Produced by Ebooks libres et gratuits (Bruno, Coolmicro and Fred); this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com Jules Verne LE VILLAGE ARIEN (1901) Table des matires CHAPITRE I _Aprs une longue tape_ CHAPITRE II _Les feux mouvants_ CHAPITRE III _Dispersion_ CHAPITRE IV _Parti prendre, parti pris_ CHAPITRE V _Premire journe de marche_ CHAPITRE VI _Aprs une longue tape_ CHAPITRE VII _La cage vide_ CHAPITRE VIII _Le docteur Johausen_ CHAPITRE IX _Au courant du rio Johausen_ CHAPITRE X _Ngora!_ CHAPITRE XI _La journe du 19 Mars_ CHAPITRE XII _Sous bois_ CHAPITRE XIII _Le village arien_ CHAPITRE XIV _Les Wagddis_ CHAPITRE XV _Trois semaines d'tudes_ CHAPITRE XVI _Sa Majest Mslo-Tala-Tala_ CHAPITRE XVII _En quel tat le docteur Johausen!_ CHAPITRE XVIII _Brusque dnouement_ CHAPITRE I _Aprs une longue tape_ Et le Congo amricain, demanda Max Huber, il n'en est donc pas encore question?... -- quoi bon, mon cher Max?... rpondit John Cort. Est-ce que les vastes espaces nous manquent aux tats-Unis?... Que de rgions neuves et dsertes visiter entre l'Alaska et le Texas!... Avant d'aller coloniser au dehors, mieux vaut coloniser au dedans, je pense... -- Eh! mon cher John, les nations europennes finiront par s'tre partag l'Afrique, si les choses continuent -- soit une superficie d'environ trois milliards d'hectares!... Les Amricains les abandonneront-ils en totalit aux Anglais, aux Allemands, aux Hollandais, aux Portugais, aux Franais, aux Italiens, aux Espagnols, aux Belges?... -- Les Amricains n'en ont que faire -- pas plus que les Russes, rpliqua John Cort, et pour la mme raison... -- Laquelle? -- C'est qu'il est inutile de se fatiguer les jambes, lorsqu'il suffit d'tendre le bras... -- Bon! mon cher John, le gouvernement fdral rclamera, un jour ou l'autre, sa part du gteau africain... Il y a un Congo franais, un Congo belge, un Congo allemand, sans compter le Congo indpendant, et celui-ci n'attend que l'occasion de sacrifier son indpendance!... Et tout ce pays que nous venons de parcourir depuis trois mois... -- En curieux, en simples curieux, Max, non en conqurants... -- La diffrence n'est pas considrable, digne citoyen des tats- Unis, dclara Max Huber. Je le rpte, en cette partie de l'Afrique, l'Union pourrait se tailler une colonie superbe... On trouve l des territoires fertiles qui ne demandent qu' utiliser leur fertilit, sous l'influence d'une irrigation gnreuse dont la nature a fait tous les frais. Ils possdent un rseau liquide qui ne tarit jamais... -- Mme par cette abominable chaleur, observa John Cort, en pongeant son front calcin par le soleil tropical. -- Bah! n'y prenons plus garde! reprit Max Huber. Est-ce que nous ne sommes pas acclimats, je dirai ngrifis, si vous n'y voyez pas d'inconvnient, cher ami?... Nous voici en mars seulement, et parlez-moi des tempratures de juillet, d'aot, lorsque les rayons solaires vous percent la peau comme des vrilles de feu!... -- N'importe, Max, nous aurons quelque peine devenir Pahouins ou Zanzibarites, avec notre lger piderme de Franais et d'Amricain! J'en conviens, cependant, nous allons achever une belle et intressante campagne que la bonne fortune a favorise... Mais il me tarde d'tre de retour Libreville, de retrouver dans nos factoreries un peu de cette tranquillit, de ce repos qui est bien d des voyageurs aprs les trois mois d'un tel voyage... -- D'accord, ami John, cette aventureuse expdition a prsent quelque intrt. Pourtant, l'avouerai-je, elle ne m'a pas donn tout ce que j'en attendais... -- Comment, Max, plusieurs centaines de milles travers un pays inconnu, pas mal de dangers affronts au milieu de tribus peu accueillantes, des coups de feu changs l'occasion contre des coups de sagaies et des voles de flches, des chasses que le lion numide et la panthre libyenne ont daign honorer de leur prsence, des hcatombes d'lphants faites au profit de notre chef Urdax, une rcolte d'ivoire de premier choix qui suffirait fournir de touches les pianos du monde entier!... Et vous ne vous dclarez pas satisfait... -- Oui et non, John. Tout cela forme le menu ordinaire des explorateurs de l'Afrique centrale... C'est ce que le lecteur rencontre dans les rcits des Barth, des Burton, des Speke, des Grant, des du Chaillu, des Livingstone, des Stanley, des Serpa Pinto, des Anderson, des Cameron, des Mage, des Brazza, des Gallieni, des Dibowsky, des Lejean, des Massari, des Wissemann, des Buonfanti, des Maistre... Le choc de l'avant-train du chariot contre une grosse pierre coupa net la nomenclature des conqurants africains que droulait Max Huber. John Cort en profita pour lui dire: Alors vous comptiez trouver autre chose au cours de notre voyage?... -- Oui, mon cher John. -- De l'imprvu?... -- Mieux que de l'imprvu, lequel, je le reconnais volontiers, ne nous a pas fait dfaut... -- De l'extraordinaire?... -- C'est le mot, mon ami, et, pas une fois, pas une seule, je n'ai eu l'occasion de la jeter aux chos de la vieille Libye, cette norme qualification de _portentosa Africa _due aux blagueurs classiques de l'Antiquit... -- Allons, Max, je vois qu'une me franaise est plus difficile contenter... -- Qu'une me amricaine... je l'avoue, John, si les souvenirs que vous emportez de notre campagne vous suffisent... -- Amplement, Max. -- Et si vous revenez content... -- Content... surtout d'en revenir! -- Et vous pensez que des gens qui liraient le rcit de ce voyage s'crieraient: Diable, voil qui est curieux! -- Ils seraient exigeants, s'ils ne le criaient pas! -- mon avis, ils ne le seraient pas assez... -- Et le seraient, sans doute, riposta John Cort, si nous avions termin notre expdition dans l'estomac d'un lion ou dans le ventre d'un anthropophage de l'Oubanghi... -- Non, John, non, et, sans aller jusqu' ce genre de dnouement qui, d'ailleurs, n'est pas dnu d'un certain intrt pour les lecteurs et mme pour les lectrices, en votre me et conscience, devant Dieu et devant les hommes, oseriez-vous jurer que nous ayons dcouvert et observ plus que n'avaient dj observ et dcouvert nos devanciers dans l'Afrique centrale?... -- Non, en effet, Max. -- Eh bien, moi, j'esprais tre plus favoris... -- Gourmand, qui prtend faire une vertu de sa gourmandise! rpliqua John Cort. Pour mon compte, je me dclare repu, et je n'attendais pas de notre campagne plus qu'elle n'a donn... -- C'est--dire rien, John. -- D'ailleurs, Max, le voyage n'est pas encore termin, et, pendant les cinq ou six semaines que ncessitera le parcours d'ici Libreville... -- Allons donc! s'cria Max Huber, un simple cheminement de caravane..., le trantran ordinaire des tapes... une promenade en diligence, comme au bon temps... -- Qui sait?... dit John Cort. Cette fois, le chariot s'arrta pour la halte du soir au bas d'un tertre couronn de cinq ou six beaux arbres, les seuls qui se montrassent sur cette vaste plaine, illumine alors des feux du soleil couchant. Il tait sept heures du soir. Grce la brivet du crpuscule sous cette latitude du neuvime degr nord, la nuit ne tarderait pas s'tendre. L'obscurit serait mme profonde, car d'pais nuages allaient voiler le rayonnement stellaire, et le croissant de la lune venait de disparatre l'horizon de l'ouest. Le chariot, uniquement destin au transport des voyageurs, ne contenait ni marchandises ni provisions. Que l'on se figure une sorte de wagon dispos sur quatre roues massives, et mis en mouvement par un attelage de six boeufs. la partie antrieure s'ouvrait une porte. clair de petites fentres latrales, le wagon se divisait en deux chambres contigus que sparait une cloison. Celle du fond tait rserve deux jeunes gens de vingt- cinq vingt-six ans, l'un amricain, John Cort, l'autre franais, Max Huber. Celle de l'avant tait occupe par un trafiquant portugais nomm Urdax, et par le foreloper nomm Khamis. Ce foreloper, -- c'est--dire l'homme qui ouvre la marche d'une caravane, -- tait indigne du Cameroun et trs entendu ce difficile mtier de guide travers les brlants espaces de l'Oubanghi. Il va de soi que la construction de ce wagon-chariot ne laissait rien reprendre au point de vue de la solidit. Aprs les preuves de cette longue et pnible expdition, sa caisse en bon tat, ses roues peine uses au cercle de la jante, ses essieux ni fendus ni fausss, on et dit qu'il revenait d'une simple promenade de quinze vingt lieues, alors que son parcours se chiffrait par plus de deux mille kilomtres. Trois mois auparavant, ce vhicule avait quitt Libreville, la capitale du Congo franais. De l, en suivant la direction de l'est, il s'tait avanc sur les plaines de l'Oubanghi plus loin que le cours du Bahar-el-Abiad, l'un des tributaires qui versent leurs eaux dans le sud du lac Tchad. C'est l'un des principaux affluents de la rive droite du Congo ou Zare que cette contre doit son nom. Elle s'tend l'est du Cameroun allemand, dont le gouverneur est le consul gnral d'Allemagne de l'Afrique occidentale, et elle ne saurait tre actuellement dlimite par un trait prcis sur les cartes, mme les plus modernes. Si ce n'est pas le dsert, -- un dsert vgtation puissante, qui n'aurait aucun point de ressemblance avec le Sahara, -- c'est du moins une immense rgion, sur laquelle se dissminent des villages grande distance les uns des autres. Les peuplades y guerroient sans cesse, s'asservissent ou s'entre- tuent, et s'y nourrissent encore de chair humaine, tels les Moubouttous, entre le bassin du Nil et celui du Congo. Et, ce qui est abominable, les enfants servent d'ordinaire l'assouvissement de ces instincts du cannibalisme. Aussi, les missionnaires se dvouent-ils pour sauver ces petites cratures, soit en les enlevant par force, soit en les rachetant, et ils les lvent chrtiennement dans les missions tablies le long du fleuve Siramba. Qu'on ne l'oublie pas, ces missions ne tarderaient pas succomber faute de ressources, si la gnrosit des tats europens, celle de la France en particulier, venait s'teindre. Il convient mme d'ajouter que, dans l'Oubanghi, les enfants indignes sont considrs comme monnaie courante pour les changes du commerce. On paye en petits garons et en petites filles les objets de consommation que les trafiquants introduisent jusqu'au centre du pays. Le plus riche indigne est donc celui dont la famille est la plus nombreuse. Mais, si le Portugais Urdax ne s'tait pas aventur travers ces plaines dans un intrt commercial, s'il n'avait pas eu faire de trafic avec les tribus riveraines de l'Oubanghi, s'il n'avait eu d'autre objectif que de se procurer une certaine quantit d'ivoire en chassant l'lphant qui abonde en cette contre, il n'tait pas sans avoir pris contact avec les froces peuplades congolaises. En plusieurs rencontres mme, il dut tenir en respect des bandes hostiles et changer en armes dfensives contre les indignes celles qu'il destinait poursuivre les troupeaux de pachydermes. Au total, heureuse et fructueuse campagne qui ne comptait pas une seule victime parmi le personnel de la caravane. Or, prcisment aux abords d'un village, prs des sources du Bahar-el-Abiad, John Cort et Max Huber avaient pu arracher un jeune enfant l'affreux sort qui l'attendait et le racheter au prix de quelques verroteries. C'tait un petit garon, g d'une dizaine d'annes, de constitution robuste, intressante et douce physionomie, de type ngre peu accentu. Ainsi que cela se voit chez quelques tribus, il avait le teint presque clair, la chevelure blonde et non la laine crpue des noirs, le nez aquilin et non cras, les lvres fines et non lippues. Ses yeux brillaient d'intelligence, et il prouva bientt pour ses sauveurs une sorte d'amour filial. Ce pauvre tre, enlev sa tribu, sinon sa famille, car il n'avait plus ni pre ni mre, se nommait Llanga. Aprs avoir t pendant quelque temps instruit par les missionnaires qui lui avaient appris un peu de franais et d'anglais, une mauvaise chance l'avait fait retomber entre les mains des Denkas, et quel sort l'attendait, on le devine. Sduits par son affection caressante, par la reconnaissance qu'il leur tmoignait, les deux amis se prirent d'une vive sympathie pour cet enfant; ils le nourrirent, ils le vtirent, ils l'levrent avec grand profit, tant il montrait d'esprit prcoce. Et, ds lors, quelle diffrence pour Llanga! Au lieu d'tre, comme les malheureux petits indignes, l'tat de marchandise vivante, il vivrait dans les factoreries de Libreville, devenu l'enfant adoptif de Max Huber et de John Cort... Ils en avaient pris la charge et ne l'abandonneraient plus!... Malgr son jeune ge, il comprenait cela, il se sentait aim, une larme de bonheur coulait de ses yeux chaque fois que les mains de Max Huber ou de John Cort se posaient sur sa tte. Lorsque le chariot eut fait halte, les boeufs, fatigus d'une longue route par une temprature dvorante, se couchrent sur la prairie. Aussitt Llanga, qui venait de cheminer pied pendant une partie de l'tape, tantt en avant, tantt en arrire de l'attelage, accourut au moment o ses deux protecteurs descendaient de la plate-forme. Tu n'es pas trop fatigu, Llanga?... demanda John Cort, en prenant la main du petit garon. -- Non... non!... bonnes jambes... et aime bien courir, rpondit Llanga, qui souriait des lvres et des yeux John Cort comme Max Huber. -- Maintenant, il est temps de manger, dit ce dernier. -- Manger... oui... mon ami Max! Puis, aprs avoir bais les mains qui lui taient tendues, il alla se mler aux porteurs sous la ramure des grands arbres du tertre. Si ce chariot ne servait qu'au transport du Portugais Urdax, de Khamis et de leurs deux compagnons, c'est que colis et charges d'ivoire taient confis au personnel de la caravane, -- une cinquantaine d'hommes, pour la plupart des noirs du Cameroun. Ils avaient dpos terre les dfenses d'lphants et les caisses qui assuraient la nourriture quotidienne en dehors de ce que fournissait la chasse sur ces giboyeuses contres de l'Oubanghi. Ces noirs ne sont que des mercenaires, rompus ce mtier, et pays d'un assez haut prix, que permet de leur accorder le bnfice de ces fructueuses expditions. On peut mme dire qu'ils n'ont jamais couv leurs oeufs, pour employer l'expression par laquelle on dsigne les indignes sdentaires. Habitus porter ds l'enfance, ils porteront tant que leurs jambes ne leur feront pas dfaut. Et, cependant, le mtier est rude, quand il faut l'exercer sous un tel climat. Les paules charges de ce pesant ivoire ou des lourds colis de provisions, la chair souvent mise vif, les pieds ensanglants, le torse corch par le piquant des herbes, car ils sont peu prs nus, ils vont ainsi entre l'aube et onze heures du matin et ils reprennent leur marche jusqu'au soir lorsque la grande chaleur est passe. Mais l'intrt des trafiquants commande de les bien payer, et ils les payent bien; de les bien nourrir, et ils les nourrissent bien; de ne point les surmener au del de toute mesure, et ils ne les surmnent pas. Trs rels sont les dangers de ces chasses aux lphants, sans parler de la rencontre possible des lions et des panthres, et le chef doit pouvoir compter sur son personnel. En outre, la rcolte de la prcieuse matire acheve, il importe que la caravane retourne heureusement et promptement aux factoreries de la cte. Il y a donc avantage ce qu'elle ne soit arrte ni par des retards provenant de fatigues excessives, ni par les maladies -- entre autres la petite vrole, dont les ravages sont les plus craindre. Aussi, pntr de ces principes, servi par une vieille exprience, le Portugais Urdax, en prenant un soin extrme de ses hommes, avait-il russi jusqu'alors dans ces lucratives expditions au centre de l'Afrique quatoriale. Et telle tait cette dernire, puisqu'elle lui valait un stock considrable d'ivoire de belle qualit, rapport des rgions au del du Bahar-el-Abiad, presque sur la limite du Darfour. Ce fut sous l'ombrage de magnifiques tamarins que s'organisa le campement, et, lorsque John Cort, aprs que les porteurs eurent commenc le dballage des provisions, interrogea le Portugais, voici la rponse qu'il obtint, en cette langue anglaise qu'Urdax parlait couramment: Je pense, monsieur Cort, que le lieu de la halte est convenable, et la table est toute servie pour nos attelages. -- En effet, ils auront l une herbe paisse et grasse... dit John Cort. -- Et on la brouterait volontiers, ajouta Max Huber, si on possdait la structure d'un ruminant et trois estomacs pour la digrer! -- Merci, rpliqua John Cort, mais je prfre un quartier d'antilope grill sur les charbons, le biscuit dont nous sommes largement approvisionns, et nos quartauts de madre du Cap... -- Auquel on pourra mlanger quelques gouttes de ce rio limpide qui court travers la plaine, observa le Portugais. Et il montrait un cours d'eau, -- affluent de l'Oubanghi, sans doute, -- qui coulait un kilomtre du tertre. Le campement s'acheva sans retard. L'ivoire fut empil par tas proximit du chariot. Les attelages vagurent autour des tamarins. Des feux s'allumrent et l avec le bois mort tomb des arbres. Le foreloper s'assura que les divers groupes ne manquaient de rien. La chair d'lan et d'antilope, frache ou sche, abondait. Les chasseurs la pouvaient renouveler aisment. L'air se remplit de l'odeur des grillades, et chacun fit preuve d'un apptit formidable que justifiait cette demi-journe de marche. Il va sans dire que les armes et les munitions taient restes dans le chariot, -- quelques caisses de cartouches, des fusils de chasse, des carabines, des revolvers, excellents engins de l'armement moderne, la disposition du Portugais, de Khamis, de John Cort et de Max Huber, en cas d'alerte. Le repas devait prendre fin une heure aprs. L'estomac apais, et la fatigue aidant, la caravane ne tarderait pas tre plonge dans un profond sommeil. Toutefois, le foreloper la confia la surveillance de quelques- uns de ses hommes, qui devaient se relever de deux heures en deux heures. En ces lointaines contres, il y a toujours lieu de se garder contre les tres malintentionns, deux pieds comme quatre pattes. Aussi, Urdax ne manquait-il pas de prendre toutes les mesures de prudence. g de cinquante ans, vigoureux encore, trs entendu la conduite des expditions de ce genre, il tait d'une extraordinaire endurance. De mme, Khamis, trente-cinq ans, leste, souple, solide aussi, de grand sang-froid et de grand courage, offrait toute garantie pour la direction des caravanes travers l'Afrique. Ce fut au pied de l'un des tamarins que les deux amis et le Portugais s'assirent pour le souper, apport par le petit garon, et que venait de prparer un des indignes auquel taient dvolues les fonctions de cuisinier. Pendant ce repas, les langues ne chmrent pas plus que les mchoires. Manger n'empche point de parler, lorsqu'on n'y met pas trop de hte. De quoi s'entretint-on?... Des incidents de l'expdition durant le parcours vers le nord-est?... Point. Ceux qui pouvaient se prsenter au retour taient d'un intrt plus actuel. Le cheminement serait long encore jusqu'aux factoreries de Libreville -- plus de deux mille kilomtres -- ce qui exigerait de neuf dix semaines de marche. Or, dans cette seconde partie du voyage, qui sait? avait dit John Cort son compagnon, auquel il fallait mieux que de l'imprvu, de l'extraordinaire. Jusqu' cette dernire tape, depuis les confins du Darfour, la caravane avait redescendu vers l'Oubanghi, aprs avoir franchi les gus de l'Aoukadb et de ses multiples affluents. Ce jour-l, elle venait de s'arrter peu prs sur le point o se croisent le vingt-deuxime mridien et le neuvime parallle. Mais, maintenant, dit Urdax, nous allons suivre la direction du sud-ouest... -- Et cela est d'autant plus indiqu, rpondit John Cort, que, si mes yeux ne me trompent pas, l'horizon au sud est barr par une fort dont on ne voit l'extrme limite ni l'est ni l'ouest. -- Oui... immense! rpliqua le Portugais. Si nous tions obligs de la contourner par l'est, des mois s'couleraient avant que nous l'eussions laisse en arrire!... -- Tandis que par l'ouest... -- Par l'ouest, rpondit Urdax, et sans trop allonger la route, en suivant sa lisire, nous rencontrerons l'Oubanghi aux environs des rapides de Zongo. -- Est-ce que de la traverser n'abrgerait pas le voyage?... demanda Max Huber. -- Oui... d'une quinzaine de journes de marche. -- Alors... pourquoi ne pas nous lancer travers cette fort?... -- Parce qu'elle est impntrable. -- Oh! impntrable!... rpliqua Max Huber d'un air de doute. -- Pas aux pitons, peut-tre, observa le Portugais, et encore n'en suis-je pas sr, puisque aucun ne l'a essay. Quant y aventurer les attelages, ce serait une tentative qui n'aboutirait pas. -- Vous dites, Urdax, que personne n'a jamais essay de s'engager dans cette fort?... -- Essay... je ne sais, monsieur Max, mais qu'on y ait russi... non... et, dans le Cameroun comme dans le Congo, personne ne s'aviserait de le tenter. Qui aurait la prtention de passer l o il n'y a aucun sentier, au milieu des halliers pineux et des ronces?... Je ne sais mme si le feu et la hache parviendraient dblayer le chemin, sans parler des arbres morts, qui doivent former d'insurmontables obstacles... -- Insurmontables, Urdax?... -- Voyons, cher ami, dit alors John Cort, n'allez pas vous emballer sur cette fort, et estimons-nous heureux de n'avoir qu' la contourner!... J'avoue qu'il ne m'irait gure de m'aventurer travers un pareil labyrinthe d'arbres... -- Pas mme pour savoir ce qu'il renferme?... -- Et que voulez-vous qu'on y trouve, Max?... Des royaumes inconnus, des villes enchantes, des eldorados mythologiques, des animaux d'espce nouvelle, des carnassiers cinq pattes et des tres humains trois jambes?... -- Pourquoi pas, John?... Et rien de tel que d'y aller voir!... Llanga, ses grands yeux attentifs, sa physionomie veille, semblait dire que, si Max Huber se hasardait sous ces bois, il n'aurait pas peur de l'y suivre. Dans tous les cas, reprit John Cort, puisque Urdax n'a pas l'intention de la traverser pour atteindre les rives de l'Oubanghi... -- Non, certes, rpliqua le Portugais. Ce serait s'exposer n'en pouvoir plus sortir! -- Eh bien, mon cher Max, allons faire un somme, et permis vous de chercher dcouvrir les mystres de cette fort, de vous risquer en ces impntrables massifs... en rve seulement, et encore n'est-ce pas mme trs prudent... -- Riez, John, riez de moi votre aise! Mais je me souviens de ce qu'a dit un de nos potes... je ne sais plus lequel: _Fouiller dans l'inconnu pour trouver du nouveau._ -- Vraiment, Max?... Et quel est le vers qui rime avec celui-l? -- Ma foi... je l'ai oubli, John! -- Oubliez donc le premier comme vous avez oubli le second, et allons dormir. C'tait videmment le parti le plus sage et sans s'abriter dans le chariot. Une nuit au pied du tertre, sous ces larges tamarins dont la fracheur temprait quelque peu la chaleur ambiante, si forte encore aprs le coucher du soleil, cela n'tait pas pour inquiter des habitus de l'htel de la _Belle-toile_, quand le temps le permettait. Ce soir-l, bien que les constellations fussent caches derrire d'pais nuages, la pluie ne menaant pas, il tait infiniment prfrable de coucher en plein air. Le jeune indigne apporta des couvertures. Les deux amis, troitement envelopps, s'tendirent entre les racines d'un tamarin, -- un vrai cadre de cabine, -- et Llanga se blottit leur ct, comme un chien de garde. Avant de les imiter, Urdax et Khamis voulurent une dernire fois faire le tour du campement, s'assurer que les boeufs entravs ne pourraient divaguer par la plaine, que les porteurs se trouvaient leur poste de veille, que les foyers avaient t teints, car une tincelle et suffi incendier les herbes sches et le bois mort. Puis tous deux revinrent prs du tertre. Le sommeil ne tarda pas les prendre -- un sommeil ne pas entendre Dieu tonner. Et peut-tre les veilleurs y succombrent- ils, eux aussi?... En effet, aprs dix heures, il n'y eut personne pour signaler certains feux suspects qui se dplaaient la lisire de la grande fort. CHAPITRE II _Les feux mouvants_ Une distance de deux kilomtres au plus sparait le tertre des sombres massifs au pied desquels allaient et venaient des flammes fuligineuses et vacillantes. On aurait pu en compter une dizaine, tantt runies, tantt isoles, agites parfois avec une violence que le calme de l'atmosphre ne justifiait pas. Qu'une bande d'indignes et camp en cet endroit, qu'elle s'y ft installe en attendant le jour, il y avait lieu de le prsumer. Toutefois, ces feux n'taient pas ceux d'un campement. Ils se promenaient trop capricieusement sur une centaine de toises, au lieu de se concentrer en un foyer unique d'une halte de nuit. Il ne faut pas oublier que ces rgions de l'Oubanghi sont frquentes par des tribus nomades, venues de l'Adamaoua ou du Barghimi l'ouest, ou mme de l'Ouganda l'est. Une caravane de trafiquants n'aurait pas t assez imprudente pour signaler sa prsence par ces feux multiples, se mouvant dans des tnbres. Seuls, des indignes pouvaient s'tre arrts cette place. Et qui sait s'ils n'taient pas anims d'intentions hostiles l'gard de la caravane endormie sous la ramure des tamarins? Quoi qu'il en soit, si, de ce chef, quelque danger la menaait, si plusieurs centaines de Pahouins, de Foundj, de Chiloux, de Bari, de Denkas ou autres n'attendaient que le moment de l'assaillir avec les chances d'une supriorit numrique, personne, -- jusqu' dix heures et demie du moins, -- n'avait pris aucune mesure dfensive. Tout le monde dormait au campement, matres et serviteurs, et, ce qui tait plus grave, les porteurs chargs de se relever leur poste de surveillance taient plongs dans un lourd sommeil. Trs heureusement, le jeune indigne se rveilla. Mais nul doute que ses yeux ne se fussent referms l'instant s'ils ne s'taient dirigs vers l'horizon du sud. Sous ses paupires demi-closes il sentit l'impression d'une lumire qui perait cette nuit trs noire. Il se dtira, il se frotta les yeux, il regarda avec plus de soin... Non! il ne se trompait pas: des feux pars se mouvaient sur la lisire de la fort. Llanga eut la pense que la caravane allait tre attaque. Ce fut de sa part tout instinctif plutt que rflchi. En effet, des malfaiteurs se prparant au massacre et au pillage n'ignorent pas qu'ils accroissent leurs chances lorsqu'ils agissent par surprise. Ils ne se laissent pas voir avant, et ceux-ci se fussent signals?... L'enfant, ne voulant pas rveiller Max Huber et John Cort, rampa sans bruit vers le chariot. Ds qu'il fut arriv prs du foreloper, il lui mit la main sur l'paule, le rveilla et, du doigt, lui montra les feux de l'horizon. Khamis se redressa, observa pendant une minute ces flammes en mouvement, et, d'une voix dont il ne songeait point adoucir l'clat: Urdax! dit-il. Le Portugais, en homme habitu se dgager vivement des vapeurs du sommeil, fut debout en un instant. Qu'y a-t-il, Khamis?... -- Regardez! Et, le bras tendu, il indiquait la lisire illumine au ras de la plaine. Alerte! cria le Portugais de toute la force de ses poumons. En quelques secondes, le personnel de la caravane se trouva sur pied, et les esprits furent tellement saisis par la gravit de cette situation, que personne ne songea incriminer les veilleurs pris en dfaut. Il tait certain que, sans Llanga, le campement et t envahi pendant que dormaient Urdax et ses compagnons. Inutile de mentionner que Max Huber et John Cort, se htant de quitter l'entre-deux des racines, avaient rejoint le Portugais et le foreloper. Il tait un peu plus de dix heures et demie. Une profonde obscurit enveloppait la plaine sur les trois quarts de son primtre, au nord, l'est et l'ouest. Seul le sud s'clairait de ces flammes falotes, jetant de vives clarts lorsqu'elles tourbillonnaient, et dont on ne comptait pas alors moins d'une cinquantaine. Il doit y avoir l un rassemblement d'indignes, dit Urdax, et probablement de ces Boudjos qui frquentent les rives du Congo et de l'Oubanghi. -- Pour sr, ajouta Khamis, ces flammes ne se sont pas allumes toutes seules... -- Et, fit observer John Cort, il y a des bras qui les portent et les dplacent! -- Mais, dit Max Huber, ces bras doivent tenir des paules, ces paules des corps, et de ces corps nous n'apercevons pas un seul au milieu de cette illumination... -- Cela vient de ce qu'ils sont un peu en dedans de la lisire, derrire les arbres...observa Khamis. -- Et remarquons, reprit Max Huber, qu'il ne s'agit pas d'une bande en marche sur le contour de la fort... Non! si ces feux s'cartent droite et gauche, ils reviennent toujours au mme endroit... -- L o doit tre le campement de ces indignes, affirma le foreloper. -- Votre opinion?... demanda John Cort Urdax. -- Est que nous allons tre attaqus, affirma celui-ci, et qu'il faut, l'instant, faire nos prparatifs de dfense... -- Mais pourquoi ces indignes ne nous ont-ils pas assaillis avant de se montrer? -- Des noirs ne sont pas des blancs, dclara le Portugais. Nanmoins, pour tre peu aviss, ils n'en sont pas moins redoutables par leur nombre et par leurs instincts froces... -- Des panthres que nos missionnaires auront bien du mal transformer en agneaux!... ajouta Max Huber. -- Tenons-nous prts! conclut le Portugais. Oui, se tenir prts la dfense, et se dfendre jusqu' la mort. Il n'y a aucune piti esprer de ces tribus de l'Oubanghi. quel point elles sont cruelles, on ne saurait se le figurer, et les plus sauvages peuplades de l'Australie, des Salomon, des Hbrides, de la Nouvelle-Guine, soutiendraient difficilement la comparaison avec de tels indignes. Vers le centre de la rgion, ce ne sont que des villages de cannibales, et les Pres de la Mission, qui bravent la plus pouvantable des morts, ne l'ignorent pas. On serait tent de classer ces tres, fauves face humaine, au rang des animaux, en cette Afrique quatoriale o la faiblesse est un crime, o la force est tout! Et de fait, mme l'ge d'homme, combien de ces noirs ne possdent pas les notions premires d'un enfant de cinq six ans. Et, ce qu'il est permis d'affirmer, -- les preuves abondent, les missionnaires ont t souvent les tmoins de ces affreuses scnes, -- c'est que les sacrifices humains sont en usage dans le pays. On tue les esclaves sur la tombe de leurs matres, et les ttes, fixes une branche pliante, sont lances au loin ds que le couteau du fticheur les a tranches. Entre la dixime et la seizime anne, les enfants servent de nourriture dans les crmonies d'apparat, et certains chefs ne s'alimentent que de cette jeune chair. ces instincts de cannibales se joint l'instinct du pillage. Il les entrane parfois de grandes distances sur le chemin des caravanes, qu'ils assaillent, dpouillent et dtruisent. S'ils sont moins bien arms que les trafiquants et leur personnel, ils ont le nombre pour eux, et des milliers d'indignes auront toujours raison de quelques centaines de porteurs. Les forelopers ne l'ignorent pas. Aussi leur principale proccupation est-elle de ne point s'engager entre ces villages, tels Ngomb Dara, Kalaka Taimo et autres compris dans la rgion de l'Aoukadp et du Bahar- el-Abiad, o les missionnaires n'ont pas encore fait leur apparition, mais o ils pntreront un jour. Aucune crainte n'arrte le dvouement de ces derniers lorsqu'il s'agit d'arracher de petits tres la mort et de rgnrer ces races sauvages par l'influence de la civilisation chrtienne. Depuis le commencement de l'expdition le Portugais Urdax n'avait pas toujours pu viter l'attaque des indignes, mais il s'en tait tir sans grand dommage et il ramenait son personnel au complet. Le retour promettait de s'accomplir dans des conditions parfaites de scurit. Cette fort contourne par l'ouest, on aurait atteint la rive droite de l'Oubanghi, et on descendrait cette rivire jusqu' son embouchure sur la rive droite du Congo. partir de l'Oubanghi, le pays est frquent par les marchands, par les missionnaires. Ds lors il y aurait moins craindre du contact des tribus nomades que l'initiative franaise, anglaise, portugaise, allemande, refoule peu peu vers les lointaines contres du Darfour. Mais, lorsque quelques journes de marche devaient suffire atteindre le fleuve, la caravane n'allait-elle pas tre arrte sur cette route, aux prises avec un tel nombre de pillards qu'elle finirait par succomber?... Il y avait lieu de le craindre. Dans tous les cas, elle ne prirait pas sans s'tre dfendue, et, la voix du Portugais, on prit toutes mesures pour organiser la rsistance. En un instant, Urdax, le foreloper, John Cort, Max Huber, furent arms, carabines la main, revolvers la ceinture, la cartouchire bien garnie. Le chariot contenait une douzaine de fusils et de pistolets qui furent confis quelques-uns des porteurs dont on connaissait la fidlit. En mme temps, Urdax donna l'ordre son personnel de se poster autour des grands tamarins, afin de se mieux abriter contre les flches, dont la pointe empoisonne occasionne des blessures mortelles. On attendit. Aucun bruit ne traversait l'espace. Il ne semblait pas que les indignes se fussent ports en avant de la fort. Les feux se montraient incessamment, et, et l, s'agitaient de longs panaches de fume jauntre. Ce sont des torches rsineuses qui sont promenes sur la lisire des arbres... -- Assurment, rpondit Max Huber, mais je persiste ne pas comprendre pourquoi ces gens-l le font, s'ils ont l'intention de nous attaquer... -- Et je ne le comprends pas davantage, ajouta John Cort, s'ils n'ont pas cette intention. C'tait inexplicable, en effet. Il est vrai, de quoi s'tonner, du moment qu'il s'agissait de ces brutes du haut Oubanghi?... Une demi-heure s'coula, sans amener aucun changement dans la situation. Le campement se tenait sur ses gardes. Les regards fouillaient les sombres lointains de l'est et de l'ouest. Tandis que les feux brillaient au sud, un dtachement pouvait se glisser latralement pour attaquer la caravane grce l'obscurit. En cette direction, la plaine tait certainement dserte. Si profonde que ft la nuit, un parti d'agresseurs n'aurait pu surprendre le Portugais et ses compagnons, avant que ceux-ci eussent fait usage de leurs armes. Un peu aprs, vers onze heures, Max Huber, se portant quelques pas du groupe que formaient Urdax, Khamis et John Cort, dit d'une voix rsolue: Il faut aller reconnatre l'ennemi... -- Est-ce bien utile, demanda John Cort, et la simple prudence ne nous commande-t-elle pas de rester en observation jusqu'au lever du jour?... -- Attendre... attendre... rpliqua Max Huber, aprs que notre sommeil a t si fcheusement interrompu... attendre pendant six sept heures encore, la main sur la garde du fusil!... Non! il faut savoir au plus tt quoi s'en tenir!... Et, somme toute, si ces indignes n'ont aucune mauvaise intention, je ne serais pas fch de me reblottir jusqu'au matin dans ce cadre de racines o je faisais de si beaux rves! -- Qu'en pensez-vous?... demanda John Cort au Portugais qui demeurait silencieux. -- Peut-tre la proposition mrite-t-elle d'tre accepte, rpliqua-t-il, mais n'agissons pas sans prcautions... -- Je m'offre pour aller en reconnaissance, dit Max Huber, et fiez-vous moi... -- Je vous accompagnerai, ajouta le foreloper, si M. Urdax le trouve bon... -- Cela vaudra certes mieux, approuva le Portugais. -- Je puis aussi me joindre vous..., proposa John Cort. -- Non... restez, cher ami, insista Max Huber. deux, nous suffirons... D'ailleurs, nous n'irons pas plus loin qu'il ne sera ncessaire... Et, si nous dcouvrons un parti se dirigeant de ce ct, nous reviendrons en toute hte... -- Assurez-vous que vos armes sont en tat..., recommanda John Cort. -- C'est fait, rpondit Khamis, mais j'espre que nous n'aurons pas nous en servir pendant cette reconnaissance. L'essentiel est de ne pas se laisser voir... -- C'est mon avis, dclara le Portugais. Max Huber et le foreloper, marchant l'un prs de l'autre, eurent vite dpass le tertre des tamarins. Au del, la plaine tait un peu moins obscure. Un homme, cependant, n'y et pu tre signal la distance d'une centaine de pas. Ils en avaient fait cinquante peine, lorsqu'ils aperurent Llanga derrire eux. Sans rien dire, l'enfant les avait suivis en dehors du campement. Eh! pourquoi es-tu venu, petit?... dit Khamis. -- Oui, Llanga, reprit Max Huber, pourquoi n'es-tu pas rest avec les autres?... -- Allons... retourne..., ordonna le foreloper. -- Oh! monsieur Max, murmura Llanga, avec vous... moi... avec vous... -- Mais tu sais bien que ton ami John est l-bas... -- Oui... mais mon ami Max... est ici... -- Nous n'avons pas besoin de toi!... dit Khamis d'un ton assez dur. -- Laissons-le, puisqu'il est l! reprit Max Huber. Il ne nous gnera pas, Khamis, et, avec ses yeux de chat sauvage, peut-tre dcouvrira-t-il dans l'ombre ce que nous ne pourrions y voir... -- Oui... je regarderai... je verrai loin!... assura l'enfant. -- C'est bon!... Tiens-toi prs de moi, dit Max Huber, et ouvre l'oeil! Tous trois se portrent en avant. Un quart d'heure aprs, ils taient moiti chemin entre le campement et la grande fort. Les feux dveloppaient toujours leurs clarts au pied des massifs et, moins loigns, se manifestaient par de plus vifs clats. Mais si pntrante que ft la vue du foreloper, si bonne que ft la lunette que Max Huber venait d'extraire de son tui, si perants que fussent les regards du jeune chat sauvage, il tait impossible d'apercevoir ceux qui agitaient ces torches. Cela confirmait cette opinion du Portugais, que c'tait sous le couvert des arbres, derrire les paisses broussailles et les larges troncs, que se mouvaient ces lueurs. Assurment, les indignes n'avaient pas dpass la limite de la fort, et peut- tre ne songeaient-ils pas le faire. En ralit, c'tait de plus en plus inexplicable. S'il ne se trouvait l avant l'intention de se remettre en route au point du jour, pourquoi cette illumination de la lisire?... Quelle crmonie nocturne les tenait veills cette heure?... Et je me demande mme, fit observer Max Huber, s'ils ont reconnu notre caravane, et s'ils savent qu'elle est campe autour des tamarins... -- En effet, rpondit Khamis, il est possible qu'ils ne soient arrivs qu' la tombe de la nuit, lorsqu'elle enveloppait dj la plaine, et, comme nos foyers taient teints, peut-tre ignorent- ils que nous sommes camps courte distance?... Mais, demain, ds l'aube, ils nous verront... -- moins que nous ne soyons repartis, Khamis. Max Huber et le foreloper reprirent leur marche en silence. Un demi-kilomtre fut franchi de telle sorte que, ce moment, la distance jusqu' la fort se rduisait quelques centaines de mtres. Rien de suspect la surface de ce sol travers parfois du long jet des torches. Aucune silhouette ne s'y dcoupait, ni au sud, ni au levant, ni au couchant. Une agression ne semblait pas imminente. En outre, si rapprochs qu'ils fussent de la lisire, ni Max Huber, ni Khamis, ni Llanga ne parvinrent dcouvrir les tres qui signalaient leur prsence par ces multiples feux. Devons-nous nous approcher davantage?... demanda Max Huber, aprs un arrt de quelques instants. -- quoi bon?... rpondit Khamis. Ne serait-ce pas imprudent?... Il est possible, aprs tout, que notre caravane n'ait point t aperue, et si nous dcampons cette nuit... -- J'aurais pourtant voulu tre fix!... rpta Max Huber. Cela se prsente dans des conditions si singulires... Et il n'en fallait pas tant pour surexciter une vive imagination de Franais. Retournons au tertre, rpliqua le foreloper. Cependant il dut s'avancer plus prs encore, la suite de Max Huber, que Llanga n'avait pas voulu quitter... Et, peut-tre, tous les trois se fussent-ils ports jusqu' la lisire, lorsque Khamis s'arrta dfinitivement. Pas un pas de plus! dit-il voix basse. tait-ce donc devant un danger imminent que le foreloper et son compagnon suspendirent leur marche?... Avaient-ils entrevu un groupe d'indignes?... Allaient-ils tre attaqus?... Ce qui tait certain, c'est qu'un brusque changement venait de se manifester dans la disposition des feux sur le bord de la fort. Un moment ces feux disparurent derrire le rideau des premiers arbres, confondus dans une obscurit profonde. Attention!... dit Max Huber. -- En arrire!... rpondit Khamis. Convenait-il de rtrograder dans la crainte d'une agression immdiate?... Peut-tre. En tout cas, mieux valait ne pas battre en retraite sans tre prt rpondre coup pour coup. Les carabines armes remontrent l'paule, tandis que les regards ne cessaient de fouiller les sombres massifs de la lisire. Soudain, de cette ombre, les clarts ne tardrent pas jaillir de nouveau au nombre d'une vingtaine. Parbleu! s'cria Max Huber, cette fois-ci, si ce n'est pas de l'extraordinaire, c'est tout au moins de l'trange! Ce mot semblera justifi pour cette raison que les torches, aprs avoir brill nagure au niveau de la plaine, jetaient alors de plus vifs clats entre cinquante et cent pieds au-dessus du sol. Quant aux tres quelconques qui agitaient ces torches, tantt sur les basses branches, tantt sur les plus hautes, comme si un vent de flamme et travers cette paisse frondaison, ni Max Huber, ni le foreloper, ni Llanga ne parvinrent en distinguer un seul. Eh! s'cria Max Huber, ne seraient-ce que des feux follets se jouant dans les arbres?... Khamis secoua la tte. L'explication du phnomne ne le satisfaisait point. Qu'il y et l quelque expansion d'hydrogne en exhalaisons enflammes, une vingtaine de ces aigrettes que les orages accrochent aussi bien aux branches des arbres qu'aux agrs d'un navire, non, certes, et ces feux, on ne pouvait les confondre avec les capricieuses furolles de Saint-Elme. L'atmosphre n'tait point sature d'lectricit, et les nuages menaaient plutt de se rsoudre en une de ces pluies torrentielles qui inondent frquemment la partie centrale du continent noir. Mais, alors, pourquoi les indignes camps au pied des arbres s'taient-ils hisss, les uns jusqu' leur fourche, les autres jusqu' leurs extrmes branches?... Et quel propos y promenaient-ils ces brandons allums, ces flambeaux de rsine dont la dflagration faisait entendre ses craquements cette distance?... Avanons... dit Max Huber. -- Inutile, rpondit le foreloper. Je ne crois pas que notre campement soit menac cette nuit, et il est prfrable d'y revenir afin de rassurer nos compagnons... -- Nous serons plus en mesure de les rassurer, Khamis, lorsque nous saurons quoi nous en tenir sur la nature de ce phnomne... -- Non, monsieur Max, ne nous aventurons pas plus loin... Il est certain qu'une tribu est runie en cet endroit... Pour quelle raison ces nomades agitent-ils ces flammes?... Pourquoi se sont- ils rfugis dans les arbres?... Est-ce afin d'loigner des fauves qu'ils ont entretenu ces feux?... -- Des fauves?... rpliqua Max Huber. Mais panthres, hynes, boeufs sauvages, on les entendrait rugir ou meugler, et l'unique bruit qui nous arrive, c'est le crpitement de ces rsines, qui menacent d'incendier la fort!... Je veux savoir... Et Max Huber s'avana de quelques pas, suivi de Llanga, que Khamis rappelait vainement lui. Le foreloper hsitait sur ce qu'il devait faire dans son impuissance retenir l'impatient Franais. Bref, ne voulant pas le laisser s'aventurer, il se disposait l'accompagner jusqu'aux massifs, bien que, son avis, ce ft une impardonnable tmrit. Soudain, il fit halte, l'instant mme o s'arrtaient Max Huber et Llanga. Tous trois se retournrent, dos la fort. Ce n'taient plus les clarts qui attiraient leur attention. D'ailleurs, comme au souffle d'un subit ouragan, les torches venaient de s'teindre, et de profondes tnbres enveloppaient l'horizon. Du ct oppos, une rumeur lointaine se propageait travers l'espace, ou plutt un concert de mugissements prolongs, de ronflements nasards, faire croire qu'un orgue gigantesque lanait ses puissantes ondes la surface de la plaine. tait-ce un orage qui montait sur cette partie du ciel, et dont les premiers grondements troublaient l'atmosphre?... Non!... Il ne se produisait aucun de ces mtores, qui dsolent si souvent l'Afrique quatoriale d'un littoral l'autre. Ces mugissements caractristiques trahissaient leur origine animale et ne provenaient pas d'une rpercussion des dcharges de la foudre changes dans les profondeurs du ciel. Ils devaient sortir plutt de gueules formidables, non de nuages lectriques. Au surplus, les basses zones ne se zbraient point des fulgurants zigzags qui se succdent courts intervalles. Pas un clair au-dessus de l'horizon du nord, aussi sombre que l'horizon du sud. travers les nues accumules, pas un trait de feu entre les cirrus, empils comme des ballots de vapeurs. Qu'est-ce cela, Khamis?... demanda Max Huber. -- Au campement..., rpondit le foreloper. -- Serait-ce donc?... s'cria Marc Huber. Et, l'oreille tendue dans cette direction, il percevait un claironnement plus distinct, strident parfois comme un sifflet de locomotive, au milieu des larges rumeurs qui grandissaient en se rapprochant. Dtalons, dit le foreloper, et au pas de course! CHAPITRE III _Dispersion_ Max Huber, Llanga et Khamis ne mirent pas dix minutes franchir les quinze cents mtres qui les sparaient du tertre. Ils ne s'taient pas mme retourns une seule fois, ne s'inquitant pas d'observer si les indignes, aprs avoir teint leurs feux, cherchaient les poursuivre. Non, d'ailleurs, et, de ce ct, rgnait le calme, alors que, l'oppos, la plaine s'emplissait d'une agitation confuse et de sonorits clatantes. Le campement, lorsque les deux hommes et le jeune enfant y arrivrent, tait en proie l'pouvante, -- pouvante justifie par la menace d'un danger contre lequel le courage, l'intelligence ne pouvaient rien. Y faire face, impossible! Le fuir?... En tait- il temps encore?... Max Huber et Khamis avaient aussitt rejoint John Cort et Urdax, posts cinquante pas en avant du tertre. Une harde d'lphants!... dit le foreloper. -- Oui, rpondit le Portugais, et, dans moins d'un quart d'heure, ils seront sur nous... -- Gagnons la fort, dit John Cort. -- Ce n'est pas la fort qui les arrtera..., rpliqua Khamis. -- Que sont devenus les indignes?... s'informa John Cort. -- Nous n'avons pu les apercevoir..., rpondit Max Huber. -- Cependant, ils ne doivent pas avoir quitt la lisire!... -- Assurment non! Au loin, une demi-lieue environ, on distinguait une large ondulation d'ombres qui se dplaait sur l'tendue d'une centaine de toises. C'tait comme une norme vague dont les volutes cheveles se fussent droules avec fracas. Un lourd pitinement se propageait travers la couche lastique du sol, et ce tremblotement se faisait sentir jusqu'aux racines des tamarins. En mme temps, le mugissement prenait une intensit formidable. Des souffles stridents, des clats cuivrs, s'chappaient de ces centaines de trompes, -- autant de clairons sonns pleine bouche. Les voyageurs de l'Afrique centrale ont pu justement comparer ce bruit celui que ferait un train d'artillerie roulant grande vitesse sur un champ de bataille. Soit! mais la condition que les trompettes eussent jet dans l'air leurs notes dchirantes. Que l'on juge de la terreur laquelle s'abandonnait le personnel de la caravane, menac d'tre cras par ce troupeau d'lphants! Chasser ces normes animaux prsente de srieux dangers. Lorsqu'on parvient les surprendre isolment, sparer de la bande laquelle il appartient un de ces pachydermes, lorsqu'il est possible de le tirer dans des conditions qui assurent le coup, de l'atteindre, entre l'oeil et l'oreille, d'une balle qui le tue presque instantanment, les dangers de cette chasse sont trs diminus. En l'espce, la harde ne se compost-elle que d'une demi-douzaine de btes, les plus svres prcautions, la plus extrme prudence sont indispensables. Devant cinq ou six couples d'lphants courroucs, toute rsistance est impossible, alors que -- dirait un mathmaticien -- leur masse est multiplie par le carr de leur vitesse. Et, si c'est par centaines que ces formidables btes se jettent sur un campement, on ne peut pas plus les arrter dans leur lan qu'on n'arrterait une avalanche, ou l'un de ces mascarets qui emportent les navires dans l'intrieur des terres plusieurs kilomtres du littoral. Toutefois, si nombreux qu'ils soient, l'espce finira par disparatre. Comme un lphant rapporte environ cent francs d'ivoire, on les chasse outrance. Chaque anne, d'aprs les calculs de M. Foa, on n'en tue pas moins de quarante mille sur le continent africain, qui produisent sept cent cinquante mille kilogrammes d'ivoire expdis en Angleterre. Avant un demi-sicle, il n'en restera plus un seul, bien que la dure de leur existence soit considrable. Ne serait-il pas plus sage de tirer profit de ces prcieux animaux par la domestication, puisqu'un lphant est capable de porter la charge de trente-deux hommes et de faire quatre fois plus de chemin qu'un piton? Et puis, tant domestiqus, ils vaudraient, comme dans l'Inde, de quinze cents deux mille francs, au lieu des cent francs que l'on tire de leur mort. L'lphant d'Afrique forme, avec l'lphant d'Asie, les deux seules espces existantes. On a tabli quelque diffrence entre elles. Si les premiers sont infrieurs par la taille leurs congnres asiatiques, si leur peau est plus brune, leur front plus convexe, ils ont les oreilles plus larges, les dfenses plus longues, ils montrent une humeur plus farouche, presque irrductible. Pendant cette expdition, le Portugais n'avait eu qu' se fliciter et aussi les deux amateurs de ce sport. On le rpte, les pachydermes sont encore nombreux sur la terre libyenne. Les rgions de l'Oubanghi offrent un habitat qu'ils recherchent, des forts et des plaines marcageuses qu'ils affectionnent. Ils y vivent par troupes, d'ordinaire surveilles par un vieux mle. En les attirant dans des enceintes palissades, en leur prparant des trappes, en les attaquant lorsqu'ils taient isols, Urdax et ses compagnons avaient fait bonne campagne, sans accidents sinon sans dangers ni fatigues. Mais, sur cette route du retour, ne semblait- il pas que la troupe furieuse, dont les cris emplissaient l'espace, allait craser au passage toute la caravane?... Si le Portugais avait eu le temps d'organiser la dfensive, lorsqu'il croyait une agression des indignes camps au bord de la fort, que ferait-il contre cette irruption?... Du campement, il ne resterait bientt plus que dbris et poussire!... Toute la question se rduisait ceci: le personnel parviendrait-il se garer en se dispersant sur la plaine?... Qu'on ne l'oublie point, la vitesse de l'lphant est prodigieuse, et un cheval au galop ne saurait la dpasser. Il faut fuir... fuir l'instant!... affirma Khamis en s'adressant au Portugais. -- Fuir!... s cria Urdax. Et le malheureux trafiquant comprenait bien que ce serait perdre, avec son matriel, tout le produit de l'expdition. D'ailleurs, demeurer au campement, le sauverait-il et n'tait-ce pas insens que de s'obstiner une rsistance impossible?... Max Huber et John Cort attendaient qu'une rsolution et t prise, dcids s'y soumettre, quelle qu'elle ft. Cependant la masse se rapprochait, et avec un tel tumulte qu'on ne parvenait gure s'entendre. Le foreloper rpta qu'il fallait s'loigner au plus tt. En quelle direction? demanda Max Huber. -- Dans la direction de la fort. -- Et les indignes?... -- Le danger est moins pressant l-bas qu'ici, rpondit Khamis. Que cela ft sr, comment l'affirmer?... Toutefois, il y avait, du moins, certitude qu'on ne pouvait rester cette place. Le seul parti, pour viter l'crasement, c'tait de se rfugier l'intrieur de la fort. Or, le temps ne manquerait-il pas?... Deux kilomtres franchir, alors que la harde n'tait qu' la moiti tout au plus de cette distance!... Chacun rclamait un ordre d'Urdax, ordre qu'il ne se rsolvait pas donner. Enfin il s'cria: Le chariot... le chariot!... Mettons-le l'abri derrire le tertre... Peut-tre sera-t-il protg... -- Trop tard, rpondit le foreloper. -- Fais ce que je te dis!... commanda le Portugais. -- Comment?... rpliqua Khamis. En effet, aprs avoir bris leurs entraves, sans qu'il et t possible de les arrter, les boeufs de l'attelage s'taient sauvs, et, affols, couraient mme au-devant de l'norme troupeau qui les craserait comme des mouches. cette vue, Urdax voulut recourir au personnel de la caravane: Ici, les porteurs!... cria-t-il. -- Les porteurs?... rpondit Khamis. Rappelez-les donc, car ils prennent la fuite... -- Les lches! s'cria John Cort. Oui, tous ces noirs venaient de se jeter dans l'ouest du campement, les uns emportant des ballots, les autres chargs des dfenses. Et ils abandonnaient leurs chefs en lches et aussi en voleurs! Il n'y avait plus compter sur ces hommes. Ils ne reviendraient pas. Ils trouveraient asile dans les villages indignes. De la caravane restaient seuls le Portugais et le foreloper, le Franais, l'Amricain et le jeune garon. Le chariot... le chariot!... rpta Urdax, qui s'enttait le garer derrire le tertre. Khamis ne put se retenir de hausser les paules. Il obit cependant et, grce au concours de Max Huber et de John Cort, le vhicule fut pouss au pied des arbres. Peut-tre serait-il pargn, si la harde se divisait en arrivant au groupe de tamarins?... Mais cette opration dura quelque temps, et, lorsqu'elle fut termine, il tait manifestement trop tard pour que le Portugais et ses compagnons pussent atteindre la fort. Khamis le calcula, et ne lana que ces deux mots: Aux arbres! Une seule chance s'offrait: se hisser entre les branches des tamarins afin d'viter le premier choc tout au moins. Auparavant Max Huber et John Cort s'introduisirent dans le chariot. Se charger de tous les paquets de cartouches qui restaient, assurer ainsi le service des carabines s'il fallait en faire usage contre les lphants, et aussi pour la route du retour, ce fut fait en un instant avec l'aide du Portugais et du foreloper, lequel songea se munir de sa hachette et de sa gourde. En traversant les basses rgions de l'Oubanghi, qui sait si ses compagnons et lui ne parviendraient pas gagner les factoreries de la cte?... Quelle heure tait-il ce moment?... Onze heures dix-sept, -- ce que constata John Cort, aprs avoir clair sa montre la flamme d'une allumette. Son sang-froid ne l'avait pas abandonn, ce qui lui permettait de juger la situation, trs prilleuse, son avis, et sans issue, si les lphants s'arrtaient au tertre, au lieu de se porter vers l'est ou l'ouest de la plaine. Max Huber, plus nerveux, ayant galement conscience du danger, allait et venait prs du chariot, observant l'norme masse ondulante, qui se dtachait, plus sombre, sur le fond du ciel. C'est de l'artillerie qu'il faudrait!... murmura-t-il. Khamis, lui, ne laissait rien voir de ce qu'il prouvait. Il possdait ce calme tonnant de l'Africain, au sang arabe, ce sang plus pais que celui du blanc, moins rouge aussi, qui rend la sensibilit plus obtuse et donne moins prise la douleur physique. Deux revolvers sa ceinture, son fusil prt tre paul, il attendait. Quant au Portugais, incapable de cacher son dsespoir, il songeait plus l'irrparable dommage dont il serait victime qu'aux dangers de cette irruption. Aussi gmissait-il, rcriminait-il, prodiguant les plus retentissants jurons de sa langue maternelle. Llanga se tenait prs de John Cort et regardait Max Huber. Il ne tmoignait aucune crainte, n'ayant pas peur, du moment que ses deux amis taient l. Et pourtant l'assourdissant vacarme se propageait avec une violence inoue, mesure que s'approchait la chevauche formidable. Le claironnement des puissantes mchoires redoublait. On sentait dj un souffle qui traversait l'air comme les vents de tempte. cette distance de quatre cinq cents pas, les pachydermes prenaient, dans la nuit, des dimensions dmesures, des apparences tratologiques. On et dit d'une apocalypse de monstres, dont les trompes, comme un millier de serpents, se convulsaient dans une agitation frntique. Il n'tait que temps de se rfugier entre les branches des tamarins, et peut-tre la harde passerait-elle sans avoir aperu le Portugais et ses compagnons. Ces arbres dressaient leur cime une soixantaine de pieds au- dessus du sol. Presque semblables des noyers, trs caractriss par la capricieuse diffusion de leurs rameaux, les tamarins, sortes de dattiers, sont trs rpandus sur les diverses zones de l'Afrique. En mme temps que les ngres fabriquent avec la partie gluante de leurs fruits une boisson rafrachissante, ils ont l'habitude de mler les gousses de ces arbres au riz dont ils se nourrissent, surtout dans les provinces littorales. Les tamarins taient assez rapprochs pour que leur basse frondaison ft entrelace, ce qui permettrait de passer de l'un l'autre. Leur tronc mesurait la base une circonfrence de six huit pieds, et de quatre cinq prs de la fourche. Cette paisseur prsenterait-elle une rsistance suffisante, si les animaux se prcipitaient contre le tertre? Les troncs n'offraient qu'une surface lisse jusqu' la naissance des premires branches tendues une trentaine de pieds au-dessus du sol. tant donne la grosseur du ft, atteindre la fourche et t malais si Khamis n'avait eu sa disposition quelques chamboks. Ce sont des courroies en cuir de rhinocros, trs souples, dont les forelopers se servent pour maintenir les attelages de boeufs. Grce l'une de ces courroies, Urdax et Khamis, aprs l'avoir lance travers la fourche, purent se hisser l'un des arbres. En employant de la mme faon une courroie semblable, Max Huber et John Cort en firent autant. Ds qu'ils furent achevals sur une branche, ils envoyrent l'extrmit du chambok Llanga qu'ils enlevrent en un tour de main. La harde n'tait plus qu' trois cents mtres. En deux ou trois minutes, elle aurait atteint le tertre: Cher ami, tes-vous satisfait?... demanda ironiquement John Cort son camarade. -- Ce n'est encore que de l'imprvu, John! -- Sans doute, Max, mais ce qui serait de l'extraordinaire, c'est que nous parvinssions sortir sains et saufs de cette affaire! -- Oui... tout prendre, John, mieux et valu ne point tre expos cette attaque d'lphants dont le contact est parfois brutal... -- C'est vraiment incroyable, mon cher Max, comme nous sommes du mme avis! se contenta de rpondre John Cort. Ce que rpliqua Huber, son ami ne put l'entendre. cet instant clatrent des beuglements d'pouvante, puis de douleur, qui eussent fait tressaillir les plus braves. En cartant le feuillage, Urdax et Khamis reconnurent ce qui se passait une centaine de pas du tertre. Aprs s'tre sauvs, les boeufs ne pouvaient plus fuir que dans la direction de la fort. Mais ces animaux, la marche lente et mesure, y parviendraient-ils avant d'avoir t atteints?... Non, et ils furent bientt repousss... En vain se dfendirent-ils coups de pieds, coups de corne, ils tombrent. De tout l'attelage il ne restait plus qu'un seul boeuf qui, par malheur, vint se rfugier sous le branchage des tamarins. Oui, par malheur, car les lphants l'y poursuivirent et s'arrtrent par un instinct commun. En quelques secondes, le ruminant ne fut plus qu'un tas de chairs dchires, d'os broys, dbris sanglants pitines sous les pieds calleux aux ongles d'une duret de fer. Le tertre tait alors entour et il fallut renoncer la chance de voir s'loigner ces btes furieuses. En un moment, le chariot fut bouscul, renvers, chavir, cras sous les masses pesantes qui se refoulaient contre le tertre. Ananti comme un jouet d'enfant, il n'en resta plus rien ni des roues, ni de la caisse. Sans doute, de nouveaux jurons clatrent entre les lvres du Portugais, mais cela n'tait pas pour arrter ces centaines d'lphants, non plus que le coup de fusil qu'Urdax tira sur le plus rapproch, dont la trompe s'enroulait autour de l'arbre. La balle ricocha sur le dos de l'animal sans pntrer dans ses chairs. Max Huber et John Cort le comprirent bien. En admettant mme qu'aucun coup ne ft perdu, que chaque balle ft une victime, peut-tre aurait-on pu se dbarrasser de ces terribles assaillants, les dtruire jusqu'au dernier, s'ils n'avaient t qu'un petit nombre. Le jour n'aurait plus clair qu'un amoncellement d'normes cadavres au pied des tamarins. Mais trois cents, cinq cents, un millier de ces animaux!... Est-il donc rare de rencontrer de pareilles agglomrations dans les contres de l'Afrique quatoriale, et les voyageurs, les trafiquants, ne parlent-ils pas d'immenses plaines que couvrent perte de vue les ruminants de toute sorte?... Cela se complique..., observa John Cort. -- On peut mme dire que a se corse! ajouta Max Huber. Puis, s'adressant au jeune indigne acheval prs de lui: Tu n'as pas peur?... demanda-t-il. -- Non, mon ami Max... avec vous..., non! rpondit Llanga. Et, cependant, il tait permis non seulement un enfant, mais des nommes aussi, de se sentir le coeur envahi d'une irrsistible pouvante. En effet, nul doute que les lphants n'eussent aperu, entre les branches des tamarins, ce qui restait du personnel de la caravane. Et, alors, les derniers rangs poussant les premiers, le cercle se rtrcit autour du tertre. Une douzaine d'animaux essayrent d'accrocher les basses branches avec leurs trompes en se dressant sur les pattes de derrire. Par bonne chance, cette hauteur d'une trentaine de pieds, ils ne purent y russir. Quatre coups de carabine clatrent simultanment, -- quatre coups tirs au juger, car il tait impossible de viser juste sous la sombre ramure des tamarins. Des cris plus violents, des hurlements plus furieux, se firent entendre. Il ne sembla pas, pourtant, qu'aucun lphant et t mortellement atteint par les balles. Et, d'ailleurs, quatre de moins, cela n'et pas compt! Aussi, ce ne fut plus aux branches infrieures que les trompes essayrent de s'accrocher. Elles entourrent le ft des arbres en mme temps que ceux-ci subissaient la pousse puissante des corps. Et, de fait, si gros que fussent ces tamarins leur base, si solidement que leurs racines eussent mordu le sol, ils prouvrent un branlement auquel, sans doute, ils ne pourraient rsister. Des coups de feu retentirent encore -- deux cette fois -- tirs par le Portugais et le foreloper, dont l'arbre, secou avec une extraordinaire violence, les menaait d'une chute prochaine. Le Franais et son compagnon, eux, n'avaient point dcharg leurs carabines, bien qu'ils fussent prts le faire. quoi bon?... avait dit John Cort. -- Oui, rservons nos munitions, rpondit Max Huber. Plus tard, nous pourrions nous repentir d'avoir brl ici notre dernire cartouche! En attendant, le tamarin auquel taient cramponns Urdax et Khamis fut tellement branl qu'on l'entendit craquer sur toute sa longueur. videmment, s'il n'tait pas dracin, il se briserait. Les animaux l'attaquaient coups de dfenses, le courbaient avec leurs trompes, l'branlaient jusque dans ses racines. Rester plus longtemps sur cet arbre, ne ft-ce qu'une minute, c'tait risquer de s'abattre au pied du tertre: Venez! cria Urdax le foreloper, essayant de gagner l'arbre voisin. Le Portugais avait perdu la tte et continuait dcharger inutilement sa carabine et ses revolvers, dont les balles glissaient sur les peaux rugueuses des pachydermes comme sur une carapace d'alligator. Venez!... rpta Khamis. Et au moment o le tamarin tait secou avec plus de violence, le foreloper parvint saisir une des branches de l'arbre occup par Max Huber, John Cort et Llanga, moins compromis que l'autre, contre lequel s'acharnaient les animaux: Urdax?... cria John Cort. -- Il n'a pas voulu me suivre, rpondit le foreloper, il ne sait plus ce qu'il fait!... -- Le malheureux va tomber... -- Nous ne pouvons le laisser l..., dit Max Huber. -- Il faut l'entraner malgr lui..., ajouta John Cort. -- Trop tard!... dit Khamis. Trop tard, en effet. Bris dans un dernier craquement, le tamarin s'abattit au bas du tertre. Ce que devint le Portugais, ses compagnons ne purent le voir; ses cris indiquaient qu'il se dbattait sous les pieds des lphants, et comme ils cessrent presque aussitt, c'est que tout tait fini. Le malheureux... le malheureux! murmura John Cort. -- notre tour bientt... dit Khamis. -- Ce serait regrettable! rpliqua froidement Max Huber. -- Encore une fois, cher ami, je suis bien de votre avis, dclara John Cort. Que faire?... Les lphants, pitinant le tertre, secouaient les autres arbres, agits comme sous le souffle d'une tempte. L'horrible fin d'Urdax n'tait-elle pas rserve ceux qui lui auraient survcu quelques minutes peine?... Voyaient-ils la possibilit d'abandonner le tamarin avant sa chute?... Et, s'ils se risquaient descendre, pour gagner la plaine, chapperaient- ils la poursuite de cette harde?... Auraient-ils le temps d'atteindre la fort?... Et, d'ailleurs, leur offrirait-elle toute scurit?... Si les lphants ne les y poursuivaient pas, ne leur auraient-ils chapp que pour tomber au pouvoir d'indignes non moins froces?... Cependant, que l'occasion se prsentt de chercher refuge au-del de la lisire, il faudrait en profiter sans une hsitation. La raison commandait de prfrer un danger non certain un danger certain. L'arbre continuait osciller, et, dans une de ces oscillations, plusieurs trompes purent atteindre ses branches infrieures. Le foreloper et ses deux compagnons furent sur le point de lcher prise tant les secousses devinrent violentes. Max Huber, craignant pour Llanga, le serrait de son bras gauche, tandis qu'il se retenait du bras droit. Avant de trs courts instants, ou les racines auraient cd, ou le tronc serait bris sa base... Et la chute du tamarin, c'tait la mort de ceux qui s'taient rfugis entre ses branches, l'pouvantable crasement du Portugais Urdax!... Sous de plus rudes et de plus frquentes pousses, les racines cdrent enfin, le sol se souleva, et l'arbre se coucha plutt qu'il ne s'abattit le long du tertre. la fort... la fort!... cria Khamis. Du ct o les branches du tamarin avaient rencontr le sol, le recul des lphants laissait le champ libre. Rapidement, le foreloper dont le cri avait t entendu, fut terre. Les trois autres le suivirent aussitt dans sa fuite. Tout d'abord, acharns contre les arbres rests debout, les animaux n'avaient pas aperu les fugitifs. Max Huber, Llanga entre ses bras, courait aussi vite que le lui permettaient ses forces. John Cort se maintenait son ct, prt prendre sa part de ce fardeau, prt galement dcharger sa carabine sur le premier de la harde qui serait sa porte. Le foreloper, John Cort et Max Huber avaient peine franchi un demi-kilomtre, lorsqu'une dizaine d'lphants, se dtachant de la troupe, commencrent les poursuivre. Courage... courage!... cria Khamis. Conservons notre avance!... Nous arriverons!... Oui, peut-tre, et encore importait-il de ne pas tre retard. Llanga sentait bien que Max Huber se fatiguait. Laisse-moi... laisse-moi, mon ami Max!... J'ai de bonnes jambes... laisse-moi!... Max Huber ne l'coutait pas et tchait de ne point rester en arrire. Un kilomtre fut enlev, sans que les animaux eussent sensiblement gagn de l'avance. Par malheur, la vitesse de Khamis et de ses compagnons se ralentissait, la respiration leur manquait aprs cette formidable galopade. Cependant la lisire ne se trouvait plus qu' quelques centaines de pas, et n'tait-ce point le salut probable, sinon assur, derrire ces pais massifs au milieu desquels les normes animaux ne pourraient manoeuvrer?... Vite... vite!... rptait Khamis. Donnez-moi Llanga, monsieur Max... -- Non, Khamis... j'irai jusqu'au bout! Un des lphants ne se trouvait plus qu' une douzaine de mtres. On entendait la sonnerie de sa trompe, on sentait la chaleur de son souffle. Le sol tremblait sous ses larges pieds qui battaient le galop. Une minute, et il aurait atteint Max Huber, qui ne se maintenait pas sans peine prs de ses compagnons. Alors John Cort s'arrta, se retourna, paula sa carabine, visa un instant, fit feu et frappa, parat-il, l'lphant au bon endroit. La balle lui avait travers le coeur, il tomba foudroy. Coup heureux! murmura John Cort, et il se reprit fuir. Les autres animaux, arrivs peu d'instants aprs, entourrent la masse tendue sur le sol. De l un rpit dont le foreloper et ses compagnons allaient profiter. Il est vrai, aprs avoir abattu les derniers arbres du tertre, la harde ne tarderait pas se prcipiter vers la fort. Aucun feu n'avait reparu ni au niveau de la plaine ni aux cimes des arbres. Tout se confondait sur le primtre de l'obscur horizon. puiss, poumons, les fugitifs auraient-ils la force d'atteindre leur but?... Hardi... hardi!... criait Khamis. S'il n'y avait plus qu'une centaine de pas franchir, les lphants n'taient que de quarante en arrire... Par un suprme effort -- celui de l'instinct de la conservation -- Khamis, Max Huber, John Cort se jetrent entre les premiers arbres, et, demi inanims, tombrent sur le sol. En vain la harde voulut franchir la lisire. Les arbres taient si presss qu'elle ne put se frayer passage, et ils taient de telle dimension qu'elle ne parvint pas les renverser. En vain les trompes se glissrent travers les interstices, en vain les derniers rangs poussrent les premiers... Les fugitifs n'avaient plus rien craindre des lphants, auxquels la grande fort de l'Oubanghi opposait un insurmontable obstacle. CHAPITRE IV _Parti prendre, parti pris_ Il tait prs de minuit. Restaient six heures passer en complte obscurit. Six longues heures de craintes et de dangers!... Que Khamis et ses compagnons fussent l'abri derrire l'infranchissable barrire des arbres, cela semblait acquis. Mais si la scurit tait assure de ce chef, un autre danger menaait. Au milieu de la nuit, est-ce que des feux multiples ne s'taient pas montrs sur la lisire?... Est-ce que les hautes ramures ne s'taient pas illumines d'inexplicables lueurs?... Pouvait-on douter qu'un parti d'indignes ne ft camp en cet endroit?... N'y avait-il pas craindre une agression contre laquelle aucune dfense ne serait possible?... Veillons, dit le foreloper, ds qu'il eut repris haleine aprs cette poumonante course, et lorsque le Franais et l'Amricain furent en tat de lui rpondre. -- Veillons, rpta John Cort, et soyons prts repousser une attaque!... Les nomades ne sauraient tre loigns... C'est sur cette partie de la lisire qu'ils ont fait halte, et voici les restes d'un foyer, d'o s'chappent encore quelques tincelles... En effet, cinq ou six pas, au pied d'un arbre, des charbons brlaient en jetant une clart rougetre. Max Huber se releva et, sa carabine arme, se glissa sous le taillis. Khamis et John Cort anxieux se tenaient prts le rejoindre s'il le fallait. L'absence de Max Huber ne dura que trois ou quatre minutes. Il n'avait rien entrevu de suspect, rien entendu qui ft de nature inspirer la crainte d'un danger immdiat. Cette portion de la fort est actuellement dserte, dit-il. Il est certain que les indignes l'ont quitte... -- Et peut-tre mme se sont-ils enfuis lorsqu'ils ont vu apparatre les lphants, observa John Cort. -- Peut-tre, car les feux que nous avons aperus, monsieur Max et moi, dit Khamis, se sont teints ds que les mugissements ont retenti dans la direction du nord. tait-ce par prudence, tait-ce par crainte?... Ces gens devaient se croire en sret derrire les arbres... Je ne m'explique pas bien... -- Ce qui est inexplicable, reprit Max Huber, et la nuit n'est pas favorable aux explications. Attendons le jour, et, je l'avoue, j'aurais quelque peine rester veill... mes yeux se ferment malgr moi... -- Le moment est mal choisi pour dormir, mon cher Max, dclara John Cort. -- On ne peut pas plus mal, mon cher John, mais le sommeil n'obit pas, il commande... Bonsoir et demain! Un instant aprs, Max Huber, tendu au pied d'un arbre, tait plong dans un profond sommeil. Va te coucher prs de lui, Llanga, dit John Cort. Khamis et moi, nous veillerons jusqu'au matin. -- J'y suffirai, monsieur John, rpondit le foreloper. C'est dans mes habitudes, et je vous conseille d'imiter votre ami. On pouvait s'en rapporter Khamis. Il ne se relcherait pas une minute de sa surveillance. Llanga alla se blottir prs de Max Huber. John Cort, lui, voulut rsister. Pendant un quart d'heure encore, il s'entretint avec le foreloper. Tous deux parlrent de l'infortun Portugais, auquel Khamis tait attach depuis longtemps, et dont ses compagnons avaient apprci les qualits au cours de cette campagne: Le malheureux, rptait Khamis, a perdu la tte en se voyant abandonn par ces lches porteurs, dpouill, vol... -- Pauvre homme! murmura John Cort. Ce furent les deux derniers mots qu'il pronona. Vaincu par la fatigue, il s'allongea sur l'herbe et s'endormit aussitt. Seul, l'oeil aux aguets, prtant l'oreille, piant les moindres bruits, sa carabine porte de la main, fouillant du regard l'ombre paisse, se relevant parfois afin de mieux sonder les profondeurs du sous-bois au ras du sol, prt enfin rveiller ses compagnons, s'il y avait lieu de se dfendre, Khamis veilla jusqu'aux premires lueurs du jour. quelques traits, le lecteur a dj pu constater la diffrence de caractre qui existait entre les deux amis franais et amricain. John Cort tait d'un esprit trs srieux et trs pratique, qualits habituelles aux hommes de la Nouvelle-Angleterre. N Boston, et bien qu'il ft Yankee par son origine, il ne se rvlait que par les bons cts du Yankee. Trs curieux des questions de gographie et d'anthropologie, l'tude des races humaines l'intressait au plus haut degr. ces mrites, il joignait un grand courage et et pouss le dvouement ses amis jusqu'au dernier sacrifice. Max Huber, un Parisien rest tel au milieu de ces contres lointaines o l'avaient transport les hasards de l'existence, ne le cdait John Cort ni par la tte ni par le coeur. Mais, de sens moins pratique, on et pu dire qu'il vivait en vers alors que John Cort vivait en prose. Son temprament le lanait volontiers la poursuite de l'extraordinaire. Ainsi qu'on a d le remarquer, il aurait t capable de regrettables tmrits pour satisfaire ses instincts d'imaginatif, si son prudent compagnon et cess de le retenir. Cette heureuse intervention avait eu plusieurs occasions de s'exercer depuis le dpart de Libreville. Libreville est la capitale du Congo franais. Fonde en 1849 sur la rive gauche de l'estuaire du Gabon, elle compte actuellement de quinze seize cents habitants. Le gouverneur de la colonie y rside, et il ne faudrait pas y chercher d'autres difices que sa propre maison. L'hpital, l'tablissement des missionnaires, et, pour la partie industrielle et commerciale, les parcs charbon, les magasins et les chantiers constituent toute la ville. trois kilomtres de cette capitale se trouve une annexe, le village de Glass, o prosprent des factoreries allemandes, anglaises et amricaines. C'tait l que Max Huber et John Cort s'taient connus cinq ou six ans plus tt et lis d'une solide amiti. Leurs familles possdaient des intrts considrables dans la factorerie amricaine de Glass. Tous deux y occupaient des emplois suprieurs. Cet tablissement se maintenait en pleine fortune, faisant le trafic de l'ivoire, des huiles d'arachides, du vin de palme, des diverses productions du pays: telle la noix du gourou, apritive et vivifiante; telle la baie de kaffa, d'arme si pntrant et d'nergie si fortifiante, l'une et l'autre largement expdies sur les marchs de l'Amrique et de l'Europe. Trois mois auparavant, Max Huber et John Cort avaient form le projet de visiter la rgion qui s'tend l'est du Congo franais et du Cameroun. Chasseurs dtermins, ils n'hsitrent pas se joindre au personnel d'une caravane sur le point de quitter Libreville pour cette contre o les lphants abondent au-del du Bahar-el-Abiad, jusqu'aux confins du Baghirmi et du Darfour. Tous deux connaissaient le chef de cette caravane, le Portugais Urdax, originaire de Loango, et qui passait, juste titre, pour un habile trafiquant. Urdax faisait partie de cette Association des chasseurs d'ivoire que Stanley, en 1887-1889, rencontra Ipoto, alors qu'elle revenait du Congo septentrional. Mais le Portugais ne partageait pas la mauvaise rputation de ses confrres, lesquels, pour la plupart, sous prtexte de chasser l'lphant, se livrent au massacre des indignes, et, ainsi que le dit l'intrpide explorateur de l'Afrique quatoriale, l'ivoire qu'ils rapportent est teint de sang humain. Non! un Franais et un Amricain pouvaient, sans dchoir, accepter la compagnie d'Urdax, et aussi celle du foreloper, le guide de la caravane, ce Khamis, qui ne devait en aucune circonstance mnager ni son dvouement ni son zle. La campagne fut heureuse, on le sait. Trs acclimats, John Cort et Max Huber supportrent avec une remarquable endurance les fatigues de cette expdition. Un peu amaigris, sans doute, ils revenaient en parfaite sant, lorsque la mauvaise chance leur barra la route du retour. Et, maintenant, le chef de la caravane leur manquait, alors qu'une distance de plus de deux mille kilomtres les sparait encore de Libreville. La Grande Fort, ainsi l'avait qualifie Urdax, cette fort d'Oubanghi dont ils avaient franchi la limite, justifiait cette qualification. Dans les parties connues du globe terrestre, il existe de ces espaces, couverts de millions d'arbres, et leurs dimensions sont telles que la plupart des tats d'Europe n'en galent point la superficie. On cite, parmi les plus vastes du monde, les quatre forts qui sont situes dans l'Amrique du Nord, dans l'Amrique du Sud, dans la Sibrie et dans l'Afrique centrale. La premire, se prolongeant en direction septentrionale jusqu' la baie d'Hudson et la presqu'le de Labrador, couvre, dans les provinces de Qubec et de l'Ontario, au nord du Saint-Laurent, une aire dont la longueur mesure deux mille sept cent cinquante kilomtres sur une largeur de seize cents. La seconde occupe dans la valle de l'Amazone, au nord-ouest du Brsil, une tendue de trois mille trois cents kilomtres en longueur et de deux mille en largeur. La troisime, avec quatre mille huit cents kilomtres d'une part et deux mille sept cents de l'autre, hrisse de ses normes conifres, d'une hauteur de cent cinquante pieds, une portion de la Sibrie mridionale, depuis les plaines du bassin de l'Obi, l'ouest, jusqu' la valle de l'Indighiska, l'est, contre qu'arrosent l'Yenissi, l'Olamk, la Lena et la Yana. La quatrime s'tend depuis la valle du Congo jusqu'aux sources du Nil et du Zambze, sur une superficie encore indtermine, qui dpasse vraisemblablement celle des trois autres. L, en effet, se dveloppe l'immense tendue de rgion ignore que prsente cette partie de l'Afrique parallle l'quateur, au nord de l'Ogou et du Congo, sur un million de kilomtres carrs, prs de deux fois la surface de la France. On ne l'a point oubli, il entrait dans la pense du Portugais Urdax de ne pas s'aventurer travers cette fort, mais de la contourner par le nord et l'ouest. D'ailleurs, comment le chariot et son attelage auraient-ils pu circuler au milieu de ce labyrinthe? Quitte accrotre l'itinraire de quelques journes de marche, la caravane suivrait, le long de la lisire, un chemin plus facile qui conduisait la rive droite de l'Oubanghi, et, de l, il serait ais de regagner les factoreries de Libreville. prsent, la situation tait modifie. Plus rien des _impedimenta_ d'un nombreux personnel, des charges d'un matriel encombrant. Plus de chariot, plus de boeufs, plus d'objets de campement. Seulement trois hommes et un jeune enfant, auxquels manquaient les moyens de transport cinq cents lieues du littoral de l'Atlantique. Quel parti convenait-il de prendre? En revenir l'itinraire indiqu par Urdax, mais dans des conditions peu favorables, ou bien essayer, en pitons, de franchir obliquement la fort, o les rencontres de nomades seraient moins redouter, route qui abrgerait le parcours, jusqu'aux frontires du Congo franais?... Telle serait l'importante question traiter, puis rsoudre, ds que Max Huber et John Cort se rveilleraient l'aube prochaine. Durant ces longues heures, Khamis tait rest de garde. Aucun incident n'avait troubl le repos des dormeurs ni fait pressentir une agression nocturne. plusieurs reprises, le foreloper, son revolver la main, s'tait loign d'une cinquantaine de pas, rampant entre les broussailles, lorsque se produisait aux alentours quelque bruit de nature inquiter sa vigilance. Ce n'taient qu'un craquement de branche morte, le coup d'aile d'un gros oiseau travers les ramures, le pitinement d'un ruminant autour du lieu de halte et aussi ces vagues rumeurs forestires, lorsque, sous le vent de la nuit, frissonnent les hautes frondaisons. Ds que les deux amis rouvrirent les yeux, ils furent sur pied. Et les indignes?... demanda John Cort. -- Ils n'ont point reparu, rpondit Khamis. -- N'ont-ils pas laiss des traces de leur passage?... -- C'est supposer, monsieur John, et probablement prs de la lisire... -- Voyons, Khamis. Tous trois, suivis de Llanga, se glissrent du ct de la plaine. trente pas de l, les indices ne manqurent point: empreintes multiples, herbes foules au pied des arbres, dbris de branches rsineuses consumes demi, tas de cendres o ptillaient quelques tincelles, ronces dont les plus sches dgageaient encore un peu de fume. D'ailleurs aucun tre humain sous bois, ni sur les branches, entre lesquelles, cinq ou six heures auparavant, s'agitaient les flammes mouvantes. Partis..., dit Max Huber. -- Ou du moins loigns, rpondit Khamis, et il ne me semble pas que nous ayons craindre... -- Si les indignes se sont loigns, fit observer John Cort, les lphants n'ont pas pris exemple sur eux!... Et, de fait, les monstrueux pachydermes rdaient toujours aux abords de la fort. Plusieurs s'enttaient vainement vouloir renverser les arbres par de vigoureuses pousses. Quant au bouquet de tamarins, Khamis et ses compagnons purent constater qu'il tait abattu. Le tertre, dpouill de son ombrage, ne formait plus qu'une lgre tumescence la surface de la plaine. Sur le conseil du foreloper, Max Huber et John Cort vitrent de se montrer, dans l'espoir que les lphants quitteraient la plaine. Cela nous permettrait de retourner au campement, dit Max Huber, et de recueillir ce qui reste du matriel... peut-tre quelques caisses de conserves, des munitions... -- Et aussi, ajouta John Cort, de donner une spulture convenable ce malheureux Urdax... -- Il n'y faut pas songer tant que les lphants seront sur la lisire, rpondit Khamis. Au surplus, pour ce qui est du matriel, il doit tre rduit des dbris informes! Le foreloper avait raison, et, comme les lphants ne manifestaient point l'intention de se retirer, il n'y eut plus qu' dcider ce qu'il convenait de faire. Khamis, John Cort, Max Huber et Llanga revinrent donc sur leurs pas. En chemin, Max Huber fut assez heureux pour tuer une belle pice, qui devait assurer la nourriture pour deux ou trois jours. C'tait un inyala, sorte d'antilope pelage gris mlang de poils bruns, animal de grande taille, celui-ci un mle, arm de cornes spiralifres, dont une fourrure paisse garnissait la poitrine et la partie infrieure du corps. La balle l'avait frapp l'instant o sa tte se glissait entre les broussailles. Cet inyala devait peser de deux cent cinquante trois cents livres. En le voyant tomber, Llanga avait couru comme un jeune chien. Mais, on l'imagine, il n'aurait pu rapporter un tel gibier, et il y eut lieu de lui venir en aide. Le foreloper, qui avait l'habitude de ces oprations, dpea la bte et en garda les morceaux utilisables, lesquels furent rapports prs du foyer. John Cort y jeta une brasse de bois mort, qui ptilla en quelques minutes; puis, ds qu'un lit de charbons ardents fut form, Khamis y dposa plusieurs tranches d'une chair apptissante. Des conserves, des biscuits, dont la caravane possdait nombre de caisses, il ne pouvait plus tre question, et, sans doute, les porteurs en avaient enlev la plus grande partie. Trs heureusement, dans les giboyeuses forts de l'Afrique centrale, un chasseur est toujours sr de se suffire, s'il sait se contenter de viandes rties ou grilles. Il est vrai, ce qui importe, c'est que les munitions ne fassent pas dfaut. Or, John Cort, Max Huber, Khamis taient munis chacun d'une carabine de prcision et d'un revolver. Ces armes adroitement manies devaient leur rendre service, mais encore fallait-il que les cartouchires fussent convenablement remplies. Or, tout compte fait, et bien qu'avant de quitter le chariot ils eussent bourr leurs poches, ils n'avaient plus qu'une cinquantaine de coups tirer. Mince approvisionnement, on l'avouera, surtout s'ils taient obligs de se dfendre contre les fauves ou les nomades, pendant six cents kilomtres jusqu' la rive droite de l'Oubanghi. partir de ce point, Khamis et ses compagnons devaient pouvoir se ravitailler sans trop de peine, soit dans les villages, soit dans les tablissements des missionnaires, soit mme bord des flottilles qui descendent le grand tributaire du Congo. Aprs s'tre srieusement repus de la chair d'inyala, et rafrachis de l'eau limpide d'un ruisselet qui serpentait entre les arbres, tous trois dlibrrent sur le parti prendre. Et, en premier lieu, John Cort s'exprima de la sorte: Khamis, jusqu'ici Urdax tait notre chef... Il nous a toujours trouvs prts suivre ses conseils, car nous avions confiance en lui... Cette confiance, vous nous l'inspirez par votre caractre et votre exprience... Dites-nous ce que vous jugez propos de faire dans la situation o nous sommes, et notre acquiescement vous est assur... -- Certes, ajouta Max Huber, il n'y aura jamais dsaccord entre nous. -- Vous connaissez ce pays, Khamis, reprit John Cort. Depuis nombre d'annes vous y conduisez des caravanes avec un dvouement que nous avons t mme d'apprcier... C'est ce dvouement comme votre fidlit que nous faisons appel, et je sais que ni l'un ni l'autre ne nous manqueront... -- Monsieur John, monsieur Max, vous pouvez compter sur moi..., rpondit simplement le foreloper. Et il serra les mains qui se tendirent vers lui, auxquelles se joignit celle de Llanga. Quel est votre avis?... demanda John Cort. Devons-nous ou non renoncer au projet d'Urdax de contourner la fort par l'ouest?... -- Il faut la traverser, rpondit sans hsiter le foreloper. Nous n'y serons pas exposs de mauvaises rencontres: des fauves, peut-tre; des indignes, non. Ni Pahouins, ni Denkas, ni Founds, ni Boughos ne se sont jamais risqus l'intrieur, ni aucune peuplade de l'Oubanghi. Les dangers sont plus grands pour nous en plaine, surtout de la part des nomades. Dans cette fort o une caravane n'aurait pu s'engager avec ses attelages, des hommes pied ont la possibilit de trouver passage. Je le rpte, dirigeons-nous vers le sud-ouest, et j'ai bon espoir d'arriver sans erreur aux rapides de Zongo. Ces rapides barrent le cours de l'Oubanghi l'angle que fait la rivire en quittant la direction ouest pour la direction sud. s'en rapporter aux voyageurs, c'est l que la grande fort prolonge son extrme pointe. De l, il n'y a plus qu' suivre les plaines sur le parallle de l'quateur, et, grce aux caravanes trs nombreuses en cette rgion, les moyens de ravitaillement et de transport seraient frquents. L'avis de Khamis tait donc sage. En outre, l'itinraire qu'il proposait devait abrger le cheminement jusqu' l'Oubanghi. Toute la question tenait la nature des obstacles que prsenterait cette fort profonde. De sentier praticable, il ne fallait pas esprer qu'il en existt: peut-tre quelques passes d'animaux sauvages, buffles, rhinocros et autres lourds mammifres. Quant au sol, il serait embarrass de broussailles, ce qui et ncessit l'emploi de la hache, alors que le foreloper en tait rduit sa hachette et ses compagnons leurs couteaux de poche. Nanmoins, il n'y aurait pas subir de longs retards pendant la marche. Aprs avoir soulev ces objections, John Cort n'hsita plus. Relativement la difficult de s'orienter sous les arbres dont le soleil perait peine le dme pais, mme son znith, inutile de s'en proccuper. En effet, une sorte d'instinct, semblable celui des animaux, -- instinct inexplicable et qui se rencontre chez quelques races d'hommes, -- permet aux Chinois entre autres, comme plusieurs tribus sauvages du Far-West, de se guider par l'oue et par l'odorat plus encore que par la vue, et de reconnatre la direction de certains indices. Or Khamis possdait cette facult d'orientation un degr rare; il en avait maintes fois donn des preuves dcisives. Dans une certaine mesure, le Franais et l'Amricain pourraient s'en rapporter cette aptitude plutt physique qu'intellectuelle, peu sujette l'erreur, et sans avoir besoin de relever la position du soleil. Quant aux autres obstacles qu'offrait la traverse de la fort, voici ce que rpondit le foreloper: Monsieur John, je sais que nous ne trouverons pour tout sentier qu'un sol obstru de ronces, de bois mort, d'arbres tombs de vieillesse, enfin d'obstacles peu aiss franchir. Mais admettez- vous qu'une si vaste fort ne soit pas arrose de quelques cours d'eau, lesquels ne peuvent tre que des affluents de l'Oubanghi?... -- Ne ft-ce que celui qui coule l'est du tertre, fit observer Max Huber. Il se dirige vers la fort, et pourquoi ne deviendrait- il pas rivire?... Dans ce cas, un radeau que nous construirions... quelques troncs lis ensemble... -- N'allez pas si vite, cher ami, dit John Cort, et ne vous laissez pas emporter par votre imagination la surface de ce rio... imaginaire... -- Monsieur Max a raison, dclara Khamis. Vers le couchant, nous rencontrerons ce cours d'eau qui doit se jeter dans l'Oubanghi... -- D'accord, rpliqua John Cort, mais nous les connaissons, ces rivires de l'Afrique, pour la plupart innavigables... -- Vous ne voyez que les difficults, mon cher John... -- Mieux vaut les voir avant qu'aprs, mon cher Max! John Cort disait vrai. Les rivires et les fleuves de l'Afrique n'offrent pas les mmes avantages que ceux de l'Amrique, de l'Asie et de l'Europe. On en compte quatre principaux: le Nil, le Zambze, le Congo, le Niger, que de nombreux affluents alimentent, et le rseau liquide de leur bassin est considrable. Malgr cette disposition naturelle, ils ne facilitent que mdiocrement les expditions l'intrieur du continent noir. D'aprs les rcits des voyageurs que leur passion de dcouvreurs a conduits travers ces immenses territoires, les fleuves africains ne sauraient tre compars au Mississippi, au Saint-Laurent, la Volga, l'Iraouaddy, au Brahmapoutre, au Gange, l'Indus. Le volume de leurs eaux est de beaucoup moins abondant, si leur parcours gale celui de ces puissantes artres, et, quelque distance en amont des embouchures, ils ne peuvent porter des navires de tonnage moyen. En outre, ce sont des bas-fonds qui les interceptent, des cataractes ou des chutes qui les coupent d'une rive l'autre, des rapides d'une telle violence qu'aucune embarcation ne se risque les remonter. L est une des raisons qui rendent l'Afrique centrale si rfractaire aux efforts tents jusqu'ici. L'objection de John Cort avait donc sa valeur, Khamis ne pouvait la mconnatre. Mais, en somme, elle n'tait pas de nature faire rejeter le projet du foreloper, qui, d'autre part, prsentait de rels avantages. Si nous rencontrons un cours d'eau, rpondit-il, nous le descendrons tant qu'il ne sera pas interrompu par des obstacles... S'il est possible de tourner ces obstacles, nous les tournerons... Dans le cas contraire, nous reprendrons notre marche... -- Aussi, rpliqua John Cort, ne suis-je pas oppos votre proposition, Khamis, et je pense que nous avons tout bnfice nous diriger vers l'Oubanghi en suivant un de ses tributaires, si faire se peut. Au point o la discussion tait arrive, il n'y avait plus que deux mots rpondre: En route!... s'cria Max Huber. Et ses compagnons les rptrent aprs lui. Au fond, ce projet convenait Max Huber: s'aventurer l'intrieur de cette immense fort, impntre jusqu'alors, sinon impntrable... Peut-tre y rencontrerait-il enfin cet extraordinaire que, depuis trois mois, il n'avait pas trouv dans les rgions du haut Oubanghi! CHAPITRE V _Premire journe de marche_ Il tait un peu plus de huit heures lorsque John Cort, Max Huber, Khamis et l'enfant prirent direction vers le sud-ouest. quelle distance apparatrait le cours d'eau qu'ils comptaient suivre jusqu' son confluent avec l'Oubanghi?... Aucun d'eux ne l'et pu dire. Et si c'tait celui qui paraissait couler vers la fort, aprs avoir contourn le tertre des tamarins, n'obliquait- il pas l'est sans la traverser?... Et, enfin, si les obstacles, roches ou rapides, encombraient son lit au point de le rendre innavigable?... D'autre part, si cette immense agglomration d'arbres tait dpourvue de sentiers ou du moins de passes ouvertes par les animaux entre les halliers, comment des pitons pourraient-ils s'y frayer une route sans employer le fer ou le feu?... Khamis et ses compagnons trouveraient-ils, dans les parties frquentes par les gros quadrupdes, le sol dgag, les broussailles pitines, les lianes rompues, le cheminement libre?... Llanga, comme un agile furet, courait en avant, bien que John Cort lui recommandt de ne pas s'loigner. Mais, lorsqu'on le perdait de vue, sa voix perante ne cessait de se faire entendre. Par ici... par ici! criait-il. Et tous trois marchaient vers lui, en suivant les perces dans lesquelles il venait de s'engager. Lorsqu'il fallut s'orienter travers ce labyrinthe, l'instinct du foreloper intervint utilement. D'ailleurs, par l'interstice des frondaisons, il tait possible de relever la position du soleil. En ce mois de mars, l'heure de sa culmination, il montait presque au znith, qui, pour cette latitude, occupe la ligne de l'quateur cleste. Cependant le feuillage s'paississait ce point que c'est peine si un demi-jour rgnait sous ces milliers d'arbres. Par les temps couverts, ce devait tre presque de l'obscurit, et, la nuit, toute circulation deviendrait impossible. Il est vrai, l'intention de Khamis tait de faire halte entre le soir et le matin, de choisir un abri au pied de quelque tronc en cas de pluie, de n'allumer de feu que juste pour cuire le gibier abattu dans l'avant ou l'aprs-midi. Quoique la fort ne dt pas tre frquente par les nomades, -- et on n'avait pas relev trace de ceux qui avaient camp sur la lisire, -- mieux valait ne point signaler sa prsence par l'clat d'un foyer. Au surplus, quelques braises ardentes, disposes sous la cendre, devaient suffire la cuisine, et il n'y avait rien craindre du froid cette poque de la saison africaine. En effet, la caravane avait dj eu souffrir des chaleurs en parcourant les plaines de la rgion intertropicale. La temprature y atteignait un degr excessif. Sous l'abri de ces arbres, Khamis, Max Huber, John Cort seraient moins prouvs, les conditions tant plus favorables au long et pnible parcours que leur imposaient les circonstances. Il va de soi que pendant ces nuits, imprgnes des feux du jour, la condition que le temps ft sec, il n'y avait aucun inconvnient coucher en plein air. La pluie, c'tait l ce qui tait le plus craindre dans une contre o les saisons sont toutes pluvieuses. Sur la zone quinoxiale soufflent les vents alizs qui s'y neutralisent. De ce phnomne climatrique il rsulte que, l'atmosphre tant gnralement calme, les nuages panchent leurs vapeurs condenses en d'interminables averses. Toutefois, depuis une semaine, le ciel s'tait rassrn au retour de la lune, et, puisque le satellite terrestre parat avoir une influence mtorologique, peut-tre pouvait-on compter sur une quinzaine de jours que ne troublerait pas la lutte des lments. En cette partie de la fort qui s'abaissait en pente peu sensible vers les rives de l'Oubanghi, le terrain n'tait pas marcageux, ce qu'il serait sans doute plus au sud. Le sol, trs ferme, tait tapiss d'une herbe haute et drue qui rendait le cheminement lent et difficile, lorsque le pied des animaux ne l'avait pas foule. Eh! fit observer Max Huber, il est regrettable que nos lphants n'aient pas pu foncer jusqu'ici!... Ils auraient bris les lianes, dchir les broussailles, aplani le sentier, cras les ronces... -- Et nous avec... rpliqua John Cort. -- Assurment, affirma le foreloper. Contentons-nous de ce qu'ont fait les rhinocros et les buffles... O ils ont pass, il y aura pour nous passage. Khamis, d'ailleurs, connaissait ces forts de l'Afrique centrale pour avoir souvent parcouru celles du Congo et du Cameroun. On comprendra, ds lors, qu'il ne ft point embarrass de rpondre relativement aux essences forestires si diverses, qui foisonnaient dans celle-ci. John Cort s'intressait l'tude de ces magnifiques chantillons du rgne vgtal, ces phanrogames dont on a catalogu tant d'espces entre le Congo et le Nil. Et puis, disait-il, il en est d'utilisables, susceptibles de varier le monotone menu des grillades. Sans parler des gigantesques tamarins runis en grand nombre, les mimosas d'une hauteur extraordinaire et les baobabs dressaient leurs cimes une altitude de cent cinquante pieds. vingt et trente mtres s'levaient certains spcimens de la famille des euphorbiaces, branches pineuses, feuilles larges de six sept pouces, doubles d'une corce substance laiteuse, et dont la noix, lorsque le fruit est mr, fait explosion en projetant la semence de ses seize compartiments. Et, s'il n'et possd l'instinct de l'orientation, Khamis n'aurait-il pu s'en rapporter aux indications du _sylphinum lacinatum_, puisque les feuilles radicales de cet arbuste se tordent de manire prsenter leurs faces l'une l'est, l'autre l'ouest. En vrit, un Brsilien perdu sous ces profonds massifs se serait cru au milieu des forts vierges du bassin de l'Amazone. Tandis que Max Huber pestait contre les buissons nains qui hrissaient le sol, John Cort ne se lassait pas d'admirer ces tapis verdoyants de haute lisse, o se multipliaient le phrynium et les animes, les fougres de vingt sortes qu'il fallait carter. Et quelle varit d'arbres, les uns de bois dur, les autres de bois mou! Ceux-ci, ainsi que le fait remarquer Stanley, -- _Voyage dans les tnbres de l'Afrique_, -- remplacent le pin et le sapin des zones hyperborennes. Rien qu'avec leurs larges feuilles, les indignes se construisent des cabanes pour une halte de quelques jours. En outre, la fort possdait encore en grand nombre des teks, des acajous, des coeurs-verts, des arbres de fer, des campches de nature imputrescible, des copals de venue superbe, des manguiers arborescents, des sycomores qui pouvaient rivaliser avec les plus beaux de l'Afrique orientale, des orangers l'tat sauvage, des figuiers dont le tronc tait blanc comme s'il et t chaul, des mpafous colossaux et autres arbres de toutes espces. En ralit, ces multiples produits du rgne vgtal ne sont pas assez presss pour nuire au dveloppement de leur ramure sous l'influence d'un climat la fois chaud et humide. Il y aurait eu passage mme pour les chariots d'une caravane, si des cbles, mesurant jusqu' un pied d'paisseur, n'eussent t tendus entre leurs bases. C'taient d'interminables lianes qui s'enroulaient autour des fts comme des fouillis de serpents. De toutes parts s'enchevtraient un enguirlandement de branchages dont on ne saurait se faire une ide, des tortis capricieux, des festons ininterrompus allant des massifs aux halliers. Pas un rameau qui ne ft rattach au rameau voisin! Pas un tronc qui ne ft reli par ces longues chanes vgtales, dont quelques-unes pendaient jusqu' terre comme des stalactites de verdure! Pas une rugueuse corce qui ne ft tapisse de mousses paisses et veloutes sur lesquelles couraient des milliers d'insectes aux ailes pointilles d'or! Et des moindres amalgames de ces frondaisons s'chappait un concert de gazouillements, de hululements, ici des cris, l des chants, qui s'parpillaient du matin au soir. Les chants, c'taient des myriades de becs qui les lanaient en roulades, rossignolades, trilles plus varis et plus aigus que ceux d'un sifflet de quartier-matre bord d'un navire de guerre. Et comment n'tre point assourdi par ce monde ail des perroquets, des huppes, des hiboux, des cureuils volants, des merles, des perruches, des tette-chvres, sans compter les oiseaux-mouches, agglomrs comme un essaim d'abeilles entre les hautes branches?... Les cris, c'taient ceux d'une colonie simienne, un charivarique accord de babouins poil gristre, de colobes encamaills, de grenuches fourrure noire, de chimpanzs, de mandrilles, de gorilles, les plus vigoureux et les plus redoutables singes de la faune africaine. Jusqu'alors, ces quadrumanes, bien qu'ils fussent en bandes, ne s'taient livrs aucune manifestation hostile contre Khamis et ses compagnons, les premiers hommes, sans doute, qu'ils apercevaient au fond de cette fort de l'Afrique centrale. Il y avait lieu de croire, en effet, que jamais tres humains ne s'taient aventurs sous ces massifs. De l, chez la gent simienne, plus de curiosit que de colre. En d'autres parties du Congo et du Cameroun, il n'en et pas t de mme. Depuis longtemps, l'homme y a fait son apparition. Les chasseurs d'ivoire, auxquels des centaines de bandits, indignes ou non, prtent leur concours, n'en sont plus tonner des singes, depuis longtemps tmoins des ravages que ces aventuriers exercent, et qui cotent tant de vies humaines. Aprs une premire halte au milieu de la journe, une seconde fut faite six heures du soir. Le cheminement avait prsent parfois de relles difficults en prsence d'inextricables rseaux de lianes. Les couper ou les rompre exigeait un pnible travail. Toutefois, sur une grande tendue du parcours s'ouvraient des sentiers frquents plus particulirement par les buffles, dont quelques-uns furent entrevus derrire les buissons, -- entre autres des onjas de forte taille. Ces ruminants ne laissent point d'tre redoutables, grce leur force prodigieuse, et les chasseurs doivent viter, quand ils les attaquent, d'tre chargs par eux. Les tirer entre les deux yeux, pas trop bas, afin que la blessure soit foudroyante, c'est le plus sr moyen de les abattre. John Cort et Max Huber n'avaient jamais eu l'occasion d'exercer leur adresse contre ces onjas, qui s'taient tenus hors de porte. D'ailleurs, la chair d'antilope ne manquant pas encore, il importait de mnager les munitions. Aucun coup de fusil ne devait retentir pendant cette traverse, moins qu'il ne s'agt de la dfense personnelle ou de la ncessit de pourvoir la nourriture quotidienne. Ce fut au bord d'une petite clairire que, le soir venu, Khamis donna le signal d'arrt, au pied d'un arbre qui dpassait la futaie environnante. six mtres du sol s'tendait son feuillage d'un vert tirant sur le gris, entreml de fleurs d'un duvet blanchtre tombant en neige autour d'un tronc l'corce argente. C'tait un de ces cotonniers d'Afrique, dont les racines sont disposes en arcs-boutants, et sous lesquelles on peut s'abriter. Le lit est tout fait!... s'cria Max Huber. Pas de sommier lastique, sans doute, mais un matelas de coton, et nous en aurons l'trenne! Le feu allum avec le briquet et l'amadou dont Khamis tait amplement approvisionn, ce repas fut semblable au premier du matin et au deuxime de la mridienne. Par malheur, -- mais comment ne point s'y rsigner? -- manque absolu de ce biscuit qui avait remplac le pain pendant la campagne. On se contenta donc des grillades, lesquelles satisfirent l'apptit dans une large mesure. Le souper fini, avant d'aller s'tendre entre les racines du cotonnier, John Cort dit au foreloper: Si je ne me trompe, nous avons toujours march dans le sens du sud-ouest... -- Toujours, rpondit Khamis. Chaque fois que j'ai pu apercevoir le soleil, j'ai relev la route... -- combien de lieues estimez-vous nos tapes pendant cette journe?... -- Quatre cinq, monsieur John, et, si nous continuons de la sorte, en moins d'un mois nous aurons atteint les bords de l'Oubanghi. -- Bon, reprit John Cort, n'est-il pas prudent de compter avec les mauvaises chances?... -- Et aussi avec les bonnes, repartit Max Huber. Qui sait si nous ne dcouvrirons pas quelque cours d'eau, qui nous permettra de descendre sans fatigue... -- Jusqu'ici il ne semble pas, mon cher Max... -- C'est que nous ne sommes pas assez avancs en direction de l'ouest, affirma Khamis, et je serais trs surpris si demain... ou aprs-demain... -- Faisons comme si nous ne devions pas rencontrer une rivire, rpliqua John Cort. Somme toute, un voyage d'une trentaine de jours, si les difficults ne sont pas plus insurmontables que pendant cette premire journe, ce n'est pas pour effrayer des chasseurs africaniss comme nous le sommes! -- Et encore, ajouta Max Huber, je crains bien que cette mystrieuse fort ne soit totalement dpourvue de mystre! -- Tant mieux, Max! -- Tant pis, John! -- Et, maintenant, Llanga, allons dormir... -- Oui, mon ami Max, rpondit l'enfant, dont les yeux se fermaient de sommeil, aprs les fatigues d'une longue route pendant laquelle il n'tait jamais rest en arrire. Aussi fallut-il le transporter entre les racines du cotonnier et l'accoter dans le meilleur coin. Le foreloper s'tait offert veiller toute la nuit. Ses compagnons n'y voulurent point consentir. On se relayerait de trois heures en trois heures, bien que les entours de la clairire ne parussent pas suspects. Mais la prudence commandait d'tre sur ses gardes jusqu'au lever du jour. Ce fut Max Huber qui prit la premire faction, tandis que John Cort et Khamis s'tendaient sur le blanc duvet tomb de l'arbre. Max Huber, sa carabine charge porte de la main, appuy contre une des racines, s'abandonna au charme de cette tranquille nuit. Dans les profondeurs de la fort, tous les bruits du jour avaient cess. Il ne passait entre les ramures qu'une haleine rgulire, la respiration de ces arbres endormis. Les rayons de la lune, trs leve vers le znith, glissaient par les interstices du feuillage et zbraient le sol de zigzags argents. Au-del de la clairire, les dessous s'illuminaient aussi du scintillement des irradiations lunaires. Trs sensible cette posie de la nature, Max Huber la gotait, l'aspirait, pourrait-on dire, croyait rver parfois, et cependant ne dormait point. Ne lui semblait-il pas qu'il ft le seul tre vivant au sein de ce monde vgtal?... Monde vgtal, c'tait bien ce que son imagination faisait de cette grande fort de l'Oubanghi! Et, pensait-il, si l'on veut pntrer les derniers secrets du globe, faut-il donc aller jusqu'aux extrmits de son axe, pour dcouvrir ses derniers mystres?... Pourquoi, au prix d'effroyables dangers et avec la certitude de rencontrer des obstacles peut-tre infranchissables, pourquoi tenter la conqute des deux ples?... Qu'en rsulterait-il?... La solution de quelques problmes de mtorologie, d'lectricit, de magntisme terrestre!... Cela vaut-il que l'on ajoute tant de noms aux ncrologies des contres australes et borales?... Est-ce qu'il ne serait pas plus utile, plus curieux, au lieu de courir les mers arctiques et antarctiques, de fouiller les aires infinies de ces forts et de vaincre leur farouche impntrabilit?... Comment! il en existe de telles en Amrique, en Asie, en Afrique, et aucun pionnier n'a eu jusqu'ici la pense d'en faire son champ de dcouvertes, ni le courage de se lancer travers cet inconnu? Personne n'a encore arrach ces arbres le mot de leur nigme comme les anciens aux vieux chnes de Dodone?... Et n'avaient-ils pas eu raison, les mythologistes, de peupler leurs bois de faunes, de satyres, de dryades, d'hamadryades, de nymphes imaginaires?... D'ailleurs, pour se restreindre aux donnes de la science moderne, ne peut-on admettre, en ces immensits forestires, l'existence d'tres inconnus, appropris aux conditions de cet habitat? l'poque druidique, est-ce que la Gaule transalpine n'abritait pas des peuplades demi sauvages, des Celtes, des Germains, des Ligures, des centaines de tribus, des centaines de villes et de villages, ayant leurs coutumes particulires, leurs moeurs personnelles, leur originalit native, l'intrieur de ces forts dont la toute-puissance romaine ne parvint pas sans grands efforts forcer les limites?... Ainsi songeait Max Huber. Or, prcisment, en ces rgions de l'Afrique quatoriale, est-ce que la lgende n'avait pas signal des tres un degr infrieur de l'humanit, des tres quasi fabuleux?... Est-ce que cette fort de l'Oubanghi n'avoisinait pas, l'est, les territoires reconnus par Schweinfurth et Junker, le pays des Niam-Niam, ces hommes queue, qui, il est vrai, ne possdaient aucun appendice caudal?... Est-ce que Henry Stanley, dans les contres au nord de l'Itouri, n'avait pas rencontr des pygmes hauts de moins d'un mtre, parfaitement constitus, peau luisante et fine, aux grands yeux de gazelle, et dont le missionnaire anglais Albert Lhyd a constat l'existence entre l'Ouganda et la Cabinda, plus de dix mille, abrits sous la ramure ou perchs sur les grands arbres, ces Bambustis, ayant un chef auquel ils obissaient?... Est-ce que dans les bois de Ndouqourbocha, aprs avoir quitt Ipoto, il n'avait pas travers cinq villages, abandonns de la veille par leur population lilliputienne? Est-ce qu'il ne s'tait pas trouv en prsence de ces Ouambouttis, Batinas, Akkas, Bazoungous, dont la stature ne dpassait pas cent trente centimtres, rduite mme, pour certains d'entre eux, quatre-vingt-douze, et d'un poids infrieur quarante kilogrammes? Et, cependant, ces tribus n'en taient pas moins intelligentes, industrieuses, guerrires, redoutables, avec leurs petites armes, aux animaux comme aux hommes, et trs craintes des peuplades agricoles des rgions du haut Nil?... Aussi, emport par son imagination, son apptit des choses extraordinaires, Max Huber s'obstinait-il croire que la fort de l'Oubanghi devait renfermer des types tranges, dont les ethnographes ne souponnaient pas l'existence... Pourquoi pas des humains qui n'auraient qu'un oeil comme les Cyclopes de la Fable, ou dont le nez, allong en forme de trompe, permettrait de les classer, sinon dans l'ordre des pachydermes, du moins dans la famille des proboscidiens?... Max Huber, sous l'influence de ces rveries scientifico- fantaisistes, oubliait tant soit peu son rle de sentinelle. L'ennemi se ft approch sans avoir t signal temps pour que Khamis et John Cort pussent se mettre sur la dfensive... Une main se posa sur son paule. Eh!... quoi? fit-il en sursautant. -- C'est moi, lui dit son compagnon, et ne me prenez pas pour un sauvage de l'Oubanghi! -- Rien de suspect?... -- Rien... -- Il est l'heure laquelle il est convenu que vous iriez reposer, mon cher Max... -- Soit, mais je serai bien tonn si les rves que je vais faire en dormant valent ceux que j'ai faits sans dormir! La premire partie de cette nuit n'avait point t trouble, et le reste ne le fut pas davantage, lorsque John Cort eut remplac Max Huber, et lorsque Khamis eut relev John Cort de sa faction. CHAPITRE VI _Aprs une longue tape_ Le lendemain, la date du 11 mars, parfaitement remis des fatigues de la veille, John Cort, Max Huber, Khamis, Llanga se disposrent braver celles de cette seconde journe de marche. Quittant l'abri du cotonnier, ils firent le tour de la clairire, salus par des myriades d'oiseaux qui remplissaient l'espace de trilles assourdissants et de points d'orgue rendre jaloux les Patti et autres virtuoses de la musique italienne. Avant de se mettre en route, la sagesse commandait de faire un premier repas. Il se composa uniquement de la viande froide d'antilope, de l'eau d'un ruisseau qui serpentait sur la gauche, et auquel fut remplie la gourde du foreloper. Le dbut de l'tape se fit droite, sous les ramures que peraient dj les premiers rayons du soleil, dont la position fut releve avec soin. videmment ce quartier de la fort devait tre frquent par de puissants quadrupdes. Les passes s'y multipliaient dans tous les sens. Et de fait, au cours de la matine, on aperut un certain nombre de buffles, et mme deux rhinocros qui se tenaient distance. Comme ils n'taient point d'humeur batailleuse, sans doute, il n'y eut pas lieu de dpenser les cartouches repousser une attaque. La petite troupe ne s'arrta que vers midi, ayant franchi une bonne douzaine de kilomtres. En cet endroit, John Cort put abattre un couple d'outardes de l'espce des korans qui vivent dans les bois, volatiles au plumage d'un noir de jais sous le ventre. Leur chair, trs estime des indignes, inspira cette fois la mme estime un Amricain et un Franais au repas de midi. Je demande, avait toutefois dit Max Huber, que l'on substitue le rti aux grillades... -- Rien de plus facile, s'tait ht de rpondre le foreloper. Et une des outardes, plume, vide, embroche d'une baguette, rtie point devant une flamme vive, ptillante, fut dvore belles dents. Khamis et ses compagnons se remirent en route dans des conditions plus pnibles que la veille. descendre au sud-ouest, les passes se prsentaient moins frquemment. Il fallait se frayer un chemin entre les broussailles, aussi drues que les lianes dont les cordons durent tre tranchs au couteau. La pluie vint tomber pendant plusieurs heures, -- une pluie assez abondante. Mais telle tait l'paisseur des frondaisons que c'est peine si le sol en recevait quelques gouttes. Toutefois, au milieu d'une clairire, Khamis put remplir la gourde presque vide dj, et il y eut lieu de s'en fliciter. En vain le foreloper avait-il cherch quelque filet liquide sous les herbes. De l, probablement, la raret des animaux et des sentiers praticables. Cela n'annonce gure la proximit d'un cours d'eau, dclara John Cort, lorsque l'on s'installa pour la halte du soir. D'o cette consquence s'imposait: c'est que le rio qui coulait non loin du tertre aux tamarins ne faisait que contourner la fort. Nanmoins, la direction prise jusqu'alors ne devrait pas tre modifie, et avec d'autant plus de raison qu'elle aboutirait au bassin de l'Oubanghi. D'ailleurs, observa Khamis, dfaut du cours d'eau que nous avons aperu avant-hier au campement, ne peut-il s'en rencontrer un autre dans cette direction? La nuit du 11 au 12 mars ne s'coula pas entre les racines d'un cotonnier. Ce fut au pied d'un arbre non moins gigantesque, un bombax, dont le tronc symtrique s'levait tout d'un jet la hauteur d'une centaine de pieds au-dessus de l'pais tapis du sol. La surveillance tablie comme d'habitude, le sommeil n'allait tre troubl que par quelques lointains beuglements de buffles et de rhinocros. Il n'tait pas craindre que le rugissement du lion se mlt ce concert nocturne. Ces redoutables fauves n'habitent gure les forts de l'Afrique centrale. Ils sont les htes des rgions plus leves en latitude, soit au del du Congo vers le sud, soit sur la limite du Soudan vers le nord, dans le voisinage du Sahara. Les pais fourrs ne conviennent pas au caractre capricieux, l'allure indpendante du roi des animaux, -- roi d'autorit et non roi constitutionnel. Il lui faut de plus grands espaces, des plaines inondes de soleil o il puisse bondir en toute libert. Si les rugissements ne se firent pas entendre, il en fut de mme des grognements de l'hippopotame, -- ce qui tait regrettable, convient-il de noter, car la prsence de ces mammifres amphibies et indiqu la proximit d'un cours d'eau. Le lendemain, dpart ds l'aube par temps sombre, et coup de carabine de Max Huber, qui abattit une antilope de la taille d'un ne, ou plus exactement d'un zbre, type plac entre l'ne et le cheval. C'tait un oryx, robe de couleur vineuse, prsentant quelques zbrures rgulirement dessines. L'oryx est ray d'une bande noire depuis la nuque jusqu' l'arrire-train, orn de taches noires aux jambes, dont le poil est blanchtre, agrment d'une queue noire qui balaye largement le sol, chantillonn d'un bouquet de fourrure noire sa gorge. Bel animal, aux cornes longues d'un mtre, garnies d'une trentaine d'anneaux leur base, s'incurvant avec lgance, et prsentant une symtrie de forme dont la nature donne peu d'exemples. Chez l'oryx, la corne est une arme dfensive qui, dans les contres du nord et du midi de l'Afrique, lui permet de rsister mme l'attaque du lion. Mais, ce jour-l, l'animal vis par le chasseur ne put chapper la balle qui lui fut joliment envoye, et, le coeur travers, tomba du premier coup. C'tait l'alimentation assure pour plusieurs jours. Khamis s'occupa de dpecer l'oryx, travail qui prit une heure. Puis, se partageant cette charge, dont Llanga rclama sa part, ils commencrent une nouvelle tape. Eh! ma foi! dit John Cort, on se procure par ici de la viande bon march, puisqu'elle ne cote qu'une cartouche... -- la condition d'tre adroit..., rpliqua le foreloper. -- Et heureux surtout, ajouta Max Huber, plus modeste que ne le sont d'habitude ses confrres en haute vnerie. Mais jusqu'alors, si Khamis et ses compagnons avaient pu pargner leur poudre et conomiser leur plomb, s'ils ne les avaient employs qu' tuer le gibier, la journe ne devait pas finir sans que les carabines eussent servir pour la dfensive. Pendant un bon kilomtre, le foreloper crut mme qu'il aurait repousser l'attaque d'une troupe de singes. Cette troupe se dmenait droite et gauche d'une longue passe, les uns sautant entre les branches d'arbre en arbre, les autres gambadant et franchissant les fourrs par des bonds prodigieux faire envie aux plus agiles gymnastes. L se montraient plusieurs espces de quadrumanes de haute stature, des cynocphales de trois couleurs, jaunes comme des Arabes, rouges comme des Indiens du Far-West, noirs comme des indignes de la Cafrerie, et qui sont redoutables certains fauves. L grimaaient divers types de ces colobes, les vritables dandys, les petits-matres les plus lgants de la race simienne, sans cesse occups brosser, lisser de la main cette plerine blanche qui leur a valu le nom de colobes camail. Cependant cette escorte, qui s'tait rassemble aprs le repas de midi, disparut vers deux heures, alors que Max Huber, John Cort, Khamis et Llanga arpentaient un assez large sentier qui se poursuivait perte de vue. S'ils avaient lieu de se fliciter des avantages de cette route aisment praticable, ils eurent regretter la rencontre des animaux qui la frquentaient. C'taient deux rhinocros, dont le ronflement prolong retentit un peu avant quatre heures courte distance. Khamis ne s'y trompa point et ordonna ses compagnons de s'arrter: Mauvaises btes, ces rhinocros!... dit-il en ramenant la carabine qu'il portait en bandoulire. -- Trs mauvaise, rpliqua Max Huber, et, pourtant, ce ne sont que des herbivores... -- Qui ont la vie dure! ajouta Khamis. -- Que devons-nous faire?... demanda John Cort. -- Essayer de passer sans tre vus, conseilla Khamis, ou tout au moins nous cacher sur le passage de ces malfaisantes btes... Peut-tre ne nous apercevront-elles pas?... Nanmoins, soyons prts tirer, si nous sommes dcouverts, car elles fonceront sur nous! Les carabines furent visites, les cartouches disposes de manire tre renouveles rapidement. Puis, s'lanant hors du sentier, tous quatre disparurent derrire les paisses broussailles qui le bordaient a droite. Cinq minutes aprs, les mugissements s'tant accrus, apparurent les monstrueux pachydermes, de l'espce ketloa, presque dpourvus de poils. Ils filaient grand trot, la tte haute, la queue enroule sur leur croupe. C'taient des animaux longs de prs de quatre mtres, oreilles droites, jambes courtes et torses, museau tronqu arm d'une seule corne, capable de formidables coups. Et telle est la duret de leurs mchoires qu'ils broyent impunment des cactus aux rudes piquants comme les nes mangent des chardons. Le couple fit brusquement halte. Khamis et les autres ne doutaient pas qu'ils ne fussent dpists. L'un des rhinocros -- un monstre peau rugueuse et sche -- s'approcha des broussailles. Max Huber le mit en joue. Ne tirez pas la culotte... la tte..., lui cria le foreloper. Une dtonation, puis deux, puis trois, retentirent. Les balles pntraient peine ces paisses carapaces et ce furent autant de coups en pure perte. Les dtonations ne les intimidrent ni ne les arrtrent et ils se disposrent franchir le fourr. Il tait vident que cet amas de ronces et de broussailles ne pourrait opposer un obstacle de si puissantes btes. En un instant, tout serait ravag, saccag, cras. Aprs avoir chapp aux lphants de la plaine, Khamis et ses compagnons chapperaient-ils aux rhinocros de la grande fort?... Que les pachydermes aient le nez en trompe ou le nez en corne, ils s'galent en vigueur... Et, ici, il n'y aurait pas cette lisire d'arbres qui avait arrt les lphants lancs fond de train. Si le foreloper, John Cort, Max Huber, Llanga, tentaient de s'enfuir, ils seraient poursuivis, ils seraient atteints. Les rseaux de lianes retarderaient leur course, alors que les rhinocros passeraient comme une avalanche. Cependant, parmi les arbres de ce fourr, un baobab norme pouvait offrir un refuge si l'on parvenait se hisser jusqu' ses premires branches. Ce serait renouveler la manoeuvre excute au tertre des tamarins, dont l'issue avait t funeste, d'ailleurs. Et y avait-il lieu de croire qu'elle aurait plus de succs?... Peut-tre, car le baobab tait de taille et de grosseur rsister aux efforts des rhinocros. Il est vrai, sa fourche ne s'ouvrait qu' une cinquantaine de pieds au-dessus du sol, et le tronc, renfl en forme de courge, ne prsentait aucune saillie laquelle la main pt s'accrocher ni le pied trouver un point d'appui. Le foreloper avait compris qu'il n'y avait pas essayer d'atteindre cette fourche. Aussi Max Huber et John Cort attendaient-ils qu'il prt un parti. En ce moment, le fouillis des broussailles en bordure du sentier remua, et une grosse tte apparut. Un quatrime coup de carabine clata. John Cort ne fut pas plus heureux que Max Huber. La balle, pntrant au dfaut de l'paule, ne provoqua qu'un hurlement plus terrible de l'animal, dont l'irritation s'accrut avec la douleur. Il ne recula pas, au contraire, et d'un lan prodigieux se prcipita contre le fourr, tandis que l'autre rhinocros, peine effleur d'une balle de Khamis, se prparait le suivre. Ni Max Huber, ni John Cort, ni le foreloper n'eurent le temps de recharger leurs armes. Fuir en directions diverses, s'chapper sous le massif; il tait trop tard. L'instinct de la conservation les poussa tous trois, avec Llanga, se rfugier derrire le tronc du baobab, qui ne mesurait pas moins de six mtres priphriques la base. Mais lorsque le premier animal contournerait l'arbre, lorsque le second se joindrait lui, comment viter leur double attaque?... Diable!... fit Max Huber. -- Dieu plutt! s'cria John Cort. Et assurment il fallait renoncer tout espoir de salut, si la Providence ne s'en mlait pas. Sous un choc d'une effroyable violence, le baobab trembla jusque dans ses racines faire croire qu'il allait tre arrach du sol. Le rhinocros, emport dans son lan formidable, venait d'tre arrt soudain. un endroit o s'entr'ouvrait l'corce du baobab, sa corne, entre comme le coin d'un bcheron, s'y tait enfonce d'un pied. En vain fit-il les plus violents efforts pour la retirer. Mme en s'arc-boutant sur ses courtes pattes, il ne put y russir. L'autre, qui saccageait le fourr furieusement, s'arrta, et ce qu'tait leur fureur tous deux, on ne saurait se l'imaginer! Khamis, se glissant alors autour de l'arbre, aprs avoir ramp au ras des racines, essaya de voir ce qui se passait: En fuite... en fuite! cria-t-il presque aussitt. On le comprit plus qu'on ne l'entendit. Sans demander d'explication, Max Huber et John Cort, entranant Llanga, dtalrent entre les hautes herbes. leur extrme surprise, ils n'taient pas poursuivis par les rhinocros, et ce ne fut qu'aprs cinq minutes d'une course essoufflante que, sur un signe du foreloper, ils firent halte. Qu'est-il donc arriv?... questionna John Cort, ds qu'il eut repris haleine. -- Le rhinocros n'a pu retirer sa corne du tronc de l'arbre..., dit Khamis. -- Tudieu! s'cria Max Huber, c'est le Milon de Crotone des rhinocros... -- Et il finira comme ce hros des jeux olympiques! ajouta John Cort. Khamis, se souciant peu de savoir ce qu'tait ce clbre athlte de l'antiquit, se contenta de murmurer: Enfin... sains et saufs... mais au prix de quatre ou cinq cartouches brles en pure perte! -- C'est d'autant plus regrettable que cette bte-l, ... a se mange, si je suis bien inform, dit Max Huber. -- En effet, affirma Khamis, quoique sa chair ait un fort got de musc... Nous laisserons l'animal o il est... -- Se dcorner tout son aise! acheva Max Huber. Il n'et pas t prudent de retourner au baobab. Les mugissements des deux rhinocros retentissaient toujours sous la futaie. Aprs un dtour qui les ramena au sentier, tous quatre reprirent leur marche. Vers six heures, la halte fut organise au pied d'une norme roche. Le jour qui suivit n'amena aucun incident. Les difficults de route ne s'accrurent pas, et une trentaine de kilomtres furent franchis dans la direction du sud-ouest. Quant au cours d'eau si impatiemment rclam par Max Huber, si affirmativement annonc par Khamis, il ne se montrait pas. Ce soir-l, aussitt achev un repas dont une antilope, dite _antilope des brousses_, fournit le menu peu vari, on s'abandonna au repos. Par malheur, cette dizaine d'heures de sommeil fut trouble par le vol de milliers de chauves-souris de petite et de grande taille, dont le campement ne fut dbarrass qu'au lever du jour. Trop de ces harpies, beaucoup trop!... s'cria Max Huber, lorsqu'il se remit sur pied, tout billant encore aprs une si mauvaise nuit. -- Il ne faut pas se plaindre... dit le foreloper. -- Et pourquoi?... -- Parce que mieux vaut avoir affaire aux chauves-souris qu'aux moustiques, et ceux-ci nous ont pargns jusqu'ici. -- Ce qui serait le mieux, Khamis, ce serait d'viter les uns comme les autres... -- Les moustiques... nous ne les viterons pas, monsieur Max... -- Et quand devons-nous tre dvors par ces abominables insectes?... -- Aux approches d'un rio... -- Un rio!... s'cria Max Huber. Mais, aprs avoir cru au rio, Khamis, il ne m'est plus possible d'y croire! -- Vous avez tort, monsieur Max, et peut-tre n'est-il gure loign!... Le foreloper, en effet, avait dj remarqu quelques modifications dans la nature du sol, et, ds trois heures de l'aprs-midi, son observation tendit se confirmer. Ce quartier de la fort devenait sensiblement marcageux. et l se creusaient des flaques hrisses d'herbes aquatiques. On put mme abattre des gaugas, sortes de canards sauvages dont la prsence indiquait la proximit d'un cours d'eau. galement, mesure que le soleil dclinait l'horizon, le coassement des grenouilles se faisait entendre. Ou je me trompe fort... ou le pays des moustiques n'est pas loin..., dit le foreloper. Pendant le reste de l'tape, la marche s'effectua sur un terrain difficile, embarrass de ces phanrogames innombrables dont un climat humide et chaud favorise le dveloppement. Les arbres, plus espacs, taient moins tendus de lianes. Max Huber et John Cort ne pouvaient mconnatre les changements que prsentait cette partie de la fort en s'tendant vers le sud- ouest. Mais, en dpit des pronostics de Khamis, le regard, en cette direction, ne saisissait encore aucun miroitement d'eau courante. Toutefois, en mme temps que s'accusait la pente du sol, les fondrires devenaient plus nombreuses. Il fallait une extrme attention pour ne point s'y enliser. Et puis, s'en retirer, on ne le ferait pas sans piqres. Des milliers de sangsues fourmillaient dans les trous et, leur surface, couraient des myriapodes gigantesques, rpugnants articuls de couleur noirtre, aux pattes rouges, bien faits pour provoquer un insurmontable dgot. En revanche, quel rgal pour les yeux, ces innombrables papillons aux teintes chatoyantes, ces gracieuses libellules dont tant d'cureuils, de civettes, de bengalis, de veuves, de genettes, de martins-pcheurs, qui se montraient sur le bord des flaques, devaient faire une consommation prodigieuse! Le foreloper remarqua en outre que non seulement les gupes, mais encore les mouches ts-ts abondaient sur les buissons. Heureusement, s'il faut se prserver de l'aiguillon des premires, il n'y a pas se proccuper de la morsure des secondes. Leur venin n'est mortel qu'aux chevaux, aux chameaux, aux chiens, non l'homme, pas plus qu'aux btes sauvages. La petite troupe descendit ainsi vers le sud-ouest jusqu' six heures et demie du soir, tape la fois longue et fatigante. Dj Khamis s'occupait de choisir un bon emplacement de halte pour la nuit, lorsque Max Huber et John Cort furent distraits par les cris de Llanga. Selon son habitude, le jeune garon s'tait port en avant, furetant de ct et d'autre, quand on l'entendit appeler toute voix. tait-il aux prises avec quelque fauve?... John Cort et Max Huber coururent dans sa direction, prts faire feu... Ils furent bientt rassurs. Mont sur un norme tronc abattu, tendant sa main vers une large clairire, Llanga rptait de sa voix aigu: Le rio... le rio! Khamis venait de les rejoindre, et John Cort de lui dire simplement: Le cours d'eau demand. un demi-kilomtre, sur un large espace dbois, serpentait une limpide rivire o se refltaient les derniers rayons du soleil. C'est l qu'il faut camper, mon avis..., proposa John Cort. -- Oui... l..., approuva le foreloper, et soyez srs que ce rio nous conduira jusqu' l'Oubanghi. En effet, il ne serait pas difficile d'tablir un radeau et de s'abandonner au courant de cette rivire. Il y eut, avant d'atteindre sa rive, franchir un terrain trs marcageux. Le crpuscule n'ayant qu'une trs courte dure en ces contres quatoriales, l'obscurit tait dj profonde lorsque le foreloper et ses compagnons s'arrtrent sur une berge assez leve. En cet endroit, les arbres taient rares et prsentaient des masses plus paisses en amont et en aval. Quant la largeur de la rivire, John Cort crut pouvoir l'valuer une quarantaine de mtres. Ce n'tait donc pas un simple ruisseau, mais un affluent d'une certaine importance dont le courant ne semblait pas trs rapide. Attendre au lendemain pour se rendre compte de la situation, c'est ce que la raison indiquait. Le plus press tant de trouver un abri sec afin d'y passer la nuit, Khamis dcouvrit propos une anfractuosit rocheuse, sorte de grotte vide dans le calcaire de la berge, qui suffirait les contenir tous quatre. On dcida d'abord de souper des restes du gibier grill. De cette faon, il ne serait pas ncessaire d'allumer un feu dont l'clat aurait pu provoquer l'approche des animaux. Crocodiles et hippopotames abondent dans les cours d'eau de l'Afrique. S'ils frquentaient cette rivire, -- ce qui tait probable, -- autant ne pas avoir se dfendre contre une attaque nocturne. Il est vrai, un foyer entretenu l'ouverture de la grotte, donnant force fume, aurait dissip la nue des moustiques qui pullulaient au pied de la berge. Mais, entre deux inconvnients, mieux valait choisir le moindre et braver plutt l'aiguillon des maringouins et autres incommodes insectes que l'norme mchoire des alligators. Pour les premires heures, John Cort se tint en surveillance l'orifice de l'anfractuosit, tandis que ses compagnons dormaient d'un gros sommeil en dpit du bourdonnement des moustiques. Pendant sa faction, s'il ne vit rien de suspect, du moins plusieurs reprises crut-il entendre un mot qui semblait articul par des lvres humaines sur un ton plaintif... Et ce mot, c'tait celui de ngora, lequel signifie mre en langue indigne. CHAPITRE VII _La cage vide_ Comment ne pas se fliciter de ce que le foreloper et si propos dcouvert une grotte, due une disposition naturelle de la berge? Sur le sol, un sable fin, trs sec. Aucune trace d'humidit, ni aux parois latrales ni la paroi suprieure. Grce cet abri, ses htes n'avaient pas eu souffrir d'une pluie intense qui ne cessa de tomber jusqu' minuit. Donc refuge assur audit endroit pour tout le temps qu'exigerait la construction d'un radeau. Du reste, un vent assez vif soufflait du nord. Le ciel s'tait nettoy aux premiers rayons du soleil. Une journe chaude s'annonait. Peut-tre Khamis et ses compagnons en viendraient-ils regretter l'ombrage des arbres sous lesquels ils cheminaient depuis cinq jours. John Cort et Max Huber ne cachrent point leur bonne humeur. Cette rivire allait les transporter sans fatigue, sur un parcours de quatre cents kilomtres environ, jusqu' son embouchure sur l'Oubanghi, dont elle devait tre tributaire. Ainsi seraient franchis les trois derniers quarts du trajet dans des conditions plus favorables. Ce calcul fut tabli avec une suffisante exactitude par John Cort, d'aprs les relvements que lui fournit le foreloper. Leur regard se porta alors vers la droite et vers la gauche, c'est--dire au nord et au sud. En amont, le cours d'eau, qui s'tendait presque en ligne directe, disparaissait, un kilomtre, sous le fouillis des arbres. En aval, la verdure se massait une distance plus rapproche de cinq cents mtres, o la rivire faisait un coude brusque au sud- est. C'est partir de ce coude que la fort reprenait son paisseur normale. vrai dire, c'tait une large clairire marcageuse qui occupait cette portion de la rive droite. Sur la berge oppose, les arbres se pressaient en rangs serrs. Une futaie trs dense s'tageait la surface d'un terrain assez mouvement, et ses cimes, claires par le soleil levant, se dcoupaient en un lointain horizon. Quant au lit de la rivire, une eau transparente, au courant tranquille, l'emplissait pleins bords, charriant de vieux troncs, des paquets de broussailles, des tas d'herbes arraches aux deux berges ronges par le courant. Tout d'abord, sa mmoire rappela John Cort qu'il avait entendu le mot ngora prononc proximit de la grotte pendant la nuit. Il chercha donc voir si quelque crature humaine rdait aux environs. Que des nomades s'aventurassent parfois descendre cette rivire pour rejoindre l'Oubanghi, c'tait chose admissible, et sans en tirer cette conclusion que l'immense aire de la fort dveloppe vers l'est jusqu'aux sources du Nil ft frquente par les tribus errantes ou habite par des tribus sdentaires. John Cort n'aperut aucun tre humain aux abords du marcage, ni sur les rives du cours d'eau. J'ai t dupe d'une illusion, pensait-il. Il est possible que je me sois endormi un instant, et c'est dans un rve que j'ai cru entendre ce mot. Aussi ne dit-il rien de l'incident ses compagnons. Mon cher Max, demanda-t-il alors, avez-vous fait notre brave Khamis toutes vos excuses pour avoir dout de l'existence de ce rio, dont il n'a jamais dout, lui?... -- Il a eu raison contre moi, John, et je suis heureux d'avoir eu tort, puisque le courant va nous vhiculer sans fatigue aux rives de l'Oubanghi... -- Sans fatigue... je ne l'affirme pas, repartit le foreloper. Peut-tre des chutes... des rapides... -- Ne voyons que le bon ct des choses, dclara John Cort. Nous cherchions une rivire, la voici... Nous songions construire un radeau, construisons-le... -- Ds ce matin, je vais me mettre la besogne, dit Khamis, et, si vous voulez m'aider, monsieur John... -- Certainement, Khamis. Pendant notre travail, Max voudra bien s'occuper de nous ravitailler... -- C'est d'autant plus urgent, insista Max Huber, qu'il ne reste plus rien manger... Ce gourmand de Llanga a tout dvor hier soir... -- Moi... mon ami Max!... se dfendit Llanga, qui, le prenant au srieux, parut sensible ce reproche. -- Eh, gamin, tu vois bien que je plaisante!... Allons, viens avec moi... Nous suivrons la berge jusqu'au tournant de la rivire. Avec le marcage d'un ct, l'eau courante de l'autre, le gibier aquatique ne manquera ni droite ni gauche, et, qui sait?... quelque beau poisson pour varier le menu... -- Dfiez-vous des crocodiles... et mme des hippopotames, monsieur Max, conseilla le foreloper. -- Eh! Khamis, un gigot d'hippopotame rti point n'est pas ddaigner, je pense!... Comment un animal d'un caractre si heureux... un cochon d'eau douce aprs tout... n'aurait-il pas une chair savoureuse?... -- D'un caractre heureux, c'est possible, monsieur Max, mais, quand on l'irrite, sa fureur est terrible! -- On ne peut pourtant pas lui dcouper quelques kilogrammes de lui-mme sans s'exposer le fcher un peu... -- Enfin, ajouta John Cort, si vous aperceviez le moindre danger, revenez au plus vite. Soyez prudent... -- Et vous, soyez tranquille, John. -- Viens, Llanga... -- Va, mon garon, dit John Cort, et n'oublie pas que nous te confions ton ami Max! Aprs une telle recommandation, on pouvait tenir pour certain qu'il n'arriverait rien de fcheux Max Huber, puisque Llanga veillerait sur sa personne. Max Huber prit sa carabine et vrifia sa cartouchire. Mnagez vos munitions, monsieur Max... dit le foreloper. -- Le plus possible, Khamis. Mais il est vraiment regrettable que la nature n'ait pas cr le cartouchier comme elle a cr l'arbre pain et l'arbre beurre des forts africaines!... En passant, on cueillerait ses cartouches comme on cueille des figues ou des dattes! Sur cette observation d'une incontestable justesse, Max Huber et Llanga s'loignrent en suivant une sorte de sentier en contre-bas de la berge, -- et ils furent bientt hors de vue. John Cort et Khamis s'occuprent alors de chercher des bois propres la construction d'un radeau. Si ce ne pouvait tre qu'un trs rudimentaire appareil, encore fallait-il en rassembler les matriaux. Le foreloper et son compagnon ne possdaient qu'une hachette et leurs couteaux de poche. Avec de tels outils, comment s'attaquer aux gants de la fort ou mme leurs congnres de stature plus rduite?... Aussi Khamis comptait-il employer les branches tombes, qu'il relierait par des lianes et sur lesquelles serait tabli une sorte de plancher doubl de terre et d'herbes. Avec douze pieds de long, huit de large, ce radeau suffirait au transport de trois hommes et d'un enfant, qui, d'ailleurs, dbarqueraient aux heures des repas et des haltes de nuit. De ces bois, dont la vieillesse, le vent, quelque coup de foudre avaient provoqu la chute, il se trouvait quantit sur le marcage o certains arbres d'essence rsineuse se dressaient encore. La veille, Khamis s'tait promis de ramasser cette place les diverses pices ncessaires la construction du radeau. Il fit part John Cort de son intention et celui-ci se dclara prt l'accompagner. Un dernier regard jet sur la rivire, en amont et en aval, tout paraissant tranquille aux environs du marcage, John Cort et Khamis se mirent en route. Ils n'eurent qu'une centaine de pas faire pour rencontrer un amas de pices flottables. La plus srieuse difficult serait, sans doute, de les traner jusqu'au pied de la berge. En cas qu'elles fussent trop lourdes manier pour deux personnes, on ne l'essayerait qu'aprs le retour des chasseurs. En attendant, tout portait croire que Max Huber faisait bonne chasse. Une dtonation venait de retentir, et l'adresse du Franais permettait d'affirmer que ce coup de fusil ne devait pas avoir t perdu. Trs certainement, avec des munitions en quantit suffisante, l'alimentation de la petite troupe et t assure pendant ces quatre cents kilomtres qui la sparaient de l'Oubanghi et mme pour un plus long parcours. Or, Khamis et John Cort s'occupaient choisir les meilleurs bois, lorsque leur attention fut attire par des cris venant de la direction prise par Max Huber. C'est la voix de Max... dit John Cort. -- Oui, rpondit Khamis, et aussi celle de Llanga. En effet, un fausset aigu se mlait une voix mle. Sont-ils donc en danger?... demanda John Cort. Tous deux retraversrent le marcage et atteignirent la lgre tumescence sous laquelle s'vidait la grotte. De cette place, en portant les yeux vers l'aval, ils aperurent Max Huber et le petit indigne arrts sur la berge. Ni tres humains ni animaux aux alentours. Du reste, leurs gestes n'taient qu'une invitation les rejoindre et ils ne manifestaient aucune inquitude. Khamis et John Cort, aprs tre descendus, franchirent rapidement trois quatre cents mtres, et, lorsqu'ils furent runis, Max Huber se contenta de dire: Peut-tre n'aurez-vous pas la peine de construire un radeau, Khamis... -- Et pourquoi?... demanda le foreloper. -- En voici un tout fait... en mauvais tat, il est vrai, mais les morceaux en sont bons. Et Max Huber montrait dans un enfoncement de la rive une sorte de plate-forme, un assemblage de madriers et de planches, retenu par une corde demi pourrie dont le bout s'enroulait un piquet de la berge. Un radeau!... s'cria John Cort. -- C'est bien un radeau!... constata Khamis. En effet, sur la destination de ces madriers et de ces planches, aucun doute n'tait admissible. Des indignes ont-ils donc dj descendu la rivire jusqu' cet endroit?... observa Khamis. -- Des indignes ou des explorateurs, rpondit John Cort. Et pourtant, si cette partie de la fort d'Oubanghi et t visite, on l'aurait su au Congo ou au Cameroun. -- Au total, dclara Max Huber, peu importe, la question est de savoir si ce radeau ou ce qui en reste peut nous servir... -- Assurment. Et le foreloper allait se glisser au niveau de la crique, lorsqu'il fut arrt par un cri de Llanga. L'enfant, qui s'tait loign d'une cinquantaine de pas en aval, accourait, agitant un objet qu'il tenait la main. Un instant aprs il remettait John Cort ledit objet. C'tait un cadenas de fer, rong par la rouille, dpourvu de sa clef, et dont le mcanisme, d'ailleurs, et t hors d'tat de fonctionner. Dcidment, dit Max Huber, il ne s'agit pas des nomades congolais ou autres, auxquels les mystres de la serrurerie moderne sont inconnus!... Ce sont des blancs que ce radeau a transports jusqu' ce coude de la rivire... -- Et qui, s'en tant loigns, n'y sont jamais revenus! ajouta John Cort. Juste consquence tirer de l'incident. L'tat d'oxydation du cadenas, le dlabrement du radeau, dmontraient que plusieurs annes s'taient coules depuis que l'un avait t perdu et l'autre abandonn au bord de cette crique. Deux dductions ressortaient donc de ce double fait logique et indiscutable. Aussi, lorsqu'elles furent prsentes par John Cort, Max Huber et Khamis n'hsitrent pas les accepter: 1 Des explorateurs ou des voyageurs non indignes avaient atteint cette clairire, aprs s'tre embarqus soit au-dessus, soit au- dessous de la lisire de la grande fort; 2 Lesdits explorateurs ou voyageurs, pour une raison ou pour une autre, avaient laiss l leur radeau, afin d'aller reconnatre cette portion de la fort situe sur la rive droite. Dans tous les cas, aucun d'eux n'avait jamais reparu. Ni John Cort ni Max Huber ne se souvenaient qu'il et t question, depuis qu'ils habitaient le Congo, d'une exploration de ce genre. Si ce n'tait pas l de l'extraordinaire, c'tait tout au moins de l'inattendu, et Max Huber devrait renoncer l'honneur d'avoir t le premier visiteur de la grande fort, considre tort comme impntrable. Cependant, trs indiffrent cette question de priorit, Khamis examinait avec soin les madriers et les planches du radeau. Ceux- l se trouvaient en assez bon tat, celles-ci avaient souffert davantage des intempries et trois ou quatre seraient remplacer. Mais, enfin, construire de toutes pices un nouvel appareil, cela devenait inutile. Quelques rparations suffiraient. Le foreloper et ses compagnons, non moins satisfaits que surpris, possdaient le vhicule flottant qui leur permettrait de gagner le confluent du rio. Tandis que Khamis s'occupait de la sorte, les deux amis changeaient leurs ides au sujet de cet incident: Il n'y a pas d'erreur, rptait John Cort, des blancs ont dj reconnu la partie suprieure de ce cours d'eau, -- des blancs, ce n'est pas douteux... Que ce radeau, fait de pices grossires, et pu tre l'oeuvre des indignes, soit!... Mais il y a le cadenas... -- Le cadenas rvlateur... sans compter d'autres objets que nous ramasserons peut-tre..., observa Max Huber. -- Encore... Max?... -- Eh! John, il est possible que nous retrouvions les vestiges d'un campement, dont il n'y a pas trace en cet endroit, car il ne faut pas regarder comme tel la grotte o nous avons pass la nuit. Elle ne parat point avoir dj servi de lieu de halte, et je ne doute pas que nous n'ayons t les seuls jusqu'ici y chercher refuge... -- C'est l'vidence, mon cher Max. Allons jusqu'au coude du rio... -- Cela est d'autant plus indiqu, John, que l finit la clairire, et je ne serais pas tonn qu'un peu plus loin... -- Khamis? cria John Cort. Le foreloper rejoignit les deux amis. Eh bien, ce radeau?... demanda John Cort. -- Nous le rparerons sans trop de peine... Je vais rapporter les bois ncessaires. -- Avant de nous mettre la besogne, proposa Max Huber, descendons le long de la rive. Qui sait si nous ne recueillerons pas quelques ustensiles, ayant une marque de fabrication qui indiquerait leur origine?... Cela viendrait propos pour complter notre batterie de cuisine par trop insuffisante!... Une gourde et pas mme une tasse ni une bouilloire... -- Vous n'esprez pas, mon cher Max, dcouvrir office et table o le couvert serait mis pour des htes de passage?... -- Je n'espre rien, mon cher John, mais nous sommes en prsence d'un fait inexplicable... Tchons de lui imaginer une explication plausible. -- Soit, Max. -- Il n'y a pas d'inconvnient, Khamis, s'loigner d'un kilomtre?... -- la condition de ne pas dpasser le tournant, rpondit le foreloper. Puisque nous avons la facilit de naviguer, pargnons les marches inutiles... -- Entendu, Khamis, rpliqua John Cort. Et, tandis que le courant entranera notre radeau, nous aurons tout le loisir d'observer s'il existe des traces de campement sur l'une ou l'autre rive. Les trois hommes et Llanga suivirent la berge, une sorte de digue naturelle entre le marcage et la rivire. Tout en cheminant, ils ne cessaient de regarder leurs pieds, cherchant quelque empreinte, un pas d'homme, ou quelque objet qui et t laiss sur le sol. Malgr un minutieux examen, autant sur le haut qu'au bas de la berge, on ne trouva rien. Nulle part ne furent relevs des indices de passage ou de halte. Lorsque Khamis et ses compagnons eurent atteint la premire range d'arbres, ils furent salus par les cris d'une bande de singes. Ces quadrumanes ne parurent pas trop surpris de l'apparition d'tres humains. Ils s'enfuirent cependant. Qu'il y et des reprsentants de la gent simienne s'battre entre les branches, on ne pouvait s'en tonner. C'taient des babouins, des mandrills, qui se rapprochent physiquement des gorilles, des chimpanzs et des orangs. Comme toutes les espces de l'Afrique, ils n'avaient qu'un rudiment de queue, cet ornement tant rserv aux espces amricaines et asiatiques. Aprs tout, fit observer John Cort, ce ne sont pas eux qui ont construit le radeau, et, si intelligents qu'ils soient, ils n'en sont pas encore faire usage de cadenas... -- Pas plus que de cage, que je sache... dit alors Max Huber. -- De cage?... s'cria John Cort. quel propos, Max, parlez-vous de cage?... -- C'est qu'il me semble distinguer... entre les fourrs... une vingtaine de pas de la rive... une sorte de construction... -- Quelque fourmilire en forme de ruche, comme en lvent les fourmis d'Afrique... rpondit John Cort. -- Non, M. Max ne s'est pas tromp, affirma Khamis. Il y a l... oui... on dirait mme une cabane construite au pied de deux mimosas, et dont la faade serait en treillis... -- Cage ou cabane, rpliqua Max Huber, voyons ce qu'il y a dedans... -- Soyons prudents, dit le foreloper, et dfilons-nous l'abri des arbres... -- Que pouvons-nous craindre?... reprit Max Huber, qu'un double sentiment d'impatience et de curiosit peronnait, suivant son habitude. Du reste, les environs paraissaient tre dserts. On n'entendait que le chant des oiseaux et les cris des singes en fuite. Aucune trace ancienne ou rcente d'un campement n'apparaissait la limite de la clairire. Rien non plus la surface du cours d'eau, qui charriait de grosses touffes d'herbes. De l'autre ct, mme apparence de solitude et d'abandon. Les cent derniers pas furent rapidement franchis le long de la berge qui s'inflchissait alors pour suivre le tournant de la rivire. Le marcage finissait en cet endroit, et le sol s'asschait mesure qu'il se surlevait sous la futaie plus dense. L'trange construction se montrait alors de trois quarts, appuye aux mimosas, recouverte d'une toiture incline qui disparaissait sous un chaume d'herbes jaunies. Elle ne prsentait aucune ouverture latrale, et les lianes retombantes cachaient ses parois jusqu' leur base. Ce qui lui donnait bien l'aspect d'une cage, c'tait la grille, ou plutt le grillage de sa faade, semblable celui qui, dans les mnageries, spare les fauves du public. Cette grille avait une porte -- une porte ouverte en ce moment. Quant la cage, elle tait vide. C'est ce que reconnut Max Huber qui, le premier, s'tait prcipit l'intrieur. Des ustensiles, il en restait quelques-uns, une marmite en assez bon tat, un coquemar, une tasse, trois ou quatre bouteilles brises, une couverture de laine ronge, des lambeaux d'toffe, une hache rouille, un tui lunettes demi pourri sur lequel ne se laissait plus lire un nom de fabricant. Dans un coin gisait une boite en cuivre dont le couvercle, bien ajust, avait d prserver son contenu, si tant est qu'elle contint quelque chose. Max Huber la ramassa, essaya de l'ouvrir, n'y parvint pas. L'oxydation faisait adhrer les deux parties de la bote. Il fallut passer un couteau dans la fente du couvercle qui cda. La boite renfermait un carnet en bon tat de conservation, et, sur le plat de ce carnet, taient imprims ces deux mots que Max Huber lut haute voix: _Docteur JOHAUSEN_ CHAPITRE VIII _Le docteur Johausen_ Si John Cort, Max Huber et mme Khamis ne s'exclamrent pas entendre prononcer ce nom, c'est que la stupfaction leur avait coup la parole. Ce nom de Johausen fut une rvlation. Il dvoilait une partie du mystre qui recouvrait la plus fantasque des tentatives scientifiques modernes, o le comique se mlait au srieux, -- le tragique aussi, car on devait croire qu'elle avait eu un dnouement des plus dplorables. Peut-tre a-t-on souvenir de l'exprience laquelle voulut se livrer l'Amricain Garner dans le but d'tudier le langage des singes, et de donner ses thories une dmonstration exprimentale. Le nom du professeur, les articles rpandus dans le _Hayser's Weekly_, de New York, le livre publi et lanc en Angleterre, en Allemagne, en France, en Amrique, ne pouvaient tre oublis des habitants du Congo et du Cameroun, -- particulirement de John Cort et de Max Huber. Lui, enfin, s'cria l'un, lui, dont on n'avait plus aucune nouvelle... -- Et dont on n'en aura jamais, puisqu'il n'est pas l pour nous en donner!... s'cria l'autre. Lui, pour le Franais et l'Amricain, c'tait le docteur Johausen. Mais, devanant le docteur, voici ce qu'avait fait M. Garner. Ce n'est pas ce Yankee qui aurait pu dire ce que Jean-Jacques Rousseau dit de lui-mme au dbut des _Confessions:_ Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et qui n'aura point d'imitateurs. M. Garner devait en avoir un. Avant de partir pour le continent noir, le professeur Garner s'tait dj mis en rapport avec le monde des singes, -- le monde apprivois, s'entend. De ses longues et minutieuses remarques il retira la conviction que ces quadrumanes parlaient, qu'ils se comprenaient, qu'ils employaient le langage articul, qu'ils se servaient de certain mot pour exprimer le besoin de manger, de certain autre pour exprimer le besoin de boire. l'intrieur du Jardin zoologique de Washington, M. Garner avait fait disposer des phonographes destins recueillir les mots de ce vocabulaire. Il observa mme que les singes -- ce qui les distingue essentiellement des hommes -- ne parlaient jamais sans ncessit. Et il fut conduit formuler son opinion en ces termes: La connaissance que j'ai du monde animal m'a donn la ferme croyance que tous les mammifres possdent la facult du langage un degr qui est en rapport avec leur exprience et leurs besoins. Antrieurement aux tudes de M. Garner, on savait dj que les mammifres, chiens, singes et autres, ont l'appareil laryngo- buccal dispos comme l'est celui de l'homme et la glotte organise pour l'mission de sons articuls. Mais on savait aussi, -- n'en dplaise l'cole des simiologues, -- que la pense a prcd la parole. Pour parler, il faut penser, et penser exige la facult de gnraliser, -- facult dont les animaux sont dpourvus. Le perroquet parle, mais il ne comprend pas un mot de ce qu'il dit. La vrit, enfin, est que, si les btes ne parlent pas, c'est que la nature ne les a pas dotes d'une intelligence suffisante, car rien ne les en empcherait. Au vrai, ainsi que cela est acquis, pour qu'il y ait langage, a dit un savant critique, il faut qu'il y ait jugement et raisonnement bass, au moins implicitement, sur un concept abstrait et universel. Toutefois, ces rgles, conformes au bon sens, le professeur Garner n'en voulait tenir aucun compte. Il va de soi que sa doctrine fut trs discute. Aussi prit-il la rsolution d'aller se mettre en contact avec les sujets dont il rencontrerait grand nombre et grande varit dans les forts de l'Afrique tropicale. Lorsqu'il aurait appris le gorille et le chimpanz, il reviendrait en Amrique et publierait, avec la grammaire, le dictionnaire de la langue simienne. Force serait alors de lui donner raison et de se rendre l'vidence. M. Garner a-t-il tenu la promesse qu'il avait faite lui-mme et au monde savant?... C'tait la question, et, nul doute cet gard, le docteur Johausen ne le croyait pas, ainsi qu'on va pouvoir en juger. En l'anne 1892, M. Garner quitta l'Amrique pour le Congo, arriva Libreville le 12 octobre, et lut domicile dans la factorerie John Holtand and Co. jusqu'au mois de fvrier 1894. Ce fut cette poque seulement que le professeur se dcida commencer sa campagne d'tudes. Aprs avoir remont l'Ogou sur un petit bateau vapeur, il dbarqua Lambarne, et, le 22 avril, atteignit la mission catholique du Fernand-Vaz. Les Pres du Saint-Esprit l'accueillirent hospitalirement dans leur maison btie sur le bord de ce magnifique lac Fernand-Vaz. Le docteur n'eut qu' se louer des soins du personnel de la mission, qui ne ngligea rien pour lui faciliter son aventureuse tche de zoologiste. Or, en arrire de l'tablissement, se massaient les premiers arbres d'une vaste fort dans laquelle abondaient les singes. On ne pouvait imaginer de circonstances plus favorables pour se mettre en communication avec eux. Mais, ce qu'il fallait, c'tait vivre dans leur intimit et, en somme, partager leur existence. C'est ce propos que M. Garner avait fait fabriquer une cage de fer dmontable. Sa cage fut transporte dans la fort. Si l'on veut bien l'en croire, il y vcut trois mois, la plupart du temps seul, et put tudier ainsi le quadrumane l'tat de nature. La vrit est que le prudent Amricain avait simplement install sa maison mtallique vingt minutes de la mission des Pres, prs de leur fontaine, en un endroit qu'il baptisa du nom de Fort- Gorille, et auquel on accdait par une route ombreuse. Il y coucha mme trois nuits conscutives. Dvor par des myriades de moustiques, il ne put y tenir plus longtemps, dmonta sa cage et revint demander aux Pres du Saint-Esprit une hospitalit qui lui fut accorde sans rtribution. Enfin, le 18 juin, abandonnant dfinitivement la mission, il regagna l'Angleterre et revint en Amrique, rapportant pour unique souvenir de son voyage deux petits chimpanzs qui s'obstinrent ne point causer avec lui. Voil quel rsultat avait obtenu M. Garner. Au total, ce qui ne paraissait que trop certain, c'est que le patois des singes, s'il existait, restait encore dcouvrir, ainsi que les fonctions respectives qui jouaient un rle dans la formation de leur langage. Assurment, le professeur soutenait qu'il avait surpris divers signes vocaux ayant une signification prcise, tels: whouw, nourriture; cheny, boisson; iegk, prends garde, et autres relevs avec soin. Plus tard mme, la suite d'expriences faites au Jardin zoologique de Washington, et grce l'emploi du phonographe, il affirmait avoir not un mot gnrique se rapportant tout ce qui se mange et tout ce qui se boit; un autre pour l'usage de la main; un autre pour la supputation du temps. Bref, selon lui, cette langue se composait de huit ou neuf sons principaux, modifis par trente ou trente-cinq modulations, dont il donnait mme la tonalit musicale, l'articulation se faisant presque toujours en _la_ dise. Pour conclure, et d'aprs son opinion, en conformit de la doctrine darwinienne sur l'unit de l'espce et la transmission par hrdit des qualits physiques, non des dfauts, on pouvait dire: Si les races humaines sont les drivs d'une souche simiesque, pourquoi les dialectes humains ne seraient-ils point les drivs de la langue primitive de ces anthropodes? Seulement, l'homme a-t-il eu des singes pour anctres?... Voil ce qu'il aurait fallu dmontrer, et ce qui ne l'est pas. En somme, le prtendu langage des singes, surpris par le naturaliste Garner, n'tait que la srie des sons que ces mammifres mettent pour communiquer avec leurs semblables, comme tous les animaux: chiens, chevaux, moutons, oies, hirondelles, fourmis, abeilles, etc. Et, suivant la remarque d'un observateur, cette communication s'tablit soit par des cris, soit par des signes et des mouvements spciaux, et, s'ils ne traduisent pas des penses proprement dites, du moins expriment-ils des impressions vives, des motions morales, -- telles la joie ou la terreur. Il tait donc de toute vidence que la question n'avait pu tre rsolue par les tudes incompltes et peu exprimentales du professeur amricain. Et c'est alors que, deux annes aprs lui, il vint l'esprit d'un docteur allemand de recommencer la tentative en se transportant, cette fois, en pleine fort, au milieu du monde des quadrumanes, et non plus vingt minutes d'un tablissement de missionnaires, dt-il devenir la proie des moustiques, auxquels n'avait pu rsister la passion simiologique de M. Garner. Il y avait alors au Cameroun, Malinba, un certain savant du nom de Johausen. Il y demeurait depuis quelques annes. C'tait un mdecin, plus amateur de zoologie et de botanique que de mdecine. Lorsqu'il fut inform de l'infructueuse exprience du professeur Garner, la pense lui vint de la reprendre, bien qu'il et dpass la cinquantaine. John Cort avait eu l'occasion de s'entretenir plusieurs fois avec lui Libreville. S'il n'tait plus jeune, le docteur Johausen jouissait du moins d'une excellente sant. Parlant l'anglais et le franais comme sa langue maternelle, il comprenait mme le dialecte indigne, grce l'exercice de sa profession. Sa fortune lui permettait d'ailleurs de donner ses soins gratuitement, car il n'avait ni parents directs, ni collatraux au degr successible. Indpendant dans toute l'acception du mot, sans compte rendre personne, d'une confiance en lui-mme que rien n'et pu branler, pourquoi n'aurait-il pas fait ce qu'il lui convenait de faire? Il est bon d'ajouter que, bizarre et maniaque, il semblait bien qu'il y et ce qu'on appelle en France une flure dans son intellectualit. Il y avait au service du docteur un indigne dont il tait assez satisfait. Lorsqu'il connut le projet d'aller vivre en fort au milieu des singes, cet indigne n'hsita point accepter l'offre de son matre, ne sachant trop quoi il s'engageait. Il suit de l que le docteur Johausen et son serviteur se mirent la besogne. Une cage dmontable, genre Garner, mieux conditionne, plus confortable, commande en Allemagne, fut apporte bord d'un paquebot qui faisait l'escale de Malinba. D'autre part, en cette ville, on trouva sans peine rassembler des provisions, conserves et autres, des munitions, de manire n'exiger aucun ravitaillement pendant une longue priode. Quant au mobilier, trs rudimentaire, literie, linge, vtements, ustensiles de toilette et de cuisine, ces objets furent emprunts la maison du docteur, et aussi un vieil orgue de Barbarie dans la pense que les singes ne devaient pas tre insensibles au charme de la musique. En mme temps, il fit frapper un certain nombre de mdailles en nickel, avec son nom et son portrait, destines aux autorits de cette colonie simienne qu'il esprait fonder dans l'Afrique centrale. Pour achever, le 13 fvrier 1896, le docteur et l'indigne s'embarqurent Malinba avec leur matriel sur une barque du Nbarri et ils en remontrent le cours afin d'aller... D'aller o?... C'est ce que le docteur Johausen n'avait dit ni voulu dire personne. N'ayant pas besoin d'tre ravitaill de longtemps, il serait de la sorte l'abri de toutes les importunits. L'indigne et lui se suffiraient eux-mmes. Il n'y aurait aucun sujet de trouble ou de distraction pour les quadrumanes dont il voulait faire son unique socit, et il saurait se contenter des dlices de leur conversation, ne doutant pas de surprendre les secrets de la langue macaque. Ce que l'on sut plus tard, c'est que la barque, ayant remont le Nbarri pendant une centaine de lieues, mouilla au village de Nghila; qu'une vingtaine de noirs furent engags comme porteurs, que le matriel s'achemina dans la direction de l'est. Mais, dater de ce moment, on n'entendit plus parler du docteur Johausen. Les porteurs, revenus Nghila, taient incapables d'indiquer avec prcision l'endroit o ils avaient pris cong de lui. Bref, aprs deux ans couls, et malgr quelques recherches qui ne devaient pas aboutir, aucune nouvelle du docteur allemand ni de son fidle serviteur. Ce qui s'tait pass, John Cort et Max Huber allaient pouvoir le reconstituer -- en partie tout au moins. Le docteur Johausen avait atteint, avec son escorte, une rivire dans le nord-ouest de la fort de l'Oubanghi; puis, il procda la construction d'un radeau dont son matriel fournit les planches et les madriers; enfin, ce travail achev et l'escorte renvoye, son serviteur et lui descendirent le cours de ce rio inconnu, s'arrtrent et montrent la cabane l'endroit o elle venait d'tre retrouve sous les premiers arbres de la rive droite. Voil quelle tait la part de la certitude dans l'affaire du professeur. Mais que d'hypothses au sujet de sa situation actuelle!... Pourquoi la cage tait-elle vide?... Pourquoi ses deux htes l'avaient-ils quitte?... Combien de mois, de semaines, de jours fut-elle occupe?... tait-ce volontairement qu'ils taient partis?... Nulle probabilit cet gard... Est-ce donc qu'ils avaient t enlevs?... Par qui?... Par des indignes?... Mais la fort de l'Oubanghi passait pour tre inhabite... Devait-on admettre qu'ils avaient fui devant une attaque de fauves?... Enfin le docteur Johausen et l'indigne vivaient-ils encore?... Ces diverses questions furent rapidement poses entre les deux amis. Il est vrai, chaque hypothse ils ne pouvaient faire de rponses plausibles et se perdaient dans les tnbres de ce mystre. Consultons le carnet..., proposa John Cort. -- Nous en sommes rduits l, dit Max Huber. Peut-tre, dfaut de renseignements explicites, rien que par des dates, sera-t-il possible d'tablir... John Cort ouvrit le carnet, dont quelques pages adhraient par humidit. Je ne crois pas que ce carnet nous apprenne grand'chose..., observa-t-il. -- Pourquoi?... -- Parce que toutes les pages en sont blanches... l'exception de la premire... -- Et cette premire page, John?... -- Quelques bribes de phrases, quelques dates aussi, qui, sans doute, devaient servir plus tard au docteur Johausen rdiger son journal. Et John Cort, assez difficilement d'ailleurs, parvint dchiffrer les lignes suivantes crites au crayon en allemand et qu'il traduisait mesure: _29 juillet 1896. -- Arriv avec l'escorte la lisire de la fort d'Oubanghi... Camp sur rive droite d'une rivire... Construit notre radeau._ _3 aot. -- Radeau achev... Renvoy l'escorte Nghila... Fait disparatre toute trace de campement... Embarqu avec mon serviteur._ _9 aot. -- Descendu le cours d'eau pendant sept jours, sans obstacles... Arrt une clairire... Nombreux singes aux environs... Endroit qui parat convenable._ _10 aot. -- Dbarqu le matriel... Place choisie pour remonter la cabane-cage sous les premiers arbres de la rive droite, l'extrmit de la clairire... Singes nombreux, chimpanzs, gorilles._ _13 aot. -- Installation complte... Pris possession de la cabane... Environs absolument dserts... Nulle trace d'tres humains, indignes ou autres... Gibier aquatique trs abondant... Cours d'eau poissonneux... Bien abrits dans la cabane pendant une bourrasque._ _25 aot. -- Vingt-sept jours couls... Existence organise rgulirement... Quelques hippopotames la surface de la rivire, mais aucune agression de leur part... lans et antilopes abattus... Grands singes venus la nuit dernire proximit de la cabane... De quelle espce sont-ils? cela n'a pu tre encore reconnu... Ils n'ont pas fait de dmonstrations hostiles, tantt courant sur le sol, tantt juchs dans les arbres... Cru entrevoir un feu quelque cent pas sous la futaie... Fait curieux vrifier: il semble bien que ces singes parlent, qu'ils changent entre eux quelques phrases... Un petit a dit: Ngora!... Ngora!... Ngora!... mot que les indignes emploient pour dsigner la mre._ Llanga coutait attentivement ce que lisait son ami John, et, ce moment, il s'cria: Oui... oui... ngora... ngora... mre... ngora... ngora!... ce mot relev par le docteur Johausen et rpt par le jeune garon, comment John Cort ne se serait-il pas souvenu que, la nuit prcdente, il avait frapp son oreille? Croyant une illusion, une erreur, il n'avait rien dit ses compagnons de cet incident. Mais, aprs l'observation du docteur, il jugea devoir les mettre au courant. Et comme Max Huber s'criait: Dcidment, est-ce que le professeur Garner aurait eu raison?... Des singes qui parlent... -- Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c'est que j'ai, moi aussi, entendu ce mot de ngora!, affirma John Cort. Et il raconta en quelles circonstances ce mot avait t prononc d'une voix plaintive pendant la nuit du 14 au 15, tandis qu'il tait de garde. Tiens, tiens, fit Max Huber, voil qui ne laisse pas d'tre extraordinaire... -- N'est-ce pas ce que vous demandez, cher ami?... rpliqua John Cort. Khamis avait cout ce rcit. Vraisemblablement, ce qui paraissait intresser le Franais et l'Amricain le laissait assez froid. Les faits relatifs au docteur Johausen, il les accueillait avec indiffrence. L'essentiel, c'tait que le docteur et construit un radeau dont on disposerait, ainsi que des objets que renfermait sa cage abandonne. Quant savoir ce qu'taient devenus son serviteur et lui, le foreloper ne comprenait pas qu'il y et lieu de s'en inquiter, encore moins que l'on pt avoir la pense de se lancer travers la grande fort pour dcouvrir leurs traces, au risque d'tre enlev comme ils l'avaient t sans doute. Donc, si Max Huber et John Cort proposaient de se mettre leur recherche, il s'emploierait les en dissuader, il leur rappellerait que le seul parti prendre tait de continuer le voyage de retour en descendant le cours d'eau jusqu' l'Oubanghi. La raison, d'ailleurs, indiquait qu'aucune tentative ne saurait tre faite avec chance de succs... De quel ct se ft-on dirig pour retrouver le docteur allemand?... Si encore quelque indice et exist, peut-tre John Cort et-il regard comme un devoir d'aller son secours, peut-tre Max Huber se ft-il considr comme l'instrument de son salut, dsign par la Providence?... Mais rien, rien que ces phrases morceles du carnet et dont la dernire figurait sous la date du 25 aot, rien que des pages blanches qui furent vainement feuilletes jusqu' la dernire!... Aussi John Cort de conclure: Il est indubitable que le docteur est arriv en cet endroit un 9 aot et que ses notes s'arrtent au 25 du mme mois. S'il n'a plus crit depuis cette date, c'est que, pour une raison ou pour une autre, il avait quitt sa cabane o il n'tait rest que treize jours... -- Et, ajouta Khamis, il n'est gure possible d'imaginer ce qu'il a pu devenir. -- N'importe, observa Max Huber, je ne suis pas curieux... -- Oh! cher ami, vous l'tes un rare degr... -- Vous avez raison, John, et pour avoir le mot de cette nigme... -- Partons, se contenta de dire le foreloper. En effet, il n'y avait pas s'attarder. Mettre le radeau en tat de quitter la clairire, descendre le rio, cela s'imposait. Si, plus tard, on jugeait convenable d'organiser une expdition au profit du docteur Johausen, de s'aventurer jusqu'aux extrmes limites de la grande fort, cela se pourrait faire dans des conditions plus favorables, et libre aux deux amis d'y prendre part. Avant de sortir de la cage, Khamis en visita les moindres coins. Peut-tre y trouverait-il quelque objet utiliser. Ce ne serait pas l acte d'indlicatesse, car, aprs deux ans d'absence, comment admettre que leur possesseur repart jamais pour les rclamer?... La cabane, en somme, solidement construite, offrait encore un excellent abri. La toiture de zinc, recouverte de chaume, avait rsist aux intempries de la mauvaise saison. La faade antrieure, la seule qui ft treillage, regardait l'est, moins expose ainsi aux grands vents. Et, probablement, le mobilier, literie, table, chaises, coffre, et t retrouv intact, si on ne l'avait emport, et, pour tout dire, cela semblait assez inexplicable. Cependant, aprs ces deux annes d'abandon, diverses rparations auraient t ncessaires. Les planches des parois latrales commenaient se disjoindre, le pied des montants jouait dans la terre humide, des indices de dlabrement se manifestaient sous les festons de lianes et de verdure. C'tait une besogne dont Khamis et ses compagnons n'avaient point se charger. Que cette cabane dt jamais servir de refuge quelque autre amateur de simiologie, c'tait fort improbable. Elle serait donc laisse telle qu'elle tait. Et, maintenant, n'y recueillerait-on pas d'autres objets que le coquemar, la tasse, l'tui lunettes, la hachette, la bote du carnet que les deux amis venaient de ramasser? Khamis chercha avec soin. Ni armes, ni ustensiles, ni caisses, ni conserves, ni vtements. Aussi le foreloper allait-il ressortir les mains vides, lorsque dans un angle du fond, droite, le sol, qu'il frappait du pied, rendit un son mtallique. Il y a quelque chose l..., dit-il. -- Peut-tre une clef?... rpondit Max Huber. -- Et pourquoi une clef?... demanda John Cort. -- Eh! mon cher John..., la clef du mystre! Ce n'tait point une clef, mais une caisse en fer-blanc qui avait t enterre cette place et que retira Khamis. Elle ne paraissait pas avoir souffert, et, non sans une vive satisfaction, il fut constat qu'elle contenait une centaine de cartouches! Merci, bon docteur, s'cria Max Huber, et puissions-nous reconnatre un jour le signal service que vous nous aurez rendu! Service signal, en effet, car ces cartouches taient prcisment du mme calibre que les carabines du foreloper et de ses deux compagnons. Il ne restait plus qu' revenir au lieu de halte, et remettre le radeau en tat de navigabilit. Auparavant, proposa John Cort, voyons s'il n'existe aucune trace du docteur Johausen et de son serviteur aux environs... Il est possible que tous deux aient t entrans par les indignes dans les profondeurs de la fort, mais il est possible aussi qu'ils aient succomb en se dfendant... et si leurs restes sont sans spulture... -- Notre devoir serait de les ensevelir, dclara Max Huber. Les recherches dans un rayon de cent mtres ne donnrent pas de rsultat. On devait en conclure que l'infortun Johausen avait t enlev -- et, par qui si ce n'est pas les indignes, ceux-l mmes que le docteur prenait pour des singes et qui causaient entre eux?... Quelle apparence, en effet, que des quadrumanes fussent dous de la parole?... En tout cas, fit observer John Cort, cela indique que la fort de l'Oubanghi est frquente par des nomades, et nous devons nous tenir sur nos gardes... -- Comme vous dites, monsieur John, approuva Khamis. Maintenant, au radeau... -- Et ne pas savoir ce qu'est devenu ce digne Teuton!... rpliqua Max Huber. O peut-il tre?... -- L o sont les gens dont on n'a plus de nouvelles, dit John Cort. -- Est-ce une rponse cela, John?... -- C'est la seule que nous puissions faire, mon cher Max. Lorsque tous furent de retour la grotte, il tait environ neuf heures. Khamis s'occupa d'abord de prparer le djeuner. Puisqu'il disposait d'une marmite, Max Huber demanda que l'on substitut la viande bouillie la viande rtie ou grille. Ce serait une variante au menu ordinaire. La proposition accepte, on alluma le feu, et, vers midi, les convives se dlectrent d'une soupe laquelle il ne manquait que le pain, les lgumes et le sel. Mais, avant le djeuner, tous avaient travaill aux rparations du radeau comme ils y travaillrent aprs. Trs heureusement, Khamis avait trouv derrire la cabane quelques planches qui purent remplacer celles de la plate-forme, pourries en plusieurs endroits. Grosse besogne d'vite, tant donn le manque d'outils. Cet ensemble de madriers et de planches fut rattach au moyen de lianes aussi solides que des ligaments de fer, ou tout au moins que des cordes d'amarrage. L'ouvrage tait termin lorsque le soleil disparut derrire les massifs de la rive droite du rio. Le dpart avait t remis au lendemain ds l'aube. Mieux valait passer la nuit dans la grotte. En effet, la pluie qui menaait se mit tomber avec force vers huit heures. Ainsi donc, aprs avoir retrouv l'endroit o tait venu s'installer le docteur Johausen, Khamis et ses compagnons partiraient sans savoir ce que ledit docteur tait devenu!... Rien... rien!... Pas un seul indice!... Cette pense ne cessait d'obsder Max Huber, alors qu'elle proccupait assez peu John Cort et laissait le foreloper tout fait indiffrent. Il allait rver de babouins, de chimpanzs, de gorilles, de mandrilles, de singes parlants, tout en convenant que le docteur n'avait pu avoir affaire qu' des indignes!... Et alors -- l'imaginatif qu'il tait! -- la grande fort lui rapparaissait avec ses ventualits mystrieuses, les invraisemblables hantises que lui suggraient ses profondeurs, peuplades nouvelles, types inconnus, villages perdus sous les grands arbres... Avant de s'tendre au fond de la grotte: Mon cher John, et vous aussi, Khamis, dit-il, j'ai une proposition vous soumettre... -- Laquelle, Max?... -- C'est de faire quelque chose pour le docteur... -- Se lancer sa recherche?... se rcria le foreloper. -- Non, reprit Max Huber, mais donner son nom ce cours d'eau, qui n'en a pas, je prsume... Et voil pourquoi le rio Johausen figurera dsormais sur les cartes modernes de l'Afrique quatoriale. La nuit fut tranquille, et, tandis qu'ils veillaient tour tour, ni John Cort, ni Max Huber, ni Khamis n'entendirent un seul mot frapper leur oreille. CHAPITRE IX _Au courant du rio Johausen_ Il tait six heures et demie du matin, lorsque, la date du 16 mars, le radeau dmarra, s'loigna de la berge et prit le courant du rio Johausen. peine faisait-il jour. L'aube se leva rapidement. Des nuages couraient travers les hautes zones de l'espace sous l'influence d'un vent vif. La pluie ne menaait plus, mais le temps demeurerait couvert pendant toute la journe. Khamis et ses compagnons n'auraient pas s'en plaindre, puisqu'ils allaient descendre le courant d'une rivire d'ordinaire largement expose aux rayons perpendiculaires du soleil. Le radeau, de forme oblongue, ne mesurait que sept huit pieds de large, sur une douzaine en longueur, tout juste suffisant pour quatre personnes et quelques objets qu'il transportait avec elles. Trs rduit, d'ailleurs, ce matriel: la caisse mtallique de cartouches, les armes, comprenant trois carabines, le coquemar, la marmite, la tasse. Quant aux trois revolvers, d'un calibre infrieur celui des carabines, on n'aurait pu s'en servir que pour une vingtaine de coups en comptant les cartouches restant dans les poches de John Cort et de Max Huber. Au total il y avait lieu d'esprer que les munitions ne feraient point dfaut aux chasseurs jusqu' leur arrive sur les rives de l'Oubanghi. l'avant du radeau, sur une couche de terre soigneusement tasse, tait dispos un amas de bois sec, aisment renouvelable, pour le cas o Khamis aurait besoin de feu en dehors des heures de halte. l'arrire, une forte godille, faite avec l'une des planches, permettrait de diriger l'appareil ou tout au moins de le maintenir dans le sens du courant. Entre les deux rives, distantes d'une cinquantaine de mtres, ce courant se dplaait avec une vitesse d'environ un kilomtre l'heure. cette allure, le radeau emploierait donc de vingt trente jours franchir les quatre cents kilomtres qui sparaient le foreloper et ses compagnons de l'Oubanghi. Si c'tait peu prs la moyenne obtenue par la marche sous bois, le cheminement s'effectuerait presque sans fatigues. Quant aux obstacles qui pourraient barrer le cours du rio Johausen, on ne savait quoi s'en tenir. Ce qui fut constat au dbut, c'est que la rivire tait profonde et sinueuse. Il y aurait lieu d'en surveiller attentivement le cours. Si des chutes ou des rapides l'embarrassaient, le foreloper agirait suivant les circonstances. Jusqu' la halte de midi, la navigation s'opra aisment. En manoeuvrant, on vita les remous aux pointes des berges. Le radeau ne toucha pas une seule fois, grce a l'adresse de Khamis qui rectifiait la direction d'un bras vigoureux. John Cort, post l'avant, sa carabine prs de lui, observait les berges dans un intrt purement cyngtique. Il songeait renouveler les provisions. Que quelque gibier de poil ou de plume arrivt sa porte, il serait facilement abattu. Ce fut mme ce qui survint vers neuf heures et demie. Une balle tua raide un waterbuck, espce d'antilope qui frquente le bord des rivires. Un beau coup! dit Max Huber. -- Coup inutile, dclara John Cort, si nous ne pouvons prendre possession de la bte... -- Ce sera l'affaire de quelques instants, rpliqua le foreloper. Et, appuyant sur la godille, il rapprocha le radeau de la rive, prs d'une petite grve o gisait le waterbuck. L'animal dpec, on en garda les morceaux utilisables pour les repas prochains. Entre-temps, Max Huber avait mis profit ses talents de pcheur, bien qu'il n'et sa disposition que des engins trs rudimentaires, deux bouts de ficelle trouvs dans la cage du docteur, et, pour hameons, des pines d'acacia amorces avec de petits morceaux de viande. Les poissons se dcideraient-ils mordre, parmi ceux que l'on voyait apparatre la surface du rio?... Max Huber s'tait agenouill tribord du radeau, et Llanga, sa droite, suivait l'opration non sans un vif intrt. Il faut croire que les brochets du rio Johausen ne sont pas moins voraces que stupides, car l'un d'eux ne tarda gure avaler l'hameon. Aprs l'avoir pm, -- c'est le mot, -- ainsi que les indignes font de l'hippopotame pris dans ces conditions, Max Huber fut assez adroit pour l'amener au bout de sa ligne. Ce poisson pesait bien de huit neuf livres, et l'on peut tre certain que les passagers n'attendraient pas au lendemain pour s'en rgaler. la halte de midi, le djeuner se composa d'un filet rti de waterbuck et du brochet dont il ne resta que les artes. Pour le dner, il fut convenu que l'on ferait la soupe avec un bon quartier de l'antilope. Et, comme cela ncessiterait plusieurs heures de cuisson, le foreloper alluma le foyer l'avant du radeau, assujettit la marmite sur le feu. Puis la navigation reprit sans interruption jusqu'au soir. La pche ne donna aucun rsultat pendant l'aprs-midi. Vers six heures, Khamis s'arrta le long d'une troite grve rocheuse, ombrage par les basses branches d'un gommier de l'espce krabah. Il avait heureusement choisi le lieu de halte. En effet, les bivalves, moules et ostraces, abondaient entre les pierres. Aussi les unes cuites, les autres crues, compltrent agrablement le menu du soir. Avec trois ou quatre morceaux de biscuit et une pince de sel, le repas n'et rien laiss dsirer. Comme la nuit menaait d'tre sombre, le foreloper ne voulut point s'abandonner la drive. Le rio Johausen chanait parfois des troncs normes. Un abordage et pu tre trs dommageable pour le radeau. La couche fut donc organise au pied du gommier sur un amas d'herbes. Grce la garde successive de John Cort, de Max Huber et de Khamis, le campement ne reut aucune mauvaise visite. Seulement les cris des singes ne discontinurent pas depuis le coucher du soleil jusqu' son lever. Et j'ose affirmer que ceux-l ne parlaient pas! s'cria Max Huber, lorsque, le jour venu, il alla plonger dans l'eau limpide du rio sa figure et ses mains que les malfaisants moustiques n'avaient gure pargnes. Ce matin-l, le dpart fut diffr d'une grande heure. Il tombait une violente pluie. Mieux valait viter ces douches diluviennes que le ciel verse si frquemment sur la rgion quatoriale de l'Afrique. L'pais feuillage du gommier prserva le campement dans une certaine mesure non moins que le radeau accost au pied de ses puissantes racines. Au surplus, le temps tait orageux. la surface de la rivire, les gouttes d'eau s'arrondissaient en petites ampoules lectriques. Quelques grondements de tonnerre roulaient en amont sans clairs. La grle n'tait point craindre, les immenses forts de l'Afrique ayant le don d'en dtourner la chute. Cependant l'tat de l'atmosphre tait assez alarmant pour que John Cort crt devoir mettre cette observation: Si cette pluie ne prend pas fin, il sera prfrable de demeurer o nous sommes... Nous avons maintenant des munitions... nos cartouchires sont pleines, mais ce sont les vtements de rechange qui manquent... -- Aussi, rpliqua Max Huber en riant, pourquoi ne pas nous habiller la mode du pays... en peau humaine?... Voil qui simplifie les choses!... Il suffit de se baigner pour laver son linge et de se frotter dans la brousse pour brosser ses habits!... La vrit est que, depuis une huitaine de jours, les deux amis avaient d chaque matin procder ce lavage, faute de pouvoir se changer. Cependant, l'averse fut si violente qu'elle ne dura pas plus d'une heure. On mit ce temps profit pour le premier djeuner. ce repas figura un plat nouveau, -- le trs bien venu: des oeufs d'outarde pondus frachement, dnichs par Llanga et que Khamis fit durcir l'eau bouillante du coquemar. Cette fois encore, Max Huber se plaignit, non sans raison, que dame nature et nglig de mettre dans les oeufs le grain de sel dont ils ne sauraient se passer. Vers sept heures et demie, la pluie cessa, bien que le ciel restt orageux. Aussi le radeau regagna-t-il le courant au milieu de la rivire. Les lignes mises la trane, plusieurs poissons eurent l'obligeance de mordre temps pour figurer au menu du repas de midi. Khamis proposa de ne point faire la halte habituelle, afin de rattraper le retard du matin. Sa proposition accepte, John Cort alluma le feu, et la marmite chanta bientt sur les charbons ardents. Comme il y avait encore une suffisante rserve de waterbuck, les fusils demeurrent muets. Et pourtant Max Huber fut tent plus d'une fois par quelques belles pices, rdant par couples sur les rives. Cette partie de la fort tait trs giboyeuse. Sans parler des volatiles aquatiques, les ruminants y abondaient. Frquemment, des ttes de pallahs et de sassabys, qui sont une varit d'antilopes, dressrent leurs cormes entre les herbes et les roseaux des berges. plusieurs reprises s'approchrent des lans de forte taille, des daims rouges, des steimbocks, gazelles de petite taille, des koudous, de l'espce des cerfs de l'Afrique centrale, des cuaggas, mme des girafes, dont la chair est trs succulente. Il et t facile d'abattre quelques-unes de ces btes, mais quoi bon, puisque la nourriture tait assure jusqu'au lendemain?... Et puis, inutile de surcharger et d'encombrer le radeau. C'est ce que John Cort fit justement observer son ami. Que voulez-vous, mon cher John? avoua Max Huber. Mon fusil me monte de lui-mme la joue, lorsque je vois de si beaux coups ma porte. Toutefois, comme ce n'et t que tirer pour tirer, et bien que cette considration ne soit pas pour arrter un vrai chasseur, Max Huber intima l'ordre sa carabine de se tenir tranquille, de ne point s'pauler d'elle-mme. Les alentours ne retentirent donc pas de dtonations intempestives, et le radeau descendit paisiblement le cours du rio Johausen. Khamis, John Cort et Max Huber eurent d'ailleurs lieu de se ddommager dans l'aprs-midi. Les armes feu durent faire entendre leur voix -- la voix de la dfensive, sinon celle de l'offensive. Depuis le matin, une dizaine de kilomtres avaient t franchis. La rivire dessinait alors de capricieuses sinuosits, bien que sa direction gnrale se maintnt toujours vers le sud-ouest. Ses berges, trs accidentes, prsentaient une bordure d'arbres normes, principalement des bombax, dont le parasol plafonnait la surface du rio. Qu'on en juge! Quoique la largeur du Johausen n'et pas diminu, qu'elle atteignt parfois de cinquante soixante mtres, les basses branches de ces bombax se rejoignaient et formaient un berceau de verdure sous lequel murmurait un lger clapotis. Quantit de ces branches enchevtres leur extrmit, se rattachaient au moyen de lianes serpentantes, -- pont vgtal sur lequel des clowns agiles, ou tout au moins des quadrumanes, auraient pu se transporter d'une rive l'autre. Les nuages orageux n'ayant pas encore abandonn les basses zones de l'horizon, le soleil embrasait l'espace et ses rayons tombaient pic sur la rivire. Donc Khamis et ses compagnons ne pouvaient qu'apprcier cette navigation sous un pais dme de verdure. Elle leur rappelait le cheminement au milieu du sous-bois, le long des passes ombreuses, sans fatigue cette fois, sans les embarras d'un sol embroussaill de siziphus et autres herbes pineuses. Dcidment, c'est un parc, cette fort de l'Oubanghi, dclara John Cort, un parc avec ses massifs arborescents et ses eaux courantes!... On se croirait dans la rgion du Parc-National des tats-Unis, aux sources du Missouri et de la Yellowstone!... -- Un parc o pullulent les singes, fit observer Max Huber. C'est croire que toute la gent simienne s'y est donn rendez-vous!... Nous sommes en plein royaume de quadrumanes, o chimpanzs, gorilles, gibbons, rgnent en toute souverainet! Ce qui justifiait cette observation, c'tait l'norme quantit de ces animaux qui occupaient les rives, apparaissaient sur les arbres, couraient et gambadaient dans les profondeurs de la fort. Jamais Khamis et ses compagnons n'en avaient tant vu, ni de si turbulents, ni de si contorsionnistes. Aussi que de cris, que de sauts, que de culbutes, et quelle srie de grimaces un photographe aurait pu saisir avec son objectif! Aprs tout, ajouta Max Huber, rien que de trs naturel!... Est-ce que nous ne sommes pas au centre de l'Afrique!... Or, entre les indignes et les quadrumanes congolais, -- en exceptant Khamis, bien entendu, -- j'estime que la diffrence est mince... -- Elle est tout juste, rpliqua John Cort, de ce qui distingue l'homme de l'animal, l'tre pourvu d'intelligence de l'tre qui n'est soumis qu'aux impersonnalits de l'instinct... -- Celui-ci infiniment plus sr que celle-l, mon cher John! -- Je n'y contredis pas, Max. Mais ces deux facteurs de la vie sont spars par un abme et, tant qu'on ne l'aura pas combl, l'cole transformiste ne sera pas fonde prtendre que l'homme descend du singe... -- Juste, rpondit Max Huber, et il manque toujours un chelon l'chelle, un type entre l'anthropode et l'homme, avec un peu moins d'instinct et un peu plus d'intelligence... Et si ce type fait dfaut, c'est sans doute parce qu'il n'a jamais exist... D'ailleurs, lors mme qu'il existerait, la question souleve par la doctrine darwinienne ne serait pas encore rsolue, mon avis du moins... En ce moment, il y avait mieux faire qu' essayer de rsoudre, en vertu de cet axiome que la nature ne procde pas par sauts, la question de savoir si tous les tres vivants se raccordent entre eux. Ce qui convenait, c'tait de prendre des prcautions ou des mesures contre les manifestations hostiles d'une engeance redoutable par sa supriorit numrique. Il et t d'une rare imprudence de la traiter en quantit ngligeable. Ces quadrumanes formaient une arme recrute dans toute la population simienne de l'Oubanghi. leurs dmonstrations, on ne pouvait se tromper, et il faudrait bientt se dfendre outrance. Le foreloper observait cette bruyante agitation non sans srieuse inquitude. Cela se voyait son rude visage auquel le sang affluait, ses pais sourcils abaisss, son regard d'une vivacit pntrante, son front o se creusaient de larges plis. Tenons-nous prts, dit-il, la carabine charge, les cartouches porte de la main, car je ne sais trop comment les choses vont tourner... -- Bah! un coup de fusil aura bientt fait de disperser ces bandes..., repartit Max Huber. Et il paula sa carabine. Ne tirez pas, monsieur Max!... s'cria Khamis. Il ne faut point attaquer... il ne faut pas provoquer!... C'est assez d'avoir se dfendre! -- Mais ils commencent..., rpliqua John Cort. -- Ne ripostons que si cela devient ncessaire!... dclara Khamis. L'agression ne tarda pas s'accentuer. De la rive partaient des pierres, des morceaux de branches, lancs par ces singes dont les grands types sont dous d'une force colossale. Ils jetaient mme des projectiles de nature plus inoffensive, entre autres les fruits arrachs aux arbres. Le foreloper essaya de maintenir le radeau au milieu du rio, presque gale distance de l'une et de l'autre berge. Les coups seraient moins dangereux, tant moins assurs. Le malheur tait de n'avoir aucun moyen de s'abriter contre cette attaque. En outre, le nombre des assaillants s'accroissait, et plusieurs projectiles avaient dj atteint les passagers, sans trop leur faire de mal, il est vrai. En voil assez..., finit par dire Max Huber. Et, visant un gorille qui se dmenait entre les roseaux, il l'abattit du coup. Au bruit de la dtonation rpondirent des clameurs assourdissantes. L'agression ne cessa point, les bandes ne prirent pas la fuite. Et, en somme, vouloir les exterminer, ces singes, l'un aprs l'autre, les munitions n'y pourraient suffire. Rien qu' une balle par quadrumane, la rserve serait vite puise. Que feraient, alors, les chasseurs, la cartouchire vide? Ne tirons plus, ordonna John Cort. Cela ne servirait qu' surexciter ces maudites btes! Nous en serons quittes, esprons- le, pour quelques contusions sans importance... -- Merci! riposta Max Huber, qu'une pierre venait d'atteindre la jambe. On continua donc de descendre, suivi par la double escorte sur les rives, trs sinueuses en cette partie du rio Johausen. En de certains rtrcissements, elles se rapprochaient ce point que la largeur du lit se rduisait d'un tiers. La marche du radeau s'accroissait alors avec la vitesse du courant. Enfin, la nuit close, peut-tre les hostilits prendraient-elles fin. Peut-tre les assaillants se disperseraient-ils travers la fort. Dans tous les cas, s'il le fallait, au lieu de s'arrter pour la halte du soir, Khamis se risquerait naviguer toute la nuit. Or, il n'tait que quatre heures, et, jusqu' sept, la situation resterait trs inquitante. En effet, ce qui l'aggravait, c'est que le radeau n'tait pas l'abri d'un envahissement. Si les singes, pas plus que les chats, n'aiment l'eau, s'il n'y avait pas craindre qu'ils se missent la nage, la disposition des ramures au-dessus de la rivire leur permettait, en divers endroits, de s'aventurer par ces ponts de branches et de lianes, puis de se laisser choir sur la tte de Khamis et de ses compagnons. Cela ne serait qu'un jeu pour ces btes aussi agiles que malfaisantes. Ce fut mme la manoeuvre que cinq ou six grands gorilles tentrent vers cinq heures, un coude de la rivire o se joignait le branchage des bombax. Ces animaux, posts cinquante pas en aval, attendaient le radeau au passage. John Cort les signala, et il n'y avait pas se mprendre sur leurs intentions. Ils vont nous tomber dessus, s'cria Max Huber, et si nous ne les forons pas dcamper... -- Feu! commanda le foreloper. Trois dtonations retentirent. Trois singes, mortellement touchs, aprs avoir essay de se raccrocher aux branches, s'abattirent dans le rio. Au milieu de clameurs plus violentes, une vingtaine de quadrumanes s'engagrent entre les lianes, prts se prcipiter. On dut prestement recharger les armes et tirer sans perdre un instant. Une fusillade assez nourrie s'ensuivit. Dix ou douze gorilles et chimpanzs furent blesss avant que le radeau se trouvt sous le pont vgtal et, dcourags, leurs congnres s'enfuirent sur les rives. Une rflexion qui vint l'esprit, c'est que, si le professeur Garner se ft install dans ces profondeurs de la grande fort, son sort aurait t celui du docteur Johausen. En admettant que ce dernier et t accueilli par la population forestire de la mme faon que Khamis, John Cort et Max Huber, en fallait-il davantage pour expliquer sa disparition? Toutefois, en cas d'agression, on et d en retrouver les tmoignages non quivoques. Grce aux instincts destructeurs des singes, la cage ne serait pas reste intacte, et il n'y en aurait eu que les dbris la place qu'elle occupait. Aprs tout, cette heure, le plus urgent n'tait pas de s'inquiter du docteur allemand, mais de ce qu'il adviendrait du radeau. Prcisment, la largeur du rio diminuait peu peu. cent pas sur la droite, en avant d'une pointe, l'eau tourbillonnante indiquait un fort remous. Si le radeau y tombait, ne subissant plus l'action du courant dtourn par la pointe, il serait dross contre la berge. Khamis pouvait bien avec sa godille le maintenir au fil de l'eau, mais l'obliger s'carter du remous, ce serait difficile. Les singes de la rive droite viendraient l'assaillir en grand nombre. Aussi les mettre en fuite coups de fusil s'imposait-il. Les carabines se mirent donc de la partie au moment o le radeau commenait tourner sur lui-mme. Un instant aprs, la bande avait disparu. Ce n'taient pas les balles, ce n'taient pas les dtonations qui l'avaient disperse. Depuis une heure, un orage montait vers le znith. Les nuages blafards couvraient maintenant le ciel. ce moment, les clairs embrasrent l'espace, et le mtore se dchana avec cette prodigieuse rapidit, particulire aux basses latitudes. ces formidables clats de la foudre, les quadrumanes ressentirent ce trouble instinctif que produit sur tous les animaux l'influence lectrique. Ils prirent peur, ils allrent chercher sous de plus pais massifs un abri contre ces coruscations aveuglantes, ce formidable dchirement des nues. En quelques minutes, les deux berges furent dsertes, et, de cette bande, il ne resta qu'une vingtaine de corps, sans vie, tendus entre les roseaux des berges. CHAPITRE X _Ngora!_ Le lendemain, le ciel rassrn -- on pourrait dire pousset par le puissant plumeau des orages -- arrondissait sa vote d'un bleu cru au-dessus de la cime des arbres. Au lever du soleil, les fines gouttelettes des feuilles et des herbes se volatilisrent. Le sol, trs rapidement assch, se prtait au cheminement en fort. Mais il n'tait pas question de reprendre pied la route du sud-ouest. Si le rio Johausen ne s'cartait pas de cette direction, Khamis ne doutait plus d'atteindre en une vingtaine de jours le bassin de l'Oubanghi. Le violent trouble atmosphrique, ses milliers d'clairs, ses roulements prolongs, ses chutes de foudre, n'avaient cess qu' trois heures du matin. Aprs avoir accost la berge travers le remous, le radeau avait trouv un abri. En cet endroit se dressait un norme baobab dont le tronc, vid l'intrieur, ne tenait plus que par son corce. Khamis et ses compagnons, en se serrant, y auraient place. On y transporta le modeste matriel, ustensiles, armes, munitions, qui n'eut point souffrir des rafales et dont le rembarquement s'effectua l'heure du dpart. Ma foi, il est venu propos, cet orage! observa John Cort, qui s'entretenait avec Max, tandis que le foreloper disposait les restes du gibier pour ce premier repas. Tout en causant, les deux jeunes gens s'occupaient nettoyer leurs carabines, travail indispensable aprs la fusillade trs vive de la veille. Entre temps, Llanga furetait au milieu des roseaux et des herbes, la recherche des nids et des oeufs. Oui, mon cher John, l'orage est venu propos, dit Max Huber, et fasse le ciel que ces abominables btes ne s'avisent pas de reparatre maintenant qu'il est dissip!... Dans tous les cas, tenons-nous sur nos gardes. Khamis n'tait pas sans avoir eu cette crainte qu'au lever du jour les quadrumanes ne revinssent sur les deux rives. Et tout d'abord il fut rassur: on n'entendait aucun bruit suspect mesure que l'aube pntrait le sous-bois. J'ai parcouru la rive sur une centaine de pas, et je n'ai aperu aucun singe, assura John Cort... -- C'est de bon augure, rpondit Max Huber, et j'espre utiliser dsormais nos cartouches autrement qu' nous dfendre contre des macaques!... J'ai cru que toute notre rserve allait y passer... -- Et comment aurions-nous pu la renouveler? reprit John Cort... Il ne faut pas compter sur une seconde cage pour se ravitailler de balles, de poudres et de plomb... -- Eh! s'cria Max Huber, quand je songe que le docteur voulait tablir des relations sociales avec de pareils tres!... Le joli monde!... Quant dcouvrir quels termes ils emploient pour s'inviter dner et comment ils se disent bonjour ou bonsoir, il faut vraiment tre un professeur Garner, comme il y en a quelques- uns en Amrique... ou un docteur Johausen, comme il y en a quelques-uns en Allemagne, et peut-tre mme en France... -- En France, Max?... -- Oh! si l'on cherchait parmi les savants de l'Institut ou de la Sorbonne, on trouverait bien quelque idio... -- Idiot!... rpta John Cort en protestant. -- Idiomographe, acheva Max Huber, qui serait capable de venir dans les forts congolaises recommencer les tentatives du professeur Garner et du docteur Johausen! -- En tout cas, mon cher Max, si l'on est rassur sur le compte du premier, qui parat avoir rompu tout rapport avec la socit des macaques, il n'en est pas ainsi du second, et je crains bien que... -- Que les babouins ou autres ne lui aient rompu les os!... poursuivit Max Huber. la faon dont ils nous ont accueillis hier, on peut juger si ce sont des tres civiliss et s'il est possible qu'ils le deviennent jamais! -- Voyez-vous, Max, j'imagine que les btes sont destines rester btes... -- Et les hommes aussi!... rpliqua Max Huber en riant. N'empche que j'ai un gros regret de revenir Libreville sans rapporter des nouvelles du docteur... -- D'accord, mais l'important pour nous serait d'avoir pu traverser cette interminable fort... -- a se fera... -- Soit, mais je voudrais que ce ft fait! Du reste, le parcours ne prsentait plus que des chances assez heureuses, puisque le radeau n'avait qu' s'abandonner au courant. Encore convenait-il que le lit du rio Johausen ne ft pas embarrass de rapides, coup de barrages, interrompu par des chutes. C'est ce que redoutait surtout le foreloper. En ce moment, il appela ses compagnons pour le djeuner. Llanga revint presque aussitt, rapportant quelques oeufs de canard, qui furent rservs pour le repas de midi. Grce au morceau d'antilope, il n'y aurait pas lieu de renouveler la provision de gibier avant la halte de la mridienne. Eh! j'y songe, suggra John Cort, pour ne pas avoir inutilement dpens nos munitions, pourquoi ne pas se nourrir de la chair des singes?... -- Ah! pouah! fit Max Huber. -- Voyez ce dgot!... -- Quoi, mon cher John, des ctelettes de gorille, des filets de gibbons, des gigots de chimpanzs... toute une fricasse de mandrilles... -- Ce n'est pas mauvais, affirma Khamis. Les indignes ne font point fi d'une grillade de ce genre. -- Et j'en mangerais au besoin..., dit John Cort. -- Anthropophage! s'cria Max Huber. Manger presque son semblable... -- Merci, Max!... En fin de compte, on abandonna aux oiseaux de proie les quadrumanes tus pendant la bataille. La fort de l'Oubanghi possdait assez de ruminants et de volailles pour que l'on ne ft pas aux reprsentants de l'espce simienne l'honneur de les introduire dans un estomac humain. Khamis prouva de srieuses difficults tirer le radeau du remous et doubler la pointe. Tous donnrent la main cette manoeuvre, qui demanda prs d'une heure. On avait d couper de jeunes baliveaux, puis les brancher afin d'en faire des espars au moyen desquels on s'carta de la berge. Le remous y maintenant le radeau, si la bande ft revenue cette heure, il n'aurait pas t possible d'viter son attaque en se rejetant dans le courant. Sans doute, ni le foreloper ni ses compagnons ne fussent sortis sains et saufs de cette lutte trop ingale. Bref, aprs mille efforts, le radeau dpassa l'extrmit de la pointe et commena redescendre le cours du rio Johausen. La journe promettait d'tre belle. Aucun symptme d'orage l'horizon, aucune menace de pluie. En revanche, une averse de rayons solaires tombait d'aplomb, et la chaleur aurait t torride sans une vive brise du nord, dont le radeau se ft fort aid, s'il et possd une voile. La rivire s'largissait graduellement mesure qu'elle se dirigeait vers le sud-ouest. Plus de berceau s'tendant sur son lit, plus de branches s'enchevtrant d'une rive l'autre. En ces conditions, la rapparition des quadrumanes sur les deux berges n'aurait pas prsent les mmes dangers que la veille. D'ailleurs, ils ne se montrrent pas. Les bords du rio, cependant, n'taient pas dserts. Nombre d'oiseaux aquatiques les animaient de leurs cris et de leurs vols, canards, outardes, plicans, martins-pcheurs et multiples chantillons d'chassiers. John Cort abattit plusieurs couples de ces volatiles, qui servirent au repas de midi, avec les oeufs dnichs par le jeune indigne. Au surplus, afin de regagner le temps perdu, on ne fit pas halte l'heure habituelle et la premire partie de la journe s'coula sans le moindre incident. Dans l'aprs-midi, il se produisit une alerte, non sans srieux motifs: Il tait quatre heures environ lorsque Khamis, qui tenait la godille l'arrire, pria John Cort de le remplacer, et vint se poster debout l'avant. Max Huber se releva, s'assura que rien ne menaait ni sur la rive droite ni sur la rive gauche et dit au foreloper: Que regardez-vous donc? -- Cela. Et, de la main, Khamis indiquait en aval une assez violente agitation des eaux. Encore un remous, dit Max Huber, ou plutt une sorte de malstrom de rivire!... Attention, Khamis, ne point tomber l dedans... -- Ce n'est pas un remous, affirma le foreloper. -- Et qu'est-ce donc?... cette demande rpondit presque aussitt une sorte de jet liquide qui monta d'une dizaine de pieds au-dessus de la surface du rio. Et Max Huber, trs surpris, de s'crier: Est-ce que, par hasard, il y aurait des baleines dans les fleuves de l'Afrique centrale?... -- Non... des hippopotames, rpliqua le foreloper. Un souffle bruyant se fit entendre l'instant o mergeait une tte norme avec des mchoires armes de fortes dfenses, et, pour employer des comparaisons singulires, mais justes, un intrieur de bouche semblable une masse de viande de boucherie, et des yeux comparables la lucarne d'une chaumire hollandaise! Ainsi se sont exprims dans leurs rcits quelques voyageurs particulirement imaginatifs. De ces hippopotames, on en rencontre depuis le cap de Bonne- Esprance jusqu'au vingt-troisime degr de latitude nord. Ils frquentent la plupart des rivires de ces vastes rgions, les marais et les lacs. Toutefois, suivant une remarque qui a t faite, si le rio Johausen et t tributaire de la Mditerrane, - - ce qui ne se pouvait, -- il n'y aurait pas eu se proccuper des attaques de ces amphibies, car ils ne s'y montrent jamais, sauf dans le haut Nil. L'hippopotame est un animal redoutable, bien que doux de caractre. Pour une raison ou pour une autre, lorsqu'il est surexcit, sous l'empire de la douleur, l'instant o il vient d'tre harponn, il s'exaspre, il se prcipite avec fureur contre les chasseurs, il les poursuit le long des berges, il fonce sur les canots, qu'il est de taille chavirer, et de force crever, avec ses mchoires assez puissantes pour couper un bras ou une jambe. Certes, aucun passager du radeau -- pas mme Max Huber, si enrag qu'il ft de prouesses cyngtiques -- ne devait avoir la pense de s'attaquer un tel amphibie. Mais l'amphibie voudrait peut- tre les assaillir, et s'il atteignait le radeau, s'il le heurtait, s'il l'accablait de son poids qui va parfois deux mille kilogrammes, s'il l'encornait de ses terribles dfenses, que deviendraient Khamis et ses compagnons... Le courant tait rapide alors, et peut-tre valait-il mieux se contenter de le suivre, au lieu de se rapprocher de l'une des rives: l'hippopotame s'y ft dirig aprs lui. terre, il est vrai, ses coups auraient t plus facilement vits, puisqu'il est impropre se mouvoir rapidement avec ses jambes courtes et basses, son ventre norme qui trane sur le sol. Il tient plus du cochon que du sanglier. Mais, la surface du rio, le radeau serait sa merci. Il le mettrait en pices, et, supposer que les passagers eussent, en nageant, gagn les berges, quelle fcheuse ventualit que celle d'tre obligs construire un second appareil flottant! Tchons de passer sans tre vus, conseilla Khamis. tendons-nous, ne faisons aucun bruit, et soyons prts nous jeter l'eau si c'est ncessaire... -- Je me charge de toi, Llanga, dit Max Huber. On suivit le conseil du foreloper, et chacun se coucha sur le radeau que le courant entranait avec une certaine rapidit. Dans cette position, peut-tre y avait-il chance de ne point tre aperus par l'hippopotame. Et ce fut un grand souffle, une sorte de grognement de porc, que tous quatre entendirent quelques instants aprs, quand les secousses indiqurent qu'ils franchissaient les eaux troubles par l'norme animal. Il y eut quelques secondes de vive anxit. Le radeau allait-il tre soulev par la tte du monstre ou immerg sous sa lourde masse?... Khamis, John Cort et Max Huber ne furent rassurs qu'au moment o l'agitation des eaux eut cess, en mme temps que diminuait l'intensit du souffle dont ils avaient senti les chaudes manations au passage. Ils se relevrent alors et ne virent plus l'amphibie qui s'tait replong dans les basses couches du rio. Certes, des chasseurs habitus lutter contre l'lphant, qui venaient de faire campagne avec la caravane d'Urdax, n'auraient pas d s'effrayer de la rencontre d'un hippopotame. Plusieurs fois ils avaient attaqu ces animaux au milieu des marais du haut Oubanghi, mais dans des conditions plus favorables. bord de ce fragile assemblage de planches dont la perte et t si regrettable, on admettra leurs apprhensions, et ce fut heureux qu'ils eussent vit les attaques de la formidable bte. Le soir, Khamis s'arrta l'embouchure d'un ruisseau de la rive gauche. On n'et pu mieux choisir pour la nuit, au pied d'un bouquet de bananiers, dont les larges feuilles formaient abri. cette place, la grve tait couverte de mollusques comestibles, qui furent recueillis et mangs crus ou cuits, suivant l'espce. Quant aux bananes, leur got sauvage laissait dsirer. Heureusement, l'eau du ruisselet, mlange du suc de ces fruits, fournit une boisson assez rafrachissante. Tout cela serait parfait, dit Max Huber, si nous tions certains de dormir tranquillement... Par malheur, il y a ces maudits insectes qui se garderont bien de nous pargner... Faute de moustiquaire, nous nous rveillerons pointills de piqres! Et, en vrit, c'est ce qui serait arriv si Llanga n'avait trouv le moyen de chasser ces myriades de moustiques runis en nues bourdonnantes. Il s'tait loign en remontant le long du ruisseau, lorsque sa voix se fit entendre courte distance. Khamis le rejoignit aussitt et Llanga lui montra sur la grve des tas de bouses sches, laisses par les ruminants, antilopes, cerfs, buffles et autres, qui venaient d'habitude se dsaltrer cette place. Or, de mler ces bouses un foyer flambant -- ce qui produit une paisse fume d'une cret particulire -- c'est le meilleur moyen et peut-tre le seul d'loigner les moustiques. Les indignes l'emploient toutes les fois qu'ils le peuvent et s'en trouvent bien. L'instant d'aprs, un gros tas s'levait au pied des bananiers. Le feu fut raviv avec du bois mort. Le foreloper y jeta plusieurs bouses. Un nuage de fume se dgagea et l'air fut aussitt nettoy de ces insupportables insectes. Le foyer dut tre entretenu pendant toute la nuit par John Cort, Max Huber et Khamis, qui veillrent tour tour. Aussi, le matin venu, bien remis grce un bon sommeil, ils reprirent ds le petit jour la descente du rio Johausen. Rien n'est variable comme le temps sous ce climat de l'Afrique du centre. Au ciel clair de la veille succdait un ciel gristre qui promettait une journe pluvieuse. Il est vrai, comme les nuages se tenaient dans les basses zones, il ne tomba qu'une pluie fine, simple poussire liquide, nanmoins fort dsagrable recevoir. Par bonheur, Khamis avait eu une excellente ide. Ces feuilles de bananier, de l'espce enset, sont peut-tre les plus grandes de tout le rgne vgtal. Les noirs s'en servent pour la toiture de leurs paillotes. Rien qu'avec une douzaine, on pouvait tablir une sorte de taud au centre du radeau, en liant leurs queues au moyen de lianes. C'est ce que le foreloper avait fait avant de partir. Les passagers se trouvaient donc couvert contre cette pluie tnue, qui glissait sur les feuilles d'enset. Pendant la premire partie de la journe se montrrent quelques singes le long de la rive droite, une vingtaine de grande taille, qui semblaient enclins reprendre les hostilits de l'avant- veille. Le plus sage tait d'viter tout contact avec eux, et on y parvint en maintenant le radeau le long de la rive gauche, moins frquente par les bandes de quadrumanes. John Cort fit judicieusement observer que les relations devaient tre rares entre les tribus simiennes des deux rives, puisque la communication ne s'tablissait que par les ponts de branchages et de lianes, malaisment praticables mme des singes. On brla la halte de la mridienne, et, dans l'aprs-midi, le radeau ne s'arrta qu'une seule fois, afin d'embarquer une antilope sassaby que John Cort avait abattue derrire un fouillis de roseaux, prs d'un coude de la rivire. ce coude, le rio Johausen, obliquant vers le sud-est, modifiait presque angle droit sa direction habituelle. Cela ne laissa pas d'inquiter Khamis de se voir ainsi rejet l'intrieur de la fort, alors que le terme du voyage se trouvait l'oppos, du ct de l'Atlantique. videmment, on ne pouvait mettre en doute que le rio Johausen ft un tributaire de l'Oubanghi, mais d'aller chercher ce confluent quelques centaines de kilomtres, au centre du Congo indpendant, quel immense dtour! Heureusement, aprs une heure de navigation, le foreloper, grce son instinct d'orientation, -- car le soleil ne se montrait pas, -- reconnut que le cours d'eau reprenait sa direction premire. Il tait donc permis d'esprer qu'il entranerait le radeau jusqu' la limite du Congo franais, d'o il serait ais de gagner Libreville. six heures et demie, d'un vigoureux coup de godille, Khamis accosta la rive gauche, au fond d'une troite crique, ombrage sous les larges frondaisons d'un cailcdrat d'une espce identique l'acajou des forts sngaliennes. Si la pluie ne tombait plus, le ciel ne s'tait pas dgag de ces brumailles dont le soleil n'avait pu percer l'paisseur. Il n'en faudrait pas infrer que la nuit serait froide. Un thermomtre et marqu de vingt-cinq vingt-six degrs centigrades. Le feu ptilla bientt entre les pierres de la crique, et ce fut uniquement pour les exigences culinaires, le rtissage d'un quartier de sassaby. Cette fois, Llanga et vainement cherch des mollusques afin de varier le menu, ou des bananes pour dulcorer l'eau du rio Johausen, lequel, malgr une certaine ressemblance de nom, ainsi que le fit observer Max Huber, ne rappelait en aucune faon le johannisberg de M. de Metternich. En revanche, on saurait se dbarrasser des moustiques par le mme procd que la veille. sept heures et demie, il ne faisait pas encore nuit. Une vague clart se refltait dans les eaux de la rivire. sa surface flottaient des amas de roseaux et de plantes, des troncs d'arbres, arrachs des berges. Tandis que John Cort, Max Huber et Khamis prparaient la couche, entassant des brasses d'herbes sches au pied de l'arbre, Llanga allait et venait sur le bord, s'amusant suivre cette drive d'paves flottantes. En ce moment apparut en amont, une trentaine de toises, le tronc d'un arbre de taille moyenne, pourvu de toute sa ramure. Il avait t bris cinq ou six pieds au-dessous de sa fourche, o la cassure tait frache. Autour de ces branches, dont les plus basses tranaient dans l'eau, s'entortillait un feuillage assez pais, quelques fleurs, quelques fruits, toute une verdure qui avait survcu a la chute de l'arbre. Trs probablement, cet arbre avait t frapp d'un coup de foudre du dernier orage. De la place o s'implantaient ses racines, il tait tomb sur la berge, puis, glissant peu peu, dgag des roseaux, saisi par le courant, il drivait avec les nombreux dbris la surface du rio. De telles rflexions, il ne faudrait pas s'imaginer que Llanga les et faites ou ft capable de les faire. Ce tronc, il ne l'aurait pas plus remarqu que les autres paves animes du mme mouvement, si son attention, n'et t attire d'une faon toute spciale. En effet, dans l'interstice des branches, Llanga crut apercevoir une crature vivante, qui faisait des gestes comme pour appeler au secours. Au milieu de la demi-obscurit, il ne put distinguer l'tre en question. tait-il d'origine animale?... Trs indcis, il allait appeler Max Huber et John Cort, lorsque se produisit un nouvel incident. Le tronc n'tait plus qu'a une quarantaine de mtres, en obliquant vers la crique, o tait accost le radeau. cet instant, un cri retentit, -- un cri singulier, ou plutt une sorte d'appel dsespr, comme si quelque tre humain et demande aide et assistance. Puis, alors que le tronc passait devant la crique, cet tre se prcipita dans le courant avec l'vidente intention de gagner la berge. Llanga crut reconnatre un enfant, d'une taille infrieure la sienne. Cet enfant avait d se trouver sur l'arbre au moment de sa chute. Savait-il nager?... Trs mal dans tous les cas et pas assez pour atteindre la berge. Visiblement ses forces le trahissaient. Il se dbattait, disparaissait, reparaissait, et, par intervalles, une sorte de gloussement s'chappait de ses lvres. Obissant un sentiment d'humanit, sans prendre le temps de prvenir, Llanga se jeta dans le rio, et gagna la place o l'enfant venait de s'enfoncer une dernire fois. Aussitt, John Cort et Max Huber, qui avaient entendu le premier cri, accoururent sur le bord de la crique. Voyant Llanga soutenir un corps la surface de la rivire, ils lui tendirent la main pour l'aider remonter sur la berge. Eh?... Llanga, s'cria Max Huber, qu'es-tu all repcher l?... -- Un enfant... mon ami Max... un enfant... Il se noyait... -- Un enfant?... rpta John Cort. -- Oui, mon ami John. Et Llanga s'agenouilla prs du petit tre qu'il venait de sauver assurment. Max Huber se pencha, afin de l'observer de plus prs. Eh!... ce n'est pas un enfant!... dclara-t-il en se relevant. -- Qu'est-ce donc?... demanda John Cort. -- Un petit singe... un rejeton de ces abominables grimaciers qui nous ont assaillis!... Et c'est pour le tirer de la noyade que tu as risqu de te noyer, Llanga?... -- Un enfant... si... un enfant!... rptait Llanga. -- Non, te dis-je, et je t'engage l'envoyer rejoindre sa famille au fond des bois. tait-ce donc qu'il ne crt pas ce qu'affirmait son ami Max, mais Llanga s'obstinait voir un enfant dans ce petit tre qui lui devait la vie, et qui n'avait pas encore repris connaissance. Aussi, n'entendant pas s'en sparer, il le souleva entre ses bras. Au total, le mieux tait de le laisser faire sa guise. Aprs l'avoir rapport au campement, Llanga s'assura que l'enfant respirait encore, il le frictionna, il le rchauffa, puis il le coucha sur l'herbe sche, attendant que ses yeux se rouvrissent. La veille ayant t organise comme d'habitude, les deux amis ne tardrent pas s'endormir, tandis que Khamis resterait de garde jusqu' minuit. Llanga ne put se livrer au sommeil. Il piait les plus lgers mouvements de son protg; tendu prs de lui, il lui tenait les mains, il coutait sa respiration... Et quelle fut sa surprise, lorsque, vers onze heures, il entendit ce mot prononc d'une voix faible: Ngora... ngora! comme si cet enfant et appel sa mre! CHAPITRE XI _La journe du 19 Mars_ cette halte, on pouvait estimer deux cents kilomtres le parcours effectu moiti pied, moiti avec le radeau. En restait-il encore autant pour atteindre l'Oubanghi?... Non, dans l'opinion du foreloper, et cette seconde partie du voyage se ferait rapidement, la condition que nul obstacle n'arrtt la navigation. On s'embarqua ds le point du jour avec le petit passager supplmentaire, dont Llanga n'avait pas voulu se sparer. Aprs l'avoir transport sous le taud de feuillage, il voulut demeurer prs de lui, esprant que ses yeux allaient se rouvrir. Que ce ft un membre de la famille des quadrumanes du continent africain, chimpanzs, orangs, gorilles, mandrilles, babouins et autres, cela ne faisait pas doute dans l'esprit de Max Huber et de John Cort. Ils n'avaient mme gure song le regarder de plus prs, lui accorder une attention particulire. Cela ne les intressait pas autrement. Llanga l'avait sauv, il dsirait le garder, comme on garde un pauvre chien recueilli par piti, soit! Qu'il s'en ft un compagnon, rien de mieux, et cela tmoignait de son bon coeur. Aprs tout, puisque les deux amis avaient adopt le jeune indigne, il tait bien permis celui-ci d'adopter un petit singe. Vraisemblablement, ds qu'il trouverait l'occasion de filer sous bois, ce dernier abandonnerait son sauveur avec cette ingratitude dont les hommes n'ont point le monopole. Il est vrai, si Llanga tait venu dire John Cort, Max Huber, mme Khamis: Il parle, ce singe!... Il a rpt trois ou quatre fois le mot ngora, peut-tre leur attention et-elle t veille, leur curiosit aussi!... Peut-tre l'eussent-ils examin avec plus de soin, ce petit animal!... Peut-tre auraient-ils dcouvert en lui quelque chantillon d'une race inconnue jusqu'alors, celle des quadrumanes parlants?... Mais Llanga se tut, craignant de s'tre tromp, d'avoir mal entendu. Il se promit d'observer son protg, et, si le mot ngora ou tout autre s'chappait de ses lvres, il prviendrait aussitt son ami John et son ami Max. C'est donc une des raisons pour lesquelles il demeura sous le taud, essayant de donner un peu de nourriture son protg, qui semblait affaibli par un long jene. Sans doute, le nourrir serait malais, les singes tant frugivores. Or, Llanga n'avait pas un seul fruit lui offrir, rien que de la chair d'antilope dont il ne s'accommoderait pas. D'ailleurs une fivre assez forte ne lui et pas permis de manger et il demeurait dans une sorte d'assoupissement. Et comment va ton singe?... demanda Max Huber Llanga, lorsque celui-ci se montra, une heure aprs le dpart. -- Il dort toujours, mon ami Max. -- Et tu tiens le garder?... -- Oui... si vous le permettez... -- Je n'y vois aucun inconvnient, Llanga... Mais prends garde qu'il ne te griffe... -- Oh, mon ami Max! -- Il faut se dfier!... C'est mauvais comme des chats, ces btes- l!... -- Pas celui-ci!... Il est si jeune!... Il a une petite figure si douce!... -- propos, puisque tu veux en faire ton camarade, occupe-toi de lui donner un nom... -- Un nom?... Et lequel?... -- Jocko, parbleu!... Tous les singes s'appellent Jocko! Il est probable que ce nom ne convenait pas Llanga. Il ne rpondit rien et retourna auprs de son protg. Pendant cette matine, la navigation fut favorise et on n'eut point trop souffrir de la chaleur. La couche de nuages tait assez paisse pour que le soleil ne pt la traverser. Il y avait lieu de s'en fliciter, puisque le rio Johausen coulait parfois travers de larges clairires. Impossible de trouver abri le long des berges, o les arbres taient rares. Le sol redevenait marcageux. Il et fallu s'carter d'un demi-kilomtre droite ou gauche pour atteindre les plus proches massifs. Ce que l'on devait craindre, c'est que la pluie ne reprt avec sa violence habituelle, mais le ciel s'en tint des menaces. Toutefois, si les oiseaux aquatiques volaient par bandes au-dessus du marcage, les ruminants ne s'y montraient gure, d'o vif dplaisir de Max Huber. Aux canards et aux outardes des jours prcdents, il et voulu substituer des antilopes sassabys, inyalas, waterbucks ou autres. C'est pourquoi, post l'avant du radeau, sa carabine prte, comme un chasseur l'afft, fouillait- il du regard la rive dont le foreloper se rapprochait suivant le caprice du courant. On dut se contenter des cuisses et ailes des volatiles pour le djeuner de midi. En somme, rien d'tonnant ce que ces survivants de la caravane du Portugais Urdax se sentissent fatigus de leur alimentation quotidienne. Toujours de la viande rtie, bouillie ou grille, toujours de l'eau claire, pas de fruits, pas de pain, pas de sel. Du poisson, et si insuffisamment accommod! Il leur tardait d'arriver aux premiers tablissements de l'Oubanghi, o toutes ces privations seraient vite oublies, grce la gnreuse hospitalit des missionnaires. Ce jour-l, Khamis chercha vainement un emplacement favorable pour la halte. Les rives, hrisses de gigantesques roseaux, semblaient inabordables. Sur leur base, demi dtrempe, comment effectuer un dbarquement? Le parcours y gagnait, d'ailleurs, puisque le radeau n'interrompit point sa marche. On navigua ainsi jusqu' cinq heures. Entre temps, John Cort et Max Huber causaient des incidents du voyage. Ils s'en remmoraient les divers pisodes depuis le dpart de Libreville, les chasses intressantes et fructueuses dans les rgions du haut Oubanghi, les grands abattages d'lphants, les dangers de ces expditions, dont ils s'taient si bien tirs pendant deux mois, puis le retour opr sans encombre jusqu'au tertre des tamarins, les feux mouvants, l'apparition du formidable troupeau de pachydermes, la caravane attaque, les porteurs en fuite, le chef Urdax cras aprs la chute de l'arbre, la poursuite des lphants arrte sur la lisire de la grande fort... Triste dnouement une campagne si heureuse jusque-l!... conclut John Cort. Et qui sait s'il ne sera pas suivi d'un second non moins dsastreux?... -- C'est possible, mais, mon avis, ce n'est pas probable, mon cher John... -- En effet, j'exagre peut-tre... -- Certes, et cette fort n'a pas plus de mystre que vos grands bois du Far West!... Nous n'avons pas mme une attaque de Peaux- Rouges redouter!... Ici, ni nomades, ni sdentaires, ni Chiloux, ni Denkas, ni Monbouttous, ces froces tribus qui infestent les rgions du nord-est en criant: Viande! viande! comme de parfaits anthropophages qu'ils n'ont jamais cess d'tre!... Non, et ce cours d'eau auquel nous avons donn le nom du docteur Johausen, dont j'aurais tant dsir de retrouver la trace, ce rio, tranquille et sr, nous conduira sans fatigues son confluent avec l'Oubanghi... -- L'Oubanghi, mon cher Max, que nous eussions galement atteint en contournant la fort, en suivant l'itinraire de ce pauvre Urdax, et cela dans un confortable chariot o rien ne nous et manqu jusqu'au terme du voyage! -- Vous avez raison, John, et cela et mieux valu!... Dcidment, cette fort est des plus banales et ne mrite pas d'tre visite!... Ce n'est qu'un bois, un grand bois, rien de plus!... Et, pourtant, elle avait piqu ma curiosit au dbut... Vous vous rappelez ces flammes qui clairaient sa lisire, ces torches qui brillaient travers les branches de ses premiers arbres!... Puis, personne!... O diable ont pu passer ces ngros?... Je me prends parfois les chercher dans la ramure des baobabs, des bombax, des tamarins et autres gants de la famille forestire!... Non... pas un tre humain... -- Max... dit en ce moment John Cort. -- John?... rpondit Max Huber. -- Voulez-vous regarder dans cette direction... en aval, sur la rive gauche?... -- Quoi?... Un indigne?... -- Oui... mais un indigne quatre pattes!... L-bas, au-dessus des roseaux, une magnifique paire de cornes recourbes en carne... L'attention du foreloper venait d'tre attire de ce ct. Un buffle..., dit-il. -- Un buffle! rpta Max Huber en saisissant sa carabine. Voil un fameux plat de rsistance, et si je le tiens bonne porte!... Khamis donna un vigoureux coup de godille. Le radeau s'approcha obliquement de la berge. Quelques instants aprs il ne s'en trouvait pas loign d'une trentaine de mtres. Que de beefsteaks en perspective!... murmura Max Huber, la carabine appuye sur son genou gauche. -- vous le premier coup, Max, lui dit John Cort, et moi le second... s'il est ncessaire... Le buffle ne semblait pas dispos quitter la place. Arrt sous le vent, il reniflait l'air pleines narines, sans avoir le pressentiment du danger qu'il courait. Comme on ne pouvait pas le viser au coeur, il fallait le viser la tte, et c'est ce que fit Max Huber, ds qu'il fut assur de le tenir dans sa ligne de mire. La dtonation retentit, la queue de l'animal tournoya en arrire des roseaux, un douloureux mugissement traversa l'espace, et non pas le meuglement habituel aux buffles, preuve qu'il avait reu le coup mortel. a y est! s'cria Max Huber en lanant, avec l'accent du triomphe, cette locution minemment franaise. En effet, John Cort n'eut point doubler, ce qui conomisa une seconde cartouche. La bte, tombe entre les roseaux, glissa au pied de la berge, lanant un jet de sang qui rougit le long de la rive l'eau si limpide du rio Johausen. Afin de ne pas perdre cette superbe pice, le radeau se dirigea vers l'endroit o le ruminant s'tait abattu, et le foreloper prit ses dispositions pour le dpecer sur place afin d'en retirer les morceaux comestibles. Les deux amis ne purent qu'admirer cet chantillon des boeufs sauvages d'Afrique, d'une taille gigantesque. Lorsque ces animaux franchissent les plaines par troupes de deux trois cents, on se figure quelle galopade furieuse au milieu des nuages de poussire soulevs sur leur passage! C'tait un onja, nom par lequel le dsignent les indignes, un taureau solitaire, plus grand que ses congnres de l'Europe, le front plus troit, le mufle plus allong, les cornes plus comprimes. Si la peau de l'onja sert fabriquer des buffleteries d'une solidit suprieure, si ses cornes fournissent la matire des tabatires et des peignes, si ses poils rudes et noirs sont employs rembourrer les chaises et les selles, c'est avec ses filets, ses ctelettes, ses entrectes qu'on obtient une nourriture aussi savoureuse que fortifiante, qu'il s'agisse des buffles de l'Asie, de l'Afrique, ou du buffle de l'Amrique. En somme, Max Huber avait eu l un coup heureux. moins qu'un onja ne tombe sous la premire balle, il est terrible quand il fonce sur le chasseur. Sa hachette et son couteau aidant, Khamis procda l'opration du dpeage, laquelle ses compagnons durent l'aider de leur mieux. Il ne fallait pas charger le radeau d'un poids inutile, et vingt kilogrammes de cette chair apptissante devaient suffire l'alimentation pendant plusieurs jours. Or, tandis que s'accomplissait ce haut fait, Llanga, si curieux d'ordinaire des choses qui intressaient son ami Max et son ami John, tait rest sous le taud, et voici pour quel motif. Au bruit de la dtonation produite par la carabine, le petit tre s'tait tir de son assoupissement. Ses bras avaient fait un lger mouvement. Si ses paupires ne s'taient pas releves, du moins, de sa bouche entr'ouverte, de ses lvres dcolores s'tait de nouveau chapp l'unique mot que Llanga et surpris jusqu'alors: Ngora... ngora! Cette fois, Llanga ne se trompait pas. Le mot arrivait bien son oreille, avec une articulation singulire et une sorte de grasseyement provoqu par l'_r_ de ngora. mu par l'accent douloureux de cette pauvre crature, Llanga prit sa main brlante d'une fivre qui durait depuis la veille. Il remplit la tasse d'eau frache, il essaya de lui en verser quelques gouttes dans la bouche sans y parvenir. Les mchoires, aux dents d'une blancheur clatante, ne se desserrrent pas. Llanga, mouillant alors un peu d'herbe sche, bassina dlicatement les lvres du petit et cela parut lui faire du bien. Sa main pressa faiblement celle qui la tenait, et le mot ngora fut encore prononc. Et, qu'on ne l'oublie pas, ce mot, d'origine congolaise, les indignes l'emploient pour dsigner la mre... Est-ce donc que ce petit tre appelait la sienne?... La sympathie de Llanga se doublait d'une piti bien naturelle, la pense que ce mot allait peut-tre se perdre dans un dernier soupir!... Un singe?... avait dit Max Huber. Non! ce n'tait pas un singe!... Voil ce que Llanga, dans son insuffisance intellectuelle, n'aurait pu s'expliquer. Il demeura ainsi pendant une heure, tantt caressant la main de son protg, tantt lui imbibant les lvres, et il ne le quitta qu'au moment o le sommeil l'eut assoupi de nouveau. Alors, Llanga, se dcidant tout dire, vint rejoindre ses amis, tandis que le radeau, repouss de la berge, retombait dans le courant. Eh bien, redemanda Max Huber en souriant, comment va ton singe?... Llanga le regarda, comme s'il et hsit rpondre. Puis, posant sa main sur le bras de Max Huber: Ce n'est pas un singe..., dit-il. -- Pas un singe?... rpta John Cort. -- Allons, il est entt notre Llanga!... reprit Max Huber. Voyons! tu t'es mis dans la tte que c'tait un enfant comme toi?... -- Un enfant... pas comme moi... mais un enfant... -- coute, Llanga, reprit John Cort, et plus srieusement que son compagnon, tu prtends que c'est un enfant?... -- Oui... il a parl... cette nuit. -- Il a parl?... -- Et il vient de parler tout l'heure... -- Et qu'a-t-il dit, ce petit prodige?... demanda Max Huber. -- Il a dit ngora... -- Quoi!... ce mot que j'avais entendu?... s'cria John Cort qui ne cacha pas sa surprise. -- Oui... ngora, affirma le jeune indigne. Il n'y avait que deux hypothses: ou Llanga avait t dupe d'une illusion, ou il avait perdu la tte. Vrifions cela, dit John Cort, et, pourvu que cela soit vrai, ce sera tout au moins de l'extraordinaire, mon cher Max! Tous deux pntrrent sous le taud et examinrent le petit dormeur. Certes, premire vue, on aurait pu affirmer qu'il devait tre de race simienne. Ce qui frappa tout d'abord John Cort, c'est qu'il se trouvait en prsence non d'un quadrumane, mais d'un bimane. Or, depuis les dernires classifications gnralement admises de Blumenbach, on sait que seul l'homme appartient cet ordre dans le rgne animal. Cette singulire crature ne possdait que deux mains, alors que tous les singes, sans exception, en ont quatre, et ses pieds paraissaient conforms pour la marche, n'tant point prhensifs, comme ceux des types de la race simienne. John Cort, en premier lieu, le fit remarquer Max Huber. Curieux... trs curieux! rpliqua celui-ci. Quant la taille de ce petit tre, elle ne dpassait pas soixante-quinze centimtres. Il semblait, d'ailleurs, dans son enfance et ne pas avoir plus de cinq six ans. Sa peau, dpourvue de poils, prsentait un lger duvet roux. Sur son front, son menton, ses joues, aucune apparence de systme pileux, qui ne foisonnait que sur sa poitrine, les cuisses et les jambes. Ses oreilles se terminaient par une chair arrondie et molle, diffrentes de celles des quadrumanes, lesquelles sont dpourvues de lobules. Ses bras ne s'allongeaient pas dmesurment. La nature ne l'avait point gratifi du cinquime membre, commun la plupart des singes, cette queue qui leur sert au tact et la prhension. Il avait la tte de forme ronde, l'angle facial d'environ quatre-vingts degrs, le nez pat, le front peu fuyant. Si ce n'taient pas des cheveux qui garnissaient son crne, c'tait du moins une sorte de toison analogue celle des indignes de l'Afrique centrale. videmment, ce type se rclamait plus de l'homme que du singe par sa conformation gnrale, et trs probablement aussi par son organisation interne. quel degr d'tonnement arrivrent Max Huber et John Cort, on l'imaginera, en prsence d'un tre absolument nouveau qu'aucun anthropologiste n'avait jamais observ, et qui, en somme, paraissait tenir le milieu entre l'humanit et l'animalit! Et puis, Llanga avait affirm qu'il parlait, -- moins que le jeune indigne n'et pris pour un mot articul ce qui n'tait qu'un cri ne rpondant point une ide quelconque, un cri d l'instinct, non l'intelligence. Les deux amis restaient silencieux, esprant que la bouche du petit s'entr'ouvrirait, tandis que Llanga continuait de lui bassiner le front et les tempes. Sa respiration, cependant, tait moins haletante, sa peau moins chaude, et l'accs de fivre touchait son terme. Enfin ses lvres se dtendirent lgrement. Ngora... ngora!... rpta-t-il. Par exemple, s'cria Max Huber, voil bien qui passe toute raison! Et ni l'un ni l'autre ne voulaient croire ce qu'ils venaient d'entendre. Quoi! cet tre quel qu'il ft, qui n'occupait certainement pas le degr suprieur de l'chelle animale, possdait le don de la parole!... S'il n'avait prononc jusqu'alors que ce seul mot de la langue congolaise, n'tait-il pas supposer qu'il en employait d'autres, qu'il avait des ides, qu'il savait les traduire par des phrases?... Ce qu'il y avait regretter, c'tait que ses yeux ne s'ouvrissent pas, qu'on ne pt y chercher ce regard o la pense se reflte et qui rpond tant de choses. Mais ses paupires restaient fermes, et rien n'indiquait qu'elles fussent prtes se relever... Cependant, John Cort, pench sur lui, piait les mots ou les cris qui auraient pu lui chapper. Il soutenait sa tte sans qu'il se rveillt, et quelle fut sa surprise, quand il vit un cordon enroul autour de ce petit cou. Il fit glisser ce cordon, fait d'une tresse de soie, afin de saisir le noeud d'attache, et presque aussitt il disait: Une mdaille!... -- Une mdaille?... rpta Max Huber. John Cort dnoua le cordon. Oui! une mdaille en nickel, grande comme un sou, avec un nom grav d'un ct, un profil grav de l'autre. Le nom, c'tait celui de Johausen; le profil, c'tait celui du docteur. Lui!... s'cria Max Huber, et ce gamin, dcor de l'ordre du professeur allemand, dont nous avons retrouv la cage vide! Que ces mdailles eussent t rpandues dans la rgion du Cameroun, rien d'tonnant cela, puisque le docteur Johausen en avait maintes fois distribu aux Congolaises et aux Congolais. Mais qu'un insigne de ce genre ft attach prcisment au cou de cet trange habitant de la fort de l'Oubanghi... C'est fantastique, dclara Max Huber, et, moins que ces mi- singes mi-hommes n'aient vol cette mdaille dans la caisse du docteur... -- Khamis?... appela John Cort. S'il appelait le foreloper, c'tait pour le mettre au courant de ces choses extraordinaires, et lui demander ce qu'il pensait de cette dcouverte. Mais, au mme moment, se fit entendre la voix du foreloper, qui criait: Monsieur Max... monsieur John!... Les deux jeunes gens sortirent du taud et s'approchrent de Khamis. coutez, dit celui-ci. cinq cents mtres en aval, la rivire obliquait brusquement vers la droite par un coude o les arbres rapparaissaient en pais massifs. L'oreille, tendue dans cette direction, percevait un mugissement sourd et continu, qui ne ressemblait en rien des beuglements de ruminants ou des hurlements de fauves. C'tait une sorte de brouhaha qui s'accroissait mesure que le radeau gagnait de ce ct... Un bruit suspect... dit John Cort. -- Et dont je ne reconnais pas la nature, ajouta Max Huber. -- Peut-tre existe-t-il l-bas une chute ou un rapide?... reprit le foreloper. Le vent souffle du sud, et je sens que l'air est tout mouill! Khamis ne se trompait pas. la surface du rio passait comme une vapeur liquide qui ne pouvait provenir que d'une violente agitation des eaux. Si la rivire tait barre par un obstacle, si la navigation allait tre interrompue, cela constituait une ventualit assez grave pour que Max Huber et John Cort ne songeassent plus Llanga ni son protg. Le radeau drivait avec une certaine rapidit, et, au del du tournant, on serait fix sur les causes de ce lointain tumulte. Le coude franchi, les craintes du foreloper ne furent que trop justifies. cent toises environ, un entassement de roches noirtres formait barrage d'une rive l'autre, sauf son milieu, o les eaux se prcipitaient en le couronnant d'cume. De chaque ct, elles venaient se heurter contre une digue naturelle et, certains endroits, bondissaient par-dessus. C'tait, la fois, le rapide au centre, la chute latralement. Si le radeau ne ralliait pas l'une des berges, si on ne parvenait pas l'y fixer solidement, il serait entran et se briserait contre le barrage, moins qu'il ne chavirt dans le rapide. Tous avaient gard leur sang-froid. D'ailleurs, pas un instant perdre, car la vitesse du courant s'accentuait. la berge... la berge! cria Khamis. Il tait alors six heures et demie, et, par ce temps brumeux, le crpuscule ne laissait dj plus qu'une douteuse clart, qui ne permettait gure de distinguer les objets. Cette difficult, ajoute tant d'autres, compliquait la manoeuvre. Ce fut en vain que Khamis essaya de diriger le radeau vers la berge. Ses forces n'y suffisaient pas. Max Huber se joignit lui afin de rsister au courant qui portait en droite ligne vers le centre du barrage. deux, ils obtinrent un certain rsultat, et auraient russi sortir de cette drive, si la godille ne se ft rompue. Soyons prts nous jeter sur les roches, avant d'tre engags dans le rapide... commanda Khamis. -- Pas autre chose faire! rpondit John Cort. tout ce bruit, Llanga venait de quitter le taud. Il regarda, il comprit le danger... Au lieu de songer lui, il songea l'autre, au petit. Il vint le prendre dans ses bras, et s'agenouilla l'arrire. Une minute aprs, le radeau tait repris par le rapide. Toutefois, peut-tre ne heurterait-il pas le barrage et descendrait-il sans chavirer?... La mauvaise chance l'emporta, et ce fut contre un des rochers de gauche que le fragile appareil butta avec une violence extrme. En vain Khamis et ses compagnons essayrent-ils de s'accrocher au barrage, sur lequel ils parvinrent lancer la caisse de cartouches, les armes, les ustensiles... Tous furent prcipits dans le tourbillon l'instant o s'crasait le radeau, dont les dbris disparurent en aval au milieu des eaux mugissantes. CHAPITRE XII _Sous bois_ Le lendemain, trois hommes taient tendus prs d'un foyer dont les derniers charbons achevaient de se consumer. Vaincus par la fatigue, incapables de rsister au sommeil, aprs avoir repris leurs vtements schs devant ce feu, ils s'taient endormis. Quelle heure tait-il et mme faisait-il jour ou faisait-il nuit?... Aucun d'eux ne l'et pu dire. Cependant, supputer le temps coul depuis la veille, il semblait bien que le soleil dt tre au-dessus de l'horizon. Mais dans quelle direction se plaait l'est?... Cette demande, si elle et t faite, ft reste sans rponse. Ces trois hommes taient-ils donc au fond d'une caverne, en un lieu impntrable la lumire diurne?... Non, autour d'eux se pressaient des arbres en si grand nombre qu'ils arrtaient le regard la distance de quelques mtres. Mme pendant la flambe, entre les normes troncs et les lianes qui se tendaient de l'un l'autre, il et t impossible de reconnatre un sentier praticable des pitons. La ramure infrieure plafonnait une cinquantaine de pieds seulement. Au-dessus, si dense tait le feuillage, jusqu' l'extrme cime, que ni la clart des toiles ni les rayons du soleil ne passaient au travers. Une prison n'aurait pas t plus obscure, ses murs n'eussent pas t plus infranchissables, et ce n'tait pourtant qu'un des sous-bois de la grande fort. Dans ces trois hommes, on et reconnu John Cort, Max Huber et Khamis. Par quel enchanement de circonstances se trouvaient-ils en cet endroit?... Ils l'ignoraient. Aprs la dislocation du radeau contre le barrage, n'ayant pu se retenir aux roches, ils avaient t prcipits dans les eaux du rapide, et ne savaient rien de ce qui avait suivi cette catastrophe. qui le foreloper et ses compagnons devaient-ils leur salut?... Qui les avait transports jusqu' cet pais massif avant qu'ils eussent repris connaissance?... Par malheur, tous n'avaient pas chapp ce dsastre. L'un d'eux manquait, l'enfant adoptif de John Cort et de Max Huber, le pauvre Llanga, et aussi le petit tre qu'il avait sauv une premire fois... Et qui sait si ce n'tait pas en voulant le sauver une seconde qu'il avait pri avec lui?... Maintenant, Khamis, John Cort, Max Huber, ne possdaient ni munitions ni armes, aucun ustensile, sauf leurs couteaux de poche et la hachette, que le foreloper portait sa ceinture. Plus de radeau, et d'ailleurs de quel ct se fussent-ils dirigs pour rencontrer le cours du rio Johausen?... Et la question de nourriture, comment la rsoudre? Les produits de la chasse allaient faire dfaut?... Khamis, John Cort et Max Huber en seraient-ils rduits aux racines, aux fruits sauvages, insuffisantes ressources et trs problmatiques?... N'tait-ce pas la perspective de mourir de faim bref dlai?... Dlai de deux ou trois jours, toutefois, car l'alimentation serait du moins assure pour ce laps de temps. Ce qui restait du buffle avait t dpos en cet endroit. Aprs s'en tre partag les quelques tranches dj cuites, ils s'taient endormis autour de ce feu prt s'teindre. John Cort se rveilla le premier au milieu d'une obscurit que la nuit n'aurait pas rendue plus profonde. Ses yeux s'accoutumant ces tnbres, il aperut vaguement Max Huber et Khamis couchs au pied des arbres. Avant de les tirer de leur sommeil, il alla ranimer le foyer en rapprochant les bouts de tisons qui brlaient sous la cendre. Puis il ramassa une brasse de bois mort, d'herbes sches, et bientt une flamme ptillante jeta ses lueurs sur le campement. prsent, dit John Cort, avisons sortir de l, mais comment?... Le ptillement du foyer ne tarda pas rveiller Max Huber et Khamis. Ils se relevrent presque au mme instant. Le sentiment de la situation leur revint, et ils firent ce qu'il y avait faire: ils tinrent conseil. O sommes-nous?... demanda Max Huber. -- O l'on nous a transports, rpondit John Cort, et j'entends par l que nous ne savons rien de ce qui s'est pass depuis... -- Depuis une nuit et un jour peut-tre..., ajouta Max Huber. Est- ce hier que notre radeau s'est bris contre le barrage?... Khamis, avez-vous quelque ide ce sujet?... Pour toute rponse, le foreloper se contenta de secouer la tte. Impossible de dterminer le compte du temps coul, ni de dire dans quelles conditions s'tait effectu le sauvetage. Et Llanga?... demanda John Cort. Il a certainement pri puisqu'il n'est pas avec nous!... Ceux qui nous ont sauvs n'ont pu le retirer du rapide... -- Pauvre enfant! soupira Max Huber, il avait pour nous une si vive affection!... Nous l'aimions... nous lui aurions fait une existence si heureuse!... L'avoir arrach aux mains de ces Denkas, et maintenant... Pauvre enfant! Les deux amis n'eussent pas hsit risquer leur vie pour Llanga... Mais, eux aussi, ils avaient t bien prs de prir dans le tourbillon, et ils ignoraient qui tait d leur salut... Inutile d'ajouter qu'ils ne songeaient plus la singulire crature recueillie par le jeune indigne, et qui s'tait noye avec lui, sans doute. Bien d'autres questions les proccupaient cette heure, -- questions autrement graves que ce problme d'anthropologie relatif un type moiti homme et moiti singe. John Cort reprit: Lorsque je fais appel ma mmoire, je ne me rappelle plus rien des faits qui ont suivi la collision contre le barrage... Un peu avant, il m'a sembl voir Khamis debout, lanant les armes et les ustensiles sur les roches... -- Oui, dit Khamis, et assez heureusement pour que ces objets ne soient pas tombs dans le rio... Ensuite... -- Ensuite, dclara Max Huber, au moment o nous avons t engloutis, j'ai cru... oui... j'ai cru apercevoir des hommes... -- Des hommes... en effet..., rpondit vivement John Cort, des indignes qui en gesticulant, en criant, se prcipitrent vers le barrage... -- Vous avez vu des indignes?... demanda le foreloper, trs surpris. -- Une douzaine environ, affirma Max Huber, et ce sont eux, suivant toute probabilit, qui nous ont retirs du rio... -- Puis, ajouta John Cort, sans que nous eussions repris connaissance, ils nous ont transports en cet endroit... avec ce reste de provisions... Enfin, aprs avoir allum ce feu, ils se sont hts de disparatre... -- Et ont mme si bien disparu, ajouta Max Huber, que nous n'en retrouvons pas trace!... C'est montrer qu'ils tenaient peu notre gratitude... -- Patience, mon cher Max, rpliqua John Cort, il est possible qu'ils soient autour de ce campement... Comment admettre qu'ils nous y eussent conduits pour nous abandonner ensuite?... -- Et en quel lieu!... s'cria Max Huber. Qu'il y ait dans cette fort de l'Oubanghi des fourrs si pais, cela passe l'imagination!... Nous sommes en pleine obscurit... -- D'accord... mais fait-il jour?... observa John Cort. Cette question ne tarda pas se rsoudre affirmativement. Si opaque que ft le feuillage, on percevait au-dessus de la cime des arbres, hauts de cent cent cinquante pieds, les vagues lueurs de l'espace. Il ne paraissait pas douteux que le soleil, en ce moment, clairt l'horizon. Les montres de John Cort et de Max Huber, trempes des eaux du rio, ne pouvaient plus indiquer l'heure. Il faudrait donc s'en rapporter la position du disque solaire, et encore ne serait-ce possible que si ses rayons pntraient travers les ramures. Tandis que les deux amis changeaient ces diverses questions auxquelles ils ne savaient comment rpondre, Khamis les coutait sans prononcer une parole. Il s'tait relev, il parcourait l'troite place que ces normes arbres laissaient libre, entoure d'une barrire de lianes et de sizyphus pineux. En mme temps, il cherchait dcouvrir un coin de ciel dans l'intervalle des branches; il tentait de retrouver en lui ce sens de l'orientation qui n'aurait jamais occasion pareille de s'exercer utilement. S'il avait dj travers les bois du Congo ou du Cameroun, il ne s'tait pas engag travers des rgions si impntrables. Cette partie de la grande fort ne pouvait tre compare celle que ses compagnons et lui avaient franchie depuis la lisire jusqu'au rio Johausen. partir de ce point, ils taient gnralement dirigs vers le sud-ouest. Mais de quel ct tait maintenant le sud- ouest, et l'instinct de Khamis le fixerait-il cet gard?... Au moment o John Cort, devinant son hsitation, allait l'interroger, ce fut lui qui demanda: Monsieur Max, vous tes certain d'avoir aperu des indignes prs du barrage?... -- Trs certain, Khamis, au moment o le radeau se fracassait contre les roches. -- Et sur quelle rive?... -- Sur la rive gauche. -- Vous dites bien la rive gauche?... -- Oui... la rive gauche. -- Nous serions donc l'est du rio?... -- Sans doute, et, par consquent, ajouta John Cort, dans la partie la plus profonde de la fort... Mais quelle distance du rio Johausen?... -- Cette distance ne peut tre considrable, dclara Max Huber. L'estimer quelques kilomtres, ce serait exagrer. Il est inadmissible que nos sauveteurs, quels qu'ils soient, nous aient transports loin... -- Je suis de cet avis, affirma Khamis, le rio ne peut pas tre loign... aussi avons-nous intrt le rejoindre, puis reprendre notre navigation au-dessous du barrage, ds que nous aurons construit un radeau... -- Et comment vivre jusque-l, puis pendant la descente vers l'Oubanghi?... objecta Max Huber. Nous n'avons plus les ressources de la chasse... -- En outre, fit remarquer John Cort, de quel ct chercher le rio Johausen?... Que nous ayons dbarqu sur la rive gauche, je l'accorde... Mais, avec l'impossibilit de s'orienter, peut-on affirmer que le rio soit dans une direction plutt que dans une autre?... -- Et d'abord, demanda Max Huber, par o, s'il vous plat, sortir de ce fourr?... -- Par l, rpondit le foreloper. Et il montrait une dchirure du rideau de lianes travers laquelle ses compagnons et lui avaient d tre introduits en cet endroit. Au-del se dessinait une sente obscure et sinueuse qui semblait praticable. O cette sente conduisait-elle?... tait-ce au rio?... Rien de moins certain... Ne se croisait-elle pas avec d'autres?... Ne risquait-on pas de s'garer dans ce labyrinthe?... D'ailleurs, avant quarante-huit heures, ce qui restait du buffle serait dvor... Et aprs?... Quant tancher sa soif, les pluies taient assez frquentes pour carter toute crainte cet gard. Dans tous les cas, observa John Cort, ce n'est pas en prenant racine ici que l'on se tirera d'embarras, et il faut au plus tt quitter la place... -- Mangeons d'abord, dit Max Huber. Environ un kilogramme de viande fut partag en trois parts, et chacun dut se contenter de ce mince repas!... Et dire, reprit Max Huber, que nous ne savons mme pas si c'est un djeuner ou un dner... -- Qu'importe! rpliqua John Cort, l'estomac n'a que faire de ces distinctions... -- Soit, mais il a besoin de boire, l'estomac, et quelques gouttes du rio Johausen, je les accueillerais comme le meilleur cru des vins de France!... Tandis qu'ils mangeaient, ils taient redevenus silencieux. De cette obscurit se dgageait une vague impression d'inquitude et de malaise. L'atmosphre, imprgne des senteurs humides du sol, s'alourdissait sous ce dme de feuillage. En ce milieu qui semblait mme impropre au vol des oiseaux, pas un cri, pas un chant, pas un battement d'aile. Parfois le bruit sec d'une branche morte dont la chute s'amortissait au contact du tapis de mousses spongieuses tendu d'un tronc l'autre. Par instants, aussi, un sifflement aigu, puis le froufrou entre les feuilles sches d'un de ces serpenteaux des brousses, longs de cinquante soixante centimtres, heureusement inoffensifs. Quant aux insectes, ils bourdonnaient comme d'habitude et n'avaient point pargn leurs piqres. Le repas achev, tous trois se levrent. Aprs avoir ramass le morceau de buffle, Khamis se dirigea vers le passage que laissaient entre elles les lianes. En cet instant, plusieurs reprises et d'une voix forte, Max Huber jeta cet appel: Llanga!... Llanga!... Llanga!... Ce fut en vain, et aucun cho ne renvoya le nom du jeune indigne. Partons, dit le foreloper. Et il prit les devants. peine avait-il mis le pied sur la sente qu'il s'cria: Une lumire!... Max Huber et John Cort s'avancrent vivement. Les indignes?... dit l'un. -- Attendons! rpondit l'autre. La lumire -- trs probablement une torche enflamme -- apparaissait en direction de la sente quelques centaines de pas. Elle n'clairait la profondeur du bois que dans un faible rayon, piquant de vives lueurs le dessous des hautes ramures. O se dirigeait celui qui portait cette torche?... tait-il seul?... Y avait-il lieu de craindre une attaque, ou tait-ce un secours qui arrivait?... Khamis et les deux amis hsitaient s'engager plus avant dans la fort. Deux ou trois minutes s'coulrent. La torche ne s'tait pas dplace. Quant supposer que cette lueur ft celle d'un feu follet, non assurment, tant donne sa fixit. Que faire?... demanda John Cort. -- Marcher vers cette lumire, puisqu'elle ne vient pas nous, rpondit Max Huber. -- Allons, dit Khamis. Le foreloper remonta la sente de quelques pas. Aussitt la torche de s'loigner. Le porteur s'tait-il donc aperu que ces trois trangers venaient de se mettre en mouvement?... Voulait-on clairer leur marche sous ces obscurs massifs de la fort, les ramener vers le rio Johausen ou tout autre cours d'eau tributaire de l'Oubanghi?... Ce n'tait pas le cas de temporiser. Il fallait d'abord suivre cette lumire, puis tenter de reprendre la route vers le sud- ouest. Et les voici suivant l'troit sentier, sur un sol dont les herbes taient refoules depuis longtemps, les lianes rompues, les broussailles cartes par le passage des hommes ou des animaux. Sans parler des arbres que Khamis et ses compagnons avaient dj rencontrs, il en tait d'autres d'espce plus rare, tel le gura crepitans fruits explosibles, qui ne s'tait encore trouv qu'en Amrique dans la famille des euphorbiaces, dont l'corce tendre renferme une substance laiteuse, et dont la noix clate grand bruit en lanant au loin sa semence; tel le tsofar, l'arbre siffleur, entre les branches duquel le vent sifflait comme travers une fente, et qui n'avait t signal que dans les forts nubiennes. John Cort, Max Huber et Khamis marchrent ainsi pendant trois heures environ, et, lorsqu'ils firent halte aprs cette premire tape, la lumire s'arrta au mme instant... Dcidment, c'est un guide, dclara Max Huber, un guide d'une parfaite complaisance!... Si nous savions seulement o il nous mne... -- Qu'il nous sorte de ce labyrinthe, rpondit John Cort, et je ne lui en demande pas davantage!... Eh bien, Max, tout cela, est-ce assez extraordinaire?... -- Assez... en effet!... -- Pourvu que cela ne le devienne pas trop, cher ami! ajouta John Cort. Pendant l'aprs-midi, le sinueux sentier ne cessa de courir sous les frondaisons de plus en plus opaques. Khamis se tenait en tte, ses compagnons derrire lui, en file indienne, car il n'y avait passage que pour une seule personne. S'ils pressaient parfois le pas, afin de se rapprocher de leur guide, celui-ci, pressant galement le sien, maintenait invariablement sa distance. Vers six heures du soir, d'aprs l'estime, quatre cinq lieues avaient d tre franchies depuis le dpart. Cependant, l'intention de Khamis, en dpit de la fatigue, tait de suivre la lumire, tant qu'elle se montrerait, et il allait se remettre en marche, lorsqu'elle s'teignit soudain. Faisons halte, dit John Cort. C'est videmment une indication qui nous est donne... -- Ou plutt un ordre, observa Max Huber. -- Obissons donc, rpliqua le foreloper, et passons la nuit en cet endroit. -- Mais demain, ajouta John Cort, la lumire va-t-elle reparatre?... C'tait la question. Tous trois s'tendirent au pied d'un arbre. On se partagea un morceau de buffle, et, heureusement, il fut possible de se dsaltrer un petit filet liquide qui serpentait sous les herbes. Bien que les pluies fussent frquentes dans cette rgion forestire, il n'tait pas tomb une seule goutte d'eau depuis quarante-huit heures. Qui sait mme, remarqua John Cort, si notre guide n'a pas prcisment choisi cet endroit parce que nous y trouverions nous dsaltrer?... -- Dlicate attention, avoua Max Huber, en puisant un peu de cette eau frache au moyen d'une feuille roule en cornet. Quelque inquitante que ft la situation, la lassitude l'emporta, le sommeil ne se fit pas attendre. Mais John Cort et Max Huber ne s'endormirent pas sans avoir parl de Llanga... Le pauvre enfant! S'tait-il noy dans le rapide?... S'il avait t sauv, pourquoi ne l'avait-on pas revu?... Pourquoi n'avait-il pas rejoint ses deux amis, John et Max?... Lorsque les dormeurs se rveillrent, une faible lueur, perant les branchages, indiqua qu'il faisait jour. Khamis crut pouvoir conclure qu'ils avaient suivi la direction de l'est. Par malheur, c'tait aller du mauvais ct... En tout cas, il n'y avait qu' reprendre la route. Et la lumire?... dit John Cort. -- La voici qui reparat, rpondit Khamis. -- Ma foi, s'cria Max Huber, c'est l'toile des rois Mages... Toutefois elle ne nous conduit pas vers l'occident, et quand arriverons-nous Bethlem?... Aucune aventure ne marqua cette journe du 22 mars. La torche lumineuse ne cessa de guider la petite troupe toujours en direction de l'est. De chaque ct de la sente, la futaie paraissait impntrable, des troncs serrs les uns contre les autres, un inextricable entrelacement de broussailles. Il semblait que le foreloper et ses compagnons fussent engags travers un interminable boyau de verdure. Sur plusieurs points cependant, quelques sentiers, non moins troits, coupaient celui que choisissait le guide, et, sans lui, Khamis n'aurait su lequel prendre. Pas un seul ruminant ne fut aperu, et comment des animaux de grande taille se seraient-ils aventurs jusque-l? Plus de ces passes dont le foreloper avait profit avant d'atteindre les rives du rio Johausen. Aussi, lors mme que les deux chasseurs auraient eu leurs fusils, combien inutiles, puisqu'il ne se prsentait pas une seule pice de gibier! C'tait donc avec une apprhension trs justifie que John Cort, Max Huber et le foreloper voyaient leur nourriture presque entirement puise. Encore un repas, et il ne resterait plus rien. Et si, le lendemain, ils n'taient pas arrivs destination, c'est--dire au terme de cet extraordinaire cheminement la suite de cette mystrieuse lumire, que deviendraient-ils?... Comme la veille, la torche s'teignit vers le soir, et, comme la prcdente, cette nuit se passa sans trouble. Lorsque John Cort se releva le premier, il rveilla ses compagnons en s'criant: On est venu ici pendant que nous dormions! En effet, un feu tait allum, quelques charbons ardents formaient braise, et un morceau d'antilope pendait la basse branche d'un acacia au-dessus d'un petit ruisseau. Cette fois, Max Huber ne fit pas mme entendre une exclamation de surprise. Ni ses compagnons ni lui ne voulaient discuter les trangets de cette situation, ce guide inconnu qui les conduisait vers un but non moins inconnu, ce gnie de la grande fort dont ils suivaient les traces depuis l'avant-veille... La faim se faisant vivement sentir, Khamis fit griller le morceau d'antilope, qui suffirait pour les deux repas de midi et du soir. ce moment, la torche redonna le signal du dpart. Marche reprise et dans les mmes conditions. Toutefois, l'aprs- midi, on put constater que l'paisseur de la futaie diminuait peu peu. Le jour y pntrait davantage, tout au moins travers la cime des arbres. Pourtant, il fut encore impossible de distinguer l'tre quelconque qui cheminait en avant. Ainsi que la veille, de cinq six lieues, toujours l'estime, furent franchies pendant cette journe. Depuis le rio Johausen, le parcours pouvait tre d'une soixantaine de kilomtres. Ce soir-l, l'instant o s'teignit la torche, Khamis, John Cort et Max Huber s'arrtrent. Il faisait nuit, sans doute, car une obscurit profonde enveloppait ce massif. Trs fatigus de ces longues tapes, aprs avoir achev le morceau d'antilope, aprs s'tre dsaltrs d'eau frache, tous trois s'tendirent au pied d'un arbre et s'endormirent... Et -- en rve assurment -- est-ce que Max Huber ne crut pas entendre le son d'un instrument qui jouait au-dessus de sa tte la valse si connue du _Freyschutz_ de Weber!... CHAPITRE XIII _Le village arien_ Le lendemain, leur rveil, le foreloper et ses compagnons observaient, non sans grande surprise, que l'obscurit tait plus profonde encore en cette partie de la fort. Faisait-il jour?... ils n'auraient pu l'affirmer. Quoi qu'il en soit, la lumire qui les guidait depuis soixante heures ne reparaissait pas. Donc ncessit d'attendre qu'elle se montrt pour reprendre la marche. Toutefois, une remarque fut faite par John Cort -- remarque dont ses compagnons et lui dduisirent aussitt certaines consquences: Ce qui est noter, dit-il, c'est que nous n'avons point eu de feu ce matin et personne n'est venu pendant notre sommeil nous apporter notre ordinaire... -- C'est d'autant plus regrettable, ajouta Max Huber, qu'il ne reste plus rien... -- Peut-tre, reprit le foreloper, cela indique-t-il que nous sommes arrivs... -- O?... demanda John Cort. -- O l'on nous conduisait, mon cher John! C'tait une rponse qui ne rpondait pas; mais le moyen d'tre plus explicite?... Autre remarque: si la fort tait plus obscure, il ne semblait pas qu'elle ft plus silencieuse. On entendait comme une sorte de bourdonnement arien, une rumeur dsordonne, qui venait des ramures suprieures. En regardant, Khamis, Max Huber et John Cort distinguaient vaguement comme un large plafond tendu une centaine de pieds au-dessus du sol. Nul doute, il existait cette hauteur un prodigieux enchevtrement de branches, sans aucun interstice par lequel se ft glisse la clart du jour. Une toiture de chaume n'aurait pas t plus impntrable la lumire. Cette disposition expliquait l'obscurit qui rgnait sous les arbres. l'endroit o tous les trois avaient camp cette nuit-l, la nature du sol tait trs modifie. Plus de ces ronces entremles, de ces sizyphus pineux qui l'obstruaient en dehors de la sente. Une herbe presque rase, et aucun ruminant n'et pu y tondre la largeur de sa langue. Que l'on se figure une prairie dont ni les pluies ni les sources n'arroseraient jamais la surface. Les arbres, laissant entre eux des intervalles de vingt trente pieds, ressemblaient aux bas piliers d'une substruction colossale et leurs ramures devaient couvrir une aire de plusieurs milliers de mtres superficiels. L, en effet, s'agglomraient ces sycomores africains dont le tronc se compose d'une quantit de tiges soudes entre elles; des bombax au ft symtrique, aux racines gigantesques et d'une taille suprieure celle de leurs congnres; des baobabs, reconnaissables la forme de courge qu'ils prennent leur base, d'une circonfrence de vingt trente mtres, et que surmonte un norme faisceau de branches pendantes; des palmiers doum tronc bifurqu; des palmiers deleb tronc gibbeux; des fromagers tronc vid en une srie de cavits assez grandes pour qu'un homme puisse s'y blottir; des acajous donnant des billes d'un mtre cinquante de diamtre et que l'on peut creuser en embarcations de quinze dix-huit mtres, d'une capacit de trois quatre tonnes; des dragonniers aux gigantesques dimensions; des bauhinias, simples arbrisseaux sous d'autres latitudes, ici les gants de cette famille de lgumineuses. On imagine ce que devait tre l'panouissement des cimes, de ces arbres quelques centaines de pieds dans les airs. Une heure environ s'coula. Khamis ne cessait de promener ses regards en tous sens, guettant la lueur conductrice... Et pourquoi et-il renonc suivre le guide inconnu?... Il est vrai, son instinct, joint de certaines observations, l'incitait penser qu'il s'tait toujours dirig vers l'est. Or, ce n'tait pas de ce ct que se dessinait le cours de l'Oubanghi, ce n'tait pas le chemin du retour... O donc les avait entrans cette trange lumire?... Puisqu'elle ne reparaissait pas, que faire?... Quitter cet endroit?... Pour aller o?... Y demeurer?... Et se nourrir en route?... On avait dj faim et soif... Cependant, dit John Cort, nous serons bien forcs de partir, et je me demande s'il ne vaudrait pas mieux se mettre tout de suite en marche... -- De quel ct?... objecta Max Huber. C'tait la question, et sur quel indice pouvait-on s'appuyer pour la rsoudre?... Enfin, reprit John Cort impatient, nos pieds ne sont pas enracins ici, que je sache!... La circulation est possible entre ces arbres, et l'obscurit n'est pas si profonde qu'on ne puisse se diriger... -- Venez!... ordonna Khamis. Et tous trois allrent en reconnaissance sur une tendue d'un demi-kilomtre. Ils foulaient invariablement le mme sol dbroussaill, le mme tapis nu et sec, tel qu'il et t sous l'abri d'une toiture impntrable la pluie comme aux rayons du soleil. Partout les mmes arbres, dont on ne voyait que les basses branches. Et toujours aussi cette rumeur confuse qui semblait tomber d'en haut et dont l'origine demeurait inexplicable. Ce dessous de fort tait-il absolument dsert?... Non, et, plusieurs reprises, Khamis crut apercevoir des ombres se glisser entre les arbres. tait-ce une illusion?... Il ne savait trop que penser. Enfin, aprs une demi-heure infructueusement employe, ses compagnons et lui vinrent s'asseoir prs du tronc d'un bauhinia. Leurs yeux commenaient se faire cette obscurit, qui s'attnuait d'ailleurs. Grce au soleil montant, un peu de clart se propageait sous ce plafond tendu au-dessus du sol. Dj on pouvait distinguer les objets une vingtaine de pas. Et voici que ces mots furent prononcs mi-voix par le foreloper: Quelque chose remue l-bas... -- Un animal ou un homme?... demanda John Cort en regardant dans cette direction. -- Ce serait un enfant, en tout cas, fit observer Khamis, car il est de petite taille... -- Un singe, parbleu! dclara Max Huber. Immobiles, ils gardaient le silence, afin de ne point effrayer ledit quadrumane. Si l'on parvenait s'en emparer, eh bien malgr la rpugnance manifeste pour la chair simienne par Max Huber et John Cort... Il est vrai, faute de feu, comment griller ou rtir?... mesure qu'il s'approchait, cet tre ne tmoignait aucun tonnement. Il marchait sur ses pattes de derrire, et s'arrta quelques pas. Quelle fut la stupfaction de John Cort et de Max Huber, lorsqu'ils reconnurent cette singulire crature que Llanga avait sauve, le protg du jeune indigne!... Et ces mots de s'changer: Lui... c'est lui... -- Positivement... -- Mais alors, puisque ce petit est ici, pourquoi Llanga n'y serait-il pas?... -- tes-vous srs de ne pas vous tromper?... demanda le foreloper. -- Trs srs, affirma John Cort, et, d'ailleurs, nous allons bien voir! Il tira de sa poche la mdaille enleve au cou du petit et, la tenant par le cordon, la balana comme un objet que l'on prsente aux yeux d'un enfant pour l'attirer. peine celui-ci eut-il aperu la mdaille, qu'il s'lana d'un bond. Il n'tait plus malade, prsent!... Pendant ces trois jours d'absence, il avait recouvr la sant et, en mme temps, sa souplesse naturelle. Aussi fona-t-il sur John Cort avec l'vidente intention de reprendre son bien. Khamis le saisit au passage, et alors ce ne fut plus le mot ngora qui s'chappa de la bouche du petit, ce furent ces mots nettement articuls: Li-Ma!... Ngala... Ngala!... Ce que signifiaient ces mots d'une langue inconnue mme Khamis, ses compagnons et lui n'eurent pas le temps de se le demander. Brusquement apparurent d'autres types de la mme espce, hauts de taille ceux-l, n'ayant pas moins de cinq pieds et demi des talons la nuque. Khamis, John Cort, Max Huber n'avaient pu reconnatre s'ils avaient affaire des hommes ou des quadrumanes. Rsister ces sylvestres de la grande fort d'une douzaine et t inutile. Le foreloper, Max Huber, John Cort, furent apprhends par les bras, pousss en avant, contraints s'acheminer entre les arbres, et, entours de la bande, ils ne s'arrtrent qu'aprs un parcours de cinq six cents mtres. cet endroit, l'inclinaison de deux arbres, assez rapprochs l'un de l'autre, avait permis d'y fixer des branches transversales, disposes comme des marches. Si ce n'tait pas un escalier, c'tait mieux qu'une chelle. Cinq ou six individus de l'escorte y grimprent, tandis que les autres obligeaient leurs prisonniers suivre le mme chemin, sans les brutaliser toutefois. mesure que l'on s'levait, la lumire se laissait percevoir travers les frondaisons. Entre les interstices filtraient quelques rayons de ce soleil dont Khamis et ses compagnons avaient t privs depuis qu'ils avaient quitt le cours du rio Johausen. Max Huber aurait t de mauvaise foi s'il se ft refus convenir que, dcidment, cela rentrait dans la catgorie des choses extraordinaires. Lorsque l'ascension prit fin, une centaine de pieds environ du sol, quelle fut leur surprise! Ils voyaient se dvelopper devant eux une plate-forme largement claire par la lumire du ciel. Au- dessus s'arrondissaient les cimes verdoyantes des arbres. sa surface taient ranges dans un certain ordre des cases de pis jaune et de feuillage, bordant des rues. Cet ensemble formait un village tabli cette hauteur sur une tendue telle qu'on ne pouvait en apercevoir les limites. L allaient et venaient une foule d'indignes de type semblable celui du protg de Llanga. Leur station, identique celle de l'homme, indiquait qu'ils avaient l'habitude de marcher debout, ayant ainsi droit ce qualificatif d'_erectus_ donn par le docteur Eugne Dubois aux pithcanthropus trouvs dans les forts de Java, -- caractre anthropognique que ce savant regarde comme l'un des plus importants de l'intermdiaire entre l'homme et les singes conformment aux prvisions de Darwin[1]. Si les anthropologistes ont pu dire que les plus levs des quadrumanes dans l'chelle simienne, ceux qui se rapprochent davantage de la conformation humaine, en diffrent cependant par cette particularit qu'ils se servent de leurs quatre membres quand ils fuient, il semblait bien que cette remarque n'aurait pu s'appliquer aux habitants du village arien. Mais Khamis, Max Huber, John Cort, durent remettre plus tard leurs observations ce sujet. Que ces tres dussent se placer ou non entre l'animal et l'homme, leur escorte, tout en conversant dans un idiome incomprhensible, les poussa vers une case au milieu d'une population qui les regardait sans trop s'tonner. La porte fut referme sur eux et ils se virent bel et bien emprisonns dans ladite case. Parfait!... dclara Max Huber. Et, ce qui me surprend le plus, c'est que ces originaux-l n'ont pas l'air de nous prter attention!... Est-ce qu'ils ont dj vu des hommes?... -- C'est possible, reprit John Cort, mais reste savoir s'ils ont l'habitude de nourrir leurs prisonniers... -- Ou s'ils n'ont pas plutt celle de s'en nourrir! ajouta Max Huber. Et, en effet, puisque, dans les tribus de l'Afrique, les Monbouttous et autres se livrent encore aux pratiques du cannibalisme, pourquoi ces sylvestres, qui ne leur taient gure infrieurs, n'auraient-ils pas eu l'habitude de manger leurs semblables -- ou peu prs?... En tout cas, que ces tres fussent des anthropodes d'une espce suprieure aux orangs de Borno, aux chimpanzs de la Guine, aux gorilles du Gabon, qui se rapprochent le plus de l'humanit, cela n'tait pas contestable. En effet, ils savaient faire du feu et l'employer divers usages domestiques: tel le foyer au premier campement, telle la torche que le guide avait promene travers ces sombres solitudes. Et l'ide vint alors que ces flammes mouvantes, signales sur la lisire, pouvaient avoir t allumes par ces tranges habitants de la grande fort. vrai dire, on suppose que certains quadrumanes font emploi du feu. Ainsi mir Pacha raconte que les bois de Msokgonie, pendant les nuits estivales, sont infests par des bandes de chimpanzs, qui s'clairent de torches et vont marauder jusque dans les plantations. Ce qu'il convenait galement de noter, c'est que ces tres, d'espce inconnue, taient conforms comme les humains au point de vue de la station et de la marche. Aucun autre quadrumane n'et t plus digne de porter ce nom d'orang, qui signifie exactement homme des bois. Et puis ils parlent... fit remarquer John Cort, aprs diverses observations qui furent changes au sujet des habitants de ce village arien. -- Eh bien, s'ils parlent, s'cria Max Huber, c'est qu'ils ont des mots pour s'exprimer, et ceux qui veulent dire: Je meurs de faim!... Quand se met-on table?... je ne serais pas fch de les connatre!... Des trois prisonniers, Khamis tait le plus abasourdi. Dans sa cervelle, peu porte aux discussions anthropologistes, il ne pouvait entrer que ces tres ne fussent pas des animaux, que ces animaux ne fussent pas des singes. C'taient des singes qui marchaient, qui parlaient, qui faisaient du feu, qui vivaient dans des villages, mais enfin des singes. Et mme il trouvait dj assez extraordinaire que la fort de l'Oubanghi renfermt de pareilles espces dont on n'avait encore jamais eu connaissance. Sa dignit d'indigne du continent noir souffrait de ce que ces btes-l fussent si rapproches de ses propres congnres par leurs facults naturelles. Il est des prisonniers qui se rsignent, d'autres qui ne se rsignent pas. John Cort et le foreloper -- et surtout l'impatient Max Huber -- n'appartenaient point la seconde catgorie. Outre le dsagrment d'tre claquemur au fond de cette case, l'impossibilit de rien voir travers ses parois opaques, l'inquitude de l'avenir, l'incertitude touchant l'issue de cette aventure, taient bien pour proccuper. Et puis la faim les pressait, le dernier repas remontant une quinzaine d'heures. Il y avait cependant une circonstance sur laquelle pouvait se fonder quelque espoir, vague, sans doute: c'tait que le protg de Llanga habitait ce village -- son village natal probablement -- et au milieu de sa famille, en admettant que ce qu'on appelle la famille existt chez ces forestiers de l'Oubanghi. Or, ainsi que le dit John Cort, puisque ce petit a t sauv du tourbillon, il est permis de penser que Llanga l'a t galement... Ils ne doivent point s'tre quitts, et si Llanga apprend que trois hommes viennent d'tre amens dans ce village, comment ne comprendrait-il pas qu'il s'agit de nous?... En somme, on ne nous a fait aucun mal jusqu'ici, et il est probable qu'on n'en a point fait Llanga... -- videmment, le protg est sain et sauf, admit Max Huber, mais le protecteur l'est-il?... Rien ne prouve que notre pauvre Llanga n'ait pas pri dans le rio!... Rien en effet. En ce moment, la porte de la case, qui tait garde par deux vigoureux gaillards, s'ouvrit, et le jeune indigne parut. Llanga... Llanga!... s'crirent la fois les deux amis. -- Mon ami Max... mon ami John!... rpondit Llanga, qui tomba dans leurs bras. -- Depuis quand es-tu ici?... demanda le foreloper. -- Depuis hier matin... -- Et comment es-tu venu?... -- On m'a port travers la fort... -- Ceux qui te portaient ont d marcher plus vite que nous, Llanga?... -- Trs vite!... -- Et qui t'a port?... -- Un de ceux qui m'avaient sauv... qui vous avaient sauvs aussi... -- Des hommes?... -- Oui... des hommes... pas des singes... non! pas des singes. Toujours affirmatif, le jeune indigne. En tout cas, c'taient des types d'une race particulire, sans doute, affects du signe moins par rapport l'humanit... Une race intermdiaire de primitifs, peut-tre des spcimens de ce genre d'anthropopithques qui manquent l'chelle animale... Et alors, Llanga de raconter sommairement son histoire, aprs avoir, plusieurs reprises, bais les mains du Franais et de l'Amricain, retirs comme lui au moment o les entranait le rapide et qu'il n'esprait plus revoir. Lorsque le radeau heurta les roches, ils avaient t prcipits dans le tourbillon, lui et Li-Ma... Li-Ma?... s'cria Max Huber. -- Oui... Li-Ma... c'est son nom... Il m'a rpt en se dsignant: Li-Ma... Li-Ma... -- Ainsi il a un nom?... dit John Cort. -- videmment, John!... Quand on parle, n'est-il pas tout naturel de se donner un nom?... -- Est-ce que cette tribu, cette peuplade, comme on voudra, demanda John Cort, en a un aussi?... -- Oui... les Wagddis... rpondit Llanga. J'ai entendu Li-Ma les appeler Wagddis! En ralit, ce mot n'appartenait pas la langue congolaise. Mais, Wagddis ou non, des indignes se trouvaient sur la rive gauche du rio Johausen, lorsque la catastrophe se produisit. Les uns coururent sur le barrage, ils se lancrent dans le torrent au secours de Khamis, John Cort et Max Huber, les autres au secours de Li-Ma et de Llanga. Celui-ci, ayant perdu connaissance, ne se souvenait plus de ce qui s'tait pass ensuite et croyait que ses amis s'taient noys dans le rapide. Lorsque Llanga revint lui, il tait dans les bras d'un robuste Wagddi, le pre mme de Li-Ma, qui, lui, tait dans les bras de la ngora, sa mre! Ce qu'on pouvait admettre, c'est que, quelques jours avant qu'il et t rencontr par Llanga, le petit s'tait gar dans la fort et que ses parents s'taient mis sa recherche. On sait comment Llanga l'avait sauv, comment, sans lui, il et pri dans les eaux de la rivire. Bien trait, bien soign, Llanga fut donc emport jusqu'au village wagddien. Li-Ma ne tarda pas reprendre ses forces, n'tant malade que d'inanition et de fatigue. Aprs avoir t le protg de Llanga, il devint son protecteur. Le pre et la mre de Li-Ma s'taient montrs reconnaissants envers le jeune indigne. La reconnaissance ne se rencontre-t-elle pas chez les animaux pour les services qui leur sont rendus, et ds lors pourquoi n'existerait-elle pas chez des tres qui leur sont suprieurs?... Bref, ce matin mme, Llanga avait t amen par Li-Ma devant cette case. Pour quelle raison?... il l'ignorait alors. Mais des voix se faisaient entendre, et, prtant l'oreille, il avait reconnu celles de John Cort et de Max Huber. Voil ce qui s'tait pass depuis la sparation au barrage du rio Johausen. Bien, Llanga, bien!... dit Max Huber, mais nous mourons de faim, et, avant de continuer tes explications, si tu peux, grce tes protections srieuses... Llanga sortit et ne tarda pas rentrer avec quelques provisions, un fort morceau de buffle grill, sal point, une demi-douzaine de fruits de l'acacia adansonia, dits pain de singe ou pain d'homme, des bananes fraches et, dans une calebasse, une eau limpide, additionne du suc laiteux de lutex, que distille une liane caoutchouc de l'espce landolphia africa. On le comprend, la conversation fut suspendue. John Cort, Max Huber, Khamis avaient un trop formidable besoin de nourriture pour se montrer difficiles sur la qualit. Du morceau de buffle, du pain et des bananes, ils ne laissrent que les os et les pluchures. John Cort, alors, questionna le jeune indigne, s'informant si ces Wagddis taient nombreux. Beaucoup... beaucoup...! J'en ai vu beaucoup... dans les rues, dans les cases... rpondit Llanga. -- Autant que dans les villages du Bournou ou du Baghirmi?... -- Oui... -- Et ils ne descendent jamais?... -- Si... si... pour chasser... pour rcolter des racines, des fruits... pour puiser de l'eau... -- Et ils parlent?... -- Oui... mais je ne comprends pas... Et pourtant... des mots parfois... des mots... que je connais... comme en dit Li-Ma. -- Et le pre... la mre de ce petit?... -- Oh! trs bons pour moi... et ce que je vous ai apport l vient d'eux... -- Il me tarde de leur en exprimer tous mes remerciements... dclara Max Huber. -- Et ce village dans les arbres, comment l'appelle-t-on?... -- Ngala. -- Et, dans ce village, y a-t-il un chef?... demanda John Cort. -- Oui... -- Tu l'as vu?... -- Non, mais j'ai entendu qu'on l'appelait Mslo-Tala-Tala. -- Des mots indignes!... s'cria Khamis. -- Et que signifient ces mots?... -- Le pre Miroir, rpondit le foreloper. En effet, c'est ainsi que les Congolais dsignent un homme qui porte des lunettes. CHAPITRE XIV _Les Wagddis_ Sa Majest Mslo-Tala-Tala, roi de cette peuplade des Wagddis, gouvernant ce village arien, voil, n'tait-il pas vrai, ce qui devait suffire raliser les _desiderata _de Max Huber. Dans la furia franaise de son imagination, n'avait-il pas entrevu, sous les profondeurs de cette mystrieuse fort de l'Oubanghi, des gnrations nouvelles, des cits inconnues, tout un monde extraordinaire dont personne ne souponnait l'existence?... Eh bien, il tait servi souhait. Il fut le premier s'applaudir d'avoir vu si juste et ne s'arrta que devant cette non moins juste observation de John Cort: C'est entendu, mon cher ami, vous tes, comme tout pote, doubl d'un devin, et vous avez devin... -- Juste, mon cher John, mais quelle que soit cette tribu demi- humaine des Wagddis, mon intention n'est pas de finir mon existence dans leur capitale... -- Eh! mon cher Max, il faut y sjourner assez pour tudier cette race au point de vue ethnologique et anthropologique, afin de publier l-dessus un fort in-quarto qui rvolutionnera les instituts des deux continents... -- Soit, rpliqua Max Huber, nous observerons, nous comparerons, nous piocherons toutes les thses relatives la question de l'anthropomorphie, deux conditions toutefois... -- La premire?... -- Qu'on nous laissera, j'y compte bien, la libert d'aller et de venir dans ce village... -- Et la seconde? -- Qu'aprs avoir circul librement, nous pourrons partir quand cela nous conviendra... -- Et qui nous adresser?... demanda Khamis. -- Sa Majest le pre Miroir, rpondit Max Huber. Mais, au fait, pourquoi ses sujets l'appellent-ils ainsi?... -- Et en langue congolaise?... rpliqua John Cort. -- Est-ce donc que Sa Majest est myope ou presbyte... et porte des lunettes? reprit Max Huber. -- Et, d'abord, ces lunettes, d'o viendraient-elles?... ajouta John Cort. -- N'importe, continua Max Huber, lorsque nous serons en tat de causer avec ce souverain, soit qu'il ait appris notre langue, soit que nous ayons appris la sienne, nous lui offrirons de signer un trait d'alliance offensive et dfensive avec l'Amrique et la France et il ne pourra faire moins que de nous nommer grands-croix de l'ordre wagddien... Max Huber ne se prononait-il pas trop affirmativement, en comptant qu'ils auraient toute libert dans ce village, puis qu'ils le quitteraient leur convenance? Or, si John Cort, Khamis et lui ne reparaissaient pas la factorerie, qui s'aviserait de venir les chercher dans ce village de Ngala au plus profond de la grande fort?... En ne voyant plus revenir personne de la caravane, qui douterait qu'elle n'et pri tout entire dans les rgions du haut Oubanghi?... Quant la question de savoir si Khamis et ses compagnons resteraient ou non prisonniers dans cette case, elle fut presque aussitt tranche. La porte tourna sur ses attaches de liane et Li-Ma parut. Tout d'abord, le petit alla droit Llanga et lui prodigua mille caresses que celui-ci rendit de bon coeur. John Cort avait donc l'occasion d'examiner plus attentivement cette singulire crature. Mais, comme la porte tait ouverte, Max Huber proposa de sortir et de se mler la population arienne. Les voici donc dehors, guids par le petit sauvage -- ne peut-on le qualifier ainsi? -- qui donnait la main son ami Llanga. Ils se trouvrent alors au centre d'une sorte de carrefour o passaient et repassaient des Wagddiens allant leurs affaires. Ce carrefour tait plant d'arbres ou plutt ombrag de ttes d'arbres dont les robustes troncs supportaient cette construction arienne. Elle reposait une centaine de pieds au-dessus du sol sur les matresses branches de ces puissants bauhinias, bombax, baobabs. Faite de pices transversales solidement relies par des chevilles et des lianes, une couche de terre battue s'tendait sa surface, et, comme les points d'appui taient aussi solides que nombreux, le sol factice ne tremblait pas sous le pied. Et, mme alors que les violentes rafales soufflaient travers ces hautes cimes, c'est peine si le bti de cette superstructure en ressentait un lger frmissement. Par les interstices du feuillage pntraient les rayons solaires. Le temps tait beau, ce jour-l. De larges plaques de ciel bleu se montraient au-dessus des dernires branches. Une brise, charge de pntrantes senteurs, rafrachissait l'atmosphre. Tandis que dambulait le groupe des trangers, les Wagddis, hommes, femmes, enfants, les regardaient sans manifester aucune surprise. Ils changeaient entre eux divers propos, d'une voix rauque, phrases brves prononces prcipitamment et mots inintelligibles. Toutefois, le foreloper crut entendre quelques expressions de la langue congolaise, et il ne fallait pas s'en tonner, puisque Li-Ma s'tait plusieurs fois servi du mot ngora. Cela pourtant semblait inexplicable. Mais, ce qui l'tait bien davantage, c'est que John Cort fut frapp par la rptition de deux ou trois mots allemands, -- entre autres celui de vater[2], et il fit connatre cette particularit ses compagnons. Que voulez-vous, mon cher John?... rpondit Max Huber. Je m'attends tout, mme ce que ces tres-l me tapent sur le ventre, en disant: Comment va... mon vieux? De temps en temps, Li-Ma, abandonnant la main de Llanga, allait l'un ou l'autre, en enfant vif et joyeux. Il paraissait fier de promener des trangers travers les rues du village. Il ne le faisait pas au hasard, -- cela se voyait, -- il les menait quelque part, et il n'y avait qu' le suivre, ce guide de cinq ans. Ces primitifs -- ainsi les dsignait John Cort -- n'taient pas compltement nus. Sans parler du pelage rousstre qui leur couvrait en partie le corps, hommes et femmes se drapaient d'une sorte de pagne d'un tissu vgtal, peu prs semblable, quoique plus grossirement fabriqu, ceux d'agoulie en fils d'acacia, qui s'ourdissent communment Porto-Novo dans le Dahomey. Ce que John Cort remarqua spcialement, c'est que ces ttes wagddiennes, arrondies, rduites aux dimensions du type microcphalique trs rapproches de l'angle facial humain, prsentaient peu de prognathisme. En outre, les arcades sourcilires n'offraient aucune de ces saillies qui sont communes toute la race simienne. Quant la chevelure, c'tait la toison lisse des indignes de l'Afrique quatoriale, avec la barbe peu fournie. Et pas de pied prhensif..., dclara John Cort. -- Et pas d'appendice caudal, ajouta Max Huber, pas le moindre bout de queue! -- En effet, rpondit John Cort, et c'est dj un signe de supriorit. Les singes anthropomorphes n'ont ni queue, ni bourses joues, ni callosits. Ils se dplacent horizontalement ou verticalement leur gr. Mais une observation a t faite, c'est que les quadrumanes qui marchent debout ne se servent point de la plante du pied et s'appuient sur le dos des doigts replis. Or, il n'en est pas ainsi des Wagddis, et leur marche est absolument celle de l'homme, il faut bien le reconnatre. Trs juste, cette remarque, et, nul doute, il s'agissait d'une race nouvelle. D'ailleurs, en ce qui concerne le pied, certains anthropologistes admettent qu'il n'y a aucune diffrence entre celui du singe et celui de l'homme, et ce dernier aurait mme le pouce opposable si le sous-pied n'tait dform par l'usage de la chaussure. Il existe en outre des similitudes physiques entre les deux races. Les quadrumanes qui possdent la station humaine sont les moins ptulants, les moins grimaants, en un mot, les plus graves, les plus srieux de l'espce. Or, prcisment, ce caractre de gravit se manifestait dans l'attitude comme dans les actes de ces habitants de Ngala. De plus, lorsque John Cort les examinerait attentivement, il pourrait constater que leur systme dentaire tait identique celui de l'homme. Ces ressemblances ont donc pu jusqu' un certain point engendrer la doctrine de la variabilit des espces, l'volution ascensionnelle prconise par Darwin. On les a mme regardes comme dcisives, par comparaison entre les chantillons les plus levs de l'chelle simienne et les primitifs de l'humanit. Linn a soutenu cette opinion qu'il y avait eu des hommes troglodytes, expression qui, en tous cas, n'aurait pu s'appliquer aux Wagddis, lesquels vivent dans les arbres. Vogt a mme t jusqu' prtendre que l'homme est sorti de trois grands singes: l'orang, type brachycphale au long pelage brun, serait d'aprs lui l'anctre des ngritos; le chimpanz, type dolichocphale, aux mchoires moins massives, serait l'anctre des ngres; enfin, du gorille, spcialis par le dveloppement du thorax, la forme du pied, la dmarche qui lui est propre, le caractre ostologique du tronc et des extrmits, descendrait l'homme blanc. Mais, ces similitudes, on peut opposer des dissemblances d'une importance capitale dans l'ordre intellectuel et moral, -- dissemblances qui doivent faire justice des doctrines darwiniennes. Il convient donc, en prenant les caractres distinctifs de ces trois quadrumanes, sans admettre toutefois que leur cerveau possde les douze millions de cellules et les quatre millions de fibres du cerveau humain, de croire qu'ils appartiennent une race suprieure dans l'animalit. Mais on n'en pourra jamais conclure que l'homme soit un singe perfectionn ou le singe un homme en dgnrescence. Quant au microcphale, dont on veut faire un intermdiaire entre l'homme et le singe, espce vainement prdite par les anthropologistes et vainement cherche, cet anneau qui manque pour rattacher le rgne animal au rgne hommal[3], y avait-il lieu d'admettre qu'il ft reprsent par ces Wagddis?... Les singuliers hasards de leur voyage avaient-ils rserv ce Franais et cet Amricain de le dcouvrir?... Et, mme si cette race inconnue se rapprochait physiquement de la race humaine, encore faudrait-il que les Wagddis eussent ces caractres de moralit, de religiosit spciaux l'homme, sans parler de la facult de concevoir des abstractions et des gnralisations, de l'aptitude pour les arts, les sciences et les lettres. Alors seulement, il serait possible de se prononcer d'une faon premptoire entre les thses des monognistes et des polygnistes. Une chose certaine, en somme, c'est que les Wagddis parlaient. Non borns aux seuls instincts, ils avaient des ides, -- ce que suppose l'emploi de la parole, -- et des mots dont la runion formait le langage. Mieux que des cris clairs par le regard et le geste, ils employaient une parole articule, ayant pour base une srie de sons et de figures conventionnels qui devaient avoir t lgus par atavisme. Et c'est ce dont fut le plus frapp John Cort. Cette facult, qui implique la participation de la mmoire, indiquait une influence congnitale de race. Cependant, tout en observant les moeurs et les habitudes de cette tribu sylvestre, John Cort, Max Huber et Khamis s'avanaient travers les rues du village. tait-il grand, ce village?... En ralit, sa circonfrence ne devait pas tre infrieure cinq kilomtres. Et, comme le dit Max Huber, si ce n'est qu'un nid, c'est du moins un vaste nid! Construite de la main des Wagddis, cette installation dnotait un art suprieur celui des oiseaux, des abeilles, des castors et des fourmis. S'ils vivaient dans les arbres, ces primitifs, qui pensaient et exprimaient leurs penses, c'est que l'atavisme les y avait pousss. Dans tous les cas, fit remarquer John Cort, la nature, oui ne se trompe jamais, a eu ses raisons pour porter ces Wagddis adopter l'existence arienne. Au lieu de ramper sur un sol malsain que le soleil ne pntre jamais de ses rayons, ils vivent dans le milieu salutaire des cimes de cette fort. La plupart des cases, fraches et verdoyantes, disposes en forme de ruches, taient largement ouvertes. Les femmes s'y adonnaient avec activit aux soins trs rudimentaires de leur mnage. Les enfants se montraient nombreux, les tout jeunes allaits par leurs mres. Quant aux hommes, les uns faisaient entre les branches la rcolte des fruits, les autres descendaient par l'escalier pour vaquer leurs occupations habituelles. Ceux-ci remontaient avec quelques pices de gibier, ceux-l rapportaient les jarres qu'ils avaient remplies au lit du rio. Il est fcheux, dit Max Huber, que nous ne sachions pas la langue de ces naturels!... Jamais nous ne pourrons converser ni prendre une connaissance exacte de leur littrature... Du reste, je n'ai pas encore aperu la bibliothque municipale... ni le lyce de garons ou de filles! Cependant, puisque la langue wagddienne, aprs ce qu'on avait entendu de Li-Ma, se mlangeait de mots indignes, Khamis essaya de quelques-uns des plus usuels en s'adressant l'enfant. Mais, si intelligent que part Li-Ma, il sembla ne point comprendre. Et pourtant, devant John Cort et Max Huber, il avait prononc le mot ngora, alors qu'il tait couch sur le radeau. Et, depuis, Llanga affirmait avoir appris de son pre que le village s'appelait Ngala et le chef Mslo-Tala-Tala. Enfin, aprs une heure de promenade, le foreloper et ses compagnons atteignirent l'extrmit du village. L s'levait une case plus importante. tablie entre les branches d'un norme bombax, la faade treillisse de roseaux, sa toiture se perdait dans le feuillage. Cette case, tait-ce le palais du roi, le sanctuaire des sorciers, le temple des gnies, tels qu'en possdent la plupart des tribus sauvages, en Afrique, en Australie, dans les les du Pacifique?... L'occasion se prsentait de tirer de Li-Ma quelques renseignements plus prcis. Aussi, John Cort, le prenant par les paules et le tournant vers la case, lui dit: Mslo-Tala-Tala?... Un signe de tte fut toute la rponse qu'il obtint. Donc, l demeurait le chef du village de Ngala, Sa Majest Wagddienne. Et, sans autre crmonie, Max Huber se dirigea dlibrment vers la susdite case. Changement d'attitude de l'enfant, qui le retint en manifestant un vritable effroi. Nouvelle insistance de Max Huber, qui rpta plusieurs reprises: Mslo-Tala-Tala?... Mais, au moment o Max Huber allait atteindre la case, le petit courut lui, l'empcha d'aller plus avant. Il tait donc dfendu d'approcher de l'habitation royale?... En effet, deux sentinelles Wagddis venaient de se lever et, brandissant leurs armes, une sorte de hache en bois de fer et une sagaie, dfendirent l'entre. Allons, s'cria Max Huber, ici comme ailleurs, dans la grande fort de l'Oubanghi comme dans les capitales du monde civilis, des gardes du corps, des cent-gardes, des prtoriens en faction devant le palais, et quel palais... celui d'une Majest homo- simienne. -- Pourquoi s'en tonner, mon cher Max?... -- Eh bien, dclara celui-ci, puisque nous ne pouvons voir ce monarque, nous lui demanderons une audience par lettre... -- Bon, rpliqua John Cort; s'ils parlent, ces primitifs, ils n'en sont pas arrivs savoir lire et crire, j'imagine!... Encore plus sauvages que les indignes du Soudan et du Congo, les Founds, les Chiloux, les Denkas, les Monbouttous, ils ne semblent pas avoir atteint ce degr de civilisation qui implique la proccupation d'envoyer leurs enfants l'cole... -- Je m'en doute un peu, John. Au surplus, comment correspondre par lettre avec des gens dont on ignore la langue?... -- Laissons-nous conduire par ce petit, dit Khamis. -- Est-ce que tu ne reconnais pas la case de son pre et de sa mre?... demanda John Cort au jeune indigne. -- Non, mon ami John, rpondit Llanga, mais... srement... Li-Ma nous y mne... Il faut le suivre. Et alors, s'approchant de l'enfant et tendant la main vers la gauche: Ngora... ngora?... rpta-t-il. n'en pas douter, l'enfant comprit, car sa tte s'abaissa et se releva vivement. Ce qui indique, fit observer John Cort, que le signe de dngation et d'affirmation est instinctif et le mme chez tous les humains... une preuve de plus que ces primitifs touchent de trs prs l'humanit... Quelques minutes aprs, les visiteurs arrivaient dans un quartier du village plus ombrag o les cimes enchevtraient troitement leur feuillage. Li-Ma s'arrta devant une paillote proprette, dont le toit tait fait des larges feuilles de l'enset, ce bananier si rpandu dans la grande fort, ces mmes feuilles que le foreloper avait employes pour le taud du radeau. Une sorte de pis formait les parois de cette paillote laquelle on accdait par une porte ouverte en ce moment. De la main, l'enfant la montra Llanga qui la reconnut. C'est l, dit-il. l'intrieur, une seule chambre. Au fond, une literie d'herbes sches, qu'il tait facile de renouveler. Dans un coin, quelques pierres servant d'tre o brlaient des tisons. Pour uniques ustensiles, deux ou trois calebasses, une jatte de terre pleine d'eau et deux pots de mme substance. Ces sylvestres n'en taient pas encore aux fourchettes et mangeaient avec leurs doigts. et l, sur une planchette fixe aux parois, des fruits, des racines, un morceau de viande cuite, une demi-douzaine d'oiseaux plums pour le prochain repas et, pendues de fortes pines, des bandes d'toffe d'corce et d'agoulie. Un Wagddi et une Wagddienne se levrent au moment o Khamis et ses compagnons pntrrent dans la paillote. Ngora!... ngora!... Lo-Ma... La-Ma! dit l'enfant. Et le premier d'ajouter, comme s'il et pens qu'il serait mieux compris: Vater... vater!... Ce mot de pre, il le prononait en allemand, fort mal. D'ailleurs, quoi de plus extraordinaire qu'un mot de cette langue dans la bouche de ces Wagddis?... peine entr, Llanga tait all prs de la mre et celle-ci lui ouvrait ses bras, le pressait contre elle, le caressait de la main, tmoignant toute sa reconnaissance pour le sauveur de son enfant. Voici ce qu'observa plus particulirement John Cort: Le pre tait de haute taille, bien proportionn, d'apparence vigoureuse, les bras un peu plus longs que n'eussent t des bras humains, les mains larges et fortes, les jambes lgrement arques, la plante des pieds entirement applique sur le sol. Il avait le teint presque clair de ces tribus d'indignes qui sont plus carnivores qu'herbivores, une barbe floconneuse et courte, une chevelure noire et crpue, une sorte de toison qui lui recouvrait tout le corps. Sa tte tait de moyenne grosseur, ses mchoires peu prominentes; ses yeux, la pupille ardente, brillaient d'un vif clat. Assez gracieuse, la mre, avec sa physionomie avenante et douce, son regard qui dnotait une grande affectuosit, ses dents bien ranges et d'une remarquable blancheur, et -- chez quels individus du sexe faible la coquetterie ne se manifeste-t-elle pas? -- des fleurs dans sa chevelure, et aussi -- dtail en somme inexplicable -- des grains de verre et des perles d'ivoire. Cette jeune Wagddienne rappelait le type des Cafres du Sud, avec ses bras ronds et models, ses poignets dlicats, ses extrmits fines, des mains poteles, des pieds faire envie plus d'une Europenne. Sur son pelage laineux tait jete une toffe d'corce qui la serrait la ceinture. son cou pendait la mdaille du docteur Johausen, semblable celle que portait l'enfant. Converser avec Lo-Ma et La-Ma n'tait pas possible, au vif dplaisir de John Cort. Mais il fut visible que ces deux primitifs cherchrent remplir tous les devoirs de l'hospitalit wagddienne. Le pre offrit quelques fruits qu'il prit sur une tablette, des matofs de pntrante saveur et qui proviennent d'une liane. Les htes acceptrent les matofs et en mangrent quelques-uns, l'extrme satisfaction de la famille. Et alors il y eut lieu de reconnatre la justesse de ces remarques faites depuis longtemps dj: c'est que la langue wagddienne, l'exemple des langues polynsiennes, offrait des paralllismes frappants avec le babil enfantin, -- ce qui a autoris les philologues prtendre qu'il y eut pour tout le genre humain une longue priode de voyelles antrieurement la formation des consonnes. Ces voyelles, en se combinant l'infini, expriment des sens trs varis, tels _ori oriori, oro oroora, orurna_, etc... Les consonnes sont le _k_, le _t, _le _p_, les nasales sont _ng_ et _m_. Rien qu'avec les voyelles _ha_, _ra_, on forme une sn de vocables, lesquels, sans consonances relles, rendent toutes les nuances d'expression et jouent le rle des noms, prnoms, verbes, etc. Dans la conversation de ces Wagddis, les demandes et les rponses taient brves, deux ou trois mots, qui commenaient presque tous par les lettres _ng_, _mgou_, ms, comme chez les Congolais. La mre paraissait moins loquace que le pre et probablement sa langue n'avait pas, ainsi que les langues fminines des deux continents, la facult de faire douze mille tours la minute. noter aussi -- ce dont John Cort fut le plus surpris -- que ces primitifs employaient certains termes congolais et allemands, presque dfigurs d'ailleurs par la prononciation. Au total, il est vraisemblable que ces tres n'avaient d'ides que ce qu'il leur en fallait pour les besoins de l'existence et, de mots, que ce qu'il en fallait pour exprimer ces ides. Mais, dfaut de la religiosit, qui se rencontre chez les sauvages les plus arrirs et qu'ils ne possdaient pas, sans doute, on pouvait tenir pour sr qu'ils taient dous de qualits affectives. Non seulement ils avaient pour leurs enfants ces sentiments dont les animaux ne sont pas dpourvus tant que leurs soins sont ncessaires la conservation de l'espce, mais ces sentiments se continuaient au-del, ainsi que le pre et la mre le montraient pour Li-Ma. Puis la rciprocit existait. change entre eux de caresses paternelles et filiales... La famille existait. Aprs un quart d'heure pass l'intrieur de cette paillote, Khamis, John Cort et Max Huber en sortirent sous la conduite de Lo-Ma et de son enfant. Ils regagnrent la case o ils avaient t enferms et qu'ils allaient occuper pendant... Toujours cette question, et peut-tre ne s'en rapporterait-on pas eux seuls pour la rsoudre. L, on prit cong les uns des autres. Lo-Ma embrassa une dernire fois le jeune indigne et tendit, non point sa patte comme l'et pu faire un chien, ou sa main comme l'et pu faire un quadrumane, mais ses deux mains que John Cort et Max Huber serrrent avec plus de cordialit que Khamis. Mon cher Max, dit alors John Cort, un de vos grands crivains a prtendu que dans tout homme il y avait moi et l'autre... Eh bien, il est probable que l'un des deux manque ces primitifs... -- Et lequel, John?... -- L'autre, assurment... En tout cas, pour les tudier fond, il faudrait vivre des annes parmi eux!... Or, dans quelques jours, j'espre bien que nous pourrons repartir... -- Cela, rpondit Max Huber, dpendra de Sa Majest, et qui sait si le roi Mslo-Tala-Tala ne veut pas faire de nous des chambellans de la cour wagddienne? CHAPITRE XV _Trois semaines d'tudes_ Et, maintenant, combien de temps John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga resteraient-ils dans ce village?... Un incident viendrait- il modifier une situation qui ne laissait pas d'tre inquitante?... Ils se sentaient trs surveills, ils n'auraient pu s'enfuir. Et, d'ailleurs, supposer qu'ils parvinssent s'vader, au milieu de cette impntrable rgion de la grande fort, comment en rejoindre la lisire, comment retrouver le cours du rio Johausen?... Aprs avoir tant dsir l'extraordinaire, Max Huber estimait que la situation perdrait singulirement de son charme se prolonger. Aussi allait-il se montrer le plus impatient, le plus dsireux de revenir vers le bassin de l'Oubanghi, de regagner la factorerie de Libreville, d'o John Cort et lui ne devaient attendre aucun secours. Pour son compte, le foreloper enrageait de cette malchance qui les avait fait tomber entre les pattes -- dans son opinion, c'taient des pattes -- de ces types infrieurs. Il ne dissimulait pas le parfait mpris qu'ils lui inspiraient, parce qu'ils ne se diffrenciaient pas sensiblement des tribus de l'Afrique centrale. Khamis en prouvait une sorte de jalousie instinctive, inconsciente, que les deux amis apercevaient trs bien. vrai dire, il tait non moins press que Max Huber de quitter Ngala, et, tout ce qu'il serait possible de faire ce propos, il le ferait. C'tait John Cort qui marquait le moins de hte. tudier ces primitifs l'intressait de faon toute spciale. Approfondir leurs moeurs, leur existence dans tous ses dtails, leur caractre ethnologique, leur valeur morale, savoir jusqu' quel point ils redescendaient vers l'animalit, quelques semaines y eussent suffi. Mais pouvait-on affirmer que le sjour chez les Wagddis ne durerait pas au-del -- des mois, des annes peut-tre?... Et quelle serait l'issue d'une si tonnante aventure?... En tout cas, il ne semblait pas que John Cort, Max Huber et Khamis fussent menacs de mauvais traitements. n'en pas douter, ces sylvestres reconnaissaient leur supriorit intellectuelle. En outre, inexplicable singularit, ils n'avaient jamais paru surpris en voyant des reprsentants de la race humaine. Toutefois, si ceux-ci voulaient employer la force pour s'enfuir, ils s'exposeraient des violences que mieux valait viter. Ce qu'il faut, dit Max Huber, c'est entrer en pourparlers avec le pre Miroir, le souverain lunettes, et obtenir de lui qu'il nous rende la libert. En somme, il ne devait pas tre impossible d'avoir une entrevue avec S. M. Mslo-Tala-Tala, moins qu'il ne ft interdit des trangers de contempler son auguste personne. Mais, si l'on arrivait en sa prsence, comment changer demandes et rponses?... Mme en langue congolaise, on ne se comprendrait pas!... Et puis qu'en rsulterait-il?... L'intrt des Wagddis n'tait-il pas, en retenant ces trangers, de s'assurer le secret de cette existence d'une race inconnue dans les profondeurs de la fort oubanghienne? Et pourtant, en croire John Cort, cet emprisonnement au village arien avait des circonstances attnuantes, puisque la science de l'anthropologie compare en retirerait profit, que le monde savant serait mu par cette dcouverte d'une race nouvelle. Quant savoir comment cela finirait... Du diable, si je le sais! rptait Max Huber, qui n'avait pas en lui l'toffe d'un Garner ou d'un Johausen. Lorsque tous trois, suivis de Llanga, furent rentrs dans leur case, ils remarqurent plusieurs modifications de nature les satisfaire. Et, d'abord, un Wagddi tait occup faire la chambre, si l'on peut employer cette locution trop franaise. Au surplus, John Cort avait dj not que ces primitifs avaient des instincts de propret dont la plupart des animaux sont dpourvus. S'ils faisaient leur chambre, ils faisaient aussi leur toilette. Des brasses d'herbes sches avaient t dposes au fond de la case. Or, comme Khamis et ses compagnons n'avaient jamais eu d'autre literie depuis la destruction de la caravane, cela ne changerait rien leurs habitudes. En outre, divers objets taient placs terre, le mobilier ne comprenant ni tables ni chaises, -- seulement quelques ustensiles grossiers, pots et jarres de fabrication wagddienne. Ici des fruits de plusieurs sortes, l un quartier d'oryx qui tait cuit. La chair crue ne convient qu'aux animaux carnivores, et il est rare de trouver au plus bas degr de l'chelle des tres dont ce soit invariablement la nourriture. Or, quiconque est capable de faire du feu, dclara John Cort, s'en sert pour la cuisson de ses aliments. Je ne m'tonne donc pas que les Wagddis se nourrissent de viande cuite. Aussi la case possdait-elle un tre, compos d'une pierre plate, et la fume se perdait travers le branchage du cail-cdrat qui l'abritait. Au moment o tous quatre arrivrent devant la porte, le Wagddi suspendit son travail. C'tait un jeune garon d'une vingtaine d'annes, aux mouvements agiles, la physionomie intelligente. De la main, il dsigna les objets qui venaient d'tre apports. Parmi ces objets, Max Huber, John Cort et Khamis -- non sans une extrme satisfaction -- aperurent leurs carabines, un peu rouilles, qu'il serait ais de remettre en tat. Parbleu, s'cria Max Huber, elles sont les bienvenues... et l'occasion... -- Nous en ferions usage, ajout John Cort, si nous avions notre caisse cartouches... -- La voici, rpondit le foreloper. Et il montra la caisse mtallique dispose gauche prs de la porte. Cette caisse, ces armes, on se le rappelle, Khamis avait eu la prsence d'esprit de les lancer sur les roches du barrage, au moment o le radeau venait s'y heurter, et hors de l'atteinte des eaux. C'est l que les Wagddis les trouvrent pour les rapporter au village de Ngala. S'ils nous ont rendu nos carabines, fit observer Max Huber, est- ce qu'ils savent quoi servent les armes feu?... -- Je l'ignore, rpondit John Cort, mais ce qu'ils savent, c'est qu'il ne faut pas garder ce qui n'est pas soi, et cela prouve dj en faveur de leur moralit. N'importe, la question de Max Huber ne laissait pas d'tre importante. Kollo... Kollo!... Ce mot, prononc clairement, retentit plusieurs reprises, et, en le prononant, le jeune Wagddi levait la main la hauteur de son front, puis se touchait la poitrine, semblant dire: Kollo... c'est moi! John Cort prsuma que ce devait tre le nom de leur nouveau domestique, et, lorsqu'il l'eut rpt cinq ou six fois, Kollo tmoigna sa joie par un rire prolong. Car ils riaient, ces primitifs, et il y avait lieu d'en tenir compte au point de vue anthropologique. En effet, aucun tre ne possde cette facult, si ce n'est l'homme. Parmi les plus intelligents, -- chez le chien par exemple, -- si l'on surprend quelques indices du rire ou du sourire, c'est seulement dans les yeux, et peut-tre aux commissures des lvres. En outre, ces Wagddis ne se laissaient point aller cet instinct, commun presque tous les quadrupdes, de flairer leur nourriture avant d'y goter, de commencer par manger ce qui leur plat le plus. Voici donc en quelles conditions allaient vivre les deux amis, Llanga et le foreloper. Cette case n'tait pas une prison. Ils en pourraient sortir leur gr. Quant quitter Ngala, nul doute qu'ils en seraient empchs -- moins qu'ils n'eussent obtenu cette autorisation de S. M. Mslo-Tala-Tala. Donc, ncessit, provisoirement peut-tre, de ronger son frein, de se rsigner vivre au milieu de ce singulier monde sylvestre dans le village arien. Ces Wagddis semblaient d'ailleurs doux par nature, peu querelleurs, et -- il y a lieu d'y insister -- moins curieux, moins surpris de la prsence de ces trangers que ne l'eussent t les plus arrirs des sauvages de l'Afrique et de l'Australie. La vue de deux blancs et de deux indignes congolais ne les tonnait pas autant qu'elle et tonn un indigne de l'Afrique. Elle les laissait indiffrents, et ils ne se montraient point indiscrets. Chez eux aucun symptme de badaudisme ni de snobisme. Par exemple, en fait d'acrobatie, pour grimper dans les arbres, voltiger de branche en branche, dgringoler l'escalier de Ngala, ils en eussent remontr aux Billy Hayden, aux Joe Bib, aux Foottit, qui dtenaient cette poque le record de la gymnastique circensenne. En mme temps qu'ils dployaient ces qualits physiques, les Wagddis montraient une extraordinaire justesse de coup d'oeil. Lorsqu'ils se livraient la chasse des oiseaux, ils les abattaient avec de petites flches. Leurs coups ne devaient pas tre moins assurs quand ils poursuivaient les daims, les lans, les antilopes, et aussi les buffles et les rhinocros dans les futaies voisines. C'est alors que Max Huber et voulu les accompagner -- autant pour admirer leurs prouesses cyngtiques que pour tenter de leur fausser compagnie. Oui! s'enfuir, c'est cela que les prisonniers songent sans cesse. Or, la fuite n'tait praticable que par l'unique escalier, et, sur le palier suprieur, se tenaient en faction des guerriers dont il et t difficile de tromper la surveillance. Plusieurs fois, Max Huber eut le dsir de tirer les volatiles qui abondaient dans les arbres, sou-mangas, tte-chvres, pintades, huppes, griots, et nombre d'autres, dont ces sylvestres faisaient grande consommation. Mais ses compagnons et lui taient quotidiennement fournis de gibier, particulirement de la chair de diverses antilopes, oryx, inyalas, sassabys, waterbucks, si nombreux dans la fort de l'Oubanghi. Leur serviteur Kollo ne les laissait manquer de rien; il renouvelait chaque jour la provision d'eau frache pour les besoins du mnage, et la provision de bois sec pour l'entretien du foyer. Et puis, faire usage des carabines comme armes de chasse, il y aurait eu l'inconvnient d'en rvler la puissance. Mieux valait garder ce secret et, le cas chant, les utiliser comme armes offensives ou dfensives. Si leurs htes taient pourvus de viande, c'est que les Wagddis s'en nourrissaient aussi, tantt grille sur des charbons, tantt bouillie dans les vases de terre fabriqus par eux. C'tait mme ce que Kollo faisait pour leur compte, acceptant d'tre aid par Llanga, sinon par Khamis, qui s'y ft refus dans sa fiert indigne. Il convient de noter -- et cela au vif contentement de Max Huber - - que le sel ne faisait plus dfaut. Ce n'tait pas ce chlorure de sodium qui est tenu en dissolution dans les eaux de la mer, mais ce sel gemme fort rpandu en Afrique, en Asie, en Amrique et dont les efflorescences devaient couvrir le sol aux environs de Ngala. Ce minral, -- le seul qui entre dans l'alimentation, -- rien que l'instinct et suffi en apprendre l'utilit aux Wagddis comme n'importe quel animal. Une question qui intressa John Cort, ce fut la question du feu. Comment ces primitifs l'obtenaient-ils? tait-ce par le frottement d'un morceau de bois dur sur un morceau de bois mou d'aprs la mthode des sauvages?... Non, ils ne procdaient pas de la sorte, et employaient le silex, dont ils tiraient des tincelles par le choc. Ces tincelles suffisaient allumer le duvet du fruit du rentenier, trs commun dans les forts africaines, qui jouit de toutes les proprits de l'amadou. En outre, la nourriture azote se compltait, chez les familles wagddiennes, par une nourriture vgtale dont la nature faisait seule les frais. C'taient, d'une part, des racines comestibles de deux ou trois sortes, de l'autre, une grande varit de fruits, tels que ceux que donne l'acacia andansonia, qui porte indiffremment le nom justifi de _pain d'homme_ ou de _pain de singe_ -- tel le karita, dont la chtaigne s'emplit d'une matire grasse susceptible de remplacer le beurre, -- tel le kijelia, avec ses baies d'une saveur un peu fade, que compense leur qualit nourrissante et aussi leur volume, car elles ne mesurent pas moins de deux pieds de longueur, -- tels enfin d'autres fruits, bananes, figues, mangues, l'tat sauvage, et aussi ce tso qui fournit des fruits assez bons, le tout relev de gousses de tamarin en guise de condiment. Enfin, les Wagddis faisaient galement usage du miel, dont ils dcouvraient les ruches en suivant le coucou indicateur. Et, soit avec ce produit si prcieux, soit avec le suc de diverses plantes -- entre autres le lutex distill par une certaine liane -- ml l'eau de la rivire, ils composaient des boissons fermentes haut degr alcoolique. Qu'on ne s'en tonne point; n'a-t-on pas reconnu que les mandrilles d'Afrique, qui ne sont que des singes cependant, ont un faible prononc pour l'alcool?... Il faut ajouter qu'un cours d'eau, trs poissonneux, qui passait sous Ngala, contenait les mmes espces que celles trouves par Khamis et ses compagnons dans le rio Johausen. Mais tait-il navigable, et les Wagddis se servaient-ils d'embarcations?... c'est ce qu'il et t important de savoir en cas de fuite. Or, ce cours d'eau tait visible de l'extrmit du village oppose la case royale. En se postant prs des derniers arbres, on apercevait son lit, large de trente quarante pieds. partir de ce point, il se perdait entre des ranges d'arbres superbes, bombax cinq tiges, magnifiques mparamousis tresses noueuses, admirables msoukoulios, dont le tronc s'enrobait de lianes gigantesques, ces piphytes qui l'treignaient dans leurs replis de serpents. Eh bien, oui, les Wagddis savaient construire des embarcations, -- un art qui n'est pas ignor mme des derniers naturels de l'Ocanie. Leur appareil flottant, c'tait plus que le radeau, moins que la pirogue, un simple tronc d'arbre creus au feu et la hache. Il se dirigeait avec une pelle plate, et, lorsque la brise soufflait du bon ct, avec une voile tendue sur deux espars et faite d'une corce assouplie par un battage rgulier au moyen de maillets d'un bois de fer extrmement dur. Ce que John Cort put constater, toutefois, c'est que ces primitifs ne faisaient point usage des lgumes ni des crales dans leur alimentation. Ils ne savaient cultiver ni sorgho, ni millet, ni riz, ni manioc, -- ce qui est de travail ordinaire chez les peuplades de l'Afrique centrale. Mais il ne fallait pas demander ces types ce qui se rencontrait dans l'industrie agricole des Denkas, des Founds, des Monbouttous, qu'on peut juste titre classer dans la race humaine. Enfin, toutes ces observations faites, John Cort s'inquita de reconnatre si ces Wagddis avaient en eux le sentiment de la moralit et de la religiosit. Un jour, Max Huber lui demanda quel tait le rsultat de ses remarques ce sujet. Une certaine moralit, une certaine probit, ils l'ont, rpondit- il. Ils distinguent assurment ce qui est bien de ce qui est mal. Ils possdent aussi le sentiment de la proprit. Je le sais, nombre d'animaux en sont pourvus, et les chiens, entre autres, ne se laissent pas volontiers prendre ce qu'ils sont en train de manger. Dans mon opinion, les Wagddis ont la notion du tien et du mien. Je l'ai remarqu propos de l'un d'eux qui avait drob quelques fruits dans une case o il venait de s'introduire. -- L'a-t-on cit en simple police ou en police correctionnelle?... demanda Max Huber. -- Riez, cher ami, mais ce que je dis a son importance, et le voleur a t bel et bien battu par le vol, auquel ses voisins ont prt main-forte. J'ajoute que ces primitifs se recommandent par une institution qui les rapproche de l'humanit... -- Laquelle?... -- La famille, qui est constitue rgulirement chez eux, la vie en commun du pre et de la mre, les soins donns aux enfants, la continuit de l'affection paternelle et filiale. Ne l'avons-nous pas observ chez Lo-Ma?... Ces Wagddis ont mme des impressions qui sont d'ordre humain. Voyez notre Kollo... Est-ce qu'il ne rougit pas sous l'action d'une influence morale?... Que ce soit par pudeur, par timidit, par modestie ou par confusion, les quatre ventualits qui amnent la rougeur sur le front de l'homme, il est incontestable que cet effet se produit chez lui. Donc un sentiment..., donc une me! -- Alors, demanda Max Huber, puisque ces Wagddis possdent tant de qualits humaines, pourquoi ne pas les admettre dans les rangs de l'humanit!... -- Parce qu'ils semblent manquer d'une conception qui est propre tous les hommes, mon cher Max. -- Et vous entendez par l?... -- La conception d'un tre suprme, en un mot, la religiosit, qui se retrouve chez les plus sauvages tribus. Je n'ai pas constat qu'ils adorassent des divinits... Ni idoles ni prtres... -- moins, rpondit Max Huber, que leur divinit ne soit prcisment ce roi Mslo-Tala-Tala dont ils ne nous laissent pas voir le bout du nez!... C'et t le cas, sans doute, de tenter une exprience concluante: Ces primitifs rsistaient-ils l'action toxique de l'atropine, laquelle l'homme succombe alors que les animaux la supportent impunment?... Si oui, c'taient des btes, sinon, c'taient des humains. Mais l'exprience ne pouvait tre faite, faute de ladite substance. Il faut ajouter, en outre, que, durant le sjour de John Cort et de Max Huber Ngala, il n'y eut aucun dcs. La question est donc indcise de savoir si les Wagddis brlaient ou enterraient les cadavres, et s'ils avaient le culte des morts. Toutefois, si des prtres, ou mme des sorciers ne se rencontraient pas, au milieu de cette peuplade wagddienne, on y voyait un certain nombre de guerriers, arms d'arcs, de sagaies, d'pieux, de hachettes, -- une centaine environ, choisis parmi les plus vigoureux et les mieux btis. taient-ils uniquement prposs la garde du roi, ou s'employaient-ils soit la dfensive, soit l'offensive?... Il se pouvait que la grande fort renfermt d'autres villages de mme nature, de mme origine, et, si ces habitants s'y comptaient par milliers, pourquoi n'eussent-ils pas fait la guerre leurs semblables comme la font les tribus de l'Afrique? Quant l'hypothse que les Wagddis eussent dj pris contact avec les indignes de l'Oubanghi, du Baghirmi, du Soudan, ou les Congolais, elle tait peu admissible, ni mme avec ces tribus de nains, les Bambustis, que le missionnaire anglais Albert Lhyd rencontra dans les forts de l'Afrique centrale, industrieux cultivateurs dont Stanley a parl dans le rcit de son dernier voyage. Si le contact avait eu lieu, l'existence de ces sylvestres se ft rvle depuis longtemps, et il n'aurait pas t rserv John Cort et Max Huber de la dcouvrir. Mais, reprit ce dernier, pour peu que les Wagddis s'entre-tuent, mon cher John, voil qui permettrait sans conteste de les classer parmi l'espce humaine. Du reste, il tait assez probable que les guerriers wagddiens ne s'abandonnaient pas l'oisivet et qu'ils organisaient des razzias dans le voisinage. Aprs des absences qui duraient deux ou trois jours, ils revenaient, quelques-uns blesss, rapportant des objets divers, ustensiles ou armes de fabrication wagddienne. plusieurs reprises, des tentatives furent faites par le foreloper pour sortir du village: tentatives infructueuses. Les guerriers qui gardaient l'escalier intervinrent avec une certaine violence. Une fois surtout, Khamis aurait t fort maltrait si LoMa, que la scne attira, ne ft accouru son secours. Il y eut, d'ailleurs, forte discussion entre ce dernier et un solide gaillard qu'on nommait Raggi. Au costume de peau qu'il portait, aux armes qui pendaient sa ceinture, aux plumes qui ornaient sa tte, il y avait lieu de croire que ce Raggi devait tre le chef des guerriers. Rien qu' son air farouche, ses gestes imprieux, sa brutalit naturelle, on le sentait fait pour le commandement. la suite de ces tentatives, les deux amis avaient espr qu'ils seraient envoys devant Sa Majest, et qu'ils verraient enfin ce roi que ses sujets cachaient avec un soin jaloux au fond de la demeure royale... Ils en furent pour leur espoir. Probablement, Raggi avait toute autorit, et mieux valait ne point s'exposer sa colre en recommenant. Les chances d'vasion taient donc bien rduites, moins que les Wagddis, s'ils attaquaient quelque village voisin, ne fussent attaqus leur tour, et, la faveur d'une agression, que l'occasion ne s'offrt de quitter Ngala... Mais aprs, que devenir? Au surplus, le village ne fut point menac pendant ces premires semaines, si ce n'est par certains animaux que Khamis et ses compagnons n'avaient pas encore rencontrs dans la grande fort. Si les Wagddis passaient leur existence Ngala, s'ils y rentraient la nuit venue, ils possdaient cependant quelques huttes sur les bords du rio. On et dit d'un petit port fluvial o se runissaient les embarcations de pche, qu'ils avaient dfendre contre les hippopotames, les lamantins, les crocodiles, en assez grand nombre dans les eaux africaines. Un jour, la date du 9 avril, un violent tumulte se produisit. Des cris retentissaient dans la direction du rio. tait-ce une attaque dirige contre les Wagddis par des tres semblables eux!... Sans doute, grce sa situation, le village tait l'abri d'une invasion. Mais, supposer que le feu ft mis aux arbres qui le soutenaient, sa destruction et t l'affaire de quelques heures. Or, les moyens que ces primitifs avaient peut- tre employs contre leurs voisins, il n'tait pas impossible que ceux-ci essayassent de les employer contre eux. Ds les premires clameurs, Raggi et une trentaine de guerriers, se portant vers l'escalier, descendirent avec une rapidit simiesque. John Cort, Max Huber et Khamis, guids par Lo-Ma, gagnrent le ct du village d'o l'on apercevait le cours d'eau. C'tait une invasion contre les huttes tablies en cet endroit. Une bande, non pas d'hippopotames, mais de chropotames ou plutt de potamochres, qui sont plus particulirement les cochons de fleuve, venaient de s'lancer hors de la futaie et brisaient tout sur leur passage. Ces potamochres, que les Boers appellent bosch-wark, et les Anglais bush-pigs, se rencontrent dans la rgion du cap de Bonne-Esprance, en Guine, au Congo, au Cameroun, et y causent de grands dommages. De moindre taille que le sanglier europen, ils ont le pelage plus soyeux, la robe bruntre tirant sur l'orange, les oreilles pointues termines par un pinceau de poils, la crinire noire mle de fils blancs, qui leur court le long de l'chine, le grouin dvelopp, la peau souleve entre le nez et l'oeil par une protubrance osseuse chez les mles. Ces porcins sont redoutables, et ceux-ci l'taient d'autant plus qu'ils se trouvaient dans des conditions de supriorit numrique. En effet, ce jour-l, on en et bien compt une centaine qui se prcipitaient sur la rive gauche du rio. Aussi la plupart des huttes avaient-elles t dj renverses, avant l'arrive de Raggi et de sa troupe. travers les branches des derniers arbres, John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga purent tre tmoins de la lutte. Elle fut courte, mais non sans danger. Les guerriers y dployrent un grand courage. Se servant des pieux et des hachettes de prfrence aux arcs et aux sagaies, ils foncrent avec une ardeur qui galait la fureur des assaillants. Ils les attaqurent corps corps, les frappant la tte coups de hache, leur trouant les flancs de leurs pieux. Bref, aprs une heure de combat, ces animaux taient en fuite, et des ruisseaux de sang se mlaient aux eaux de la petite rivire. Max Huber avait bien eu la pense de prendre part la bataille. Rapporter sa carabine et celle de John Cort, les dcharger du haut du village sur la bande, accabler d'une grle de balles ces potamochres, l'extrme surprise des Wagddis, ce n'et t ni long ni difficile. Mais le sage John Cort, appuy du foreloper, calma son bouillant ami. Non, lui dit-il, rservons-nous d'intervenir dans des circonstances plus dcisives... Quand on dispose de la foudre, mon cher Max... -- Vous avez raison, John, il ne faut foudroyer qu'au bon moment... Et, puisqu'il n'est pas encore temps de tonner, remisons notre tonnerre! CHAPITRE XVI _Sa Majest Mslo-Tala-Tala_ Cette journe -- ou plutt cet aprs-midi du 15 avril -- allait amener une drogation aux habitudes si calmes des Wagddis. Depuis trois semaines, aucune occasion ne s'tait offerte aux prisonniers de Ngala de reprendre travers la grande fort le chemin de l'Oubanghi. Surveills de prs, enferms dans les limites infranchissables de ce village, ils ne pouvaient s'enfuir. Certes, il leur avait t loisible -- et plus particulirement John Cort -- d'tudier les moeurs de ces types placs entre l'anthropode le plus perfectionn et l'homme, d'observer par quels instincts ils tenaient l'animalit, par quelle dose de raison ils se rapprochaient de la race humaine. C'tait l tout un trsor de remarques verser dans la discussion des thories darwiniennes. Mais, pour en faire bnficier le monde savant, encore fallait-il regagner les routes du Congo franais et rentrer Libreville... Le temps tait magnifique. Un puissant soleil inondait de chaleur et de clart les cimes qui ombrageaient le village arien. Aprs avoir presque atteint le znith l'heure de sa culmination, l'obliquit de ses rayons, bien qu'il ft trois heures passes, n'en diminuait pas l'ardeur. Les rapports de John Cort et de Max Huber avec les Mai avaient t frquents. Pas un jour ne s'tait coul sans que cette famille ne ft venue dans leur case ou qu'ils ne se fussent rendus dans la leur. Un vritable change de visites! Il n'y manquait que les cartes! Quant au petit, il ne quittait gure Llanga et s'tait pris d'une vive affection pour le jeune indigne. Par malheur, il y avait toujours impossibilit de comprendre la langue wagddienne, rduite un petit nombre de mots qui suffisaient au petit nombre d'ides de ces primitifs. Si John Cort avait pu retenir la signification de quelques-uns, cela ne lui permettait gure de converser avec les habitants de Ngala. Ce qui le surprenait toujours, c'tait que diverses locutions indignes figuraient dans le vocabulaire wagddien -- une douzaine peut-tre. Cela n'indiquait-il pas que les Wagddis avaient eu des rapports avec les tribus de l'Oubanghi, -- ne ft-ce qu'un Congolais qui ne serait jamais revenu au Congo?... Hypothse assez plausible, on en conviendra. Et puis, quelque mot d'origine allemande s'chappait parfois des lvres de Lo-Ma, toujours si incorrectement prononc qu'on avait peine le reconnatre. Or, c'tait l un point que John Cort tenait pour absolument inexplicable. En effet, supposer que les indignes et les Wagddis se fussent rencontres dj, tait-il admissible que ces derniers eussent eu des relations avec les Allemands du Cameroun? Dans ce cas, l'Amricain et le Franais n'auraient pas eu les prmices de cette dcouverte. Bien que John Cort parlt assez couramment la langue allemande, il n'avait jamais eu l'occasion de s'en servir, puisque Lo-Ma n'en connaissait que deux ou trois mots. Entre autres locutions empruntes aux indignes, celle de Mslo- Tala-Tala, qui s'appliquait au souverain de cette tribu, tait le plus souvent employe. On sait quel dsir d'tre reus par cette Majest invisible prouvaient les deux amis Il est vrai, toutes les fois qu'ils prononaient ce nom, Lo-Ma baissait la tte en marque de profond respect. En outre, lorsque leur promenade les amenait devant la case royale, s'ils manifestaient l'intention d'y pntrer, Lo-Ma les arrtait, les poussait de cte, les entranait droite ou gauche. Il leur faisait comprendre sa manire que nul n'avait le droit de franchir le seuil de la demeure sacre. Or, il arriva que, dans cet aprs-midi, un peu avant trois heures, le ngoro, la ngora et le petit vinrent trouver Khamis et ses compagnons. Et, tout d'abord, il y eut remarquer que la famille s'tait pare de ses plus beaux vtements -- le pre, coiff d'un couvre- chef plumes et drap dans son manteau d'corce, -- la mre, enjuponne de cette toffe d'agoulie de fabrication wagddienne, quelques feuilles vertes dans les cheveux, au cou un chapelet de verroteries et de menues ferrailles -- l'enfant, un lger pagne ceint sa taille -- ses habits du dimanche, dit Max Huber. Et, en les voyant si endimanchs tous trois: Qu'est-ce que cela signifie?... s'cria-t-il. Ont-ils eu la pense de nous faire une visite officielle?... -- C'est sans doute jour de fte, rpondit John Cort. S'agit-il donc de rendre hommage un dieu quelconque? Ce serait le point intressant qui rsoudrait la question de religiosit. Avant qu'il et achev sa phrase, Lo-Ma venait de prononcer comme une rponse: Mslo-Tala-Tala... -- Le pre aux lunettes! traduisit Max Huber. Et il sortit de la case avec l'ide que le roi des Wagddis passait en ce moment. Complte dsillusion! Max Huber n'entrevit pas mme l'ombre de Sa Majest! Toutefois, il fallut bien constater que Ngala tait en mouvement. De toutes parts affluait une foule aussi joyeuse, aussi pare que la famille Ma. Grand concours de populaire, les uns suivant processionnellement les rues vers l'extrmit ouest du village, ceux-ci se tenant par la main comme des paysans en goguette, ceux-l cabriolant comme des singes d'un arbre l'autre. Il y a quelque chose de nouveau..., dclara John Cort en s'arrtant sur le seuil de la case. -- On va voir, rpliqua Max Huber. Et, revenant Lo-Ma: Mslo-Tala-Tala?... rpta-t-il. -- Mslo-Tala-Tala! rpondit Lo-Ma en croisant ses bras, tandis qu'il inclinait la tte. John Cort et Max Huber furent conduits penser que la population wagddienne allait saluer son souverain, lequel ne tarderait pas apparatre dans toute sa gloire. Eux, John Cort, Max Huber, n'avaient pas d'habits de crmonie mettre. Ils en taient rduits leur unique costume de chasse, bien us, bien sali, leur linge qu'ils tenaient aussi propre que possible. Par consquent, aucune toilette faire en l'honneur de Sa Majest, et, comme la famille Mai sortait de la case, ils la suivirent avec Llanga. Quant Khamis, peu soucieux de se mler tout ce monde infrieur, il resta seul la maison. Il s'occupa de ranger les ustensiles, de veiller la prparation du repas, de nettoyer les armes feu. Ne convenait-il pas d'tre prt toute ventualit, et l'heure approchait peut-tre o il serait ncessaire d'en faire usage. John Cort et Max Huber se laissrent donc guider par Lo-Ma travers le village plein d'animation. Il n'existait pas de rues, au vrai sens de ce mot. Les paillotes, distribues la fantaisie de chacun, se conformaient la disposition des arbres ou plutt des cimes qui les abritaient. La foule tait assez compacte. Au moins un millier de Wagddis se dirigeaient maintenant vers la partie de Ngala l'extrmit de laquelle s'levait la case royale. Il est impossible de ressembler davantage une foule humaine!... remarqua John Cort. Mmes mouvements, mme manire de tmoigner sa satisfaction par les gestes, par les cris... -- Et par les grimaces, ajouta Max Huber, et c'est ce qui rattache ces tres bizarres aux quadrumanes! En effet, les Wagddis, d'ordinaire srieux, rservs, peu communicatifs, ne s'taient jamais montrs si expansifs ni si grimaants. Et toujours cette inexplicable indiffrence envers les trangers, auxquels ils ne semblaient prter aucune attention -- attention qui et t gnante et obsdante chez les Denkas, les Monbouttous et autres peuplades africaines. Cela n'tait pas trs humain! Aprs une longue promenade, Max Huber et John Cort arrivrent sur la place principale, que bornaient les ramures des derniers arbres du ct de l'ouest, et dont les branches verdoyantes retombaient autour du palais royal. En avant taient rangs les guerriers, toutes armes dehors, vtus de peaux d'antilope rattaches par de fines lianes, le chef coiff de ttes de steinbock dont les cornes leur donnaient l'apparence d'un troupeau. Quant au colonel Raggi, casqu d'une tte de buffle, l'arc sur l'paule, la hachette la ceinture, l'pieu la main, il paradait devant l'arme wagddienne. Probablement, dit John Cort, le souverain s'apprte passer la revue de ses troupes... -- Et, s'il ne vient pas, repartit Max Huber, c'est qu'il ne se laisse jamais voir ses fidles sujets!... On ne se figure pas ce que l'invisibilit donne de prestige un monarque, et peut-tre celui-ci... S'adressant Lo-Ma, dont il se fit comprendre par un geste: Mslo-Tala-Tala doit-il sortir?... Signe affirmatif de Lo-Ma, qui sembla dire: Plus tard... plus tard... -- Peu importe, rpliqua Max Huber, pourvu qu'il nous soit permis de contempler enfin sa face auguste... -- Et, en attendant, rpondit John Cort, ne perdons rien de ce spectacle. Voici ce que tous deux furent mme d'observer alors de plus curieux: Le centre de la place entirement dgag d'arbres, restait libre sur un espace d'un demi-hectare. La foule l'emplissait dans le but, sans doute, de prendre part la fte jusqu'au moment o le souverain paratrait au seuil de son palais. Se prosternerait-elle alors devant lui?... Se confondrait-elle en adorations!... Aprs tout, fit remarquer John Cort, il n'y aurait pas tenir compte de ces adorations au point de vue de la religiosit, car, en somme, elles ne s'adresseraient qu' un homme... -- moins, rpliqua Max Huber, que cet homme ne soit en bois ou en pierre... Si ce potentat n'est qu'une idole du genre de celles que rvrent les naturels de la Polynsie... -- Dans ce cas, mon cher Max, il ne manquerait plus rien aux habitants de Ngala de ce qui complte l'tre humain... Ils auraient le droit d'tre classs parmi les hommes tout autant que ces naturels dont vous parlez... -- En admettant que ceux-ci le mritent! rpondit Max Huber, d'un ton assez peu flatteur pour la race polynsienne. -- Certes, Max, puisqu'ils croient l'existence d'une divinit quelconque, et jamais il n'est venu ni ne viendra personne l'ide de les classer parmi les animaux, ft-ce mme ceux qui occupent le premier rang dans l'animalit! Grce la famille de Lo-Ma, Max Huber, John Cort et Llanga purent se placer de manire tout voir. Lorsque la foule eut laiss libre le centre de la place, les jeunes Wagddis des deux sexes se mirent en danse, tandis que les plus gs commenaient boire, comme les hros d'une kermesse hollandaise. Ce que ces sylvestres absorbaient, c'taient des boissons fermentes et pimentes tires des gousses du tamarin. Et elles devaient tre extrmement alcooliques, car les ttes ne tardrent pas s'chauffer et les jambes tituber d'une faon inquitante. Ces danses ne rappelaient en rien les nobles figures du passe-pied ou du menuet, sans aller cependant jusqu'au paroxysme des dhanchements et des grands carts en honneur dans les bals- musettes des banlieues parisiennes. Au total, il se faisait plus de grimaces que de contorsions, et aussi plus de culbutes. En un mot, dans ces attitudes chorgraphiques, on retrouvait moins l'homme que le singe. Et, qu'on l'entende bien, non point le singe duqu pour les exhibitions de la foire, non... le singe livr ses instincts naturels. En outre, les danses ne s'excutaient pas avec accompagnement des clameurs publiques. C'tait au son d'instruments des plus rudimentaires, calebasses tendues d'une peau sonore et frappes coups redoubls, tiges creuses, tailles en sifflet, dans lesquelles une douzaine de vigoureux excutants soufflaient se crever les poumons. Non!... jamais charivari plus assourdissant ne dchira des oreilles de blancs! Ils ne paraissent pas avoir le sentiment de la mesure..., remarqua John Cort. -- Pas plus que celui de la tonalit, rpondit Max Huber. -- En somme, ils sont sensibles la musique, mon cher Max. -- Et les animaux le sont aussi, mon cher John, -- quelques-uns, du moins. mon avis, la musique est un art infrieur qui s'adresse un sens infrieur. Au contraire, qu'il s'agisse de peinture, de sculpture, de littrature, aucun animal n'en subit le charme, et on n'a jamais vu mme les plus intelligents se montrer mus devant un tableau ou l'audition d'une tirade de pote! Quoi qu'il en soit, les Wagddis se rapprochaient de l'homme, non seulement parce qu'ils ressentaient les effets de la musique, mais parce qu'ils mettaient eux-mmes cet art en pratique. Deux heures se passrent ainsi, l'extrme impatience de Max Huber. Ce qui l'enrageait, c'est que S. M. Mslo-Tala-Tala ne daignait pas se dranger pour recevoir l'hommage de ses sujets. Cependant la fte continuait avec redoublement de cris et de danses. Les boissons provoquaient aux violences de l'ivresse, et c'tait se demander quelles scnes de dsordre menaaient de s'ensuivre, lorsque, soudain, le tumulte prit fin. Chacun se calma, s'accroupit, s'immobilisa. Un silence absolu succda aux bruyantes dmonstrations, au fracas assourdissant des tam-tams, au sifflet suraigu des fltes. ce moment, la porte de la demeure royale s'ouvrit, et les guerriers formrent la haie de chaque ct. Enfin! dit Max Huber, nous allons donc le voir, ce souverain de sylvestres. Ce ne fut point Sa Majest qui sortit de la case. Une sorte de meuble, recouvert d'un tapis de feuillage, fut apport au milieu de la place. Et quelle fut la bien naturelle surprise des deux amis, lorsqu'ils reconnurent dans ce meuble un vulgaire orgue de Barbarie!... Trs probablement, cet instrument sacr ne figurait que dans les grandes crmonies de Ngala, et les Wagddis en coutaient sans doute les airs plus ou moins varis avec un ravissement de dilettantes! Mais c'est l'orgue du docteur Johausen! dit John Cort. -- Ce ne peut tre que cette mcanique antdiluvienne, rpliqua Max Huber. Et, prsent, je m'explique comment, dans la nuit de notre arrive sous le village de Ngala, j'ai eu la vague impression d'entendre l'impitoyable valse du _Freyschtz_ au- dessus de ma tte! -- Et vous ne nous avez rien dit de cela, Max?... -- J'ai cru que j'avais rv, John. -- Quant cet orgue, ajouta John Cort, ce sont certainement les Wagddis qui l'ont rapport de la case du docteur... -- Et aprs avoir mis mal ce pauvre homme! ajouta Max Huber. Un superbe Wagddi -- videmment le chef d'orchestre de l'endroit - - vint se poser devant l'instrument et commena tourner la manivelle. Aussitt la valse en question, laquelle manquaient bien quelques notes, de se dvider au trs rel plaisir de l'assistance. C'tait un concert qui succdait aux exercices chorgraphiques. Les auditeurs l'coutrent en hochant la tte, -- contre-mesure, il est vrai. De fait, il ne semblait pas qu'ils subissent cette impression giratoire qu'une valse communique aux civiliss de l'ancien et du nouveau monde. Et, gravement, comme pntr de l'importance de ses fonctions, le Wagddi manoeuvrait toujours sa bote musique. Mais, Ngala, savait-on que l'orgue renfermt d'autres airs?... C'est ce que se demandait John Cort. En effet, le hasard n'aurait pu faire dcouvrir ces primitifs par quel procd, en poussant un bouton, on remplaait le motif de Weber par un autre. Quoi qu'il en soit, aprs une demi-heure consacre la valse du _Freyschtz_, voici que l'excutant poussa un ressort latral, ainsi que l'et fait un joueur des rues de l'instrument suspendu par sa bretelle. Ah! par exemple... c'est trop fort, cela!... s'cria Max Huber. Trop fort, en vrit, moins que quelqu'un n'et appris ces sylvestres le secret du mcanisme, et comment on pouvait tirer de ce meuble barbaresque toutes les mlodies renfermes dans son sein!... Puis la manivelle se remit aussitt en mouvement. Et alors l'air allemand succda un air franais, l'un des plus populaires, la plaintive chanson de la _Grce de Dieu_. On connat ce chef-d'oeuvre de Losa Puget. Personne n'ignore que le couplet se droule en la mineur pendant seize mesures, et que le refrain reprend en la majeur, suivant toutes les traditions de l'art cette poque. Ah! le malheureux!... Ah! le misrable!... hurla Max Huber, dont les exclamations provoqurent les murmures trs significatifs de l'assistance. -- Quel misrable?... demanda John Cort. Celui qui joue de l'orgue?... -- Non! celui qui l'a fabriqu!... Pour conomiser les notes, il n'a fourr dans sa bote ni les _ut_ ni les _sol_ dizes!... Et ce refrain qui devrait tre jou en la majeur: _Va, mon enfant, adieu,_ _ la grce de Dieu..._ voil qu'on le joue en _ut_ majeur! -- a... c'est un crime!... dclara en riant John Cort. -- Et ces barbares qui ne s'en aperoivent point... qui ne bondissent pas comme devrait bondir tout tre dou d'une oreille humaine!... Non! cette abomination, les Wagddis n'en ressentaient pas toute l'horreur!... Ils acceptaient cette criminelle substitution d'un mode l'autre!... S'ils n'applaudissaient pas, bien qu'ils eussent d'normes mains de claqueurs, leur attitude n'en dcelait pas moins une profonde extase! Rien que cela, dit Max Huber, mrite qu'on les ramne au rang des btes! Il y eut lieu de croire que cet orgue ne contenait pas d'autres motifs que la valse allemande et la chanson franaise. Invariablement elles se remplacrent une demi-heure durant. Les autres airs taient vraisemblablement dtraqus. Par bonheur, l'instrument, possdant les notes voulues en ce qui concernait la valse, ne donnait pas Max Huber les nauses que lui avait fait prouver le couplet de la romance. Lorsque ce concert fut achev, les danses reprirent de plus belle, les boissons coulrent plus abondantes que jamais travers les gosiers wagddiens. Le soleil venait de s'abaisser derrire les cimes du couchant, et quelques torches s'allumaient entre les ramures, de manire illuminer la place que le court crpuscule allait bientt plonger dans l'ombre. Max Huber et John Cort en avaient assez, et ils songeaient regagner leur case, lorsque Lo-Ma pronona ce nom: Mslo-Tala-Tala. tait-ce vrai?... Sa Majest allait-elle venir recevoir les adorations de son peuple?... Daignait-elle enfin sortir de sa divine invisibilit?... John Cort et Max Huber se gardrent bien de partir. En effet, un mouvement se faisait du ct de la case royale, auquel rpondit une sourde rumeur de l'assistance. La porte s'ouvrit, une escorte de guerriers se forma, et le chef Raggi prit la tte du cortge. Presque aussitt apparut un trne, -- un vieux divan drap d'toffes et de feuillage, -- soutenu par quatre porteurs, et sur lequel se pavanait Sa Majest. C'tait un personnage d'une soixantaine d'annes, couronn de verdure, la chevelure et la barbe blanches, d'une corpulence considrable, et dont le poids devait tre lourd aux robustes paules de ses serviteurs. Le cortge se mit en marche, de manire faire le tour de la place. La foule se courbait jusqu' terre, silencieuse, comme hypnotise par l'auguste prsence de Mslo-Tala-Tala. Le souverain semblait fort indiffrent, d'ailleurs, aux hommages qu'il recevait, qui lui taient dus, dont il avait probablement l'habitude. peine s'il daignait remuer la tte en signe de satisfaction. Pas un geste, si ce n'est deux ou trois reprises pour se gratter le nez, -- un long nez que surmontaient de grosses lunettes, -- ce qui justifiait son surnom de Pre Miroir. Les deux amis le regardrent avec une extrme attention, lorsqu'il passa devant eux. Mais... c'est un homme!... affirma John Cort. -- Un homme?... rpliqua Max Huber. -- Oui... un homme... et... qui plus est... un blanc!... -- Un blanc?... Oui, n'en pas douter, ce qu'on promenait l sur sa _sedia gestatoria_, c'tait un tre diffrent de ces Wagddis sur lesquels il rgnait, et non point un indigne des tribus du haut Oubanghi... Impossible de s'y tromper, c'tait un blanc, un reprsentant qualifi de la race humaine!... Et notre prsence ne produit aucun effet sur lui, dit Max Huber, et il ne semble mme pas nous apercevoir!... Que diable! nous ne ressemblons pourtant pas ces demi-singes de Ngala, et, pour avoir vcu parmi eux depuis trois semaines, nous n'avons pas encore perdu, j'imagine, figure d'hommes!... Et il fut sur le point de crier: H!... monsieur... l-bas... faites-nous donc l'honneur de regarder... cet instant, John Cort lui saisit le bras et, d'une voix qui dnotait le comble de la surprise: Je le reconnais... dit-il. -- Vous le reconnaissez? -- Oui!... C'est le docteur Johausen! CHAPITRE XVII _En quel tat le docteur Johausen!_ John Cort avait autrefois rencontr le docteur Johausen Libreville. Il ne pouvait faire erreur: c'tait bien ledit docteur qui rgnait sur cette peuplade wagddienne! Son histoire, rien de plus ais que d'en rsumer le dbut en quelques lignes, et mme de la reconstituer tout entire. Les faits s'enchanaient sans interruption sur cette route qui allait de la cage forestire au village de Ngala. Trois ans avant, cet Allemand, dsireux de reprendre la tentative peu srieuse et, dans tous les cas, avorte du professeur Garner, quitta Malinba avec une escorte de noirs, emportant un matriel, des munitions et des vivres pour un assez long temps. Ce qu'il voulait faire dans l'est du Cameroun, on ne l'ignorait pas. Il avait form l'invraisemblable projet de s'tablir au milieu des singes afin d'tudier leur langage. Mais de quel ct il comptait se diriger, il ne l'avait confi personne, tant trs original, trs maniaque et, pour employer un mot dont les Franais se servent frquemment, demi toqu. Les dcouvertes de Khamis et de ses compagnons pendant leur voyage de retour prouvaient indubitablement que le docteur avait atteint dans la fort l'endroit o coulait le rio baptis de son nom par Max Huber. Il avait construit un radeau et, aprs avoir renvoy son escorte, s'y tait embarqu avec un indigne demeur son service. Puis, tous deux descendirent la rivire jusqu'au marcage l'extrmit duquel fut tablie la cabane treillage sous le couvert des arbres de la rive droite. L s'arrtaient les donnes certaines relatives aux aventures du docteur Johausen. Quant ce qui avait suivi, les hypothses se changeaient maintenant en certitudes. On se souvient que Khamis, en fouillant la cage vide alors, avait mis la main sur une petite bote de cuivre qui renfermait un carnet de notes. Or, ces notes se rduisaient quelques lignes traces au crayon, diverses dates, depuis celle du 27 juillet 1894 jusqu' celle du 24 aot de la mme anne. Il tait donc dmontr que le docteur avait dbarqu le 29 juillet, achev son installation le 13 aot, habit sa cage jusqu'au 25 du mme mois, soit, au total, treize jours pleins. Pourquoi l'avait-il abandonne?... tait-ce de son propre gr?... videmment, non. Que les Wagddis s'avanassent parfois jusqu'aux rives du rio, Khamis, John Cort et Max Huber savaient quoi s'en tenir cet gard. Ces feux qui illuminaient la lisire de la fort l'arrive de la caravane, n'taient-ce pas eux qui les promenaient d'arbre en arbre?... De l cette conclusion que ces primitifs dcouvrirent la cabane du professeur, qu'ils s'emparrent de sa personne et de son matriel, que le tout fut transport au village arien. Quant au serviteur indigne, il s'tait enfui sans doute travers la fort. S'il et t conduit Ngala, John Cort, Max Huber, Khamis l'eussent dj rencontr, lui qui n'tait pas roi et qui n'habitait point la case royale. D'ailleurs, il aurait figur dans la crmonie de ce jour auprs de son matre en qualit de dignitaire, et pourquoi pas de premier ministre?... Ainsi, les Wagddis n'avaient pas trait le docteur Johausen plus mal que Khamis et ses compagnons. Trs probablement frapps de sa supriorit intellectuelle, ils en avaient fait leur souverain, -- ce qui et pu arriver John Cort ou Max Huber, si la place n'et t prise. Donc, depuis trois ans, le docteur Johausen, le pre Miroir -- c'est lui qui avait d apprendre cette locution ses sujets -- occupait le trne wagddien sous le nom de Mslo- Tala-Tala. Cela expliquait nombre de choses jusqu'alors assez inexplicables: comment plusieurs mots de la langue congolaise figuraient dans le langage de ces primitifs, et aussi deux ou trois mots de la langue allemande, comment le maniement de l'orgue de Barbarie leur tait familier, comment ils connaissaient la fabrication de certains ustensiles, comment un certain progrs s'tait peut-tre tendu aux moeurs de ces types placs au premier degr de l'chelle humaine. Voil ce que se dirent les deux amis lorsqu'ils eurent rintgr leur case. Aussitt Khamis fut mis au courant. Ce que je ne puis m'expliquer, ajouta Max Huber, c'est que le docteur Johausen ne se soit point inquit de la prsence d'trangers dans sa capitale... Comment? il ne nous a point fait comparatre devant lui... et il ne semble mme pas s'tre aperu, pendant la crmonie, que nous ne ressemblions pas ses sujets!... Oh! mais, pas du tout!... -- Je suis de votre avis, Max, rpondit John Cort, et il m'est impossible de comprendre pourquoi Mslo-Tala-Tala ne nous a pas encore mands son palais... -- Peut-tre ignore-t-il que les Wagddis ont fait des prisonniers dans cette partie de la fort?... observa le foreloper. -- C'est possible, mais c'est au moins singulier, dclara John Cort. Il y a l quelque circonstance qui m'chappe et qu'il faudra claircir... -- De quelle faon?... demanda Max Huber. -- En cherchant bien, nous y parviendrons!... rpondit John Cort. De tout ceci il rsultait que le docteur Johausen, venu dans la fort de l'Oubanghi afin de vivre parmi les singes, tait entre les mains d'une race suprieure l'anthropode et dont on ne souponnait pas l'existence. Il n'avait pas eu la peine de leur apprendre parler, puisqu'ils parlaient; il s'tait born leur enseigner quelques mots de la langue congolaise et de la langue allemande. Puis, en leur donnant ses soins comme docteur, sans doute, il avait d acqurir une certaine popularit qui l'avait port au trne!... Et, vrai dire, John Cort n'avait-il pas dj constat que les habitants de Ngala jouissaient d'une sant excellente, qu'on n'y comptait pas un malade et, ainsi que cela a t dit, que pas un Wagddi n'tait dcd depuis l'arrive des trangers Ngala? Ce qu'il y avait lieu d'admettre, en tout cas, c'est que, bien qu'il y et un mdecin dans ce village, -- un mdecin dont on avait fait un roi, -- il ne semblait pas que la mortalit s'y ft accrue. Rflexion quelque peu irrvrencieuse pour la Facult, et que se permit Max Huber. Et, maintenant quel parti prendre?... La situation du docteur Johausen Ngala ne devait-elle pas modifier la situation des prisonniers?... Ce souverain de race teutonne hsiterait-il leur rendre la libert, s'ils paraissaient devant lui et lui demandaient de les renvoyer au Congo?... Je ne puis le croire, dit Max Huber, et notre conduite est toute trace... Il est trs possible que notre prsence ait t cache ce docteur-roi... J'admets mme, quoique ce soit assez invraisemblable, que pendant la crmonie il ne nous ait pas remarqus au milieu de la foule... Eh bien, raison de plus pour pntrer dans la case royale... -- Quand?... demanda John Cort. -- Ds ce soir, et, puisque c'est un souverain ador de son peuple, son peuple lui obira, et, lorsqu'il nous aura rendu la libert, on nous reconduira jusqu' la frontire avec les honneurs dus aux semblables de Sa Majest wagddienne. -- Et s'il refuse?... -- Pourquoi refuserait-il?... -- Sait-on, mon cher Max?... rpondit John en riant. Des raisons diplomatiques, peut-tre!... -- Eh bien, s'il refuse, s'cria Max Huber, je lui dirai qu'il tait tout au plus digne de rgner sur les plus infrieurs des macaques et qu'il est au-dessous du dernier de ses sujets! En somme, dbarrasse de ses agrments fantaisistes, la proposition valait la peine d'tre prise en considration. L'occasion tait propice, d'ailleurs. Si la nuit allait interrompre la fte, ce qui se prolongerait, n'en pas douter, c'tait l'tat d'brit dans lequel se trouvait la population du village... Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance, qui ne se renouvellerait peut-tre pas de longtemps?... De ces Wagddis demi ivres, les uns seraient endormis dans leurs paillotes, les autres disperss travers les profondeurs de la fort... Les guerriers eux-mmes n'avaient pas craint de dshonorer leur uniforme en buvant perdre la tte... La demeure royale serait moins svrement garde, et il ne devait pas tre difficile d'arriver jusqu' la chambre de Mslo-Tala-Tala... Ce projet ayant eu l'approbation de Khamis, toujours de bon conseil, on attendit que la nuit ft close et l'ivresse plus complte dans le village. Il va de soi que Kollo, autoris se joindre au festival, n'tait pas rentr. Vers neuf heures, Max Huber, John Cort, Llanga et le foreloper sortirent de leur case. Ngala tait sombre, tant dpourvue de tout clairage municipal. Les dernires lueurs des torches rsineuses, disposes dans les arbres, venaient de s'teindre. Au loin, comme au-dessous de Ngala, se propageaient des rumeurs confuses, du ct oppos l'habitation du docteur Johausen. John Cort, Max Huber et Khamis, prvoyant le cas o il leur serait possible de fuir ce soir mme avec ou sans l'agrment de Sa Majest, s'taient munis de leurs carabines et toutes les cartouches de la caisse garnissaient leurs poches. En effet, s'ils taient surpris, peut-tre serait-il ncessaire de faire parler les armes feu, -- un langage que les Wagddis ne devaient pas connatre. Tous les quatre, ils allrent ainsi entre les cases, dont la plupart taient vides. Lorsqu'ils furent sur la place plonge dans les tnbres, elle tait dserte. Une seule clart sortait de la fentre de la case du souverain. Personne, observa John Cort. Personne effectivement, pas mme devant la demeure de Mslo-Tala- Tala. Raggi et ses guerriers avaient abandonn leur poste, et, cette nuit-l, le souverain ne serait pas bien gard. Il se pouvait, cependant, qu'il y et quelques chambellans de service prs de Sa Majest et qu'il ft malais de tromper leur surveillance. Toutefois, Khamis et ses compagnons estimaient l'occasion trop tentante. Une heureuse chance leur avait permis d'atteindre l'habitation royale sans avoir t aperus, et ils se disposrent y pntrer. En rampant le long des branches, Llanga put s'avancer jusqu' la porte et il constata qu'il suffirait de la pousser pour pntrer l'intrieur. John Cort, Max Huber et Khamis le rejoignirent aussitt. Pendant quelques minutes, avant d'entrer, ils prtrent l'oreille, prts battre en retraite, s'il le fallait. Aucun bruit ne se faisait entendre ni au dedans ni au dehors. Ce fut Max Huber qui, le premier, franchit le seuil. Ses compagnons le suivirent et refermrent la porte derrire eux. Cette habitation comprenait deux chambres contigus, formant tout l'appartement de Mslo-Tala-Tala. Personne dans la premire, absolument obscure. Khamis appliqua son oeil la porte qui communiquait avec la seconde chambre, -- porte assez mal jointe travers laquelle filtraient quelques lueurs. Le docteur Johausen tait l, demi couch sur un divan. videmment, ce meuble et quelques autres qui garnissaient la chambre provenaient du matriel de la cage et avaient t apports Ngala en mme temps que leur propritaire. Entrons, dit Max Huber. Au bruit, qu'ils firent, le docteur Johausen, tournant la tte, se redressa... Peut-tre venait-il d'tre tir d'un profond sommeil... Quoi qu'il en soit, il ne parut pas que la prsence des visiteurs et produit sur lui aucun effet. Docteur Johausen, mes compagnons et moi, nous venons offrir nos hommages Votre Majest!... dit John Cort en allemand. Le docteur ne rpondit rien... Est-ce qu'il n'avait pas compris?... Est-ce qu'il avait oubli sa propre langue, aprs trois ans de sjour chez les Wagddis?... M'entendez-vous? reprit John Cort. Nous sommes des trangers qui avons t amens au village de Ngala... Aucune rponse. Ces trangers, le monarque wagddien semblait les regarder sans les voir, les couter sans les entendre. Il ne faisait pas un mouvement, pas un geste, comme s'il et t en tat de complte hbtude. Max Huber s'approcha, et, peu respectueux envers ce souverain, de l'Afrique centrale, il le prit par les paules et le secoua vigoureusement. Sa Majest fit une grimace que n'et pas dsavoue le plus grimacier des mandrilles de l'Oubanghi. Max Huber le secoua de nouveau. Sa Majest lui tira la langue. Est-ce qu'il est fou?... dit John Cort. -- Tout ce qu'il y a de plus fou, pardieu!... fou lier!... dclara Max Huber. Oui... le docteur Johausen tait en absolue dmence. moiti dsquilibr dj lors de son dpart du Cameroun, il avait achev de perdre la raison depuis son arrive Ngala. Et qui sait mme si ce n'tait pas cette dgnrescence mentale qui lui avait valu d'tre proclam roi des Wagddis?... Est-ce que, chez les Indiens du Far West, chez les sauvages de l'Ocanie, la folie n'est pas plus honore que la sagesse, et le fou ne passe-t-il pas, aux yeux de ces indignes, pour un tre sacr, un dpositaire de la puissance divine?... La vrit est que le pauvre docteur tait dpourvu de toute intellectualit. Et voil pourquoi il ne se proccupait pas de la prsence des quatre trangers au village, comment il n'avait pas reconnu en deux d'entre eux des individus de son espce, si diffrente de la race wagddienne! Il n'y a qu'un parti prendre, dit Khamis. Nous ne pouvons pas compter sur l'intervention de cet inconscient pour nous rendre la libert... -- Assurment non!... affirma John Cort. -- Et ces animaux-l ne nous laisseront jamais partir..., ajouta Max Huber. Donc, puisque l'occasion s'offre de fuir, fuyons... -- l'instant, dit Khamis. Profitons de la nuit... -- Et de l'tat o se trouve tout ce monde de demi-singes..., dclara Max Huber. -- Venez, dit Khamis en se dirigeant vers la premire chambre. Essayons de gagner l'escalier et jetons-nous travers la fort... -- Convenu, rpliqua Max Huber, mais... le docteur... -- Le docteur?... rpta Khamis. -- Nous ne pouvons pas le laisser dans sa souverainet wagddienne... Notre devoir est de le dlivrer... -- Oui, certes, mon cher Max, approuva John Cort. Mais ce malheureux n'a plus sa raison... il rsistera peut-tre... S'il refuse de nous suivre?... -- Tentons-le toujours, rpondit Max Huber en s'approchant du docteur. Ce gros homme -- on l'imagine -- ne devait pas tre facile dplacer, et, s'il ne s'y prtait pas, comment russir le pousser hors de la case?... Khamis et John Cort, se joignant Max Huber, saisirent le docteur par le bras. Celui-ci, trs vigoureux encore, les repoussa et se recoucha tout de son long en gigotant comme un crustac qu'on a retourn sur le dos. Diable! fit Max Huber, il est aussi lourd lui seul que toute la Triplice... -- Docteur Johausen?... cria une dernire fois John Cort. Sa Majest Mslo-Tala-Tala, pour toute rponse, se gratta de la faon la plus simiesque... Dcidment, dit Max Huber, rien obtenir de cette bte humaine!... Il est devenu singe... qu'il reste singe et continue rgner sur des singes! Il n'y eut plus qu' quitter la demeure royale. Par malheur, tout en grimaant, Sa Majest s'tait mise crier, et si fort qu'elle devait avoir t entendue, si des Wagddis se trouvaient dans le voisinage. D'autre part, perdre quelques secondes, c'tait s'exposer manquer une occasion si favorable... Raggi et ses guerriers allaient peut-tre accourir... La situation des trangers, surpris dans la demeure de Mslo-Tala-Tala, s'aggraverait, et ils devraient renoncer tout espoir de recouvrer leur libert... Khamis et ses compagnons abandonnrent donc le docteur Johausen et, rouvrant la porte, ils s'lancrent au dehors. CHAPITRE XVIII _Brusque dnouement_ La chance se dclarait pour les fugitifs. Tout ce tapage l'intrieur de l'habitation n'avait attir personne. Dserte la place, dsertes les rues qui y dbouchaient. Mais la difficult tait de se reconnatre au milieu de ce ddale obscur, de circuler entre les branchages, de gagner par le plus court l'escalier de Ngala. Soudain, un Wagddi se prsenta devant Khamis et ses compagnons. C'tait Lo-Ma, accompagn de son enfant. Le petit, qui les avait suivis pendant qu'ils se rendaient la case de Mslo-Tala-Tala, tait venu prvenir son pre. Celui-ci, redoutant quelque danger pour le foreloper et ses compagnons, se hta de les rejoindre. Comprenant alors qu'ils cherchaient s'enfuir, il s'offrit leur servir de guide. Ce fut heureux, car aucun d'eux n'aurait pu retrouver le chemin de l'escalier. Mais, lorsqu'ils arrivrent en cet endroit, quel fut leur dsappointement! L'entre tait garde par Raggi et une douzaine de guerriers. Forcer le passage, quatre, serait-ce possible avec espoir de succs?... Max Huber crut le moment venu d'utiliser sa carabine. Raggi et deux autres venaient de se jeter sur lui... Max Huber, reculant de quelques pas, fit feu sur le groupe. Raggi, atteint en pleine poitrine, tomba raide mort. Assurment, les Wagddis ne connaissaient ni l'usage des armes feu ni leurs effets. La dtonation et la chute de Raggi leur causrent une pouvante dont on ne saurait donner une ide. Le tonnerre foudroyant la place pendant la crmonie de ce jour les et moins terrifis. Cette douzaine de guerriers se dispersa, les uns rentrant dans le village, les autres dgringolant l'escalier avec une prestesse de quadrumanes. Le chemin devint libre en un instant. En bas!... cria Khamis. Il n'y avait qu' suivre Lo-Ma et le petit, qui prirent les devants. John Cort, Max Huber, Llanga, le foreloper, se laissrent pour ainsi dire glisser, sans rencontrer d'obstacle. Aprs avoir pass sous le village arien, ils se dirigrent vers la rive du rio, l'atteignirent en quelques minutes, dtachrent un des canots et s'embarqurent avec le pre et l'enfant. Mais alors des torches s'allumrent de toutes parts, et de toutes parts accoururent un grand nombre de ces Wagddis qui erraient aux environs du village. Cris de colre, cris de menace furent appuys d'une nue de flches. Allons, dit John Cort, il le faut! Max Huber et lui paulrent leurs carabines, tandis que Khamis et Llanga manoeuvraient pour carter le canot de la berge. Une double dtonation retentit. Deux Wagddis furent atteints, et la foule hurlante se dissipa. En ce moment, le canot fut saisi par le courant, et il disparut en aval sous le couvert d'une range de grands arbres. ******* Il n'y a point rapporter -- en dtail du moins -- ce que fut cette navigation vers le sud-ouest de la grande fort. S'il existait d'autres villages ariens, les deux amis ne devaient rien savoir cet gard. Comme les munitions ne manquaient pas, la nourriture serait assure par le produit de la chasse, et les diverses sortes d'antilopes abondaient dans ces rgions voisines de l'Oubanghi. Le lendemain soir, Khamis amarra le canot un arbre de la berge pour la nuit. Pendant ce parcours, John Cort et Max Huber n'avaient point pargn les tmoignages de reconnaissance Lo-Ma, pour lequel ils prouvaient une sympathie tout humaine. Quant Llanga et l'enfant, c'tait entre eux une vritable amiti fraternelle. Comment le jeune indigne aurait-il pu sentir les diffrences anthropologiques qui le mettaient au-dessus de ce petit tre?... John Cort et Max Huber espraient bien obtenir de Lo-Ma qu'il les accompagnerait jusqu' Libreville. Le retour serait facile en descendant ce rio, qui devait tre un des affluents de l'Oubanghi. L'essentiel tait que son cours ne ft obstru ni par des rapides ni par des chutes. C'tait le soir du 16 avril que l'embarcation avait fait halte, aprs une navigation de quinze heures. Khamis estimait que de quarante cinquante kilomtres venaient d'tre parcourus depuis la veille. Il fut convenu que la nuit se passerait en cet endroit. Le campement organis, le repas termin, Lo-Ma veillant, les autres s'endormirent d'un sommeil rparateur qui ne fut troubl en aucune faon. Au rveil, Khamis fit les prparatifs de dpart, et le canot n'avait plus qu' se lancer dans le courant. En ce moment, Lo-Ma, qui tenait son enfant d'une main, attendait sur la berge. John Cort et Max Huber le rejoignirent et le pressrent de les suivre. Lo-Ma, secouant la tte, montra d'une main le cours du rio et de l'autre les paisses profondeurs de la fort. Les deux amis insistrent, et leurs gestes suffisaient les faire comprendre. Ils voulaient emmener Lo-Ma et Li-Ma avec eux, Libreville... En mme temps, Llanga accablait l'enfant de ses caresses, l'embrassant, le serrant entre ses bras... Il cherchait l'entraner vers le canot... Li-Ma ne pronona qu'un mot: Ngora! Oui... sa mre qui tait reste au village, et prs de laquelle son pre et lui voulaient retourner... C'tait la famille que rien ne pouvait sparer!... Les adieux dfinitifs furent faits, aprs que la nourriture de Lo- Ma et du petit eut t assure pour leur retour jusqu' Ngala. John Cort et Max Huber ne cachrent pas leur motion la pense qu'il ne reverraient jamais ces deux cratures affectueuses et bonnes, si infrieure que ft leur race... Quant Llanga, il ne put se retenir de pleurer, et de grosses larmes mouillrent aussi les yeux du pre et de l'enfant. Eh bien, dit John Cort, croirez-vous maintenant, mon cher Max, que ces pauvres tres se rattachent l'humanit?... -- Oui, John, puisqu'ils ont, de mme que l'homme, le sourire et les larmes! Le canot prit le fil du courant et, au coude de la rive, Khamis et ses compagnons purent envoyer un dernier adieu Lo-Ma et son fils. Les journes des 18, 19, 20 et 21 avril furent employes descendre la rivire jusqu' son confluent avec l'Oubanghi. Le courant tant trs rapide, il y eut lieu d'estimer prs de trois cents kilomtres le parcours fait depuis le village de Ngala. Le foreloper et ses compagnons se trouvaient alors la hauteur des rapides de Zongo, peu prs l'angle que forme le fleuve en obliquant vers le sud. Ces rapides, il et t impossible de les franchir en canot, et, pour reprendre la navigation en aval, un portage allait devenir ncessaire. Il est vrai, l'itinraire permettait de suivre pied la rive gauche de l'Oubanghi dans cette partie limitrophe entre le Congo indpendant et le Congo franais. Mais, ce cheminement pnible, le canot devait tre infiniment prfrable. N'tait-ce pas du temps gagn, de la fatigue pargne?... Trs heureusement, Khamis put viter cette dure opration du portage. Au-dessous des rapides de Zongo, l'Oubanghi est navigable jusqu' son confluent avec le Congo. Les bateaux ne sont pas rares qui font le trafic de cette rgion o ne manquent ni les villages, ni les bourgades, ni les tablissements de missionnaires. Ces cinq cents kilomtres qui les sparaient du but, John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga les franchirent bord d'une de ces larges embarcations auxquelles le remorquage vapeur commence venir en aide. Ce fut le 26 avril qu'ils s'arrtrent prs d'une bourgade de la rive droite. Remis de leurs fatigues, bien portants, il ne leur restait plus que cent kilomtres pour atteindre Libreville. Une caravane fut aussitt organise par les soins du foreloper et, marchant directement vers l'ouest, traversa ces longues plaines congolaises en vingt-quatre jours. Le 20 mai, John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga faisaient leur entre dans la factorerie, en avant de la bourgade, o leurs amis, trs inquiets d'une absence si prolonge, sans nouvelles d'eux depuis prs de six mois, les reurent bras ouverts. Ni Khamis ni le jeune indigne ne devaient plus se sparer de John Cort et de Max Huber. Llanga n'tait-il pas adopt par eux, et le foreloper n'avait-il pas t leur dvou guide pendant cet aventureux voyage?... Et le docteur Johausen?... Et ce village arien de Ngala, perdu sous les massifs de la grande fort?... Eh bien, tt ou tard une expdition devra prendre avec ces tranges Wagddis un contact plus intime, dans l'intrt de la science anthropologique moderne. Quant au docteur allemand, il est fou, et, en admettant que la raison lui revienne et qu'on le ramne Malinba, qui sait s'il ne regrettera pas le temps o il rgnait sous le nom de Mslo-Tala- Tala, et si, grce lui, cette peuplade de primitifs ne passera pas un jour sous le protectorat de l'empire d'Allemagne?... Cependant, il serait possible que l'Angleterre... FIN [1] C'est dans le quaternaire infrieur de Sumatra que M. E. Dubois, mdecin militaire hollandais Batavia, a trouv un crne, un fmur et une dent en bon tat de conservation. La contenance de la bote crnienne tant trs suprieure celle du plus grand gorille, infrieure celle de l'homme, cet tre parat rellement avoir t l'intermdiaire entre l'anthropode et l'homme. Aussi, pour tablir les consquences de cette dcouverte, est-il question d'un voyage Java qui serait entrepris par un jeune savant amricain, le docteur Walters, commandit par le milliardaire Vanderbilt. [2] Pre, en allemand. [3] Expression de M. de Quatrefages. End of the Project Gutenberg EBook of Le village arien, by Jules Verne License: Share Alike