Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com Jules Verne LE PAYS DES FOURRURES (1873) Table des matires PREMIRE PARTIE I. Une soire au Fort-Reliance. II. Hudson's Bay Fur Company. III. Un savant dgel. IV. Une factorerie. V. Du Fort-Reliance au Fort-Entreprise. VI. Un duel de wapitis. VII. Le cercle polaire. VIII. Le lac du Grand-Ours. IX. Une tempte sur un lac. X. Un retour sur le pass. XI. En suivant la cte. XII. Le soleil de minuit. XIII. Le Fort-Esprance. XIV. Quelques excursions. XV. quinze milles du cap Bathurst. XVI. Deux coups de feu. XVII. L'approche de l'hiver. XVIII. La nuit polaire. XIX. Une visite de voisinage. XX. O le mercure gle. XXI. Les grands ours polaires. XXII. Pendant cinq mois. XXIII. L'clipse du 18 juillet 1860. DEUXIME PARTIE I. Un fort flottant. II. O l'on est. III. Le tour de l'le. IV. Un campement de nuit. V. Du 25 juillet au 20 aot. VI. Dix jours de tempte. VII. Un feu et un cri. VIII. Une excursion de Mrs. Paulina Barnett. IX. Aventures de Kalumah. X. Le courant du Kamtchatka. XI. Une communication de Jasper Hobson. XII. Une chance tenter. XIII. travers le champ de glace. XIV. Les mois d'hiver. XV. Une dernire exploration. XVI. La dbcle. XVII. L'avalanche. XVIII. Tous au travail. XIX. La mer de Behring. XX. Au large! XXI. O l'le se fait lot. XXII. Les quatre jours qui suivent. XXIII. Sur un glaon. XXIV. Conclusion. PREMIRE PARTIE I. Une soire au Fort-Reliance. Ce soir-l -- 17 mars 1859 -- le capitaine Craventy donnait une fte au Fort-Reliance. Que ce mot de fte n'veille pas dans l'esprit l'ide d'un gala grandiose, d'un bal de cour, d'un raout carillonn ou d'un festival grand orchestre. La rception du capitaine Craventy tait plus simple, et, pourtant, le capitaine n'avait rien pargn pour lui donner tout l'clat possible. En effet, sous la direction du caporal Joliffe, le grand salon du rez-de-chausse s'tait transform. On voyait bien encore les murailles de bois, faites de troncs peine quarris, disposs horizontalement; mais quatre pavillons britanniques, placs aux quatre angles, et des panoplies, empruntes l'arsenal du fort, en dissimulaient la nudit. Si les longues poutres du plafond, rugueuses, noirtres, s'allongeaient sur les contre-forts grossirement ajusts, en revanche, deux lampes, munies de leur rflecteur en fer-blanc, se balanaient comme deux lustres au bout de leur chane et projetaient une suffisante lumire travers l'atmosphre embrume de la salle. Les fentres taient troites; quelques-unes ressemblaient des meurtrires; leurs carreaux, blinds par un pais givre, dfiaient toutes les curiosits du regard; mais deux ou trois pans de cotonnades rouges, disposes avec got, sollicitaient l'admiration des invits. Quant au plancher, il se composait de lourds madriers juxtaposs, que le caporal Joliffe avait soigneusement balays pour la circonstance. Ni fauteuils, ni divans, ni chaises, ni autres accessoires des ameublements modernes ne gnaient la circulation. Des bancs de bois, demi engags dans l'paisse paroi, des cubes massifs, dbits coups de hache, deux tables gros pieds, formaient tout le mobilier du salon; mais la muraille d'entrefend, travers laquelle une troite porte un seul battant donnait accs dans la chambre voisine, tait orne d'une faon pittoresque et riche la fois. Aux poutres, et dans un ordre admirable, pendaient d'opulentes fourrures, dont pareil assortiment ne se ft pas rencontr aux plus enviables talages de Regent-Street ou de la Perspective-Niewski. On et dit que toute la faune des contres arctiques s'tait fait reprsenter dans cette dcoration par un chantillon de ses plus belles peaux. Le regard hsitait entre les fourrures de loups, d'ours gris, d'ours polaires, de loutres, de wolvrnes, de wisons, de castors, de rats musqus, d'hermines, de renards argents. Au-dessus de cette exposition se droulait une devise dont les lettres avaient t artistement dcoupes dans un morceau de carton peint, -- la devise de la clbre Compagnie de la baie d'Hudson: PROPELLE CUTEM. Vritablement, caporal Joliffe, dit le capitaine Craventy son subordonn, vous vous tes surpass! -- Je le crois, mon capitaine, je le crois, rpondit le caporal. Mais rendons justice chacun. Une part de vos loges revient mistress Joliffe, qui m'a aid en tout ceci. -- C'est une femme adroite, caporal. -- Elle n'a pas sa pareille, mon capitaine. Au centre du salon se dressait un pole norme, moiti brique, moiti faence, dont le gros tuyau de tle, traversant le plafond, allait pancher au dehors des torrents de fume noire. Ce pole tirait, ronflait, rougissait sous l'influence des pelletes de charbon que le chauffeur, -- un soldat spcialement charg de ce service, -- y engouffrait sans cesse. Quelquefois, un remous de vent encapuchonnait la chemine extrieure. Une cre fume, se rabattant travers le foyer, envahissait alors le salon; des langues de flammes lchaient les parois de brique; un nuage opaque voilait la lumire de la lampe, et encrassait les poutres du plafond. Mais ce lger inconvnient touchait peu les invits du Fort-Reliance. Le pole les chauffait, et ce n'tait pas acheter trop cher sa chaleur, car il faisait terriblement froid au dehors, et au froid se joignait un coup de vent de nord, qui en redoublait l'intensit. En effet, on entendait la tempte mugir autour de la maison. La neige qui tombait, presque solidifie dj, crpitait sur le givre des vitres. Des sifflements aigus, passant entre les jointures des portes et des fentres, s'levaient parfois jusqu' la limite des sons perceptibles. Puis, un grand silence se faisait. La nature semblait reprendre haleine, et de nouveau, la rafale se dchanait avec une pouvantable force. On sentait la maison trembler sur ses pilotis, les ais craquer, les poutres gmir. Un tranger, moins habitu que les htes du fort ces convulsions de l'atmosphre, se serait demand si la tourmente n'allait pas emporter cet assemblage de planches et de madriers. Mais les invits du capitaine Craventy se proccupaient peu de la rafale, et, mme au dehors, ils ne s'en seraient pas plus effrays que ces ptrels- satanicles qui se jouent au milieu des temptes. Cependant, au sujet de ces invits, il faut faire quelques observations. La runion comprenait une centaine d'individus des deux sexes; mais deux seulement -- deux femmes -- n'appartenaient pas au personnel accoutum du Fort-Reliance. Ce personnel se composait du capitaine Craventy, du lieutenant Jasper Hobson, du sergent Long, du caporal Joliffe et d'une soixantaine de soldats ou employs de la Compagnie. Quelques-uns taient maris, entre autres le caporal Joliffe, heureux poux d'une Canadienne vive et alerte, puis un certain Mac Nap, cossais mari une cossaise, et John Ra, qui avait pris femme dernirement parmi les Indiennes de la contre. Tout ce monde, sans distinction de rang, officiers, employs ou soldats, tait trait, ce soir-l, par le capitaine Craventy. Il convient d'ajouter ici que le personnel de la Compagnie n'avait pas fourni seul son contingent la fte. Les forts du voisinage, -- et dans ces contres lointaines on voisine cent milles de distance, -- avaient accept l'invitation du capitaine Craventy. Bon nombre d'employs ou de facteurs taient venus du Fort- Providence ou du Fort-Rsolution, appartenant la circonscription du lac de l'Esclave, et mme du Fort-Chipewan et du Fort-Liard situs plus au sud. C'tait un divertissement rare, une distraction inattendue, que devaient rechercher avec empressement ces reclus, ces exils, demi perdus dans la solitude des rgions hyperborennes. Enfin, quelques chefs indiens n'avaient point dclin l'invitation qui leur fut faite. Ces indignes, en rapports constants avec les factoreries, fournissaient en grande partie et par voie d'change les fourrures dont la Compagnie faisait le trafic. C'taient gnralement des Indiens Chipeways, hommes vigoureux, admirablement constitus, vtus de casaques de peaux et de manteaux de fourrures du plus grand effet. Leur face, moiti rouge, moiti noire, prsentait ce masque spcial que la couleur locale impose en Europe aux diables des feries. Sur leur tte se dressaient des bouquets de plumes d'aigle dploys comme l'ventail d'une seora et qui tremblaient chaque mouvement de leur chevelure noire. Ces chefs, au nombre d'une douzaine, n'avaient point amen leurs femmes, malheureuses squaws qui ne s'lvent gure au-dessus de la condition d'esclaves. Tel tait le personnel de cette soire, auquel le capitaine faisait les honneurs du Fort-Reliance. On ne dansait pas, faute d'orchestre; mais le buffet remplaait avantageusement les gagistes des bals europens. Sur la table s'levait un pudding pyramidal que Mrs. Joliffe avait confectionn de sa main; c'tait un norme cne tronqu, compos de farine, de graisse de rennes et de boeuf musqu, auquel manquaient peut-tre les oeufs, le lait, le citron recommands par les traits de cuisine, mais qui rachetait ce dfaut par ses proportions gigantesques. Mrs. Joliffe ne cessait de le dbiter en tranches, et cependant l'norme masse rsistait toujours. Sur la table figuraient aussi des piles de sandwiches, dans lesquelles le biscuit de mer remplaait les fines tartines de pain anglais; entre deux tranches de biscuit qui, malgr leur duret, ne rsistaient pas aux dents des Chipeways, Mrs. Joliffe avait ingnieusement gliss de minces lanires de corn-beef, sorte de boeuf sal, qui tenait la place du jambon d'York et de la galantine truffe des buffets de l'ancien continent. Quant aux rafrachissements, le whisky et le gin, ils circulaient dans de petits verres d'tain, sans parler d'un punch gigantesque qui devait clore cette fte, dont les Indiens parleront longtemps dans leurs wigwams. Aussi que de compliments les poux Joliffe reurent pendant cette soire! Mais aussi, quelle activit, quelle bonne grce! Comme ils se multipliaient! Avec quelle amabilit ils prsidaient la distribution des rafrachissements! Non! ils n'attendaient pas, ils prvenaient les dsirs de chacun. On n'avait pas le temps de demander, de souhaiter mme. Aux sandwiches succdaient les tranches de l'inpuisable pudding! Au pudding, les verres de gin ou de whisky! Non, merci, mistress Joliffe. -- Vous tes trop bon, caporal, je vous demanderai la permission de respirer. -- Mistress Joliffe, je vous assure que j'touffe! -- Caporal Joliffe, vous faites de moi ce que vous voulez. -- Non, cette fois, mistress, non! c'est impossible! Telles taient les rponses que s'attirait presque invariablement l'heureux couple. Mais le caporal et sa femme insistaient tellement que les plus rcalcitrants finissaient par cder. Et l'on mangeait sans cesse, et l'on buvait toujours! Et le ton des conversations montait! Les soldats, les employs s'animaient. Ici l'on parlait chasse, plus loin trafic. Que de projets forms pour la saison prochaine! La faune entire des rgions arctiques ne suffirait pas satisfaire ces chasseurs entreprenants. Dj les ours, les renards, les boeufs musqus, tombaient sous leurs balles! Les castors, les rats, les hermines, les martres, les wisons se prenaient par milliers dans leurs trappes! Les fourrures prcieuses s'entassaient dans les magasins de la Compagnie, qui, cette anne-l, ralisait des bnfices hors de toute prvision. Et, tandis que les liqueurs, abondamment distribues, enflammaient ces imaginations europennes, les Indiens, graves et silencieux, trop fiers pour admirer, trop circonspects pour promettre, laissaient dire ces langues babillardes, tout en absorbant, haute dose, l'eau de feu du capitaine Craventy. Le capitaine, lui, heureux de ce brouhaha, satisfait du plaisir que prenaient ces pauvres gens, relgus pour ainsi dire au-del du monde habitable, se promenait joyeusement au milieu de ses invits, rpondant toutes les questions qui lui taient poses, lorsqu'elles se rapportaient la fte: Demandez Joliffe! demandez Joliffe! Et l'on demandait Joliffe, qui avait toujours une parole gracieuse au service de chacun. Parmi les personnes attaches la garde et au service du Fort- Reliance, quelques-unes doivent tre plus spcialement signales, car ce sont elles qui vont devenir le jouet de circonstances terribles, qu'aucune perspicacit humaine ne pouvait prvoir. Il convient donc, entre autres, de citer le lieutenant Jasper Hobson, le sergent Long, les poux Joliffe et deux trangres auxquelles le capitaine faisait les honneurs de la soire. C'tait un homme de quarante ans que le lieutenant Jasper Hobson. Petit, maigre, s'il ne possdait pas une grande force musculaire, en revanche, son nergie morale le mettait au-dessus de toutes les preuves et de tous les vnements. C'tait un enfant de la Compagnie. Son pre, le major Hobson, un Irlandais de Dublin, mort depuis quelques annes, avait longtemps occup avec Mrs. Hobson le Fort-Assiniboine. L tait n Jasper Hobson. L, au pied mme des Montagnes Rocheuses, son enfance et sa jeunesse s'coulrent librement. Instruit svrement par le major Hobson, il devint un homme par le sang-froid et le courage, quand l'ge n'en faisait encore qu'un adolescent. Jasper Hobson n'tait point un chasseur, mais un soldat, un officier intelligent et brave. Pendant les luttes que la Compagnie eut soutenir dans l'Orgon contre les compagnies rivales, il se distingua par son zle et son audace, et conquit rapidement son grade de lieutenant. En consquence de son mrite bien reconnu, il venait d'tre dsign pour commander une expdition dans le Nord. Cette expdition avait pour but d'explorer les parties septentrionales du lac du Grand- Ours et d'tablir un fort sur la limite du continent amricain. Le dpart du lieutenant Jasper Hobson devait s'effectuer dans les premiers jours d'avril. Si le lieutenant prsentait le type accompli de l'officier, le sergent Long, homme de cinquante ans, dont la rude barbe semblait faite en fibres de coco, tait, lui, le type du soldat, brave par nature, obissant par temprament, ne connaissant que la consigne, ne discutant jamais un ordre, si trange qu'il ft, ne raisonnant plus, quand il s'agissait du service, vritable machine en uniforme, mais machine parfaite, ne s'usant pas, marchant toujours, sans se fatiguer jamais. Peut-tre le sergent Long tait-il un peu dur pour ses hommes, comme il l'tait pour lui- mme. Il ne tolrait pas la moindre infraction la discipline, consignant impitoyablement propos du moindre manquement, et n'ayant jamais t consign. Il commandait, car son grade de sergent l'y obligeait, mais il n'prouvait, en somme, aucune satisfaction donner des ordres. En un mot, c'tait un homme n pour obir, et cette annihilation de lui-mme allait sa nature passive. C'est avec ces gens-l que l'on fait les armes redoutables. Ce ne sont que des bras au service d'une seule tte. N'est-ce pas l l'organisation vritable de la force? Deux types ont t imagins par la Fable: Briare aux cent bras, l'Hydre aux cent ttes. Si l'on met ces deux montres aux prises, qui remportera la victoire? Briare. On connat le caporal Joliffe. C'tait peut-tre la mouche du coche, mais on se plaisait l'entendre bourdonner. Il et plutt fait un majordome qu'un soldat. Il le sentait bien. Aussi s'intitulait-il volontiers caporal charg du dtail, mais dans ces dtails il se serait perdu cent fois, si la petite Mrs. Joliffe ne l'et guid d'une main sre. Il s'ensuit que le caporal obissait sa femme, sans vouloir en convenir, se disant, sans doute, comme Sancho le philosophe: Ce n'est pas grand'chose qu'un conseil de femme, mais il faut tre fou pour n'y point prter attention! L'lment tranger, dans le personnel de la soire, tait, on l'a dit, reprsent par deux femmes, ges de quarante ans environ. L'une de ces femmes mritait justement d'tre place au premier rang des voyageuses clbres. Rivale des Pfeiffer, des Tinn, des Haumaire de Hell, son nom, Paulina Barnett, fut plus d'une fois cit avec honneur aux sances de la Socit royale de gographie. Paulina Barnett, en remontant le cours du Bramapoutre jusqu'aux montagnes du Tibet, et en traversant un coin ignor de la Nouvelle-Hollande, de la baie des Cygnes au golfe de Carpentarie, avait dploy les qualits d'une grande voyageuse. C'tait une femme de haute taille, veuve depuis quinze ans que la passion des voyages entranait incessamment travers des pays inconnus. Sa tte, encadre dans de longs bandeaux, dj blanchis par place, dnotait une relle nergie. Ses yeux, un peu myopes, se drobaient derrire un lorgnon monture d'argent, qui prenait son point d'appui sur un nez long, droit, dont les narines mobiles semblaient aspirer l'espace. Sa dmarche, il faut l'avouer, tait peut-tre un peu masculine, et toute sa personne respirait moins la grce que la force morale. C'tait une Anglaise du comt d'York, pourvue d'une certaine fortune, dont le plus clair se dpensait en expditions aventureuses. Et si en ce moment, elle se trouvait au Fort-Reliance, c'est que quelque exploration nouvelle l'avait conduite en ce poste lointain. Aprs s'tre lance travers les rgions quinoxiales, sans doute elle voulait pntrer jusqu'aux dernires limites des contres hyperborennes. Sa prsence au fort tait un vnement. Le directeur de la Compagnie l'avait recommande par lettre spciale au capitaine Craventy. Celui-ci, d'aprs la teneur de cette lettre, devait faciliter la clbre voyageuse le projet qu'elle avait form de se rendre aux rivages de la mer polaire. Grande entreprise! Il fallait reprendre l'itinraire des Hearne, des Mackenzie, des Ra, des Franklin. Que de fatigues, que d'preuves, que de dangers dans cette lutte avec les terribles lments des climats arctiques! Comment une femme osait-elle s'aventurer l o tant d'explorateurs avaient recul ou pri? Mais l'trangre, confine en ce moment au Fort-Reliance, n'tait point une femme: c'tait Paulina Barnett, laurate de la Socit royale. On ajoutera que la clbre voyageuse avait dans sa compagne Madge mieux qu'une servante, une amie dvoue, courageuse, qui ne vivait que pour elle, une cossaise des anciens temps, qu'un Caleb et pu pouser sans droger. Madge avait quelques annes de plus que sa matresse, -- cinq ans environ; elle tait grande et vigoureusement charpente. Madge tutoyait Paulina, et Paulina tutoyait Madge. Paulina regardait Madge comme une soeur ane; Madge traitait Paulina comme sa fille. En somme, ces deux tres n'en faisaient qu'un. Et pour tout dire, c'tait en l'honneur de Paulina Barnett que le capitaine Craventy traitait ce soir-l ses employs et les Indiens de la tribu Chipeways. En effet, la voyageuse devait se joindre au dtachement du lieutenant Jasper Hobson dans son exploration au Nord. C'tait pour Mrs. Paulina Barnett que le grand salon de la factorerie retentissait de joyeux hurrahs. Et si pendant cette mmorable soire, le pole consomma un quintal de charbon, c'est qu'un froid de vingt-quatre degrs Fahrenheit au-dessous de zro (32 centigr. au-dessous de glace) rgnait au dehors, et que le Fort-Reliance est situ par 61 47' de latitude septentrionale, moins de quatre degrs du cercle polaire. II. Hudson's Bay Fur Company. Monsieur le capitaine? -- Madame Barnett. -- Que pensez-vous de votre lieutenant, monsieur Jasper Hobson? -- Je pense que c'est un officier qui ira loin. -- Qu'entendez-vous par ces mots: il ira loin? Voulez-vous dire qu'il dpassera le quatre-vingtime parallle? Le capitaine Craventy ne put s'empcher de sourire cette question de Mrs. Paulina Barnett. Elle et lui causaient auprs du pole, pendant que les invits allaient et venaient de la table des victuailles la table des rafrachissements. Madame, rpondit le capitaine, tout ce qu'un homme peut faire, Jasper Hobson le fera. La Compagnie l'a charg d'explorer le nord de ses possessions et d'tablir une factorerie aussi prs que possible des limites du continent amricain, et il l'tablira. -- C'est une grande responsabilit qui incombe au lieutenant Hobson! dit la voyageuse. -- Oui, madame, mais Jasper Hobson n'a jamais recul devant une tche accomplir, si rude qu'elle pt tre. -- Je vous crois, capitaine, rpondit Mrs. Paulina, et ce lieutenant, nous le verrons l'oeuvre. Mais quel intrt pousse donc la Compagnie construire un fort sur les limites de la mer Arctique? -- Un grand intrt, madame, rpondit le capitaine, et j'ajouterai mme un double intrt. Probablement dans un temps assez rapproch, la Russie cdera ses possessions amricaines au gouvernement des Etats-Unis[1]. Cette cession opre, le trafic de la Compagnie deviendra trs difficile avec le Pacifique, moins que le passage du nord-ouest dcouvert par Mac Clure ne devienne une voie praticable. C'est, d'ailleurs, ce que de nouvelles tentatives dmontreront, car l'amiraut va envoyer un btiment dont la mission sera de remonter la cte amricaine depuis le dtroit de Behring jusqu'au golfe du Couronnement, limite orientale en de de laquelle doit tre tabli le nouveau fort. Or, si l'entreprise russit, ce point deviendra une factorerie importante dans laquelle se concentrera tout le commerce de pelleteries du Nord. Et, tandis que le transport des fourrures exige un temps considrable et des frais normes pour tre effectu travers les territoires indiens, en quelques jours des steamers pourront aller du nouveau fort l'ocan Pacifique. -- Ce sera l, en effet, rpondit Mrs. Paulina Barnett, un rsultat considrable, si le passage du nord-ouest peut tre utilis. Mais vous aviez parl d'un double intrt, je crois? -- L'autre intrt, madame, reprit le capitaine, le voici, et c'est, pour ainsi dire, une question vitale pour la Compagnie, dont je vous demanderai la permission de vous rappeler l'origine en quelques mots. Vous comprendrez alors pourquoi cette association, si florissante autrefois, est maintenant menace dans la source mme de ses produits. En quelques mots, effectivement, le capitaine Craventy fit l'historique de cette Compagnie clbre. On sait que ds les temps les plus reculs, l'homme emprunta aux animaux leur peau ou leur fourrure pour s'en vtir. Le commerce des pelleteries remonte donc la plus haute antiquit. Le luxe de l'habillement se dveloppa mme ce point que des lois somptuaires furent plusieurs fois dictes afin d'enrayer cette mode qui se portait principalement sur les fourrures. Le vair et le petit-gris durent tre prohibs au milieu du XIIme sicle. En 1553, la Russie fonda plusieurs tablissements dans ses steppes septentrionales, et des compagnies anglaises ne tardrent pas l'imiter. C'tait par l'entremise des Samoydes que se faisait alors ce trafic de martres-zibelines, d'hermines, de castors, etc. Mais, pendant le rgne d'lisabeth, l'usage des fourrures luxueuses fut restreint singulirement, de par la volont royale, et, pendant quelques annes, cette branche de commerce demeura paralyse. Le 2 mai 1670, un privilge fut accord la Compagnie des pelleteries de la baie d'Hudson. Cette socit comptait un certain nombre d'actionnaires dans la haute noblesse, le duc d'York, le duc d'Albermale, le comte de Shaftesbury, etc. Son capital n'tait alors que de huit mille quatre cent vingt livres. Elle avait pour rivales les associations particulires dont les agents franais, tablis au Canada, se lanaient dans des excursions aventureuses, mais fort lucratives. Ces intrpides chasseurs, connus sous le nom de voyageurs canadiens, firent une telle concurrence la Compagnie naissante, que l'existence de celle-ci fut srieusement compromise. Mais la conqute du Canada vint modifier cette situation prcaire. Trois ans aprs la prise de Qubec, en 1766, le commerce des pelleteries reprit avec un nouvel entrain. Les facteurs anglais s'taient familiariss avec les difficults de ce genre de trafic: ils connaissaient les moeurs du pays, les habitudes des Indiens, le mode qu'ils employaient dans leurs changes. Cependant, les bnfices de la Compagnie taient nuls encore. De plus, vers 1784, des marchands de Montral s'tant associs pour l'exploitation des pelleteries, fondrent cette puissante Compagnie du nord-ouest, qui centralisa bientt toutes les oprations de ce genre. En 1798, les expditions de la nouvelle socit se montaient au chiffre norme de cent vingt mille livres sterling, et la Compagnie de la baie d'Hudson tait encore menace dans son existence. Il faut dire que cette Compagnie du nord-ouest ne reculait devant aucun acte immoral, quand son intrt tait en jeu. Exploitant leurs propres employs, spculant sur la misre des Indiens, les maltraitant, les pillant aprs les avoir enivrs, bravant la dfense du parlement qui prohiba la vente des liqueurs alcooliques sur les territoires indignes, les agents du nord-ouest ralisaient d'normes bnfices, malgr la concurrence des socits amricaines et russes qui s'taient fondes, entre autres la Compagnie amricaine des pelleteries, cre en 1809 avec un capital d'un million de dollars, et qui exploitait l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Mais de toutes ces socits, la Compagnie de la baie d'Hudson tait la plus menace, quand, en 1821, la suite de traits longuement dbattus, elle absorba son ancienne rivale, la Compagnie du nord-ouest, et prit la dnomination gnrale de: _Hudson's bay fur Company_. Aujourd'hui, cette importante association n'a plus d'autre rivale que la Compagnie amricaine des pelleteries de Saint-Louis. Elle possde des tablissements nombreux disperss sur un domaine qui compte trois millions sept cent mille milles carrs. Ses principales factoreries sont situes sur la baie James, l'embouchure de la rivire de Severn, dans la partie sud et vers les frontires du Haut-Canada, sur les lacs Athapeskow, Winnipeg, Suprieur, Methye, Buffalo, prs des rivires Colombia, Mackenzie, Saskatchawan, Assinipoil, etc. Le Fort York, qui commande le cours du fleuve Nelson, tributaire de la baie d'Hudson, forme le quartier gnral de la Compagnie, et c'est l qu'est tabli son principal dpt de fourrures. De plus, en 1842, elle a pris bail, moyennant une rtribution annuelle de deux cent mille francs, les tablissements russes de l'Amrique du Nord. Elle exploite ainsi, et pour son propre compte, les terrains immenses compris entre le Mississipi et l'ocan Pacifique. Elle a lanc dans toutes les directions des voyageurs intrpides, Hearn vers la mer polaire, la dcouverte de la Coppernicie en 1770; Franklin, de 1819 1822, sur cinq mille cinq cent cinquante milles du littoral amricain; Mackenzie, qui, aprs avoir dcouvert le fleuve auquel il a donn son nom, atteignit les bords du Pacifique par 52024 de latitude nord. En 1833-34, elle expdiait en Europe les quantits suivantes de peaux et fourrures, quantits qui donneront un tat exact de son trafic: Castors: 1, 074 Parchemins et jeunes castors: 92, 288 Rats musqus: 694, 092 Blaireaux 1, 069 Ours: 7, 451 Hermines: 491 Pcheurs: 5, 296 Renards: 9, 937 Lynx: 14, 255 Martres: 64, 490 Putois: 25, 100 Loutres: 22, 303 Ratons: 713 Cygnes: 7, 918 Loups: 8, 484 Wolwrnes: 1, 571 Une telle production devait donc assurer la Compagnie de la baie d'Hudson des bnfices trs considrables; mais, malheureusement pour elle, ces chiffres ne se maintinrent pas, et depuis vingt ans environ, ils taient en proportion dcroissante. quoi tenait cette dcadence, c'est ce que le capitaine Craventy expliquait en ce moment Mrs. Paulina Barnett. Jusqu'en 1837, madame, dit-il, on peut affirmer que la situation de la Compagnie a t florissante. En cette anne-l, l'exportation des peaux s'tait encore leve au chiffre de deux millions trois cent cinquante-huit mille. Mais depuis, il a toujours t en diminuant, et maintenant ce chiffre s'est abaiss de moiti au moins. -- Mais quelle cause attribuez-vous cet abaissement notable dans l'exportation des fourrures? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Au dpeuplement que l'activit, et j'ajoute, l'incurie des chasseurs a provoqu sur les territoires de chasse. On a traqu et tu sans relche. Ces massacres se sont faits sans discernement. Les petits, les femelles pleines n'ont mme pas t pargns. De l, une raret invitable dans le nombre des animaux fourrures. La loutre a presque compltement disparu et ne se retrouve gure que prs des les du Pacifique nord. Les castors se sont rfugis par petits dtachements sur les rives des plus lointaines rivires. De mme pour tant d'autres animaux prcieux qui ont d fuir devant l'invasion des chasseurs. Les trappes, qui regorgeaient autrefois, sont vides maintenant. Le prix des peaux augmente, et cela prcisment une poque o les fourrures sont trs recherches. Aussi, les chasseurs se dgotent, et il ne reste plus que les audacieux et les infatigables qui s'avancent maintenant jusqu'aux limites du continent amricain. -- Je comprends maintenant, rpondit Mrs. Paulina Barnett, l'intrt que la Compagnie attache la cration d'une factorerie sur les rives de l'ocan Arctique, puisque les animaux se sont rfugis au-del du cercle polaire. -- Oui, madame, rpondit le capitaine. D'ailleurs, il fallait bien que la Compagnie se dcidt reporter plus au nord le centre de ses oprations, car, il y a deux ans, une dcision du parlement britannique a singulirement rduit ses domaines. -- Et qui a pu motiver cette rduction? demanda la voyageuse. -- Une raison conomique de haute importance, madame, et qui a d vivement frapper les hommes d'tat de la Grande-Bretagne. En effet, la mission de la Compagnie n'tait pas civilisatrice. Au contraire. Dans son propre intrt, elle devait maintenir l'tat de terrains vagues son immense domaine. Toute tentative de dfrichement qui et loign les animaux fourrures tait impitoyablement arrte par elle. Son monopole mme est donc ennemi de tout esprit d'entreprise agricole. De plus, les questions trangres son industrie sont impitoyablement repousses par son conseil d'administration. C'est ce rgime absolu, et, par certains cts, antimoral, qui a provoqu les mesures prises par le parlement, et en 1857, une commission, nomme par le secrtaire d'tat des colonies, dcida qu'il fallait annexer au Canada toutes les terres susceptibles de dfrichement, telles que les territoires de la Rivire-Rouge, les districts du Saskatchawan, et ne laisser que la partie du domaine laquelle la civilisation ne rservait aucun avenir. L'anne suivante, la Compagnie perdait le versant ouest des Montagnes-Rocheuses qui releva directement du Colonial-Office, et fut ainsi soustrait la juridiction des agents de la baie d'Hudson. Et voil pourquoi, madame, avant de renoncer son trafic des fourrures, la Compagnie va tenter l'exploitation de ces contres du Nord, qui sont peine connues, et chercher les moyens de les rattacher par le passage du Nord-Ouest avec l'ocan Pacifique. Mrs. Pauline Barnett tait maintenant difie sur les projets ultrieurs de la clbre Compagnie. Elle allait assister de sa personne l'tablissement d'un nouveau fort sur la limite de la mer polaire. Le capitaine Craventy l'avait mise au courant de la situation; mais peut-tre, -- car il aimait parler, -- ft-il entr dans de nouveaux dtails, si un incident ne lui et coup la parole. En effet, le caporal Joliffe venait d'annoncer haute voix que, Mrs Joliffe aidant, il allait procder la confection du punch. Cette nouvelle fut accueillie comme elle mritait de l'tre. Quelques hurrahs clatrent. Le bol, -- c'tait plutt un bassin, -- le bol tait rempli de la prcieuse liqueur. Il ne contenait pas moins de dix pintes de brandevin. Au fond s'entassaient les morceaux de sucre, doss par la main de Mrs. Joliffe. la surface, surnageaient les tranches de citron, dj racornies par la vieillesse. Il n'y avait plus qu' enflammer ce lac alcoolique, et le caporal, la mche allume, attendait l'ordre de son capitaine, comme s'il se ft agi de mettre le feu une mine. Allez, Joliffe! dit alors le capitaine Craventy. La flamme fut communique la liqueur, et le punch flamba, en un instant, aux applaudissements de tous les invits. Dix minutes aprs, les verres remplis circulaient travers la foule, et trouvaient toujours preneurs, comme des rentes dans un mouvement de hausse. Hurrah! hurrah! hurrah! pour mistress Paulina Barnett! Hurrah! pour le capitaine! Au moment o ces joyeux hurrahs retentissaient, des cris se firent entendre au dehors. Les invits se turent aussitt. Sergent Long, dit le capitaine, voyez donc ce qui se passe! Et sur l'ordre de son chef, le sergent, laissant son verre inachev, quitta le salon. III. Un savant dgel. Le sergent Long, arriv dans l'troit couloir sur lequel s'ouvrait la porte extrieure du fort, entendit les cris redoubler. On heurtait violemment la poterne qui donnait accs dans la cour, protge par de hautes murailles de bois. Le sergent poussa la porte. Un pied de neige couvrait le sol. Le sergent, s'enfonant jusqu'aux genoux dans cette masse blanche, aveugl par la rafale, piqu jusqu'au sang par ce froid terrible, traversa la cour en biais et se dirigea vers la poterne. Qui diable peut venir par un temps pareil! se disait le sergent Long, en tant mthodiquement, on pourrait dire disciplinairement, les lourds barreaux de la porte. Il n'y a que des Esquimaux qui osent se risquer par un tel froid! -- Mais ouvrez donc, ouvrez donc! criait-on du dehors. -- On ouvre, rpondit le sergent Long, qui semblait vritablement ouvrir en douze temps. Enfin les battants de la porte se rabattirent intrieurement, et le sergent fut demi renvers dans la neige par un traneau attel de six chiens qui passa comme un clair. Un peu plus, le digne Long tait cras. Mais se relevant, sans mme profrer un murmure, il ferma la poterne et revint vers la maison principale, au pas ordinaire, c'est--dire en faisant soixante-quinze enjambes la minute. Mais dj le capitaine Craventy, le lieutenant Jasper Hobson, le caporal Joliffe taient l, bravant la temprature excessive et regardant le traneau, blanc de neige, qui venait de s'arrter devant eux. Un homme, doubl et encapuchonn de fourrures, en tait aussitt descendu. Le Fort-Reliance? demanda cet homme. -- C'est ici, rpondit le capitaine. -- Le capitaine Craventy? -- C'est moi. Qui tes-vous? -- Un courrier de la Compagnie. -- tes-vous seul? -- Non! j'amne un voyageur! -- Un voyageur! Et que vient-il faire? -- Il vient voir la lune. cette rponse, le capitaine Craventy se demanda s'il avait affaire un fou, et, dans de telles circonstances, on pouvait le penser. Mais il n'eut pas le temps de formuler son opinion. Le courrier avait retir du traneau une masse inerte, une sorte de sac couvert de neige, et il se disposait l'introduire dans la maison, quand le capitaine lui demanda: Quel est ce sac? -- C'est mon voyageur! rpondit le courrier. -- Quel est ce voyageur? -- L'astronome Thomas Black. -- Mais il est gel! -- Eh bien, on le dglera. Thomas Black, transport par le sergent, le caporal et le courrier, fit son entre dans la maison du fort. On le dposa dans une chambre du premier tage, dont la temprature tait fort supportable, grce la prsence d'un pole port au rouge vif. On l'tendit sur un lit, et le capitaine lui prit la main. Cette main tait littralement gele. On dveloppa les couvertures et les manteaux fourrs qui couvraient Thomas Black, ficel comme un paquet, et sous cette enveloppe on dcouvrit un homme g de cinquante ans environ, gros, court, les cheveux grisonnants, la barbe inculte, les yeux clos, la bouche pince comme si ses lvres eussent t colles par une gomme. Cet homme ne respirait plus ou si peu, que son souffle et peine terni une glace. Joliffe le dshabillait, le tournait, le retournait avec prestesse, tout en disant: Allons donc! allons donc! monsieur! Est-ce que vous n'allez pas revenir vous? Ce personnage, arriv dans ces circonstances, semblait n'tre plus qu'un cadavre. Pour rappeler en lui la chaleur disparue, le caporal Joliffe n'entrevoyait qu'un moyen hroque, et ce moyen, c'tait de plonger le patient dans le punch brlant. Trs heureusement sans doute pour Thomas Black, le lieutenant Jasper Hobson eut une autre ide. De la neige! demanda-t-il. Sergent Long, plusieurs poignes de neige! Cette substance ne manquait pas dans la cour du Fort-Reliance. Pendant que le sergent allait chercher la neige demande, Joliffe dshabilla l'astronome. Le corps du malheureux tait couvert de plaques blanchtres qui indiquaient une violente pntration du froid dans les chairs. Il y avait urgence extrme rappeler le sang aux parties attaques. C'tait le rsultat que Jasper Hobson esprait obtenir au moyen de vigoureuses frictions de neige. On sait que c'est le remde gnralement employ dans les contres polaires pour rtablir la circulation qu'un froid terrible a arrte, comme il arrte le courant des rivires. Le sergent Long tant revenu, Joliffe et lui frictionnrent le nouveau venu comme il ne l'avait jamais t probablement. Ce n'tait point une linition douce, une fomentation onctueuse, mais un massage vigoureux, pratiqu bras raccourcis, et qui rappelait plutt les raillures de l'trille que les caresses de la main. Et pendant cette opration, le loquace caporal interpellait toujours le voyageur, qui ne pouvait l'entendre. Allons donc! monsieur, allons donc! Quelle ide vous a donc pris de vous laisser refroidir ainsi? Voyons! n'y mettez pas tant d'obstination! Il est probable que Thomas Black s'obstinait, car une demi-heure se passa sans qu'il consentt donner signe de vie. On dsesprait mme de le ranimer, et les masseurs allaient suspendre leur fatigant exercice, quand le pauvre homme fit entendre quelques soupirs. Il vit! il revient! s'cria Jasper Hobson. Aprs avoir rchauff par les frictions l'extrieur du corps, il ne fallait point oublier l'intrieur. Aussi le caporal Joliffe se hta-t-il d'apporter quelques verres de punch. Le voyageur se sentit vritablement soulag; les couleurs revinrent ses joues, le regard ses yeux, la parole ses lvres, et le capitaine put esprer enfin que Thomas Black allait lui apprendre pourquoi il arrivait en ce lieu et dans un tat si dplorable. Thomas Black, bien envelopp de couvertures, se souleva demi, s'appuya sur son coude, et d'une voix encore affaiblie: Le Fort-Reliance? demanda-t-il. -- C'est ici, rpondit le capitaine. -- Le capitaine Craventy? -- C'est moi, et j'ajouterai, monsieur, soyez le bienvenu. Mais pourrai-je vous demander pourquoi vous venez au Fort-Reliance? -- Pour voir la lune! rpondit le courrier, qui tenait sans doute cette rponse, car il la faisait pour la seconde fois. D'ailleurs, elle parut satisfaire Thomas Black, qui fit un signe de tte affirmatif. Puis, reprenant: Le lieutenant Hobson? demanda-t-il. -- Me voici, rpondit le lieutenant. -- Vous n'tes pas encore parti? -- Pas encore, monsieur. -- Eh bien, monsieur, reprit Thomas Black, il ne me reste plus qu' vous remercier et dormir jusqu' demain matin! Le capitaine et ses compagnons se retirrent donc, laissant ce personnage singulier reposer tranquillement. Une demi-heure aprs, la fte s'achevait, et les invits regagnaient leurs demeures respectives, soit dans les chambres du fort, soit dans les quelques habitations qui s'levaient en dehors de l'enceinte. Le lendemain, Thomas Black tait peu prs rtabli. Sa vigoureuse constitution avait rsist ce froid excessif. Un autre n'et pas dgel, mais lui ne faisait pas comme tout le monde. Et maintenant, qui tait cet astronome? D'o venait-il? Pourquoi ce voyage travers les territoires de la Compagnie, lorsque l'hiver svissait encore? Que signifiait la rponse du courrier? Voir la lune! Mais la lune ne luit-elle pas en tous lieux, et faut-il venir la chercher jusque dans les rgions hyperborennes? Telles furent les questions que se posa le capitaine Craventy. Mais le lendemain, aprs avoir caus pendant une heure avec son nouvel hte, il n'avait plus rien apprendre. Thomas Black tait, en effet, un astronome attach l'observatoire de Greenwich, si brillamment dirig par M. Airy. Esprit intelligent et sagace plutt que thoricien, Thomas Black, depuis vingt ans qu'il exerait ses fonctions, avait rendu de grands services aux sciences uranographiques. Dans la vie prive, c'tait un homme absolument nul, qui n'existait pas en dehors des questions astronomiques, vivant dans le ciel, non sur la terre, un descendant de ce savant du bonhomme La Fontaine qui se laissa choir dans un puits. Avec lui pas de conversation possible si l'on ne parlait ni d'toiles ni de constellations. C'tait un homme vivre dans une lunette. Mais quand il observait, quel observateur sans rival au monde! Quelle infatigable patience il dployait! Il tait capable de guetter pendant des mois entiers l'apparition d'un phnomne cosmique. Il avait d'ailleurs une spcialit, les bolides et les toiles filantes, et ses dcouvertes dans cette branche de la mtorologie mritaient d'tre cites. D'ailleurs, toutes les fois qu'il s'agissait d'observations minutieuses, de mesures dlicates, de dterminations prcises, on recourait Thomas Black, qui possdait une habilet d'oeil extrmement remarquable. Savoir observer n'est pas donn tout le monde. On ne s'tonnera donc pas que l'astronome de Greenwich et t choisi pour oprer dans la circonstance suivante qui intressait au plus haut point la science slnographique. On sait que pendant une clipse totale de soleil, la lune est entoure d'une couronne lumineuse. Mais quelle est l'origine de cette couronne? Est-ce un objet rel? N'est-ce plutt qu'un effet de diffraction prouv par les rayons solaires dans le voisinage de la lune? C'est une question que les tudes faites jusqu' ce jour n'ont pu permettre de rsoudre. Ds 1706, les astronomes avaient scientifiquement dcrit cette aurole lumineuse. Louville et Halley pendant l'clipse totale de 1715, Maraldi en 1724, Antonio de Ulloa en 1778, Bouditch et Ferrer en 1806, observrent minutieusement cette couronne; mais de leurs thories contradictoires on ne put rien conclure de dfinitif. propos de l'clipse totale de 1842, les savants de toutes nations, Airy, Arago, Peytal, Laugier, Mauvais, Otto- Struve, Petit, Baily, etc., cherchrent obtenir une solution complte touchant l'origine du phnomne; mais quelque svres qu'eussent t les observations, le dsaccord, dit Arago, que l'on trouve entre les observations faites en divers lieux par des astronomes exercs, dans une seule et mme clipse, a rpandu sur la question de telles obscurits, qu'il n'est maintenant possible d'arriver aucune conclusion certaine sur la cause du phnomne. Depuis cette poque, d'autres clipses totales de soleil furent tudies, mais les observations n'obtinrent aucun rsultat concluant. Cependant, cette question intressait au plus haut point les tudes slnographiques. Il fallait la rsoudre tout prix. Or, une occasion nouvelle se prsentait d'tudier la couronne lumineuse si discute jusqu'alors. Une nouvelle clipse totale de soleil, totale pour l'extrmit nord de l'Amrique, l'Espagne, le nord de l'Afrique, etc., devait avoir lieu le 18 juillet 1860. Il fut convenu entre astronomes de divers pays que des observations seraient faites simultanment aux divers points de la zone pour laquelle cette clipse serait totale. Or, ce fut Thomas Black que l'on dsigna pour observer ladite clipse dans la partie septentrionale de l'Amrique. Il devait donc se trouver peu prs dans les conditions o se trouvrent les astronomes anglais qui se transportrent en Sude et en Norvge l'occasion de l'clipse de 1851. On le pense bien, Thomas Black saisit avec empressement l'occasion qui lui tait offerte d'tudier l'aurole lumineuse. Il devait galement reconnatre autant que possible la nature de ces protubrances rougetres qui apparaissent sur divers points du contour du satellite terrestre. Si l'astronome de Greenwich parvenait trancher la question d'une manire irrfutable, il aurait droit aux loges de toute l'Europe savante. Thomas Black se prpara donc partir, et il obtint de pressantes lettres de recommandation pour les agents principaux de la Compagnie de la baie d'Hudson. Or, prcisment, une expdition devait se rendre prochainement aux limites septentrionales du continent afin d'y crer une factorerie nouvelle. C'tait une occasion dont il fallait profiter. Thomas Black partit donc, traversa l'Atlantique, dbarqua New-York, gagna travers les lacs l'tablissement de la rivire Rouge, puis de fort en fort, emport par un traneau rapide, sous la conduite d'un courrier de la Compagnie, malgr l'hiver, malgr le froid, en dpit de tous les dangers d'un voyage travers les contres arctiques, le 17 mars, il arriva au Fort-Reliance dans les conditions que l'on connat. Telles furent les explications donnes par l'astronome au capitaine Craventy. Celui-ci se mit tout entier la disposition de Thomas Black. Mais, monsieur Black, lui dit-il, pourquoi tiez-vous si press d'arriver, puisque cette clipse de soleil ne doit avoir lieu qu'en 1860, c'est--dire l'anne prochaine seulement? -- Mais, capitaine, rpondit l'astronome, j'avais appris que la Compagnie envoyait une expdition sur le littoral amricain au- del du soixante-dixime parallle, et je ne voulais pas manquer le dpart du lieutenant Hobson. -- Monsieur Black, rpondit le capitaine, si le lieutenant et t parti, je me serais fait un devoir de vous accompagner moi-mme jusqu'aux limites de la mer polaire. Puis, il rpta l'astronome que celui-ci pouvait absolument compter sur lui et qu'il tait le bienvenu au Fort-Reliance. IV. Une factorerie. Le lac de l'Esclave est l'un des plus vastes qui se rencontre dans la rgion situe au-del du soixante et unime parallle. Il mesure une longueur de deux cent cinquante milles sur une largeur de cinquante, et il est exactement par 6125' de latitude et 114 de longitude ouest. Toute la contre environnante s'abaisse en longues dclivits vers un centre commun, large dpression du sol, qui est occupe par le lac. La position de ce lac, au milieu des territoires de chasse, sur lesquels pullulaient autrefois les animaux fourrures, attira, ds les premiers temps, l'attention de la Compagnie. De nombreux cours d'eau s'y jetaient ou y prenaient naissance, le Mackenzie, la rivire du Foin, l'Atapeskow, etc. Aussi plusieurs forts importants furent-ils construits sur ses rives, le Fort-Providence au nord, le Fort-Rsolution au sud. Quand au Fort-Reliance, il occupe l'extrmit nord-est du lac et ne se trouve pas plus de trois cents milles de l'entre de Chesterfield, long et troit estuaire form par les eaux mmes de la baie d'Hudson. Le lac de l'Esclave est pour ainsi dire sem de petits lots, hauts de cent deux cents pieds, dont le granit et le gneiss mergent en maint endroit. Sur sa rive septentrionale se massent des bois pais, confinant cette portion aride et glace du continent, qui a reu, non sans raison, le nom de Terre-Maudite. En revanche, la rgion du sud, principalement forme de calcaire, est plate, sans un coteau, sans une extumescence quelconque du sol. L se dessine la limite que ne franchissent presque jamais les grands ruminants de l'Amrique polaire, ces buffalos ou bisons, dont la chair forme presque exclusivement la nourriture des chasseurs canadiens et indignes. Les arbres de la rive septentrionale se groupent en forts magnifiques. Qu'on ne s'tonne pas de rencontrer une vgtation si belle sous une zone si recule. En ralit, le lac de l'Esclave n'est gure plus lev en latitude que les parties de la Norvge ou de la Sude, occupes par Stockholm ou Christiania. Seulement, il faut remarquer que les lignes isothermes, sur lesquelles la chaleur se distribue dose gale, ne suivent nullement les parallles terrestres, et qu' pareille latitude, l'Amrique est incomparablement plus froide que l'Europe. En avril, les rues de New-York sont encore blanches de neige, et cependant, New-York occupe peu prs le mme parallle que les Aores. C'est que la nature d'un continent, sa situation par rapport aux ocans, la conformation mme du sol, influent notablement sur ses conditions climatriques. Le Fort-Reliance, pendant la saison d't, tait donc entour de masses de verdure, dont le regard se rjouissait aprs les rigueurs d'un long hiver. Le bois ne manquait pas ces forts presque uniquement composes de peupliers, de pins et de bouleaux. Les lots du lac produisaient des saules magnifiques. Le gibier abondait dans les taillis, et il ne les abandonnait mme pas pendant la mauvaise saison. Plus au sud, les chasseurs du fort poursuivaient avec succs les bisons, les lans et certains porcs- pics du Canada, dont la chair est excellente. Quant aux eaux du lac de l'Esclave, elles taient trs poissonneuses. Les truites y atteignaient des dimensions extraordinaires, et leur poids dpassait souvent soixante livres. Les brochets, les lottes voraces, une sorte d'ombre, appel poisson bleu par les Anglais, des lgions innombrables de tittamegs, le corregou blanc des naturalistes, foisonnaient dans le lac. La question d'alimentation pour les habitants du Fort-Reliance se rsolvait donc facilement, la nature pourvoyait leurs besoins, et la condition d'tre vtus, pendant l'hiver, comme le sont les renards, les martres, les ours et autres animaux fourrures, ils pouvaient braver la rigueur de ces climats. Le fort proprement dit se composait d'une maison de bois, comprenant un tage et un rez-de-chausse, qui servait d'habitation au commandant et ses officiers. Autour de cette maison se disposaient rgulirement les demeures des soldats, les magasins de la Compagnie et les comptoirs dans lesquels s'opraient les changes. Une petite chapelle, laquelle il ne manquait qu'un ministre, et une poudrire compltaient l'ensemble des constructions du fort. Le tout tait entour d'une enceinte palissade, haute de vingt pieds, vaste paralllogramme que dfendaient quatre petits bastions toit aigu, poss aux quatre angles. Le fort se trouvait donc l'abri d'un coup de main. Prcaution jadis ncessaire, une poque o les Indiens, au lieu d'tre les pourvoyeurs de la Compagnie, luttaient pour l'indpendance de leur territoire; prcaution prise galement contre les agents et les soldats des associations rivales, qui se disputaient autrefois la possession et l'exploitation de ce riche pays des fourrures. La Compagnie de la baie d'Hudson comptait alors sur tout son domaine, un personnel d'environ mille hommes. Elle exerait sur ses employs et ses soldats une autorit absolue qui allait jusqu'au droit de vie et de mort. Les chefs des factoreries pouvaient, leur gr, rgler les salaires, fixer la valeur des objets d'approvisionnement et des pelleteries. Grce ce systme dpourvu de tout contrle, il n'tait pas rare qu'ils ralisassent des bnfices s'levant plus de trois cents pour cent. On verra d'ailleurs, par le tableau suivant, emprunt au _Voyage du capitaine Robert Lade_, dans quelles conditions s'opraient autrefois les changes avec les Indiens, qui sont devenus maintenant les vritables et les meilleurs chasseurs de la Compagnie. La peau de castor tait cette poque l'unit qui servait de base aux achats et aux ventes. Les Indiens payaient: Pour un fusil: 10 peaux de castor Une demi-livre de poudre: 1 peau de castor Quatre livres de plomb: 1 peau de castor Une hache: 1 peau de castor Six couteaux: 1 peau de castor Une livre de verroterie: 1 peau de castor Un habit galonn: 6 peaux de castor Un habit sans galons: 5 peaux de castor Habits de femme galonns: 6 peaux de castor Une livre de tabac: 1 peau de castor Une bote poudre: 1 peau de castor Un peigne et un miroir: 2 peaux de castor Mais, depuis quelques annes, la peau de castor est devenue si rare, que l'unit montaire a d tre change C'est maintenant la robe de bison qui sert de base aux marchs. Quand un Indien se prsente au fort, les agents lui remettent autant de fiches de bois qu'il apporte de peaux, et, sur les lieux mmes, il change ces fiches contre des produits manufacturs. Avec ce systme, la Compagnie, qui, d'ailleurs, fixe arbitrairement la valeur des objets qu'elle achte et des objets qu'elle vend, ne peut manquer de raliser et ralise en effet des bnfices considrables. Tels taient les usages tablis dans les diverses factoreries, et par consquent au Fort-Reliance. Mrs. Paulina Barnett put les tudier pendant son sjour, qui se prolongea jusqu'au 16 avril. La voyageuse et le lieutenant Hobson s'entretenaient souvent ensemble, formant des projets superbes, et bien dcids ne reculer devant aucun obstacle. Quant Thomas Black, il ne causait que lorsqu'on lui parlait de sa mission spciale. Cette question de la couronne lumineuse et des protubrances rougetres de la lune le passionnait. On sentait qu'il avait mis toute sa vie dans la solution de ce problme, et Thomas Black finit mme par intresser trs vivement Mrs. Paulina cette observation scientifique. Ah! qu'il leur tardait tous les deux d'avoir franchi le cercle polaire, et que cette date du 18 juillet 1860 semblait donc loigne, surtout pour l'impatient astronome de Greenwich! Les prparatifs de dpart n'avaient pu commencer qu' la mi-mars, et un mois se passa avant qu'ils fussent achevs. C'tait, en effet, une longue besogne que d'organiser une telle expdition travers les rgions polaires! Il fallait tout emporter, vivres, vtements, ustensiles, outils, armes, munitions. La troupe, commande par le lieutenant Jasper Hobson, devait se composer d'un officier, de deux sous-officiers et de dix soldats, dont trois maris qui emmenaient leurs femmes avec eux. Voici la liste de ces hommes que le capitaine Craventy avait choisis parmi les plus nergiques et les plus rsolus: 1 Le lieutenant Jasper Hobson, 2 Le sergent Long, 3 Le caporal Joliffe, 4 Petersen, soldat, 5 Belcher, soldat, 6 Ra, soldat, 7 Marbre, soldat, 8 Garry, soldat, 9 Pond, soldat, 10 Mac Nap, soldat, 11 Sabine, soldat, 12 Hope, soldat, 13 Kellet, soldat, De plus: Mrs. Rae, Mrs. Joliffe, Mrs. Mac Nap, trangers au fort: Mrs. Paulina Barnett, Madge, Thomas Black. En tout dix-neuf personnes, qu'il s'agissait de transporter pendant plusieurs centaines de milles, travers un territoire dsert et peu connu. Mais en prvision de ce projet, les agents de la Compagnie avaient runi au Fort-Reliance tout le matriel ncessaire l'expdition. Une douzaine de traneaux, pourvus de leur attelage de chiens, taient prpars. Ces vhicules, fort primitifs, consistaient en un assemblage solide de planches lgres que liaient entre elles des bandes transversales. Un appendice, form d'une pice de bois cintre et releve comme l'extrmit d'un patin, permettait au traneau de fendre la neige sans s'y engager profondment. Six chiens, attels deux par deux, servaient de moteurs chaque traneau, -- moteurs intelligents et rapides qui, sous la longue lanire du guide, peuvent franchir jusqu' quinze milles l'heure. La garde-robe des voyageurs se composait de vtements en peau de renne, doubls intrieurement d'paisses fourrures. Tous portaient des tissus de laine, destins les garantir contre les brusques changements de temprature, qui sont frquents sous cette latitude. Chacun, officier ou soldat, femme ou homme, tait chauss de ces bottes en cuir de phoque, cousues de nerfs, que les indignes fabriquent avec une habilet sans pareille. Ces chaussures sont absolument impermables et se prtent la marche par la souplesse de leurs articulations. leurs semelles pouvaient s'adapter des raquettes en bois de pin, longues de trois quatre pieds, sortes d'appareils propres supporter le poids d'un homme sur la neige la plus friable et qui permettent de se dplacer avec une extrme vitesse, ainsi que font les patineurs sur les surfaces glaces. Des bonnets de fourrure, des ceintures de peau de daim compltaient l'accoutrement. En fait d'armes, le lieutenant Hobson emportait, avec des munitions en quantit suffisante, les mousquetons rglementaires dlivrs par la Compagnie, des pistolets et quelques sabres d'ordonnance; en fait d'outils, des haches, des scies, des herminettes et autres instruments ncessaires au charpentage; en fait d'ustensiles, tout ce que ncessitait l'tablissement d'une factorerie dans de telles conditions, entre autres un pole, un fourneau de fonte, deux pompes air destines la ventilation, un halkett-boat, sorte de canot en caoutchouc que l'on gonfle au moment o on veut en faire usage. Quant aux approvisionnements, on pouvait compter sur les chasseurs du dtachement. Quelques-uns de ces soldats taient d'habiles traqueurs de gibier, et les rennes ne manquent pas dans les rgions polaires. Des tribus entires d'Indiens ou d'Esquimaux, prives de pain ou de tout autre aliment, se nourrissent exclusivement de cette venaison, qui est la fois abondante et savoureuse. Cependant, comme il fallait compter avec les retards invitables et les difficults de toutes sortes, une certaine quantit de vivres dut tre emporte. C'tait de la viande de bison, d'lan, de daim, ramasse dans de longues battues faites au sud du lac, du corn-beef, qui pouvait se conserver indfiniment, des prparations indiennes dans lesquelles la chair, broye et rduite en poudre impalpable, conserve tous ses lments nutritifs sous un trs petit volume. Ainsi triture, cette viande n'exige aucune cuisson, et prsente sous cette forme une alimentation trs nourrissante. En fait de liqueurs, le lieutenant Hobson emportait plusieurs barils de brandevin et de whisky, bien dcid, d'ailleurs, conomiser autant que possible ces liquides alcooliques, qui sont nuisibles la sant des hommes sous les froides latitudes. Mais, en revanche, la Compagnie avait mis sa disposition, avec une petite pharmacie portative, de notables quantits de lime-juice, de citrons et autres produits naturels, indispensables pour combattre les affections scorbutiques, si terribles dans ces rgions, et pour les prvenir au besoin. Tous les hommes, d'ailleurs, avaient t choisis avec soin ni trop gras, ni trop maigres; habitus depuis de longues annes aux rigueurs de ces climats, ils devaient supporter plus aisment les fatigues d'une expdition vers l'Ocan polaire. De plus, c'taient des gens de bonne volont, courageux, intrpides, qui avaient accept librement. Une double paye leur tait attribue pour tout le temps de leur sjour aux limites du continent amricain, s'ils parvenaient s'tablir au-dessus du soixante-dixime parallle. Un traneau spcial, un peu plus confortable, avait t prpar pour Mrs. Paulina Barnett et sa fidle Madge. La courageuse femme ne voulait pas tre traite autrement que ses compagnons de route, mais elle dut se rendre aux instances du capitaine, qui n'tait, d'ailleurs, que l'interprte des sentiments de la Compagnie. Mrs. Paulina dut donc se rsigner. Quant l'astronome Thomas Black, le vhicule qui l'avait amen au Fort-Reliance devait le conduire jusqu' son but avec son petit bagage de savant. Les instruments de l'astronome, peu nombreux d'ailleurs, -- une lunette pour ses observations slnographiques, un sextant destin donner la latitude, un chronomtre pour la fixation des longitudes, quelques cartes, quelques livres, -- tout cela s'arrimait sur ce traneau, et Thomas Black comptait bien que ses fidles chiens ne le laisseraient pas en route. On pense que la nourriture destine aux divers attelages n'avait pas t oublie. C'tait un total de soixante-douze chiens, vritable troupeau qu'il s'agissait de substanter, chemin faisant, et les chasseurs du dtachement devaient spcialement s'occuper de leur nourriture. Ces animaux, intelligents et vigoureux, avaient t achets aux Indiens Chipeways, qui savent merveilleusement les dresser ce dur mtier. Toute cette organisation de la petite troupe fut lestement mene. Le lieutenant Jasper Hobson s'y employait avec un zle au-dessus de tout loge. Fier de cette mission, passionn pour son oeuvre, il ne voulait rien ngliger qui pt en compromettre le succs. Le caporal Joliffe, trs affair toujours, se multipliait sans faire grande besogne; mais la prsence de sa femme tait et devait tre trs utile l'expdition. Mrs. Paulina Barnett l'avait prise en amiti, cette intelligente et vive Canadienne, blonde avec de grands yeux doux. Il va sans dire que le capitaine Craventy n'oublia rien pour le succs de l'entreprise. Les instructions qu'il avait reues des agents suprieurs de la Compagnie montraient quelle importance ils attachaient la russite de l'expdition et l'tablissement d'une nouvelle factorerie au-del du soixante-dixime parallle. On peut donc affirmer que tout ce qu'il tait humainement possible de faire pour atteindre ce but fut fait. Mais la nature ne devait- elle pas crer d'insurmontables obstacles devant les pas du courageux lieutenant? C'est ce que personne ne pouvait prvoir! V. Du Fort-Reliance au Fort-Entreprise. Les premiers beaux jours taient arrivs. Le fond vert des collines commenait reparatre sous les couches de neige en partie effaces. Quelques oiseaux, des cygnes, des ttras, des aigles tte chauve et autres migrateurs venant du sud, passaient travers les airs attidis. Les bourgeons se gonflaient aux extrmes branches des peupliers, des bouleaux et des saules. Les grandes mares, formes et l par la fonte des neiges, attiraient ces canards tte rouge dont les espces sont si varies dans l'Amrique septentrionale. Les guillemots, les puffins, les eider-ducks, allaient chercher au nord des parages plus froids. Les musaraignes, petites souris microscopiques, grosses comme une noisette, se hasardaient hors de leur trou, et dessinaient sur le sol de capricieuses bigarrures du bout de leur petite queue pointue. C'tait une ivresse de respirer, de humer ces rayons solaires que le printemps rendait si vivifiants! La nature se rveillait de son long sommeil, aprs l'interminable nuit de l'hiver, et souriait en s'veillant. L'effet de ce renouveau est peut-tre plus sensible au milieu des contres hyperborennes qu'en tout autre point du globe. Cependant, le dgel n'tait point complet. Le thermomtre Fahrenheit indiquait bien quarante et un degrs au-dessus de zro (5 centigr. au-dessus de glace), mais la basse temprature des nuits maintenait la surface des plaines neigeuses l'tat solide: circonstance favorable, d'ailleurs, au glissage des traneaux, et dont Jasper Hobson voulait profiter avant le complet dgel. Les glaces du lac n'taient pas encore rompues. Les chasseurs du fort, depuis un mois, faisaient d'heureuses excursions en parcourant ces longues plaines unies, que le gibier frquentait dj. Mrs. Paulina Barnett ne put qu'admirer l'tonnante habilet avec laquelle ces hommes se servaient de leurs raquettes. Chausss de ces souliers neige, leur vitesse et gal celle d'un cheval au galop. Suivant le conseil du capitaine Craventy, la voyageuse s'exera marcher au moyen de ces appareils, et en quelque temps, elle devint fort habile glisser la surface des neiges. Depuis quelques jours dj, les Indiens arrivaient par bandes au fort, afin d'changer les produits de leur chasse d'hiver contre des objets manufacturs. La saison n'avait pas t heureuse. Les pelleteries n'abondaient pas; les fourrures de martre et de wison atteignaient un chiffre assez lev, mais les peaux de castor, de loutre, de lynx, d'hermine, de renard, taient rares. La Compagnie faisait donc sagement en allant exploiter plus au nord des territoires nouveaux, qui eussent encore chapp la rapacit de l'homme. Le 16 avril, au matin, le lieutenant Jasper Hobson et son dtachement taient prts partir. L'itinraire avait pu tre trac d'avance sur toute cette partie dj connue de la contre qui s'tend entre le lac de l'Esclave et le lac du Grand-Ours, situ au-del du cercle polaire. Jasper Hobson devait atteindre le Fort-Confidence, tabli l'extrmit septentrionale de ce lac. Une station toute indique pour y ravitailler son dtachement, c'tait le Fort-Entreprise, bti deux cent milles dans le nord- ouest, sur les bords du petit lac Snure. raison de quinze milles par jour, Jasper Hobson comptait y faire halte ds les premiers jours du mois de mai. partir de ce point, le dtachement devait gagner par le plus court le littoral amricain, et se diriger ensuite vers le cap Bathurst. Il avait t parfaitement convenu que, dans un an, le capitaine Craventy enverrait un convoi de ravitaillement ce cap Bathurst, et que le lieutenant dtacherait quelques hommes la rencontre de ce convoi pour le diriger vers l'endroit o le nouveau fort serait tabli. De cette faon, l'avenir de la factorerie tait garanti contre toute chance fcheuse, et le lieutenant et ses compagnons, ces exils volontaires, conserveraient encore quelques relations avec leurs semblables. Ds le matin du 16 avril, les traneaux attels devant la poterne n'attendaient plus que les voyageurs. Le capitaine Craventy, ayant runi les hommes qui composaient le dtachement, leur adressa quelques sympathiques paroles. Par-dessus toutes choses, il leur recommanda une constante union, au milieu de ces prils qu'ils taient appels braver. La soumission leurs chefs tait une indispensable condition pour le succs de cette entreprise, oeuvre d'abngation et de dvouement. Des hurrahs accueillirent le speech du capitaine. Puis les adieux furent rapidement faits, et chacun se plaa dans le traneau qui lui avait t dsign d'avance. Jasper Hobson et le sergent Long tenaient la tte. Mrs. Paulina Barnett et Madge les suivaient, Madge maniant avec adresse le long fouet esquimau termin par une lanire de nerf durci. Thomas Black et l'un des soldats, le canadien Petersen, formaient le troisime rang de la caravane. Les autres traneaux dfilaient ensuite, occups par les soldats et les femmes. Le caporal Joliffe et Mrs. Joliffe se tenaient l'arrire-garde. Suivant les ordres de Jasper Hobson, chaque conducteur devait autant que possible conserver sa place rglementaire et maintenir sa distance de manire ne provoquer aucune confusion. Et, en effet, le choc de ces traneaux, lancs toute vitesse, aurait pu amener quelque fcheux accident. En quittant le Fort-Reliance, Jasper Hobson prit directement la route du nord-ouest. Il dut franchir d'abord une large rivire qui runissait le lac de l'Esclave au lac Wolmsley. Mais ce cours d'eau, profondment gel encore, ne se distinguait pas de l'immense plaine blanche. Un uniforme tapis de neige couvrait toute la contre, et les traneaux, enlevs par leurs rapides attelages, volaient sur cette couche durcie. Le temps tait beau, mais encore trs froid. Le soleil, peu lev au-dessus de l'horizon, dcrivait sur le ciel une courbe trs allonge. Ses rayons, brillamment rflchis par les neiges, donnaient plus de lumire que de chaleur. Trs heureusement, aucun souffle de vent ne troublait l'atmosphre, et ce calme de l'air rendait le froid plus supportable. Cependant, la bise, grce la vitesse des traneaux, devait tant soit peu couper la figure de ceux des compagnons du lieutenant Hobson qui n'taient pas faits aux rudesses d'un climat polaire. Cela va bien, disait Jasper Hobson au sergent, immobile prs de lui comme s'il se ft tenu au port d'armes, le voyage commence bien. Le ciel est favorable, la temprature propice, nos attelages filent comme des trains express, et, pour peu que ce beau temps continue, notre traverse s'oprera sans encombre. Qu'en pensez- vous, sergent Long? -- Ce que vous pensez vous-mme, lieutenant Jasper, rpondit le sergent, qui ne pouvait envisager les choses autrement que son chef. -- Vous tes bien dcid comme moi, sergent, reprit Jasper Hobson, pousser aussi loin que possible notre reconnaissance vers le nord? -- Il suffira que vous commandiez, mon lieutenant, et j'obirai. -- Je le sais, sergent, rpondit Jasper Hobson, je sais qu'il suffit de vous donner un ordre pour qu'il soit excut. Puissent nos hommes comprendre comme vous l'importance de notre mission et se dvouer corps et me aux intrts de la Compagnie! Ah! sergent Long, je suis sr que si je vous donnais un ordre impossible... -- Il n'y a pas d'ordres impossibles, mon lieutenant. -- Quoi! si je vous ordonnais d'aller au ple Nord! -- J'irais, mon lieutenant. -- Et d'en revenir! ajouta Jasper Hobson en souriant. -- J'en reviendrais, rpondit simplement le sergent Long. Pendant ce colloque du lieutenant Hobson et de son sergent, Mrs. Paulina Barnett et Madge, elles aussi, changeaient quelques paroles, lorsqu'une pente plus accentue du sol retardait un instant la marche du traneau. Ces deux vaillantes femmes, bien encapuchonnes dans leur bonnets de loutre et demi ensevelies sous une paisse peau d'ours blanc, regardaient cette pre nature et les ples silhouettes des hautes glaces qui se profilaient l'horizon. Le dtachement avait dj laiss derrire lui les collines qui accidentaient la rive septentrionale du lac de l'Esclave, et dont les sommets taient couronns de grimaants squelettes d'arbres. La plaine infinie se droulait perte de vue dans une complte uniformit. Quelques oiseaux animaient de leur chant et de leur vol la vaste solitude. Parmi eux on remarquait des troupes de cygnes qui migraient vers le nord, et dont la blancheur se confondait avec la blancheur des neiges. On ne les distinguait que lorsqu'ils se projetaient sur l'atmosphre gristre. Quand ils s'abattaient sur le sol, ils se confondaient avec lui, et l'oeil le plus perant n'aurait pu les reconnatre. Quelle tonnante contre! disait Mrs. Paulina Barnett. Quelle diffrence entre ces rgions polaires et nos verdoyantes plaines de l'Australie! Te souviens-tu, ma bonne Madge, quand la chaleur nous accablait sur les bords du golfe de Carpentarie, te rappelles-tu ce ciel impitoyable, sans un nuage, sans une vapeur? -- Ma fille, rpondait Madge, je n'ai point comme toi le don de me souvenir. Tu conserves tes impressions; moi, j'oublie les miennes. -- Comment, Madge, s'cria Mrs. Paulina Barnett, tu as oubli les chaleurs tropicales de l'Inde et de l'Australie? Il ne t'est pas rest dans l'esprit un souvenir de nos tortures, quand l'eau nous manquait au dsert, quand les rayons de ce soleil nous brlaient jusqu'aux os, quand la nuit mme n'apportait aucun rpit nos souffrances! -- Non, Paulina, non, rpondait Madge, en s'enveloppant plus troitement dans ses fourrures, non, je ne me souviens plus! Et comment me rappellerais-je ces souffrances dont tu parles, cette chaleur, ces tortures de la soif, en ce moment surtout o les glaces nous entourent de toutes parts, et quand il me suffit de laisser pendre ma main en dehors de ce traneau pour ramasser une poigne de neige! Tu me parles de chaleur, lorsque nous gelons sous les peaux d'ours qui nous couvrent! Tu te souviens des rayons brlants du soleil, quand ce soleil d'avril ne peut mme pas fondre les petits glaons suspendus nos lvres! Non, ma fille, ne me soutiens pas que la chaleur existe quelque part, ne me rpte pas que je me sois jamais plainte d'avoir trop chaud, je ne te croirais pas! Mrs. Paulina Barnett ne put s'empcher de sourire. Mais, ajouta-t-elle, tu as donc bien froid, ma bonne Madge? -- Certainement, ma fille, j'ai froid, mais cette temprature ne me dplat pas. Au contraire. Ce climat doit tre trs sain, et je suis certaine que je me porterai merveille dans ce bout d'Amrique! C'est vraiment un beau pays! -- Oui, Madge, un pays admirable, et nous n'avons encore rien vu jusqu'ici des merveilles qu'il renferme! Mais laisse notre voyage s'accomplir jusqu'aux limites de la mer polaire, laisse l'hiver venir avec ses glaces gigantesques, sa fourrure de neige, ses temptes hyperborennes, ses aurores borales, ses constellations splendides, sa longue nuit de six mois, et tu comprendras alors combien l'oeuvre du Crateur est toujours et partout nouvelle! Ainsi parlait Mrs. Paulina Barnett, entrane par sa vive imagination. Dans ces rgions perdues, sous un climat implacable, elle ne voulait voir que l'accomplissement des plus beaux phnomnes de la nature. Ses instincts de voyageuse taient plus forts que sa raison mme. De ces contres polaires elle n'extrayait que l'mouvante posie dont les sagas ont perptu la lgende, et que les bardes ont chante dans les temps ossianiques. Mais Madge, plus positive, ne se dissimulait ni les dangers d'une expdition vers les continents arctiques, ni les souffrances d'un hivernage, moins de trente degrs du ple arctique. Et en effet, de plus robustes avaient dj succomb aux fatigues, aux privations, aux tortures morales et physiques, sous ces durs climats. Sans doute, la mission du lieutenant Jasper Hobson ne devait pas l'entraner jusqu'aux latitudes les plus leves du globe. Sans doute, il ne s'agissait pas d'atteindre le ple et de se lancer sur les traces des Parry, des Ross, des Mac Clure, des Kean, des Morton. Mais ds qu'on a franchi le cercle polaire, les preuves sont peu prs partout les mmes et ne s'accroissent pas proportionnellement avec l'lvation des latitudes. Jasper Hobson ne songeait pas se porter au-dessus du soixante-dixime parallle! Soit. Mais qu'on n'oublie pas que Franklin et ses infortuns compagnons sont morts, tus par le froid et la faim, quand ils n'avaient pas mme dpass le soixante-huitime degr de latitude septentrionale! Dans le traneau occup par Mr. et Mrs. Joliffe, on causait de toute autre chose. Peut-tre le caporal avait-il un peu trop arros les adieux du dpart, car, par extraordinaire, il tenait tte sa petite femme. Oui! il lui rsistait, -- ce qui n'arrivait vraiment que dans des circonstances exceptionnelles. Non, mistress Joliffe, disait le caporal, non, ne craignez rien! Un traneau n'est pas plus difficile conduire qu'un poney- chaise, et le diable m'emporte si je ne suis pas capable de diriger un attelage de chiens! -- Je ne conteste pas ton habilet, rpondait Mrs. Joliffe. Je t'engage seulement modrer tes mouvements. Te voil dj en tte de la caravane, et j'entends le lieutenant Hobson qui te crie de reprendre ton rang l'arrire. -- Laissez-le crier, madame Joliffe, laissez-le crier!... Et le caporal, enveloppant son attelage d'un nouveau coup de fouet, accrut encore la rapidit du traneau. Prends garde, Joliffe! rptait la petite femme. Pas si vite! nous voici sur une pente! -- Une pente! rpondait le caporal. Vous appelez cela une pente, madame Joliffe? Mais a monte, au contraire! -- Je te rpte que cela descend! -- Je vous soutiens, moi, que a monte! Voyez, voyez comme les chiens tirent! Quoi qu'en et l'entt, les chiens ne tiraient en aucune faon. La dclivit du sol tait, au contraire, fort prononce. Le traneau filait avec une rapidit vertigineuse, et il se trouvait dj trs en avant du dtachement. Mr. et Mrs. Joliffe tressautaient chaque instant. Les heurts, provoqus par les ingalits de la couche neigeuse, se multipliaient. Les deux poux, jets tantt droite, tantt gauche, se choquant l'un l'autre, taient secous horriblement. Mais le caporal ne voulait rien entendre, ni les recommandations de sa femme, ni les cris du lieutenant Hobson. Celui-ci, comprenant le danger de cette course folle, pressait son propre attelage, afin de rejoindre les imprudents, et toute la caravane le suivait dans cette course rapide. Mais le caporal allait toujours de plus belle! Cette vitesse de son vhicule l'enivrait! Il gesticulait, il criait, il maniait son long fouet comme et fait un sportsman accompli. Remarquable instrument que ce fouet! s'criait-il, et que les Esquimaux savent manoeuvrer avec une habilet sans pareille! -- Mais tu n'es pas un Esquimau, s'criait Mrs. Joliffe, essayant, mais en vain, d'arrter le bras de son imprudent conducteur. -- Je me suis laiss dire, reprenait le caporal, je me suis laiss dire que ces Esquimaux savent piquer n'importe quel chien de leur attelage l'endroit qui leur convient. Ils peuvent mme du bout de ce nerf durci leur enlever un petit bout de l'oreille, s'ils le jugent convenable. Je vais essayer... -- N'essaye pas, Joliffe, n'essaye pas! s'cria la petite femme, effraye au plus haut point. -- Ne craignez rien, mistress Joliffe, ne craignez rien! Je m'y connais! Voil prcisment notre cinquime chien de droite qui fait des siennes! Je vais le corriger!... Mais sans doute le caporal n'tait pas encore assez Esquimau, ni assez familiaris avec le maniement de ce fouet dont la longue lanire dpasse de quatre pieds l'avant-train de l'attelage, car le fouet se dveloppa en sifflant, et, revenant en arrire par un contre-coup mal combin, il s'enroula autour du cou de matre Joliffe lui-mme, dont la calotte fourre s'envola dans l'air. Nul doute que, sans cet pais bonnet, le caporal ne se ft arrach sa propre oreille. En ce moment, les chiens se jetrent de ct, le traneau fut culbut et le couple prcipit dans la neige. Trs heureusement, la couche tait paisse, et les deux poux n'eurent aucun mal. Mais quelle honte pour le caporal! Et de quelle faon le regarda sa petite femme! Et quels reproches lui fit le lieutenant Hobson! Le traneau fut relev; mais on dcida que dornavant les rnes du vhicule, comme celles du mnage, appartiendrait de droit Mrs. Joliffe. Le caporal, tout penaud, dut se rsigner, et la marche du dtachement, un instant interrompue, fut reprise aussitt. Pendant les quinze jours qui suivirent, aucun incident ne se produisit. Le temps tait toujours propice, la temprature supportable, et le 1er mai, le dtachement arrivait au Fort- Entreprise. VI. Un duel de wapitis. L'expdition avait franchi une distance de deux cents milles depuis son dpart du Fort-Reliance. Les voyageurs, favoriss par de longs crpuscules, courant jour et nuit sur leurs traneaux, pendant que les attelages les emportaient toute vitesse, taient vritablement accabls de fatigue, quand ils arrivrent aux rives du lac Snure, prs duquel s'levait le Fort-Entreprise. Ce fort, tabli depuis quelques annes seulement par la Compagnie de la baie d'Hudson, n'tait en ralit qu'un poste d'approvisionnement de peu d'importance. Il servait principalement de station aux dtachements qui accompagnaient les convois de pelleteries venus du lac du Grand-Ours situ prs de trois cents milles dans le nord-ouest. Une douzaine de soldats en formaient la garde. Le fort n'tait compos que d'une maison de bois, entoure d'une enceinte palissade. Mais, si peu confortable que ft cette habitation, les compagnons du lieutenant Hobson s'y rfugirent avec plaisir, et, pendant deux jours, ils s'y reposrent des premires fatigues de leur voyage. Le printemps polaire faisait dj sentir en ce lieu sa modeste influence. La neige fondait peu peu, et les nuits n'taient dj plus assez froides pour la glacer nouveau. Quelques lgres mousses, de maigres gramines, verdissaient et l, et de petites fleurs, presque incolores, montraient leur humide corolle entre les cailloux. Ces manifestations de la nature, demi rveille aprs la longue nuit de l'hiver, plaisaient au regard endolori par la blancheur des neiges, que charmait l'apparition de ces rares spcimens de la flore arctique. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson mirent profit leurs loisirs pour visiter les rives du petit lac. Tous les deux ils comprenaient la nature et l'admiraient avec enthousiasme. Ils allrent donc, de compagnie, travers les glaons bouls et les cascades qui s'improvisaient sous l'action des rayons solaires. La surface du lac Snure tait prise encore. Nulle fissure n'indiquait une prochaine dbcle. Quelques icebergs en ruine hrissaient sa surface solide, affectant des formes pittoresques du plus trange effet, surtout quand la lumire, s'irisant leurs artes, en variait les couleurs. On et dit les morceaux d'un arc-en-ciel bris par une main puissante, et qui s'entrecroisaient sur le sol. Ce spectacle est vraiment beau! monsieur Hobson, rptait Mrs. Paulina Barnett. Ces effets de prisme se modifient l'infini, suivant la place que l'on occupe. Ne vous semble-t-il pas que nous sommes penchs sur l'ouverture d'un immense kalidoscope? Mais peut-tre tes-vous dj blas sur ce spectacle si nouveau pour moi? -- Non, madame, rpondit le lieutenant. Bien que je sois n sur ce continent et quoique mon enfance et ma jeunesse s'y soient passes tout entires, je ne me rassasie jamais d'en contempler les beauts sublimes. Mais si votre enthousiasme est dj grand, lorsque le soleil verse sa lumire sur cette contre, c'est--dire quand l'astre du jour a dj modifi l'aspect de ce pays, que sera-t-il lorsqu'il vous sera donn d'observer ces territoires au milieu des grands froids de l'hiver? Je vous avouerai, madame, que le soleil, si prcieux aux rgions tempres, me gte un peu mon continent arctique! -- Vraiment, monsieur Hobson, rpondit la voyageuse, en souriant l'observation du lieutenant. J'estime pourtant que le soleil est un excellent compagnon de route, et qu'il ne faut pas se plaindre de la chaleur qu'il donne, mme aux rgions polaires! -- Ah! madame, rpondit Jasper Hobson, je suis de ceux qui pensent qu'il vaut mieux visiter la Russie pendant l'hiver, et le Sahara pendant l't. On voit alors ces pays sous l'aspect qui les caractrise. Non! le soleil est un astre des hautes zones et des pays chauds. trente degrs du ple, il n'est vritablement plus sa place! Le ciel de cette contre, c'est le ciel pur et froid de l'hiver, ciel tout constell, qu'enflamme parfois l'clat d'une aurore borale. C'est ici le pays de la nuit, non celui du jour, madame, et cette longue nuit du ple vous rserve des enchantements et des merveilles. -- Monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett, avez-vous visit les zones tempres de l'Europe et de l'Amrique? -- Oui, madame, et je les ai admires comme elles mritent de l'tre. Mais c'est toujours avec une passion plus ardente, avec un enthousiasme nouveau, que je suis revenu ma terre natale. Je suis l'homme du froid, et, vritablement, je n'ai aucun mrite le braver. Il n'a pas prise sur moi, et, comme les Esquimaux, je puis vivre pendant des mois entiers dans une maison de neige. -- Monsieur Hobson, rpondit la voyageuse, vous avez une manire de parler de ce redoutable ennemi, qui rchauffe le coeur! J'espre bien me montrer digne de vous, et, si loin que vous alliez braver le froid du ple, nous irons le braver ensemble. -- Bien, madame, bien, et puissent tous ces compagnons qui me suivent, ces soldats et ces femmes, se montrer aussi rsolus que vous l'tes! Dieu aidant, nous irons loin alors! -- Mais vous ne pouvez vous plaindre de la faon dont ce voyage a commenc. Jusqu'ici, pas un seul accident, un temps propice la marche des traneaux, une temprature supportable! Tout nous russit souhait. -- Sans doute, madame, rpondit le lieutenant; mais prcisment, ce soleil, que vous admirez tant, va bientt multiplier les fatigues et les obstacles sous nos pas. -- Que voulez-vous dire, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Je veux dire que sa chaleur aura avant peu chang l'aspect et la nature du pays, que la glace fondue ne prsentera plus une surface favorable au glissage des traneaux, que le sol redeviendra raboteux et dur, que nos chiens haletants ne nous enlveront plus avec la rapidit d'une flche, que les rivires et les lacs vont reprendre leur tat liquide, et qu'il faudra les tourner ou les passer gu. Tous ces changements, madame, dus l'influence solaire, se traduiront par des retards, des fatigues, des dangers, dont les moindres sont ces neiges friables qui fuient sous le pied ou ces avalanches qui se prcipitent du sommet des montagnes de glace! Oui! voil ce que nous vaudra ce soleil qui chaque jour s'lve de plus en plus au-dessus de l'horizon! Rappelez-vous bien ceci, madame! Des quatre lments de la cosmogonie antique, un seul ici, l'air, nous est utile, ncessaire, indispensable. Mais les trois autres, la terre, le feu et l'eau, ils ne devraient pas exister pour nous! Ils sont contraires la nature mme des rgions polaires!... Le lieutenant exagrait sans doute. Mrs. Paulina Barnett aurait pu facilement rtorquer cette argumentation, mais il ne lui dplaisait pas d'entendre Jasper Hobson s'exprimer avec cette ardeur. Le lieutenant aimait passionnment le pays vers lequel les hasards de sa vie de voyageuse la conduisaient en ce moment, et c'tait une garantie qu'il ne reculerait devant aucun obstacle. Et, cependant, Jasper Hobson avait raison, lorsqu'il s'en prenait au soleil des embarras venir. On le vit bien, quand, trois jours aprs, le 4 mai, le dtachement se remit en route. Le thermomtre, mme aux heures les plus froides de la nuit, se maintenait constamment au-dessus de trente-deux degrs[2]. Les vastes plaines subissaient un dgel complet. La nappe blanche s'en allait en eau. Les asprits d'un sol fait de roches de formation primitive se trahissaient par des chocs multiplis qui secouaient les traneaux, et, par contrecoup, les voyageurs. Les chiens, par la rudesse du tirage, taient forcs de s'en tenir l'allure du petit trot, et on et pu sans danger, maintenant, remettre les guides la main imprudente du caporal Joliffe. Ni ses cris ni les excitations du fouet n'auraient pu imprimer aux attelages surmens une vitesse plus grande. Il arriva donc que, de temps en temps, les voyageurs diminurent la charge des chiens en faisant une partie de la route pied. Ce mode de locomotion convenait, d'ailleurs, aux chasseurs du dtachement, qui s'levait insensiblement vers les territoires plus giboyeux de l'Amrique anglaise. Mrs. Paulina Barnett et sa fidle Magde suivaient ces chasses avec un intrt marqu. Thomas Black affectait, au contraire, de se dsintresser absolument de tout exercice cyngtique. Il n'tait pas venu jusqu'en ces contres lointaines dans le but de chasser le wison ou l'hermine, mais uniquement pour observer la lune, ce moment prcis o elle couvrirait de son disque le disque du soleil. Aussi, quand l'astre des nuits paraissait au-dessus de l'horizon, l'impatient astronome le dvorait-il des yeux. Ce qui provoquait le lieutenant lui dire: Hein! monsieur Black! si, par impossible, la lune manquait au rendez-vous du 18 juillet 1860, voil qui serait dsagrable pour vous! -- Monsieur Hobson, rpondait gravement l'astronome, si la lune se permettait un tel manque de convenances, je l'attaquerais en justice! Les principaux chasseurs du dtachement taient les soldats Marbre et Sabine, tous les deux passs matres dans leur mtier. Ils y avaient acquis une adresse sans gale, et les plus habiles Indiens ne leur en auraient pas remontr pour la vivacit de l'oeil et l'habilet de la main. Ils taient trappeurs et chasseurs tout la fois. Ils connaissaient tous les appareils ou engins au moyen desquels on peut s'emparer des martres, des loutres, des loups, des renards, des ours, etc. Aucune ruse ne leur tait inconnue. Hommes adroits et intelligents, que ce Marbre et ce Sabine, et le capitaine Craventy avait sagement fait en les adjoignant au dtachement du lieutenant Hobson. Mais, pendant la marche de la petite troupe, ni Marbre ni Sabine n'avaient le loisir de dresser des piges. Ils ne pouvaient s'carter que pendant une heure ou deux, au plus, et devaient se contenter du seul gibier qui passait porte de leur fusil. Cependant, ils furent assez heureux pour tuer un de ces grands ruminants de la faune amricaine qui se rencontrent rarement sous une latitude aussi leve. Un jour, dans la matine du 15 mai, les deux chasseurs, le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett, s'taient ports quelques milles dans l'est de l'itinraire. Marbre et Sabine avaient obtenu de leur lieutenant la permission de suivre quelques traces fraches qu'ils venaient de dcouvrir, et non seulement Jasper Hobson les y autorisa, mais il voulu les suivre lui-mme, en compagnie de la voyageuse. Ces empreintes taient videmment dues au passage rcent d'une demi-douzaine de daims de grande taille. Pas d'erreur possible. Marbre et Sabine taient affirmatifs sur ce point, et, au besoin, ils auraient pu nommer l'espce laquelle appartenaient ces ruminants. La prsence de ces animaux en cette contre semble vous surprendre, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett au lieutenant. -- En effet, madame, rpondit Jasper Hobson, et il est rare de rencontrer de telles espces au-del du cinquante-septime degr de latitude. Quand nous les chassons, c'est seulement au sud du lac de l'Esclave, l o se rencontrent avec des pousses de saule et de peuplier, certaines roses sauvages dont les daims sont trs friands. -- Il faut alors admettre que ces ruminants, aussi bien que les animaux fourrures, traqus par les chasseurs, s'enfuient maintenant vers des territoires plus tranquilles. -- Je ne vois pas d'autre explication de leur prsence la hauteur du soixante-cinquime parallle, rpondit le lieutenant, en admettant toutefois que nos deux hommes ne se soient pas mpris sur la nature et l'origine de ces empreintes. -- Non, mon lieutenant, rpondit Sabine, non! Marbre et moi, nous ne nous sommes pas tromps. Ces traces ont t laisses sur le sol par ces daims, que, nous autres chasseurs, nous appelons des daims rouges, et dont le nom indigne est wapiti. -- Cela est certain, ajouta Marbre. De vieux trappeurs comme nous ne s'y laisseraient pas prendre. D'ailleurs, mon lieutenant, entendez-vous ces sifflements singuliers? Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et leurs compagnons taient arrivs, en ce moment, la base d'une petite colline dont les pentes, dpourvues de neige, taient praticables. Ils se htrent de la gravir, tandis que les sifflements, signals par Marbre, se faisaient entendre avec une certaine intensit. Des cris, semblables au braiment de l'ne, s'y mlaient parfois et prouvaient que les deux chasseurs ne s'taient pas mpris. Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Marbre et Sabine, parvenus au sommet de la colline, portrent leurs regards sur la plaine qui s'tendait vers l'est. Le sol accident tait encore blanc de certaines places, mais une lgre teinte verte tranchait en maint endroit avec les blouissantes plaques de neige. Quelques arbustes dcharns grimaaient et l. l'horizon, de grands icebergs, nettement dcoups, se profilaient sur le fond gristre du ciel. Des wapitis! des wapitis! les voil! s'crirent d'une commune voix Sabine et Marbre, en indiquant un quart de mille dans l'est un groupe compact d'animaux trs aisment reconnaissables. -- Mais que font-ils? demanda la voyageuse. -- Ils se battent, madame, rpondit Jasper Hobson. C'est assez leur coutume, quand le soleil du ple leur chauffe le sang! Encore un effet dplorable de l'astre radieux! De la distance laquelle ils se trouvaient, Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et leurs compagnons pouvaient facilement distinguer le groupe des wapitis. C'taient de magnifiques chantillons de cette famille de daims, que l'on connat sous les noms varis de cerfs cornes rondes, cerfs amricains, biches, lans gris et lans rouges. Ces btes lgantes avaient les jambes fines. Quelques poils rougetres, dont la couleur devait s'accentuer encore pendant la saison chaude, parsemaient leurs robes brunes. leurs cornes blanches, qui se dveloppaient superbement, on reconnaissait facilement en eux des mles farouches, car les femelles sont absolument dpourvues de cet appendice. Ces wapitis taient autrefois rpandus sur tous les territoires de l'Amrique septentrionale, et les tats de l'Union en recelaient un grand nombre. Mais, les dfrichements s'oprant de toutes parts, les forts tombant sous la hache des pionniers, le wapiti dut se rfugier dans les paisibles districts du Canada. L encore, la tranquillit lui manqua bientt, et il dut frquenter plus spcialement les abords de la baie d'Hudson. En somme, le wapiti est plutt un animal des pays froids, cela est certain; mais, ainsi que l'avait fait observer le lieutenant, il n'habite pas ordinairement les territoires situs au-del du cinquante-septime parallle. Donc, ceux-ci ne s'taient levs si haut que pour fuir les Chippeways, qui leur faisaient une guerre outrance, et retrouver cette scurit qui ne manque jamais au dsert. Cependant, le combat des wapitis se poursuivait avec acharnement. Ces animaux n'avaient point aperu les chasseurs dont l'intervention n'aurait probablement pas arrt leur lutte. Marbre et Sabine, qui savaient bien quels aveugles combattants ils avaient affaire, pouvaient donc s'approcher sans crainte et tirer loisir. La proposition en fut faite par le lieutenant Hobson. Faites excuse, mon lieutenant, rpondit Marbre. pargnons notre poudre et nos balles. Ces btes-l jouent un jeu s'entre-tuer, et nous arriverons toujours temps pour relever les vaincus. Est-ce que ces wapitis ont une valeur commerciale? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson, et leur peau, qui est moins paisse que celle de l'lan proprement dit, forme un cuir trs estim. En frottant cette peau avec la graisse et la cervelle mme de l'animal, on la rend extrmement souple, et elle supporte galement bien la scheresse et l'humidit. Aussi les Indiens recherchent-ils avec soin toutes les occasions de se procurer des peaux de wapitis. -- Mais leur chair ne donne-t-elle pas une venaison excellente? -- Mdiocre, madame, rpondit le lieutenant, fort mdiocre, en vrit. Cette chair est dure, d'un got peu savoureux. Sa graisse se fige immdiatement ds qu'elle est retire du feu et s'attache aux dents. C'est donc une chair peu estime, et qui est certainement infrieure celle des autres daims. Cependant, faute de mieux, pendant les jours de disette, on en mange, et elle nourrit son homme tout comme un autre. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson s'entretenaient ainsi depuis quelques minutes, lorsque la lutte des wapitis se modifia subitement. Ces ruminants avaient-ils satisfait leur colre? Avaient-ils aperu les chasseurs et sentaient-ils un danger prochain? Quoi qu'il en ft, au mme moment, l'exception de deux wapitis de haute taille, toute la troupe s'enfuit vers l'est avec une vitesse sans gale. En quelques instants, ces animaux avaient disparu, et le cheval le plus rapide n'aurait pu les rejoindre. Mais deux daims, superbes voir, taient rests sur le champ de bataille. Le crne baiss, cornes contre cornes, les jambes de l'arrire-train puissamment arc-boutes, ils se faisaient tte. Semblables deux lutteurs qui n'abandonnent plus prise ds qu'ils sont parvenus se saisir, ils ne se lchaient pas et pivotaient sur leurs jambes de devant, comme s'ils eussent t rivs l'un l'autre. Quel acharnement! s'cria Mrs. Paulina Barnett. -- Oui, rpondit Jasper Hobson. Ce sont des btes rancunires que ces wapitis, et elles vident l, sans doute, une ancienne querelle! -- Mais ne serait-ce pas le moment de les approcher, tandis que la rage les aveugle? demanda la voyageuse. -- Nous avons le temps, madame, rpondit Sabine, et ces daims-l ne peuvent plus nous chapper! Nous serions trois pas d'eux, le fusil l'paule et le doigt sur la gchette, qu'ils ne quitteraient pas la place! -- Vraiment? -- En effet, madame, dit Jasper Hobson, qui avait regard plus attentivement les deux combattants aprs l'observation du chasseur, et, soit de notre main, soit par la dent des loups, ces wapitis mourront tt ou tard l'endroit mme qu'ils occupent en ce moment. -- Je ne comprends pas ce qui vous fait parler ainsi, monsieur Hobson, rpondit la voyageuse. -- Eh bien, approchez, madame, rpondit le lieutenant. Ne craignez point d'effaroucher ces animaux. Ainsi que vous l'a dit notre chasseur, ils ne peuvent plus s'enfuir. Mrs. Paulina Barnett, accompagne de Sabine, de Marbre et du lieutenant, descendit la colline. Quelques minutes lui suffirent franchir la distance qui la sparait du thtre du combat. Les wapitis n'avaient pas boug. Ils se poussaient simultanment de la tte, comme deux bliers en lutte, mais ils semblaient insparablement lis l'un l'autre. En effet, dans l'ardeur du combat, les cornes des deux wapitis s'taient tellement enchevtres qu'elles ne pouvaient plus se dgager, moins de se rompre. C'est un fait qui se produit souvent, et sur les territoires de chasse, il n'est pas rare de rencontrer ces appendices branchus gisant sur le sol et attachs les uns aux autres. Les animaux, ainsi embarrasss, ne tardent pas mourir de faim, ou ils deviennent facilement la proie des fauves. Deux balles terminrent le combat des wapitis. Marbre et Sabine, les dpouillant sance tenante, conservrent leur peau, qu'ils devaient prparer plus tard, et abandonnrent aux loups et aux ours un monceau de chair saignante. VII. Le cercle polaire. L'expdition continua de s'avancer vers le nord-ouest, mais le tirage des traneaux sur ce sol ingal fatiguait extrmement les chiens. Ces courageuses btes ne s'emportaient plus, elles que la main de leurs conducteurs avait tant de peine contenir au dbut du voyage. On ne pouvait obtenir des attelages que huit dix milles par jour. Cependant, Jasper Hobson pressait autant que possible la marche de son dtachement. Il avait hte d'arriver l'extrmit du lac du Grand-Ours et d'atteindre le Fort- Confidence. L, en effet, il comptait recueillir quelques renseignements utiles son expdition. Les Indiens qui frquentent les rives septentrionales du lac avaient-ils dj parcouru les parages voisins de la mer? L'ocan Arctique tait-il libre cette poque de l'anne? C'taient l de graves questions, qui, rsolues affirmativement, pouvaient fixer le sort de la nouvelle factorerie. La contre que la petite troupe traversait alors tait capricieusement coupe d'un grand nombre de cours d'eau, pour la plupart tributaires de deux fleuves importants qui, coulant du sud au nord, vont se jeter dans l'ocan Glacial arctique. Ce sont, l'ouest, le fleuve Mackenzie; l'est, la Copper-mine-river. Entre ces deux principales artres se dessinaient des lacs, des lagons, des tangs nombreux. Leur surface, maintenant dgele, ne permettait dj plus aux traneaux de s'y aventurer. Ds lors, ncessit de les tourner, ce qui accroissait considrablement la longueur de la route. Dcidment, il avait raison, le lieutenant Hobson. L'hiver est la vritable saison de ces pays hyperborens, car il les rend plus aisment praticables. Mrs. Paulina Barnett devait le reconnatre en plus d'une occasion. Cette rgion, comprise dans la Terre maudite, tait, d'ailleurs, absolument dserte, comme le sont presque tous les territoires septentrionaux du continent amricain. On a calcul, en effet, que la moyenne de la population n'y donne pas un habitant par dix milles carrs. Ces habitants sont, sans compter les indignes dj trs rarfis, quelques milliers d'agents ou de soldats, appartenant aux diverses compagnies de fourrures. Cette population est plus gnralement masse sur les districts du sud et aux environs des factoreries. Aussi, nulle empreinte de pas humains ne fut-elle releve sur la route du dtachement. Les traces, conserves sur le sol friable, appartenaient uniquement aux ruminants et aux rongeurs. Quelques ours furent aperus, animaux terribles, quand ils appartiennent aux espces polaires. Toutefois, la raret de ces carnassiers tonnait Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse pensait, en s'en rapportant aux rcits des hiverneurs, que les rgions arctiques devaient tre trs frquentes par ces redoutables animaux, puisque les naufrags ou les baleiniers de la baie de Baffin comme ceux du Gronland et du Spitzberg, sont journellement attaqus par eux, et c'est peine si quelques-uns se montraient au large du dtachement. Attendez l'hiver, madame, lui rpondait le lieutenant Hobson, attendez le froid qui engendre la faim, et peut-tre serez-vous servie souhait! Cependant, aprs un fatigant et long parcours, le 23 mai, la petite troupe tait enfin arrive sur la limite du Cercle polaire. On sait que ce parallle, loign de 23 27' 57'' du ple nord, forme cette limite mathmatique laquelle s'arrtent les rayons solaires, lorsque l'astre radieux dcrit son arc dans l'hmisphre oppose. partir de ce point, l'expdition entrait donc franchement sur les territoires des rgions arctiques. Cette latitude avait t releve soigneusement au moyen des instruments trs prcis que l'astronome Thomas Black et Jasper Hobson maniaient avec une gale habilet. Mrs. Paulina Barnett, prsente l'opration, apprit avec satisfaction qu'elle allait enfin franchir le Cercle polaire. Amour-propre de voyageuse, bien admissible, en vrit. Vous avez dj pass les deux tropiques dans vos prcdents voyages, madame, lui dit le lieutenant, et vous voil aujourd'hui sur la limite du Cercle polaire. Peu d'explorateurs se sont ainsi aventurs sous des zones si diffrentes! Les uns ont, pour ainsi dire, la spcialit des terres chaudes, et l'Afrique et l'Australie, principalement, forment le champ de leurs investigations. Tels les Barth, les Burton, les Livingstone, les Speck, les Douglas, les Stuart. D'autres, au contraire, se passionnent, pour ces rgions arctiques, encore si imparfaitement connues, les Mackenzie, les Franklin, les Penny, les Kane, les Parry, les Rae, dont nous suivons en ce moment les traces. Il convient donc de fliciter Mrs. Paulina Barnett d'tre une voyageuse si cosmopolite. -- Il faut tout voir, ou du moins tenter de tout voir, monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett. Je crois que les difficults et les prils sont peu prs partout les mmes, sous quelque zone qu'ils se prsentent. Si nous n'avons pas craindre sur ces terres arctiques les fivres des pays chauds, l'insalubrit des hautes tempratures et la cruaut des tribus de race noire, le froid n'est pas un ennemi moins redoutable. Les animaux froces se rencontrent sous toutes les latitudes, et les ours blancs, j'imagine, n'accueillent pas mieux les voyageurs que les tigres du Tibet ou les lions de l'Afrique. Donc, au-del des Cercles polaires, mmes dangers, mmes obstacles qu'entre les deux tropiques. Il y a l des rgions qui se dfendront longtemps contre les tentatives des explorateurs. -- Sans doute, madame, rpondit Jasper Hobson, mais j'ai lieu de penser que les contres hyperborennes rsisteront plus longtemps. Dans les rgions tropicales, ce sont principalement les indignes dont la prsence forme le plus insurmontable obstacle, et je sais combien de voyageurs ont t victimes de ces barbares africains, qu'une guerre civilisatrice rduira ncessairement un jour! Dans les contres arctiques ou antarctiques, au contraire, ce ne sont point les habitants qui arrtent l'explorateur, c'est la nature elle-mme, c'est l'infranchissable banquise, c'est le froid, le cruel froid qui paralyse les forces humaines! -- Vous croyez donc, monsieur Hobson, que la zone torride aura t fouille jusque dans ses territoires les plus secrets en Afrique et en Australie avant que la zone glaciale ait t parcourue tout entire? -- Oui, madame, rpondit le lieutenant, et cette opinion me semble base sur les faits. Les plus audacieux dcouvreurs des rgions arctiques, Parry, Penny, Franklin, Mac-Clure, Kane, Morton, ne se sont pas levs au-dessus du quatre vingt-troisime parallle, restant ainsi plus de sept degrs du ple. Au contraire, l'Australie a t plusieurs fois explore du sud au nord par l'intrpide Stuart, et l'Afrique mme, -- si redoutable qui l'affronte, -- fut totalement traverse par le docteur Livingstone depuis la baie de Loanga jusqu'aux embouchures du Zambze. On a donc le droit de penser que les contres quatoriales sont plus prs d'tre reconnues gographiquement que les territoires polaires. -- Croyez-vous, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, que l'homme puisse jamais atteindre le ple mme? -- Sans aucun doute, madame, rpondit Jasper Hobson, l'homme, -- ou la femme, ajouta-t-il en souriant. Cependant, il me semble que les moyens employs jusqu'ici par les navigateurs afin de s'lever jusqu' ce point, auquel se croisent tous les mridiens du globe, doivent tre absolument modifis. On parle de la mer libre que quelques observateurs auraient entrevue. Mais cette mer, dgage de glaces, si elle existe toutefois, est difficile atteindre, et nul ne peut assurer, avec preuves l'appui, qu'elle s'tende jusqu'au ple. Je pense, d'ailleurs, que la mer libre crerait plutt une difficult qu'une facilit aux explorateurs. Pour moi, j'aimerais mieux avoir compter, pendant toute la dure du voyage, sur un terrain solide, qu'il ft fait de roc ou de glace. Alors, au moyen d'expditions successives, je ferais tablir des dpts de vivres et de charbons de plus en plus rapprochs du ple, et de cette faon, avec beaucoup de temps, beaucoup d'argent, peut-tre en sacrifiant bien des hommes la solution de ce grand problme scientifique, je crois que j'atteindrais cet inaccessible point du globe. -- Je partage votre opinion, monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett, et, si jamais vous tentiez l'aventure, je ne craindrais pas de partager avec vous fatigues et dangers, pour aller planter au ple nord le pavillon du Royaume-Uni! Mais, en ce moment, tel n'est point notre but. -- En ce moment, non, madame, rpondit Jasper Hobson. Toutefois, les projets de la Compagnie une fois raliss, lorsque le nouveau fort aura t lev sur l'extrme limite du continent amricain, il est possible qu'il devienne un point de dpart naturel pour toute expdition dirige vers le nord. D'ailleurs, si les animaux fourrures, trop vivement pourchasss, se rfugient au ple, il faudra bien que nous les suivions jusque l! -- moins que cette coteuse mode des fourrures ne passe enfin, rpondit Mrs. Paulina Barnett. -- Ah! madame, s'cria le lieutenant, il se trouvera toujours quelque jolie femme qui aura envie d'un manchon de zibeline ou d'une plerine de wison, et il faudra bien la satisfaire! -- Je le crains, rpondit en riant la voyageuse, et il est probable, en effet, que le premier dcouvreur du ple n'aura atteint ce point qu' la suite d'une martre ou d'un renard argent! -- C'est ma conviction, madame, reprit Jasper Hobson. La nature humaine est ainsi faite, et l'appt du gain entranera toujours l'homme plus loin et plus vite que l'intrt scientifique. -- Quoi! c'est vous qui parlez ainsi, vous, monsieur Hobson! -- Mais ne suis-je pas un employ de la Compagnie de la Baie d'Hudson, madame, et la Compagnie fait-elle autre chose que de risquer ses capitaux et ses agents dans l'unique espoir d'accrotre ses bnfices? -- Monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett, je crois vous connatre assez pour affirmer qu'au besoin vous sauriez vous dvouer corps et me la science. S'il fallait dans un intrt purement gographique vous lever jusqu'au ple, je suis assure que vous n'hsiteriez pas. Mais, ajouta-t-elle en souriant, c'est l une grosse question dont la solution est encore bien loigne. Pour nous, nous ne sommes encore arrivs qu'au Cercle polaire, et j'espre que nous le franchirons sans trop de difficults. -- Je ne sais trop, madame, rpondit Jasper Hobson, qui, en ce moment, observait attentivement l'tat de l'atmosphre. Le temps depuis quelques jours devient menaant. Voyez la teinte uniformment grise du ciel. Toutes ces brumes ne tarderont pas se rsoudre en neige, et, pour peu que le vent se lve, nous pourrons bien tre battus par quelque grosse tempte. J'ai vraiment hte d'tre arriv au lac du Grand-Ours! -- Alors, monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett en se levant, ne perdons pas de temps, et donnez-nous le signal du dpart. Le lieutenant ne demandait point tre stimul. Seul, ou accompagn d'hommes nergiques comme lui, il et poursuivi sa marche en avant, sans perdre ni une nuit ni un jour. Mais il ne pouvait obtenir de tous ce qu'il et obtenu de lui-mme. Il lui fallait ncessairement compter avec les fatigues des autres, s'il ne faisait aucun cas des siennes. Ce jour-l donc, par prudence, il accorda quelques heures de repos sa petite troupe, qui, vers trois heures aprs-midi, reprit la route interrompue. Jasper Hobson ne s'tait point tromp en pressentant un changement prochain dans l'tat de l'atmosphre. Ce changement, en effet, ne se fit pas attendre. Pendant cette journe, dans l'aprs-midi, les brumes s'paissirent et prirent une teinte jauntre d'un sinistre aspect. Le lieutenant tait assez inquiet, sans cependant rien laisser paratre de son inquitude, et, tandis que les chiens de son traneau le dplaaient, non sans grandes fatigues, il s'entretenait avec le sergent Long, que ces symptmes d'une tempte ne laissaient pas de proccuper. Le territoire que le dtachement traversait alors tait malheureusement peu propice au glissage des traneaux. Ce sol, trs accident, ravin par endroits, tantt hriss de gros blocs de granit, tantt obstru d'normes icebergs peine entams par le dgel, retardait singulirement la marche des attelages et la rendait trs pnible. Les malheureux chiens n'en pouvaient plus, et le fouet des conducteurs demeurait sans effet. Aussi le lieutenant et ses hommes furent-ils frquemment obligs de mettre pied terre, de renforcer l'attelage puis, de pousser l'arrire des traneaux, de les soutenir mme, lorsque les brusques dnivellements du sol risquaient de les faire choir. C'taient, on le comprend, d'incessantes fatigues que chacun supportait sans se plaindre. Seul, Thomas Black, absorb, d'ailleurs, dans son ide fixe, ne descendait jamais de son vhicule, car sa corpulence se ft mal accommode de ces pnibles exercices. Depuis que le Cercle polaire avait t franchi, le sol, on le voit, s'tait absolument modifi. Il tait vident que quelque convulsion gologique y avait sem ces blocs normes. Cependant, une vgtation plus complte se manifestait maintenant sa surface. Non seulement des arbrisseaux et des arbustes, mais aussi des arbres se groupaient sur le flanc des collines, l o quelque encaissement les abritait contre les mauvais vents du nord. C'taient invariablement les mmes essences, des pins, des sapins, des saules, dont la prsence attestait, dans cette terre froide, une certaine force vgtative. Jasper Hobson esprait bien que ces produits de la flore arctique ne lui manqueraient pas lorsqu'il serait arriv sur les limites de la mer Glaciale. Ces arbres, c'tait du bois pour construire son fort, du bois pour en chauffer les habitants. Chacun pensait comme lui en observant le contraste que prsentait cette rgion relativement moins aride, et les longues plaines blanches qui s'tendaient entre le lac de l'Esclave et le Fort-Entreprise. la nuit, la brume jauntre devint plus opaque. Le vent se leva. Bientt la neige tomba gros flocons, et, en quelques instants, elle eut recouvert le sol d'une nappe paisse. En moins d'une heure, la couche neigeuse eut atteint l'paisseur d'un pied, et, comme elle ne se solidifiait plus et restait l'tat de boue liquide, les traneaux n'avanaient plus qu'avec une extrme difficult. Leur avant recourb s'engageait profondment dans la masse molle, qui les arrtait chaque instant. Vers huit heures du soir, le vent commena souffler avec une violence extrme. La neige, vivement chasse, tantt prcipite sur le sol, tantt releve dans l'air, ne formait plus qu'un pais tourbillon. Les chiens, repousss par la rafale, aveugls par les remous de l'atmosphre, ne pouvaient plus avancer. Le dtachement suivait alors une troite gorge, presse entre de hautes montagnes de glace, travers laquelle la tempte s'engouffrait avec une incomparable puissance. Des morceaux d'icebergs, dtachs par l'ouragan, tombaient dans la passe et en rendaient la traverse fort prilleuse. C'taient autant d'avalanches partielles, dont la moindre et cras les traneaux et ceux qui les montaient. Dans de telles conditions, la marche en avant ne pouvait tre continue. Jasper Hobson ne s'obstina pas plus longtemps. Aprs avoir pris l'avis du sergent Long, il fit faire halte. Mais il fallait trouver un abri contre le chasse-neige, qui se dchanait alors. Cela ne pouvait embarrasser des hommes habitus aux expditions polaires. Jasper Hobson et ses compagnons savaient comment se conduire en de telles conjonctures. Ce n'tait pas la premire fois que la tempte les surprenait ainsi, quelques centaines de milles des forts de la Compagnie, sans qu'ils eussent une hutte d'Esquimaux ou une cahute d'Indien pour abriter leur tte. Aux icebergs! aux icebergs! cria Jasper Hobson. Le lieutenant fut compris de tous. Il s'agissait de creuser dans ces masses glaces des snow-houses, des maisons de neige, ou, pour mieux dire, de vritables trous dans lesquels chacun se blottirait pendant toute la dure de la tempte. Les haches et les couteaux eurent vite fait d'attaquer la masse friable des icebergs. Trois quarts d'heure aprs, une dizaine de tanires troites ouvertures, qui pouvaient contenir chacune deux ou trois personnes, taient creuses dans l'pais massif. Quant aux chiens, ils avaient t dtels et abandonns eux-mmes. On se fiait leur sagacit, qui leur ferait trouver sous la neige un abri suffisant. Avant dix heures, tout le personnel de l'expdition tait tapi dans les snow-houses. On s'tait group par deux ou par trois, chacun suivant ses sympathies. Mrs. Paulina Barnett, Madge et le lieutenant Hobson occupaient la mme hutte. Thomas Black et le sergent Long s'taient fourrs dans le mme trou. Les autres l'avenant. Ces retraites taient vritablement chaudes, sinon confortables, et il faut savoir que les Indiens ou les Esquimaux n'ont pas d'autres refuges, mme pendant les plus grands froids. Jasper Hobson et les siens pouvaient donc attendre en sret la fin de la tempte, en ayant soin, toutefois, que l'entre de leur trou ne s'obstrut pas sous la neige. Aussi avaient-ils la prcaution de le dblayer de demi-heure en demi- heure. Pendant cette tourmente, peine le lieutenant et ses soldats purent-ils mettre le pied au dehors. Fort heureusement, chacun s'tait muni de provisions suffisantes, et l'on put supporter cette existence de castors, sans souffrir ni du froid ni de la faim. Pendant quarante-huit heures, l'intensit de la tempte continua de s'accrotre. Le vent mugissait dans l'troite passe et dcouronnait le sommet des icebergs. De grands fracas, vingt fois rpts par les chos, indiquaient quel point se multipliaient les avalanches. Jasper Hobson pouvait craindre avec raison que sa route entre ces montagnes ne fut, par la suite, hrisse d'obstacles insurmontables. ces fracas se mlaient aussi des rugissements sur la nature desquels le lieutenant ne se mprenait pas, et il ne cacha point la courageuse Mrs. Paulina Barnett que des ours devaient rder dans la passe. Mais trs heureusement, ces redoutables animaux, trop occups d'eux-mmes, ne dcouvrirent pas la retraite des voyageurs. Ni les chiens, ni les traneaux enfouis sous une paisse couche de neige, n'attirrent leur attention, et ils passrent sans songer mal. La dernire nuit, celle du 25 au 26 mai, fut plus terrible encore. La violence de l'ouragan devint telle que l'on put redouter un bouleversement gnral des icebergs. On sentait, en effet, ces normes masses trembler sur leur base. Une mort affreuse et attendu les malheureux pris dans cet crasement de montagnes. Les blocs de glace craquaient avec un bruit effroyable, et dj, par de certaines oscillations, il s'y creusait des failles qui devaient en compromettre la solidit. Cependant, aucun boulement ne se produisit. La masse entire rsista, et vers la fin de la nuit, par un de ces phnomnes frquents dans les contres arctiques, la violence de la tourmente s'tant puise subitement sous l'influence d'un froid assez rigoureux, le calme de l'atmosphre se refit avec les premires lueurs du jour. VIII. Le lac du Grand-Ours. C'tait une heureuse circonstance. Ces froids vifs, mais peu durables, qui marquent ordinairement certains jours du mois de mai, -- mme sur les parallles de la zone tempre, -- suffirent solidifier l'paisse couche de neige. Le sol redevint favorable. Jasper Hobson se remit en route, et le dtachement s'lana sa suite de toute la vitesse des attelages. La direction de l'itinraire fut alors lgrement modifie. Au lieu de se porter directement au nord, l'expdition s'avana vers l'ouest, en suivant pour ainsi dire la courbure du Cercle polaire. Le lieutenant voulait atteindre le Fort-Confidence, bti la pointe extrme du lac du Grand-Ours. Ces quelques jours de froid servirent utilement ses projets; sa marche fut trs rapide; aucun obstacle ne se prsenta, et le 30 mai, sa petite troupe arrivait la factorerie. Le Fort-Confidence et le Fort-Good-Hope, situs sur la rivire Mackenzie, taient alors les postes les plus avancs vers le nord que la Compagnie de la baie d'Hudson possdt cette poque. Le Fort-Confidence, bti l'extrmit septentrionale du lac du Grand-Ours, point extrmement important, se trouvait, par les eaux mmes du lac, glaces l'hiver, libres l't, en communication facile avec le Fort-Franklin, lev l'extrmit mridionale. Sans parler des changes journellement oprs avec les Indiens chasseurs de ces hautes latitudes, ces factoreries, et plus particulirement le Fort-Confidence, exploitaient les rives et les eaux du Grand-Ours. Ce lac est une vritable mer mditerranenne, qui s'tend sur un espace de plusieurs degrs en longueur et en largeur. D'un dessin trs irrgulier, trangl dans sa partie centrale par deux promontoires aigus, il affecte au nord la disposition d'un triangle vas. Sa forme gnrale serait peu prs celle de la peau tendue d'un grand ruminant, auquel la tte manquerait tout entire. C'tait l'extrmit de la patte droite qu'avait t construit le Fort-Confidence, moins de deux cent milles du Golfe-du- Couronnement, l'un de ces nombreux estuaires qui chancrent si capricieusement la cte septentrionale de l'Amrique. Il se trouvait donc bti au-dessus du Cercle polaire, mais encore prs de trois degrs de ce soixante-dixime parallle, au-del duquel la Compagnie de la baie d'Hudson tenait essentiellement fonder un tablissement nouveau. Le Fort-Confidence, dans son ensemble, reproduisait les mmes dispositions qui se retrouvaient dans les autres factoreries du Sud. Il se composait d'une maison d'officiers, de logements pour les soldats, de magasins pour les pelleteries, -- le tout en bois et entour d'une enceinte palissade. Le capitaine qui le commandait tait alors absent. Il avait accompagn dans l'Est un parti d'Indiens et de soldats qui s'taient aventurs la recherche de territoires plus giboyeux. La saison dernire n'avait pas t bonne. Les fourrures de prix manquaient. Toutefois, par compensation, les peaux de loutre, grce au voisinage du lac, avaient pu tre abondamment recueillies; mais ce stock venait prcisment d'tre dirig vers les factoreries centrales du Sud, de telle sorte que les magasins du Fort-Confidence taient vides en ce moment. En l'absence du capitaine, ce fut un sergent qui fit Jasper Hobson les honneurs du fort. Ce sous-officier tait prcisment le beau-frre du sergent Long, et se nommait Felton. Il se mit entirement la disposition du lieutenant, qui, dsirant procurer quelque repos ses compagnons, rsolut de demeurer deux ou trois jours au Fort-Confidence. Les logements ne manquaient pas en l'absence de la petite garnison. Hommes et chiens furent bientt installs confortablement. La plus belle chambre de la maison principale fut naturellement rserve Mrs. Paulina Barnett, qui n'eut qu' se louer des attentions du sergent Felton. Le premier soin de Jasper Hobson avait t de demander Felton si quelque parti d'Indiens du Nord ne battait pas en ce moment les rives du Grand-Ours. Oui, mon lieutenant, rpondit le sergent. On nous a rcemment signal un campement d'Indiens-Livres, qui se sont tablis sur l'autre pointe septentrionale du lac. -- quelle distance du fort? demanda Jasper Hobson. -- trente milles environ, rpondit le sergent Felton. Est-ce qu'il vous conviendrait d'entrer en relation avec ces indignes? -- Sans aucun doute, dit Jasper Hobson. Ces Indiens peuvent me donner d'utiles renseignements sur cette partie du territoire qui confine la mer Polaire, et que termine le cap Bathurst. Si l'emplacement est propice, c'est l que je compte btir notre nouvelle factorerie. -- Eh bien, mon lieutenant, rpondit Felton, rien n'est plus facile que de se rendre au campement des Livres. -- Par la rive du lac? -- Non, par les eaux mmes du lac. Elles sont libres en ce moment et le vent est favorable. Nous mettrons votre disposition un canot, un matelot pour le conduire, et, en quelques heures, vous aurez atteint le campement indien. -- Bien, sergent, dit Jasper Hobson. J'accepte votre proposition, et demain matin, si vous le voulez... -- Quand il vous conviendra, mon lieutenant, rpondit le sergent Felton. Le dpart fut fix au lendemain matin. Lorsque Mrs. Paulina Barnett eut connaissance de ce projet, elle demanda Jasper Hobson la permission de l'accompagner, -- permission qui, on le pense bien, lui fut accorde avec empressement. Mais il s'agissait d'occuper la fin de cette journe. Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson, deux ou trois soldats, Madge, Mrs. Mac Nap et Joliffe, guids par Felton, allrent visiter les rives voisines du lac. Ces rives n'taient point dpourvues de verdure. Les coteaux, alors dbarrasses des neiges, se montraient couronns et l d'arbres rsineux, de l'espce des pins cossais. Ces arbres s'levaient une quarantaine de pieds au-dessus du sol, et ils fournissaient aux habitants du fort tout le combustible dont ils avaient besoin pendant les longs mois d'hiver. Leurs gros troncs, revtus de branches flexibles, offraient une nuance gristre trs caractrise. Mais, formant d'pais massifs qui descendaient jusqu'aux rives du lac, uniformment groups, droits, presque tous d'gale hauteur, ils donnaient peu de varit au paysage. Entre ces bouquets d'arbres, une sorte d'herbe blanchtre revtait le sol et parfumait l'atmosphre de la suave odeur du thym. Le sergent Felton apprit ses htes que cette herbe, trs odorante, portait le nom d'herbe-encens, nom qu'elle justifiait, d'ailleurs, lorsqu'on la jetait sur des charbons ardents. Les promeneurs quittrent le fort, et, aprs avoir franchi quelques centaines de pas, ils arrivrent prs d'un petit port naturel, encaiss dans de hautes roches de granit, qui le dfendaient contre le ressac du large. C'est l que s'amarrait la flottille du Fort-Confidence, consistant en un unique canot de pche, -- celui-l mme qui, le lendemain, devait transporter Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett au campement des Indiens. De ce point, le regard embrassait une grande partie du lac, ses coteaux boiss, ses rives capricieuses, dchiquetes de caps et de criques, ses eaux faiblement ondules par la brise, et au-dessus desquelles quelques icebergs dcoupaient encore leur silhouette mobile. Dans le sud, l'oeil s'arrtait sur un vritable horizon de mer, ligne circulaire, nettement trace par le ciel et l'eau, qui s'y confondaient alors sous l'clat des rayons solaires. Ce large espace, occup par la surface liquide du Grand-Ours, les rives semes de cailloux et de blocs de granit, les talus tapisss d'herbes, les collines, les arbres qui les couronnaient, offraient partout l'image de la vie vgtale et animale. De nombreuses varits de canards couraient sur les eaux, en jacassant grand bruit: c'taient des eiders-ducks, des siffleurs, des arlequins, des vieilles femmes, oiseaux bavards dont le bec n'est jamais ferm. Quelques centaines de puffins et de guillemots s'enfuyaient tire-d'aile en toute direction. Sous le couvert des arbres se pavanaient des orfraies, hautes de deux pieds, sortes de faucons dont le ventre est gris-cendr, les pattes et le bec bleus, les yeux jaune orange. Les nids de ces volatiles, accrochs aux fourches des arbres, et forms d'herbes marines, prsentaient un volume norme. Le chasseur Sabine parvint abattre une couple de ces gigantesques orfraies, dont l'envergure mesurait prs de six pieds, -- magnifiques chantillons de ces oiseaux voyageurs, exclusivement ichtyophages, que l'hiver chasse jusqu'aux rivages du golfe du Mexique, et que l't ramne vers les plus hautes latitudes de l'Amrique septentrionale. Mais ce qui intressa particulirement les promeneurs, ce fut la capture d'une loutre, dont la peau valait plusieurs centaines de roubles. La fourrure de ces prcieux amphibies tait autrefois trs recherche en Chine. Mais, si ces peaux ont notablement baiss sur les marchs du Cleste Empire, elles sont encore en grande faveur sur les marchs de la Russie. L, leur dbit est toujours assur, et de trs hauts prix. Aussi les commerants russes, exploitant toutes les frontires du Nouveau-Cornouailles jusqu' l'ocan Arctique, pourchassent-ils incessamment les loutres marines, dont l'espce tend singulirement se rarfier. Telle est la raison pour laquelle ces animaux fuient constamment devant les chasseurs, qui ont d les poursuivre jusque sur les rivages du Kamtchatka et dans toutes les les de l'archipel de Bring. Mais, ajouta le sergent Felton, aprs avoir donn ces dtails ses htes, les loutres amricaines ne sont pas ddaigner, et celles qui frquentent le lac du Grand-Ours valent encore de deux cent cinquante trois cents francs la pice. C'taient, en effet, des loutres magnifiques que celles qui vivaient sous les eaux du lac. L'un de ces mammifres, adroitement tir et tu par le sergent lui-mme, valait presque les enhydres du Kamtchatka. Cette bte, longue de deux pieds et demi depuis l'extrmit du museau jusqu'au bout de la queue, avait les pieds palms, les jambes courtes, le pelage bruntre, plus fonc au dos, plus clair au ventre, des poils soyeux, longs et luisants. Un beau coup de fusil, sergent! dit le lieutenant Hobson, qui faisait admirer Mrs. Paulina Barnett la magnifique fourrure de l'animal abattu. -- En effet, monsieur Hobson, rpondit le sergent Felton, et si chaque jour apportait ainsi sa peau de loutre, nous n'aurions pas nous plaindre! Mais que de temps perdu guetter ces animaux, qui nagent et plongent avec une rapidit extrme! Ils ne chassent gure que pendant la nuit, et il est trs rare qu'ils se hasardent de jour hors de leur gte, tronc d'arbre ou cavit de roche, fort difficile dcouvrir, mme aux chasseurs exercs. -- Et ces loutres deviennent de moins en moins nombreuses? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Oui, madame, rpondit le sergent, et le jour o cette espce aura disparu, les bnfices de la Compagnie dcrotront dans une proportion notable. Tous les chasseurs se disputent cette fourrure, et les Amricains, principalement, nous font une ruineuse concurrence. Pendant votre voyage, mon lieutenant, n'avez-vous rencontr aucun agent des compagnies amricaines? -- Aucun, rpondit Jasper Hobson. Est-ce qu'ils frquentent ces territoires si levs en latitude? -- Assidment, monsieur Hobson, dit le sergent, et quand ces fcheux sont signals, il est bon de se mettre sur ses gardes. -- Ces agents sont-ils donc des voleurs de grand chemin? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Non, madame, rpondit le sergent, mais ce sont des rivaux redoutables, et quand le gibier est rare, les chasseurs se le disputent coups de fusil. J'oserais mme affirmer que, si la tentative de la Compagnie est couronne de succs, si vous parvenez tablir un fort sur la limite extrme du continent, votre exemple ne tardera pas tre imit par ces Amricains, que le ciel confonde! -- Bah! rpondit le lieutenant, les territoires de chasse sont vastes, et il y a place au soleil pour tout le monde. Quant nous, commenons d'abord! Allons en avant, tant que la terre solide ne manquera pas nos pieds, et que Dieu nous garde! Aprs trois heures de promenade, les visiteurs revinrent au Fort- Confidence. Un bon repas, compos de poisson et de venaison frache, les attendait dans la grande salle, et ils firent honneur au dner du sergent. Quelques heures de causerie dans le salon terminrent cette journe, et la nuit procura aux htes du fort un excellent sommeil. Le lendemain, 31 mai, Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson taient sur pied ds cinq heures du matin. Le lieutenant devait consacrer tout ce jour visiter le campement des Indiens et recueillir les renseignements qui pouvaient lui tre utiles. Il proposa Thomas Black de l'accompagner dans cette excursion. Mais l'astronome prfra demeurer terre. Il dsirait faire quelques observations astronomiques et dterminer avec prcision la longitude et la latitude du Fort-Confidence. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson durent donc faire seuls la traverse du lac, sous la conduite d'un vieux marin nomm Norman, qui tait depuis de longues annes au service de la Compagnie. Les deux passagers, accompagns du sergent Felton, se rendirent au petit port, o le vieux Norman les attendait dans son embarcation. Ce n'tait qu'un canot de pche, non pont, mesurant seize pieds de quille, gr en cutter, qu'un seul homme pouvait manoeuvrer aisment. Le temps tait beau. Il ventait une petite brise du nord-est, trs favorable la traverse. Le sergent Felton dit adieu ses htes, les priant de l'excuser s'il ne les accompagnait pas, mais il ne pouvait quitter la factorerie en l'absence de son capitaine. L'amarre de l'embarcation fut largue, et le canot, tribord amure, ayant quitt le petit port, fila rapidement sur les fraches eaux du lac. Ce voyage n'tait vritablement qu'une promenade, et une promenade charmante. Le vieux matelot, assez taciturne de sa nature, la barre engage sous le bras, se tenait silencieux l'arrire de l'embarcation. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson, assis sur les bancs latraux, examinaient le paysage qui se dployait devant leurs yeux. Le canot prolongeait la cte septentrionale du Grand- Ours une distance de trois milles environ, de manire suivre une direction rectiligne. On pouvait donc observer facilement les grandes masses des coteaux boiss, qui s'abaissaient peu peu vers l'ouest. De ce ct, la rgion formant la partie nord du lac semblait tre entirement plane, et la ligne de l'horizon s'y reculait une distance considrable. Toute cette rive contrastait avec celle qui dessinait l'angle aigu au fond duquel s'levait le Fort-Confidence, encadr dans sa bordure de sapins verts. On voyait encore le pavillon de la Compagnie, qui se droulait au sommet du donjon. Vers le sud et l'ouest, les eaux du lac, obliquement frappes par les rayons solaires, resplendissaient par places; mais ce qui blouissait le regard, c'taient ces icebergs mobiles, semblables des blocs d'argent en fusion, dont l'oeil ne pouvait soutenir la rverbration. Des glaons souds par l'hiver, il ne restait plus aucune trace. Seules, ces montagnes flottantes, que l'astre radieux pouvait peine dissoudre, semblaient protester contre ce soleil polaire, qui dcrivait un arc diurne trs allong, et auquel la chaleur manquait encore, sinon l'clat. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson causaient de ces choses, changeant, comme toujours, les penses que cette trange nature provoquait en eux. Ils enrichissaient leur esprit de souvenirs, tandis que l'embarcation, ondulant peine sur ces eaux paisibles, marchait rapidement. En effet, le canot tait parti six heures du matin, et neuf heures, il se rapprochait sensiblement dj de la rive septentrionale du lac qu'il devait atteindre. Le campement des Indiens se trouvait tabli l'angle nord-ouest du Grand-Ours. Avant dix heures, le vieux Norman avait ralli cet endroit, et il venait atterrir prs d'une berge trs accore, au pied d'une falaise de mdiocre hauteur. Le lieutenant et Mrs. Paulina prirent terre aussitt. Deux ou trois Indiens accoururent au-devant d'eux, -- entre autres leur chef, personnage assez emplum, qui leur adressa la parole en un anglais suffisamment intelligible. Ces Indiens-Livres, de mme que les Indiens-Cuivre, les Indiens- Castors et autres, appartiennent tous la race des Chippeways, et consquemment ils diffrent peu de leurs congnres par leurs coutumes et leurs habillements. Ils sont, d'ailleurs, en frquentes relations avec les factoreries, et ce commerce les a pour ainsi dire britanniss, autant que peut l'tre un sauvage. C'est aux forts qu'ils portent les produits de leur chasse, et c'est aux forts qu'ils les changent contre les objets ncessaires la vie, que, depuis quelques annes, ils ne fabriquent plus eux- mmes. Ils sont, pour ainsi dire, la solde de la Compagnie; c'est par elle qu'ils vivent, et l'on ne s'tonnera plus qu'ils aient dj perdu toute originalit. Pour trouver une race d'indignes sur laquelle le contact europen n'ait pas encore laiss son empreinte, il faut remonter des latitudes plus leves, jusqu' ces glaciales rgions frquentes par les Esquimaux. L'Esquimau, comme le Gronlandais, est le vritable enfant des contres polaires. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson se rendirent au campement des Indiens-Livres, situ un demi-mille du rivage. L, ils trouvrent une trentaine d'indignes, hommes, femmes et enfants, qui vivaient de pche et de chasse, et exploitaient les environs du lac. Ces Indiens taient prcisment revenus tout rcemment des territoires situs au nord du continent amricain, et ils donnrent Jasper Hobson quelques renseignements, fort incomplets il est vrai, sur l'tat actuel du littoral aux environs du soixante-dixime parallle. Le lieutenant apprit cependant, avec une certaine satisfaction, qu'aucun dtachement europen ou amricain n'avait t vu sur les confins de la mer polaire, et que cette mer tait libre cette poque de l'anne. Quand au cap Bathurst proprement dit, vers lequel il avait l'intention de se diriger, les Indiens-Livres ne le connaissaient pas. Leur chef parla, d'ailleurs, de la rgion situe entre le Grand-Ours et le cap Bathurst comme d'un pays difficile traverser, assez accident et coup de rios dgels en ce moment. Il engagea le lieutenant descendre le cours de la Coppermine-river, dans le nord-est du lac, de manire gagner la cte par le plus court chemin. Une fois la mer polaire atteinte, il serait plus ais d'en suivre les rivages, et Jasper Hobson serait matre alors de s'arrter au point qui lui conviendrait. Jasper Hobson remercia le chef indien, et prit cong de lui, aprs lui avoir fait quelques prsents. Puis, accompagnant Mrs. Paulina Barnett, il visita les environs du campement, et ne revint trouver l'embarcation que vers trois heures aprs-midi. IX. Une tempte sur un lac. Le vieux marin attendait avec une certaine impatience le retour de ses passagers. En effet, depuis une heure environ, le temps avait chang. L'aspect du ciel, qui s'tait subitement modifi, ne pouvait qu'inquiter un homme habitu consulter les vents et les nuages. Le soleil, masqu par une brume paisse, ne se montrait plus que sous l'aspect d'un disque blanchtre, alors sans clat et sans rayonnement. La brise s'tait tue, mais on entendait les eaux du lac gronder dans le sud. Ces symptmes d'un changement trs prochain dans l'tat de l'atmosphre s'taient manifests avec cette rapidit particulire aux latitudes leves. Partons, monsieur le lieutenant, partons! s'cria le vieux Norman, en regardant d'un air inquiet la brume suspendue au-dessus de sa tte. Partons sans perdre un instant. Il y a de graves menaces dans l'air. -- En effet, rpondit Jasper Hobson, l'aspect du ciel n'est plus le mme. Nous n'avions pas remarqu ce changement, madame. -- Craignez-vous donc quelque tempte? demanda la voyageuse en s'adressant Norman. -- Oui, madame, rpondit le vieux marin, et les temptes du Grand- Ours sont souvent terribles. L'ouragan s'y dchane comme en plein Atlantique. Cette brume subite ne prsage rien de bon. Toutefois, il est possible que la tourmente n'clate point avant trois ou quatre heures, et, d'ici l, nous serons arrivs au Fort- Confidence. Mais partons sans retard, car l'embarcation ne serait pas en sret auprs de ces roches, qui se montrent fleur d'eau. Le lieutenant ne pouvait discuter avec Norman des choses auxquelles celui-ci s'entendait mieux que lui. Le vieux marin tait, d'ailleurs, un homme habitu depuis longtemps ces traverses du lac. Il fallait donc s'en rapporter son exprience. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson s'embarqurent. Cependant, au moment de dtacher l'amarre et de pousser au large, Norman, -- prouvait-il une sorte de pressentiment? -- murmura ces mots: On ferait peut-tre mieux d'attendre! Jasper Hobson, auquel ces paroles n'avaient point chapp, regarda le vieux marin, dj assis la barre. S'il et t seul, il n'aurait pas hsit partir. Mais la prsence de Mrs. Paulina Barnett lui commandait une circonspection plus grande. La voyageuse comprit l'hsitation de son compagnon. Ne vous occupez point de moi, monsieur Hobson, dit-elle, et agissez comme si je n'tais pas l. Du moment que ce brave marin croit devoir partir, partons sans retard. -- Adieu-vat! rpondit Norman, en larguant son amarre, et retournons au fort par le plus court! Le canot prit le large. Pendant une heure, il fit peu de chemin. La voile, peine gonfle par de folles brises qui ne savaient o se fixer, battait sur le mt. La brume s'paississait. L'embarcation subissait dj les ondulations d'une houle plus violente, car la mer sentait, avant l'atmosphre, le cataclysme prochain. Les deux passagers restaient silencieux, tandis que le vieux marin, travers ses paupires railles, cherchait percer l'opaque brouillard. D'ailleurs, il se tenait prt tout vnement, et, son coute la main, il attendait le vent, prt la filer, si l'attaque tait trop brusque. Jusqu'alors, cependant, les lments n'taient point entrs en lutte, et tout et t pour le mieux, si l'embarcation avait fait de la route. Mais, aprs une heure de navigation, elle ne se trouvait pas encore deux milles du campement des Indiens. En outre, quelques souffles malencontreux, venus de terre, l'avaient repousse au large, et dj, par ce temps embrum, la cte se distinguait peine. C'tait une circonstance fcheuse, si le vent venait se fixer dans la partie du nord, car ce lger canot, trs sensible la drive et ne pouvant suffisamment tenir le plus prs, courait risque d'tre entran trs au loin sur le lac. Nous marchons peine, dit le lieutenant au vieux Norman. -- peine, monsieur Hobson, rpondit le marin. La brise ne veut pas tenir, et, quand elle tiendra, il est malheureusement craindre que ce ne soit du mauvais ct. Alors, ajouta-t-il en tendant sa main vers le sud, nous pourrions bien voir le Fort- Franklin avant le Fort-Confidence! -- Eh bien, rpondit en plaisantant Mrs. Paulina Barnett, ce serait une promenade plus complte, voil tout. Ce lac du Grand- Ours est magnifique, et il mrite vraiment d'tre visit du nord au sud! Je suppose, Norman, qu'on en revient, de ce Fort-Franklin? -- Oui! madame, quand on a pu l'atteindre, dit le vieux Norman. Mais des temptes qui durent quinze jours ne sont pas rares sur ce lac, et, si notre mauvaise fortune nous poussait jusqu'aux rives du sud, je ne promettrais pas M. Jasper Hobson qu'il ft de retour avant un mois au Fort-Confidence. -- Prenons garde alors, rpondit le lieutenant, car un pareil retard compromettrait fort nos projets. Ainsi donc agissez avec prudence, mon ami, et, s'il le faut, regagnez au plus tt la terre du nord. Mrs. Paulina Barnett ne reculera pas, je pense, devant une course de vingt vingt-cinq milles par terre. -- Je voudrais regagner la cte au nord, monsieur Hobson, rpondit Norman, que je ne pourrais plus remonter maintenant. Voyez vous- mme. Le vent a une tendance s'tablir de ce ct. Tout ce que je puis tenter, c'est de tenir le cap au nord-est, et, s'il ne survente pas, j'espre que je ferai bonne route. Mais, vers quatre heures et demie, la tempte se caractrisa. Des sifflements aigus retentirent dans les hautes couches de l'air. Le vent, que l'tat de l'atmosphre maintenait dans les zones suprieures, ne s'abaissait pas encore jusqu' la surface du lac, mais cela ne pouvait tarder. On entendait de grands cris d'oiseaux effars, qui passaient dans la brume. Puis, tout d'un coup, cette brume se dchira et laissa voir de gros nuages bas, dchiquets, dloquets, vritables haillons de vapeur, violemment chasss vers le sud. Les craintes du vieux marin s'taient ralises. Le vent soufflait du nord, et il ne devait pas tarder prendre les proportions d'un ouragan en s'abattant sur le lac. Attention! cria Norman, en roidissant l'coute de manire prsenter l'embarcation debout au vent sous l'action de la barre. La rafale arriva. Le canot se coucha d'abord sur le flanc, puis il se releva et bondit au sommet d'une lame. partir de ce moment, la houle s'accrut comme elle et fait sur une mer. Dans ces eaux relativement peu profondes, les lames, se choquant lourdement contre le fond du lac, rebondissaient ensuite une prodigieuse hauteur. l'aide! l'aide! avait cri le vieux marin, en essayant d'amener rapidement sa voile. Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett elle-mme, tentrent d'aider Norman, mais sans succs, car ils taient peu familiariss avec la manoeuvre d'une embarcation. Norman, ne pouvant abandonner sa barre, et les drisses tant engages la tte du mt, la voile n'amenait pas. chaque instant, le canot menaait de chavirer, et dj de gros paquets de mer l'assaillaient par le flanc. Le ciel, trs charg, s'assombrissait de plus en plus. Une froide pluie, mle de neige, tombait torrents, et l'ouragan redoublait de fureur, en chevelant la crte des lames. Coupez! coupez donc! cria le vieux marin au milieu des mugissements de la tempte. Jasper Hobson, dcoiff par le vent, aveugl par les averses, saisit le couteau de Norman et trancha la drisse tendue comme une corde de harpe. Mais le filin mouill ne courait plus dans la gorge des poulies, et la vergue resta apique en tte du mt. Norman voulut fuir alors, fuir dans le sud, puisqu'il ne pouvait tenir tte au vent; fuir, quoique cette allure ft extrmement prilleuse, au milieu de lames dont la vitesse dpassait celle de son embarcation; fuir, bien que cette fuite risqut de l'entraner irrsistiblement jusqu'aux rives mridionales du Grand-Ours! Jasper Hobson et sa courageuse compagne avaient conscience du danger qui les menaait. Ce frle canot ne pouvait rsister longtemps aux coups de mer. Ou il serait dmoli, ou il chavirerait. La vie de ceux qu'il portait tait entre les mains de Dieu. Cependant ni le lieutenant ni Mrs. Paulina Barnett ne se laissrent aller au dsespoir. Accrochs leurs bancs, couverts de la tte aux pieds par les froides douches des lames, tremps de pluie et de neige, envelopps par les sombres rafales, ils regardaient travers les brumes. Toute terre avait disparu. une encablure du canot, les nuages et les eaux du lac se confondaient obscurment. Puis, leurs yeux interrogeaient le vieux Norman, qui, les dents serres, les mains contractes sur la barre, essayait encore de maintenir son canot au plus prs du vent. Mais la violence de l'ouragan devint telle, que l'embarcation ne put continuer naviguer plus longtemps sous cette allure. Les lames qui la choquaient par l'avant l'auraient invitablement dmolie. Dj ses premiers bordages se disjoignaient, et quand elle tombait de tout son poids dans le creux des lames, c'tait croire qu'elle ne se relverait pas. Il faut fuir, fuir quand mme! murmura le vieux marin. Et, poussant la barre, filant l'coute, il mit le cap au sud. La voile, violemment tendue, emporta aussitt l'embarcation avec une vertigineuse rapidit. Mais les immenses lames, plus mobiles, couraient encore plus vite, et c'tait le grand danger de cette fuite vent arrire. Dj mme des masses liquides se prcipitaient sur la vote du canot, qui ne pouvait les viter. Il se remplissait, et il fallait le vider sans cesse, sous peine de sombrer. mesure qu'il s'avanait dans la portion plus large du lac, et, par cela mme, plus loin de la cte, les eaux devenaient plus tumultueuses. Aucun abri, ni rideau d'arbres, ni collines, n'empchait alors l'ouragan de faire rage autour de lui. Dans certaines claircies, ou plutt au milieu du dchirement des brumes, on entrevoyait d'normes icebergs, qui roulaient comme des boues sous l'action des lames, pousss, eux aussi, vers la partie mridionale du lac. Il tait cinq heures et demie. Ni Norman ni Jasper Hobson ne pouvaient estimer le chemin parcouru, non plus que la direction suivie. Ils n'taient plus matres de leur embarcation, et ils subissaient les caprices de la tempte. En ce moment, cent pieds en arrire du canot, se leva une monstrueuse lame, couronne nettement par une crte blanche. Au- devant d'elle, la dnivellation de la surface liquide formait comme une sorte de gouffre. Toutes les petites ondulations intermdiaires, crases par le vent, avaient disparu. Dans ce gouffre mobile la couleur des eaux tait noire. Le canot, engag au fond de cet abme qui se creusait de plus en plus, s'abaissait profondment. La grande lame s'approchait, dominant toutes les vagues environnantes. Elle gagnait sur l'embarcation. Elle menaait de l'aplatir. Norman, s'tant retourn, la vit venir, Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett la regardrent aussi, l'oeil dmesurment ouvert, s'attendant ce qu'elle croult sur eux et ne pouvant l'viter! Elle croula, en effet, et avec un bruit pouvantable. Elle dferla sur l'embarcation, dont l'arrire fut entirement coiff. Un choc terrible eut lieu. Un cri s'chappa des lvres du lieutenant et de sa compagne, ensevelis sous cette montagne liquide. Ils durent croire que l'embarcation sombrait en cet instant. L'embarcation, aux trois quarts pleine d'eau, se releva pourtant..., mais le vieux marin avait disparu! Jasper Hobson poussa un cri de dsespoir. Mrs. Paulina Barnett se retourna vers lui. Norman! s'cria-t-il, montrant la place vide l'arrire de l'embarcation. -- Le malheureux! murmura la voyageuse. Jasper Hobson et elle s'taient levs, au risque d'tre jets hors de ce canot, qui bondissait sur le sommet des lames. Mais ils ne virent rien. Pas un cri, pas un appel ne se fit entendre. Aucun corps n'apparut dans l'cume blanche... Le vieux marin avait trouv la mort dans les flots. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson taient retombs sur leur banc. Maintenant, seuls bord, ils devaient pourvoir eux-mmes leur salut. Mais ni le lieutenant ni sa compagne ne savaient manoeuvrer une embarcation, et, dans ces dplorables circonstances, un marin consomm aurait peine pu la maintenir. Le canot tait le jouet des lames. Sa voile tendue l'emportait. Jasper Hobson pouvait-il enrayer cette course? C'tait une affreuse situation pour ces infortuns, pris dans la tempte, sur une barque fragile, qu'ils ne savaient mme pas diriger! Nous sommes perdus! dit le lieutenant. -- Non, monsieur Hobson, rpondit la courageuse Paulina Barnett. Aidons-nous d'abord! Le ciel nous aidera ensuite. Jasper Hobson comprit bien alors ce qu'tait cette vaillante femme, dont il partageait en ce moment la destine. Le plus press tait de rejeter hors du canot cette eau qui l'alourdissait. Un second coup de mer l'et rempli en un instant, et il aurait coul par le fond. Il y avait intrt, d'ailleurs, ce que l'embarcation, allge, s'levt plus facilement la lame, car alors elle risquait moins d'tre assomme. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett vidrent donc promptement cette eau, qui, par sa mobilit mme, pouvait les faire chavirer. Ce ne fut pas une petite besogne, car, chaque moment, quelque crte de vague embarquait, et il fallait avoir constamment l'cope la main. La voyageuse s'occupait plus spcialement de ce travail. Le lieutenant tenait la barre et maintenait tant bien que mal l'embarcation vent arrire. Pour surcrot de danger, la nuit, ou sinon la nuit, -- qui, sous cette latitude et cette poque de l'anne, dure peine quelques heures, -- l'obscurit, du moins, s'accroissait. Les nuages, bas, mls aux brumes, formaient un intense brouillard, peine imprgn de lumire diffuse. On n'y voyait pas deux longueurs du canot, qui se ft mis en pices s'il et heurt quelque glaon errant. Or, ces glaces flottantes pouvaient inopinment surgir, et, avec cette vitesse, il n'existait aucun moyen de les viter. Vous n'tes pas matre de votre barre, monsieur Jasper? demanda Mrs. Paulina Barnett, pendant une courte accalmie de la tempte. -- Non, madame, rpondit le lieutenant, et vous devez vous tenir prte tout vnement! -- Je suis prte! rpondit simplement la courageuse femme. En ce moment, un dchirement se fit entendre. Ce fut un bruit assourdissant. La voile, ventre par le vent, s'en alla comme une vapeur blanche. Le canot, emport par la vitesse acquise, fila encore pendant quelques instants; puis, il s'arrta, et les lames le ballottrent alors comme une pave. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett se sentirent perdus! Ils taient effroyablement secous, ils taient prcipits de leurs bancs, contusionns, blesss. Il n'y avait pas bord un morceau de toile que l'on pt tendre au vent. Les deux infortuns, dans ces obscurs embruns, au milieu de ces averses de neige et de pluie, se voyaient peine. Ils ne pouvaient s'entendre, et, croyant chaque instant prir, pendant une heure peut-tre, ils restrent ainsi, se recommandant la Providence, qui seule les pouvait sauver. Combien de temps encore errrent-ils ainsi, ballotts sur ces eaux furieuses? Ni le lieutenant Hobson ni Mrs. Paulina Barnett n'auraient pu le dire, quand un choc violent se produisit. Le canot venait de heurter un norme iceberg, -- bloc flottant, aux pentes roides et glissantes, sur lesquelles la main n'et pas trouv prise. ce heurt subit, qui n'avait pu tre par, l'avant de l'embarcation s'entrouvrit, et l'eau y pntra torrents. Nous coulons! nous coulons! s'cria Jasper Hobson. En effet, le canot s'enfonait, et l'eau avait dj atteint la hauteur des bancs. Madame! madame! s'cria le lieutenant. Je suis l... Je resterai... prs de vous! -- Non, monsieur Jasper! rpondit Mrs. Paulina. Seul, vous pouvez vous sauver... deux nous pririons! Laissez-moi! laissez-moi! -- Jamais! s'cria le lieutenant Hobson. Mais il avait peine prononc ce mot, que l'embarcation, frappe d'un nouveau coup de mer, coulait pic. Tous deux disparurent dans le remous caus par l'engouffrement subit du bateau. Puis, aprs quelques instants, ils revinrent la surface. Jasper Hobson nageait vigoureusement d'un bras et soutenait sa compagne de l'autre. Mais il tait vident que sa lutte contre ces lames furibondes ne pourrait tre de longue dure, et qu'il prirait lui-mme avec celle qu'il voulait sauver. En ce moment, des sons tranges attirrent son attention. Ce n'taient point des cris d'oiseaux effars, mais bien un appel profr par une voix humaine. Jasper Hobson, par un suprme effort, s'levant au-dessus des flots, lana un regard rapide autour de lui. Mais il ne vit rien au milieu de cet pais brouillard. Et cependant, il entendait encore ces cris, qui se rapprochaient. Quels audacieux osaient venir ainsi son secours? Mais, quoi qu'ils fissent, ils arriveraient trop tard. Embarrass de ses vtements, le lieutenant se sentait entran avec l'infortune, dont il ne pouvait dj plus maintenir la tte au- dessus de l'eau. Alors, par un dernier instinct, Jasper Hobson poussa un cri dchirant, puis il disparut sous une norme lame. Mais Jasper Hobson ne s'tait pas tromp. Trois hommes, errant sur le lac, ayant aperu le canot en dtresse, s'taient lancs son secours. Ces hommes, les seuls qui pussent affronter avec quelque chance de succs ces eaux furieuses, montaient les seules embarcations qui pussent rsister cette tempte. Ces trois hommes taient des Esquimaux, solidement attachs chacun son kayak. Le kayak est une longue pirogue, releve des deux bouts, faite d'une charpente extrmement lgre, sur laquelle sont tendues des peaux de phoque, bien cousues avec des nerfs de veau marin. Le dessus du kayak est galement recouvert de peaux dans toute sa longueur, sauf en son milieu, o une ouverture est mnage. C'est l que l'Esquimau prend place. Il lace sa veste impermable l'paulement de l'ouverture, et il ne fait plus qu'un avec son embarcation, dans laquelle aucune goutte d'eau ne peut pntrer. Ce kayak, souple et lger, toujours enlev sur le dos des lames, insubmersible, chavirable peut-tre, -- mais un coup de pagaye le redresse aisment, -- peut rsister et rsiste, en effet, l o des chaloupes seraient immanquablement brises. Les trois Esquimaux arrivrent temps sur le lieu du naufrage, guids par ce dernier cri de dsespoir que le lieutenant avait jet. Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett, demi suffoqus, sentirent cependant qu'une main vigoureuse les retirait de l'abme. Mais, dans cette obscurit, ils ne pouvaient reconnatre leurs sauveurs. L'un de ces Esquimaux prit le lieutenant, et il le mit en travers de son embarcation. Un autre procda de la mme faon l'gard de Mrs. Paulina Barnett, et les trois kayaks, habilement manoeuvrs par de longues pagayes de six pieds, s'avancrent rapidement au milieu des lames cumantes. Une demi-heure aprs, les deux naufrags taient dposs sur une plage de sable, trois milles au-dessous du Fort-Providence. Le vieux marin manquait seul au retour! X. Un retour sur le pass. Vers dix heures du soir, Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson frappaient la poterne du fort. Ce fut une joie de les revoir, car on les croyait perdus. Mais cette joie fit place une profonde affliction, quand on apprit la mort du vieux Norman. Ce brave homme tait aim de tous, et sa mmoire fut honore des plus vifs regrets. Quant aux courageux et dvous Esquimaux, aprs avoir reu flegmatiquement les affectueux remerciements du lieutenant et de sa compagne, ils n'avaient mme pas voulu venir au fort. Ce qu'ils avaient fait leur semblait tout naturel. Ils n'en taient pas leur premier sauvetage, et ils avaient immdiatement repris leur course aventureuse sur ce lac, qu'ils parcouraient jour et nuit, chassant les loutres et les oiseaux aquatiques. La nuit qui suivit le retour de Jasper Hobson, le lendemain, 1er juin, et la nuit du 1 au 2 furent entirement consacrs au repos. La petite troupe s'en accommoda fort, mais le lieutenant tait bien dcid partir le 2, ds le matin, et, trs heureusement, la tempte se calma. Le sergent Felton avait mis toutes les ressources de la factorerie la disposition du dtachement. Quelques attelages de chiens furent remplacs, et, au moment du dpart, Jasper Hobson trouva ses traneaux rangs en bon ordre la porte de l'enceinte. Les adieux furent faits. Chacun remercia le sergent Felton, qui s'tait montr fort hospitalier dans cette circonstance. Mrs. Paulina Barnett ne fut pas la dernire lui exprimer sa reconnaissance. Une vigoureuse poigne de main que le sergent donna son beau-frre Long termina la crmonie des adieux. Chaque couple monta dans le traneau qui lui fut assign, et, cette fois, Mrs. Paulina Barnett et le lieutenant occupaient le mme vhicule. Madge et le sergent Long les suivaient. D'aprs le conseil que lui avait donn le chef indien, Jasper Hobson rsolut de gagner la cte amricaine par le chemin le plus court, en coupant droit entre le Fort-Confidence et le littoral. Aprs avoir consult ses cartes, qui ne donnaient que fort approximativement la configuration du territoire, il lui parut bon de descendre la valle de la Coppermine, cours d'eau assez important qui va se jeter dans le golfe du Couronnement. Entre le Fort-Confidence et l'embouchure de la rivire, la distance est au plus d'un degr et demi, -- soit quatre-vingt-cinq quatre-vingt-dix milles. La profonde chancrure qui forme le golfe se termine au nord par le cap Krusenstern, et, depuis ce cap, la cte court franchement l'ouest, jusqu'au moment o elle s'lve au-dessus du soixante-dixime parallle par la pointe Bathurst. Jasper Hobson modifia donc la route qu'il avait suivie jusqu'alors, et il se dirigea dans l'est, de manire gagner, en quelques heures, le cours d'eau par la droite ligne. La rivire fut atteinte, le lendemain, 3 juin, dans l'aprs-midi. La Coppermine, aux eaux pures et rapides, alors dgage de glaces, coulait pleins bords dans une large valle, arrose par un grand nombre de rios capricieux, mais facilement guables. Le tirage des traneaux s'opra donc assez rapidement. Pendant que leur attelage les entranait, Jasper Hobson racontait sa compagne l'histoire de ce pays qu'ils traversaient. Une vritable intimit, une sincre amiti, autorise par leur situation et leur ge, existait entre le lieutenant Hobson et la voyageuse. Mrs. Paulina Barnett aimait s'instruire, et, ayant l'instinct des dcouvertes, elle aimait entendre parler des dcouvreurs. Jasper Hobson, qui connaissait par coeur son Amrique septentrionale, put compltement satisfaire la curiosit de sa compagne. Il y a quatre-vingt-dix ans environ, lui dit-il, tout ce territoire travers par la rivire Coppermine tait inconnu, et c'est aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson que l'on doit sa dcouverte. Seulement, madame, ainsi que cela arrive presque toujours dans le domaine scientifique, c'est en cherchant une chose qu'on en dcouvre une autre. Colomb cherchait l'Asie, et il trouva l'Amrique. -- Et que cherchaient donc les agents de la Compagnie? demanda Mrs. Paulina Barnett. tait-ce ce fameux passage du Nord-Ouest? -- Non, madame, rpondit le jeune lieutenant, non. Il y a un sicle, la Compagnie n'avait point intrt ce que l'on employt cette nouvelle voie de communication, qui et t plus profitable ses concurrents qu' elle-mme. On prtend mme qu'en 1741, un certain Christophe Middleton, charg d'explorer ces parages, fut publiquement accus d'avoir reu cinq mille livres de la Compagnie pour dclarer que la communication par mer entre les deux ocans n'existait pas et ne pouvait exister. -- Ceci n'est point la gloire de la clbre Compagnie, rpondit Mrs. Paulina Barnett. -- Je ne la dfends pas sur ce point, reprit Jasper Hobson. J'ajouterai mme que le parlement blma svrement ses agissements, quand, en 1746, il promit une prime de vingt mille livres quiconque dcouvrirait le passage en question. Aussi vit- on, en cette anne mme, deux intrpides voyageurs, William Moor et Francis Smith, s'lever jusqu' la baie Repulse, dans l'espoir de reconnatre la communication tant dsire. Toutefois, ils ne russirent pas dans leur entreprise, et, aprs une absence qui dura un an et demi, ils durent revenir en Angleterre. -- Mais d'autres capitaines, audacieux et convaincus, ne s'lancrent-ils pas aussitt sur leurs traces? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Non, madame, et, pendant trente ans encore, malgr l'importance de la rcompense promise par le parlement, aucune tentative ne fut faite pour reprendre l'exploration gographique de cette portion du continent amricain, ou plutt de l'Amrique anglaise, -- car c'est le nom qu'il convient de lui conserver. Ce ne fut qu'en 1769 qu'un agent de la Compagnie tenta de reprendre les travaux de Moor et de Smith. -- La Compagnie tait donc revenue de ses ides troites et gostes, monsieur Jasper? -- Non, madame, pas encore. Samuel Hearne, -- c'est le nom de cet agent, -- n'avait d'autre mission que de reconnatre la situation d'une mine de cuivre, que les coureurs indignes avaient signale. Ce fut le 6 novembre 1769 que cet agent quitta le fort du Prince- de-Galles, situ sur la rivire Churchill, prs de la cte occidentale de la baie d'Hudson. Samuel Hearne s'avana hardiment dans le nord-ouest; mais le froid devint si rigoureux que, ses vivres puiss, il dut retourner au fort du Prince-de-Galles. Heureusement, ce n'tait point un homme se dcourager. Le 23 fvrier de l'anne suivante, il repartit, emmenant quelques Indiens sa suite. Les fatigues de ce second voyage furent extrmes. Le gibier et le poisson, sur lesquels comptait Samuel Hearne, manqurent souvent. Il lui arriva mme une fois de rester sept jours sans manger autre chose que des fruits sauvages, des morceaux de vieux cuir et des os brls. Force fut encore ce voyageur intrpide de revenir la factorerie sans avoir obtenu aucun rsultat. Mais il ne se rebuta pas. Il partit une troisime fois, le 7 dcembre 1770, et, aprs dix-neuf mois de luttes, le 13 juillet 1772, il dcouvrit la Coppermine-River, qu'il descendit jusqu' son embouchure, et l, il prtendit avoir vu la mer libre. C'tait la premire fois que la cte septentrionale de l'Amrique tait atteinte. -- Mais le passage du nord-ouest, c'est--dire cette communication directe entre l'Atlantique et le Pacifique, n'tait point dcouvert? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Non, madame, rpondit le lieutenant, et que de marins aventureux le cherchrent depuis lors! Phipps en 1773, James Cook et Clerke de 1776 1779, Kotzebue de 1815 1818, Ross, Parry, Franklin et tant d'autres se dvourent cette tche difficile, mais inutilement, et il faut arriver au dcouvreur de notre temps, l'intrpide Mac Clure, pour trouver le seul homme qui ait rellement pass d'un ocan l'autre en traversant la mer polaire. -- En effet, monsieur Jasper, rpondit Mrs. Paulina Barnett, et c'est un fait gographique dont, nous autres Anglais, nous devons tre fiers! Mais, dites-moi, la Compagnie de la baie d'Hudson, revenue enfin des ides plus gnreuses, n'a-t-elle donc encourag aucun autre voyageur depuis Samuel Hearne? -- Elle l'a fait, madame, et c'est grce elle que le capitaine Franklin a pu excuter son voyage de 1819 1822, prcisment entre la rivire de Hearne et le cap Turnagain. Cette exploration ne s'opra pas sans fatigues et sans souffrances. Plusieurs fois la nourriture manqua compltement aux voyageurs. Deux Canadiens, assassins par leurs camarades, furent dvors... Malgr tant de tortures, le capitaine Franklin n'en parcourut pas moins un espace de cinq mille cinq cent cinquante milles sur cette portion, inconnue jusqu' lui, du littoral du North-Amrique. -- C'tait un homme d'une rare nergie! ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il l'a bien prouv quand, malgr tout ce qu'il avait dj souffert, il s'lana de nouveau la conqute du ple Nord. -- Oui, rpondit Jasper Hobson, et l'audacieux explorateur a trouv sur le thtre mme de ses dcouvertes une cruelle mort! Mais il est bien prouv, maintenant, que tous les compagnons de Franklin n'ont pas pri avec lui. Beaucoup de ces malheureux errent certainement encore au milieu de ces solitudes glaces! Ah! vraiment, je ne puis songer cet abandon terrible sans un serrement de coeur! Un jour, madame, ajouta le lieutenant avec une motion et une assurance singulires, un jour je fouillerai ces terres inconnues sur lesquelles s'est accomplie la funeste catastrophe, et... -- Et ce jour-l, rpondit Mrs. Paulina Barnett en serrant la main du lieutenant, ce jour-l je serai votre compagne d'exploration. Oui! cette ide m'est venue plus d'une fois, ainsi qu' vous, monsieur Jasper, et mon coeur s'meut comme le vtre la pense que des compatriotes, des Anglais, attendent peut-tre un secours... -- Qui viendra trop tard pour la plupart de ces infortuns, madame, mais qui viendra pour quelques-uns, soyez-en sre! -- Dieu vous entende, monsieur Hobson! rpondit Mrs. Paulina Barnett. J'ajouterai que les agents de la Compagnie, vivant proximit du littoral, me semblent mieux placs que tous autres pour tenter de remplir ce devoir d'humanit. -- Je partage votre opinion, madame, rpondit le lieutenant, car ces agents sont, de plus, accoutums aux rigueurs des continents arctiques. Ils l'ont souvent prouv, d'ailleurs, en mainte circonstance. Ne sont-ce pas eux qui ont assist le capitaine Black pendant son voyage de 1834, voyage qui nous a valu la dcouverte de la Terre du Roi Guillaume, cette terre sur laquelle s'est prcisment accomplie la catastrophe de Franklin? Est-ce que ce ne sont pas deux des ntres, les courageux Dease et Simpson, que le gouverneur de la baie d'Hudson, en 1838, chargea spcialement d'explorer les rivages de la mer polaire, -- exploration pendant laquelle la terre Victoria fut reconnue pour la premire fois? Je crois donc que l'avenir rserve notre Compagnie la conqute dfinitive du continent arctique. Peu peu ses factoreries monteront vers le nord, -- refuge oblig des animaux fourrure, -- et, un jour, un fort s'lvera au ple mme, sur ce point mathmatique o se croisent tous les mridiens du globe! Pendant cette conversation et tant d'autres qui lui succdrent, Jasper Hobson raconta ses propres aventures depuis qu'il tait au service de la Compagnie, ses luttes avec les concurrents des agences rivales, ses tentatives d'exploration dans les territoires inconnus du nord et de l'ouest. De son ct, Mrs. Paulina Barnett fit le rcit de ses propres prgrinations travers les contres intertropicales. Elle dit tout ce qu'elle avait accompli et tout ce qu'elle comptait accomplir un jour. C'tait entre le lieutenant et la voyageuse un agrable change de rcits qui charmait les longues heures du voyage. Pendant ce temps, les traneaux, enlevs au galop des chiens, s'avanaient vers le nord. La valle de la Coppermine s'largissait sensiblement aux approches de la mer Arctique. Les collines latrales, moins abruptes, s'abaissaient peu peu. Certains bouquets d'arbres rsineux rompaient et l la monotonie de ces paysages assez tranges. Quelques glaons, charris par la rivire, rsistaient encore l'action du soleil, mais leur nombre diminuait de jour en jour, et un canot, une chaloupe mme et descendu sans peine le courant de cette rivire, dont aucun barrage naturel, aucune agrgation de rocs ne gnait le cours. Le lit de la Coppermine tait profond et large. Ses eaux, trs limpides, alimentes par la fonte des neiges, coulaient assez vivement, sans jamais former de tumultueux rapides. Son cours, d'abord trs sinueux dans sa partie haute, tendait peu peu se rectifier et se dessiner en droite ligne sur une tendue de plusieurs milles. Quant aux rives, alors larges et plates, faites d'un sable fin et dur, tapisses en certains endroits d'une petite herbe sche et courte, elles se prtaient au glissage des traneaux et au dveloppement de la longue suite des attelages. Pas de ctes, et, par consquent, un tirage facile sur ce terrain nivel. Le dtachement s'avanait donc avec une grande rapidit. On allait nuit et jour, -- si toutefois cette expression peut s'appliquer une contre au-dessus de laquelle le soleil, traant un cercle presque horizontal, disparaissait peine. La nuit vraie ne durait pas deux heures sous cette latitude, et l'aube, cette poque de l'anne, succdait presque immdiatement au crpuscule. Le temps tait beau d'ailleurs, le ciel assez pur, quoique un peu embrum l'horizon, et le dtachement accomplissait son voyage dans des conditions excellentes. Pendant deux jours, on continua de ctoyer sans difficult le cours de la Coppermine. Les environs de la rivire taient peu frquents par les animaux fourrure, mais les oiseaux y abondaient. On aurait pu les compter par milliers. Cette absence presque complte de martres, de castors, d'hermines, de renards et autres, ne laissait pas de proccuper le lieutenant. Il se demandait si ces territoires n'avaient pas t abandonns comme ceux du sud par la population, trop vivement pourchasse, des carnassiers et des rongeurs. Cela tait probable, car on rencontrait frquemment des restes de campement, des feux teints qui attestaient le passage plus ou moins rcent de chasseurs indignes ou autres. Jasper Hobson voyait bien qu'il devrait reporter son exploration plus au nord, et qu'une partie seulement de son voyage serait faite, lorsqu'il aurait atteint l'embouchure de la Coppermine. Il avait donc hte de toucher du pied ce point du littoral entrevu par Samuel Hearne, et il pressait de tout son pouvoir la marche du dtachement. D'ailleurs, chacun partageait l'impatience de Jasper Hobson. Chacun se pressait rsolument, afin d'atteindre dans le plus bref dlai les rivages de la mer Arctique. Une indfinissable attraction poussait en avant ces hardis pionniers. Le prestige de l'inconnu miroitait leurs yeux. Peut-tre les vritables fatigues commenceraient-elles sur cette cte tant dsire? N'importe. Tous, ils avaient hte de les affronter, de marcher directement leur but. Ce voyage qu'ils faisaient alors, ce n'tait qu'un passage travers un pays qui ne pouvait directement les intresser, mais aux rivages de la mer Arctique commencerait la recherche vritable. Et chacun aurait dj voulu se trouver sur ces parages, que coupait, quelques centaines de milles l'ouest, le soixante-dixime parallle. Enfin, le 5 juin, quatre jours aprs avoir quitt le Fort- Confidence, le lieutenant Jasper Hobson vit la Coppermine s'largir considrablement. La cte occidentale se dveloppait suivant une ligne lgrement courbe et courait presque directement vers le nord. Dans l'est, au contraire, elle s'arrondissait jusqu'aux extrmes limites de l'horizon. Jasper Hobson s'arrta aussitt, et, de la main, il montra ses compagnons la mer sans limites. XI. En suivant la cte. Le large estuaire que le dtachement venait d'atteindre, aprs six semaines de voyage, formait une chancrure trapzodale, nettement dcoupe dans le continent amricain. l'angle ouest s'ouvrait l'embouchure de la Coppermine. l'angle est, au contraire, se creusait un boyau profondment allong, qui a reu le nom d'Entre de Bathurst. De ce ct, le rivage, capricieusement festonn, creus de criques et d'anses, hriss de caps aigus et de promontoires abrupts, allait se perdre dans ce confus enchevtrement de dtroits, de pertuis, de passes, qui donne aux cartes des continents polaires un si bizarre aspect. De l'autre ct, sur la gauche de l'estuaire, partir de l'embouchure mme de la Coppermine, la cte remontait au nord et se terminait par le cap Kruzenstern. Cet estuaire portait le nom de Golfe-du-Couronnement, et ses eaux taient semes d'les, lets, lots, qui constituaient l'Archipel du Duc-d'York. Aprs avoir confr avec le sergent Long, Jasper Hobson rsolut d'accorder, en cet endroit, un jour de repos ses compagnons. L'exploration proprement dite, qui devait permettre au lieutenant de reconnatre le lieu propice l'tablissement d'une factorerie, allait vritablement commencer. La Compagnie avait recommand son agent de se maintenir autant que possible au-dessus du soixante-dixime parallle, et sur les bords de la mer Glaciale. Or, pour remplir son mandat, le lieutenant ne pouvait chercher que dans l'ouest un point qui ft aussi lev en latitude et qui appartnt au continent amricain. Vers l'est, en effet, toutes ces terres si divises font plutt partie des territoires arctiques, sauf peut-tre la terre de Boothia, franchement coupe par ce soixante-dixime parallle, mais dont la conformation gographique est encore trs indcise. Longitude et latitude prises, Jasper Hobson, aprs avoir relev sa position sur la carte, vit qu'il se trouvait encore plus de cent milles au-dessous du soixante-dixime degr. Mais au-del du cap Kruzenstern, la cte, courant vers le nord-est, dpassait par un angle brusque le soixante-dixime parallle, peu prs sur le cent trentime mridien, et prcisment la hauteur de ce cap Bathurst, indiqu comme lieu de rendez-vous par le capitaine Craventy. C'tait donc ce point qu'il fallait atteindre, et c'est l que le nouveau fort s'lverait, si l'endroit offrait les ressources ncessaires une factorerie. L, sergent Long, dit le lieutenant en montrant au sous-officier la carte des contres polaires, l nous serons dans les conditions qui nous sont imposes par la Compagnie. En cet endroit, la mer, libre une grande partie de l'anne, permettra aux navires du dtroit de Behring d'arriver jusqu'au fort, de le ravitailler et d'en exporter les produits. -- Sans compter, ajouta le sergent Long, que, puisqu'ils se seront tablis au-del du soixante-dixime parallle, nos gens auront droit une double paye! -- Cela va sans dire, rpondit le lieutenant, et je crois qu'ils l'accepteront sans murmurer. -- Eh bien, mon lieutenant, il ne nous reste plus qu' partir pour le cap Bathurst, dit simplement le sergent. Mais, un jour de repos ayant t accord, le dpart n'eut lieu que le lendemain, 6 juin. Cette seconde partie du voyage devait tre et fut effectivement toute diffrente de la premire. Les dispositions qui rglaient jusqu'ici la marche des traneaux n'avaient pas t maintenues. Chaque attelage allait sa guise. On marchait petites journes, on s'arrtait tous les angles de la cte, et le plus souvent on cheminait pied. Une seule recommandation avait t faite ses compagnons par le lieutenant Hobson, -- la recommandation de ne pas s'carter plus de trois milles du littoral et de rallier le dtachement deux fois par jour, midi et le soir. La nuit venue, on campait. Le temps, cette poque, tait constamment beau, et la temprature assez leve, puisqu'elle se maintenait en moyenne cinquante-neuf degrs Fahrenheit au-dessus de zro (15 centigr. au-dessus de zro). Deux ou trois fois, de rapides temptes de neige se dclarrent, mais elles ne durrent pas, et la temprature n'en fut pas sensiblement modifie. Toute cette partie de la cte amricaine comprise entre le cap Kruzenstern et le cap Parry, qui s'tend sur un espace de plus de deux cent cinquante milles, fut donc examine avec un soin extrme, du 6 au 26 juin. Si la reconnaissance gographique de cette rgion ne laissa rien dsirer, si Jasper Hobson, -- trs heureusement aid dans cette tche par Thomas Black, -- put mme rectifier quelques erreurs du lev hydrographique, les territoires avoisinants furent non moins bien observs ce point de vue plus spcial, qui intressait directement la Compagnie de la baie d'Hudson. En effet, ces territoires taient-ils giboyeux? Pouvait-on compter avec certitude sur le gibier comestible non moins que sur le gibier fourrure? Les seules ressources du pays permettraient- elles d'approvisionner une factorerie, au moins pendant la saison d't? Telle tait la grave question que se posait le lieutenant Hobson, et qui le proccupait bon droit. Or, voici ce qu'il observa. Le gibier proprement dit, -- celui auquel le caporal Joliffe, entre autres, accordait une prfrence marque, -- ne foisonnait pas dans ces parages. Les volatiles, appartenant la nombreuse famille des canards, ne manquaient pas, sans doute, mais la tribu des rongeurs tait insuffisamment reprsente par quelques livres polaires, qui ne se laissaient que difficilement approcher. Au contraire, les ours devaient tre assez nombreux sur cette portion du continent amricain. Sabine et Mac Nap avaient souvent relev des traces frachement laisses par ces carnassiers. Plusieurs mme furent aperus et dpists, mais ils se tenaient toujours bonne distance. En tout cas, il tait certain que, pendant la saison rigoureuse, ces animaux affams, venant de plus hautes latitudes, devaient frquenter assidment les rivages de la mer Glaciale. Or, disait le caporal Joliffe, que cette question des approvisionnements proccupait sans cesse, quand l'ours est dans le garde-manger, c'est un genre de venaison qui n'est point ddaigner, tant s'en faut. Mais, quand il n'y est pas encore, c'est un gibier fort problmatique, trs sujet caution, et qui, en tout cas, ne demande qu' vous faire subir, vous chasseurs, le sort que vous lui rservez! On ne saurait parler plus sagement. Les ours ne pouvaient offrir une rserve assure l'office des forts. Trs heureusement, ce territoire tait visit par des bandes nombreuses d'animaux plus utiles que les ours, excellents manger, et dont les Esquimaux et les Indiens font, dans certaines tribus, leur principale nourriture. Ce sont les rennes, et le caporal Joliffe constata avec une vidente satisfaction que ces ruminants abondaient sur cette partie du littoral. Et en effet, la nature avait tout fait pour les y attirer, en prodiguant sur le sol cette espce de lichen dont le renne se montre extrmement friand, qu'il sait adroitement dterrer sous la neige, et qui constitue son unique alimentation pendant l'hiver. Jasper Hobson fut non moins satisfait que le caporal en relevant, sur maint endroit, les empreintes laisses par ces ruminants, empreintes aisment reconnaissables, parce que le sabot des rennes, au lieu de correspondre sa face interne par une surface plane, y correspond par une surface convexe, -- disposition analogue celle du pied du chameau. On vit mme des troupeaux assez considrables de ces animaux qui, errant l'tat sauvage dans certaines parties de l'Amrique, se runissent souvent plusieurs milliers de ttes. Vivants, ils se laissent aisment domestiquer et rendent alors de grands services aux factoreries, soit en fournissant un lait excellent et plus substantiel que celui de la vache, soit en servant tirer les traneaux. Morts, ils ne sont pas moins utiles, car leur peau, trs paisse, est propre faire des vtements; leurs poils donnent un fil excellent; leur chair est savoureuse, et il n'existe pas un animal plus prcieux sous ces latitudes. La prsence des rennes, tant dment constate, devait donc encourager Jasper Hobson dans ses projets d'tablissement sur un point de ce territoire. Il eut galement lieu d'tre satisfait propos des animaux fourrure. Sur les petits cours d'eau s'levaient de nombreuses huttes de castors et de rats musqus. Les blaireaux, les lynx, les hermines, les wolvrnes, les martres, les visons, frquentaient ces parages, que l'absence des chasseurs avait laisss jusqu'alors si tranquilles. La prsence de l'homme en ces lieux ne s'tait encore dcele par aucune trace, et les animaux savaient y trouver un refuge assur. On remarqua galement des empreintes de ces magnifiques renards bleus et argents, espce qui tend se rarfier de plus en plus, et dont la peau vaut pour ainsi dire son poids d'or. Sabine et Mac Nap eurent, pendant cette exploration, mainte occasion de tirer une tte de prix. Mais, trs sagement, le lieutenant avait interdit toute chasse de ce genre. Il ne voulait pas effrayer ces animaux avant la saison venue, c'est--dire avant ces mois d'hiver pendant lesquels leur pelage, mieux fourni, est beaucoup plus beau. D'ailleurs, il tait inutile de surcharger les traneaux, Sabine et Mac Nap comprirent ces bonnes raisons, mais la main ne leur en dmangeait pas moins, quand ils tenaient au bout de leur fusil une martre zibeline ou quelque renard prcieux. Toutefois, les ordres de Jasper Hobson taient formels, et le lieutenant ne permettait pas qu'on les transgresst. Les coups de feu des chasseurs, pendant cette seconde priode du voyage, n'eurent donc pour objectif que quelques ours polaires, qui se montrrent parfois sur les ailes du dtachement. Mais ces carnassiers, n'tant point pousss par la faim, dtalaient promptement, et leur prsence n'amena aucun engagement srieux. Cependant, si les quadrupdes de ce territoire n'eurent point souffrir de l'arrive du dtachement, il n'en fut pas de mme de la race volatile, qui paya pour tout le rgne animal. On tua des aigles tte blanche, normes oiseaux au cri strident, des faucons-pcheurs, ordinairement nichs dans les troncs d'arbres morts, et qui, pendant l't, remontent jusqu'aux latitudes arctiques; puis, des oies de neige, d'une blancheur admirable, des bernaches sauvages, le meilleur chantillon de la tribu des ansrines au point de vue comestible, des canards tte rouge et poitrine noire, des corneilles cendres, sortes de geais moqueurs d'une laideur peu commune, des eiders, des macreuses et bien d'autres de cette gent aile qui assourdissait de ses cris les chos des falaises arctiques. C'est par millions que vivent ces oiseaux en ces hauts parages, et leur nombre est vritablement au-dessus de toute apprciation sur le littoral de la mer Glaciale. On comprend que les chasseurs, auxquels la chasse des quadrupdes tait svrement interdite, se rabattirent avec passion sur ce monde des volatiles. Plusieurs centaines de ces oiseaux, appartenant principalement aux espces comestibles, furent tues pendant ces quinze premiers jours, et ajoutrent l'ordinaire de corn-beef et de biscuit un surcrot qui fut trs apprci. Ainsi donc, les animaux ne manquaient point ce territoire. La Compagnie pourrait facilement remplir ses magasins, et le personnel du fort ne laisserait pas vides ses offices. Mais ces deux conditions ne suffisaient pas pour assurer l'avenir de la factorerie. On ne pouvait s'tablir dans un pays si haut en latitude, s'il ne fournissait pas, et abondamment, le combustible ncessaire pour combattre la rigueur des hivers arctiques. Trs heureusement, le littoral tait bois. Les collines, qui s'tageaient en arrire de la cte, se montraient couronnes d'arbres verts, parmi lesquels le pin dominait. C'taient d'importantes agglomrations de ces essences rsineuses, auxquelles on pouvait donner, en certains endroits, le nom de forts. Quelquefois aussi, par groupes isols, Jasper Hobson remarqua des saules, des peupliers, des bouleaux-nains et de nombreux buissons d'arbousiers. cette poque de la saison chaude, tous ces arbres taient verdoyants, et ils tonnaient un peu le regard, habitu aux profils pres et nus des paysages polaires. Le sol, au pied des collines, se tapissait d'une herbe courte, que les rennes paissaient avec avidit, et qui devait les nourrir pendant l'hiver. On le voit, le lieutenant ne pouvait que se fliciter d'avoir cherch dans le nord-ouest du continent amricain le nouveau thtre d'une exploitation. Il a t dit galement que si les animaux ne manquaient pas ce territoire, en revanche, les hommes semblaient y faire absolument dfaut. On ne voyait ni Esquimaux, dont les tribus courent plus volontiers les districts rapprochs de la baie d'Hudson, ni Indiens, qui ne s'aventurent pas habituellement aussi loin au-del du Cercle polaire. Et en effet, cette distance, les chasseurs peuvent tre pris par des mauvais temps continus, par une reprise subite de l'hiver, et tre alors coups de toute communication. On le pense bien, le lieutenant Hobson ne songea point se plaindre de l'absence de ses semblables. Il n'aurait pu trouver que des rivaux en eux. C'tait un pays inoccup qu'il cherchait, un dsert auquel les animaux fourrure devaient avoir intrt demander asile, et, ce sujet, Jasper Hobson tenait les propos les plus senss Mrs. Paulina Barnett, qui s'intressait vivement au succs de l'entreprise. La voyageuse n'oubliait pas qu'elle tait l'hte de la Compagnie de la baie d'Hudson, et elle faisait tout naturellement des voeux pour la russite des projets du lieutenant. Que l'on juge donc du dsappointement de Jasper Hobson, quand, dans la matine du 20 juin, il se trouva en face d'un campement qui venait d'tre plus ou moins rcemment abandonn. C'tait au fond d'une petite baie troite, qui porte le nom de baie Darnley, et dont le cap Parry forme la pointe la plus avance dans l'ouest. On voyait en cet endroit, au bas d'une petite colline, des piquets qui avaient servi tracer une sorte de circonvallation, et des cendres refroidies entasses sur l'emplacement de foyers teints. Tout le dtachement s'tait runi auprs de ce campement. Chacun comprenait que cette dcouverte devait singulirement dplaire au lieutenant Hobson. Voil une fcheuse circonstance, dit-il en effet, et certes, j'aurais mieux aim rencontrer sur mon chemin une famille d'ours polaires! -- Mais les gens, quels qu'ils soient, qui ont camp en cet endroit, rpondit Mrs. Paulina Barnett, sont dj loin sans doute, et il est probable qu'ils ont dj regagn plus au sud leurs territoires habituels de chasse. -- Cela dpend, madame, rpondit le lieutenant. Si ceux dont nous voyons ici les traces sont des Esquimaux, ils auront plutt continu leur route vers le nord. Si, au contraire, ce sont des Indiens, ils sont peut-tre en train d'explorer ce nouveau district de chasse, comme nous le faisons nous-mmes, et, je le rpte, c'est pour nous une circonstance vritablement fcheuse. -- Mais, demanda Mrs. Paulina Barnett, peut-on reconnatre quelle race ces voyageurs appartiennent? Ne peut-on savoir si ce sont des Esquimaux ou des Indiens du sud? Il me semble que des tribus si diffrentes de moeurs et d'origine ne doivent pas camper de la mme manire. Mrs. Paulina Barnett avait raison, et il tait possible que cette importante question ft rsolue aprs une plus complte inspection du campement. Jasper Hobson et quelques-uns de ses compagnons se livrrent donc cet examen, et recherchrent minutieusement quelque trace, quelque objet oubli, quelque empreinte mme, qui pt les mettre sur la voie. Mais ni le sol ni ces cendres refroidies n'avaient gard aucun indice suffisant. Quelques ossements d'animaux, abandonns et l, ne disaient rien non plus. Le lieutenant, fort dpit, allait donc abandonner cet inutile examen, quand il s'entendit appeler par Mrs. Joliffe, qui s'tait loigne d'une centaine de pas sur la gauche. Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent, le caporal, quelques autres, se dirigrent aussitt vers la jeune Canadienne, qui restait immobile, considrant le sol avec attention. Lorsqu'ils furent arrivs prs d'elle: Vous cherchiez des traces? dit Mrs. Joliffe au lieutenant Hobson. Eh bien, en voil! Et Mrs. Joliffe montrait d'assez nombreuses empreintes de pas, trs nettement conserves sur un sol glaiseux. Ceci pouvait tre un indice caractristique, car le pied de l'Indien et le pied de l'Esquimau, aussi bien que leur chaussure, diffrent compltement. Mais, avant toutes choses, Jasper Hobson fut frapp de la singulire disposition de ces empreintes. Elles provenaient bien de la pression d'un pied humain, et mme d'un pied chauss, mais, circonstance bizarre, elles semblaient n'avoir t faites qu'avec la plante de ce pied. La marque du talon leur manquait. En outre, ces empreintes taient singulirement multiplies, rapproches, croises, quoiqu'elles fussent, cependant, contenues dans un cercle trs restreint. Jasper Hobson fit observer cette singularit ses compagnons. Ce ne sont pas l les pas d'une personne qui marche, dit-il. -- Ni d'une personne qui saute, puisque le talon manque, ajouta Mrs. Paulina Barnett. -- Non, rpondit Mrs. Joliffe, ce sont les pas d'une personne qui danse! Mrs. Joliffe avait certainement raison. bien examiner ces empreintes, il n'tait pas douteux qu'elles n'eussent t faites par le pied d'un homme qui s'tait livr quelque exercice chorgraphique, -- non point une danse lourde, compasse, crasante, mais plutt une danse lgre, aimable, gaie. Cette observation tait indiscutable. Mais quel pouvait tre l'individu assez joyeux de caractre pour avoir t pris de cette ide ou de ce besoin de danser aussi allgrement sur cette limite du continent amricain, quelques degrs au-dessus du cercle polaire? Ce n'est certainement point un Esquimau, dit le lieutenant. -- Ni un Indien! s'cria le caporal Joliffe. -- Non! c'est un Franais! dit tranquillement le sergent Long. Et, de l'avis de tous, il n'y avait qu'un Franais qui et t capable de danser en un tel point du globe! XII. Le soleil de minuit. Cette affirmation du sergent Long n'tait-elle pas peut-tre un peu hasarde? On avait dans, c'tait un fait vident, mais, quelle que soit sa lgret, pouvait-on en conclure que seul, un Franais avait pu excuter cette danse? Cependant, le lieutenant Jasper Hobson partagea l'opinion de son sergent, -- opinion que personne, d'ailleurs, ne trouva trop affirmative. Et tous tinrent pour certain qu'une troupe de voyageurs, dans laquelle on comptait au moins un compatriote de Vestris, avait sjourn rcemment en cet endroit. On le comprend, cette dcouverte ne satisfit pas le lieutenant. Jasper Hobson dut craindre d'avoir t devanc par des concurrents sur les territoires du nord-ouest de l'Amrique anglaise, et, si secret que la Compagnie et tenu son projet, il avait t sans doute divulgu dans les centres commerciaux du Canada ou des tats de l'Union. Lors donc qu'il reprit sa marche un instant interrompue, le lieutenant parut singulirement soucieux; mais, ce point de son voyage, il ne pouvait songer revenir sur ses pas. Aprs cet incident, Mrs. Paulina Barnett fut naturellement amene lui faire cette question: Mais, monsieur Jasper, on rencontre donc encore des Franais sur les territoires du continent arctique? -- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson, ou sinon des Franais, du moins, ce qui est peu prs la mme chose, des Canadiens, qui descendent des anciens matres du Canada, au temps o le Canada appartenait la France, -- et, vrai dire, ces gens-l sont nos plus redoutables rivaux. -- Je croyais, cependant, reprit la voyageuse, que, depuis qu'elle avait absorb l'ancienne Compagnie du nord-ouest, la Compagnie de la baie d'Hudson se trouvait sans concurrents sur le continent amricain. -- Madame, rpondit Jasper Hobson, s'il n'existe plus d'association importante qui se livre maintenant au trafic des pelleteries en dehors de la ntre, il se trouve encore des associations particulires parfaitement indpendantes. En gnral, ce sont des socits amricaines, qui ont conserv leur service des agents ou des descendants d'agents franais. -- Ces agents taient donc tenus en haute estime? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Certainement, madame, et bon droit. Pendant les quatre-vingt- quatorze ans que dura la suprmatie de la France au Canada, ces agents franais se montrrent constamment suprieurs aux ntres. Il faut savoir rendre justice, mme ses rivaux. -- Surtout ses rivaux! ajouta Mrs. Paulina Barnett. -- Oui... surtout... cette poque, les chasseurs franais, quittant Montral, leur principal tablissement, s'avanaient dans le nord plus hardiment que tous autres. Ils vivaient pendant des annes au milieu des tribus indiennes. Ils s'y mariaient quelquefois. On les nommait coureurs des bois ou voyageurs canadiens, et ils se traitaient entre eux de cousins et de frres. C'taient des hommes audacieux, habiles, trs experts dans la navigation fluviale, trs braves, trs insouciants, se pliant tout avec cette souplesse particulire leur race, trs loyaux, trs gais et toujours prts, en n'importe quelle circonstance, chanter comme danser! -- Et vous supposez que cette troupe de voyageurs, dont nous venons de reconnatre les traces, ne s'est avance si loin que dans le but de chasser les animaux fourrure? -- Aucune autre hypothse ne peut tre admise, madame, rpondit le lieutenant Hobson, et, certainement, ces gens-l sont en qute de nouveaux territoires de chasse. Mais puisqu'il n'y a aucun moyen de les arrter, tchons d'atteindre au plus tt notre but, et nous lutterons courageusement contre toute concurrence! Le lieutenant Hobson avait pris son parti d'une concurrence probable, laquelle, d'ailleurs, il ne pouvait s'opposer, et il pressa la marche de son dtachement afin de s'lever plus promptement au-dessus du soixante-dixime parallle. Peut-tre, -- il l'esprait du moins, -- ses rivaux ne le suivraient-ils pas jusque-l. Pendant les jours suivants, la petite troupe redescendit d'une vingtaine de milles vers le sud, afin de contourner plus aisment la baie Franklin. Le pays conservait toujours son aspect verdoyant. Les quadrupdes et les oiseaux, dj observs, le frquentaient en grand nombre, et il tait probable que toute l'extrmit nord-ouest du continent amricain tait ainsi peuple. La mer qui baignait ce littoral s'tendait alors sans limites devant le regard. Les cartes les plus rcentes ne portaient, d'ailleurs, aucune terre au nord du littoral amricain. C'tait l'espace libre, et la banquise seule avait pu empcher les navigateurs du dtroit de Behring de s'lever jusqu'au ple. Le 4 juillet, le dtachement avait tourn une autre baie trs profondment chancre, la baie Whasburn, et il atteignit la pointe extrme d'un lac peu connu jusqu'alors, qui ne couvrait qu'une petite surface du territoire, -- peine deux milles carrs. Ce n'tait vritablement qu'un lagon d'eau douce, un vaste tang, et non point un lac. Les traneaux cheminaient paisiblement et facilement. L'aspect du pays tait tentant pour le fondateur d'une factorerie nouvelle, et il tait probable qu'un fort, tabli l'extrmit du cap Bathurst, ayant derrire lui ce lagon, devant lui le grand chemin du dtroit de Behring, c'est--dire la mer libre alors, libre toujours pendant les quatre ou cinq mois de la saison chaude, se trouverait ainsi dans une situation trs favorable pour son exportation et son ravitaillement. Le lendemain, 5 juillet, vers trois heures aprs midi, le dtachement s'arrtait enfin l'extrmit du cap Bathurst. Restait relever la position exacte de ce cap, que les cartes plaaient au-dessus du soixante-dixime parallle. Mais on ne pouvait se fier au lev hydrographique de ces ctes, qui n'avait encore pu tre fait avec une prcision suffisante. En attendant, Jasper Hobson rsolut de s'arrter en cet endroit. Qui nous empche de nous fixer dfinitivement ici? demanda le caporal Joliffe. Vous conviendrez, mon lieutenant, que l'endroit est sduisant. -- Il vous sduira sans doute bien davantage, rpondit le lieutenant Hobson, si vous y touchez une double paye, mon digne caporal. -- Cela n'est pas douteux, rpondit le caporal Joliffe, et il faut se conformer aux instructions de la Compagnie. -- Patientez donc jusqu' demain, ajouta Jasper Hobson, et si, comme je le suppose, ce cap Bathurst est rellement situ au-del du soixante-dixime degr de latitude septentrionale, nous y planterons notre tente. L'emplacement tait favorable, en effet, pour y fonder une factorerie. Les rivages du lagon, bords de collines boises, pouvaient fournir abondamment les pins, les bouleaux et autres essences ncessaires la construction, puis au chauffage du nouveau fort. Le lieutenant, s'tant avanc avec quelques-uns de ses compagnons jusqu' l'extrmit mme du cap, fit l'observation que, dans l'ouest, la cte se courbait suivant un arc trs allong. Des falaises assez leves fermaient l'horizon quelques milles au-del. Quant aux eaux du lagon, on reconnut qu'elles taient douces et non saumtres comme on et pu le penser, raison du voisinage de la mer. Mais, en tout cas, l'eau douce n'et pas manqu la colonie, mme au cas o ces eaux eussent t impotables, car une petite rivire, alors limpide et frache, coulait vers l'Ocan glacial et s'y jetait par une troite embouchure, quelques centaines de pas dans le sud-est du cap Bathurst. Cette embouchure, protge non par des roches, mais par un amoncellement assez singulier de terre et de sable, formait un port naturel, dans lequel deux ou trois navires eussent t parfaitement couverts contre les vents du large. Cette disposition pouvait tre avantageusement utilise pour le mouillage des btiments qui viendraient, dans la suite, du dtroit de Behring. Jasper Hobson, par galanterie pour la voyageuse, donna ce petit cours d'eau le nom de Paulinariver, et au petit port le nom de Port-Barnett, ce dont la voyageuse se montra enchante. En construisant le fort un peu en arrire de la pointe forme par le cap Bathurst, la maison principale aussi bien que les magasins devaient tre abrits absolument des vents les plus froids. L'lvation mme du cap contribuerait les dfendre contre ces violents chasse-neige, qui, en quelques heures, peuvent ensevelir des habitations entires sous leurs paisses avalanches. L'espace compris entre le pied du promontoire et le rivage du lagon tait assez vaste pour recevoir les constructions ncessites par l'exploitation d'une factorerie. On pouvait mme l'entourer d'une enceinte palissade, qui s'appuierait aux premires rampes de la falaise, et couronner le cap lui-mme d'une redoute fortifie, -- travaux purement dfensifs, mais utiles au cas o des concurrents songeraient s'tablir sur ce territoire. Aussi, Jasper Hobson, sans songer les excuter encore, observa-t-il avec satisfaction que la situation tait facile dfendre. Le temps tait alors trs beau et la chaleur assez forte. Aucun nuage, ni l'horizon, ni au znith. Seulement, ce ciel limpide des pays temprs et des pays chauds, il ne fallait pas le chercher sous ces hautes latitudes. Pendant l't, une lgre brume restait presque incessamment suspendue dans l'atmosphre; mais, la saison d'hiver, quand les montagnes de glace s'immobilisaient, lorsque le rauque vent du nord battait de plein fouet les falaises, quand une nuit de quatre mois s'tendait sur ces continents, que devait tre ce cap Bathurst? Pas un seul des compagnons de Jasper Hobson n'y songeait alors, car le temps tait superbe, le paysage verdoyant, la temprature chaude, la mer tincelante. Un campement provisoire, dont les traneaux fournirent tout le matriel, avait t dispos pour la nuit, sur les bords mmes du lagon. Jusqu'au soir, Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, Thomas Black lui-mme et le sergent Long parcoururent le pays environnant afin d'en reconnatre les ressources. Ce territoire convenait sous tous les rapports. Jasper Hobson avait hte d'tre au lendemain, afin d'en relever la situation exacte, et de savoir s'il se trouvait dans les conditions recommandes par la Compagnie. Eh bien, lieutenant, lui dit l'astronome, quand ils eurent achev leur exploration, voil une contre vritablement charmante, et je n'aurais jamais cru qu'un tel pays pt se trouver au-del du Cercle polaire. -- Eh! monsieur Black, c'est ici que se voient les plus beaux pays du monde! rpondit Jasper Hobson, et je suis impatient de dterminer la latitude et la longitude de celui-ci. -- La latitude surtout! reprit l'astronome, qui ne pensait jamais qu' sa future clipse, et je crois que vos braves compagnons ne sont pas moins impatients que vous, monsieur Hobson. Double paye, si vous vous fixez au-del du soixante-dixime parallle! -- Mais vous-mme, monsieur Black, demanda Mrs. Paulina Barnett, n'avez-vous pas un intrt, -- un intrt purement scientifique, - - dpasser ce parallle? -- Sans doute, madame, sans doute, j'ai intrt le dpasser, mais pas trop cependant, rpondit l'astronome. Suivant nos calculs qui sont d'une exactitude absolue, l'clipse de soleil, que je suis charg d'observer, ne sera totale que pour un observateur plac un peu au-del du soixante-dixime degr. Je suis donc aussi impatient que notre lieutenant de relever la position du cap Bathurst! -- Mais j'y pense, monsieur Black, dit la voyageuse, cette clipse de soleil, ce n'est que le 18 juillet qu'elle doit se produire, si je ne me trompe? -- Oui, madame, le 18 juillet 1860. -- Et nous ne sommes encore qu'au 5 juillet 1859! Le phnomne n'aura donc lieu que dans un an! -- J'en conviens, madame, rpondit l'astronome. Mais si je n'tait parti que l'anne prochaine, convenez que j'aurais couru le risque d'arriver trop tard! -- En effet, monsieur Black, rpliqua Jasper Hobson, et vous avez bien fait de partir un an d'avance. De cette faon, vous tes certain de ne point manquer votre clipse. Car, je vous l'avoue, notre voyage du Fort-Reliance au cap Bathurst s'est accompli dans des conditions trs favorables et trs exceptionnelles. Nous n'avons prouv que peu de fatigues, et consquemment, peu de retards. vous dire vrai, je ne comptais pas avoir atteint cette partie du littoral avant la mi-aot, et si l'clipse avait d se produire le 18 juillet 1859, c'est--dire cette anne, vous auriez fort bien pu la manquer. Et d'ailleurs, nous ne savons mme pas encore si nous sommes au-dessus du soixante-dixime parallle. -- Aussi, mon cher lieutenant, rpondit Thomas Black, je ne regrette point le voyage que j'ai fait en votre compagnie, et j'attendrai patiemment mon clipse jusqu' l'anne prochaine. La blonde Phoeb est une assez grande dame, j'imagine, pour qu'on lui fasse l'honneur de l'attendre! Le lendemain, 6 juillet, peu de temps avant midi, Jasper Hobson et Thomas Black avaient pris leurs dispositions pour obtenir un relvement rigoureusement exact du cap Bathurst, c'est--dire sa position en longitude et en latitude. Ce jour-l, le soleil brillait avec une nettet suffisante pour qu'il ft possible d'en relever rigoureusement les contours. De plus, cette poque de l'anne, il avait acquis son maximum de hauteur au-dessus de l'horizon, et, par consquent, sa culmination, lors de son passage au mridien, devait rendre plus facile le travail des deux observateurs. Dj, la veille, et dans la matine, en prenant diffrentes hauteurs, et au moyen d'un calcul d'angles horaires, le lieutenant et l'astronome avaient obtenu avec une extrme prcision la longitude du lieu. Mais son lvation en latitude tait la circonstance qui proccupait surtout Jasper Hobson. Peu importait, en effet, le mridien du cap Bathurst, si le cap Bathurst se trouvait situ au-del du soixante-dixime parallle. Midi approchait. Tous les hommes composant le dtachement entouraient les observateurs qui s'taient munis de leurs sextants. Ces braves gens attendaient le rsultat de l'observation avec une impatience qui se comprendra facilement. En effet, il s'agissait pour eux de savoir s'ils taient arrivs au but de leur voyage, ou s'ils devaient continuer chercher sur un autre point du littoral un territoire plac dans les conditions voulues par la Compagnie. Or, cette dernire alternative n'aurait probablement amen aucun rsultat satisfaisant. En effet, -- d'aprs les cartes, fort imparfaites, il est vrai, de cette portion du rivage amricain, -- la cte, partir du cap Bathurst, s'inflchissant vers l'ouest, redescendait au-dessous du soixante-dixime parallle, et ne le dpassait de nouveau que dans cette Amrique russe sur laquelle des Anglais n'avaient encore aucun droit s'tablir. Ce n'tait pas sans raison que Jasper Hobson, aprs avoir consciencieusement tudi la cartographie de ces terres borales, s'tait dirig vers le cap Bathurst. Ce cap, en effet, s'lance comme une pointe au- dessus du soixante-dixime parallle, et, entre les cent et cent- cinquantime mridiens, nul autre promontoire, appartenant au continent proprement dit, c'est--dire l'Amrique anglaise, ne se projette au-del de ce cercle. Restait donc dterminer si rellement le cap Bathurst occupait la position que lui assignaient les cartes les plus modernes. Telle tait, en somme, l'importante question que les observations prcises de Thomas Black et de Jasper Hobson allaient rsoudre. Le soleil s'approchait, en ce moment, du point culminant de sa course. Les deux observateurs braqurent alors la lunette de leur sextant sur l'astre qui montait encore. Au moyen des miroirs inclins, disposs sur l'instrument, le soleil devait tre, en apparence, ramen l'horizon mme, et le moment o il semblerait le toucher par le bord infrieur de son disque, serait prcisment celui auquel il occuperait le plus haut point de l'arc diurne, et, par consquent, le moment exact o il passerait au mridien, c'est--dire le midi du lieu. Tous regardaient et gardaient un profond silence. Midi! s'cria bientt Jasper Hobson. -- Midi! rpondit au mme instant Thomas Black. Les lunettes furent immdiatement abaisses. Le lieutenant et l'astronome lurent sur les limbes gradus la valeur des angles qu'ils venaient d'obtenir, et se mirent immdiatement chiffrer leurs observations. Quelques minutes aprs, le lieutenant Hobson se levait, et, s'adressant ses compagnons: Mes amis, leur dit-il, partir de ce jour, 6 juillet, la Compagnie de la baie d'Hudson, s'engageant par ma parole, lve au double la solde qui vous est attribue! -- Hurrah! hurrah! hurrah pour la Compagnie! s'crirent d'une commune voix les dignes compagnons du lieutenant Hobson. En effet, le cap Bathurst et le territoire y confinant se trouvaient indubitablement situs au-dessus du soixante-dixime parallle. Voici d'ailleurs, une seconde prs, ces coordonnes, qui devaient avoir plus tard une importance si grande dans l'avenir du nouveau fort: Longitude: 127 36' 12'' l'ouest du mridien de Greenwich. Latitude: 70 44' 37'' septentrionale. Et ce soir mme, ces hardis pionniers, camps, en ce moment, si loin du monde habit, plus de huit cents milles du Fort- Reliance, virent l'astre radieux raser les bords de l'horizon occidental, sans mme y chancrer son disque flamboyant. Le soleil de minuit brillait pour la premire fois leurs yeux. XIII. Le Fort-Esprance. L'emplacement du fort tait irrvocablement arrt. Aucun autre endroit ne pouvait tre plus favorable que ce terrain, naturellement plat, situ au revers du cap Bathurst, sur la rive orientale du lagon. Jasper Hobson rsolut donc de commencer immdiatement la construction de la maison principale. En attendant, chacun dut s'organiser un peu sa guise, et les traneaux furent utiliss d'une manire ingnieuse pour former le campement provisoire. D'ailleurs, grce l'habilet de ses hommes, le lieutenant comptait qu'en un mois, au plus, la maison principale serait construite. Elle devait tre assez vaste pour contenir provisoirement les dix-neuf personnes qui composaient le dtachement. Plus tard, avant l'arrive des grands froids, si le temps ne manquait pas, on lverait les communs destins aux soldats, et les magasins dans lesquels les fourrures et les pelleteries devaient tre dposes. Mais Jasper Hobson ne supposait pas que ces travaux pussent tre achevs avant la fin du mois de septembre. Or, aprs septembre, les nuits dj longues, le mauvais temps, la saison d'hiver, les premires geles, suspendraient forcment toute besogne. Des dix soldats qui avaient t choisis par le capitaine Craventy, deux taient plus spcialement chasseurs, Sabine et Marbre. Les huit autres maniaient la hache avec autant d'adresse que le mousquet. Ils taient, comme des marins, propres tout, sachant tout faire. Mais en ce moment, ils devaient tre utiliss plutt comme ouvriers que comme soldats, puisqu'il s'agissait de l'rection d'un fort qu'aucun ennemi encore ne songeait attaquer. Petersen, Belcher, Ra, Garry, Pond, Hope, Kellet, formaient un groupe de charpentiers habiles et zls, que Mac Nap, un cossais de Stirling, fort capable dans la construction des maisons et mme des navires, s'entendait commander. Les outils ne manquaient pas, haches, besaigus, gones, herminettes, rabots, scies bras, masses, marteaux, ciseaux, etc. L'un de ces hommes, Ra, plus spcialement forgeron, pouvait mme fabriquer, au moyen d'une petite forge portative, toutes les chevilles, tenons, boulons, clous, vis et crous ncessaires au charpentage. On ne comptait aucun maon parmi ces ouvriers, et de fait, il n'en tait pas besoin, puisque toutes ces maisons des factoreries du nord sont construites en bois. Trs heureusement, les arbres ne manquent pas aux environs du cap Bathurst, mais par une singularit que Jasper Hobson avait dj remarque, pas un rocher, pas une pierre ne se rencontrait sur ce territoire, pas mme un caillou, pas mme un galet. De la terre, du sable, rien de plus. Le rivage tait sem d'une innombrable quantit de coquilles bivalves, brises par le ressac, et de plantes marines ou de zoophytes, consistant principalement en oursins et en astries. Mais, ainsi que le lieutenant le fit observer Mrs. Paulina Barnett, il n'existait pas, aux environs du cap, une seule pierre, un seul morceau de silex, un seul dbris de granit. Le cap n'tait form lui-mme que par l'amoncellement de terres meubles, dont quelques vgtaux reliaient peine les molcules. Ce jour-l, dans l'aprs-midi, Jasper Hobson et matre Mac Nap, le charpentier, allrent choisir l'emplacement que la maison principale devait occuper sur le plateau qui s'tendait au pied du cap Bathurst. De l, le regard pouvait embrasser le lagon et le territoire situ dans l'ouest jusqu' une distance de dix douze milles. Sur la droite, mais quatre milles au moins, s'tageaient des falaises assez leves, que l'loignement noyait en partie dans la brume. Sur la gauche, au contraire, d'immenses plaines, de vastes steppes, que, pendant l'hiver, rien ne devait distinguer des surfaces glaces du lagon et de l'Ocan. Cette place ayant t choisie, Jasper Hobson et matre Mac Nap tracrent au cordeau le primtre de la maison. Ce trac formait un rectangle qui mesurait soixante pieds sur son grand ct, et trente sur son petit. La faade de la maison devait donc se dvelopper sur une longueur de soixante pieds, et tre perce de quatre ouvertures: une porte et trois fentres du ct du promontoire, sur la partie qui servirait de cour intrieure, et quatre fentres du ct du lagon. La porte, au lieu de s'ouvrir au milieu de la faade postrieure, fut reporte sur l'angle gauche de manire rendre la maison plus habitable. En effet, cette disposition ne permettait pas la temprature extrieure de pntrer aussi facilement jusqu'aux dernires chambres, relgues l'autre extrmit de l'habitation. Un premier compartiment formant antichambre et soigneusement dfendu contre les rafales par une double porte; -- un second compartiment servant uniquement aux travaux de la cuisine, afin que la cuisson n'introduist aucun principe d'humidit dans les pices plus spcialement habites; -- un troisime compartiment, vaste salle dans laquelle les repas devaient chaque jour se prendre en commun; -- un quatrime compartiment, divis en plusieurs cabines, comme le carr d'un navire: tel fut le plan, trs simple, arrt entre le lieutenant et son matre charpentier. Les soldats devaient provisoirement occuper la grande salle, au fond de laquelle serait tabli une sorte de lit de camp. Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett, Thomas Black, Madge, Mrs. Joliffe, Mrs. Mac Nap et Mrs. Ra devaient se loger dans les cabines du quatrime compartiment. Pour employer une expression assez juste, on serait un peu les uns sur les autres, mais cet tat de choses ne devait pas durer, et, ds que le logement des soldats serait construit, la maison principale serait uniquement rserve au chef de l'expdition, son sergent, Mrs. Paulina Barnett, que sa fidle Madge ne quitterait pas, et l'astronome Thomas Black. Peut-tre alors pourrait-on diviser le quatrime compartiment en trois chambres seulement, et dtruire les cabines provisoires, car il est une rgle que les hiverneurs ne doivent point oublier: faire la guerre aux coins! En effet, les coins, les angles, sont autant de rceptacles glaces; les cloisons empchent la ventilation de s'oprer convenablement, et l'humidit, bientt transforme en neige, rend les chambres inhabitables, malsaines, et provoque les maladies les plus graves chez ceux qui les occupent. Aussi certains navigateurs, lorsqu'il se prparent hiverner au milieu des glaces, disposent-ils l'intrieur de leur navire une salle unique, que tout l'quipage, officiers et matelots, habite en commun. Mais Jasper Hobson ne pouvait agir ainsi, pour diverses raisons qu'il est ais de comprendre. On le voit, par cette description anticipe d'une demeure qui n'existait pas encore, la principale habitation du fort ne se composait que d'un rez-de-chausse, au-dessus duquel devait s'lever un vaste toit, dont les pentes trs raides devaient faciliter l'coulement des eaux. Quand aux neiges, elles sauraient bien s'y fixer, et, une fois tasses, elles avaient le double avantage de clore hermtiquement l'habitation et d'y conserver la temprature intrieure un degr constant. La neige, en effet, est de sa nature trs mauvaise conductrice de la chaleur; elle ne permet pas celle-ci d'entrer, il est vrai, mais, ce qui est beaucoup plus important pendant les hivers arctiques, elle l'empche de sortir. Au-dessus du toit, le charpentier devait dresser deux chemines, l'une correspondant la cuisine, l'autre au pole de la grande salle, qui devait chauffer en mme temps les cabines du quatrime compartiment. De cet ensemble il ne rsulterait certainement pas une oeuvre architecturale, mais l'habitation serait dans les meilleures conditions possibles d'habitabilit. Que pouvait-on demander de plus? D'ailleurs, sous ce sombre crpuscule, au milieu des rafales de neige, demi enfouie sous les glaces, blanche de la base au sommet, avec ses lignes emptes, ses fumes gristres tordues par le vent, cette maison d'hiverneurs prsenterait encore un aspect trange, sombre, lamentable, qu'un artiste ne saurait oublier. Le plan de la nouvelle maison tait conu. Restait l'excuter. Ce fut l'affaire de matre Mac Nap et de ses hommes. Pendant que les charpentiers travailleraient, les chasseurs de la troupe, chargs du ravitaillement, ne demeureraient pas oisifs. La besogne ne manquerait personne. Matre Mac Nap alla d'abord choisir les arbres ncessaires sa construction. Il trouva sur les collines un grand nombre de ces pins qui ressemblent beaucoup au pin cossais. Ces arbres taient de moyenne taille, et trs convenables pour la maison qu'il s'agissait d'difier. Dans ces demeures grossires, en effet, murailles, planchers, plafonds, murs de refend, cloisons, chevrons, fatage, arbaltriers, bardeaux, tout est planches, poutres et poutrelles. On le comprend, ce genre de construction ne demande qu'une main- d'oeuvre trs lmentaire, et Mac Nap put procder sommairement, - - ce qui ne devait nuire en rien la solidit de l'habitation. Matre Mac Nap choisit des arbres bien droits, qui furent coups un pied au-dessus du sol. Ces pins, branchs au nombre d'une centaine, ni corcs ni quarris, formrent autant de poutrelles longues de vingt pieds. La hache et la besaigu ne les entamrent qu' leurs extrmits pour y entailler les tenons et les mortaises, qui devaient les fixer les unes aux autres. Cette opration ne demanda que quelques jours pour tre acheve, et bientt tous ces bois, trans par des chiens, furent transports au plateau que devait occuper la maison principale. Pralablement, ce plateau avait t soigneusement nivel. Le sol, ml de terre et de sable fin, fut battu et tass grands coups de pilon. Les herbes courtes et les maigres arbrisseaux qui le tapissaient avaient t brls sur place, et les cendres rsultant de l'incinration formrent la surface une couche paisse, absolument impermable toute humidit. Mac Nap obtint ainsi un emplacement net et sec, sur lequel il put tablir avec scurit ses premiers entrecroisements. Ce premier travail termin, chaque angle de la maison et l'aplomb des murs de refend, se dressrent verticalement les matresses poutres, qui devaient soutenir la carcasse de la maison. Elles furent enfonces de quelques pieds dans le sol, aprs que leur bout eut t durci au feu. Ces poutres, un peu vides sur leurs faces latrales, reurent les poutrelles transversales de la muraille proprement dite, entre lesquelles la baie des portes et fentres avait t pralablement mnage. leur partie suprieure, ces poutres furent runies par des longis qui, tant bien encastrs dans les mortaises, consolidrent ainsi l'ensemble de la construction. Ces longis figuraient l'entablement des deux faades, et ce fut leur extrmit que reposrent les hautes fermes du toit, dont l'extrmit infrieure surplombait la muraille, comme la toiture d'un chalet. Sur le carr de l'entablement s'allongrent les poutrelles du plafond, et sur la couche de cendres, celles du plancher. Il va sans dire que ces poutrelles, celles des murailles extrieures comme celles des murs de refend, ne furent que juxtaposes. de certains endroits, et pour en assurer la jonction, le forgeron Ra les avait taraudes et lies par de longues chevilles de fer, forces grands coups de masse. Mais la juxtaposition ne pouvait tre parfaite, et les interstices durent tre hermtiquement bouchs. Mac Nap employa avec succs le calfatage, qui rend le bord des navires si impntrable l'eau et qu'un simple bouffetage ne tiendrait pas tanches. Pour ce calfatage, on employa, en guise d'toupe, une certaine mousse sche, dont tout le revers oriental du cap Bathurst tait abondamment tapiss. Cette mousse fut engage dans les interstices au moyen de fers calfat battus coups de maillet, et, dans chaque rainure, le matre charpentier fit tendre chaud plusieurs couches de goudron que les pins fournirent profusion. Les murailles et les planchers, ainsi construits, prsentaient une impermabilit parfaite, et leur paisseur tait une garantie contre les rafales et les froids de l'hiver. La porte et les fentres, perces dans les deux faades, furent grossirement, mais solidement tablies. Les fentres, petits vitraux, n'eurent d'autres vitres que cette substance corne, jauntre, peine diaphane, que fournit la colle de poisson sche, mais il fallait s'en contenter. D'ailleurs, pendant la belle saison, on devait tenir ces fentres constamment ouvertes, afin d'arer la maison. Pendant la mauvaise saison, comme on n'avait aucune lumire attendre de ce ciel obscurci par la nuit arctique, les fentres devaient tre, au contraire, toujours et hermtiquement fermes par d'pais volets grosses ferrures, capables de rsister tous les efforts de la tourmente. l'intrieur de la maison, les amnagements furent assez rapidement excuts. Une double porte, installe en arrire de la premire dans le compartiment qui formait antichambre, permettait aux entrants comme aux sortants de passer par une temprature moyenne entre la temprature intrieure et la temprature extrieure. De cette faon, le vent, tout charg de froidures aigus et d'humidits glaciales, ne pouvait plus arriver directement jusqu'aux chambres. D'ailleurs, les pompes air qui avaient t apportes du Fort-Reliance furent installes ainsi que leur rservoir, de manire pouvoir modifier dans une juste proportion l'atmosphre de l'habitation, pour le cas o des froids trop vifs eussent empch d'ouvrir portes et fentres. L'une de ces pompes devait rejeter l'air du dedans, lorsqu'il serait trop charg d'lments dltres, et l'autre devait amener sans inconvnient l'air pur du dehors dans le rservoir d'o on le distribuerait suivant le besoin. Le lieutenant Hobson donna tous ses soins cette installation, qui, le cas chant, devait rendre de grands services. Le principal ustensile de la cuisine fut un vaste fourneau de fonte, qui avait t apport, par pices, du Fort-Reliance. Le forgeron Ra n'eut que la peine de le remonter, ce qui ne fut ni long ni difficile. Mais les tuyaux destins la conduite de la fume, celui de la cuisine comme celui du pole de la grande salle, exigrent plus de temps et d'ingniosit. On ne pouvait se servir de tuyaux de tle, qui n'eussent pas rsist longtemps aux coups de vent d'quinoxe, et il fallait de toute ncessit employer des matriaux plus rsistants. Aprs plusieurs essais qui ne russirent pas, Jasper Hobson se dcida utiliser une autre matire que le bois. S'il avait eu de la pierre sa disposition, la difficult et t rapidement vaincue. Mais, on l'a dit, par une tranget assez inexplicable, les pierres manquaient absolument aux environs du cap Bathurst. En revanche, on l'a dit aussi, les coquillages s'accumulaient par millions sur le sable des grves. Eh bien, dit le lieutenant Hobson matre Mac Nap, nous ferons nos tuyaux de chemine en coquillages! -- En coquillages! s'cria le charpentier. -- Oui, Mac Nap, rpondit Jasper Hobson, mais en coquillages crass, brls, rduits en chaux. Avec cette chaux, nous fabriquerons des espces de plaquettes, et nous les disposerons comme des briques ordinaires. -- Va pour les coquillages! rpondit le charpentier. L'ide du lieutenant Hobson tait bonne, et elle fut mise aussitt en pratique. Le rivage tait recouvert d'une innombrable quantit de ces coquilles calcaires qui forment l'tage infrieur des terrains tertiaires. Le charpentier Mac Nap en fit ramasser plusieurs tonnes, et une sorte de four fut construit afin de dcomposer par la cuisson le carbonate qui entre dans la composition de ces coquilles. On obtint ainsi une chaux propre aux travaux de maonnerie. Cette opration dura une douzaine d'heures. Dire que Jasper Hobson et Mac Nap produisirent par ces procds lmentaires une belle chaux grasse, pure de toute matire trangre, se dlitant bien au contact de l'eau, foisonnant comme les produits de bonne qualit, et pouvant former une pte liante avec un excs de liquide, ce serait peut-tre exagrer. Mais telle tait cette chaux, lorsqu'elle fut rduite en briquettes, qu'elle put tre convenablement utilise pour la construction des chemines de la maison. En quelques jours, deux tuyaux coniques s'levaient au- dessus du fatage, et leur paisseur en garantissait la solidit contre les coups de vent. Mrs. Paulina Barnett flicita le lieutenant et le charpentier Mac Nap d'avoir men bien et en peu de temps cet ouvrage difficile. Pourvu que vos chemines ne fument pas! ajouta-t-elle en riant. -- Elles fumeront, madame, rpondit philosophiquement Jasper Hobson, elles fumeront, gardez-vous d'en douter. Toutes les chemines fument! Le grand ouvrage fut compltement termin dans l'espace d'un mois. Le 6 aot, l'inauguration de la maison devait tre faite. Mais, pendant que matre Mac Nap et ses hommes travaillaient sans relche, le sergent Long, le caporal Joliffe, -- tandis que Mrs. Joliffe organisait le service culinaire, -- puis les deux chasseurs Marbre et Sabine, dirigs par Jasper Hobson, avaient battu les alentours du cap Bathurst. Ils avaient, leur grande satisfaction, reconnu que les animaux de poil et de plume y abondaient. Les chasses n'taient pas encore organises, et les chasseurs cherchaient plutt explorer le pays. Cependant ils parvinrent s'emparer de quelques couples de rennes vivants, que l'on rsolut de domestiquer. Ces animaux devaient fournir des petits et du lait. Aussi se hta-t-on de les parquer dans une enceinte palissade, qui fut tablie une cinquantaine de pas de l'habitation. La femme du forgeron Ra, qui tait une Indienne, s'entendait ce service, et elle fut spcialement charge du soin de ces animaux. Quant Mrs. Paulina Barnett, seconde par Madge, elle voulut s'occuper d'organisation intrieure, et l'on ne devait pas tarder sentir l'influence de cette femme intelligente et bonne dans une multitude de dtails dont Jasper Hobson et ses compagnons ne se seraient probablement jamais proccups. Aprs avoir explor le territoire sur un rayon de plusieurs milles, le lieutenant reconnut qu'il formait une vaste presqu'le, d'une superficie de cent cinquante milles carrs environ. Un isthme, large de quatre milles au plus, la rattachait au continent amricain, et s'tendait depuis le fond de la baie Whasburn, l'est, jusqu' une chancrure correspondante de la cte oppose. La dlimitation de cette presqu'le, laquelle le lieutenant donna le nom de presqu'le Victoria, tait trs nettement accuse. Jasper Hobson voulut savoir ensuite quelles ressources offraient le lagon et la mer. Il eut lieu d'tre satisfait. Les eaux du lagon, trs peu profondes d'ailleurs, mais fort poissonneuses, promettaient une abondante rserve de truites, de brochets et autres poissons d'eau douce, dont on devait tenir compte. La petite rivire donnait asile des saumons qui en remontaient aisment le cours, et des familles frtillantes de blanches et d'perlans. La mer, sur ce littoral, semblait moins richement peuple que le lagon. Mais, de temps en temps, on voyait passer au large d'normes souffleurs, des baleines, des cachalots, qui fuyaient sans doute le harpon des pcheurs de Behring, et il n'tait pas impossible qu'un de ces gros mammifres vnt s'chouer sur la cte. C'tait peu prs le seul moyen que les colons du cap Bathurst eussent de s'en emparer. Quant la partie du rivage situe dans l'ouest, elle tait frquente, en ce moment, par de nombreuses familles de phoques; mais Jasper Hobson recommanda ses compagnons de ne point donner inutilement la chasse ces animaux. On verrait plus tard s'il ne conviendrait pas d'en tirer parti. Ce fut le 6 aot que les colons du cap Bathurst prirent possession de leur nouvelle demeure. Auparavant, et aprs discussion publique, ils lui donnrent un nom de bon augure, qui runit l'unanimit des voix. Cette habitation, ou plutt ce fort, -- alors le poste le plus avanc de la Compagnie sur le littoral amricain, -- fut nomm Fort-Esprance. Et s'il ne figure pas actuellement sur les cartes les plus rcentes des rgions arctiques, c'est qu'un sort terrible l'attendait dans un avenir trs rapproch, au dtriment de la cartographie moderne. XIV. Quelques excursions. L'amnagement de la nouvelle demeure s'opra rapidement. Le lit de camp, tabli dans la grande salle, n'attendit bientt plus que des dormeurs. Le charpentier Mac Nap avait fabriqu une vaste table, gros pieds, lourde et massive, que le poids des mets, si considrable qu'il ft, ne ferait jamais gmir. Autour de cette table taient disposs des bancs non moins solides, mais fixes et par consquent peu propres justifier ce qualificatif de meubles qui n'appartient qu'aux objets mobiles. Enfin quelques siges volants et deux vastes armoires compltaient le matriel de cette pice. La chambre du fond tait prte aussi. Des cloisons paisses la divisaient en six cabines, dont deux seulement taient claires par les dernires fentres ouvertes sur les faades antrieure et postrieure. Le mobilier de chaque cabine se composait uniquement d'un lit et d'une table. Mrs. Paulina Barnett et Madge occupaient ensemble celle qui prenait directement vue sur le lac. Jasper Hobson avait offert Thomas Black l'autre cabine claire sur la faade de la cour, et l'astronome en avait immdiatement pris possession. Quant lui, en attendant que ses hommes fussent logs dans des btiments nouveaux, il se contenta d'une sorte de cellule demi sombre, attenant la salle manger, et qui s'clairait tant bien que mal au moyen d'un oeil-de-boeuf perc dans le mur de refend. Mrs. Joliffe, Mrs. Mac Nap et Mrs. Ra occupaient avec leurs maris les autres cabines. C'taient trois bons mnages, forts unis, qu'il et t cruel de sparer. D'ailleurs, la petite colonie ne devait pas tarder compter un nouveau membre, et matre Mac Nap, -- un certain jour, -- n'avait pas hsit demander Mrs Paulina Barnett si elle voudrait lui faire l'honneur d'tre marraine vers la fin de la prsente anne. Ce que Mrs. Paulina Barnett accepta avec grande satisfaction. On avait entirement dcharg les traneaux et transport la literie dans les diffrentes chambres. Dans le grenier, auquel on arrivait par une chelle place au fond du couloir d'entre, on relgua les ustensiles, les provisions, les munitions, dont on ne devait pas faire un usage immdiat. Les vtements d'hiver, bottes ou casaques, fourrures et pelleteries, y trouvrent place dans de vastes armoires, l'abri de l'humidit. Ces premiers travaux termins, le lieutenant s'occupa du chauffage futur de la maison. Il fit faire, sur les collines boises, une provision considrable de combustible, sachant bien que, par certaines semaines de l'hiver, il serait impossible de s'aventurer au dehors. Il songea mme utiliser la prsence des phoques sur le littoral, de manire se procurer une abondante rserve d'huile, -- le froid polaire devant tre combattu par les plus nergiques moyens. D'aprs son ordre et sous sa direction, on tablit dans la maison des condensateurs destins recueillir l'humidit interne, appareils qu'il serait facile de dbarrasser de la glace dont ils se rempliraient pendant l'hiver. Cette question du chauffage, trs grave assurment, proccupait beaucoup le lieutenant Hobson. Madame, disait-il quelquefois la voyageuse, je suis un enfant des rgions arctiques, j'ai quelque exprience de ces choses, et j'ai surtout lu et relu bien des rcits d'hivernage. On ne saurait prendre trop de prcautions quand il s'agit de passer la saison du froid dans ces contres. Il faut tout prvoir, car un oubli, un seul, peut amener d'irrparables catastrophes pendant les hivernages. -- Je vous crois, monsieur Hobson, rpondait Mrs. Paulina Barnett, et je vois bien que le froid aura en vous un terrible adversaire. Mais la question d'alimentation ne vous parat-elle pas aussi importante? -- Tout autant, madame, et je compte bien vivre sur le pays pour conomiser nos rserves. Aussi, dans quelques jours, ds que nous serons peu prs installs, nous organiserons des chasses de ravitaillement. Quant la question des animaux fourrure, nous verrons la rsoudre plus tard et remplir les magasins de la Compagnie. D'ailleurs, ce n'est pas le moment de chasser la martre, l'hermine, le renard et autres animaux fourrure. Ils n'ont pas encore le pelage d'hiver, et les peaux perdraient vingt- cinq pour cent de leur valeur, si on les emmagasinait en ce moment. Non. Bornons-nous d'abord approvisionner l'office du Fort-Esprance. Les rennes, les lans, les wapitis, si quelques- uns se sont avancs jusqu' ces parages, doivent seuls attirer nos chasseurs. En effet, vingt personnes nourrir et une soixantaine de chiens, cela vaut la peine que l'on s'en proccupe! On voit que le lieutenant tait un homme d'ordre. Il voulait agir avec mthode, et, si ses compagnons le secondaient, il ne doutait pas de mener bonne fin sa difficile entreprise. Le temps, cette poque de l'anne, tait presque invariablement beau. La priode des neiges ne devait pas commencer avant cinq semaines. Lorsque la maison principale eut t acheve, Jasper Hobson fit donc continuer les travaux de charpentage, en construisant un vaste chenil destin abriter les attelages de chiens. Cette dog-house fut btie au pied mme du promontoire, et s'appuya sur le talus mme, une quarantaine de pas sur le flanc droit de la maison. Les futurs communs, appropris pour le logement des hommes, devaient faire face au chenil, sur la gauche, tandis que les magasins et la poudrire occuperaient la partie antrieure de l'enceinte. Cette enceinte, par une prudence peut-tre exagre, Jasper Hobson rsolut de l'tablir avant l'hiver. Une bonne palissade, solidement plante, faite de poutres pointues, devait garantir la factorerie non seulement de l'attaque des gros animaux, mais aussi contre l'agression des hommes, au cas o quelque parti ennemi, Indiens ou autres, se prsenterait. Le lieutenant n'avait point oubli ces traces, qu'une troupe quelconque avait laisses sur le littoral, moins de deux cents milles du Fort-Esprance. Il connaissait les procds violents de ces chasseurs nomades, et il pensait que mieux valait, en tout cas, se mettre l'abri d'un coup de main. La ligne de circonvallation fut donc trace de manire entourer la factorerie, et aux deux angles antrieurs qui couvraient le ct du lagon, matre Mac Nap se chargea de construire deux petites poivrires en bois, trs convenables pour abriter des hommes de garde. Avec un peu de diligence, -- et ces braves ouvriers travaillaient sans relche, -- il tait possible d'achever ces nouvelles constructions avant l'hiver. Pendant ce temps, Jasper Hobson organisa diverses chasses. Il remit quelques jours l'expdition qu'il mditait contre les phoques du littoral, et il s'occupa plus spcialement des ruminants dont la chair, sche et conserve, devait assurer l'alimentation du fort pendant la mauvaise saison. Donc, partir du 8 aot, Sabine et Marbre, quelquefois seuls, quelquefois suivis du lieutenant et du sergent Long qui s'y entendaient, battirent chaque jour le pays dans un rayon de plusieurs milles. Souvent aussi, l'infatigable Mrs. Paulina Barnett les accompagnait, ayant la main un fusil qu'elle maniait adroitement, et elle ne restait pas en arrire de ses compagnons de chasse. Pendant tout ce mois d'aot, ces expditions furent trs fructueuses, et le grenier aux provisions se remplit vue d'oeil. Il faut dire que Marbre et Sabine n'ignoraient aucune des ruses qu'il convient d'employer sur ces territoires, particulirement avec les rennes, dont la dfiance est extrme. Aussi quelle patience ils mettaient prendre le vent pour chapper au subtil odorat de ces animaux! Parfois, ils les attiraient en agitant au- dessus des buissons de bouleaux nains quelque magnifique andouiller, trophe des chasses prcdentes, et ces rennes, -- ou plutt ces caribous, pour leur restituer leur nom indien, -- tromps par l'apparence, s'approchaient porte des chasseurs, qui ne les manquaient point. Souvent aussi, un oiseau dlateur, bien connu de Sabine et de Marbre, un petit hibou de jour, gros comme un pigeon, trahissait la retraite des caribous. Il appelait les chasseurs en poussant comme un cri aigu d'enfant, et justifiait ainsi le nom de moniteur qui lui a t donn par les Indiens. Une cinquantaine de ruminants furent abattus. Leur chair, dcoupe en longues lanires, forma un approvisionnement considrable, et leurs peaux, une fois tannes, devaient servir la confection des chaussures. Les caribous ne contriburent pas seuls accrotre la rserve alimentaire. Les livres polaires, qui s'taient prodigieusement multiplis sur ce territoire, y concoururent pour une part notable. Ils se montraient moins fuyards que leurs congnres d'Europe, et se laissaient tuer assez stupidement. C'taient de grands rongeurs longues oreilles, aux yeux bruns, avec une fourrure blanche comme un duvet de cygne, et qui pesaient de dix quinze livres. Les chasseurs abattirent un grand nombre de ces animaux, dont la chair est vritablement succulente. C'est par centaines qu'on les prpara en les fumant, sans compter ceux qui, sous la main habile de Mrs. Joliffe, se transformrent en pts fort allchants. Mais, tandis que les ressources de l'avenir s'amassaient ainsi, l'alimentation quotidienne n'tait point nglige. Beaucoup de ces livres polaires servirent au repas du jour, et les chasseurs comme les travailleurs de matre Mac Nap n'taient pas gens ddaigner un morceau de venaison frache et savoureuse. Dans le laboratoire de Mrs. Joliffe, ces rongeurs subissaient les combinaisons culinaires les plus varies, et l'adroite petite femme se surpassait, au grand enchantement du caporal, qui qutait incessamment pour elle des loges qu'on ne lui marchandait pas, d'ailleurs. Quelques oiseaux aquatiques varirent aussi fort agrablement le menu quotidien. Sans parler des canards qui foisonnaient sur les rives du lagon, il convient de citer certains oiseaux qui s'abattaient par bandes nombreuses dans les endroits o poussaient quelques maigres saules. C'taient des volatiles appartenant l'espce des perdrix, et auxquels les dnominations zoologiques ne manquent pas. Aussi, lorsque Mrs. Paulina Barnett demanda pour la premire fois Sabine quel tait le nom de ces oiseaux: Madame, lui rpondit le chasseur, les Indiens les appellent des ttras de saules, mais pour nous autres, chasseurs europens, ce sont de vritables coqs de bruyre. En vrit, on et dit des perdrix blanches, avec de grandes plumes mouchetes de noir l'extrmit de la queue. C'tait un gibier excellent, qui n'exigeait qu'une cuisson rapide devant un feu clair et ptillant. ces diverses sortes de venaison, les eaux du lac et de la petite rivire ajoutaient encore leur contingent. Personne ne s'entendait mieux pcher que le calme et paisible sergent Long. Soit qu'il laisst le poisson mordre son hameon amorc, soit qu'il cinglt les eaux avec sa ligne arme d'hameons vides, personne ne pouvait rivaliser avec lui d'habilet et de patience, -- si ce n'tait la fidle Madge, la compagne de Mrs. Paulina Barnett. Pendant des heures entires, ces deux disciples du clbre Isaac Walton[3] restaient assis l'un prs de l'autre, la ligne la main, guettant leur proie, ne prononant pas une parole; mais, grce eux, la mare ne manqua jamais, et le lagon ou la rivire leur livraient journellement de magnifiques chantillons de la famille des salmones. Pendant ces excursions qui se poursuivirent presque quotidiennement jusqu' la fin du mois d'aot, les chasseurs eurent souvent affaire des animaux fort dangereux. Jasper Hobson constata, non sans une certaine apprhension, que les ours taient nombreux sur cette partie du territoire. Il tait rare, en effet, qu'un jour se passt sans qu'un couple de ces formidables carnassiers ne ft signal. Bien des coups de fusil furent adresss ces terribles visiteurs. Tantt, c'tait une bande de ces ours bruns qui sont fort communs sur toute la rgion de la Terre-Maudite, tantt, une de ces familles d'ours polaires d'une taille gigantesque, que les premiers froids amneraient sans doute en plus grand nombre aux environs du cap Bathurst. Et, en effet, dans les rcits d'hivernage, on peut observer que les explorateurs ou les baleiniers sont plusieurs fois par jour exposs la rencontre de ces carnassiers. Marbre et Sabine aperurent aussi, plusieurs reprises, des bandes de loups qui, l'approche des chasseurs, dtalaient comme une vague mouvante. On les entendait aboyer, surtout quand ils taient lancs sur les talons d'un renne ou d'un wapiti. C'taient de grands loups gris, hauts de trois pieds, longue queue, dont la fourrure devait blanchir aux approches de l'hiver. Ce territoire, trs peupl, leur offrait une nourriture facile, et ils y abondaient. Il n'tait pas rare de rencontrer, en de certains endroits boiss, des trous plusieurs entres, dans lesquels ces animaux se terraient la faon des renards. cette poque, bien repus, ils fuyaient les chasseurs du plus loin qu'ils les apercevaient, avec cette couardise qui distingue leur race. Mais, aux heures de la faim, ces animaux pouvaient devenir terribles par leur nombre, et, puisque leurs terriers taient l, c'est qu'ils ne quittaient point la contre, mme pendant la saison d'hiver. Un jour, les chasseurs rapportrent au Fort-Esprance un animal assez hideux que n'avaient encore vu ni Mrs. Paulina Barnett, ni l'astronome Thomas Black. Cet animal tait un plantigrade qui ressemblait assez au glouton d'Amrique, un affreux carnassier, ramass de torse, court de jambes, arm de griffes recourbes et de mchoires formidables, les yeux durs et froces, la croupe souple comme celle de tous les flins. Quelle est cette horrible bte? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Madame, rpondit Sabine, qui tait toujours un peu dogmatique dans ses rponses, un cossais vous dirait que c'est un quickhatch, un Indien, que c'est un okelcoo-haw-gew, un Canadien, que c'est un carcajou... -- Et pour vous autres? demanda Mrs. Paulina Barnett, c'est...? -- C'est un wolverne, madame, rpondit Sabine, videmment enchant de la tournure qu'il avait donne sa rponse. En effet, wolverne tait la vritable dnomination zoologique de ce singulier quadrupde, redoutable rdeur nocturne, qui gte dans les trous d'arbres ou les rochers creux, grand destructeur de castors, de rats musqus et autres rongeurs, ennemi dclar du renard et du loup auxquels il ne craint pas de disputer leur proie, animal trs rus, trs fort de muscles, trs fin d'odorat, qui se rencontre jusque sous les latitudes les plus leves, et, dont la fourrure, poils courts, presque noire pendant l'hiver, figure pour un chiffre assez important dans les exportations de la Compagnie. Pendant ces excursions, la flore du pays avait t observe avec autant d'attention que la faune. Mais les vgtaux taient ncessairement moins varis que les animaux, n'ayant point comme ceux-ci la facult d'aller chercher, pendant la mauvaise saison, des climats plus doux. C'taient le pin et le sapin qui se multipliaient le plus abondamment sur les collines qui formaient la lisire orientale du lagon. Jasper Hobson remarqua aussi quelques tacamahacs, sortes de peupliers-baumiers, d'une grande hauteur, dont les feuilles, jaunes quand elles poussent, prennent dans l'arrire-saison une teinte verdoyante. Mais ces arbres taient rares, ainsi que quelques mlzes assez tiques, que les obliques rayons du soleil ne parvenaient pas vivifier. Certains sapins noirs russissaient mieux, surtout dans les gorges abrites contre les vents du nord. La prsence de cet arbre fut accueillie avec satisfaction, car on fabrique avec ses bourgeons une bire estime, connue dans le North-Amrique sous le nom de bire de sapin. On fit une bonne rcolte de ces bourgeons, qui fut transporte dans le cellier du Fort-Esprance. Les autres vgtaux consistaient en bouleaux nains, arbrisseaux hauts de deux pieds, qui sont particuliers aux climats trs froids, et en bouquets de cdres, qui fournissent un bois excellent pour le chauffage. Quant aux vgtaux sauvages, qui poussaient spontanment sur cette terre avare et pouvaient servir l'alimentation, ils taient extrmement rares. Mrs. Joliffe, que la botanique positive intressait fort, n'avait rencontr que deux plantes dignes de figurer dans sa cuisine. L'une, racine bulbeuse, difficile reconnatre, puisque ses feuilles tombent prcisment au moment o elle entre dans la priode de floraison, n'tait autre que le poireau-sauvage. Ce poireau fournissait une ample rcolte d'oignons, gros comme un oeuf, qui furent judicieusement employs en guise de lgumes. L'autre plante, connue dans tout le nord de l'Amrique sous le nom de th du Labrador, poussait en grande abondance sur les bords du lagon, entre les bouquets de saules et d'arbousiers, et elle formait la nourriture favorite des livres polaires. Ce th, infus dans l'eau bouillante et additionn de quelques gouttes de brandy ou de gin, composait une excellente boisson, et cette plante mise en conserve, permit d'conomiser la provision de th chinois apport du Fort-Reliance. Mais, pour obvier la pnurie des vgtaux alimentaires, Jasper Hobson s'tait muni d'une certaine quantit de graines qu'il comptait semer, quand le moment en serait venu. C'taient principalement des graines d'oseille et de cochlearias, dont les proprits antiscorbutiques sont trs apprcies sous ces latitudes. On pouvait esprer qu'en choisissant un terrain abrit contre les brises aigus qui brlent toute vgtation comme une flamme, ces graines russiraient pour la saison prochaine. Au surplus, la pharmacie du nouveau fort n'tait pas dpourvue d'antiscorbutiques. La Compagnie avait fourni quelques caisses de citrons et de lime-juice, prcieuse substance dont aucune expdition polaire ne saurait se passer. Mais il importait d'conomiser cette rserve comme bien d'autres car une srie de mauvais temps pouvait compromettre les communications entre le Fort-Esprance et les factoreries du Sud. XV. quinze milles du cap Bathurst. Les premiers jours de septembre taient arrivs. Dans trois semaines, mme en admettant les chances les plus favorables, la mauvaise saison allait ncessairement interrompre les travaux. Il fallait donc se hter. Trs heureusement, les nouvelles constructions avaient t rapidement conduites. Matre Mac Nap et ses hommes faisaient des prodiges d'activit. La dog-house n'attendit bientt plus qu'un dernier coup de marteau, et la palissade se dressait presque en entier dj sur le primtre assign au fort. On s'occupa alors d'tablir la poterne qui devait donner accs dans la cour intrieure. Cette enceinte, faite de gros pieux pointus, hauts de quinze pieds, formait une sorte de demi-lune ou de cavalier sur sa partie antrieure. Mais afin de complter le systme de fortification, il fallait couronner le sommet du cap Bathurst qui commandait la position. On le voit, le lieutenant Jasper Hobson admettait le systme de l'enceinte continue et des forts dtachs: grand progrs dans l'art des Vauban et des Cormontaigne. Mais, en attendant le couronnement du cap, la palissade suffisait mettre les nouvelles constructions l'abri d'un coup de patte, sinon d'un coup de main. Le 4 septembre, Jasper Hobson dcida que ce jour serait employ chasser les amphibies du littoral. Il s'agissait, en effet, de s'approvisionner la fois en combustible et en luminaire, avant que la mauvaise saison ne ft arrive. Le campement des phoques tait loign d'une quinzaine de milles. Jasper Hobson proposa Mrs. Paulina Barnett de suivre l'expdition. La voyageuse accepta. Non pas que le massacre projet ft trs attrayant par lui-mme, mais voir le pays, observer les environs du cap Bathurst, et prcisment cette partie du littoral que bordaient de hautes falaises, il y avait de quoi tenter sa curiosit. Le lieutenant Hobson dsigna pour l'accompagner le sergent Long et les soldats Petersen, Hope et Kellet. On partit huit heures du matin. Deux traneaux, attels chacun de six chiens, suivaient la petite troupe, afin de rapporter au fort le corps des amphibies. Ces traneaux tant vides, le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et leurs compagnons y prirent place. Le temps tait beau, mais les basses brumes de l'horizon tamisaient les rayons du soleil, dont le disque jauntre, cette poque de l'anne, disparaissait dj pendant quelques heures de la nuit. Cette partie du littoral, dans l'ouest du cap Bathurst, prsentait une surface absolument plane, qui s'levait peine de quelques mtres au-dessus du niveau de l'ocan Polaire. Or cette disposition du sol attira l'attention du lieutenant Hobson, et voici pourquoi. Les mares sont assez fortes dans les mers arctiques, ou, du moins, elles passent pour telles. Bien des navigateurs qui les ont observes, Parry, Franklin, les deux Ross, Mac Clure, Mac Clintock, ont vu la mer, l'poque des syzygies, monter de vingt vingt-cinq pieds au-dessus du niveau moyen. Si cette observation tait juste, -- et il n'existait aucune raison de mettre en doute la vracit des observateurs, -- le lieutenant Hobson devait forcment se demander comment il se faisait que l'Ocan, gonfl sous l'action de la lune, n'envaht pas ce littoral peu lev au- dessus du niveau de la mer, puisque aucun obstacle, ni dune, ni extumescence quelconque du sol, ne s'opposait la propagation des eaux; comment il se faisait que ce phnomne des mares n'entrant pas la submersion complte du territoire jusqu'aux limites les plus recules de l'horizon, et ne provoqut pas la confusion des eaux du lac et de l'ocan Glacial? Or il tait vident que cette submersion ne se produisait pas, et ne s'tait jamais produite. Jasper Hobson ne put donc s'empcher de faire cette remarque, ce qui amena sa compagne lui rpondre que, sans doute, quoi qu'on en et dit, les mares taient insensibles dans l'ocan Glacial arctique. Mais au contraire, madame, rpondit Jasper Hobson, tous les rapports des navigateurs s'accordent sur ce point, que le flux et le reflux sont trs prononcs dans les mers polaires, et il n'est pas admissible que leur observation soit fausse. -- Alors, monsieur Hobson, reprit Mrs. Paulina Barnett, veuillez m'expliquer pourquoi les flots de l'Ocan ne couvrent point ce pays, qui ne s'lve pas dix pieds au-dessus du niveau de la basse mer? -- Eh, madame! rpondit Jasper Hobson, voil prcisment mon embarras, je ne sais comment expliquer ce fait. Depuis un mois que nous sommes sur ce littoral, j'ai constat et plusieurs reprises que le niveau de la mer s'levait d'un pied peine en temps ordinaire, et j'affirmerais presque que dans quinze jours, au 22 septembre, en plein quinoxe, c'est--dire au moment mme o le phnomne atteindra son maximum, le dplacement des eaux ne dpassera pas un pied et demi sur les rivages du cap Bathurst. Du reste, nous le verrons bien. -- Mais enfin, l'explication, monsieur Hobson, l'explication de ce fait, car tout s'explique en ce monde? -- Eh bien, madame, rpondit le lieutenant, de deux choses l'une: ou les navigateurs ont mal observ, ce que je ne puis admettre quand il s'agit de personnages tels que Franklin, Parry, Ross et autres, -- ou bien, les mares sont nulles spcialement sur ce point du littoral amricain, et peut-tre pour les mmes raisons qui les rendent insensibles dans certaines mers resserres, la Mditerrane entre autres, o le rapprochement des continents riverains et l'troitesse des pertuis ne donnent pas un accs suffisant aux eaux de l'Atlantique. -- Admettons cette dernire hypothse, monsieur Jasper, rpondit Mrs. Paulina Barnett. -- Il le faut bien, rpondit le lieutenant en secouant la tte, et pourtant elle ne me satisfait pas, et je sens l quelque singularit naturelle dont je ne puis me rendre compte. neuf heures, les deux traneaux, aprs avoir suivi un rivage constamment plat et sablonneux, taient arrivs la baie ordinairement frquente par les phoques. On laissa les attelages en arrire, afin de ne point effrayer ces animaux, qu'il importait de surprendre sur le rivage. Combien cette partie du territoire diffrait de celle qui confinait au cap Bathurst! Au point o les chasseurs s'taient arrts, le littoral, capricieusement chancr et rong sur sa lisire, bizarrement convulsionn sur toute son tendue, trahissait de la faon la plus vidente une origine plutonienne, bien distincte, en effet, des formations sdimentaires qui caractrisaient les environs du cap. Le feu des poques gologiques, et non l'eau, avait videmment produit ces terrains. La pierre, qui manquait au cap Bathurst, -- particularit, pour le dire en passant, non moins inexplicable que l'absence de mares, -- reparaissait ici sous forme de blocs erratiques, de roches profondment encastres dans le sol. De tous cts, sur un sable noirtre, au milieu de laves vsiculaires, s'parpillaient des cailloux appartenant ces silicates alumineux compris sous le nom collectif de feldspath, et dont la prsence dmontrait irrfutablement que ce littoral n'tait qu'un terrain de cristallisation. sa surface scintillaient d'innombrables labradorites, galets varis, aux reflets vifs et changeants, bleus, rouges, verts, puis, et l, des pierres ponces et des obsidiennes. En arrire s'tageaient de hautes falaises, qui s'levaient de deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Jasper Hobson rsolut de gravir ces falaises jusqu' leur sommet, afin d'examiner toute la partie orientale du pays. Il avait le temps, car l'heure de la chasse aux phoques n'tait pas encore venue. On voyait seulement quelques couples de ces amphibies qui prenaient leurs bats sur le rivage, et il convenait d'attendre qu'ils se fussent runis en plus grand nombre, afin de les surprendre pendant leur sieste, ou plutt pendant ce sommeil que le soleil de midi provoque chez les mammifres marins. Le lieutenant Hobson reconnut, d'ailleurs, que ces amphibies n'taient point des phoques proprement dits, ainsi que ses gens le lui avaient annonc. Ces mammifres appartenaient bien au groupe des pinnipdes, mais c'taient des chevaux marins et des vaches marines, qui forment dans la nomenclature zoologique le genre des morses, et sont reconnaissables leurs canines suprieures, longues dfenses diriges de haut en bas. Les chasseurs, tournant alors la petite baie que semblaient affectionner ces animaux, et laquelle ils donnrent le nom de Baie des Morses, s'levrent sur la falaise du littoral. Petersen, Hope et Kellet demeurrent sur un petit promontoire, afin de surveiller les amphibies, tandis que Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent gagnaient le sommet de la falaise de manire dominer de cent cinquante deux cents pieds le pays environnant. Ils ne devaient point perdre de vue leurs trois compagnons, chargs de les prvenir par un signal ds que la runion des morses serait suffisamment nombreuse. En un quart d'heure, le lieutenant, sa compagne et le sergent eurent atteint le plus haut sommet. De ce point ils purent aisment observer tout le territoire qui se dveloppait sous leurs yeux. leurs pieds s'tendait la mer immense que fermait au nord l'horizon du ciel. Nulle terre en vue, nulle banquise, nul iceberg. L'Ocan tait libre de glaces mme au-del des limites du regard, et, probablement, sous ce parallle, cette portion de la mer Glaciale restait ainsi navigable jusqu'au dtroit de Behring. Pendant la saison d't, les navires de la Compagnie pourraient donc facilement atterrir au cap Bathurst par la voie du nord- ouest. En se retournant vers l'ouest, Jasper Hobson dcouvrit une contre toute nouvelle, et il eut alors l'explication de ces dbris volcaniques dont le littoral tait vritablement encombr. une dizaine de milles s'tageaient des collines ignivomes, cne tronqu, qu'on ne pouvait apercevoir du cap Bathurst, parce qu'elles taient caches par la falaise. Elles se profilaient assez confusment sur le ciel, comme si une main tremblante en et trac la ligne terminale. Jasper Hobson, aprs les avoir observes avec attention, les montra de la main au sergent et Mrs. Paulina Barnett, puis, sans rien dire, il porta ses regards vers le ct oppos. Dans l'est, c'tait cette longue lisire de rivage, sans une irrgularit, sans un mouvement de terrain, qui se prolongeait jusqu'au cap Bathurst. Des observateurs munis d'une bonne lorgnette auraient pu reconnatre le Fort-Esprance, et mme la petite fume bleutre qui, cette heure, devait s'chapper des fourneaux de Mrs. Joliffe. En arrire, le territoire offrait deux aspects bien tranchs. Dans l'est et au sud, une vaste plaine confinait au cap sur une tendue de plusieurs centaines de milles carrs. Au contraire, en arrire- plan des falaises, depuis la baie des Morses jusqu'aux montagnes volcaniques, le pays, effroyablement convulsionn, indiquait clairement qu'il devait son origine un soulvement ruptif. Le lieutenant observait ce contraste si marqu entre ces deux parties du territoire. Et, il faut l'avouer, cela lui semblait presque trange. Pensez-vous, monsieur Hobson, demanda alors le sergent Long, que ces montagnes qui ferment l'horizon l'ouest soient des volcans? -- Sans aucun doute, sergent, rpondit Jasper Hobson. Ce sont elles qui ont lanc jusqu'ici ces pierres ponces, ces obsidiennes, ces innombrables labradorites, et nous n'aurions pas trois milles faire pour fouler du pied des laves et des cendres. -- Et croyez-vous, mon lieutenant, que ces volcans soient encore en activit? demanda le sergent. -- cela, je ne puis vous rpondre. -- Cependant nous n'apercevons en ce moment aucune fume leur sommet. -- Ce n'est pas une raison, sergent Long. Est-ce que vous avez toujours la pipe la bouche? -- Non, monsieur Hobson. -- Eh bien, Long, c'est exactement la mme chose pour les volcans. Ils ne fument pas toujours. -- Je vous comprends, monsieur Hobson, rpondit le sergent Long, mais ce que je comprends moins, en vrit, c'est qu'il existe des volcans sur les continents polaires. -- Ils n'y sont pas trs nombreux, dit Mrs. Paulina Barnett. -- Non, madame, rpondit le lieutenant, mais on en compte, cependant, un certain nombre: l'le de Jean-Mayen, aux les Aloutiennes, dans le Kamtchatka, dans l'Amrique russe, en Islande; puis dans le sud, la Terre de Feu, sur les contres australes. Ces volcans ne sont que les chemines de cette vaste usine centrale o s'laborent les produits chimiques du globe, et je pense que le Crateur de toutes choses a perc ces chemines partout o elles taient ncessaires. -- Sans doute, monsieur Hobson, rpondit le sergent, mais au ple, sous ces climats glacs!... -- Et qu'importe, sergent, qu'importe que ce soit au ple ou l'quateur! Je dirai mme plus, les soupiraux doivent tre plus nombreux aux environs des ples qu'en aucun autre point du globe. -- Et pourquoi, monsieur Hobson? demanda le sergent, qui paraissait fort surpris de cette affirmation. -- Parce que si ces soupapes se sont ouvertes sous la pression des gaz intrieurs, c'est prcisment aux endroits o la crote terrestre tait moins paisse. Or, par suite de l'aplatissement de la terre aux ples, il semble naturel que... -- Mais j'aperois un signal de Kellet, dit le lieutenant, interrompant son argumentation. Voulez-vous nous accompagner, madame? -- Je vous attendrai ici, monsieur Hobson, rpondit la voyageuse. Ce massacre de morses n'a vraiment rien qui m'attire! -- C'est entendu, madame, rpondit Jasper Hobson, et si vous voulez nous rejoindre dans une heure, nous reprendrons ensemble le chemin du fort. Mrs. Paulina Barnett resta donc sur le sommet de la falaise, contemplant le panorama si vari qui se droulait sous ses yeux. Un quart d'heure aprs, Jasper Hobson et le sergent Long arrivaient sur le rivage. Les morses taient alors en grand nombre. On pouvait en compter une centaine. Quelques-uns rampaient sur le sable au moyen de leurs pieds courts et palms. Mais, pour la plupart, groups par famille, ils dormaient. Un ou deux, des plus grands, mles longs de trois mtres, pelage peu fourni, de couleur rousstre, semblaient veiller comme des sentinelles sur le reste du troupeau. Les chasseurs durent s'avancer avec une extrme prudence, en profitant de l'abri des rochers et des mouvements de terrain, de manire cerner quelques groupes de morses et leur couper la retraite vers la mer. Sur terre, en effet, ces animaux sont lourds, peu mobiles, gauches. Ils ne marchent que par petits sauts, ou en produisant avec leur chine un certain mouvement de reptation. Mais dans l'eau, leur vritable lment, ils redeviennent des poissons agiles, des nageurs redoutables, qui souvent mettent en pril les chaloupes qui les poursuivent. Cependant les grands mles se dfiaient. Ils sentaient un danger prochain. Leur tte se redressait. Leurs yeux se portaient de tous cts. Mais, avant qu'ils eussent eu le temps de donner le signal d'alarme, Jasper Hobson et Kellet, s'lanant d'une part, le sergent, Petersen et Hope se prcipitant de l'autre, frapprent cinq morses de leurs balles, puis ils les achevrent coups de pique, pendant que le reste du troupeau se prcipitait la mer. La victoire avait t facile. Les cinq amphibies taient de grande taille. L'ivoire de leurs dfenses, quoique un peu grenu, paraissait tre de premire qualit; mais, ce que le lieutenant Hobson apprciait davantage, leur corps gros et gras promettait de fournir une huile abondante. On se hta de les placer sur les traneaux, et les attelages de chiens en eurent leur charge suffisante. Il tait une heure alors. En ce moment, Mrs. Paulina Barnett rejoignit ses compagnons, et tous reprirent, en ctoyant le littoral, la route du Fort-Esprance. Il va sans dire que ce retour se fit pied, puisque les traneaux taient pleine charge. Ce n'tait qu'une dizaine de milles franchir, mais en ligne droite. Or rien n'est plus long qu'un chemin qui ne fait pas de coudes, dit le proverbe anglais, et ce proverbe a raison. Aussi, pour tromper les ennuis de la route, les chasseurs causrent-ils de choses et d'autres. Mrs. Paulina Barnett se mlait frquemment leur conversation, et s'instruisait ainsi en profitant des connaissances spciales ces braves gens. Mais, en somme, on n'allait pas vite. C'tait un lourd fardeau pour les attelages que ces masses charnues, et les traneaux glissaient mal. Sur une couche de neige bien durcie, les chiens auraient franchi en moins de deux heures la distance qui sparait la baie des Morses du Fort-Esprance. Plusieurs fois, le lieutenant Hobson dut faire halte pour donner quelques instants de repos ses chiens, qui taient bout de forces. Ce qui amena le sergent Long dire: Ces morses, dans notre intrt, auraient bien d tablir plus prs du fort leur campement habituel. -- Ils n'y auraient point trouv d'emplacement favorable, rpondit le lieutenant en secouant la tte. -- Pourquoi donc, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett, assez surprise de cette rponse. -- Parce que ces amphibies ne frquentent que les rivages pente douce, sur lesquels ils peuvent ramper en sortant de la mer. -- Mais le littoral du cap?... -- Le littoral du cap, rpondit Jasper Hobson, est accore comme un mur de courtine. Son rivage ne prsente aucune dclivit. Il semble qu'il ait t coup pic. C'est encore l, madame, une inexplicable singularit de ce territoire, et quand nos pcheurs voudront pcher sur ses bords, leurs lignes ne devront pas avoir moins de trois cents brasses de fond! Pourquoi cette disposition? Je l'ignore, mais je suis port croire qu'il y a bien des sicles, une rupture violente, due quelque action volcanique, aura spar du littoral une portion du continent, maintenant engloutie dans la mer Glaciale! XVI. Deux coups de feu. La premire moiti du mois de septembre s'tait coule. Si le Fort-Esprance et t situ au ple mme, c'est--dire vingt degrs plus haut en latitude, le 21 du prsent mois, la nuit polaire l'aurait dj envelopp de tnbres. Mais sur ce soixante- dixime parallle, le soleil allait se traner circulairement au- dessus de l'horizon pendant plus d'un mois encore. Dj, pourtant, la temprature se refroidissait sensiblement. Pendant la nuit, le thermomtre tombait trente et un degrs Fahrenheit (1 centigr. au-dessous de zro). De jeunes glaces se formaient et l, que les derniers rayons solaires dissolvaient pendant le jour. Quelques bourrasques de neige passaient au milieu des rafales de pluie et du vent. La mauvaise saison tait videmment prochaine. Mais les habitants de la factorerie pouvaient l'attendre sans crainte. Les approvisionnements actuellement emmagasins devaient suffire et au-del. La rserve de venaison sche s'tait accrue. Une vingtaine d'autres morses avaient t tus. Mac Nap avait eu le temps de construire une table bien close, destine aux rennes domestiques, et en arrire de la maison, un vaste hangar qui renfermait le combustible. L'hiver, c'est--dire la nuit, la neige, la glace, le froid, pouvait venir. On tait prt le recevoir. Mais aprs avoir pourvu aux besoins futurs des habitants du fort, Jasper Hobson songea aux intrts de la Compagnie. Le moment arrivait o les animaux, revtant la fourrure hivernale, devenaient une proie prcieuse. L'poque tait favorable pour les abattre coups de fusil, en attendant que la terre, uniformment couverte de neige, permt de leur tendre des trappes. Jasper Hobson organisa donc les chasses. Sous cette haute latitude, on ne pouvait compter sur le concours des Indiens, qui sont habituellement les fournisseurs des factoreries, car ces indignes frquentent des territoires plus mridionaux. Le lieutenant Hobson, Marbre, Sabine et deux ou trois de leurs compagnons durent donc chasser pour le compte de la Compagnie, et, on le pense, ils ne manqurent pas de besogne. Une tribu de castors avait t signale sur un affluent de la petite rivire, six milles environ dans le sud du fort. Ce fut l que Jasper Hobson dirigea sa premire expdition. Autrefois le duvet de castor valait jusqu' quatre cents francs le kilogramme, au temps o la chapellerie l'employait communment; mais, si l'utilisation de ce duvet a diminu, cependant les peaux, sur les marchs de fourrures, conservent encore un prix lev dans une certaine proportion, parce que cette race de rongeurs, impitoyablement traque, tend disparatre. Les chasseurs se rendirent sur la rivire, l'endroit indiqu. L, le lieutenant fit admirer Mrs. Paulina Barnett les ingnieuses dispositions prises par ces animaux pour amnager convenablement leur cit sous-marine. Il y avait une centaine de castors qui occupaient par couple des terriers creuss dans le voisinage de l'affluent. Mais dj ils avaient commenc la construction de leur village d'hiver, et ils y travaillaient assidment. En travers de ce ruisseau aux eaux rapides et assez profondes pour ne point geler dans leurs couches infrieures, mme pendant les hivers les plus rigoureux, les castors avaient construit une digue, un peu arque en amont; cette digue tait un solide assemblage de pieux plants verticalement, entrelacs de branches flexibles et d'arbres branchs, qui s'y appuyaient transversalement; le tout tait li, maonn, ciment avec de la terre argileuse, que les pieds du rongeur avaient gche d'abord; puis, sa queue aidant, -- une queue large et presque ovale, aplatie horizontalement et recouverte de poils cailleux, -- cette argile, dispose en pelote, avait uniformment revtu toute la charpente de la digue. Cette digue, madame, dit Jasper Hobson, a eu pour but de donner la rivire un niveau constant, et elle a permis aux ingnieurs de la tribu d'tablir en amont ces cabanes de forme ronde dont vous apercevez le sommet. Ce sont de solides constructions que ces huttes; leurs parois de bois et d'argile mesurent deux pieds d'paisseur, et elles n'offrent d'accs l'intrieur que par une troite porte situe sous l'eau, ce qui oblige chaque habitant plonger, quand il veut sortir de chez lui ou y rentrer, mais ce qui assure, par l mme, la scurit de la famille. Si vous dmolissiez une de ces huttes, vous la trouveriez compose de deux tages: un tage infrieur qui sert de magasin et dans lequel sont entasses les provisions d'hiver, telles que branches, corces, racines, et un tage suprieur, que l'eau n'atteint pas, et dans lequel le propritaire vit avec sa petite maisonne. -- Mais je n'aperois aucun de ces industrieux animaux, dit Mrs. Paulina Barnett. Est-ce que la construction du village serait dj abandonne? -- Non, madame, reprit le lieutenant Hobson, mais en ce moment les ouvriers se reposent et dorment, car ces animaux ne travaillent que la nuit, et c'est dans leurs terriers que nous allons les surprendre! Et, en effet, la capture de ces rongeurs ne prsenta aucune difficult. Une centaine furent saisis dans l'espace d'une heure, et parmi eux on en comptait quelques-uns d'une grande valeur commerciale, attendu que leur fourrure tait absolument noire. Les autres prsentaient un pelage soyeux, long, luisant, mais d'une nuance rouge mle de marron, et sous ce pelage un duvet fin, serr et gris d'argent. Les chasseurs revinrent au fort trs satisfaits du rsultat de leur chasse. Les peaux de castor furent emmagasines et enregistres sous la dnomination de parchemins ou de jeunes castors, suivant leur prix. Pendant tout le mois de septembre, et jusqu' la mi-octobre, peu prs, ces expditions se poursuivirent et produisirent des rsultats favorables. Des blaireaux furent pris, mais en petite quantit; on les recherchait pour leur peau, qui sert la garniture des colliers de chevaux de trait, et pour leurs poils dont on fait des brosses et des pinceaux. Ces carnivores, -- ce ne sont vritablement que de petits ours, -- appartenaient l'espce des blaireaux- carcajous qui sont particuliers l'Amrique du Nord. D'autres chantillons de la tribu des rongeurs, et presque aussi industrieux que le castor, comptrent pour un trs haut chiffre dans les magasins de la factorerie. C'taient des rats musqus, longs de plus d'un pied, queue dduite, et dont la fourrure est assez estime. On les prit au terrier, et sans peine, car ils pullulaient avec cette abondance spciale leur espce. Quelques animaux de la famille des flins, les lynx, exigrent l'emploi des armes feu. Ces animaux souples, agiles, pelage roux clair et tachet de mouchetures noirtres, redoutables mme aux rennes, ne sont vrai dire que des loups-cerviers qui se dfendent bravement. Mais ni Marbre ni Sabine n'en taient leurs premiers lynx, et ils turent une soixantaine de ces animaux. Quelques wolvrnes, assez beaux de fourrure, furent abattus aussi dans les mmes conditions. Les hermines se montrrent rarement. Ces animaux, qui font partie de la tribu des martres, comme les putois, ne portaient pas leur belle robe d'hiver, qui est entirement blanche, sauf un point noir au bout de la queue. Leur pelage tait encore roux en dessus, et d'un gris jauntre en dessous. Jasper Hobson avait donc recommand ses compagnons de les pargner momentanment. Il fallait attendre et les laisser mrir, pour employer l'expression du chasseur Sabine, c'est--dire blanchir sous la froidure de l'hiver. Quant aux putois, dont la chasse est fort dsagrable cause de l'odeur ftide que ces animaux rpandent et qui leur a valu le nom qu'ils portent, on en prit un assez grand nombre, soit en les traquant dans les trous d'arbre qui leur servent de terriers, soit en les abattant coups de fusil, quand ils se glissaient entre les branches. Les martres proprement dites furent l'objet d'une chasse toute spciale. On sait combien la peau de ces carnivores est estime, quoique un degr infrieur la zibeline, dont la riche fourrure est noirtre en hiver; mais cette zibeline ne frquente que les rgions septentrionales de l'Europe et de l'Asie jusqu'au Kamtchatka, et ce sont les Sibriens qui lui font la chasse la plus active. Nanmoins, sur le littoral amricain de la mer arctique se rencontraient d'autres martres, dont les peaux ont encore une trs grande valeur, telles que le wison et le pkan, autrement dits martres du Canada. Ces martres et ces visons, pendant le mois de septembre, ne fournirent la factorerie qu'un petit nombre de fourrures. Ce sont des animaux trs vifs, trs agiles, au corps long et souple, qui leur a valu la dnomination de vermiformes. Et, en effet, ils peuvent s'allonger comme un ver, et consquemment se faufiler par les plus troites ouvertures. On comprend donc qu'ils puissent chapper aisment aux poursuites des chasseurs. Aussi, pendant la saison d'hiver, les prend-on plus facilement au moyen de trappes. Marbre et Sabine n'attendaient que le moment favorable de se transformer en trappeurs, et ils comprenaient bien qu'au retour du printemps, ni les wisons ni les martres ne manqueraient dans les magasins de la Compagnie. Pour achever l'numration des pelleteries dont le Fort-Esprance s'enrichit pendant ces expditions, il convient de parler des renards bleus et des renards argents, qui sont considrs sur les marchs de Russie et d'Angleterre comme les plus prcieux des animaux fourrure. Au-dessus de tous se place le renard bleu, connu zoologiquement sous le nom d'isatis. Ce joli animal est noir de museau, cendr ou blond fonc de poil, et nullement bleu, comme on pourrait le croire; son pelage trs long, trs pais, trs moelleux, est admirable et possde toutes les qualits qui constituent la beaut d'une fourrure: douceur, solidit, longueur du poil, paisseur et couleur. Le renard bleu est incontestablement le roi des animaux fourrure. Aussi sa peau vaut-elle six fois le prix de toute autre peau, et un manteau appartenant l'empereur de Russie, fait tout entier avec des peaux du cou de renard bleu, qui sont les plus belles, fut-il estim, l'exposition de Londres, en 1851, trois mille quatre cents livres sterling[4]. Quelques-uns de ces renards avaient paru aux environs du cap Bathurst, mais les chasseurs n'avaient pu s'en emparer, car ces carnivores sont russ, agiles, difficiles prendre, mais on russit tuer une douzaine de renards argents dont le pelage, d'un noir magnifique, est pointill de blanc. Quoique la peau de ces derniers ne vaille pas celle des renards bleus, c'est encore une riche dpouille, qui trouve un haut prix sur les marchs de l'Angleterre et de la Russie. L'un de ces renards argents tait un animal superbe, dont la taille surpassait un peu celle du renard commun. Il avait les oreilles, les paules, la queue d'un noir de fume, mais la fine extrmit de son appendice caudal et le haut de ses sourcils taient blancs. Les circonstances particulires dans lesquelles ce renard fut tu mritent d'tre rapportes avec dtail, car elles justifirent certaines apprhensions du lieutenant Hobson, ainsi que certaines prcautions dfensives qu'il avait cru devoir prendre. Le 24 septembre, dans la matine, deux traneaux avaient amen Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, le sergent Long, Marbre et Sabine la baie des Morses. Des traces de renards avaient t reconnues, la veille, par quelques hommes du dtachement, au milieu de roches entre lesquelles poussaient de maigres arbrisseaux, et certains indices indiscutables avaient trahi leur passage. Les chasseurs, mis en apptit, s'occuprent de retrouver une piste qui leur promettait une dpouille de haut prix, et, en effet, les recherches ne furent point vaines. Deux heures aprs leur arrive, un assez beau renard argent gisait sans vie sur le sol. Deux ou trois autres de ces carnivores furent encore entrevus. Les chasseurs se divisrent alors. Tandis que Marbre et Sabine se lanaient sur les traces d'un renard, le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long essayaient de couper la retraite un autre bel animal qui cherchait se dissimuler derrire les roches. Il fallut naturellement ruser avec ce renard, qui, se laissant peine voir, n'exposait aucune partie de son corps au choc d'une balle. Pendant une demi-heure, cette poursuite continua sans amener de rsultat. Cependant l'animal tait cern sur trois cts, et la mer lui fermait le quatrime. Il comprit bientt le dsavantage de sa situation, et il rsolut d'en sortir par un bond prodigieux, qui ne laissait d'autre chance au chasseur que de le tirer au vol. Il s'lana donc, franchissant une roche; mais Jasper Hobson le guettait, et au moment o l'animal passait comme une ombre, il le salua d'une balle. Au mme instant, un autre coup de feu clatait, et le renard, mortellement frapp, tombait terre. Hurrah! hurrah! s'cria Jasper Hobson. Il est moi! -- Et moi! rpondit un tranger, qui posa le pied sur le renard l'instant o le lieutenant y portait la main. Jasper Hobson, stupfait, recula. Il avait cru que la seconde balle tait partie du fusil du sergent, et il se trouvait en prsence d'un chasseur inconnu, dont le fusil fumait encore. Les deux rivaux se regardrent. Mrs. Paulina Barnett et son compagnon arrivaient alors et taient bientt rejoints par Marbre et Sabine, tandis qu'une douzaine d'hommes, tournant la falaise, s'approchaient de l'tranger, qui s'inclina poliment devant la voyageuse. C'tait un homme de haute taille, offrant le type parfait de ces voyageurs canadiens dont Jasper Hobson redoutait si particulirement la concurrence. Ce chasseur portait encore ce costume traditionnel dont le romancier amricain Washington Irving a fait exactement la description: couverture dispose en forme de capote, chemise de coton raies, larges culottes de drap, gutres de cuir, mocassins de peau de daim, ceinture de laine bigarre supportant le couteau, le sac tabac, la pipe et quelques ustensiles de campement, en un mot, un habillement moiti civilis, moiti sauvage. Quatre de ses compagnons taient vtus comme lui, mais moins lgamment. Les huit autres qui lui servaient d'escorte taient des Indiens Chippeways. Jasper Hobson ne s'y mprit point. Il avait devant lui un Franais, ou tout au moins un descendant des Franais du Canada, et peut-tre un agent des compagnies amricaines charg de surveiller l'tablissement de la nouvelle factorerie. Ce renard m'appartient, monsieur, dit le lieutenant Hobson, aprs quelques moments de silence, pendant lequel son adversaire et lui s'taient regards dans le blanc des yeux. -- Il vous appartient si vous l'avez tu, rpondit l'inconnu en bon anglais, mais avec un lger accent tranger. -- Vous vous trompez, monsieur, rpondit assez vivement Jasper Hobson, cet animal m'appartient, mme au cas o votre balle l'aurait tu et non la mienne! Un sourire ddaigneux accueillit cette rponse, grosse de toutes les prtentions que la Compagnie s'attribuait sur les territoires de la baie d'Hudson, de l'Atlantique au Pacifique. Ainsi, monsieur, reprit l'inconnu, en s'appuyant avec grce sur son fusil, vous regardez la Compagnie de la baie d'Hudson comme tant matresse absolue de tout ce domaine du nord de l'Amrique? -- Sans aucun doute, rpondit le lieutenant Hobson, et si vous, monsieur, comme je le suppose, vous appartenez une association amricaine... -- la Compagnie des pelletiers de Saint-Louis, dit le chasseur en s'inclinant. -- Je crois, continua le lieutenant, que vous seriez fort empch de montrer l'acte qui lui accorde un privilge sur une partie quelconque de ce territoire. -- Actes! privilges! fit ddaigneusement le Canadien, ce sont l des mots de la vieille Europe qui rsonnent mal en Amrique. -- Aussi n'tes-vous point en Amrique, mais sur le sol mme de l'Angleterre! rpondit Jasper Hobson avec fiert. -- Monsieur le lieutenant, rpondit le chasseur en s'animant un peu, ce n'est point le moment d'engager une discussion ce sujet. Nous connaissons quelles sont les prtentions de l'Angleterre en gnral et de la Compagnie de la baie d'Hudson en particulier au sujet des territoires de chasses; mais je crois que, tt ou tard, les vnements modifieront cet tat de choses, et que l'Amrique sera amricaine depuis le dtroit de Magellan jusqu'au ple Nord. -- Je ne le crois pas, monsieur, rpondit schement Jasper Hobson. -- Quoi qu'il en soit, monsieur, reprit le Canadien, je vous proposerai de laisser de ct la question internationale. Quelles que soient les prtentions de la Compagnie, il est bien vident que dans les portions les plus leves du continent, et principalement sur le littoral, le territoire appartient qui l'occupe. Vous avez fond une factorerie au cap Bathurst, eh bien, nous ne chasserons pas sur vos terres, et, de votre ct, vous respecterez les ntres, quand les pelletiers de Saint-Louis auront cr quelque fort, en un autre point, sur les limites septentrionales de l'Amrique. Le front du lieutenant se rida. Jasper Hobson savait bien que, dans un avenir peu loign, la Compagnie de la baie d'Hudson rencontrerait de redoutables rivaux jusqu'au littoral, que ses prtentions possder tous les territoires du North-Amrique ne seraient pas respectes, et qu'un change de coups de fusil se ferait entre les concurrents. Mais il comprit aussi, lui, que ce n'tait point le moment de discuter une question de privilges, et il vit sans dplaisir que le chasseur, trs poli d'ailleurs, transportait le dbat sur un autre terrain. Quant l'affaire qui nous divise, dit le voyageur canadien, elle est de mdiocre importance, monsieur, et je pense que nous devons la trancher en chasseurs. Votre fusil et le mien ont un calibre diffrent, et nos balles seront aisment reconnaissables. Que ce renard appartienne donc celui de nous deux qui l'aura vritablement tu! La proposition tait juste. La question de proprit touchant l'animal abattu pouvait tre ainsi rsolue avec certitude. Le cadavre du renard fut examin. Il avait reu les deux balles des deux chasseurs, l'une au flanc, l'autre au coeur. Cette dernire tait la balle du Canadien. Cet animal est vous, monsieur, dit Jasper Hobson, dissimulant mal son dpit de voir cette magnifique dpouille passer des mains trangres. Le voyageur prit le renard, et, au moment o l'on pouvait croire qu'il allait le charger sur son paule et l'emporter, s'avanant vers Mrs. Paulina Barnett: Les dames aiment les belles fourrures, lui dit-il. Peut-tre, si elles savaient au prix de quelles fatigues et souvent de quels dangers on les obtient, peut-tre en seraient-elles moins friandes. Mais enfin elles les aiment. Permettez-moi donc, madame, de vous offrir celle-ci en souvenir de notre rencontre. Mrs. Paulina Barnett hsitait accepter, mais le chasseur canadien avait offert cette magnifique fourrure avec tant de grce et de si bon coeur, qu'un refus et t blessant pour lui. La voyageuse accepta et remercia l'tranger. Aussitt celui-ci s'inclina devant Mrs. Paulina Barnett; puis il salua les Anglais, et, ses compagnons le suivant, il disparut bientt entre les roches du littoral. Le lieutenant et les siens reprirent la route du Fort-Esprance. Mais Jasper Hobson s'en alla tout pensif. La situation du nouvel tablissement fond par ses soins tait maintenant connue d'une compagnie rivale, et cette rencontre du voyageur canadien lui laissait entrevoir de grosses difficults pour l'avenir. XVII. L'approche de l'hiver. On tait au 21 septembre. Le soleil passait alors dans l'quinoxe d'automne, c'est--dire que le jour et la nuit avaient une dure gale pour le monde entier, et qu' partir de ce moment, les nuits allaient tre plus longues que les jours. Ces retours successifs de l'ombre et de la lumire avaient t accueillis avec satisfaction par les habitants du fort. Ils n'en dormaient que mieux pendant les heures sombres. L'oeil, en effet, se dlasse et se refait dans les tnbres, surtout lorsque quelques mois d'un soleil perptuel l'ont obstinment fatigu. Pendant l'quinoxe, on sait que les mares sont ordinairement trs fortes, car lorsque le soleil et la lune se trouvent en conjonction, leur double influence s'ajoute et accrot ainsi l'intensit du phnomne. C'tait donc le cas d'observer avec soin la mare qui allait se produire sur le littoral du cap Bathurst. Jasper Hobson, quelques jours avant, avait tabli des points de repre, une sorte de margraphe, afin d'valuer exactement le dplacement vertical des eaux entre la basse et la haute mer. Or, cette fois encore, il constata, quoi qu'il en et, et malgr tout ce qu'avaient pu rapporter les observateurs, que l'influence solaire et lunaire se faisait peine sentir dans cette portion de la mer Glaciale. La mare y tait peu prs nulle, -- ce qui contredisait les rapports des navigateurs. Il y a l quelque chose qui n'est pas naturel! se dit le lieutenant. Et vritablement, il ne savait que penser; mais d'autres soins le rclamrent, et il ne chercha pas plus longtemps s'expliquer cette particularit. Le 29 septembre, l'tat de l'atmosphre se modifia sensiblement. Le thermomtre tomba quarante et un degrs Fahrenheit (5 centigr. au-dessus de zro). Le ciel tait couvert de brumes qui ne tardrent pas se rsoudre en pluie. La mauvaise saison arrivait. Mrs. Joliffe, avant que la neige couvrt le sol, s'occupa de ses semailles. On pouvait esprer que les graines vivaces d'oseille et de cochlarias, abrites sous les couches neigeuses, rsisteraient l'pret du climat et lveraient au printemps. Un terrain de plusieurs acres, cach derrire la falaise du cap, avait t prpar d'avance, et il fut ensemenc pendant les derniers jours de septembre. Jasper Hobson ne voulut pas attendre l'arrive des grands froids pour faire revtir ses compagnons leurs habits d'hiver. Aussi, tous ne tardrent-ils pas tre convenablement vtus, portant de la laine sur tout le corps, des capotes de peau de daim, des pantalons de cuir de phoque, des bonnets de fourrure et des bottes impermables. On peut dire que l'on fit galement la toilette des chambres. Les murs de bois furent tapisss de pelleteries, afin d'empcher, par certains abaissements de la temprature, les couches de glace de se former leur surface. Matre Rae tablit, vers ce temps-l, les condensateurs destins recueillir la vapeur d'eau suspendue dans l'air, et qui durent tre vids deux fois par semaine. Quant au feu du pole, il fut rgl suivant les variations de la temprature extrieure, de manire maintenir le thermomtre des chambres cinquante degrs Fahrenheit (10 centigr. au-dessus de zro). D'ailleurs, la maison allait tre bientt recouverte d'une paisse couche de neige, qui empcherait toute dperdition de la chaleur interne. Par ces divers moyens, on esprait combattre victorieusement ces deux redoutables ennemis des hiverneurs, le froid et l'humidit. Le 2 octobre, la colonne thermomtrique s'tant encore abaisse, les premires neiges envahirent tout le territoire du cap Bathurst. La brise tant molle, ne forma point un de ces tourbillons si communs dans les rgions polaires, auxquels les Anglais ont donn le nom de drifts. Un vaste tapis blanc, uniformment dispos, confondit bientt dans une mme blancheur le cap, l'enceinte du fort et la longue lisire du littoral. Seules, les eaux du lac et de la mer, qui n'taient pas encore prises, contrastrent par leur teinte gristre, terne et sale. Cependant, l'horizon du nord, on apercevait les premiers icebergs qui se profilaient sur le ciel brumeux. Ce n'tait pas encore la banquise, mais la nature amassait les matriaux que le froid allait bientt cimenter pour former cette impntrable barrire. D'ailleurs, la jeune glace ne tarda pas solidifier les surfaces liquides de la mer et du lac. Le lagon se prit le premier. De larges taches d'un blanc gris apparurent et l, indice d'une gele prochaine que favorisait le calme de l'atmosphre. Et en effet, le thermomtre s'tant maintenu pendant une nuit quinze degrs Fahrenheit (9 centigr. au-dessous de zro), le lac prsenta le lendemain une surface unie qui et satisfait les plus difficiles patineurs de la Serpentine[5]. Puis, l'horizon, le ciel revtit une couleur particulire que les baleiniers dsignent sous le nom de blink, qui tait produite par la rverbration des champs de glace. La mer gela bientt sur un espace immense, un vaste icefield se forma peu peu par l'agrgation des glaons pars et se souda au littoral. Mais cet icefield ocanique, ce n'tait plus le miroir uni du lac. L'agitation des flots avait altr sa puret. et l ondulaient de longues pices solidifies, imparfaitement runies par leurs bords, quelques-unes de ces glaces flottantes connues sous la dnomination de drift-ices, et, en maint endroit, des protubrances, des extumescences souvent trs accuses, produites par la pression, et que les baleiniers appellent des hummocks. En quelques jours, l'aspect du cap Bathurst et de ses environs fut entirement chang. Mrs. Paulina Barnett, dans un perptuel ravissement, assistait ce spectacle nouveau pour elle. De quelles souffrances, de quelles fatigues, son me de voyageuse n'et-elle pas pay la contemplation de telles choses! Rien de sublime comme cet envahissement de la saison hivernale, de cette prise de possession des rgions hyperborennes par le froid de l'hiver! Aucun des points de vue, aucun des sites que Mrs. Paulina Barnett avait observs jusqu'alors, n'tait reconnaissable. La contre se mtamorphosait. Un pays nouveau naissait, devant ses regards, pays empreint d'une tristesse grandiose. Les dtails disparaissaient, et la neige ne laissait plus au paysage que ses grandes lignes, peine estompes dans les brumes. C'tait un dcor qui succdait un autre dcor, avec une rapidit ferique. Plus de mer, l o nagure s'tendait le vaste Ocan. Plus de sol aux couleurs varies, mais un tapis blouissant. Plus de forts d'essences diverses, mais un fouillis de silhouettes grimaantes, poudres par les frimas. Plus de soleil radieux, mais un disque pli, se tranant travers le brouillard, traant un arc rtrci pendant quelques heures peine. Enfin, plus d'horizon de mer, nettement profil sur le ciel, mais une interminable chane d'icebergs, capricieusement brche, formant cette banquise infranchissable que la nature a dresse entre le ple et ses audacieux chercheurs. Que de conversations, que d'observations, les changements de cette contre arctique provoqurent! Thomas Black fut le seul peut-tre qui restt insensible aux sublimes beauts de ce spectacle. Mais que pouvait-on attendre d'un astronome si absorb, et qui jusqu'ici ne comptait vritablement pas dans le personnel de la petite colonie? Ce savant exclusif ne vivait que dans la contemplation des phnomnes clestes, il ne se promenait que sur les routes azures du firmament, il ne s'lanait d'une toile que pour aller une autre! Et prcisment voil que son ciel se bouchait, que les constellations se drobaient sa vue, qu'un voile brumeux, impntrable, s'tendait entre le znith et lui. Il tait furieux! Mais Jasper Hobson le consola en lui promettant avant peu de belles nuits froides, trs propices aux observations astronomiques, des aurores borales, des halos, des paraslnes et autres phnomnes des contres polaires, dignes de provoquer son admiration. Cependant, la temprature tait supportable. Il ne faisait pas de vent, et c'est le vent surtout qui rend les piqres du froid plus aigus. On continua donc les chasses pendant quelques jours. De nouvelles fourrures s'entassrent dans les magasins de la factorerie, de nouvelles provisions alimentaires remplirent ses offices. Les perdrix, les ptarmigans, fuyant vers des rgions plus tempres, passaient en grand nombre, et fournirent une viande frache et saine. Les livres polaires pullulaient, et dj ils portaient leur robe hivernale. Une centaine de ces rongeurs, dont la passe se reconnaissait aisment sur la neige, grossirent bientt les rserves du fort. Il y eut aussi de grands vols de cygnes-siffleurs, l'une des belles espces de l'Amrique du Nord. Les chasseurs en turent quelques couples. C'taient de magnifiques oiseaux, longs de quatre cinq pieds, blancs de plumage, mais cuivrs la tte et la partie suprieure du cou. Ils allaient chercher, sous une zone plus hospitalire, les plantes aquatiques et les insectes ncessaires leur alimentation, volant avec une rapidit extrme, car l'air et l'eau sont leurs vritables lments. D'autres cygnes, dits cygnes-trompettes, dont le cri ressemble un appel de clairon, furent aperus aussi, migrant par troupes nombreuses. Ils taient blancs comme les siffleurs, ayant peu prs leur taille, mais noirs de pattes et de bec. Ni Marbre, ni Sabine ne furent assez heureux pour abattre quelques-uns de ces trompettes, mais ils les salurent d'un au revoir trs significatif. Ces oiseaux devaient revenir, en effet, avec les premires brises du printemps, et c'est prcisment cette poque qu'ils se font prendre avec le plus de facilit. Leur peau, leur plume, leur duvet les font particulirement rechercher des chasseurs et des Indiens, et, en de certaines annes favorables, c'est par dizaines de mille que les factoreries expdient sur les marchs de l'ancien continent ces cygnes, qui se vendent une demi-guine la pice. Pendant ces excursions, qui ne duraient plus que quelques heures et que le mauvais temps interrompait souvent, des bandes de loups furent frquemment rencontres. Il n'tait pas ncessaire d'aller loin, car ces animaux, plus audacieux quand la faim les aiguillonne, se rapprochaient dj de la factorerie. Ils ont le nez trs fin, et les manations de la cuisine les attiraient. Pendant la nuit, on les entendait hurler d'une faon sinistre. Ces carnassiers, peu dangereux individuellement, pouvaient le devenir par leur nombre. Aussi, les chasseurs ne s'aventuraient-ils que bien arms en dehors de l'enceinte du fort. En outre, les ours se montraient plus agressifs. Pas un jour ne se passait sans que plusieurs de ces animaux fussent signals. La nuit venue, ils s'avanaient jusqu'au pied mme de l'enceinte. Quelques-uns furent blesss coups de fusil et s'loignrent, tachant la neige de leur sang. Mais, la date du 10 octobre, aucun n'avait encore abandonn sa chaude et prcieuse fourrure aux mains des chasseurs. Du reste, Jasper Hobson ne permettait point ses hommes d'attaquer ces formidables btes. Avec elles, il valait mieux rester sur la dfensive, et peut-tre le moment approchait- il o, pousss par la faim, ces carnivores tenteraient quelque attaque contre le Fort-Esprance. On verrait alors se dfendre et s'approvisionner tout la fois. Pendant quelques jours, le temps demeura sec et froid. La neige prsentait une surface dure, trs favorable la marche. Aussi fit-on quelques excursions sur le littoral et au sud du fort. Le lieutenant Hobson dsirait savoir si, les agents des pelletiers de Saint-Louis ayant quitt le territoire, on retrouverait aux environs quelques traces de leur passage, mais les recherches furent vaines. Il tait supposable que les Amricains avaient d redescendre vers quelque tablissement plus mridional, afin d'y passer les mois d'hiver. Ces quelques beaux jours ne durrent pas, et, pendant la premire semaine de novembre, le vent ayant saut au sud, bien que la temprature se ft adoucie, la neige tomba en grande abondance. Elle couvrit bientt le sol sur une hauteur de plusieurs pieds. Il fallut chaque jour dblayer les abords de la maison, et mnager une alle qui conduisait la poterne, l'table des rennes et au chenil. Les excursions devinrent plus rares, et il fallut employer les raquettes ou chaussures neige. En effet, quand la couche neigeuse est durcie par le froid, elle supporte sans cder le poids d'un homme et laisse au pied un appui solide. La marche ordinaire n'est donc pas entrave. Mais quand cette neige est molle, il serait impossible un marcheur de faire un pas sans y enfoncer jusqu'au genou. C'est dans ces circonstances que les Indiens font usage des raquettes. Le lieutenant Hobson et ses compagnons taient habitus se servir de ces snow-shoes, et sur la neige friable ils couraient avec la rapidit d'un patineur sur la glace. Mrs. Paulina Barnett s'tait dj accoutume ce genre de chaussures, et bientt elle put rivaliser de vitesse avec ses compagnons. De longues promenades furent faites aussi bien sur le lac glac que sur le littoral. On put mme s'avancer pendant plusieurs milles la surface solide de l'Ocan, car la glace mesurait alors une paisseur de plusieurs pieds. Mais ce fut une excursion fatigante, car l'icefield tait raboteux; partout des glaons superposs, des hummocks qu'il fallait tourner; plus loin, la chane d'icebergs, ou plutt la banquise prsentant un infranchissable obstacle, car sa crte s'levait une hauteur de cinq cents pieds. Ces icebergs, pittoresquement entasss, taient magnifiques. Ici, on et dit les ruines blanchies d'une ville, avec ses monuments, ses colonnes, ses courtines abattues; l, une contre volcanique, au sol convulsionn, un entassement de glaons formant des chanes de montagnes avec leur ligne de fate, leurs contreforts, leurs valles, -- toute une Suisse de glace! Quelques oiseaux retardataires, des ptrels, des guillemots, des puffins, animaient encore cette solitude et jetaient des cris perants. De grands ours blancs apparaissaient entre les hummocks et se confondaient dans leur blancheur blouissante. En vrit, les impressions, les motions ne manqurent pas la voyageuse! Sa fidle Madge, qui l'accompagnait, les partageait avec elle! Qu'elles taient loin, toutes deux, des zones tropicales de l'Inde ou de l'Australie! Plusieurs excursions furent faites sur cet ocan glac, dont l'paisse crote et support sans s'effondrer des parcs d'artillerie ou mme des monuments. Mais bientt ces promenades devinrent si pnibles qu'il fallut absolument les suspendre. En effet, la temprature s'abaissait sensiblement, et le moindre travail, le moindre effort produisait chez chaque individu un essoufflement qui le paralysait. Les yeux taient aussi attaqus par l'intense blancheur des neiges, et il tait impossible de supporter longtemps cette vive rverbration, qui provoque de nombreux cas de ccit chez les Esquimaux. Enfin, par un singulier phnomne d la rfraction des rayons lumineux, les distances, les profondeurs, les paisseurs n'apparaissaient plus telles qu'elles taient. C'taient cinq ou six pieds franchir entre deux glaons, quand l'oeil n'en mesurait qu'un ou deux. De l, par suite de cette illusion d'optique, des chutes trs nombreuses et douloureuses fort souvent. Le 14 octobre, le thermomtre accusa trois degrs Fahrenheit au- dessous de zro (16 centigr. au-dessous de glace), rude temprature supporter, d'autant plus que la bise tait forte. L'air semblait fait d'aiguilles. Il y avait danger srieux pour quiconque restait en dehors de la maison, d'tre frost bitten, c'est--dire gel instantanment, s'il ne parvenait rtablir la circulation du sang, dans la partie attaque, au moyen de frictions de neige. Plusieurs des htes du fort se laissrent prendre de conglation subite, entre autres Garry, Belcher, Hope; mais, frictionns temps, ils chapprent au danger. Dans ces conditions, on le comprend, tout travail manuel devint impossible. cette poque, d'ailleurs, les journes taient extrmement courtes. Le soleil ne restait au-dessus de l'horizon que pendant quelques heures. Un long crpuscule lui succdait. Le vritable hivernage, c'est--dire la squestration, allait commencer. Dj les derniers oiseaux polaires avaient fui le littoral assombri. Il ne restait plus que quelques couples de ces faucons mouchets, auxquels les Indiens donnent prcisment le nom d' hiverneurs, parce qu'ils s'attardent dans les rgions glaces jusqu'au commencement de la nuit polaire, et bientt ils allaient eux-mmes disparatre. Le lieutenant Hobson hta donc l'achvement des travaux, c'est-- dire des trappes et piges qui devaient tre tendus pour l'hiver aux environs du cap Bathurst. Ces trappes consistaient uniquement en lourds madriers, supports sur un 4 form de trois morceaux de bois, disposs dans un quilibre instable, et dont le moindre attouchement provoquait la chute. C'tait, sur une grande chelle, la trappe mme que les oiseleurs tendent dans les champs. L'extrmit du morceau de bois horizontal tait amorce au moyen de dbris de venaison, et tout animal de moyenne taille, renard ou martre, qui y portait la patte, ne pouvait manquer d'tre cras. Telles sont les trappes que les fameux chasseurs, dont Cooper a si potiquement racont la vie aventureuse, tendent pendant l'hiver, et sur un espace qui comprend souvent plusieurs milles. Une trentaine de ces piges furent tablis autour du Fort-Esprance, et ils durent tre visits des intervalles de temps assez rapprochs. Ce fut le 12 novembre que la petite colonie s'accrut d'un nouveau membre. Mrs. Mac Nap accoucha d'un gros garon bien constitu, dont le matre charpentier se montra extrmement fier. Mrs. Paulina Barnett fut marraine du bb, qu'on nomma Michel- Esprance. La crmonie du baptme s'accomplit avec une certaine solennit, et ce jour-l fut jour de fte la factorerie, en l'honneur du petit tre qui venait de natre au-del du soixante- dixime degr de latitude septentrionale. Quelques jours aprs, le 20 novembre, le soleil se cachait au- dessous de l'horizon et ne devait plus reparatre avant deux mois. La nuit polaire avait commenc! XVIII. La nuit polaire. Cette longue nuit dbuta par une violente tempte. Le froid tait peut-tre un peu moins vif, mais l'humidit de l'atmosphre fut extrme. Malgr toutes les prcautions prises, cette humidit pntrait dans la maison, et, chaque matin, les condensateurs que l'on vidait renfermaient plusieurs livres de glace. Au-dehors, les drifts passaient en tourbillonnant comme des trombes. La neige ne tombait plus verticalement, mais presque horizontalement. Jasper Hobson dut interdire d'ouvrir la porte, car il se produisait un tel envahissement, que le couloir et t combl en un instant. Les hiverneurs n'taient plus que des prisonniers. Les volets des fentres avaient t hermtiquement rabattus. Les lampes taient donc continuellement allumes pendant les heures de cette longue nuit que l'on ne consacrait pas au sommeil. Mais si l'obscurit rgnait au-dehors, le bruit de la tempte avait remplac le majestueux silence des hautes latitudes. Le vent, qui s'engageait entre la maison et la falaise, n'tait plus qu'un long mugissement. L'habitation, qu'il prenait d'charpe, tremblait sur ses pilotis. Sans la solidit de sa construction, elle n'et certainement pas rsist. Trs heureusement, la neige, en s'amoncelant autour de ses murs, amortissait le coup des rafales. Mac Nap ne craignait que pour les chemines, dont le tuyau extrieur, en chaux briquete, pouvait cder la pression du vent. Elles rsistrent cependant, mais on dut frquemment en dgager l'orifice, obstru par la neige. Au milieu des sifflements de la tourmente, on entendait parfois des fracas extraordinaires, dont Mrs. Paulina Barnett ne pouvait se rendre compte. C'taient des chutes d'icebergs qui se produisaient au large. Les chos rpercutaient ces bruits, semblables des roulements de tonnerre. Des crpitations incessantes accompagnaient la dislocation de quelques parties de l'icefield, cras par ces chutes de montagnes. Il fallait avoir l'me singulirement aguerrie aux violences de ces pres climats pour ne point prouver une impression sinistre. Le lieutenant Hobson et ses compagnons y taient faits, Mrs. Paulina Barnett et Magde s'y habiturent peu peu. Elles n'taient point, d'ailleurs, sans avoir prouv, pendant leurs voyages, quelque attaque de ces vents terribles qui font jusqu' quarante lieues l'heure et dplacent des canons de vingt-quatre. Mais ici, ce cap Bathurst, le phnomne s'accomplissait avec les circonstances aggravantes de nuit et de neige. Ce vent, s'il ne dmolissait pas, il enterrait, il ensevelissait, et il tait probable que douze heures aprs le dbut de la tempte, la maison, le chenil, le hangar, l'enceinte, auraient disparu sous une gale paisseur de neige. Pendant cet emprisonnement, la vie intrieure s'tait organise. Tous ces braves gens s'entendaient parfaitement entre eux, et cette existence commune, dans un si troit espace, n'entrana ni gne ni rcrimination. N'taient-ils pas, d'ailleurs, accoutums vivre dans ces conditions, au Fort-Entreprise comme au Fort- Reliance? Mrs. Paulina Barnett ne s'tonna donc pas de les trouver d'aussi facile composition. Le travail, d'une part, la lecture et les jeux, de l'autre, occupaient tous les instants. Le travail, c'tait la confection des vtements, leur raccommodage, l'entretien des armes, la fabrication des chaussures, la mise jour du journal quotidien tenu par le lieutenant Hobson, qui notait les moindres vnements de l'hivernage, tel que le temps, la temprature, la direction des vents, l'apparition des mtores si frquents dans les rgions polaires, etc.; c'tait aussi l'entretien de la maison, le balayage des chambres, la visite journalire des pelleteries emmagasines, que l'humidit aurait pu altrer; c'tait encore la surveillance des feux et du tirage des poles, et cette chasse incessante faite aux molcules humides qui se glissaient dans les coins. Chacun avait sa part dans ces travaux, suivant les prescriptions d'un rglement affich dans la grande salle. Sans tre occups outre mesure, les htes du fort n'taient jamais sans rien faire. Pendant ce temps, Thomas Black vissait et dvissait ses instruments, revoyait ses calculs astronomiques; presque toujours enferm dans sa cabine, il maugrait contre la tempte qui lui dfendait toute observation nocturne. Quant aux trois femmes maries, Mrs. Mac Nap s'occupait de son bb, qui venait merveille, tandis que Mrs. Joliffe, aide de Mrs. Rae et talonne par le tatillon de caporal, prsidait aux oprations culinaires. Les distractions se prenaient en commun, certaines heures, et le dimanche pendant toute la journe. C'tait, avant tout, la lecture. La Bible et quelques livres de voyage composaient uniquement la bibliothque du fort, mais ce menu suffisait ces braves gens. Le plus ordinairement, Mrs. Paulina Barnett faisait la lecture, et ses auditeurs prouvaient vritablement un grand plaisir l'entendre. Les histoires bibliques comme les rcits de voyage prenaient un charme tout particulier, lorsque sa voix pntrante, convaincue, lisait quelque chapitre des livres saints. Les imaginaires personnages, les hros lgendaires s'animaient et vivaient alors d'une vie surprenante. Aussi tait-ce un contentement gnral, lorsque l'aimable femme prenait son livre l'heure accoutume. Elle tait, d'ailleurs, l'me de ce petit monde, s'instruisant et instruisant les autres, donnant un avis et demandant un conseil, prte partout et toujours rendre service. Elle runissait en elle toutes les grces d'une femme, toutes ses bonts jointes l'nergie morale d'un homme: double qualit, double valeur aux yeux de ces rudes soldats qui en raffolaient et eussent donn leur vie pour elle. Il faut dire que Mrs. Paulina Barnett partageait l'existence commune, qu'elle ne se confinait point dans sa cabine, qu'elle travaillait au milieu de ses compagnons d'hivernage, et qu'enfin, par ses interrogations, par ses demandes, elle provoquait chacun se mler la conversation. Rien ne chmait donc au Fort-Esprance, ni les mains, ni les langues. On travaillait, on causait, et, il faut ajouter, on se portait bien. De l une bonne humeur qui entretenait la bonne sant et triomphait des ennuis de cette longue squestration. Cependant, la tempte ne diminuait pas. Depuis trois jours, les hiverneurs taient confins dans la maison, et le chasse-neige se dchanait toujours avec la mme intensit. Jasper Hobson s'impatientait. Il devenait urgent de renouveler l'atmosphre intrieure, trop charge d'acide carbonique, et dj les lampes plissaient dans ce milieu malsain. On voulut alors mettre en jeu les pompes air; mais les tuyaux taient naturellement engorgs de glace, et elles ne fonctionnrent pas, n'tant destines agir que dans le cas o la maison n'et pas t ensevelie sous de telles masses de neige. Il fallut donc aviser. Le lieutenant prit conseil du sergent Long, et il fut dcid, le 23 novembre, qu'une des fentres perce sur la faade antrieure, l'extrmit du couloir, serait ouverte, le vent donnant avec moins de violence de ce ct. Ce ne fut point une petite affaire. Les battants furent facilement rabattus l'intrieur, mais le volet, press par les blocs durcis, rsista tous les efforts. On fut oblig de le dmonter de ses gonds. Puis, la couche de neige fut attaque coups de pic et de pelle. Elle mesurait au moins dix pieds d'paisseur. Il fallut donc creuser une sorte de tranche qui donna bientt accs l'air extrieur. Jasper Hobson, le sergent, quelques soldats, Mrs. Paulina Barnett elle-mme s'aventurrent aussitt travers cette tranche, non sans peine, car le vent s'y engouffrait avec une fougue extraordinaire. Quel aspect que celui du cap Bathurst et de la plaine environnante! Il tait alors midi, et c'est peine si quelques lueurs crpusculaires nuanaient l'horizon du sud. Le froid n'tait pas aussi vif qu'on l'et pu croire, et le thermomtre n'indiqua que quinze degrs Fahrenheit au-dessous de zro (9 centigr. au-dessous de glace). Mais le chasse-neige se dchanait toujours avec une incomparable violence, et le lieutenant, ses compagnons, la voyageuse auraient t immanquablement renverss, si la couche neigeuse, dans laquelle ils taient entrs jusqu' mi-corps, ne les et maintenus contre la pousse du vent. Ils ne pouvaient parler, ils ne pouvaient regarder sous l'averse de flocons qui les aveuglait. En moins d'une demi-heure, ils eussent t enliss. Tout tait blanc autour d'eux, l'enceinte tait comble, le toit de la maison et ses murs se confondaient dans un gal enfouissement, et sans deux tourbillons de fume bleutre qui se tordaient dans l'air, un tranger n'aurait pu souponner en cet endroit l'existence d'une maison habite. Dans ces conditions, la promenade fut trs courte. Mais la voyageuse avait jet un coup d'oeil rapide sur cette scne dsole. Elle avait entrevu cet horizon polaire, battu par les neiges, et la sublime horreur de cette tempte arctique. Elle rentra donc, emportant avec elle un imprissable souvenir. L'air de la maison avait t renouvel en quelques instants et les mauvaises vapeurs se dissiprent sous l'action d'un courant atmosphrique pur et revivifiant. Le lieutenant et ses compagnons se htrent leur tour d'y chercher un refuge. La fentre fut referme, mais, chaque jour on eut soin d'en dblayer l'ouverture, dans l'intrt mme de la ventilation. La semaine entire s'coula ainsi. Trs heureusement, les rennes et les chiens avaient une nourriture abondante, et il ne fut pas ncessaire de les visiter. Pendant huit jours, les hiverneurs se virent ainsi squestrs. C'tait long pour des hommes habitus au grand air, des soldats, des chasseurs. Aussi avouera-t-on que peu peu la lecture y perdit quelque charme, et que le cribbage[6] finit par sembler monotone. On se couchait avec l'espoir d'entendre, au rveil, les derniers mugissements de la rafale, mais en vain. La neige s'amoncelait toujours sur les vitres de la fentre, le vent tourbillonnait, les icebergs se fracassaient avec un roulement de tonnerre, la fume se rabattait dans les chambres, provoquant des toux incessantes, et non seulement la tempte ne finissait pas, mais elle ne paraissait pas devoir finir. Enfin, le 28 novembre, le baromtre anrode, plac dans la grande salle, annona une modification prochaine dans l'tat atmosphrique. Il remonta d'une manire sensible. En mme temps, le thermomtre, plac extrieurement, tombait presque subitement moins de quatre degrs au-dessous de zro (20 centigr. au-dessous de glace). C'taient l des symptmes auxquels on ne pouvait se tromper. Et, en effet, le 29 novembre, les habitants du Fort- Esprance purent reconnatre au calme du dehors que la tempte avait cess. Chacun alors de sortir au plus vite. L'emprisonnement avait assez dur. La porte n'tait pas praticable, on dut passer par la fentre et la dblayer des derniers amas de neige. Mais, cette fois, il ne s'agissait plus de percer une couche molle. Le froid intense avait solidifi toute la masse, et il fallut l'attaquer coups de pic. Ce fut l'ouvrage d'une demi-heure, et bientt tous les hiverneurs, l'exception de Mrs. Mac Nap, qui ne se levait pas encore, arpentaient la cour intrieure. Le froid tait extrmement vif, mais le vent tant entirement tomb, il fut supportable. Cependant, au sortir d'une chaude demeure, chacun dut prendre quelques prcautions pour affronter une diffrence de temprature de cinquante quatre degrs environ (30 centigr.). Il tait huit heures du matin. Des constellations d'une admirable puret resplendissaient depuis le znith, o brillait la polaire, jusqu'aux dernires limites de l'horizon. L'oeil et cru les compter par millions, bien que le nombre des toiles visibles l'oeil nu ne dpasse pas cinq mille sur toute la sphre cleste. Thomas Black s'chappait en interjections admiratives. Il applaudissait ce firmament tout constell, que pas une vapeur, pas une brume ne voilait. Jamais plus beau ciel ne s'tait offert aux regards d'un astronome! Pendant que Thomas Black s'extasiait, indiffrent aux choses de la terre, ses compagnons se portaient jusqu' la limite de l'enceinte fortifie. La couche de neige avait la duret du roc, mais elle tait fort glissante, et il y eut quelques chutes sans consquences. Il va sans dire que la cour tait entirement comble. Le toit seul de la maison excdait la masse blanche qui prsentait une horizontalit parfaite, car le vent avait promen son rude niveau sa surface. De la palissade, il ne restait que le sommet des pieux, et dans cet tat, elle n'eut pas arrt le moins souple des rongeurs! Mais qu'y faire? On en pouvait songer dblayer dix pieds de neige durcie sur un si large espace. Tout au plus essaierait-on de dgager la partie antrieure de l'enceinte, de manire former un foss dont la contrescarpe protgerait encore la palissade. Mais l'hiver ne faisait que commencer, et on devait craindre qu'une nouvelle tempte ne comblt ce foss en quelques heures. Pendant que le lieutenant examinait les ouvrages qui ne pouvaient plus dfendre la maison principale, tant qu'un rayon de soleil n'aurait pas fondu cette crote neigeuse, Mrs. Joliffe s'cria: Et nos chiens! et nos rennes! Et, en effet, il fallait se proccuper de l'tat de ces animaux. La dog-house et l'table, moins leves que la maison, devaient tre entirement ensevelies, et il tait possible que l'air y et manqu. On se prcipita donc, qui vers le chenil, qui vers l'table des rennes, mais toute crainte fut immdiatement dissipe. La muraille de glace qui reliait l'angle nord de la maison la falaise avait protg en partie les deux constructions, autour desquelles la hauteur de la couche de neige ne dpassait pas quatre pieds. Les jours mnags dans les parois n'taient donc point obstrus. On trouva les animaux en bonne sant, et la porte ayant t ouverte, les chiens s'chapprent en jetant de longs aboiements de satisfaction. Cependant, le froid commenait piquer vivement, et aprs une promenade d'une heure, chacun songea au pole bienfaisant qui ronflait dans la grande salle. Il n'y avait rien faire au-dehors en ce moment. Les trappes, enfouies sous dix pieds de neige, ne pouvaient tre visites. On rentra donc. La fentre fut ferme, et chacun prit sa place table, car l'heure du dner tait arrive. On pense bien que, dans la conversation, il fut question de ce froid subit, qui avait si rapidement solidifi l'paisse couche des neiges. C'tait une circonstance regrettable, qui compromettait, jusqu' un certain point, la scurit du fort. Mais, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, ne pouvons- nous compter sur quelques jours de dgel qui rduiront en eau toute cette glace? -- Non, madame, rpondit le lieutenant, un dgel cette poque de l'anne n'est pas probable. Je crois plutt que l'intensit du froid s'accrotra encore, et il est fcheux que nous n'ayons pu enlever cette neige, quand elle tait molle. -- Quoi! vous pensez que la temprature subira un abaissement plus considrable? -- Sans aucun doute, madame. Quatre degrs au-dessous de zro[7] (20 centigr. au-dessous de glace), qu'est-ce cela pour une latitude aussi leve? -- Mais que serait-ce donc si nous tions au ple? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Le ple, madame, n'est pas, trs probablement, le point le plus froid du globe, puisque la plupart des navigateurs s'accordent pour y placer la mer libre. Il semble mme que, par suite de certaines dispositions gographiques et hydrographiques, l'endroit o la moyenne de la temprature est la plus basse est situ sur le quatre-vingt-quinzime mridien et par soixante-dix-huit degrs de latitude, c'est--dire sur les ctes de la Gorgie septentrionale. L, cette moyenne serait seulement de deux degrs au-dessous de zro (19 centigr. au-dessous de glace) pour l'anne entire. Aussi ce point est-il connu sous le nom de ple du froid. -- Mais, monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett, nous sommes plus de huit degrs en latitude de ce point redoutable. -- Aussi, rpondit Jasper Hobson, je compte bien que nous ne serons pas prouvs au cap Bathurst comme nous le serions dans la Gorgie septentrionale. Mais si je vous parle du ple du froid, c'est pour vous dire qu'il ne faut point le confondre avec le ple proprement dit, quand il s'agit de l'abaissement de la temprature. Remarquons, d'ailleurs, que de grands froids ont t prouvs sur d'autres points du globe. Seulement, ils ne duraient pas. -- Et en quels points, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett. Je vous assure qu'en ce moment cette question du froid m'intresse particulirement. -- Autant qu'il m'en souvient, rpondit le lieutenant Hobson, les voyageurs arctiques ont constat qu' l'le Melville, la temprature s'tait abaisse jusqu' soixante et un degrs au- dessous de zro, et jusqu' soixante-cinq degrs au port Flix. -- Cette le Melville et ce port Flix ne sont-ils pas plus levs en latitude que le cap Bathurst? -- Sans doute, madame, mais dans une certaine limite, la latitude ne prouve rien. Il suffit du concours de diverses circonstances atmosphriques pour amener des froids considrables. Et si j'ai bonne mmoire, en 1845... Sergent Long, cette poque, n'tiez- vous pas au Fort-Reliance? -- Oui, mon lieutenant, rpondit le sergent Long. -- Eh bien, cette anne-l, est-ce qu'en janvier nous n'avons pas constat un froid extraordinaire? -- En effet, rpondit le sergent, et je me rappelle fort bien que le thermomtre marqua soixante-dix degrs au-dessous de zro (50 7 centigr. au-dessous de zro). -- Quoi! s'cria Mrs. Paulina Barnett, soixante-dix degrs, au Fort-Reliance, sur le grand lac de l'Esclave? -- Oui, madame, rpondit le lieutenant, et par soixante-cinq degrs de latitude seulement, un parallle qui n'est que celui de Christiania ou de Saint-Ptersbourg! -- Alors, monsieur Hobson, il faut s'attendre tout! -- Oui, tout, en vrit, quand on hiverne dans les contres arctiques! Pendant les journes du 29 et du 30 novembre, l'intensit du froid ne diminua pas, et il fallut chauffer les poles grand feu, car l'humidit se ft certainement change en glace dans tous les coins de la maison. Mais le combustible tait abondant et on ne l'pargna pas. La moyenne de cinquante-deux degrs (10 centigr. au-dessus de zro) fut maintenue au-dedans en dpit des menaces du dehors. Malgr l'abaissement de la temprature, Thomas Black, tent par ce ciel si pur, voulut faire des observations d'toiles. Il esprait ddoubler quelques-uns de ces astres magnifiques qui rayonnaient au znith. Mais il dut renoncer toute observation. Ses instruments lui brlaient les mains. Brler est le seul mot qui puisse rendre l'impression produite par un corps mtallique soumis un tel froid. Physiquement, d'ailleurs, le phnomne est identique. Que la chaleur soit violemment introduite dans la chair par un corps brlant, ou qu'elle en soit violemment retire par un corps glac, l'impression est la mme. Et le digne savant l'prouva si bien, que la peau de ses doigts resta colle sa lunette. Aussi suspendit-il ses observations. Mais le ciel le ddommagea en lui donnant, vers cette poque, le spectacle indescriptible de ses plus beaux mtores: un paraslne d'abord, une aurore borale ensuite. Le paraslne ou halo-lunaire formait sur le ciel un cercle blanc, bord d'une teinte rouge ple autour de la lune. Cet exergue lumineux, d la rfraction des rayons lunaires travers les petits cristaux prismatiques de glace, qui flottaient dans l'atmosphre, prsentait un diamtre de quarante-cinq degrs environ. L'astre des nuits brillait du plus vif clat au centre de cette couronne, semblable ces bandes laiteuses et diaphanes des arcs-en-ciel lunaires. Quinze heures aprs, une magnifique aurore borale, dcrivant un arc de plus de cent degrs gographiques, se dploya au-dessus de l'horizon du nord. Le sommet de l'arc se trouvait plac sensiblement dans le mridien magntique, et, par une bizarrerie quelquefois observe, le mtore tait par de toutes les couleurs du prisme, entre lesquelles le rouge s'accusait plus nettement. En de certains endroits du ciel, les constellations semblaient tre noyes dans le sang. De cette agglomration brumeuse dispose l'horizon et qui formait le noyau du mtore, s'irradiaient des effluves ardentes, dont quelques-unes dpassaient le znith et faisaient plir la lumire de la lune submerge dans ces ondes lectriques. Ces rayons tremblotaient comme si quelque courant d'air et agit leurs molcules. Aucune description ne saurait rendre la sublime magnificence de cette gloire, qui rayonnait dans toute sa splendeur au ple boral du monde. Puis, aprs une demi-heure d'un incomparable clat, sans qu'il se ft resserr ni concentr, sans un amoindrissement mme partiel de sa lumire, le splendide mtore s'teignit soudain, comme si quelque invisible main et subitement tari les sources lectriques qui le vivifiaient. Il n'tait que temps pour Thomas Black. Cinq minutes encore, et l'astronome et t gel sur place! XIX. Une visite de voisinage. Le 2 dcembre, l'intensit du froid avait diminu. Ces phnomnes de paraslnes taient un symptme auquel un mtorologiste n'aurait pu se mprendre. Ils constataient la prsence d'une certaine quantit de vapeur d'eau dans l'atmosphre, et, en effet, le baromtre baissa lgrement, en mme temps que la colonne thermomtrique se relevait quinze degrs au dessus de zro (- 90 centigr.). Bien que ce froid et encore paru rigoureux en toute rgion de la zone tempre, des hiverneurs de profession le supportaient aisment. D'ailleurs, l'atmosphre tait calme. Le lieutenant Hobson, ayant observ que les couches suprieures de neige glace s'taient ramollies, ordonna de dblayer les abords extrieurs de l'enceinte. Mac Nap et ses hommes entreprirent cette besogne avec courage, et en quelques jours elle fut mene bonne fin. En mme temps, on mit dcouvert les trappes enfouies, et elles furent tendues de nouveau. De nombreuses empreintes prouvaient que le gibier fourrure se massait aux environs du cap, et, la terre lui refusant toute nourriture, il devait aisment se laisser prendre l'amorce des piges. D'aprs les conseils du chasseur Marbre, on construisit aussi un traquenard rennes, suivant la mthode des Esquimaux. C'tait une fosse large en tous sens d'une dizaine de pieds et creuse d'une douzaine. Une planche formant bascule, et pouvant se relever par son propre poids, la recouvrait de manire la dissimuler entirement. L'animal, attir par les herbes et branches dposes l'extrmit de la planche, tait invitablement prcipit dans la fosse, dont il ne pouvait plus sortir. On comprend que, par ce systme de bascule, le traquenard se retendait automatiquement, et qu'un renne pris, d'autres pouvaient s'y prendre leur tour. Marbre n'prouva d'autre difficult, en tablissant son traquenard, qu' percer un sol trs dur; mais il fut assez surpris -- et Jasper Hobson ne le fut pas moins -- quand la pioche, aprs avoir travers quatre cinq pieds de terre et de sable, rencontra en dessous une couche de neige, dure comme du roc, et qui paraissait tre trs paisse. Il faut, dit le lieutenant Hobson, aprs avoir observ cette disposition gologique, il faut que cette partie du littoral ait t soumise, il y a bien des annes, un froid excessif et pendant un laps de temps trs long; puis, les sables, la terre, auront peu peu recouvert la masse glace, vraisemblablement tendue sur un lit de granit. -- En effet, mon lieutenant, rpondit le chasseur, mais cela ne rendra pas notre traquenard plus mauvais. Au contraire mme, les rennes, une fois emprisonns, trouveront une paroi glissante sur laquelle ils n'auront aucune prise." Marbre avait raison, et l'vnement justifia ses prvisions. Le 5 dcembre, Sabine et lui tant alls visiter la fosse, entendirent de sourds grondements qui s'en chappaient. Ils s'arrtrent. Ce n'est point le bramement du renne, dit Marbre, et je nommerais bien la bte qui s'est fait prendre notre traquenard! -- Un ours? rpondit Sabine. -- Oui, fit Marbre, dont les yeux brillrent de satisfaction. -- Eh bien, rpliqua Sabine, nous ne perdrons pas au change. Le beefsteak d'ours vaut le beefsteak de renne, et on a la fourrure en plus. Allons! Les deux chasseurs taient arms. Ils coulrent une balle dans leur fusil dj charg plomb, et s'avancrent vers le traquenard. La bascule s'tait remise en place, mais l'amorce avait disparu, ayant t probablement entrane au fond de la fosse. Marbre et Sabine, arrivs prs de l'ouverture, regardrent jusqu'au fond du trou. Les grognements redoublrent. C'taient, en effet, ceux d'un ours. Dans un coin de la fosse tait blottie une masse gigantesque, un vritable paquet de fourrure blanche, peine visible dans l'ombre, au milieu de laquelle brillaient deux yeux tincelants. Les parois de la fosse taient profondment laboures coups de griffes, et certainement, si les murs eussent t faits de terre, l'ours aurait pu se frayer un chemin au- dehors. Mais sur cette glace glissante, ses pattes n'avaient pas eu prise, et si sa prison s'tait largie sous ses coups, du moins n'avait-il pu la quitter. Dans ces conditions, la capture de l'animal n'offrait aucune difficult. Deux balles, ajustes avec prcision vers le fond de la fosse, eurent raison du vigoureux animal, et le plus gros de la besogne fut de l'en tirer. Les deux chasseurs revinrent au Fort- Esprance pour y chercher du renfort. Une dizaine de leurs compagnons, munis de cordes, les suivirent jusqu'au traquenard, et ce ne fut pas sans peine que la bte fut extraite de la fosse. C'tait un gigantesque animal, haut de six pieds, pesant au moins six cents livres, et dont la vigueur devait tre prodigieuse. Il appartenait au sous-genre des ours blancs par son crne aplati, son corps allong, ses ongles courts et peu recourbs, son museau fin et son pelage entirement blanc. Quant aux parties comestibles de l'individu, elles furent soigneusement rapportes Mrs. Joliffe, et figurrent avantageusement comme plat de rsistance au dner du jour. Dans la semaine qui suivit, les trappes fonctionnrent assez heureusement. On prit une vingtaine de martres, alors dans toute la beaut de leur vtement d'hiver, mais seulement deux ou trois renards. Ces sagaces animaux devinaient le pige qui leur tait tendu, et le plus souvent, creusant le sol prs de la trappe, ils parvenaient s'emparer de l'appt et se dbarrasser ensuite de la trappe rabattue sur eux. Rsultat qui mettait Sabine hors de lui, le chasseur dclarant un tel subterfuge indigne d'un renard honnte. Vers le 10 dcembre, le vent ayant pass dans le sud-ouest, la neige se reprit tomber, mais non par flocons pais. C'tait une neige fine, en somme peu abondante, mais elle se glaait aussitt, car un froid vif se faisait sentir, et comme la brise tait forte, on le supportait difficilement. Il fallut donc se caserner de nouveau et reprendre les travaux de l'intrieur. Par prcaution, Jasper Hobson distribua tout son monde des pastilles de chaux et du jus de citron, l'emploi de ces antiscorbutiques tant rclam par la persistance de ce froid humide. Du reste, aucun symptme de scorbut ne s'tait encore manifest parmi les habitants du Fort- Esprance. Grce aux prcautions hyginiques prises, la sant gnrale n'avait point t altre. La nuit polaire tait profonde alors. Le solstice d'hiver approchait, poque laquelle l'astre du jour se trouve son maximum d'abaissement au-dessous de l'horizon pour l'hmisphre boral. Au crpuscule de minuit, le bord mridional des longues plaines blanches se teintait peine de nuances moins sombres. Une relle impression de tristesse se dgageait de ce territoire polaire, que les tnbres enveloppaient de toutes parts. Quelques jours se passrent dans la maison commune. Jasper Hobson tait plus rassur contre l'attaque des btes fauves, depuis que les abords de l'enceinte avaient t dblays, -- fort heureusement, car on entendait de sinistres grognements sur la nature desquels on ne pouvait se mprendre. Quant la visite de chasseurs indiens ou canadiens, elle n'tait pas craindre cette poque. Cependant, un incident se produisit, ce qu'on pourrait appeler un pisode dans ce long hivernage, et qui prouvait que, mme au coeur de l'hiver, ces solitudes n'taient pas entirement dpeuples. Des tres humains parcouraient encore ce littoral, chassant les morses et campant sous la neige. Ils appartenaient la race des mangeurs de poissons crus[8], qui sont rpandus sur le continent du North-Amrique, depuis la mer de Baffin jusqu'au dtroit de Behring, et dont le lac de l'Esclave semble former la limite mridionale. Un matin du 14 dcembre, ou plutt neuf heures avant midi, le sergent Long, revenant d'une excursion sur le littoral, termina son rapport au lieutenant, en disant que si ses yeux ne l'avaient point tromp, une tribu de nomades devait tre campe quatre milles du fort, prs d'un petit cap qui se projetait en cet endroit. Quels sont ces nomades? demanda Jasper Hobson. -- Ce sont des hommes ou des morses, rpondit le sergent Long. Pas de milieu! On aurait bien tonn le brave sergent en lui apprenant que certains naturalistes ont prcisment admis ce milieu que lui, Long, ne reconnaissait pas. Et, en effet, quelques savants ont plus ou moins plaisamment regard les Esquimaux comme une espce intermdiaire entre l'homme et le veau-marin. Aussitt le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Madge et quelques autres, d'aller constater la prsence de ces visiteurs. Bien vtus, se tenant en garde contre les geles subites, arms de fusils et de haches, chausss de bottes fourres auxquelles la neige glace prtait un point d'appui solide, ils sortirent par la poterne et suivirent le littoral, dont les glaons encombraient la lisire. La lune, dans son dernier quartier, jetait de vagues lueurs sur l'icefield, travers les brumes du ciel. Aprs une marche d'une heure, le lieutenant dut croire que son sergent s'tait tromp, ou tout au moins qu'il n'avait vu que des morses, lesquels avaient sans doute regagn leur lment par ces trous qu'ils tiennent constamment praticables au milieu des champs de glace. Mais le sergent Long, montrant un tourbillon gristre qui sortait d'une extumescence conique, leve quelques centaines de pas sur l'icefield, se contenta de rpondre tranquillement: Voil donc une fume de morses! En ce moment, des tres vivants sortirent de la hutte, se tranant sur la neige. C'taient des Esquimaux, mais s'ils taient hommes ou femmes, c'est ce qu'un indigne seul et pu dire, tant leur accoutrement permettait de les confondre. En vrit, et sans approuver en quoi que ce soit l'opinion des naturalistes cite plus haut, on et dit des phoques, de vritables amphibies, velus, poilus. Ils taient au nombre de six, quatre grands et deux petits, larges d'paules pour leur taille mdiocre, le nez pat, les yeux abrits sous d'normes paupires, la bouche grande, la lvre paisse, les cheveux noirs, longs, rudes, la face dpourvue de barbe. Pour vtements, une tunique ronde en peaux de morse, un capuchon, des bottes, des mitaines de mme nature. Ces tres, demi sauvages, s'taient approchs des Europens et les regardaient en silence. Personne ne sait l'esquimau? demanda Jasper Hobson ses compagnons. Personne ne connaissait cet idiome; mais aussitt, une voix se fit entendre, qui souhaitait la bienvenue en anglais: Welcome! welcome! C'tait un Esquimau, ou plutt, comme on ne tarda pas l'apprendre, une Esquimaude, qui, s'avanant vers Mrs. Paulina Barnett, lui fit un salut de la main. La voyageuse, surprise, rpondit par quelques mots que l'indigne parut comprendre facilement, et une invitation fut faite la famille de suivre les Europens jusqu'au fort. Les Esquimaux semblrent se consulter du regard, puis, aprs quelques instants d'hsitation, ils accompagnrent le lieutenant Hobson, marchant en groupe serr. Arrive l'enceinte, la femme indigne, voyant cette maison dont elle ne souponnait pas l'existence, s'cria: House! house! snow-house? Elle demandait si c'tait une maison de neige, et pouvait le croire, car l'habitation se perdait alors dans toute cette masse blanche qui couvrait le sol. On lui fit comprendre qu'il s'agissait d'une maison de bois. L'Esquimaude dit alors quelques mots ses compagnons, qui firent un signe approbatif. Tous passrent alors par la poterne, et, un instant aprs, ils taient introduits dans la salle principale. L, leurs capuchons furent retirs, et l'on put reconnatre les sexes. Il y avait deux hommes de quarante cinquante ans, au teint jaune-rougetre, aux dents aigus, aux pommettes saillantes, ce qui leur donnait une vague ressemblance avec des carnivores; deux femmes encore jeunes, dont les cheveux natts taient orns de dents et de griffes d'ours polaires; enfin, deux enfants de cinq six ans, pauvres petits tres mine veille, qui regardaient en ouvrant de grands yeux. On doit supposer que des Esquimaux ont toujours faim, dit Jasper Hobson. Je pense donc qu'un morceau de venaison ne dplaira pas nos htes. Sur l'ordre du lieutenant Hobson, le caporal Joliffe apporta quelques morceaux de renne, sur lesquels ces pauvres gens se jetrent avec une sorte d'avidit bestiale. Seule, la jeune Esquimaude qui s'tait exprime en anglais montra une certaine rserve, regardant, sans les quitter des yeux, Mrs. Paulina Barnett et les autres femmes de la factorerie. Puis, apercevant le petit enfant que Mrs. Mac Nap tenait sur ses bras, elle se leva, courut lui et, lui parlant d'une voix douce, se mit le caresser le plus gentiment du monde. Cette jeune indigne semblait tre, sinon suprieure, du moins plus civilise que ses compagnons, et cela parut surtout quand, ayant t prise d'un lger accs de toux, elle mit sa main devant sa bouche, d'aprs les rgles les plus lmentaires de la civilit. Ce dtail n'chappa personne. Mrs. Paulina Barnett, causant avec l'Esquimaude et employant les mots anglais les plus usits, apprit en quelques phrases que cette jeune indigne avait servi pendant un an chez le gouverneur danois d'Uppernawik, dont la femme tait Anglaise. Puis elle avait quitt le Gronland pour suivre sa famille sur les territoires de chasse. Les deux hommes taient ses deux frres; l'autre femme, marie l'un d'eux et mre des deux enfants, tait sa belle-soeur. Ils revenaient tous de l'le Melbourne, situe, dans l'est, sur le littoral de l'Amrique anglaise, regagnant l'ouest la pointe Barrow, l'un des caps de la Gorgie occidentale de l'Amrique russe, o vivait leur tribu, et c'tait un sujet d'tonnement pour eux de trouver une factorerie installe au cap Bathurst. Les deux Esquimaux secourent mme la tte en voyant cet tablissement. Dsapprouvaient-ils la construction d'un fort sur ce point du littoral? Trouvaient-ils l'endroit mal choisi? Malgr toute sa patience, le lieutenant Hobson ne parvint point les faire s'expliquer ce sujet, ou du moins il ne comprit pas leurs rponses. Quant la jeune Esquimaude, elle se nommait Kalumah, et elle parut prendre en grande amiti Mrs. Paulina Barnett. Cependant la pauvre crature, toute sociable qu'elle tait, ne regrettait point la position qu'elle avait autrefois chez le gouverneur d'Uppernawik, et elle se montrait trs attache sa famille. Aprs s'tre restaurs, aprs avoir partag une demi-pinte de brandevin dont les petits eurent leur part, les Esquimaux prirent cong de leurs htes, mais, avant de partir, la jeune indigne invita la voyageuse visiter leur hutte de neige. Mrs. Paulina Barnett promit de s'y rendre le lendemain, si le temps le permettait. Le lendemain, en effet, accompagne de Madge, du lieutenant Hobson et de quelques soldats arms -- non contre ces pauvres gens, mais pour le cas o les ours eussent rd sur le littoral --, Mrs. Paulina Barnett se transporta au cap Esquimau, nom qui fut donn la pointe prs de laquelle se dressait le campement indigne. Kalumah accourut au-devant de son amie de la veille et lui montra la hutte d'un air satisfait. C'tait un gros cne de neige, perc d'une troite ouverture son sommet qui donnait issue la fume d'un foyer intrieur, et dans lequel ces Esquimaux avaient creus leur demeure passagre. Ces snow-houses, qu'ils tablissent avec une extrme rapidit, se nomment igloo dans la langue du pays. Elles sont merveilleusement appropries au climat, et leurs habitants y supportent, mme sans feu et sans trop souffrir, des froids de quarante degrs au-dessous de zro. Pendant l't, les Esquimaux campent sous des tentes de peaux de renne et de phoque, qui portent le nom de tupic. Pntrer dans cette hutte n'tait point une opration facile. Elle n'avait qu'une entre au ras du sol, et il fallait se glisser par une sorte de couloir long de trois quatre pieds, car les parois de neige mesuraient au moins cette paisseur. Mais une voyageuse de profession, une laurate de la Socit royale, ne pouvait hsiter, et Mrs. Paulina Barnett n'hsita pas. Suivie de Madge, elle s'enfourna bravement dans l'troit boyau la suite de la jeune indigne. Quant au lieutenant Hobson et ses hommes, ils se dispensrent de cette visite. Et Mrs. Paulina Barnett comprit bientt que le plus difficile n'tait pas de pntrer dans cette hutte de neige, mais d'y rester. L'atmosphre, chauffe par un foyer sur lequel brlaient des os de morses, infecte par l'huile ftide d'une lampe, imprgne des manations de vtements gras et de la chair d'amphibie qui forme la nourriture principale des Esquimaux, cette atmosphre tait coeurante. Madge ne put y tenir et sortit presque aussitt. Mrs. Paulina Barnett montra un courage surhumain pour ne point chagriner la jeune indigne et prolongea sa visite pendant cinq grandes minutes, -- cinq sicles! Les deux enfants et leur mre taient l. Quant aux deux hommes, la chasse aux morses les avait entrans quatre ou cinq milles de leur campement. Mrs. Paulina Barnett, une fois sortie de la hutte, aspira avec ivresse l'air froid du dehors, qui ramena les couleurs sur sa figure un peu plie. Eh bien, madame? lui demanda le lieutenant, que dites-vous des maisons esquimaudes? -- L'aration y laisse dsirer! rpondit simplement Mrs. Paulina Barnett. Pendant huit jours, cette intressante famille indigne demeura campe en cet endroit. Sur vingt-quatre heures, les deux Esquimaux en passaient douze la chasse aux morses. Ils allaient, avec une patience que les huttiers pourront seuls comprendre, guetter les amphibies sur le bord de ces trous par lesquels ils venaient respirer la surface de l'icefield. Le morse apparaissait-il, une corde noeud coulant lui tait jete autour des pectorales, et, non sans peine, les deux indignes le hissaient sur-le-champ et le tuaient coups de hache. Vritablement, c'tait plutt une pche qu'une chasse. Puis le grand rgal consistait boire le sang chaud des amphibies dont les Esquimaux s'enivrent avec volupt. Chaque jour, Kalumah, malgr la basse temprature, se rendait au Fort-Esprance. Elle prenait un extrme plaisir parcourir les diffrentes chambres de la maison, regardant coudre, suivant tous les dtails des manipulations culinaires de Mrs. Joliffe. Elle demandait le nom anglais de chaque chose et causait pendant des heures entires avec Mrs. Paulina Barnett, si le mot causer peut s'employer quand il s'agit d'un change de mots longtemps cherchs de part et d'autre. Quand la voyageuse faisait la lecture haute voix, Kalumah l'coutait avec une extrme attention, bien qu'elle ne la comprt certainement point. Kalumah chantait aussi, d'une voix assez douce, des chansons d'un rythme singulier, chansons froides, glaciales, mlancoliques et d'une coupe trange. Mrs. Paulina Barnett eut la patience de traduire une de ces sagas gronlandaises, curieux chantillon de la posie hyperborenne, auquel un air triste, entrecoup de pauses, procdant par intervalles bizarres, prtait une indfinissable couleur. Voici, d'ailleurs, un spcimen de cette posie, copi sur l'album mme de la voyageuse. Chanson gronlandaise. Le ciel est noir, Et le soleil se trane peine! De dsespoir Ma pauvre me incertaine Est pleine! La blonde enfant se rit de mes tendres chansons, Et sur son coeur l'hiver promne ses glaons! Ange rv, Ton amour qui fait vivre M'enivre, Et j'ai brav Pour te voir, pour te suivre Le givre! Hlas! sous mes baisers et leur douce chaleur, Je n'ai pu dissiper les neiges de ton coeur! Ah! que demain ton me convienne La mienne, Et que ma main Amoureusement tienne La tienne! Le soleil brillera l-haut dans notre ciel, Et de ton coeur l'amour forcera le dgel! Le 20 dcembre, la famille d'Esquimauux vint au Fort-Esprance prendre cong de ses habitants. Kalumah s'tait attache la voyageuse, qui l'et volontiers conserve prs d'elle; mais la jeune indigne ne voulait pas abandonner les siens. D'ailleurs, elle promit de revenir pendant l't prochain au Fort-Esprance. Ses adieux furent touchants. Elle remit Mrs. Paulina Barnett une petite bague de cuivre, et reut en change un collier de jais dont elle se para aussitt. Jasper Hobson ne laissa point partir ces pauvres gens sans une bonne provision de vivres qui fut charge sur leur traneau, et, aprs quelques paroles de reconnaissance prononces par Kalumah, l'intressante famille, se dirigeant vers l'ouest, disparut au milieu des paisses brumes du littoral. XX. O le mercure gle. Le temps sec et le calme de l'atmosphre favorisrent encore les chasseurs pendant quelques jours. Toutefois, ils ne s'loignaient pas du fort. L'abondance du gibier leur permettait, d'ailleurs, d'oprer dans un rayon restreint. Le lieutenant Hobson ne pouvait donc que se fliciter d'avoir fond son tablissement sur ce point du continent. Les trappes prirent un grand nombre d'animaux fourrures de toutes sortes. Sabine et Marbre turent une certaine quantit de livres polaires. Une vingtaine de loups affams furent abattus coups de fusil. Ces carnassiers se montraient fort agressifs, et, runis par bandes autour du fort, ils remplissaient l'air de leurs rauques aboiements. Du ct de l'icefield, entre les hummocks, passaient frquemment de grands ours, dont l'approche tait surveille avec le plus grand soin. Le 25 dcembre, il fallut de nouveau abandonner tout projet d'excursion. Le vent sauta au nord et le froid reprit avec une extrme vivacit. On ne pouvait rester en plein air sans risquer d'tre instantanment frost bitten. Le thermomtre Fahrenheit descendit dix-huit degrs au-dessous de zro (28 centigr. au- dessous de glace). La brise sifflait comme une vole de mitraille. Avant de s'emprisonner, Jasper Hobson eut soin de fournir aux animaux une nourriture assez abondante pour les substanter pendant quelques semaines. Le 25 dcembre tait ce jour de Nol, cette fte du foyer domestique si chre aux Anglais. Elle fut clbre avec un zle tout religieux. Les hiverneurs remercirent la Providence de les avoir protgs jusqu'alors; puis les travailleurs, ayant chm pendant ce jour sacr du Christmas, se retrouvrent tous runis devant un splendide festin, dans lequel figurait deux gigantesques puddings. Le soir, un punch flamba sur la grande table, au milieu des verres. Les lampes furent teintes, et la salle, illumine par la flamme livide du brandevin, prit un aspect fantastique. Toutes ces bonnes figures de soldats s'animrent, ses reflets tremblotants, d'une animation que l'absorption du brlant liquide allait encore accrotre. Puis la flamme se modra, elle s'parpilla autour du gteau national en petites langues bleutres et s'vanouit. Phnomne inattendu! Bien que les lampes n'eussent pas encore t rallumes, cependant la salle ne redevint pas obscure. Une vive lumire y pntrait par sa fentre, lumire rougetre que l'clat des lampes avait empch de voir jusqu'alors. Tous les convives se levrent extrmement surpris et s'interrogrent du regard. Un incendie! s'crirent quelques-uns. Mais, -- moins que la maison n'et elle-mme brl, -- aucun incendie ne pouvait clater dans le voisinage du cap Bathurst! Le lieutenant se prcipita vers la fentre, et il reconnut aussitt la cause de cette rverbration. C'tait une ruption volcanique. En effet, par-del les falaises de l'ouest, au-del de la baie des Morses, l'horizon tait en feu. On ne pouvait apercevoir le sommet des collines ignivomes, situes trente milles du cap Bathurst, mais la gerbe de flammes, s'panouissant une prodigieuse hauteur, couvrait tout le territoire de ses fauves reflets. C'est encore plus beau qu'une aurore borale! s'cria Mrs. Paulina Barnett. Thomas Black protesta contre cette affirmation. Un phnomne terrestre plus beau qu'un mtore! Mais au lieu de discuter cette thse, malgr le froid intense, malgr la bise aigu, chacun quitta la salle et alla contempler l'admirable spectacle de cette gerbe tincelante qui se dveloppait sur le fond noir du ciel. Si Jasper Hobson, ses compagnes, ses compagnons n'avaient eu les oreilles et la bouche emmaillotes dans d'paisses fourrures, ils auraient pu entendre les bruits sourds de l'ruption, qui se propageaient travers l'atmosphre, ils auraient pu se communiquer les impressions que ce sublime spectacle faisait natre en eux. Mais, ainsi encapuchonns, il ne leur tait permis ni de parler, ni d'entendre. Ils durent se contenter de voir. Mais quelle scne imposante pour leurs yeux! quel souvenir pour leur esprit! Entre l'obscurit profonde du firmament et la blancheur de l'immense tapis de neige, l'panouissement des flammes volcaniques produisait des effets de lumire qu'aucune plume, qu'aucun pinceau ne saurait rendre! L'intense rverbration s'tendait jusqu'au- del du znith, teignant graduellement toutes les toiles. Le sol blanc revtait des teintes d'or. Les hummocks de l'icefield, et, en arrire-plan, les normes icebergs rflchissaient les lueurs diverses comme autant de miroirs ardents. Ces faisceaux lumineux venaient se briser ou se rfracter tous ces angles, et les plans, diversement inclins, les renvoyaient avec un clat plus vif et une teinte nouvelle. Choc de rayons vritablement magique! On et dit l'immense dcor de glaces d'une ferie, dress tout exprs pour cette fte de la lumire! Mais le froid excessif obligea bientt les spectateurs rentrer dans leur chaude habitation, et plus d'un nez faillit payer cher ce plaisir que les yeux venaient de prendre son dtriment par une pareille temprature! Pendant les jours qui suivirent, l'intensit du froid redoubla. On put croire que le thermomtre mercure ne suffirait pas en marquer les degrs[9], et qu'il faudrait employer un thermomtre alcool. En effet, dans la nuit du 28 au 29 dcembre, la colonne s'abaissa trente-deux degrs au-dessous de zro (37 centigr. au-dessous de glace). Les poles furent bourrs de combustible, mais la temprature intrieure ne put tre maintenue au-dessus de vingt degrs (7 centigr. au-dessous de zro). On souffrait du froid jusque dans les chambres, et, sur un rayon de dix pieds autour du pole, la chaleur s'annihilait compltement. Aussi, la meilleure place appartenait-elle au petit enfant, dont le berceau tait berc par ceux qui s'approchaient tour tour du foyer. Dfense absolue fut faite d'ouvrir porte ou fentre, car la vapeur, concentre dans les salles, se ft immdiatement change en neige. Dj dans le couloir la respiration des hommes produisait un phnomne identique. On entendait de toutes parts des dtonations sches, qui surprirent les personnes inaccoutumes aux phnomnes de ces climats. C'taient les troncs d'arbres, formant les parois de la maison, qui craquaient sous l'action du froid. La provision de liqueurs, brandevin et gin, dpose dans le grenier, dut tre descendue dans la salle commune, car tout l'esprit se concentrait au fond des bouteilles sous la forme d'un noyau. La bire, fabrique avec les bourgeons de sapins, faisait, en gelant, clater les barils. Tous les corps solides, comme ptrifis, rsistaient la pntration de la chaleur. Le bois brlait difficilement, et Jasper Hobson dut sacrifier une certaine quantit d'huile de morse pour en activer la combustion. Trs heureusement, les chemines tiraient bien et empchaient toute manation dsagrable l'intrieur. Mais extrieurement, le Fort- Esprance devait se trahir au loin par l'odeur cre et ftide de ses fumes et mritait d'tre rang parmi les tablissements insalubres. Un symptme remarquer, c'tait l'extrme soif dont chacun tait dvor par ce froid intense. Or, pour se rafrachir, il fallait constamment dgeler les liquides auprs du feu, car, sous la forme de glace, ils eussent t impropres dsaltrer. Un autre symptme contre lequel le lieutenant Hobson engageait ses compagnons ragir, c'tait une somnolence opinitre, que quelques-uns ne parvenaient pas vaincre. Mrs. Paulina Barnett, toujours vaillante, par ses conseils, sa conversation, son va-et- vient, ragissait la fois pour son propre compte et encourageait tout son monde. Souvent elle lisait quelque livre de voyage ou chantait quelque vieux refrain d'Angleterre, et tous le rptaient en choeur avec elle. Ces chants rveillaient, bon gr mal gr, les endormis, qui bientt faisaient chorus leur tour. Les longues journes s'coulaient ainsi dans une squestration complte, et Jasper Hobson, consultant travers les vitres le thermomtre plac extrieurement, constatait que le froid s'accroissait sans cesse. Le 31 dcembre, le mercure tait entirement gel dans la cuvette de l'instrument. Il y avait donc plus de quarante-quatre au-dessous de glace. (42 centigr. au-dessous de zro). Le lendemain, 1er janvier 1860, le lieutenant Jasper Hobson prsenta ses compliments de nouvelle anne Mrs. Paulina Barnett, et la flicita du courage et de la bonne humeur avec lesquels elle supportait les misres de l'hivernage. Mmes compliments l'adresse de l'astronome, qui, lui, ne voyait qu'une chose dans ce changement du millsime de 1859 pour celui de 1860, c'est qu'il entrait dans l'anne de sa fameuse clipse solaire! Des souhaits furent changs entre tous les membres de cette petite colonie, si unis entre eux, et dont la sant, grce au Ciel, continuait d'tre excellente. Si quelques symptmes de scorbut s'taient montrs, ils avaient promptement cd l'emploi opportun du lime-juice et des pastilles de chaux. Mais il ne fallait pas se rjouir trop vite! La mauvaise saison devait durer trois mois encore. Sans doute, le soleil ne tarderait pas reparatre au-dessus de l'horizon, mais rien ne prouvait que le froid et atteint son maximum d'intensit, et, gnralement, sous toutes les zones borales, c'est dans le mois de fvrier que s'observent les plus extrmes abaissements de temprature. En tout cas, la rigueur de l'atmosphre ne diminua pas pendant les premiers jours de l'anne nouvelle, et, le 5 janvier, le thermomtre alcool, plac l'extrieur de la fentre du couloir, accusa soixante-six degrs au-dessous de zro (52 centigr. au-dessous de glace). Encore quelques degrs, et les minima de temprature relevs au Fort-Reliance, en 1835, seraient atteints et peut-tre dpasss! Cette persistance d'un froid aussi violent inquitait de plus en plus Jasper Hobson. Il craignait que les animaux fourrures ne fussent obligs de chercher au sud un climat moins rigoureux, ce qui et contrari ses projets de chasse au printemps nouveau. En outre, il entendait, travers les couches souterraines, certains roulements sourds qui se rattachaient videmment l'ruption volcanique. L'horizon occidental tait toujours embras des feux de la terre, et certainement un formidable travail plutonien s'accomplissait dans les entrailles du globe. Ce voisinage d'un volcan en activit ne pouvait-il tre dangereux pour la nouvelle factorerie? C'est quoi songeait le lieutenant Hobson, quand il surprenait quelques-uns de ces grondements intrieurs. Mais ces apprhensions, trs vagues d'ailleurs, il les garda pour lui. Comme on le pense bien, par un tel froid, personne ne songeait quitter la maison. Les chiens et les rennes taient abondamment pourvus, et ces animaux, habitus d'ailleurs de longs jenes pendant la saison d'hiver, ne rclamaient point les services de leurs matres. Il n'existait donc aucun motif pour s'exposer aux rigueurs de l'atmosphre. C'tait assez dj de subir au-dedans une temprature que la combustion du bois et de l'huile parvenait peine rendre supportable. Malgr toutes les prcautions prises, l'humidit se glissait dans les salles inares, et dposait sur les poutres de brillantes couches de glace qui s'paississaient chaque jour. Les condensateurs taient engorgs, et mme l'un d'eux clata sous la pression de l'eau solidifie. Dans ces conditions, le lieutenant Hobson ne songeait point mnager le combustible. Il le prodiguait mme, afin de relever cette temprature, qui, ds que les feux du pole et du fourneau baissaient tant soit peu, tombait quelquefois quinze degrs Fahrenheit (9 centigr.). Aussi des hommes de quart, se relayant d'heure en heure, avaient-ils ordre de surveiller et d'entretenir les feux. Le bois nous manquera bientt, dit un jour le sergent Long au lieutenant. -- Nous manquer! s'cria Jasper Hobson. -- Je veux dire, reprit le sergent, que l'approvisionnement de la maison s'puise et qu'il faudra, avant peu, nous ravitailler au hangar. Or, je le sais par exprience, s'exposer l'air avec un froid pareil, c'est risquer sa vie. -- Oui! rpondit le lieutenant, c'est une faute que nous avons commise, d'avoir construit un bcher non contigu la maison et sans communication directe avec elle. Je m'en aperois un peu tard. J'aurais d ne pas oublier que nous allions hiverner au-del du soixante-dixime parallle! Mais enfin, ce qui est fait est fait. -- Dites-moi, Long, quelle quantit de bois reste-t-il dans la maison? -- De quoi alimenter le pole et le fourneau pendant deux ou trois jours au plus, rpondit le sergent. -- Esprons que d'ici l, reprit Jasper Hobson, la rigueur de la temprature aura quelque peu diminu et qu'on pourra sans danger traverser la cour du fort. -- J'en doute, mon lieutenant, rpliqua le sergent Long en secouant la tte. L'atmosphre est pure, les toiles sont brillantes, le vent se maintient au nord, et je ne serais pas tonn que ce froid durt quinze jours encore, jusqu' la lune nouvelle. -- Eh bien, mon brave Long, reprit le lieutenant Hobson, nous ne nous laisserons certainement pas mourir de froid, et le jour o il faudra s'exposer... -- On s'exposera, mon lieutenant, rpondit le sergent Long. Jasper Hobson serra la main du sergent, dont le dvouement lui tait bien connu. On pourrait croire que Jasper Hobson et le sergent Long exagraient, quand ils regardaient comme pouvant causer la mort la subite impression d'un tel froid sur l'organisme. Mais, habitus aux violences des climats polaires, ils avaient pour eux une longue exprience. Ils avaient vu, dans des circonstances identiques, des hommes robustes tomber vanouis sur la glace, ds qu'ils s'exposaient au-dehors. La respiration leur manquait, et on les relevait asphyxis. Ces faits, si incroyables qu'ils paraissent, se sont reproduits maintes fois pendant certains hivernages. Lors de leur voyage sur les rives de la baie d'Hudson, en 1746, William Moor et Smith ont cit plusieurs accidents de ce genre, et ils ont perdu quelques-uns de leurs compagnons, foudroys par le froid. Il est incontestable que c'est s'exposer une mort subite que d'affronter une temprature dont la colonne mercurielle ne peut mme plus mesurer l'intensit! Telle tait la situation assez inquitante des habitants du Fort- Esprance, quand un incident vint encore l'aggraver. XXI. Les grands ours polaires. La seule des quatre fentres qui permt de voir la cour du fort tait celle qui s'ouvrait au fond du couloir d'entre, dont les volets extrieurs n'avaient pas t rabattus. Mais pour que le regard pt traverser les vitres, alors doubles d'une paisse couche de glace, il fallait pralablement les laver l'eau bouillante. Ce travail, d'aprs les ordres du lieutenant, se faisait plusieurs fois par jour, et, en mme temps que les environs du cap Bathurst, on observait soigneusement l'tat du ciel et le thermomtre alcool plac extrieurement. Or, le 6 janvier, vers onze heures du matin, le soldat Kellett, charg de l'observation, appela soudain le sergent et lui montra certaines masses qui se mouvaient confusment dans l'ombre. Le sergent Long, s'tant approch de la fentre, dit simplement: Ce sont des ours! En effet, une demi-douzaine de ces animaux taient parvenus franchir l'enceinte palissade, et, attirs par les manations de la fume, ils s'avanaient vers la maison. Jasper Hobson, ds qu'il fut averti de la prsence de ces redoutables carnassiers, donna l'ordre de barricader l'intrieur la fentre du couloir. C'tait la seule issue qui ft praticable, et, cette ouverture une fois bouche, il semblait impossible que les ours parvinssent pntrer dans la maison. La fentre fut donc close au moyen de fortes barres que le charpentier Mac Nap assujettit solidement, aprs avoir mnag, toutefois, une troite ouverture, qui permettait d'observer au-dehors les manoeuvres de ces incommodes visiteurs. Et maintenant, dit le matre charpentier, ces messieurs n'entreront pas sans notre permission. Nous avons donc tout le temps de tenir un conseil de guerre. -- Eh bien, monsieur Hobson, dit Mrs. Paulina Barnett, rien n'aura manqu notre hivernage! Aprs le froid, les ours. -- Non pas aprs, rpondit le lieutenant Hobson, mais, ce qui est plus grave, pendant le froid, et un froid qui nous empche de nous hasarder au-dehors! Je ne sais donc pas comment nous pourrons nous dbarrasser de ces malfaisantes btes. -- Mais elles perdront patience, je suppose, rpondit la voyageuse, et elles s'en iront comme elles sont venues! Jasper Hobson secoua la tte, en homme peu convaincu. Vous ne connaissez pas ces animaux, madame, rpondit-il. Ce rigoureux hiver les a affams, et ils ne quitteront point la place, moins qu'on ne les y force! -- tes-vous donc inquiet, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Oui et non, rpondit le lieutenant. Ces ours, je sais bien qu'ils n'entreront pas dans la maison; mais nous, je ne sais pas comment nous en sortirons, si cela devient ncessaire! Cette rponse faite, Jasper Hobson retourna prs de la fentre. Pendant ce temps, Mrs. Paulina Barnett, Madge et les autres femmes, runies autour du sergent, coutaient ce brave soldat, qui traitait cette question des ours en homme d'exprience. Maintes fois, le sergent Long avait eu affaire ces carnassiers, dont la rencontre est frquente, mme sur les territoires du sud, mais c'tait dans des conditions o l'on pouvait les attaquer avec succs. Ici, les assigs taient bloqus, et le froid les empchait de tenter aucune sortie. Pendant toute la journe, on surveilla attentivement les alles et venues des ours. De temps en temps, l'un de ces animaux venait poser sa grosse tte prs de la vitre, et on entendait un sourd grognement de colre. Le lieutenant Hobson et le sergent Long tinrent conseil, et ils dcidrent que si les ours n'abandonnaient pas la place, on pratiquerait quelques meurtrires dans les murs de la maison, afin de les chasser coups de fusil. Mais il fut dcid aussi qu'on attendrait un jour ou deux avant d'employer ce moyen d'attaque, car Jasper Hobson ne se souciait pas d'tablir une communication quelconque entre la temprature extrieure et la temprature intrieure de la chambre, si basse dj. L'huile de morse, que l'on introduisait dans les poles, tait solidifie en glaons tellement durs, qu'il fallait briser ces glaons coups de hache. La journe s'acheva sans autre incident. Les ours allaient, venaient, faisant le tour de la maison, mais ne tentant aucune attaque directe. Les soldats veillrent toute la nuit, et, vers quatre heures du matin, on put croire que les assaillants avaient quitt la cour. En tout cas, ils ne se montraient plus. Mais vers sept heures, Marbre tant mont dans le grenier, afin d'en rapporter quelques provisions, redescendit aussitt, disant que les ours marchaient sur le toit de la maison. Jasper Hobson, le sergent, Mac Nap, deux ou trois autres de leurs compagnons saisissant des armes, s'lancrent sur l'chelle du couloir qui communiquait avec le grenier au moyen d'une trappe. Dans ce grenier, l'intensit du froid tait telle, qu'aprs quelques minutes, le lieutenant Hobson et ses compagnons ne pouvaient mme plus tenir la main le canon de leurs fusils. L'air humide, rejet par leur respiration, retombait en neige autour d'eux. Marbre ne s'tait point tromp. Les ours occupaient le toit de la maison. On les entendait courir et grogner. Parfois leurs ongles, traversant la couche de glace, s'incrustaient dans les lattes de la toiture, et on pouvait craindre qu'ils fussent assez vigoureux pour les arracher. Le lieutenant et ses hommes, bientt gagns par l'tourdissement que provoquait ce froid insoutenable, redescendirent. Jasper Hobson fit connatre la situation. Les ours, dit-il, sont en ce moment sur le toit. C'est une circonstance fcheuse. Cependant, nous n'avons rien encore redouter pour nous-mmes, car ces animaux ne pourront pntrer dans les chambres. Mais il est craindre qu'ils ne forcent l'entre du grenier et ne dvorent les fourrures qui y sont dposes. Or, ces fourrures appartiennent la Compagnie, et notre devoir est de les conserver intactes. Je vous demande donc, mes amis, de m'aider les mettre en lieu sr. Aussitt, tous les compagnons du lieutenant s'chelonnrent dans la salle, dans la cuisine, dans le couloir, sur l'chelle. Deux ou trois, se relayant -- car ils n'auraient pu faire un travail soutenu --, affrontrent la temprature du grenier, et, en une heure, les pelleteries taient emmagasines dans la grande salle. Pendant cette opration, les ours continuaient leurs manoeuvres et cherchaient soulever les chevrons de la toiture. En quelques points, on pouvait voir les lattes flchir sous leur poids. Matre Mac Nap ne laissait pas d'tre inquiet. En construisant ce toit, il n'avait pu prvoir une telle surcharge, et il craignait qu'il ne vnt cder. Cette journe se passa, cependant, sans que les assaillants eussent fait irruption dans le grenier. Mais un ennemi non moins redoutable s'introduisait peu peu dans les chambres! Le feu baissait dans les poles. La rserve de combustible tait presque puise. Avant douze heures, le dernier morceau de bois serait dvor, le pole teint. Ce serait la mort, la mort par le froid, la plus terrible de toutes les morts. Dj ces pauvres gens, serrs les uns contre les autres, entourant ce pole qui se refroidissait, sentaient leur propre chaleur les abandonner aussi. Mais ils ne se plaignaient pas. Les femmes elles-mmes supportaient hroquement ces tortures. Mrs. Mac Nap pressait convulsivement son petit enfant sur sa poitrine glace. Quelques-uns des soldats dormaient ou plutt languissaient dans une sombre torpeur, qui ne pouvait tre du sommeil. trois heures du matin, Jasper Hobson consulta le thermomtre mercure suspendu intrieurement au mur de la grande salle, moins de dix pieds du pole. Il marquait quatre degrs Fahrenheit au-dessous de zro (20 centigr. au-dessous de glace)! Le lieutenant passa sa main sur son front, il regarda ses compagnons, qui formaient un groupe compact et silencieux, et il demeura pendant quelques instants immobile. La vapeur demi condense de sa respiration l'entourait d'un nuage blanchtre. En ce moment, une main se posa sur son paule. Il tressaillit et se retourna. Mrs. Paulina Barnett tait devant lui. Il faut faire quelque chose, lieutenant Hobson, lui dit l'nergique femme, nous ne pouvons mourir ainsi sans nous dfendre! -- Oui, rpondit le lieutenant, sentant se rveiller en lui l'nergie morale, il faut faire quelque chose! Le lieutenant appela le sergent Long, Mac Nap et Rae le forgeron, c'est--dire les hommes les plus courageux de sa troupe. Accompagns de Mrs. Paulina Barnett, ils se rendirent prs de la fentre, et l, par la vitre qu'ils lavrent l'eau bouillante, ils consultrent le thermomtre extrieur. Soixante-douze degrs! (40 centigr. au-dessous de zro), s'cria Jasper Hobson. Mes amis, nous n'avons plus que deux partis prendre: ou risquer notre vie pour renouveler la provision de combustible, ou brler peu peu les bancs, les lits, les cloisons, tout ce qui, dans cette maison, peut alimenter nos poles! Mais c'est un expdient suprme, car le froid peut durer, et rien ne fait prsager un changement de temps. -- Risquons-nous! rpondit le sergent Long. Ce fut aussi l'opinion de ses deux camarades. Aucune autre parole ne fut prononce, et chacun se mit en mesure d'agir. Voici ce qui fut convenu, et quelles prcautions on dut prendre pour sauvegarder, autant que possible, la vie de ceux qui allaient se dvouer au salut commun. Le hangar, dans lequel le bois tait renferm, s'levait cinquante pas environ sur la gauche et en arrire de la maison principale. On dcida que l'un des hommes essayerait, en courant, de gagner ce hangar. Il devait emporter une longue corde roule autour de lui et en traner une autre, dont l'extrmit resterait entre les mains de ses compagnons. Une fois arriv dans le hangar, il jetterait sur un des traneaux remiss en cet endroit une charge de combustible; puis, fixant l'une des cordes l'avant du traneau, ce qui permettrait de le haler jusqu' la maison, attachant l'autre l'arrire, ce qui permettrait de le ramener au hangar, il tablirait ainsi un va-et-vient entre le hangar et la maison, ce qui permettrait de renouveler sans trop de danger la provision de bois. Une secousse, imprime l'une ou l'autre corde, indiquerait que le traneau tait, ou charg dans le hangar, ou dcharg dans la maison. Ce plan tait sagement imagin, mais deux circonstances pouvaient le faire chouer: d'une part, il tait possible que la porte du hangar, obstrue par la glace, ft trs difficile ouvrir; de l'autre, on pouvait craindre que les ours, abandonnant la toiture, ne vinssent s'interposer entre la maison et le magasin. C'taient deux chances courir. Le sergent Long, Mac Nap et Rae offrirent tous les trois de se risquer. Mais le sergent fit observer que ses deux camarades taient maris, et il insista pour accomplir personnellement cette tche. Quant au lieutenant, qui voulait tenter l'aventure: Monsieur Jasper, lui dit Mrs. Paulina Barnett, vous tes notre chef, vous tes utile tous, et vous n'avez pas le droit de vous exposer. Laissez faire le sergent Long. Jasper Hobson comprit les devoirs que lui imposait sa situation, et, tant appel dcider entre ses trois compagnons, il se pronona pour le sergent. Mrs. Paulina Barnett serra la main du brave Long. Les autres habitants du fort, endormis ou assoupis, ignoraient la tentative qui allait tre faite. Deux longues cordes furent prpares. L'une, le sergent l'enroula autour de son corps, par-dessus de chaudes fourrures dont il se revtit, et dont il avait pour une valeur de plus de mille livres sterling sur le dos. L'autre, il l'attacha sa ceinture, laquelle il suspendit un briquet et un revolver charg. Puis, au moment de partir, il avala un demi-verre de brandevin, -- ce qu'il appelait boire un bon coup de combustible. Jasper Hobson, Long, Rae et Mac Nap sortirent alors de la salle commune. Ils passrent dans la cuisine, dont le fourneau venait de s'teindre, et ils arrivrent dans le couloir. De l, Rae montant jusqu' la trappe du grenier, et l'entr'ouvrant, s'assura que les ours occupaient toujours le toit de la maison. C'tait donc le moment d'agir. La premire porte du couloir fut ouverte. Jasper Hobson et ses compagnons, malgr leurs paisses fourrures, se sentirent gels jusqu' la moelle des os. La seconde porte, qui donnait directement sur la cour, s'ouvrit alors devant eux. Ils reculrent un instant, suffoqus. Instantanment, la vapeur humide, tenue en suspension dans le couloir, se condensa, et une neige fine en couvrit les murs et le plancher. Le temps, au-dehors, tait extraordinairement sec. Les toiles resplendissaient avec un clat extraordinaire. Le sergent Long, sans tarder un instant, s'lana au milieu de l'obscurit, entranant dans sa course l'extrmit de la corde dont ses compagnons conservaient l'autre bout. La porte extrieure fut alors repousse contre le chambranle, et Jasper Hobson, Mac Nap et Rae rentrrent dans le couloir, dont ils fermrent hermtiquement la seconde porte. Puis ils attendirent. Si Long n'tait pas revenu aprs quelques minutes, on devait supposer que son entreprise avait russi, et qu'install dans le hangar, il formait le premier train de bois. Mais dix minutes au plus devaient suffire cette opration, si toutefois la porte du magasin n'avait pas rsist. Pendant ce temps, Rae surveillait le grenier et les ours. Par cette nuit noire, on pouvait esprer que le rapide passage du sergent leur et chapp. Dix minutes aprs le dpart du sergent, Jasper Hobson, Mac Nap et Rae rentrrent dans l'troit espace compris entre les deux portes du couloir, et l ils attendirent que le signal de haler le traneau leur ft fait. Cinq minutes s'coulrent. La corde dont ils tenaient le bout ne remua pas. Que l'on juge de leur anxit! Le sergent tait parti depuis un quart d'heure, laps de temps plus que suffisant pour le chargement du traneau, et aucun avertissement n'tait donn. Jasper Hobson attendit quelques instants encore; puis, raidissant l'extrmit de la corde, il fit signe ses compagnons de haler avec lui. Si le train de bois n'tait pas prt, le sergent saurait bien arrter le halage. La corde fut tire vigoureusement. Un objet lourd vint en glissant peu peu sur le sol. En quelques instants, cet objet arriva la porte extrieure... C'tait le corps du sergent, attach par la ceinture. L'infortun Long n'avait pas mme pu atteindre le hangar. Il tait tomb en route, foudroy par le froid. Son corps, expos pendant prs de vingt minutes cette temprature, ne devait plus tre qu'un cadavre. Mac Nap et Rae, poussant un cri de dsespoir, transportrent le corps dans le couloir; mais, au moment o le lieutenant voulut refermer la porte extrieure, il sentit qu'elle tait violemment repousse. En mme temps, un horrible grognement se fit entendre. moi! s'cria Jasper Hobson. Mac Nap et Ra allaient se prcipiter son secours. Une autre personne les prcda. Ce fut Mrs. Paulina Barnett, qui vint joindre ses efforts ceux du lieutenant pour refermer la porte. Mais la monstrueuse bte, s'y appuyant de tout le poids de son corps la repoussait peu peu et allait forcer l'entre du couloir... Mrs. Paulina Barnett, saisissant alors un des pistolets passs la ceinture de Jasper Hobson, attendit avec sang-froid l'instant o la tte de l'ours s'introduisait entre le chambranle et la porte, et elle le dchargea dans la gueule ouverte de l'animal. L'ours tomba en arrire, frapp mort sans doute, et la porte, referme, put tre barricade solidement. Aussitt, le corps du sergent fut apport dans la grande salle et tendu prs du pole. Mais les derniers charbons s'teignaient alors! Comment le ranimer, ce malheureux? Comment rappeler en lui cette vie dont tout symptme semblait disparu? J'irai, moi! j'irai! s'cria le forgeron Rae, j'irai chercher ce bois, ou... -- Oui, Rae! dit une voix prs de lui, et nous irons ensemble!. C'tait sa courageuse femme qui parlait ainsi. Non, mes amis, non! s'cria Jasper Hobson. Vous n'chapperiez ni au froid ni aux ours. Brlons tout ce qui peut tre brl ici, et ensuite, que Dieu nous sauve! Et alors, tous ces malheureux, demi gels, se relevrent, la hache la main, comme des fous. Les bancs, les tables, les cloisons, tout fut dmoli, bris, rduit en morceaux, et le pole de la grande salle, le fourneau de la cuisine ronflrent bientt sous une flamme ardente, que quelques gouttes d'huile de morse activaient encore. La temprature intrieure remonta d'une douzaine de degrs. Les soins les plus empresss furent prodigus au sergent. On le frotta de brandevin chaud, et peu peu la circulation du sang se rtablit en lui. Les taches blanchtres, dont certaines parties de son corps taient couvertes, commencrent disparatre. Mais l'infortun avait cruellement souffert, et plusieurs heures s'coulrent avant qu'il pt articuler une parole. On le coucha dans un lit brlant, et Mrs. Paulina Barnett et Madge le veillrent jusqu'au lendemain. Cependant Jasper Hobson, Mac Nap et Rae cherchaient un moyen de sauver la situation, si effroyablement compromise. Il tait vident que, dans deux jours au plus, ce nouveau combustible, emprunt la maison mme, manquerait aussi. Que deviendrait alors tout ce monde, si ce froid extrme persvrait? La lune tait nouvelle depuis quarante-huit heures, et sa rapparition n'avait provoqu aucun changement de temps. Le vent du nord couvrait le pays de son souffle glac. Le baromtre restait au beau sec, et, de ce sol qui ne formait plus qu'un immense icefield, aucune vapeur ne se dgageait. On pouvait donc craindre que le froid ne ft pas prs de cesser! Mais alors, quel parti prendre? Devait-on renouveler la tentative de retourner au bcher, tentative que l'veil donn aux ours rendait plus prilleuse encore? tait-il possible de combattre ces animaux en plein air? Non. C'et t un acte de folie, qui aurait eu pour consquence la perte de tous. Toutefois, la temprature des chambres tait redevenue plus supportable. Ce matin-l, Mrs. Joliffe servit un djeuner compos de viandes chaudes et de th. Les grogs brlants ne furent pas pargns, et le brave sergent Long put en prendre sa part. Ce feu bienfaisant des poles, qui relevait la temprature, ranimait en mme temps le moral de ces pauvres gens. Ils n'attendaient plus que les ordres de Jasper Hobson pour attaquer les ours. Mais le lieutenant, ne trouvant pas la partie gale, ne voulut pas risquer son monde. La journe semblait donc devoir s'couler sans incident, quand, vers trois heures aprs midi, un grand bruit se fit entendre dans les combles de la maison. Les voil! s'crirent deux ou trois soldats, s'armant la hte de haches et de pistolets. Il tait vident que les ours, aprs avoir arrach un des chevrons de la toiture, avaient forc l'entre du grenier. Que personne ne quitte sa place! dit le lieutenant d'une voix calme. -- Rae, la trappe! Le forgeron s'lana vers le couloir, gravit l'chelle et assujettit la trappe solidement. On entendait un bruit pouvantable au-dessus du plafond, qui semblait flchir sous le poids des ours. C'taient des grognements, des coups de pattes, des coups de griffes formidables! Cette invasion changeait-elle la situation? Le mal tait-il aggrav ou non? Jasper Hobson et quelques-uns de ses compagnons se consultrent ce sujet. La plupart pensaient que leur situation s'tait amliore. Si les ours se trouvaient tous runis dans ce grenier -- ce qui paraissait probable --, peut-tre tait-il possible de les attaquer dans cet troit espace, sans avoir craindre que le froid n'asphyxit les combattants ou ne leur arracht les armes de la main. Certes, une attaque corps corps avec ces carnassiers tait extrmement prilleuse; mais enfin, il n'y avait plus impossibilit physique la tenter. Restait donc dcider si l'on irait ou non combattre les assaillants dans le poste qu'ils occupaient, opration difficile et d'autant plus dangereuse, que, par l'troite trappe, les soldats ne pouvaient pntrer qu'un un dans le grenier. On comprend donc que Jasper Hobson hsitt commencer l'attaque. Toute rflexion faite, et de l'avis du sergent et autres dont la bravoure tait indiscutable, il rsolut d'attendre. Peut-tre un incident se produirait-il qui accrotrait les chances? Il tait presque impossible que les ours pussent dplacer les poutres du plafond, bien autrement solides que les chevrons de la toiture. Donc, impossibilit pour eux de descendre dans les chambres du rez-de-chausse. On attendit. La journe s'acheva. Pendant la nuit, personne ne put dormir, tant ces enrags firent de tapage! Le lendemain, vers neuf heures, un nouvel incident vint compliquer la situation et obliger le lieutenant Hobson agir. On sait que les tuyaux des chemines du pole et du fourneau de la cuisine traversaient le grenier dans toute sa hauteur. Ces tuyaux, construits en briques de chaux et imparfaitement ciments, pouvaient difficilement rsister une pression latrale. Or, il arriva que les ours, soit en s'attaquant directement cette maonnerie, soit en s'y appuyant pour profiter de la chaleur des foyers, la dmolirent peu peu. On entendit des morceaux de briques tomber l'intrieur, et bientt les poles et le fourneau ne tirrent plus. C'tait un irrparable malheur, qui, certainement, et dsespr des gens moins nergiques. Il se compliqua encore. En effet, en mme temps que les feux baissaient, une fume noire, cre, nausabonde, produit de la combustion du bois et de l'huile, se rpandit dans toute la maison. Les tuyaux taient crevs au- dessous du plafond. En quelques minutes, cette fume fut si paisse, que la lumire des lampes disparut. Jasper Hobson se trouvait donc dans la ncessit de quitter la maison sous peine d'tre asphyxi dans cette atmosphre irrespirable! Et quitter la maison, c'tait prir de froid. Quelques cris de femmes se firent entendre. Mes amis, s'cria le lieutenant, en s'emparant d'une hache, aux ours! aux ours! C'tait le seul parti prendre! Il fallait exterminer ces redoutables animaux. Tous, sans exception, se prcipitrent vers le couloir; ils s'lancrent sur l'chelle, Jasper Hobson en tte. La trappe fut souleve. Des coups de feu clatrent au milieu des noirs tourbillons de fume. Il y eut des cris mls des hurlements, du sang rpandu. On se battait au milieu de la plus profonde obscurit... Mais, en ce moment, quelques grondements terribles se firent entendre. De violentes secousses agitrent le sol. La maison s'inclina comme si elle et t arrache de ses pilotis. Les poutres des murs se disjoignirent, et, par ces ouvertures, Jasper Hobson et ses compagnons stupfaits purent voir les ours, pouvants comme eux, s'enfuir en hurlant au milieu des tnbres! XXII. Pendant cinq mois. Un violent tremblement de terre venait d'branler cette portion du continent amricain. De telles secousses devaient certainement tre frquentes dans ce sol volcanique! La connexit qui existe entre ce phnomne et les phnomnes ruptifs tait une fois de plus dmontre. Jasper Hobson comprit ce qui s'tait pass. Il attendit avec une inquitude poignante. Une fracture du sol pouvait engloutir ses compagnons et lui. Mais une seule secousse se produisit, qui fut plutt un contrecoup qu'un coup direct. Elle fit incliner la maison du ct du lac et en disjoignit les parois. Puis, le sol reprit sa stabilit et son immobilit. Il fallait songer au plus press. La maison, quoique djete, tait encore habitable. On boucha rapidement les ouvertures produites par la disjonction des poutres. Les tuyaux des chemines furent aussitt rpars tant bien que mal. Les blessures que quelques-uns des soldats avaient reues pendant leur lutte avec les ours taient heureusement lgres et n'exigrent qu'un simple pansement. Ces pauvres gens passrent, dans ces conditions, deux jours pnibles, brlant le bois des lits, la planche des cloisons. Pendant ce laps de temps, Mac Nap et ses hommes firent intrieurement les rparations les plus urgentes. Les pilotis, solidement encastrs dans le sol, n'avaient point cd, et l'ensemble tenait bon. Mais il tait vident que le tremblement de terre avait provoqu une dnivellation trange de la surface du littoral, et que des changements s'taient produits sur cette portion de ce territoire. Jasper Hobson avait hte de connatre ces rsultats, qui, jusqu' un certain point, pouvaient compromettre la scurit de la factorerie. Mais l'impitoyable froid dfendait quiconque de se hasarder au-dehors. Cependant, certains symptmes furent remarqus, qui indiquaient un changement de temps assez prochain. travers la vitre, on pouvait observer une diminution d'clat des constellations. Le 11 janvier, le baromtre baissa de quelques lignes. Des vapeurs se formaient dans l'air, et leur condensation devait relever la temprature. En effet, le 12 janvier, le vent sauta au sud-ouest, accompagn d'une neige intermittente. Le thermomtre extrieur remonta presque subitement quinze degrs au-dessus de zro (9 centigr. au-dessous de glace). Pour ces hiverneurs, si cruellement prouvs, c'tait une temprature de printemps. Ce jour-l, onze heures du matin, tout le monde fut dehors. On et dit une bande de captifs rendus inopinment la libert. Mais dfense absolue fut faite de quitter l'enceinte du fort, dans la crainte des mauvaises rencontres. cette poque de l'anne, le soleil n'avait pas encore reparu, mais il s'approchait assez de l'horizon pour donner un long crpuscule. Les objets se montraient distinctement dans un rayon de deux milles. Le premier regard de Jasper Hobson fut donc pour ce territoire que le tremblement de terre avait sans doute modifi. En effet, divers changements s'taient produits. Le promontoire qui terminait le cap Bathurst tait en partie dcouronn, et de larges morceaux de la falaise avaient t prcipits du ct du rivage. Il semblait aussi que toute la masse du cap s'tait incline vers le lac, dplaant ainsi le plateau sur lequel reposait l'habitation. D'une faon gnrale, tout le sol s'tait abaiss vers l'ouest et relev vers l'est. Ce dnivellement devait entraner cette consquence grave, que les eaux du lac et de la Paulina-river, ds que le dgel les aurait rendues libres, se dplaceraient horizontalement suivant le nouveau plan, et il tait probable qu'une portion du territoire de l'ouest serait inonde. Le ruisseau sans doute se creuserait un autre lit, ce qui compromettrait le port naturel form son embouchure. Les collines de la rive orientale semblaient s'tre considrablement abaisses. Mais quant aux falaises de l'ouest, on ne pouvait en juger, vu leur loignement. En somme, l'importante modification provoque par le tremblement de terre consistait en ceci: c'est que, sur un espace de quatre cinq milles au moins, l'horizontalit du sol tait dtruite, et que sa pente s'accusait en descendant de l'est l'ouest. Eh bien, monsieur Hobson, dit en riant la voyageuse, vous aviez eu l'amabilit de donner mes noms au port et la rivire, et voil qu'il n'y a plus ni Paulina-river, ni port Barnett! Il faut avouer que je n'ai pas de chance. -- En effet, madame, rpondit le lieutenant, mais si la rivire est partie, le lac est rest, lui, et, si vous le permettez, nous l'appellerons dsormais le lac Barnett. J'aime croire qu'il vous sera fidle! Mr. et Mrs. Joliffe, aussitt sortis de la maison, s'taient rendus, l'un au chenil, l'autre l'table des rennes. Les chiens n'avaient point trop souffert de leur longue squestration, et ils s'lancrent en gambadant dans la cour intrieure. Un renne tait mort depuis peu de jours. Quant aux autres, quoique un peu amaigris, ils semblaient tre dans un bon tat de conservation. Eh bien, madame, dit le lieutenant Mrs. Paulina Barnett, qui accompagnait Jasper Hobson, nous voil tirs d'affaire, et mieux que nous ne pouvions l'esprer! -- Je n'ai jamais dsespr, monsieur Hobson, rpondit la voyageuse. Des hommes tels que vos compagnons et vous ne se laisseraient pas vaincre par les misres d'un hivernage! -- Madame, depuis que je vis dans les contres polaires, reprit le lieutenant Hobson, je n'ai jamais prouv un pareil froid, et pour tout dire, s'il et persvr quelques jours encore, je crois que nous tions vritablement perdus. -- Alors ce tremblement de terre est venu propos pour chasser ces maudits ours, dit la voyageuse, et peut-tre a-t-il contribu modifier cette excessive temprature? -- Cela est possible, madame, trs possible en vrit, rpondit le lieutenant. Tous ces phnomnes naturels se tiennent et s'influencent l'un l'autre. Mais, je vous l'avoue, la composition volcanique de ce sol m'inquite. Je regrette, pour notre tablissement, le voisinage de ce volcan en activit. Si ses laves ne peuvent l'atteindre, il provoque du moins des secousses qui le compromettent! Voyez quoi ressemble maintenant notre maison! -- Vous la ferez rparer, monsieur Hobson, ds que la belle saison sera venue, rpondit Mrs. Paulina Barnett, et vous profiterez de l'exprience pour l'tayer plus solidement. -- Sans doute, madame, mais telle qu'elle est prsent et pendant quelques mois encore, je crains qu'elle ne vous paraisse plus assez confortable! -- moi, monsieur Hobson, rpondit en riant Mrs. Paulina Barnett, moi, une voyageuse! Je me figurerai que j'habite la cabine d'un btiment qui donne la bande, et, du moment que votre maison ne tangue ni ne roule, je n'ai rien craindre du mal de mer! -- Bien, madame, bien, rpondit Jasper Hobson, je n'en suis plus apprcier votre caractre! Il est connu de tous! Par votre nergie morale, par votre humeur charmante, vous avez contribu nous soutenir pendant ces dures preuves, mes compagnons et moi, et je vous en remercie en leur nom et au mien! -- Je vous assure, monsieur Hobson, que vous exagrez... -- Non, non, et ce que je vous dis l, tous sont prts vous le redire... Mais permettez-moi de vous faire une question. Vous savez qu'au mois de juin prochain, le capitaine Craventy doit nous expdier un convoi de ravitaillement, qui, son retour, emportera nos provisions de fourrures au Fort-Reliance. Il est probable que notre ami Thomas Black, aprs avoir observ son clipse, retournera en juillet avec ce dtachement. Me permettez-vous de vous demander, madame, si votre intention est de l'accompagner? -- Est-ce que vous me renvoyez, monsieur Hobson? demanda en souriant la voyageuse. -- Oh! madame!... -- Eh bien, mon lieutenant, rpondit Mrs. Paulina Barnett en tendant la main Jasper Hobson, je vous demanderai la permission de passer encore un hiver au Fort-Esprance. L'anne prochaine, il est probable que quelque navire de la Compagnie viendra mouiller au cap Bathurst, et j'en profiterai, car je ne serai pas fche, aprs tre venue par la voie de terre, de m'en aller par le dtroit de Behring. Le lieutenant fut enchant de cette dtermination de sa compagne. Il l'avait juge et apprcie. Une grande sympathie l'unissait cette vaillante femme, qui le tenait, elle, pour un homme bon et brave. Vritablement, l'un et l'autre n'eussent pas vu venir sans regrets l'heure de la sparation. Qui sait, d'ailleurs, si le Ciel ne leur rservait pas encore de terribles preuves, pendant lesquelles leur double influence devrait s'unir pour le salut commun? Le 20 janvier, le soleil reparut pour la premire fois et termina la nuit polaire. Il ne demeura que quelques instants au-dessus de l'horizon, et fut salu par les joyeux hurrahs des hiverneurs. compter de cette date, la dure du jour alla toujours croissant. Pendant le mois de fvrier et jusqu'au 15 mars, il y eut encore des successions trs brusques de beau et de mauvais temps. Les beaux temps furent trs froids; les mauvais, trs neigeux. Pendant ceux-l, le froid empchait les chasseurs de sortir, et pendant ceux-ci, c'taient les temptes de neige qui les obligeaient rester la maison. Il n'y eut donc que par les temps moyens que certains travaux purent tre excuts au-dehors, mais aucune longue excursion ne fut tente. D'ailleurs, quoi bon s'loigner du fort, puisque les trappes fonctionnaient avec succs. Pendant cette fin d'hiver, des martres, des renards, des hermines, des wolvrnes et autres prcieux animaux se firent prendre en grand nombre, et les trappeurs ne chmrent pas, tout en restant aux environs du cap Bathurst. Une seule excursion, faite en mars la baie des Morses, fit reconnatre que le tremblement de terre avait beaucoup modifi la forme des falaises qui s'taient singulirement abaisses. Au-del, les montagnes ignivomes, couronnes d'une lgre vapeur, semblaient momentanment apaises. Vers le 20 mars, les chasseurs signalrent les premiers cygnes, qui migraient des territoires mridionaux et s'envolaient vers le nord en poussant d'aigres sifflements. Quelques bruants de neige et des faucons hiverneurs firent aussi leur apparition. Mais une immense couche blanche couvrait encore le sol, et le soleil ne pouvait fondre la surface solide de la mer et du lac. La dbcle n'arriva que dans les premiers jours d'avril. La rupture des glaces s'oprait avec un fracas extraordinaire, comparable parfois des dcharges d'artillerie. De brusques changements, se produisirent dans la banquise. Plus d'un iceberg, ruin par les chocs, rong sa base, culbuta avec un bruit terrible par suite du dplacement de son centre de gravit. De l des boulements qui activaient le bris de l'icefield. cette poque, la moyenne de la temprature tait de trente-deux degrs au-dessus de zro (0 centigr.). Aussi les premires glaces du rivage ne tardrent pas se dissoudre, et la banquise, entrane par les courants polaires, recula peu peu dans les brumes de l'horizon. Au 15 avril, la mer tait libre, et certainement un navire venu de l'ocan Pacifique, par le dtroit de Behring, aprs avoir long la cte amricaine, aurait pu atterrir au cap Bathurst. En mme temps que l'ocan Arctique, le lac Barnett se dlivra de sa cuirasse glace, la grande satisfaction des milliers de canards et autres volatiles aquatiques, qui pullulaient sur ses bords. Mais, ainsi que l'avait prvu le lieutenant Hobson, le primtre du lac avait t modifi par la nouvelle pente du sol. La portion du rivage qui s'tendait devant l'enceinte du fort, et que bornaient l'est les collines boises, s'largit considrablement. Jasper Hobson estima cent cinquante pas le recul des eaux du lac sur sa rive orientale. l'oppos, ces eaux durent se dplacer d'autant vers l'ouest, et inonder le pays, si quelque barrire naturelle ne les contenait pas. En somme, il tait fort heureux que la dnivellation du sol se ft faite de l'est l'ouest, car si elle se ft produite en sens contraire, la factorerie et t invitablement submerge. Quant la petite rivire, elle se tarit aussitt que le dgel eut rtabli son courant. On peut dire que ses eaux remontrent vers leur source, la pente s'tant tablie en cet endroit du nord au sud. Voil, dit Jasper Hobson au sergent, une rivire rayer de la carte des continents polaires! Si nous n'avions eu que ce ruisseau pour nous fournir d'eau potable, nous aurions t fort embarrasss! Trs heureusement, il nous reste le lac Barnett, et j'aime penser que nos buveurs ne l'puiseront pas. -- En effet, rpondit le sergent Long, le lac... Mais ses eaux sont-elles restes douces? Jasper Hobson regarda fixement son sergent, et ses sourcils se contractrent. Cette ide ne lui tait pas encore venue, qu'une fracture du sol avait pu tablir une communication entre la mer et le lagon! Malheur irrparable, qui et forcment entran la ruine et l'abandon de la nouvelle factorerie. Le lieutenant et le sergent Long coururent en toute hte vers le lac!... Les eaux taient douces! Dans les premiers jours de mai, le sol, nettoy de neige en de certains endroits, commena reverdir sous l'influence des rayons solaires. Quelques mousses, quelques gramines montrrent timidement leurs petites pointes hors de terre. Les graines d'oseille et de chochlarias semes par Mrs. Joliffe levrent aussi. La couche de neige les avait protges contre ce rude hiver. Mais il fallut les dfendre du bec des oiseaux et de la dent des rongeurs. Cette importante besogne fut dvolue au digne caporal, qui s'en acquitta avec la conscience et le srieux d'un mannequin accroch dans un potager! Les longs jours taient revenus. Les chasses furent reprises. Le lieutenant Hobson voulait complter l'approvisionnement de fourrures dont les agents du Fort-Reliance devaient prendre livraison dans quelques semaines. Marbre, Sabine et autres chasseurs se mirent en campagne. Leurs excursions ne furent ni longues ni fatigantes. Jamais ils ne s'cartrent de plus de deux milles du cap Bathurst. Jamais ils n'avaient rencontr de territoire aussi giboyeux. Ils en taient la fois trs surpris et trs satisfaits. Les martres, les rennes, les livres, les caribous, les renards, les hermines venaient au-devant des coups de fusil. Une seule observation faire, au grand regret des hiverneurs qui leur tenaient rancune, c'est qu'on ne voyait plus d'ours, pas mme leurs traces. On et dit qu'en fuyant, les assaillants avaient entran tous leurs congnres avec eux. Peut-tre ce tremblement de terre avait-il plus particulirement effray ces animaux, dont l'organisation est trs fine, et mme trs nerveuse, si, toutefois, ce qualificatif peut s'appliquer un simple quadrupde! Le mois de mai fut assez pluvieux. La neige et la pluie alternaient. La moyenne de la temprature ne donna que quarante et un degrs au-dessus de zro (5 centigr. au-dessus de glace). Les brouillards furent frquents, et tellement pais parfois, qu'il et t imprudent de s'carter du fort. Petersen et Kellet, gars pendant quarante-huit heures, causrent les plus vives inquitudes leurs compagnons. Une erreur de direction, qu'ils ne pouvaient rectifier, les avait entrans dans le sud, quand ils se croyaient aux environs de la baie des Morses. Ils ne revinrent donc qu'extnus et demi morts de faim. Juin arriva, et avec lui le beau temps et parfois une chaleur vritable. Les hiverneurs avaient quitt leurs vtements d'hiver. On travaillait activement rparer la maison, qu'il s'agissait de reprendre en sous-oeuvre. En mme temps, Jasper Hobson faisait construire un vaste magasin l'angle sud de la cour. Le territoire se montrait assez giboyeux pour justifier l'opportunit de cette construction. L'approvisionnement de fourrures tait considrable, et il devenait ncessaire d'tablir un local spcialement destin l'emmagasinage des pelleteries. Cependant, Jasper Hobson attendait de jour en jour le dtachement que devait lui envoyer le capitaine Craventy. Bien des objets manquaient encore la nouvelle factorerie. Les munitions taient renouveler. Si ce dtachement avait quitt le Fort-Reliance ds les premiers jours de mai, il devait atteindre vers la mi-juin le cap Bathurst. On se souvient que c'tait le point de ralliement convenu entre le capitaine et son lieutenant. Or, comme Jasper Hobson avait prcisment tabli le nouveau fort au cap mme, les agents envoys sa rencontre ne pouvaient manquer de l'y trouver. Donc, partir du 15 juin, le lieutenant fit surveiller les environs du cap. Le pavillon britannique avait t arbor au sommet de la falaise et devait s'apercevoir de loin. Il tait prsumable, d'ailleurs, que le convoi de ravitaillement suivrait peu prs l'itinraire du lieutenant, et longerait le littoral depuis le golfe du Couronnement jusqu'au cap Bathurst. C'tait la voie la plus sre, sinon la plus courte, une poque de l'anne o la mer, libre de glaces, dlimitait nettement le rivage et permettait d'en suivre le contour. Cependant, le mois de juin s'acheva sans que le convoi et apparu. Jasper Hobson ressentit quelques inquitudes, surtout quand les brouillards vinrent envelopper de nouveau le territoire. Il craignait pour les agents aventurs sur ce dsert, et auxquels ces brumes persistantes pouvaient opposer de srieux obstacles. Jasper Hobson s'entretint souvent avec Mrs. Paulina Barnett, le sergent, Mac Nap, Rae, de cet tat de choses. L'astronome Thomas Black ne cachait point ses apprhensions, car, l'clipse une fois observe, il comptait bien s'en retourner avec le dtachement. Or, si le dtachement ne venait pas, il se voyait rserv un second hivernage, perspective qui lui souriait peu. Ce brave savant, sa tche accomplie, ne demandait qu' s'en aller. Il faisait donc part de ses craintes au lieutenant Hobson, qui ne savait, en vrit, que lui rpondre. Au 4 juillet, rien encore. Quelques hommes, envoys en reconnaissance trois milles sur la cte, dans le sud-est, n'avaient dcouvert aucune trace. Il fallut admettre alors, ou que les agents du Fort-Reliance n'taient point partis, ou qu'ils s'taient gars en route. Malheureusement, cette dernire hypothse devenait la plus probable. Jasper Hobson connaissait le capitaine Craventy, et il ne mettait point en doute que le convoi n'et quitt le Fort- Reliance l'poque convenue. On conoit donc combien ses inquitudes devinrent vives! La belle saison s'coulait. Encore deux mois, et l'hiver arctique, c'est-- dire les pres brises, les tourbillons de neige, les nuits longues, s'abattrait sur cette portion du continent. Le lieutenant Hobson n'tait point homme rester dans une telle incertitude! Il fallait prendre un parti, et voici celui auquel il s'arrta aprs avoir consult ses compagnons. Il va sans dire que l'astronome l'appuyait de toutes ses forces. On tait au 5 juillet. Dans quatorze jours -- le 18 juillet --, l'clipse solaire devait se produire. Ds le lendemain, Thomas Black pouvait quitter le Fort-Esprance. Il fut donc dcid que si, d'ici l, les agents attendus n'taient point arrivs, un convoi, compos de quelques hommes et de quatre ou cinq traneaux, quitterait la factorerie pour se rendre au lac de l'Esclave. Ce convoi emporterait une partie des fourrures les plus prcieuses, et, en six semaines au plus, c'est--dire vers la fin du mois d'aot, pendant que la saison le permettait encore, il pouvait atteindre le Fort-Reliance. Ce point dcid, Thomas Black redevint l'homme absorb qu'il tait, n'attendant plus que le moment o la lune, exactement interpose entre l'astre radieux et lui, clipserait totalement le disque du soleil! XXIII. L'clipse du 18 juillet 1860. Cependant les brumes ne se dissipaient pas. Le soleil n'apparaissait qu' travers un opaque rideau de vapeurs, ce qui ne laissait pas de tourmenter l'astronome au sujet de son clipse. Souvent mme, le brouillard tait si intense, que, de la cour du fort, on ne pouvait pas apercevoir le sommet du cap. Le lieutenant Hobson se sentait de plus en plus inquiet. Il ne doutait pas que le convoi envoy du Fort-Reliance ne se ft gar dans ce dsert. Et puis, de vagues apprhensions, de tristes pressentiments agitaient son esprit. Cet homme nergique n'envisageait pas l'avenir sans une certaine anxit. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire. Tout, cependant, semblait lui russir. Malgr les rigueurs de l'hivernage, sa petite colonie jouissait d'une sant excellente. Aucun dsaccord n'existait entre ses compagnons, et ces braves gens s'acquittaient de leur tche avec zle. Le territoire tait giboyeux. La rcolte de fourrures avait t belle, et la Compagnie ne pouvait qu'tre enchante des rsultats obtenus par son agent. En admettant mme que le Fort-Esprance ne ft pas ravitaill, le pays offrait assez de ressources pour que l'on pt envisager sans trop de crainte la perspective d'un second hivernage. Pourquoi donc la confiance manquait-elle au lieutenant Hobson? Plus d'une fois, Mrs. Paulina Barnett et lui s'entretinrent ce sujet. La voyageuse cherchait le rassurer en faisant valoir les raisons dduites ci-dessus. Ce jour-l, se promenant avec lui sur le rivage, elle plaida avec plus d'insistance la cause du cap Bathurst et de la factorerie, fonde au prix de tant de peines. Oui, madame, oui, vous avez raison, rpondit Jasper Hobson, mais on ne commande pas ses pressentiments! Je ne suis pourtant point un visionnaire. Vingt fois, dans ma vie de soldat, je me suis trouv dans des circonstances critiques, sans m'en tre mu un instant. Eh bien, pour la premire fois, l'avenir m'inquite! Si j'avais en face de moi un danger certain, je ne le craindrais pas. Mais un danger vague, indtermin, que je ne fais que pressentir!... -- Mais quel danger? demanda Mrs. Paulina Barnett, et que redoutez-vous, les hommes, les animaux ou les lments? -- Les animaux? en aucune faon, rpondit le lieutenant. C'est eux de redouter les chasseurs du cap Bathurst. Les hommes? Non. Ces territoires ne sont gure frquents que par les Esquimaux, et les Indiens s'y aventurent rarement... -- Et je vous ferai observer, monsieur Hobson, ajouta Mrs. Paulina Barnett, que ces Canadiens, dont vous pouviez jusqu' un certain point craindre la visite pendant la belle saison, ne sont mme pas venus... -- Et je le regrette, madame! -- Quoi! vous regrettez ces concurrents dont les dispositions envers la Compagnie sont videmment hostiles? -- Madame, rpondit le lieutenant, je les regrette, et je ne les regrette pas!... Cela est assez difficile expliquer! Remarquez que le convoi du Fort-Reliance devait arriver et qu'il n'est point arriv. Il en est de mme des agents des Pelletiers de Saint- Louis, qui pouvaient venir et qui ne sont point venus. Aucun Esquimau, mme, n'a visit cette partie du littoral pendant cet t... -- Et votre conclusion, monsieur Hobson...? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- C'est qu'on ne vient peut-tre pas au cap Bathurst et au Fort- Esprance aussi facilement qu'on le voudrait, madame! La voyageuse regarda le lieutenant Hobson, dont le front tait videmment soucieux, et qui, avec un accent singulier, avait soulign le mot facilement! Lieutenant Hobson, lui dit-elle, puisque vous ne craignez rien, ni de la part des animaux, ni de la part des hommes, je dois croire que ce sont les lments... -- Madame, rpondit Jasper Hobson, je ne sais si j'ai l'esprit frapp, si mes pressentiments m'aveuglent, mais il me semble que ce pays est trange. Si je l'avais mieux connu, je crois que je ne m'y serais pas fix. Je vous ai dj fait observer certaines particularits qui m'ont sembl inexplicables, telles que le manque absolu de pierres sur tout le territoire, et la coupure si nette du littoral! La formation primitive de ce bout de continent ne me parait pas claire! Je sais bien que le voisinage d'un volcan peut produire certains phnomnes... Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit au sujet des mares. -- Parfaitement, monsieur Hobson. -- L o la mer, d'aprs les observations faites par les explorateurs sur ces parages, devrait monter de quinze ou vingt pieds, elle ne s'lve que d'un pied peine! -- Sans doute, rpondit Mrs. Paulina Barnett, mais vous avez expliqu cet effet par la configuration bizarre des terres, le resserrement des dtroits... -- J'ai tent d'expliquer, et voil tout! rpondit le lieutenant Hobson, mais avant-hier, j'ai observ un phnomne encore plus invraisemblable, phnomne que je ne vous expliquerai pas, et je doute que de plus savants parvinssent le faire. Mrs. Paulina Barnett regarda Jasper Hobson. Que s'est-il donc pass? lui demanda-t-elle. -- Avant-hier, madame, c'tait jour de pleine lune, et la mare, d'aprs l'annuaire, devait tre trs forte! Eh bien, la mer ne s'est pas mme leve d'un pied comme autrefois! Elle ne s'est pas leve du tout! -- Vous avez pu vous tromper! fit observer Mrs. Paulina Barnett au lieutenant. -- Je ne me suis pas tromp. J'ai observ moi-mme. Avant-hier, 4 juillet, la mare a t nulle, absolument nulle sur le littoral du cap Bathurst! -- Et vous en concluez, monsieur Hobson?... demanda Mrs. Paulina Barnett. -- J'en conclus, madame, rpondit le lieutenant, ou que les lois de la nature sont changes, ou... que ce pays est dans une situation particulire... Ou plutt, je ne conclus pas... je n'explique pas... je ne comprends pas... et... je suis inquiet! Mrs. Paulina Barnett ne pressa pas davantage le lieutenant Hobson. videmment, cette absence totale de mare tait inexplicable, extra-naturelle, comme le serait l'absence du soleil au mridien l'heure de midi. moins que le tremblement de terre n'et tellement modifi la conformation du littoral et des terres arctiques... Mais cette hypothse ne pouvait satisfaire un srieux observateur des phnomnes terrestres. Quant penser que le lieutenant se ft tromp dans son observation, ce n'tait pas admissible, et ce jour-l mme -- 6 juillet -- Mrs. Paulina Barnett et lui constatrent, au moyen de repres marqus sur le littoral, que la mare, qui, il y a un an, se dplaait au moins d'un pied en hauteur, tait maintenant nulle, tout fait nulle! Le secret sur cette observation fut gard. Le lieutenant Hobson ne voulait pas, et avec raison, jeter une inquitude quelconque dans l'esprit de ses compagnons. Mais souvent ils pouvaient le voir, seul, silencieux, immobile, au sommet du cap, observer la mer libre alors, qui se dveloppait sous ses regards. Pendant ce mois de juillet, la chasse des animaux fourrures dut tre suspendue. Les martres, les renards et autres avaient dj perdu leur poil d'hiver. On se borna donc la poursuite du gibier comestible, des caribous, des livres polaires et autres, qui, par un caprice au moins bizarre -- Mrs. Paulina Barnett le remarqua elle-mme --, pullulaient littralement aux environs du cap Bathurst, bien que les coups de fusil eussent d peu peu les en loigner. Au 15 juillet, la situation n'avait pas chang. Aucune nouvelle du Fort-Reliance. Le convoi attendu ne paraissait pas. Jasper Hobson rsolut de mettre son projet excution et d'aller au capitaine Craventy, puisque le capitaine ne venait pas lui. Naturellement, le chef de ce petit dtachement ne pouvait tre que le sergent Long. Le sergent aurait dsir ne pas se sparer du lieutenant. Il s'agissait, en effet, d'une absence assez prolonge, car on ne pouvait revenir au Fort-Esprance avant l't prochain, et le sergent serait forc de passer la mauvaise saison au Fort-Reliance. C'tait donc une absence de huit mois au moins. Mac Nap ou Rae aurait certainement pu remplacer le sergent Long, mais ces deux braves soldats taient maris. D'ailleurs, Mac Nap, matre charpentier, et Rae, forgeron, taient ncessaires la factorerie, qui ne pouvait se passer de leurs services. Telles furent les raisons que fit valoir le lieutenant Hobson et auxquelles le sergent se rendit militairement. Quant aux quatre soldats qui devaient l'accompagner, ce furent Belcher, Pond, Petersen et Kellet, qui se dclarrent prts partir. Quatre traneaux et leur attelage de chiens furent disposs pour ce voyage. Ils devaient porter des vivres et des fourrures, que l'on choisit parmi les plus prcieuses, renards, hermines, martres, cygnes, lynx, rats musqus, wolvrnes. Quant au dpart, il fut fix au 19 juillet matin, le lendemain mme de l'clipse. Il va sans dire que Thomas Black accompagnerait le sergent Long, et qu'un des traneaux servirait au transport de ses instruments et de sa personne. Il faut avouer que ce digne savant fut bien malheureux pendant les jours qui prcdrent le phnomne si impatiemment attendu par lui. Les intermittences du beau temps et du mauvais temps, la frquence des brumes, l'atmosphre, tantt charge de pluie, tantt humide de brouillards, le vent inconstant, ne se fixant aucun point de l'horizon, l'inquitaient bon droit. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, il ne vivait plus. Si, pendant les quelques minutes que durerait l'clipse, le ciel tait couvert de vapeurs, si l'astre des nuits et l'astre du jour se drobaient derrire un voile opaque, si lui, Thomas Black, envoy dans ce but, ne pouvait observer ni la couronne lumineuse, ni les protubrances rougetres, quel dsappointement! Tant de fatigues inutilement supportes, tant de dangers courus en pure perte! Venir si loin pour voir la lune! s'exclamait-il d'un ton piteusement comique, et ne point la voir! Non! il ne pouvait se faire cette ide! Ds que l'obscurit arrivait, le digne savant montait au sommet du cap et il regardait le ciel. Il n'avait mme pas la consolation de pouvoir contempler la blonde Phoeb en ce moment! La lune allait tre nouvelle dans trois jours; elle accompagnait, par consquent, le soleil dans sa rvolution autour du globe, et disparaissait dans son irradiation! Thomas Black panchait souvent ses peines dans le coeur de Mrs. Paulina Barnett. La compatissante femme ne pouvait s'empcher de le plaindre, et, un jour, elle le rassura de son mieux, lui assurant que le baromtre avait une certaine tendance remonter, lui rptant que l'on tait alors dans la belle saison! La belle saison! s'cria Thomas Black, haussant les paules. Est- ce qu'il y a une belle saison dans un pareil pays! -- Mais enfin, monsieur Black, rpondit Mrs. Paulina Barnett, en admettant que, par malchance, cette clipse vous chappe, il s'en produira d'autres, je suppose! Celle du 18 juillet n'est sans doute pas la dernire du sicle! -- Non, madame, rpondit l'astronome, non. Aprs celle-ci, nous aurons encore cinq clipses totales de soleil jusqu'en 1900: une premire, le 31 dcembre 1861, qui sera totale pour l'ocan Atlantique, la Mditerrane et le dsert de Sahara; une seconde, le 22 dcembre 1870, totale pour les Acores, l'Espagne mridionale, l'Algrie, la Sicile et la Turquie; une troisime, le 19 aot 1887, totale pour le nord-est de l'Allemagne, la Russie mridionale et l'Asie centrale; une quatrime, le 9 aot 1896, visible pour le Gronland, la Laponie et la Sibrie, et enfin, en 1900, le 28 mai, une cinquime qui sera totale pour les tats- Unis, l'Espagne, l'Algrie et l'gypte. -- Eh bien, monsieur Black, reprit Mrs. Paulina Barnett, si vous manquez l'clipse du 18 juillet 1860, vous vous consolerez avec celle du 31 dcembre 1861! Qu'est-ce que dix-sept mois! -- Pour me consoler, madame, rpondit gravement l'astronome, ce ne serait pas dix-sept mois, mais vingt-six ans que j'aurais attendre! -- Et pourquoi? -- C'est que, de toutes ces clipses, une seule, celle du 9 aot 1896, sera totale pour les lieux situs en haute latitude, tels que Laponie, Sibrie ou Gronland! -- Mais quel intrt avez-vous faire une observation sous un parallle aussi lev? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Quel intrt, madame! s'cria Thomas Black, mais un intrt scientifique de la plus haute importance. Rarement les clipses ont t observes dans les rgions rapproches du ple, o le soleil, peu lev au-dessus de l'horizon, prsente, en apparence, un disque considrable. Il en est de mme pour la lune, qui vient l'occulter, et il est possible que, dans ces conditions, l'tude de la couronne lumineuse et des protubrances puisse tre plus complte! Voil pourquoi, madame, je suis venu oprer au-dessus du soixante-dixime parallle! Or, ces conditions ne se reproduiront qu'en 1896! M'assurez-vous que je vivrai jusque-l? cette argumentation, il n'y avait rien rpondre. Thomas Black continua donc d'tre fort malheureux, car l'inconstance du temps menaait de lui jouer un mauvais tour. Le 16 juillet, il fit trs beau. Mais le lendemain, par contre, temps couvert, brumes paisses. C'tait se dsesprer. Thomas Black fut rellement malade ce jour-l. L'tat fivreux dans lequel il vivait depuis quelque temps menaait de dgnrer en maladie vritable. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson essayaient vainement de le calmer. Quant au sergent Long et aux autres, ils ne comprenaient point qu'on se rendt si malheureux par amour de la lune! Le lendemain, 18 juillet, c'tait enfin le grand jour. L'clipse totale devait durer, d'aprs les calculs des phmrides, quatre minutes trente-sept secondes, c'est--dire de onze heures quarante-trois minutes et quinze secondes onze heures quarante- sept minutes et cinquante-sept secondes du matin. Qu'est-ce que je demande? s'criait lamentablement l'astronome en s'arrachant les cheveux, je demande uniquement qu'un coin du ciel, rien qu'un petit coin, celui dans lequel s'oprera l'occultation, soit pur de tout nuage, et pendant combien de temps? pendant quatre minutes seulement! Et puis aprs, qu'il neige, qu'il tonne, que les lments se dchanent, je m'en moque comme un colimaon d'un chronomtre! Thomas Black avait quelques raisons de dsesprer tout fait. Il semblait probable que l'opration manquerait. Au lever du jour, l'horizon tait couvert de brumes. De gros nuages s'levaient du sud, prcisment sur cette partie du ciel o l'clipse devait se produire. Mais, sans doute, le dieu des astronomes eut piti du pauvre Black, car, vers huit heures, une brise assez vive s'tablit dans le nord et nettoya tout le firmament! Ah! quel cri de reconnaissance, quelles exclamations de gratitude s'levrent de la poitrine du digne savant! Le ciel tait pur, le soleil resplendissait, en attendant que la lune, encore perdue dans son irradiation, l'teignt peu peu! Aussitt les instruments de Thomas Black furent ports et installs au sommet du promontoire. Puis l'astronome les braqua sur l'horizon mridional, et il attendit. Il avait retrouv toute sa patience accoutume, tout le sang-froid ncessaire son observation. Que pouvait-il craindre, maintenant? Rien, si ce n'est que le ciel ne lui tombt sur la tte! neuf heures, il n'y avait plus un nuage, pas une vapeur, ni l'horizon, ni au znith! Jamais observation astronomique ne s'tait prsente dans des conditions plus favorables! Jasper Hobson et tous ses compagnons, Mrs. Paulina Barnett et toutes ses compagnes avaient voulu assister l'opration. La colonie entire se trouvait runie sur le cap Bathurst et entourait l'astronome. Le soleil montait peu peu, en dcrivant un arc trs allong au-dessus de l'immense plaine qui s'tendait vers le sud. Personne ne parlait. On attendait avec une sorte d'anxit solennelle. Vers neuf heures et demie, l'occultation commena. Le disque de la lune mordit sur le disque du soleil. Mais le premier ne devait couvrir compltement le second qu'entre onze heures quarante-trois minutes quinze secondes et onze heures quarante-sept minutes cinquante-sept secondes. C'tait le temps assign par les phmrides l'clipse totale, et personne n'ignore qu'aucune erreur ne peut entacher ces calculs, tablis, vrifis, contrls par les savants de tous les observatoires du monde. Thomas Black avait apport dans son bagage d'astronome une certaine quantit de verres noircis; il les distribua ses compagnons, et chacun put suivre les progrs du phnomne sans se brler les yeux. Le disque brun de la lune s'avanait peu peu. Dj les objets terrestres prenaient une teinte particulire de jaune orang. L'atmosphre, au znith, avait chang de couleur. dix heures un quart, la moiti du disque solaire tait obscurcie. Quelques chiens, errant en libert, allaient et venaient, montrant une certaine inquitude et aboyant parfois d'une faon lamentable. Les canards, immobiles sur les bords du lac, jetaient leur cri du soir et cherchaient une place favorable pour dormir. Les mres appelaient leurs petits, qui se rfugiaient sous leurs ailes. Pour tous ces animaux, la nuit allait venir, et c'tait l'heure du sommeil. onze heures, les deux tiers du soleil taient couverts. Les objets avaient pris une teinte de rouge vineux. Une demi-obscurit rgnait alors, et elle devait tre peu prs complte pendant les quatre minutes que durerait l'occultation totale. Mais dj quelques plantes, Mercure, Vnus, apparaissaient, ainsi que certaines constellations, la Chvre, et du Taureau, et d'Orion. Les tnbres s'accroissaient de minute en minute. Thomas Black, l'oeil l'oculaire de sa lunette, immobile, silencieux, suivait les progrs du phnomne. onze heures quarante-trois, les deux disques devaient tre exactement placs l'un devant l'autre. Onze heures quarante-trois, dit Jasper Hobson, qui consultait attentivement l'aiguille secondes de son chronomtre. Thomas Black, pench sur l'instrument, ne remuait pas. Une demi- minute s'coula... Thomas Black se releva, l'oeil dmesurment ouvert. Puis il se replaa devant l'oculaire pendant une demi-minute encore, et se relevant une seconde fois: Mais elle s'en va! elle s'en va! S'cria-t-il d'une voix trangle. La lune, la lune fuit! elle disparat! En effet, le disque lunaire glissait sur celui du soleil sans l'avoir masqu tout entier! Les deux tiers seulement de l'orbe solaire avaient t recouverts! Thomas Black tait retomb, stupfait! Les quatre minutes taient passes. La lumire se refaisait peu peu. La couronne lumineuse ne s'tait pas produite! Mais qu'y a-t-il? demanda Jasper Hobson. -- Il y a! s'cria l'astronome, il y a que l'clipse n'a pas t complte, qu'elle n'a pas t totale pour cet endroit du globe! Vous m'entendez! pas to-ta-le!! -- Alors, vos phmrides sont fausses! -- Fausses! allons donc! Dites cela d'autres, monsieur le lieutenant! -- Mais alors... s'cria Jasper Hobson, dont la physionomie se modifia subitement. -- Alors, rpondit Thomas Black, nous ne sommes pas sous le soixante-dixime parallle! -- Par exemple! s'cria Mrs. Paulina Barnett. -- Nous le saurons bien! dit l'astronome, dont les yeux respiraient la fois la colre et le dsappointement. Dans quelques minutes, le soleil va passer au mridien... Mon sextant, vite! vite! Un des soldats courut la maison et en rapporta l'instrument demand. Thomas Black visa l'astre du jour, le laissa passer au mridien, puis abaissant son sextant, et chiffrant rapidement quelques calculs sur son carnet: Comment tait situ le cap Bathurst, demanda-t-il, quand, il y a un an, notre arrive, nous l'avons relev en latitude? -- Il tait par soixante-dix degrs quarante-quatre minutes et trente-sept secondes! rpondit le lieutenant Hobson. -- Eh bien, monsieur, il est maintenant par soixante-treize degrs sept minutes et vingt secondes! Vous voyez bien que nous ne sommes pas sous le soixante-dixime parallle!... -- Ou plutt que nous n'y sommes plus! murmura Jasper Hobson. Une rvlation soudaine s'tait faite dans son esprit! Tous les phnomnes, inexpliqus jusqu'ici, s'expliquaient alors!... Le territoire du cap Bathurst, depuis l'arrive du lieutenant Hobson, avait driv de trois degrs dans le nord! DEUXIME PARTIE I. Un fort flottant. Le Fort-Esprance, fond par le lieutenant Jasper Hobson sur les limites de la mer polaire, avait driv! Le courageux agent de la Compagnie mritait-il un reproche quelconque? Non. Tout autre y et t tromp comme lui. Aucune prvision humaine ne pouvait le mettre en garde contre une telle ventualit. Il avait cru btir sur le roc et n'avait pas mme bti sur le sable! Cette portion de territoire, formant la presqu'le Victoria, que les cartes les plus exactes de l'Amrique anglaise rattachaient au continent amricain, s'en tait brusquement spare. Cette presqu'le n'tait, par le fait, qu'un immense glaon d'une superficie de cent cinquante milles carrs, dont les alluvions successives avaient fait en apparence un terrain solide, auquel ne manquaient ni la vgtation, ni l'humus. Lie au littoral depuis des milliers de sicles, sans doute le tremblement de terre du 8 janvier avait rompu ses liens, et la presqu'le s'tait faite le, mais le errante et vagabonde que, depuis trois mois, les courants entranaient sur l'ocan Arctique! Oui! ce n'tait qu'un glaon qui emportait ainsi le Fort-Esprance et ses habitants! Jasper Hobson avait immdiatement compris qu'on ne pouvait expliquer autrement ce dplacement de la latitude observe. L'isthme, c'est--dire la langue de terre qui runissait la presqu'le Victoria au continent, s'tait videmment bris sous l'effort d'une convulsion souterraine, provoque par l'ruption volcanique, quelques mois auparavant. Tant que dura l'hiver boral, tant que la mer demeura solidifie sous le froid intense, cette rupture n'amena aucun changement dans la position gographique de la presqu'le. Mais, la dbcle venue, quand les glaons se fondirent sous les rayons solaires, lorsque la banquise, repousse au large, eut recul derrire les limites de l'horizon, quand la mer fut libre enfin, ce territoire, reposant sur sa base glace, s'en alla en drive avec ses bois, ses falaises, son promontoire, son lagon intrieur, son littoral, sous l'influence de quelque courant inconnu. Depuis plusieurs mois, il tait ainsi entran, sans que les hiverneurs, qui, pendant leurs chasses, ne s'taient point loigns du Fort-EspranceFort- Esprance, eussent pu s'en apercevoir. Aucun point de repre, des brumes paisses arrtant le regard quelques milles, une immobilit apparente du sol, rien ne pouvait indiquer ni au lieutenant Hobson, ni ses compagnons, que de continentaux ils fussent devenus insulaires. Il tait mme remarquable que l'orientation de la presqu'le n'et pas chang, malgr son dplacement, ce qui tenait sans doute son tendue et la direction rectiligne du courant qu'elle suivait. En effet, si les points cardinaux se fussent modifis par rapport au cap Bathurst, si l'le et tourn sur elle-mme, si le soleil et la lune se fussent levs ou couchs sur un horizon nouveau, Jasper Hobson, Thomas Black, Mrs. Paulina Barnett ou tout autre eussent compris ce qui s'tait pass. Mais, par une raison quelconque, le dplacement s'tait accompli jusqu'alors suivant un des parallles du globe, et, quoiqu'il ft rapide, on ne le sentait pas. Jasper Hobson, bien qu'il ne doutt pas du courage, du sang-froid, de l'nergie morale de ses compagnons, ne voulut cependant pas leur faire connatre la vrit. Il serait toujours temps de leur exposer la nouvelle situation qui leur tait faite, quand on l'aurait tudie avec soin. Trs heureusement, ces braves gens, soldats ou ouvriers, s'entendaient peu aux observations astronomiques, ni aux questions de longitude ou de latitude, et du changement accompli depuis quelques mois dans les coordonnes de la presqu'le, ils ne pouvaient tirer les consquences qui proccupaient si justement Jasper Hobson. Le lieutenant, rsolu se taire tant qu'il le pourrait et cacher une situation laquelle il n'y avait prsentement aucun remde, rappela toute son nergie. Par un suprme effort de volont, qui n'chappa point Mrs. Paulina Barnett, il redevint matre de lui-mme, et il s'employa consoler de son mieux l'infortun Thomas Black, qui, lui, se lamentait et s'arrachait les cheveux. Car l'astronome ne se doutait en aucune faon du phnomne dont il tait victime. N'ayant pas, comme le lieutenant, observ les trangets de ce territoire, il ne pouvait rien comprendre, rien imaginer en dehors de ce fait si malencontreux, savoir: que, ce jour-l, l'heure indique, la lune n'avait point occult entirement le soleil. Mais que devait-il naturellement penser? Que, la honte des observatoires, les phmrides taient fausses, et que cette clipse tant dsire, son clipse lui, Thomas Black, qu'il tait venu chercher si loin et au prix de tant de fatigues, n'avait jamais d tre totale pour cette zone du sphrode terrestre, comprise sur le soixante-dixime parallle! Non! jamais il n'et admis cela! Jamais! Aussi son dsappointement tait-il grand, et il devait l'tre. Mais Thomas Black allait bientt apprendre la vrit. Cependant, Jasper Hobson, laissant croire ses compagnons que l'incident de l'clipse manque ne pouvait intresser que l'astronome et ne les concernait en rien, les avait engags reprendre leurs travaux, ce qu'ils allaient faire. Mais, au moment o ils se prparaient quitter le sommet du cap Bathurst, afin de rentrer dans la factorerie, le caporal Joliffe, s'arrtant soudain: Mon lieutenant, dit-il en s'approchant, la main au bonnet, pourrais-je vous faire une simple question? -- Sans doute, caporal, rpondit Jasper Hobson, qui ne savait trop o son subordonn voulait en venir. Voyons, parlez! Mais le caporal ne parlait pas. Il hsitait. Sa petite femme le poussa du coude. Eh bien, mon lieutenant, reprit le caporal, c'est propos de ce soixante-dixime degr de latitude. Si j'ai bien compris, nous ne sommes pas o vous croyiez tre... Le lieutenant frona le sourcil. En effet, rpondit-il vasivement... nous nous tions tromps dans nos calculs... notre premire observation a t fausse. Mais pourquoi... en quoi cela peut-il vous proccuper? -- C'est cause de la paie, mon lieutenant, rpondit le caporal, qui prit un air trs malin. Vous savez bien, la double paie promise par la Compagnie... Jasper Hobson respira. En effet, ses hommes, on s'en souvient, avaient droit une solde plus leve, s'ils parvenaient s'tablir sur le soixante-dixime parallle ou au-dessus. Le caporal Joliffe, toujours intress, n'avait vu en tout cela qu'une question d'argent, et il pouvait craindre que la prime ne ft point encore acquise. Rassurez-vous, caporal, rpondit Jasper Hobson en souriant, et rassurez aussi vos braves camarades. Notre erreur, qui est vraiment inexplicable, ne vous portera heureusement aucun prjudice. Nous ne sommes pas au-dessous, mais au-dessus du soixante-dixime parallle, et, par consquent, vous serez pays double. -- Merci, mon lieutenant, dit le caporal, dont le visage rayonna, merci. Ce n'est pas que l'on tienne l'argent, mais c'est ce maudit argent qui vous tient. Sur cette rflexion, le caporal Joliffe et ses compagnons se retirrent sans souponner en aucune faon la terrible et trange modification qui s'tait accomplie dans la nature et la situation de ce territoire. Le sergent Long se disposait aussi redescendre vers la factorerie, quand Jasper Hobson, l'arrtant, lui dit: Restez, sergent Long. Le sous-officier fit demi-tour sur ses talons et attendit que le lieutenant lui adresst la parole. Les seules personnes qui occupaient alors le sommet du promontoire taient Mrs. Paulina Barnett, Madge, Thomas Black, le lieutenant et le sergent. Depuis l'incident de l'clipse, la voyageuse n'avait pas prononc une parole. Elle interrogeait du regard Jasper Hobson, qui semblait l'viter. Le visage de la courageuse femme montrait plus de surprise que d'inquitude. Avait-elle compris? L'claircissement s'tait-il brusquement fait ses yeux comme aux yeux du lieutenant Hobson? Connaissait-elle la situation, et son esprit pratique en avait-il dduit les consquences? Quoi qu'il en ft, elle se taisait et demeurait appuye sur Madge, dont le bras entourait sa taille. Quant l'astronome, il allait et venait. Il ne pouvait tenir en place. Ses cheveux taient hrisss. Il gesticulait. Il frappait dans ses mains et les laissait retomber. Des interjections de dsespoir s'chappaient de ses lvres. Il montrait le poing au soleil! Il le regardait en face, au risque de se brler les yeux! Enfin, aprs quelques minutes, son agitation intrieure se calma. Il sentit qu'il pourrait parler, et, les bras croiss, l'oeil enflamm, la face colre, le front menaant, il vint se planter carrment devant le lieutenant Hobson. nous deux! s'cria-t-il, nous deux, monsieur l'agent de la Compagnie de la baie d'Hudson! Cette appellation, ce ton, cette pose ressemblaient singulirement une provocation. Jasper Hobson ne voulut point s'y arrter, et il se contenta de regarder le pauvre homme, dont il comprenait bien le dsappointement immense. Monsieur Hobson, dit Thomas Black avec l'accent d'une irritation mal contenue, m'apprendrez-vous ce que cela signifie, s'il vous plat? Est-ce une mystification provenant de votre fait? Dans ce cas, monsieur, elle frapperait plus haut que moi, entendez-vous, et vous pourriez avoir vous en repentir! -- Que voulez-vous dire, monsieur Black? demanda tranquillement Jasper Hobson. -- Je veux dire, monsieur, reprit l'astronome, que vous vous tiez engag conduire votre dtachement sur la limite du soixante- dixime degr de latitude... -- Ou au-del, rpondit Jasper Hobson. -- Au-del, monsieur, s'cria Thomas Black. Eh! qu'avais-je faire au-del? Pour observer cette clipse totale de soleil, je ne devais pas m'carter de la ligne d'ombre circulaire que dlimitait, en cette partie de l'Amrique anglaise, le soixante- dixime parallle, et nous voil trois degrs au-dessus! -- Eh bien, monsieur Black, rpondit Jasper Hobson du ton le plus tranquille, nous nous sommes tromps, voil tout. -- Voil tout! s'cria l'astronome, que le calme du lieutenant exasprait. -- Je vous ferai d'ailleurs observer, reprit Jasper Hobson, que si je me suis tromp, vous avez partag mon erreur, vous, monsieur Black, car, notre arrive au cap Bathurst, c'est ensemble, vous avec vos instruments, moi avec les miens, que nous avons relev sa situation en latitude. Vous ne pouvez donc me rendre responsable d'une erreur d'observation que vous avez commise pour votre part! cette rponse, Thomas Black fut aplati, et, malgr sa profonde irritation, ne sut que rpliquer. Pas d'excuse admissible! S'il y avait eu faute, il tait coupable, lui aussi. Et, dans l'Europe savante, l'observatoire de Greenwich, que penserait-on d'un astronome assez maladroit pour se tromper dans une observation de latitude? Un Thomas Black commettre une erreur de trois degrs en prenant la hauteur du soleil, et en quelles circonstances? Quand la dtermination exacte d'un parallle devait le mettre mme d'observer une clipse totale, dans des conditions qui ne devaient plus se reproduire avant longtemps! Thomas Black tait un savant dshonor! Mais comment, s'cria-t-il en s'arrachant encore une fois les cheveux, comment ai-je pu me tromper ainsi? Mais je ne sais donc plus manier un sextant! Je ne sais donc plus calculer un angle! Je suis donc aveugle! S'il en est ainsi, je n'ai plus qu' me prcipiter du haut de ce promontoire, la tte la premire!... -- Monsieur Black, dit alors Jasper Hobson d'une voix grave, ne vous accusez pas, vous n'avez commis aucune erreur d'observation, vous n'avez aucun reproche vous faire! -- Alors, vous seul... -- Je ne suis pas plus coupable que vous, monsieur Black. Veuillez m'couter, je vous en prie, vous aussi, madame, ajouta-t-il en se retournant vers Mrs. Paulina Barnett; vous aussi, Madge, vous aussi, sergent Long. Je ne vous demande qu'une chose, le secret le plus absolu sur ce que je vais vous apprendre. Il est inutile d'effrayer, de dsesprer peut-tre nos compagnons d'hivernage. Mrs. Paulina Barnett, sa compagne, le sergent, Thomas Black, s'taient rapprochs du lieutenant. Ils ne rpondirent pas, mais il y eut comme un consentement tacite garder le secret sur la rvlation qui allait leur tre faite. Mes amis, dit Jasper Hobson, quand, il y a un an, arrivs en ce point de l'Amrique anglaise, nous avons relev la position du cap Bathurst, ce cap se trouvait situ exactement sur le soixante- dixime parallle, et si maintenant il se trouve au-del du soixante-douzime degr de latitude, c'est--dire trois degrs plus au nord, c'est qu'il a driv. -- Driv! s'cria Thomas Black. d'autres, monsieur! Depuis quand un cap drive-t-il? -- Cela est pourtant ainsi, monsieur Black; rpondit gravement le lieutenant Hobson. Toute cette presqu'le Victoria n'est plus qu'une le de glace. Le tremblement de terre l'a dtache du littoral amricain, et maintenant un des grands courants arctiques l'entrane!... -- O? demanda le sergent Long. -- O il plaira Dieu! rpondit Jasper Hobson. Les compagnons du lieutenant demeurrent silencieux. Leurs regards se portrent involontairement vers le sud, au-del des vastes plaines, du ct de l'isthme rompu, mais de la place qu'ils occupaient, sauf vers le nord, ils ne pouvaient apercevoir l'horizon de mer qui maintenant les entourait de toutes parts. Si le cap Bathurst et mesur quelques centaines de pieds de plus au-dessus du niveau de l'Ocan, le primtre de leur domaine serait nettement apparu leurs yeux, et ils auraient vu qu'il s'tait chang en le. Une vive motion leur serra le coeur, la vue du Fort-Esprance et de ses habitants, entrans au large de toute terre, et devenus avec lui le jouet des vents et des flots. Ainsi, monsieur Hobson, dit alors Mrs. Paulina Barnett, ainsi s'expliquent toutes les singularits inexplicables que vous aviez observes sur ce territoire? -- Oui, madame, rpondit le lieutenant, tout s'explique. Cette presqu'le Victoria, le maintenant, que nous croyions, que nous devions croire inbranlablement fixe sur sa base, n'tait qu'un vaste glaon, soud depuis des sicles au continent amricain. Peu peu, le vent y a jet la terre, le sable, et sem ces germes qui ont produit les bois et les mousses. Les nuages lui ont vers l'eau douce du lagon et de la petite rivire. La vgtation l'a transforme! Mais sous ce lac, sous cette terre, sous ce sable, sous nos pieds enfin, il existe un sol de glace qui flotte sur la mer, en raison de sa lgret spcifique. Oui! c'est un glaon qui nous porte et qui nous emporte, et voil pourquoi, depuis que nous l'habitons, nous n'avons trouv ni un caillou, ni une pierre sa surface! Voil pourquoi ses rivages taient coups pic, pourquoi, lorsque nous avons creus le pige rennes, la glace est apparue dix pieds au-dessous du sol, pourquoi, enfin, la mare tait insensible sur ce littoral, puisque le flux et le reflux soulevaient et abaissaient toute la presqu'le avec eux! -- Tout s'explique, en effet, monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett, et vos pressentiments ne vous ont pas tromp. Je vous demanderai, cependant, propos de ces mares, pourquoi, nulles maintenant, elles taient encore lgrement sensibles notre arrive au cap Bathurst? -- Prcisment, madame, rpondit le lieutenant Hobson, parce que, notre arrive, la presqu'le tenait encore par son isthme flexible au continent amricain. Elle opposait ainsi une certaine rsistance au flux, et, sur son littoral du nord, la surface des eaux se dplaait de deux pieds environ, au lieu des vingt pieds qu'elle aurait d marquer au-dessus de l'tiage. Aussi, du moment que la rupture a t produite par le tremblement de terre, du moment que la presqu'le, libre tout entire, a pu monter et descendre avec le flot et le jusant, la mare est devenue absolument nulle, et c'est ce que nous avons constat ensemble, il y a quelques jours, au moment de la nouvelle lune! Thomas Black, malgr son dsespoir bien naturel, avait cout avec un extrme intrt les explications de Jasper Hobson. Les consquences mises par le lieutenant durent lui paratre absolument justes; mais, furieux qu'un pareil phnomne, si rare, si inattendu, si absurde, -- ainsi disait-il, --se ft prcisment produit pour lui faire manquer l'observation de son clipse, il ne dit pas un mot, et demeura sombre et, pour ainsi dire, tout honteux. Pauvre monsieur Black! dit alors Mrs. Paulina Barnett, il faut convenir que jamais astronome, depuis que le monde existe, ne s'est vu expos pareille msaventure! -- En tout cas, madame, rpondit Jasper Hobson, il n'y a aucunement de notre faute! On ne pourra rien reprocher, ni vous, ni moi. La nature a tout fait, et elle est la seule coupable! Le tremblement de terre a bris le lien qui rattachait la presqu'le au continent, et nous sommes bien rellement emports sur une le flottante. Et cela explique encore pourquoi les animaux fourrures et autres, emprisonns comme nous sur ce territoire, sont si nombreux aux environs du fort! -- Et pourquoi, dit Madge, nous n'avons pas eu, depuis la belle saison, la visite de ces concurrents dont vous redoutiez la prsence, monsieur Hobson! -- Et pourquoi, ajouta le sergent, le dtachement envoy par le capitaine Craventy n'a pu arriver jusqu'au cap Bathurst! -- Et pourquoi, enfin, dit Mrs. Paulina Barnett, en regardant le lieutenant, je dois renoncer tout espoir, pour cette anne du moins, de retourner en Europe! La voyageuse avait fait cette dernire rflexion d'un ton qui prouvait qu'elle se rsignait son sort beaucoup plus philosophiquement qu'on ne l'aurait suppos. Elle semblait avoir pris soudain son parti de cette trange situation, qui lui rservait, sans doute, une srie d'observations intressantes. D'ailleurs, quand elle se ft dsespre, quand tous ses compagnons se seraient plaints, quand ils auraient rcrimin, pouvaient-ils empcher ce qui tait? pouvaient-ils enrayer la course de l'le errante? pouvaient-ils, par une manoeuvre quelconque, la rattacher un continent? Non. Dieu seul disposait de l'avenir du Fort-Esprance. Il fallait donc se soumettre sa volont. II. O l'on est. La situation nouvelle, imprvue, cre aux agents de la Compagnie, voulait tre tudie avec le plus grand soin, et c'est ce que Jasper Hobson avait hte de faire, la carte sous les yeux. Mais il fallait ncessairement attendre au lendemain, afin de relever la position en longitude de l'le Victoria -- c'est le nom qui lui fut conserv --, comme elle venait de l'tre en latitude. Pour faire ce calcul, il tait ncessaire de prendre deux hauteurs du soleil, avant et aprs midi, et de mesurer deux angles horaires. deux heures du soir, le lieutenant Hobson et Thomas Black relevrent au sextant l'lvation du soleil au-dessus de l'horizon. Le lendemain, ils comptaient, vers dix heures du matin, recommencer la mme opration, afin de dduire des deux hauteurs la longitude du point alors occup par l'le sur l'Ocan polaire. Mais ils ne redescendirent pas immdiatement au fort, et la conversation continua assez longtemps entre Jasper Hobson, l'astronome, le sergent, Mrs. Paulina Barnett et Madge. Cette dernire ne songeait gure elle, tant toute rsigne aux volonts de la Providence. Quant sa matresse, sa fille Paulina, elle ne pouvait la regarder sans motion, songeant aux preuves et peut-tre aux catastrophes que l'avenir lui rservait. Madge tait prte donner sa vie pour Paulina, mais ce sacrifice sauverait-il celle qu'elle aimait plus que tout au monde? En tout cas, elle le savait, Mrs. Paulina Barnett n'tait pas femme se laisser abattre. Cette me vaillante envisageait dj l'avenir sans terreur, et, il faut le dire, elle n'aurait encore eu aucune raison de dsesprer. En effet, il n'y avait pas pril imminent pour les habitants du Fort-Esprance, et mme tout portait croire qu'une catastrophe suprme serait conjure. C'est ce que Jasper Hobson expliqua clairement ses compagnons. Deux dangers menaaient l'le flottante, au large du continent amricain, deux seulement: Ou elle serait entrane par les courants de la mer libre jusqu' ces hautes latitudes polaires, d'o l'on ne revient pas. Ou les courants l'emporteraient au sud, peut-tre travers le dtroit de Behring, et jusque dans l'ocan Pacifique. Dans le premier cas, les hiverneurs, pris par les glaces, barrs par l'infranchissable banquise, n'ayant plus aucune communication possible avec leurs semblables, priraient de froid ou de faim dans les solitudes hyperborennes. Dans le second cas, l'le Victoria, repousse par les courants jusque dans les eaux plus chaudes du Pacifique, fondrait peu peu par sa base et s'abmerait sous les pieds de ses habitants. Dans cette double hypothse, c'tait la perte invitable du lieutenant Jasper Hobson, de tous ses compagnons et de la factorerie leve au prix de tant de fatigues. Mais ces deux cas se prsenteraient-ils l'un ou l'autre? Non. Ce n'tait pas probable. En effet, la saison d't tait fort avance. Avant trois mois, la mer serait solidifie sous les premiers froids du ple. Le champ de glace s'tablirait sur toute la mer, et, au moyen des traneaux, on pourrait gagner la terre la plus rapproche, soit l'Amrique russe, si l'le s'tait maintenue dans l'est, soit la cte d'Asie, si, au contraire, elle avait t repousse dans l'ouest. Car, ajoutait Jasper Hobson, nous ne sommes aucunement matres de notre le flottante. N'ayant point de voile hisser comme sur un navire, nous ne pouvons lui imprimer une direction. O elle nous mnera, nous irons. L'argumentation du lieutenant Hobson, trs claire, trs nette, fut admise sans contestation. Il tait certain que les grands froids de l'hiver souderaient au vaste icefield l'le Victoria, et il tait prsumable mme qu'elle ne driverait ni trop au nord ni trop au sud. Or, quelques cents milles franchir sur les champs de glace n'taient pas pour embarrasser ces hommes courageux et rsolus, habitus aux climats polaires et aux longues excursions des contres arctiques. Ce serait, il est vrai, abandonner ce Fort-Esprance, objet de tous leurs soins, ce serait perdre le bnfice de tant de travaux mens bonne fin, mais qu'y faire? La factorerie, tablie sur ce sol mouvant, ne devait plus rendre aucun service la Compagnie de la baie d'Hudson. D'ailleurs, un jour ou l'autre, tt ou tard, un effondrement de l'le l'entranerait au fond de l'Ocan. Il fallait donc l'abandonner, ds que les circonstances le permettraient. La seule chance dfavorable -- et le lieutenant insista particulirement sur ce point --, c'tait que pendant huit neuf semaines encore, avant la solidification de la mer Arctique, l'le Victoria ft entrane trop au nord ou trop au sud. Et l'on voit, en effet, dans les rcits des hiverneurs, des exemples de drives qui se sont accomplies sur un trs long espace et sans qu'on ait pu les enrayer. Tout dpendait donc des courants inconnus qui s'tablissaient l'ouvert du dtroit de Behring, et il importait de relever avec soin leur direction sur la carte de l'ocan Arctique. Jasper Hobson possdait une de ces cartes, et il pria Mrs. Paulina Barnett, Madge, l'astronome et le sergent de le suivre dans sa chambre; mais avant de quitter le sommet du cap Bathurst, il leur recommanda encore une fois le secret le plus absolu sur la situation actuelle. La situation n'est pas dsespre, tant s'en faut, ajouta-t-il, et, par consquent, je trouve inutile de jeter le trouble dans l'esprit de nos compagnons, qui ne feraient peut-tre pas comme nous la part des bonnes et des mauvaises chances. -- Cependant, fit observer Mrs. Paulina Barnett, ne serait-il pas prudent de construire ds maintenant une embarcation assez grande pour nous contenir tous, et qui pt tenir la mer pendant une traverse de quelques centaines de milles? -- Cela sera prudent, en effet, rpondit le lieutenant Hobson, et nous le ferons. J'imaginerai quelque prtexte pour commencer ce travail sans retard, et je donnerai des ordres en consquence au matre charpentier pour qu'il procde la construction d'une embarcation solide. Mais, pour moi, ce mode de rapatriement ne devra tre qu'un pis aller. L'important, c'est d'viter de se trouver sur l'le au moment de la dislocation des glaces, et nous devrons tout faire pour gagner pied le continent, ds que l'Ocan aura t solidifi par l'hiver. C'tait, en effet, la meilleure faon de procder. Il fallait au moins trois mois pour qu'une embarcation de trente trente-cinq tonneaux ft construite, et, ce moment, on ne pourrait s'en servir, puisque la mer ne serait plus libre. Mais si alors le lieutenant pouvait rapatrier la petite colonie en la guidant travers le champ de glace jusqu'au continent, ce serait un heureux dnouement de la situation, car embarquer tout son monde l'poque de la dbcle serait un expdient fort prilleux. C'tait donc avec raison que Jasper Hobson regardait ce bateau projet comme un pis aller, et son opinion fut partage de tous. Le secret fut de nouveau promis au lieutenant Hobson, qui tait le meilleur juge de la question; et quelques minutes plus tard, aprs avoir quitt le cap Bathurst, les deux femmes et les trois hommes s'attablaient dans la grande salle du Fort-Esprance, salle alors inoccupe, car chacun vaquait aux travaux du dehors. Une excellente carte des courants atmosphriques et ocaniques fut apporte par le lieutenant, et l'on procda un examen minutieux de cette portion de la mer Glaciale qui s'tend depuis le cap Bathurst jusqu'au dtroit de Behring. Deux courants principaux divisent ces parages dangereux compris entre le Cercle polaire et cette zone peu connue, appele passage du nord-ouest, depuis l'audacieuse dcouverte de Mac Clure, -- du moins les observations hydrographiques n'en dsignent pas d'autres. L'un porte le nom de courant du Kamtchatka. Aprs avoir pris naissance au large de la presqu'le de ce nom, il suit la cte asiatique et traverse le dtroit de Behring en touchant le cap Oriental, pointe avance du pays des Tchouktchis. Sa direction gnrale du sud au nord s'inflchit brusquement six cents milles environ au-del du dtroit, et il se dveloppe franchement vers l'est, peu prs suivant le parallle du passage de Mac Clure, qu'il tend sans doute rendre praticable pendant les quelques mois de la saison chaude. L'autre courant, nomm courant de Behring, se dirige en sens contraire. Aprs avoir prolong la cte amricaine de l'est l'ouest et cent milles au plus du littoral, il va, pour ainsi dire, heurter le courant du Kamtchatka, l'ouvert du dtroit, puis, descendant au sud et se rapprochant des rivages de l'Amrique russe, il finit par se briser travers la mer de Behring sur cette espce de digue circulaire des les Aloutiennes. Cette carte donnait fort exactement le rsum des observations nautiques les plus rcentes. On pouvait donc s'y fier. Jasper Hobson l'examina attentivement avant de se prononcer. Puis, aprs avoir pass la main sur son front, comme s'il et voulu chasser quelque fcheux pressentiment: Il faut esprer, mes amis, dit-il, que la fatalit ne nous entranera pas jusqu' ces lointains parages. Notre le errante courrait le risque de n'en plus jamais sortir. -- Et pourquoi, monsieur Hobson? demanda vivement Mrs. Paulina Barnett. -- Pourquoi, madame? rpondit le lieutenant. Regardez bien cette portion de l'ocan Arctique, et vous allez facilement le comprendre. Deux courants, dangereux pour nous, y coulent en sens inverse. Au point o ils se rencontrent, l'le serait forcment immobilise, et une grande distance de toute terre. En ce point prcis, elle hivernerait pendant la mauvaise saison, et quand la dbcle des glaces se produirait, ou elle suivrait le courant du Kamtchatka jusqu'au milieu des contres perdues du nord-ouest, ou elle subirait l'influence du courant de Behring et irait s'abmer dans les profondeurs du Pacifique. -- Cela n'arrivera pas, monsieur le lieutenant, dit Madge avec l'accent d'une foi sincre, Dieu ne le permettra pas. -- Mais, reprit Mrs. Paulina Barnett, je ne puis imaginer sur quelle partie de la mer polaire nous flottons en ce moment, car je ne vois au large du cap Bathurst que ce dangereux courant du Kamtchatka qui porte directement vers le nord-ouest. N'est-il pas craindre qu'il ne nous ait saisis dans son cours, et que nous ne fassions route vers les terres de la Gorgie septentrionale? -- Je ne le pense pas, rpondit Jasper Hobson, aprs un moment de rflexion. -- Pourquoi n'en serait-il pas ainsi? -- Parce que ce courant est rapide, madame, et que depuis trois mois, si nous l'avions suivi, nous aurions quelque cte en vue, -- ce qui n'est pas. -- O supposez-vous que nous nous trouvions alors? demanda la voyageuse. -- Mais sans doute, rpondit Jasper Hobson, entre ce courant du Kamtchatka et le littoral, probablement dans une sorte de vaste remous qui doit exister sur la cte. -- Cela ne peut tre, monsieur Hobson, rpondit vivement Mrs. Paulina Barnett. -- Cela ne peut tre? rpta le lieutenant. Et pour quelle raison, madame? -- Parce que l'le Victoria, prise dans un remous, et, par consquent, sans direction fixe, et certainement obi un mouvement de rotation quelconque. Or, puisque son orientation n'a pas chang depuis trois mois, c'est que cela n'est pas. -- Vous avez raison, madame, rpondit Jasper Hobson. Vous comprenez parfaitement ces choses et je n'ai rien rpondre votre observation, -- moins toutefois qu'il n'existe quelque courant inconnu qui ne soit point encore port sur cette carte. Vraiment, cette incertitude est affreuse. Je voudrais tre demain pour tre dfinitivement fix sur la situation de l'le. -- Demain arrivera, rpondit Madge. Il n'y avait donc plus qu' attendre. On se spara. Chacun reprit ses occupations habituelles. Le sergent Long prvint ses compagnons que le dpart pour le Fort-Reliance, fix au lendemain, n'aurait pas lieu. Il leur donna pour raison que, toute rflexion faite, la saison tait trop avance pour permettre d'atteindre la factorerie avant les grands froids, que l'astronome se dcidait subir un nouvel hivernage, afin de complter ses observations mtorologiques, que le ravitaillement du Fort-Esprance n'tait pas indispensable, etc., -- toutes choses dont ces braves gens se proccupaient peu. Une recommandation spciale fut faite aux chasseurs par le lieutenant Hobson, la recommandation d'pargner dsormais les animaux fourrures, dont il n'avait que faire, mais de se rabattre sur le gibier comestible, afin de renouveler les rserves de la factorerie. Il leur dfendit aussi de s'loigner du fort de plus de deux milles, ne voulant pas que Marbre, Sabine ou autres chasseurs se trouvassent inopinment en face d'un horizon de mer, l o se dveloppait, il y a quelques mois, l'isthme qui runissait la presqu'le Victoria au continent amricain. Cette disparition de l'troite langue de terre et, en effet, dvoil la situation. Cette journe parut interminable au lieutenant Hobson. Il retourna plusieurs fois au sommet du cap Bathurst, seul ou accompagn de Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse, me vigoureusement trempe, ne s'effrayait aucunement. L'avenir ne lui paraissait pas redoutable. Elle plaisanta mme en disant Jasper Hobson que cette le errante, qui les portait alors, tait peut-tre le vrai vhicule pour aller au ple Nord! Avec un courant favorable, pourquoi n'atteindrait-on pas cet inaccessible point du globe? Le lieutenant Hobson hochait la tte en coutant sa compagne dvelopper cette thorie, mais ses yeux ne quittaient point l'horizon et cherchaient si quelque terre, connue ou inconnue, n'apparatrait pas au loin. Mais le ciel et l'eau se confondaient insparablement sur une ligne circulaire dont rien ne troublait la nettet, -- ce qui confirmait Jasper Hobson dans cette pense que l'le Victoria drivait plutt vers l'ouest qu'en toute autre direction. Monsieur Hobson, lui demanda Mrs. Paulina Barnett, est-ce que vous n'avez pas l'intention de faire le tour de notre le, et cela le plus tt possible? -- Si vraiment, madame, rpondit le lieutenant Hobson. Ds que j'aurai relev sa situation, je compte en reconnatre la forme et l'tendue. C'est une mesure indispensable pour apprcier dans l'avenir les modifications qui se produiraient. Mais il y a toute apparence qu'elle s'est rompue l'isthme mme, et que, par consquent, la presqu'le tout entire s'est transforme en le par cette rupture. -- Singulire destine que la ntre, monsieur Hobson! reprit Mrs. Paulina Barnett. D'autres reviennent de leurs voyages, aprs avoir ajout quelques nouvelles terres au contingent gographique! Nous, au contraire, nous l'aurons amoindri, en rayant de la carte cette prtendue presqu'le Victoria! Le lendemain, 18 juillet, dix heures du matin, par un ciel pur, Jasper Hobson prit une bonne hauteur du soleil. Puis, chiffrant ce rsultat et celui de l'observation de la veille, il dtermina mathmatiquement la longitude du lieu. Pendant l'opration, l'astronome n'avait pas mme paru. Il boudait dans sa chambre, -- comme un grand enfant qu'il tait, d'ailleurs, en dehors de la vie scientifique. L'le se trouvait alors par 15737' de longitude, l'ouest du mridien de Greenwich. La latitude obtenue la veille, au midi qui suivit l'clipse, tait, on le sait, de 737'20". Le point fut report sur la carte, en prsence de Mrs. Paulina Barnett et du sergent Long. Il y eut l un moment d'extrme anxit, et voici quel fut le rsultat du pointage. En ce moment, l'le errante se trouvait reporte dans l'ouest, ainsi que l'avait prvu le lieutenant Hobson, mais un courant non marqu sur la carte, un courant inconnu des hydrographes de ces ctes, l'entranait videmment vers le dtroit de Behring. Tous les dangers pressentis par Jasper Hobson taient donc craindre, si, avant l'hiver, l'le Victoria n'tait pas ramene au littoral. Mais quelle distance exacte sommes-nous du continent amricain? demanda la voyageuse. Voil, pour l'instant, quelle est la question intressante. Jasper Hobson prit son compas et mesura avec soin la plus troite portion de mer, laisse sur la carte entre le littoral et le soixante treizime parallle. Nous sommes actuellement plus de deux cent cinquante milles de cette extrmit nord de l'Amrique russe, forme par la pointe Barrow, rpondit-il. -- Il faudrait savoir alors de combien de milles l'le a driv depuis la position occupe autrefois par le cap Bathurst? demanda le sergent Long. -- De sept cents milles au moins, rpondit Jasper Hobson, aprs avoir nouveau consult la carte. -- Et quelle poque, peu prs, peut-on admettre que la drive ait commenc? -- Sans doute vers la fin d'avril, rpondit le lieutenant Hobson. cette poque, en effet, l'icefield s'est dsagrg, et les glaons que le soleil ne fondait pas ont t entrans vers le nord. On peut donc admettre que l'le Victoria, sollicite par ce courant parallle au littoral, drive vers l'ouest depuis trois mois environ, ce qui donnerait une moyenne de neuf dix milles par jour. -- Mais n'est-ce point une vitesse considrable? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Considrable en effet, rpondit Jasper Hobson, et vous jugez jusqu'o nous pouvons tre entrans pendant les deux mois d't qui laisseront libre encore cette portion de l'ocan Arctique! Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long demeurrent silencieux pendant quelques instants. Leurs yeux ne quittaient pas la carte de ces rgions polaires qui se dfendent si obstinment contre les investigations de l'homme, et vers lesquelles ils se sentaient irrsistiblement emports! Ainsi, dans cette situation, nous n'avons rien faire, rien tenter? demanda la voyageuse. -- Rien, madame, rpondit le lieutenant Hobson, rien. Il faut attendre, il faut appeler de tous nos voeux cet hiver arctique, si gnralement, si justement redout des navigateurs, et qui seul peut nous sauver. L'hiver, c'est la glace, madame, et la glace, c'est notre ancre de salut, notre ancre de misricorde, la seule qui puisse arrter la marche de l'le errante. III. Le tour de l'le. compter de ce jour, il fut dcid que le point serait fait, ainsi que cela se pratique bord d'un navire, toutes les fois que l'tat de l'atmosphre rendrait cette opration possible. Cette le Victoria, n'tait-ce pas, dsormais, un vaisseau dsempar, errant l'aventure, sans voiles, sans gouvernail? Le lendemain, aprs le relvement, Jasper Hobson constata que l'le, sans avoir chang sa direction en latitude, s'tait encore porte de quelques milles plus l'ouest. Ordre fut donn au charpentier Mac Nap de procder la construction d'une vaste embarcation. Jasper Hobson donna pour prtexte qu'il voulait, l't prochain, oprer une reconnaissance du littoral jusqu' l'Amrique russe. Le charpentier, sans en demander davantage, s'occupa donc de choisir ses bois, et il prit pour chantier la grve situe au pied du cap Bathurst, de manire pouvoir lancer facilement son bateau la mer. Ce jour-l mme, le lieutenant Hobson aurait voulu mettre excution ce projet qu'il avait form de reconnatre ce territoire sur lequel ses compagnons et lui taient emprisonns maintenant. Des changements considrables pouvaient se produire dans la configuration de cette le de glace, expose l'influence de la temprature variable des eaux, et il importait d'en dterminer la forme actuelle, sa superficie, et mme son paisseur en de certains endroits. La ligne de rupture, trs vraisemblablement l'isthme, devait tre examine avec soin, et, sur cette cassure neuve encore, peut-tre distinguerait-on ces couches stratifies de glace et de terre qui constituaient le sol de l'le. Mais, ce jour-l, l'atmosphre s'embruma subitement, et une forte bourrasque, accompagne de brumailles, se dclara dans l'aprs- dner. Bientt le ciel se chargea et la pluie tomba torrents. Une grosse grle crpita sur le toit de la maison, et mme quelques coups d'un tonnerre loign se firent entendre, -- phnomne qui a t rarement observ sous des latitudes aussi hautes. Le lieutenant Hobson dut retarder son voyage, et attendre que le trouble des lments se ft apais. Mais pendant les journes des 20, 21 et 22 juillet, l'tat du ciel ne se modifia pas. La tempte fut violente, le ciel se chargea, et les lames battirent le littoral avec un fracas assourdissant. Des avalanches liquides heurtaient le cap Bathurst, et si violemment que l'on pouvait craindre pour sa solidit, dsormais fort problmatique, puisqu'il ne se composait que d'une agrgation de terre et de sable sans base assure. Ils taient plaindre, les navires exposs en mer ce terrible coup de vent! Mais l'le errante ne ressentait rien de ces agitations des eaux, et son norme masse la rendait indiffrente aux colres de l'Ocan. Pendant la nuit du 22 au 23 juillet, la tempte s'apaisa subitement. Une forte brise, venant du nord-est, chassa les dernires brumes accumules sur l'horizon. Le baromtre avait remont de quelques lignes, et les conditions atmosphriques parurent favorables au lieutenant Hobson pour entreprendre son voyage. Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long devaient l'accompagner dans cette reconnaissance. Il s'agissait d'une absence d'un deux jours, qui ne pouvait tonner les habitants de la factorerie, et on se munit en consquence d'une certaine quantit de viande sche, de biscuit et de quelques flacons de brandevin, qui ne chargerait pas trop le havresac des explorateurs. Les jours taient trs longs alors, et le soleil n'abandonnait l'horizon que pendant quelques heures. Aucune rencontre d'animal dangereux n'tait probablement craindre. Les ours, guids par leur instinct, semblaient avoir abandonn l'le Victoria, alors qu'elle tait encore presqu'le. Cependant, par prcaution, Jasper Hobson, le sergent et Mrs. Paulina Barnett elle-mme s'armrent de fusils. En outre, le lieutenant et le sous-officier portaient la hachette et le couteau neige, qui n'abandonnent jamais un voyageur des rgions polaires. Pendant l'absence du lieutenant Hobson et du sergent Long, le commandement du fort revenait hirarchiquement au caporal Joliffe, c'est--dire sa petite femme, et Jasper Hobson savait bien qu'il pouvait se fier celle-ci. Quant Thomas Black, on ne pouvait plus compter sur lui, pas mme pour se joindre aux explorateurs. Toutefois, l'astronome promit de surveiller avec soin les parages du nord, pendant l'absence du lieutenant, et de noter les changements qui pourraient se produire, soit en mer, soit dans l'orientation de l'le. Mrs. Paulina Barnett avait bien essay de raisonner le pauvre savant, mais il ne voulut entendre rien. Il se considrait, non sans raison, comme un mystifi de la nature, et il ne pardonnerait jamais la nature une pareille mystification. Aprs quelques bonnes poignes de main changes en guise d'adieu, Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons quittrent la maison du fort, franchirent la poterne, et se dirigeant vers l'ouest, ils suivirent la courbe allonge forme par le littoral depuis le cap Bathurst jusqu'au cap Esquimau. Il tait huit heures du matin. Les obliques rayons du soleil animaient la cte, en la piquant de lueurs fauves. Les dernires houles de la mer tombaient peu peu. Les oiseaux, disperss par la tempte, ptarmigans, guillemots, puffins, ptrels, taient revenus par milliers. Des bandes de canards se htaient de regagner les bords du lac Barnett, courant sans le savoir au- devant du pot-au-feu de Mrs. Joliffe. Quelques livres polaires, des martres, des rats musqus, des hermines, se levaient devant les voyageurs, et s'enfuyaient, mais sans trop de hte. Les animaux se sentaient videmment ports rechercher la socit de l'homme, par le pressentiment d'un danger commun. Ils savent bien que la mer les entoure, dit Jasper Hobson, et qu'ils ne peuvent plus quitter cette le! -- Ces rongeurs, livres ou autres, demanda Mrs. Paulina Barnett, n'ont-ils pas l'habitude, avant l'hiver, d'aller chercher au sud des climats plus doux? -- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson; mais, cette fois, moins qu'ils ne puissent s'enfuir travers les champs de glace, ils devront rester emprisonns comme nous, et il est craindre que, pendant l'hiver, la plupart ne meurent de froid ou de faim. -- J'aime croire, dit le sergent Long, que ces btes-l nous rendront le service de nous alimenter, et il est fort heureux pour la colonie qu'elles n'aient point eu l'instinct de s'enfuir avant la rupture de l'isthme. -- Mais les oiseaux nous abandonneront sans doute? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson. Tous ces chantillons de l'espce volatile fuiront avec les premiers froids. Ils peuvent traverser, eux, de larges espaces sans se fatiguer, et, plus heureux que nous, ils sauront bien regagner la terre ferme. -- Eh bien, pourquoi ne nous serviraient-ils pas de messagers? rpondit la voyageuse. -- C'est une ide, madame, et une excellente ide, dit le lieutenant Hobson. Rien ne nous empchera de prendre quelques centaines de ces oiseaux et de leur attacher au cou un papier sur lequel sera mentionn le secret de notre situation. Dj John Ross, en 1848, essaya, par un moyen analogue, de faire connatre la prsence de ses navires, _l'Entreprise_ et l'_Investigator_, dans les mers polaires, aux survivants de l'expdition Franklin. Il prit dans des piges quelques centaines de renards blancs, il leur riva au cou un collier de cuivre sur lequel taient graves les mentions ncessaires, puis il les lcha en toutes directions. -- Peut-tre quelques-uns de ces messagers sont-ils tombs entre les mains des naufrags? dit Mrs. Paulina Barnett. -- Peut-tre, rpondit Jasper Hobson. En tout cas, je me rappelle qu'un de ces renards, vieux dj, fut pris par le capitaine Hatteras pendant son voyage de dcouverte, et ce renard portait encore au cou un collier demi us et perdu au milieu de sa blanche fourrure. Quant nous, ce que nous ne pouvons faire avec des quadrupdes, nous le ferons avec des oiseaux! Tout en causant ainsi, en formant des projets pour l'avenir, les deux explorateurs et leur compagne suivaient le littoral de l'le. Ils n'y remarqurent aucun changement. C'taient toujours ces mmes rivages, trs accores, recouverts de terre et de sable, mais ces rivages ne prsentaient aucune cassure nouvelle qui pt faire supposer que le primtre de l'le se ft rcemment modifi. Toutefois, il tait craindre que l'norme glaon, en traversant des courants plus chauds, ne s'ust par sa base et ne diminut d'paisseur, hypothse qui inquitait trs justement Jasper Hobson. onze heures du matin, les explorateurs avaient franchi les huit milles qui sparaient le cap Bathurst du cap Esquimau. Ils retrouvrent sur ce point les traces du campement qu'avait occup la famille de Kalumah. Des maisons de neige, il ne restait naturellement plus rien; mais les cendres refroidies et les ossements de phoques attestaient encore le passage des Esquimaux. Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent Long firent halte en cet endroit, leur intention tant de passer les courtes heures de nuit la baie des Morses, qu'ils comptaient atteindre quelques heures plus tard. Ils djeunrent, assis sur une lgre extumescence du sol, recouverte d'une herbe maigre et rare. Devant leurs yeux se dveloppait un bel horizon de mer, trac avec une grande nettet. Ni une voile, ni un iceberg n'animait cet immense dsert d'eau. Est-ce que vous seriez trs surpris, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, si quelque btiment se montrait nos yeux en ce moment? -- Trs surpris, non, madame, rpondit le lieutenant Hobson, mais je le serais agrablement, je l'avoue. Pendant la belle saison, il n'est pas rare que les baleiniers de Behring s'avancent jusqu' cette latitude, surtout depuis que l'ocan Arctique est devenu le vivier des cachalots et des baleines. Mais nous sommes au 23 juillet, et l't est dj bien avanc. Toute la flottille de pche se trouve, sans doute, en ce moment dans le golfe Kotzebue, l'entre du dtroit. Les baleiniers dfient, et avec raison, des surprises de la mer Arctique. Ils redoutent les glaces et ont souci de ne point se laisser enfermer par elles. Or, prcisment, ces icebergs, ces icestreams, cette banquise qu'ils craignent tant, ces glaces enfin, ce sont elles que nous appelons de tous nos voeux! -- Elles viendront, mon lieutenant, rpondit le sergent Long, ayons patience, et avant deux mois les lames du large ne battront plus le cap Esquimau. -- Le cap Esquimau! dit en souriant Mrs. Paulina Barnett, mais ce nom, cette dnomination, ainsi que toutes celles que nous avons donnes aux anses et aux pointes de la presqu'le, sont peut-tre un peu bien aventurs! Nous avons dj perdu le port Barnett, la Paulina-river, qui sait si le cap Esquimau et la baie des Morses ne disparatront pas leur tour? -- Ils disparatront aussi, madame, rpondit Jasper Hobson, et, aprs eux, l'le Victoria tout entire, puisque rien ne la rattache plus au continent et qu'elle est fatalement condamne prir! Ce rsultat est invitable, et nous nous serons inutilement mis en frais de nomenclature gographique! Mais, en tout cas, nos dnominations n'avaient point encore t adoptes par la Socit royale, et l'honorable Roderick Murchison[10] n'aura aucun nom effacer de ses cartes. -- Si, un seul! dit le sergent. -- Lequel? demanda Jasper Hobson. -- Le cap Bathurst, rpondit le sergent. -- En effet, vous avez raison, le cap Bathurst est maintenant rayer de la cartographie polaire! Deux heures de repos avaient suffi aux explorateurs. une heure aprs midi, ils se disposrent continuer leur voyage. Au moment de partir, Jasper Hobson, du haut du cap Esquimau, porta un dernier regard sur la mer environnante. Puis, n'ayant rien vu qui pt solliciter son attention, il redescendit et rejoignit Mrs. Paulina Barnett, qui l'attendait prs du sergent. Madame, lui demanda-t-il, vous n'avez point oubli la famille d'indignes que nous rencontrmes ici mme, quelque temps avant la fin de l'hiver? -- Non, monsieur Hobson, rpondit la voyageuse, et j'ai conserv de cette bonne petite Kalumah un excellent souvenir. Elle a mme promis de venir nous revoir au Fort-Esprance, promesse qu'il lui sera maintenant impossible de remplir. Mais quel propos me faites-vous cette question? -- Parce que je me rappelle un fait, madame, un fait auquel je n'ai pas attach assez d'importance alors, et qui me revient maintenant l'esprit. -- Et lequel? -- Vous souvenez-vous de cette sorte d'tonnement inquiet que ces Esquimaux manifestrent en voyant que nous avions fond une factorerie au pied du cap Bathurst? -- Parfaitement, monsieur Hobson. -- Vous rappelez-vous aussi que j'ai insist cet gard pour comprendre, pour deviner la pense de ces indignes, mais que je n'ai pu y parvenir? -- En effet. -- Eh bien, maintenant, dit le lieutenant Hobson, je m'explique leurs hochements de tte. Ces Esquimaux, par tradition, par exprience, enfin par une raison quelconque, connaissaient la nature et l'origine de la presqu'le Victoria. Ils savaient que nous n'avions pas bti sur un terrain solide. Mais, sans doute, les choses tant ainsi depuis des sicles, ils n'ont pas cru le danger imminent, et c'est pourquoi ils ne se sont pas expliqus d'une faon plus catgorique. -- Cela doit tre, monsieur Hobson, rpondit Mrs. Paulina Barnett, mais trs certainement Kalumah ignorait ce que souponnaient ses compagnons, car, si elle l'avait su, la pauvre enfant n'aurait pas hsit nous l'apprendre. Sur ce point, le lieutenant Hobson partagea l'opinion de Mrs. Paulina Barnett. Il faut avouer que c'est une bien grande fatalit, dit alors le sergent, que nous soyons venus nous installer sur cette presqu'le, prcisment l'poque o elle allait se dtacher du continent pour courir les mers! Car enfin, mon lieutenant, il y avait longtemps, bien longtemps que les choses taient en cet tat! Des sicles peut-tre! -- Vous pouvez dire des milliers et des milliers d'annes, sergent Long, rpondit Jasper Hobson. Songez donc que la terre vgtale que nous foulons en ce moment a t apporte par les vents parcelle par parcelle, que ce sable a vol jusqu'ici grain grain! Pensez au temps qu'il a fallu ces semences de sapins, de bouleaux, d'arbousiers pour se multiplier, pour devenir des arbrisseaux et des arbres! Peut-tre ce glaon qui nous porte tait-il form et soud au continent avant mme l'apparition de l'homme sur la terre! -- Eh bien, s'cria le sergent Long, il aurait bien d attendre encore quelques sicles avant de s'en aller la drive, ce glaon capricieux! Cela nous et pargn bien des inquitudes et, peut- tre, bien des dangers! Cette trs juste rflexion du sergent Long termina la conversation, et on se remit en route. Depuis le cap Esquimau jusqu' la baie des Morses, la cte courait peu prs nord et sud, suivant la projection du cent vingt- septime mridien. En arrire, on apercevait, une distance de quatre cinq milles, l'extrmit pointue du lagon, qui rverbrait les rayons du soleil, et un peu au-del, les dernires rampes boises dont la verdure encadrait ses eaux. Quelques aigles-siffleurs passaient dans l'air avec de grands battements d'aile. De nombreux animaux fourrures, des martres, des visons, des hermines, tapis derrire quelques excroissances sablonneuses ou cachs entre les maigres buissons d'arbousiers et de saules, regardaient les voyageurs. Ils semblaient comprendre qu'ils n'avaient aucun coup de fusil redouter. Jasper Hobson entrevit aussi quelques castors, errant l'aventure et fort dsorients, sans doute, depuis la disparition de la petite rivire. Sans huttes pour s'abriter, sans cours d'eau pour y construire leur village, ils taient destins prir par le froid, ds que les grandes geles se feraient sentir. Le sergent Long reconnut galement une bande de loups qui couraient travers la plaine. On pouvait donc croire que tous les animaux de la mnagerie polaire taient emprisonns sur l'le flottante, et que les carnassiers, lorsque l'hiver les aurait affams -- puisqu'il leur tait interdit d'aller chercher leur nourriture sous un climat plus doux --, deviendraient videmment redoutables pour les htes du Fort-Esprance. Seuls -- et il ne fallait pas s'en plaindre --, les ours blancs semblaient manquer la faune de l'le. Toutefois, le sergent crut apercevoir confusment, travers un bouquet de bouleaux, une masse blanche, norme, qui se mouvait lentement; mais, aprs un examen plus rigoureux, il fut port croire qu'il s'tait tromp. Cette partie du littoral, qui confinait la baie des Morses, tait gnralement peu leve au-dessus du niveau de la mer. Quelques portions mme affleuraient la nappe liquide, et les dernires ondulations des lames couraient en cumant leur surface, comme si elles se fussent dveloppes sur une grve. Il tait craindre qu'en cette partie de l'le, le sol ne se ft abaiss depuis quelque temps seulement, mais les points de contrle manquaient et ne permettaient pas de reconnatre cette modification et d'en dterminer l'importance. Jasper Hobson regretta de n'avoir pas, avant son dpart, tabli des repres aux environs du cap Bathurst, qui lui eussent permis de noter les divers abaissements et affaissements du littoral. Il se promit de prendre cette prcaution son retour. Cette exploration, on le comprend, ne permettait, ni au lieutenant, ni au sergent, ni la voyageuse, de marcher rapidement. Souvent on s'arrtait, on examinait le sol, on recherchait si quelque fracture ne menaait pas de se produire sur le rivage, et parfois les explorateurs durent se porter jusqu' un demi-mille l'intrieur de l'le. En de certains points, le sergent prit la prcaution de planter des branches de saule ou de bouleau, qui devaient servir de jalons pour l'avenir, surtout en ces portions plus profondment affouilles, et dont la solidit semblait problmatique. Il serait, ds lors, ais de reconnatre les changements qui pourraient se produire. Cependant on avanait, et, vers trois heures aprs midi, la baie des Morses ne se trouvait plus qu' trois milles dans le sud. Jasper Hobson put dj faire observer Mrs. Paulina Barnett la modification apporte par la rupture de l'isthme, modification trs importante, en effet. Autrefois, l'horizon, dans le sud-ouest, tait barr par une trs longue ligne de ctes, lgrement arrondie, formant le littoral de la vaste baie Liverpool. Maintenant, c'tait une ligne d'eau qui fermait cet horizon. Le continent avait disparu. L'le Victoria se terminait l par un angle brusque, l'endroit mme o la fracture avait d se faire. On sentait que, cet angle tourn, l'immense mer apparatrait aux regards, baignant la partie mridionale de l'le sur toute cette ligne, solide autrefois, qui s'tendait de la baie des Morses la baie Washburn. Mrs. Paulina Barnett ne considra pas ce nouvel aspect sans une certaine motion. Elle s'attendait cela, et pourtant son coeur battit fort. Elle cherchait des yeux ce continent qui manquait l'horizon, ce continent qui maintenant restait plus de deux cents milles en arrire, et elle sentit bien qu'elle ne foulait plus du pied la terre amricaine. Pour tous ceux qui ont l'me sensible, il est inutile d'insister sur ce point, et on doit dire que Jasper Hobson et le sergent lui-mme partagrent l'motion de leur compagne. Tous pressrent le pas, afin d'atteindre l'angle brusque qui fermait encore le sud. Le sol remontait un peu sur cette portion de littoral. La couche de terre et de sable tait plus paisse, ce qui s'expliquait par la proximit de cette partie du vrai continent qui autrefois jouxtait l'le et ne faisait qu'un mme territoire avec elle. L'paisseur de la crote glace et de la couche de terre cette jonction, probablement accrue chaque sicle, dmontrait pourquoi l'isthme avait d rsister, tant qu'un phnomne gologique n'en avait pas provoqu la rupture. Le tremblement de terre du 8 janvier n'avait agit que le continent amricain, mais la secousse avait suffi casser la presqu'le, livre dsormais tous les caprices de l'Ocan. Enfin, quatre heures, l'angle fut atteint. La baie des Morses, forme par une chancrure de la terre ferme, n'existait plus. Elle tait reste attache au continent. Par ma foi, madame, dit gravement le sergent Long la voyageuse, il est heureux pour vous que nous ne lui ayons pas donn le nom de baie Paulina Barnett! -- En effet, rpondit Mrs. Paulina Barnett, et je commence croire que je suis une triste marraine en nomenclature gographique! IV. Un campement de nuit. Ainsi, Jasper Hobson ne s'tait pas tromp sur la question du point de rupture. C'tait l'isthme qui avait cd aux secousses du tremblement de terre. Aucune trace du continent amricain, plus de falaises, plus de volcans dans l'ouest de l'le. La mer partout. L'angle, form au sud-ouest de l'le par le dtachement du glaon, dessinait maintenant un cap assez aigu qui, rong par les eaux plus chaudes, expos tous les chocs, ne pouvait videmment chapper une destruction prochaine. Les explorateurs reprirent donc leur marche, en prolongeant la ligne rompue qui, presque droite, courait peu prs ouest et est. La cassure tait nette, comme si elle et t produite par un instrument tranchant. On pouvait, en de certains endroits, observer la disposition du sol. Cette berge, mi-partie glace, mi- partie terre et sable, mergeait d'une dizaine de pieds. Elle tait absolument accore, sans talus, et quelques portions, quelques tranches plus fraches, attestaient des boulements rcents. Le sergent Long signala mme deux ou trois petits glaons dtachs de la rive, qui achevaient de se dissoudre au large. On sentait que, dans ses mouvements de ressac, l'eau plus chaude rongeait plus facilement cette lisire nouvelle, que le temps n'avait pas encore revtu, comme le reste du littoral, d'une sorte de mortier de neige et de sable. Aussi, cet tat de choses tait- il rien moins que rassurant. Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant Hobson et le sergent Long, avant de prendre du repos, voulurent achever l'examen de cette arte mridionale de l'le. Le soleil, suivant un arc trs allong, ne devait pas se coucher avant onze heures du soir, et par consquent, le jour ne manquait pas. Le disque brillant se tranait avec lenteur sur l'horizon de l'ouest, et ses obliques rayons projetaient dmesurment devant leurs pas les ombres des explorateurs. de certains instants, la conversation de ceux-ci s'animait, puis, pendant de longs intervalles, ils restaient silencieux, interrogeant la mer, songeant l'avenir. L'intention de Jasper Hobson tait de camper, pendant la nuit, la baie Washburn. Rendu ce point, il aurait fait environ dix- huit milles, c'est--dire, si ses hypothses taient justes, la moiti de son voyage circulaire. Puis, aprs quelques heures de repos, quand sa compagne serait remise de ses fatigues, il comptait reprendre, par le rivage occidental, la route du Fort- Esprance. Aucun incident ne marqua cette exploration du nouveau littoral, compris entre la baie des Morses et la baie Washburn. sept heures du soir, Jasper Hobson tait arriv au lieu de campement dont il avait fait choix. De ce ct, mme modification. De la baie Washburn, il ne restait plus que la courbe allonge, forme par la cte de l'le, et qui, autrefois, la dlimitait au nord. Elle s'tendait sans altration jusqu' ce cap qu'on avait nomm cap Michel, et sur une longueur de sept milles. Cette portion de l'le ne semblait avoir souffert aucunement de la rupture de l'isthme. Les taillis de pins et de bouleaux, qui se massaient un peu en arrire, taient feuillus et verdoyants cette poque de l'anne. On voyait encore une assez grande quantit d'animaux fourrures bondir travers la plaine. Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons de route s'arrtrent en cet endroit. Si leurs regards taient borns au nord, du moins, dans le sud, pouvaient-ils embrasser une moiti de l'horizon. Le soleil traait un arc tellement ouvert que ses rayons, arrts par le relief du sol plus accus vers l'ouest, n'arrivaient plus jusqu'aux rivages de la baie Washburn. Mais ce n'tait pas encore la nuit, pas mme le crpuscule, puisque l'astre radieux n'avait pas disparu. Mon lieutenant, dit alors le sergent Long du ton le plus srieux du monde, si, par miracle, une cloche venait sonner en ce moment, que croyez-vous qu'elle sonnerait? -- L'heure du souper, sergent, rpondit Jasper Hobson. Je pense, madame, que vous tes de mon avis? -- Entirement, rpondit la voyageuse, et puisque nous n'avons qu' nous asseoir pour tre attabls, asseyons-nous. Voici un tapis de mousse -- un peu us, il faut bien le dire --, mais que la Providence semble avoir tendu pour nous. Le sac aux provisions fut ouvert. De la viande sche, un pt de livres, tir de l'officine de Mrs. Joliffe, quelque peu de biscuit, formrent le menu du souper. Ce repas termin un quart d'heure aprs, Jasper Hobson retourna vers l'angle sud-est de l'le, pendant que Mrs. Paulina Barnett demeurait assise au pied d'un maigre sapin demi branch, et que le sergent Long prparait le campement pour la nuit. Le lieutenant Hobson voulait examiner la structure du glaon qui formait l'le, et reconnatre, s'il tait possible, son mode de fondation. Une petite berge, produite par un boulement, lui permit de descendre jusqu'au niveau de la mer, et, de l, il put observer la muraille accore qui formait le littoral. En cet endroit, le sol s'levait de trois pieds peine au-dessus de l'eau. Il se composait, sa partie suprieure, d'une assez mince couche de terre et de sable, mlange d'une poussire de coquillages. Sa partie infrieure consistait en une glace compacte, trs dure et comme mtallise, qui supportait ainsi l'humus de l'le. Cette couche de glace ne dpassait que d'un pied seulement le niveau de la mer. On voyait nettement, sur cette coupure nouvellement faite, les stratifications qui divisaient uniformment l'icefield. Ces nappes horizontales semblaient indiquer que les geles successives qui les avaient faites s'taient produites dans des eaux relativement tranquilles. On sait que la conglation s'opre par la partie suprieure des liquides; puis, si le froid persvre, l'paisseur de la carapace solide s'accrot en allant de haut en bas. Du moins, il en est ainsi pour les eaux tranquilles. Au contraire, pour les eaux courantes, on a reconnu qu'il se formait des glaces de fond, lesquelles montaient ensuite la surface. Mais, pour ce glaon, base de l'le Victoria, il n'tait pas douteux que, sur le rivage du continent amricain, il ne se ft constitu en eaux calmes. Sa conglation s'tait videmment faite par sa partie suprieure, et, en bonne logique, on devait ncessairement admettre que le dgel s'oprerait par sa surface infrieure. Le glaon diminuerait d'paisseur, quand il serait dissous par des eaux plus chaudes, et alors le niveau gnral de l'le s'abaisserait d'autant par rapport la surface de la mer. C'tait l le grand danger. Jasper Hobson, on vient de le dire, avait observ que la couche solidifie de l'le, le glaon proprement dit, ne s'levait que d'un pied environ au-dessus du niveau de la mer. Or, on sait que tout au plus les quatre cinquimes d'une glace flottante sont immergs. Un icefield, un iceberg, pour un pied qu'ils ont au- dessus de l'eau, en ont quatre au-dessous. Cependant, il faut dire que, suivant leur mode de formation ou leur origine, la densit, ou, si l'on veut, le poids spcifique des glaces flottantes est variable. Celles qui proviennent de l'eau de mer, poreuses, opaques, teintes de bleu ou de vert, suivant les rayons lumineux qui les traversent, sont plus lgres que les glaces formes d'eau douce. Leur surface saillante s'lve donc un peu plus au-dessus du niveau ocanique. Or, il tait certain que la base de l'le Victoria tait un glaon d'eau de mer. Donc, tout considr, Jasper Hobson fut amen conclure, en tenant compte du poids de la couche minrale et vgtale qui recouvrait le glaon, que son paisseur au-dessous du niveau de la mer devait tre de quatre cinq pieds environ. Quant aux divers reliefs de l'le, aux minences, aux extumescences du sol, ils n'affectaient videmment que sa surface terreuse et sableuse, et on devait admettre que, d'une faon gnrale, l'le errante n'tait pas immerge de plus de cinq pieds. Cette observation rendit Jasper Hobson fort soucieux. Cinq pieds seulement! Mais, sans compter les causes de dissolution auxquelles cet icefield pouvait tre soumis, le moindre choc n'amnerait-il pas une rupture sa surface? Une violente agitation des eaux, provoque par une tempte, par un coup de vent, ne pouvait-elle entraner la dislocation du champ de glaces, sa rupture en glaons et bientt sa dcomposition complte? Ah! l'hiver, le froid, la colonne mercurielle gele dans sa cuvette de verre, voil ce que le lieutenant Hobson appelait de tous ses voeux! Seul, le terrible froid des contres polaires, le froid d'un hiver arctique, pourrait consolider, paissir la base de l'le, en mme temps qu'il tablirait une voie de communication entre elle et le continent. Le lieutenant Hobson revint au lieu de halte. Le sergent Long s'occupait d'organiser la couche, car il n'avait pas l'intention de passer la nuit la belle toile, ce quoi la voyageuse se ft pourtant rsigne. Il fit connatre Jasper Hobson son intention de creuser dans le sol une maison de glace, assez large pour contenir trois personnes, sorte de snow-house, qui les prserverait fort bien du froid de la nuit. Dans le pays des Esquimaux, dit-il, rien de plus sage que de se conduire en Esquimau. Jasper Hobson approuva, mais il recommanda son sergent de ne pas trop profondment fouiller dans le sol de glace, qui ne devait pas mesurer plus de cinq pieds d'paisseur. Le sergent Long se mit la besogne. Sa hachette et son couteau neige aidant, il eut bientt dblay la terre et creus une sorte de couloir en pente douce qui aboutissait directement la carapace glace. Puis il s'attaqua cette masse friable, que le sable et la terre recouvraient depuis de longs sicles. Il ne fallait pas plus d'une heure pour creuser cette retraite souterraine, ou plutt ce terrier parois de glace, trs propre conserver la chaleur, et, par consquent, d'une habitabilit suffisante pour quelques heures de nuit. Tandis que le sergent Long travaillait comme un termite, le lieutenant Hobson, ayant rejoint sa compagne, lui communiquait le rsultat de ses observations sur la constitution physique de l'le Victoria. Il ne lui cacha pas les craintes srieuses que cet examen laissait dans son esprit. Le peu d'paisseur du glaon, suivant lui, devait provoquer avant peu des failles sa surface, puis des ruptures impossibles prvoir, et par consquent impossibles empcher. L'le errante pouvait, chaque instant, ou s'immerger peu peu par changement de pesanteur spcifique, ou se diviser en lots plus ou moins nombreux dont la dure serait ncessairement phmre. Sa conclusion fut, qu'autant que possible, les htes du Fort-Esprance ne devaient pas s'loigner de la factorerie et rester runis sur le mme point afin de partager ensemble les mmes chances. Jasper Hobson en tait l de sa conversation, quand des cris se firent entendre. Mrs. Paulina Barnett et lui se levrent aussitt. Ils regardrent autour d'eux, vers le taillis, sur la plaine, en mer. Personne. Cependant, les cris redoublaient. Le sergent! le sergent! dit Jasper Hobson. Et, suivi de Mrs. Paulina Barnett, il se prcipita vers le campement. peine fut-il arriv l'ouverture bante de la maison de neige, qu'il aperut le sergent Long, cramponn des deux mains son couteau qu'il avait enfonc dans la paroi de glace, et appelant, d'ailleurs, d'une voix forte, mais avec le plus grand sang-froid. On ne voyait plus que la tte et les bras du sergent. Pendant qu'il creusait, le sol glac avait soudain manqu sous lui, et il avait t plong dans l'eau jusqu' la ceinture. Jasper Hobson se contenta de dire: Tenez bon! Et, se couchant sur l'entaille, il arriva au bord du trou. Puis il tendit la main au sergent qui, sr de ce point d'appui, parvint sortir de l'excavation. Mon Dieu, sergent Long! s'cria Mrs. Paulina Barnett, que vous est-il donc arriv? -- Il m'est arriv, madame, rpondit Long, en se secouant comme un barbet mouill, que ce sol de glace a cd sous moi et que j'ai pris un bain forc. -- Mais, demanda Jasper Hobson, vous n'avez donc pas tenu compte de ma recommandation de ne pas creuser trop profondment au- dessous de la couche de terre? -- Faites excuse, mon lieutenant. Vous pouvez voir que c'est peine si j'ai entam de quinze pouces le sol de glace. Seulement, il faut croire qu'il existait en dessous une boursouflure, qu'il y avait l comme une sorte de caverne. La glace ne reposait pas sur l'eau, et je suis pass comme au travers d'un plafond qui se fend. Si je n'avais pu m'accrocher mon couteau, je m'en allais tout btement sous l'le, et c'et t fcheux, n'est-il pas vrai, madame? -- Trs fcheux, brave sergent! rpondit la voyageuse, en tendant la main au digne homme. L'explication donne par le sergent Long tait exacte. En cet endroit, par une raison quelconque, sans doute par suite d'un emmagasinage d'air, la glace avait form vote au-dessus de l'eau, et, par consquent, sa paroi peu paisse, amincie encore par le couteau neige, n'avait pas tard se rompre sous le poids du sergent. Cette disposition qui, sans doute, se reproduisait en mainte partie du champ de glace, n'tait point rassurante. O serait-on jamais certain de poser le pied sur un terrain solide? Le sol ne pouvait-il chaque pas cder la pression? Et quand on songeait que sous cette mince couche de terre et de glace se creusaient les gouffres de l'Ocan, quel coeur ne se serait pas serr, si nergique qu'il ft! Cependant le sergent Long, se proccupant peu du bain qu'il venait de prendre, voulait reprendre en un autre endroit son travail de mineur. Mais, cette fois, Mrs. Paulina Barnett n'y voulut pas consentir. Une nuit passer en plein air ne l'embarrassait pas. L'abri du taillis voisin lui suffirait aussi bien qu' ses compagnons, et elle s'opposa absolument ce que le sergent Long recomment son opration. Celui-ci dut se rsigner et obir. Le campement fut donc report une centaine de pieds en arrire du littoral, sur une petite extumescence o poussaient quelques bouquets isols de pins et de bouleaux, dont l'agglomration ne mritait certainement pas la qualification de taillis. Un feu ptillant de branches mortes fut allum vers dix heures du soir, au moment o le soleil rasait les bords de cet horizon au-dessous duquel il n'allait disparatre que pendant quelques heures. Le sergent Long eut l une belle occasion de scher ses jambes, et il ne la manqua pas. Jasper Hobson et lui causrent jusqu'au moment o le crpuscule remplaa la lumire du jour. Mrs. Paulina Barnett prenait de temps en temps part la conversation et cherchait distraire le lieutenant de ses ides un peu sombres. Cette belle nuit, trs toile au znith, comme toutes les nuits polaires, tait propice d'ailleurs un apaisement de l'esprit. Le vent murmurait travers les sapins. La mer semblait dormir sur le littoral. Une houle trs allonge gonflait peine sa surface et venait expirer sans bruit la lisire de l'le. Pas un cri d'oiseau dans l'air, pas un vagissement sur la plaine. Quelques crpitements des souches de sapins s'panouissant en flammes rsineuses, puis, de certains intervalles, le murmure des voix qui s'envolaient dans l'espace, troublaient seuls, en le faisant paratre sublime, ce silence de la nuit. Qui pourrait croire, dit Mrs. Paulina Barnett, que nous sommes ainsi emports la surface de l'Ocan! En vrit, monsieur Hobson, il me faut un certain effort pour me rendre l'vidence, car cette mer nous parat absolument immobile, et, cependant, elle nous entrane avec une irrsistible puissance! -- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson, et j'avouerai que si le plancher de notre vhicule tait solide, si la carne ne devait pas tt ou tard manquer au btiment, si sa coque ne devait pas s'entrouvrir un jour ou l'autre, et enfin si je savais o il me mne, j'aurais quelque plaisir flotter ainsi sur cet Ocan. -- En effet, monsieur Hobson, reprit la voyageuse, est-il un mode de locomotion plus agrable que le ntre? Nous ne nous sentons pas aller. Notre le a prcisment la mme vitesse que celle du courant qui l'emporte. N'est-ce pas le mme phnomne que celui qui accompagne un ballon dans l'air? Puis, quel charme ce serait de voyager ainsi avec sa maison, son jardin, son parc, son pays lui-mme! Une le errante, mais j'entends une vritable le, avec une base solide, insubmersible, ce serait vritablement le plus confortable et le plus merveilleux vhicule que l'on pt imaginer. On a fait des jardins suspendus, dit-on? Pourquoi, un jour, ne ferait-on pas des parcs flottants qui nous transporteraient tous les points du monde? Leur grandeur les rendrait absolument insensibles la houle. Ils n'auraient rien craindre des temptes. Peut-tre mme, par les vents favorables, pourrait-on les diriger avec de grandes voiles tendues la brise? Et puis, quels miracles de vgtation surprendraient les regards des passagers, quand des zones tempres ils seraient passs sous les zones tropicales! J'imagine mme qu'avec d'habiles pilotes, bien instruits des courants, on saurait se maintenir sous des latitudes choisies et jouir son gr d'un printemps ternel! Jasper Hobson ne pouvait que sourire aux rveries de l'enthousiaste Paulina Barnett. L'audacieuse femme se laissait entraner avec tant de grce, elle ressemblait si bien cette le Victoria qui marchait sans aucunement trahir sa marche! Certes, tant donne la situation, on pouvait ne pas se plaindre de cette trange faon de courir les mers, mais la condition, toutefois, que l'le ne menat point chaque instant de fondre et de s'effondrer dans l'abme. La nuit se passa. On dormit quelques heures. Au rveil, on djeuna, et chacun trouva le djeuner excellent. Des broussailles bien flambantes ranimrent les jambes des dormeurs, un peu engourdis par le froid de la nuit. six heures du matin, Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent Long se remettaient en route. La cte, depuis le cap Michel jusqu' l'ancien port Barnett, se dirigeait presque en droite ligne du sud au nord, sur une longueur de onze milles environ. Elle n'offrait aucune particularit et ne semblait pas avoir souffert depuis la rupture de l'isthme. C'tait une lisire gnralement basse, peu ondule. Le sergent Long, sur l'ordre du lieutenant, plaa quelques repres en arrire du littoral, qui permettraient plus tard d'en reconnatre les modifications. Le lieutenant Hobson dsirait, et pour cause, rallier le Fort- Esprance le soir mme. De son ct, Mrs. Paulina Barnett avait hte de revoir ses compagnons, ses amis, et, dans les conditions o ils se trouvaient, il ne fallait pas prolonger l'absence du chef de la factorerie. On marcha donc vite, en coupant par une ligne oblique, et, midi, on tournait le petit promontoire qui dfendait autrefois le port Barnett contre les vents de l'est. De ce point au Fort-Esprance il ne fallait plus compter qu'une huitaine de milles. Avant quatre heures du soir, ces huit milles taient franchis, et le retour des explorateurs tait salu par les hurrahs du caporal Joliffe. V. Du 25 juillet au 20 aot. Le premier soin de Jasper Hobson, en rentrant au fort, fut d'interroger Thomas Black sur l'tat de la petite colonie. Aucun changement n'avait eu lieu depuis vingt-quatre heures. Mais l'le, ainsi que le dmontra une observation subsquente, s'tait abaisse d'un degr en latitude, c'est--dire qu'elle avait driv vers le sud, tout en gagnant dans l'ouest. Elle se trouvait alors la hauteur du cap des Glaces, petite pointe de la Gorgie occidentale, et deux cents milles de la cte amricaine. La vitesse du courant, en ces parages, semblait tre un peu moins forte que dans la partie orientale de la mer Arctique, mais l'le se dplaait toujours, et, au grand ennui de Jasper Hobson, elle gagnait du ct du dtroit de Behring. On n'tait encore qu'au 24 juillet, et il suffisait d'un courant un peu rapide pour l'entraner, en moins d'un mois, travers le dtroit et jusque dans les flots chauffs du Pacifique, o elle fondrait comme un morceau de sucre dans un verre d'eau. Mrs. Paulina Barnett fit connatre Madge le rsultat de son exploration autour de l'le; elle lui indiqua la disposition des couches stratifies sur la partie rompue de l'isthme, l'paisseur de l'icefield value cinq pieds au-dessous du niveau de la mer, l'incident du sergent Long et son bain involontaire, enfin toutes ces raisons qui pouvaient amener chaque instant la rupture ou l'affaissement du glaon. Cependant, l'ide d'une scurit complte rgnait dans la factorerie. Jamais la pense ne ft venue ces braves gens que le Fort-Esprance flottait sur un abme, et que la vie de ses habitants tait chaque minute en danger. Ils taient tous bien portants. Le temps tait beau, le climat sain et vivifiant. Hommes et femmes rivalisaient de bonne humeur et de belle sant. Le bb Michel venait ravir; il commenait faire de petits pas dans l'enceinte du fort, et le caporal Joliffe, qui en raffolait, voulait dj lui apprendre le maniement du mousqueton et les premiers principes de l'cole du soldat. Ah! si Mrs. Joliffe lui et donn un pareil fils, quel guerrier il en et fait! Mais l'intressante famille Joliffe ne prosprait pas, et le ciel, jusqu'alors du moins, lui refusait une bndiction qu'elle implorait chaque jour. Quant aux soldats, ils ne manquaient pas de besogne. Mac Nap, le charpentier, et ses ouvriers, Petersen, Belcher, Garry, Pond, Hope, travaillaient avec ardeur la construction du bateau, opration longue et difficile, qui devait durer plusieurs mois. Mais, comme cette embarcation ne pourrait tre utilise qu' l't prochain, aprs la dbcle des glaces, on ne ngligea pas pour elle les travaux plus spcialement relatifs la factorerie. Jasper Hobson laissait faire, comme si la dure du fort et t assure pour un temps illimit. Il persistait tenir ses hommes dans l'ignorance de leur situation. Plusieurs fois, cette question assez grave avait t traite par ce qu'on pourrait appeler l'tat-major du Fort-Esprance. Mrs. Paulina Barnett et Madge ne partageaient pas absolument les ides du lieutenant ce sujet. Il leur semblait que leurs compagnons, nergiques et rsolus, n'taient pas gens dsesprer, et qu'en tout cas, le coup serait certainement plus rude, lorsque les dangers de la situation se seraient tellement accrus qu'on ne pourrait plus les leur cacher. Mais, malgr la valeur de cet argument, Jasper Hobson ne se rendit pas, et on doit dire que, sur cette question, il fut soutenu par le sergent Long. Peut-tre, aprs tout, avaient-ils raison tous deux, ayant pour eux l'exprience des choses et des hommes. Aussi les travaux d'appropriation et de dfense du fort furent-ils continus. L'enceinte palissade, renforce de nouveaux pieux et surleve en maint endroit, forma une circonvallation trs srieusement dfensive, Matre Mac Nap excuta mme un des projets qui lui tenaient le plus au coeur, et que son chef approuva. Aux angles qui formaient saillant sur le lac, il leva deux petites poivrires aigus qui compltaient l'oeuvre, et le caporal Joliffe soupirait aprs le moment o il irait y relever les sentinelles. Cela donnait l'ensemble des constructions un aspect militaire qui le rjouissait. La palissade entirement acheve, Mac Nap, se rappelant les rigueurs du dernier hiver, construisit un nouveau hangar bois sur le flanc mme de la maison principale, droite, de telle sorte qu'on pouvait communiquer avec ce hangar bien clos, par une porte intrieure, sans tre oblig de s'aventurer au-dehors. De cette faon, le combustible serait toujours sous la main des consommateurs. Sur le flanc gauche, le charpentier btit, en retour, une vaste salle destine au logement des soldats, de faon dbarrasser du lit de camp la salle commune. Cette salle fut uniquement consacre, dsormais, aux repas, aux jeux, au travail. Le nouveau logement, depuis lors, servit exclusivement d'habitation aux trois mnages qui furent tablis dans des chambres particulires, et aux autres soldats de la colonie. Un magasin spcial, destin aux fourrures, fut galement lev en arrire de la maison, prs de la poudrire, ce qui laissa libre tout le grenier, dont les chevrons et les fermes furent assujettis au moyen de crampons de fer, de manire dfier toute agression. Mac Nap avait aussi l'intention de construire une petite chapelle en bois. Cet difice tait compris dans les plans primitifs de Jasper Hobson et devait complter l'ensemble de la factorerie. Mais son rection fut remise la prochaine saison d't. Avec quel soin, quel zle, quelle activit le lieutenant Hobson aurait autrefois suivi tous ces dtails de son tablissement! S'il et bti sur un terrain solide, avec quel plaisir il aurait vu ces maisons, ces hangars, ces magasins, s'lever autour de lui! Et ce projet, dsormais inutile, qu'il avait form de couronner le cap Bathurst par un ouvrage qui et assur la scurit du Fort- Esprance! Le Fort-Esprance! Ce nom, maintenant, lui serrait le coeur! Le cap Bathurst avait pour jamais quitt le continent amricain, et le Fort-Esprance se ft plus justement appel le Fort Sans-Espoir! Ces divers travaux occuprent la saison tout entire, et les bras ne chmrent pas. La construction du bateau marchait rgulirement. D'aprs les plans de Mac Nap, il devait jauger une trentaine de tonneaux, et cette capacit serait suffisante pour qu'il pt, dans la belle saison, transporter une vingtaine de passagers pendant quelques centaines de milles. Le charpentier avait heureusement trouv quelques bois courbes qui lui avaient permis d'tablir les premiers couples de l'embarcation, et bientt l'trave et l'tambot, fixs la quille, se dressrent sur le chantier dispos au pied du cap Bathurst. Tandis que les charpentiers maniaient la hache, la scie, l'herminette, les chasseurs faisaient la chasse au gibier domestique, rennes et livres polaires, qui abondaient aux environs de la factorerie. Le lieutenant avait, d'ailleurs, enjoint Sabine et Marbre de ne point s'loigner, leur donnant pour raison que tant que l'tablissement ne serait pas achev, il ne voulait pas laisser aux alentours des traces qui pussent attirer quelque parti ennemi. La vrit est que Jasper Hobson ne voulait pas laisser souponner les changements survenus la presqu'le. Il arriva mme un jour que Marbre, ayant demand si le moment n'tait pas venu d'aller la baie des Morses et de recommencer la chasse aux amphibies, dont la graisse fournissait un excellent combustible, Jasper Hobson rpondit vivement: Non, c'est inutile, Marbre! Le lieutenant Hobson savait bien que la baie des Morses tait reste plus de deux cents milles dans le sud et que les amphibies ne frquentaient plus les rivages de l'le! Il ne faudrait pas croire, on le rpte, que Jasper Hobson considrt la situation comme dsespre. Loin de l, et plus d'une fois il s'en tait franchement expliqu, soit avec Mrs. Paulina Barnett, soit avec le sergent Long. Il affirmait, de la faon la plus catgorique, que l'le rsisterait jusqu'au moment o les froids de l'hiver viendraient la fois paissir sa couche de glace et l'arrter dans sa marche. En effet, aprs son voyage d'exploration, Jasper Hobson avait exactement relev le primtre de son nouveau domaine. L'le mesurait plus de quarante milles de tour[11], ce qui lui attribuait une superficie de cent quarante milles carrs au moins. Pour donner un terme de comparaison, l'le Victoria tait un peu plus grande encore que l'le Sainte Hlne. Son primtre galait peu prs celui de Paris, la ligne des fortifications. Au cas mme o elle se ft divise en fragments, les fragments pouvaient encore conserver une grande tendue qui les aurait rendus habitables pendant quelque temps. Mrs. Paulina Barnett, qui s'tonnait qu'un champ de glace et une telle superficie, le lieutenant Hobson rpondait par les observations mmes des navigateurs arctiques. Il n'tait pas rare que Parry, Penny, Franklin, dans les traverses des mers polaires, eussent rencontr des icefields, longs de cent milles et larges de cinquante. Le capitaine Kellet abandonna mme son navire sur un champ de glace qui ne mesurait pas moins de trois cents milles carrs. Qu'tait, en comparaison, l'le Victoria? Cependant, sa grandeur devait tre suffisante pour qu'elle rsistt jusqu'aux froids de l'hiver, avant que les courants d'eau plus chaude eussent dissous sa base. Jasper Hobson ne faisait aucun doute cet gard, et, il faut le dire, il n'tait dsespr que de voir tant de peines inutiles, tant d'efforts perdus, tant de plans dtruits, et son rve, si prt se raliser, tout vau- l'eau. On conoit qu'il ne pt prendre aucun intrt aux travaux actuels. Il laissait faire, voil tout! Mrs. Paulina Barnett, elle, faisait, suivant l'expression usite, contre fortune bon coeur. Elle encourageait le travail de ses compagnes et y participait mme, comme si l'avenir lui et appartenu. Ainsi, voyant avec quel intrt Mrs. Joliffe s'occupait de ses semailles, elle l'aidait journellement par ses conseils. L'oseille et les chochlarias avaient fourni une belle rcolte, et cela grce au caporal, qui, avec le srieux et la tnacit d'un mannequin, dfendait les terrains ensemencs contre des milliers d'oiseaux de toutes sortes. La domestication des rennes avait parfaitement russi. Plusieurs femelles avaient mis bas, et le petit Michel fut mme en partie nourri avec du lait de renne. Le total du troupeau s'levait alors une trentaine de ttes. On menait patre ces animaux sur les parties gazonneuses du cap Bathurst, et on faisait provision de l'herbe courte et sche, qui tapissait les talus, pour les besoins de l'hiver. Ces rennes, dj trs familiariss avec les gens du fort, trs faciles d'ailleurs domestiquer, ne s'loignaient pas de l'enceinte, et quelques-uns avaient t employs au tirage des traneaux pour le transport du bois. En outre, un certain nombre de leurs congnres, qui erraient aux alentours de la factorerie, se laissrent prendre au traquenard creus mi-chemin du fort et du port Barnett. On se rappelle que, l'anne prcdente, ce traquenard avait servi la capture d'un ours gigantesque. Pendant cette saison, ce furent des rennes qui tombrent frquemment dans ce pige. La chair de ceux-ci fut sale, sche et conserve pour l'alimentation future. On prit au moins une vingtaine de ces ruminants, que l'hiver devait bientt ramener vers des rgions moins leves en latitude. Mais, un jour, par suite de la conformation du sol, le traquenard fut mis hors d'usage, et, le 5 aot, le chasseur Marbre, revenant de le visiter, aborda Jasper Hobson, en lui disant d'un ton assez singulier: Je reviens de faire ma visite quotidienne au traquenard, mon lieutenant. -- Eh bien, Marbre, rpondit Jasper Hobson, j'espre que vous aurez t aussi heureux aujourd'hui qu'hier, et qu'un couple de rennes aura donn dans votre pige? -- Non, mon lieutenant... non... rpondit Marbre avec un certain embarras. -- Quoi! votre traquenard n'a pas fourni son contingent habituel? -- Non, et si quelque bte tait tombe dans notre fosse, elle s'y serait certainement noye. -- Noye! s'cria le lieutenant, en regardant le chasseur d'un oeil inquiet. -- Oui, mon lieutenant, rpondit Marbre, qui observait attentivement son chef, la fosse est remplie d'eau. -- Bon, rpondit Jasper Hobson, du ton d'un homme qui n'attachait aucune importance ce fait, vous savez que cette fosse tait en partie creuse dans la glace. Les parois auront fondu aux rayons du soleil, et alors... -- Je vous demande pardon de vous interrompre, mon lieutenant, rpondit Marbre, mais cette eau ne peut aucunement provenir de la fusion de la glace. -- Pourquoi, Marbre? -- Parce que, si la glace l'avait produite, cette eau serait douce, comme vous me l'avez expliqu dans le temps, et qu'au contraire, l'eau qui remplit notre fosse est sale! Si matre de lui qu'il ft, Jasper Hobson plit lgrement et ne rpondit rien. D'ailleurs, ajouta le chasseur, j'ai voulu sonder la fosse pour reconnatre la hauteur de l'eau, et, ma grande surprise, je vous l'avoue, je n'ai point trouv de fond. -- Eh bien, Marbre, que voulez-vous? rpondit vivement Jasper Hobson, il n'y a pas l de quoi s'tonner. Quelque fracture du sol aura tabli une communication entre le traquenard et la mer! Cela arrive quelquefois... mme dans les terrains les plus solides! Ainsi, ne vous inquitez pas, mon brave chasseur. Renoncez, pour le moment, employer le traquenard, et contentez-vous de tendre des trappes aux environs du fort. Marbre porta la main son front, en guise de salut, et, tournant sur ses talons, il quitta le lieutenant, non sans avoir jet sur son chef un singulier regard. Jasper Hobson demeura pensif pendant quelques instants. C'tait une grave nouvelle que venait de lui apprendre le chasseur Marbre. Il tait vident que le fond de la fosse, successivement aminci par les eaux plus chaudes, avait crev, et que la surface de la mer formait maintenant le fond du traquenard. Jasper Hobson alla trouver le sergent Long et lui fit connatre cet incident. Tous deux, sans tre aperus de leurs compagnons, se rendirent sur le rivage, au pied du cap Bathurst, cet endroit du littoral o ils avaient tabli des marques et des repres. Ils les consultrent. Depuis leur dernire observation, le niveau de l'le flottante s'tait abaiss de six pouces! Nous nous enfonons peu peu! murmura le sergent Long. Le champ de glace s'use par-dessous! -- Oh! l'hiver! l'hiver! s'cria Jasper Hobson, en frappant du pied ce sol maudit. Mais aucun symptme n'annonait encore l'approche de la saison froide. Le thermomtre se maintenait, en moyenne, cinquante-neuf degrs Fahrenheit (15 centigr. au- dessus de zro), et pendant les quelques heures que durait la nuit, la colonne mercurielle s'abaissait peine de trois quatre degrs. Les prparatifs du prochain hivernage furent continus avec beaucoup de zle. On ne manquait de rien, et vritablement, bien que le Fort-Esprance n'et pas t ravitaill par le dtachement du capitaine Craventy, on pouvait attendre en toute scurit les longues heures de la nuit arctique. Seules, les munitions durent tre mnages. Quant aux spiritueux, dont on faisait d'ailleurs une consommation peu importante, et au biscuit, qui ne pouvait tre remplac, il en restait encore une rserve assez considrable. Mais la venaison frache et la viande conserve se renouvelaient sans cesse, et cette alimentation, abondante et saine, laquelle se joignaient quelques plantes antiscorbutiques, maintenait en excellente sant tous les membres de la petite colonie. D'importantes coupes de bois furent faites dans la futaie qui bordait la cte orientale du lac Barnett. Nombre de bouleaux, de pins et de sapins tombrent sous la hache de Mac Nap, et ce furent les rennes domestiques qui charrirent tout ce combustible au magasin. Le charpentier n'pargnait pas la petite fort, tout en amnageant convenablement ses abatis. Il devait penser, d'ailleurs, que le bois ne manquerait pas sur cette le, qu'il regardait encore comme une presqu'le. En effet, toute la portion du territoire avoisinant le cap Michel tait riche en essences diverses. Aussi, matre Mac Nap s'extasiait-il souvent et flicitait-il son lieutenant d'avoir dcouvert ce territoire bni du ciel, sur lequel le nouvel tablissement ne pouvait que prosprer. Du bois, du gibier, des animaux fourrures qui s'empilaient d'eux-mmes dans les magasins de la Compagnie! Un lagon pour pcher, et dont les produits variaient agrablement l'ordinaire! De l'herbe pour les animaux, et une double paie pour les gens, et certainement ajout le caporal Joliffe! N'tait-il pas, ce cap Bathurst, un bout de terre privilgie, dont on ne trouverait pas l'quivalent sur tout le domaine du continent arctique? Ah! certes, le lieutenant Hobson avait eu la main heureuse, et il fallait en remercier la Providence, car ce territoire devait tre unique au monde! Unique au monde! Honnte Mac Nap! Il ne savait pas si bien dire, ni quelles angoisses il veillait dans le coeur de son lieutenant, quand il parlait ainsi! On pense bien que, dans la petite colonie, la confection des vtements d'hiver ne fut pas nglige. Mrs. Paulina Barnett et Madge, Mrs. Ra et Mac Nap, et Mrs. Joliffe, quand ses fourneaux lui laissaient quelque rpit, travaillaient assidment. La voyageuse savait qu'il faudrait avant peu quitter le fort, et, en prvision d'un long trajet sur les glaces, quand, en plein hiver, il s'agirait de regagner le continent amricain, elle voulait que chacun ft solidement et chaudement vtu. Ce serait un terrible froid affronter pendant la longue nuit polaire, et braver durant bien des jours, si l'le Victoria ne s'immobilisait qu' une grande distance du littoral! Pour franchir ainsi des centaines de milles, dans ces conditions, il ne fallait ngliger ni le vtement, ni la chaussure. Aussi, Mrs. Paulina Barnett et Madge donnrent-elles tous leurs soins aux confections. Comme on le pense bien, les fourrures, qu'il serait vraisemblablement impossible de sauver, furent employes sous toutes les formes. On les ajustait en double, de manire que le vtement prsentt le poil l'intrieur comme l'extrieur. Et il tait certain que, le moment venu, ces dignes femmes de soldats et les soldats eux- mmes, aussi bien que leurs officiers, seraient vtus de pelleteries du plus haut prix, que leur eussent envies les plus riches ladies ou les plus opulentes princesses russes. Sans doute, Mrs. Ra, Mrs. Mac Nap et Mrs. Joliffe s'tonnrent un peu de l'emploi qui tait fait des richesses de la Compagnie. Mais l'ordre du lieutenant Hobson tait formel. D'ailleurs, les martres, les visons, les rats musqus, les castors, les renards mme pullulaient sur le territoire, et les fourrures ainsi dpenses seraient remplaces facilement, quand on le voudrait, avec quelques coups de fusil ou de trappe. Au surplus, lorsque Mrs. Mac Nap vit le dlicieux vtement d'hermine que Madge avait confectionn pour son bb, vraiment elle ne trouva plus la chose extraordinaire! Ainsi s'coulrent les journes jusque dans la moiti du mois d'aot. Le temps avait toujours t beau, le ciel quelquefois brumeux, mais le soleil avait vite fait de boire ces brumes. Chaque jour, le lieutenant Jasper Hobson faisait le point, en ayant soin toutefois de s'loigner du fort, afin de ne point veiller les soupons de ses compagnons par ces observations quotidiennes. Il visitait aussi les diverses parties de l'le, et, fort heureusement, il n'y remarqua aucune modification importante. Au 16 aot, l'le Victoria se trouvait, en longitude, par 16727', et, en latitude, par 7049'. Elle s'tait donc un peu reporte au sud depuis quelque temps, mais sans, pour cela, s'tre rapproche de la cte, qui, se recourbant, dans cette direction lui restait encore plus de deux cents milles dans le sud-est. Quant au chemin parcouru par l'le depuis la rupture de l'isthme ou plutt depuis la dernire dbcle des glaces, on pouvait l'estimer dj onze ou douze cents milles vers l'ouest. Mais qu'tait-ce que ce parcours compar l'tendue de la mer immense? N'avait-on pas vu dj des btiments driver, sous l'action des courants, pendant des milliers de milles, tels que le navire anglais _Resolute_, le brick amricain _Advance_, et enfin le _Fox_, qui, sur un espace de plusieurs degrs, furent emports avec leurs champs de glace, jusqu'au moment o l'hiver les arrta dans leur marche! VI. Dix jours de tempte. Pendant les quatre jours du 17 au 20 aot, le temps fut constamment beau, et la temprature assez leve. Les brumes de l'horizon ne se changrent point en nuages. Il tait rare mme que l'atmosphre se maintnt dans un tel tat de puret sous une zone si leve en latitude. On le conoit, ces conditions climatriques ne pouvaient satisfaire le lieutenant Hobson. Mais, le 21 aot, le baromtre annona un changement prochain dans l'tat atmosphrique. La colonne de mercure baissa subitement de quelques millimes. Cependant, elle remonta le lendemain, puis redescendit, et ce fut le 23 seulement que son abaissement se fit d'une manire continue. Le 24 aot, en effet, les vapeurs, accumules peu peu au lieu de se dissiper, s'levrent dans l'atmosphre. Le soleil, au moment de sa culmination, fut entirement voil, et le lieutenant Hobson ne put faire son point. Le lendemain, le vent s'tablit au nord- ouest, il souffla en grande brise, et, pendant certaines accalmies, la pluie tomba avec abondance. Cependant, la temprature ne se modifia pas d'une faon trs sensible, et le thermomtre se tint cinquante-quatre degrs Fahrenheit (12 centigr. au-dessus de zro). Trs heureusement, cette poque, les travaux projets taient excuts, et Mac Nap venait d'achever la carcasse de l'embarcation, qui tait borde et membre. On pouvait mme, sans inconvnient, suspendre la chasse aux animaux comestibles, les rserves tant suffisantes. D'ailleurs, le temps devint bientt si mauvais, le vent si violent, la pluie si pntrante, les brouillards si intenses, que l'on dut renoncer quitter l'enceinte du fort. Que pensez-vous de ce changement de temps, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett, dans la matine du 27 aot, en voyant la fureur de la tourmente s'accrotre d'heure en heure. Ne peut-il nous tre favorable? -- Je ne saurais l'affirmer, madame, rpondit le lieutenant Hobson, mais je vous ferai observer que tout vaut mieux pour nous que ce temps magnifique, pendant lequel le soleil chauffe continuellement les eaux de la mer. En outre, je vois que le vent s'est fix au nord-ouest, et comme il est trs violent, notre le, par sa masse mme, ne peut chapper son influence. Je ne serais donc pas tonn qu'elle se rapprocht du continent amricain. -- Malheureusement, dit le sergent Long, nous ne pourrons pas relever chaque jour notre situation. Au milieu de cette atmosphre embrume, il n'y a plus ni soleil, ni lune, ni toiles! Allez donc prendre hauteur dans ces conditions! -- Bon, sergent Long, rpondit Mrs. Paulina Barnett, si la terre nous apparat, nous saurons bien la reconnatre, je vous le garantis. Quelle qu'elle soit, d'ailleurs, elle sera bien venue. Remarquez que ce sera ncessairement une portion quelconque de l'Amrique russe et probablement la Gorgie occidentale. -- Cela est prsumable, en effet, ajouta Jasper Hobson, car, malheureusement pour nous, il n'y a, dans toute cette portion de la mer Arctique, ni un lot, ni une le, ni mme une roche laquelle nous puissions nous raccrocher! -- Eh! dit Mrs. Paulina Barnett, pourquoi notre vhicule ne nous transporterait-il pas tout droit la cte d'Asie? Ne peut-il, sous l'influence des courants, passer l'ouvert du dtroit de Behring et aller se souder au pays des Tchouktchis? -- Non, madame, non, rpondit le lieutenant Hobson, notre glaon rencontrerait bientt le courant du Kamtchatka et il serait rapidement report dans le nord-est, ce qui serait fort regrettable. Non. Il est plus probable que, sous la pousse du vent de nord-ouest, nous nous rapprocherons des rivages de l'Amrique russe! -- Il faudra veiller, monsieur Hobson, dit la voyageuse, et autant que possible reconnatre notre direction. -- Nous veillerons, madame, rpondit Jasper Hobson, bien que ces paisses brumes limitent singulirement nos regards. Au surplus, si nous sommes jets la cte, le choc sera violent et nous le ressentirons ncessairement. Esprons qu' ce moment l'le ne se brisera pas en morceaux! C'est l un danger! Mais enfin, s'il se produit, nous aviserons. Jusque-l, rien faire. Il va sans dire que cette conversation ne se tenait pas dans la salle commune, o la plupart des soldats et les femmes taient installs pendant les heures de travail. Mrs. Paulina Barnett causait de ces choses dans sa propre chambre, dont la fentre s'ouvrait sur la partie antrieure de l'enceinte. C'est peine si l'insuffisante lumire du jour pntrait travers les opaques vitres. On entendait, au-dehors, la bourrasque passer comme une avalanche. Heureusement, le cap Bathurst dfendait la maison contre les rafales du nord-est. Cependant, le sable et la terre, enlevs au sommet du promontoire, tombaient sur la toiture et y crpitaient comme grle. Mac Nap fut de nouveau fort inquiet pour ses chemines et principalement pour celle de la cuisine, qui devait fonctionner toujours. Aux mugissements du vent se mlait le bruit terrible que faisait la mer dmonte, en se brisant sur le littoral. La tempte tournait l'ouragan. Malgr les violences de la rafale, Jasper Hobson, dans la journe du 28 aot, voulut absolument monter au cap Bathurst, afin d'observer, en mme temps que l'horizon, l'tat de la mer et du ciel. Il s'enveloppa donc de manire ne donner dans ses vtements aucune prise l'air violemment chass, puis il s'aventura au-dehors. Le lieutenant Hobson arriva sans grande peine, aprs avoir travers la cour intrieure, au pied du cap. Le sable et la terre l'aveuglaient, mais du moins, abrit par l'paisse falaise, il n'eut pas lutter directement contre le vent. Le plus difficile, pour Jasper Hobson, fut alors de s'lever sur les flancs du massif, qui taient taills presque pic de ce ct. Il y parvint, cependant, en s'accrochant aux touffes d'herbes, et il arriva ainsi au sommet du cap. En cet endroit, la force de l'ouragan tait telle, qu'il n'aurait pu se tenir ni debout, ni assis. Il dut donc s'tendre sur le ventre, au revers mme du talus, et se cramponner aux arbrisseaux, ne laissant ainsi que la partie suprieure de sa tte expose aux rafales. Jasper Hobson regarda travers les embruns qui passaient au- dessus de lui comme des nappes liquides. L'aspect de l'Ocan et du ciel tait vraiment terrible. Tous deux se confondaient dans les brumailles un demi-mille du cap. Au-dessus de sa tte, Jasper Hobson voyait des nuages bas et chevels courir avec une effrayante vitesse, tandis que de longues bandes de vapeurs s'immobilisaient vers le znith. Par instants, il se faisait un grand calme dans l'air, et l'on n'entendait plus que les bruits dchirants du ressac et le choc des lames courrouces. Puis, la tempte atmosphrique reprenait avec une fureur sans gale, et le lieutenant Hobson sentait le promontoire trembler sur sa base. En de certains moments, la pluie tait si violemment injecte, que ses raies, presque horizontales, formaient autant de milliers de jets d'eau que le vent cinglait comme une mitraille. C'tait bien l un ouragan, dont la source tait place dans la plus mauvaise partie du ciel. Ce vent de nord-est pouvait durer longtemps et longtemps bouleverser l'atmosphre. Mais Jasper Hobson ne s'en plaignait pas. Lui qui, en toute autre circonstance, et dplor les dsastreux effets d'une telle tempte, l'applaudissait alors! Si l'le rsistait -- et on pouvait l'esprer --, elle serait invitablement rejete dans le sud-ouest sous la pousse de ce vent suprieur aux courants de la mer, et l, dans le sud-ouest, tait le continent, l le salut! Oui, pour lui, pour ses compagnons, pour tous, il fallait que la tempte durt jusqu'au moment o elle les aurait jets la cte, quelle qu'elle ft. Ce qui et t la perte d'un navire tait le salut de l'le errante. Pendant un quart d'heure, Jasper Hobson demeura ainsi courb sous le fouet de l'ouragan, tremp par les douches d'eau de mer et d'eau de pluie, se cramponnant au sol avec l'nergie d'un homme qui se noie, cherchant surprendre enfin les chances que pouvait lui donner cette tempte. Puis il redescendit, se laissa glisser sur les flancs du cap, traversa la cour au milieu des tourbillons de sable et rentra dans la maison. Le premier soin de Jasper Hobson fut d'annoncer ses compagnons que l'ouragan ne semblait pas avoir encore atteint son maximum d'intensit et qu'on devait s'attendre ce qu'il se prolonget pendant plusieurs jours. Mais le lieutenant annona cela d'un ton singulier, comme s'il et apport quelque bonne nouvelle, et les habitants de la factorerie ne purent s'empcher de le regarder avec un certain sentiment de surprise. Leur chef avait vraiment l'air de faire bon accueil cette lutte des lments. Pendant la journe du 30, Jasper Hobson, bravant encore une fois les rafales, retourna, sinon au sommet du cap Bathurst, du moins la lisire du littoral. L, sur ce rivage accore, la limite des longues lames qui le frappaient de biais, il aperut quelques longues herbes inconnues la flore de l'le. Ces herbes taient encore fraches! C'taient de longs filaments de varechs qui, on n'en pouvait douter, avaient t rcemment arrachs au continent amricain! Ce continent n'tait donc plus loign! Le vent de nord-est avait donc repouss l'le en dehors du courant qui l'emportait jusqu'alors! Ah! Christophe Colomb ne se sentit pas plus de joie au coeur, quand il rencontra ces herbes errantes qui lui annonaient la proximit de la terre! Jasper Hobson revint au fort. Il fit part de sa dcouverte Mrs. Paulina Barnett et au sergent Long. En ce moment, il eut presque envie de tout avouer ses compagnons, tant il se croyait assur de leur salut. Mais un dernier pressentiment le retint. Il se tut. Cependant, durant ces interminables journes de squestration, les habitants du fort ne demeuraient point inactifs. Ils occupaient leur temps aux travaux de l'intrieur. Quelquefois aussi, ils pratiquaient des rigoles dans la cour afin de faire couler les eaux qui s'amassaient entre la maison et les magasins. Mac Nap, un clou d'une main, un marteau de l'autre, avait toujours quelque rajustement oprer dans un coin quelconque. On travaillait ainsi pendant toute la journe, sans trop se proccuper des violences de la tempte. Mais, la nuit venue, il semblait que la violence de l'ouragan redoublt. Il tait impossible de dormir. Les rafales s'abattaient sur la maison comme autant de coups de massue. Il s'tablissait parfois une sorte de remous entre le promontoire et le fort. C'tait comme une trombe, une tornade partielle qui enlaait la maison. Les ais craquaient alors, les poutres menaaient de se disjoindre, et l'on pouvait craindre que toute la construction ne s'en allt par morceaux. De l, pour le charpentier, des transes continuelles, et pour ses hommes l'obligation de demeurer constamment sur le qui-vive. Quant Jasper Hobson, ce n'tait pas la solidit de la maison qui le proccupait, mais bien celle de ce sol sur lequel il l'avait btie. La tempte devenait dcidment si violente, la mer se faisait si monstrueuse, qu'on pouvait justement redouter une dislocation de l'icefield. Il semblait impossible que l'norme glaon, diminu sur son paisseur, rong sa base, soumis aux incessantes dnivellations de l'Ocan, pt rsister longtemps. Sans doute les habitants qu'il portait ne ressentaient pas les agitations de la houle, tant sa masse tait considrable, mais il ne les en subissait pas moins. La question se rduisait donc ceci: l'le durerait-elle jusqu'au moment o elle serait jete la cte? Ne se mettrait-elle pas en pices avant d'avoir heurt la terre ferme? Quant avoir rsist jusqu'alors, cela n'tait pas douteux. Et c'est ce que Jasper Hobson expliqua catgoriquement Mrs. Paulina Barnett. En effet, si la dislocation se ft dj produite, si l'icefield et t divis en glaons plus petits, si l'le se ft rompue en lots nombreux, les habitants du Fort-Esprance s'en seraient aussitt aperus, car celui des morceaux de l'le qui les et encore ports ne serait pas rest indiffrent l'tat de la mer; il aurait subi l'action de la houle; des mouvements de tangage et de roulis l'auraient secou avec ceux qui flottaient sa surface, comme des passagers bord d'un navire battu par la mer. Or, cela n'tait pas. Dans ses observations quotidiennes, le lieutenant Hobson n'avait jamais surpris ni un mouvement, ni mme un tremblement, un frmissement quelconque de l'le, qui paraissait aussi ferme, aussi immobile que si son isthme l'et encore rattache au continent amricain. Mais la rupture qui n'tait pas arrive pouvait videmment se produire d'un instant l'autre. Une extrme proccupation de Jasper Hobson, c'tait de savoir si l'le Victoria, rejete hors du courant et pousse par le vent du nord-est, s'tait rapproche de la cte, et, en effet, tout espoir tait dans cette chance. Mais, on le conoit, sans soleil, sans lune, sans toiles, les instruments devenaient inutiles, et la position actuelle de l'le ne pouvait tre releve. Si donc on s'approchait de la terre, on ne le saurait que lorsque la terre serait en vue, et encore le lieutenant Hobson n'en aurait-il connaissance en temps utile -- moins de ressentir un choc -- que s'il se transportait sur la portion sud de ce dangereux territoire. En effet, l'orientation de l'le Victoria n'avait pas chang d'une faon apprciable. Le cap Bathurst pointait encore vers le nord, comme au temps o il formait une pointe avance de la terre amricaine. Il tait donc vident que l'le, si elle accostait, atterrirait par sa partie mridionale, comprise entre le cap Michel et l'angle qui s'appuyait autrefois la baie des Morses. En un mot, c'est par l'ancien isthme que la jonction s'oprerait. Il devenait donc essentiel et opportun de reconnatre ce qui se passait de ce ct. Le lieutenant Hobson rsolut donc de se rendre au cap Michel, quelque effroyable que ft la tempte. Mais il rsolut aussi d'entreprendre cette reconnaissance en cachant ses compagnons le vritable motif de son exploration. Seul, le sergent Long devait l'accompagner, pendant que l'ouragan faisait rage. Ce jour-l, 31 aot, vers les quatre heures du soir, afin d'tre prt toute ventualit, Jasper Hobson fit demander le sergent, qui vint le trouver dans sa chambre. Sergent Long, lui dit-il, il est ncessaire que nous soyons fixs sans retard sur la position de l'le Victoria, ou, tout au moins, que nous sachions si ce coup de vent, comme je l'espre, l'a rapproche du continent amricain. -- Cela me parat ncessaire en effet, rpondit le sergent, et le plus tt sera le mieux. -- De l, reprit Jasper Hobson, obligation pour nous d'aller dans le sud de l'le. -- Je suis prt, mon lieutenant. -- Je sais, sergent Long, que vous tes toujours prt remplir un devoir. Mais vous n'irez pas seul. Il est bon que nous soyons deux, pour le cas o, quelque terre tant en vue, il serait urgent de prvenir nos compagnons. Et puis il faut que je voie moi- mme... Nous irons ensemble. -- Quand vous le voudrez, mon lieutenant, et l'instant mme si vous le jugez convenable. -- Nous partirons ce soir, neuf heures, lorsque tous nos hommes seront endormis... -- En effet, la plupart voudraient nous accompagner, rpondit le sergent Long, et il ne faut pas qu'ils sachent quel motif nous entrane loin de la factorerie. -- Non, il ne faut pas qu'ils le sachent, rpondit Jasper Hobson, et jusqu'au bout, si je le puis, je leur pargnerai les inquitudes de cette terrible situation. -- Cela est convenu, mon lieutenant. -- Vous aurez un briquet, de l'amadou, afin que nous puissions faire un signal, si cela est ncessaire, dans le cas, par exemple, o une terre se montrerait dans le sud. -- Oui. -- Notre exploration sera rude, sergent. -- Elle sera rude, en effet, mais n'importe. propos, mon lieutenant, et notre voyageuse? -- Je compte ne pas la prvenir, rpondit Jasper Hobson, car elle voudrait nous accompagner. -- Et cela est impossible! dit le sergent. Une femme ne pourrait lutter contre cette rafale! Voyez combien la tempte redouble en ce moment! En effet, la maison tremblait alors sous l'ouragan faire craindre qu'elle ne ft arrache de ses pilotis. Non! dit Jasper Hobson, cette vaillante femme ne peut pas, ne doit pas nous accompagner. Mais, toute rflexion faite, mieux vaut la prvenir de notre projet. Il faut qu'elle soit instruite, afin que si quelque malheur nous arrivait en route... -- Oui, mon lieutenant, oui! rpondit le sergent Long. Il ne faut rien lui cacher, -- et au cas o nous ne reviendrions pas... -- Ainsi, neuf heures, sergent. -- neuf heures! Le sergent Long, aprs avoir salu militairement, se retira. Quelques instants plus tard, Jasper Hobson, s'entretenant avec Mrs. Paulina Barnett, lui faisait connatre son projet d'exploration. Comme il s'y attendait, la courageuse femme insista pour l'accompagner, voulant braver avec lui la fureur de la tempte. Le lieutenant ne chercha point l'en dissuader en lui parlant des dangers d'une expdition entreprise dans des conditions semblables, mais il se contenta de dire qu'en son absence, la prsence de Mrs. Paulina Barnett tait indispensable au fort, et qu'il dpendait d'elle, en restant, de lui laisser quelque tranquillit d'esprit. Si un malheur arrivait, il serait au moins assur que sa vaillante compagne tait l pour le remplacer auprs de ses compagnons. Mrs. Paulina Barnett comprit et n'insista plus. Toutefois, elle supplia Jasper Hobson de ne pas s'aventurer au-del de toute raison, lui rappelant qu'il tait le chef de la factorerie, que sa vie ne lui appartenait pas, qu'elle tait ncessaire au salut de tous. Le lieutenant promit d'tre aussi prudent que la situation le comportait, mais il fallait que cette observation de la portion mridionale de l'le ft faite sans retard, et il la ferait. Le lendemain, Mrs. Paulina Barnett se bornerait dire ses compagnons que le lieutenant et le sergent taient partis dans l'intention d'oprer une dernire reconnaissance avant l'arrive de l'hiver. VII. Un feu et un cri. Le lieutenant et le sergent Long passrent la soire dans la grande salle du Fort-Esprance jusqu' l'heure du coucher. Tous taient rassembls dans cette salle, l'exception de l'astronome, qui restait, pour ainsi dire, continuellement et hermtiquement calfeutr dans sa cabine. Les hommes s'occupaient diversement, les uns nettoyant leurs armes, les autres rparant ou afftant leurs outils. Mrs. Mac Nap, Ra et Joliffe travaillaient l'aiguille avec la bonne Madge, pendant que Mrs. Paulina Barnett faisait la lecture haute voix. Cette lecture tait frquemment interrompue, non seulement par le choc de la rafale, qui frappait comme un blier les murailles de la maison, mais aussi par les cris du bb. Le caporal Joliffe, charg de l'amuser, avait fort faire. Ses genoux, changs en chevaux fougueux, n'y pouvaient suffire et taient dj fourbus. Il fallut que le caporal se dcidt dposer son infatigable cavalier sur la grande table, et, l, l'enfant se roula sa guise jusqu'au moment o le sommeil vint calmer son agitation. huit heures, suivant la coutume, la prire fut dite en commun, les lampes furent teintes, et bientt chacun eut regagn sa couche habituelle. Ds que tous furent endormis, le lieutenant Hobson et le sergent Long traversrent sans bruit la grande salle dserte, et gagnrent le couloir. L, ils trouvrent Mrs. Paulina Barnett, qui voulait leur serrer une dernire fois la main. demain, dit-elle au lieutenant. -- demain, madame, rpondit Jasper Hobson... oui... demain... sans faute... -- Mais si vous tardez?... -- Il faudra nous attendre patiemment, rpondit le lieutenant, car aprs avoir examin l'horizon du sud par cette nuit noire, au milieu de laquelle un feu pourrait apparatre -- dans le cas par exemple o nous nous serions approchs des ctes de la Nouvelle- Gorgie --, j'ai ensuite intrt reconnatre notre position pendant le jour. Peut-tre cette exploration durera-t-elle vingt- quatre heures. Mais si nous pouvons arriver au cap Michel avant minuit, nous serons de retour au fort demain soir. Ainsi, patientez, madame, et croyez que nous ne nous exposerons pas sans raison. -- Mais, demanda la voyageuse, si vous n'tes pas revenus demain, aprs-demain, dans deux jours?... -- C'est que nous ne devrons plus revenir! rpondit simplement Jasper Hobson. La porte s'ouvrit alors. Mrs. Paulina Barnett la referma sur le lieutenant Hobson et son compagnon. Puis, inquite, pensive, elle regagna sa chambre, o l'attendait Madge. Jasper Hobson et le sergent Long traversrent la cour intrieure, au milieu d'un tourbillon qui faillit les renverser, mais ils se soutinrent l'un l'autre, et, appuys sur leurs btons ferrs, ils franchirent la poterne et s'avancrent entre les collines et la rive orientale du lagon. Une vague lueur crpusculaire tait rpandue sur le territoire. La lune, nouvelle depuis la veille, ne devait pas paratre au-dessus de l'horizon, et laissait la nuit toute sa sombre horreur, mais l'obscurit n'allait durer que quelques heures au plus. En ce moment mme, on y voyait encore suffisamment se conduire. Quel vent et quelle pluie! Le lieutenant Hobson et son compagnon taient chausss de bottes impermables et couverts de capotes cires, bien serres la taille, dont le capuchon leur enveloppait entirement la tte. Ainsi protgs, ils marchrent rapidement, car le vent, les prenant de dos, les poussa avec une extrme violence, et, par certains redoublements de la rafale, on peut dire qu'ils allaient plus vite qu'ils ne le voulaient. Quant se parler, ils n'essayrent mme pas, car, assourdis par les fracas de la tempte, poumons par l'ouragan, ils n'auraient pu s'entendre. L'intention de Jasper Hobson n'tait point de suivre le littoral, dont les irrgularits eussent inutilement allong sa route, tout en l'exposant aux coups directs de l'ouragan, qu'aucun obstacle, par consquent, n'arrtait la limite de la mer. Il comptait, autant que possible, couper en ligne droite depuis le cap Bathurst jusqu'au cap Michel, et il s'tait, dans cette prvision, muni d'une boussole de poche qui lui permettrait de relever sa direction. De cette faon, il n'aurait pas plus de dix onze milles franchir pour atteindre son but, et il pensait arriver au terme de son voyage peu prs l'heure o le crpuscule s'effacerait pour deux heures peine, et laisserait la nuit toute son obscurit. Jasper Hobson et son sergent, courbs sous l'effort du vent, le dos arrondi, la tte dans les paules, s'arc-boutant sur leurs btons, avanaient donc assez rapidement. Tant qu'ils prolongrent la rive est du lac, ils ne reurent point la rafale de plein fouet et n'eurent pas trop souffrir. Les collines et les arbres dont elles taient couronnes les garantissaient en partie. Le vent sifflait avec une violence sans gale travers cette ramure, au risque de draciner ou de briser quelque tronc mal assur, mais il se cassait en passant. La pluie mme n'arrivait que divise en une impalpable poussire. Aussi, pendant l'espace de quatre milles environ, les deux explorateurs furent-ils moins rudement prouvs qu'ils ne le craignaient. Arrivs l'extrmit mridionale de la futaie, l o venait mourir la base des collines, l o le sol plat, sans une intumescence quelconque, sans un rideau d'arbres, tait balay par le vent de la mer, ils s'arrtrent un instant. Ils avaient encore six milles franchir avant d'atteindre le cap Michel. Cela va tre un peu dur! cria le lieutenant Hobson l'oreille du sergent Long. -- Oui, rpondit le sergent, le vent et la pluie vont nous cingler de concert. -- Je crains mme que, de temps en temps, il ne s'y joigne un peu de grle! ajouta Jasper Hobson. -- Ce sera toujours moins meurtrier que de la mitraille! rpliqua philosophiquement le sergent Long. Or, mon lieutenant, a vous est arriv, vous comme moi, de passer travers la mitraille. Passons donc, et en avant! -- En avant, mon brave soldat! Il tait dix heures alors. Les dernires lueurs crpusculaires commenaient s'vanouir; elles s'effaaient comme si elles eussent t noyes dans la brume ou teintes par le vent et la pluie. Cependant, une certaine lumire, trs diffuse, se sentait encore. Le lieutenant battit le briquet, consulta sa boussole, en promenant un morceau d'amadou sa surface, puis, hermtiquement serr dans sa capote, son capuchon ne laissant passage qu' ses rayons visuels, il s'lana, suivi du sergent, sur cet espace, largement dcouvert, qu'aucun obstacle ne protgeait plus. Au premier moment, tous deux furent violemment jets terre, mais, se relevant aussitt, se cramponnant l'un l'autre, et courbs comme de vieux bonshommes, ils prirent un pas acclr, moiti trot, moiti amble. Cette tempte tait magnifique dans son horreur! De grands lambeaux de brumes tout dloquets, de vritables haillons tissus d'air et d'eau, balayaient le sol. Le sable et la terre volaient comme une mitraille, et au sel qui s'attachait leurs lvres, le lieutenant Hobson et son compagnon reconnurent que l'eau de la mer, distante de deux trois milles au moins, arrivait jusqu' eux en nappes pulvrises. Pendant de certaines accalmies, bien courtes et rares, ils s'arrtaient et respiraient. Le lieutenant vrifiait alors la direction du mieux qu'il pouvait en estimant la route parcourue, et ils reprenaient leur route. Mais la tempte s'accroissait encore avec la nuit. Ces deux lments, l'air et l'eau, semblaient tre absolument confondus. Ils formaient dans les basses rgions du ciel une de ces redoutables trombes qui renversent les difices, dracinent les forts, et que les btiments, pour s'en dfendre, attaquent coups de canon. On et pu croire, en effet, que l'Ocan, arrach de son lit, allait passer tout entier par-dessus l'le errante. Vraiment, Jasper Hobson se demandait avec raison comment l'icefield, qui la supportait, soumis un tel cataclysme, pouvait rsister, comment il ne s'tait pas dj fractur en cent endroits sous l'action de la houle! Cette houle devait tre formidable, et le lieutenant l'entendait rugir au loin. En ce moment, le sergent Long, qui le prcdait de quelques pas, s'arrta soudain; puis, revenant au lieutenant et lui faisant entendre quelques paroles entrecoupes: Pas par l! dit-il. -- Pourquoi? -- La mer!... -- Comment! la mer! Nous ne sommes pourtant pas arrivs au rivage du sud-ouest? -- Voyez, mon lieutenant. En effet, une large tendue d'eau apparaissait dans l'ombre, et des lames se brisaient avec violence aux pieds du lieutenant. Jasper Hobson battit une seconde fois le briquet, et, au moyen d'un nouveau morceau d'amadou allum, il consulta attentivement l'aiguille de sa boussole. Non, dit-il, la mer est plus gauche. Nous n'avons pas encore pass la grande futaie qui nous spare du cap Michel. -- Mais alors, c'est... -- C'est une fracture de l'le, rpondit Jasper Hobson, qui, ainsi que son compagnon, avait d se coucher sur le sol pour rsister la bourrasque. Ou bien une norme portion de l'le, dtache, est partie en drive, ou ce n'est qu'une simple entaille que nous pourrons tourner. En route. Jasper Hobson et le sergent Long se relevrent et s'enfoncrent sur leur droite, l'intrieur de l'le, en suivant la lisire liquide qui cumait leurs pieds. Ils allrent ainsi pendant dix minutes environ, craignant, non sans raison, d'tre coups de toute communication avec la partie mridionale de l'le. Puis, le bruit du ressac, qui s'ajoutait aux autres bruits de la tempte, s'arrta. Ce n'est qu'une entaille, dit le lieutenant Hobson l'oreille du sergent. Tournons! Et ils reprirent leur premire direction vers le sud. Mais alors ces hommes courageux s'exposaient un danger terrible, et ils le savaient bien tous deux, sans s'tre communiqu leur pense. En effet, cette partie de l'le Victoria, sur laquelle ils s'aventuraient en ce moment, dj disloque sur un long espace, pouvait s'en sparer d'un instant l'autre. Si l'entaille se creusait plus avant sous la dent du ressac, elle les et immanquablement entrans la drive! Mais ils n'hsitrent pas, et ils s'lancrent dans l'ombre, sans mme se demander si le chemin ne leur manquerait pas au retour! Que de penses inquitantes assigeaient alors le lieutenant Hobson! Pouvait-il esprer dsormais que l'le rsistt jusqu' l'hiver? N'tait-ce pas l le commencement de l'invitable rupture? Si le vent ne la jetait pas la cte, n'tait-elle pas condamne prir avant peu, s'effondrer, se dissoudre? Quelle effroyable perspective, et quelle chance restait-il aux infortuns habitants de cet icefield? Cependant, battus, briss par les coups de la rafale, ces deux hommes nergiques, que soutenait le sentiment d'un devoir accomplir, allaient toujours. Ils arrivrent ainsi la lisire de cette vaste futaie, qui confinait au cap Michel. Il s'agissait alors de la traverser, afin d'atteindre au plus tt le littoral. Jasper Hobson et le sergent Long s'engagrent donc sous la futaie, au milieu de la plus profonde obscurit, au milieu de ce tonnerre que le vent faisait travers les sapins et les bouleaux. Tout craquait autour d'eux. Les branches brises les fouettaient au passage. chaque instant, ils couraient le risque d'tre crass par la chute d'un arbre, ou ils se heurtaient des souches rompues qu'ils ne pouvaient apercevoir dans l'ombre. Mais alors, ils n'allaient plus au hasard, et les mugissements de la mer guidaient leurs pas travers le taillis. Ils entendaient ces normes retombes des lames qui dferlaient avec un pouvantable bruit, et mme, plus d'une fois, ils sentirent le sol, videmment aminci, trembler leur choc. Enfin, se tenant par la main pour ne point s'garer, se soutenant, se relevant quand l'un d'eux buttait contre quelque obstacle, ils arrivrent la lisire oppose de la futaie. Mais l, un tourbillon les arracha l'un l'autre. Ils furent violemment spars, et, chacun de son ct, jets terre. Sergent! sergent! o tes-vous? cria Jasper Hobson de toute la force de ses poumons. -- Prsent, mon lieutenant! hurla le sergent Long. Puis, rampant tous deux sur le sol, ils essayrent de se rejoindre. Mais il semblait qu'une main puissante les clout sur place. Enfin, aprs des efforts inous, ils parvinrent se rapprocher, et, pour prvenir toute sparation ultrieure, ils se lirent l'un l'autre par la ceinture; puis ils ramprent sur le sable, de manire gagner une lgre intumescence que dominait un maigre bouquet de sapins. Ils y arrivrent enfin, et l, un peu abrits, ils creusrent un trou dans lequel ils se blottirent, extnus, rompus, briss! Il tait onze heures et demie du soir. Jasper Hobson et son compagnon demeurrent ainsi pendant plusieurs minutes sans prononcer une parole. Les yeux demi clos, ils ne pouvaient plus remuer, et une sorte de torpeur, d'irrsistible somnolence, les envahissait, pendant que la bourrasque secouait au-dessus d'eux les sapins qui craquaient comme les os d'un squelette. Toutefois, ils rsistrent au sommeil, et quelques gorges de brandevin, puises la gourde du sergent, les ranimrent propos. Pourvu que ces arbres tiennent, dit le lieutenant Hobson. -- Et pourvu que notre trou ne s'en aille pas avec eux! ajouta le sergent en s'arc-boutant dans ce sable mobile. -- Enfin, puisque nous voil ici, dit Jasper Hobson, quelques pas seulement du cap Michel, puisque nous sommes venus pour regarder, regardons! Voyez-vous, sergent Long, j'ai comme un pressentiment que nous ne sommes pas loin de la terre ferme, mais enfin ce n'est qu'un pressentiment! Dans la position qu'ils occupaient, les regards du lieutenant et de son compagnon auraient embrass les deux tiers de l'horizon du sud, si cet horizon et t visible. Mais, en ce moment, l'obscurit tait absolue, et, moins qu'un feu n'appart, ils se voyaient obligs d'attendre le jour pour avoir connaissance d'une cte, dans le cas o l'ouragan les aurait suffisamment rejets dans le sud. Or -- le lieutenant l'avait dit Mrs. Paulina Barnett --, les pcheries ne sont pas rares sur cette partie de l'Amrique septentrionale qui s'appelle la Nouvelle-Gorgie. Cette cte compte aussi de nombreux tablissements, dans lesquels les indignes recueillent des dents de mammouths, car ces parages reclent en grand nombre des squelettes de ces grands antdiluviens, rduits l'tat fossile. quelques degrs plus bas, s'lve New-Arkhangel, centre de l'administration qui s'tend sur tout l'archipel des les Aloutiennes, et chef-lieu de l'Amrique russe. Mais les chasseurs frquentent plus assidment les rivages de la mer polaire, depuis surtout que la Compagnie de la baie d'Hudson a pris bail les territoires de chasse que la Russie exploitait autrefois. Jasper Hobson, sans connatre ce pays, connaissait les habitudes des agents qui le visitaient cette poque de l'anne, et il tait fond croire qu'il y rencontrerait des compatriotes, des collgues mme, ou, leur dfaut, quelque parti de ces Indiens nomades qui courent le littoral. Mais Jasper Hobson avait-il raison d'esprer que l'le Victoria et t repousse vers la cte? Oui, cent fois oui! rpta-t-il au sergent. Voil sept jours que ce vent du nord-est souffle en ouragan. Je sais bien que l'le, trs plate, lui donne peu de prise, mais, cependant, ses collines, ses futaies, tendues et l comme des voiles, doivent cder quelque peu l'action du vent. En outre, la mer qui nous porte subit aussi cette influence, et il est bien certain que les grandes lames courent vers la cte. Il me parat donc impossible que nous ne soyons pas sortis du courant qui nous entranait dans l'ouest, impossible que nous n'ayons pas t rejets au sud. Nous n'tions, notre dernier relvement, qu' deux cents milles de la terre, et, depuis sept jours... -- Tous vos raisonnements sont justes, mon lieutenant, rpondit le sergent Long. D'ailleurs, si nous avons l'aide du vent, nous avons aussi l'aide de Dieu, qui ne voudra pas que tant d'infortuns prissent, et c'est en lui que je mets tout mon espoir! Jasper Hobson et le sergent parlaient ainsi en phrases coupes par les bruits de la tempte. Leurs regards cherchaient percer cette ombre paisse, que des lambeaux d'un brouillard chevels par l'ouragan rendaient encore plus opaque. Mais pas un point lumineux n'tincelait dans cette obscurit. Vers une heure et demie du matin, l'ouragan prouva une accalmie de quelques minutes. Seule, la mer, effroyablement dmonte, n'avait pu modrer ses mugissements. Les lames dferlaient les unes sur les autres avec une violence extrme. Tout d'un coup, Jasper Hobson, saisissant le bras de son compagnon, s'cria: Sergent, entendez-vous?... -- Quoi? -- Le bruit de la mer. -- Oui, mon lieutenant, rpondit le sergent Long, en prtant plus attentivement l'oreille, et, depuis quelques instants, il me semble que ce fracas des vagues... -- N'est plus le mme... n'est-ce pas, sergent... coutez... coutez... c'est comme le bruit d'un ressac... on dirait que les lames se brisent sur des roches!... Jasper Hobson et le sergent Long coutrent avec une extrme attention. Ce n'tait videmment plus ce bruit monotone et sourd des vagues qui s'entrechoquent au large, mais ce roulement retentissant des nappes liquides lances contre un corps dur et que rpercute l'cho des roches. Or, il ne se trouvait pas un seul rocher sur le littoral de l'le, qui n'offrait qu'une lisire peu sonore, faite de terre et de sable. Jasper Hobson et son compagnon ne s'taient-ils point tromps? Le sergent essaya de se lever afin de mieux entendre, mais il fut aussitt renvers par la bourrasque, qui venait de reprendre avec une nouvelle violence. L'accalmie avait cess, et les sifflements de la rafale teignaient alors les mugissements de la mer, et avec eux cette sonorit particulire qui avait frapp l'oreille du lieutenant. Que l'on juge de l'anxit des deux observateurs. Ils s'taient blottis de nouveau dans leur trou, se demandant s'il ne leur faudrait pas, par prudence, quitter cet abri, car ils sentaient le sable s'bouler sous eux et le bouquet de sapins craquer jusque dans ses racines. Mais ils ne cessaient de regarder vers le sud. Toute leur vie se concentrait alors dans leur regard, et leurs yeux fouillaient incessamment cette ombre paisse, que les premires lueurs de l'aube ne tarderaient pas dissiper. Soudain, un peu avant deux heures et demie du matin, le sergent Long s'cria: J'ai vu! -- Quoi? -- Un feu! -- Un feu? -- Oui!... l... dans cette direction! Et du doigt le sergent indiquait le sud-ouest. S'tait-il tromp? Non, car Jasper Hobson, regardant aussi, surprit une lueur indcise dans la direction indique. Oui! s'cria-t-il, oui! sergent! un feu! la terre est l! -- moins que ce feu ne soit un feu de navire! rpondit le sergent Long. -- Un navire la mer par un pareil temps! s'cria Jasper Hobson, c'est impossible! Non! non! la terre est l, vous dis-je, quelques milles de nous! -- Eh bien, faisons un signal! -- Oui, sergent, rpondons ce feu du continent par un feu de notre le! Ni le lieutenant Hobson ni le sergent n'avaient de torche qu'ils pussent enflammer. Mais au-dessus d'eux se dressaient ces sapins rsineux que l'ouragan tordait. Votre briquet, sergent, dit Jasper Hobson. Le sergent Long battit son briquet et enflamma l'amadou; puis, rampant sur le sable, il s'leva jusqu'au pied du bouquet d'arbres. Le lieutenant le rejoignit. Le bois mort ne manquait pas. Ils l'entassrent la racine mme des pins, ils l'allumrent, et, le vent aidant, la flamme se communiqua au bouquet tout entier. Ah! s'cria Jasper Hobson, puisque nous avons vu, on doit nous voir aussi! Les sapins brlaient avec un clat livide et projetaient une flamme fuligineuse, comme et fait une norme torche. La rsine crpitait dans ces vieux troncs, qui furent rapidement consums. Bientt les derniers ptillements se firent entendre et tout s'teignit. Jasper Hobson et le sergent Long regardaient si quelque nouveau feu rpondrait au leur... Mais rien. Pendant dix minutes environ, ils observrent, esprant retrouver ce point lumineux qui avait brill un instant, et ils dsespraient de revoir un signal quelconque, -- quand, soudain, un cri se fit entendre, un cri distinct, un appel dsespr qui venait de la mer! Jasper Hobson et le sergent Long, dans une effroyable anxit, se laissrent glisser jusqu'au rivage... Le cri ne se renouvela plus. Cependant, depuis quelques minutes, l'aube se faisait peu peu. Il semblait mme que la violence de la tempte diminut avec la rapparition du soleil. Bientt la clart fut assez forte pour permettre au regard de parcourir l'horizon... Il n'y avait pas une terre en vue, et le ciel et la mer se confondaient toujours sur une mme ligne d'horizon! VIII. Une excursion de Mrs. Paulina Barnett. Pendant toute la matine, Jasper Hobson et le sergent Long errrent sur cette partie du littoral. Le temps s'tait considrablement modifi. La pluie avait presque entirement cess, mais le vent, avec une brusquerie extraordinaire, venait de sauter au sud-est, sans que sa violence et diminu. Circonstance extrmement fcheuse. Ce fut un surcrot d'inquitude pour le lieutenant Hobson, qui dut renoncer, ds lors, tout espoir d'atteindre la terre ferme. En effet, ce coup de vent de sud-est ne pouvait plus qu'loigner l'le errante du continent amricain, et la rejeter dans les courants si dangereux qui portaient au nord de l'ocan Arctique. Mais pouvait-on affirmer que l'le se ft jamais rapproche de la cte pendant cette nuit terrible? N'tait-ce qu'un pressentiment du lieutenant Hobson, et qui ne s'tait pas ralis? L'atmosphre tait assez nette alors, la porte du regard pouvait s'tendre sur un rayon de plusieurs milles, et, cependant, il n'y avait pas mme l'apparence d'une terre. Ne devait-on pas en revenir l'hypothse du sergent, et supposer qu'un btiment avait pass la nuit en vue de l'le, qu'un feu de bord avait apparu un instant, qu'un cri avait t jet par quelque marin en dtresse? Et ce btiment, ne devait-il pas avoir sombr dans la tourmente? En tout cas, quelle que ft la cause, on ne voyait pas une pave en mer, pas un dbris sur le rivage. L'Ocan, contrari maintenant par ce vent de terre, se soulevait en lames normes auxquelles un navire et difficilement rsist! Eh bien, mon lieutenant, dit le sergent Long, il faut bien en prendre son parti! -- Il le faut, sergent, rpondit Jasper Hobson, en passant la main sur son front, il faut rester sur notre le, il faut attendre l'hiver! Lui seul peut nous sauver! Il tait midi alors. Jasper Hobson, voulant arriver avant le soir au Fort-Esprance, reprit aussitt le chemin du cap Bathurst. Son compagnon et lui furent encore aids au retour par le vent qui les prenait encore de dos. Ils taient trs inquiets, et se demandaient, non sans raison, si l'le n'avait pas achev de se sparer en deux parties pendant cette lutte des lments. L'entaille observe la veille ne s'tait-elle pas prolonge sur toute sa largeur? N'taient-ils pas maintenant spars de leurs amis? Tout cela, ils pouvaient le craindre. Ils arrivrent bientt la futaie, qu'ils avaient traverse la veille. Des arbres, en grand nombre, gisaient sur le sol, les uns briss par le tronc, les autres dracins, arrachs de cette terre vgtale dont la mince couche ne leur donnait pas un point d'appui suffisant. Les feuilles envoles ne laissaient plus apercevoir que de grimaantes silhouettes, qui cliquetaient bruyamment au vent du sud-est. Deux milles aprs avoir dpass ce taillis dvast, le lieutenant Hobson et le sergent Long arrivrent au bord de l'entaille dont ils n'avaient pu reconnatre les dimensions dans l'obscurit. Ils l'examinrent avec soin. C'tait une fracture large de cinquante pieds environ, coupant le littoral mi-chemin peu prs du cap Michel et de l'ancien port Barnett, et formant une sorte d'estuaire qui s'tendait plus d'un mille et demi dans l'intrieur. Qu'une nouvelle tempte provoqut l'agitation de la mer, et l'entaille s'ouvrirait de plus en plus. Le lieutenant Hobson, s'tant rapproch du littoral, vit, en ce moment, un norme glaon qui se dtachait de l'le et s'en allait la drive. Oui! murmura le sergent Long, c'est l le danger! Tous deux revinrent alors d'un pas rapide dans l'ouest, afin de tourner l'norme entaille, et, partir de ce point, ils se dirigrent directement vers le Fort-Esprance. Ils n'observrent aucun autre changement sur leur route. quatre heures, ils franchissaient la poterne de l'enceinte et trouvaient tous leurs compagnons vaquant leurs occupations habituelles. Jasper Hobson dit ses hommes qu'il avait voulu une dernire fois, avant l'hiver, chercher quelque trace du convoi promis par la capitaine Craventy, mais que ses recherches avaient t vaines. Allons, mon lieutenant, dit Marbre, je crois qu'il faut renoncer dfinitivement, pour cette anne du moins, voir nos camarades du Fort-Reliance? -- Je le crois aussi, Marbre, rpondit simplement Jasper Hobson, et il rentra dans la salle commune. Mrs. Paulina Barnett et Madge furent mises au courant des deux faits qui avaient marqu l'exploration du lieutenant: l'apparition du feu, l'audition du cri. Jasper Hobson affirma que ni son sergent ni lui n'avaient pu tre le jouet d'une illusion. Le feu avait t rellement vu, le cri rellement entendu. Puis, aprs mres rflexions, tous furent d'accord sur ce point: qu'un navire en dtresse avait pass pendant la nuit en vue de l'le, mais que l'le ne s'tait point approche du continent amricain. Cependant, avec le vent du sud-est, le ciel se nettoyait rapidement et l'atmosphre se dgageait des vapeurs qui l'obscurcissaient. Jasper Hobson put esprer, non sans raison, que le lendemain il serait mme de faire son point. En effet, la nuit fut plus froide, et une neige fine tomba, qui couvrit tout le territoire de l'le. Le matin, en se levant, Jasper Hobson put saluer ce premier symptme de l'hiver. On tait au 2 septembre. Le ciel se dgagea peu peu des vapeurs qui l'embrumaient. Le soleil parut. Le lieutenant l'attendait. midi, il fit une bonne observation de latitude, et, vers deux heures, un calcul d'angle horaire qui lui donna sa longitude. Le rsultat de ses observations fut: Latitude: 70 57'; Longitude: 170 30'. Ainsi donc, malgr la violence de l'ouragan, l'le errante s'tait peu prs maintenue sur le mme parallle. Seulement, le courant l'avait encore reporte dans l'ouest. En ce moment, elle se trouvait par le travers du dtroit de Behring, mais quatre cents milles, au moins, dans le nord du cap Oriental et du cap du Prince-de-Galles, qui marquent la partie la plus resserre du dtroit. Cette nouvelle situation tait plus grave. L'le se rapprochait chaque jour de ce dangereux courant du Kamtchatka qui, s'il la saisissait dans ses eaux rapides, pouvait l'entraner loin vers le nord. videmment, avant peu, son destin serait dcid: ou elle s'immobiliserait entre les deux courants contraires, en attendant que la mer se solidifit autour d'elle, ou elle irait se perdre dans les solitudes des rgions hyperborennes! Jasper Hobson, trs pniblement affect, mais voulant cacher ses inquitudes, rentra seul dans sa chambre et ne parut plus de la journe. Ses cartes sous les yeux, il employa tout ce qu'il possdait d'invention, d'ingniosit pratique, imaginer quelque solution. La temprature, pendant cette journe, s'abaissa de quelques degrs encore, et les brumes qui s'taient leves le soir, au- dessus de l'horizon du sud-est, retombrent en neige pendant la nuit suivante. Le lendemain, la couche blanche s'tendait sur une hauteur de deux pouces. L'hiver approchait enfin. Ce jour-l, 3 septembre, Mrs. Paulina Barnett rsolut de visiter sur une distance de quelques milles cette portion du littoral qui s'tendait entre le cap Bathurst et le cap Esquimau. Elle voulait reconnatre les changements que la tempte avait pu produire pendant les jours prcdents. Trs certainement, si elle et propos au lieutenant Hobson de l'accompagner dans cette exploration, celui-ci l'et fait sans hsiter. Mais ne voulant pas l'arracher ses proccupations, elle se dcida partir sans lui, en emmenant Madge avec elle. Il n'y avait, d'ailleurs, aucun danger craindre. Les seuls animaux rellement redoutables, les ours, semblaient avoir tous abandonn l'le l'poque du tremblement de terre. Deux femmes pouvaient donc, sans imprudence, se hasarder aux environs du cap pour une excursion qui ne devait durer que quelques heures. Madge accepta sans faire aucune rflexion la proposition de Mrs. Paulina Barnett, et toutes deux, sans avoir prvenu personne, ds huit heures du matin, armes du simple couteau neige, la gourde et le bissac au ct, elles se dirigrent vers l'ouest, aprs avoir descendu les rampes du cap Bathurst. Dj le soleil se tranait languissamment au-dessus de l'horizon, car il ne s'levait dans sa culmination que de quelques degrs peine. Mais ses obliques rayons taient clairs, pntrants, et ils fondaient encore la lgre couche de neige en de certains endroits directement exposs leur action dissolvante. Des oiseaux nombreux, ptarmigans, guillemots, puffins, des oies sauvages, des canards de toutes espces, voletaient par bandes et animaient le littoral. L'air tait rempli du cri de ces volatiles, qui couraient incessamment du lagon la mer, suivant que les eaux douces ou les eaux sales les attiraient. Mrs. Paulina Barnett put observer alors combien les animaux fourrures, martres, hermines, rats musqus, renards, taient nombreux aux environs du Fort-Esprance. La factorerie et pu sans peine remplir ses magasins. Mais quoi bon, maintenant! Ces animaux inoffensifs, comprenant qu'on ne les chasserait pas, allaient, venaient sans crainte jusqu'au pied mme de la palissade et se familiarisaient de plus en plus. Sans doute, leur instinct leur avait appris qu'ils taient prisonniers dans cette le, prisonniers comme ses habitants, et un sort commun les rapprochait. Mais chose assez singulire et que Mrs. Paulina Barnett avait parfaitement remarque, c'est que Marbre et Sabine, ces deux enrags chasseurs, obissaient sans aucune contrainte aux ordres du lieutenant qui leur avait prescrit d'pargner absolument les animaux fourrures, et ils ne semblaient pas prouver le moindre dsir de saluer d'un coup de fusil ce prcieux gibier. Renards et autres n'avaient pas encore, il est vrai, leur robe hivernale, ce qui en diminuait notablement la valeur, mais ce motif ne suffisait pas expliquer l'extraordinaire indiffrence des deux chasseurs leur endroit. Cependant, tout en marchant d'un bon pas, Mrs. Paulina Barnett et Madge, causant de leur trange situation, observaient attentivement la lisire de sable qui formait le rivage. Les dgts que la mer y avait causs rcemment taient trs visibles. Des boulis nouvellement faits laissaient voir et l des cassures neuves, parfaitement reconnaissables. La grve, ronge en certaines places, s'tait mme abaisse dans une inquitante proportion, et, maintenant, les longues lames s'tendaient l o le rivage accore leur opposait autrefois une insurmontable barrire. Il tait vident que quelques portions de l'le s'taient enfonces et ne faisaient plus qu'affleurer le niveau moyen de l'Ocan. Ma bonne Madge, dit Mrs. Paulina Barnett, en montrant sa compagne de vastes tendues du sol sur lesquelles les vagues couraient en dferlant, notre situation a empir pendant cette funeste tempte! Il est certain que le niveau gnral de l'le s'abaisse peu peu! Notre salut n'est plus, dsormais, qu'une question de temps! L'hiver arrivera-t-il assez vite? Tout est l! -- L'hiver arrivera, ma fille, rpondit Madge avec son inbranlable confiance. Voici dj deux nuits que la neige tombe. Le froid commence se faire l-haut, dans le ciel, et j'imagine volontiers que c'est Dieu qui nous l'envoie. -- Tu as raison, Madge, reprit la voyageuse, il faut avoir confiance. Nous autres femmes, qui ne cherchons pas la raison physique des choses, nous devons ne pas dsesprer l o des hommes instruits dsespreraient peut-tre. C'est une grce d'tat. Malheureusement, notre lieutenant ne peut raisonner comme nous. Il sait le pourquoi des faits, il rflchit, il calcule, il mesure le temps qui nous reste, et je le vois bien prs de perdre tout espoir! -- C'est pourtant un homme nergique, un coeur courageux, rpondit Madge. -- Oui, ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il nous sauvera, si notre salut est encore dans la main de l'homme! neuf heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge avaient franchi une distance de quatre milles. Plusieurs fois, il leur fallut abandonner la ligne du rivage et remonter l'intrieur de l'le, afin de tourner des portions basses du sol dj envahies par les lames. En de certains endroits, les dernires traces de la mer, taient portes une distance d'un demi-mille, et, l, l'paisseur de l'icefield devait tre singulirement rduite. Il tait donc craindre qu'il ne cdt sur plusieurs points, et que, par suite de cette fracture, il ne formt des anses ou des baies nouvelles sur le littoral. mesure qu'elle s'loignait du Fort-Esprance, Mrs. Paulina Barnett remarqua que le nombre des animaux fourrures diminuait singulirement. Ces pauvres btes se sentaient videmment plus rassures par la prsence de l'homme, dont jusqu'ici elles redoutaient l'approche, et elles se massaient plus volontiers aux environs de la factorerie. Quant aux fauves que leur instinct n'avait point entrans en temps utile hors de cette le dangereuse, ils devaient tre rares. Cependant, Mrs. Paulina Barnett et Madge aperurent quelques loups errant au loin dans la plaine, sauvages carnassiers que le danger commun ne semblait pas avoir encore apprivoiss. Ces loups, d'ailleurs, ne s'approchrent pas et disparurent bientt derrire les collines mridionales du lagon. Que deviendront, demanda Madge, ces animaux emprisonns comme nous dans l'le, et que feront-ils, lorsque toute nourriture leur manquera et que l'hiver les aura affams? -- Affams! ma bonne Madge, rpondit Mrs. Paulina Barnett. Va, crois-moi, nous n'avons rien craindre d'eux! La nourriture ne leur fera pas dfaut, et toutes ces martres, ces hermines, ces livres polaires que nous respectons, seront pour eux une proie assure. Nous n'avons donc point redouter leurs agressions! Non! Le danger n'est pas l! Il est dans ce sol fragile qui s'effondrera, qui peut s'effondrer tout instant sous nos pieds. Tiens, Madge, vois comme en cet endroit la mer s'avance l'intrieur de l'le! Elle couvre dj toute une partie de cette plaine, que ses eaux, relativement chaudes encore, rongeront la fois et en dessus et en dessous! Avant peu, si le froid ne l'arrte, cette mer aura rejoint le lagon, et nous perdrons notre lac, aprs avoir perdu notre port et notre rivire! -- Mais si cela arrivait, dit Madge, ce serait vritablement un irrparable malheur! -- Et pourquoi cela, Madge? demanda Mrs. Paulina Barnett, en regardant sa compagne. -- Mais parce que nous serions absolument privs d'eau douce! rpondit Madge. -- Oh! l'eau douce ne nous manquera pas, ma bonne Madge! La pluie, la neige, la glace, les icebergs de l'Ocan, le sol mme de l'le qui nous emporte, tout cela, c'est de l'eau douce! Non! je te le rpte! non! Le danger n'est pas l! Vers dix heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge se trouvaient la hauteur du cap Esquimau, mais deux milles au moins l'intrieur de l'le, car il avait t impossible de suivre le littoral, profondment rong par la mer. Les deux femmes, un peu fatigues d'une promenade allonge par tant de dtours, rsolurent de se reposer pendant quelques instants avant de reprendre la route du Fort-Esprance. En cet endroit s'levait un petit taillis de bouleaux et d'arbousiers qui couronnait une colline peu leve. Un monticule, garni d'une mousse jauntre, et que son exposition directe aux rayons du soleil avait dgag de neige, leur offrait un endroit propice pour une halte. Mrs. Paulina Barnett et Madge s'assirent l'une ct de l'autre, au pied d'un bouquet d'arbres, le bissac fut ouvert, et elles partagrent en soeurs leur frugal repas. Une demi-heure plus tard, Mrs. Paulina Barnett, avant de reprendre vers l'est le chemin de la factorerie, proposa sa compagne de remonter jusqu'au littoral afin de reconnatre l'tat actuel du cap Esquimau. Elle dsirait savoir si cette pointe avance avait rsist ou non aux assauts de la tempte. Madge se dclara prte accompagner sa fille partout o il lui plairait d'aller, lui rappelant toutefois qu'une distance de huit neuf milles les sparait alors du cap Bathurst, et qu'il ne fallait pas inquiter le lieutenant Hobson par une trop longue absence. Cependant, Mrs. Paulina Barnett, mue par quelque pressentiment sans doute, persista dans son ide, et elle fit bien, comme on le verra par la suite. Ce dtour, au surplus, ne devait gure accrotre que d'une demi-heure la dure totale de l'exploration. Mrs. Paulina Barnett et Madge se levrent donc et se dirigrent vers le cap Esquimau. Mais les deux femmes n'avaient pas fait un quart de mille, que la voyageuse, s'arrtant soudain, montrait Madge des traces rgulires, trs nettement imprimes sur la neige. Or, ces empreintes avaient t faites rcemment et ne dataient pas de plus de neuf dix heures, sans quoi la dernire tombe de neige qui s'tait opre dans la nuit les et videmment recouvertes. Quel est l'animal qui a pass l? demanda Madge. -- Ce n'est point un animal, rpondit Mrs. Paulina Barnett en se baissant afin de mieux observer les empreintes. Un animal quelconque, marchant sur ses quatre pattes, laisse des traces diffrentes de celles-ci. Vois, Madge, ces empreintes sont identiques, et il est ais de voir qu'elles ont t faites par un pied humain! -- Mais qui pourrait tre venu ici? rpondit Madge. Pas un soldat, pas une femme n'a quitt le fort, et puisque nous sommes dans une le... Tu dois te tromper, ma fille. Au surplus, suivons ces traces et voyons o elles nous conduiront. Mrs. Paulina Barnett et Madge reprirent leur marche, observant attentivement les empreintes. Cinquante pas plus loin, elles s'arrtrent encore. Tiens... vois, Madge, dit la voyageuse, en retenant sa compagne, et dis si je me suis trompe! Auprs des traces de pas et sur un endroit o la neige avait t assez rcemment foule par un corps pesant, on voyait trs visiblement l'empreinte d'une main. Une main de femme ou d'enfant! s'cria Madge. -- Oui! rpondit Mrs. Paulina Barnett, un enfant ou une femme, puis, souffrant, bout de force, est tomb... Puis, ce pauvre tre s'est relev, a repris sa marche... Vois! les traces continuent... plus loin il y a encore eu des chutes!... -- Mais qui? qui? demanda Madge. -- Que sais-je? rpondit Mrs. Paulina Barnett. Peut-tre quelque infortun emprisonn comme nous depuis trois ou quatre mois sur cette le? Peut-tre aussi quelque naufrag jet sur le rivage pendant cette tempte... Rappelle-toi ce feu, ce cri, dont nous ont parl le sergent Long et le lieutenant Hobson!... Viens, viens. Madge, nous avons peut-tre quelque malheureux sauver!... Et Mrs. Paulina Barnett, entranant sa compagne, suivit en courant cette voie douloureuse imprime sur la neige, et sur laquelle elle trouva bientt quelques gouttes de sang. Quelque malheureux sauver! avait dit la compatissante et courageuse femme! Avait-elle donc oubli que sur cette le, demi ronge par les eaux, destine s'abmer tt ou tard dans l'Ocan, il n'y avait de salut ni pour autrui, ni pour elle? Les empreintes laisses sur le sol se dirigeaient vers le cap Esquimau. Mrs. Paulina Barnett et Madge les suivaient attentivement mais bientt les taches de sang se multiplirent et les traces de pas disparurent. Il n'y avait plus qu'un sentier irrgulier trac sur la neige. partir de ce point, le malheureux tre n'avait plus eu la force de se porter. Il s'tait avanc en rampant, se tranant, se poussant des mains et des jambes. Des morceaux de vtements dchirs se voyaient et l. C'taient des fragments de peau de phoque et de fourrure. Allons! allons! rptait Paulina Barnett, dont le coeur battait se rompre. Madge la suivait. Le cap Esquimau n'tait plus qu' cinq cents pas. On le voyait qui se dessinait un peu au-dessus de la mer sur le fond du ciel. Il tait dsert. videmment, les traces suivies par les deux femmes se dirigeaient droit sur le cap. Mrs. Paulina Barnett et Madge, toujours courant, les remontrent jusqu'au bout. Rien encore, rien. Mais ces empreintes, au pied mme du cap, la base du monticule qui le formait, tournaient sur la droite et traaient un sentier vers la mer. Mrs. Paulina Barnett s'lana vers la droite, mais au moment o elle dbouchait sur le rivage, Madge, qui la suivait et portait un regard inquiet autour d'elle, la retint de la main. Arrte! lui dit-elle. -- Non, Madge, non! s'cria Mrs. Paulina Barnett, qu'une sorte d'instinct entranait malgr elle. -- Arrte, ma fille, et regarde! rpondit Madge, en retenant plus nergiquement sa compagne. cinquante pas du cap Esquimau, sur la lisire mme du rivage, une masse blanche, norme, s'agitait en poussant des grognements formidables. C'tait un ours polaire, d'une taille gigantesque. Les deux femmes, immobiles, le considrrent avec effroi. Le gigantesque animal tournait autour d'une sorte de paquet de fourrure tendu sur la neige; puis il le souleva, il le laissa retomber, il le flaira. On et pris ce paquet pour le corps inanim d'un morse. Mrs. Paulina Barnett et Madge ne savaient que penser, ne savaient si elles devaient marcher en avant, quand, dans un mouvement imprim ce corps, une espce de capuchon se rabattit de sa tte, et de longs cheveux bruns se droulrent. Une femme! s'cria Mrs. Paulina Barnett, qui voulut s'lancer vers cette infortune, voulant tout prix reconnatre si elle tait vivante ou morte! -- Arrte! dit encore Madge, en la retenant. Arrte! Il ne lui fera pas de mal! L'ours, en effet, regardait attentivement ce corps, se contentant de le retourner, et ne songeant aucunement le dchirer de ses formidables griffes. Puis il s'en loignait et s'en rapprochait de nouveau. Il paraissait hsiter sur ce qu'il devait faire. Il n'avait point aperu les deux femmes qui l'observaient avec une anxit terrible! Soudain, un craquement se produisit. Le sol prouva comme une sorte de tremblement. On et pu croire que le cap Esquimau s'abmait tout entier dans la mer. C'tait un norme morceau de l'le, qui se dtachait du rivage, un vaste glaon dont le centre de gravit s'tait dplac par un changement de pesanteur spcifique, et qui s'en allait la drive, entranant l'ours et le corps de la femme! Mrs. Paulina Barnett jeta un cri et voulut s'lancer vers ce glaon, avant qu'il n'et t entran au large. Arrte, arrte encore, ma fille! rpta froidement Madge, qui la serrait d'une main convulsive. Au bruit produit par la rupture du glaon, l'ours avait recul soudain; poussant alors un grognement formidable, il abandonna le corps et se prcipita vers le ct du rivage dont il tait dj spar par une quarantaine de pieds; comme une bte effare, il fit en courant le tour de l'lot, laboura le sol de ses griffes, fit voler autour de lui la neige et le sable, et revint prs du corps inanim. Puis, l'extrme stupfaction des deux femmes, l'animal, saisissant ce corps par ses vtements, le souleva de sa gueule, gagna le bord du glaon qui faisait face au rivage de l'le, et se prcipita la mer. En quelques brasses, l'ours, robuste nageur comme le sont tous ses congnres des rgions arctiques, eut atteint le rivage de l'le. Un vigoureux effort lui permit de prendre pied sur le sol, et, l, il dposa le corps qu'il avait emport. En ce moment, Mrs. Paulina Barnett ne put se contenir, et sans songer au danger de se trouver face face avec le redoutable carnassier, elle chappa la main de Madge et s'lana vers le rivage. L'ours, la voyant, se redressa sur ses pattes de derrire et vint droit elle. Toutefois, dix pas, il s'arrta, il secoua son norme tte; puis, comme s'il et perdu sa frocit naturelle sous l'influence de cette terreur qui semblait avoir mtamorphos toute la faune de l'le, il se retourna, poussa un grognement sourd, et s'en alla tranquillement vers l'intrieur, sans mme regarder derrire lui. Mrs. Paulina Barnett avait aussitt couru vers ce corps tendu sur la neige. Un cri s'chappa de sa poitrine. Madge! Madge! s'cria-t-elle. Madge s'approcha et considra ce corps inanim. C'tait le corps de la jeune Esquimaude Kalumah! IX. Aventures de Kalumah. Kalumah sur l'le flottante deux cents milles du continent amricain! C'tait peine croyable! Mais avant tout, l'infortune respirait-elle encore? Pourrait-on la rappeler la vie? Mrs. Paulina Barnett avait dfait les vtements de la jeune Esquimaude, dont le corps ne lui parut pas entirement refroidi. Elle lui couta le coeur. Le coeur battait faiblement, mais il battait. Le sang perdu par la pauvre fille ne provenait que d'une blessure faite sa main, mais peu grave. Madge comprima cette blessure avec son mouchoir, et arrta ainsi l'hmorragie. En mme temps, Mrs. Paulina Barnett, agenouille prs de Kalumah, et l'appuyant sur elle, avait relev la tte de la jeune indigne, et, travers ses lvres desserres, elle parvint introduire quelques gouttes de brandevin; puis elle lui baigna le front et les tempes avec un peu d'eau froide. Quelques minutes s'coulrent. Ni Mrs. Paulina Barnett, ni Madge n'osaient prononcer une parole. Elles attendaient toutes deux dans une anxit extrme, car le peu de vie qui restait l'Esquimaude pouvait chaque instant s'vanouir! Mais un lger soupir s'chappa de la poitrine de Kalumah. Ses mains s'agitrent faiblement, et avant mme que ses yeux se fussent ouverts et qu'elle et pu reconnatre celle qui lui donnait ses soins, elle murmura ces mots: Madame Paulina! Madame Paulina! La voyageuse demeura stupfaite, entendre son nom ainsi prononc dans ces circonstances. Kalumah tait-elle donc venue volontairement sur l'le errante, et savait-elle qu'elle y rencontrerait l'Europenne dont elle n'avait point oubli les bonts? Mais comment aurait-elle pu le savoir, et comment, cette distance de toute terre, avait-elle pu atteindre l'le Victoria? Comment enfin aurait-elle devin que ce glaon emportait loin du continent Mrs. Paulina Barnett et tous ses compagnons du Fort- Esprance? C'taient l des choses vritablement inexplicables. Elle vit! elle vivra! dit Madge, qui, sous sa main, sentait la chaleur et le mouvement revenir ce pauvre corps meurtri. -- La malheureuse enfant! murmurait Mrs. Paulina Barnett, le coeur mu, et mon nom, mon nom! au moment de mourir, elle l'avait encore sur ses lvres! Mais alors les yeux de Kalumah s'entr'ouvrirent. Son regard, encore effar, vague, indcis, apparut entre ses paupires. Soudain, il s'anima, car il s'tait repos sur la voyageuse. Un instant, rien qu'un instant, Kalumah avait vu Mrs. Paulina Barnett, mais cet instant avait suffi. La jeune Indigne avait reconnu sa bonne dame, dont le nom s'chappa encore une fois de ses lvres, tandis que sa main, qui s'tait peu peu souleve, retombait dans la main de Mrs. Paulina Barnett! Les soins des deux femmes ne tardrent pas ranimer entirement la jeune Esquimaude, dont l'extrme puisement provenait non seulement de la fatigue, mais aussi de la faim. Ainsi que Mrs. Paulina Barnett l'allait apprendre, Kalumah n'avait rien mang depuis quarante-huit heures. Quelques morceaux de venaison froide et un peu de brandevin lui rendirent ses forces, et, une heure aprs, Kalumah se sentait capable de prendre avec ses deux amies le chemin du fort. Mais, pendant cette heure, assise sur le sable entre Madge et Mrs. Paulina Barnett, Kalumah avait pu leur prodiguer ses remerciements et les tmoignages de son affection. Puis elle avait racont son histoire. Non! la jeune Esquimaude n'avait point oubli les Europens du Fort-Esprance, et l'image de Mrs. Paulina Barnett tait toujours reste prsente son souvenir. Non! ce n'tait point le hasard, ainsi qu'on va le voir, qui l'avait jete demi morte sur le rivage de l'le Victoria! En peu de mots, voici ce que Kalumah apprit Mrs. Paulina Barnett. On se souvient de la promesse qu'avait faite la jeune Esquimaude, sa premire visite, de retourner l'anne suivante, pendant la belle saison, vers ses amis du Fort-Esprance. La longue nuit polaire se passa, et, le mois de mai venu, Kalumah se mit en devoir d'accomplir sa promesse. Elle quitta donc les tablissements de la Nouvelle-Georgie, dans lesquels elle avait hivern, et, en compagnie d'un de ses beaux-frres, elle se dirigea vers la presqu'le Victoria. Six semaines plus tard, vers la mi-juin, elle arrivait sur les territoires de la Nouvelle-Bretagne, qui avoisinaient le cap Bathurst. Elle reconnut parfaitement les montagnes volcaniques dont les hauteurs couvraient la baie Liverpool, et, vingt milles plus loin, elle arriva cette baie des Morses dans laquelle elle et les siens avaient si souvent fait la chasse aux amphibies. Mais, au-del de cette baie, au nord, rien! La cte, par une ligne droite, se rabaissait vers le sud-est. Plus de cap Esquimau, plus de cap Bathurst! Kalumah comprit ce qui s'tait pass! Ou tout ce territoire, devenu depuis l'le Victoria, s'tait abm dans les flots, ou il s'en allait errant par les mers! Kalumah pleura en ne retrouvant plus ceux qu'elle venait chercher si loin. Mais l'Esquimau, son beau-frre, n'avait point paru autrement surpris de cette catastrophe. Une sorte de lgende, une tradition rpandue parmi les tribus nomades de l'Amrique septentrionale, disait que ce territoire du cap Bathurst s'tait rattach au continent depuis des milliers de sicles, mais qu'il n'en faisait pas partie, et qu'un jour il s'en dtacherait par un effort de la nature. De l cette surprise que les Esquimaux avaient manifeste en voyant la factorerie fonde par le lieutenant Hobson au pied mme du cap Bathurst. Mais, avec cette dplorable rserve particulire leur race, peut-tre aussi pousss par ce sentiment qu'prouve tout indigne pour l'tranger qui fait prise de possession en son pays, les Esquimaux ne dirent rien au lieutenant Hobson, dont l'tablissement tait alors achev. Kalumah ignorait cette tradition, qui, d'ailleurs, ne reposant sur aucun document srieux, n'tait sans doute qu'une de ces nombreuses lgendes de la cosmogonie hyperborenne, et c'est pourquoi les htes du Fort- Esprance ne furent pas prvenus du danger qu'ils couraient s'tablir sur ce territoire. Et certainement, Jasper Hobson, averti par les Esquimaux et suspectant dj ce sol, qui prsentait des particularits si tranges, aurait cherch plus loin un terrain nouveau -- inbranlable, cette fois --, pour y jeter les fondements de sa factorerie. Lorsque Kalumah eut constat la disparition de ce territoire du cap Bathurst, elle continua son exploration jusqu'au-del de la baie Washburn, mais sans rencontrer aucune trace de ceux qu'elle cherchait, et alors, dsespre, elle n'eut plus qu' revenir dans l'ouest aux pcheries de l'Amrique russe. Son beau-frre et elle quittrent donc la baie des Morses dans les derniers jours du mois de juin. Ils reprirent la route du littoral, et, la fin de juillet, aprs cet inutile voyage, ils retrouvaient les tablissements de la Nouvelle-Georgie. Kalumah n'esprait plus jamais revoir ni Mrs. Paulina Barnett, ni ses compagnons du Fort-Esprance. Elle les croyait engloutis dans les abmes de la mer Arctique. ce point de son rcit, la jeune Esquimaude tourna ses yeux humides vers Mrs. Paulina Barnett et lui serra plus affectueusement la main. Puis, murmurant une prire, elle remercia Dieu de l'avoir sauve par la main mme de son amie! Kalumah, revenue sa demeure, au milieu de sa famille, avait repris son existence accoutume. Elle travaillait avec les siens la pcherie du cap des Glaces, qui est situe peu prs sur le soixante-dixime parallle, plus de six cents milles du cap Bathurst. Pendant toute la premire partie du mois d'aot, aucun incident ne se produisit. Vers la fin du mois se dclara cette violente tempte dont s'inquita si vivement Jasper Hobson, et qui, parat- il, tendit ses ravages sur toute la mer polaire et mme jusqu'au- del du dtroit de Behring. Au cap des Glaces, elle fut effroyable aussi et se dchana avec la mme violence que sur l'le Victoria. cette poque, l'le errante ne se trouvait pas plus de deux cents milles de la cte, ainsi que l'avait dtermin par ses relvements le lieutenant Jasper Hobson. En coutant parler Kalumah, Mrs. Paulina Barnett, fort au courant de la situation, on le sait, faisait rapidement dans son esprit des rapprochements qui allaient enfin lui donner la clef de ces singuliers vnements et surtout lui expliquer l'arrive dans l'le de la jeune indigne. Pendant ces premiers jours de la tempte, les Esquimaux du cap des Glaces furent confins dans leurs huttes. Ils ne pouvaient sortir et encore moins pcher. Cependant, dans la nuit du 31 aot au 1er septembre, mue par une sorte de pressentiment, Kalumah voulut s'aventurer sur le rivage. Elle alla ainsi, bravant le vent et la pluie qui faisaient rage autour d'elle, observant d'un oeil inquiet la mer irrite qui se levait dans l'ombre comme une chane de montagnes. Soudain, quelque temps aprs minuit, il lui sembla voir une masse norme qui drivait sous la pousse de l'ouragan et paralllement la cte. Ses yeux, dous d'une extrme puissance de vision, comme tous ceux de ces indignes nomades, habitus aux tnbres des longues nuits de l'hiver arctique, ne pouvaient la tromper. Une chose norme passait deux milles du littoral, et cette chose ne pouvait tre ni un ctac, ni un navire, ni mme un iceberg cette poque de l'anne. D'ailleurs, Kalumah ne raisonna mme pas. Il se fit dans son esprit comme une rvlation. Devant son cerveau surexcit apparut l'image de ses amis. Elle les revit tous, Mrs. Paulina Barnett, Madge, le lieutenant Hobson, le bb qu'elle avait tant couvert de ses caresses au Fort-Esprance! Oui! c'taient eux qui passaient, emports dans la tempte sur ce glaon flottant! Kalumah n'eut pas un instant de doute, pas un moment d'hsitation. Elle se dit qu'il fallait apprendre ces naufrags, qui ne s'en doutaient peut-tre pas, que la terre tait proche. Elle courut sa hutte, elle prit une de ces torches faites d'toupe et de rsine dont les Esquimaux se servent pour leurs pches de nuit, elle l'enflamma et vint l'agiter sur le rivage au sommet du cap des Glaces. C'tait le feu que Jasper Hobson et le sergent Long, blottis alors au cap Michel, avaient aperu au milieu des sombres brumes, pendant la nuit du 31 aot. Quelle fut la joie, l'motion de la jeune Esquimaude, quand elle vit un signal rpondre au sien, lorsqu'elle aperut ce bouquet de sapins, enflamm par le lieutenant Hobson, qui jeta ses fauves lueurs jusqu'au littoral amricain, dont il ne se savait pas si prs! Mais tout s'teignit bientt. L'accalmie dura peine quelques minutes, et l'effroyable bourrasque, sautant au sud-est, reprit avec une nouvelle violence. Kalumah comprit que sa proie -- c'est ainsi qu'elle l'appelait - -, que sa proie allait lui chapper, que l'le n'atterrirait pas! Elle la voyait, cette le, elle la sentait s'loigner dans la nuit et reprendre le chemin de la haute mer. Ce fut un moment terrible pour la jeune indigne. Elle se dit qu'il fallait que ses amis fussent, tout prix, prvenus de leur situation, que, pour eux, il serait peut-tre encore temps d'agir, que chaque heure perdue les loignait de ce continent... Elle n'hsita pas. Son kayak tait l, cette frle embarcation sur laquelle elle avait plus d'une fois brav les temptes de la mer Arctique. Elle poussa son kayak la mer, laa autour de sa ceinture la veste de peau de phoque qui s'y rattachait, et, la pagaie la main, elle s'aventura dans les tnbres. ce moment de son rcit, Mrs. Paulina Barnett pressa affectueusement sur son coeur la jeune Kalumah, la courageuse enfant, et Madge pleura en l'coutant. Kalumah, lance sur ces flots irrits, se trouva alors plutt aide que contrarie par la saute du vent qui portait au large. Elle se dirigea vers la masse qu'elle apercevait encore confusment dans l'ombre. Les lames couvraient en grand son kayak, mais elles ne pouvaient rien contre l'insubmersible embarcation, qui flottait comme une paille la crte des lames. Plusieurs fois elle chavira, mais un coup de pagaie la retourna toujours. Enfin, aprs une heure d'efforts, Kalumah distingua plus distinctement l'le errante. Elle ne doutait plus d'arriver son but, car elle en tait moins d'un quart de mille! C'est alors qu'elle jeta dans la nuit ce cri que Jasper Hobson et le sergent Long entendirent tous deux! Mais alors, Kalumah se sentit, malgr elle, emporte dans l'ouest par un irrsistible courant, auquel elle offrait plus de prise que l'le Victoria! En vain voulut-elle lutter avec sa pagaie! Sa lgre embarcation filait comme une flche. Elle poussa de nouveaux cris qui ne furent point entendus, car elle tait dj loin, et quand l'aube vint jeter quelque clart dans l'espace, les terres de la Nouvelle-Georgie qu'elle avait quittes et celles de l'le errante qu'elle poursuivait, ne formaient plus que deux masses confuses l'horizon. Dsespra-t-elle alors, la jeune indigne? Non. Revenir au continent amricain tait dsormais impossible. Elle avait vent debout, un vent terrible, ce mme vent qui, repoussant l'le, allait en trente-six heures la reporter de deux cents milles au large, aid d'ailleurs par le courant du littoral. Kalumah n'avait qu'une ressource: gagner l'le en se maintenant dans le mme courant qu'elle et dans ces mmes eaux qui l'entranaient irrsistiblement! Mais, hlas! les forces trahirent le courage de la pauvre enfant! La faim la tortura bientt. L'puisement, la fatigue rendirent sa pagaie inerte entre ses mains. Pendant plusieurs heures, elle lutta, et il lui sembla qu'elle se rapprochait de l'le, d'o l'on ne pouvait l'apercevoir, car elle n'tait qu'un point sur cette immense mer. Elle lutta, mme lorsque ses bras rompus, ses mains ensanglantes lui refusrent tout service! Elle lutta jusqu'au bout et perdit enfin connaissance, tandis que son frle kayak, abandonn, devenait le jouet du vent et des flots! Que se passa-t-il alors? Elle ne put le dire, ayant perdu connaissance. Combien de temps erra-t-elle ainsi, l'aventure, comme une pave? Elle ne le savait, et ne revint au sentiment que lorsque son kayak, brusquement choqu, s'ouvrit sous elle. Kalumah fut plonge dans l'eau froide dont la fracheur la ranima, et quelques instants plus tard, une lame la jetait mourante sur une grve de sable. Cela s'tait fait dans la nuit prcdente, peu prs au moment o l'aube apparaissait, c'est--dire de deux trois heures du matin. Depuis le moment o Kalumah s'tait prcipite dans son embarcation jusqu'au moment o cette embarcation fut submerge, il s'tait donc coul plus de soixante-dix heures! Cependant, la jeune indigne, sauve des flots, ne savait sur quelle cte l'ouragan l'avait porte. L'avait-il ramene au continent? L'avait-il dirige, au contraire, sur cette le qu'elle poursuivait avec tant d'audace? Elle l'esprait! Oui! elle l'esprait! D'ailleurs, le vent et le courant avaient d l'entraner au large et non la repousser la cte! Cette pense la ranima. Elle se releva et, toute brise, se mit suivre le rivage. Sans s'en douter, la jeune indigne avait t providentiellement jete sur cette portion de l'le Victoria qui formait autrefois l'angle suprieur de la baie des Morses. Mais, dans ces conditions, elle ne pouvait reconnatre ce littoral, corrod par les eaux, aprs les changements qui s'y taient produits depuis la rupture de l'isthme. Kalumah marcha, puis, n'en pouvant plus, s'arrta, et reprit avec un nouveau courage. La route s'allongeait devant ses pas. chaque mille, il lui fallait tourner les parties du rivage dj envahies par la mer. C'est ainsi que, se tranant, tombant, se relevant, elle arriva non loin du petit taillis qui, le matin mme, avait servi de lieu de halte Mrs. Paulina Barnett et Madge. On sait que les deux femmes, se dirigeant vers le cap Esquimau, avaient rencontr non loin de ce taillis la trace de ses pas empreints sur la neige. Puis, quelque distance, la pauvre Kalumah tait tombe une dernire fois! partir de ce point, puise par la fatigue et la faim, elle ne s'avana plus qu'en rampant. Mais un immense espoir tait entr dans le coeur de la jeune indigne. quelques pas du littoral, elle avait enfin reconnu ce cap Esquimau au pied duquel avaient camp les siens et elle l'anne prcdente. Elle savait qu'elle n'tait plus qu' huit milles de la factorerie, qu'il ne lui faudrait plus que suivre ce chemin qu'elle avait si souvent parcouru, quand elle allait visiter ses amis du Fort-Esprance. Oui! cette pense la soutint. Mais, enfin, arrive au rivage, n'ayant plus aucune force, elle tomba sur la neige et perdit une dernire fois connaissance. Sans Mrs. Paulina Barnett, elle mourrait l! Mais, dit-elle, ma bonne dame, je savais bien que vous viendriez mon secours et que mon Dieu me sauverait par vos mains! On sait le reste! On sait quel providentiel instinct entrana ce jour mme Mrs. Paulina Barnett et Madge explorer cette partie du littoral, et quel dernier instinct les porta visiter le cap Esquimau, aprs leur halte au taillis et avant leur retour la factorerie. On sait aussi -- ce que Mrs. Paulina Barnett apprit la jeune indigne -- comment eut lieu cette rupture du glaon et ce que fit l'ours en cette circonstance. Et mme, Mrs. Paulina Barnett ajouta en souriant: Ce n'est pas moi qui t'ai sauve, mon enfant, c'est cet honnte animal! Sans lui, tu tais perdue, et si jamais il revient vers nous, on le respectera comme ton sauveur! Pendant ce rcit, Kalumah, bien restaure et bien caresse, avait repris ses forces. Mrs. Paulina Barnett lui proposa de retourner au fort immdiatement, afin de ne pas prolonger son absence. La jeune Esquimaude se leva aussitt, prte partir. Mrs. Paulina Barnett avait en effet hte d'informer Jasper Hobson des incidents de cette matine, et de lui apprendre ce qui s'tait pass pendant la nuit de la tempte, lorsque l'le errante s'tait rapproche du littoral amricain. Mais avant tout, la voyageuse recommanda Kalumah de garder un secret absolu sur ces vnements, aussi bien que sur la situation de l'le. Elle serait cense tre venue tout naturellement par le littoral, afin d'accomplir la promesse qu'elle avait faite de visiter ses amis pendant la belle saison. Son arrive mme serait de nature confirmer les habitants de la factorerie dans la pense qu'aucun changement ne s'tait produit au territoire du cap Bathurst, pour le cas o quelques-uns auraient eu des soupons cet gard. Il tait trois heures environ, quand Mrs. Paulina Barnett, la jeune indigne appuye son bras, et la fidle Madge reprirent la route de l'est, et, avant cinq heures du soir, toutes trois arrivaient la poterne du Fort-Esprance. X. Le courant du Kamtchatka. On peut facilement imaginer l'accueil qui fut fait la jeune Kalumah par les habitants du fort. Pour eux, c'tait comme si le lien rompu avec le reste du monde se renouait. Mrs. Mac Nap, Mrs. Ra et Mrs. Joliffe lui prodigurent leurs caresses. Kalumah, ayant tout d'abord aperu le petit enfant, courut lui et le couvrit de ses baisers. La jeune Esquimaude fut vraiment touche des hospitalires faons de ses amis d'Europe. Ce fut qui lui ferait fte. On fut enchant de savoir qu'elle passerait tout l'hiver la factorerie, car l'anne, trop avance dj, ne lui permettait pas de retourner aux tablissements de la Nouvelle-Georgie. Mais si les habitants du Fort-Esprance se montrrent trs agrablement surpris par l'arrive de la jeune indigne, que dut penser Jasper Hobson, quand il vit apparatre Kalumah au bras de Mrs. Paulina Barnett? Il ne put en croire ses yeux. Une pense subite, qui ne dura que le temps d'un clair, traversa son esprit, -- la pense que l'le Victoria, sans qu'on s'en ft aperu, et en dpit des relvements quotidiens, avait atterri sur un point du continent. Mrs. Paulina Barnett lut dans les yeux du lieutenant Hobson cette invraisemblable hypothse, et elle secoua ngativement la tte. Jasper Hobson comprit que la situation n'avait aucunement chang, et il attendit que Mrs. Paulina Barnett lui donnt l'explication de la prsence de Kalumah. Quelques instants plus tard, Jasper Hobson et la voyageuse se promenaient au pied du cap Bathurst, et le lieutenant coutait avidement le rcit des aventures de Kalumah. Ainsi donc, toutes les suppositions de Jasper Hobson s'taient ralises! Pendant la tempte, cet ouragan, qui chassait du nord- est, avait rejet l'le errante hors du courant! Dans cette horrible nuit du 30 au 31 aot, l'icefield s'tait rapproch moins d'un mille du continent amricain! Ce n'tait point le feu d'un navire, ce n'tait point le cri d'un naufrag qui frapprent la fois les yeux et les oreilles de Jasper Hobson! La terre tait l, tout prs, et, si le vent et souffl une heure de plus dans cette direction, l'le Victoria et heurt le littoral de l'Amrique russe! Et, ce moment, une saute de vent, fatale, funeste, avait repouss l'le au large de la cte! L'irrsistible courant l'avait reprise dans ses eaux, et, depuis lors, avec une vitesse excessive que rien ne pouvait enrayer, pousse par ces violentes brises du sud-est, elle avait driv jusqu' ce point dangereux, situ entre deux attractions contraires, qui toutes deux pouvaient amener sa perte et celle des infortuns qu'elle entranait avec elle! Pour la centime fois, le lieutenant et Mrs. Paulina Barnett s'entretinrent de ces choses. Puis, Jasper Hobson demanda si des modifications importantes du territoire s'taient produites entre le cap Bathurst et la baie des Morses. Mrs. Paulina Barnett rpondit qu'en certaines parties le niveau du littoral semblait s'tre abaiss et que les lames couraient l o nagure le sol tait au-dessus de leur atteinte. Elle raconta aussi l'incident du cap Esquimau, et fit connatre la rupture importante qui s'tait produite en cette portion du rivage. Rien n'tait moins rassurant. Il tait vident que l'icefield, base de l'le, se dissolvait peu peu, que les eaux relativement plus chaudes en rongeaient la surface infrieure. Ce qui s'tait pass au cap Esquimau pouvait chaque instant se produire au cap Bathurst. Les maisons de la factorerie pouvaient chaque heure de la nuit ou du jour s'engouffrer dans un abme, et le seul remde cette situation, c'tait l'hiver, cet hiver avec toutes ses rigueurs, cet hiver qui tardait tant venir! Le lendemain, 4 septembre, une observation faite par le lieutenant Hobson dmontra que la position de l'le Victoria ne s'tait pas sensiblement modifie depuis la veille. Elle demeurait immobile entre les deux courants contraires, et, en somme, c'tait maintenant la circonstance la plus heureuse qui pt se prsenter. Que le froid nous saisisse ainsi, que la banquise nous arrte, dit Jasper Hobson, que la mer se solidifie autour de nous, et je regarderai notre salut comme assur! Nous ne sommes pas deux cents milles de la cte en ce moment, et, en s'aventurant sur les icefields durcis, il sera possible d'atteindre soit l'Amrique russe, soit les rivages de l'Asie. Mais l'hiver, l'hiver tout prix et en toute hte! Cependant, et d'aprs les ordres du lieutenant, les derniers prparatifs de l'hivernage s'achevaient. On s'occupait de pourvoir la nourriture des animaux domestiques pour tout le temps que durerait la longue nuit polaire. Les chiens taient en bonne sant et s'engraissaient ne rien faire, mais on ne pouvait trop en prendre soin, car les pauvres btes auraient terriblement travailler, lorsqu'on abandonnerait le Fort-Esprance pour gagner le continent travers le champ de glace. Il importait donc de les maintenir dans un parfait tat de vigueur. Aussi la viande saignante, et principalement la chair de ces rennes qui se laissaient tuer aux environs de la factorerie, ne leur fut-elle point mnage. Quant aux rennes domestiques, ils prospraient. Leur table tait convenablement installe, et une rcolte considrable de mousses avait t emmnage leur intention dans les magasins du fort. Les femelles fournissaient un lait abondant Mrs. Joliffe, qui l'employait journellement dans ses prparations culinaires. Le caporal et sa petite femme avaient aussi refait leurs semailles, qui avaient si bien russi pendant la saison chaude. Le terrain avait t prpar avant les neiges pour les plants d'oseille, de cochlarias et du th du Labrador. Ces prcieux antiscorbutiques ne devaient pas manquer la colonie. Quant au bois, il remplissait les hangars jusqu'au fatage. L'hiver rude et glacial pouvait maintenant venir et la colonne de mercure geler dans la cuvette du thermomtre, sans qu'on ft rduit, comme l'poque des derniers grands froids, brler le mobilier de la maison. Le charpentier Mac Nap et ses hommes avaient pris leurs mesures en consquence, et les dbris provenant du bateau en construction fournirent mme un notable surcrot de combustible. Vers cette poque, on prit dj quelques animaux qui avaient revtu leur fourrure hivernale, des martres, des visons, des renards bleus, des hermines. Marbre et Sabine avaient obtenu du lieutenant l'autorisation d'tablir quelques trappes aux abords de l'enceinte. Jasper Hobson n'avait pas cru devoir leur refuser cette permission, dans la crainte d'exciter la dfiance de ses hommes, car il n'avait aucun prtexte srieux faire valoir pour arrter l'approvisionnement des pelleteries. Il savait pourtant bien que c'tait une besogne inutile, et que cette destruction d'animaux prcieux et inoffensifs ne profiterait personne. Toutefois, la chair de ces rongeurs fut employe nourrir les chiens et on conomisa ainsi une grande quantit de viande de rennes. Tout se prparait donc pour l'hivernage, comme si le Fort- Esprance et t tabli sur un terrain solide, et les soldats travaillaient avec un zle qu'ils n'auraient pas eu, s'ils avaient t mis dans le secret de la situation. Pendant les jours suivants, les observations, faites avec le plus grand soin, n'indiqurent aucun changement apprciable dans la position de l'le Victoria. Jasper Hobson, la voyant ainsi immobile, se reprenait esprer. Si les symptmes de l'hiver ne s'taient encore pas montrs dans la nature inorganique, si la temprature se maintenait toujours quarante-neuf degrs Fahrenheit, en moyenne (9 centigr. au-dessus de zro), on avait signal quelques cygnes qui, s'enfuyant vers le sud, allaient chercher des climats plus doux. D'autres oiseaux, grands volateurs, que les longues traverses au-dessus des mers n'effrayaient pas, abandonnaient peu peu les rivages de l'le. Ils savaient bien que le continent amricain ou le continent asiatique, avec leur temprature moins pre, leurs territoires plus hospitaliers, leurs ressources de toutes sortes, n'taient pas loin, et que leurs ailes taient assez puissantes pour les y porter. Plusieurs de ces oiseaux furent pris, et, suivant le conseil de Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant leur attacha au cou un billet en toile gomme, sur lequel taient inscrits la position de l'le errante et les noms de ses habitants. Puis on les laissa prendre leur vol, et ce ne fut pas sans envie qu'on les vit se diriger vers le sud. Il va sans dire que cette opration se fit en secret et n'eut d'autres tmoins que Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Jasper Hobson et le sergent Long. Quant aux quadrupdes emprisonns dans l'le, ils ne pouvaient plus aller chercher dans les rgions mridionales leurs retraites accoutumes de l'hiver. Dj, cette poque de l'anne, aprs que les premiers jours de septembre s'taient couls, les rennes, les livres polaires, les loups eux-mmes, auraient d abandonner les environs du cap Bathurst, et se rfugier du ct du lac du Grand- Ours ou du lac de l'Esclave, bien au-dessous du Cercle polaire. Mais cette fois, la mer leur opposait une infranchissable barrire, et ils devaient attendre qu'elle se ft solidifie par le froid, afin d'aller retrouver des rgions plus habitables. Sans doute, ces animaux, pousss par leur instinct, avaient essay de reprendre les routes du sud, mais, arrts au littoral de l'le, ils taient, par instinct aussi, revenus aux approches du Fort- Esprance, prs de ces hommes, prisonniers comme eux, prs de ces chasseurs, leurs plus redoutables ennemis d'autrefois. Le 5, le 6, le 7, le 8 et le 9 septembre, aprs observation, on ne constata aucune modification dans la position de l'le Victoria. Ce vaste remous, situ entre les deux courants, dont elle n'avait point abandonn les eaux, la tenait stationnaire. Encore quinze jours, trois semaines au plus de ce _statu quo_, et le lieutenant Hobson pourrait se croire sauv. Mais la mauvaise chance ne s'tait pas encore lasse, et bien d'autres preuves surhumaines, on peut le dire, attendaient encore les habitants du Fort-Esprance! En effet, le 10 septembre, le point constata un dplacement de l'le Victoria. Ce dplacement, peu rapide jusqu'alors, s'oprait dans le sens du nord. Jasper Hobson fut atterr! L'le tait dfinitivement prise par le courant du Kamtchatka! Elle drivait du ct de ces parages inconnus o se forment les banquises! Elle s'en allait vers ces solitudes de la mer polaire, interdites aux investigations de l'homme, vers les rgions dont on ne revient pas! Le lieutenant Hobson ne cacha point ce nouveau danger ceux qui taient dans le secret de la situation. Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, aussi bien que le sergent Long, reurent ce nouveau coup avec rsignation. Peut-tre, dit la voyageuse, l'le s'arrtera-t-elle encore! Peut-tre son mouvement sera-t-il lent! Esprons toujours... et attendons! L'hiver n'est pas loin, et, d'ailleurs, nous allons au- devant de lui. En tout cas, que la volont de Dieu s'accomplisse! -- Mes amis, demanda le lieutenant Hobson, pensez-vous que je doive prvenir nos compagnons? Vous voyez dans quelle situation nous sommes, et ce qui peut nous arriver! N'est-ce pas assumer une responsabilit trop grande que de leur cacher les prils dont ils sont menacs? -- J'attendrais encore, rpondit sans hsiter Mrs. Paulina Barnett. Tant que nous n'avons pas puis toutes les chances, il ne faut pas livrer nos compagnons au dsespoir. -- C'est aussi mon avis, ajouta simplement le sergent Long. Jasper Hobson pensait ainsi, et il fut heureux de voir son opinion confirme dans ce sens. Le 11 et le 12 septembre, le dplacement vers le nord fut encore plus accus. L'le Victoria drivait avec une vitesse de douze treize milles par jour. C'tait donc de douze treize milles qu'elle s'loignait de toute terre, en s'levant dans le nord, c'est--dire en suivant la courbure trs sensiblement accuse du courant du Kamtchatka sur cette haute latitude. Elle n'allait donc pas tarder dpasser ce soixante-dixime parallle qui traversait autrefois la pointe extrme du cap Bathurst, et au-del duquel aucune terre, continentale ou autre, ne se prolongeait dans cette portion des contres arctiques. Jasper Hobson, chaque jour, reportait le point sur sa carte, et il pouvait voir vers quels abmes infinis courait l'le errante. La seule chance, la moins mauvaise, c'tait qu'on allait au-devant de l'hiver, ainsi que l'avait dit Mrs. Paulina Barnett. driver ainsi vers le nord, on rencontrerait plus vite, avec le froid, les eaux glaces qui devaient peu peu accrotre et consolider l'icefield. Mais si alors les habitants du Fort-Esprance pouvaient esprer de ne plus s'engloutir en mer, quel chemin interminable, impraticable peut-tre, ils auraient faire pour revenir de ces profondeurs hyperborennes? Ah! si l'embarcation, tout imparfaite qu'elle tait, et t prte, le lieutenant Hobson n'et pas hsit s'y embarquer avec tout le personnel de la colonie; mais, malgr toute la diligence du charpentier, elle n'tait point acheve et ne pouvait l'tre avant longtemps, car Mac Nap tait forc d'apporter tous ses soins la construction de ce bateau auquel devait tre confie la vie de vingt personnes, et cela dans des mers trs dangereuses. Au 16 septembre, l'le Victoria se trouvait de soixante-quinze quatre-vingts milles au nord, depuis le point o elle s'tait immobilise pendant quelques jours entre les deux courants du Kamtchatka et de la mer de Behring. Mais alors des symptmes plus frquents de l'approche de l'hiver se produisirent. La neige tomba souvent, et parfois en flocons presss. La colonne mercurielle s'abaissa peu peu. La moyenne de la temprature, pendant le jour, tait encore de quarante-quatre degrs Fahrenheit (6 7 centigr. au-dessus de zro), mais pendant la nuit elle tombait trente-deux degrs (zro du thermomtre centigrade). Le soleil traait une courbe excessivement allonge au-dessus de l'horizon. midi, il ne s'levait plus que de quelques degrs, et il disparaissait dj pendant onze heures sur vingt-quatre. Enfin, dans la nuit du 16 au 17 septembre, les premiers indices de glace apparurent sur la mer. C'taient de petits cristaux isols, semblables une sorte de neige, qui faisaient tache la surface de l'eau limpide. On pouvait remarquer, suivant une observation dj reproduite par le clbre navigateur Scoresby, que cette neige avait pour effet immdiat de calmer la houle, ainsi que fait l'huile que les marins filent pour apaiser momentanment les agitations de la mer. Ces petits glaons avaient une tendance se souder, et ils l'eussent fait certainement en eau calme; mais les ondulations des lames les brisaient et les sparaient ds qu'ils formaient une surface un peu considrable. Jasper Hobson observa avec une extrme attention la premire apparition de ces jeunes glaces. Il savait que vingt-quatre heures suffisaient pour que la crote glace, accrue par sa partie infrieure, atteignt une paisseur de deux trois pouces, paisseur qui suffisait dj supporter le poids d'un homme. Il comptait donc que l'le Victoria serait avant peu arrte dans son mouvement vers le nord. Mais jusqu'alors, le jour dfaisait le travail de la nuit, et si la course de l'le tait ralentie pendant les tnbres par quelques pices plus rsistantes qui lui faisaient obstacle, pendant le jour, ces glaces, fondues ou brises, n'enrayaient plus sa marche, qu'un courant, remarquablement fort, rendait trs rapide. Aussi le dplacement vers les rgions septentrionales s'accroissait-il sans que l'on pt rien faire pour l'arrter. Au 21 septembre, au moment de l'quinoxe, le jour fut prcisment gal la nuit, et, partir de cet instant, les heures de nuit s'accrurent successivement aux dpens des heures du jour. L'hiver arrivait visiblement, mais il n'tait ni prompt, ni rigoureux. cette date, l'le Victoria avait dj dpass de prs d'un degr le soixante-dixime parallle, et, pour la premire fois, elle prouva un mouvement de rotation sur elle-mme que Jasper Hobson valua environ un quart de circonfrence. On conoit alors quels furent les soucis du lieutenant Hobson. Cette situation, qu'il avait essay de cacher jusqu'alors, la nature menaait d'en dvoiler le secret, mme aux moins clairvoyants. En effet, par suite de ce mouvement de rotation, les points cardinaux de l'le taient changs. Le cap Bathurst ne pointait plus vers le nord, mais vers l'est. Le soleil, la lune, les toiles, ne se levaient plus et ne se couchaient plus sur l'horizon habituel, et il tait impossible que des gens observateurs, tels que Mac Nap, Ra, Marbre et d'autres, ne remarquassent pas ce changement qui leur et tout appris. Mais, la grande satisfaction de Jasper Hobson, ces braves soldats ne parurent s'apercevoir de rien. Le dplacement, par rapport aux points cardinaux, n'avait pas t considrable, et l'atmosphre, trs souvent embrume, ne permettait pas de relever exactement le lever et le coucher des astres. Mais ce mouvement de rotation parut concider avec un mouvement de translation plus rapide encore. Depuis ce jour, l'le Victoria driva avec une vitesse de prs d'un mille l'heure. Elle remontait toujours vers les latitudes leves, s'loignant de toute terre. Jasper Hobson ne se laissait pas aller au dsespoir, car il n'tait pas dans son caractre de dsesprer, mais il se sentait perdu, et il demandait l'hiver, c'est--dire le froid tout prix. Cependant, la temprature s'abaissa encore. Une neige abondante tomba pendant les journes des 23 et 24 septembre, et, s'ajoutant la surface des glaons que le froid cimentait dj, elle accrut leur paisseur. L'immense plaine de glace se formait peu peu. L'le, en marchant, la brisait bien encore, mais sa rsistance augmentait d'heure en heure. La mer se prenait tout autour et jusqu'au-del des limites du regard. Enfin, l'observation du 27 septembre prouva que l'le Victoria, emprisonne dans un immense icefield, tait immobile depuis la veille! Immobile par 17722' de longitude et 7757' de latitude, - - plus de six cents milles de tout continent! XI. Une communication de Jasper Hobson. Telle tait la situation. L'le avait jet l'ancre, suivant l'expression du sergent Long, elle s'tait arrte, elle tait stationnaire, comme au temps o l'isthme la rattachait encore au continent amricain. Mais six cents milles la sparaient alors des terres habites, et ces six cents milles, il faudrait les franchir avec les traneaux, en suivant la surface solidifie de la mer, au milieu des montagnes de glace que le froid allait accumuler, et cela pendant les plus rudes mois de l'hiver arctique. C'tait une terrible entreprise, et, cependant, il n'y avait pas hsiter. Cet hiver que le lieutenant Hobson avait appel de tous ses voeux, il arrivait enfin, il avait enray la funeste marche de l'le vers le nord, il allait jeter un pont de six cents milles entre elles et les continents voisins! Il fallait donc profiter de ces nouvelles chances et rapatrier toute cette colonie perdue dans les rgions hyperborennes. En effet -- ainsi que le lieutenant Hobson l'expliqua ses amis - -, on ne pouvait attendre que le printemps prochain et amen la dbcle des glaces, c'est--dire s'abandonner encore une fois aux caprices des courants de la mer de Behring. Il s'agissait donc uniquement d'attendre que la mer ft suffisamment prise, c'est-- dire pendant un laps de temps qu'on pouvait valuer trois ou quatre semaines. D'ici l, le lieutenant Hobson comptait oprer des reconnaissances frquentes sur l'icefield qui enserrait l'le, afin de dterminer son tat de solidification, les facilits qu'il offrirait au glissage des traneaux, et la meilleure route qu'il prsenterait, soit vers les rivages asiatiques, soit vers le continent amricain. Il va sans dire, ajouta Jasper Hobson, qui s'entretenait alors de ces choses avec Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long, il va sans dire que les terres de la Nouvelle-Georgie, et non les ctes d'Asie, auront toutes nos prfrences, et qu' chances gales, c'est vers l'Amrique russe que nous dirigerons nos pas. -- Kalumah nous sera trs utile alors, rpondit Mrs. Paulina Barnett, car, en sa qualit d'indigne, elle connat parfaitement ces territoires de la Nouvelle-Georgie. -- Trs utile, en effet, dit le lieutenant Hobson, et son arrive jusqu' nous a vritablement t providentielle. Grce elle, il nous sera ais d'atteindre les tablissements du Fort-Michel dans le golfe de Norton, soit mme, beaucoup plus au sud, la ville de New-Arkhangel, o nous achverons de passer l'hiver. -- Pauvre Fort-Esprance! dit Mrs. Paulina Barnett. Construit au prix de tant de fatigues, et si heureusement cr par vous, monsieur Jasper! Cela me brisera le coeur de l'abandonner sur cette le, au milieu de ces champs de glace, de le laisser peut- tre au-del de l'infranchissable banquise! Oui! quand nous partirons, mon coeur saignera, en lui donnant le dernier adieu! -- Je n'en souffrirai pas moins que vous, madame, rpondit le lieutenant Hobson, et peut-tre plus encore! C'tait l'oeuvre la plus importante de ma vie! J'avais mis toute mon intelligence, toute mon nergie tablir ce Fort-Esprance, si malheureusement nomm, et je ne me consolerai jamais d'avoir t forc de l'abandonner! Puis, que dira la Compagnie, qui m'avait confi cette tche, et dont je ne suis que l'humble agent, aprs tout! -- Elle dira, monsieur Jasper, s'cria Mrs. Paulina Barnett avec une gnreuse animation, elle dira que vous avez fait votre devoir, que vous ne pouvez pas tre responsable des caprices de la nature, plus puissante partout et toujours que la main et l'esprit de l'homme! Elle comprendra que vous ne pouviez prvoir ce qui est arriv, car cela tait en dehors des prvisions humaines! Elle saura enfin que, grce votre prudence et votre nergie morale, elle n'aura pas regretter la perte d'un seul des compagnons qu'elle vous avait confis. -- Merci, madame, rpondit le lieutenant en serrant la main de Mrs. Paulina Barnett, je vous remercie de ces paroles que vous inspire votre coeur, mais je connais un peu les hommes, et, croyez-moi, mieux vaut russir qu'chouer. Enfin, la grce du Ciel! Le sergent Long, voulant couper court aux ides tristes de son lieutenant, ramena la conversation sur les circonstances prsentes; il parla des prparatifs commencer pour un prochain dpart, et enfin il lui demanda s'il comptait enfin apprendre ses compagnons la situation relle de l'le Victoria. Attendons encore, rpondit Jasper Hobson, nous avons par notre silence pargn jusqu'ici bien des inquitudes ces pauvres gens, attendons que le jour de notre dpart soit dfinitivement fix, et nous leur ferons connatre alors la vrit tout entire! Ce point arrt, les travaux habituels de la factorerie continurent pendant les semaines suivantes. Quelle tait, il y a un an, la situation des habitants alors heureux et contents, du Fort-Esprance? Il y a un an, les premiers symptmes de la saison froide apparaissaient tels qu'ils taient alors. Les jeunes glaces se formaient peu peu sur le littoral. Le lagon, dont les eaux taient plus tranquilles que celles de la mer, se prenaient d'abord. La temprature se tenait pendant le jour un ou deux degrs au-dessus de la glace fondante et s'abaissait de trois ou quatre degrs au-dessous pendant la nuit. Jasper Hobson commenait faire revtir ses hommes les habits d'hiver, les fourrures, les vtements de laine. On installait les condenseurs l'intrieur de la maison. On nettoyait le rservoir air et les pompes d'aration. On tendait des trappes autour de l'enceinte palissade, aux environs du cap Bathurst, et Sabine et Marbre s'applaudissaient de leurs succs de chasseurs. Enfin, on terminait les derniers travaux d'appropriation de la maison principale. Cette anne, ces braves gens procdrent de la mme faon. Bien que, par le fait, le Fort-Esprance ft en latitude environ de deux degrs plus haut qu'au commencement du dernier hiver, cette diffrence ne devait pas amener une modification sensible dans l'tat moyen de la temprature. En effet, entre le soixante- dixime et le soixante-douzime parallle, l'cart n'est pas assez considrable pour que la moyenne thermomtrique en soit srieusement influence. On et plutt constat que le froid tait maintenant moins rigoureux qu'il ne l'avait t au commencement du dernier hivernage. Mais trs probablement, il semblait plus supportable, parce que les hiverneurs se sentaient dj faits ce rude climat. Il faut remarquer, cependant, que la mauvaise saison ne s'annona pas avec sa rigueur accoutume. Le temps tait humide, et l'atmosphre se chargeait journellement de vapeurs qui se rsolvaient tantt en pluie, tantt en neige. Il ne faisait certainement pas assez froid, au gr du lieutenant Hobson. Quant la mer, elle se prenait autour de l'le, mais non d'une manire rgulire et continue. De larges taches noirtres, dissmines la surface du nouvel icefield, indiquaient que les glaons taient encore mal ciments entre eux. On entendait presque incessamment des fracas retentissants, dus la rupture du banc, qui se composait d'un nombre infini de morceaux insuffisamment souds, dont la pluie dissolvait les artes suprieures. On ne sentait pas cette norme pression qui se produit d'ordinaire, quand les glaces naissent rapidement sous un froid vif et s'accumulent les unes sur les autres. Les icebergs, les hummocks mme, taient rares, et la banquise ne se levait pas encore l'horizon. Voil une saison, rptait souvent le sergent Long, qui n'et point dplu aux chercheurs du passage du nord-ouest ou aux dcouvreurs du ple Nord, mais elle est singulirement dfavorable nos projets et nuisible notre rapatriement! Ce fut ainsi pendant tout le mois d'octobre, et Jasper Hobson constata que la moyenne de la temprature ne dpassa gure trente- deux degrs Fahrenheit (zro du thermomtre centigrade). Or, on sait qu'il faut sept huit degrs au-dessous de glace d'un froid qui persiste pendant plusieurs jours, pour que la mer se solidifie. D'ailleurs, une circonstance, qui n'chappa pas plus Mrs. Paulina Barnett qu'au lieutenant Hobson, prouvait bien que l'icefield n'tait en aucune faon praticable. Les animaux emprisonns dans l'le, animaux fourrures, rennes, loups, etc., se seraient videmment enfuis vers de plus basses latitudes, si la fuite et t possible, c'est--dire si la mer solidifie leur et offert un passage assur. Or, ils abondaient toujours autour de la factorerie, et recherchaient de plus en plus le voisinage de l'homme. Les loups eux-mmes venaient jusqu' porte de fusil de l'enceinte dvorer les martres ou les livres polaires qui formaient leur unique nourriture. Les rennes affams, n'ayant plus ni mousses ni herbe brouter, rdaient, par bande, aux environs du cap Bathurst. Un ours -- celui sans doute envers lequel Mrs. Paulina Barnett et Kalumah avaient contract une dette de reconnaissance -- passait frquemment entre les arbres de la futaie, sur les bords du lagon. Or, si ces divers animaux taient l, et principalement les ruminants, auxquels il faut une nourriture exclusivement vgtale, s'ils taient encore sur l'le Victoria pendant ce mois d'octobre, c'est qu'ils n'avaient pu, c'est qu'ils ne pouvaient fuir. On a dit que la moyenne de la temprature se maintenait au degr de la glace fondante. Or, quand Jasper Hobson consulta son journal, il vit que l'hiver prcdent, dans ce mme mois d'octobre, le thermomtre marquait dj vingt degrs Fahrenheit au-dessous de zro (10 centigr. au-dessous de glace). Quelle diffrence, et combien la temprature se distribue capricieusement dans ces rgions polaires! Les hiverneurs ne souffraient donc aucunement du froid, et ils ne furent point obligs de se confiner dans leur maison. Cependant, l'humidit tait grande, car des pluies, mles de neige, tombaient frquemment, et le baromtre, par son abaissement, indiquait que l'atmosphre tait sature de vapeurs. Pendant ce mois d'octobre, Jasper Hobson et le sergent Long entreprirent plusieurs excursions afin de reconnatre l'tat de l'icefield au large de l'le. Un jour, ils allrent au cap Michel, un autre l'angle de l'ancienne baie des Morses, dsireux de savoir si le passage tait praticable, soit pour le continent amricain, soit pour le continent asiatique, et si le dpart pouvait tre arrt. Or, la surface du champ de glace tait couverte de flaques d'eau, et, en de certains endroits, crible de crevasses qui eussent immanquablement arrt la marche des traneaux. Il ne semblait mme pas qu'un voyageur pt se hasarder pied dans ce dsert, presque aussi liquide que solide. Ce qui prouvait bien qu'un froid insuffisant et mal rgl, une temprature intermittente, avaient produit cette solidification incomplte, c'tait la multitude de pointes, de cristaux, de prismes, de polydres de toutes sortes qui hrissaient la surface de l'icefield, comme une concrtion de stalactites. Il ressemblait plutt un glacier qu' un champ, ce qui et rendu la marche excessivement pnible, au cas o elle aurait t praticable. Le lieutenant Hobson et le sergent Long, s'aventurant sur l'icefield, firent ainsi un mille ou deux dans la direction du sud, mais au prix de peines infinies et en y employant un temps considrable. Ils reconnurent donc qu'il fallait encore attendre, et ils revinrent trs dsappoints au Fort-Esprance. Les premiers jours de novembre arrivrent. La temprature s'abaissa un peu, mais de quelques degrs seulement. Ce n'tait pas suffisant. De grands brouillards humides enveloppaient l'le Victoria. Il fallait pendant toute la journe tenir les lampes allumes dans les salles. Or, cette dpense de luminaire aurait d tre prcisment trs modre. En effet, la provision d'huile tait fort restreinte, car la factorerie n'avait point t ravitaille par le convoi du capitaine Craventy, et, d'autre part, la chasse aux morses tait devenue impossible, puisque ces amphibies ne frquentaient plus l'le errante. Si donc l'hivernage se prolongeait dans ces conditions, les hiverneurs en seraient bientt rduits employer la graisse des animaux, ou mme la rsine des sapins, afin de se procurer un peu de lumire. Dj, cette poque, les jours taient excessivement courts, et le soleil, qui ne prsentait plus au regard qu'un disque ple, sans chaleur et sans clat, ne se promenait que pendant quelques heures au-dessus de l'horizon. Oui! c'tait bien l'hiver, avec ses brumes, ses pluies, ses neiges, l'hiver, -- moins le froid! Le 11 novembre, ce fut fte au Fort-Esprance, et ce qui le prouva, c'est que Mrs. Joliffe servit quelques extra au dner de midi. En effet, c'tait l'anniversaire de la naissance du petit Michel Mac Nap. L'enfant avait juste un an, ce jour l. Il tait bien portant et charmant avec ses cheveux blonds boucls et ses yeux bleus. Il ressemblait son pre, le matre charpentier, ressemblance dont le brave homme se montrait extrmement fier. On pesa solennellement le bb au dessert. Il fallait le voir s'agiter dans la balance, et quels petits cris il poussa! Il pesait, ma foi, trente-quatre livres! Quel succs, et quels hurrahs accueillirent ce poids superbe, et quels compliments on adressa l'excellente Mrs. Mac Nap, comme nourrice et comme mre! On ne sait pas trop pourquoi le caporal Joliffe prit pour lui-mme une forte part de ces congratulations! Comme pre nourricier, sans doute, ou comme bonne du bb! Le digne caporal avait tant port, dorlot, berc l'enfant, qu'il se croyait pour quelque chose dans sa pesanteur spcifique! Le lendemain, 12 novembre, le soleil ne parut pas au-dessus de l'horizon. La longue nuit polaire commenait, et commenait neuf jours plus tt que l'hiver prcdent sur le continent amricain, ce qui tenait la diffrence des latitudes entre ce continent et l'le Victoria. Cependant, cette disparition du soleil n'amena aucun changement dans l'tat de l'atmosphre. La temprature resta ce qu'elle avait t jusqu'alors, capricieuse, indcise. Le thermomtre baissait un jour, remontait l'autre. La pluie et la neige alternaient. Le vent tait mou et ne se fixait aucun point de l'horizon, passant quelquefois dans la mme journe par tous les rhumbs du compas. L'humidit constante de ce climat tait redouter et pouvait dterminer des affections scorbutiques parmi les hiverneurs. Trs heureusement, si, par le dfaut du ravitaillement convenu, le jus de citron, le lime-juice et les pastilles de chaux commenaient manquer, du moins les rcoltes d'oseille et de cochlaria avaient t abondantes, et, suivant les recommandations du lieutenant Hobson, on en faisait un quotidien usage. Cependant, il fallait tout tenter pour quitter le Fort-Esprance. Dans les conditions o l'on se trouvait, trois mois suffiraient peine, peut-tre, pour atteindre le continent le plus proche. Or, on ne pouvait exposer l'expdition, une fois aventure sur le champ de glace, tre prise par la dbcle avant d'avoir gagn la terre ferme. Il tait donc ncessaire de partir ds la fin de novembre, -- si l'on devait partir. Or, sur la question de dpart, il n'y avait pas de doute. Mais si, par un hiver rigoureux, qui aurait bien ciment toutes les parties de l'icefield, le voyage et t dj difficile, avec cette saison indcise, il devenait chose grave. Le 13 novembre, Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long se runirent pour fixer le jour du dpart. L'opinion du sergent tait qu'il fallait quitter l'le au plus tt. Car, disait-il, nous devons compter avec tous les retards possibles pendant une traverse de six cents milles. Or, il faut qu'avant le mois de mars, nous ayons mis le pied sur le continent, ou nous risquerons, la dbcle s'oprant, de nous retrouver dans une situation plus mauvaise encore que sur notre le. -- Mais, rpondit Mrs. Paulina Barnett, la mer est-elle assez uniformment prise pour nous livrer passage? -- Oui, rpliqua le sergent Long, et chaque jour la glace tend s'paissir. De plus, le baromtre remonte peu peu. C'est un indice d'abaissement dans la temprature. Or, d'ici le moment o nos prparatifs seront achevs -- et il faut bien une semaine, je pense, -- j'espre que le temps se sera mis dcidment au froid. -- N'importe! dit le lieutenant Hobson, l'hiver s'annonce mal, et, vritablement, tout se met contre nous! On a vu quelquefois d'tranges saisons dans ces mers, et des baleiniers ont pu naviguer l o, mme pendant l't, ils n'eussent pas trouv, en d'autres annes, un pouce d'eau sous leur quille. Quoi qu'il en soit, je conviens qu'il n'y a pas un jour perdre. Je regrette seulement que la temprature habituelle ces cimats ne nous soit pas venue en aide. -- Elle viendra, dit Mrs. Paulina Barnett. En tout cas, il faut tre prt profiter des circonstances. quelle poque extrme penseriez-vous fixer le dpart, monsieur Jasper? -- la fin de novembre, comme terme le plus recul, rpondit le lieutenant Hobson, mais si, dans huit jours, vers le 20 de ce mois, nos prparatifs taient achevs et que le passage ft praticable, je regarderais cette circonstance comme trs heureuse, et nous partirions. -- Bien, dit le sergent Long. Nous devons donc nous prparer sans perdre un instant. -- Alors, monsieur Jasper, demanda Mrs. Paulina Barnett, vous allez faire connatre nos compagnons la situation dans laquelle ils se trouvent? -- Oui, madame. Le moment de parler est venu, puisque c'est le moment d'agir. -- Et quand comptez-vous leur apprendre ce qu'ils ignorent? -- l'instant. -- Sergent Long, ajouta Jasper Hobson, en se tournant vers le sous-officier, qui prit aussitt une attitude militaire, faites rassembler tous vos hommes dans la grande salle pour recevoir une communication. Le sergent Long tourna automatiquement sur ses talons et sortit d'un pas mthodique, aprs avoir port la main son chapeau. Pendant quelques minutes, Mrs. Paulina Barnett et le lieutenant Hobson restrent seuls, sans prononcer une parole. Le sergent rentra bientt, et prvint Jasper Hobson que ses ordres taient excuts. Aussitt, Jasper Hobson et la voyageuse entrrent dans la grande salle. Tous les habitants de la factorerie, hommes et femmes, s'y trouvaient rassembls, vaguement clairs par la lumire des lampes. Jasper Hobson s'avana au milieu de ses compagnons, et l, d'un ton grave: Mes amis, dit-il, jusqu'ici j'avais cru devoir, pour vous pargner des inquitudes inutiles, vous cacher la situation dans laquelle se trouve notre tablissement du Fort-Esprance... Un tremblement de terre nous a spars du continent... Ce cap Bathurst a t dtach de la cte amricaine... Notre presqu'le n'est plus qu'une le de glace, une le errante... En ce moment, Marbre s'avana vers Jasper Hobson, et d'une voix assure: Nous le savions, mon lieutenant! dit-il. XII. Une chance tenter. Ils le savaient, ces braves gens! Et pour ne point ajouter aux peines de leur chef, ils avaient feint de ne rien savoir, et ils s'taient adonns avec la mme ardeur aux travaux de l'hivernage! Des larmes d'attendrissement vinrent aux yeux de Jasper Hobson. Il ne chercha point cacher son motion, il prit la main que lui tendait le chasseur Marbre et la serra sympathiquement. Oui, ces honntes soldats, ils savaient tout, car Marbre avait tout devin et depuis longtemps! Ce pige rennes rempli d'eau sale, ce dtachement attendu du Fort-Reliance et qui n'avait pas paru, les observations de latitude et de longitude faites chaque jour et qui eussent t inutiles en terre ferme, et les prcautions que le lieutenant Hobson prenait pour n'tre point vu en faisant son point, ces animaux qui n'avaient pas fui avant l'hiver, enfin le changement d'orientation survenu pendant les derniers jours, dont ils s'taient trs bien aperus, tous ces indices runis avaient fait comprendre la situation aux habitants du Fort-Esprance. Seule, l'arrive de Kalumah leur avait sembl inexplicable, et ils avaient d supposer -- ce qui tait vrai, d'ailleurs -- que les hasards de la tempte avaient jet la jeune Esquimaude sur le rivage de l'le. Marbre, dans l'esprit duquel la rvlation de ces choses s'tait accomplie tout d'abord, avait fait part de ses ides au charpentier Mac Nap et au forgeron Ra. Tous trois envisagrent froidement la situation et furent d'accord sur ce point qu'ils devaient prvenir non seulement leurs camarades, mais aussi leurs femmes. Puis tous s'taient engags paratre ne rien savoir vis- -vis de leur chef et lui obir aveuglment comme par le pass. Vous tes de braves gens, mes amis, dit alors Mrs. Paulina Barnett, que cette dlicatesse mut profondment, quand le chasseur Marbre eut donn ses explications, vous tes d'honntes et courageux soldats! -- Et notre lieutenant, rpondit Mac Nap, peut compter sur nous. Il a fait son devoir, nous ferons le ntre. -- Oui, mes chers compagnons, dit Jasper Hobson, le ciel ne nous abandonnera pas, et nous l'aiderons nous sauver! Puis Jasper Hobson raconta tout ce qui s'tait pass depuis cette poque o le tremblement de terre avait rompu l'isthme et fait une le des territoires continentaux du cap Bathurst. Il dit comment, sur la mer dgage de glaces, au milieu du printemps, la nouvelle le avait t entrane par un courant inconnu plus de deux cents milles de la cte; comment l'ouragan l'avait ramene en vue de terre, puis loigne de nouveau dans la nuit du 31 aot; comment enfin la courageuse Kalumah avait risqu sa vie pour venir au secours de ses amis d'Europe. Puis il fit connatre les changements survenus l'le, qui se dissolvait peu peu dans les eaux plus chaudes, et la crainte qu'on avait prouve, soit d'tre entrans jusque dans le Pacifique, soit d'tre pris par le courant du Kamtchatka. Enfin, il apprit ses compagnons que l'le errante s'tait dfinitivement immobilise la date du 27 septembre dernier. Enfin, la carte des mers arctiques ayant t apporte, Jasper Hobson montra la position mme que l'le occupait plus de six cents milles de toute terre. Il termina en disant que la situation tait extrmement dangereuse, que l'le serait ncessairement broye, quand s'oprerait la dbcle et qu'avant de recourir l'embarcation, qui ne pourrait tre utilise que dans le prochain t, il fallait profiter de l'hiver pour rallier le continent amricain, en se dirigeant travers le champ de glace. Nous aurons six cents milles faire, par le froid et dans la nuit. Ce sera dur, mes amis, mais vous comprenez comme moi qu'il n'y a pas reculer. -- Quand vous donnerez le signal du dpart, mon lieutenant, rpondit Mac Nap, nous vous suivrons! Tout tant ainsi convenu, dater de ce jour, les prparatifs de la prilleuse expdition furent mens rapidement. Les hommes avaient bravement pris leur parti d'avoir six cents milles faire dans ces conditions. Le sergent Long dirigeait les travaux, tandis que Jasper Hobson, les deux chasseurs et Mrs. Paulina Barnett allaient frquemment reconnatre l'tat de l'icefield. Kalumah les accompagnait le plus souvent, et ses avis, bass sur l'exprience, pouvaient tre fort utiles au lieutenant. Le dpart, sauf empchement, ayant t fix au 20 novembre, il n'y avait pas un instant perdre. Ainsi que l'avait prvu Jasper Hobson, le vent tant remont, la temprature s'abaissa un peu, et la colonne de mercure marqua vingt-quatre degrs Fahrenheit (4, 44 centigr. au-dessous de zro). La neige remplaait la pluie des jours prcdents et se durcissait sur le sol. Quelques jours de ce froid, et le glissage des traneaux deviendrait possible. L'entaille, creuse en avant du cap Michel, tait en partie comble par la glace et par la neige, mais il ne fallait pas oublier que ses eaux plus calmes avaient d se prendre plus vite. Ce qui le prouvait bien, c'est que les eaux de la mer ne prsentaient pas un tat aussi satisfaisant. En effet, le vent soufflait presque incessamment et avec une certaine violence. La houle s'opposait la formation rgulire de la glace et la cimentation ne se faisait pas suffisamment. De larges flaques d'eau sparaient les glaons en maint endroit, et il tait impossible de tenter un passage travers l'icefield. Le temps se met dcidment au froid, dit un jour Mrs. Paulina Barnett au lieutenant Hobson -- c'tait le 15 novembre, pendant une reconnaissance qui avait t pousse jusqu'au sud de l'le --; la temprature s'abaisse d'une manire sensible, et ces espaces liquides ne tarderont pas se prendre. -- Je le crois comme vous, madame, rpondit Jasper Hobson, mais, malheureusement, la manire dont la conglation se fait est peu favorable nos projets. Les glaons sont de petite dimension, leurs bords forment autant de bourrelets qui hrissent toute la surface, et sur cet icefield raboteux, nos traneaux, s'ils peuvent glisser, ne glisseront qu'avec la plus extrme difficult. -- Mais, reprit la voyageuse, si je ne me trompe, il ne faudrait que quelques jours ou mme quelques heures d'une neige paisse pour niveler toute cette surface! -- Sans doute, madame, rpondit le lieutenant, mais si la neige tombe, c'est que la temprature aura remont, et si elle remonte, le champ de glace se disloquera encore. C'est l un dilemme dont les deux consquences sont contre nous! -- Voyons, monsieur Jasper, dit Mrs. Paulina Barnett, il faut avouer que ce serait singulirement jouer de malheur, si nous subissions, dans l'endroit o nous sommes, en plein Ocan polaire, un hiver tempr au lieu d'un hiver arctique. -- Cela s'est vu, madame, cela s'est vu. Je vous rappellerai, d'ailleurs, combien la saison froide que nous avons passe sur le continent amricain a t rude. Or, on l'a souvent observ, il est rare que deux hivers, identiques en rigueur et en dure, succdent l'un l'autre, et les baleiniers des mers borales le savent bien. Certainement, madame, ce serait jouer de malheur. Un hiver froid, quand nous nous serions si bien contents d'un hiver modr, et un hiver modr quand il nous faudrait un hiver froid! Il faut avouer que nous n'avons pas t heureux jusqu'ici! Et quand je songe que c'est une distance de six cents milles qu'il faudra franchir avec des femmes, un enfant!... Et Jasper Hobson, tendant la main vers le sud, montrait l'espace infini qui s'tendait devant ses yeux, vaste plaine blanche, capricieusement dcoupe comme une guipure. Triste aspect que celui de cette mer, imparfaitement solidifie, dont la surface craquait avec un sinistre bruit! Une lune trouble, demi noye dans la brume humide, s'levant peine de quelques degrs au- dessus du sombre horizon, jetait une lueur blafarde sur tout cet ensemble. La demi-obscurit, aide par certains phnomnes de rfraction, doublait la grandeur des objets. Quelques icebergs de mdiocre altitude prenaient des dimensions colossales, et affectaient parfois des formes de monstres apocalyptiques. Des oiseaux passaient grand bruit d'ailes, et le moindre d'entre eux, par suite de cette illusion d'optique, paraissait plus grand qu'un condor ou un gypate. En de certaines directions, au milieu des montagnes de glace, semblaient s'ouvrir d'immenses tunnels noirs, dans lesquels l'homme le plus audacieux et hsit s'engouffrer. Puis des mouvements subits se produisaient, grce aux culbutes des icebergs, rongs leur base, qui cherchaient un nouvel quilibre, et d'clatants fracas retentissaient que rpercutait l'cho sonore. La scne changeait ainsi vue comme le dcor d'une ferie! Avec quel sentiment d'effroi devaient considrer ces terribles phnomnes de malheureux hiverneurs qui allaient s'aventurer travers ce champ de glace! Malgr son courage, malgr son nergie morale, la voyageuse se sentait pntre d'involontaires terreurs. Son me se glaait comme son corps. Elle tait tente de fermer ses yeux et ses oreilles pour ne pas voir, pour ne pas entendre. Lorsque la lune venait se voiler un instant sous une brume plus paisse, le sinistre aspect de ce paysage polaire s'accentuait encore, et Mrs. Paulina Barnett se figurait alors la caravane d'hommes et de femmes, cheminant travers ces solitudes, au milieu des bourrasques, des neiges, sous les avalanches, dans la profonde obscurit d'une nuit arctique! Cependant, Mrs. Paulina Barnett se forait regarder. Elle voulait habituer ses yeux ces aspects, endurcir son me contre la terreur. Elle regardait donc, et tout d'un coup un cri s'chappa de sa poitrine, sa main serra la main du lieutenant Hobson, et elle lui montra du doigt un objet norme, aux formes indcises, qui se mouvait dans la pnombre, cent pas d'eux peine. C'tait un monstre d'une blancheur clatante, d'une taille gigantesque, dont la hauteur dpassait cinquante pieds. Il allait lentement sur les glaons pars, sautant de l'un l'autre par des bonds formidables, agitant ses pattes dmesures qui eussent pu embrasser dix gros chnes la fois. Il semblait vouloir chercher, lui aussi, un passage praticable travers l'icefield et fuir cette le funeste. On voyait les glaons s'enfoncer sous son poids, et il ne parvenait reprendre son quilibre qu'aprs des mouvements dsordonns. Le monstre s'avana ainsi pendant un quart de mille sur le champ de glace. Puis, sans doute, ne trouvant aucun passage, il revint sur ses pas, se dirigea vers cette partie du littoral que le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett occupaient. En ce moment, Jasper Hobson saisit le fusil qu'il portait en bandoulire et se tint prt tirer. Mais aussitt, aprs avoir couch en joue l'animal, il laissa retomber son arme, et mi-voix: Un ours, madame, dit-il, ce n'est qu'un ours dont les dimensions ont t dmesurment grandies par la rfraction! C'tait un ours polaire, en effet, et Mrs. Paulina Barnett reconnut aussitt l'illusion d'optique dont elle venait d'tre le jouet. Elle respira longuement. Puis une ide lui vint: C'est mon ours! s'cria-t-elle, un ours de Terre-Neuve pour le dvouement! Et trs probablement le seul qui reste dans l'le! -- Mais que fait-il l? -- Il essaie de s'chapper, madame, rpondit le lieutenant Hobson, en secouant la tte. Il essaie de fuir cette le maudite! Et il ne le peut pas encore, et il nous montre que le chemin, ferm pour lui, l'est aussi pour nous! Jasper Hobson ne se trompait pas. La bte prisonnire avait tent de quitter l'le pour atteindre quelque point du continent, et, n'ayant pu russir, elle regagnait le littoral. L'ours, remuant sa tte et grognant sourdement, passa vingt pas peine du lieutenant et de sa compagne. Ou il ne les vit pas, ou il ddaigna de les voir, car il continua sa marche d'un pas pesant, se dirigea vers le cap Michel, et disparut bientt derrire un monticule. Ce jour-l, le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett revinrent tristement et silencieusement au fort. Cependant, comme si la traverse des champs de glace et t praticable, les prparatifs du dpart se continuaient activement la factorerie. Il ne fallait rien ngliger pour la scurit de l'expdition, il fallait tout prvoir, et compter non seulement avec les difficults et les fatigues, mais aussi avec les caprices de cette nature polaire, qui se dfend si nergiquement contre les investigations humaines. Les attelages de chiens avaient t l'objet de soins particuliers. On les laissa courir aux environs du fort, afin que l'exercice refit leurs forces un peu engourdies par un long repos. En somme, ces animaux se trouvaient tous dans un tat satisfaisant et pouvaient, si on ne les surmenait pas, fournir une longue marche. Les traneaux furent inspects avec soin. La surface raboteuse de l'icefield devait ncessairement les exposer de violents chocs. Aussi durent-ils tre renforcs dans leurs parties principales, leur chssis infrieur, leurs semelles recourbes l'avant, etc. Cet ouvrage revenait de droit au charpentier Mac Nap et ses hommes, qui rendirent ces vhicules aussi solides que possible. On construisit en plus deux traneaux-chariots, de grandes dimensions, destins, l'un au transport des provisions, l'autre au transport des pelleteries. Ces travaux devaient tre trans par les rennes domestiques, et ils furent parfaitement appropris cet usage. Les pelleteries, c'tait, on en conviendra, un bagage de luxe dont il n'tait peut-tre pas prudent de s'embarrasser. Mais Jasper Hobson voulait, autant que possible, sauvegarder les intrts de la Compagnie de la baie d'Hudson, bien dcid, d'ailleurs, abandonner ces fourrures en route, si elles compromettaient ou gnaient la marche de la caravane. On ne risquait rien, d'ailleurs, puisque ces prcieuses fourrures, si on les laissait dans les magasins de la factorerie, seraient invitablement perdues. Quant aux provisions, c'tait autre chose. Les vivres devaient tre abondants et facilement transportables. On ne pouvait en aucune faon compter sur les produits de la chasse. Le gibier comestible, ds que le passage serait praticable, prendrait les devants et aurait bientt ralli les rgions du sud. Donc, viandes conserves, corn-beef, pts de livres, poissons secs, biscuits, dont l'approvisionnement tait malheureusement fort rduit, etc., ample rserve d'oseille et de chochlarias, brandevin, esprit-de- vin pour la confection des boissons chaudes, etc., furent dposs dans un chariot spcial. Jasper Hobson aurait bien voulu emporter du combustible, car, pendant six cents milles, il ne trouverait ni un arbre, ni un arbuste, ni une mousse, et on ne pouvait compter ni sur les paves, ni sur les bois charris par la mer. Mais une telle surcharge ne pouvait tre admise, et il fallut y renoncer. Trs heureusement, les vtements chauds ne devaient pas manquer; ils seraient nombreux, confortables, et, au besoin, on puiserait au chariot des fourrures. Quant Thomas Black, qui depuis sa msaventure s'tait absolument retir du monde, fuyant ses compagnons, se confinant dans sa chambre, ne prenant jamais part aux conseils du lieutenant, du sergent et de la voyageuse, il reparut enfin ds que le jour du dpart fut dfinitivement fix. Mais alors il s'occupa uniquement du traneau qui devait transporter sa personne, ses instruments et ses registres. Toujours muet, on ne pouvait lui arracher une parole. Il avait tout oubli, mme qu'il ft un savant, et, depuis qu'il avait t du dans l'observation de son clipse, depuis que la solution des protubrances lunaires lui avait chapp, il n'avait plus apport aucune attention l'examen des phnomnes particuliers aux hautes latitudes, tels qu'aurores borales, halos, paraslnes, etc. Enfin, pendant les derniers jours, chacun avait fait une telle diligence et travaill avec tant de zle, que, dans la matine du 18 novembre, on et t prt partir. Malheureusement, le champ n'tait pas encore praticable. Si la temprature s'tait un peu abaisse, le froid n'avait pas t assez vif pour solidifier uniformment la surface de la mer. La neige, trs fine d'ailleurs, ne tombait pas d'une manire gale et continue. Jasper Hobson, Marbre et Sabine avaient chaque jour parcouru le littoral de l'le depuis le cap Michel jusqu' l'angle de l'ancienne baie des Morses. Ils s'taient mme aventurs sur l'icefield dans un rayon d'un mille et demi peu prs, et ils avaient bien t forcs de reconnatre que des crevasses, des entailles, des fissures le flaient de toutes parts. Non seulement des traneaux, mais des pitons eux-mmes, libres de leurs mouvements, n'auraient pu s'y hasarder. Les fatigues du lieutenant Hobson et de ses deux hommes pendant ces courtes expditions avaient t extrmes, et plus d'une fois ils crurent que, sur ce chemin changeant et au milieu des glaons mobiles encore, ils ne pourraient regagner l'le Victoria. Il semblait vraiment que la nature s'acharnt contre ces infortuns hiverneurs. Pendant les journes du 18 et du 19 novembre, le thermomtre remonta, tandis que le baromtre baissait de son ct. Cette modification dans l'tat atmosphrique devait amener un rsultat funeste. En mme temps que le froid diminuait, le ciel s'emplissait de vapeurs. Avec trente-quatre degrs Fahrenheit (1, 11 centigr. au-dessus de zro), ce fut de la pluie, non de la neige, qui tomba en grande abondance. Ces averses, relativement chaudes, fondaient la couche blanche en maint endroit. On se figure l'effet de ces eaux du ciel sur l'icefield qu'elles achevaient de dsagrger. On aurait vraiment pu croire une dbcle prochaine. Il y avait sur les glaons des traces de dissolution comme au moment du dgel. Le lieutenant Hobson qui, malgr cet horrible temps, alla tous les jours au sud de l'le, revint, un jour, dsespr. Le 20, une nouvelle tempte, peu prs semblable par son extrme violence celle qui avait assailli l'le un mois auparavant, se dchana sur ces funestes parages de la mer polaire. Les hiverneurs durent renoncer mettre le pied au-dehors, et pendant cinq jours, ils furent confins dans le Fort-Esprance. XIII. travers le champ de glace. Enfin, le 22 novembre, le temps commena se remettre un peu. En quelques heures, la tempte s'tait subitement calme. Le vent venait de sauter dans le nord, et le thermomtre baissa de plusieurs degrs. Quelques oiseaux de long vol disparurent. Peut- tre pouvait-on enfin esprer que la temprature allait franchement devenir ce qu'elle devait tre, cette poque de l'anne, sous une aussi haute latitude. Les hiverneurs en taient regretter vraiment que le froid ne ft pas ce qu'il avait t pendant la dernire saison hivernale, quand la colonne de mercure tomba soixante-douze degrs Fahrenheit au-dessous de zro (55 au-dessous de la glace). Jasper Hobson rsolut de ne pas tarder plus longtemps abandonner l'le Victoria, et, dans la matine du 22, toute la petite colonie fut prte quitter le Fort-Esprance et l'le, maintenant confondue avec tout l'icefield, cimente lui, et par cela mme rattache par un champ de six cents milles au continent amricain. onze heures et demie du matin, au milieu d'une atmosphre gristre, mais tranquille, qu'une magnifique aurore borale illuminait de l'horizon au znith, le lieutenant Hobson donna le signal du dpart. Les chiens taient attels aux traneaux. Trois couples de rennes domestiques avaient t attachs aux traneaux- chariots, et l'on partit silencieusement dans la direction du cap Michel, -- point o l'le proprement dite devrait tre quitte pour l'icefield. La caravane suivit d'abord la lisire de la colline boise, l'est du lac Barnett; mais au moment d'en dpasser la pointe, chacun se retourna pour apercevoir une dernire fois ce cap Bathurst que l'on abandonnait sans retour. Sous la clart de l'aurore borale se dessinaient quelques artes engonces de neige, et deux ou trois lignes blanches qui dlimitaient l'enceinte de la factorerie. Un emptement blanchtre dominant et l l'ensemble, une fume qui s'chappait encore, dernire haleine d'un feu prt s'teindre pour jamais, tel tait le Fort- Esprance, tel tait cet tablissement qui avait cot tant de travaux, tant de peines, maintenant inutiles! Adieu! adieu, notre pauvre maison polaire! dit Mrs. Paulina Barnett, en agitant une dernire fois sa main. Et tous, avec ce suprme souvenir, reprirent tristement et silencieusement la route du retour. une heure, le dtachement tait arriv au cap Michel, aprs avoir tourn l'entaille que le froid insuffisant de l'hiver n'avait pu refermer. Jusqu'alors, les difficults du voyage n'avaient pas t grandes, car le sol de l'le Victoria prsentait une surface relativement unie. Mais il en serait tout autrement sur le champ de glace. En effet, l'icefield, soumis la pression norme des banquises du nord, s'tait sans doute hriss d'icebergs, d'hummocks, de montagnes glaces, entre lesquelles il faudrait, et au prix des plus grands efforts, des plus extrmes fatigues, chercher incessamment des passes praticables. Vers le soir de cette journe, on s'tait avanc de quelques milles sur le champ de glace. Il fallut organiser la couche. cet effet, on procda suivant la manire des Esquimaux et des Indiens du nord de l'Amrique, en creusant des snow-houses dans les blocs de glace. Les couteaux neige fonctionnrent utilement et habilement, et huit heures, aprs un souper compos de viandes sches, tout le personnel de la factorerie s'tait gliss dans ces trous, qui sont plus chauds qu'on ne serait tent de le croire. Mais avant de s'endormir, Mrs. Paulina Barnett avait demand au lieutenant s'il pouvait estimer la route parcourue depuis le Fort- Esprance jusqu' ce campement. Je pense que nous n'avons pas fait plus de dix milles, rpondit Jasper Hobson. -- Dix sur six cents! rpondit la voyageuse! Mais ce compte, nous mettrons trois mois franchir la distance qui nous spare du continent amricain! -- Trois mois et peut-tre davantage, madame rpondit Jasper Hobson, mais nous ne pouvons aller plus vite. Nous ne voyageons plus en ce moment, comme nous le faisions, l'an dernier, sur ces plaines glaces qui sparaient le Fort-Reliance du cap Bathurst, mais bien sur un icefield, dform, cras par la pression, et qui ne peut nous offrir aucune route facile! Je m'attends rencontrer de grandes difficults, pendant cette tentative. Puissions-nous les surmonter! En tout cas, l'important n'est pas d'arriver vite, mais d'arriver en bonne sant, et je m'estimerai heureux si pas un de mes compagnons ne manque l'appel quand nous rentrerons au Fort-Reliance. Fasse le Ciel que, dans trois mois, nous ayons pu atterrir sur un point quelconque de la cte amricaine, madame, et nous n'aurons que des actions de grces lui rendre! La nuit se passa sans accident, mais Jasper Hobson, pendant sa longue insomnie, avait cru surprendre dans ce sol sur lequel il avait organis son campement quelques frmissements de mauvais augure, qui indiquaient un manque de cohsion dans toutes les parties de l'icefield. Il lui parut vident que l'immense champ de glace n'tait pas ciment dans toutes ses portions, d'o cette consquence que d'normes entailles devaient le couper en maint endroit, et c'tait l une circonstance extrmement fcheuse, puisque cet tat de choses rendait incertaine toute communication avec la terre ferme. D'ailleurs, avant son dpart, le lieutenant Hobson avait fort bien observ que ni les animaux fourrures, ni les carnassiers de l'le Victoria n'avaient abandonn les environs de la factorerie, et si ces animaux n'avaient pas t chercher pour l'hiver de moins rudes climats dans les rgions mridionales, c'est qu'ils eussent rencontr sur leur route certains obstacles dont leur instinct leur indiquait l'existence. Jasper Hobson, en faisant cette tentative de rapatrier la petite colonie, en se lanant travers le champ de glace, avait agi sagement. C'tait une tentative essayer, avant la future dbcle, quitte chouer, quitte revenir sur ses pas, et, en abandonnant le fort, Jasper Hobson n'avait fait que son devoir. Le lendemain, 23 novembre, le dtachement ne put pas mme s'avancer de dix milles dans l'est, car les difficults de la route devinrent extrmes. L'icefield tait horriblement convulsionn, et l'on pouvait mme observer, d'aprs certaines strates trs reconnaissables, que plusieurs bancs de glace s'taient superposs, pousss sans doute par l'irrsistible banquise dans ce vaste entonnoir de la mer Arctique. De l des collisions de glaons, des entassements d'icebergs, quelque chose comme une jonche de montagnes qu'une main impuissante aurait laiss choir sur cet espace, et qui s'y seraient parpilles en tombant. Il tait vident qu'une caravane, compose de traneaux et d'attelages, ne pouvait passer par-dessus ces blocs, et non moins vident qu'elle ne pouvait se frayer un chemin la hache ou au couteau neige travers cet encombrement. Quelques-uns de ces icebergs affectaient les formes les plus diverses, et leur entassement figurait celui d'une ville qui se serait croule tout entire. Bon nombre mesuraient une altitude de trois ou quatre cents pieds au-dessus du niveau de l'icefield, et leur sommet s'tageaient d'normes masses mal quilibres, qui n'attendaient qu'une secousse, un choc, rien qu'une vibration de l'air pour se prcipiter en avalanches. Aussi, en tournant ces montagnes de glace, fallait-il prendre les plus grandes prcautions. Ordre avait t donn, dans ces passes dangereuses, de ne point lever la voix, de ne point exciter les attelages par les claquements du fouet. Ces soins n'taient point exagrs; la moindre imprudence aurait pu entraner de graves catastrophes. Mais, tourner ces obstacles, rechercher les passages praticables, on perdait un temps infini, on s'puisait en fatigues et en efforts, on n'avanait gure dans la direction voulue, on faisait en dtours dix milles pour n'en gagner qu'un vers l'est. Toutefois, le sol ferme ne manquait pas encore sous les pieds. Mais le 24, ce furent d'autres obstacles, que Jasper Hobson dut justement craindre de ne pouvoir surmonter. En effet, aprs avoir franchi une premire banquise, qui se dressait une vingtaine de milles de l'le Victoria, le dtachement se trouva sur un champ de glace beaucoup moins accident, et dont les diverses pices n'avaient point t soumises une forte pression. Il tait vident que, par suite de la direction des courants, l'effort de la banquise ne se portait pas de ce ct de l'icefield. Mais aussi, Jasper Hobson et ses compagnons ne tardrent-ils pas se trouver coups par de larges et profondes crevasses qui n'taient pas encore geles. La temprature tait relativement chaude, et le thermomtre n'indiquait pas en moyenne plus de trente-quatre degrs Fahrenheit (1, 11 centigr. au-dessus de zro). Or, l'eau sale, moins facile la conglation que l'eau douce, ne se solidifie qu' quelques degrs au-dessous de glace, et consquemment la mer ne pouvait tre prise. Toutes les portions durcies qui formaient la banquise et l'icefield taient venues de latitudes plus hautes, et, en mme temps, elles s'entretenaient par elles-mmes, et se nourrissaient pour ainsi dire de leur propre froid; mais cet espace mridional de la mer Arctique n'tait pas uniformment gel, et, de plus, il tombait une pluie chaude qui apportait avec elle de nouveaux lments de dissolution. Ce jour-l, le dtachement fut absolument arrt devant une crevasse, pleine d'une eau tumultueuse, seme de petites glaces, - - crevasse qui ne mesurait pas plus de cent pieds de largeur, mais dont la longueur devait avoir plusieurs milles. Pendant deux heures, on longea le bord occidental de cette entaille avec l'esprance d'en atteindre l'extrmit de manire reprendre la direction vers l'est, mais ce fut en vain: il fallut s'arrter. On fit donc halte et on organisa le campement. Jasper Hobson, suivi du sergent Long, se porta en avant pendant un quart de mille, observant l'interminable crevasse, et maudissant la douceur de cet hiver qui lui faisait tant de mal. Il faut passer pourtant, dit le sergent Long, car nous ne pouvons demeurer en cet endroit. -- Oui, il faut passer, rpondit le lieutenant Hobson, et nous passerons, soit que nous remontions au nord, soit que nous descendions au sud, puisque nous finirons videmment par tourner cette entaille. Mais aprs celle-ci, d'autres se prsenteront qu'il faudra tourner encore, et ce sera toujours ainsi, pendant des centaines de milles peut-tre, tant que durera cette indcise et dplorable temprature! -- Eh bien, mon lieutenant, c'est ce qu'il faut reconnatre avant de continuer notre voyage, dit le sergent. -- Oui, il le faut, sergent Long, rpondit rsolument Jasper Hobson, ou nous risquerions, aprs avoir fait cinq ou six cents milles en dtours et en crochets, de n'avoir mme pas franchi la moiti de la distance qui nous spare de la cte amricaine. Oui! il faut, avant d'aller plus loin, reconnatre la surface de l'icefield, et c'est ce que je vais faire! Puis, sans ajouter une parole, Jasper Hobson se dshabilla, se jeta dans cette eau demi glace, et, vigoureux nageur, en quelques brasses il eut atteint l'autre bord de l'entaille, puis il disparut dans l'ombre au milieu des icebergs. Quelques heures plus tard, Jasper Hobson, puis, rentrait au campement, o le sergent l'avait prcd. Il prit le sergent part et lui fit connatre, ainsi qu' Mrs. Paulina Barnett, que le champ de glace tait impraticable. Peut-tre, leur dit-il, un homme seul, pied, sans traneau, sans bagage, parviendrait-il passer ainsi, une caravane ne le peut pas! Les crevasses se multiplient dans l'est, et vraiment un bateau nous serait plus utile qu'un traneau pour rallier le continent amricain! -- Eh bien, rpondit le sergent Long, si un homme seul peut tenter ce passage, l'un de nous ne doit-il pas essayer de le faire et d'aller chercher des secours? -- J'ai eu la pense de partir..., rpondit Jasper Hobson. -- Vous, monsieur Jasper? -- Vous, mon lieutenant? Ces deux rponses, faites simultanment la proposition de Jasper Hobson, prouvrent combien elle tait inattendue et semblait inopportune! Lui, le chef de l'expdition, partir! Abandonner ceux qui lui taient confis, bien que ce ft pour affronter les plus grands prils, et dans leur intrt! Non! ce n'tait pas possible. Aussi Jasper Hobson n'insista pas. Oui, mes amis, dit-il alors, je vous comprends, je ne vous abandonnerai pas. Mais il est inutile aussi que l'un de vous veuille tenter ce passage! En vrit, il ne russirait pas, il tomberait en route, il prirait, et plus tard, quand se dissoudrait le champ de glace, son corps n'aurait pas d'autre tombeau que le gouffre qui s'ouvre sous nos pieds! D'ailleurs, que ferait-il en admettant qu'il pt atteindre New-Arkhangel? Comment viendrait-il notre secours? Frterait-il un navire pour nous chercher? Soit! Mais ce navire ne pourrait passer qu'aprs la dbcle des glaces! Or, aprs la dbcle, qui peut savoir o aura t entrane l'le Victoria, soit dans la mer polaire, soit dans la mer de Behring! -- Oui! vous avez raison, mon lieutenant, rpondit le sergent Long. Restons tous ensemble, et si c'est sur un navire que nous devons nous sauver, eh bien! l'embarcation de Mac Nap est encore l, au cap Bathurst, et, du moins, nous n'aurons pas l'attendre! Mrs. Paulina Barnett avait cout sans prononcer une parole. Elle comprenait bien, elle aussi, que, puisque l'icefield n'offrait pas de passage praticable, il ne fallait plus compter que sur le bateau du charpentier et attendre courageusement la dbcle. Et alors, monsieur Jasper, dit-elle, votre parti?... -- Est de retourner l'le Victoria. -- Revenons donc, et que le Ciel nous protge! Tout le personnel de la colonie fut runi alors, et la proposition de revenir en arrire lui fut faite. La premire impression produite par la communication du lieutenant Hobson fut mauvaise. Ces pauvres gens comptaient tant sur ce rapatriement immdiat travers l'icefield, que leur dsappointement fut presque du dsespoir. Mais ils ragirent promptement et se dclarrent prts obir. Jasper Hobson leur fit alors connatre les rsultats de l'exploration qu'il venait de faire. Il leur apprit que les obstacles s'accumulaient dans l'est, qu'il tait matriellement impossible de passer avec tout le matriel de la caravane, matriel absolument indispensable, cependant, un voyage qui devait durer plusieurs mois. En ce moment, ajouta-t-il, nous sommes coups de toute communication avec la cte amricaine, et en continuant nous avancer dans l'est, au prix de fatigues excessives, nous courons, de plus, le risque de ne pouvoir revenir sur nos pas vers l'le, qui est notre dernier, notre seul refuge. Or, si la dbcle nous trouvait encore sur ce champ de glace, nous serions perdus. Je ne vous ai point dissimul la vrit, mes amis, mais je ne l'ai point aggrave. Je sais que je parle des gens nergiques qui savent, eux, que je ne suis point homme reculer. Je vous rpte donc: nous sommes devant l'impossible! Ces soldats avaient une confiance absolue dans leur chef. Ils connaissaient son courage, son nergie, et quand il disait qu'on ne pouvait passer, c'est que le passage tait rellement impraticable. Le retour au Fort-Esprance fut donc dcid pour le lendemain. Ce retour se fit dans les plus tristes conditions. Le temps tait affreux. De grandes rafales couraient la surface de l'icefield. La pluie tombait torrents. Que l'on juge de la difficult de se diriger au milieu d'une obscurit profonde dans ce labyrinthe d'icebergs! Le dtachement n'employa pas moins de quatre jours et quatre nuits franchir la distance qui le sparait de l'le. Plusieurs traneaux et leurs attelages furent engloutis dans les crevasses. Mais le lieutenant Hobson, grce sa prudence, son dvouement, eut le bonheur de ne pas compter une seule victime parmi ses compagnons. Mais que de fatigues, que de dangers, et quel avenir s'offrait ces infortuns qu'un nouvel hivernage attendait sur l'le errante! XIV. Les mois d'hiver. Le lieutenant Hobson et ses compagnons ne furent de retour au Fort-Esprance que le 28, et non sans d'immenses fatigues! Ils n'avaient plus compter maintenant que sur l'embarcation, dont on ne pourrait se servir avant six mois, c'est--dire quand la mer serait redevenue libre. L'hivernage commena donc. Les traneaux furent dchargs, les provisions rentrrent l'office; les vtements, les armes, les ustensiles, les fourrures, dans les magasins. Les chiens rintgrrent leur dog-house, et les rennes domestiques, leur table. Thomas Black dut s'occuper aussi de son remmnagement, et avec quel dsespoir! Le malheureux astronome reporta ses instruments, ses livres, ses cahiers dans sa chambre, et, plus irrit que jamais de cette fatalit qui s'acharnait contre lui, il resta, comme avant, absolument tranger tout ce qui se passait dans la factorerie. Un jour suffit la rinstallation gnrale, et alors recommena cette existence des hiverneurs, existence peu accidente et qui paratrait si effroyablement monotone aux habitants des grandes villes. Les travaux d'aiguille, le raccommodage des vtements, et mme l'entretien des fourrures dont une partie du prcieux stock, peut-tre, pourrait tre sauve, puis, l'observation du temps, la surveillance du champ de glace, enfin la lecture, telles taient les occupations et les distractions quotidiennes. Mrs. Paulina Barnett prsidait tout, et son influence se faisait sentir en toutes choses. Si, parfois, un lger dsaccord survenait entre ces soldats, rendus quelquefois difficiles par les agacements du prsent et les inquitudes de l'avenir, il se dissipait vite aux paroles de Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse avait un grand empire sur ce petit monde et ne l'employa jamais qu'au bien commun. Kalumah s'tait de plus en plus attache elle. Chacun aimait d'ailleurs la jeune Esquimaude, qui se montrait douce et serviable. Mrs. Paulina Barnett avait entrepris de faire son ducation, et elle y russissait, car son lve tait vraiment intelligente et friande de savoir. Elle la perfectionna dans l'tude de la langue anglaise, et elle lui apprit lire et crire. D'ailleurs, en ces matires, Kalumah trouvait dix matres qui se disputaient le plaisir de la former; car, de tous ces soldats, levs dans les possessions anglaises ou en Angleterre, il n'en tait pas un qui ne st lire, crire et compter. La construction du bateau fut activement pousse, et il devait tre entirement bord et pont avant la fin du mois. Au milieu de cette obscure atmosphre, Mac Nap et ses hommes travaillaient assidment la lueur de rsines enflammes, pendant que les autres s'occupaient du grement dans les magasins de la factorerie. La saison, bien qu'elle ft dj fort avance, demeurait toujours indcise. Le froid, quelquefois trs vif, ne tenait pas, -- ce qu'il fallait videmment attribuer la permanence des vents d'ouest. Tout le mois de dcembre s'coula dans ces conditions: des pluies et des neiges intermittentes, une temprature qui varia entre vingt-six et trente-quatre degrs Fahrenheit (3, 33 centigr. au- dessous de zro et 1, 11 au-dessus). La dpense du combustible fut modre, bien qu'il n'y et aucune raison d'conomiser les rserves qui taient abondantes. Mais malheureusement, il n'en tait pas ainsi du luminaire. L'huile menaait de manquer, et Jasper Hobson dut se rsoudre ne faire allumer la lampe que pendant quelques heures de la journe. On essaya bien d'employer la graisse de renne l'clairage de la maison, mais l'odeur de cette matire tait insoutenable, et mieux valait encore demeurer dans l'ombre. Les travaux taient alors suspendus, et les heures, ainsi passes, semblaient bien longues! Quelques aurores borales et deux ou trois paraslnes aux poques de la pleine lune apparurent plusieurs fois au-dessus de l'horizon. Thomas Black avait l l'occasion d'observer ces mtores avec un soin minutieux, d'obtenir des calculs prcis sur leur intensit, leur coloration, leur rapport avec l'tat lectrique de l'atmosphre, leur influence sur l'aiguille aimante, etc. Mais l'astronome ne quitta mme pas sa chambre! C'tait un esprit absolument dvoy. Le 30 dcembre, la clart de la lune, on put voir que, dans tout le nord et l'est de l'le Victoria, une longue ligne circulaire d'icebergs fermait l'horizon. C'tait la banquise, dont les masses glaces s'taient leves les unes sur les autres. On pouvait estimer que sa hauteur tait comprise entre trois cents et quatre cents pieds. Cette norme barrire cernait dj l'le sur les deux tiers de sa circonfrence environ, et il tait craindre qu'elle ne se prolonget encore. Le ciel fut trs pur pendant la premire semaine de janvier. L'anne nouvelle -- 1861 -- avait dbut par un froid assez vif, et la colonne de mercure s'abaissa jusqu' huit degrs Fahrenheit (13, 33 centigr. au-dessous de zro). C'tait la plus basse temprature de ce singulier hiver, observe jusqu'ici. Abaissement peu considrable, en tout cas, pour une latitude si leve. Le lieutenant Hobson crut devoir faire encore une fois, au moyen d'observations stellaires, le relev de l'le en latitude et en longitude, et il s'assura que l'le n'avait subi aucun dplacement. Vers ce temps, quelque conomie qu'on y et apporte, l'huile allait manquer tout fait. Or, le soleil ne devait pas reparatre sous cette latitude avant les premiers jours de fvrier. C'tait un laps d'un mois encore, et les hiverneurs taient menacs de le passer dans l'obscurit la plus complte, quand, grce la jeune Esquimaude, l'huile ncessaire l'alimentation des lampes put tre renouvele. On tait au 3 janvier. Kalumah tait alle au pied du cap Bathurst, afin d'observer l'tat des glaces. En cet endroit, ainsi que sur toute la partie septentrionale de l'le, l'icefield tait plus compacte. Les glaons dont il se composait, mieux agrgs, ne laissaient point d'intervalles liquides entre eux. La surface du champ, bien qu'extrmement raboteuse, tait partout solide. Ce qui tenait sans doute ce que l'icefield, pouss au nord par la banquise, avait t fortement press entre elle et l'le Victoria. Toutefois, la jeune Esquimaude, dfaut de crevasses, remarqua plusieurs trous circulaires, nettement dcoups dans la glace, dont elle reconnut parfaitement l'usage. C'taient des trous phoques, c'est--dire que par ces ouvertures, qu'ils empchaient de se refermer, ces amphibies, emprisonns sous la crote solide, venaient respirer sa surface et chercher sous la neige les mousses du littoral. Kalumah savait que les ours, pendant l'hiver, accroupis patiemment prs de ces trous, guettent le moment o l'amphibie sort de l'eau, qu'ils le saisissent dans leurs pattes, l'touffent et l'emportent. Elle savait aussi que les Esquimaux, non moins patients que les ours, attendent de mme l'apparition de ces animaux, leur lancent un noeud coulant et s'en emparent sans trop de peine. Or, ce que faisaient les ours et les Esquimaux, d'adroits chasseurs pouvaient bien le faire, et, puisque les trous existaient, c'est que les phoques s'en servaient. Or, ces phoques, c'tait l'huile, c'tait la lumire qui manquait alors la factorerie. Kalumah revint aussitt au fort. Elle prvint Jasper Hobson. Celui-ci manda les chasseurs Marbre et Sabine. La jeune indigne leur fit connatre le procd employ par les Esquimaux pour capturer les phoques pendant l'hiver, et elle leur proposa d'en essayer. Elle n'avait pas achev de parler que Sabine avait dj prpar une forte corde munie d'un noeud coulant. Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, les chasseurs, Kalumah, deux ou trois autres soldats, se rendirent au cap Bathurst, et, tandis que les femmes demeuraient sur le rivage, les hommes s'avancrent en rampant vers les trous dsigns. Chacun d'eux tait muni d'une corde et se posta prs d'un trou diffrent. L'attente fut assez longue. Une heure se passa. Rien ne signalait l'approche des amphibies. Mais enfin, l'un des trous -- celui qu'observait Marbre -- bouillonna son orifice. Une tte, arme de longues dfenses, apparut. C'tait la tte d'un morse. Marbre lana son noeud coulant avec adresse et serra vivement. Ses compagnons accoururent son aide, et, non sans peine, malgr sa rsistance, le gigantesque amphibie fut extrait de l'lment liquide et entran sur la glace. L, quelques coups de hache l'abattirent. C'tait un succs. Les htes du Fort-Esprance prirent got cette pche d'un nouveau genre. D'autres morses furent ainsi capturs. Ils fournirent une huile abondante -- huile animale, il est vrai, et non vgtale --, mais elle suffit l'entretien des lampes, et la lumire ne fit plus dfaut aux travailleurs et aux travailleuses de la salle commune. Cependant, le froid ne s'accentuait pas. La temprature demeurait supportable. Si les hiverneurs eussent t sur le solide terrain du continent, ils n'auraient eu qu' se fliciter de passer l'hiver dans ces conditions. Ils taient, d'ailleurs, abrits par la haute banquise contre les brises du nord et de l'ouest, et n'en ressentaient pas l'influence. Le mois de janvier s'avanait, et le thermomtre ne marquait encore que quelques degrs au-dessous de glace. Mais prcisment, la douceur de la temprature avait d avoir et avait eu pour rsultat de ne point solidifier entirement la mer autour de l'le Victoria. Il tait mme vident que l'icefield n'tait pas pris dans toute son tendue, et que des entailles, plus ou moins importantes, le rendaient impraticable, puisque ni les ruminants, ni les animaux fourrure n'avaient abandonn l'le. Ces quadrupdes s'taient familiariss, apprivoiss un point qu'on ne saurait croire, et ils semblaient faire partie de la mnagerie domestique du fort. Suivant les prescriptions du lieutenant Hobson, on respectait ces animaux, qu'il et t absolument inutile de tuer. On n'abattait les rennes que pour se procurer de la venaison frache et renouveler l'ordinaire. Mais les hermines, les martres, les lynx, les rats musqus, les castors, les renards, qui frquentaient sans crainte les environs du fort, furent laisss tranquilles. Quelques-uns mme pntraient dans l'enceinte, et on se gardait bien de les en chasser. Les martres et les renards taient magnifiques avec leur fourrure d'hiver, et quelques-uns valaient un haut prix. Ces rongeurs, grce la douceur de la temprature, trouvaient aisment une nourriture vgtale sous la neige molle et peu paisse, et ils ne vivaient point sur les rserves de la factorerie. On attendait donc la fin de l'hiver, non sans apprhension, dans une existence extrmement monotone, que Mrs. Paulina Barnett cherchait varier par tous les moyens possibles. Un seul incident marqua assez tristement ce mois de janvier. Le 7, l'enfant du charpentier Mac Nap fut pris d'une fivre assez forte. Des maux de tte trs violents, une soif ardente, des alternatives de frisson et de chaleur, eurent bientt mis le pauvre petit tre en un triste tat. Que l'on juge du dsespoir de sa mre, de matre Mac Nap, de leurs amis! On ne savait que faire, car on ignorait la nature de la maladie, mais sur le conseil de Madge, qui ne perdit point la tte et qui s'y connaissait un peu, le mal fut combattu par des tisanes rafrachissantes et des cataplasmes. Kalumah se multipliait, et passait les jours et les nuits prs de l'enfant, sans qu'on pt lui faire prendre un instant de repos. Mais vers le troisime jour, on n'eut plus de doute sur la nature de la maladie. Une ruption caractristique couvrit le corps du bb. C'tait une scarlatine d'espce maligne, qui devait ncessairement amener une inflammation interne. Il est rare que des enfants d'un an soient frapps de ce mal redoutable et avec cette violence, mais enfin cela arrive quelquefois. La pharmacie du fort tait malheureusement assez incomplte. Toutefois, Madge, qui avait soign plusieurs cas de scarlatine, connaissait l'efficacit de la teinture de belladone. Elle en administra chaque jour une ou deux gouttes au petit malade, et l'on prit les plus extrmes prcautions pour qu'il ne subt pas le contact de l'air. L'enfant avait t transport dans la chambre qu'occupaient son pre et sa mre. Bientt, l'ruption fut dans toute sa force, et de petits points rouges se manifestrent sur sa langue, sur ses lvres, et mme sur le globe de l'oeil. Mais deux jours aprs, les taches de la peau prirent une teinte violette, puis blanche, et elles tombrent en squames. C'est alors qu'il fallut redoubler de prudence et combattre l'inflammation interne qui dnotait la malignit de la maladie. Rien ne fut nglig, et l'on peut dire que ce petit tre fut admirablement soign. Ainsi, vers le 20 janvier, douze jours aprs l'invasion du mal, on put concevoir le lgitime espoir de le sauver. Ce fut une joie dans la factorerie. Ce bb, c'tait l'enfant du fort, l'enfant de troupe, l'enfant du rgiment! Il tait n sous ce rude climat, au milieu de ces braves gens. Ils l'avaient nomm Michel-Esprance, et ils le regardaient, parmi tant d'preuves, comme un talisman que le ciel ne voudrait pas leur enlever. Quant Kalumah, on peut croire qu'elle serait morte de la mort de cet enfant; mais le petit Michel revint peu peu la sant, et il sembla qu'il ramenait l'espoir avec lui. On tait arriv ainsi, au milieu de tant d'inquitudes, au 23 janvier. La situation de l'le Victoria ne s'tait modifie en aucune faon. L'interminable nuit couvrait encore la mer polaire. Pendant quelques jours, une neige abondante tomba et s'entassa sur le sol de l'le et sur le champ de glace une hauteur de deux pieds. Le 27, le fort reut une visite assez inattendue. Les soldats Belcher et Pen, qui veillaient sur le front de l'enceinte, aperurent, dans la matine, un ours gigantesque qui se dirigeait tranquillement du ct du fort. Ils rentrrent dans la salle commune, et signalrent Mrs. Paulina Barnett la prsence du redoutable carnassier. Ce ne peut tre que notre ours! dit Mrs. Paulina Barnett Jasper Hobson, et tous les deux, suivis du sergent, de Sabine et de quelques soldats arms de fusil, ils gagnrent la poterne. L'ours tait deux cents pas et marchait tranquillement, sans hsitation, comme s'il et eu un plan bien arrt. Je le reconnais, s'cria Mrs. Paulina Barnett. C'est ton ours, Kalumah, c'est ton sauveur! -- Oh! ne tuez pas mon ours! s'cria la jeune indigne. -- On ne le tuera pas, rpondit le lieutenant Hobson. Mes amis, ne lui faites aucun mal, et il est probable qu'il s'en ira comme il est venu. -- Mais s'il veut pntrer dans l'enceinte... dit le sergent Long, qui croyait peu aux bons sentiments des ours polaires. -- Laissez-le entrer, sergent, rpondit Mrs. Paulina Barnett. Cet animal-l a perdu toute frocit. Il est prisonnier comme nous, et, vous le savez, les prisonniers... -- Ne se mangent pas entre eux! dit Jasper Hobson, cela est vrai, madame, la condition, toutefois, qu'ils soient de la mme espce. Mais enfin, on pargnera celui-ci, votre recommandation. Nous ne nous dfendrons que s'il nous attaque. Cependant, je crois prudent de rentrer dans la maison. Il ne faut pas donner de tentations trop fortes ce carnassier! Le conseil tait bon. Chacun rentra. On ferma les portes, mais les contrevents des fentres ne furent point rabattus. On put donc, travers les vitres, suivre les manoeuvres du visiteur. L'ours, arriv la poterne, qui avait t laisse ouverte, repoussa doucement la porte, passa sa tte, examina l'intrieur de la cour, et entra. Arriv au milieu de l'enceinte, il examina les constructions qui l'entouraient, se dirigea vers l'table et le chenil, couta un instant les grognements des chiens qui l'avaient senti, le bramement des rennes qui n'taient point rassurs, continua son inspection en suivant le primtre de la palissade, arriva prs de la maison principale, et vint enfin appuyer sa grosse tte contre une des fentres de la grande salle. Pour tre franc, tout le monde recula, quelques soldats saisirent leurs fusils, et Jasper Hobson commena craindre d'avoir laiss la plaisanterie aller trop loin. Mais Kalumah vint placer sa douce figure sur la vitre fragile. L'ours parut la reconnatre -- ce fut, du moins, l'avis de l'Esquimaude --, et, satisfait sans doute, aprs avoir pouss un bon grognement, il se recula, reprit le chemin de la poterne, puis, ainsi que l'avait dit Jasper Hobson, il s'en alla comme il tait venu. Tel fut l'incident dans toute sa simplicit, incident qui ne se renouvela pas, et les choses reprirent leur cours ordinaire. Cependant, la gurison du petit enfant marchait bien, et, dans les derniers jours du mois, il avait dj repris ses bonnes joues et son regard veill. Le 3 fvrier, vers midi, une teinte ple nuana pendant une heure l'horizon du sud. Un disque jauntre se montra un instant. C'tait l'astre radieux qui reparaissait pour la premire fois, aprs la longue nuit polaire. XV. Une dernire exploration. dater de cette poque, le soleil s'leva chaque jour et de plus en plus au-dessus de l'horizon. Mais si la nuit s'interrompait pendant quelques heures, le froid s'accrut, ainsi qu'il arrive frquemment au mois de fvrier, et le thermomtre marqua un degr Fahrenheit (17 centigr. au-dessous de zro). C'tait la plus basse temprature qu'il devait indiquer pendant ce singulier hiver. quelle poque se fait la dbcle dans ces mers? demanda un jour la voyageuse Jasper Hobson. -- Dans les annes moyennes, madame, rpondit le lieutenant, la rupture des glaces ne s'opre pas avant les premiers jours de mai, mais l'hiver a t si doux que, si de nouveaux froids trs intenses ne se produisent pas, la dbcle pourrait bien se faire au commencement d'avril, du moins je le suppose. -- Ainsi, nous aurions encore deux mois attendre? demanda Mrs. Paulina Barnett. -- Oui, deux mois, madame, rpondit Jasper Hobson, car il sera prudent de ne pas hasarder trop prmaturment notre embarcation au milieu des glaces, et je pense que toutes les chances de russite seront pour nous, surtout si nous pouvons attendre le moment o l'le sera engage dans la partie la plus resserre du dtroit de Behring, qui ne mesure pas plus de cent milles de largeur. -- Que dites-vous l, monsieur Jasper? rpondit Mrs. Paulina Barnett, assez surprise de la rponse du lieutenant. Oubliez-vous donc que c'est le courant du Kamtchatka, le courant du nord qui nous a reports o nous sommes, et qu' l'poque de la dbcle, il pourrait bien nous reprendre et nous reporter plus loin encore? -- Je ne le pense pas, madame, rpondit le lieutenant Hobson, et j'ose mme assurer que cela ne sera pas. La dbcle se fait toujours du nord au sud, soit que le courant du Kamtchatka se renverse, soit que les glaces prennent le courant de Behring, soit enfin pour toute autre raison qui m'chappe. Mais, invariablement, les icebergs drivent vers le Pacifique, et c'est l qu'ils vont se dissoudre dans les eaux plus chaudes. Interrogez Kalumah. Elle connat ces parages, et elle vous dira, comme moi, que la dbcle des glaces se fait du nord au sud. Kalumah, interroge, confirma les paroles du lieutenant. Il paraissait donc probable que l'le, entrane dans les premiers jours d'avril, serait charrie au sud comme un immense glaon, c'est--dire dans la partie la plus troite du dtroit de Behring, frquente, pendant l't, par les pcheurs de New-Arkhangel, les pilotes et les pratiques de la cte. Mais en tenant compte de tous les retards possibles et, par consquent, du temps que l'le mettrait redescendre vers le sud, on ne pouvait esprer de prendre pied sur le continent avant le mois de mai. Au surplus, bien que le froid n'et pas t intense, l'le Victoria s'tait certainement consolide, en ce sens que l'paisseur de sa base de glace avait d s'accrotre, et l'on devait compter qu'elle rsisterait pendant plusieurs mois encore. Les hiverneurs devaient donc s'armer de patience et attendre, toujours attendre! La convalescence du petit enfant se faisait bien. Le 20 fvrier, il sortit pour la premire fois, aprs quarante jours de maladie. On entend par l qu'il passa de sa chambre dans la grande salle, o les caresses ne lui furent pas pargnes. Sa mre, qui avait eu l'intention de le sevrer un an, continua de le nourrir, sur le conseil de Madge, et le lait maternel, ml, quelquefois de lait de renne, lui rendit promptement ses forces. Il trouva mille petits jouets que ses amis, les soldats, avaient fabriqus pendant sa maladie, et l'on s'imagine aisment s'il fut le plus heureux bb du monde. La dernire semaine du mois de fvrier fut extrmement pluvieuse et neigeuse. Il ventait un grand vent de nord-ouest. Pendant quelques jours mme, la temprature s'abaissa assez pour que la neige tombt abondamment. Mais la bourrasque n'en fut pas moins violente. Du ct du cap Bathurst et de la banquise, les bruits de la tempte taient assourdissants. Les icebergs entrechoqus s'croulaient avec un bruit comparable aux roulements du tonnerre. Il se faisait une pression dans les glaces du nord qui s'accumulaient sur le littoral de l'le. On pouvait craindre que le cap lui-mme -- qui n'tait aprs tout qu'une sorte d'iceberg, coiff de terre et de sable --, ne ft jet bas. Quelques gros glaons, malgr leur poids, furent chasss jusqu'au pied mme de l'enceinte palissade. Trs heureusement pour la factorerie, le cap tint bon et prserva ses btiments d'un crasement complet. On comprend bien que la position de l'le Victoria, l'ouvert d'un dtroit resserr, vers lequel s'accumulaient les glaces, tait excessivement prilleuse. Elle pouvait tre balaye par une sorte d'avalanche horizontale, si l'on peut s'exprimer ainsi, tre crase par les glaons pousss du large, avant mme de s'abmer dans les flots. C'tait un nouveau danger, ajout tant d'autres. Mrs. Paulina Barnett, voyant la force prodigieuse de la pousse du large, et l'irrsistible violence avec laquelle ces blocs s'entassaient, comprit bien quel nouveau pril menacerait l'le la dbcle prochaine. Elle en parla plusieurs fois au lieutenant Hobson, et celui-ci secoua la tte en homme qui n'a pas de rponse faire. La bourrasque tomba compltement vers les premiers jours de mars, et l'on put voir alors combien l'aspect du champ s'tait modifi. Il semblait, en effet, que, par une sorte de glissement la surface de l'icefield, la banquise se ft rapproche de l'le Victoria. En de certains points, elle n'en tait pas distante de plus de deux milles, et se comportait comme les glaciers qui se dplacent, avec cette diffrence qu'elle marchait, tandis que ceux-ci descendent. Entre la haute barrire et le littoral, le sol, ou plutt le champ de glace, affreusement convulsionn, hriss d'hummocks, d'aiguilles rompues, de tronons renverss, de pyramidions culbuts, houleux comme une mer qui se ft subitement fige au plus fort d'une tempte, n'tait plus reconnaissable. On et dit les ruines d'une ville immense, dont pas un monument ne serait rest debout. Seule, la haute banquise, trangement profile, dcoupant sur le ciel ses cnes, ses ballons, ses crtes fantaisistes, ses pics aigus, se tenait solidement, et encadrait superbement ce fouillis pittoresque. cette date, l'embarcation fut entirement termine. Cette chaloupe tait de forme un peu grossire, comme on devait s'y attendre, mais elle faisait honneur Mac Nap, et, avec son avant en forme de galiote, elle devait mieux rsister au choc des glaces. On et dit une de ces barques hollandaises qui s'aventurent dans les mers du Nord. Son grement, qui tait achev, se composait, comme celui d'un cutter, d'une brigantine et d'un foc, supports sur un seul mt. Les toiles tente de la factorerie avaient t utilises pour la voilure. Ce bateau pouvait facilement contenir le personnel de l'le Victoria, et il tait vident que si, comme on pouvait l'esprer, l'le s'engageait dans le dtroit de Behring, il pourrait aisment franchir mme la plus grande distance qui pt le sparer alors de la cte amricaine. Il n'y avait donc plus qu' attendre la dbcle des glaces. Le lieutenant Hobson eut alors l'ide d'entreprendre une assez longue excursion au sud-est, dans le but de reconnatre l'tat de l'icefield, d'observer s'il prsentait des symptmes de prochaine dissolution, d'examiner la banquise elle-mme, de voir enfin si, dans l'tat actuel de la mer, tout passage vers le continent amricain tait encore obstru. Bien des incidents, bien des hasards pouvaient se produire avant que la rupture des glaces et rendu la mer libre, et oprer une reconnaissance du champ de glace tait un acte de prudence. L'expdition fut donc rsolue, et le dpart fix au 7 mars. La petite troupe se composa du lieutenant Hobson, de la voyageuse, de Kalumah, de Marbre et de Sabine. Il tait convenu que, si la route tait praticable, on chercherait un passage travers la banquise, mais qu'en tout cas, Mrs. Paulina Barnett et ses compagnons ne prolongeraient pas leur absence au-del de quarante-huit heures. Les vivres furent donc prpars, et le dtachement, bien arm, tout hasard, quitta le Fort-Esprance dans la matine du 7 mars et se dirigea vers le cap Michel. Le thermomtre marquait alors trente-deux degrs Fahrenheit (0 centigr.). L'atmosphre tait lgrement brumeuse, mais calme. Le soleil dcrivait son arc diurne pendant sept ou huit heures dj au-dessus de l'horizon, et ses rayons obliques projetaient une clart suffisante sur tout le massif des glaces. neuf heures, aprs une courte halte, le lieutenant Hobson et ses compagnons descendaient le talus du cap Michel et s'avanaient sur le champ dans la direction du sud-est. De ce ct, la banquise ne s'levait pas trois milles du cap. La marche fut assez lente, on le pense bien. tout moment, il fallait tourner, soit une crevasse profonde, soit un infranchissable hummock. Aucun traneau n'aurait videmment pu s'aventurer sur cette route raboteuse. Ce n'tait qu'un amoncellement de blocs de toute taille et de toutes formes, dont quelques-uns ne se tenaient que par un miracle d'quilibre. D'autres taient tombs rcemment, ainsi qu'on le voyait leurs cassures nettes, leurs angles affils comme des lames. Mais, au milieu de ces boulis, pas une trace qui annont le passage d'un homme ou d'un animal! Nul tre vivant dans ces solitudes, que les oiseaux avaient eux-mmes abandonnes! Mrs. Paulina Barnett se demandait, non sans tonnement, comment, si on tait parti en dcembre, on aurait pu franchir cet icefield boulevers, mais le lieutenant Hobson lui fit observer qu' cette poque le champ de glace ne prsentait pas cet aspect. L'norme pression, provoque par la banquise, ne s'tait pas alors produite, et on aurait trouv un champ relativement uni. Le seul obstacle avait donc t dans le dfaut de solidification, et non ailleurs. Le passage tait impraticable, il est vrai, par suite des asprits de l'icefield; mais au commencement de l'hiver, ces asprits n'existaient pas. Cependant, on s'approchait de la haute barrire. Presque toujours, Kalumah prcdait la petite troupe. La vive et lgre indigne, comme un chamois dans les roches alpestres, marchait d'un pied sr au milieu des glaons. C'tait merveille de la voir courir ainsi, sans une hsitation, sans une erreur, et suivre, d'instinct pour ainsi dire, le meilleur passage dans ce labyrinthe d'icebergs. Elle allait, venait, appelait, et on pouvait la suivre de confiance. Vers midi, la vaste base de la banquise tait atteinte, mais on n'avait pas mis moins de trois heures faire trois milles. Quelle imposante masse que cette barrire de glaces, dont certains sommets s'levaient plus de quatre cents pieds au-dessus de l'icefield! Les strates qui la formaient se dessinaient nettement. Des teintes diverses, des nuances d'une extrme dlicatesse en coloraient les parois glaces. On la voyait par longues places, tantt irise, tantt jaspe, et partout nielle d'arabesques ou piquete de paillettes lumineuses. Aucune falaise, si trangement dcoupe qu'elle et t, n'aurait pu donner une ide de cette banquise, opaque en un endroit, diaphane en un autre, et sur laquelle la lumire et l'ombre produisaient les jeux les plus tonnants. Mais il fallait bien se garder de trop approcher ces masses sourcilleuses, dont la solidit tait fort problmatique. Les dchirements et les fracas taient frquents l'intrieur. Il se faisait l un travail de dsagrgation formidable. Les bulles d'air, emprisonnes dans la masse, poussaient sa destruction, et l'on sentait bien tout ce qu'avait de fragile cet difice lev par le froid, qui ne survivrait pas l'hiver arctique, et qui se rsoudrait en eau sous les rayons du soleil. Il y avait l de quoi alimenter de vritables rivires! Le lieutenant Hobson avait d prmunir ses compagnons contre le danger des avalanches, qui chaque instant dcouronnaient le sommet de la banquise. Aussi la petite troupe n'en longeait-elle la base qu' une certaine distance. Et on eut raison d'agir prudemment, car, vers deux heures, l'angle d'une valle que Mrs. Paulina Barnett et ses compagnons se disposaient traverser, un bloc norme, pesant plus de cent tonnes, se dtacha du sommet de la barrire de glace et tomba sur l'icefield avec un pouvantable fracas. Le champ creva sous le choc et l'eau fut projete une grande hauteur. Fort heureusement, personne ne fut atteint par les fragments du bloc, qui clata comme une bombe. Depuis deux heures jusqu' cinq, on suivit une valle troite, sinueuse, qui s'enfonait dans la banquise. La traversait-elle dans toute sa largeur? C'est ce que l'on ne pouvait savoir. La structure intrieure de la haute barrire put tre ainsi examine. Les blocs qui la composaient taient rangs avec une plus grande symtrie que sur son revtement extrieur. En plusieurs endroits apparaissaient des troncs d'arbres, engags dans la masse, arbres non d'essence polaire, mais d'essence tropicale. Venus videmment par le courant du Gulf-Stream jusqu'aux rgions arctiques, ils avaient t repris par les glaces et retourneraient l'Ocan avec elles. On vit aussi quelques paves, des restes de carnes et des membrures de btiments. Vers cinq heures, l'obscurit, dj assez grande, arrta l'exploration. On avait fait deux milles environ dans la valle, trs encombre et peu praticable, mais ses sinuosits empchaient d'valuer le chemin parcouru en droite ligne. Jasper Hobson donna alors le signal de halte. En une demi-heure, Marbre et Sabine, arms de couteaux neige, eurent creus une grotte dans le massif. La petite troupe s'y blottit, soupa, et, la fatigue aidant, s'endormit presque aussitt. Le lendemain, tout le monde tait sur pied huit heures, et Jasper Hobson reprenait le chemin de la valle pendant un mille encore, afin de reconnatre si elle ne traversait pas la banquise dans toute sa largeur. D'aprs la situation du soleil, sa direction, aprs avoir t vers le nord-est, semblait se rabattre vers le sud-est. onze heures, le lieutenant Hobson et ses compagnons dbouchaient sur le revers oppos de la banquise. Ainsi donc, on n'en pouvait douter, le passage existait. Toute cette partie orientale de l'icefield prsentait le mme aspect que sa portion occidentale. Mme fouillis de glaces, mme hrissement de blocs. Les icebergs et les hummocks s'tendaient perte de vue, spars par quelques parties planes, mais troites, et coups de nombreuses crevasses dont les bords taient dj en dcomposition. C'tait aussi la mme solitude, le mme dsert, le mme abandonnement. Pas un animal, pas un oiseau. Mrs. Paulina Barnett, monte au sommet d'un hummock, resta pendant une heure considrer ce paysage polaire, si triste au regard. Elle songeait, malgr elle, ce dpart qui avait t tent cinq mois auparavant. Elle se reprsentait tout le personnel de la factorerie, toute cette misrable caravane, perdue dans la nuit, au milieu de ces solitudes glaces, et cherchant, parmi tant d'obstacles et tant de prils, gagner le continent amricain. Le lieutenant Hobson l'arracha enfin ses rveries. Madame, lui dit-il, voil plus de vingt-quatre heures que nous avons quitt le fort. Nous connaissons maintenant quelle est l'paisseur de la banquise; et puisque nous avons promis de ne pas prolonger notre absence au-del de quarante-huit heures, je crois qu'il est temps de revenir sur nos pas. Mrs. Paulina Barnett se rendit cette observation. Le but de l'exploration avait t atteint. La banquise n'offrait qu'une paisseur mdiocre, et elle se dissoudrait assez promptement, sans doute, pour livrer immdiatement passage au bateau de Mac Nap, aprs la dbcle des glaces. Il ne restait donc plus qu' revenir, car le temps pouvait changer, et des tourbillons de neige eussent rendu peu praticable la valle transversale. On djeuna, et on repartit vers une heure aprs midi. cinq heures, on campait comme la veille dans une hutte de glace, la nuit s'y passait sans accident, et le lendemain, 9 mars, le lieutenant Hobson donnait huit heures du matin le signal du dpart. Le temps tait beau. Le soleil qui se levait dominait dj la banquise et lanait quelques rayons travers la valle. Jasper Hobson et ses compagnons lui tournaient le dos, puisqu'ils marchaient vers l'ouest, mais leurs yeux saisissaient l'clat des rayons rverbrs par les parois de glace, qui s'entrecroisaient devant eux. Mrs. Paulina Barnett et Kalumah marchaient un peu en arrire, causant, observant, et suivant les troits passages indiqus par Sabine et Marbre. On esprait bien avoir retravers la banquise pour midi, et franchi les trois milles qui la sparaient de l'le Victoria avant une ou deux heures. De cette faon, les excursionnistes seraient de retour au fort avec le coucher du soleil. Ce seraient quelques heures de retard, mais dont leurs compagnons n'auraient pas s'inquiter srieusement. On comptait sans un incident, que certainement aucune perspicacit humaine ne pouvait prvoir. Il tait dix heures environ, quand Marbre et Sabine, qui marchaient vingt pas en avant, s'arrtrent. Ils semblaient discuter. Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et la jeune indigne les ayant rejoints, virent que Sabine, tenant sa boussole la main, la montrait son compagnon, qui la considrait d'un air tonn. Voil une chose bizarre! s'cria-t-il, en s'adressant Jasper Hobson. Me direz-vous, mon lieutenant, de quel ct est situe notre le par rapport la banquise? Est-ce l'est ou l'ouest? -- l'ouest, rpondit Jasper Hobson, assez surpris de cette question, vous le savez bien, Marbre. -- Je le sais bien!... je le sais bien!... rpondit Marbre, en hochant la tte. Mais alors, si c'est l'ouest, nous faisons fausse route et nous nous loignons de l'le! -- Comment! nous nous en loignons! dit le lieutenant, trs tonn du ton affirmatif du chasseur. -- Sans doute, mon lieutenant, rpondit Marbre, consultez la boussole, et que je perde mon nom, si elle n'indique pas que nous marchons vers l'est et non vers l'ouest! -- Ce n'est pas possible! dit la voyageuse. -- Regardez, madame, rpondit Sabine. En effet, l'aiguille aimante marquait le nord dans une direction absolument oppose celle que l'on supposait. Jasper Hobson rflchit et ne rpondit pas. Il faut que nous nous soyons tromps ce matin en quittant notre maison de glace, dit Sabine. Nous aurons pris gauche au lieu de prendre droite. -- Non! s'cria Mrs. Paulina Barnett, ce n'est pas possible! Nous ne nous sommes pas tromps! -- Mais... dit Marbre. -- Mais, rpondit Mrs. Paulina Barnett, voyez le soleil! Est-ce qu'il ne se lve plus dans l'est, prsent? Or, comme nous lui avons toujours tourn le dos depuis ce matin, et que nous le lui tournons encore, il est manifeste que nous marchons vers l'ouest. Donc, comme l'le est l'ouest, nous la retrouverons en dbouchant de la valle sur la partie occidentale de la banquise. Marbre, stupfait de cet argument auquel il ne pouvait rpondre, se croisa les bras. Soit, dit Sabine, mais alors la boussole et le soleil sont en contradiction complte? -- Oui, en ce moment du moins, rpondit Jasper Hobson, et cela ne tient uniquement qu' ceci: c'est que sous les hautes latitudes borales, et dans les parages qui avoisinent le ple magntique, il arrive quelquefois que les boussoles sont affoles, et que leurs aiguilles donnent des indications absolument fausses. -- Bon, dit Marbre, il faut donc poursuivre notre route en continuant de tourner le dos au soleil? -- Sans aucun doute, rpondit le lieutenant Hobson. Il me semble qu'entre la boussole et le soleil, il n'y a pas hsiter. Le soleil ne se drange pas, lui! La marche fut reprise, les marcheurs ayant le soleil derrire eux, et il est certain qu'aux arguments de Jasper Hobson, arguments tirs de la position de l'astre radieux, il n'y avait rien objecter. La petite troupe s'avana donc dans la valle, mais pendant un temps plus long qu'elle ne le supposait. Jasper Hobson comptait avoir travers la banquise avant midi, et il tait plus de deux heures, quand il se trouva enfin au dbouch de l'troit passage. Ce retard, assez bizarre, n'avait pas laiss de l'inquiter, mais que l'on juge de sa stupfaction profonde et de celle de ses compagnons, quand, en prenant pied sur le champ de glace, la base de la banquise, ils n'aperurent plus l'le Victoria qu'ils auraient d avoir en face d'eux! Non! l'le, fort reconnaissable de ce ct, grce aux arbres qui couronnaient le cap Michel, n'tait plus l! sa place s'tendait un immense champ de glace, sur lequel les rayons solaires, passant par-dessus la banquise, s'tendaient perte de vue! Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Kalumah, les deux chasseurs regardaient et se regardaient. L'le devrait tre l! s'cria Sabine. -- Et elle n'y est plus! rpondit Marbre. Ah a! mon lieutenant, qu'est-elle devenue? Mrs. Paulina Barnett, abasourdie, ne savait que rpondre. Jasper Hobson ne prononait pas une parole. En ce moment, Kalumah s'approcha du lieutenant Hobson, lui toucha le bras et dit: Nous nous sommes gars dans la valle, nous l'avons remonte au lieu de la descendre, et nous nous retrouvons l'endroit o nous tions hier, aprs avoir travers pour la premire fois la banquise. Venez, venez! Et machinalement, pour ainsi dire, le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Marbre, Sabine, se fiant l'instinct de la jeune indigne, se laissrent emmener, et s'engagrent de nouveau dans l'troit passage, en revenant sur leurs pas. Et pourtant les apparences taient contre Kalumah, consulter la position du soleil! Mais Kalumah ne s'tait pas explique, et se contentait de murmurer en marchant: Marchons! vite! vite! Le lieutenant, la voyageuse et leurs compagnons taient donc extnus et se tranaient peine, quand, la nuit venue, aprs trois heures de route, ils se retrouvrent de l'autre ct de la banquise. L'obscurit les empchait de voir si l'le tait l, mais ils ne restrent pas longtemps dans l'incertitude. En effet, quelques centaines de pas, sur le champ de glace, des rsines embrases se promenaient en tous sens et des coups de fusil clataient dans l'air. On appelait. cet appel, la petite troupe rpondit, et fut bientt rejointe par le sergent Long, Thomas Black, que l'inquitude sur le sort de ses amis avait enfin tir de sa torpeur, et d'autres encore, qui accoururent au-devant d'eux. Et, en vrit, ces pauvres gens avaient t bien inquiets, car ils avaient lieu de supposer -- ce qui tait vrai d'ailleurs, -- que Jasper Hobson et ses compagnons s'taient gars en voulant regagner l'le. Et pourquoi devaient-ils penser ainsi, eux qui taient rests au Fort-Esprance? Pourquoi devaient-ils croire que le lieutenant et sa petite troupe s'garerait au retour? C'est que, depuis vingt-quatre heures, l'immense champ de glace et l'le avec lui s'taient dplacs, et avaient fait un demi-tour sur eux-mmes. C'est que, par suite de ce dplacement, ce n'tait plus l'ouest, mais l'est de la banquise qu'il fallait dsormais chercher l'le errante! XVI. La dbcle. Deux heures aprs, tous taient rentrs au Fort-Esprance. Et le lendemain, 10 mars, le soleil illumina d'abord cette partie du littoral qui formait autrefois la portion occidentale de l'le. Le cap Bathurst, au lieu de pointer au nord, pointait au sud. La jeune Kalumah, laquelle ce phnomne tait connu, avait eu raison, et si le soleil ne s'tait pas tromp, la boussole, du moins, n'avait pas eu tort! Ainsi donc, l'orientation de l'le Victoria tait encore une fois change et plus compltement. Depuis le moment o elle s'tait dtache de la terre amricaine, l'le avait fait un demi-tour sur elle-mme, et non seulement l'le, mais aussi l'immense icefield qui l'emprisonnait. Ce dplacement sur son centre prouvait que le champ de glace ne se reliait plus au continent, qu'il s'tait dtach du littoral, et, consquemment, que la dbcle ne pouvait tarder se produire. En tout cas, dit le lieutenant Hobson Mrs. Paulina Barnett, ce changement de front ne peut que nous tre favorable. Le cap Bathurst et le Fort-Esprance se sont tourns vers le sud-est, c'est--dire vers le point qui se rapproche le plus du continent, et maintenant la banquise, qui n'et laiss qu'un troit et difficile passage notre embarcation, ne s'lve plus entre l'Amrique et nous. -- Ainsi, tout est pour le mieux? demanda Mrs. Paulina Barnett, en souriant. -- Tout est pour le mieux, madame, rpondit Jasper Hobson, qui avait justement apprci les consquences du changement d'orientation de l'le Victoria. Du 10 au 21 mars, aucun incident ne se produisit, mais on pouvait dj pressentir les approches de la saison nouvelle. La temprature se maintenait entre quarante-trois et cinquante degrs Fahrenheit (6 et 10 centigr. au-dessus de zro). Sous l'influence du dgel, la rupture des glaces tendait se faire subitement. De nouvelles crevasses s'ouvraient, et l'eau libre se projetait la surface du champ. Suivant l'expression pittoresque des baleiniers, ces crevasses taient autant de blessures par lesquelles l'icefield saignait. Le fracas des glaons qui se brisaient tait comparable alors des dtonations d'artillerie. Une pluie assez chaude, qui tomba pendant plusieurs jours, ne pouvait manquer d'activer la dissolution de la surface solidifie de la mer. Les oiseaux qui avaient abandonn l'le errante au commencement de l'hiver revinrent en grand nombre, ptarmigans, guillemots, puffins, canards, etc. Marbre et Sabine en turent un certain nombre, dont quelques-uns portaient encore au cou le billet que le lieutenant et la voyageuse leur avaient confi quelques mois auparavant. Des bandes de cygnes blancs reparurent aussi et firent retentir les airs du son de leur clatante trompette. Quant aux quadrupdes, rongeurs et carnassiers, ils continuaient de frquenter, suivant leur habitude, les environs de la factorerie, comme de vritables animaux domestiques. Presque chaque jour, toutes les fois que l'tat du ciel le permettait, le lieutenant Hobson prenait hauteur. Quelquefois mme, Mrs. Paulina Barnett, devenue fort habile au maniement du sextant, l'aidait ou le remplaait mme dans ses observations. Il tait trs important, en effet, de constater les moindres changements qui se seraient effectus en latitude ou en longitude dans la position de l'le. La grave question des deux courants tait toujours pendante, et de savoir si, aprs la dbcle, on serait emport au sud ou au nord, voil ce qui proccupait par- dessus tout Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett. Il faut dire que cette vaillante femme montrait en tout et toujours une nergie suprieure son sexe. Ses compagnons la voyaient chaque jour, bravant les fatigues, le mauvais temps, sous la pluie, sous la neige, oprant une reconnaissance de quelque partie de l'le, s'aventurant travers l'icefield demi dcompos; puis, son retour, rglant la vie intrieure de la factorerie, prodiguant ses soins et ses conseils, et toujours activement seconde par sa fidle Madge. Mrs. Paulina Barnett avait courageusement envisag l'avenir, et des craintes qui l'assaillaient parfois, de certains pressentiments que son esprit ne pouvait dissiper, elle ne laissait jamais rien paratre. C'tait toujours la femme confiante, encourageante que l'on connat, et personne n'aurait pu deviner sous son humeur gale les vives proccupations dont elle ne pouvait tre exempte. Jasper Hobson l'admirait profondment. Il avait aussi une entire confiance en Kalumah, et il s'en rapportait souvent l'instinct naturel de la jeune Esquimaude, absolument comme un chasseur se fie l'instinct de son chien. Kalumah, trs intelligente, d'ailleurs, tait familiarise avec tous les incidents comme avec tous les phnomnes des rgions polaires. bord d'un baleinier, elle et certainement remplac avec avantage l'icemaster, ce pilote auquel est spcialement confie la direction du navire au milieu des glaces. Chaque jour, Kalumah allait reconnatre l'tat de l'icefield, et rien qu'au bruit des icebergs qui se fracassaient au loin, la jeune indigne devinait les progrs de la dcomposition. Jamais, aussi, pied plus sr que le sien ne s'tait aventur sur les glaons. D'instinct, elle sentait lorsque la glace, pourrie par-dessous, n'offrait plus qu'un point d'appui trop fragile, et elle cheminait sans une seule hsitation travers l'icefield trou de crevasses. Du 20 au 30 mars, le dgel fit de rapides progrs. Les pluies furent abondantes et activrent la dissolution des glaces. On pouvait esprer qu'avant peu l'icefield se diviserait, et peut- tre quinze jours ne se passeraient-ils pas sans que le lieutenant Hobson, profitant des eaux libres, pt lancer son navire travers les glaces. Ce n'tait point un homme hsiter, quand il pouvait redouter, d'ailleurs, que l'le ft entrane au nord, pour peu que le courant du Kamtchatka l'emportt sur le courant de Behring. Mais, rptait souvent Kalumah, cela n'est pas craindre. La dbcle ne remonte pas, elle descend, et le danger est l! disait-elle, en montrant le sud, o s'tendait l'immense mer du Pacifique. La jeune Esquimaude tait absolument affirmative. Le lieutenant Hobson connaissait son opinion bien arrte sur ce point, et il se rassurait, car il ne considrait pas comme un danger que l'le allt se perdre dans les eaux du Pacifique. En effet, auparavant, tout le personnel de la factorerie serait embarqu bord de la chaloupe, et le trajet serait ncessairement court pour gagner l'un ou l'autre continent, puisque le dtroit formait un vritable entonnoir entre le cap Oriental, sur la cte asiatique, et le cap du Prince-de-Galles, sur la cte amricaine. On comprend donc avec quelle attention il fallait surveiller les moindres dplacements de l'le. Le point dut donc tre fait toutes les fois que le permit l'tat du ciel, et, ds cette poque, le lieutenant Hobson et ses compagnons prirent toutes les prcautions en prvision d'un embarquement prochain, et peut-tre prcipit. Comme on le pense bien, les travaux spciaux l'exploitation de la factorerie, c'est--dire les chasses, l'entretien des trappes, furent abandonns. Les magasins regorgeaient de fourrures, qui seraient perdues pour la plus grande partie. Les chasseurs et les trappeurs chmaient donc. Quant au matre charpentier et ses hommes, ils avaient achev l'embarcation, et en attendant le moment de la lancer l'eau, quand la mer serait libre, ils s'occuprent de consolider la maison principale du fort, qui, pendant la dbcle, serait peut-tre expose subir une pression considrable des glaons du littoral, si le cap Bathurst ne leur opposait pas un obstacle suffisant. De forts tanons furent donc appliqus aux murailles de bois. On disposa l'intrieur des chambres des tais placs verticalement, qui multiplirent les points d'appui aux poutres du plafond. La maison, dont les fermes furent renforces par des jambettes et des arcs-boutants, put ds lors supporter des poids considrables, car il tait pour ainsi dire casemat. Ces divers travaux s'achevrent dans les premiers jours d'avril, et l'on put constater bientt non seulement leur utilit, mais aussi leur opportunit. Cependant, les symptmes de la saison nouvelle s'accusaient davantage chaque jour. Ce printemps tait singulirement prcoce, car il succdait un hiver qui avait t si trangement doux pour des rgions polaires. Quelques bourgeons apparaissaient aux arbres. L'corce des bouleaux, des saules, des arbousiers, se gonflait en maint endroit sous la sve dgele. Les mousses nuanaient d'un vert ple les talus exposs directement au soleil, mais elles ne devaient pas fournir une rcolte abondante, car les rongeurs, accumuls aux environs du fort et friands de nourriture, leur laissaient peine le temps de sortir de terre. Si quelqu'un fut malheureux alors, ce fut sans contredit l'honnte caporal. L'poux de Mrs. Joliffe tait, on le sait, prpos la garde des terrains ensemencs par sa femme. En toute autre circonstance, il n'aurait eu dfendre que du bec de ces pillards ails, guillemots ou puffins, sa moisson d'oseille et de chochlarias. Un mannequin et suffi effrayer ces voraces oiseaux, et plus forte raison le caporal en personne. Mais, cette fois, aux oiseaux se joignaient tous les rongeurs et ruminants de la faune arctique. L'hiver ne les avait point chasss; l'instinct du danger les retenait aux abords de la factorerie, et rennes, livres polaires, rats musqus, musaraignes, martres, etc., bravaient toutes les menaces du caporal. Le pauvre homme n'y pouvait suffire. Quand il dfendait un bout de son champ, on dvorait l'autre. Certes, il et t plus sage de laisser ces nombreux ennemis une rcolte qu'on ne pourrait pas utiliser, puisque la factorerie devait tre abandonne sous peu. C'tait mme le conseil que Mrs. Paulina Barnett donnait l'entt caporal, quand celui-ci, vingt fois par jour, venait la fatiguer de ses condolances; mais le caporal Joliffe ne voulait absolument rien entendre. Tant de peine perdue! rptait-il. Quitter un tel tablissement quand il est en voie de prosprit! Sacrifier ces graines que madame Joliffe et moi, nous avons semes avec tant de sollicitude!... Ah! madame! il me prend quelquefois l'envie de vous laisser partir, vous et tous les autres, et de rester ici avec mon pouse! Je suis sr que la Compagnie consentirait nous abandonner cette le en toute proprit... cette rflexion saugrenue, Mrs. Paulina Barnett ne pouvait s'empcher de rire, et elle renvoyait le caporal sa petite femme, qui, elle, avait fait depuis longtemps le sacrifice de son oseille, de ses chochlarias et autres antiscorbutiques, dsormais sans emploi. Il convient d'ajouter ici que la sant des hiverneurs, hommes et femmes, tait excellente. La maladie, au moins, les avait pargns. Le bb lui-mme avait parfaitement repris et poussait merveille sous les premiers rayons de printemps. Pendant les journes des 2, 3, 4 et 5 avril, le dgel continua franchement. La chaleur tait sensible, mais le temps couvert. La pluie tombait frquemment, et grosses gouttes. Le vent soufflait du sud-ouest, tout charg des chaudes molcules du continent. Mais dans cette atmosphre embrume, il fut impossible de faire une seule observation. Ni soleil, ni lune, ni toile n'apparurent travers ce rideau opaque. Circonstance regrettable, puisqu'il tait si important d'observer les moindres mouvements de l'le Victoria. Ce fut dans la nuit du 7 au 8 avril, que la dbcle commena vritablement. Au matin, le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina, Kalumah et le sergent Long, s'tant ports sur le sommet du cap Bathurst, constatrent une certaine modification de la banquise. L'norme barrire, partage presque en son milieu, formait alors deux parties distinctes, et il semblait que la portion suprieure cherchait s'lever vers le nord. tait-ce donc l'influence du courant kamtchatkal qui se faisait sentir? L'le errante allait-elle prendre la mme direction? On comprend combien furent vives les craintes du lieutenant et de ses compagnons. Leur sort pouvait se dcider en quelques heures, car si la fatalit les entranait au nord pendant quelques centaines de milles encore, ils auraient grand-peine regagner le continent sur une embarcation aussi petite que la leur. Malheureusement, les hiverneurs n'avaient aucun moyen d'apprcier la valeur et la nature du dplacement qui se produisait. Toutefois, on put constater que l'le ne se mouvait pas encore, -- du moins dans le sens de la banquise, puisque le mouvement de celle-ci tait sensible. Il paraissait donc probable qu'une portion de l'icefield s'tait spare et remontait au nord, tandis que celle qui enveloppait l'le demeurait encore immobile. Du reste, ce dplacement de la haute barrire de glace n'avait aucunement modifi les opinions de la jeune Esquimaude. Kalumah soutenait que la dbcle se ferait vers le sud, et que la banquise elle-mme ne tarderait pas ressentir l'influence du courant de Behring. Kalumah, au moyen d'un petit morceau de bois, avait figur sur le sable la disposition du dtroit, afin de se mieux faire comprendre, et, aprs en avoir trac la direction, elle montrait que l'le, en le suivant, se rapprocherait de la cte amricaine. Aucune objection ne put branler son ide cet gard, et, vraiment, on se sentait presque rassur en coutant l'intelligente indigne s'expliquer d'une manire si affirmative. Cependant, les journes du 8, du 9 et du 10 avril semblrent donner tort Kalumah. La portion septentrionale de la banquise s'loigna de plus en plus vers le nord. La dbcle s'oprait grand bruit et sur une vaste chelle. La dislocation se manifestait sur tous les points du littoral avec un fracas assourdissant. Il tait impossible de s'entendre en plein air. Des dtonations retentissaient incessamment, comparables aux dcharges continues d'une formidable artillerie. un demi-mille du rivage, dans tout le secteur domin par le cap Bathurst, les glaons commenaient dj s'lever les uns sur les autres. La banquise s'tait alors casse en morceaux nombreux, qui faisaient autant de montagnes et drivaient vers le nord. Du moins, c'tait le mouvement apparent de ces icebergs. Le lieutenant Hobson, sans le dire, tait de plus en plus inquiet, et les affirmations de Kalumah ne parvenaient pas le rassurer. Il faisait des objections, auxquelles la jeune Esquimaude rsistait opinitrement. Enfin, un jour -- dans la matine du 11 avril --, Jasper Hobson montra Kalumah les derniers icebergs qui allaient disparatre dans le nord, et il la pressa encore une fois d'arguments que les faits semblaient rendre irrfutables. Eh bien, non! non! rpondit Kalumah avec une conviction plus enracine que jamais dans son esprit, non! Ce n'est pas la banquise qui remonte au nord, c'est notre le qui descend au sud! Kalumah avait raison peut-tre! Jasper Hobson fut extrmement frapp de sa rponse si affirmative. Il tait vraiment possible que le dplacement de la banquise ne ft qu'apparent, et qu'au contraire, l'le Victoria, entrane par le champ de glace, drivt vers le dtroit. Mais cette drive, si elle existait, on ne pouvait la constater, on ne pouvait l'estimer, on ne pouvait la relever ni en longitude, ni en latitude. En effet, le temps non seulement demeurait couvert et impropre aux observations, mais, par malheur, un phnomne, particulier aux rgions polaires, le rendit encore plus obscur et restreignit absolument le champ de la vision. En effet, prcisment au moment de cette dbcle, la temprature s'tait abaisse de plusieurs degrs. Un brouillard intense enveloppa bientt tous ces parages de la mer Arctique, mais ce n'tait point un brouillard ordinaire. Le sol se recouvrit, sa surface, d'une crote blanche, trs distincte de la gele, -- celle-ci n'tant qu'une vapeur aqueuse qui se congle aprs sa prcipitation. Les particules trs dlies qui composaient ce brouillard s'attachaient aux arbres, aux arbustes, aux murailles du fort, tout ce qui faisait saillie, et y formaient bientt une couche paisse, que hrissaient des fibres prismatiques ou pyramidales, dont la pointe se dirigeait du ct du vent. Jasper Hobson reconnut alors ce mtore dont les baleiniers et les hiverneurs ont souvent not l'apparition, au printemps, dans les rgions polaires. Ce n'est point un brouillard, dit-il ses compagnons, c'est un frost-rime, une fume-gele, une vapeur dense, qui se maintient dans un tat complet de conglation. Mais, brouillard ou fume-gele, l'apparition de ce mtore n'en tait pas moins regrettable, car il occupait une hauteur de cent pieds, au moins, au-dessus du niveau de la mer, et telle tait sa complte opacit que, places trois pas l'une de l'autre, deux personnes ne pouvaient s'apercevoir. Le dsappointement des hiverneurs fut grand. Il semblait que la nature ne voult leur pargner aucun ennui. C'tait au moment o se produisait la dbcle, au moment o l'le errante allait redevenir libre des liens qui l'enchanaient depuis tant de mois, au moment enfin o ses mouvements devaient tre surveills avec plus d'attention, que ce brouillard venait empcher toute observation! Et ce fut ainsi pendant quatre jours! Le frost-rime ne se dissipa que le 15 avril. Pendant la matine, une violente brise du sud le dchira et l'anantit. Le soleil brillait. Le lieutenant Hobson se jeta sur ses instruments. Il prit hauteur, et le rsultat de ses calculs pour les coordonnes actuelles de l'le fut celui-ci: Latitude: 6957'; Longitude: 17933'. Kalumah avait eu raison. L'le Victoria, saisie par le courant de Behring, drivait vers le sud. XVII. L'avalanche. Les hiverneurs se rapprochaient donc enfin des parages plus frquents de la mer de Behring. Ils n'avaient plus craindre d'tre entrans au nord. Il ne s'agissait plus que de surveiller le dplacement de l'le et d'en estimer la vitesse, qui, en raison des obstacles, devait tre fort ingale. C'est quoi s'occupa trs minutieusement Jasper Hobson, qui prit tour tour des hauteurs de soleil et d'toiles. Le lendemain mme, 16 avril, aprs observation, il calcula que si la vitesse restait uniforme, l'le Victoria atteindrait vers le commencement de mai le Cercle polaire, dont quatre degrs au plus la sparaient en latitude. Il tait supposable qu'alors l'le, engage dans la partie resserre du dtroit, demeurerait stationnaire jusqu'au moment o la dbcle lui ferait place. ce moment, l'embarcation serait mise flot, et l'on ferait voile vers le continent amricain. On le sait, grce aux prcautions prises, tout tait prt pour un embarquement immdiat. Les habitants de l'le attendirent donc avec plus de patience et surtout plus de confiance que jamais. Ils sentaient bien, ces pauvres gens tant prouvs, qu'ils touchaient au dnouement et qu'ils passeraient si prs de l'une ou de l'autre cte, que rien ne pourrait les empcher d'y atterrir en quelques jours. Cette perspective ranima le coeur et l'esprit des hiverneurs. Ils retrouvrent cette gaiet naturelle que les dures preuves avaient chasse depuis longtemps. Les repas redevinrent joyeux, d'autant plus que les provisions ne manquaient pas, et que le programme nouveau n'en prescrivait pas l'conomie. Au contraire. Puis, l'influence du printemps se faisait sentir, et chacun aspirait avec une vritable ivresse les brises plus tides qu'il apportait. Pendant les jours suivants, plusieurs excursions furent faites l'intrieur de l'le et sur le littoral. Ni les animaux fourrures, ni les ruminants, ni les carnassiers ne pouvaient songer maintenant l'abandonner, puisque le champ de glace qui l'emprisonnait, dtach de la cte amricaine -- ce que prouvait son mouvement de drive --, ne leur et pas permis de mettre pied sur le continent. Aucun changement ne s'tait produit sur l'le, ni au cap Esquimau, ni au cap Michel, ni sur aucune autre partie du littoral. Rien l'intrieur, ni dans les bois taillis, ni sur les bords du lagon. La grande entaille, qui s'tait creuse pendant la tempte aux environs du cap Michel, s'tait entirement referme pendant l'hiver, et aucune autre fissure ne se manifestait la surface du sol. Pendant ces excursions, on aperut des bandes de loups qui parcouraient grand train les diverses portions de l'le. De toute la faune, ces farouches carnassiers taient les seuls que le sentiment d'un danger commun n'et pas familiariss. On revit plusieurs fois le sauveur de Kalumah. Ce digne ours se promenait mlancoliquement sur les plaines dsertes, et s'arrtait quand les explorateurs venaient passer. Quelquefois mme, il les suivait jusqu'au fort, sachant bien qu'il n'avait rien craindre de ces braves gens qui ne pouvaient lui en vouloir. Le 20 avril, le lieutenant Hobson constata que l'le errante n'avait point suspendu son mouvement de drive vers le sud. Ce qui restait de la banquise, c'est--dire les icebergs de sa partie sud, la suivaient dans son dplacement, mais les points de repre manquaient, et on ne pouvait reconnatre ces changements de position que par les observations astronomiques. Jasper Hobson fit alors faire plusieurs sondages en quelques endroits du sol, notamment au pied du cap Bathurst et sur les rives du lagon. Il voulait connatre quelle tait l'paisseur de la crote de glace qui supportait la terre vgtale. Il fut constat que cette paisseur ne s'tait pas accrue pendant l'hiver, et que le niveau gnral de l'le ne semblait point s'tre relev au-dessus de la mer. On en conclut donc qu'on ne saurait trop tt quitter ce sol fragile, qui se dissoudrait rapidement, ds qu'il serait baign par les eaux plus chaudes du Pacifique. Vers cette poque, le 25 avril, l'orientation de l'le fut encore une fois change. Le mouvement de rotation de tout l'icefield s'accomplit de l'est l'ouest sur un quart et demi de circonfrence. Le cap Bathurst projeta ds lors sa pointe vers le nord-ouest. Les derniers restes de banquise fermrent alors l'horizon du nord. Il tait donc bien prouv que le champ de glace se mouvait librement dans le dtroit et ne confinait encore aucune terre. Le moment fatal approchait. Les observations diurnes ou nocturnes donnaient avec prcision la situation de l'le et, par consquent, celle de l'icefield. Au 30 avril, tout l'ensemble drivait par le travers de la baie Kotzebue, large chancrure triangulaire qui mord profondment la cte amricaine. Dans sa partie mridionale s'allongeait le cap du Prince-de-Galles, qui arrterait peut-tre l'le errante, pour peu qu'elle ne tnt pas exactement le milieu de l'troite passe. Le temps tait assez beau alors, et, frquemment, la colonne de mercure accusait cinquante degrs Fahrenheit (10 centigr. au- dessus de zro). Les hiverneurs avaient quitt depuis quelques semaines leurs vtements d'hiver. Ils taient toujours prts partir. L'astronome Thomas Black avait dj transport dans la chaloupe, qui reposait sur le chantier, son bagage de savant, ses instruments, ses livres. Une certaine quantit de provisions tait galement embarque, ainsi que quelques-unes des plus prcieuses fourrures. Le 2 mai, d'une observation trs minutieuse, il rsulta que l'le Victoria avait une tendance se porter vers l'est, et, consquemment, rechercher le continent amricain. C'tait l une circonstance heureuse, car le courant du Kamtchatka, on le sait, longe le littoral asiatique, et on ne pouvait, par consquent, plus craindre d'tre repris par lui. Les chances se dclaraient donc enfin pour les hiverneurs! Je crois que nous avons fatigu le sort contraire, madame, dit alors le sergent Long Mrs. Paulina Barnett. Nous touchons au terme de nos malheurs, et j'estime que nous n'avons plus rien redouter. -- En effet, rpondit Mrs. Paulina Barnett, je le crois comme vous, sergent Long, et il est sans doute heureux que nous ayons d renoncer, il y a quelques mois, ce voyage travers le champ de glace. La Providence nous protgeait en rendant l'icefield impraticable pour nous. Mrs. Paulina Barnett avait raison, sans doute, de parler ainsi. En effet, que de dangers, que d'obstacles sems sur cette route pendant l'hiver, que de fatigues au milieu d'une longue nuit arctique, et cinq cents milles de la cte! Le 5 mai, Jasper Hobson annona ses compagnons que l'le Victoria venait de franchir le Cercle polaire. Elle rentrait enfin dans cette zone du sphrode terrestre que le soleil n'abandonne jamais, mme pendant sa plus grande dclinaison australe. Il sembla tous ces braves gens qu'ils revenaient dans le monde habit. On but quelques bons coups ce jour-l, et on arrosa le Cercle polaire comme on et fait de l'quateur, bord d'un btiment coupant la ligne pour la premire fois. Dsormais, il n'y avait plus qu' attendre le moment o les glaces, disloques et demi fondues, pourraient livrer passage l'embarcation qui emporterait toute la colonie avec elle! Pendant la journe du 7 mai, l'le prouva encore un changement d'orientation d'un quart de circonfrence. Le cap Bathurst pointait maintenant au nord, ayant au-dessus de lui les masses qui taient restes debout de l'ancienne banquise. Il avait donc peu prs repris l'orientation que lui assignaient les cartes gographiques, l'poque o il tait fix au continent amricain. L'le avait fait un tour complet sur elle-mme, et le soleil levant avait successivement salu tous les points de son littoral. L'observation du 8 mai fit aussi connatre que l'le, immobilise, tenait peu prs le milieu de la passe, moins de quarante milles du cap du Prince-de-Galles. Ainsi donc, la terre tait l, une distance relativement courte, et le salut de tous dut paratre assur. Le soir, on fit un bon souper dans la grande salle. Des toasts furent ports Mrs. Paulina Barnett et au lieutenant Hobson. Cette nuit mme, le lieutenant rsolut d'aller observer les changements qui avaient pu se produire au sud dans le champ de glace, qui prsenterait peut-tre quelque ouverture praticable. Mrs. Paulina Barnett voulait accompagner Jasper Hobson pendant cette exploration, mais celui-ci obtint qu'elle prendrait quelque repos, et il n'emmena avec lui que le sergent Long. Mrs. Paulina Barnett se rendit aux instances du lieutenant, et elle rentra dans la maison principale avec Madge et Kalumah. De leur ct, les soldats et les femmes avaient regagn leurs couchettes accoutumes dans l'annexe qui leur tait rserve. La nuit tait belle. En l'absence de la lune, les constellations brillaient d'un clat magnifique. Une sorte de lumire extrmement diffuse, rverbre par l'icefield, clairait lgrement l'atmosphre et prolongeait la porte du regard. Le lieutenant Hobson et le sergent Long, quittant le fort neuf heures, se dirigrent vers la portion du littoral comprise entre le port Barnett et le cap Michel. Les deux explorateurs suivirent le rivage sur un espace de deux trois milles. Mais quel aspect prsentait toujours le champ de glace! Quel bouleversement! quel chaos! Qu'on se figure une immense concrtion de cristaux capricieux, une mer subitement solidifie au moment o elle est dmonte par l'ouragan. De plus, les glaces ne laissaient encore aucune passe libre entre elles, et une embarcation n'et pu s'y aventurer. Jasper Hobson et le sergent Long, causant et observant, demeurrent sur le littoral jusqu' minuit. Voyant que toutes choses demeuraient dans l'tat, ils rsolurent alors de retourner au Fort-Esprance, afin de prendre, eux aussi, quelques heures de repos. Tous deux avaient fait une centaine de pas et se trouvaient dj sur l'ancien lit dessch de la Paulina-river, quand un bruit inattendu les arrta. C'tait comme un grondement lointain qui se serait produit dans la partie septentrionale du champ de glace. L'intensit de ce bruit s'accrut rapidement, et mme il prit bientt des proportions formidables. Quelque phnomne puissant s'accomplissait videmment dans ces parages, et, particularit peu rassurante, le lieutenant Hobson crut sentir le sol de l'le trembler sous ses pieds. Ce bruit-l vient du ct de la banquise! dit le sergent Long. Que se passe-t-il?... Jasper Hobson ne rpondit pas, et, inquiet au plus haut point, il entrana son compagnon vers le littoral. Au fort! Au fort! s'cria le lieutenant Hobson. Peut-tre une dislocation des glaces se sera-t-elle produite, et pourrons-nous lancer notre embarcation la mer! Et tous deux coururent perte d'haleine par le plus court et dans la direction du Fort-Esprance. Mille penses assigeaient leur esprit. Quel nouveau phnomne produisait ce bruit inattendu? Les habitants endormis du fort avaient-ils connaissance de cet incident? Oui, sans doute, car les dtonations, dont l'intensit redoublait d'instant en instant, eussent suffi, suivant la vulgaire expression, rveiller un mort! En vingt minutes, Jasper Hobson et le sergent Long eurent franchi les deux milles qui les sparaient du Fort-Esprance. Mais, avant mme d'tre arrivs l'enceinte palissade, ils avaient aperu leurs compagnons, hommes, femmes, qui fuyaient en dsordre, pouvants, poussant des cris de dsespoir. Le charpentier Mac Nap vint au lieutenant, tenant son petit enfant dans ses bras. Voyez! monsieur Hobson, dit-il en entranant le lieutenant vers un monticule qui s'levait quelques pas en arrire de l'enceinte. Jasper Hobson regarda. Les derniers restes de la banquise, qui, avant son dpart, se trouvaient encore deux milles au large, s'taient prcipits sur le littoral. Le cap Bathurst n'existait plus, et sa masse de terre et de sable, balaye par les icebergs, recouvrait l'enceinte du fort. La maison principale et les btiments y attenant au nord avaient disparu sous l'norme avalanche. Au milieu d'un bruit pouvantable, on voyait des glaons monter les uns sur les autres et retomber en crasant tout sur leur passage. C'tait comme un assaut de blocs de glace qui marchait sur l'le. Quant au bateau construit au pied du cap, il tait ananti... La dernire ressource des infortuns hiverneurs avait disparu! En ce moment mme, le btiment qu'occupaient nagure les soldats, les femmes, et dont tous avaient pu se tirer temps, s'effondra sous la chute d'un norme bloc de glace. Ces malheureux jetrent au ciel un cri de dsespoir. Et les autres!... nos compagnes!... s'cria le lieutenant avec l'accent de la plus effroyable pouvante. -- L! rpondit Mac Nap, en montrant la masse de sable, de terre et de glaons, sous laquelle avait entirement disparu la maison principale. Oui! sous cet entassement tait enfouie Mrs. Paulina Barnett, et, avec elle, Madge, Kalumah, Thomas Black, que l'avalanche avait surpris dans leur sommeil! XVIII. Tous au travail. Un cataclysme pouvantable s'tait produit. La banquise s'tait jete sur l'le errante! Enfonce une grande profondeur au- dessous du niveau de la mer, une profondeur quintuple de la hauteur dont elle mergeait, elle n'avait pu rsister l'action des courants sous-marins. S'ouvrant un chemin travers les glaces disjointes, elle s'tait prcipite en grand sur l'le Victoria, qui, pousse par ce puissant moteur, drivait rapidement vers le sud. Au premier moment, avertis par les bruits de l'avalanche qui crasait le chenil, l'table et la maison principale de la factorerie, Mac Nap et ses compagnons avaient pu quitter leur logement menac. Mais dj l'oeuvre de destruction s'tait accomplie. De ces demeures, il n'y avait plus trace! Et maintenant l'le entranait ses habitants avec elle vers les abmes de l'Ocan! Mais peut-tre, sous les dbris de l'avalanche, leur vaillante compagne, Paulina Barnett, Madge, la jeune Esquimaude, l'astronome vivaient-ils encore? Il fallait arriver eux, ne dt- on plus trouver que leurs cadavres. Le lieutenant Hobson, d'abord atterr, reprit son sang-froid, et s'cria: Aux pioches et aux pics! La maison tait solide! Elle a pu rsister. l'ouvrage! Les outils et les pics ne manquaient pas. Mais, en ce moment, on ne pouvait s'approcher de l'enceinte. Les glaons y roulaient du sommet des icebergs dcouronns, dont quelques-uns, parmi les restes de cette banquise, s'levaient encore deux cents pieds au-dessus de l'le Victoria. Que l'on s'imagine ds lors la puissance d'crasement de ces masses branles qui semblaient surgir de toute la partie septentrionale de l'horizon. Le littoral, dans cette portion comprise entre l'ancien cap Bathurst et le cap Esquimau, tait non seulement domin, mais envahi par ces montagnes mouvantes. Irrsistiblement pousses, elles s'avanaient dj d'un quart de mille au-del du rivage. chaque instant, un tressaillement du sol et une dtonation clatante annonaient qu'une de ces masses s'abattait. Consquence effroyable, on pouvait craindre que l'le ne ft submerge sous un tel poids. Une dnivellation trs sensible indiquait que toute cette partie du rivage s'enfonait peu peu, et dj la mer s'avanait en longues nappes jusqu'aux approches du lagon. La situation des hiverneurs tait terrible, et, pendant tout le reste de la nuit, sans rien pouvoir tenter pour sauver leurs compagnons, repousss de l'enceinte par les avalanches, incapables de lutter contre cet envahissement, incapables de le dtourner, ils durent attendre, en proie au plus sombre dsespoir. Le jour parut enfin. Quel aspect offraient ces environs du cap Bathurst! L o s'tendait le regard, l'horizon tait maintenant ferm par la barrire de glace. Mais l'envahissement semblait tre arrt, au moins momentanment. Cependant, et l, quelques blocs s'croulaient encore du sommet des icebergs mal quilibrs. Mais leur masse entire, profondment engage sous les eaux, par sa base, communiquait maintenant l'le toute la force de drive qu'elle puisait dans les profondeurs du courant, et l'le s'en allait au sud, c'est--dire l'abme, avec une vitesse considrable. Ceux qu'elle entranait avec elle ne s'en apercevaient seulement pas. Ils avaient des victimes sauver, et, parmi elles, cette courageuse et bien-aime femme, pour laquelle ils auraient donn leur vie. C'tait maintenant l'heure d'agir. On pouvait aborder l'enceinte. Il ne fallait pas perdre un instant. Depuis six heures dj, les malheureux taient enfouis sous les dbris de l'avalanche. On l'a dit, le cap Bathurst n'existait plus. Repouss par un norme iceberg, il s'tait renvers en grand sur la factorerie, brisant l'embarcation, couvrant ensuite le chenil et l'table, qu'il avait crass avec les animaux qu'ils renfermaient. Puis, la maison principale avait disparu sous la couche de sable et de terre, que des blocs amasss sur une hauteur de cinquante soixante pieds accablaient de leur poids. La cour du fort tait comble. De la palissade on ne voyait plus un seul poteau. C'tait sous cette masse de glaons, de terre et de sable, et au prix d'un travail effrayant, qu'il fallait chercher les victimes. Avant de se remettre l'oeuvre, le lieutenant Hobson appela le matre charpentier. Mac Nap, lui demanda-t-il, pensez-vous que la maison ait pu supporter le poids de l'avalanche? -- Je le crois, mon lieutenant, rpondit Mac Nap, et je serais presque tent de l'affirmer. Nous avions consolid cette maison, vous le savez. Son toit tait casemat, et les poutres places verticalement entre les planchers et les plafonds ont d rsister. Remarquez aussi que la maison a t d'abord recouverte d'une couche de sable et de terre, qui a pu amortir le choc des blocs prcipits du haut de la banquise. -- Dieu vous donne raison, Mac Nap! rpondit Jasper Hobson, et qu'il nous pargne une telle douleur! Puis il fit venir Mrs. Joliffe. Madame, lui demanda-t-il, est-il rest des vivres dans la maison? -- Oui, monsieur Jasper, rpondit Mrs. Joliffe, l'office et la cuisine contenaient encore une certaine quantit de conserves. -- Et de l'eau? -- Oui, de l'eau et du brandevin, rpondit Mrs. Joliffe. -- Bon, fit le lieutenant Hobson, ils ne priront ni par la faim ni par la soif! Mais l'air ne leur manquera-t-il pas? cette question, le matre charpentier ne put rpondre. Si la maison avait rsist, comme il le croyait, le manque d'air tait alors le plus grand danger qui menat les quatre victimes. Mais enfin, ce danger, on pouvait le conjurer en les dlivrant rapidement, ou, tout au moins, en tablissant aussi vite que possible une communication entre la maison ensevelie et l'air extrieur. Tous, hommes et femmes s'taient mis la besogne, maniant le pic et la pioche. Tous s'taient ports sur le massif de sable, de terre et de glaces, au risque de provoquer de nouveaux boulements. Mac Nap avait pris la direction des travaux, et il les dirigea avec mthode. Il lui parut convenable d'attaquer la masse par son sommet. De l, on put faire rouler du ct du lagon les blocs entasss. Le pic et les leviers aidant, on eut facilement raison des glaons de mdiocre grosseur, mais les normes morceaux durent tre briss coups de pioche. Quelques-uns mme, dont la masse tait trs considrable, furent fondus au moyen d'un feu ardent, aliment grand renfort de bois rsineux. Tout tait employ la fois pour dtruire ou repousser la masse des glaons dans le plus court laps de temps. Mais l'entassement tait norme, et, bien que ces courageux travailleurs eussent travaill sans relche et qu'ils ne se fussent reposs que pour prendre quelque nourriture, c'est peine, lorsque le soleil disparut au-dessous de l'horizon, si l'entassement des glaons semblait avoir diminu. Cependant, il commenait se niveler son sommet. On rsolut donc de continuer ce travail de nivellement pendant toute la nuit; puis, cela fait, lorsque les boulements ne seraient plus craindre, le matre charpentier comptait creuser un puits vertical travers la masse compacte, ce qui permettrait d'arriver plus directement et plus rapidement au but, et de donner accs l'air extrieur. Donc, toute la nuit, le lieutenant Hobson et ses compagnons s'occuprent de ce dblaiement indispensable. Le feu et le fer ne cessrent d'attaquer et de rduire cette matire incohrente des glaons. Les hommes maniaient le pic et la pioche. Les femmes entretenaient les feux. Tous n'avaient qu'une pense: sauver Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Thomas Black! Mais quand le matin reparut, il y avait dj trente heures que ces infortuns taient ensevelis, au milieu d'un air ncessairement rarfi sous l'paisse couche. Le charpentier, aprs les travaux accomplis dans la nuit, songea creuser le puits vertical, qui devait aboutir directement au fate de la maison. Ce puits, suivant son calcul, ne devait pas mesurer moins de cinquante pieds. Le travail serait facile, sans doute, dans la glace, c'est--dire pendant une vingtaine de pieds; mais ensuite les difficults seraient grandes pour creuser la couche de terre et de sable, ncessairement trs friable, et qu'il serait ncessaire d'tayer sur une paisseur de trente pieds au moins. De longues pices de bois furent donc prpares cet effet, et le forage du puits commena. Trois hommes seulement y pouvaient travailler ensemble. Les soldats eurent donc la possibilit de se relayer souvent, et l'on put esprer que le creusement se ferait vite. Comme il arrive en ces terribles circonstances, ces pauvres gens passaient par toutes les alternatives de l'espoir et du dsespoir. Lorsque quelque difficult les retardait, lorsque quelque boulement survenait et dtruisait une partie du travail accompli, ils sentaient le dcouragement les prendre, et il fallait que la voix ferme et confiante du matre charpentier les ranimt. Pendant qu'ils creusaient tour de rle, les trois femmes, Mrs. Ra, Joliffe et Mac Nap, groupes au pied d'un monticule, attendaient, parlant peine, priant quelquefois. Elles n'avaient d'autre occupation que de prparer les aliments que leurs compagnons dvoraient aux instants de repos. Cependant, le puits se forait sans grandes difficults, mais la glace tait extrmement dure et le forage ne s'accomplissait pas trs rapidement. la fin de cette journe, Mac Nap avait seulement atteint la couche de terre et de sable, et il ne pouvait pas esprer qu'elle fut entirement perce avant la fin du jour suivant. La nuit vint. Le creusement ne devait pas tre suspendu. Il fut convenu que l'on travaillerait la lueur des rsines. On creusa la hte une sorte de maison de glace dans un des hummocks du littoral pour servir d'abri aux femmes et au petit enfant. Le vent avait pass au sud-ouest, et il tombait une pluie assez froide, laquelle se mlaient parfois de grandes rafales. Ni le lieutenant Hobson, ni ses compagnons ne songrent suspendre leur travail. En ce moment commencrent les grandes difficults. En effet, on ne pouvait forer dans cette matire mouvante. Il devint donc indispensable d'tablir une sorte de cuvelage en bois afin de maintenir ces terres meubles l'intrieur du puits. Puis, avec un seau suspendu une corde, les hommes, placs l'orifice du puits, enlevaient les terres dgages. Dans ces conditions, on le comprend, le travail ne pouvait tre rapide. Les boulements taient toujours craindre, et il fallait prendre des prcautions minutieuses, pour que les foreurs ne fussent pas enfouis leur tour. Le plus souvent, le matre charpentier se tenait lui-mme au fond de l'troit boyau, dirigeant le creusement et sondant frquemment avec un long pic. Mais il ne sentait aucune rsistance qui prouvt qu'il et atteint le toit de la maison. D'ailleurs, le matin venu, dix pieds seulement avaient t creuss dans la masse de terre et de sable, et il s'en fallait de vingt pieds encore qu'on ft arriv la hauteur que le fate occupait avant l'avalanche, en admettant qu'il n'et pas cd. Il y avait cinquante-quatre heures que Mrs. Paulina Barnett, les deux femmes et l'astronome taient ensevelis! Plusieurs fois, le lieutenant et Mac Nap se demandrent si les victimes, ne tentaient pas ou n'avaient pas tent de leur ct d'ouvrir une communication avec l'extrieur. Avec le caractre intrpide, le sang-froid qu'on lui connaissait, il n'tait pas douteux que Mrs. Paulina Barnett, si elle avait ses mouvements libres, n'et essay de se frayer un passage au-dehors. Quelques outils taient rests dans la maison, et l'un des hommes du charpentier, Kellet, se rappelait parfaitement avoir laiss sa pioche dans la cuisine. Les prisonniers n'avaient-ils donc point bris une des portes, et commenc le percement d'une galerie travers la couche de terre? Mais cette galerie, ils ne pouvaient la mener que dans une direction horizontale, et c'tait un travail bien autrement long que le forage du puits entrepris par Mac Nap, car l'amoncellement produit par l'avalanche, qui ne mesurait qu'une soixantaine de pieds en hauteur, couvrait un espace de plus de cinq cents pieds de diamtre. Les prisonniers ignoraient ncessairement cette disposition, et, en admettant qu'ils eussent russi creuser leur galerie horizontale, ils n'auraient pu crever la dernire crote de glace avant huit jours au moins. Et d'ici l, sinon les vivres, l'air, du moins, leur aurait absolument manqu. Cependant, Jasper Hobson surveillait lui-mme toutes les parties du massif, coutant si quelque bruit ne dclerait pas un travail souterrain. Mais rien ne se fit entendre. Les travailleurs avaient repris avec plus d'activit leur rude besogne avec la venue du jour. La terre et le sable remontaient incessamment l'orifice du puits, qui se creusait rgulirement. Le grossier cuvelage maintenait suffisamment la matire friable. Quelques boulements se produisirent, cependant, qui furent rapidement contenus, et, pendant cette journe, on n'eut aucun nouveau malheur dplorer. Le soldat Garry fut seulement bless la tte par la chute d'un bloc, mais sa blessure n'tait pas grave, et il ne voulut mme pas abandonner sa besogne. quatre heures, le puits avait atteint une profondeur totale de cinquante pieds, soit vingt pieds creuss dans la glace, et trente pieds dans la terre et le sable. C'tait cette profondeur que Mac Nap avait compt atteindre le fate de la maison, si le toit avait tenu solidement contre la pression de l'avalanche. Il tait en ce moment au fond du puits. Que l'on juge de son dsappointement, de son dsespoir, quand le pic, profondment enfonc, ne rencontra aucune rsistance. Il resta un instant les bras croiss, regardant Sabine, qui se trouvait avec lui. Rien? dit le chasseur. -- Rien, rpondit le charpentier. Rien. Continuons. Le toit aura flchi sans doute, mais il est impossible que le plancher du grenier n'ait pas rsist! Avant dix pieds, nous devons rencontrer ce plancher lui-mme... ou bien... Mac Nap n'acheva pas sa pense, et, Sabine l'aidant, il reprit son travail avec l'ardeur d'un dsespr. six heures du soir, une nouvelle profondeur de dix douze pieds avait t atteinte. Mac Nap sonda de nouveau. Rien encore. Son pic s'enfonait toujours dans la terre meuble. Le charpentier, abandonnant un instant son outil, se prit la tte deux mains. Les malheureux! murmura-t-il. Puis, s'levant sur les trsillons qui maintenaient le cuvelage de bois, il remonta jusqu' l'orifice du puits. L, il trouva le lieutenant Hobson et le sergent plus anxieux que jamais, et, les prenant l'cart, il leur fit connatre l'horrible dsappointement qu'il venait d'prouver. Mais alors, demanda Jasper Hobson, alors la maison a t crase par l'avalanche, et ces infortuns... -- Non, rpondit le matre charpentier d'un ton d'inbranlable conviction. Non! la maison n'a pas t crase! Elle a d rsister, renforce comme elle l'tait! Non! elle n'a pas t crase! Ce n'est pas possible! -- Mais alors qu'est-il arriv, Mac Nap? demanda le lieutenant, dont les yeux laissaient chapper deux grosses larmes. -- Ceci, videmment, rpondit le charpentier Mac Nap. La maison a rsist, elle, mais le sol sur lequel elle reposait a flchi. Elle s'est enfonce tout d'une pice! Elle a pass au travers de cette crote de glace qui forme la base de l'le! Elle n'est pas crase, mais engloutie... Et les malheureuses victimes... -- Noyes! s'cria le sergent Long. -- Oui! sergent! noyes avant d'avoir pu faire un mouvement! noyes comme les passagers d'un navire qui sombre! Pendant quelques instants, ces trois hommes demeurrent sans parler. L'hypothse de Mac Nap devait toucher de bien prs la ralit. Rien de plus logique que de supposer un flchissement en cet endroit, et sous une telle pression, du banc de glace qui formait la base de l'le. La maison, grce aux tais verticaux qui soutenaient les poutres du plafond en s'appuyant sur celles du plancher, avait d crever le sol de glace et s'enfoncer dans l'abme. Eh bien, Mac Nap, dit le lieutenant Hobson, si nous ne pouvons les retrouver vivants... -- Oui, rpondit le matre charpentier, il faut au moins les retrouver morts! Cela dit, Mac Nap, sans rien faire connatre ses compagnons de cette terrible hypothse, reprit au fond du puits son travail interrompu. Le lieutenant Hobson y tait descendu avec lui. Pendant toute la nuit, le forage fut continu, les hommes se relayant d'heure en heure; mais tout ce temps, pendant que deux soldats creusaient la terre et le sable, Mac Nap et Jasper Hobson se tenaient au-dessus d'eux suspendus un des trsillons. trois heures du matin, le pic de Kellet, en s'arrtant subitement sur un corps dur, rendit un son sec. Le matre Charpentier le sentit plutt qu'il ne l'entendit. Nous y sommes, s'tait cri le soldat. Sauvs! -- Tais-toi, et continue! rpondit le lieutenant Hobson d'une voix sourde. Il y avait en ce moment prs de soixante-seize heures que l'avalanche s'tait abattue sur la maison. Kellet et son compagnon, le soldat Pond, avaient repris leur travail. La profondeur du puits devait presque avoir atteint le niveau de la mer, et, par consquent, Mac Nap ne pouvait conserver aucun espoir. En moins de vingt minutes, le corps dur, heurt par le pic, tait dcouvert. C'tait un des chevrons du toit. Le charpentier, s'lanant au fond du puits, saisit une pioche et fit voler les lattes du fatage. En quelques instants, une large ouverture fut pratique... cette ouverture, apparut une figure peine reconnaissable dans l'ombre. C'tait la figure de Kalumah! nous! nous! murmura faiblement la pauvre Esquimaude. Jasper Hobson se laissa glisser par l'ouverture. Un froid trs vif le saisit. L'eau lui montait la ceinture. Contrairement ce qu'on croyait, le toit n'avait point t cras, mais aussi, comme l'avait suppos Mac Nap, la maison s'tait enfonce travers le sol, et l'eau tait l. Mais cette eau ne remplissait pas le grenier, elle ne s'levait que d'un pied peine au-dessus du plancher. Il y avait encore un espoir!... Le lieutenant, s'avanant dans l'obscurit, rencontra un corps sans mouvement! Il le trana jusqu' l'ouverture, travers laquelle Pond et Kellet le saisirent et l'enlevrent. C'tait Thomas Black. Un autre corps fut amen, celui de Madge. Des cordes avaient t jetes de l'orifice du puits. Thomas Black et Madge, enlevs par leurs compagnons, reprenaient peu peu leurs sens l'air extrieur. Restait Mrs. Paulina Barnett sauver. Jasper Hobson, conduit par Kalumah, avait d gagner l'extrmit du grenier, et, l, il avait enfin trouv celle qu'il cherchait, sans mouvement, la tte peine hors de l'eau. La voyageuse tait comme morte. Le lieutenant Hobson la prit dans ses bras, il la porta prs de l'ouverture, et, peu d'instants aprs, elle et lui, Kalumah et Mac Nap apparaissaient l'orifice du puits. Tous les compagnons de la courageuse femme taient l, ne prononant pas une parole, dsesprs. La jeune Esquimaude, si faible elle-mme, s'tait jete sur le corps de son amie. Mrs. Paulina Barnett respirait encore, et son coeur battait. L'air pur, aspir par ses poumons desschs, ramena peu peu la vie en elle. Elle ouvrit enfin les yeux. Un cri de joie s'chappa de toutes les poitrines, un cri de reconnaissance qui monta vers le ciel, et qui certainement fut entendu l-haut! En ce moment, le jour se faisait, le soleil dbordait de l'horizon et jetait ses premiers rayons dans l'espace. Mrs. Paulina Barnett, par un suprme effort, se redressa. Du haut de cette montagne, forme par l'avalanche, et qui dominait toute l'le, elle regarda. Puis, avec un trange accent: La mer! la mer! murmura-t-elle. Et en effet, sur les deux cts de l'horizon, l'est, l'ouest, la mer, dgage de glaces, la mer entourait l'le errante! XIX. La mer de Behring. Ainsi, l'le, pousse par la banquise, avait, sous une vitesse excessive, recul jusque dans les eaux de la mer de Behring, aprs avoir pass le dtroit sans se fixer ses bords! Elle drivait, presse par cette irrsistible barrire qui prenait sa force dans les profondeurs du courant sous-marin! La banquise la repoussait toujours vers ces eaux plus chaudes qui ne pouvaient tarder se changer en abme pour elle! Et l'embarcation, crase, tait hors d'usage! Lorsque Mrs. Paulina Barnett eut entirement repris l'usage de ses sens, elle put en quelques mots raconter l'histoire de ces soixante-quatorze heures passes dans les profondeurs de la maison engloutie. Thomas Black, Madge, la jeune Esquimaude avaient t surpris par la brusquerie de l'avalanche. Tous s'taient prcipits la porte, aux fentres. Plus d'issue! la couche de terre ou de sable, qui s'appelait un instant auparavant le cap Bathurst, recouvrait la maison entire. Presque aussitt, les prisonniers purent entendre le choc des glaons normes que la banquise projetait sur la factorerie. Un quart d'heure ne s'tait pas coul, et dj Mrs. Paulina Barnett, son compagnon, ses deux compagnes sentaient la maison, qui rsistait cette pouvantable pression, s'enfoncer dans le sol de l'le. La base de glace s'effondrait! L'eau de la mer apparaissait. S'emparer de quelques provisions demeures dans l'office, se rfugier dans le grenier, ce fut l'affaire d'un instant. Cela se fit par un vague instinct de conservation. Et cependant, ces infortuns pouvaient-ils garder une lueur d'espoir? En tout cas, le grenier semblait devoir rsister, et il tait probable que deux blocs de glace, s'arc-boutant au-dessus du fate, l'avaient sauv d'un crasement immdiat. Pendant qu'ils taient emprisonns dans ce grenier, ils entendaient au-dessus d'eux les normes dbris de l'avalanche qui tombaient sans cesse. Au-dessous, l'eau montait toujours. crass ou noys! Mais par un miracle, on peut le dire, le toit de la maison, support sur ses solides fermes, rsista, et la maison elle-mme, aprs s'tre enfonce une certaine profondeur, s'arrta, mais alors l'eau dpassait d'un pied le niveau du grenier. Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Thomas Black, avaient d se rfugier jusque dans l'entrecroisement des fermes. C'est l qu'ils restrent pendant tant d'heures. La dvoue Kalumah s'tait faite la servante de tous, et portait travers la nappe d'eau la nourriture l'un et l'autre. Il n'y avait rien tenter pour le salut! Le secours ne pouvait venir que du dehors! Situation pouvantable. La respiration tait douloureuse dans cet air comprim, qui, bientt dsoxygn et charg d'acide carbonique, devint peu prs irrespirable... Quelques heures encore d'emprisonnement dans cet troit espace, et le lieutenant Hobson n'et plus trouv que les cadavres des victimes! En outre, aux tortures physiques s'taient jointes les tortures morales. Mrs. Paulina Barnett avait peu prs compris ce qui s'tait pass. Elle avait devin que la banquise s'tait jete sur l'le, et aux bouillonnements de l'eau qui grondait sous la maison, elle sentait bien que l'le drivait irrsistiblement vers le sud. Et voil pourquoi, ds que ses yeux se rouvrirent, elle regarda autour d'elle, et pronona ces mots, que la destruction de la chaloupe rendait si terribles en cette circonstance: La mer! la mer! Mais, en ce moment, tous ceux qui l'entouraient ne voulaient voir, ne voulaient comprendre qu'une chose, c'est qu'ils avaient sauv celle pour laquelle ils eussent donn leur vie, et, avec elle, Madge, Thomas Black, Kalumah. Enfin, et jusqu'alors, malgr tant d'preuves, tant de dangers, pas un de ceux que le lieutenant Jasper Hobson avait emmens dans cette dsastreuse expdition ne manquait encore l'appel. Mais les circonstances allaient devenir plus graves que jamais et hter sans nul doute la catastrophe finale dont le dnouement ne pouvait tre loign. Le premier soin du lieutenant Hobson, pendant cette journe, fut de relever la situation de l'le. Il ne fallait plus songer la quitter, puisque la chaloupe tait dtruite, et que la mer, libre enfin, n'offrait pas un point solide autour d'elle. En fait d'icebergs, il ne restait plus que ce reste de banquise, dont le sommet venait d'craser le cap Bathurst, nais dont la base, profondment immerge poussait l'le vers le sud. En fouillant les ruines de la maison principale, on avait pu retrouver les instruments et les cartes de l'astronome que Thomas Black avait tout d'abord emports avec lui, et qui n'avaient point t briss fort heureusement. Le ciel tait couvert de nuages, mais le soleil apparaissait parfois, et le lieutenant Hobson put prendre hauteur en temps utile et avec une approximation suffisante. De cette observation, il rsulta que, ce jour mme, 12 mai, midi, l'le Victoria occupait en longitude 16812' l'ouest du mridien de Greenwich, et en latitude 6327'. Le point, rapport sur la carte, se trouvait tre par le travers du golfe Norton, entre la pointe asiatique de Tchaplin et le cap amricain Stephens, mais plus de cent milles de l'une et de l'autre cte. Il faut donc renoncer atterrir sur le continent? dit alors Mrs. Paulina Barnett. -- Oui, madame, rpondit Jasper Hobson, tout espoir est ferm de ce ct. Le courant nous porte au large avec une extrme vitesse, et nous ne pouvons compter que sur la rencontre d'un baleinier qui passerait en vue de l'le. -- Mais, reprit la voyageuse, si nous ne pouvons atterrir au continent, pourquoi le courant ne nous porterait-il pas sur une des les de la mer de Behring? C'tait encore l un frle espoir, et ces dsesprs s'y accrochrent, comme l'homme qui se noie la planche de salut. Les les ne manquaient pas ces parages de la mer de Behring, Saint- Laurent, Saint-Mathieu, Nouniwak, Saint-Paul, Georges, etc. Prcisment, l'le errante n'tait pas trs loigne de Saint- Laurent, assez vaste terre entoure d'lots, et, en tout cas, si on la manquait, il tait permis d'esprer que ce semis des Aloutiennes qui ferme la mer de Behring au sud, l'arrterait dans sa marche. Oui, sans doute! l'le Saint-Laurent pouvait tre un port de salut pour les hiverneurs. S'ils le manquaient, Saint-Mathieu et tout ce groupe d'lots dont il forme le centre se trouveraient peut-tre encore sur leur passage. Mais ces Aloutiennes, dont plus de huit cents milles les sparaient, il ne fallait pas esprer les atteindre. Avant, bien avant, l'le Victoria, mine, dissoute par les eaux chaudes, fondue par ce soleil qui s'avanait dj dans le signe des Gmeaux, serait abme au fond de la mer! On devait le supposer. En effet, la distance laquelle les glaces se rapprochent de l'quateur est trs variable. Elle est plus courte dans l'hmisphre austral que dans l'hmisphre boral. On les a rencontres quelquefois par le travers du cap de Bonne- Esprance, soit au trente-sixime parallle environ, tandis que les icebergs qui descendent la mer Arctique n'ont jamais dpass le quarantime degr de latitude. Mais la limite de fusion des glaces est videmment lie l'tat de la temprature, et elle dpend des conditions climatriques. Par des hivers prolongs, les glaces persistent sous des parallles relativement bas, et c'est tout le contraire avec des printemps prcoces. Or, prcisment, cette prcocit de la saison chaude, en cette anne 1861, devait promptement amener la dissolution de l'le Victoria. Dj ces eaux de la mer de Behring taient vertes et non plus bleues, comme elles le sont aux approches des icebergs, suivant la remarque du navigateur Hudson. On devait donc, tout moment, redouter une catastrophe, maintenant que la chaloupe n'existait plus. Jasper Hobson rsolut d'y parer en faisant construire un radeau assez vaste pour porter toute la petite colonie, et qui pt naviguer, tant bien que mal, vers le continent. Il fit runir les bois ncessaires la construction d'un appareil flottant sur lequel on pourrait tenir la mer sans crainte de sombrer. Aprs tout, les chances de rencontre taient possibles une poque o les baleiniers remontent vers le nord la poursuite des baleines. Mac Nap eut donc mission d'tablir un radeau large et solide, qui surnagerait au moment o l'le Victoria s'engloutirait dans la mer. Mais auparavant, il tait ncessaire de prparer une demeure quelconque qui pt abriter les malheureux habitants de l'le. Le plus simple parut tre de dblayer l'ancien logement des soldats, annexe de la maison principale, dont les murs pourraient encore servir. Tous se mirent rsolument l'ouvrage, et en quelques jours on put se garder contre les intempries d'un climat trs capricieux, que les rafales et les pluies attristaient frquemment. On pratiqua aussi des fouilles dans la maison principale, et on put extraire des chambres submerges nombre d'objets plus ou moins utiles, des outils, des armes, de la literie, quelques meubles, les pompes d'aration, le rservoir air, etc. Ds le lendemain de ce jour, le 13 mai, on avait d renoncer l'espoir de driver sur l'le Saint-Laurent. Le point de relvement indiqua que l'le Victoria passait fort l'est de cette le; et, en effet, les courants, ne viennent gnralement point butter contre les obstacles naturels; ils les tournent plutt, et le lieutenant Hobson comprit bien qu'il fallait renoncer l'espoir d'atterrir de cette faon. Seules, les les Aloutiennes, tendues comme un immense filet semi-circulaire sur un espace de plusieurs degrs, auraient pu arrter l'le, mais, on l'a dit, pouvait-on esprer de les atteindre? L'le tait emporte avec une extrme vitesse, sans doute, mais n'tait-il pas probable que cette vitesse diminuerait singulirement, lorsque les icebergs qui la poussaient en avant se dtacheraient par une raison quelconque, ou se dissoudraient, eux qu'une couche de terre ne protgeait pas contre l'action des rayons du soleil? Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent Long et le matre charpentier causrent souvent de ces choses, et, aprs mres rflexions, ils furent de cet avis que l'le ne pourrait, en aucun cas, atteindre le groupe des Aloutiennes, soit que sa vitesse diminut, soit qu'elle ft rejete hors du courant de Behring, soit enfin qu'elle fondt sous la double influence combine des eaux et du soleil. Le 14 mai, matre Mac Nap et ses hommes s'taient mis l'ouvrage et avaient commenc la construction d'un vaste radeau. Il s'agissait de maintenir cet appareil un niveau aussi lev que possible au-dessus des flots, afin de le soustraire au balayage des lames. C'tait l un gros ouvrage, mais devant lequel le zle de ces travailleurs ne recula pas. Le forgeron Ra avait heureusement retrouv, dans un magasin attenant au logement, une grande quantit de ces chevilles de fer qui avaient t apportes du Fort-Reliance, et elles servirent fixer fortement entre elles les diverses pices qui formaient les btis du radeau. Quant l'emplacement sur lequel il fut construit, il importe de le signaler. Ce fut d'aprs l'ide du lieutenant que Mac Nap prit les mesures suivantes. Au lieu de disposer les poutres et poutrelles sur le sol, le charpentier les tablit immdiatement la surface du lagon. Les diverses pices, taraudes et mortaises sur la rive, taient ensuite lances isolment la surface du petit lac, et l on les ajustait sans peine. Cette manire d'oprer prsentait deux avantages: 1 le charpentier pourrait juger immdiatement du point de flottaison et du degr de stabilit qu'il convenait de donner l'appareil; 2 lorsque l'le Victoria viendrait se dissoudre, le radeau flotterait dj et ne serait point soumis aux dnivellements, aux chocs mme que le sol disloqu pouvait lui imprimer terre. Ces deux raisons, trs srieuses, engagrent donc le matre charpentier procder comme il est dit. Pendant ces travaux, Jasper Hobson, tantt seul, tantt accompagn de Mrs. Paulina Barnett, errait sur le littoral. Il observait l'tat de la mer et les sinuosits changeantes du rivage que le flot rongeait peu peu. Son regard parcourait l'horizon absolument dsert. Dans le nord, on ne voyait plus aucune montagne de glace se profiler l'horizon. En vain cherchait-il comme tous les naufrags, ce navire qui n'apparat jamais! La solitude de l'Ocan n'tait trouble que par le passage de quelques souffleurs, qui frquentaient les eaux vertes o pullulent ces myriades d'animalcules microscopiques dont ils font leur unique nourriture. Puis c'taient aussi des bois qui flottaient, des essences diverses arraches aux pays chauds, et que les grands courants du globe entranaient jusque dans ces parages. Un jour, le 16 mai, Mrs. Paulina Barnett et Madge se promenaient ensemble sur cette partie de l'le comprise entre le cap Bathurst et l'ancien port. Il faisait un beau temps. La temprature tait chaude. Depuis bien des jours dj, il n'existait plus trace de neige la surface de l'le. Seuls, les glaons que la banquise y avait entasss dans sa partie septentrionale rappelaient l'aspect polaire de ces climats. Mais ces glaons se dissolvaient peu peu, et de nouvelles cascades s'improvisaient chaque jour au sommet et sur les flancs des icebergs. Certainement, avant peu, le soleil aurait fondu ces dernires masses agglomres par le froid. C'tait un curieux aspect que celui de l'le Victoria! Des yeux moins attrists l'eussent contempl avec intrt. Le printemps s'y dclarait avec une force inaccoutume. Sur ce sol, ramen des parallles plus doux, la vie vgtale dbordait. Les mousses, les petites fleurs, les plantations de Mrs. Joliffe se dveloppaient avec une vritable prodigalit. Toute la puissance vgtative de cette terre, soustraite aux prets du climat arctique, s'panchait au-dehors, non seulement par la profusion des plantes qui s'panouissaient sa surface, mais aussi par la vivacit de leurs couleurs. Ce n'taient plus ces nuances ples et noyes d'eau, mais des tons colors, dignes du soleil qui les clairait alors. Les diverses essences, arbousiers ou saules, pins ou bouleaux, se couvraient d'une verdure sombre. Leurs bourgeons clataient sous la sve chauffe de certaines heures par une temprature de soixante-huit degrs Fahrenheit (20 centigr. au- dessus de zro). La nature arctique se transformait sous un parallle qui tait dj celui de Christiana ou de Stockholm, en Europe, c'est--dire celui des plus verdoyants pays des zones tempres. Mais Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir ces avertissements que lui donnait la nature. Pouvait-elle changer l'tat de son domaine phmre? Pouvait-elle lier cette le errante l'corce solide du globe? Non, et le sentiment d'une suprme catastrophe tait en elle. Elle en avait l'instinct, comme ces centaines d'animaux qui pullulaient aux abords de la factorerie. Ces renards, ces martres, ces hermines, ces lynx, ces castors, ces rats musqus, ces wisons, ces loups mme que le sentiment d'un danger prochain, invitable, rendaient moins farouches, toutes ces btes se rapprochaient de plus en plus de leurs anciens ennemis, les hommes, comme si les hommes eussent pu les sauver! C'tait comme une reconnaissance tacite, instinctive, de la supriorit humaine, et prcisment dans une circonstance o cette supriorit ne pouvait rien! Non! Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir toutes ces choses, et ses regards ne quittaient plus cette impitoyable mer, immense, infinie, sans autre horizon que le ciel qui se confondait avec elle! Ma pauvre Madge, dit-elle un jour, c'est moi qui t'ai entrane cette catastrophe, toi, qui m'as suivie partout, toi, dont le dvouement et l'amiti mritaient un autre sort! Me pardonnes-tu? -- Il n'y a qu'une chose au monde que je ne t'aurais pas pardonne, ma fille, rpondit Madge. C'et t une mort que je n'eusse pas partage avec toi! -- Madge! Madge! s'cria la voyageuse, si ma vie pouvait sauver celle de tous ces infortuns, je la donnerais sans hsiter! -- Ma fille, rpondit Madge, tu n'as donc plus d'espoir? -- Non!... murmura Mrs. Paulina Barnett en se cachant dans les bras de sa compagne. La femme venait de reparatre un instant dans cette nature virile! Et qui ne comprendrait un moment de dfaillance en de telles preuves! Mrs. Paulina Barnett sanglotait! Son coeur dbordait. Des larmes s'chappaient de ses yeux. Madge! Madge! dit la voyageuse en relevant la tte, ne leur dis pas, au moins, que j'ai pleur! -- Non, rpondit Madge. D'ailleurs, ils ne me croiraient pas. C'est un instant de faiblesse! Relve-toi, ma fille, toi, notre me tous, ici! Relve-toi et prends courage! -- Mais tu espres donc encore? s'cria Mrs. Paulina Barnett, regardant dans les yeux sa fidle compagne. -- J'espre toujours! rpondit simplement Madge. Et cependant, aurait-on pu conserver encore une lueur d'esprance, lorsque, quelques jours aprs, l'le errante, passant au large du groupe de Saint-Mathieu, n'avait plus une terre o se raccrocher sur toute cette mer de Behring! XX. Au large! L'le Victoria flottait alors dans la partie la plus vaste de la mer de Behring, six cents milles encore des premires Aloutiennes et plus de deux cents milles de la cte la plus rapproche dans l'est. Son dplacement s'oprait toujours avec une vitesse relativement considrable. Mais, en admettant qu'il ne subt aucune diminution, trois semaines, au moins, lui seraient encore ncessaires pour qu'elle atteignt cette barrire mridionale de la mer de Behring. Pourrait-elle durer jusque-l, cette le, dont la base s'amincissait chaque jour sous l'action des eaux dj tides, et portes une temprature moyenne de cinquante degrs Fahrenheit (10 centigr. au-dessus de zro)? Son sol ne pouvait-il chaque instant s'entrouvrir? Le lieutenant Hobson pressait de tout son pouvoir la construction du radeau, dont le btis infrieur flottait dj sur les eaux du lagon. Mac Nap voulait donner cet appareil une trs grande solidit, afin qu'il pt rsister pendant un long temps, s'il le fallait, aux secousses de la mer. En effet, il tait supposer, s'il ne rencontrait pas quelque baleinier dans les parages de Behring, qu'il driverait jusqu'aux les Aloutiennes, et un long espace de mer lui restait franchir. Toutefois, l'le Victoria n'avait encore prouv aucun changement de quelque importance dans sa configuration gnrale. Des reconnaissances taient journellement faites, mais les explorateurs ne s'aventuraient plus qu'avec une extrme circonspection, car, chaque instant, une fracture du sol, un morcellement de l'le pouvaient les isoler du centre commun. Ceux qui partaient ainsi, on pouvait toujours craindre de ne plus les revoir. La profonde entaille situe aux approches du cap Michel, que les froids de l'hiver avaient referme, s'tait peu peu rouverte. Elle s'tendait maintenant sur l'espace d'un mille l'intrieur jusqu'au lit dessch de la petite rivire. On pouvait craindre mme qu'elle ne suivt ce lit, qui, dj creus, amincissait d'autant la crote de glace. Dans ce cas, toute cette portion comprise entre le cap Michel et le port Barnett, limite l'ouest par le lit de la rivire, aurait disparu, -- c'est--dire un morceau norme, d'une superficie de plusieurs milles carrs. Le lieutenant Hobson recommanda donc ses compagnons de ne point s'y aventurer sans ncessit, car il suffisait d'un fort mouvement de la mer pour dtacher cette importante partie du territoire de l'le. Cependant, on pratiqua des sondages sur plusieurs points, afin de connatre ceux qui prsentaient le plus de rsistance la dissolution par suite de leur paisseur. On reconnut que cette paisseur tait plus considrable prcisment aux environs du cap Bathurst, sur l'emplacement de l'ancienne factorerie, non pas l'paisseur de la couche de terre et de sable -- ce qui n'et point t une garantie --, mais bien l'paisseur de la crote de glace. C'tait, en somme, une heureuse circonstance. Ces trous de sondage furent tenus libres, et chaque jour on put constater ainsi la diminution que subissait la base de l'le. Cette diminution tait lente, mais, chaque jour, elle faisait quelques progrs. On pouvait estimer que l'le ne rsisterait pas trois semaines encore, en tenant compte de cette circonstance fcheuse, qu'elle drivait vers des eaux de plus en plus chauffes par les rayons solaires. Pendant cette semaine, du 19 au 25 mai, le temps fut fort mauvais. Une tempte assez violente se dclara. Le ciel s'illumina d'clairs et les clats de la foudre retentirent. La mer, souleve par un grand vent du nord-ouest, se dchana en hautes lames qui fatigurent extrmement l'le. Cette houle lui donna mme quelques secousses trs inquitantes. Toute la petite colonie demeura sur le qui-vive, prte s'embarquer sur le radeau, dont la plate- forme tait peu prs acheve. On y transporta mme une certaine quantit de provisions et d'eau douce, afin de parer toutes les ventualits. Pendant cette tempte, la pluie tomba trs abondamment, pluie d'orage, dont les tides et larges gouttes pntrrent profondment le sol et durent attaquer la base de l'le. Ces infiltrations eurent pour effet de dissoudre la glace infrieure en de certains endroits et de produire des affouillements suspects. Sur les pentes de quelques monticules, le sol fut absolument ravin et la crote blanche mise nu. On se hta de combler ces excavations avec de la terre et du sable, afin de soustraire la base l'action de la temprature. Sans cette prcaution, le sol et t bientt trou comme une cumoire. Cette tempte causa aussi d'irrparables dommages aux collines boises qui bordaient la lisire occidentale du lagon. Le sable et la terre furent entrans par ces abondantes pluies, et les arbres, n'tant plus maintenus par le pied, s'abattirent en grand nombre. En une nuit, tout l'aspect de cette portion de l'le comprise entre le lac et l'ancien port Barnett fut chang. C'est peine s'il resta quelques groupes de bouleaux, quelques bouquets de sapins isols qui avaient rsist la tourmente. Dans ces faits, il y avait des symptmes de dcomposition qu'on ne pouvait mconnatre, mais contre lesquels l'intelligence humaine tait impuissante. Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent, tous voyaient bien que leur le phmre s'en allait peu peu, tous le sentaient, -- sauf peut-tre Thomas Black, sombre, muet, qui semblait ne plus tre de ce monde. Pendant la tempte, le 23 mai, le chasseur Sabine, en quittant son logement, le matin, par une brume assez paisse, faillit se noyer dans un large trou qui s'tait creus dans la nuit. C'tait sur l'emplacement occup autrefois par la maison principale de la factorerie. Jusqu'alors, cette maison, ensevelie sous la couche de terre et de sable, et aux trois quarts engloutie, on le sait, paraissait tre fixe la crote glace de l'le. Mais, sans doute, les ondulations de la mer, choquant cette large crevasse sa partie infrieure, l'agrandirent, et la maison, charge de ce poids norme des matires qui formaient autrefois le cap Bathurst s'abma entirement. Terre et sable se perdirent dans ce trou, au fond duquel se prcipitrent les eaux clapotantes de la mer. Les compagnons de Sabine, accourus ses cris, parvinrent le retirer de cette crevasse, pendant qu'il tait encore suspendu ses parois glissantes, et il en fut quitte pour un bain trs inattendu, qui aurait pu trs mal finir. Plus tard on aperut les poutres et les planches de la maison, qui avaient gliss sous l'le, flottant au large du rivage, comme les paves d'un navire naufrag. Ce fut le dernier dgt produit par la tempte, dgt qui dans une certaine proportion compromettait encore la solidit de l'le, puisqu'il permettait aux flots de la ronger l'intrieur. C'tait comme une sorte de cancer qui devait la dtruire peu peu. Pendant la journe du 25 mai, le vent sauta au nord-est. La rafale ne fut plus qu'une forte brise, la pluie cessa, et la mer commena se calmer. La nuit se passa paisiblement, et au matin, le soleil ayant reparu, Jasper Hobson put obtenir un bon relvement. Et, en effet, sa position midi, ce jour-l, lui fut donne par la hauteur du soleil: Latitude: 56, 13'; Longitude: 170, 23'. La vitesse de l'le tait donc excessive, puisqu'elle avait driv de prs de huit cents milles depuis le point qu'elle occupait deux mois auparavant dans le dtroit de Behring, au moment de la dbcle. Cette rapidit de dplacement rendit quelque peu d'espoir Jasper Hobson. Mes amis, dit-il ses compagnons en leur montrant la carte de la mer de Behring, voyez-vous ces les Aloutiennes? Elles ne sont pas deux cents milles de nous, maintenant! En huit jours, peut- tre, nous pourrions les atteindre! -- Huit jours! rpondit le sergent Long en secouant la tte. C'est long, huit jours! -- J'ajouterai, dit le lieutenant Hobson, que si notre le et suivi le cent soixante-huitime mridien, elle aurait dj gagn le parallle de ces les. Mais il est vident qu'elle s'carte dans le sud-ouest, par une dviation du courant de Behring. Cette observation tait juste. Le courant tendait rejeter l'le Victoria fort au large des terres, et peut-tre mme en dehors des Aloutiennes, qui ne s'tendent que jusqu'au cent soixante-dixime mridien. Mrs. Paulina Barnett considrait la carte en silence! Elle regardait ce point, fait au crayon, qui indiquait la position actuelle de l'le. Sur cette carte, tablie une grande chelle, ce point paraissait presque imperceptible, tant la mer de Behring semblait immense. Elle revoyait alors toute sa route retrace depuis le lieu d'hivernage, cette route que la fatalit ou plutt l'immutable direction des courants avait dessine travers tant d'les, au large de deux continents, sans toucher nulle part, et devant elle s'ouvrait maintenant l'infini de l'ocan Pacifique! Elle songeait ainsi, perdue dans une sombre rverie, et n'en sortit que pour dire: Mais cette le, ne peut-on donc la diriger? Huit jours, huit jours encore de cette vitesse, et nous pourrions peut-tre atteindre la dernire des Aloutiennes! -- Ces huit jours sont dans la main de Dieu! rpondit le lieutenant Hobson d'un ton grave. Voudra-t-il nous les donner? Je vous le dis bien sincrement, madame, le salut ne peut venir que du Ciel. -- Je le pense comme vous, monsieur Jasper, reprit Mrs. Paulina Barnett, mais le Ciel veut que l'on s'aide pour mriter sa protection. Y a-t-il donc quelque chose faire, tenter, quelque parti prendre que j'ignore? Jasper Hobson secoua la tte d'un air de doute. Pour lui, il n'y avait plus qu'un moyen de salut, le radeau; mais fallait-il s'y embarquer ds maintenant, y tablir une voilure quelconque au moyen de draps et de couvertures, et chercher gagner la cte la plus prochaine? Jasper Hobson consulta le sergent, le charpentier Mac Nap, en qui il avait grande confiance, le forgeron Ra, les chasseurs Sabine et Marbre. Tous, aprs avoir pes le pour et le contre, furent d'accord sur ce point qu'il ne fallait abandonner l'le que lorsqu'on y serait forc. En effet, ce ne pouvait tre qu'une dernire et suprme ressource, ce radeau, que les lames balayeraient incessamment, qui n'aurait mme pas la vitesse imprime l'le, que les icebergs poussaient vers le sud. Quant au vent, il soufflait le plus gnralement de la partie est, et il tendrait plutt rejeter le radeau au large de toute terre. Il fallait attendre, attendre encore, puisque l'le drivait rapidement vers les Aloutiennes. Aux approches de ce groupe, on verrait ce qu'il conviendrait de faire. C'tait, en effet, le parti le plus sage, et certainement, dans huit jours, si sa vitesse ne diminuait pas, ou bien l'le s'arrterait sur cette frontire mridionale de la mer de Behring, ou, entrane au sud-ouest sur les eaux du Pacifique, elle serait irrvocablement perdue. Mais la fatalit qui avait tant accabl ces hiverneurs et depuis si longtemps, allait encore les frapper d'un nouveau coup. Cette vitesse de dplacement sur laquelle ils comptaient devait avant peu leur faire dfaut. En effet, pendant la nuit du 26 au 27 mai, l'le Victoria subit un dernier changement d'orientation, dont les consquences furent extrmement graves. Elle fit un demi-tour sur elle-mme. Les icebergs, restes de l'norme banquise qui la bornaient au nord, furent par ce changement reports au sud. Au matin, les naufrags, -- ne peut-on leur donner ce nom? -- virent le soleil se lever du ct du cap Esquimau et non plus sur l'horizon du port Barnett. Quelles allaient tre les consquences de ce changement d'orientation? Ces montagnes de glace n'allaient-elles pas se sparer de l'le? Chacun avait le pressentiment d'un nouveau malheur, et chacun comprit ce que voulait dire le soldat Kellet, qui s'cria: Avant ce soir, nous aurons perdu notre hlice! Kellet voulait dire par l que les icebergs, prsent qu'ils n'taient plus l'arrire, mais l'avant de l'le, ne tarderaient pas se dtacher. C'taient eux, en effet, qui lui imprimaient cette excessive vitesse, parce que, pour chaque pied dont ils s'levaient au-dessus du niveau de la mer, ils en avaient six ou sept au-dessous. Plus enfoncs que l'le dans le courant sous-marin, ils taient, par cela mme, plus soumis leur influence, et il tait craindre que ce courant ne les spart de l'le, puisqu'aucun ciment ne les liait elle. Oui, le soldat Kellet avait raison. L'le serait alors comme un btiment dsempar de sa mture, et dont l'hlice aurait t brise! cette parole de Kellet, personne n'avait rpondu. Mais un quart d'heure ne s'tait pas coul, que le bruit d'un craquement se faisait entendre. Le sommet des icebergs s'branlait, leur masse se dtachait, et tandis que l'le restait en arrire, les icebergs, irrsistiblement entrans par le courant sous-marin, drivaient rapidement vers le sud. XXI. O l'le se fait lot. Trois heures plus tard, les derniers morceaux de la banquise avaient dj disparu au-dessous l'horizon. Cette disparition si rapide prouvait que, maintenant, l'le demeurait presque stationnaire. C'est que toute la force du courant rsidait dans les couches basses, et non la surface de la mer. Du reste, le point fut fait midi, et donna un relvement exact. Vingt-quatre heures aprs, le nouveau point constatait que l'le Victoria ne s'tait pas dplace d'un mille! Restait donc une chance de salut, une seule: c'est qu'un navire, quelque baleinier, passant en ces parages, recueillt les naufrags, soit qu'ils fussent encore sur l'le, soit que le radeau l'et remplace aprs sa dissolution. L'le se trouvait alors par 5433' de latitude et 17719' de longitude, plusieurs centaines de milles de la terre la plus rapproche, c'est--dire des Aloutiennes. Le lieutenant Hobson, pendant cette journe, rassembla ses compagnons et leur demanda une dernire fois ce qu'il convenait de faire. Tous furent du mme avis: demeurer encore et toujours sur l'le tant qu'elle ne s'effondrerait pas, car sa grandeur la rendait encore insensible l'tat de la mer; puis, quand elle menacerait dfinitivement de se dissoudre, embarquer toute la petite colonie sur le radeau, et attendre! Attendre! Le radeau tait alors achev. Mac Nap y avait construit une vaste cabane, sorte de rouffle, dans lequel tout le personnel du fort pouvait se mettre l'abri. Un mt avait t prpar, que l'on pourrait dresser en cas de besoin, et les voiles qui devaient servir au bateau taient prtes depuis longtemps. L'appareil tait solide, et si le vent soufflait du bon ct, si la mer n'tait pas trop mauvaise, peut-tre cet assemblage de poutres et de planches sauverait-il la colonie tout entire. Rien, dit Mrs. Paulina Barnett, rien n'est impossible celui qui dispose des vents et des flots! Jasper Hobson avait fait l'inventaire des vivres. La rserve tait peu abondante, car les dgts produits par l'avalanche l'avaient singulirement diminue, mais ruminants et rongeurs ne manquaient pas, et l'le, toute verdoyante de mousses et d'arbustes, les nourrissait sans peine. Il parut ncessaire d'augmenter les provisions de viande conserve, et les chasseurs turent des rennes et des livres. En somme, la sant des colons tait bonne. Ils avaient peu souffert de ce dernier hiver, si modr, et les preuves morales n'avaient point encore entam leur vigueur physique. Mais, il faut le dire, ils ne voyaient pas sans une extrme apprhension, sans de sinistres pressentiments, le moment o ils abandonneraient leur le Victoria, ou, pour parler plus exactement, le moment o cette le les abandonnerait eux-mmes. Ils s'effrayaient la pense de flotter la surface de cette immense mer, sur un plancher de bois qui serait soumis tous les caprices de la houle. Mme par les temps moyens, les lames y embarqueraient et rendraient la situation trs pnible. Qu'on le remarque aussi, ces hommes n'taient point des marins, des habitus de la mer, qui ne craignent pas de se fier quelques planches, c'taient des soldats, accoutums aux solides territoires de la Compagnie. Leur le tait fragile, elle ne reposait que sur un mince champ de glace, mais enfin, sur cette glace, il y avait de la terre, et sur cette terre une verdoyante vgtation, des arbustes, des arbres; les animaux l'habitaient avec eux; elle tait absolument indiffrente la houle, et on pouvait la croire immobile. Oui! ils l'aimaient cette le Victoria, sur laquelle ils vivaient depuis prs de deux ans, cette le qu'ils avaient si souvent parcourue en toutes ses parties, qu'ils avaient ensemence, et qui, en somme, avait rsist jusqu'alors tant de cataclysmes! Oui! ils ne la quitteraient pas sans regret, et ils ne le feraient qu'au moment o elle leur manquerait sous les pieds. Ces dispositions, le lieutenant Hobson les connaissait, et il les trouvait bien naturelles. Il savait avec quelle rpugnance ses compagnons s'embarqueraient sur le radeau, mais les vnements allaient se prcipiter, et sur ces eaux chaudes, l'le ne pouvait tarder se dissoudre. En effet, de graves symptmes apparurent, qu'on ne devait pas ngliger. Voici ce qu'tait ce radeau. Carr, il mesurait trente pieds sur chaque face, ce qui lui donnait une superficie de neuf cents pieds carrs. Sa plate-forme s'levait de deux pieds au-dessus de l'eau, et ses parois le dfendaient tout autour contre les petites lames, mais il tait bien vident qu'une houle un peu forte passerait par-dessus cette insuffisante barrire. Au milieu du radeau, le matre charpentier avait construit un vritable rouffle, qui pouvait contenir une vingtaine de personnes. Autour taient tablis de grands coffres destins aux provisions et des pices eau, le tout solidement fix la plate-forme au moyen de chevilles de fer. Le mt, haut d'une trentaine de pieds, s'appuyait au rouffle et tait soutenu par des haubans qui se rattachaient aux quatre angles de l'appareil. Ce mt devait porter une voile carre, qui ne pouvait videmment servir que vent arrire. Toute autre allure tait ncessairement interdite cet appareil flottant, auquel une sorte de gouvernail, trs insuffisant sans doute, avait t adapt. Tel tait le radeau du matre charpentier, sur lequel devaient se rfugier vingt personnes, sans compter le petit enfant de Mac Nap. Il flottait tranquillement sur les eaux du lagon, retenu au rivage par une forte amarre. Certes, il avait t construit avec plus de soin que n'en peuvent mettre des naufrags surpris en mer par la destruction soudaine de leur navire, il tait plus solide et mieux amnag, mais enfin ce n'tait qu'un radeau. Le 1er juin, un nouvel incident se produisit. Le soldat Hope tait all puiser de l'eau au lagon pour les besoins de la cuisine. Mrs. Joliffe, gotant cette eau, la trouva sale. Elle rappela Hope, lui disant qu'elle avait demand de l'eau douce, et non de l'eau de mer. Hope rpondit qu'il avait puis cette eau au lagon. De l une sorte de discussion, au milieu de laquelle intervint le lieutenant. En entendant les affirmations du soldat Hope, il plit, puis il se dirigea rapidement vers le lagon... Les eaux en taient absolument sales! Il tait vident que le fond du lagon s'tait crev, et que la mer y avait fait irruption. Ce fait aussitt connu, une mme crainte bouleversa les esprits tout d'abord. Plus d'eau douce! s'crirent ces pauvres gens. Et en effet, aprs la rivire Paulina, le lac Barnett venait de disparatre son tour! Mais le lieutenant Hobson se hta de rassurer ses compagnons l'endroit de l'eau potable. Nous ne manquons pas de glace, mes amis, dit-il. Ne craignez rien. Il suffira de faire fondre quelques morceaux de notre le, et j'aime croire que nous ne la boirons pas tout entire, ajouta-t-il en essayant de sourire. En effet, l'eau sale, qu'elle se vaporise ou qu'elle se solidifie, abandonne compltement le sel qu'elle contient en dissolution. On dterra donc, si on peut employer cette expression, quelques blocs de glace, et on les fit fondre, non seulement pour les besoins journaliers, mais aussi pour remplir les pices eau disposes sur le radeau. Cependant, il ne fallait pas ngliger ce nouvel avertissement que la nature venait de donner. L'le se dissolvait videmment sa base, et cet envahissement de la mer par le fond du lagon le prouvait surabondamment. Le sol pouvait donc chaque instant s'effondrer, et Jasper Hobson ne permit plus ses hommes de s'loigner, car ils auraient risqus d'tre entrans au large. Il semblait aussi que les animaux eussent le pressentiment d'un danger trs prochain. Ils se massaient autour de l'ancienne factorerie. Depuis la disparition de l'eau douce, on les voyait venir lcher les blocs de glace retirs du sol. Ils semblaient inquiets, quelques-uns paraissaient pris de folie, les loups surtout, qui arrivaient en bandes cheveles, puis disparaissaient en poussant de rauques aboiements. Les animaux fourrures restaient parqus autour du puits circulaire qui remplaait la maison engloutie. On en comptait plusieurs centaines de diffrentes espces. L'ours rdait aux environs, aussi inoffensif aux animaux qu'aux hommes. Il tait videmment trs inquiet, par instinct, et il et volontiers demand protection contre ce danger qu'il pressentait et ne pouvait dtourner. Les oiseaux, trs nombreux jusqu'alors, parurent aussi diminuer peu peu. Pendant ces derniers jours, des bandes considrables de grands volateurs, de ceux auxquels la puissance de leurs ailes permettent de traverser les larges espaces, les cygnes entre autres, migrrent vers le sud, l o ils devaient rencontrer les premires terres des Aloutiennes qui leur offraient un abri sr. Ce dpart fut observ et remarqu par Mrs. Paulina Barnett, et Madge, qui erraient, ce moment, sur le littoral. Elles en tirrent un fcheux pronostic. Ces oiseaux trouvent sur l'le une nourriture suffisante, dit Mrs. Paulina Barnett et cependant ils s'en vont! Ce n'est pas sans motif, ma pauvre Madge! -- Oui, rpondit Madge, c'est leur intrt qui les guide. Mais s'ils nous avertissent, nous devons profiter de l'avertissement. Je trouve aussi que les autres animaux paraissent tre plus inquiets que de coutume. Ce jour-l, Jasper Hobson rsolut de faire transporter sur le radeau la plus grande partie des vivres et des effets de campement. Il fut dcid aussi que tout le monde s'y embarquerait. Mais, prcisment, la mer tait mauvaise, et sur cette petite Mditerrane, forme maintenant par les eaux mmes de Behring l'intrieur du lagon, toutes les agitations de la houle se reproduisaient et mme avec une grande intensit. Les lames, enfermes dans cet espace relativement restreint, heurtaient le rivage encore, et s'y brisaient avec fureur. C'tait comme une tempte sur ce lac, ou plutt sur cet abme profond comme la mer environnante. Le radeau tait violemment agit, et de forts paquets d'eau y embarquaient sans cesse. On fut mme oblig de suspendre l'embarquement des effets et des vivres. On comprend bien que, dans cet tat de choses, le lieutenant Hobson n'insista pas vis--vis de ses compagnons. Autant valait passer encore une nuit sur l'le. Le lendemain, si la mer se calmait, on achverait l'embarquement. La proposition ne fut donc point faite aux soldats et aux femmes de quitter leur logement et d'abandonner l'le, car c'tait vritablement l'abandonner que se rfugier sur le radeau. Du reste, la nuit fut meilleure qu'on ne l'aurait espr. Le vent vint se calmer. La mer s'apaisa peu peu. Ce n'tait qu'un orage qui avait pass avec cette rapidit spciale aux mtores lectriques. huit heures du soir, la houle tait presque entirement tombe, et les lames ne formaient plus qu'un clapotis peu sensible l'intrieur du lagon. Certainement, l'le ne pouvait chapper un effondrement imminent, mais enfin il valait mieux qu'elle se fondit peu peu, plutt que d'tre brise par une tempte, et c'est ce qui pouvait arriver d'un instant l'autre, quand la mer se soulevait en montagnes autour d'elle. l'orage avait succd une lgre brume qui menaait de s'paissir dans la nuit. Elle venait du nord, et, par consquent, suivant la nouvelle orientation, elle couvrait la plus grande partie de l'le. Avant de se coucher, Jasper Hobson visita les amarres du radeau qui taient tournes de forts troncs de bouleaux. Par surcrot de prcaution, on leur donna un tour de plus. D'ailleurs, le pis qui pt arriver, c'tait que le radeau ft emport la drive sur le lagon, et le lagon n'tait pas si grand qu'il risqut de s'y perdre. XXII. Les quatre jours qui suivent. La nuit, c'est dire une heure peine de crpuscule et d'aube, fut calme. Le lieutenant Hobson se leva, et, dcid ordonner l'embarquement de la petite colonie pour le jour mme, il se dirigea vers le lagon. La brume tait encore paisse; mais au-dessus de ce brouillard, on sentait dj les rayons du soleil. Le ciel avait t nettoy par l'orage de la veille, et la journe promettait d'tre chaude. Lorsque Jasper Hobson arriva sur les bords du lagon, il ne put en distinguer la surface, qui tait encore cache par de grosses volutes de brumes. ce moment, Mrs. Paulina Barnett, Madge et quelques autres venaient le rejoindre sur le rivage. La brume commenait alors se lever. Elle reculait vers le fond du lagon et en dcouvrait peu peu la surface. Cependant, le radeau n'apparaissait pas encore. Enfin, un coup de brise enleva tout le brouillard... Il n'y avait pas de radeau! Il n'y avait plus de lac. C'tait l'immense mer qui s'tendait devant les regards! Le lieutenant Hobson ne put retenir un geste de dsespoir, et quand ses compagnons et lui se retournrent, quand leurs yeux se portrent tous les points de l'horizon, un cri leur chappa!... Leur le n'tait plus qu'un lot! Pendant la nuit, les six septimes de l'ancien territoire du cap Bathurst -- uss, rogs par le flot, -- s'taient abms dans la mer, sans bruit, sans convulsion, et le radeau, trouvant une issue, avait driv au large. Et ceux qui avaient mis en lui leur dernire chance ne pouvaient mme plus l'apercevoir sur cet ocan dsert! Les malheureux, suspendus sur un abme prt les engloutir, sans ressources, sans aucun moyen de salut, furent terrasss par le dsespoir. De ces soldats, quelques-uns, comme fous, voulurent se prcipiter la mer. Mrs. Paulina Barnett se jeta au-devant d'eux. Ils revinrent. Quelques-uns pleuraient. On voit maintenant quelle tait la situation des naufrags, et s'ils pouvaient conserver quelque espoir! Que l'on juge aussi de la position du lieutenant au milieu de ces infortuns demi affols! Vingt et une personnes emportes sur un lot de glace, qui ne pouvait tarder s'ouvrir sous leurs pieds! Avec cette vaste portion de l'le maintenant engloutie, avaient disparu les collines boises. Donc, plus un arbre. En fait de bois, il ne restait plus que les quelques planches du logement, absolument insuffisantes pour la construction d'un nouveau radeau, qui pt suffire au transport de la colonie. La vie des naufrags tait donc strictement limite la dure de l'lot, c'est--dire quelques jours au plus, car on tait au mois de juin, et la temprature moyenne dpassait soixante-huit degrs Fahrenheit (20 centigr. au-dessus de zro). Pendant cette journe, le lieutenant Hobson crut devoir encore faire une reconnaissance de l'lot. Peut-tre conviendrait-il de se rfugier sur un autre point, auquel son paisseur assurerait une dure plus longue? Mrs. Paulina Barnett et Madge l'accompagnrent dans cette excursion. Espres-tu toujours? demanda Mrs. Paulina Barnett sa fidle compagne. -- Toujours! rpondit Madge. Mrs. Paulina Barnett ne rpondit pas. Jasper Hobson et elle marchaient d'un pas rapide, en suivant le littoral. Toute la cte avait t respecte depuis le cap Bathurst jusqu'au cap Esquimau, c'est--dire sur une longueur de huit milles. C'tait au cap Esquimau que la fracture s'tait opre, suivant une ligne courbe qui rejoignait la pointe extrme du lagon, dirige vers l'intrieur de l'le. De cette pointe, le nouveau littoral se composait du rivage mme du lagon, que baignaient maintenant les eaux de la mer. Vers la partie suprieure du lagon, une autre cassure se prolongeait jusqu'au littoral compris entre le cap Bathurst et l'ancien port Barnett. L'lot reprsentait donc une bande oblongue, d'une largeur moyenne d'un mille seulement. Des cent quarante milles carrs qui formaient autrefois la superficie totale de l'le, il n'en restait pas vingt! Le lieutenant Hobson observa avec une extrme attention la nouvelle conformation de l'lot et reconnut que sa portion la plus paisse tait encore l'emplacement de l'ancienne factorerie. Il lui parut donc convenable de ne point abandonner le campement actuel, et c'tait aussi celui que les animaux, par instinct, avaient conserv. Toutefois, on remarqua qu'une notable quantit de ces ruminants et de ces rongeurs, ainsi que le plus grand nombre des chiens qui erraient l'aventure, avaient disparu avec la plus grande partie de l'le. Mais il en restait encore un certain nombre, principalement des rongeurs. L'ours, affol, errait sur l'lot et en faisait incessamment le tour, comme un fauve enferm dans une cage. Vers cinq heures du soir, le lieutenant Hobson et ses deux compagnes taient rentrs au logement. L, hommes et femmes, tous se trouvrent runis, silencieux, ne voulant plus rien voir, ne voulant plus rien entendre. Mrs. Joliffe s'occupait de prparer quelque nourriture. Le chasseur Sabine, moins accabl que ses compagnons, allait et venait, cherchant obtenir un peu de venaison frache. Quant l'astronome, il s'tait assis l'cart et jetait sur la mer un regard vague et presque indiffrent! Il semblait que rien ne pt l'tonner! Jasper Hobson apprit ses compagnons les rsultats de son excursion. Il leur dit que le campement actuel offrait une scurit plus grande que tout autre point du littoral, et il recommanda mme de ne plus s'en loigner, car des traces d'une prochaine rupture se manifestaient dj, mi-chemin du campement et du cap Esquimau. Il tait donc probable que la superficie de l'lot ne tarderait pas tre considrablement rduite. Et, rien, rien faire! La journe fut rellement chaude. Les glaons, dterrs pour fournir l'eau potable, se dissolvaient sans qu'il ft ncessaire d'employer le feu. Sur les parties accores du rivage, la crote glace s'en allait en minces filets qui tombaient la mer. Il tait visible que, d'une manire gnrale, le niveau moyen de l'lot s'tait abaiss. Les eaux tides rongeaient incessamment sa base. On ne dormit gure au campement pendant la nuit suivante. Qui aurait pu trouver quelque sommeil en songeant qu' tout instant l'abme pouvait s'ouvrir, qui, si ce n'est ce petit enfant qui souriait sa mre, et que sa mre ne voulait plus abandonner un instant? Le lendemain, 4 juin, le soleil reparut au-dessus de l'horizon dans un ciel sans nuages. Aucun changement ne s'tait produit pendant la nuit. La conformation de l'lot n'avait point t altre. Ce jour-l, un renard bleu, effar, se rfugia dans le logement et n'en voulut plus sortir. On peut dire que les martres, les hermines, les livres polaires, les rats musqus, les castors fourmillaient sur l'emplacement de l'ancienne factorerie. C'tait comme un troupeau d'animaux domestiques. Les bandes de loups manquaient seules la faune polaire. Ces carnassiers, disperss sur la partie oppose de l'le au moment de la rupture, avaient t videmment engloutis avec elle. Comme par un pressentiment, l'ours ne s'loignait plus du cap Bathurst, et les animaux fourrures, trop inquiets, ne semblaient mme pas s'apercevoir de sa prsence. Les naufrags eux-mmes, familiariss avec le gigantesque animal, le laissaient aller et venir, sans s'en proccuper. Le danger commun, pressenti de tous, avait mis au mme niveau les instincts et les intelligences. Quelques moments avant midi, les naufrags prouvrent une motion bien vive, qui ne devait aboutir qu' une dception. Le chasseur Sabine, mont sur le point culminant de l'lot, et qui observait la mer depuis quelques instants, fit entendre ces cris: Un navire! un navire! Tous, comme s'ils eussent t galvaniss, se prcipitrent vers le chasseur. Le lieutenant Hobson l'interrogeait du regard. Sabine montra dans l'est une sorte de vapeur blanche qui pointait l'horizon. Chacun regarda sans oser prononcer une parole, et chacun vit ce navire dont la silhouette s'accentuait de plus en plus. C'tait bien un btiment, un baleinier sans doute. On ne pouvait s'y tromper, et, au bout d'une heure, sa carne tait visible. Malheureusement, ce navire apparaissait dans l'est, c'est--dire l'oppos du point o le radeau entran avait d se diriger. Ce baleinier, le hasard seul l'envoyait dans ces parages, et, puisqu'il n'avait point communiqu avec le radeau, on ne pouvait admettre qu'il ft la recherche des naufrags, ni qu'il souponnt leur prsence. Maintenant, ce navire apercevrait-il l'lot, peu lev au-dessus de la surface de la mer? Sa direction l'en rapprocherait-il? Distinguerait-il les signaux qui lui seraient faits? En plein jour, et par ce beau soleil, c'tait peu probable. La nuit, en brlant les quelques planches du logement, on aurait pu entretenir un feu visible une grande distance. Mais le navire n'aurait-il pas disparu avant l'arrive de la nuit, qui ne devait durer qu'une heure peine? En tout cas, des signaux furent faits, des coups de feu furent tirs. Cependant, ce navire s'approchait! On reconnaissait en ce btiment un long trois-mts, videmment un baleinier de New-Arkhangel, qui, aprs avoir doubl la presqu'le d'Alaska, se dirigeait vers le dtroit de Behring. Il tait au vent de l'lot, et, tribord amure, sous ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets, il s'levait vers le nord. Un marin et reconnu son orientation que ce navire ne laissait pas porter sur l'lot. Mais peut-tre l'apercevrait-il? S'il l'aperoit, murmura le lieutenant Hobson l'oreille du sergent Long, s'il l'aperoit, il s'enfuira au contraire! Jasper Hobson avait raison de parler ainsi. Les navires ne redoutent rien tant, dans ces parages, que l'approche des icebergs et des les de glace! Ce sont des cueils errants contre lesquels ils craignent de se briser, surtout pendant la nuit. Aussi se htent-ils de changer leur direction, ds qu'ils les aperoivent. Ce navire n'agirait-il pas ainsi, ds qu'il aurait connaissance de l'lot? C'tait probable. Par quelles alternatives d'espoir et de dsespoir les naufrags passrent, cela ne saurait se peindre. Jusqu' deux heures du soir, ils purent croire que la Providence prenait enfin piti d'eux, que le secours leur arrivait, que le salut tait l! Le navire s'tait toujours approch par une ligne oblique. Il n'tait pas six milles de l'lot. On multiplia les signaux, on tira des coups de fusil, on produisit mme une grosse fume en brlant quelques planches du logement... Ce fut en vain. Ou le btiment ne vit rien, ou il se hta de fuir l'lot ds qu'il l'aperut. deux heures et demie, il lofait lgrement et s'loignait dans le nord-est. Une heure aprs, il n'apparaissait plus que comme une vapeur blanche, et bientt il avait entirement disparu. Un des soldats, Kellet, poussa alors des rires extravagants. Puis il se roula sur le sol. On dut croire qu'il devenait fou. Mrs. Paulina Barnett avait regard Madge, bien en face, comme pour lui demander si elle esprait encore! Madge avait dtourn la tte!... Le soir de ce jour nfaste, un craquement se fit entendre. C'tait toute la plus grande partie de l'lot qui se dtachait et s'abmait dans la mer. Des cris terribles d'animaux clatrent dans l'ombre. L'lot tait rduit cette pointe qui s'tendait depuis l'emplacement de la maison engloutie jusqu'au cap Bathurst! Ce n'tait plus qu'un glaon! XXIII. Sur un glaon. Un glaon! Un glaon irrgulier, en forme de triangle, mesurant cent pieds sa base, cent cinquante pieds peine sur son plus grand ct! Et sur ce glaon, vingt et un tres humains, une centaine d'animaux fourrures, quelques chiens, un ours gigantesque, en ce moment accroupi la pointe extrme! Oui! tous les malheureux naufrags taient l! L'abme n'en avait pas encore pris un seul. La rupture s'tait opre au moment o ils taient runis dans le logement. Le sort les avait encore sauvs, voulant sans doute qu'ils prissent tous ensemble! Mais quelle situation! On ne parlait pas. On ne bougeait pas. Peut-tre le moindre mouvement, la plus lgre secousse et-elle suffi rompre la base de glace! Aux quelques morceaux de viande sche que distribua Mrs. Joliffe, personne ne put ou ne voulut toucher. quoi bon? La plupart de ces infortuns passrent la nuit en plein air. Ils aimaient mieux cela: tre engloutis librement, et non dans une troite cabane de planches! Le lendemain, 5 juin, un brillant soleil se leva sur ce groupe de dsesprs. Ils se parlaient peine. Ils cherchaient se fuir. Quelques-uns regardaient d'un oeil troubl l'horizon circulaire, dont ce misrable glaon formait le centre. La mer tait absolument dserte. Pas une voile, pas mme une le de glace, ni un lot. Ce glaon, sans doute, tait le dernier qui flottt sur la mer de Behring! La temprature s'levait sans cesse. Le vent ne soufflait plus. Un calme terrible rgnait dans l'atmosphre. De longues ondulations soulevaient doucement ce dernier morceau de terre et de glace qui restait de l'le Victoria. Il montait et descendait sans se dplacer, comme une pave, et ce n'tait plus qu'une pave, en effet! Mais une pave, un reste de carcasse, le tronon d'un mt, une hune brise, quelques planches, cela rsiste, cela surnage, cela ne peut fondre! Tandis qu'un glaon, de l'eau solidifie, qu'un rayon de soleil va dissoudre!... Ce glaon -- et cela explique qu'il et rsist jusqu'alors -- formait la portion la plus paisse de l'ancienne le. Une calotte de terre et de verdure le recouvrait, et il tait supposable que sa crote glace mesurait une paisseur assez grande. Les longs froids de la mer polaire avaient d le nourrir en glace, quand, autrefois, et pendant des priodes sculaires, ce cap Bathurst faisait la pointe la plus avance du continent amricain. En ce moment, ce glaon s'levait encore en moyenne de cinq six pieds au-dessus du niveau de la mer. On pouvait donc admettre que sa base avait une paisseur peu prs gale. Si donc, sur ces eaux tranquilles, il ne courait pas le risque de se briser, du moins devait-il peu peu se rduire en eau. On le voyait bien ses bords qui s'usaient rapidement sous la langue des longues lames, et, presque incessamment, quelque morceau de terre, avec sa verdoyante vgtation, s'croulait dans les flots. Un croulement de cette nature eut lieu ce jour mme, vers une heure du soir, dans la partie du sol occupe par le logement, qui se trouvait tout fait sur la lisire du glaon. Le logement tait heureusement vide, mais on ne put sauver que quelques-unes des planches qui le formaient et deux ou trois poutrelles de toiture. La plupart des ustensiles et les instruments d'astronomie furent perdus! Toute la petite colonie dut se rfugier alors sur la partie la plus leve du sol, ou rien ne la dfendait des intempries de l'air. L se trouvaient encore quelques outils, les pompes, et le rservoir air que Jasper Hobson utilisa en y recueillant quelques gallons d'une pluie qui tomba en abondance. Il ne fallait plus, en effet, emprunter au sol dj si rduit la glace qui fournissait jusqu'alors l'eau potable. Il n'tait pas une parcelle de ce glaon qui ne ft mnager. Vers quatre heures, le soldat Kellet, celui-l mme qui avait donn dj quelques signes de folie, vint trouver Mrs. Paulina Barnett et lui dit d'un ton calme: Madame, je vais me noyer. -- Kellet! s'cria la voyageuse. -- Je vous dis que je vais me noyer, reprit le soldat. J'ai bien rflchi. Il n'y a pas moyen de s'en tirer. J'aime mieux en finir volontairement. -- Kellet, rpondit Mrs. Paulina Barnett, en prenant la main du soldat, dont le regard tait trangement clair, Kellet, vous ne ferez pas cela! -- Si, madame, et comme vous avez toujours t bonne pour nous autres, je n'ai pas voulu mourir sans vous dire adieu. Adieu, madame! Et Kellet se dirigea vers la mer. Mrs. Paulina Barnett, pouvante, s'attacha lui. Jasper Hobson et le sergent accoururent ses cris. Ils se joignirent elle pour dtourner Kellet d'accomplir son dessein. Mais le malheureux, pris par cette ide fixe, se contentait de secouer ngativement la tte. Pouvait-on faire entendre raison cet esprit gar? Non. Et cependant l'exemple de ce fou se jetant la mer aurait pu tre contagieux! Qui sait si quelques-uns des compagnons de Kellet, dmoraliss au dernier degr, ne l'auraient pas suivi dans le suicide? Il fallait tout prix arrter ce malheureux prt se tuer. Kellet, dit alors Mrs. Paulina Barnett, en lui parlant doucement, souriant presque, vous avez de la bonne et franche amiti pour moi? -- Oui, madame, rpondit Kellet avec calme. -- Eh bien, Kellet, si vous le voulez, nous mourrons ensemble... mais pas aujourd'hui. -- Madame!... -- Non, mon brave Kellet, je ne suis pas prte..., demain seulement... demain, voulez-vous?... Le soldat regarda plus fixement que jamais la courageuse femme. Il sembla hsiter un instant, jeta un regard d'envie froce sur cette mer tincelante, puis, passant sa main sur ses yeux: Demain! dit-il. Et ce seul mot prononc, il alla d'un pas tranquille reprendre sa place parmi ses compagnons. Pauvre malheureux! murmura Mrs. Paulina Barnett, je lui ai demand d'attendre demain, et d'ici l, qui sait si nous ne serons pas tous engloutis!... Cependant, Jasper Hoson, qui ne voulait pas dsesprer, se demandait s'il n'y aurait pas un moyen quelconque d'arrter la dissolution de l'lot, si on ne pouvait parvenir le conserver jusqu'au moment o il serait en vue d'une terre quelconque! Mrs. Paulina Barnett et Madge ne se quittaient plus d'un seul instant. Kalumah tait couche comme un chien auprs de sa matresse et cherchait la rchauffer. Mrs. Mac Nap, enveloppe de quelques pelleteries, restes de la riche moisson du Fort- Esprance, s'tait assoupie, son petit enfant sur son sein. Les autres naufrags, tendus et l, ne bougeaient pas plus que s'ils n'eussent t que des cadavres abandonns sur une pave. Nul bruit ne troublait ce repos terrible. Seulement, on entendait la lame qui rongeait peu peu le glaon, et de petits boulements se faisaient, dont le bruit sec marquait sa dgradation. Parfois, le sergent Long se levait. Il regardait autour de lui, il parcourait la mer du regard; puis, un instant aprs, il reprenait sa position horizontale. l'extrmit du glaon, l'ours formait comme une grosse boule de neige blanche qui ne remuait pas. Il y eut une heure d'obsurit. Aucun incident ne modifia la situation! Les basses brumes du matin se nuancrent, vers l'orient, de teintes un peu fauves. Quelques nuages se fondirent au znith, et bientt les rayons du soleil glissrent la surface des eaux. Le premier soin du lieutenant fut d'explorer le glaon du regard. Son primtre s'tait encore rduit, mais, circonstance plus grave, sa hauteur moyenne au-dessus du niveau de la mer avait sensiblement diminu. Les ondulations de la mer, si faibles qu'elles fussent, suffisaient le couvrir en partie. Seul le sommet du monticule chappait leur atteinte. Le sergent Long avait, de son ct, observ les changements qui s'taient produits. Les progrs de la dissolution taient si vidents qu'il ne lui restait plus aucun espoir. Mrs. Paulina Barnett alla trouver le lieutenant Hobson. Ce sera pour aujourd'hui? lui demanda-t-elle. -- Oui, madame, rpondit le lieutenant, et vous tiendrez la promesse que vous avez faite Kellet! -- Monsieur Jasper, dit gravement la voyageuse, avons-nous fait tout ce que nous devions faire? -- Oui, madame. -- Eh bien, que la volont de Dieu s'accomplisse! Cependant, pendant cette journe, une dernire tentative dsespre devait tre faite. Une brise assez forte s'tait leve et venait du large, c'est--dire qu'elle portait vers le sud-est, prcisment dans cette direction o se trouvaient les terres les plus rapproches des Aloutiennes. quelle distance? on ne pouvait le dire, depuis que, faute d'instruments, la situation du glaon n'avait pu tre releve. Mais il ne devait pas avoir driv considrablement, moins que quelque courant ne l'et saisi, car il n'offrait aucune prise au vent. Toutefois, il y avait l un doute. Si, par impossible, ce glaon et t plus prs de terre que les naufrags ne le supposaient! Si un courant dont on ne pouvait constater la direction l'avait rapproch de ces Aloutiennes tant dsires! Le vent portait alors vers ces les, et il pouvait rapidement dplacer le glaon, si on lui donnait prise. Le glaon n'et-il plus que quelques heures flotter, en quelques heures la terre pouvait apparatre peut-tre, ou sinon elle, du moins un de ces navires de cabotage ou de pche qui ne s'lvent jamais au large. Une ide, d'abord confuse dans l'esprit du lieutenant Hobson, prit bientt une trange fixit. Pourquoi n'tablirait-on pas une voile sur ce glaon comme sur un radeau ordinaire? Cela tait possible, en effet. Jasper Hobson communiqua son ide au charpentier. Vous avez raison, rpondit Mac Nap. Toutes voiles dehors. Ce projet, quelque peu de chances qu'il et de russir, ranima ces infortuns. Pouvait-il en tre autrement? Ne devaient-ils pas se raccrocher tout ce qui ressemblait un espoir? Tous se mirent l'oeuvre, mme Kellet, qui n'avait pas encore rappel Mrs. Paulina Barnett sa promesse. Une poutrelle, formant autrefois le fate du logement des soldats, fut dresse et fortement enfonce dans la terre et le sable dont se composait le monticule. Des cordes, disposes comme des haubans et un tai, l'assujettirent solidement. Une vergue, faite d'une forte perche, reut en guise de voile les draps et couvertures qui garnissaient les dernires couchettes, et fut hisse au haut du mt. La voile, ou plutt cet assemblage de toiles, convenablement oriente, se gonfla sous une brise maniable, et au sillon qu'il laissait derrire lui, il fut bientt vident que le glaon se dplaait plus rapidement dans la direction du sud-est. C'tait un succs. Une sorte de revivification se fit dans ces esprits abattus. Ce n'tait plus l'immobilit, c'tait la marche, et ils s'enivraient de cette vitesse, si mdiocre qu'elle ft. Le charpentier tait particulirement satisfait de ce rsultat. Tous, d'ailleurs, comme autant de vigies, fouillaient l'horizon du regard, et si on leur et dit que la terre ne devait pas apparatre leurs yeux, ils n'auraient pas voulu le croire! Il devait en tre ainsi cependant. Pendant trois heures, le glaon marcha sur les eaux assez calmes de la mer. Il ne rsistait point au vent ni la houle, au contraire, et les lames le portaient, loin de lui faire obstacle. Mais l'horizon se traait toujours circulairement, sans qu'aucun point en altrt la nettet. Ces infortuns espraient toujours. Vers trois heures aprs midi, le lieutenant Hobson prit le sergent Long part et lui dit: Nous marchons, mais c'est aux dpens de la solidit et de la dure de notre lot. -- Que voulez-vous dire, mon lieutenant? -- Je veux dire que le glaon s'use rapidement au frottement des eaux accru par sa vitesse, il s'raille, il se casse, et, depuis que nous avons mis la voile, il a diminu d'un tiers. -- Vous tes certain... -- Absolument certain, Long. Le glaon s'allonge, il s'efflanque. Voyez, la mer n'est plus dix pieds du monticule. Le lieutenant Hobson disait vrai, et avec ce glaon, rapidement entran, il ne pouvait en tre autrement. Sergent, demanda alors Jasper Hobson, tes-vous d'avis de suspendre notre marche? -- Je pense, rpondit le sergent Long, aprs un instant de rflexion, je pense que nous devons consulter nos compagnons. Maintenant, la responsabilit de nos dcisions doit appartenir tous. Le lieutenant fit un signe affirmatif. Tous deux reprirent leur place sur le monticule, et Jasper Hobson fit connatre la situation. Cette vitesse, dit-il, use rapidement le glaon qui nous porte. Elle htera peut-tre de quelques heures l'invitable catastrophe. Dcidez, mes amis. Voulez-vous continuer de marcher en avant? -- En avant! Ce fut le mot prononc d'une commune voix par tous ces infortuns. La navigation continua donc, et cette rsolution des naufrags devait avoir d'incalculables consquences. six heures du soir, Madge se leva et, montrant un point dans le sud-est: Terre! dit-elle. Tous se levrent, lectriss. Une terre, en effet, se levait dans le sud-est, douze milles du glaon. De la toile! de la toile! s'cria le lieutenant Hobson. On le comprit. La surface de voilure fut accrue. On installa sur les haubans des sortes de bonnettes au moyen de vtements, de fourrures, de tout ce qui pouvait donner prise au vent. La vitesse fut accrue, d'autant plus que la brise frachissait. Mais le glaon fondait de toutes parts. On le sentait tressaillir. Il pouvait s'ouvrir chaque instant. On n'y voulait pas songer. L'espoir entranait. Le salut tait l- bas, sur ce continent. On l'appelait, on lui faisait des signaux! C'tait un dlire! sept heures et demie, le glaon s'tait sensiblement rapproch de la cte. Mais il fondait vue d'oeil, il s'enfonait aussi, l'eau l'ameurait, les lames le balayaient et emportaient peu peu les animaux affols de terreur. chaque instant, on devait craindre que le glaon ne s'abmt sous les flots. Il fallut l'allger comme un navire qui coule. Puis on tendit avec soin le peu de terre et de sable qui restait sur la surface glace, vers ses bords surtout, de manire les prserver de l'action directe des rayons solaires! On y plaa aussi des fourrures, qui, de leur nature, conduisent mal la chaleur. Enfin, ces hommes nergiques employrent tous les moyens imaginables pour retarder la catastrophe suprme. Mais tout cela tait insuffisant. Des craquements couraient l'intrieur du glaon, et des fentes se dessinaient sa surface. Quelques-uns pagayaient avec des planches. Mais dj l'eau se faisait jour travers, et la cte tait encore quatre milles au vent! Allons! un signal, mes amis, s'cria le lieutenant Hobson, soutenu par une nergie hroque. Peut-tre nous verra-t-on! De tout ce qui restait d'objets combustibles, deux ou trois planches, une poutrelle, on fit un bcher et on y mit le feu. Une grande flamme monta au dessus de la fragile pave! Mais le glaon fondait de plus en plus, et, en mme temps, il s'enfonait. Bientt, il n'y eut plus que le monticule de terre qui merget! L, tous s'taient rfugis, en proie aux angoisses de l'pouvante, et, avec eux, ceux des animaux, en bien petit nombre, que la mer n'avait pas encore dvors! L'ours poussait des rugissements formidables. L'eau montait toujours. Rien ne prouvait que les naufrags eussent t aperus. Certainement, un quart d'heure ne se passerait pas avant qu'ils fussent engloutis... N'y avait-il donc pas un moyen de prolonger la dure de ce glaon? Trois heures seulement, trois heures encore, et on atteindrait peut-tre cette terre qui n'tait pas trois milles sous le vent! Mais que faire? que faire? Ah! s'cria Jasper Hobson, un moyen, un seul pour empcher ce glaon de se dissoudre. Je donnerais ma vie pour le trouver! Oui! ma vie! En ce moment, quelqu'un dit d'une voix brve: Il y en a un! C'tait Thomas Black qui parlait! C'tait l'astronome qui, depuis si longtemps, n'avait plus ouvert la bouche, pour ainsi dire, et qui ne semblait plus compter comme un vivant parmi tous ces tres vous la mort! Et la premire parole qu'il prononait, c'tait pour dire: Oui, il y a un moyen d'empcher ce glaon de se dissoudre! Il y a encore un moyen de nous sauver! Jasper Hobson s'tait prcipit vers Thomas Black. Ses compagnons et lui interrogeaient l'astronome du regard. Ils croyaient avoir mal entendu. Et ce moyen? demanda le lieutenant Hobson. -- Aux pompes! rpondit seulement Thomas Black. Thomas Black tait-il fou? Prenait-il le glaon pour un navire qui sombre avec dix pieds d'eau dans sa cale? Cependant, il y avait bien l, en effet, les pompes d'aration et aussi le rservoir air qui servait alors de charnier pour l'eau potable! Mais en quoi ces pompes pouvaient-elles tre utiles? Comment serviraient-elles durcir les artes de ce glaon qui fondait de toutes parts? Il est fou! dit le sergent Long. -- Aux pompes! rpta l'astronome. Remplissez d'air le rservoir! -- Faisons ce qu'il dit! s'cria Mrs. Paulina Barnett. Les pompes furent emmanches au rservoir, dont le couvercle fut rapidement ferm et boulonn. Les pompes fonctionnrent aussitt, et l'air fut emmagasin dans le rservoir sous une pression de plusieurs atmosphres. Puis, Thomas Black prenant un des tuyaux de cuir souds au rservoir, et qui, une fois le robinet ouvert, pouvait donner passage l'air comprim, il le promena sur les bords du glaon, partout o la chaleur le dissolvait. Quel effet se produisit, l'tonnement de tous! Partout o cet air tait projet par la main de l'astronome, le dgel s'arrtait, les fentes se raccordaient, la conglation se refaisait! Hurrah! hurrah! s'crirent tous ces infortuns. C'tait un travail fatigant que la manoeuvre des pompes, mais les bras ne manquaient pas! On se relayait. Les artes du glaon se revivifiaient comme si elles taient soumises un froid excessif. Vous nous sauvez, monsieur Black! dit Jasper Hobson. -- Mais rien de plus naturel! rpondit simplement l'astronome. Rien n'tait plus naturel, en effet, et voici l'effet physique qui se produisait en ce moment. La reconglation du glaon se refaisait pour deux motifs: d'abordparce que sous la pression de l'air, l'eau, en se volatilisant la surface du glaon, produisait un froid rigoureux; et ensuite parce que cet air comprim empruntait, pour se dtendre, sa chaleur la surface dgele. Partout o une fracture se produisait, le froid, provoqu par la dtente de l'air, en cimentait les bords, et, grce ce moyen suprme, le glaon reprenait peu peu sa solidit premire. Et ce fut ainsi pendant plusieurs heures. Les naufrags, remplis d'un immense espoir, travaillaient avec une ardeur que rien n'et arrte! On approchait de terre. Quand on ne fut plus qu' un quart de mille de la cte, l'ours se jeta la nage, et il atteignit bientt le rivage et disparut. Quelques instants aprs, le glaon s'chouait sur une grve. Les quelques animaux qui l'occupaient encore prenaient la fuite. Puis les naufrags dbarquaient, tombaient genoux et remerciaient le Ciel de leur miraculeuse dlivrance. XXIV. Conclusion. C'tait l'extrmit de la mer de Behring, sur la dernire des Aloutiennes, l'le Blejinic, que tout le personnel du Fort- Esprance avait pris terre, aprs avoir franchi plus de dix-huit cents milles depuis la dbcle des glaces! Des pcheurs aloutiens, accourus leur secours, les accueillirent hospitalirement. Bientt mme, le lieutenant Hobson et les siens furent mis en relation avec les agents anglais du continent, qui appartenaient la Compagnie de la baie d'Hudson. Il est inutile de faire ressortir, aprs ce rcit dtaill, le courage de tous ces braves gens, bien dignes de leur chef, et l'nergie qu'ils avaient montre pendant cette longue srie d'preuves. Le coeur ne leur avait pas manqu, ni ces hommes ni ces femmes, auxquels la vaillante Paulina Barnett avait toujours donn l'exemple de l'nergie dans la dtresse, et de la rsignation aux volonts du Ciel. Tous avaient lutt jusqu'au bout et n'avaient pas permis au dsespoir de les abattre, mme quand ils virent ce continent, sur lequel ils avaient fond le Fort- Esprance, se changer en le errante, cette le en lot, cet lot en glaon, non pas mme enfin, quand ce glaon se fondit sous la double action des eaux chaudes et des rayons solaires! Si la tentative de la Compagnie tait reprendre, si le nouveau fort avait pri, nul ne pouvait le reprocher Jasper Hobson ni ses compagnons, qui avaient t soumis des ventualits en dehors des prvisions humaines. En tout cas, des dix-neuf personnes confies au lieutenant, pas une ne manquait au retour, et mme la petite colonie s'tait accrue de deux nouveaux membres, la jeune Esquimaude Kalumah et l'enfant du charpentier Mac Nap, le filleul de Mrs. Paulina Barnett. Six jours aprs le sauvetage, les naufrags arrivaient New- Arkhangel, la capitale de l'Amrique russe. L, tous ces amis, qui avaient t si troitement attachs les uns aux autres par le danger commun, allaient se sparer pour jamais, peut-tre! Jasper Hobson et les siens devaient regagner le Fort- Reliance travers les territoires de la Compagnie, tandis que Mrs. Paulina Barnett, Kalumah qui ne voulait plus se sparer d'elle, Madge et Thomas Black comptaient retourner en Europe par San Francisco et les tats-Unis. Mais avant de se sparer, le lieutenant Hobson, devant tous ses compagnons runis, d'une voix mue, parla en ces termes la voyageuse: Madame, soyez bnie pour tout le bien que vous avez fait parmi nous! Vous avez t notre foi, notre consolation, l'me de notre petit monde! Je vous en remercie au nom de tous! Trois hurrahs clatrent en l'honneur de Mrs. Paulina Barnett. Puis chacun des soldats voulut serrer la main de la vaillante voyageuse. Chacune des femmes l'embrassa avec effusion. Quant au lieutenant Hobson, qui avait conu pour Mrs. Paulina Barnett une affection si sincre, ce fut le coeur bien gros qu'il lui donna la dernire poigne de main. Est-ce qu'il est possible que nous ne nous revoyions pas un jour? dit-il. -- Non, Jasper Hobson, rpondit la voyageuse, non, ce n'est pas possible! Et si vous ne venez pas en Europe, c'est moi qui reviendrai vous retrouver ici... ici ou dans la nouvelle factorerie que vous fonderez un jour... En ce moment, Thomas Black, qui, depuis qu'il venait de reprendre pied sur la terre ferme, avait retrouv la parole, s'avana: Oui, nous nous reverrons... dans vingt-six ans! dit-il de l'air le plus convaincu du monde. Mes amis, j'ai manqu l'clipse de 1860, mais je ne manquerai pas celle qui se reproduira dans les mmes conditions et aux mmes lieux, en 1886. Donc dans vingt-six ans, vous chre madame, et vous, mon brave lieutenant, je donne de nouveau rendez-vous aux limites de la mer polaire. FIN [1] Et, en effet, cette prvision du capitaine Craventy s'est ralise depuis. [2] Ce chiffre du thermomtre Fahrenheit correspond au zro du thermomtre centigrade. [3] Auteur d'un trait de la pche la ligne trs estim en Angleterre. [4] 85, 000 francs. [5] Petite rivire de Hyde-Park, Londres. [6] Jeu de cartes trs usit en Angleterre. [7] Il s'agit du zro Fahrenheit. [8] Traduction exacte du mot esquimau . [9] 42 centigr. au-dessous de zro, le mercure gle dans la cuvette du thermomtre, et on est oblig d'employer des appareils alcool pur, qui ne se solidifie que sous un froid excessif. [10] Alors prsident de la Socit. [11] Environ 52 kilomtres ou 13 lieues. End of the Project Gutenberg EBook of Le pays des fourrures, by Jules Verne License: Share Alike