Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com. Jules Verne NORD CONTRE SUD (1887) Table des matires PREMIRE PARTIE I bord du steam-boat Shannon II Camdless-Bay III O en est la guerre de Scession IV La famille Burbank V La Crique-Noire VI Jacksonville VII Quand mme! VIII La dernire esclave IX Attente X La journe du 2 mars XI La soire du 2 mars XII Les six jours qui suivent XIII Pendant quelques heures XIV Sur le Saint-John XV Jugement DEUXIME PARTIE I Aprs l'enlvement II Singulire opration III La veille IV Coup de vent de nord-est V Prise de possession VI Saint-Augustine VII Derniers mots et dernier soupir VIII De Camdless-Bay au lac Washington IX La grande cyprire X Rencontre XI Les Everglades XII Ce qu'entend Zermah XIII Une vie double XIV Zermah l'oeuvre XV Les deux frres XVI Conclusion PREMIRE PARTIE I bord du steam-boat Shannon La Floride, qui avait t annexe la grande fdration amricaine en 1819, fut rige en tat quelques annes plus tard. Par cette annexion, le territoire de la Rpublique s'accrut de soixante-sept mille milles carrs. Mais l'astre floridien ne brille que d'un clat secondaire au firmament des trente-sept toiles qui constellent le pavillon des tats-Unis d'Amrique. Ce n'est qu'une troite et basse langue de terre, cette Floride. Son peu de largeur ne permet pas aux rivires qui l'arrosent -- le Saint-John except -- d'y acqurir quelque importance. Avec un relief si peu accus, les cours d'eau n'ont pas la pente ncessaire pour y devenir rapides. Point de montagnes sa surface. peine quelques lignes de ces bluffs ou collines, si nombreux dans la rgion centrale et septentrionale de l'Union. Quant sa forme, on peut la comparer une queue de castor qui trempe dans l'Ocan, entre l'Atlantique l'est et le golfe du Mexique l'ouest. La Floride n'a donc aucun voisin, si ce n'est la Gorgie dont la frontire, vers le nord, confine la sienne. Cette frontire forme l'isthme qui rattache la pninsule au continent. En somme, la Floride se prsente comme une contre part, trange mme, avec ses habitants moiti Espagnols, moiti Amricains, et ses Indiens Sminoles, bien diffrents de leurs congnres du Far- West. Si elle est aride, sablonneuse, presque toute borde de dunes formes par les atterrissements successifs de l'Atlantique sur le littoral du sud, sa fertilit est merveilleuse la surface des plaines septentrionales. Son nom, elle le justifie souhait. La flore y est superbe, puissante, d'une exubrante varit. Cela tient, sans doute, ce que cette portion du territoire est arrose par le Saint-John. Ce fleuve s'y droule largement, du sud au nord, sur un parcours de deux cent cinquante milles, dont cent sept sont aisment navigables jusqu'au lac Georges. La longueur, qui manque aux rivires transversales, ne lui fait point dfaut, grce son orientation. De nombreux rios l'enrichissent en s'y mlant au fond des criques multiples de ses deux rives. Le Saint- John est donc la principale artre du pays. Elle le vivifie de ses eaux -- ce sang qui coule dans les veines terrestres. Le 7 fvrier 1862, le steam-boat _Shannon_ descendait le Saint- John. quatre heures du soir, il devait faire escale au petit bourg de Picolata, aprs avoir desservi les stations suprieures du fleuve et les divers forts des comts de Saint-Jean et de Putnam. Quelques milles au del, il allait entrer dans le comt de Duval, qui se dveloppe jusqu'au comt de Nassau, dlimit par la rivire dont il a pris le nom. Picolata, par elle-mme, n'a pas grande importance; mais ses alentours sont riches en plantations d'indigo, en rizires, en champs de cotonniers et de cannes sucre, en immenses cyprires. Aussi, les habitants n'y manquent-ils point dans un assez large rayon. D'ailleurs, sa situation lui vaut un mouvement relatif de marchandises et de voyageurs. C'est le point d'embarquement de Saint-Augustine, une des principales villes de la Floride orientale, situe quelque douze milles, sur cette partie du littoral ocanien que dfend la longue le d'Anastasia. Un chemin presque droit met en communication le bourg et la ville. Ce jour-l, aux abords de l'escale de Picolata, on et compt un plus grand nombre de voyageurs qu' l'ordinaire. Quelques rapides voitures, des stages, sortes de vhicules huit places, attels de quatre ou six mules qui galopent comme des enrages sur cette route, travers le marcage, les avaient amens de Saint- Augustine. Il importait de ne point manquer le passage du steam- boat, si l'on ne voulait prouver un retard d'au moins quarante- huit heures, avant d'avoir pu regagner les villes, bourgs, forts ou villages btis en aval. En effet, le _Shannon _ne dessert pas quotidiennement les deux rives du Saint-John, et, cette poque, il tait seul faire le service de transport. Il faut donc tre Picolata, au moment o il y fait escale. Aussi, les voitures avaient-elles dpos, une heure avant, leur contingent de passagers. En ce moment, il s'en trouvait une cinquantaine sur l'appontement de Picolata. Ils attendaient, non sans causer avec une certaine animation. On eut pu remarquer qu'ils se divisaient en deux groupes, peu enclins se rapprocher l'un de l'autre. tait-ce donc quelque grave affaire d'intrt, quelque comptition politique, qui les avait attirs Saint-Augustine? En tout cas, on peut affirmer que l'entente ne s'tait point faite entre eux. Venus en ennemis, ils s'en retournaient de mme. Cela ne se voyait que trop aux regards irrits qui s'changeaient, la dmarcation tablie entre les deux groupes, quelques paroles malsonnantes dont le sens provocateur semblait n'chapper personne. Cependant de longs sifflets venaient de percer l'air en amont du fleuve. Bientt le _Shannon _apparut au dtour d'un coude de la rive droite, un demi-mille au-dessus de Picolata. D'paisses volutes, s'chappant de ses deux chemines, couronnaient les grands arbres que le vent de mer agitait sur la rive oppose. Sa masse mouvante grossissait rapidement. La mare venait de renverser. Le courant de flot, qui avait retard sa descente depuis trois ou quatre heures, la favorisait maintenant en ramenant les eaux du Saint-John vers son embouchure. Enfin la cloche se fit entendre. Les roues, contrebattant la surface du fleuve, arrtrent le _Shannon, _qui vint se ranger prs de l'appontement au rappel de ses amarres. L'embarquement se fit aussitt avec une certaine hte. Un des groupes passa le premier bord, sans que l'autre groupe chercht le devancer. Cela tenait, sans doute, ce que celui-ci attendait un ou plusieurs passagers en retard, qui risquaient de manquer le bateau, car deux ou trois hommes s'en dtachrent pour aller jusqu'au quai de Picolata, en un point o dbouche la route de Saint-Augustine. De l, ils regardaient dans la direction de l'est, en gens visiblement impatients. Et ce n'tait pas sans raison, car le capitaine du _Shannon, _post sur la passerelle, criait: Embarquez! Embarquez! -- Encore quelques minutes, rpondit l'un des individus du second groupe, qui tait rest sur l'appontement. -- Je ne puis attendre, messieurs. -- Quelques minutes! -- Non! Pas une seule! -- Rien qu'un instant! -- Impossible! La mare descend, et je risquerais de ne plus trouver assez d'eau sur la barre de Jacksonville! -- Et, d'ailleurs, dit un des voyageurs, il n'y a aucune raison pour que nous nous soumettions au caprice des retardataires! Celui qui avait fait cette observation tait au nombre des personnes du premier groupe, installes dj sur le rouffle de l'arrire du _Shannon._ C'est mon avis, monsieur Burbank, rpondit le capitaine. Le service avant tout... Allons, messieurs, embarquez, ou je vais donner l'ordre de larguer les amarres! Dj les mariniers se prparaient repousser le steam-boat au large de l'appontement, pendant que des jets sonores s'chappaient du sifflet vapeur. Un cri arrta la manoeuvre. Voil Texar!... Voil Texar! Une voiture, lance fond de train, venait d'apparatre au tournant du quai de Picolata. Les quatre mules, qui composaient l'attelage, s'arrtrent la coupe de l'appontement. Un homme en descendit. Ceux de ses compagnons, qui taient alls jusqu' la route, le rejoignirent en courant. Puis, tous s'embarqurent. Un instant de plus, Texar, et tu ne partais pas, ce qui et t trs contrariant! dit l'un d'eux. -- Oui! Tu n'aurais pu, avant deux jours, tre de retour ... o?... Nous le saurons quand tu voudras le dire! ajouta un autre. -- Et si le capitaine et cout cet insolent James Burbank, reprit un troisime, le _Shannon _serait dj un bon quart de mille au-dessous de Picolata! Texar venait de monter sur le rouffle de l'avant, accompagn de ses amis. Il se contenta de regarder James Burbank, dont il n'tait spar que par la passerelle. S'il ne pronona pas une parole, le regard qu'il jeta et suffi faire comprendre qu'il existait quelque haine implacable entre ces deux hommes. Quant James Burbank, aprs avoir regard Texar en face, il lui tourna le dos, et il alla s'asseoir l'arrire du rouffle, o les siens avaient dj pris place. Pas content, le Burbank! dit un des compagnons de Texar. Cela se comprend. Il en a t pour ses frais de mensonges, et le recorder a fait justice de ses faux tmoignages... -- Mais non de sa personne, rpondit Texar, et de cette justice- l, je m'en charge! Cependant le _Shannon _avait largu ses amarres. L'avant, cart par de longues gaffes, prit alors le fil du courant. Puis, pouss par ses puissantes roues auxquelles la mare descendante venait en aide, il fila rapidement entre les rives du Saint-John. On sait ce que sont ces bateaux vapeur, destins faire le service des fleuves amricains. Vritables maisons plusieurs tages, couronns de larges terrasses, ils sont domins par les deux chemines de la chaufferie, places en abord, et par les mts de pavillon qui supportent la filire des tentes. Sur l'Hudson comme sur le Mississipi, ces steam-boats, sortes de palais maritimes, pourraient contenir la population de toute une bourgade. Il n'en fallait pas tant pour les besoins du Saint-John et des cits floridiennes. Le _Shannon _n'tait qu'un htel flottant, bien que, dans sa disposition intrieure et extrieure, il ft le similaire des _Kentucky _et des _Dean Richmond._ Le temps tait magnifique. Le ciel trs bleu se tachetait de quelques lgres ouates de vapeur, parpilles l'horizon. Sous cette latitude du trentime parallle, le mois de fvrier est presque aussi chaud dans le Nouveau-Monde qu'il l'est dans l'Ancien, sur la limite des dserts du Sahara. Toutefois, une lgre brise de mer temprait ce que ce climat aurait pu avoir d'excessif. Aussi la plupart des passagers du _Shannon _taient- ils rests sur les rouffles, afin d'y respirer les vives senteurs que le vent apportait des forts riveraines. Les obliques rayons du soleil ne pouvaient les atteindre derrire les baldaquins des tentes, agits comme des punkas indoues par la rapidit du steam- boat. Texar et les cinq ou six compagnons qui s'taient embarqus avec lui avaient jug bon de descendre dans un des box du dining-room. L, en buveurs, le gosier fait aux fortes liqueurs des bars amricains, ils vidaient des verres entiers de gin, de bitter et de bourbon-whiskey. C'taient, en somme, des gens assez grossiers, peu comme il faut de tournure, rudes de propos, plus vtus de cuir que de drap, habitus vivre plutt au milieu des forts que dans les villes floridiennes. Texar paraissait avoir sur eux un droit de supriorit, d, sans doute, l'nergie de son caractre non moins qu' l'importance de sa situation ou de sa fortune. Aussi, puisque Texar ne parlait pas, ses sides restaient silencieux, et employaient boire le temps qu'ils ne passaient point causer. Cependant Texar, aprs avoir parcouru d'un oeil distrait un des journaux qui tranaient sur les tables du dining-room, venait de le rejeter, disant: C'est dj vieux, tout cela! -- Je le crois bien! rpondit un de ses compagnons. Un numro qui a trois jours de date! -- Et, en trois jours, il se passe tant de choses depuis qu'on se bat nos portes! ajouta un autre. -- O en est-on de la guerre? demanda Texar. -- En ce qui nous concerne plus particulirement, Texar, voici o on en est: le gouvernement fdral, dit-on, s'occupe de prparer une expdition contre la Floride. Par consquent, il faut s'attendre, sous peu, une invasion des nordistes! -- Est-ce certain? -- Je ne sais, mais le bruit en a couru Savannah, et on me l'a confirm Saint-Augustine. -- Eh! qu'ils viennent donc, ces fdraux, puisqu'ils ont la prtention de nous soumettre! s'cria Texar, en accentuant sa menace d'un coup de poing, dont la violence fit sauter verres et bouteilles sur la table. Oui! Qu'ils viennent! On verra si les propritaires d'esclaves de la Floride se laisseront dpouiller par ces voleurs d'abolitionnistes! Cette rponse de Texar aurait appris deux choses quiconque n'et pas t au courant des vnements dont l'Amrique tait le thtre cette poque: d'abord que la guerre de Scession, dclare, en fait, par le coup de canon tir sur le fort Sumter, le 11 avril 1861, tait alors dans sa priode la plus aigu, car elle s'tendait presque aux dernires limites des tats du Sud; ensuite que Texar, partisan de l'esclavage, faisait cause commune avec l'immense majorit de la population des territoires esclaves. Et prcisment, bord du _Shannon, _plusieurs reprsentants des deux partis se trouvaient en prsence: d'une part -- suivant les diverses appellations qui leur furent donnes pendant cette longue lutte --, des nordistes, anti-esclavagistes, abolitionnistes ou fdraux; de l'autre, des sudistes, esclavagistes, scessionnistes ou confdrs. Une heure aprs, Texar et les siens, plus que suffisamment abreuvs, se levrent pour remonter sur le pont suprieur du _Shannon. _On avait dj dpass, du ct de la rive droite, la crique Trent et la crique des Six-Milles, qui introduisent les eaux du fleuve, l'une, jusqu' la limite d'une paisse cyprire, l'autre, jusqu'aux vastes marais des Douze-Milles, dont le nom indique l'tendue. Le steam-boat naviguait alors entre deux bordures d'arbres magnifiques, des tulipiers, des magnolias, des pins, des cyprs, des chnes-verts, des yuccas, et nombre d'autres d'une venue superbe, dont les troncs disparaissaient sous l'inextricable fouillis des azales et des serpentaires. Parfois, l'ouvert des criques par lesquelles s'alimentent les plaines marcageuses des comts de Saint-Jean et de Duval, une forte odeur de musc imprgnait l'atmosphre. Elle ne venait point de ces arbustes, dont les manations sont si pntrantes sous ce climat, mais bien des alligators qui s'enfuyaient sous les hautes herbes au bruyant passage du _Shannon. _Puis, c'taient des oiseaux de toutes sortes, des pics, des hrons, des jacamars, des butors, des pigeons tte blanche, des orphes, des moqueurs, et cent autres, varis de forme et de plumage, tandis que l'oiseau-chat reproduisait tous les bruits du dehors avec sa voix de ventriloque -- mme ce cri du coq fraise, sonore comme la note cuivre d'une trompette, dont le chant se fait entendre jusqu' la distance de quatre cinq milles. Au moment o Texar franchissait la dernire marche du capot pour prendre place sur le rouffle, une femme allait descendre dans l'intrieur du salon. Elle recula ds qu'elle se vit en face de cet homme. C'tait une mtisse, au service de la famille Burbank. Son premier mouvement avait t celui d'une invincible rpulsion en se trouvant l'improviste devant cet ennemi dclar de son matre. Sans s'arrter au mauvais regard que lui lana Texar, elle se rejeta de ct. Lui, haussant alors les paules, se retourna vers ses compagnons. Oui, c'est Zermah, s'cria-t-il, une des esclaves de ce James Burbank, qui prtend n'tre pas partisan de l'esclavage! Zermah ne rpondit rien. Lorsque l'entre du rouffle fut libre, elle descendit au grand salon du _Shannon, _sans paratre attacher la moindre importance ce propos. Quant Texar, il se dirigea vers l'avant du steam-boat. L, aprs avoir allum un cigare, sans plus s'occuper de ses compagnons qui l'avaient suivi, il parut observer avec une certaine attention la rive gauche du Saint-John sur la lisire du comt de Putnam. Pendant ce temps, l'arrire du _Shannon, _on causait aussi des choses de la guerre. Aprs le dpart de Zermah, James Burbank tait rest seul avec les deux amis qui l'avaient accompagn Saint-Augustine. L'un tait son beau-frre, M. Edward Carrol, l'autre, un Floridien qui demeurait Jacksonville, M. Walter Stannard. Eux aussi parlaient avec une certaine animation de la lutte sanglante, dont l'issue tait une question de vie ou de mort pour les tats-Unis. Mais, on le verra, James Burbank, pour en juger les rsultats, l'apprciait autrement que Texar. J'ai hte, dit-il, d'tre de retour Camdless-Bay. Nous sommes partis depuis deux jours. Peut-tre est-il arriv quelques nouvelles de la guerre? Peut-tre Dupont et Sherman sont-ils dj matres de Port-Royal et des les de la Caroline du Sud? -- En tout cas, cela ne peut tarder, rpondit Edward Carrol, et je serais bien tonn si le prsident Lincoln ne songeait pas pousser la guerre jusqu'en Floride. -- Il ne sera pas trop tt! reprit James Burbank. Oui! Il n'est que temps d'imposer les volonts de l'Union tous ces sudistes de la Gorgie et de la Floride, qui se croient trop loigns pour tre jamais atteints! Vous voyez quel degr d'insolence cela peut conduire des gens sans aveu comme ce Texar! Il se sent soutenu par les esclavagistes du pays, il les excite contre nous, hommes du Nord, dont la situation, de plus en plus difficile, subit les contre-coups de la guerre! -- Tu as raison, James, reprit Edward Carrol. Il importe que la Floride rentre au plus tt sous l'autorit du gouvernement de Washington. Oui! il me tarde que l'arme fdrale y vienne faire la loi, ou nous serons forcs d'abandonner nos plantations. -- Ce ne peut plus tre qu'une question de jours, mon cher Burbank, rpondit Walter Stannard. Avant-hier, lorsque j'ai quitt Jacksonville, les esprits commenaient s'inquiter des projets que l'on prte au commodore Dupont de franchir les passes du Saint-John. Et cela a fourni un prtexte pour menacer ceux qui ne pensent point comme les partisans de l'esclavage. Je crains bien que quelque meute ne tarde pas renverser les autorits de la ville au profit d'individus de la pire espce! -- Cela ne m'tonne pas, rpondit James Burbank. Aussi, devons- nous attendre de bien mauvais jours aux approches de l'arme fdrale! Mais il est impossible de les viter. -- Que faire, d'ailleurs? reprit Walter Stannard. S'il se trouve Jacksonville et mme en certains points de la Floride, quelques braves colons qui pensent comme nous sur cette question de l'esclavage, ils ne sont pas assez nombreux pour pouvoir s'opposer aux excs des scessionnistes. Nous ne devons compter, pour notre scurit, que sur l'arrive des fdraux, et encore serait-il souhaiter, si leur intervention est dcide, qu'elle ft excute promptement. -- Oui!... Qu'ils viennent donc, s'cria James Burbank, et qu'ils nous dlivrent de ces mauvais drles! On verra bientt si les hommes du Nord, que leurs intrts de famille ou de fortune obligeaient, pour vivre au milieu d'une population esclavagiste, se conformer aux usages du pays, taient en droit de tenir ce langage et n'avaient pas lieu de tout craindre. Ce que James Burbank et ses amis pensaient de la guerre tait vrai. Le gouvernement fdral prparait une expdition dans le but de soumettre la Floride. Il ne s'agissait pas tant de s'emparer de l'tat ou de l'occuper militairement, que d'en fermer toutes les passes aux contrebandiers, dont le mtier consistait forcer le blocus maritime, autant pour exporter les productions indignes que pour introduire des armes et munitions. Aussi le _Shannon _ne se hasardait-il plus desservir les ctes mridionales de la Gorgie, qui taient alors au pouvoir des gnraux nordistes. Par prudence, il s'arrtait sur la frontire, un peu au del de l'embouchure du Saint-John, vers le nord de l'le Amlia, ce port de Fernandina, d'o part le chemin de fer de Cedar-Keys qui traverse obliquement la pninsule floridienne pour aboutir au golfe du Mexique. Plus haut que l'le Amlia et le rio de Saint- Mary, le _Shannon _et couru le risque d'tre captur par les navires fdraux, qui surveillaient incessamment cette portion du littoral. Il s'en suit donc que les passagers du steam-boat taient principalement ceux des Floridiens que leurs affaires n'obligeaient point se rendre au del des frontires de la Floride. Tous demeuraient dans les villes, bourgs ou hameaux, btis sur les rives du Saint-John ou de ses affluents, et, pour la plupart, soit Saint-Augustine, soit Jacksonville. En ces diverses localits, ils pouvaient dbarquer par les appontements placs aux escales, ou en se servant de ces estacades de bois, ces piers, tablis la mode anglaise, qui les dispensaient de recourir aux embarcations du fleuve. L'un des passagers du steam-boat, cependant, allait l'abandonner en pleine rivire. Son projet tait, sans attendre que le _Shannon _se ft arrt l'une des escales rglementaires, de dbarquer sur un endroit de la rive, o il n'y avait en vue ni un village quelconque ni une maison isole, pas mme une cabane de chasse ou de pche. Ce passager tait Texar. Vers six heures du soir, le _Shannon _lana trois aigus coups de sifflet. Ses roues furent presque aussitt stoppes, et il se laissa descendre au courant, qui est trs modr sur cette partie du fleuve. Il se trouvait alors par le travers de la Crique-Noire. Cette crique est une profonde chancrure, vide dans la rive gauche, au fond de laquelle se jette un petit rio sans nom, qui passe au pied du fort Heilman, presque la limite des comts de Putnam et de Duval. Son troite ouverture disparat tout entire sous une vote de ramures paisses, dont le feuillage s'entremle comme la trame d'un tissu trs serr. Cette sombre lagune est, pour ainsi dire, inconnue des gens du pays. Personne n'a jamais tent de s'y introduire, et personne ne savait qu'elle servt de demeure ce Texar. Cela tient ce que la rive du Saint-John, l'ouverture de la Crique-Noire, ne semble tre interrompue en aucun point de ses berges. Aussi, avec la nuit qui tombait rapidement, fallait-il tre un marinier trs pratique de cette tnbreuse crique pour s'y introduire dans une embarcation. Aux premiers coups de sifflet du _Shannon, _un cri avait rpondu immdiatement -- par trois fois. La lueur d'un feu, qui brillait entre les grandes herbes de la rive, s'tait mise en mouvement. Cela indiquait qu'un canot s'avanait pour accoster le steam-boat. Ce n'tait qu'un squif -- petite embarcation d'corce qu'une simple pagaie suffit diriger et conduire. Bientt ce squif ne fut plus qu' une demi-encablure du _Shannon._ Texar s'avana alors vers la coupe du rouffle de l'avant, et, se faisant un porte-voix de sa main: Aoh? hla-t-il. -- Aoh! lui fut-il rpondu. -- C'est toi, Squamb? -- Oui, matre! -- Accoste! Le squif accosta. la clart du fanal attach au bout de son trave, on put voir l'homme qui la manoeuvrait. C'tait un Indien, noir de tignasse, nu jusqu' la ceinture, -- un homme solide, en juger par le torse qu'il montrait aux lueurs du fanal. ce moment, Texar se retourna vers ses compagnons et leur serra la main en disant un au revoir significatif. Aprs avoir jet un regard menaant du ct de M. Burbank, il descendit l'escalier, plac l'arrire du tambour de la roue de bbord, et rejoignit l'Indien Squamb. En quelques tours de roues, le steam-boat se fut loign du squif, et personne bord ne put souponner que la lgre embarcation allait se perdre sous les obscurs fouillis de la rive. Un coquin de moins bord! dit alors Edward Carrol, sans se proccuper d'tre entendu des compagnons de Texar. -- Oui, rpondit James Burbank, et, c'est en mme temps, un dangereux malfaiteur. Pour moi, je n'ai aucun doute cet gard, bien que le misrable ait toujours su se tirer d'affaire par ses alibis vritablement inexplicables! -- En tout cas, dit M. Stannard, si quelque crime est commis, cette nuit, aux environs de Jacksonville, on ne pourra pas l'en accuser, puisqu'il a quitt le _Shannon!_ -- Je n'en sais rien! rpliqua James Burbank. On me dirait qu'on l'a vu voler ou assassiner, au moment o nous parlons, cinquante milles dans le nord de la Floride, que je n'en serais pas autrement surpris! Il est vrai, s'il parvenait prouver qu'il n'est pas l'auteur de ce crime, cela ne me surprendrait pas davantage, aprs ce qui s'est pass! -- Mais, c'est trop nous occuper de cet homme. Vous retournez Jacksonville, Stannard? -- Ce soir mme. -- Votre fille vous y attend? -- Oui, et j'ai hte de la rejoindre. -- Je le comprends, rpondit James Burbank. Et quand comptez-vous nous rejoindre Camdless-Bay? -- Dans quelques jours. -- Venez donc le plus tt que vous pourrez, mon cher Stannard. Vous le savez, nous sommes la veille d'vnements trs srieux, qui s'aggraveront encore l'approche des troupes fdrales. Aussi, je me demande si votre fille Alice et vous ne seriez pas plus en sret dans notre habitation de Castle-House qu'au milieu de cette ville, o les sudistes sont capables de se porter tous les excs! -- Bon! est-ce que je ne suis pas du Sud, mon cher Burbank? -- Sans doute, Stannard, mais vous pensez et vous agissez comme si vous tiez du Nord! Une heure aprs, le _Shannon, _emport par le jusant devenu de plus en plus rapide, dpassait le petit hameau de Mandarin, juch sur une verdoyante colline. Puis, cinq six milles au-dessous, il s'arrtait prs de la rive droite du fleuve. L tait tabli un quai d'embarquement que les navires peuvent accoster pour y prendre charge. Un peu au-dessus dbordait un pier lgant, lgre passerelle de bois, suspendue la courbe de deux cbles de fer. C'tait le dbarcadre de Camdless-Bay. l'extrmit du pier attendaient deux Noirs, munis de fanaux, car la nuit tait dj trs sombre. James Burbank prit cong de M. Stannard, et, suivi d'Edward Carrol, il s'lana sur la passerelle. Derrire lui marchait la mtisse Zermah, qui rpondit de loin une voix enfantine: Me voil, Dy!... Me voil! -- Et pre?... -- Pre aussi! Les fanaux s'loignrent, et le _Shannon _reprit sa marche, en obliquant vers la rive gauche. Trois milles au del de Camdless- Bay, de l'autre ct du fleuve, il s'arrtait l'appontement de Jacksonville, afin de mettre terre le plus grand nombre de ses passagers. L, Walter Stannard dbarqua en mme temps que trois ou quatre de ces gens, dont Texar s'tait spar, une heure et demie avant, lorsque l'Indien tait venu le prendre avec le squif. Il ne restait plus qu'une demi-douzaine de voyageurs bord du steam- boat, les uns destination de Pablo, petit bourg, bti prs du phare qui s'lve l'entre des bouches du Saint-John, les autres destination de l'le Talbot, situe au large de l'ouverture des passes de ce nom, les derniers, enfin, destination du port de Fernandina. Le _Shannon _continua donc battre les eaux du fleuve, dont il put franchir la barre sans accidents. Une heure aprs, il avait disparu au tournant de la crique Trout, o le Saint-John mle ses lames dj houleuses la houle de l'Ocan. II Camdless-Bay Camdless-Bay, tel tait le nom de la plantation qui appartenait James Burbank. C'est l que le riche colon demeurait avec toute sa famille. Ce nom de Camdless venait d'une des criques du Saint- John, qui s'ouvre un peu en amont de Jacksonville et sur la rive oppose du fleuve. Par suite de cette proximit, on pouvait communiquer facilement avec la cit floridienne. Une bonne embarcation, un vent de nord ou de sud, en profitant du jusant pour aller ou du flot pour revenir, il ne fallait pas plus d'une heure pour franchir les trois milles, qui sparent Camdless-Bay de ce chef-lieu du comt de Duval. James Burbank possdait une des plus belles proprits du pays. Riche par lui-mme et par sa famille, sa fortune se compltait encore d'immeubles importants, situs dans l'tat de New-Jersey, qui confine l'tat de New-York. Cet emplacement, sur la rive droite du Saint-John, avait t trs heureusement choisi pour y fonder un tablissement d'une valeur considrable. Aux heureuses dispositions dj fournies par la nature, la main de l'homme n'avait rien eu reprendre. Ce terrain se prtait de lui-mme tous les besoins d'une vaste exploitation. Aussi la plantation de Camdless-Bay, dirige par un homme intelligent, actif, dans toute la force de l'ge, bien second de son personnel, et auquel les capitaux ne manquaient point, tait-elle en parfait tat de prosprit. Un primtre de douze milles, une surface de quatre mille acres[1], telle tait la contenance superficielle de cette plantation. S'il en existait de plus grandes dans les tats du sud de l'Union, il n'en tait pas de mieux amnages. Maison d'habitation, communs, curies, tables, logements pour les esclaves, btiments d'exploitation, magasins destins contenir les produits du sol, chantiers disposs pour leur manipulation, ateliers et usines, railways convergeant de la priphrie du domaine vers le petit port d'embarquement, routes pour les charrois, tout tait merveilleusement compris au point de vue pratique. Que ce fut un Amricain du Nord qui et conu, ordonn, excut ces travaux, cela se voyait ds le premier coup d'oeil. Seuls, les tablissements de premier ordre de la Virginie ou des Carolines eussent pu rivaliser avec le domaine de Camdless-Bay. En outre, le sol de la plantation comprenait des high-hummoks, hautes terres naturellement appropries la culture des crales, des low- hummoks, basses terres qui conviennent plus spcialement la culture des cafiers et des cacaoyers, des marshs, sortes de savanes sales, o prosprent les rizires et les champs de cannes sucre. On le sait, les cotons de la Gorgie et de la Floride sont des plus apprcis sur les divers marchs de l'Europe et de l'Amrique, grce la longueur et la qualit de leurs soies. Aussi, les champs de cotonniers, avec leurs plants dessins en lignes rgulirement espaces, leurs feuilles d'un vert tendre, leurs fleurs de ce jaune o l'on retrouve la pleur des mauves, produisaient-ils un des plus importants revenus de la plantation. l'poque de la rcolte, ces champs, d'une superficie d'un acre un acre et demi, se couvraient de cases o demeuraient alors les esclaves, femmes et enfants, chargs de cueillir les capsules et d'en tirer les flocons, -- travail trs dlicat qui ne doit point en altrer les fibres. Ce coton, sch au soleil, nettoy par le moulinage au moyen de roues dents et de rouleaux, comprim la presse hydraulique, mis en ballots cercls de fer, tait ainsi emmagasin pour l'exportation. Les navires voile ou vapeur pouvaient venir prendre chargement de ces ballots au port mme de Camdless-Bay. Concurremment avec les cotonniers, James Burbank exploitait aussi de vastes champs de cafiers et de cannes sucre. Ici, c'taient des rserves de mille douze cents arbustes, hauts de quinze vingt pieds, semblables par leurs fleurs des jasmins d'Espagne, et dont les fruits, gros comme une petite cerise, contiennent les deux grains qu'il n'y a plus qu' extraire et faire scher. L, c'taient des prairies, on pourrait dire des marais, hrisss de milliers de ces longs roseaux, hauts de neuf dix-huit pieds, dont les panaches se balancent comme les cimiers d'une troupe de cavalerie en marche. Objet de soins tout spciaux Camdless-Bay, cette rcolte de cannes donnait le sucre sous forme d'une liqueur que la raffinerie, trs en progrs dans les tats du Sud, transformait en sucre raffin; puis, comme produits drivs, les sirops qui servent la fabrication du tafia ou du rhum, et le vin de canne, mlange de la liqueur saccharine avec du jus d'ananas et d'oranges. Bien que moins importante, si on la comparait celle des cotonniers, cette culture ne laissait pas d'tre trs fructueuse. Quelques enclos de cacaoyers, des champs de mas, d'ignames, de patates, de bl indien, de tabac, deux ou trois centaines d'acres en rizires, apportaient encore un large tribut de bnfices l'tablissement de James Burbank. Mais il se faisait encore une autre exploitation qui procurait des gains au moins gaux ceux de l'industrie cotonnire. C'tait le dfrichement des inpuisables forts dont la plantation tait couverte. Sans parler du produit des cannelliers, des poivriers, des orangers, des citronniers, des oliviers, des figuiers, des manguiers, des jaquiers, ni du rendement de presque tous les arbres fruits de l'Europe, dont l'acclimatement est superbe en Floride, ces forts taient soumises une coupe rgulire et constante. Que de richesses en campche, en gazumas ou ormes du Mexique, maintenant employs tant d'usages, en baobabs, en bois corail tiges et fleurs d'un rouge de sang, en paviers, sortes de marronniers fleurs jaunes, en noyers noirs, en chnes-verts, en pins australs, qui fournissent d'admirables chantillons pour la charpente et la mture, en pachiriers, dont le soleil de midi fait clater les graines comme autant de ptards, en pins- parasols, en tulipiers, sapins, cdres et surtout en cyprs, cet arbre si rpandu la surface de la pninsule qu'il y forme des forts dont la longueur va de soixante cent milles. James Burbank avait d crer plusieurs scieries importantes en divers points de la plantation. Des barrages, tablis sur quelques-uns des rios, tributaires du Saint-John, convertissaient en chute leur cours paisible, et ces chutes donnaient largement la force mcanique que ncessitait le dbit des poutres, madriers ou planches, dont cent navires auraient pu prendre, chaque anne, des cargaisons entires. Il faut citer, en outre, de vastes et grasses prairies, qui nourrissaient des chevaux, des mules, et un nombreux btail, dont les produits subvenaient tous les besoins agricoles. Quant aux volatiles d'espces si varies, qui habitaient les bois ou couraient les champs et les plaines, on imaginerait difficilement quel point ils pullulaient Camdless-Bay -- comme dans toute la Floride, d'ailleurs. Au-dessus des forts planaient les aigles tte blanche, de grande envergure, dont le cri aigu ressemble la fanfare d'une trompette fle, des vautours, d'une frocit peu ordinaire, des butors gants, au bec pointu comme une baonnette. Sur la rive du fleuve, entre les grands roseaux de la berge, sous l'entrecroisement des bambous gigantesques, vivaient des flamants ross ou carlates, des ibis tout blancs qu'on et dit envols de quelque monolithe gyptien, des plicans de taille colossale, des myriades de sternes, des hirondelles de mer de toutes sortes, des crabiers vtus d'une huppe et d'une pelisse verte, des courlans, au plumage de pourpre, au duvet brun et tachet de points blanchtres, des jacamars, martins-pcheurs reflets dors, tout un monde de plongeons, de poules d'eau, de canards widgeons appartenant l'espce des siffleurs, des sarcelles, des pluviers, sans compter les ptrels, les puffins, les becs-en-ciseaux, les corbeaux de mer, les mouettes, les paille-en-queue, qu'un coup de vent suffisait chasser jusqu'au Saint-John, et parfois mme des exocets ou poissons-volants, qui sont de bonne prise pour les gourmets. travers les prairies pullulaient les bcassines, les bcasseaux, les courlis, les barges marbres, les poules sultanes au plumage la fois rouge, bleu, vert, jaune et blanc comme une palette volante, les coqs fraise, les perdrix ou colins-ous, les cureuils gristres, les pigeons tte blanche et pattes rouges; puis, comme quadrupdes comestibles, des lapins queue longue, intermdiaires entre le lapin et le livre d'Europe, des daims par hardes; enfin des raccoons ou ratons-laveurs, des tortues, des ichneumons, et aussi, par malheur, trop de serpents d'espce venimeuse. Tels taient les reprsentants du rgne animal sur ce magnifique domaine de Camdless-Bay, -- sans compter les Ngres, mles et femelles, asservis pour les besoins de la plantation. Et de ces tres humains, que fait donc cette monstrueuse coutume de l'esclavage, si ce n'est des animaux, achets ou vendus comme btes de somme? Comment James Burbank, un partisan des doctrines anti- esclavagistes, un nordiste qui n'attendait que le triomphe du Nord, n'avait-il donc pas encore affranchi les esclaves de sa plantation? Hsiterait-il le faire, ds que les circonstances le permettraient? Non, certes! Et ce n'tait plus qu'une question de semaines, de jours peut-tre, puisque l'arme fdrale occupait dj quelques points rapprochs de l'tat limitrophe et se prparait oprer en Floride. Dj, d'ailleurs, James Burbank avait pris Camdless-Bay toutes les mesures qui pouvaient amliorer le sort de ses esclaves. Ils taient environ sept cents noirs des deux sexes, proprement logs dans de larges baraccons[2], entretenus avec soin, nourris leur convenance, ne travaillant que dans la limite de leurs forces. Le rgisseur-gnral et les sous-rgisseurs de la plantation avaient ordre de les traiter avec justice et douceur. Aussi, les divers services n'en taient-ils que mieux remplis, bien que depuis longtemps les chtiments corporels ne fussent plus en usage Camdless-Bay. Contraste frappant avec les habitudes de la plupart des autres plantations floridiennes, et systme qui n'tait pas vu sans dfaveur par les voisins de James Burbank. De l, comme on va s'en rendre compte, une situation trs difficile dans le pays, surtout cette poque o le sort des armes allait trancher la question de l'esclavage. Le nombreux personnel de la plantation tait log dans des cases saines et confortables. Groupes par cinquantaines, ces cases formaient une dizaine de hameaux, autrement dit baraccons, agglomrs le long des eaux courantes. L, ces Noirs vivaient avec leurs femmes et leurs enfants. Chaque famille tait autant que possible affecte au mme service des champs, des forts ou des usines, de manire que ses membres ne fussent point disperss, aux heures de travail. la tte de ces divers hameaux, un sous- rgisseur, faisant les fonctions de grant, pour ne pas dire de maire, administrait sa petite commune, qui relevait du chef-lieu de canton. Ce chef-lieu, c'tait le domaine priv de Camdless-Bay, enferm dans un primtre de hautes palissades, dont les palanques, sortes de pieux jointifs, plants verticalement, se cachaient demi sous la verdure de l'exubrante vgtation floridienne. L s'levait l'habitation particulire de la famille Burbank. Moiti maison, moiti chteau, cette habitation avait reu et mritait le nom de Castle-House. Depuis bien des annes, Camdless-Bay appartenait aux anctres de James Burbank. une poque o les dprdations des Indiens taient craindre, ses possesseurs avaient d en fortifier la principale demeure. Le temps n'tait pas loign o le gnral Jessup dfendait encore la Floride contre les Sminoles. Pendant longtemps, les colons avaient eu terriblement souffrir de ces nomades. Non seulement le vol les dpouillait, mais le meurtre ensanglantait leurs habitations que l'incendie dtruisait ensuite. Les villes elles-mmes furent plus d'une fois menaces de l'invasion et du pillage. En maint endroit s'lvent des ruines que ces sanguinaires Indiens ont laisses aprs leur passage. moins de quinze milles de Camdless-Bay, prs du hameau de Mandarin, on montre encore la maison de sang, dans laquelle un colon, M. Motte, sa femme et ses trois jeunes filles, avaient t scalps, puis massacrs par ces bandits. Mais, actuellement, la guerre d'extermination entre l'homme blanc et l'homme rouge est finie. Les Sminoles, vaincus finalement, ont d se rfugier au loin, vers l'ouest du Mississipi. On n'entend plus parler d'eux, sauf de quelques bandes qui errent encore dans la portion marcageuse de la Floride mridionale. Le pays n'a donc plus rien craindre de ces froces indignes. On comprend ds lors que les habitations des colons eussent t construites de manire pouvoir tenir contre une attaque soudaine des Indiens, et rsister en attendant l'arrive des bataillons de volontaires, enrgiments dans les villes ou hameaux du voisinage. Ainsi avait-il t fait du chteau de Castle-House. Castle-House s'levait sur un lger renflement du sol, au milieu d'un parc rserv, d'une superficie de trois acres, qui s'arrondissait quelques centaines de yards en arrire de la rive du Saint-John. Un cours d'eau, assez profond, entourait ce parc, dont une haute enceinte de palanques compltait la dfense, et il ne donnait entre que par un seul ponceau, jet sur le rio circulaire. En arrire du mamelon, un ensemble de beaux arbres, groups par masses, redescendaient les pentes du parc, auquel ils faisaient un large cadre de verdure. Une frache avenue de bambous, dont les tiges se croisaient en nervures ogivales, formait une longue nef, qui se dveloppait depuis le dbarcadre du petit port de Camdless-Bay jusqu'aux premires pelouses. Au- dedans, sur tout l'espace laiss libre entre les arbres, s'tendaient de verdoyants gazons, coups de larges alles, bordes de barrires blanches, qui se terminaient par une esplanade sable devant la faade principale de Castle-House. Ce chteau, assez irrgulirement dessin, offrait beaucoup d'imprvu dans l'ensemble de sa construction et non moins de fantaisie dans ses dtails. Mais, pour le cas o des assaillants eussent forc les palanques du parc, il aurait pu -- chose importante surtout -- se dfendre rien que par lui-mme et soutenir un sige de quelques heures. Ses fentres du rez-de- chausse taient grillages de barreaux de fer. La porte principale, sur la faade antrieure, avait la solidit d'une herse. En de certains points, au fate des murailles, bties avec une sorte de pierre marmorenne, se dressaient plusieurs poivrires en encorbellement, qui rendaient la dfense plus facile, puisqu'elles permettaient de prendre en flanc les agresseurs. En somme, avec ses ouvertures rduites au strict ncessaire, son donjon central qui le dominait et sur lequel se dployait le pavillon toile des tats-Unis, ses lignes de crneaux dont certaines artes taient pourvues, l'inclinaison de ses murs leur base, ses toits levs, ses pinacles multiples, l'paisseur de ses parois travers lesquelles se creusaient et l un certain nombre d'embrasures, cette habitation ressemblait plus un chteau fort qu' un cottage ou une maison de plaisance. On l'a dit, il avait fallu le btir ainsi pour la sret de ceux qui l'habitaient l'poque o se faisaient ces sauvages incursions des Indiens sur le territoire de la Floride. Il existait mme un tunnel souterrain, qui, aprs avoir pass sous la palissade et le rio circulaire, mettait Castle-House en communication avec une petite crique du Saint-John, nomme crique Marino. Ce tunnel aurait pu servir quelque secrte vasion en cas d'extrme danger. Certainement, au temps actuel, les Sminoles, repousss de la pninsule, n'taient plus craindre, et cela depuis une vingtaine d'annes. Mais savait-on ce que rservait l'avenir? Et ce danger que James Burbank n'avait plus redouter de la part des Indiens, qui sait s'il ne viendrait pas de la part de ses compatriotes? N'tait-il pas lui, nordiste isol au fond de ces tats du sud, expos toutes les phases d'une guerre civile, qui avait t si sanglante jusqu'alors, si fconde en reprsailles? Toutefois, cette ncessit de pourvoir la sret de Castle-House n'avait point nui au confort intrieur. Les salles taient vastes, les appartements luxueux et superbement amnags. La famille Burbank y trouvait, au milieu d'un site admirable, toutes les aises, toutes les satisfactions morales que peut donner la fortune, quand elle est unie un vritable sens artiste chez ceux qui la possdent. En arrire du chteau, dans le parc rserv, de magnifiques jardins se dveloppaient jusqu' la palissade, dont les palanques disparaissaient sous les arbustes grimpants et les sarments de la grenadille, o les oiseaux-mouches voltigeaient par myriades. Des massifs d'orangers, des corbeilles d'oliviers, de figuiers, de grenadiers, de pontdries aux bouquets d'azur, des groupes de magnolias, dont les calices teintes de vieil ivoire parfumaient l'air, des buissons de palmiers sabal, agitant leurs ventails sous la brise, des guirlandes de coboeas aux nuances violettes, des touffes de tupas rosettes vertes, de yuccas avec leur cliquetis de sabres acrs, de rhododendrons ross, des buissons de myrtes et de pamplemousses, enfin tout ce que peut produire la flore d'une zone qui touche au Tropique, tait runi dans ces parterres pour la jouissance de l'odorat et le plaisir des yeux. la limite de l'enceinte, sous le dme des cyprs et des baobabs, taient enfouies les curies, les remises, les chenils, les amnagements de la laiterie et des basses-cours. Grce la ramure de ces beaux arbres, impntrable mme au soleil de cette latitude, les animaux domestiques n'avaient rien craindre des chaleurs de l't. Drives des rios voisins, les eaux courantes y maintenaient une agrable et saine fracheur. On le voit, ce domaine priv, spcial aux htes de Camdless-Bay, c'tait une enclave merveilleusement agence au milieu du vaste tablissement de James Burbank. Ni le tapage des moulins coton, ni les frmissements des scieries, ni les chocs de la hache sur les troncs d'arbres, ni aucun de ces bruits que comporte une exploitation si importante, ne parvenaient franchir les palanques de l'enceinte. Seuls, les mille oiseaux de l'ornithologie floridienne pouvaient la dpasser en voltigeant d'arbre en arbre. Mais ces chanteurs ails, dont le plumage rivalise avec les tincelantes fleurs de cette zone, n'taient pas moins bien accueillis que les parfums dont la brise s'imprgnait en caressant les prairies et les forts du voisinage. Telle tait Camdless-Bay, la plantation de James Burbank, et l'une des plus riches de la Floride orientale. III O en est la guerre de Scession Quelques mots sur la guerre de Scession, laquelle cette histoire doit tre intimement mle. Et, tout d'abord, que ceci soit bien tabli ds le dbut: ainsi que l'a dit le comte de Paris, ancien aide de camp du gnral Mac Clellan, dans sa remarquable _Histoire de la guerre civile en Amrique, _cette guerre n'a eu pour cause ni une question de tarifs, ni une diffrence relle d'origine entre le Nord et le Sud. La race anglo-saxonne rgnait galement sur tout le territoire des tats-Unis. Aussi, la question commerciale n'a-t- elle jamais t en jeu dans cette terrible lutte entre frres. C'est l'esclavage qui, prosprant dans une moiti de la rpublique et aboli dans l'autre, y avait cr deux socits hostiles. Il avait profondment modifi les moeurs de celle o il dominait, tout en laissant intactes les formes apparentes du gouvernement. C'est lui qui fut non pas le prtexte ou l'occasion, mais la cause unique de l'antagonisme dont la consquence invitable fut la guerre civile. Dans les tats esclaves, il y avait trois classes. En bas, quatre millions de Ngres asservis, soit le tiers de la population. En haut, la caste des propritaires, relativement peu instruite, riche, ddaigneuse, qui se rservait absolument la direction des affaires publiques. Entre les deux, la classe remuante, paresseuse, misrable, des petits Blancs. Ceux-ci, contre toute attente, se montrrent ardents pour le maintien de l'esclavage, par crainte de voir la classe des Ngres affranchis s'lever leur niveau. Le Nord devait donc trouver contre lui non seulement les riches propritaires, mais aussi ces petits Blancs qui, surtout dans les campagnes, vivaient au milieu de la population serve. La lutte fut donc effroyable. Elle produisit mme dans les familles de telles dissensions que l'on vit des frres combattre, l'un sous le drapeau confdr, l'autre sous le drapeau fdral. Mais un grand peuple ne devait pas hsiter dtruire l'esclavage jusque dans ses racines. Ds le sicle dernier, l'illustre Franklin en avait demand l'abolition. En 1807, Jefferson avait recommand au Congrs de prohiber un trafic dont la moralit, l'honneur et les plus chers intrts du pays exigeaient depuis longtemps la disparition. Le Nord eut donc raison de marcher contre le Sud et de le rduire. D'ailleurs, il allait s'ensuivre une union plus troite entre tous les lments de la rpublique, et la destruction de cette illusion si funeste, si menaante, que chaque citoyen devait d'abord obissance son propre tat, et, seulement en second lieu, l'ensemble de la fdration amricaine. Or, ce fut prcisment en Floride, que se rveillrent les premires questions relatives l'esclavage. Au commencement de ce sicle, un chef indien mtis, nomm Oscola, avait pour femme une esclave marronne, ne dans ces parties marcageuses du territoire floridien qu'on nomme Everglades. Un jour, cette femme fut ressaisie comme esclave et emmene par force. Oscola souleva les Indiens, commena la campagne anti-esclavagiste, fut pris et mourut dans la forteresse o on l'avait enferm. Mais la guerre continua, et, dit l'historien Thomas Higginson, la somme d'argent que ncessita une pareille lutte fut trois fois plus considrable que celle qui avait t jadis paye l'Espagne pour l'acquisition de la Floride. Voici maintenant quels avaient t les dbuts de cette guerre de Scession; puis quel tait l'tat des choses pendant ce mois de fvrier 1862, poque o James Burbank et sa famille allaient prouver des contre-coups si terribles qu'il nous a paru intressant d'en avoir fait l'objet de cette histoire. Le 16 octobre 1859, l'hroque capitaine John Brown, la tte d'une petite troupe d'esclaves fugitifs, s'empare de Harpers-Ferry en Virginie. L'affranchissement des hommes de couleur, tel est son but. Il le proclame hautement. Vaincu par les compagnies de la milice, il est fait prisonnier, condamn mort et pendu Charlestown, le 2 dcembre 1859, avec six de ses compagnons. Le 20 dcembre 1860, une convention se runit dans la Caroline du Sud et adopte d'enthousiasme le dcret de scession. L'anne suivante, le 4 mars 1861, Abraham Lincoln est nomm prsident de la rpublique. Les tats du Sud regardent son lection comme une menace pour l'institution de l'esclavage. Le 11 avril 1861, le fort Sumter, un de ceux qui dfendent la rade de Charlestown, tombe au pouvoir des sudistes, commands par le gnral Beauregard. La Caroline du Nord, la Virginie, l'Arkansas, le Tennessee, adhrent aussitt l'acte sparatiste. Soixante-quinze mille volontaires sont levs par le gouvernement fdral. Tout d'abord, on s'occupe de mettre Washington, la capitale des tats-Unis d'Amrique, l'abri d'un coup de main des confdrs. On ravitaille les arsenaux du Nord qui taient vides, alors que ceux du Sud avaient t largement approvisionns sous la prsidence de Buchanan. Le matriel de guerre se complte au prix des plus extraordinaires efforts. Puis, Abraham Lincoln dclare les ports du Sud en tat de blocus. C'est en Virginie que se passent les premiers faits de guerre. Mac Clellan repousse les rebelles dans l'Ouest. Mais, le 21 juillet, Bull-Run, les troupes fdrales, runies sous les ordres de Mac Dowel, sont mises en droute et s'enfuient jusqu' Washington. Si les sudistes ne tremblent plus pour Richmond, leur capitale, les nordistes ont lieu de trembler pour la capitale de la Rpublique amricaine. Quelques mois aprs, les fdraux sont encore dfaits Ball's-Bluff. Toutefois, cette affaire malheureuse est bientt compense par diverses expditions, qui mirent aux mains des unionistes le fort Hatteras et Port-Royal-Harbour, dont les sparatistes ne parvinrent plus s'emparer. la fin de 1861, le commandement gnral des troupes de l'Union est donn au major- gnral George Mac Clellan. Cependant, cette anne-l, les corsaires esclavagistes ont couru les mers des deux mondes. Ils ont trouv accueil dans les ports de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne et du Portugal, -- faute grave qui, en reconnaissant aux scessionnistes les droits de belligrants, eut pour rsultat d'encourager la course et de prolonger la guerre civile. Puis, vinrent les faits maritimes qui eurent un si grand retentissement. C'est le _Sumter _et son fameux capitaine Semmes. C'est l'apparition du blier _Manassas. _C'est, le 12 octobre, le combat naval la tte des passes du Mississipi. C'est, le 8 novembre, la prise du _Trent, _navire anglais bord duquel le capitaine Wilkes capture les commissaires confdrs -- ce qui faillit amener la guerre entre l'Angleterre et les tats-Unis. Entre-temps, les abolitionnistes et les esclavagistes se livrent de sanglants combats avec des alternatives de succs et de revers jusque dans l'tat du Missouri. Des principaux gnraux du Nord, l'un, Lyon, est tu, ce qui provoque la retraite des fdraux Rolla et la marche de Price avec les troupes confdres vers le Nord. On se bat Frederictown, le 21 octobre, Springfield, le 25, et, le 27, Frmont occupe cette ville avec les fdraux. Au 19 dcembre, le combat de Belmont, entre Grant et Polk, demeure incertain. Enfin, l'hiver, si rigoureux dans ces contres de l'Amrique septentrionale, vient mettre un terme aux oprations. Les premiers mois de l'anne 1862 sont employs en efforts vritablement prodigieux de part et d'autre. Au Nord, le Congrs vote un projet de loi qui lve cinq cent mille volontaires -- ils seront un million la fin de la lutte --, et approuve un emprunt de cinq cent millions de dollars. Les grandes armes sont cres, principalement celle du Potomac. Leurs gnraux sont Banks, Butler, Grant, Sherman, Mac Clellan, Meade, Thomas, Kearney, Halleck, pour ne citer que les plus clbres. Tous les services vont entrer en fonction. Infanterie, cavalerie, artillerie, gnie, sont endivisionns d'une manire peu prs uniforme. Le matriel de guerre se fabrique outrance, carabines Mini et Colt, canons rays des systmes Parrott et Rodman, canons me lisse et columbiads Dahlgren, canons-obusiers, canons- revolvers, obus Shrapnell, parcs de sige. On organise la tlgraphie et l'arostation militaire, le reportage des grands journaux, les transports qui seront faits par vingt mille chariots attels de quatre-vingt-quatre mille mules. On runit des approvisionnements de toutes sortes, sous la direction du chef de l'ordonnance. On construit de nouveaux navires du type blier, les rams du colonel Ellet, les gun-boats ou canonnires du commodore Foote, qui vont apparatre pour la premire fois dans une guerre maritime. Au Sud, le zle n'est pas moins grand. Il y a bien les fonderies de canon de la Nouvelle-Orlans, celles de Memphis, les forges de Tredogar, prs de Richmond, qui fabriquent des Parrotts et des Rodmans. Mais cela ne peut suffire. Le gouvernement confdr s'adresse l'Europe. Lige et Birmingham lui envoient des cargaisons d'armes, des pices des systmes Armstrong et Whitworth. Les forceurs de blocus, qui viennent chercher vil prix du coton dans ses ports, n'en obtiennent qu'en change de tout ce matriel de guerre. Puis l'arme s'organise. Ses gnraux sont Johnston, Lee, Beauregard, Jackson, Critenden, Floyd, Pillow. On adjoint des corps irrguliers, tels que milices et gurillas, aux quatre cent mille volontaires, enrls pour trois ans au plus et un an au moins, que le Congrs sparatiste, la date du 8 aot, accorde son prsident Jefferson Davis. Cependant ces prparatifs n'empchent pas la lutte de reprendre ds la seconde moiti du premier hiver. De tout le territoire esclaves, le gouvernement fdral n'occupe encore que le Maryland, la Virginie occidentale, le Kentucky en quelques portions, le Missouri pour la plus grande part, et un certain nombre de points du littoral. Les nouvelles hostilits commencent d'abord dans l'est du Kentucky. Le 7 janvier, Garfield bat les confdrs Middle- Creek, et le 20, ils sont de nouveau battus Logan-Cross ou Mill- Springs. Le 2 fvrier, Grant s'embarque avec deux divisions sur quelques grands vapeurs du Tennessee que va soutenir la flottille cuirasse de Foote. Le 6, le fort Henry tombe en son pouvoir. Ainsi est bris un anneau de cette chane sur laquelle, dit l'historien de cette guerre civile, s'appuyait tout le systme de dfense de son adversaire Johnston. Le Cumberland et la capitale du Tennessee sont donc menacs directement et court dlai par les troupes fdrales. Aussi Johnston cherche-t-il concentrer toutes ses forces au fort Donelson, afin de retrouver un point d'appui plus sr pour la dfensive. cette poque, une autre expdition, comprenant un corps de seize mille hommes sous les ordres de Burnside, une flottille compose de vingt-quatre vapeurs arms en guerre et de cinquante transports, descend la Chesapeake et appareille de Hampton-Roads, le 12 janvier. Malgr de violentes temptes, le 24 janvier, elle donne dans les eaux du Pimlico-Sound pour s'emparer de l'le Roanoke et rduire la cte de la Caroline du Nord. Mais l'le est fortifie. l'ouest, le canal se dfend par un barrage de coques submerges. Des batteries et des ouvrages de campagne en rendent l'accs difficile. Cinq six mille hommes, soutenus par une flottille de sept canonnires, sont prts empcher tout dbarquement. Nanmoins, malgr le courage de ses dfenseurs, du 7 au 8 fvrier, cette le tombe au pouvoir de Burnside avec vingt canons et plus de deux mille prisonniers. Le lendemain, les fdraux sont matres d'Elizabeth-City et de toute la cte de l'Albemarle-Sound, c'est--dire du nord de cette mer intrieure. Enfin, pour achever de dcrire la situation jusqu'au 6 fvrier, il faut parler de ce gnral sudiste, cet ancien professeur de chimie, Jackson, ce soldat puritain qui dfend la Virginie. Aprs le rappel de Lee Richmond, il commande l'arme. Il quitte Vinchester, le 1er janvier, avec ses dix mille hommes, traverse les Allghanies pour prendre Bath sur le railway de l'Ohio. Vaincu par le climat, cras par les temptes de neige, il est forc de rentrer Vinchester, sans avoir atteint son objectif. Et maintenant, en ce qui concerne plus spcialement les ctes du Sud, depuis la Caroline jusqu' la Floride, voici ce qui s'est pass. Durant la seconde moiti de l'anne 1861, le Nord possdait assez de rapides btiments pour faire la police de ces mers, bien qu'il n'et pu s'emparer du fameux _Sumter, _qui, en janvier 1862, vint relcher Gibraltar, afin d'exploiter les eaux europennes. Le _Jefferson-Davis, _voulant chapper aux fdraux, se rfugie Saint-Augustine en Floride et prit au moment o il donne dans les passes. Presque en mme temps, un des navires employs la croisire de la Floride, _l'Anderson, _capture le corsaire _Beauregard. _Mais, en Angleterre, de nouveaux btiments sont arms pour la course. C'est alors qu'une proclamation d'Abraham Lincoln tend le blocus aux ctes de la Virginie et de la Caroline du Nord, et mme le blocus fictif, le blocus sur le papier, qui comprend quatre mille cinq cents kilomtres de ctes. Pour les surveiller, on n'a que deux escadres: l'une doit bloquer l'Atlantique, l'autre le golfe du Mexique. Le 12 octobre, pour la premire fois, les confdrs tentent de dgager les bouches du Mississipi avec le _Manassas -- _premier navire qui fut blind pendant cette guerre -- soutenu d'une flottille de brlots. Si le coup ne russit pas, si la corvette _Richmond _peut s'en tirer saine et sauve le 29 dcembre, un petit vapeur, le _Sea-Bird, _parvient enlever une golette fdrale en vue du fort Monroe. Cependant, il est ncessaire d'avoir un point qui puisse servir de base d'opration pour les croisires de l'Atlantique. Le gouvernement fdral dcide alors de s'emparer du fort Hatteras, qui commande la passe du mme nom, passe trs frquente par les forceurs de blocus. Ce fort est difficile prendre. Il est soutenu par une redoute carre, appele fort Clark. Un millier d'hommes et le 7e rgiment de la Caroline du Nord concourent le dfendre. N'importe. L'escadre fdrale, compose de deux frgates, trois corvettes, un aviso, deux grands vapeurs, vient mouiller le 27 aot devant les passes. Le commodore Stringham et le gnral Butler attaquent. La redoute est prise. Le fort Hatteras, aprs une assez longue rsistance, hisse le drapeau blanc. La base d'opration est acquise aux nordistes pour toute la dure de la guerre. En novembre, c'est l'le de Santa-Rosa, l'est de Pensacola, sur le golfe du Mexique, une dpendance de la cte floridienne, qui, malgr les efforts des confdrs, reste au pouvoir des fdraux. Toutefois, la prise du fort Hatteras ne parat pas suffisante pour la bonne conduite des oprations ultrieures. Il faut occuper d'autres points sur le littoral de la Caroline du Sud, de la Gorgie, de la Floride. Deux frgates vapeur, le _Wasbah _et le _Susquehannah, _trois frgates voiles, cinq corvettes, six canonnires, plusieurs avisos, vingt-cinq btiments charbonniers chargs des approvisionnements, trente-deux vapeurs pouvant transporter quinze mille six cents hommes sous les ordres du gnral Sherman, sont donns au commodore Dupont. La flottille appareille le 25 octobre, devant le fort Monroe. Aprs avoir essuy un terrible coup de vent au large du cap Hatteras, elle vient reconnatre les passes de Hilton-Head, entre Charlestown et Savannah. L est la baie de Port-Royal, l'une des plus importantes de la confdration amricaine, o le gnral Ripley commande les forces des esclavagistes. Les deux forts Walker et Beauregard battent l'entre de la baie quatre mille mtres l'un de l'autre. Huit vapeurs la dfendent, et sa barre la rend presque inabordable une flotte d'assaillants. Le 5 novembre, le chenal a t balis, et, aprs un change de quelques coups de canon, Dupont pntre dans la baie, sans pouvoir dbarquer encore les troupes de Sherman. Le 7, avant midi, il attaque le fort Walker, puis le fort Beauregard. Il les crase sous une grle de ses plus gros obus. Les forts sont vacus. Les fdraux en prennent possession presque sans combat, et Sherman occupe ce point si important pour la suite des oprations militaires. C'tait un coup port au coeur mme des tats esclavagistes. Les les voisines tombent l'une aprs l'autre au pouvoir des fdraux, mme l'le Tybee et le fort Pulaski, lequel commande la rivire de Savannah. L'anne finie, Dupont est matre des cinq grandes baies de North-Edisto, de Saint-Helena, de Port- Royal, de Tybee, de Warsaw, et de tout ce chapelet d'lots sems sur la cte de la Caroline et de la Gorgie. Enfin, le 1er janvier 1862, un dernier succs lui permet de rduire les ouvrages confdrs, levs sur les rives du Coosaw. Telle tait la situation des belligrants au commencement de fvrier de l'anne 1862. Tels taient les progrs du gouvernement fdral vers le Sud, au moment o les navires du commodore Dupont et les troupes de Sherman menaaient la Floride. IV La famille Burbank Il tait sept heures et quelques minutes, lorsque James Burbank et Edward Carrol montrent les marches du perron sur lequel s'ouvrait la porte principale de Castle-House, du ct du Saint-John. Zermah, tenant la fillette par la main, le gravit aprs eux. Tous se trouvrent dans le hall, sorte de grand vestibule, dont le fond, arrondi en dme, contenait la double rvolution du grand escalier qui desservait les tages suprieurs. Mme Burbank tait l, en compagnie de Perry, le rgisseur gnral de la plantation. Il n'y a rien de nouveau Jacksonville? -- Rien, mon ami. -- Et pas de nouvelles de Gilbert? -- Si... une lettre! -- Dieu soit lou! Telles furent les premires demandes et rponses changes entre Mme Burbank et son mari. James Burbank, aprs avoir embrass sa femme et la petite Dy, dcacheta la lettre qui venait de lui tre remise. Cette lettre n'avait point t ouverte en l'absence de James Burbank. tant donn la situation de celui qui l'crivait et de celle de sa famille en Floride, Mme Burbank avait voulu que son mari ft le premier connatre ce qu'elle contenait. Cette lettre, sans doute, n'est pas venue par la poste? demanda James Burbank. -- Oh! non, monsieur James! rpondit Perry. C'et t trop imprudent de la part de M. Gilbert! -- Et qui s'est charg de l'apporter?... -- Un homme de la Gorgie sur le dvouement duquel notre jeune lieutenant a cru pouvoir compter. -- Quel jour est arrive cette lettre? -- Hier. -- Et l'homme?... -- Il est reparti le soir mme. -- Bien pay de son service?... -- Oui, mon ami, bien pay, rpondit Mme Burbank, mais par Gilbert, et il n'a rien voulu recevoir de notre part. Le hall tait clair par deux lampes poses sur une table de marbre, devant un large divan. James Burbank alla s'asseoir prs de cette table. Sa femme et sa fille prirent place auprs de lui. Edward Carrol, aprs avoir serr la main sa soeur, s'tait jet dans un fauteuil. Zermah et Perry se tenaient debout prs de l'escalier. Tous deux taient assez de la famille pour que la lettre pt tre lue en leur prsence. James Burbank l'avait ouverte. Elle est du 3 fvrier, dit-il. -- Dj quatre jours de date! rpondit Edward Carrol. C'est long dans les circonstances o nous sommes... -- Lis donc, pre, lis donc! s'cria la petite fille avec une impatience bien naturelle son ge. Voici ce que disait cette lettre: bord du _Wabash, _au mouillage d'Edisto. 3 fvrier 1862. Cher pre, Je commence par embrasser ma mre, ma petite soeur et toi. Je n'oublie pas non plus mon oncle Carrol, et, pour ne rien omettre, j'envoie la bonne Zermah toutes les tendresses de son mari, mon brave et dvou Mars. Nous allons tous les deux aussi bien que possible, et nous avons une fire envie d'tre prs de vous! Cela ne tardera pas, dt nous maudire monsieur Perry, qui, en voyant les progrs du Nord, doit pester comme un entt esclavagiste qu'il est, le digne rgisseur! -- Voil pour vous, Perry, dit Edward Carrol. -- Chacun a ses ides l-dessus! rpondit M. Perry, en homme qui n'entend point sacrifier les siennes. James Burbank continua: Cette lettre vous arrivera par un homme dont je suis sr, n'ayez aucune crainte cet gard. Vous avez d apprendre que l'escadre du commodore Dupont s'est empare de la baie de Port-Royal et des les voisines. Le Nord gagne donc peu peu sur le Sud. Aussi est- il trs probable que le gouvernement fdral va chercher occuper les principaux ports de la Floride. On parle d'une expdition que Dupont et Sherman feraient de concert vers la fin de ce mois. Trs vraisemblablement alors, nous irions occuper la baie de Saint- Andrews. De l, on serait porte de pntrer dans l'tat floridien. Que j'ai hte d'tre l, cher pre, et surtout avec notre flottille victorieuse! La situation de ma famille, au milieu de cette population esclavagiste, m'inquite toujours. Mais le moment approche o nous pourrons faire hautement triompher les ides qui ont toujours eu cours la plantation de Camdless-Bay. Ah! si je pouvais m'chapper, ne ft-ce que vingt-quatre heures, comme j'irais vous voir! Non! Ce serait trop imprudent pour vous comme pour moi, et mieux vaut prendre patience. Encore quelques semaines, et nous serons tous runis Castle-House! Et maintenant je termine en me demandant si je n'ai oubli personne dans mes embrassades. Si, vraiment! J'ai oubli monsieur Stannard et ma charmante Alice qu'il me tarde tant de revoir! Toutes mes amitis son pre, et elle, plus que mes amitis!... Respectueusement et de tout coeur, GILBERT BURBANK. James Burbank avait pos sur la table la lettre que Mme Burbank prit alors et porta ses lvres. Puis, la petite Dy mit franchement un gros baiser sur la signature de son frre. Brave garon! dit Edward Carrol. -- Et brave Mars! ajouta Mme Burbank, en regardant Zermah, qui serrait la fillette dans ses bras. -- Il faudra prvenir Alice, ajouta Mme Burbank, que nous avons reu une lettre de Gilbert. -- Oui! je lui crirai, rpondit James Burbank. D'ailleurs, dans quelques jours, je dois aller Jacksonville, et je verrai Stannard. Depuis que Gilbert a crit cette lettre, d'autres nouvelles ont pu venir au sujet de l'expdition projete. Ah! qu'ils arrivent donc enfin, nos amis du Nord, et que la Floride rentre sous le drapeau de l'Union! Ici, notre situation finirait par n'tre plus tenable! En effet, depuis que la guerre se rapprochait du Sud, une modification manifeste s'oprait en Floride sur la question qui mettait les tats-Unis aux prises. Jusqu' cette poque, l'esclavage ne s'tait pas considrablement dvelopp dans cette ancienne colonie espagnole qui n'avait pas pris part au mouvement avec la mme ardeur que la Virginie ou les Carolines. Mais des meneurs s'taient bientt mis la tte des partisans de l'esclavage. Maintenant, ces gens, prts l'meute, ayant tout gagner dans les troubles, dominaient les autorits Saint- Augustine et principalement Jacksonville o ils s'appuyaient sur la plus vile populace. C'est pourquoi cette situation de James Burbank, dont on connaissait l'origine et les ides, pouvait un certain moment devenir trs inquitante. Il y avait prs de vingt ans que James Burbank, aprs avoir quitt le New-Jersey o il possdait encore quelques proprits, tait venu s'tablir Camdless-Bay avec sa femme et son fils g de quatre ans. On sait combien la plantation avait prospr, grce son intelligente activit et au concours d'Edward Carrol, son beau-frre. Aussi avait-il pour ce grand tablissement qui lui venait de ses anctres, un attachement inbranlable. C'tait l qu'tait n son second enfant, la petite Dy, quinze ans aprs son installation dans ce domaine. James Burbank avait alors quarante-six ans. C'tait un homme fortement constitu, habitu au travail, ne s'pargnant gure. On le savait d'un caractre nergique. Trs attach ses opinions, il ne se gnait point de les faire hautement connatre. Grand, grisonnant peine, il avait une figure un peu svre, mais franche et encourageante. Avec la barbiche des Amricains du Nord, sans favoris et sans moustache, c'tait bien le type du yankee de la Nouvelle-Angleterre. Dans toute la plantation, on l'aimait, car il tait bon, on lui obissait, car il tait juste. Ses Noirs lui taient profondment dvous, et il attendait, non sans impatience, que les circonstances lui permissent de les affranchir. Son beau-frre, peu prs du mme ge, s'occupait plus spcialement de la comptabilit de Camdless-Bay. Edward Carrol s'entendait parfaitement avec lui en toutes choses, et partageait sa manire de voir sur la question de l'esclavage. Il n'y avait donc que le rgisseur Perry qui ft d'un avis contraire au milieu de ce petit monde de Camdless-Bay. Il ne faudrait pas croire pourtant que ce digne homme maltraitt les esclaves. Bien au contraire. Il cherchait mme les rendre aussi heureux que le comportait leur condition. Mais, disait-il, il y a des contres, dans les pays chauds, o les travaux de la terre ne peuvent tre confis qu' des Noirs. Or, des Noirs, qui ne seraient pas esclaves, ne seraient plus des Noirs! Telle tait sa thorie qu'il discutait toutes les fois que l'occasion s'en prsentait. On la lui passait volontiers, sans en jamais tenir compte. Mais, voir le sort des armes qui favorisait les anti-esclavagistes, Perry ne drageait plus. Il s'en passerait de belles Camdless-Bay, quand M. Burbank aurait affranchi ses Ngres. On le rpte, c'tait un excellent homme, trs courageux aussi. Et quand James Burbank et Edward Carrol avaient fait partie de ce dtachement de la milice, nomm les minute-men les hommes- minutes, parce qu'ils devaient tre prts partir tout instant, il s'tait bravement joint eux contre les dernires bandes des Sminoles. Mme Burbank, cette poque ne portait pas les trente-neuf ans de son ge. Elle tait encore fort belle. Sa fille devait lui ressembler un jour. James Burbank avait trouv en elle une compagne aimante, affectueuse, laquelle il devait pour une grande part le bonheur de sa vie. La gnreuse femme n'existait que pour son mari, pour ses enfants qu'elle adorait et au sujet desquels elle prouvait les plus vives craintes, tant donn les circonstances qui allaient amener la guerre civile jusqu'en Floride. Et si Diana, ou mieux Dy, comme on l'appelait familirement, fillette de six ans, gaie, caressante, tout heureuse de vivre, demeurait Castle-House prs de sa mre, Gilbert n'y tait plus. De l, d'incessantes angoisses que Mme Burbank ne pouvait pas toujours dissimuler. Gilbert tait un jeune homme, ayant alors vingt-quatre ans, dans lequel on retrouvait les qualits morales de son pre avec un peu plus d'panchement, et les qualits physiques avec un peu plus de grce et de charme. Un hardi compagnon, d'ailleurs, trs rompu tous les exercices du corps, trs habile aussi en quitation comme en navigation ou en chasse. la grande terreur de sa mre, les immenses forts et les marais du comt de Duval avaient t trop souvent le thtre de ses exploits non moins que les criques et les passes du Saint-John, jusqu' l'extrme bouche de Pablo. Aussi, Gilbert se trouvait-il naturellement entran et fait toutes les fatigues du soldat, quand furent tirs les premiers coups de feu de la guerre de Scession. Il comprit que son devoir l'appelait parmi les troupes fdrales et n'hsita pas. Il demanda partir. Quelque chagrin que cela dt causer sa femme, quelque danger mme que pt comporter cette situation, James Burbank ne songea pas un instant contrarier le dsir de son fils. Il pensa, comme lui, que c'tait l un devoir et le devoir est au-dessus de tout. Gilbert partit donc pour le Nord, mais son dpart fut tenu aussi secret que possible. Si l'on et su Jacksonville que le fils de James Burbank avait pris du service dans l'arme nordiste, cela et pu attirer des reprsailles sur Camdless-Bay. Le jeune homme avait t recommand des amis que son pre avait encore dans l'tat de New-Jersey. Ayant toujours montr du got pour la mer, on lui procura facilement un engagement dans la marine fdrale. On avanait rapidement en ce temps-l, et comme Gilbert n'tait pas de ceux qui restent en arrire, il marcha d'un bon pas. Le gouvernement de Washington avait les yeux sur ce jeune homme qui, dans la position o se trouvait sa famille, n'avait pas craint de venir lui offrir ses services. Gilbert se distingua l'attaque du fort Sumter. Il tait sur le _Richmond, _lorsque ce navire fut abord par le _Manassas _ l'embouchure du Mississipi, et il contribua largement pour sa part le dgager et le reprendre. Aprs cette affaire, il fut promu enseigne, bien qu'il ne sortt pas de l'cole navale d'Annapolis, pas plus que tous ces officiers improviss qui furent emprunts au commerce. Avec son nouveau grade, il entra dans l'escadre du commodore Dupont, il assista aux brillantes affaires du fort Hatteras, puis la prise des Seas- Islands. Depuis quelques semaines, il tait lieutenant bord d'une des canonnires du commodore Dupont qui allaient bientt forcer les passes du Saint-John. Oui! ce jeune homme, lui aussi, avait grande hte que cette guerre sanglante prt fin! Il aimait, il tait aim. Son service termin, il lui tardait de revenir Camdless-Bay, o il devait pouser la fille de l'un des meilleurs amis de son pre. M. Stannard n'appartenait point la classe des colons de la Floride. Rest veuf avec quelque fortune, il avait voulu se consacrer entirement l'ducation de sa fille. Il habitait Jacksonville, d'o il n'avait que trois quatre milles de fleuve remonter pour se rendre Camdless-Bay. Depuis quinze ans, il ne se passait pas de semaine qu'il ne vnt rendre visite la famille Burbank. On peut donc dire que Gilbert et Alice Stannard furent levs ensemble. De l, un mariage projet de longue date, maintenant dcid, qui devait assurer le bonheur des deux jeunes gens. Bien que Walter Stannard ft originaire du Sud, il tait anti-esclavagiste, ainsi que quelques-uns de ses concitoyens en Floride; mais ceux-ci n'taient pas assez nombreux pour tenir tte la majorit des colons et des habitants de Jacksonville, dont les opinions tendaient s'accuser chaque jour davantage en faveur du mouvement sparatiste. Il s'ensuivait que ces honntes gens commenaient tre fort mal vus des meneurs du comt, des petits Blancs surtout et de la populace, prte les suivre dans tous les excs. Walter Stannard tait un Amricain, de la Nouvelle-Orlans. Mme Stannard, d'origine franaise, morte fort jeune, avait lgu sa fille les qualits gnreuses qui sont particulires au sang franais. Au moment du dpart de Gilbert, Miss Alice avait montr une grande nergie, consolant et rassurant Mme Burbank. Bien qu'elle aimt Gilbert comme elle en tait aime, elle ne cessait de rpter sa mre que partir tait un devoir, que se battre pour cette cause, c'tait se battre pour l'affranchissement d'une race humaine, et, en somme, pour la libert. Miss Alice avait alors dix-neuf ans. C'tait une jeune fille blonde aux yeux presque noirs, au teint chaud, d'une taille lgante, d'une physionomie distingue. Peut-tre tait-elle un peu srieuse, mais si mobile d'expression que le moindre sourire transformait son joli visage. Vritablement, la famille Burbank ne serait pas connue dans tous ses membres les plus fidles, si l'on omettait de peindre en quelques traits les deux serviteurs, Mars et Zermah. On l'a vu par sa lettre, Gilbert n'tait pas parti seul. Mars, le mari de Zermah, l'avait accompagn. Le jeune homme n'et pas trouv un compagnon plus dvou sa personne que cet esclave de Camdless-Bay, devenu libre en mettant le pied sur les territoires anti-esclavagistes. Mais, pour Mars, Gilbert tait toujours son jeune matre, et il n'avait pas voulu le quitter, bien que le gouvernement fdral et dj form des bataillons noirs o il et trouv sa place. Mars et Zermah n'taient point de race ngre par leur naissance. C'taient deux mtis. Zermah avait pour frre cet hroque esclave, Robert Small, qui, quatre mois plus tard, allait enlever aux confdrs, dans la baie mme de Charlestown, un petit vapeur arm de deux canons dont il fit hommage la flotte fdrale. Zermah avait donc de qui tenir, Mars aussi. C'tait un heureux mnage, que, pendant les premires annes, l'odieux trafic de l'esclavage avait menac plus d'une fois de briser. C'est mme au moment o Mars et Zermah allaient tre spars l'un de l'autre par les hasards d'une vente, qu'ils taient entrs Camdless-Bay dans le personnel de la plantation. Voici en quelles circonstances: Zermah avait actuellement trente et un ans, Mars trente-cinq. Sept ans auparavant, ils s'taient maris alors qu'ils appartenaient un certain colon nomm Tickborn, dont l'tablissement se trouvait une vingtaine de milles en amont de Camdless-Bay. Depuis quelques annes, ce colon avait eu des rapports frquents avec Texar. Celui-ci rendait souvent visite la plantation o il trouvait bon accueil. Rien d'tonnant cela, puisque Tickborn, en somme, ne jouissait d'aucune estime dans le comt. Son intelligence tant fort mdiocre, ses affaires n'ayant point prospr, il fut oblig de mettre en vente un lot de ses esclaves. Prcisment, cette poque, Zermah, trs maltraite comme tout le personnel de la plantation Tickborn, venait de mettre au monde un pauvre petit tre, dont elle fut presque aussitt spare. Pendant qu'elle expiait en prison une faute dont elle n'tait mme pas coupable, son enfant mourut entre ses bras. On juge ce que fut la douleur de Zermah, ce que fut la colre de Mars. Mais que pouvaient ces malheureux contre un matre auquel leur chair appartenait, morte ou vivante, puisqu'il l'avait achete? Or, ce chagrin allait s'en joindre un autre non moins terrible. En effet, le lendemain du jour o leur enfant tait mort, Mars et Zermah, ayant t mis l'encan, taient menacs d'tre spars l'un de l'autre. Oui! cette consolation de se retrouver ensemble sous un nouveau matre, ils ne devaient mme pas l'avoir. Un homme s'tait prsent, qui offrait d'acheter Zermah, mais Zermah seule, bien qu'il ne possdt pas de plantation. Un caprice, sans doute! Et cet homme, c'tait Texar. Son ami Tickborn allait donc passer contrat avec lui, quand, au dernier moment, il se produisit une surenchre de la part d'un nouvel acheteur. C'tait James Burbank qui assistait cette vente publique des esclaves de Tickborn et s'tait senti trs touch du sort de la malheureuse mtisse, suppliant en vain qu'on ne la spart pas de son mari. Prcisment, James Burbank avait besoin d'une nourrice pour sa petite fille. Ayant appris qu'une des esclaves de Tickborn, dont l'enfant venait de mourir, se trouvait dans les conditions voulues, il ne songeait qu' acheter la nourrice; mais, mu des pleurs de Zermah, il n'hsita pas proposer de son mari et d'elle un prix suprieur tous ceux qu'on avait offerts jusqu'alors. Texar connaissait James Burbank, qui l'avait plusieurs fois dj chass de son domaine, comme un homme d'une rputation suspecte. C'est mme de l que datait la haine que Texar avait voue toute la famille de Camdless-Bay. Texar voulut donc lutter contre son riche concurrent: ce fut en vain. Il s'entta. Il fit monter au double le prix que Tickborn demandait de la mtisse et de son mari. Cela ne servit qu' les faire payer trs cher James Burbank. Finalement, le couple lui fut adjug. Ainsi, non seulement Mars et Zermah ne seraient pas spars l'un de l'autre, mais ils allaient entrer au service du plus gnreux des colons de toute la Floride. Quel adoucissement ce fut leur malheur, et avec quelle assurance ils pouvaient maintenant envisager l'avenir! Zermah, six ans aprs, tait encore dans toute la maturit de sa beaut de mtisse. Nature nergique, coeur dvou ses matres, elle avait eu plus d'une fois l'occasion -- elle devait l'avoir dans la suite -- de leur prouver son dvouement. Mars tait digne de la femme laquelle l'acte charitable de James Burbank l'avait pour jamais rattach. C'tait un type remarquable de ces Africains, auxquels s'est largement ml le sang crole. Grand, robuste, d'un courage toute preuve, il devait rendre de vritables services son nouveau matre. D'ailleurs, ces deux nouveaux serviteurs, adjoints au personnel de la plantation, ne furent pas traits en esclaves. Ils avaient t vite apprcis pour leur bont et leur intelligence. Mars fut spcialement affect au service du jeune Gilbert. Zermah devint la nourrice de Diana. Cette situation ne pouvait que les introduire plus profondment dans l'intimit de la famille. Zermah ressentit d'ailleurs pour la petite fille un amour de mre, cet amour qu'elle ne pouvait plus reporter sur l'enfant qu'elle avait perdu. Dy le lui rendit bien, et l'affection de l'une avait toujours rpondu aux soins maternels de l'autre. Aussi, Mme Burbank prouvait-elle pour Zermah autant d'amiti que de reconnaissance. Mmes sentiments entre Gilbert et Mars. Adroit et vigoureux, le mtis avait heureusement contribu rendre son jeune matre habile tous les exercices du corps. James Burbank ne pouvait que s'applaudir de l'avoir attach son fils. Ainsi, en aucun temps, la situation de Zermah et de Mars n'avait t si heureuse, et cela, au sortir des mains d'un Tickborn, aprs avoir risqu de tomber dans celles d'un Texar. -- Ils ne devaient jamais l'oublier. V La Crique-Noire Le lendemain, aux premires lueurs de l'aube, un homme se promenait sur la berge de l'un des lots perdus au fond de cette lagune de la Crique-Noire. C'tait Texar. quelques pas de lui, un Indien, assis dans le squif qui avait accost la veille le _Shannon, _venait d'aborder. C'tait Squamb. Aprs quelques alles et venues, Texar s'arrta devant un magnolier, amena lui une des basses branches de l'arbre et en dtacha une feuille avec sa tige. Puis, il tira de son carnet un petit billet qui ne contenait que trois ou quatre mots, crits l'encre. Ce billet, aprs l'avoir roul menu, il l'introduisit dans la nervure infrieure de la feuille. Cela fut fait assez adroitement pour que cette feuille de magnolier n'et rien perdu de son aspect habituel. Squamb! dit alors Texar. -- Matre? rpondit l'Indien. -- Va o tu sais. Squamb prit la feuille, il la posa l'avant du squif, s'assit l'arrire, manoeuvra sa pagaie, contourna la pointe extrme de l'lot et s'enfona travers une passe tortueuse, confusment engage sous l'paisse vote des arbres. Cette lagune tait sillonne par un labyrinthe de canaux, un enchevtrement d'troits lacets, remplis d'une eau noire, comparables ceux qui s'entrecroisent dans certains hortillonages de l'Europe. Personne, moins de bien connatre les passes de ce profond dversoir o se perdaient les drivations du Saint-John, n'aurait pu s'y diriger. Cependant Squamb n'hsitait pas. O l'on n'et pas cru apercevoir une issue, il poussait hardiment son squif. Les basses branches qu'il cartait, retombaient aprs lui, et nul n'et pu dire qu'une embarcation venait de passer en cet endroit. L'Indien s'enfona de la sorte travers de longs boyaux sinueux, moins larges, parfois, que ces saignes creuses pour assurer le drainage des prairies. Tout un monde d'oiseaux aquatiques s'envolait son approche. De gluantes anguilles, la tte suspecte, se faufilaient sous les racines qui mergeaient des eaux. Squamb ne s'inquitait gure de ces reptiles, non plus que des camans endormis qu'il pouvait rveiller en les heurtant dans leurs couches de vase. Il allait toujours, et, lorsque l'espace lui manquait pour se mouvoir, il se poussait par l'extrmit de sa pagaie, comme s'il se ft servi d'une gaffe. S'il faisait grand jour dj, si la lourde bue de la nuit commenait s'vaporer aux premiers rayons du soleil, on ne pouvait le voir sous l'abri de cet impntrable plafond de verdure. Mme au plus fort du soleil, aucune lumire n'aurait pu le percer. D'ailleurs, ce fond marcageux n'avait besoin que d'une demi-obscurit, aussi bien pour les tres grouillants, qui fourmillaient dans son liquide noirtre, que pour les mille plantes aquatiques surnageant sa surface. Pendant une demi-heure, Squamb alla ainsi d'un lot l'autre. Lorsqu'il s'arrta, c'est que son squif venait d'atteindre un des rduits extrmes de la crique. En cet endroit, o finissait la partie marcageuse de cette lagune, les arbres, moins serrs, moins touffus, laissaient enfin passer la lumire du jour. Au del s'tendait une vaste prairie, borde de forts, peu leve au- dessus du niveau du Saint-John. peine cinq ou six arbres y poussaient-ils isolment. Le pied, en s'appuyant sur ce sol bourbeux, prouvait la sensation que lui et donne un matelas lastique. Quelques buissons de sassafras, maigres feuilles, mlanges de petites baies violettes, traaient sa surface leurs capricieux zig-zags. Aprs avoir amarr son squif l'une des souches de la berge, Squamb prit terre. Les vapeurs de la nuit commenaient se rsoudre. La prairie, absolument dserte, sortait peu peu du brouillard. Parmi les cinq ou six arbres, dont la silhouette se dtachait confusment au-dessus, poussait un magnolier de moyenne taille. L'Indien se dirigea vers cet arbre. Il l'atteignit en quelques minutes. Il en abaissa une des branches l'extrmit de laquelle il fixa cette feuille que Texar lui avait remise. Puis, la branche, abandonne elle-mme, remonta, et la feuille alla se perdre dans la ramure du magnolier. Squamb revint alors vers le squif et reprit direction vers l'lot o l'attendait son matre. Cette Crique-Noire, ainsi nomme de la sombre couleur de ses eaux, pouvait couvrir une tendue d'environ cinq six cents acres. Alimente par le Saint-John, c'tait une sorte d'archipel absolument impntrable qui n'en connaissait pas les infinis dtours. Une centaine d'lots occupaient sa surface. Ni ponts, ni leves ne les reliaient entre eux. De longs cordons de lianes se tendaient de l'un l'autre. Quelques hautes branches s'entrelaaient au-dessus des milliers de bras qui les sparaient. Rien de plus. Cela n'tait pas pour tablir une communication facile entre les divers points de cette lagune. Un de ces lots, situ peu prs au centre du systme, tait le plus important par son tendue -- une vingtaine d'acres -- et par son lvation -- cinq six pieds au-dessus de l'tiage moyen du Saint-John entre les plus basses et les plus hautes mers. une poque dj recule, cet lot avait servi d'emplacement un fortin, sorte de blockhaus, maintenant abandonn, du moins au point de vue militaire. Ses palissades, demi ronges par la pourriture, se dressaient encore sous les grands arbres, magnoliers, cyprs, chnes verts, noyers noirs, pins australs, enlacs de longues guirlandes de coboeas et autres interminables lianes. Au-dedans de l'enceinte, l'oeil dcouvrait enfin, sous un massif de verdure, les lignes gomtriques de ce petit fortin ou, mieux, de ce poste d'observation, qui n'avait jamais t fait que pour loger un dtachement d'une vingtaine d'hommes. Plusieurs meurtrires s'vidaient travers ses murailles de bois. Des toits gazonns le coiffaient d'une vritable carapace de terre. l'intrieur, quelques chambres, mnages au milieu d'un rduit central, attenaient un magasin, destin aux provisions et aux munitions. Pour pntrer dans le fortin, il fallait d'abord franchir l'enceinte par une troite poterne, puis traverser la cour plante de quelques arbres, gravir enfin une dizaine de marches en terre, maintenues par des madriers. On trouvait alors l'unique porte, qui donnait accs au-dedans, et encore, vrai dire, n'tait-ce qu'une ancienne embrasure, modifie cet effet. Telle tait la retraite habituelle de Texar, retraite que personne ne connaissait. L, cach tous les yeux, il vivait avec ce Squamb, trs dvou la personne de son matre, mais qui ne valait pas mieux que lui, et cinq six esclaves qui ne valaient pas mieux que l'Indien. Il y avait loin, on le voit, de cet lot de la Crique-Noire, aux riches tablissements crs sur les deux rives du fleuve. L'existence mme n'y et point t assure pour Texar ni pour ses compagnons, gens peu difficiles cependant. Quelques animaux domestiques, une demi-douzaine d'acres, plants de patates, d'ignames, de concombres, une vingtaine d'arbres fruits, presque l'tat sauvage, c'tait tout, sans compter la chasse dans les forts voisines et la pche sur les tangs de la lagune, dont le produit ne pouvait manquer en aucune saison. Mais, sans doute, les htes de la Crique-Noire possdaient d'autres ressources, dont Texar et Squamb avaient seuls le secret. Quant la scurit du blockhaus, n'tait-elle pas assure par sa situation mme, au centre de cet inaccessible repaire? D'ailleurs, qui et cherch l'attaquer et pourquoi? En tout cas, toute approche suspecte et t immdiatement signale par les aboiements des chiens de l'lot, deux de ces limiers froces, imports des Carabes, qui furent autrefois employs par les Espagnols la chasse aux Ngres. Voil ce qu'tait la demeure de Texar, et digne de lui. Voici maintenant ce qu'tait l'homme. Texar avait alors trente-cinq ans. Il tait de taille moyenne, d'une constitution vigoureuse, trempe dans cette vie de grand air et d'aventures, qui avait toujours t la sienne. Espagnol de naissance, il ne dmentait pas son origine. Sa chevelure tait noire et rude, ses sourcils pais, ses yeux verdtres, sa bouche large, avec des lvres minces et rentres, comme si elle et t faite d'un coup de sabre, son nez court, perc de narines de fauve. Toute sa physionomie indiquait l'homme astucieux et violent. Autrefois, il portait sa barbe entire; mais, depuis deux ans, aprs qu'elle eut t demi brle d'un coup de feu dans on ne sait quelle affaire, il l'avait rase, et la duret de ses traits n'en tait que plus apparente. Une douzaine d'annes avant, cet aventurier tait venu se fixer en Floride, et dans ce blockhaus abandonn, dont personne ne songeait lui disputer la possession. D'o venait-il? on l'ignorait et il ne le disait point. Quelle avait t son existence antrieure? on ne le savait pas davantage. On prtendait -- et c'tait vrai --, qu'il avait fait le mtier de ngrier et vendu des cargaisons de Noirs dans les ports de la Gorgie et des Carolines. S'tait-il enrichi cet odieux trafic? Il n'y paraissait gure. En somme, il ne jouissait d'aucune estime, mme dans un pays, o ne manquent cependant point les gens de sa sorte. Nanmoins, si Texar tait fort connu, bien que ce ne ft pas son avantage, cela ne l'empchait pas d'exercer une relle influence dans le comt, et particulirement Jacksonville. Il est vrai, c'tait sur la partie la moins recommandable de la population du chef-lieu. Il y allait souvent pour des affaires, dont il ne parlait pas. Il s'y tait fait un grand nombre d'amis parmi les petits Blancs et les plus dtestables sujets de la ville. On l'a bien vu, lorsqu'il tait revenu de Saint-Augustine en compagnie d'une demi-douzaine d'individus d'allure quivoque. Son influence s'tendait aussi jusque chez certains colons du Saint-John. Il les visitait quelquefois, et, si on ne lui rendait pas ses visites, puisque personne ne connaissait sa retraite de la Crique-Noire, il avait accs dans certaines plantations des deux rives. La chasse tait un prtexte naturel ces relations, qui s'tablissent facilement entre gens de mmes moeurs et mmes gots. D'autre part, cette influence s'tait encore accrue depuis quelques annes, grce aux opinions dont Texar avait voulu se faire le plus ardent dfenseur. peine la question de l'esclavage avait-elle amen la scission entre les deux moitis des tats- Unis, que l'Espagnol s'tait pos comme le plus opinitre, le plus rsolu des esclavagistes. l'entendre, aucun intrt ne pouvait le guider, puisqu'il ne possdait qu'une demi-douzaine de Noirs. C'tait le principe mme qu'il prtendait dfendre. Par quels moyens? En faisant appel aux plus excrables passions, en excitant la cupidit de la populace, en la poussant au pillage, l'incendie, mme au meurtre, contre les habitants ou colons qui partageaient les ides du Nord. Et maintenant, ce dangereux aventurier ne tendait rien moins qu' renverser les autorits civiles de Jacksonville, remplacer des magistrats, modrs d'opinion, estims pour leur caractre, par les plus forcens de ses partisans. Devenu le matre du comt, par l'meute, il aurait alors le champ libre pour exercer ses vengeances personnelles. On comprend, ds lors, que James Burbank et quelques autres propritaires de plantations n'eussent point nglig de surveiller les agissements d'un pareil homme, dj trs redoutable par ses mauvais instincts. De l, cette haine d'un ct, cette dfiance de l'autre, que les prochains vnements allaient encore accrotre. Au surplus, dans ce que l'on croyait savoir du pass de Texar, depuis qu'il avait cess de faire la traite, il y avait des faits extrmement suspects. Lors de la dernire invasion des Sminoles, tout semblait prouver qu'il avait eu des intelligences secrtes avec eux. Leur avait-il indiqu les coups faire, quelles plantations il convenait d'attaquer? Les avait-il aids dans leurs guets-apens et embches? Cela ne put tre mis en doute en plusieurs circonstances, et, la suite d'une dernire invasion de ces Indiens, les magistrats durent poursuivre l'Espagnol, l'arrter, le traduire en justice. Mais Texar invoqua un alibi -- systme de dfense qui, plus tard, devait lui russir encore -- et il fut prouv qu'il n'avait pu prendre part l'attaque d'une ferme, situe dans le comt de Duval, puisque, ce moment, il se trouvait Savannah, tat de Gorgie, quelque quarante milles vers le nord, en dehors de la Floride. Pendant les annes suivantes, plusieurs vols importants furent commis, soit dans les plantations, soit au prjudice de voyageurs, attaqus sur les routes floridiennes. Texar tait-il auteur ou complice de ces crimes? Cette fois encore, on le souponna; mais, faute de preuve, on ne put le mettre en jugement. Enfin, une occasion se prsenta o l'on crut avoir pris sur le fait le malfaiteur jusqu'alors insaisissable. C'tait prcisment l'affaire pour laquelle il avait t mand la veille devant le juge de Saint-Augustine. Huit jours auparavant, James Burbank, Edward Carrol et Walter Stannard revenaient de visiter une plantation voisine de Camdless- Bay, quand, vers sept heures du soir, la tombe de la nuit, des cris de dtresse arrivrent jusqu' eux. Ils se htrent de courir vers l'endroit d'o venaient ces cris, et ils se trouvrent devant les btiments d'une ferme isole. Ces btiments taient en feu. La ferme avait t pralablement pille par une demi-douzaine d'hommes, qui venaient de se disperser. Les auteurs du crime ne devaient pas tre loin: on pouvait encore apercevoir deux de ces coquins qui s'enfuyaient travers la fort. James Burbank et ses amis se jetrent courageusement leur poursuite, et prcisment dans la direction de Camdless-Bay. Ce fut en vain. Les deux incendiaires parvinrent s'chapper travers le bois. Toutefois MM. Burbank, Carrol et Stannard avaient trs certainement reconnu l'un d'eux: c'tait l'Espagnol. En outre -- circonstance plus probante encore -- au moment o cet individu disparaissait au tournant d'une des lisires de Camdless- Bay, Zermah, qui passait, avait failli tre heurte par lui. Pour elle aussi, c'tait bien Texar qui fuyait toutes jambes. Il est facile de l'imaginer, cette affaire fit grand bruit dans le comt. Un vol, suivi d'incendie, c'est le crime qui doit tre le plus redout de ces colons, rpartis sur une vaste tendue de territoire. James Burbank n'hsita donc point porter une accusation formelle. Devant son affirmation, les autorits rsolurent d'informer contre Texar. L'Espagnol fut amen Saint-Augustine devant le recorder, afin d'tre confront avec les tmoins. James Burbank, Walter Stannard, Edward Carrol, Zermah, furent unanimes dclarer qu'ils avaient reconnu Texar dans l'individu qui fuyait de la ferme incendie. Pour eux, il n'y avait pas d'erreur possible. Texar tait l'un des auteurs du crime. De son ct, l'Espagnol avait fait venir un certain nombre de tmoins Saint-Augustine. Or, ces tmoins dclarrent formellement que, ce soir-l, ils se trouvaient avec Texar, Jacksonville, dans la tienda de Torillo, auberge assez mal fame mais fort connue. Texar ne les avait pas quitts de toute la soire. Dtail plus affirmatif encore, l'heure o se commettait le crime, l'Espagnol avait eu prcisment une dispute avec un des buveurs installs dans le cabaret de Torillo, -- dispute qui avait t suivie de coups et menaces, pour lesquels il serait sans doute dpos une plainte contre lui. Devant cette affirmation qu'on ne pouvait suspecter -- affirmation qui fut d'ailleurs reproduite par des personnes absolument trangres Texar --, le magistrat de Saint-Augustine ne put que clore l'enqute commence et renvoyer le prvenu des fins de la plainte. L'alibi avait donc t pleinement tabli, cette fois encore, au profit de cet trange personnage. C'est aprs cette affaire et en compagnie de ses tmoins que Texar tait revenu de Saint-Augustine, le soir du 7 fvrier. On a vu quelle avait t son attitude bord du _Shannon, _pendant que le steam-boat descendait le fleuve. Puis, sur le squif venu au-devant de lui, conduit par l'Indien Squamb, il avait regagn le fortin abandonn, o il et t malais de le suivre. Quant ce Squamb, Sminole intelligent, rus, devenu le confident de Texar, celui-ci l'avait pris son service, prcisment aprs cette dernire expdition des Indiens laquelle son nom fut ml -- trs justement. Dans les dispositions d'esprit o il se trouvait vis--vis de James Burbank, l'Espagnol ne devait songer qu' tirer vengeance par tous les moyens possibles. Or, au milieu des conjectures que pouvait faire natre quotidiennement la guerre, si Texar parvenait renverser les autorits de Jacksonville, il deviendrait redoutable pour Camdless-Bay. Que le caractre nergique et rsolu de James Burbank ne lui permt pas de trembler devant un tel homme, soit! Mais Mme_ _Burbank n'avait que trop de raisons de craindre pour son mari et pour tous les siens. Bien plus, cette honnte famille aurait certainement vcu dans des transes incessantes, si elle avait pu se douter de ceci: c'est que Texar souponnait Gilbert Burbank d'avoir t rejoindre l'arme du Nord. Comment l'avait-il appris, puisque ce dpart s'tait accompli secrtement? Par l'espionnage, sans doute, et, plus d'une fois, on verra que des espions s'empressaient le servir. En effet, puisque Texar avait lieu de croire que le fils de James Burbank servait dans les rangs des fdraux, sous les ordres du commodore Dupont, n'aurait-on pas pu craindre qu'il chercht tendre quelque pige au jeune lieutenant? Oui! Et s'il ft parvenu l'attirer sur le territoire floridien, s'emparer de sa personne, le dnoncer, on devine quel et t le sort de Gilbert entre les mains de ces sudistes, exasprs par les progrs de l'arme du Nord. Tel tait l'tat des choses au moment o commence cette histoire. Telles taient la situation des fdraux, arrivs presque aux frontires maritimes de la Floride, la position de la famille Burbank au milieu du comt de Duval, celle de Texar, non seulement Jacksonville, mais dans toute l'tendue des territoires esclaves. Si l'Espagnol parvenait ses fins, si les autorits taient renverses par ses partisans, il ne lui serait que trop facile de lancer sur Camdless-Bay une populace fanatise contre les anti-esclavagistes. Environ une heure aprs avoir quitt Texar, Squamb tait de retour l'lot central. Il tira son squif sur la berge, franchit l'enceinte, monta l'escalier du blockhaus. C'est fait? lui demanda Texar. -- C'est fait, matre! -- Et... rien? -- Rien. VI Jacksonville Oui, Zermah, oui, vous avez t cre et mise au monde pour tre esclave! reprit le rgisseur, renfourchant son dada favori. Oui! esclave, et nullement pour tre une crature libre. -- Ce n'est pas mon avis, rpondit Zermah d'un ton calme, sans y mettre aucune animation, tant elle tait faite ces discussions avec le rgisseur de Camdless-Bay. -- C'est possible, Zermah! Quoi qu'il en soit, vous finirez par vous ranger cette opinion qu'il n'y a aucune galit qui puisse raisonnablement s'tablir entre les Blancs et les Noirs. -- Elle est tout tablie, monsieur Perry, et elle l'a toujours t par la nature mme. -- Vous vous trompez, Zermah, et la preuve, c'est que les Blancs sont dix fois, vingt fois, que dis-je? cent fois plus nombreux que les Noirs la surface de la terre! -- Et c'est pour cela qu'ils les ont rduits en esclavage, rpondit Zermah. Ils avaient la force, ils en ont abus. Mais si les Noirs eussent t en majorit dans ce monde, ce seraient les Blancs dont ils auraient fait leurs esclaves!... Ou plutt non! Ils eussent certainement montr plus de justice et surtout moins de cruaut! Il ne faudrait pas se figurer que cette conversation, parfaitement oiseuse, empcht Zermah et le rgisseur de vivre en bon accord. En ce moment, d'ailleurs, ils n'avaient pas autre chose faire que de causer. Seulement, il est permis de croire qu'ils auraient pu traiter un sujet plus utile, et il en et t ainsi, sans doute, sans la manie du rgisseur toujours discuter la question de l'esclavage. Tous deux taient assis l'arrire de l'une des embarcations de Camdless-Bay, manoeuvre par quatre mariniers de la plantation. Ils traversaient obliquement le fleuve, en profitant de la mare descendante, et se rendaient Jacksonville. Le rgisseur avait quelques affaires traiter pour le compte de James Burbank, et Zermah allait acheter divers objets de toilette pour la petite Dy. On tait au 10 fvrier. Depuis trois jours, James Burbank tait revenu Castle-House, et Texar la Crique-Noire, aprs l'affaire de Saint-Augustine. Il va de soi que, le lendemain mme, M. Stannard et sa fille avaient reu un petit mot envoy de Camdless-Bay, qui leur faisait sommairement connatre ce que marquait la dernire lettre de Gilbert. Ces nouvelles n'arrivaient pas trop tt pour rassurer miss Alice, dont la vie se passait dans une continuelle inquitude depuis le dbut de cette lutte acharne entre le Sud et le Nord des tats-Unis. L'embarcation, gre d'une voile latine, filait rapidement. Avant un quart d'heure, elle serait au port de Jacksonville. Le rgisseur n'avait donc plus que peu de temps pour finir de dvelopper sa thse favorite, et il ne s'en fit pas faute. Non, Zermah, reprit-il, non! La majorit, assure aux Noirs, n'et rien chang l'tat des choses. Et, je dis plus, quels que soient les rsultats de la guerre, on en reviendra toujours l'esclavage, parce qu'il faut des esclaves pour le service des plantations. -- Ce n'est pas le sentiment de M. Burbank, vous le savez bien, rpondit Zermah. -- Je le sais, mais j'ose dire que M. Burbank se trompe, sauf le respect que j'ai pour lui. Un Noir doit faire partie du domaine au mme titre que les animaux ou les instruments de culture. Si un cheval pouvait s'en aller lorsqu'il lui plat, si une charrue avait le droit de se mettre, quand il lui convient, en d'autres mains que celles de son propritaire, il n'y aurait plus d'exploitation possible. Que M. Burbank affranchisse ses esclaves, et il verra ce que deviendra Camdless-Bay! -- Il l'aurait dj fait, rpondit Zermah, si les circonstances le lui eussent permis, vous ne l'ignorez pas, monsieur Perry. Et voulez-vous savoir ce qui serait arriv si l'affranchissement des esclaves avait t proclam Camdless-Bay? Pas un seul Noir n'et quitt la plantation, et rien n'aurait t chang, si ce n'est le droit de les traiter comme des btes de somme. Or, comme vous n'avez jamais us de ce droit-l, aprs l'mancipation, Camdless- Bay serait reste ce qu'elle tait avant. -- Croyez-vous, par hasard, m'avoir converti vos ides, Zermah? demanda le rgisseur. -- En aucune faon, monsieur. D'ailleurs, ce serait inutile et pour une raison bien simple. -- Laquelle? -- C'est qu'au fond, vous pensez l-dessus exactement comme M. Burbank, M. Carrol, M. Stannard, comme tous ceux qui ont le coeur gnreux et l'esprit juste. -- Jamais, Zermah, jamais! Et je prtends mme que ce que j'en dis, c'est dans l'intrt des Noirs! Si on les livre leur seule volont, ils dpriront, et la race en sera bientt perdue. -- Je n'en crois rien, monsieur Perry, quoique vous puissiez dire. En tout cas, mieux vaut que la race prisse que d'tre voue la perptuelle dgradation de l'esclavage! Le rgisseur et bien voulu rpondre, et on se doute qu'il n'tait point bout d'arguments. Mais la voile venait d'tre amene, et l'embarcation se rangea prs de l'estacade de bois. L, elle devait attendre le retour de Zermah et du rgisseur. Tous deux dbarqurent aussitt pour aller chacun ses affaires. Jacksonville est situe sur la rive gauche du Saint-John, la limite d'une vaste plaine assez basse, entoure d'un horizon de magnifiques forts, qui lui font un cadre toujours verdoyant. Des champs de mas et de cannes sucre, des rizires, plus particulirement la limite du fleuve, occupent une partie de ce territoire. Il y avait une dizaine d'annes, Jacksonville n'tait encore qu'un gros village, avec un faubourg, dont les cases de torchis ou de roseaux ne servaient qu'au logement de la population noire. l'poque actuelle, le village commenait se faire ville, autant par ses maisons plus confortables, ses rues mieux traces et mieux entretenues, que par le nombre de ses habitants, qui avait doubl. L'anne suivante, ce chef-lieu du comt de Duval allait gagner encore, en se reliant par un chemin de fer Talhassee, la capitale de la Floride. Dj, le rgisseur et Zermah avaient pu le remarquer, une assez grande animation rgnait dans la ville. Quelques centaines d'habitants, les uns, sudistes d'origine amricaine, les autres, des multres et des mtis d'origine espagnole, attendaient l'arrive d'un steam-boat, dont la fume apparaissait, en aval du fleuve, au-dessus d'une pointe basse du Saint-John. Quelques-uns mme, afin d'entrer plus rapidement en communication avec ce vapeur, s'taient jets dans les chaloupes du port, tandis que d'autres avaient pris place sur ces grands dogres un mt, qui frquentent habituellement les eaux de Jacksonville. En effet, depuis la veille, il tait venu de graves nouvelles du thtre de la guerre. Les projets d'oprations, indiqus dans la lettre de Gilbert Burbank, taient en partie connus. On n'ignorait pas que la flottille du commodore Dupont devait trs prochainement appareiller, et que le gnral Sherman se proposait de l'accompagner avec des troupes de dbarquement. De quel ct se dirigerait cette expdition? on ne le savait pas d'une faon positive, bien que tout donnt penser qu'elle avait le Saint- John et le littoral floridien pour objectif. Aprs la Gorgie, la Floride tait donc directement menace d'une invasion de l'arme fdrale. Lorsque le steam-boat qui venait de Fernandina eut accost l'estacade de Jacksonville, ses passagers ne purent que confirmer ces nouvelles. Ils ajoutrent mme que, trs vraisemblablement, ce serait dans la baie de Saint-Andrews que le commodore Dupont viendrait mouiller, en attendant un moment favorable pour forcer les passes de l'le Amlia et l'estuaire du Saint-John. Aussitt les groupes se rpandirent dans la ville, faisant bruyamment envoler nombre de ces gros urubus, qui sont uniquement chargs du nettoyage des rues. On criait, on se dmenait. Rsistance aux nordistes! Mort aux nordistes! Tels taient les excitations froces que des meneurs, la dvotion de Texar, jetaient la population dj trs anime. Il y eut des dmonstrations sur la grande place, devant Court-House, la maison de justice, et jusque dans l'glise piscopale. Les autorits allaient avoir quelque peine calmer cette effervescence, bien que les habitants de Jacksonville, on l'a dj fait remarquer, fussent diviss du moins sur la question de l'esclavage. Mais, en ces temps de trouble, les plus bruyants comme les plus emports font toujours la loi, et les modrs finissent invitablement par subir leur domination. Ce fut, bien entendu, dans les cabarets, dans les tiendas, que les gosiers, sous l'influence de liqueurs fortes, hurlrent avec le plus de violence. Les manoeuvriers en chambre y dvelopprent leurs plans pour opposer une invincible rsistance l'invasion. Il faut diriger les milices sur Fernandina! disait l'un. -- Il faut couler des navires dans les passes du Saint-John! rpondait l'autre. -- Il faut construire des fortifications en terre autour de la ville et les armer de bouches feu! -- Il faut demander du secours par la voie du chemin de fer de Fernandina Keys! -- Il faut teindre le feu du phare de Pablo, pour empcher la flottille d'entrer de nuit dans les bouches! -- Il faut semer des torpilles au milieu du fleuve! Cet engin, presque nouveau dans la guerre de Scession, on en avait entendu parler, et, sans trop savoir comment il fonctionnait, il convenait videmment d'en faire usage. Avant tout, dit un des plus enrags orateurs de la tienda de Torillo, il faut mettre en prison tous les nordistes de la ville, et tous ceux des sudistes qui pensent comme eux! Il aurait t bien tonnant que personne n'et song mettre cette proposition, _l'ultima ratio _des sectaires en tous pays. Aussi fut-elle couverte de hurrahs. Heureusement pour les honntes gens de Jacksonville, les magistrats devaient hsiter quelque temps encore avant de se rendre ce voeu populaire. En courant les rues, Zermah avait observ tout ce qui se passait, afin d'en informer son matre, directement menac par ce mouvement. Si on arrivait des mesures de violence, ces mesures ne s'arrteraient pas la ville. Elles s'tendraient au del, jusqu'aux plantations du comt. Certainement, Camdless-Bay serait vise une des premires. C'est pourquoi la mtisse, voulant se procurer des renseignements plus prcis, se rendit la maison que M. Stannard occupait en dehors du faubourg. C'tait une charmante et confortable habitation, agrablement situe dans une sorte d'oasis de verdure que la hache des dfricheurs avait rserve en ce coin de la plaine. Par les soins de Miss Alice, l'intrieur comme l'extrieur, la maison tait tenue d'une manire irrprochable. On sentait dj une intelligente et dvoue mnagre dans cette jeune fille, que la mort de sa mre avait appele de bonne heure diriger le personnel de Walter Stannard. Zermah fut reue avec grand empressement par la jeune fille. Miss Alice lui parla tout d'abord de la lettre de Gilbert. Zermah put lui en redire les termes presque exacts. Oui! il n'est plus loin, maintenant! dit Miss Alice. Mais dans quelles conditions va-t-il revenir en Floride? Et quels dangers peuvent encore le menacer jusqu' la fin de cette expdition? -- Des dangers, Alice, rpondit M. Stannard. Rassure-toi! Gilbert en a affront de plus grands pendant la croisire sur les ctes de Gorgie, et principalement dans l'affaire de Port-Royal. J'imagine, moi, que la rsistance des Floridiens ne sera ni terrible ni de longue dure. Que peuvent-ils faire avec ce Saint- John, qui va permettre aux canonnires de remonter jusqu'au coeur des comts? Toute dfense me parat devoir tre malaise sinon impossible. -- Puissiez-vous dire vrai, mon pre, dit Alice, et fasse le Ciel que cette sanglante guerre se termine enfin! -- Elle ne peut se terminer que par l'crasement du Sud, rpliqua M. Stannard. Cela sera long, sans doute, et je crains bien que Jefferson Davis, ses gnraux, Lee, Johnston, Beauregard, ne rsistent longtemps encore dans les tats du centre. Non! Les troupes fdrales n'auront pas facilement raison des confdrs. Quant la Floride, il ne leur sera pas difficile de s'en emparer. Malheureusement, ce n'est pas sa possession qui leur assurera la victoire dfinitive. -- Pourvu que Gilbert ne fasse pas d'imprudences! dit Miss Alice en joignant les mains. S'il cdait au dsir de revoir sa famille pendant quelques heures, se sachant si prs d'elle... -- D'elle et de vous, Miss Alice, rpondit Zermah, car n'tes-vous pas dj de la famille Burbank? -- Oui, Zermah, par le coeur! -- Non, Alice, ne crains rien, dit M. Stannard. Gilbert est trop raisonnable pour s'exposer ainsi, surtout quand il suffira de quelques jours au commodore Dupont pour occuper la Floride. Ce serait une tmrit sans excuses que de se hasarder dans ce pays, tant que les fdraux n'en seront pas les matres... -- Surtout maintenant que les esprits sont plus ports que jamais la violence! rpondit Zermah. -- En effet, ce matin, la ville est en effervescence, reprit M. Stannard. Je les ai vus, je les ai entendus, ces meneurs! Texar ne les quitte pas depuis huit dix jours. Il les pousse, il les excite, et ces malfaiteurs finiront par soulever la basse population, non seulement contre les magistrats, mais aussi contre ceux des habitants qui ne partagent pas leur manire de voir. -- Ne pensez-vous pas, monsieur Stannard, dit alors Zermah, que vous feriez bien de quitter Jacksonville, au moins pendant quelque temps? Il serait prudent de n'y revenir qu'aprs l'arrive des troupes fdrales en Floride. M. Burbank m'a charg de vous le rpter, il serait heureux de voir Miss Alice et vous Castle- House. -- Oui!... je sais... rpondit M. Stannard. Je n'ai point oubli l'offre de Burbank... En ralit, Castle-House est-il plus sr que Jacksonville? Si ces aventuriers, ces gens sans aveu, ces enrags, deviennent les matres ici, ne se rpandront-ils pas sur la campagne, et les plantations seront-elles l'abri de leurs ravages? -- Monsieur Stannard, fit observer Zermah, en cas de danger, il me semble prfrable d'tre runis... -- Zermah a raison, mon pre. Il vaudrait mieux tre tous ensemble Camdless-Bay. -- Sans doute, Alice, rpondit M. Stannard. Je ne refuse pas la proposition de Burbank. Mais je ne crois pas que le danger soit si pressant. Zermah prviendra nos amis que j'ai besoin de quelques jours encore pour mettre ordre mes affaires, et, alors, nous irons demander l'hospitalit Castle-House... -- Et, lorsque M. Gilbert arrivera, dit Zermah, au moins trouvera- t-il l tous ceux qu'il aime! Zermah prit cong de Walter Stannard et de sa fille. Puis, au milieu de l'agitation populaire qui ne cessait de s'accrotre, elle regagna le quartier du port et les quais, o l'attendait le rgisseur. Tous deux s'embarqurent pour traverser le fleuve, et M. Perry reprit sa conversation habituelle au point prcis o il l'avait laisse. En disant que le danger n'tait pas imminent, peut-tre M. Stannard se trompait-il? Les vnements allaient se prcipiter, et Jacksonville devait en ressentir promptement le contrecoup. Cependant le gouvernement fdral agissait toujours avec une certaine circonspection dans le but de mnager les intrts du Sud. Il ne voulait procder que par mesures successives. Deux ans aprs le dbut des hostilits, le prudent Abraham Lincoln n'avait pas encore dcrt l'abolition de l'esclavage sur tout le territoire des tats-Unis. Plusieurs mois devaient s'couler encore, avant qu'un message du prsident propost de rsoudre la question par le rachat et l'mancipation graduelle des Noirs, avant que l'abolition ft proclame, avant, enfin, qu'et t vote l'ouverture d'un crdit de cinq millions de francs, avec l'autorisation d'accorder, titre d'indemnit, quinze cents francs par tte d'esclave affranchi. Si quelques-uns des gnraux du Nord s'taient cru autoriss supprimer la servitude dans les pays envahis par leurs armes, ils avaient t dsavous jusqu'alors. C'est que l'opinion n'tait pas unanime encore sur cette question, et l'on citait mme certains chefs militaires des Unionistes qui ne trouvaient cette mesure ni logique ni opportune. Entre-temps, des faits de guerre continuaient se produire, et plus particulirement au dsavantage des confdrs. Le gnral Price, la date du 12 fvrier, avait d vacuer l'Arkansas avec le contingent des milices missouriennes. On a vu que le fort Henry avait t pris et occup par les fdraux. Maintenant, ceux-ci s'attaquaient au fort Donelson, dfendu par une artillerie puissante, et couvert par quatre kilomtres d'ouvrages extrieurs qui comprenaient la petite ville de Dover. Cependant, malgr le froid et la neige, doublement menac du ct de la terre par les quinze mille hommes du gnral Grant, du ct du fleuve par les canonnires du commodore Foot, ce fort tombait le 14 fvrier au pouvoir des fdraux avec toute une division sudiste, hommes et matriel. C'tait l un chec considrable pour les confdrs. L'effet produit par cette dfaite fut immense. Comme consquence immdiate, il allait amener la retraite du gnral Johnston, qui dut abandonner l'importante cit de Nashville sur le Cumberland. Les habitants, pris de panique, la quittrent aprs lui, et, quelques jours aprs, ce fut aussi le sort de Columbus. Tout l'tat du Kentucky tait alors rentr sous la domination du gouvernement fdral. On imagine aisment avec quels sentiments de colre, avec quelles ides de vengeance, ces vnements furent accueillis en Floride. Les autorits eussent t impuissantes calmer le mouvement qui se propagea jusque dans les hameaux les plus lointains des comts. Le pril grandissait, on peut le dire, d'heure en heure, pour quiconque ne partageait pas les opinions du Sud et ne s'associait pas ses projets de rsistance contre les armes fdrales. Thalassee, Saint-Augustine, il y eut des troubles dont la rpression ne laissa pas d'tre difficile. Ce fut Jacksonville, principalement, que le soulvement de la populace menaa de dgnrer en actes de la plus inqualifiable violence. Dans ces circonstances, on le comprend, la situation de Camdless- Bay allait devenir de plus en plus inquitante. Cependant, avec son personnel qui lui tait dvou, James Burbank pourrait rsister peut-tre, du moins aux premires attaques qui seraient diriges contre la plantation, bien qu'il ft trs difficile, cette poque, de se procurer des munitions et des armes en quantit suffisante. Mais, Jacksonville, M. Stannard, directement menac, avait lieu de craindre pour la scurit de son habitation, pour sa fille, pour lui-mme, pour tous les siens. James Burbank, connaissant les dangers de cette situation, lui crivit lettres sur lettres. Il lui envoya plusieurs messagers pour le prier de venir le rejoindre sans retard Castle-House. L, on serait relativement en sret, et s'il fallait chercher une autre retraite, s'il fallait s'enfoncer dans l'intrieur du pays jusqu'au moment o les fdraux en auraient assur la tranquillit par leur prsence, il serait plus facile de le faire. Ainsi sollicit, Walter Stannard rsolut d'abandonner momentanment Jacksonville et de se rfugier Camdless-Bay. Il partit dans la matine du 23, aussi secrtement que possible, sans avoir rien laiss pressentir de ses projets. Une embarcation l'attendait au fond d'une petite crique du Saint-John, un mille en amont. Miss Alice et lui s'y embarqurent, traversrent rapidement le fleuve, et arrivrent au petit port, o ils trouvrent la famille Burbank. Il est facile d'imaginer quel accueil leur fut fait. Dj Miss Alice n'tait-elle pas une fille pour Mme Burbank? Tous se trouvaient maintenant runis. Ces mauvais jours, on les passerait ensemble, avec plus de scurit et surtout avec de moindres angoisses. En somme, il n'tait que temps de quitter Jacksonville. Le lendemain, la maison de M. Stannard fut attaque par une bande de malfaiteurs, qui abritaient leurs violences sous un prtendu patriotisme local. Les autorits eurent grand-peine en empcher le pillage, comme prserver quelques autres habitations, qui appartenaient d'honntes citoyens, opposs aux ides sparatistes. videmment, l'heure approchait o ces magistrats seraient dbords et remplacs par des chefs d'meute. Ceux-ci, loin de rprimer les violences, les provoqueraient au contraire. Et, en effet, ainsi que M. Stannard l'avait dit Zermah, Texar s'tait dcid, depuis quelques jours, quitter sa retraite inconnue pour venir Jacksonville. L, il avait retrouv ses compagnons habituels, recruts parmi les plus dtestables sectaires de la population floridienne, venus des diverses plantations situes sur les deux rives du fleuve. Ces forcens prtendaient imposer leurs volonts dans les villes comme dans la campagne. Ils correspondaient avec la plupart de leurs adhrents des divers comts de la Floride. En mettant en avant la question de l'esclavage, ils gagnaient chaque jour du terrain. Quelque temps encore, Jacksonville comme Saint-Augustine, o affluaient dj tous les nomades, tous les aventuriers, tous les coureurs de bois, qui sont en grand nombre dans le pays, ils seraient les matres, ils disposeraient de l'autorit, ils concentreraient entre leurs mains les pouvoirs militaires et civils. Les milices, les troupes rgulires, ne tarderaient pas faire cause commune avec ces violents -- ce qui arrive fatalement ces poques de trouble o la violence est l'ordre du jour. James Burbank n'ignorait rien de ce qui se passait au-dehors. Plusieurs de ses affids, dont il tait sr, le tenaient au courant des mouvements qui se prparaient Jacksonville. Il savait que Texar y avait reparu, que sa dtestable influence s'tendait sur la basse population, comme lui d'origine espagnole. Un pareil homme la tte de la ville, c'tait une menace directe contre Camdless-Bay. Aussi, James Burbank se prparait-il tout vnement, soit pour une rsistance, si elle tait possible, soit pour une retraite, s'il fallait abandonner Castle-House l'incendie et au pillage. Avant tout, pourvoir la sret de sa famille et de ses amis, c'tait sa premire, sa constante proccupation. Pendant ces quelques jours, Zermah montra un dvouement sans bornes. toute heure, elle surveillait les abords de la plantation, principalement du ct du fleuve. Quelques esclaves, choisis par elles parmi les plus intelligents et les meilleurs, demeuraient jour et nuit aux postes qu'elle leur avait assigns. Toute tentative contre le domaine et t signale aussitt. La famille Burbank ne pouvait tre prise au dpourvu, sans avoir le temps de se rfugier Castle-House. Mais ce n'tait pas par une attaque directe main arme que James Burbank devait tre inquit tout d'abord. Tant que l'autorit ne serait pas aux mains de Texar et des siens, on devait y mettre plus de formes. C'est ainsi que, sous la pression de l'opinion publique, les magistrats furent amens prendre une mesure, qui allait donner une sorte de satisfaction aux partisans de l'esclavage, acharns contre les gens du Nord. James Burbank tait le plus important des colons de la Floride, le plus riche aussi de tous ceux dont on ne connaissait que trop les opinions librales. Ce fut donc lui que l'on visa tout d'abord, lui qui fut mis en demeure de s'expliquer sur ses ides personnelles d'affranchissement au milieu d'un territoire esclaves. Le 26, dans la soire, un planton, expdi de Jacksonville, arriva Camdless-Bay, et remit un pli l'adresse de James Burbank. Voici ce que contenait ce pli: Ordre M. James Burbank de se prsenter en personne demain, 27 fvrier, onze heures du matin, Court-Justice, devant les autorits de Jacksonville. Rien de plus. VII Quand mme! Si ce n'tait pas encore le coup de foudre, c'tait, du moins, l'clair qui le prcde. James Burbank n'en fut pas branl, mais quelles inquitudes prouva toute la famille! Pourquoi le propritaire de Camdless-Bay tait-il mand Jacksonville? C'tait bien un ordre, non une invitation, de comparatre devant les autorits. Que lui voulait-on? Cette mesure venait-elle la suite d'une proposition d'enqute qui allait tre commence contre lui? tait-ce sa libert, sinon sa vie, que menaait cette dcision? S'il obissait, s'il quittait Castle- House, l'y laisserait-on revenir? S'il n'obissait pas, emploierait-on la force pour le contraindre? Et, dans ce cas, quels prils, quelles violences, les siens seraient-ils exposs? Tu n'iras pas, James! C'tait Mme Burbank qui venait de parler ainsi, et, on le sentait bien, au nom de tous. Non, monsieur Burbank! ajouta Miss Alice. Vous ne pouvez pas songer nous quitter... -- Et pour aller te mettre la merci de pareilles gens! ajouta Edward Carrol. James Burbank n'avait pas rpondu. Tout d'abord, devant cette injonction brutale, son indignation s'tait souleve, et c'est peine s'il avait pu la matriser. Mais qu'y avait-il donc de nouveau qui rendt ces magistrats si audacieux? Les compagnons et partisans de Texar taient-ils devenus les matres? Avaient-ils renvers les autorits qui conservaient encore quelque modration, et dtenaient-ils le pouvoir leur place? Non! Le rgisseur Perry, revenu dans l'aprs-midi de Jacksonville, n'avait rapport aucune nouvelle de ce genre. Ne serait-ce pas, dit M. Stannard, quelque rcent fait de guerre, l'avantage des sudistes, qui pousseraient les Floridiens exercer des violences contre nous? -- Je crains bien qu'il n'en soit ainsi! rpondit Edward Carrol. Si le Nord a prouv quelque chec, ces malfaiteurs ne se croiront plus menacs par l'approche du commodore Dupont et ils sont capables de se porter tous les excs! -- On disait que, dans le Texas, reprit M. Stannard, les troupes fdrales avaient d se retirer devant les milices de Sibley et repasser le Rio-Grande, aprs avoir subi une dfaite assez grave Valverde. C'est du moins ce que m'a appris un homme de Jacksonville que j'ai rencontr, il y a une heure peine. -- videmment, ajouta Edward Carrol, voil ce qui aura rendu ces gens si hardis! -- L'arme de Sherman, la flottille de Dupont, n'arriveront donc pas! s'cria Mme Burbank. -- Nous ne sommes qu'au 26 fvrier, rpondit Miss Alice, et, d'aprs la lettre de Gilbert, les btiments fdraux ne doivent pas prendre la mer avant le 28. -- Et puis, il faut le temps de descendre jusqu'aux bouches du Saint-John, ajouta M. Stannard, le temps de forcer les passes, de franchir la barre, d'oprer une descente Jacksonville. C'est dix jours encore... -- Dix jours? murmura Alice. -- Dix jours!... ajouta Mme Burbank. Et d'ici l, que de malheurs peuvent nous atteindre! James Burbank ne s'tait point ml cette conversation. Il rflchissait. Devant l'injonction qui lui tait faite, il se demandait quel parti prendre. Refuser d'obir, n'tait-ce pas risquer de voir toute la populace de Jacksonville, avec l'approbation ouverte ou tacite des autorits, se prcipiter sur Camdless-Bay? Quels dangers courrait alors sa famille? Non! Il valait mieux n'exposer que sa personne. Dt sa vie ou sa libert tre en pril, il pouvait esprer que ce pril ne menacerait que lui seul. Mme Burbank regardait son mari avec la plus vive inquitude. Elle sentait qu'un combat se livrait en lui. Elle hsitait l'interroger. Ni Miss Alice, ni M. Stannard, ni Edward Carrol, n'osaient lui demander quelle rponse il comptait faire cet ordre envoy de Jacksonville. Ce fut la petite Dy qui, inconsciemment sans doute, se fit l'interprte de toute la famille. Elle tait alle prs de son pre, qui l'avait mise sur ses genoux. Pre? dit-elle. -- Que veux-tu, ma chrie? -- Est-ce que tu iras chez ces mchants qui veulent nous faire tant de peine? -- Oui... j'irai!... -- James!... s'cria Mme Burbank. -- Il le faut!... C'est mon devoir!... J'irai! James Burbank avait si rsolument parl qu'il et t inutile de vouloir combattre ce dessein, dont il avait videmment calcul toutes les consquences. Sa femme tait venue se placer prs de lui, elle l'embrassait, elle le serrait dans ses bras, mais elle ne disait plus rien. Et qu'aurait-elle pu dire? Mes amis, dit James Burbank, il est possible, aprs tout, que nous exagrions singulirement la porte de cet acte d'arbitraire. Que peut-on me reprocher? Rien en fait, on le sait bien! Incriminer mes opinions, soit! Mes opinions m'appartiennent! Je ne les ai jamais caches mes adversaires, et, ce que j'ai pens toute ma vie, je n'hsiterai pas, s'il le faut, le leur dire en face! -- Nous t'accompagnerons, James, dit Edward Carrol. -- Oui, ajouta M. Stannard. Nous ne vous laisserons pas aller sans nous Jacksonville. -- Non, mes amis, rpondit James Burbank. moi seul il est enjoint de me rendre devant les magistrats de Court-Justice, et j'irai seul. Il se pourrait, d'ailleurs, que je fusse retenu quelques jours. Il faut donc que vous restiez tous les deux Camdless-Bay. C'est vous que je dois maintenant confier toute notre famille pendant mon absence. -- Ainsi tu vas nous quitter, pre? s'cria la petite Dy. -- Oui, fillette, rpondit M. Burbank d'un ton enjou. Mais, si, demain, je ne djeune pas avec vous, tu peux compter que je serai revenu pour dner, et nous passerons la soire tous ensemble. -- Ah! dis-moi! si peu de temps que je reste Jacksonville, j'en aurai toujours assez pour t'acheter quelque chose!... Qu'est-ce qui pourrait te faire plaisir? Que veux-tu que je te rapporte? -- Toi... pre... toi!... rpondit l'enfant. Et sur ce mot qui exprimait si bien le dsir de tous, la famille se spara, aprs que James Burbank eut fait prendre les mesures de scurit qu'exigeaient les circonstances. La nuit se passa sans alerte. Le lendemain, James Burbank, lev ds l'aube, prit l'avenue de bambous qui conduit au petit port. L, il donna ses ordres pour qu'une embarcation ft prte huit heures, afin de le transporter de l'autre ct du fleuve. Comme il se dirigeait vers Castle-House, en revenant du pier, il fut accost par Zermah. Matre, lui dit-elle, votre dcision est bien prise? Vous allez partir pour Jacksonville? -- Sans doute, Zermah, et je dois le faire dans notre intrt tous. Tu me comprends, n'est-ce pas? -- Oui, matre! Un refus de votre part pourrait attirer les bandes de Texar sur Camdless-Bay... -- Et ce danger, qui est le plus grave, il faut l'viter tout prix! rpondit M. Burbank. -- Voulez-vous que je vous accompagne? -- Je veux, au contraire, que tu restes la plantation, Zermah. Il faut que tu sois l, prs de ma femme, prs de ma fille, au cas o quelque pril les menacerait avant mon retour. -- Je ne les quitterai pas, matre. -- Tu n'as rien su de nouveau? -- Non! Il est certain que des gens suspects rdent autour de la plantation. On dirait qu'ils la surveillent. Cette nuit, deux ou trois barques ont encore crois sur le fleuve. Est-ce que l'on se douterait que monsieur Gilbert est parti pour prendre du service dans l'arme fdrale, qu'il est sous les ordres du commodore Dupont, qu'il peut tre tent de venir secrtement Camdless-Bay? -- Mon brave fils! rpondit M. Burbank. Non! Il a assez de raison pour ne pas commettre une pareille imprudence! -- Je crains bien que Texar n'ait quelque soupon ce sujet, reprit Zermah. On dit que son influence grandit chaque jour. Quand vous serez Jacksonville, dfiez-vous de Texar, matre... -- Oui, Zermah, comme d'un reptile venimeux! Mais je suis sur mes gardes. Pendant mon absence, s'il tentait quelque coup contre Castle-House... -- Ne craignez que pour vous, matre, pour vous seul, et ne craignez rien pour nous. Vos esclaves sauraient dfendre la plantation, et s'il le fallait, se faire tuer jusqu'au dernier. Ils vous sont tous dvous. Ils vous aiment. Je sais ce qu'ils pensent, ce qu'ils disent, je sais ce qu'ils feraient. On est venu des autres plantations pour les pousser la rvolte... Ils n'ont rien voulu entendre. Tous ne font qu'une grande famille, qui se confond avec la vtre. Vous pouvez compter sur eux. -- Je le sais, Zermah, et j'y compte. James Burbank revint l'habitation. Le moment arriv, il dit adieu sa femme, sa fille, Miss Alice. Il leur promit de se contenir devant ces magistrats, quels qu'ils fussent, qui le mandaient leur tribunal, de ne rien faire qui put provoquer des violences son gard. Trs certainement, il serait de retour le jour mme. Puis il prit cong de tous les siens et partit. Sans doute, James Burbank avait lieu de craindre pour lui-mme. Mais il tait bien autrement inquiet pour cette famille, expose tant de dangers, qu'il laissait Castle-House. Walter Stannard et Edward Carrol l'accompagnrent jusqu'au petit port, l'extrmit de l'avenue. L, il fit ses dernires recommandations, et, sous une jolie brise du sud-est, l'embarcation s'loigna rapidement du pier de Camdless-Bay. Une heure aprs, vers dix heures, James Burbank dbarquait sur le quai de Jacksonville. Ce quai tait presque dsert alors. Il s'y trouvait seulement quelques matelots trangers, occups au dchargement des dogres. James Burbank ne fut donc point reconnu son arrive, et, sans avoir t signal, il put se rendre chez un de ses correspondants, M. Harvey, qui demeurait l'autre extrmit du port. M. Harvey fut surpris et trs inquiet de le voir. Il ne croyait pas que M. Burbank aurait obi l'injonction qui lui avait t faite de se prsenter Court-Justice. Dans la ville, on ne le croyait pas non plus. Quant ce qui avait motiv cet ordre laconique de paratre devant les magistrats, M. Harvey ne le pouvait dire. Trs probablement, dans le but de satisfaire l'opinion publique, on voulait demander James Burbank des explications sur son attitude depuis le dbut de la guerre, sur ses ides bien connues propos de l'esclavage. Peut-tre songeait-on mme s'assurer de sa personne, retenir comme otage le plus riche colon nordiste de la Floride? N'et-il pas mieux fait de rester Camdless-Bay? C'est ce que pensait M. Harvey. Ne pouvait-il y retourner, puisque personne ne savait encore qu'il venait de dbarquer Jacksonville? James Burbank n'tait point venu pour s'en aller. Il voulait savoir quoi s'en tenir. Il le saurait. Quelques questions trs intressantes, tant donn la situation o il se trouvait, furent alors poses par lui son correspondant. Les autorits avaient-elles t renverses au profit des meneurs de Jacksonville? Pas encore, mais leur position tait de plus en plus menace. la premire meute, leur renversement tait probable sous la pousse des vnements. L'Espagnol Texar n'avait-il pas la main dans le mouvement populaire qui se prparait? Oui! On le considrait comme le chef du parti avanc des esclavagistes de la Floride. Ses compagnons et lui, sans doute, seraient bientt les matres de la ville. Les derniers faits de guerre, dont le bruit commenait se rpandre dans toute la Floride, taient-ils confirms? Ils l'taient maintenant. L'organisation des tats du Sud venait d'tre complte. Le 22 fvrier, le gouvernement, dfinitivement install, avait Jefferson Davis pour prsident, et Stephens pour vice-prsident, tous deux investis du pouvoir durant une priode de six annes. Au Congrs, compos de deux chambres, runi Richmond, Jefferson Davis avait, trois jours aprs, rclam le service obligatoire. Depuis cette poque, les confdrs venaient de remporter quelques succs partiels, sans grande importance en somme. D'ailleurs, la date du 24, une notable portion de l'arme du gnral Mac Clellan, disait-on, s'tait lance au del du haut Potomac, ce qui avait amen l'vacuation de Columbus par les sudistes. Une grande bataille tait donc imminente sur le Mississipi, et elle mettrait en contact l'arme sparatiste avec l'arme du gnral Grant. Et l'escadre que le commodore Dupont devait conduire aux bouches du Saint-John? Le bruit courait que, sous une dizaine de jours, elle essaierait de forcer les passes. Si Texar et ses partisans voulaient tenter quelque coup qui mt la ville entre leurs mains et leur permt de satisfaire leurs vengeances personnelles, ils ne pouvaient tarder le faire. Tel tait l'tat des choses Jacksonville, et qui sait si l'incident Burbank n'allait pas en hter le dnouement? Lorsque l'heure de comparatre fut venue, James Burbank quitta la maison de son correspondant et se dirigea vers la place o s'lve le btiment de Court-Justice. Il y avait une extrme animation dans les rues. La population se portait en foule de ce ct. On sentait que, de cette affaire, peu importante en elle-mme, pouvait sortir une meute dont les consquences seraient dplorables. La place tait pleine de gens de toutes sortes, petits Blancs, mtis, Ngres, et naturellement trs tumultueuse. Si le nombre de ceux qui avaient pu entrer dans la salle de Court-Justice tait assez restreint, nanmoins, il s'y trouvait surtout des partisans de Texar, confondus avec une certaine quantit de gens honntes, opposs tout acte d'injustice. Toutefois, il leur serait difficile de rsister cette partie de la population qui poussait au renversement des autorits de Jacksonville. Lorsque James Burbank parut sur la place, il fut aussitt reconnu. Des cris violents clatrent. Ils ne lui taient rien moins que favorables. Quelques courageux citoyens l'entourrent. Ils ne voulaient pas qu'un homme honorable, estim comme l'tait le colon de Camdless-Bay, fut expos sans dfense aux brutalits de la foule. En obissant l'ordre qu'il avait reu, James Burbank faisait preuve la fois de dignit et de rsolution. On devait lui en savoir gr. James Burbank put donc se frayer un passage travers la place. Il arriva sur le seuil de la porte de Court-Justice, il entra, il s'arrta devant la barre o il tait traduit contre tout droit. Le premier magistrat de la ville et ses adjoints occupaient dj leurs siges. C'taient des hommes modrs, qui jouissaient d'une juste considration. quelles rcriminations, quelles menaces ils avaient t en butte depuis le dbut de la guerre de Scession, il est trop facile de l'imaginer. Quel courage ne leur fallait-il pas pour demeurer leur poste, et quelle nergie pour s'y maintenir? S'ils avaient pu rsister jusqu'alors toutes les attaques du parti de l'meute, c'est que la question de l'esclavage en Floride, on le sait, n'y surexcitait que mdiocrement les esprits, tandis qu'elle passionnait les autres tats du Sud. Cependant les ides sparatistes gagnaient peu peu du terrain. Avec elles, l'influence des gens de coups de main, des aventuriers, des nomades rpandus dans le comt, grandissait chaque jour. Et mme c'tait pour donner une certaine satisfaction l'opinion publique, sous la pression du parti des violents, que les magistrats avaient dcid de traduire devant eux James Burbank, sur la dnonciation de l'un des chefs de ce parti, l'Espagnol Texar. Le murmure, approbatif d'une part, rprobatif de l'autre, qui avait accueilli le propritaire de Camdless-Bay son entre dans la salle, se calma bientt. James Burbank, debout la barre, le regard assur de l'homme qui n'a jamais faibli, la voix ferme, n'attendit mme pas que le magistrat lui post les questions d'usage. Vous avez fait demander James Burbank, dit-il. James Burbank est devant vous! Aprs les premires formalits de l'interrogatoire auxquelles il se conforma, James Burbank rpondit trs simplement et trs brivement. Puis: De quoi m'accuse-t-on? demanda-t-il. -- De faire opposition par paroles et par actes peut-tre, rpondit le magistrat, aux ides comme aux esprances qui doivent avoir maintenant cours en Floride! -- Et qui m'accuse? demanda James Burbank. -- Moi! C'tait Texar. James Burbank avait reconnu sa voix. Il ne tourna mme pas la tte de son ct. Il se contenta de hausser les paules en signe de ddain pour le vil accusateur qui le prenait parti. Cependant les compagnons, les partisans de Texar encourageaient leur chef de la voix et du geste. Et tout d'abord, dit-il, je jetterai la face de James Burbank sa qualit de nordiste! Sa prsence Jacksonville est une insulte permanente au milieu d'un tat confdr! Puisqu'il est avec les nordistes de coeur et d'origine, que n'est-il retourn dans le Nord! -- Je suis en Floride parce qu'il me convient d'y tre, rpondit James Burbank. Depuis vingt ans, j'habite le comt. Si je n'y suis pas n, on sait du moins d'o je viens. Que cela soit dit pour ceux dont on ignore le pass, qui se refusent vivre au grand jour, et dont l'existence prive mrite d'tre incrimine plus juste titre que la mienne! Texar, directement attaqu par cette rponse, ne se dmonta pas. Aprs? dit James Burbank. -- Aprs?... rpondit l'Espagnol. Au moment o le pays va se soulever pour le maintien de l'esclavage, prt verser son sang pour repousser les troupes fdrales, j'accuse James Burbank d'tre anti-esclavagiste et de faire de la propagande anti- esclavagiste! -- James Burbank, dit le magistrat, dans les circonstances o nous sommes, vous comprendrez que cette accusation est d'une gravit exceptionnelle. Je vous prierai donc d'y rpondre. -- Monsieur, rpondit James Burbank, ma rponse sera trs simple. Je n'ai jamais fait aucune propagande ni n'en veux faire. Cette accusation porte faux. Quant mes opinions sur l'esclavage, qu'il me soit permis de les rappeler ici. Oui! Je suis abolitionniste! Oui! Je dplore la lutte que le Sud soutient contre le Nord! Oui! Je crains que le Sud ne marche des dsastres qu'il aurait pu viter, et c'est dans son intrt mme que j'aurais voulu le voir suivre une autre voie, au lieu de s'engager dans une guerre contre la raison, contre la conscience universelle. Vous reconnatrez un jour que ceux qui vous parlent, comme je le fais aujourd'hui, n'avaient pas tort. Quand l'heure d'une transformation, d'un progrs moral a sonn, c'est folie de s'y opposer. En outre, la sparation du Nord et du Sud serait un crime contre la patrie amricaine. Ni la raison, ni la justice, ni la force, ne sont de votre ct, et ce crime ne s'accomplira pas. Ces paroles furent d'abord accueillies par quelques approbations que de plus violentes clameurs couvrirent aussitt. La majorit de ce public de gens sans foi ni loi ne pouvait les accepter. Lorsque le magistrat fut parvenu rtablir le silence dans le prtoire, James Burbank reprit la parole. Et maintenant, dit-il, j'attends qu'il se produise des accusations plus prcises sur des faits, non sur des ides, et j'y rpondrai, quand on me les aura fait connatre. Devant cette attitude si digne, les magistrats ne pouvaient tre que trs embarrasss. Ils ne connaissaient aucun fait qui pt tre reproch M. Burbank. Leur rle devait se borner laisser les accusations se produire, avec preuves l'appui, s'il en existait toutefois. Texar sentit qu'il tait mis en demeure de s'expliquer plus catgoriquement, ou bien il n'atteindrait pas son but. Soit, dit-il! Ce n'est pas mon avis qu'on puisse invoquer la libert des opinions en matire d'esclavage, lorsqu'un pays se lve tout entier pour soutenir cette cause. Mais si James Burbank a le droit de penser comme il lui plat sur cette question, s'il est vrai qu'il s'abstienne de chercher des partisans ses ides, du moins ne s'abstient-il pas d'entretenir des intelligences avec un ennemi qui est aux portes de la Floride! Cette accusation de complicit avec les fdraux tait trs grave dans les conjonctures actuelles. Cela se comprit bien au frmissement qui courut travers le public. Toutefois, elle tait vague encore, et il fallait l'appuyer sur des faits. Vous prtendez que j'ai des intelligences avec l'ennemi? rpondit James Burbank. -- Oui, affirma Texar. -- Prcisez!... Je le veux! -- Soit! reprit Texar. Il y a trois semaines environ, un missaire, envoy vers James Burbank, a quitt l'arme fdrale ou tout au moins la flottille du commodore Dupont. Cet homme est venu Camdless-Bay, et il a t suivi depuis le moment o il a travers la plantation jusqu' la frontire de la Floride. -- Le nierez-vous? Il s'agissait videmment l du messager qui avait apport la lettre du jeune lieutenant. Les espions de Texar ne s'y taient point tromps. Cette fois, l'accusation tait prcise, et l'on attendait, non sans inquitude, quelle serait la rponse de James Burbank. Celui-ci n'hsita pas faire connatre ce qui n'tait, en somme, que la stricte vrit: En effet, dit-il, cette poque, un homme est venu Camdless- Bay. Mais cet homme n'tait qu'un messager. Il n'appartenait point l'arme fdrale, et apportait simplement une lettre de mon fils... -- De votre fils, s'cria Texar, de votre fils qui, si nous sommes bien informs, a pris du service dans l'arme unioniste, de votre fils, qui est peut-tre au premier rang des envahisseurs en marche maintenant sur la Floride! La vhmence avec laquelle Texar pronona ces paroles ne manqua pas d'impressionner vivement le public. Si James Burbank, aprs avoir avou qu'il avait reu une lettre de son fils, convenait que Gilbert se trouvait dans les rangs de l'arme fdrale, comment se dfendrait-il de l'accusation de s'tre mis en rapport avec les ennemis du Sud? Voulez-vous rpondre aux faits qui sont articuls contre votre fils? demanda le magistrat. -- Non, monsieur, rpliqua James Burbank d'une voix ferme, et je n'ai point y rpondre. Mon fils n'est point en cause, que je sache. Je suis seulement accus d'avoir eu des intelligences avec l'arme fdrale. Or, cela, je le nie, et je dfie cet homme, qui ne m'attaque que par haine personnelle, d'en donner une seule preuve! -- Il avoue donc que son fils se bat en ce moment contre les confdrs? s'cria Texar. -- Je n'ai rien avouer... rien! rpondit James Burbank. C'est vous de prouver ce que vous avancez contre moi! -- Soit!... Je le prouverai! rpliqua Texar. Dans quelques jours, je serai en possession de cette preuve que l'on me demande, et quand je l'aurai... -- Quand vous l'aurez, rpondit le magistrat, nous pourrons nous prononcer sur ce fait. Jusque-l, je ne vois pas quelles sont les accusations dont James Burbank ait rpondre? En se prononant ainsi, ce magistrat parlait comme un homme intgre. Il avait raison, sans doute. Malheureusement, il avait tort d'avoir raison devant un public si prvenu contre le colon de Camdless-Bay. De l, des murmures, des protestations mmes, profres par les compagnons de Texar, qui accueillirent ses paroles. L'Espagnol le sentit bien, et, abandonnant les faits relatifs Gilbert Burbank, il en revint aux accusations portes directement contre son pre. Oui, rpta-t-il, je prouverai tout ce que j'ai avanc, savoir que James Burbank est en rapport avec l'ennemi qui se prpare envahir la Floride. En attendant, les opinions qu'il professe publiquement, opinions si dangereuses pour la cause de l'esclavage, constituent un pril public. Aussi, au nom de tous les propritaires d'esclaves, qui ne se soumettront jamais au joug que le Nord veut leur imposer, je demande que l'on s'assure de sa personne... -- Oui!... Oui! s'crirent les partisans de Texar, tandis qu'une partie de l'assemble essayait vainement de protester contre cette injustifiable prtention. Le magistrat parvint rtablir le calme dans l'auditoire, et James Burbank put reprendre la parole: Je m'lve de toute ma force, de tout mon droit, dit-il, contre l'arbitraire auquel on veut pousser la justice! Que je sois abolitionniste, oui! et je l'ai dj avou. Mais les opinions sont libres, je suppose, avec un systme de gouvernement qui est fond sur la libert. Ce n'est pas un crime, jusqu'ici, d'tre anti- esclavagiste, et o il n'y a pas culpabilit, la loi est impuissante punir! Des approbations plus nombreuses semblrent donner raison James Burbank. Sans doute, Texar crut que l'occasion tait venue de changer ses batteries puisqu'elles ne portaient pas. Aussi, qu'on ne s'tonne pas s'il lana James Burbank cette apostrophe inattendue: Eh bien, affranchissez donc vos esclaves, puisque vous tes contre l'esclavage! -- Je le ferai! rpondit James Burbank. Je le ferai, ds que le moment sera venu! -- Vraiment! Vous le ferez quand l'arme fdrale sera matresse de la Floride! rpliqua Texar. Il vous faut les soldats de Sherman et les marins de Dupont pour que vous ayez le courage d'accorder vos actes avec vos ides! C'est prudent, mais c'est lche! -- Lche?... s'cria James Burbank, indign, qui ne comprit pas que son adversaire lui tendait un pige. -- Oui! lche! rpta Texar. Voyons! Osez donc enfin mettre vos opinions en pratique! C'est croire, en vrit, que vous ne cherchez qu'une popularit facile pour plaire aux gens du Nord! Oui! Anti-esclavagiste en apparence, vous n'tes, au fond et par intrt, qu'un partisan du maintien de l'esclavage! James Burbank s'tait redress sous cette injure. Il couvrait son accusateur d'un regard de mpris. C'tait l plus qu'il n'en pouvait supporter. Un tel reproche d'hypocrisie se trouvait manifestement en dsaccord avec toute son existence franche et loyale. Habitants de Jacksonville, s'cria-t-il de faon tre entendu de toute la foule, partir de ce jour, je n'ai plus un esclave; partir de ce jour, je proclame l'abolition de l'esclavage sur tout le domaine de Camdless-Bay! Tout d'abord des hurrahs seulement accueillirent cette dclaration hardie. Oui! Il y avait un vritable courage le faire, -- courage plus que prudence peut-tre! James Burbank venait de se laisser emporter par son indignation. Or, cela n'tait que trop vident, cette mesure allait compromettre les intrts des autres planteurs de la Floride. Aussi la raction se fit-elle presque aussitt dans le public de Court-Justice. Les premiers applaudissements accords au colon de Camdless-Bay furent bientt touffs par les vocifrations, non seulement de ceux qui taient esclavagistes de principe, mais aussi de tous ceux qui avaient t indiffrents jusqu'alors cette question de l'esclavage. Et les amis de Texar auraient profit de ce revirement pour se livrer quelque acte de violence contre James Burbank, si l'Espagnol lui-mme ne les et contenus. Laissez faire! dit-il. James Burbank s'est dsarm lui-mme!... Maintenant, il est nous! Ces paroles, dont on comprendra bientt la signification, suffirent retenir tous ces partisans de la violence. Aussi James Burbank ne fut-il point inquit, lorsque les magistrats lui eurent dit qu'il pouvait se retirer. Devant l'absence de toute preuve, il n'y avait pas lieu d'accorder l'incarcration demande par Texar. Plus tard, si l'Espagnol, qui maintenait ses dires, produisait des tmoignages de nature mettre au grand jour les connivences de James Burbank avec l'ennemi, les magistrats reprendraient les poursuites. Jusque-l, James Burbank devait tre libre. Il est vrai, cette dclaration d'affranchissement relative au personnel de Camdless-Bay, publiquement faite, allait tre ultrieurement exploite contre les autorits de la ville et au profit du parti de l'meute. Quoi qu'il en soit, sa sortie de Court-Justice, bien que James Burbank ft suivi par une foule trs mal dispose son gard, les agents surent empcher qu'on lui ft violence. Il y eut des hues, des menaces, non des actes de brutalit. videmment, l'influence de Texar le protgeait. James Burbank put donc atteindre les quais du port o l'attendait son embarcation. L, il prit cong de son correspondant, M. Harvey, qui ne l'avait point quitt. Puis, poussant au large, il fut rapidement hors de la porte des vocifrations, dont les braillards de Jacksonville avaient accompagn son dpart. Comme la mare descendait, l'embarcation, retarde par le jusant, ne mit pas moins de deux heures gagner le pier de Camdless-Bay, o James Burbank tait attendu par sa famille. Quelle joie ce fut dans tout ce petit monde, en le revoyant. Il y avait tant de motifs de craindre qu'il ne ft retenu loin des siens! Non! dit-il la petite Dy, qui l'embrassait. Je t'avais promis de revenir pour dner, ma chrie, et, tu le sais bien, je ne manque jamais mes promesses! VIII La dernire esclave Le soir mme, James Burbank mit les siens au courant de ce qui s'tait pass Court-Justice. L'odieuse conduite de Texar leur fut dvoile. C'tait sous la pression de cet homme et de la populace de Jacksonville que l'ordre de comparution avait t adress Camdless-Bay. L'attitude des magistrats, en cette affaire, ne mritait que des loges. cette accusation d'intelligences avec les fdraux, ils avaient rpondu en exigeant la preuve qu'elle ft fonde. Texar, n'ayant pu fournir cette preuve, James Burbank avait t laiss libre. Toutefois, au milieu de ces vagues incriminations, le nom de Gilbert avait t prononc. On ne semblait pas mettre en doute que le jeune homme ne ft l'arme du Nord. Le refus de rpondre cet gard, n'tait-ce pas un demi-aveu de la part de James Burbank? Ce que furent alors les craintes, les angoisses de Mme Burbank, de Miss Alice, de toute cette famille si menace, cela n'est que trop ais comprendre. dfaut du fils qui leur chappait, les forcens de Jacksonville ne s'en reprendraient-ils pas son pre? Texar s'tait vant, sans doute, lorsqu'il avait promis de produire, sous quelques jours, une preuve de ce fait. En somme, il n'tait pas impossible qu'il ne parvnt se la procurer, et la situation serait inquitante au plus haut point. Mon pauvre Gilbert! s'cria Mme Burbank. Le savoir si prs de Texar, dcid tout faire pour arriver son but! -- Ne pourrait-on le prvenir de ce qui vient de se passer Jacksonville? dit Miss Alice. -- Oui! ajouta M. Stannard. Ne conviendrait-il pas surtout de lui faire savoir que toute imprudence de sa part aurait les consquences les plus funestes pour les siens et pour lui? -- Et comment le prvenir? rpliqua James Burbank. Des espions rdent sans cesse autour de Camdless-Bay, cela n'est que trop certain. Dj le messager que Gilbert nous a envoy avait t suivi son retour. Toute lettre que nous cririons pourrait tomber entre les mains de Texar. Tout homme que nous enverrions, charg d'un message verbal, risquerait d'tre arrt en route. Non, mes amis, ne tentons rien qui soit susceptible d'aggraver cette situation, et fasse le Ciel que l'arme fdrale ne tarde pas occuper la Floride! Il n'est que temps pour cette minorit de gens honntes, menace par la majorit des coquins du pays! James Burbank avait raison. Par suite de la surveillance qui devait videmment s'exercer autour de la plantation, il et t trs imprudent de correspondre avec Gilbert. D'ailleurs, le moment approchait o James Burbank et les nordistes, tablis en Floride, seraient en sret sous la protection de l'arme fdrale. C'tait, en effet, le lendemain mme que le commodore Dupont devait appareiller au mouillage d'Edisto. Avant trois jours, bien certainement, on apprendrait que la flottille, aprs avoir descendu le littoral de la Gorgie, serait dans la baie de Saint- Andrews. James Burbank raconta alors le grave incident survenu devant les magistrats de Jacksonville. Il dit comment il avait t pouss rpondre au dfi jet par Texar propos des esclaves de Camdless- Bay. Fort de son droit, fort de sa conscience, il avait publiquement dclar l'abolition de l'esclavage sur tout son domaine. Ce que nul tat du Sud ne s'tait encore permis de proclamer sans y avoir t oblig par le sort des armes, il l'avait fait librement et de son plein gr. Dclaration aussi hardie que gnreuse! Quelles en seraient les consquences, on ne pouvait le prvoir. videmment, elle n'tait pas de nature rendre la position de James Burbank moins menace au milieu de ce pays esclavagiste. Peut-tre, mme, provoquerait- elle certaines vellits de rvolte parmi les esclaves des autres plantations. N'importe! La famille Burbank, mue par la grandeur de l'acte, approuva sans rserve ce que son chef venait de faire. James, dit Mme Burbank, quoi qu'il puisse arriver, tu as eu raison de rpondre ainsi aux odieuses insinuations que ce Texar avait l'infamie de lancer contre toi! -- Nous sommes fiers de vous, mon pre! ajouta Miss Alice, en donnant pour la premire fois ce nom M. Burbank. -- Et ainsi, ma chre fille, rpondit James Burbank, lorsque Gilbert et les fdraux entreront en Floride, ils ne trouveront plus un seul esclave Camdless-Bay! -- Je vous remercie, monsieur Burbank, dit alors Zermah, je vous remercie pour mes compagnons et pour moi. En ce qui me concerne, je ne me suis jamais sentie esclave prs de vous. Vos bonts, votre gnrosit, m'avaient dj faite aussi libre que je le suis aujourd'hui! -- Tu as raison, Zermah, rpondit Mme Burbank. Esclave ou libre, nous ne t'en aimerons pas moins! Zermah et en vain essay de cacher son motion. Elle prit Dy dans ses bras et la pressa sur sa poitrine. MM. Carrol et Stannard avaient serr la main de James Burbank avec effusion. C'tait lui dire qu'ils l'approuvaient et qu'ils applaudissaient cet acte d'audace -- de justice aussi. Il est bien vident que la famille Burbank, sous cette gnreuse impression, oubliait alors ce que la conduite de James Burbank pouvait provoquer de complications dans l'avenir. Aussi, personne Camdless-Bay ne songerait-il blmer James Burbank, si ce n'est, sans doute, le rgisseur Perry, lorsqu'il serait au courant de ce qui venait de se passer. Mais il tait en tourne pour le service de la plantation et ne devait rentrer que dans la nuit. Il tait dj tard. On se spara, non sans que James Burbank et annonc que, ds le lendemain, il remettrait ses esclaves leur acte d'affranchissement. Nous serons avec toi, James, rpondit Mme Burbank, quand tu leur apprendras qu'ils sont libres! -- Oui, tous! ajouta Edward Carrol. -- Et moi aussi, pre? demanda la petite Dy. -- Oui, ma chrie, toi aussi! -- Bonne Zermah, ajouta la fillette, est-ce que tu vas nous quitter aprs cela? -- Non, mon enfant! rpondit Zermah. Non! Je ne t'abandonnerai jamais! Chacun se retira dans sa chambre, quand les prcautions ordinaires eurent t prises pour la scurit de Castle-House. Le lendemain, la premire personne que rencontra James Burbank dans le parc rserv, ce fut prcisment M. Perry. Comme le secret avait t parfaitement gard, le rgisseur n'en savait rien encore. Il l'apprit bientt de la bouche mme de James Burbank, qui s'attendait du reste l'bahissement de M. Perry. Oh! monsieur James!... Oh! monsieur James! Le digne homme, vraiment abasourdi, ne pouvait trouver autre chose rpondre. Cependant, cela ne peut vous surprendre, Perry, reprit James Burbank. Je n'ai fait que devancer les vnements. Vous savez bien que l'affranchissement des Noirs est un acte qui s'impose tout tat soucieux de sa dignit... -- Sa dignit, monsieur James. Qu'est-ce que la dignit vient faire ce propos? -- Vous ne comprenez pas le mot dignit, Perry. Soit! disons: soucieux de ses intrts. -- Ses intrts... ses intrts, monsieur James! Vous osez dire: soucieux de ses intrts? -- Incontestablement, et l'avenir ne tardera pas vous le prouver, mon cher Perry! -- Mais o recrutera-t-on dsormais le personnel des plantations, monsieur Burbank? -- Toujours parmi les Noirs, Perry. -- Mais si les Noirs sont libres de ne plus travailler, ils ne travailleront plus! -- Ils travailleront, au contraire, et mme avec plus de zle, puisque ce sera librement, et avec plus de plaisir aussi, puisque leur condition sera meilleure. -- Mais les vtres, monsieur James?... Les vtres vont commencer par nous quitter! -- Je serai bien tonn, mon cher Perry, s'il en est un seul qui ait la pense de le faire. -- Mais voil que je ne suis plus rgisseur des esclaves de Camdless-Bay? -- Non, mais vous tes toujours rgisseur de Camdless-Bay, et je ne pense pas que votre situation soit amoindrie parce que vous commanderez des hommes libres au lieu de commander des esclaves. -- Mais... -- Mon cher Perry, je vous prviens qu' tous vos mais, j'ai des rponses toutes prtes. Prenez donc votre parti d'une mesure qui ne pouvait tarder s'accomplir, et laquelle ma famille, sachez- le bien, vient de faire le meilleur accueil. -- Et nos Noirs n'en savent rien?... -- Rien encore, rpondit James Burbank. Je vous prie, Perry, de ne point leur en parler. Ils l'apprendront aujourd'hui mme. Vous les convoquerez donc tous dans le parc de Castle-House, pour trois heures aprs midi, en vous contentant de dire que j'ai une communication leur faire. L-dessus, le rgisseur se retira, avec de grands gestes de stupfaction, rptant: Des Noirs qui ne sont plus esclaves! Des Noirs qui vont travailler leur compte! Des Noirs qui seront obligs de pourvoir leurs besoins! C'est le bouleversement de l'ordre social! C'est le renversement des lois humaines! C'est contre nature! Oui! contre nature! Pendant la matine, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol allrent, en break, visiter une partie de la plantation sur sa frontire septentrionale. Les esclaves vaquaient leurs travaux habituels au milieu des rizires, des champs de cafiers et de cannes. Mme empressement au travail dans les chantiers et les scieries. Le secret avait t bien gard. Aucune communication n'avait pu s'tablir encore entre Jacksonville et Camdless-Bay. Ceux qu'il intressait d'une faon si directe, ne savaient rien du projet de James Burbank. En parcourant cette partie du domaine sur sa limite la plus expose, James Burbank et ses amis voulaient s'assurer que les abords de la plantation ne prsentaient rien de suspect. Aprs la dclaration de la veille, on pouvait craindre qu'une partie de la populace de Jacksonville ou de la campagne environnante ft pousse se porter sur Camdless-Bay. Il n'en tait rien jusqu'alors. On ne signala mme pas de rdeurs de ce ct du fleuve, ni sur le cours du Saint-John. Le _Shannon, _qui le remonta vers dix heures du matin, ne fit point escale au pier du petit port et continua sa route vers Picolata. Ni en amont ni en aval, il n'y avait rien craindre pour les htes de Castle-House. Un peu avant midi, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol repassrent le pont de l'enceinte du parc et rentrrent l'habitation. Toute la famille les attendait pour djeuner. On tait plus rassur. On causa plus l'aise. Il semblait qu'il se ft produit une dtente dans la situation. Sans doute, l'nergie des magistrats de Jacksonville avait impos aux violents du parti de Texar. Or, si cet tat de choses se prolongeait pendant quelques jours encore, la Floride serait occupe par l'arme fdrale. Les anti-esclavagistes, qu'ils fussent du Nord ou du Sud, y seraient en sret. James Burbank pouvait donc procder la crmonie d'mancipation, -- premier acte de ce genre qui serait volontairement accompli dans un tat esclaves. Celui de tous les Noirs de la plantation, qui prouverait le plus de satisfaction serait videmment un garon de vingt ans, nomm Pygmalion plus communment appel Pyg. Attach au service des communs de Castle-House, c'tait l que demeurait ledit Pyg. Il ne travaillait ni dans les champs ni dans les ateliers ou chantiers de Camdless-Bay. Il faut bien l'avouer, Pygmalion n'tait qu'un garon ridicule, vaniteux, paresseux, auquel, par bont, ses matres passaient bien des choses. Depuis que la question de l'esclavage tait en jeu, il fallait l'entendre dclamer de grandes phrases sur la libert humaine. tout propos, il faisait des discours prtentieux ses congnres, qui ne se gnaient pas d'en rire. Il montait sur ses grands chevaux, comme on dit, lui qu'un ne et jet terre. Mais au fond, comme il n'tait point mchant, on le laissait parler. On voit dj quelles discussions il devait avoir avec le rgisseur Perry, lorsque celui-ci tait d'humeur l'couter, et l'on sent quel accueil il allait faire cet acte d'affranchissement qui lui rendrait sa dignit d'homme. Ce jour-l, les Noirs furent prvenus qu'ils auraient se runir dans le parc rserv devant Castle-House. C'tait l qu'une importante communication leur serait adresse par le propritaire de Camdless-Bay. Un peu avant trois heures -- heure fixe pour la runion -- tout le personnel, aprs avoir quitt ses baraccons, commena s'assembler devant Castle-House. Ces braves gens n'taient rentrs ni aux ateliers, ni dans les champs ni dans les chantiers d'abattage, aprs le dner de midi. Ils avaient voulu faire un peu de toilette, changer les habits de travail pour des vtements plus propres, selon l'habitude, lorsqu'on leur ouvrait la poterne de l'enceinte. Donc, grande animation, va-et-vient de case case, tandis que le rgisseur Perry, se promenant de l'un l'autre des baraccons, grommelait: Quand je pense qu'en ce moment, on pourrait encore trafiquer de ces Noirs, puisqu'ils sont toujours l'tat de marchandise! Et, avant une heure, voil qu'il ne sera plus permis ni de les acheter ni de les vendre! Oui! je le rpterai jusqu' mon dernier souffle! M. Burbank a beau faire et beau dire, et aprs lui le prsident Lincoln, et aprs le prsident Lincoln, tous les fdraux du Nord et tous les libraux des deux mondes, c'est contre nature! En cet instant, Pygmalion, qui ne savait rien encore, se trouva face face avec le rgisseur. Pourquoi nous convoque-t-on, monsieur Perry? demanda Pyg. Auriez- vous la bont de me le dire? -- Oui, imbcile! C'est pour te... Le rgisseur s'arrta, ne voulant point trahir le secret. Une ide lui vint alors. Approche ici, Pyg! dit-il. Pygmalion s'approcha. Je te tire quelquefois l'oreille, mon garon? -- Oui, monsieur Perry, puisque, contrairement toute justice humaine ou divine, c'est votre droit. -- Eh bien, puisque c'est mon droit, je vais me permettre d'en user encore! Et, sans se soucier des cris de Pyg, sans lui faire grand mal, non plus, il lui secoua les oreilles qui taient dj d'une belle longueur. Vraiment, cela soulagea le rgisseur d'avoir, une dernire fois, exerc son droit sur un des esclaves de la plantation. trois heures, James Burbank et les siens parurent sur le perron de Castle-House. Dans l'enceinte taient groups sept cents esclaves, hommes, femmes, enfants, -- mme une vingtaine de ces vieux Noirs, qui, lorsqu'ils avaient t reconnus impropres tout travail, trouvaient une retraite assure pour leur vieillesse dans les baraccons de Camdless-Bay. Un profond silence s'tablit aussitt. Sur un geste de James Burbank, M. Perry et les sous-rgisseurs firent approcher le personnel, de manire que tous pussent entendre distinctement la communication qui allait leur tre faite. James Burbank prit la parole. Mes amis, dit-il, vous le savez, une guerre civile, dj longue et malheureusement trop sanglante, met aux prises la population des tats-Unis. Le vrai mobile de cette guerre a t la question de l'esclavage. Le Sud, ne s'inspirant que de ce qu'il croit tre ses intrts, en a voulu le maintien. Le Nord, au nom de l'humanit, a voulu qu'il ft dtruit en Amrique. Dieu a favoris les dfenseurs d'une cause juste, et la victoire s'est dj prononce plus d'une fois en faveur de ceux qui se battent pour l'affranchissement de toute une race humaine. Depuis longtemps, personne ne l'ignore, fidle mon origine, j'ai toujours partag les ides du Nord, sans avoir t mme de les appliquer. Or, des circonstances ont fait que je puis hter le moment o il m'est possible de conformer mes actes mes opinions. coutez donc ce que j'ai vous apprendre au nom de toute ma famille. Il y eut un sourd murmure d'motion dans l'assistance, mais il s'apaisa presque aussitt. Et alors, James Burbank, d'une voix qui s'entendit de partout, fit la dclaration suivante: partir de ce jour, 28 fvrier 1862, les esclaves de la plantation sont affranchis de toute servitude. Ils peuvent disposer de leur personne. Il n'y a plus que des hommes libres Camdless-Bay! Les premires manifestations de ces nouveaux affranchis furent des hurrahs qui clatrent de toutes parts. Les bras s'agitrent en signe de remerciements. Le nom de Burbank fut acclam. Tous se rapprochrent du perron. Hommes, femmes, enfants, voulaient baiser les mains de leur librateur. Ce fut un indescriptible enthousiasme, qui se produisit avec d'autant plus d'nergie qu'il n'tait point prpar. On juge si Pygmalion gesticulait, prorait, prenait des attitudes. Alors, un vieux Noir, le doyen du personnel, s'avana jusque sur les premires marches du perron. L, il redressa la tte, et d'une voix profondment mue: Au nom des anciens esclaves de Camdless-Bay, libres dsormais, dit-il, soyez remerci, monsieur Burbank, pour nous avoir fait entendre les premires paroles d'affranchissement qui aient t prononces dans l'tat de Floride! Tout en parlant, le vieux Ngre venait de monter lentement les degrs du perron. Arriv auprs de James Burbank, il lui avait bais les mains, et, comme la petite Dy lui tendait les bras, il la prsenta ses camarades. Hurrah!... Hurrah pour monsieur Burbank! Ces cris retentirent joyeusement dans l'air et durent porter jusqu' Jacksonville, sur l'autre rive du Saint-John, la nouvelle du grand acte qui venait d'tre accompli. La famille de James Burbank tait profondment mue. Vainement essaya-t-elle de calmer ces marques d'enthousiasme. Ce fut Zermah qui parvint les apaiser, lorsqu'on la vit s'lancer vers le perron pour prendre la parole son tour. Mes amis, dit-elle, nous voil tous libres maintenant, grce la gnrosit, l'humanit de celui qui fut notre matre, et le meilleur des matres! -- Oui!... oui!... crirent ces centaines de voix, confondues dans le mme lan de reconnaissance. -- Chacun de nous peut donc dornavant disposer de sa personne, reprit Zermah. Chacun peut quitter la plantation, faire acte de libert suivant que son intrt le commande. Quant moi, je ne suivrai que l'instinct de mon coeur, et je suis certaine que la plupart d'entre vous feront ce que je vais faire moi-mme. Depuis six ans, je suis entr Camdless-Bay. Mon mari et moi, nous y avons vcu, et nous dsirons y finir notre vie. Je supplie donc monsieur Burbank de nous garder libres, comme il nous a gards esclaves... Que ceux dont c'est aussi le dsir... -- Tous!... Tous! Et ces mots, rpts mille fois, dirent combien tait apprci le matre de Camdless-Bay, quel lien d'amiti et de reconnaissance l'unissait tous les affranchis de son domaine. James Burbank prit alors la parole. Il dit que tous ceux qui voudraient rester sur la plantation le pourraient dans ces conditions nouvelles. Il ne s'agirait plus que de rgler d'un commun accord la rmunration du travail libre et les droits des nouveaux affranchis. Il ajouta que, tout d'abord, il convenait que la situation ft rgularise. C'est pourquoi, dans ce but, chacun des Noirs allait recevoir pour sa famille et pour lui un acte de libration, qui lui permettrait de reprendre dans l'humanit le rang auquel il avait droit. C'est ce qui fut immdiatement fait par le soin des sous- rgisseurs. Depuis longtemps dcid affranchir ses esclaves, James Burbank avait prpar ces actes, et chaque Noir reut le sien avec les plus touchantes dmonstrations de reconnaissance. La fin de cette journe fut consacre la joie. Si, ds le lendemain, tout le personnel devait retourner ses travaux ordinaires, ce jour-l, la plantation fut en fte. La famille Burbank, mle ces braves gens, recueillit les tmoignages d'amiti les plus sincres, aussi bien que les assurances d'un dvouement sans bornes. Cependant, au milieu de son ancien troupeau d'tres humains, le rgisseur Perry se promenait comme une me en peine, et, James Burbank qui lui demanda: Eh bien, Perry, qu'en dites-vous? -- Je dis, monsieur James, rpliqua-t-il, que pour tre libres, ces Africains n'en sont pas moins ns en Afrique et n'ont pas chang de couleur! Or, puisqu'ils sont ns noirs, ils mourront noirs... -- Mais ils vivront blancs, rpondit en souriant James Burbank, et tout est l! Ce soir-l, le dner runit la table de Castle-House la famille Burbank vraiment heureuse, et, il faut le dire, aussi plus confiante dans l'avenir. Quelques jours encore, la scurit de la Floride serait compltement assure. Aucune mauvaise nouvelle, d'ailleurs, n'tait venue de Jacksonville. Il tait possible que l'attitude de James Burbank devant les magistrats de Court-Justice et produit une impression favorable sur le plus grand nombre des habitants. ce dner assistait le rgisseur Perry, qui tait bien oblig de prendre son parti de ce qu'il n'avait pu empcher. Il se trouvait mme en face du doyen des Noirs, invit par James Burbank, comme pour mieux marquer en sa personne que l'affranchissement, accord lui et ses compagnons d'esclavage, n'tait pas une vaine dclaration dans la pense du matre de Camdless-Bay. Au-dehors clataient des cris de fte, et le parc s'illuminait du reflet des feux de joie, allums en divers points de la plantation. Vers le milieu du repas se prsenta une dputation qui apportait la petite fille un magnifique bouquet, le plus beau, coup sr, qui et jamais t offert mademoiselle Dy Burbank, de Castle- House. Compliments et remerciements furent donns et rendus de part et d'autre avec une profonde motion. Puis, tous se retirrent, et la famille rentra dans le hall, en attendant l'heure du coucher. Il semblait qu'une journe si bien commence ne pouvait que bien finir. Vers huit heures, le calme rgnait sur toute la plantation. On avait lieu de croire que rien ne le troublerait, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre au-dehors. James Burbank se leva et alla aussitt ouvrir la grande porte du hall. Devant le perron, quelques personnes attendaient et parlaient haute voix. Qu'y a-t-il? demanda James Burbank. -- Monsieur Burbank, rpondit un des rgisseurs, une embarcation vient d'accoster le pier. -- Et d'o vient-elle? -- De la rive gauche. -- Qui est bord? -- Un messager qui vous est envoy de la part des magistrats de Jacksonville. -- Et que veut-il? -- Il demande vous faire une communication. Permettez-vous qu'il dbarque? -- Certainement! Mme Burbank s'tait rapproche de son mari. Miss Alice s'avana vivement vers une des fentres du hall, pendant que M. Stannard et Edward Carrol se dirigeaient vers la porte. Zermah, prenant la petite Dy par la main, s'tait leve. Tous eurent alors le pressentiment que quelque grave complication allait surgir. Le rgisseur tait retourn vers l'appontement du pier. Dix minutes aprs, il revenait avec le messager que l'embarcation avait amen de Jacksonville Camdless-Bay. C'tait un homme qui portait l'uniforme de la milice du comt. Il fut introduit dans le hall, et demanda M. Burbank. C'est moi! Que me voulez-vous? -- Vous remettre ce pli. Le messager tendit une grande enveloppe, qui portait l'un de ses angles le cachet de Court-Justice. James Burbank brisa le cachet et lut ce qui suit: Par ordre des autorits nouvellement constitues de Jacksonville, tout esclave qui aura t affranchi contre la volont des sudistes, sera immdiatement expuls du territoire. Cette mesure sera excute dans les quarante-huit heures, et, en cas de refus, il y sera procd par la force. Fait Jacksonville, 28 fvrier 1862. TEXAR. Les magistrats en qui l'on pouvait avoir confiance avaient t renverss. Texar, soutenu par ses partisans, tait depuis peu de temps la tte de la ville. Que rpondrai-je? demanda le messager. -- Rien! rpliqua James Burbank. Le messager se retira et fut reconduit son embarcation, qui se dirigea vers la rive gauche du fleuve. Ainsi, sur ordre de l'Espagnol, les anciens esclaves de la plantation allaient tre disperss! Par cela seul qu'on les avait fait libres, ils n'auraient plus le droit de vivre sur le territoire de la Floride! Camdless-Bay serait prive de tout ce personnel sur lequel James Burbank pouvait compter pour dfendre la plantation! Libre ces conditions? dit Zermah. Non, jamais! Je refuse la libert, et, puisqu'il le faut pour rester prs de vous, mon matre, j'aime mieux redevenir esclave! Et, prenant son acte d'affranchissement, Zermah le dchira et tomba aux genoux de James Burbank. IX Attente Telles taient les premires consquences du mouvement gnreux auquel avait obi James Burbank en affranchissant ses esclaves, avant que l'arme fdrale ft matresse du territoire. prsent, Texar et ses partisans dominaient la ville et le comt. Ils allaient se livrer tous les actes de violence auxquels leur nature brutale et grossire devait les pousser, c'est--dire aux plus pouvantables excs. Si, par ses dnonciations vagues, l'Espagnol n'avait pu, en fin de compte, faire emprisonner James Burbank, il n'en tait pas moins arriv son but, en profitant des dispositions de Jacksonville, dont la population tait en grande partie surexcite par la conduite de ses magistrats dans l'affaire du propritaire de Camdless-Bay. Aprs l'acquittement du colon anti-esclavagiste, qui venait de proclamer l'mancipation sur tout son domaine, du nordiste dont les voeux taient manifestement pour le Nord, Texar avait soulev la foule des malhonntes gens, il avait rvolutionn la ville. Ayant amen par l le renversement des autorits si compromises, il avait mis leur place les plus avancs de son parti, il en avait form un comit o les petits Blancs se partageaient le pouvoir avec les Floridiens d'origine espagnole, il s'tait assur le concours de la milice, travaille depuis longtemps dj, et qui fraternisait avec la populace. Maintenant, le sort des habitants de tout le comt tait entre ses mains. Il faut le dire, la conduite de James Burbank n'avait trouv aucune approbation chez la plupart des colons dont les tablissements bordent les deux rives du Saint-John. Ceux-ci pouvaient craindre que leurs esclaves voulussent les obliger suivre son exemple. Le plus grand nombre des planteurs, partisans de l'esclavage, rsolus lutter contre les prtentions des Unionistes, voyaient avec une extrme irritation la marche des armes fdrales. Aussi prtendaient-ils que la Floride rsistt comme rsistaient encore les tats du Sud. Si, dans le dbut de la guerre, cette question d'affranchissement n'avait peut-tre excit que leur indiffrence, ils s'empressaient prsent de se ranger sous le drapeau de Jefferson Davis. Ils taient prts seconder les efforts des rebelles contre le gouvernement d'Abraham Lincoln. Dans ces conditions, on ne s'tonnera pas que Texar, s'appuyant sur les opinions et les intrts unis pour dfendre la mme cause, n'et russi s'imposer, si peu d'estime qu'inspirt sa personne. Dsormais, il allait pouvoir agir en matre, moins l'effet d'organiser la rsistance avec le concours des sudistes, et repousser la flottille du commodore Dupont, qu'afin de satisfaire ses instincts pervers. C'est cause de cela, ou de la haine qu'il portait la famille Burbank, le premier soin de Texar avait t de rpondre l'acte d'affranchissement de Camdless-Bay par cette mesure obligeant tous les affranchis vider le territoire dans les quarante-huit heures. En agissant ainsi, je sauvegarde les intrts des colons, directement menacs. Oui! ils ne peuvent qu'approuver cet arrt, dont le premier effet sera d'empcher le soulvement des esclaves dans tout l'tat de la Floride. La majorit avait donc applaudi sans rserve cette ordonnance de Texar, si arbitraire qu'elle ft. Oui! arbitraire, inique, insoutenable! James Burbank tait dans son droit, quand il mancipait ses esclaves. Ce droit, il le possdait de tout temps. Il pouvait l'exercer mme avant que la guerre et divis les tats-Unis sur la question de l'esclavage. Rien ne devait prvaloir contre ce droit. Jamais la mesure, prise par Texar, n'aurait pour elle la justice ni mme la lgalit. Et tout d'abord, Camdless-Bay allait tre prive de ses dfenseurs naturels. cet gard, le but de l'Espagnol tait pleinement atteint. On le comprit bien Castle-House, et, peut-tre, aurait-il t dsirer que James Burbank et attendu le jour o il pouvait agir sans danger. Mais, on le sait, accus devant les magistrats de Jacksonville d'tre en dsaccord avec ses principes, mis en demeure de s'y conformer et incapable de contenir son indignation, il s'tait prononc publiquement, et publiquement aussi, devant le personnel de la plantation, il avait procd l'affranchissement des Noirs de Camdless-Bay. Or, la situation de la famille Burbank et de ses htes s'tant aggrave de ce fait, il fallait dcider en toute hte ce qu'il convenait de faire dans ces conjonctures. Et d'abord -- ce fut l-dessus que porta la discussion, le soir mme -- y avait-il lieu de revenir sur l'acte d'mancipation? Non! Cela n'aurait rien chang l'tat de choses. Texar n'et point tenu compte de ce tardif retour. D'ailleurs, l'unanimit des Noirs du domaine, en apprenant la dcision prise contre eux par les nouvelles autorits de Jacksonville, se ft empresse d'imiter Zermah. Tous les actes d'affranchissement auraient t dchirs. Pour ne point quitter Camdless-Bay, pour ne pas tre chasss du territoire, tous eussent repris leur condition d'esclaves, jusqu'au jour o, de par une loi d'tat, ils auraient le droit d'tre libres et de vivre librement o il leur plairait. Mais quoi bon? Dcids dfendre, avec leur ancien matre, la plantation devenue leur patrie vritable, ne le feraient-ils pas avec autant d'ardeur, maintenant qu'ils taient affranchis? Oui, certes, et Zermah s'en portait garante. James Burbank jugea donc qu'il n'avait point revenir sur ce qui tait fait. Tous furent de son avis. Et ils ne se trompaient pas, car, le lendemain, lorsque la nouvelle mesure dcrte par le comit de Jacksonville fut connue, les marques de dvouement, les tmoignages de fidlit, clatrent de toutes parts Camdless-Bay. Si Texar voulait mettre son arrt excution, on rsisterait. S'il voulait employer la force, c'est par la force qu'on saurait lui rpondre. Et puis, dit Edward Carrol, les vnements nous pressent. Dans deux jours, dans vingt-quatre heures peut-tre, ils auront rsolu la question de l'esclavage en Floride. Aprs demain, la flottille fdrale peut avoir forc les bouches du Saint-John, et alors... -- Et si les milices, aides des troupes confdres, veulent rsister?... fit observer M. Stannard. -- Si elles rsistent, leur rsistance ne pourra tre de longue dure! rpondit Edward Carrol. Sans vaisseaux, sans canonnires, comment pourraient-ils s'opposer au passage du commodore Dupont, au dbarquement des troupes de Sherman, l'occupation des ports de Fernandina, de Jacksonville ou de Saint-Augustine? Ces points occups, les fdraux seront matres de la Floride. Alors Texar et les siens n'auront d'autre ressource que de s'enfuir... -- Ah! puisse-t-on, au contraire, s'emparer de cet homme! s'cria James Burbank. Quand il sera entre les mains de la justice fdrale, nous verrons s'il arguera encore de quelque alibi pour chapper au chtiment que mritent ses crimes! La nuit se passa, sans que la scurit de Castle-House et t un seul instant trouble. Mais quelles devaient tre les inquitudes de Mme Burbank et de Miss Alice! Le lendemain, 1er mars, on se mit l'afft de tous les bruits qui pourraient venir du dehors. Ce n'est pas que la plantation ft menace ce jour-l. L'arrt de Texar n'avait ordonn l'expulsion des affranchis que dans les quarante-huit heures. James Burbank, dcid rsister cet ordre, avait le temps ncessaire pour organiser ses moyens de dfense dans la mesure du possible. L'important tait de recueillir les bruits venus du thtre de la guerre. Ils pouvaient chaque instant modifier l'tat de choses. James Burbank et son beau-frre montrent donc cheval. Descendant la rive droite du Saint-John, ils se dirigrent vers l'embouchure du fleuve, afin d'explorer, une dizaine de milles, cet vasement de l'estuaire qui se termine par la pointe de San- Pablo, l'endroit o s'lve le phare. Lorsqu'ils passeraient devant Jacksonville, situe sur l'autre rive, il leur serait facile de reconnatre si un rassemblement d'embarcations n'indiquait pas quelque prochaine tentative de la populace contre Camdless-Bay. En une demi-heure, tous deux avaient dpass la limite de la plantation, et ils continurent se porter vers le nord. Pendant ce temps, Mme Burbank et Alice, allant et venant dans le parc de Castle-House, changeaient leurs penses. M. Stannard essayait vainement de leur rendre un peu de calme. Elles avaient le pressentiment d'une prochaine catastrophe. Cependant Zermah avait voulu parcourir les divers baraccons. Bien que la menace d'expulsion ft maintenant connue, les Noirs ne songeaient point en tenir compte. Ils avaient repris leurs travaux habituels. Comme leur ancien matre, dcids la rsistance, de quel droit puisqu'ils taient libres, les chasserait-on de leur pays d'adoption? Sur ce point, Zermah fit sa matresse le rapport le plus rassurant. On pouvait compter sur le personnel de Camdless-Bay. Oui, dit-elle, tous mes compagnons reviendraient la condition d'esclaves, comme je l'ai fait moi-mme, plutt que d'abandonner la plantation et les matres de Castle-House! Et si l'on veut les y obliger, ils sauront dfendre leurs droits! Il n'y avait plus qu' attendre le retour de James Burbank et d'Edward Carrol. cette date du 1er mars, il n'tait pas impossible que la flottille fdrale ft arrive en vue du phare de Pablo, prte occuper l'embouchure du Saint-John. Les confdrs n'auraient pas trop de toutes les milices pour s'opposer leur passage, et les autorits de Jacksonville, directement menaces, ne seraient plus mme de mettre excution leurs menaces contre les affranchis de Camdless-Bay. Cependant le rgisseur Perry faisait sa visite quotidienne aux divers chantiers et ateliers du domaine. Il put constater, lui aussi, les bonnes dispositions des noirs. Quoiqu'il n'en voult pas convenir, il voyait que, s'ils avaient chang de condition, leur assiduit au travail, leur dvouement la famille Burbank, taient rests les mmes. Quant rsister tout ce que pourrait tenter contre eux la populace de Jacksonville, ils y taient fermement rsolus. Mais, suivant l'opinion de M. Perry, plus obstin que jamais dans ses ides d'esclavagiste, ces beaux sentiments ne pouvaient durer. La nature finirait par reprendre ses droits. Aprs avoir got l'indpendance, ces nouveaux affranchis reviendraient d'eux-mmes la servitude. Ils redescendraient au rang, qui leur tait dvolu par la nature dans l'chelle des tres, entre l'homme et l'animal. Ce fut, sur ces entrefaites, qu'il rencontra le vaniteux Pygmalion. Cet imbcile avait encore accentu son attitude de la veille. le voir se pavaner, les mains derrire le dos, la tte haute, on sentait maintenant que c'tait un homme libre. Ce qui est certain, c'est qu'il n'en travaillait pas davantage. Eh, bonjour, monsieur Perry? dit-il d'un ton superbe. -- Que fais-tu l, paresseux? -- Je me promne! N'ai-je pas le droit de ne rien faire, puisque je ne suis plus un vil esclave et que je porte mon acte d'affranchissement dans ma poche! -- Et qui est-ce qui te nourrira, dsormais, Pyg? -- Moi, monsieur Perry. -- Et comment? -- En mangeant. -- Et qui te donnera manger? -- Mon matre. -- Ton matre!... As-tu donc oubli que maintenant tu n'as pas de matre, nigaud? -- Non! Je n'en ai pas, je n'en aurai plus, et M. Burbank ne me renverra pas de la plantation, o, sans trop me vanter, je rends quelques services! -- Il te renverra, au contraire! -- Il me renverra? -- Sans doute. Quand tu lui appartenais, il pouvait te garder, mme rien faire. Mais, du moment que tu ne lui appartiens plus, si tu continues ne pas vouloir travailler, il te mettra bel et bien la porte, et nous verrons ce que tu feras de ta libert, pauvre sot! videmment, Pyg n'avait point envisag la question ce point de vue. Comment, monsieur Perry, reprit-il, vous croyez que M. Burbank serait assez cruel pour... -- Ce n'est pas la cruaut, rpliqua le rgisseur, c'est la logique des choses qui conduit cela. D'ailleurs, que M. James le veuille ou non, il y a un arrt du comit de Jacksonville qui ordonne l'expulsion de tous les affranchis du territoire de la Floride. -- C'est donc vrai? -- Trs vrai, et, nous verrons comment tes compagnons et toi, vous vous tirerez d'affaire, maintenant que vous n'avez plus de matre. -- Je ne veux pas quitter Camdless-Bay! s'cria Pygmalion... Puisque je suis libre... -- Oui!... tu es libre de partir, mais tu n'es pas libre de rester! Je t'engage donc faire tes paquets! -- Et que vais-je devenir? -- Cela te regarde! -- Enfin, puisque je suis libre... reprit Pygmalion, qui en revenait toujours l. -- a ne suffit point, parat-il! -- Dites-moi alors ce qu'il faut faire, monsieur Perry! -- Ce qu'il faut faire? Tiens, coute... et suis mon raisonnement, si tu en es capable. -- Je le suis. -- Tu es affranchi, n'est-ce pas? -- Oui, certes, monsieur Perry, et, je vous le rpte, j'ai mon acte d'affranchissement dans ma poche. -- Eh bien, dchire-le! -- Jamais. -- Alors, puisque tu refuses, je ne vois plus qu'un moyen, si tu veux rester dans le pays. -- Lequel? -- C'est de changer de couleur, imbcile! Change, Pyg, change! Quand tu seras devenu blanc, tu auras le droit de demeurer Camdless-Bay! Jusque-l, non! Le rgisseur, enchant d'avoir donn cette petite leon la vanit de Pyg, lui tourna les talons. Pyg resta d'abord tout pensif. Il le voyait bien, ne plus tre esclave, cela ne suffisait pas pour conserver sa place. Il fallait encore tre blanc. Et comment diable s'y prendre pour devenir blanc, quand la nature vous a fait d'un noir d'bne! Aussi, Pygmalion, en retournant aux communs de Castle-House, se grattait-il la peau s'arracher l'piderme. Un peu avant midi, James Burbank et Edward Carrol taient de retour Castle-House. Ils n'avaient rien vu d'inquitant du ct de Jacksonville. Les embarcations occupaient leur place habituelle, les unes amarres aux quais du port, les autres mouilles au milieu du chenal. Cependant, il se faisait quelques mouvements de troupe de l'autre ct du fleuve. Plusieurs dtachements de confdrs s'taient montrs sur la rive gauche du Saint-John et se dirigeaient au nord vers le comt de Nassau. Rien encore ne semblait menacer Camdless-Bay. Arrivs sur la limite de l'estuaire, James Burbank et son compagnon avaient port leurs regards vers la haute mer. Pas une voile n'apparaissait au large, pas une fume de bateau vapeur ne s'levait l'horizon, qui indiqut la prsence ou l'approche d'une escadre. Quant aux prparatifs de dfense sur cette partie de la cte floridienne, ils taient nuls. Ni batteries de terre, ni paulements. Aucune disposition pour dfendre l'estuaire. Si les navires fdraux se prsentaient, soit devant la crique Nassau, soit devant l'embouchure du Saint-John, ils pourraient y pntrer sans obstacles. Seulement, le phare de Pablo se trouvait hors d'usage. Sa lanterne dmonte ne permettait plus d'clairer les passes. Toutefois, cela ne pouvait gner l'entre de la flottille que pendant la nuit. Voil ce que rapportrent MM. Burbank et Carrol, quand ils furent de retour pour le djeuner. En somme, circonstance assez rassurante, il ne se faisait Jacksonville aucun mouvement de nature donner la crainte d'une agression immdiate contre Camdless-Bay. Soit! rpondit M. Stannard. Ce qui est inquitant, c'est que les navires du commodore Dupont ne soient pas encore en vue! Il y a l un retard qui me parat inexplicable! -- Oui! rpondit Edward Carrol. Si cette flottille a pris la mer avant-hier, en quittant la baie de Saint-Andrews, elle devrait maintenant tre au large de Fernandina! -- Le temps a t trs mauvais depuis quelques jours, rpliqua James Burbank. Il est possible, avec ces vents d'ouest qui battent en ct, que Dupont ait d s'loigner au large. Or, le vent a calmi ce matin, et je ne serais pas tonn que cette nuit mme... -- Que le Ciel t'entende, mon cher James, dit Mme Burbank, et qu'il nous vienne en aide! -- Monsieur James, fit observer Alice, puisque le phare de Pablo ne peut plus tre allum, comment la flottille pourrait-elle, cette nuit, pntrer dans le Saint-John? -- Dans le Saint-John, ce serait impossible, en effet, ma chre Alice, rpondit James Burbank. Mais, avant d'attaquer ces bouches du fleuve, il faut que les fdraux s'emparent d'abord de l'le Amlia, puis du bourg de Fernandina, afin d'tre matres du chemin de fer de Cedar-Keys. Je ne m'attends pas voir les btiments du commodore Dupont remonter le Saint-John avant trois ou quatre jours. -- Tu as raison, James, rpondit Edward Carrol, et j'espre que la prise de Fernandina suffira pour forcer les confdrs battre en retraite. Peut-tre mme, les milices abandonneront-elles Jacksonville, sans attendre l'arrive des canonnires. Dans ce cas, Camdless-Bay ne serait plus menace par Texar et ses meutiers... -- Cela est possible, mes amis! rpondit James Burbank. Que les fdraux mettent seulement le pied sur le territoire de la Floride, et il n'en faut pas davantage pour garantir notre scurit! -- Il n'y a rien de nouveau la plantation? -- Rien, monsieur Burbank, rpondit Miss Alice. J'ai su par Zermah que les Noirs avaient repris leurs occupations dans les chantiers, les usines et les forts. Elle assure qu'ils sont toujours prts se dvouer jusqu'au dernier pour dfendre Camdless-Bay. -- Esprons encore qu'il n'y aura pas lieu de mettre leur dvouement cette preuve! Ou je serais bien surpris, ou les coquins, qui se sont imposs aux honntes gens par la violence, s'enfuiront de Jacksonville, ds que les fdraux seront signals au large de la Floride. Cependant, tenons-nous sur nos gardes. Aprs djeuner, Stannard, voulez-vous nous accompagner, Carrol et moi, pendant la visite que nous dsirons faire sur la partie la plus expose du domaine? Je ne voudrais pas, mon cher ami, qu'Alice et vous fussiez menacs de plus grands prils Castle- House qu' Jacksonville. En vrit, je ne me pardonnerais pas de vous avoir fait venir ici, au cas o les choses tourneraient mal! -- Mon cher James, rpondit Stannard, si nous tions rests dans notre habitation de Jacksonville, il est vraisemblable que nous y serions maintenant en butte aux exactions des autorits, comme tous ceux dont les opinions sont anti-esclavagistes... -- En tout tat de choses, monsieur Burbank, ajouta Miss Alice, quand mme les dangers devraient tre plus grands ici, ne vaut-il pas mieux que nous les partagions? -- Oui, ma chre fille, rpondit James Burbank. Allons! j'ai bon espoir, et je pense que Texar n'aura pas mme le temps de mettre excution son arrt contre notre personnel! Pendant l'aprs-midi jusqu'au dner, James Burbank et ses deux amis visitrent les diffrents baraccons. M. Perry les accompagnait. Ils purent constater que les dispositions des Noirs taient excellentes. James Burbank crut devoir appeler l'attention de son rgisseur sur le zle avec lequel les nouveaux affranchis s'taient remis leur besogne. Pas un seul ne manquait l'appel. Oui!... oui!... rpondit Perry. Il reste savoir comment la besogne sera faite maintenant! -- Ah a! Perry, ces braves Noirs n'ont pas chang de bras en changeant de condition, je suppose? -- Pas encore, monsieur James, rpondit l'entt. Mais bientt, vous vous apercevrez qu'ils n'ont plus les mmes mains au bout des bras... -- Allons donc, Perry! rpliqua gaiement James Burbank. Leurs mains auront toujours cinq doigts, j'imagine, et, vritablement, on ne peut leur en demander davantage! Ds que la visite fut acheve, James Burbank et ses compagnons rentrrent Castle-House. La soire se passa plus tranquillement que la veille. En l'absence de toute nouvelle venue de Jacksonville, on s'tait repris esprer que Texar renonait mettre ses menaces excution, ou mme que le temps lui manquerait pour les raliser. Cependant des prcautions svres furent prises pour la nuit. Perry et les sous-rgisseurs organisrent des rondes la lisire du domaine, et plus spcialement sur les rives du Saint-John. Les Noirs avaient t prvenus de se replier sur l'enceinte palissade, en cas d'alerte, et un poste fut tabli la poterne extrieure. Plusieurs fois, James Burbank et ses amis se relevrent, afin de s'assurer que leurs ordres taient ponctuellement excuts. Lorsque le soleil reparut, aucun incident n'avait troubl le repos des htes de Camdless-Bay. X La journe du 2 mars Le lendemain, 2 mars, James Burbank reut des nouvelles par un de ses sous-rgisseurs, qui avait pu traverser le fleuve et revenir de Jacksonville, sans avoir veill le moindre soupon. Ces nouvelles dont on ne pouvait suspecter la certitude, taient trs importantes. Qu'on en juge. Le commodore Dupont, au jour levant, tait venu jeter l'ancre dans la baie de Saint-Andrews, l'est de la cte de Gorgie. Le _Wabash, _sur lequel tait arbor son pavillon, marchait en tte d'une escadre compose de vingt-six btiments, soit dix-huit canonnires, un cotre, un transport arm en guerre, et six transports sur lesquels s'tait embarque la brigade du gnral Wright. Ainsi que Gilbert l'avait dit dans sa dernire lettre, le gnral Sherman accompagnait cette expdition. Immdiatement, le commodore Dupont, dont le mauvais temps avait retard l'arrive, s'tait ht de prendre ses mesures pour occuper les passes de Saint-Mary. Ces passes, assez difficiles, sont ouvertes l'embouchure du rio de ce nom, vers le nord de l'le Amlia, sur la frontire de la Gorgie et de la Floride. Fernandina, la principale position de l'le, tait protge par le fort Clinch, dont les pais murs de pierre renfermaient une garnison de quinze cents hommes. Dans cette forteresse, o une assez longue dfense et t possible, les sudistes feraient-ils rsistance aux troupes fdrales? On aurait pu le croire. Il n'en fut rien. D'aprs ce que rapportait le sous-rgisseur, le bruit courait, Jacksonville, que les confdrs avaient vacu le fort Clinch, au moment o l'escadre se prsentait devant la baie de Saint-Mary, et non seulement abandonn le fort Clinch, mais aussi Fernandina, l'le Cumberland, ainsi que toute cette partie de la cte floridienne. L s'arrtaient les nouvelles apportes Castle-House. Inutile d'insister sur leur importance au point de vue spcial de Camdless-Bay. Puisque les fdraux avaient enfin dbarqu en Floride, l'tat tout entier ne pouvait tarder tomber en leur pouvoir. videmment, quelques jours se passeraient avant que les canonnires eussent pu franchir la barre du Saint-John. Mais leur prsence imposerait certainement aux autorits qui venaient d'tre installes Jacksonville, et il y avait lieu d'esprer que, par crainte de reprsailles, Texar et les siens n'oseraient rien entreprendre contre la plantation d'un nordiste aussi en vue que James Burbank. Ce fut un vritable apaisement pour la famille, qui alla subitement de la crainte l'espoir. Et pour Alice Stannard comme pour Mme Burbank, c'tait, avec la certitude que Gilbert n'tait plus loign, l'assurance qu'elles reverraient sous peu, l'une son fianc, l'autre son fils, sans qu'il y et trembler pour sa scurit. En effet, le jeune lieutenant n'aurait eu que trente milles faire, depuis Saint-Andrews, pour atteindre le petit port de Camdless-Bay. En ce moment, il tait bord de la canonnire _Ottawa, _et cette canonnire venait de se distinguer par un fait de guerre, dont les annales maritimes n'avaient point encore eu d'exemple. Voici ce qui s'tait pass pendant la matine du 2 mars, -- dtails que le sous-rgisseur n'avait pu apprendre pendant sa visite Jacksonville, et qu'il importe de connatre pour l'intelligence des graves vnements qui vont suivre. Ds que le commodore Dupont et connaissance de l'vacuation du fort Clinch par la garnison confdre, il envoya quelques btiments d'un mdiocre tirant d'eau travers le chenal de Saint- Mary. Dj la population blanche s'tait retire dans l'intrieur du pays, la suite des troupes sudistes, abandonnant les bourgs, les villages, les plantations de la cte. Ce fut une vritable panique, provoque par les ides de reprsailles que les scessionnistes attribuaient aux chefs fdraux. Et, non seulement en Floride, mais sur la frontire gorgienne, dans toute la partie de l'tat comprise entre les baies d'Ossabaw et de Saint-Mary, les habitants battirent prcipitamment en retraite, afin d'chapper aux troupes de dbarquement de la brigade Wright. Dans ces conditions, les navires du commodore Dupont n'eurent pas un seul coup de canon tirer pour prendre possession du fort Clinch et de Fernandina. Seule, la canonnire _Ottawa, _sur laquelle Gilbert, toujours accompagn de Mars, remplissait les fonctions de second, eut faire usage de ses bouches feu, comme on va le voir. La ville de Fernandina est relie ce littoral ouest; de la Floride, dcoup sur le golfe du Mexique, par un tronon de railway qui la rattache au port de Cedar-Keys. Ce railway suit d'abord la cte de l'le Amlia; puis, avant d'atteindre la terre ferme, il s'lance travers la crique de Nassau sur un long pont de pilotis. Au moment o l'_Ottawa _arrivait au milieu de cette crique, un train s'engageait sur ce pont. La garnison de Fernandina s'enfuyait, emportant tous ses approvisionnements. Elle tait suivie de quelques personnages plus ou moins importants de la ville. Aussitt, la canonnire, forant de vapeur, se dirigea vers le pont et fit feu de ses pices de chasse, aussi bien contre les pilotis que contre le train en marche. Gilbert, post l'avant, dirigeait le tir. Il y eut quelques coups heureux. Entre autres, un obus vint atteindre la dernire voiture du convoi, dont les essieux furent briss ainsi que les barres d'attache. Mais le train, sans s'arrter un instant -- ce qui et rendu sa situation trs dangereuse --, ne s'occupa pas de ce dernier wagon. Il le laissa en dtresse, et, continuant sa marche toute vapeur, il s'enfona vers le sud-ouest de la pninsule. ce moment arriva un dtachement des fdraux dbarqus Fernandina. Le dtachement s'lana sur le pont. En un instant, le wagon fut captur avec les fugitifs qui s'y trouvaient, principalement des civils. On conduisit ces prisonniers l'officier suprieur, le colonel Gardner, qui commandait Fernandina, on prit leurs noms, on les garda vingt-quatre heures pour l'exemple sur un des btiments de l'escadre, puis on les relcha. Lorsque le train eut disparu, _l'Ottawa _dut se contenter d'attaquer un btiment, charg de matriel, qui s'tait rfugi dans la baie, et dont elle s'empara. Ces vnements taient de nature jeter le dcouragement parmi les troupes confdres et les habitants des villes floridiennes. Ce fut ce qui se produisit plus particulirement Jacksonville. L'estuaire du Saint-John ne tarderait pas tre forc comme l'avait t celui de Saint-Mary; cela ne pouvait faire doute, et, trs vraisemblablement, les unionistes ne trouveraient pas plus de rsistance Jacksonville qu' Saint-Augustine et dans tous les bourgs du comt. Cela tait bien fait pour rassurer la famille de James Burbank. Dans ces conditions, on devait le croire, Texar n'oserait pas donner suite ses projets. Ses partisans et lui seraient renverss, et sous peu, par la seule force des choses, les honntes gens reprendraient le pouvoir qu'une meute de la populace leur avait arrach. Il y avait videmment toute raison de penser ainsi, et par consquent toute raison d'esprer. Aussi, ds que le personnel de Camdless-Bay eut appris ces importantes nouvelles, bientt connues Jacksonville, sa joie se manifesta-t-elle par des hurrahs bruyants, dont Pygmalion prit sa bonne part. Nanmoins, il ne fallait pas se dpartir des prcautions qui devaient assurer, pendant quelque temps encore, la scurit du domaine, c'est-- dire, jusqu'au moment o les canonnires apparatraient sur les eaux du fleuve. Non! il ne le fallait pas! Malheureusement -- c'est ce que ne pouvait deviner ni mme supposer James Burbank -- toute une semaine allait s'couler avant que les fdraux fussent en mesure de remonter le Saint-John pour devenir matre de son cours. Et, jusque-l, que de prils devaient menacer Camdless-Bay! En effet, le commodore Dupont, bien qu'il occupt Fernandina, tait oblig d'agir avec une certaine circonspection. Il entrait dans son plan de montrer le pavillon fdral sur tous les points o ses btiments pourraient se transporter. Il fit donc plusieurs parts de son escadre. Une canonnire fut expdie dans la rivire de Saint-Mary, pour occuper la petite ville de ce nom et s'avancer jusqu' vingt lieues dans les terres. Au nord, trois autres canonnires, commandes par le capitaine Godon, allaient explorer les baies, s'emparer des les Jykill et Saint-Simon, prendre possession des deux petites villes de Brunswik et de Darien, en partie abandonnes par leurs habitants. Six bateaux vapeur, de lger tirant d'eau, taient destins, sous les ordres du commandant Stevens, remonter le Saint-John afin de rduire Jacksonville. Quant au reste de l'escadre, conduit par Dupont, il se disposait reprendre la mer dans le but d'enlever Saint- Augustine et de bloquer le littoral jusqu' Mosquito-Inlet, dont les passes seraient alors fermes la contrebande de guerre. Mais cet ensemble d'oprations ne pouvait s'accomplir dans les vingt-quatre heures, et vingt-quatre heures suffisaient pour que le territoire ft livr aux dvastations des sudistes. Ce fut vers trois heures aprs-midi, que James Burbank eut les premiers soupons de ce qui se prparait contre lui. Le rgisseur Perry, aprs une tourne de reconnaissance qu'il avait faite sur la limite de la plantation, rentra rapidement Castle-House, et dit: Monsieur James, on signale quelques rdeurs suspects, qui commencent se rapprocher de Camdless-Bay. -- Par le nord, Perry? -- Par le nord. Presque au mme instant, Zermah, revenant du petit port, apprenait son matre que plusieurs embarcations traversaient le fleuve en se rapprochant de la rive droite. Elles viennent de Jacksonville? -- Assurment. -- Rentrons Castle-House, rpondit James Burbank, et n'en sors plus sous aucun prtexte, Zermah! -- Non, matre! James Burbank, de retour au milieu des siens, ne put leur cacher que la situation recommenait devenir inquitante. En prvision d'une attaque, maintenant presque certaine, mieux valait d'ailleurs que tous fussent prvenus d'avance. Ainsi, dit M. Stannard, ces misrables, la veille d'tre crass par les fdraux, oseraient... -- Oui, rpondit froidement James Burbank. Texar ne peut perdre une pareille occasion de se venger de nous, quitte disparatre quand sa vengeance sera satisfaite! Puis, s'animant: Mais les crimes de cet homme resteront donc sans cesse impunis!... Il se drobera donc toujours!... En vrit; aprs avoir dout de la justice humaine c'est douter de la justice du Ciel... -- James, dit Mme Burbank, au moment o nous ne pouvons plus compter peut-tre que sur l'aide de Dieu, ne l'accuse pas... -- Et mettons-nous sous sa garde! ajouta Alice Stannard. James Burbank, reprenant son sang-froid, s'occupa de donner des ordres pour la dfense de Castle-House. Les Noirs sont avertis? demanda Edward Carrol. -- Ils vont l'tre, rpondit James Burbank. Mon avis est qu'il faut nous borner dfendre l'enceinte qui protge le parc rserv et l'habitation. Nous ne pouvons songer arrter sur la frontire de Camdless-Bay toute une troupe en armes, car il est supposable que les assaillants viendront en grand nombre. Il convient donc de rappeler nos dfenseurs autour des palanques. Si, par malheur, la palissade est force, Castle-House, qui a dj rsist aux bandes des Sminoles, pourra peut-tre tenir contre les bandits de Texar. Que ma femme, Alice et Dy, que Zermah, laquelle je les confie toutes trois, ne quittent pas Castle-House sans mon ordre. Au cas o nous nous y sentirions trop menacs, tout est prpar pour qu'elles puissent se sauver par le tunnel qui communique avec la petite anse Marino sur le Saint-John. L, une embarcation sera cache dans les herbes avec deux de nos hommes, et, dans ce cas, Zermah, tu remonterais le fleuve pour chercher un abri au pavillon du Roc-des-Cdres. -- Mais, toi, James?... -- Et vous, mon pre? Mme Burbank et Miss Alice avaient saisi par le bras, l'une, James Burbank, l'autre, M. Stannard, comme si le moment ft venu de s'enfuir hors de Castle-House. Nous ferons tout au monde pour vous rejoindre quand la position ne sera plus tenable, rpondit James Burbank. Mais il me faut cette promesse que, si le danger devient trop grand, vous irez vous mettre en sret dans cette retraite du Roc-des-Cdres. Nous n'en aurons que plus de courage, plus d'audace aussi, pour repousser ces malfaiteurs et rsister jusqu' notre dernier coup de feu. C'est videmment ce qu'il conviendrait de faire, si les assaillants trop nombreux, parvenus forcer l'enceinte, envahissaient le parc, afin d'attaquer directement Castle-House. James Burbank s'occupa aussitt de concentrer son personnel. Perry et les sous-rgisseurs coururent dans les divers baraccons, afin de rallier leurs gens. Moins d'une heure aprs, les Noirs en tat de se battre taient rangs aux abords de la poterne devant les palanques. Leurs femmes et leurs enfants avaient d pralablement chercher un refuge dans les bois qui environnent Camdless-Bay. Malheureusement, les moyens d'organiser une dfensive srieuse taient assez restreints Castle-House. Dans les circonstances actuelles, c'est--dire, depuis le dbut de la guerre, il avait t presque impossible de se procurer des armes et des munitions en quantit suffisante pour la dfense de la plantation. On et vainement voulu en acheter Jacksonville. Il fallait se contenter de ce qui tait rest dans l'habitation, la suite des dernires luttes soutenues contre les Sminoles. En somme, le plan de James Burbank consistait principalement prserver Castle-House de l'incendie et de l'envahissement. Protger le domaine en entier, sauver les chantiers, les ateliers, les usines, dfendre les baraccons, empcher que la plantation ft dvaste, il ne l'aurait pu, il n'y songeait pas. peine avait-il quatre cents Noirs en tat de s'opposer aux assaillants, et encore ces braves gens allaient-ils tre insuffisamment arms. Quelques douzaines de fusils furent distribus aux plus adroits, aprs que les armes de prcision eurent t mises en rserve pour James Burbank, ses amis, Perry et les sous-rgisseurs. Tous s'taient rendus la poterne. L, ils avaient dispos leurs hommes de manire s'opposer le plus longtemps possible l'assaut, qui menaait l'enceinte palissade, dfendue d'ailleurs par le rio circulaire, dont les eaux baignaient sa base. Il va sans dire qu'au milieu de ce tumulte, Pygmalion, trs affair, trs remuant, allait, venait, sans rendre aucun service. On et dit un de ces comiques des cirques forains, qui ont l'air de tout faire et ne font rien, pour le plus grand amusement du public. Pyg, se considrant comme appartenant aux dfenseurs spciaux de l'habitation, ne songeait point se mler ses camarades posts au-dehors. Jamais il ne s'tait senti si dvou James Burbank! Tout tant prt, on attendit. La question tait de savoir par quel ct se ferait l'attaque. Si les assaillants se prsentaient sur la limite septentrionale de la plantation, la dfense pourrait s'organiser plus efficacement. Si, au contraire, ils attaquaient par le fleuve, ce serait moins ais, Camdless-Bay tant ouverte de ce ct. Un dbarquement, il est vrai, est toujours une opration difficile. En tout cas, il faudrait un assez grand nombre d'embarcations pour transporter rapidement une troupe arme d'une rive l'autre du Saint-John. Voil ce que discutaient James Burbank, MM. Carrol et Stannard, en guettant le retour des claireurs, qui avaient t envoys la limite de la plantation. On ne devait point tarder tre fixs sur la manire dont l'attaque serait faite et conduite. Vers quatre heures et demie du soir, les claireurs se replirent en hte, aprs avoir abandonn la lisire septentrionale du domaine, et ils firent leur rapport. Une colonne d'hommes arms, venant de cette direction, se dirigeait vers Camdless-Bay. tait-ce un dtachement des milices du comt, ou seulement une partie de la populace, allche par le pillage, et qui s'tait charge de faire excuter l'arrt de Texar contre les nouveaux affranchis? On n'et pu le dire alors. En tout cas, cette colonne devait compter plus d'un millier d'hommes, et il serait impossible de lui tenir tte avec le personnel de la plantation. On pouvait esprer, toutefois, que, s'ils emportaient d'assaut l'enceinte palissade, Castle-House leur opposerait une rsistance plus srieuse et plus longue. Mais ce qui tait vident, c'est que cette colonne n'avait pas voulu tenter un dbarquement qui pouvait offrir d'assez grandes difficults dans le petit port ou sur les rives de Camdless-Bay, et qu'elle avait pass le fleuve en aval de Jacksonville au moyen d'une cinquantaine d'embarcations. Trois ou quatre traverses de chacune avaient suffi pour effectuer ce transport. C'tait donc une sage prcaution qu'avait prise James Burbank de faire replier tout le personnel sur l'enceinte du parc de Castle- House, puisqu'il et t impossible de disputer la lisire du domaine une troupe suffisamment arme et d'un effectif quintuple du sien. Et, maintenant, qui dirigeait les assaillants? tait-ce Texar en personne? Chose douteuse. Au moment o il se voyait menac par l'approche des fdraux, l'Espagnol pouvait avoir jug tmraire de se mettre la tte de sa bande. Cependant, s'il l'avait fait, c'est que, son oeuvre de vengeance accomplie, la plantation dvaste, la famille Burbank massacre ou tombe vivante entre ses mains, il tait dcid s'enfuir vers les territoires du Sud, peut-tre mme jusque dans les Everglades, ces contres recules de la Floride mridionale, o il serait bien difficile de l'atteindre. Cette ventualit, la plus grave de toutes, devait surtout proccuper James Burbank. C'est pour cette raison qu'il avait rsolu de mettre en sret sa femme, sa fille, Alice Stannard, confies au dvouement de Zermah, dans cette retraite du Roc-des- Cdres, situe un mille au-dessus de Camdless-Bay. S'ils devaient abandonner Castle-House aux assaillants, ce serait l que ses amis et lui essaieraient de rejoindre leur famille pour attendre que la scurit ft assure aux honntes gens de la Floride, sous la protection de l'arme fdrale. Aussi, une embarcation, cache au milieu des roseaux du Saint-John et confie la garde de deux Noirs, attendait-elle l'extrmit du tunnel qui mettait l'habitation en communication avec la crique Marino. Mais, avant d'en arriver cette sparation, si elle devenait ncessaire, il fallait se dfendre, il fallait rsister pendant quelques heures -- au moins jusqu' la nuit. Grce l'obscurit, l'embarcation pourrait alors remonter secrtement le fleuve, sans courir le risque d'tre poursuivie par les canots suspects que l'on voyait errer la surface. XI La soire du 2 mars James Burbank, ses compagnons, le plus grand nombre des Noirs taient prts pour le combat. Ils n'avaient plus qu' attendre l'attaque. Les dispositions taient prises, pour rsister d'abord derrire les palanques de l'enceinte, qui dfendaient le parc particulier, ensuite l'abri des murailles de Castle-House, dans le cas o, le parc tant envahi, il faudrait y chercher refuge. Vers cinq heures, des clameurs, assez distinctes dj, indiquaient que les assaillants n'taient plus loigns. dfaut de leurs cris, il n'et t que trop facile de reconnatre qu'ils occupaient maintenant toute la partie nord du domaine. En maint endroit, d'paisses fumes tourbillonnaient au-dessus des forts qui fermaient l'horizon de ce ct. Les scieries avaient t livres aux flammes, les baraccons des Noirs, dvors par l'incendie, aprs avoir t pills. Ces pauvres gens n'avaient pas eu le temps de mettre en sret les quelques objets abandonns dans leurs cases, dont l'acte d'affranchissement leur assurait la proprit depuis la veille. Aussi, quels cris de dsespoir rpondirent aux hurlements de la bande, et quels cris de colre! C'tait leur bien que ces malfaiteurs venaient de dtruire, aprs avoir envahi Camdless-Bay. Cependant les clameurs se rapprochaient peu peu de Castle-House. De sinistres lueurs clairaient l'horizon du nord, comme si le soleil se ft couch dans cette direction. Parfois, de chaudes fumes se rabattaient jusqu'au chteau. Il se faisait des dtonations violentes, produites par les bois secs entasss sur les chantiers de la plantation. Bientt une explosion plus intense indiqua qu'une chaudire des scieries venait de sauter. La dvastation s'annonait dans toute son horreur. En ce moment, James Burbank, MM. Carrol et Stannard se trouvaient devant la poterne de l'enceinte. L, ils recevaient et disposaient les derniers dtachements de Noirs, qui venaient de se replier peu peu. On devait s'attendre voir les assaillants apparatre d'un instant l'autre. Sans doute, une fusillade plus nourrie indiquerait le moment o ils ne seraient qu' une faible distance de la palissade. Ils pourraient l'assaillir d'autant plus facilement, que les premiers arbres se groupaient cinquante yards au plus des palanques, qu'il tait donc possible de s'en approcher presque couvert, et que les balles arriveraient avant que les fusils n'eussent t aperus. Aprs avoir tenu conseil, James Burbank et ses amis jugrent propos de mettre leur personnel l'abri de la palissade. L, ceux des Noirs qui taient arms, seraient moins exposs en faisant feu par l'angle que les bouts pointus des palanques formaient leur partie suprieure. Puis, lorsque les assaillants essayeraient de franchir le rio afin d'emporter l'enceinte de vive force, on parviendrait peut-tre les repousser. L'ordre fut excut. Les Noirs rentrrent en dedans, et la poterne allait tre ferme, lorsque James Burbank, jetant un dernier coup d'oeil au-dehors, aperut un homme qui courait toutes jambes, comme s'il et voulu se rfugier au milieu des dfenseurs de Castle-House. Cet homme le voulait, et quelques coups de feu, tirs du bois voisin, lui furent envoys, sans l'atteindre. D'un bond il se prcipita, vers le ponceau, et se trouva bientt en sret dans l'enceinte, dont la porte aussitt referme, fut assujettie solidement. Qui tes-vous? lui demanda James Burbank. -- Un des employs de M. Harvey, votre correspondant Jacksonville, rpondit-il. -- C'est M. Harvey qui vous a dpch Castle-House pour une communication? -- Oui, et comme le fleuve tait surveill, je n'ai pu venir directement par le Saint-John. -- Et vous avez pu vous joindre cette milice, ces assaillants, sans veiller leurs soupons? -- Oui. Ils sont suivis de toute une troupe de pillards. Je me suis ml eux, et, ds que j'ai t porte de m'enfuir, je l'ai fait, au risque de quelques coups de fusils. -- Bien, mon ami! Merci! -- Vous avez, sans doute, un mot d'Harvey pour moi? -- Oui, monsieur Burbank. Le voici! James Burbank prit le billet et le lut. M. Harvey lui disait qu'il pouvait avoir toute confiance dans son messager, John Bruce, dont le dvouement lui tait assur. Aprs l'avoir entendu, M. Burbank verrait ce qu'il aurait faire pour la scurit de ses compagnons. En ce moment, une douzaine de coups de feu clatrent au-dehors. Il n'y avait pas un instant perdre. Que me fait savoir M. Harvey par votre entremise? demanda James Burbank. -- Ceci, d'abord, rpondit John Bruce. C'est que la troupe arme, qui a pass le fleuve pour se porter sur Camdless-Bay, compte de quatorze quinze cents hommes. -- Je ne l'avais pas value moins. Aprs? Est-ce Texar qui s'est mis sa tte? -- Il a t impossible M. Harvey de le savoir, reprit John Bruce. Ce qui est certain, c'est que Texar n'est plus Jacksonville depuis vingt-quatre heures! -- Cela doit cacher quelque nouvelle machination de ce misrable, dit James Burbank. -- Oui, rpondit John Bruce, c'est l'avis de M. Harvey. D'ailleurs, Texar n'a pas besoin d'tre l pour faire excuter l'ordre relatif la dispersion des esclaves affranchis. -- Les disperser... s'cria James Burbank, les disperser en s'aidant de l'incendie et du pillage!... -- Aussi, M. Harvey pense-t-il, puisqu'il en est temps encore, que vous feriez bien de mettre votre famille en sret en lui faisant quitter immdiatement Castle-House? -- Castle-House est en tat de rsister, rpondit James Burbank, et nous ne le quitterons que si la situation devient intenable. -- Il n'y a rien de nouveau Jacksonville? -- Rien, monsieur Burbank. -- Et les troupes fdrales n'ont encore fait aucun mouvement vers la Floride? -- Aucun depuis qu'elles ont occup Fernandina et la baie de Saint-Mary. -- Ainsi, le but de votre mission?... -- C'tait d'abord de vous apprendre que la dispersion des esclaves n'est qu'un prtexte, imagin par Texar, pour dvaster la plantation et s'emparer de votre personne! -- Vous ne savez pas, rpondit James Burbank en insistant, si Texar est la tte de ces malfaiteurs? -- Non, monsieur Burbank. M. Harvey a vainement cherch le savoir. Moi-mme, depuis que nous avons quitt Jacksonville, je n'ai pu me renseigner cet gard. -- Est-ce que les hommes de la milice, qui se sont joints cette bande d'assaillants, sont nombreux? -- Une centaine au plus, rpondit John Bruce. Mais cette populace qu'ils entranent leur suite est compose des pires malfaiteurs. Texar les fait armer, et il est craindre qu'ils ne se livrent tous les excs. Je vous le rpte, monsieur Burbank, l'opinion de M. Harvey est que vous feriez bien d'abandonner immdiatement Castle-House. Aussi, m'a-t-il charg de vous dire qu'il mettait son cottage de Hampton-Red votre disposition. Ce cottage est situ une dizaine de milles en amont, sur la rive droite du fleuve. L, on peut tre en sret pendant quelques jours... -- Oui... Je sais!... -- Je pourrais secrtement y conduire votre famille et vous-mme, la condition de quitter Castle-House l'instant mme, avant que toute retraite ft devenue impossible... -- Je remercie M. Harvey, et vous aussi, mon ami, dit James Burbank. Nous n'en sommes pas encore l. -- Comme vous voudrez, monsieur Burbank, rpondit John Bruce. Je n'en reste pas moins votre disposition pour le cas o vous auriez besoin de mes services. L'attaque qui commenait en ce moment ncessita toute l'attention de James Burbank. Une violente fusillade venait d'clater soudain, sans que l'on pt encore apercevoir les assaillants, qui se tenaient l'abri des premiers arbres. Les balles pleuvaient sur la palissade, sans lui causer grand dommage, il est vrai. Malheureusement, James Burbank et ses compagnons ne pouvaient que faiblement riposter, ayant peine une quarantaine de fusils leur disposition. Cependant, placs dans de meilleures conditions pour tirer, leurs coups taient plus assurs que ceux des miliciens, mis en tte de la colonne. Aussi, un certain nombre d'entre eux furent-ils atteints sur la lisire des bois. Ce combat distance dura une demi-heure environ, plutt l'avantage du personnel de Camdless-Bay. Puis les assaillants se rurent sur l'enceinte pour l'emporter d'assaut. Comme ils voulaient l'attaquer sur plusieurs points la fois, ils s'taient munis de planches et de madriers qu'ils avaient pris dans les chantiers de la plantation, maintenant livrs aux flammes. En vingt endroits, ces madriers, jets en travers du rio, permirent aux gens de l'Espagnol d'atteindre le pied des palanques, non sans avoir prouv de srieuses pertes en morts et en blesss. Et alors, ils s'accrochrent aux pieux, ils se hissrent les uns sur les autres, mais ils ne russirent point passer. Les Noirs, exasprs contre ces incendiaires, les repoussaient avec un grand courage. Toutefois, il tait manifeste que les dfenseurs de Camdless-Bay ne pouvaient se porter sur tous les points menacs par un trop grand nombre d'ennemis. Jusqu' la nuit tombante, nanmoins, ils purent leur tenir tte, tout en n'ayant encore reu que des blessures peu graves. James Burbank et Walter Stannard, bien qu'ils ne se fussent point pargns, n'avaient pas mme t touchs. Seul, Edward Carrol, frapp d'une balle qui lui dchira l'paule, dut rentrer dans le hall de l'habitation, o Mme Burbank, Alice et Zermah lui donnrent tous leurs soins. Cependant, la nuit allait venir en aide aux assaillants. la faveur des tnbres, une cinquantaine des plus dtermins s'approchrent de la poterne et ils l'attaqurent coups de hache. Elle rsista. Sans doute, ils n'auraient pu l'enfoncer pour pntrer dans l'enceinte, si une brche ne leur et t ouverte par un coup d'audace. En effet, une partie des communs prit feu tout coup, et les flammes, dvorant ce bois trs sec, rongrent la partie des palanques contre laquelle ils taient appuys. James Burbank se prcipita vers la partie incendie de l'enceinte, sinon pour l'teindre, du moins pour la dfendre... Alors, la lueur des flammes, on put voir un homme bondir travers la fume, se prcipiter au-dehors, franchir le rio sur les madriers entasss sa surface. C'tait un des assaillants qui avait pu pntrer dans le parc, du ct du Saint-John, en se glissant travers les roseaux de la rive. Puis, sans avoir t vu, il s'tait introduit dans une des curies. L, au risque de prir dans les flammes, il avait mis le feu quelques bottes de paille pour dtruire cette portion des palanques. Une brche tait donc ouverte. En vain, James Burbank et ses compagnons essayrent-ils de barrer le passage. Une masse d'assaillants se prcipita au travers, et le parc fut aussitt envahi par quelques centaines d'hommes. Beaucoup tombrent de part et d'autre, car on se battait corps corps. Les coups de feu clataient en toutes directions. Bientt Castle-House fut entirement cern, tandis que les Noirs, accabls par le nombre, rejets hors du parc, taient forcs de prendre la fuite au milieu des bois de Camdless-Bay. Ils avaient lutt tant qu'ils avaient pu, avec dvouement, avec courage; mais, rsister plus longtemps dans ces conditions ingales, ils eussent t massacrs jusqu'au dernier. James Burbank, Walter Stannard, Perry, les sous-rgisseurs, John Bruce qui, lui aussi, s'tait bravement battu, quelques Noirs enfin, avaient d chercher refuge derrire les murailles de Castle-House. Il tait alors prs de huit heures du soir. La nuit tait sombre l'ouest. Vers le nord, le ciel s'clairait encore du reflet des incendies, allums la surface du domaine. James Burbank et Walter Stannard rentrrent prcipitamment. Il vous faut fuir, dit James Burbank, fuir l'instant! Soit que ces bandits pntrent ici de vive force, soit qu'ils attendent au pied de Castle-House jusqu' l'instant o nous serons obligs de nous rendre, il y a pril rester! L'embarcation est prte! Il est temps de partir! Ma femme, Alice, je vous en supplie, suivez Zermah avec Dy au Roc-des-Cdres! L, vous serez en sret: et, si nous sommes forcs de fuir notre tour, nous vous retrouverons, nous vous rejoindrons... -- Mon pre, dit Miss Alice, venez avec nous... et vous aussi, monsieur Burbank!... -- Oui!... James, oui!... viens!... s'cria Mme Burbank. -- Moi! rpondit James Burbank. Abandonner Castle-House ces misrables. Jamais, tant que la rsistance sera possible!... Nous pouvons tenir contre eux longtemps encore!... Et, lorsque nous vous saurons en sret, nous n'en serons que plus forts pour nous dfendre! -- James!... -- Il le faut! Des hurlements plus terribles retentirent. La porte retentissait des coups que lui assnaient les assaillants, en attaquant la faade principale de Castle-House, du ct du fleuve. Partez! s'cria James Burbank. La nuit est dj obscure!... On ne vous verra pas dans l'ombre! Partez!... Vous nous paralysez en restant ici!... Pour Dieu, partez! Zermah avait pris les devants, tenant la petite Dy par la main. Mme Burbank dut s'arracher aux bras de son mari, Alice ceux de son pre. Toutes deux disparurent par l'escalier qui s'engageait dans le sous-sol pour descendre au tunnel de la crique Marino. Et maintenant, mes amis, dit James Burbank, en s'adressant Perry, aux sous-rgisseurs, aux quelques Noirs qui ne l'avaient pas quitt, dfendons-nous jusqu' la mort! Tous, sa suite, gravirent le grand escalier du hall et allrent se poster aux fentres du premier tage. De l, aux centaines de coups de feu qui criblaient de balles la faade de Castle-House, ils rpondirent par des coups de fusil plus rares, mais plus srs, puisqu'ils portaient dans la masse des assaillants. Il faudrait donc que ceux-ci en arrivassent forcer la porte principale, soit par la hache soit par le feu. Cette fois, personne ne leur ouvrirait une brche pour les introduire dans l'habitation. Ce qui avait t tent au-dehors contre une palissade de bois ne pouvait plus l'tre au-dedans contre des murs de pierre. Cependant, en se dniant du mieux possible, au milieu de l'obscurit dj profonde, une vingtaine d'hommes rsolus s'approchrent du perron. La porte fut alors attaque plus violemment. Il fallait qu'elle ft solide pour rsister aux coups de haches et de pics. Cette tentative cota la vie plusieurs des assaillants, car la disposition des meurtrires permettait de croiser les feux sur ce point. En mme temps, une circonstance vint aggraver la situation. Les munitions menaaient de manquer. James Burbank, ses amis, ses rgisseurs, les Noirs qui avaient t arms de fusils, en avaient consomm la plus grande part, depuis trois heures que durait cet assaut. S'il fallait rsister pendant quelque temps encore, comment le pourrait-on, puisque les dernires cartouches allaient tre brles? Faudrait-il abandonner Castle-House ces forcens, qui n'en laisseraient que des ruines? Et pourtant, il n'y aurait que ce parti prendre, si les assaillants parvenaient forcer la porte, qui s'branlait dj. James Burbank le sentait bien, mais il voulait attendre. Une diversion ne pouvait-elle chaque instant se produire? Maintenant, il n'y avait plus craindre ni pour Mme Burbank, ni pour sa fille, ni pour Alice Stannard. Et des hommes se devaient eux-mmes de lutter jusqu'au bout contre ce ramas de meurtriers, d'incendiaires et de pillards. Nous avons encore des munitions pour une heure! s'cria James Burbank. puisons-les, mes amis, et ne livrons pas notre Castle- House! James Burbank n'avait pas achev sa phrase, qu'une sourde dtonation retentit au loin. Un coup de canon! s'cria-t-il. Une autre dtonation se fit entendre encore dans la direction de l'ouest, de l'autre ct du fleuve. Un second coup! dit M. Stannard. -- coutons! rpondit James Burbank. Troisime dtonation qu'une pousse du vent apporta plus distinctement jusqu' Castle-House. Est-ce un signal pour rappeler les assaillants sur la rive droite? dit Walter Stannard. -- Peut-tre! rpondit John Bruce. Il est possible qu'il y ait une alerte l-bas. -- Oui, et, si ces trois coups de canon n'ont pas t tirs de Jacksonville... dit le rgisseur. -- C'est qu'ils ont t tirs des navires fdraux! s'cria James Burbank. La flottille aurait-elle enfin forc l'entre du Saint- John et remont le fleuve? En somme, il n'tait pas impossible ce que le commodore Dupont ft devenu matre du fleuve, au moins dans la partie infrieure de son cours. Il n'en tait rien. Ces trois coups de canon avaient t tirs de la batterie de Jacksonville. Cela ne fut bientt que trop vident, car ils ne se renouvelrent pas. Il n'y avait donc aucun engagement entre les navires nordistes et les troupes confdres, soit sur le Saint-John, soit sur les plaines du comt de Duval. Et, il n'y eut plus douter que ce fut un signal de rappel, adress aux chefs du dtachement de la milice, lorsque Perry, qui s'tait port l'une des meurtrires latrales, s'cria: Ils se retirent!... Ils se retirent! James Burbank et ses compagnons se dirigrent aussitt vers la fentre du centre, qui fut entrouverte. Les coups de hache ne retentissaient plus sur la porte. Les coups de feu avaient cess. On n'entrevoyait plus un seul des assaillants. Si leurs cris, leurs derniers hurlements, passaient encore dans l'air, ils s'loignaient manifestement. Ainsi donc, un incident quelconque avait oblig les autorits de Jacksonville rappeler toute cette troupe sur l'autre rive du Saint-John. Sans doute, il avait t convenu que trois coups de canon seraient tirs pour le cas o quelque mouvement de l'escadre menacerait les positions des confdrs. Aussi les assaillants avaient-ils brusquement suspendu leur dernier assaut. Maintenant, travers les champs dvasts du domaine, ils suivaient cette route encore claire des lueurs de l'incendie, et, une heure plus tard, ils repassaient le fleuve l'endroit o les attendaient leurs embarcations, deux milles au-dessous de Camdless-Bay. Bientt les cris se furent teints dans l'loignement. Aux bruyantes dtonations succda un silence absolu. C'tait comme un silence de mort sur la plantation. Il tait alors neuf heures et demie du soir. James Burbank et ses compagnons redescendirent au rez-de-chausse dans le hall. L se trouvait Edward Carrol, tendu sur un divan, lgrement bless, plutt affaibli par la perte de son sang. On lui apprit ce qui s'tait pass la suite du signal envoy de Jacksonville. Castle-House, en ce moment, du moins, n'avait plus rien craindre de la bande de Texar. Oui, sans doute, dit James Burbank, mais force est reste la violence, l'arbitraire! Ce misrable a voulu disperser mes Noirs affranchis, et ils sont disperss! Il a voulu dvaster la plantation par vengeance, et il n'y reste plus que des ruines! -- James, dit Walter Stannard, il pouvait nous arriver de plus grands malheurs encore. Aucun de nous n'a succomb en dfendant Castle-House. Votre femme, votre fille, la mienne, auraient pu tomber entre les mains de ces malfaiteurs, et elles sont en sret. -- Vous avez raison, Stannard, et Dieu en soit lou! Ce qui a t fait par ordre de Texar ne restera pas impuni, et je saurai faire justice du sang vers!... -- Peut-tre, dit alors Edward Carrol, est-il regrettable que madame Burbank, Alice, Dy et Zermah aient quitt Castle-House! Je sais bien que nous tions trs menacs alors!... Cependant, j'aimerais mieux prsent les savoir ici!... -- Avant le jour, j'irai les rejoindre, rpondit James Burbank. Elles doivent tre dans une inquitude mortelle, et il faut les rassurer. Je verrai alors s'il y a lieu de les ramener Camdless- Bay ou de les laisser pendant quelques jours au Roc-des-Cdres! -- Oui, rpondit M. Stannard, il ne faut rien prcipiter. Tout n'est peut-tre pas fini... et, tant que Jacksonville sera sous la domination de Texar, nous aurons lieu de craindre... -- C'est pourquoi j'agirai prudemment, rpondit James Burbank. -- Perry, vous veillerez ce qu'une embarcation soit prte un peu avant le jour. Il me suffira d'un homme pour remonter... Un cri douloureux, un appel dsespr, interrompit soudain James Burbank. Ce cri venait de la partie du parc dont les pelouses s'tendaient devant l'habitation. Il fut bientt suivi de ces mots: Mon pre!... Mon pre!... -- La voix de ma fille! s'cria M. Stannard. -- Ah! quelque nouveau malheur!... rpondit James Burbank. Et tous, ouvrant la porte, se prcipitrent au-dehors. Miss Alice se tenait l, quelques pas, prs de Mme Burbank, qui tait tendue sur le sol. Dy ni Zermah ne se trouvaient avec elles. Mon enfant?... s'cria James Burbank. sa voix, Mme Burbank se releva. Elle ne pouvait parler... Elle tendit le bras vers le fleuve. Enleves!... Enleves!... -- Oui!... par Texar!... rpondit Alice. Puis elle s affaissa prs de Mme Burbank. XII Les six jours qui suivent Lorsque Mme Burbank et Miss Alice s'taient engages dans le tunnel qui conduit la petite crique Marino sur la rive du Saint- John, Zermah les prcdait. Celle-ci tenait la petite fille d'une main, de l'autre, elle portait une lanterne, dont la faible lueur clairait leur marche. Arrive l'extrmit du tunnel, Zermah avait pri Mme Burbank de l'attendre. Elle voulait s'assurer que l'embarcation et les deux Noirs, qui devaient la conduire au Roc- des-Cdres, se trouvaient leur poste. Aprs avoir ouvert la porte qui fermait l'extrmit du tunnel, elle s'tait avance vers le fleuve. Depuis une minute -- rien qu'une minute -- Mme Burbank et Miss Alice guettaient le retour de Zermah, lorsque la jeune fille remarqua que la petite Dy n'tait plus l. Dy?... Dy?... cria Mme Burbank, au risque de trahir sa prsence en cet endroit. L'enfant ne rpondit pas. Habitue toujours suivre Zermah, elle l'avait accompagne en dehors du tunnel, du ct de la crique, sans que sa mre s'en ft aperue. Soudain, des gmissements se firent entendre. Pressentant quelque nouveau danger, ne songeant mme pas se demander s'il ne les menaait pas elles-mmes, Mme Burbank et Miss Alice s'lancrent au-dehors, coururent vers la rive du fleuve, et n'arrivrent sur la berge que pour voir une embarcation s'loigner dans l'ombre. moi... moi!... C'est Texar!... criait Zermah. -- Texar!... Texar!... s'cria Miss Alice son tour. Et, de la main, elle montrait l'Espagnol, clair par le reflet des incendies de Camdless-Bay, debout l'arrire de l'embarcation, laquelle ne tarda pas disparatre. Puis tout se tut. Les deux Noirs, gorgs, gisaient sur le sol. Alors Mme Burbank, affole, suivie d'Alice qui n'avait pu la retenir, se prcipita vers la rive, appelant sa petite fille. Aucun cri ne rpondit aux siens. L'embarcation tait devenue invisible, soit que l'ombre la drobt aux regards, soit qu'elle traverst le fleuve pour accoster en quelque point de la rive gauche. Cette recherche se poursuivit inutilement pendant une heure. Enfin, Mme Burbank, bout de force, tomba sur la berge. Miss Alice, dployant alors une nergie extraordinaire, parvint relever la malheureuse mre, la soutenir, presque la porter. Au loin, dans la direction de Castle-House, clataient les dtonations des armes feu, et parfois les effroyables hurlements de la bande assigeante. Il fallait revenir de ce ct, pourtant! Il fallait essayer de rentrer dans l'habitation par le tunnel, de s'en faire ouvrir la porte qui communiquait avec l'escalier du sous-sol. Une fois l, Miss Alice parviendrait-elle se faire entendre? La jeune fille entrana Mme Burbank, qui n'avait plus conscience de ce qu'elle faisait. En revenant le long de la rive, il fallut vingt fois s'arrter. Toutes deux pouvaient chaque instant tomber dans une de ces bandes qui dvastaient la plantation. Peut- tre et-il mieux valu attendre le jour? Mais, sur cette berge, comment donner Mme Burbank les soins qu'exigeait son tat? Aussi Miss Alice rsolut-elle, cote que cote, de regagner Castle- House. Toutefois, comme de suivre les courbes du fleuve allongeait son chemin, elle pensa qu'il valait mieux aller plus directement travers les prairies, en se guidant sur la lueur des baraccons en flammes. C'est ce qu'elle fit, et c'est ainsi qu'elle arriva aux abords de l'habitation. L, Mme Burbank resta sans mouvement, prs de Miss Alice, qui ne pouvait plus se soutenir elle-mme. ce moment, le dtachement de la milice, suivie de la horde des pillards, aprs avoir abandonn l'assaut, tait loin dj de l'enceinte. On n'entendait plus aucun cri, ni l'extrieur, ni l'intrieur. Miss Alice put croire que les assaillants, aprs s'tre empars de Castle-House, l'avaient quitt, sans y avoir laiss un seul de ses dfenseurs. Alors elle prouva une suprme angoisse, et tomba son tour puise, pendant qu'un dernier gmissement lui chappait, un dernier appel. Il avait t entendu. James Burbank et ses amis s'taient jets au-dehors. Maintenant, ils savaient tout ce qui s'tait pass la crique Marino. Qu'importait que ces bandits se fussent loigns d'eux? Qu'importait qu'ils n'eussent plus craindre de se voir entre leurs mains? Un effroyable malheur venait de les frapper. La petite Dy tait au pouvoir de Texar! Voil ce que Miss Alice raconta en phrases entrecoupes de sanglots. Voil ce qu'entendit Mme Burbank, revenue elle, et noye dans ses larmes. Voil ce qu'apprirent James Burbank, Stannard, Carrol, Perry, et leurs quelques compagnons. Cette pauvre enfant enleve, entrane on ne savait o, entre les mains du plus cruel ennemi de son pre!... Que pouvait-il y avoir au del, et tait-il possible que l'avenir rservt de plus grandes douleurs cette famille? Tous furent accabls de ce dernier coup. Aprs que Mme Burbank eut t transporte dans sa chambre et dpose sur son lit, Miss Alice tait reste prs d'elle. En bas, dans le hall, James Burbank et ses amis cherchaient se concerter sur ce qu'il y aurait faire pour retrouver Dy, pour l'arracher avec Zermah aux mains de Texar. Oui, sans doute, la dvoue mtisse essayerait de dfendre l'enfant jusqu' la mort! Mais, prisonnire d'un misrable anim d'une haine personnelle, n'allait-elle pas payer de sa vie les dnonciations qu'elle avait portes contre lui? Alors, James Burbank s'accusait d'avoir oblig sa femme quitter Castle-House, de lui avoir prpar un moyen d'vasion qui avait tourn si mal. tait-ce donc le hasard seul auquel il fallait attribuer la prsence de Texar la crique Marino? Non, videmment. Texar, d'une faon ou d'une autre, connaissait l'existence du tunnel. Il s'tait dit que les dfenseurs de Camdless-Bay tenteraient peut-tre de s'chapper par l, lorsqu'ils ne pourraient plus tenir dans l'habitation. Et, aprs avoir conduit sa troupe sur la rive droite du fleuve, aprs en avoir forc les palissades de l'enceinte, aprs avoir oblig James Burbank et les siens se rfugier derrire les murs de Castle- House, nul doute qu'il ne ft venu se poster avec quelques-uns de ses complices prs de la crique Marino. L, il avait inopinment surpris les deux Noirs qui gardaient l'embarcation, il avait fait gorger ces malheureux dont les cris ne purent tre entendus au milieu du tumulte des assaillants. Puis l'Espagnol avait attendu que Zermah se montrt, et la petite Dy un peu aprs elle. Les voyant seules, il dut penser que ni Mme Burbank ni son mari, ni ses amis, ne s'taient encore dcids fuir Castle-House. Donc, il fallait se contenter de cette proie, et il avait enlev l'enfant et la mtisse pour les conduire en quelque retraite inconnue o il serait impossible de les retrouver! Et de quel coup plus terrible le misrable aurait-il pu frapper la famille Burbank? Ce pre, cette mre, les et-il fait souffrir davantage, s'il leur et arrach le coeur! Ce fut une horrible nuit que passrent les survivants de Camdless- Bay. Ne devaient-ils pas craindre, en outre, que les assaillants songeassent, revenir, plus nombreux ou mieux arms, afin d'obliger les derniers dfenseurs de Castle-House se rendre? Cela n'arriva pas, heureusement. Le jour reparut sans que James Burbank et ses compagnons eussent t mis en alerte par une nouvelle attaque. Combien il aurait t utile, cependant, de savoir quel propos ces trois coups de canon avaient t tirs la veille, et pourquoi les assaillants s'taient replis, alors qu'un dernier effort -- un effort d'une heure peine -- leur et livr l'habitation! Devait-on croire que ce rappel tait motiv par quelque dmonstration des fdraux qui aurait eu lieu l'embouchure du Saint-John? Les navires du commodore Dupont taient-ils matres de Jacksonville? Rien n'et t plus dsirable dans l'intrt de James Burbank et des siens. Ils auraient pu commencer en toute scurit les plus actives recherches pour retrouver Dy et Zermah, s'attaquer directement Texar, si l'Espagnol n'avait pas battu en retraite avec ses partisans, le poursuivre comme le promoteur des dvastations de Camdless-Bay, et surtout comme l'auteur du double rapt de la mtisse et de l'enfant. Cette fois, il n'y aurait pas d'alibi possible et de la nature de celui que l'Espagnol avait invoqu au dbut de cette histoire, quand il avait comparu, devant le magistrat de Saint-Augustine. Si Texar n'tait pas la tte de cette bande de malfaiteurs qui avait envahi Camdless-Bay -- ce que le messager de M. Harvey n'avait pu dire James Burbank -- le dernier cri de Zermah n'avait-il pas clairement rvl quelle part directe il avait prise au rapt. Et d'ailleurs, Miss Alice ne l'avait-elle pas reconnu au moment o son embarcation s'loignait? Oui! la justice fdrale saurait bien faire avouer ce misrable en quel lieu il avait entran ses victimes, et le punir de crimes qu'il ne pourrait plus nier. Malheureusement, rien ne vint confirmer les hypothses de James Burbank relativement l'arrive de la flottille nordiste dans les eaux du Saint-John. cette date du 3 mars, aucun navire n'avait encore quitt la baie de Saint-Mary. Cela fut amplement dmontr par des nouvelles que l'un des rgisseurs alla chercher le jour mme sur l'autre rive du fleuve. Nul btiment n'avait encore paru la hauteur du phare de Pablo. Tout se bornait l'occupation de Fernandina et du fort Clinch. Il semblait que le commodore Dupont ne voult s'avancer qu'avec une extrme circonspection jusqu'au centre de la Floride. Quant Jacksonville, le parti de l'meute y dominait toujours. Aprs l'expdition de Camdless-Bay, l'Espagnol avait reparu dans la ville. Il y organisait la rsistance pour le cas o les canonnires de Stevens tenteraient de franchir la barre du fleuve. Sans doute, quelque fausse alerte l'avait rappel la veille avec sa bande de pillards. Aprs tout, l'oeuvre de vengeance de Texar n'tait-elle pas suffisante, maintenant que la plantation tait dvaste, les chantiers dtruits par l'incendie, les Ngres disperss dans les forts du comt et auxquels il ne restait plus rien de leurs baraccons en ruine, enfin la petite Dy enleve son pre, sa mre, sans qu'on put retrouver trace de l'enlvement. James Burbank n'en fut que trop certain, quand, pendant la matine, Walter Stannard et lui eurent remont la rive droite du fleuve. En vain avaient-ils explor les moindres anses, cherch quelque indice qui leur aurait indiqu la direction suivie par l'embarcation. Toutefois, cette recherche n'avait pu tre que bien incomplte, et il faudrait galement visiter la rive gauche. Mais, en ce moment, tait-ce possible? Ne fallait-il pas attendre que Texar et ses partisans fussent rduits l'impuissance par l'arrive des fdraux? Mme Burbank, dans l'tat o elle se trouvait, Miss Alice, qui ne pouvait plus la quitter, Edward Carrol, alit pour quelques jours, n'et-il pas t imprudent de les laisser seuls Castle-House, lorsqu'un retour des assaillants tait toujours redouter? Et, ce qui tait plus dsesprant encore, c'est que James Burbank ne pouvait mme songer porter plainte contre Texar, ni pour la dvastation de son domaine, ni pour l'enlvement de Zermah et de la petite fille. Le seul magistrat auquel il aurait eu s'adresser, c'tait l'auteur mme de ces crimes. Il fallait donc attendre que la justice rgulire et repris son cours Jacksonville. James, dit M. Stannard, si les dangers qui menacent votre enfant sont terribles, du moins Zermah est avec elle, et vous pouvez compter sur son dvouement qui ira... -- Jusqu' la mort... soit! rpondit James Burbank. Et quand Zermah sera morte?... -- coutez-moi, mon cher James, rpondit M. Stannard. En y rflchissant, ce n'est pas l'intrt de Texar d'en venir cette extrmit. Il n'a pas encore quitt Jacksonville, et, tant qu'il y sera, je pense que ses victimes n'ont aucun acte de violence craindre de sa part. Votre enfant ne peut-elle tre une garantie, un otage contre les reprsailles qu'il doit redouter, non seulement de vous, mais aussi de la justice fdrale, pour avoir renvers les autorits rgulires de Jacksonville et dvast la plantation d'un nordiste? videmment. Aussi son intrt est-il de les pargner, et mieux vaut attendre que Dupont et Sherman soient les matres du territoire pour agir contre lui! -- Et quand le seront-ils?... s'cria James Burbank. -- Demain... aujourd'hui, peut-tre! Je vous le rpte, Dy est la sauvegarde de Texar. C'est pour cela qu'il a saisi l'occasion de l'enlever, sachant bien aussi qu'il vous briserait le coeur, mon pauvre James, et le misrable y a cruellement russi! Ainsi raisonnait M. Stannard, et il y avait de srieux motifs pour que son raisonnement ft juste. Parvint-il convaincre James Burbank? Non, sans doute. Lui rendit-il un peu d'espoir? Pas davantage. C'tait impossible. Mais James Burbank comprit que, lui aussi, il devrait s'astreindre parler devant sa femme comme Walter Stannard venait de parler devant lui. Autrement, Mme Burbank n'et pas survcu ce dernier coup. Et, lorsqu'il fut de retour l'habitation, il fit valoir avec force ces arguments auxquels lui-mme ne pouvait se rendre. Pendant ce temps, Perry et les sous-rgisseurs visitaient Camdless-Bay. C'tait un spectacle navrant. Cela parut mme faire une grande impression sur Pygmalion qui les accompagnait. Cet homme libre n'avait point cru devoir suivre les esclaves affranchis, disperss par Texar. Cette libert d'aller coucher dans les bois, d'y souffrir du froid et de la faim, lui paraissait excessive. Aussi avait-il prfr rester Castle-House, dt-il, comme Zermah, dchirer son acte d'affranchissement pour conqurir le droit d'y demeurer. Tu le vois, Pyg! lui rptait M. Perry. La plantation est dvaste, nos ateliers sont en ruine. Voil ce que nous a cot la libert donne des gens de ta couleur! -- Monsieur Perry, rpondait Pygmalion, ce n'est pas ma faute... -- C'est ta faute, au contraire! Si tes pareils et toi, vous n'aviez pas applaudi tous ces dclamateurs qui tonnaient contre l'esclavage, si vous aviez protest contre les ides du Nord, si vous aviez pris les armes pour repousser les troupes fdrales, jamais M. Burbank n'aurait eu cette pense de vous affranchir, et le dsastre ne se serait pas abattu sur Camdless-Bay! -- Que puis-je y faire, maintenant, reprenait le dsol Pyg, que puis-je y faire monsieur Perry? -- Je vais te le dire, Pyg, et c'est ce que tu ferais, s'il y avait en toi le moindre sentiment de justice! -- Tu es libre, n'est-ce pas? -- Il parat! -- Par consquent, tu t'appartiens? -- Sans doute! -- Et, si tu t'appartiens, rien ne t'empche de disposer de toi comme il te plat? -- Rien, monsieur Perry. -- Eh bien, ta place, Pyg, je n'hsiterais pas. J'irais me proposer la plantation voisine, je m'y revendrais comme esclave, et le prix de ma vente, je l'apporterais mon ancien matre pour l'indemniser du tort que je lui ai fait en me laissant affranchir! Le rgisseur parlait-il srieusement? on ne saurait le dire, tant le digne homme tait capable de draisonner, lorsqu'il enfourchait son habituel dada. En tout cas, le piteux Pygmalion, dconcert, irrsolu, abasourdi, ne sut rien rpondre. Toutefois, il n'y avait pas cela le moindre doute, l'acte de gnrosit, accompli par James Burbank, venait d'attirer le malheur et la ruine sur la plantation. Le dsastre matriel, c'tait assez visible, devait se chiffrer par une somme considrable. Il ne restait plus rien des baraccons, dtruits aprs avoir t pralablement saccags par les pillards. Des scieries, des ateliers, on ne voyait plus qu'un morceau de cendres, restes de l'incendie, d'o s'chappaient encore des fumerolles de vapeur gristre. la place des chantiers, qui servaient l'emmagasinage des bois dj dbits, la place des fabriques, o se trouvaient les appareils pour srancer le coton, les presses hydrauliques pour le mettre en balles, les machines pour la manipulation de la canne sucre, il n'y avait que des murs noircis, prts s'crouler, des tas de briques rougies par le feu l'endroit o s'levait la chemine des usines. Puis, la surface des champs de cafiers, des rizires, des potagers, des enclos rservs aux animaux domestiques, la dvastation tait complte, comme si une troupe de fauves et ravag le riche domaine pendant de longues heures! En prsence de ce lamentable spectacle, l'indignation de M. Perry ne pouvait se contenir. Sa colre s'chappait en paroles menaantes. Pygmalion n'tait rien moins que rassur voir les farouches regards que le rgisseur lanait sur lui. Aussi finit-il par le quitter pour regagner Castle-House, afin, dit-il, de rflchir plus son aise la proposition de se vendre que le rgisseur venait de lui faire. Et, sans doute, la journe ne put suffire ses rflexions, car, le soir venu, il n'avait encore pris aucune dcision cet gard. Cependant, ce jour mme, quelques-uns des anciens esclaves taient rentrs secrtement Camdless-Bay. On imagine ce que dut tre leur dsolation, lorsqu'ils ne trouvrent pas une seule case qui n'et t dtruite. James Burbank donna aussitt des ordres pour que l'on subvnt leurs besoins du mieux possible. Un certain nombre de ces Noirs put tre log l'intrieur de l'enceinte, dans la partie des communs respecte par l'incendie. On les employa tout d'abord enterrer ceux de leurs compagnons morts en dfendant Castle-House, et aussi les cadavres des assaillants qui avaient t tus dans l'attaque, -- les blesss ayant t emmens par leurs camarades. Il en fut pareillement des deux malheureux Ngres, gorgs au moment o Texar et ses complices les surprenaient leur poste, prs de la petite crique Marino. Ces soins pris, James Burbank ne pouvait songer encore la rorganisation de son domaine. Il fallait attendre que la question ft dcide entre le Sud et le Nord dans l'tat de Floride. D'autres soucis, bien autrement graves, l'absorbaient jour et nuit. Tout ce qu'il tait en son pouvoir de faire pour retrouver les traces de sa petite fille, il le faisait. En outre, la sant de Mme Burbank tait trs compromise. Bien que Miss Alice ne la quittt pas d'un instant et la soignt avec une sollicitude filiale, il importait qu'un mdecin ft appel prs d'elle. Il y en avait un, Jacksonville, qui possdait toute la confiance de la famille Burbank. Ce mdecin n'hsita pas venir Camdless- Bay, ds qu'il y fut mand. Il prescrivit quelques remdes. Mais pourraient-ils tre efficaces tant que la petite Dy ne serait pas rendue sa mre? Aussi, laissant Edward Carrol, qui devait tre retenu quelque temps la chambre, James Burbank et Walter Stannard allaient-ils chaque jour explorer les deux rives du fleuve. Ils fouillaient les lots du Saint-John; ils interrogeaient les gens du pays; ils s'informaient jusque dans les moindres hameaux du comt; ils promettaient de l'argent, et beaucoup, qui leur apporterait un indice quelconque... Leurs efforts demeuraient infructueux. Comment aurait-on pu leur apprendre que c'tait au fond de la Crique-Noire que se cachait l'Espagnol? Personne ne le savait. Et d'ailleurs, pour mieux soustraire ses victimes toutes les recherches, Texar n'avait-il pas d les entraner vers le haut cours du fleuve? Le territoire n'tait-il pas assez grand, n'y avait-il pas assez de retraites dans les vastes forts du centre, au milieu des immenses marais du sud de la Floride, dans la rgion de ces inaccessibles Everglades, pour que Texar pt si bien y cacher ses deux victimes qu'on ne parviendrait pas arriver jusqu' elles? En mme temps, par ce mdecin, qui venait Camdless-Bay, James Burbank fut chaque jour tenu au courant de ce qui se passait Jacksonville et dans le nord du comt de Duval. Les fdraux n'avaient encore fait aucune dmonstration nouvelle sur le territoire floridien, cela n'tait pas douteux. Des instructions spciales, venues de Washington, leur commandaient- elles donc de s'arrter sur la frontire sans chercher la franchir? Une pareille attitude et t dsastreuse pour les intrts des unionistes, tablis sur les territoires du Sud, et plus particulirement pour James Burbank, si compromis par ses derniers actes vis--vis des confdrs. Quoi qu'il en soit, l'escadre du commodore Dupont se trouvait encore dans l'estuaire de Saint-Mary, et, si les gens de Texar avaient t rappels par ces trois coups de canon, le soir du 2 mars, c'est que les autorits de Jacksonville s'taient laiss prendre une fausse alerte -- erreur laquelle Castle-House devait d'avoir chapp au pillage et la ruine. Quant l'Espagnol, ne songeait-il pas recommencer une expdition qu'il pouvait considrer comme incomplte, puisque James Burbank n'tait pas en son pouvoir? Hypothse peu probable. En ce moment, sans doute, l'attaque de Castle-House, l'enlvement de Dy et de Zermah, suffisaient ses vues. D'ailleurs, quelques bons citoyens n'avaient pas craint de manifester leur dsapprobation pour l'affaire de Camdless-Bay et leur dgot l'gard du chef des meutiers de Jacksonville, bien que leur opinion ne ft pas pour proccuper Texar. L'Espagnol dominait plus que jamais dans le comt de Duval avec son parti de forcens. Ces gens, sans aveu, ces aventuriers, sans scrupules, en prenaient leur aise. Chaque jour, ils s'abandonnaient des plaisirs de toutes sortes, qui dgnraient en orgies. Le bruit en arrivait jusqu' la plantation, et le ciel rverbrait l'clat des illuminations publiques que l'on pouvait prendre pour la lueur de quelque nouvel incendie. Les gens modrs, rduits se taire, durent subir le joug de cette faction, soutenue par la populace du comt. En somme, l'inaction momentane de l'arme fdrale venait singulirement en aide aux nouvelles autorits du pays. Elles en profitaient pour faire courir le bruit que les nordistes ne passeraient pas la frontire, qu'ils avaient ordre de reculer en Gorgie et dans les Carolines, que la pninsule floridienne ne subirait pas l'invasion des troupes anti-esclavagistes, que sa qualit d'ancienne colonie espagnole la mettait en dehors de la question dont les tats-Unis cherchaient rgler le sort par les armes, etc. Aussi, dans tous les comts, se produisait-il donc un certain courant plus favorable que contraire aux ides dont les partisans de la violence se faisaient les reprsentants. On le vit bien, en maint endroit, mais plutt sur la portion septentrionale de la Floride, du ct de la frontire gorgienne, o les propritaires de plantations, surtout les gens du Nord, furent trs maltraits, leurs esclaves mis en fuite, leurs scieries et chantiers dtruits par l'incendie, leurs tablissements dvasts par les troupes des confdrs, comme Camdless-Bay venait de l'tre par la populace de Jacksonville. Cependant, il ne semblait pas -- maintenant du moins -- que la plantation et lieu de craindre un nouvel envahissement, ni Castle-House, une nouvelle agression. Toutefois, combien il tardait James Burbank que les fdraux fussent matres du territoire! Dans l'tat actuel des choses, on ne pouvait rien tenter directement contre Texar, ni le poursuivre devant la justice pour des faits qui ne sauraient tre dmentis, cette fois, ni obliger rvler en quel lieu il retenait Dy et Zermah. Par quelle srie d'angoisses passrent James Burbank et les siens en prsence de ces retards si prolongs! Ils ne pouvaient croire, cependant, que les fdraux songeassent s'immobiliser sur la frontire. La dernire lettre de Gilbert disait formellement que l'expdition du commodore Dupont et de Sherman avait la Floride pour objectif. Depuis cette lettre, le gouvernement fdral avait- il donc envoy des ordres contraires la baie d'Edisto o l'escadre attendait avant de reprendre la mer? Un succs des troupes confdres, survenu en Virginie ou dans les Carolines, obligeait-il l'arme de l'Union s'arrter dans sa marche vers le Sud? Quelle srie d'inquitudes permanentes pour cette famille si prouve depuis le commencement de la guerre! combien de catastrophes ne devait-elle pas s'attendre encore! Ainsi s'coulrent les cinq jours qui suivirent l'envahissement de Camdless-Bay. Nulle nouvelle des dispositions prises par les fdraux. Nulle nouvelle de Dy ni de Zermah, bien que James Burbank et tout fait pour retrouver leurs traces, bien que pas une seule journe se ft coule, sans avoir t marque par un nouvel effort! On arriva au 9 mars. Edward Carrol tait compltement guri. Il allait pouvoir se joindre aux dmarches qui seraient faites par ses amis. Mme Burbank se trouvait toujours dans un tat de faiblesse extrme. Il semblait que sa vie menaait de s'en aller avec ses larmes. Dans son dlire, elle appelait sa petite fille d'une voix dchirante, elle voulait courir sa recherche. Ces crises taient suivies de syncopes qui mettaient son existence en danger. Que de fois Miss Alice put craindre que cette mre infortune mourt entre ses bras! Un seul bruit de la guerre arriva Jacksonville dans la matine du 9 mars. Malheureusement, il tait de nature donner une nouvelle force aux partisans de l'ide sparatiste. D'aprs ce bruit, le gnral confdr Van Dorn aurait repouss les soldats de Curtis, le 6 mars, au combat de Bentonville, dans l'Arkansas, puis oblig les fdraux battre en retraite. En ralit, il n'y avait eu qu'un simple engagement avec l'arrire- garde d'un petit corps nordiste, et ce succs allait tre bien autrement compens, quelques jours aprs, par la victoire de Pea- Ridge. Cela suffit, cependant, provoquer parmi les sudistes un redoublement d'insolence. Et, Jacksonville, ils clbrrent cette action sans importance comme un complet chec de l'arme fdrale. De l, de nouvelles ftes et de nouvelles orgies, dont le bruit retentit douloureusement Camdless-Bay. Tels sont les faits qu'apprit James Burbank, vers six heures du soir, quand il revint aprs exploration sur la rive gauche du fleuve. Un habitant du comt de Putnam croyait avoir trouv des traces de l'enlvement l'intrieur d'un lot du Saint-John, quelques milles au-dessus de la Crique-Noire. Pendant la nuit prcdente, cet homme croyait avoir entendu comme un appel dsespr, et il tait venu rapporter le fait James Burbank. En outre, l'Indien Squamb, le confident de Texar, avait t vu, dans ces parages avec son squif. Qu'on et aperu l'Indien, rien de moins douteux, et ce dtail fut mme confirm par un passager du _Shannon, _qui, revenant de Saint-Augustine, avait dbarqu ce jour-l au pier de Camdless-Bay. Il n'en fallait pas davantage pour que James Burbank voult s'lancer sur cette piste. Edward Carrol et lui, accompagns de deux Noirs, s'tant jets dans une embarcation, avaient remont le fleuve. Aprs s'tre rapidement ports vers l'lot indiqu, ils l'avaient fouill avec soin, avaient visit quelques cabanes de pcheurs, qui ne leur semblrent mme pas avoir t rcemment occupes. Sous les taillis presque impntrables de l'intrieur, pas un seul vestige d'tres humains. Rien sur les berges qui indiqut qu'une embarcation y et accost. Squamb ne fut aperu nulle part; s'il tait venu rder autour de cet lot, trs probablement il n'y avait pas dbarqu. Cette expdition demeura donc sans rsultat, comme tant d'autres. Il fallut revenir la plantation, avec la certitude d'avoir, cette fois encore, suivi une fausse piste. Or, ce soir l, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol causaient de cette inutile recherche, au moment o ils taient runis dans le hall. Vers neuf heures aprs avoir laiss Mme_ _Burbank assoupie plutt qu'endormie dans sa chambre, Miss Alice vint les rejoindre, et apprit que cette dernire tentative n'avait donn aucun rsultat. Cette nuit allait tre assez obscure. La lune, dans son premier quartier, avait dj disparu sous l'horizon. Un profond silence enveloppait Castle-House, la plantation, tout le lit du fleuve. Les quelques Noirs, retirs dans les communs, commenaient s'endormir. Lorsque le silence tait troubl, c'est que des clameurs lointaines, des dtonations de pices d'artifice, venaient de Jacksonville, o l'on clbrait grand fracas le succs des confdrs. Chaque fois que ces bruits arrivaient jusque dans le hall, c'tait un nouveau coup port la famille Burbank. Il faudrait pourtant savoir ce qui en est, dit Edward Carrol, et s'assurer si les fdraux ont renonc leurs projets sur la Floride! -- Oui! il le faut! rpondit M. Stannard. Nous ne pouvons vivre dans cette incertitude!... -- Eh bien, dit James Burbank, j'irai Fernandina, ds demain... et l, je m'informerai... En ce moment, on frappa lgrement la porte principale de Castle-House, du ct de l'avenue qui conduisait la rive du Saint-John. Un cri chappa Miss Alice, qui s'lana vers cette porte. James Burbank voulut en vain retenir la jeune fille. Et, comme on n'avait pas encore rpondu, un nouveau coup fut frapp plus distinctement. XIII Pendant quelques heures James Burbank s'avana vers le seuil. Il n'attendait personne. Peut-tre quelque importante nouvelle lui arrivait-elle de Jacksonville, apporte par John Bruce de la part de son correspondant, M. Harvey? On frappa une troisime fois d'une main plus impatiente. Qui est l? demanda James Burbank. -- Moi! fut-il rpondu. -- Gilbert!... s'cria Miss Alice. Elle ne s'tait pas trompe. Gilbert Camdless-Bay! Gilbert apparaissant au milieu des siens, heureux de venir passer quelques heures avec eux et sans rien savoir, sans doute, des dsastres qui les avaient frapps! En un instant, le jeune lieutenant fut dans les bras de son pre, tandis qu'un homme, qui l'accompagnait, refermait la porte avec soin, aprs avoir jet un dernier regard en arrire. C'tait Mars, le mari de Zermah, le dvou matelot du jeune Gilbert Burbank. Aprs avoir embrass son pre, Gilbert se retourna. Puis, apercevant Miss Alice, il lui prit la main qu'il serra dans un irrsistible mouvement de tendresse. Ma mre! s'cria-t-il. O est ma mre?... Est-il vrai qu'elle soit mourante?... -- Tu sais donc, mon fils?... rpondit James Burbank. -- Je sais tout, la plantation dvaste par les bandits de Jacksonville, l'attaque de Castle-House, ma mre... morte peut- tre!... La prsence du jeune homme dans ce pays o il courait personnellement tant de dangers, s'expliquait maintenant. Voici ce qui s'tait pass: Depuis la veille, plusieurs canonnires de l'escadre du commodore Dupont s'taient portes au del des bouches du Saint-John. Aprs avoir remont le fleuve, elles durent s'arrter devant la barre, quatre milles au-dessous de Jacksonville. Quelques heures plus tard, un homme, se disant un des gardiens du phare de Pablo, vint bord de la canonnire de Stevens, sur laquelle Gilbert remplissait les fonctions de second. L, cet homme parla de tout ce qui s'tait pass Jacksonville, ainsi que de l'envahissement de Camdless-Bay, de la dispersion des Noirs, de la situation dsespre de Mme_ _Burbank. Que l'on juge de ce que dut prouver Gilbert en entendant le rcit de ces dplorables vnements. Alors, il fut pris d'un irrsistible dsir de revoir sa mre. Avec l'autorisation du commandant Stevens, il quitta la flottille, il se jeta dans un de ces lgers canots qu'on appelle gigs. Accompagn de son fidle Mars, il put passer inaperu au milieu des tnbres -- du moins il le croyait --, et prit terre un demi-mille au-dessous de Camdless-Bay, afin d'viter de dbarquer au petit port qui pouvait tre surveill. Mais, ce qu'il ignorait, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est qu'il tait tomb dans un pige tendu par Texar. tout prix, l'Espagnol avait voulu se procurer cette preuve rclame par les magistrats de Court-Justice, -- cette preuve que James Burbank entretenait une correspondance avec l'ennemi. Aussi pour attirer le jeune lieutenant Camdless-Bay, un gardien du phare de Pablo, qui lui tait dvou, s'tait-il charg d'apprendre Gilbert une partie des faits dont Castle-House venait d'tre le thtre, et plus particulirement l'tat de sa mre. Le jeune lieutenant, parti dans les conditions que l'on connat, avait t espionn pendant qu'il remontait le cours du fleuve. Toutefois, en se glissant le long des roseaux qui bordent la haute grve du Saint-John, il tait parvenu, sans le savoir, dpister les gens de l'Espagnol, chargs de le suivre. Si ces espions ne l'avaient point vu dbarquer sur la berge au-dessous de Camdless-Bay, du moins espraient-ils s'emparer de lui son retour, puisque toute cette partie de la rive se trouvait sous leur surveillance. Ma mre... ma mre!... reprit Gilbert. O est-elle? -- Me voil, mon fils! rpondit Mme Burbank. Elle venait d'apparatre sur le palier de l'escalier du hall, elle le descendit lentement, se retenant la rampe, et tomba sur un divan, tandis que Gilbert la couvrait de baisers. Dans son assoupissement, la malade avait entendu frapper la porte de Castle-House. Aussitt, reconnaissant la voix de son fils, elle avait retrouv assez de forces pour se relever, pour rejoindre Gilbert, pour venir pleurer avec lui, avec tous les siens. Le jeune homme la pressait dans ses bras. Mre!... mre!... disait-il. Je te revois donc!... Comme tu souffres!... Mais tu vis!... Ah! nous te gurirons!... Oui! Ces mauvais jours vont finir!... Nous serons runis... bientt!... Nous te rendrons la sant!... Ne crains rien pour moi, mre!... Personne ne saura que Mars et moi, nous sommes venus ici!... Et, tout en parlant, Gilbert, qui voyait sa mre faiblir, essayait de la ranimer par ses caresses. Cependant Mars semblait avoir compris que Gilbert et lui ne connaissaient pas toute l'tendue du malheur qui les avait frapps. James Burbank, MM. Carrol et Stannard, silencieux, courbaient la tte. Miss Alice ne pouvait retenir ses larmes. En effet, la petite Dy n'tait pas l, ni Zermah, qui aurait d deviner que son mari venait d'arriver Camdless-Bay, qu'il tait dans l'habitation, qu'il l'attendait... Aussi, le coeur treint par l'angoisse, regardant dans tous les coins du hall, demanda-t-il M. Burbank: Qu'y a-t-il donc, matre? En ce moment, Gilbert se releva. Et Dy?... s'cria-t-il. Est-ce que Dy est dj couche?... O est ma petite soeur? -- O est ma femme? dit Mars. Un instant aprs, le jeune officier et Mars savaient tout. En remontant la berge du Saint-John, depuis l'endroit o les attendait leur canot, ils avaient bien vu, dans l'ombre, les ruines accumules sur la plantation. Mais ils pouvaient croire que tout se bornait quelque dsastre matriel, consquence de l'affranchissement des Noirs!... Maintenant, ils n'ignoraient rien. L'un ne retrouvait plus sa soeur l'habitation. L'autre n'y retrouvait plus sa femme... Et personne pour leur dire en quel endroit Texar les avait entranes depuis sept jours! Gilbert revint s'agenouiller prs de Mme Burbank. Il mlait ses larmes aux siennes. Mars, la face injecte, la poitrine haletante, allait, venait, ne pouvait se contenir. Enfin sa colre clata. Je tuerai Texar! s'cria-t-il. J'irai Jacksonville... demain... cette nuit... l'instant... -- Oui, viens, Mars, viens!... rpondit Gilbert. James Burbank les arrta. Si cela et t faire, dit-il, je n'aurais pas attendu ton arrive, mon fils! Oui! ce misrable et dj pay de sa vie le mal qu'il nous a caus! Mais, avant tout, il faut qu'il dise ce que lui seul peut dire! Et quand je te parle ainsi, Gilbert, quand je recommande toi, et Mars d'attendre, c'est qu'il faut attendre! -- Soit, mon pre! rpondit le jeune homme. Du moins, je fouillerai le territoire, je chercherai... -- Eh! crois-tu donc que je ne l'aie pas fait? s'cria M. Burbank. Pas un jour ne s'est pass, sans que nous n'ayons explor les rives du fleuve, les lots qui peuvent servir de refuge ce Texar! Et pas un seul indice, rien qui ait pu me mettre sur la trace de ta soeur, Gilbert, de ta femme, Mars! Carrol et Stannard ont tout tent avec moi!... Jusqu'ici nos recherches ont t inutiles!... -- Pourquoi ne pas porter plainte Jacksonville? demanda le jeune officier. Pourquoi ne pas poursuivre Texar comme coupable d'avoir provoqu le pillage de Camdless-Bay, d'avoir enlev?... -- Pourquoi? rpondit James Burbank. Parce que Texar est le matre maintenant, parce que tout ce qui est honnte tremble devant les coquins qui lui sont dvous, parce que la populace est pour lui, et aussi les milices du comt! -- Je tuerai Texar! rptait Mars, comme s'il et t sous l'obsession d'une ide fixe. -- Tu le tueras quand il en sera temps! rpondit James Burbank. prsent, ce serait aggraver la situation. -- Et quand sera-t-il temps?... demanda Gilbert. -- Quand les fdraux seront les matres de la Floride, lorsqu'ils auront occup Jacksonville! -- Et s'il est trop tard, alors? -- Mon fils!... Mon fils!... je t'en supplie... ne dis pas cela! s'cria Mme Burbank. -- Non, Gilbert, ne dites pas cela! rpta Miss Alice. James Burbank prit la main de son fils. Gilbert, coute-moi, dit-il. Nous voulions comme toi, comme Mars, faire justice immdiate de Texar, au cas o il aurait refus de dire ce que sont devenues ses victimes. Mais, dans l'intrt de ta soeur, Gilbert, dans l'intrt de ta femme, Mars, notre colre a d cder devant la prudence. Il y a tout lieu de croire, en effet, qu'entre les mains de Texar, Dy et Zermah sont des otages dont il se fera une sauvegarde, car ce misrable doit craindre d'tre poursuivi pour avoir renvers les honntes magistrats de Jacksonville, pour avoir dchan une bande de malfaiteurs sur Camdless-Bay, pour avoir incendi et pill la plantation d'un nordiste! Si je ne le croyais pas, Gilbert, est-ce que je te parlerais avec cette conviction? Est-ce que j'aurais eu l'nergie d'attendre?... -- Est-ce que je ne serais pas morte! dit Mme Burbank. La malheureuse femme avait compris que, s'il allait Jacksonville, son fils se livrait Texar. Et qui donc et alors pu sauver un officier de l'arme fdrale, tomb au pouvoir des sudistes, au moment o les fdraux menaaient la Floride? Cependant le jeune officier n'tait plus matre de lui. Il s'obstinait vouloir partir. Et, comme Mars rptait: Je tuerai Texar: -- Viens donc! dit-il. -- Tu n'iras pas, Gilbert! Mme Burbank s'tait leve dans un dernier effort. Elle tait alle se placer devant la porte. Mais, puise par cet effort, ne pouvant plus se soutenir, elle s'affaissa. Ma mre!... ma mre! s'cria le jeune homme. -- Restez, Gilbert! dit Miss Alice. Il fallut reporter Mme Burbank dans sa chambre, o la jeune fille demeura prs d'elle. Puis, James Burbank rejoignit Edward Carrol et M. Stannard dans le hall. Gilbert tait assis sur le divan, la tte dans les mains. Mars, l'cart, se taisait. Maintenant, Gilbert, dit James Burbank, tu es en possession de toi-mme. Parle donc. De ce que tu vas nous dire dpendront les rsolutions que nous devrons prendre. Nous n'avons d'espoir que dans une prompte arrive des fdraux dans le comt. Ont-ils donc renonc leur projet d'occuper la Floride? -- Non, mon pre. -- O sont-ils? -- Une partie de l'escadre se dirige, en ce moment, vers Saint- Augustine, afin d'tablir le blocus de la cte. -- Mais le commodore ne songe-t-il point se rendre matre du Saint-John? demanda vivement Edward Carrol. -- Le bas cours du Saint-John nous appartient, rpondit le jeune lieutenant. Nos canonnires sont dj mouilles dans le fleuve, sous les ordres du commandant Stevens. -- Dans le fleuve! et elles n'ont pas encore cherch s'emparer de Jacksonville?... s'cria M. Stannard. -- Non, car elles ont d s'arrter devant la barre, quatre milles au-dessous du port. -- Les canonnires arrtes... dit James Burbank, arrtes par un obstacle infranchissable?... -- Oui, mon pre, rpondit Gilbert, arrtes par le manque d'eau. Il faut que la mare soit assez forte pour permettre de passer cette barre, et encore sera-ce assez difficile. Mars connat parfaitement le chenal, et c'est lui qui doit nous piloter. -- Attendre!... Toujours attendre! s'cria James Burbank. Et combien de jours? -- Trois jours au plus, et vingt-quatre heures seulement, si le vent du large pousse le flot dans l'estuaire. Trois jours ou vingt-quatre heures, que ce temps serait long pour les htes de Castle-House! Et, d'ici-l, si les confdrs comprenaient qu'ils ne pourraient dfendre la ville, s'ils l'abandonnaient comme ils avaient abandonn Fernandina, le fort Clinch, les autres points de la Gorgie et de la Floride septentrionale, Texar ne s'enfuirait-il pas avec eux? Alors, en quel endroit irait-on le chercher? Cependant, s'attaquer lui, en ce moment o il faisait la loi Jacksonville, o la populace le soutenait dans ses violences, c'tait impossible. Il n'y avait pas revenir l-dessus. M. Stannard demanda alors Gilbert s'il tait vrai que les fdraux eussent prouv quelque insuccs dans le Nord, et ce qu'on devait penser de la dfaite de Bentonville. La victoire de Pea-Ridge, rpondit le jeune lieutenant, a permis aux troupes de Curtis de reprendre le terrain qu'elles avaient un instant perdu. La situation des nordistes est excellente, leur succs assur dans un dlai qu'il est difficile de prvoir. Quand ils auront occup les points principaux de la Floride, ils empcheront la contrebande de guerre qui se fait par les passes du littoral, et les munitions comme les armes ne tarderont pas manquer aux confdrs. Donc, avant peu, ce territoire aura retrouv le calme et la scurit sous la protection de notre escadre!... Oui... dans quelques jours!... Mais, d'ici-l... L'ide de sa soeur, expose tant de prils, lui revint avec une telle force que M. Burbank dut dtourner ce souvenir, en ramenant la conversation sur la question des belligrants. Gilbert ne pouvait-il lui apprendre encore bien des nouvelles, qui n'avaient pu arriver Jacksonville, ou, du moins, Camdless-Bay? Il y en avait quelques-unes, en effet, et d'une grande importance pour les nordistes des territoires de la Floride. On se rappelle qu' la suite de la victoire de Donelson, l'tat de Tennessee, presque entirement, tait rentr sous la domination des fdraux. Ceux-ci, en combinant une attaque simultane de leur arme et de leur flotte, songeaient se rendre matres de tout le cours du Mississipi. Ils l'avaient donc descendu jusqu' l'le 10, o leurs troupes allaient prendre contact avec la division du gnral Beauregard, charg de la dfense du fleuve. Dj, le 24 fvrier, les brigades du gnral Pope, aprs avoir dbarqu Commerce, sur la rive droite du Mississipi, venaient de repousser le corps de J. Thomson. Arrives l'le 10 et au village de New- Madrid, il est vrai, elles avaient d s'arrter devant un formidable systme de redoutes prpar par Beauregard. Si, depuis la chute de Donelson et de Nasheville, toutes les positions du fleuve au-dessus de Memphis devaient tre considres comme perdues pour les confdrs, on pouvait encore dfendre celles qui se trouvaient au-dessous. C'tait sur ce point qu'allait se livrer bientt une bataille, dcisive peut-tre. Mais, en attendant, la rade de Hampton-Road, l'entre du James- River, avait t le thtre d'un combat mmorable. Ce combat venait de mettre aux prises les premiers chantillons de ces navires cuirasss, dont l'emploi a chang la tactique navale et modifi les marines de l'Ancien et du Nouveau-Monde. la date du 5 mars, le _Monitor, _cuirass construit par l'ingnieur sudois Erikcson, et le _Virginia, _ancien _Merrimak _transform, taient prts prendre la mer, l'un New York, l'autre Norfolk. Vers cette poque, une division fdrale, runie sous les ordres du capitaine Marston, se trouvait l'ancre Hampton-Road, prs de Newport-News. Cette division se composait du _Congress, _du _Saint-Laurence, _du _Cumberland _et de deux frgates vapeur. Tout coup, le 2 mars, dans la matine, apparat le _Virginia, _command par le capitaine confdr Buchanan. Suivi de quelques autres navires de moindre importance, il vient se jeter d'abord sur le _Congress, _ensuite sur le _Cumberland _qu'il perce de son peron et qu'il coule avec cent vingt hommes de son quipage. Revenant alors vers le _Congress, _chou sur les vases, il le dfonce coups d'obus et le livre aux flammes. La nuit seule l'empcha de dtruire les trois autres btiments de l'escadre fdrale. On s'imaginerait difficilement l'effet que produisit cette victoire d'un petit navire cuirass contre les vaisseaux de haut bord de l'Union. Cette nouvelle s'tait propage avec une rapidit vraiment merveilleuse. De l, une consternation profonde chez les partisans du Nord, puisqu'un _Virginia _pouvait venir jusque dans l'Hudson couler les navires de New York. De l aussi, une joie excessive pour le Sud, qui voyait dj le blocus lev et le commerce redevenu libre sur toutes ses ctes. C'est mme ce succs maritime qui avait t si bruyamment clbr la veille Jacksonville. Les confdrs pouvaient se croire maintenant l'abri des btiments du gouvernement fdral. Peut- tre, mme, la suite de la victoire de Hampton-Road, l'escadre du commodore Dupont serait-elle immdiatement rappele vers le Potomac ou la Chesapeake? Aucun dbarquement ne menacerait plus alors la Floride. Les ides esclavagistes, appuyes par la partie la plus violente des populations du Sud, triompheraient sans conteste. Ce serait la consolidation de Texar et de ses partisans dans une situation o ils pouvaient faire tant de mal! Toutefois, parmi les confdrs, on s'tait ht de triompher trop tt. Et, ces nouvelles, dj connues dans le nord de la Floride, Gilbert les complta en rapportant les bruits qui circulaient, au moment o il avait quitt la canonnire du commandant Stevens. La seconde journe du combat naval de Hampton-Road, en effet, avait t bien diffrente de la premire. Le matin du 9 mars, au moment o le _Virginia _se disposait attaquer le _Minnesota, _l'une des deux frgates fdrales, un ennemi, dont il ne souponnait mme pas la prsence, s'offrit lui. Singulire machine, qui s'tait dtache du flanc de la frgate, une bote fromage pose sur un radeau, dirent les confdrs. Cette bote fromage, c'tait le _Monitor, _command par le lieutenant Warden. Il avait t envoy dans ces parages pour dtruire les batteries du Potomac. Mais, arriv l'embouchure du James-River, le lieutenant Warden, ayant entendu le canon de Hampton-Road, pendant la nuit, avait conduit le _Monitor _sur le lieu du combat. Placs dix mtres l'un de l'autre, ces deux formidables engins de guerre se canonnrent pendant quatre heures, et ils s'abordrent, ce fut sans grand rsultat. Enfin, le _Virginia, _atteint sa ligne de flottaison et menac de sombrer, dut fuir dans la direction de Norfolk. Le _Monitor, _qui devait couler lui- mme neuf mois plus tard, avait compltement vaincu son rival. Grce lui, le gouvernement fdral venait de reprendre toute sa supriorit sur les eaux de Hampton-Road. Non, mon pre, dit Gilbert, en achevant son rcit, notre escadre n'est point rappele dans le Nord. Les six canonnires de Stevens sont mouilles devant la barre du Saint-John. Je vous le rpte, dans trois jours au plus tard, nous serons matres de Jacksonville! -- Tu vois bien, Gilbert, rpondit M. Burbank, qu'il faut attendre et retourner ton bord! Mais, pendant que tu te dirigeais vers Camdless-Bay, ne crains-tu pas d'avoir t suivi?... -- Non, mon pre, rpondit le jeune lieutenant. Mars et moi, nous avons d chapper tous les regards. -- Et cet homme, qui est venu t'apprendre ce qui s'tait pass la plantation, l'incendie, le pillage, la maladie de ta mre, qui est-il? -- Il m'a dit tre un des gardiens qui ont t chasss du phare de Pablo, et il venait prvenir le commandant Stevens du danger que couraient les nordistes dans cette partie de la Floride. -- Il n'tait pas instruit de ta prsence bord? -- Non, et il en a paru mme fort surpris, rpondit le jeune lieutenant. Mais pourquoi ces questions, mon pre? -- C'est que je redoute toujours quelque pige de la part de Texar. Il fait plus que souponner, il sait que tu sers dans la marine fdrale. Il a pu apprendre que tu tais sous les ordres du commandant Stevens. S'il avait voulu t'attirer ici... -- Ne craignez rien, mon pre. Nous sommes arrivs Camdless-Bay, sans avoir t vus en remontant le fleuve, et il en sera de mme lorsque nous le descendrons... -- Pour retourner ton bord... non ailleurs! -- Je vous l'ai promis, mon pre. C'est notre bord que Mars et moi nous serons rentrs avant le jour. -- quelle heure partirez-vous? -- Au renversement de la mare, c'est--dire vers deux heures et demie du matin. -- Qui sait? reprit M. Carrol. Peut-tre les canonnires de Stevens ne seront-elles pas retenues pendant trois jours encore devant la barre du Saint-John? -- Oui!... il suffit que le vent du large frachisse pour donner assez d'eau sur la barre, rpondit le jeune lieutenant. Ah! dt-il souffler en tempte, qu'il souffle donc! Que nous ayons enfin raison de ces misrables!... Et alors... -- Je tuerai Texar, rpta Mars. Il tait un peu plus de minuit. Gilbert et Mars ne devaient pas quitter Castle-House avant deux heures, puisqu'il fallait attendre que la mare descendante leur permt de rejoindre la flottille du commandant Stevens. L'obscurit serait trs profonde, et il y avait bien des chances pour qu'ils pussent passer inaperus, quoique de nombreuses embarcations eussent pour mission de surveiller le cours du Saint-John, en aval de Camdless-Bay. Le jeune officier remonta alors prs de sa mre. Il trouva Miss Alice assise son chevet. Mme Burbank, brise par le dernier effort qu'elle venait de faire, tait tombe dans une sorte d'assoupissement trs douloureux, en juger par les sanglots qui s'chappaient de sa poitrine. Gilbert ne voulut pas troubler cet tat de torpeur o il y avait plus d'abattement que de sommeil. Il s'assit prs du lit, aprs que Miss Alice lui eut fait signe de ne pas parler. L, silencieusement, ils veillrent ensemble cette pauvre femme que le malheur n'avait pas fini de frapper peut-tre! Avaient-ils besoin de paroles pour changer leurs penses? Non! Ils souffraient de la mme souffrance, ils se comprenaient sans rien dire, ils se parlaient par le coeur. Enfin, l'heure de quitter Castle-House arriva. Gilbert tendit la main Miss Alice, et tous deux se penchrent sur Mme Burbank, dont les yeux demi ferms ne purent les voir. Puis, Gilbert pressa de ses lvres le front de sa mre que la jeune fille voulut baiser aprs lui. Mme Burbank prouva comme un douloureux tressaillement; mais elle ne vit pas son fils se retirer, ni Miss Alice le suivre pour lui donner un dernier adieu. Gilbert et elle retrouvrent James Burbank et ses amis qui n'avaient point quitt le hall. Mars, aprs tre all observer les environs de Castle-House, y rentrait ce moment. Il est l'heure de partir, dit-il. -- Oui, Gilbert, rpondit James Burbank. Pars donc!... Nous ne nous reverrons plus qu' Jacksonville... -- Oui! Jacksonville, et ds demain, si la mare nous permet de franchir la barre. Quant Texar... -- C'est vivant qu'il nous le faut!... Ne l'oublie pas, Gilbert! -- Oui!... Vivant!... Le jeune homme embrassa son pre, il serra les mains de son oncle Carrol de M. Stannard: Viens, Mars, dit-il. Et tous deux, suivant la rive droite du fleuve, le long des berges de la plantation, marchrent rapidement pendant une demi-heure. Ils ne rencontrrent personne sur la route. Arrivs l'endroit o ils avaient laiss leur gig, cach sous un amoncellement de roseaux, ils s'embarqurent pour aller prendre le fil du courant qui devait les entraner rapidement vers la barre du Saint-John. XIV Sur le Saint-John Le fleuve tait alors dsert dans cette partie de son cours. Pas une seule lueur n'apparaissait sur la rive oppose. Les lumires de Jacksonville se cachaient derrire le coude que fait la crique de Camdless, en s'arrondissant vers le nord. Leur reflet seul montait au-dessus et teintait la plus basse couche des nuages. Bien que la nuit ft sombre, le gig pouvait facilement prendre direction sur la barre. Comme aucune vapeur ne se dgageait des eaux du Saint-John, il aurait t facile de le suivre et de le poursuivre, si quelque embarcation confdre l'et attendu au passage -- ce que Gilbert et son compagnon ne croyaient pas avoir lieu de craindre. Tous deux gardaient un profond silence. Au lieu de descendre ce fleuve, ils auraient voulu le traverser pour aller chercher Texar jusque dans Jacksonville, pour se rencontrer face face avec lui. Et alors, remontant le Saint-John, ils eussent fouill toutes les forts, toutes les criques de ses rives. O M. James Burbank avait chou, ils auraient russi peut-tre. Et pourtant, il n'tait que sage d'attendre. Lorsque les fdraux seraient matres de la Floride, Gilbert et Mars pourraient agir avec plus de chances de succs vis--vis de l'Espagnol. D'ailleurs, le devoir leur ordonnait de rejoindre avant le jour la flottille du commandant Stevens. Si la barre devenait praticable plus tt qu'on ne l'esprait, ne fallait-il pas que le jeune lieutenant ft son poste de combat, et Mars au sien, pour piloter les canonnires travers ce chenal, dont il connaissait la profondeur tout instant de la mer montante? Mars, assis l'arrire du gig, maniait sa pagaie avec vigueur. Devant lui, Gilbert observait soigneusement le cours du fleuve en amont, prt signaler tout obstacle ou tout danger qui se prsenterait, barque ou tronc en drive. Aprs s'tre obliquement carte de la rive droite, afin de prendre le milieu du chenal, la lgre embarcation n'aurait plus qu' suivre le fil du courant, o elle se maintiendrait d'elle-mme. Jusque-l, il suffisait que, d'un mouvement de la main, Mars fort sur bbord ou sur tribord pour tenir une direction convenable. Sans doute, mieux et valu ne point s'loigner de la sombre lisire d'arbres et de roseaux gigantesques, qui bordent la rive droite du Saint-John. la longer sous la retombe des paisses ramures, on risquait moins d'tre aperu. Mais, un peu au-dessous de la plantation, un coude trs accus de la rive renvoie le courant vers l'autre bord. Il s'est tabli l un large remous, qui et rendu la navigation du gig infiniment plus pnible tout en retardant sa marche. Aussi Mars, ne voyant rien de suspect en aval, cherchait-il plutt s'abandonner aux eaux vives du milieu qui descendent rapidement vers l'embouchure. Du petit port de Camdless-Bay jusqu' l'endroit o la flottille tait mouille au- dessous de la barre, on comptait de quatre cinq milles, et, avec l'aide du jusant, sous la pousse des bras vigoureux de Mars, le gig ne pouvait tre embarrass de les enlever en deux heures. Il serait donc de retour, avant que les premires lueurs du jour eussent clair la surface du Saint-John. Un quart d'heure aprs leur embarquement, Gilbert et Mars se trouvaient en plein fleuve. L, ils purent constater que, si leur rapidit tait considrable, la direction du courant les portait vers Jacksonville. Peut-tre mme, inconsciemment, Mars appuyait- il de ce ct, comme s'il et t sollicit par quelque irrsistible attraction. Cependant il fallait viter ce lieu maudit, dont les abords devaient tre gards avec plus de soin que la partie centrale du Saint-John. Droit, Mars, droit! se contenta de dire le jeune officier. Et le gig dut se maintenir dans le fil du courant, un quart de mille de la rive gauche. Le port de Jacksonville ne se montrait ni sombre ni silencieux, cependant. De nombreuses lumires couraient sur les quais ou tremblotaient dans les embarcations la surface des eaux. Quelques-unes mme se dplaaient rapidement, comme si une active surveillance et t organise sur un assez large rayon. En mme temps, des chants, mls de cris, indiquaient que les scnes de plaisir ou d'orgie continuaient troubler la ville. Texar et ses partisans croyaient-ils donc toujours la dfaite des nordistes en Virginie et la retraite possible de la flottille fdrale? Ou bien profitaient-ils de leurs derniers jours pour se livrer tous les excs, au milieu d'une population ivre de whiskey et de gin? Quoi qu'il en soit, comme le gig filait toujours dans le lit du courant, Gilbert avait lieu de croire qu'il serait bientt l'abri des plus grands dangers, du moment qu'il aurait dpass Jacksonville, quand, soudain, il fit signe Mars de s'arrter. moins d'un mille au-dessous du port, il venait d'apercevoir une longue ligne de taches noires, semes comme une srie d'cueils d'une rive l'autre du fleuve. C'tait une ligne d'embarcations, embosses en cet endroit, qui barrait le Saint-John. videmment, si les canonnires parvenaient franchir la barre, ces embarcations seraient impuissantes les arrter, et elles n'auraient plus qu' battre en retraite; mais, pour le cas o des chaloupes fdrales tenteraient de remonter le fleuve, elles seraient peut-tre capables de s'opposer leur passage. C'est pour cette raison qu'elles taient venues former un barrage pendant la nuit. Toutes taient immobiles en travers du Saint-John, soit qu'elles se maintinssent avec leurs avirons, soit qu'elles fussent mouilles sur leurs grappins. Bien qu'on ne pt le voir, nul doute qu'elles eussent bord un assez grand nombre d'hommes, bien arms pour l'offensive comme pour la dfensive. Toutefois Gilbert fit cette remarque que le chapelet d'embarcations ne barrait pas encore le fleuve, lorsqu'il l'avait remont pour atteindre Camdless-Bay. Cette prcaution n'avait donc t prise que depuis le passage du gig, et peut-tre en prvision d'une attaque dont il n'tait point question au moment o le jeune lieutenant venait de quitter la flottille de Stevens. Il fallut, ds lors, abandonner le milieu du fleuve, afin de s'abriter le plus possible le long de la rive droite. Peut-tre le canot resterait-il inaperu, s'il manoeuvrait travers le fouillis des roseaux et dans l'ombre des arbres de la berge. En tout cas, il n'existait aucun autre moyen d'viter le barrage du Saint-John. Mars, tche de pagayer sans bruit jusqu'au moment o nous aurons dpass cette ligne, dit le jeune lieutenant. -- Oui, monsieur Gib. -- Il y aura sans doute lutter contre les remous, et s'il faut te venir en aide... -- J'y suffirai, rpondit Mars. Et, faisant voluer le gig, il le ramena rapidement du ct de la rive droite, lorsqu'il n'tait dj plus qu' trois cents yards au-dessus de la ligne d'embossage. Puisque l'embarcation n'avait pas t aperue pendant qu'elle traversait obliquement le fleuve -- et elle aurait pu l'tre -- maintenant qu'elle se confondait avec les sombres masses de la berge, il tait impossible qu'elle ft dcouverte. moins que l'extrmit du barrage s'appuyt sur la rive, il tait peu prs certain qu'elle pourrait le franchir. Dans le chenal mme du Saint-John, il et t plus qu'imprudent de le tenter. Mars pagayait au milieu d'une obscurit que rendait plus profonde encore l'pais rideau des arbres. Il vitait soigneusement de heurter des souches, dont la tte mergeait et l, ou de frapper l'eau trop bruyamment, bien qu'il et parfois vaincre un contre-courant que certaines drivations des remous rendaient assez rude. driver dans ces conditions, Gilbert prouverait un retard d'une heure, sans doute. Mais peu importerait qu'il fit jour alors; il serait assez prs du mouillage des canonnires pour n'avoir plus rien craindre de Jacksonville. Vers quatre heures, le canot tait arriv la hauteur des embarcations. Ainsi que l'avait prvu Gilbert, tant donn le peu de profondeur du fleuve en cet endroit du chenal, le passage avait t laiss libre le long de la rive. Quelques centaines de pieds au del, une pointe, qui faisait saillie sur le Saint-John -- pointe trs boise -- s'abritait confusment sous un massif de paltuviers et d'normes bambous. Il s'agissait de contourner cette pointe, trs sombre du ct de l'amont. En aval, au contraire, les masses de verdure cessaient brusquement. Le littoral, plus dclive aux approches de l'estuaire du Saint-John, se dcoupait en une suite de criques et de marcages, formant une grve trs basse, trs dcouverte. L, plus un arbre, plus de rideau obscur, et, par consquent, les eaux redevenaient assez claires. Il n'tait donc pas impossible qu'un point noir et mouvant, comme le gig, trop petit pour que deux hommes pussent s'y coucher, ft aperu de quelque embarcation rdant au large de la pointe. Au del, il est vrai, le remous ne se faisait plus sentir. C'tait un courant assez vif, qui longeait la rive sans chercher la direction du chenal. Si le canot doublait heureusement cette pointe, il serait rapidement entran vers la barre, et il arriverait en peu de temps au mouillage du commandant Stevens. Mars se glissait donc le long de la rive avec une extrme prudence. Ses yeux essayaient de percer les tnbres, observant le bas cours du fleuve. Il rasait la berge d'aussi prs que possible, luttant contre le remous qui tait encore trs violent au revers de la pointe. La pagaie pliait sous ses bras vigoureux, pendant que Gilbert, le regard tourn vers l'amont, ne cessait de fouiller la surface du Saint-John. Cependant le gig s'approchait peu peu de la pointe. Quelques minutes encore, et il en aurait atteint l'extrmit, qui se prolongeait sous la forme d'une fine langue de sable. Il n'en tait plus qu' vingt-cinq ou trente yards, quand, soudain, Mars s'arrta. Es-tu fatigu, demanda le jeune lieutenant, et veux-tu que je te remplace?... -- Pas un mot, monsieur Gilbert! rpondit Mars. Et, en mme temps, de deux violents coups de pagaie, il se lana obliquement, comme s'il et voulu s'chouer contre la rive. Aussitt, ds qu'il fut porte, il saisit une des branches qui pendaient sur les eaux; puis, hlant dessus, il fit disparatre l'embarcation sous un sombre berceau de verdure. Un instant aprs, leur amarre tourne l'une des racines d'un paltuvier, Gilbert et Mars, immobiles, se trouvaient au milieu d'une obscurit telle qu'ils ne pouvaient plus se voir. Cette manoeuvre n'avait pas dur dix secondes. Le jeune lieutenant saisit alors le bras de son compagnon, et il allait lui demander l'explication de cette manoeuvre, lorsque Mars, tendant le bras travers le feuillage, montra un point mouvant sur la partie moins sombre des eaux. C'tait une embarcation conduite par quatre hommes qui remontait le courant, aprs avoir doubl la langue de terre, et se dirigeait de manire longer la berge au-dessus de la pointe. Gilbert et Mars eurent alors la mme pense: avant tout et malgr tout, regagner leur bord. Si leur canot tait dcouvert, ils n'hsiteraient pas sauter sur la rive, ils fileraient entre les arbres, ils s'enfuiraient par la berge jusqu' la hauteur de la barre. L, le jour venu, soit qu'on apert leurs signaux de la plus rapproche des canonnires, soit qu'ils dussent la rejoindre la nage, ils feraient tout ce qu'il tait humainement possible de faire pour revenir leur poste. Mais, presque aussitt, ils allaient comprendre que toute retraite par terre leur serait coupe. En effet, lorsque l'embarcation fut arrive vingt pieds au plus du berceau de verdure, une conversation s'tablit entre les gens qui la montaient et une demi-douzaine d'autres, dont les ombres apparaissaient entre les arbres sur l'arte de la berge. Le plus difficile est fait? cria-t-on de terre. -- Oui, rpondit-on du fleuve. Cette pointe doubler avec mare descendante, c'est aussi dur que de remonter un rapide! -- Allez-vous mouiller en cet endroit, maintenant! que nous voil dbarqus sur la pointe? -- Sans doute, au milieu du remous... Nous garderons mieux l'extrmit du barrage. -- Bien! Pendant ce temps, nous allons surveiller la berge, et, moins de se jeter dans le marais, j'imagine que ces coquins auront quelque peine nous chapper... -- Si ce n'est fait dj? -- Non! Ce n'est pas possible! videmment, ils tenteront de revenir leur bord avant le jour. Or, comme ils ne peuvent franchir la ligne des embarcations, ils essaieront de filer le long de la rive, et nous serons l pour les arrter au passage. Ces quelques phrases suffisaient faire comprendre ce qui tait arriv. Le dpart de Gilbert et de Mars devait avoir t signal, -- nul doute cet gard. Si, pendant qu'ils remontaient le fleuve pour atteindre le port de Camdless-Bay, ils avaient pu chapper aux embarcations charges de leur couper la route, maintenant que le fleuve tait barr et qu'on les guettait au retour, il leur serait bien difficile, sinon impossible, de regagner le mouillage des canonnires. En somme, dans ces conditions, le gig se trouvait pris entre les hommes de l'embarcation et ceux de leurs compagnons qui venaient de prendre pied sur la pointe. Donc, si la fuite tait devenue impraticable en descendant le fleuve, elle ne l'tait pas moins par cette troite berge, resserre entre les eaux du Saint-John et les marais du littoral. Ainsi Gilbert venait d'apprendre que son passage avait t signal sur le Saint-John. Toutefois, peut-tre, ignorait-on que son compagnon et lui eussent dbarqu Camdless-Bay, et que l'un d'eux ft le fils de James Burbank, et un officier de la marine fdrale; l'autre, un de ses matelots. Il n'en tait rien, malheureusement. Le jeune lieutenant ne put plus douter du danger qui le menaait, lorsqu'il entendit les dernires phrases que ces gens changrent entre eux. Ainsi veillez bien! dit-on de terre. -- Oui... Oui!... fut-il rpondu. Un officier fdral, c'est de bonne prise, d'autant plus que cet officier est le propre fils de l'un de ces damns nordistes de la Floride! -- Et a nous sera pay cher, puisque c'est Texar qui paie! -- Il est possible, cependant, que nous ne russissions pas les enlever cette nuit, s'ils sont parvenus se cacher dans quelque creux de la rive. Mais, au jour, nous en fouillerons si bien tous les trous qu'un rat d'eau ne nous chapperait pas! -- N'oublions pas qu'il y a recommandation expresse de les avoir vivants! -- Oui!... Convenu!... Convenu aussi que, dans le cas o ils se feraient arrter sur la berge, nous n'aurons qu' vous hler pour que vous veniez les prendre et les conduire Jacksonville? -- D'ailleurs, moins qu'il faille leur donner la chasse, nous resterons mouills ici. -- Et nous, notre poste, en travers de la berge. -- Allons! Bonne chance! En vrit, mieux aurait valu passer la nuit boire dans les cabarets de Jacksonville... -- Oui, si ces deux coquins nous chappent! Non, si, demain, nous les amenons, pieds et poings lis, Texar! L-dessus, l'embarcation s'loigna de deux longueurs d'aviron. Puis, le bruit d'une chane, qui se droulait, indiqua bientt que son ancre tait par le fond. Quant aux hommes qui occupaient la lisire de la berge, s'ils ne parlaient plus, du moins entendait- on le bruit de leurs pas sur les feuilles tombes des arbres. Du ct du fleuve, comme du cte de la terre, la fuite n'tait donc plus possible. C'est quoi rflchissaient Gilbert et Mars. L'un et l'autre n'avaient pas fait un seul mouvement ni prononc une seule parole. Rien ne pouvait donc trahir la prsence du gig enfoui sous le sombre berceau de verdure, berceau qui tait une prison. Impossible d'en sortir. En admettant qu'il n'y ft point dcouvert pendant la nuit, comment Gilbert chapperait-il aux regards, lorsque le jour paratrait? Or, la capture du jeune lieutenant, c'tait non seulement sa vie menace -- soldat, il en et volontiers fait le sacrifice --, mais, si on parvenait tablir qu'il avait dbarqu Castle-House, c'tait son pre arrt de nouveau par les partisans de Texar, c'tait la connivence de James Burbank avec les fdraux dmontre sans conteste. Que la preuve et manqu l'Espagnol, quand il accusait pour la premire fois le propritaire de Camdless-Bay, cette preuve ne lui ferait plus dfaut, lorsque Gilbert serait en son pouvoir. Et alors, que deviendrait Mme Burbank? Que deviendraient Dy et Zermah, lorsque le pre, le frre, le mari, ne seraient plus l pour continuer leurs recherches? En un instant, toutes ces penses se prsentrent l'esprit du jeune officier, et il en avait entrevu les invitables consquences. Ainsi, au cas o tous deux seraient pris, il ne resterait plus qu'une seule chance: c'est que les fdraux s'empareraient de Jacksonville, avant que Texar et t en tat de nuire. Peut-tre, alors, seraient-ils dlivrs assez temps pour que la condamnation laquelle ils ne pouvaient chapper n'et pas t suivie d'excution. Oui! tout espoir tait l et n'tait plus que l. Mais, comment hter l'arrive du commandant Stevens et de ses canonnires en amont du fleuve? Comment franchir la barre du Saint-John, si l'eau manquait encore? Comment guider la flottille travers les multiples sinuosits du chenal, si Mars, qui devait la piloter, tombait entre les mains des sudistes? Gilbert devait donc risquer mme l'impossible pour regagner son bord avant le jour, et il fallait partir sans perdre un instant. tait-ce impraticable? Mars ne pouvait-il, en lanant brusquement le gig travers le remous, lui rendre sa libert? Pendant que les gens de l'embarcation perdraient du temps, soit lever leur ancre, soit larguer leur chane, n'aurait-il pas pris assez d'avance pour se mettre hors d'atteinte? Non! c'et t tout compromettre. Le jeune lieutenant ne le savait que trop. La pagaie de Mars ne pouvait lutter avec avantage contre les quatre avirons de l'embarcation. Le canot ne tarderait pas tre rattrap, pendant qu'il essaierait de filer le long de la rive. Agir de la sorte, ce serait courir une perte certaine. Que faire alors? Convenait-il d'attendre? Le jour allait bientt paratre. Il tait dj quatre heures et demie du matin. Quelques blancheurs flottaient au-dessus de l'horizon dans l'est. Cependant il importait de prendre un parti, et voici celui auquel s'arrta Gilbert. Aprs s'tre courb vers Mars, afin de lui parler voix basse: Nous ne pouvons attendre plus longtemps, dit-il. Nous sommes arms chacun d'un revolver et d'un coutelas. Dans l'embarcation, il y a quatre hommes. Ce n'est que deux contre un. Nous aurons l'avantage de la surprise. Tu vas pousser vigoureusement le gig travers le remous et le lancer contre l'embarcation en quelques coups de pagaie. tant mouille, elle ne pourra viter l'abordage. Nous tomberons sur ces hommes, nous les frapperons, sans leur laisser le temps de se reconnatre, et nous tirerons au large. Puis, avant que ceux de la berge aient donn l'alarme, peut-tre aurons-nous franchi le barrage et atteint la ligne des canonnires. -- Est-ce compris, Mars? Mars rpondit en prenant son coutelas qu'il passa tout ouvert sa ceinture, prs de son revolver. Cela fait, il largua doucement l'amarre du canot et saisit sa pagaie pour la pousser d'un coup vigoureux. Mais, au moment o il allait commencer sa manoeuvre, Gilbert l'arrta d'un geste. Une circonstance inattendue venait de lui faire immdiatement modifier ses projets. Avec les premires lueurs du jour, un pais brouillard commenait se lever sur les eaux. On et dit d'une ouate humide qui se droulait leur surface en les effleurant de ses volutes mouvantes. Ces vapeurs, formes en mer, venaient de l'embouchure du fleuve, et, pousses par une lgre brise, elles remontaient lentement le cours du Saint-John. Avant un quart d'heure, aussi bien Jacksonville, sur la rive gauche, que les massifs d'arbres de la berge, sur la rive droite, tout aurait disparu dans l'amoncellement de ces brumes un peu jauntres, dont l'odeur caractristique emplissait dj la valle. N'tait-ce pas le salut qui s'offrait au jeune lieutenant et son compagnon? Au lieu de risquer une lutte ingale, dans laquelle ils pouvaient succomber tous deux, pourquoi n'essaieraient-ils pas de se glisser travers ce brouillard? Gilbert crut, du moins, que c'tait ce qu'il y avait de mieux faire. C'est pourquoi il retint Mars, au moment o celui-ci allait brusquement dborder de la rive. Il s'agissait, au contraire, de la ranger prudemment, silencieusement, en vitant l'embarcation, dont la silhouette, indcise dj, allait s'effacer tout fait. Alors les voix recommencrent se hler dans l'ombre. Du fleuve on rpondait la berge. Attention au brouillard! -- Oui! Nous allons lever notre ancre et nous rapprocher davantage de la rive! -- C'est bien, mais restez aussi en communication avec les embarcations du barrage. S'il en passe prs de vous, prvenez-les de croiser en tous sens jusqu'au lever des brumes. -- Oui!... Oui!... Ne craignez rien, et veillez bien au cas o ces coquins chercheraient fuir par terre! videmment, cette prcaution, tout indique, allait tre prise. Un certain nombre d'embarcations s'appliqueraient croiser d'une rive l'autre du fleuve. Gilbert le savait; il n'hsita pas. Le gig, silencieusement manoeuvr par Mars, abandonna le berceau de verdure et s'avana lentement travers le remous. Le brouillard tendait s'paissir, bien qu'il ft pntr d'un demi-jour blafard, semblable la lueur qui passe travers la corne d'une lanterne. On ne voyait plus rien, mme dans un rayon de quelques yards. Si, par bonheur, le canot n'abordait pas l'embarcation mouille au large, il avait bien des chances de rester inaperu. Et, en effet, il put l'viter, pendant que les hommes s'occupaient en relever l'ancre avec un bruit de chane, qui marquait peu prs la place dont il fallait s'carter. Le gig passa donc, et Mars put appuyer un peu plus vigoureusement sur sa pagaie. Le difficile tait alors de suivre une direction convenable, sans s'exposer prendre le chenal au milieu du fleuve. Il fallait, au contraire, se tenir une petite distance de la rive droite. Rien n'et pu guider Mars travers les brumes amonceles, si ce n'est peut-tre le grondement des eaux qui s'accentuait en rasant le pied de la berge. On sentait dj venir le jour. Il grandissait au-dessus de la masse des vapeurs, bien que le brouillard restt trs pais la surface du Saint-John. Pendant une demi-heure, le gig erra, pour ainsi dire, l'aventure. Quelquefois, une vague silhouette apparaissait inopinment. On pouvait croire que ce ft une embarcation, dmesurment agrandie par la rfraction -- phnomne communment observ au milieu des brouillards en mer. En effet, tout objet s'y montre aux yeux avec une soudainet vraiment fantastique, et l'impression est qu'il a des dimensions normes. Cela se produisit frquemment. Heureusement, ce que Gilbert prenait pour une chaloupe n'tait qu'une boue de balisage, une tte de roche mergeant des eaux, ou quelque pieu enfonc dans le fleuve, dont la pointe se perdait dans le plafond des vapeurs. Divers couples d'oiseaux passaient aussi, dployant une envergure dmesure. Si on les voyait peine, on entendait, du moins, le cri perant qu'ils jetaient travers l'espace. D'autres s'envolaient du lit mme du fleuve, au moment o l'approche du canot venait de les mettre en fuite. Il et t impossible de reconnatre s'ils allaient se reposer sur la berge, quelques pas seulement, ou s'ils se replongeaient sous les eaux du Saint-John. En tout cas, puisque la mare descendait toujours, Gilbert tait certain que le gig, entran par le jusant, gagnait vers le mouillage du commandant Stevens. Cependant, comme le courant avait beaucoup molli dj, rien ne pouvait faire croire que le jeune lieutenant et enfin dpass la ligne d'embossage. Ne devait-il pas craindre, au contraire, d'tre maintenant sa hauteur et de tomber brusquement sur l'une des embarcations. Ainsi, toute ventualit de grave danger n'avait pas disparu encore. Bientt mme, il fut manifeste que le gig se trouvait en plus grand pril que jamais. Aussi, de courts intervalles, Mars s'arrtait-il, laissant sa pagaie suspendue au-dessus des eaux. Des bruits d'aviron, loigns ou proches, se faisaient incessamment entendre dans un rayon restreint. Divers cris se rpondaient d'une embarcation une autre. Quelques formes, dont les linaments taient peine dessins, s'estompaient tout coup dans le vague du brouillard. C'taient bien des bateaux en marche qu'il fallait viter. Parfois, aussi, les vapeurs s'entrouvraient soudain, comme si un vaste souffle et pntr leur masse. La porte de la vue s'agrandissant jusqu' une distance de quelques centaines de yards, Gilbert et Mars essayaient alors de reconnatre leur position sur le fleuve. Mais l'claircie se brouillait de nouveau, et le canot n'avait plus que la ressource de se laisser aller au courant. Il tait un peu plus de cinq heures. Gilbert calcula qu'il devait tre alors deux milles du mouillage. En effet, il n'avait pas encore atteint la barre du fleuve. Cette barre et t aisment reconnaissable au bruit plus accentu du courant, aux nombreuses stries des eaux qui s'y entremlent avec un fracas auquel des marins ne peuvent se tromper. Si la barre et t dj franchie, Gilbert se ft cru relativement en sret, car il n'tait pas probable que les embarcations voulussent se hasarder cette distance de Jacksonville sous le feu des canonnires. Tous deux coutaient donc, se penchant presque au ras de l'eau. Leur oreille si exerce n'avait encore rien pu percevoir. Il fallait qu'ils se fussent gars, soit vers la droite, soit vers la gauche du fleuve. Maintenant, ne vaudrait-il pas mieux le prendre obliquement, de manire rallier une des rives, et, s'il le fallait, attendre que le brouillard ft moins pais pour se remettre en bonne route? C'tait le meilleur parti prendre, puisque les vapeurs commenaient monter vers de plus hautes zones. Le soleil, que l'on sentait au-dessus, les enlevait en les chauffant. Visiblement, la surface du Saint-John allait rapparatre sur une vaste tendue, bien avant que le ciel ft redevenu distinct. Puis, le rideau se dchirerait d'un coup, les horizons sortiraient des brumes. Peut-tre, alors, un mille au del de la barre, Gilbert apercevrait-il les canonnires, vites de jusant, qu'il lui serait possible de rejoindre. En ce moment, un bruit d'eaux entrechoques se fit entendre. Presque aussitt le gig commena tournoyer comme s'il et t emport dans une sorte de tourbillon. On ne pouvait s'y tromper. La barre! s'cria Gilbert. -- Oui! la barre, rpondit Mars, et, une fois franchie, nous serons au mouillage. Mars avait repris sa pagaie et cherchait maintenant se tenir en bonne direction. Soudain, Gilbert l'arrta. Dans un recul des vapeurs, il venait d'apercevoir une embarcation, rapidement mene, suivant la mme route. Les hommes qui la montaient avaient-ils vu le canot? Voulaient-ils lui barrer le passage? Revirons sur bbord, dit le jeune lieutenant. Mars volua, et quelques coups de pagaie l'eurent bientt rejet dans un sens contraire. Mais, de ce ct, des voix se firent entendre. Elles se hlaient bruyamment. Il y avait certainement sur cette partie du fleuve plusieurs embarcations qui croisaient de conserve. Tout d'un coup, et comme si une immense houppe eut largement balay l'espace, les vapeurs retombrent en eau pulvrise la surface du Saint-John. Gilbert ne put retenir un cri. Le gig tait au milieu d'une douzaine d'embarcations, charges de surveiller cette partie du chenal, dont la barre coupait le sinueux passage aprs une longue ligne oblique. Les voil!... Les voil! Telles furent les exclamations que se renvoyrent les bateaux de l'un l'autre. Oui, nous voil! rpondit le jeune lieutenant. Revolver et coutelas aux mains, Mars, et dfendons-nous! Se dfendre deux contre une trentaine d'hommes! En un instant, trois ou quatre embarcations avaient abord le gig. Des dtonations clatrent. Seuls, les revolvers de Gilbert et de Mars, que l'on voulait prendre vivants, avaient fait feu. Trois ou quatre marins furent tus ou blesss. Mais, dans cette lutte ingale, comment Gilbert et son compagnon n'auraient-ils pas succomb? Le jeune lieutenant fut garrott, malgr son nergique rsistance, puis transport dans une des embarcations. Fuis... Mars!... Fuis!..., cria-t-il une dernire fois. D'un coup de son coutelas, Mars se dbarrassa de l'homme qui le tenait. Avant qu'on et pu le ressaisir, l'intrpide mari de Zermah s'tait prcipit dans le fleuve. En vain chercha-t-on le reprendre. Il venait de disparatre au milieu des tourbillons de la barre, dont les eaux tumultueuses se changent en torrents au retour de la mare montante. XV Jugement Une heure plus tard, Gilbert accostait le quai de Jacksonville. On avait entendu les coups de revolver tirs en aval. S'agissait-il l d'un engagement entre les embarcations confdres et la flottille fdrale? Ne devait-on pas craindre, mme, que les canonnires du commandant Stevens eussent franchi le chenal en cet endroit? Cela n'avait pas laiss de causer une trs srieuse motion parmi la population de la ville. Une partie des habitants s'tait rapidement porte vers les estacades. Les autorits civiles, reprsentes par Texar et les plus dtermins de ses partisans n'avaient point tard les suivre. Tous regardaient dans la direction de la barre, maintenant dgage des brumes. Lorgnettes et longues-vues fonctionnaient incessamment. Mais la distance tait trop grande -- environ trois milles -- pour que l'on pt tre fix sur l'importance de l'engagement et de ses rsultats. En tout cas, la flottille se tenait toujours au poste de mouillage qu'elle occupait la veille, et Jacksonville ne devait encore rien redouter d'une attaque immdiate des canonnires. Les plus compromis de ses habitants auraient le temps de se prparer fuir vers l'intrieur de la Floride. D'ailleurs, si Texar et deux ou trois de ses compagnons avaient, plus que tous autres, quelques raisons de craindre pour leur propre scurit, il ne leur parut pas qu'il y et lieu de s'inquiter de l'incident. L'Espagnol se doutait bien qu'il s'agissait de la capture de ce canot, dont il voulait s'emparer tout prix. Oui, tout prix! rptait Texar, en cherchant reconnatre l'embarcation qui s'avanait vers le port. tout prix, ce fils de Burbank, qui est tomb dans le pige que je lui ai tendu! Je la tiens, enfin, cette preuve que James Burbank est en communication avec les fdraux! Sang-Dieu! quand j'aurai fait fusiller le fils, vingt-quatre heures ne se passeront pas sans que j'aie fait fusiller le pre! En effet, bien que son parti ft matre de Jacksonville, Texar, aprs le renvoi prononc en faveur de James Burbank, avait voulu attendre une occasion propice pour le faire arrter de nouveau. L'occasion s'tait prsente d'attirer Gilbert dans un pige. Gilbert, reconnu comme officier fdral, arrt en pays ennemi, condamn comme espion, l'Espagnol pourrait accomplir jusqu'au bout sa vengeance. Il ne fut que trop servi par les circonstances. C'tait bien le fils du colon de Camdless-Bay, de James Burbank, qui tait ramen au port de Jacksonville. Que Gilbert ft seul, que son compagnon se ft noy ou sauv, peu importait puisque le jeune officier tait pris. Il n'y aurait plus qu' le traduire devant un comit, compos des partisans de Texar, que celui-ci prsiderait en personne. Gilbert fut accueilli par les hues et les menaces de ce populaire qui le connaissait bien. Il reut avec ddain toutes ces clameurs. Son attitude ne dcela aucune crainte, bien qu'une escouade de soldats et d tre appele pour protger sa vie contre les violences de la foule. Mais, lorsqu'il aperut Texar, il ne fut pas matre de lui et se serait jet sur l'Espagnol, s il n'et t retenu par ses gardiens. Texar ne fit pas un mouvement, il ne pronona pas une parole, il affecta mme de ne point voir le jeune officier, et il le laissa s'loigner avec la plus parfaite indiffrence. Quelques instants aprs, Gilbert Burbank tait enferm dans la prison de Jacksonville. On ne pouvait se faire illusion sur le sort que lui rservaient les sudistes. Vers midi, M. Harvey, le correspondant de James Burbank, se prsentait la prison et tentait de voir Gilbert. Il fut conduit. Par ordre de Texar, le jeune lieutenant tait mis au secret le plus absolu. Cette dmarche eut mme pour rsultat que M. Harvey allait tre surveill trs svrement. En effet, on n'ignorait pas ses rapports avec la famille Burbank, et il entrait dans les projets de l'Espagnol que l'arrestation de Gilbert ne ft pas immdiatement connue Camdless-Bay. Une fois le jugement rendu, la condamnation prononce, il serait temps d'apprendre James Burbank ce qui s'tait pass, et, lorsqu'il l'apprendrait, il n'aurait plus le temps de fuir Castle-House afin d'chapper Texar. Il s'ensuivit que M. Harvey ne put envoyer un messager Camdless- Bay. L'embargo avait t mis sur les embarcations du port. Toute communication tant interrompue entre la rive gauche et la rive droite du fleuve, la famille Burbank ne devait rien savoir de l'arrestation de Gilbert. Pendant qu'elle le croyait bord de la canonnire de Stevens, le jeune officier tait dtenu dans la prison de Jacksonville. Castle-House, avec quelle motion on coutait si quelque dtonation lointaine n'annonait pas l'arrive des fdraux au del de la barre. Jacksonville aux mains des nordistes, c'tait Texar aux mains de James Burbank! C'tait celui-ci libre de reprendre, avec son fils, avec ses amis, ces recherches qui n'avaient point abouti encore! Rien ne se faisait entendre en aval du fleuve. Le rgisseur Perry, qui vint explorer le Saint-John jusqu' la ligne du barrage, Pyg et un des sous-rgisseurs, envoys par la berge trois milles au- dessous de la plantation, firent le mme rapport. La flottille tait toujours au mouillage. Il ne semblait pas qu'elle ft aucun prparatif pour appareiller et remonter la hauteur de Jacksonville. Et, d'ailleurs, comment aurait-elle pu franchir la barre? En admettant que la mare l'et rendue praticable plus tt qu'on ne l'esprait, comment se hasarderait-elle travers les passes du chenal, maintenant que le seul pilote qui en connt toutes les sinuosits n'tait plus l? En effet, Mars n'avait pas reparu. Et, si James Burbank et su ce qui s'tait pass aprs la capture du gig, qu'aurait-il pu croire, sinon que le courageux compagnon de Gilbert avait pri dans les tourbillons du fleuve? Au cas o Mars se serait sauv en regagnant la rive droite du Saint-John, est-ce que son premier soin n'et pas t de revenir Camdless- Bay, puisqu'il lui tait impossible de retourner son bord? Mars ne reparut point la plantation. Le lendemain, 11 mars, vers onze heures, le Comit tait assembl, sous la prsidence de Texar, dans cette mme salle de Court- Justice, o l'Espagnol s'tait dj fait l'accusateur de James Burbank. Cette fois, les charges qui pesaient sur le jeune officier taient suffisamment graves pour qu'il ne pt chapper son sort. Il tait condamn d'avance. La question du fils une fois rgle, Texar s'occuperait de la question du pre. La petite Dy entre ses mains, Mme Burbank succombant ces coups successifs que sa main avait dirigs, il serait bien veng! Ne semblait-il pas que tout vnt le servir souhait dans son implacable haine? Gilbert fut extrait de sa prison. La foule l'accompagna de ses hurlements, comme la veille. Lorsqu'il entra dans la salle du Comit, o se trouvaient dj les plus forcens partisans de l'Espagnol, ce fut au milieu des plus violentes clameurs. mort, l'espion!... mort! C'tait l'accusation que lui jetait cette vile populace, accusation inspire par Texar. Gilbert, cependant, avait repris tout son sang-froid, et il parvint se matriser, mme en face de l'Espagnol, qui n'avait pas eu la pudeur de se rcuser dans une pareille affaire. Vous vous nommez Gilbert Burbank, dit Texar, et vous tes officier de la marine fdrale? --Oui. -- Et maintenant lieutenant bord de l'une des canonnires du commandant Stevens? --Oui. -- Vous tes le fils de James Burbank, un Amricain du Nord, propritaire de la plantation de Camdless-Bay? --Oui. -- Avouez-vous avoir quitt la flottille mouille sous la barre, dans la nuit du 10 mars? --Oui. -- Avouez-vous avoir t captur, alors que vous cherchiez regagner la flottille, en compagnie d'un matelot de votre bord? --Oui. -- Voulez-vous dire ce que vous tes venu faire dans les eaux du Saint-John? -- Un homme s'est prsent bord de la canonnire dont je suis le second. Il m'a appris que la plantation de mon pre venait d'tre dvaste par une troupe de malfaiteurs, que Castle-House avait t assige par des bandits. Je n'ai pas dire au prsident du Comit qui me juge, qui incombe la responsabilit de ces crimes. -- Et moi, rpondit Texar, j'ai dire Gilbert Burbank que son pre avait brav l'opinion publique en affranchissant ses esclaves, qu'un arrt ordonnait la dispersion des nouveaux affranchis, que cet arrt devait tre mis excution... -- Avec incendie et pillage, rpliqua Gilbert, avec un rapt dont Texar est personnellement l'auteur! -- Quand je serai devant des juges, je rpondrai, rpliqua froidement l'Espagnol. Gilbert Burbank, n'essayez pas d'intervertir les rles. Vous tes un accus, non un accusateur! -- Oui... un accus... en ce moment, du moins, rpondit le jeune officier. Mais les canonnires fdrales n'ont plus que la barre du Saint-John franchir pour s'emparer de Jacksonville, et alors... Des cris clatrent aussitt, des menaces contre le jeune officier, qui osait braver les sudistes en face. mort!... mort! cria-t-on de toutes parts. L'Espagnol ne parvint pas sans peine calmer cette colre de la foule. Puis reprenant l'interrogatoire: Nous direz-vous, Gilbert Burbank, pourquoi, la nuit dernire, vous avez quitt votre bord? -- Je l'ai quitt pour venir voir ma mre mourante. -- Vous avouez alors que vous avez dbarqu Camdless-Bay? -- Je n'ai pas m'en cacher. -- Et c'tait uniquement pour voir votre mre? -- Uniquement. -- Nous avons pourtant raison de penser, reprit Texar, que vous aviez un autre but. -- Lequel? -- Celui de correspondre avec votre pre, James Burbank, ce nordiste souponn, depuis trop longtemps dj, d'entretenir des intelligences avec l'arme fdrale. -- Vous savez que cela n'est pas, rpondit Gilbert, emport par une indignation bien naturelle. Si je suis venu Camdless-Bay, ce n'est pas comme un officier, mais comme un fils... -- Ou comme un espion! rpliqua Texar. Les cris redoublrent: mort, l'espion!... mort!... Gilbert vit bien qu'il tait perdu, et, ce qui lui porta un coup terrible, il comprit que son pre allait tre perdu avec lui. Oui, reprit Texar, la maladie de votre mre n'tait qu'un prtexte! Vous tes venu comme espion Camdless-Bay, pour rendre compte aux fdraux de l'tat des dfenses du Saint-John! Gilbert se leva. Je suis venu pour voir ma mre mourante, rpondit-il, et vous le savez bien! Jamais je n'aurais cru que, dans un pays civilis, il se trouverait des juges qui fissent un crime un soldat d'tre venu au lit de mort de sa mre, alors mme qu'elle tait sur le territoire ennemi! Que celui qui blme ma conduite et qui n'en aurait pas fait autant ose le dire! Un auditoire, compos d'hommes en qui la haine n'et pas teint toute sensibilit, n'aurait pu qu'applaudir cette dclaration si noble et si franche. Il n'en fut rien. Des vocifrations l'accueillirent, puis des applaudissements l'adresse de l'Espagnol, lorsque celui-ci fit valoir qu'en recevant un officier ennemi en temps de guerre, James Burbank ne s'tait pas rendu moins coupable que cet officier. Elle existait, enfin, cette preuve que Texar avait promis de produire, cette preuve de la connivence de James Burbank avec l'arme du Nord. Aussi, le Comit, retenant les aveux faits au cours de l'interrogatoire relativement son pre, condamna-t-il mort Gilbert Burbank, lieutenant de la marine fdrale. Le condamn fut aussitt reconduit dans sa prison au milieu des hues de cette populace, qui le poursuivait toujours de ces cris: mort, l'espion!... mort! Le soir, un dtachement de la milice de Jacksonville arrivait Camdless-Bay. L'officier qui le commandait demanda M. Burbank. James Burbank se prsenta. Edward Carrol et Walter Stannard l'accompagnaient. Que me veut-on? dit James Burbank. -- Lisez cet ordre! rpondit l'officier. C'tait l'ordre d'arrter James Burbank comme complice de Gilbert Burbank, condamn mort pour espionnage par le Comit de Jacksonville, et qui devait tre fusill dans les quarante-huit heures. DEUXIME PARTIE I Aprs l'enlvement Texar!... tel tait bien le nom dtest que Zermah avait jet dans l'ombre, au moment o Mme Burbank et Miss Alice arrivaient sur la berge de la crique Marino. La jeune fille avait reconnu le misrable Espagnol. On ne pouvait donc mettre en doute qu'il ft l'auteur de l'enlvement auquel il avait prsid en personne. C'tait Texar, en effet, accompagn d'une demi-douzaine de gens lui, ses complices. De longue main, l'Espagnol avait prpar cette expdition qui devait entraner la dvastation de Camdless-Bay, le pillage de Castle-House, la ruine de la famille Burbank, la capture ou la mort de son chef. C'est dans ce but qu'il venait de lancer ses hordes de pillards sur la plantation. Mais il ne s'tait pas mis leur tte, laissant aux plus forcens de ses partisans le soin de les diriger. Ainsi s'expliquera-t-on que John Bruce, ml la bande des assaillants, et pu affirmer James Burbank que Texar ne se trouvait pas avec eux. Pour le rencontrer, il et fallu venir la crique Marino, que le tunnel mettait en communication avec Castle-House. Dans le cas o l'habitation et t force, c'est par l que ses derniers dfenseurs auraient essay de battre en retraite. Texar connaissait l'existence de ce tunnel. Aussi, montant une embarcation de Jacksonville, qu'une autre embarcation suivait avec Squamb et deux de ses esclaves, tait-il venu surveiller cet endroit, tout indiqu pour la fuite de James Burbank. Il ne s'tait pas tromp. Il le comprit bien, lorsqu'il vit un des canots de Camdless-Bay stationner derrire les roseaux de la crique. Les Noirs qui le gardaient furent surpris, attaqus, gorgs. Il n'y eut plus qu' attendre. Bientt Zermah se prsenta, accompagne de la petite fille. Aux cris que la mtisse fit entendre, l'Espagnol, craignant qu'on ne vnt son secours, la fit aussitt jeter dans les bras de Squamb. Et, lorsque Mme_ _Burbank et Miss Alice parurent sur la berge, ce ne fut qu'au moment o la mtisse tait emporte au milieu du fleuve dans l'embarcation de l'Indien. On sait le reste. Toutefois, le rapt accompli, Texar n'avait pas jug propos de rejoindre Squamb. Cet homme, qui lui tait entirement dvou, savait en quel impntrable repaire Zermah et la petite Dy devaient tre conduites. Aussi l'Espagnol, l'instant o les trois coups de canon rappelaient les assaillants prts forcer Castle-House, avait-il disparu en coupant obliquement le cours du Saint-John. O alla-t-il? on ne sait. En tout cas, il ne rentra pas Jacksonville pendant cette nuit du 3 au 4 mars. On ne l'y revit que vingt-quatre heures aprs. Que devint-il pendant cette absence inexplicable -- qu'il ne se donna mme pas la peine d'expliquer? Nul n'et pu le dire. C'tait de nature, cependant, le compromettre, quand il serait accus d'avoir pris part l'enlvement de Dy et de Zermah. La concidence entre cet enlvement et sa disparition ne pouvait que tourner contre lui. Quoi qu'il en soit, il ne revint Jacksonville que dans la matine du 5, afin de prendre les mesures ncessaires la dfense des sudistes, -- assez temps, on l'a vu, pour tendre un pige Gilbert Burbank et prsider le Comit qui allait condamner mort le jeune officier. Ce qui est certain, c'est que Texar n'tait point bord de cette embarcation, conduite par Squamb, entrane dans l'ombre par la mare montante, en amont de Camdless-Bay. Zermah, comprenant que ses cris ne pouvaient plus tre entendus des rives dsertes du Saint-John, s'tait tue. Assise l'arrire, elle serrait Dy dans ses bras. La petite fille, pouvante, ne laissait pas chapper une seule plainte. Elle se pressait contre la poitrine de la mtisse, elle se cachait dans les plis de sa mante. Une ou deux fois, seulement, quelques mots entrouvrirent ses lvres: Maman!... maman!... Bonne Zermah!... J'ai peur!... J'ai peur!... Je veux revoir maman!... -- Oui... ma chrie!... rpondit Zermah. Nous allons la revoir!... Ne crains rien!... Je suis prs de toi! Au mme moment, Mme Burbank, affole, remontait la berge droite du fleuve, cherchant en vain suivre l'embarcation qui emportait sa fille vers l'autre rive. L'obscurit tait profonde alors. Les incendies, allums sur le domaine, commenaient s'teindre avec le fracas des dtonations. De ces fumes accumules vers le nord, il ne sortait plus que de rares pousses de flammes que la surface du fleuve rverbrait comme un rapide clair. Puis, tout devint silencieux et sombre. L'embarcation suivait le chenal du fleuve, dont on ne pouvait mme plus voir les bords. Elle n'et pas t plus isole, plus seule, en pleine mer. Vers quelle crique se dirigeait l'embarcation dont Squamb tenait la barre? C'est ce qu'il importait de savoir avant tout. Interroger l'Indien et t inutile. Aussi Zermah cherchait-elle s'orienter -- chose difficile dans ces profondes tnbres, tant que Squamb n'abandonnerait pas le milieu du Saint-John. Le flot montait, et, sous la pagaie des deux Noirs, on gagnait rapidement vers le sud. Pourtant, combien il et t ncessaire que Zermah laisst une trace de son passage, afin de faciliter les recherches de son matre! Or, sur ce fleuve, c'tait impossible. terre, un lambeau de sa mante, abandonn quelque buisson, aurait pu devenir le premier jalon d'une piste, qui, une fois reconnue, serait suivie jusqu'au bout. Mais quoi et servi de livrer au courant un objet appartenant la petite fille ou elle? Pouvait-on esprer que le hasard le ferait arriver entre les mains de James Burbank? Il fallait y renoncer, et se borner reconnatre en quel point du Saint-John l'embarcation viendrait atterrir. Une heure s'coula dans ces conditions. Squamb n'avait pas prononc une parole. Les deux Noirs pagayaient silencieusement. Aucune lumire n'apparaissait sur les berges, ni dans les maisons ni sous les arbres, dont la masse se dessinait confusment dans l'ombre. En mme temps que Zermah regardait droite, gauche, prte saisir le moindre indice, elle songeait seulement aux dangers que courait la petite fille. De ceux qui pouvaient la menacer personnellement, elle ne se proccupait mme pas. Toutes ses craintes se concentraient sur cette enfant. C'tait bien Texar qui l'avait fait enlever. ce sujet, pas de doute possible. Elle avait reconnu l'Espagnol, qui s'tait post la crique Marino, soit qu'il et l'intention de pntrer dans Castle-House en franchissant le tunnel, soit qu'il attendt ses dfenseurs au moment o ils tenteraient de s'chapper par cette issue. Si Texar se fut moins press d'agir, Mme_ _Burbank et Alice Stannard, comme Dy et Zermah, eussent t maintenant en son pouvoir. S'il n'avait pas dirig en personne les hommes de la milice et la bande des pillards, c'est qu'il se croyait plus certain d'atteindre la famille Burbank la crique Marino. En tout cas, Texar ne pourrait pas nier qu'il et directement pris part au rapt. Zermah avait jet, cri son nom. Mme Burbank et Miss Alice devaient l'avoir entendu. Plus tard, lorsque l'heure de la justice serait venue, quand l'Espagnol aurait rpondre de ses crimes, il n'aurait pas la ressource, cette fois, d'invoquer un de ces inexplicables alibis qui ne lui avaient que trop russi jusqu'alors. prsent, quel sort rservait-il ses deux victimes? Allait-il les relguer dans les marcageuses Everglades, au del des sources du Saint-John? Se dferait-il de Zermah comme d'un tmoin dangereux, dont la dposition pourrait l'accabler un jour? C'est ce que se demandait la mtisse. Elle et volontiers fait le sacrifice de sa vie pour sauver l'enfant enleve avec elle. Mais, elle morte, que deviendrait Dy entre les mains de Texar et de ses compagnons? Cette pense la torturait, et alors elle pressait plus fortement la petite fille sur sa poitrine, comme si Squamb et manifest l'intention de la lui arracher. En ce moment, Zermah put constater que l'embarcation se rapprochait de la rive gauche du fleuve. Cela pouvait-il lui servir d'indice? Non, car elle ignorait que l'Espagnol demeurt au fond de la Crique-Noire, dans un des lots de cette lagune, comme l'ignoraient mme les partisans de Texar, puisque personne n'avait jamais t reu au blockhaus qu'il occupait avec Squamb et ses Noirs. C'tait l, en effet, que l'Indien allait dposer Dy et Zermah. Dans les profondeurs de cette rgion mystrieuse, elles seraient l'abri de toutes recherches. La crique tait, pour ainsi dire, impntrable qui ne connaissait pas l'orientation de ses passes, la disposition de ses lots. Elle offrait mille retraites o des prisonniers pouvaient tre si bien cachs qu'il serait impossible d'en reconnatre les traces. Au cas o James Burbank essaierait d'explorer cet inextricable fouillis, il serait temps de transporter la mtisse et l'enfant jusqu'au sud de la pninsule. Alors s'vanouirait toute chance de les retrouver au milieu de ces vastes espaces que les pionniers floridiens frquentaient peine, et dont quelques bandes d'Indiens parcourent seules les plaines insalubres. Les quarante-cinq milles, qui sparent Camdless-Bay de la Crique- Noire, furent rapidement franchis. Vers onze heures, l'embarcation dpassait le coude que fait le Saint-John deux cents yards en aval. Il ne s'agissait plus que de reconnatre l'entre de la lagune. Manoeuvre embarrassante travers cette obscurit profonde dont s'enveloppait la rive gauche du fleuve. Aussi, quelque habitude que Squamb et de ces parages, ne laissa-t-il pas d'hsiter, lorsqu'il fallut donner un coup de barre pour obliquer travers le courant. Sans doute, l'opration et t plus aise, si l'embarcation avait pu longer cette rive qui se creuse en une infinit de petites anses, hrisses de roseaux ou d'herbes aquatiques. Mais l'Indien craignait de s'chouer. Or, comme le jusant ne devait pas tarder ramener les eaux du Saint-John vers son embouchure, il se serait trouv gn en cas d'chouage. Forc d'attendre la mare suivante, c'est--dire prs de onze heures, comment aurait-il pu viter d'tre aperu, lorsqu'il ferait grand jour? Le plus ordinairement, de nombreuses embarcations parcouraient le fleuve. Les vnements actuels provoquaient mme un incessant change de correspondances entre Jacksonville et Saint-Augustine. Indubitablement, s'ils n'avaient pas pri dans l'attaque de Castle-House, les membres de la famille Burbank entreprendraient ds le lendemain les plus actives recherches. Squamb, engrav au pied d'une des berges, ne pourrait chapper aux poursuites dont il serait l'objet. La situation deviendrait trs prilleuse. Pour toutes ces raisons, il voulut rester dans le chenal du Saint-John. Et mme, s'il le fallait, il mouillerait au milieu du courant. Puis, au petit jour, il se hterait de reconnatre les passes de la Crique-Noire, travers lesquelles il serait impossible de le suivre. Cependant, l'embarcation continuait remonter avec le flux. Par le temps coul, Squamb estimait qu'il ne devait pas encore tre la hauteur de la lagune. Il cherchait donc s'lever davantage, quand un bruit peu loign se fit entendre. C'tait un sourd battement de roues qui se propageait la surface du fleuve. Presque aussitt, au coude de la rive gauche, apparut une masse en mouvement. Un steam-boat s'avanait sous petite vapeur, lanant dans l'ombre le feu blanc de son fanal. En moins d'une minute, il devait tre arriv sur l'embarcation. D'un geste, Squamb arrta la pagaie des deux Noirs, et, d'un coup de barre, il piqua vers la rive droite, autant pour ne pas se trouver sur le passage du steam-boat que pour viter d'tre aperu. Mais l'embarcation avait t signale par les vigies du bord. Elle fut hle avec ordre d'accoster. Squamb laissa chapper un formidable juron. Toutefois, ne pouvant se soustraire par la fuite l'invitation qui lui avait t faite en termes formels, il dut obir. Un instant aprs, il rangeait le flanc droit du steam-boat, qui avait stopp pour l'attendre. Zermah se releva aussitt. Dans ces conditions, elle venait d'entrevoir une chance de salut. Ne pouvait-elle appeler, se faire connatre, demander du secours, chapper Squamb? L'Indien se dressa prs d'elle. Il tenait un large bowie-knife d'une main. De l'autre, il avait saisi la petite fille que Zermah essayait en vain de lui arracher. Un cri, dit-il, et je la tue! S'il n'y avait eu que sa vie sacrifier, Zermah n'et pas hsit. Comme c'tait l'enfant que menaait le couteau de l'Indien, elle garda le silence. Du pont du steam-boat, d'ailleurs, on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans l'embarcation. Le steam-boat venait de Picolata, o il avait embarqu un dtachement de la milice destination de Jacksonville, afin de renforcer les troupes sudistes qui devaient empcher l'occupation du fleuve. Un officier, se penchant alors en dehors de la passerelle, interpella l'Indien. Voici les paroles qui furent changes entre eux: O allez-vous? -- Picolata. Zermah retint ce nom, tout en se disant que Squamb avait intrt ne point faire connatre sa destination vritable. D'o venez-vous? -- De Jacksonville. -- Y a-t-il du nouveau? -- Non. -- Rien de la flottille de Dupont? -- Rien. -- On n'en a pas eu de nouvelles depuis l'attaque de Fernandina et du fort Clinch? -- Non. -- Pas une canonnire n'a donn dans les passes du Saint-John? -- Pas une. -- D'o viennent ces lueurs que nous avons entrevues, ces dtonations qui se sont fait entendre dans le Nord, pendant que nous tions mouills, en attendant le flot? -- C'est une attaque qui a t faite, cette nuit, contre la plantation de Camdless-Bay. -- Par les nordistes?... -- Non!... Par la milice de Jacksonville. Le propritaire avait voulu rsister aux ordres du Comit... -- Bien!... Bien!... Il s'agit de ce James Burbank... un enrag abolitionniste!... -- Prcisment. -- Et qu'en est-il rsult? -- Je ne sais... Je n'ai vu cela qu'en passant... Il m'a sembl que tout tait en flammes! En cet instant, un faible cri s'chappa des lvres de l'enfant... Zermah lui mit la main sur la bouche, au moment o les doigts de l'Indien s'approchaient de son cou. L'officier, juch sur la passerelle du steam-boat, n'avait rien entendu. Est-ce que Camdless-Bay a t attaque coups de canon? demanda- t-il. -- Je ne le pense pas. -- Pourquoi donc ces trois dtonations que nous avons entendues et qui semblaient venir du ct de Jacksonville? -- Je ne puis le dire. -- Ainsi, le Saint-John est libre encore depuis Picolata jusqu' son embouchure? -- Entirement libre, et vous pouvez le descendre sans avoir rien craindre des canonnires. -- C'est bon. -- Au large! Un ordre fut envoy la machine, et le steam-boat allait se remettre en marche. Un renseignement? demanda Squamb l'officier. -- Lequel? -- La nuit est trs noire... Je ne m'y reconnais gure... Pouvez- vous me dire o je suis? -- la hauteur de la Crique-Noire. -- Merci. Les aubes battirent la surface du fleuve, aprs que l'embarcation se fut carte de quelques brasses. Le steam-boat s'effaa peu peu dans la nuit, laissant derrire lui une eau profondment trouble par le choc de ses roues puissantes. Squamb, maintenant seul au milieu du fleuve, se rassit l'arrire du canot et donna l'ordre de pagayer. Il connaissait sa position, et, revenant sur tribord, il se lana vers l'chancrure au fond de laquelle s'ouvrait la Crique-Noire. Que ce ft en ce lieu d'un si difficile accs que l'Indien allait se rfugier, Zermah n'en pouvait plus douter, et peu importait qu'elle en ft instruite. Comment et-elle pu le faire savoir son matre, et comment organiser des recherches au milieu de cet impntrable labyrinthe? Au del de la crique, d'ailleurs, les forts du comt de Duval n'offraient-elles pas toutes facilits de djouer les poursuites, dans le cas o James Burbank et les siens fussent parvenus se jeter travers la lagune? Il en tait encore de cette partie occidentale de la Floride comme d'un pays perdu, sur lequel il et t presque impossible de relever une piste. En outre, il n'tait pas prudent de s'y aventurer. Les Sminoles, errant sur ces territoires forestiers ou marcageux, ne laissaient pas d'tre redoutables. Ils pillaient volontiers les voyageurs qui tombaient entre leurs mains et les massacraient, lorsque ceux-ci essayaient de se dfendre. Une affaire singulire, dont on avait beaucoup parl, s'tait mme passe dernirement dans la partie suprieure du comt, un peu au nord-ouest de Jacksonville. Une douzaine de Floridiens, qui se rendaient au littoral sur le golfe du Mexique, avaient t surpris par une tribu de Sminoles. S'ils ne furent pas mis mort jusqu'au dernier, c'est qu'ils ne firent aucune rsistance, et d'ailleurs dix contre un, c'et t inutile. Ces braves gens furent donc consciencieusement fouills et vols de tout ce qu'ils possdaient, mme de leurs habits. De plus, sous menace de mort, dfense leur fut faite de jamais reparatre sur ces territoires dont les Indiens revendiquent encore l'entire proprit. Et, pour les reconnatre, dans le cas o ils enfreindraient cet ordre, le chef de la bande employa un procd trs simple. Il les fit tatouer au bras d'un signe bizarre, d'une marque faite avec le suc d'une plante tinctoriale au moyen d'une pointe d'aiguille, et qui ne pouvait plus s'effacer. Puis, les Floridiens furent renvoys, sans autre mauvais traitement. Ils ne rentrrent dans les plantations du nord qu'en assez piteux tat, - - poinonns, pour ainsi dire, aux armes de la tribu indienne et peu dsireux, on le comprend, de retomber entre les mains de ces Sminoles, qui, cette fois, les massacreraient sans piti pour faire honneur leur signature. En tout autre temps, les milices du comt de Duval n'eussent pas laiss impuni un tel attentat. Elles se seraient jetes la poursuite des Indiens. Mais, cette poque, il y avait autre chose faire que de recommencer une expdition contre ces nomades. La crainte de voir le pays envahi par les troupes fdrales dominait tout. Ce qui importait, c'tait d'empcher qu'elles devinssent matresses du Saint-John, et, avec lui, des rgions qu'il arrose. Or, on ne pouvait rien distraire des forces sudistes, disposes depuis Jacksonville jusqu' la frontire gorgienne. Il serait temps, plus tard, de se mettre en campagne contre les Sminoles, enhardis par la guerre civile au point qu'ils se hasardaient sur ces territoires du nord, dont on croyait les avoir pour jamais chasss. On ne se contenterait plus alors de les refouler dans les marais des Everglades, on tenterait de les dtruire jusqu'au dernier. En attendant, il tait dangereux de s'aventurer sur les territoires situs dans l'ouest de la Floride, et, si jamais James Burbank devait porter de ce ct ses recherches, ce serait un nouveau danger ajout tous ceux que comportait une expdition de ce genre. Cependant l'embarcation avait ralli la rive gauche du fleuve. Squamb, se sachant la hauteur de la Crique-Noire qui donne accs aux eaux du Saint-John, ne craignait plus de s'chouer sur quelque haut-fond. Aussi, cinq minutes aprs, l'embarcation s'tait-elle engage sous le sombre dme des arbres, au milieu d'une obscurit plus profonde qu'elle ne l'tait la surface du fleuve. Quelque habitude qu'et Squamb de se diriger travers les lacets de cette lagune, il n'aurait pu y russir dans ces conditions. Mais, ne pouvant plus tre aperu, pourquoi se serait-il interdit d'clairer sa route? Une branche rsineuse fut coupe un arbre des berges, puis allume l'avant de l'embarcation. Sa lueur fuligineuse devait suffire l'oeil exerc de l'Indien pour reconnatre les passes. Pendant une demi-heure environ, il s'enfona travers les mandres de la crique, et il arriva enfin l'lot du blockhaus. Zermah dut dbarquer alors. Accable de fatigue, la petite fille dormait entre ses bras. Elle ne se rveilla pas, mme quand la mtisse franchit la poterne du fortin et qu'elle eut t enferme dans une des chambres attenant au rduit central. Dy, enveloppe d'une couverture qui tranait dans un coin, fut couche sur une sorte de grabat. Zermah veilla prs d'elle. II Singulire opration Le lendemain, 3 mars, huit heures du matin, Squamb entra dans la chambre o Zermah avait pass la nuit. Il apportait quelque nourriture, -- du pain, un morceau de venaison froide, des fruits, un broc de bire assez forte, une cruche d'eau, et aussi diffrents ustensiles de table. En mme temps, un des Noirs plaait dans un coin un vieux meuble, pour servir de toilette et de commode, avec un peu de linge, draps, serviettes, et autres menus objets, dont la mtisse pourrait faire usage pour la petite fille et pour elle-mme. Dy dormait encore. D'un geste, Zermah avait suppli, Squamb de ne point la rveiller. Lorsque le Noir fut sorti, Zermah, s'adressant l'Indien, dit voix basse: Que veut-on faire de nous? -- Je ne sais, rpondit Squamb. -- Quels ordres avez-vous reus de Texar? -- Qu'ils soient venus de Texar ou de tout autre, rpliqua l'Indien, les voici, et vous ferez bien de vous y conformer. Tant que vous serez ici, cette chambre sera la vtre, et vous serez renferme durant la nuit dans le rduit du fortin. -- Et le jour?... -- Vous pourrez aller et venir l'intrieur de l'enclos. -- Tant que nous serons ici?... rpondit Zermah. Puis-je savoir o nous sommes? -- L o j'avais ordre de vous conduire. -- Et nous y resterons?... -- J'ai dit ce que j'avais dire, rpliqua l'Indien. Inutile maintenant de me parler. Je ne rpondrai plus. Et Squamb, qui devait effectivement s'en tenir ce court change de paroles, quitta la chambre, laissant la mtisse seule auprs de l'enfant. Zermah regarda la petite fille. Quelques larmes lui vinrent aux yeux, larmes qu'elle essuya aussitt. son rveil, il ne fallait pas que Dy s'apert qu'elle et pleur. Il importait que l'enfant s'accoutumt peu peu sa nouvelle situation -- trs menace, peut-tre, car on pouvait s'attendre tout de la part de l'Espagnol. Zermah rflchissait ce qui s'tait pass depuis la veille. Elle avait bien vu Mme Burbank et Miss Alice remonter la rive, pendant que l'embarcation s'en loignait. Leurs appels dsesprs, leurs cris dchirants, taient arrivs jusqu' elles. Mais, avaient- elles pu regagner Castle-House, reprendre le tunnel, pntrer dans l'habitation assige, faire connatre James Burbank et ses compagnons quel nouveau malheur venait de les frapper? Ne pouvaient-elles avoir t prises par les gens de l'Espagnol, entranes loin de Camdless-Bay, tues, peut-tre? S'il en tait ainsi, James Burbank ignorerait que la petite fille et t enleve avec Zermah. Il croirait que sa femme, Miss Alice, l'enfant, la mtisse, avaient pu s'embarquer la crique Marino, atteindre le refuge du Roc-des-Cdres, o elles devaient tre en sret. Il ne ferait alors aucune recherche immdiate pour les retrouver!... Et, en admettant que Mme Burbank et Miss Alice eussent pu rentrer Castle-House, que James Burbank ft instruit de tout, n'tait-il pas craindre que l'habitation et t envahie par les assaillants, pille, incendie, dtruite? Dans ce cas, qu'taient devenus ses dfenseurs? Prisonniers ou morts dans la lutte, Zermah ne pouvait plus attendre aucune assistance de leur part. Quand mme les nordistes seraient devenus matres du Saint-John, elle tait perdue. Gilbert Burbank ni Mars n'apprendraient, l'un que sa soeur, l'autre que sa femme, taient gardes dans cet lot de la Crique-Noire! Eh bien, si cela tait, si Zermah ne devait plus compter que sur elle, son nergie ne l'abandonnerait pas. Elle ferait tout pour sauver cette enfant, qui n'avait peut-tre plus qu'elle au monde. Sa vie se concentrerait sur cette ide: fuir! Pas une heure ne s'coulerait sans qu'elle s'occupt d'en prparer les moyens. Et pourtant, tait-il possible de sortir du fortin, surveill par Squamb et ses compagnons, d'chapper aux deux froces limiers qui rdaient autour de l'enclos, de fuir cet lot perdu dans les mille dtours de la lagune? Oui, on le pouvait, mais la condition d'y tre secrtement aid par un des esclaves de l'Espagnol, qui connt parfaitement les passes de la Crique-Noire. Pourquoi l'appt d'une forte rcompense ne dciderait-il pas l'un de ces hommes seconder Zermah dans cette vasion?... C'est cela qu'allaient tendre tous les efforts de la mtisse. Cependant la petite Dy venait de se rveiller. Le premier mot qu'elle pronona fut pour appeler sa mre. Ses regards se portrent ensuite autour de la chambre. Le souvenir des vnements de la veille lui revint. Elle aperut la mtisse et accourut prs d'elle. Bonne Zermah!... Bonne Zermah!... murmurait la petite fille. J'ai peur... j'ai peur!... -- Il ne faut pas avoir peur, ma chrie! -- O est maman?... -- Elle viendra... bientt!... Nous avons t obliges de nous sauver... tu sais bien!... Nous sommes l'abri maintenant!... Ici, il n'y a plus rien craindre!... Ds qu'on aura secouru M. Burbank, il se htera de nous rejoindre!... Dy regardait Zermah comme pour lui dire: Est-ce bien vrai? -- Oui! rpondit Zermah qui voulait tout prix rassurer l'enfant. Oui! M. Burbank nous a dit de l'attendre ici!... -- Mais ces hommes qui nous ont emportes dans leur bateau?... reprit la petite fille. -- Ce sont les serviteurs de M. Harvey, ma chrie!... Tu sais, M. Harvey, l'ami de ton papa, qui demeure Jacksonville!... Nous sommes dans son cottage de Hampton-Red! -- Et maman, et Alice, qui taient avec nous, pourquoi ne sont- elles pas ici?... -- M. Burbank les a rappeles au moment o elles allaient s'embarquer... souviens-toi bien!... Ds que ces mauvaises gens auront t chasses de Camdless-Bay, on viendra nous chercher!... Voyons!... Ne pleure pas!... N'aie plus peur, ma chrie, mme si nous restons ici pendant quelques jours!... Nous y sommes bien caches, va!... Et, maintenant, viens que je fasse ta petite toilette! Dy ne cessait de regarder obstinment Zermah, et, quoique la mtisse et dit cela, un gros soupir s'chappa de ses lvres. Elle n'avait pu, comme d'habitude, sourire son rveil. Il importait donc, avant tout, de l'occuper, de la distraire. C'est quoi Zermah s'appliqua, avec la plus tendre sollicitude. Elle lui fit sa toilette avec autant de soin que si l'enfant et t dans sa jolie chambre de Castle-House, en mme temps qu'elle essayait de l'amuser par ses histoires. Puis Dy mangea un peu, et Zermah partagea ce premier djeuner avec elle. Maintenant, ma chrie, si tu le veux, nous allons faire un tour au-dehors... dans l'enclos... -- Est-ce que c'est bien beau, le cottage de M. Harvey? demanda l'enfant. -- Beau?... Non!... rpondit Zermah. C'est, je crois, une vieille bicoque! Pourtant, il y a des arbres, des cours d'eau, de quoi nous promener enfin!... Nous n'y resterons que quelques jours, d'ailleurs, et, si tu ne t'y es pas trop ennuye, si tu as t bien sage, ta maman sera contente! -- Oui, bonne Zermah... oui!... rpondit la petite fille. La porte de la chambre n'tait point ferme clef. Zermah prit la main de l'enfant, et toutes deux sortirent. Elles se trouvrent d'abord dans le rduit central, qui tait sombre. Un instant aprs, elles se promenaient en pleine lumire; l'abri du feuillage des grands arbres que peraient les rayons du soleil. L'enclos n'tait pas vaste -- un acre environ, dont le blockhaus occupait la plus grande portion. La palissade qui l'entourait ne permit pas Zermah d'aller reconnatre la disposition de l'lot au milieu de cette lagune. Tout ce qu'elle put observer travers la vieille poterne, c'est qu'un assez large canal, aux eaux troubles, le sparait des lots voisins. Une femme et un enfant ne pourraient donc que trs difficilement s'en chapper. Au cas mme o Zermah et pu s'emparer d'une embarcation, comment ft-elle sortie de ces interminables dtours? Ce qu'elle ignorait aussi, c'est que Texar et Squamb en connaissaient seuls les passes. Les Noirs, au service de l'Espagnol, ne quittaient pas le fortin. Ils n'en taient jamais sortis. Ils ne savaient mme pas o les gardait leur matre. Pour retrouver la rive du Saint-John, comme pour atteindre les marais qui confinent la crique dans l'ouest, il et fallu se fier au hasard. Or, s'en remettre lui, n'tait- ce pas courir une perte certaine? D'ailleurs, pendant les jours suivants, Zermah, se rendant compte de la situation, vit bien qu'elle n'aurait probablement aucune aide esprer des esclaves de Texar. C'taient pour la plupart des Ngres demi-abrutis, d'aspect peu rassurant. Si l'Espagnol ne les tenait pas la chane, ils n'en taient pas plus libres pour cela. Suffisamment nourris des produits de l'lot, adonns aux liqueurs fortes dont Squamb ne leur mnageait pas trop parcimonieusement la ration, plus spcialement destins la garde du blockhaus et sa dfense le cas chant, ils n'auraient eu aucun intrt changer cette existence pour une autre. La question de l'esclavage, qui se dbattait quelques milles de la Crique-Noire, n'tait pas pour les passionner. Recouvrer leur libert? quoi bon, et qu'en eussent-ils fait? Texar leur assurait l'existence. Squamb ne les maltraitait point, bien qu'il ft homme casser la tte au premier qui s'aviserait de la relever. Ils n'y songeaient mme pas. C'taient des brutes, infrieures aux deux limiers qui rdaient autour du fortin. Il n'y a aucune exagration, en effet, dire que ces animaux les dpassaient en intelligence. Ils connaissaient, eux, tout l'ensemble de la crique. Ils en traversaient la nage les passes multiples. Ils couraient d'un lot un autre, servis par un instinct merveilleux qui les empchait de s'garer. Leurs aboiements retentissaient parfois jusque sur la rive gauche du fleuve, et, d'eux-mmes, ils rentraient au blockhaus ds la tombe de la nuit. Nulle embarcation n'aurait pu pntrer dans la Crique- Noire, sans tre immdiatement signale par ces gardiens redoutables. Sauf Squamb et Texar, personne n'aurait pu quitter le fortin, sans risquer d'tre dvor par ces sauvages descendants des chiens carabes. Lorsque Zermah eut observ comment la surveillance s'exerait autour de l'enclos, quand elle vit qu'elle ne devait attendre aucun secours de ceux qui la gardaient, toute autre, moins courageuse qu'elle, moins nergique, et dsespr. Il n'en fut rien. Ou les secours lui arriveraient du dehors, et, dans ce cas, ils ne pouvaient venir que de James Burbank, s'il tait libre d'agir, ou de Mars, si le mtis apprenait dans quelles conditions sa femme avait disparu. leur dfaut, elle ne devait compter que sur elle-mme pour le salut de la petite-fille. Elle ne faillirait pas cette tche. Zermah, absolument isole au fond de cette lagune, ne se voyait entoure que de figures farouches. Toutefois, elle crut remarquer qu'un des Noirs, jeune encore, la regardait avec quelque commisration. Y avait-il l un espoir? Pourrait-elle se confier lui, lui indiquer la situation de Camdless-Bay, l'engager s'chapper pour se rendre Castle-House? C'tait douteux. D'ailleurs, Squamb surprit sans doute ces marques d'intrt de la part de l'esclave, car celui-ci fut tenu l'cart. Zermah ne le rencontra plus pendant ses promenades travers l'enclos. Plusieurs jours se passrent sans amener aucun changement dans la situation. Du matin au soir, Zermah et Dy avaient toute libert d'aller et venir. La nuit, bien que Squamb ne les enfermt pas dans leur chambre, elles n'auraient pu quitter le rduit central. L'Indien ne leur parlait jamais. Aussi Zermah avait-elle d renoncer l'interroger. Pas un seul instant il ne quittait l'lot. On sentait que sa surveillance s'exerait toute heure. Les soins de Zermah se reportrent donc sur l'enfant, qui demandait instamment revoir sa mre. Elle viendra!... lui rpondait Zermah. J'ai eu de ses nouvelles!... Ton pre doit venir aussi, ma chrie; avec Miss Alice... Et, quand elle avait ainsi rpondu, la pauvre crature ne savait plus qu'imaginer. Alors elle s'ingniait distraire la petite fille, qui montrait plus de raison que n'en comportait son ge. Le 4, le 5, le 6 mars s'taient couls, cependant. Bien que Zermah et cherch entendre si quelque dtonation lointaine n'annonait pas la prsence de la flottille fdrale sur les eaux du Saint-John, aucun bruit n'tait arriv jusqu' elle. Tout tait silence au milieu de la Crique-Noire. Il fallait en conclure que la Floride n'appartenait pas encore aux soldats de l'Union. Cela inquitait la mtisse au plus haut point. dfaut de James Burbank et des siens, pour le cas o ils auraient t mis dans l'impossibilit d'agir, ne pouvait-elle au moins attendre l'intervention de Gilbert et de Mars? Si leurs canonnires eussent t matresses du fleuve, ils en auraient fouill les rives, ils auraient su arriver jusqu' l'lot. N'importe qui, du personnel de Camdless-Bay, les et instruits de ce qui s'tait pass. Et rien n'indiquait un combat sur les eaux du fleuve. Ce qui tait singulier, aussi, c'est que l'Espagnol ne s'tait pas encore montr une seule fois au fortin, ni de jour ni de nuit. Du moins, Zermah n'avait rien observ qui ft de nature le faire supposer. Pourtant, peine dormait-elle, et ces longues heures d'insomnie, elle les passait couter -- inutilement jusqu'alors. D'ailleurs, qu'aurait-elle pu faire, si Texar ft venu la Crique-Noire, s'il l'et fait comparatre devant lui? Est-ce qu'il aurait cout ses supplications ou ses menaces? La prsence de l'Espagnol n'tait-elle pas plus craindre que son absence? Or, pour la millime fois, Zermah songeait tout cela dans la soire du 6 mars. Il tait environ onze heures. La petite Dy dormait d'un sommeil assez paisible. La chambre, qui leur servait de cellule toutes deux, tait plonge dans une obscurit profonde. Aucun bruit ne se propageait au-dedans, si ce n'est parfois, le sifflement de la brise travers les ais vermoulus du blockhaus. ce moment, la mtisse crut entendre marcher l'intrieur du rduit. Elle supposa d'abord que ce devait tre l'Indien qui regagnait sa chambre, situe en face de la sienne, aprs avoir fait sa ronde habituelle autour de l'enclos. Zermah surprit alors quelques paroles que deux individus changeaient. Elle s'approcha de la porte, elle prta l'oreille, elle reconnut la voix de Squamb, et presque aussitt la voix de Texar. Un frisson la saisit. Que venait faire l'Espagnol au fortin cette heure? S'agissait-il de quelque nouvelle machination contre la mtisse et l'enfant? Allaient-elles tre arraches de leur chambre, transportes en quelque autre retraite plus ignore, plus impntrable encore que cette Crique-Noire? Toutes ces suppositions se prsentrent en un instant l'esprit de Zermah... Puis, son nergie reprenant le dessus, elle s'appuya prs de la porte, elle couta. Rien de nouveau? disait Texar. -- Rien, matre, rpliquait Squamb. -- Et Zermah? -- J'ai refus de rpondre ses demandes. -- Des tentatives ont-elles t faites pour arriver jusqu' elle depuis l'affaire de Camdless-Bay? -- Oui, mais aucune n'a russi. cette rponse, Zermah comprit que l'on s'tait mis sa recherche. Qui donc? Comment l'as-tu appris? demanda Texar. -- Je suis all plusieurs fois jusqu' la rive du Saint-John, rpondit l'Indien, et, il y a quelques jours, j'ai observ qu'une barque rdait l'ouvert de la Crique-Noire. Il est mme arriv que deux hommes ont dbarqu sur l'un des lots de la rive. -- Quels taient ces hommes? -- James Burbank et Walter Stannard! Zermah pouvait peine contenir son motion. C'taient James Burbank et Stannard. Ainsi les dfenseurs de Castle-House n'avaient pas tous pri dans l'attaque de la plantation. Et, s'ils avaient commenc leurs recherches, c'est qu'ils connaissaient l'enlvement de l'enfant et de la mtisse. Et, s'ils le connaissaient, c'est que Mme_ _Burbank et Miss Alice avaient pu le leur dire. Toutes deux vivaient aussi. Toutes deux avaient pu rentrer Castle-House, aprs avoir entendu le dernier cri jet par Zermah, qui appelait son secours contre Texar. James Burbank tait donc au courant de ce qui s'tait pass. Il savait le nom du misrable. Peut-tre mme souponnait-il quel endroit servait de retraite ses victimes? Il saurait enfin parvenir jusqu' elles! Cet enchanement de faits se fit instantanment dans l'esprit de Zermah. Elle fut pntre d'un espoir immense -- espoir qui s'vanouit presque aussitt, quand elle entendit l'Espagnol rpondre: Oui! Qu'ils cherchent, ils ne trouveront pas! Dans quelques jours, du reste, James Burbank ne sera plus craindre! Ce que signifiaient ces paroles, la mtisse ne pouvait le comprendre. En tout cas de la part de l'homme, auquel obissait le Comit de Jacksonville, ce devait tre une redoutable menace. Et maintenant, Squamb, j'ai besoin de toi pour une heure, dit alors l'Espagnol. -- vos ordres, matre. -- Suis-moi! Un instant aprs, tous deux s'taient retirs dans la chambre occupe par l'Indien. Qu'allaient-ils y faire? N'y avait-il pas l quelque secret dont Zermah aurait profiter? Dans sa situation, elle ne devait rien ngliger de ce qui pourrait la servir. On le sait, la porte de la chambre de la mtisse n'tait point ferme, mme pendant la nuit. Cette prcaution et t inutile d'ailleurs, car le rduit tait clos intrieurement, et Squamb en gardait la clef sur lui. Il tait donc impossible de sortir du blockhaus, et, par consquent, de tenter une vasion. Ainsi Zermah put ouvrir la porte de sa chambre et s'avancer en retenant sa respiration. L'obscurit tait profonde. Quelques lueurs seulement venaient de la chambre de l'Indien. Zermah s'approcha de la porte et regarda par l'interstice des ais disjoints. Or, ce qu'elle vit tait assez singulier pour qu'il lui ft impossible d'en comprendre la signification. Bien que la chambre ne ft claire que par un bout de chandelle rsineuse, cette lumire suffisait l'Indien, occup alors d'un travail assez dlicat. Texar tait assis devant lui, sa casaque de cuir retire, son bras gauche mis nu, tendu sur une petite table, sous la clart mme de la rsine. Un papier, de forme bizarre, perc de petits trous, avait t plac sur la partie interne de son avant-bras. Au moyen d'une fine aiguille, Squamb lui piquait la peau chaque place marque par les trous du papier. C'tait une opration de tatouage que pratiquait l'Indien -- opration laquelle il devait tre fort expert en sa qualit de Sminole. Et, en effet, il la faisait avec assez d'adresse et de lgret de main pour que l'piderme ft seulement touch par la pointe de l'aiguille, sans que l'Espagnol prouvt la moindre douleur. Lorsque cela fut achev, Squamb enleva le papier; puis, prenant quelques feuilles d'une plante que Texar avait apporte, il en frotta l'avant-bras de son matre. Le suc de cette plante, introduit dans les piqres d'aiguille, ne laissa pas de causer une vive dmangeaison l'Espagnol, qui n'tait pas homme se plaindre pour si peu. L'opration termine, Squamb rapprocha la rsine de la partie tatoue. Un dessin rougetre apparut nettement alors sur la peau de l'avant-bras de Texar. Ce dessin reproduisait exactement celui que les trous d'aiguille formaient sur le papier. Le dcalque avait t fait avec une exactitude parfaite. C'taient une srie de lignes entrecroises, reprsentant une des figures symboliques des croyances sminoles. Cette marque ne devait plus s'effacer du bras sur lequel Squamb venait de l'imprimer. Zermah avait tout vu, et, comme il a t dit, sans y rien comprendre. Quel intrt pouvait avoir Texar s'orner de ce tatouage? Pourquoi ce signe particulier, pour emprunter un mot au libell des passeports? Voulait-il donc passer pour un Indien? Ni son teint ni le caractre de sa personne ne l'eussent permis. Ne fallait-il pas plutt voir une corrlation entre cette marque et celle qui avait t dernirement impose ces quelques voyageurs floridiens tombs dans un parti de Sminoles vers le nord du comt? Et, par l, Texar voulait-il encore avoir la possibilit d'tablir un de ces inexplicables alibis dont il avait tir si bon parti jusqu'alors? Peut-tre, en effet, tait-ce un de ces secrets inhrents sa vie prive et que rvlerait l'avenir? Autre question qui se prsenta l'esprit de Zermah. L'Espagnol n'tait-il donc venu au blockhaus que pour mettre profit l'habilet de Squamb en matire de tatouage? Cette opration acheve, allait-il quitter la Crique-Noire pour retourner dans le nord de la Floride et sans doute Jacksonville, o ses partisans taient encore les matres? Son intention n'tait-elle pas plutt de rester au blockhaus jusqu'au jour, de faire comparatre la mtisse devant lui, de prendre quelque nouvelle dcision relative ses prisonnires? cet gard Zermah fut promptement rassure. Elle avait rapidement regagn sa chambre, au moment o l'Espagnol se levait pour rentrer dans le rduit. L, blottie contre la porte, elle coutait les quelques paroles qui s'changeaient entre l'Indien et son matre. Veille avec plus de soin que jamais, disait Texar. -- Oui, rpondit Squamb. Cependant, si nous tions serrs de prs la Crique-Noire par James Burbank... -- James Burbank, je te le rpte, ne sera plus redouter dans quelques jours. D'ailleurs, s'il le fallait, tu sais o la mtisse et l'enfant devraient tre conduites... l o j'aurais te rejoindre? -- Oui, matre, reprit Squamb, car il faut aussi prvoir le cas o Gilbert, le fils de James Burbank, et Mars, le mari de Zermah... -- Avant quarante-huit heures, ils seront en mon pouvoir, rpondit Texar, et quand je les tiendrai... Zermah n'entendit pas la fin de cette phrase si menaante pour son mari, pour Gilbert. Texar et Squamb sortirent alors du fortin, dont la porte se referma sur eux. Quelques instants plus tard, le squif, conduit par l'Indien, quittait l'lot, se dirigeait travers les sombres sinuosits de la lagune, rejoignait une embarcation qui attendait l'Espagnol l'ouverture de la crique sur le Saint-John. Squamb et son matre se sparrent alors, aprs dernires recommandations faites. Puis Texar, emport par le jusant, descendit rapidement dans la direction de Jacksonville. Ce fut l qu'il arriva au petit jour, et temps pour mettre ses projets excution. En effet, quelques jours de l, Mars disparaissait sous les eaux du Saint-John et Gilbert Burbank tait condamn mort. III La veille C'tait le 11 mars, dans la matine, que Gilbert Burbank avait t jug par le Comit de Jacksonville. C'tait le soir mme que son pre venait d'tre mis en tat d'arrestation par ordre dudit Comit. C'tait le surlendemain que le jeune officier devait tre pass par les armes, et, sans doute, James Burbank, accus d'tre son complice, condamn la mme peine, mourrait avec lui! On le sait, Texar tenait le Comit dans sa main. Sa volont seule y faisait loi. L'excution du pre et du fils ne serait que le prlude des sanglants excs auxquels allaient se porter les petits Blancs, soutenus par la populace, contre les nordistes de l'tat de Floride et ceux qui partageaient leurs ides sur la question de l'esclavage. Que de vengeances personnelles s'assouviraient ainsi sous le voile de la guerre civile! Rien que la prsence des troupes fdrales pourrait les arrter. Mais arriveraient-elles, et surtout arriveraient-elles avant que ces premires victimes eussent t sacrifies la haine de l'Espagnol? Malheureusement, il y avait lieu d'en douter. Et, ces retards se prolongeant, on comprendra dans quelles angoisses vivaient les htes de Castle-House! Or, il semblait que ce projet de remonter le Saint-John et t momentanment abandonn par le commandant Stevens. Les canonnires ne faisaient aucun mouvement pour quitter leur ligne d'embossage. N'osaient-elles donc franchir la barre du fleuve, maintenant que Mars n'tait plus l pour les piloter travers le chenal? Renonaient-elles s'emparer de Jacksonville, et, par cette prise, garantir la scurit des plantations en amont du Saint- John? Quels nouveaux faits de guerre avaient pu modifier les projets du commodore Dupont? C'tait ce que se demandaient M. Stannard et le rgisseur Perry pendant cette interminable journe du 12 mars. cette date, en effet, suivant les nouvelles qui couraient le pays dans la partie de la Floride comprise entre le fleuve et la mer, les efforts des nordistes semblaient se concentrer principalement sur le littoral. Le commodore Dupont, montant le _Wabash, _et suivi des plus fortes canonnires de son escadre, venait de paratre dans la baie de Saint-Augustine. On disait mme que les milices se prparaient abandonner la ville, sans plus essayer de dfendre le fort Marion que n'avait t dfendu le fort Clinch, lors de la reddition de Fernandina. Telles furent du moins les nouvelles que le rgisseur apporta Castle-House dans la matine. On les communiqua aussitt M. Stannard et Edward Carrol que sa blessure, non cicatrise, obligeait rester tendu sur un des divans du hall. Les fdraux Saint-Augustine! s'cria ce dernier. Et pourquoi ne vont-ils pas Jacksonville? -- Peut-tre ne veulent-ils que barrer le fleuve en aval, sans en prendre possession, rpondit M. Perry. -- James et Gilbert sont perdus, si Jacksonville reste aux mains de Texar! dit M. Stannard. -- Ne puis-je, rpondit Perry, aller prvenir le commodore Dupont du danger que courent M. Burbank et son fils? -- Il faudrait une journe pour atteindre Saint-Augustine, rpondit M. Carrol, en admettant que l'on ne soit pas arrt par les milices qui battent en retraite! Et, avant que le commodore Dupont ait pu faire parvenir Stevens l'ordre d'occuper Jacksonville, il se sera coul trop de temps! D'ailleurs, cette barre... cette barre du fleuve, si les canonnires ne peuvent s'avancer au del, comment sauver notre pauvre Gilbert qui doit tre excut demain? Non!... Ce n'est pas Saint-Augustine qu'il faut aller, c'est Jacksonville mme!... Ce n'est pas au commodore Dupont qu'il faut s'adresser... c'est Texar... -- Monsieur Carrol a raison, mon pre... et j'irai! dit Miss Alice, qui venait d'entendre les dernires paroles prononces par M. Carrol. La courageuse jeune fille tait prte tout tenter comme tout braver pour le salut de Gilbert. La veille, en quittant Camdless-Bay, James Burbank avait surtout recommand que sa femme ne ft point instruite de son dpart pour Jacksonville. Il importait de lui cacher que le Comit et donn l'ordre de le mettre en tat d'arrestation. Mme Burbank l'ignorait donc, comme elle ignorait le sort de son fils, qu'elle devait croire bord de la flottille. Comment la malheureuse femme et- elle pu supporter ce double coup qui la frappait? Son mari au pouvoir de Texar, son fils la veille d'tre excut! Elle n'y et point survcu. Lorsqu'elle avait demand voir James Burbank, Miss Alice s'tait contente de rpondre qu'il avait quitt Castle-House, afin de reprendre les recherches relatives Dy et Zermah, et que son absence pourrait durer quarante-huit heures. Aussi, toute la pense de Mme Burbank se concentrait-elle maintenant sur son enfant disparue. C'tait encore plus qu'elle n'en pouvait supporter dans l'tat o elle se trouvait. Cependant Miss Alice n'ignorait rien de ce qui menaait James et Gilbert Burbank. Elle savait que le jeune officier devait tre fusill le lendemain, que le mme sort serait rserv son pre!... Et alors, rsolue voir Texar, elle venait prier M. Carrol de la faire transporter de l'autre ct du fleuve. Toi... Alice... Jacksonville! s'cria M. Stannard. -- Mon pre... il le faut!... L'hsitation si naturelle de M. Stannard avait cd soudain devant la ncessit d'agir sans retard. Si Gilbert pouvait tre sauv, c'tait uniquement par la dmarche que voulait tenter Miss Alice. Peut-tre, se jetant aux genoux de Texar, parviendrait-elle l'attendrir? Peut-tre obtiendrait-elle un sursis l'excution? Peut-tre enfin trouverait-elle un appui parmi ces honntes gens que son dsespoir soulverait enfin contre l'intolrable tyrannie du Comit? Il fallait donc aller Jacksonville, quelque danger qu'on y pt courir. Perry, dit la jeune fille, voudra bien me conduire l'habitation de M. Harvey. -- l'instant, rpondit le rgisseur. -- Non, Alice, ce sera moi qui t'accompagnerai, rpondit M. Stannard. Oui... moi! Partons... -- Vous, Stannard?... rpondit Edward Carrol. C'est vous exposer... On connat trop vos opinions... -- Qu'importe! dit M. Stannard. Je ne laisserai pas ma fille aller sans moi au milieu de ces forcens. Que Perry reste Castle- House, Edward, puisque vous ne pouvez marcher encore, car il faut prvoir le cas o nous serions retenus... -- Et si Mme Burbank vous demande, rpondit Edward Carrol, si elle demande Miss Alice, que rpondrai-je? -- Vous rpondrez que nous avons rejoint James, que nous l'accompagnons dans ses recherches de l'autre ct du fleuve!... Dites mme, s'il le faut, que nous avons d aller Jacksonville... enfin tout ce qu'il faudra pour rassurer Mme Burbank, mais rien qui puisse lui faire souponner les dangers que courent son mari et son fils... Perry, faites disposer une embarcation! Le rgisseur se retira aussitt, laissant M. Stannard ses prparatifs de dpart. Cependant il tait prfrable que Miss Alice ne quittt pas Castle-House, sans avoir appris Mme Burbank que son pre et elle taient obligs de se rendre Jacksonville. Au besoin, elle ne devrait pas hsiter dire que le parti de Texar avait t renvers... que les fdraux taient matres du cours du fleuve... que, demain, Gilbert serait Camdless-Bay... Mais la jeune fille aurait-elle la force de ne point se troubler, sa voix ne la trahirait-elle pas, quand elle affirmerait ces faits dont la ralisation semblait impossible maintenant? Lorsqu'elle arriva dans la chambre de la malade, Mme_ _Burbank dormait, ou plutt tait plonge dans une sorte d'assoupissement douloureux, une torpeur profonde, dont Miss Alice n'eut pas le courage de la tirer. Peut-tre cela valait-il mieux que la jeune fille ft ainsi dispense de la rassurer par ses paroles. Une des femmes de l'habitation veillait prs du lit. Miss Alice lui recommanda de ne pas s'absenter un seul instant, et de s'adresser M. Carrol pour rpondre aux questions que Mme Burbank pourrait lui faire. Puis, elle se pencha sur le front de la malheureuse mre, l'effleura de ses lvres, et quitta la chambre, afin de rejoindre M. Stannard. Ds qu'elle l'aperut: Partons, mon pre, dit-elle. Tous deux sortirent du hall, aprs avoir serr la main d'Edward Carrol. Au milieu de l'alle de bambous qui conduit au petit port, ils rencontrrent le rgisseur. L'embarcation est prte, dit Perry. -- Bien, rpondit M. Stannard. Veillez avec grand soin sur Castle- House, mon ami. -- Ne craignez rien, monsieur Stannard. Nos Noirs regagnent peu peu la plantation, et cela se comprend. Que feraient-ils d'une libert pour laquelle la nature ne les a pas crs? Ramenez-nous M. Burbank, et il les trouvera tous leur poste! M. Stannard et sa fille prirent aussitt place dans l'embarcation conduite par quatre mariniers de Camdless-Bay. La voile fut hisse, et, sous une petite brise d'est, on dborda rapidement. Le pier eut bientt disparu derrire la pointe que la plantation profilait vers le nord-ouest. M. Stannard n'avait pas l'intention de dbarquer au port de Jacksonville, o il et t immanquablement reconnu. Mieux valait prendre terre au fond d'une petite anse, un peu au-dessus. De l, il serait facile d'atteindre l'habitation de M. Harvey, situe de ce ct, l'extrmit du faubourg. On dciderait alors, et suivant les circonstances, comment les dmarches devraient tre faites. Le fleuve tait dsert cette heure. Rien en amont, par o auraient pu venir les milices de Saint-Augustine qui se rfugiaient dans le sud. Rien en aval. Donc aucun combat ne s'tait engag entre les embarcations floridiennes et les canonnires du commandant Stevens. On ne pouvait mme apercevoir leur ligne d'embossage, car un coude du Saint-John fermait l'horizon au-dessous de Jacksonville. Aprs une assez rapide traverse, favorise par le vent arrire, M. Stannard et sa fille atteignirent la rive gauche. Tous deux, sans avoir t aperus, purent dbarquer au fond de la crique, qui n'tait pas surveille, et en quelques minutes, ils se trouvrent dans la maison du correspondant de James Burbank. Celui-ci fut, la fois, trs surpris et trs inquiet de les voir. Leur prsence n'tait pas sans danger au milieu de cette populace, de plus en plus surexcite et tout la dvotion de Texar. On savait que M. Stannard partageait les ides anti-esclavagistes adoptes Camdless-Bay. Le pillage de sa propre habitation, Jacksonville, tait un avertissement dont il devait tenir compte. Trs certainement, sa personne allait courir de grands risques. Le moins qui pt lui arriver, s'il venait tre reconnu, serait d'tre incarcr comme complice de M. Burbank. Il faut sauver Gilbert! ne put que rpondre Miss Alice aux observations de M. Harvey. -- Oui, rpondit celui-ci, il faut le tenter! Que M. Stannard ne se montre pas au-dehors!... Qu'il reste enferm ici pendant que nous agirons! -- Me laissera-t-on entrer dans la prison? demanda la jeune fille. -- Je ne le crois pas, Miss Alice. -- Pourrai-je arriver jusqu' Texar? -- Nous l'essaierons. -- Vous ne voulez pas que je vous accompagne? dit M. Stannard en insistant. -- Non! Ce serait compromettre nos dmarches prs de Texar et de son Comit. -- Venez donc, monsieur Harvey, dit Miss Alice. Cependant, avant de les laisser partir, M. Stannard voulut savoir s'il s'tait produit de nouveaux faits de guerre, dont le bruit ne serait pas venu jusqu' Camdless-Bay. Aucun, rpondit M. Harvey, du moins en ce qui concerne Jacksonville. La flottille fdrale a paru dans la baie de Saint- Augustine, et la ville s'est rendue. Quant au Saint-John, nul mouvement n'a t signal. Les canonnires sont toujours mouilles au-dessous de la barre. -- L'eau leur manque encore pour la franchir?... -- Oui, monsieur Stannard. Mais, aujourd'hui, nous aurons une des fortes mares d'quinoxe. Il y aura haute mer vers trois heures, et peut-tre les canonnires pourront-elles passer... -- Passer sans pilote, maintenant que Mars n'est plus l pour les diriger travers le chenal! rpondit Miss Alice, d'un ton qui indiquait qu'elle ne pouvait mme pas se rattacher cet espoir. Non!... C'est impossible!... Monsieur Harvey, il faut que je voie Texar, et, s'il me repousse, nous devrons tout sacrifier pour faire vader Gilbert... -- Nous le ferons, Miss Alice. -- L'tat des esprits ne s'est pas modifi Jacksonville? demanda M. Stannard. -- Non, rpondit M. Harvey. Les coquins y sont toujours les matres, et Texar les domine. Pourtant, devant les exactions et les menaces du Comit, les honntes gens frmissent d'indignation. Il ne faudrait qu'un mouvement des fdraux sur le fleuve pour changer cet tat de choses. Cette populace est lche, en somme. Si elle prenait peur, Texar et ses partisans seraient aussitt renverss... J'espre encore que le commandant Stevens pourra remonter la barre... -- Nous n'attendrons pas, rpondit rsolument Miss Alice, et, d'ici l, j'aurai vu Texar! Il fut donc convenu que M. Stannard resterait dans l'habitation, afin qu'on ne st rien de sa prsence Jacksonville. M. Harvey tait prt aider la jeune fille dans toutes les dmarches qui allaient tre faites, et dont le succs, il faut bien le dire, n'tait rien moins qu'assur. Si Texar lui refusait la vie de Gilbert, si Miss Alice ne pouvait arriver jusqu' lui, on tenterait, mme au prix d'une fortune, de provoquer l'vasion du jeune officier et de son pre. Il tait onze heures environ, lorsque Miss Alice et M. Harvey quittrent l'habitation pour se rendre Court-Justice, o le Comit, prsid par Texar, sigeait en permanence. Toujours grande agitation dans la ville. et l passaient les milices, renforces des contingents qui taient accourus des territoires du Sud. Dans la journe, on attendait celles que la reddition de Saint-Augustine laissait disponibles, soit qu'elles vinssent par le Saint-John, soit qu'elles prissent route travers les forts de la rive droite pour franchir le fleuve la hauteur de Jacksonville. Donc, la population allait et venait. Mille nouvelles circulaient, et, comme toujours, contradictoires -- ce qui provoquait un tumulte voisin du dsordre. Il tait facile de voir, d'ailleurs, que dans le cas o les fdraux arriveraient en vue du port, il n'y aurait aucune unit d'action dans la dfense. La rsistance ne serait pas srieuse. Si Fernandina s'tait rendue, neuf jours avant, aux troupes de dbarquement du gnral Wright, si Saint-Augustine avait accueilli l'escadre du commodore Dupont, sans mme essayer de lui barrer le passage, on pouvait prvoir qu'il en serait ainsi Jacksonville. Les milices floridiennes, cdant la place aux troupes nordistes, se retireraient dans l'intrieur du comt. Une seule circonstance pouvait sauver Jacksonville d'une prise de possession, prolonger les pouvoirs du Comit, permettre ses projets sanguinaires de s'accomplir, c'tait que les canonnires, pour une raison ou pour une autre -- manque d'eau ou absence de pilote --, ne pussent dpasser la barre du fleuve. Au surplus, quelques heures encore, et cette question serait rsolue. Cependant, au milieu d'une foule qui devenait de plus en plus compacte, Miss Alice et Harvey se dirigeaient vers la place principale. Comment feraient-ils pour pntrer dans les salles de Court-Justice? Ils ne pouvaient l'imaginer. Une fois l, comment parviendraient-ils voir Texar? Ils l'ignoraient. Qui sait mme si l'Espagnol, apprenant qu'Alice Stannard demandait paratre devant lui, ne se dbarrasserait pas d'une demande importune, en la faisant arrter et dtenir jusqu'aprs l'excution du jeune lieutenant?... Mais la jeune fille ne voulait rien voir de ces ventualits. Arriver jusqu' Texar, lui arracher la grce de Gilbert, aucun danger personnel n'aurait pu la dtourner de ce but. Lorsque M. Harvey et elle eurent atteint la place, ils y trouvrent un concours de populace plus tumultueux encore. Des cris branlaient l'air, des vocifrations clataient de toutes parts, avec ces sinistres mots, jets d'un groupe l'autre: mort... mort!... M. Harvey apprit que le Comit tait en sance de justice depuis une heure. Un affreux pressentiment s'empara de lui -- pressentiment qui n'allait tre que trop justifi! En effet, le Comit achevait de juger James Burbank comme complice de son fils Gilbert, sous l'accusation d'avoir entretenu des intelligences avec l'arme fdrale. Mme crime, mme condamnation, sans doute, et couronnement de l'oeuvre de haine de Texar contre la famille Burbank! Alors M. Harvey ne voulut pas aller plus loin. Il tenta d'entraner Alice Stannard. Il ne fallait pas qu'elle ft tmoin des violences auxquelles la populace semblait dispose se livrer, au moment o les condamns sortiraient de Court-Justice, aprs le prononc du jugement. Ce n'tait pas, d'ailleurs, l'instant d'intervenir prs de l'Espagnol. Venez, Miss Alice, dit M. Harvey, venez!... Nous reviendrons... quand le Comit... -- Non! rpondit Miss Alice. Je veux me jeter entre les accuss et leurs juges... La rsolution de la jeune fille tait telle que M. Harvey dsespra de l'branler. Miss Alice se porta en avant. Il fallut la suivre. La foule, si compacte qu'elle ft -- quelques-uns la reconnurent peut-tre -- s'ouvrit devant elle. Les cris de mort retentirent plus effroyablement son oreille. Rien ne put l'arrter. Ce fut dans ces conditions qu'elle arriva devant la porte de Court-Justice. En cet endroit, la populace tait plus houleuse encore, non de cette houle qui suit la tempte, mais de celle qui la prcde. De sa part, on pouvait craindre les plus effroyables excs. Soudain un reflux tumultueux rejeta au-dehors le public qui encombrait la salle de Court-Justice. Les vocifrations redoublrent. Le jugement venait d'tre rendu. James Burbank, comme Gilbert, tait condamn pour le prtendu mme crime, la mme peine. Le pre et le fils tomberaient devant le mme peloton d'excution. mort! mort!... criait cette tourbe de forcens. James Burbank apparut alors sur les derniers degrs. Il tait calme et matre de lui. Un regard de mpris, ce fut tout ce qu'il eut pour les hurleurs de la populace. Un dtachement de la milice l'entourait, avec ordre de le reconduire la prison. Il n'tait pas seul. Gilbert marchait son ct. Extrait de la cellule, o il attendait l'heure de l'excution, le jeune officier avait t amen en prsence du Comit pour tre confront avec James Burbank. Celui-ci n'avait pu que confirmer les dires de son fils, assurant qu il n'tait venu Castle-House que pour y revoir une dernire fois sa mre mourante. Devant cette affirmation, le chef d'espionnage aurait d tomber de lui-mme, si le procs n'et t perdu d'avance. Aussi la mme condamnation avait-elle frapp deux innocents, -- condamnation impose par une vengeance personnelle et prononce par des juges iniques. Cependant la foule se prcipitait vers les condamns. La milice ne parvenait que trs difficilement leur frayer un chemin travers la place de Court-Justice. Un mouvement se produisit alors. Miss Alice s'tait prcipite vers James et Gilbert Burbank. Involontairement, la populace recula, surprise par cette intervention inattendue de la jeune fille. Alice!... s'cria Gilbert. -- Gilbert!... Gilbert!... murmurait Alice Stannard, qui tomba dans les bras du jeune officier. -- Alice... pourquoi es-tu ici?... dit James Burbank. -- Pour implorer votre grce!... Pour supplier vos juges!... Grce. Grce pour eux! Les cris de la malheureuse jeune fille taient dchirants. Elle s'accrochait aux vtements des condamns, qui avaient fait halte un instant. Pouvait-elle donc attendre quelque piti de cette foule dchane qui les entourait? Non! Mais son intervention eut pour effet de l'arrter au moment o elle allait peut-tre se porter des violences contre les prisonniers malgr les hommes de la milice. D'ailleurs Texar, prvenu de ce qui se passait, venait d'apparatre sur le seuil de Court-Justice. Un geste de lui contint la foule... L'ordre qu'il renouvela de reconduire James et Gilbert Burbank la prison fut entendu et respect. Le dtachement se remit en marche. Grce!... Grce!... s'cria Miss Alice, qui s'tait jete aux genoux de Texar. L'Espagnol ne rpondit que par un geste ngatif. La jeune fille se releva alors. Misrable! s'cria-t-elle. Elle voulut rejoindre les condamns, demandant les suivre dans la prison, passer prs d'eux les dernires heures qui leur restaient encore vivre... Ils taient dj hors de la place, et la foule les accompagnait de ses hurlements. C'tait plus que n'en pouvait supporter Miss Alice. Ses forces l'abandonnrent. Elle chancela, elle tomba. Elle n'avait plus ni sentiment ni connaissance, quand M. Harvey la reut dans ses bras. La jeune fille ne revint elle qu'aprs avoir t transporte dans la maison de M. Harvey, prs de son pre. la prison... la prison!... murmurait-elle. Il faut que tous deux s'chappent... -- Oui, rpondit M. Stannard, il n'y a plus que cela tenter!... Attendons la nuit! En effet, il ne fallait rien faire pendant le jour. Lorsque l'obscurit leur permettrait d'agir avec plus de scurit, sans crainte d'tre surpris, M. Stannard et M. Harvey essaieraient de rendre possible l'vasion des deux prisonniers avec la complicit de leur gardien. Ils seraient munis d'une somme d'argent si considrable que cet homme -- ils l'espraient du moins -- ne pourrait rsister leurs offres, surtout, quand un seul coup de canon, parti de la flottille du commandant Stevens, pouvait mettre fin au pouvoir de l'Espagnol. Mais, la nuit arrive, lorsque MM. Stannard et Harvey voulurent mettre leur projet excution, ils durent y renoncer. L'habitation tait garde vue par une escouade de la milice, et ce fut en vain que tous deux en voulurent sortir. IV Coup de vent de nord-est Les condamns n'avaient plus, maintenant, qu'une chance de salut - - une seule: c'tait qu'avant douze heures, les fdraux fussent matres de la ville. En effet, le lendemain, au soleil levant, James et Gilbert Burbank devaient tre passs par les armes. De leur prison, surveille ainsi que l'tait la maison de M. Harvey, comment auraient-ils pu fuir, mme avec la connivence d'un gelier? Cependant, pour s'emparer de Jacksonville, on ne devait pas compter sur les troupes nordistes, dbarques depuis quelques jours Fernandina, et qui ne pouvaient abandonner cette importante position au nord de l'tat de Floride. Aux canonnires du commandant Stevens incombait cette tche. Or, pour l'accomplir, il fallait, avant tout, franchir la barre du Saint-John. Alors, la ligne des embarcations tant force, la flottille n'aurait plus qu' s'embosser la hauteur du port. De l, quand elle tiendrait la ville sous ses feux, nul doute que les milices battissent en retraite travers les inaccessibles marcages du comt. Texar et ses partisans se hteraient certainement de les suivre, afin d'viter de trop justes reprsailles. Les honntes gens pourraient aussitt reprendre la place, dont ils avaient t indignement chasss, et traiter avec les reprsentants du gouvernement fdral pour la reddition de la ville. Or, ce passage de la barre, tait-il possible de l'effectuer, et cela dans un si court dlai? Y avait-il quelque moyen de vaincre l'obstacle matriel que le manque d'eau opposait toujours la marche des canonnires? C'tait dsormais trs douteux, comme on va le voir. En effet, aprs le prononc du jugement, Texar et le commandant des milices de Jacksonville s'taient rendus sur le quai pour observer le cours infrieur du fleuve. On ne s'tonnera pas que leurs regards fussent alors obstinment fixs vers le barrage d'aval, et leurs oreilles prtes recueillir toute dtonation qui viendrait de ce ct du Saint-John. Rien de nouveau n'a t signal? demanda Texar, aprs s'tre arrt l'extrmit de l'estacade. -- Rien, rpondit le commandant. Une reconnaissance que je viens de faire dans le Nord me permet d'affirmer que les fdraux n'ont point quitt Fernandina pour se porter sur Jacksonville. Trs vraisemblablement, ils resteront en observation sur la frontire gorgienne, en attendant que leurs flottilles aient forc le chenal. -- Des troupes ne peuvent-elles venir du sud, aprs avoir quitt Saint-Augustine, et passer le Saint-John Picolata? demanda l'Espagnol. -- Je ne le pense pas, rpondit l'officier. Comme troupes de dbarquement, Dupont n'a que ce qu'il faut pour occuper la ville, et son but est videmment d'tablir le blocus sur tout le littoral depuis l'embouchure du Saint-John jusqu'aux derniers inlets de la Floride. Nous n'avons donc rien craindre de ce ct, Texar. -- Reste alors le danger d'tre tenu en chec par la flottille de Stevens, si elle parvient remonter la barre devant laquelle elle est arrte depuis trois jours... -- Sans doute, mais cette question sera dcide d'ici quelques heures. Peut-tre, aprs tout, les fdraux n'ont-ils d'autre but que de fermer le bas cours du fleuve, afin de couper toute communication entre Saint-Augustine et Fernandina? Je vous le rpte, Texar, l'important pour les nordistes, ce n'est pas tant d'occuper la Floride en ce moment, que de s'opposer la contrebande de guerre qui se fait par les passes du Sud. Il est permis de croire que leur expdition n'a pas d'autre objectif. Sans cela, les troupes, qui sont matresses de l'le Amlia depuis une dizaine de jours, auraient dj march sur Jacksonville. -- Vous pouvez avoir raison, rpondit Texar. N'importe! Il me tarde que la question de la barre soit dfinitivement tranche. -- Elle le sera aujourd'hui mme. -- Cependant, si les canonnires de Stevens venaient s'embosser devant le port, que feriez-vous? -- J'excuterais l'ordre que j'ai reu d'emmener les milices dans l'intrieur, afin d'viter tout contact avec les fdraux. Qu'ils s'emparent des villes du comt, soit! Ils ne pourront les garder longtemps, puisqu'ils seront coups de leurs communications avec la Gorgie ou les Carolines, et nous saurons bien les leur reprendre! -- En attendant, rpondit Texar, s'ils taient matres de Jacksonville, ne ft-ce qu'un jour, il faudrait s'attendre des reprsailles de leur part... Tous ces prtendus honntes gens, ces riches colons, ces antiesclavagistes, reviendraient au pouvoir, et alors... Cela ne sera pas!... Non!... Et plutt que d'abandonner la ville... L'Espagnol n'acheva pas sa pense; il tait facile de la comprendre. Il ne rendrait pas la ville aux fdraux, ce qui serait la remettre entre les mains de ces magistrats que la populace avait renverss. Il la brlerait plutt, et peut-tre ses mesures taient-elles prises en vue de cette oeuvre de destruction. Alors, les siens et lui, se retirant la suite des milices, trouveraient dans les marcages du Sud d'inaccessibles repaires o ils attendraient les vnements. Toutefois, on le rpte, cette ventualit n'tait craindre que pour le cas o la barre livrerait passage aux canonnires, et le moment tait venu o se rsoudrait dfinitivement cette question. En effet, un violent reflux de la populace se produisait du ct du port. Un instant suffit pour que les quais fussent encombrs. Des cris plus assourdissants clatrent. Les canonnires passent! -- Non! elles ne bougent pas! -- La mer est pleine!... -- Elles essaient de franchir en forant de vapeur! -- Voyez!... Voyez!... -- Nul doute! dit le commandant des milices. Il y a quelque chose! -- Regardez, Texar! L'Espagnol ne rpondit pas. Ses yeux ne cessaient d'observer, en aval du fleuve, la ligne d'horizon ferme par le chapelet des embarcations embosses par son travers. Un demi-mille au del se dressaient la mture et les chemines des canonnires du commandant Stevens. Une paisse fume s'en chappait et, chasse par le vent qui prenait de la force, se rabattait jusqu' Jacksonville. videmment, Stevens, profitant du plein de la mare, cherchait passer, poussant ses feux tout casser comme on dit. Y parviendrait-il? Trouverait-il assez d'eau sur le haut fond, mme en le raclant avec la quille de ses canonnires? Il y avait l de quoi provoquer une violente motion dans tout ce populaire runi sur la rive du Saint-John. Et les propos de redoubler avec plus d'animation, suivant ce que les uns croyaient voir et ce que les autres ne voyaient pas. Elles ont gagn d'une demi-encablure! -- Non! Elles n'ont pas plus remu que si leur ancre tait encore par le fond! -- En voici une qui volue! -- Oui! mais elle se prsente par le travers et pivote, parce que l'eau lui manque! -- Ah! quelle fume! -- Quand ils brleraient tout le charbon des tats-Unis, ils ne passeront pas! -- Et maintenant, voici que la mare commence perdre! -- Hurrah pour le Sud! -- Hurrah. Cette tentative, faite par la flottille, dura dix minutes environ -- dix minutes qui parurent longues Texar, ses partisans, tous ceux dont la prise de Jacksonville et compromis la libert ou la vie. Ils ne savaient mme quoi s'en tenir, la distance tant trop grande pour que l'on pt aisment observer la manoeuvre des canonnires. Le chenal tait-il franchi, ou allait-il l'tre, en dpit des hurrahs prmaturs qui clataient au milieu de la foule? S'allgeant de tout le poids inutile, se dlestant pour relever ses lignes de flottaison, le commandant Stevens ne parviendrait-il pas gagner le peu d'espace qu'il lui fallait pour retrouver une eau plus profonde, une navigation facile jusqu' la hauteur du port? C'tait toujours craindre, tant que durerait l'tal de la mer haute. Cependant, ainsi qu'on le disait, dj la mare commenait perdre. Or, le jusant une fois tabli, le niveau du Saint-John s'abaisserait trs rapidement. Soudain les bras se tendirent vers l'aval du fleuve, et ce cri domina tous les autres: Un canot!... un canot! En effet, une lgre embarcation se montrait prs de la rive gauche, o le courant de flux se faisait encore sentir, tandis que le reflux prenait de la force au milieu du chenal. Cette embarcation, enleve force de rames, s'avanait rapidement. l'arrire se tenait un officier, portant l'uniforme des milices floridiennes. Il eut bientt gagn le pied de l'estacade et grimpa lestement les degrs de l'chelle latrale, engage dans le quai. Puis, ayant aperu Texar, il se dirigea vers lui, au milieu des groupes qui s'touffaient pour le voir et l'entendre. Qu'y a-t-il? demanda l'Espagnol. -- Rien, et il n'y aura rien! rpondit l'officier. -- Qui vous envoie? -- Le chef de nos embarcations, qui ne tarderont pas se replier vers le port. -- Et pourquoi?... -- Parce que les canonnires ont vainement essay de remonter la barre, aussi bien en s'allgeant qu'en forant de vapeur. Dsormais, il n'y a plus rien redouter... -- Pour cette mare?... demanda Texar. -- Ni pour aucune autre -- au moins d'ici quelques mois. -- Hurrah!... Hurrah! Ces hurlements emplirent la ville. Et si les violents acclamrent une fois de plus l'Espagnol comme l'homme dans lequel s'incarnaient tous leurs instincts dtestables, les modrs furent atterrs en songeant que, pendant bien des jours encore, ils allaient subir la domination sclrate du Comit et de son chef. L'officier avait dit vrai. partir de ce jour, la mer devant dcrotre chaque jour, la mare ne ramnerait qu'une moindre quantit d'eau dans le lit du Saint-John. Cette mare du 12 mars avait t une des plus fortes de l'anne, et il s'coulerait un intervalle de plusieurs mois avant que le cours du fleuve se relevt ce niveau. Le chenal tant infranchissable, Jacksonville chappait au feu du commandant Stevens. C'tait la prolongation des pouvoirs de Texar, la certitude pour ce misrable d'accomplir jusqu'au bout son oeuvre de vengeance. En admettant mme que le gnral Sherman voult faire occuper Jacksonville par les troupes du gnral Wright, dbarques Fernandina, cette marche vers le sud exigerait un certain temps. Or, en ce qui concernait James et Gilbert Burbank, leur excution tant fixe au lendemain ds la premire heure, rien ne pouvait plus les sauver. La nouvelle, apporte par l'officier, se rpandit en un instant dans tous les environs. On se figure aisment l'effet qu'elle produisit sur cette portion dchane de la populace. Les orgies, les dbauches, reprirent avec plus d'animation. Les honntes gens, consterns, devaient s'attendre aux plus abominables excs. Aussi la plupart se prparrent-ils quitter une ville qui ne leur offrait aucune scurit. Si les hurrahs, les vocifrations, arrivant jusqu'aux prisonniers, leur apprirent que toute chance de salut venait de s'vanouir, on les entendit aussi dans la maison de M. Harvey. Ce que fut le dsespoir de M. Stannard et de Miss Alice, on ne l'imagine que trop aisment. Qu'allaient-ils tenter maintenant pour sauver James Burbank et son fils? Essayer de corrompre le gardien de la prison? Provoquer prix d'or la fuite des condamns? Ils ne pouvaient seulement pas sortir de l'habitation dans laquelle ils avaient trouv refuge. On le sait, une bande de sacripants la gardaient vue, et leurs imprcations retentissaient incessamment devant la porte. La nuit se fit. Le temps, dont on pressentait le changement depuis quelques jours, s'tait sensiblement modifi. Aprs avoir souffl de terre, le vent avait saut brusquement dans le nord-est. Dj, par grandes masses gristres et dchires, les nuages, n'ayant pas mme le temps de se rsoudre en pluie, chassaient du large avec une extrme vitesse et s'abaissaient presque au ras de la mer. Une frgate de premier rang aurait certainement eu le haut de sa mture perdu dans ces amas de vapeurs, tant ils se tranaient au milieu des basses zones. Le baromtre s'tait rapidement dprim aux degrs de tempte. Il y avait l des symptmes d'un ouragan n sur les lointains horizons de l'Atlantique. Avec la nuit qui envahissait l'espace, il ne tarda pas se dchaner avec une extraordinaire violence. Or, par suite de son orientation, cet ouragan donna naturellement de plein fouet travers l'estuaire du Saint-John. Il soulevait les eaux de son embouchure comme une houle, il les y refoulait la faon de ces mascarets des grands fleuves, dont les hautes lames dtruisent toutes les proprits riveraines. Pendant cette nuit de tourmente, Jacksonville fut donc balaye avec une effroyable violence. Un morceau de l'estacade du port cda aux coups du ressac projet contre ses pilotis. Les eaux couvrirent une partie des quais, o se brisrent plusieurs dogres, dont les amarres cassrent comme un fil. Impossible de se tenir dans les rues ni sur les places, mitrailles par les dbris de toutes sortes. La populace dut se rfugier dans les cabarets, o les gosiers n'y perdirent rien, et leurs hurlements luttrent, non sans avantage, contre les fracas de la tempte. Ce ne fut pas seulement la surface du sol que ce coup de vent exera ses ravages. travers le lit du Saint-John, la dnivellation des eaux provoqua une houle d'autant plus violente qu'elle se dcuplait par les contrecoups du fond. Les chaloupes, mouilles devant la barre, furent surprises par ce mascaret avant d'avoir pu rallier le port. Leurs ancres chassrent, leurs amarres se rompirent. La mare de nuit, accrue par la pousse du vent, les emporta vers le haut fleuve -- irrsistiblement. Quelques-unes se fracassrent contre les pilotis des quais, tandis que les autres, entranes au del de Jacksonville, allaient se perdre sur les lots ou les coudes du Saint-John quelques milles plus loin. Un certain nombre des mariniers qui les montaient perdirent la vie dans ce dsastre, dont la soudainet avait djou toutes les mesures prendre en pareilles circonstances. Quant aux canonnires du commandant Stevens, avaient-elles appareill et forc de vapeur pour chercher un abri dans les criques d'aval? Grce cette manoeuvre, avaient-elles pu chapper une destruction complte? En tout cas, soit qu'elles eussent pris ce parti de redescendre vers les bouches du Saint-John, soit qu'elles se fussent maintenues sur leurs ancres, Jacksonville ne devait plus les redouter, puisque la barre leur opposait maintenant un obstacle infranchissable. Ce fut donc une nuit noire et profonde qui enveloppa la valle du Saint-John, pendant que l'air et l'eau se confondaient comme si quelque action chimique et tent de les combiner en un seul lment. On assistait l l'un de ces cataclysmes qui sont assez frquents aux poques d'quinoxe, mais dont la violence dpassait tout ce que le territoire de la Floride avait prouv jusqu'alors. Aussi, prcisment en raison de sa force, ce mtore ne dura pas au del de quelques heures. Avant le lever du soleil, les vides de l'espace furent rapidement combls par ce formidable appel d'air, et l'ouragan alla se perdre au-dessus du golfe du Mexique, aprs avoir frapp de son dernier coup la pninsule floridienne. Vers quatre heures du matin, avec les premires pointes du jour qui blanchirent un horizon nettoy par ce grand balayage de la nuit, l'accalmie succdait aux troubles des lments. Alors la populace commena se rpandre dans les rues qu'elle avait d abandonner pour les cabarets. La milice reprit les postes dserts. On s'occupa autant que possible de procder la rparation des dgts causs par la tempte. Et, en particulier, au long des quais de la ville, ils ne laissaient pas d'tre trs considrables, estacades rompues, dogres dsempars, barques disjointes, que le jusant ramenait des hautes rgions du fleuve. Cependant, on ne voyait passer ces paves que dans un rayon de quelques yards au del des berges. Un brouillard trs dense s'tait accumul sur le lit mme du Saint-John en s'levant vers les hautes zones, refroidies par la tempte. cinq heures, le chenal n'tait pas encore visible en son milieu, et il ne le deviendrait qu'au moment o ce brouillard se serait dissip sous les premiers rayons du soleil. Soudain, un peu aprs cinq heures, de formidables clats trourent l'paisse brume. On ne pouvait s'y tromper, ce n'taient point les roulements prolongs de la foudre, mais les dtonations dchirantes de l'artillerie. Des sifflements caractristiques fusaient travers l'espace. Un cri d'pouvant s'chappa de tout ce public, milice ou populace, qui s'tait port vers le port. En mme temps, sous ces dtonations rptes, le brouillard commenait s'entrouvrir. Ses volutes, mles aux fulgurations des coups de feu, se dgagrent de la surface du fleuve. Les canonnires de Stevens taient l, embosses devant Jacksonville, qu'elles tenaient sous leurs bordes directes. Les canonnires!... Les canonnires!... Ces mots, rpts de bouche en bouche, eurent bientt couru jusqu' l'extrmit des faubourgs. En quelques minutes, la population honnte, avec une extrme satisfaction, la populace, avec une extrme pouvante, apprenaient que la flottille tait matresse du Saint-John. Si l'on ne se rendait pas, c'en tait fait de la ville. Que s'tait-il donc pass? Les nordistes avaient-ils trouv dans la tempte une aide inattendue? Oui! Aussi les canonnires n'taient-elles point alles chercher un abri vers les criques infrieures de l'embouchure. Malgr la violence de la houle et du vent, elles s'taient tenues au mouillage. Pendant que leurs adversaires s'loignaient avec les chaloupes, le commandant Stevens et ses quipages avaient fait tte l'ouragan, au risque de se perdre, afin de tenter un passage que les circonstances allaient peut-tre rendre praticable. En effet, cet ouragan, qui poussait les eaux du large dans l'estuaire, venait de relever le niveau du fleuve une hauteur anormale, et les canonnires s'taient lances travers les passes. Et alors, forant de vapeur, bien que leur quille raclt le fond de sable, elles avaient pu franchir la barre. Vers quatre heures du matin, le commandant Stevens, manoeuvrant au milieu du brouillard, s'tait rendu compte par l'estime qu'il devait tre la hauteur de Jacksonville. Il avait alors mouill ses ancres, il s'tait emboss. Puis, le moment venu, il avait dchir les brumes par la dtonation de ses grosses pices et lanc ses premiers projectiles sur la rive gauche du Saint-John. L'effet fut instantan. En quelques minutes, la milice eut vacu la ville, l'exemple des troupes sudistes Fernandina comme Saint-Augustine. Stevens, voyant les quais dserts, commena presque aussitt modrer le feu, son intention n'tant point de dtruire Jacksonville, mais de l'occuper et de la soumettre. Presque aussitt un drapeau blanc se dployait la hampe de Court-Justice. On se figure aisment avec quelles angoisses ces premiers coups de canon furent entendus dans la maison de M. Harvey. La ville tait certainement attaque. Or, cette attaque ne pouvait venir que des fdraux, soit qu'ils eussent remont le Saint-John, soit qu'ils se fussent approchs par le nord de la Floride. tait-ce donc enfin la chance de salut inespre -- la seule qui pt sauver James et Gilbert Burbank? M. Harvey et Miss Alice se prcipitrent vers le seuil de l'habitation. Les gens de Texar, qui la gardaient, avaient pris la fuite et rejoint les milices vers l'intrieur du comt. M. Harvey et la jeune fille gagnrent du ct du port. Le brouillard s'tant dissip, on pouvait apercevoir le fleuve jusqu'aux derniers plans de la rive droite. Les canonnires se taisaient, car dj, visiblement, Jacksonville renonait faire rsistance. En ce moment, plusieurs canots accostrent l'estacade et dbarqurent un dtachement arm de fusils, de revolvers et de haches. Tout coup, un cri se fit entendre parmi les marins que commandait un officier. L'homme qui venait de jeter ce cri se prcipita vers Miss Alice. Mars!... Mars!... dit la jeune fille, stupfaite de se trouver en prsence du mari de Zermah, que l'on croyait noy dans les eaux du Saint-John. -- Monsieur Gilbert!... Monsieur Gilbert?... rpondit Mars. O est-il? -- Prisonnier avec M. Burbank!... Mars, sauvez-le... sauvez-le, et sauvez son pre! -- la prison! s'cria Mars, qui, se retournant vers ses compagnons, les entrana. Et tous, alors, de courir pour empcher qu'un dernier crime ft commis par ordre de Texar. M. Harvey et Miss Alice les suivirent. Ainsi, aprs s'tre jet dans le fleuve, Mars avait pu chapper aux tourbillons de la barre? Oui! et, par prudence, le courageux mtis s'tait bien gard de faire savoir Castle-House qu'il tait sain et sauf. Aller y demander asile, c'et t compromettre sa propre scurit, et il fallait qu'il restt libre pour accomplir son oeuvre. Ayant regagn la rive droite la nage, il avait pu, en se faufilant travers les roseaux, la redescendre jusqu' la hauteur de la flottille. L, ses signaux aperus, un canot l'avait recueilli et reconduit bord de la canonnire du commandant Stevens. Celui-ci fut aussitt mis au courant de la situation, et, devant ce danger imminent qui menaait Gilbert, tous ses efforts tendirent remonter le chenal. Ils avaient t infructueux, on le sait, et l'opration allait tre abandonne, lorsque, pendant la nuit, le coup de vent vint relever le niveau du fleuve. Cependant, sans une pratique de ces passes difficiles, la flottille et encore risqu de s'chouer sur les hauts fonds du fleuve. Heureusement, Mars tait l. Il avait adroitement pilot sa canonnire, dont les autres suivirent la direction, malgr le dchanement de la tempte. Aussi, avant que le brouillard et empli la valle du Saint-John, taient-elles embosses devant la ville qu'elles tenaient sous leurs feux. Il tait temps, car les deux condamns devaient tre excuts la premire heure. Mais, dj, ils n'avaient plus rien craindre. Les magistrats de Jacksonville avaient repris leur autorit usurpe par Texar. Et, au moment o Mars et ses compagnons arrivaient devant la prison, James et Gilbert Burbank en sortaient, libres enfin. En un instant, le jeune lieutenant eut press Miss Alice sur son coeur, tandis que M. Stannard et James Burbank tombaient dans les bras l'un de l'autre. Ma mre?... demanda Gilbert tout d'abord. -- Elle vit... elle vit!... rpondit Miss Alice. -- Eh bien, Castle-House! s'cria Gilbert. Castle-House... -- Pas avant que justice soit faite! rpondit James Burbank. Mars avait compris son matre. Il s'tait lanc du ct de la grande place avec l'espoir d'y trouver Texar. L'Espagnol n'aurait-il pas dj pris la fuite, afin d'chapper aux reprsailles? Ne se serait-il pas soustrait la vindicte publique, avec tous ceux qui s'taient compromis pendant cette priode d'excs? Ne suivait-il pas dj les soldats de la milice qui battaient en retraite vers les basses rgions du comt? On pouvait, on devait le croire. Mais, sans attendre l'intervention des fdraux, nombre d'habitants s'taient prcipits vers Court-Justice. Arrt au moment o il allait prendre la fuite, Texar tait gard vue. D'ailleurs, il semblait s'tre assez facilement rsign son sort. Toutefois, quand il se trouva en prsence de Mars, il comprit que sa vie tait menace. En effet, le mtis venait de se jeter sur lui. Malgr les efforts de ceux qui le gardaient, il l'avait saisi la gorge, il l'tranglait, lorsque James et Gilbert Burbank parurent. Non... non!... Vivant! s'cria James Burbank. Il faut qu'il parle! -- Oui!... il le faut! rpondit Mars. Quelques instants plus tard, Texar tait enferm dans la cellule mme o ses victimes avaient attendu l'heure de l'excution. V Prise de possession Les fdraux taient enfin matres de Jacksonville -- par suite, matres du Saint-John. Les troupes de dbarquement, amenes par le commandant Stevens, occuprent aussitt les principaux points de la cit. Les autorits usurpatrices avaient pris la fuite. Seul de l'ancien comit, Texar tait tomb entre leurs mains. D'ailleurs, soit lassitude des exactions commises pendant ces derniers jours, soit mme indiffrence sur la question de l'esclavage que le Nord et le Sud cherchaient alors trancher par les armes, les habitants ne firent point mauvais accueil aux officiers de la flottille, qui reprsentaient le gouvernement de Washington. Pendant ce temps, le commodore Dupont, tabli Saint-Augustine, s'occupait de mettre le littoral floridien l'abri de la contrebande de guerre. Les passes de Mosquito-Inlet furent bientt fermes. Cela coupa court au commerce d'armes et de munitions qui se faisait avec les Lucayes, les les anglaises de Bahama. On peut dire qu' partir de ce moment, l'tat de Floride rentra sous l'autorit fdrale. Ce jour mme, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et Miss Alice, repassaient le Saint-John pour rentrer Camdless-Bay. Perry et les sous-rgisseurs les attendaient au pier du petit port avec un certain nombre de Noirs qui taient revenus sur la plantation. On imagine aisment quelle rception leur fut faite, quelles dmonstrations les accueillirent. Un instant aprs, James Burbank et son fils, M. Stannard et sa fille taient au chevet de Mme Burbank. En mme temps qu'elle revoyait Gilbert, la malade apprenait tout ce qui s'tait pass. Le jeune officier la pressait dans ses bras. Mars lui baisait les mains. Ils ne la quitteraient plus maintenant. Miss Alice pourrait lui donner ses soins. Elle reprendrait promptement ses forces. Il n'y avait rien redouter dsormais des machinations de Texar ni de ceux qu'il avait associs ses vengeances. L'Espagnol tait entre les mains des fdraux, et les fdraux taient matres de Jacksonville. Cependant, si la femme de James Burbank, si la mre de Gilbert, n'avait plus trembler pour son mari et pour son fils, toute sa pense allait se rattacher sa petite fille disparue. Il lui fallait Dy, comme Mars, il fallait Zermah. Nous les retrouverons! s'cria James Burbank. Mars et Gilbert nous accompagneront dans nos recherches... -- Oui, mon pre, oui... et sans perdre un jour, rpondit le jeune lieutenant. -- Puisque nous tenons Texar, reprit M. Burbank, il faudra bien que Texar parle! -- Et s'il refuse de parler? demanda M. Stannard. Si cet homme prtend qu'il n'est pour rien dans l'enlvement de Dy et de Zermah?... -- Et comment le pourrait-il? s'cria Gilbert. Zermah ne m'a-t- elle pas reconnu la crique Marino? Alice et ma mre n'ont-elles point entendu ce nom de Texar que Zermah jetait au moment o l'embarcation s'loignait? Peut-on douter qu'il soit l'auteur de l'enlvement, qu'il y ait prsid en personne? -- C'tait lui! rpondit Mme Burbank, qui se redressa comme si elle et voulu se jeter hors de son lit. -- Oui!... ajouta Miss Alice, je l'ai bien reconnu!... Il tait debout... l'arrire de son canot qui se dirigeait vers le milieu du fleuve! -- Soit, dit M. Stannard, c'tait Texar! Pas de doute possible! Mais, s'il refuse de dire en quel endroit Dy et Zermah ont t entranes par son ordre, o les chercherons-nous, puisque nous avons dj vainement fouill les rives du fleuve sur une tendue de plusieurs milles? cette question, si nettement pose, aucune rponse ne pouvait tre faite. Tout dpendrait de ce que dirait l'Espagnol. Son intrt serait-il de parler ou de se taire? On ne sait donc pas o demeure habituellement ce misrable? demanda Gilbert. -- On ne le sait pas, on ne l'a jamais su, rpondit James Burbank. Dans le sud du comt, il y a de si vastes forts, tant de marcages inaccessibles, o il a pu se cacher! En vain voudrait-on explorer tout ce pays, dans lequel les fdraux eux-mmes ne pourront poursuivre les milices en retraite! Ce serait peine perdue! -- Il me faut ma fille! s'cria Mme Burbank, que James Burbank ne contenait pas sans peine. -- Ma femme!... Je veux ma femme... s'cria Mars, et je forcerai bien ce coquin dire o elle est! -- Oui! reprit James Burbank, lorsque cet homme verra qu'il y va de sa vie, et qu'il peut la sauver en parlant, il n'hsitera pas parler! Lui en fuite, nous pourrions dsesprer! Lui entre les mains des fdraux, nous lui arracherons son secret! Aie confiance, ma pauvre femme! Nous sommes tous l, et nous te rendrons ton enfant! Mme Burbank, puise, tait retombe sur son lit. Miss Alice, ne voulant point la quitter, resta prs d'elle, pendant que M. Stannard, James Burbank, Gilbert et Mars redescendaient dans le hall, afin d'y confrer avec Edward Carrol. Voici ce qui fut bientt convenu. Avant d'agir, le temps serait laiss aux fdraux d'organiser leur prise de possession. D'ailleurs, il fallait que le commodore Dupont ft inform des faits relatifs non seulement Jacksonville, mais encore Camdless-Bay. Peut-tre conviendrait-il que Texar ft d'abord dfr la justice militaire? Dans ce cas, les poursuites ne pourraient tre faites qu' la diligence du commandant en chef de l'expdition de Floride. Toutefois, Gilbert et Mars ne voulurent point laisser passer la fin de cette journe ni la suivante, sans commencer leurs recherches. Pendant que James Burbank, MM. Stannard et Edward Carrol allaient faire les premires dmarches, ils voulurent remonter le Saint-John, avec l'esprance de recueillir peut-tre quelque indice. Ne pouvaient-ils craindre, en effet, que Texar refust de parler, que, pouss par sa haine, il n'allt jusqu' prfrer subir le dernier chtiment plutt que de rendre ses victimes? Il fallait pouvoir se passer de lui. Il importait donc de dcouvrir en quel endroit il habitait ordinairement. Ce fut en vain. On ne savait rien de la Crique-Noire. On croyait cette lagune absolument inaccessible. Aussi Gilbert et Mars longrent-ils plusieurs fois les taillis de sa rive, sans dcouvrir l'troite ouverture qui et pu donner accs leur lgre embarcation. Pendant la journe du 13 mars, il ne se produisit aucun incident de nature modifier cet tat de choses. Camdless-Bay, la rorganisation du domaine s'effectuait peu peu. De tous les coins du territoire, des forts avoisinantes o ils avaient t forcs de se disperser, les Noirs revenaient en grand nombre. Affranchis par l'acte gnreux de James Burbank, ils ne se considraient pas comme dlis envers lui de toute obligation. Ils seraient ses serviteurs, s'ils n'taient plus ses esclaves. Il leur tardait de rentrer la plantation, d'y reconstruire leurs baraccons dtruits par les bandes de Texar, d'y relever les usines, de rtablir les chantiers, de reprendre enfin les travaux auxquels, depuis tant d'annes, ils devaient le bien-tre et le bonheur de leurs familles. On commena par rorganiser le service de la plantation. Edward Carrol, peu prs guri de sa blessure, put se remettre ses occupations habituelles. Il y eut beaucoup de zle de la part de Perry et des sous-rgisseurs. Il n'tait pas jusqu' Pyg qui ne se donnt du mouvement, quoiqu'il ne ft pas grande besogne. Le pauvre sot avait quelque peu rabattu de ses ides d'autrefois. S'il se disait libre, il agissait maintenant comme un affranchi platonique, fort embarrass d'utiliser la libert dont il avait le droit de jouir. Bref, lorsque tout le personnel serait rentr Camdless-Bay, lorsqu'on aurait relev les btiments dtruits, la plantation ne tarderait pas reprendre son aspect accoutum. Quelle que ft l'issue de la guerre de Scession, il y avait lieu de croire que la scurit serait assure dsormais aux principaux colons de la Floride. Jacksonville, l'ordre tait rtabli. Les fdraux n'avaient point cherch s'immiscer dans l'administration municipale. Ils occupaient militairement la ville, laissant aux anciens magistrats l'autorit dont une meute les avait privs pendant quelques semaines. Il suffisait que le pavillon toile flottt sur les difices. Par cela mme que la majorit des habitants se montrait assez indiffrente sur la question qui divisait les tats-Unis, elle ne rpugnait point se soumettre au parti victorieux. La cause unioniste ne devait trouver aucun adversaire dans les districts de la Floride. On sentait bien que la doctrine des states-rights, chre aux populations des tats du Sud, en Gorgie ou dans les Carolines, n'y serait point soutenue avec l'ardeur habituelle aux sparatistes, mme dans le cas o le gouvernement fdral retirerait ses troupes. Voici quels taient, cette poque, les faits de guerre dont l'Amrique tait encore le thtre. Les confdrs, afin d'appuyer l'arme de Beauregard, avaient envoy six canonnires sous les ordres du commodore Hollins, qui venait de prendre position sur le Mississipi, entre New-Madrid et l'le 10. L commenait une lutte que l'amiral Foote soutenait vigoureusement, dans le but de s'assurer le haut cours du fleuve. Le jour mme o Jacksonville tombait au pouvoir de Stevens, l'artillerie fdrale se mettait en tat de riposter au feu des canonnires de Hollins. L'avantage devait finir par rester aux nordistes avec la prise de l'le 10 et de New-Madrid. Ils occuperaient alors le cours du Mississipi sur une longueur de deux cents kilomtres, en tenant compte des sinuosits du fleuve. Cependant, cette poque, une grande hsitation se manifestait dans les plans du gouvernement fdral. Le gnral Mac Clellan avait d soumettre ses ides un conseil de guerre, et, bien qu'elles eussent t approuves par la majorit de ce conseil, le prsident Lincoln, cdant des influences regrettables, en entrava l'excution. L'arme du Potomac fut divise, afin d'assurer la scurit de Washington. Par bonheur, la victoire du _Monitor _et la fuite du _Virginia _venaient de rendre libre la navigation sur la Chesapeake. En outre, la retraite prcipite des confdrs, aprs l'vacuation de Manassas, permit l'arme de transporter ses cantonnements dans cette ville. De cette faon tait rsolue la question du blocus sur le Potomac. Toutefois, la politique, dont l'action est si funeste quand elle se glisse dans les affaires militaires d'un pays, allait encore amener une dcision fcheuse pour les intrts du Nord. cette date, le gnral Mac Clellan tait priv de la direction suprieure des armes fdrales. Son commandement se vit uniquement rduit aux oprations du Potomac, et les autres corps, devenus indpendants, repassrent sous la seule direction du prsident Lincoln. Ce fut une faute. Mac Clellan ressentit vivement l'affront d'une destitution qu'il n'avait point mrite. Mais, en soldat qui ne connat que son devoir, il se rsigna. Le lendemain mme, il formait un plan dont l'objectif tait de dbarquer ses troupes sur la plage du fort Monroe. Ce plan, adopt par les chefs de corps, fut approuv du prsident. Le ministre de la Guerre adressa ses ordres New York, Philadelphie, Baltimore, et des btiments de toute espce arrivrent dans le Potomac, afin de transporter l'arme de Mac Clellan avec son matriel. Les menaces qui, pendant quelque temps, avaient fait trembler Washington, la capitale nordiste, c'tait Richmond, la capitale sudiste, qui allait les subir son tour. Telle tait la situation des belligrants au moment o la Floride venait de se soumettre au gnral Sherman et au commodore Dupont. En mme temps que leur escadre effectuait le blocus de la cte floridienne, ils devenaient matres du Saint-John, ce qui assurait la complte possession de la pninsule. Cependant Gilbert et Mars avaient en vain explor les rives et les lots du fleuve jusqu'au del de Picolata. Ds lors, il n'y avait plus qu' agir directement sur Texar. Depuis le jour o les portes de la prison s'taient refermes sur lui, il n'avait pu avoir aucun rapport avec ses complices. Il s'en suit que la petite Dy et Zermah devaient se trouver encore l o elles taient avant l'occupation du Saint-John par les fdraux. En ce moment, l'tat des choses Jacksonville permettait que la justice y suivt son cours rgulier l'gard de l'Espagnol, s'il refusait de rpondre. Toutefois, avant d'en arriver ces moyens extrmes, on pouvait esprer qu'il consentirait faire quelques aveux la condition d'tre rendu la libert. Le 14, on rsolut de tenter cette dmarche avec l'approbation des autorits militaires, qui tait assure d'avance. Mme Burbank avait repris de ses forces. Le retour de son fils, l'espoir de revoir bientt son enfant, l'apaisement qui s'tait fait dans le pays, la scurit maintenant garantie la plantation de Camdless-Bay, tout se runissait pour lui rendre un peu de cette nergie morale qui l'avait abandonne. Rien n'tait plus craindre des partisans de Texar qui avaient terroris Jacksonville. Les milices s'taient retires vers l'intrieur du comt de Putnam. Si, plus tard, celles de Saint-Augustine, aprs avoir franchi le fleuve sur son haut cours, devaient songer leur donner la main, afin de tenter quelque expdition contre les troupes fdrales, il n'y avait l qu'un pril fort loign, dont on pouvait ne pas se proccuper, tant que Dupont et Sherman rsideraient en Floride. Il fut donc convenu que James et Gilbert Burbank iraient ce jour mme Jacksonville, mais aussi qu'ils iraient seuls. MM. Carrol, Stannard et Mars resteraient la plantation. Miss Alice ne quitterait pas Mme Burbank. D'ailleurs, le jeune officier et son pre comptaient bien tre de retour avant le soir Castle-House, et y rapporter quelque heureuse nouvelle. Ds que Texar aurait fait connatre la retraite o Dy et Zermah taient retenues, on s'occuperait de leur dlivrance. Quelques heures, un jour au plus, y suffiraient sans doute. Au moment o James et Gilbert Burbank se prparaient partir, Miss Alice prit part le jeune officier. Gilbert, lui dit-elle, vous allez vous trouver en prsence de l'homme qui a fait tant de mal votre famille, du misrable qui voulait envoyer la mort votre pre et vous... Gilbert, me promettez-vous d'tre matre de vous-mme devant Texar? -- Matre de moi!... s'cria Gilbert, que le nom de l'Espagnol seul faisait plir de rage. -- Il le faut, reprit Miss Alice. Vous n'obtiendriez rien en vous laissant emporter par la colre... Oubliez toute ide de vengeance pour ne voir qu'une chose, le salut de votre soeur... qui sera bientt la mienne! cela, il faut tout sacrifier, dussiez-vous assurer Texar que, de votre part, il n'aura rien redouter dans l'avenir. -- Rien! s'cria Gilbert. Oublier que, par lui, ma mre pouvait mourir... mon pre tre fusill!... -- Et vous aussi, Gilbert, rpondit Miss Alice, vous que je ne croyais plus revoir! Oui! il a fait tout cela, et il ne faut plus s'en souvenir... Je vous le dis, parce que je crains que M. Burbank ne puisse se matriser, et, si vous ne parveniez vous contenir, votre dmarche ne russirait pas. Ah! pourquoi a-t-on dcid que vous iriez sans moi Jacksonville!... Peut-tre aurais-je pu obtenir, par la douceur... -- Et si cet homme se refuse rpondre!... reprit Gilbert, qui sentait la justesse des recommandations de Miss Alice. -- S'il refuse, il faudra laisser aux magistrats le soin de l'y obliger. Il y va de sa vie, et, lorsqu'il verra qu'il ne peut la racheter qu'en parlant, il parlera... Gilbert, il faut que j'aie votre promesse!... Au nom de notre amour, me la donnez-vous? -- Oui, chre Alice, rpondit Gilbert, oui!... Quoi que cet homme ait fait, qu'il nous rende ma soeur, et j'oublierai... -- Bien, Gilbert. Nous venons de passer par d'horribles preuves, mais elles vont finir!... Ces tristes jours, pendant lesquels nous avons tant souffert, Dieu nous les rendra en annes de bonheur. Gilbert avait serr la main de sa fiance, qui n'avait pu retenir quelques larmes, et tous deux se sparrent. dix heures, James Burbank et son fils, ayant pris cong de leurs amis, s'embarqurent au petit port de Camdless-Bay. La traverse du fleuve se fit rapidement. Cependant, sur une observation de Gilbert, au lieu de se diriger vers Jacksonville, l'embarcation manoeuvra de manire venir accoster la canonnire du commandant Stevens. Cet officier se trouvait tre alors le chef militaire de la ville. Il convenait donc que la dmarche de James Burbank lui ft d'abord soumise. Les communications de Stevens avec les autorits taient frquentes. Il n'ignorait pas quel rle Texar avait jou depuis que ses partisans taient arrivs au pouvoir, quelle tait sa part de responsabilit dans les vnements qui avaient dsol Camdless- Bay, pourquoi et comment, l'heure o les milices battaient en retraite, il avait t arrt et mis en prison. Il savait aussi qu'une vive raction s'tait faite contre lui, que toute la population honnte de Jacksonville se levait pour demander qu'il ft puni de ses crimes. Le commandant Stevens fit James et Gilbert Burbank l'accueil qu'ils mritaient. Il ressentait pour le jeune officier une estime toute particulire ayant pu apprcier son caractre et son courage depuis que Gilbert servait sous ses ordres. Aprs le retour de Mars bord de la flottille, lorsqu'il avait appris que Gilbert tait tomb entre les mains des sudistes, il et tout prix voulu le sauver. Mais, arrt devant la barre du Saint-John, comment ft-il arriv temps?... On sait quelles circonstances tait d le salut du jeune lieutenant et de James Burbank. En quelques mots, Gilbert fit au commandant Stevens le rcit de ce qui s'tait pass, confirmant ainsi ce que Mars lui avait dj appris. S'il n'tait pas douteux que Texar et t en personne l'auteur de l'enlvement la crique Marino, il n'tait pas douteux, non plus, que cet homme pt seul dire en quel endroit de la Floride Dy et Zermah taient maintenant dtenues par ses complices. Leur sort se trouvait donc entre les mains de l'Espagnol, cela n'tait que trop certain, et le commandant Stevens n'hsita pas le reconnatre. Aussi voulut-il laisser James et Gilbert Burbank le soin de conduire cette affaire comme ils le jugeraient propos. D'avance, il approuvait tout ce qui serait fait dans l'intrt de la mtisse et de l'enfant. S'il fallait aller jusqu' offrir Texar sa libert en change, cette libert lui serait accorde. Le commandant s'en portait garant vis--vis des magistrats de Jacksonville. James et Gilbert Burbank, ayant ainsi toute permission d'agir, remercirent Stevens, qui leur remit une autorisation crite de communiquer avec l'Espagnol, et ils se firent conduire au port. L se trouvait M. Harvey, prvenu par un mot de James Burbank. Tous trois se rendirent aussitt Court-Justice, et un ordre fut donn de leur ouvrir les portes de la prison. Un physiologiste n'et pas observ sans intrt la figure ou plutt l'attitude de Texar depuis son incarcration. Que l'Espagnol ft trs irrit de ce que l'arrive des troupes fdrales et mis un terme sa situation de premier magistrat de la ville, qu'il regrettt, avec le pouvoir de tout faire, dont il jouissait, la facilit de satisfaire ses haines personnelles, et qu'un retard de quelques heures ne lui et pas permis de passer par les armes James et Gilbert Burbank, nul doute cet gard. Toutefois, ses regrets n'allaient point au del. D'tre aux mains de ses ennemis, emprisonn sous les chefs d'accusation les plus graves, avec la responsabilit de tous les faits de violence qui pouvaient lui tre si justement reprochs, cela semblait le laisser parfaitement indiffrent. Donc, rien de plus trange, de moins explicable que son attitude. Il ne s'inquitait que de n'avoir pu conduire bonne fin ses machinations contre la famille Burbank. Quant aux suites de son arrestation, il paraissait s'en soucier peu. Cette nature, si nigmatique jusqu'alors, allait-elle encore chapper aux dernires tentatives qui seraient faites pour en deviner le mot? La porte de sa cellule s'ouvrit. James et Gilbert Burbank se trouvrent en prsence du prisonnier. Ah! le pre et le fils! s'cria Texar tout d'abord, avec ce ton d'impudence qui lui tait habituel. En vrit, je dois bien de la reconnaissance messieurs les fdraux! Sans eux, je n'aurais pas eu l'honneur de votre visite! La grce que vous ne me demandez plus pour vous, vous venez, sans doute, me l'offrir pour moi? Ce ton tait si provoquant que James Burbank allait clater. Son fils le retint. Mon pre, dit-il, laissez-moi rpondre. Texar veut nous engager sur un terrain o nous ne pouvons pas le suivre, celui des rcriminations. Il est inutile de revenir sur le pass. C'est du prsent que nous venons nous occuper, du prsent seul. -- Du prsent, s'cria Texar, ou mieux de la situation prsente! Mais il me semble qu'elle est fort nette. Il y a trois jours vous tiez enferms dans cette cellule dont vous ne deviez sortir que pour aller la mort. Aujourd'hui, j'y suis votre place, et je m'y trouve beaucoup mieux que vous ne seriez tents de le croire. Cette rponse tait bien faite pour dconcerter James Burbank et son fils, puisqu'ils comptaient offrir Texar sa libert en change du secret relatif l'enlvement. Texar, dit Gilbert, coutez-moi. Nous venons agir franchement avec vous. Ce que vous avez fait Jacksonville ne nous regarde pas. Ce que vous avez fait Camdless-Bay, nous voulons l'oublier. Un seul point nous intresse. Ma soeur et Zermah ont disparu pendant que vos partisans envahissaient la plantation et faisaient le sige de Castle-House. Il est certain que toutes deux ont t enleves... -- Enleves? rpondit mchamment Texar. Eh! je suis enchant de l'apprendre! -- L'apprendre? s'cria James Burbank. Niez-vous, misrable, osez- vous nier?... -- Mon pre, dit le jeune officier, gardons notre sang-froid... il le faut. Oui, Texar, ce double enlvement a eu lieu pendant l'attaque de la plantation... Avouez-vous en tre personnellement l'auteur? -- Je n'ai point rpondre. -- Refuserez-vous de nous dire o ma soeur et Zermah ont t conduites par vos ordres? -- Je vous rpte que je n'ai rien rpondre. -- Pas mme si, en change de votre rponse, nous pouvons vous rendre la libert? -- Je n'aurai pas besoin de vous pour tre libre!... -- Et qui vous ouvrira les portes de cette prison? s'cria James Burbank, que tant d'impudence mettait hors de lui. -- Les juges que je demande. -- Des juges!... Ils vous condamneront sans piti! -- Alors je verrai ce que j'aurai faire. -- Ainsi, vous refusez absolument de rpondre? demanda une dernire fois Gilbert. -- Je refuse... -- Mme au prix de la libert que je vous offre? -- Je ne veux pas de cette libert. -- Mme au prix d'une fortune que je m'engage... -- Je ne veux pas de votre fortune. Et maintenant, messieurs, laissez-moi. Il faut en convenir, James et Gilbert Burbank se sentirent absolument dmonts par une telle assurance. Sur quoi reposait- elle? Comment Texar osait-il s'exposer un jugement qui ne pouvait aboutir qu' la plus grave des condamnations? Ni la libert, ni tout l'or qu'on lui offrait, n'avaient pu tirer de lui une rponse. tait-ce une inbranlable haine qui l'emportait sur son propre intrt? Toujours l'indchiffrable personnage, qui, mme en prsence des plus redoutables ventualits, ne voulait pas mentir ce qu'il avait t jusqu'alors. Venez, mon pre, venez! dit le jeune officier. Et il entrana James Burbank hors de la prison. la porte, ils retrouvrent M. Harvey, et tous trois allrent rendre compte au commandant Stevens de l'insuccs de leur dmarche. ce moment, une proclamation du commodore Dupont venait d'arriver bord de la flottille. Adresse aux habitants de Jacksonville, elle disait que nul ne serait recherch pour ses opinions politiques, ni pour les faits qui avaient marqu la rsistance de la Floride depuis le dbut de la guerre civile. La soumission au pavillon toile couvrait toutes les responsabilits au point de vue public. videmment, cette mesure, trs sage en elle-mme, toujours prise en pareille occurrence par le prsident Lincoln, ne pouvait s'appliquer des faits d'ordre priv. Et tel tait bien le cas de Texar. Qu'il et usurp le pouvoir sur les autorits rgulires, qu'il l'et exerc pour organiser la rsistance, soit! C'tait une question de sudistes sudistes -- question dont le gouvernement fdral voulait se dsintresser. Mais les attentats envers les personnes, l'invasion de Camdless-Bay dirige contre un homme du Nord, la destruction de sa proprit, le rapt de sa fille et d'une femme appartenant son personnel, c'taient l des crimes qui relevaient du droit commun et auxquels devait s'appliquer le cours rgulier de la justice. Tel fut l'avis du commandant Stevens. Tel fut celui du commodore Dupont, ds que la plainte de James Burbank et la demande de poursuites contre l'Espagnol eurent t portes sa connaissance. Aussi, le lendemain, 15 mars, une ordonnance fut-elle rendue, qui traduisait Texar devant le tribunal militaire sous la double prvention de pillage et de rapt. C'tait devant le Conseil de guerre, sigeant Saint-Augustine, que l'accus aurait rpondre de ses attentats. VI Saint-Augustine Saint-Augustine, une des plus anciennes villes de l'Amrique du Nord, date du quinzime sicle. C'est la capitale du comt de Saint-Jean, lequel, si vaste qu'il soit, ne compte pas mme trois mille habitants. D'origine espagnole, Saint-Augustine est peu prs reste ce qu'elle tait autrefois. Elle s'lve vers l'extrmit d'une des les du littoral. Les navires de guerre ou de commerce peuvent trouver un refuge assur dans son port, qui est assez bien protg contre les vents du large, incessamment dchans contre cette cte dangereuse de la Floride. Toutefois, pour y pntrer, il faut franchir la barre dangereuse que les remous du Gulf-Stream dveloppent son entre. Les rues de Saint-Augustine sont troites comme celles de toutes les villes que le soleil frappe directement de ses rayons. Grce leur disposition, aux brises marines qui viennent, soir et matin, rafrachir l'atmosphre, le climat est trs doux dans cette ville, qui est aux tats-Unis ce que sont la France Nice ou Menton sous le ciel de la Provence. C'est plus particulirement au quartier du port, dans les rues qui l'avoisinent, que la population a voulu se concentrer. Les faubourgs, avec leurs quelques cases recouvertes de feuilles de palmier, leurs huttes misrables, sont dans un tel tat d'abandon qui serait complet, sans les chiens, les cochons et les vaches, livrs une divagation permanente. La cit proprement dite offre un aspect trs espagnol. Les maisons ont des fentres solidement grillages, et l'intrieur, le patio traditionnel -- cour entoure de sveltes colonnades, avec pignons fantaisistes et balcons sculpts comme des retables d'autel. Quelquefois, un dimanche ou un jour de fte, ces maisons dversent leur contenu dans les rues de la ville. C'est alors un mlange bizarre, senoras, ngresses, multresses, indiennes de sang ml, noirs, ngrillons, dames anglaises, gentlemen, rvrends, moines et prtres catholiques, presque tous la cigarette aux lvres, mme lorsqu'ils se rendent au Calvaire, l'glise paroissiale de Saint- Augustine, dont les cloches sonnent toute vole et presque sans interruption depuis le milieu du dix septime sicle. Ne point oublier les marchs, richement approvisionns de lgumes, de poissons, de volailles, de cochons, d'agneaux -- que l'on gorge _hic _et _nunc _ la demande des acheteurs -- d'oeufs, de riz, de bananes bouillies, de frijoles, sortes de petites fves cuites, enfin de tous les fruits tropicaux, ananas, dattes, olives, grenades, oranges, goyaves, pches, figues, maraons --, le tout dans des conditions de bon march qui rendent la vie agrable et facile en cette partie du territoire floridien. Quant au service de la voirie, il est gnralement fait, non par des balayeurs attitrs, mais par des bandes de vautours que la loi protge en dfendant de les tuer sous peine de fortes amendes. Ils dvorent tout, mme les serpents, dont le nombre est trop considrable encore, malgr la voracit de ces prcieux volatiles. La verdure ne manque pas cet ensemble de maisons qui constitue principalement la ville. l'entrecroisement des rues, de subites chappes permettent au regard de s'arrter sur les groupes d'arbres dont la ramure dpasse les toits et qu'anime l'incessante jacasserie des perroquets sauvages. Le plus souvent, ce sont de grands palmiers qui balancent leur feuillage la brise, semblables aux vastes ventails des seoras ou aux pankas indoues. et l s'lvent quelques chnes enguirlands de lianes et de glycines, et des bouquets de ces cactus gigantesques dont le pied forme une haie impntrable. Tout cela est rjouissant, attrayant, et le serait plus encore, si les vautours faisaient consciencieusement leur service. Dcidment, ils ne valent pas les balayeuses mcaniques. On ne trouve Saint-Augustine qu'une ou deux scieries vapeur, une fabrique de cigares, une distillerie de trbenthine. La ville, plus commerante qu'industrielle, exporte ou importe des mlasses, des crales, du coton, de l'indigo, des rsines, des bois de construction, du poisson, du sel. En temps ordinaire, le port est assez anim par l'entre et la sortie des steamers, employs au trafic et au transport des voyageurs pour les divers ports de l'Ocan et le golfe du Mexique. Saint-Augustine est le sige d'une des six cours de justice qui fonctionnent dans l'tat de Floride. Quant son appareil dfensif, lev contre les agressions de l'intrieur ou les attaques venues du large, il ne consiste qu'en un fort, le fort Marion ou Saint-Marc, construction du dix septime sicle btie la mode castillane. Vauban ou Cormontaigne en eussent fait peu de cas, sans doute; mais il prte l'admiration des archologues et des antiquaires avec ses tours, ses bastions, sa demi-lune, ses mchicoulis, ses vieilles armes et ses vieux mortiers, plus dangereux pour ceux qui les tirent que pour ceux qu'ils visent. C'tait prcisment ce fort que la garnison confdre avait prcipitamment abandonn l'approche de la flottille fdrale, bien que le gouvernement, quelques annes avant la guerre, l'et rendu plus srieux au point de vue de la dfense. Aussi, aprs le dpart des milices, les habitants de Saint-Augustine l'avaient-ils volontiers remis au commodore Dupont, qui le fit occuper sans coup frir. Cependant les poursuites intentes l'Espagnol Texar avaient eu un grand retentissement dans le comt. Il semblait que ce dt tre le dernier acte de la lutte entre ce personnage suspect et la famille Burbank. L'enlvement de la petite fille et de la mtisse Zermah tait de nature passionner l'opinion publique, qui, d'ailleurs, se prononait vivement en faveur des colons de Camdless-Bay. Nul doute que Texar ft l'auteur de l'attentat. Mme pour des indiffrents, il devait tre curieux de voir comment cet homme s'en tirerait, et s'il n'allait pas enfin tre puni de tous les forfaits dont on l'accusait depuis longtemps. L'motion promettait donc d'tre assez considrable Saint- Augustine. Les propritaires des plantations environnantes y affluaient. La question tait de nature les intresser directement, puisque l'un des chefs d'accusation portait sur l'envahissement et le pillage du domaine de Camdless-Bay. D'autres tablissements avaient t galement ravags par des bandes sudistes. Il importait de savoir comment le gouvernement fdral envisagerait ces crimes de droit commun, perptrs sous le couvert de la politique sparatiste. Le principal htel de Saint-Augustine, _City-Hotel, _avait reu bon nombre de visiteurs, dont la sympathie tait tout acquise la famille Burbank. Il aurait pu en contenir un plus grand nombre encore. En effet, rien de mieux appropri que cette vaste habitation du seizime sicle, ancienne demeure du corregidor, avec sa puerta ou porte principale, couverte de sculptures, sa large sala ou salle d'honneur, sa cour intrieure, dont les colonnes sont enguirlandes de passiflores, sa verandah sur laquelle s'ouvrent les confortables chambres dont les lambris disparaissent sous les plus clatantes couleurs de l'meraude et du jaune d'or, ses miradores appliqus aux murs suivant la mode espagnole, ses fontaines jaillissantes, ses gazons verdoyants, -- le tout dans un assez vaste enclos, un patio murailles leves. C'est, en un mot, une sorte de caravansrail qui ne serait frquent que par de riches voyageurs. C'tait l que James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa fille, accompagns de Mars, avaient pris logement depuis la veille. Aprs son infructueuse dmarche la prison de Jacksonville, James Burbank et son fils taient revenus Castle-House. En apprenant que Texar refusait de rpondre au sujet de la petite Dy et de Zermah, la famille senti s'vanouir son dernier espoir. Toutefois la nouvelle que Texar allait tre dfr la justice militaire pour les faits relatifs Camdless-Bay, fut un soulagement ses angoisses. En prsence d'une condamnation laquelle il ne pouvait chapper, l'Espagnol ne garderait sans doute plus le silence, puisqu'il s'agirait de racheter sa libert ou sa vie. Dans cette affaire, Miss Alice devait tre le principal tmoin charge. En effet, elle se trouvait la crique Marino au moment o Zermah jetait le nom de Texar, et elle avait parfaitement reconnu ce misrable dans le canot qui l'emportait. La jeune fille se prpara donc partir pour Saint-Augustine. Son pre voulut l'y accompagner ainsi que ses amis James et Gilbert Burbank cits la requte du rapporteur prs le Conseil de guerre. Mars avait demand se joindre eux. Le mari de Zermah voulait tre l quand on arracherait l'Espagnol ce secret que lui seul pouvait dire. Alors James Burbank, son fils, Mars, n'auraient plus qu' reprendre les deux prisonnires ceux qui les retenaient par ordre de Texar. Dans l'aprs-dner du 16, James Burbank et Gilbert, M. Stannard, sa fille, Mars, avaient pris cong de Mme Burbank et d'Edward Carrol. Un des steam-boats qui font le service du Saint-John les avait embarqus au pier de Camdless-Bay, puis dbarqus Picolata. De l, un stage les avait emports sur cette route sinueuse, perce travers les futaies de chnes, de cyprs et de platanes, qui hrissent cette portion du territoire. Avant minuit, une confortable hospitalit leur tait offerte dans les appartements de _City-Hotel._ Qu'on ne s'imagine pas, cependant, que Texar et t abandonn de tous les siens. Il comptait nombre de partisans parmi les petits colons du comt, presque tous forcens esclavagistes. D'autre part, sachant qu'ils ne seraient point recherchs pour les faits relatifs aux meutes de Jacksonville, ses compagnons n'avaient pas voulu dlaisser leur ancien chef. Beaucoup d'entre eux s'taient donn rendez-vous Saint-Augustine. Il est vrai, ce n'tait pas au patio de _City-Hotel _qu'il et fallu les chercher. Il ne manque pas de cabarets dans les villes, de ces tiendas, o des mtisses d'Espagnols et de Creeks vendent un peu de tout ce qui se mange, se boit, se fume. L ces gens de basse origine, de rputation quivoque, ne se lassaient pas de protester en faveur de Texar. En ce moment, le commodore Dupont n'tait pas Saint-Augustine. Il s'occupait de bloquer avec son escadre les passes du littoral qu'il s'agissait de fermer la contrebande de guerre. Mais les troupes, dbarques aprs la reddition du fort Marion, tenaient solidement la cit. Aucun mouvement des sudistes ni des milices qui battaient en retraite de l'autre ct du fleuve, n'tait craindre. Si les partisans de Texar eussent voulu tenter un soulvement pour arracher la ville aux autorits fdrales, ils auraient t immdiatement crass. Quant l'Espagnol, une des canonnires du commandant Stevens l'avait transport de Jacksonville Picolata. De Picolata Saint-Augustine, il tait arriv sous bonne escorte, puis enferm dans une des cellules du fort, d'o il lui et t impossible de s'enfuir. D'ailleurs, comme il avait lui-mme demand des juges, il est probable qu'il n'y songeait gure. Ses partisans ne l'ignoraient point. S'il tait condamn cette fois, ils verraient ce qu'il conviendrait alors de faire pour favoriser son vasion. Jusque-l, ils n'avaient qu' rester tranquilles. En l'absence du commodore, c'tait le colonel Gardner qui remplissait les fonctions de chef militaire de la ville. lui devait appartenir aussi la prsidence du Conseil appel juger Texar dans une des salles du fort Marion. Ce colonel se trouvait prcisment tre celui qui assistait la prise de Fernandina, et c'tait d'aprs ses ordres que les fugitifs, faits prisonniers lors de l'attaque du train par la canonnire _Ottawa, _avaient t retenus pendant quarante-huit heures, circonstance qu'il est propos de rappeler ici. Le Conseil entra en sance onze heures du matin. Un public nombreux avait envahi la salle d'audience. On pouvait y compter, parmi les plus bruyants, les amis ou partisans de l'accus. James et Gilbert Burbank, M. Stannard, sa fille et Mars occupaient les places rserves aux tmoins. Ce que l'on voyait dj, c'est qu'il n'y en avait aucun du ct de la dfense. Il ne semblait pas que l'Espagnol et pris souci d'en faire citer sa dcharge. Avait-il donc ddaign tout tmoignage qui aurait pu se produire en sa faveur, ou s'tait-il trouv dans l'impossibilit d'en appeler son profit? On allait bientt le savoir. En tout cas, il ne semblait pas qu'il pt y avoir de doute possible sur l'issue de l'affaire. Cependant un indfinissable pressentiment s'tait empar de James Burbank. N'tait-ce pas dans cette mme ville de Saint-Augustine qu'il avait dj port plainte contre Texar? En excipant d'un incontestable alibi, l'Espagnol n'avait-il pas su chapper aux arrts de la justice? Un tel rapprochement devait s'tablir dans l'esprit de l'auditoire, car cette premire affaire ne remontait qu' quelques semaines. Texar, amen par des agents, parut aussitt que le Conseil fut entr en sance. On le conduisit au banc des accuss. Il s'y assit tranquillement. Rien, sans doute, et en aucune circonstance, ne semblait devoir troubler son impudence naturelle. Un sourire de ddain pour ses juges, un regard plein d'assurance ceux de ses amis qu'il reconnut dans la salle, plein de haine quand il le dirigea vers James Burbank, telle fut son attitude, en attendant que le colonel Gardner procdt l'interrogatoire. En prsence de l'homme qui leur avait fait tant de mal, qui pouvait leur en faire tant encore, James Burbank, Gilbert, Mars, ne se matrisaient pas sans peine. L'interrogatoire commena par les formalits d'usage, l'effet de constater l'identit du prvenu. Votre nom? demanda le colonel Gardner. -- Texar. -- Votre ge? -- Trente-cinq ans. -- O demeurez-vous? -- Jacksonville, tienda de Torillo. -- Je vous demande quel est votre domicile habituel? -- Je n'en ai pas. Comme James Burbank et les siens sentirent battre leur coeur, lorsqu'ils entendirent cette rponse, faite d'un ton qui dnotait chez l'accus la ferme volont de ne point faire connatre le lieu de sa rsidence. Et, en effet, malgr l'insistance du prsident, Texar persista dire qu'il n'avait pas de domicile fixe. Il se donna pour un nomade, un coureur des bois, un chasseur des immenses forts du territoire, un habitu des cyprires, couchant sous les huttes, vivant de son fusil et de ses appeaux, l'aventure. On ne put pas en tirer autre chose. Soit, rpondit le colonel Gardner. Peu importe, aprs tout. -- Peu importe, en effet, rpondit effrontment Texar. Admettons, si vous le voulez, colonel, que mon domicile est maintenant le fort Marion de Saint-Augustine, o l'on me dtient contre tout droit. -- De quoi suis-je accus, s'il vous plat, ajouta-t-il, comme s'il et voulu, ds le dbut, diriger cet interrogatoire. -- Texar, reprit le colonel Gardner, vous n'tes point recherch pour les faits qui se sont passs Jacksonville. Une proclamation du commodore Dupont dclare que le gouvernement n'entend pas intervenir dans les rvolutions locales, qui ont substitu, aux autorits rgulires du comt, de nouveaux magistrats, quels qu'ils fussent. La Floride est rentre maintenant sous le pavillon fdral, et le gouvernement du Nord procdera bientt sa nouvelle organisation. -- Si je ne suis pas poursuivi pour avoir renvers la municipalit de Jacksonville, et cela d'accord avec la majorit de la population, demanda Texar, pourquoi suis-je traduit devant ce Conseil de guerre? -- Je vais vous le dire, puisque vous feignez de l'ignorer, rpliqua le colonel Gardner. Des crimes de droit commun ont t commis pendant que vous exerciez les fonctions de premier magistrat de la ville. On vous accuse d'avoir excit la partie violente de la population les commettre. -- Lesquels? -- Tout d'abord, il s'agit du pillage de la plantation de Camdless-Bay, sur laquelle s'est rue une bande de malfaiteurs... -- Et une troupe de soldats dirigs par un officier de la milice, ajouta vivement l'Espagnol. -- Soit, Texar. Mais il y a eu pillage, incendie, attaque main arme, contre l'habitation d'un colon, dont le droit tait de repousser une pareille agression -- ce qu'il a fait. -- Le droit? rpondit Texar. Le droit n'tait pas du ct de celui qui refusait d'obir aux ordres d'un Comit institu rgulirement. James Burbank -- puisqu'il s'agit de lui -- avait affranchi ses esclaves, en bravant le sentiment public qui est esclavagiste en Floride, comme chez la plupart des tats du sud de l'Union. Cet acte pouvait amener de graves dsastres dans les autres plantations du pays, en excitant les Noirs la rvolte. Le Comit de Jacksonville a dcid que, dans les circonstances actuelles, il devait intervenir. S'il n'a point annul l'acte d'affranchissement, si imprudemment proclam par James Burbank, il a voulu, du moins, que les nouveaux affranchis fussent rejets hors du territoire. James Burbank ayant refus d'obir cet ordre, le Comit a d agir par la force, et voil pourquoi la milice, laquelle s'tait jointe une partie de la population, a provoqu la dispersion des anciens esclaves de Camdless-Bay. -- Texar, rpondit le colonel Gardner, vous envisagez ces faits de violence un point de vue que le Conseil ne peut admettre. James Burbank, nordiste d'origine, avait agi dans la plnitude de son droit, en mancipant son personnel. Donc, rien ne saurait excuser les excs, dont son domaine a t le thtre. -- Je pense, reprit Texar, que je perdrais mon temps discuter mes opinions devant le Conseil. Le Comit de Jacksonville a cru devoir faire ce qu'il a fait. Me poursuit-on comme prsident de ce Comit, et prtend-on faire retomber sur moi seul la responsabilit de ses actes? -- Oui, sur vous, Texar, sur vous, qui non seulement tiez le prsident de ce Comit, mais qui avez en personne conduit les bandes de pillards lances sur Camdless-Bay. -- Prouvez-le! rpondit froidement Texar. Y a-t-il un seul tmoin qui m'ait vu au milieu des citoyens et des soldats de la milice, chargs de faire excuter les ordres du Comit? Sur cette rponse, le colonel Gardner pria James Burbank de faire sa dposition. James Burbank raconta les faits qui s'taient accomplis depuis le moment o Texar et ses partisans avaient renvers les autorits rgulires de Jacksonville. Il insista principalement sur l'attitude de l'accus, qui avait pouss la populace contre son domaine. Cependant, la demande que lui fit le colonel Gardner relativement la prsence de Texar parmi les assaillants, il dut rpondre qu'il n'avait pu la constater par lui-mme. On sait, en effet, que John Bruce, l'missaire de M. Harvey, interrog par James Burbank au moment o il venait de pntrer dans Castle- House, n'avait pu dire si l'Espagnol s'tait mis la tte de cette horde de malfaiteurs. En tout cas ce qui n'est douteux pour personne, ajouta James Burbank, c'est que c'est lui que revient toute la responsabilit de ce crime. C'est lui qui a provoqu les assaillants l'envahissement de Camdless-Bay, et il n'a pas tenu lui que ma propre demeure, livre aux flammes, n'et t dtruite avec ses derniers dfenseurs. Oui, sa main est dans tout ceci, comme nous allons la retrouver dans un acte plus criminel encore! James Burbank se tut alors. Avant d'arriver au fait de l'enlvement, il convenait d'en finir avec cette premire partie de l'accusation, portant sur l'attaque de Camdless-Bay. Ainsi, reprit le colonel Gardner, en s'adressant l'Espagnol, vous croyez n'avoir qu'une part dans la responsabilit qui incomberait tout entire au Comit pour l'excution de ses ordres? -- Absolument. -- Et vous persistez soutenir que vous n'tiez pas la tte des assaillants qui ont envahi Camdless-Bay? -- Je persiste, rpondit Texar. Pas un seul tmoin ne peut venir affirmer qu'il m'ait vu. Non! Je n'tais pas parmi les courageux citoyens qui ont voulu faire excuter les ordres du Comit! Et j'ajoute que, ce jour-l, j'tais mme absent de Jacksonville! -- Oui!... cela est possible, aprs tout, dit alors James Burbank, qui trouva le moment venu de relier la premire partie de l'accusation la seconde. -- Cela est certain, rpondit Texar. -- Mais, si vous n'tiez pas parmi les pillards de Camdless-Bay, reprit James Burbank, c'est que vous attendiez la crique Marino l'occasion de commettre un autre crime! -- Je n'tais pas plus la crique Marino, rpondit imperturbablement Texar, que je n'tais au milieu des assaillants, pas plus, je le rpte, que je n'tais ce jour-l Jacksonville! On ne l'a point oubli: John Bruce avait galement dclar James Burbank que, si Texar ne se trouvait pas avec les assaillants, il n'avait pas paru Jacksonville pendant quarante-huit heures, c'est--dire du 2 au 4 mars. Cette circonstance amena donc le prsident du Conseil de guerre lui poser la question suivante: Si vous n'tiez pas Jacksonville ce jour-l, voulez-vous dire o vous tiez? -- Je le dirai quand il sera temps, rpondit simplement Texar. Il me suffit, pour l'heure, d'avoir tabli que je n'ai pas pris part personnellement l'envahissement de la plantation. -- Et, maintenant, colonel, de quoi suis-je accus encore? Texar, les bras croiss, jetant un regard plus impudent que jamais sur ses accusateurs, les bravait en face. L'accusation ne se fit pas attendre. Ce fut le colonel Gardner qui la formula, et, cette fois, il devait tre difficile d'y rpondre. Si vous n'tiez pas Jacksonville, dit le colonel, le rapporteur sera fond prtendre que vous tiez la crique Marino. -- la crique Marino?... Et qu'y aurais-je fait? -- Vous y avez enlev ou fait enlever une enfant, Diana Burbank, fille de James Burbank, et Zermah, femme du mtis Mars, ici prsent, laquelle accompagnait cette petite fille. -- Ah! c'est moi qu'on accuse de cet enlvement?... dit Texar d'un ton profondment ironique. -- Oui!... Vous!... s'crirent la fois James Burbank, Gilbert, Mars, qui n'avaient pu se retenir. -- Et pourquoi serait-ce moi, s'il vous plat, rpondit Texar, et non toute autre personne? -- Parce que vous seul aviez intrt commettre ce crime, rpondit le colonel. -- Quel intrt? -- Une vengeance exercer contre la famille Burbank. Plus d'une fois dj, James Burbank a d porter plainte contre vous. Si, par suite d'alibis que vous invoquiez fort propos, vous n'avez pas t condamn, vous avez manifest diverses reprises l'intention de vous venger de vos accusateurs. -- Soit! rpondit Texar. Qu'entre James Burbank et moi, il y ait une haine implacable, je ne le nie pas. Que j'aie eu intrt lui briser le coeur en faisant disparatre son enfant, je ne le nie pas davantage. Mais que je l'aie fait, c'est autre chose! Y a-t-il un tmoin qui m'ait vu?... -- Oui, rpondit le colonel Gardner. Et aussitt il pria Alice Stannard de vouloir bien faire sa dposition sous serment. Miss Alice raconta alors ce qui s'tait pass la crique Marino, non sans que l'motion lui coupt plusieurs fois la parole. Elle fut absolument affirmative sur le fait incrimin. En sortant du tunnel, Mme Burbank et elle avaient entendu un nom cri par Zermah, et ce nom, c'tait celui de Texar. Toutes deux, aprs avoir heurt les cadavres des Noirs assassins, s'taient prcipites vers la rive du fleuve. Deux embarcations s'en loignaient, l'une qui entranait les victimes, l'autre sur laquelle Texar se tenait debout l'arrire. Et, dans un reflet que l'incendie des chantiers de Camdless-Bay tendait jusqu'au Saint-John, Miss Alice avait parfaitement reconnu l'Espagnol. Vous le jurez? dit le colonel Gardner. -- Je le jure! rpondit la jeune fille. Aprs une dclaration aussi prcise, il ne pouvait plus y avoir aucun doute possible sur la culpabilit de Texar. Et, cependant, James Burbank, ses amis, ainsi que tout l'auditoire, purent observer que l'accus n'avait rien perdu de son assurance habituelle. Texar, qu'avez-vous rpondre cette dposition? demanda le prsident du conseil. -- Ceci, rpliqua l'Espagnol. Je n'ai point la pense d'accuser Miss Alice Stannard de faux tmoignage. Je ne l'accuserai pas davantage de servir les haines de la famille Burbank, en affirmant sous serment que je suis l'auteur d'un enlvement dont je n'ai entendu parler qu'aprs mon arrestation. Seulement, j'affirme qu'elle se trompe quand elle dit m'avoir vu, debout, sur l'une des embarcations qui s'loignaient de la crique Marino. -- Cependant, reprit le colonel Gardner, si Miss Alice Stannard peut s'tre trompe sur ce point, elle ne peut se tromper en disant qu'elle a entendu Zermah crier: moi... c'est Texar! -- Eh bien, rpondit l'Espagnol, si ce n'est pas Miss Alice Stannard qui s'est trompe, c'est Zermah, voil tout. -- Zermah aurait cri: c'est Texar! et ce ne serait pas vous qui auriez t prsent au moment du rapt? -- Il le faut bien, puisque je n'tais pas dans l'embarcation, et que je ne suis pas mme venu la crique Marino. -- Il s'agit de le prouver. -- Quoique ce ne soit pas moi de faire la preuve, mais ceux qui m'accusent, rien ne sera plus facile. -- Encore un alibi?... dit le colonel Gardner. -- Encore! rpondit froidement Texar. cette rponse, il se produisit dans le public un mouvement d'ironie, un murmure de doute, qui n'tait rien moins que favorable l'accus. Texar, demanda le colonel Gardner, puisque vous arguez d'un nouvel alibi, pouvez-vous l'tablir? -- Facilement, rpondit l'Espagnol, et, pour cela, il me suffira de vous adresser une question, colonel? -- Parlez. -- Colonel Gardner, ne commandiez-vous pas les troupes de dbarquement lors de la prise de Fernandina et du fort Clinch par les fdraux? -- En effet. -- Vous n'avez point oubli, sans doute, qu'un train, fuyant vers Cedar-Keys, a t attaqu par la canonnire _Ottawa _sur le pont qui relie l'le Amlia au continent? -- Parfaitement. -- Or, le wagon de queue de ce train tant rest en dtresse sur le pont, un dtachement des troupes fdrales s'empara de tous les fugitifs qu'il renfermait, et ces prisonniers, dont on prit les noms et le signalement, ne recouvrrent leur libert que quarante- huit heures plus tard. -- Je le sais, rpondit le colonel Gardner. -- Eh bien, j'tais parmi ces prisonniers. -- Vous? -- Moi! Un nouveau murmure, plus dsapprobateur encore, accueillit cette dclaration si inattendue. Donc, reprit Texar, puisque ces prisonniers ont t gards vue du 2 au 4 mars, et que l'envahissement de la plantation comme l'enlvement qui m'est reproch, ont eu lieu dans la nuit du 3 mars, il est matriellement impossible que j'en sois l'auteur. Donc, Alice Stannard ne peut avoir entendu Zermah crier mon nom. Donc, elle ne peut m'avoir vu sur l'embarcation qui s'loignait de la crique Marino, puisque, en ce moment, j'tais dtenu par les autorits fdrales! -- Cela est faux! s'cria James Burbank. Cela ne peut pas tre!... -- Et moi, ajouta Miss Alice, je jure que j'ai vu cet homme, et que je l'ai reconnu! -- Consultez les pices, se contenta de rpondre Texar. Le colonel Gardner fit chercher parmi les pices, mises la disposition du commodore Dupont Saint-Augustine, celle qui concernait les prisonniers faits le jour de la prise de Fernandina dans le train de Cedar-Keys. On la lui apporta, et il dut constater, en effet, que le nom de Texar s'y trouvait avec son signalement. Il n'y avait donc plus de doute. L'Espagnol ne pouvait tre accus de ce rapt. Miss Alice se trompait, en affirmant le reconnatre. Il n'avait pu tre, ce soir-l, la crique Marino. Son absence de Jacksonville, pendant quarante-huit heures, s'expliquait tout naturellement: il tait alors prisonnier bord de l'un des btiments de l'escadre. Ainsi, cette fois encore, un indiscutable alibi, appuy sur une pice officielle, venait innocenter Texar du crime dont on l'accusait. C'tait se demander, vraiment, si, dans les diverses plaintes antrieurement portes contre lui, il n'y avait pas eu erreur manifeste, ainsi qu'il fallait bien le reconnatre aujourd'hui pour cette double affaire de Camdless-Bay et de la crique Marino. James Burbank, Gilbert, Mars, Miss Alice, furent accabls par le dnouement de ce procs. Texar leur chappait encore, et, avec lui, toute chance de jamais apprendre ce qu'taient devenues Dy et Zermah. En prsence de l'alibi invoqu par l'accus, le jugement du Conseil de guerre ne pouvait tre douteux. Texar fut renvoy des fins de la plainte porte contre lui, sur les deux chefs de pillage et d'enlvement. Il sortit donc de la salle d'audience, la tte haute, au milieu des bruyants hurrahs de ses amis. Le soir mme, l'Espagnol avait quitt Saint-Augustine, et nul n'aurait pu dire en quelle rgion de la Floride il tait all reprendre sa mystrieuse vie d'aventure. VII Derniers mots et dernier soupir Ce jour mme, 17 mars, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa fille, rentraient avec le mari de Zermah la plantation de Camdless-Bay. On ne put cacher la vrit Mme Burbank. La malheureuse mre en reut un nouveau coup, qui pouvait tre mortel dans l'tat de faiblesse o elle se trouvait. Cette dernire tentative pour connatre le sort de l'enfant n'avait pas abouti. Texar s'tait refus rpondre. Et comment l'y et-on oblig, puisqu'il prtendait ne point tre l'auteur de l'enlvement? Non seulement il le prtendait, mais, par un alibi non moins inexplicable que les prcdents, il prouvait qu'il n'avait pu tre la crique Marino au moment o s'accomplissait le crime. Puisqu'il avait t absous de l'accusation lance contre lui, il n'y avait plus lui donner le choix entre une peine et un aveu qui aurait pu mettre sur la trace de ses victimes. Mais, si ce n'est pas Texar, rptait Gilbert, qui donc est coupable de ce crime? -- Il a pu tre excut par des gens lui, rpondit M. Stannard, et sans qu'il ait t prsent! -- Ce serait la seule explication donner, rpliquait Edward Carrol. -- Non, mon pre, non, monsieur Carrol! affirmait Miss Alice. Texar tait dans l'embarcation qui entranait notre pauvre petite Dy! Je l'ai vu... je l'ai reconnu, au moment o Zermah jetait son nom dans un dernier appel!... Je l'ai vu... je l'ai vu! Que rpondre la dclaration si formelle de la jeune fille? Aucune erreur de sa part n'tait possible, rptait-elle Castle- House, comme elle l'avait jur devant le Conseil de guerre. Et pourtant, si elle ne se trompait pas, comment l'Espagnol pouvait- il se trouver ce moment parmi les prisonniers de Fernandina, dtenus bord de l'un des btiments de l'escadre du commodore Dupont? C'tait inexplicable. Toutefois, si les autres pouvaient avoir un doute quelconque, Mars, lui, n'en avait pas. Il ne cherchait pas comprendre ce qui paraissait tre incomprhensible. Il tait rsolu se jeter sur la piste de Texar, et, s'il le retrouvait, il saurait bien lui faire avouer son secret, dt-il le lui arracher par la torture! Tu as raison, Mars, rpondit Gilbert. Mais il faut, au besoin, se passer de ce misrable, puisqu'on ignore ce qu'il est devenu!... Il faut reprendre nos recherches!... Je suis autoris rester Camdless-Bay tout le temps qui sera ncessaire, et ds demain... -- Oui, monsieur Gilbert, ds demain! rpondit Mars. Et le mtis regagna sa chambre, o il put donner un libre cours sa douleur comme sa colre. Le lendemain, Gilbert et Mars firent leurs prparatifs de dpart. Ils voulaient consacrer cette journe fouiller avec plus de soin les moindres criques et les plus petits lots, en amont de Camdless-Bay et sur les deux rives du Saint-John. Pendant leur absence, James Burbank et Edward Carrol allaient prendre leurs dispositions pour entreprendre une campagne plus complte. Vivres, munitions, moyens de transport, personnel, rien ne serait nglig pour qu'elle pt tre mene bonne fin. S'il fallait s'engager jusque dans les rgions sauvages de la Basse- Floride, au milieu des marcages du sud, travers les Everglades, on s'y engagerait. Il tait impossible que Texar et quitt le territoire floridien. remonter vers le nord, il aurait trouv la barrire de troupes fdrales qui stationnaient sur la frontire de la Gorgie. tenter de fuir par mer, il ne l'aurait pu qu'en essayant de franchir le dtroit de Bahama, afin de chercher asile dans les Lucayes anglaises. Or, les navires du commodore Dupont occupaient les passes depuis Mosquito-Inlet jusqu' l'entre de ce dtroit. Les chaloupes exeraient un blocus effectif sur le littoral. De ce ct, aucune chance d'vasion ne s'offrait l'Espagnol. Il devait tre en Floride, cach sans doute l o, depuis quinze jours, ses victimes taient gardes par l'Indien Squamb. L'expdition projete par James Burbank aurait donc pour but de rechercher ses traces sur tout le territoire floridien. Du reste, ce territoire jouissait maintenant d'une tranquillit complte, due la prsence des troupes nordistes et des btiments qui en bloquaient la cte orientale. Il va sans dire que le calme rgnait galement Jacksonville. Les anciens magistrats avaient repris leur place dans la municipalit. Plus de citoyens emprisonns pour leurs opinions tides ou contraires. Dispersion totale des partisans de Texar, qui, ds la premire heure, avaient pu s'enfuir la suite des milices floridiennes. Au surplus, la guerre de Scession se continuait dans le centre des tats-Unis l'avantage marqu des fdraux. Le 18 et le 19, la premire division de l'arme du Potomac avait dbarqu au fort Monroe. Le 22, la seconde se prparait quitter Alexandria pour la mme destination. Malgr le gnie militaire de cet ancien professeur de chimie, J. Jackson, dsign sous le nom de Stonewal Jackson, le mur de pierre, les sudistes allaient tre battus, dans quelques jours, au combat de Kernstown. Il n'y avait donc actuellement rien craindre d'un soulvement de la Floride, qui s'tait toujours montre un peu indiffrente, on ne saurait trop le signaler, aux passions du Nord et du Sud. Dans ces conditions, le personnel de Camdless-Bay, dispers aprs l'envahissement de la plantation, avait pu rentrer peu peu. Depuis la prise de Jacksonville, les arrts de Texar et de son Comit, relatifs l'expulsion des esclaves affranchis, n'avaient plus aucune valeur. cette date du 17 mars, la plupart des familles de Noirs, revenues sur le domaine, s'occupaient dj de relever les baraccons. En mme temps, de nombreux ouvriers dblayaient les ruines des chantiers et des scieries, afin de rtablir l'exploitation rgulire des produits de Camdless-Bay. Perry et les sous-rgisseurs y dployaient une grande activit sous la direction d'Edward Carrol. Si James Burbank lui laissait le soin de tout rorganiser, c'est qu'il avait, lui, une autre tche remplir -- celle de retrouver son enfant. Aussi, en prvision d'une campagne prochaine, runissait-il tous les lments de son expdition. Un dtachement de douze Noirs affranchis, choisis parmi les plus dvous de la plantation, furent dsigns pour l'accompagner dans ses recherches. On peut tre sr que ces braves gens s'y appliqueraient de coeur et d'me. Restait donc dcider comment l'expdition serait conduite. ce sujet, il y avait lieu d'hsiter. En effet, sur quelle partie du territoire les recherches seraient-elles d'abord diriges? Cette question devait videmment primer toutes les autres. Une circonstance inespre, due uniquement au hasard, allait indiquer avec une certaine prcision quelle piste il convenait de suivre au dbut de la campagne. Le 19, Gilbert et Mars, partis ds le matin de Castle-House, remontaient rapidement le Saint-John dans une des plus lgres embarcations de Camdless-Bay. Aucun des Noirs de la plantation ne les accompagnait pendant ces explorations qu'ils recommenaient chaque jour sur les deux berges du fleuve. Ils tenaient oprer aussi secrtement que possible, afin de ne point donner l'veil aux espions qui pouvaient surveiller les abords de Castle-House par ordre de Texar. Ce jour-l, tous deux se glissaient le long de la rive gauche. Leur canot, s'introduisant travers les grandes herbes, derrire les lots dtachs par la violence des eaux l'poque des fortes mares d'quinoxe, ne courait aucun risque d'tre aperu. Pour des embarcations naviguant dans le lit du fleuve, il n'et mme pas t visible. Pas davantage de la berge elle-mme, dont la hauteur le mettait l'abri des regards de quiconque se ft aventur sous son fouillis de verdure. Il s'agissait, ce jour-l, de reconnatre les criques et les rios les plus secrets que les comts de Duval et de Putnam dversent dans le Saint-John. Jusqu'au hameau de Mandarin, l'aspect du fleuve est presque marcageux. mer haute, les eaux s'tendent sur ces rives, extrmement basses, qui ne dcouvrent qu' mi-mare, lorsque le jusant est suffisamment tabli pour ramener le Saint-John son tiage normal. Sur la rive droite, toutefois, le niveau du sol est plus en relief. Les champs de mas y sont l'abri de ces inondations priodiques qui n'auraient permis aucune culture. On peut mme donner le nom de coteau cet emplacement o s'tagent les quelques maisons de Mandarin, et qui se termine par un cap projet jusqu'au milieu du chenal. Au del, de nombreuses les occupent le lit plus rtrci du fleuve, et c'est en refltant les panaches blanchtres de leurs magnifiques magnoliers que les eaux, divises en trois bras, montent avec le flux ou descendent avec le reflux -- ce dont le service de la batellerie peut profiter deux fois par vingt-quatre heures. Aprs s'tre engags dans le bras de l'ouest, Gilbert et Mars fouillaient les moindres interstices de la berge. Ils cherchaient si quelque embouchure de rio ne s'ouvrait pas sous le branchage des tulipiers, afin d'en suivre les sinuosits jusque dans l'intrieur. L on ne voyait dj plus les vastes marcages du bas fleuve. C'taient des vallons hrisss de fougres arborescentes et de liquidambars dont les premires floraisons, mlanges aux guirlandes de serpentaires et d'aristoloches, imprgnaient l'air de parfums pntrants. Mais, en ces diffrents endroits, les rios ne prsentaient aucune profondeur. Ils ne s'chappaient que sous la forme de filets d'eau, impropres mme la navigation d'un squif, et le jusant les laissait bientt sec. Aucune cabane sur leur bord. peine quelques huttes de chasseurs, vides alors, et qui ne paraissaient pas avoir t rcemment occupes. Parfois, dfaut d'tres humains, on et pu croire que divers animaux y avaient tabli leur domicile habituel. Aboiements de chiens, miaulements de chats, coassements de grenouilles, sifflements de reptiles, glapissements de renards, ces bruits varis frappaient tout d'abord l'oreille. Cependant, il n'y avait l ni renards, ni chats, ni grenouilles, ni chiens, ni serpents. Ce n'taient que les cris d'imitation de l'oiseau-chat, sorte de grive bruntre, noire de tte, rouge-orange de croupion, que l'approche du canot faisait partir tire d'aile. Il tait environ trois heures aprs-midi. ce moment, la lgre embarcation donnait de l'avant sous un sombre fouillis de gigantesques roseaux, lorsqu'un violent coup de la gaffe, manoeuvre par Mars, lui fit franchir une barrire de verdure qui semblait tre impntrable. Au del s'arrondissait une sorte d'entaille, d'un demi-acre d'tendue, dont les eaux, abrites sous l'pais dme des tulipiers, ne devaient jamais s'tre chauffes aux rayons du soleil. Voil un tang que je ne connaissais pas, dit Mars, qui se redressait afin d'observer la disposition des berges au del de l'entaille. -- Visitons-le, rpondit Gilbert. Il doit communiquer avec le chapelet des lagons, creuss travers cette lagune. Peut-tre sont-ils aliments par un rio, qui nous permettrait de remonter l'intrieur du territoire? -- En effet, monsieur Gilbert, rpondit Mars, et j'aperois l'ouverture d'une passe dans le nord-ouest de nous. -- Pourrais-tu dire, demanda le jeune officier, en quel endroit nous sommes? -- Au juste, non, rpondit Mars, moins que ce ne soit cette lagune qu'on appelle la Crique-Noire. Pourtant, je croyais, comme tous les gens du pays, qu'il tait impossible d'y pntrer et qu'elle n'avait aucune communication avec le Saint-John. -- Est-ce qu'il n'existait pas autrefois, dans cette crique, un fortin lev contre les Sminoles? -- Oui, monsieur Gilbert. Mais, depuis bien des annes dj, l'entre de la crique s'est ferme sur le fleuve, et le fortin a t abandonn. Pour mon compte, je n'y suis jamais all, et, maintenant, il ne doit plus en rester que des ruines. -- Essayons de l'atteindre, dit Gilbert. -- Essayons, rpondit Mars, quoique ce soit probablement bien difficile. L'eau ne tardera pas disparatre, et le marcage ne nous offrira pas un sol assez rsistant pour y marcher. -- videmment, Mars. Aussi, tant qu'il y aura assez d'eau, devrons-nous rester dans l'embarcation. -- Ne perdons pas un instant, monsieur Gilbert. Il est dj trois heures, et la nuit viendra vite sous ces arbres. C'tait la Crique-Noire, en effet, dans laquelle Gilbert et Mars venaient de pntrer, grce ce coup de gaffe, qui avait lanc leur embarcation travers la barrire de roseaux. On le sait, cette lagune n'tait praticable que pour de lgers squifs, semblables celui dont se servait habituellement Squamb, lorsque son matre ou lui s'aventurait sur le cours du Saint-John. D'ailleurs, pour arriver au blockhaus, situ vers le milieu de cette crique, travers l'inextricable lacis des lots et des passes, il fallait tre familiaris avec leurs mille dtours, et, depuis de longues annes, personne ne s'y tait jamais hasard. On ne croyait mme plus l'existence du fortin. De l, scurit complte pour l'trange et malfaisant personnage qui en avait fait son repaire habituel. De l, le mystre absolu qui entourait l'existence prive de Texar. Il et fallu le fil d'Ariane pour se guider travers ce labyrinthe toujours obscur, mme au moment o le soleil passait au mridien. Toutefois, dfaut de ce fil, il se pouvait que le hasard permt de dcouvrir l'lot central de la Crique-Noire. Ce fut donc ce guide inconscient que durent s'abandonner Gilbert et Mars. Lorsqu'ils eurent franchi la premire entaille, ils s'engagrent travers les canaux, dont les eaux grossissaient alors avec la mare montante, mme dans les plus troits, lorsque la navigation y semblait praticable. Ils allaient comme s'ils eussent t entrans par quelque pressentiment secret, sans se demander de quelle faon ils pourraient revenir en arrire. Puisque tout le comt devait tre explor par eux, il importait que rien de cette lagune n'chappt leur investigation. Aprs une demi-heure d'efforts, l'estime de Gilbert, le canot devait s'tre avanc d'un bon mille travers la crique. Plus d'une fois, arrt par quelque infranchissable berge, il avait d se retirer d'une passe pour en suivre une autre. Nul doute, pourtant, que la direction gnrale et t vers l'ouest. Le jeune officier ni Mars n'avaient encore essay de prendre terre -- ce qu'ils n'auraient pas fait sans difficult, puisque le sol des lots tait peine lev au-dessus de l'tiage moyen du fleuve. Mieux valait ne pas quitter la lgre embarcation, tant que le manque d'eau n'arrterait pas sa marche. Cependant, ce n'tait pas sans de grands efforts que Gilbert et Mars avaient franchi ce mille. Si vigoureux qu'il ft, le mtis dut prendre un peu de repos. Mais il ne voulut le faire qu'au moment o il eut atteint un lot plus vaste et plus haut de terrain, auquel arrivaient quelques rayons de lumire travers la troue de ses arbres. Eh, voil qui est singulier! dit-il. -- Qu'y a-t-il?... demanda Gilbert. -- Des traces de culture sur cet lot, rpondit Mars. Tous deux dbarqurent et prirent pied sur une berge un peu moins marcageuse. Mars ne se trompait pas. Les traces de culture apparaissaient visiblement; quelques ignames poussaient et l; le sol se bossuait de quatre cinq sillons, creuss de main d'homme; une pioche abandonne tait encore fiche dans la terre. La crique est donc habite?... demanda Gilbert. -- Il faut le croire, rpondit Mars, ou, tout au moins, est-elle connue des quelques coureurs du pays, peut-tre des Indiens nomades, qui y font pousser quelques lgumes. -- Il ne serait pas impossible alors qu'ils eussent bti des habitations... des cabanes... -- En effet, monsieur Gilbert, et, s'il s'en trouve une, nous saurons bien la dcouvrir. Il y avait grand intrt savoir quelles sortes de gens pouvaient frquenter cette Crique-Noire, s'il s'agissait de chasseurs des basses rgions, qui s'y rendaient secrtement, ou de Sminoles, dont les bandes frquentent encore les marcages de la Floride. Donc, sans songer au retour, Gilbert et Mars reprirent leur embarcation, et s'enfoncrent plus profondment travers les sinuosits de la crique. Il semblait qu'une sorte de pressentiment les attirt vers ses plus sombres rduits. Leurs regards, faits l'obscurit relative que l'paisse ramure entretenait la surface des lots, se plongeaient en toutes directions. Tantt, ils croyaient apercevoir une habitation, et ce n'tait qu'un rideau de feuillage, tendu d'un tronc l'autre. Tantt ils se disaient: Voil un homme, immobile, qui nous regarde! et il n'y avait l qu'une vieille souche bizarrement tordue, dont le profil reproduisait quelque silhouette humaine. Ils coutaient alors... Peut-tre ce qui ne leur arrivait pas aux yeux, arriverait-il leurs oreilles? Il suffisait du moindre bruit pour dceler la prsence d'un tre vivant en cette rgion dserte. Une demi-heure aprs leur premire halte, tous deux taient arrivs prs de l'lot central. Le blockhaus en ruine s'y cachait si compltement au plus pais du massif qu'ils n'en pouvaient rien apercevoir. Il semblait mme que la crique se terminait en cet endroit, que les passes obstrues devenaient innavigables. L, encore une infranchissable barrire de halliers et de buissons se dressait entre les derniers dtours des canaux et les marcageuses forts, dont l'ensemble s'tend travers le comt de Duval, sur la gauche du Saint-John. Il me parat impossible d'aller plus loin, dit Mars. L'eau manque, monsieur Gilbert... -- Et cependant, reprit le jeune officier, nous n'avons pu nous tromper aux traces de culture. Des tres humains frquentent cette crique. Peut-tre y taient-ils rcemment? Peut-tre y sont-ils encore?... -- Sans doute, reprit Mars, mais il faut profiter de ce qui reste de jour pour regagner le Saint-John. La nuit commence se faire, l'obscurit sera bientt profonde, et comment se reconnatre au milieu de ces passes? Je crois, monsieur Gilbert, qu'il est prudent de revenir sur nos pas, quitte recommencer notre exploration demain au point du jour. Retournons, comme d'habitude, Castle-House. Nous dirons ce que nous avons vu, nous organiserons une reconnaissance plus complte de la Crique-Noire dans de meilleures conditions... -- Oui... il le faut, rpondit Gilbert. Cependant, avant de partir, j'aurais voulu... Gilbert tait rest immobile, jetant un dernier regard sous les arbres, et il allait donner l'ordre de repousser l'embarcation, lorsqu'il arrta Mars d'un geste. Le mtis suspendit aussitt sa manoeuvre, et, debout, l'oreille tendue, il couta. Un cri, ou plutt une sorte de gmissement continu qu'on ne pouvait confondre avec les bruits habituels de la fort, se faisait entendre. C'tait comme une lamentation de dsespoir, la plainte d'un tre humain -- plainte arrache par de vives souffrances. On et dit le dernier appel d'une voix qui allait s'teindre. Un homme est l!... s'cria Gilbert. Il demande du secours!... Il se meurt peut-tre! -- Oui! rpondit Mars. Il faut aller lui!... Il faut savoir qui il est!... Dbarquons! Ce fut fait en un instant. L'embarcation ayant t solidement attache la berge, Gilbert et Mars sautrent sur l'lot et s'enfoncrent sous les arbres. L, encore, il y avait quelques traces sur des sentes frayes travers la futaie, mme des pas d'hommes, dont les dernires lueurs du jour laissaient apercevoir l'empreinte. De temps en temps, Mars et Gilbert s'arrtaient. Ils coutaient. Les plaintes se faisaient-elles encore entendre? C'tait sur elles, sur elles seules, qu'ils pouvaient se guider. Tous deux les entendirent de nouveau, trs rapproches cette fois. Malgr l'obscurit qui devenait de plus en plus profonde, il ne serait sans doute pas impossible d'arriver l'endroit d'o elles partaient. Soudain un cri plus douloureux retentit. Il n'y avait pas se tromper sur la direction suivre. En quelques pas, Gilbert et Mars eurent franchi un pais hallier, et ils se trouvrent en prsence d'un homme, tendu prs d'une palissade, qui rlait dj. Frapp d'un coup de couteau la poitrine, un flot de sang inondait ce malheureux. Les derniers souffles s'exhalaient de ses lvres. Il n'avait plus que quelques instants vivre. Gilbert et Mars s'taient penchs sur lui. Il rouvrit les yeux, mais essaya vainement de rpondre aux questions qui lui furent faites. Il faut le voir, cet homme! s'cria Gilbert. Une torche... une branche enflamme! Mars avait dj arrach la branche d'un des arbres rsineux qui poussaient en grand nombre sur l'lot. Il l'enflamma au moyen d'une allumette, et sa lueur fuligineuse jeta quelque clart dans l'ombre. Gilbert s'agenouilla prs du mourant. C'tait un noir, un esclave, jeune encore. Sa chemise carte laissait voir un trou bant sa poitrine dont le sang s'chappait. La blessure devait tre mortelle, le coup de couteau ayant travers le poumon. Qui es-tu?... Qui es-tu? demanda Gilbert. Nulle rponse. Qui t'a frapp? L'esclave ne pouvait plus profrer une seule parole. Cependant Mars agitait la branche, afin de reconnatre le lieu o ce meurtre avait t commis. Il aperut alors la palissade, et, travers la poterne entrouverte, la silhouette indcise du blockhaus. C'tait, en effet, le fortin de la Crique-Noire dont on ne connaissait mme plus l'existence dans cette partie du comt de Duval. Le fortin! s'cria Mars. Et, laissant son matre prs du pauvre Noir qui agonisait, il s'lana travers la poterne. En un instant, Mars eut parcouru l'intrieur du blockhaus, il eut visit les chambres qui s'ouvraient de part et d'autre sur le rduit central. Dans l'une, il trouva un reste de feu qui fumait encore. Le fortin avait donc t rcemment occup. Mais quelle sorte de gens, Floridiens ou Sminoles, avait-il pu servir de retraite? Il fallait tout prix l'apprendre, et de ce bless qui se mourait. Il fallait savoir quels taient ses meurtriers, dont la fuite ne devait dater que de quelques heures. Mars sortit du blockhaus, il fit le tour de la palissade l'intrieur de l'enclos, il promena sa torche sous les arbres... Personne! Si Gilbert et lui fussent arrivs dans la matine, peut- tre auraient-ils trouv ceux qui habitaient ce fortin. prsent, il tait trop tard. Le mtis revint alors prs de son matre et lui apprit qu'ils taient au blockhaus de la Crique-Noire. Cet homme a-t-il pu rpondre? lui demanda-t-il. -- Non... rpondit Gilbert. Il n'a plus sa connaissance, et je doute qu'il puisse la retrouver! -- Essayons, monsieur Gilbert, rpondit Mars. Il y a l un secret qu'il importe de connatre, et que personne ne pourra plus dire lorsque cet infortun sera mort! -- Oui, Mars! Transportons-le dans le fortin... L, peut-tre reviendra-t-il lui... Nous ne pouvons le laisser expirer sur cette berge!... -- Prenez la torche, monsieur Gilbert, rpondit Mars. Moi j'aurai la force de le porter. Gilbert saisit la rsine enflamme. Le mtis souleva dans ses bras ce corps, qui n'tait plus qu'une masse inerte, gravit les degrs de la poterne, pntra par l'embrasure qui donnait accs dans l'enclos, et dposa son fardeau dans une des chambres du rduit. Le mourant fut plac sur une couche d'herbes. Mars, prenant alors sa gourde, l'introduisit entre ses lvres. Le coeur du malheureux battait encore, quoique bien faiblement et de longs intervalles. La vie allait lui manquer... Son secret ne lui chapperait-il donc pas avant son dernier souffle? Ces quelques gouttes d'eau-de-vie semblrent le ranimer un peu. Ses yeux se rouvrirent. Ils se fixrent sur Mars et Gilbert, qui essayaient de le disputer la mort. Il voulut parler... Quelques sons vagues s'chapprent de sa bouche, un nom peut-tre! Parle!... parle!... s'criait Mars. La surexcitation du mtis tait vraiment inexplicable, comme si la tche, laquelle il avait vou toute sa vie, et dpendu des dernires paroles de ce mourant! Le jeune esclave essayait vainement de prononcer quelques paroles... Il n'en avait plus la force... En ce moment, Mars sentit qu'un morceau de papier tait plac dans la poche de sa veste. Se saisir de ce papier, l'ouvrir, le lire la lueur de la rsine, cela fut fait en un instant. Quelques mots y taient tracs au charbon, et les voici: Enleves par Texar la Crique Marino... Entranes aux Everglades... l'le Carneral... Billet confi ce jeune esclave... pour M. Burbank... C'tait d'une criture que Mars connaissait bien. Zermah!... s'cria-t-il. ce nom, le mourant rouvrit les yeux, et sa tte s'abaissa comme pour faire un signe affirmatif. Gilbert le souleva demi, et, l'interrogeant: Zermah! dit-il. --Oui! --Et Dy?... --Oui! -- Qui t'a frapp? -- Texar!... Ce fut le dernier mot de ce pauvre esclave, qui retomba mort sur la couche d'herbes. VIII De Camdless-Bay au lac Washington Le soir mme, un peu avant minuit, Gilbert et Mars taient de retour Castle-House. Que de difficults ils avaient d vaincre pour sortir de la Crique-Noire! Au moment o ils quittaient le blockhaus, la nuit commenait se faire dans la valle du Saint- John. Aussi l'obscurit tait-elle dj complte sous les arbres de la lagune. Sans une sorte d'instinct qui guidait Mars travers les passes, entre les lots confondus dans la nuit, ni l'un ni l'autre n'eussent pu regagner le cours du fleuve. Vingt fois, leur embarcation dut s'arrter devant un barrage qu'elle ne pouvait franchir, et rebrousser chemin pour atteindre quelque chenal praticable. Il fallut allumer des branches rsineuses et les planter l'avant du canot, afin d'clairer la route tant bien que mal. O les difficults devinrent extrmes, ce fut prcisment quand Mars chercha retrouver l'unique issue qui permettait aux eaux de s'couler vers le Saint-John. Le mtis ne reconnaissait plus la brche faite dans le fouillis des roseaux, par laquelle tous deux avaient pass quelques heures auparavant. Par bonheur, la mare descendait, et le canot put se laisser aller au courant qui s'tablissait par son dversoir naturel. Trois heures plus tard, aprs avoir rapidement franchi les vingt milles qui sparent la Crique-Noire de la plantation, Gilbert et Mars dbarquaient au pied de Camdless-Bay. On les attendait Castle-House. James Burbank ni aucun des siens n'avaient encore regagn leurs chambres. Ils s'inquitaient de ce retard inaccoutum. Gilbert et Mars avaient l'habitude de revenir chaque soir. Pourquoi n'taient-ils pas de retour? En devait-on conclure qu'ils avaient trouv une piste nouvelle, que leurs recherches allaient peut-tre aboutir? Que d'angoisses dans cette attente! Ils arrivrent enfin, et, leur entre dans le hall, tous s'taient prcipits vers eux. Eh bien... Gilbert? s'cria James Burbank. -- Mon pre, rpondit le jeune officier, Alice ne s'est point trompe!... C'est bien Texar qui a enlev ma soeur et Zermah. -- Tu en as la preuve? -- Lisez! Et Gilbert prsenta ce papier informe, qui portait les quelques mots crits de la main de la mtisse. Oui, reprit-il, plus de doute possible, c'est l'Espagnol! Et, ses deux victimes, il les a conduites ou fait conduire au vieux fortin de la Crique-Noire! C'est l qu'il demeurait l'insu de tous. Un pauvre esclave, auquel Zermah avait confi ce papier, afin qu'il le ft parvenir Castle-House, et de qui elle a sans doute appris que Texar allait partir pour l'le Carneral, a pay de sa vie d'avoir voulu se dvouer pour elle. Nous l'avons trouv mourant, frapp de la main de Texar, et maintenant il est mort. Mais, si Dy et Zermah ne sont plus la Crique-Noire, nous savons, du moins dans quelle partie de la Floride on les a entranes. C'est aux Everglades, et c'est l qu'il faut aller les reprendre. Ds demain, mon pre, ds demain, nous partirons... -- Nous sommes prts, Gilbert. -- demain donc! L'espoir tait rentr Castle-House. On ne s'garerait plus maintenant en recherches striles. Mme Burbank, mise au courant de cette situation, se sentit revivre. Elle eut la force de se relever, de s'agenouiller pour remercier Dieu. Ainsi, de l'aveu mme de Zermah, c'tait Texar en personne qui avait prsid au rapt de la petite fille la Crique Marino. C'tait lui que Miss Alice avait vu sur l'embarcation qui gagnait le milieu du fleuve. Et cependant, comment pouvait-on concilier ce fait avec l'alibi invoqu par l'Espagnol? l'heure o il commettait ce crime, comment pouvait-il tre prisonnier des fdraux, bord d'un des btiments de l'escadre? videmment, cet alibi devait tre faux, comme les autres, sans doute. Mais de quelle faon l'tait-il, et apprendrait-on jamais le secret de cette ubiquit dont Texar semblait donner la preuve? Peu importait, aprs tout. Ce qui tait acquis maintenant, c'est que la mtisse et l'enfant avaient t conduites tout d'abord au blockhaus de la Crique-Noire, puis entranes l'le Carneral. C'est l qu'il fallait les chercher, c'est l qu'il fallait surprendre Texar. Cette fois, rien ne pourrait le soustraire au chtiment que mritaient depuis si longtemps ses criminelles manoeuvres. Il n'y avait pas un jour perdre, d'ailleurs. De Camdless-Bay aux Everglades la distance est assez considrable. Plusieurs jours devraient tre employs la franchir. Heureusement, ainsi que l'avait dit James Burbank, l'expdition, organise par lui, tait prte quitter Castle-House. Quant l'le Carneral, les cartes de la pninsule floridienne en indiquaient la situation sur le lac Okee-cho-bee. Ces Everglades constituent une rgion marcageuse, qui confine au lac Okee-cho-bee, un peu au-dessous du vingt-septime parallle, dans la partie mridionale de la Floride. Entre Jacksonville et ce lac, on compte prs de quatre cents milles[3]. Au del, c'est un pays peu frquent, qui tait presque inconnu cette poque. Si le Saint-John et t constamment navigable jusqu' sa source, le trajet aurait pu s'accomplir rapidement sans grandes difficults; mais, trs probablement, on ne pourrait l'utiliser que sur un parcours de cent sept milles environ, c'est--dire jusqu'au lac George. Plus loin, sur son cours embarrass d'lots, barr d'herbages, sans chenal suffisamment trac, sec parfois au plus bas du jusant, une embarcation un peu charge et rencontr de srieux obstacles ou prouv tout au moins des retards. Cependant, s'il tait possible de le remonter jusqu'au lac Washington, peu prs la hauteur du vingt-huitime degr de latitude, par le travers du cap Malabar, on se serait beaucoup rapproch du but. Toutefois, il n'y fallait pas autrement compter. Le mieux tait de se prparer pour un trajet de deux cent cinquante milles au milieu d'une rgion presque abandonne, o manqueraient les moyens de transport, et aussi les ressources ncessaires une expdition qui devait tre rapidement conduite. C'est, eu gard de telles ventualits, que James Burbank avait fait tous ses prparatifs. Le lendemain, 20 mars, le personnel de l'expdition tait runi sur le pier de Camdless-Bay. James Burbank et Gilbert, non sans prouver une vive angoisse, avaient embrass Mme Burbank, qui ne pouvait encore quitter sa chambre. Miss Alice, M. Stannard et les sous-rgisseurs les avaient accompagns. Pyg lui-mme tait venu faire ses adieux M. Perry, envers lequel il prouvait maintenant une sorte d'affection. Il se souvenait des leons qu'il en avait reues sur les inconvnients d'une libert pour laquelle il ne se sentait pas mr. L'expdition tait ainsi compose: James Burbank, son beau-frre Edward Carrol, guri de sa blessure, son fils Gilbert, le rgisseur Perry, Mars, plus une douzaine de Noirs choisis parmi les plus braves, les plus dvous du domaine -- en tout dix-sept personnes. Mars connaissait assez le cours du Saint-John pour servir de pilote tant que la navigation serait possible, en de comme au del du lac George. Quant aux Noirs, habitus manier la rame, ils sauraient mettre leurs robustes bras en oeuvre, lorsque le courant ou le vent ferait dfaut. L'embarcation -- une des plus grandes de Camdless-Bay -- pouvait grer une voile qui, depuis le vent arrire jusqu'au largue, lui permettrait de suivre les dtours d'un chenal parfois trs sinueux. Elle portait des armes et des munitions en quantit suffisante pour que James Burbank et ses compagnons n'eussent rien craindre des bandes de Sminoles de la basse Floride, ni des compagnons de Texar, si l'Espagnol avait t rejoint par quelques- uns de ses partisans. En effet, il avait fallu prvoir cette ventualit qui pouvait entraver le succs de l'expdition. Les adieux furent faits. Gilbert embrassa Miss Alice, et James Burbank la pressa dans ses bras comme si elle et t dj sa fille. Mon pre... Gilbert... dit-elle, ramenez-moi notre petite Dy!... Ramenez-moi ma soeur... -- Oui, chre Alice! rpondit le jeune officier, oui!... Nous la ramnerons!... Que Dieu nous protge! M. Stannard, Miss Alice, les sous-rgisseurs et Pyg taient rests sur le pier de Camdless-Bay pendant que l'embarcation s'en dtachait. Tous lui envoyrent alors un dernier adieu, au moment o, prise par le vent de nord-est et servie par la mare montante, elle disparaissait derrire la petite pointe de la Crique Marino. Il tait environ six heures du matin. Une heure aprs, l'embarcation passait devant le hameau de Mandarin, et, vers dix heures, sans qu'il et t ncessaire de faire usage des avirons, elle se trouvait la hauteur de la Crique-Noire. Le coeur leur battit tous, quand ils rangrent cette rive gauche du fleuve, travers laquelle pntraient les eaux du flux. C'tait au del de ces massifs de roseaux, de cannas et de paltuviers que Dy et Zermah avaient t entranes tout d'abord. C'tait l que, depuis plus de quinze jours, Texar et ses complices les avaient si profondment caches qu'il n'tait rien rest de leurs traces aprs le rapt. Dix fois, James Burbank et Stannard, puis Gilbert et Mars, avaient remont le fleuve la hauteur de cette lagune, sans se douter que le vieux blockhaus leur servt de retraite. Cette fois, il n'y avait plus lieu de s'y arrter. C'tait quelques centaines de milles plus au sud qu'il fallait porter les recherches, et l'embarcation passa devant la Crique-Noire sans y relcher. Le premier repas fut pris en commun. Les coffres renfermaient des provisions suffisantes pour une vingtaine de jours, et un certain nombre de ballots qui serviraient les transporter, lorsqu'il faudrait suivre la route de terre. Quelques objets de campement devaient permettre de faire halte, de jour ou de nuit, dans les bois pais dont sont couverts les territoires riverains du Saint- John. Vers onze heures, quand la mer vint renverser, le vent resta favorable. Il fallut, nanmoins, armer les avirons pour maintenir la vitesse. Les Noirs se mirent la besogne, et, sous la pousse de cinq couples vigoureux, l'embarcation continua de remonter rapidement le fleuve. Mars, silencieux, se tenait au gouvernail, voluant d'une main sre travers les bras que les les et les lots forment au milieu du Saint-John. Il suivait les passes dans lesquelles le courant se propageait avec moins de violence. Il s'y lanait sans une hsitation. Jamais il ne s'engageait, par erreur, en un chenal impraticable, jamais il ne risquait de s'chouer sur un haut fond que la mare basse allait bientt laisser sec. Il connaissait le lit du fleuve jusqu'au lac George, comme il en connaissait les dtours au-dessous de Jacksonville, et il dirigeait l'embarcation avec autant de sret que les canonnires du commandant Stevens qu'il avait pilotes travers les sinuosits de la barre. En cette partie de son cours, le Saint-John tait dsert. Le mouvement de batellerie qui s'y produit d'habitude pour le service des plantations, n'existait plus depuis la prise de Jacksonville. Si quelque embarcation le remontait ou le descendait encore, c'tait uniquement pour les besoins des troupes fdrales et les communications du commodore Stevens avec ses sous-ordres. Et mme, trs probablement, en amont de Picolata, ce mouvement serait absolument nul. James Burbank arriva devant ce petit bourg vers six heures du soir. Un dtachement de nordistes occupait alors l'appontement de l'escale. L'embarcation fut hle et dut faire halte prs du quai. L, Gilbert Burbank se fit reconnatre de l'officier qui commandait Picolata, et, muni du laisser-passer que lui avait remis le commandant Stevens, il put continuer sa route. Cette halte n'avait dur que quelques instants. Comme la mare montante commenait se faire sentir, les avirons restrent au repos, et l'embarcation suivit rapidement sa route entre les bois profonds qui s'tendent de chaque ct du fleuve. Sur la rive gauche, la fort allait faire suite au marcage, quelques milles au-dessus de Picolata. Quant aux forts de la rive droite, plus touffues, plus profondes, vritablement interminables, on devait dpasser le lac George sans en avoir vu la fin. Sur cette rive, il est vrai, elles s'cartent un peu du Saint-John et laissent une large bande de terrain, sur laquelle la culture a repris ses droits. Ici, vastes rizires, champs de cannes et d'indigo, plantations de cotonniers, attestent encore la fertilit de la presqu'le floridienne. Un peu aprs six heures, James Burbank et ses compagnons avaient perdu de vue, derrire un coude du fleuve, la tour rougetre du vieux fort espagnol, abandonn depuis un sicle, qui domine les hautes cimes des grands palmistes de la berge. Mars, demanda alors James Burbank, tu ne crains pas de t'engager pendant la nuit sur le Saint-John? -- Non, monsieur James, rpondit Mars. Jusqu'au lac George, je rponds de moi. Au del, nous verrons. D'ailleurs, nous n'avons pas une heure perdre, et, puisque la mare nous favorise, il faut en profiter. Plus nous remonterons, moins elle sera forte, moins elle durera. Je vous propose donc de faire route nuit et jour. La proposition de Mars tait dicte par les circonstances. Puisqu'il s'engageait passer, il fallait se fier son adresse. On n'eut pas lieu de s'en repentir. Toute la nuit, l'embarcation remonta facilement le cours du Saint-John. La mare lui vint en aide pendant quelques heures encore. Puis, les Noirs, se relevant aux avirons, purent gagner une quinzaine de milles vers le sud. On ne fit halte, ni cette nuit, ni dans la journe du 22, qui ne fut marque par aucun incident, ni durant les douze heures suivantes. Le haut cours du fleuve semblait tre absolument dsert. On naviguait, pour ainsi dire, au milieu d'une longue fort de vieux cdres, dont les masses feuillues se rejoignaient parfois au-dessus du Saint-John en formant un pais plafond de verdure. De villages, on n'en voyait pas. De plantations ou d'habitations isoles, pas davantage. Les terres riveraines ne se prtaient aucun genre de culture. Il n'aurait pu venir l'ide d'un colon d'y fonder un tablissement agricole. Le 23, ds les premires lueurs du jour, le fleuve s'vasa en une large nappe liquide, dont les berges se dgageaient enfin de l'interminable fort. Le pays, trs plat, se reculait jusqu'aux limites d'un horizon loign de plusieurs milles. C'tait un lac -- le lac George -- que le Saint-John traverse du sud au nord, et auquel il emprunte une partie de ses eaux. Oui! C'est bien le lac George, dit Mars, que j'ai dj visit, lorsque j'accompagnais l'expdition charge de relever le haut cours du fleuve. -- Et quelle distance, demanda James Burbank, sommes-nous maintenant de Camdless-Bay? -- cent milles environ, rpondit Mars. -- Ce n'est pas encore le tiers du parcours que nous avons faire pour atteindre les Everglades, fit observer Edward Carrol. -- Mars, demanda Gilbert, comment allons-nous procder maintenant? Faut-il abandonner l'embarcation afin de longer une des rives du Saint-John? Cela ne se fera pas sans peine ni retard. Ne serait-il donc pas possible, le lac George une fois travers, de continuer suivre cette route d'eau jusqu'au point o elle cessera d'tre navigable? Ne peut-on essayer, quitte dbarquer si l'on choue et si l'on ne peut se remettre flot? Cela vaut du moins la peine d'tre tent. -- Qu'en penses-tu? -- Essayons, monsieur Gilbert, rpondit Mars. En effet, il n'y avait rien de mieux faire. Il serait toujours temps de prendre pied. voyager par eau, c'taient bien des fatigues pargnes et aussi bien des retards. L'embarcation se lana donc la surface du lac George, dont elle prolongea la rive orientale. Autour de ce lac, sur ces terrains sans relief, la vgtation n'est pas si fournie qu'au bord du fleuve. De vastes marais s'tendent presque perte de vue. Quelques portions du sol, moins exposes l'envahissement des eaux, talent leurs tapis de noirs lichens, o se dtachent les nuances violettes de petits champignons qui poussent l par milliards. Il n'aurait pas fallu se fier ces terres mouvantes, sortes de mollires qui ne peuvent offrir au marcheur un point d'appui solide. Si James Burbank et ses compagnons eussent d cheminer sur cette partie du territoire floridien, ils n'y auraient russi qu'au prix des plus grands efforts, des plus extrmes fatigues, de retards infiniment prolongs, en admettant qu'il n'et pas fallu revenir en arrire. Seuls, des oiseaux aquatiques -- pour la plupart des palmipdes -- peuvent s'aventurer travers ce marcage, o l'on compte, en nombre infini, des sarcelles, des canards, des bcassines. Il y avait l de quoi s'approvisionner sans peine, si l'embarcation et t court de vivres. D'ailleurs, pour chasser sur ces rives, on aurait d affronter toute une lgion de serpents fort dangereux, dont les sifflements aigus se faisaient entendre la surface des tapis d'alves et de conferves. Ces reptiles, il est vrai, trouvent des ennemis acharns parmi les bandes de plicans blancs, bien arms pour cette guerre sans merci, et qui pullulent sur ces rives malsaines du lac George. Cependant l'embarcation filait avec rapidit. Sa voile hisse, un vif vent du nord la poussait en bonne direction. Grce cette frache brise, les avirons purent se reposer pendant toute cette journe, sans qu'il s'en suivt aucun retard. Aussi, le soir venu, les trente milles de longueur que le lac George mesure du nord au sud avaient-ils t vivement enlevs sans fatigues. Vers six heures, James Burbank et sa petite troupe s'arrtaient l'angle infrieur par lequel le Saint-John se jette dans le lac. Si l'on fit halte -- halte qui ne dura que le temps de prendre langue, soit une demi-heure au plus -- c'est parce que trois ou quatre maisons formaient hameau en cet endroit. Elles taient occupes par quelques-uns de ces Floridiens nomades, qui se livrent plus spcialement la chasse et la pche au commencement de la belle saison. Sur la proposition d'Edward Carrol, il parut opportun de demander quelques renseignements relatifs au passage de Texar, et on eut raison de le faire. Un des habitants de ce hameau fut interrog. Pendant les journes prcdentes, avait-il aperu une embarcation, traversant le lac George et se dirigeant vers le lac Washington, -- embarcation qui devait contenir sept ou huit personnes, plus une femme de couleur et une enfant, une petite fille, blanche d'origine? En effet, rpondit cet homme, il y a quarante-huit heures, j'ai vu passer une embarcation qui doit tre celle dont vous parlez. -- Et a-t-elle fait halte ce hameau? demanda Gilbert. -- Non! Elle s'est au contraire hte d'aller rejoindre le haut cours du fleuve. J'ai distinctement vu, bord, ajouta le Floridien, une femme avec une petite fille dans ses bras. -- Mes amis, s'cria Gilbert, bon espoir! Nous sommes bien sur les traces de Texar! -- Oui! rpondit James Burbank. Il n'a sur nous qu'une avance de quarante-huit heures, et, si notre embarcation peut encore nous porter pendant quelques jours, nous gagnerons sur lui! -- Connaissez-vous le cours du Saint-John en amont du lac George? demanda Edward Carrol au Floridien. -- Oui, monsieur, et je l'ai mme remont sur un parcours de plus de cent milles. -- Pensez-vous qu'il puisse tre navigable pour une embarcation comme la ntre? -- Que tire-t-elle? -- Trois pieds peu prs, rpondit Mars. -- Trois pieds? dit le Floridien. Ce sera bien juste en de certains endroits. Cependant, en sondant les passes, je crois que vous pourrez arriver jusqu'au lac Washington. -- Et l, demanda M. Carrol, quelle distance serons-nous du lac Okee-cho-bee? -- cent cinquante milles environ. -- Merci, mon ami. -- Embarquons, s'cria Gilbert, et naviguons jusqu' ce que l'eau nous manque. Chacun reprit sa place. Le vent ayant calmi avec le soir, les avirons furent grs et manis avec vigueur. Les rives rtrcies du fleuve disparurent rapidement. Avant la complte tombe de la nuit, on gagna plusieurs milles vers le sud. Il ne fut pas question de s'arrter, puisqu'on pouvait dormir bord. La lune tait presque pleine. Le temps resterait assez clair pour ne point gner la navigation. Gilbert avait pris la barre. Mars se tenait l'avant, un long espar la main. Il sondait sans cesse, et, lorsqu'il rencontrait le fond, faisait venir l'embarcation sur tribord ou sur bbord. peine toucha-t-elle cinq ou six fois durant cette traverse nocturne, et elle put se dgager sans grand effort. Si bien que, vers quatre heures du matin, au moment o le soleil se montra, Gilbert n'estima pas moins de quinze milles le chemin parcouru pendant la nuit. Que de chances en faveur de James Burbank et des siens, si le fleuve, navigable quelques jours encore, les menait presque leur but! Cependant plusieurs difficults matrielles surgirent durant cette journe. Par suite de la sinuosit du fleuve, des pointes se projettent frquemment en travers de son cours. Les sables, accumuls, multiplient les hauts fonds qu'il faut contourner. Autant d'allongements de la route, et, par cela mme, quelques retards. On ne pouvait, non plus, toujours utiliser le vent, qui n'aurait pas cess d'tre favorable, si de nombreux dtours n'eussent modifi l'allure de l'embarcation. Les Noirs se courbaient alors sur leurs avirons et dployaient une telle vigueur qu'ils parvenaient regagner le temps perdu. Il se prsentait aussi de ces obstacles particuliers au Saint- John. C'taient des les flottantes formes par une prodigieuse accumulation d'une plante exubrante, le pistia, que certains explorateurs du fleuve floridien ont justement compare une gigantesque laitue, tale la surface des eaux. Ce tapis herbeux offre assez de solidit pour que les loutres et les hrons puissent y prendre leurs bats. Il importait, toutefois, de ne point s'engager travers de telles masses vgtales, d'o l'on ne se ft pas tir sans peine. Lorsque leur apparition tait signale, Mars prenait toutes les prcautions possibles pour les viter. Quant aux rives du fleuve, d'paisses forts les encaissaient alors. On ne voyait plus ces innombrables cdres, dont le Saint- John baigne les racines en aval de son cours. L poussent des quantits de pins, hauts de cent cinquante pieds, appartenant l'espce du pin austral, qui trouvent des lments favorables leur vgtation au milieu de ces terrains, au sous-sol inond, appels barrens. L'humus y prsente une lasticit trs sensible, et telle, en quelques points, qu'un piton peut perdre l'quilibre, lorsqu'il marche sa surface. Heureusement, la petite troupe de James Burbank n'eut point en faire l'preuve. Le Saint-John continuait la transporter travers les rgions de la Floride infrieure. La journe se passa sans incidents. La nuit de mme. Le fleuve ne cessait d'tre absolument dsert. Pas une embarcation sur ses eaux. Pas une cabane sur ses rives. De cette circonstance, d'ailleurs, il n'y avait point se plaindre. Mieux valait ne trouver personne en cette contre lointaine, o les rencontres risquent fort d'tre mauvaises, car les coureurs des bois, les chasseurs de profession, les aventuriers de toute provenance, sont gens plus que suspects. On devait craindre galement la prsence des milices de Jacksonville ou de Saint-Augustine que Dupont et Stevens avaient obliges se retirer vers le sud. Cette ventualit et t plus redoutable encore. Parmi ces dtachements il y avait assurment des partisans de Texar, qui auraient voulu se venger de James et de Gilbert Burbank. Or, la petite troupe devait viter tout combat, si ce n'est avec l'Espagnol, au cas o il faudrait lui arracher ses prisonnires par la force. Heureusement, James Burbank et les siens furent si bien servis dans ces circonstances que, le 25 au soir, la distance entre le lac George et le lac Washington avait t franchie. Arrive la lisire de cet amas d'eaux stagnantes, l'embarcation dut faire halte. L'troitesse du fleuve, le peu de profondeur de son cours, lui interdisaient de remonter plus avant vers le sud. En somme, les deux tiers tant faits, James Burbank et les siens ne se trouvaient plus qu' cent quarante milles des Everglades. IX La grande cyprire Le lac Washington, long d'une dizaine de milles, est un des moins importants de cette rgion de la Floride mridionale. Ses eaux, peu profondes, sont embarrasses d'herbes que le courant arrache aux prairies flottantes -- vritables nids serpents qui rendent trs dangereuse la navigation sa surface. Il est donc dsert comme ses rives, tant peu propice la chasse, la pche, et il est rare que les embarcations du Saint-John s'aventurent jusqu' lui. Au sud du lac, le fleuve reprend son cours en s'inflchissant plus directement vers le midi de la presqu'le. Ce n'est plus alors qu'un ruisseau sans profondeur, dont les sources sont situes trente milles dans le sud, entre 28et 27de latitude. Le Saint-John cesse d'tre navigable au-dessous du lac Washington. Quelques regrets qu'en prouvt James Burbank, il fallut renoncer au transport par eau, afin de prendre la voie de terre, au milieu d'un pays trs difficile, le plus souvent marcageux, travers des forts sans fin, dont le sol, coup de rios et de fondrires, ne peut que retarder la marche des pitons. On dbarqua. Les armes, les ballots qui renfermaient les provisions, furent rpartis entre chacun des Noirs. Ce n'tait pas l de quoi fatiguer ou embarrasser le personnel de l'expdition. De ce chef, il n'y aurait aucune cause de retard. Tout avait t rgl d'avance. Quand il faudrait faire halte, le campement pourrait tre organis en quelques minutes. Tout d'abord, Gilbert, aid de Mars, s'occupa de cacher l'embarcation. Il importait qu'elle pt chapper aux regards, dans le cas o un parti de Floridiens ou de Sminoles viendrait visiter les rives du lac Washington. Il fallait que l'on ft assur de la retrouver au retour pour redescendre le cours du Saint-John. Sous la ramure retombante des arbres, de la rive, entre les roseaux gigantesques qui la dfendent, on put aisment mnager une place l'embarcation, dont le mt avait t pralablement couch. Et elle tait si bien enfouie sous l'paisse verdure, qu'il et t impossible de l'apercevoir du haut des berges. Il en tait de mme, sans doute, d'une autre barque que Gilbert aurait eu grand intrt retrouver. C'tait celle qui avait amen Dy et Zermah au lac Washington. videmment, vu l'innavigabilit des eaux, Texar avait d l'abandonner aux environs de cet entonnoir par lequel le lac se dverse dans le fleuve. Ce que James Burbank tait forc de faire alors, l'Espagnol devait l'avoir fait aussi. C'est pourquoi on entreprit de minutieuses recherches pendant les dernires heures du jour, afin de retrouver cette embarcation. C'et t l un prcieux indice, et la preuve que Texar avait suivi le fleuve jusqu'au lac Washington. Les recherches furent vaines. L'embarcation ne put tre dcouverte, soit que les investigations n'eussent pas t portes assez loin, soit que l'Espagnol l'et dtruite, dans la pense qu'il n'aurait plus s'en servir, s'il tait parti sans esprit de retour. Combien le voyage avait d tre pnible entre le lac Washington et les Everglades! Plus de fleuve pour pargner de si longues fatigues une femme, et une enfant. Dy, porte dans les bras de la mtisse, Zermah, force de suivre des hommes accoutums de pareilles marches travers cette contre difficile, les insultes, les violences, les coups qui ne lui taient pas pargns pour hter son pas, les chutes dont elle essayait de prserver la petite fille sans songer elle-mme, tous eurent dans l'esprit la vision de ces lamentables scnes. Mars se reprsentait sa femme expose tant de souffrances, il plissait de colre, et ces mots s'chappaient alors de sa bouche: Je tuerai Texar! Que n'tait-il dj l'le Carneral, en prsence du misrable, dont les abominables machinations avaient tant fait souffrir la famille Burbank, et qui lui avait enlev Zermah, sa femme! Le campement avait t tabli l'extrmit du petit cap qui se projette hors de l'angle nord du lac. Il n'et pas t prudent de s'engager, au milieu de la nuit, travers un territoire inconnu, sur lequel le champ de vue tait ncessairement trs restreint. Aussi, aprs dlibration, fut-il dcid que l'on attendrait les premires lueurs de l'aube avant de se remettre en marche. Le risque de s'garer sous ces paisses forts tait trop grand pour que l'on voult s'y exposer. Nul incident, du reste, pendant la nuit. quatre heures, au moment o montait le petit jour, le signal du dpart fut donn. La moiti du personnel devait suffire porter les ballots de vivres et les effets de campement. Les noirs pourraient donc se relayer entre eux. Tous, matres et serviteurs, taient arms de carabines Mini, qui se chargent d'une balle et de quatre chevrotines, et de ces revolvers Colt, dont l'usage s'tait si rpandu parmi les belligrants depuis le commencement de la guerre de Scession. Dans ces conditions, on pouvait rsister sans dsavantage une soixantaine de Sminoles, et mme, s'il le fallait, attaquer Texar, ft-il entour d'un pareil nombre de ses partisans. Il avait paru convenable, tant que cela serait possible, de ctoyer le Saint-John. Le fleuve coulait alors vers le sud, par consquent dans la direction du lac Okee-cho-bee. C'tait comme un fil tendu travers le long labyrinthe des forts. On pouvait le suivre sans s'exposer commettre d'erreur. On le suivit. Ce fut assez facile. Sur la rive droite se dessinait une sorte de sentier -- vritable chemin de halage, qui aurait pu servir remorquer quelque lger canot sur le haut cours du fleuve. On marcha d'un pas rapide, Gilbert et Mars en avant, James Burbank et Edward Carrol en arrire, le rgisseur Perry au milieu du personnel des Noirs, qui se remplaaient toutes les heures dans le transport des ballots. Avant de partir, un repas sommaire avait t pris. S'arrter midi pour dner, six heures du soir pour souper, camper, si l'obscurit ne permettait pas d'aller plus avant, se remettre en route, s'il paraissait possible de se diriger travers la fort: tel tait le programme adopt et qui serait observ rigoureusement. Tout d'abord, il fallut contourner la rive orientale du lac Washington -- rive assez plate et d'un sol presque mouvant. Les forts reparurent alors. Ni comme tendue ni comme paisseur, elles n'taient ce qu'elles devaient tre plus tard. Cela tenait la nature mme des essences qui les composaient. En effet, il n'y avait l que des futaies de campches, petites feuilles, grappes jaunes, dont le coeur, de couleur bruntre, est utilis pour la teinture; puis, des ormes du Mexique, des guazumas, bouquets blancs, employs tant d'usages domestiques, et dont l'ombre gurit, dit-on, des rhumes les plus obstins -- mme les rhumes de cerveau. et l poussaient aussi quelques groupes de quinquinas, qui ne sont ici que simples plantes arborescentes, au lieu de ces arbres magnifiques qu'ils forment au Prou, leur pays natal. Enfin, par larges corbeilles, sans avoir jamais connu les soins de la culture savante, s'talaient des plantes couleurs vives, gentianes, amaryllis, asclpias, dont les fines houppes servent la fabrication de certains tissus. Toutes, plantes et fleurs, suivant la remarque de l'un des explorateurs[4] les plus comptents de la Floride, jaunes ou blanches en Europe, revtent en Amrique les diverses nuances du rouge depuis le pourpre jusqu'au ros le plus tendre. Vers le soir, ces futaies disparurent pour faire place la grande cyprire, qui s'tend jusqu'aux Everglades. Pendant cette journe, on avait fait une vingtaine de milles. Aussi Gilbert demanda-t-il si ses compagnons ne se sentaient pas trop fatigus. Nous sommes prts repartir, monsieur Gilbert, dit l'un des Noirs, parlant au nom de ses camarades. -- Ne risquons-nous pas de nous garer pendant la nuit? fit observer Edward Carrol. -- Nullement, rpondit Mars, puisque nous continuerons ctoyer le Saint-John. -- D'ailleurs, ajouta le jeune officier, la nuit sera claire. Le ciel est sans nuages. La lune, qui va se lever vers neuf heures, durera jusqu'au jour. En outre, la ramure des cyprires est peu paisse, et l'obscurit y est moins profonde qu'en toute autre fort. On partit donc. Le lendemain matin, aprs avoir chemin une partie de la nuit, la petite troupe s'arrtait pour prendre son premier repas au pied d'un de ces gigantesques cyprs, qui se comptent par millions dans cette rgion de la Floride. Qui n'a pas explor ces merveilles naturelles ne peut se les figurer. Qu'on imagine une prairie verdoyante, leve plus de cent pieds de hauteur, que supportent des fts droits comme s'ils taient faits au tour, et sur laquelle on aimerait pouvoir marcher. Au-dessous le sol est mou et marcageux. L'eau sjourne incessamment sur un sol impermable, o pullulent grenouilles, crapauds, lzards, scorpions, araignes, tortues, serpents, oiseaux aquatiques de toutes les espces. Plus haut, tandis que les orioles -- sortes de loriots aux pennes dores, passent comme des toiles filantes, les cureuils se jouent dans les hautes branches, et les perroquets remplissent la fort de leur assourdissant caquetage. En somme, curieuse contre, mais difficile parcourir. Il fallait donc tudier avec soin le terrain sur lequel on s'aventurait. Un piton aurait pu s'enliser jusqu'aux aisselles dans les nombreuses fondrires. Cependant, avec quelque attention, et grce la clart de la lune que tamisait le haut feuillage, on parvint s'en tirer mieux que mal. Le fleuve permettait de se tenir en bonne direction. Et c'tait fort heureux, car tous ces cyprs se ressemblent, troncs contourns, tordus, grimaants, creuss leur base, jetant de longues racines qui bossuent le sol, et se relevant une hauteur de vingt pieds en fts cylindriques. Ce sont de vritables manches de parapluie, poigne rugueuse, dont la tige droite supporte une immense ombrelle verte, laquelle, vrai dire, ne protge ni de la pluie ni du soleil. Ce fut sous l'abri de ces arbres que James Burbank et ses compagnons s'engagrent un peu aprs le lever du jour. Le temps tait magnifique. Nul orage craindre, ce qui aurait pu changer le sol en un marais impraticable. Nanmoins il fallait choisir les passages, afin d'viter les fondrires qui ne s'asschent jamais. Fort heureusement, le long du Saint-John, dont la rive droite se trouve un peu en contre-haut, les difficults devaient tre moindres. part le lit des ruisseaux qui se jettent dans le fleuve et que l'on devait contourner ou passer gu, le retard fut sans importance. Pendant cette journe, on ne releva aucune trace qui indiqut la prsence d'un parti de sudistes ou de Sminoles, aucun vestige non plus de Texar ni de ses compagnons. Il pouvait se faire que l'Espagnol et suivi la rive gauche du fleuve. Ce ne serait point l un obstacle. Par une rive comme par l'autre, on allait aussi directement vers cette basse Floride, indique par le billet de Zermah. Le soir venu, James Burbank s'arrta pendant six heures. Ensuite, le reste de la nuit s'coula dans une marche rapide. Le cheminement se faisait en silence sous la cyprire endormie. Le dme de feuillage ne se troublait d'aucun souffle. La lune, demi ronge dj, dcoupait en noir sur le sol le lger rseau de la ramure, dont le dessin s'agrandissait par la hauteur des arbres. Le fleuve murmurait peine sur son lit d'une pente presque insensible. Nombre de bas-fonds mergeaient de sa surface, et il n'aurait pas t difficile de le traverser, si cela et t ncessaire. Le lendemain, aprs une halte de deux heures, la petite troupe reprit, dans l'ordre adopt, la direction vers le sud. Toutefois, pendant cette journe, le fil conducteur, qui avait t suivi jusqu'alors, allait se rompre ou plutt arriver au bout de son cheveau. En effet, le Saint-John, dj rduit un simple filet liquide, disparut sous un bouquet de quinquinas qui buvaient sa source mme. Au del, la cyprire cachait l'horizon sur les trois quarts de son primtre. En cet endroit, apparut un cimetire dispos, suivant la coutume indigne, pour des Noirs devenus chrtiens et rests dans la mort fidles la foi catholique. et l, des croix modestes, les unes de pierre, les autres de bois, poses sur les renflements du sol, marquaient les tombes entre les arbres. Deux ou trois spultures ariennes, que supportaient des branchages fixs au sol, beraient au gr du vent quelque cadavre rduit l'tat de squelette. L'existence d'un cimetire en ce lieu, fit observer Edward Carrol, pourrait bien indiquer la proximit d'un village ou hameau... -- Qui ne doit plus exister actuellement, rpondit Gilbert, puisqu'on n'en trouve pas trace sur nos cartes. Ces disparitions de villages ne sont que trop frquentes dans la Floride infrieure, soit que les habitants les aient abandonns, soit qu'ils aient t dtruits par les Indiens. -- Gilbert, dit James Burbank, maintenant que nous n'avons plus le Saint-John pour nous guider, comment procderons-nous? -- La boussole nous donnera la direction, mon pre, rpondit le jeune officier. Quelles que soient l'tendue et l'paisseur de la fort, il est impossible de nous y perdre! -- Eh bien, en route, monsieur Gilbert! s'cria Mars, qui, pendant les haltes ne pouvait se tenir en place. En route, et que Dieu nous conduise! Un demi-mille au del du cimetire ngre, la petite troupe s'engagea sous le plafond de verdure, et, la boussole aidant, elle descendit presque directement vers le sud. Pendant la premire partie de la journe, aucun incident relater. Jusqu'alors, rien n'avait entrav cette campagne de recherches, en serait-il ainsi jusqu' la fin? Atteindrait-on le but ou la famille Burbank serait-elle condamne au dsespoir? Ne pas retrouver la petite fille et Zermah, les savoir livres toutes les misres, exposes tous les outrages, et ne pouvoir les y soustraire, c'et t un supplice de tous les instants. Vers midi, on s'arrta. Gilbert, tenant compte du chemin parcouru depuis le lac Washington, estimait que l'on se trouvait cinquante milles du lac Okee-cho-bee. Huit jours s'taient couls depuis le dpart de Camdless-Bay, et plus de trois cents milles[5] avaient t enlevs avec une rapidit exceptionnelle. Il est vrai, le fleuve d'abord, presque jusqu' sa source, la cyprire ensuite, n'avaient point prsent d'obstacles vritablement srieux. En l'absence de ces grandes pluies qui auraient pu rendre innavigable le cours du Saint-John et dtremper les terrains au del, par ces belles nuits que la lune imprgnait d'une clart superbe, tout avait favoris le voyage et les voyageurs. prsent, une distance relativement courte les sparait de l'le Carneral. Entrans comme ils l'taient par huit jours d'efforts constants, ils espraient avoir atteint leur but avant quarante- huit heures. Alors on toucherait au dnouement qu'il tait impossible de prvoir. Cependant, si la bonne fortune les avait seconds jusqu'alors, James Burbank et ses compagnons, pendant la seconde partie de cette journe, purent craindre de se heurter d'insurmontables difficults. La marche avait t reprise dans les conditions habituelles, aprs le repas de midi. Rien de nouveau dans la nature du terrain, larges flaques d'eau et nombreuses fondrires viter, quelques ruisseaux qu'il fallait passer avec de l'eau jusqu' mi-jambe. En somme, la route n'tait que fort peu allonge par les carts qu'elle imposait. Toutefois, vers quatre heures du soir, Mars s'arrta soudain. Puis, lorsqu'il et t rejoint par ses compagnons, il leur fit remarquer des traces de pas imprimes sur le sol. Il ne peut tre douteux, dit James Burbank, qu'une troupe d'hommes a rcemment pass par ici. -- Et une troupe nombreuse, ajouta Edward Carrol. -- De quel ct viennent ces traces, vers quel ct se dirigent- elles? demanda Gilbert. Voil ce qu'il est ncessaire de constater avant de prendre une rsolution. En effet, et ce fut fait avec soin. Pendant cinq cents yards dans l'est, on pouvait suivre les empreintes de pas qui se prolongeaient mme bien au del; mais il parut inutile de les relever plus loin. Ce qui tait dmontr par la direction de ces pas, c'est qu'une troupe, d'au moins cent cinquante deux cents hommes, aprs avoir quitt le littoral de l'Atlantique, venait de traverser cette portion de la cyprire. Du ct de l'ouest, ces traces continuaient se diriger vers le golfe du Mexique, traversant ainsi par une scante la presqu'le floridienne, laquelle, cette latitude, ne mesure pas deux cents milles de largeur. On put galement observer que ce dtachement, avant de reprendre sa marche dans la mme direction, avait fait halte prcisment l'endroit que James Burbank et les siens occupaient alors. En outre, aprs avoir recommand leurs compagnons de se tenir prts toute alerte, Gilbert et Mars, s'tant ports pendant un quart de mille sur la gauche de la fort, purent constater que ces empreintes prenaient franchement la route du sud. Lorsque tous deux furent de retour au campement, voici ce que dit Gilbert: Nous sommes prcds par une troupe d'hommes qui suit exactement le chemin que nous suivons nous-mmes depuis le lac Washington. Ce sont des gens arms, puisque nous avons trouv les morceaux de cartouches qui leur ont servi allumer leurs feux dont il ne reste plus que des charbons teints. Quels sont ces hommes? je l'ignore. Ce qui est certain, c'est qu'ils sont nombreux et qu'ils descendent vers les Everglades. -- Ne serait-ce point une troupe de Sminoles nomades? demanda Edward Carrol. -- Non, rpondit Mars. La trace des pas indique nettement que ces hommes sont amricains... -- Peut-tre des soldats de la milice floridienne?... fit observer James Burbank. -- C'est craindre, rpondit Perry. Ils paraissent tre en trop grand nombre pour appartenir au personnel de Texar... -- moins que cet homme n'ait t rejoint par une bande de ses partisans, dit Edward Carrol. Ds lors, il ne serait pas surprenant qu'ils fussent l plusieurs centaines... -- Contre dix-sept!... rpondit le rgisseur. -- Eh! qu'importe! s'cria Gilbert. S'ils nous attaquent ou s'il faut les attaquer, pas un de nous ne reculera! -- Non!... Non!... s'crirent les courageux compagnons du jeune officier. C'tait l un entranement bien naturel, sans doute. Et, cependant, la rflexion, on devait comprendre tout ce qu'une pareille ventualit et prsent de mauvaises chances. Toutefois, bien que cette pense se prsentt probablement l'esprit de tous, elle ne diminua rien du courage de chacun. Mais, si prs du but, rencontrer l'obstacle! Et quel obstacle! Un dtachement de sudistes, peut-tre des partisans de Texar, qui cherchaient rejoindre l'Espagnol aux Everglades, afin d'y attendre le moment de reparatre dans le nord de la Floride! Oui! c'tait l ce que l'on devait certainement craindre. Tous le sentaient. Aussi, aprs le premier mouvement d'enthousiasme, restaient-ils muets, pensifs, regardant leur jeune chef, se demandant quel ordre il allait leur donner. Gilbert, lui aussi, avait subi l'impression commune. Mais, redressant la tte: En avant! dit-il. X Rencontre Oui! il fallait aller en avant. Cependant, en prsence d'ventualits redoutables, toutes les prcautions devaient tre prises. Il tait indispensable d'clairer la marche, de reconnatre les paisseurs de la cyprire, de se tenir prt tout vnement. Les armes furent donc visites avec soin et mises en tat de servir au premier signal. la moindre alerte, les ballots dposs terre, tous prendraient part la dfense. Quant la disposition du personnel en marche, il ne serait pas modifi; Gilbert et Mars continueraient de rester l'avant-garde, une distance plus grande, afin de prvenir toute surprise. Chacun tait prt faire, son devoir, bien que ces braves gens eussent visiblement le coeur serr depuis qu'un obstacle se dressait entre eux et le but qu'ils voulaient atteindre. Le pas n'avait point t ralenti. Toutefois, il avait paru prudent de ne pas suivre les traces toujours nettement indiques. Mieux valait, s'il tait possible, ne point se rencontrer avec le dtachement qui s'avanait dans la direction des Everglades. Malheureusement, on reconnut bientt que ce serait assez difficile. En effet, ce dtachement n'allait pas en ligne directe. Les empreintes faisaient de nombreux crochets droite, gauche - - ce qui indiquait une certaine hsitation dans la marche. Nanmoins, leur direction gnrale tait vers le sud. Encore un jour d'coul. Aucune rencontre n'avait oblig James Burbank s'arrter. Il avait chemin d'un bon pas et gagnait videmment sur la troupe qui s'aventurait travers la cyprire. Cela se reconnaissait aux traces multiples qui, d'heure en heure, apparaissaient plus fraches sur ce sol un peu plastique. Rien n'avait t plus ais que de constater le nombre des haltes qui taient faites, soit au moment des repas, -- et alors les empreintes se croisant, indiquaient des alles et venues en tous sens, -- soit lorsqu'il n'y avait eu qu'un temps d'arrt, sans doute pour quelque dlibration sur la route suivre. Gilbert et Mars ne cessaient d'tudier ces marques avec une extrme attention. Comme elles pouvaient leur apprendre bien des choses, ils les observaient avec autant de soin que les Sminoles, si habiles tudier les moindres indices sur les terrains qu'ils parcourent aux poques de chasse ou de guerre. Ce fut la suite d'un de ces examens approfondis, que Gilbert put dire affirmativement. Mon pre, nous avons maintenant la certitude que ni Zermah ni ma soeur ne font partie de la troupe qui nous prcde. Comme il n'y a aucune trace des pas d'un cheval sur le sol, si Zermah se trouvait l, il est vident qu'elle irait pied en portant ma soeur dans ses bras, et ses vestiges seraient aisment reconnaissables, comme ceux de Dy pendant les haltes. Mais il n'existe pas une seule empreinte d'un pied de femme ou d'enfant. Quant ce dtachement, nul doute qu'il soit muni d'armes feu. En maint endroit, on trouve des coups de crosse sur le sol. J'ai mme remarqu ceci: c'est que ces crosses doivent tre semblables celles des fusils de la marine. Il est donc probable que les milices floridiennes avaient leur disposition des armes de ce modle, sans quoi ce serait inexplicable. En outre, et cela n'est malheureusement que trop certain, cette troupe est au moins dix fois plus nombreuse que la ntre. Donc, il faut manoeuvrer avec une extrme prudence mesure que l'on se rapproche d'elle! Il n'y avait qu' suivre les recommandations du jeune officier. C'est ce qui fut fait. Quant aux dductions qu'il tirait de la quantit et de la forme des empreintes, elles devaient tre justes. Que la petite Dy ni Zermah ne fissent point partie de ce dtachement, cela paraissait certain. De l, cette conclusion qu'on ne se trouvait pas sur la piste de l'Espagnol. Le personnel, venu de la Crique-Noire, ne pouvait tre si important ni si bien arm. Donc, il ne semblait pas douteux qu'il y et l une forte troupe de milices floridiennes se dirigeant vers les rgions mridionales de la pninsule, et, par consquent, sur les Everglades, o Texar tait probablement arriv depuis un ou deux jours. En somme, cette troupe, ainsi compose, tait redoutable pour les compagnons de James Burbank. Le soir, on s'arrta la limite d'une troite clairire. Elle avait d tre occupe quelques heures avant, ainsi que l'indiquaient, cette fois, des amas de cendres peine refroidies, restes des feux qui avaient t allums pour le campement. On prit alors le parti de ne se remettre en marche qu'aprs la chute du jour. La nuit serait obscure. Le ciel tait nuageux. La lune, presque son dernier quartier, ne devait se lever que fort tard. Cela permettrait de se rapprocher du dtachement dans des conditions meilleures. Peut-tre serait-il possible de le reconnatre, sans avoir t aperu, de le tourner en se dissimulant sous les profondeurs de la fort, de prendre les devants pour se porter vers le sud-est, de manire le prcder au lac Okee-cho-bee et l'le Carneral. La petite troupe, ayant toujours Mars et Gilbert en claireurs, partit vers huit heures et demie, et s'engagea silencieusement sous le dme des arbres, au milieu d'une assez profonde obscurit. Pendant deux heures environ, tous cheminrent ainsi, assourdissant le bruit de leurs pas pour ne point se trahir. Un peu aprs dix heures, James Burbank arrta d'un mot le groupe de Noirs, en tte duquel il se trouvait avec le rgisseur. Son fils et Mars venaient de se replier rapidement sur eux. Tous, immobiles, attendaient l'explication de cette brusque retraite. Cette explication fut bientt donne. Qu'y a-t-il?... demanda James Burbank. Qu'avez-vous aperu, Mars et toi?... -- Un campement tabli sous les arbres et dont les feux sont encore trs visibles. -- Loin d'ici?... demanda Edward Carrol. -- cent pas. -- Avez-vous pu reconnatre quels sont les gens qui occupent ce campement? -- Non, car les feux commencent s'teindre, rpondit Gilbert. Mais je crois que nous ne nous sommes pas tromps en valuant leur nombre deux cent hommes! -- Dorment-ils, Gilbert? -- Oui, pour la plupart, non sans s'tre gards toutefois. Nous avons aperu quelques sentinelles, le fusil l'paule, qui vont et viennent entre les cyprs. -- Que devons-nous faire? demanda Edward Carrol en s'adressant au jeune officier. -- Tout d'abord, rpondit Gilbert, reconnatre, si c'est possible, quel peut tre ce dtachement, avant d'essayer de le tourner. -- Je suis prt aller en reconnaissance, dit Mars. -- Et moi, vous accompagner, ajouta Perry. -- Non, j'irai, rpondit Gilbert. Je ne puis m'en rapporter qu' moi seul... -- Gilbert, dit James Burbank, il n'est pas un de nous qui ne demande risquer sa vie dans l'intrt commun. Mais, pour faire cette reconnaissance avec quelque chance de ne pas tre aperu, il faut tre seul... -- C'est seul que j'irai. -- Non, mon fils, je te demande de rester avec nous, rpondit M. Burbank. Mars suffira. -- Je suis prt, mon matre! Et Mars, sans en demander davantage, disparut dans l'ombre. En mme temps, James Burbank et les siens se prparrent pour rsister n'importe quelle attaque. Les ballots furent dposs terre. Les porteurs reprirent leurs armes. Tous, le fusil la main, se blottirent derrire les fts de cyprs, de manire se runir en un instant, si un mouvement de concentration devenait ncessaire. De l'endroit que James Burbank occupait, on ne pouvait apercevoir le campement. Il fallait s'approcher d'une cinquantaine de pas pour que les feux, alors trs affaiblis, devinssent visibles. De l, ncessit d'attendre que le mtis ft de retour, avant de prendre le parti qu'exigeaient les circonstances. Trs impatient, le jeune lieutenant s'tait port quelques yards du lieu de halte. Mars s'avanait alors avec une extrme prudence, ne quittant l'abri d'un tronc d'arbre que pour un autre. Il s'approchait ainsi avec moins de risques d'tre aperu. Il esprait arriver assez prs pour observer la disposition des lieux, reconnatre le nombre des hommes, et surtout quel parti ils appartenaient. Cela ne laisserait pas d'tre assez difficile. La nuit tait sombre, et les feux ne donnaient plus aucune clart. Pour russir, il fallait se glisser jusqu'au campement. Or, Mars avait assez d'audace pour le faire, assez d'adresse pour tromper la vigilance des sentinelles qui taient de garde. Cependant Mars gagnait du terrain. Afin de ne point tre embarrass, le cas chant, il n'avait pris ni fusil ni revolver. Il n'tait arm que d'une hache, car il convenait d'viter toute dtonation et de se dfendre sans bruit. Bientt le brave mtis ne fut plus qu' trs courte distance de l'un des hommes de garde, lequel n'tait lui-mme qu' sept ou huit yards du campement. Tout tait silencieux. videmment fatigus par une longue marche, ces gens dormaient d'un profond sommeil. Seules, les sentinelles veillaient leur poste avec plus ou moins de vigilance -- ce dont Mars ne tarda pas s'apercevoir. En effet, si l'un des hommes, qu'il observait depuis quelques instants, tait debout, il ne remuait plus. Son fusil reposait sur le sol. Accot contre un cyprs, la tte basse, il semblait prt succomber au sommeil. Peut-tre ne serait-il pas impossible de se glisser derrire lui et d'atteindre ainsi la limite du campement. Mars s'approchait lentement du factionnaire, lorsque le bruit d'une branche sche qu'il venait de briser du pied, rvla soudain sa prsence. Aussitt l'homme se redressa, releva la tte, se pencha, regarda droite, gauche. Sans doute, il vit quelque chose de suspect, car il saisit son fusil et l'paula... Avant qu'il et fait feu, Mars avait arrach l'arme braque sur sa poitrine et terrass le factionnaire, aprs lui avoir appliqu sa large main sur la bouche, sans qu'il et pu jeter un cri. Un instant aprs, cet homme tait billonn, enlev dans les bras du vigoureux mtis, contre lequel il se dfendait en vain, et rapidement emport vers la clairire o se tenait James Burbank. Rien n'avait donn l'veil aux autres sentinelles qui gardaient le campement, -- preuve qu'elles veillaient avec ngligence. Quelques instants aprs, Mars arrivait avec son fardeau et le dposait aux pieds de son jeune matre. En un instant, le groupe des Noirs se fut resserr autour de James Burbank, de Gilbert, d'Edward Carrol, du rgisseur Perry. L'homme, demi suffoqu, n'aurait pu prononcer un seul mot, mme sans billon. L'obscurit ne permettait ni de voir sa figure ni de reconnatre, son vtement, s'il faisait ou non partie de la milice floridienne. Mars lui enleva le mouchoir qui comprimait sa bouche, et il fallut attendre qu'il et repris ses sens pour l'interroger. moi! s'cria-t-il enfin. -- Pas un cri! lui dit James Burbank en le contenant. Tu n'as rien craindre de nous! -- Que me veut-on?... -- Que tu rpondes franchement! -- Cela dpendra des questions que vous me ferez, rpliqua cet homme qui venait de retrouver une certaine assurance. -- Avant tout, tes-vous pour le Sud ou pour le Nord? -- Pour le Nord. -- Je suis prt rpondre! Ce fut Gilbert qui continua l'interrogatoire. Combien d'hommes, demanda-t-il, compte le dtachement qui est camp l-bas? -- Prs de deux cents. -- Et il se dirige?... -- Vers les Everglades. -- Quel est son chef? -- Le capitaine Howick! -- Quoi! Le capitaine Howick, un des officiers du _Wasbah!_ s'cria Gilbert. -- Lui-mme! -- Ce dtachement est donc compos de marins de l'escadre du commodore Dupont? -- Oui, fdraux, nordistes, anti-esclavagistes, unionistes! rpondit l'homme, qui semblait tout fier d'noncer ces diverses qualifications donnes au parti de la bonne cause. Ainsi, au lieu d'une troupe de milices floridiennes que James Burbank et les siens croyaient avoir devant eux, au lieu d'une bande des partisans de Texar, c'taient des amis qui leur arrivaient, c'taient des compagnons d'armes, dont le renfort venait si propos! Hurrah! hurrah! s'crirent-ils avec une telle vigueur que tout le campement en fut rveill. Presque aussitt, des torches brillaient dans l'ombre. On se rejoignait, on se runissait dans la clairire, et le capitaine Howick, avant toute explication, serrait la main du jeune lieutenant, qu'il ne s'attendait gure trouver sur la route des Everglades. Les explications ne furent ni longues ni difficiles. Mon capitaine, demanda Gilbert, pouvez-vous m'apprendre ce que vous venez faire dans la Basse-Floride? -- Mon cher Gilbert, rpondit le capitaine Howick, nous y sommes envoys en expdition par le commodore. -- Et vous venez?... -- De Mosquito-Inlet, d'o nous avons d'abord gagn New-Smyrna dans l'intrieur du comt. -- Je vous demanderai alors, mon capitaine, quel est le but de votre expdition? -- Elle a pour but de chtier une bande de partisans sudistes, qui ont attir deux de nos chaloupes dans un guet-apens, et de venger la mort de nos braves camarades! Et voici ce que raconta le capitaine Howick, -- ce que ne pouvait connatre James Burbank, car le fait s'tait pass deux jours aprs son dpart de Camdless-Bay. On n'a pas oubli que le commodore Dupont s'occupait alors d'organiser le blocus effectif du littoral. cet effet, sa flottille battait la mer depuis l'le Anastasia, au-dessus de Saint-Augustine, jusqu' l'ouvert du canal qui spare les les de Bahama du cap Sable, situ la pointe mridionale de la Floride. Mais cela ne lui parut pas suffisant, et il rsolut de traquer les embarcations sudistes jusque dans les petits cours d'eau de la pninsule. C'est dans ce but qu'une de ces expditions, comprenant un dtachement de marins et deux chaloupes de l'escadre, fut envoye sous le commandement de deux officiers, qui, malgr leur personnel restreint, n'hsitrent pas se lancer sur les rivires du comt. Or, des bandes de sudistes surveillaient ces agissements des fdraux. Ils laissrent les chaloupes s'engager dans cette partie sauvage de la Floride, ce qui tait une regrettable imprudence, puisque Indiens et milices occupaient cette rgion. Il en rsulta ceci: c'est que les chaloupes furent attires dans une embuscade du ct du lac Kissimmee, quatre-vingts milles dans l'ouest du cap Malabar. Elles furent attaques par de nombreux partisans, et l prirent, avec un certain nombre de matelots, les deux commandants qui dirigeaient cette funeste expdition. Les survivants ne regagnrent Mosquito-Inlet que par miracle. Aussitt le commodore Dupont ordonna de se mettre sans retard la poursuite des milices floridiennes pour venger le massacre des fdraux. Un dtachement de deux cents marins, sous les ordres du capitaine Howick, fut donc dbarqu prs de Mosquito-Inlet. Il eut bientt atteint la petite ville de New-Smyrna, quelques milles de la cte. Aprs avoir pris les renseignements qui lui taient ncessaires, le capitaine Howick se mit en marche vers le sud- ouest. En effet, c'tait aux Everglades, o il comptait rencontrer le parti auquel on attribuait le guet-apens de Kissimmee, qu'il conduisait son dtachement, et il ne s'en trouvait plus qu' une assez courte distance. Tel tait le fait qu'ignoraient James Burbank et ses compagnons, au moment o ils venaient d'tre rejoints par le capitaine Howick dans cette partie de la cyprire. Alors demandes et rponses de s'changer rapidement entre le capitaine et le lieutenant propos de tout ce qui pouvait les intresser dans le prsent et pour l'avenir. Tout d'abord, dit Gilbert, apprenez que, nous aussi, nous marchons vers les Everglades. -- Vous aussi? rpondit l'officier, trs surpris de cette communication. Qu'allez-vous y faire? -- Poursuivre des coquins, mon capitaine, et les punir comme ceux que vous allez chtier! -- Quels sont ces coquins? -- Avant de vous rpondre, mon capitaine, demanda Gilbert, permettez-moi de vous poser une question. Depuis quand avez-vous quitt New-Smyrna avec vos hommes? -- Depuis huit jours. -- Et vous n'avez rencontr aucun parti sudiste dans l'intrieur du comt? -- Aucun, mon cher Gilbert, rpondit le capitaine Howick. Mais nous savons de source sure que certains dtachements des milices se sont rfugis dans la Basse-Floride. -- Quel est donc le chef de ce dtachement que vous poursuivez? Le connaissez-vous? -- Parfaitement, et j'ajoute mme que, si nous parvenons nous emparer de sa personne, monsieur Burbank n'aura pas le regretter. -- Que voulez-vous dire?... demanda vivement James Burbank au capitaine Howick. -- Je veux dire que ce chef est prcisment l'Espagnol que le Conseil de guerre de Saint-Augustine a rcemment acquitt, faute de preuves, dans l'affaire de Camdless-Bay... -- Texar? Tous venaient de jeter ce nom, et avec quel accent de surprise, on l'imaginera sans peine! Comment, s'cria Gilbert, c'est Texar, le chef de ces partisans que vous cherchez atteindre? -- Lui-mme! Il est l'auteur du guet-apens de Kissimmee, de ce massacre accompli par une cinquantaine de coquins de son espce qu'il commandait en personne, et, ainsi que nous l'avons appris New-Smyrna, il s'est rfugi dans la rgion des Everglades. -- Et si vous parvenez vous emparer de ce misrable?... demanda Edward Carrol. -- Il sera fusill sur place, rpondit le capitaine Howick. C'est l'ordre formel du commodore, et cet ordre, monsieur Burbank, tenez pour assur qu'il sera immdiatement mis excution! On se figure aisment l'effet que cette rvlation produisit sur James Burbank et les siens. Avec le renfort amen par le capitaine Howick, c'tait la dlivrance presque certaine de Dy et de Zermah, c'tait la capture assure de l'Espagnol et de ses complices, c'tait l'immanquable chtiment qui punirait enfin tant de crimes. Aussi, que de bonnes poignes de main s'changrent entre les marins du dtachement fdral et les Noirs amens de Camdless-Bay, et comme les hurrahs retentirent avec entrain! Gilbert mit alors le capitaine Howick au courant de ce que ses compagnons et lui venaient faire dans le Sud de la Floride. Pour eux, avant tout, il s'agissait de dlivrer Zermah et l'enfant, entranes jusqu' l'le Carneral, ainsi que l'indiquait le billet de la mtisse. Le capitaine apprit en mme temps que l'alibi, invoqu par l'Espagnol devant le Conseil de guerre, n'aurait d obtenir aucune crance, bien qu'on ne parvnt pas comprendre comment il avait pu l'tablir. Mais, ayant rpondre maintenant du rapt et du massacre de Kissimmee, il paraissait difficile que Texar pt chapper au chtiment de ce double crime. Toutefois, une observation inattendue fut faite par James Burbank, qui s'adressa au capitaine Howick: Pouvez-vous me dire, demanda-t-il, quelle date s'est pass le fait relatif aux chaloupes fdrales? -- Exactement, monsieur Burbank. C'est le 22 mars que nos marins ont t massacrs. -- Eh bien, rpondit James Burbank, la date du 22 mars, Texar tait encore la Crique-Noire, qu'il se prparait seulement quitter. Ds lors, comment aurait-il pris part au massacre qui se faisait deux cents milles de l, prs du lac Kissimmee? -- Vous dites?... s'cria le capitaine. -- Je dis que Texar ne peut tre le chef de ces sudistes qui ont attaqu vos chaloupes! -- Vous vous trompez, monsieur Burbank, reprit le capitaine Howick. L'Espagnol a t vu par les marins chapps au dsastre. Ces marins, je les ai interrogs moi-mme, et ils connaissaient Texar qu'ils avaient eu toute facilit de voir Saint-Augustine. -- Cela ne peut tre, capitaine, rpliqua James Burbank. Le billet crit par Zermah, billet qui est entre nos mains, prouve qu' la date du 22 mars, Texar tait encore la Crique-Noire. Gilbert avait cout sans interrompre. Il comprenait que son pre devait avoir raison. L'Espagnol n'avait pu se trouver, le jour du massacre, aux environs du lac Kissimmee. Qu'importe, aprs tout! dit-il alors. Il y a dans l'existence de cet homme des choses si inexplicables que je ne chercherai pas les dbrouiller. Le 22 mars, il tait encore la Crique-Noire, c'est Zermah qui le dit. Le 22 mars, il tait la tte d'un parti floridien deux cents milles de l, c'est vous qui le dites d'aprs le rapport de vos marins, mon capitaine. Soit! Mais, ce qui est certain, c'est qu'il est maintenant aux Everglades. Or, dans quarante-huit heures, nous pouvons l'avoir atteint! -- Oui, Gilbert, rpondit le capitaine Howick, et, que ce soit pour le rapt ou pour le guet-apens, si l'on fusille ce misrable, je le tiendrai pour justement fusill! En route! Le fait n'en tait pas moins absolument incomprhensible, comme tant d'autres qui se rapportaient la vie prive de Texar. Il y avait encore l quelque inexplicable alibi, et on et dit que l'Espagnol possdait vritablement le pouvoir de se ddoubler. Ce mystre s'claircirait-il? on ne pouvait l'affirmer. Quoi qu'il en soit, il fallait s'emparer de Texar, et c'est cela qu'allaient tendre les marins du capitaine Howick runis aux compagnons de James Burbank. XI Les Everglades Une rgion la fois horrible et superbe, ces Everglades. Situes dans la partie mridionale de la Floride, elles se prolongent jusqu'au cap Sable, dernire pointe de la pninsule. Cette rgion, vrai dire, n'est qu'un immense marais presque au niveau de l'Atlantique. Les eaux de la mer l'inondent par grandes masses, lorsque les temptes de l'Ocan ou du golfe du Mexique les y prcipitent, et elles restent mlanges avec les eaux du ciel que la saison hivernale dverse en paisses cataractes. De l, une contre, moiti liquide, moiti solide, dont l'habitabilit est presque impossible. Pour ceinture, ces eaux ont des cadres de sable blanc, qui en accusent vivement la couleur sombre, miroirs multiples o se rflchit seulement le vol des innombrables oiseaux qui passent leur surface. Elles ne sont pas poissonneuses, mais les serpents y pullulent. Il ne faudrait pas croire, cependant, que le caractre gnral de cette rgion soit l'aridit. Non, et c'est prcisment la surface des les, baignes par les eaux malsaines des lacs, que la nature reprend ses droits. La malaria est, pour ainsi dire, vaincue par les parfums que rpandent les admirables fleurs de cette zone. Les les sont embaumes des odeurs de mille plantes, panouies avec une splendeur qui justifie le potique nom de la pninsule floridienne. Aussi est-ce en ces oasis salubres des Everglades que les Indiens nomades vont se rfugier pendant leurs haltes, dont la dure n'est jamais longue. Lorsqu'on a pntr de quelques milles sur ce territoire, on trouve une assez vaste nappe d'eau, le lac Okee-cho-bee, situ un peu au-dessous du vingt-septime parallle. C'tait dans un angle de ce lac que gisait l'le Carneral, o Texar s'tait assur une retraite inconnue, dans laquelle il pouvait dfier toute poursuite. Contre digne de Texar et de ses compagnons! Alors que la Floride appartenait encore aux Espagnols, n'est-ce pas l, plus particulirement, que s'enfuyaient les malfaiteurs de race blanche, afin d'chapper la justice de leur pays? Mls aux populations indignes, chez lesquelles se retrouve encore le sang carabe, n'ont-ils pas fait souche de ces Creeks, de ces Sminoles, de ces Indiens nomades, qu'il a fallu rduire par une longue et sanglante guerre, et dont la soumission, plus ou moins complte, ne date que de 1845? L'le Carneral semble devoir tre l'abri de toute agression. Dans sa partie orientale, il est vrai, elle n'est spare que par un troit canal de la terre ferme -- si l'on peut donner ce nom au marcage qui entoure le lac. Ce canal mesure une centaine de pieds qu'il faut franchir avec une barge grossire. Nul autre moyen de communication. S'chapper de ce ct, passer la nage, c'est impossible. Comment oserait-on se risquer travers ces eaux limoneuses, hrisses de longues herbes enlaantes et qui fourmillent de reptiles? Au del se dresse la cyprire, avec ses terrains demi submergs qui n'offrent que d'troits passages, trs difficiles reconnatre. Et, en outre, que d'obstacles! un sol argileux qui s'attache au pied comme une glu, des troncs normes jets en travers, une odeur de moisissure qui suffoque! L poussent aussi de redoutables plantes, des phylacies, dont le contact est plus venimeux que celui des chardons, et, surtout, des milliers de ces pzizes, champignons gigantesques qui sont explosifs comme s'ils renfermaient des charges de fulmi-coton ou de dynamite. En effet, au moindre choc, il se produit une violente dtonation. En un instant, l'atmosphre s'emplit de volutes rougetres. Cette poussire de spores tnues prend la gorge et engendre une ruption de brlantes pustules. Il n'est donc que prudent d'viter ces vgtations malfaisantes, comme on vite les plus dangereux animaux du monde tratologique. L'habitation de Texar n'tait rien de plus qu'un ancien wigwam indien, construit en paillis sous le couvert de grands arbres, dans la partie orientale de l'le. Entirement cach au milieu de la verdure, on ne pouvait l'apercevoir, mme de la rive la plus proche. Les deux limiers le gardaient avec autant de vigilance qu'ils gardaient le blockhaus de la Crique-Noire. Instruits autrefois donner la chasse l'homme, ils auraient mis en pices quiconque se ft approch du wigwam. C'tait l que, depuis deux jours, Zermah et la petite Dy avaient t conduites. Le voyage, assez facile en remontant le cours du Saint-John jusqu'au lac Washington, tait devenu trs rude travers la cyprire, mme pour des hommes vigoureux, habitus ce climat malsain, accoutums aux longues marches au milieu des forts et des marcages. Que l'on juge de ce qu'avaient d souffrir une femme et une enfant! Zermah tait forte, cependant, courageuse et dvoue. Pendant tout ce trajet, elle portait Dy, qui et vite us ses petites jambes faire ces longues tapes. Zermah se ft trane sur les genoux pour lui pargner une fatigue. Aussi tait-elle bout de forces, quand elle arriva l'le Carneral. Et maintenant, aprs ce qui s'tait pass au moment o Texar et Squamb l'entranaient hors de la Crique-Noire, comment n'et-elle pas dsespr? Si elle ignorait que le billet remis par elle au jeune esclave tait tomb entre les mains de James Burbank, du moins savait-elle qu'il avait pay de sa vie l'acte de dvouement qu'il voulait accomplir pour la sauver. Surpris au moment o il cherchait quitter l'lot pour se rendre Camdless-Bay, il avait t frapp mortellement. Et alors la mtisse se disait que James Burbank ne serait jamais instruit de ce qu'elle avait appris du malheureux Noir, c'est--dire que l'Espagnol et son personnel se prparaient partir pour l'le Carneral. Dans ces conditions, comment parviendrait-on se lancer sur ses traces? Zermah ne pouvait donc plus conserver l'ombre d'un espoir. En outre toute chance de salut allait s'vanouir au milieu de cette rgion dont elle connaissait, par ou-dire, les sauvages horreurs. Elle ne le savait que trop! Aucune vasion ne serait possible! En arrivant, la petite fille se trouvait dans un tat d'extrme faiblesse. La fatigue, d'abord, malgr les soins incessants de Zermah, puis l'influence d'un climat dtestable, avaient profondment altr sa sant. Ple, amaigrie, comme si elle et t empoisonne par les manations de ces marcages, elle n'avait plus la force de se tenir debout, peine celle de prononcer quelques paroles, et c'tait toujours pour demander sa mre. Zermah ne pouvait plus lui dire, comme elle le faisait pendant les premiers jours de leur arrive la Crique-Noire, qu'elle reverrait bientt Mme Burbank, que son pre, son frre, Miss Alice, Mars, ne tarderaient pas les rejoindre. Avec son intelligence si prcoce et comme affine dj par le malheur depuis les scnes pouvantables de la plantation, Dy comprenait qu'elle avait t arrache du foyer maternel, qu'elle tait entre les mains d'un mchant homme, que si on ne venait pas son secours, elle ne reverrait plus Camdless-Bay. Maintenant, Zermah ne savait que rpondre, et, malgr tout son dvouement, voyait la pauvre enfant dprir. Le wigwam n'tait, on l'a dit, qu'une grossire cabane qui et t trs insuffisante pendant la priode hivernale. Alors le vent et la pluie le pntraient de toutes parts. Mais, dans la saison chaude, dont l'influence se faisait dj sentir sous cette latitude, elle pouvait au moins protger ses htes contre les ardeurs du soleil. Ce wigwam tait divis en deux chambres d'ingale grandeur: l'une, assez troite, peine claire, ne communiquait pas directement avec l'extrieur et s'ouvrait sur l'autre chambre. Celle-ci, assez vaste, prenait jour par une porte mnage sur la faade principale, c'est--dire sur celle qui regardait la berge du canal. Zermah et Dy avaient t relgues dans la petite chambre, o elles n'eurent leur disposition que quelques ustensiles et une litire d'herbe qui servait de couchette. L'autre chambre tait occupe par Texar et l'Indien Squamb, lequel ne quittait jamais son matre. L, pour meubles, il y avait une table avec plusieurs cruches d'eau-de-vie, des verres et quelques assiettes, une sorte d'armoire aux provisions, un tronc peine quarri pour banc, deux bottes d'herbes pour toute literie. Le feu ncessaire l'apprt des repas, on le faisait dans un foyer de pierre dispos l'extrieur, dans l'angle du wigwam. Il suffisait aux besoins d'une alimentation qui ne se composait que de viande sche, de venaison dont un chasseur pouvait facilement s'approvisionner sur l'le, de lgumes et de fruits presque l'tat sauvage -- enfin de quoi ne pas mourir de faim. Quant aux esclaves, au nombre d'une demi-douzaine, que Texar avait amens de la Crique-Noire, ils couchaient dehors, comme les deux chiens, et, comme eux, ils veillaient aux abords du wigwam, n'ayant pour abri que les grands arbres, dont les basses branches s'entremlaient au-dessus de leur tte. Cependant, ds le premier jour, Dy et Zermah eurent la libert d'aller et de venir. Elles ne furent point emprisonnes dans leur chambre, si elles l'taient dans l'le Carneral. On se contentait de les surveiller -- prcaution bien inutile, car il tait impossible de franchir le canal sans se servir de la barge que gardait sans cesse un des Noirs. Pendant qu'elle promenait la petite fille, Zermah se fut bientt rendu compte des difficults que prsenterait une vasion. Ce jour-l, si la mtisse ne fut pas perdue de vue par Squamb, elle ne rencontra point Texar. Mais, la nuit venue, elle entendit la voix de l'Espagnol. Il changeait quelques paroles avec Squamb, auquel il recommandait une surveillance svre. Et bientt, sauf Zermah, tous dormaient dans le wigwam. Jusqu'alors, il faut le dire, Zermah n'avait pu tirer une seule parole de Texar. En remontant le fleuve vers le lac Washington, elle l'avait inutilement interrog sur ce qu'il comptait faire de l'enfant et d'elle, allant mme des supplications aux menaces. Pendant qu'elle parlait, l'Espagnol se contentait de fixer sur elle ses yeux froids et mchants. Puis, haussant les paules, il faisait le geste d'un homme qu'on importune et ddaignait de rpondre. Toutefois, Zermah ne se tenait pas pour battue. Arrive l'le Carneral, elle prit la rsolution de se retrouver avec Texar, afin d'exciter sa piti, sinon pour elle, du moins pour cette malheureuse enfant, ou, dfaut de piti, de le prendre par l'intrt. L'occasion se prsenta. Le lendemain, pendant que la petite fille sommeillait, Zermah se dirigea vers le canal. Texar se promenait en ce moment sur la rive. Il donnait, avec Squamb, quelques ordres ses esclaves occups d'un travail de faucardement pour dgager les herbes, dont l'accumulation rendait assez difficile le fonctionnement de la barge. Pendant cette besogne, deux Noirs battaient la surface du canal avec de longues perches, afin d'effrayer les reptiles dont les ttes se dressaient hors des eaux. Un instant aprs, Squamb quitta son matre, et celui-ci se disposait s'loigner, lorsque Zermah alla droit lui. Texar la laissa venir, et, quand la mtisse l'eut rejoint, il s'arrta. Texar, dit Zermah d'un ton ferme, j'ai vous parler. Ce sera la dernire fois, sans doute, et je vous prie de m'entendre. L'Espagnol, qui venait d'allumer une cigarette, ne rpondit pas. Aussi Zermah, aprs avoir attendu quelques instants, reprit-elle en ces termes: Texar, voulez-vous me dire enfin ce que vous comptez faire de Dy Burbank? Nulle rponse. Je ne chercherai pas, ajouta la mtisse, vous apitoyer sur mon propre sort. Il ne s'agit que de cette enfant dont la vie est compromise, et qui vous chappera bientt... Devant cette affirmation, Texar fit un geste qui trahissait la plus absolue incrdulit. Oui, bientt, reprit Zermah. Si ce n'est pas par la fuite, ce sera par la mort! L'Espagnol, aprs avoir rejet lentement la fume de sa cigarette, se contenta de rpondre: Bah! La petite fille se remettra avec quelques jours de repos, et je compte sur tes bons soins, Zermah, pour nous conserver cette prcieuse existence! -- Non, je vous le rpte, Texar. Avant peu, cette enfant sera morte, et morte sans profit pour vous! -- Sans profit, rpliqua Texar, quand je la tiens loin de sa mre mourante, de son pre, de son frre, rduits au dsespoir! -- Soit! dit Zermah. Aussi tes-vous assez veng, Texar, et, croyez-moi, vous auriez plus d'avantages rendre cette enfant sa famille qu' la retenir ici. -- Que veux-tu dire? -- Je veux dire que vous avez assez fait souffrir James Burbank. Maintenant votre intrt doit parler... -- Mon intrt?... -- Assurment, Texar, rpondit Zermah en s'animant. La plantation de Camdless-Bay a t dvaste, Mme Burbank est mourante, peut- tre morte au moment o je vous parle, sa fille a disparu, et son pre chercherait vainement retrouver ses traces. Tous ces crimes, Texar, ont t commis par vous, je le sais, moi! J'ai le droit de vous le dire en face. Mais prenez garde! Ces crimes se dcouvriront un jour. Eh bien, pensez au chtiment qui vous atteindra. Oui! Votre intrt vous commande d'avoir piti. Je ne parle pas pour moi, que mon mari ne retrouvera plus son retour. Non! je ne parle que pour cette pauvre petite qui va mourir. Gardez-moi, si vous le voulez, mais renvoyez cette enfant Camdless-Bay, rendez-la sa mre. On ne vous demandera plus jamais compte du pass. Et mme, si vous l'exigez, ce sera prix d'or que l'on vous payera la libert de cette petite fille. Texar, si je prends sur moi de vous parler ainsi, de vous proposer cet change, c'est que je connais jusqu'au fond de leur coeur James Burbank et les siens. C'est qu'ils sacrifieraient, je le sais, toute leur fortune pour sauver cette enfant, et, j'en atteste Dieu, ils tiendront la promesse que vous fait leur esclave! -- Leur esclave?... s'cria Texar ironiquement. Il n'y a plus d'esclaves Camdless-Bay! -- Si, Texar, car, pour rester prs de mon matre, je n'ai pas accept d'tre libre! -- Vraiment, Zermah, vraiment! rpondit l'Espagnol. Eh bien, puisqu'il ne te rpugne pas d'tre esclave, nous saurons nous entendre. Il y a six, ou sept ans, j'ai voulu t'acheter mon ami Tickborn. J'ai offert de toi, de toi seule, une somme considrable, et tu m'appartiendrais depuis cette poque, si James Burbank n'tait venu t'enlever son profit. Maintenant, je t'ai et je te garde. -- Soit! Texar, rpondit Zermah, je serai votre esclave. Mais, cette enfant, ne la rendrez-vous pas?... -- La fille de James Burbank, rpliqua Texar avec l'accent de la plus violente haine, la rendre son pre?... Jamais! -- Misrable! s'cria Zermah que l'indignation emportait. Eh bien, si ce n'est pas son pre, c'est Dieu qui l'arrachera de tes mains! Un ricanement, un haussement d'paules, ce fut toute la rponse de l'Espagnol. Il avait roul une seconde cigarette qu'il alluma tranquillement au reste de la premire, et il s'loigna en remontant la rive du canal, sans mme regarder Zermah. Certes, la courageuse mtisse l'aurait frapp comme une bte fauve au risque d'tre massacre par Squamb et ses compagnons, si elle avait eu une arme. Mais elle ne pouvait rien. Immobile, elle regardait les Noirs travaillant sur la berge. Nulle part un visage ami, rien que des faces farouches de brutes qui ne semblaient plus appartenir l'humanit. Elle rentra dans le wigwam pour reprendre son rle de mre prs de l'enfant qui l'appelait d'une voix faible. Zermah essaya de consoler la pauvre petite crature qu'elle prit dans ses bras. Ses baisers la ranimrent un peu. Elle lui fit une boisson chaude qu'elle prpara au foyer extrieur prs duquel elle venait de la transporter. Elle lui donna tous les soins que lui permettaient son dnuement et son abandon. Dy la remerciait d'un sourire... Et quel sourire!... plus triste que n'eussent t des larmes! Zermah ne revit pas l'Espagnol de toute la journe. Elle ne le recherchait plus d'ailleurs. quoi bon? Il ne reviendrait pas d'autres sentiments, et la situation s'empirerait avec de nouvelles rcriminations. En effet, si jusqu'alors, pendant son sjour la Crique-Noire et depuis son arrive l'le Carneral, les mauvais traitements avaient t pargns l'enfant comme Zermah, elle avait tout craindre d'un tel homme. Il suffisait d'un accs de fureur pour qu'il se laisst emporter aux dernires violences. Aucune piti ne pouvait sortir de cette me perverse, et, puisque son intrt ne l'avait pas emport sur sa haine, Zermah devait renoncer tout espoir dans l'avenir. Quant aux compagnons de l'Espagnol, Squamb, les esclaves, comment leur demander d'tre plus humains que leur matre? Ils savaient quel sort attendait celui d'entre eux qui et seulement tmoign un peu de sympathie. De ce ct, il n'y avait rien esprer. Zermah tait donc livre elle seule. Son parti fut pris. Elle rsolut de tenter de s'enfuir ds la nuit suivante. Mais de quelle faon? Ne fallait-il pas que la ceinture d'eau qui entourait l'le Carneral ft franchie. Si, devant le wigwam, cette partie du lac n'offrait que peu de largeur, on ne pouvait pas, cependant, la traverser la nage. Restait donc une seule chance: s'emparer de la barge pour atteindre l'autre bord du canal. Le soir arriva, puis la nuit qui devait tre trs obscure, mauvaise mme, car la pluie commenait tomber et le vent menaait de se dchaner sur le marcage. S'il tait impossible que Zermah sortt du wigwam par la porte de la grande chambre, peut-tre ne lui serait-il pas difficile de faire un trou dans le mur de paillis, de passer par ce trou, d'attirer Dy aprs elle. Une fois au-dehors, elle aviserait. Vers dix heures, on n'entendait plus l'extrieur que les sifflements de la rafale. Texar et Squamb dormaient. Les chiens, blottis sous quelque fourr, ne rdaient mme pas autour de l'habitation. Le moment tait favorable. Tandis que Dy reposait sur la couche d'herbes, Zermah commena retirer doucement la paille et les roseaux qui s'enchevtraient dans le mur latral du wigwam. Au bout d'une heure, le trou n'tait pas encore suffisant pour que la petite fille et elle pussent y trouver passage, et elle allait continuer de l'agrandir, quand un bruit l'arrta soudain. Ce bruit se produisait dehors au milieu de l'obscurit profonde. C'taient les aboiements des limiers qui signalaient quelques alles et venues sur la berge. Texar et Squamb, subitement rveills, quittrent prcipitamment leur chambre. Des voix se firent alors entendre. videmment, une troupe d'hommes venait d'arriver sur la rive oppose du canal. Zermah dut suspendre sa tentative d'vasion, irralisable en ce moment. Bientt, malgr les grondements de la rafale, il fut facile de distinguer des bruits de pas nombreux sur le sol. Zermah, l'oreille tendue, coutait. Que se passait-il? La providence avait-elle piti d'elle? Lui envoyait-elle un secours sur lequel elle ne pouvait plus compter? Non, et elle le comprit. N'y aurait-il pas eu lutte entre les arrivants et les gens de Texar, attaque pendant la traverse du canal, cris de part et d'autre, dtonations d'armes feu? Et rien de tout cela. C'tait plutt un renfort qui venait l'le Carneral. Un instant aprs, Zermah observa que deux personnes rentraient dans le wigwam. L'Espagnol tait accompagn d'un autre homme qui ne pouvait tre Squamb, puisque la voix de l'Indien se faisait encore entendre au-dehors, du ct du canal. Deux hommes, cependant, taient dans la chambre. Ils avaient commenc causer en baissant la voix, lorsqu'ils s'interrompirent. L'un d'eux, une lanterne la main, venait de se diriger vers la chambre de Zermah. Celle-ci n'eut que le temps de se jeter sur la litire d'herbe, de manire cacher le trou fait au mur latral. Texar -- c'tait lui -- entrouvrit la porte, regarda dans la chambre, aperut la mtisse tendue prs de la petite fille et qui semblait dormir profondment. Puis il se retira. Zermah vint alors reprendre sa place derrire la porte qui avait t referme. Si elle ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans la chambre, ni reconnatre l'interlocuteur de Texar, elle pouvait l'entendre. Et voici ce qu'elle entendit. XII Ce qu'entend Zermah Toi, l'le Carneral? -- Oui, depuis quelques heures. -- Je te croyais Adamsville[6], aux environs du lac Apopka[7]? -- J'y tais il y a huit jours. -- Et pourquoi es-tu venu? -- Il le fallait. -- Nous ne devions jamais nous rencontrer, tu le sais, que dans le marais de la Crique-Noire, et seulement lorsque quelques lignes de toi m'en donnaient avis! -- Je te le rpte, il m'a fallu partir prcipitamment et me rfugier aux Everglades. -- Pourquoi? -- Tu vas l'apprendre. -- Ne risques-tu pas de nous compromettre?... -- Non! Je suis arriv de nuit, et aucun de tes esclaves n'a pu me voir. Si, jusqu'alors, Zermah ne comprenait rien cette conversation, elle ne devinait pas, non plus, qui pouvait tre cet hte inattendu du wigwam. Il y avait l certainement deux hommes qui parlaient, et il semblait, cependant, que ce ft un seul homme qui fit demandes et rponses. Mme inflexion de la voix, mme sonorit. On et dit que toutes ces paroles sortaient de la mme bouche. Zermah essayait vainement de regarder travers quelque interstice de la porte. La chambre, faiblement claire, restait dans une demi-ombre qui ne permettait pas de distinguer le moindre objet. La mtisse dut donc se borner surprendre le plus possible de cette conversation qui pouvait tre d'une extrme importance pour elle. Aprs un moment de silence, les deux hommes avaient continu comme il suit. videmment, ce fut Texar qui posa cette question: Tu n'es pas venu seul? -- Non, et quelques-uns de nos partisans m'ont accompagn jusqu'aux Everglades. -- Combien sont-ils? -- Une quarantaine. -- Ne crains-tu pas qu'ils soient mis au courant de ce que nous avons pu dissimuler depuis si longtemps? -- Aucunement. Ils ne nous verront jamais ensemble. Quand ils quitteront l'le Carneral, ils n'auront rien su, et rien ne sera chang au programme de notre vie! En ce moment, Zermah crut entendre le froissement de deux mains qui venaient de se serrer. Puis, la conversation fut reprise en ces termes: Que s'est-il donc pass depuis la prise de Jacksonville? -- Une affaire assez grave. Tu sais que Dupont s'est empar de Saint-Augustine? -- Oui, je le sais, et toi, sans doute, tu n'ignores pas pourquoi je dois le savoir! -- En effet! L'histoire du train de Fernandina est venue propos pour te permettre d'tablir un alibi qui a mis le Conseil dans l'obligation de t'acquitter! -- Et il n'en avait gure envie! Bah!... Ce n'est pas la premire fois que nous chappons ainsi... -- Et ce ne sera pas la dernire. Mais peut-tre ignores-tu quel a t le but des fdraux en occupant Saint-Augustine? Ce n'tait pas tant pour rduire la capitale du comt de Saint-John que pour organiser le blocus du littoral de l'Atlantique. -- Je l'ai entendu dire. -- Eh bien, surveiller la cte depuis l'embouchure du Saint-John jusqu'aux les de Bahama, cela n'a pas paru suffisant Dupont, qui a voulu poursuivre la contrebande de guerre dans l'intrieur de la Floride. Il s'est donc dcid envoyer deux chaloupes avec un dtachement de marins, commands par deux officiers de l'escadre. -- Avais-tu connaissance de cette expdition? -- Non. -- Mais quelle date as-tu donc quitt la Crique-Noire?... Quelques jours aprs ton acquittement?... -- Oui! Le 22 de ce mois. -- En effet, l'affaire est du 22. Il faut faire observer que Zermah, non plus, ne pouvait rien savoir du guet-apens de Kissimmee, dont le capitaine Howick avait parl Gilbert Burbank, lors de leur rencontre dans la fort. Elle apprit donc alors, en mme temps que l'apprit l'Espagnol, comment, aprs l'incendie des chaloupes, c'est peine si une douzaine de survivants avaient pu porter au commodore la nouvelle de ce dsastre. Bien!... Bien! s'cria Texar. Voil une heureuse revanche de la prise de Jacksonville, et puissions-nous attirer encore ces damns nordistes au fond de notre Floride! Ils y resteront jusqu'au dernier! -- Oui, jusqu'au dernier, reprit l'autre, surtout s'ils s'aventurent au milieu de ces marcages des Everglades. Et prcisment, nous les y verrons avant peu. -- Que veux-tu dire? -- Que Dupont a jur de venger la mort de ses officiers et de ses marins. Aussi une nouvelle expdition a-t-elle t envoye dans le Sud du comt de Saint-Jean. -- Les fdraux viennent de ce ct?... -- Oui, mais plus nombreux, bien arms, se tenant sur leurs gardes, se dfiant des embuscades! -- Tu les as rencontrs?... -- Non, car nos partisans ne sont pas en force, cette fois, et nous avons d reculer. Mais, en reculant, nous les attirons peu peu. Lorsque nous aurons runi les milices qui battent le territoire, nous tomberons sur eux, et pas un n'chappera! -- D'o sont-ils partis? -- De Mosquito-Inlet. -- Par o viennent-ils? -- Par la cyprire. -- O peuvent-ils tre en ce moment? -- quarante milles environ de l'le Carneral. -- Bien, rpondit Texar. Il faut les laisser s'engager vers le sud, car il n'y a pas un jour perdre pour concentrer les milices. S'il le faut, ds demain, nous partirons pour chercher refuge du ct du canal de Bahama... -- Et l, si nous tions trop vivement presss avant d'avoir pu runir nos partisans, nous trouverions une retraite assure dans les les anglaises! Les divers sujets, qui venaient d'tre traits dans cette conversation, taient du plus grand intrt pour Zermah. Si Texar se dcidait quitter l'le emmnerait-il ses prisonnires ou les laisserait-il au wigwam sous la garde de Squamb? Dans ce dernier cas, il conviendrait de ne tenter l'vasion qu'aprs le dpart de l'Espagnol. Peut-tre, alors, la mtisse pourrait-elle agir avec plus de chances de succs. Et puis, ne pouvait-il se faire que le dtachement fdral, qui parcourait en ce moment la Basse-Floride, arrivt sur les bords du lac Okee-cho-bee, en vue de l'le Carneral? Mais tout cet espoir auquel Zermah venait de se reprendre, s'vanouit aussitt. En effet, la demande qui lui fut pose sur ce qu'il ferait de la mtisse et de l'enfant, Texar rpondit sans hsiter: Je les emmnerai, s'il le faut, jusqu'aux les de Bahama. -- Cette petite fille pourra-t-elle supporter les fatigues de ce nouveau voyage?... -- Oui! j'en rponds, et, d'ailleurs, Zermah saura bien les lui viter pendant la route!... -- Cependant, si cette enfant venait mourir?... -- J'aime mieux la voir morte que de la rendre son pre! -- Ah! tu hais bien ces Burbank!... -- Autant que tu les hais toi-mme! Zermah, ne se contenant plus, fut sur le point de repousser la porte pour se mettre face face avec ces deux hommes, si semblables l'un l'autre, non seulement par la voix, mais par les mauvais instincts, par le manque absolu de conscience et de coeur. Elle parvint se matriser, pourtant. Mieux valait entendre jusqu' la dernire les paroles qui s'changeaient entre Texar et son complice. Lorsque leur conversation serait acheve, peut-tre s'endormiraient-ils? Alors il serait temps d'accomplir une vasion devenue ncessaire, avant que le dpart se ft effectu. videmment, l'Espagnol se trouvait dans la situation d'un homme qui a tout apprendre de celui qui lui parle. Aussi fut-ce lui qui continua d'interroger. Qu'y a-t-il de nouveau dans le Nord? demanda-t-il. -- Rien de trs important. Malheureusement, il semble que les fdraux aient l'avantage, et il est craindre que la cause de l'esclavage soit finalement perdue! -- Bah! fit Texar d'un ton d'indiffrence. -- Au fait, nous ne sommes ni pour le Sud ni pour le Nord! rpondit l'autre. -- Non, et ce qui nous importe, pendant que les deux partis se dchirent, c'est de toujours tre du ct o il y a le plus gagner! En parlant ainsi, Texar se rvlait tout entier. Pcher dans l'eau trouble de la guerre civile, c'tait uniquement quoi prtendaient ces deux hommes. Mais, ajouta-t-il, que s'est-il pass plus spcialement en Floride depuis huit jours? -- Rien que tu ne saches. Stevens est toujours matre du fleuve jusqu' Picolata. -- Et il ne semble pas qu'il veuille remonter, au del, le cours du Saint-John?... -- Non, les canonnires ne cherchent point reconnatre le Sud du comt. D'ailleurs, je crois que cette occupation ne tardera pas prendre fin, et, dans ce cas, le fleuve tout entier serait rendu la circulation des confdrs! -- Que veux-tu dire? -- Le bruit court que Dupont a l'intention d'abandonner la Floride, en n'y laissant que deux ou trois navires pour le blocus des ctes! -- Serait-il possible? -- Je te rpte qu'il en est question, et, si cela est, Saint- Augustine sera bientt vacue. -- Et Jacksonville?... -- Jacksonville galement. -- Mille diables! Je pourrais donc y revenir, reformer notre Comit, reprendre la place que les fdraux m'ont fait perdre! Ah! maudits nordistes, que le pouvoir me revienne, et l'on verra comment j'en userai!... -- Bien dit! -- Et si James Burbank, si sa famille, n'ont pas encore quitt Camdless-Bay, si la fuite ne les a pas soustraits ma vengeance, ils ne m'chapperont plus! -- Et je t'approuve! Tout ce que tu as souffert par cette famille, je l'ai souffert comme toi! Ce que tu veux, je le veux aussi. Ce que tu hais, je le hais! Tous deux, nous ne faisons qu'un... -- Oui!... un! rpondit Texar. La conversation fut interrompue un instant. Le choc des verres apprit Zermah que l'Espagnol et l'autre buvaient ensemble. Zermah tait atterre. les entendre, il semblait que ces deux hommes eussent une part gale dans tous les crimes commis dernirement en Floride, et plus particulirement contre la famille Burbank. Elle le comprit bien davantage, en les coutant pendant une demi-heure encore. Elle connut alors quelques dtails de cette vie trange de l'Espagnol. Et toujours la mme voix qui faisait les demandes et les rponses, comme si Texar et t seul parler dans la chambre. Il y avait l un mystre que la mtisse aurait eu le plus grand intrt dcouvrir. Mais, si ces misrables se fussent douts que Zermah venait de surprendre une partie de leurs secrets, auraient-ils hsit conjurer ce danger en la tuant? Et que deviendrait l'enfant, quand Zermah serait morte! Il pouvait tre onze heures du soir. Le temps n'avait pas cess d'tre affreux. Vent et pluie soufflaient et tombaient sans relche. Trs certainement, Texar et son compagnon n'iraient pas s'exposer au-dehors. Ils passeraient la nuit dans le wigwam. Ils ne mettraient pas leurs projets excution avant le lendemain. Et Zermah n'en douta plus, quand elle entendit le complice de Texar -- ce devait tre lui -- demander: Eh bien, quel parti prendrons-nous? -- Celui-ci, rpondit l'Espagnol. Demain, pendant la matine, nous irons avec nos gens reconnatre les environs du lac. Nous explorerons la cyprire sur trois ou quatre milles, aprs avoir dtach en avant ceux de nos compagnons qui la connaissent le mieux, et plus particulirement Squamb. Si rien n'indique l'approche du dtachement fdral, nous reviendrons et nous attendrons jusqu'au moment o il faudra battre en retraite. Si, au contraire, la situation est prochainement menace, je runirai nos partisans et mes esclaves, et j'entranerai Zermah jusqu'au canal de Bahama. Toi, de ton ct, tu t'occuperas de rassembler les milices parses dans la Basse-Floride. -- C'est entendu, rpondit l'autre. Demain, pendant que vous ferez cette reconnaissance, je me cacherai dans les bois de l'le. Il ne faut pas que l'on puisse nous voir ensemble! -- Non, certes! s'cria Texar. Le diable me garde de risquer une pareille imprudence qui dvoilerait notre secret! Donc, ne nous revoyons pas avant la nuit prochaine au wigwam. Et mme, si je suis oblig de partir dans la journe, tu ne quitteras l'le qu'aprs moi. Rendez-vous, alors, aux environs du cap Sable! Zermah sentit bien qu'elle ne pourrait plus tre dlivre par les fdraux. Le lendemain, en effet, s'il avait connaissance de l'approche du dtachement, l'Espagnol ne quitterait-il pas l'le avec elle?... La mtisse ne pouvait donc plus tre sauve que par elle-mme, quels que fussent les prils, pour ne pas dire les impossibilits, d'une vasion dans des conditions si difficiles. Et pourtant, avec quel courage elle l'et tente, si elle avait su que James Burbank, Gilbert, Mars, quelques-uns de ses camarades de la plantation, s'taient mis en campagne pour l'arracher aux mains de Texar, que son billet leur avait appris de quel ct il fallait porter leurs recherches, que dj M. Burbank avait remont le cours du Saint-John au del du lac Washington, qu'une grande partie de la cyprire tait traverse, que la petite troupe de Camdless-Bay venait de se joindre au dtachement du capitaine Howick, que c'tait Texar, Texar lui-mme, que l'on regardait comme l'auteur du guet-apens de Kissimmee, que ce misrable allait tre poursuivi outrance, qu'il serait fusill, sans autre jugement, si l'on parvenait se saisir de sa personne!... Mais Zermah ne pouvait rien savoir. Elle ne devait plus attendre aucun secours... Aussi tait-elle fermement dcide tout braver pour quitter l'le Carneral. Cependant il lui fallait retarder de vingt-quatre heures l'excution de ce projet, bien que la nuit, trs noire, ft favorable une vasion. Les partisans, qui n'avaient point cherch un abri sous les arbres, occupaient alors les abords du wigwam. On les entendait aller et venir sur la berge, fumant ou causant. Or, sa tentative manque, son projet dcouvert, Zermah se ft mise dans une situation pire, et et peut-tre attir sur elle les violences de Texar. D'ailleurs, le lendemain, ne se prsenterait-il pas quelque meilleure occasion de fuir? L'Espagnol n'avait-il pas dit que ses compagnons, ses esclaves, mme l'Indien Squamb, l'accompagneraient, afin d'observer la marche du dtachement fdral? N'y aurait-il pas l une circonstance dont Zermah pourrait profiter pour accrotre ses chances de succs? Si elle parvenait franchir le canal sans avoir t vue, une fois dans la fort, elle ne doutait pas d'tre sauve, Dieu aidant. En se cachant, elle saurait bien viter de retomber entre les mains de Texar. Le capitaine Howick ne devait plus tre loign. Puisqu'il s'avanait vers le lac Okee-cho-bee, n'avait-elle pas quelques chances d'tre dlivre par lui? Il convenait donc d'attendre au lendemain. Mais un incident vint dtruire cet chafaudage sur lequel reposaient les dernires chances de Zermah et compromettre dfinitivement sa situation vis- -vis de Texar. En ce moment, on frappa la porte du wigwam. C'tait Squamb qui se fit reconnatre de son matre. Entre! dit l'Espagnol. Squamb entra. Avez-vous des ordres me donner pour la nuit? demanda-t-il. -- Que l'on veille avec soin, rpondit Texar, et qu'on me prvienne la moindre alerte. -- Je m'en charge, rpliqua Squamb. -- Demain, dans la matine, nous irons en reconnaissance quelques milles dans la cyprire. -- Alors la mtisse et Dy? -- Seront aussi bien gardes que d'habitude. Maintenant, Squamb, que personne ne nous drange au wigwam! -- C'est entendu. -- Que font nos hommes? -- Ils vont, viennent, et paraissent peu disposs prendre du repos. -- Que pas un ne s'loigne! -- Pas un. -- Et le temps?... -- Moins mauvais. La pluie ne tombe plus, et la rafale ne tardera pas s'apaiser. -- Bien. Zermah n'avait cess d'couter. La conversation allait videmment prendre fin, quand un soupir touff, une sorte de rle, se fit entendre. Tout le sang de Zermah lui reflua au coeur. Elle se releva, se prcipita vers la couche d'herbes, se pencha sur la petite fille... Dy venait de se rveiller, et dans quel tat! Un souffle rauque s'chappait de ses lvres. Ses petites mains battaient l'air, comme si elle et voulu l'attirer vers sa bouche. Zermah ne put saisir que ces mots: boire!... boire!... La malheureuse enfant touffait. Il fallait la porter immdiatement au-dehors. Dans cette obscurit profonde, Zermah, affole, la prit entre ses bras pour la ranimer de son propre souffle. Elle la sentit se dbattre dans une sorte de convulsion. Elle jeta un cri... elle repoussa la porte de sa chambre... Deux hommes taient l, debout, devant Squamb, mais si semblables de figure et de corps, que Zermah n'aurait pu reconnatre lequel des deux tait Texar. XIII Une vie double Quelques mots suffiront expliquer ce qui, jusqu'ici, a paru inexplicable dans cette histoire. On verra ce que peuvent imaginer certains hommes, quand leur mauvaise nature, aide d'une relle intelligence, les pousse dans la voie du mal. Ces hommes, devant lesquels Zermah venait subitement d'apparatre, taient deux frres, deux jumeaux. O taient-ils ns? Eux-mmes ne le savaient pas au juste. Dans quelque petit village du Texas, sans doute -- d'o ce nom de Texar, par changement de la dernire lettre du mot. On sait ce qu'est ce vaste territoire, situ au sud des tats- Unis, sur le golfe du Mexique. Aprs s'tre rvolt contre les Mexicains, le Texas, soutenu par les Amricains dans son oeuvre d'indpendance, s'annexa la fdration en 1845, sous la prsidence de John Tyler. C'tait, quinze ans avant cette annexion, que deux enfants abandonns furent trouvs dans un village du littoral texien, recueillis, levs par la charit publique. L'attention avait t tout d'abord attire sur ces deux enfants cause de leur merveilleuse ressemblance. Mme geste, mme voix, mme attitude, mme physionomie, et, faut-il ajouter, mmes instincts qui tmoignaient d'une perversit prcoce. Comment furent-ils levs, dans quelle mesure reurent-ils quelque instruction, on ne peut le dire, ni quelle famille ils appartenaient. Peut-tre, l'une de ces familles nomades qui coururent le pays aprs la dclaration d'indpendance. Ds que les frres Texar, pris d'un irrsistible dsir de libert, crurent pouvoir se suffire eux-mmes, ils disparurent. Ils comptaient vingt-quatre ans eux deux. Ds lors, n'en pas douter, leurs moyens d'existence furent uniquement le vol dans les champs, dans les fermes, ici du pain, l des fruits, en attendant le pillage main arme et les expditions de grande route, auxquels ils s'taient prpars ds l'enfance. Bref, on ne les revit plus dans les villages et hameaux texiens qu'ils avaient l'habitude de frquenter, en compagnie de malfaiteurs qui exploitaient dj leur ressemblance. Bien des annes s'coulrent. Les frres Texar furent bientt oublis, mme de nom. Et, quoique ce nom dt avoir, plus tard, un dplorable retentissement en Floride, rien ne vint rvler que tous deux eussent pass leur premier ge dans les provinces littorales du Texas. Comment en et-il t autrement, puisque depuis leur disparition, par suite d'une combinaison dont il va tre parl, jamais on ne connut deux Texar? C'est mme sur cette combinaison qu'ils avaient chafaud toute une srie de forfaits qu'il devait tre si difficile de constater et de punir. Effectivement -- on l'apprit plus tard, lorsque cette dualit fut dcouverte et matriellement tablie --, pendant un certain nombre d'annes, de vingt trente ans, les deux frres vcurent spars. Ils cherchaient la fortune par tous les moyens. Ils ne se retrouvaient qu' de rares intervalles, l'abri de tout regard, soit en Amrique, soit dans quelque autre partie du monde o les avait entrans leur destine. On sut aussi que l'un ou l'autre -- lequel, on n'aurait pu le dire, peut-tre tous les deux -- firent le mtier de ngriers. Ils transportaient ou plutt faisaient transporter des cargaisons d'esclaves des ctes d'Afrique aux tats du Sud de l'Union. Dans ces oprations, ils ne remplissaient que le rle d'intermdiaires entre les traitants du littoral et les capitaines des btiments employs ce trafic inhumain. Leur commerce prospra-t-il? On ne sait. Pourtant, c'est peu probable. En tout cas, il diminua dans une proportion notable, et s'interrompit finalement, lorsque la traite, dnonce comme un acte barbare, fut peu peu abolie dans le monde civilis. Les deux frres durent mme renoncer ce genre de trafic. Cependant, cette fortune aprs laquelle ils couraient depuis si longtemps, qu'ils voulaient acqurir tout prix, cette fortune n'tait pas faite, et il fallait la faire. C'est alors que ces deux aventuriers rsolurent de mettre profit leur extraordinaire ressemblance. En pareil cas, il arrive le plus souvent que ce phnomne se modifie lorsque les enfants sont devenus des hommes. Pour les Texar, il n'en fut pas ainsi. mesure qu'ils prenaient de l'ge, leur ressemblance physique et morale, on ne dira pas s'accentuait, mais restait ce qu'elle avait t -- absolue. Impossible de distinguer l'un de l'autre, non seulement par les traits du visage ou la conformation du corps, mais aussi par les gestes ou les inflexions de la voix. Les deux frres rsolurent d'utiliser cette particularit naturelle pour accomplir les actes les plus dtestables, avec la possibilit, si l'un d'eux tait accus, de pouvoir tablir un alibi de nature prouver son innocence. Aussi, pendant que l'un excutait le crime convenu entre eux, l'autre se montrait-il publiquement en quelque lieu, de faon que, grce l'alibi, la non-culpabilit ft dmontre _ipso facto._ Il va sans dire que toute leur adresse devait s'ingnier ne jamais se laisser arrter en flagrant dlit. En effet, l'alibi n'aurait pu tre invoqu, et la machination n'et pas tard tre dcouverte. Le programme de leur vie ainsi arrt, les deux jumeaux vinrent en Floride, o ni l'un ni l'autre n'taient connus encore. Ce qui les y attirait, c'taient les nombreuses occasions que devait offrir un tat o les Indiens soutenaient toujours une lutte acharne contre les Amricains et les Espagnols. Ce fut vers 1850 ou 1851 que les Texar apparurent dans la pninsule floridienne. C'est Texar, non les Texar qu'il convient de dire. Conformment leur programme, jamais ils ne se montrrent la fois, jamais on ne les rencontra le mme jour dans le mme lieu, jamais on n'apprit qu'il existt deux frres de ce nom. D'ailleurs, en mme temps qu'ils couvraient leur personne du plus complet incognito, ils avaient rendu non moins mystrieux le lieu habituel de leur retraite. On le sait, ce fut au fond de la Crique-Noire qu'ils se rfugirent. L'lot central, le blockhaus abandonn, ils les dcouvrirent pendant une exploration qu'ils faisaient sur les rives du Saint-John. C'est l qu'ils emmenrent quelques esclaves, auxquels leur secret n'avait point t rvl. Seul, Squamb connaissait le mystre de leur double existence. D'un dvouement toute preuve pour les deux frres, d'une discrtion absolue sur tout ce qui les touchait, ce digne confident de Texar tait l'excuteur impitoyable de leurs volonts. Il va sans dire que ceux-ci ne paraissaient jamais ensemble la Crique-Noire. Lorsqu'ils avaient causer de quelque affaire, ils s'avertissaient par correspondance. On a vu qu' cet effet, ils n'employaient pas la poste. Un billet gliss dans les nervures d'une feuille, cette feuille fixe la branche d'un tulipier qui croissait dans le marais voisin de la Crique-Noire, il ne leur en fallait pas plus. Chaque jour, non sans prcautions, Squamb se rendait au marais. S'il tait porteur d'une lettre crite par celui des Texar qui tait la Crique-Noire, il l'accrochait la branche du tulipier. Si c'tait l'autre frre qui avait crit, l'Indien prenait sa lettre l'endroit convenu et la rapportait au fortin. Aprs leur arrive en Floride, les Texar n'avaient gure tard se lier avec ce que la population comptait de pire sur le territoire. Bien des malfaiteurs devinrent leurs complices dans nombre de vols qui furent commis cette poque, puis, plus tard, leurs partisans, lorsqu'ils furent amens jouer un rle pendant la guerre de Scession. Tantt l'un tantt l'autre se mettait leur tte, et ils ne surent jamais que ce nom de Texar appartenait deux jumeaux. On s'explique, maintenant, comment, lors des poursuites exerces propos de divers crimes, tant d'alibis purent tre invoqus par les Texar et durent tre admis sans contestation possible. Il en fut ainsi pour les affaires dnonces la justice dans la priode antrieure cette histoire, -- entre autres, au sujet d'une ferme incendie. Bien que James Burbank et Zermah eussent positivement reconnu l'Espagnol comme l'auteur de l'incendie, celui-ci fut acquitt par le tribunal de Saint-Augustine, puisque, au moment du crime, il prouva qu'il tait Jacksonville dans la tienda de Torillo -- ce dont tmoignrent de nombreux tmoins. De mme pour la dvastation de Camdless-Bay. Comment Texar et-il pu conduire les pillards l'assaut de Castle-House, comment aurait-il pu enlever la petite Dy et Zermah, puisqu'il se trouvait au nombre des prisonniers faits par les fdraux Fernandina et dtenus sur un des navires de la flottille? Le Conseil de guerre avait donc t dans l'obligation de l'acquitter, malgr tant de preuves, malgr la dposition sous serment de Miss Alice Stannard. Et mme, en admettant que la dualit des Texar ft enfin reconnue, trs probablement on ne saurait jamais lequel avait pris personnellement part ces divers crimes. Aprs tout, n'taient- ils pas tous les deux coupables et au mme degr, tantt complices, tantt auteurs principaux dans ces attentats qui, depuis tant d'annes, dsolaient le territoire de la haute Floride? Oui, certes, et le chtiment ne serait que trop justement mrit, qui atteindrait l'un ou l'autre -- ou l'un et l'autre. Quant ce qui s'tait pass dernirement Jacksonville, il est probable que les deux frres avaient jou tour tour le mme rle, aprs que l'meute eut renvers les autorits rgulires de la cit. Lorsque Texar 1 s'absentait pour quelque expdition convenue, Texar 2 le remplaait dans l'exercice de ses fonctions, sans que leurs partisans pussent s'en douter. On doit donc admettre qu'ils prirent une part gale aux excs commis cette poque contre les colons d'origine nordiste et contre les planteurs du sud favorables aux opinions anti-esclavagistes. Tous deux, on le comprend, devaient toujours tre au courant de ce qui se passait dans les tats du centre de l'Union, o la guerre civile offrait tant de phases imprvues, comme dans l'tat de Floride. Ils avaient acquis, d'ailleurs, une vritable influence sur les petits Blancs des comts, sur les Espagnols, mme sur les Amricains, partisans de l'esclavage, enfin sur toute la partie dtestable de la population. En ces conjonctures, ils avaient d souvent correspondre, se donner rendez-vous en quelque endroit secret, confrer pour la conduite de leurs oprations, se sparer afin de prparer leurs futurs alibis. C'est ainsi qu'au moment o l'un tait dtenu sur un des btiments de l'escadre, l'autre organisait l'expdition contre Camdless-Bay. Et l'on sait comment il avait t renvoy des fins de la plainte par le Conseil de guerre de Saint-Augustine. Il a t dit plus haut que l'ge avait absolument respect cette phnomnale ressemblance des deux frres. Cependant, il tait possible qu'un accident physique, une blessure, vnt altrer cette ressemblance, et que l'un ou l'autre ft affect de quelque signe particulier. Or, cela et suffi compromettre le succs de leurs machinations. Et dans cette vie aventureuse, expose tant de mauvais coups, ne couraient-ils pas des risques, dont les consquences, si elles eussent t irrparables, ne leur auraient plus permis de se substituer l'un l'autre? Mais, du moment que ces accidents pouvaient se rparer, la ressemblance ne devait point en souffrir. C'est ainsi que, dans une attaque de nuit, quelque temps aprs leur arrive en Floride, un des Texar eut la barbe brle par un coup de feu qui lui fut tir bout portant. Aussitt, l'autre se hta de raser sa barbe, afin d'tre imberbe comme son frre. Et, l'on s'en souvient, ce fait a t mentionn propos de celui des Texar qui se trouvait au fortin au dbut de cette histoire. Autre fait qui exige aussi une explication. On n'a pas oubli qu'une nuit, pendant qu'elle tait encore la Crique-Noire, Zermah vit l'Espagnol se faire tatouer le bras. Voici pourquoi. Son frre tait au nombre de ces voyageurs floridiens qui, pris par une bande de Sminoles, avaient t marqus d'un signe indlbile au bras gauche. Immdiatement, dcalque de ce signe fut envoy au fortin, et Squamb put le reproduire par un tatouage. L'identit continua donc tre absolue. En vrit, on serait tent d'affirmer que si Texar 1 avait t amput d'un membre, Texar 2 se ft soumis la mme amputation! Bref, pendant une dizaine d'anne, les frres Texar ne cessrent de mener cette vie en partie double, mais avec une telle habilet, une telle prudence, qu'ils avaient pu jusqu'alors djouer toutes les poursuites de la justice floridienne. Les deux jumeaux s'taient-ils enrichis ce mtier? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Une assez forte somme d'argent, conomise sur le produit du pillage et des vols, tait cache dans un rduit secret du blockhaus de la Crique-Noire. Par prcaution, cet argent avait t emport par l'Espagnol, lorsqu'il s'tait dcid partir pour l'le Carneral, et l'on peut tre certain qu'il ne le laisserait pas au wigwam, s'il tait contraint de fuir au del du dtroit de Bahama. Cependant, cette fortune ne leur paraissait pas suffisante. Aussi voulaient-ils l'accrotre, avant d'aller en jouir, sans danger, dans quelque pays de l'Europe ou du Nord-Amrique. D'ailleurs, en apprenant que le commodore Dupont avait l'intention d'vacuer bientt la Floride, les deux frres s'taient dit que l'occasion se prsenterait de s'enrichir encore, et qu'ils feraient payer cher aux colons nordistes ces quelques semaines de l'occupation fdrale. Ils taient donc rsolus voir venir les choses. Une fois Jacksonville, grce leurs partisans, grce tous les sudistes compromis avec eux, ils sauraient bien reprendre la situation qu'une meute leur avait donne et qu'une meute pouvait leur rendre. Les Texar avaient, cependant, un moyen assur d'acqurir ce qui leur manquait pour tre riches, mme au del de leurs dsirs. En effet, que n'coutaient-ils la proposition que Zermah venait de faire l'un d'eux? Que ne consentaient-ils rendre la petite Dy ses parents dsesprs? James Burbank et certainement rachet au prix de sa fortune la libert de son enfant. Il se serait engag ne dposer aucune plainte, ne provoquer aucune poursuite contre l'Espagnol. Mais, chez les Texar, la haine parlait plus haut que l'intrt, et, s'ils voulaient s'enrichir, ils voulaient aussi s'tre vengs de la famille Burbank avant de quitter la Floride. On sait maintenant tout ce qu'il importait de connatre sur le compte des frres Texar. Il n'y a plus qu' attendre le dnouement de cette histoire. Inutile d'ajouter que Zermah avait tout compris, lorsqu'elle se trouva soudain en prsence de ces hommes. La reconstitution du pass se fit instantanment dans son esprit. Stupfaite en les regardant, elle restait immobile, comme enracine au sol, tenant la petite fille dans ses bras. Heureusement, l'air plus abondant de cette chambre avait cart de l'enfant tout danger de suffocation. Quant Zermah, son apparition en prsence des deux frres, ce secret qu'elle venait de surprendre, c'tait pour elle un arrt de mort. XIV Zermah l'oeuvre Devant Zermah, les Texar, si matres d'eux qu'ils fussent, n'avaient pu se contenir. Depuis leur enfance, on peut le dire, c'tait la premire fois qu'ils taient vus ensemble par une tierce personne. Et cette personne tait leur mortelle ennemie. Aussi, dans un premier mouvement, ils allaient s'lancer sur elle, ils allaient la tuer, afin de sauver ce secret de leur double existence... L'enfant s'tait redresse dans les bras de Zermah, et, tendant ses petites mains, criait: J'ai peur!... J'ai peur! Sur un geste des deux frres, Squamb marcha brusquement vers la mtisse, il la prit par l'paule, il la repoussa dans sa chambre, et la porte se referma sur elle. Squamb revint alors prs des Texar. Son attitude disait qu'ils n'avaient qu' lui commander; il obirait. Toutefois, l'imprvu de cette scne les avait troubls plus qu'on n'aurait pu l'imaginer, tant donn leur caractre audacieux et violent. Ils semblaient se consulter du regard. Cependant Zermah s'tait jete dans un coin de la chambre, aprs avoir dpos la petite fille sur la couche d'herbe. Le sang-froid lui revint. Elle s'approcha de la porte, afin d'entendre ce qui allait maintenant tre dit. Dans un instant, son sort serait dcid, sans doute. Mais les Texar et Squamb venaient de sortir du wigwam, et leurs paroles n'arrivaient plus l'oreille de Zermah. Voici les propos qui s'changrent entre eux: Il faut que Zermah meure! -- Il le faut! Dans le cas o elle parviendrait s'chapper, comme dans le cas o les fdraux parviendraient la reprendre, nous serions perdus! Qu'elle meure donc! -- l'instant! rpondit Squamb. Et il se dirigeait vers le wigwam, son coutelas la main, lorsqu'un des Texar l'arrta. Attendons, dit-il. Il sera toujours temps de faire disparatre Zermah, dont les soins sont ncessaires l'enfant jusqu' ce que nous l'ayons remplace prs d'elle. Auparavant, essayons de nous rendre compte de la situation. Un dtachement de nordistes bat en ce moment la cyprire par ordre de Dupont. Eh bien, explorons d'abord les environs de l'le et du lac. Rien ne prouve que ce dtachement, qui descend vers le sud, se dirigera de ce ct. S'il vient, nous aurons le temps de fuir. S'il ne vient pas, nous resterons ici, et nous le laisserons s'engager dans les profondeurs de la Floride. L, il sera notre merci, car nous aurons eu le temps de runir la plus grande partie des milices qui errent sur le territoire. Au lieu de le fuir, c'est nous qui le poursuivrons, en force. Il sera facile de lui couper la retraite, et, si quelques marins ont pu chapper au massacre de Kissimmee, cette fois, pas un n'en reviendra! Dans les circonstances actuelles, c'tait videmment le meilleur parti prendre. Un grand nombre de sudistes occupaient alors la rgion n'attendant que l'occasion de tenter un coup contre les fdraux. Quand un des Texar et ses compagnons auraient opr une reconnaissance, ils dcideraient s'ils devaient rester sur l'le Carneral, ou s'ils se replieraient vers la rgion du cap Sable. C'est ce qui serait tabli le lendemain mme. Quant Zermah, quel que ft le rsultat de l'exploration, Squamb serait charg de s'assurer sa discrtion avec un coup de poignard. Pour l'enfant, ajouta l'un des frres, il est de notre intrt de lui conserver la vie. Elle n'a pu comprendre ce qu'a compris Zermah, et elle peut devenir le prix de notre ranon au cas o nous tomberions entre les mains d'Howick. Afin de racheter sa fille, James Burbank accepterait toutes les propositions qu'il nous plairait d'imposer, non seulement la garantie de notre impunit, mais le prix, quel qu'il ft, que nous mettrions la libert de son enfant. -- Zermah morte, dit l'Indien, n'est-il pas craindre que cette petite succombe? -- Non, les soins ne lui manqueront pas, rpondit l'un des Texar, et je trouverai facilement une Indienne qui remplacera la mtisse. -- Soit! Avant tout, il faut que nous n'ayons plus rien redouter de Zermah! -- Bientt, quoi qu'il arrive, elle aura cess de vivre! L finit l'entretien des deux frres, et Zermah les entendit rentrer dans le wigwam. Quelle nuit passa la malheureuse femme! Elle se savait condamne et ne songeait mme pas elle. De son sort, elle s'inquitait peu, ayant toujours t prte donner sa vie pour ses matres. Mais c'tait Dy abandonne aux durets de ces hommes sans piti. En admettant qu'ils eussent intrt ce que l'enfant vct, ne succomberait-elle pas, lorsque Zermah ne serait plus l pour lui donner ses soins? Aussi, cette pense lui revint-elle avec une obstination, une obsession pour ainsi dire inconsciente -- cette pense de prendre la fuite, avant que Texar l'et spare de l'enfant. Pendant cette interminable nuit, la mtisse ne songea qu' mettre son projet excution. Toutefois, dans cette conversation elle avait retenu, entre autres choses, que, le lendemain, un des Texar et ses compagnons devaient aller explorer les environs du lac. videmment, cette exploration ne serait faite qu'avec la possibilit de rsister au dtachement fdral, si on le rencontrait. Texar se ferait donc accompagner, avec tout son personnel, des partisans amens par son frre. Celui-ci resterait sur l'le, sans doute, autant pour n'tre point reconnu que pour veiller sur le wigwam. C'est alors que Zermah tenterait de s'enfuir. Peut-tre parviendrait-elle trouver une arme quelconque, et, en cas de surprise, elle n'hsiterait pas s'en servir. La nuit s'coula. Vainement Zermah avait-elle essay de tirer une indication de tous les bruits qui se produisaient sur l'le, et toujours avec la pense que la troupe du capitaine Howick allait peut-tre arriver pour s'emparer de Texar. Quelques instants avant le lever du jour, la petite fille, un peu repose, se rveilla. Zermah lui donna quelques gouttes d'eau qui la rafrachirent. Puis, la regardant comme si ses yeux ne devaient bientt plus la voir, elle la serra contre sa poitrine. Si, en ce moment, on ft entr pour l'en sparer, elle se serait dfendue avec la fureur d'une bte fauve que l'on veut loigner de ses petits. Qu'as-tu, bonne Zermah? demanda l'enfant. -- Rien... rien! murmura la mtisse. -- Et maman... quand la reverrons-nous? -- Bientt... rpondit Zermah. Aujourd'hui peut-tre!... Oui, ma chrie!... Aujourd'hui j'espre que nous serons loin... -- Et ces hommes que j'ai vus, cette nuit?... -- Ces hommes, rpondit Zermah, tu les as bien regards?... -- Oui... et ils m'ont fait peur! -- Mais tu les as bien vus, n'est-ce pas?... Tu as remarqu comme ils se ressemblaient?... -- Oui... Zermah! -- Eh bien, souviens-toi de dire ton pre, et ton frre, qu'ils sont deux frres... entends-tu, deux frres Texar, et si ressemblants qu'on ne peut reconnatre l'un de l'autre!... -- Toi aussi, tu le diras?... rpondit la petite fille. -- Je le dirai... oui!... Cependant, si je n'tais pas l, il ne faudrait pas oublier... -- Et pourquoi ne serais-tu pas l? demanda l'enfant, qui passait ses petits bras au cou de la mtisse comme pour mieux s'attacher elle. -- J'y serai, ma chrie, j'y serai!... Maintenant, si nous partons... comme nous aurons une longue route faire... il faut prendre des forces!... Je vais faire ton djeuner... -- Et toi? -- J'ai mang pendant que tu dormais, et je n'ai plus faim! La vrit est que Zermah n'aurait pu manger, si peu que ce ft, dans l'tat de surexcitation o elle se trouvait. Aprs son repas, l'enfant se remit sur sa couche d'herbes. Zermah vint alors se placer prs d'un interstice que les roseaux du paillis laissaient entre eux l'angle de la chambre. De l, pendant une heure, elle ne cessa d'observer ce qui se passait au- dehors, car c'tait pour elle de la plus grande importance. On faisait les prparatifs de dpart. Un des frres -- un seul -- prsidait la formation de la troupe qu'il allait conduire dans la cyprire. L'autre, que personne n'avait vu, avait d se cacher, soit au fond du wigwam, soit en quelque coin de l'le. C'est, du moins, ce que pensa Zermah, connaissant le soin qu'ils mettaient dissimuler le secret de leur existence. Elle se dit mme que ce serait peut-tre celui qui resterait dans l'le qu'incomberait la tche de surveiller l'enfant et elle. Zermah ne se trompait pas, ainsi qu'on va bientt le voir. Cependant les partisans et les esclaves taient runis au nombre d'une cinquantaine devant le wigwam, attendant pour partir les ordres de leur chef. Il tait environ neuf heures du matin, lorsque la troupe se disposa gagner la lisire de la fort -- ce qui exigea un certain temps, la barge ne pouvant prendre que cinq six hommes la fois. Zermah les vit descendre par petits groupes, puis remonter l'autre rive. Toutefois, travers le paillis, elle ne pouvait apercevoir la surface du canal, situ trs en contrebas du niveau de l'le. Texar, qui tait rest le dernier, disparut son tour, suivi de l'un des chiens dont l'instinct devait tre utilis pendant l'exploration. Sur un geste de son matre, l'autre limier revint vers le wigwam, comme s'il et t seul charg de veiller sa porte. Un instant aprs, Zermah aperut Texar qui gravissait la berge oppose et s'arrtait un instant pour reformer sa troupe. Puis, tous, Squamb en tte, accompagn du chien, disparurent derrire les gigantesques roseaux sous les premiers arbres de la fort. Sans doute, un des Noirs avait d ramener la barge, afin que personne ne pt passer dans l'le. Cependant la mtisse ne put le voir, et pensa qu'il avait d suivre les bords du canal. Elle n'hsita plus. Dy venait de se rveiller. Son corps amaigri faisait peine voir sous ses vtements uss par tant de fatigues. Viens, ma chrie, dit Zermah. -- O? demanda l'enfant. -- L... dans la fort!... Peut-tre y trouverons-nous ton pre... ton frre!... Tu n'auras pas peur?... -- Avec toi, jamais! rpondit la petite fille. Alors la mtisse entr'ouvrit la porte de sa chambre avec prcaution. Comme elle n'avait entendu aucun bruit dans la chambre ct, elle supposait que Texar ne devait pas tre dans le wigwam. En effet, il n'y avait personne. Tout d'abord, Zermah chercha quelque arme dont elle tait dcide se servir contre quiconque tenterait de l'arrter. Il y avait sur la table un de ces larges coutelas dont les Indiens font usage dans leurs chasses. La mtisse s'en saisit et le cacha sous son vtement. Elle prit aussi un peu de viande sche, qui devait assurer sa nourriture pendant quelques jours. Il s'agissait maintenant de sortir du wigwam. Zermah regarda travers les trous du paillis dans la direction du canal. Aucun tre vivant n'errait sur cette portion de l'le, pas mme celui des deux chiens qui avait t laiss la garde de l'habitation. La mtisse, rassure, essaya d'ouvrir la porte extrieure. Cette porte, ferme en dehors, rsista. Aussitt Zermah rentra dans sa chambre avec l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose faire: c'tait d'utiliser le trou demi-perc dj travers la paroi du wigwam. Ce travail ne fut pas difficile. La mtisse put se servir de son coutelas pour trancher les roseaux entrelacs dans le paillis, -- opration qui fut faite avec aussi peu de bruit que possible. Toutefois, si le limier qui n'avait pas suivi Texar ne parut pas, en serait-il ainsi lorsque Zermah serait dehors? Ce chien n'accourrait-il pas, ne se jetterait-il pas sur elle et sur la petite fille? Autant aurait valu se trouver en face d'un tigre! Il ne fallait pas hsiter, cependant. Aussi, le passage ouvert, Zermah attira l'enfant qu'elle embrassa dans une treinte passionne. La petite fille lui rendit ses baisers avec effusion. Elle avait compris: il fallait fuir, fuir par ce trou. Zermah se glissa travers l'ouverture. Puis, aprs avoir port ses regards droite, gauche, elle couta. Pas un bruit ne se faisait entendre. La petite Dy apparut alors l'orifice du trou. En ce moment, un aboiement retentit. Encore fort loign, il semblait venir de la partie ouest de l'le. Zermah avait saisi l'enfant. Le coeur lui battait se rompre. Elle ne se croirait relativement en sret qu'aprs avoir disparu derrire les roseaux de l'autre rive. Mais, traverser, sur une centaine de pas, l'espace qui sparait le wigwam du canal, c'tait la phase la plus critique de l'vasion. On risquait d'tre aperu soit de Texar, soit de celui des esclaves qui avait d rester sur l'le. Heureusement, droite du wigwam, un pais fourr de plantes arborescentes, entremles de roseaux, s'tendait jusqu'au bord du canal, quelques yards seulement de l'endroit o devait se trouver la barge. Zermah rsolut de s'engager entre les vgtations touffues de ce fourr, projet qui fut aussitt mis excution. Les hautes plantes livrrent passage aux deux fugitives, et le feuillage se referma sur elles. Quant aux aboiements du chien, on ne les entendait plus. Ce glissement travers le fourr ne se fit pas sans peine. Il fallait s'introduire entre les tiges des arbrisseaux qui ne laissaient entre eux qu'un troit espace. Bientt Zermah eut ses vtements en lambeaux, ses mains en sang. Peu importait, si l'enfant pouvait viter d'tre dchire par ces longues pines. Ce n'est pas la courageuse mtisse qui ces piqres eussent pu arracher un signe de douleur. Cependant, malgr tous les soins qu'elle prt, la petite fille fut plusieurs fois atteinte aux mains et aux bras. Dy ne poussa pas un cri, ne fit pas entendre une plainte. Bien que la distance franchir ft relativement courte -- une soixantaine de yards au plus -- il ne fallut pas moins d'une demi- heure pour atteindre le canal. Zermah s'arrta alors, et, travers les roseaux, elle regarda du ct du wigwam, puis du ct de la fort. Personne sous les hautes futaies de l'le. Sur l'autre rive, aucun indice de la prsence de Texar et de ses compagnons, qui devaient tre alors un ou deux milles dans l'intrieur. moins de rencontre avec les nordistes, ils ne seraient pas de retour avant quelques heures. Cependant Zermah ne pouvait croire qu'elle et t laisse seule au wigwam. Il n'tait pas supposable, non plus, que celui des Texar, qui tait arriv la veille avec ses partisans, et quitt l'le pendant la nuit, ni que le chien l'et suivi. D'ailleurs la mtisse n'avait-elle pas entendu des aboiements -- preuve que le limier rdait encore sous les arbres? tout instant, elle pouvait les voir apparatre l'un ou l'autre. Peut-tre, en se htant, parviendrait-elle gagner la cyprire? On se le rappelle, tandis que Zermah observait les mouvements des compagnons de l'Espagnol, elle n'avait pu voir la barge au moment o elle traversait le canal, dont le lit tait cach par la hauteur et l'paisseur des roseaux. Or, Zermah ne doutait pas que cette barge et t ramene par l'un des esclaves. Cela importait la scurit du wigwam pour le cas o les soldats du capitaine Howick auraient tourn les sudistes. Et pourtant, si la barge tait reste sur l'autre rive, s'il avait paru prudent de ne pas la renvoyer, afin d'assurer plus rapidement le passage de Texar et des siens suivis de trop prs par les fdraux, comment la mtisse ferait-elle pour se transporter sur l'autre bord? Lui faudrait-il s'enfuir travers les futaies de l'le? Et l, devrait-elle attendre que l'Espagnol ft parti pour aller chercher un nouveau refuge au fond des Everglades? Mais, s'il se dcidait le faire, ne serait-ce pas sans avoir tout tent pour reprendre Zermah et l'enfant. Donc, tout tait l: se servir de la barge afin de traverser le canal. Zermah n'eut qu' se glisser entre les roseaux sur un espace de cinq ou six yards. Arrive en cet endroit, elle s'arrta... La barge tait sur l'autre rive. XV Les deux frres La situation tait dsespre. Comment passer? Un audacieux nageur n'aurait pu le faire, sans courir le risque de perdre vingt fois la vie. Qu'il n'y et qu'une centaine de pieds d'une rive l'autre, soit! Mais, faute d'une barque, il tait impossible de les franchir. Des ttes triangulaires pointaient et l hors des eaux, et les herbes s'agitaient sous la passe rapide des reptiles. La petite Dy, au comble de l'pouvante, se pressait contre Zermah. Ah! si pour le salut de l'enfant, il et suffi de se jeter au milieu de ces monstres, qui l'eussent enlace comme un gigantesque poulpe aux mille tentacules, la mtisse n'aurait pas hsit un instant! Mais, pour la sauver, il fallait une circonstance providentielle. Cette circonstance, Dieu seul de la faire natre. Zermah n'avait plus de recours qu'en lui. Agenouille sur la berge, elle implorait Celui qui dispose du hasard, dont il fait le plus souvent l'agent de ses volonts. Cependant, d'un moment l'autre, quelques-uns des compagnons de Texar pouvaient se montrer sur la lisire de la fort. Si d'un moment l'autre, celui des Texar, qui tait rest sur l'le, revenait au wigwam, n'y trouvant plus Dy ni Zermah, ne se mettrait-il leur recherche?... Mon Dieu... s'cria la malheureuse femme, ayez piti!... Soudain ses regards se portrent sur la droite du canal. Un lger courant entranait les eaux vers le nord du lac o coulent quelques affluents du Calaooschatches, un des petits fleuves qui se dversent dans le golfe du Mexique, et par lequel s'alimente le lac Okee-cho-bee l'poque des grandes mares mensuelles. Un tronc d'arbre, qui drivait par la droite, venait d'accoster. Or, ce tronc ne pourrait-il suffire la traverse du canal, puisqu'un coude de la rive, dtournant le courant quelques yards au-dessous, le rejetait vers la cyprire? Oui, videmment. En tout cas, si, par malheur, ce tronc revenait vers l'le, les fugitives ne seraient pas plus compromises qu'elles ne l'taient en ce moment. Sans plus rflchir, comme par instinct, Zermah se prcipita vers l'arbre flottant. Si elle et pris le temps de la rflexion, peut- tre se ft-elle dit que des centaines de reptiles pullulaient sous les eaux, que les herbes pouvaient retenir ce tronc au milieu du canal! Oui! mais tout valait mieux que de rester sur l'le! Aussi Zermah, tenant Dy dans ses bras, aprs s'tre accote aux branches, s'carta de la rive. Aussitt le tronc reprit le fil de l'eau, et le courant tendit le ramener vers l'autre bord. Cependant Zermah cherchait se cacher au milieu du branchage qui la couvrait en partie. D'ailleurs les deux berges taient dsertes. Aucun bruit ne venait ni du ct de l'le, ni du ct de la cyprire. Une fois le canal travers, la mtisse saurait bien trouver un abri jusqu'au soir, en attendant qu'elle pt s'enfoncer dans la fort sans courir le risque d'tre aperue. L'espoir lui tait revenu. peine se proccupait-elle des reptiles, dont les gueules s'ouvraient de chaque ct du tronc d'arbre et qui se glissaient jusque dans ses basses branches. La petite fille avait ferm les yeux. D'une main, Zermah la tenait serre contre sa poitrine. De l'autre elle tait prte frapper ces monstres. Mais, soit qu'ils fussent effrays la vue du coutelas qui les menaait, soit qu'ils ne fussent redoutables que sous les eaux, ils ne s'lancrent point sur l'pave. Enfin le tronc atteignit le milieu du canal, dont le courant portait obliquement vers la fort. Avant un quart d'heure, s'il ne s'embarrassait pas dans les plantes aquatiques, il devait avoir accost l'autre berge. Et alors, si grands que les dangers fussent encore, Zermah se croirait hors des atteintes de Texar. Soudain, elle serra plus troitement l'enfant dans ses bras. Des aboiements furieux clataient sur l'le. Presque aussitt, un chien apparut le long de la rive qu'il descendait en bondissant. Zermah reconnut le limier, laiss la surveillance du wigwam, que l'Espagnol n'avait point emmen avec lui. L, le poil hriss, l'oeil en feu, il tait prt s'lancer, au milieu des reptiles qui s'agitaient la surface des eaux. Au mme moment, un homme parut sur la berge. C'tait celui des frres Texar rest sur l'le. Prvenu par les aboiements du chien, il venait d'accourir. Ce que fut sa colre quand il aperut Dy et Zermah sur cet arbre en drive, il serait difficile de l'imaginer. Il ne pouvait se mettre leur poursuite, puisque la barge se trouvait de l'autre ct du canal. Pour les arrter, il n'y avait qu'un moyen: tuer Zermah, au risque de tuer l'enfant avec elle! Texar, arm de son fusil, l'paula, et visa la mtisse qui cherchait couvrir la petite fille de son corps. Tout coup, le chien, en proie une excitation folle, se prcipita dans le canal. Texar pensa qu'il fallait d'abord le laisser faire. Le chien se rapprochait rapidement du tronc. Zermah, son coutelas bien emmanch dans sa main, se tenait prte le frapper... Cela ne fut pas ncessaire. En un instant, les reptiles eurent enlac l'animal, qui, aprs avoir rpondu par des coups de crocs leurs venimeuses morsures, disparut bientt sous les herbes. Texar avait assist la mort du chien, sans avoir eu le temps de lui porter secours. Zermah allait lui chapper... Meurs donc! s'cria-t-il en tirant sur elle. Mais l'pave avait alors atteint vers l'autre rive, et la balle ne fit qu'effleurer l'paule de la mtisse. Quelques instants plus tard, le tronc accostait. Zermah, emportant la petite fille, prenait pied sur la berge, disparaissait au milieu des roseaux, o un second coup de feu n'et pu l'atteindre, et s'engageait sous les premiers arbres de la cyprire. Cependant, si la mtisse n'avait plus rien redouter de celui des Texar qui tait retenu sur l'le, elle risquait encore de retomber entre les mains de son frre. Aussi, tout d'abord, sa proccupation fut-elle de s'loigner le plus vite et le plus loin possible de l'le Carneral. La nuit venue, elle chercherait se diriger vers le lac Washington. Employant tout ce qu'elle possdait de force physique, d'nergie morale, elle courut, plutt qu'elle ne marcha, au hasard, tenant dans ses bras l'enfant, qui n'aurait pu la suivre sans la retarder. Les petites jambes de Dy se seraient refuses courir sur ce sol ingal, au milieu des fondrires qui flchissaient comme des trappes de chasseur, entre ces larges racines dont l'enchevtrement formait autant d'obstacles insurmontables pour elles. Zermah continua donc porter son cher fardeau, dont elle ne semblait mme pas sentir le poids. Parfois, elle s'arrtait -- moins pour reprendre haleine que pour prter l'oreille tous les bruits de la fort. Tantt elle croyait entendre des aboiements qui auraient t ceux de l'autre limier emmen par Texar, tantt quelques coups de feu lointains. Alors elle se demandait si les partisans sudistes n'taient pas aux prises avec le dtachement fdral. Puis, lorsqu'elle avait reconnu que ces divers bruits n'taient que les cris d'un oiseau imitateur ou la dtonation de quelque branche sche dont les fibres clataient comme des coups de pistolet sous la brusque expansion de l'air, elle reprenait sa marche un instant interrompue. Maintenant, remplie d'espoir, elle ne voulait rien voir des dangers qui la menaaient, avant qu'elle et atteint les sources du Saint-John. Pendant une heure, elle s'loigna ainsi du lac Okee-cho-bee, obliquant vers l'est, afin de se rapprocher du littoral de l'Atlantique. Elle se disait avec raison que les navires de l'escadre devaient croiser sur la cte de la Floride pour attendre le dtachement envoy sous les ordres du capitaine Howick. Et ne pouvait-il se faire que plusieurs chaloupes fussent en observation le long du rivage?... Tout coup, Zermah s'arrta. Cette fois, elle ne se trompait pas. Un furieux aboiement retentissait sous les arbres, et se rapprochait sensiblement. Zermah reconnut celui qu'elle avait si souvent entendu, pendant que les limiers rdaient autour du blockhaus de la Crique-Noire. Ce chien est sur nos traces, pensa-t-elle, et Texar ne peut tre loin maintenant! Aussi son premier soin fut-il de chercher un fourr pour s'y blottir avec l'enfant. Mais pourrait-elle chapper au flair d'un animal aussi intelligent que froce, dress autrefois poursuivre les esclaves marrons, dcouvrir leur piste? Les aboiements se rapprochaient de plus en plus, et dj mme des cris lointains se faisaient entendre. quelques pas de l se dressait un vieux cyprs, creus par l'ge, sur lequel les serpentaires et les lianes avaient jet un pais rseau de brindilles. Zermah se blottit dans cette cavit assez grande pour contenir la petite fille et elle, et dont le rseau de lianes les recouvrit toutes deux. Mais le limier tait sur leurs traces. Un instant aprs, Zermah l'aperut devant l'arbre. Il aboyait avec une fureur croissante et s'lana d'un bond sur le cyprs. Un coup de coutelas le fit reculer, puis hurler avec plus de violence. Presque aussitt, un bruit de pas se fit entendre. Des voix s'appelaient, se rpondaient, et, parmi elles, les voix si reconnaissables de Texar et de Squamb. C'taient bien l'Espagnol et ses compagnons qui gagnaient du ct du lac, afin d'chapper au dtachement fdral. Ils l'avaient inopinment rencontr dans la cyprire, et, n'tant pas en force, ils se drobaient en toute hte. Texar cherchait regagner l'le Carneral par le plus court, afin de mettre une ceinture d'eau entre les fdraux et lui. Comme ceux-ci ne pourraient franchir le canal sans une embarcation, ils seraient arrts devant cet obstacle. Alors, pendant ces quelques heures de rpit, les partisans sudistes chercheraient atteindre l'autre ct de l'le; puis, la nuit venue, ils essaieraient d'utiliser la berge pour dbarquer sur la rive mridionale du lac. Lorsque Texar et Squamb arrivrent en face du cyprs devant lequel le chien aboyait toujours, ils virent le sol rouge du sang qui s'coulait par une blessure ouverte au flanc de l'animal. Voyez!... Voyez! s'cria l'Indien. -- Ce chien a t bless? rpondit Texar. -- Oui!... bless d'un coup de couteau, il n'y a qu'un instant!... Son sang fume encore! -- Qui a pu?... En ce moment, le chien se prcipita de nouveau sur le rseau de feuillage que Squamb carta du bout de son fusil. Zermah!... s'cria-t-il. -- Et l'enfant!... rpondit Texar. -- Oui!... Comment ont-elles pu s'enfuir?... -- mort, Zermah, mort! La mtisse, dsarme par Squamb au moment o elle allait frapper l'Espagnol, fut tire si brutalement de la cavit que la petite fille lui chappa et roula au milieu de ces champignons gants, de ces pzizes si abondantes au milieu des cyprires. Au choc, un des champignons clata comme une arme feu. Une poussire lumineuse fusa dans l'air. l'instant, d'autres pzizes firent explosion leur tour. Ce fut un fracas gnral, comme si la fort et t emplie de pices d'artifice qui se croisaient en tous sens. Aveugl par ces myriades de spores, Texar avait d lcher Zermah qu'il tenait sous son coutelas, tandis que Squamb tait aveugl par ces brlantes poussires. Par bonheur, la mtisse et l'enfant, tendues sur le sol, n'taient pas atteintes par ces spores qui crpitaient au-dessus d'elles. Cependant Zermah ne pouvait chapper Texar. Dj, aprs une dernire srie d'explosions, l'air tait devenu respirable... De nouvelles dtonations clatrent alors, -- dtonations d'armes feu, cette fois. C'tait le dtachement fdral qui se jetait sur les partisans sudistes. Ceux-ci, aussitt entours par les marins du capitaine Howick, durent mettre bas les armes. ce moment, Texar, qui venait de ressaisir Zermah, la frappa en pleine poitrine. L'enfant!... Emporte l'enfant! cria-t-il Squamb. Dj l'Indien avait pris la petite fille et fuyait du ct du lac, quand un coup de feu retentit... Il tomba mort, frapp d'une balle que Gilbert venait de lui envoyer travers le coeur. Maintenant, tous taient l, James et Gilbert Burbank, Edward Carrol, Perry, Mars, les Noirs de Camdless-Bay, les marins du capitaine Howick qui tenaient en joue les sudistes, et, parmi eux, Texar, debout prs du cadavre de Squamb. Quelques-uns avaient pu s'chapper, cependant, du ct de l'le Carneral. Et qu'importait! La petite fille n'tait-elle pas entre les bras de son pre, qui la serrait comme s'il et craint qu'on la lui ravt de nouveau? Gilbert et Mars, penchs sur Zermah, essayaient de la ranimer. La pauvre femme respirait encore, mais ne pouvait parler. Mars lui soutenait la tte, l'appelait, l'embrassait... Zermah ouvrit les yeux. Elle vit l'enfant dans les bras de M. Burbank, elle reconnut Mars qui la couvrait de baisers, elle lui sourit. Puis ses paupires se refermrent... Mars, s'tant relev, aperut alors Texar, et bondit sur lui, rptant ces mots qui taient si souvent sortis de sa bouche: Tuer Texar!... Tuer Texar! -- Arrte, Mars, dit le capitaine Howick, et laisse-nous faire justice de ce misrable! Se retournant vers l'Espagnol: Vous tes Texar, de la Crique-Noire? demanda-t-il. -- Je n'ai pas rpondre, rpliqua Texar. -- James Burbank, le lieutenant Gilbert, Edward Carrol, Mars vous connaissent et vous reconnaissent! -- Soit! -- Vous allez tre fusill! -- Faites! Alors, l'extrme surprise de tous ceux qui l'entendirent, la petite Dy, s'adressant M. Burbank: Pre, dit-elle, ils sont deux frres... deux mchants hommes... qui se ressemblent... -- Deux hommes?... -- Oui!... ma bonne Zermah m'a bien recommand de te le dire!... Il et t difficile de comprendre ce que signifiaient ces singulires paroles de l'enfant. Mais l'explication en fut presque aussitt donne et d'une faon trs inattendue. En effet, Texar avait t conduit au pied d'un arbre. L, regardant James Burbank en face, il fumait une cigarette qu'il venait d'allumer, quand, soudain, au moment o s'alignait le peloton d'excution, un homme bondit et vint se placer prs du condamn. C'tait le second Texar, auquel ceux de ses partisans qui avaient regagn l'le Carneral, venaient d'apprendre l'arrestation de son frre. La vue de ces deux hommes, si ressemblants, expliqua ce que signifiaient les paroles de la petite fille. On eut enfin l'explication de cette vie de crimes, toujours protge par d'inexplicables alibis. Et maintenant le pass des Texar, reconstitu rien que par leur prsence, se dressait devant eux. Toutefois, l'intervention du frre allait amener une certaine hsitation dans l'accomplissement des ordres du commodore. En effet, l'ordre d'excution immdiate, donn par Dupont, ne concernait que l'auteur du guet-apens dans lequel avaient pri les officiers et les marins des chaloupes fdrales. Quant l'auteur du pillage de Camdless-Bay et du rapt, celui-l devrait tre ramen Saint-Augustine, o il serait jug nouveau et condamn sans nul doute. Et pourtant, ne pouvait-on considrer les deux frres comme galement responsables de cette longue srie de crimes qu'ils avaient pu impunment commettre? Oui, certes! Cependant, par respect de la lgalit, le capitaine Howick crut devoir leur poser la question suivante: Lequel de vous deux, demanda-t-il, se reconnat coupable du massacre de Kissimmee? Il n'obtint aucune rponse. videmment, les Texar taient rsolus garder le silence toutes les demandes qui leur seraient faites. Seule, Zermah aurait pu indiquer la part qui revenait chacun dans ces crimes. En effet, celui des deux frres, qui se trouvait avec elle la Crique-Noire le 22 mars, ne pouvait tre l'auteur du massacre, commis, ce jour-l, cent milles, dans le Sud de la Floride. Or, celui-l, le vritable auteur du rapt, Zermah aurait eu un moyen de le reconnatre. Mais n'tait-elle pas morte prsent?... Non, et soutenue par son mari, on la vit apparatre. Puis, d'une voix qu'on entendait peine: Celui qui est coupable de l'enlvement, dit-elle, a le bras gauche tatou... ces paroles, on put voir le mme sourire de ddain se dessiner sur les lvres des deux frres, et, relevant leur manche, ils montrrent sur leur bras gauche un tatouage identique. Devant cette nouvelle impossibilit de les distinguer l'un de l'autre, le capitaine Howick se borna dire: L'auteur des massacres de Kissimmee doit tre fusill. -- Quel est-il de vous deux? -- Moi! rpondirent en mme temps les deux frres. Sur cette rponse, le peloton d'excution mit en joue les condamns qui s'taient embrasss pour la dernire fois. Une dtonation retentit. La main dans la main, tous deux tombrent. Ainsi finirent ces hommes, chargs de tous ces crimes qu'une extraordinaire ressemblance leur avait permis de commettre impunment depuis tant d'annes. Le seul sentiment humain qu'ils eussent jamais prouv, cette farouche amiti de frre frre qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, les avait suivis jusque dans la mort. XVI Conclusion Cependant la guerre civile se poursuivait avec ses phases diverses. Quelques vnements s'taient rcemment accomplis, dont James Burbank n'avait pu avoir connaissance depuis son dpart de Camdless-Bay et qu'il n'apprit qu'au retour. En somme, il semblait que, pendant cette priode, l'avantage et t obtenu par les confdrs concentrs autour de Corinth, au moment o les fdraux occupaient la position de Pittsburg- Landing. L'arme sparatiste avait, pour la commander, Johnston, gnral en chef, et sous lui, Beauregard, Hardee, Braxton-Bagg, l'vque Polk, autrefois lve de West-Point, et elle profita habilement de l'imprvoyance des nordistes. Le 5 avril, Shiloh, ceux-ci s'taient laiss surprendre -- ce qui avait amen la dispersion de la brigade Hea-body et la retraite de Sherman. Toutefois, les confdrs payrent cruellement le succs qu'ils venaient d'obtenir; l'hroque Johnston fut tu pendant qu'il repoussait l'arme fdrale. Tel avait t le premier jour de la bataille du 5 avril. Le surlendemain, le combat s'engagea sur toute la ligne, et Sherman parvint reprendre Shiloh. leur tour, les confdrs durent fuir devant les soldats de Grant. Sanglante bataille! Sur quatre- vingt mille hommes engags, vingt mille blesss ou morts! Ce fut ce dernier fait de guerre que James Burbank et ses compagnons apprirent le lendemain de leur arrive Castle-House, o ils avaient pu rentrer ds le 7 avril. En effet, aprs l'excution des frres Texar, ils avaient suivi le capitaine Howick, qui conduisait son dtachement et ses prisonniers vers le littoral. Au cap Malabar stationnait un des btiments de la flottille en croisire sur la cte. Ce btiment les amena Saint-Augustine. Puis, une canonnire, qui les prit Picolata, vint les dbarquer au pier de Camdless-Bay. Tous taient donc de retour Castle-House -- mme Zermah, qui avait survcu ses blessures. Transporte jusqu'au navire fdral par Mars et ses camarades, les soins ne lui avaient pas manqu bord. Et, d'ailleurs, si heureuse d'avoir sauv sa petite Dy, d'avoir retrouv tous ceux qu'elle aimait, aurait-elle pu mourir? Aprs tant d'preuves, on comprend ce que dut tre la joie de cette famille, dont tous les membres taient enfin runis pour ne plus jamais se sparer. Mme Burbank, son enfant prs d'elle, revint peu peu la sant. N'avait-elle pas prs d'elle son mari, son fils, Miss Alice qui allait devenir sa fille, Zermah et Mars? Et plus rien craindre dsormais du misrable ou plutt des deux misrables, dont les principaux complices taient entre les mains des fdraux. Cependant un bruit s'tait rpandu, et, on ne l'a pas oubli, il en avait t question dans l'entretien des deux frres l'le Carneral. On disait que les nordistes allaient abandonner Jacksonville, que le commodore Dupont, bornant son action au blocus du littoral, se prparait retirer les canonnires qui assuraient la scurit du Saint-John. Ce projet pouvait videmment compromettre la scurit des colons dont on connaissait la sympathie pour les ides anti-esclavagistes -- et plus particulirement de James Burbank. Le bruit tait fond. En effet, la date du 8, le lendemain du jour o toute la famille s'tait retrouve Castle-House, les fdraux opraient l'vacuation de Jacksonville. Aussi, quelques- uns des habitants, qui s'taient montrs favorables la cause unioniste, crurent-ils devoir se rfugier, les uns Port-Royal, les autres New-York. James Burbank ne jugea pas propos de les imiter. Les Noirs taient revenus la plantation, non comme esclaves, mais comme affranchis, et leur prsence pouvait assurer la scurit de Camdless-Bay. D'ailleurs, la guerre entrait dans une phase favorable au Nord -- ce qui allait permettre Gilbert de rester quelque temps Castle-House, pour clbrer son mariage avec Alice Stannard. Les travaux de la plantation avaient donc recommenc, et l'exploitation eut bientt repris son cours. Il n'tait plus question de mettre en demeure James Burbank d'excuter l'arrt qui expulsait les affranchis du territoire de la Floride. Texar et ses partisans n'taient plus l pour soulever la populace. D'ailleurs, les canonnires du littoral auraient promptement rtabli l'ordre Jacksonville. Quant aux belligrants, ils allaient tre aux prises pendant trois ans encore, et, mme, la Floride tait destine recevoir de nouveau quelques contrecoups de la guerre. En effet, cette anne, au mois de septembre, les navires du commodore Dupont apparurent la hauteur du Saint-John-Bluffs, vers l'embouchure du fleuve, et Jacksonville fut reprise une deuxime fois. Une troisime fois, en 1866, le gnral Seymour vint l'occuper, sans avoir prouv de rsistance srieuse. Le 1er janvier 1863, une proclamation du prsident Lincoln avait aboli l'esclavage dans tous les tats de l'Union. Toutefois, la guerre ne fut termine que le 9 avril 1865. Ce jour-l, Appomaltox-Court-House, le gnral Lee se rendit avec toute son arme au gnral Grant, aprs une capitulation qui fut l'honneur des deux partis. Il y avait donc eu quatre ans d'une lutte acharne entre le Nord et le Sud. Elle avait cot deux milliards sept cents millions de dollars, et fait tuer plus d'un demi-million d'hommes; mais l'esclavage tait aboli dans toute l'Amrique du Nord. Ainsi fut jamais assure l'indivisibilit de la Rpublique des tats-Unis, grce aux efforts de ces Amricains, dont, prs d'un sicle avant, les anctres avaient affranchi leur pays dans la guerre de l'indpendance. [1] Environ 3000 hectares. [2] galement orthographi _baracon_ : Sorte de comptoir europen sur le littoral africain o les noirs, vendus comme esclaves, taient rassembls avant d'tre embarqus sur les vaisseaux ngriers. [3] Environ 180 lieues. [4] M. Poussielgue, mort malheureusement avant d'avoir pu achever son voyage d'exploration. [5] Plus de 140 lieues. [6] Petite ville du comt de Putnam. [7] Lac qui alimente un des principaux affluents du Saint-John. End of the Project Gutenberg EBook of Nord contre sud, by Jules Verne License: Share Alike