Produced by Norman Wolcott Les Indes noires par JULES VERNE TABLE DES MATIRES I Deux lettres contradictoires II Chemin faisant III Le sous-sol du Royaume-Uni IV La fosse Dochart V La Famille Ford VI Quelques phnomnes inexplicables VII Une exprience de Simon Ford VIII Un coup de dynamite IX La Nouvelle-Aberfoyle X Aller et retour XI Les Dames de feu XII Les Exploits de Jack Ryan XIII Coal-city XIV Suspendu un fil XV Nell au cottage XVI Sur l'chelle oscillante XVII Un lever de soleil XVIII Du lac Lomond au lac Katrine XIX Une dernire menace XX Le pnitent XXI Le mariage de Nell XXII La lgende du vieux Silfax ------------------------------------------------------------------------ I Deux lettres contradictoires _ Mr. J. R. Starr, ingnieur,_ _ 30, Canongate._ _ dimbourg._ Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houillres d'Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une communication de nature l'intresser. Monsieur James Starr sera attendu, toute la journe, la gare de Callander, par Harry Ford, fils de l'ancien overman Simon Ford. Il est pri de tenir cette invitation secrte. Telle fut la lettre que James Starr reut par le premier courrier la date du 3 dcembre 18.., -- lettre qui portait le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle, comt de Stirling, cosse. La curiosit de l'ingnieur fut pique au vif. Il ne lui vint mme pas la pense que cette lettre pt renfermer une mystification. Il connaissait, de longue date, Simon Ford, l'un des anciens contrematres des mines d'Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait t, pendant vingt ans, le directeur, -- ce que, dans les houillres anglaises, on appelle le viewer . James Starr tait un homme solidement constitu, auquel ses cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que s'il n'en et port que quarante. Il appartenait une vieille famille d'dimbourg, dont il tait l'un des membres les plus distingus. Ses travaux honoraient la respectable corporation de ces ingnieurs qui dvorent peu peu le sous-sol carbonifre du Royaume-Uni, aussi bien Cardiff, Newcastle que dans les bas comts de l'cosse. Toutefois, c'tait plus particulirement au fond de ces mystrieuses houillres d'Aberfoyle, qui confinent aux mines d'Alloa et occupent une partie du comt de Stirling, que le nom de Starr avait conquis l'estime gnrale. L s'tait coule presque toute son existence. En outre, James Starr faisait partie de la Socit des antiquaires cossais, dont il avait t nomm prsident. Il comptait aussi parmi les membres les plus actifs de Royal Institution , et la _Revue d'dimbourg_ publiait frquemment de remarquables articles signs de lui. C'tait, on le voit, un de ces savants pratiques auxquels est due la prosprit de l'Angleterre. Il tenait un haut rang dans cette vieille capitale de l'cosse, qui, non seulement au point de vue physique, mais encore au point de vue moral, a pu mriter le nom d' Athnes du Nord . On sait que les Anglais ont donn l'ensemble de leurs vastes houillres un nom trs significatif. Ils les appellent trs justement les Indes noires , et ces Indes ont peut-tre plus contribu que les Indes orientales accrotre la surprenante richesse du Royaume-Uni. L, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, extraire du sous-sol britannique le charbon, ce prcieux combustible, indispensable lment de la vie industrielle. A cette poque, la limite de temps, assigne par les hommes spciaux l'puisement des houillres, tait fort recule, et la disette n'tait pas craindre court dlai. Il y avait encore exploiter largement les gisements carbonifres des deux mondes. Les fabriques, appropries tant d'usages divers, les locomotives, les locomobiles, les steamers, les usines gaz, etc., n'taient pas prs de manquer du combustible minral. Seulement, la consommation s'tait tellement accrue pendant ces dernires annes, que certaines couches avaient t puises jusque dans leurs plus maigres filons. Abandonnes maintenant, ces mines trouaient et sillonnaient inutilement le sol de leurs puits dlaisss et de leurs galeries dsertes. Tel tait, prcisment, le cas des houillres d'Aberfoyle. Dix ans auparavant, la dernire benne avait enlev la dernire tonne de houille de ce gisement. Le matriel du fond [1*] , machines destines la traction mcanique sur les rails des galeries, berlines formant les trains subterrans, tramways souterrains, cages desservant les puits d'extraction, tuyaux dont l'air comprim actionnait des perforatrices, -- en un mot, tout ce qui constituait l'outillage d'exploitation avait t retir des profondeurs des fosses et abandonn la surface du sol. La houillre, puise, tait comme le cadavre d'un mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enlev les divers organes de la vie et laiss seulement l'ossature. De ce matriel, il n'tait rest que de longues chelles de bois, desservant les profondeurs de la houillre par le puits Yarow le seul qui donnt maintenant accs aux galeries infrieures de la fosse Dochart, depuis la cessation des travaux. A l'extrieur, les btiments, abritant autrefois aux travaux du jour , indiquaient encore la place o avaient t foncs les puits de ladite fosse, compltement abandonne, comme l'taient les autres fosses, dont l'ensemble constituait les houillres d'Aberfoyle. Ce fut un triste jour, lorsque, pour la dernire fois, les mineurs quittrent la mine, dans laquelle ils avaient vcu tant d'annes. L'ingnieur James Starr avait runi ces quelques milliers de travailleurs, qui composaient l'active et courageuse population de la houillre. Piqueurs, rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs, cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons, charpentiers, tous, femmes, enfants, vieillards, ouvriers du fond et du jour, taient rassembls dans l'immense cour de la fosse Dochart, autrefois encombre du trop-plein de la houillre. Ces braves gens, que les ncessits de l'existence allaient disperser -- eux, qui pendant de longues annes, s'taient succd de pre en fils dans la vieille Aberfoyle --, attendaient, avant de la quitter pour jamais, les derniers adieux de l'ingnieur. La Compagnie leur avait fait distribuer, titre de gratification, les bnfices de l'anne courante. Peu de chose, en vrit, car le rendement des filons avait dpass de bien peu les frais d'exploitation; mais cela devait leur permettre d'attendre qu'ils fussent embauchs, soit dans les houillres voisines, soit dans les fermes ou les usines du comt. James Starr se tenait debout, devant la porte du vaste appentis, sous lequel avaient si longtemps fonctionn les puissantes machines vapeur du puits d'extraction. Simon Ford, l'overman de la fosse Dochart, alors g de cinquante-cinq ans, et quelques autres conducteurs de travaux l'entouraient. James Starr se dcouvrit. Les mineurs, chapeau bas, gardaient un profond silence. Cette scne d'adieux avait un caractre touchant, qui ne manquait pas de grandeur. Mes amis, dit l'ingnieur, le moment de nous sparer est venu. Les houillres d'Aberfoyle, qui, depuis tant d'annes, nous runissaient dans un travail commun, sont maintenant puises. Nos recherches n'ont pu amener la dcouverte d'un nouveau filon, et le dernier morceau de houille vient d'tre extrait de la fosse Dochart ! Et, l'appui de sa parole, James Starr montrait aux mineurs un bloc de charbon qui avait t gard au fond d'une benne. Ce morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c'est comme le dernier globule du sang qui circulait travers les veines de la houillre ! Nous le conserverons, comme nous avons conserv le premier fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans, des gisements d'Aberfoyle. Entre ces deux morceaux, bien des gnrations de travailleurs se sont succd dans nos fosses ! Maintenant, c'est fini ! Les dernires paroles que vous adresse votre ingnieur sont des paroles d'adieu. Vous avez vcu de la mine, qui s'est vide sous votre main. Le travail a t dur, mais non sans profit pour vous. Notre grande famille va se disperser, et il n'est pas probable que l'avenir en runisse jamais les membres pars. Mais n'oubliez pas que nous avons longtemps vcu ensemble, et que, chez les mineurs d'Aberfoyle, c'est un devoir de s'entraider. Vos anciens chefs ne l'oublieront pas, non plus. Quand on a travaill ensemble, on ne saurait tre des trangers les uns pour les autres. Nous veillerons sur vous, et, partout o vous irez en honntes gens, nos recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis, et que le Ciel vous assiste ! Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus vieil ouvrier de la houillre, dont les yeux s'taient mouills de larmes. Puis, les overmen des diffrentes fosses vinrent serrer la main de l'ingnieur, pendant que les mineurs agitaient leur chapeau et criaient : Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! Ces adieux devaient laisser un imprissable souvenir dans tous ces braves coeurs. Mais, peu peu, il le fallut, cette population quitta tristement la vaste cour. Le vide se fit autour de James Starr. Le sol noir des chemins, conduisant la fosse Dochart, retentit une dernire fois sous le pied des mineurs, et le silence succda cette bruyante animation, qui avait empli jusqu'alors la houillre d'Aberfoyle. Un homme tait rest seul prs de James Starr. C'tait l'overman Simon Ford. Prs de lui se tenait un jeune garon, g de quinze ans, son fils Harry, qui, depuis quelques annes dj, tait employ aux travaux du fond. James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se connaissant, s'estimaient l'un l'autre. Adieu, Simon, dit l'ingnieur. -- Adieu, monsieur James, rpondit l'overman, ou plutt, laissez-moi ajouter : Au revoir ! -- Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous savez que je serai toujours heureux de vous retrouver et de pouvoir parler avec vous du pass de notre vieille Aberfoyle ! -- Je le sais, monsieur James. -- Ma maison d'dimbourg vous est ouverte ! -- C'est loin, dimbourg ! rpondit l'overman en secouant la tte. Oui ! loin de la fosse Dochart ! -- Loin, Simon ! O comptez-vous donc demeurer ? -- Ici mme, monsieur James ! Nous n'abandonnerons pas la mine, notre vieille nourrice, parce que son lait s'est tari ! Ma femme, mon fils et moi, nous nous arrangerons pour lui rester fidles ! -- Adieu donc, Simon, rpondit l'ingnieur, dont la voix, malgr lui, trahissait l'motion. -- Non, je vous rpte : au revoir, monsieur James ! rpondit l'overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford, Aberfoyle vous reverra ! L'ingnieur ne voulut pas enlever cette dernire illusion l'overman. Il embrassa le jeune Harry, qui le regardait de ses grands yeux mus. Il serra une dernire fois la main de Simon Ford et quitta dfinitivement la houillre. Voil ce qui s'tait pass dix ans auparavant; mais, malgr le dsir que venait d'exprimer l'overman de le revoir quelque jour, James Starr n'avait plus entendu parler de lui. Et c'tait aprs dix ans de sparation, que lui arrivait cette lettre de Simon Ford, qui le conviait reprendre sans dlai le chemin des anciennes houillres d'Aberfoyle. Une communication de nature l'intresser, qu'tait-ce donc ? La fosse Dochart, le puits Yarow ! Quels souvenirs du pass ces noms rappelaient son esprit ! Oui ! c'tait le bon temps, celui du travail, de la lutte --, le meilleur temps de sa vie d'ingnieur ! James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous les sens. Il regrettait, en vrit, qu'une ligne de plus n'et pas t ajoute par Simon Ford. Il lui en voulait d'avoir t si laconique. tait-il donc possible que le vieil overman et dcouvert quelque nouveau filon exploiter ? Non ! James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les houillres d'Aberfoyle avaient t explores avant la cessation dfinitive des travaux. Il avait lui-mme procd aux derniers sondages, sans trouver aucun nouveau gisement dans ce sol ruin par une exploitation pousse l'excs. On avait mme tent de reprendre le terrain houiller sous les couches qui lui sont ordinairement infrieures, telles que le grs rouge dvonien, mais sans rsultat. James Starr avait donc abandonn la mine avec l'absolue conviction qu'elle ne possdait plus un morceau de combustible. Non, se rptait-il, non ! Comment admettre que ce qui aurait chapp mes recherches se serait rvl celles de Simon Ford ? Pourtant, le vieil overman doit bien savoir qu'une seule chose au monde peut m'intresser, et cette invitation, que je dois tenir secrte, de me rendre la fosse Dochart !... James Starr en revenait toujours l. D'autre part, l'ingnieur connaissait Simon Ford pour un habile mineur, particulirement dou de l'instinct du mtier. Il ne l'avait pas revu depuis l'poque o les exploitations d'Aberfoyle avaient t abandonnes. Il ignorait mme ce qu'tait devenu le vieil overman. Il n'aurait pu dire quoi il s'occupait, ni mme o il demeurait, avec sa femme et son fils. Tout ce qu'il savait, c'est que rendez-vous lui tait donn au puits Yarow, et qu'Harry, le fils de Simon Ford, l'attendrait la gare de Callander pendant toute la journe du lendemain. Il s'agissait donc videmment de visiter la fosse Dochart. J'irai, j'irai ! dit James Starr, qui sentait sa surexcitation s'accrotre mesure que s'avanait l'heure. C'est qu'il appartenait, ce digne ingnieur, cette catgorie de gens passionns, dont le cerveau est toujours en bullition, comme une bouilloire place sur une flamme ardente. Il est de ces bouilloires dans lesquelles les ides cuisent gros bouillons, d'autres o elles mijotent paisiblement. Or, ce jour-l, les ides de James Starr bouillaient plein feu. Mais, alors, un incident trs inattendu se produisit. Ce fut la goutte d'eau froide, qui allait momentanment condenser toutes les vapeurs de ce cerveau. En effet, vers six heures du soir, par le troisime courrier, le domestique de James Starr apporta une seconde lettre. Cette lettre tait renferme dans une enveloppe grossire, dont la suscription indiquait une main peu exerce au maniement de la plume. James Starr dchira cette enveloppe. Elle ne contenait qu'un morceau de papier, jauni par le temps, et qui semblait avoir t arrach quelque vieux cahier hors d'usage. Sur ce papier il n'y avait qu'une seule phrase, ainsi conue : Inutile l'ingnieur James Starr de se dranger, -- la lettre de Simon Ford tant maintenant sans objet. Et pas de signature. [1] L'exploitation d'une mine se divise en travaux du fond et travaux du jour ; les uns s'accomplissant l'intrieur, les autres l'exrrieur. II Chemin faisant Le cours des ides de James Starr fut brusquement arrt, lorsqu'il eut lu cette seconde lettre, contradictoire de la premire. Qu'est-ce que cela veut dire ? se demanda-t-il. James Starr reprit l'enveloppe demi dchire. Elle portait, ainsi que l'autre, le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle. Elle tait donc partie de ce mme point du comt de Stirling. Ce n'tait pas le vieux mineur qui l'avait crite, -- videmment. Mais, non moins videmment, l'auteur de cette seconde lettre connaissait le secret de l'overman, puisqu'il contremandait formellement l'invitation faite l'ingnieur de se rendre au puits Yarow. tait-il donc vrai que cette premire communication ft maintenant sans objet ? voulait-on empcher James Starr de se dranger, soit inutilement, soit utilement ? N'y avait-il pas l plutt une intention malveillante de contrecarrer les projets de Simon Ford ? C'est ce que pensa James Starr, aprs mre rflexion. Cette contradiction, qui existait entre les deux lettres, ne fit natre en lui qu'un plus vif dsir de se rendre la fosse Dochart. D'ailleurs, si, dans tout cela, il n'y avait qu'une mystification, mieux valait s'en assurer. Mais il semblait bien James Starr qu'il convenait d'accorder plus de crance la premire lettre qu' la seconde, -- c'est--dire la demande d'un homme tel que Simon Ford plutt qu' cet avis de son contradicteur anonyme. En vrit, puisqu'on prtend influencer ma rsolution, se dit-il, c'est que la communication de Simon Ford doit avoir une extrme importance ! Demain, je serai au rendez-vous indiqu et l'heure convenue ! Le soir venu, James Starr fit ses prparatifs de dpart. Comme il pouvait arriver que son absence se prolonget pendant quelques jours, il prvint, par lettre, Sir W. Elphiston, le prsident de Royal Institution , qu'il ne pourrait assister la prochaine sance de la Socit. Il se dgagea galement de deux ou trois affaires, qui devaient l'occuper pendant la semaine. Puis, aprs avoir donn l'ordre son domestique de prparer un sac de voyage, il se coucha, plus impressionn que l'affaire ne le comportait peut-tre. Le lendemain, cinq heures, James Starr sautait hors de son lit, s'habillait chaudement -- car il tombait une pluie froide --, et il quittait sa maison de la Canongate, pour aller prendre Granton-pier le steam-boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu' Stirling. Pour la premire fois, peut-tre, James Starr, en traversant la Canongate [1*], ne se retourna pas pour regarder Holyrood, ce palais des anciens souverains de l'cosse. Il n'aperut pas, devant sa poterne, les sentinelles revtues de l'antique costume cossais, jupon d'toffe verte, plaid quadrill et sac de peau de chvre longs poils pendant sur la cuisse. Bien qu'il ft fanatique de Walter Scott, comme l'est tout vrai fils de la vieille Caldonie, l'ingnieur, ainsi qu'il ne manquait jamais de le faire, ne donna mme pas un coup d'oeil l'auberge o Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si navement la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place o les montagnards dchargrent leurs fusils, aprs la victoire du Prtendant, au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au milieu de la rue son cadran dsol : il n'y regarda que pour s'assurer qu'il ne manquerait point l'heure du dpart. On doit avouer aussi qu'il n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand rformateur John Knox, le seul homme que ne purent sduire les sourires de Marie Stuart. Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement dcrite dans le roman de _L'Abb_, il s'lana vers le pont gigantesque de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'dimbourg. Quelques minutes aprs, James Starr arrivait la gare du Gnral railway , et le train le dbarquait, une demi-heure aprs, Newhaven, joli village de pcheurs, situ un mille de Leith, qui forme le port d'dimbourg. La mare montante recouvrait alors la plage noirtre et rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade, sorte de jete supporte par des chanes. A gauche, un de ces bateaux qui font le service du Forth, entre dimbourg et Stirling, tait amarr au pier de Granton. En ce moment, la chemine du _Prince de Galles_ vomissait des tourbillons de fume noire, et sa chaudire ronflait sourdement. Au son de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard se htrent d'accourir. Il y avait l une foule de marchands, de fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables leurs culottes courtes, leurs longues redingotes, au mince lisr blanc qui cerclait leur cou. James Starr ne fut pas le dernier s'embarquer. Il sauta lestement sur le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombt avec violence, pas un de ces passagers ne songeait chercher un abri dans le salon du steam-boat. Tous restaient immobiles, envelopps de leurs couvertures de voyage, quelques-uns se ranimant de temps autre avec le gin ou le whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent se vtir l'intrieur . Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres furent largues, et le _Prince de Galles_ volua pour sortir du petit bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord. Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creus entre les rives du comt de Fife, au nord, et celles des comts de Linlilhgow, d'dimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans la mer Kincardine. Ce ne serait qu'une courte traverse que celle de Granton-pier l'extrmit de ce golfe, si la ncessit de faire escale aux diverses stations des deux rives n'obligeait de nombreux dtours. Les villes, les villages, les cottages s'talent sur les bords du Forth entre les arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrit sous la large passerelle jete entre les tambours, ne cherchait pas rien voir de ce paysage, alors ray par les fines hachures de la pluie. Il s'inquitait plutt d'observer s'il n'attirait pas spcialement l'attention de quelque passager. Peut-tre, en effet, l'auteur anonyme de la seconde lettre tait-il sur le bateau. Cependant, l'ingnieur ne put surprendre aucun regard suspect. Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers l'troit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de Southoueensferry et North-oueensferry, au-del duquel le Forth forme une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes claircies, les sommets neigeux des monts Grampian. Bientt, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'le de Colm, couronne par les ruines d'un monastre du XIIe sicle, les restes du chteau de Barnbougle, puis Donibristle, o fut assassin le gendre du rgent Murray, puis l'lot fortifi de Garvie. Il franchit le dtroit de oueensferry, laissa gauche le chteau de Rosyth, o rsidait autrefois une branche des Stuarts laquelle tait allie la mre de Cromwell, dpassa Blacknesscastle, toujours fortifi, conformment l'un des articles du trait de l'Union, et longea les quais du petit port de Charleston, d'o s'exporte la chaux des carrires de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala la station de Crombie-Point. Le temps tait alors trs mauvais. La pluie, fouette par une brise violente, se pulvrisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui passaient comme des trombes. James Starr n'tait pas sans quelque inquitude. Le fils d'Harry Ford se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par exprience : les mineurs, habitus au calme profond des houillres, affrontent moins volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de l'atmosphre. De Callander la fosse Dochart et au puits Yarow, il fallait compter une distance de quatre milles. C'taient l des raisons qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil overman. Toutefois, l'ingnieur se proccupait davantage de l'ide que le rendez-vous donn dans la premire lettre et t contremand dans la seconde. -- C'tait, vrai dire, son plus gros souci. En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas l'arrive du train Callander, James Starr tait bien dcid se rendre seul la fosse Dochart, et mme, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. L, il aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en quel lieu rsidait actuellement le vieil overman. Cependant, le _Prince de Galles_ continuait soulever de grosses lames sous la pousse de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creus l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de Cteaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carre du XIIIe sicle, Clackmannan et son chteau, bti par Robert Bruce, n'taient mme pas visibles travers les rayures obliques de la pluie. Le _Prince de Galles_ s'arrta l'embarcadre d'Alloa pour dposer quelques voyageurs. James Starr eut le coeur serr en passant, aprs dix ans d'absence, prs de cette petite ville, sige d'exploitation d'importantes houillres qui nourrissaient toujours une nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entranait dans ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore grand profit. Ces mines d'Alloa, presque contigus celles d'Aberfoyle, continuaient enrichir le comt, tandis que les gisements voisins, puiss depuis tant d'annes, ne comptaient plus un seul ouvrier ! Le steam-boat, en quittant Alloa, s'enfona dans les nombreux dtours que fait le Forth sur un parcours de dix-neuf milles. Il circulait rapidement entre les grands arbres des deux rives. Un instant, dans une claircie, apparurent les ruines de l'abbaye de Cambuskenneth, qui date du XIIe sicle. Puis, ce furent le chteau de Stirling et le bourg royal de ce nom, o le Forth, travers par deux ponts, n'est plus navigable aux navires de hautes mtures. A peine le _Prince de Galles_ avait-il accost, que l'ingnieur sautait lestement sur le quai. Cinq minutes aprs, il arrivait la gare de Stirling. Une heure plus tard, il descendait du train Callander, gros village situ sur la rive gauche du Teith. L, devant la gare, attendait un jeune homme, qui s'avana aussitt vers l'ingnieur. C'tait Harry, le fils de Simon Ford. [1] Principale et clbre rue du vieil dimbourg. III Le sous-sol du Royaume-Uni Il est convenable, pour l'intelligence de ce rcit, de rappeler en quelques mots quelle est l'origine de la houille. Pendant les poques gologiques, lorsque le sphrode terrestre tait encore en voie de formation, une paisse atmosphre l'entourait, toute sature de vapeurs d'eau et largement imprgne d'acide carbonique. Peu peu, ces vapeurs se condensrent en pluies diluviennes, qui tombrent comme si elles eussent t projetes du goulot de quelques millions de milliards de bouteilles d'eau de Seltz. C'tait, en effet, un liquide charg d'acide carbonique qui se dversait torrentiellement sur un sol pteux, mal consolid, sujet aux dformations brusques ou lentes, la fois maintenu dans cet tat semi-fluide autant par les feux du soleil que par les feux de la masse intrieure. C'est que la chaleur interne n'tait pas encore emmagasine au centre du globe. La crote terrestre, peu paisse et incompltement durcie, la laissait s'pancher travers ses pores. De l, une phnomnale vgtation, -- telle, sans doute, qu'elle se produit peut-tre la surface des plantes infrieures, Vnus ou Mercure, plus rapproches que la terre de l'astre radieux. Le sol des continents, encore mal fix, se couvrit donc de forts immenses; l'acide carbonique, si propre au dveloppement du rgne vgtal, abondait. Aussi les vgtaux se dveloppaient-ils sous la forme arborescente. Il n'y avait pas une seule plante herbace. C'taient partout d'normes massifs d'arbres, sans fleurs, sans fruits, d'un aspect monotone, qui n'auraient pu suffire la nourriture d'aucun tre vivant. La terre n'tait pas prte encore pour l'apparition du rgne animal. Voici quelle tait la composition de ces forts antdiluviennes. La classe des cryptogames vasculaires y dominait. Les calamites, varits de prles arborescentes, les lpidodendrons, sortes de lycopodes gants, hauts de vingt-cinq ou trente mtres, larges d'un mtre leur base, des astrophylles, des fougres, des sigillaires de proportions gigantesques, dont on a retrouv des empreintes dans les mines de Saint-tienne -- toutes plantes grandioses alors, auxquelles on ne reconnatrait d'analogues que parmi les plus humbles spcimens de la terre habitable --, tels taient, peu varis dans leur espce, mais normes dans leur dveloppement, les vgtaux qui composaient exclusivement les forts de cette poque. Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte d'immense lagune, rendue profondment humide par le mlange des eaux douces et des eaux marines. Ils s'assimilaient avidement le carbone qu'ils soutiraient peu peu de l'atmosphre, encore impropre au fonctionnement de la vie, et on peut dire qu'ils taient destins l'emmagasiner, sous forme de houille, dans les entrailles mmes du globe. En effet, c'tait l'poque des tremblements de terre, de ces secouements du sol, dus aux rvolutions intrieures et au travail plutonique, qui modifiaient subitement les linaments encore incertains de la surface terrestre. Ici, des intumescences qui devenaient montagnes; l, des gouffres que devaient emplir des ocans ou des mers. Et alors, des forts entires s'enfonaient dans la crote terrestre, travers les couches mouvantes, jusqu' ce qu'elles eussent trouv un point d'appui, tel que le sol primitif des roches granitodes, ou que, par le tassement, elles formassent un tout rsistant. En effet, l'difice gologique se prsente suivant cet ordre dans les entrailles du globe : le sol primitif, que surmonte le sol de remblai, compos des terrains primaires, puis les terrains secondaires dont les gisements houillers occupent l'tage infrieur, puis les terrains tertiaires, et au-dessus, le terrain des alluvions anciennes et modernes. A cette poque, les eaux, qu'aucun lit ne retenait encore et que la condensation engendrait sur tous les points du globe, se prcipitaient en arrachant aux roches, peine formes, de quoi composer les schistes, les grs, les calcaires. Elles arrivaient au dessus des forts tourbeuses et dposaient les lments de ces terrains qui allaient se superposer au terrain houiller. Avec le temps -- des priodes qui se chiffrent par millions d'annes --, ces terrains se durcirent, s'tagrent et enfermrent sous une paisse carapace de poudingues, de schistes, de grs compacts ou friables, de gravier, de cailloux, toute la masse des forts enlises. Que se passa-t-il dans ce creuset gigantesque, o s'accumulait la matire vgtale, enfonce des profondeurs variables ? Une vritable opration chimique, une sorte de distillation. Tout le carbone que contenaient ces vgtaux s'agglomrait, et peu peu la houille se formait sous la double influence d'une pression norme et de la haute temprature que lui fournissaient les feux internes, si voisins d'elle cette poque. Ainsi donc un rgne se substituait l'autre dans cette lente, mais irrsistible raction. Le vgtal se transformait en minral. Toutes ces plantes, qui avaient vcu de la vie vgtative sous l'active sve des premiers jours, se ptrifiaient. Quelques-unes des substances enfermes dans ce vaste herbier, incompltement dformes, laissaient leur empreinte aux autres produits plus rapidement minraliss, qui les pressaient comme et fait une presse hydraulique d'une puissance incalculable. En mme temps, des coquilles, des zoophytes tels qu'toiles de mer, polypiers, spirifres, jusqu' des poissons, jusqu' des lzards, entrans par les eaux, laissaient sur la houille, tendre encore, leur impression nette et comme admirablement tire [1*] . La pression semble avoir jou un rle considrable dans la formation des gisements carbonifres. En effet, c'est son degr de puissance que sont dues les diverses sortes de houilles dont l'industrie fait usage. Ainsi, aux plus basses couches du terrain houiller apparat l'anthracite, qui, presque entirement dpourvue de matire volatile, contient la plus grande quantit de carbone. Aux plus hautes couches se montrent, au contraire, le lignite et le bois fossile, substances dans lesquelles la quantit de carbone est infiniment moindre. Entre ces deux couches, suivant le degr de pression qu'elles ont subie, se rencontrent les filons de graphites, les houilles grasses ou maigres. On peut mme affirmer que c'est faute d'une pression suffisante que la couche des marais tourbeux n'a pas t compltement modifie. Ainsi donc, l'origine des houillres, en quelque point du globe qu'on les ait dcouvertes, est celle-ci : engloutissement dans la crote terrestre des grandes forts de l'poque gologique, puis, minralisation des vgtaux obtenue avec le temps, sous l'influence de la pression et de la chaleur, et sous l'action de l'acide carbonique. Cependant, la nature, si prodigue d'ordinaire, n'a pas enfoui assez de forts pour une consommation qui comprendrait quelques milliers d'annes. La houille manquera un jour, -- cela est certain. Un chmage forc s'imposera donc aux machines du monde entier, si quelque nouveau combustible ne remplace pas le charbon. A une poque plus ou moins recule, il n'y aura plus de gisements carbonifres, si ce n'est ceux qu'une ternelle couche de glace recouvre au Groenland, aux environs de la mer de Baffin, et dont l'exploitation est peu prs impossible. C'est le sort invitable. Les bassins houillers de l'Amrique, prodigieusement riches encore, ceux du lac Sal, de l'orgon, de la Californie, n'auront plus, un jour, qu'un rendement insuffisant. Il en sera ainsi des houillres du cap Breton et du Saint-Laurent, des gisements des Alleghanis, de la Pennsylvanie, de la Virginie, de l'Illinois, de l'Indiana, du Missouri. Bien que les gtes carbonifres du Nord-Amrique soient dix fois plus considrables que tous les gisements du monde entier, cent sicles ne s'couleront pas sans que le monstre millions de gueules de l'industrie n'ait dvor le dernier morceau de houille du globe. La disette, on le comprend, se fera plus promptement sentir dans l'ancien monde. Il existe bien des couches de combustible minral en Abyssinie, Natal, au Zambze, Mozambique, Madagascar, mais leur exploitation rgulire offre les plus grandes difficults. Celles de la Birmanie, de la Chine, de la Cochinchine, du Japon, de l'Asie centrale, seront assez vite puises. Les Anglais auront certainement vid l'Australie des produits houillers, assez abondamment enfouis dans son sol, avant le jour o le charbon manquera au Royaume-Uni. A cette poque, dj, les filons carbonifres de l'Europe, atteints jusque dans leurs dernires veines, auront t abandonns. Que l'on juge par les chiffres suivants des quantits de houille qui ont t consommes depuis la dcouverte des premiers gisements. Les bassins houillers de la Russie, de la Saxe et de la Bavire comprennent six cent mille hectares; ceux de l'Espagne, cent cinquante mille; ceux de la Bohme et de l'Autriche, cent cinquante mille. Les bassins de la Belgique, longs de quarante lieues, larges de trois, comptent galement cent cinquante mille hectares, qui s'tendent sous les territoires de Lige, de Namur, de Mons et de Charleroi. En France, le bassin situ entre la Loire et le Rhne, Rive-de-Gier, Saint-tienne, Givors, pinac, Blanzy, le Creuzot -- les exploitations du Gard, Alais, La Grand-Combe, -- celles de l'Aveyron Aubin -- les gisements de Carmaux, de Bassac, de Graissessac --, dans le Nord, Anzin, Valenciennes, Lens, Bthune, recouvrent environ trois cent cinquante mille hectares. Le pays le plus riche en charbon, c'est incontestablement le Royaume-Uni. Celui-ci, en exceptant l'Irlande, laquelle manque presque absolument le combustible minral, possde d'normes richesses carbonifres, -- mais puisables comme toutes richesses. Le plus important de ces divers bassins, celui de Newcastle, qui occupe le sous-sol du comt de Northumberland, produit par an jusqu' trente millions de tonnes, c'est--dire prs du tiers de la consommation anglaise et plus du double de la production franaise. Le bassin du pays de Galles, qui a concentr toute une population de mineurs Cardiff, Swansea, Newport, rend annuellement dix millions de tonnes de cette houille si recherche qui porte son nom. Au centre, s'exploitent les bassins des comts d'York, de Lancaster, de Derby, de Stafford, moins productifs, mais d'un rendement considrable encore. Enfin, dans cette portion de l'cosse situe entre dimbourg et Glasgow, entre ces deux mers qui l'chancrent si profondment, se dveloppe l'un des plus vastes gisements houillers du Royaume-Uni. L'ensemble de ces divers bassins ne comprend pas moins de seize cent mille hectares, et produit annuellement jusqu' cent millions de tonnes du noir combustible. Mais qu'importe ! La consommation deviendra telle, pour les besoins de l'industrie et du commerce, que ces richesses s'puiseront. Le troisime millnaire de l're chrtienne ne sera pas achev, que la main du mineur aura vid, en Europe, ces magasins dans lesquels, suivant une juste image, s'est concentre la chaleur solaire des premiers jours [2*]. Or, prcisment l'poque o se passe cette histoire, l'une des plus importantes houillres du bassin cossais avait t puise par une exploitation trop rapide. En effet, c'tait dans ce territoire, qui se dveloppe entre dimbourg et Glasgow, sur une largeur moyenne de dix douze milles, que se creusait la houillre d'Aberfoyle, dont l'ingnieur James Starr avait si longtemps dirig les travaux. Or, depuis dix ans, ces mines avaient d tre abandonnes. On n'avait pu dcouvrir de nouveaux gisements, bien que les sondages eussent t ports jusqu' la profondeur de quinze cents et mme de deux mille pieds, et lorsque James Starr s'tait retir, c'tait avec la certitude que le plus mince filon avait t exploit jusqu' complet puisement. Il tait donc plus qu'vident que, en de telles conditions, la dcouverte d'un nouveau bassin houiller dans les profondeurs du sous-sol anglais aurait t un vnement considrable. La communication annonce par Simon Ford se rapportait-elle un fait de cette nature ? C'est ce que se demandait James Starr, c'est ce qu'il voulait esprer. En un mot, tait-ce un autre coin de ces riches Indes noires dont on l'appelait faire de nouveau la conqute ? Il voulait le croire. La seconde lettre avait un instant drout ses ides ce sujet, mais maintenant il n'en tenait plus compte. D'ailleurs, le fils du vieil overman tait l, l'attendant au rendez-vous indiqu. La lettre anonyme n'avait donc plus aucune valeur. A l'instant o l'ingnieur prenait pied sur le quai, le jeune homme s'avana vers lui. Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James Starr, sans autre entre en matire. -- Oui, monsieur Starr. -- Je ne t'aurais pas reconnu, mon garon ! Ah ! c'est que, depuis dix ans, tu es devenu un homme ! -- Moi, je vous ai reconnu, rpondit le jeune mineur, qui tenait son chapeau la main. vous n'avez pas chang, monsieur. vous tes celui qui m'a embrass le jour des adieux la fosse Dochart ! a ne s'oublie pas, ces choses-l ! -- Couvre-toi donc, Harry, dit l'ingnieur. Il pleut torrents, et la politesse ne doit pas aller jusqu'au rhume. -- Voulez-vous que nous nous mettions l'abri, monsieur Starr ? demanda Harry Ford. -- Non, Harry. Le temps est pris. Il pleuvra toute la journe, et je suis press. Partons. -- A vos ordres, rpondit le jeune homme. -- Dis-moi, Harry, le pre se porte bien ? -- Trs bien, monsieur Starr. -- Et la mre ?... -- La mre aussi. -- C'est ton pre qui m'a crit, pour me donner rendez-vous au puits de Yarow ? -- Non, c'est moi. -- Mais Simon Ford m'a-t-il donc adress une seconde lettre pour contremander ce rendez-vous ? demanda vivement l'ingnieur. -- Non, monsieur Starr, rpondit le jeune mineur. -- Bien ! rpondit James Starr, sans parler davantage de la lettre anonyme. Puis, reprenant : Et peux-tu m'apprendre ce que me veut le vieux Simon ? demanda-t-il au jeune homme. -- Monsieur Starr, mon pre s'est rserv le soin de vous le dire lui-mme. -- Mais tu le sais ?... -- Je le sais. -- Eh bien, Harry, je ne t'en demande pas plus. En route donc, car j'ai hte de causer avec Simon Ford. -- A propos, o demeure-t-il ? -- Dans la mine. -- Quoi ! Dans la fosse Dochart ? -- Oui, monsieur Starr, rpondit Harry Ford. -- Comment ! ta famille n'a pas quitt la vieille mine depuis la cessation des travaux ? -- Pas un jour, monsieur Starr. vous connaissez le pre. C'est l qu'il est n, c'est l qu'il veut mourir ! -- Je comprends cela, Harry... Je comprends cela ! Sa houillre natale ! Il n'a pas voulu l'abandonner ! Et vous vous plaisez l ?... -- Oui, monsieur Starr, rpondit le jeune mineur, car nous nous aimons cordialement, et nous n'avons que peu de besoins ! -- Bien, Harry, dit l'ingnieur. En route ! Et James Starr, suivant le jeune homme, se dirigea travers les rues de Callander. Dix minutes aprs, tous deux avaient quitt la ville. [1] Il faut, d'ailleurs, remarquer que toutes ces plantes, dont les enpreintes ont t retrouves, appartiennent aux espces aujourd'hui rserves aux zones quatoriales du globe. On peut donc conclure que, cette poque, la chaleur tait gale sur toute la terre, soit qu'elle y ft apporte par des courants d'eaux chaudes, soit que les feux interieurs se fissent sentir sa surface travers la crote poreuse. Ainsi s'explique la formation de gisements carbonifres sous toutes les latitudes terestres. [2]Voici, en tenant compte de la progression de la consommation de la houille, ce que les derniers calculs assignent, en Europe, l'puisement des combustibles minraux: France dans 1140 ans. Angleterre -- 800 -- Belgique -- 750 -- Allemagne -- 300 -- En Amrique, raison de 500 millions de tonnes annuellement, les gtes pourraient produire du charbon pendant 6000 ans. IV La fosse Dochart Harry Ford tait un grand garon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien dcoupl. Sa physionomie un peu srieuse, son attitude habituellement pensive, l'avaient, ds son enfance, fait remarquer entre ses camarades de la mine. Ses traits rguliers, ses yeux profonds et doux, ses cheveux assez rudes, plutt chtains que blonds, le charme naturel de sa personne, tout concordait en faire le type accompli du Lowlander, c'est--dire un superbe spcimen de l'cossais de la plaine. Endurci presque ds son bas ge au travail de la houillre, c'tait, en mme temps qu'un solide compagnon, une brave et bonne nature. Guid par son pre, pouss par ses propres instincts, il avait travaill, il s'tait instruit de bonne heure, et, un ge o l'on n'est gure qu'un apprenti, il tait arriv se faire quelqu'un -- l'un des premiers de sa condition --, dans un pays qui compte peu d'ignorants, car il fait tout pour supprimer l'ignorance. Si, pendant les premires annes de son adolescence, le pic ne quitta pas la main d'Harry Ford, nanmoins le jeune mineur ne tarda pas acqurir les connaissances suffisantes pour s'lever dans la hirarchie de la houillre, et il aurait certainement succd son pre en qualit d'overman de la fosse Dochart, si la mine n'et pas t abandonne. James Starr tait un bon marcheur encore, et, cependant, il n'aurait pas suivi facilement son guide, si celui-ci n'et modr son pas. La pluie tombait alors avec moins de violence. Les larges gouttes se pulvrisaient avant d'atteindre le sol. C'taient plutt des rafales humides, qui couraient dans l'air, souleves par une frache brise. Harry Ford et James Starr -- le jeune homme portant le lger bagage de l'ingnieur -- suivirent la rive gauche du fleuve pendant un mille environ. Aprs avoir long sa plage sinueuse, ils prirent une route qui s'enfonait dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De vastes pturages se dveloppaient d'un ct et de l'autre, autour de fermes isoles. Quelques. troupeaux paissaient tranquillement l'herbe toujours verte de ces prairies de la basse cosse. C'taient des vaches sans cornes, ou de petits moutons laine soyeuse, qui ressemblaient aux moutons des bergeries d'enfants. Aucun berger ne se laissait voir, abrit qu'il tait sans doute dans quelque creux d'arbre; mais le colley , chien particulier cette contre du Royaume-Uni et renomm pour sa vigilance, rdait autour du pturage. Le puits Yarow tait situ quatre milles environ de Callander. James Starr, tout en marchant, ne laissait pas d'tre impressionn. Il n'avait pas revu le pays depuis le jour o la dernire tonne des houillres d'Aberfoyle avait t verse dans les wagons du railway de Glasgow. La vie agricole remplaait, maintenant, la vie industrielle, toujours plus bruyante, plus active. Le contraste tait d'autant plus frappant que, pendant l'hiver, les travaux des champs subissent une sorte de chmage. Mais autrefois, en toute saison, la population des mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce territoire. Les grands charrois de charbon passaient nuit et jour. Les rails, maintenant enterrs sur leurs traverses pourries, grinaient sous le poids des wagons. A prsent, le chemin de pierre et de terre se substituait peu peu aux anciens tramways de l'exploitation. James Starr croyait traverser un dsert. L'ingnieur regardait donc autour de lui d'un oeil attrist. Il s'arrtait par instants pour reprendre haleine. Il coutait. L'air ne s'emplissait plus prsent des sifflements lointains et du fracas haletant des machines. A l'horizon, pas une de ces vapeurs noirtres, que l'industriel aime retrouver, mles aux grands nuages. Nulle haute chemine cylindrique ou prismatique vomissant des fumes, aprs s'tre alimente au gisement mme, nul tuyau d'chappement s'poumonant souffler sa vapeur blanche. Le sol, autrefois sali par la poussire de la houille, avait un aspect propre, auquel les yeux de James Starr n'taient plus habitus. Lorsque l'ingnieur s'arrtait, Harry Ford s'arrtait aussi. Le jeune mineur attendait en silence. Il sentait bien ce qui se passait dans l'esprit de son compagnon, et il partageait vivement cette impression, -- lui, un enfant de la houillre, dont toute la vie s'tait coule dans les profondeurs de ce sol. Oui, Harry, tout cela est chang, dit James Starr. Mais, force d'y prendre, il fallait bien que les trsors de houille s'puisassent un jour ! Tu regrettes ce temps ! -- Je le regrette, monsieur Starr, rpondit Harry. Le travail tait dur, mais il intressait, comme toute lutte. -- Sans doute, mon garon ! La lutte de tous les instants, le danger des boulements, des incendies, des inondations, des coups de grisou qui frappent comme la foudre ! Il fallait parer ces prils ! Tu dis bien ! C'tait la lutte, et, par consquent, la vie mouvante ! -- Les mineurs d'Alloa ont t plus favoriss que les mineurs d'Aberfoyle, monsieur Starr ! -- Oui, Harry, rpondit l'ingnieur. -- En vrit, s'cria le jeune homme, il est regretter que tout le globe terrestre n'ait pas t uniquement compos de charbon ! Il y en aurait eu pour quelques millions d'annes ! -- Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant, que la nature s'est montre prvoyante en formant notre sphrode plus principalement de grs, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer ! -- Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par brler leur globe ?... -- Oui ! Tout entier, mon garon, rpondit l'ingnieur. La terre aurait pass jusqu'au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des locomobiles, des steamers, des usines gaz, et, certainement, c'est ainsi que notre monde et fini un beau jour ! -- Cela n'est plus craindre, monsieur Starr. Mais aussi, les houillres s'puiseront, sans doute, plus rapidement que ne l'tablissent les statistiques ! -- Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l'Angleterre a peut-tre tort d'changer son combustible contre l'or des autres nations ! -- En effet, rpondit Harry. -- Je sais bien, ajouta l'ingnieur, que ni l'hydraulique, ni l'lectricit n'ont encore dit leur dernier mot, et qu'on utilisera plus compltement un jour ces deux forces. Mais n'importe ! La houille est d'un emploi trs pratique et se prte facilement aux divers besoins de l'industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire volont ! Si les forts extrieures repoussent incessamment sous l'influence de la chaleur et de l'eau, les forts intrieures, elles, ne se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais dans les conditions voulues pour les refaire ! James Starr et son guide, tout en causant, avaient repris leur marche d'un pas rapide. Une heure aprs avoir quitt Callander, ils arrivaient la fosse Dochart. Un indiffrent lui-mme et t touch du triste aspect que prsentait l'tablissement abandonn. C'tait comme le squelette de ce qui avait t si vivant autrefois. Dans un vaste cadre, bord de quelques maigres arbres, le sol disparaissait encore sous la noire poussire du combustible minral, mais on n'y voyait plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun fragment de houille. Tout avait t enlev et consomm depuis longtemps. Sur une colline peu leve, se dcoupait la silhouette d'une norme charpente que le soleil et la pluie rongeaient lentement. Au sommet de cette charpente apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et plus bas s'arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels s'enroulaient autrefois les cbles qui ramenaient les cages la surface du sol. A l'tage infrieur, on reconnaissait la chambre dlabre des machines, autrefois si luisantes dans les parties du mcanisme faites d'acier ou de cuivre. Quelques pans de murs gisaient terre au milieu de solives brises et verdies par l'humidit. Des restes de balanciers auxquels s'articulait la tige des pompes d'juisement, des coussinets casss ou encrasss, des pignons dents, des engins de basculage renverss, quelques chelons fixs aux chevalets et figurant de grandes artes d'ichthyosaures, des rails ports sur quelque traverse rompue que soutenaient encore deux ou trois pilotis branlants, des tramways qui n'auraient pas rsist au poids d'un wagonnet vide, -- tel tait l'aspect dsol de la fosse Dochart. La margelle des puits, aux pierres railles, disparaissait sous les mousses paisses. Ici, on reconnaissait les vestiges d'une cage, l les restes d'un parc o s'emmagasinait le charbon, qui devait tre tri suivant sa qualit ou sa grosseur. Enfin, dbris de tonnes auxquelles pendait un bout de chane, fragments de chevalets gigantesques, tles d'une chaudire ventre, pistons tordus, longs balanciers qui se penchaient sur l'orifice des puits de pompes, passerelles tremblant au vent, ponceaux frmissant au pied, murailles lzardes, toits demi effondrs qui dominaient des chemines aux briques disjointes, ressemblant ces canons modernes dont la culasse est frette d'anneaux cylindriques, de tout cela il sortait une vive impression d'abandon, de misre, de tristesse, que n'offrent pas les ruines du vieux chteau de pierre, ni les restes d'une forteresse dmantele. C'est une dsolation ! dit James Starr, en regardant le jeune homme qui ne rpondit pas. Tous deux pntrrent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du puits Yarow, dont les chelles donnaient encore accs jusqu'aux galeries infrieures de la fosse. L'ingnieur se pencha sur l'orifice. De l s'panchait autrefois le souffle puissant de l'air aspir par les ventilateurs. C'tait maintenant un abme silencieux. Il semblait qu'on ft la bouche de quelque volcan teint. James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier. A l'poque de l'exploitation, d'ingnieux engins desservaient certains puits des houillres d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, taient parfaitement outilles : cages munies de parachutes automatiques, mordant sur des glissires en bois, chelles oscillantes, nommes engine-men , qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue. Mais ces appareils perfectionns avaient t enlevs, depuis la cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue succession d'chelles, spares par des paliers troits de cinquante en cinquante pieds. Trente de ces chelles, ainsi places bout bout, permettaient de descendre jusqu' la semelle de la galerie infrieure, une profondeur de quinze cents pieds. C'tait la seule voie de communication qui existt entre le fond de la fosse Dochart et le sol. Quant l'aration, elle s'oprait par le puits Yarow, que les galeries faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait un niveau suprieur, -- l'air chaud se dgageant naturellement par cette espce de siphon renvers. Je te suis, mon garon, dit l'ingnieur, en faisant signe au jeune homme de le prcder. -- A vos ordres, monsieur Starr. -- Tu as ta lampe ? -- Oui, et plt au Ciel que ce ft encore la lampe de sret dont nous nous servions autrefois ! -- En effet, rpondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus craindre maintenant ! Harry n'tait muni que d'une simple lampe huile, dont il alluma la mche. Dans la houillre, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogne protocarbon ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion redouter, et nulle ncessit d'interposer entre la flamme et l'air ambiant cette toile mtallique qui empche le gaz de prendre feu l'extrieur. La lampe de Davy, si perfectionne alors, ne trouvait plus ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait autrefois la richesse de la fosse Dochart. Harry descendit les premiers chelons de l'chelle suprieure. James Starr le suivit. Tous deux se trouvrent bientt dans une obscurit profonde que rompait seul l'clat de la lampe. Le jeune homme l'levait au-dessus de sa tte, afin de mieux clairer son compagnon. Une dizaine d'chelles furent descendues par l'ingnieur et son guide de ce pas mesur habituel au mineur. Elles taient encore en bon tat. James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois, demi pourri, revtait encore. Arrivs au quinzime palier, c'est--dire mi-chemin, ils firent halte pour quelques instants. Dcidment, je n'ai pas tes jambes, mon garon, dit l'ingnieur en respirant longuement, mais enfin, cela va encore ! -- Vous tes solide, monsieur Starr, rpondit Harry, et c'est quelque chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vcu dans la mine. -- Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! Mais, au moment o tous deux allaient quitter le palier, une voix, encore loigne, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle devenait de plus en plus distincte. Eh ! qui vient l ? demanda l'ingnieur en arrtant Harry. -- Je ne pourrais le dire, rpondit le jeune mineur. -- Ce n'est pas le vieux pre ?... -- Lui ! monsieur Starr, non. -- Quelque voisin, alors ?... -- Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, rpondit Harry. Nous sommes seuls, bien seuls. -- Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est ceux qui descendent de cder le pas ceux qui montent. Tous deux attendirent. La voix rsonnait en ce moment avec un magnifique clat, comme si elle et t porte par un vaste pavillon acoustique, et bientt quelques paroles d'une chanson cossaise arrivrent assez nettement aux oreilles du jeune mineur. La chanson des lacs ! s'cria Harry. Ah ! je serais bien surpris si elle s'chappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan. -- Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe faon ? demanda James Starr. -- Un ancien camarade de la houillre , rpondit Harry. Puis, se pendant au-dessus du palier : Eh ! Jack ! cria-t-il. -- C'est toi, Harry ? fut-il rpondu. Attends-moi, j'arrive. Et la chanson reprit de plus belle. Quelques instants aprs, un grand garon de vingt-cinq ans, la figure gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond ardent, apparaissait au fond du cne lumineux que projetait sa lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzime chelle. Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui tendre Harry. Enchant de te rencontrer ! s'cria-t-il. Mais, saint Mungo me protge ! si j'avais su que tu revenais terre aujourd'hui, je me serais bien pargn cette descente au puits Yarow ! -- Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers l'ingnieur, qui tait rest dans l'ombre. -- Monsieur Starr ! rpondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingnieur, je ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitt la fosse, mes yeux ne sont plus habitus, comme autrefois, voir dans l'obscurit. -- Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours. voil bien dix ans de cela, mon garon ! C'tait toi, sans doute ? -- Moi-mme, monsieur Starr, et, en changeant de mtier, je n'ai pas chang d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux, j'imagine, que pleurer et geindre ! -- Sans doute, Jack Ryan. -- Et que fais-tu, depuis que tu as quitt la mine ? -- Je travaille la ferme de Melrose, prs d'Irvine, dans le comt de Renfrew, quarante milles d'ici. Ah ! a ne vaut pas nos houillres d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux ma main que la bche ou l'aiguillon ! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des chos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis que l-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon, monsieur Starr ? -- Oui, Jack, rpondit l'ingnieur. -- Que je ne vous retarde pas... -- Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amen au cottage aujourd'hui ? -- Je voulais te voir, camarade, rpondit Jack Ryan, et t'inviter la fte du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le piper [1*] de l'endroit ! On chantera, on dansera ! -- Merci, Jack, mais cela m'est impossible. -- Impossible ? -- Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le reconduire Callander. -- Eh ! Harry, la fte du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours. D'ici l, la visite de M. Starr sera termine, je suppose, et rien ne te retiendra plus au cottage ! -- En effet, Harry, rpondit James Starr. Il faut profiter de l'invitation que te fait ton camarade Jack ! -- Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous retrouverons la fte d'Irvine. -- Dans huit jours, c'est bien convenu, rpondit Jack Ryan. Adieu, Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis trs content de vous avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne vous a oubli, monsieur l'ingnieur. -- Et je n'ai oubli personne, dit James Starr. -- Merci pour tous, monsieur, rpondit Jack Ryan. -- Adieu, Jack ! dit Harry, en serrant une dernire fois la main de son camarade. Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientt dans les hauteurs du puits, vaguement claires par sa lampe. Un quart d'heure aprs, James Starr et Harry descendaient la dernire chelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier tage de la fosse. Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient diverses galeries qui avaient servi l'exploitation du dernier filon carbonifre de la mine. Elles s'enfonaient dans le massif de schistes et de grs, les unes tanonnes par des trapzes de grosses poutres peine quarries, les autres doubles d'un pais revtement de pierre. Partout des remblais remplaaient les veines dvores par l'exploitation. Les piliers artificiels taient faits de pierres arraches aux carrires voisines, et maintenant ils supportaient le sol, c'est--dire le double tage des terrains tertiaires et quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement mme. L'obscurit emplissait alors ces galeries, jadis claires soit par la lampe du mineur soit par la lumire lectrique, dont, pendant les dernires annes, l'emploi avait t introduit dans les fosses. Mais les sombres tunnels ne rsonnaient plus du grincement des wagonnets roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se refermaient brusquement, ni des clats de voix des rouleurs, ni du hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait clater le massif. Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le jeune homme. -- Non, mon garon, rpondit l'ingnieur, car j'ai hte d'arriver au cottage du vieux Simon. -- Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant, je suis sr que vous reconnatriez parfaitement votre route dans cet obscur ddale des galeries. -- Oui, certes ! J'ai encore dans la tte tout le plan de la vieille fosse. Harry, suivi de l'ingnieur et levant sa lampe pour le mieux clairer, s'enfona dans une haute galerie, semblable une contre-nef de cathdrale. Leur pied, tous deux, heurtait encore les traverses de bois qui supportaient les rails l'poque de l'exploitation. Mais peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une norme pierre vint tomber aux pieds de James Starr. Prenez garde, monsieur Starr ! s'cria Harry, en saisissant le bras de l'ingnieur. -- Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles votes ne sont plus assez solides, sans doute, et... -- Monsieur Starr, rpondit Harry Ford, il me semble que la pierre a t jete... et jete par une main d'homme !... -- Jete ! s'cria James Starr. Que veux-tu dire, mon garon ? -- Rien, rien... monsieur Starr, rpondit vasivement Harry, dont le regard, devenu srieux, aurait voulu percer ces paisses murailles. Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune crainte de faire un faux pas. -- Me voil, Harry ! Et tous deux s'avancrent, pendant qu'Harry regardait en arrire, en projetant l'clat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie. Serons-nous bientt arrivs ? demanda l'ingnieur. -- Dans dix minutes au plus. -- Bien. -- Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la premire fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre vnt tomber juste au moment o nous passions !... -- Harry, il n'y a eu l qu'un hasard ! -- Un hasard... rpondit le jeune homme en secouant la tte. Oui... un hasard... Harry s'tait arrt. Il coutait. Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingnieur. -- J'ai cru entendre marcher derrire nous , rpondit le jeune mineur, qui prta plus attentivement l'oreille. Puis : Non ! je me serai tromp, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras, monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un bton... -- Un bton solide, Harry, rpondit James Starr. Il n'en est pas de meilleur qu'un brave garon tel que toi ! Tous deux continurent marcher silencieusement travers la sombre nef. Souvent, Harry, videmment proccup, se retournait, essayant de surprendre, soit un bruit loign, soit quelque lueur lointaine. Mais, derrire et devant lui, tout n'tait que silence et tnbres. [1] Le _piper_ est le joueur de cornemuse en cosse. V La Famille Ford Dix minutes aprs, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie principale. Le jeune mineur et son compagnon taient arrivs au fond d'une clairire, -- si toutefois ce mot peut servir dsigner une vaste et obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'tait pas absolument dpourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un puits abandonn, qui avait t fonc dans les tages suprieurs. C'tait par ce conduit que s'tablissait le courant d'aration de la fosse Dochart. Grce sa moindre densit, l'air chaud de l'intrieur tait entran vers le puits Yarow. Donc, un peu d'air et de clart pntrait la fois travers l'paisse vote de schiste jusqu' la clairire. C'tait l que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une souterraine demeure, vide dans le massif schisteux, l'endroit mme o fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destines oprer la traction mcanique de la fosse Dochart. Telle tait l'habitation -- laquelle il donnait volontiers le nom de cottage --, o rsidait le vieil overman. Grce une certaine aisance, due une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle ville du royaume; mais les siens et lui avaient prfr ne pas quitter la houillre, o ils taient heureux, ayant mmes ides, mmes gots. Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui quinze cents pieds au-dessous du sol cossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas craindre que les agents du fisc, les stentmaters chargs d'tablir la capitation, vinssent jamais y relancer ses htes ! A cette poque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart, portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste, bien taill, il et t regard comme l'un des plus remarquables sawneys [1*] du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux rgiments de Highlanders. Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa gnalogie remontait aux premiers temps o furent exploits les gisements carbonifres en cosse. Sans rechercher archologiquement si les Grecs et les Romains ont fait usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon bien avant l're chrtienne, sans discuter si rellement le combustible minral doit son nom au marchal ferrant Houillos, qui vivait en Belgique dans le XIIe sicle, on peut affirmer que les bassins de la Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en cours rgulier. Au XIe sicle, dj, Guillaume le Conqurant partageait entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au XIIIe sicle, une licence d'exploitation du charbon marin tait concde par Henri III. Enfin, vers la fin du mme sicle, il est fait mention des gisements de l'cosse et du pays de Galles. Ce fut vers ce temps que les anctres de Simon Ford pntrrent dans les entrailles du sol caldonien, pour n'en plus sortir, de pre en fils. Ce n'taient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des forats l'extraction du prcieux combustible. On croit mme que les charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette poque, taient alors de vritables esclaves. En effet, au XVIIIe sicle, cette opinion tait si bien tablie en cosse, que, pendant la guerre du Prtendant, on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent pour reconqurir une libert -- qu'ils ne croyaient pas avoir. Quoi qu'il en soit, Simon Ford tait fier d'appartenir cette grande famille des houilleurs cossais. Il avait travaill de ses mains, l mme o ses anctres avaient mani le pic, la pince, la rivelaine et la pioche. A trente ans, il tait overman de la fosse Dochart, la plus importante des houillres d'Aberfoyle. Il aimait passionnment son mtier. Pendant de longues annes, il exera ses fonctions avec zle. Son seul chagrin tait de voir la couche s'appauvrir et de prvoir l'heure trs prochaine o le gisement serait puis. C'est alors qu'il s'tait adonn la recherche de nouveaux filons dans toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre elles. Il avait eu le bonheur d'en dcouvrir quelques-uns pendant la dernire priode d'exploitation. Son instinct de mineur le servait merveilleusement, et l'ingnieur James Starr l'apprciait fort. On et dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillre, comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol. Mais le moment arriva, on l'a dit, o la matire combustible manqua tout fait la houillre. Les sondages ne donnrent plus aucun rsultat. Il fut vident que le gte carbonifre tait entirement puis. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirrent. Le croira-t-on ? Ce fut un dsespoir pour le plus grand nombre. Tous ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en tonneront pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il tait, par excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement lie celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cess de l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonns, il voulut y demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut charg du ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant lui, depuis dix ans, il n'tait pas remont dix fois la surface du sol. Aller l-haut ! A quoi bon ? rptait-il, et il ne quittait pas son noir domaine. Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis une temprature toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de l't, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que pouvait-il dsirer de plus ? Au fond, il tait srieusement attrist. Il regrettait l'animation, le mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement exploite. Cependant, il tait soutenu par une ide fixe. Non ! non ! la houillre n'est pas puise ! rptait-il. Et celui-l se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonn l'espoir de dcouvrir quelque nouvelle couche qui rendrait la mine sa splendeur passe. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient vigoureusement attaqus la roche. Il allait donc travers les obscures galeries, tantt seul, tantt avec son fils, observant, cherchant, pour rentrer chaque jour fatigu, mais non dsespr, au cottage. La digne compagne de Simon Ford, c'tait Madge, grande et forte, la goodwife , la bonne femme , suivant l'expression cossaise. Pas plus que son mari, Madge n'et voulu quitter la fosse Dochart. Elle partageait cet gard toutes ses esprances et ses regrets. Elle l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une sorte de gravit, qui rchauffait le coeur du vieil overman. Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! Madge savait aussi se passer du monde extrieur et concentrer le bonheur d'une existence trois dans le sombre cottage. Ce fut l qu'arriva James Starr. L'ingnieur tait bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du plus loin que la lampe d'Harry lui annona l'arrive de son ancien viewer , s'avana vers lui. Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui rsonnait sous la vote du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du vieil overman ! Pour tre enfouie quinze cents pieds sous terre, la maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitalire ! -- Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la main que lui tendait son hte. -- Trs bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, l'abri de toute intemprie de l'air ? vos ladies qui vont respirer Newhaven ou Porto-Bello [2*] , pendant l't, feraient mieux de passer quelques mois dans la houillre d'Aberfoyle ! Elles ne risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues humides de la vieille capitale. -- Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, rpondit James Starr, heureux de retrouver l'overman tel qu'il tait autrefois ! vraiment, je me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour quelque cottage voisin du vtre ! -- A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens mineurs qui serait particulirement enchant de n'avoir entre vous et lui qu'un mur mitoyen. -- Et Madge ?... demanda l'ingnieur. -- La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible ! rpondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir sa table. Je pense qu'elle se sera surpasse pour vous recevoir. -- Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingnieur, que l'annonce d'un bon djeuner ne pouvait laisser indiffrent, aprs cette longue marche. -- Vous avez faim, monsieur Starr ? -- Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'apptit. Je suis venu par un temps affreux !... -- Ah ! il pleut, l-haut ! rpondit Simon Ford d'un air de piti trs marqu. -- Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agites aujourd'hui comme celles d'une mer ! -- Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi ! vous voil arriv au cottage. C'est le principal, et, je vous le rpte, soyez le bienvenu ! Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr, qui se trouva au milieu d'une vaste salle, claire par plusieurs lampes, dont l'une tait suspendue aux solives colories du plafond. La table, recouverte d'une nappe gaye de fraches couleurs, n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourres de vieux cuir, taient rserves. Bonjour, Madge, dit l'ingnieur. -- Bonjour, monsieur James, rpondit la brave cossaise, qui se leva pour recevoir son hte. -- Je vous revois avec plaisir, Madge. -- Et vous avez raison, monsieur James, car il est agrable de retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montr bon. -- La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il verra que notre garon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! -- A propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils, Jack Ryan est venu te voir. -- Je le sais, pre ! Nous l'avons rencontr dans le puits Yarow. -- C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se plaire l-haut ! a n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines. -- A table, monsieur James, et djeunons copieusement, car il est possible que nous ne puissions souper que fort tard. Au moment o l'ingnieur et ses htes allaient prendre place : Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon apptit ? -- Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, rpondit Simon Ford. -- Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune proccupation. -- Or, j'ai deux questions vous adresser. -- Allez, monsieur James. -- Votre lettre me parle d'une communication qui doit tre de nature m'intresser ? -- Elle est trs intressante, en effet. -- Pour vous ?... -- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je dsire ne vous la faire qu'aprs le repas et sur les lieux mmes. Sans cela, vous ne voudriez pas me croire. -- Simon, reprit l'ingnieur, regardez-moi bien... l... dans les yeux. Une communication intressante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il et lu la rponse qu'il esprait dans le regard du vieil overman. -- Et la deuxime question ? demanda celui-ci. -- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'crire ceci ? rpondit l'ingnieur, en prsentant la lettre anonyme qu'il avait reue. Simon Ford prit la lettre, et il la lut trs attentivement. Puis, la montrant son fils : Connais-tu cette criture ? dit-il. -- Non, pre, rpondit Harry. -- Et cette lettre tait timbre du bureau de poste d'Aberfoyle ? demanda Simon Ford l'ingnieur. -- Oui, comme la vtre, rpondit James Starr. -- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front s'assombrit un instant. -- Je pense, pre, rpondit Harry, que quelqu'un a eu un intrt quelconque empcher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous lui donniez. -- Mais qui ? s'cria le vieux mineur. Qui donc a pu pntrer assez avant dans le secret de ma pense ?... Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rverie dont la voix de Madge le tira bientt. Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour le moment, ne songeons plus cette lettre ! Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place la table -- James Starr vis--vis de Madge, pour lui faire honneur --, le pre et le fils l'un vis--vis de l'autre. Ce fut un bon repas cossais. Et, d'abord, on mangea d'un hotchpotch , soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans l'art de prparer le hotchpotch. Il en tait de mme, d'ailleurs, du cockyleeky , sorte de ragot de coq, accommod aux poireaux, qui ne mritait que des loges. Le tout fut arros d'une excellente ale, puise aux meilleurs brassins des fabriques d'dimbourg. Mais le plat principal consista en un haggis , pouding national, fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira au pote Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort rserv aux belles choses de ce monde : il passa comme un rve. Madge reut les sincres compliments de son hte. Le djeuner se termina par un dessert compos de fromage et de cakes , gteaux d'avoine, finement prpars, accompagns de quelques petits verres d'usquebaugh , excellente eau-de-vie de grains, qui avait vingt-cinq ans, -- juste l'ge d'Harry. Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas seulement bien mang, ils avaient aussi bien caus,-- principalement du pass de la vieille houillre d'Aberfoyle. Harry, lui, tait plutt rest silencieux. Deux fois il avait quitt la table et mme la maison. Il tait vident qu'il prouvait quelque inquitude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les alentours du cottage. La lettre anonyme n'tait pas faite, non plus, pour le rassurer. Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingnieur dit Simon Ford et Madge : Un brave garon que vous avez l, mes amis ! -- Oui, monsieur James, un tre bon et dvou, rpondit vivement le vieil overman. -- Il se plat avec vous, au cottage ? -- Il ne voudrait pas nous quitter. -- Vous songerez le marier, cependant ? -- Marier Harry ! s'cria Simon Ford. Et qui ? A une fille de l-haut, qui aimerait les ftes, la danse, qui prfrerait son clan notre houillre ! Harry n'en voudrait pas ! -- Simon, rpondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre Harry ne prenne femme... -- Je n'exigerai rien, rpondit le vieux mineur, mais cela ne presse pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut. Lorsque Madge se leva de table, tous l'imitrent et vinrent s'asseoir un instant la porte du cottage. Eh bien, Simon, dit l'ingnieur, je vous coute ! -- Monsieur James, rpondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos oreilles, mais de vos jambes. -- Vous tes-vous bien repos ? -- Bien repos et bien refait, Simon. Je suis prt vous accompagner partout o il vous plaira. -- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos lampes de sret. -- Vous prenez des lampes de sret ! s'cria James Starr, assez surpris, puisque les explosions de grisou n'taient plus craindre dans une fosse absolument vide de charbon. -- Oui, monsieur James, par prudence ! -- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revtir un habit de mineur ? -- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! rpondit le vieil overman, dont les yeux brillaient singulirement sous leurs profondes orbites. Harry, qui tait rentr dans le cottage, en ressortit presque aussitt, rapportant trois lampes de sret. Harry remit une de ces lampes l'ingnieur, l'autre son pre, et il garda la troisime suspendue sa main gauche, pendant que sa main droite s'armait d'un long bton. En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, dpos la porte du cottage. -- En route ! rpondit l'ingnieur. -- Au revoir Madge ! -- Dieu vous assiste ! rpondit l'cossaise. -- Un bon souper, femme, tu entends, s'cria Simon Ford. Nous aurons faim notre retour, et nous lui ferons honneur ! [1] Le sawney, c'est l'cossais, comme John Bull est l'Anglais, et Paddy l'Irlandais. [2] Stations balnaires des environs d'dimbourg. VI Quelques phnomnes inexplicables On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et basses terres de l'cosse. En certains clans, les tenanciers du laird, runis pour la veille, aiment redire les contes emprunts au rpertoire de la mythologie hyperborenne. L'instruction, quoique largement et libralement rpandue dans le pays, n'a pas pu rduire encore l'tat de fictions ces lgendes, qui semblent inhrentes au sol mme de la vieille Caldonie. C'est encore le pays des esprits et des revenants, des lutins et des fes. L apparaissent toujours le gnie malfaisant qui ne s'loigne que moyennant finances, le Seer des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, prdit les morts prochaines, le May Moullach , qui se montre sous la forme d'une jeune fille aux bras velus et prvient les familles des malheurs dont elles sont menaces, la fe Branshie , qui annonce les vnements funestes, les Brawnies , auxquels est confie la garde du mobilier domestique, l' Urisk , qui frquente plus particulirement les gorges sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres. Il va de soi que la population des houillres cossaises devait fournir son contingent de lgendes et de fables ce rpertoire mythologique. Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuples d'tres chimriques, bons ou mauvais, plus forte raison les sombres houillres devaient-elles tre hantes jusque dans leurs dernires profondeurs. Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la trace du filon encore inexploit, qui allume le grisou et prside aux explosions terribles, sinon quelque gnie de la mine ? C'tait, du moins, l'opinion communment rpandue parmi ces superstitieux cossais. En vrit, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique, quand il ne s'agissait que de phnomnes purement physiques, et on et perdu son temps vouloir les dsabuser. O la crdulit se ft-elle dveloppe plus librement qu'au fond de ces abmes ? Or, les houillres d'Aberfoyle, prcisment parce qu'elles taient exploites dans le pays des lgendes, devaient se prter plus naturellement tous les incidents du surnaturel. Donc les lgendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains phnomnes, inexpliqus jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel aliment la crdulit publique. Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack Ryan, le camarade d'Harry. C'tait le plus grand partisan du surnaturel qui ft. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en chansons, qui lui valaient de beaux succs pendant les veilles d'hiver. Mais Jack Ryan n'tait pas le seul faire montre de sa crdulit. Ses camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle taient hantes, que certains tres insaisissables y apparaissaient frquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les entendre, ce qui mme aurait t extraordinaire, c'et t qu'il n'en ft pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux dispos qu'une sombre et profonde houillre pour les bats des gnies, des lutins, des follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le dcor tait tout dress, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus jouer leur rle ? Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houillres d'Aberfoyle. On a dit que les diffrentes fosses communiquaient entre elles par les longues galeries souterraines, mnages entre les filons. Il existait ainsi sous le comt de Stirling un norme massif, sillonn de tunnels, trou de caves, for de puits, une sorte d'hypoge, de labyrinthe subterran, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmilire. Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils en revenaient. De l, une facilit constante d'changer des propos et de faire circuler d'une fosse l'autre les histoires qui tiraient leur origine de la houillre. Les rcits se transmettaient ainsi avec une rapidit merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant comme il convient. Cependant, deux hommes plus instruits et de temprament plus positif que les autres, avaient toujours rsist cet entranement. Ils n'admettaient aucun degr l'intervention des lutins, des gnies ou des fes. C'taient Simon Ford et son fils. Et ils le prouvrent bien en continuant d'habiter la sombre crypte, aprs l'abandon de la fosse Dochart. Peut-tre la bonne Madge avait-elle quelque penchant au surnaturel, comme toute cossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires d'apparitions, elle tait rduite se les raconter elle-mme, -- ce qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre les vieilles traditions. Simon et Harry Ford eussent-ils t aussi crdules que leurs camarades, ils n'auraient abandonn la houillre ni aux gnies, ni aux fes. L'espoir de dcouvrir un nouveau filon leur et fait braver toute la fantastique cohorte des lutins. Ils n'taient crdules, ils n'taient croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement carbonifre d'Aberfoyle ft totalement puis. On peut dire, avec quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient ce sujet la foi du charbonnier , cette foi en Dieu que rien ne peut branler. C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstins, immuables dans leurs convictions, le pre et le fils prenaient leur pic, leur bton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux, cherchant, ttant la roche d'un coup sec, coutant si elle rendait un son favorable. Tant que les sondages n'auraient pas t pousss jusqu'au granit du terrain primaire, Simon et Harry Ford taient d'accord que la recherche, inutile aujourd'hui, pouvait tre utile demain, et qu'elle devait tre reprise. Leur vie entire, ils la passeraient essayer de rendre la houillre d'Aberfoyle son ancienne prosprit. Si le pre devait succomber avant l'heure de la russite, le fils reprendrait la tche lui seul. En mme temps, ces deux gardiens passionns de la houillre la visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la solidit des remblais et des votes. Ils recherchaient si un boulement tait craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux suprieures, ils les drivaient, ils les canalisaient pour les envoyer quelque puisard. Enfin, ils s'taient volontairement constitus les protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel taient sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumes ! Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva Harry, plus particulirement, d'tre frapp de certains phnomnes, dont il cherchait en vain l'explication. Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque troite contre galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues ceux qu'auraient pu produire de violents coups de pic, frapps sur la paroi remblaye. Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer, avait press le pas pour surprendre la cause de ce mystrieux travail. Le tunnel tait dsert. La lampe du jeune mineur, promene sur la paroi, n'avait laiss voir aucune trace rcente de coups de pince ou de pic. Harry se demandait donc s'il n'tait pas le jouet d'une illusion d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque cho. D'autres fois, en projetant subitement une vive lumire vers une anfractuosit suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'tait lanc... Rien, alors mme qu'aucune issue n'et permis un tre humain de se drober sa poursuite ! A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la fosse, entendit distinctement des dtonations lointaines, comme si quelque mineur et fait clater une cartouche de dynamite. La dernire fois, aprs de minutieuses recherches, il avait reconnu qu'un pilier venait d'tre ventr par un coup de mine. A la clart de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaque par la mine. Elle n'tait point faite d'un simple remblayage de pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait pntr cette profondeur dans l'tage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour objet de provoquer la dcouverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu que produire un boulement de cette portion de la houillre ? C'est ce que se demanda Harry, et, quand il fit connatre ce fait son pre, ni le vieil overman, ni lui ne purent rsoudre la question d'une faon satisfaisante. C'est singulier, rptait souvent Harry. La prsence dans la mine d'un tre inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut tre mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutt, ne tenterait-il pas d'anantir ce qui reste des houillres d'Aberfoyle ? Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en coter la vie ! Quinze jours avant cette journe, pendant laquelle Harry Ford guidait l'ingnieur travers le ddale de la fosse Dochart, il s'tait vu sur le point d'atteindre le but de ses recherches. Il parcourait l'extrmit du sud-ouest de la houillre, un puissant fanal la main. Tout coup, il lui sembla qu'une lumire venait de s'teindre, quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une troite chemine, qui coupait obliquement le massif. Il se prcipita vers la lueur suspecte... Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement, un tre inconnu rdait dans la fosse. Mais, quoi qu'il ft, cherchant avec le plus extrme soin, scrutant les moindres anfractuosits de la galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver une certitude quelconque. Harry s'en remit donc au hasard pour lui dvoiler ce mystre. De loin en loin, il vit encore apparatre des lueurs qui voltigeaient d'un point l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition n'avait que la dure d'un clair et il fallut renoncer en dcouvrir la cause. Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillre eussent aperu ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manqu de crier au surnaturel !. Mais Harry n'y songeait mme pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque tous deux causaient de ces phnomnes, dus videmment une cause purement physique : Mon garon, rpondait le vieil overman, attendons ! Tout cela s'expliquera quelque jour ! Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son pre n'avaient t en butte un acte de violence. Si la pierre, tombe ce jour mme aux pieds de James Starr, avait t lance par la main d'un malfaiteur, c'tait le premier acte criminel de ce genre. James Starr, interrog, fut d'avis que cette pierre s'tait dtache de la vote de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si simple. La pierre, suivant lui, n'tait pas tombe, elle avait t lance. A moins de rebondir, elle n'et jamais dcrit une trajectoire, si elle n'et t mue par une impulsion trangre. Harry voyait donc l une tentative directe contre lui et son pre, ou mme contre l'ingnieur. Aprs ce qu'on sait, peut-tre conviendra-t-on qu'il tait fond le croire. VII Une exprience de Simon Ford Midi sonnait la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James Starr et ses deux compagnons quittrent le cottage. La lumire, pntrant travers le puits d'aration, clairait vaguement la clairire. La lampe d'Harry et t inutile alors, mais elle ne devait pas tarder servir, car c'tait vers l'extrmit mme de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingnieur. Aprs avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale, les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration -- arrivrent l'orifice d'un troit tunnel. C'tait comme une contre-nef dont la vote reposait sur un boisage, tapiss d'une mousse blanchtre. Elle suivait peu prs la ligne que traait, quinze cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth. Pour le cas o James Starr et t moins familiaris qu'autrefois avec le ddale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les dispositions du plan gnral, en les comparant au trac gographique du sol. James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant. En avant, Harry clairait la route. Il cherchait, en projetant brusquement de vifs clats lumineux vers les sombres anfractuosits, dcouvrir quelque ombre suspecte. Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingnieur. -- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait cette route en berline, sur les tramways traction mcanique ! Mais que ces temps sont loin ! -- Nous nous dirigeons donc vers l'extrmit du dernier filon ? demanda James Starr. -- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine. -- Eh ! Simon, rpondit l'ingnieur, il serait difficile d'aller plus loin, si je ne me trompe ? -- En effet, monsieur James. C'est l que nos rivelaines ont arrach le dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y tais encore ! C'est moi qui ai donn ce dernier coup, et il a retenti dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'tait plus que grs ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roul vers le puits d'extraction, je l'ai suivi, le coeur mu, comme on suit un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'tait l'me de la mine qui s'en allait avec lui ! La gravit avec laquelle le vieil overman pronona ces paroles impressionna l'ingnieur, bien prs de partager de tels sentiments. Ce sont ceux du marin qui abandonne son navire dsempar, ceux du laird qui voit abattre la maison de ses anctres ! James Starr avait serr la main de Simon Ford. Mais, son tour, celui-ci venait de prendre la main de l'ingnieur, et la pressant fortement : Ce jour-l, nous nous tions tous tromps, dit-il. Non ! La vieille houillre n'tait pas morte ! Ce n'tait pas un cadavre que les mineurs allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son coeur bat encore ! -- Parlez donc, Simon ! vous avez dcouvert un nouveau filon ? s'cria l'ingnieur, qui ne fut pas matre de lui. Je le savais bien ! votre lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication me faire, et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre dcouverte que celle d'une couche carbonifre aurait pu m'intresser ?... -- Monsieur James, rpondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prvenir un autre que vous... -- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels sondages, vous vous tes assur ?... -- coutez-moi, monsieur James, rpondit Simon Ford. Ce n'est pas un gisement que j'ai retrouv... -- Qu'est-ce donc ? -- C'est seulement la preuve matrielle que ce gisement existe. -- Et cette preuve ? -- Pouvez-vous admettre qu'il se dgage du grisou des entrailles du sol, si la houille n'est pas l pour le produire ? -- Non, certes ! rpondit l'ingnieur. Pas de charbon, pas de grisou ! Il n'y a pas d'effets sans cause... -- Comme il n'y a pas de fume sans feu ! -- Et vous avez constat, nouveau, la prsence de l'hydrogne protocarbon ?... -- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, rpondit Simon Ford. J'ai reconnu l notre vieil ennemi, le grisou ! -- Mais si c'tait un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit vritablement sa prsence que par l'explosion !... -- Monsieur James, rpondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... ma faon, en excusant les longueurs ? James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux tait de le laisser aller. -- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas pass un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons song rendre la houillre son ancienne prosprit, -- non, pas un jour ! S'il existait encore quelque gisement, nous tions dcids le dcouvrir. Quels moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous tait pas possible, mais nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon ide... -- Que je ne contredis pas, rpondit l'ingnieur. -- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observ pendant ses excursions dans l'ouest de la houillre. Des feux, qui s'teignaient soudain, apparaissaient quelquefois travers le schiste ou le remblai des galeries extrmes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'taient videmment dus qu' la prsence du grisou, et, pour moi, le grisou, c'tait le filon de houille. -- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement l'ingnieur. -- Si, de petites explosions partielles, rpondit Simon Ford, et telles que j'en provoquai moi-mme, lorsque je voulus constater la prsence de ce grisou, vous vous souvenez de quelle manire on cherchait autrefois prvenir les explosions dans les mines, avant que notre bon gnie, Humphry Davy, et invent sa lampe de sret ? -- Oui, rpondit James Starr. vous voulez parler du pnitent ? Mais je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions. -- En effet, monsieur James, vous tes trop jeune, malgr vos cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus que vous, j'ai vu fonctionner le dernier pnitent de la houillre. On l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom vrai tait le fireman , l'homme du feu. A cette poque, on n'avait d'autre moyen de dtruire le mauvais gaz qu'en le dcomposant par de petites explosions, avant que sa lgret l'et amass en trop grandes quantits dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le pnitent, la face masque, la tte encapuchonne dans son paisse cagoule, tout le corps troitement serr dans sa robe de bure, allait en rampant sur le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air tait pur, et, de sa main droite, il promenait, en l'levant au-dessus de sa tte, une torche enflamme. Lorsque le grisou se trouvait rpandu dans l'air de manire former un mlange dtonant, l'explosion se produisait sans tre funeste, et, en renouvelant souvent cette opration, on parvenait prvenir les catastrophes. Quelquefois, le pnitent, frapp d'un coup de grisou, mourait la peine. Un autre le remplaait. Ce fut ainsi jusqu'au moment o la lampe de Davy fut adopte dans toutes les houillres. Mais je connaissais le procd, et c'est en l'employant que j'ai reconnu la prsence du grisou, et, par consquent, celle d'un nouveau gisement carbonifre dans la fosse Dochart. Tout ce que le vieil overman avait racont du pnitent tait rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procdait autrefois dans les houillres pour purifier l'air des galeries. Le grisou, autrement dit l'hydrogne protocarbon ou gaz des marais, incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu clairant, est absolument impropre la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait vivre au milieu d'un gazomtre plein de gaz d'clairage. En outre, de mme que celui-ci, qui est de l'hydrogne bicarbon, le grisou forme un mlange dtonant, ds que l'air y entre dans une proportion de huit et peut-tre mme de cinq pour cent. L'inflammation de ce mlange se fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours suivie d'pouvantables catastrophes. C'est ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des lampes dans un tube de toile mtallique, qui brle le gaz l'intrieur du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors. Cette lampe de sret a t perfectionne de vingt faons. Si elle vient se briser, elle s'teint. Si, malgr les dfenses formelles, le mineur veut l'ouvrir, elle s'teint encore. Pourquoi donc les explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand mme allumer sa pipe, ni au choc de l'outil qui peut produire une tincelle. Toutes les houillres ne sont pas infectes par le grisou. Dans celles o il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire. Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais, lorsque la houille du gisement exploit est grasse, elle renferme une certaine quantit de matires volatiles, et le grisou peut s'chapper avec une grande abondance. La lampe de sret seule est combine de manire empcher des explosions d'autant plus terribles, que les mineurs qui n'ont pas t directement atteints par le coup de grisou, courent risque d'tre instantanment asphyxis dans les galeries remplies du gaz dltre, form aprs l'inflammation, c'est--dire d'acide carbonique. Tout en marchant, Simon Ford apprit l'ingnieur ce qu'il avait fait pour atteindre son but, comment il s'tait assur que le dgagement du grisou se faisait au fond mme de l'extrme galerie de la fosse, dans sa portion occidentale, de quelle faon il avait provoqu l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions partielles, ou plutt certaines inflammations, qui ne laissaient aucun doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'oprait petite dose, mais d'une manire permanente. Une heure aprs avoir quitt le cottage, James Starr et ses deux compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingnieur, entran par le dsir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans aucunement songer sa longueur. Il rflchissait tout ce que lui disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que celui-ci donnait en faveur de sa thse. Il croyait, avec lui, que cette mission continue d'hydrogne protocarbon indiquait, avec certitude, l'existence d'un nouveau gisement carbonifre. Si ce n'et t qu'une sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois entre les feuillets, elle se ft promptement vide, et le phnomne et cess de se produire. Mais loin de l. Au dire de Simon Ford, l'hydrogne se dgageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure l'existence de quelque important filon. Consquemment, les richesses de la fosse Dochart pouvaient n'tre pas entirement puises. Toutefois, s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considrable, ou d'un gisement occupant un large tage du terrain houiller ? c'tait l, vritablement, la grosse question. Harry, qui prcdait son pre et l'ingnieur, s'tait arrt. Nous voici arrivs ! s'cria le vieux mineur. Enfin, grce Dieu, monsieur James, vous tes l, et nous allons savoir... La voix si ferme du vieil overman tremblait lgrement. Mon brave Simon, lui dit l'ingnieur, calmez-vous ! Je suis aussi mu que vous l'tes, mais il ne faut pas perdre de temps ! A cet endroit, l'extrme galerie de la fosse formait en s'vasant une sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait t fonc dans cette portion du massif, et la galerie, profondment ouverte dans les entrailles du sol, tait sans communication directe avec la surface du comt de Stirling. James Starr, vivement intress, examinait d'un oeil grave l'endroit o il se trouvait. On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des derniers coups de pic, et mme quelques trous de cartouches, qui avaient provoqu l'clatement de la roche, vers la fin de l'exploitation. Cette matire schisteuse tait extrmement dure, et il n'avait pas t ncessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac, au fond duquel les travaux avaient d s'arrter. L, en effet, venait mourir le filon carbonifre, entre les schistes et les grs du terrain tertiaire. L, cette place mme, avait t extrait le dernier morceau de combustible de la fosse Dochart. C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est ici que nous attaquerons la faille, car, derrire cette paroi, une profondeur plus ou moins considrable, se trouve assurment le nouveau filon dont j'affirme l'existence. -- Et c'est la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous avez constat la prsence du grisou ? -- L mme, monsieur James, rpondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer rien qu'en approchant ma lampe, l'affleurement des feuillets. Harry l'a fait comme moi. -- A quelle hauteur ? demanda James Starr. -- A dix pieds au-dessus du sol , rpondit Harry. James Starr s'tait assis sur une roche. On et dit que, aprs avoir hum l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se ft pris douter de leurs paroles, si affirmatives cependant. C'est que, en effet, l'hydrogne protocarbon n'est pas compltement inodore, et l'ingnieur tait tout d'abord tonn que son odorat, qu'il avait trs fin, ne lui et pas rvl la prsence du gaz explosif. En tout cas, si ce gaz tait ml l'air ambiant, ce n'tait qu' bien faible dose. Donc, pas d'explosion craindre, et l'on pouvait sans danger ouvrir la lampe de sret pour tenter l'exprience, ainsi que le vieux mineur l'avait dj fait. Ce qui inquitait James Starr en ce moment, ce n'tait donc pas qu'il y et trop de gaz mlang l'air, c'tait qu'il n'y en et pas assez, -- et mme pas du tout. Se seraient-ils tromps ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui s'y connaissent ! Et pourtant !... Il attendait donc, non sans une certaine anxit, que le phnomne signal par Simon Ford s'accomplt en sa prsence. Mais, ce moment, il parat que ce qu'il venait d'observer, c'est--dire cette absence de l'odeur caractristique du grisou, avait t aussi remarque par Harry, car celui-ci, d'une voix altre, dit : Pre, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus travers les feuillets de schiste ! -- Ne se fait plus ! :.. s'cria le vieux mineur. Et Simon Ford, aprs avoir hermtiquement serr ses lvres, aspira fortement du nez, plusieurs reprises. Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque : Donne ta lampe, Harry ! dit-il. Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait fbrilement. Il dvissa l'enveloppe de toile mtallique qui entourait la mche, et la flamme brla l'air libre. Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais, ce qui tait plus grave, il ne se fit pas mme ce lger grsillement, qui indique la prsence du grisou faible dose. Simon Ford prit le bton que tenait Harry, et, fixant la lampe son extrmit, il l'leva dans les couches d'air suprieures, l o le gaz, en raison de sa lgret spcifique, aurait d plutt s'accumuler, en si minime quantit que ce ft. La flamme de la lampe, droite et blanche, ne dcela aucune trace d'hydrogne protocarbon. A la paroi ! dit l'ingnieur. -- Oui ! rpondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de la paroi travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore, constat la fuite du gaz. Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la lampe la hauteur des fissures du feuillet de schiste. Remplace-moi, Harry , dit-il. Harry prit le bton et prsenta successivement la lampe aux divers points de la paroi o les feuillets semblaient se ddoubler... mais il secouait la tte, car ce lger craquement, particulier au grisou qui s'chappe, n'arrivait pas son oreille. L'inflammation ne se fit pas. Il tait donc vident qu'aucune molcule de gaz ne fusait travers la paroi. Rien ! s'cria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une impression de colre plutt que de dsappointement. Un cri s'chappa alors de la bouche d'Harry. Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr. -- On a bouch les fissures du schiste ! -- Dis-tu vrai ? s'cria le vieux mineur. -- Regardez, pre ! Harry ne s'tait pas tromp. L'obturation des fissures tait nettement visible la lumire de la lampe. Un lutage, rcemment pratiqu et fait la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchtre, mal dissimule sous une couche de poussire de charbon. Lui ! s'cria Hardy. Ce ne peut tre que lui ! -- Lui ! rpta James Starr. -- Oui ! rpondit le jeune homme, cet tre mystrieux qui hante notre domaine, celui que j'ai cent fois guett sans pouvoir l'atteindre, l'auteur, ds prsent certain, de cette lettre qui voulait vous empcher de venir au rendez-vous que vous donnait mon pre, monsieur Starr, celui, enfin, qui nous a lanc cette pierre dans la galerie du puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme est dans tout cela ! Harry avait parl avec une telle nergie, que sa conviction passa instantanment et tout entire dans l'esprit de l'ingnieur. Quant au vieil overman, il n'tait plus convaincre. D'ailleurs, on se trouvait en prsence d'un fait indniable : l'obturation des fissures travers lesquelles le gaz s'chappait librement la veille. Prends ton pic, Harry, s'cria Simon Ford. Monte sur mes paules, mon garon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! Harry avait compris. Son pre s'accota la paroi. Harry s'leva sur ses paules, de manire que son pic pt atteindre la trace suffisamment visible du lutage. Puis, coups redoubls, il entama la partie de roche schisteuse que ce lutage recouvrait. Aussitt un lger ptillement se produisit, semblable celui que fait le vin de Champagne lorsqu'il s'chappe d'une bouteille,-- bruit qui, dans les houillres anglaises, est connu sous le nom onomatopique de puff . Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure... Une lgre dtonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un peu bleutre son contour, voltigea sur la paroi, comme et fait un follet de feu Saint-Elme. Harry sauta aussitt terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir sa joie, saisit les mains de l'ingnieur, en s'criant : Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brle ! Donc, le filon est l ! VIII Un coup de dynamite L'experience annonce par le vieil overman avait russi. L'hydrogne protocarbon, on le sait, ne se dveloppe que dans les gisements houillers. Donc, l'existence d'un filon du prcieux combustible ne pouvait tre mise en doute. Quelles taient son importance et sa qualit ? on les dterminerait plus tard. Telles furent les consquences que l'ingnieur dduisit du phnomne qu'il venait d'observer. Elles taient en tout conformes celles qu'en avait dj tires Simon Ford. Oui, se dit James Starr, derrire cette paroi s'tend une couche carbonifre que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est fcheux, puisque tout l'outillage de la mine abandonne depuis dix ans, est maintenant refaire ! N'importe ! Nous avons retrouv la veine que l'on croyait puise, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout ! -- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de notre dcouverte ? Ai-je eu tort de vous dranger ? Regrettez-vous cette dernire visite faite la fosse Dochart ? -- Non, non, mon vieux compagnon ! rpondit James Starr. Nous n'avons pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne retournions immdiatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici. Nous ferons clater cette paroi coups de dynamite. Nous mettrons au jour l'affleurement du nouveau filon, et, aprs une srie de sondages, si la couche parat tre importante, je reconstituerai une Socit de la Nouvelle Aberfoyle, l'extrme satisfaction des anciens actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premires bennes de houille aient t extraites du nouveau gisement ! -- Bien parl, monsieur James ! s'cria Simon Ford. La vieille houillre va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie ! L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche, les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espre, monsieur James, que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions d'overman ? -- Non, brave Simon, non, certes ! vous tes rest plus jeune que moi, mon vieux camarade ! -- Et, que saint Mungo nous protge ! vous serez encore notre viewer ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues annes, et fasse le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! La joie du vieux mineur dbordait. James Starr la partageait tout entire, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux. Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la succession des circonstances singulires, inexplicables, au milieu desquelles s'tait opre la dcouverte du nouveau gisement. Cela ne laissait pas de l'inquiter pour l'avenir. Une heure aprs, James Starr et ses deux compagnons taient de retour au cottage. L'ingnieur soupa avec grand apptit, approuvant du geste tous les plans que dveloppait le vieil overman, et, n'et t son imprieux dsir d'tre au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce calme absolu du cottage. Le lendemain, aprs un djeuner substantiel, James Starr, Simon Ford, Harry et Madge elle-mme reprenaient le chemin dj parcouru la veille. Tous allaient l en vritables mineurs. Ils emportaient divers outils et des cartouches de dynamite, destines faire sauter la paroi terminale. Harry, en mme temps qu'un puissant fanal, prit une grosse lampe de sret qui pouvait brler pendant douze heures. C'tait plus qu'il ne fallait pour oprer le voyage d'aller et de retour, en y comprenant les haltes ncessaires l'exploration, -- si une exploration devenait possible. A l'oeuvre ! s'cria Simon, lorsque ses compagnons et lui furent arrivs l'extrmit de la galerie. Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur. Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne s'est produit et si le grisou fuse toujours travers les feuillets de la paroi. -- Vous avez raison, monsieur Starr, rpondit Harry. Ce qui tait bouch hier pourrait bien l'tre encore aujourd'hui ! Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la muraille qu'il s'agissait d'ventrer. Il fut constat que les choses taient telles qu'on les avait laisses. Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune altration. L'hydrogne protocarbon fusait au travers, mais assez faiblement. Cela tenait sans doute ce que, depuis la veille, il trouvait un libre passage pour s'pancher. Toutefois, cette mission tait si peu importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air intrieur un mlange dtonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir procder en toute scurit. D'ailleurs, cet air se purifierait peu peu, en gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu dans toute cette atmosphre, ne pourrait plus produire aucune explosion. A l'oeuvre, donc ! reprit Simon Ford. Et bientt, sous sa pince, vigoureusement manie, la roche ne tarda pas voler en clats. Cette faille se composait principalement de poudingues, interposs entre le grs et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent l'affleurement des filons carbonifres. James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les examinait avec soin, esprant y dcouvrir quelque indice de charbon. Ce premier travail dura environ une heure. Il en rsulta un videment assez profond dans la paroi terminale. James Starr choisit alors l'emplacement o devaient tre fors les trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent introduites dans ces trous. Ds qu'on y eut plac la longue mche goudronne d'une fuse de sret, qui aboutissait une capsule de fulminate, elle fut allume au ras du sol. James Starr et ses compagnons se mirent l'cart. Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie une vritable motion qu'il ne cherchait pas dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux coeur n'a battu si vite ! Je voudrais dj attaquer le filon ! -- Patience, Simon, rpondit l'ingnieur, vous n'avez pas la prtention de trouver derrire cette paroi une galerie tout ouverte ? -- Excusez-moi, monsieur James, rpondit le vieil overman. J'ai toutes les prtentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la manire dont Harry et moi nous avons dcouvert ce gte, pourquoi cette chance ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea travers le rseau des galeries souterraines. James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitt vers la paroi de la caverne. Monsieur James ! monsieur James ! s'cria le vieil overman. voyez ! La porte est enfonce !... Cette comparaison de Simon Ford tait justifie par l'apparition d'une excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur. Harry allait s'lancer par l'ouverture... L'ingnieur, extrmement surpris, d'ailleurs, de trouver l cette cavit, retint le jeune mineur. Laisse le temps l'air intrieur de se purifier, dit-il. -- Oui ! gare aux mofettes ! s'cria Simon Ford. Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, plac au bout d'un bton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de brler avec un inaltrable clat. Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. L'ouverture produite par la dynamite tait plus que suffisante pour qu'un homme pt y passer. Harry, le fanal la main, s'y introduisit sans hsiter et disparut dans les tnbres. James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient. Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'coula. Harry ne reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice, James Starr n'aperut mme plus la lueur de sa lampe, qui aurait d clairer cette sombre cavit. Le sol avait-il donc manqu subitement sous les pieds d'Harry ? Le jeune mineur tait-il tomb dans quelque anfractuosit ? Sa voix ne pouvait-elle plus arriver jusqu' ses compagnons ? Le vieil overman, ne voulant rien couter, allait s'introduire son tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se renfora peu peu, et Harry fit entendre ces paroles : Venez, monsieur Starr ! venez, mon pre ! La route est libre dans la Nouvelle-Aberfoyle. IX La Nouvelle-Aberfoyle Si, par quelque puissance surhumaine, des ingnieurs eussent pu enlever d'un bloc et sur une paisseur de mille pieds toute cette portion de la crote terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de golfes et les territoires riverains des comts de Stirling, de Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouv, sous cet norme couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une autre au monde qui pt lui tre compare, -- la clbre grotte de Mammouth, dans le Kentucky. Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alvoles, de toutes formes et de toutes grandeurs. On et dit une ruche, avec ses nombreux tages de cellules, capricieusement disposes, mais une ruche construite sur une vaste chelle, et qui, au lieu d'abeilles, et suffi loger tous les ichthyosaures, les mgathriums, et les ptrodactyles de l'poque gologique ! Un labyrinthe de galeries, les unes plus leves que les plus hautes votes des cathdrales, les autres semblables des contrenefs, rtrcies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale, celles-l remontant ou descendant obliquement en toutes directions, -- runissaient ces cavits et laissaient libre communication entre elles. Les piliers qui soutenaient ces votes, dont la courbe admettait tous les styles, les paisses murailles, solidement assises entre les galeries, les nefs elles-mmes, dans cet tage des terrains secondaires, taient faits de grs et de roches schisteuses. Mais, entre ces couches inutilisables, et puissamment presses par elles, couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de cette trange houillre et circul travers leur inextricable rseau. Ces gisements se dveloppaient sur une tendue de quarante milles du nord au sud, et ils s'enfonaient mme sous le canal du Nord. L'importance de ce bassin n'aurait pu tre value qu'aprs sondages, mais elle devait dpasser celle des couches carbonifres de Cardiff, dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comt de Northumberland. Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillre allait tre singulirement facilite, puisque, par une disposition bizarre des terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matires minrales l'poque gologique o ce massif se solidifiait, la nature avait dj multipli les galeries et les tunnels de la Nouvelle-Aberfoyle. Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, la dcouverte de quelque exploitation abandonne depuis des sicles. Il n'en tait rien. On ne dlaisse pas de telles richesses. Les termites humains n'avaient jamais rong cette portion du sous-sol de l'cosse, et c'tait la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le rpte, nul hypoge de l'poque gyptienne, nulle catacombe de l'poque romaine, n'auraient pu lui tre compars, -- si ce n'est les clbres grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles, comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivires, huit cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept dmes, dont quelques-uns sont suspendus plus de quatre cent cinquante pieds de hauteur. Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle tait, non l'oeuvre des hommes, mais l'oeuvre du Crateur. Tel tait ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la dcouverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de sjour dans l'ancienne houillre, une rare persistance de recherches, une foi absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait fallu toutes ces conditions runies pour russir, l o tant d'autres auraient chou. Pourquoi les sondages, pratiqus sous la direction de James Starr, pendant les dernires annes d'exploitation, s'taient-ils prcisment arrts cette limite, sur la frontire mme de la nouvelle mine ? cela tait d au hasard, dont la part est grande dans les recherches de ce genre. Quoi qu'il en soit, il y avait l, dans le sous-sol cossais, une sorte de comt souterrain, auquel il ne manquait, pour tre habitable, que les rayons du soleil, ou, son dfaut, la clart d'un astre spcial. L'eau y tait localise dans certaines dpressions, formant de vastes tangs, ou mme des lacs plus grands que le lac Katrine, situ prcisment au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement des eaux, les courants, le ressac. Ils ne refltaient pas la silhouette de quelque vieux chteau gothique. Ni les bouleaux ni les chnes ne se penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes ombres leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune lumire ne se rverbrait dans leurs eaux, le soleil ne les imprgnait pas de ses rayons clatants, la lune ne se levait jamais sur leur horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le miroir, n'auraient pas t sans charme, la lumire de quelque astre lectrique, et, runis par un lacet de canaux, ils compltaient bien la gographie de cet trange domaine. Quoiqu'il ft impropre toute production vgtale, ce sous-sol et, cependant, pu servir de demeure toute une population. Et qui sait si, dans ces milieux temprature constante, au fond de ces houillres d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de Cardiff, lorsque leurs gisements seront puiss, -- qui sait si la classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ? X Aller et retour A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'taient introduits par l'troit orifice qui mettait en communication la fosse Dochart avec la nouvelle houillre. Ils se trouvaient alors la naissance d'une galerie assez large. On aurait pu croire qu'elle avait t perce de main d'homme, que le pic et la pioche l'avaient vide pour l'exploitation d'un nouveau gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier hasard, ils n'avaient pas t transports dans quelque ancienne houillre, dont les plus vieux mineurs du comt n'auraient jamais connu l'existence. Non ! C'taient les couches gologiques qui avaient pargn cette galerie, l'poque o se faisait le tassement des terrains secondaires. Peut-tre quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois, lorsque les eaux suprieures allaient se mlanger aux vgtaux enliss; mais, maintenant, elle tait aussi sche que si elle et t fore, quelque mille pieds plus bas, dans l'tage des roches granitodes. En mme temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que certains ventoirs naturels la mettaient en communication avec l'atmosphre extrieure. Cette observation, qui fut faite par l'ingnieur, tait juste, et l'on sentait que l'aration s'oprait facilement dans la nouvelle mine. Quant ce grisou qui fusait nagure travers les schistes de la paroi, il semblait qu'il n'et t contenu que dans une simple poche , vide maintenant, et il tait certain que l'atmosphre de la galerie n'en conservait pas la moindre trace. Cependant, et par prcaution, Harry n'avait emport que la lampe de sret, qui lui assurait un clairage de douze heures. James Starr et ses compagnons prouvaient alors une joie complte. C'tait l'entire satisfaction de leurs dsirs. Autour d'eux, tout n'tait que houille. Une certaine motion les rendait silencieux. Simon Ford, lui-mme, se contenait. Sa joie dbordait, non en longues phrases, mais par petites interjections. C'tait peut-tre imprudent, eux, de s'engager si profondment dans la crypte. Bah ! ils ne songeaient gure au retour. La galerie tait praticable, peu sinueuse. Nulle crevasse n'en barrait le passage, nulle pousse n'y propageait d'exhalaisons malfaisantes. Il n'y avait donc aucune raison pour s'arrter, et, pendant une heure, James Starr, Madge, Harry et Simon Ford allrent ainsi, sans que rien pt leur indiquer quelle tait l'exacte orientation de ce tunnel inconnu. Et, sans doute, ils auraient t plus loin encore, s'ils ne fussent arrivs l'extrmit mme de cette large voie qu'ils suivaient depuis leur entre dans la houillre. La galerie aboutissait une norme caverne, dont on ne pouvait estimer ni la hauteur, ni la profondeur. A quelle altitude s'arrondissait la vote de cette excavation, quelle distance se reculait sa paroi oppose ? les tnbres qui l'emplissaient ne permettaient pas de le reconnatre. Mais, la lueur de la lampe, les explorateurs purent constater que son dme recouvrait une vaste tendue d'eau dormante -- tang ou lac --, dont les rives pittoresques, accidentes de hautes roches, se perdaient dans l'obscurit. Halte ! s'cria Simon Ford, en s'arrtant brusquement. Un pas de plus, et nous roulions peut-tre dans quelque abme ! -- Reposons-nous donc, mes amis, rpondit l'ingnieur. Aussi bien, il faudra songer retourner au cottage. -- Notre lampe peut nous clairer pendant dix heures encore, monsieur Starr, dit Harry. -- Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J'avoue que mes jambes en ont besoin ! -- Et vous, Madge, est-ce que vous ne vous ressentez pas des fatigues d'une aussi longue course ? -- Mais pas trop, monsieur James, rpondit la robuste cossaise. Nous avions l'habitude d'explorer pendant des journes entires l'ancienne houillre d'Aberfoyle. -- Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois cette route, s'il le fallait ! Mais j'insiste, monsieur James, ma communication valait-elle la peine de vous tre faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire non ! -- Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que je n'ai ressenti une telle joie ! rpondit l'ingnieur. Le peu que nous avons explor de cette merveilleuse houillre semble indiquer que son tendue est trs considrable, au moins en longueur. -- En largeur et en profondeur aussi, monsieur James ! rpliqua Simon Ford. -- C'est ce que nous saurons plus tard. -- Et moi, j'en rponds ! Rapportez-vous-en mon instinct de vieux mineur. Il ne m'a jamais tromp ! -- Je veux vous croire, Simon, rpondit l'ingnieur en souriant. Mais enfin, tel que j'en puis juger par cette courte exploration, nous possdons les lments d'une exploitation qui durera des sicles ! -- Des sicles ! s'cria Simon Ford. Je le crois bien, monsieur James ! Il se passera mille ans et plus, avant que le dernier morceau de charbon ait t extrait de notre nouvelle mine ! -- Dieu vous entende ! rpondit James Starr. Quant la qualit de la houille qui vient affleurer ces parois... -- Superbe ! monsieur James, superbe ! rpondit Simon Ford. Voyez cela vous-mme ! Et, ce disant, il dtacha d'un coup de pic un fragment de roche noire. Voyez ! voyez ! rpta-t-il en l'approchant de sa lampe. Les surfaces de ce morceau de charbon sont luisantes ! Nous aurons l de la houille grasse, riche en matires bitumeuses ! Et comme elle se dtaillera en gailleteries, presque sans poussire ! Ah ! monsieur James, il y a vingt ans, voici un gisement qui aurait fait une rude concurrence au Swansea et au Cardiff ! Eh bien, les chauffeurs se le disputeront encore, et, s'il cote peu extraire de la mine, il ne s'en vendra pas moins cher au-dehors ! -- En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de houille et l'examinait en connaisseuse. C'est l du charbon de bonne qualit. -- Emporte-le, Simon, emporte-le au cottage ! Je veux que ce premier morceau de houille brle sous notre bouilloire ! -- Bien parl, femme ! rpondit le vieil overman, et tu verras que je ne me suis pas tromp. -- Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous quelque ide de l'orientation probable de cette longue galerie que nous avons suivie depuis notre entre dans la nouvelle houillre ? -- Non, mon garon, rpondit l'ingnieur. Avec une boussole, j'aurais peut-tre pu tablir sa direction gnrale. Mais, sans boussole, je suis ici comme un marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque l'absence de soleil ne lui permet pas de relever sa position. -- Sans doute, monsieur James, rpliqua Simon Ford, mais, je vous en prie, ne comparez pas notre position celle du marin, qui a toujours et partout l'abme sous ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et nous n'avons pas craindre de jamais sombrer ! -- Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon, rpondit James Starr. Loin de moi la pense de dprcier la nouvelle houillre d'Aberfoyle par une comparaison injuste ! Je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est que nous ne savons pas o nous sommes. -- Nous sommes dans le sous-sol du comt de Stirling, monsieur James, rpondit Simon Ford, et cela, je l'affirme comme si... -- coutez ! dit Harry en interrompant le vieil overman. Tous prtrent l'oreille, ainsi que le faisait le jeune mineur. Le nerf auditif, trs exerc chez lui, avait surpris un bruit sourd, comme et t un murmure lointain. James Starr, Simon et Madge ne tardrent pas l'entendre eux-mmes. Il se produisait, dans les couches suprieures du massif, une sorte de roulement, dont on percevait distinctement le crescendo et le decrescendo successif, si faible qu'il ft. Tous quatre restrent pendant quelques minutes, l'oreille tendue, sans profrer une parole. Puis, tout coup, Simon Ford de s'crier : Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets courent dj sur les rails de la nouvelle Aberfoyle ? -- Pre, rpondit Harry, il me semble bien que c'est le bruit que font des eaux en roulant sur un littoral. -- Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s'cria le vieil overman. -- Non, rpondit l'ingnieur, mais il ne serait pas impossible que nous ne fussions sous le lit mme du lac Katrine. -- Il faudrait donc que la vote ft peu paisse en cet endroit, puisque le bruit des eaux est perceptible ? -- Peu paisse, en effet, rpondit James Starr, et c'est ce qui fait que cette excavation est si vaste. -- Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit Harry. -- En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit James Starr, que les eaux du lac doivent tre souleves comme celles du golfe de Forth. -- Eh ! qu'importe, aprs tout, rpondit Simon Ford. La couche carbonifre n'en sera pas plus mauvaise pour se dvelopper au-dessous d'un lac ! Ce ne serait pas la premire fois que l'on irait chercher la houille sous le lit mme de l'Ocan ! Quand nous devrions exploiter tout le fonds et le trfonds du canal du Nord, o serait le mal ? -- Bien dit, Simon, s'cria l'ingnieur, qui ne put retenir un sourire en regardant l'enthousiaste overman. Poussons nos tranches sous les eaux de la mer ! Trouons comme une cumoire le lit de l'Atlantique ! Allons rejoindre coups de pioche nos frres des tats-Unis travers le sous-sol de l'Ocan ! Fonons jusqu'au centre du globe, s'il le faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille ! -- Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda Simon Ford d'un air tant soit peu goguenard. -- Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous tes si enthousiaste, que vous m'entranez jusque dans l'impossible ! Tenez, revenons la ralit, qui est dj belle. Laissons l nos pics, que nous retrouverons un autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! Il n'y avait pas autre chose faire pour le moment. Plus tard, l'ingnieur, accompagn d'une brigade de mineurs et muni des lampes et ustensiles ncessaires, reprendrait l'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle. Mais il tait urgent de retourner la fosse Dochart. La route tait facile, d'ailleurs. La galerie courait presque droit travers le massif jusqu' l'orifice ouvert par la dynamite. Donc, nulle crainte de s'garer. Mais, au moment o James Starr se dirigeait vers la galerie, Simon Ford l'arrta. Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette caverne immense, ce lac souterrain qu'elle recouvre, cette grve que les eaux viennent baigner nos pieds ? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure, c'est ici que je me btirai un nouveau cottage, et, si quelques braves compagnons veulent suivre mon exemple, avant un an, on comptera un bourg de plus dans le massif de notre vieille Angleterre ! James Starr, approuvant d'un sourire les projets de Simon Ford, lui serra la main, et tous trois, prcdant Madge, s'enfoncrent dans la galerie, afin de regagner la fosse Dochart. Pendant le premier mille, aucun incident ne se produisit. Harry marchait en avant, levant la lampe au-dessus de sa tte. Il suivait soigneusement la galerie principale, sans jamais s'carter dans les tunnels troits qui rayonnaient droite et gauche. Il semblait donc que le retour dt s'accomplir aussi facilement que l'aller, lorsqu'une fcheuse complication survint, qui rendit fort grave la situation des explorateurs. En effet, un moment o Harry levait sa lampe, un vif dplacement de l'air s'opra, comme s'il et t caus par un battement d'ailes invisibles. La lampe, frappe de biais, s'chappa des mains d'Harry, tomba sur le sol rocheux de la galerie et se brisa. James Starr et ses compagnons furent subitement plongs dans une obscurit absolue. Leur lampe, dont l'huile s'tait rpandue, ne pouvait plus servir. Eh bien, Harry, s'cria Simon Ford, veux-tu donc que nous nous rompions le cou en retournant au cottage ? Harry ne rpondit pas. Il rflchissait. Devait-il voir encore la main d'un tre mystrieux dans ce dernier accident ? Existait-il donc en ces profondeurs un ennemi dont l'inexplicable antagonisme pouvait crer, un jour, de srieuses difficults ? Quelqu'un avait-il intrt dfendre le nouveau gte carbonifre contre toute tentative d'exploitation ? En vrit, cela tait absurde, mais les faits parlaient d'eux-mmes, et ils s'accumulaient de manire changer de simples prsomptions en certitudes. En attendant, la situation des explorateurs tait assez mauvaise. Il leur fallait, au milieu de profondes tnbres, suivre pendant environ cinq milles la galerie qui conduisait la fosse Dochart. Puis, ils auraient encore une heure de route avant d'avoir atteint le cottage. Continuons, dit Simon Ford. Nous n'avons pas un instant perdre. Nous marcherons en ttonnant, comme des aveugles. Il n'est pas possible de s'garer. Les tunnels qui s'ouvrent sur notre chemin ne sont que de vritables boyaux de taupinires, et, en suivant la galerie principale, nous arriverons invitablement l'orifice qui nous a livr passage. Ensuite, c'est la vieille houillre. Nous la connaissons, et ce ne sera pas la premire fois qu'Harry ou moi nous nous y serons trouvs dans l'obscurit. D'ailleurs, nous retrouverons l les lampes que nous avons laisses. En route, donc ! -- Harry, prends la tte. Monsieur James, suivez-le. Madge, tu viendras aprs, et moi, je fermerai la marche. Ne nous sparons pas surtout, et qu'on se sente les talons, sinon les coudes ! Il n'y avait qu' se conformer aux instructions du vieil overman. Comme il le disait, en ttonnant on ne pouvait gure se tromper de route. Il fallait seulement remplacer les yeux par les mains, et se fier cet instinct qui, chez Simon Ford et son fils, tait devenu une seconde nature. Donc, James Starr et ses compagnons marchrent dans l'ordre indiqu. Ils ne parlaient pas, mais ce n'tait pas faute de penser. Il devenait vident qu'ils avaient un adversaire. Mais quel tait-il, et comment se dfendre de ces attaques si mystrieusement prpares ? Ces ides assez inquitantes affluaient leur cerveau. Cependant, ce n'tait pas le moment de se dcourager. Harry, les bras tendus, s'avanait d'un pas assur. Il allait successivement d'une paroi l'autre de la galerie. Une anfractuosit, un orifice latral se prsentaient-ils, il reconnaissait la main qu'il ne fallait pas s'y engager, soit que l'anfractuosit ft peu profonde, soit que l'orifice ft trop troit, et il se maintenait ainsi dans le droit chemin. Au milieu d'une obscurit laquelle les yeux ne pouvaient se faire, puisqu'elle tait absolue, ce difficile retour dura deux heures environ. En supputant le temps coul, en tenant compte de ce que la marche n'avait pu tre rapide, James Starr estimait que ses compagnons et lui devaient tre bien prs de l'issue. En effet, presque aussitt, Harry s'arrta. Sommes-nous enfin arrivs l'extrmit de la galerie ? demanda Simon Ford. -- Oui, rpondit le jeune mineur. -- Eh bien, tu dois retrouver l'orifice qui tablit la communication entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse Dochart ? -- Non , rpondit Harry, dont les mains crispes ne rencontraient que la surface pleine d'une paroi. Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint palper lui mme la roche schisteuse. Un cri lui chappa. Ou les explorateurs s'taient gars pendant le retour, ou l'troit orifice, creus dans la paroi par la dynamite, avait t bouch rcemment ! Quoi qu'il en soit, James Starr et ses compagnons taient emprisonns dans la Nouvelle-Aberfoyle ! XI Les Dames de feu Huit jours aprs ces vnements, les amis de James Starr taient fort inquiets. L'ingnieur avait disparu sans qu'aucun motif pt tre allgu cette disparition. On avait appris, en interrogeant son domestique, qu'il s'tait embarqu Grantonpier, et on savait par le capitaine du steam-boat _Prince de Galles_ qu'il avait dbarqu Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La lettre de Simon Ford lui avait recommand le secret, et il n'avait rien dit de son dpart pour les houillres d'Aberfoyle. Donc, dimbourg, il ne fut plus question que de l'absence inexplicable de l'ingnieur. Sir W. Elphiston, le prsident de Royal Institution , communiqua ses collgues la lettre que lui avait adresse James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister la prochaine sance de la Socit. Deux ou trois autres personnes produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents prouvaient que James Starr avait quitt dimbourg -- ce que l'on savait de reste --, rien n'indiquait ce qu'il tait devenu. Or, de la part d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait surprendre d'abord, inquiter ensuite, puisqu'elle se prolongeait. Aucun des amis de l'ingnieur n'aurait pu supposer qu'il se ft rendu aux houillres d'Aberfoyle. On savait qu'il n'et point aim revoir l'ancien thtre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds, depuis le jour o la dernire benne tait remonte la surface du sol. Cependant, puisque le steam-boat l'avait dpos au dbarcadre de Stirling, on fit quelques recherches de ce ct. Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu l'ingnieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontr en compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, et pu satisfaire la curiosit publique. Mais le joyeux garon, on le sait, travaillait la ferme de Melrose, quarante milles dans le sud-ouest du comt de Renfrew, et il ne se doutait gure que l'on s'inquitt ce point de la disparition de James Starr. Donc, huit jours aprs sa visite au cottage, Jack Ryan et continu chanter de plus belle pendant les veilles du clan d'Irvine, -- s'il n'et eu, lui aussi, un motif de vive inquitude dont il sera bientt parl. James Starr tait un homme trop considrable et trop considr, non seulement dans la ville, mais dans toute l'cosse, pour qu'un fait le concernant pt passer inaperu. Le lord prvt, premier magistrat d'dimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart taient des amis de l'ingnieur, firent commencer les plus actives recherches. Des agents furent mis en campagne, mais aucun rsultat ne fut obtenu. Il fallut donc insrer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une note relative l'ingnieur James Starr, donnant son signalement, indiquant la date laquelle il avait quitt dimbourg, et il n'y eut plus qu' attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxit. Le monde savant de l'Angleterre n'tait pas loign de croire la disparition dfinitive de l'un de ses membres les plus distingus. En mme temps que l'on s'inquitait ainsi de la personne de James Starr, la personne d'Harry tait le sujet de proccupations non moins vives. Seulement, au lieu d'occuper l'opinion publique, le fils du vieil overman ne troublait que la bonne humeur de son ami Jack Ryan. On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le puits Yarow, Jack Ryan avait invit Harry venir, huit jours aprs, la fte du clan d'Irvine. Il y avait eu acceptation et promesse formelle d'Harry de se rendre cette crmonie. Jack Ryan savait, pour l'avoir constat en maintes circonstances, que son camarade tait homme de parole. Avec lui, chose promise, chose faite. Or, la fte d'Irvine, rien n'avait manqu, ni les chants, ni les danses, ni les rjouissances de toutes sortes, rien, -- si ce n'est Harry Ford. Jack Ryan avait commenc par lui en vouloir, parce que l'absence de son ami influait sur sa bonne humeur. Il en perdit mme la mmoire au milieu d'une de ses chansons, et, pour la premire fois, il resta court pendant une gigue, qui lui valait d'ordinaire des applaudissements mrits. Il faut dire ici que la note relative James Starr, et publie dans les journaux, n'tait pas encore tombe sous les yeux de Jack Ryan. Ce brave garon ne se proccupait donc que de l'absence d'Harry, se disant bien qu'une grave circonstance avait seule pu l'empcher de tenir sa promesse. Aussi, le lendemain de la fte d'Irvine, Jack Ryan comptait-il prendre le railway de Glasgow pour se rendre la fosse Dochart, et il l'aurait fait, -- s'il n'et t retenu par un accident qui faillit lui coter la vie. Voici ce qui tait arriv pendant la nuit du 12 dcembre. En vrit, le fait tait de nature donner raison tous les partisans du surnaturel, et ils taient nombreux la ferme de Melrose. Irvine, petite ville maritime du comt de Renfrew, qui compte environ sept mille habitants, est btie dans un brusque retour que fait la cte cossaise, presque l'ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez bien abrit contre les vents du large, est clair par un feu important qui indique les atterrissages, de telle faon qu'un marin prudent ne peut s'y tromper. Aussi, les naufrages taient-ils rares sur cette portion du littoral, et les caboteurs ou long-courriers, qu'ils voulussent, soit embouquer le golfe de Clyde pour se rendre Glasgow, soit donner dans la baie d'Irvine, pouvaient-ils manoeuvrer sans danger, mme par les nuits obscures. Lorsqu'une ville est pourvue d'un pass historique, si mince qu'il soit, lorsque son chteau a appartenu autrefois un Robert Stuart, elle n'est pas sans possder quelques ruines. Or, en cosse, toutes les ruines sont hantes par des esprits. -- Du moins, c'est l'opinion commune dans les Hautes et Basses Terres. Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal fames de cette partie du littoral, taient prcisment celles de ce chteau de Robert Stuart, qui porte le nom de Dundonald-Castle. A cette poque, le chteau de Dundonald, refuge de tous les lutins errants de la contre, tait vou au plus complet abandon. On allait peu le visiter sur le haut rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, deux milles de la ville. Peut-tre quelques trangers avaient-ils encore l'ide d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point conduits, quelque prix que ce ft. En effet, quelques histoires couraient sur le compte de certaines Dames de feu qui hantaient le vieux chteau. Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces fantastiques cratures. Naturellement, Jack Ryan tait de ces derniers. La vrit est que, de temps autre, de longues flammes apparaissaient, tantt sur un pan de mur demi boul, tantt au sommet de la tour qui domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle. Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ? Mritaient-elles ce nom de Dames de feu que leur avaient donn les cossais du littoral ? Ce n'tait videmment l qu'une illusion de cerveaux ports la crdulit, et la science et expliqu physiquement ce phnomne. Quoi qu'il en soit, les Dames de feu avaient dans toute la contre la rputation bien tablie de frquenter les ruines du vieux chteau et d'y excuter parfois d'tranges sarabandes, surtout pendant les nuits obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu'il ft, ne se serait point hasard les accompagner aux sons de sa cornemuse. Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n'a pas besoin de moi pour complter son orchestre infernal ! On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient le texte oblig des rcits pendant la veille. Aussi, Jack Ryan possdait-il tout un rpertoire de lgendes sur les Dames de feu, et ne se trouvait-il jamais court, quand il s'agissait d'en conter leur sujet ! Donc, pendant cette dernire veille, bien arrose d'ale, de brandy et de whisky, qui avait termin la fte du clan d'Irvine, Jack Ryan n'avait pas manqu de reprendre son thme favori, au grand plaisir et peut-tre au grand effroi de ses auditeurs. La veille se faisait dans une vaste grange de la ferme de Melrose, sur la limite du littoral. Un bon feu de coke brlait dans un large trpied de tle, au milieu de l'assemble. Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes paisses roulaient sur les lames, qu'une forte brise de sud-ouest amenait du large. Une nuit trs noire, pas une seule claircie dans les nuages, la terre, le ciel et l'eau se confondant dans de profondes tnbres, c'tait l de quoi rendre difficiles les atterrages de la baie d'Irvine, si quelque navire s'y ft aventur avec ces vents qui battaient en cte. Le petit port d'Irvine n'est pas trs frquent, -- du moins par les navires d'un certain tonnage. C'est un peu plus au nord que les btiments de commerce, voiles ou vapeur, attaquent la terre, lorsqu'ils veulent donner dans le golfe de Clyde. Ce soir-l, cependant, quelque pcheur, attard sur le rivage, et aperu, non sans surprise, un navire qui se dirigeait vers la cte. Si le jour se ft fait tout coup, ce n'est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce btiment et t vu, courant vent arrire, avec toute la toile qu'il pouvait porter. L'entre du golfe manque, il n'existait aucun refuge entre les roches formidables du littoral. Si cet imprudent navire s'obstinait s'en approcher encore, comment parviendrait-il se relever ? La veille allait finir sur une dernire histoire de Jack Ryan. Ses auditeurs, transports dans le monde des fantmes, taient bien dans les conditions voulues pour faire acte de crdulit, le cas chant. Tout coup, des cris retentirent au-dehors. Jack Ryan suspendit aussitt son rcit, et tous quittrent prcipitamment la grange. La nuit tait profonde. De longues rafales de pluie et de vent couraient la surface de la grve. Deux ou trois pcheurs, arc-bouts prs d'un rocher, afin de mieux rsister aux pousses de l'air, appelaient avec de grands clats de voix. Jack Ryan et ses compagnons coururent eux. Ces cris, ce n'tait pas aux habitants de la ferme qu'ils s'adressaient, mais un quipage qui, sans le savoir, courait sa perte. En effet, une masse sombre apparaissait confusment quelques encablures au large. C'tait un navire, bien reconnaissable ses feux de position, car il portait sa hune de misaine un feu blanc, tribord un feu vert, bbord un feu rouge. On le voyait donc par l'avant, et il tait manifeste qu'il se dirigeait toute vitesse vers la cte. Un navire en perdition ? s'cria Jack Ryan. -- Oui, rpondit un des pcheurs, et maintenant il voudrait virer de bord, qu'il ne le pourrait plus ! -- Des signaux, des signaux ! cria l'un des cossais. -- Lesquels ? rpliqua le pcheur. Par cette bourrasque, on ne pourrait pas tenir une torche allume ! Et, pendant que ces propos s'changeaient rapidement, de nouveaux cris taient pousss. Mais comment et-on pu les entendre au milieu de cette tempte ? L'quipage du navire n'avait plus aucune chance d'chapper au naufrage. Pourquoi manoeuvrer ainsi ? s'criait un marin. -- Veut-il donc faire cte ? rpondit un autre. -- Le capitaine n'a donc pas eu connaissance du feu d'Irvine ? demanda Jack Ryan. -- Il faut le croire, rpondit un des pcheurs, moins qu'il n'ait t tromp par quelque... Le pcheur n'avait pas achev sa phrase, que Jack Ryan poussait un formidable cri. Fut-il entendu de l'quipage ? En tout cas, il tait trop tard pour que le btiment pt se relever de la ligne des brisants qui blanchissait dans les tnbres. Mais ce n'tait pas, comme on aurait pu le croire, un suprme avertissement que Jack Ryan avait tent de faire parvenir au btiment en perdition. Jack Ryan tournait alors le dos la mer. Ses compagnons, eux aussi, regardaient un point situ un demi mille en arrire de la grve. C'tait le chteau de Dundonald. Une longue flamme se tordait sous les rafales au sommet de la vieille tour. La Dame de feu ! s'crirent avec grande terreur tous ces superstitieux cossais. Franchement, il fallait une bonne dose d'imagination pour trouver cette flamme une apparence humaine. Agite comme un pavillon lumineux sous la brise, elle semblait parfois s'envoler du sommet de la tour, comme si elle et t sur le point de s'teindre, et, un instant aprs, elle s'y rattachait de nouveau par sa pointe bleutre. La Dame de feu ! la Dame de feu ! criaient les pcheurs et les paysans effars. Tout s'expliquait alors. Il tait vident que le navire, dsorient dans les brumes, avait fait fausse route, et qu'il avait pris cette flamme, allume au sommet du chteau de Dundonald, pour le feu d'Irvine. Il se croyait l'entre du golfe, situe dix milles plus au nord, et il courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun refuge ! Que pouvait-on faire pour le sauver, s'il en tait temps encore ? Peut-tre et-il fallu monter jusqu'aux ruines et tenter d'teindre ce feu, pour qu'il ne ft pas possible de le confondre plus longtemps avec le phare du port d'Irvine ! Sans doute, c'tait ainsi qu'il convenait d'agir, sans retard; mais lequel de ces cossais et eu la pense, et, aprs la pense, l'audace de braver la Dame de feu ? Jack Ryan, peut-tre, car il tait courageux, et sa crdulit, si forte qu'elle ft, ne pouvait l'arrter dans un gnreux mouvement. Il tait trop tard. Un horrible craquement retentit au milieu du fracas des lments. Le navire venait de talonner par son arrire. Ses feux de position s'teignirent. La ligne blanchtre du ressac sembla brise un instant. C'tait le btiment qui l'abordait, se couchait sur le flanc et se disloquait entre les rcifs. Et, ce mme instant, par une concidence qui ne pouvait tre due qu'au hasard, la longue flamme disparut, comme si elle et t arrache par une violente rafale. La mer, le ciel, la grve furent aussitt replongs dans les plus profondes tnbres. La Dame de feu ! avait une dernire fois cri Jack Ryan, lorsque cette apparition, surnaturelle pour ses compagnons et lui, se fut vanouie subitement. Mais alors, le courage que ces superstitieux cossais n'auraient pas eu contre un danger chimrique, ils le retrouvrent en face d'un danger rel, maintenant qu'il s'agissait de sauver leurs semblables. Les lments dchans ne les arrtrent pas. Au moyen de cordes lances dans les lames -- hroques autant qu'ils avaient t crdules --, ils se jetrent au secours du btiment naufrag. Heureusement, ils russirent, non sans que quelques-uns -- et le hardi Jack Ryan tait du nombre -- se fussent grivement meurtris sur les roches; mais le capitaine du navire et les huit hommes de l'quipage purent tre dposs, sains et saufs, sur la grve. Ce navire tait le brick norvgien _Motala_, charg de bois du nord, faisant route pour Glasgow. Il n'tait que trop vrai. Le capitaine, tromp par ce feu, allum sur la tour du chteau de Dundonald, tait venu donner en pleine cte, au lieu d'embouquer le golfe de Clyde. Et maintenant, du _Motala_, il ne restait plus que de rares paves, dont le ressac achevait de briser les dbris sur les roches du littoral. XII Les Exploits de Jack Ryan Jack Ryan et trois de ses compagnons, blesss comme lui, avaient t transports dans une des chambres de la ferme de Melrose, o des soins leur furent immdiatement prodigus. Jack Ryan avait t le plus maltrait, car, au moment o, la corde aux reins, il s'tait jet la mer, les lames furieuses l'avaient rudement roul sur les rcifs. Peu s'en tait fallu, mme, que ses camarades ne l'eussent rapport sans vie sur le rivage. Le brave garon fut donc clou au lit pour quelques jours, -- ce dont il enragea fort. Cependant, lorsqu'on lui eut permis de chanter autant qu'il le voudrait, il prit son mal en patience, et la ferme de Melrose retentit, toute heure, des joyeux clats de sa voix. Mais Jack Ryan, dans cette aventure, ne puisa qu'un plus vif sentiment de crainte l'gard de ces brawnies et autres lutins qui s'amusent tracasser le pauvre monde, et ce fut eux qu'il rendit responsables de la catastrophe du _Motala_. On ft mal venu lui soutenir que les Dames de feu n'existaient pas, et que cette flamme, si soudainement projete entre les ruines, n'tait due qu' un phnomne physique. Aucun raisonnement ne l'et convaincu. Ses compagnons taient encore plus obstins que lui dans leur crdulit. A les entendre, une des Dames de feu avait mchamment attir le _Motala_ la cte. Quant vouloir l'en punir, autant mettre l'ouragan l'amende ! Les magistrats pouvaient dcrter toutes poursuites qui leur conviendraient. On n'emprisonne pas une flamme, on n'enchane pas un tre impalpable. Et, s'il faut le dire, les recherches qui furent ultrieurement faites, semblrent donner raison -- au moins en apparence -- cette faon superstitieuse d'expliquer les choses. En effet, le magistrat, charg de diriger une enqute relativement la perte du _Motala_, vint interroger les divers tmoins de la catastrophe. Tous furent d'accord sur ce point que le naufrage tait d l'apparition surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du chteau de Dundonald. On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de semblables raisons. Qu'un phnomne purement physique se ft produit dans ces ruines, pas de doute cet gard. Mais tait-ce accident ou malveillance ? c'est ce que le magistrat devait chercher tablir. Que ce mot malveillance ne surprenne pas. Il ne faudrait pas remonter haut dans l'histoire armoricaine pour en trouver la justification. Bien des pilleurs d'paves du littoral breton ont fait ce mtier d'attirer les navires la cte afin de s'en partager les dpouilles. Tantt un bouquet d'arbres rsineux, enflamms pendant la nuit, guidait un btiment dans des passes dont il ne pouvait plus sortir. Tantt une torche, attache aux cornes d'un taureau et promene au caprice de l'animal, trompait un quipage sur la route suivre. Le rsultat de ces manoeuvres tait invitablement quelque naufrage, dont les pillards profitaient. Il avait fallu l'intervention de la justice et de svres exemples pour dtruire ces barbares coutumes. Or, ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance, une main criminelle n'et repris les anciennes traditions des pilleurs d'paves ? C'est ce que pensaient les gens de la police, quoi qu'en eussent Jack Ryan et ses compagnons. Lorsque ceux-ci entendirent parler d'enqute, ils se divisrent en deux camps : les uns se contentrent de hausser les paules; les autres, plus craintifs, annoncrent que, trs certainement, provoquer ainsi les tres surnaturels, on amnerait de nouvelles catastrophes. Nanmoins, l'enqute fut faite avec beaucoup de soin. Les gens de police se transportrent au chteau de Dundonald, et ils procdrent aux recherches les plus rigoureuses. Le magistrat voulut d'abord reconnatre si le sol avait conserv quelques empreintes de pas, pouvant tre attribues d'autres pieds que des pieds de lutins. Il fut impossible de relever la plus lgre trace, ni ancienne ni nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide des pluies de la veille, et conserv le moindre vestige. Des pas de brawnies ! s'cria Jack Ryan, lorsqu'il connut l'insuccs des premires recherches. Autant vouloir retrouver les traces d'un follet sur l'eau d'un marcage ! Cette premire partie de l'enqute ne produisit donc aucun rsultat. Il n'tait pas probable que la seconde partie en donnt davantage. Il s'agissait d'tablir, en effet, comment le feu avait pu tre allum au sommet de la vieille tour, quels lments avaient t fournis la combustion, et enfin quels rsidus cette combustion avait laisss. Sur le premier point, rien, ni restes d'allumettes, ni chiffons de papier, ayant pu servir allumer un feu quelconque. Sur le second point, nant non moins absolu. On ne retrouva ni herbes dessches, ni fragments de bois, dont ce foyer, si intense, avait pourtant d tre largement aliment pendant la nuit. Quant au troisime point, il ne put tre clairci davantage. L'absence de toutes cendres, de tout rsidu d'un combustible quelconque, ne permit pas mme de retrouver l'endroit o le foyer avait d tre tabli. Il n'existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait t tenu par la main de quelque malfaiteur ? C'tait bien invraisemblable, puisque, au dire des tmoins, la flamme prsentait un dveloppement gigantesque, tel que l'quipage du _Motala_ avait pu, malgr les brumes, l'apercevoir de plusieurs milles au large. Bon ! s'cria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien se passer d'allumettes ! Elle souffle, cela suffit embraser l'air autour d'elle, et son foyer ne laisse jamais de cendres ! Il rsulta donc de tout ceci que les magistrats en furent pour leur peine, qu'une nouvelle lgende s'ajouta tant d'autres, lgende qui devait perptuer le souvenir de la catastrophe du _Motala_ et affirmer plus indiscutablement encore l'apparition des Dames de feu. Cependant, un si brave garon que Jack Ryan, et d'une si vigoureuse constitution, ne pouvait demeurer longtemps alit. Quelques foulures et luxations n'taient pas pour le coucher sur le flanc plus qu'il ne convenait. Il n'avait pas le temps d'tre malade. Or, lorsque ce temps-l manque, on ne l'est gure dans ces rgions salubres des Lowlands. Jack Ryan se rtablit donc promptement. Ds qu'il fut sur pied, avant de reprendre sa besogne la ferme de Melrose, il voulut mettre certain projet excution. Il s'agissait d'aller faire visite son camarade Harry, afin de savoir pourquoi celui-ci avait manqu la fte du clan d'Irvine. De la part d'un homme tel qu'Harry, qui ne promettait jamais sans tenir, cette absence ne s'expliquait pas. Il tait invraisemblable, d'ailleurs, que le fils du vieil overman n'et pas entendu parler de la catastrophe du _Motala_ rapporte grands dtails par les journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait prise au sauvetage, ce qui en tait advenu pour lui, et c'et t trop d'indiffrence de la part d'Harry que de ne pas pousser jusqu' la ferme pour serrer la main de son ami Jack Ryan. Si donc Harry n'tait pas venu, c'est qu'il n'avait pu venir. Jack Ryan et plutt ni l'existence des Dames de feu que de croire l'indiffrence d'Harry son gard. Donc, deux jours aprs la catastrophe, Jack Ryan quitta la ferme, gaillardement, comme un solide garon qui ne se ressentait aucunement de ses blessures. D'un joyeux refrain lanc pleine poitrine, il fit rsonner les chos de la falaise, et se rendit la gare du railway qui, par Glasgow, conduit Stirling et Callander. L, pendant qu'il attendait dans la gare, ses regards furent tout d'abord attirs par une affiche, reproduite profusion sur les murs, et qui contenait l'avis suivant : Le 4 dcembre dernier, l'ingnieur James Starr, d'dimbourg, s'est embarqu Granton-pier sur le _Prince de Galles_. Il a dbarqu le mme jour Stirling. Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui. Prire d'adresser toute information le concernant au prsident de Royal Institution, dimbourg. Jack Ryan, arrt devant une de ces affiches, la lut par deux fois, non sans donner les signes de la plus extrme surprise. Monsieur Starr ! s'cria-t-il. Mais, le 4 dcembre, je l'ai prcisment rencontr avec Harry sur les chelles du puits Yarow ! voil dix jours de cela ! Et, depuis ce temps, il n'aurait pas reparu ! Cela expliquerait-il pourquoi mon camarade n'est pas venu la fte d'Irvine ? Et, sans prendre le temps d'informer par lettre le prsident de Royal Institution de ce qu'il savait relativement James Starr, le brave garon sauta dans le train, avec l'intention bien arrte de se rendre tout d'abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait jusqu'au fond de la fosse Dochart, s'il le fallait, pour retrouver Harry, et avec lui l'ingnieur James Starr. Trois heures aprs, il quittait le train la gare de Callander, et se dirigeait rapidement vers le puits Yarow. Ils n'ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce quelque obstacle qui les en a empchs ? Est-ce un travail dont l'importance les retient encore au fond de la houillre ? Je le saurai ! Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins d'une heure au puits Yarow. Extrieurement, rien de chang. Mme silence aux abords de la fosse. Pas un tre vivant dans ce dsert. Jack Ryan pntra sous l'appentis en ruine qui recouvrait l'orifice du puits. Il plongea son regard dans ce gouffre... Il ne vit rien. Il couta... Il n'entendit rien. Et ma lampe ! s'cria-t-il. Ne serait-elle donc plus sa place ? La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses visites la fosse, tait ordinairement dpose dans un coin, prs du palier de l'chelle suprieure. Cette lampe avait disparu. Voil une premire complication ! dit Jack Ryan, qui commena devenir trs inquiet. Puis, sans hsiter, tout superstitieux qu'il ft : J'irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la fosse que dans le trfonds de l'enfer ! Et il commena descendre la longue suite d'chelles, qui s'enfonaient dans le sombre puits. Il fallait que Jack Ryan n'et point perdu de ses anciennes habitudes de mineur, et qu'il connt bien la fosse Dochart, pour se hasarder ainsi. Il descendait prudemment d'ailleurs. Son pied ttait chaque chelon, dont quelques-uns taient vermoulus. Tout faux pas et entran une chute mortelle, dans ce vide de quinze cents pieds. Jack Ryan comptait donc chacun des paliers qu'il quittait successivement pour atteindre un tage infrieur. Il savait que son pied ne toucherait la semelle de la fosse qu'aprs avoir dpass le trentime. Une fois l, il ne serait pas gn, pensait-il, de retrouver le cottage, bti, comme on sait, l'extrmit de la galerie principale. Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixime palier, et, par consquent, deux cents pieds, au plus, le sparaient alors du fond. A cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le premier chelon de la vingt-septime chelle. Mais sa jambe, se balanant dans le vide, ne trouva aucun point d'appui. Jack Ryan s'agenouilla sur le palier. Il voulut saisir avec la main l'extrmit de l'chelle... Ce fut en vain. Il tait vident que la vingt-septime chelle ne se trouvait pas sa place, et, par consquent, qu'elle avait t retire. Il faut que le vieux Nick ait pass par l ! se dit-il, non sans prouver un certain sentiment d'effroi. Debout, les bras croiss, voulant toujours percer cette ombre impntrable, Jack Ryan attendit. Puis, il lui vint la pense que, si lui ne pouvait descendre, les habitants de la houillre, eux, n'avaient pu remonter. Il n'existait plus, en effet, aucune communication entre le sol du comt et les profondeurs de la fosse. Si cet enlvement des chelles infrieures du puits Yarow avait t pratiqu depuis sa dernire visite au cottage, qu'taient devenus Simon Ford, sa femme, son fils et l'ingnieur ? L'absence prolonge de James Starr prouvait videmment qu'il n'avait pas quitt la fosse depuis le jour o Jack Ryan s'tait crois avec lui dans le puits Yarow. Comment, depuis lors, s'tait fait le ravitaillement du cottage ? Les vivres n'avaient-ils pas manqu ces malheureux, emprisonns quinze cents pieds sous terre ? Toutes ces penses traversrent l'esprit de Jack Ryan. Il vit bien qu'il ne pouvait rien par lui-mme pour arriver jusqu'au cottage. Y avait-il eu malveillance dans ce fait que les communications taient interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En tout cas, les magistrats aviseraient, mais il fallait les prvenir au plus vite. Jack Ryan se pencha au-dessus du palier. Harry ! Harry ! cria-t-il de sa voix puissante. Les chos se renvoyrent plusieurs reprises le nom d'Harry, qui s'teignit enfin dans les dernires profondeurs du puits Yarow. Jack Ryan remonta rapidement les chelles suprieures, et revit la lumire du jour. Il ne perdit pas un instant. Tout d'une traite, il regagna la gare de Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques minutes le passage de l'express d'dimbourg, et, trois heures de l'aprs-midi, il se prsentait chez le lord-prvt de la capitale. L, sa dclaration fut reue. Les dtails prcis qu'il donna ne permettaient pas de souponner sa vracit. Sir W. Elphiston, prsident de Royal Institution, non seulement collgue, mais ami particulier de James Starr, fut aussitt averti, et il demanda diriger les recherches qui allaient tre faites sans dlai la fosse Dochart. On mit sa disposition plusieurs agents, qui se munirent de lampes, de pics, de longues chelles de corde, sans oublier vivres et cordiaux. Puis, conduits par Jack Ryan, tous prirent immdiatement le chemin des houillres d'Aberfoyle. Le soir mme, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les agents arrivrent l'orifice du puits Yarow, et ils descendirent jusqu'au vingt-septime palier, sur lequel Jack s'tait arrt, quelques heures auparavant. Les lampes, attaches au bout de longues cordes, furent envoyes dans les profondeurs du puits, et l'on put alors constater que les quatre dernires chelles manquaient. Nul doute que toute communication entre le dedans et le dehors de la fosse Dochart n'et t intentionnellement rompue. Qu'attendons-nous, monsieur ? demanda l'impatient Jack Ryan. -- Nous attendons que ces lampes soient remontes, mon garon, rpondit Sir W. Elphiston. Puis, nous descendrons jusqu'au sol de la dernire galerie, et tu nous conduiras... -- Au cottage, s'cria Jack Ryan, et, s'il le faut, jusque dans les derniers abmes de la fosse ! Ds que les lampes eurent t retires, les agents fixrent au palier les chelles de corde, qui se droulrent dans le puits. Les paliers infrieurs subsistaient encore. On put descendre de l'un l'autre. Cela ne se fit pas sans de grandes difficults. Jack Ryan, le premier, s'tait suspendu ces chelles vacillantes, et, le premier, il atteignit le fond de la houillre. Sir W. Elphiston et les agents l'eurent bientt rejoint. Le rond-point, form par le fond du puits Yarow, tait absolument dsert, mais Sir W. Elphiston ne fut pas mdiocrement surpris d'entendre Jack Ryan s'crier : Voici quelques fragments des chelles, et ce sont des fragments demi brls ! -- Brls ! rpta Sir W. Elphiston. En effet, voil des cendres refroidies depuis longtemps ! -- Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que l'ingnieur James Starr ait eu intrt brler ces chelles et interrompre toute communication avec le dehors ? -- Non, rpondit Sir W. Elphiston, qui demeura pensif. Allons, mon garon, au cottage ! C'est l que nous saurons la vrit. Jack Ryan hocha la tte, en homme peu convaincu. Mais, prenant une lampe des mains d'un agent, il s'avana rapidement travers la galerie principale de la fosse Dochart. Tous le suivaient. Un quart d'heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses compagnons avaient atteint l'excavation au fond de laquelle tait bti le cottage de Simon Ford. Aucune lumire n'en clairait les fentres. Jack Ryan se prcipita vers la porte, qu'il repoussa vivement. Le cottage tait abandonn. On visita les chambres de la sombre habitation. Nulle trace de violence l'intrieur. Tout tait en ordre, comme si la vieille Madge et encore t l. La rserve de vivres tait mme abondante, et et suffi pendant plusieurs jours la famille Ford. L'absence des htes du cottage tait donc inexplicable. Mais pouvait-on constater d'une manire prcise quelle poque ils l'avaient quitt ? -- Oui, car, dans ce milieu o ne se succdaient ni les nuits, ni les jours, Madge avait coutume de marquer d'une croix chaque quantime de son calendrier. Ce calendrier tait suspendu au mur de la salle. Or, la dernire croix avait t faite la date du 6 dcembre, c'est--dire un jour aprs l'arrive de James Starr, -- ce que Jack Ryan fut en mesure d'affirmer. Il tait donc manifeste que depuis le 6 dcembre, c'est--dire depuis dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hte avaient quitt le cottage. Une nouvelle exploration de la fosse, entreprise par l'ingnieur, pouvait-elle donner la raison d'une si longue absence ? Non, videmment. Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Aprs avoir minutieusement inspect le cottage, il fut trs embarrass sur ce qu'il convenait de faire. L'obscurit tait profonde. L'clat des lampes, balances aux mains des agents, toilait seulement ces impntrables tnbres. Soudain, Jack Ryan poussa un cri. L ! l ! dit-il. Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui s'agitait dans l'obscur lointain de la galerie. Mes amis, courons sur ce feu ! rpondit Sir W. Elphiston. -- Un feu de brawnie ! s'cria Jack Ryan. A quoi bon ? Nous ne l'atteindrons jamais ! Le prsident de Royal Institution et les agents, peu enclins la crdulit, s'lancrent dans la direction indique par la lueur mouvante. Jack Ryan, prenant bravement son parti, ne resta pas le dernier en route. Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot lumineux semblait port par un tre de petite taille, mais singulirement agile. A chaque instant, cet tre disparaissait derrire quelque remblai; puis, on le revoyait au fond d'une galerie transversale. De rapides crochets le mettaient ensuite hors de vue. Il semblait avoir dfinitivement disparu, et, soudain, la lueur de son falot jetait de nouveau un vif clat. En somme, on gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait croire, non sans raison, qu'on ne l'atteindrait pas. Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W. Elphiston et ses compagnons s'enfoncrent dans la portion sud-ouest de la fosse Dochart. Ils en arrivaient, eux aussi, se demander s'ils n'avaient pas affaire quelque follet insaisissable. A ce moment, cependant, il sembla que la distance commenait diminuer entre le follet et ceux qui cherchaient l'atteindre. tait-ce fatigue de l'tre quelconque qui fuyait, ou cet tre voulait-il attirer Sir W. Elphiston et ses compagnons l o les habitants du cottage avaient peut-tre t attirs eux-mmes ? Il et t malais de rsoudre la question. Toutefois, les agents, voyant s'amoindrir cette distance redoublrent leurs efforts. La lueur, qui avait toujours brill plus de deux cents pas en avant d'eux, se tenait maintenant moins de cinquante. Cet intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint plus visible. Quelquefois, lorsqu'il retournait la tte, on pouvait reconnatre le vague profil d'une figure humaine, et, moins qu'un lutin n'et pris cette forme, Jack Ryan tait forc de convenir qu'il ne s'agissait point l d'un tre surnaturel. Et alors, tout en courant plus vite : Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous l'atteindrons bientt, et, s'il parle aussi bien qu'il dtale, il pourra nous en dire long ! Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors. En effet, au milieu des dernires profondeurs de la fosse, d'troits tunnels s'entrecroisaient comme les alles d'un labyrinthe. Dans ce ddale, le porteur du falot pouvait aisment chapper aux agents. Il lui suffisait d'teindre sa lanterne et de se jeter de ct au fond de quelque refuge obscur. Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s'il veut nous chapper, pourquoi ne le fait-il pas ? Cet tre insaisissable ne l'avait pas fait jusqu'alors; mais, au moment o cette pense traversait l'esprit de Sir W. Elphiston, la lueur disparut subitement, et les agents, continuant leur poursuite, arrivrent presque aussitt devant une troite ouverture que les roches schisteuses laissaient entre elles, l'extrmit d'un troit boyau. S'y glisser, aprs avoir raviv leurs lampes, s'lancer travers cet orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant. Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus large et plus haute, qu'ils s'arrtaient soudain. L, prs de la paroi, quatre corps taient tendus sur le sol, quatre cadavres peut-tre ! James Starr ! dit Sir W. Elphiston. -- Harry ! Harry ! s'cria Jack Ryan, en se prcipitant sur le corps de son camarade. C'taient, en effet, l'ingnieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui taient tendus l, sans mouvement. Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix puise de la vieille Madge murmurer ces mots : Eux ! eux, d'abord ! Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayrent de ranimer l'ingnieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes de cordial. Ils y russirent presque aussitt. Ces infortuns, squestrs depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient d'inanition. Et, s'ils n'avaient pas succomb pendant ce long emprisonnement -- James Starr l'apprit Sir W. Elphiston --, c'est que trois fois ils avaient trouv prs d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute, l'tre secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu faire davantage !... Sir W. Elphiston se demanda si ce n'tait pas l l'oeuvre de cet insaisissable follet qui venait de les attirer prcisment l'endroit o gisaient James Starr et ses compagnons. Quoi qu'il en soit, l'ingnieur, Madge, Simon et Harry Ford taient sauvs. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'troite issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer Sir W. Elphiston. Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice avait t solidement bouch au moyen de roches superposes, que, dans cette profonde obscurit, ils n'avaient pu ni reconnatre ni disjoindre. Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute communication avait t volontairement ferme par une main ennemie entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle ! XIII Coal-city Trois ans aprs les vnements qui viennent d'tre raconts, les Guides Joanne ou Murray recommandaient, comme grande attraction , aux nombreux touristes qui parcouraient le comt de Stirling, une visite de quelques heures aux houillres de la Nouvelle-Aberfoyle. Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne prsentait un plus curieux aspect. Tout d'abord, le visiteur tait transport sans danger ni fatigue jusqu'au sol de l'exploitation, quinze cents pieds au-dessous de la surface du comt. En effet, sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel oblique, dcor d'une entre monumentale, avec tourelles, crneaux et mchicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, pente douce, largement vid, venait aboutir directement cette crypte si singulirement creuse dans le massif du sol cossais. Un double railway, dont les wagons taient mus par une force hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'tait fond dans le sous-sol du comt, sous le nom un peu ambitieux peut-tre de Coal-city , c'est--dire la Cit du Charbon. Le visiteur, arriv Coal-city, se trouvait dans un milieu o l'lectricit jouait un rle de premier ordre, comme agent de chaleur et de lumire. En effet, les puits d'aration, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient pas pu mler assez de jour l'obscurit profonde de la Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumire intense emplissait ce sombre milieu, o de nombreux disques lectriques remplaaient le disque solaire. Suspendus sous l'intrados des votes, accrochs aux piliers naturels, tous aliments par des courants continus que produisaient des machines lectromagntiques -- les uns soleils, les autres toiles -, ils clairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos arrivait, un interrupteur suffisait produire artificiellement la nuit dans ces profonds abmes de la houillre. Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide, c'est--dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec l'air ambiant. Si bien que, pour le cas o l'atmosphre et t mlange de grisou dans une proportion dtonante, aucune explosion n'et t craindre. Aussi l'agent lectrique tait-il invariablement employ tous les besoins de la vie industrielle et de la vie domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les galeries exploites de la Nouvelle-Aberfoyle. Il faut dire, avant tout, que les prvisions de l'ingnieur James Starr -- en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillre -- n'avaient point t dues. La richesse des filons carbonifres tait incalculable. C'tait dans l'ouest de la crypte, un quart de mille de Coal-city, que les premires veines avaient t attaques par le pic des mineurs. La cit ouvrire n'occupait donc pas le centre de l'exploitation. Les travaux du fond taient directement relis aux travaux du jour par les puits d'aration et d'extraction, qui mettaient les divers tages de la mine en communication avec le sol. Le grand tunnel, o fonctionnait le railway traction hydraulique, ne servait qu'au transport des habitants de Coal-city. On se rappelle quelle tait la singulire conformation de cette vaste caverne, o le vieil overman et ses compagnons s'taient arrts pendant leur premire exploration. L, au-dessus de leur tte, s'arrondissait un dme de courbure ogivale. Les piliers qui le soutenaient allaient se perdre dans la vote de schiste, une hauteur de trois cents pieds, -- hauteur presque gale celle du Mammouth-Dme , des grottes du Kentucky. On sait que cette norme halle -- la plus grande de tout l'hypoge amricain -- peut aisment contenir cinq mille personnes. Dans cette partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'tait mme proportion et aussi mme disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la clbre grotte, le regard s'accrochait ici des intumescences de filons carbonifres, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la pression des failles schisteuses. On et dit des rondes-bosses de jais dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques. Au-dessous de ce dme s'tendait un lac comparable pour son tendue la mer Morte des Mammouth-Caves , -- lac profond dont les eaux transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel l'ingnieur donna le nom de lac Malcolm. C'tait l, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford avait bti son nouveau cottage, et il ne l'et pas chang pour le plus bel htel de Princes-street, dimbourg. Cette habitation tait situe au bord du lac, et ses cinq fentres s'ouvraient sur les eaux sombres, qui s'tendaient au-del de la limite du regard. Deux mois aprs, une seconde habitation s'tait leve dans le voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr. L'ingnieur s'tait donn corps et me la Nouvelle-Aberfoyle. Il avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y obligeassent imprieusement pour qu'il consentt remonter au dehors. L, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs. Depuis la dcouverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de l'ancienne houillre s'taient hts d'abandonner la charme et la herse pour reprendre le pic ou la pioche. Attirs par la certitude que le travail ne leur manquerait jamais, allchs par les hauts prix que la prosprit de l'exploitation allait permettre d'affecter la main-d'oeuvre, ils avaient abandonn le dessus du sol pour le dessous, et s'taient logs dans la houillre, qui, par sa disposition naturelle, se prtait cette installation. Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'taient peu peu disposes d'une faon pittoresque, les unes sur les rives du lac Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour rsister la pousse des votes comme les contreforts d'une cathdrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui tanonnent les galeries, cantonniers auxquels est confie la rparation des voies, remblayeurs qui substituent la pierre la houille dans les parties exploites, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus spcialement employs aux travaux du fond, fixrent leur domicile dans la Nouvelle-Aberfoyle et fondrent peu peu Coal-city, situe sous la pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comt de Stirling. C'tait donc une sorte de village flamand, qui s'tait lev sur les bords du lac Malcolm. Une chapelle, rige sous l'invocation de Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un norme rocher, dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterranenne. Lorsque ce bourg souterrain s'clairait des vifs rayons projets par les disques, suspendus aux piliers du dme ou aux arceaux des contre-nefs, il se prsentait sous un aspect quelque peu fantastique, d'un effet trange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient. Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation, cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cit ouvrire, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais sortir. Le vieil overman prtendait qu'il pleuvait toujours l-haut , et, tant donn le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle prospraient donc. Depuis trois ans, elles taient arrives une certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue la surface du comt. Bien des bbs, qui taient ns l'poque o les travaux furent repris, n'avaient encore jamais respir l'air extrieur. Ce qui faisait dire Jack Ryan : Voil dix-huit mois qu'ils ont cess de tter leurs mres, et, pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour ! Il faut noter, ce propos, qu'un des premiers accourus l'appel de l'ingnieur avait t Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'tait fait un devoir de reprendre son ancien mtier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus. Au contraire, et les chos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient leurs poumons de pierre lui rpondre. Jack Ryan s'tait install au nouveau cottage de Simon Ford. On lui avait offert une chambre qu'il avait accepte sans faon, en homme simple et franc qu'il tait. La vieille Madge l'aimait pour son bon caractre et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses ides au sujet des tres fantastiques qui devaient hanter la houillre, et, tous deux, quand ils taient seuls, se racontaient des histoires faire frmir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie hyperborenne. Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'tait, d'ailleurs, un bon sujet, un solide ouvrier. Six mois aprs la reprise des travaux, il tait chef d'une brigade des travaux du fond. Voil qui est bien travaill, monsieur Ford, disait-il, quelques jours aprs son installation. vous avez trouv un nouveau filon, et, si vous avez failli payer de votre vie cette dcouverte, eh bien, ce n'est pas trop cher ! -- Non, Jack, c'est mme un bon march que nous avons fait l ! rpondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons que c'est toi que nous devons la vie ! -- Mais non, reprit Jack Ryan. C'est votre fils Harry, puisqu'il a eu la bonne pense d'accepter mon invitation pour la fte d'Irvine... -- Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? rpliqua Harry, en serrant la main de son camarade. Non, Jack, c'est toi, peine remis de tes blessures, toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous devons d'avoir t retrouvs vivants dans la houillre ! -- Eh bien, non ! riposta l'entt garon. Je ne laisserai pas dire des choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que tu tais devenu, Harry, et voil tout. Mais, afin de rendre chacun ce qui lui est d, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin... -- Ah ! nous y voil ! s'cria Simon Ford. Un lutin ! -- Un lutin, un brawnie, un fils de fe, rpta Jack Ryan, un petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais pntr dans la galerie, d'o vous ne pouviez plus sortir ! -- Sans doute, Jack, rpondit Harry. Il reste savoir si cet tre est aussi surnaturel que tu veux le croire. -- Surnaturel ! s'cria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un follet, qu'on verrait courir son falot la main, qu'on voudrait attraper, qui vous chapperait comme un sylphe, qui s'vanouirait comme une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre ! -- Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons le retrouver, et il faudra que tu nous aides cela. -- Vous vous ferez l une mauvaise affaire, monsieur Ford ! rpondit Jack Ryan. -- Bon ! laisse venir, Jack ! On se figure aisment combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle devint bientt familier aux membres de la famille Ford, et plus particulirement Harry. Celui-ci apprit en connatre les plus secrets dtours. Il en arriva mme pouvoir dire quel point de la surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillre. Il savait qu'au-dessus de cette couche se dveloppait le golfe de Clyde, que l s'tendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'tait un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette vote, elle servait de soubassement Dumbarton. Au-dessus de ce large tang passait le railway de Balloch. L finissait le littoral cossais. L commenait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant les grandes tourmentes de l'quinoxe. Harry et t un merveilleux leader de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumire, il l'et fait dans la houillre, en pleine ombre, avec une incomparable sret d'instinct. Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extrmes profondeurs ! Il explorait ses tangs sur un canot qu'il manoeuvrait adroitement. Il chassait mme, car de nombreux oiseaux sauvages s'taient introduits dans la crypte, pilets, bcassines, macreuses, qui se nourrissaient des poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin aux horizons loigns. Mais, courant ainsi, Harry tait comme irrsistiblement entran par l'espoir de retrouver l'tre mystrieux, dont l'intervention, pour dire le vrai, l'avait sauv plus que toute autre, et les siens avec lui. Russirait-il ? Oui, n'en pas douter, s'il en croyait ses pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succs que ses recherches avaient obtenu jusqu'alors. Quant aux attaques diriges contre la famille du vieil overman, avant la dcouverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'taient pas renouveles. Ainsi allaient les choses dans cet trange domaine. Il ne faudrait pas s'imaginer que, mme l'poque o les linaments de Coal-city se dessinaient peine, toute distraction ft carte de la souterraine cit, et que l'existence y ft monotone. Il n'en tait rien. Cette population, ayant mmes intrts, mmes gots, peu prs mme somme d'aisance, constituait, vrai dire, une grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir. D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillre, excursions sur les lacs et les tangs, c'taient autant d'agrables distractions. Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les bords du lac Malcolm. Les cossais accouraient l'appel de leur instrument national. On dansait, et ce jour-l, Jack Ryan, revtu de son costume de Highlander, tait le roi de la fte. Enfin, de tout cela il rsultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city pouvait dj se poser en rivale de la capitale de l'cosse, de cette cit soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l't, aux intempries d'un climat dtestable, et qui, dans une atmosphre encrasse de la fume de ses usines, justifiait trop justement son surnom de Vieille-Enfume . XIV Suspendu un fil Dans de telles conditions, ses plus chers dsirs satisfaits, la famille de Simon Ford tait heureuse. Cependant, on et pu observer qu'Harry, dj d'un caractre un peu sombre, tait de plus en plus en dedans , comme disait Madge. Jack Ryan, malgr sa bonne humeur si communicative, ne parvenait pas le mettre en dehors . Un dimanche -- c'tait au mois de juin --, les deux amis se promenaient sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chmait. A l'extrieur, le temps tait orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre une bue chaude. On ne respirait pas la surface du comt. Au contraire, Coal-city, calme absolu, temprature douce, ni pluie ni vent. Rien n'y transpirait de la lutte des lments du dehors. Aussi, un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs taient-ils venus chercher un peu de fracheur dans les profondeurs de la houillre. Les disques lectriques jetaient un clat qu'et certainement envi le soleil britannique, plus embrum qu'il ne convient un soleil des dimanches. Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs son camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait prter ses paroles qu'une mdiocre attention. Regarde donc, Harry ! s'criait Jack Ryan. Quel empressement venir nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes ides tristes pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais penser, tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort ! -- Jack, rpondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux, et cela suffit ! -- Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta mlancolie ne finit pas par dteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes lvres se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la mmoire des chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ? -- Tu le sais, Jack. -- Toujours cette pense ?... -- Toujours. -- Ah ! mon pauvre Harry ! rpondit Jack Ryan en haussant les paules, si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la mine, tu aurais l'esprit plus tranquille ! -- Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle. -- Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses extraordinaires ne se montrent pas davantage ! -- Je les retrouverai, Jack ! -- Ah ! Harry ! Harry ! Les gnies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas faciles surprendre ! -- Je les retrouverai, tes prtendus gnies ! reprit Harry avec l'accent de la plus nergique conviction. -- Ainsi, tu prtends punir ?... -- Punir et rcompenser, Jack. Si une main nous a emprisonns dans cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non ! je ne l'oublie pas ! -- Eh ! Harry ! rpondit Jack Ryan, es-tu bien sr que ces deux mains-l n'appartiennent pas au mme corps ? -- Pourquoi, Jack ? D'o peut te venir cette ide ? -- Dame... tu sais... Harry ! Ces tres, qui vivent dans les abmes... ne sont pas faits comme nous ! -- Ils sont faits comme nous, Jack ! -- Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque fou est parvenu s'introduire... -- Un fou ! rpondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les ides ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour o il a rompu les chelles du puits Yarow, n'a cess de nous faire du mal ! -- Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte malveillant n'a t renouvel ni contre toi, ni contre les tiens ! -- Il n'importe, Jack, rpondit Harry. J'ai le pressentiment que cet tre mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renonc ses projets. Sur quoi je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack, dans l'intrt de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est et d'o il vient. -- Dans l'intrt de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan, assez tonn. -- Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans toute cette affaire un intrt contraire au ntre. J'y ai souvent song, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la srie de ces faits inexplicables, qui s'enchanent logiquement l'un l'autre. Cette lettre anonyme, contradictoire de celle de mon pre, prouve, tout d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu en empcher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite la fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une norme pierre est lance sur nous, et que toute communication est aussitt interrompue par la rupture des chelles du puits Yarow. Notre exploration commence. Une exprience, qui doit rvler l'existence du nouveau gisement, est alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste. Nanmoins, la constatation s'opre, le filon est trouv. Nous revenons sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est brise. L'obscurit se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant, suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice tait bouch. Nous tions squestrs. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas dans tout cela une pense criminelle ? Oui ! un tre, insaisissable jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes le croire, tait cach dans la houillre. Dans un intrt que je ne puis comprendre, il cherchait nous en interdire l'accs. Il y tait !... Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prpare pas quelque coup terrible ! -- Eh bien, Jack, duss-je y risquer ma vie, je le dcouvrirai ! Harry avait parl avec une conviction qui branla srieusement son camarade. Jack Ryan sentait bien qu'Harry avait raison, -- au moins pour le pass. Que ces faits extraordinaires eussent une cause naturelle ou surnaturelle, ils n'en taient pas moins patents. Cependant, le brave garon ne renonait pas sa manire d'expliquer ces vnements. Mais, comprenant qu'Harry n'admettrait jamais l'intervention d'un gnie mystrieux, il se rabattit sur l'incident qui semblait inconciliable avec le sentiment de malveillance dirige contre la famille Ford. Eh bien, Harry, dit-il, si je suis oblig de te donner raison sur un certain nombre de points, ne penseras-tu pas avec moi que quelque bienfaisant brawnie, en vous apportant le pain et l'eau, a pu vous sauver de... -- Jack, rpondit Harry en l'interrompant, l'tre secourable dont tu veux faire un tre surnaturel existe aussi rellement que le malfaiteur en question, et, tous deux, je les chercherai jusque dans les plus lointaines profondeurs de la houillre. -- Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes recherches ? demanda Jack Ryan. -- Peut-tre, rpondit Harry. coute-moi bien. A cinq milles dans l'ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la portion du massif qui supporte le Lomond, il existe un puits naturel qui s'enfonce perpendiculairement dans les entrailles mmes du gisement. Il y a huit jours, j'ai voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma sonde descendait, alors que j'tais pench sur l'orifice de ce puits, il m'a sembl que l'air s'agitait l'intrieur, comme s'il et t battu de grands coups d'ailes. -- C'tait quelque oiseau gar dans les galeries infrieures de la houillre, rpondit Jack. -- Ce n'est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin mme, je suis retourn ce puits, et l, prtant l'oreille, j'ai cru surprendre comme une sorte de gmissement... -- Un gmissement ! s'cria Jack. Tu t'es tromp, Harry ! C'est une pousse d'air.., moins qu'un lutin... -- Demain, Jack, reprit Harry, je saurai quoi m'en tenir. -- Demain ? rpondit Jack en regardant son camarade. -- Oui ! Demain, je descendrai dans cet abme. -- Harry, c'est tenter Dieu, cela ! -- Non, Jack, car j'implorerai son aide pour y descendre. Demain, nous nous rendrons tous deux ce puits avec quelques-uns de nos camarades. Une longue corde, laquelle je m'attacherai, vous permettra de me descendre et de me retirer un signal convenu. -- Je puis compter sur toi, Jack ? -- Harry, rpondit Jack Ryan en hochant la tte, je ferai ce que tu me demandes, et cependant, je te le rpte, tu as tort. -- Mieux vaut avoir tort de faire que remords de n'avoir pas fait, dit Harry d'un ton dcid. Donc, demain matin, six heures, et silence ! Adieu, Jack ! Et, pour ne pas continuer une conversation dans laquelle Jack Ryan et encore essay de combattre ses projets, Harry quitta brusquement son camarade et rentra au cottage. Il faut, cependant, convenir que les apprhensions de Jack n'taient point exagres. Si quelque ennemi personnel menaait Harry, s'il se trouvait au fond de ce puits o le jeune mineur allait le chercher, Harry s'exposait. Cependant, quelle vraisemblance d'admettre qu'il en ft ainsi ? Et, au surplus, rptait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de mal pour expliquer une srie de faits, qui s'expliquaient si aisment par une intervention surnaturelle des gnies de la mine ? Quoi qu'il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois mineurs de sa brigade arrivaient en compagnie d'Harry l'orifice du puits suspect. Harry n'avait rien dit de son projet, ni James Starr, ni au vieil overman. De son ct, Jack Ryan avait t assez discret pour ne point parler. Les autres mineurs, en les voyant partir, avaient pens qu'il ne s'agissait l que d'une simple exploration du gisement suivant sa coupe verticale. Harry s'tait muni d'une longue corde, mesurant deux cents pieds. Cette corde n'tait pas grosse, mais elle tait solide. Harry ne devant ni descendre ni remonter la force des poignets, il suffisait que la corde ft assez forte pour supporter son poids. C'tait ses compagnons qu'incomberait la tche de le laisser glisser dans le gouffre, eux de l'en retirer. Une secousse, imprime la corde, servirait de signal entre eux et lui. Le puits tait assez large, ayant douze pieds de diamtre son orifice. Une poutre fut place en travers, comme un pont, de manire que la corde, en glissant sa surface, pt se maintenir dans l'axe du puits. Prcaution indispensable prendre pour qu'Harry ne ft pas heurt, pendant la descente, aux parois latrales. Harry tait prt. Tu persistes dans ton projet d'explorer cet abme ? lui demanda Jack Ryan voix basse. -- Oui, Jack , rpondit Harry. La corde fut d'abord attache autour des reins d'Harry, puis sous ses aisselles, afin que son corps ne pt basculer. Ainsi maintenu, Harry tait libre de ses deux mains. A sa ceinture, il suspendit une lampe de sret, son ct, un de ces larges couteaux cossais qui sont engains dans un fourreau de cuir. Harry s'avana jusqu'au milieu de la poutre, autour de laquelle la corde fut passe. Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s'enfona lentement dans le puits. Comme la corde subissait un lger mouvement de rotation, la lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des parois, et Harry put les examiner avec soin. Ces parois taient faites de schiste houiller. Elles taient assez lisses pour qu'il ft impossible de se hisser leur surface. Harry calcula qu'il descendait avec une vitesse modre, environ un pied par seconde. Il avait donc possibilit de bien voir, facilit de se tenir prt tout vnement. Au bout de deux minutes, c'est--dire une profondeur de cent vingt pieds peu prs, la descente s'tait opre sans incident. Il n'existait aucune galerie latrale dans la paroi du puits, lequel s'tranglait peu peu, en forme d'entonnoir. Mais Harry commenait sentir un air plus frais, qui venait d'en bas, -- d'o il conclut que l'extrmit infrieure du puits communiquait avec quelque boyau de l'tage infrieur de la crypte. La corde glissait toujours. L'obscurit tait absolue. Le silence, absolu aussi. Si un tre vivant, quel qu'il ft, avait cherch refuge dans ce mystrieux et profond abme, ou il n'y tait pas alors, ou aucun mouvement ne trahissait sa prsence. Harry, plus dfiant mesure qu'il descendait, avait tir le couteau de sa gaine, et il le tenait de sa main droite. A une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry sentit qu'il avait atteint le sol infrieur, car la corde mollit et ne se droula plus. Harry respira un instant. Une des craintes qu'il avait pu concevoir ne s'tait pas ralise, c'est--dire que, pendant sa descente, la corde ne ft coupe au-dessus de lui. Il n'avait, d'ailleurs, remarqu aucune anfractuosit dans les parois qui pt receler un tre quelconque. L'extrmit infrieure du puits tait fort rtrcie. Harry, dtachant la lampe de sa ceinture, la promena sur le sol. Il ne s'tait pas tromp dans ses conjectures. Un troit boyau s'enfonait latralement dans l'tage infrieur du gisement. Il et fallu se courber pour y pntrer, et se traner sur les mains pour le suivre. Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait cette galerie, et si elle aboutissait quelque abme. Il se coucha sur le sol et commena ramper. Mais un obstacle l'arrta presque aussitt. Il crut sentir au toucher que cet obstacle tait un corps qui obstruait le passage. Harry recula, d'abord, par un vif sentiment de rpulsion, puis il revint. Ses sens ne l'avaient pas tromp. Ce qui l'avait arrt, c'tait, en effet, un corps. Il le saisit, et se rendit compte que, glac aux extrmits, il n'tait pas encore refroidi tout fait. L'attirer soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la lumire de la lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut le dire. Un enfant ! s'cria Harry. L'enfant, retrouv au fond de cet abme, respirait encore, mais son souffle tait si faible qu'Harry put croire qu'il allait cesser. Il fallait donc, sans perdre un instant, ramener cette pauvre petite crature l'orifice du puits, et la conduire au cottage, o Madge lui prodiguerait ses soins. Harry, oubliant toute autre proccupation, rajusta la corde sa ceinture, y attacha sa lampe, prit l'enfant qu'il soutint de son bras gauche contre sa poitrine, et, gardant son bras droit libre et arm, il fit le signal convenu, afin que la corde ft hale doucement. La corde se tendit, et la remonte commena s'oprer rgulirement. Harry regardait autour de lui avec un redoublement d'attention. Il n'tait plus seul expos, maintenant. Tout alla bien pendant les premires minutes de l'ascension, aucun incident ne semblait devoir survenir, lorsque Harry crut entendre un souffle puissant qui dplaait les couches d'air dans les profondeurs du puits. Il regarda au-dessous de lui et aperut, dans la pnombre, une masse, qui, s'levant peu peu, le frla en passant. C'tait un norme oiseau, dont il ne put reconnatre l'espce, et qui montait grands coups d'ailes. Le monstrueux volatile s'arrta, plana un instant, puis fondit sur Harry avec un acharnement froce. Harry n'avait que son bras droit dont il pt faire usage pour parer les coups du formidable bec de l'animal. Harry se dfendit donc, tout en protgeant l'enfant du mieux qu'il put. Mais ce n'tait pas l'enfant, c'tait lui que l'oiseau s'attaquait. Gn par la rotation de la corde, il ne parvenait pas le frapper mortellement. La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force de ses poumons, esprant que ses cris seraient entendus d'en haut. C'est ce qui arriva, car la corde fut aussitt hale plus vite. Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds franchir. L'oiseau se jeta plus violemment alors sur Harry. Celui-ci, d'un coup de son couteau, le blessa l'aile; l'oiseau, poussant un cri rauque, disparut dans les profondeurs du puits. Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant son couteau pour frapper l'oiseau, avait entam la corde, dont un toron tait maintenant coup. Les cheveux d'Harry se dressrent sur sa tte. La corde cdait peu peu, plus de cent pieds au-dessus du fond de l'abme !... Harry poussa un cri dsespr. Un second toron manqua sous le double fardeau que supportait la corde demi tranche. Harry lcha son couteau, et, par un effort surhumain, au moment o la corde allait se rompre, il parvint la saisir de la main droite au-dessus de la section. Mais, bien que son poignet ft de fer, il sentit la corde glisser peu peu entre ses doigts. Il aurait pu ressaisir cette corde deux mains, en sacrifiant l'enfant qu'il soutenait d'un bras... Il n'y voulut mme pas penser. Cependant, Jack Ryan et ses compagnons, surexcits par les cris d'Harry, halaient plus vivement. Harry crut qu'il ne pourrait tenir bon jusqu' ce qu'il ft remont l'orifice du puits. Sa face s'injecta. Il ferma un instant les yeux, s'attendant tomber dans l'abme, puis il les rouvrit... Mais, au moment o il allait lcher la corde, qu'il ne tenait plus que par son extrmit, il fut saisi et dpos sur le sol avec l'enfant. La raction se fit alors, et Harry tomba sans connaissance entre les bras de ses camarades. XV Nell au cottage Deux heures aprs, Harry, qui n'avait pas aussitt recouvr ses sens, et l'enfant, dont la faiblesse tait extrme, arrivaient au cottage avec l'aide de Jack Ryan et de ses compagnons. L, le rcit de ces vnements fut fait au vieil overman, et Madge prodigua ses soins la pauvre crature, que son fils venait de sauver. Harry avait cru retirer un enfant de l'abme... C'tait une jeune fille de quinze seize ans, au plus. Son regard vague et plein d'tonnement, sa figure maigre, allonge par la souffrance, son teint de blonde que la lumire ne semblait avoir jamais baign, sa taille frle et petite, tout en faisait un tre la fois bizarre et charmant. Jack Ryan, avec quelque raison, la compara un farfadet d'aspect un peu surnaturel. tait-ce d aux circonstances particulires, au milieu exceptionnel dans lequel cette jeune fille avait peut-tre vcu jusqu'alors, mais elle paraissait n'appartenir qu' demi l'humanit. Sa physionomie tait trange. Ses yeux, que l'clat des lampes du cottage semblait fatiguer, regardaient confusment, comme si tout et t nouveau pour eux. A cet tre singulier, alors dpos sur le lit de Madge et qui revint la vie comme s'il sortait d'un long sommeil, la vieille cossaise adressa d'abord la parole : Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle. -- Nell, rpondit la jeune fille. -- Nell, reprit Madge, souffres-tu ? -- J'ai faim, rpondit Nell. Je n'ai pas mang depuis... depuis... A ce peu de mots qu'elle venait de prononcer, on sentait que Nell n'tait pas habitue parler. La langue dont elle se servait tait ce vieux galique, dont Simon Ford et les siens faisaient souvent usage. Sur la rponse de la jeune fille, Madge lui apporta aussitt quelques aliments. Nell se mourait de faim. Depuis quand tait elle au fond de ce puits ? on ne pouvait le dire. Combien de jours as-tu passs l-bas, ma fille ? demanda Madge. Nell ne rpondit pas. Elle ne semblait pas comprendre la question qui lui tait faite. Depuis combien de jours ?... reprit Madge. -- Jours ?... rpondit Nell, pour qui ce mot semblait tre dpourvu de toute signification. Puis, elle secoua la tte comme une personne qui ne comprend pas ce qu'on lui demande. Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour lui donner toute confiance :. Quel ge as-tu, ma fille ? demanda-t-elle, en lui faisant de bons yeux, bien rassurants. Mme signe ngatif de Nell. Oui, oui, reprit Madge, combien d'annes ? -- Annes ?... rpondit Nell. Et ce mot, pas plus que le mot jour , ne parut avoir de signification pour la jeune fille. Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la regardaient avec un double sentiment de piti et de sympathie. L'tat de ce pauvre tre, vtu d'une misrable cotte de grosse toffe, tait bien fait pour les impressionner. Harry, plus que tout autre, se sentait irrsistiblement attir par l'tranget mme de Nell. Il s'approcha alors. Il prit dans sa main la main que Madge venait d'abandonner. Il regarda bien en face Nell, dont les lvres bauchrent une sorte de sourire, et il lui dit : Nell... l-bas.., dans la houillre... tais-tu seule ? -- Seule ! seule ! s'cria la jeune fille en se redressant. Sa physionomie dcelait alors l'pouvante. Ses yeux, qui s'taient adoucis sous le regard du jeune homme, redevinrent sauvages. Seule ! seule ! rpta-t-elle, et elle retomba sur le lit de Madge, comme si les forces lui eussent manqu tout fait. Cette pauvre enfant est encore trop faible pour nous rpondre, dit Madge, aprs avoir recouch la jeune fille. Quelques heures de repos, un peu de bonne nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon ! viens, Harry ! venez tous, mes amis, et laissons faire le sommeil ! Sur le conseil de Madge, Nell fut laisse seule, et on put s'assurer, un instant aprs, qu'elle dormait profondment. Cet vnement n'alla pas sans faire grand bruit, non seulement dans la houillre, mais aussi dans le comt de Stirling, et, peu aprs, dans tout le Royaume-Uni. Le renom d'tranget de Nell s'en accrut. On aurait trouv une jeune fille enferme dans la roche schisteuse, comme un de ces tres antdiluviens qu'un coup de pic dlivre de leur gangue de pierre, que l'affaire n'et pas eu plus d'clat. Sans le savoir, Nell devint fort la mode. Les gens superstitieux trouvrent l un nouveau texte leurs rcits lgendaires. Ils pensaient volontiers que Nell tait le gnie de la Nouvelle Aberfoyle, et lorsque Jack Ryan le disait son camarade Harry : Soit, rpondait le jeune homme, pour conclure, soit, Jack ! Mais, en tout cas, c'est le bon gnie ! C'est celui qui nous a secourus, qui nous a apport le pain et l'eau, lorsque nous tions emprisonns dans la houillre ! Ce ne peut tre que lui ! Quant au mauvais gnie, s'il est rest dans la mine, il faudra bien que nous le dcouvrions un jour ! On le pense bien, l'ingnieur James Starr avait t inform tout d'abord de ce qui s'tait pass. La jeune fille, ayant recouvr ses forces ds le lendemain de son entre au cottage, fut interroge par lui avec la plus grande sollicitude. Elle lui parut ignorer la plupart des choses de la vie. Cependant, elle tait intelligente, on le reconnut bientt, mais certaines notions lmentaires lui manquaient : celle du temps, entre autres. On voyait qu'elle n'avait t habitue diviser le temps ni par heures, ni par jours, et que ces mots mmes lui taient inconnus. En outre, ses yeux, accoutums la nuit, se faisaient difficilement l'clat des disques lectriques; mais, dans l'obscurit, son regard possdait une extraordinaire acuit, et sa pupille, largement dilate, lui permettait de voir au milieu des plus profondes tnbres. Il fut aussi constant que son cerveau n'avait jamais reu les impressions du monde extrieur, que nul autre horizon que celui de la houillre ne s'tait dvelopp ses yeux, que l'humanit tout entire avait tenu pour elle dans cette sombre crypte. Savait-elle, cette pauvre fille, qu'il y et un soleil et des toiles, des villes et des campagnes, un univers dans lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter jusqu'au moment o certains mots qu'elle ignorait encore prendraient dans son esprit une signification prcise. Quant la question de savoir si Nell vivait seule dans les profondeurs de la Nouvelle-Aberfoyle, James Starr dut renoncer la rsoudre. En effet, toute allusion ce sujet jetait l'pouvante dans cette trange nature. Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas rpondre; mais, certainement, il existait l quelque secret qu'elle et pu dvoiler. Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner l o tu tais ? lui avait demand James Starr. A la premire de ces deux questions : Oh oui ! avait dit la jeune fille. A la seconde, elle n'avait rpondu que par un cri de terreur, mais rien de plus. Devant ce silence obstin, James Starr, et avec lui Simon et Harry Ford, ne laissaient pas d'prouver une certaine apprhension. Ils ne pouvaient oublier les faits inexplicables qui avaient accompagn la dcouverte de la houillre. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel incident ne se ft produit, ils s'attendaient toujours quelque nouvelle agression de la part de leur invisible ennemi. Aussi voulurent-ils explorer le puits mystrieux. Ils le firent donc, bien arms et bien accompagns. Mais ils n'y trouvrent aucune trace suspecte. Le puits communiquait avec les tages infrieurs de la crypte, creuss dans la couche carbonifre. James Starr, Simon et Harry causaient souvent de ces choses. Si un ou plusieurs tres malfaisants taient cachs dans la houillre, s'ils prparaient quelques embches, Nell aurait pu le dire peut-tre, mais elle ne parlait pas. La moindre allusion au pass de la jeune fille provoquait des crises, et il parut bon de ne point insister. Avec le temps, son secret lui chapperait sans doute. Quinze jours aprs son arrive au cottage, Nell tait l'aide la plus intelligente et la plus zle de la vieille Madge. videmment, ne plus jamais quitter cette maison o elle avait t si charitablement accueillie, cela lui semblait tout naturel, et peut-tre mme ne s'imaginait-elle pas que dsormais elle pt vivre ailleurs. La famille Ford lui suffisait, et il va sans dire que, dans la pense de ces braves gens, du moment que Nell tait entre au cottage, elle tait devenue leur enfant d'adoption. Nell tait charmante, en vrit. Sa nouvelle existence l'embellissait. C'taient sans doute les premiers jours heureux de sa vie. Elle se sentait pleine de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait. Madge s'tait pris pour Nell d'une sympathie toute maternelle. Le vieil overman en raffola bientt son tour. Tous l'aimaient, d'ailleurs. L'ami Jack Ryan ne regrettait qu'une chose : c'tait de ne pas l'avoir sauve lui-mme. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et Nell, qui n'avait jamais entendu chanter, trouvait cela fort beau; mais on et pu voir que la jeune fille prfrait aux chansons de Jack Ryan les entretiens plus srieux d'Harry, qui, peu peu, lui apprit ce qu'elle ignorait encore des choses du monde extrieur. Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa forme naturelle, Jack Ryan s'tait vu forc de convenir que sa croyance aux lutins faiblissait dans une certaine mesure. En outre, deux mois aprs, sa crdulit reut un nouveau coup. En effet, vers cette poque, Harry fit une dcouverte assez inattendue, mais qui expliquait en partie l'apparition des Dames de feu dans les ruines du chteau de Dundonald, Irvine. Un jour, aprs une longue exploration de la partie sud de la houillre -- exploration qui avait dur plusieurs jours travers les dernires galeries de cette norme substruction --, Harry avait pniblement gravi une troite galerie, vide dans un cartement de la roche schisteuse. Tout coup, il fut trs surpris de se trouver en plein air. La galerie, aprs avoir remont obliquement vers la surface du sol, aboutissait prcisment aux ruines de Dundonald Castle. Il y existait donc une communication secrte entre la Nouvelle-Aberfoyle et la colline que couronnait le vieux chteau. L'orifice suprieur de cette galerie et t impossible dcouvrir extrieurement, tant il tait obstru de pierres et de broussailles. Aussi, lors de l'enqute, les magistrats n'avaient-ils pu y pntrer. Quelques jours aprs, James Starr, conduit par Harry, vint reconnatre lui-mme cette disposition naturelle du gisement houiller. Voil, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux de la mine. Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames de feu ! -- Je ne crois pas, monsieur Starr, rpondit Harry, que nous ayons lieu de nous en fliciter ! Leurs remplaants ne valent pas mieux et peuvent tre pires, assurment ! -- En effet, Harry, reprit l'ingnieur, mais qu'y faire ? videmment, les tres quelconques qui se cachent dans la mine, communiquent par cette galerie avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la torche la main, pendant cette nuit de tourmente, ont attir le Motala la cte, et, comme les anciens pilleurs d'paves, ils en eussent vol les dbris, si Jack Ryan et ses compagnons ne se fussent pas trouvs l ! Quoi qu'il en soit, enfin, tout s'explique. Voil l'orifice du repaire ! Quant ceux qui l'habitaient, l'habitent-ils encore ? -- Oui, puisque Nell tremble, lorsqu'on lui en parle ! rpondit Harry avec conviction. Oui, puisque Nell ne veut pas ou n'ose pas en parler ! Harry devait avoir raison. Si les mystrieux htes de la houillre l'eussent abandonne, ou s'ils taient morts, quelle raison aurait eue la jeune fille de garder le silence ? Cependant, James Starr tenait absolument pntrer ce secret. Il pressentait que l'avenir de la nouvelle exploitation pouvait en dpendre. On prit donc de nouveau les plus svres prcautions. Les magistrats furent prvenus. Des agents occuprent secrtement les ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-mme se cacha, pendant plusieurs nuits, au milieu des broussailles qui hrissaient la colline. Peine inutile. On ne dcouvrit rien. Nul tre humain n'apparut travers l'orifice. On en arriva bientt cette conclusion, que les malfaiteurs avaient d dfinitivement quitter la Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant Nell, ils la croyaient morte au fond de ce puits o ils l'avaient abandonne. Avant l'exploitation, la houillre pouvait leur offrir un refuge assur, l'abri de toute perquisition. Mais, depuis, les circonstances n'taient plus les mmes. Le gte devenait difficile cacher. On aurait donc d raisonnablement esprer qu'il n'y avait plus rien craindre pour l'avenir. Cependant, James Starr n'tait pas absolument rassur. Harry, non plus, ne pouvait se rendre, et il rptait souvent : Nell a t videmment mle tout ce mystre. Si elle n'avait plus rien redouter, pourquoi garderait-elle le silence ? On ne peut douter qu'elle soit heureuse d'tre avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle adore ma mre ! Si elle se tait sur son pass, sur ce qui pourrait nous rassurer pour l'avenir, c'est donc que quelque terrible secret, que sa conscience lui interdit de dvoiler, pse sur elle ! Peut-tre aussi, dans notre intrt plus que dans le sien, croit-elle devoir se renfermer dans cet inexplicable mutisme ! C'est par suite de ces diverses considrations que, d'un accord commun, il avait t convenu qu'on carterait de la conversation tout ce qui pouvait rappeler son pass la jeune fille. Un jour, cependant, Harry fut amen faire connatre Nell ce que James Starr, son pre, sa mre et lui-mme croyaient devoir son intervention. C'tait jour de fte. Les bras chmaient aussi bien la surface du comt de Stirling que dans le domaine souterrain. On s'y promenait un peu partout. Des chants retentissaient, en vingt endroits, sous les votes sonores de la Nouvelle-Aberfoyle. Harry et Nell avaient quitt le cottage et suivaient pas lents la rive gauche du lac Malcolm. L, les clats lectriques se projetaient avec moins de violence, et leurs faisceaux se brisaient capricieusement aux angles de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le dme. Cette pnombre convenait mieux aux yeux de Nell, qui ne se faisaient que trs difficilement la lumire. Aprs une heure de marche, Harry et sa compagne s'arrtrent en face de la chapelle de Saint-Gilles, sur une sorte de terrasse naturelle, qui dominait les eaux du lac. Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitus au jour, dit Harry, et certainement, ils ne pourraient supporter l'clat du soleil. -- Non, sans doute, rpondit la jeune fille, si le soleil est tel que tu me l'as dpeint, Harry. -- Nell, reprit Harry, en te parlant, je n'ai pu te donner une juste ide de sa splendeur ni des beauts de cet univers que tes regards n'ont jamais observ. -- Mais, dis-moi, se peut-il que depuis le jour o tu es ne dans les profondeurs de la houillre, se peut-il que tu ne sois jamais remonte la surface du sol ? -- Jamais, Harry, rpondit Nell, et je ne pense pas que, mme petite, ni un pre ni une mre m'y aient jamais porte. J'aurais certainement gard quelque souvenir du dehors ! -- Je le crois, rpondit Harry. D'ailleurs, cette poque, Nell, bien d'autres que toi ne quittaient jamais la mine. Les communications avec l'extrieur taient difficiles, et j'ai connu plus d'un jeune garon ou d'une jeune fille, qui, ton ge, ignoraient encore tout ce que tu ignores des choses de l-haut ! Mais maintenant, en quelques minutes, le railway du grand tunnel nous transporte la surface du comt. J'ai donc hte, Nell, de t'entendre me dire : viens, Harry, mes yeux peuvent supporter la lumire du jour, et je veux voir le soleil ! Je veux voir l'oeuvre de Dieu ! -- Je te le dirai, Harry, rpondit la jeune fille, avant peu, je l'espre. J'irai admirer avec toi ce monde extrieur, et cependant... -- Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry. Aurais-tu quelque regret d'avoir abandonn le sombre abme dans lequel tu as vcu pendant les premires annes de ta vie, et dont nous t'avons retire presque morte ? -- Non, Harry, rpondit Nell. Je pensais seulement que les tnbres sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitus leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au fond de la houillre, des trous noirs, pleins de vagues lumires. Et puis, on entend des bruits qui vous parlent ! vois-tu, Harry, il faut avoir vcu l pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis t'exprimer ! -- Et tu n'avais pas peur, Nell, quand tu tais seule ? -- Harry, rpondit la jeune fille, c'est quand j'tais seule que je n'avais pas peur ! La voix de Nell s'tait lgrement altre en prononant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la presser un peu, et il dit : Mais on pouvait se perdre dans ces longues galeries, Nell. Ne craignais-tu donc pas de t'y garer ? -- Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous les dtours de la nouvelle houillre ! -- N'en sortais-tu pas quelquefois ?... -- Oui.., quelquefois.., rpondit en hsitant la jeune fille, quelquefois, je venais jusque dans l'ancienne mine d'Aberfoyle. -- Tu connaissais donc le vieux cottage ? -- Le cottage.., oui.., mais, de bien loin seulement, ceux qui l'habitaient ! -- C'taient mon pre et ma mre, rpondit Harry, c'tait moi ! Nous n'avions jamais voulu abandonner notre ancienne demeure ! -- Peut-tre cela aurait-il mieux valu pour vous !... murmura la jeune fille. -- Et pourquoi, Nell ? N'est-ce pas notre obstination ne pas la quitter, qui nous a fait dcouvrir le nouveau gisement ? Et cette dcouverte n'a-t-elle pas eu des consquences heureuses pour toute une population qui a reconquis ici l'aisance par le travail, pour toi, Nell, qui, rendue la vie, as trouv des coeurs tout toi ! -- Pour moi ! rpondit vivement Nell... Oui ! quoi qu'il puisse arriver ! Pour les autres.., qui sait ?... -- Que veux-tu dire ? -- Rien... rien !... Mais, il y avait danger s'introduire, alors, dans la nouvelle houillre ! Oui ! grand danger ! Harry ! Un jour, des imprudents ont pntr dans ces abmes. Ils ont t loin, bien loin ! Ils se sont gars... -- gars ? dit Harry en regardant Nell. -- Oui... gars... rpondit Nell, dont la voix tremblait. Leur lampe s'est teinte ! Ils n'ont pu retrouver leur chemin... -- Et l, s'cria Harry, emprisonns pendant huit longs jours, Nell, ils ont t prs de mourir ! Et sans un tre secourable, que Dieu leur a envoy, un ange peut-tre, qui leur a secrtement apport un peu de nourriture, sans un guide mystrieux qui, plus tard, a conduit jusqu' eux leurs librateurs, ils ne seraient jamais sortis de cette tombe ! -- Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille. -- Parce que ces hommes c'tait James Starr.., c'tait mon pre... c'tait moi, Nell ! Nell, relevant la tte, saisit la main du jeune homme, et elle le regarda avec une telle fixit, que celui-ci se sentit troubl jusqu'au plus profond de son coeur. Toi ! rpta la jeune fille. -- Oui ! rpondit Harry, aprs un instant de silence, et celle qui nous devons de vivre, c'tait toi, Nell ! Ce ne pouvait tre que toi ! Nell laissa tomber sa tte entre ses deux mains, sans rpondre. Jamais Harry ne l'avait vue aussi vivement impressionne. Ceux qui t'ont sauve, Nell, ajouta-t-il d'une voix mue, te devaient dj la vie, et crois-tu qu'ils puissent jamais l'oublier ? XVI Sur l'chelle oscillante Cependant, les travaux d'exploitation de la Nouvelle-Aberfoyle taient conduits avec grand profit. Il va sans dire que l'ingnieur James Starr et Simon Ford -- les premiers dcouvreurs de ce riche bassin carbonifre -- participaient largement ces bnfices. Harry devenait donc un parti. Mais il ne songeait gure quitter le cottage. Il avait remplac son pre dans les fonctions d'overman et surveillait assidment tout ce monde de mineurs. Jack Ryan tait fier et ravi de toute cette fortune qui arrivait son camarade. Lui aussi, il faisait bien ses affaires. Tous deux se voyaient souvent, soit au cottage, soit dans les travaux du fond. Jack Ryan n'tait pas sans avoir observ les sentiments qu'prouvait Harry pour la jeune fille. Harry n'avouait pas, mais Jack riait belles dents, lorsque son camarade secouait la tte en signe de dngation. Il faut dire que l'un des plus vifs dsirs de Jack Ryan tait d'accompagner Nell, lorsqu'elle ferait sa premire visite la surface du comt. Il voulait voir ses tonnements, son admiration devant cette nature encore inconnue d'elle. Il esprait bien qu'Harry l'emmnerait pendant cette excursion. Jusqu'ici, cependant, celui-ci ne lui en avait pas fait la proposition, -- ce qui ne laissait pas de l'inquiter un peu. Un jour, Jack Ryan descendait l'un des puits d'aration par lequel les tages infrieurs de la houillre communiquaient avec la surface du sol. Il avait pris l'une de ces chelles qui, en se relevant et en s'abaissant par oscillations successives, permettent de descendre et de monter sans fatigue. Vingt oscillations de l'appareil l'avaient abaiss de cent cinquante pieds environ, lorsque, sur l'troit palier o il avait pris place, il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux du jour. C'est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon, clair par la lumire des lampes lectriques du puits. -- Oui, Jack, rpondit Harry, et je suis content de te voir. J'ai une proposition te faire... -- Je n'coute rien avant que tu m'aies donn des nouvelles de Nell ! s'cria Jack Ryan. -- Nell va bien, Jack, et si bien mme que, dans un mois ou six semaines, je l'espre... -- Tu l'pouseras, Harry ? -- Tu ne sais ce que tu dis, Jack ! -- C'est possible, Harry, mais je sais bien ce que je ferai ! -- Et que feras-tu ? -- Je l'pouserai, moi, si tu ne l'pouses pas, toi ! rpliqua Jack, en clatant de rire. Saint Mungo me protge ! mais elle me plat, la gentille Nell ! Une jeune et bonne crature qui n'a jamais quitt la mine, c'est bien la femme qu'il faut un mineur ! Elle est orpheline comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne penses vraiment pas elle, et qu'elle veuille de ton camarade, Harry !... Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler, sans mme essayer de lui rpondre. Ce que je dis l ne te rend pas jaloux, Harry ? demanda Jack Ryan d'un ton un peu plus srieux. -- Non, Jack, rpondit tranquillement Harry. -- Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu n'as pas la prtention qu'elle reste vieille fille ? -- Je n'ai aucune prtention , rpondit Harry. Une oscillation de l'chelle vint alors permettre aux deux amis de se sparer, l'un pour descendre, l'autre pour remonter le puits. Cependant, ils ne se sparrent pas. Harry, dit Jack, crois-tu que je t'aie parl srieusement tout l'heure propos de Nell ? -- Non, Jack, rpondit Harry. -- Eh bien, je vais le faire alors ! -- Toi, parler srieusement ! -- Mon brave Harry, rpondit Jack, je suis capable de donner un bon conseil un ami. -- Donne, Jack. -- Eh bien, voil ! Tu aimes Nell de tout l'amour dont elle est digne, Harry ! Ton pre, le vieux Simon, ta mre, la vieille Madge, l'aiment aussi comme si elle tait leur enfant. Or, tu aurais bien peu faire pour qu'elle devnt tout fait leur fille ! -- Pourquoi ne l'pouses-tu pas ? -- Pour t'avancer ainsi, Jack, rpondit Harry, connais-tu donc les sentiments de Nell ? -- Personne ne les ignore, pas mme toi, Harry, et c'est pour cela que tu n'es point jaloux ni de moi, ni des autres. -- Mais voici l'chelle qui va descendre, et... -- Attends, Jack, dit Harry, en retenant son camarade, dont le pied avait dj quitt le palier pour se poser sur l'chelon mobile. -- Bon, Harry ! s'cria Jack en riant, tu vas me faire carteler ! -- coute srieusement, Jack, rpondit Harry, car, mon tour, c'est srieusement que je parle. -- J'coute... jusqu' la prochaine oscillation, mais pas plus ! -- Jack, reprit Harry, je n'ai point cacher que j'aime Nell. Mon plus vif dsir est d'en faire ma femme... -- Bien, cela. -- Mais, telle qu'elle est encore, j'ai comme un scrupule de conscience lui demander de prendre une dtermination qui doit tre irrvocable. -- Que veux-tu dire, Harry ? -- Je veux dire, Jack, que Nell n'a jamais quitt ces profondeurs de la houillre o elle est ne, sans doute. Elle ne sait rien, elle ne connat rien du dehors. Elle a tout apprendre par les yeux, et peut-tre aussi par le coeur. Qui sait ce que seront ses penses, lorsque de nouvelles impressions natront en elle ! Elle n'a encore rien de terrestre, et il me semble que ce serait la tromper, avant qu'elle se soit dcide, en pleine connaissance, prfrer tout autre le sjour dans la houillre. -- Me comprends-tu, Jack ? -- Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu vas encore me faire manquer la prochaine oscillation ! -- Jack, rpondit Harry d'une voix grave, quand ces appareils ne devraient plus jamais fonctionner, quand ce palier devrait manquer sous nos pieds, tu couteras ce que j'ai te dire ! -- A la bonne heure ! Harry. Voil comment j'aime qu'on me parle ! -- Nous disons donc qu'avant d'pouser Nell, tu vas l'envoyer dans un pensionnat de la vieille-Enfume ? -- Non, Jack, rpondit Harry, je saurai bien moi-mme faire l'ducation de celle qui devra tre ma femme ! -- Et cela n'en vaudra que mieux, Harry ! -- Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je viens de te le dire, que Nell ait une vraie connaissance du monde extrieur. Une comparaison, Jack. Si tu aimais une jeune fille aveugle, et si l'on venait te dire : Dans un mois elle sera gurie ! n'attendrais-tu pas pour l'pouser que sa gurison ft faite ? -- Oui, ma foi, oui ! rpondit Jack Ryan. -- Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant d'en faire ma femme, je veux qu'elle sache bien que c'est moi, que ce sont les conditions de ma vie qu'elle prfre et accepte. Je veux que ses yeux se soient ouverts enfin la lumire du jour ! -- Bien, Harry, bien, trs bien ! s'cria Jack Ryan. Je te comprends cette heure. Et quelle poque l'opration ?... -- Dans un mois, Jack, rpondit Harry. Les yeux de Nell s'habituent peu peu la clart de nos disques. C'est une prparation. Dans un mois, je l'espre, elle aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses splendeurs ! Elle saura que la nature a donn au regard humain des horizons plus reculs que ceux d'une sombre houillre ! Elle verra que les limites de l'univers sont infinies ! Mais, tandis qu'Harry se laissait ainsi entraner par son imagination, Jack Ryan, quittant le palier, avait saut sur l'chelon oscillant de l'appareil. Eh ! Jack, cria Harry, o es-tu donc ? -- Au-dessous de toi, rpondit en riant le joyeux compre. Pendant que tu t'lves dans l'infini, moi, je descends dans l'abme ! -- Adieu, Jack ! rpondit Harry, en se cramponnant lui-mme l'chelle remontante. Je te recommande de ne parler personne de ce que je viens de te dire ! -- A personne ! cria Jack Ryan, mais une condition pourtant... -- Laquelle ? -- C'est que je vous accompagnerai tous les deux pendant la premire excursion que Nell fera la surface du globe ! -- Oui, Jack, je te le promets , rpondit Harry. Une nouvelle pulsation de l'appareil mit encore un intervalle plus considrable entre les deux amis. Leur voix n'arrivait plus que trs affaiblie de l'un l'autre. Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier : Et lorsque Nell aura vu les toiles, la lune et le soleil, sais-tu bien ce qu'elle leur prfrera ? -- Non, Jack ! -- Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi toujours ! Et la voix de Jack Ryan s'teignit enfin dans un dernier hurrah ! Cependant, Harry consacrait toutes ses heures inoccupes l'ducation de Nell. Il lui avait appris lire, crire, -- toutes choses dans lesquelles la jeune fille fit de rapides progrs. On et dit qu'elle savait d'instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha plus vite d'une aussi complte ignorance. C'tait un tonnement pour ceux qui l'approchaient. Simon et Madge se sentaient chaque jour plus troitement lis leur enfant d'adoption, dont le pass ne laissait pas de les proccuper, cependant. Ils avaient bien reconnu la nature des sentiments d'Harry pour Nell, et cela ne leur dplaisait point. On se rappelle que lors de sa premire visite l'ancien cottage, le vieil overman avait dit l'ingnieur : Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle crature de l-haut conviendrait un garon dont la vie doit s'couler dans les profondeurs d'une mine ! Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui et envoy la seule compagne qui pt vritablement convenir son fils ? N'tait-ce pas l comme une faveur du Ciel ? Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si ce mariage se faisait, ce jour-l, il y aurait Coal-city une fte qui ferait poque pour les mineurs de la Nouvelle-Aberfoyle. Simon Ford ne savait pas si bien dire ! Il faut ajouter qu'un autre encore dsirait non moins ardemment cette union de Nell et d'Harry. C'tait l'ingnieur James Starr. Certes, le bonheur de ces deux jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un mobile, d'un intrt plus gnral, peut-tre, le poussait aussi dans ce sens. On le sait, James Starr avait conserv certaines apprhensions, bien que rien dans le prsent ne les justifit plus. Cependant, ce qui avait t pouvait tre encore. Ce mystre de la nouvelle houillre, Nell tait videmment la seule le connatre. Or, si l'avenir devait rserver de nouveaux dangers aux mineurs d'Aberfoyle, comment se mettre en garde contre de telles ventualits, sans en savoir au moins la cause ? Nell n'a pas voulu parler, rptait souvent James Starr, mais ce qu'elle a tu jusqu'ici tout autre, elle ne saurait le taire longtemps son mari ! Le danger menacerait Harry comme il nous menacerait nous-mmes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur aux poux et la scurit leurs amis, est un bon mariage, ou il ne s'en fera jamais ici-bas ! Ainsi raisonnait, non sans quelque logique, l'ingnieur James Starr. Ce raisonnement, il le communiqua mme au vieux Simon, qui ne fut pas sans le goter. Rien ne semblait donc devoir s'opposer ce qu'Harry devnt l'poux de Nell. Et qui donc l'aurait pu ? Harry et Nell s'aimaient. Les vieux parents ne rvaient pas d'autre compagne pour leur fils. Les camarades d'Harry enviaient son bonheur, tout en reconnaissant qu'il lui tait bien d. La jeune fille ne relevait que d'elle-mme et n'avait d'autre consentement obtenir que celui de son propre coeur. Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre obstacle ce mariage, pourquoi, lorsque les disques lectriques s'teignaient l'heure du repos, quand la nuit se faisait sur la cit ouvrire, lorsque les habitants de Coal-city avaient regagn leur cottage, pourquoi, de l'un des coins les plus sombres de la Nouvelle Aberfoyle, un tre mystrieux se glissait-il dans les tnbres ? Quel instinct guidait ce fantme travers certaines galeries si troites qu'on devait les croire impraticables ? Pourquoi cet tre nigmatique, dont les yeux peraient la plus profonde obscurit, venait-il en rampant sur le rivage du lac Malcolm ? Pourquoi se dirigeait-il si obstinment vers l'habitation de Simon Ford, et si prudemment aussi, qu'il avait jusqu'alors djou toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer son oreille aux fentres et essayait-il de surprendre des lambeaux de conversation travers les volets du cottage ? Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu' lui, pourquoi son poing se dressait-il pour menacer la tranquille demeure ? Pourquoi, enfin ces mots s'chappaient-ils de sa bouche, contracte par la colre : Elle et lui ! Jamais ! XVII Un lever de soleil Un mois aprs -- c'tait le soir du 20 aot --, Simon Ford et Madge saluaient de leurs meilleurs wishes quatre touristes qui s'apprtaient quitter le cottage. James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire Nell sur un sol que son pied n'avait jamais foul, dans cet clatant milieu, dont ses regards ne connaissaient pas encore la lumire. L'excursion devait se prolonger pendant deux jours. James Starr, d'accord avec Harry, voulait qu'aprs ces quarante-huit heures passes au-dehors, la jeune fille et vu tout ce qu'elle n'avait pu voir dans la sombre houillre, c'est--dire les divers aspects du globe, comme si un panorama mouvant de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de lacs, de golfes, de mers, se ft droul devant ses yeux. Or, dans cette portion de l'cosse, comprise entre dimbourg et Glasgow, il semblait que la nature et voulu prcisment runir ces merveilles terrestres, et, quant aux cieux, ils seraient l comme partout, avec leurs nues changeantes, leur lune sereine ou voile, leur soleil radieux, leur fourmillement d'toiles. L'excursion projete avait donc t combine de manire satisfaire aux conditions de ce programme. Simon Ford et Madge eussent t trs heureux d'accompagner Nell; mais, on les connat, ils ne quittaient pas volontiers le cottage, et, finalement, ils ne purent se rsoudre abandonner, mme pour un jour, leur souterraine demeure. James Starr allait l en observateur, en philosophe, trs curieux, au point de vue psychologique, d'observer les naves impressions de Nell, -- peut-tre mme de surprendre quelque peu des mystrieux vnements auxquels son enfance avait t mle. Harry, lui, se demandait, non sans apprhension, si une autre jeune fille que celle qu'il aimait et qu'il avait connue jusqu'alors, n'allait pas se rvler pendant cette rapide initiation aux choses du monde extrieur. Quant Jack Ryan, il tait joyeux comme un pinson qui s'envole aux premiers rayons de soleil. Il esprait bien que sa contagieuse gaiet se communiquerait ses compagnons de voyage. Ce serait une faon de payer sa bienvenue. Nell tait pensive et comme recueillie. James Starr avait dcid, non sans raison, que le dpart se ferait le soir. Mieux valait, en effet, que la jeune fille ne passt que par une gradation insensible des tnbres de la nuit aux clarts du jour. Or, c'est le rsultat qui serait obtenu, puisque, de minuit midi, elle subirait ces phases successives d'ombre et de lumire, auxquelles son regard pourrait s'habituer peu peu. Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main d'Harry, et lui dit : Harry, est-il donc ncessaire que j'abandonne notre houillre, ne ft-ce que quelques jours ? -- Oui, Nell, rpondit le jeune homme, il le faut ! Il le faut pour toi et pour moi ! -- Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m'as recueillie, je suis heureuse autant qu'on peut l'tre. Tu m'as instruite. Cela ne suffit-il pas ? Que vais-je faire l-haut ? Harry la regarda sans rpondre. Les penses qu'exprimait Nell taient presque les siennes. Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton hsitation, mais il est bon que tu viennes avec nous. Ceux que tu aimes t'accompagnent, et ils te ramneront. Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la houillre, comme le vieux Simon, comme Madge, comme Harry, libre toi ! Je ne doute pas qu'il en doive tre ainsi, et je t'approuve. Mais, au moins, tu pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu prends, et agir en toute libert. viens donc ! -- Viens, ma chre Nell, dit Harry. -- Harry, je suis prte te suivre , rpondit la jeune fille. A neuf heures, le dernier train du tunnel entranait Nell et ses compagnons la surface du comt. vingt minutes aprs, il les dposait la gare o se reliait le petit embranchement, dtach du railway de Dumbarton Stirling, qui desservait la Nouvelle Aberfoyle. La nuit tait dj sombre. De l'horizon au znith, quelques vapeurs peu compactes couraient encore dans les hauteurs du ciel, sous la pousse d'une brise de nord-ouest qui rafrachissait l'atmosphre. La journe avait t belle. La nuit devait l'tre aussi. Arrivs Stirling, Nell et ses compagnons, abandonnant le train, sortirent aussitt de la gare. Devant eux, entre de grands arbres, se dveloppait une route qui conduisait aux rives du Forth. La premire impression physique qu'prouva la jeune fille, fut celle de l'air pur que ses poumons aspirrent avidement. Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air charg de toutes les vivifiantes senteurs de la campagne ! -- Quelles sont ces grandes fumes qui courent au-dessus de notre tte ? demanda Nell. -- Ce sont des nuages, rpondit Harry, ce sont des vapeurs demi condenses que le vent pousse dans l'ouest. -- Ah ! fit Nell, que j'aimerais me sentir emporte dans leur silencieux tourbillon ! -- Et quels sont ces points scintillants qui brillent travers les dchirures des nues ? -- Ce sont les toiles dont je t'ai parl, Nell. Autant de soleils, autant de centres de mondes, peut-tre semblables au ntre ! Les constellations se dessinaient plus nettement alors sur le bleu-noir du firmament, que le vent purifiait peu peu. Nell regardait ces milliers d'toiles brillantes qui fourmillaient au-dessus de sa tte. Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes yeux peuvent-ils en supporter l'clat ? -- Ma fille, rpondit James Starr, ce sont des soleils, en effet, mais des soleils qui gravitent une distance norme. Le plus rapproch de ces milliers d'astres, dont les rayons arrivent jusqu' nous, c'est cette toile de la Lyre, Wega, que tu vois l presque au znith, et elle est encore cinquante mille milliards de lieues. Son clat ne peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se lvera demain trente-huit millions de lieues seulement, et aucun oeil humain ne peut le regarder fixement, car il est plus ardent qu'un foyer de fournaise. Mais viens, Nell, viens ! On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par la main. Harry marchait son ct. Jack Ryan allait et venait comme et fait un jeune chien, impatient de la lenteur de ses matres. Le chemin tait dsert. Nell regardait la silhouette des grands arbres que le vent agitait dans l'ombre. Elle les et volontiers pris pour quelques gants qui gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les hautes branches, le profond silence pendant les accalmies, cette ligne d'horizon qui s'accusait plus nettement, lorsque la route coupait une plaine, tout l'imprgnait de sentiments nouveaux et traait en elle des impressions ineffaables. Aprs avoir interrog d'abord, Nell se taisait, et, d'un commun propos, ses compagnons respectaient son silence. Ils ne voulaient point influencer par leurs paroles l'imagination sensible de la jeune fille. Ils prfraient laisser les ides natre d'elles-mmes en son esprit. A onze heures et demie environ, la rive septentrionale du golfe de Forth tait atteinte. L, une barque, qui avait t frte par James Starr, attendait. Elle devait, en quelques heures, les porter, ses compagnons et lui, jusqu'au port d'Edimbourg. Nell vit l'eau brillante qui ondulait ses pieds sous l'action du ressac et semblait constelle d'toiles tremblotantes. Est-ce un lac ? demanda-t-elle. -- Non, rpondit Harry, c'est un vaste golfe avec des eaux courantes, c'est l'embouchure d'un fleuve, c'est presque un bras de mer. Prends un peu de cette eau dans le creux de ta main, Nell, et tu verras qu'elle n'est pas douce comme celle du lac Malcolm. La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les premiers flots et la porta ses lvres. Cette eau est sale, dit-elle. -Oui, rpondit Harry, la mer a reflu jusqu'ici, car la mare est pleine. Les trois quarts de notre globe sont recouverts de cette eau sale, dont tu viens de boire quelques gouttes ! -- Mais si l'eau des fleuves n'est que celle de la mer que leur versent les nuages, pourquoi est-elle douce ? demanda Nell. -- Parce que l'eau se dessale en s'vaporant, rpondit James Starr. Les nuages ne sont forms que par l'vaporation et renvoient sous forme de pluie cette eau douce la mer. -- Harry, Harry ! s'cria alors la jeune fille, quelle est cette lueur rougetre qui enflamme l'horizon ? Est-ce donc une fort en feu ? Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des basses brumes qui se coloraient dans l'est. Non, Nell, rpondit Harry. C'est la lune son lever. -- Oui, la lune ! s'cria Jack Ryan, un superbe plateau d'argent que les gnies clestes font circuler dans le firmament, et qui recueille toute une monnaie d'toiles ! -- Vraiment, Jack ! rpondit l'ingnieur en riant, je ne te connaissais pas ce penchant aux comparaisons hardies ! -- Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste ! vous voyez bien que les toiles disparaissent mesure que la lune s'avance. Je suppose donc qu'elles tombent dedans ! -- C'est--dire, Jack, rpondit l'ingnieur, que c'est la lune qui teint par son clat les toiles de sixime grandeur, et voil pourquoi celles-ci s'effacent sur son passage. -- Que tout cela est beau ! rptait Nell, qui ne vivait plus que par le regard. Mais je croyais que la lune tait toute ronde ? -- Elle est ronde quand elle est pleine, rpondit James Starr, c'est--dire lorsqu'elle se trouve en opposition avec le soleil. Mais, cette nuit, la lune entre dans son dernier quartier, elle est corne dj, et le plateau d'argent de notre ami Jack n'est plus qu'un plat barbe ! -- Ah ! monsieur Starr, s'cria Jack Ryan, quelle indigne comparaison ! J'allais justement entonner ce couplet en l'honneur de la lune : Astre des nuits qui dans ton cours Viens caresser... Mais non ! C'est maintenant impossible ! votre plat barbe m'a coup l'inspiration ! Cependant, la lune montait peu peu sur l'horizon. Devant elle s'vanouissaient les dernires vapeurs. Au znith et dans l'ouest, les toiles brillaient encore sur un fond noir que l'clat lunaire allait graduellement plir. Nell contemplait en silence cet admirable spectacle, ses yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur argente, mais sa main frmissait dans celle d'Harry et parlait pour elle. Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il faut que nous ayons gravi les pentes de l'Arthur-Seat avant le lever du soleil ! La barque tait amarre un pieu de la rive. Un marinier la gardait. Nell et ses compagnons y prirent place. La voile fut hisse et se gonfla sous la brise du nord-ouest. Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune fille ! Elle avait navigu quelquefois sur les lacs de la Nouvelle-Aberfoyle, mais l'aviron, si doucement mani qu'il ft par la main d'Harry, trahissait toujours l'effort du rameur. Ici, pour la premire fois, Nell se sentait entrane avec un glissement presque aussi doux que celui du ballon travers l'atmosphre. Le golfe tait uni comme un lac. A demi couche l'arrire, Nell se laissait aller ce balancement. Par instants, en de certaines embardes, un rayon de lune filtrait jusqu' la surface du Forth, et l'embarcation semblait courir sur une nappe d'argent toute scintillante. De petites ondulations chantaient le long du bordage. C'tait un ravissement. Mais il arriva alors que les yeux de Nell se fermrent involontairement. Une sorte d'assoupissement passager la prit. Sa tte s'inclina sur la poitrine d'Harry, et elle s'endormit d'un tranquille sommeil. Harry voulait la rveiller, afin qu'elle ne perdt rien des magnificences de cette belle nuit. Laisse-la dormir, mon garon, lui dit l'ingnieur. Deux heures de repos la prpareront mieux supporter les impressions du jour. A deux heures du matin, l'embarcation arrivait au pier de Granton. Nell se rveilla, ds qu'elle toucha terre. J'ai dormi ? demanda-t-elle. -- Non, ma fille, rpondit James Starr. Tu as simplement rv que tu dormais, voil tout. La nuit tait trs claire alors. La lune, mi-chemin de l'horizon au znith, dispersait ses rayons tous les points du ciel. Le petit port de Granton ne contenait que deux ou trois bateaux de pche, que balanait doucement la houle du golfe. La brise calmissait aux approches du matin. L'atmosphre, nettoye de brumes, promettait une de ces dlicieuses journes d'aot que le voisinage de la mer rend plus belles encore. Une sorte de bue chaude se dgageait de l'horizon, mais si fine, si transparente, que les premiers feux du soleil devaient la boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet aspect de la mer, lorsqu'elle se confond avec l'extrme primtre du ciel. La porte de sa vue s'en trouvait agrandie, mais son regard ne subissait pas cette impression particulire que donne l'Ocan, lorsque la lumire semble en reculer les bornes l'infini. Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent James Starr et Jack Ryan qui s'avanaient par les rues dsertes. Dans la pense de Nell, ce faubourg de la capitale n'tait qu'un assemblage de maisons sombres, qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule diffrence que sa vote tait plus leve et scintillait de points brillants. Elle allait d'un pas lger, et jamais Harry n'tait oblig de ralentir le sien, par crainte de la fatiguer. Tu n'es pas lasse ? lui demanda-t-il, aprs une demi-heure de marche. -- Non, rpondit-elle. Mes pieds ne semblent mme pas toucher la terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de nous que j'ai l'envie de m'envoler, comme si j'avais des ailes ! -- Retiens-la ! s'cria Jack Ryan. C'est qu'elle est bonne garder, notre petite Nell ! Moi aussi, j'prouve cet effet, lorsque je suis rest quelque temps sans sortir de la houillre ! -- Cela est d, dit James Starr, ce que nous ne nous sentons plus crass par la vote de schiste qui recouvre Coal-city ! Il semble alors que le firmament soit comme un profond abme dans lequel on est tent de s'lancer. -- N'est-ce pas ce que tu ressens, Nell ? -- Oui, monsieur Starr, rpondit la jeune fille, c'est bien cela. J'prouve comme une sorte de vertige ! -- Tu t'y feras, Nell, rpondit Harry. Tu te feras cette immensit du monde extrieur, et peut-tre oublieras-tu alors notre sombre houillre ! -- Jamais, Harry ! rpondit Nell. Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle et voulu refaire dans son esprit le souvenir de tout ce qu'elle venait de quitter. Entre les maisons endormies de la ville, James Starr et ses compagnons traversrent Leith-Walk. Ils contournrent Calton Hill, o se dressaient dans la pnombre l'Observatoire et le monument de Nelson. Ils suivirent la rue du Rgent, franchirent un pont, et arrivrent par un lger dtour l'extrmit de la Canongate. Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville. Deux heures sonnaient au clocher gothique de Canongate-Church. En cet endroit, Nell s'arrta. Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en montrant un difice isol qui s'levait au fond d'une petite place. -- Cette masse, Nell, rpondit James Starr, c'est le palais des anciens souverains de l'cosse, Holyrood, o se sont accomplis tant d'vnements funbres ! L, l'historien pourrait voquer bien des ombres royales, depuis l'ombre de l'infortune Marie Stuart jusqu' celle du vieux roi franais Charles X ! Et pourtant, malgr ces funbres souvenirs, lorsque le jour sera venu, Nell, tu ne trouveras pas cette rsidence un aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses tours crneles, Holyrood ne ressemble pas mal quelque chteau de plaisance, auquel le bon plaisir de son propritaire a conserv son caractre fodal ! -- Mais continuons notre marche. L, dans l'enceinte mme de l'ancienne abbaye d'Holyrood, se dressent ces roches superbes de Salisbury que domine l'Arthur-Seat. C'est l que nous monterons. C'est sa cime, Nell, que tes yeux verront le soleil apparatre au-dessus de l'horizon de mer. Ils entrrent dans le Parc du Roi. Puis, s'levant graduellement, ils traversrent victoria-Drive, magnifique route circulaire, praticable aux voitures, que Walter Scott se flicite d'avoir obtenue avec quelques lignes de roman. L'Arthur-Seat n'est, vrai dire, qu'une colline haute de sept cent cinquante pieds, dont la tte isole domine les hauteurs environnantes. En moins d'une demi-heure, par un sentier tournant qui en rendait l'ascension facile, James Starr et ses compagnons atteignirent le crne de ce lion auquel ressemble l'Arthur Seat, lorsqu'on l'observe du ct de l'ouest. L, tous quatre s'assirent, et James Starr, toujours riche de citations empruntes au grand romancier cossais, se borna dire : Voici ce qu'a crit Walter Scott, au huit de la _Prison d'dimbourg_ : Si j'avais choisir un lieu d'o l'on pt voir le mieux possible le lever et le coucher du soleil, ce serait cet endroit mme. Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder paratre, et, pour la premire fois, tu pourras le contempler dans toute sa splendeur. Les regards de la jeune fille taient alors tourns vers l'est. Harry, plac prs d'elle, l'observait avec une anxieuse attention. N'allait-elle pas tre trop vivement impressionne par les premiers rayons du jour ? Tous demeurrent silencieux. Jack Ryan lui-mme se tut. Dj une petite ligne ple, nuance de rose, se dessinait au-dessus de l'horizon sur un fond de brumes lgres. Un reste de vapeurs, gares au Znith, fut attaqu par le premier trait de lumire. Au pied d'Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit, dimbourg, assoupie encore, apparaissait confusment. Quelques points lumineux piquaient et l l'obscurit. C'taient les toiles matinales qu'allumaient les gens de la vieille ville. En arrire, dans l'ouest, l'horizon, coup de silhouettes capricieuses, bornait une rgion accidente de pics, auxquels chaque rayon solaire allait mettre une aigrette de feu. Cependant, le primtre de la mer se traait plus vivement vers l'est. La gamme des couleurs se disposait peu peu suivant l'ordre que donne le spectre solaire. Le rouge des premires brumes allait par dgradation jusqu'au violet du znith. De seconde en seconde, la palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge, le rouge devenait feu. Le jour se faisait au point d'intersection que l'arc diurne allait fixer sur la circonfrence de la mer. En ce moment, les regards de Nell couraient du pied de la colline jusqu' la ville, dont les quartiers commenaient se dtacher par groupes. De hauts monuments, quelques clochers aigus mergeaient et l, et leurs linaments se profilaient alors avec plus de nettet. Il se rpandait comme une sorte de lumire cendre dans l'espace. Enfin, un premier rayon atteignit l'oeil de la jeune fille. C'tait ce rayon vert, qui, soir ou matin, se dgage de la mer, lorsque l'horizon est pur. Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et tendait la main vers un point qui dominait les quartiers de la nouvelle ville. Un feu ! dit-elle. -- Non, Nell, rpondit Harry, ce n'est pas un feu. C'est une touche d'or que le soleil pose au sommet du monument de Walter Scott ! Et, en effet, l'extrme pointe du clocheton, haut de deux cents pieds, brillait comme un phare de premier ordre. Le jour tait fait. Le soleil dborda. Son disque semblait encore humide, comme s'il ft rellement sorti des eaux de la mer. D'abord largi par la rfraction, il se rtrcit peu peu, de manire prendre la forme circulaire. Son clat, bientt insoutenable, tait celui d'une bouche de fournaise qui et trou le ciel. Nell dut presque aussitt fermer les yeux. Sur leurs paupires, trop minces, il lui fallut mme appliquer ses doigts, serrs troitement. Harry voulait qu'elle se retournt vers l'horizon oppos. Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent voir ce que savent voir tes yeux ! A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose, qui blanchissait mesure que le soleil s'levait au dessus de l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupires se soulevrent, et ses yeux s'imprgnrent enfin de la lumire du jour. La pieuse enfant tomba genoux, s'criant : Mon Dieu, que votre monde est beau ! La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se droulait le panorama d'dimbourg : les quartiers neufs et bien aligns de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le rseau bizarre des rues de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le chteau accroch son rocher de basalte et Calton Hill, portant sur sa croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques routes plantes rayonnaient de la capitale la campagne. Au nord, un bras de mer, le golfe de Forth, entaillait profondment la cte, sur laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisime plan, se dveloppait l'harmonieux littoral du comt de Fife. Une voie, droite comme celle du Pire, reliait la mer cette Athnes du Nord. Vers l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello, dont le sable teignait en jaune les premires lames du ressac. Au large, quelques chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois steamers empanachaient le ciel d'un cne de fume noire. Puis, au-del, verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient et l la plaine. Au nord, les Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le Ben-Ledi rverbraient les rayons solaires, comme si des glaces ternelles en eussent tapiss les cimes. Nell ne pouvait parler. Ses lvres ne murmuraient que des mots vagues. Ses bras frmissaient. Sa tte tait prise de vertiges. Un instant, ses forces l'abandonnrent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle sublime, elle se sentit tout coup faiblir, et tomba sans connaissance dans les bras d'Harry, prts la recevoir. Cette jeune fille, dont la vie s'tait coule jusqu'alors dans les entrailles du massif terrestre, avait enfin contempl ce qui constitue presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Crateur et l'homme. Ses regards, aprs avoir plan sur la ville et sur la campagne, venaient de s'tendre, pour la premire fois, sur l'immensit de la mer et l'infini du ciel. XVIII Du lac Lomond au lac Katrine Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan, redescendit les pentes d'Arthur-Seat. Aprs quelques heures de repos et un djeuner rconfortant qui fut pris Lambret's-Hotel, on songea complter l'excursion par une promenade travers le pays des lacs. Nell avait recouvr ses forces. Ses yeux pouvaient dsormais s'ouvrir tout grands la lumire, et ses poumons aspirer largement cet air vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance varie des plantes, l'azur du ciel, avaient dploy devant ses regards la gamme des couleurs. Le train qu'ils prirent Gnral railway station, conduisit Nell et ses compagnons Glasgow. L, du dernier pont jet sur la Clyde, ils purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils passrent la nuit Comrie's Royal-htel. Le lendemain, de la gare d' dimbourg and Glasgow railway , le train devait les conduire rapidement, par Dumbarton et Balloch, l'extrmit mridionale du lac Lomond. C'est l le pays de Rob Roy et de Fergus Mac Gregor ! s'cria James Starr, le territoire si potiquement clbr par Walter Scott ! -- Tu ne connais pas ce pays, Jack ? -- Je le connais par ses chansons, monsieur Starr, rpondit Jack Ryan, et, lorsqu'un pays a t si bien chant, il doit tre superbe ! -- Il l'est, en effet, s'cria l'ingnieur, et notre chre Nell en conservera le meilleur souvenir ! -- Avec un guide tel que vous, monsieur Starr, rpondit Harry, ce sera double profit, car vous nous raconterez l'histoire du pays pendant que nous le regarderons. -- Oui, Harry, dit l'ingnieur, autant que ma mmoire me le permettra, mais une condition, cependant : c'est que le joyeux Jack me viendra en aide ! Lorsque je serai fatigu de raconter, il chantera ! -- Il ne faudra pas me le dire deux fois , rpliqua Jack Ryan en lanant une note vibrante, comme s'il et voulu monter son gosier au _la_ du diapason. Par le railway de Glasgow Balloch, entre la mtropole commerciale de l'cosse et l'extrmit mridionale du lac Lomond, on ne compte qu'une vingtaine de milles. Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-lieu de comt, dont le chteau, toujours fortifi, conformment au trait de l'Union, est pittoresquement camp sur les deux pics d'un gros rocher de basalte. Dumbarton est situ au confluent de la Clyde et de la Leven. A ce propos, James Starr raconta quelques particularits de l'aventureuse histoire de Marie Stuart. En effet, ce fut de ce bourg qu'elle partit pour aller pouser Franois II et devenir reine de France. L aussi, aprs 1815, le ministre anglais mdita d'interner Napolon; mais le choix de Sainte-Hlne prvalut, et voil pourquoi le prisonnier de l'Angleterre alla mourir sur un roc de l'Atlantique, pour le plus grand profit de la lgendaire mmoire. Bientt, le train s'arrta Balloch, prs d'une estacade en bois qui descendait au niveau du lac. Un bateau vapeur, le _Sinclair_, attendait les touristes qui font l'excursion des lacs. Nell et ses compagnons s'y embarqurent, aprs avoir pris leur billet pour Inversnaid, l'extrmit nord du lac Lomond. La journe commenait par un beau soleil, bien dgag de ces brumes britanniques, dont il se voile le plus ordinairement. Aucun dtail de ce paysage, qui allait se drouler sur un parcours de trente milles, ne devait chapper aux voyageurs du _Sinclair_. Nell, assise l'arrire entre James Starr et Harry, aspirait par tous ses sens la posie superbe, dont cette belle nature cossaise est si largement empreinte. Jack Ryan allait et venait sur le pont du _Sinclair_, interrogeant sans cesse l'ingnieur, qui, cependant, n'avait pas besoin d'tre interrog. A mesure que ce pays de Rob Roy se dveloppait ses regards, il le dcrivait en admirateur enthousiaste. Dans les premires eaux du lac Lomond, apparurent d'abord de nombreuses petites les ou lots. C'tait comme un semis. Le _Sinclair_ ctoyait leurs rives escarpes, et, dans l'entre-deux des les, se dessinaient, tantt une valle solitaire, tantt une gorge sauvage, hrisse de rocs abrupts. Nell, dit James Starr, chacun de ces lots a sa lgende, et peut-tre sa chanson, aussi bien que les monts qui encadrent le lac. On peut dire, sans trop de prtention, que l'histoire de cette contre est crite avec ces caractres gigantesques d'les et de montagnes. -- Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me rappelle cette partie du lac Lomond ? -- Que te rappelle-t-elle, Harry ? -- Les mille les du lac Ontario, si admirablement dcrites par Cooper. Tu dois tre comme moi frappe de cette ressemblance, ma chre Nell, car, il y a quelques jours, je t'ai lu ce roman qu'on a pu justement nommer le chef-d'oeuvre de l'auteur amricain. -- En effet, Harry, rpondit la jeune fille, c'est le mme aspect, et le _Sinclair_ se glisse entre ces les, comme faisait au lac Ontario le cutter de Jasper Eau-douce ! -- Eh bien, reprit l'ingnieur, cela prouve que les deux sites mritaient d'tre galement chants par deux potes ! Je ne connais pas ces mille les de l'Ontario, Harry, mais je doute que l'aspect en soit plus vari que celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage ! voici l'le Murray, avec son vieux fort Lennox, o rsida la vieille duchesse d'Albany, aprs la mort de son pre, de son poux, de ses deux fils, dcapits par ordre de Jacques Ier. Voici l'le Clar, l'le Cro, l'le Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de vgtation, les autres, montrant leur croupe verte et arrondie. Ici, des mlzes et des bouleaux. L, des champs de bruyres jaunes et dessches. En vrit ! j'ai quelque peine croire que les mille les du lac Ontario offrent une telle varit de sites ! -- Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s'tait retourne vers la rive orientale du lac. -- C'est Balmaha, qui forme l'entre des Highlands, rpondit James Starr. L commencent nos hautes terres d'cosse. Les ruines que tu aperois, Nell, sont celles d'un ancien couvent de femmes, et ces tombes parses renferment divers membres de la famille des Mac Gregor, dont le nom est encore clbre dans toute la contre. -- Clbre par le sang que cette famille a rpandu et fait rpandre ! fit observer Harry. -- Tu as raison, rpondit James Starr, et il faut bien avouer que la clbrit, due aux batailles, est encore la plus retentissante. Ils vont loin travers les ges ces rcits de combats... -- Et ils se perptuent par les chansons , ajouta Jack Ryan. Et, l'appui de son dire, le brave garon entonna le premier couplet d'un vieux chant de guerre, qui relatait les exploits d'Alexandre Mac Gregor, du glen Sra, contre sir Humphry Colquhour, de Luss. Nell coutait, mais, de ces rcits de combats, elle ne recevait qu'une impression triste. Pourquoi tant de sang vers sur ces plaines que la jeune fille trouvait immenses, l o la place, cependant, ne devait manquer personne ? Les rives du lac, qui mesurent de trois quatre milles, tendaient se rapprocher aux abords du petit port de Luss. Nell put apercevoir un instant la vieille tour de l'ancien chteau. Puis, le _Sinclair_ remit le cap au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben Lomond, qui s'lve prs de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac. L'admirable montagne ! s'cria Nell, et, de son sommet, que la vue doit tre belle ! -- Oui, Nell, rpondit James Starr. Regarde comme cette cime se dgage firement de la corbeille de chnes, de bouleaux, de mlzes, qui tapissent la zone infrieure du mont ! De l, on aperoit les deux tiers de notre vieille Caldonie. C'est ici que le clan de Mac Gregor faisait sa rsidence habituelle, sur la partie orientale du lac. Non loin, les querelles des Jacobites et des Hanovriens ont plus d'une fois ensanglant ces gorges dsoles. L, pendant les belles nuits, se lve cette ple lune, que les vieux rcits nomment la lanterne de Mac Farlane . L, les chos rptent encore les noms imprissables de Rob Roy et de Mac Gregor Campbell ! Le Ben Lomond, dernier pic de la chane des Grampians, mrite vraiment d'avoir t clbr par le grand romancier cossais. Ainsi que le fit observer James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la cime revt des neiges ternelles, mais il n'en est peut-tre pas de plus potique en aucun coin du monde. Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond appartient tout entier au duc de Montrose ! Sa Grce possde une montagne comme un bourgeois de Londres possde un boulingrin dans son jardinet. Pendant ce temps, le _Sinclair_ arrivait au village de Tarbet, sur la rive oppose du lac, o il dposa les voyageurs qui se rendaient Inverary. De cet endroit, le Ben Lomond apparaissait dans toute sa beaut. Ses flancs, zbrs par le lit des torrents, miroitaient comme des plaques d'argent en fusion. A mesure que le _Sinclair_ longeait la base de la montagne, le pays devenait de plus en plus abrupt. A peine, et l, des arbres isols, entre autres quelques-uns de ces saules, dont les baguettes servaient autrefois pendre les gens de petite condition. Pour conomiser le chanvre , fit observer James Starr. Le lac, cependant, se rtrcissait en s'allongeant vers le nord. Les montagnes latrales l'enserraient plus troitement. Le bateau vapeur longea encore quelques les et lots, Inveruglas, Eilad Whou, o se dressaient les vestiges d'une forteresse qui appartenait aux Mac Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le _Sinclair_ s'arrta la station d'Inverslaid. L, pendant qu'on prparait leur djeuner, Nell et ses compagnons allrent visiter, prs du lieu de dbarquement, un torrent qui se prcipitait dans le lac d'une assez grande hauteur. Il paraissait avoir t plant l comme un dcor, pour le plaisir des touristes. Un pont tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses, au milieu d'une poussire liquide. De cet endroit, le regard embrassait une grande partie du Lomond, et le _Sinclair_ ne paraissait plus tre qu'un point sa surface. Le djeuner achev, il s'agissait de se rendre au lac Katrine. Plusieurs voitures, aux armes de la famille Breadalbane -- cette famille qui assurait autrefois le bois et l'eau Rob Roy fugitif -- taient la disposition des voyageurs et leur offraient tout ce confort qui distingue la carrosserie anglaise. Harry installa Nell sur l'impriale, conformment la mode du jour. Ses compagnons et lui prirent place auprs d'elle. Un magnifique cocher, livre rouge, runit dans sa main gauche les guides de ses quatre chevaux, et l'attelage commena gravir le flanc de la montagne, en ctoyant le lit sinueux du torrent. La route tait fort escarpe. A mesure qu'elle s'levait, la forme des cimes environnantes semblait se modifier. On voyait grandir superbement toute la chane de la rive oppose du lac et les sommets d'Arroquhar, dominant la valle d'Inveruglas. A gauche pointait le Ben Lomond, qui dcouvrait ainsi le brusque escarpement de son flanc septentrional. Le pays compris entre le lac Lomond et le lac Katrine prsentait un aspect sauvage. La valle commenait par des dfils troits qui aboutissaient au glen d'Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement la jeune fille ces abmes remplis d'pouvante, au fond desquels s'tait coule son enfance. Aussi James Starr s'empressa-t-il de la distraire par ses rcits. La contre y prtait, d'ailleurs. C'est sur les bords du petit lac d'Ard que se sont accomplis les principaux vnements de la vie de Rob Roy. L se dressaient des roches calcaires d'un aspect sinistre, entremles de cailloux, que l'action du temps et de l'atmosphre avait durcis comme du ciment. De misrables huttes, semblables des tanires -- de celles qu'on appelle bourrochs --, gisaient au milieu des bergeries en ruine. On n'et pu dire si elles taient habites par des cratures humaines ou des btes sauvages. Quelques marmots, aux cheveux dj dcolors par l'intemprie du climat, regardaient passer les voitures avec de grands yeux bahis. Voil bien, dit James Starr, ce que l'on peut plus particulirement appeler le pays de Rob Roy. C'est ici que l'excellent bailli Nichol Jarvie, digne fils de son pre le diacre, fut saisi par la milice du comte de Lennox. C'est cet endroit mme qu'il resta suspendu par le fond de sa culotte, heureusement faite d'un bon drap d'cosse, et non de ces camelots lgers de France ! Non loin des sources du Forth, qu'alimentent les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gu que franchit le hros pour chapper aux soldats du duc de Montrose. Ah ! s'il avait connu les sombres retraites de notre houillre, il aurait pu y dfier toutes les recherches ! vous le voyez, mes amis, on ne peut faire un pas dans cette contre, merveilleuse tant de titres, sans rencontrer ces souvenirs du pass dont s'est inspir Walter Scott, lorsqu'il a paraphras en strophes magnifiques l'appel aux armes du clan des Mac Gregor ! -- Tout cela est bien dit, monsieur Starr, rpliqua Jack Ryan, mais, s'il est vrai que Nichol Jarvie resta suspendu par le fond de sa culotte, que devient notre proverbe : Bien malin celui qui pourra jamais prendre la culotte d'un cossais ? -- Ma foi, Jack, tu as raison, rpondit en riant James Starr, et cela prouve tout simplement que, ce jour-l, notre bailli n'tait pas vtu la mode de ses anctres ! -- Il eut tort, monsieur Starr ! -- Je n'en disconviens pas, Jack ! L'attelage, aprs avoir gravi les abruptes rives du torrent, redescendit dans une valle sans arbres, sans eaux, uniquement couverte d'une maigre bruyre. En certains endroits, quelques tas de pierres s'levaient en pyramides. Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque passant, autrefois, devait y apporter une pierre, pour honorer le hros couch sous ces tombes. De l est venu le dicton galique : Malheur qui passe devant un cairn sans y dposer la pierre du dernier salut ! Si les fils avaient conserv la foi de leurs pres, ces amas de pierres seraient maintenant des collines. En vrit, dans cette contre, tout contribue dvelopper cette posie naturelle inne au coeur des montagnards ! Il en est ainsi de tous les pays de montagne. L'imagination y est surexcite par ces merveilles, et, si les Grecs eussent habit un pays de plaines, ils n'auraient jamais invent la mythologie antique ! Pendant ces discours et bien d'autres, la voiture s'enfonait dans les dfils d'une valle troite, qui et t trs propice aux bats des brawnies familiers de la grande Meg Mrillies. Le petit lac d'Arklet fut laiss sur la gauche, et une route pente raide se prsenta, qui conduisait l'auberge de Stronachlacar, sur la rive du lac Katrine. L, au musoir d'une lgre estacade, se balanait un petit steam-boat, qui portait naturellement le nom de _Rob-Roy_. Les voyageurs s'y embarqurent aussitt : il allait partir. Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur qui ne dpasse jamais deux milles. Les premires collines du littoral sont encore empreintes d'un grand caractre. Voil donc ce lac, s'cria James Starr, que l'on a justement compar une longue anguille ! On affirme qu'il ne gle jamais. Je n'en sais rien, mais ce qu'il ne faut point oublier, c'est qu'il a servi de thtre aux exploits de la _Dame du lac_. Je suis certain que, si notre ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore sa surface l'ombre lgre de la belle Hlne Douglas ! -- Certainement, monsieur Starr, rpondit Jack Ryan, et pourquoi ne la verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la houillre sur les eaux du lac Malcolm ? En cet instant, les sons clairs d'une cornemuse se firent entendre l'arrire du _Rob-Roy_. L, un Highlander en costume national prludait, sur son bag-pipe trois bourdons, dont le plus gros sonnait le _sol_, le second le _si_, et le plus petit l'octave du gros. Quant au chalumeau, perc de huit trous, il donnait une gamme de _sol_ majeur dont le _fa_ tait naturel. Le refrain du Highlander tait un chant simple, doux et naf. On peut croire, vritablement, que ces mlodies nationales n'ont t composes par personne, qu'elles sont un mlange naturel du souffle de la brise, du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain, qui revenait intervalles rguliers, tait bizarre. Sa phrase se composait de trois mesures deux temps, et d'une mesure trois temps, finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille poque, il tait en majeur, et l'on et pu l'crire comme suit, dans ce langage chiffr qui donne, non les notes, mais les intervalles des tons : 5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22 1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11 Un homme vritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des lacs d'cosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander l'accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne, consacr aux potiques lgendes de la vieille Caldonie : Beaux lacs aux ondes dormantes, Gardez jamais Vos lgendes charmantes, Beaux lacs cossais ! Sur vos bords on trouve la trace De ces hros tant regretts, Ces descendants de noble race, Que notre Walter a chants ! Voici la tour o les sorcires Prparaient leur repas frugal; L, les vastes champs de bruyres, O revient l'ombre de Fingal. Ici passent dans la nuit sombre Les folles danses des lutins. L, sinistre, apparat dans l'ombre La face des vieux Puritains ! Et parmi les rochers sauvages, Le soir, on peut surprendre encore Waverley, qui, vers vos rivages, Entrane Flora Mac Ivor ! La Dame du Lac vient sans doute Errer l sur son palefroi, Et Diana, non loin, coute Rsonner le cor de Rob Roy ! N'a-t-on pas entendu nagure Fergus au milieu de ses clans, Entonnant ses pibrochs de guerre, Rveiller l'cho des Highlands Si loin de vous, lacs potiques, Que le destin mne nos pas, Ravins, rochers, grottes antiques, Nos yeux ne vous oublieront pas ! vision trop tt finie, Vers nous ne peux-tu revenir A toi, vieille Caldonie, A toi, tout notre souvenir ! Beaux lacs aux ondes dormantes, Gardez jamais Vos lgendes charmantes, Beaux lacs cossais ! Il tait trois heures du soir. Les rives occidentales du lac Katrine, moins accidentes, se dtachaient alors dans le double cadre du Ben An et du Ben venue. Dj, un demi-mille, se dessinait l'troit bassin, au fond duquel le _Rob-Roy_ allait dbarquer les voyageurs, qui se rendaient Stirling par Callander. Nell tait comme puise par la tension continue de son esprit. Un seul mot sortait de ses lvres : Mon Dieu ! mon Dieu ! chaque fois qu'un nouveau sujet d'admiration s'offrait sa vue. Il lui fallait quelques heures de repos, ne ft-ce que pour fixer plus durablement le souvenir de tant de merveilles. A ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda la jeune fille avec motion et lui dit : Nell, ma chre Nell, bientt nous serons rentrs dans notre sombre domaine ! Ne regretteras-tu rien de ce que tu as vu pendant ces quelques heures passes la pleine lumire du jour ? -- Non, Harry, rpondit la jeune fille. Je me souviendrai, mais c'est avec bonheur que je rentrerai avec toi dans notre bien-aime houillre. -- Nell, demanda Harry d'une voix dont il voulait en vain contenir l'motion, veux-tu qu'un lien sacr nous unisse jamais devant Dieu et devant les hommes ? veux-tu de moi pour poux ? -- Je le veux, Harry, rpondit Nell, en le regardant de ses yeux si purs, je le veux, si tu crois que je puisse suffire ta vie... Nell n'avait pas achev cette phrase, dans laquelle se rsumait tout l'avenir d'Harry, qu'un inexplicable phnomne se produisait. Le _Rob-Roy_, bien qu'il ft encore un demi-mille de la rive, prouvait un choc brusque. Sa quille venait de heurter le fond du lac, et sa machine, malgr tous ses efforts, ne put l'en arracher. Et si cet accident tait arriv, c'est que, dans sa portion orientale, le lac Katrine venait de se vider presque subitement, comme si une immense fissure se ft ouverte sous son lit. En quelques secondes, il s'tait assch, ainsi qu'un littoral au plus bas d'une grande mare d'quinoxe. Presque tout son contenu avait fui travers les entrailles du sol. Mes amis, s'tait cri James Starr, comme si la cause du phnomne se ft soudain rvle son esprit, Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle ! XIX Une dernire menace Ce jour-l, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient d'une faon rgulire. On entendait au loin le fracas des cartouches de dynamite, faisant clater le filon carbonifre. Ici, c'taient les coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; l, le grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles de grs ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air aspir par les machines fusait travers les galeries d'aration. Les portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes pousses. Dans les tunnels infrieurs, les trains de wagonnets, mus mcaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles l'heure, et les timbres automatiques prvenaient les ouvriers de se blottir dans les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relche, hales par les normes tambours des machines installes la surface du sol. Les disques, pousss plein feu, clairaient vivement Coal-city. L'exploitation tait donc conduite avec la plus grande activit. Le filon s'grenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une partie des mineurs se reposait aprs les travaux nocturnes, les quipes de jour travaillaient sans perdre une heure. Simon Ford et Madge, leur dner termin, s'taient installs dans la cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutume. Il fumait sa pipe bourre d'excellent tabac de France. Lorsque les deux poux causaient, c'tait pour parler de Nell, de leur garon, de James Starr, de cette excursion la surface de la terre. O taient-ils ? Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans prouver la nostalgie de la houillre, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ? En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit soudain entendre. C'tait croire qu'une norme cataracte se prcipitait dans la houillre. Simon Ford et Madge s'taient levs brusquement. Presque aussitt les eaux du lac Malcolm se gonflrent. Une haute vague, dferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se briser contre le mur du cottage. Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entrane au premier tage de l'habitation. En mme temps, des cris s'levaient de toutes parts dans Coalcity, menace par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du lac. La terreur tait au comble. Dj quelques familles de mineurs, demi affoles, se prcipitaient vers le tunnel, pour gagner les tages suprieurs. On pouvait craindre que la mer n'et fait irruption dans la houillre, dont les galeries s'enfonaient jusque sous le canal du Nord. La crypte, si vaste qu'elle ft, aurait t entirement noye. Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'et chapp la mort. Mais, au moment o les premiers fuyards atteignaient l'orifice du tunnel, ils se trouvrent en face de Simon Ford, qui avait aussitt quitt le cottage. Arrtez, arrtez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre cit devait tre envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et personne ne lui chapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout danger parat tre cart. -- Et nos compagnons qui sont occups aux travaux du fond ? s'crirent quelques-uns des mineurs. -- Il n'y a rien craindre pour eux, rpondit Simon Ford. L'exploitation se fait un tage suprieur au lit du lac ! Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de l'eau s'tait produit subitement; mais, rparti l'tage infrieur de la vaste houillre, il n'avait eu d'autre effet que de surlever de quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'tait donc pas compromise, et l'on pouvait esprer que l'inondation, entrane dans les plus basses profondeurs de la houillre, encore inexploites, n'aurait fait aucune victime. Quant cette inondation, si elle tait due l'panchement d'une nappe intrieure travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau du sol s'tait prcipit par son lit effondr jusqu'aux derniers tages de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant penser qu'il s'agissait l d'un simple accident, tel qu'il s'en produit quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne. Mais, le soir mme, on savait quoi s'en tenir. Les journaux du comt publiaient le rcit de cet trange phnomne, dont le lac Katrine avait t le thtre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui taient revenus en toute hte au cottage, confirmaient ces nouvelles, et apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait des dgts matriels dans la Nouvelle-Aberfoyle. Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'tait subitement effondr. Ses eaux avaient fait irruption travers une large fissure jusque dans la houillre. Au lac favori du romancier cossais, il ne restait plus de quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, -- du moins dans toute sa partie mridionale. Un tang de quelques acres, voil quoi il tait rduit, l o son lit se trouvait en contrebas de la portion effondre. Quel retentissement eut cet vnement bizarre ! C'tait la premire fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu' rayer celui-ci des cartes du Royaume-Uni, jusqu' ce qu'on l'et rempli de nouveau -- par souscription publique --, aprs avoir pralablement bouch la fissure. Walter Scott en ft mort de dsespoir, -- s'il et encore t de ce monde ! Aprs tout, l'accident tait explicable. En effet, entre la profonde cavit et le lit du lac, l'tage des terrains secondaires se rduisait une mince couche, par suite d'une disposition gologique particulire du massif. Mais, si cet boulement semblait tre d une cause naturelle, James Starr, Simon et Harry Ford se demandrent, eux, s'il ne fallait pas l'attribuer la malveillance. Les soupons taient revenus avec plus de force leur esprit. Le gnie malfaisant allait-il donc recommencer ses entreprises contre les exploitants de la riche houillre ? Quelques jours aprs, James Starr en causait au cottage avec le vieil overman et son fils. Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse s'expliquer de lui-mme, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la catgorie de ceux dont nous recherchons encore la cause ! -- Je pense comme vous, monsieur James, rpondit Simon Ford; mais, si vous m'en croyez, n'bruitons rien et faisons notre enqute nous-mmes. -- Oh ! s'cria l'ingnieur, j'en connais le rsultat d'avance ! -- Eh ! quel sera-t-il ? -- Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le malfaiteur ! -- Cependant il existe ! rpondit Simon Ford. O se cache-t-il ? Un seul tre, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener bien une ide aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ? vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque gnie de la houillre, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! Il va sans dire que Nell, autant que possible, tait tenue en dehors de ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au dsir qu'on avait de ne lui en rien laisser souponner. Son attitude tmoignait, toutefois, qu'elle partageait les proccupations de sa famille adoptive. Sa figure attriste portait la marque des combats intrieurs qui l'agitaient. Quoi qu'il en soit, il fut rsolu que James Starr, Simon et Harry Ford retourneraient sur le lieu mme de l'boulement, et qu'ils essaieraient de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlrent personne de leur projet. A qui n'et pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument inadmissible. Quelques jours aprs, tous trois, montant un lger canot que manoeuvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du lac Katrine. Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient t attaqus coups de mine. Les traces noircies taient encore visibles, car les eaux avaient baiss par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver jusqu' la base de la substruction. Cette chute d'une portion des votes du dme avait t prmdite, puis excute de main d'homme. Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui serait arriv, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement et ouvert passage aux eaux d'une mer ! -- Oui ! s'cria le vieil overman avec un sentiment de fiert, il n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais, encore une fois, quel intrt peut avoir un tre quelconque la ruine de notre exploitation ?. -- C'est incomprhensible, rpondit James Starr. Il ne s'agit pas l d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre o ils s'abritent, se rpandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels mfaits, depuis trois ans, auraient rvl leur existence ! Il ne s'agit pas, non plus, comme j'y ai pens quelquefois, de contrebandiers ou de faux monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignor de ces immenses cavernes leur coupable industrie, et intresss par suite nous en chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a jur la perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un intrt le pousse chercher tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a voue ! Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre qu'il prpare ses embches, mais l'intelligence qu'il y dploie fait de lui un tre redoutable. Mes amis, il possde mieux que nous tous les secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il chappe toutes nos recherches ! C'est un homme du mtier, un habile parmi les habiles, coup sr, Simon. Ce que nous avons surpris de sa faon d'oprer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupons puissent se porter ? Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'teint pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se passe est l'oeuvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui exige que vous voquiez sur ce point jusqu' vos plus lointains souvenirs ! Simon Ford ne rpondit pas. On voyait que l'honnte overman, avant de s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son pass. Enfin, relevant la tte : Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait de mal personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un ennemi, un seul ! -- Ah ! s'cria l'ingnieur, si Nell voulait enfin parler ! -- Monsieur Starr, et vous, mon pre, rpondit Harry, je vous en supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enqute ! N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens dj anxieuse et tourmente. Il est certain pour moi que son coeur contient grand-peine un secret qui l'touffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle n'a rien dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez instruits aussitt. -- Soit, Harry, rpondit l'ingnieur, et cependant ce silence, si Nell sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! Et comme Harry allait se rcrier : Sois tranquille, ajouta l'ingnieur. Nous ne dirons rien celle qui doit tre ta femme. -- Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon pre ! -- Mon garon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton mariage se fera. -- vous tiendrez lieu de pre Nell, monsieur James ? -- Comptez sur moi, Simon , rpondit l'ingnieur. James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent rien du rsultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la houillre, l'effondrement des votes resta l'tat de simple accident. Il n'y avait qu'un lac de moins en cosse. Nell avait peu peu repris ses occupations habituelles. De cette visite la surface du comt, elle avait gard d'imprissables souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette initiation la vie du dehors ne lui avait laiss aucun regret. Elle aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine o, femme, elle continuerait de demeurer, aprs y avoir vcu enfant et jeune fille. Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments afflurent au cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier y apporter les siens. On le surprenait aussi tudier au loin ses meilleures chansons pour une fte laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part. Mais il arriva que, pendant le mois qui prcda le mariage, la Nouvelle-Aberfoyle fut plus prouve qu'elle ne l'avait jamais t. On et dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient principalement dans les travaux du fond, sans que la vritable cause pt en tre connue. Ainsi, un incendie dvora le boisage d'une galerie infrieure, et on retrouva la lampe que l'incendiaire avait employe. Harry et ses compagnons durent risquer leur vie pour arrter ce feu, qui menaait de dtruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les extincteurs, remplis d'une eau charge d'acide carbonique, dont la houillre tait prudemment pourvue. Une autre fois, ce fut un boulement d la rupture des tanons d'un puits, et James Starr constata que ces tanons avaient t pralablement attaqus la scie. Harry, qui surveillait les travaux sur ce point, fut enseveli sous les dcombres et n'chappa que par miracle la mort. Quelques jours aprs, sur le tramway traction mcanique, le train de wagonnets sur lequel Harry tait mont, tamponna un obstacle et fut culbut. On reconnut ensuite qu'une poutre avait t place en travers de la voie. Bref, ces faits se multiplirent tellement, qu'une sorte de panique se dclara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la prsence de leurs chefs pour les retenir sur les travaux. Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! rptait Simon Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! On recommena les recherches. La police du comt se tint sur pied nuit et jour, mais elle ne put rien dcouvrir. James Starr dfendit Harry, que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer jamais seul hors du centre des travaux. On en agit de mme l'gard de Nell, laquelle, sur les instances de Harry, on cachait, nanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui pouvaient lui rappeler le souvenir du pass. Simon Ford et Madge la gardaient jour et nuit avec une sorte de svrit, ou plutt de sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas une remarque, pas une plainte ne lui chappa. Se disait-elle que si l'on en agissait ainsi, c'tait dans son intrt ? Oui, probablement. Toutefois, elle aussi, sa faon, semblait veiller sur les autres, et ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait taient runis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature, d'ordinaire plus rserve qu'expansive. La nuit une fois passe, elle tait debout, avant tous les autres. Son inquitude la reprenait ds le matin, l'heure de la sortie pour les travaux du fond. Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage ft un fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrvocable, la malveillance, devenue inutile, dsarmerait, et que Nell ne se sentirait en sret que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience tait d'ailleurs partage par James Starr aussi bien que par Simon Ford et Madge. Chacun comptait les jours. La vrit est que chacun tait sous le coup des plus sinistres pressentiments. Cet ennemi cach, qu'on ne savait o prendre et comment combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne lui tait sans doute indiffrent. Cet acte solennel du mariage d'Harry et de la jeune fille pouvait donc tre l'occasion de quelque machination nouvelle de sa haine. Un matin, huit jours avant l'poque convenue pour la crmonie, Nell, pousse sans doute par quelque sinistre pressentiment, tait parvenue sortir la premire du cottage, dont elle voulait observer les abords. Arrive au seuil, un cri d'indicible angoisse s'chappa de sa bouche. Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge, Simon et Harry prs de la jeune fille. Nell tait ple comme la mort, le visage boulevers, les traits empreints d'une pouvante inexprimable. Hors d'tat de parler, son regard tait fix sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa main crispe y dsignait ces lignes, qui avaient t traces pendant la nuit et dont la vue la terrifiait : Simon Ford, tu m'as vol le dernier filon de nos vieilles houillres ! Harry, ton fils, m'a vol Nell ! Malheur vous ! malheur tous ! malheur la Nouvelle-Aberfoyle ! SILFAX. Silfax ! s'crirent la fois Simon Ford et Madge. -- Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le regard se portait alternativement de son pre la jeune fille. -- Silfax ! rptait Nell avec dsespoir, Silfax ! Et tout son tre frmissait en murmurant ce nom, pendant que Madge, s'emparant d'elle, la reconduisait presque de force sa chambre. James Starr tait accouru. Aprs avoir lu et relu la phrase menaante : La main qui a trac ces lignes, dit-il, est celle qui m'avait crit la lettre contradictoire de la vtre, Simon ! Cet homme se nomme Silfax ! Je vois votre trouble que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ? XX Le pnitent Ce nom avait t toute une rvlation pour le vieil overman. C'tait celui du dernier pnitent de la fosse Dochart. Autrefois, avant l'invention de la lampe de sret, Simon Ford avait connu cet homme farouche, qui, au risque de sa vie, allait chaque jour provoquer les explosions partielles du grisou. Il avait vu cet tre trange, rdant dans la mine, toujours accompagn d'un norme harfang, sorte de chouette monstrueuse, qui l'aidait dans son prilleux mtier en portant une mche enflamme l o la main de Silfax ne pouvait atteindre. Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en mme temps que lui, une petite orpheline, ne dans la mine et qui n'avait plus pour parent que lui, son arrire-grand-pre. Cette enfant, videmment, c'tait Nell. Depuis quinze ans, tous deux auraient donc vcu dans quelque secret abme, jusqu'au jour o Nell fut sauve par Harry. Le vieil overman, en proie la fois un sentiment de piti et de colre, communiqua l'ingnieur et son fils ce que la vue de ce nom de Silfax venait de lui rvler. Cela claircissait toute la situation. Silfax tait l'tre mystrieux vainement cherch dans les profondeurs de la Nouvelle Aberfoyle ! Ainsi, vous l'avez connu, Simon ? demanda l'ingnieur. -- Oui, en vrit, rpondit l'overman. L'homme au harfang ! Il n'tait dj plus jeune. Il devait avoir quinze ou vingt ans de plus que moi. Une sorte de sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour ne craindre ni l'eau ni le feu ! C'tait par got qu'il avait choisi le mtier de pnitent, dont peu se souciaient. Cette dangereuse profession avait drang ses ides. On le disait mchant, et il n'tait peut-tre que fou. Sa force tait prodigieuse. Il connaissait la houillre comme pas un, -- aussi bien que moi tout au moins. On lui accordait une certaine aisance. Ma foi, je le croyais mort depuis bien des annes. -- Mais, reprit James Starr, qu'entend-il par ces mots : Tu m'as vol le dernier filon de nos vieilles houillres ? -- Ah ! voil, rpondit Simon Ford. Il y a longtemps dj, Silfax, dont la cervelle, je vous l'ai dit, a toujours t drange, prtendait avoir des droits sur l'ancienne Aberfoyle. Aussi son humeur devenait-elle de plus en plus farouche mesure que la fosse Dochart, -- sa fosse ! -- s'puisait ! Il semblait que ce fussent ses propres entrailles que chaque coup de pic lui arracht du corps ! -- Tu dois te. souvenir de cela, Madge ? -- Oui, Simon, rpondit la vieille cossaise. -- Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford, depuis que j'ai vu le nom de Silfax sur cette porte; mais, je le rpte, je le croyais mort, et je ne pouvais imaginer que cet tre malfaisant, que nous avons tant cherch, ft l'ancien pnitent de la fosse Dochart ! -- En effet, dit James Starr, tout s'explique. Un hasard a rvl Silfax l'existence du nouveau gisement. Dans son gosme de fou, il aura voulu s'en constituer le dfenseur, vivant dans la houillre, la parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret, Simon, et su que vous me demandiez en toute hte au cottage. De l, cette lettre contradictoire de la vtre; de l, aprs mon arrive, le bloc de pierre lanc contre Harry et les chelles dtruites du puits Yarow; de l, l'obturation des fissures la paroi du nouveau gisement; de l, enfin, notre squestration, puis notre dlivrance, qui s'est accomplie grce la secourable Nell, sans doute, l'insu et malgr ce Silfax ! -- Vous venez de raconter les choses comme elles ont videmment d se passer, monsieur James, rpondit Simon Ford. Le vieux pnitent est certainement fou, maintenant ! -- Cela vaut mieux, dit Madge. -- Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tte, car ce doit tre une folie terrible que la sienne ! Ah ! je comprends que Nell ne puisse songer lui sans pouvante, et je comprends aussi qu'elle n'ait pas voulu dnoncer son grand-pre ! Quelles tristes annes elle a d passer prs de ce vieillard ! -- Bien tristes ! rpondit Simon Ford, entre ce sauvage et son harfang, non moins sauvage que lui ! Car, bien sr, il n'est pas mort, cet oiseau ! Ce ne peut tre que lui qui a teint notre lampe, lui qui a failli couper la corde laquelle taient suspendus Harry et Nell !... -- Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du mariage de sa petite-fille avec notre fils semble avoir exaspr la rancune et redoubl la rage de Silfax ! -- Le mariage de Nell avec le fils de celui qu'il accuse de lui avoir vol le dernier gisement des Aberfoyle ne peut, en effet, qu'avoir port son irritation au comble ! reprit Simon Ford. -- Il faudra pourtant bien qu'il prenne son parti de cette union ! s'cria Harry. Si tranger qu'il soit la vie commune, on finira bien par l'amener reconnatre que la nouvelle existence de Nell vaut mieux que celle qu'il lui faisait dans les abmes de la houillre ! Je suis sr, monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur lui, nous parviendrions lui faire entendre raison !... -- On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre Harry ! rpondit l'ingnieur. Mieux vaut sans doute connatre son ennemi que l'ignorer, mais tout n'est pas fini, parce que nous savons aujourd'hui ce qu'il est. Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour commencer, Harry, il faut interroger Nell ! Il le faut ! Elle comprendra que, l'heure qu'il est, son silence n'aurait plus de raison. Dans l'intrt mme de son grand-pre, il convient qu'elle parle. Il importe autant pour lui que pour nous, que nous puissions mettre nant ses sinistres projets. -- Je ne doute pas, monsieur Starr, rpondit Harry, que Nell ne vienne de son propre mouvement au-devant de vos questions. Vous le savez maintenant, c'est par conscience, c'est par devoir qu'elle s'est tue jusqu'ici. C'est par devoir, c'est par conscience qu'elle parlera ds que vous le voudrez. Ma mre a bien fait de la reconduire dans sa chambre. Elle avait grand besoin de se recueillir, mais je vais l'aller chercher... -- C'est inutile, Harry , dit d'une voix ferme et claire la jeune fille, qui entrait au moment mme dans la grande salle du cottage. Nell tait ple. Ses yeux disaient combien elle avait pleur; mais on la sentait rsolue la dmarche que sa loyaut lui commandait en ce moment. Nell ! s'tait cri Harry, en s'lanant vers la jeune fille. -- Harry, rpondit Nell, qui d'un geste arrta son fianc, ton pre, ta mre et toi, il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Il faut que vous n'ignoriez rien non plus, monsieur Starr, de ce qui concerne l'enfant que vous avez accueillie sans la connatre et qu'Harry pour son malheur, hlas ! a tire de l'abme. -- Nell ! s'cria Harry. -- Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant silence Harry. -- Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je n'ai jamais connu de mre que le jour o je suis entre ici, ajouta-t-elle en regardant Madge. -- Que ce jour soit bni, ma fille ! rpondit la vieille cossaise. -- Je n'ai jamais connu de pre que le jour o j'ai vu Simon Ford, reprit Nell, et d'ami que le jour o la main d'Harry a touch la mienne ! Seule, j'ai vcu pendant quinze ans, dans les recoins les plus reculs de la mine, avec mon grand-pre. Avec lui, c'est beaucoup dire. Par lui serait plus juste. Je le voyais peine. Lorsqu'il disparut de l'ancienne Aberfoyle, il se rfugia dans ces profondeurs que lui seul connaissait. A sa faon, il tait alors bon pour moi, quoique effrayant. Il me nourrissait de ce qu'il allait chercher au-dehors; mais j'ai le vague souvenir que, d'abord, pendant mes plus jeunes annes, j'ai eu pour nourrice une chvre, dont la perte m'a bien dsole. Grand-pre, me voyant si chagrine, la remplaa d'abord par un autre animal, -- un chien, me dit-il. Malheureusement, ce chien tait gai. Il aboyait. Grand-pre n'aimait pas la gaiet. Il avait horreur du bruit. Il m'avait appris le silence, et n'avait pu l'apprendre au chien. Le pauvre animal disparut presque aussitt. Grand-pre avait pour compagnon un oiseau farouche, un harfang, qui d'abord me fit horreur; mais cet oiseau, malgr la rpulsion qu'il m'inspirait, me prit en une telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en tait venu m'obir mieux qu' son matre, et cela mme m'inquitait pour lui. Grand-pre tait jaloux. Le harfang et moi, nous nous cachions le plus que nous pouvions d'tre trop bien ensemble ! Nous comprenions qu'il le fallait !... Mais c'est trop vous parler de moi ! C'est de vous qu'il s'agit... -- Non, ma fille, rpondit James Starr. Dis les choses comme elles te viennent. -- Mon grand-pre, reprit Nell, avait toujours vu d'un trs mauvais œil votre voisinage dans la houillre. L'espace ne manquait pas, cependant. C'tait loin, bien loin de vous qu'il se choisissait des refuges. Cela lui dplaisait de vous sentir l. Quand je le questionnais sur les gens de l-haut, son visage s'assombrissait, il ne rpondait pas et devenait comme muet pour longtemps. Mais o sa colre clata, ce fut quand il s'aperut que, ne vous contentant plus du vieux domaine, vous sembliez vouloir empiter sur le sien. Il jura que si vous parveniez pntrer dans la nouvelle houillre, connue de lui seul jusqu'alors, vous pririez ! Malgr son ge, sa force est encore extraordinaire, et ses menaces me firent trembler pour vous et pour lui. -- Continue, Nell, dit Simon Ford la jeune fille, qui s'tait interrompue un instant, comme pour mieux rassembler ses souvenirs. -- Aprs votre premire tentative, reprit Nell, ds que grand pre vous vit pntrer dans la galerie de la Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha l'ouverture et en fit une prison pour vous. Je ne vous connaissais que comme des ombres, vaguement entrevues dans l'obscure houillre; mais je ne pus supporter l'ide que des chrtiens allaient mourir de faim dans ces profondeurs, et, au risque d'tre prise sur le fait, je parvins vous procurer pendant quelques jours un peu d'eau et de pain !... J'aurais voulu vous guider au-dehors, mais il tait si difficile de tromper la surveillance de mon grand-pre ! vous alliez mourir ! Jack Ryan et ses compagnons arrivrent... Dieu a permis que je les aie rencontrs ce jour-l ! Je les entranai jusqu' vous. Au retour, mon grand-pre me surprit. Sa colre contre moi fut terrible. Je crus que j'allais prir de sa main ! Depuis lors, la vie devint insupportable pour moi. Les ides de mon grand-pre s'garrent tout fait. Il se proclamait le roi de l'ombre et du feu ! Quand il entendait vos pics frapper ces filons qu'il regardait comme les siens, il devenait furieux et me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible; tant il me gardait de prs. Enfin, il y a trois mois, dans un accs de dmence sans nom, il me descendit dans l'abme o vous m'avez trouve, et il disparut, aprs avoir vainement appel l'harfang, qui resta fidlement prs de moi. Depuis quand tais-je l ? je l'ignore ! Tout ce que je sais, c'est que je me sentais mourir, quand tu es arriv, mon Harry, et quand tu m'as sauve ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux Silfax ne peut pas tre la femme d'Harry Ford, puisqu'il y va de ta vie, de votre vie tous ! -- Nell ! s'cria Harry. -- Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il n'est qu'un moyen de conjurer votre perte : c'est que je retourne prs de mon grand-pre. Il menace toute la Nouvelle-Aberfoyle !... C'est une me incapable de pardon, et nul ne peut savoir ce que le gnie de la vengeance lui aura inspir ! Mon devoir est clair. Je serais la plus misrable des cratures si j'hsitais l'accomplir. Adieu ! et merci ! vous m'avez fait connatre le bonheur ds ce monde ! Quoi qu'il arrive, pensez que mon coeur tout entier restera au milieu de vous ! A ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de douleur, s'taient levs. Quoi, Nell ! s'crirent-ils avec dsespoir, tu voudrais nous quitter ! James Starr les carta d'un geste plein d'autorit, et, allant droit Nell, il lui prit les deux mains. C'est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que tu devais dire; mais voici ce que nous avons te rpondre. Nous ne te laisserons pas partir, et, s'il le faut, nous te retiendrons par la force. Nous crois-tu donc capables de cette lchet d'accepter ton offre gnreuse ? Les menaces de Silfax sont redoutables, soit ! Mais, aprs tout, un homme n'est qu'un homme, et nous prendrons nos prcautions. Cependant, peux-tu, dans l'intrt de Silfax mme, nous renseigner sur ses habitudes, nous dire o il se cache ? Nous ne voulons qu'une chose : le mettre hors d'tat de nuire, et peut-tre le ramener la raison. -- Vous voulez l'impossible, rpondit Nell. Mon grand-pre est partout et nulle part. Je n'ai jamais connu ses retraites ! Je ne l'ai jamais vu endormi. Quand il avait trouv quelque refuge, il me laissait seule et disparaissait. Lorsque j'ai pris ma rsolution, monsieur Starr, je savais tout ce que vous pouviez me rpondre. Croyez-moi ! Il n'y a qu'un moyen de dsarmer mon grand-pre : c'est que je parvienne le retrouver. Il est invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous comment il aurait dcouvert vos plus secrtes penses, depuis la lettre crite M. Starr, jusqu'au projet de mon mariage avec Harry, s'il n'avait pas l'inexplicable facult de tout savoir. Mon grand-pre, autant que je puis en juger, est, dans sa folie mme, un homme puissant par l'esprit. Autrefois, il lui est arriv de me dire de grandes choses. Il m'a appris Dieu, et ne m'a trompe que sur un point : c'est quand il m'a fait croire que tous les hommes taient perfides, lorsqu'il a voulu m'inspirer sa haine contre l'humanit tout entire. Lorsque Harry m'a rapporte dans ce cottage, vous avez pens que j'tais ignorante seulement ! J'tais plus que cela. J'tais pouvante ! Ah ! pardonnez-moi ! mais, pendant quelques jours, je me suis crue au pouvoir des mchants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a commenc ramener mon esprit au vrai, c'est vous, Madge, non par vos paroles, mais par le spectacle de votre vie, alors que je vous voyais aime et respecte de votre mari et de votre fils ! Puis, quand j'ai vu ces travailleurs, heureux et bons, vnrer M. Starr, dont je les ai crus d'abord les esclaves, lorsque pour la premire fois j'ai vu toute la population d'Aberfoyle venir la chapelle, s'y agenouiller, prier Dieu et le remercier de ses bonts infinies, alors je me suis dit : Mon grand-pre m'a trompe ! Mais aujourd'hui, claire par ce que vous m'avez appris, je pense qu'il s'est tromp lui-mme ! Je vais donc reprendre les chemins secrets par lesquels je l'accompagnais autrefois. Il doit me guetter ! Je l'appellerai... il m'entendra, et qui sait si, en retournant vers lui, je ne le ramnerai pas la vrit ? Tous avaient laiss parler la jeune fille. Chacun sentait qu'il devait lui tre bon d'ouvrir son coeur tout entier ses amis, au moment o, dans sa gnreuse illusion, elle croyait qu'elle allait les quitter pour toujours. Mais quand, puise, les yeux pleins de larmes, elle se tut, Harry, se tournant vers Madge, dit : Ma mre, que penseriez-vous de l'homme qui abandonnerait la noble fille que vous venez d'entendre ? -- Je penserais, rpondit Madge, que cet homme est un lche, et, s'il tait mon fils, je le renierais, je le maudirais ! -- Nell, tu as entendu notre mre, reprit Harry. O que tu ailles, je te suivrai. Si tu persistes partir, nous partirons ensemble... -- Harry ! Harry ! s'cria Nell. Mais l'motion tait trop forte. On vit blmir les lvres de la jeune fille, et elle tomba dans les bras de Madge, qui pria l'ingnieur, Simon et Harry de la laisser seule avec elle. XXI Le mariage de Nell On se spara, mais il fut d'abord convenu que les htes du cottage seraient plus que jamais sur leurs gardes. La menace du vieux Silfax tait trop directe pour qu'il n'en ft pas tenu compte. C'tait se demander si l'ancien pnitent ne disposait pas de quelque moyen terrible qui pouvait anantir toute l'Aberfoyle. Des gardiens arms furent donc posts aux diverses issues de la houillre, avec ordre de veiller jour et nuit. Tout tranger la mine dut tre amen devant James Starr, afin qu'il pt constater son identit. On ne craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au courant des menaces dont la colonie souterraine tait l'objet. Silfax n'ayant aucune intelligence dans la place, il n'y avait nulle trahison craindre. On fit connatre Nell toutes les mesures de sret qui venaient d'tre prises, et, sans qu'elle ft rassure compltement, elle retrouva quelque tranquillit. Mais la rsolution d'Harry de la suivre partout o elle irait, avait plus que tout contribu lui arracher la promesse de ne pas s'enfuir. Pendant la semaine qui prcda le mariage de Nell et d'Harry, aucun incident ne troubla la Nouvelle-Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se dpartir de la surveillance organise, revinrent-ils de cette panique, qui avait failli compromettre l'exploitation. Cependant James Starr continuait faire rechercher le vieux Silfax. Le vindicatif vieillard ayant dclar que Nell n'pouserait jamais Harry, on devait admettre qu'il ne reculerait devant rien pour empcher ce mariage. Le mieux aurait t de s'emparer de sa personne, tout en respectant sa vie. L'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle fut donc minutieusement recommence. On fouilla les galeries jusque dans les tages suprieurs qui affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, Irvine. On supposait avec raison que c'tait par le vieux chteau que Silfax communiquait avec l'extrieur et qu'il s'approvisionnait des choses ncessaires sa misrable existence, soit en achetant, soit en maraudant. Quant aux Dames de feu , James Starr eut la pense que quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette partie de la houillre, avait pu tre allum par Silfax et produire ce phnomne. Il ne se trompait pas. Mais les recherches furent vaines. James Starr, pendant cette lutte de tous les instants contre un tre insaisissable, fut, sans en rien faire voir, le plus malheureux des hommes. A mesure que s'approchait le jour du mariage, ses craintes s'accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en faire part au vieil overman, qui devint bientt plus inquiet que lui. Enfin le jour arriva. Silfax n'avait pas donn signe de vie. Ds le matin, toute la population de Coal-city fut sur pied. Les travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient t suspendus. Chefs et ouvriers tenaient rendre hommage au vieil overman et son fils. Ce n'tait que payer une dette de reconnaissance aux deux hommes hardis et persvrants, qui avaient rendu la houillre la prosprit d'autrefois. C'tait onze heures, dans la chapelle de Saint-Gilles, leve sur la rive du lac Malcolm, que la crmonie allait s'accomplir. A l'heure dite, on vit sortir du cottage Harry donnant le bras sa mre, Simon Ford donnant le bras Nell. Suivaient l'ingnieur James Starr, impassible en apparence, mais au fond s'attendant tout, et Jack Ryan, superbe dans ses habits de piper. Puis, venaient les autres ingnieurs de la mine, les notables de Coal-city, les amis, les compagnons du vieil overman, tous les membres de cette grande famille de mineurs, qui formait la population spciale de la Nouvelle-Aberfoyle. Au-dehors, il faisait une de ces journes torrides du mois d'aot, qui sont particulirement pnibles dans les pays du Nord. L'air orageux pntrait jusque dans les profondeurs de la houillre, o la temprature s'tait leve d'une faon anormale. L'atmosphre s'y saturait d'lectricit, travers les puits d'aration et le vaste tunnel de Malcolm. On aurait pu constater -- phnomne assez rare -- que le baromtre, Coal-city, avait baiss d'une quantit considrable. C'tait se demander, vraiment, si quelque orage n'allait pas clater sous la vote de schiste, qui formait le ciel de l'immense crypte. Mais la vrit est que personne, au-dedans, ne se proccupait des menaces atmosphriques du dehors. Chacun, cela va sans dire, avait revtu ses plus beaux habits pour la circonstance. Madge portait un costume qui rappelait ceux du vieux temps. Elle tait coiffe d'un toy , comme les anciennes matrones, et sur ses paules flottait le rokelay , sorte de mantille quadrille que les cossaises portent avec une certaine lgance. Nell s'tait promis de ne rien laisser voir des agitations de sa pense. Elle dfendit son coeur de battre, ses secrtes angoisses de se trahir, et la courageuse enfant parvint montrer tous un visage calme et recueilli. Elle tait simplement mise, et la simplicit de son vtement, qu'elle avait prfr des ajustements plus riches, ajoutait encore au charme de sa personne. Sa seule coiffure tait un snood , ruban de couleurs varies, dont se parent ordinairement les jeunes Caldoniennes. Simon Ford avait un habit que n'aurait pas dsavou le digne bailli Nichol Jarvie, de Walter Scott. Tout ce monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui avait t luxueusement dcore. Au ciel de Coal-city, les disques lectriques, ravivs par des courants plus intenses, resplendissaient comme autant de soleils. Une atmosphre lumineuse emplissait toute la Nouvelle Aberfoyle. Dans la chapelle, les lampes lectriques projetaient aussi de vives lueurs, et les vitraux coloris brillaient comme des kalidoscopes de feux. C'tait le rvrend William Hobson qui devait officier. A la porte mme de Saint-Gilles, il attendait l'arrive des poux. Le cortge approchait, aprs avoir majestueusement contourn la rive du lac Malcolm. En ce moment, l'orgue se fit entendre, et les deux couples, prcds du rvrend Hobson, se dirigrent vers le chevet de Saint-Gilles. La bndiction cleste fut d'abord appele sur toute l'assistance; puis, Harry et Nell restrent seuls devant le ministre, qui tenait le livre sacr la main. Harry, demanda le rvrend Hobson, voulez-vous prendre Nell pour femme, et jurez-vous de l'aimer toujours ? -- Je le jure, rpondit le jeune homme d'une voix forte. -- Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous prendre pour poux Harry Ford, et... La jeune fille n'avait pas eu le temps de rpondre, qu'une immense clameur retentissait au-dehors. Un de ces normes rochers, formant terrasse, qui surplombait la rive du lac Malcolm, cent pas de la chapelle, venait de s'ouvrir subitement, sans explosion, comme si sa chute et t prpare l'avance. Au-dessous, les eaux s'engouffraient dans une excavation profonde, que personne ne savait exister l. Puis soudain, entre les roches boules, apparut un canot, qu'une pousse vigoureuse lana la surface du lac. Sur ce canot, un vieillard, vtu d'une sombre cagoule, les cheveux hrisss, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, se tenait debout. Il avait la main une lampe Davy, dans laquelle brillait une flamme, protge par la toile mtallique de l'appareil. En mme temps, d'une voix forte, le vieillard criait : Le grisou ! le grisou ! Malheur tous ! malheur ! En ce moment, la lgre odeur qui caractrise l'hydrogne protocarbon se rpandit dans l'atmosphre. Et s'il en tait ainsi, c'est que la chute du rocher avait livr passage une norme quantit de gaz explosif, emmagasin dans d'normes soufflards dont les schistes obturaient l'orifice. Les jets de grisou fusaient vers les votes du dme, sous une pression de cinq six atmosphres. Le vieillard connaissait l'existence de ces soufflards, et il les avait brusquement ouverts, de manire rendre dtonante l'atmosphre de la crypte. Cependant James Starr et quelques autres, quittant prcipitamment la chapelle, s'taient lancs sur la rive. Hors de la mine ! hors de la mine ! cria l'ingnieur, qui, ayant compris l'imminence du danger, vint jeter ce cri d'alarme la porte de Saint-Gilles. Le grisou ! le grisou ! rptait le vieillard, en poussant son canot plus avant sur les eaux du lac. Harry, entranant sa fiance, son pre, sa mre, avait prcipitamment quitt la chapelle. Hors de la mine ! hors de la mine ! rptait James Starr. Il tait trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax tait l, prt accomplir sa dernire menace, prt empcher le mariage de Nell et d'Harry, en ensevelissant toute la population de Coal-city sous les ruines de la houillre. Au-dessus de sa tte, volait son norme harfang, dont le plumage blanc tait tach de points noirs. Mais alors, un homme se prcipita dans les eaux du lac, qui nagea vigoureusement vers le canot. C'tait Jack Ryan. Il s'efforait d'atteindre le fou, avant que celui-ci n'et accompli son oeuvre de destruction. Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et, aprs avoir arrach la mche allume, il la promena dans l'air. Un silence de mort planait sur toute l'assistance atterre. James Starr, rsign, s'tonnait que l'explosion, invitable, n'et pas dj ananti la Nouvelle-Aberfoyle. Silfax, les traits crisps, se rendit compte que le grisou, trop lger pour se maintenir dans les basses couches, s'tait accumul vers les hauteurs du dme. Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax, saisissant dans sa patte la mche incendiaire, comme il faisait autrefois dans les galeries de la fosse Dochart, commena monter vers la haute vote, que le vieillard lui montrait de la main. Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle avait vcu !... A ce moment, Nell s'chappa des bras d'Harry. Calme et inspire tout la fois, elle courut vers la rive du lac, jusqu' la lisire des eaux. Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d'une voix claire, moi ! viens moi ! L'oiseau fidle, tonn, avait hsit un instant. Mais soudain, ayant reconnu la voix de Nell, il avait laiss tomber la mche enflamme dans les eaux du lac, et, traant un large cercle, il tait venu s'abattre aux pieds de la jeune fille. Les hautes couches explosives dans lesquelles le grisou s'tait mlang l'air, n'avaient pas t atteintes ! Alors un cri terrible retentit sous le dme. Ce fut le dernier que jeta le vieux Silfax. A l'instant o Jack Ryan allait mettre la main sur le bordage du canot, le vieillard, voyant sa vengeance lui chapper, s'tait prcipit dans les eaux du lac. Sauvez-le ! sauvez-le ! s'cria Nell d'une voix dchirante. Harry l'entendit. Se jetant son tour la nage, il eut bientt rejoint Jack Ryan et plongea plusieurs reprises. Mais ses efforts furent inutiles. Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie. Elles s'taient jamais refermes sur le vieux Silfax. XXII La lgende du vieux Silfax Six mois aprs ces vnements, le mariage, si trangement interrompu, d'Harry Ford et de Nell, se clbrait dans la chapelle de Saint-Gilles. Aprs que le rvrend Hobson eut bni leur union, les jeunes poux, encore vtus de noir, rentrrent au cottage. James Starr et Simon Ford, dsormais exempts de toute inquitude, prsidrent joyeusement la fte qui suivit la crmonie et se prolongea jusqu'au lendemain. Ce fut dans ces mmorables circonstances que Jack Ryan, revtu de son costume de piper, aprs avoir gonfl d'air l'outre de sa cornemuse, obtint ce triple rsultat de jouer, de chanter et de danser tout la fois, aux applaudissements de toute l'assemble. Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond recommencrent, sous la direction de l'ingnieur James Starr. Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le dire. Ces deux coeurs, tant prouvs, trouvrent dans leur union le bonheur qu'ils mritaient. Quant Simon Ford, l'overman honoraire de la Nouvelle Aberfoyle, il comptait bien vivre assez pour clbrer sa cinquantaine avec la bonne Madge, qui ne demandait pas mieux, d'ailleurs. Et aprs celle-l, pourquoi pas une autre ? disait Jack Ryan. Deux cinquantaines, ce ne serait pas trop pour vous, monsieur Simon ! -- Tu as raison, mon garon, rpondit tranquillement le vieil overman. Qu'y aurait-il d'tonnant ce que sous le climat de la Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu qui ne connat pas les intempries du dehors, on devnt deux fois centenaire ? Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais assister cette seconde crmonie ? L'avenir le dira. En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre une longvit extraordinaire, c'tait le harfang du vieux Silfax. Il hantait toujours le sombre domaine. Mais aprs la mort du vieillard, bien que Nell et essay de le retenir, il s'tait enfui au bout de quelques jours. Outre que la socit des hommes ne lui plaisait dcidment pas plus qu' son ancien matre, il semblait qu'il et gard une sorte de rancune particulire Harry, et que cet oiseau jaloux et toujours reconnu et dtest en lui le premier ravisseur de Nell, celui qui il l'avait dispute en vain dans l'ascension du gouffre. Depuis ce temps, Nell ne le revoyait qu' de longs intervalles, planant au-dessus du lac Malcolm. Voulait-il revoir son amie d'autrefois ? voulait-il plonger ses regards pntrants jusqu'au fond de l'abme o s'tait englouti Silfax ? Les deux versions furent admises, car le harfang devint lgendaire, et il inspira Jack Ryan plus d'une fantastique histoire. C'est grce ce joyeux compagnon qu'on chante encore dans les veilles cossaises la lgende de l'oiseau du vieux Silfax, l'ancien pnitent des houillres d'Aberfoyle. The End End of the Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne License: Share Alike