontre des navires aux abords des grandes terres de l'Australasie. Au soleil levant, la brise de sud-est est dj trs frache. Standard-Island en ressent l'influence d'une manire assez sensible. Ses hauts monuments, l'observatoire, l'htel de ville, le temple, la cathdrale, donnent prise au vent dans une certaine mesure. Ils font office de voiles bord de cet norme btiment de quatre cent trente-deux millions de tonneaux! Bien que le ciel soit sillonn de nues rapides, comme le disque solaire parat par intervalles, il sera sans doute permis d'obtenir une bonne observation. En effet, deux reprises, on est parvenu saisir le soleil entre les nuages. Les calculs tablissent que, depuis la veille, Standard-Island a remont de deux degrs vers le nord-ouest. Or il est difficile d'admettre que l'le hlice n'ait obi qu'au vent. On en conclut donc qu'elle est entre dans un de ces remous qui sparent les grands courants du Pacifique. Qu'elle ait cette bonne fortune de rencontrer celui qui porte vers le nord-ouest, et ses chances de salut seront srieuses. Mais, pour Dieu! que cela ne tarde pas, car il a t encore ncessaire de restreindre le rationnement. Les rserves diminuent dans une proportion qui doit inquiter en prsence de dix mille habitants nourrir! Lorsque la dernire observation astronomique est communique aux deux ports et la ville, il se produit une sorte d'apaisement des esprits. On sait avec quelle instantanit une foule peut passer d'un sentiment un autre, du dsespoir l'espoir. C'est ce qui est arriv. Cette population, trs diffrente des masses misrables entasses dans les grandes cits des continents, devait tre et tait moins sujette aux affolements, plus rflchie, plus patiente. Il est vrai, sous les menaces de la famine, ne peut-on tout redouter?... Pendant la matine, le vent indique une tendance frachir. Le baromtre baisse lentement. La mer se soulve en longues et puissantes houles, preuve qu'elle a d subir de grands troubles dans le sud-est. Standard-Island, impassible autrefois, ne supporte plus comme d'habitude ces normes dnivellations. Quelques maisons ressentent de bas en haut des oscillations menaantes, et les objets s'y dplacent. Tels les effets d'un tremblement de terre. Ce phnomne, nouveau pour les Milliardais, est de nature engendrer de trs vives inquitudes. Le commodore Simco et son personnel sont en permanence l'observatoire, o sont concentrs tous les services. Ces secousses qu'prouve l'difice, ne laissent pas de les proccuper, et ils sont forcs d'en reconnatre l'extrme gravit. Il est trop vident, dit le commodore, que Standard-Island a souffert dans ses fonds... Ses compartiments sont disjoints... Sa coque n'offre plus la rigidit qui la rendait si solide... -- Et Dieu veuille, ajoute le roi de Malcarlie, qu'elle n'ait pas subir quelque violente tempte, car elle n'offrirait plus une rsistance suffisante! Oui! et maintenant la population n'a plus confiance dans ce sol factice... Elle sent que le point d'appui risque de lui manquer... Mieux valait cent fois, cette ventualit de se briser sur les roches des terres antarctiques!... Craindre, chaque instant, que Standard-Island s'entr'ouvre, s'engloutisse au milieu de ces abmes du Pacifique, dont la sonde n'a encore pu atteindre les profondeurs, c'est l ce que les coeurs les plus fermes ne sauraient envisager sans dfaillir. Or, impossible de mettre en doute que de nouvelles avaries se sont produites dans certains compartiments. Des cloisons ont cd, des cartements ont fait sauter le rivetage des tles. Dans le parc, le long de la Serpentine, la surface des rues excentriques de la ville, on remarque de capricieux gondolements qui proviennent de la dislocation du sol. Dj plusieurs difices s'inclinent, et s'ils s'abattent, ils crveront l'infrastructure qui supporte leur base! Quant aux voies d'eau, on ne peut songer les aveugler. Que la mer se soit introduite en diverses parties du sous-sol, c'est de toute certitude, puisque la ligne de flottaison s'est modifie. Sur presque toute la priphrie, aux deux ports comme aux batteries de l'peron et de la Poupe, cette ligne s'est enfonce d'un pied, et si son niveau baisse encore, les lames envahiront le littoral. L'assiette de Standard-Island tant compromise, son engloutissement ne serait plus qu'une question d'heures. Cette situation, le commodore Simco aurait voulu la cacher, car elle est de nature dterminer une panique, et pis peut-tre! quels excs les habitants ne se porteront-ils pas contre les auteurs responsables de tant de maux! Ils ne peuvent chercher le salut dans la fuite, comme font les passagers d'un navire, se jeter dans les embarcations, construire un radeau sur lequel se rfugie un quipage avec l'espoir d'tre recueilli en mer... Non! Ce radeau, c'est Standard-Island elle-mme, prte sombrer!... D'heure en heure, pendant cette journe, le commodore Simco fait noter les changements que subit la ligne de flottaison. Le niveau de Standard-Island ne cesse de baisser. Donc l'infiltration se continue travers les compartiments, lente, mais incessante et irrsistible. En mme temps, l'aspect du temps est devenu mauvais. Le ciel s'est color de tons blafards, rougetres et cuivrs. Le baromtre accentue son mouvement descensionnel. L'atmosphre prsente toutes les apparences d'une prochaine tempte. Derrire les vapeurs accumules, l'horizon est si rtrci, qu'il semble se circonscrire au littoral de Standard-Island. la tombe du soir, d'effroyables pousses de vent se dchanent. Sous les violences de la houle qui les prend par en dessous, les compartiments craquent, les entretoises se rompent, les tles se dchirent. Partout on entend des craquements mtalliques. Les avenues de la ville, les pelouses du parc menacent de s'entr'ouvrir... Aussi, comme la nuit s'approche, Milliard-City est-elle abandonne pour la campagne, qui, moins surcharge de lourdes btisses, offre plus de scurit. La population entire se rpand entre les deux ports et les batteries de l'peron et de la Poupe. Vers neuf heures, un branlement secoue Standard-Island jusque dans ses fondations. La fabrique de Tribord-Harbour, qui fournissait la lumire lectrique, vient de s'affaisser dans l'abme. L'obscurit est si profonde qu'elle ne laisse voir ni ciel ni mer. Bientt de nouveaux tremblements du sol annoncent que les maisons commencent s'abattre comme des chteaux de cartes. Avant quelques heures, il ne restera plus rien de la superstructure de Standard-Island! Messieurs, dit le commodore Simco, nous ne pouvons demeurer plus longtemps l'observatoire qui menace ruines... Gagnons la campagne, o nous attendrons la fin de cette tempte... -- C'est un cyclone, rpond le roi de Malcarlie, qui montre le baromtre tomb 713 millimtres. En effet, l'le hlice est prise dans un de ces mouvements cycloniques, qui agissent comme de puissants condensateurs. Ces temptes tournantes, constitues par une masse d'eau dont la giration s'opre autour d'un axe presque vertical, se propagent de l'ouest l'est, en passant par le sud pour l'hmisphre mridional. Un cyclone, c'est par excellence le mtore fcond en dsastres, et, pour s'en tirer, il faudrait atteindre son centre relativement calme, ou, tout au moins, la partie droite de la trajectoire, le demi-cercle maniable qui est soustrait la furie des lames. Mais cette manoeuvre est impossible, faute de moteurs. Cette fois, ce n'est plus la sottise humaine ni l'enttement imbcile de ses chefs qui entrane Standard-Island, c'est un formidable mtore qui va achever de l'anantir. Le roi de Malcarlie, le commodore Simco, le colonel Stewart, Sbastien Zorn et ses camarades, les astronomes et les officiers abandonnent l'observatoire, o ils ne sont plus en sret. Il tait temps! peine ont-ils fait deux cents pas que la haute tour s'croule avec un fracas horrible, troue le sol du square, et disparat dans l'abme. Un instant aprs, l'difice entier n'est plus qu'un amas de dbris. Cependant, le quatuor a la pense de remonter la Unime Avenue et de courir au casino, o se trouvent ses instruments qu'il veut sauver, s'il est possible. Le casino est encore debout, ils parviennent l'atteindre, ils montent leurs chambres, ils emportent les deux violons, l'alto et le violoncelle dans le parc o ils vont chercher refuge. L sont runies plusieurs milliers de personnes des deux sections. Les familles Tankerdon et Coverley s'y trouvent, et peut-tre est- il heureux pour elles qu'au milieu de ces tnbres, on ne puisse se voir, on ne puisse se reconnatre. Walter a t assez heureux cependant pour rejoindre miss Dy Coverley. Il essaiera de la sauver au moment de la suprme catastrophe... Il tentera de s'accrocher avec elle quelque pave... La jeune fille a devin que le jeune homme est prs d'elle, et ce cri lui chappe: Ah! Walter!... -- Dy... chre Dy... je suis l!... Je ne vous quitterai plus... Quant nos Parisiens, ils n'ont pas voulu se sparer... Ils se tiennent les uns prs des autres. Frascolin n'a rien perdu de son sang-froid. Yverns est trs nerveux. Pinchinat a la rsignation ironique. Sbastien Zorn, lui, rpte Athanase Dormus, lequel s'est enfin dcid rejoindre ses compatriotes: J'avais bien prdit que cela finirait mal!... Je l'avais bien prdit! -- Assez de _trmolos_ en mineur, vieil Isae, lui crie son Altesse, et rengaine tes psaumes de la pnitence! Vers minuit, la violence du cyclone redouble. Les vents qui convergent soulvent des lames monstrueuses et les prcipitent contre Standard-Island. O l'entranera cette lutte des lments?... Ira-t-elle se briser sur quelque cueil... Se disloquera-t-elle en plein ocan?... prsent, sa coque est troue en mille endroits. Les joints craquent de toutes parts. Les monuments, Saint-Mary Church, le temple, l'htel de ville, viennent de s'effondrer travers ces plaies bantes par lesquelles la mer jaillit en hautes gerbes. De ces magnifiques difices, on ne trouverait plus un seul vestige. Que de richesses, que de trsors, tableaux, statues, objets d'art, jamais anantis! La population ne reverra plus rien de cette superbe Milliard-City au lever du jour, si le jour se lve encore pour elle, si elle ne s'est pas engloutie auparavant avec Standard-Island! Dj, en effet, sur le parc, sur la campagne, o le sous-sol a rsist, voici que la mer commence se rpandre. La ligne de flottaison s'est de nouveau abaisse. Le niveau de l'le hlice est arriv au niveau de la mer, et le cyclone lance sur elle les lames dmontes du large. Plus d'abri, plus de refuge nulle part. La batterie de l'peron, qui est alors au vent, n'offre aucune protection ni contre les paquets de houle, ni contre les rafales qui cinglent comme de la mitraille. Les compartiments s'ventrent, et la dislocation se propage avec un fracas qui dominerait les plus violents clats de la foudre... La catastrophe suprme est proche... Vers trois heures du matin, le parc se coupe sur une longueur de deux kilomtres, suivant le lit de la Serpentine-river, et par cette entaille la mer jaillit en paisses nappes. Il faut fuir au plus vite, et toute la population se disperse dans la campagne. Les uns courent vers les ports, les autres vers les batteries. Des familles sont spares, des mres cherchent en vain leurs enfants, tandis que les lames cheveles balayent la surface de Standard- Island comme le ferait un mascaret gigantesque. Walter Tankerdon, qui n'a pas quitt miss Dy, veut l'entraner du ct de Tribord-Harbour. Elle n'a pas la force de le suivre. Il la soulve presque inanime, il l'emporte entre ses bras, il va ainsi travers les cris d'pouvante de la foule, au milieu de cette horrible obscurit... cinq heures du matin, un nouveau dchirement mtallique se fait entendre dans la direction de l'est. Un morceau d'un demi-mille carr vient de se dtacher de Standard- Island... C'est Tribord-Harbour, ce sont ses fabriques, ses machines, ses magasins, qui s'en vont la drive... Sous les coups redoubls du cyclone, alors son summum de violence, Standard-Island est ballotte comme une pave... Sa coque achve de se disloquer... Les compartiments se sparent, et quelques-uns, sous la surcharge de la mer, disparaissent dans les profondeurs de l'Ocan. ........................... Aprs le crack de la Compagnie, le crac de l'le hlice! s'crie Pinchinat. Et ce mot rsume la situation. prsent, de la merveilleuse Standard-Island, il ne reste plus que des morceaux pars, semblables aux fragments sporadiques d'une comte brise, qui flottent, non dans l'espace, mais la surface de l'immense Pacifique! XIV -- Dnouement Au lever de l'aube, voici ce qu'aurait aperu un observateur, s'il et domin ces parages de quelques centaines de pieds: trois fragments de Standard-Island, mesurant de deux trois hectares chacun, flottent sur ces parages, une douzaine de moindre grandeur surnagent la distance d'une dizaine d'encablures les uns des autres. La dcroissance du cyclone a commenc aux premires lueurs du jour. Avec la rapidit spciale ces grands troubles atmosphriques, son centre s'est dplac d'une trentaine de milles vers l'est. Cependant la mer, si effroyablement secoue, est toujours monstrueuse, et ces paves, grandes ou petites, roulent et tanguent comme des navires sur un ocan en fureur. La partie de Standard-Island qui a le plus souffert est celle qui servait de base Milliard-City. Elle a totalement sombr sous le poids de ses difices. En vain chercherait-on quelque vestige des monuments, des htels qui bordaient les principales avenues des deux sections! Jamais la sparation des Bbordais et des Tribordais n'a t plus complte, et ils ne la rvaient pas telle assurment! Le nombre des victimes est-il considrable?... Il y a lieu de le craindre, bien que la population se ft rfugie temps au milieu de la campagne, o le sol offrait plus de rsistance au dmembrement. Eh bien! sont-ils satisfaits, ces Coverley, ces Tankerdon, des rsultats dus leur coupable rivalit!... Ce n'est pas l'un d'eux qui gouvernera l'exclusion de l'autre!... Engloutie, Milliard- City, et avec elle l'norme prix dont ils l'ont paye!... Mais que l'on ne s'apitoie pas sur leur sort! Il leur reste encore assez de millions dans les coffres des banques amricaines et europennes pour que le pain quotidien soit assur leurs vieux jours! Le fragment de la plus grande dimension comprend cette portion de la campagne qui s'tendait entre l'observatoire et la batterie de l'peron. Sa superficie est d'environ trois hectares, sur lesquels les naufrags -- ne peut-on leur donner ce nom? -- sont entasss au nombre de trois mille. Le deuxime morceau, de dimension un peu moindre, a conserv certaines btisses qui taient voisines de Bbord-Harbour, le port avec plusieurs magasins d'approvisionnements et l'une des citernes d'eau douce. Quant la fabrique d'nergie lectrique, aux btiments renfermant la machinerie et la chaufferie, ils ont disparu dans l'explosion des chaudires. C'est ce deuxime fragment qui sert de refuge deux mille habitants. Peut-tre pourront-ils tablir une communication avec la premire pave, si toutes les embarcations de Bbord- Harbour n'ont pas pri. En ce qui concerne Tribord-Harbour, on n'a pas oubli que cette partie de Standard-Island s'est violemment dtache vers trois heures aprs minuit. Elle a sans doute sombr, car si loin que les regards puissent atteindre, on n'en peut rien apercevoir. Avec les deux premiers fragments, en surnage un troisime, d'une superficie de quatre cinq hectares, comprenant cette portion de la campagne qui confinait la batterie de la Poupe, et sur laquelle se trouvent environ quatre mille naufrags. Enfin, une douzaine de morceaux, mesurant chacun quelques centaines de mtres carrs, donnent asile au reste de la population sauve du dsastre. Voil tout ce qui reste de ce qui fut le Joyau du Pacifique! Il convient donc d'valuer plusieurs centaines les victimes de cette catastrophe. Et que le ciel soit remerci de ce que Standard-Island n'ait pas t engloutie en entier sous les eaux du Pacifique! Mais, si elles sont loignes de toute terre, comment ces fractions pourront-elles atteindre quelque littoral du Pacifique?... Ces naufrags ne sont-ils pas destins prir par famine?... Et survivra-t-il un seul tmoin de ce sinistre, sans prcdent dans la ncrologie maritime?... Non, il ne faut pas dsesprer. Ces morceaux en drive portent des hommes nergiques et tout ce qu'il est possible de faire pour le salut commun, ils le feront. C'est sur la partie voisine de la batterie de l'peron que sont runis le commodore Ethel Simco, le roi et la reine de Malcarlie, le personnel de l'observatoire, le colonel Stewart, quelques-uns de ses officiers, un certain nombre des notables de Milliard-City, les membres du clerg, -- enfin une partie importante de la population. L aussi se trouvent les familles Coverley et Tankerdon, accables par l'effroyable responsabilit qui pse sur leurs chefs. Et ne sont-elles dj frappes dans leurs plus chres affections, puisque Walter et miss Dy ont disparu!... Est-ce un des autres fragments qui les a recueillis?... Peut-on esprer de jamais les revoir?... Le Quatuor Concertant, de mme que ses prcieux instruments, est au complet. Pour employer une formule connue, la mort seule aurait pu les sparer! Frascolin envisage la situation avec sang- froid et n'a point perdu tout espoir. Yverns, qui a l'habitude de considrer les choses par leur cte extraordinaire, s'est cri devant ce dsastre: Il serait difficile d'imaginer une fin plus grandiose! Quant Sbastien Zorn, il est hors de lui. D'avoir t bon prophte en prdisant les malheurs de Standard-Island, comme Jrmie les malheurs de Sion, cela ne saurait le consoler. Il a faim, il a froid, il s'est enrhum, il est pris de violentes quintes, qui se succdent sans relche. Et cet incorrigible Pinchinat de lui dire. Tu as tort, mon vieux Zorn, et deux _quintes_ de suite, c'est dfendu... en harmonie! Le violoncelliste tranglerait Son Altesse, s'il en avait la force, mais il ne l'a pas. Et Calistus Munbar?... Eh bien, le surintendant est tout simplement sublime... oui! sublime! Il ne veut dsesprer ni du salut des naufrags, ni du salut de Standard-Island... On se rapatriera... on rparera l'le hlice... Les morceaux en sont bons, et il ne sera pas dit que les lments auront eu raison de ce chef-d'oeuvre d'architecture navale! Ce qui est certain, c'est que le danger n'est plus imminent. Tout ce qui devait sombrer pendant le cyclone a sombr avec Milliard- City, ses monuments, ses htels, ses habitations, les fabriques, les batteries, toute cette superstructure d'un poids considrable. l'heure qu'il est, les dbris sont dans de bonnes conditions, leur ligne de flottaison s'est sensiblement releve, et les lames ne les balayent plus leur surface. Il y a donc un rpit srieux, une amlioration tangible, et comme la menace d'un engloutissement immdiat est carte, l'tat symptomatique des naufrags est meilleur. Un peu de calme renat dans les esprits. Seuls, les femmes et les enfants, incapables de raisonner, ne peuvent matriser leur pouvante. Et qu'est-il arriv d'Athanase Dormus?... Ds le dbut de la dislocation, le professeur de danse, de grces et de maintien s'est vu emport avec sa vieille servante sur une des paves. Mais un courant l'a ramen vers le fragment o se trouvaient ses compatriotes du quatuor. Cependant le commodore Simco, comme un capitaine sur un navire dsempar, aid de son dvou personnel, s'est mis la besogne. En premier lieu, sera-t-il possible de runir ces morceaux qui flottent isolment? Si c'est impossible, pourra-t-on tablir une communication entre eux? Cette dernire question ne tarde pas tre rsolue affirmativement, car plusieurs embarcations sont intactes Bbord-Harbour. En les envoyant d'un dbris l'autre, le commodore Simco saura quelles sont les ressources dont on dispose, ce qui reste d'eau douce, ce qui reste de vivres. Mais est-on en mesure de relever la position de cette flottille d'paves en longitude et en latitude?... Non! faute d'instruments pour prendre hauteur, le point ne saurait tre tabli, et, ds lors, on ne saurait dterminer si ladite flottille est proximit d'un continent ou d'une le? Vers neuf heures du matin, le commodore Simco s'embarque avec deux de ses officiers dans une chaloupe que vient d'envoyer Bbord-Harbour. Cette embarcation lui permet de visiter les divers fragments, et voici les constatations qui ont t obtenues au cours de cette enqute. Les appareils distillatoires de Bbord-Harbour sont dtruits, mais la citerne contient encore pour une quinzaine de jours d'eau potable, si l'on rduit la consommation au strict ncessaire. Quant aux rserves des magasins du port, elles peuvent assurer l'alimentation des naufrags durant un laps de temps peu prs gal. Il est donc de toute ncessit qu'en deux semaines au plus, les naufrags aient atterri en quelque point du Pacifique. Ces renseignements sont rassurants dans une certaine mesure. Toutefois le commodore Simco a d reconnatre que cette nuit terrible a fait plusieurs centaines de victimes. Quant aux familles Tankerdon et Coverley, leur douleur est inexprimable. Ni Walter ni miss Dy n'ont t retrouvs sur les dbris visits par l'embarcation. Au moment de la catastrophe, le jeune homme, portant sa fiance vanouie, s'tait dirig vers Tribord-Harbour, et de cette partie de Standard-Island il n'est rien rest la surface du Pacifique... Dans l'aprs-midi, le vent ayant molli d'heure en heure, la mer est tombe, et les fragments ressentent peine les ondulations de la houle. Grce au va-et-vient des embarcations de Bbord-Harbour, le commodore Simco s'occupe de pourvoir l'alimentation des naufrags, en ne leur attribuant que ce qui est ncessaire pour ne pas mourir de faim. D'ailleurs, les communications deviennent plus faciles et plus rapides. Les divers morceaux, obissant aux lois de l'attraction, comme des dbris de lige la surface d'une cuvette remplie d'eau, tendent se rapprocher les uns des autres. Et comment cela ne paratrait-il pas de bon augure au confiant Calistus Munbar, qui entrevoit dj la reconstitution de son Joyau du Pacifique?... La nuit s'coule dans une profonde obscurit. Il est loin le temps o les avenues de Milliard-City, les rues de ses quartiers commerants, les pelouses du parc, les champs et les prairies resplendissaient de feux lectriques, o les lunes d'aluminium versaient profusion une blouissante lumire la surface de Standard-Island! Au milieu de ces tnbres, il s'est produit quelques collisions entre plusieurs fragments. Ces chocs ne pouvaient tre vits, mais, par bonne chance, ils n'ont pas t assez violents pour causer de srieux dommages. Au jour levant, on constate que les dbris se sont trs rapprochs, et flottent de conserve sans se heurter sur cette mer tranquille. En quelques coups d'aviron, on passe de l'un l'autre. Le commodore Simco a toute facilit pour rglementer la consommation des vivres et de l'eau douce. C'est la question capitale, les naufrags le comprennent et sont rsigns. Les embarcations transportent plusieurs familles. Elles vont la recherche de ceux des leurs qu'elles n'ont pas encore revus. Quelle joie chez celles qui se retrouvent, sans souci des dangers qui les menacent! Quelle douleur pour les autres, qui ont vainement fait appel aux absents! C'est videmment une circonstance des plus heureuses que la mer soit redevenue calme. Peut-tre est-il regrettable, toutefois, que le vent n'ait pas continu souffler du sud-est. Il et aid le courant, qui, dans cette partie du Pacifique, porte vers les terres australiennes. Par l'ordre du commodore Simco, les vigies sont postes de manire observer l'horizon sur tout son primtre. Si quelque navire apparat, on lui fera des signaux. Mais il n'en passe que rarement en ces parages lointains et cette poque de l'anne o se dchanent les temptes quinoxiales. Elle est donc bien faible, cette chance d'apercevoir quelque fume se droulant au-dessus de la ligne de ciel et d'eau, quelque voilure se dcoupant l'horizon... Et, pourtant, vers deux heures de l'aprs-midi, le commodore Simco reoit la communication suivante de l'une des vigies: Dans la direction du nord-est, un point se dplace sensiblement, et, quoiqu'on ne puisse en distinguer la coque, il est certain qu'un btiment passe au large de Standard-Island. Cette nouvelle provoque une extraordinaire motion. Le roi de Malcarlie, le commodore Simco, les officiers, les ingnieurs, tous se portent du ct o ce btiment vient d'tre signal. Ordre est donn d'attirer son attention soit en hissant des pavillons au bout d'espars, soit au moyen de dtonations simultanes des armes feu dont on dispose. Si la nuit vient avant que ces signaux aient t aperus, un foyer sera tabli sur le fragment de tte, et, pendant la nuit, comme il sera visible une grande distance, il est impossible qu'il ne soit pas aperu. Il n'a pas t ncessaire d'attendre jusqu'au soir. La masse en question se rapproche visiblement. Une grosse fume se droule au- dessus, et il n'est pas douteux qu'elle cherche rallier les restes de Standard-Island. Aussi les lunettes ne la perdent-elles pas de vue, quoique sa coque soit peu leve au-dessus de la mer, et qu'elle ne possde ni mture ni voilure. Mes amis, s'crie bientt le commodore Simco, je ne me trompe pas!... C'est un morceau de notre le... et ce ne peut tre que Tribord-Harbour qui a t entran au large par les courants!... Sans doute, M. Somwah a pu faire des rparations sa machine et il se dirige vers nous! Des dmonstrations, qui touchent la folie, accueillent cette nouvelle. Il semble que le salut de tous soit maintenant assur! C'est comme une partie vitale de Standard-Island qui lui revient avec ce morceau de Tribord-Harbour! Les choses, en effet, se sont passes telles que l'a compris le commodore Simco. Aprs le dchirement, Tribord-Harbour, pris par un contre-courant, a t repouss dans le nord-est. Le jour venu, M. Somwah, l'officier de port, aprs avoir fait quelques rparations la machine lgrement endommage, est revenu vers le thtre du naufrage, ramenant encore plusieurs centaines de survivants avec lui. Trois heures aprs, Tribord-Harbour n'est plus qu' une encablure de la flottille... Et quels transports de joie, quels cris enthousiastes accueillent son arrive!... Walter Tankerdon et miss Dy Coverley, qui avaient pu y trouver refuge avant la catastrophe, sont l l'un prs de l'autre... Cependant, depuis l'arrive de Tribord-Harbour avec ses rserves de vivres et d'eau, on entrevoit quelque chance de salut. Ces magasins possdent une quantit suffisante de combustible pour mouvoir ses machines, entretenir ses dynamos, actionner ses hlices durant quelques jours. Cette force de cinq millions de chevaux dont il dispose doit lui permettre de gagner la terre la plus voisine. Cette terre est la Nouvelle-Zlande, d'aprs les observations qui ont t faites par l'officier de port. Mais la difficult est que ces milliers de personnes puissent prendre passage sur Tribord-Harbour, sa superficie n'tant que de six sept mille mtres carrs. En sera-t-on rduit l'envoyer chercher des secours cinquante milles de l?... Non! cette navigation exigerait un temps trop considrable, et les heures sont comptes. Il n'y a pas un jour perdre, en effet, si l'on veut prserver les naufrags des horreurs de la famine. Nous avons mieux faire, dit le roi de Malcarlie. Les fragments de Tribord-Harbour, de la batterie de l'peron et de la batterie de la Poupe peuvent porter en totalit les survivants de Standard- Island. Relions ces trois fragments par de fortes chanes, et mettons-les en file, comme des chalands la suite d'un remorqueur. Puis, que Tribord-Harbour prenne la tte, et avec ses cinq millions de chevaux, il nous conduira la Nouvelle-Zlande! L'avis est excellent, il est pratique, il a toutes chances de russir, du moment que Tribord-Harbour dispose d'une si puissante force locomotrice. La confiance revient au coeur de la population, comme si elle tait dj en vue d'un port. Le reste de la journe est employ aux travaux que ncessite l'amarrage au moyen des chanes que fournissent les magasins de Tribord-Harbour. Le commodore Simco estime que, dans ces conditions, ce chapelet flottant pourra faire de huit dix milles par vingt-quatre heures. Donc, en cinq jours, aid par les courants, il aura franchi les cinquante milles qui le sparent de la Nouvelle-Zlande. Or, on a l'assurance quelles approvisionnements peuvent durer jusqu' cette date. Par prudence, cependant, en prvision de retards, le rationnement sera maintenu dans toute sa rigueur. Les prparatifs termins, Tribord-Harbour prend la tte du chapelet vers sept heures du soir. Sous la propulsion de ses hlices, les deux autres fragments, mis sa remorque, se dplacent lentement sur cette mer au calme plat. Le lendemain, au lever du jour, les vigies ont perdu de vue les dernires paves de Standard-Island. Aucun incident relater pendant les 4, 5, 6, 7 et 8 avril. Le temps est favorable, la houle est peine sensible, et la navigation s'effectue dans d'excellentes conditions. Vers huit heures du matin, le 9 avril, la terre est signale par bbord devant, -- une terre haute, que l'on a pu apercevoir d'une assez grande distance. Le point ayant t fait, avec les instruments conservs Tribord- Harbour, il n'y a aucun doute sur l'identit de cette terre. C'est la pointe d'Ika-Na-Mawi, la grande le septentrionale de la Nouvelle-Zlande. Une journe et une nuit se passent encore et, le lendemain, 10 avril, dans la matine, Tribord-Harbour vient s'chouer une encablure du littoral de la baie Ravaraki. Quelle satisfaction, quelle scurit toute cette population prouve sentir sous son pied la vraie terre et non plus ce sol factice de Standard-Island! Et cependant combien de temps n'et pas dur ce solide appareil maritime, si les passions humaines, plus fortes que les vents et la mer, n'eussent travaill sa destruction! Les naufrags sont trs hospitalirement reus par les No- Zlandais, qui s'empressent de les ravitailler de tout ce dont ils ont besoin. Ds l'arrive Auckland, la capitale d'Ika-Na-Mawi, le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley est enfin clbr avec toute la pompe que comportent les circonstances. Ajoutons que le Quatuor Concertant se fait une dernire fois entendre cette crmonie laquelle tous les Milliardais ont voulu assister. C'est l une union qui sera heureuse, et que ne s'est-elle accomplie plus tt dans l'intrt commun! Sans doute, les jeunes poux ne possdent plus qu'un pauvre million de rentes chacun... Mais, comme le formule Pinchinat, tout porte croire qu'ils trouveront encore le bonheur dans cette mdiocre situation de fortune! Quant aux Tankerdon, aux Coverley et autres notables, leur projet est de retourner en Amrique, o ils n'auront pas se disputer le gouvernement d'une le hlice. Mme dtermination en ce qui concerne le commodore Ethel Simco, le colonel Stewart et leurs officiers, le personnel de l'observatoire, et mme le surintendant Calistus Munbar, qui ne renonce point, tant s'en faut, son ide de fabriquer une nouvelle le artificielle. Le roi et la reine de Malcarlie ne cachent point qu'ils regrettent cette Standard-Island dans laquelle ils espraient terminer paisiblement leur existence!... Esprons que ces ex- souverains trouveront un coin de terre o leurs derniers jours s'achveront l'abri des dissensions politiques! Et le Quatuor Concertant?... Eh bien, le Quatuor Concertant, quoi qu'ait pu dire Sbastien Zorn, n'a point fait une mauvaise affaire, et, s'il en voulait Calistus Munbar de l'avoir embarqu un peu malgr lui, ce serait pure ingratitude. En effet, du 25 mai de l'anne prcdente au 10 avril de la prsente anne, il s'est coul un peu plus de onze mois, pendant lesquels nos artistes ont vcu de la plantureuse vie que l'on sait. Ils ont touch les quatre trimestres de leurs appointements, dont trois sont dposs dans les banques de San-Francisco et de New-York, lesquelles les verseront contre signature, quand il leur conviendra... Aprs la crmonie du mariage Auckland, Sbastien Zorn, Yverns, Frascolin et Pinchinat sont alls prendre cong de leurs amis sans oublier Athanase Dormus. Puis ils ont pu s'embarquer sur un steamer destination de San-Digo. Arrivs le 3 mai dans cette capitale de la Basse-Californie, leur premier soin est de s'excuser par la voie des journaux d'avoir manqu de parole onze mois auparavant, et d'exprimer leurs vifs regrets de s'tre fait attendre. Messieurs, nous vous aurions attendu vingt ans encore! Telle est la rponse qu'ils reoivent de l'aimable directeur des soires musicales de San-Digo. On ne saurait tre ni plus accommodant ni plus gracieux. Aussi la seule manire de reconnatre tant de courtoisie est-elle de donner ce concert annonc depuis si longtemps! Et, devant un public aussi nombreux qu'enthousiaste, le quatuor en _fa, majeur_ de l'Op. 9 de Mozart vaut-il ces virtuoses, chapps au naufrage de Standard-Island, l'un des plus grands succs de leur carrire d'artistes. Voil comment se termine l'histoire de cette neuvime merveille du monde, de cet incomparable Joyau du Pacifique! Tout est bien qui finit bien, dit-on, mais tout est mal qui finit mal, et n'est-ce pas le cas de Standard-Island?... Finie, non! et elle sera reconstruite un jour ou l'autre, -- ce que prtend Calistus Munbar. Et pourtant, -- on ne saurait trop le rpter, -- crer une le artificielle, une le qui se dplace la surface des mers, n'est- ce pas dpasser les limites assignes au gnie humain, et n'est-il pas dfendu l'homme, qui ne dispose ni des vents ni des flots, d'usurper si tmrairement sur le Crateur?... FIN DE LA SECONDE ET DERNIRE PARTIE. [1] Deux milliards 500 millions de francs. [2] L'enceinte fortifie de Paris mesure trente-neuf kilomtres, et compte vingt-trois kilomtres son ancien mur d'octroi. [3] 30 millions de francs. [4] Ces relevs sont donns d'aprs les cartes franaises dont le mridien zro passe par Paris, -- mridien qui tait gnralement adopt cette poque. [5] Cette arode est largement utilise dans l'alimentation des naturels du Pacifique. [6] Industrie qui utilise les noix de coco, lesquelles, aprs avoir t fendues et dessches soit au soleil, soit au feu, fournissent cette pulpe dsigne sous le nom de coprah qui entre dans la composition des savons de Marseille. End of the Project Gutenberg EBook of L'le hlice, by Jules Verne License: Share Alike