Produced by Mireille Harmelin, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) OEUVRES COMPLTES DE Alfred de Vigny SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES PARIS ALPHONSE LEMERRE, DITEUR 27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31 M D CCC LXXXIV _LIVRE PREMIER_ SOUVENIRS DE SERVITUDE MILITAIRE Ave, Csar, morituri te salutant. Livre Premier CHAPITRE PREMIER _POURQUOI J'AI RASSEMBL CES SOUVENIRS_ S'il est vrai, selon le pote catholique, qu'il n'y ait pas de plus grande peine que de se rappeler un temps heureux, dans la misre, il est aussi vrai que l'me trouve quelque bonheur se rappeler, dans un moment de calme et de libert, les temps de peine ou d'esclavage. Cette mlancolique motion me fait jeter en arrire un triste regard sur quelques annes de ma vie, quoique ces annes soient bien proches de celle-ci, et que cette vie ne soit pas bien longue encore. Je ne puis m'empcher de dire combien j'ai vu de souffrances peu connues et courageusement portes par une race d'hommes toujours ddaigne ou honore outre mesure, selon que les nations la trouvent utile ou ncessaire. Cependant ce sentiment ne me porte pas seul cet crit, et j'espre qu'il pourra servir montrer quelquefois, par des dtails de moeurs observs de mes yeux, ce qu'il nous reste encore d'arrir et de barbare dans l'organisation toute moderne de nos Armes permanentes, o l'homme de guerre est isol du citoyen, o il est malheureux et froce, parce qu'il sent sa condition mauvaise et absurde. Il est triste que tout se modifie au milieu de nous, et que la destine des Armes soit la seule immobile. La loi chrtienne a chang une fois les usages farouches de la guerre; mais les consquences des nouvelles moeurs qu'elle introduisit n'ont pas t pousses assez loin sur ce point. Avant elle, le vaincu tait massacr ou esclave pour la vie, les villes prises, saccages, les habitants chasss et disperss; aussi chaque tat pouvant se tenait-il constamment prt des mesures dsespres, et la dfense tait aussi atroce que l'attaque. prsent, les villes conquises n'ont rien craindre que de payer des contributions. Ainsi la guerre s'est civilise, mais non les Armes; car non seulement la routine de nos coutumes leur a conserv tout ce qu'il y avait de mauvais en elles; mais l'ambition ou les terreurs des gouvernements ont accru le mal, en les sparant chaque jour du pays et en leur faisant une Servitude plus oisive et plus grossire que jamais. Je crois peu aux bienfaits des subites organisations; mais je conois ceux des amliorations successives. Quand l'attention gnrale est attire sur une blessure, la gurison tarde peu. Cette gurison, sans doute, est un problme difficile rsoudre pour le lgislateur, mais il n'en tait que plus ncessaire de le poser. Je le fais ici, et si notre poque n'est pas destine en avoir la solution, du moins ce voeu aura reu de moi sa forme et les difficults en seront peut-tre diminues. On ne peut trop hter l'poque o les Armes seront identifies la Nation, si elle doit acheminer au temps o les Armes et la guerre ne seront plus, et o le globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formes sociales; vnement qui, depuis longtemps, devrait tre accompli. Je n'ai nul dessein d'intresser moi-mme, et ces souvenirs seront plutt les Mmoires des autres que les miens; mais j'ai t assez vivement et assez longtemps bless des trangets de la vie des Armes pour en pouvoir parler. Ce n'est que pour constater ce triste droit que je dis quelques mots sur moi. J'appartiens cette gnration ne avec le sicle, qui, nourrie de bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une pe nue, et vint la prendre au moment mme o la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableau d'une partie obscure de ma vie, je ne veux paratre que ce que je fus, spectateur plus qu'acteur, mon grand regret. Les vnements que je cherchais ne vinrent pas aussi grands qu'il me les et fallu. Qu'y faire?--on n'est pas toujours matre de jouer le rle qu'on et aim, et l'habit ne nous vient pas toujours au temps o nous le porterions le mieux. Au moment o j'cris[1], un homme de vingt ans de service n'a pas vu une bataille range. J'ai peu d'aventures vous raconter, mais j'en ai entendu beaucoup. Je ferai donc parler les autres plus que moi-mme, hors quand je serai forc de m'appeler comme tmoin. Je m'y suis toujours senti quelque rpugnance, en tant empch par une certaine pudeur au moment de me mettre en scne. Quand cela m'arrivera, du moins puis-je attester qu'en ces endroits je serai vrai. Quand on parle de soi, la meilleure muse est la Franchise. Je ne saurais me parer de bonne grce de la plume des paons; toute belle qu'elle est, je crois que chacun doit lui prfrer la sienne. Je ne me sens pas assez de modestie, je l'avoue, pour croire gagner beaucoup en prenant quelque chose de l'allure d'un autre, et en posant dans une attitude grandiose, artistement choisie, et pniblement conserve aux dpens des bonnes inclinations naturelles et d'un penchant inn que nous avons tous vers la vrit. Je ne sais si de nos jours il ne s'est pas fait quelque abus de cette littraire singerie; et il me semble que la moue de Bonaparte et celle de Byron ont fait grimacer bien des figures innocentes. [Note 1: En 1835.] La vie est trop courte pour que nous en perdions une part prcieuse nous contrefaire. Encore si l'on avait affaire un peuple grossier et facile duper! mais le ntre a l'oeil si prompt et si fin, qu'il reconnat sur-le-champ quel modle vous empruntez ce mot ou ce geste, cette parole ou cette dmarche favorite, ou seulement telle coiffure ou tel habit. Il souffle tout d'abord sur la barbe de votre masque et prend en mpris votre vrai visage, dont, sans cela, il et peut-tre pris en amiti les traits naturels. Je ferai donc peu le guerrier, ayant peu vu la guerre; mais j'ai droit de parler des mles coutumes de l'Arme, o les fatigues et les ennuis ne me furent point pargns, et qui tremprent mon me dans une patience toute preuve, en lui faisant rejeter ses forces dans le recueillement solitaire et l'tude. Je pourrai faire voir aussi ce qu'il y a d'attachant dans la vie sauvage des armes, toute pnible qu'elle est, y tant demeur si longtemps entre l'cho et le rve des batailles. C'et t l assurment quatorze ans de perdus, si je n'y eusse exerc une observation attentive et persvrante, qui faisait son profit de tout pour l'avenir. Je dois mme la vie de l'arme des vues de la nature humaine que jamais je n'eusse pu rechercher autrement que sous l'habit militaire. Il y a des scnes que l'on ne trouve qu'au milieu de dgots qui seraient vraiment intolrables, si l'on n'tait pas forc par l'honneur de les tolrer. J'aimai toujours couter, et quand j'tais tout enfant, je pris de bonne heure ce got sur les genoux blesss de mon vieux pre. Il me nourrit d'abord de l'histoire de ses campagnes, et, sur ses genoux, je trouvai la guerre assise ct de moi; il me montra la guerre dans ses blessures, la guerre dans les parchemins et le blason de ses pres, la guerre dans leurs grands portraits cuirasss, suspendus, en Beauce, dans un vieux chteau. Je vis dans la Noblesse une grande famille de soldats hrditaires, et je ne pensai plus qu' m'lever la taille d'un soldat. Mon pre racontait ses longues guerres avec l'observation profonde d'un philosophe et la grce d'un homme de cour. Par lui, je connais intimement Louis XV et le grand Frdric; je n'affirmerais pas que je n'aie pas vcu de leur temps, familier comme je le fus avec eux par tant de rcits de la guerre de Sept ans. Mon pre avait pour Frdric II cette admiration claire qui voit les hautes facults sans s'en tonner outre mesure. Il me frappa tout d'abord l'esprit de cette vue, me disant aussi comment trop d'enthousiasme pour cet illustre ennemi avait t un tort des officiers de son temps; qu'ils taient demi vaincus par l, quand Frdric s'avanait grandi par l'exaltation franaise; que les divisions successives des trois puissances entre elles et des gnraux franais entre eux l'avaient servi dans la fortune clatante de ses armes; mais que sa grandeur avait t surtout de se connatre parfaitement, d'apprcier leur juste valeur les lments de son lvation, et de faire, avec la modestie d'un sage, les honneurs de sa victoire. Il paraissait quelquefois penser que l'Europe l'avait mnag. Mon pre avait vu de prs ce roi philosophe, sur le champ de bataille, o son frre, l'an de mes sept oncles, avait t emport d'un boulet de canon; il avait t reu souvent par le Roi sous la tente prussienne, avec une grce et une politesse toutes franaises, et l'avait entendu parler de Voltaire et jouer de la flte aprs une bataille gagne. Je m'tends ici presque malgr moi, parce que ce fut le premier grand homme dont me fut trac ainsi, en famille, le portrait d'aprs nature, et parce que mon admiration pour lui fut le premier symptme de mon inutile amour des armes, la cause premire d'une des plus compltes dceptions de ma vie. Ce portrait est brillant encore, dans ma mmoire, des plus vives couleurs, et le portrait physique autant que l'autre. Son chapeau avanc sur un front poudr, son dos vot cheval, ses grands yeux, sa bouche moqueuse et svre, sa canne d'invalide faite en bquille, rien ne m'tait tranger; et, au sortir de ces rcits, je ne vis qu'avec humeur Bonaparte prendre chapeau, tabatire et gestes pareils; il me parut d'abord plagiaire: et qui sait si, en ce point, ce grand homme ne le fut pas quelque peu? qui saura peser ce qu'il entre du comdien dans tout homme public toujours en vue? Frdric II n'tait-il pas le premier type du grand capitaine tacticien moderne, du roi philosophe et organisateur? C'taient l les premires ides qui s'agitaient dans mon esprit, et j'assistais d'autres temps raconts avec une vrit toute remplie de saines leons. J'entends encore mon pre tout irrit des divisions du prince de Soubise et de M. de Clermont; j'entends encore ses grandes indignations contre les intrigues de l'OEil-de-Boeuf, qui faisaient que les gnraux franais s'abandonnaient tour tour sur le champ de bataille, prfrant la dfaite de l'arme au triomphe d'un rival; je l'entends tout mu de ses antiques amitis pour M. de Chevert et pour M. d'Assas, avec qui il tait au camp la nuit de sa mort. Les yeux qui les avaient vus mirent leur image dans les miens, et aussi celle de bien des personnages clbres morts longtemps avant ma naissance. Les rcits de famille ont cela de bon, qu'ils se gravent plus fortement dans la mmoire que les narrations crites; ils sont vivants comme le conteur vnr, et ils allongent notre vie en arrire, comme l'imagination qui devine peut l'allonger en avant dans l'avenir. Je ne sais si un jour j'crirai pour moi-mme tous les dtails intimes de ma vie; mais je ne veux parler ici que d'une des proccupations de mon me. Quelquefois, l'esprit tourment du pass et attendant peu de chose de l'avenir, on cde trop aisment la tentation d'amuser quelques dsoeuvrs des secrets de sa famille et des mystres de son coeur. Je conois que quelques crivains se soient plu faire pntrer tous les regards dans l'intrieur de leur vie et mme de leur conscience, l'ouvrant et le laissant surprendre par la lumire, tout en dsordre et comme encombr de familiers souvenirs et des fautes les plus chries. Il y a des oeuvres telles parmi les plus beaux livres de notre langue, et qui nous resteront comme ces beaux portraits de lui-mme que Raphal ne cessait de faire. Mais ceux qui se sont reprsents ainsi, soit avec un voile, soit visage dcouvert, en ont eu le droit, et je ne pense pas que l'on puisse faire ses confessions voix haute, avant d'tre assez vieux, assez illustre ou assez repentant pour intresser toute une nation ses pchs. Jusque-l on ne peut gure prtendre qu' lui tre utile par ses ides ou par ses actions. Vers la fin de l'Empire, je fus un lycen distrait. La guerre tait debout dans le lyce, le tambour touffait mes oreilles la voix des matres, et la voix mystrieuse des livres ne nous parlait qu'un langage froid et pdantesque. Les logarithmes et les tropes n'taient nos yeux que des degrs pour monter l'toile de la Lgion d'honneur, la plus belle toile des cieux pour des enfants. Nulle mditation ne pouvait enchaner longtemps des ttes tourdies sans cesse par les canons et les cloches des _Te Deum_! Lorsqu'un de nos frres, sorti depuis quelques mois du collge, reparaissait en uniforme de housard et le bras en charpe, nous rougissions de nos livres et nous les jetions la tte des matres. Les matres mmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la Grande Arme, et nos cris de _Vive l'Empereur!_ interrompaient Tacite et Platon. Nos prcepteurs ressemblaient des hrauts d'armes, nos salles d'tudes des casernes, nos rcrations des manoeuvres, et nos examens des revues. Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment dsordonn de la gloire des armes; passion d'autant plus malheureuse que c'tait le temps prcisment o, comme je l'ai dit, la France commenait s'en gurir. Mais l'orage grondait encore, et ni mes tudes svres, rudes, forces et trop prcoces, ni le bruit du grand monde, o, pour me distraire de ce penchant, on m'avait jet tout adolescent, ne me purent ter cette ide fixe. Bien souvent j'ai souri de piti sur moi-mme en voyant avec quelle force une ide s'empare de nous, comme elle nous fait sa dupe, et combien il faut de temps pour l'user. La satit mme ne parvint qu' me faire dsobir celle-ci, non la dtruire en moi, et ce livre aussi me prouve que je prends plaisir encore la caresser et que je ne serais pas loign d'une rechute. Tant les impressions d'enfance sont profondes, et tant s'tait bien grave sur nos coeurs la marque brlante de l'Aigle Romaine! Ce ne fut que trs tard que je m'aperus que mes services n'taient qu'une longue mprise, et que j'avais port dans une vie tout active une nature toute contemplative. Mais j'avais suivi la pente de cette gnration de l'Empire, ne avec le sicle et de laquelle je suis. La guerre nous semblait si bien l'tat naturel de notre pays, que lorsque, chapps des classes, nous nous jetmes dans l'Arme, selon le cours accoutum de notre torrent, nous ne pmes croire au calme durable de la paix. Il nous parut que nous ne risquions rien en faisant semblant de nous reposer, et que l'immobilit n'tait pas un mal srieux en France. Cette impression nous dura autant qu'a dur la Restauration. Chaque anne apportait l'espoir d'une guerre; et nous n'osions quitter l'pe, dans la crainte que le jour de la dmission ne devnt la veille d'une campagne. Nous tranmes et perdmes ainsi des annes prcieuses, rvant le champ de bataille dans le Champ-de-Mars, et puisant dans des exercices de parade et dans des querelles particulires une puissante et inutile nergie. Accabl d'un ennui que je n'attendais pas dans cette vie si vivement dsire, ce fut alors pour moi une ncessit que de me drober, dans les nuits, au tumulte fatigant et vain des journes militaires: de ces nuits, o j'agrandis en silence ce que j'avais reu de savoir de nos tudes tumultueuses et publiques, sortirent mes pomes et mes livres; de ces journes il me reste ces souvenirs dont je rassemble ici, autour d'une ide, les traits principaux. Car, ne comptant pour la gloire des armes ni sur le prsent ni sur l'avenir, je la cherchais dans les souvenirs de mes compagnons. Le peu qui m'est advenu ne servira que de cadre ces tableaux de la vie militaire et des moeurs de nos armes, dont tous les traits ne sont pas connus. CHAPITRE II _SUR LE CARACTRE GNRAL DES ARMES_ L'arme est une nation dans la Nation; c'est un vice de nos temps. Dans l'antiquit il en tait autrement: tout citoyen tait guerrier, et tout guerrier tait citoyen; les hommes de l'Arme ne se faisaient point un autre visage que les hommes de la cit. La crainte des dieux et des lois, la fidlit la patrie, l'austrit des moeurs, et, chose trange! l'amour de la paix et de l'ordre, se trouvaient dans les camps plus que dans les villes, parce que c'tait l'lite de la Nation qui les habitait. La paix avait des travaux plus rudes que la guerre pour ces armes intelligentes. Par elles la terre de la patrie tait couverte de monuments ou sillonne de larges routes, et le ciment romain des aqueducs tait ptri, ainsi que Rome elle-mme, des mains qui la dfendaient. Le repos des soldats tait fcond autant que celui des ntres est strile et nuisible. Les citoyens n'avaient ni admiration pour leur valeur, ni mpris pour leur oisivet, parce que le mme sang circulait sans cesse des veines de la Nation dans les veines de l'Arme. Dans le moyen ge et au del, jusqu' la fin du rgne de Louis XIV, l'Arme tenait la Nation, sinon par tous ses soldats, du moins par tous leurs chefs, parce que le soldat tait l'homme du Noble, lev par lui sur sa terre, amen sa suite l'arme, et ne relevant que de lui: or, son seigneur tait propritaire et vivait dans les entrailles mmes de la mre-patrie. Soumis l'influence toute populaire du prtre, il ne fit autre chose, durant le moyen ge, que de se dvouer corps et bien au pays, souvent en lutte contre la couronne, et sans cesse rvolt contre une hirarchie de pouvoirs qui et amen trop d'abaissement dans l'obissance, et, par consquent, d'humiliation dans la profession des armes. Le rgiment appartenait au colonel, la compagnie au capitaine, et l'un et l'autre savaient fort bien emmener leurs hommes quand leur conscience comme citoyens n'tait pas d'accord avec les ordres qu'ils recevaient comme hommes de guerre. Cette indpendance de l'Arme dura en France jusqu' M. de Louvois, qui, le premier, la soumit aux bureaux et la remit, pieds et poings lis, dans la main du Pouvoir souverain. Il n'y prouva pas peu de rsistance, et les derniers dfenseurs de la Libert gnreuse des hommes de guerre furent ces rudes et francs gentilshommes, qui ne voulaient amener leur famille de soldats l'Arme que pour aller en guerre. Quoiqu'ils n'eussent pas pass l'anne enseigner l'ternel maniement d'armes des automates, je vois qu'eux et les leurs se tiraient assez bien d'affaire sur les champs de bataille de Turenne. Ils hassaient particulirement l'uniforme, qui donne tous le mme aspect, et soumet les esprits l'habit et non l'homme. Ils se plaisaient se vtir de rouge les jours de combat, pour tre mieux vus des leurs et mieux viss de l'ennemi; et j'aime rappeler, sur la foi de Mirabeau, ce vieux marquis de Cotquen, qui, plutt que de paratre en uniforme la revue du Roi, se fit casser par lui la tte de son rgiment: Heureusement, sire, que les morceaux me restent, dit-il aprs. C'tait quelque chose que de rpondre ainsi Louis XIV. Je n'ignore pas les mille dfauts de l'organisation qui expirait alors; mais je dis qu'elle avait cela de meilleur que la ntre, de laisser plus librement luire et flamber le feu national et guerrier de la France. Cette sorte d'Arme tait une armure trs forte et trs complte dont la Patrie couvrait le Pouvoir souverain, mais dont toutes les pices pouvaient se dtacher d'elles-mmes, l'une aprs l'autre, si le Pouvoir s'en servait contre elle. La destine d'une Arme moderne est tout autre que celle-l, et la centralisation des Pouvoirs l'a faite ce qu'elle est. C'est un corps spar du grand corps de la Nation, et qui semble le corps d'un enfant, tant il marche en arrire pour l'intelligence et tant il lui est dfendu de grandir. L'Arme moderne, sitt qu'elle cesse d'tre en guerre, devient une sorte de gendarmerie. Elle se sent honteuse d'elle-mme, et ne sait ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle est; elle se demande sans cesse si elle est esclave ou reine de l'tat: ce corps cherche partout son me et ne la trouve pas. L'homme sold, le Soldat, est un pauvre glorieux, victime et bourreau, bouc missaire journellement sacrifi son peuple et pour son peuple qui se joue de lui; c'est un martyr froce et humble tout ensemble, que se rejettent le Pouvoir et la Nation toujours en dsaccord. Que de fois, lorsqu'il m'a fallu prendre une part obscure mais active dans nos troubles civils, j'ai senti ma conscience s'indigner de cette condition infrieure et cruelle! Que de fois j'ai compar cette existence celle du Gladiateur! Le peuple est le Csar indiffrent, le Claude ricaneur auquel les soldats disent sans cesse en dfilant: _Ceux qui vont mourir te saluent_. Que quelques ouvriers, devenus plus misrables mesure que s'accroissent leur travail et leur industrie, viennent s'ameuter contre leur chef d'atelier; ou qu'un fabricant ait la fantaisie d'ajouter, cette anne, quelques cent mille francs son revenu; ou seulement qu'une _bonne ville_, jalouse de Paris, veuille avoir aussi ses trois journes de fusillade, on crie au secours de part et d'autre. Le gouvernement, quel qu'il soit, rpond avec assez de sens: _La loi ne me permet pas de juger entre vous; tout le monde a raison; moi, je n'ai vous envoyer que mes gladiateurs, qui vous tueront et que vous tuerez_. En effet, ils vont, ils tuent, et sont tus. La paix revient; on s'embrasse, on se complimente, et les chasseurs de livres se flicitent de leur adresse dans le tir l'officier et aux soldats. Tout calcul fait, reste une simple soustraction de quelques morts; mais les soldats n'y sont pas ports en nombre, ils ne comptent pas. On s'en inquite peu. Il est convenu que ceux qui meurent sous l'uniforme n'ont ni pre, ni mre, ni femme, ni amie faire mourir dans les larmes. C'est un sang anonyme. Quelquefois (chose frquente aujourd'hui) les deux partis spars s'unissent pour accabler de haine et de maldiction les malheureux condamns les vaincre. Aussi le sentiment qui dominera ce livre sera-t-il celui qui me l'a fait commencer, le dsir de dtourner de la tte du Soldat cette maldiction que le citoyen est souvent prt lui donner, et d'appeler sur l'Arme le pardon de la Nation. Ce qu'il y a de plus beau aprs l'inspiration, c'est le dvouement; aprs le Pote, c'est le Soldat; ce n'est pas sa faute s'il est condamn un tat d'ilote. L'Arme est aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu o on la met. Elle ne veut rien et agit par ressort. C'est une grande chose que l'on meut et qui tue; mais aussi c'est une chose qui souffre. C'est pour cela que j'ai toujours parl d'elle avec un attendrissement involontaire. Nous voici jets dans ces temps svres o les villes de France deviennent tour tour des champs de bataille, et, depuis peu, nous avons beaucoup pardonner aux hommes qui tuent. En regardant de prs la vie de ces troupes armes que, chaque jour, pousseront sur nous tous les Pouvoirs qui se succderont, nous trouverons bien, il est vrai, que, comme je l'ai dit, l'existence du Soldat est (aprs la peine de mort) la trace la plus douloureuse de barbarie qui subsiste parmi les hommes, mais aussi que rien n'est plus digne de l'intrt et de l'amour de la Nation que cette famille sacrifie qui lui donne quelquefois tant de gloire. CHAPITRE III _DE LA SERVITUDE DU SOLDAT ET DE SON CARACTRE INDIVIDUEL_ Les mots de notre langage familier ont quelquefois une parfaite justesse de sens. C'est bien _servir_, en effet, qu'obir et commander dans une Arme. Il faut gmir de cette Servitude, mais il est juste d'admirer ces esclaves. Tous acceptent leur destine avec toutes ses consquences, et, en France surtout, on prend avec une extrme promptitude les qualits exiges par l'tat militaire. Toute cette activit que nous avons se fond tout coup pour faire place je ne sais quoi de morne et de constern. La vie est triste, monotone, rgulire. Les heures sonnes par le tambour sont aussi sourdes et aussi sombres que lui. La dmarche et l'aspect sont uniformes comme l'habit. La vivacit de la jeunesse et la lenteur de l'ge mr finissent par prendre la mme allure, et c'est celle de l'_arme_. L'_arme_ o l'on _sert_ est le moule o l'on jette son caractre, o il se change et se refond pour prendre une forme gnrale imprime pour toujours. L'Homme s'efface sous le Soldat. La servitude militaire est lourde et inflexible comme le masque de fer du prisonnier sans nom, et donne tout homme de guerre une figure uniforme et froide. Aussi, au seul aspect d'un corps d'arme, on s'aperoit que l'ennui et le mcontentement sont les traits gnraux du visage militaire. La fatigue y ajoute ses rides, le soleil ses teintes jaunes, et une vieillesse anticipe sillonne des figures de trente ans. Cependant une ide commune tous a souvent donn cette runion d'hommes srieux un grand caractre de majest, et cette ide est l'_Abngation_. L'Abngation du Guerrier est une croix plus lourde que celle du Martyr. Il faut l'avoir porte longtemps pour en savoir la grandeur et le poids. Il faut bien que le Sacrifice soit la plus belle chose de la terre, puisqu'il a tant de beaut dans des hommes simples qui, souvent, n'ont pas la pense de leur mrite et le secret de leur vie. C'est lui qui fait que de cette vie de gne et d'ennuis il sort, comme par miracle, un caractre factice mais gnreux, dont les traits sont grands et bons comme ceux des mdailles antiques. L'Abngation complte de soi-mme, dont je viens de parler, l'attente continuelle et indiffrente de la mort, la renonciation entire la libert de penser et d'agir, les lenteurs imposes une ambition borne, et l'impossibilit d'accumuler des richesses, produisent des vertus qui sont plus rares dans les classes libres et actives. En gnral, le caractre militaire est simple, bon, patient; et l'on y trouve quelque chose d'enfantin, parce que la vie des rgiments tient un peu de la vie des collges. Les traits de rudesse et de tristesse qui l'obscurcissent lui sont imprims par l'ennui, mais surtout par une position toujours fausse vis--vis de la Nation, et par la comdie ncessaire de l'autorit. L'autorit absolue qu'exerce un homme le contraint une perptuelle rserve. Il ne peut drider son front devant ses infrieurs, sans leur laisser prendre une familiarit qui porte atteinte son pouvoir. Il se retranche l'abandon et la causerie amicale, de peur qu'on ne prenne acte contre lui de quelque aveu de la vie ou de quelque faiblesse qui serait de mauvais exemple. J'ai connu des officiers qui s'enfermaient dans un silence de trappiste, et dont la bouche srieuse ne soulevait la moustache que pour laisser passage un commandement. Sous l'Empire, cette contenance tait presque toujours celle des officiers suprieurs et des gnraux. L'exemple en avait t donn par le matre, la coutume svrement conserve, et propos; car la considration ncessaire d'loigner la familiarit, se joignait encore le besoin qu'avait leur vieille exprience de conserver sa dignit aux yeux d'une jeunesse plus instruite qu'elle, envoye sans cesse par les coles militaires, et arrivant toute barde de chiffres, avec une assurance de laurat que le silence seul pouvait tenir en bride. Je n'ai jamais aim l'espce des jeunes officiers, mme lorsque j'en faisais partie. Un secret instinct de la vrit m'avertissait qu'en toute chose la thorie n'est rien auprs de la pratique, et le grave et silencieux sourire des vieux capitaines me tenait en garde contre cette pauvre science qui s'apprend en quelques jours de lecture. Dans les rgiments o j'ai servi, j'aimais couter ces vieux officiers dont le dos vot avait encore l'attitude d'un dos de soldat, charg d'un sac plein d'habits et d'une giberne pleine de cartouches. Ils me faisaient de vieilles histoires d'gypte, d'Italie et de Russie, qui m'en apprenaient plus sur la guerre que l'ordonnance de 1789, les rglements de service et les interminables instructions, commencer par celle du grand Frdric ses gnraux. Je trouvais, au contraire, quelque chose de fastidieux dans la fatuit confiante, dsoeuvre et ignorante des jeunes officiers de cette poque, fumeurs et joueurs ternels, attentifs seulement la rigueur de leur tenue, savants sur la coupe de leur habit, orateurs de caf et de billard. Leur conversation n'avait rien de plus caractris que celle de tous les jeunes gens ordinaires du grand monde; seulement les banalits y taient un peu plus grossires. Pour tirer quelque parti de ce qui m'entourait, je ne perdais nulle occasion d'couter; et le plus habituellement j'attendais les heures de promenades rgulires, o les anciens officiers aiment se communiquer leurs souvenirs. Ils n'taient pas fchs, de leur ct, d'crire dans ma mmoire les histoires particulires de leur vie, et, trouvant en moi une patience gale la leur et un silence aussi srieux, ils se montrrent toujours prts s'ouvrir moi. Nous marchions souvent le soir dans les champs, ou dans les bois qui environnaient les garnisons, ou sur le bord de la mer, et la vue gnrale de la nature ou le moindre accident de terrain leur donnait des souvenirs inpuisables: c'tait une bataille navale, une retraite clbre, une embuscade fatale, un combat d'infanterie, un sige, et partout des regrets d'un temps de dangers, du respect pour la mmoire de tel grand gnral, une reconnaissance nave pour tel nom obscur qu'ils croyaient illustre; et, au milieu de tout cela, une touchante simplicit de coeur qui remplissait le mien d'une sorte de vnration pour ce mle caractre, forg dans de continuelles adversits et dans les doutes d'une position fausse et mauvaise. J'ai le don, souvent douloureux, d'une mmoire que le temps n'altre jamais; ma vie entire, avec toutes ses journes, m'est prsente comme un tableau ineffaable. Les traits ne se confondent jamais; les couleurs ne plissent point. Quelques-unes sont noires et ne perdent rien de leur nergie qui m'afflige. Quelques fleurs s'y trouvent aussi, dont les corolles sont aussi fraches qu'au jour qui les fit panouir, surtout lorsqu'une larme involontaire tombe sur elles de mes yeux et leur donne un plus vif clat. La conversation la plus inutile de ma vie m'est toujours prsente l'instant o je l'voque, et j'aurais trop dire, si je voulais faire des rcits qui n'ont pour eux que le mrite d'une vrit nave; mais, rempli d'une amicale piti pour la misre des Armes, je choisirai dans mes souvenirs ceux qui se prsentent moi comme un vtement assez dcent et d'une forme digne d'envelopper une pense choisie, et de montrer combien de situations contraires aux dveloppements du caractre et de l'intelligence drivent de la Servitude grossire et des moeurs arrires des Armes permanentes. Leur couronne est une couronne d'pines, et parmi ses pointes je ne pense pas qu'il en soit de plus douloureuse que celle de l'obissance passive. Ce sera la premire aussi dont je ferai sentir l'aiguillon. J'en parlerai d'abord, parce qu'elle me fournit le premier exemple des ncessits cruelles de l'Arme, en suivant l'ordre de mes annes. Quand je remonte mes plus lointains souvenirs, je trouve dans mon enfance militaire une anecdote qui m'est prsente la mmoire, et, telle qu'elle me fut raconte, je la redirai, sans chercher, mais sans viter, dans aucun de mes rcits, les traits minutieux de la vie ou du caractre militaire, qui, l'un et l'autre, je ne saurais trop le redire, sont en retard sur l'esprit gnral et la marche de la Nation, et sont, par consquent, toujours empreints d'une certaine purilit. LAURETTE OU LE CACHET ROUGE CHAPITRE IV _DE LA RENCONTRE QUE JE FIS UN JOUR SUR LA GRANDE ROUTE_ La grande route d'Artois et de Flandre est longue et triste. Elle s'tend en ligne droite, sans arbres, sans fosss, dans des campagnes unies et pleines d'une boue jaune en tout temps. Au mois de mars 1815, je passai sur cette route, et je fis une rencontre que je n'ai point oublie depuis. J'tais seul, j'tais cheval, j'avais un bon manteau blanc, un habit rouge, un casque noir, des pistolets et un grand sabre; il pleuvait verse depuis quatre jours et quatre nuits de marche, et je me souviens que je chantais _Joconde_ pleine voix. J'tais si jeune!--La maison du Roi, en 1814, avait t remplie d'enfants et de vieillards; l'Empereur semblait avoir pris et tu les hommes. Mes camarades taient en avant, sur la route, la suite du roi Louis XVIII; je voyais leurs manteaux blancs et leurs habits rouges, tout l'horizon au nord; les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et suivaient notre retraite pas pas, montraient de temps en temps la flamme tricolore de leur lances l'autre horizon. Un fer perdu avait retard mon cheval: il tait jeune et fort, je le pressai pour rejoindre mon escadron; il partit au grand trot. Je mis la main ma ceinture, elle tait assez garnie d'or; j'entendis rsonner le fourreau de fer de mon sabre sur l'trier, et je me sentis trs fier et parfaitement heureux. Il pleuvait toujours, et je chantais toujours. Cependant je me tus bientt, ennuy de n'entendre que moi, et je n'entendis plus que la pluie et les pieds de mon cheval, qui pataugeaient dans les ornires. Le pav de la route manqua; j'enfonais, il fallut prendre le pas. Mes grandes bottes taient enduites, en dehors, d'une crote paisse jaune comme de l'ocre; en dedans elles s'emplissaient de pluie. Je regardai mes paulettes d'or toutes neuves, ma flicit et ma consolation; elles taient hrisses par l'eau, cela m'affligea. Mon cheval baissait la tte; je fis comme lui: je me mis penser, et je me demandai, pour la premire fois, o j'allais. Je n'en savais absolument rien; mais cela ne m'occupa pas longtemps: j'tais certain que, mon escadron tant l, l aussi tait mon devoir. Comme je sentais en mon coeur un calme profond et inaltrable, j'en rendis grce ce sentiment ineffable du Devoir, et je cherchai me l'expliquer. Voyant de prs comment des fatigues inaccoutumes taient gament portes par des ttes si blondes ou si blanches, comment un avenir assur tait si cavalirement risqu par tant d'hommes de vie heureuse et mondaine, et prenant ma part de cette satisfaction miraculeuse que donne tout homme la conviction qu'il ne se peut soustraire nulle des dettes de l'Honneur, je compris que c'tait une chose plus facile et plus commune qu'on ne pense, que l'_Abngation_. Je me demandais si l'Abngation de soi-mme n'tait pas un sentiment n avec nous; ce que c'tait que ce besoin d'obir et de remettre sa volont en d'autres mains, comme une chose lourde et importune; d'o venait le bonheur secret d'tre dbarrass de ce fardeau, et comment l'orgueil humain n'en tait jamais rvolt. Je voyais bien ce mystrieux instinct lier, de toutes parts, les peuples en de puissants faisceaux, mais je ne voyais nulle part aussi complte et aussi redoutable que dans les Armes la renonciation ses actions, ses paroles, ses dsirs et presque ses penses. Je voyais partout la rsistance possible et usite, le citoyen ayant, en tous lieux, une obissance clairvoyante et intelligente qui examine et peut s'arrter. Je voyais mme la tendre soumission de la femme finir o le mal commence lui tre ordonn, et la loi prendre sa dfense; mais l'obissance militaire, passive et active en mme temps, recevant l'ordre et l'excutant, frappant, les yeux ferms, comme le Destin antique! Je suivais dans ses consquences possibles cette Abngation du soldat, sans retour, sans conditions, et conduisant quelquefois des fonctions sinistres. Je pensais ainsi en marchant au gr de mon cheval, regardant l'heure ma montre, et voyant le chemin s'allonger toujours en ligne droite, sans un arbre et sans une maison, et couper la plaine jusqu' l'horizon, comme une grande raie jaune sur une toile grise. Quelquefois la raie liquide se dlayait dans la terre liquide qui l'entourait, et quand un jour un peu moins ple faisait briller cette triste tendue de pays, je me voyais au milieu d'une mer bourbeuse, suivant un courant de vase et de pltre. En examinant avec attention cette raie jaune de la route, j'y remarquai, un quart de lieue environ, un petit point noir qui marchait. Cela me fit plaisir, c'tait quelqu'un. Je n'en dtournai plus les yeux. Je vis que ce point noir allait comme moi dans la direction de Lille, et qu'il allait en zigzag, ce qui annonait une marche pnible. Je htai le pas et je gagnai du terrain sur cet objet, qui s'allongea un peu et grossit ma vue. Je repris le trot sur un sol plus ferme et je crus reconnatre une sorte de petite voiture noire. J'avais faim, j'esprai que c'tait la voiture d'une cantinire, et considrant mon pauvre cheval comme une chaloupe, je lui fis faire force de rames pour arriver cette le fortune, dans cette mer o il enfonait jusqu'au ventre quelquefois. une centaine de pas, je vins distinguer clairement une petite charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile cire noire. Cela ressemblait un petit berceau pos sur deux roues. Les roues s'embourbaient jusqu' l'essieu; un petit mulet qui les tirait tait pniblement conduit par un homme pied qui tenait la bride. Je m'approchai de lui et le considrai attentivement. C'tait un homme d'environ cinquante ans, moustaches blanches, fort et grand, le dos vot la manire des vieux officiers d'infanterie qui ont port le sac. Il en avait l'uniforme, et l'on entrevoyait une paulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et us. Il avait un visage endurci mais bon, comme l'arme il y en a tant. Il me regarda de ct sous ses gros sourcils noirs, et tira lestement de sa charrette un fusil qu'il arma, en passant de l'autre ct de son mulet, dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa cocarde blanche, je me contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et il remit son fusil dans la charrette, en disant: Ah! c'est diffrent, je vous prenais pour un de ces lapins qui courent aprs nous. Voulez-vous boire la goutte? --Volontiers, dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que je n'ai bu. Il avait son cou une noix de coco, trs bien sculpte, arrange en flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de vanit. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco. -- la sant du roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la Lgion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu' la frontire. Par exemple, comme je n'ai que mon paulette pour vivre, je reprendrai mon bataillon aprs, c'est mon devoir. * * * * * En parlant ainsi comme lui-mme, il remit en marche son petit mulet, en disant que nous n'avions pas de temps perdre; et comme j'tais de son avis, je me remis en chemin deux pas de lui. Je le regardais toujours sans questionner, n'ayant jamais aim la bavarde indiscrtion assez frquente parmi nous. Nous allmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme il s'arrtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me faisait peine voir, je m'arrtai aussi et je tchai d'exprimer l'eau qui remplissait mes bottes l'cuyre, comme deux rservoirs o j'aurais eu les jambes trempes. --Vos bottes commencent vous tenir aux pieds, dit-il. --Il y a quatre nuits que je ne les ai quittes, lui dis-je. --Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus, reprit-il avec sa voix enroue; c'est quelque chose que d'tre seul, allez, dans des temps comme ceux o nous vivons. Savez-vous ce que j'ai l-dedans? --Non, lui dis-je. --C'est une femme. Je dis: Ah! sans trop d'tonnement, et je me remis en marche tranquillement, au pas. Il me suivit. --Cette mauvaise brouette-l ne m'a pas cot bien cher, reprit-il, ni le mulet non plus; mais c'est tout ce qu'il me faut, quoique ce chemin-l soit un _ruban de queue_ un peu long. Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigu; et comme je ne lui parlais que gravement et avec simplicit de son quipage, dont il craignait le ridicule, il se mit son aise tout coup, et, s'approchant de mon trier, me frappa sur le genou en me disant: Eh bien, vous tes un bon enfant, quoique dans les Rouges. Je sentis dans son accent amer, en dsignant ainsi les quatre Compagnies-Rouges, combien de prventions haineuses avaient donnes l'arme le luxe et les grades de ces corps d'officiers. --Cependant, ajouta-t-il, je n'accepterai pas votre offre, vu que je ne sais pas monter cheval et que ce n'est pas mon affaire, moi. --Mais, commandant, les officiers suprieurs comme vous y sont obligs. --Bah! une fois par an, l'inspection, et encore sur un cheval de louage. Moi j'ai toujours t marin, et depuis fantassin; je ne connais pas l'quitation. Il fit vingt pas en me regardant de ct de temps autre, comme s'attendant une question: et comme il ne venait pas un mot, il poursuivit: Vous n'tes pas curieux, par exemple! cela devrait vous tonner, ce que je dis l. --Je m'tonne bien peu, dis-je. --Oh! cependant si je vous contais comment j'ai quitt la mer, nous verrions. --Eh bien, repris-je, pourquoi n'essayez-vous pas? cela vous rchauffera, et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos et ne s'arrte qu' mes talons. Le bon chef de bataillon s'apprta solennellement parler, avec un plaisir d'enfant. Il rajusta sur sa tte le shako couvert de toile cire, et il donna ce coup d'paule que personne ne peut se reprsenter s'il n'a servi dans l'infanterie, ce coup d'paule que donne le fantassin son sac pour le hausser et allger un moment de son poids; c'est une habitude du soldat qui, lorsqu'il devient officier, devient un tic. Aprs ce geste convulsif, il but encore un peu de vin dans son coco, donna un coup de pied d'encouragement dans le ventre du petit mulet, et commena. CHAPITRE V _HISTOIRE DU CACHET ROUGE_ Vous saurez d'abord, mon enfant, que je suis n Brest; j'ai commenc par tre enfant de troupe, gagnant ma demi-ration et mon demi-prt ds l'ge de neuf ans, mon pre tant soldat aux gardes. Mais comme j'aimais la mer, une belle nuit, pendant que j'tais en cong Brest, je me cachai fond de cale d'un btiment marchand qui partait pour les Indes; on ne m'aperut qu'en pleine mer, et le capitaine aima mieux me faire mousse que de me jeter l'eau. Quand vint la Rvolution, j'avais fait du chemin, et j'tais mon tour devenu capitaine d'un petit btiment marchand assez propre, ayant cum la mer quinze ans. Comme l'ex-marine royale, vieille bonne marine, ma foi! se trouva tout coup dpeuple d'officiers, on prit des capitaines dans la marine marchande. J'avais eu quelques affaires de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard: on me donna le commandement d'un brick de guerre nomm _le Marat_. Le 28 fructidor 1797, je reus l'ordre d'appareiller pour Cayenne. Je devais y conduire soixante soldats et un _dport_ qui restait des cent quatre-vingt-treize que la frgate _la Dcade_ avait pris bord quelques jours auparavant. J'avais ordre de traiter cet individu avec mnagement, et la premire lettre du Directoire en renfermait une seconde, scelle de trois cachets rouges, au milieu desquels il y en avait un dmesur. J'avais dfense d'ouvrir cette lettre avant le premier degr de latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitime de longitude, c'est--dire prs de passer la ligne. Cette grande lettre avait une figure toute particulire. Elle tait longue, et ferme de si prs que je ne pus rien lire entre les angles ni travers l'enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me fit peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre sous le verre d'une mauvaise petite pendule anglaise cloue au-dessus de mon lit. Ce lit-l tait un vrai lit de marin, comme vous savez qu'ils sont. Mais je ne sais, moi, ce que je dis: vous avez tout au plus seize ans, vous ne pouvez pas avoir vu a. La chambre d'une reine ne peut pas tre aussi proprement range que celle d'un marin, soit dit sans vouloir nous vanter. Chaque chose a sa petite place et son petit clou. Rien ne remue. Le btiment peut rouler tant qu'il veut sans rien dranger. Les meubles sont faits selon la forme du vaisseau et de la petite chambre qu'on a. Mon lit tait un coffre. Quand on l'ouvrait, j'y couchais; quand on le fermait, c'tait mon sofa, et j'y fumais ma pipe. Quelquefois c'tait ma table; alors on s'asseyait sur deux petits tonneaux qui taient dans la chambre. Mon parquet tait cir et frott comme de l'acajou, et brillant comme un bijou: un vrai miroir! Oh! c'tait une jolie petite chambre! Et mon brick avait bien son prix aussi. On s'y amusait souvent d'une fire faon, et le voyage commena cette fois assez agrablement, si ce n'tait... Mais n'anticipons pas. Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j'tais occup mettre cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon _dport_ entra dans ma chambre; il tenait par la main une belle petite de dix-sept ans environ. Lui me dit qu'il en avait dix-neuf; beau garon, quoiqu'un peu ple et trop blanc pour un homme. C'tait un homme cependant, et un homme qui se comporta dans l'occasion mieux que bien des anciens n'auraient fait: vous allez le voir. Il tenait sa petite femme sous le bras; elle tait frache et gaie comme une enfant. Ils avaient l'air de deux tourtereaux. a me faisait plaisir voir, moi. Je leur dis: Eh bien, mes enfants! vous venez faire visite au vieux capitaine; c'est gentil vous. Je vous emmne un peu loin; mais tant mieux, nous aurons le temps de nous connatre. Je suis fch de recevoir madame sans mon habit; mais c'est que je cloue l-haut cette grande coquine de lettre. Si vous vouliez m'aider un peu? a faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit mari prit le marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient mesure que je les demandais; et elle me disait: _ droite! gauche! capitaine!_ tout en riant, parce que le tangage faisait ballotter ma pendule. Je l'entends encore d'ici avec sa petite voix: _ gauche! droite! capitaine!_ Elle se moquait de moi.--Ah! je dis, petite mchante! je vous ferai gronder par votre mari, allez. Alors elle lui sauta au cou et l'embrassa. Ils taient vraiment gentils, et la connaissance se fit comme a. Nous fmes tout de suite bons amis. Ce fut aussi une jolie traverse. J'eus toujours un temps fait exprs. Comme je n'avais jamais eu que des visages noirs mon bord, je faisais venir ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela m'gayait. Quand nous avions mang le biscuit et le poisson, la petite femme et son mari restaient se regarder comme s'ils ne s'taient jamais vus. Alors je me mettais rire de tout mon coeur et me moquais d'eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous voir comme trois imbciles, ne sachant pas ce que nous avions. C'est que c'tait vraiment plaisant de les voir s'aimer comme a! Ils se trouvaient bien partout; ils trouvaient bon tout ce qu'on leur donnait. Cependant ils taient la ration comme nous tous; j'y ajoutais seulement un peu d'eau-de-vie sudoise quand ils dnaient avec moi, mais un petit verre, pour tenir mon rang. Ils couchaient dans un hamac, o le vaisseau les roulait comme ces deux poires que j'ai l dans mon mouchoir mouill. Ils taient alertes et contents. Je faisais comme vous, je ne questionnais pas. Qu'avais-je besoin de savoir leur nom et leurs affaires, moi, passeur d'eau! Je les portais de l'autre ct de la mer, comme j'aurais port deux oiseaux de paradis. J'avais fini, aprs un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout le jour, quand je les appelais, ils venaient s'asseoir auprs de moi. Le jeune homme crivait sur ma table, c'est--dire sur mon lit; et, quand je voulais, il m'aidait faire mon _point_: il le sut bientt faire aussi bien que moi; j'en tais quelquefois tout interdit. La jeune femme s'asseyait sur un petit baril et se mettait coudre. Un jour qu'ils taient poss comme cela, je leur dis: Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille, comme nous voil? Je ne veux pas vous interroger, mais probablement vous n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en faut, et vous tes joliment dlicats tous deux pour bcher et piocher comme font les dports Cayenne. C'est un vilain pays, de tout mon coeur, je vous le dis; mais moi, qui suis une vieille peau de loup dessche au soleil, j'y vivrais comme un seigneur. Si vous aviez, comme il me semble (sans vouloir vous interroger), tant soit peu d'amiti pour moi, je quitterais assez volontiers mon vieux brick, qui n'est qu'un sabot prsent, et je m'tablirais l avec vous, si cela vous convient. Moi, je n'ai pas plus de famille qu'un chien, cela m'ennuie; vous me feriez une petite socit. Je vous aiderais bien des choses; et j'ai amass une bonne pacotille de contrebande assez honnte, dont nous vivrions, et que je vous laisserais lorsque je viendrais tourner de l'oeil, comme on dit poliment. Ils restrent tout bahis se regarder, ayant l'air de croire que je ne disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours, se jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rouge et en pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi des larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus ple qu' l'ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds s'en allrent sur son paule; son chignon s'tait dfait comme un cble qui se droule tout coup, parce qu'elle tait vive comme un poisson: ces cheveux-l, si vous les aviez vus! c'tait comme de l'or. Comme ils continuaient se parler bas, le jeune homme lui baisant le front de temps en temps et elle pleurant, cela m'impatienta: Eh bien, a vous va-t-il? leur dis-je la fin. --Mais... mais, capitaine, vous tes bien bon, dit le mari; mais c'est que... vous ne pouvez pas vivre avec des _dports_, et... il baissa les yeux. --Moi, dis-je, je ne sais ce que vous avez fait pour tre dport, mais vous me direz a un jour, ou pas du tout, si vous voulez. Vous ne m'avez pas l'air d'avoir la conscience bien lourde, et je suis bien sr que j'en ai fait bien d'autres que vous dans ma vie, allez, pauvres innocents. Par exemple, tant que vous serez sous ma garde, je ne vous lcherai pas, il ne faut pas vous y attendre; je vous couperais plutt le cou comme deux pigeons. Mais une fois l'paulette de ct, je ne connais plus ni amiral ni rien du tout. --C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tte brune, quoique un peu poudre, comme cela se faisait encore l'poque, c'est que je crois qu'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air de nous connatre. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons l'air heureux parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains moments quand je pense l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra ma pauvre Laure. Il serra de nouveau la tte de la jeune femme sur sa poitrine: C'tait bien l ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas, mon enfant, que vous auriez dit la mme chose? Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commenais me sentir les yeux un peu mouills, et que a ne me va pas, moi. --Allons! allons! dis-je, a s'claircira par la suite. Si le tabac incommode madame, son absence est ncessaire. Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme un enfant qu'on a grond. --D'ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez pas, vous autres; et la lettre! Je sentis quelque chose qui me fit de l'effet. J'eus comme une douleur aux cheveux quand elle me dit cela. --Pardieu! je n'y pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voil une belle affaire! Si nous avions pass le premier degr de latitude nord, il ne me resterait plus qu' me jeter l'eau. Faut-il que j'aie du bonheur, pour que cette enfant-l m'ait rappel cette grande coquine de lettre! Je regardai vite ma carte de marine, et quand je vis que nous en avions encore pour une semaine au moins, j'eus la tte soulage, mais pas le coeur, sans savoir pourquoi. --C'est que le Directoire ne badine pas pour l'article obissance! dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps a fil si vite que j'avais tout fait oubli cela. Eh bien, monsieur, nous restmes tous trois le nez en l'air regarder cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me frappa beaucoup, c'est que le soleil, qui glissait par la claire-voie, clairait le verre de la pendule et faisait paratre le grand cachet rouge et les autres petits, comme les traits d'un visage au milieu du feu. --Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tte? leur dis-je pour les amuser. --Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble des taches de sang. --Bah! bah! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous trompez, Laure; cela ressemble au billet de _faire part_ d'un mariage. Venez vous reposer, venez; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle? Ils se sauvrent comme si un revenant les avait suivis, et montrent sur le pont. Je restai seul avec cette grande lettre, et je me souviens qu'en fumant ma pipe je la regardais toujours, comme si ses yeux rouges avaient attach les miens, en les humant comme font des yeux de serpent. Sa grande figure ple, son troisime cachet, plus grand que les yeux, tout ouvert, tout bant comme une gueule de loup... cela me mit de mauvaise humeur; je pris mon habit et je l'accrochai la pendule, pour ne plus voir ni l'heure ni la chienne de lettre. J'allai achever ma pipe sur le pont. J'y restai jusqu' la nuit. Nous tions alors la hauteur des les du cap Vert. Le _Marat_ filait, vent en poupe, ses dix noeuds sans se gner. La nuit tait la plus belle que j'aie vue de ma vie prs du tropique. La lune se levait l'horizon, large comme un soleil; la mer la coupait en deux et devenait toute blanche comme une nappe de neige couverte de petits diamants. Je regardais cela en fumant, assis sur mon banc. L'officier de quart et les matelots ne disaient rien et regardaient comme moi l'ombre du brick sur l'eau. J'tais content de ne rien entendre. J'aime le silence et l'ordre, moi. J'avais dfendu tous les bruits et tous les feux. J'entrevis cependant une petite ligne rouge presque sous mes pieds. Je me serais bien mis en colre tout de suite; mais comme c'tait chez mes petits _dports_, je voulus m'assurer de ce qu'on faisait avant de me fcher. Je n'eus que la peine de me baisser, je pus voir par le grand panneau dans la petite chambre, et je regardai. La jeune femme tait genoux et faisait ses prires. Il y avait une petite lampe qui l'clairait. Elle tait en chemise; je voyais d'en haut ses paules nues, ses petits pieds nus et ses grands cheveux blonds tout pars. Je pensai me retirer, mais je me dis: Bah! un vieux soldat, qu'est-ce que a fait? Et je restai voir. Son mari tait assis sur une petite malle, la tte sur ses mains, et la regardait prier. Elle leva la tte en haut comme au ciel, et je vis ses grands yeux bleus mouills comme ceux d'une Madeleine. Pendant qu'elle priait, il prenait le bout de ses longs cheveux et les baisait sans faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix en souriant avec l'air d'aller en paradis. Je vis qu'il faisait comme elle un signe de croix, mais comme s'il en avait honte. Au fait, pour un homme c'est singulier. Elle se leva debout, l'embrassa, et s'tendit la premire dans son hamac, o il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfant dans une balanoire. Il faisait une chaleur touffante: elle se sentait berce avec plaisir par le mouvement du navire et paraissait dj commencer s'endormir. Ses petits pieds blancs taient croiss et levs au niveau de sa tte, et tout son corps envelopp de sa longue chemise blanche. C'tait un amour, quoi! --Mon ami, dit-elle en dormant moiti, n'avez-vous pas sommeil? Il est bien tard, sais-tu? Il restait toujours le front sur ses mains sans rpondre. Cela l'inquita un peu, la bonne petite, et elle passa sa jolie tte hors du hamac, comme un oiseau hors de son nid, et le regarda la bouche entr'ouverte, n'osant plus parler. Enfin il lui dit: Eh! ma chre Laure, mesure que nous avanons vers l'Amrique, je ne puis m'empcher de devenir plus triste. Je ne sais pourquoi, il me parat que le temps le plus heureux de notre vie aura t celui de la traverse. --Cela me semble aussi, dit-elle; je voudrais n'arriver jamais. Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne pouvez pas vous figurer. --Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu, dit-il; cela m'afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux qui vous pensez, et je crois que vous avez regret de ce que vous avez fait. --Moi, du regret! dit-elle avec un air bien pein; moi, du regret de t'avoir suivi, mon ami! Crois-tu que, pour t'avoir appartenu si peu, je t'aie moins aim? N'est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs dix-sept ans? Ma mre et mes soeurs n'ont-elles pas dit que c'tait mon devoir de vous suivre la Guyane? N'ont-elles pas dit que je ne faisais l rien de surprenant? Je m'tonne seulement que vous en ayez t touch, mon ami; tout cela est naturel. Et prsent je ne sais comment vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis avec vous pour vous aider vivre, ou pour mourir avec vous si vous mourez. Elle disait tout cela d'une voix si douce qu'on aurait cru que c'tait une musique. J'en tais tout mu et je dis: Bonne petite femme, va! Le jeune homme se mit soupirer en frappant du pied et en baisant une jolie main et un bras nu qu'elle lui tendait. --Laurette, ma Laurette! disait-il, quand je pense que si nous avions retard de quatre jours notre mariage, on m'arrtait seul et je partais tout seul, je ne puis me pardonner. Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras blancs, nus jusqu'aux paules, et lui caressa le front, les cheveux et les yeux, en lui prenant la tte comme pour l'emporter et le cacher dans sa poitrine. Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantit de petites choses de femme, comme moi je n'avais jamais rien entendu de pareil. Elle lui fermait la bouche avec ses doigts pour parler toute seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux comme un mouchoir pour lui essuyer les yeux: Est-ce que ce n'est pas bien mieux d'avoir avec toi une femme qui t'aime, dis, mon ami? Je suis bien contente, moi, d'aller Cayenne; je verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie, n'est-ce pas? Nous planterons chacun le ntre. Nous verrons qui sera le meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous deux. Je travaillerai toute la journe et toute la nuit, si tu veux. Je suis forte; tiens, regarde mes bras;--tiens, je pourrais presque te soulever. Ne te moque pas de moi; je sais trs bien broder, d'ailleurs; et n'y a-t-il pas une ville quelque part par l o il faille des brodeuses? Je donnerai des leons de dessin et de musique si l'on veut aussi; et si l'on y sait lire, tu criras, toi. Je me souviens que le pauvre garon fut si dsespr qu'il jeta un grand cri lorsqu'elle dit cela. --crire!--criait-il,--crire! Et il se prit la main droite avec la gauche en la serrant au poignet. --Ah! crire! pourquoi ai-je jamais su crire? crire! mais c'est le mtier d'un fou!...--J'ai cru leur libert de la presse!--O avais-je l'esprit? Eh! pourquoi faire? pour imprimer cinq ou six pauvres ides assez mdiocres, lues seulement par ceux qui les aiment, jetes au feu par ceux qui les hassent, ne servant rien qu' nous faire perscuter! Moi, encore passe; mais toi, bel ange, devenue femme depuis quatre jours peine! qu'avais-tu fait? Explique-moi, je te prie, comment je t'ai permis d'tre bonne ce point de me suivre ici? Sais-tu seulement o tu es, pauvre petite? Et o tu vas, le sais-tu? Bientt, mon enfant, vous serez seize cents lieues de votre mre et de vos soeurs... et pour moi! tout cela pour moi! Elle cacha sa tte un moment dans le hamac; et moi d'en haut je vis qu'elle pleurait; mais lui d'en bas ne voyait pas son visage; et quand elle le sortit de la toile, c'tait en souriant pour lui donner de la gat. --Au fait, nous ne sommes pas riches prsent, dit-elle en riant aux clats; tiens, regarde ma bourse, je n'ai plus qu'un louis tout seul. Et toi? Il se mit rire aussi comme un enfant: Ma foi, moi, j'avais encore un cu, mais je l'ai donn au petit garon qui a port ta malle. --Ah bah! qu'est-ce que a fait? dit-elle en faisant claquer ses petits doigts blancs comme des castagnettes; on n'est jamais plus gai que lorsqu'on n'a rien; et n'ai-je pas en rserve les deux bagues de diamants que ma mre m'a donnes? cela est bon partout et pour tout, n'est-ce pas? Quand tu voudras, nous les vendrons. D'ailleurs, je crois que le bonhomme de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes intentions pour nous, et qu'il sait bien ce qu'il y a dans la lettre. C'est srement une recommandation pour nous au gouverneur de Cayenne. --Peut-tre, dit-il; qui sait? --N'est-ce pas? reprit sa petite femme; tu es si bon que je suis sre que le gouvernement t'a exil pour un peu de temps, mais ne t'en veut pas. Elle avait dit a si bien! m'appelant le bonhomme de capitaine, que j'en fus tout remu et tout attendri; et je me rjouis mme, dans le coeur, de ce qu'elle avait peut-tre devin juste sur la lettre cachete. Ils commenaient encore s'embrasser; je frappai du pied vivement sur le pont pour les faire finir. Je leur criai: Eh! dites donc, mes petits amis! on a l'ordre d'teindre tous les feux du btiment. Soufflez-moi votre lampe, s'il vous plat. Ils soufflrent la lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas dans l'ombre comme des coliers. Je me remis me promener seul sur mon tillac en fumant ma pipe. Toutes les toiles du tropique taient leur poste, larges comme de petites lunes. Je les regardais en respirant un air qui sentait frais et bon. Je me disais que certainement ces bons petits avaient devin la vrit, et j'en tais tout ragaillardi. Il y avait bien parier qu'un des cinq Directeurs s'tait ravis et me les recommandait; je ne m'expliquais pas bien pourquoi, parce qu'il y a des affaires d'tat que je n'ai jamais comprises, moi; mais enfin je croyais cela, et, sans savoir pourquoi, j'tais content. Je descendis dans ma chambre, et j'allai regarder la lettre sous mon vieil uniforme. Elle avait une autre figure; il me sembla qu'elle riait, et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus de sa bont, et je lui fis un petit signe d'amiti. Malgr cela, je remis mon habit dessus; elle m'ennuyait. Nous ne pensmes plus du tout la regarder pendant quelques jours, et nous tions gais; mais quand nous approchmes du premier degr de latitude, nous commenmes ne plus parler. Un beau matin je m'veillai assez tonn de ne sentir aucun mouvement dans le btiment. vrai dire, je ne dors jamais que d'un oeil, comme on dit, et le roulis me manquant, j'ouvris les deux yeux. Mous tions tombs dans un calme plat, et c'tait sous le 1 de latitude nord, au 27 de longitude. Je mis le nez sur le pont: la mer tait lisse comme une jatte d'huile; toutes les voiles ouvertes tombaient colles aux mts comme des ballons vides. Je dis tout de suite: J'aurai le temps de te lire, va! en regardant de travers du ct de la lettre. J'attendis jusqu'au soir, au coucher du soleil. Cependant il fallait bien en venir l: j'ouvris la pendule, et j'en tirai vivement l'ordre cachet.--Eh bien, mon cher, je le tenais la main depuis un quart d'heure, que je ne pouvais pas encore le lire. Enfin je me dis: C'est par trop fort! et je brisai les trois cachets d'un coup de pouce; et le grand cachet rouge, je le broyai en poussire. Aprs avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m'tre tromp. Je relus la lettre tout entire; je la relus encore; je recommenai en la prenant par la dernire ligne et remontant la premire. Je n'y croyais pas. Mes jambes flageolaient un peu sous moi, je m'assis; j'avais un certain tremblement sur la peau du visage; je me frottai un peu les joues avec du rhum, je m'en mis dans le creux des mains, je me faisais piti moi-mme d'tre si bte que cela; mais ce fut l'affaire d'un moment; je montai prendre l'air. Laurette tait ce jour-l si jolie, que je ne voulus pas m'approcher d'elle: elle avait une petite robe blanche toute simple, les bras nus jusqu'au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait toujours. Elle s'amusait tremper dans la mer son autre robe au bout d'une corde, et riait en cherchant arrter les gomons, plantes marines semblables des grappes de raisin, et qui flottent sur les eaux des Tropiques. --Viens donc voir les raisins! viens donc vite! criait-elle; et son ami s'appuyait sur elle, et se penchait, et ne regardait pas l'eau, parce qu'il la regardait d'un air tout attendri. Je fis signe ce jeune homme de venir me parler sur le gaillard d'arrire. Elle se retourna... Je ne sais quelle figure j'avais, mais elle laissa tomber sa corde; elle le prit violemment par le bras, et lui dit: Oh! n'y va pas, il est tout ple. Cela se pouvait bien; il y avait de quoi plir. Il vint cependant prs de moi sur le gaillard; elle nous regardait, appuye contre le grand mt. Nous nous promenmes longtemps de long en large sans rien dire. Je fumais un cigare que je trouvais amer, et je le crachai dans l'eau. Il me suivait de l'oeil; je lui pris le bras: j'touffais, ma foi, ma parole d'honneur! j'touffais. --Ah ! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait ces chiens d'avocats qui sont l comme cinq morceaux de roi? Il parat qu'ils vous en veulent firement! C'est drle! Il haussa les paules en penchant la tte (avec un air si doux, le pauvre garon!), et me dit: mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, allez: trois couplets de vaudeville sur le Directoire, voil tout. --Pas possible! dis-je. -- mon Dieu, si! Les couplets n'taient mme pas trop bons. J'ai t arrt le 15 fructidor et conduit la Force, jug le 16, et condamn mort d'abord, et puis la dportation par bienveillance. --C'est drle! dis-je. Les Directeurs sont des camarades bien susceptibles; car cette lettre que vous savez me donne ordre de vous fusiller. Il ne rpondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance pour un jeune homme de dix-neuf ans. Il regarda seulement sa femme, et s'essuya le front, d'o tombaient des gouttes de sueur. J'en avais autant au moins sur la figure, moi, et d'autres gouttes aux yeux. Je repris: Il parat que ces citoyens-l n'ont pas voulu faire votre affaire sur terre, ils ont pens qu'ici a ne paratrait pas tant. Mais pour moi c'est fort triste; car vous avez beau tre un bon enfant, je ne peux pas m'en dispenser; l'arrt de mort est l en rgle, et l'ordre d'excution sign, paraph, scell; il n'y manque rien. Il me salua trs poliment en rougissant. --Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que de coutume; je serais dsol de vous faire manquer vos devoirs. Je voudrais seulement parler un peu Laure, et vous prier de la protger dans le cas o elle me survivrait, ce que je ne crois pas. --Oh! pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garon; si cela ne vous dplat pas, je la conduirai sa famille mon retour en France, et je ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais, mon sens, vous pouvez vous flatter qu'elle ne reviendra pas de ce coup-l; pauvre petite femme! Il me prit les deux mains, les serra et me dit: Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qui vous reste faire, je le sens bien; mais qu'y pouvez-vous? Je compte sur vous pour lui conserver le peu qui m'appartient, pour la protger, pour veiller ce qu'elle reoive ce que sa vieille mre pourrait lui laisser, n'est-ce pas? pour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce pas? et aussi pour qu'on mnage toujours sa sant.--Tenez, ajouta-t-il plus bas, j'ai vous dire qu'elle est trs dlicate; elle a souvent la poitrine affecte jusqu' s'vanouir plusieurs fois par jour; il faut qu'elle se couvre bien toujours. Enfin vous remplacerez son pre, sa mre et moi autant que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait conserver les bagues que sa mre lui a donnes, cela me ferait bien plaisir. Mais si on a besoin de les vendre pour elle, il le faudra bien. Ma pauvre Laurette! voyez comme elle est belle! Comme a commenait devenir par trop tendre, cela m'ennuya, et je me mis froncer le sourcil; je lui avais parl d'un air gai pour ne pas m'affaiblir; mais je n'y tenais plus: Enfin, suffit! lui dis-je, entre braves gens on s'entend de reste. Allez lui parler, et dpchons-nous. Je lui serrai la main en ami, et comme il ne quittait pas la mienne et me regardait avec un air singulier: Ah ! si j'ai un conseil vous donner, ajoutai-je, c'est de ne pas lui parler de a. Nous arrangerons la chose sans qu'elle s'y attende, ni vous non plus, soyez tranquille; a me regarde. --Ah! c'est diffrent, dit-il, je ne savais pas... cela vaut mieux, en effet. D'ailleurs, les adieux! les adieux! cela affaiblit. --Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, a vaut mieux. Ne l'embrassez pas, mon ami, ne l'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous tes perdu. Je lui donnai encore une bonne poigne de main, et je le laissai aller. Oh! c'tait dur pour moi, tout cela. Il me parut qu'il gardait, ma foi, bien le secret: car ils se promenrent, bras dessus, bras dessous, pendant un quart d'heure, et ils revinrent au bord de l'eau, reprendre la corde et la robe qu'un de mes mousses avait repches. La nuit vint tout coup. C'tait le moment que j'avais rsolu de prendre. Mais ce moment a dur pour moi jusqu'au jour o nous sommes, et je le tranerai toute ma vie comme un boulet. * * * * * Ici le vieux Commandant fut forc de s'arrter. Je me gardai de parler, de peur de dtourner ses ides; il reprit en se frappant la poitrine: * * * * * Ce moment-l, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre. Je sentis la colre me prendre aux cheveux, et en mme temps je ne sais quoi me faisait obir et me poussait en avant. J'appelai les officiers et je dis l'un d'eux: Allons, un canot la mer... puisque prsent nous sommes des bourreaux! Vous y mettrez cette femme, et vous l'emmnerez au large jusqu' ce que vous entendiez des coups de fusil; alors vous reviendrez. Obir un morceau de papier! car ce n'tait que cela enfin! Il fallait qu'il y et quelque chose dans l'air qui me pousst. J'entrevis de loin ce jeune homme... oh! c'tait affreux voir!... s'agenouiller devant sa Laurette, et lui baiser les genoux et les pieds. N'est-ce pas que vous trouvez que j'tais bien malheureux? Je criai comme un fou: Sparez-les! nous sommes tous des sclrats!--Sparez-les... La pauvre Rpublique est un corps mort! Directeurs, Directoire, c'en est la vermine! Je quitte la mer! Je ne crains pas tous vos avocats; qu'on leur dise ce que je dis, qu'est-ce que a me fait? Ah! je me souciais bien d'eux, en effet! J'aurais voulu les tenir, je les aurais fait fusiller tous les cinq, les coquins! Oh! je l'aurais fait; je me souciais de la vie comme de l'eau qui tombe l, tenez... Je m'en souciais bien!... une vie comme la mienne... Ah bien, oui! pauvre vie... va!... * * * * * Et la voix du Commandant s'teignit peu peu et devint aussi incertaine que ses paroles; et il marcha en se mordant les lvres et en fronant le sourcil dans une distraction terrible et farouche. Il avait de petits mouvements convulsifs et donnait son mulet des coups du fourreau de son pe, comme s'il et voulu le tuer. Ce qui m'tonna, ce fut de voir la peau jaune de sa figure devenir d'un rouge fonc. Il dfit et entr'ouvrit violemment son habit sur la poitrine, la dcouvrant au vent et la pluie. Nous continumes ainsi marcher dans un grand silence. Je vis bien qu'il ne parlerait plus de lui-mme, et qu'il fallait me rsoudre questionner. --Je comprends bien, lui dis-je, comme s'il et fini son histoire, qu'aprs une aventure aussi cruelle on prenne son mtier en horreur. --Oh! le mtier; tes-vous fou? me dit-il brusquement, ce n'est pas le mtier! Jamais le capitaine d'un btiment ne sera oblig d'tre un bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de voleurs, qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obir aveuglment, d'obir toujours, d'obir comme une malheureuse mcanique, malgr son coeur. En mme temps il tira de sa poche un mouchoir rouge dans lequel il se mit pleurer comme un enfant. Je m'arrtai un moment comme pour arranger mon trier, et, restant derrire la charrette, je marchai quelque temps la suite, sentant qu'il serait humili si je voyais trop clairement ses larmes abondantes. J'avais devin juste, car au bout d'un quart d'heure environ, il vint aussi derrire son pauvre quipage, et me demanda si je n'avais pas de rasoirs dans mon porte-manteau; quoi je lui rpondis simplement que, n'ayant pas encore de barbe, cela m'tait fort inutile. Mais il n'y tenait pas, c'tait pour parler d'autre chose. Je m'aperus cependant avec plaisir qu'il revenait son histoire, car il me dit tout coup: Vous n'avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n'est-ce pas? --Je n'en ai vu, dis-je, qu'au Panorama de Paris, et je ne me fie pas beaucoup la science maritime que j'en ai tire. --Vous ne savez pas, par consquent, ce que c'est que le bossoir? --Je ne m'en doute pas, dis-je. --C'est une espce de terrasse de poutres qui sort de l'avant du navire, et d'o l'on jette l'ancre en mer. Quand on fusille un homme, on le fait placer l ordinairement, ajouta-t-il plus bas. --Ah! je comprends, parce qu'il tombe de l dans la mer. Il ne rpondit pas, et se mit dcrire toutes les sortes de canots que peut porter un brick, et leur position dans le btiment; et puis, sans ordre dans ses ides, il continua son rcit avec cet air affect d'insouciance que de longs services donnent infailliblement, parce qu'il faut montrer ses infrieurs le mpris du danger, le mpris des hommes, le mpris de la vie, le mpris de la mort et le mpris de soi-mme; et tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque toujours une sensibilit profonde.--La duret de l'homme de guerre est comme un masque de fer sur un noble visage, comme un cachot de pierre qui renferme un prisonnier royal. * * * * * --Ces embarcations tiennent six hommes, reprit-il. Ils s'y jetrent et emportrent Laure avec eux, sans qu'elle et le temps de crier et de parler. Oh! voici une chose dont aucun honnte homme ne peut se consoler quand il en est cause. On a beau dire, on n'oublie pas une chose pareille!... Ah! quel temps il fait!--Quel diable m'a pouss raconter a! Quand je raconte cela, je ne peux plus m'arrter, c'est fini. C'est une histoire qui me grise comme le vin de Juranon.--Ah! quel temps il fait!--Mon manteau est travers. Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette!--La pauvre femme!--Qu'il y a des gens maladroits dans le monde! l'officier fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Aprs cela, il est vrai de dire qu'on ne peut pas tout prvoir. Moi je comptais sur la nuit pour cacher l'affaire, et je ne pensais pas la lumire des douze fusils faisant feu la fois. Et, ma foi! du canot elle vit son mari tomber la mer, fusill. S'il y a un Dieu l-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous dire; moi je ne le sais pas, mais on l'a vu et entendu comme je vous vois et vous entends. Au moment du feu, elle porta la main sa tte comme si une balle l'avait frappe au front, et s'assit dans le canot sans s'vanouir, sans crier, sans parler, et revint au brick quand on voulut et comme on voulut. J'allai elle, je lui parlai longtemps et le mieux que je pus. Elle avait l'air de m'couter et me regardait en face en se frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait le front rouge et le visage tout ple. Elle tremblait de tous ses membres comme ayant peur de tout le monde. a lui est rest. Elle est encore de mme, la pauvre petite! idiote, ou comme imbcile, ou folle, comme vous voudrez. Jamais on n'en a tir une parole, si ce n'est quand elle dit qu'on lui te ce qu'elle a dans la tte. De ce moment-l je devins aussi triste qu'elle, et je sentis quelque chose en moi qui me disait: _Reste avec elle jusqu' la fin de tes jours, et garde-la_; je l'ai fait. Quand je revins en France, je demandai passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris la mer en haine parce que j'y avais jet du sang innocent. Je cherchai la famille de Laure. Sa mre tait morte. Ses soeurs, qui je la conduisais folle, n'en voulurent pas, et m'offrirent de la mettre Charenton. Je leur tournai le dos, et je la garde avec moi. --Ah! mon Dieu! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient qu' vous.--Serait-elle l-dedans? lui dis-je.--Certainement! tenez! attendez. H! h! la mule... CHAPITRE VI _COMMENT JE CONTINUAI MA ROUTE_ Et il arrta son pauvre mulet, qui me parut charm que j'eusse fait cette question. En mme temps il souleva la toile cire de sa petite charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque, et je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus, dmesurs de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tte ple, amaigrie et longue, inonde de cheveux blonds tout plats. Je ne vis, en vrit, que ces deux yeux, qui taient tout dans cette pauvre femme, car le reste tait mort. Son front tait rouge; ses joues creuses et blanches avaient des pommettes bleutres; elle tait accroupie au milieu de la paille, si bien qu'on en voyait peine sortir ses deux genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous regarda un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit jouer. Il me parut qu'elle s'appliquait comprendre comment sa main droite battrait sa main gauche. --Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-l, me dit le Chef de bataillon; demain, ce sera peut-tre un autre jeu qui durera longtemps. C'est drle, hein? En mme temps il se mit replacer la toile cire de son shako, que la pluie avait un peu drange. --Pauvre Laurette! dis-je, tu es perdue pour toujours, va! J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main; elle me donna la sienne machinalement et en souriant avec beaucoup de douceur. Je remarquai avec tonnement qu'elle avait ses longs doigts deux bagues de diamants; je pensai que c'taient encore les bagues de sa mre, et je me demandai comment la misre les avait laisses l. Pour un monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au vieux Commandant; mais comme il me suivait des yeux et voyait les miens arrts sur les doigts de Laure, il me dit avec un certain air d'orgueil: Ce sont d'assez gros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir leur prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en spart, la pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les quitte pas. Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de temps en temps. J'ai tenu parole son pauvre petit mari, et, en vrit, je ne m'en repens pas. Je ne l'ai jamais quitte, et j'ai dit partout que c'tait ma fille qui tait folle. On a respect a. l'arme tout s'arrange mieux qu'on ne le croit Paris, allez!--Elle a fait toutes les guerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours tire d'affaire. Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille et une petite voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une tenue assez soigne, et moi, tant chef de bataillon, avec une bonne paye, ma pension de la Lgion d'honneur et le mois Napolon, dont la somme tait double, dans le temps, j'tais tout fait au courant de mon affaire, et elle ne me gnait pas. Au contraire, ses enfantillages faisaient rire quelquefois les officiers du 7e lger. Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'paule, comme il et fait son petit mulet. --Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui est l: voyons, un petit signe de tte. Elle se remit ses dominos. --Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce qu'il pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, a n'est jamais malade, c'est commode de ce ct-l. la Brsina et dans toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tte.--Allons, ma fille, joue toujours, va, ne t'inquite pas de nous; fais ta volont, va, Laurette. Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son paule, une grosse main noire et ride; elle la porta timidement ses lvres et la baisa comme une pauvre esclave. Je me sentis le coeur serr par ce baiser, et je tournai bride violemment. --Voulons-nous continuer notre marche, Commandant? lui dis-je; la nuit viendra avant que nous soyons Bthune. Le Commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue jaune qui chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de la charrette, ramena sur la tte de Laure le capuchon de drap d'un petit manteau qu'elle avait. Il ta sa cravate de soie noire et la mit autour du cou de sa fille adoptive; aprs quoi il donna le coup de pied au mulet, fit son mouvement d'paule et dit: En route, mauvaise troupe! Et nous repartmes. La pluie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise s'tendaient sans fin; une sorte de lumire terne, un ple soleil, tout mouill, s'abaissait derrire de grands moulins qui ne tournaient pas. Nous retombmes dans un grand silence. Je regardais mon vieux Commandant; il marchait grands pas, avec une vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus et que mon cheval mme commenait baisser la tte. Ce brave homme tait de temps autre son shako pour essuyer son front chauve et quelques cheveux gris de sa tte, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches blanches, d'o tombait la pluie. Il ne s'inquitait pas de l'effet qu'avait pu faire sur moi son rcit. Il ne s'tait fait ni meilleur ni plus mauvais qu'il n'tait. Il n'avait pas daign se dessiner. Il ne pensait pas lui-mme, et au bout d'un quart d'heure il entama, sur le mme ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du marchal Massna, o il avait form son bataillon en carr contre je ne sais quelle cavalerie. Je ne l'coutai pas, quoiqu'il s'chaufft pour me dmontrer la supriorit du fantassin sur le cavalier. La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus paisse et plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous arrtmes au pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna d'abord ses soins son mulet, comme moi mon cheval. Ensuite il regarda dans la charrette, comme une mre dans le berceau de son enfant. Je l'entendais qui disait: Allons, ma fille, mets cette redingote sur tes pieds, et tche de dormir.--Allons, c'est bien! elle n'a pas une goutte de pluie.--Ah! diable! elle a cass ma montre que je lui avais laisse au cou!--Oh! ma pauvre montre d'argent!--Allons, c'est gal: mon enfant, tche de dormir. Voil le beau temps qui va venir bientt.--C'est drle! elle a toujours la fivre; les folles sont comme a. Tiens, voil du chocolat pour toi, mon enfant. Il appuya la charrette l'arbre, et nous nous assmes sous les roues, l'abri de l'ternelle onde, partageant un petit pain lui et un moi: mauvais souper. --Je suis fch que nous n'ayons que a, dit-il; mais a vaut mieux que du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manire de sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il faut bien que je lui donne ce que j'ai de mieux. Vous voyez que je la mets toujours part; elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un homme depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de croire que je suis son pre; malgr cela, elle m'tranglerait si je voulais l'embrasser seulement sur le front. L'ducation leur laisse toujours quelque chose, ce qu'il parat, car je ne l'ai jamais vue oublier de se cacher comme une religieuse.--C'est drle, hein? Comme il parlait d'elle de cette manire, nous l'entendmes soupirer et dire: _tez ce plomb! tez-moi ce plomb!_ Je me levai, il me fit rasseoir. --Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit a toute sa vie, parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tte. a ne l'empche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de douceur. Je me tus en l'coutant avec tristesse. Je me mis calculer que, de 1797 1815, o nous tions, dix-huit annes s'taient ainsi passes pour cet homme.--Je demeurai longtemps en silence ct de lui, cherchant me rendre compte de ce caractre et de cette destine. Ensuite, propos de rien, je lui donnai une poigne de main pleine d'enthousiasme. Il en fut tonn. --Vous tes un digne homme! lui dis-je. Il me rpondit: Eh! pourquoi donc? Est-ce cause de cette pauvre femme?... Vous sentez bien, mon enfant, que c'tait un devoir. Il y a longtemps que j'ai fait abngation. Et il me parla encore de Massna. Le lendemain, au jour, nous arrivmes Bthune, petite ville laide et fortifie, o l'on dirait que les remparts, en resserrant leur cercle, ont press les maisons l'une sur l'autre. Tout y tait en confusion, c'tait le moment d'une alerte. Les habitants commenaient retirer les drapeaux blancs des fentres et coudre les trois couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la gnrale; les trompettes sonnaient _ cheval_, par ordre de M. le duc de Berry. Les longues charrettes picardes portaient les Cent-Suisses et leurs bagages; les canons des Gardes-du-Corps courant aux remparts, les voitures des princes, les escadrons des Compagnies-Rouges se formant, encombraient la ville. La vue des Gendarmes du roi et des Mousquetaires me fit oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite charrette et ses pauvres habitants. mon grand regret, c'tait pour toujours que je les perdais. Ce fut la premire fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai coeur de soldat. Cette rencontre me rvla une nature d'homme qui m'tait inconnue, et que le pays connat mal et ne traite pas bien; je la plaai ds lors trs haut dans mon estime. J'ai souvent cherch depuis autour de moi quelque homme semblable celui-l et capable de cette abngation de soi-mme entire et insouciante. Or, durant quatorze annes que j'ai vcu dans l'arme, ce n'est qu'en elle, et surtout dans les rangs ddaigns et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouv ces hommes de caractre antique, poussant le sentiment du devoir jusqu' ses dernires consquences, n'ayant ni remords de l'obissance ni honte de la pauvret, simples de moeurs et de langage, fiers de la gloire du pays, et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec plaisir dans leur obscurit, et partageant avec les malheureux le pain noir qu'ils payent de leur sang. J'ignorai longtemps ce qu'tait devenu ce pauvre chef de bataillon, d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom et que je ne le lui avais pas demand. Un jour, cependant, au caf, en 1825, je crois, un vieux capitaine d'infanterie de ligne qui je le dcrivis, en attendant la parade, me dit: Eh! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'tait un brave homme; il a t _descendu_ par un boulet Waterloo. Il avait, en effet, laiss aux bagages une espce de fille folle que nous menmes l'hpital d'Amiens, en allant l'arme de la Loire, et qui y mourut, furieuse, au bout de trois jours. --Je le crois bien, lui dis-je; elle n'avait plus son pre nourricier! --Ah bah! _pre_! qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un air qu'il voulait rendre fin et licencieux. --Je dis qu'on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi, j'ai fait abngation. _LIVRE DEUXIME_ SOUVENIRS DE SERVITUDE MILITAIRE Livre Deuxime CHAPITRE PREMIER _SUR LA RESPONSABILIT_ Je me souviens encore de la consternation que cette histoire jeta dans mon me; ce fut peut-tre l le principe de ma lente gurison pour cette maladie de l'enthousiasme militaire. Je me sentis tout coup humili de courir des chances de crime, et de me trouver la main un sabre d'Esclave au lieu d'une pe de Chevalier. Bien d'autres faits pareils vinrent ma connaissance, qui fltrissaient mes yeux cette noble espce d'hommes que je n'aurais voulu voir consacre qu' la dfense de la patrie. Ainsi, l'poque de la Terreur, il arriva qu'un autre capitaine de vaisseau reut, comme toute la marine, l'ordre monstrueux du Comit de salut public de fusiller les prisonniers de guerre; il eut le malheur de prendre un btiment anglais, et le malheur plus grand d'obir l'ordre du gouvernement. Revenu terre, il rendit compte de sa honteuse excution, se retira du service, et mourut de chagrin en peu de temps. Ce capitaine commandait _la Boudeuse_, frgate qui, la premire, fit le tour du monde sous les ordres de M. de Bougainville, mon parent. Ce grand navigateur en pleura, pour l'honneur de son vieux vaisseau. Ne viendra-t-elle jamais, la loi qui, dans de telles circonstances, mettra d'accord le Devoir et la Conscience? La voix publique a-t-elle tort quand elle s'lve d'ge en ge pour absoudre et pour honorer la dsobissance du vicomte d'Orte, qui rpondit Charles IX lui ordonnant d'tendre Dax la Saint-Barthlmy parisienne: Sire, j'ai communiqu le commandement de Votre Majest ses fidles habitants et gens de guerre; je n'ai trouv que bons citoyens et braves soldats, et pas un bourreau. Et s'il eut raison de refuser l'obissance, comment vivons-nous sous des lois que nous trouvons raisonnables de donner la mort qui refuserait cette mme obissance aveugle? Nous admirons le libre arbitre et nous le tuons; l'absurde ne peut rgner ainsi longtemps. Il faudra bien que l'on en vienne rgler les circonstances o la dlibration sera permise l'homme arm, et jusqu' quel rang sera laisse libre l'intelligence, et avec elle l'exercice de la Conscience et de la Justice... Il faudra bien un jour sortir de l. Je ne me dissimule point que c'est l une question d'une extrme difficult, et qui touche la base mme de toute discipline. Loin de vouloir affaiblir cette discipline, je pense qu'elle a besoin d'tre corrobore sur beaucoup de points parmi nous, et que, devant l'ennemi, les lois ne peuvent tre trop draconiennes. Quand l'arme tourne sa poitrine de fer contre l'tranger, qu'elle marche et agisse comme un seul homme, cela doit tre; mais lorsqu'elle s'est retourne et qu'elle n'a plus devant elle que la mre-patrie, il est bon qu'alors, du moins, elle trouve des lois prvoyantes qui lui permettent d'avoir des entrailles filiales. Il est souhaiter aussi que des limites immuables soient poses une fois pour toujours ces ordres absolus donnes aux Armes par le souverain Pouvoir, si souvent tomb en indignes mains, dans notre histoire. Qu'il ne soit jamais possible quelques aventuriers parvenus la Dictature, de transformer en assassins quatre cent mille hommes d'honneur, par une loi d'un jour comme leur rgne! Souvent, il est vrai, je vis, dans les coutumes du service, que, grce peut-tre l'incurie franaise et la facile bonhomie de notre caractre, comme compensation, et tout ct de cette misre de la Servitude militaire, il rgnait dans les Armes une sorte de libert d'esprit qui adoucissait l'humiliation de l'obissance passive; et, remarquant dans tout homme de guerre quelque chose d'ouvert et de noblement dgag, je pensai que cela venait d'une me repose et soulage du poids norme de la responsabilit. J'tais fort enfant alors, et j'prouvai peu peu que ce sentiment allgeait ma conscience; il me sembla voir dans chaque gnral en chef une sorte de Mose, qui devait seul rendre ses terribles comptes Dieu, aprs avoir dit aux fils de Lvi: Passez et repassez au travers du camp; que chacun tue son frre, son fils, son ami et celui qui lui est le plus proche. Et il y eut vingt-trois mille hommes de tus, dit l'Exode, ch. XXXII, v. 27; car je savais la Bible par coeur, et ce livre et moi tions tellement insparables que dans les plus longues marches il me suivait toujours. On voit quelle fut la premire consolation qu'il me donna. Je pensai qu'il faudrait que j'eusse bien du malheur pour qu'un de mes Moses galonns d'or m'ordonnt de tuer toute ma famille; et, en effet, cela ne m'arriva pas, comme je l'avais fort sagement conjectur. Je pensais aussi que, quand mme rgnerait sur la terre l'impraticable paix de l'abb de Saint-Pierre, et quand lui-mme serait charg de rgulariser cette libert et cette galit universelles, il lui faudrait pour cette oeuvre quelques rgiments de Lvites qui il pt dire de ceindre l'pe, et qui leur soumission attirerait la bndiction du Seigneur. Je cherchais ainsi capituler avec les monstrueuses rsignations de l'_obissance passive_, en considrant quelle source elle remontait et comme tout ordre social semblait appuy sur l'obissance; mais il me fallut bien des raisonnements et des paradoxes pour parvenir lui faire prendre quelque place dans mon me. J'aimais fort l'infliger et peu la subir; je la trouvais admirablement sage sous mes pieds, mais absurde sur ma tte. J'ai vu, depuis, bien des hommes raisonner ainsi, qui n'avaient pas l'excuse que j'avais alors: j'tais un Lvite de seize ans. Je n'avais pas alors tendu mes regards sur la patrie entire de notre France, et sur cette autre patrie qui l'entoure, l'Europe; et de l sur la patrie de l'humanit, le globe, qui devient heureusement plus petit chaque jour, resserr dans la main de la civilisation. Je ne pensai pas combien le coeur de l'homme de guerre serait plus lger encore dans sa poitrine, s'il sentait en lui deux hommes, dont l'un obirait l'autre; s'il savait qu'aprs son rle tout rigoureux dans la guerre, il aurait droit un rle tout bienfaisant et non moins glorieux dans la paix, si, un grade dtermin, il avait des droits d'lection; si, aprs avoir t longtemps muet dans les camps, il avait sa voix dans la Cit; s'il tait excuteur, dans l'une, des lois qu'il aurait faites dans l'autre, et si, pour voiler le sang de l'pe, il avait la toge. Or, il n'est pas impossible que tout cela n'advienne un jour. Nous sommes vraiment sans piti de vouloir qu'un homme soit assez fort pour rpondre lui seul de cette nation arme qu'on lui met dans la main. C'est une chose nuisible aux gouvernements mmes; car l'organisation actuelle, qui suspend ainsi un seul doigt toute cette chane lectrique de l'obissance passive, peut, dans tel cas donn, rendre par trop simple le renversement total d'un tat. Telle rvolution, demi forme et recrute, n'aurait qu' gagner un ministre de la guerre pour se complter entirement. Tout le reste suivrait ncessairement, d'aprs nos lois, sans que nul anneau se pt soustraire la commotion donne d'en haut. Non, j'en atteste les soulvements de conscience de tout homme qui a vu couler ou fait couler le sang de ses concitoyens, ce n'est pas assez d'une seule tte pour porter un poids aussi lourd que celui de tant de meurtres; ce ne serait pas trop d'autant de ttes qu'il y a de combattants. Pour tre responsables de la loi de sang qu'elles excutent, il serait juste qu'elles l'eussent au moins bien comprise. Mais les institutions meilleures, rclames ici, ne seront elles-mmes que trs passagres; car, encore une fois, les armes et la guerre n'auront qu'un temps; car, malgr les paroles d'un sophiste que j'ai combattu ailleurs, il n'est point vrai que, mme contre l'tranger, la guerre soit _divine_; il n'est point vrai que _la terre soit avide de sang_. La guerre est maudite de Dieu et des hommes mmes qui la font et qui ont d'elle une secrte horreur, et la terre ne crie au ciel que pour lui demander l'eau frache de ses fleuves et la rose pure de ses nues. Ce n'est pas, du reste, dans la premire jeunesse, toute donne l'action, que j'aurais pu me demander s'il n'y avait pas de pays modernes o l'homme de la guerre ft le mme que l'homme de la paix, et non un homme spar de la famille et plac comme son ennemi. Je n'examinais pas ce qu'il nous serait bon de prendre aux anciens sur ce point; beaucoup de projets d'une organisation plus sense des armes ont t enfants inutilement. Bien loin d'en mettre aucune excution, ou seulement en lumire, il est probable que le Pouvoir, quel qu'il soit, s'en loignera toujours de plus en plus, ayant intrt s'entourer de gladiateurs dans la lutte sans cesse menaante; cependant l'ide se fera jour et prendra sa forme, comme fait tt ou tard toute ide ncessaire. Dans l'tat actuel, que de bons sentiments conserver qui pourraient s'lever encore par le sentiment d'une haute dignit personnelle! J'en ai recueilli bien des exemples dans ma mmoire; j'avais autour de moi, prts me les fournir, d'innombrables amis intimes, si gament rsigns leur insouciante soumission, si libres d'esprit dans l'esclavage de leur corps, que cette insouciance me gagna un moment comme eux, et, avec elle, ce calme parfait du soldat et de l'officier, calme qui est prcisment celui du cheval mesurant noblement son allure entre la bride et l'peron, et fier de n'tre nullement responsable. Qu'il me soit permis de donner, dans la simple histoire d'un brave homme et d'une famille de soldat que je ne fis qu'entrevoir, un exemple, plus doux que le premier, de ces longues rsignations de toute la vie, pleines d'honntet, de pudeur et de bonhomie, trs communes dans notre arme, et dont la vue repose l'me quand on vit en mme temps, comme je le faisais, dans un monde lgant, d'o l'on descend avec plaisir pour tudier des moeurs plus naves, tout arrires qu'elles sont. Telle qu'elle est, l'Arme est un bon livre ouvrir pour connatre l'humanit; on y apprend mettre la main tout, aux choses les plus basses comme aux plus leves; les plus dlicats et les plus riches sont forcs de voir vivre de prs la pauvret et de vivre avec elle, de lui mesurer son gros pain et de lui peser sa viande. Sans l'arme, tel fils de grand seigneur ne souponnerait pas comment un soldat vit, grandit, engraisse toute l'anne avec neuf sous par jour et une cruche d'eau frache, portant sur le dos un sac dont le contenant et le contenu cotent quarante francs sa patrie. Cette simplicit de moeurs, cette pauvret insouciante et joyeuse de tant de jeunes gens, cette vigoureuse et saine existence, sans fausse politesse ni fausse sensibilit, cette allure mle donne tout, cette uniformit de sentiments imprims par la discipline, sont des liens d'habitude grossiers, mais difficiles rompre, et qui ne manquent pas d'un certain charme inconnu aux autres professions. J'ai vu des officiers prendre cette existence en passion au point de ne pouvoir la quitter quelque temps sans ennui, mme pour retrouver les plus lgantes et les plus chres coutumes de leur vie.--Les rgiments sont des couvents d'hommes, mais des couvents nomades; partout ils portent leurs usages empreints de gravit, de silence, de retenue. On y remplit bien les voeux de Pauvret et d'Obissance. Le caractre de ces reclus est indlbile comme celui des moines, et jamais je n'ai revu l'uniforme d'un de mes rgiments sans un battement de coeur. LA VEILLE DE VINCENNES CHAPITRE II _LES SCRUPULES D'HONNEUR D'UN SOLDAT_ Un soir de l't de 1819, je me promenais Vincennes dans l'intrieur de la forteresse, o j'tais en garnison avec Timolon d'Arc***, lieutenant de la Garde comme moi; nous avions fait, selon l'habitude, la promenade au polygone, assist l'tude du tir ricochet, cout et racont paisiblement les histoires de guerre, discut sur l'cole Polytechnique, sur sa formation, son utilit, ses dfauts, et sur les hommes au teint jaune qu'avait fait pousser ce terroir gomtrique. La couleur ple de l'cole, Timolon l'avait aussi sur le front. Ceux qui l'ont connu se rappelleront comme moi sa figure rgulire et un peu amaigrie, ses grands yeux noirs et les sourcils arqus qui les couvraient, et le srieux si doux et rarement troubl de son visage Spartiate; il tait fort proccup, ce soir-l, de notre conversation trs longue sur le systme des probabilits de Laplace. Je me souviens qu'il tenait sous le bras ce livre, que nous avions en grande estime, et dont il tait souvent tourment. La nuit tombait, ou plutt s'panouissait: une belle nuit d'aot. Je regardais avec plaisir la chapelle construite par saint Louis, et cette couronne de tours moussues et demi ruines qui servait alors de parure Vincennes; le donjon s'levait au-dessus d'elles comme un roi au milieu de ses gardes. Les petits croissants de la chapelle brillaient parmi les premires toiles, au bout de leurs longues flches. L'odeur frache et suave du bois nous parvenait par-dessus les remparts, et il n'y avait pas jusqu'au gazon des batteries qui n'exhalt une haleine de soir d't. Nous nous assmes sur un grand canon de Louis XIV, et nous regardmes en silence quelques jeunes soldats qui essayaient leur force en soulevant tour tour une bombe au bout du bras, tandis que les autres rentraient lentement et passaient le pont-levis deux par deux ou quatre par quatre, avec toute la paresse du dsoeuvrement militaire. Les cours taient remplies de caissons de l'artillerie, ouverts et chargs de poudre, prpars pour la revue du lendemain. notre ct, prs de la porte du bois, un vieil Adjudant d'artillerie ouvrait et refermait, souvent avec inquitude, la porte trs lgre d'une petite tour, poudrire et arsenal, appartenant l'artillerie pied, et remplie de barils de poudre, d'armes et de munitions de guerre. Il nous salua en passant. C'tait un homme d'une taille leve, mais un peu vote. Ses cheveux taient rares et blancs, sa moustache blanche et paisse, son air ouvert, robuste et frais encore, heureux, doux et sage. Il tenait trois grands registres la main, et y vrifiait de longues colonnes de chiffres. Nous lui demandmes pourquoi il travaillait si tard, contre sa coutume. Il nous rpondit, avec le ton de respect et de calme des vieux soldats, que c'tait le lendemain un jour d'inspection gnrale cinq heures du matin; qu'il tait responsable des poudres, et qu'il ne cessait de les examiner et de recommencer vingt fois ses comptes, pour tre l'abri du plus lger reproche de ngligence; qu'il avait voulu aussi profiter des dernires lueurs du jour, parce que la consigne tait svre et dfendait d'entrer la nuit dans la poudrire avec un flambeau ou mme une lanterne sourde; qu'il tait dsol de n'avoir pas eu le temps de tout voir, et qu'il lui restait encore quelques obus examiner; qu'il voudrait bien pouvoir revenir dans la nuit; et il regardait avec un peu d'impatience le grenadier que l'on posait en faction la porte, et qui devait l'empcher d'y rentrer. Aprs nous avoir donn ces dtails, il se mit genoux et regarda sous la porte s'il n'y restait pas une trane de poudre. Il craignait que les perons ou les fers des bottes des officiers ne vinssent y mettre feu le lendemain. --Ce n'est pas cela qui m'occupe le plus, dit-il en se relevant, mais ce sont mes registres; et il les regardait avec regret. --Vous tes trop scrupuleux, dit Timolon. --Ah! mon lieutenant, quand on est dans la Garde on ne peut pas trop l'tre sur son honneur. Un de nos marchaux-des-logis s'est brl la cervelle lundi dernier, pour avoir t mis la salle de police. Moi, je dois donner l'exemple aux sous-officiers. Depuis que je sers dans la Garde, je n'ai pas eu un reproche de mes chefs, et une punition me rendrait bien malheureux. Il est vrai que ces braves soldats, pris dans l'arme parmi l'lite de l'lite, se croyaient dshonors pour la plus lgre faute. --Allez, vous tes tous les puritains de l'honneur, lui dis-je en lui frappant sur l'paule. Il salua et se retira vers la caserne o tait son logement; puis, avec une innocence de moeurs particulire l'honnte race des soldats, il revint apportant du chnevis dans le creux de ses mains une poule qui levait ses douze poussins sous le vieux canon de bronze o nous tions assis. C'tait bien la plus charmante poule que j'aie connue de ma vie; elle tait toute blanche, sans une seule tache; et ce brave homme, avec ses gros doigts mutils Marengo et Austerlitz, lui avait coll sur la tte une petite aigrette rouge, et sur la poitrine un petit collier d'argent avec une plaque son chiffre. La bonne poule en tait fire et reconnaissante la fois. Elle savait que les sentinelles la faisaient toujours respecter, et elle n'avait peur de personne, pas mme d'un petit cochon de lait et d'une chouette qu'on avait logs auprs d'elle sous le canon voisin. La belle poule faisait le bonheur des canonniers; elle recevait de nous tous des miettes de pain et de sucre tant que nous tions en uniforme; mais elle avait horreur de l'habit bourgeois, et, ne nous reconnaissant plus sous ce dguisement, elle s'enfuyait avec sa famille sous le canon de Louis XIV. Magnifique canon sur lequel tait grav l'ternel soleil avec son _Nec pluribus impar_, et l'_Ultima ratio Regum_. Et il logeait une poule l-dessous! Le bon Adjudant nous parla d'elle en fort bons termes. Elle fournissait des oeufs lui et sa fille avec une gnrosit sans pareille; et il l'aimait tant, qu'il n'avait pas eu le courage de tuer un seul de ses poulets, de peur de l'affliger. Comme il racontait ses bonnes moeurs, les tambours et les trompettes battirent et sonnrent la fois l'appel du soir. On allait lever les ponts, et les concierges en faisaient rsonner les chanes. Nous n'tions pas de service, et nous sortmes par la porte du bois. Timolon, qui n'avait cess de faire des angles sur le sable avec le bout de son pe, s'tait lev du canon en regrettant ses triangles, comme moi je regrettais ma poule blanche et mon Adjudant. Nous tournmes gauche, en suivant les remparts; et, passant ainsi devant le tertre de gazon lev au duc d'Enghien sur son corps fusill et sa tte crase par un pav, nous ctoymes les fosss en y regardant le petit chemin blanc qu'il avait pris pour arriver cette fosse. Il y a deux sortes d'hommes qui peuvent trs bien se promener ensemble cinq heures de suite sans se parler: ce sont les prisonniers et les officiers. Condamns se voir toujours, quand ils sont tous runis, chacun est seul. Nous allions en silence, les bras derrire le dos. Je remarquai que Timolon tournait et retournait sans cesse une lettre au clair de la lune; c'tait une petite lettre de forme longue; j'en connaissais la figure et l'auteur fminin, et j'tais accoutum le voir rver tout un jour sur cette petite criture fine et lgante. Aussi nous tions arrivs au village en face du chteau, nous avions mont l'escalier de notre petite maison blanche, nous allions nous sparer sur le carr de nos appartements voisins, que je n'avais pas dit une parole. L seulement, il me dit tout coup: Elle veut absolument que je donne ma dmission; qu'en pensez-vous? --Je pense, dis-je, qu'elle est belle comme un ange, parce que je l'ai vue; je pense que vous l'aimez comme un fou, parce que je vous vois depuis deux ans tel que ce soir; je pense que vous avez une assez belle fortune, en juger par vos chevaux et votre train; je pense que vous avez fait assez vos preuves pour vous retirer, et qu'en temps de paix ce n'est pas un grand sacrifice; mais je pense aussi une seule chose... --Laquelle? dit-il en souriant assez amrement, parce qu'il devinait. --C'est qu'elle est marie, dis-je plus gravement; vous le savez mieux que moi, mon pauvre ami. --C'est vrai, dit-il, pas d'avenir. --Et le service sert vous faire oublier cela quelquefois, ajoutai-je. --Peut-tre, dit-il; mais il n'est pas probable que mon toile change l'arme. Remarquez dans ma vie que jamais je n'ai rien fait de bien qui ne restt inconnu ou mal interprt. --Vous liriez Laplace toutes les nuits, dis-je, que vous ne trouveriez pas de remde cela. Et je m'enfermai chez moi pour crire un pome sur le Masque de fer, pome que j'appelai: LA PRISON. CHAPITRE III _SUR L'AMOUR DU DANGER_ L'isolement ne saurait tre trop complet pour les hommes que je ne sais quel dmon poursuit par les illusions de posie. Le silence tait profond, et l'ombre paisse sur les tours du vieux Vincennes. La garnison dormait depuis neuf heures du soir. Tous les feux s'taient teints six heures par ordre des tambours. On n'entendait que la voix des sentinelles places sur le rempart et s'envoyant et rptant, l'une aprs l'autre, leur cri long et mlancolique: _Sentinelle, prenez garde vous!_ Les corbeaux des tours rpondaient plus tristement encore, et, ne s'y croyant plus en sret, s'envolaient plus haut jusqu'au donjon. Rien ne pouvait plus me troubler, et pourtant quelque chose me troublait, qui n'tait ni bruit, ni lumire. Je voulais et ne pouvais pas crire. Je sentais quelque chose dans ma pense, comme une tache dans une meraude; c'tait l'ide que quelqu'un auprs de moi veillait aussi, et veillait sans consolation, profondment tourment. Cela me gnait. J'tais sr qu'il avait besoin de se confier, et j'avais fui brusquement sa confidence par dsir de me livrer mes ides favorites. J'en tais puni maintenant par le trouble de ces ides mmes. Elles ne volaient pas librement et largement, et il me semblait que leurs ailes taient appesanties, mouilles peut-tre par une larme secrte d'un ami dlaiss. Je me levai de mon fauteuil. J'ouvris la fentre, et je me mis respirer l'air embaum de la nuit. Une odeur de fort venait moi, par dessus les murs, un peu mlange d'une faible odeur de poudre; cela me rappela ce volcan sur lequel vivaient et dormaient trois mille hommes dans une scurit parfaite. J'aperus sur la grande baraque du fort, spar du village par un chemin de quarante pas tout au plus, une lueur projete par la lampe de mon jeune voisin; son ombre passait et repassait sur la muraille, et je vis ses paulettes qu'il n'avait pas mme song se coucher. Il tait minuit. Je sortis brusquement de ma chambre et j'entrai chez lui. Il ne fut nullement tonn de me voir, et dit tout de suite que s'il tait encore debout, c'tait pour finir une lecture de Xnophon qui l'intressait fort. Mais comme il n'y avait pas un seul livre ouvert dans sa chambre, et qu'il tenait encore la main son petit billet de femme, je ne fus pas sa dupe; mais j'en eus l'air. Nous nous mmes la fentre, et je lui dis, essayant d'approcher mes ides des siennes: Je travaillais aussi de mon ct, et je cherchais me rendre compte de cette sorte d'aimant qu'il y a pour nous dans l'acier d'une pe. C'est une attraction irrsistible qui nous retient au service malgr nous, et fait que nous attendons toujours un vnement ou une guerre. Je ne sais pas (et je venais vous en parler) s'il ne serait pas vrai de dire et d'crire qu'il y a dans les armes une passion qui leur est particulire et qui leur donne la vie; une passion qui ne tient ni de l'amour de la gloire, ni de l'ambition; c'est une sorte de combat corps corps contre la destine, une lutte qui est la source de mille volupts inconnues au reste des hommes, et dont les triomphes intrieurs sont remplis de magnificence; enfin c'est l'AMOUR DU DANGER! --C'est vrai, me dit Timolon. Je poursuivis: Que serait-ce donc qui soutiendrait le marin sur la mer? qui le consolerait dans cet ennui d'un homme qui ne voit que des hommes? Il part, et dit adieu la terre; adieu au sourire des femmes, adieu leur amour; adieu aux amitis choisies et aux tendres habitudes de la vie; adieu aux bons vieux parents; adieu la belle nature des campagnes, aux arbres, aux gazons, aux fleurs qui sentent bon, aux rochers sombres, aux bois mlancoliques pleins d'animaux silencieux et sauvages; adieu aux grandes villes, au travail perptuel des arts, l'agitation sublime de toutes les penses dans l'oisivet de la vie, aux relations lgantes, mystrieuses et passionnes du monde; il dit adieu tout, et part. Il va trouver trois ennemis: l'eau, l'air et l'homme; et toutes les minutes de sa vie vont en avoir un combattre. Cette magnifique inquitude le dlivre de l'ennui. Il vit dans une perptuelle victoire; c'en est une que de passer seulement sur l'Ocan et de ne pas s'engloutir en sombrant; c'en est une que d'aller o il veut et de s'enfoncer dans les bras du vent contraire; c'en est une que de courir devant l'orage et de s'en faire suivre comme d'un valet; c'en est une que d'y dormir et d'y tablir son cabinet d'tude. Il se couche avec le sentiment de sa royaut, sur le dos de l'Ocan, comme saint Jrme sur son lion, et jouit de la solitude qui est aussi son pouse. --C'est grand, dit Timolon; et je remarquai qu'il posait la lettre sur la table. --Et c'est l'AMOUR DU DANGER qui le nourrit, qui fait que jamais il n'est un moment dsoeuvr, qu'il se sent en lutte, et qu'il a un but. C'est la lutte qu'il nous faut toujours; si nous tions en campagne, vous ne souffririez pas tant. --Qui sait? dit-il. --Vous tes aussi heureux que vous pouvez l'tre; vous ne pouvez pas avancer dans votre bonheur. Ce bonheur-l est une impasse vritable. --Trop vrai! trop vrai! l'entendis-je murmurer. --Vous ne pouvez pas empcher qu'elle n'ait un jeune mari et un enfant, et vous ne pouvez pas conqurir plus de libert que vous n'en avez; voil votre supplice, vous! Il me serra la main: Et toujours mentir! dit-il. Croyez-vous que nous ayons la guerre? --Je n'en crois pas un mot, rpondis-je. --Si je pouvais seulement savoir si elle est au bal ce soir! Je lui avais bien dfendu d'y aller. --Je me serais bien aperu, sans ce que vous me dites-l, qu'il est minuit, lui dis-je; vous n'avez pas besoin d'Austerlitz, mon ami, vous tes assez occup; vous pouvez dissimuler et mentir encore pendant plusieurs annes. Bonsoir. CHAPITRE IV _LE CONCERT DE FAMILLE_ Comme j'allais me retirer, je m'arrtai, la main sur la clef de sa porte, coutant avec tonnement une musique assez rapproche et venue du chteau mme. Entendue de la fentre, elle nous sembla forme de deux voix d'hommes, d'une voix de femme et d'un piano. C'tait pour moi une douce surprise, cette heure de la nuit. Je proposai mon camarade de l'aller couter de plus prs. Le petit pont-levis, parallle au grand, et destin laisser passer le gouverneur et les officiers pendant une partie de la nuit, tait ouvert encore. Nous rentrmes dans le fort, et, en rdant par les cours, nous fmes guids par le son jusque sous les fentres ouvertes que je reconnus pour celles du bon vieux Adjudant d'artillerie. Ces grandes fentres taient au rez-de-chausse, et, nous arrtant en face, nous dcouvrmes jusqu'au fond de l'appartement, la simple famille de cet honnte soldat. Il y avait, au fond de la chambre, un petit piano de bois d'acajou, garni de vieux ornements de cuivre. L'Adjudant (tout g et tout modeste qu'il nous avait paru d'abord) tait assis devant le clavier, et jouait une suite d'accords, d'accompagnements et de modulations simples, mais harmonieusement unies entre elles. Il tenait les yeux levs au ciel, et n'avait point de musique devant lui; sa bouche tait entr'ouverte avec dlices sous l'paisseur de ses longues moustaches blanches. Sa fille, debout sa droite, allait chanter ou venait de s'interrompre; car elle regardait avec inquitude, la bouche entr'ouverte encore, comme lui. sa gauche, un jeune sous-officier d'artillerie lgre de la Garde, vtu de l'uniforme svre de ce beau corps, regardait cette jeune personne comme s'il n'et pas cess de l'couter. Rien de si calme que leurs poses, rien de si dcent que leur maintien, rien de si heureux que leurs visages. Le rayon qui tombait d'en haut sur ces trois fronts n'y clairait pas une expression soucieuse; et le doigt de Dieu n'y avait crit que bont, amour et pudeur. Le froissement de nos pes sur le mur les avertit que nous tions l. Le brave homme nous vit, et son front chauve en rougit de surprise et, je pense aussi, de satisfaction. Il se leva avec empressement, et, prenant un des trois chandeliers qui l'clairaient, vint nous ouvrir et nous fit asseoir. Nous le primes de continuer son concert de famille; et, avec une simplicit noble, sans s'excuser et sans demander indulgence, il dit ses enfants: O en tions-nous? Et les trois voix s'levrent en choeur avec une indicible harmonie. Timolon coutait et restait sans mouvement; pour moi, cachant ma tte et mes yeux, je me mis rver avec un attendrissement qui, je ne sais pourquoi, tait douloureux. Ce qu'ils chantaient emportait mon me dans des rgions de larmes et de mlancoliques flicits, et poursuivi peut-tre par l'importune ide de mes travaux du soir, je changeais en mobiles images les mobiles modulations des voix. Ce qu'ils chantaient tait un de ces choeurs cossais, une des anciennes mlodies des Bardes que chante encore l'cho sonore des Orcades. Pour moi, ce choeur mlancolique s'levait lentement et s'vaporait tout coup comme les brouillards des montagnes d'Ossian; ces brouillards qui se forment sur l'cume mousseuse des torrents de l'Arven, s'paississent lentement et semblent se gonfler et se grossir, en montant, d'une foule innombrable de fantmes tourments et tordus par les vents. Ce sont des guerriers qui rvent toujours, le casque appuy sur la main, et dont les larmes et le sang tombent goutte goutte dans les eaux noires des rochers; ce sont des beauts ples dont les cheveux s'allongent en arrire, comme les rayons d'une lointaine comte, et se fondent dans le sein humide de la lune: elles passent vite, et leurs pieds s'vanouissent envelopps dans les plis vaporeux de leurs robes blanches; elles n'ont pas d'ailes, et volent. Elles volent en tenant des harpes, elles volent les yeux baisss et la bouche entr'ouverte avec innocence; elles jettent un cri en passant et se perdent, en montant, dans la douce lumire qui les appelle. Ce sont des navires ariens qui semblent se heurter contre des rives sombres, et se plonger dans des flots pais; les montagnes se penchent pour les pleurer, et les dogues noirs lvent leurs ttes difformes et hurlent longuement, en regardant le disque qui tremble au ciel, tandis que la mer secoue les colonnes blanches des Orcades qui sont ranges comme les tuyaux d'un orgue immense, et rpandent, sur l'Ocan, une harmonie dchirante et mille fois prolonge dans la caverne o les vagues sont enfermes. La musique se traduisait ainsi en sombres images dans mon me, bien jeune encore, ouverte toutes les sympathies et comme amoureuse de ses douleurs fictives. C'tait, d'ailleurs, revenir la pense de celui qui avait invent ces chants tristes et puissants, que de les sentir de la sorte. La famille heureuse prouvait elle-mme la forte motion qu'elle donnait, et une vibration profonde faisait quelquefois trembler les trois voix. Le chant cessa, et un long silence lui succda. La jeune personne, comme fatigue, s'tait appuye sur l'paule de son pre; sa taille tait leve et un peu ploye, comme par faiblesse; elle tait mince, et paraissait avoir grandi trop vite, et sa poitrine, un peu amaigrie, en paraissait affecte. Elle baisait le front chauve, large et rid de son pre, et abandonnait sa main au jeune sous-officier qui la pressait sur ses lvres. Comme je me serais bien gard, par amour-propre, d'avouer tout haut mes rveries intrieures, je me contentai de dire froidement: Que le ciel accorde de longs jours et toutes sortes de bndictions ceux qui ont le don de traduire la musique littralement! Je ne puis trop admirer un homme qui trouve une symphonie le dfaut d'tre trop Cartsienne, et une autre de pencher vers le systme de Spinosa; qui se rcrie sur le panthisme d'un trio et l'utilit d'une ouverture l'amlioration de la classe la plus nombreuse. Si j'avais le bonheur de savoir comme quoi un bmol de plus la clef peut rendre un quatuor de fltes et de bassons plus partisan du Directoire que du Consulat et de l'Empire, je ne parlerais plus, je chanterais ternellement; je foulerais aux pieds des mots et des phrases, qui ne sont bons tout au plus que pour une centaine de dpartements, tandis que j'aurais le bonheur de dire mes ides fort clairement tout l'univers avec mes sept notes. Mais, dpourvu de cette science comme je suis, ma conversation musicale serait si borne que mon seul parti prendre est de vous dire, en langue vulgaire, la satisfaction que me cause surtout votre vue et le spectacle de l'accord plein de simplicit et de bonhomie qui rgne dans votre famille. C'est au point que ce qui me plat le plus dans votre petit concert, c'est le plaisir que vous y prenez; vos mes me semblent plus belles encore que la plus belle musique que le Ciel ait jamais entendue monter lui, de notre misrable terre, toujours gmissante. Je tendis la main avec effusion ce bon pre, et il la serra avec l'expression d'une reconnaissance grave. Ce n'tait qu'un vieux soldat; mais il y avait dans son langage et ses manires je ne sais quoi de l'ancien bon ton du monde. La suite me l'expliqua. --Voici, mon lieutenant, me dit-il, la vie que nous menons ici. Nous nous reposons en chantant, ma fille, moi et mon gendre futur. Il regardait en mme temps ces beaux jeunes gens avec une tendresse toute rayonnante de bonheur. --Voici, ajouta-t-il d'un air plus grave, en nous montrant un petit portrait, la mre de ma fille. Nous regardmes la muraille blanchie de pltre de la modeste chambre, et nous y vmes, en effet, une miniature qui reprsentait la plus gracieuse, la plus frache petite paysanne que jamais Greuze ait doue de grands yeux bleus et de bouche en forme de cerise. --Ce fut une bien grande dame qui eut autrefois la bont de faire ce portrait-l, me dit l'Adjudant, et c'est une histoire curieuse que celle de la dot de ma pauvre petite femme. Et nos premires prires de raconter son mariage, il nous parla ainsi, autour de trois verres d'absinthe verte qu'il eut soin de nous offrir pralablement et crmonieusement. CHAPITRE V _HISTOIRE DE L'ADJUDANT_ _Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de pierres._ Vous saurez, mon lieutenant, que j'ai t lev au village de Montreuil par monsieur le cur de Montreuil lui-mme. Il m'avait fait apprendre quelques notes du plain-chant dans le plus heureux temps de ma vie: le temps o j'tais enfant de choeur, o j'avais de grosses joues fraches et rebondies, que tout le monde tapait en passant; une voix claire, des cheveux blonds poudrs, une blouse et des sabots. Je ne me regarde pas souvent, mais je m'imagine que je ne ressemble plus gure cela. J'tais fait ainsi pourtant, et je ne pouvais me rsoudre quitter une sorte de clavecin aigre et discord que le vieux cur avait chez lui. Je l'accordais avec assez de justesse d'oreille, et le bon pre qui, autrefois, avait t renomm Notre-Dame pour chanter et enseigner le faux-bourdon, me faisait apprendre un vieux solfge. Quand il tait content, il me pinait les joues me les rendre bleues, et me disait: Tiens, Mathurin, tu n'es que le fils d'un paysan et d'une paysanne; mais si tu sais bien ton catchisme et ton solfge, et que tu renonces jouer avec le fusil rouill de la maison, on pourra faire de toi un matre de musique. Va toujours. Cela me donnait bon courage, et je frappais de tous mes poings sur les deux pauvres claviers, dont les dises taient presque tous muets. Il y avait des heures o j'avais la permission de me promener et de courir; mais la rcration la plus douce tait d'aller m'asseoir au bout du parc de Montreuil, et de manger mon pain avec les maons et les ouvriers qui construisaient sur l'avenue de Versailles, cent pas de la barrire, un petit pavillon de musique, par ordre de la Reine. C'tait un lieu charmant, que vous pourrez voir droite de la route de Versailles, en arrivant. Tout l'extrmit du parc de Montreuil au milieu d'une pelouse de gazon, entoure de grands arbres, si vous distinguez un pavillon qui ressemble une mosque et une bonbonnire, c'est cela que j'allais regarder btir. Je prenais par la main une petite fille de mon ge, qui s'appelait Pierrette, que monsieur le cur faisait chanter aussi parce qu'elle avait une jolie voix. Elle emportait une grande tartine que lui donnait la bonne du cur, qui tait sa mre, et nous allions regarder btir la petite maison que faisait faire la Reine pour la donner Madame. Pierrette et moi, nous avions environ treize ans. Elle tait dj si belle, qu'on l'arrtait sur son chemin pour lui faire compliment, et que j'ai vu de belles dames descendre de carrosse pour lui parler et l'embrasser! Quand elle avait un fourreau rouge relev dans ses poches et bien serr de la ceinture, on voyait bien ce que sa beaut serait un jour. Elle n'y pensait pas, et elle m'aimait comme son frre. Nous sortions toujours en nous tenant par la main depuis notre petite enfance, et cette habitude tait si bien prise, que de ma vie je ne lui donnai le bras. Notre coutume d'aller visiter les ouvriers nous fit faire la connaissance d'un jeune tailleur de pierres, plus g que nous de huit ou dix ans. Il nous faisait asseoir sur un moellon ou par terre ct de lui, et quand il avait une grande pierre scier, Pierrette jetait de l'eau sur la scie, et j'en prenais l'extrmit pour l'aider; aussi ce fut mon meilleur ami dans ce monde. Il tait d'un caractre trs paisible, trs doux, et quelquefois un peu gai, mais pas souvent. Il avait fait une petite chanson sur les pierres qu'il taillait, et sur ce qu'elles taient plus dures que le coeur de Pierrette, et il jouait en cent faons sur ces mots de Pierre, de Pierrette, de Pierrerie, de Pierrier, de Pierrot, et cela nous faisait rire tous trois. C'tait un grand garon grandissant encore, tout ple et dgingand, avec de longs bras et de grandes jambes, et qui quelquefois avait l'air de ne pas penser ce qu'il faisait. Il aimait son mtier, disait-il, parce qu'il pouvait gagner sa journe en conscience, ayant song autre chose jusqu'au coucher du soleil. Son pre, architecte, s'tait si bien ruin, je ne sais comment, qu'il fallait que le fils reprt son tat par le commencement, et il s'y tait fort paisiblement rsign. Lorsqu'il taillait un gros bloc, ou le sciait en long, il commenait toujours une petite chanson dans laquelle il y avait toute une historiette qu'il btissait mesure qu'il allait, en vingt ou trente couplets, plus ou moins. Quelquefois il me disait de me promener devant lui avec Pierrette, et il nous faisait chanter ensemble, nous apprenant chanter en partie; ensuite il s'amusait me faire mettre genoux devant Pierrette, la main sur son coeur, et il faisait les paroles d'une petite scne qu'il nous fallait redire aprs lui. Cela ne l'empchait pas de bien connatre son tat, car il ne fut pas un an sans devenir matre maon. Il avait nourrir, avec son querre et son marteau, sa pauvre mre et deux petits frres qui venaient le regarder travailler avec nous. Quand il voyait autour de lui tout son petit monde, cela lui donnait du courage et de la gat. Nous l'appelions Michel; mais pour vous dire tout de suite la vrit, il s'appelait Michel-Jean Sedaine. CHAPITRE VI _UN SOUPIR_ Hlas! dis-je, voil un pote bien sa place. La jeune personne et le sous-officier se regardrent, comme affligs de voir interrompre leur bon pre; mais le digne Adjudant reprit la suite de son histoire, aprs avoir relev de chaque ct la cravate noire qu'il portait, double d'une cravate blanche, attache militairement. CHAPITRE VII _LA DAME ROSE_ C'est une chose qui me parat bien certaine, mes chers enfants, dit-il en se tournant du ct de sa fille, que le soin que la Providence a daign prendre de composer ma vie comme elle l'a t. Dans les orages sans nombre qui l'ont agite, je puis dire, en face de toute la terre, que je n'ai jamais manqu de me fier Dieu et d'en attendre du secours, aprs m'tre aid de toutes mes forces. Aussi, vous dis-je, en marchant sur les flots agits, je n'ai pas mrit d'tre appel _homme de peu de foi_, comme le fut l'aptre; et quand mon pied s'enfonait, je levais les yeux, et j'tais relev. (Ici je regardai Timolon.--Il vaut mieux que nous, dis-je tout bas.)--Il poursuivit: Monsieur le cur de Montreuil m'aimait beaucoup, j'tais trait par lui avec une amiti si paternelle, que j'avais oubli entirement que j'tais n, comme il ne cessait de me le rappeler, d'un pauvre paysan et d'une pauvre paysanne, enlevs presque en mme temps de la petite vrole, que je n'avais mme pas vus. seize ans, j'tais sauvage et sot; mais je savais un peu de latin, beaucoup de musique, et, dans toute sorte de travaux de jardinage, on me trouvait assez adroit. Ma vie tait fort douce et fort heureuse, parce que Pierrette tait toujours l, et que je la regardais toujours en travaillant, sans lui parler beaucoup cependant. Un jour que je taillais les branches d'un des htres du parc et que je liais un petit fagot Pierrette me dit: Oh! Mathurin, j'ai peur. Voil deux jolies dames qui viennent devers nous par le bout de l'alle. Comment allons-nous faire? Je regardai, et, en effet, je vis deux jeunes femmes qui marchaient vite sur les feuilles sches, et ne se donnaient pas le bras. Il y en avait une un peu plus grande que l'autre, vtue d'une petite robe de soie rose. Elle courait presque en marchant, et l'autre, tout en l'accompagnant, marchait presque en arrire. Par instinct, je fus saisi d'effroi comme un pauvre paysan que j'tais, et je dis Pierrette: Sauvons-nous! Mais bah! nous n'emes pas le temps, et ce qui redoubla ma peur, ce fut de voir la dame rose faire signe Pierrette, qui devint toute rouge et n'osa pas bouger, et me prit bien vite par la main pour se raffermir. Moi, j'tai mon bonnet et je m'adossai contre l'arbre, tout saisi. Quand la dame rose fut tout fait arrive sur nous, elle alla tout droit Pierrette, et, sans faon, elle lui prit le menton pour la montrer l'autre dame, en disant: Eh! je vous le disais bien: c'est tout mon costume de laitire pour jeudi.--La jolie petite fille que voil! Mon enfant, tu donneras tous tes habits, comme les voici, aux gens qui viendront te les demander de ma part, n'est-ce pas? je t'enverrai les miens en change. --Oh! madame! dit Pierrette en reculant. L'autre jeune dame se mit sourire d'un air fin, tendre et mlancolique, dont l'expression touchante est ineffaable pour moi. Elle s'avana, la tte penche, et, prenant doucement le bras nu de Pierrette, elle lui dit de s'approcher, et qu'il fallait que tout le monde ft la volont de cette dame-l. --Ne va pas t'aviser de rien changer ton costume, ma belle petite, reprit la dame rose, en la menaant d'une petite canne de jonc pomme d'or qu'elle tenait la main. Voil un grand garon qui sera soldat, et je vous marierai. Elle tait si belle, que je me souviens de la tentation incroyable que j'eus de me mettre genoux; vous en rirez et j'en ai ri souvent depuis en moi-mme; mais, si vous l'aviez vue, vous auriez compris ce que je dis. Elle avait l'air d'une petite fe bien bonne. Elle parlait vite et gaiement, et, en donnant une petite tape sur la joue de Pierrette, elle nous laissa l tous les deux interdits et tout imbciles, ne sachant que faire; et nous vmes les deux dames suivre l'alle du ct de Montreuil et s'enfoncer dans le parc derrire le petit bois. Alors nous nous regardmes, et, en nous tenant toujours par la main, nous rentrmes chez monsieur le cur; nous ne disions rien, mais nous tions bien contents. Pierrette tait toute rouge, et moi je baissais la tte. Il nous demanda ce que nous avions; je lui dis d'un grand srieux: Monsieur le cur, je veux tre soldat. Il pensa en tomber la renverse, lui qui m'avait appris le solfge! --Comment, mon cher enfant, me dit-il, tu veux me quitter! Ah! mon Dieu! Pierrette, qu'est-ce qu'on lui a donc fait, qu'il veut tre soldat? Est-ce que tu ne m'aimes plus, Mathurin? Est-ce que tu n'aimes plus Pierrette, non plus? Qu'est-ce que nous t'avons donc fait, dis? et que vas-tu faire de la belle ducation que je t'ai donne? C'tait bien du temps perdu assurment. Mais rponds donc, mchant sujet! ajoutait-il en me secouant le bras. Je me grattais la tte, et je disais toujours en regardant mes sabots: Je veux tre soldat. La mre de Pierrette apporta un grand verre d'eau froide monsieur le cur, parce qu'il tait devenu tout rouge, et elle se mit pleurer. Pierrette pleurait aussi et n'osait rien dire; mais elle n'tait pas fche contre moi, parce qu'elle savait bien que c'tait pour l'pouser que je voulais partir. Dans ce moment-l, deux grands laquais poudrs entrrent avec une femme de chambre qui avait l'air d'une dame, et ils demandrent si la petite avait prpar les hardes que la reine et madame la princesse de Lamballe lui avaient demandes. Le pauvre cur se leva si troubl qu'il ne put se tenir une minute debout, et Pierrette et sa mre tremblrent si fort qu'elles n'osrent pas ouvrir une cassette qu'on leur envoyait en change du fourreau et du bavolet, et elles allrent la toilette peu prs comme on va se faire fusiller. Seul avec moi, le cur me demanda ce qui s'tait pass, et je le lui dis comme je vous l'ai cont, mais un peu plus brivement. --Et c'est pour cela que tu veux partir, mon fils? me dit-il en me prenant les deux mains; mais songe donc que la plus grande dame de l'Europe n'a parl ainsi un petit paysan comme toi que par distraction, et ne sait seulement pas ce qu'elle t'a dit. Si on lui racontait que tu as pris cela pour un ordre ou pour un horoscope, elle dirait que tu es un grand bent, et que tu peux tre jardinier toute la vie, que cela lui est gal. Ce que tu gagnes en jardinant, et ce que tu gagnerais en enseignant la musique vocale, t'appartiendrait, mon ami; au lieu que ce que tu gagneras dans un rgiment ne t'appartiendra pas, et tu auras mille occasions de le dpenser en plaisirs dfendus par la religion et la morale; tu perdras tous les bons principes que je t'ai donns, et tu me forceras rougir de toi. Tu reviendras (si tu reviens) avec un autre caractre que celui que tu as reu en naissant. Tu tais doux, modeste, docile; tu seras rude, impudent et tapageur. La petite Pierrette ne se soumettra certainement pas tre la femme d'un mauvais garnement, et sa mre l'en empcherait quand elle le voudrait; et moi, que pourrai-je faire pour toi, si tu oublies tout fait la Providence? Tu l'oublieras, vois-tu, la Providence, je t'assure que tu finiras par l. Je demeurai les yeux fixs sur mes sabots et les sourcils froncs en faisant la moue, et je dis, en me grattant la tte: C'est gal, je veux tre soldat. Le bon cur n'y tint pas, et ouvrant la porte toute grande, il me montra le grand chemin avec tristesse. Je compris sa pantomime, et je sortis. J'en aurais fait autant sa place, assurment. Mais je le pense prsent, et ce jour-l je ne le pensais pas. Je mis mon bonnet de coton sur l'oreille droite, je relevai le collet de ma blouse, pris mon bton et je m'en allai tout droit un petit cabaret, sur l'avenue de Versailles, sans dire adieu personne. CHAPITRE VIII _LA POSITION DU PREMIER RANG_ Dans ce petit cabaret, je trouvai trois braves dont les chapeaux taient galonns d'or, l'uniforme blanc, les revers roses, les moustaches cires de noir, les cheveux tout poudrs frimas, et qui parlaient aussi vite que des vendeurs d'orvitan. Ces trois braves taient d'honntes racoleurs. Ils me dirent que je n'avais qu' m'asseoir table avec eux pour avoir une ide juste du bonheur parfait que l'on gotait ternellement dans le Royal-Auvergne. Ils me firent manger du poulet, du chevreuil et des perdreaux, boire du vin de Bordeaux et de Champagne, et du caf excellent; ils me jurrent sur leur honneur que, dans le Royal-Auvergne, je n'en aurais jamais d'autres. Je vis bien depuis qu'ils avaient dit vrai. Ils me jurrent aussi, car ils juraient infiniment, que l'on jouissait de la plus douce libert dans le Royal-Auvergne; que les soldats y taient incomparablement plus heureux que les capitaines des autres corps; qu'on y jouissait d'une socit fort agrable en hommes et en belles dames, et qu'on y faisait beaucoup de musique, et surtout qu'on y apprciait fort ceux qui jouaient du _piano_. Cette dernire circonstance me dcida. Le lendemain j'avais donc l'honneur d'tre soldat au Royal-Auvergne. C'tait un assez beau corps, il est vrai; mais je ne voyais plus ni Pierrette, ni monsieur le cur. Je demandai du poulet dner, et l'on me donna manger cet agrable mlange de pommes de terre, de mouton et de pain qui se nommait, se nomme et sans doute se nommera toujours _la Ratatouille_. On me fit apprendre la position du soldat sans armes avec une perfection si grande, que je servis de modle, depuis, au dessinateur qui fit les planches de l'ordonnance de 1791, ordonnance qui, vous le savez, mon lieutenant, est un chef-d'oeuvre de prcision. On m'apprit l'cole de soldat et l'cole de peloton de manire excuter la charge en douze temps, les charges prcipites et les charges volont, en comptant ou sans compter les mouvements, aussi parfaitement que le plus roide des caporaux du roi de Prusse, Frdric le Grand, dont les vieux se souvenaient encore avec l'attendrissement de gens qui aiment ceux qui les battent. On me fit l'honneur de me promettre que, si je me comportais bien, je finirais par tre admis dans la premire compagnie de grenadiers.--J'eus bientt une queue poudre qui tombait sur ma veste blanche assez noblement; mais je ne voyais plus jamais ni Pierrette, ni sa mre, ni monsieur le cur de Montreuil, et je ne faisais point de musique. Un beau jour, comme j'tais consign la caserne mme o nous voici, pour avoir fait trois fautes dans le maniement d'armes, on me plaa dans la position des feux du premier rang, un genou sur le pav, ayant en face de moi un soleil blouissant et superbe que j'tais forc de coucher en joue, dans une immobilit parfaite, jusqu' ce que la fatigue me ft ployer les bras la saigne; et j'tais encourag soutenir mon arme par la prsence d'un honnte caporal, qui de temps en temps soulevait ma baonnette avec sa crosse quand elle s'abaissait; c'tait une petite punition de l'invention de M. de Saint-Germain. Il y avait vingt minutes que je m'appliquais atteindre le plus haut degr de ptrification possible dans cette attitude, lorsque je vis au bout de mon fusil la figure douce et paisible de mon bon ami Michel, le tailleur de pierres. --Tu viens bien propos, mon ami, lui dis-je, et tu me rendrais un grand service si tu voulais bien, sans qu'on s'en apert, mettre un moment ta canne sous ma baonnette. Mes bras s'en trouveraient mieux, et ta canne ne s'en trouverait pas plus mal. --Ah! Mathurin, mon ami, me dit-il, te voil bien puni d'avoir quitt Montreuil; tu n'as plus les conseils et les lectures du bon cur, et tu vas oublier tout fait cette musique que tu aimais tant, et celle de la parade ne la vaudra certainement pas. --C'est gal, dis-je, en levant le bout du canon de mon fusil, et le dgageant de sa canne, par orgueil, c'est gal, on a son ide. --Tu ne cultiveras plus les espaliers et les belles pches de Montreuil avec ta Pierrette, qui est bien aussi frache qu'elles, et dont la lvre porte aussi comme elles un petit duvet. --C'est gal, dis-je encore, j'ai mon ide. --Tu passeras bien longtemps genoux, tirer sur rien, avec une pierre de bois, avant d'tre seulement caporal. --C'est gal, dis-je encore, si j'avance lentement, toujours est-il vrai que j'avancerai; tout vient point qui sait attendre, comme on dit, et quand je serai sergent je serai quelque chose, et j'pouserai Pierrette. Un sergent c'est un seigneur, et tout seigneur tout honneur. Michel soupira. --Ah! Mathurin! Mathurin! me dit-il, tu n'es pas sage, et tu as trop d'orgueil et d'ambition, mon ami; n'aimerais-tu pas mieux tre remplac, si quelqu'un payait pour toi, et venir pouser ta petite Pierrette? --Michel! Michel! lui dis-je, tu t'es beaucoup gt dans le monde; je ne sais pas ce que tu y fais, et tu ne m'as plus l'air d'y tre maon, puisque au lieu d'une veste tu as un habit noir de taffetas; mais tu ne m'aurais pas dit a dans le temps o tu rptais toujours: Il faut faire son sort soi-mme.--Moi, je ne veux pas l'pouser avec l'argent des autres, et je fais moi-mme mon sort, comme tu vois.--D'ailleurs, c'est la Reine qui m'a mis a dans la tte, et la Reine ne peut pas se tromper en jugeant ce qui est bien faire. Elle a dit elle-mme: Il sera soldat, et je les marierai; elle n'a pas dit: Il reviendra aprs avoir t soldat. --Mais, me dit Michel, si par hasard la Reine te voulait donner de quoi l'pouser, le prendrais-tu? --Non, Michel, je ne prendrais pas son argent, si par impossible elle le voulait. --Et si Pierrette gagnait elle-mme sa dot? reprit-il. --Oui, Michel, je l'pouserais tout de suite, dis-je. Ce bon garon avait l'air tout attendri. --Eh bien! reprit-il, je dirai cela la Reine. --Est-ce que tu es fou, lui dis-je, ou domestique dans sa maison? --Ni l'un ni l'autre, Mathurin, quoique je ne taille plus la pierre. --Que tailles-tu donc? disais-je. --H! je taille des pices, du papier et des plumes. --Bah! dis-je, est-il possible? --Oui, mon enfant, je fais de petites pices toutes simples, et bien aises comprendre. Je te ferai voir tout a. * * * * * --En effet, dit Timolon en interrompant l'Adjudant, les ouvrages de ce bon Sedaine ne sont pas construits sur des questions bien difficiles; on n'y trouve aucune synthse sur le fini et l'infini, sur les causes finales, l'association des ides et l'identit personnelle; on n'y tue pas des rois et des reines par le poison ou l'chafaud; a ne s'appelle pas de noms sonores environns de leur traduction philosophique; mais a se nomme _Blaise_, _l'Agneau perdu_, _le Dserteur_; ou bien _le Jardinier et son Seigneur_, _la Gageure imprvue_; ce sont des gens tout simples, qui parlent vrai, qui sont _philosophes sans le savoir_, comme Sedaine lui-mme, que je trouve plus grand qu'on ne l'a fait. Je ne rpondis pas. * * * * * L'Adjudant reprit: Eh bien, tant mieux! dis-je, j'aime autant te voir travailler a que tes pierres de taille. --Ah! ce que je btissais valait mieux que ce que je construis prsent. a ne passait pas de mode et a restait plus longtemps debout. Mais en tombant, a pouvait craser quelqu'un; au lieu qu' prsent, quand a tombe, a n'crase personne. --C'est gal, je suis toujours bien aise, dis-je... C'est--dire, aurais-je dit; car le caporal vint donner un si terrible coup de crosse dans la canne de mon vieil ami Michel, qu'il l'envoya l-bas, tenez l-bas, prs de la poudrire. En mme temps il ordonna six jours de salle de police pour le factionnaire qui avait laiss entrer un bourgeois. Sedaine comprit bien qu'il fallait s'en aller; il ramassa paisiblement sa canne, et, en sortant du ct du bois, il me dit: Je t'assure, Mathurin, que je conterai tout ceci la Reine. CHAPITRE IX _UNE SANCE_ Ma petite Pierrette tait une belle petite fille, d'un caractre dcid, calme et honnte. Elle ne se dconcertait pas trop facilement, et depuis qu'elle avait parl la Reine, elle ne se laissait plus aisment faire la leon; elle savait bien dire monsieur le cur et sa bonne qu'elle voulait pouser Mathurin, et elle se levait la nuit pour travailler son trousseau, tout comme si je n'avais pas t mis la porte pour longtemps, sinon pour toute ma vie. Un jour (c'tait le lundi de Pques, elle s'en tait toujours souvenue, la pauvre Pierrette, et me l'a racont souvent), un jour donc qu'elle tait assise devant la porte de monsieur le cur travaillant et chantant comme si de rien n'tait, elle vit arriver vite, vite, un beau carrosse dont les six chevaux trottaient dans l'avenue, d'un train merveilleux, monts par deux petits postillons poudrs et roses, trs jolis et si petits qu'on ne voyait de loin que leurs grosses bottes l'cuyre. Ils portaient de gros bouquets leur jabot, et les chevaux portaient aussi de gros bouquets sur l'oreille. Ne voil-t-il pas que l'cuyer qui courait en avant des chevaux s'arrta prcisment devant la porte de monsieur le cur, o la voiture eut la bont de s'arrter aussi et daigna s'ouvrir toute grande. Il n'y avait personne dedans. Comme Pierrette regardait avec de grands yeux, l'cuyer ta son chapeau trs poliment et la pria de vouloir bien monter en carrosse. Vous croyez peut-tre que Pierrette fit des faons? Point du tout; elle avait trop de bon sens pour cela. Elle ta simplement ses deux sabots, qu'elle laissa sur le pas de la porte, mit ses souliers boucles d'argent, ploya proprement son ouvrage, et monta dans le carrosse en s'appuyant sur le bras du valet de pied, comme si elle n'et fait autre chose de sa vie, parce que, depuis qu'elle avait chang de robe avec la Reine, elle ne doutait plus de rien. Elle m'a dit souvent qu'elle avait eu deux grandes frayeurs dans la voiture: la premire, parce qu'on allait si vite que les arbres de l'avenue de Montreuil lui paraissaient courir comme des fous l'un aprs l'autre; la seconde, parce qu'il lui semblait qu'en s'asseyant sur les coussins blancs du carrosse, elle y laisserait une tache bleue et jaune de la couleur de son jupon. Elle le releva dans ses poches, et se tint toute droite au bord du coussin, nullement tourmente de son aventure et devinant bien qu'en pareille circonstance, il est bon de faire ce que tout le monde veut, franchement et sans hsiter. D'aprs ce sentiment juste de sa position que lui donnait une nature heureuse, douce et dispose au bien et au vrai en toute chose, elle se laissa parfaitement donner le bras par l'cuyer et conduire Trianon, dans les appartements dors, o seulement elle eut soin de marcher sur la pointe du pied, par gard pour les parquets de bois de citron et de bois des Indes qu'elle craignait de rayer avec ses clous. Quand elle entra dans la dernire chambre, elle entendit un petit rire joyeux de deux voix trs douces, et qui l'intimida bien un peu et lui fit battre le coeur assez vivement; mais, en entrant, elle se trouva rassure tout de suite: ce n'tait que son amie la Reine. Madame de Lamballe tait avec elle, mais assise dans une embrasure de fentre et tablie devant un pupitre de peintre en miniature. Sur le tapis vert du pupitre, un ivoire tout prpar; prs de l'ivoire des pinceaux; prs des pinceaux, un verre d'eau. --Ah! la voil, dit la Reine d'un air de fte, et elle courut lui prendre les deux mains. Comme elle est frache, comme elle est jolie! Le joli petit modle que cela fait pour vous! Allons, ne la manquez pas, madame de Lamballe! Mets-toi l, mon enfant. Et la belle Marie-Antoinette la fit asseoir de force sur une chaise. Pierrette tait tout fait interdite, et sa chaise si haute que ses petits pieds pendaient et se balanaient. * * * * * --Mais voyez donc comme elle se tient bien, continuait la Reine, elle ne se fait pas dire deux fois ce que l'on veut; je gage qu'elle a de l'esprit. Tiens-toi droite, mon enfant, et coute-moi. Il va venir deux messieurs ici. Que tu les connaisses ou non, cela ne fait rien, et cela ne te regarde pas. Tu feras tout ce qu'ils te diront de faire. Je sais que tu chantes, tu chanteras. Quand ils te diront d'entrer et de sortir, d'aller et de venir, tu entreras, tu sortiras, tu iras, tu viendras, bien exactement, entends-tu? Tout cela c'est pour ton bien. Madame et moi nous les aiderons t'enseigner quelque chose que je sais bien, et nous ne te demandons pour nos peines que de poser tous les jours une heure devant madame; cela ne t'afflige pas trop fort, n'est-ce pas? Pierrette ne rpondait qu'en rougissant et en plissant chaque parole; mais elle tait si contente qu'elle aurait voulu embrasser la petite Reine comme sa camarade. Comme elle posait, les yeux tourns vers la porte, elle vit entrer deux hommes, l'un gros et l'autre grand. Comme elle vit le grand, elle ne put s'empcher de crier: --Tiens! c'est... Mais elle se mordit le doigt pour se faire taire. --Eh bien, comment la trouvez-vous, messieurs? dit la Reine; me suis-je trompe? --N'est-ce pas que c'est _Rose_ mme? dit Sedaine. --Une seule note, madame, dit le plus gros des deux, et je saurai si c'est la Rose de Monsigny, comme elle est celle de Sedaine. --Voyons, ma petite, rptez cette gamme, dit Grtry en chantant _ut, r, mi, fa, sol._ Pierrette la rpta. --Elle a une voix divine, madame, dit-il. La Reine frappa des mains et sauta. --Elle gagnera sa dot, dit-elle. CHAPITRE X _UNE BELLE SOIRE_ Ici l'honnte Adjudant gota un peu de son petit verre d'absinthe, en nous engageant l'imiter, et, aprs avoir essuy sa moustache blanche avec un mouchoir rouge et l'avoir tourne un instant dans ses gros doigts, il poursuivit ainsi: Si je savais faire des surprises, mon lieutenant, comme on en fait dans les livres, et faire attendre la fin d'une histoire en tenant la drage haute aux auditeurs, et puis la faire goter du bout des lvres, et puis la relever, et puis la donner tout entire manger, je trouverais une manire nouvelle de vous dire la suite de ceci; mais je vais de fil en aiguille, tout simplement comme a t ma vie de jour en jour, et je vous dirai que depuis le jour o mon pauvre Michel tait venu me voir ici Vincennes, et m'avait trouv dans la position du premier rang, je maigris d'une manire ridicule, parce que je n'entendis plus parler de notre petite famille de Montreuil, et que je vins penser que Pierrette m'avait oubli tout fait. Le rgiment d'Auvergne tait Orlans depuis trois mois, et le mal du pays commenait m'y prendre. Je jaunissais vue d'oeil et je ne pouvais plus soutenir mon fusil. Mes camarades commenaient me prendre en grand mpris, comme on prend ici toute maladie, vous le savez. Il y en avait qui me ddaignaient parce qu'ils me croyaient trs malade, d'autres parce qu'ils soutenaient que je faisais semblant de l'tre, et, dans ce dernier cas, il ne me restait d'autre parti que de mourir pour prouver que je disais vrai, ne pouvant pas me rtablir tout coup ni tre assez mal pour me coucher; fcheuse position. Un jour un officier de ma compagnie vint me trouver, et me dit: Mathurin, toi qui sais lire, lis un peu cela. Et il me conduisit sur la place de Jeanne d'Arc, place qui m'est chre, o je lus une grande affiche de spectacle sur laquelle on avait imprim ceci: PAR ORDRE: Lundi prochain, reprsentation extraordinaire d'IRNE, pice nouvelle de M. DE VOLTAIRE, et de ROSE ET COLAS, par M. SEDAINE, musique de M. DE MONSIGNY, au bnfice de mademoiselle Colombe, clbre cantatrice de la Comdie-Italienne, laquelle paratra dans la seconde pice. SA MAJEST LA REINE a daign promettre qu'elle honorerait le spectacle de sa prsence. --Eh bien, dis-je, mon capitaine, qu'est-ce que cela peut me faire, a? --Tu es un bon sujet, me dit-il, tu es beau garon; je te ferai poudrer et friser pour te donner un peu meilleur air, et tu seras plac en faction la porte de la loge de la Reine. Ce qui fut dit fut fait. L'heure du spectacle venue, me voil dans le corridor, en grande tenue du rgiment d'Auvergne, sur un tapis bleu, au milieu des guirlandes de fleurs en festons qu'on avait disposes partout, et des lis panouis, sur chaque marche des escaliers du thtre. Le directeur courait de tous cts avec un air tout joyeux et agit. C'tait un petit homme gros et rouge, vtu d'un habit de soie bleu de ciel, avec un jabot florissant et faisant la roue. Il s'agitait en tous sens, et ne cessait de se mettre la fentre en disant: Ceci est de la livre de madame la duchesse de Montmorency; ceci, le coureur de M. le duc de Lauzun; M. le prince de Gumne vient d'arriver; M. de Lambesc vient aprs. Vous avez vu? vous savez? Qu'elle est bonne, la Reine! Que la Reine est bonne! Il passait et repassait effar, cherchant Grtry, et le rencontra nez nez dans le corridor prcisment en face de moi. --Dites-moi, monsieur Grtry, mon cher monsieur Grtry, dites-moi, je vous en supplie, s'il ne m'est pas possible de parler cette clbre cantatrice que vous m'amenez. Certainement il n'est pas permis un ignare et non lettr comme moi d'lever le plus lger doute sur son talent, mais encore voudrais-je bien apprendre de vous qu'il n'y a pas craindre que la Reine ne soit mcontente. On n'a pas rpt. --H! h! rpondit Grtry d'un air de persiflage, il m'est impossible de vous rpondre l-dessus, mon cher monsieur; ce que je puis vous assurer, c'est que vous ne la verrez pas. Une actrice comme celle-l, monsieur, c'est une enfant gte. Mais vous la verrez quand elle entrera en scne. D'ailleurs, quand ce serait une autre que mademoiselle Colombe, qu'est-ce que cela vous fait? --Comment, monsieur, moi, directeur du thtre d'Orlans, je n'aurais pas le droit?... reprit-il en se gonflant les joues. --Aucun droit, mon brave directeur, dit Grtry. Eh! comment se fait-il que vous doutiez un moment d'un talent dont Sedaine et moi avons rpondu, poursuivit-il avec plus de srieux. Je fus bien aise d'entendre ce nom cit avec autorit, et je prtai plus d'attention. Le directeur, en homme qui savait son mtier, voulut profiter de la circonstance. --Mais on me compte donc pour rien? disait-il; mais de quoi ai-je l'air? J'ai prt mon thtre avec un plaisir infini, trop heureux de voir l'auguste princesse qui... -- propos, dit Grtry, vous savez que je suis charg de vous annoncer que ce soir la Reine vous fera remettre une somme gale la moiti de la recette gnrale. Le directeur saluait avec une inclination profonde en reculant toujours, ce qui prouvait le plaisir que lui causait cette nouvelle. --Fi donc! monsieur, fi donc! je ne parle pas de cela, malgr le respect avec lequel je recevrai cette faveur; mais vous ne m'avez rien fait esprer qui vnt de votre gnie, et... --Vous savez aussi qu'il est question de vous pour diriger la Comdie-Italienne Paris? --Ah! monsieur Grtry... --On ne parle que de votre mrite la cour; tout le monde vous y aime beaucoup, et c'est pour cela que la Reine a voulu voir votre thtre. Un directeur est l'me de tout; de lui vient le gnie des auteurs, celui des compositeurs, des acteurs, des dcorateurs, des dessinateurs, des allumeurs et des balayeurs; c'est le principe et la fin de tout; la Reine le sait bien. Vous avez tripl vos places, j'espre? --Mieux que cela, monsieur Grtry, elles sont un louis; je ne pouvais pas manquer de respect la cour au point de les mettre moins. En ce moment mme tout retentit d'un grand bruit de chevaux et de grands cris de joie, et la Reine entra si vite, que j'eus peine le temps de prsenter les armes, ainsi que la sentinelle place devant moi. De beaux seigneurs parfums la suivaient, et une jeune femme, que je reconnus pour celle qui l'accompagnait Montreuil. Le spectacle commena tout de suite. Le Kain et cinq autres acteurs de la Comdie-Franaise taient venus jouer la tragdie d'_Irne_, et je m'aperus que cette tragdie allait toujours son train, parce que la Reine parlait et riait tout le temps qu'elle dura. On n'applaudissait pas, par respect pour elle, comme c'est l'usage encore, je crois, la cour. Mais quand vint l'opra-comique, elle ne dit plus rien, et personne ne souffla dans sa loge. Tout d'un coup j'entendis une grande voix de femme qui s'levait de la scne, et qui me remua les entrailles; je tremblai, et je fus forc de m'appuyer sur mon fusil. Il n'y avait qu'une voix comme celle-l dans le monde, une voix venant du coeur, et rsonnant dans la poitrine comme une harpe, une voix de passion. J'coutai, en appliquant mon oreille contre la porte, et travers le rideau de gaze de la petite lucarne de la loge, j'entrevis les comdiens et la pice qu'ils jouaient; il y avait une petite personne qui chantait: Il tait un oiseau gris Comme un' souris, Qui, pour loger ses petits, Fit un p'tit Nid. Et disait son amant: Aimez-moi, aimez-moi, mon p'tit roi. Et, comme il tait assis sur la fentre, elle avait peur que son pre endormi ne se rveillt et ne vt Colas; et elle changeait le refrain de sa chanson, et elle disait: Ah! r'montez vos jambes, car on les voit. J'eus un frisson extraordinaire par tout le corps quand je vis quel point cette Rose ressemblait Pierrette; c'tait sa taille, c'tait son mme habit, son fourreau rouge et bleu, son jupon blanc, son petit air dlibr et naf, sa jambe si bien faite, et ses petits souliers boucles d'argent avec ses bas rouge et bleu. --Mon Dieu, me disais-je, comme il faut que ces actrices soient habiles pour prendre ainsi tout de suite l'air des autres! Voil cette fameuse mademoiselle Colombe, qui loge dans un bel htel, qui est venue ici en poste, qui a plusieurs laquais, et qui va dans Paris vtue comme une duchesse, et elle ressemble autant que cela Pierrette! mais on voit bien tout de mme que ce n'est pas elle. Ma pauvre Pierrette ne chantait pas si bien, quoique sa voix soit au moins aussi jolie. Je ne pouvais pas cependant cesser de regarder travers la glace, et j'y restai jusqu'au moment o l'on me poussa brusquement la porte sur le visage. La Reine avait trop chaud, et voulait que sa loge ft ouverte. J'entendis sa voix; elle parlait vite et haut: Je suis bien contente, le Roi s'amusera bien de notre aventure. Monsieur le premier gentilhomme de la chambre peut dire mademoiselle Colombe qu'elle ne se repentira pas de m'avoir laiss faire les honneurs de son nom. Oh! que cela m'amuse! --Ma chre princesse, disait-elle madame de Lamballe, nous avons attrap tout le monde ici... Tout ce qui est l fait une bonne action sans s'en douter. Voil ceux de la bonne ville d'Orlans enchants de la grande cantatrice, et toute la cour qui voudrait l'applaudir. Oui, oui, applaudissons. En mme temps elle donna le signal des applaudissements, et toute la salle, ayant les mains dchanes, ne laissa plus passer un mot de _Rose_ sans l'applaudir tout rompre. La charmante Reine tait ravie. --C'est ici, dit-elle M. de Biron, qu'il y a trois mille amoureux; mais ils le sont de Rose et non de moi, cette fois. La pice finissait et les femmes en taient jeter leurs bouquets sur Rose. --Et le vritable amoureux, o est-il donc? dit la Reine M. le duc de Lauzun. Il sortit de la loge et fit signe mon capitaine, qui rdait dans le corridor. Le tremblement me reprit; je sentais qu'il allait m'arriver quelque chose, sans oser le prvoir ou le comprendre, ou seulement y penser. Mon capitaine salua profondment et parla bas M. de Lauzun. La Reine me regarda; je m'appuyai sur le mur pour ne pas tomber. On montait l'escalier, et je vis Michel Sedaine suivi de Grtry et du directeur important et sot; ils conduisaient Pierrette, la vraie Pierrette, ma Pierrette moi, ma soeur, ma femme, ma Pierrette de Montreuil. Le directeur cria de loin: Voici une belle soire de dix-huit mille francs! La Reine se retourna, et, parlant hors de sa loge d'un air tout la fois plein de franche gat et d'une bienfaisante finesse, elle prit la main de Pierrette: Viens, mon enfant, dit-elle, il n'y a pas d'autre tat qui fasse gagner sa dot en une heure de temps sans pch. Je reconduirai demain mon lve M. le cur de Montreuil, qui nous absoudra toutes les deux, j'espre. Il te pardonnera bien d'avoir jou la comdie une fois dans ta vie, c'est le moins que puisse faire une femme honnte. Ensuite elle me salua. Me saluer! moi, qui tais plus d' moiti mort, quelle cruaut! --J'espre, dit-elle, que M. Mathurin voudra bien accepter prsent la fortune de Pierrette; je n'y ajoute rien, elle l'a gagne elle-mme. CHAPITRE XI _FIN DE L'HISTOIRE DE L'ADJUDANT_ Ici le bon Adjudant se leva pour prendre le portrait, qu'il nous fit passer encore une fois de main en main. --La voil, disait-il, dans le mme costume, ce bavolet et ce mouchoir au cou; la voil telle que voulut bien la peindre madame la princesse de Lamballe. C'est ta mre, mon enfant, disait-il la belle personne qu'il avait prs de lui sur son genou; elle ne joua plus la comdie, car elle ne put jamais savoir que ce rle de _Rose et Colas_, enseign par la Reine. Il tait mu. Sa vieille moustache blanche tremblait un peu, et il y avait une larme dessus. --Voil une enfant qui a tu sa pauvre mre en naissant, ajouta-t-il; il faut bien l'aimer pour lui pardonner cela; mais enfin tout ne nous est pas donn la fois. 'aurait t trop, apparemment, pour moi, puisque la Providence ne l'a pas voulu. J'ai roul depuis avec les canons de la Rpublique et de l'Empire, et je peux dire que, de Marengo la Moscowa, j'ai vu de bien belles affaires; mais je n'ai pas eu de plus beau jour dans ma vie que celui que je vous ai racont l. Celui o je suis entr dans la Garde Royale a t aussi un des meilleurs. J'ai repris avec tant de joie la cocarde blanche que j'avais dans le Royal-Auvergne! Et aussi, mon lieutenant, je tiens faire mon devoir, comme vous l'avez vu. Je crois que je mourrais de honte, si, demain l'inspection, il me manquait une gargousse seulement; et je crois qu'on a pris un baril au dernier exercice feu, pour les cartouches de l'infanterie. J'aurais presque envie d'y aller voir, si ce n'tait la dfense d'y entrer avec des lumires. Nous le primes de se reposer et de rester avec ses enfants, qui le dtournrent de son projet; et, en achevant son petit verre, il nous dit encore quelques traits indiffrents de sa vie: il n'avait pas eu d'avancement parce qu'il avait toujours trop aim les corps d'lite et s'tait trop attach son rgiment. Canonnier dans la Garde des consuls, sergent dans la Garde Impriale, lui avaient toujours paru de plus hauts grades qu'officier de la ligne. J'ai vu beaucoup de _grognards_ pareils. Au reste, tout ce qu'un soldat peut avoir de dignits, il l'avait: fusil _d'honneur_ capucines d'argent, croix d'honneur pensionne, et surtout beaux et nobles tats de service, o la colonne des actions d'clat tait pleine. C'tait ce qu'il ne racontait pas. Il tait deux heures du matin. Nous fmes cesser la veille en nous levant et en serrant cordialement la main de ce brave homme, et nous le laissmes heureux des motions de sa vie, qu'il avait renouveles dans son me honnte et bonne. --Combien de fois, dis-je, ce vieux soldat vaut-il mieux avec sa rsignation, que nous autres, jeunes officiers, avec nos ambitions folles! Cela nous donna penser. --Oui, je crois bien, continuai-je, en passant le petit pont qui fut lev aprs nous; je crois que ce qu'il y a de plus pur dans nos temps, c'est l'me d'un soldat pareil, scrupuleux sur son honneur et le croyant souill par la moindre tache d'indiscipline ou de ngligence; sans ambition, sans vanit, sans luxe, toujours esclave et toujours fier et content de sa Servitude, n'ayant de cher dans sa vie qu'un souvenir de reconnaissance. --Et croyant que la Providence a les yeux sur lui! me dit Timolon, d'un air profondment frapp et me quittant pour se retirer chez lui. CHAPITRE XII _LE RVEIL_ Il y avait une heure que je dormais; il tait quatre heures du matin; c'tait le 17 aot, je ne l'ai pas oubli. Tout coup mes deux fentres s'ouvrirent la fois, et toutes leurs vitres casses tombrent dans ma chambre avec un petit bruit argentin fort joli entendre. J'ouvris les yeux, et je vis une fume blanche qui entrait doucement chez moi et venait jusqu' mon lit en formant mille couronnes. Je me mis la considrer avec des regards un peu surpris, et je la reconnus aussi vite sa couleur qu' son odeur. Je courus la fentre. Le jour commenait poindre et clairait de lueurs tendres tout ce vieux chteau immobile et silencieux encore, et qui semblait dans la stupeur du premier coup qu'il venait de recevoir. Je n'y vis rien remuer. Seulement le vieux grenadier plac sur le rempart, et enferm l au verrou, selon l'usage, se promenait trs vite, l'arme au bras, en regardant du ct des cours. Il allait comme un lion dans sa cage. Tout se taisant encore, je commenais croire qu'un essai d'armes fait dans les fosss avait t cause de cette commotion, lorsqu'une explosion plus violente se fit entendre. Je vis natre en mme temps un soleil qui n'tait pas celui du ciel, et qui se levait sur la dernire tour du ct du bois. Ses rayons taient rouges, et, l'extrmit de chacun d'eux, il y avait un obus qui clatait; devant eux un brouillard de poudre. Cette fois le donjon, les casernes, les tours, les remparts, les villages et les bois tremblrent et parurent glisser de gauche droite, et revenir comme un tiroir ouvert et referm sur-le-champ. Je compris en ce moment les tremblements de terre. Un cliquetis pareil celui que feraient toutes les porcelaines de Svres jetes par la fentre, me fit parfaitement comprendre que de tous les vitraux de la chapelle, de toutes les glaces du chteau, de toutes les vitres des casernes et du bourg, il ne restait pas un morceau de verre attach au mastic. La fume blanche se dissipa en petites couronnes. --La poudre est trs bonne quand elle fait des couronnes comme celles-l, me dit Timolon, en entrant tout habill et arm dans ma chambre. --Il me semble, dis-je, que nous sautons. --Je ne dis pas le contraire, me rpondit-il froidement. Il n'y a rien faire jusqu' prsent. En trois minutes je fus comme lui habill et arm, et nous regardmes en silence le silencieux chteau. Tout d'un coup vingt tambours battirent la gnrale; les murailles sortaient de leur stupeur et de leur impassibilit et appelaient leur secours. Les bras du pont-levis commencrent s'abaisser lentement et descendirent leurs pesantes chanes sur l'autre bord du foss; c'tait pour faire entrer les officiers et sortir les habitants. Nous courmes la herse: elle s'ouvrait pour recevoir les forts et rejeter les faibles. Un singulier spectacle nous frappa: toutes les femmes se pressaient la porte, et en mme temps tous les chevaux de la garnison. Par un juste instinct du danger, ils avaient rompu leurs licols l'curie ou renvers leurs cavaliers, et attendaient en piaffant que la campagne leur ft ouverte. Ils couraient par les cours, travers les troupeaux de femmes, hennissant avec pouvante, la crinire hrisse, les narines ouvertes, les yeux rouges, se dressant debout contre les murs, respirant la poudre, et cachant dans le sable leurs naseaux brls. Une jeune et belle personne, roule dans les draps de son lit, suivie de sa mre demi vtue et porte par un soldat, sortit la premire, et toute la foule suivit. Dans ce moment cela me parut une prcaution bien inutile, la terre n'tait sre qu' six lieues de l. Nous entrmes en courant, ainsi que tous les officiers logs dans le bourg. La premire chose qui me frappa fut la contenance calme de nos vieux grenadiers de la garde, placs au poste d'entre. L'arme au pied, appuys sur cette arme, ils regardaient du ct de la poudrire en connaisseurs, mais sans dire un mot ni quitter l'attitude prescrite, la main sur la bretelle du fusil. Mon ami Ernest d'Hanache les commandait; il nous salua avec le sourire la Henri IV qui lui tait naturel; je lui donnai la main. Il ne devait perdre la vie que dans la dernire Vende, o il vient de mourir noblement. Tous ceux que je nomme dans ces souvenirs encore rcents sont dj morts. En courant, je heurtai quelque chose qui faillit me faire tomber: c'tait un pied humain. Je ne pus m'empcher de m'arrter le regarder. --Voil comme votre pied sera tout l'heure, me dit un officier en passant et en riant de tout son coeur. Rien n'indiquait que ce pied et jamais t chauss. Il tait comme embaum et conserv la manire des momies; bris deux pouces au-dessus de la cheville, comme les pieds de statues en tude dans les ateliers; poli, vein comme du marbre noir, et n'ayant de rose que les ongles. Je n'avais pas le temps de le dessiner: je continuai ma course jusqu' la dernire cour, devant les casernes. L nous attendaient nos soldats. Dans leur premire surprise, ils avaient cru le chteau attaqu, ils s'taient jets du lit au rtelier d'armes et s'taient runis dans la cour, la plupart en chemise avec leur fusil au bras. Presque tous avaient les pieds ensanglants et coups par le verre bris. Ils restaient muets et sans action devant un ennemi qui n'tait pas un homme, et virent avec joie arriver leurs officiers. Pour nous, ce fut au cratre mme du volcan que nous courmes. Il fumait encore, et une troisime ruption tait imminente. La petite tour de la poudrire tait ventre, et, par ses flancs ouverts, on voyait une lente fume s'lever en tournant. Toute la poudre de la tourelle tait-elle brle? en restait-il assez pour nous enlever tous? C'tait la question. Mais il y en avait une autre qui n'tait pas incertaine, c'est que tous les caissons de l'artillerie, chargs et entr'ouverts dans la cour voisine, sauteraient si une tincelle y arrivait, et que le donjon renfermant quatre cents milliers de poudre canon, Vincennes, son bois, sa ville, sa campagne, et une partie du faubourg Saint-Antoine, devaient faire jaillir ensemble les pierres, les branches, la terre, les toits et les ttes humaines les mieux attaches. Le meilleur auxiliaire que puisse trouver la discipline, c'est le danger. Quand tous sont exposs, chacun se tait et se cramponne au premier homme qui donne un ordre ou un exemple salutaire. Le premier qui se jeta sur les caissons fut Timolon. Son air srieux et contenu n'abandonnait pas son visage; mais avec une agilit qui me surprit, il se prcipita sur une roue prs de s'enflammer. dfaut d'eau, il l'teignit en l'touffant avec son habit, ses mains, sa poitrine qu'il y appuyait. On le crut d'abord perdu; mais, en l'aidant, nous trouvmes la roue noircie et teinte, son habit brl, sa main gauche un peu poudre de noir; du reste, toute sa personne intacte et tranquille. En un moment tous les caissons furent arrachs de la cour dangereuse et conduits hors du fort, dans la plaine du polygone. Chaque canonnier, chaque soldat, chaque officier s'attelait, tirait, roulait, poussait les redoutables chariots, des mains, des pieds, des paules et du front. Les pompes inondrent la petite poudrire par la noire ouverture de sa poitrine; elle tait fendue de tous les cts, elle se balana deux fois en avant et en arrire, puis ouvrit ses flancs comme l'corce d'un grand arbre, et, tombant la renverse, dcouvrit une sorte de four noir et fumant o rien n'avait forme reconnaissable, o toute arme, tout projectile tait rduit en poussire rougetre et grise, dlaye dans une eau bouillante; sorte de lave o le sang, le fer et le feu s'taient confondus en mortier vivant, et qui s'coula dans les cours en brlant l'herbe sur son passage. C'tait la fin du danger; restait se reconnatre et se compter. --On a d entendre cela de Paris, me dit Timolon en me serrant la main; je vais lui crire pour la rassurer. Il n'y a plus rien faire ici. Il ne parla plus personne et retourna dans notre petite maison blanche, aux volets verts comme s'il ft revenu de la chasse. CHAPITRE XIII _UN DESSIN AU CRAYON_ Quand les prils sont passs, on les mesure et on les trouve grands. On s'tonne de sa fortune; on plit de la peur qu'on aurait pu avoir; on s'applaudit de ne s'tre laiss surprendre aucune faiblesse, et l'on sent une sorte d'effroi rflchi et calcul auquel on n'avait pas song dans l'action. La poudre fait des prodiges incalculables, comme ceux de la foudre. L'explosion avait fait des miracles, non pas de force, mais d'adresse. Elle paraissait avoir mesur ses coups et choisi son but. Elle avait jou avec nous; elle nous avait dit: J'enlverai celui-ci, mais non ceux-l qui sont auprs. Elle avait arrach de terre une arcade de pierres de taille, et l'avait envoye tout entire avec sa forme sur le gazon, dans les champs, se coucher comme une ruine noircie par le temps. Elle avait enfonc trois bombes six pieds sous terre, broy des pavs sous des boulets, bris un canon de bronze par le milieu, jet dans toutes les chambres toutes les fentres et toutes les portes, enlev sur les toits les volets de la grande poudrire, sans un grain de sa poudre; elle avait roul dix grosses bornes de pierre comme les pions d'un chiquier renvers; elle avait cass les chanes de fer qui les liaient, comme on casse des fils de soie, et en avait tordu les anneaux comme on tord le chanvre; elle avait labour sa cour avec les affts briss, et incrust dans les pierres les pyramides de boulets, et, sous le canon le plus prochain de la poudrire dtruite, elle avait laiss vivre la poule blanche que nous avions remarque la veille. Quand cette poule sortit paisiblement avec ses petits, les cris de joie de nos bons soldats l'accueillirent comme une ancienne amie, et ils se mirent la caresser avec l'insouciance des enfants. Elle tournait en coquetant, rassemblant ses petits et portant toujours son aigrette rouge et son collier d'argent. Elle avait l'air d'attendre le matre qui lui donnait manger, et courait tout effare entre nos jambes, entoure de ses poussins. En la suivant, nous arrivmes quelque chose d'horrible. Au pied de la chapelle taient couches la tte et la poitrine du pauvre Adjudant, sans corps et sans bras. Le pied que j'avais heurt avec mon pied en arrivant, c'tait le sien. Ce malheureux, sans doute, n'avait pas rsist au dsir de visiter encore ses barils de poudre et de compter ses obus, et, soit le fer de ses bottes, soit un caillou roul, quelque chose, quelque mouvement avait tout enflamm. Comme la pierre d'une fronde, sa tte avait t lance avec sa poitrine sur le mur de l'glise, soixante pieds d'lvation, et la poudre dont ce buste effroyable tait imprgn avait grav sa forme en traits durables sur la muraille au pied de laquelle il retomba. Nous le contemplmes longtemps, et personne ne dit un mot de commisration. Peut-tre parce que le plaindre et t se prendre soi-mme en piti pour avoir couru le mme danger. Le chirurgien-major, seulement, dit: Il n'a pas souffert. Pour moi, il me semble qu'il souffrait encore; mais, malgr cela, moiti par une curiosit invincible, moiti par bravade d'officier, je le dessinai. Les choses se passent ainsi dans une socit d'o la sensibilit est retranche. C'est un des cts mauvais du mtier des armes que cet excs de force o l'on prtend toujours guinder son caractre. On s'exerce durcir son coeur, on se cache de la piti, de peur qu'elle ne ressemble la faiblesse; on se fait effort pour dissimuler le sentiment divin de la compassion, sans songer qu' force d'enfermer un bon sentiment on touffe le prisonnier. Je me sentis en ce moment trs hassable. Mon jeune coeur tait gonfl du chagrin de cette mort, et je continuai pourtant avec une tranquillit obstine le dessin que j'ai conserv, et qui tantt m'a donn des remords de l'avoir fait, tantt m'a rappel le rcit que je viens d'crire et la vie modeste de ce brave soldat. Cette noble tte n'tait plus qu'un objet d'horreur, une sorte de tte de Mduse; sa couleur tait celle du marbre noir; les cheveux hrisss, les sourcils relevs vers le haut du front, les yeux ferms, la bouche bante comme jetant un cri. On voyait, sculpte sur ce buste noir, l'pouvante des flammes subitement sorties de terre. On sentait qu'il avait eu le temps de cet effroi aussi rapide que la poudre, et peut-tre le temps d'une incalculable souffrance. --A-t-il eu le temps de penser la Providence? me dit la voix paisible de Timolon d'Arc... qui, par dessus mon paule, me regardait dessiner avec un lorgnon. En mme temps un joyeux soldat, frais, rose et blond, se baissa pour prendre ce tronc enfum sa cravate de soie noire. Elle est encore bien bonne, dit-il. C'tait un honnte garon de ma compagnie, nomm Muguet, qui avait deux chevrons sur le bras, point de scrupule ni de mlancolie, et _au demeurant le meilleur fils du monde_. Cela rompit nos ides. Un grand fracas de chevaux nous vint enfin distraire. C'tait le Roi. Louis XVIII venait en calche remercier sa garde de lui avoir conserv ses vieux soldats et son vieux chteau. Il considra longtemps l'trange lithographie de la muraille. Toutes les troupes taient en bataille. Il leva sa voix forte et claire pour demander au chef de bataillon quels officiers ou quels soldats s'taient distingus. --Tout le monde a fait son devoir, sire! rpondit simplement M. de Fontanges, le plus chevaleresque et le plus aimable officier que j'aie connu, l'homme du monde qui m'a le mieux donn l'ide de ce que pouvaient tre dans leurs manires le duc de Lauzun et le chevalier de Grammont. L-dessus, au lieu d'une croix d'honneur, le Roi ne tira de sa calche que des rouleaux d'or qu'il donna distribuer pour les soldats, et, traversant Vincennes, sortit par la porte du bois. Les rangs taient rompus, l'explosion oublie; personne ne songea tre mcontent et ne crut avoir mieux mrit qu'un autre. Au fait, c'tait un quipage sauvant son navire pour se sauver lui-mme, voil tout. Cependant j'ai vu depuis de moindres bravoures se faire mieux valoir. Je pensai la famille du pauvre Adjudant. Mais j'y pensai seul. En gnral, quand les princes passent quelque part, ils passent trop vite. _LIVRE TROISIME_ SOUVENIRS DE GRANDEUR MILITAIRE Livre Troisime CHAPITRE PREMIER Que de fois nous vmes ainsi finir par des accidents obscurs de modestes existences qui auraient t soutenues et nourries par la gloire collective de l'Empire! Notre arme avait recueilli les invalides de la Grande Arme, et ils mouraient dans nos bras en nous laissant le souvenir de leurs caractres primitifs et singuliers. Ces hommes nous paraissaient les restes d'une race gigantesque qui s'teignait homme par homme et pour toujours. Nous aimions ce qu'il y avait de bon et d'honnte dans leurs moeurs; mais notre gnration plus studieuse ne pouvait s'empcher de surprendre parfois en eux quelque chose de puril et d'un peu arrir que l'oisivet de la paix faisait ressortir nos yeux. L'Arme nous semblait un corps sans mouvement. Nous touffions enferms dans le ventre de ce cheval de bois qui ne s'ouvrait jamais dans aucune Troie. Vous vous en souvenez, vous, mes Compagnons, nous ne cessions d'tudier les Commentaires de Csar, Turenne et Frdric II, et nous lisions sans cesse la vie de ces gnraux de la Rpublique si purement pris de la gloire; ces hros candides et pauvres comme Marceau, Desaix et Klber, jeunes gens de vertu antique; et aprs avoir examin leurs manoeuvres de guerre et leurs campagnes, nous tombions dans une amre tristesse en mesurant notre destine la leur, et en calculant que leur lvation tait devenue telle parce qu'ils avaient mis le pied tout d'abord, et vingt ans, sur le haut de cette chelle de grades dont chaque degr nous cotait huit ans gravir. Vous que j'ai tant vus souffrir des langueurs et des dgots de la Servitude militaire, c'est pour vous surtout que j'cris ce livre. Aussi, ct de ces souvenirs o j'ai montr quelques traits de ce qu'il y a de bon et d'honnte dans les armes, mais o j'ai dtaill quelques-unes des petitesses pnibles de cette vie, je veux placer les souvenirs qui peuvent relever nos fronts par la recherche et la considration de ses grandeurs. La Grandeur guerrire, ou la beaut de la vie des armes, me semble tre de deux sortes: il y a celle du commandement et celle de l'obissance. L'une, tout extrieure, active, brillante, fire, goste, capricieuse, sera de jour en jour plus rare et moins dsire, mesure que la civilisation deviendra plus pacifique; l'autre, tout intrieure, passive, obscure, modeste, dvoue, persvrante, sera chaque jour plus honore; car, aujourd'hui que dprit l'esprit des conqutes, tout ce qu'un caractre lev peut apporter de grand dans le mtier des armes me parat tre moins encore dans la gloire de combattre que dans l'honneur de souffrir en silence et d'accomplir avec constance des devoirs souvent odieux. Si le mois de juillet 1830 eut ses hros, il eut en vous ses martyrs, mes braves Compagnons!--Vous voil tous prsent spars et disperss. Beaucoup parmi vous se sont retirs en silence, aprs l'orage, sous le toit de leur famille; quelque pauvre qu'il ft, beaucoup l'ont prfr l'ombre d'un autre drapeau que le leur. D'autres ont voulu chercher leurs fleurs de lis dans les bruyres de la Vende, et les ont encore une fois arroses de leur sang; d'autres sont alls mourir pour des rois trangers; d'autres, encore saignants des blessures des trois jours, n'ont point rsist aux tentations de l'pe: ils l'ont reprise pour la France, et lui ont encore conquis des citadelles. Partout mme habitude de se donner corps et me, mme besoin de se dvouer, mme dsir de porter et d'exercer quelque part l'art de bien souffrir et de bien mourir. Mais partout se sont trouvs plaindre ceux qui n'ont pas eu combattre l o ils se trouvaient jets. Le combat est la vie de l'arme. O il commence, le rve devient ralit, la science devient gloire, et la Servitude service. La guerre console par son clat des peines inoues que la lthargie de la paix cause aux esclaves de l'Arme; mais, je le rpte, ce n'est pas dans les combats que sont ses plus pures grandeurs. Je parlerai de vous souvent aux autres; mais je veux une fois, avant de fermer ce livre, vous parler de vous-mmes, et d'une vie et d'une mort qui eurent mes yeux un grand caractre de force et de candeur. LA VIE ET LA MORT DU CAPITAINE RENAUD OU LA CANNE DE JONC CHAPITRE II _UNE NUIT MMORABLE_ La nuit du 27 juillet 1830 fut silencieuse et solennelle. Son souvenir est, pour moi, plus prsent que celui de quelques tableaux plus terribles que la destine m'a jets sous les yeux.--Le calme de la terre et de la mer devant l'ouragan n'a pas plus de majest que n'en avait celui de Paris devant la rvolution. Les boulevards taient dserts. Je marchais seul, aprs minuit, dans toute leur longueur, regardant et coutant avidement. Le ciel pur tendait sur le sol la blanche lueur de ses toiles; mais les maisons taient teintes, closes et comme mortes. Tous les rverbres des rues taient briss. Quelques groupes d'ouvriers s'assemblaient encore prs des arbres, coutant un orateur mystrieux qui leur glissait des paroles secrtes voix basse. Puis ils se sparaient en courant, et se jetaient dans des rues troites et noires. Ils se collaient contre des petites portes d'alles qui s'ouvraient comme des trappes et se refermaient sur eux. Alors rien ne remuait plus, et la ville semblait n'avoir que des habitants morts et des maisons pestifres. On rencontrait, de distance en distance, une masse sombre, inerte, que l'on ne reconnaissait qu'en la touchant: c'tait un bataillon de la Garde, debout, sans mouvement, sans voix. Plus loin, une batterie d'artillerie surmonte de ses mches allumes, comme de deux toiles. On passait impunment devant ces corps imposants et sombres, on tournait autour d'eux, on s'en allait, on revenait sans en recevoir une question, une injure, un mot. Ils taient inoffensifs, sans colre, sans haine; ils taient rsigns et ils attendaient. Comme j'approchais de l'un des bataillons les plus nombreux, un officier s'avana vers moi, avec une extrme politesse, et me demanda si les flammes que l'on voyait au loin clairer la porte Saint-Denis ne venaient point d'un incendie; il allait se porter en avant avec sa compagnie pour s'en assurer. Je lui dis qu'elles sortaient de quelques grands arbres que faisaient abattre et brler des marchands, profitant du trouble pour dtruire ces vieux ormes qui cachaient leurs boutiques. Alors, s'asseyant sur l'un des bancs de pierre du boulevard, il se mit faire des lignes et des ronds sur le sable avec une canne de jonc. Ce fut quoi je le reconnus, tandis qu'il me reconnaissait mon visage. Comme je restais debout devant lui, il me serra la main et me pria de m'asseoir son ct. Le capitaine Renaud tait un homme d'un sens droit et svre et d'un esprit trs cultiv, comme la Garde en renfermait beaucoup cette poque. Son caractre et ses habitudes nous taient fort connus, et ceux qui liront ces souvenirs sauront bien sur quel visage srieux ils doivent placer son nom de guerre donn par les soldats, adopt par les officiers et reu indiffremment par l'homme. Comme les vieilles familles, les vieux rgiments, conservs intacts par la paix, prennent des coutumes familires et inventent des noms caractristiques pour leurs enfants. Une ancienne blessure la jambe droite motivait cette habitude du capitaine de s'appuyer toujours sur cette _canne de jonc_, dont la pomme tait assez singulire et attirait l'attention de tous ceux qui la voyaient pour la premire fois. Il la gardait partout et presque toujours la main. Il n'y avait, du reste, nulle affectation dans cette habitude: ses manires taient trop simples et srieuses. Cependant on sentait que cela lui tenait au coeur. Il tait fort honor dans la Garde. Sans ambition et ne voulant tre que ce qu'il tait, capitaine de grenadiers, il lisait toujours, ne parlait que le moins possible et par monosyllabes.--Trs grand, trs ple et de visage mlancolique, il avait sur le front, entre les sourcils, une petite cicatrice assez profonde, qui souvent, de bleutre qu'elle tait, devenait noire, et quelquefois donnait un air farouche son visage habituellement froid et paisible. Les soldats l'avaient en grande amiti; et surtout dans la campagne d'Espagne on avait remarqu la joie avec laquelle ils partaient quand les dtachements taient commands par la _Canne-de-Jonc_. C'tait bien vritablement la _Canne-de-Jonc_ qui les commandait; car le capitaine Renaud ne mettait jamais l'pe la main, mme lorsque, la tte des tirailleurs, il approchait assez l'ennemi pour courir le hasard de se prendre corps corps avec lui. Ce n'tait pas seulement un homme expriment dans la guerre; il avait encore une connaissance si vraie des plus grandes affaires politiques de l'Europe sous l'Empire, que l'on ne savait comment se l'expliquer, et tantt on l'attribuait de profondes tudes, tantt de hautes relations fort anciennes, et que sa rserve perptuelle empchait de connatre. Du reste, le caractre dominant des hommes d'aujourd'hui, c'est cette rserve mme, et celui-ci ne faisait que porter l'extrme ce trait gnral. prsent, une apparence de froide politesse couvre la fois caractre et actions. Aussi je n'estime pas que beaucoup puissent se reconnatre aux portraits effars que l'on fait de nous. L'affectation est ridicule en France plus que partout ailleurs, et c'est pour cela, sans doute, que, loin d'taler sur ses traits et dans son langage l'excs de force que donnent les passions, chacun s'tudie renfermer en soi les motions violentes, les chagrins profonds ou les lans involontaires. Je ne pense point que la civilisation ait tout nerv, je vois qu'elle a tout masqu. J'avoue que c'est un bien, et j'aime le caractre contenu de notre poque. Dans cette froideur apparente il y a de la pudeur, et les sentiments vrais en ont besoin. Il y entre aussi du ddain, bonne monnaie pour payer les choses humaines.--Nous avons dj perdu beaucoup d'amis dont la mmoire vit entre nous; vous vous les rappelez, mes chers Compagnons d'armes! Les uns sont morts par la guerre, les autres par le duel, d'autres par le suicide; tous hommes d'honneur et de ferme caractre, de passions fortes, et cependant d'apparence simple, froide et rserve. L'ambition, l'amour, le jeu, la haine, la jalousie, les travaillaient sourdement; mais ils ne parlaient qu' peine, et dtournaient tout propos trop direct et prt toucher le point saignant de leur coeur. On ne les voyait jamais cherchant se faire remarquer dans les salons par une tragique attitude; et si quelque jeune femme, au sortir d'une lecture de roman, les et vus tout soumis et comme disciplins aux saluts en usage et aux simples causeries voix basse, elle les et pris en mpris; et pourtant ils ont vcu et sont morts, vous le savez, en hommes aussi forts que la nature en produisit jamais. Les Caton et les Brutus ne s'en tirrent pas mieux, tout porteurs de toges qu'ils taient. Nos passions ont autant d'nergie qu'en aucun temps; mais ce n'est qu' la trace de leurs fatigues que le regard d'un ami peut les reconnatre. Les dehors, les propos, les manires ont une certaine mesure de dignit froide qui est commune tous, et dont ne s'affranchissent que quelques enfants qui se veulent grandir et faire valoir toute force. prsent, la loi suprme des moeurs c'est la Convenance. Il n'y a pas de profession o la froideur des formes du langage et des habitudes contraste plus vivement avec l'activit de la vie que la profession des armes. On y pousse loin la haine de l'exagration, et l'on ddaigne le langage d'un homme qui cherche outrer ce qu'il sent ou attendrir sur ce qu'il souffre. Je le savais, et je me prparais quitter brusquement le capitaine Renaud, lorsqu'il me prit le bras et me retint. --Avez-vous vu ce matin la manoeuvre des Suisses? me dit-il; c'tait assez curieux. Ils ont fait le _feu de chausse en avanant_ avec une prcision parfaite. Depuis que je sers, je n'en avais pas vu faire l'application: c'est une manoeuvre de parade et d'Opra; mais, dans les rues d'une grande ville, elle peut avoir son prix, pourvu que les sections de droite et de gauche se forment vite en avant du peloton qui vient de faire feu. En mme temps il continuait tracer des lignes sur la terre avec le bout de sa canne; ensuite il se leva lentement; et comme il marchait le long du boulevard, avec l'intention de s'loigner du groupe des officiers et des soldats, je le suivis, et il continua de me parler avec une sorte d'exaltation nerveuse et comme involontaire qui me captiva, et que je n'aurais jamais attendue de lui, qui tait ce qu'on est convenu d'appeler un homme froid. Il commena par une trs simple demande en prenant un bouton de mon habit: Me pardonnerez-vous, me dit-il, de vous prier de m'envoyer votre hausse-col de la Garde royale, si vous l'avez conserv? J'ai laiss le mien chez moi, et je ne puis l'envoyer chercher ni y aller moi-mme, parce qu'on nous tue dans les rues comme des chiens enrags; mais depuis trois ou quatre ans que vous avez quitt l'arme, peut-tre ne l'avez-vous plus. J'avais aussi donn ma dmission il y a quinze jours, car j'ai une grande lassitude de l'Arme; mais avant-hier, quand j'ai vu les ordonnances, j'ai dit: On va prendre les armes. J'ai fait un paquet de mon uniforme, de mes paulettes et de mon bonnet poil, et j'ai t la caserne retrouver ces braves gens-l qu'on va faire tuer dans tous les coins, et qui certainement auraient pens, au fond du coeur, que je les quittais mal et dans un moment de crise; c'et t contre l'Honneur, n'est-il pas vrai, entirement contre l'Honneur? --Aviez-vous prvu les ordonnances, dis-je, lors de votre dmission? --Ma foi, non! je ne les ai pas mme lues encore. --Eh bien! que vous reprochiez-vous? --Rien que l'apparence, et je n'ai pas voulu que l'apparence mme ft contre moi. --Voil, dis-je, qui est admirable. --Admirable! admirable! dit le capitaine Renaud en marchant plus vite, c'est le mot actuel; quel mot puril! Je dteste l'admiration; c'est le principe de trop de mauvaises actions. On la donne trop bon march prsent, et tout le monde; nous devons bien nous garder d'admirer lgrement. L'admiration est corrompue et corruptrice. On doit bien faire pour soi-mme, et non pour le bruit. D'ailleurs, j'ai l-dessus mes ides, finit-il brusquement; et il allait me quitter. --Il y a quelque chose d'aussi beau qu'un grand homme, c'est un homme d'Honneur, lui dis-je. Il me prit la main avec affection.--C'est une opinion qui nous est commune, me dit-il vivement; je l'ai mise en action toute ma vie, mais il m'en a cot cher. Cela n'est pas si facile que l'on croit. Ici le sous-lieutenant de sa compagnie vint lui demander un cigare. Il en tira plusieurs de sa poche, et les lui donna sans parler: les officiers se mirent fumer en marchant de long en large, dans un silence et un calme que le souvenir des circonstances prsentes n'interrompait pas; aucun ne daignant parler des dangers du jour, ni de son devoir, et connaissant fond l'un et l'autre. Le capitaine Renaud revint moi.--Il fait beau, me dit-il en me montrant le ciel avec sa canne de jonc: je ne sais quand je cesserai de voir tous les soirs les mmes toiles; il m'est arriv une fois de m'imaginer que je verrais celles de la mer du Sud, mais j'tais destin ne pas changer d'hmisphre.--N'importe! le temps est superbe: les Parisiens dorment ou font semblant. Aucun de nous n'a mang ni bu depuis vingt-quatre heures; cela rend les ides trs nettes. Je me souviens qu'un jour, en allant en Espagne, vous m'avez demand la cause de mon peu d'avancement; je n'eus pas le temps de vous la conter; mais ce soir je me sens la tentation de revenir sur ma vie que je repassais dans ma mmoire. Vous aimez les rcits, je me le rappelle, et, dans votre vie retire, vous aimerez vous souvenir de nous.--Si vous voulez vous asseoir sur ce parapet du boulevard avec moi, nous y causerons fort tranquillement, car on me parat avoir cess pour cette fois de nous ajuster par les fentres et les soupiraux de cave.--Je ne vous dirai que quelques poques de mon histoire, et je ne ferai que suivre mon caprice. J'ai beaucoup vu et beaucoup lu, mais je crois bien que je ne saurais pas crire. Ce n'est pas mon tat, Dieu merci! et je n'ai jamais essay.--Mais, par exemple, je sais vivre, et j'ai vcu comme j'en avais pris la rsolution (ds que j'ai eu le courage de la prendre), et, en vrit, c'est quelque chose.--Asseyons-nous. Je le suivis lentement, et nous traversmes le bataillon pour passer gauche de ses beaux grenadiers. Ils taient debout, gravement, le menton appuy sur le canon de leurs fusils. Quelques jeunes gens s'taient assis sur leurs sacs, plus fatigus de la journe que les autres. Tous se taisaient et s'occupaient froidement de rparer leur tenue et de la rendre plus correcte. Rien n'annonait l'inquitude ou le mcontentement. Ils taient leurs rangs, comme aprs un jour de revue, attendant les ordres. Quand nous fmes assis, notre vieux camarade prit la parole, et sa manire me raconta trois grandes poques qui me donnrent le sens de sa vie et m'expliqurent la bizarrerie de ses habitudes et ce qu'il y avait de sombre dans son caractre. Rien de ce qu'il m'a dit ne s'est effac de ma mmoire, et je le rpterai presque mot pour mot. CHAPITRE III _MALTE_ Je ne suis rien, dit-il d'abord, et c'est prsent un bonheur pour moi que de penser cela; mais si j'tais quelque chose, je pourrais dire comme Louis XIV: _J'ai trop aim la guerre_.--Que voulez-vous? Bonaparte m'avait gris ds l'enfance comme les autres, et sa gloire me montait la tte si violemment, que je n'avais plus de place dans le cerveau pour une autre ide. Mon pre, vieil officier suprieur, toujours dans les camps, m'tait tout fait inconnu, quand un jour il lui prit fantaisie de me conduire en gypte avec lui. J'avais douze ans, et je me souviens encore de ce temps comme si j'y tais, des sentiments de toute l'arme et de ceux qui prenaient dj possession de mon me. Deux esprits enflaient les voiles de nos vaisseaux, l'esprit de gloire et l'esprit de piraterie. Mon pre n'coutait pas plus le second que le vent de nord-ouest qui nous emportait; mais le premier bourdonnait si fort mes oreilles, qu'il me rendit sourd pendant longtemps tous les bruits du monde, hors la musique de Charles XII, le canon. Le canon me semblait la voix de Bonaparte, et, tout enfant que j'tais, quand il grondait, je devenais rouge de plaisir, je sautais de joie, je lui battais des mains, je lui rpondais par de grands cris. Ces premires motions prparrent l'enthousiasme exagr qui fut le but et la folie de ma vie. Une rencontre, mmorable pour moi, dcida cette sorte d'admiration fatale, cette adoration insense laquelle je voulus trop sacrifier. La flotte venait d'appareiller depuis le 30 floral an VI. Je passai le jour et la nuit sur le pont me pntrer du bonheur de voir la grande mer bleue et nos vaisseaux. Je comptai cent btiments et je ne pus tout compter. Notre ligne militaire avait une lieue d'tendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait au moins six. Je ne disais rien. Je regardai passer _la Corse_ tout prs de nous, tranant _la Sardaigne_ sa suite, et bientt arriva _la Sicile_ notre gauche. Car _la Junon_, qui portait mon pre et moi, tait destine clairer la route et former l'avant-garde avec trois autres frgates. Mon pre me tenait la main, et me montra l'Etna tout fumant et des rochers que je n'oubliai point: c'tait la Favaniane et le mont ryx. Marsala, l'ancien Lilybe, passait travers ses vapeurs; je pris ses maisons blanches pour des colombes perant un nuage; et un matin, c'tait..., oui, c'tait le 24 prairial, je vis, au lever du jour, arriver devant moi un tableau qui m'blouit pour vingt ans. Malte tait debout avec ses forts, ses canons fleur d'eau, ses longues murailles luisantes au soleil comme des marbres nouvellement polis, et sa fourmilire de galres toutes minces courant sur de longues rames rouges. Cent quatre-vingt-quatorze btiments franais l'enveloppaient de leurs grandes voiles et de leurs pavillons bleus, rouges et blancs que l'on hissait, en ce moment, tous les mts, tandis que l'tendard de la religion s'abaissait lentement sur le _Gozo_ et le fort Saint-Elme: c'tait la dernire croix militante qui tombait. Alors la flotte tira cinq cents coups de canon. Le vaisseau _l'Orient_ tait en face, seul l'cart, grand et immobile. Devant lui vinrent passer lentement, et l'un aprs l'autre, tous les btiments de guerre, et je vis de loin Desaix saluer Bonaparte. Nous montmes prs de lui bord de _l'Orient_. Enfin pour la premire fois je le vis. Il tait debout prs du bord, causant avec Casa-Bianca, capitaine du vaisseau (pauvre _Orient!_), et il jouait avec les cheveux d'un enfant de dix ans, le fils du capitaine. Je fus jaloux de cet enfant sur-le-champ, et le coeur me bondit en voyant qu'il touchait le sabre du gnral. Mon pre s'avana vers Bonaparte et lui parla longtemps. Je ne voyais pas encore son visage. Tout d'un coup il se retourna et me regarda; je frmis de tout mon corps la vue de ce front jaune entour de longs cheveux pendants et comme sortant de la mer, tout mouills; de ces grands yeux gris, de ces joues maigres et de cette lvre rentre sur un menton aigu. Il venait de parler de moi, car il disait: coute, mon brave, puisque tu le veux, tu viendras en gypte et le gnral Vaubois restera bien ici sans toi et avec ses quatre mille hommes; mais je n'aime pas qu'on emmne ses enfants; je ne l'ai permis qu' Casa-Bianca, et j'ai eu tort. Tu vas renvoyer celui-ci en France; je veux qu'il soit fort en mathmatiques, et s'il t'arrive quelque chose l-bas, je te rponds de lui, moi; je m'en charge, et j'en ferai un bon soldat. En mme temps il se baissa, et me prenant sous les bras, m'leva jusqu' sa bouche et me baisa le front. La tte me tourna, je sentis qu'il tait mon matre et qu'il enlevait mon me mon pre, que du reste je connaissais peine parce qu'il vivait l'arme ternellement. Je crus prouver l'effroi de Mose, berger, voyant Dieu dans le buisson. Bonaparte m'avait soulev libre, et quand ses bras me redescendirent doucement sur le pont, ils y laissrent un esclave de plus. La veille, je me serais jet dans la mer si l'on m'et enlev l'arme; mais je me laissai emmener quand on voulut. Je quittai mon pre avec indiffrence, et c'tait pour toujours! Mais nous sommes si mauvais ds l'enfance, et, hommes ou enfants, si peu de chose nous prend et nous enlve aux bons sentiments naturels! Mon pre n'tait plus mon matre parce que j'avais vu le sien, et que de celui-l seul me semblait maner toute autorit de la terre.-- rves d'autorit et d'esclavage! penses corruptrices du pouvoir, bonnes sduire les enfants! Faux enthousiasmes! poisons subtils, quel antidote pourra-t-on jamais trouver contre vous?--J'tais tourdi, enivr; je voulais travailler, et je travaillai, en devenir fou! Je calculai nuit et jour, et je pris l'habit, le savoir et, sur mon visage, la couleur jaune de l'cole. De temps en temps le canon m'interrompait, et cette voix du demi-Dieu m'apprenait la conqute de l'gypte, Marengo, le 18 brumaire, l'Empire... et l'Empereur me tint parole.--Quant mon pre, je ne savais plus ce qu'il tait devenu, lorsqu'un jour m'arriva cette lettre que voici. Je la porte toujours dans ce vieux portefeuille, autrefois rouge, et je la relis souvent pour bien me convaincre de l'inutilit des avis que donne une gnration celle qui la suit, et rflchir sur l'absurde enttement de mes illusions. Ici le Capitaine, ouvrant son uniforme, tira de sa poitrine: son mouchoir premirement, puis un petit portefeuille qu'il ouvrit avec soin, et nous entrmes dans un caf encore clair, o il me lut ces fragments de lettres, qui me sont rests entre les mains, on saura bientt comment. CHAPITRE IV _SIMPLE LETTRE_ bord du vaisseau anglais _Le Culloden_, devant Rochefort, 1804. _Sent to France, with admiral Collingwood's permission._ Il est inutile, mon enfant, que tu saches comment t'arrivera cette lettre, et par quels moyens j'ai pu connatre ta conduite et ta position actuelle. Qu'il te suffise d'apprendre que je suis content de toi, mais que je ne te reverrai sans doute jamais. Il est probable que cela t'inquite peu. Tu n'as connu ton pre que dans l'ge o la mmoire n'est pas ne encore et o le coeur n'est pas encore clos. Il s'ouvre plus tard en nous qu'on ne le pense gnralement, et c'est de quoi je me suis souvent tonn; mais qu'y faire?--Tu n'es pas plus mauvais qu'un autre, ce me semble. Il faut bien que je m'en contente. Tout ce que j'ai te dire, c'est que je suis prisonnier des Anglais depuis le 14 thermidor an VI (ou le 2 aot 1798, vieux style, qui, dit-on, redevient la mode aujourd'hui). J'tais all bord de _l'Orient_ pour tcher de persuader ce brave Brueys d'appareiller pour Corfou. Bonaparte m'avait dj envoy son pauvre aide de camp Julien, qui eut la sottise de se laisser enlever par les Arabes. Moi, j'arrivai, mais inutilement. Brueys tait entt comme une mule. Il disait qu'on allait trouver la passe d'Alexandrie pour faire entrer ses vaisseaux; mais il ajouta quelques mots assez fiers qui me firent bien voir qu'au fond il tait un peu jaloux de l'arme de terre.--Nous prend-on pour des _passeurs d'eau_? me dit-il, et croit-on que nous ayons peur des Anglais?--Il aurait mieux valu pour la France qu'il en et peur. Mais s'il a fait des fautes, il les a glorieusement expies; et je puis dire que j'expie ennuyeusement celle que je fis de rester son bord quand on l'attaqua. Brueys fut d'abord bless la tte et la main. Il continua le combat jusqu'au moment o un boulet lui arracha les entrailles. Il se fit mettre dans un sac de son et mourut sur son banc de quart. Nous vmes clairement que nous allions sauter vers les dix heures du soir. Ce qui restait de l'quipage descendit dans les chaloupes et se sauva, except Casa-Bianca. Il demeura le dernier, bien entendu, mais son fils, un beau garon, que tu as entrevu, je crois, vint me trouver et me dit: Citoyen, qu'est-ce que l'honneur veut que je fasse?--Pauvre petit! Il avait dix ans, je crois, et cela parlait d'honneur dans un tel moment! Je le pris sur mes genoux dans le canot et je l'empchai de voir sauter son pre avec le pauvre _Orient_, qui s'parpilla en l'air comme une gerbe de feu. Nous ne sautmes pas, nous, mais nous fmes pris, ce qui est bien plus douloureux, et je vins Douvres, sous la garde d'un brave capitaine anglais nomm Collingwood, qui commande prsent le _Culloden_. C'est un galant homme s'il en fut, qui, depuis 1761 qu'il sert dans la marine, n'a quitt la mer que pendant deux annes, pour se marier et mettre au monde ses deux filles. Ces enfants, dont il parle sans cesse, ne le connaissent pas, et sa femme ne connat gure que par ses lettres son beau caractre. Mais je sens bien que la douleur de cette dfaite d'Aboukir a abrg mes jours, qui n'ont t que trop longs, puisque j'ai vu un tel dsastre et la mort de mes glorieux amis. Mon grand ge a touch tout le monde ici; et, comme le climat de l'Angleterre m'a fait tousser beaucoup et a renouvel toutes mes blessures au point de me priver entirement de l'usage d'un bras, le bon capitaine Collingwood a demand et obtenu pour moi (ce qu'il n'aurait pu obtenir pour lui-mme qui la terre tait dfendue) la grce d'tre transfr en Sicile, sous un soleil plus chaud et un ciel plus pur. Je crois bien que j'y vais finir; car soixante-dix-huit ans, sept blessures, des chagrins profonds et la captivit sont des maladies incurables. Je n'avais te laisser que mon pe, pauvre enfant! prsent je n'ai mme plus cela, car un prisonnier n'a pas d'pe. Mais j'ai au moins un conseil te donner, c'est de te dfier de ton enthousiasme pour les hommes qui parviennent vite, et surtout pour Bonaparte. Tel que je te connais, tu serais un Side, et il faut se garantir du _Sidisme_ quand on est Franais, c'est--dire trs susceptible d'tre atteint de ce mal contagieux. C'est une chose merveilleuse que la quantit de petits et de grands tyrans qu'il a produits. Nous aimons les fanfarons un point extrme et nous nous donnons eux de si bon coeur que nous ne tardons pas nous en mordre les doigts ensuite. La source de ce dfaut est un grand besoin d'action et une grande paresse de rflexion. Il s'ensuit que nous aimons infiniment mieux nous donner corps et me celui qui se charge de penser pour nous et d'tre responsable, quitte rire aprs de nous et de lui. Bonaparte est un bon enfant, mais il est vraiment par trop charlatan. Je crains qu'il ne devienne fondateur parmi nous d'un nouveau genre de jonglerie; nous en avons bien assez en France.--Le charlatanisme est insolent et corrupteur, et il a donn de tels exemples dans notre sicle et a men si grand bruit du tambour et de la baguette sur la place publique, qu'il s'est gliss dans toute profession, et qu'il n'y a si petit homme qu'il n'ait gonfl.--Le nombre est incalculable des grenouilles qui crvent. Je dsire bien vivement que mon fils n'en soit pas. Je suis bien aise qu'il m'ait tenu parole en se _chargeant de toi_, comme il dit; mais ne t'y fie pas trop. Peu de temps aprs la triste manire dont je quittai l'gypte, voici la scne que l'on m'a conte et qui se passa un certain dner; je veux te la dire afin que tu y penses souvent: Le 1er vendmiaire an VII, tant au Caire, Bonaparte, membre de l'Institut, ordonna une fte civique pour l'anniversaire de l'tablissement de la Rpublique. La garnison d'Alexandrie clbra la fte autour de la colonne de Pompe, sur laquelle on planta le drapeau tricolore; l'aiguille de Cloptre fut illumine assez mal; et les troupes de la Haute-gypte clbrrent la fte, le mieux qu'elles purent, entre les pylnes, les colonnes, les cariatides de Thbes, sur les genoux du colosse de Memnon, aux pieds des figures de Tma et de Chma. Le premier corps d'arme fit au Caire ses manoeuvres, ses courses et ses feux d'artifices. Le gnral en chef avait invit dner tout l'tat-major, les ordonnateurs, les savants, les kiaya du pacha, l'mir, les membres du divan et les agas, autour d'une table de cinq cents couverts dresse dans la salle basse de la maison qu'il occupait sur la place d'El-Bquier; le bonnet de la Libert et le croissant s'entrelaaient amoureusement; les couleurs turques et franaises formaient un berceau et un tapis fort agrables sur lesquels se mariaient le Koran et la Table des Droits de l'Homme. Aprs que les convives eurent bien mang avec leurs doigts des poulets et du riz assaisonns de safran, des pastques et des fruits, Bonaparte, qui ne disait rien, jeta un coup d'oeil trs prompt sur eux tous. Le bon Klber, qui tait couch ct de lui, parce qu'il ne pouvait pas ployer la turque ses longues jambes, donna un grand coup de coude Abdallah-Menou, son voisin, et lui dit avec un accent demi-allemand: Tiens! voil Ali-Bonaparte qui va nous faire une des siennes. Il l'appelait comme cela, parce que, la fte de Mahomet, le gnral s'tait amus prendre le costume oriental, et qu'au moment o il s'tait dclar protecteur de toutes les religions, on lui avait pompeusement dcern le nom de gendre du prophte, et on l'avait nomm Ali-Bonaparte. Klber n'avait pas fini de parler, et passait encore sa main dans ses grands cheveux blonds, que le petit Bonaparte tait dj debout, et, approchant son verre de son menton maigre et de sa grosse cravate, il dit d'une voix brve, claire et saccade: Buvons l'an trois cent de la Rpublique franaise. Klber se mit rire dans l'paule de Menou, au point de lui faire verser son verre sur un vieil Aga, et Bonaparte les regarda tous deux de travers, en fronant le sourcil. Certainement, mon enfant, il avait raison; parce que, en prsence d'un gnral en chef, un gnral de division ne doit pas se tenir indcemment, ft-ce un gaillard comme Klber; mais eux, ils n'avaient pas tout fait tort non plus, puisque Bonaparte, l'heure qu'il est, s'appelle l'Empereur et que tu es son page. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . --En effet, dit le capitaine Renaud en reprenant la lettre de mes mains, je venais d'tre nomm page de l'Empereur en 1804.--Ah! la terrible anne que celle-l! de quels vnements elle tait charge quand elle nous arriva, et comme je l'aurais considre avec attention, si j'avais su alors considrer quelque chose! Mais je n'avais pas d'yeux pour voir, pas d'oreilles pour entendre autre chose que les actions de l'Empereur, la voix de l'Empereur, les gestes de l'Empereur, les pas de l'Empereur. Son approche m'enivrait, sa prsence me magntisait. La gloire d'tre attach cet homme me semblait la plus grande chose qui ft au monde, et jamais un amant n'a senti l'ascendant de sa matresse avec des motions plus vives et plus crasantes que celles que sa vue me donnait chaque jour.--L'admiration d'un chef militaire devient une passion, un fanatisme, une frnsie, qui font de nous des esclaves, des furieux, des aveugles.--Cette pauvre lettre que je viens de vous donner lire ne tint dans mon esprit que la place de ce que les coliers nomment un sermon, et je ne sentis que le soulagement impie des enfants qui se trouvent dlivrs de l'autorit naturelle et se croient libres parce qu'ils ont choisi la chane que l'entranement gnral leur a fait river leur cou. Mais un reste de bons sentiments natifs me fit conserver cette criture sacre, et son autorit sur moi a grandi mesure que diminuaient mes rves d'hroque sujtion. Elle est reste toujours sur mon coeur, et elle a fini par y jeter des racines invisibles, aussitt que le bon sens a dgag ma vue des nuages qui la couvraient alors. Je n'ai pu m'empcher, cette nuit, de la relire avec vous, et je me prends en piti en considrant combien a t lente la courbe que mes ides ont suivie pour revenir la base la plus solide et la plus simple de la conduite d'un homme. Vous verrez combien peu elle se rduit; mais, en vrit, monsieur, je pense que cela suffit la vie d'un honnte homme, et il m'a fallu bien du temps pour arriver trouver la source de la vritable grandeur qu'il peut y avoir dans la profession presque barbare des armes. * * * * * Ici le capitaine Renaud fut interrompu par un vieux sergent de grenadiers qui vint se placer la porte du caf, portant son arme en sous-officier et tirant une lettre crite sur papier gris place dans la bretelle de son fusil. Le capitaine se leva paisiblement et ouvrit l'ordre qu'il recevait. --Dites Bjaud de copier cela sur le livre d'ordres, dit-il au sergent. --Le sergent-major n'est pas revenu de l'arsenal, dit le sous-officier, d'une voix douce comme celle d'une fille, et baissant les yeux sans mme daigner dire comment son camarade avait t tu. --Le fourrier le remplacera, dit le capitaine sans rien demander; et il signa son ordre sur le livre du sergent qui lui servit de pupitre. Il toussa un peu et reprit avec tranquillit: CHAPITRE V _LE DIALOGUE INCONNU_ La lettre de mon pauvre pre, et sa mort, que j'appris peu de temps aprs, produisirent en moi, tout enivr que j'tais et tout tourdi du bruit de mes perons, une impression assez forte pour donner un grand branlement mon ardeur aveugle, et je commenai examiner de plus prs et avec plus de calme ce qu'il y avait de surnaturel dans l'clat qui m'enivrait. Je me demandai, pour la premire fois, en quoi consistait l'ascendant que nous laissions prendre sur nous aux hommes d'action revtus d'un pouvoir absolu, et j'osai tenter quelques efforts intrieurs pour tracer des bornes, dans ma pense, cette donation volontaire de tant d'hommes un homme. Cette premire secousse me fit entr'ouvrir la paupire, et j'eus l'audace de regarder en face l'aigle blouissant qui m'avait enlev tout enfant, et dont les ongles me pressaient les reins. Je ne tardai pas trouver des occasions de l'examiner de plus prs, et d'pier l'esprit du grand homme dans les actes obscurs de sa vie prive. On avait os crer des pages, comme je vous l'ai dit; mais nous portions l'uniforme d'officiers en attendant la livre verte culottes rouges que nous devions prendre au sacre. Nous servions d'cuyers, de secrtaires et d'aides de camp jusque-l, selon la volont du matre, qui prenait ce qu'il trouvait sous sa main. Dj il se plaisait peupler ses antichambres; et comme le besoin de dominer le suivait partout, il ne pouvait s'empcher de l'exercer dans les plus petites choses et tourmentait autour de lui ceux qui l'entouraient, par l'infatigable maniement d'une volont toujours prsente. Il s'amusait de ma timidit; il jouait avec mes terreurs et mon respect.--Quelquefois il m'appelait brusquement; et, me voyant entrer ple et balbutiant, il s'amusait me faire parler longtemps pour voir mes tonnements et troubler mes ides. Quelquefois, tandis que j'crivais sous sa dicte, il me tirait l'oreille tout d'un coup, sa manire, et me faisait une question imprvue sur quelque vulgaire connaissance comme la gographie ou l'algbre, me posant le plus facile problme d'enfant; il me semblait alors que la foudre tombait sur ma tte. Je savais mille fois ce qu'il me demandait; j'en savais plus qu'il ne le croyait, j'en savais mme souvent plus que lui; mais son oeil me paralysait. Lorsqu'il tait hors de la chambre, je pouvais respirer, le sang commenait circuler dans mes veines, la mmoire me revenait et avec elle une honte inexprimable; la rage me prenait, j'crivais ce que j'aurais d lui rpondre; puis je me roulais sur le tapis, je pleurais, j'avais envie de me tuer. --Quoi! me disais-je, il y a donc des ttes assez fortes pour tre sres de tout et n'hsiter devant personne? Des hommes qui s'tourdissent par l'action sur toute chose, et dont l'assurance crase les autres en leur faisant penser que la clef de tout savoir et de tout pouvoir, clef qu'on ne cesse de chercher, est dans leur poche, et qu'ils n'ont qu' l'ouvrir pour en tirer lumire et autorit infaillibles!--Je sentais pourtant que c'tait l une force fausse et usurpe. Je me rvoltais, je criais: Il ment! Son attitude, sa voix, son geste, ne sont qu'une pantomime d'acteur, une misrable parade de souverainet, dont il doit savoir la vanit. Il n'est pas possible qu'il croie en lui-mme aussi sincrement! Il nous dfend tous de lever le voile, mais il se voit nu par dessous. Et que voit-il? un pauvre ignorant comme nous tous, et sous tout cela la crature faible!--Cependant je ne savais comment voir le fond de cette me dguise. Le pouvoir et la gloire le dfendaient sur tous les points; je tournais autour sans russir y rien surprendre, et ce porc-pic, toujours arm, se roulait devant moi, n'offrant de tous cts que des pointes acres.--Un jour pourtant, le hasard, notre matre tous, les entr'ouvrit, et travers ces piques et ces dards fit pntrer une lumire d'un moment.--Un jour, ce fut peut-tre le seul de sa vie, il rencontra plus fort que lui et recula un instant devant un ascendant plus grand que le sien.--J'en fus tmoin, et me sentis veng.--Voici comment cela m'arriva: Nous tions Fontainebleau. Le Pape venait d'arriver. L'Empereur l'avait attendu impatiemment pour le sacre, et l'avait reu en voiture, montant de chaque ct, au mme instant, avec une tiquette en apparence nglige, mais profondment calcule de manire ne cder ni prendre le pas, ruse italienne. Il revenait au chteau: tout y tait en rumeur; j'avais laiss plusieurs officiers dans la chambre qui prcdait celle de l'Empereur, et j'tais rest seul dans la sienne.--Je considrais une longue table qui portait, au lieu de marbre, des mosaques romaines, et que surchargeait un amas norme de placets. J'avais vu souvent Bonaparte rentrer et leur faire subir une trange preuve. Il ne les prenait ni par ordre, ni au hasard; mais quand leur nombre l'irritait, il passait sa main sur la table de gauche droite et de droite gauche, comme un faucheur, et les dispersait jusqu' ce qu'il en et rduit le nombre cinq ou six qu'il ouvrait. Cette sorte de jeu ddaigneux m'avait mu singulirement. Tous ces papiers de deuil et de dtresse repousss et jets sur le parquet, enlevs comme par un vent colre; ces implorations inutiles des veuves et des orphelins n'ayant pour chance de secours que la manire dont les feuilles volantes taient balayes par le chapeau consulaire; toutes ces feuilles gmissantes, mouilles par des larmes de famille, tranant au hasard sous ses bottes et sur lesquelles il marchait comme sur ses morts du champ de bataille, me reprsentaient la destine prsente de la France comme une loterie sinistre, et, toute grande qu'tait la main indiffrente et rude qui tirait les lots, je pensais qu'il n'tait pas juste de livrer ainsi au caprice de ses coups de poing tant de fortunes obscures qui eussent t peut-tre un jour aussi grandes que la sienne, si un point d'appui leur et t donn. Je sentis mon coeur battre contre Bonaparte et se rvolter, mais honteusement, mais en coeur d'esclave qu'il tait. Je considrais ces lettres abandonnes: des cris de douleur inentendus s'levaient de leurs plis profans; et, les prenant pour les lire, les rejetant ensuite, moi-mme je me faisais juge entre ces malheureux et le matre qu'ils s'taient donn, et qui allait aujourd'hui s'asseoir plus solidement que jamais sur leurs ttes. Je tenais dans ma main l'une de ces ptitions mprises, lorsque le bruit des tambours qui battaient _aux champs_ m'apprit l'arrive subite de l'Empereur. Or, vous savez que de mme que l'on voit la lumire du canon avant d'entendre sa dtonation, on le voyait toujours en mme temps qu'on tait frapp du bruit de son approche: tant ses allures taient promptes et tant il semblait press de vivre et de jeter ses actions les unes sur les autres! Quand il entrait cheval dans la cour d'un palais, ses guides avaient peine le suivre, et le poste n'avait pas le temps de prendre les armes, qu'il tait dj descendu de cheval et montait l'escalier. Cette fois il avait quitt la voiture du Pape pour revenir seul, en avant et au galop. J'entendis ses talons rsonner en mme temps que le tambour. J'eus le temps peine de me jeter dans l'alcve d'un grand lit de parade qui ne servait personne, fortifi d'une balustrade de prince et ferm heureusement, plus qu' demi, par des rideaux sems d'abeilles. L'Empereur tait fort agit; il marcha seul dans la chambre comme quelqu'un qui attend avec impatience, et fit en un instant trois fois sa longueur, puis s'avana vers la fentre et se mit y tambouriner une marche avec les ongles. Une voiture roula dans la cour, il cessa de battre, frappa des pieds deux ou trois fois comme impatient de la vue de quelque chose qui se faisait avec lenteur, puis il alla brusquement la porte et l'ouvrit au Pape. Pie VII entra seul. Bonaparte se hta de refermer la porte derrire lui, avec une promptitude de gelier. Je sentis une grande terreur, je l'avoue, en me voyant en tiers avec de telles gens. Cependant je restai sans voix et sans mouvement, regardant et coutant de toute la puissance de mon esprit. Le Pape tait d'une taille leve; il avait un visage allong, jaune, souffrant, mais plein d'une noblesse sainte et d'une bont sans bornes. Ses yeux noirs taient grands et beaux, sa bouche tait entr'ouverte par un sourire bienveillant auquel son menton avanc donnait une expression de finesse trs spirituelle et trs vive, sourire qui n'avait rien de la scheresse politique, mais tout de la bont chrtienne. Une calotte blanche couvrait ses cheveux longs, noirs, mais sillonns de larges mches argentes. Il portait ngligemment sur ses paules courbes un long camail de velours rouge, et sa robe tranait sur ses pieds. Il entra lentement, avec la dmarche calme et prudente d'une femme ge. Il vint s'asseoir, les yeux baisss, sur un des grands fauteuils romains dors et chargs d'aigles, et attendit ce que lui allait dire l'autre Italien. Ah! monsieur, quelle scne! quelle scne! je la vois encore.--Ce ne fut pas le gnie de l'homme qu'elle me montra, mais ce fut son caractre; et si son vaste esprit ne s'y droula pas, du moins son coeur y clata.--Bonaparte n'tait pas alors ce que vous l'avez vu depuis; il n'avait point ce ventre de financier, ce visage joufflu et malade, ces jambes de goutteux, tout cet infirme embonpoint que l'art a malheureusement saisi pour en faire un _type_, selon le langage actuel, et qui a laiss de lui, la foule, je ne sais quelle forme populaire et grotesque qui le livre aux jouets d'enfants et le laissera peut-tre un jour fabuleux et impossible comme l'informe Polichinelle.--Il n'tait point ainsi alors, monsieur, mais nerveux et souple, mais leste, vif et lanc, convulsif dans ses gestes, gracieux dans quelques moments, recherch dans ses manires; la poitrine plate et rentre entre les paules, et tel encore que je l'avais vu Malte, le visage mlancolique et effil. Il ne cessa point de marcher dans la chambre quand le Pape fut entr; il se mit rder autour du fauteuil comme un chasseur prudent, et s'arrtant tout coup en face de lui dans l'attitude roide et immobile d'un caporal, il reprit une suite de la conversation commence dans leur voiture, interrompue par l'arrive, et qu'il lui tardait de poursuivre. --Je vous le rpte, Saint-Pre, je ne suis point un esprit fort, moi, et je n'aime pas les raisonneurs et les idologues. Je vous assure que, malgr mes vieux rpublicains, j'irai la messe. Il jeta ces derniers mots brusquement au Pape comme un coup d'encensoir lanc au visage, et s'arrta pour en attendre l'effet, pensant que les circonstances tant soit peu impies qui avaient prcd l'entrevue devaient donner cet aveu subit et net une valeur extraordinaire.--Le Pape baissa les yeux et posa ses deux mains sur les ttes d'aigle qui formaient les bras de son fauteuil. Il parut, par cette attitude de statue romaine, qu'il disait clairement: Je me rsigne d'avance couter toutes les choses profanes qu'il lui plaira de me faire entendre. Bonaparte fit le tour de la chambre et du fauteuil qui se trouvait au milieu, et je vis, au regard qu'il jetait de ct sur le vieux pontife, qu'il n'tait content ni de lui-mme ni de son adversaire, et qu'il se reprochait d'avoir trop lestement dbut dans cette reprise de conversation. Il se mit donc parler avec plus de suite, en marchant circulairement et jetant la drobe des regards perants dans les glaces de l'appartement o se rflchissait la figure grave du Saint-Pre, et le regardant en profil quand il passait prs de lui, mais jamais en face, de peur de sembler trop inquiet de l'impression de ses paroles. --Il y a quelque chose, dit-il, qui me reste sur le coeur, Saint-Pre, c'est que vous consentez au sacre de la mme manire que l'autre fois au concordat, comme si vous y tiez forc. Vous avez un air de martyr devant moi, vous tes l comme rsign, comme offrant au Ciel vos douleurs. Mais, en vrit, ce n'est pas l votre situation, vous n'tes pas prisonnier, par Dieu! vous tes libre comme l'air. Pie VII sourit avec tristesse et le regarda en face. Il sentait ce qu'il y avait de prodigieux dans les exigences de ce caractre despotique, qui, comme tous les esprits de mme nature, il ne suffisait pas de se faire obir si, en obissant, on ne semblait encore avoir dsir ardemment ce qu'il ordonnait. --Oui, reprit Bonaparte avec plus de force, vous tes parfaitement libre; vous pouvez vous en retourner Rome, la route vous est ouverte, personne ne vous retient. Le Pape soupira et leva sa main droite et ses yeux au ciel sans rpondre; ensuite il laissa retomber trs lentement son front rid et se mit considrer la croix d'or suspendue son cou. Bonaparte continua parler en tournoyant plus lentement. Sa voix devint douce et son sourire plein de grce. --Saint-Pre, si la gravit de votre caractre ne m'en empchait, je dirais, en vrit, que vous tes un peu ingrat. Vous ne paraissez pas vous souvenir assez des bons services que la France vous a rendus. Le conclave de Venise, qui vous a lu Pape, m'a un peu l'air d'avoir t inspir par ma campagne d'Italie et par un mot que j'ai dit sur vous. L'Autriche ne vous traita pas bien alors, et j'en fus trs afflig. Votre Saintet fut, je crois, oblige de revenir par mer Rome, faute de pouvoir passer par les terres autrichiennes. Il s'interrompit pour attendre la rponse du silencieux hte qu'il s'tait donn; mais Pie VII ne fit qu'une inclination de tte presque imperceptible, et demeura comme plong dans un abattement qui l'empchait d'couter. Bonaparte alors poussa du pied une chaise prs du grand fauteuil du Pape.--Je tressaillis, parce qu'en venant chercher ce sige, il avait effleur de son paulette le rideau de l'alcve o j'tais cach. --Ce fut, en vrit, continua-t-il, comme catholique que cela m'affligea. Je n'ai jamais eu le temps d'tudier beaucoup la thologie, moi; mais j'ajoute encore une grande foi la puissance de l'glise; elle a une vitalit prodigieuse, Saint-Pre. Voltaire vous a bien un peu entams; mais je ne l'aime pas, et je vais lcher sur lui un vieil oratorien dfroqu. Vous serez content, allez. Tenez, nous pourrions, si vous vouliez, faire bien des choses l'avenir. Il prit un air d'innocence et de jeunesse trs caressant. --Moi, je ne sais pas, j'ai beau chercher, je ne vois pas bien, en vrit, pourquoi vous auriez de la rpugnance siger Paris pour toujours. Je vous laisserais, ma foi, les Tuileries, si vous vouliez. Vous y trouveriez dj votre chambre de Monte-Cavallo qui vous attend. Moi, je n'y sjourne gure. Ne voyez-vous pas bien, _Padre_, que c'est l la vraie capitale du monde? Moi, je ferais tout ce que vous voudriez; d'abord, je suis meilleur enfant qu'on ne croit.--Pourvu que la guerre et la politique fatigante me fussent laisses, vous arrangeriez l'glise comme il vous plairait. Je serais votre soldat tout fait. Voyez, ce serait vraiment beau; nous aurions nos conciles comme Constantin et Charlemagne, je les ouvrirais et les fermerais; je vous mettrais ensuite dans la main les vraies clefs du monde, et comme Notre-Seigneur a dit: Je suis venu avec l'pe, je garderais l'pe, moi; je vous la rapporterais seulement bnir aprs chaque succs de nos armes. Il s'inclina lgrement en disant ces derniers mots. Le Pape, qui jusque-l n'avait cess de demeurer sans mouvement, comme une statue gyptienne, releva lentement sa tte demi baisse, sourit avec mlancolie, leva ses yeux en haut et dit, aprs un soupir paisible, comme s'il et confi sa pense son ange gardien invisible: _Commediante!_ Bonaparte sauta de sa chaise et bondit comme un lopard bless. Une vraie colre le prit; une de ses colres jaunes. Il marcha d'abord sans parler, se mordant les lvres jusqu'au sang. Il ne tournait plus en cercle autour de sa proie avec des regards fins et une marche cauteleuse; mais il allait droit et ferme, en long et en large, brusquement, frappant du pied et faisant sonner ses talons peronns. La chambre tressaillit; les rideaux frmirent comme les arbres l'approche du tonnerre; il me semblait qu'il allait arriver quelque terrible et grande chose; mes cheveux me firent mal et j'y portai la main malgr moi. Je regardai le Pape, il ne remua pas; seulement il serra de ses deux mains les ttes d'aigle des bras du fauteuil. La bombe clata tout coup. --Comdien! Moi! Ah! je vous donnerai des comdies vous faire tous pleurer comme des femmes et des enfants.--Comdien!--Ah! vous n'y tes pas, si vous croyez qu'on puisse avec moi faire du sang-froid insolent! Mon thtre, c'est le monde; le rle que j'y joue, c'est celui de matre et d'auteur; pour comdiens j'ai vous tous, Pape, Rois, Peuples! et le fil par lequel je vous remue, c'est la peur!--Comdien! Ah! il faudrait tre d'une autre taille que la vtre pour m'oser applaudir ou siffler, _signor Chiaramonti!_--Savez-vous bien que vous ne seriez qu'un pauvre cur, si je le voulais? Vous et votre tiare, la France vous rirait au nez, si je ne gardais mon air srieux en vous saluant. Il y a quatre ans seulement, personne n'et os parl tout haut du Christ. Qui donc et parl du Pape, s'il vous plat?--Comdien! Ah! messieurs, vous prenez vite pied chez nous! Vous tes de mauvaise humeur parce que je n'ai pas t assez sot pour signer, comme Louis XIV, la dsapprobation des liberts gallicanes!--Mais on ne me pipe pas ainsi.--C'est moi qui vous tiens dans mes doigts; c'est moi qui vous porte du Midi au Nord comme des marionnettes; c'est moi qui fais semblant de vous compter pour quelque chose parce que vous reprsentez une vieille ide que je veux ressusciter; et vous n'avez pas l'esprit de voir cela et de faire comme si vous ne vous en aperceviez pas.--Mais non! il faut tout vous dire! il faut vous mettre le nez sur les choses pour que vous les compreniez. Et vous croyez bonnement que l'on a besoin de vous, et vous relevez la tte, et vous vous drapez dans vos robes de femme!--Mais sachez bien qu'elles ne m'en imposent nullement, et que, si vous continuez, vous! je traiterai la vtre comme Charles XII celle du grand vizir: je la dchirerai d'un coup d'peron. Il se tut. Je n'osais pas respirer. J'avanai la tte, n'entendant plus sa voix tonnante, pour voir si le pauvre vieillard tait mort d'effroi. Le mme calme dans l'attitude, le mme calme sur le visage. Il leva une seconde fois les yeux au ciel, et aprs avoir jet un profond soupir, il sourit avec amertume et dit: _Tragediante!_ Bonaparte, en ce moment, tait au bout de la chambre, appuy sur la chemine de marbre aussi haute que lui. Il partit comme un trait, courant sur le vieillard; je crus qu'il l'allait tuer. Mais il s'arrta court, prit, sur la table, un vase de porcelaine de Svres, o le chteau de Saint-Ange et le Capitole taient peints, et, le jetant sur les chenets et le marbre, le broya sous ses pieds. Puis tout d'un coup s'assit et demeura dans un silence profond et une immobilit formidable. Je fus soulag, je sentis que la pense rflchie lui tait revenue et que le cerveau avait repris l'empire sur les bouillonnements du sang. Il devint triste, sa voix fut sourde et mlancolique, et ds sa premire parole je compris qu'il tait dans le vrai, et que ce Prote, dompt par deux mots, se montrait lui-mme. --Malheureuse vie! dit-il d'abord.--Puis il rva, dchira le bord de son chapeau sans parler pendant une minute encore, et reprit, se parlant lui seul, au rveil. --C'est vrai! Tragdien ou Comdien.--Tout est rle, tout est costume pour moi depuis longtemps et pour toujours. Quelle fatigue! quelle petitesse! Poser! toujours poser! de face pour ce parti, de profil pour celui-l, selon leur ide. Leur paratre ce qu'ils aiment que l'on soit, et deviner juste leurs rves d'imbciles. Les placer tous entre l'esprance et la crainte. Les blouir par des dates et des bulletins, par des prestiges de distance et des prestiges de nom. tre leur matre tous et ne savoir qu'en faire. Voil tout, ma foi!--Et aprs ce tout, s'ennuyer autant que je fais, c'est trop fort.--Car, en vrit, poursuivit-il en se croisant les jambes et en se couchant dans un fauteuil, je m'ennuie normment.--Sitt que je m'assieds, je crve d'ennui.--Je ne chasserais pas trois jours Fontainebleau sans prir de langueur.--Moi, il faut que j'aille et que je fasse aller. Si je sais o, je veux tre pendu, par exemple. Je vous parle coeur ouvert. J'ai des plans pour la vie de quarante empereurs, j'en fais un tous les matins et un tous les soirs; j'ai une imagination infatigable; mais je n'aurais pas le temps d'en remplir deux, que je serais us de corps et d'me; car notre pauvre lampe ne brle pas longtemps. Et franchement, quand tous mes plans seraient excuts, je ne jurerais pas que le monde s'en trouvt beaucoup plus heureux; mais il serait plus beau, et une unit majestueuse rgnerait sur lui.--Je ne suis pas un philosophe, moi, et je ne sais que notre secrtaire de Florence qui ait eu le sens commun. Je n'entends rien certaines thories. La vie est trop courte pour s'arrter. Sitt que j'ai pens, j'excute. On trouvera assez d'explications de mes actions aprs moi pour m'agrandir si je russis et me rapetisser si je tombe. Les paradoxes sont l tout prts, ils abondent en France; je les fais taire de mon vivant, mais aprs il faudra voir.--N'importe, mon affaire est de russir, et je m'entends cela. Je fais mon Iliade en action, moi, et tous les jours. Ici il se leva avec une promptitude gaie et quelque chose d'alerte et de vivant; il tait naturel et vrai dans ce moment-l, il ne songeait point se dessiner comme il fit depuis dans ses dialogues de Sainte-Hlne; il ne songeait point s'idaliser, et ne composait point son personnage de manire raliser les plus belles conceptions philosophiques; il tait lui, lui-mme mis au dehors.--Il revint prs du Saint-Pre, qui n'avait pas fait un mouvement, et marcha devant lui. L, s'enflammant, riant moiti avec ironie, il dbita ceci, peu prs, tout ml de trivial et de grandiose, selon son usage, en parlant avec une volubilit inconcevable, expression rapide de ce gnie facile et prompt qui devinait tout, la fois, sans tude. --La naissance est tout, dit-il; ceux qui viennent au monde pauvres et nus sont toujours des dsesprs. Cela tourne en action ou en suicide, selon le caractre des gens. Quand ils ont le courage, comme moi, de mettre la main tout, ma foi! ils font le diable. Que voulez-vous? Il faut vivre. Il faut trouver sa place et faire son trou. Moi, j'ai fait le mien comme un boulet de canon. Tant pis pour ceux qui taient devant moi.--Qu'y faire? Chacun mange selon son apptit; moi, j'avais grand'faim!--Tenez, Saint-Pre, Toulon, je n'avais pas de quoi acheter une paire d'paulettes, et au lieu d'elles j'avais une mre et je ne sais combien de frres sur les paules. Tout cela est plac prsent, assez convenablement, j'espre. Josphine m'avait pous, comme par piti, et nous allons la couronner la barbe de Raguideau, son notaire, qui disait que je n'avais que la cape et l'pe. Il n'avait, ma foi! pas tort.--Manteau imprial, couronne, qu'est-ce que tout cela? Est-ce moi?--Costume! costume d'acteur! Je vais l'endosser pour une heure, et j'en aurai assez. Ensuite je reprendrai mon petit habit d'officier, et je monterai cheval; toute la vie cheval!--Je ne serai pas assis un jour sans courir le risque d'tre jet bas du fauteuil. Est-ce donc bien envier? Hein? Je vous le dis, Saint-Pre; il n'y a au monde que deux classes d'hommes: ceux qui ont et ceux qui gagnent. Les premiers se couchent, les autres se remuent. Comme j'ai compris cela de bonne heure et propos, j'irai loin, voil tout. Il n'y en a que deux qui soient arrivs en commenant quarante ans: Cromwell et Jean-Jacques; si vous aviez donn l'un une ferme, et l'autre douze cents francs et sa servante, ils n'auraient ni prch, ni command, ni crit. Il y a des ouvriers en btiments, en couleurs, en formes et en phrases; moi, je suis ouvrier en batailles. C'est mon tat.-- trente-cinq ans, j'en ai dj fabriqu dix-huit qui s'appellent: Victoires.--Il faut bien qu'on me paye mon ouvrage. Et le payer d'un trne, ce n'est pas trop cher.--D'ailleurs je travaillerai toujours. Vous en verrez bien d'autres. Vous verrez toutes les dynasties dater de la mienne, tout parvenu que je suis, et lu. lu, comme vous, Saint-Pre, et tir de la foule. Sur ce point nous pouvons nous donner la main. Et, s'approchant, il tendit sa main blanche et brusque vers la main dcharne et timide du bon Pape, qui, peut-tre attendri par le ton de bonhomie de ce dernier mouvement de l'Empereur, peut-tre par un retour secret sur sa propre destine et une triste pense sur l'avenir des socits chrtiennes, lui donna doucement le bout de ses doigts, tremblants encore, de l'air d'une grand'mre qui se raccommode avec un enfant qu'elle avait eu le chagrin de gronder trop fort. Cependant il secoua la tte avec tristesse, et je vis rouler de ses beaux yeux une larme qui glissa rapidement sur sa joue livide et dessche. Elle me parut le dernier adieu du Christianisme mourant qui abandonnait la terre l'gosme et au hasard. Bonaparte jeta un regard furtif sur cette larme arrache ce pauvre coeur, et je surpris mme, d'un ct de sa bouche, un mouvement rapide qui ressemblait un sourire de triomphe.--En ce moment, cette nature toute-puissante me parut moins leve et moins exquise que celle de son saint adversaire; cela me fit rougir, sous mes rideaux, de tous mes enthousiasmes passs; je sentis une tristesse toute nouvelle en dcouvrant combien la plus haute grandeur politique pouvait devenir petite dans ses froides ruses de vanit, ses piges misrables et ses noirceurs de rou. Je vis qu'il n'avait rien voulu de son prisonnier, et que c'tait une joie tacite qu'il s'tait donne de n'avoir pas faibli dans ce tte--tte, et s'tant laiss surprendre l'motion de la colre, de faire flchir le captif sous l'motion de la fatigue, de la crainte et de toutes les faiblesses qui amnent un attendrissement inexplicable sur la paupire d'un vieillard.--Il avait voulu avoir le dernier et sortit, sans ajouter un mot, aussi brusquement qu'il tait entr. Je ne vis pas s'il avait salu le Pape. Je ne le crois pas. CHAPITRE VI _UN HOMME DE MER_ Sitt que l'Empereur fut sorti de l'appartement, deux ecclsiastiques vinrent auprs du Saint-Pre, et l'emmenrent en le soutenant sous chaque bras, atterr, mu et tremblant. Je demeurai jusqu' la nuit dans l'alcve d'o j'avais cout cet entretien. Mes ides taient confondues, et la terreur de cette scne n'tait pas ce qui me dominait. J'tais accabl de ce que j'avais vu; et sachant prsent quels calculs mauvais l'ambition toute personnelle pouvait faire descendre le gnie, je hassais cette passion qui venait de fltrir, sous mes yeux, le plus brillant des Dominateurs, celui qui donnera peut-tre son nom au sicle pour l'avoir arrt dix ans dans sa marche.--Je sentis que c'tait folie de se dvouer un homme, puisque l'autorit despotique ne peut manquer de rendre mauvais nos faibles coeurs; mais je ne savais quelle ide me donner dsormais. Je vous l'ai dit, j'avais dix-huit ans alors, et je n'avais encore en moi qu'un instinct vague du Vrai, du Bon et du Beau, mais assez obstin pour m'attacher sans cesse cette recherche. C'est la seule chose que j'estime en moi. Je jugeai qu'il tait de mon devoir de me taire sur ce que j'avais vu; mais j'eus lieu de croire que l'on s'tait aperu de ma disparition momentane de la suite de l'Empereur, car voici ce qui m'arriva. Je ne remarquai dans les manires du matre aucun changement mon gard. Seulement, je passai peu de jours prs de lui, et l'tude attentive que j'avais voulu faire de son caractre, fut brusquement arrte. Je reus un matin l'ordre de partir sur-le-champ pour le camp de Boulogne, et mon arrive, l'ordre de m'embarquer sur un des bateaux plats que l'on essayait en mer. Je partis avec moins de peine que si l'on m'et annonc ce voyage avant la scne de Fontainebleau. Je respirai en m'loignant de ce vieux chteau et de sa fort, et ce soulagement involontaire je sentis que mon _Sidisme_ tait mordu au coeur. Je fus attrist d'abord de cette premire dcouverte, et je tremblai pour l'blouissante illusion qui faisait pour moi un devoir de mon dvouement aveugle. Le grand goste s'tait montr nu devant moi; mais mesure que je m'loignai de lui je commenai le contempler dans ses oeuvres, et il reprit encore sur moi, par cette vue, une partie du magique ascendant par lequel il avait fascin le monde.--Cependant ce fut plutt l'ide gigantesque de la guerre qui dsormais m'apparut, que celle de l'homme qui la reprsentait d'une si redoutable faon, et je sentis cette grande vue un enivrement insens redoubler en moi pour la gloire des combats, m'tourdissant sur le matre qui les ordonnait, et regardant avec orgueil le travail perptuel des hommes qui ne me parurent tous que ses humbles ouvriers. Le tableau tait homrique, en effet, et bon prendre des coliers par l'tourdissement des actions multiplies. Quelque chose de faux s'y dmlait pourtant et se montrait vaguement moi, mais sans nettet encore, et je sentais le besoin d'une vue meilleure que la mienne qui me ft dcouvrir le fond de tout cela. Je venais d'apprendre mesurer le Capitaine, il me fallait sonder la guerre.--Voici quel nouvel vnement me donna cette seconde leon; car j'ai reu trois rudes enseignements dans ma vie, et je vous les raconte aprs les avoir mdits tous les jours. Leurs secousses me furent violentes, et la dernire acheva de renverser l'idole de mon me. L'apparente dmonstration de conqute et de dbarquement en Angleterre, l'vocation des souvenirs de Guillaume le Conqurant, la dcouverte du camp de Csar, Boulogne, le rassemblement subit de neuf cents btiments dans ce port, sous la protection d'une flotte de cinq cents voiles, toujours annonce; l'tablissement des camps de Dunkerque et d'Ostende, de Calais, de Montreuil et de Saint-Omer, sous les ordres de quatre marchaux; le trne militaire d'o tombrent les premires toiles de la Lgion d'honneur, les revues, les ftes, les attaques partielles, tout cet clat rduit, selon le langage gomtrique, sa plus simple expression, eut trois buts: inquiter l'Angleterre, assoupir l'Europe, concentrer et enthousiasmer l'arme. Ces trois points dpasss, Bonaparte laissa tomber pice pice la machine artificielle qu'il avait fait jouer Boulogne. Quand j'y arrivai, elle jouait vide comme celle de Marly. Les gnraux y faisaient encore les faux mouvements d'une ardeur simule dont ils n'avaient pas la conscience. On continuait jeter encore la mer quelques malheureux bateaux ddaigns par les Anglais et couls par eux de temps autre. Je reus un commandement sur l'une de ces embarcations, ds le lendemain de mon arrive. Ce jour-l, il y avait en mer une seule frgate anglaise. Elle courait des bordes avec une majestueuse lenteur; elle allait, elle venait, elle virait, elle se penchait, elle se relevait, elle se mirait, elle glissait, elle s'arrtait, elle jouait au soleil comme un cygne qui se baigne. Le misrable bateau plat de nouvelle et mauvaise invention s'tait risqu fort avant avec quatre autres btiments pareils; et nous tions tout fiers de notre audace, lancs ainsi depuis le matin, lorsque nous dcouvrmes tout coup les paisibles jeux de la frgate. Ils nous eussent sans doute paru fort gracieux et potiques vus de la terre ferme, ou seulement si elle se ft amuse prendre ses bats entre l'Angleterre et nous; mais c'tait, au contraire, entre nous et la France. La cte de Boulogne tait plus d'une lieue. Cela nous rendit pensifs. Nous fmes force de nos mauvaises voiles et de nos plus mauvaises rames, et pendant que nous nous dmenions, la paisible frgate continuait prendre son bain de mer et dcrire mille contours agrables autour de nous, faisant le mange, changeant de main comme un cheval bien dress, et dessinant des S et des Z sur l'eau de la faon la plus aimable. Nous remarqumes qu'elle eut la bont de nous laisser passer plusieurs fois devant elle sans tirer un coup de canon, et mme tout d'un coup, elle les retira tous dans l'intrieur et ferma tous ses sabords. Je crus d'abord que c'tait une manoeuvre toute pacifique et je ne comprenais rien cette politesse.--Mais un gros vieux marin me donna un coup de coude et me dit: Voici qui va mal. En effet, aprs nous avoir bien laisss courir devant elle comme des souris devant un chat, l'aimable et belle frgate arriva sur nous toutes voiles sans daigner faire feu, nous heurta de sa proue comme un cheval du poitrail, nous brisa, nous crasa, nous coula, et passa joyeusement par dessus nous, laissant quelques canots pcher les prisonniers, desquels je fus, moi dixime, sur deux cents hommes que nous tions au dpart. La belle frgate se nommait _la Naade_, et pour ne pas perdre l'habitude franaise des jeux de mots, vous pensez bien que nous ne manqumes jamais de l'appeler depuis _la Noyade_. J'avais pris un bain si violent que l'on tait sur le point de me rejeter comme mort dans la mer, quand un officier qui visitait mon portefeuille y trouva la lettre de mon pre que vous venez de lire et la signature de lord Collingwood. Il me fit donner des soins plus attentifs; on me trouva quelques signes de vie, et quand je repris connaissance, ce fut, non bord de la gracieuse _Naade_, mais sur _la Victoire_ (_the Victory_). Je demandai qui commandait ce navire. On me rpondit laconiquement: Lord Collingwood. Je crus qu'il tait fils de celui qui avait connu mon pre; mais quand on me conduisit lui, je fus dtromp. C'tait le mme homme. Je ne pus contenir ma surprise quand il me dit, avec une bont toute paternelle, qu'il ne s'attendait pas tre le gardien du fils aprs l'avoir t du pre, mais qu'il esprait qu'il ne s'en trouverait pas plus mal; qu'il avait assist aux derniers moments de ce vieillard, et qu'en apprenant mon nom il avait voulu m'avoir son bord; il me parlait le meilleur franais avec une douceur mlancolique dont l'expression ne m'est jamais sortie de la mmoire. Il m'offrit de rester son bord, sur parole de ne faire aucune tentative d'vasion. J'en donnai ma parole d'honneur, sans hsiter, la manire des jeunes gens de dix-huit ans, et me trouvant beaucoup mieux bord de _la Victoire_ que sur quelque ponton; tonn de ne rien voir qui justifit les prventions qu'on nous donnait contre les Anglais, je fis connaissance assez facilement avec les officiers du btiment, que mon ignorance de la mer et de leur langue amusait beaucoup, et qui se divertirent me faire connatre l'une et l'autre, avec une politesse d'autant plus grande que leur amiral me traitait comme son fils. Cependant une grande tristesse me prenait quand je voyais de loin les ctes blanches de la Normandie, et je me retirais pour ne pas pleurer. Je rsistais l'envie que j'en avais, parce que j'tais jeune et courageux; mais ensuite, ds que ma volont ne surveillait plus mon coeur, ds que j'tais couch et endormi, les larmes sortaient de mes yeux malgr moi et trempaient mes joues et la toile de mon lit au point de me rveiller. Un soir surtout, il y avait eu une prise nouvelle d'un brick franais; je l'avais vu prir de loin, sans que l'on pt sauver un seul homme de l'quipage, et, malgr la gravit et la retenue des officiers, il m'avait fallu entendre les cris et les hourras des matelots qui voyaient avec joie l'expdition s'vanouir et la mer engloutir goutte goutte cette avalanche qui menaait d'craser leur patrie. Je m'tais retir et cach tout le jour dans le rduit que lord Collingwood m'avait fait donner prs de son appartement, comme pour mieux dclarer sa protection, et, quand la nuit fut venue, je montai seul sur le pont. J'avais senti l'ennemi autour de moi plus que jamais, et je me mis rflchir sur ma destine sitt arrte, avec une amertume plus grande. Il y avait un mois dj que j'tais prisonnier de guerre, et l'amiral Collingwood, qui, en public, me traitait avec tant de bienveillance, ne m'avait parl qu'un instant en particulier, le premier jour de mon arrive son bord; il tait bon, mais froid, et, dans ses manires, ainsi que dans celles des officiers anglais, il y avait un point o tous les panchements s'arrtaient et o la politique compasse se prsentait comme une barrire sur tous les chemins. C'est cela que se fait sentir la vie en pays tranger. J'y pensais avec une sorte de terreur en considrant l'abjection de ma position qui pouvait durer jusqu' la fin de la guerre, et je voyais comme invitable le sacrifice de ma jeunesse, anantie dans la honteuse inutilit du prisonnier. La frgate marchait rapidement, toutes voiles dehors, et je ne la sentais pas aller. J'avais appuy mes deux mains un cble et mon front sur mes deux mains, et, ainsi pench, je regardais dans l'eau de la mer. Ses profondeurs vertes et sombres me donnaient une sorte de vertige, et le silence de la nuit n'tait interrompu que par des cris anglais. J'esprais un moment que le navire m'emportait bien loin de France et que je ne verrais plus le lendemain ces ctes droites et blanches, coupes dans la bonne terre chrie de mon pauvre pays.--Je pensais que je serais ainsi dlivr du dsir perptuel que me donnait cette vue et que je n'aurais pas, du moins, ce supplice de ne pouvoir mme songer m'chapper sans dshonneur, supplice de Tantale, o une soif avide de la patrie devait me dvorer pour longtemps. J'tais accabl de ma solitude et je souhaitais une prochaine occasion de me faire tuer. Je rvais composer ma mort habilement et la manire grande et grave des anciens. J'imaginais une fin hroque et digne de celles qui avaient t le sujet de tant de conversations de pages et d'enfants guerriers, l'objet de tant d'envie parmi mes compagnons. J'tais dans ces rves qui, dix-huit ans, ressemblent plutt une continuation d'action et de combat qu' une srieuse mditation, lorsque je me sentis doucement tirer par le bras, et, en me retournant, je vis, debout derrire moi, le bon amiral Collingwood. Il avait la main sa lunette de nuit et il tait vtu de son grand uniforme avec la rigide tenue anglaise. Il me mit une main sur l'paule d'une faon paternelle, et je remarquai un air de mlancolie profonde dans ses grands yeux noirs et sur son front. Ses cheveux blancs, demi poudrs, tombaient assez ngligemment sur ses oreilles, et il y avait, travers le calme inaltrable de sa voix et de ses manires, un fond de tristesse qui me frappa ce soir-l surtout, et me donna pour lui, tout d'abord, plus de respect et d'attention. --Vous tes dj triste, mon enfant, me dit-il. J'ai quelques petites choses vous dire; voulez-vous causer un peu avec moi? Je balbutiai quelques paroles vagues de reconnaissance et de politesse qui n'avaient pas le sens commun probablement, car il ne les couta pas, et s'assit sur un banc, me tenant une main. J'tais debout devant lui. --Vous n'tes prisonnier que depuis un mois, reprit-il, et je le suis depuis trente-trois ans. Oui, mon ami, je suis prisonnier de la mer; elle me garde de tous cts: toujours des flots et des flots; je ne vois qu'eux, je n'entends qu'eux. Mes cheveux ont blanchi sous leur cume, et mon dos s'est un peu vot sous leur humidit. J'ai pass si peu de temps en Angleterre, que je ne la connais que par la carte. La patrie est un tre idal que je n'ai fait qu'entrevoir, mais que je sers en esclave et qui augmente pour moi de rigueur mesure que je deviens plus ncessaire. C'est le sort commun et c'est mme ce que nous devons le plus souhaiter que d'avoir de telles chanes; mais elles sont quelquefois bien lourdes. Il s'interrompit un instant et nous nous tmes tous deux, car je n'aurais pas os dire un mot, voyant qu'il allait poursuivre. --J'ai bien rflchi, me dit-il, et je me suis interrog sur mon devoir quand je vous ai eu mon bord. J'aurais pu vous laisser conduire en Angleterre, mais vous auriez pu y tomber dans une misre dont je vous garantirai toujours et dans un dsespoir dont j'espre aussi vous sauver; j'avais pour votre pre une amiti bien vraie, et je lui en donnerai ici une preuve; s'il me voit, il sera content de moi, n'est-ce pas? L'Amiral se tut encore et me serra la main. Il s'avana mme dans la nuit et me regarda attentivement, pour voir ce que j'prouvais mesure qu'il me parlait. Mais j'tais trop interdit pour lui rpondre. Il poursuivit plus rapidement: J'ai dj crit l'Amiraut pour qu'au premier change vous fussiez renvoy en France. Mais cela pourra tre long, ajouta-t-il, je ne vous le cache pas; car, outre que Bonaparte s'y prte mal, on nous fait peu de prisonniers.--En attendant, je veux vous dire que je vous verrais avec plaisir tudier la langue de vos ennemis, vous voyez que nous savons la vtre. Si vous voulez, nous travaillerons ensemble et je vous prterai Shakspeare et le capitaine Cook.--Ne vous affligez pas, vous serez libre avant moi, car, si l'Empereur ne fait la paix, j'en ai pour toute ma vie. Ce ton de bont, par lequel il s'associait moi et nous faisait camarades, dans sa prison flottante, me fit de la peine pour lui; je sentis que, dans cette vie sacrifie et isole, il avait besoin de faire du bien pour se consoler secrtement de la rudesse de sa mission toujours guerroyante. --Milord, lui dis-je, avant de m'enseigner les mots d'une langue nouvelle, apprenez-moi les penses par lesquelles vous tes parvenu ce calme parfait, cette galit d'me qui ressemble du bonheur, et qui cache un ternel ennui... Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, mais je crains que cette vertu ne soit qu'une dissimulation perptuelle. --Vous vous trompez grandement, dit-il, le sentiment du Devoir finit par dominer tellement l'esprit, qu'il entre dans le caractre et devient un de ses traits principaux, justement comme une saine nourriture, perptuellement reue, peut changer la masse du sang et devenir un des principes de notre constitution. J'ai prouv, plus que tout homme peut-tre, quel point il est facile d'arriver s'oublier compltement. Mais on ne peut dpouiller l'homme tout entier, et il y a des choses qui tiennent plus au coeur que l'on ne voudrait. L, il s'interrompit et prit sa longue lunette. Il la plaa sur mon paule pour observer une lumire lointaine qui glissait l'horizon, et, sachant l'instant au mouvement ce que c'tait: Bateaux pcheurs, dit-il, et il se plaa prs de moi, assis sur le bord du navire. Je voyais qu'il avait depuis longtemps quelque chose me dire qu'il n'abordait pas. --Vous ne me parlez jamais de votre pre, me dit-il tout coup; je suis tonn que vous ne m'interrogiez pas sur lui, sur ce qu'il a souffert, sur ce qu'il a dit, sur ses volonts. Et comme la nuit tait trs claire, je vis encore que j'tais attentivement observ par ses grands yeux noirs. --Je craignais d'tre indiscret... lui dis-je avec embarras. Il me serra le bras, comme pour m'empcher de parler davantage. --Ce n'est pas cela, dit-il, _my child_, ce n'est pas cela. Et il secouait la tte avec doute et bont. --J'ai trouv peu d'occasions de vous parler, milord. --Encore moins, interrompit-il; vous m'auriez parl de cela tous les jours, si vous l'aviez voulu. Je remarquai de l'agitation et un peu de reproche dans son accent. C'tait l ce qui lui tenait au coeur. Je m'avisai encore d'une autre sorte de rponse pour me justifier; car rien ne rend aussi niais que les mauvaises excuses. --Milord, lui dis-je, le sentiment humiliant de la captivit absorbe plus que vous ne pouvez croire. Et je me souviens que je crus prendre, en disant cela, un air de dignit et une contenance de Rgulus, propres lui donner un grand respect pour moi. --Ah! pauvre garon! pauvre enfant!--_poor boy!_ me dit-il, vous n'tes pas dans le vrai. Vous ne descendez pas en vous-mme. Cherchez bien, et vous trouverez une indiffrence dont vous n'tes pas comptable, mais bien la destine militaire de votre pauvre pre. Il avait ouvert le chemin la vrit, je la laissai partir. --Il est certain, dis-je, que je ne connaissais pas mon pre: je l'ai peine vu Malte, une fois. --Voil le vrai! cria-t-il. Voil le cruel, mon ami! Mes deux filles diront un jour comme cela. Elles diront: _Nous ne connaissons pas notre pre!_ Sarah et Mary diront cela! et cependant je les aime avec un coeur ardent et tendre, je les lve de loin, je les surveille de mon vaisseau, je leur cris tous les jours, je dirige leurs lectures, leurs travaux, je leur envoie des ides et des sentiments, je reois en change leurs confidences d'enfants; je les gronde, je m'apaise, je me rconcilie avec elles; je sais tout ce qu'elles font! je sais quel jour elles ont t au temple avec de trop belles robes. Je donne leur mre de continuelles instructions pour elles, je prvois d'avance qui les aimera, qui les demandera, qui les pousera; leurs maris seront mes fils; j'en fais des femmes pieuses et simples: on ne peut pas tre plus pre que je ne le suis... Eh bien! tout cela n'est rien, parce qu'elles ne me voient pas. Il dit ces derniers mots d'une voix mue, au fond de laquelle on sentait des larmes... Aprs un moment de silence, il continua: Oui, Sarah ne s'est jamais assise sur mes genoux que lorsqu'elle avait deux ans, et je n'ai tenu Mary dans mes bras que lorsque ses yeux n'taient pas ouverts encore. Oui, il est juste que vous ayez t indiffrent pour votre pre et qu'elles le deviennent un jour pour moi. On n'aime pas un invisible.--Qu'est-ce pour elles que leur pre? une lettre de chaque jour. Un conseil plus ou moins froid.--On n'aime pas un conseil, on aime un tre,--et un tre qu'on ne voit pas n'est pas, on ne l'aime pas,--et quand il est mort, il n'est pas plus absent qu'il n'tait dj,--et on ne le pleure pas. Il touffait et il s'arrta.--Ne voulant pas aller plus loin dans ce sentiment de douleur devant un tranger, il s'loigna, il se promena quelque temps et marcha sur le pont de long en large. Je fus d'abord trs touch de cette vue, et ce fut un remords qu'il me donna de n'avoir pas assez senti ce que vaut un pre, et je dus cette soire la premire motion bonne, naturelle, sainte, que mon coeur ait prouve. ces regrets profonds, cette tristesse insurmontable au milieu du plus brillant clat militaire, je compris tout ce que j'avais perdu en ne connaissant pas l'amour du foyer qui pouvait laisser dans un grand coeur de si cuisants regrets; je compris tout ce qu'il y avait de factice dans notre ducation barbare et brutale, dans notre besoin insatiable d'action tourdissante; je vis, comme par une rvlation soudaine du coeur, qu'il y avait une vie adorable et regrettable dont j'avais t arrach violemment, une vie vritable d'amour paternel, en change de laquelle on nous faisait une vie fausse, toute compose de haines et de toutes sortes de vanits puriles; je compris qu'il n'y avait qu'une chose plus belle que la famille et laquelle on pt saintement l'immoler: c'tait l'autre famille, la Patrie. Et tandis que le vieux brave, s'loignant de moi, pleurait parce qu'il tait bon, je mis ma tte dans mes deux mains, et je pleurai de ce que j'avais t jusque-l si mauvais. Aprs quelques minutes, l'Amiral revint moi. --J'ai vous dire, reprit-il d'un ton plus ferme, que nous ne tarderons pas nous rapprocher de la France. Je suis une ternelle sentinelle place devant vos ports. Je n'ai qu'un mot ajouter, et j'ai voulu que ce ft seul seul: souvenez-vous que vous tes ici sur votre parole, et que je ne vous surveillerai point; mais, mon enfant, plus le temps passera, plus l'preuve sera forte. Vous tes bien jeune encore; si la tentation devient trop grande pour que votre courage y rsiste, venez me trouver quand vous craindrez de succomber, et ne vous cachez pas de moi, je vous sauverai d'une action dshonorante que, par malheur pour leurs noms, quelques officiers ont commise. Souvenez-vous qu'il est permis de rompre une chane de galrien, si l'on peut, mais non une parole d'honneur. Et il me quitta sur ces derniers mots en me serrant la main. Je ne sais si vous avez remarqu, en vivant, monsieur, que les rvolutions qui s'accomplissent dans notre me dpendent souvent d'une journe, d'une heure, d'une conversation mmorable et imprvue qui nous branle et jette en nous comme des germes tout nouveaux qui croissent lentement, dont le reste de nos actions est seulement la consquence et le naturel dveloppement. Telles furent pour moi la matine de Fontainebleau et la nuit du vaisseau anglais. L'amiral Collingwood me laissa en proie un combat nouveau. Ce qui n'tait en moi qu'un ennui profond de la captivit et une immense et juvnile impatience d'agir, devint un besoin effrn de la Patrie; voir quelle douleur minait la longue un homme toujours spar de la terre maternelle, je me sentis une grande hte de connatre et d'adorer la mienne; je m'inventai des biens passionns qui ne m'attendaient pas en effet; je m'imaginai une famille et me mis rver des parents que j'avais peine connus et que je me reprochais de n'avoir pas assez chris, tandis qu'habitus me compter pour rien ils vivaient dans leur froideur et leur gosme, parfaitement indiffrents mon existence abandonne et manque. Ainsi le bien mme tourna au mal en moi; ainsi le sage conseil que le brave Amiral avait cru devoir me donner, il me l'avait apport tout entour d'une motion qui lui tait propre et qui parlait plus haut que lui; sa voix trouble m'avait plus touch que la sagesse de ses paroles; et tandis qu'il croyait resserrer ma chane, il avait excit plus vivement en moi le dsir effrn de la rompre.--Il en est ainsi presque toujours de tous les conseils crits ou parls. L'exprience seule et le raisonnement qui sort de nos propres rflexions peuvent nous instruire. Voyez, vous qui vous en mlez, l'inutilit des belles-lettres. quoi servez-vous? qui convertissez-vous? et de qui tes-vous jamais compris, s'il vous plat? Vous faites presque toujours russir la cause contraire celle que vous plaidez. Regardez, il y en a un qui fait de Clarisse le plus beau pome pique possible sur la vertu de la femme;--qu'arrive-t-il? On prend le contre-pied et l'on se passionne pour Lovelace, qu'elle crase pourtant de sa splendeur virginale, que le viol mme n'a pas ternie; pour Lovelace, qui se trane en vain genoux pour implorer la grce de sa victime sainte, et ne peut flchir cette me que la chute de son corps n'a pu souiller. Tout tourne mal dans les enseignements. Vous ne servez rien qu' remuer des vices, qui, fiers de ce que vous les peignez, viennent se mirer dans votre tableau et se trouver beaux.--Il est vrai que cela vous est gal; mais mon simple et bon Collingwood m'avait pris vraiment en amiti, et ma conduite ne lui tait pas indiffrente. Aussi trouva-t-il d'abord beaucoup de plaisir me voir livr des tudes srieuses et constantes. Dans ma retenue habituelle et mon silence il trouvait aussi quelque chose qui sympathisait avec la gravit anglaise, et il prit l'habitude de s'ouvrir moi dans mainte occasion et de me confier des affaires qui n'taient pas sans importance. Au bout de quelque temps on me considra comme son secrtaire et son parent, et je parlais assez bien l'anglais pour ne plus paratre trop tranger. Cependant c'tait une vie cruelle que je menais, et je trouvais bien longues les journes mlancoliques de la mer. Nous ne cessmes, durant des annes entires, de rder autour de la France, et sans cesse je voyais se dessiner l'horizon les ctes de cette terre que Grotius a nomme--le plus beau royaume aprs celui du ciel;--puis nous retournions la mer, et il n'y avait plus autour de moi, pendant des mois entiers, que des brouillards et des montagnes d'eau. Quand un navire passait prs de nous ou loin de nous, c'est qu'il tait anglais; aucun autre n'avait permission de se livrer au vent, et l'Ocan n'entendait plus une parole qui ne ft anglaise. Les Anglais mme en taient attrists et se plaignaient qu' prsent l'Ocan ft devenu un dsert o ils se rencontraient ternellement, et l'Europe une forteresse qui leur tait ferme.--Quelquefois ma prison de bois s'avanait si prs de la terre, que je pouvais distinguer des hommes et des enfants qui marchaient sur le rivage. Alors le coeur me battait violemment, et une rage intrieure me dvorait avec tant de violence, que j'allais me cacher fond de cale pour ne pas succomber au dsir de me jeter la nage; mais quand je revenais auprs de l'infatigable Collingwood, j'avais honte de mes faiblesses d'enfant, je ne pouvais me lasser d'admirer comment une tristesse si profonde il unissait un courage si agissant. Cet homme qui, depuis quarante ans, ne connaissait que la guerre et la mer, ne cessait jamais de s'appliquer leur tude comme une science inpuisable. Quand un navire tait las, il en montait un autre comme un cavalier impitoyable; il les usait et les tuait sous lui. Il en fatigua sept avec moi. Il passait les nuits tout habill, assis sur ses canons, ne cessant de calculer l'art de tenir son navire immobile, en sentinelle, au mme point de la mer, sans tre l'ancre, travers les vents et les orages; exerait sans cesse ses quipages et veillait sur eux et pour eux; cet homme n'avait joui d'aucune richesse; et tandis qu'on le nommait pair d'Angleterre, il aimait sa soupire d'tain comme un matelot; puis, redescendu chez lui, il redevenait pre de famille et crivait ses filles de ne pas tre de belles dames, de lire, non des romans, mais l'histoire des voyages, des essais et Shakspeare tant qu'il leur plairait (_as often as they please_); il crivait: Nous avons combattu le jour de la naissance de ma petite Sarah, aprs la bataille de Trafalgar, que j'eus la douleur de lui voir gagner, et dont il avait trac le plan avec son ami Nelson qui il succda.--Quelquefois il sentait sa sant s'affaiblir, il demandait grce l'Angleterre; mais l'inexorable lui rpondait: _Restez en mer_, et lui envoyait une dignit ou une mdaille d'or par chaque belle action; sa poitrine en tait surcharge. Il crivait encore: Depuis que j'ai quitt mon pays, je n'ai pas pass _dix jours_ dans un port, mes yeux s'affaiblissent; quand je pourrai voir mes enfants, la mer m'aura rendu aveugle. Je gmis de ce que sur tant d'officiers il est si difficile de me trouver un remplaant suprieur en habilet. L'Angleterre rpondait: _Vous resterez en mer, toujours en mer_. Et il y resta jusqu' sa mort. Cette vie romaine et imposante m'crasait par son lvation et me touchait par sa simplicit, lorsque je l'avais contemple un jour seulement, dans sa rsignation grave et rflchie. Je me prenais en grand mpris, moi qui n'tais rien comme citoyen, rien comme pre, ni comme fils, ni comme frre, ni homme de famille, ni homme public, de me plaindre quand il ne se plaignait pas. Il ne s'tait laiss deviner qu'une fois malgr lui, et moi, fourmi d'entre les fourmis que foulait aux pieds le sultan de la France, je me reprochais mon dsir secret de retourner me livrer au hasard de ses caprices et de redevenir un des grains de cette poussire qu'il ptrissait dans le sang.--La vue de ce vrai citoyen dvou, non comme je l'avais t, un homme, mais la Patrie et au Devoir, me fut une heureuse rencontre, car j'appris, cette cole svre, quelle est la vritable Grandeur que nous devons dsormais chercher dans les armes, et combien, lorsqu'elle est ainsi comprise, elle lve notre profession au-dessus de toutes les autres, et peut laisser digne d'admiration la mmoire de quelques-uns de nous, quel que soit l'avenir de la guerre et des armes. Jamais aucun homme ne possda un plus haut degr cette paix intrieure qui nat du sentiment du Devoir sacr, et la modeste insouciance d'un soldat qui il importe peu que son nom soit clbre, pourvu que la chose publique prospre. Je lui vis crire un jour: Maintenir l'indpendance de mon pays est la premire volont de ma vie, et j'aime mieux que mon corps soit ajout au rempart de la Patrie que tran dans une pompe inutile, travers une foule oisive.--Ma vie et mes forces sont dues l'Angleterre.--Ne parlez pas de ma blessure dernire, on croirait que je me glorifie de mes dangers. Sa tristesse tait profonde, mais pleine de Grandeur; elle n'empchait pas son activit perptuelle, et il me donna la mesure de ce que doit tre l'homme de guerre intelligent, exerant, non en ambitieux, mais en artiste, _l'art de la guerre_, tout en le jugeant de haut et en le mprisant maintes fois, comme ce Montecuculli, qui, Turenne tant tu, se retira, ne daignant plus engager la partie contre un joueur ordinaire. Mais j'tais trop jeune encore pour comprendre tous les mrites de ce caractre, et ce qui me saisit le plus fut l'ambition de tenir, dans mon pays, un rang pareil au sien. Lorsque je voyais les Rois du Midi lui demander sa protection, et Napolon mme s'mouvoir de l'espoir que Collingwood tait dans les mers de l'Inde, j'en venais jusqu' appeler de tous mes voeux l'occasion de m'chapper, et je poussai la hte de l'ambition que je nourrissais toujours jusqu' tre prs de manquer ma parole. Oui, j'en vins jusque-l. Un jour, le vaisseau _l'Ocan_, qui nous portait, vint relcher Gibraltar. Je descendis terre avec l'Amiral, et en me promenant seul par la ville je rencontrai un officier du 7e hussards qui avait t fait prisonnier dans la campagne d'Espagne, et conduit Gibraltar avec quatre de ses camarades. Ils avaient la ville pour prison, mais ils y taient surveills de prs. J'avais connu cet officier en France. Nous nous retrouvmes avec plaisir, dans une situation peu prs semblable. Il y avait si longtemps qu'un Franais ne m'avait parl franais, que je le trouvai loquent, quoiqu'il ft parfaitement sot, et, au bout d'un quart d'heure, nous nous ouvrmes l'un l'autre sur notre position. Il me dit tout de suite franchement qu'il allait se sauver avec ses camarades; qu'ils avaient trouv une occasion excellente, et qu'il ne se le ferait pas dire deux fois pour les suivre. Il m'engagea fort en faire autant. Je lui rpondis qu'il tait bien heureux d'tre gard; mais que moi, qui ne l'tais pas, je ne pouvais pas me sauver sans dshonneur, et que lui, ses compagnons et moi n'tions point dans le mme cas. Cela lui parut trop subtil. --Ma foi, je ne suis pas casuiste, me dit-il, et si tu veux je t'enverrai un vque qui t'en dira son opinion. Mais ta place je partirais. Je ne vois que deux choses, tre libre ou ne pas l'tre. Sais-tu bien que ton avancement est perdu, depuis plus de cinq ans que tu tranes dans ce sabot anglais? Les lieutenants du mme temps que toi sont dj colonels. L-dessus ses compagnons survinrent, et m'entranrent dans une maison d'assez mauvaise mine, o ils buvaient du vin de Xrs, et l ils me citrent tant de capitaines devenus gnraux, et de sous-lieutenants vice-rois, que la tte m'en tourna, et je leur promis de me trouver, le surlendemain minuit, dans le mme lieu. Un petit canot devait nous y prendre, lou d'honntes contrebandiers qui nous conduiraient bord d'un vaisseau franais charg de mener des blesss de notre arme Toulon. L'invention me parut admirable, et mes bons compagnons m'ayant fait boire force rasades pour calmer les murmures de ma conscience, terminrent leurs discours par un argument victorieux, jurant sur leur tte qu'on pourrait avoir, la rigueur, quelques gards pour un honnte homme qui vous avait bien trait, mais que tout les confirmait dans la certitude qu'un Anglais n'tait pas un homme. Je revins assez pensif bord de _l'Ocan_, et lorsque j'eus dormi, et que je vis clair dans ma position en m'veillant, je me demandai si mes compatriotes ne s'taient point moqus de moi. Cependant le dsir de la libert et une ambition toujours poignante et excite depuis mon enfance, me poussaient l'vasion, malgr la honte que j'prouvais de fausser mon serment. Je passai un jour entier prs de l'Amiral sans oser le regarder en face, et je m'tudiai le trouver infrieur et d'intelligence troite.--Je parlai tout haut table, avec arrogance, de la grandeur de Napolon; je m'exaltai, je vantai son gnie universel, qui devinait les lois en faisant les codes, et l'avenir en faisant des vnements. J'appuyai avec insolence sur la supriorit de ce gnie, compare au mdiocre talent des hommes de tactique et de manoeuvre. J'esprais tre contredit; mais, contre mon attente, je trouvai dans les officiers anglais plus d'admiration encore pour l'Empereur que je ne pouvais en montrer pour leur implacable ennemi. Lord Collingwood surtout, sortant de son silence triste et de ses mditations continuelles, le loua dans des termes si justes, si nergiques, si prcis, faisant considrer la fois, ses officiers, la grandeur des prvisions de l'Empereur, la promptitude magique de son excution, la fermet de ses ordres, la certitude de son jugement, sa pntration dans les ngociations, sa justesse d'ides dans les conseils, sa grandeur dans les batailles, son calme dans les dangers, sa constance dans la prparation des entreprises, sa fiert dans l'attitude donne la France, et enfin toutes les qualits qui composent le grand homme, que je me demandai ce que l'histoire pourrait jamais ajouter cet loge, et je fus atterr, parce que j'avais cherch m'irriter contre l'Amiral, esprant lui entendre profrer des accusations injustes. J'aurais voulu, mchamment, le mettre dans son tort, et qu'un mot inconsidr ou insultant de sa part servt de justification la dloyaut que je mditais. Mais il semblait qu'il prt tche, au contraire, de redoubler de bonts, et son empressement faisant supposer aux autres que j'avais quelque nouveau chagrin dont il tait juste de me consoler, ils furent tous pour moi plus attentifs et plus indulgents que jamais. J'en pris de l'humeur et je quittai la table. L'Amiral me conduisit encore Gibraltar le lendemain, pour mon malheur. Nous y devions passer huit jours.--Le soir de l'vasion arriva.--Ma tte bouillonnait et je dlibrais toujours. Je me donnais de spcieux motifs et je m'tourdissais sur leur fausset; il se livrait en moi un combat violent; mais, tandis que mon me se tordait et se roulait sur elle-mme, mon corps, comme s'il et t arbitre entre l'ambition et l'honneur, suivait, lui tout seul, le chemin de la fuite. J'avais fait, sans m'en apercevoir moi-mme, un paquet de mes hardes, et j'allais me rendre, de la maison de Gibraltar o nous tions, celle du rendez-vous, lorsque tout coup je m'arrtai, et je sentis que cela tait impossible.--Il y a dans les actions honteuses quelque chose d'empoisonn qui se fait sentir aux lvres d'un homme de coeur sitt qu'il touche les bords du vase de perdition. Il ne peut mme pas y goter sans tre prt en mourir.--Quand je vis ce que j'allais faire et que j'allais manquer ma parole, il me prit une telle pouvante que je crus que j'tais devenu fou. Je courus sur le rivage et m'enfuis de la maison fatale comme d'un hpital de pestifrs, sans oser me retourner pour la regarder.--Je me jetai la nage et j'abordai, dans la nuit, _l'Ocan_, notre vaisseau, ma flottante prison. J'y montai avec emportement, me cramponnant ses cbles; et quand je fus sur le pont, je saisis le grand mt, je m'y attachai avec passion, comme un asile qui me garantissait du dshonneur, et, au mme instant, le sentiment de la Grandeur de mon sacrifice me dchirant le coeur, je tombai genoux, et, appuyant mon front sur les cercles de fer du grand mt, je me mis fondre en larmes comme un enfant.--Le capitaine de _l'Ocan_, me voyant dans cet tat, me crut ou fit semblant de me croire malade, et me fit porter dans ma chambre. Je le suppliai grands cris de mettre une sentinelle ma porte pour m'empcher de sortir. On m'enferma et je respirai, dlivr enfin du supplice d'tre mon propre gelier. Le lendemain, au jour, je me vis en pleine mer, et je jouis d'un peu plus de calme en perdant de vue la terre, objet de toute tentation malheureuse dans ma situation. J'y pensais avec plus de rsignation, lorsque ma petite porte s'ouvrit, et le bon Amiral entra seul. --Je viens vous dire adieu, commena-t-il d'un air moins grave que de coutume; vous partez pour la France demain matin. --Oh! mon Dieu! Est-ce pour m'prouver que vous m'annoncez cela, milord? --Ce serait un jeu bien cruel, mon enfant, reprit-il; j'ai dj eu envers vous un assez grand tort. J'aurais d vous laisser en prison dans _le Northumberland_ en pleine terre et vous rendre votre parole. Vous auriez pu conspirer sans remords contre vos gardiens et user d'adresse, sans scrupule, pour vous chapper. Vous avez souffert davantage, ayant plus de libert; mais, grce Dieu! vous avez rsist hier une occasion qui vous dshonorait.--C'et t chouer au port, car depuis quinze jours je ngociais votre change, que l'amiral Rosily vient de conclure.--J'ai trembl pour vous hier, car je savais le projet de vos camarades. Je les ai laisss s'chapper cause de vous, dans la crainte qu'en les arrtant on ne vous arrtt. Et comment aurions-nous fait pour cacher cela? Vous tiez perdu, mon enfant, et, croyez-moi, mal reu des vieux braves de Napolon. Ils ont le droit d'tre difficiles en Honneur. J'tais si troubl que je ne savais comment le remercier; il vit mon embarras, et, se htant de couper les mauvaises phrases par lesquelles j'essayais de balbutier que je le regrettais: Allons, allons, me dit-il, pas de ce que nous appelons _French compliments_; nous sommes contents l'un de l'autre, voil tout; et vous avez, je crois, un proverbe qui dit: _Il n'y a pas de belle prison_.--Laissez-moi mourir dans la mienne, mon ami; je m'y suis accoutum, moi, il l'a bien fallu. Mais cela ne durera plus bien longtemps; je sens mes jambes trembler sous moi et s'amaigrir. Pour la quatrime fois, j'ai demand le repos lord Mulgrave, et il m'a encore refus; il m'a crit qu'il ne sait comment me remplacer. Quand je serai mort, il faudra bien qu'il trouve quelqu'un cependant, et il ne ferait pas mal de prendre ses prcautions.--Je vais rester en sentinelle dans la Mditerrane; mais vous, _my child_, ne perdez pas de temps. Il y a l un _sloop_ qui doit vous conduire. Je n'ai qu'une chose vous recommander, c'est de vous dvouer un Principe plutt qu' un Homme. L'amour de votre Patrie en est un assez grand pour remplir tout un coeur et occuper toute une intelligence. --Hlas! dis-je, milord, il y a des temps o l'on ne peut pas aisment savoir ce que veut la Patrie. Je vais le demander la mienne. Nous nous dmes encore une fois adieu, et, le coeur serr, je quittai ce digne homme, dont j'appris la mort peu de temps aprs.--Il mourut en pleine mer, comme il avait vcu durant quarante-neuf ans, sans se plaindre, ni se glorifier, et sans avoir revu ses deux filles. Seul et sombre comme un de ces vieux dogues d'Ossian qui gardent ternellement les ctes d'Angleterre dans les flots et les brouillards. J'avais appris, son cole, tout ce que les exils de la guerre peuvent faire souffrir et tout ce que le sentiment du Devoir peut dompter dans une grande me; bien pntr de cet exemple et devenu plus grave par mes souffrances et le spectacle des siennes, je vins Paris me prsenter, avec l'exprience de ma prison, au matre tout-puissant que j'avais quitt. CHAPITRE VII _RCEPTION_ Ici le capitaine Renaud s'tant interrompu, je regardai l'heure ma montre. Il tait deux heures aprs minuit. Il se leva, et nous marchmes au milieu des grenadiers. Un silence profond rgnait partout. Beaucoup s'taient assis sur leurs sacs, et s'y taient endormis. Nous nous plames quelques pas de l, sur le parapet, et il continua son rcit aprs avoir rallum son cigare la pipe d'un soldat. Il n'y avait pas une maison qui donnt signe de vie. * * * * * --Ds que je fus arriv Paris, je voulus voir l'Empereur. J'en eus occasion au spectacle de la cour, o me conduisit un de mes anciens camarades, devenu colonel. C'tait l-bas, aux Tuileries. Nous nous plames dans une petite loge, en face de la loge impriale, et nous attendmes. Il n'y avait encore dans la salle que les Rois. Chacun d'eux, assis dans une loge, aux premires, avait autour de lui sa cour, et devant lui, aux galeries, ses aides de camp et ses gnraux familiers. Les Rois de Westphalie, de Saxe et de Wurtemberg, tous les princes de la confdration du Rhin, taient placs au mme rang. Prs d'eux, debout, parlant haut et vite, Murat, Roi de Naples, secouant ses cheveux noirs, boucls comme une crinire, et jetant des regards de lion. Plus haut, le Roi d'Espagne, et seul, l'cart, l'ambassadeur de Russie, le prince Kourakim, charg d'paulettes de diamants. Au parterre, la foule des gnraux, des ducs, des princes, des colonels et des snateurs. Partout en haut, les bras nus et les paules dcouvertes des femmes de la cour. La loge que surmontait l'aigle tait vide encore; nous la regardions sans cesse. Aprs peu de temps, les Rois se levrent et se tinrent debout. L'Empereur entra seul dans sa loge, marchant vite; se jeta vite sur son fauteuil et lorgna en face de lui, puis se souvint que la salle entire tait debout et attendait un regard, secoua la tte deux fois, brusquement et de mauvaise grce, se retourna vite, et laissa les Reines et les Rois s'asseoir. Ses Chambellans, habills de rouge, taient debout, derrire lui. Il leur parlait sans les regarder, et, de temps autre, tendant la main pour recevoir une bote d'or que l'un d'eux lui donnait et reprenait. Crescentini chantait _les Horaces_, avec une voix de sraphin qui sortait d'un visage tique et rid. L'orchestre tait doux et faible, par ordre de l'Empereur; voulant peut-tre, comme les Lacdmoniens, tre apais plutt qu'excit par la musique. Il lorgna devant lui, et trs souvent de mon ct. Je reconnus ses grands yeux d'un gris vert, mais je n'aimai pas la graisse jaune qui avait englouti ses traits svres. Il posa sa main gauche sur son oeil gauche, pour mieux voir, selon sa coutume; je sentis qu'il m'avait reconnu. Il se retourna brusquement, ne regarda que la scne, et sortit bientt. J'tais dj sur son passage. Il marchait vite dans le corridor, et ses jambes grasses, serres dans des bas de soie blancs, sa taille gonfle sous son habit vert, me le rendaient presque mconnaissable. Il s'arrta court devant moi, et, parlant au colonel qui me prsentait, au lieu de m'adresser directement la parole: Pourquoi ne l'ai-je vu nulle part?--encore lieutenant? --Il tait prisonnier depuis 1804. --Pourquoi ne s'est-il pas chapp? --J'tais sur parole, dis-je demi-voix. --Je n'aime pas les prisonniers, dit-il; on se fait tuer. Il me tourna le dos. Nous restmes immobiles en haie; et, quand toute sa suite eut dfil: Mon cher, me dit le colonel, tu vois bien que tu es un imbcile, tu as perdu ton avancement, et on ne t'en sait pas plus de gr. CHAPITRE VIII _LE CORPS DE GARDE RUSSE_ Est-il possible? dis-je en frappant du pied. Quand j'entends de pareils rcits, je m'applaudis de ce que l'officier est mort en moi depuis plusieurs annes. Il n'y reste plus que l'crivain solitaire et indpendant qui regarde ce que va devenir sa libert et ne veut pas la dfendre contre ses anciens amis. Et je crus trouver dans le capitaine Renaud des traces d'indignation, au souvenir de ce qu'il me racontait; mais il souriait avec douceur et d'un air content. --C'tait tout simple, reprit-il. Ce colonel tait le plus brave homme du monde; mais il y a des gens qui sont, comme dit le mot clbre, des _fanfarons de crimes_ et de duret. Il voulait me maltraiter parce que l'Empereur en avait donn l'exemple. Grosse flatterie de corps de garde. Mais quel bonheur ce fut pour moi!--Ds ce jour, je commenai m'estimer intrieurement, avoir confiance en moi, sentir mon caractre s'purer, se former, se complter, s'affermir. Ds ce jour, je vis clairement que les vnements ne sont rien, que l'homme intrieur est tout, je me plaai bien au-dessus de mes juges. Enfin je sentis ma conscience, je rsolus de m'appuyer uniquement sur elle, de considrer les jugements publics, les rcompenses clatantes, les fortunes rapides, les rputations de bulletin, comme de ridicules forfanteries et un jeu de hasard qui ne valait pas la peine qu'on s'en occupt. J'allai vite la guerre me plonger dans les rangs inconnus, l'infanterie de ligne, l'infanterie de bataille, o les paysans de l'arme se faisaient faucher par mille la fois, aussi pareils, aussi gaux que les bls d'une grasse prairie de la Beauce.--Je me cachai l comme un chartreux dans son clotre; et du fond de cette foule arme, marchant pied comme les soldats, portant un sac et mangeant leur pain, je fis les grandes guerres de l'Empire tant que l'Empire fut debout.--Ah! si vous saviez comme je me sentis l'aise dans ces fatigues inoues! Comme j'aimais cette obscurit et quelles joies sauvages me donnrent les grandes batailles! La beaut de la guerre est au milieu des soldats, dans la vie du camp, dans la boue des marches et du bivouac. Je me vengeais de Bonaparte en servant la Patrie, sans rien tenir de Napolon; et quand il passait devant mon rgiment, je me cachais, de crainte d'une faveur. L'exprience m'avait fait mesurer les dignits et le Pouvoir leur juste valeur; je n'aspirais plus rien qu' prendre de chaque conqute de nos armes la part d'orgueil qui devait me revenir selon mon propre sentiment; je voulais tre citoyen, o il tait encore permis de l'tre, et ma manire. Tantt mes services taient inaperus, tantt levs au-dessus de leur mrite, et moi je ne cessais de les tenir dans l'ombre, de tout mon pouvoir, redoutant surtout que mon nom ft trop prononc. La foule tait si grande de ceux qui suivaient une marche contraire, que l'obscurit me fut aise, et je n'tais encore que lieutenant de la Garde Impriale en 1814, quand je reus au front cette blessure que vous voyez, et qui, ce soir, me fait souffrir plus qu' l'ordinaire. Ici le capitaine Renaud passa plusieurs fois la main sur son front, et, comme il semblait vouloir se taire, je le pressai de poursuivre, avec assez d'instance pour qu'il cdt. Il appuya sa tte sur la pomme de sa canne de jonc. --Voil qui est singulier, dit-il, je n'ai jamais racont tout cela, et ce soir j'en ai envie. --Bah! n'importe! j'aime m'y laisser aller avec un ancien camarade. Ce sera pour vous un objet de rflexions srieuses quand vous n'aurez rien de mieux faire. Il me semble que cela n'en est pas indigne. Vous me croirez bien faible ou bien fou; mais c'est gal. Jusqu' l'vnement, assez ordinaire pour d'autres, que je vais vous dire et dont je recule le rcit malgr moi, mon amour de la gloire des armes tait devenu sage, grave, dvou et parfaitement pur, comme est le sentiment simple et unique du devoir; mais, dater de ce jour-l, d'autres ides vinrent assombrir encore ma vie. C'tait en 1814; c'tait le commencement de l'anne et la fin de cette sombre guerre o notre pauvre arme dfendait l'Empire et l'Empereur, et o la France regardait le combat avec dcouragement. Soissons venait de se rendre au Prussien Bulow. Les armes de Silsie et du Nord y avaient fait leur jonction. Macdonald avait quitt Troyes et abandonn le bassin de l'Yonne pour tablir sa ligne de dfense de Nogent Montereau, avec trente mille hommes. Nous devions attaquer Reims, que l'Empereur voulait reprendre. Le temps tait sombre et la pluie continuelle. Nous avions perdu la veille un officier suprieur qui conduisait des prisonniers. Les Russes l'avaient surpris et tu dans la nuit prcdente, et ils avaient dlivr leurs camarades. Notre colonel, qui tait ce qu'on nomme un _dur cuire_, voulut prendre sa revanche. Nous tions prs d'pernay et nous tournions les hauteurs qui l'environnent. Le soir venait, et, aprs avoir occup le jour entier nous refaire, nous passions prs d'un joli chteau blanc tourelles, nomm Boursault, lorsque le colonel m'appela. Il m'emmena part, pendant qu'on formait les faisceaux, et me dit de sa vieille voix enroue: Vous voyez bien l-haut une grange, sur cette colline coupe pic; l o se promne ce grand nigaud de factionnaire russe avec son bonnet d'vque? --Oui, oui, dis-je, je vois parfaitement le grenadier et la grange. --Eh bien, vous qui tes un ancien, il faut que vous sachiez que c'est l le point que les Russes ont pris avant-hier et qui occupe le plus l'Empereur, pour le quart d'heure. Il me dit que c'est la clef de Reims, et a pourrait bien tre. En tout cas, nous allons jouer un tour Woronzoff. onze heures du soir, vous prendrez deux cents de vos lapins, vous surprendrez le corps de garde qu'ils ont tabli dans cette grange. Mais, de peur de donner l'alarme, vous enlverez a la baonnette. Il prit et m'offrit une prise de tabac, et, jetant le reste peu peu, comme je fais l, il me dit, en prononant un mot chaque grain sem au vent: Vous sentez bien que je serai par l, derrire vous, avec ma colonne.--Vous n'aurez gure perdu que soixante hommes, vous aurez les six pices qu'ils ont places l... Vous les tournerez du ct de Reims... onze heures... onze heures et demie, la position sera nous. Et nous dormirons jusqu' trois heures pour nous reposer un peu... de la petite affaire de Craonne, qui n'tait pas, comme on dit, pique des vers. --a suffit, lui dis-je; et je m'en allai, avec mon lieutenant en second, prparer un peu notre soire. L'essentiel, comme vous voyez, tait de ne pas faire de bruit. Je passai l'inspection des armes et je fis enlever, avec le tire-bourre, les cartouches de toutes celles qui taient charges. Ensuite, je me promenai quelque temps avec mes sergents, en attendant l'heure. dix heures et demie, je leur fis mettre leur capote sur l'habit et le fusil cach sous la capote; car, quelque chose qu'on fasse, comme vous voyez ce soir, la baonnette se voit toujours, et quoiqu'il ft autrement sombre qu' prsent, je ne m'y fiais pas. J'avais observ les petits sentiers bords de haies qui conduisaient au corps de garde russe, et j'y fis monter les plus dtermins gaillards que j'aie jamais commands.--Il y en a encore l, dans les rangs, deux qui y taient et s'en souviennent bien.--Ils avaient l'habitude des Russes, et savaient comment les prendre. Les factionnaires que nous rencontrmes en montant disparurent sans bruit, comme des roseaux que l'on couche par terre avec la main. Celui qui tait devant les armes demandait plus de soin. Il tait immobile, l'arme au pied et le menton sur son fusil; le pauvre diable se balanait comme un homme qui s'endort de fatigue et va tomber. Un de mes grenadiers le prit dans ses bras en le serrant l'touffer, et deux autres, l'ayant billonn, le jetrent dans les broussailles. J'arrivai lentement et je ne pus me dfendre, je l'avoue, d'une certaine motion que je n'avais jamais prouve au moment des autres combats. C'tait la honte d'attaquer des gens couchs. Je les voyais, rouls dans leurs manteaux, clairs par une lanterne sourde, et le coeur me battit violemment. Mais tout coup, au moment d'agir, je craignis que ce ne ft une faiblesse qui ressemblt celle des lches, j'eus peur d'avoir senti la peur une fois, et, prenant mon sabre cach sous mon bras, j'entrai le premier, brusquement, donnant l'exemple mes grenadiers. Je leur fis un geste qu'ils comprirent; ils se jetrent d'abord sur les armes, puis sur les hommes, comme des loups sur un troupeau. Oh! ce fut une boucherie sourde et horrible! la baonnette perait, la crosse assommait, le genou touffait, la main tranglait. Tous les cris peine pousss taient teints sous les pieds de nos soldats, et nulle tte ne se soulevait sans recevoir le coup mortel. En entrant, j'avais frapp au hasard un coup terrible, devant moi, sur quelque chose de noir que j'avais travers d'outre en outre: un vieil officier, homme grand et fort, la tte charge de cheveux blancs, se leva comme un fantme, jeta un cri affreux en voyant ce que j'avais fait, me frappa la figure d'un coup d'pe violent, et tomba mort l'instant sous les baonnettes. Moi, je tombai assis ct de lui, tourdi du coup port entre les yeux, et j'entendis sous moi la voix mourante et tendre d'un enfant qui disait: Papa... Je compris alors mon oeuvre, et j'y regardai avec un empressement frntique. Je vis un de ces officiers de quatorze ans, si nombreux dans les armes russes qui nous envahirent cette poque, et que l'on tranait cette terrible cole. Ses longs cheveux boucls tombaient sur sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux d'une femme, et sa tte s'tait penche comme s'il n'et fait que s'endormir une seconde fois. Ses lvres roses, panouies comme celles d'un nouveau-n, semblaient encore engraisses par le lait de la nourrice, et ses grands yeux bleus entr'ouverts avaient une beaut de forme candide, fminine et caressante. Je le soulevai sur un bras, et sa joue tomba sur ma joue ensanglante, comme s'il allait cacher sa tte entre le menton et l'paule de sa mre pour se rchauffer. Il semblait se blottir sous ma poitrine pour fuir ses meurtriers. La tendresse filiale, la confiance et le repos d'un sommeil dlicieux reposaient sur sa figure morte, et il paraissait me dire: Dormons en paix. --tait-ce l un ennemi? m'criai-je.--Et ce que Dieu a mis de paternel dans les entrailles de tout homme s'mut et tressaillit en moi; je le serrais contre ma poitrine, lorsque je sentis que j'appuyais sur moi la garde de mon sabre qui traversait son coeur et qui avait tu cet ange endormi. Je voulus pencher ma tte sur sa tte, mais mon sang le couvrit de larges taches; je sentis la blessure de mon front, et je me souvins qu'elle m'avait t faite par son pre. Je regardai honteusement de ct, et je ne vis qu'un amas de corps que mes grenadiers tiraient par les pieds et jetaient dehors, ne leur prenant que des cartouches. En ce moment, le Colonel entra suivi de la colonne, dont j'entendis le pas et les armes. --Bravo! mon cher, me dit-il, vous avez enlev a lestement. Mais vous tes bless? --Regardez cela, dis-je; quelle diffrence y a-t-il entre moi et un assassin? --Eh! sacredi, mon cher, que voulez-vous? c'est le mtier. --C'est juste, rpondis-je, et je me levai pour aller reprendre mon commandement. L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je l'enveloppai, et sa petite main orne de grosses bagues laissa chapper une canne de jonc, qui tomba sur ma main comme s'il me l'et donne. Je la pris; je rsolus, quels que fussent mes prils venir, de n'avoir plus d'autre arme, et je n'eus pas l'audace de retirer de sa poitrine mon sabre d'gorgeur. Je sortis la hte de cet antre qui puait le sang, et quand je me trouvai au grand air, j'eus la force d'essuyer mon front rouge et mouill. Mes grenadiers taient leurs rangs; chacun essuyait froidement sa baonnette dans le gazon et raffermissait sa pierre feu dans la batterie. Mon sergent-major, suivi du fourrier, marchait devant les rangs, tenant sa liste la main, et, lisant la lueur d'un bout de chandelle plant dans le canon de son fusil comme dans un flambeau, il faisait paisiblement l'appel. Je m'appuyai contre un arbre, et le chirurgien-major vint me bander le front. Une large pluie de mars tombait sur ma tte et me faisait quelque bien. Je ne pus m'empcher de pousser un profond soupir: Je suis las de la guerre, dis-je au chirurgien. --Et moi aussi, dit une voix grave que je connaissais. Je soulevai le bandage de mes sourcils, et je vis, non pas Napolon empereur, mais Bonaparte soldat. Il tait seul, triste, pied, debout devant moi, ses bottes enfonces dans la boue, son habit dchir, son chapeau ruisselant la pluie par les bords; il sentait ses derniers jours venus, et regardait autour de lui ses derniers soldats. Il me considrait attentivement. --Je t'ai vu quelque part, dit-il, grognard? ce dernier mot, je sentis qu'il ne me disait l qu'une phrase banale, je savais que j'avais vieilli de visage plus que d'annes, et que fatigues, moustaches et blessures me dguisaient assez. --Je vous ai vu partout, sans tre vu, rpondis-je. --Veux-tu de l'avancement? Je dis: Il est bien tard. Il croisa les bras un moment sans rpondre, puis: Tu as raison, va, dans trois jours, toi et moi nous quitterons le service. Il me tourna le dos et remonta sur son cheval, tenu quelques pas. En ce moment, notre tte de colonne avait attaqu et l'on nous lanait des obus. Il en tomba un devant le front de ma compagnie, et quelques hommes se jetrent en arrire, par un premier mouvement dont ils eurent honte. Bonaparte s'avana seul sur l'obus qui brlait et fumait devant son cheval, et lui fit flairer cette fume. Tout se tut et resta sans mouvement; l'obus clata et n'atteignit personne. Les grenadiers sentirent la leon terrible qu'il leur donnait; moi j'y sentis de plus quelque chose qui tenait du dsespoir. La France lui manquait, et il avait dout un instant de ses vieux braves. Je me trouvai trop veng et lui trop puni de ses fautes par un si grand abandon. Je me levai avec effort, et, m'approchant de lui, je pris et serrai la main qu'il tendait plusieurs d'entre nous. Il ne me reconnut point, mais ce fut pour moi une rconciliation tacite entre le plus obscur et le plus illustre des hommes de notre sicle.--On battit la charge, et, le lendemain au jour, Reims fut repris par nous. Mais, quelques jours aprs, Paris l'tait par d'autres. * * * * * Le capitaine Renaud se tut longtemps aprs ce rcit, et demeura la tte baisse sans que je voulusse interrompre sa rverie. Je considrais ce brave homme avec vnration, et j'avais suivi attentivement, tandis qu'il avait parl, les transformations lentes de cette me bonne et simple, toujours repousse dans ses donations expansives d'elle-mme, toujours crase par un ascendant invincible, mais parvenue trouver le repos dans le plus humble et le plus austre Devoir.--Sa vie inconnue me paraissait un spectacle intrieur aussi beau que la vie clatante de quelque homme d'action que ce ft.--Chaque vague de la mer ajoute un voile blanchtre aux beauts d'une perle, chaque flot travaille lentement la rendre plus parfaite, chaque flocon d'cume qui se balance sur elle lui laisse une teinte mystrieuse demi dore, demi transparente, o l'on peut seulement deviner un rayon intrieur qui part de son coeur; c'tait tout fait ainsi que s'tait form ce caractre dans de vastes bouleversements et au fond des plus sombres et perptuelles preuves. Je savais que jusqu' la mort de l'Empereur il avait regard comme un devoir de ne point servir, respectant, malgr toutes les instances de ses amis, ce qu'il nommait les convenances; et, depuis, affranchi du lien de son ancienne promesse un matre qui ne le connaissait plus, il tait revenu commander, dans la Garde Royale, les restes de sa vieille Garde; et comme il ne parlait jamais de lui-mme, on n'avait point pens lui et il n'avait point eu d'avancement.--Il s'en souciait peu, et il avait coutume de dire qu' moins d'tre gnral vingt-cinq ans, ge o l'on peut mettre en oeuvre son imagination, il valait mieux demeurer simple capitaine, pour vivre avec les soldats en pre de famille, en prieur du couvent. --Tenez, me dit-il aprs ce moment de repos, regardez notre vieux grenadier Poirier, avec ses yeux sombres et louches, sa tte chauve et ses coups de sabre sur la joue, lui que les marchaux de France s'arrtent admirer quand il leur prsente les armes la porte du roi; voyez Beccaria avec son profil de vtran romain, Frchou, avec sa moustache blanche; voyez tout ce premier rang dcor, dont les bras portent trois chevrons! qu'auraient-ils dit, ces vieux moines de la vieille arme qui ne voulurent jamais tre autre chose que grenadiers, si je leur avais manqu ce matin, moi qui les commandais encore il y a quinze jours?--Si j'avais pris depuis plusieurs annes des habitudes de foyer et de repos, ou un autre tat, c'et t diffrent; mais ici, je n'ai en vrit que le mrite qu'ils ont. D'ailleurs, voyez comme tout est calme ce soir Paris, calme comme l'air, ajouta-t-il en se levant ainsi que moi. Voici le jour qui va venir; on ne recommencera pas, sans doute, casser les lanternes, et demain nous rentrerons au quartier. Moi, dans quelques jours, je serai probablement retir dans un petit coin de terre que j'ai quelque part en France, o il y a une petite tourelle, dans laquelle j'achverai d'tudier Polybe, Turenne, Folard et Vauban, pour m'amuser. Presque tous mes camarades ont t tus la Grande-Arme, ou sont morts depuis; il y a longtemps que je ne cause plus avec personne, et vous savez par quel chemin je suis arriv har la guerre, tout en la faisant avec nergie. L-dessus il me secoua vivement la main et me quitta en me demandant encore le hausse-col qui lui manquait, si le mien n'tait pas rouill et si je le trouvais chez moi. Puis il me rappela et me dit: Tenez, comme il n'est pas entirement impossible que l'on fasse encore feu sur nous de quelque fentre, gardez-moi, je vous prie, ce portefeuille plein de vieilles lettres, qui m'intressent, moi seul, et que vous brleriez si nous ne nous retrouvions plus. Il nous est venu plusieurs de nos anciens camarades, et nous les avons pris de se retirer chez eux.--Nous ne faisons point la guerre civile, nous. Nous sommes calmes comme des pompiers dont le devoir est d'teindre l'incendie. On s'expliquera ensuite, cela ne nous regarde pas. Et il me quitta en souriant. CHAPITRE IX _UNE BILLE_ Quinze jours aprs cette conversation que la rvolution mme ne m'avait point fait oublier, je rflchissais seul l'hrosme modeste et au dsintressement, si rares tous les deux! Je tchais d'oublier le sang pur qui venait de couler, et je relisais dans l'histoire d'Amrique comment, en 1783, l'Arme anglo-amricaine toute victorieuse, ayant pos les armes et dlivr la Patrie, fut prte se rvolter contre le congrs qui, trop pauvre pour lui payer sa solde, s'apprtait la licencier. Washington, gnralissime et vainqueur, n'avait qu'un mot dire ou un signe de tte faire pour tre Dictateur; il fit ce que lui seul avait le pouvoir d'accomplir: il licencia l'arme et donna sa dmission.--J'avais pos le livre et je comparais cette grandeur sereine nos ambitions inquites. J'tais triste et me rappelais toutes les mes guerrires et pures, sans faux clat, sans charlatanisme, qui n'ont aim le pouvoir et le commandement que pour le bien public, l'ont gard sans orgueil, et n'ont su ni le tourner contre la Patrie, ni le convertir en or; je songeais tous les hommes qui ont fait la guerre avec l'intelligence de ce qu'elle vaut, je pensais au bon Collingwood, si rsign, et enfin l'obscur capitaine Renaud, lorsque je vis entrer un homme de haute taille, vtu d'une longue capote bleue en assez mauvais tat. ses moustaches blanches, aux cicatrices de son visage cuivr, je reconnus un des grenadiers de sa compagnie; je lui demandai s'il tait vivant encore, et l'motion de ce brave homme me fit voir qu'il tait arriv malheur. Il s'assit, s'essuya le front, et quand il se fut remis, aprs quelques soins et un peu de temps, il me dit ce qui lui tait arriv. Pendant les deux jours du 28 et du 29 juillet, le capitaine Renaud n'avait fait autre chose que marcher en colonne, le long des rues, la tte de ses grenadiers; il se plaait devant la premire section de sa colonne, et allait paisiblement au milieu d'une grle de pierres et de coups de fusil qui partaient des cafs, des balcons et des fentres. Quand il s'arrtait, c'tait pour faire serrer les rangs ouverts par ceux qui tombaient, et pour regarder si ses guides de gauche se tenaient leurs distances et leurs chefs de file. Il n'avait pas tir son pe et marchait la canne la main. Les ordres lui taient d'abord parvenus exactement; mais, soit que les aides de camp fussent tus en route, soit que l'tat-major ne les et pas envoys, il fut laiss, dans la nuit du 28 au 29, sur la place de la Bastille, sans autre instruction que de se retirer sur Saint-Cloud en dtruisant les barricades sur son chemin. Ce qu'il fit sans tirer un coup de fusil. Arriv au pont d'Ina, il s'arrta pour faire l'appel de sa compagnie. Il lui manquait moins de monde qu' toutes celles de la Garde qui avaient t dtaches, et ses hommes taient aussi moins fatigus. Il avait eu l'art de les faire reposer propos et l'ombre, dans ces brlantes journes, et de leur trouver, dans les casernes abandonnes, la nourriture que refusaient les maisons ennemies; la contenance de sa colonne tait telle, qu'il avait trouv dserte chaque barricade et n'avait eu que la peine de la faire dmolir. Il tait donc debout, la tte du pont d'Ina, couvert de poussire, et secouant ses pieds; il regardait, vers la barrire, si rien ne gnait la sortie de son dtachement, et dsignait les claireurs pour envoyer en avant. Il n'y avait personne dans le Champ-de-Mars, que deux maons qui paraissaient dormir, couchs sur le ventre, et un petit garon d'environ quatorze ans, qui marchait pieds nus et jouait des castagnettes avec deux morceaux de faence casse. Il les raclait de temps en temps sur le parapet du pont, et vint ainsi, en jouant, jusqu' la borne o se tenait Renaud. Le capitaine montrait en ce moment les hauteurs de Passy avec sa canne. L'enfant s'approcha de lui, le regardant avec de grands yeux tonns, et tirant de sa veste un pistolet d'aron, il le prit des deux mains et le dirigea vers la poitrine du capitaine. Celui-ci dtourna le coup avec sa canne, et l'enfant ayant fait feu, la balle porta dans le haut de la cuisse. Le capitaine tomba assis, sans dire mot, et regarda avec piti ce singulier ennemi. Il vit ce jeune garon qui tenait toujours son arme des deux mains, et demeurait tout effray de ce qu'il avait fait. Les grenadiers taient en ce moment appuys tristement sur leurs fusils; ils ne daignrent pas faire un geste contre ce petit drle. Les uns soulevrent leur capitaine, les autres se contentrent de tenir cet enfant par le bras et de l'amener celui qu'il avait bless. Il se mit fondre en larmes; et quand il vit le sang couler flots de la blessure de l'officier sur son pantalon blanc, effray de cette boucherie, il s'vanouit. On emporta en mme temps l'homme et l'enfant dans une petite maison proche de Passy, o tous deux taient encore. La colonne, conduite par le lieutenant, avait poursuivi sa route pour Saint-Cloud, et quatre grenadiers, aprs avoir quitt leurs uniformes, taient rests dans cette maison hospitalire soigner leur vieux commandant. L'un (celui qui me parlait) avait pris de l'ouvrage comme ouvrier armurier Paris, d'autres comme matres d'armes, et, apportant leur journe au capitaine, ils l'avaient empch de manquer de soins jusqu' ce jour. On l'avait amput; mais la fivre tait ardente et mauvaise; et comme il craignait un redoublement dangereux, il m'envoyait chercher. Il n'y avait pas de temps perdre. Je partis sur-le-champ avec le digne soldat qui m'avait racont ces dtails les yeux humides et la voix tremblante, mais sans murmure, sans injure, sans accusation, rptant seulement: C'est un grand malheur pour nous. Le bless avait t port chez une petite marchande qui tait veuve et qui vivait seule dans une petite boutique et dans une rue carte du village, avec des enfants en bas ge. Elle n'avait pas eu la crainte, un seul moment, de se compromettre, et personne n'avait eu l'ide de l'inquiter ce sujet. Les voisins, au contraire, s'taient empresss de l'aider dans les soins qu'elle prenait du malade. Les officiers de sant qu'on avait appels ne l'ayant pas jug transportable, aprs l'opration, elle l'avait gard, et souvent elle avait pass la nuit prs de son lit. Lorsque j'entrai, elle vint au-devant de moi avec un air de reconnaissance et de timidit qui me firent peine. Je sentis combien d'embarras la fois elle avait cachs par bont naturelle et par bienfaisance. Elle tait fort ple, et ses yeux taient rougis et fatigus. Elle allait et venait vers une arrire-boutique trs troite que j'apercevais de la porte, et je vis, sa prcipitation, qu'elle arrangeait la petite chambre du bless et mettait une sorte de coquetterie ce qu'un tranger la trouvt convenable.--Aussi j'eus soin de ne pas marcher vite, et je lui donnai tout le temps dont elle eut besoin. --Voyez, monsieur, il a bien souffert, allez! me dit-elle en ouvrant la porte. Le capitaine Renaud tait assis sur un petit lit rideaux de serge, plac dans un coin de la chambre, et plusieurs traversins soutenaient son corps. Il tait d'une maigreur de squelette, et les pommettes des joues d'un rouge ardent; la blessure de son front tait noire. Je vis qu'il n'irait pas loin, et son sourire me le dit aussi. Il me tendit la main et me fit signe de m'asseoir. Il y avait sa droite un jeune garon qui tenait un verre d'eau gomme et le remuait avec la cuillre. Il se leva et m'apporta sa chaise. Renaud le prit, de son lit, par le bout de l'oreille, et me dit doucement, d'une voix affaiblie: Tenez, mon cher, je vous prsente mon vainqueur. Je haussai les paules, et le pauvre enfant baissa les yeux en rougissant.--Je vis une grosse larme rouler sur sa joue. --Allons! allons! dit le capitaine en passant la main dans ses cheveux. Ce n'est pas sa faute. Pauvre garon! il avait rencontr deux hommes qui lui avaient fait boire de l'eau-de-vie, l'avaient pay, et l'avaient envoy me tirer son coup de pistolet. Il a fait cela comme il aurait jet une bille au coin de la borne.--N'est-ce pas, Jean? Et Jean se mit trembler et prit une expression de douleur si poignante qu'elle me toucha. Je le regardai de plus prs: c'tait un fort bel enfant. --C'tait bien une bille aussi, me dit la jeune marchande. Voyez, monsieur. Et elle me montrait une petite bille d'agate, grosse comme les plus fortes balles de plomb, et avec laquelle on avait charg le pistolet de calibre qui tait l. --Il n'en faut pas plus que a pour retrancher une jambe d'un capitaine, me dit Renaud. --Vous ne devez pas le faire parler beaucoup, me dit timidement la marchande. Renaud ne l'coutait pas: Oui, mon cher, il ne me reste pas assez de jambe pour y faire tenir une jambe de bois. Je lui serrais la main sans rpondre; humili de voir que, pour tuer un homme qui avait tant vu et tant souffert, dont la poitrine tait bronze par vingt campagnes et dix blessures, prouve la glace et au feu, passe la baonnette et la lance, il n'avait fallu que le soubresaut d'une de ces grenouilles des ruisseaux de Paris qu'on nomme: _Gamins_. Renaud rpondit ma pense. Il pencha sa joue sur le traversin, et, me serrant la main: Nous tions en guerre, me dit-il; il n'est pas plus assassin que je ne le fus Reims, moi. Quand j'ai tu l'enfant russe, j'tais peut-tre aussi un assassin?--Dans la grande guerre d'Espagne, les hommes qui poignardaient nos sentinelles ne se croyaient pas des assassins, et, tant en guerre, ils ne l'taient peut-tre pas. Les catholiques et les huguenots s'assassinaient-ils ou non?--De combien d'assassinats se compose une grande bataille?--Voil un des points o notre raison se perd et ne sait que dire. C'est la guerre qui a tort et non pas nous. Je vous assure que ce petit bonhomme est fort doux et fort gentil; il lit et crit dj trs bien. C'est un enfant trouv.--Il tait apprenti menuisier.--Il n'a pas quitt ma chambre depuis quinze jours, et il m'aime beaucoup, ce pauvre garon. Il annonce des dispositions pour le calcul; on peut en faire quelque chose. Comme il parlait plus pniblement et s'approchait de mon oreille, je me penchai, et il me donna un petit papier pli qu'il me pria de parcourir. J'entrevis un court testament par lequel il laissait une sorte de mtairie misrable qu'il possdait, la pauvre marchande qui l'avait recueilli, et, aprs elle, Jean, qu'elle devait faire lever, sous condition qu'il ne serait jamais militaire; il stipulait la somme de son remplacement, et donnait ce petit bout de terre pour asile ses quatre vieux grenadiers. Il chargeait de tout cela un notaire de sa province. Quand j'eus le papier dans les mains, il parut plus tranquille et prt s'assoupir. Puis il tressaillit, et, rouvrant les yeux, il me pria de prendre et de garder sa canne de jonc.--Ensuite il s'assoupit encore. Son vieux soldat secoua la tte et lui prit une main. Je pris l'autre, que je sentis glace. Il dit qu'il avait froid aux pieds, et Jean coucha et appuya sa petite poitrine d'enfant sur le lit pour le rchauffer. Alors le capitaine Renaud commena tter ses draps avec les mains, disant qu'il ne les sentait plus, ce qui est un signe fatal. Sa voix tait caverneuse. Il porta pniblement une main son front, regarda Jean attentivement, et dit encore: C'est singulier!--Cet enfant-l ressemble l'enfant russe! Ensuite il ferma les yeux, et, me serrant la main avec une prsence d'esprit renaissante: Voyez-vous! me dit-il, voil le cerveau qui se prend, c'est la fin. Son regard tait diffrent et plus calme. Nous comprmes cette lutte d'un esprit ferme qui se jugeait contre la douleur qui l'garait, et ce spectacle, sur un grabat misrable, tait pour moi plein d'une majest solennelle. Il rougit de nouveau et dit trs haut: Ils avaient quatorze ans...--tous deux...--Qui sait si ce n'est pas cette jeune me revenue dans cet autre corps pour se venger?... Ensuite il tressaillit, il plit, et me regarda tranquillement et avec attendrissement: Dites-moi!... ne pourriez-vous me fermer la bouche? Je crains de parler... on s'affaiblit... Je ne voudrais plus parler... J'ai soif. On lui donna quelques cuilleres, et il dit: J'ai fait mon devoir. Cette ide-l fait du bien. Et il ajouta: Si le pays se trouve mieux de tout ce qui s'est fait, nous n'avons rien dire; mais vous verrez... Ensuite il s'assoupit et dormit une demi-heure environ. Aprs ce temps, une femme vint la porte timidement, et fit signe que le chirurgien tait l; je sortis sur la pointe du pied pour lui parler, et, comme j'entrais avec lui dans le petit jardin, m'tant arrt auprs d'un puits pour l'interroger, nous entendmes un grand cri. Nous courmes et nous vmes un drap sur la tte de cet honnte homme, qui n'tait plus... CHAPITRE X _CONCLUSION_ L'poque qui m'a laiss ces souvenirs pars est close aujourd'hui. Son cercle s'ouvrit en 1814 par la bataille de Paris, et se ferma par les trois jours de Paris, en 1830. C'tait le temps o, comme je l'ai dit, l'arme de l'Empire venait expirer dans le sein de l'arme naissante alors, et mrie aujourd'hui. Aprs avoir, sous plusieurs formes, expliqu la nature et plaint la condition du Pote dans notre socit, j'ai voulu montrer ici celle du Soldat, autre Paria moderne. Je voudrais que ce livre ft pour lui ce qu'tait pour un soldat romain un autel la Petite Fortune. Je me suis plu ces rcits, parce que je mets au-dessus de tous les dvouements celui qui ne cherche pas tre regard. Les plus illustres sacrifices ont quelque chose en eux qui prtend l'illustration et que l'on ne peut s'empcher d'y voir malgr soi-mme. On voudrait en vain les dpouiller de ce caractre qui vit en eux et fait comme leur force et leur soutien: c'est l'os de leurs chairs et la moelle de leurs os. Il y avait peut-tre quelque chose du combat et du spectacle qui fortifiait les Martyrs; le rle tait si grand dans cette scne, qu'il pouvait doubler l'nergie de la sainte victime. Deux ides soutenaient ses bras de chaque ct, la canonisation de la terre et la batification du ciel. Que ces immolations antiques une conviction sainte soient adores pour toujours; mais ne mritent-ils pas d'tre aims, quand nous les devinons, ces dvouements ignors qui ne cherchent mme pas se faire voir de ceux qui en sont l'objet; ces sacrifices modestes, silencieux, sombres, abandonns, sans espoir de nulle couronne humaine ou divine;--ces muettes rsignations dont les exemples, plus multiplis qu'on ne le croit, ont en eux un mrite si puissant, que je ne sais nulle vertu qui leur soit comparable? Ce n'est pas sans dessein que j'ai essay de tourner les regards de l'Arme vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans l'_abngation_ et la _rsignation_. Jamais elle ne peut tre comparable en clat la Grandeur de l'action o se dveloppent largement d'nergiques facults; mais elle sera longtemps la seule laquelle puisse prtendre l'homme arm, car il est arm presque inutilement aujourd'hui. Les Grandeurs blouissantes des conqurants sont peut-tre teintes pour toujours. Leur clat pass s'affaiblit, je le rpte, mesure que s'accrot, dans les esprits, le ddain de la guerre, et, dans les coeurs, le dgot de ses cruauts froides. Les Armes permanentes embarrassent leurs matres. Chaque souverain regarde son Arme tristement; ce colosse assis ses pieds, immobile et muet, le gne et l'pouvante; il n'en sait que faire, et craint qu'il ne se tourne contre lui. Il le voit dvor d'ardeur et ne pouvant se mouvoir. Le besoin d'une circulation impossible ne cesse de tourmenter le sang de ce grand corps, ce sang qui ne se rpand pas et bouillonne sans cesse. De temps autre, des bruits de grandes guerres s'lvent et grondent comme un tonnerre loign; mais ces nuages impuissants s'vanouissent, ces trombes se perdent en grains de sable, en traits, en protocoles, que sais-je!--La philosophie a heureusement rapetiss la guerre; les ngociations la remplacent; la mcanique achvera de l'annuler par ses inventions. Mais en attendant que le monde, encore enfant, se dlivre de ce jouet froce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble infaillible, le Soldat, l'homme des Armes, a besoin d'tre consol de la rigueur de sa condition. Il sent que la Patrie, qui l'aimait cause des gloires dont il la couronnait, commence le ddaigner pour son oisivet, ou le har cause des guerres civiles dans lesquelles on l'emploie frapper sa mre.--Ce Gladiateur, qui n'a plus mme les applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui-mme, et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce que, je l'ai dit, il est aveugle et muet; jet o l'on veut qu'il aille, en combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne la mettra pas demain son chapeau. Quelle ide le soutiendra, si ce n'est celle du Devoir et de la parole jure? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules et ses repentirs pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut l'exalter dans nos jours de froideur et de dcouragement? Que nous reste-t-il de sacr? Dans le naufrage universel des croyances, quels dbris o se puissent rattacher encore les mains gnreuses? Hors l'amour du _bien-tre_ et du luxe d'un jour, rien ne se voit la surface de l'abme. On croirait que l'gosme a tout submerg; ceux mme qui cherchent sauver les mes et qui plongent avec courage se sentent prts tre engloutis. Les chefs des partis politiques prennent aujourd'hui le Catholicisme comme un mot d'ordre et un drapeau; mais quelle foi ont-ils dans ses merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur vie?--Les artistes le mettent en lumire comme une prcieuse mdaille, et se plongent dans ses dogmes comme dans une source pique de posie; mais combien y en a-t-il qui se mettent genoux dans l'glise qu'ils dcorent?--Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident, comme des avocats gnreux celle d'un client pauvre et dlaiss; leurs crits et leurs paroles aiment s'empreindre de ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment s'orner de dorures gothiques, leur travail entier se plat faire serpenter, autour de la croix, le labyrinthe habile de leurs arguments; mais il est rare que cette croix soit leur ct dans la solitude.--Les hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu. Notre Sicle sait qu'il est ainsi, voudrait tre autrement et ne le peut pas. Il se considre d'un oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti combien est malheureux un sicle qui se voit. ces signes funestes, quelques trangers nous ont crus tombs dans un tat semblable celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont demand si le caractre national n'allait pas se perdre pour toujours. Mais ceux qui ont su nous voir de plus prs ont remarqu ce caractre de mle dtermination qui survit en nous tout ce que le frottement des sophismes a us dplorablement. Les actions viriles n'ont rien perdu, en France, de leur vigueur antique. Une prompte rsolution gouverne des sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus froidement calculs, les combats s'excutent avec une violence savante.--La moindre pense produit des actes aussi grands que jadis la foi la plus fervente. Parmi nous, les croyances sont faibles, mais l'homme est fort. Chaque flau trouve cent Belzunces. La jeunesse actuelle ne cesse de dfier la mort par devoir ou par caprice, avec un sourire de Spartiate, sourire d'autant plus grave que tous ne croient pas au festin des dieux. Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier moment, je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai longtemps dtourn de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'tais tourment du souvenir de cette premire vue, je suis revenu malgr moi ce point visible, mais incertain. Je l'ai approch, j'en ai fait le tour, j'ai vu sous lui et au-dessus de lui, j'y ai pos la main, je l'ai trouv assez fort pour servir d'appui dans la tourmente, et j'ai t rassur. Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une pense confuse; c'est un sentiment n avec nous, indpendant des temps, des lieux, et mme des religions; un sentiment fier, inflexible, un instinct d'une incomparable beaut, qui n'a trouv que dans les temps modernes un nom digne de lui, mais qui dj produisait de sublimes grandeurs dans l'antiquit, et la fcondait comme ces beaux fleuves qui, dans leur source et leurs premiers dtours, n'ont pas encore d'appellation. Cette foi, qui me semble rester tous encore et rgner en souveraine dans les armes, est celle de l'HONNEUR. Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait use. Ce n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et un dieu autour duquel bien des dieux suprieurs sont tombs. La chute de tous leurs temples n'a pas branl sa statue. Une vitalit indfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse, qui se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant mme avec eux au point de s'accrotre de leur nergie.--Tandis que toutes les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous lever, celle-ci parat venir de nous-mmes et tendre monter jusqu'au ciel.--C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire ne de la terre, sans palme cleste aprs la mort; c'est la vertu de la vie. Telle qu'elle est, son culte, interprt de manires diverses, est toujours incontest. C'est une Religion mle, sans symbole et sans images, sans dogme et sans crmonies, dont les lois ne sont crites nulle part;--et comment se fait-il que tous les hommes aient le sentiment de sa srieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de l'heure o j'cris sont sceptiques et ironiques pour toute chose, hors pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononc.--Ceci n'est point thorie, mais observation.--L'homme, au nom d'Honneur, sent remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-mme, et cette secousse rveille toutes les forces de son orgueil et de son nergie primitive. Une fermet invincible le soutient contre tous et contre lui-mme cette pense de veiller sur ce tabernacle pur, qui est dans sa poitrine comme un second coeur o sigerait un dieu. De l lui viennent des consolations intrieures d'autant plus belles qu'il en ignore la source et la raison vritables; de l aussi des rvlations soudaines du Vrai, du Beau, du Juste: de l une lumire qui va devant lui. L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exalte.--C'est le respect de soi-mme et de la beaut de sa vie porte jusqu' la plus pure lvation et jusqu' la passion la plus ardente. Je ne vois, il est vrai, nulle unit dans son principe; et toutes les fois que l'on a entrepris de le dfinir, on s'est perdu dans les termes; mais je ne vois pas qu'on ait t plus prcis dans la dfinition de Dieu. Cela prouverait-il contre une existence que l'on sent universellement? C'est peut-tre l le plus grand mrite de l'Honneur d'tre si puissant et toujours beau, quelle que soit sa source!... Tantt il porte l'homme ne pas survivre un affront, tantt le soutenir avec un clat et une grandeur qui le rparent et en effacent la souillure. D'autres fois il sait cacher ensemble l'injure et l'expiation. En d'autres temps il invente de grandes entreprises, des luttes magnifiques et persvrantes, des sacrifices inous, lentement accomplis, et plus beaux par leur patience et leur obscurit que les lans d'un enthousiasme subit ou d'une violente indignation; il produit des actes de bienfaisance que l'vanglique charit ne surpassa jamais; il a des tolrances merveilleuses, de dlicates bonts, des indulgences divines et de sublimes pardons. Toujours et partout il maintient dans toute sa beaut la dignit personnelle de l'homme. L'Honneur, c'est la pudeur virile. La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est donc la chose sacre que cette chose inexprimable? Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire, universelle, dcisive et simple cependant: _Donner sa parole d'honneur_. Voil que la parole humaine cesse d'tre l'expression des ides seulement, elle devient la parole par exprience, la parole sacre entre toutes les paroles, comme si elle tait ne avec le premier mot qu'ait dit la langue de l'homme; et comme si, aprs elle, il n'y avait plus un mot digne d'tre prononc, elle devient la promesse de l'homme l'homme, bnie par tous les peuples; elle devient le serment mme, parce que vous y ajoutez le mot: _Honneur_. Ds lors chacun a sa parole et s'y attache comme sa vie. Le joueur a la sienne, l'estime sacre, et la garde; dans le dsordre des passions, elle est donne, reue, et, toute profane qu'elle est, on la tient saintement. Cette parole est belle partout, et partout consacre. Ce principe, que l'on peut croire inn, auquel rien n'oblige que l'assentiment intrieur de tous, n'est-il pas surtout d'une souveraine beaut lorsqu'il est exerc par l'homme de guerre? La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un dit lgrement ou avec perfidie, l'autre l'crit sur la poussire avec son sang, et c'est pour cela qu'il est honor de tous, par dessus tous, et beaucoup doivent baisser les yeux devant lui. Puisse, dans ces nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas tenter de nier ou d'touffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en nous comme une dernire lampe dans un temple dvast! Qu'elle se l'approprie plutt, et qu'elle l'unisse ses splendeurs en la posant, comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir! C'est l une oeuvre divine faire.--Pour moi, frapp de ce signe heureux, je n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que c'est un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-tre celle du Dieu inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les coeurs d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous, mes braves compagnons, vous qui j'ai fait ces rcits, nouvelle Lgion thbaine, vous dont la tte se fit craser sur cette pierre du Serment, dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la religion de l'HONNEUR! _crit Paris, 20 aot 1835._ TABLE _SOUVENIRS DE SERVITUDE MILITAIRE_ LIVRE PREMIER Pages. CHAPITRE I. --Pourquoi j'ai rassembl ces souvenirs 3 -- II. --Sur le caractre gnral des Armes 16 -- III. --De la Servitude du Soldat et de son caractre individuel 23 LAURETTE OU LE CACHET ROUGE -- IV. --De la rencontre que je fis un jour sur la grande route 31 -- V. --Histoire du Cachet rouge 40 -- VI. --Comment je continuai ma route 70 LIVRE DEUXIME CHAPITRE I. --Sur la Responsabilit 83 LA VEILLE DE VINCENNES -- II. --Les Scrupules d'honneur d'un Soldat 93 -- III. --Sur l'Amour du danger 101 -- IV. --Le Concert de famille 107 HISTOIRE DE L'ADJUDANT -- V. --Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de pierres 114 -- VI. --Un Soupir 119 -- VII. --La Dame rose 120 -- VIII. --La position du premier rang 127 -- IX. --Une Sance 135 -- X. --Une belle Soire 140 -- XI. --Fin de l'Histoire de l'Adjudant 151 -- XII. --Le Rveil 155 -- XIII. --Un Dessin au crayon 162 _SOUVENIRS DE GRANDEUR MILITAIRE._ LIVRE TROISIME CHAPITRE I. 171 LA VIE ET LA MORT DU CAPITAINE RENAUD OU LA CANNE DE JONC -- II. --Une Nuit mmorable 175 -- III. --Malte 186 -- IV. --Simple lettre 192 -- V. --Le Dialogue inconnu 202 -- VI. --Un Homme de mer 223 -- VII. --Rception 256 -- VIII. --Le corps-de-garde russe 260 -- IX. --Une Bille 276 -- X. --Conclusion 287 End of the Project Gutenberg EBook of Servitude et grandeur militaires, by Alfred de Vigny License: Share Alike