Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com Jules Verne LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE (1875) Table des matires I OU LA PERSONNALIT ET LA NATIONALIT DES PERSONNAGES SE DGAGENT PEU PEU II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSS D'UNE FAON PLUS NETTE III O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA VILLE DE SHANG-HA IV DANS LEQUEL KIN-FO REOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DJ HUIT JOURS DE RETARD V DANS LEQUEL L-OU REOIT UNE LETTRE QU'ELLE ET PRFR NE PAS RECEVOIR VI QUI DONNERA PEUT-TRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS LES BUREAUX DE LA CENTENAIRE VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES PARTICULIERS AU CLESTE EMPIRE VIII O KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SRIEUSE QUE CELUI-CI ACCEPTE NON MOINS SRIEUSEMENT IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA PEUT-TRE PAS LE LECTEUR X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRSENTS AU NOUVEAU CLIENT DE LA CENTENAIRE XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CLBRE DE L'EMPIRE DU MILIEU XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT L'AVENTURE XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CLBRE COMPLAINTE DES CINQ VEILLES DU CENTENAIRE XIV O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE SEULE XV QUI RSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-TRE AU LECTEUR XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS BELLE XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS COMPROMISE XVIII O CRAIG ET FRY, POUSSS PAR LA CURIOSIT, VISITENT LA CALE DE LA SAM-YEP XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA SAM-YEP, NI POUR SON QUIPAGE XX O ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRME SATISFACTION XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU CRIRE LUI-MME, TANT IL FINIT D'UNE FAON PEU INATTENDUE! I OU LA PERSONNALIT ET LA NATIONALIT DES PERSONNAGES SE DGAGENT PEU PEU Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'cria l'un des convives, accoud sur le bras de son sige dossier de marbre, en grignotant une racine de nnuphar au sucre. -- Et du mauvais aussi! rpondit, entre deux quintes de toux, un autre, que le piquant d'un dlicat aileron de requin avait failli trangler! -- Soyons philosophes! dit alors un personnage plus g, dont le nez supportait une norme paire de lunettes larges verres, montes sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'trangler, et demain tout passe comme passent les suaves gorges de ce nectar! C'est la vie, aprs tout! Et cela dit, cet picurien, d'humeur accommodante, avala un verre d'un excellent vin tide, dont la lgre vapeur s'chappait lentement d'une thire de mtal. Quant moi, reprit un quatrime convive, l'existence me parait trs acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen de ne rien faire! -- Erreur! riposta le cinquime. Le bonheur est dans l'tude et le travail. Acqurir la plus grande somme possible de connaissances, c'est chercher se rendre heureux!... -- Et apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien! -- N'est-ce pas le commencement de la sagesse? -- Et quelle en est la fin? -- La sagesse n'a pas de fin! rpondit philosophiquement l'homme aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction suprme! Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est--dire la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la politesse. Indiffrent et distrait, celui-ci coutait sans rien dire toute cette dissertation interpocula. Voyons! Que pense notre hte de ces divagations aprs boire? Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour ou contre? L'amphitryon croquait nonchalamment quelques ppins de pastques; il se contenta, pour toute rponse, d'avancer ddaigneusement les lvres, en homme qui semble ne prendre intrt rien. Peuh! fit-il. C'est, par excellence, le mot des indiffrents. Il dit tout et ne dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous les dictionnaires du globe. C'est une moue articule. Les cinq convives que traitait cet ennuy le pressrent alors d'arguments, chacun en faveur de sa thse. On voulait avoir son opinion. Il se dfendit d'abord de rpondre, et finit par affirmer que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'tait une invention assez insignifiante, peu rjouissante en somme! Voil bien notre ami! -- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore troubl son repos! -- Et quand il est jeune! -- Jeune et bien portant! -- Bien portant et riche! -- Trs riche! -- Plus que trs riche! -- Trop riche peut-tre! Ces interpellations s'taient croises comme les ptards d'un feu d'artifice, sans mme amener un sourire sur l'impassible physionomie de l'amphitryon. Il s'tait content de hausser lgrement les paules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter, ft-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas mme coup les premires pages! Et, cependant, cet indiffrent comptait trente et un ans au plus, il se portait merveille, il possdait une grande fortune, son esprit n'tait pas sans culture, son intelligence s'levait au- dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque tant d'autres pour tre un des heureux de ce monde! Pourquoi ne l'tait-il pas? Pourquoi? La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant comme un coryphe du choeur antique: Ami, dit-il, si tu n'es pas heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a t que ngatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la sant. Pour en bien jouir, il faut en avoir t priv quelquefois. Or, tu n'as jamais t malade... je veux dire: tu n'as jamais t malheureux! C'est l ce qui manque ta vie. Qui peut apprcier le bonheur, si le malheur ne l'a jamais touch, ne ft-ce qu'un instant! Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe, levant son verre plein d'un champagne puis aux meilleures marques: Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hte, dit- il, et quelques douleurs sa vie! Aprs quoi, il vida son verre tout d'un trait. L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son apathie habituelle. O se tenait cette conversation? tait-ce dans une salle manger europenne, Paris, Londres, Vienne, Ptersbourg? Ces six convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien ou du Nouveau Monde? Quels taient ces gens qui traitaient ces questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison? En tout cas, ce n'taient pas des Franais, puisqu'ils ne parlaient pas politique! Les six convives taient attabls dans un salon de moyenne grandeur, luxueusement dcor. A travers le lacis des vitres bleues ou oranges se glissaient, cette heure, les derniers rayons du soleil. Extrieurement la baie des fentres, la brise du soir balanait des guirlandes de fleurs naturelles ou artificielles, et quelques lanternes multicolores mlaient leurs ples lueurs aux lumires mourantes du jour. Au-dessus, la crte des baies s'enjolivait d'arabesques dcoupes, enrichies de sculptures varies, reprsentant des beauts clestes et terrestres, animaux ou vgtaux d'une faune et d'une flore fantaisistes. Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de larges glaces double biseau. Au plafond, une punka, agitant ses ailes de percale peinte rendait supportable la temprature ambiante. La table, c'tait un vaste quadrilatre en laque noire. Pas de nappe sa surface, qui refltait les nombreuses pices d'argenterie et de porcelaine comme et fait une tranche du plus pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrs de papier, orns de devises, dont chaque invit avait prs de lui une provision suffisante. Autour de la table se dressaient des siges dossiers de marbre, bien prfrables sous cette latitude aux revers capitonns de l'ameublement moderne. Quant au service, il tait fait par des jeunes filles, fort avenantes, dont les cheveux noirs s'entremlaient de lis et de chrysanthmes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade, coquettement contourns leurs bras. Souriantes et enjoues, elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de l'autre, elles agitaient gracieusement un large ventail, qui ravivait les courants d'air dplacs par la punka du plafond. Le repas n'avait rien laiss dsirer. Qu'imaginer de plus dlicat que cette cuisine la fois propre et savante? Le Bignon de l'endroit, sachant qu'il s'adressait des connaisseurs, s'tait surpass dans la confection des cent cinquante plats dont se composait le menu du dner. Au dbut et comme entre de jeu, figuraient des gteaux sucrs, du caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des hutres de Ning-Po. Puis se succdrent, courts intervalles, des oeufs pochs de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux oeufs brouills, des fricasses de ging-seng, des oues d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des ttards d'eau douce, des jaunes de crabe en ragot, des gsiers de moineau et des yeux de mouton piqus d'une pointe d'ail, des ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucres de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines d'arachides, amandes sales, mangues savoureuses, fruits du long- yen chair blanche, et du lit-chi pulpe ple, chtaignes d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arros de bire, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont l'invitable riz, pouss entre les lvres des convives l'aide de petits btonnets, allait couronner au dessert la savante ordonnance. Le moment vint enfin o les jeunes servantes apportrent, non pas de ces bols la mode europenne, qui contiennent un liquide parfum, mais des serviettes imbibes d'eau chaude, que chacun des convives se passa sur la figure avec la plus extrme satisfaction. Ce n'tait toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de farniente, dont la musique allait remplir les instants. En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans le salon. Les chanteuses taient jeunes, jolies, de tenue modeste et dcente. Mais quelle musique et quelle mthode! Des miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalit, s'levant en notes aigus jusqu'aux dernires limites de perception du sens auditif! Quant aux instruments, violons dont les cordes s'enchevtraient dans les fils de l'archet, guitares recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas ressemblant de petits pianos portatifs, ils taient dignes des chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient grand fracas. Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le programme de son rpertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui laissait carte blanche, ses musiciens jourent le Bouquet des dix Fleurs, morceau trs la mode alors, dont raffolait le beau monde. Puis, la troupe chantante et excutante, bien paye d'avance, se retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire encore une importante rcolte dans les salons voisins. Les six convives quittrent alors leur sige, mais uniquement pour passer d'une table une autre, -- ce qu'ils firent non sans grandes crmonies et compliments de toutes sortes. Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse couvercle, agrmente du portrait de Bdhidharama, le clbre moine bouddhiste, dbout sur son radeau lgendaire. Chacun reut aussi une pince de th, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussitt. Quel th! Il n'tait pas craindre que la maison Gibb-Gibb & Co., qui l'avait fourni, l'et falsifi par le mlange malhonnte de feuilles trangres, ni qu'il et dj subi une premire infusion et ne ft plus bon qu' balayer les tapis, ni qu'un prparateur indlicat l'et teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec le bleu de Prusse! C'tait le th imprial dans toute sa puret. C'taient ces feuilles prcieuses semblables la fleur elle-mme, ces feuilles de la premire rcolte du mois de mars, qui se fait rarement, car l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux mains soigneusement gantes, ont seuls le droit de cueillir! Un Europen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour clbrer cette boisson, que les six convives humaient petites gorges, sans s'extasier autrement, -- en connaisseurs qui en avaient l'habitude. C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en taient plus apprcier les dlicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne socit, richement vtus de la han-chaol, lgre chemisette, du ma-coual, courte tunique, de la haol, longue robe se boutonnant sur le ct; ayant aux pieds babouches jaunes et chaussettes piques, aux jambes pantalons de soie que serrait la taille une charpe glands, sur la poitrine le plastron de soie finement brod, l'ventail la ceinture, ces aimables personnages taient ns au pays mme o l'arbre th donne une fois l'an sa moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des ailerons de requin, ils l'avaient savour comme il le mritait pour la dlicatesse de ses prparations; mais son menu, qui et tonn un tranger, n'tait pas pour les surprendre. En tout cas, ce quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres, ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment o ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait traits, ce jour-l, ils l'apprirent alors. Les tasses taient encore pleines. Au moment de vider la sienne pour la dernire fois, l'indiffrent, s'accoudant sur la table, les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes: Mes amis, coutez-moi sans rire. Le sort en est jet. Je vais introduire dans mon existence un lment nouveau, qui en dissipera peut-tre la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me l'apprendra. Ce dner, auquel je vous ai convis, est mon dner d'adieu la vie de garon. Dans quinze jours, je serai mari, et... -- Et tu seras le plus heureux des hommes! s'cria l'optimiste. Regarde! Les pronostics sont pour toi! En effet, tandis que les lampes crpitaient en jetant de ples lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fentres, et les petites feuilles de th flottaient perpendiculairement dans les tasses. Autant d'heureux prsages qui ne pouvaient tromper! Aussi, tous de fliciter leur hte, qui reut ces compliments avec la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la personne, destine au rle d'lment nouveau, dont il avait fait choix, aucun n'eut l'indiscrtion de l'interroger ce sujet. Cependant, le philosophe n'avait pas ml sa voix au concert gnral des flicitations. Les bras croiss, les yeux demi clos, un sourire ironique sur les lvres, il ne semblait pas plus approuver les complimenteurs que le compliment. Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'paule, et, d'une voix qui semblait moins calme que d'habitude: Suis-je donc trop vieux pour me marier? lui demanda-t-il. -- Non. -- Trop jeune? -- Pas davantage. -- Tu trouves que j'ai tort? -- Peut-tre! -- Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut pour me rendre heureux. -- Je le sais. -- Eh bien?... -- C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'tre! S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer deux, c'est pire! -- Je ne serai donc jamais heureux?... -- Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur! -- Le malheur ne peut m'atteindre! -- Tant pis, car alors tu es incurable! -- Ah! ces philosophes! s'cria le plus jeune des convives. Il ne faut pas les couter. Ce sont des machines thories! Ils en fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme disent nos potes, puissent les deux phnix t'apparatre toujours tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hte! -- Et moi, rpondit le philosophe, je bois la prochaine intervention de quelque divinit protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse passer par l'preuve du malheur! Sur ce toast assez bizarre, les convives se levrent, rapprochrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au moment de la lutte; puis, aprs les avoir successivement baisss et remonts en inclinant la tte, ils prirent cong les uns des autres. A la description du salon dans lequel ce repas a t donn, au menu exotique qui le composait, l'habillement des convives, leur manire de s'exprimer, peut-tre aussi la singularit de leurs thories, le lecteur a devin qu'il s'agissait de Chinois, non de ces Clestials qui semblent avoir t dcolls d'un paravent ou tre en rupture de potiche, mais de ces modernes habitants du Cleste Empire, dj europenniss par leurs tudes, leurs voyages, leurs frquentes communications avec les civiliss de l'Occident. En effet, c'tait dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la rivire des Perles Canton, que le riche Kin-Fo, accompagn de l'insparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrime classe bouton bleu, Yin-Pang, riche ngociant en soieries de la rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci -- et Houal le lettr. Et cela se passait le vingt-septime jour de la quatrime lune, pendant la premire de ces cinq veilles, qui se partagent si potiquement les heures de la nuit chinoise. II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSS D'UNE FAON PLUS NETTE Si Kin-Fo avait donn ce dner d'adieu ses amis de Canton, c'est que c'tait dans cette capitale de la province de Kouang-Tong qu'il avait pass une partie de son adolescence. Des nombreux camarades que doit compter un jeune homme riche et gnreux, les quatre invits du bateau-fleurs taient les seuls qui lui restassent cette poque. Quant aux autres, disperss aux hasards de la vie, il et vainement cherch les runir. Kin-Fo habitait alors Shang-Ha, et, pour faire changer d'air son ennui, il tait venu le promener pendant quelques jours Canton. Mais, ce soir mme, il devait prendre le steamer qui fait escale aux points principaux de la cte et revenir tranquillement son yamen. Si Wang avait accompagn Kin-Fo, c'est que le philosophe ne quittait jamais son lve, auquel les leons ne manquaient pas. A vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et de sentences perdues; mais la machine thories -- ainsi que l'avait dit ce viveur de Tim -- ne se fatiguait pas d'en produire. Kin-Fo tait bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race tend se transformer, et qui ne se sont jamais rallis aux Tartares. On n'et pas rencontr son pareil dans les provinces du Sud, o les hautes et basses classes se sont plus intimement mlanges avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son pre ni par sa mre, dont les familles, depuis la conqute, se tenaient l'cart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines. Grand, bien bti, plutt blanc que jaune, les sourcils tracs en droite ligne, les yeux disposs suivant l'horizontale et se relevant peine vers les tempes, le nez droit, la face non aplatie, il et t remarqu mme auprs des plus beaux spcimens des populations de l'Occident. En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'tait que par son crne soigneusement ras, son front et son cou sans un poil, sa magnifique queue, qui, prenant naissance l'occiput, se droulait sur son dos comme un serpent de jais. Trs soign de sa personne, il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa lvre suprieure, et une mouche, qui figuraient exactement au- dessous le point d'orgue de l'criture musicale. Ses ongles s'allongeaient de plus d'un centimtre, preuve qu'il appartenait bien cette catgorie de gens fortuns qui peuvent vivre sans rien faire. Peut-tre, aussi, la nonchalance de sa dmarche, le hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore ce comme il faut qui se dgageait de toute sa personne. D'ailleurs Kin-Fo tait n Pking, avantage dont les Chinois se montrent trs fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement rpondre: Je suis d'En-Haut!. C'tait Pking, en effet, que son pre Tchoung-Hou demeurait au moment de sa naissance, et il avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer dfinitivement Shang-Ha. Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire, possdait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour le commerce. Pendant les premires annes de sa carrire, tout ce que produit ce riche territoire si peupl, papiers de Swatow, soieries de Sou-Tchou, sucres candis de Formose, ths de Hankow et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province de Yunanne, tout fut pour lui lment de ngoce et matire trafic. Sa principale maison de commerce, son hong tait Shang-Ha mais il possdait des comptoirs Nan-King, Tien-Tsin, Macao, Hong-Kong. Trs ml au mouvement europen, c'taient les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'tait le cble lectrique qui lui donnait le cours des soieries Lyon et de l'opium Calcutta. Aucun de ces agents du progrs, vapeur ou lectricit, ne le trouvait rfractaire, ainsi que le sont la plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du gouvernement, dont ce progrs diminue peu peu le prestige. Bref, Tchoung-Hou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son commerce avec l'intrieur de l'Empire que dans ses transactions avec les maisons portugaises, franaises, anglaises ou amricaines de Shang-Ha de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment o Kin-Fo venait au monde, sa fortune dpassait dj quatre cent mille dollars. Or, pendant les annes qui suivirent, cette pargne allait tre double, grce la cration d'un trafic nouveau, qu'on pourrait appeler le commerce des coolies du Nouveau Monde. On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante et hors de proportion avec l'tendue de ce vaste territoire, diversement mais potiquement nomm Cleste Empire, Empire du Milieu, Empire ou Terre des Fleurs. On ne l'value pas moins de trois cent soixante millions d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la Chine, mme avec ses nombreuses rizires, ses immenses cultures de millet et de bl, ne suffit pas le nourrir. De l un trop-plein qui ne demande qu' s'chapper par ces troues que les canons anglais et franais ont faites aux murailles matrielles et morales du Cleste Empire. C'est vers l'Amrique du Nord et principalement sur l'tat de Californie, que s'est dvers ce trop-plein. Mais cela s'est fait avec une telle violence, que le Congrs a d prendre des mesures restrictives contre cette invasion, assez impoliment nomme la peste jaune. Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions d'migrants chinois aux tats-Unis n'auraient pas sensiblement amoindri la Chine, et c'et t l'absorption de la race anglo- saxonne au profit de la race mongole. Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste chelle. Ces coolies, vivant d'une poigne de riz, d'une tasse de th et d'une pipe de tabac, aptes tous les mtiers, russirent rapidement au lac Sal, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'tat de Californie, o ils abaissrent considrablement le prix de la main-d'oeuvre. Des compagnies se formrent donc pour le transport de ces migrants si peu coteux. On en compta cinq, qui opraient le racolage dans cinq provinces du Cleste Empire, et une sixime, fixe San Francisco. Les premires expdiaient, la dernire recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la rexpdiait. Ceci demande une explication. Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune chez les Mlicains, nom qu'ils donnent aux populations des tats-Unis, mais une condition, c'est que leurs cadavres seront fidlement ramens la terre natale pour y tre enterrs. C'est une des conditions principales du contrat, une clause sine qua non, qui oblige les compagnies envers l'migrant, et rien ne saurait la faire luder. Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant de fonds particuliers, est-elle charge de frter les navires cadavres, qui repartent pleines charges de San Francisco pour Shang-Ha, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle source de bnfices. L'habile et entreprenant Tchoung-Hou sentit cela. Au moment o il mourut, en 1866, il tait directeur de la compagnie de Kouang- Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse des Fonds des Morts, San Francisco. Ce jour-l, Kin-Fo, n'ayant plus ni pre ni mre, hritait d'une fortune value quatre millions de francs place en actions de la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder. Au moment o il perdit son pre, le jeune hritier, g de dix- neuf ans, se ft trouv seul, s'il n'et eu Wang, l'insparable Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami. Or, qu'tait ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen de Shang-Ha. Il avait t le commensal du pre avant d'tre celui du fils. Mais d'o venait-il? A quel pass pouvait-on le rattacher? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung- Hou et Kin-Fo auraient seuls pu rpondre. Et s'ils avaient jug convenable de le faire ce qui n'tait pas probable, voici ce que l'on et appris: Personne n'ignore que la Chine est, par excellence, le royaume o les insurrections peuvent durer pendant bien des annes, et soulever des centaines de mille hommes. Or, au XVIIe sicle, la clbre dynastie des Ming, d'origine chinoise, rgnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en 1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles qui menaaient la capitale, demanda secours un roi tartare. Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les rvolts, profita de la situation pour renverser celui qui avait implor son aide, et proclama empereur son propre fils Chun-Tch. A partir de cette poque, l'autorit tartare fut substitue l'autorit chinoise, et le trne occup par des empereurs mantchoux. Peu peu, surtout dans les classes infrieures de la population, les deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du Nord, la sparation entre Chinois et Tartares se maintint plus strictement. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus particulirement au milieu des provinces septentrionales de l'Empire. L se cantonnrent des irrconciliables, qui restrent fidles la dynastie dchue. Le pre de Kin-Fo tait de ces derniers, et il ne dmentit pas les traditions de sa famille, qui avait refus de pactiser avec les Tartares. Un soulvement contre la domination trangre, mme aprs trois cents ans d'exercice, l'et trouv prt agir. Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses opinions politiques. Or, en 1860, rgnait encore cet empereur S'Hine-Fong, qui dclara la guerre l'Angleterre et la France, -- guerre termine par le trait de Pking, le 25 octobre de ladite anne. Mais, avant cette poque, un formidable soulvement menaait dj la dynastie rgnante. Les Tchang-Mao ou Ta-ping, les rebelles aux longs cheveux, s'taient empars de Nan-King en 1853 et de Shang-Ha en 1855 S'Hine-Fong mort, son jeune fils eut fort faire pour repousser les Ta-ping. Sans le vice-roi Li, sans le prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-tre n'et-il pu sauver son trne. C'est que ces Ta-ping, ennemis dclars des Tartares, fortement organiss pour la rbellion, voulaient remplacer la dynastie des Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes; la premire bannire noire, charge de tuer; la seconde bannire rouge, charge d'incendier; la troisime bannire jaune, charge de piller; la quatrime bannire blanche, charge d'approvisionner les trois autres. Il y eut d'importantes oprations militaires dans le Kiang-Sou. Sou-Tchou et Kia-Hing, cinq lieues de Shang-Ha, tombrent au pouvoir des rvolts et furent repris, non sans peine, par les troupes impriales. Shang-Ha, trs menace tait mme attaque, le 18 aot 1860, au moment o les gnraux Grant et Montauban, commandant l'arme anglo-franaise, canonnaient les forts du Pe- Ho. Or, cette poque, Tchoung-Hou, le pre de Kin-Fo, occupait une habitation prs de Shang-Ha, non loin du magnifique pont que les ingnieurs chinois avaient jet sur la rivire de Sou-Tchou. Ce soulvement des Ta-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais oeil, puisqu'il tait principalement dirig contre la dynastie tartare. Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 aot, aprs que les rebelles eurent t rejets hors de Shang-Ha, la porte de l'habitation de Tchoung-Hou s'ouvrit brusquement. Un fuyard, ayant pu dpister ceux qui le poursuivaient, vint tomber aux pieds de Tchoung-Hou. Ce malheureux n'avait plus une arme pour se dfendre. Si celui auquel il venait demander asile le livrait la soldatesque impriale, il tait perdu. Le pre de Kin-Fo n'tait pas homme trahir un Tai-ping, qui avait cherch refuge dans sa maison. Il referma la porte et dit: Je ne veux pas savoir, je ne saurai jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'o tu viens! Tu es mon hte, et, par cela seul, en sret chez moi. Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en avait peine la force. Ton nom? lui demanda Tchoung-Hou. -- Wang. C'tait Wang, en effet, sauv par la gnrosit de Tchoung-Hou, gnrosit qui aurait cot la vie ce dernier, si l'on avait souponn qu'il donnt asile un rebelle. Mais Tchoung-Hou tait de ces hommes antiques, qui tout hte est sacr. Quelques annes aprs, le soulvement des rebelles tait dfinitivement rprim. En 1864, l'empereur Ta-ping, assig dans Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des Impriaux. Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur. Jamais il n'eut rpondre sur son pass. Personne ne l'interrogea cet gard. Peut-tre craignait-on d'en apprendre trop! Les atrocits commises par les rvolts avaient t, dit-on, pouvantables. Sous quelle bannire avait servi Wang, la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux valait l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait appartenu qu' la colonne de ravitaillement. Wang, enchant de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal de cette hospitalire maison. Aprs la mort de Tchoung-Hou, son fils n'eut garde de se sparer de lui, tant il tait habitu la compagnie de cet aimable personnage. Mais, en vrit, l'poque o commence cette histoire, qui et jamais reconnu un ancien Ta-ping, un massacreur, un pillard ou un incendiaire -- au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq ans, ce moraliste lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevs vers les tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de couleur peu voyante, sa ceinture releve sur la poitrine par un commencement d'obsit, sa coiffure rgle suivant le dcret imprial, c'est--dire un chapeau de fourrure aux bords dresss le long d'une calotte d'o s'chappaient des houppes de filets rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie, de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt mille caractres de l'criture chinoise, d'un lettr du dialecte suprieur, d'un premier laurat de l'examen des docteurs, ayant le droit de passer sous la grande porte de Pking, rserve au Fils du Ciel? Peut-tre, aprs tout, oubliant un pass plein d'horreur, le rebelle s'tait-il bonifi au contact de l'honnte Tchoung-Hou, et avait-il tout doucement bifurqu sur le chemin de la philosophie spculative! Et voil pourquoi ce soir-l, Kin-Fo et Wang, qui ne se quittaient jamais, taient ensemble Canton, pourquoi, aprs ce dner d'adieu, tous deux s'en allaient par les quais la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement Shang-Ha. Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux mme. Wang, regardant droite, gauche, philosophant la lune, aux toiles, passait en souriant sous la porte de l'ternelle Puret, qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte de l'ternelle joie, dont les battants lui semblaient ouverts sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre les tours de la pagode des Cinq Cents Divinits. Le steamer Perma tait l, sous pression. Kin-Fo et Wang s'installrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide courant du fleuve des Perles, qui entrane quotidiennement avec la fange de ses berges des corps de supplicis, imprima au bateau une extrme vitesse. Le steamer passa comme une flche entre les ruines laisses et l par les canons franais, devant la pagode neuf tages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, prs de Whampoa, o mouillent les plus gros btiments, entre les lots et les estacades de bambous des deux rives. Les cent cinquante kilomtres, c'est--dire les trois cent soixante-quinze lis, qui sparent Canton de l'embouchure du fleuve, furent franchis dans la nuit. Au lever du soleil, le Perma dpassait la Gueule-du-Tigre, puis les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'le de Hong- Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant dans la brume matinale, et, aprs la plus heureuse des traverses, Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jauntres du fleuve Bleu, dbarquaient Shang-Ha, sur le littoral de la province de Kiang-Nan. III O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA VILLE DE SHANG-HA Un proverbe chinois dit: Quand les sabres sont rouills et les bches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers pleins. Quand les degrs des temples sont uss par les pas des fidles et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les mdecins vont pied et les boulangers cheval, L'Empire est bien gouvern. Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement tous les tats de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est un o ce desideratum soit encore loin de se raliser, c'est prcisment le Cleste Empire. L, ce sont les sabres qui reluisent et les bches qui se rouillent, les prisons qui regorgent et les greniers qui se dsemplissent. Les boulangers chment plus que les mdecins, et, si les pagodes attirent les fidles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prvenus ni de plaideurs. D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrs, qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de l'est l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes provinces, sans parler des pays tributaires: la Mongolie, la Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Core, les les Liou-Tchou, etc., ne peut tre que trs imparfaitement administr. Si les Chinois s'en doutent bien un peu, les trangers ne se font aucune illusion cet gard. Seul, peut-tre, l'empereur, enferm dans son palais, dont il franchit rarement les portes, l'abri des murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, pre et mre de ses sujets, faisant ou dfaisant les lois son gr, ayant droit de vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les fronts se tranent dans la poussire, trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait mme pas essayer de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe jamais. Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut tre gouvern l'europenne qu' la chinoise? On serait tent de le croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Ha, mais en dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se maintient dans une sorte d'autonomie trs apprcie. Shang-Ha, la ville proprement dite, est situe sur la rive gauche de la petite rivire Houang-Pou, qui, se runissant angle droit avec le Wousung, va se mler au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et de l se perd dans la mer jaune. C'est un ovale, couch du nord au sud, enceint de hautes murailles, perc de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs. Rseau inextricable de ruelles dalles, que les balayeuses mcaniques s'useraient nettoyer; boutiques sombres sans devantures ni talages, o fonctionnent des boutiquiers nus jusqu' la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin, peine des cavaliers; quelques temples indignes ou chapelles trangres; pour toutes promenades, un jardin-th et un champ de parade assez marcageux, tabli sur un sol de remblai, comblant d'anciennes rizires et sujet aux manations paludennes; travers ces rues, au fond de ces maisons troites, une population de deux cent mille habitants, telle est cette cit d'une habitabilit peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande importance commerciale. L, en effet, aprs le trait de Nan-King, les trangers eurent pour la premire fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la grande porte ouverte, en Chine, au trafic europen. Aussi, en dehors de Shang-Ha et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il concd, moyennant une rente annuelle, trois portions de territoire aux Franais, aux Anglais et aux Amricains, qui sont au nombre de deux mille environ. De la concession franaise, il y a peu dire. C'est la moins importante. Elle confine presque l'enceinte nord de la ville, et s'tend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la spare du territoire anglais. L s'lvent les glises des lazaristes et des jsuites, qui possdent aussi, quatre milles de Shang-Ha, le collge de Tsikav, o ils forment des bacheliers chinois. Mais cette petite colonie franaise n'gale pas ses voisines beaucoup prs. Des dix maisons de commerce, fondes en 1861, il n'en reste plus que trois, et le Comptoir d'escompte a mme prfr s'tablir sur la concession anglaise. Le territoire amricain occupe la partie en retour sur le Wousung. Il est spar du territoire anglais par le Sou-Tchou-Creek, que traverse un pont de bois. L se voient l'htel Astor, l'glise des Missions; l se creusent les docks installs pour la rparation des navires europens. Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les quais, maisons vrandas et jardins, palais des princes du commerce, l'Oriental Bank, le hong de la clbre maison Dent avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des Jardyne, des Russel et autres grands ngociants, le club Anglais, le thtre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la bibliothque, tel est l'ensemble de cette riche cration des Anglo-Saxons, qui a justement mrit le nom de colonie modle. C'est pourquoi, sur ce territoire privilgi, sous le patronage d'une administration librale, ne s'tonnera-t-on pas de trouver, ainsi que le dit M. Lon Rousset, une ville chinoise d'un caractre tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part ailleurs. Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'tranger, arriv par la route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se dvelopper au souffle de la mme brise, les trois couleurs franaises et le yacht du Royaume-Uni, les toiles amricaines et la croix de Saint-Andr, jaune sur fond vert, de l'Empire des Fleurs. Quant aux environs de Shang-Ha, pays plat, sans un arbre, coup d'troites routes empierres et de sentiers tracs angles droits, trou de citernes et d' arroyos distribuant l'eau d'immenses rizires, sillonn de canaux portant des jonques qui drivent au milieu des champs, comme les gribanes travers les campagnes de la Hollande, c'tait une sorte de vaste tableau, trs vert de ton, auquel et manqu son cadre. Le Perma, son arrive, avait accost le quai du port indigne, devant le faubourg Est de Shang-Ha. C'est l que Wang et Kin-Fo dbarqurent dans l'aprs-midi. Le va-et-vient des gens affairs tait norme sur la rive, indescriptible sur la rivire. Les jonques par centaines, les bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites la godille, les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs, formaient comme une ville flottante, o vivait une population maritime qu'on ne peut valuer moins de quarante mille mes, -- population maintenue dans une situation infrieure et dont la partie aise ne peut s'lever jusqu' la classe des lettrs ou des mandarins. Les deux amis s'en allrent en flnant sur le quai, au milieu de la foule htroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure, bonzes, lamas, prtres catholiques, vtus la chinoise avec queue et ventail, soldats indignes, ti-paos, les sergents de ville de l'endroit, et compradores, sortes de commis-courtiers, qui font les affaires des ngociants europens. Kin-Fo, son ventail la main, promenait sur la foule son regard indiffrent, et ne prenait aucun intrt ce qui se passait autour de lui. Ni le son mtallique des piastres mexicaines, ni celui des tals d'argent, ni celui des sapques de cuivre, que vendeurs et chalands changeaient avec bruit, n'auraient pu le distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le faubourg tout entier. Wang, lui, avait dploy son vaste parapluie jaune, dcor de monstres noirs, et, sans cesse orient, comme doit l'tre un Chinois de race, il cherchait partout matire quelque observation. En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par hasard, une douzaine de cages en bambous, o grimaaient des ttes de criminels, qui avaient t excuts la veille. Peut-tre, dit-il, y aurait-il mieux faire que d'abattre des ttes! Ce serait de les rendre plus solides! Kin-Fo n'entendit sans doute pas la rflexion de Wang, qui l'et certainement tonn de la part d'un ancien Ta-ping. Tous deux continurent suivre le quai, en tournant les murailles de la ville chinoise. A l'extrmit du faubourg, au moment o ils allaient mettre le pied sur la concession franaise, un indigne, vtu d'une longue robe bleue, frappant d'un petit bton une corne de buffle qui rendait un son strident, venait d'attirer la foule. Un sien-cheng, dit le philosophe. -- Que nous importe! rpondit Kin-Fo. -- Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une occasion, au moment de te marier! Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint. Le sien-cheng est une sorte de prophte populaire, qui, pour quelques sapques, fait mtier de prdire l'avenir. Il n'a d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un petit oiseau, cage qu'il accroche l'un des boutons de sa robe, et un jeu de soixante-quatre cartes, reprsentant des figures de dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe, gnralement superstitieux, ne font point fi des prdictions du sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au srieux. Sur un signe de Wang, celui-ci tala terre un tapis de cotonnade, y dposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et le disposa sur le tapis, de manire que les figures fussent invisibles. La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit, choisit une des cartes, et rentra, aprs avoir reu un grain de riz pour rcompense. Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme et une devise, crite en kunanrima, cette langue mandarine du Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits. Et alors, s'adressant Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui prdit ce que ses confrres de tous pays prdisent invariablement sans se compromettre, savoir, qu'aprs quelque preuve prochaine, il jouirait de dix mille annes de bonheur. Une, rpondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du reste! Puis, il jeta terre un tal d'argent, sur lequel le prophte se prcipita comme un chien affam sur un os moelle. De pareilles aubaines ne lui taient pas ordinaires. Cela fait, Wang et son lve se dirigrent vers la colonie franaise, le premier songeant cette prdiction qui s'accordait avec ses propres thories sur le bonheur, le second sachant bien qu'aucune preuve ne pouvait l'atteindre. Ils passrent ainsi devant le consulat de France, remontrent jusqu'au ponceau jet, sur Yang-King-Pang, traversrent le ruisseau, prirent obliquement travers le territoire anglais, de manire gagner le quai du port europen. Midi sonnait alors. Les affaires, trs actives pendant la matine, cessrent comme par enchantement. La journe commerciale tait pour ainsi dire termine, et le calme allait succder au mouvement, mme dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce rapport. En ce moment, quelques navires trangers arrivaient au port, la plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut bien le dire, sont chargs d'opium. Cette abrutissante substance, ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre d'affaires qui dpasse deux cent soixante millions de francs et rapporte trois cents pour cent de bnfice. En vain le gouvernement chinois a-t-il voulu empcher l'importation de l'opium dans le Cleste Empire. La guerre de 1841 et le trait de Nan-King ont donn libre entre la marchandise anglaise et gain de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que, si le gouvernement de Pking a t jusqu' dicter la peine de mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des accommodements moyennant finance avec les dpositaires de l'autorit. On croit mme que le mandarin gouverneur de Shang-Ha encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur les agissements de ses administrs. Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient cette dtestable habitude de fumer l'opium, qui dtruit tous les ressorts de l'organisme et conduit rapidement la mort. Aussi, jamais une once de cette substance n'tait-elle entre dans la riche habitation, o les deux amis arrivaient, une heure aprs avoir dbarqu sur le quai de Shang-Ha Wang -- ce qui aurait encore surpris de la part d'un ex-Ta-ping -- n'avait pas manqu de dire: Peut-tre y aurait-il mieux faire que d'importer l'abrutissement tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la philosophie, c'est mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons philosophes! IV DANS LEQUEL KIN-FO REOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DJ HUIT JOURS DE RETARD Un yamen est un ensemble de constructions varies, ranges suivant une ligne parallle, qu'une seconde ligne de kiosques et de pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement, le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang lev et appartient l'empereur; mais il n'est point interdit aux riches Clestials d'en possder en toute proprit, et c'tait un de ces somptueux htels qu'habitait l'opulent Kin-Fo. Wang et son lve s'arrtrent la porte principale, ouverte au front de la vaste enceinte qui entourait les diverses constructions du yamen, ses jardins et ses cours. Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'et t celle d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occup la premire place sous l'auvent dcoup et peinturlur de la porte. L, de nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administrs qui auraient eu rclamer justice. Mais, au lieu de ce tambour des plaintes, de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entre du yamen, et contenaient du th froid, incessamment renouvel par les soins de l'intendant. Ces jarres taient la disposition des passants, gnrosit qui faisait honneur Kin-Fo. Aussi tait-il bien vu, comme on dit, de ses voisins de l'Est et de l'Ouest. A l'arrive du matre, les gens de la maison accoururent la porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied, portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants, veilleurs de nuit, cuisiniers, tout ce monde qui compose la domesticit chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant. Une dizaine de coolies, engags au mois pour les gros ouvrages, se tenaient un peu en arrire. L'intendant souhaita la bienvenue au matre du logis. Celui-ci fit peine un signe de la main et passa rapidement. Soun? dit-il seulement. Soun! rpondit Wang en souriant. Si Soun tait l, ce ne serait plus Soun! -- O est Soun? rpta Kin-Fo. L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce qu'tait devenu Soun. Or, Soun n'tait rien moins que le premier valet de chambre, spcialement attach la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne pouvait en aucune faon se passer. Soun tait-il donc un domestique modle? Non. Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incohrent, maladroit de ses mains et de sa langue, foncirement gourmand, lgrement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-l, mais fidle, en somme, et le seul, aprs tout, qui et le don d'mouvoir son matre. Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se fcher contre Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'tait autant de pris sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en mouvement. Un serviteur hyginique, on le voit. D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques chinois, venait de lui-mme au-devant de la correction, quand il l'avait mrite. Son matre ne la lui pargnait pas. Les coups de rotin pleuvaient sur ses paules, ce dont Soun se proccupait peu. Mais, quoi il se montrait infiniment plus sensible, c'tait aux ablations successives que Kin-Fo faisait subir la queue natte qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il s'agissait de quelque faute grave. Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient ce bizarre appendice. La perte de la queue, c'est la premire punition qu'on applique aux criminels! C'est un dshonneur pour la vie! Aussi, le malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'tre condamn en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au service de Kin-Fo, sa queue -- une des plus belles du Cleste Empire -- mesurait un mtre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il n'en restait plus que cinquante-sept centimtres. A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entirement chauve! Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la maison, traversrent le jardin, dont les arbres, encaisss pour la plupart dans des vases en terre cuite, et taills avec un art surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux fantastiques. Puis, ils contournrent le bassin, peupl de gouramis et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait sous les larges fleurs rouge ple du nelumbo, le plus beau des nnuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils salurent un hiroglyphique quadrupde, peint en couleurs violentes sur un mur ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arrivrent enfin la porte de la principale habitation du yamen. C'tait une maison compose d'un rez-de-chausse et d'un tage, leve sur une terrasse laquelle six gradins de marbre donnaient accs. Des claies de bambous taient tendues comme des auvents devant les portes et les fentres, afin de rendre supportable la temprature dj excessive, en favorisant l'aration intrieure. Le toit plat contrastait avec le fatage fantaisiste des pavillons sems et l dans l'enceinte du yamen, et dont les crneaux, les tuiles multicolores, les briques dcoupes en fines arabesques, amusaient le regard. Au-dedans, l'exception des chambres spcialement rserves au logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'taient que salons entours de cabinets cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences morales dont les Clestials ne sont point avares. Partout, des siges bizarrement contourns, en terre cuite ou en porcelaine, en bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins d'un moelleux plus engageant; partout, des lampes ou des lanternes aux formes varies, aux verres nuancs de couleurs tendres, et plus harnaches de glands, de franges et de houppes qu'une mule espagnole; partout aussi, de ces petites tables th qu'on appelle tcha-ki, complment indispensable d'un mobilier chinois. Quant aux ciselures d'ivoire et d'caille, aux bronzes niells, aux brle-parfum, aux laques agrmentes de filigranes d'or en relief, aux jades blanc laiteux et vert meraude, aux vases ronds ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux porcelaines plus recherches encore de la dynastie des Yen, aux maux cloisonns roses et jaunes translucides, dont le secret est introuvable aujourd'hui, on et, non pas perdu, mais pass des heures les compter. Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise allie au confort europen. En effet, Kin-Fo -- on l'a dit et ses gots le prouvent -- tait un homme de progrs. Aucune invention moderne des Occidentaux ne le trouvait rfractaire leur importation. Il appartenait la catgorie de ces Fils du Ciel, trop rares encore, que sduisent les sciences physiques et chimiques. Il n'tait donc pas de ces barbares qui couprent les premiers fils lectriques que la maison Reynolds voulut tablir jusqu'au Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrive des malles anglaises et amricaines, ni de ces mandarins arrirs, qui, pour ne pas laisser le cble sous-marin de Shang-Ha Hong- Kong s'attacher un point quelconque du territoire, obligrent les lectriciens le fixer sur un bateau flottant en pleine rivire! Non! Kin-Fo se joignait ceux de ses compatriotes qui approuvaient le gouvernement d'avoir fond les arsenaux et les chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ingnieurs franais. Aussi possdait-il des actions de la compagnie de ces steamers chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Ha dans un intrt purement national, et tait-il intress dans ces btiments grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou quatre jours sur la malle anglaise. On a dit que le progrs matriel s'tait introduit jusque dans son intrieur. En effet, des appareils tlphoniques mettaient en communication les divers btiments de son yamen. Des sonnettes lectriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus avis en cela que ses concitoyens, qui glent devant l'tre vide sous leur quadruple vtement. Il s'clairait au gaz tout comme l'inspecteur gnral des douanes de Pking, tout comme le richissime M. Yang, principal propritaire des monts-de-pit de l'Empire du Milieu! Enfin, ddaignant l'emploi surann de l'criture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo -- on le verra bientt -- avait adopt le phonographe, rcemment port par Edison au dernier degr de la perfection. Ainsi donc, l'lve du philosophe Wang avait, dans la partie matrielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce qu'il fallait pour tre heureux! Et il ne l'tait pas! Il avait Soun pour dtendre son apathie quotidienne, et Soun mme ne suffisait pas lui donner le bonheur! Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'tait jamais o il aurait d tre, ne se montrait gure! Il devait sans doute avoir quelque grave faute se reprocher, quelque grosse maladresse commise en l'absence de son matre, et s'il ne craignait pas pour ses paules, habitues au rotin domestique, tout portait croire qu'il tremblait surtout pour sa queue. Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix indiquait une impatience mal contenue. -- Soun! avait rpt Wang, dont les bons conseils et les objurgations taient toujours rests sans effet sur l'incorrigible valet. -- Que l'on dcouvre Soun et qu'on me l'amne! dit Kin-Fo en s'adressant l'intendant, qui mit tout son monde la recherche de l'introuvable. Wang et Kin-Fo restrent seuls. La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui rentre son foyer de prendre quelque repos. -- Soyons sages! rpondit simplement l'lve de Wang. Et, aprs avoir serr la main du philosophe, il se dirigea vers son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre. Kin-Fo, une fois seul, s'tendit sur un de ces moelleux divans de fabrication europenne, dont un tapissier chinois n'et jamais su disposer le confortable capitonnage. L, il se prit songer. Fut- ce son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre, puisqu'il tait la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette gracieuse personne ne demeurait pas Shang-Ha. Elle habitait Pking, et Kin-Fo se dit mme qu'il serait convenable de lui annoncer, en mme temps que son retour Shang-Ha, son arrive prochaine dans la capitale du Cleste Empire. Si mme il marquait un certain dsir, une lgre impatience de la revoir, cela ne serait pas dplac. Trs certainement, il prouvait une vritable affection pour elle! Wang le lui avait bien dmontr d'aprs les plus indiscutables rgles de la logique, et cet lment nouveau introduit dans son existence pourrait peut-tre en dgager l'inconnue...c'est--dire le bonheur... qui... que... dont... Kin- Fo rvait dj les yeux ferms, et il se ft tout doucement endormi, s'il n'et senti une sorte de chatouillement sa main droite. Instinctivement, ses doigts se refermrent et saisirent un corps cylindrique lgrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils avaient certainement l'habitude de manier. Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'tait un rotin qui s'tait gliss dans sa main droite, et, en mme temps, ces mots, prononcs d'un ton rsign, se faisaient entendre: Quand monsieur voudra! Kin- Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le rotin correcteur. Soun tait devant lui, demi courb, dans la posture d'un patient, prsentant ses paules. Appuy d'une main sur le tapis de la chambre, de l'autre il tenait une lettre. Enfin, te voil! dit Kin-Fo. -- Ai ai ya! rpondit Soun. Je n'attendais mon matre qu' la troisime veille! Quand monsieur voudra! Kin-Fo jeta le rotin terre. Soun, si jaune qu'il ft naturellement, parvint cependant plir! Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le matre, c'est que tu mrites mieux que cela! Qu'y a-t-il? -- Cette lettre!... -- Parle donc! s'cria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui prsentait Souri. -- J'ai bien maladroitement oubli de vous la remettre avant votre dpart pour Canton! -- Huit jours de retard, coquin! -- J'ai eu tort, mon matre! -- Viens ici! -- Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher! Ai ai ya! Ce dernier cri tait un cri de dsespoir. Kin-Fo avait saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affils, il venait d'en trancher l'extrme bout. Il faut croire que les pattes repoussrent instantanment au malencontreux crabe, car il dtala prestement, non sans avoir ramass sur le tapis le morceau de son prcieux appendice. De cinquante-sept centimtres, la queue de Soun se trouvait rduite cinquante-quatre. Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'tait rejet sur le divan et examinait en homme que rien ne presse la lettre arrive depuis huit jours. Il n'en voulait Soun que de sa ngligence, non du retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intresser? Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une motion. Une motion lui! Il la regardait donc, mais distraitement. L'enveloppe, faite d'une toile empese, montrait l'adresse -- et au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat, portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres de deux et de Six cents. Cela indiquait qu'elle venait des tats-Unis d'Amrique. Bon! fit Kin-Fo, en haussant les paules, une lettre de mon correspondant de San Francisco! Et il rejeta la lettre dans un coin du divan. En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant? Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque Californienne, que ses actions avaient mont de quinze ou vingt pour cent, que les dividendes distribuer dpasseraient ceux de l'anne prcdente, etc.! Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'taient vraiment pas pour l'mouvoir! Toutefois, quelques minutes aprs, Kin-Fo reprit la lettre et en dchira machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses yeux n'en cherchrent d'abord que la signature. C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut que me parler d'affaires! A demain les affaires! Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son regard fut tout coup frapp par un mot soulign plusieurs fois au recto de la deuxime page. C'tait le mot passif, sur lequel le correspondant de San Francisco avait videmment voulu attirer l'attention de son client de Shang-Ha. Kin-Fo reprit alors la lettre son dbut, et la lut de la premire la dernire ligne, non sans un certain sentiment de curiosit, qui devait surprendre de sa part. Un instant, ses sourcils se froncrent; mais une sorte de ddaigneux sourire se dessina sur ses lvres, lorsqu'il eut achev sa lecture. Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre, s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en communication directe avec Wang. Il porta mme le cornet sa bouche, et fut sur le point de faire rsonner le sifflet d'appel; mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et revint s'tendre sur le divan. Peuh! fit-il. Tout Kin-Fo tait dans ce mot. Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intresse que moi dans tout cela! Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle tait pose une bote oblongue, prcieusement cisele. Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arrta. Que me disait sa dernire lettre? murmura-t-il. Et, au lieu de lever le couvercle de la bote, il poussa un ressort, fix l'une des extrmits. Aussitt une voix douce de se faire entendre! Mon petit frre an! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur Mei-houa la premire lune, comme la fleur de l'abricotier la deuxime, comme la fleur du pcher la troisime! Mon cher coeur, de pierre prcieuse, vous mille, vous dix mille bonjours!... C'tait la voix d'une jeune femme, dont le phonographe rptait les tendres paroles. Pauvre petite soeur cadette! dit Kin-Fo. Puis, ouvrant la bote, il retira de l'appareil le papier, zbr de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la lointaine voix, et le remplaa par un autre. Le phonographe tait alors perfectionn un point qu'il suffisait de parler voix haute pour que la membrane ft impressionne et que le rouleau, m par un mouvement d'horlogerie, enregistrt les paroles sur le papier de l'appareil. Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours calme, on n'et pu reconnatre sous quelle impression de joie ou de tristesse il formulait sa pense. Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo. Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le papier spcial sur lequel l'aiguille, actionne par la membrane, avait trac des rainures obliques, correspondant aux paroles prononces; puis, plaant ce papier dans une enveloppe qu'il cacheta, il crivit de droite gauche l'adresse que voici: Madame L-ou, Avenue de Cha-Coua Pking. Un timbre lectrique fit aussitt accourir celui des domestiques qui tait charg de la correspondance. Ordre lui fut donn de porter immdiatement cette lettre la poste. Une heure aprs, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses bras son tchou-fou-jen, sorte d'oreiller de bambou tress, qui maintient dans les lits chinois une temprature moyenne, trs apprciable sous ces chaudes latitudes. V DANS LEQUEL L-OU REOIT UNE LETTRE QU'ELLE ET PRFR NE PAS RECEVOIR Tu n'as pas encore de lettre pour moi? -- Eh! non, madame! -- Que le temps me parat long, vieille mre! Ainsi, pour la dixime fois de la journe, parlait la charmante L-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, Pking. La vieille mre qui lui rpondait, et laquelle elle donnait cette qualification usite en Chine pour les servantes d'un ge respectable, c'tait la grognonne et dsagrable Mlle Nan. L-ou avait pous dix-huit ans un lettr de premier grade, qui collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou. Ce savant avait le double de son ge et mourut trois ans aprs cette union disproportionne. La jeune veuve s'tait donc trouve seule au monde, lorsqu'elle n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage qu'il fit Pking, vers cette poque. Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indiffrent lve sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout doucement l'ide de modifier les conditions de sa vie en devenant le mari de la jolie veuve. L-ou ne fut point insensible la proposition qui lui fut faite. Et voil comment le mariage, dcid pour la plus grande satisfaction du philosophe, devait tre clbr ds que Kin-Fo, aprs avoir pris Shang-Ha les dispositions ncessaires, serait de retour Pking. Il n'est pas commun, dans le Cleste Empire, que les veuves se remarient, -- non qu'elles ne le dsirent autant que leurs similaires des contres occidentales, mais parce que ce dsir trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception la rgle, c'est que Kin-Fo, on le sait, tait un original. L-ou remarie, il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les pa-lous, arcs commmoratifs que l'empereur fait quelquefois lever en l'honneur des femmes clbres par leur fidlit l'poux dfunt; telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras, la veuve Yen-Tchiang, qui se dfigura en signe de douleur conjugale. Mais L-ou pensa qu'il y avait mieux faire de ses vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'obissance, qui est tout le rle de la femme dans la famille chinoise, renoncer parler des choses du dehors, se conformer aux prceptes du livre Li-nun sur les vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur les devoirs du mariage, retrouver enfin cette considration dont jouit l'pouse, qui, dans les classes leves, n'est point une esclave, comme on le croit gnralement. Aussi, L-ou, intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait tenir dans la vie du riche ennuy et se sentant attire vers lui par le dsir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, tait toute rsigne son nouveau sort. Le savant, sa mort, avait laiss la jeune veuve dans une situation de fortune aise, quoique mdiocre. La maison de l'avenue Cha-Coua tait donc modeste. L'insupportable Nan en composait tout le domestique, mais L-ou tait faite ses regrettables manires, qui ne sont point spciales aux servantes de l'Empire des Fleurs. C'tait dans son boudoir que la jeune femme se tenait de prfrence. L'ameublement en aurait sembl fort simple, n'eussent t les riches prsents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient de Shang-Ha. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres un chef-d'oeuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait accapar l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles trs chinoises, chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se dployaient, comme de grands papillons aux ailes tendues, des ventails venus de la clbre cole de Swatow. D'une suspension de porcelaine s'chappaient d'lgants festons de ces fleurs artificielles, si admirablement fabriques avec la moelle de l'Arabia papyrifera de l'le de Formose, et qui rivalisaient avec les blancs nnuphars, les jaunes chrysanthmes et les lis rouges du Japon, dont regorgeaient des jardinires en bois finement fouill. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous tresss des fentres ne laissaient passer qu'une lumire adoucie, et tamisaient, en les grenant pour ainsi dire, les rayons solaires. Un magnifique cran, fait de grandes plumes d'pervier, dont les taches, artistement disposes, figuraient une large pivoine -- cet emblme de la beaut dans l'Empire des Fleurs -, deux volires en forme de pagode, vritables kalidoscopes des plus clatants oiseaux de l'Inde, quelques timaols oliens, dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets enfin auxquels se rattachait une pense de l'absent, compltaient la curieuse ornementation de ce boudoir. Pas encore de lettre, Nan? -- Eh non! madame! pas encore! C'tait une charmante jeune femme que cette jeune L-ou. Jolie, mme pour des yeux europens, blanche et non jaune, elle avait de doux yeux se relevant peine vers les tempes, des cheveux noirs orns de quelques fleurs de pcher fixes par des pingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils peine estomps d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne mettait ni crpi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues, ainsi que le font gnralement les beauts du Cleste Empire, ni rond de carmin sur sa lvre infrieure, ni petite raie verticale entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour impriale dpense annuellement pour dix millions de sapques. La jeune veuve n'avait que faire de ces ingrdients artificiels. Elle sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, ds lors, pouvait ddaigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de chez elle. Quant la toilette de L-ou, rien de plus simple et de plus lgant. Une longue robe quatre fentes, ourle d'un large galon brod, sous cette robe une jupe plisse, la taille un plastron agrment de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattach la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de jolies pantoufles ornes de perles: il n'en fallait pas plus la jeune veuve pour tre charmante, si l'on ajoute que ses mains taient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et ross, dans de petits tuis d'argent, cisels avec un art exquis. Et ses pieds? Eh bien, ses pieds taient petits, non par suite de cette coutume de dformation barbare qui tend heureusement se perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode dure depuis sept cents ans dj, et elle est probablement due quelque princesse estropie. Dans son application la plus simple, oprant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de tronc de cne, gne absolument la marche, prdispose l'anmie et n'a pas mme pour raison d'tre, comme on a pu le croire, la jalousie des poux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis la conqute tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises sur dix, ayant t soumises ds le premier ge cette suite d'oprations douloureuses, qui entranent la dformation du pied. Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit encore L-ou. Voyez donc, vieille mre. -- C'est tout vu! rpondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui sortit de la chambre en grommelant. L-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu. C'tait encore penser Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire de ces chaussures d'toffe, dont la fabrication est presque uniquement rserve la femme dans les mnages chinois, quelque classe qu'elle appartienne. Mais l'ouvrage lui tomba bientt des mains. Elle se leva, prit dans une bonbonnire deux ou trois pastques, qui craqurent sous ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code d'instructions dont toute honnte pouse doit faire sa lecture habituelle. De mme que le printemps est pour le travail la saison favorable, de mme l'aube est le moment le plus propice de la journe. Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs du sommeil. Soignez le mrier et le chanvre. Filez avec zle la soie et le coton. La vertu des femmes est dans l'activit et l'conomie. Les voisins feront votre loge... Le livre se ferma bientt. La tendre L-ou ne songeait mme pas ce qu'elle lisait. O est-il? se demanda-t-elle. Il a d aller Canton! Est-il de retour Shang-Ha? Quand arrivera-t-il Pking? La mer lui a-t- elle t propice? Que la desse Koanine lui vienne en aide! Ainsi disait l'inquite jeune femme. Puis, ses yeux se portrent distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille petits morceaux rapports, une sorte de mosaque d'toffe la mode portugaise, o se dessinaient le canard mandarin et sa famille, symbole de la fidlit. Enfin elle s'approcha d'une jardinire et cueillit une fleur au hasard. Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblme du printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune chrysanthme, emblme de l'automne et de la tristesse! Elle voulut ragir contre l'anxit qui, maintenant, l'envahissait tout entire. Son luth tait l; ses doigts en firent rsonner les cordes; ses lvres murmurrent les premires paroles du chant des Mains-unies, mais elle ne put continuer. Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je les lisais, l'me mue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne s'adressaient qu' mes yeux, c'tait sa voix mme que je pouvais entendre! L, cet appareil me parlait comme s'il et t prs de moi! Et L-ou regardait un phonographe, pos sur un guridon de laque, en tout semblable celui dont Kin-Fo se servait Shang-Ha. Tous deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutt entendre leurs voix, malgr la distance qui les sparait... Mais, aujourd'hui encore, comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait plus rien des penses de l'absent. En ce moment, la vieille mre entra. La voil, votre lettre! dit-elle. Et Nan sortit, aprs avoir remis L-ou une enveloppe timbre de Shang-Ha. Un sourire se dessina sur les lvres de la jeune femme. Ses yeux brillrent d'un plus vif clat. Elle dchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire... Ce n'tait point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un de ces papiers rainures obliques, qui, ajusts dans l'appareil phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix humaine. Ah! j'aime encore mieux cela! s'cria joyeusement L-ou. je l'entendrai, au moins! Le papier fut plac sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement d'horlogerie fit aussitt tourner, et L-ou, approchant son oreille, entendit une voix bien connue qui disait: Petite soeur cadette, la ruine a emport mes richesses comme le vent d'est emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire une misrable en l'associant ma misre! Oubliez celui que dix mille malheurs ont frapp! Votre dsespr KIN-FO! Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amre que l'amre gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses dernires esprances avec la fortune de celui qu'elle aimait! L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'tait-il donc jamais envol! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse! Ah! pauvre L-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont le fil casse, et qui retombe bris sur le sol! Nan, appele, entra dans la chambre, haussa les paules et transporta sa matresse sur son hang! Mais, bien que ce ft un de ces lits-poles, chauffs artificiellement, combien sa couche parut froide l'infortune L-ou! Que les cinq veilles de cette nuit sans sommeil lui semblrent longues passer! VI QUI DONNERA PEUT-TRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS LES BUREAUX DE LA CENTENAIRE Le lendemain, Kin-Fo, dont le ddain pour les choses de ce monde ne se dmentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son pas toujours gal, il descendit la rive droite du Creek. Arriv au pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec la concession amricaine, il traversa la rivire et se dirigea vers une maison d'assez belle apparence, leve entre l'glise des Missions et le consulat des tats-Unis. Au fronton de cette maison se dveloppait une large plaque de cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie. Capital de garantie: 20 millions de dollars. Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH. Kin-Fo poussa la porte, que dfendait un second battant capitonn, et se trouva dans un bureau, divis en deux compartiments par une simple balustrade hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des livres fermoirs de nickel, une caisse amricaine a secrets se dfendant d'elle-mme, deux ou trois tables o travaillaient les commis de l'agence, un secrtaire compliqu, rserv l'honorable William J. Bidulph, tel tait l'ameublement de cette pice, qui semblait appartenir une maison du Broadway, et non une habitation btie sur les bords du Wousung. William J. Bidulph tait l'agent principal, en Chine, de la compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le sige social se trouvait Chicago. La Centenaire -- un bon titre et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, trs renomme aux tats-Unis, possdait des succursales et des reprsentants dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires normes et excellentes, grce ses statuts, trs hardiment et trs libralement constitus, qui l'autorisaient assurer tous les risques. Aussi, les Clestials commenaient-ils suivre ce moderne courant d'ides, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand nombre de maisons de l'Empire du Milieu taient garanties contre l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'cartelait dj au fronton des portes shanghaennes, et entre autres, sur les pilastres du riche yamen de Kin-Fo. Ce n'tait donc pas dans l'intention de s'assurer contre l'incendie, que l'lve de Wang venait rendre visite l'honorable William J. Bidulph. Monsieur Bidulph? demanda-t-il en entrant. William J. Bidulph tait l, en personne comme un photographe qui opre lui-mme toujours la disposition du public, -- un homme de cinquante ans, correctement vtu de noir, en habit, en cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien amricain. A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph. -- A monsieur Kin-Fo, de Shang-Ha. -- Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la Centenaire... police numro vingt-sept mille deux cent... -- Lui-mme. -- Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin de mes services? -- Je dsirerais vous parler en particulier, rpondit Kin-Fo. La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le chinois que Kin-Fo parlait l'anglais. Le riche client fut donc introduit, avec les gards qui lui taient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, ferm de doubles portes, o l'on et pu comploter le renversement de la dynastie des Tsing, sans crainte d'tre entendu des plus fins tipaos du Cleste Empire. Monsieur, dit Kin-Fo, ds qu'il se fut assis dans une chaise bascule, devant une chemine chauffe au gaz, je dsirerais traiter avec votre Compagnie, et faire assurer mon dcs le paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout l'heure le montant. -- Monsieur, rpondit William J. Bidulph, rien de plus simple. Deux signatures, la vtre et la mienne, au bas d'une police, et l'assurance sera faite, aprs quelques formalits prliminaires. Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc le dsir de ne mourir qu' un ge trs avanc, dsir bien naturel d'ailleurs? -- Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance sur la vie indique chez l'assur la crainte qu'une mort trop prochaine... -- Oh! monsieur! rpondit William J. Bidulph le plus srieusement du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de la Centenaire! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous, c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon, mais il est rare que nos assurs ne dpassent pas la centaine... trs rare... trs rare!... Dans leur intrt, nous devrions leur arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc, je vous prviens, monsieur, s'assurer la Centenaire, c'est la quasi-certitude d'en devenir un soi-mme! -- Ah! fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid William J. Bidulph. L'agent principal, srieux comme un ministre, n'avait aucunement l'air de plaisanter. Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je dsire me faire assurer pour deux cent mille dollars. -- Nous disons un capital de deux cent mille dollars, rpondit William J. Bidulph. Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le fit pas mme sourciller. Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que toutes les primes payes, quel qu'en soit le nombre, demeurent acquises la Compagnie, si la personne sur la tte de laquelle repose l'assurance perd la vie par le fait du bnficiaire du contrat? -- Je le sais. -- Et quels risques prtendez-vous assurer, mon cher monsieur? -- Tous. -- Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de sjour hors des limites du Cleste Empire? -- Oui. -- Les risques de condamnation judiciaire? -- Oui. -- Les risques de duel? -- Oui. -- Les risques de service militaire? -- Oui. -- Alors les surprimes seront fort leves? -- Je paierai ce qu'il faudra. -- Soit. -- Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque trs important, dont vous ne parlez pas. -- Lequel? -- Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire l'autorisaient assurer aussi le suicide? -- Parfaitement, monsieur, parfaitement, rpondit William J. Bidulph, qui se frottait les mains. C'est mme l une source de superbes bnfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients sont gnralement des gens qui tiennent la vie, et que ceux qui, par une prudence exagre, assurent le suicide, ne se tuent jamais. -- N'importe, rpondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je dsire assurer aussi ce risque. -- A vos souhaits, mais la prime sera considrable! -- Je vous rpte que je paierai ce qu'il faudra. -- Entendu. -- Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en continuant d'crire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de suicide... -- Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime payer? demanda Kin-Fo. -- Mon cher monsieur, rpondit l'agent principal, nos primes sont tablies avec une justesse mathmatique, qui est tout l'honneur de la Compagnie. Elles ne sont plus bases, comme elles l'taient autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous Duvillars? -- Je ne connais pas Duvillars. -- Un statisticien remarquable, mais dj ancien... tellement ancien, mme, qu'il est mort. A l'poque o il tablit ses fameuses tables, qui servent encore l'chelle, de primes de la plupart des compagnies europennes, trs arrires, la moyenne de la vie tait infrieure ce qu'elle est prsentement grce au progrs de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne plus leve, et par consquent plus favorable l'assur, qui paie moins cher et vit plus longtemps... -- Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, dsireux d'arrter le verbeux agent, qui ne ngligeait aucune occasion de placer ce boniment en faveur de la Centenaire. -- Monsieur, rpondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscrtion de vous demander quel est votre ge? -- Trente et un ans. -- Eh bien -- trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux quatre-vingt-trois pour cent. Mais, la Centenaire, ce ne sera que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars. -- Et dans les conditions que je dsire? dit Kin-Fo. -- En assurant tous les risques, y compris le suicide?... -- Le suicide surtout. -- Monsieur, rpondit d'un ton aimable William J. Bidulph, aprs avoir consult une table imprime la dernire page de son carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela moins de vingt-cinq pour cent. -- Ce qui fera?... -- Cinquante mille dollars. -- Et comment la prime doit-elle vous tre verse? -- Tout entire ou fractionne par mois, au gr de l'assur. -- Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?... -- Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils taient verss aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient jusqu'au 30 juin de la prsente anne. -- Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les deux premiers mois de la prime. Et il dposa sur la table une paisse liasse de dollars-papiers qu'il tira de sa poche. Bien... monsieur... trs bien! rpondit William J. Bidulph. Mais, avant de signer la police, il y a une formalit remplir. -- Laquelle? -- Vous devez recevoir la visite du mdecin de la Compagnie. -- A quel propos cette visite? -- Afin de constater si vous tes solidement constitu, si vous n'avez aucune maladie organique qui soit de nature abrger votre vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence. -- A quoi bon! puisque j'assure mme le duel et le suicide, fit observer Kin-Fo. -- Eh! mon cher monsieur, rpondit William J. Bidulph, toujours souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous emporterait dans quelques mois, nous coterait bel et bien deux cent mille dollars! -- Mon suicide vous les coterait aussi, je suppose! -- Cher monsieur, rpondit le gracieux agent principal, en prenant la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai dj eu l'honneur de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas dfendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande discrtion! -- Ah! fit Kin-Fo. -- J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de tous les clients de la Centenaire, ce sont prcisment ceux-l qui lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous, pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il? -- Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il? -- Oh! rpondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de vivre trs vieux, en sa qualit de client de la Centenaire! Il n'y avait pas discuter plus longuement avec l'agent principal de la clbre compagnie. Il tait tellement sr de ce qu'il disait! Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bnficiaire du contrat? -- Il y aura deux bnficiaires, rpondit Kin-Fo. -- A parts gales? -- Non, parts ingales. L'un pour cinquante mille dollars, l'autre pour cent cinquante mille. -- Nous disons pour cinquante mille, monsieur... -- Wang. -- Le philosophe Wang? -- Lui-mme. -- Et pour les cent cinquante mille? -- Mme L-ou, de Pking. -- De Pking, ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire les noms des ayants droit. Puis il reprit: Quel est l'ge de Mme L-ou? -- Vingt et un ans, rpondit Kin-Fo. -- Oh! fit l'agent, voil une jeune dame qui sera bien vieille, quand elle touchera le montant du capital assur! -- Pourquoi, s'il vous plat? -- Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur. Quant au philosophe Wang?... -- Cinquante-cinq ans! -- Eh bien, cet aimable homme est sr, lui, de ne jamais rien toucher! -- On le verra bien, monsieur! -- Monsieur, rpondit William J. Bidulph, si j'tais cinquante- cinq ans l'hritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir centenaire, je n'aurais pas la simplicit de compter sur son hritage. -- Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la porte du cabinet. -- Bien le vtre! rpondit l'honorable William J. Bidulph, qui s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire. Le lendemain, le mdecin de la Compagnie avait fait Kin-Fo la visite rglementaire. Corps de fer, muscles d'acier, poumons en soufflets d'orgues, disait le rapport. Rien ne s'opposait ce que la Compagnie traitt avec un assur aussi solidement tabli. La police fut donc signe cette date par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph, reprsentant de la Compagnie. Ni L-ou ni Wang, moins de circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour o la Centenaire serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernire gnrosit de l'ex- millionnaire. VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES PARTICULIERS AU CLESTE EMPIRE Quoi qu'et pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la caisse de la Centenaire tait trs srieusement menace dans ses fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'tait pas de ceux dont, rflexion faite, on remet indfiniment l'excution. Compltement ruin, l'lve de Wang avait formellement rsolu d'en finir avec, une existence qui, mme au temps de sa richesse, ne lui laissait que tristesse et ennuis. La lettre remise par Soun, huit jours aprs son arrive, venait de San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se composait en presque totalit, on le sait, d'actions de cette banque clbre, si solide jusque-l. Mais, il n'y avait, pas douter. Si invraisemblable que pt paratre cette nouvelle, elle n'tait malheureusement que trop vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque Californienne venait d'tre confirme par les journaux arrivs Shang-Ha. La faillite avait t prononce, et ruinait Kin-Fo de fond en comble. En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait- il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Ha, dont la vente, presque irralisable, ne lui et, procur que d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars verss en prime dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour mme, lui fournirent peine de quoi faire convenablement les choses in extremis, c'tait maintenant toute sa fortune. Un Occidental, un Franais, un Anglais et peut-tre pris philosophiquement cette existence nouvelle et cherch refaire sa vie dans le travail. Un Clestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout autrement. C'tait la mort volontaire que Kin-Fo, en vritable Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen de se tirer d'affaire, et avec cette typique indiffrence qui caractrise la race jaune. Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le possde au plus haut degr. Son indiffrence pour la mort est vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse. Condamn, dj entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune crainte. Les excutions publiques si frquentes, la vue des horribles supplices que comporte l'chelle pnale dans le Cleste Empire, ont de bonne heure familiaris les Fils du Ciel avec l'ide d'abandonner sans regret les choses de ce monde. Aussi, ne s'tonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette pense de la mort soit l'ordre du jour et fasse le sujet de bien des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus ordinaires de la vie. Le culte des anctres se retrouve jusque chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche o l'on n'ait rserv une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane misrable o un coin n'ait t gard aux reliques des aeux, dont la fte se clbre au deuxime mois. Voil pourquoi on trouve, dans le mme magasin o se vendent des lits d'enfants nouveau-ns et des corbeilles de mariage, un assortiment vari de cercueils, qui forment un article courant du commerce chinois. L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes proccupations des Clestials. Le mobilier serait incomplet si la bire manquait la maison paternelle. Le fils se fait un devoir de l'offrir de son vivant son pre. C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bire est dpose dans une chambre spciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus souvent, quand elle a dj reu la dpouille mortelle, elle est conserve pendant de longues annes avec un soin pieux. En somme, le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et contribue rendre plus troits les liens de la famille. Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grce son temprament, devait envisager avec une parfaite tranquillit la pense de mettre fin ses jours. Il avait assur le sort des deux tres auxquels revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien. Le suicide ne devait pas mme lui causer un remords. Ce qui est un crime dans les pays civiliss d'Occident, n'est plus qu'un acte lgitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre de l'Asie orientale. Le parti de Kin-Fo tait donc bien pris, et aucune influence n'aurait pu le dtourner de mettre son projet excution, pas mme l'influence du philosophe Wang. Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son lve. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqu qu'une chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus endurant pour ses sottises quotidiennes. Dcidment, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver un meilleur matre, et, maintenant, sa prcieuse queue frtillait sur son dos dans une scurit toute nouvelle. Un dicton chinois dit: Pour tre heureux sur terre, il faut vivre Canton et mourir Liao-Tchou. C'est Canton, en effet, que l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est Liao-Tchou que se fabriquent les meilleurs cercueils. Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne maison, de manire que son dernier lit de repos arrivt temps. tre correctement couch pour le suprme sommeil est la constante proccupation de tout Clestial qui sait vivre. En mme temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la proprit, comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et saisiraient au passage un des sept lments dont se compose une me chinoise. On voit que si l'lve du philosophe Wang se montrait indiffrent aux dtails de la vie, il l'tait moins pour ceux de la mort. Cela fait, il n'avait plus qu' rdiger le programme de ses funrailles. Donc, ce jour mme, une belle feuille de ce papier, dit papier de riz -- la confection duquel le riz est parfaitement tranger -, reut les dernires volonts de Kin-Fo. Aprs avoir lgu la jeune veuve sa maison de Shang-Ha, et Wang un portrait de l'empereur Ta-ping, que le philosophe regardait toujours avec complaisance -- le tout sans prjudice des capitaux assurs par la Centenaire -, Kin-Fo traa d'une main ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister ses obsques. D'abord, dfaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des amis qu'il avait encore devaient figurer en tte du cortge, tous vtus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le Cleste Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau lev depuis longtemps dans la campagne de Shang-Ha, se dploierait une double range de valets d'enterrement, portant diffrents attributs, parasols bleus, hallebardes, mains de justice, crans de soie, criteaux avec le dtail de la crmonie, lesdits valets habills d'une tunique noire ceinture blanche, et coiffs d'un feutre noir aigrette rouge. Derrire le premier groupe d'amis, marcherait un guide, carlate des pieds la tte, battant le gong, et prcdant le portrait du dfunt, couch dans une sorte de chsse richement dcore. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui doivent s'vanouir intervalles rguliers sur des coussins prpars pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes gens, abrits sous un dais bleu et or, smerait le chemin de petits morceaux de papier blanc, percs d'un trou comme des sapques, et destins distraire les mauvais esprits qui seraient tents de se joindre au convoi. Alors apparatrait le catafalque, norme palanquin tendu d'une soie violette, brode de dragons d'or, que cinquante valets porteraient sur leurs paules, au milieu d'un double rang de bonzes. Les prtres chasubls de robes grises, rouges et jaunes, rcitant les dernires prires, alterneraient avec le tonnerre des gongs, le glapissement des fltes et l'clatante fanfare des trompes longues de six pieds. A l'arrire, enfin, les voitures de deuil, drapes de blanc, fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber les dernires ressources de l'opulent dfunt. En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire. Bien des enterrements de cette classe circulent dans les rues de Canton, de Shang-Ha ou de Pking, et les Clestials n'y voient qu'un hommage naturel rendu la personne de celui qui n'est plus. Le 20 octobre, une caisse, expdie de Liao-Tchou, arriva l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Ha. Elle contenait, soigneusement emball, le cercueil command pour la circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen n'eut lieu d'tre surpris. On le rpte, pas un Chinois qui ne tienne possder de son vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'ternit. Ce cercueil, un chef-d'oeuvre du fabricant de Liao-Tchou, fut plac dans la chambre des anctres. L, bross, cir, astiqu, il et attendu longtemps, sans doute, le jour o l'lve du philosophe Wang l'aurait utilis pour son propre compte... Il n'en devait pas tre ainsi. Les jours de Kin-Fo taient compts, et l'heure tait proche, qui devait le relguer dans la catgorie des aeux de la famille. En effet, c'tait le soir mme que Kin-Fo avait dfinitivement rsolu de quitter la vie. Une lettre de la dsole L-ou arriva dans la journe. La jeune veuve mettait la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle possdait. La fortune n'tait rien pour elle! Elle saurait s'en passer! Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus! Ne sauraient-ils tre heureux dans une situation plus modeste? Cette lettre, empreinte de la plus sincre affection, ne put modifier les rsolutions de Kin-Fo. Ma mort seule peut l'enrichir, pensa-t-il. Restait dcider o et comment s'accomplirait cet acte suprme. Kin-Fo prouvait une sorte de plaisir rgler ces dtails. Il esprait bien qu'au dernier moment, une motion, si passagre qu'elle dt tre, lui ferait battre le coeur! Dans l'enceinte du yamen s'levaient quatre jolis kiosques, dcors avec toute la fantaisie qui distingue le talent des ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs: le pavillon du Bonheur, o Kin-Fo n'entrait jamais; le pavillon de la Fortune, qu'il ne regardait qu'avec le plus profond ddain; le pavillon du Plaisir, dont les portes taient depuis longtemps fermes pour lui; le pavillon de Longue Vie, qu'il avait rsolu de faire abattre! Ce fut celui-l que son instinct le porta choisir. Il rsolut de s'y enfermer la nuit tombante. C'est l qu'on le retrouverait le lendemain, dj heureux dans la mort. Ce point dcid, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un japonais, s'trangler avec la ceinture de soie comme un mandarin, s'ouvrir les veines dans un bain parfum, comme un picurien de la Rome antique? Non. Ces procds auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de dsobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux grains d'opium mlang d'un poison subtil devaient suffire le faire passer de ce monde l'autre, sans qu'il en et mme conscience, emport peut-tre dans un de ces rves qui transforment le sommeil passager en sommeil ternel. Le soleil commenait dj s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo n'avait plus que quelques heures vivre. Il voulut revoir, dans une dernire promenade, la campagne de Shang-Ha et ces rives du Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promen son ennui. Seul, sans avoir mme entrevu Wang pendant cette journe, il quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais sortir. Le territoire anglais, le petit pont jet sur le creek, la concession franaise, furent traverss par lui de ce pas indolent qu'il n'prouvait mme pas le besoin de presser cette heure suprme. Par le quai qui longe le port indigne, il contourna la muraille de Shang-Ha jusqu' la cathdrale catholique romaine, dont la coupole domine le faubourg mridional. Alors, il inclina vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit la pagode de Loung-Hao. C'tait la vaste et plate campagne, se dveloppant jusqu' ces hauteurs ombrages qui limitent la valle du Min, immenses plaines marcageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizires. Ici et l, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques villages misrables dont les huttes de roseaux taient tapisses d'une boue jauntre, deux ou trois champs de bl surlevs, pour tre l'abri des eaux. Le long des troits sentiers, un grand nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies, s'enfuyaient toutes pattes ou tire-d'aile, lorsque quelque passant venait troubler leurs bats. Cette campagne, richement cultive, dont l'aspect ne pouvait tonner un indigne, aurait cependant attir l'attention et peut- tre provoqu la rpulsion d'un tranger. Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines. Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts dfinitivement enterrs, on ne voyait que des piles de botes oblongues, des pyramides de bires, tages comme les madriers d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des villes, n'est qu'un vaste cimetire. Les morts encombrent le territoire, aussi bien que les vivants. On prtend qu'il est interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une mme dynastie occupe le trne du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des sicles! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que les cadavres, couchs dans leurs bires, celles-ci peintes de vives couleurs, celles-l sombres et modestes, les unes neuves et pimpantes, les autres tombant dj en poussire, attendent pendant des annes le jour de la spulture. Kin-Fo n'en tait plus s'tonner de cet tat de choses. Il allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui. Deux trangers, vtus l'europenne, qui l'avaient suivi depuis sa sortie du yamen, n'attirrent mme pas son attention. Il ne les vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre de vue. Ils se tenaient quelque distance, suivant Kin-Fo quand celui-ci marchait, s'arrtant ds qu'il suspendait sa marche. Parfois, ils changeaient entre eux certains regards, deux ou trois paroles, et, bien certainement, ils taient l pour l'pier. De taille moyenne, n'ayant pas dpass trente ans, lestes, bien dcoupls, on et dit deux chiens d'arrt l'oeil vif, aux jambes rapides. Kin-Fo, aprs avoir fait une lieue environ dans la campagne, revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou. Les deux limiers rebroussrent aussitt chemin. Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus misrable aspect, et leur fit l'aumne. Plus loin, quelques Chinoises chrtiennes -- de celles qui ont t formes ce mtier de dvouement par les soeurs de charit franaises -- croisrent la route. Elles allaient, une hotte sur le dos, et dans ces hottes rapportaient la maison des crches, de pauvres tres abandonns. On les a justement nommes les chiffonnires d'enfants! Et ces petits malheureux sont-ils autre chose que des chiffons jets au coin des bornes! Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs. Les deux trangers parurent assez surpris de cet acte de la part d'un Clestial. Le soir tait venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Ha, reprit la route du quai. La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants clataient de toutes parts. Kin-Fo couta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les dernires paroles qu'il lui serait donn d'entendre. Une jeune Tankadre, conduisant son sampan travers les sombres eaux de Houang-Pou, chantait ainsi: Ma barque, aux fraches couleurs, Est pare De mille et dix mille fleurs. Je l'attends, l'me enivre! Il doit revenir demain. Dieu bleu veille! Que ta main A son retour le protge, Et fais que son long chemin S'abrge! Il reviendra demain! Et moi, o serais-je, demain? pensa Kin-Fo en secouant la tte. La jeune Tankadre reprit: Il est all loin de nous, J'imagine, Jusqu'au pays des Mantchoux, Jusqu'aux murailles de Chine! Ah! que mon coeur, souvent, Tressaillait, lorsque le vent, Se dchanant, faisait rage, Et qu'il s'en allait, bravant L'orage! Kin-Fo coutait toujours et ne dit rien, cette fois. La Tankadre finit ainsi: Qu'as-tu besoin de courir La fortune? Loin de moi veux-tu mourir? Voici la troisime lune! Viens! Le bonze nous attend Pour unir au mme instant Les deux phnix, nos emblmes! Viens! Reviens! Je t'aime tant, Et tu m'aimes Oui! peut-tre! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout en ce monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie! Une demi-heure aprs, Kin-Fo rentrait son habitation. Les deux trangers, qui l'avaient suivi jusque-l, durent s'arrter. Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de Longue Vie, en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit salon, doucement clair par la lumire d'une lanterne verres dpolis. Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un coffret, contenant quelques grains d'opium, mlangs d'un poison mortel, un en-cas que le riche ennuy avait toujours sous la main. Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs d'opium, puis il se disposa l'allumer. Eh! quoi! dit-il, pas mme une motion, au moment de m'endormir pour ne plus me rveiller! Il hsita un instant. Non! s'cria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le parquet. Je la veux, cette suprme motion, ne ft-ce que celle de l'attente!... je la veux! je l'aurai! Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus press que d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang. VIII O KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SRIEUSE QUE CELUI-CI ACCEPTE NON MOINS SRIEUSEMENT Le philosophe n'tait pas encore couch. tendu sur un divan, il lisait le dernier numro de la Gazette de Pking. Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, trs certainement, le journal adressait quelque compliment la dynastie rgnante des Tsing. Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un fauteuil, et, sans autre prambule: Wang, dit-il, je viens te demander un service. -- Dix mille services! rpondit le philosophe, en laissant tomber le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et, quels qu'ils soient, je te les rendrai! -- Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne peut rendre qu'une fois. Aprs celui-l, Wang, je te tiendrai quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et j'ajoute que tu ne devras mme pas attendre un remerciement de ma part. -- Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te comprendrait pas. De quoi s'agit-il? -- Wang, dit Kin-Fo, je suis ruin. -- Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend plutt une bonne nouvelle qu'une mauvaise. -- La lettre que j'ai trouve ici notre retour de Canton, reprit Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne tait en faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus rien. -- Ainsi, demanda Wang, aprs avoir bien regard son lve, ce n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle? -- C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvret n'effraie aucunement d'ailleurs. -- Bien rpondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines t'enseigner la sagesse! jusqu'ici, tu n'avais que vgt sans got, sans passions, sans luttes! Tu vas vivre maintenant! L'avenir est chang! Qu'importe! a dit Confucius, et le Talmud aprs lui, il arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint! Nous allons donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous l'apprend: Dans la vie, il y a des hauts et des bas! La roue de la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir! Partons- nous? Et vritablement, Wang, en philosophe pratique, tait prt quitter la somptueuse habitation. Kin-Fo l'arrta. J'ai dit, reprit-il, que la pauvret ne m'effrayait pas, mais j'ajoute que c'est parce que je suis dcid ne point la supporter. -- Ah! fit Wang, tu veux donc!... -- Mourir. -- Mourir! rpondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est dcid en finir avec la vie n'en dit rien personne. -- Ce serait dj fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le cdait pas celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort me caust au moins une premire et dernire motion. Or, au moment d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon coeur battait si peu, que j'ai jet le poison, et je suis venu te trouver! -- Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? rpondit Wang en souriant. -- Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives! -- Pourquoi? -- Pour me frapper de ta propre main! A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit mme pas. Mais Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un clair dans ses yeux. L'ancien Ta-ping se rveillait-il? Cette besogne dont son lve allait le charger, ne trouverait-elle pas en lui une hsitation? Dix-huit annes auraient donc pass sur sa tte sans touffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse! Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas mme une objection! Il accepterait, sans broncher, de le dlivrer de cette existence dont il ne voulait plus! Il ferait cela, lui, Wang, le philosophe! Mais cet clair s'teignit presque aussitt. Wang reprit sa physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus srieuse peut- tre. Et alors, se rasseyant: C'est l le service que tu me demandes? dit-il. -- Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que tu pourrais t'imaginer devoir Tchoung-Hou et son fils. -- Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe. -- D'ici au 25 juin, vingt-huitime jour de la sixime lune, tu entends bien, Wang, jour o finira ma trente et unime anne, -- je dois avoir cess de vivre! Il faut que je tomb frapp par toi, soit par-devant, soit par-derrire, le jour, la nuit, n'importe o, n'importe comment, debout, assis, couch, veill, endormi, par le fer ou par le poison! Il faut qu' chacune des quatre-vingt mille minutes dont se composera ma vie pendant cinquante-cinq jours encore, j'aie la pense, et, je l'espre, la crainte, que mon existence va brusquement finir! Il faut que j'aie devant moi ces quatre-vingt mille motions, si bien que, au moment o se spareront les sept lments de mon me, je puisse m'crier: Enfin, j'ai donc vcu! Kin-Fo, contre son habitude, avait parl avec une certaine animation. On remarquera aussi qu'il avait fix six jours avant l'expiration de sa police la limite extrme de son existence. C'tait agir en homme prudent, car, faute du versement d'une nouvelle prime, un retard et fait dchoir ses ayants droit du bnfice de l'assurance. Le philosophe l'avait cout gravement, jetant la drobe quelque rapide regard sur le portrait du roi Ta-ping, qui ornait sa chambre, portrait dont il devait hriter, -- ce qu'il ignorait encore. Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de me frapper? demanda Kin-Fo. Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en tait pas cela prs! Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les bannires des Ta-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut, cependant, puiser toutes les objections avant de s'engager. Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Matre t'avait rserves d'atteindre l'extrme vieillesse! -- J'y renonce. -- Sans regrets? -- Sans regrets! rpondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter! Riche, je ne le dsirais pas. Pauvre, je le veux encore moins! -- Et la jeune veuve de Pking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe: la fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux coeurs fait cent annes de printemps!... -- Contre trois cents annes d'automne, d't et d'hiver! rpondit Kin-Fo, en haussant les paules. Non! L-ou, pauvre, serait misrable avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune. -- Tu as fait cela? -- Oui, et toi-mme, Wang, tu as cinquante mille dollars placs sur ma tte. -- Ah! fit simplement le philosophe, tu as rponse tout. -- A tout, mme une objection que tu ne m'as pas encore faite. -- Laquelle? -- Mais... le danger que tu pourrais courir, aprs ma mort, d'tre poursuivi pour assassinat. -- Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui se laissent prendre! D'ailleurs, o serait le mrite de te rendre ce dernier service, si je ne risquais rien! -- Non pas, Wang! je prfre te donner toute scurit cet gard. Personne ne songera t'inquiter! Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de papier, et, d'une criture nette, il traa les lignes suivantes: C'est volontairement que je me suis donn la mort, par dgot et lassitude de la vie. KIN-FO. Et il remit le papier Wang. Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut voix haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le plaa dans un carnet de notes qu'il portait toujours sur lui. Un second clair avait allum son regard. Tout cela est srieux de ta part? dit-il en regardant fixement son lve. -- Trs srieux. -- Ce ne le sera pas moins de la mienne. -- J'ai ta parole? -- Tu l'as. -- Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vcu?... -- Je ne sais si tu auras vcu dans le sens o tu l'entends, rpondit gravement le philosophe, mais, coup sr, tu seras mort! -- Merci et adieu, Wang. -- Adieu, Kin-Fo. Et, l-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du philosophe. IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA PEUT-TRE PAS LE LECTEUR Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J. Bidulph aux deux agents qu'il avait spcialement chargs de surveiller le nouveau client de la Centenaire. -- Eh bien, rpondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang- Ha... -- Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe se tuer, ajouta Fry. -- La nuit tait venue, nous l'avons escort jusqu' sa porte... -- Que nous n'avons pu malheureusement franchir. -- Et ce matin? demanda William J. Bidulph. -- Nous avons appris, rpondit Craig, qu'il se portait... -- Comme le pont de Palikao, ajouta Fry. Les agents Craig et Fry, deux Amricains pur sang, deux cousins au service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un tre en deux personnes. Impossible d'tre plus compltement identifis l'un l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les phrases que celui- l commenait, et rciproquement. Mme cerveau, mmes penses, mme coeur, mme estomac, mme manire d'agir en tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes deux corps fusionns. En un mot, deux frres Siamois, dont un audacieux chirurgien aurait tranch la suture. Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu pntrer dans la maison? -- Pas.... dit Craig. -- Encore, dit Fry. -- Ce sera difficile, rpondit l'agent principal. Il le faudra pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner une prime norme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille dollars! Donc, deux mois de surveillance et peut-tre plus, si notre nouveau client renouvelle sa police! -- Il a un domestique.... dit Craig. -- Que l'on pourrait peut-tre avoir..., dit Fry. -- Pour apprendre tout ce qui se passe.... continua Craig. -- Dans la maison de Shang-Ha! acheva Fry. -- Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique. Achetez-le. Il doit tre sensible au son des tals. Les tals ne vous manqueront pas. Lors mme que vous devriez puiser les trois mille formules de civilits que comporte l'tiquette chinoise, puisez-les. Vous n'aurez point regretter vos peines. -- Ce sera.... dit Craig. -- Fait, rpondit Fry. Et voil pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentrent de se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'tait pas plus homme rsister l'appt sduisant des tals qu' l'offre courtoise de quelques verres de liqueurs amricaines. Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intrt savoir, ce qui se rduisait ceci: Kin-Fo avait-il chang quoi que ce soit sa manire de vivre? Non, si ce n'est peut-tre qu'il rudoyait moins son fidle valet, que les ciseaux chmaient au grand avantage de sa queue, et que le rotin chatouillait moins souvent ses paules. Kin-Fo avait-il sa disposition quelque arme destructive? Point, car il n'appartenait pas la respectable catgorie des amateurs de ces outils meurtriers. Que mangeait-il ses repas? Quelques plats simplement prpars, qui ne rappelaient en rien la fantaisiste cuisine des Clestials. A quelle heure se levait-il? Ds la cinquime veille, au moment o l'aube, l'appel des coqs, blanchissait l'horizon. Se couchait-il de bonne heure? A la deuxime veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le faire, la connaissance de Soun. Paraissait-il triste, proccup, ennuy, fatigu de la vie? Ce n'tait point un homme positivement enjou. Oh non! Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de got aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indiffrent, comme un homme qui attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire. Enfin, son matre possdait-il quelque substance vnneuse dont il aurait pu faire emploi? Il n'en devait plus-avoir, car, le matin mme, on avait jet par son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules, qui devaient tre de qualit malfaisante. En vrit, dans tout ceci, il n'y avait rien qui ft de nature alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non! jamais le riche Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang except, ne connaissait la situation, n'avait paru plus heureux de vivre. Quoi qu'il en ft, Craig et Fry durent continuer s'enqurir de tout ce que faisait leur client, le suivre dans ses promenades, car il tait possible qu'il ne voult pas attenter sa personne dans sa propre maison. Ainsi les deux insparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup gagner dans la conversation de gens si aimables. Ce serait aller trop loin de dire que le hros de cette histoire tenait plus la vie depuis qu'il avait rsolu de s'en dfaire. Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du moins, les motions ne lui manqurent pas. Il s'tait mis une pe de Damocls juste au-dessus du crne, et cette pe devait lui tomber un jour sur la tte. Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point, doute, et de l quelques battements du coeur, nouveaux pour lui. D'ailleurs, depuis l'change de paroles qui s'tait fait entre eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait la maison plus frquemment qu'autrefois, ou il restait enferm dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver -- ce n'tait pas son rle -, et il ignorait mme quoi Wang passait son temps. Peut-tre prparer quelque embche! Un ancien Ta-ping devait avoir dans son sac bien des manires d'expdier un homme. De l, curiosit, et, par suite, nouvel lment d'intrt. Cependant, le matre et l'lve se rencontraient presque tous les jours la mme table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se faisait leur situation future d'assassin et d'assassin. Ils causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus srieux que d'habitude, dtournant ses yeux, que cachait imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait gure dissimuler une constante proccupation. Lui, de si bonne humeur, tait devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il tait. Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe dou d'un bon estomac, les mets dlicats ne le tentaient plus, et le vin de Chao-Chigne le laissait rveur. En tout cas, Kin-Fo le mettait bien son aise. Il gotait le premier tous les mets et se croyait oblig ne rien laisser desservir, sans y avoir au moins touch. Il suivait de l que Kin- Fo mangeait plus qu' l'ordinaire, que son palais blas retrouvait quelques sensations, qu'il dnait de fort bon apptit et digrait remarquablement. Dcidment, le poison ne devait pas tre l'arme choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa victime ne devait rien ngliger. Du reste, toute facilit tait donne Wang pour accomplir son oeuvre. La porte de la chambre coucher de Kin-Fo demeurait toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le frapper dormant ou veill. Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main ft rapide et l'atteignt au coeur. Mais Kin-Fo en fut pour ses motions, et, mme, aprs les premires nuits, il s'tait si bien habitu attendre le coup fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se rveillait chaque matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi. Alors la pense lui vint qu'il rpugnait peut-tre Wang de le frapper dans cette maison, o il avait t si hospitalirement recueilli. Il rsolut de le mettre plus son aise encore. Le voil donc courant la campagne, recherchant les endroits isols, s'attardant jusqu' la quatrime veille dans les plus mauvais quartiers de Shang-Ha, vritables coupe-gorge, o les meurtres s'excutent quotidiennement avec une parfaite scurit. Il errait au milieu de ces rues troites et sombres se heurtant aux ivrognes de toutes nationalits: seul pendant ces dernires heures de la nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de Mantoou! mantoou! en faisant retentir sa clochette pour prvenir les fumeurs attards. Il ne rentrait l'habitation qu'aux premiers rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien vivant, sans mme avoir aperu les deux insparables Craig et Fry, qui le suivaient obstinment, prts lui porter secours. Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par s'accoutumer cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait pas de le reprendre bientt. Combien d'heures s'coulaient dj, sans que la pense lui vnt qu'il tait un condamn mort! Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque motion. Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le vit qui essayait du bout du doigt la pointe effile d'un poignard et la trempait ensuite dans un flacon verre bleu d'apparence suspecte. Wang n'avait point entendu entrer son lve, et, saisissant le poignard, il le brandit plusieurs reprises, comme pour s'assurer qu'il l'avait bien en main. En vrit, sa physionomie n'tait pas rassurante. Il semblait, ce moment, que le sang lui et mont aux yeux. Ce sera pour aujourd'hui, se dit Kin-Fo. Et il se retira discrtement, sans avoir t ni vu ni entendu. Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journe... Le philosophe ne parut pas. Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi vivant qu'un homme bien constitu peut l'tre. Tant d'motions en pure perte! Cela devenait agaant. Et dix jours s'taient couls dj! Il est vrai que Wang avait deux mois pour s'excuter. Dcidment, c'est un flneur! se dit Kin-Fo, je lui ai donn deux fois trop de temps! Et il pensait que l'ancien Ta-ping s'tait quelque peu amolli dans les dlices de Shang-Ha. A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus agit. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne peut tenir en place. Kin-Fo observa mme que le philosophe faisait des visites ritres au salon des anctres, o se trouvait le prcieux cercueil, venu de Liao-Tchou. Il apprit aussi de Soun, et non sans intrt, que Wang avait recommand de brosser, frotter, pousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir en tat. Comme mon matre sera bien couch l-dedans! ajouta mme le fidle domestique. C'est vous donner envie d'en essayer! Observation qui valut Soun un petit signe d'amiti. Les 13, 14 et 15 mai se passrent. Rien de nouveau. Wang comptait-il donc puiser le dlai convenu, et ne payer sa dette qu' la faon d'un commerant, l'chance, sans anticiper? Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus d'motion! Cependant, un fait trs significatif vint la connaissance de Kin-Fo dans la matine du 15 niai, au moment du mao-che, c'est- -dire vers six heures du matin. La nuit avait t mauvaise. Kin-Fo, son rveil, tait encore sous l'impression d'un dplorable songe. Le prince Ien, le souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner ne comparatre devant lui que lorsque la douze-centime lune se lverait sur l'horizon du Cleste Empire. Un sicle vivre encore, tout un sicle! Kin-Fo tait donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que tout conspirt contre lui. Aussi, de quelle faon il reut Soun, lorsque celui-ci vint, comme l'ordinaire, l'aider sa toilette du matin. Va au diable! s'cria-t-il. Que dix mille coups de pied te servent de gages, animal! -- Mais, mon matre... -- Va-t'en, te dis-je! -- Eh bien, non! rpondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir appris... -- Quoi? -- Que M. Wang... -- Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? rpliqua vivement Kin-Fo, en saisissant Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait? -- Mon matre! rpondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il nous a donn ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le pavillon de Longue Vie, et... -- Il a fait cela! s'cria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va, Soun, va, mon ami! Tiens! voil dix tals pour toi, et surtout qu'on excute en tous points les ordres de Wang! L-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et rptant: Dcidment mon matre est devenu fou, mais, du moins, il a la folie gnreuse! Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Ta-ping voulait le frapper dans ce pavillon de Longue Vie o lui-mme avait rsolu de mourir. C'tait comme un rendez-vous qu'il lui donnait l. Il n'aurait garde d'y manquer. La catastrophe tait imminente. Combien la journe parut longue Kin-Fo! L'eau des horloges ne semblait plus couler avec sa vitesse normale! Les aiguilles flnaient sur leur cadran de jade! Enfin, la premire veille laissa le soleil disparatre sous l'horizon, et la nuit se fit peu peu autour du yamen. Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il esprait ne plus sortir vivant. Il s'tendit sur un divan moelleux, qui semblait fait pour les longs repos, et il attendit. Alors, les souvenirs de son inutile existence repassrent dans son esprit, ses ennuis, ses dgots, tout ce que la richesse n'avait pu vaincre, tout ce que la pauvret aurait accru encore! Un seul clair illuminait cette vie, qui avait t sans attrait dans sa priode opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le coeur, au moment o ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre L-ou misrable avec lui, jamais! La quatrime veille, celle qui prcde le lever de l'aube, et pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme suspendue, cette quatrime veille s'coula pour Kin-Fo dans les plus vives motions. Il coutait anxieusement. Ses regards fouillaient l'ombre. Il tchait de surprendre les moindres bruits. Plus d'une fois, il crut entendre gmir la porte, pousse par une main prudente. Sans doute Wang esprait le trouver endormi et le frapperait dans son sommeil! Et, alors, une sorte de raction se faisait en lui. Il craignait et dsirait la fois cette terrible apparition du Ta-ping. L'aube blanchit les hauteurs du znith avec la cinquime veille. Le jour se fit lentement. Soudain, la porte du salon s'ouvrit. Kin-Fo se redressa, ayant plus vcu dans cette dernire seconde que pendant sa vie tout entire!... Soun tait devant lui, une lettre la main. Trs presse! dit simplement Soun. Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui portait le timbre de San Francisco, il en dchira l'enveloppe, il la lut rapidement, et, s'lanant hors du pavillon de Longue Vie. Wang! Wang! cria-t-il. En un instant, il arrivait la chambre du philosophe et en ouvrait brusquement la porte. Wang n'tait plus l. Wang n'avait pas couch dans l'habitation, et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouill tout le yamen, il fut vident que Wang avait disparu sans laisser de traces. X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRSENTS AU NOUVEAU CLIENT DE LA CENTENAIRE Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup l'amricaine! dit Kin-Fo l'agent principal de la compagnie d'assurances. L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur. Bien jou, en effet, car tout le monde y a t pris, dit-il. -- Mme mon correspondant! rpondit Kin-Fo. Fausse cessation de paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours aprs, on payait guichets ouverts. L'affaire tait faite. Les actions, dprcies de quatre-vingts pour cent, avaient t rachetes au plus bas par la Centrale Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait la faillite: -- Cent soixante-quinze pour cent! rpondit-il d'un air aimable. Voil ce que m'a crit mon correspondant dans cette lettre arrive ce matin mme, au moment o, me croyant absolument ruin... -- Vous alliez attenter votre vie? s'cria William J. Bidulph. -- Non, rpondit Kin-Fo, au moment o j'allais tre probablement assassin. -- Assassin! -- Avec mon autorisation crite, assassinat convenu, jur, qui vous et cot... -- Deux cent mille dollars, rpondit William J. Bidulph, puisque tous les cas de mort taient assurs. Ah! nous vous aurions bien regrett, cher monsieur... -- Pour le montant de la somme?... -- Et les intrts! William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua cordialement, l'amricaine. Mais je ne comprends pas.... ajouta-t-il. -- Vous allez comprendre, rpondit Kin-Fo. Et il fit connatre la nature des engagements pris envers lui par un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita mme les termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le dchargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunit. Mais, chose trs grave, la promesse faite serait accomplie, la parole donne serait tenue, nul doute cet gard. Cet homme est un ami? demanda l'agent principal. -- Un ami, rpondit Kin-Fo. -- Et alors, par amiti?... -- Par amiti et, qui sait? peut-tre aussi par calcul! Je lui ai fait assurer cinquante mille dollars sur ma tte. -- Cinquante mille dollars! s'cria William J. Bidulph. C'est donc le sieur Wang? -- Lui-mme. -- Un philosophe! jamais il ne consentira... Kin-Fo allait rpondre: Ce philosophe est un ancien Ta-ping. Pendant la moiti de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a frapps avaient t ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su mettre un frein ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruin, dcid mourir, qu'il sait, d'autre part, devoir gagner ma mort une petite fortune, il n'hsitera pas... Mais Kin-Fo ne dit rien de tout cela. C'et t compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait peut-tre pas hsit dnoncer au gouverneur de la province comme un ancien Ta-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'tait perdre le philosophe. Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a une chose trs simple faire! -- Laquelle? -- Il faut prvenir le sieur Wang que tout est rompu et lui reprendre cette lettre compromettante qui... -- C'est plus ais dire qu' faire, rpliqua Kin-Fo. Wang a disparu depuis hier, et nul ne sait o il est all. -- Hump! fit l'agent principal, dont cette interjection dnotait l'tat perplexe. Il regardait attentivement son client. Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de mourir? lui demanda-t-il. -- Ma foi, non, rpondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque Californienne a presque doubl ma fortune, et je vais tout bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'aprs avoir retrouv Wang, ou lorsque le dlai convenu sera bel et bien expir. -- Et il expire?... -- Le 25 juin de la prsente anne. Pendant ce laps de temps, la Centenaire court des risques considrables. C'est donc elle de prendre ses mesures en consquence. -- Et retrouver le philosophe, rpondit l'honorable William J. Bidulph. L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrire le dos; puis: Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami tout faire, ft-il cach dans les entrailles du globe! Mais, jusque-l, monsieur, nous vous dfendrons contre toute tentative d'assassinat, comme nous vous dfendions dj contre toute tentative de suicide! -- Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo. -- Que, depuis le 30 avril dernier, jour o vous avez sign votre police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observ vos dmarches, pi vos actions! -- Je n'ai point remarqu... -- Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de vous les prsenter, maintenant qu'ils n'auront plus cacher leurs agissements, si ce n'est vis--vis du sieur Wang. -- Volontiers, rpondit Kin-Fo. -- Craig-Fry doivent tre l, puisque vous tes ici! Et William J. Bidulph de crier: Craig-Fry? Craig et Fry taient, en effet, derrire la porte du cabinet particulier. Ils avaient fil le client de la Centenaire jusqu' son entre dans les bureaux, et ils l'attendaient la sortie. Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la dure de sa police d'assurance, vous n'aurez plus dfendre notre prcieux client contre lui-mme, mais contre un de ses propres amis, le philosophe Wang, qui s'est engag l'assassiner! Et les deux insparables furent mis au courant de la situation. Ils la comprirent, ils l'acceptrent. Le riche Kin-Fo leur appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidles. Maintenant, quel parti prendre? Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal; ou se garder trs soigneusement dans la maison de Shang-Ha, de telle faon que Wang n'y pt rentrer sans tre signal Fry- Craig, ou faire toute diligence pour savoir o se trouvait ledit Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait tre tenue pour nulle et de nul effet. Le premier parti ne vaut rien, rpondit Kin-Fo. Wang saurait bien arriver jusqu' moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la sienne. Il faut donc le retrouver tout prix. -- Vous avez raison, monsieur, rpondit William J. Bidulph. Le plus sr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons! -- Mort ou.... dit Craig. -- Vif! rpondit Fry. -- Non! vivant! s'cria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un instant en danger par ma faute! -- Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous rpondez de notre client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars. L-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent cong l'un de l'autre. Dix minutes aprs, Kin-Fo, escort de ses deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, tait rentr dans le yamen. Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installs dans la maison, il ne laissa pas d'en prouver quelque regret. Plus de demandes, plus de rponses, partant plus de tals! En outre, son matre, en se reprenant vivre, s'tait repris malmener le maladroit et paresseux valet. Infortun Soun! Qu'aurait-il dit s'il et su ce que lui rservait l'avenir! Le premier soin de Kin-Fo fut de phonographier Pking, avenue de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait sa petite soeur cadette. La septime lune ne se passerait pas sans qu'il ft accouru prs d'elle pour ne la plus quitter. Mais, aprs avoir refus de la rendre misrable, il ne voulait pas risquer de la rendre veuve. L-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernire phrase; elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fianc lui revenait, c'est qu'avant deux mois, il serait prs d'elle. Et, ce jour-l, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la jeune veuve dans tout le Cleste Empire. En effet, une complte raction s'tait faite dans les ides de Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grce la fructueuse opration de la Centrale Banque Californienne. Il tenait vivre et bien vivre. Vingt jours d'motions l'avaient mtamorphos. Ni le mandarin Pao-Shen, ni le ngociant Yin-Pang, ni Tim le viveur, ni Houal le lettr n'auraient reconnu en lui l'indiffrent amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux- fleurs de la rivire des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses propres yeux, s'il et t l. Mais il avait disparu sans laisser aucune trace. Il ne revenait pas la maison de Shang-Ha. De l, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les instants pour ses deux gardes du corps. Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe, et, consquemment, nulle possibilit de se mettre sa recherche. Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouill les territoires concessionns, les bazars, les quartiers suspects, les environs de Shang-Ha. Vainement les plus habiles tipaos de la police s'taient-ils mis en campagne. Le philosophe tait introuvable. Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient les prcautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur client, mangeant sa table, couchant dans sa chambre. Ils voulurent mme l'engager porter une cotte d'acier, pour se mettre l'abri d'un coup de poignard, et ne manger que des oeufs la coque, qui ne pouvaient tre empoisonns! Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas l'enfermer pendant deux mois dans la caisse secret de la Centenaire, sous prtexte qu'il valait deux cent mille dollars! Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa son client de lui restituer la prime verse et de dchirer la police d'assurance. Dsol, rpondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et vous en subirez les consquences. -- Soit, rpliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce qu'il ne pouvait empcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez jamais mieux gard que par nous! -- Ni meilleur compte! rpondit Kin-Fo. XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CLBRE DE L'EMPIRE DU MILIEU Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commenait enrager d'tre rduit l'inaction, de ne pouvoir au moins courir aprs le philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait disparu sans laisser aucune trace! Cette complication ne laissait pas d'inquiter l'agent principal de la Centenaire. Aprs s'tre dit d'abord que tout cela n'tait pas srieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, mme en l'excentrique Amrique, on ne se passerait pas de pareilles fantaisies, il en arriva penser que rien n'tait impossible dans cet trange pays qu'on appelle le Cleste Empire. Il fut bientt de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donne. Sa disparition indiquait mme de sa part le projet de n'oprer qu'au moment o son lve s'y attendrait le moins, comme par un coup de foudre, et de le frapper au coeur d'une main rapide et sre. Alors, aprs avoir dpos la lettre sur le corps de sa victime, il viendrait tranquillement se prsenter aux bureaux de la Centenaire, pour y rclamer sa part du capital assur. Il fallait donc prvenir Wang; mais, le prvenir directement, cela ne se pouvait. L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit employer les moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des avis furent envoys aux gazettes chinoises, des tlgrammes aux journaux trangers des deux mondes. Le Tching-Pao, l'officiel de Pking, les feuilles rdiges en chinois Shang-Ha et Hong-Kong, les journaux les plus rpandus en Europe et dans les deux Amriques, reproduisirent satit la note suivante: Le sieur Wang, de Shang-Ha, est pri de considrer comme non avenue la convention passe entre le sieur Kin-Fo et lui, la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo n'ayant plus qu'un seul et unique dsir, celui de mourir centenaire. Cet trange avis fut bientt suivi de cet autre, beaucoup plus pratique coup sr: Deux mille dollars ou treize cents tals qui fera connatre William J. Bidulph, agent principal de la Centenaire Shang-Ha, la rsidence actuelle du sieur Wang, de ladite ville. Que le philosophe et t courir le monde pendant le dlai de cinquante-cinq jours, qui lui tait donn pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le penser. Il devait plutt tre cach dans les environs de Shang-Ha, de manire profiter de toutes les occasions; mais l'honorable William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de prcautions. Plusieurs jours se passrent. La situation ne se modifiait pas. Or, il advint que ces avis, reproduits profusion sous la forme familire aux Amricains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO! KIN-FO!! KIN-FO!!! de l'autre, finirent par attirer l'attention publique et provoqurent l'hilarit gnrale. On en rit jusqu'au fond des provinces les plus recules du Cleste Empire. O est Wang? -- Qui a vu Wang? -- O demeure Wang? -- Que fait Wang? -- Wang! Wang! Wang! criaient les petits Chinois dans les rues. Ces questions furent bientt dans toutes les bouches. Et Kin-Fo, ce digne Clestial, dont le vif dsir tait de devenir centenaire, qui prtendait lutter de longvit avec ce clbre lphant, dont le vingtime lustre s'accomplissait alors au Palais des curies de Pking, ne pouvait tarder tre tout fait la mode. Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en ge? -- Comment se porte-t-il? -- Digre-t-il convenablement? --Le verra-t-on revtir la robe jaune des vieillards? Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins civils ou militaires, les ngociants la Bourse, les marchands dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des places, les bateliers sur leurs villes flottantes! Ils sont trs gais, trs caustiques, les Chinois, et l'on conviendra qu'il y avait matire quelque gaiet. De l des plaisanteries de tout genre, et mme des caricatures qui dbordaient le mur de la vie prive. Kin-Fo, son grand dplaisir, dut supporter les inconvnients de cette clbrit singulire. On alla jusqu' le chansonner sur l'air de Mantchiang-houng, le vent qui souffle dans les saules. Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en scne: Les Cinq Veilles du Centenaire! Quel titre allchant, et quel dbit il s'en fit trois sapques l'exemplaire! Si Kin-Fo se dpitait de tout ce bruit fait autour de son nom, William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang n'en demeurait pas moins cach tous les yeux. Or, les choses allrent si loin, que la position ne fut bientt plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? Un cortge de Chinois de tout ge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les quais, mme travers les territoires concessionns, mme travers la campagne. Rentrait-il? Un rassemblement de plaisants de la pire espce se formait la porte du yamen. Chaque matin, il tait mis en demeure de paratre au balcon de sa chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas prmaturment couch dans le cercueil du kiosque de Longue Vie. Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa sant avec commentaires ironiques, comme s'il et appartenu la dynastie rgnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule. Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le trs vex Kin-Fo alla trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connatre son intention de partir immdiatement. Il en avait assez de Shang-Ha et des Shanghaens. C'est peut-tre courir plus de risques! lui fit observer trs justement l'agent principal. -- Peu m'importe! rpondit Kin-Fo. Prenez vos prcautions en consquence. -- Mais o irez-vous? -- Devant moi. -- O vous arrterez-vous? -- Nulle part! -- Et quand reviendrez-vous? -- Jamais. -- Et si j'ai des nouvelles de Wang? -- Au diable Wang! Ah! la sotte ide que j'ai eue de lui donner cette absurde lettre! Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux dsir de retrouver le philosophe. Que sa vie ft entre les mains d'un autre, cette ide commenait l'irriter profondment. Cela passait l'tat d'obsession. Attendre plus d'un mois encore dans ces conditions, jamais il ne s'y rsignerait! Le mouton devenait enrag! Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous suivront partout o vous irez! -- Comme il vous plaira, rpondit Kin-Fo, mais je vous prviens qu'ils auront courir. -- Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point gens pargner leurs jambes! Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses prparatifs de dpart. Soun, son grand ennui, -- il n'aimait pas les dplacements -- devait accompagner son matre. Mais il ne hasarda pas une observation, qui lui et certainement cot un bon bout de sa queue. Quant Fry-Craig, en vritables Amricains, ils taient toujours prts partir, ft-ce pour aller au bout du monde. Ils ne firent qu'une seule question: O monsieur..., dit Craig. -- Va-t-il? ajouta Fry. -- A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite! Le mme sourire parut simultanment sur les lvres de Craig-Fry. Enchants tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire davantage! Le temps de prendre cong de l'honorable William J. Bidulph, et aussi, de revtir un costume chinois qui attirt moins l'attention sur leur personne, pendant ce voyage travers le Cleste Empire. Une heure aprs, Craig et Fry, le sac au ct, revolvers la ceinture, revenaient au yamen. A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient discrtement le port de la concession amricaine, et s'embarquaient sur le bateau vapeur qui fait le service de Shang-Ha Nan-King. Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la route du fleuve Bleu jusqu' l'ancienne capitale de la Chine mridionale. Pendant cette courte traverse, Craig-Fry furent aux petits soins pour leur prcieux Kin-Fo, non sans avoir pralablement dvisag tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe -- quel habitant des trois concessions n'et connu cette bonne et sympathique figure! -- et ils s'taient assurs qu'il n'avait pu les suivre bord. Puis, cette prcaution prise, que d'attentions de tous les instants pour le client de la Centenaire, ttant de la main les pavois sur lesquels il s'appuyait, prouvant du pied les passerelles o il se tenait parfois, l'entranant loin de la chaufferie, dont les chaudires leur semblaient suspectes, l'engageant ne pas s'exposer au vent vif du soir, ne point se refroidir l'air humide de la nuit, veillant ce que les hublots de sa cabine fussent hermtiquement ferms, rudoyant Soun, le ngligent valet, qui n'tait jamais l lorsque son matre le demandait, le remplaant au besoin pour servir le th et les gteaux de la premire veille, enfin couchant la porte de la cabine de Kin-Fo, tout habills, la ceinture de sauvetage aux hanches, prts lui porter secours si, par explosion ou collision, le steamboat venait sombrer dans les profondes eaux du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui et vaillamment mis l'preuve le dvouement sans bornes de Fry- Craig. Le bateau vapeur avait rapidement descendu le cours du Wousung, dbouqu dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rang l'le de Tsong-Ming, laiss en arrire les feux de Ou-Song et de Langchan, remont avec la mare travers la province du Kiang- Sou, et, le 22 au matin, dbarqu ses passagers, sains et saufs, sur le quai de l'ancienne cit impriale. Grce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas diminu d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu fort mauvaise grce se plaindre. Ce n'tait pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Ha, s'tait tout d'abord arrt Nan-King. Il pensait avoir quelques chances d'y retrouver le philosophe. Wang, en effet, avait pu tre attir par ses souvenirs dans cette malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rbellion des Tchang-Mao. N'avait-elle pas t occupe et dfendue par ce modeste matre d'cole, ce redoutable Rong-Siou-Tsien, qui devint l'empereur des Ta-ping et tint si longtemps en chec l'autorit mantchoue? N'est-ce pas dans cette cit qu'il proclama l're nouvelle de la Grande Paix? N'est-ce pas l qu'il s'empoisonna, en 1864, pour ne pas se rendre vivant ses ennemis? N'est-ce pas de l'ancien palais des rois que s'chappa son jeune fils, dont les Impriaux allaient bientt faire tomber la tte? N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendie que ses ossements furent arrachs la tombe et jets en pture aux plus vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent mille des anciens compagnons de Wang furent massacrs en trois jours? Il tait donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de nostalgie depuis le changement apport son existence, se ft rfugi dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De l, en quelques heures, il pouvait revenir Shang-Ha, prt frapper... Voil pourquoi Kin-Fo s'tait d'abord dirig sur Nan-King, et voulut s'arrter cette premire tape de son voyage. S'il y rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses prgrinations travers le Cleste Empire, jusqu'au jour o, le dlai pass, il n'aurait plus rien craindre de son ancien matre et ami. Kin-Fo, accompagn de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit un htel, situ dans un de ces quartiers demi dpeupls, autour desquels s'tendent comme un dsert les trois quarts de l'ancienne capitale. Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo ses compagnons, et j'entends que mon vritable nom ne soit jamais prononc, sous quelque prtexte que ce soit. -- Ki..., fit Craig. -- Nan, acheva de dire Fry. -- Ki-Nan, rpta Soun. On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvnients de la clbrit Shang-Ha, n'avait pas envie de les retrouver sur sa route. D'ailleurs, il n'avait rien dit Fry-Craig de la prsence possible du philosophe Nan-King. Ces mticuleux agents auraient dploy un luxe de prcautions que justifiait la valeur pcuniaire de leur client, mais dont celui-ci et t fort ennuy. En effet, ils eussent voyag travers un pays suspect avec un million dans leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrs plus prudents. Aprs tout, n'tait-ce pas un million que la Centenaire avait confi leur garde? La journe entire se passa visiter les quartiers, les places, les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest la porte de l'Est, du nord au midi, la cit, si dchue de son ancienne splendeur, fut rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu, regardant beaucoup. Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que frquentait le gros de la population, ni dans ces rues dalles, perdues entre les dcombres, et dj envahies par les plantes sauvages. Nul tranger ne fut vu, errant sous les portiques de marbre demi dtruits, les pans de murailles calcines, qui marquent l'emplacement du Palais Imprial, thtre de cette lutte suprme, o Wang, sans doute, avait rsist jusqu' la dernire heure. Personne ne chercha se drober aux yeux des visiteurs, ni autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques de la clbre tour de porcelaine, dont les Ta-ping avaient jonch le sol. Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait toujours. Entranant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas, distanant l'infortun Soun, peu accoutum ce genre d'exercice, il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne dserte. Une interminable avenue, borde d'normes animaux de granit, s'ouvrait l, quelque distance du mur d'enceinte. Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore. Un petit temple en fermait l'extrmit. Derrire, s'levait un tumulus, haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong- Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui, cinq sicles auparavant, avaient lutt contre la domination trangre. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans ces glorieux souvenirs, sur le tombeau mme o reposait le fondateur de la dynastie des Ming? Le tumulus tait dsert, le temple abandonn. Pas d'autres gardiens que ces colosses peine bauchs dans le marbre, ces fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue. Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperut, non sans motion, quelques signes qu'une main y avait gravs. Il s'approcha et lut ces trois lettres W. K.-F. Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas douter que le philosophe n'et rcemment passer l! Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha...Personne. Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se tranait, rentraient l'htel, et, le lendemain matin, ils avaient quitt Nan-King. XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT L'AVENTURE Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivires du Cleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille o il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il ne descend dans les htels ou les auberges que pour y dormir quelques heures, il ne s'arrte aux restaurations que pour y prendre de rapides repas. L'argent ne lui tient pas la main; il le prodigue, il le jette pour activer sa marche. Ce n'est point un ngociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est point un mandarin que le ministre a charg de quelque importante et pressante mission. Ce n'est point un artiste en qute des beauts de la nature. Ce n'est point un lettr, un savant, que son got entrane la recherche des antiques documents, enferms dans les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni un tudiant qui se rend la pagode des Examens pour y conqurir ses grades universitaires, ni un prtre de Bouddha courant la campagne pour inspecter les petits autels champtres, rigs entre les racines du banyan sacr, ni un plerin qui va accomplir quelque voeu l'une des cinq montagnes saintes du Cleste Empire. C'est le faux Ki-Nan, accompagn de Fry-Craig, toujours dispos, suivi de Soun, de plus en plus fatigu. C'est Kin-Fo, dans cette bizarre disposition d'esprit qui le porte fuir et chercher la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui ne demande cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation et peut-tre une garantie contre les dangers invisibles dont il est menac. Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et Kin-Fo veut tre ce but qui ne s'immobilise jamais. Les voyageurs avaient repris Nan-King l'un de ces rapides steamboats amricains, vastes htels flottants, qui font le service du fleuve Bleu. Soixante heures aprs, ils dbarquaient Ran-Kou, sans avoir mme admir ce rocher bizarre, le Petit- Orphelin, qui s'lve au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le sommet. A Ran-Kou, situe au confluent du fleuve Bleu et de son important tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'tait arrt qu'une demi-journe. L, encore, se retrouvaient en ruines irrparables les souvenirs des Ta-ping; mais, ni dans cette ville commerante, qui n'est, vrai dire, qu'une annexe de la prfecture de Ran- Yang-Fou, btie sur la rive droite de l'affluent, ni Ou-Tchang- Fou, capitale de cette province du Rou-P, leve sur la rive droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouves Nan-King sur le tombeau du bonze couronn. Si Craig et Fry avaient jamais pu esprer que, de ce voyage en Chine, ils emporteraient quelque aperu des moeurs ou quelque connaissance des villes, ils furent bientt dtromps. Le temps leur et mme manqu pour prendre des notes, et leurs impressions auraient t rduites quelques noms de cits et de bourgs ou quelques quantimes de mois! Mais ils n'taient ni curieux ni bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon? Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'et t qu'un monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observrent cette double physionomie commune la plupart des cits chinoises, mortes au centre, mais vivantes leurs faubourgs. A peine, Ran- Kou, aperurent-ils le quartier europen, aux rues larges et rectangulaires, aux habitations lgantes, et la promenade ombrage de grands arbres qui longe la rive du fleuve Bleu. Ils avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait invisible. Le steamboat, grce la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang, allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues encore, jusqu' Lao-Ro-Kou. Kin-Fo n'tait point homme abandonner ce genre de locomotion, qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au point o le Ran-Kiang cesserait d'tre navigable. Au-del, il aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demand que cette navigation durt pendant tout le cours du voyage. La surveillance tait plus facile bord, les dangers moins imminents. Plus tard, sur les routes peu sres des provinces de la Chine centrale, ce serait autre chose. Quant Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son matre aux bons offices de Craig-Fry, il ne songeait qu' dormir dans son coin, aprs avoir djeun, dn et soup consciencieusement, et la cuisine tait bonne! Ce fut mme une modification survenue dans l'alimentation du bord, quelques jours aprs, qui, tout autre que cet ignorant, et indiqu qu'un changement de latitude venait de s'oprer dans la situation gographique des voyageurs. En effet, pendant les repas, le bl se substitua subitement au riz sous la forme de pains sans levain, assez agrables au got, quand on les mangeait au sortir du four. Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il manoeuvrait si habilement ses petits btonnets, lorsqu'il faisait tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en absorbait de telles quantits! Du riz et du th, que faut-il de plus un vritable Fils du Ciel! Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc d'entrer dans la rgion du bl. L, le relief du pays s'accusa davantage. A l'horizon se dessinrent quelques montagnes, couronnes de fortifications, leves sous l'ancienne dynastie des Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du fleuve, firent place des rives basses, largissant son lit aux dpens de sa profondeur. La prfecture de Guan-Lo-Fou apparut. Kin-Fo ne dbarqua mme pas, pendant les quelques heures que ncessita la mise bord du combustible devant les btiments de la douane. Que serait-il all faire en cette ville, qu'il lui tait indiffrent de voir? Il n'avait qu'un dsir, puisqu'il ne trouvait plus trace du philosophe: s'enfoncer plus profondment encore dans cette Chine centrale, o, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne l'attraperait pas non plus. Aprs Guan-Lo-Fou, ce furent deux cits bties en face l'une de l'autre, la ville commerante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche, et la prfecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la premire, faubourg plein du mouvement de la population et de l'agitation des affaires; la seconde, rsidence des autorits et plus morte que vivante. Et aprs Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un angle brusque, resta encore navigable jusqu' Lao-Ro-Kou. Mais, faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin. Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernire tape, les conditions du voyage durent tre modifies. Il fallait abandonner les cours d'eau, ces chemins qui marchent, et marcher soi-mme, ou, tout au moins, substituer au moelleux glissement d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des dplorables vhicules en usage dans le Cleste Empire. Infortun Soun! La srie des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc recommencer pour lui! Et, en effet, qui et suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste prgrination, de province en province, de ville en ville, aurait eu fort faire! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle voiture! une caisse durement fixe sur l'essieu de deux roues gros clous de fer, trane par deux mules rtives, bche d'une simple toile que transperaient galement les jets, la pluie et les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait tendu dans une chaise mulets, sorte de gurite suspendue entre deux longs bambous, et soumise des mouvements de roulis et de tangage si violents, qu'une barque en et craqu dans toute sa membrure. Craig et Fry chevauchaient alors aux portires, comme des aides de camp, sur deux nes, plus roulants et plus tanguants encore que la chaise. Quant Soun, en ces occasions o la marche tait ncessairement un peu rapide, il allait pied, grognant, maugrant, se rconfortant plus qu'il ne convenait de frquentes lampes d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi prouvait alors des mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait pas aux ingalits du sol! En un mot, la petite troupe n'et pas t plus secoue sur une mer houleuse. Ce fut cheval -- de mauvais chevaux, on peut le croire -- que Kin-Fo et ses compagnons firent leur entre Si-Gnan-Fou, l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de la dynastie des Tang faisaient autrefois leur rsidence. Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en traverser les interminables plaines, arides et nues, que de fatigues supporter et mme de dangers! Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne mridionale, projetait des rayons dj insoutenables, et soulevait la fine poussire de routes qui n'ont jamais connu le confort de l'empierrage. De ces tourbillons jauntres, salissant l'air comme une fume malsaine, on ne sortait que gris de la tte aux pieds. C'tait la contre du loess, formation gologique singulire, spciale au nord de la Chine, qui n'est plus de la terre et qui n'est pas une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas encore eu le temps de se solidifier. Quant aux dangers, ils n'taient que trop rels, dans un pays o les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux coquins le champ libre, si, en pleine cit, les habitants ne se hasardent gure dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du degr de scurit que prsentent les routes! Plusieurs fois, des groupes suspects s'arrtrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils s'engageaient dans ces troites tranches, creuses profondment entre les couches du loess; mais la vue de Craig-Fry, le revolver la ceinture, avait impos jusqu'alors aux coureurs de grands chemins. Cependant, les agents de la Centenaire prouvrent, en mainte occasion, les plus srieuses craintes, sinon pour eux, du moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombt sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le rsultat tait le mme. C'tait la caisse de la Compagnie qui recevait le coup. Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien arm, ne demandait qu' se dfendre. Sa vie, il y tenait plus que jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, il se serait fait tuer pour la conserver. A Si-Gnan-Fou, il n'tait pas probable que l'on retrouvt aucune trace du philosophe. Jamais un ancien Ta-ping n'aurait eu la pense d'y chercher refuge. C'est une cit dont les rebelles n'ont pu franchir les fortes murailles, au temps de la rbellion, et qui est occupe par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir un got particulier pour les curiosits archologiques, trs nombreuses dans cette ville, et d'tre vers dans les mystres de l'pigraphie, dont le muse, appel la fort des tablettes, renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu l? Aussi, le lendemain de son arrive, Kin-Fo, abandonnant cette ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du nord. A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la valle de l'Ouei-Ro, aux eaux charges des teintes jaunes de ce loess travers lequel il s'est fray son lit, la petite troupe arriva Roua-Tchou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection musulmane en 1860. De l, tantt en barque, tantt en charrette, Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues, cette forteresse de Tong-Kouan, situe au confluent de l'Ouei-Ro et du Rouang-Ro. Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement du nord pour aller, travers les provinces de l'Est, se jeter dans la mer qui porte son nom, sans tre plus jaune que la mer Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer Noire n'est noire, Oui! fleuve clbre, d'origine cleste sans doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel, mais aussi Chagrin de la Chine, qualification due ses terribles dbordements, qui ont caus en partie l'impraticabilit actuelle du canal Imprial. A Tong-Kouan, les voyageurs eussent t en sret, mme la nuit. Ce n'est plus une cit de commerce, c'est une ville militaire, habite en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares Mantchoux, qui forment la premire catgorie de l'arme chinoise! Peut-tre Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques jours. Peut-tre allait-il chercher dans un htel convenable une bonne chambre, une bonne table, un bon lit, -- ce qui n'et point dplu Fry-Craig et encore moins Soun! Mais ce maladroit, auquel il en cota cette fois un bon pouce de sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom d'emprunt, le vritable nom de son matre. Il oublia que ce n'tait plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait l'honneur de servir. Quelle colre! Elle amena ce dernier quitter immdiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le clbre Kin-Fo tait arriv Tong-Kouan! On voulait voir cet homme unique, dont le seul et unique dsir tait de devenir centenaire! L'horripil voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet, n'eut que le temps de prendre la fuite travers le rassemblement des curieux qui s'tait form sur ses pas. A pied cette fois, pied! il remonta les berges du fleuve jaune, et il alla ainsi jusqu'au moment o ses compagnons et lui tombrent d'puisement dans un petit bourg, o son incognito devait lui garantir quelques heures de tranquillit. Soun, absolument dconfit, n'osait plus dire un seul mot. A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui restait, il tait l'objet des plaisanteries les plus dsagrables! Les gamins couraient aprs lui et l'apostrophaient de mille clameurs saugrenues. Aussi avait-il hte d'arriver! Mais arriver o? Puisque son matre -- ainsi qu'il l'avait dit William J. Bidulph -- comptait aller et allait toujours devant lui! Cette fois, vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg o Kin-Fo avait cherch refuge, plus de chevaux, plus d'nes, ni charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester l ou de continuer pied la route. Ce n'tait pas pour rendre sa bonne humeur l'lve du philosophe Wang, qui montra peu de philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et n'aurait d s'en prendre, qu' lui-mme. Ah! combien il regrettait le temps o il n'avait qu' se laisser vivre! Si, pour apprcier le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments, ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de reste! Et puis, courir ainsi, il n'tait pas sans avoir rencontr sur sa route de braves gens sans le sou, mais qui taient heureux, pourtant! Il avait pu observer ces formes varies du bonheur que donne le travail accompli gaiement. Ici, c'taient des laboureurs courbs sur leur sillon; l, des ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'tait-ce pas prcisment cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence de dsirs, et, par consquent, le dfaut de bonheur ici-bas? Ah! la leon tait complte! Il le croyait du moins!... Non! ami Kin- Fo, elle ne l'tait pas! Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant toutes les portes, Craig et Fry finirent par dcouvrir un vhicule, mais un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et, circonstance plus grave, le moteur dudit vhicule manquait. C'tait une brouette -- la brouette de Pascal -, et peut-tre invente avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de l'criture, de la boussole et des cerfs-volants. Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand diamtre, est place, non l'extrmit des brancards, mais au milieu, et se meut travers le coffre mme, comme la roue centrale de certains bateaux vapeur. Le coffre est donc divis en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur peut s'tendre, l'autre qui est destine contenir ses bagages. Le moteur de ce vhicule, c'est et ce ne peut tre qu'un homme, qui pousse l'appareil en avant et ne le trane pas. Il est donc plac, en arrire du voyageur, dont il ne gne aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais. Lorsque le vent est bon, c'est--dire quand il souffle de l'arrire, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui cote rien; il plante un mtereau sur l'avant du coffre, il hisse une voile carre, et, par les grandes brises, au lieu de pousser la brouette, c'est lui qui est entran, -- souvent plus vite qu'il ne le voudrait. Le vhicule fut achet avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit place. Le vent tait bon, la voile fut hisse. Allons, Soun! dit Kin-Fo. Soun se disposait tout simplement s'tendre dans le second compartiment du coffre. Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas de rplique. -- Matre... que... moi... je!... rpondit Soun, dont les jambes flchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmen. -- Ne t'en prends qu' toi, qu' ta langue et ta sottise! -- Allons, Soun! dirent Fry-Craig. -- Aux brancards! rpta Kin-Fo en regardant ce qui restait de queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille ne point buter, ou sinon!... L'index et le mdius de la main droite de Kin-Fo, rapprochs en forme de ciseaux, compltrent si bien sa pense, que Soun passa la bretelle ses paules et saisit le brancard des deux mains. Fry-Craig se postrent des deux cts de la brouette, et, la brise aidant, la petite troupe dtala d'un lger trot. Il faut renoncer peindre la rage sourde et impuissante de Soun, pass l'tat de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry consentirent le relayer. Trs heureusement, le vent du sud leur vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne. La brouette tant bien quilibre par la position de la roue centrale, le travail du brancardier se rduisait celui de l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu' se maintenir en bonne direction. Et c'est dans cet quipage que Kin-Fo fut entrevu dans les provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait le besoin de se dgourdir les jambes, brouett quand, au contraire, il voulait se reposer. Ainsi Kin-Fo, aprs avoir vit Houan-Fou et Cafong, remonta les berges du clbre canal Imprial, qui, il y a vingt ans peine, avant que le fleuve jaune et repris son ancien lit, formait une belle route navigable depuis Sou-Tchou, le pays du th, jusqu' Pking, sur une longueur de quelques centaines de lieues. Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pntra dans la province de P-Tch-Li, o s'lve Pking, la quadruple capitale du Cleste Empire. Ainsi il passa par Tien-Tsin, que dfendent un mur de circonvallation et deux forts, grande cit de quatre cent mille habitants, dont le large port, form par la jonction du Pe-ho et du canal Imprial, fait, en important des cotonnades de Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes, des feuilles de nnuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea mme pas visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la clbre pagode des supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne djeuna pas au restaurant de l'Harmonie et de l'Amiti, tenu par le musulman Lou-Lao-Ki, dont les vins sont renomms, quoi qu'en puisse penser Mahomet; il ne dposa pas sa grande carte rouge -- et pour cause -- au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la province depuis 1870, membre du Conseil priv, membre du Conseil de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei- Tz-Chao-Pao. Non! Kin-Fo, toujours brouett, Soun toujours brouettant, traversrent les quais o s'tageaient des montagnes de sacs de sel; ils dpassrent les faubourgs; les concessions anglaise et amricaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho, d'orge, de ssame, de vignes, les jardins marachers, riches de lgumes et de fruits, les plaines d'o partaient par milliers des livres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon, l'merillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dalle de vingt- quatre lieues qui conduit Pking, entre les arbres d'essences varies et les grands roseaux du fleuve, et ils arrivrent ainsi Tong-Tchou, sains et saufs, Kin-Fo valant toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au dbut du voyage, Soun poussif, clop, fourbu des deux jambes, et n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crne! On tait au 19 juin. Le dlai accord Wang n'expirait que dans sept jours! O tait Wang? XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CLBRE COMPLAINTE DES CINQ VEILLES DU CENTENAIRE Messieurs, dit Kin-Fo ses deux gardes du corps, lorsque la brouette s'arrta l'entre du faubourg de Tong-Tchou, nous ne sommes plus qu' quarante lis de Pking, et mon intention est de m'arrter ici jusqu'au moment o la convention, passe entre Wang et moi, aura cess de droit. Dans cette ville de quatre cent mille mes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas qu'il est au service de Ki-Nan, simple ngociant de la province de Chen-Si. Non assurment, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait valu de faire pendant ces huit derniers jours un mtier de cheval et il esprait bien que M. Kin-Fo... Ki..., fit Craig. -- Nan! ajouta Fry. ... ne le dtournerait plus de ses fonctions habituelles. Et maintenant, attendu l'tat de fatigue o il tait, il ne demandait qu'une permission M. Kin-Fo... Ki.... fit Craig. -- Nan! rpta Fry. ... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins sans dbrider ou plutt tout fait dbrid! Pendant huit jours, si tu veux! rpondit Kin-Fo. Je serai sr au moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas! Kin-Fo et ses compagnons s'occuprent alors de chercher un htel convenable, et il n'en manquait pas Tong-Tchou. Cette vaste cit n'est vrai dire qu'un immense faubourg de Pking. La voie dalle, qui l'unit la capitale, est tout au long borde de villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation des voitures, des cavaliers, des pitons, est incessante. Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Ta-Ouang- Miao, le temple des princes souverains. C'est tout simplement une bonzerie, transforme en htel, o les trangers peuvent se loger assez confortablement. Kin-Fo, Craig et Fry s'installrent aussitt, les deux agents dans une chambre contigu celle de leur prcieux client. Quant Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui fut assign, et on ne le revit plus. Une heure aprs, Kin-Fo et ses fidles quittaient leurs chambres, djeunaient avec apptit et se demandaient ce qu'il convenait de faire. Il convient, rpondirent Craig-Fry, de lire la Gazette officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous concerne. -- Vous avez raison, rpondit Kin-Fo. Peut-tre apprendrons-nous ce qu'est devenu Wang. Tous trois sortirent donc de l'htel. Par prudence, les deux acolytes marchaient aux cts de leur client, dvisageant les passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allrent ainsi par les troites rues de la ville et gagnrent les quais. L, un numro de la Gazette officielle fut achet et lu avidement. Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize cents tals, qui ferait connatre William J. Bidulph la rsidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Ha. Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu! -- Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, rpondit Craig. -- Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry. -- Mais o peut-il tre? s'cria Kin-Fo. -- Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous tre plus menac pendant les derniers jours de la convention? -- Sans aucun doute, rpondit Kin-Fo. Si Wang ne connat pas les changements survenus dans ma situation, et cela parat probable, il ne pourra se soustraire la ncessit de tenir sa promesse. Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menac que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore! -- Mais, le dlai pass?... -- Je n'aurai plus rien craindre. -- Eh bien, monsieur, rpondirent Craig-Fry, il n'y a que trois moyens de vous soustraire tout danger pendant ces six jours. -- Quel est le premier? demanda Kin-Fo. -- C'est de rentrer l'htel, dit Craig, de vous y enfermer dans votre chambre, et d'attendre que le dlai soit expir. -- Et le second? -- C'est de vous faire arrter comme malfaiteur, rpondit Fry, afin d'tre mis en sret dans la prison de Tong-Tchou! -- Et le troisime? -- C'est de vous faire passer pour mort, rpondirent Fry-Craig, et de ne ressusciter que lorsque toute scurit vous sera rendue. -- Vous ne connaissez pas Wang! s'cria Kin-Fo. Wang trouverait moyen de pntrer dans mon htel, dans ma prison, dans ma tombe! S'il ne m'a pas frapp jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu, c'est qu'il lui a paru prfrable de me laisser le plaisir ou l'inquitude de l'attente! Qui sait quel peut avoir t son mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en libert. -- Attendons!... Cependant!... dit Craig. -- Il me semble que.... ajouta Fry. -- Messieurs, rpondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me conviendra. Aprs tout, si je meurs avant le 25 de ce mois, qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre? -- Deux cent mille dollars, rpondirent Fry-Craig, deux cent mille dollars qu'il faudra payer vos ayants droit! -- Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus intress que vous dans l'affaire! -- Trs juste! -- Trs vrai! -- Continuez donc veiller sur moi, tant que vous le jugerez convenable, mais j'agirai ma guise! Il n'y avait point rpliquer. Craig-Fry durent donc se borner serrer leur client de plus prs et redoubler de prcautions. Mais, ils ne se le dissimulaient pas, la gravit de la situation s'accentuait chaque jour davantage. Tong-Tchou est une des plus anciennes cits du Cleste Empire. Assise sur un bras canalis du Pe-ho, l'amorce d'un autre canal qui la relie Pking, il s'y concentre un grand mouvement d'affaires. Ses faubourgs sont extrmement anims par le va-et- vient de la population. Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frapps de cette agitation, lorsqu'ils arrivrent sur le quai, auquel s'amarrent les sampans et les jonques du commerce. En somme, Craig et Fry, tout bien pes, en taient venus se croire plus en sret au milieu d'une foule. La mort de leur client devait, en apparence, tre due un suicide. La lettre, qui serait trouve sur lui, ne laisserait aucun doute cet gard. Wang n'avait donc intrt le frapper que dans certaines conditions, qui ne se prsentaient pas au milieu des rues frquentes ou sur la place publique d'une ville. Consquemment, les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas redouter un coup immdiat. Ce dont il fallait se proccuper uniquement, c'tait de savoir si le Ta-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces depuis le dpart de Shang-Ha. Aussi usaient-ils leurs yeux dvisager les passants. Tout coup, un nom fut prononc, qui tait bien pour leur faire dresser l'oreille. Kin-Fo! Kin-Fo! criaient quelques petits Chinois, sautant et frappant des mains au milieu de la foule. Kin-Fo avait-il donc t reconnu, et son nom produisait-il l'effet accoutum? Le hros malgr lui s'arrta. Craig-Fry se tinrent prts lui faire, le cas chant, un rempart de leurs corps. Ce n'tait point Kin-Fo que ces cris s'adressaient. Personne ne semblait se douter qu'il ft l. Il ne fit donc pas un mouvement, et, curieux de savoir quel propos son nom venait d'tre prononc, il attendit. Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'tait form autour d'un chanteur ambulant, qui paraissait trs en faveur auprs de ce public des rues. On criait, on battait des mains, on l'applaudissait d'avance. Le chanteur, lorsqu'il se vit en prsence d'un suffisant auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustres d'enjolivements en couleurs; puis, d'une voix sonore: Les Cinq Veilles du Centenaire! cria-t-il. C'tait la fameuse complainte qui courait le Cleste Empire! Craig-Fry voulurent entraner leur client; mais, cette fois, Kin- Fo s'entta rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il lui plaisait de l'entendre! Le chanteur commena ainsi: A la premire veille, la lune claire le toit pointu de la maison de Shang-Ha. Kin-Fo est jeune. Il a vingt ans. Il ressemble au saule dont les premires feuilles montrent leur petite langue verte! A la deuxime veille, la lune claire le ct est du riche yamen. Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires russissent souhait. Les voisins font son loge. Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir chaque strophe. On le couvrait d'applaudissements. Il continua: A la troisime veille, la lune claire l'espace. Kin-Fo a soixante ans. Aprs les feuilles vertes de l't, les jaunes chrysanthmes de la saison d'automne! A la quatrime veille, la lune est tombe l'ouest. Kin-Fo a quatre-vingts ans! Son corps est recroquevill comme une crevette dans l'eau bouillante! Il dcline! Il dcline avec l'astre de la nuit! A la cinquime veille, les coqs saluent l'aube naissante. Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif dsir accompli; mais le ddaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime pas les gens si gs, qui radoteraient sa cour! Le vieux Kin-Fo, sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'ternit! Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa complainte trois sapques l'exemplaire! Et pourquoi Kin-Fo ne l'achterait-il pas? Il tira quelque menue monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras travers les premiers rangs de la foule. Soudain, sa main s'ouvrit! Les picettes lui chapprent et tombrent sur le sol... En face de lui, un homme tait l, dont les regards se croisrent avec les siens. Ah! s'cria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, la fois interrogative et exclamative. Fry-Craig l'avaient entour, le croyant reconnu, menac, frapp, mort peut-tre! Wang! cria-t-il. -- Wang! rptrent Craig-Fry. C'tait Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien lve; mais, au lieu de se prcipiter sur lui, il repoussa vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui taient longues! Kin-Fo n'hsita pas. Il voulut avoir le coeur net de son intolrable situation, et se mit la poursuite de Wang, escort de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dpasser, ni rester en arrire. Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et compris, la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne s'attendait pas plus voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait le trouver l. Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'tait assez inexplicable, mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Cleste Empire et t sur ses talons. Ce fut une poursuite insense. Je ne suis pas ruin! Wang, Wang! Pas ruin! criait Kin-Fo. -- Riche! riche! rptaient Fry-Craig. Mais Wang se tenait une trop grande distance pour entendre ces mots, qui auraient d l'arrter. Il franchit ainsi le quai, le long du canal, et atteignit l'entre du faubourg de l'Ouest. Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient rien. Au contraire, le fugitif menaait plutt de les distancer. Une demi-douzaine de Chinois s'taient joints Kin-Fo, sans compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque malfaiteur un homme qui dtalait si bien. Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant, hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires! Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas ripost par celui de son lve, car toute la ville se ft lance sur les pas d'un homme si clbre. Mais le nom de Wang, subitement rvl, avait suffi. Wang! c'tait cet nigmatique personnage, dont la dcouverte valait une norme rcompense! On le savait. De telle sorte que, si Kin-Fo courait aprs les huit cent mille dollars de sa fortune, Craig-Fry, aprs les deux cent mille de l'assurance, les autres couraient aprs les deux mille de la prime promise, et, l'on en conviendra, c'tait l de quoi donner des jambes tout ce monde. Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin- Fo, autant que le lui permettait la rapidit de sa course. -- Pas ruin! pas ruin! rptaient Fry-Craig. -- Arrtez! arrtez! criait le gros des poursuivants, qui faisait la boule de neige en route. Wang n'entendait rien. Les coudes colls la poitrine, il ne voulait ni s'puiser rpondre, ni rien perdre de sa vitesse pour le plaisir de tourner la tte. Le faubourg fut dpass. Wang se jeta sur la route dalle qui longe le canal. Sur cette route, alors presque dserte, il avait le champ libre. La vivacit de sa fuite s'accrut encore; mais, naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla. Cette course folle se soutint pendant prs de vingt minutes. Rien ne pouvait laisser prvoir quel en serait le rsultat. Cependant, il parut que le fugitif commenait faiblir un peu. La distance, qu'il avait maintenue jusqu' ce moment entre ses poursuivants et lui, tendait diminuer. Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il derrire l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de la route. Dix mille tals qui l'arrtera! cria Kin-Fo. -- Dix mille tals! rptrent Craig-Fry. -- Ya! ya! ya! hurlrent les plus avancs du groupe. Tous s'taient jets de ct, sur les traces du philosophe, et contournaient le mur de la pagode. Wang avait reparu. Il suivait un troit sentier transversal, le long d'un canal d'irrigation, et, pour dpister les poursuivants, il fit un nouveau crochet qui le replaa sur la route dalle. Mais, l, il ft visible qu'il s'puisait, car il retourna la tte plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur de tals ne parvenait prendre sur eux quelques pas d'avance. Le dnouement approchait donc. Ce n'tait plus qu'une affaire de temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus. Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, taient arrivs l'endroit o la grande route franchit le fleuve sur le clbre pont de Palikao. Dix-huit ans plus tt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu leurs coudes franches sur ce pont de la province de P-Tch-Li. La grande chausse tait alors encombre de fuyards d'une autre espce. L'arme du gnral San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur, repousse par les bataillons franais, avait fait halte sur ce pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art, balustrade de marbre blanc, que borde une double range de lions gigantesques. Et ce fut l que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans leur fatalisme, furent broys par les boulets des canons europens. Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur ses statues cornes, tait libre alors. Wang, faiblissant, se jeta travers la chausse. Kin-Fo et les autres, par un suprme effort, se rapprochrent. Bientt, vingt pas, puis quinze, puis dix les sparrent seulement. Il n'y avait plus tenter d'arrter Wang par d'inutiles paroles, qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le rejoindre, le saisir, le filer au besoin... On s'expliquerait ensuite. Wang comprit qu'il allait tre atteint, et comme, par un enttement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face face avec son ancien lve, il alla jusqu' risquer sa vie pour lui chapper. En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se prcipita dans le Pe-ho. Kin-Fo s'tait arrt un instant et criait: Wang! Wang! Puis, prenant son lan son tour: Je l'aurai vivant! s'cria-t- il en se jetant dans le fleuve. -- Craig? dit Fry. -- Fry? dit Craig. -- Deux cent mille dollars l'eau! Et tous deux, franchissant la balustrade, se prcipitrent au secours du ruineux client de la Centenaire. Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une grappe de clowns l'exercice du tremplin. Mais tant de zle devait tre inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les autres, allchs par la prime, eurent beau fouiller le P-ho, Wang ne put tre, retrouv. Entran par le courant, sans doute, l'infortun philosophe tait all en drive. Wang n'avait-il voulu, en se prcipitant dans le fleuve, qu'chapper aux poursuites, ou, pour quelque mystrieuse raison, s'tait-il rsolu mettre fin ses jours? Nul n'aurait pu le dire. Deux heures aprs, Kin-Fo, Craig et Fry, dsappoints, mais bien schs, bien rconforts, Soun, rveill au plus fort de son sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route de Pking. XIV O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE SEULE Le P-Tch-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la Chine, est divis en neuf dpartements. Un de ces dpartements pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est--dire la ville du premier ordre obissant au ciel. Cette ville, c'est Pking. Que le lecteur se figure un casse-tte chinois, d'une superficie de six mille hectares, d'un primtre mtre de huit lieues, dont les morceaux irrguliers doivent remplir exactement un rectangle, telle est cette mystrieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait une si curieuse description vers la fin du XIIIe sicle, telle est la capitale du Cleste Empire. En ralit, Pking comprend deux villes distinctes, spares par un large boulevard et une muraille fortifie: l'une, qui est un paralllogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carr presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville Rouge ou ville Interdite. Autrefois, l'ensemble de ces agglomrations comptait plus de deux millions d'habitants. Mais l'migration, provoque par l'extrme misre, a rduit ce chiffre un million tout au plus. Ce sont des Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille Musulmans environ, plus une certaine quantit de Mongols et de Tibtains, qui composent la population flottante. Le plan de ces deux villes superposes figure assez exactement un bahut, dont le buffet serait form par la cit chinoise et la crdence par la cit tartare. Six lieues d'une enceinte fortifie, haute et large de quarante cinquante pieds, revtue de briques extrieurement, dfendue de deux cents en deux cents mtres par des tours saillantes, entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dalle, et aboutissent quatre normes bastions d'angle, dont la plate-forme porte des corps de garde. L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gard. Au centre de la cit tartare, la ville jaune, d'une superficie de six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point culminant de la capitale, un superbe canal, dit Mer du Milieu, que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une pagode des Examens, le Pe-tha-sse, bonzerie btie dans une presqu'le, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le Peh-Tang, tablissement des missionnaires catholiques, la pagode impriale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de tuiles bleu lapis, le grand temple ddi aux anctres de la dynastie rgnante, le temple des Esprits, le temple du gnie des Vents, le temple du gnie de la Foudre, le temple de l'inventeur de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des Dragons, le monastre du Repos ternel, etc. Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatre que se cache la ville Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entoure d'un foss canalis que franchissent sept ponts de marbre. Il va sans dire que, la dynastie rgnante tant mantchoue, la premire de ces trois cits est principalement habite par une population de mme race. Quant aux Chinois, ils sont relgus en dehors, la partie infrieure du bahut, dans la ville annexe. On pntre l'intrieur de cette ville interdite, ceinte de murs en briques rouges couronns d'un chapiteau de tuiles vernisses de jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la Grande Puret, qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impratrices. L s'lvent le temple des Anctres de la dynastie tartare, abrit sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et Tsi, consacrs aux esprits terrestres et clestes; le palais de la Souveraine Concorde, rserv aux solennits d'apparat et aux banquets officiels; le palais de la Concorde moyenne, o se voient les tableaux des aeux du Fils du Ciel; le palais de la Concorde Protectrice, dont la salle centrale est occupe, par le trne imprial; le pavillon du Nei-Ko, o se tient le grand conseil de l'Empire, que prside le prince Kong, ministre des Affaires trangres, oncle paternel du dernier souverain; le pavillon des Fleurs littraires, o l'empereur va une fois par an interprter les livres sacrs; le pavillon de Tchouane-Sine- Tine, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de Confucius; la Bibliothque impriale; le bureau des Historiographes; le Vou-Igne-Tine, o l'on conserve les planches de cuivre et de bois destines l'impression des livres; les ateliers dans lesquels se confectionnent les vtements de la cour; le palais de la Puret Cleste, lieu de dlibration des affaires de famille; le palais de l'lment Terrestre suprieur, o fut installe la jeune impratrice; le palais de la Mditation, dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est malade; les trois palais o sont levs les enfants de l'empereur; le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient t rservs la veuve et aux femmes de Hien-Fong, dcd en 1861; le Tchou-Siou-Kong, rsidence des pouses impriales; le palais de la Bont Prfre, destin aux rceptions officielles des dames de la cour; le palais de la Tranquillit Gnrale, singulire appellation pour une cole d'enfants d'officiers suprieurs; les palais de la Purification et du jene; le palais de la Puret de jade, habit par les princes du sang; le temple du Dieu protecteur de la ville; un temple d'architecture tibtaine; le magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong- Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impriale, sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la Lumire Empourpre, situ sur le bord du lac de la Cit jaune, o, le 19 juin 1873, furent admis en prsence de l'empereur les cinq ministres des tats-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et de Prusse. Quel forum antique a jamais prsent une telle agglomration d'difices, si varis de formes, si riches d'objets prcieux? Quelle cit mme, quelle capitale des tats europens pourrait offrir une telle nomenclature? Et, cette numration, il faut encore joindre le Ouane-Chou- Chane, le palais d't, situ deux lieues de Pking. Dtruit en 1860, peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins d'une Clart parfaite et d'une Clart tranquille, sa colline de la Source de Jade, sa montagne des Dix mille Longvits! Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. L sont installes les lgations franaise, anglaise et russe, l'hpital des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du Nord, les anciennes curies des lphants, qui n'en contiennent plus qu'un, borgne et centenaire. L, se dressent la tour de la Cloche, toit rouge encadr de tuiles vertes, le temple de Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua, l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carre, le yamen des jsuites, le yamen des Lettrs, o se font les examens littraires. L s'lvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de l'Est. L coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapisses de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d't alimenter le canal de la ville jaune. L se voient des palais o rsident des princes du sang, les ministres des Finances, des Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations extrieures; l, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique, l'Acadmie de Mdecine. Tout apparat ple-mle, au milieu des rues troites, poussireuses l't, liquides l'hiver, bordes pour la plupart de maisons misrables et basses, entre lesquelles s'lve quelque htel de grand dignitaire, ombrag de beaux arbres. Puis, travers les avenues encombres, ce sont des chiens errants, des chameaux mongols chargs de charbon de terre, des palanquins quatre porteurs ou huit, suivant le rang du fonctionnaire, des chaises, des voitures mulets, des chariots, des pauvres, qui, suivant M. Choutz, forment une truanderie indpendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues envases d'une boue puante et noire, dit M. P. Arne, rues coupes de flaques d'eau, o l'on s'enfonce jusqu' mi-jambe, il n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie. Par bien des cts, la ville chinoise de Pking, dont le nom est Va-Tcheng, ressemble la ville tartare, mais elle s'en distingue, cependant, en quelques-uns. Deux temples clbres occupent la partie mridionale, le temple du Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les temples de la desse Koanine, du gnie de la Terre, de la Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre, les tangs aux Poissons d'Or, le monastre de Fayouan-sse, les marchs, les thtres, etc. Ce paralllogramme rectangle est divis, du nord au sud, par une importante artre, nomme Grande-Avenue, qui va de la porte de Houng-Ting au sud la porte de Tien au nord. Transversalement, il est desservi par une autre artre plus longue, qui coupe la premire angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, l'est, la porte de Couan-Tsu, l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua, et c'tait cent pas de son point d'intersection avec la Grande- Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo. On se rappelle que, quelques jours aprs avoir reu cette lettre qui lui annonait sa ruine, la jeune veuve en avait reu une seconde annulant la premire, et lui disant que la septime lune ne s'achverait pas sans que son petit frre cadet ft de retour prs d'elle. Si L-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus donn de ses nouvelles, pendant ce voyage insens, dont il ne voulait, sous aucun prtexte, indiquer le fantaisiste itinraire. L-ou avait crit Shang-Ha. Ses lettres taient restes sans rponse. On conoit donc quelle devait tre son inquitude, lorsqu' cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui tait encore arrive. Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas quitt sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait, inquite. La dsagrable Nan n'tait pas, pour charmer sa solitude. Cette vieille mre se faisait plus quinteuse que jamais, et mritait d'tre mise la porte cent fois par lune. Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le moment o Kin-Fo arriverait Pking! L-ou les comptait, et le compte lui en semblait bien long! Si la religion de Lao-Ts est la plus ancienne de la Chine, si la doctrine de Confucius, promulgue vers la mme poque (500 ans environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrs et les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui compte le plus grand nombre de fidles -- prs de trois cents millions -- la surface du globe. Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour ministres les bonzes, vtus de gris et coiffs de rouge, et, l'autre, les lamas, vtus et coiffs de jaune. L-ou tait une bouddhiste de la premire secte. Les bonzes la voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacr la desse Koanine. L elle faisait des voeux pour son ami, et brlait des btonnets parfums, le front prostern sur le parvis du temple. Ce jour-l, elle eut la pense de revenir implorer la desse Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore. Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaait celui qu'elle attendait avec une si lgitime impatience. L-ou appela donc la vieille mre et lui donna l'ordre d'aller chercher une chaise porteurs au carrefour de la Grande-Avenue. Nan haussa les paules, suivant sa dtestable habitude, et sortit pour excuter l'ordre qu'elle avait reu. Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir, regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus entendre la lointaine voix de l'absent. Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cess de penser lui, et je veux que ma voix le lui rpte son retour! Et L-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau phonographique, pronona voix haute les plus douces phrases que son coeur lui put inspirer. Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue. La chaise porteurs attendait madame, qui aurait bien pu rester chez elle! L-ou n'couta pas. Elle sortit aussitt, laissant la vieille mre maugrer son aise, et elle s'installa dans la chaise, aprs avoir donn ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao. Le chemin tait tout droit pour y aller. Il n'y avait qu' tourner l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et remonter la Grande-Avenue jusqu' la porte de Tien. Mais la chaise n'avana pas sans difficults. En effet, les affaires se faisaient encore cette heure, et l'encombrement tait toujours considrable dans ce quartier, qui est un des plus populeux de la capitale. Sur la chausse, des baraques de marchands forains donnaient l'avenue l'aspect d'un champ de foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu respectueux pour l'autorit mandarine, criaient et mettaient leur note dans le brouhaha gnral. Ici passait un enterrement grande pompe, qui enrayait la circulation; l, un mariage moins gai peut- tre que le convoi funbre, mais tout aussi encombrant. Devant le yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant venait frapper sur le tambour des plaintes pour rclamer l'intervention, de la justice. Sur la pierre Lou-Ping tait agenouill un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou glands rouges, la courte pique et les deux sabres au mme fourreau. Plus loin, quelques Chinois rcalcitrants, nous ensemble par leurs queues, taient conduits au poste. Plus loin, un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engags dans les deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal bizarre. Puis, c'tait un voleur, encag dans une caisse de bois, sa tte passant par le fond, et abandonn la charit publique; puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbs sous le joug. Ces malheureux cherchaient videmment les endroits frquents dans l'espoir de faire une meilleure recette, spculant sur la pit des passants, au dtriment des mendiants de toutes sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits par un borgne, et les mille varits d'infirmes vrais ou faux, qui fourmillent dans les cits de l'Empire des Fleurs. La chaise avanait donc lentement. L'encombrement tait d'autant plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extrieur. Elle y arriva, cependant, et s'arrta l'intrieur du bastion, qui dfend la porte, prs du temple de la desse Koanine. L-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la desse. Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom de moulin prires. C'tait une sorte de dvidoir, dont les huit branches pinaient leur extrmit de petites banderoles ornes de sentences sacres. Un bonze attendait gravement, prs de l'appareil, les dvots et surtout le prix des dvotions. L-ou remit au serviteur de Bouddha quelques tals, destins subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit la manivelle du dvidoir, et lui imprima un lger mouvement de rotation, aprs avoir appuy sa main gauche sur son coeur. Sans doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la prire ft efficace. Plus vite! lui dit le bonze, en l'encourageant du geste. Et la jeune femme de dvider plus vite! Cela dura prs d'un quart d'heure, aprs quoi le bonze affirma que les voeux de la postulante seraient exaucs. L-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la desse Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre le chemin de la maison. Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs durent se ranger prcipitamment. Des soldats faisaient brutalement carter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde des tipaos. Un nombreux cortge occupait une partie de l'avenue et s'avanait bruyamment. C'tait l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie Continuation de Gloire, qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant lequel la porte centrale allait s'ouvrir. Derrire les deux vedettes de tte venait un peloton d'claireurs, suivi d'un peloton de piqueurs, disposs sur deux rangs et portant un bton en bandoulire. Aprs eux, un groupe d'officiers de haut rang dployait le parasol jaune volants, orn du dragon, qui est l'emblme de l'empereur comme le phnix est l'emblme de l'impratrice. Le palanquin, dont la housse de soie jaune tait releve, parut ensuite, soutenu par seize porteurs robes rouges semes de rosaces blanches, et cuirasss de gilets de soie pique. Des princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachs de soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'imprial vhicule. Dans le palanquin, tait demi couch le Fils du Ciel, cousin de l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong. Aprs le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de rechange. Puis, tout ce cortge s'engloutit sous la porte de Tien, la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent reprendre leurs affaires. La chaise de L-ou continua donc sa route, et la dposa chez elle, aprs une absence de deux heures. Ah! quelle surprise la bonne desse Koanine avait mnage la jeune femme! Au moment o la chaise s'arrtait, une voiture toute poussireuse, attele de deux mules, venait se ranger prs de la porte. Kin-Fo, suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait! Vous! Vous! s'cria L-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux! -- Chre petite soeur cadette! rpondit Kin-Fo, vous ne doutiez pas de mon retour!... L-ou ne rpondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entrana dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret confident de ses peines! Je n'ai pas cess un seul instant de vous attendre, cher coeur brod de fleurs de soie! dit-elle. Et, dplaant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en mouvement. Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui rpter ce que la tendre L-ou disait quelques heures auparavant: Reviens, petit frre bien-aim! Reviens prs de moi! Que nos coeurs ne soient plus spars comme le sont les deux toiles du Pasteur et de la Lyre! Toutes mes penses sont pour ton retour... L'appareil se tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais d'une voix criarde, cette fois: Ce n'est pas assez d'une matresse, il faut encore avoir un matre dans la maison! Que le prince Ien les trangle tous deux! Cette seconde voix n'tait que trop reconnaissable. C'tait celle de Nan. La dsagrable vieille mre avait continu de parler aprs le dpart de L-ou, tandis que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle s'en doutt, ses imprudentes paroles! Servantes et valets, dfiez-vous des phonographes! Le jour mme, Nan recevait son cong, et, pour la mettre la porte, on n'attendit mme pas les derniers jours de la septime lune! XV QUI RSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-TRE AU LECTEUR Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Ha, avec l'aimable L-ou, de Pking. Dans six jours seulement expirait le dlai accord Wang pour accomplir sa promesse; mais l'infortun philosophe avait pay de sa vie sa fuite inexplicable. Il n'y avait plus rien craindre dsormais. Le mariage pouvait donc se faire. Il fut dcid et fix ce vingt-cinquime jour de juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence! La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une premire fois de la faire misrable, et une seconde fois de la faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse. Mais L-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait t le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo. Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien notre mariage! -- Oui! pauvre Wang, rpondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi, ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans. -- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frapp comme il avait jur de le faire! -- Non, non! dit L-ou en secouant sa jolie tte, et peut-tre n'a-t-il cherch la mort dans les flots du Pe-ho que pour ne pas accomplir cette affreuse promesse! Hlas! cette hypothse n'tait que trop admissible, que Wang avait voulu se noyer pour chapper l'obligation de remplir son mandat! A cet gard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y avait l deux coeurs desquels l'image du philosophe ne s'effacerait jamais. Il va sans dire qu' la suite de la catastrophe du, pont de Palikao, les gazettes chinoises cessrent de reproduire les avis ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la gnante clbrit de Kin-Fo s'vanouit aussi vite qu'elle s'tait faite. Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils taient bien chargs de dfendre les intrts de la Centenaire jusqu'au 30 juin, c'est--dire pendant dix jours encore, mais, en vrit, Kin- Fo n'avait plus besoin de leurs services. tait-il craindre que Wang attentt sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus. Pouvaient-ils redouter que leur client portt sur lui-mme une main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant qu' vivre, bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc, l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison d'tre. Mais, aprs tout, c'taient de braves gens, ces deux originaux. Si leur dvouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la Centenaire, il n'en avait pas moins t trs srieux et de tous les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux ftes de son mariage, et ils acceptrent. D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry Craig, un mariage est quelquefois un suicide! -- On donne sa vie tout en la gardant, rpondit Craig avec un sourire aimable. Ds le lendemain, Nan avait t remplace dans la maison de l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable. Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, tait venue prs d'elle et devait lui tenir lieu de mre jusqu' la clbration du mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrime rang, deuxime classe, bouton bleu, ancien lecteur imprial et membre de l'Acadmie des Han-Lin, possdait toutes les qualits physiques et morales exiges pour remplir dignement ces importantes fonctions. Quant Kin-Fo, il comptait bien quitter Pking aprs son mariage, n'tant point de ces Clestials qui aiment le voisinage des cours. Il ne serait vritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune femme installe dans le riche yamen de Shang-Ha. Kin-Fo avait donc d choisir un appartement provisoire, et il avait trouv ce qu'il lui fallait au Tine-Fou-Tang, le Temple du Bonheur Cleste, htel et restaurant trs confortable, situ prs du boulevard de Tine-Men, entre les deux villes tartare et chinoise. L furent galement logs Craig et Fry, qui, par habitude, ne pouvaient se dcider quitter leur client. En ce qui concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugrant, mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en prsence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le rendait quelque peu prudent. Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver Pking deux de ses amis de Canton, le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. D'autre part, il connaissait quelques fonctionnaires et commerants de la capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces grandes circonstances. Il tait vraiment heureux, maintenant, l'indiffrent d'autrefois, l'impassible lve du philosophe Wang! Deux mois de soucis, d'inquitudes, de tracas, toute cette priode mouvemente de son existence avait suffi lui faire apprcier ce qu'est, ce que doit tre, ce que peut tre le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe avait raison! Que n'tait-il l pour constater une fois de plus l'excellence de sa doctrine! Kin-Fo passait prs de la jeune femme tout le temps qu'il ne consacrait pas aux prparatifs de la crmonie. L-ou tait heureuse du moment que son ami tait prs d'elle. Qu'avait-il besoin de mettre contribution les plus riches magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques? Elle ne songeait qu' lui, et se rptait les sages maximes de la clbre Pan-Hoei-Pan: Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie! La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle porte le nom et une attention continuelle sur elle-mme. La femme doit tre dans la maison comme une pure ombre et un simple cho. L'poux est le ciel de l'pouse. Cependant, les prparatifs de cette fte du mariage, que Kin-Fo voulait splendide, avanaient. Dj les trente paires de souliers brods qu'exige le trousseau d'une Chinoise, taient ranges dans l'habitation de l'avenue de Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures, fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles, oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes toffes de soie, les joyaux de pierres prcieuses et d'or finement cisel, bagues, bracelets, tuis ongles, aiguilles de tte, etc., toutes les fantaisies charmantes de la bijouterie pkinoise s'entassaient dans le boudoir de L-ou. En cet trange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie, elle n'apporte aucune dot. Elle est vritablement achete par les parents du mari ou par le mari lui-mme, et, dfaut de frres, elle ne peut hriter d'une partie de la fortune paternelle que si son pre en fait l'expresse dclaration. Ces conditions sont ordinairement rgles par des intermdiaires qu'on appelle mei- jin, et le mariage n'est dcid que lorsque tout est bien convenu cet gard. La jeune fiance est alors prsente aux parents du mari. Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment o elle arrivera en chaise ferme la maison conjugale. A cet instant, on remet l'poux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa fiance lui agre, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas, il referme brusquement la porte, et tout est rompu, la condition d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille. Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il connaissait la jeune femme, il n'avait l'acheter de personne. Cela simplifiait beaucoup les choses. Le 25 juin arriva enfin. Tout tait prt. Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de L-ou restait illumine l'intrieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui reprsentait la famille de la future, avait d s'abstenir de tout sommeil, une faon de se montrer triste au moment o la fiance va quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents, sa propre maison se ft galement claire en signe de deuil, parce que le mariage du fils est cens devoir tre regard comme une image de la mort du pre, et que le fils alors semble lui succder, dit le Hao-Khiou-Tchouen. Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer l'union de deux poux absolument libres de leurs personnes, il en tait d'autres dont on avait d tenir compte. Ainsi, aucune des formalits astrologiques n'avait t nglige. Les horoscopes, tirs suivant toutes les rgles, marquaient une parfaite compatibilit de destines et d'humeur. L'poque de l'anne, l'ge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage ne s'tait prsent sous de plus rassurants auspices. La rception de la marie devait se faire huit heures du soir l'htel du Bonheur Cleste, c'est--dire que l'pouse allait tre conduite en grande pompe au domicile de l'poux. En Chine, il n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un prtre, bonze, lama ou autre. A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagn de Craig et Fry, qui rayonnaient comme les tmoins d'une noce europenne, recevait ses amis au seuil de son appartement. Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient t invits sur papier rouge, en quelques lignes de caractres microscopiques: M. Kin-Fo, de Shang-Ha, salue humblement monsieur... et le prie plus humblement encore... d'assister l'humble crmonie... etc. Tous taient venus pour honorer les poux, et prendre leur part du magnifique festin rserv aux hommes, tandis que les dames se runiraient une table spcialement servie pour elles. Il y avait l le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. Puis, c'taient quelques mandarins qui portaient leur chapeau officiel le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils appartenaient aux trois premiers ordres. D'autres, de catgorie infrieure, n'avaient que des boutons bleu opaque ou blanc opaque. La plupart taient des fonctionnaires civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient tre les amis d'un Shanghaen hostile la race tartare. Tous, en beaux habits, en robes clatantes, coiffures de ftes, formaient un blouissant cortge. Kin-Fo -- ainsi le voulait la politesse -- les attendait l'entre mme de l'htel. Ds qu'ils furent arrivs, il les conduisit au salon de rception, aprs les avoir pris par deux fois de vouloir bien passer devant lui, chacune des portes que leur ouvraient des domestiques en grande livre. Il les appelait par leur noble nom, il leur demandait des nouvelles de leur noble sant, il s'informait de leurs nobles familles. Enfin, un minutieux observateur de la civilit purile et honnte n'aurait pas eu signaler la plus lgre incorrection dans son attitude. Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant, ils ne perdaient pas de vue leur irrprochable client. Une mme ide leur tait venue, tous les deux. Si, par impossible, Wang n'avait pas pri, comme on le croyait, dans les eaux du fleuve?... S'il venait se mler ces groupes d'invits?... La vingt-quatrime heure du vingt- cinquime jour de juin -- l'heure extrme -- n'avait pas sonn encore! La main du Ta-ping n'tait pas dsarme! Si, au dernier moment?... Non! cela n'tait pas vraisemblable, mais enfin, c'tait possible. Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent aucune figure suspecte. Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha- Coua, et prenait place dans un palanquin ferm. Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que tout fianc a droit de revtir -- par honneur pour cette institution du mariage que les anciens lgislateurs tenaient en grande estime -- L-ou s'tait conforme aux rglements de la haute socit. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une admirable toffe de soie brode, elle resplendissait. Sa figure se drobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui semblaient s'goutter du riche diadme dont le cercle d'or bordait son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur got constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin- Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore, lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientt ouvrir. Le cortge se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tine-Men. Sans doute, il et t plus magnifique, s'il se ft agi d'un enterrement au lieu d'une noce, mais, en somme, cela mritait que les passants s'arrtassent pour le voir passer. Des amies, des compagnes de L-ou suivaient le palanquin, portant en grande pompe les diffrentes pices du trousseau. Une vingtaine de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments de cuivre, entre lesquels clatait le gong sonore. Autour du palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cache aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la rservait l'tiquette, devaient tre ceux de son poux. Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de populaire, que le cortge arriva, vers huit heures du soir, l'htel du Bonheur Cleste. Kin-Fo se tenait devant l'entre richement dcore. Il attendait l'arrive du palanquin pour en ouvrir la porte. Cela fait, il aiderait sa future descendre, et il la conduirait dans l'appartement rserv, o tous deux salueraient quatre fois le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future ferait quatre gnuflexions devant son mari. Celui-ci, son tour, en ferait deux devant elle. Ils rpandraient deux ou trois gouttes de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments aux esprits intermdiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes pleines. Ils les videraient demi, et, mlangeant ce qui resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un aprs l'autre. L'union serait consacre. Le palanquin tait arriv. Kin-Fo s'avana. Un matre de crmonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et tendit la main la jolie L-ou, tout mue. La future descendit lgrement et traversa le groupe des invits, qui s'inclinrent respectueusement en levant la main la hauteur de la poitrine. Au moment o la jeune femme allait franchir la porte de l'htel, un signal fut donn. D'normes cerfs-volants lumineux s'levrent dans l'espace et balancrent au souffle de la brise leurs images multicolores de dragons, de phnix et autres emblmes du mariage. Des pigeons oliens, munis d'un petit appareil sonore, fix leur queue, s'envolrent et remplirent l'espace d'une harmonie cleste. Des fuses aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur blouissant bouquet s'chappa une pluie d'or. Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de Tine-Men. C'taient des cris auxquels se mlaient les sons clairs d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit reprenait aprs quelques instants. Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientt atteint la rue o le cortge s'tait arrt. Kin-Fo coutait. Ses amis, indcis, attendaient que la jeune femme entrt dans l'htel. Mais, presque aussitt, la rue se remplit d'une agitation singulire. Les clats de la trompette redoublrent en se rapprochant. Qu'est-ce donc? demanda Kin-Fo. Les traits de L-ou s'taient altrs. Un secret pressentiment acclrait les battements de son coeur. Tout coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un hraut la livre impriale, qu'escortaient plusieurs tipaos. Et ce hraut, au milieu du silence gnral, jeta ces seuls mots, auxquels rpondit un sourd murmure: Mort de l'impratrice douairire! Interdiction! Interdiction! Kin-Fo avait compris. C'tait un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un geste de colre! Le deuil imprial venait d'tre dcrt pour la mort de la veuve du dernier empereur. Pendant un dlai que fixerait la loi, interdiction quiconque de se raser la tte, interdiction de donner des ftes publiques et des reprsentations thtrales, interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de procder la clbration des mariages! L-ou, dsole, mais courageuse, pour ne pas ajouter la peine de son fianc, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la main de son cher Kin-Fo: Attendons, lui dit-elle d'une voix qui s'efforait de cacher sa vive motion. Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de l'avenue de Cha-Coua, et les rjouissances furent suspendues, les tables desservies, les orchestres renvoys, et les amis du dsol Kin-Fo se sparrent, aprs lui avoir fait leurs compliments de condolance. C'est qu'il ne fallait pas se risquer enfreindre cet imprieux dcret d'interdiction! Dcidment, la mauvaise chance continuait poursuivre Kin-Fo. Encore une occasion qui lui tait donne de mettre profit les leons de philosophie qu'il avait reues de son ancien matre! Kin-Fo tait rest seul avec Craig et Fry dans cet appartement dsert de l'htel du Bonheur Cleste, dont le nom lui semblait maintenant un amer sarcasme. Le dlai d'interdiction pouvait tre prolong suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait compt retourner immdiatement Shang-Ha, pour installer sa jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!... Une heure aprs, un domestique entrait et lui remettait une lettre, qu'un messager venait d'apporter l'instant. Kin-Fo, ds qu'il eut reconnu l'criture de l'adresse, ne put retenir un cri. La lettre tait de Wang, et voici ce qu'elle contenait: Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre, j'aurai cess de vivre! Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse; mais, sois tranquille, j'ai pourvu tout. Lao-Shen, un chef des Ta-ping, mon ancien compagnon, a ta lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui reviendra donc le capital assur sur ta tte, que je lui ai dlgu, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!... Adieu! Je te prcde dans la mort! A bientt, ami! Adieu! WANG! XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS BELLE Telle tait maintenant la situation faite Kin-Fo, plus grave mille fois qu'elle ne l'avait jamais t! Ainsi donc, Wang, malgr la parole donne, avait senti sa volont se paralyser, lorsqu'il s'tait agi de frapper son ancien lve! Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait charg un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Ta-ping redoutable entre tous, qui, lui, n'prouverait aucun scrupule accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait mme le rendre responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas l'impunit, et, la dlgation de Wang, un capital de cinquante mille dollars! Ah! mais je commence en avoir assez! s'cria Kin-Fo dans un premier mouvement de colre. Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang. Votre lettre, demandrent-ils Kin-Fo, ne porte donc pas le 25 juin comme extrme date? -- Eh non! rpondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui plaira, sans tre limit par le temps! -- Oh! firent Fry-Craig, il a intrt s'excuter bref dlai. -- Pourquoi?... -- Afin que le capital assur sur votre tte soit couvert par la police et ne lui chappe pas! L'argument tait sans rplique. Soit, rpondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre une heure pour reprendre ma lettre, duss-je la payer des cinquante mille dollars garantis ce Lao-Shen! -- Juste, dit Craig. -- Vrai! ajouta Fry. -- Je partirai donc! On doit savoir o est maintenant ce chef Ta- ping! Il ne sera peut-tre pas introuvable comme Wang! En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et venait. Cette srie de coups de massue, qui s'abattaient sur lui, le mettaient dans un tat de surexcitation peu ordinaire. Je pars! dit-il! je vais la recherche de Lao-Shen! Quant vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra. -- Monsieur, rpondit Fry-Craig, les intrts de la Centenaire sont plus menacs qu'ils ne l'ont jamais t! Vous abandonner dans ces circonstances serait manquer notre devoir. Nous ne vous quitterons pas! Il n'y avait pas une heure perdre. Mais, avant tout, il s'agissait de savoir au juste ce que c'tait que ce Lao-Shen, et en quel endroit prcis il rsidait. Or, sa notorit tait telle, que cela ne fut pas difficile. En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement insurrectionnel des Mang-Tchao, s'tait retir au nord de la Chine, au-del de la Grande Muraille, vers la partie voisine du golfe de Lao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de P-Tch- Li. Si le gouvernement imprial n'avait pas encore trait avec lui, comme il l'avait dj fait avec quelques autres chefs de rebelles qu'il n'avait pu rduire, il le laissait du moins oprer tranquillement sur ces territoires situs au-del des frontires chinoises, o Lao-Shen, rsign un rle plus modeste, faisait le mtier d'cumeur de grands chemins! Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-l serait sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'tait pas pour inquiter sa conscience! Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de trs complets renseignements sur le Ta-ping, et apprirent qu'il avait t signal dernirement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le golfe de Lao-Tong. C'est donc l qu'ils rsolurent de se rendre sans plus tarder. Tout d'abord, L-ou fut informe de ce qui venait de se passer. Ses angoisses redoublrent! Des larmes noyrent ses beaux yeux. Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au- devant d'un invitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre, s'loigner, quitter le Cleste Empire, au besoin, se rfugier dans quelque partie du monde o ce farouche Lao-Shen ne pourrait l'atteindre? Mais Kin-Fo fit comprendre la jeune femme que, de vivre sous cette incessante menace, la merci d'un pareil coquin, qui sa mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo et ses fidles acolytes partiraient le jour mme, ils arriveraient jusqu'au Ta-ping, ils rachteraient prix d'or la dplorable lettre, et ils seraient de retour Pking avant mme que le dcret d'interdiction et t lev. Chre petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis moins regretter, maintenant, que notre mariage ait t remis de quelques jours! S'il tait fait, quelle situation pour vous! -- S'il tait fait, rpondit L-ou, j'aurais le droit et le devoir de vous suivre, et je vous suivrais! -- Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous exposer un seul pril!... Adieu, L-ou, adieu!... Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme, qui voulait le retenir. Le jour mme, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Pking et se rendaient Tong-Tchou. Ce fut l'affaire d'une heure. Ce qui avait t dcid, le voici: Le voyage par terre, travers une province peu sre, offrait des difficults trs srieuses. S'il ne s'tait agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord de la capitale, quels que fussent les dangers accumuls sur ce parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter. Mais ce n'tait pas dans le Nord, c'tait dans l'Est que se trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait temps et scurit. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient. Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning? C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez les agents maritimes de Tong-Tchou. En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise fortune accablait sans relche. Un btiment, en charge pour Fou- Ning, attendait l'embouchure du Pe-ho. Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve, descendre jusqu' son estuaire, s'embarquer sur le navire en question, il n'y avait pas autre chose faire. Craig et Fry ne demandrent qu'une heure pour leurs prparatifs, et, cette heure, ils l'employrent acheter tous les appareils de sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de lige jusqu'aux insubmersibles vtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans avoir payer de surprimes, puisqu'il avait assur tous les risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout prvoir, et, en effet, tout fut prvu. Donc, le 26 juin, midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient sur le Pe-tang, et descendaient le cours du Pe-ho. Les sinuosits de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est prcisment le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchou son embouchure; mais il est canalis, et navigable, par consquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le mouvement maritime y est-il considrable, et beaucoup plus important que celui de la grande route, qui court presque paralllement lui. Le Pe-tang descendait rapidement entre les balises du chenal, battant de ses aubes les eaux jauntres du fleuve, et troublant de son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La haute tour d'une pagode au-del de Tong-Tchou fut bientt dpasse et disparut l'angle d'un tournant assez brusque. A cette hauteur, le Pe-ho n'tait pas encore large. Il coulait, ici entre des dunes sablonneuses, l le long des petits hameaux agricoles, au milieu d'un paysage assez bois, que coupaient des vergers et des haies vives. Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, H-Si-Vou, Nane- Tsa, Yang-Tsoune, o les mares se font encore sentir. Tien-Tsin se montra bientt. L, il y eut perte de temps, car il fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui runit les deux rives du fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de navires dont le port est encombr. Cela ne se fit pas sans grandes clameurs, et cota plus d'une barque les amarres qui la retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun souci du dommage qui pouvait en rsulter. De l une confusion, un embarras de bateaux en drive, qui aurait donn fort faire aux matres de port, s'il y avait eu des matres de port Tien-Tsin. Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus svres que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle, ce ne serait vraiment pas dire assez. Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un accommodement et t facile, si l'on avait pu le prvenir, mais bien de Lao-Shen, ce Ta-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait lui, on aurait pu se croire en sret, mais qui prouvait qu'il ne s'tait pas dj mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment l'viter, comment le prvenir? Craig et Fry voyaient un assassin dans chaque passager du Pe-tang! Ils ne mangeaient plus, ils ne dormaient plus, ils ne vivaient plus! Si Kin-Fo, Craig et Fry taient trs srieusement inquiets, Soun, pour sa part, ne laissait pas d'tre horriblement anxieux. La seule pense d'aller sur mer lui faisait dj mal au coeur. Il plissait mesure que le Pe-tang se rapprochait du golfe de P- Tch-Li. Son nez se pinait, sa bouche se contractait, et, cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune secousse au steamboat. Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait supporter les courtes lames d'une troite mer, ces lames qui rendent les coups de tangage plus vifs et plus frquents! Vous n'avez jamais navigu? lui demanda Craig. -- Jamais! -- Cela ne va pas? lui demanda Fry. -- Non! -- Je vous engage redresser la tte, ajouta Craig. -- La tte?... -- Et ne pas ouvrir la bouche.... ajouta Fry.. -- La bouche?... L-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non sans avoir jet sur le fleuve, trs largi dj, ce regard mlancolique des personnes prdestines l'preuve, un peu ridicule, du mal de mer. Le paysage s'tait alors modifi dans cette valle que suivait le fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge surleve, avec la rive gauche, dont la longue grve cumait sous un lger ressac. Au-del s'tendaient de vastes champs de sorgho, de mas, de bl, de millet. Ainsi que dans toute la Chine -- une mre de famille qui a tant de millions d'enfants nourrir -- il n'y avait pas une portion cultivable de terrain qui ft nglige. Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous, sortes de norias rudimentaires, puisaient et rpandaient l'eau profusion. et l, auprs des villages en torchis jauntre, se dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux pommiers, qui n'auraient point dpar une plaine normande. Sur les berges, allaient et venaient de nombreux pcheurs, auxquels des cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de pche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur matre, et rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grce un anneau qui leur tranglait demi le cou. Puis c'taient des canards, des corneilles, des corbeaux, des pies, des perviers, que le hennissement du steamboat faisait lever du milieu des hautes herbes. Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant dserte, le mouvement maritime du P-ho ne diminuait pas. Que de bateaux de toute espce remonter ou descendre son cours! Jonques de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une courbe trs concave de l'avant l'arrire, manoeuvres par un double tage d'avirons ou par des aubes mues main d'homme; jonques de douanes deux mts, voiles de chaloupes, que tendaient des tangons transversaux, et ornes en poupe et en proue de ttes ou de queues de fantastiques chimres; jonques de commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, charges des plus prcieux produits du Cleste Empire, ne craignent pas d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de voyageurs, marchant l'aviron ou la cordelle, suivant les heures de la mare, et faites pour les gens qui ont du temps perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voils de nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigs par de jeunes femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, mritent bien leur nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois, vritables villages flottants, avec cabanes, vergers plants d'arbres, sems de lgumes, immenses radeaux, faits avec quelque fort de la Mantchourie, que les bcherons ont abattue tout entire! Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, l'embouchure du fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mlant celles du steamboat. Le soir arrivait, prcd du crpuscule de juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientt, une succession de dunes blanches, symtriquement disposes et d'un dessin uniforme, s'estomprent dans la pnombre. C'taient des mulons de sel, recueilli dans les salines avoisinantes. L s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Pe-ho, triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel, tout poussire et tout cendre. Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Pe-tang arrivait au port de Takou, presque la bouche du fleuve. En cet endroit, sur les deux rives, s'lvent les forts du Nord et du Sud, maintenant ruins, qui furent pris par l'arme anglo- franaise, en 186o. L s'tait faite la glorieuse attaque du gnral Collineau, le 24 aot de la mme anne; l, les canonnires avaient forc l'entre du fleuve; l, s'tend une troite bande de territoire, peine occupe, qui porte le nom de concession franaise; l, se voit encore le monument funraire sous lequel sont couchs les officiers et les soldats morts dans ces combats mmorables. Le Pe-tang ne devait pas dpasser la barre. Tous les passagers durent donc dbarquer Takou. C'est une ville assez importante dj, dont le dveloppement sera considrable, si les mandarins laissent jamais tablir une voie ferre qui la relie Tien-Tsin. Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre la voile le jour mme. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure perdre. Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure aprs, ils taient bord de la Sam-Yep. XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS COMPROMISE Huit jours auparavant, un navire amricain tait, venu mouiller au port de Takou. Frt par la sixime compagnie chno-californienne, il avait t charg au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est installe dans le cimetire de Laurel-Hill, de San Francisco. C'est l que les Clestials, morts en Amrique, attendent le jour du rapatriement, fidles leur religion, qui leur ordonne de reposer dans la terre natale. Ce btiment, destination de Canton, avait pris, sur l'autorisation crite de l'agence, un chargement de deux cent cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient tre dbarqus Takou pour tre rexpdis aux provinces du nord. Le transbordement de cette partie de la cargaison s'tait fait du navire amricain au navire chinois, et, ce matin mme, 27 juin, celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning. C'tait sur ce btiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute d'autres navires en partance pour le golfe de Lao-Tong, ils durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une traverse de deux ou trois jours au plus, et trs facile cette poque de l'anne. La Sam-Yep tait une jonque de mer, jaugeant environ trois cents tonneaux. Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du Cleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus prs, parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une toupie, ce qui leur donne avantage sur des btiments plus fins de lignes. Le safran de leur norme gouvernail est perc de trous, systme trs prconis en Chine, dont l'effet parait assez contestable. Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les mers riveraines. On cite mme une de ces jonques, qui, nolise par une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine amricain, apporter San Francisco une cargaison de th et de porcelaines. Il est donc prouv que ces btiments peuvent bien tenir la mer, et les hommes comptents sont d'accord sur ce point, que les Chinois font des marins excellents. La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant l'arrire, rappelait par son gabarit la forme des coques europennes. Ni cloue ni cheville, faite de bambous cousus, calfate d'toupe et de rsine du Cambodje, elle tait si tanche, qu'elle ne possdait pas mme de pompe de cale. Sa lgret la faisait flotter sur l'eau comme un morceau de lige. Une ancre, fabrique d'un bois trs dur, un grement en fibres de palmier, d'une flexibilit remarquable, des voiles souples, qui se manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant la faon d'un ventail, deux mts disposs comme le grand mt et le mt de misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle tait cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareille pour les besoins du petit cabotage. Certes, personne, voir la Sam-Yep, n'et devin que ses affrteurs l'avaient transforme, cette fois, en un norme corbillard. En effet, aux caisses de th, aux ballots de soieries, aux pacotilles de parfumeries chinoises, s'tait substitue la cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrire se balanaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mts, la brise droulait l'clatante tamine du pavillon chinois. Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules luisantes, qui rflchissaient comme un miroir les rayons solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestes de pirates! Tout cet ensemble tait gai, pimpant, agrable au regard. Aprs tout, n'tait-ce pas un rapatriement qu'oprait la Sam-Yep, -- un rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres satisfaits! Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient prouver la moindre rpugnance naviguer dans ces conditions. Ils taient trop Chinois pour cela. Craig et Fry, semblables leurs compatriotes amricains, qui n'aiment pas transporter ce genre de cargaison, eussent sans doute prfr tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient pas eu le choix. Un capitaine et six hommes, composant l'quipage de la jonque, suffisaient aux manoeuvres trs simples de la voilure. La boussole, dit-on, t invente en Chine. Cela est possible, mais les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep, qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du golfe. Ce capitaine Yin, un petit homme figure riante, vif et loquace, tait la dmonstration vivante de cet insoluble problme du mouvement perptuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrire ses dents blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les injuriait; mais, en somme, bon marin, trs pratique de ces ctes, et manoeuvrant sa jonque comme s'il l'et tenue entre les doigts. Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'tait pas pour altrer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de verser cent cinquante tals pour une traverse de soixante heures, quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage, embots dans la cale! Kin-Fo, Craig et Fry avaient t logs, tant bien que mal, sous le rouffle de l'arrire, Soun dans celui de l'avant. Les deux agents, toujours en dfiance, s'taient livrs un minutieux examen de l'quipage et du capitaine. Ils ne trouvrent rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer qu'ils pouvaient tre d'accord avec Lao-Shen, c'tait hors de toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque la disposition de leur client, et comment le hasard et-il t le complice du trop fameux Ta-ping! La traverse, sauf les dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs quotidiennes inquitudes. Aussi laissrent-ils Kin-Fo plus lui- mme. Celui-ci, du reste, n'en fut pas fch. Il s'isola dans sa cabine et s'abandonna philosopher tout son aise. Pauvre homme, qui n'avait pas su apprcier son bonheur, ni comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans le yamen de Shang-Ha, et que le travail aurait pu transformer! Qu'il rentrt dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si la leon lui aurait profit, si le fou serait devenu sage! Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restitue? Oui, sans aucun doute, puisqu'il mettrait le prix sa restitution. Ce ne pouvait tre pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois, il fallait le surprendre et ne point tre surpris! Grosse difficult. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen. De l, danger trs srieux, ds que le client de Craig-Fry aurait dbarqu dans la province qu'exploitait le Ta-ping. Tout tait donc l: le prvenir. Trs videmment, Lao-Shen aimerait mieux toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui pargnerait un voyage Shang-Ha et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui n'auraient peut-tre pas t sans danger pour lui, quelle que ft la longanimit du gouvernement son gard. Ainsi songeait le bien mtamorphos Kin-Fo, et l'on peut croire que l'aimable jeune veuve de Pking prenait une grande place dans ses projets d'avenir! Pendant ce temps, quoi rflchissait Soun? Soun ne rflchissait pas. Soun restait tendu dans le rouffle, payant son tribut aux divinits malfaisantes du golfe de P-Tch- Li. Il ne parvenait rassembler quelques ides que pour maudire, et son matre, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son coeur tait stupide! Ai ai ya! ses ides stupides, ses sentiments stupides! Il ne pensait plus ni au th ni au riz! Ai ai ya! Quel vent l'avait pouss l, par erreur! Il avait eu mille fois, dix mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne pas tre l! Il aimerait mieux se raser la tte, se faire bonze! Un chien jaune! c'tait un chien jaune, qui lui dvorait le foie et les entrailles! Ai ai ya! Cependant, sous la pousse d'un joli vent du sud, la Sam-Yep longeait trois ou quatre milles les basses grves du littoral, qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit o les armes europennes oprrent leur dbarquement, puis devant Shan- Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Ha-V-Ts. Cette partie du golfe commenait devenir dserte. Le mouvement maritime, assez important l'estuaire du Pe-ho, ne rayonnait pas vingt milles au-del. Quelques jonques de commerce, faisant le petit cabotage, une douzaine de barques de pche, exploitant les eaux poissonneuses de la cte et les madragues du rivage, au large l'horizon absolument vide, tel tait l'aspect de cette portion de mer. Craig et Fry observrent que les bateaux pcheurs, mme ceux dont la capacit ne dpassait pas cinq ou six tonneaux, taient arms d'un ou deux petits canons. A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci rpondit, en se frottant les mains: Il faut bien faire peur aux pirates! -- Des pirates dans cette partie du golfe de P-Tch-Li! s'cria Craig, non sans quelque surprise. -- Pourquoi pas! rpondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens ne manquent pas dans les mers de Chine! Et le digne capitaine riait en montrant la double range de ses dents clatantes. Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry. -- N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent haut, quand on les approche de trop prs! -- Sont-elles charges? demanda Craig. -- Ordinairement. -- Et maintenant?... -- Non. -- Pourquoi? demanda Fry. -- Parce que je n'ai pas de poudre bord, rpondit tranquillement le capitaine Yin. -- Alors, quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de la rponse. -- A quoi bon! s'cria le capitaine. Eh! pour dfendre une cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bonde jusqu'aux coutilles de th ou d'opium! Mais, aujourd'hui, avec son chargement!... -- Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut ou non la peine d'tre attaque? -- Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? rpondit le capitaine, qui pirouetta en haussant les paules. -- Mais oui, dit Fry. -- Vous n'avez seulement pas de pacotille bord! -- Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulires pour ne point dsirer leur visite! -- Eh bien, soyez sans inquitude! rpondit le capitaine. Les pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse notre jonque! -- Et pourquoi? -- Parce qu'ils sauront d'avance quoi s'en tenir sur la nature de sa cargaison, ds qu'ils l'auront en vue. Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise dployait mi-mt de la jonque. Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se drangeraient pas pour piller un chargement de cercueils! -- Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil, par prudence, fit observer Craig, et venir bord vrifier... -- S'ils viennent, nous les recevrons, rpondit le capitaine Yin, et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils seront venus! Craig-Fry n'insistrent pas, mais ils partageaient mdiocrement l'inaltrable quitude du capitaine. La capture d'une jonque de trois cents tonneaux, mme sur lest, offrait assez de profit aux braves gens dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se rsigner et esprer que la traverse s'accomplirait heureusement. D'ailleurs, le capitaine n'avait rien nglig pour s'assurer les chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait t sacrifi en l'honneur des divinits de la mer. Au mt de misaine pendaient encore les plumes du malheureux gallinac. Quelques gouttes de son sang, rpandues sur le pont, une petite coupe de vin, jete pardessus le bord, avaient complt ce sacrifice propitiatoire. Ainsi consacre, que pouvait craindre la jonque Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin? On doit croire, cependant, que les capricieuses divinits n'taient pas satisfaites. Soit que le coq ft trop maigre, soit que le vin n'et pas t puis aux meilleurs clos de Chao-Chigne, un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le faire prvoir, pendant cette journe, nette, claire, bien balaye par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas senti qu'il se prparait quelque coup de chien. Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord- est. Au-del, elle n'aurait plus qu' courir grand largue, allure trs favorable sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans trop prsumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre heures les atterrages de Fou-Ning. Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans quelque mouvement d'une impatience qui devenait froce chez Soun. Quant Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans trois jours leur client avait retir des mains de Lao-Shen la lettre qui compromettait son existence, ce serait l'instant mme o la Centenaire n'aurait plus s'inquiter de lui. En effet, sa police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, minuit, puisqu'il n'avait opr qu'un premier versement de deux mois entre les mains de l'honorable William J. Bidulph. Et alors: All.... dit Fry. -- Right! ajouta Craig. Vers le soir, au moment o la jonque arrivait l'entre du golfe de Lao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant par le nord, deux heures aprs, il soufflait du nord-ouest. Si le capitaine Yin avait eu un baromtre bord, il aurait pu constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre cinq millimtres presque subitement. Or, cette rapide rarfaction de l'air prsageait un typhon peu loign, dont le mouvement allgeait dj les couches atmosphriques. D'autre part, si le capitaine Yin et connu les observations de l'Anglais Paddington et de l'Amricain Maury, il aurait essay de changer sa direction et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire moins dangereuse hors du centre d'attraction de la tempte tournante. Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromtre, il ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifi un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre l'abri de toute ventualit? Nanmoins, c'tait un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme l'aurait pu faire un capitaine europen Ce typhon n'tait qu'un petit cyclone, dou par consquent d'une trs grande vitesse de rotation et d'un mouvement de translation qui dpassait cent kilomtres l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est, circonstance heureuse en somme, puisque, courir ainsi, la jonque s'levait d'une cte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle elle se ft immanquablement perdue en peu de temps. A onze heures du soir, la tempte atteignit son maximum d'intensit. Le capitaine Yin, bien second par son quipage, manoeuvrait en vritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il avait gard tout son sang-froid. Sa main, solidement fixe la barre, dirigeait le lger navire, qui s'levait la lame comme une mauve. Kin-Fo avait quitt le rouffle de l'arrire. Accroch au bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus, dloquets par l'ouragan, qui tranaient sur les eaux leurs haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal. Le danger ne l'tonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de la srie d'motions que lui rservait la malchance, acharne contre sa personne. Une traverse de soixante heures, sans tempte, en plein t, c'tait bon pour les heureux du jour, et il n'tait plus de ces heureux- l! Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus se proccuper des intrts de la Centenaire. Mais ces agents consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu' faire leur devoir. Prir, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais aprs le 30 juin, minuit! Sauver un million, voil ce que voulaient Craig-Fry! Voil ce que pensaient Fry-Craig! Quant Soun, il ne se doutait pas que la jonque ft en perdition, ou plutt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on s'aventurait sur le perfide lment, mme par le plus beau temps du monde. Ah! les passagers de la cale n'taient pas plaindre! Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et l'infortun Soun se demandait si, leur place, il n'aurait pas eu le mal de mer! Pendant trois heures, la jonque fut extrmement compromise. Un faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer et dferl sur le pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant la maintenir dans une direction constante, au milieu de lames fouettes par le tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant estimer la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prtendre. Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphrique, qui couvrait une aire de cent kilomtres. L se trouvait un espace de deux trois milles, mer calme, vent peine sensible. C'tait comme un lac paisible au milieu d'un ocan dmont. Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait pousse l, sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient s'apaiser autour de ce petit lac central. Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep et vainement cherch quelque terre l'horizon. Plus une cte en vue. Les eaux du golfe, recules jusqu' la ligne circulaire du ciel, l'entouraient de toutes parts. XVIII O CRAIG ET FRY, POUSSS PAR LA CURIOSIT, VISITENT LA CALE DE LA SAM-YEP O sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout pril fut pass. -- Je ne puis le savoir au juste, rpondit le capitaine, dont la figure tait redevenue joviale. -- Dans le golfe de P-Tch-Li? -- Peut-tre. -- Ou dans le golfe de Lao-Tong? -- Cela est possible. -- Mais o aborderons-nous? -- O le vent nous poussera! -- Et quand? -- Il m'est impossible de le dire. -- Un vrai Chinois est toujours orient, monsieur le capitaine, reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton trs la mode dans l'Empire du Milieu. -- Sur terre, oui! rpondit le capitaine Yin. Sur mer, non! Et sa bouche de se fendre jusqu' ses oreilles. Il n'y a pas matire rire, dit Kin-Fo. -- Ni pleurer, rpliqua le capitaine. La vrit est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il tait impossible au capitaine Yin de dire o se trouvait la Sam- Yep. Sa direction pendant la tempte tournante, comment l'et-il releve, sans boussole et sous l'action d'un vent dispers sur les trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serres chappant presque entirement l'influence du gouvernail, avait t le jouet de l'ouragan. Ce n'tait donc pas sans raison que les rponses du capitaine avaient t si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire avec moins de jovialit. Cependant, tout compte fait, qu'elle et t entrane dans le golfe de Lao-Tong ou rejete dans le golfe de P-Tch-Li, la Sam- Yep ne pouvait hsiter mettre le cap au nord-ouest. La terre devait ncessairement se trouver dans cette direction. Question de distance, voil tout. Le capitaine Yin et donc hiss ses voiles et march dans le sens du soleil, qui brillait alors d'un vif clat, si cette manoeuvre et t possible en ce moment. Elle ne l'tait pas. En effet, calme plat aprs le typhon, pas un courant dans les couches atmosphriques, pas un souffle de vent. Une mer sans rides, peine gonfle par les ondulations d'une large houle, simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La jonque s'levait et s'abaissait sous une force rgulire, qui ne la dplaait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le ciel, si profondment troubl, pendant la nuit, semblait maintenant impropre une lutte des lments. C'tait un de ces calmes blancs, dont la dure chappe toute apprciation. Trs bien! se dit Kin-Fo. Aprs la tempte, qui nous a entrans au large, le dfaut de vent qui nous empche de revenir vers la terre! Puis, s'adressant au capitaine: Que peut durer ce calme? demanda- t-il. -- Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir? rpondit le capitaine. -- Des heures ou des jours? -- Des jours ou des semaines! rpliqua Yin avec un sourire de parfaite rsignation, qui faillit mettre son passager en fureur. -- Des semaines! s'cria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je puis attendre des semaines! -- Il le faudra bien, moins que nous ne tranions notre jonque la remorque! -- Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le premier, qui ai eu la mauvaise ide de prendre passage son bord! -- Monsieur, rpondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous donne deux bons conseils? -- Donnez! -- Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais le faire, ce qui sera sage, aprs toute une nuit passe sur le pont. -- Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine exasprait autant que le calme de la mer. -- Le second? rpondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la cale. Ceux-l ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il vient. Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de l'quipage tendus sur le pont. Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant l'arrire, les bras croiss, ses doigts battant les trilles de l'impatience. Puis, jetant un dernier regard cette morne immensit, dont la jonque occupait le centre, il haussa les paules, et rentra dans le rouffle, sans avoir mme adress la parole Fry-Craig. Les deux agents, cependant, taient l, appuys sur la lisse, et, suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les rponses du capitaine, mais sans prendre part la conversation. A quoi leur et servi de s'y mler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur? En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en scurit. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger bord et que la main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils demander de mieux? En outre, le terme aprs lequel leur responsabilit serait dgage approchait. Quarante heures encore, et toute l'arme des Ta-ping se serait rue sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient pas risqu un cheveu pour le dfendre. Trs pratiques, ces Amricains! Dvous Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille dollars! Absolument indiffrents ce qui lui arriverait, quand il ne vaudrait plus une sapque! Craig et Fry, ayant ainsi raisonn, djeunrent de fort bon apptit. Leurs provisions taient d'excellente qualit. Ils mangrent du mme plat, la mme assiette, la mme quantit de bouches de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le mme nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, la sant de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumrent la mme demi-douzaine de cigares, et prouvrent une fois de plus qu'on peut tre Siamois de gots et d'habitudes, si on ne l'est pas de naissance. Braves Yankees, qui croyaient tre au bout de leurs peines! La journe s'coula sans incidents, sans accidents. Toujours mme calme de l'atmosphre, mme aspect flou du ciel. Rien qui fit prvoir un changement dans l'tat mtorologique. Les eaux de la mer s'taient immobilises comme celles d'un lac. Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant, titubant, semblable un homme ivre, bien que de sa vie il n'et jamais moins bu que pendant ces derniers jours. Aprs avoir t violette au dbut, puis indigo, puis bleue, puis verte, sa face, maintenant, tendait redevenir jaune. Une fois terre, lorsqu'elle serait orange, sa couleur habituelle, et qu'un mouvement de colre la rendrait rouge, elle aurait pass successivement et dans leur ordre naturel par toute la gamme des couleurs du spectre solaire. Soun se trana vers les deux agents, les yeux demi ferms, sans oser regarder au-del des bastingages de la Sam-Yep. Arrivs?... demanda-t-il. -- Non, rpondit Fry. -- Arrivons?... -- Non, rpondit Craig. -- Ai ai ya! fit Soun. Et, dsespr, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla s'tendre au pied du grand mt, agit de soubresauts convulsifs, qui remuaient sa natte courte comme une petite queue de chien. Cependant, et d'aprs les ordres du capitaine Yin, les panneaux du pont avaient t ouverts, afin d'arer la cale. Bonne prcaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite fait d'absorber l'humidit que deux ou trois lames, embarques pendant le typhon, avaient introduite l'intrieur de la jonque. Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'taient arrts plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosit les poussa bientt visiter cette cale funraire. Ils descendirent donc par l'pontille entaille, qui y donnait accs. Le soleil dessinait alors un grand trapze de lumire l'aplomb mme du grand panneau; mais la partie avant et arrire de la cale restait dans une obscurit profonde. Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientt ces tnbres, et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spciale de la Sam-Yep. La cale n'tait point divise, ainsi que cela se fait dans la plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales. Elle demeurait donc libre de bout en bout; entirement rserve au chargement, quel qu'il ft, car les rouffles du pont suffisaient au logement de l'quipage. De chaque ct de cette cale, propre comme l'antichambre d'un cnotaphe, s'tageaient les soixante-quinze cercueils destination de Fou-Ning. Solidement arrims, ils ne pouvaient ni se dplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en aucune faon la scurit de la Jonque. Une coursive, laisse libre entre la double range de bires, permettait d'aller d'une extrmit l'autre de la cale, tantt en pleine lumire l'ouvert des deux panneaux, tantt dans une obscurit relative. Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent t dans un mausole, s'engagrent travers cette coursive. Ils regardaient, non sans quelque curiosit. L taient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions, les uns riches, les autres pauvres. De ces migrants, que les ncessits de la vie avaient entrans au-del du Pacifique, ceux- l avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la Nvada ou du Colorado, en petit nombre, hlas! Les autres, arrivs misrables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays natal, gaux dans la mort. Une dizaine de bires en bois prcieux, ornes avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres simplement faites de quatre planches, grossirement ajustes et peintes en jaune, telle tait la cargaison du navire. Riche ou pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen- Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement tiquet, serait expdi son adresse, et irait attendre dans les vergers, au milieu des champs, la surface des plaines, l'heure de la spulture dfinitive. Bien compris! dit Fry. -- Bien tenu! rpondit Craig. Ils n'auraient pas parl autrement des magasins d'un marchand et des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York! Craig et Fry, arrivs l'extrmit de la cale, vers l'avant, dans la partie la plus obscure, s'taient arrts et regardaient la coursive, nettement dessine comme une alle de cimetire. Leur exploration acheve, ils s'apprtaient revenir sur le pont, lorsqu'un lger bruit se fit entendre, qui attira leur attention. Quelque rat! dit Craig. -- Quelque rat! rpondit Fry. Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de riz ou de mas, et mieux fait leur affaire! Cependant, le bruit continuait. Il se produisait hauteur d'homme, sur tribord, et, consquemment, la range suprieure des bires. Si ce n'tait un grattement de dents, ce ne pouvait tre qu'un grattement de griffes ou d'ongles? Frrr! Frrr! firent Craig et Fry. Le bruit ne cessa pas. Les deux agents, se rapprochant, coutrent en retenant leur respiration. Trs certainement, ce grattement se produisait l'intrieur de l'un des cercueils. Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces botes quelque Chinois en lthargie? ... dit Craig. -- Et qui se rveillerait, aprs une traverse de cinq semaines? rpondit Fry. Les deux agents posrent la main sur la bire suspecte et constatrent, ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait dans l'intrieur. Diable! dit Craig. -- Diable! dit Fry. La mme ide leur tait naturellement venue tous deux que quelque prochain danger menaait leur client. Aussitt, retirant peu peu la main, ils sentirent que le couvercle du cercueil se soulevait avec prcaution. Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restrent immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde obscurit, ils coutrent, non sans anxit. Est-ce toi, Couo? dit une voix, que contenait un sentiment d'excessive prudence. Presque en mme temps, de l'une des bires de bbord, qui s'entrouvrit, une autre voix murmura: Est-ce toi, F-Kien? Et ces quelques paroles furent rapidement changes: C'est pour cette nuit. -- Pour cette nuit. -- Avant que la lune ne se lve? -- A la deuxime veille. -- Et nos compagnons? -- Ils sont prvenus. -- Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez! -- J'en ai trop! -- Enfin, Lao-Shen l'a voulu! -- Silence! Au nom du clbre Ta-ping, Craig-Fry, si matres d'eux-mmes qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un lger mouvement. Soudain, les couvercles taient retombs sur les botes oblongues. Un silence absolu rgnait dans la cale de la Sam-Yep. Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnrent la partie de la coursive claire par le grand panneau, et remontrent les entailles de l'pontille. Un instant aprs, ils s'arrtaient l'arrire du rouffle, l o personne ne pouvait les entendre. Morts qui parlent.... dit Craig. -- Ne sont pas morts! rpondit Fry. Un nom leur avait tout rvl, le nom de Lao-Shen! Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Ta-ping s'taient glisss bord. Pouvait-on douter que ce ft avec la complicit du capitaine Yin, de son quipage, des chargeurs du port de Takou, qui avaient embarqu la funbre cargaison? Non! Aprs avoir t dbarqus du navire amricain, qui les ramenait de San Francisco, les cercueils taient rests dans un dock pendant deux nuits et deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-tre, de ces pirates affilis la bande de Lao-Shen, violant les cercueils, les avaient vids de leurs cadavres, afin d'en prendre la place. Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or, comment avaient- ils pu l'apprendre? Point absolument obscur, qu'il tait inopportun, d'ailleurs, de vouloir claircir en ce moment. Ce qui tait certain, c'est que des Chinois de la pire espce se trouvaient bord de la jonque depuis le dpart de Takou, c'est que le nom de Lao-Shen venait d'tre prononc par l'un d'eux, c'est que la vie de Kin-Fo tait directement et prochainement menace! Cette nuit mme, cette nuit du 28 an 29 juin, allait coter deux cent mille dollars la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures plus tard, la police n'tant pas renouvele, n'aurait plus rien eu payer aux ayants droit de son ruineux client! Ce serait ne pas connatre Fry et Craig que d'imaginer qu'ils perdirent la tte en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris immdiatement: il fallait obliger Kin-Fo quitter la jonque avant l'heure de la deuxime veille, et fuir avec lui. Mais comment s'chapper? S'emparer de l'unique embarcation du bord? Impossible. C'tait une lourde pirogue qui exigeait les efforts de tout l'quipage pour tre hisse du pont et mise la mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas prts. Donc, ncessit d'agir autrement, quels que fussent les dangers courir. Il tait alors sept heures du soir. Le capitaine, enferm dans sa cabine, n'avait pas reparu. Il attendait videmment l'heure convenue avec les compagnons de Lao-Shen. Pas un instant perdre! dirent Fry-Craig. Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas t plus menacs sur un brlot, entran au large, mche allume. La jonque semblait alors abandonne la drive. Un seul matelot dormait l'avant. Craig et Fry poussrent la porte du rouffle de l'arrire, et arrivrent prs de Kin-Fo. Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'veilla. Que me veut-on? dit-il. En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le courage et le sang-froid ne l'abandonnrent pas. Jetons tous ces faux cadavres la mer! s'cria-t-il. Une crne ide, mais absolument inexcutable, tant donn la complicit du capitaine Yin et de ses passagers de la cale. Que faire alors? demanda-t-il. -- Revtir ceci! rpondirent Fry-Craig. Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqus Tong-Tchou et prsentrent leur client un de ces merveilleux appareils nautiques, invents par le capitaine Boyton. Le colis contenait encore trois autres appareils avec les diffrents ustensiles qui les compltaient et en faisaient des engins de sauvetage de premier ordre. Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun! Un instant aprs, Fry ramenait Soun, compltement hbt. Il fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne manifestant sa pense que par des ai ai ya! fendre l'me! A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons taient prts. On et dit quatre phoques des mers glaciales se disposant faire un plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'et donn qu'une ide peu avantageuse de la souplesse tonnante de ces mammifres marins, tant il tait flasque et mollasse dans son vtement insubmersible. Dj la nuit commenait se faire vers l'est. La jonque flottait au milieu d'un absolu silence la calme surface des eaux. Craig et Fry poussrent un des sabords qui fermaient les fentres du rouffle l'arrire, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du couronnement de la jonque. Soun, enlev sans plus de faon, fut gliss travers le sabord et lanc la mer. Kin-Fo le suivit aussitt, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur taient ncessaires, se prcipitrent la suite. Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep venaient de quitter le bord! XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA SAM- YEP, NI POUR SON QUIPAGE Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un vtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la capote. Par la nature mme de l'toffe employe, ils sont donc impermables. Mais, impermables l'eau, ils ne l'auraient pas t au froid, rsultant d'une immersion prolonge. Aussi ces vtements sont-ils faits de deux toffes juxtaposes, entre lesquelles on peut insuffler une certaine quantit d'air. Cet air sert donc deux fins: 1 maintenir l'appareil suspenseur la surface de l'eau; 2 empcher par son interposition tout contact avec le milieu liquide, et consquemment garantir de tout refroidissement. Ainsi vtu, un homme pourrait rester presque indfiniment immerg. Il va sans dire que l'tanchit des joints de ces appareils tait parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture mtallique, assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La jaquette, fixe cette ceinture, se raccordait un solide collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la tte, s'appliquait hermtiquement au front, aux joues, au menton, par un lisr lastique. De la figure, on ne voyait donc plus que le nez, les yeux et la bouche. A la jaquette taient fixs plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui servaient l'introduction de l'air, et permettaient de la rglementer selon le degr de densit que l'on voulait obtenir. On pouvait donc, volont, tre plong jusqu'au cou ou jusqu' mi- corps seulement, ou mme prendre la position horizontale. En somme, complte libert d'action et de mouvements, scurit garantie et absolue. Tel est l'appareil, qui a valu tant de succs son audacieux inventeur, et dont l'utilit pratique est manifeste dans un certain nombre d'accidents de mer. Divers accessoires le compltaient: un sac impermable, contenant quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulire; un solide bton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une petite voile taille en foc; une lgre pagaie, qui servait ou d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances. Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi quips, flottaient maintenant la surface des flots. Soun, pouss par un des agents, se laissait faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu s'loigner de la jonque. La nuit, encore trs obscure, favorisait cette manoeuvre. Au cas o le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent monts sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs. Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitt le bord dans de telles conditions. Les coquins, enferms dans la cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment. A la deuxime veille, avait dit le faux mort du dernier cercueil, c'est--dire vers le milieu de la nuit. Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de rpit pour fuir, et, pendant ce temps, ils espraient bien gagner un mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une fracheur commenait rider le miroir des eaux, mais si lgre encore, qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'loigner de la jonque. En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'taient si bien habitus leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement, sans jamais hsiter, ni sur le mouvement produire, ni sur la position prendre dans ce moelleux lment. Soun, lui-mme, avait bientt recouvr ses esprits, et se trouvait incomparablement plus son aise qu' bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement cess. C'est que d'tre soumis au tangage et au roulis d'une embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y est plong mi-corps, cela est trs diffrent, et Soun le constatait avec quelque satisfaction. Mais, si Soun n'tait plus malade, il avait horriblement peur. Il pensait que les requins n'taient peut-tre pas encore couchs, et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut t sur le point d'tre happ!... Franchement, un peu de cette inquitude n'tait pas trop dplace dans la circonstance! Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise fortune continuait jeter dans les situations les plus anormales. En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils restaient sur place, ils reprenaient la position verticale. Une heure aprs qu'ils l'avaient quitte, la Sam-Yep leur restait un demi-mille au vent. Ils s'arrtrent alors, s'appuyrent sur leur pagaie, pose plat et tinrent conseil, tout en ayant bien soin de ne parler qu' voix basse. Ce coquin de capitaine! s'cria Craig, pour entrer en matire. -- Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry. -- Cela vous tonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne saurait plus surprendre. -- Oui! rpondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces misrables ont pu savoir que nous prendrions passage bord de cette jonque! -- Incomprhensible, en effet, ajouta Fry. -- Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous avons chapp! -- chapp! rpondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue, nous ne serons pas hors de danger! -- Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo. -- Reprendre des forces, rpondit Fry, et nous loigner assez pour ne point tre aperus au lever du jour! Et Fry, insufflant une certaine quantit d'air dans son appareil, remonta au-dessus de l'eau jusqu' mi-corps. Il ramena alors son sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il remplit d'une eau-de-vie rconfortante, et le passa son client. Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu' la dernire goutte. Craig-Fry l'imitrent, et Soun ne fut point oubli. a va?... lui dit Craig. -- Mieux! rpondit Soun, aprs avoir bu. Pourvu que nous puissions manger un bon morceau! -- Demain, dit Craig, nous djeunerons au point du jour, et quelques tasses de th... -- Froid! s'cria Soun en faisant la grimace. -- Chaud! rpondit Craig. -- Vous ferez du feu? -- Je ferai du feu. -- Pourquoi attendre demain? demanda Soun. -- Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et ses complices? -- Non! non! -- Alors demain! En vrit ces braves gens causaient l comme chez eux! Seulement, la lgre houle leur imprimait un mouvement de haut en bas, qui avait un ct singulirement comique. Ils montaient et descendaient tour tour, au caprice de l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touch par la main d'un pianiste. -- La brise commence frachir, fit observer Kin-Fo. -- Appareillons, rpondirent Fry-Craig. Et ils se prparaient mter leur bton, afin d'y hisser sa petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'pouvante. Te tairas-tu, imbcile! lui dit son matre. Veux-tu donc nous faire dcouvrir? -- Mais j'ai cru voir!... murmura Soun. -- Quoi? -- Une norme bte... qui s'approchait!... Quelque requin!... -- Erreur, Soun! dit Craig, aprs avoir attentivement observ la surface de la mer. -- Mais... j'ai cru sentir! reprit Soun. -- Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur l'paule de son domestique. Lors mme que tu te sentirais happer la jambe, je te dfends de crier, sinon... -- Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et nous l'enverrons par le fond, o il pourra crier tout son aise! Le malheureux Soun, on le voit, n'tait pas au terme de ses tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder. Ainsi que l'avait constat Kin-Fo, la brise tendait se faire; mais ce n'tait qu'une de ces folles rises, qui, le plus souvent, tombent au lever du soleil. Nanmoins, il fallait en profiter pour s'loigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le rouffle, ils se mettraient videmment sa recherche, et, s'il tait en vue, la pirogue leur donnerait toute facilit pour le reprendre. Donc, tout prix, il importait d'tre loin avant l'aube. La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages o l'ouragan avait pouss la jonque, en un point du golfe de Lao- Tong, du golfe de P-Tch-Li ou mme de la mer jaune, gagner dans l'ouest, c'tait videmment rallier le littoral. L pouvaient se rencontrer quelques-uns de ces btiments de commerce qui cherchent les bouches du P-ho. L, les barques de pche frquentaient jour et nuit les abords de la cte. Les chances d'tre recueillis s'accrotraient donc dans une assez grande proportion. Si, au contraire, le vent ft venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait t emporte plus au sud que le littoral de la Core, Kin-Fo et ses compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se ft tendue l'immense mer, et, au cas o les ctes du Japon les eussent reus, ce n'aurait t qu' l'tat de cadavres, flottant dans leur insubmersible gaine de caoutchouc. Mais, ainsi qu'il a t dit, cette brise devait probablement tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre prudemment hors de vue. Il tait environ dix heures du soir. La lune devait apparatre au- dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un instant perdre. A la voile! dirent Fry-Craig. L'appareillage se fit aussitt. Rien de plus facile, en somme. Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille, destine former l'emplanture du bton, qui servait de mtereau. Kin-Fo, Soun, les deux agents s'tendirent d'abord sur le dos; puis, ils ramenrent leur pied en pliant le genou, et plantrent le bton dans la douille, aprs avoir pralablement pass son extrmit la drisse de la petite voile. Ds qu'ils eurent repris la position horizontale, le bton, faisant un angle droit avec la ligne du corps, se redressa verticalement. Hisse! dirent Fry-Craig. Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout du mtereau l'angle suprieur de la voile, qui tait taille en triangle. La drisse fut amarre la ceinture mtallique, l'coute tenue la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu d'un lger remous la petite flottille de scaphandres. Ces hommes-barques ne mritaient-ils pas ce nom de scaphandres plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est ordinairement et improprement appliqu? Dix minutes aprs, chacun d'eux manoeuvrait avec une sret et une facilit parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'carter les uns des autres. On et dit une troupe d'normes golands, qui, l'aile tendue la brise, glissaient lgrement la surface des eaux. Cette navigation tait trs favorise, d'ailleurs, par l'tat de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac. Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tte et avala quelques gorges de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une ou deux nauses. Ce n'tait pas, d'ailleurs, ce qui l'inquitait, mais bien plutt la crainte de rencontrer une bande de squales froces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de risques dans la position horizontale que dans la position verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte horizontalement. En outre, on a remarqu que si ces animaux voraces se jettent sur les corps inertes, ils hsitent devant ceux qui sont dous de mouvement. Soun devait donc s'astreindre remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse penser. Les scaphandres navigurent de la sorte pendant une heure environ. Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons. Moins, ne les et pas assez rapidement loigns de la jonque. Plus, les aurait fatigus autant par la tension donne leur petite voile que par le clapotis trop accentu des flots. Craig-Fry commandrent alors de stopper. Les coutes furent largues, et la flottille s'arrta. Cinq minutes de repos, s'il vous plat, monsieur? dit Craig en s'adressant Kin-Fo. -- Volontiers. Tous, l'exception de Soun, qui voulut rester tendu par prudence, et continua gigoter, reprirent la position verticale. Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry. -- Avec plaisir, rpondit Kin-Fo. Quelques gorges de la rconfortante liqueur, il ne leur en fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait pas encore, ils avaient dn, une heure avant de quitter la jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant se rchauffer, c'tait inutile. Le matelas d'air, interpos entre leur corps et l'eau, les garantissait de toute fracheur. La temprature normale de leur corps n'avait certainement pas baiss d'un degr depuis le dpart. Et la Sam-Yep, tait-elle toujours en vue? Craig et Fry se retournrent. Fry tira de son sac une lorgnette de nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est. Rien! Pas une de ces ombres, peine sensibles, que dessinent les btiments sur le fond obscur du ciel. D'ailleurs, nuit noire, un peu embrume, avare d'toiles. Les plantes ne formaient qu'une sorte de nbuleuse au firmament. Mais, trs probablement, la lune, qui n'allait pas tarder montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et dgagerait largement l'espace. La jonque est loin! dit Fry. -- Ces coquins dorment encore, rpondit Craig, et n'auront pas profit de la brise! -- Quand vous voudrez? dit Kin-Fo, qui raidit son coute et tendit de nouveau sa voile au vent. Ses compagnons l'imitrent, et tous reprirent leur premire direction sous la pousse d'une brise un peu plus faite. Ils allaient ainsi dans l'ouest. Consquemment, la lune, se levant l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais elle clairerait de ses premiers rayons l'horizon oppos, et c'tait cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut- tre, au lieu d'une ligne circulaire, nettement trace par le ciel et l'eau, prsenterait-il un profil accident, frang des lueurs lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le littoral du Cleste Empire, et, en quelque point qu'ils y accostassent, le salut assur. La cte tait franche, le ressac presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc tre dangereux. Une fois terre, on dciderait ce qu'il conviendrait de faire ultrieurement. Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se dessinrent vaguement sur les brumes du znith. Le quartier de lune commenait dborder la ligne d'eau. Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournrent. La brise qui frachissait, pendant que se dissipaient les hautes vapeurs, les entranait alors avec une certaine rapidit. Mais ils sentirent que l'espace s'clairait peu peu. En mme temps, les constellations apparurent plus nettement. Le vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentu frmissait la tte des scaphandres. Le disque de la lune, pass du rouge cuivre au blanc d'argent, illumina bientt tout le ciel. Soudain, un bon juron, bien franc, bien amricain, s'chappa de la bouche de Craig: La jonque! dit-il. Tous s'arrtrent. Bas les voiles! cria Fry. En un instant, les quatre focs furent amens, et les btons dplants de leurs douilles. Kin-Fo et ses compagnons, se replaant verticalement, regardrent derrire eux. La Sam-Yep tait l, moins d'un mille, se profilant en noir sur l'horizon clairci, toutes voiles dehors. C'tait bien la jonque! Elle avait appareill et profitait maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'tait aperu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre comment il tait parvenu s'enfuir. A tout hasard, il s'tait mis sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombs entre ses mains! Mais avaient-ils t vus au milieu de ce faisceau lumineux dont les baignait la lune la surface de la mer? Non, peut- tre! Bas les ttes! dit Craig, qui se rattacha cet espoir. Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissrent fuser un peu d'air, et les quatre scaphandres enfoncrent de faon que leur tte encapuchonne merget seule. Il n'y avait plus qu' attendre dans un absolu silence, sans faire un mouvement. La jonque approchait avec rapidit. Ses hautes voiles dessinaient deux larges ombres sur les eaux. Cinq minutes aprs, la Sam-Yep n'tait plus qu' un demi-mille. Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A l'arrire, le capitaine tenait la barre. Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se maintenir dans le lit du vent? On ne savait. Tout coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublrent. videmment, il y avait lutte entre les faux morts, chapps de la cale, et l'quipage de la jonque. Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates, n'taient-ils donc pas d'accord? Kin-Fo et ses compagnons entendaient trs clairement, d'une part d'horribles vocifrations, de l'autre des cris de douleur et de dsespoir, qui s'teignirent en moins de quelques minutes. Puis, un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que des corps taient jets la mer. Non! le capitaine Yin et son quipage n'taient pas les complices des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient t surpris et massacrs. Les coquins, qui s'taient cachs bord -- sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du Ta-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo et t passager de la Sam-Yep! Or, si celui-ci tait vu, s'il tait pris, ni lui, ni Fry-Craig, ni Soun, n'auraient de piti attendre de ces misrables. La jonque avanait toujours. Elle les atteignit, mais, par une chance inespre, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles. Ils plongrent un instant. Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait pass, sans les voir, et fuyait au milieu d'un rapide sillage. Un cadavre flottait l'arrire, et le remous l'approcha peu peu des scaphandres. C'tait le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau. Puis, il s'enfona et disparut dans les profondeurs de la mer. Ainsi prit le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep! Dix minutes plus tard, la jonque s'tait perdue dans l'ouest, et Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls la surface de la mer. XX O ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON Trois heures aprs, les premires blancheurs de l'aube s'accusaient lgrement l'horizon. Bientt, il fit jour, et la mer put tre observe dans toute son tendue. La jonque n'tait plus visible. Elle avait promptement distanc les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils avaient bien suivi la mme route, dans l'ouest, sous l'impulsion de la mme brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien craindre de ceux qui la montaient. Toutefois, ce danger vit ne rendait pas la situation prsente beaucoup moins grave. En effet, la mer tait absolument dserte. Pas un btiment, pas une barque de pche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni l'est. Rien qui indiqut la proximit d'un littoral quelconque. Ces eaux taient-elles les eaux du golfe de P-Tch-Li ou celles de la mer jaune? A cet gard, complte incertitude. Cependant, quelques souffles couraient encore la surface des flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie par la jonque dmontrait que la terre se relverait plus ou moins prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'tait l qu'il convenait de la chercher. Il fut donc dcid que les scaphandres remettraient la voile, aprs s'tre restaurs, toutefois. Les estomacs rclamaient leur d, et dix heures de traverse, dans ces conditions, les rendaient imprieux. Djeunons, dit Craig. -- Copieusement, ajouta Fry. Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de mchoires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affam ne songeait plus tre dvor sur place. Au contraire. Le sac impermable fut donc ouvert. Fry en tira diffrents comestibles de bonne qualit, du pain, des conserves, quelques ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire d'un dner chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit, mais il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce n'tait certes pas le cas de se montrer difficile. On djeuna donc, et de bon apptit. Le sac contenait des provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait terre, ou l'on n'y arriverait jamais. Mais nous avons bon espoir, dit Craig. -- Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque ironie. -- Parce que la chance nous revient, rpondit Fry. -- Ah! vous trouvez? -- Sans doute, reprit Craig. Le suprme danger tait la jonque, et nous avons pu lui chapper. -- Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'tre attachs votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez t plus en sret qu'ici! -- Tous les Ta-ping du monde .... dit Craig. -- Ne pourraient vous atteindre .... dit Fry. -- Et vous flottez joliment..., ajouta Craig. -- Pour un homme qui pse deux cent mille dollars! ajouta Fry. Kin-Fo ne put s'empcher de sourire. Si je flotte, rpondit Kin-Fo, c'est grce vous, messieurs! Sans votre aide, je serais maintenant o est le pauvre capitaine Yin! -- Nous aussi! rpliqurent Fry-Craig. -- Et moi donc! s'cria Soun, en faisant passer, non sans quelque effort, un norme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage. -- N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois! -- Vous ne nous devez rien, rpondit Fry, puisque vous tes le client de la Centenaire... -- Compagnie d'assurances sur la vie... -- Capital de garantie: vingt millions de dollars... -- Et nous esprons bien... -- Qu'elle n'aura rien vous devoir! Au fond, Kin-Fo tait trs touch du dvouement dont les deux agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en ft le mobile. Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments leur gard. Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si fcheusement dessaisi! Craig et Fry se regardrent. Un sourire imperceptible se dessina sur leurs lvres. Ils avaient videmment eu la mme pense. Soun? dit Kin-Fo. -- Monsieur? -- Le th? -- Voil! rpondit Fry. Et Fry eut raison de rpondre, car de faire du th dans ces conditions, Soun et rpondu que cela tait absolument impossible. Mais croire que les deux agents fussent embarrasss pour si peu, c'et t ne pas les connatre. Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complment indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude. Rien de plus simple, en vrit. Un tuyau de cinq six pouces, reli un rcipient mtallique, muni d'un robinet suprieur et d'un robinet infrieur le tout encastr dans une plaque de lige, la faon de ces thermomtres flottants qui sont en usage dans les maisons de bains, tel est l'appareil en question. Fry posa cet ustensile la surface de l'eau, qui tait parfaitement unie. D'une main, il ouvrit le robinet suprieur, de l'autre le robinet infrieur, adapt au rcipient immerg. Aussitt une belle flamme fusa l'extrmit, en dgageant une chaleur trs apprciable. Voil le fourneau! dit Fry. Soun n'en pouvait croire ses yeux. Vous faites du feu avec de l'eau? s'cria-t-il. -- Avec de l'eau et du phosphure de calcium! rpondit Craig. En effet, cet appareil tait construit de manire utiliser une singulire proprit du phosphure de calcium, ce compos du phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogne phosphor. Or, ce gaz brle spontanment l'air, et ni le vent, ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'teindre. Aussi est-il employ maintenant pour clairer les boues de sauvetage perfectionnes. La chute de la boue met l'eau en contact avec le phosphure de calcium. Aussitt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit l'homme tomb la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de venir directement son secours. Pendant que l'hydrogne brlait la pointe du tube Craig tenait au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puise un petit tonnelet, enferm dans son sac. En quelques minutes, le liquide fut port l'tat d'bullition. Craig le versa dans une thire, qui contenait quelques pinces d'un th excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent l'amricaine, ce qui n'amena aucune rclamation de leur part. Cette chaude boisson termina convenablement ce djeuner, servi la surface de la mer, par tant de latitude et tant de longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomtre pour dterminer la position, quelques, secondes prs. Ces instruments complteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufrags ne courront plus risque de s'garer sur l'Ocan. Kin-Fo et ses compagnons, bien reposs, bien refaits, dployrent alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur navigation, agrablement interrompue par ce repas matinal. La brise se maintint encore pendant douze heures, et les scaphandres firent bonne route, vent arrire. A peine leur fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un lger coup de pagaie. Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement entrans, ils avaient une certaine tendance s'endormir. De l, ncessit de rsister au sommeil, qui et t fort inopportun en ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient allum un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys dans l'enceinte d'une cole de natation. Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troubls par les gambades de quelques animaux marins, qui causrent au malheureux Soun les plus grandes frayeurs. Ce n'taient heureusement que d'inoffensifs marsouins. Ces clowns de la mer venaient tout bonnement reconnatre quels taient ces tres singuliers qui flottaient dans leur lment, des mammifres comme eux, mais nullement marins. Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils filaient comme des flches, en nuanant les couches liquides de leurs couleurs d'meraude; ils s'lanaient de cinq six pieds hors des flots; ils faisaient une sorte de saut prilleux, qui attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidit, qui est suprieure celle les meilleurs navires, ils n'auraient sans doute pas tard rallier la terre! C'tait donner envie de s'amarrer quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait encore ne demander qu' la brise un dplacement qui, pour tre plus lent, tait infiniment plus pratique. Cependant, vers midi, le vent tomba tout fait. Il finit par des veles capricieuses, qui gonflaient un instant les petites voiles et les laissaient retomber inertes. L'coute ne tendait plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux pieds ni la tte des scaphandres. Une complication.... dit Craig. -- Grave! rpondit Fry. On s'arrta un instant. Les mts furent dplants, les voiles serres, et chacun, se replaant dans la position verticale, observa l'horizon. La mer tait toujours dserte. Pas une voile en vue, pas une fume de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu toutes les vapeurs, et comme rarfi les courants atmosphriques. La temprature de l'eau et paru chaude, mme des gens qui n'auraient pas t vtus d'une double enveloppe de caoutchouc! Cependant, si rassurs que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue de cette aventure, ils ne laissaient pas d'tre inquiets. En effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne pouvait tre estime; mais, que rien ne dcelt la proximit du littoral, ni btiment de commerce, ni barque de pche, voil qui devenait de plus en plus inexplicable. Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'taient point gens se dsesprer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien n'indiquait que le temps menat de devenir mauvais! A la pagaie! dit Kin-Fo. Ce fut le signal du dpart, et, tantt sur le dos, tantt sur le ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest. On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait souvent s'arrter et attendre Soun, qui restait en arrire et recommenait ses jrmiades. Son matre l'interpellait, le malmenait, le menaait; mais Soun, ne craignant rien pour son restant de queue, protge par l'paisse capote de caoutchouc, le laissait dire. La crainte d'tre abandonn suffisait, d'ailleurs, le maintenir courte distance. Vers deux heures, quelques oiseaux se montrrent. C'taient des golands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent fort loin en mer. On ne pouvait donc dduire de leur prsence que la cte ft proche. Nanmoins, ce fut considr comme un indice favorable. Une heure aprs, les scaphandres tombaient dans un rseau de sargasses, dont ils eurent assez de mal se dlivrer. Ils s'y embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette broussaille marine. Il y eut l perte d'une grande demi-heure, et dpense de forces qui auraient pu tre mieux utilises. A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrta de nouveau, bien fatigue, il faut le dire. Une assez frache brise venait de se lever, mais alors elle soufflait du sud. Circonstance trs inquitante. En effet, les scaphandres ne pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation que sa quille soutient contre la drive. Si donc ils dployaient leurs voiles, ils couraient le risque d'tre entrans dans le nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagn dans l'ouest. En outre, une houle plus accentue se produisit. Un assez fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et rendit la situation infiniment plus pnible. La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau les provisions. Ce dner fut moins gai que le djeuner. La nuit allait revenir dans quelques heures. Le vent frachissait... Quel parti prendre? Kin-Fo, appuy sur sa pagaie, les sourcils froncs, plus irrit encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne prononait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et ternuait dj comme un mortel que le terrible coryza menace. Craig et Fry se sentaient mentalement interrogs par leurs deux compagnons, mais ils ne savaient que rpondre! Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une rponse. Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanment leur main vers le sud, s'criaient: Voile! En effet, trois milles au vent, une embarcation se montrait, qui forait de toile. Or, continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrire, elle devait probablement passer peu de distance de l'endroit o Kin- Fo et ses compagnons s'taient arrts. Donc, il n'y avait qu'une chose faire: couper la route de l'embarcation en se portant perpendiculairement sa rencontre. Les scaphandres manoeuvrrent aussitt dans ce sens. Les forces leur revenaient. Maintenant que le salut tait, pour ainsi dire, dans leurs mains, ils ne le laisseraient point chapper. La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance parcourir tant relativement courte. On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui frachissait. Ce n'tait qu'une barque de pche, et sa prsence indiquait videmment que la cte ne pouvait tre trs loigne, car les pcheurs chinois s'aventurent rarement au large. Hardi! hardi! crirent Fry-Craig en pagayant avec vigueur. Ils n'avaient pas surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin- Fo, bien allong la surface de l'eau, filait comme un skiff de course. Quant Soun, il se surpassait vritablement et tenait la tte, tant il craignait de rester en arrire! Un demi-mille environ, voil ce qu'il fallait gagner pour tomber peu prs dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez prs pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les pcheurs, la vue de ces singuliers animaux marins, qui les interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait l une ventualit assez grave. Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant. Aussi les bras se dployaient, les pagaies nappaient rapidement la crte des petites lames, la distance diminuait vue d'oeil, lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri d'pouvante. Un requin! un requin! Et, cette fois, Soun ne se trompait pas. A une distance de vingt pieds environ, on voyait merger deux appendices. C'taient les ailerons d'un animal vorace, particulier ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature lui a donn la double frocit du squale et du fauve. Aux couteaux! dirent Fry et Craig. C'taient les seules armes qu'ils eussent leur disposition, armes insuffisantes peut-tre! Soun, on le pense bien, s'tait brusquement arrt et revenait rapidement en arrire. Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux. Un instant, son norme corps apparut dans la transparence des eaux, ray et tachet de vert. Il mesurait seize dix- huit pieds de long. Un monstre! Ce fut sur Kin-Fo qu'il se prcipita tout d'abord, en se retournant demi pour le happer. Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment o le squale allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une pousse vigoureuse, il s'carta vivement. Craig et Fry s'taient rapprochs, prts l'attaque, prts la dfense. Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte de large cisaille, hrisse d'une quadruple range de dents. Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait dj russi; mais sa pagaie rencontra la mchoire de l'animal, qui la coupa net. Le requin, demi couch sur le flanc, se jeta alors sur sa proie. A ce moment, des flots de sang fusrent en gerbes et la mer se teignit de rouge. Craig et Fry venaient de frapper l'animal coups redoubls, et, si dure que ft sa peau, leurs couteaux amricains longues lames taient parvenus l'entamer. La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau formidablement. Fry reut un coup de cette queue, qui le prit de flanc et le rejeta dix pieds de l. Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il et reu le coup lui-mme. -- Hourra! rpondit Fry en revenant la charge. Il n'tait pas bless. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la violence du coup de queue. Le squale fut alors attaqu de nouveau et avec une vritable fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo tait parvenu lui enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout bris de sa pagaie, et il essayait, au risque d'tre coup en deux, de le maintenir immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient l'atteindre au coeur. Il faut croire que les deux agents y russirent, car le monstre, aprs s'tre dbattu une dernire fois, s'enfona au milieu d'un dernier flot de sang. Hourra! hourra! hourra! s'crirent Fry-Craig d'une commune voix, en agitant leurs couteaux. -- Merci! dit simplement Kin-Fo. -- Il n'y a pas de quoi! rpliqua Craig. Une bouche de deux cent mille dollars ce poisson! -- Jamais! ajouta Fry. Et Soun? O tait Soun? En avant cette fois, et dj trs rapproch de la barque, qui n'tait pas trois encablures. Le poltron avait fui force de pagaie. Cela faillit lui porter malheur. Les pcheurs, en effet, l'avaient aperu; mais ils ne pouvaient imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y et une crature humaine. Ils se prparrent donc le pcher, comme ils auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, ds que le prtendu animal fut porte, une longue corde, munie d'un fort merillon, se droula du bord. L'merillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son vtement, et, en glissant, le dchira depuis le dos jusqu' la nuque. Soun, n'tant plus soutenu que par l'air contenu dans la double enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tte dans l'eau, les jambes en l'air. Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la prcaution d'interpeller les pcheurs en bon chinois. Frayeur extrme de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils allaient venter leurs voiles, et fuir au plus vite... Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnatre pour ce qu'ils taient, ses compagnons et lui, c'est--dire des hommes, des Chinois comme eux! Un instant aprs, les trois mammifres terrestres taient bord. Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tte au-dessus de l'eau. Un des pcheurs le saisit par son bout de queue et l'enleva... La queue de Soun lui resta tout entire dans la main, et le pauvre diable fit un nouveau plongeon. Les pcheurs l'entourrent alors d'une corde et parvinrent, non sans peine, le hisser dans la barque. A peine fut-il sur le pont et eut-il rejet l'eau de mer qu'il venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton svre: Elle tait donc fausse? -- Sans cela, rpondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos habitudes, je serais jamais entr votre service! Et il dit cela si drlement, que tous clatrent de rire. Ces pcheurs taient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues s'ouvrait prcisment le port que Kin-Fo voulait atteindre. Le soir mme, vers huit heures, il y dbarquait avec ses compagnons, et, dpouillant les appareils du capitaine Boyton, tous quatre reprenaient l'apparence de cratures humaines. XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRME SATISFACTION Maintenant, au Ta-ping! Tels furent les premiers mots que pronona Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, aprs une nuit de repos, bien due aux hros de ces singulires aventures. Ils taient enfin sur ce thtre des exploits de Lao-Shen. La lutte allait s'engager dfinitivement. Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait surprendre le Ta-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao- Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine poitrine, avant qu'il et t mme de traiter avec le farouche mandataire de Wang. Au Ta-ping! avaient rpondu Fry-Craig, aprs s'tre consults du regard. L'arrive de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier costume, la faon dont les pcheurs les avaient recueillis en mer, tout tait pour exciter une certaine motion dans le petit port de Fou-Ning. Difficile et t d'chapper la curiosit publique. Ils avaient donc t escorts, la veille, jusqu' l'auberge, o, grce l'argent conserv dans la ceinture de Kin-Fo et dans le sac de Fry-Craig, ils s'taient procur des vtements plus convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent t moins entours en se rendant l'auberge, ils auraient peut-tre remarqu un certain Clestial, qui ne les quittait pas d'une semelle. Leur surprise se ft sans doute accrue, s'ils l'avaient vu faire le guet, pendant toute la nuit, la porte de l'auberge. Leur mfiance, enfin, n'aurait pas manqu d'tre excite, lorsqu'ils l'auraient retrouv le matin la mme place. Mais ils ne virent rien, ils ne souponnrent rien, ils n'eurent pas mme lieu de s'tonner, lorsque ce personnage suspect vint leur offrir ses services en qualit de guide, au moment o ils sortaient de l'auberge. C'tait un homme d'une trentaine d'annes, et qui, d'ailleurs, paraissait fort honnte. Cependant, quelques soupons s'veillrent dans l'esprit de Craig- Fry, et ils interrogrent cet homme. Pourquoi, lui demandrent-ils, vous offrez-vous en qualit de guide, et o prtendez-vous nous guider? Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus naturel aussi que la rponse qui lui fut faite. Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre vous conduire. -- Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un parti, je voudrais savoir si la province est sre. -- Trs sre, rpondit le guide. -- Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen? demanda Kin-Fo. -- Lao-Shen, le Ta-ping? -- Oui. -- En effet, rpondit le guide, mais il n'y a rien craindre de lui en de de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le territoire imprial. C'est au-del que sa bande parcourt les provinces mongoles. -- Sait-on o il est actuellement? demanda Kin-Fo. -- Il a t signal dernirement aux environs du Tsching-Tang-Ro, quelques lis seulement de la Grande-Muraille. -- Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance? -- Une cinquantaine de lis environ. -- Eh bien, j'accepte vos services. -- Pour vous conduire jusqu' la Grande-Muraille?... -- Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen! Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise. Vous serez bien pay! ajouta Kin-Fo. Le guide secoua la tte en homme qui ne se souciait pas de passer la frontire. Puis: Jusqu' la Grande-Muraille, bien! rpondit-il. Au-del, non! C'est risquer sa vie. -- Estimez le prix de la vtre! Je vous la paierai. -- Soit, rpondit le guide. Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: Vous tes libres, messieurs, de ne point m'accompagner! -- O vous irez.... dit Craig. -- Nous irons, dit Fry. Le client de la Centenaire n'avait pas encore cess de valoir pour eux deux cent mille dollars! Aprs cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent entirement rassurs sur le compte du guide. Mais, l'en croire, au-del de cette barrire que les Chinois ont leve contre les incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus graves ventualits. Les prparatifs de dpart furent aussitt faits. On ne demanda point Soun s'il lui convenait ou non d'tre du voyage. Il en tait. Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes, manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de Pking Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons large queue. Ils tablissent ainsi des communications entre la Russie asiatique et le Cleste Empire. Toutefois, ils ne se hasardent travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses et bien armes. Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mpris. Cinq chameaux, avec leur harnachement trs rudimentaire, furent achets. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes, et l'on partit sous la direction du guide. Mais ces prparatifs avaient exig quelque temps. Le dpart ne put s'effectuer qu' une heure de l'aprs-midi. Malgr ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant minuit, au pied de la Grande-Muraille. L, il organiserait un campement, et le lendemain, si Kin-Fo persvrait dans son imprudente rsolution, on passerait la frontire. Le pays, aux environs de Fou-Ning, tait accident. Des nuages de sable jaune se droulaient en paisses volutes au-dessus des routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivs. On sentait encore l le productif territoire du Cleste Empire. Les chameaux marchaient d'un pas mesur, peu rapide, mais constant. Le guide prcdait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchs entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette faon de voyager, et, dans ces conditions, il serait all au bout du monde. Si la route n'tait pas fatigante, la chaleur tait grande. A travers les couches atmosphriques trs chauffes par la rverbration du sol, se produisaient les plus curieux effets de mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer, apparaissaient l'horizon et s'vanouissaient bientt, l'extrme satisfaction de Soun, qui se croyait encore menac de quelque navigation nouvelle. Bien que cette province ft situe aux limites extrmes de la Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle ft dserte. Le Cleste Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la population qui se presse sa surface. Aussi, les habitants sont- ils nombreux, mme sur la lisire du dsert asiatique. Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares, reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vtements, vaquaient aux travaux de la campagne. Des troupeaux de moutons jaunes longue queue -- une queue que Soun ne regardait pas sans envie! -- paissaient et l sous le regard de l'aigle noir. Malheur l'infortun ruminant qui s'cartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux mouflons, aux jeunes antilopes, et servent mme de chiens de chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale. Puis, des nues de gibier plume s'envolaient de toutes parts. Un fusil ne ft pas rest inactif sur cette portion du territoire; mais le vrai chasseur n'et pas regard d'un bon oeil, les filets, collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de bl, de millet et de mas. Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des tourbillons de cette poussire mongole Ils ne s'arrtaient, ni aux ombrages de la route, ni aux fermes isoles de la province, ni aux villages, que signalaient de loin en loin les Ours funraires, leves la mmoire de quelques hros de la lgende bouddhique. Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux, qui ont cette habitude d'aller les uns derrire les autres et dont une sonnette rouge, pendue leur cou, rgularisait le pas cadenc. Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu causeur, gardait toujours la tte de la petite troupe, observant la campagne dans un rayon dont l'paisse poussire diminuait singulirement l'tendue. Il n'hsitait jamais, d'ailleurs, sur la route suivre, mme de certains croisements, auxquels manquait le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'prouvant plus de mfiance son gard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le prcieux client, de la Centenaire. Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquitude s'accrotre mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque instant, en effet, et sans tre mme de le prvenir, ils pouvaient se trouver en prsence d'un homme qui, d'un coup bien appliqu, leur ferait perdre deux cent mille dollars. Quant Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit o le souvenir du pass domine les anxits du prsent et de l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait t sa vie depuis deux mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de l'inquiter trs srieusement. Depuis le jour o son correspondant de San Francisco lui avait envoy la nouvelle de sa prtendue ruine, n'tait-il pas entr dans une priode de malchance vraiment extraordinaire? Ne s'tablirait-il pas une compensation entre la seconde partie de son existence et la premire, dont il avait eu la folie de mconnatre les avantages? Cette srie de conjonctures adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui tait dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait la lui reprendre sans coup frir? L'aimable L-ou, par sa prsence, par ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaiet, arriverait- elle conjurer les mchants esprits acharns contre sa personne? Oui! tout ce pass lui revenait, il s'en proccupait, il s'en inquitait! Et Wang! Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse jure; mais Wang, le philosophe, l'hte assidu du yamen de Shang- Ha, ne serait plus l pour lui enseigner la sagesse! ... Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le chameau venait d'tre heurt par celui de Kin-Fo, qui avait failli choir au milieu de son rve. -- Sommes-nous arrivs? demanda-t-il. -- Il est huit heures, rpondit le guide, et je propose de faire halte pour dner. -- Et aprs? -- Aprs, nous nous remettrons en route. -- Il fera nuit. -- Oh! ne craignez pas que je vous gare! La Grande-Muraille n'est pas vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos btes! -- Soit! rpondit Kin-Fo. Sur la route, s'levait une masure abandonne. Un petit ruisseau coulait auprs, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent s'y dsaltrer. Pendant ce temps, avant que la nuit ft tout fait venue, Kin-Fo et ses compagnons s'installrent dans cette masure, et, l, ils mangrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser l'apptit. La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois, Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce qu'tait ce Ta-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tte en homme qui n'est pas rassur, et, autant que possible, il vita de rpondre. Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo. -- Non, rpondit le guide, mais des Ta-ping de sa bande ont plusieurs fois pass la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon les rencontrer! Bouddha nous garde des Ta-ping! A ces rponses, dont le guide ne pouvait videmment comprendre toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry se regardaient en fronant le sourcil, tiraient leur montre, la consultaient, et, finalement, hochaient la tte. Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici en attendant le jour? -- Dans cette masure! s'cria le guide. J'aime encore mieux la rase campagne! On risque moins d'tre surpris! -- Il est convenu que nous serons ce soir la Grande- Muraille, rpondit Kin-Fo. je veux y tre et j'y serai. Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion. Soun, dj galop par la peur, Soun lui-mme, n'osa pas protester. Le repas termin -- il tait peu prs neuf heures -, le guide se leva et donna le signal du dpart. Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allrent alors lui. Monsieur, dirent-ils, vous tes bien dcid vous remettre entre les mains de Lao-Shen? -- Absolument dcid, rpondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre quelque prix que ce soit. -- C'est jouer trs gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au campement du Ta-ping! -- Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! rpliqua Kin-Fo. Libre vous de ne pas me suivre! Le guide avait allum une petite lanterne de poche. Les deux agents s'approchrent, et consultrent une seconde fois leur montre. Il serait certainement plus prudent d'attendre demain, dirent- ils en insistant. -- Pourquoi cela? rpondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux demain ou aprs-demain qu'il peut l'tre aujourd'hui! En route! -- En route! rptrent Fry-Craig. Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois dj, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mcontentement s'tait rvl sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit revenir la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience. Ceci n'avait point chapp Kin-Fo, bien dcid, d'ailleurs, ne pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrme, lorsque, au moment o il l'aidait remonter sur sa bte, le guide se pencha son oreille et murmura ces mots: Dfiez-vous de ces deux hommes! Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide lui fit signe de se taire, donna le signal du dpart, et la petite troupe s'aventura dans la nuit travers la campagne. Un grain de dfiance tait-il entr dans l'esprit du client de Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables, prononces par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son esprit les deux mois de dvouement que les agents avaient mis son service? Non, en vrit! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig lui avaient conseill ou de remettre sa visite au campement du Ta-ping, ou d'y renoncer? N'tait-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient brusquement quitt Pking? L'intrt mme des deux agents de la Centenaire n'tait-il pas que leur client rentrt en possession de cette absurde et compromettante lettre? Il y avait donc l une insistance assez peu comprhensible. Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait repris sa place derrire le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils allrent ainsi pendant deux grandes heures. Il devait tre bien prs de minuit, lorsque le guide, s'arrtant, montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arrire de cette ligne s'argentaient quelques sommets, dj clairs par les premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore. La Grande-Muraille! dit le guide. -- Pouvons-nous la franchir ce soir mme? demanda Kin-Fo. -- Oui, si vous le voulez absolument! rpondit le guide. -- Je le veux! Les chameaux s'taient arrts. Je vais reconnatre la passe, dit alors le guide. Demeurez et attendez-moi. Il s'loigna. En ce moment, Craig et Fry s'approchrent de Kin-Fo. Monsieur?... dit Craig. -- Monsieur? dit Fry. Et tous deux ajoutrent: Avez-vous t satisfait de nos services, depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a attachs votre personne? -- Trs satisfait! -- Plairait-il monsieur de nous signer ce petit papier pour tmoigner qu'il n'a eu qu' se louer de nos bons et loyaux services? -- Ce papier? rpondit Kin-Fo, assez surpris, la vue d'une feuille, dtache de son carnet, que lui prsentait Craig. -- Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-tre quelque compliment de notre directeur! -- Et sans doute une gratification supplmentaire, ajouta Fry. -- Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre monsieur, dit Craig en se courbant. -- Et l'encre ncessaire pour que monsieur puisse nous donner cette preuve de gracieuset crite, dit Fry. Kin-Fo se mit rire et signa. Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette crmonie en ce lieu et cette heure? -- En ce lieu, rpondit Fry, parce que notre intention n'est pas de vous accompagner plus loin! -- A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes, il sera minuit! -- Et que vous importe l'heure? -- Monsieur, reprit Craig, l'intrt que vous portait notre Compagnie d'assurances... -- Va finir dans quelques instants.... ajouta Fry. -- Et vous pourrez vous tuer... -- Ou vous faire tuer... -- Tant qu'il vous plaira! Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au- dessus de l'horizon, l'orient, et lana jusqu' eux son premier rayon. La lune!... s'cria Fry. -- Et aujourd'hui, 30 juin!... s'cria Craig. Elle se lve minuit... Et votre police n'tant pas renouvele... Vous n'tes plus le client de la Centenaire... -- Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig. -- Monsieur Kin-Fo, bonsoir! dit Fry. Et les deux agents, tournant la tte de leur monture, disparurent bientt, laissant leur client stupfait. Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Amricains, peut-tre un peu trop pratiques, avait peine cess de se faire entendre, qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin- Fo, qui tenta vainement de se dfendre, sur Soun, qui essaya vainement de s'enfuir. Un instant aprs, le matre et le valet taient entrans dans la chambre basse de l'un des bastions abandonns de la Grande- Muraille, dont la porte fut soigneusement referme sur eux. XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU CRIRE LUI-MME, TANT IL FINIT D'UNE FAON PEU INATTENDUE! La Grande-Muraille -- un paravent chinois, long de quatre cents lieues -, construite au 1e sicle par l'empereur Tisi-Chi-Houang- Ti, s'tend depuis le golfe de Lao-Tong, dans lequel elle trempe ses deux jetes, jusque dans le Kan-Sou, o elle se rduit aux proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de doubles remparts, dfendus par des bastions et des tours, hauts de cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques leur revtement suprieur, qui suivent avec hardiesse le profil des capricieuses montagnes de la frontire russo-chinoise. Du ct du Cleste Empire, la muraille est en assez mauvais tat. Du ct de la Mantchourie, elle se prsente sous un aspect plus rassurant, et ses crneaux lui font encore un magnifique ourlet de pierres. De dfenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer travers ses portes. Le paravent ne prserve plus la frontire septentrionale de l'Empire, pas mme de cette fine poussire mongole, que le vent du nord emporte parfois jusqu' sa capitale. Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions dserts que Kin-Fo et Soun, aprs une fort mauvaise nuit passe sur la paille, durent s'enfoncer le lendemain matin, escorts par une douzaine d'hommes, qui ne pouvaient appartenir qu' la bande de Lao-Shen. Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'tait plus possible Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'tait point le hasard qui avait mis ce tratre sur son chemin. L'ex-client de la Centenaire avait videmment t attendu par ce misrable. Son hsitation s'aventurer au-del de la Grande- Muraille n'tait qu'une ruse pour drouter les soupons. Ce coquin appartenait bien au Ta-ping, et ce ne pouvait tre que par ses ordres qu'il avait agi. Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute ce sujet, aprs avoir interrog un des hommes qui paraissait diriger son escorte. Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre chef? demanda-t-il. -- Nous y serons avant une heure! rpondit cet homme. En somme, qu'tait venu chercher l'lve de Wang? Le mandataire du philosophe! Eh bien, on le conduisait o il voulait aller! Que ce ft de bon gr ou de force, il n'y avait pas l de quoi rcriminer. Il fallait laisser cela Soun, dont les dents claquaient, et qui sentait sa tte de poltron vaciller sur ses paules. Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir essayer de ngocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce qu'il dsirait. Tout tait bien. Aprs avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit, non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui s'engageaient, droite, dans la partie montagneuse de la province. On marcha ainsi pendant une heure, aussi vite que le permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, troitement entours, n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas. Une heure et demie aprs, gardiens et prisonniers apercevaient, au tournant d'un contrefort, un difice demi ruin. C'tait une ancienne bonzerie, leve sur une des croupes de la montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais, en cet endroit perdu de la frontire russo-chinoise, au milieu de cette contre dserte, on pouvait se demander quelle sorte de fidles osaient frquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent quelque peu risquer leur vie, s'aventurer dans ces dfils, trs propres aux guet-apens et aux embches. Si le Ta-ping Lao-Shen avait tabli son campement dans cette partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en conviendra, un lieu digne de ses exploits. Or, une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte rpondit que Lao-Shen rsidait effectivement dans cette bonzerie. Je dsire le voir l'instant, dit Kin-Fo. -- A l'instant, rpondit le chef. Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient t pralablement enleves, furent introduits dans un large vestibule, formant l'atrium du temple. L se tenaient une vingtaine d'hommes en armes, trs pittoresques sous leur costume de coureurs de grands chemins, et dont les mines farouches n'taient pas prcisment rassurantes. Kin-Fo passa dlibrment entre cette double range de Ta-pin. Quant Soun, il dut tre vigoureusement pouss par les paules, et il le fut. Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engag dans l'paisse muraille, et dont les degrs descendaient assez profondment travers le massif de la montagne. Cela indiquait videmment qu'une sorte de crypte se creusait sous l'difice principal de la bonzerie, et il et t trs difficile, pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas tenu le fil de ces sinuosits souterraines. Aprs avoir descendu une trentaine de marches, puis s'tre avancs pendant une centaine de pas, la lueur fuligineuse de torches portes par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers arrivrent au milieu d'une vaste salle qu'clairait demi un luminaire de mme espce. C'tait bien une crypte. Des piliers massifs, orns de ces hideuses ttes de monstres qui appartiennent la faune grotesque de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaisss, dont les nervures se rejoignaient la clef des lourdes votes. Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine l'arrive des deux prisonniers. La salle n'tait pas dserte, en effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres profondeurs. C'tait toute la bande des Ta-ping, runie l pour quelque crmonie suspecte. Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de haute taille se tenait debout. On et dit le prsident d'un tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles prs de lui, semblaient servir d'assesseurs. Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitt et laissa passage aux deux prisonniers. Lao-Shen, dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le personnage qui se tenait debout. Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matire, comme un homme qui est dcid en finir: Lao-Shen, dit-il, tu as entre les mains une lettre qui t'a t envoye par ton ancien compagnon Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te demander de me la rendre. A ces paroles, prononces d'une voix ferme, le Ta-ping ne remua mme pas la tte. On et dit qu'il tait de bronze. Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre? reprit Kin-Fo. Et il attendit une rponse qui ne vint pas. Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera pay intgralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras pour le toucher, puisse tre inquit cet gard! Mme silence glacial du sombre Ta-ping, silence qui n'tait pas de bon augure. Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles: De quelle somme veux-tu que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille tals Pas de rponse. Dix mille tals? Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues de cette trange bonzerie. Une sorte de colre impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres mritaient bien qu'on leur fit une rponse, quelle qu'elle ft. Ne m'entends-tu pas? dit-il au Ta-ping. Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tte, indiqua qu'il comprenait parfaitement. Vingt mille tals! Trente mille tals! s'cria Kin-Fo. Je t'offre ce que te paierait la Centenaire, si j'tais mort. Le double! Le triple! Parle! Est-ce assez? Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe taciturne, et, croisant les bras: A quel prix, dit-il, veux-tu donc me vendre cette lettre? -- A aucun prix, rpondit enfin le Ta-ping. Tu as offens Bouddha en mprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut tre veng. Ce n'est que devant la mort que tu connatras ce que valait cette faveur d'tre au monde, faveur si longtemps mconnue de toi! Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de rplique, Lao-Shen fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se dfendre, fut garrott, entran. Quelques minutes aprs, il tait enferm dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise porteurs, et hermtiquement close. Soun, l'infortun Soun, malgr ses cris, ses supplications, dut subir le mme traitement. C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a mpris la vie mrite de mourir! Cependant, sa mort, si elle lui paraissait invitable, tait moins proche qu'il ne le supposait. Mais quel pouvantable supplice le rservait ce cruel Ta-ping, il ne pouvait l'imaginer. Des heures se passrent. Kin-Fo, dans cette cage, o on l'avait emprisonn, s'tait senti enlev, puis transport sur un vhicule quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le fracas des armes de son escorte ne lui laissrent aucun doute. On l'entranait au loin. O? Il et vainement tent de l'apprendre. Sept huit heures aprs son enlvement, Kin-Fo sentit que la chaise s'arrtait, qu'on soulevait bras d'hommes la caisse dans laquelle il tait enferm, et bientt un dplacement moins rude succda aux secousses d'une route de terre. Suis-je donc sur un navire? se dit-il. Des mouvements trs accuss de roulis et de tangage, un frmissement d'hlice le confirmrent dans cette ide qu'il tait sur un steamer. La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'pargnent des tortures qui seraient pires! Merci, Lao-Shen! Cependant deux fois vingt-quatre heures s'coulrent encore. A deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture tait introduite dans sa cage par une petite trappe coulisse, sans que le prisonnier pt voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune rponse ft faite ses demandes. Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui faisait si belle, avait cherch des motions! Il n'avait pas voulu que son coeur cesst de battre, sans avoir au moins une fois palpit! Eh bien, ses voeux taient satisfaits et au-del de ce qu'il aurait pu souhaiter! Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait voulu mourir en pleine lumire. La pense que cette cage serait d'un instant l'autre prcipite dans les flots, lui tait horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une dernire fois, ni la pauvre L-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en tait trop. Enfin, aprs un laps de temps qu'il n'avait pu valuer, il lui sembla que cette longue navigation venait de cesser tout coup. Les trpidations de l'hlice cessrent. Le navire qui portait sa prison s'arrtait. Kin-Fo sentit que sa cage tait de nouveau souleve. Pour cette fois, c'tait bien le moment suprme, et le condamn n'avait plus qu' demander pardon des erreurs de sa vie. Quelques minutes s'coulrent, -- des annes, des sicles! A son grand tonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage reposait de nouveau sur un terrain solide. Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large bandeau lui fut immdiatement appliqu sur les yeux, et il se sentit brusquement attir au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'obligrent s'arrter. S'il s'agit de mourir enfin, s'cria-t-il, je ne vous demande pas de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez- moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas de regarder la mort! -- Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamn le dsire! Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arrach. Kin-Fo jeta alors un regard avide autour de lui... tait-il le jouet d'un rve? Une table, somptueusement servie, tait l, devant laquelle cinq convives, l'air souriant, paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non occupes semblaient demander deux derniers convives. Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je vois? s'cria Kin-Fo avec un accent impossible rendre. Mais non! Il ne s'abusait pas. C'tait Wang, le philosophe! C'taient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux- l mmes qu'il avait traits, deux mois auparavant, sur le bateau- fleurs de la rivire des Perles, ses compagnons de jeunesse, les tmoins de ses adieux la vie de garon! Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il tait chez lui, dans la salle manger de son yamen de Shang-Ha! Si c'est toi! s'cria-t-il en s'adressant Wang, si ce n'est pas ton ombre, parle-moi... -- C'est moi-mme, ami, rpondit le philosophe. Pardonneras-tu ton vieux matre, la dernire et un peu rude leon de philosophie qu'il ait d te donner? -- Eh quoi! s'cria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang! -- C'est moi, rpondit Wang, moi qui ne m'tais charg de la mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en charget pas! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'tais pas ruin, et qu'un moment viendrait o tu ne voudrais plus mourir! Mon ancien compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera dsormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider te faire comprendre, en te mettant en prsence de la mort, quel est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles angoisses, je t'ai laiss et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien que mon coeur en saignt, presque au-del de ce qu'il tait humain de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'tait aprs le bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en route! Kin-Fo tait dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur sa poitrine. Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, trs mu, si encore j'avais couru tout seul! Mais quel mal je t'ai donn! Combien il t'a fallu courir toi-mme, et quel bain je t'ai forc de prendre au pont de Palikao! -- Ah! celui-l, par exemple, rpondit Wang en riant, il m'a fait bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie! J'avais trs chaud et l'eau tait trs froide! Mais bah! je m'en suis tir! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les autres! -- Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave. -- Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le secret du bonheur est l! Soun entrait alors, ple comme un homme que le mal de mer vient de torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son matre, l'infortun valet avait d refaire toute cette traverse de Fou-Ning Shang-Ha, et dans quelles conditions! On en pouvait juger sa mine! Kin-Fo, aprs s'tre arrach aux treintes de Wang, serrait la main de ses amis. Dcidment, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai t un fou jusqu'ici!... -- Et tu peux redevenir un sage! rpondit le philosophe. -- J'y tcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un petit papier qui a t pour moi la cause de trop de tribulations, pour qu'il me soit permis de le ngliger. Qu'est dcidment devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang? Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fch de la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen, s'il en est encore dtenteur, ne peut attacher aucune importance ce chiffon de papier, et je trouverais fcheux qu'il pt tomber entre des mains... peu dlicates! Sur ce, tout le monde se mit rire. Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a dcidment gagn ses msaventures d'tre devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indiffrent d'autrefois! Il pense en homme rang! -- Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai brle, et que j'en aurai vu les cendres disperses tous les vents! -- Srieusement, tu tiens donc ta lettre?... reprit Wang. -- Certes, rpondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruaut de vouloir la conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part? -- Non. -- Eh bien? -- Eh bien, mon cher lve, il n'y a ton dsir qu'un empchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao- Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre... -- Vous ne l'avez plus! -- Non. -- Vous l'avez dtruite? -- Non! Hlas! non! -- Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore d'autres mains? -- Oui! -- A qui? qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience tait bout. Oui! A qui? -- A quelqu'un qui a tenu ne la rendre qu' toi-mme! En ce moment, la charmante L-ou, qui, cache derrire un paravent, n'avait rien perdu de cette scne, apparaissait, tenant la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en signe de dfi. Kin-Fo lui ouvrit ses bras. Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plat! lui dit l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrire le paravent. Les affaires avant tout, mon sage mari! Et, lui mettant la lettre sous les yeux: Mon petit frre cadet reconnat-il son oeuvre? -- Si je la reconnais! s'cria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait pu crire cette sotte lettre! -- Eh bien, donc, avant tout, rpondit L-ou, ainsi que vous en avez tmoign le trs lgitime dsir, dchirez-la, brlez-la, anantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du Kin-Fo qui l'avait crite! -- Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumire le lger papier, mais, prsent, mon cher coeur! permettez votre mari d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de prsider ce bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur! -- Et nous aussi! s'crirent les cinq convives. Cela donne trs faim d'tre trs contents! Quelques jours aprs, l'interdiction impriale tant leve, le mariage s'accomplissait. Les deux poux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours! Mille et dix mille flicits les attendaient dans la vie! Il faut aller en Chine pour voir cela! End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine by Jules Verne License: Share Alike