Produced by Walter Debeuf STELLO par ALFRED DE VIGNY. L'analyse est une sonde. Jete profondment dans l'Ocan, elle pouvante et dsespre le Faible; mais elle rassure et conduit le Fort qui la tient fermement en main. LE DOCTEUR-NOIR. CHAPITRE PREMIER CARACTRE DU MALADE Stello est n le plus heureusement du monde et protg par l'toile du ciel la plus favorable. Tout lui a russi, dit-on, depuis son enfance. Les grands vnements du globe sont toujours arrivs leur terme de manire seconder et dnouer miraculeusement ses vnements particuliers, quelque embrouills et confus qu'ils se trouvassent; aussi ne s'inquite-t-il jamais lorsque le fil de ses aventures se mle, se tord et se noue sous les doigts de la Destine: il est sr qu'elle prendra la peine de le disposer elle-mme dans l'ordre le plus parfait, qu'elle-mme y emploiera toute l'adresse de ses mains, la lueur de l'toile bienfaisante et infaillible. On dit que, dans les plus petites circonstances, cette toile ne lui manqua jamais, et qu'elle ne ddaigne pas d'influer, pour lui, sur le caprice mme des saisons. Le soleil et les nuages lui viennent quand il le faut. Il y a des gens comme cela. Cependant il se trouve des jours dans l'anne o il est saisi d'une sorte de souffrance chagrine que la moindre peine de l'me peut faire clater, et dont il sent les approches quelques jours d'avance. C'est alors qu'il redouble de vie et d'activit pour conjurer l'orage, comme font tous les tres vivants qui pressentent un danger. Tout le monde, alors, est bien vu de lui et bien accueilli; il n'en veut qui que ce soit, de quoi que ce soit. Agir contre lui, le tyranniser, le perscuter, le calomnier, c'est lui rendre un vrai service; et, s'il apprend le mal qu'on lui a fait, il a encore sur la bouche un ternel sourire indulgent et misricordieux. C'est qu'il est heureux comme les aveugles le sont lorsqu'on leur parle; car si le sourd nous semble toujours sombre, c'est qu'on ne le voit que dans le moment de la privation de la parole des hommes; et si l'aveugle nous parat toujours heureux et souriant, c'est que nous ne le voyons que dans le moment o la voix humaine le console.--C'est ainsi que Stello est heureux; c'est qu'aux approches de sa crise de tristesse et d'affliction, la vie extrieure, avec ses fatigues et ses chagrins, avec tous les coups qu'elle donne l'me et au corps, lui vaut mieux que la solitude, o il craint que la moindre peine de coeur ne lui donne un de ses funestes accs. La solitude est empoisonne pour lui, comme l'air de la Campagne de Rome. Il le sait; mais il s'y abandonne cependant, tout certain qu'il est d'y trouver une sorte de dsespoir sans transports, qui est l'absence de l'esprance.--Puisse la femme inconnue qu'il aime ne pas le laisser seul dans ces moments d'angoisse! Stello tait, hier matin, aussi chang en une heure qu'aprs vingt jours de maladie, les yeux fixes, les lvres ples et la tte abattue sur la poitrine par les coups d'une tristesse imprissable. Dans cet tat, qui prcde des douleurs nerveuses auxquelles ne croient jamais les hommes robustes et rubiconds dont les rues sont pleines, il tait couch tout habill sur un canap, lorsque, par un grand bonheur, la porte de sa chambre s'ouvrit, et il vit entrer le Docteur-Noir. CHAPITRE II SYMPTOMES "Ah! Dieu soit lou! s'cria Stello en levant les yeux, voici un vivant. Et, c'est vous, vous qui tes le mdecin des mes, quand il y en a qui le sont tout au plus du corps, vous qui regardez au fond de tout, quand le reste des hommes ne voit que la forme et la surface! --Vous n'tes point un tre fantastique, cher Docteur; vous tes bien rel, un homme cr pour vivre d'ennui et mourir d'ennui un beau jour. Voil, pardieu, ce que j'aime de vous, c'est que vous tes aussi triste avec les autres que je le suis tant seul.--Si l'on vous appelle Noir, dans notre beau quartier de Paris, est-ce pour cela ou pour l'habit et le gilet noir que vous portez?--Je ne le sais pas, Docteur; mais je veux dire ce que je souffre afin que vous m'en parliez; car c'est toujours un grand plaisir pour un malade que de parler de soi et d'en faire parler les autres: la moiti de la gurison gt l dedans. "Or, il faut le dire hautement, depuis ce matin j'ai le spleen, et un tel spleen, que tout ce que je vois, depuis qu'on m'a laiss seul, m'est en dgot profond. J'ai le soleil en haine et la pluie en horreur. Le soleil est si pompeux, aux yeux fatigus d'un malade, qu'il semble un insolent parvenu; et la pluie! ah! de tous les flaux qui tombent du ciel, c'est le pire mon sens. Je crois que je vais aujourd'hui l'accuser de ce que j'prouve. Quelle forme symbolique pourrais-je donner jamais cette incroyable souffrance? Ah! j'y entrevois quelque possibilit, grce un savant. Honneur soit rendu au bon docteur Gall (pauvre crne que j'ai connu!). Il a si bien numrot toutes les formes de la tte humaine, que l'on peut se reconnatre sur cette carte comme sur celle des dpartements, et que nous ne recevrons pas un coup sur le crne sans savoir avec prcision quelle facult est menace dans notre intelligence. "Eh bien, mon ami, sachez donc qu' cette heure o une affliction secrte a tourment cruellement mon me, je sens autour de mes cheveux tous les Diables de la migraine qui sont l'ouvrage sur mon crne pour le fendre; ils y font l'oeuvre d'Annibal aux Alpes. Vous ne les pouvez voir vous: plt aux docteurs que je fusse de mme! Il y a un Farfadet, grand comme un moucheron, tout frle et tout noir, qui tient une scie d'une longueur dmesure et l'a enfonce plus d' moiti sur mon front; il suit une ligne oblique qui va de la protubrance de Idalit, n 19, jusqu' celle de la Mlodie, au- devant de l'oeil gauche, n 32; et l, dans l'angle du sourcil, prs de la bosse de l'Ordre, sont blottis cinq Diablotins, entasss l'un sur l'autre comme des petites sangsues, et suspendus l'extrmit de la scie pour qu'elle s'enfonce plus avant dans ma tte; deux d'entre eux sont chargs de verser, dans la raie imperceptible qu'y fait leur lame dentele, une huile bouillante qui flambe comme du punch et qui n'est pas merveilleusement douce sentir. Je sens un autre petit Dmon enrag qui me ferait crier, si ce n'tait la continuelle et insupportable habitude de politesse que vous me savez. Celui-ci a lu son domicile, en roi absolu, sur la bosse norme de la Bienveillance, tout au sommet du crne; il s'est assis, sachant devoir travailler longtemps; il a une vrille entre ses petits bras, et la fait tourner avec une agilit si surprenante que vous me la verrez tout l'heure sortir par le menton. Il y a deux Gnomes d'une petitesse imperceptible tous les yeux, mme au microscope que vous pourriez supposer tenu par un ciron; et ces deux-l sont mes plus acharns et mes plus rudes ennemis; ils ont tabli un coin de fer tout au beau milieu de la protubrance dite du Merveilleux: l'un tient le coin en attitude perpendiculaire, et s'emploie l'enfoncer de l'paule, de la tte et des bras; l'autre, arm d'un marteau gigantesque, frappe dessus, comme sur une enclume, tour de bras, grands efforts de reins, grand cartement des deux jambes, se renversant pour clater de rire chaque coup qu'il donne sur le coin impitoyable; chacun de ces coups fait dans ma cervelle le bruit de cinq cent quatre-vingt- quatorze canons en batterie tirant la fois sur cent quatre-vingt- quatorze mille hommes qui les attaquent au pas de charge et au bruit des fusils, des tambours et des tam-tams. A chaque coup mes yeux se ferment, mes oreilles tremblent, et la plante de mes pieds frmit. --Hlas! hlas! mon Dieu, pourquoi avez-vous permis ces petits monstres de s'attaquer cette bosse du Merveilleux? C'tait la plus grosse sur toute ma tte, et celle qui me fit faire quelques pomes qui m'levaient l'me vers le ciel inconnu, comme aussi toutes mes plus chres et secrtes folies. S'ils la dtruisent, que me restera- t-il en ce monde tnbreux? Cette protubrance toute divine me donna toujours d'ineffables consolations. Elle est comme un petit dme sous lequel va se blottir mon me pour se contempler et se connatre, s'il se peut, pour gmir et pour prier, pour s'blouir intrieurement avec des tableaux purs comme ceux de Raphal au nom d'ange, colors comme ceux de Rubens au nom rougissant (miraculeuse rencontre!). C'tait l que mon me apaise trouvait mille potiques illusions dont je traais de mon mieux le souvenir sur du papier, et voil que cet asile est encore attaqu par ces infernales et invisibles puissances! Redoutables enfants du chagrin, que vous ai-je fait?--Laissez-moi, dmons glacs et agiles, qui courez sur chacun de mes nerfs en le refroidissant et glissez sur cette corde comme d'habiles danseurs! Ah! mon ami, si vous pouviez voir sur ma tte ces impitoyables Farfadets, vous concevriez peine qu'il me soit possible de supporter la vie. Tenez, les voil tous prsent runis, amoncels, accumuls sur la bosse de l'Esprance. Qu'il y a longtemps qu'ils travaillent et labourent cette montagne, jetant au vent ce qu'ils en arrachent! Hlas! mon ami, ils en ont fait une valle si creuse, que vous y logeriez la main tout entire." En prononant ces dernires paroles, Stello baissa la tte et la mit dans ses deux mains. Il se tut, et soupira profondment. Le Docteur demeura aussi froid que peut l'tre la statue du Czar, en hiver, Saint-Ptersbourg, et dit: "Vous avez les Diables-bleus, maladie qui s'appelle en anglais Blue-devils." CHAPITRE III CONSQUENCES DES DIABLES-BLEUS Stello reprit d'une voix basse: "Il s'agit de me donner de graves conseils, le plus froid des docteurs! Je vous consulte comme j'aurais consult ma tte hier soir, quand je l'avais encore; mais, puisqu'elle n'est plus ma disposition, il ne me reste rien qui me garantisse des mouvements violents de mon coeur; je le sens afflig, bless, et tout prt, par dsespoir, se dvouer pour une opinion politique et me dicter des crits dans l'intrt d'une sublime forme de gouvernement que je vous dtaillerai... --Dieu du ciel et de la terre! s'cria le Docteur-Noir en se levant tout coup, voyez jusqu' quel degr d'extravagance les Diables-bleus et le dsespoir peuvent entraner un Pote!" Puis il se rassit; il remit sa canne entre ses jambes avec une fort grande gravit, et s'en servit pour suivre les lignes du parquet, comme s'il et gomtriquement mesur ses carrs et ses losanges. Il n'y pensait pas le moins du monde, mais il attendait que Stello prt la parole. Aprs cinq minutes d'attente, il s'aperut que son malade tait tomb dans une distraction complte, et il l'en tira en lui disant ceci: "Je veux vous conter..." Stello sauta vivement sur son canap. "Votre voix m'a fait peur, dit-il; je me croyais seul. --Je veux vous conter, poursuivit le Docteur, trois petites anecdotes qui vous seront d'excellents remdes contre la tentation bizarre qui vous vient de dvouer vos crits aux fantaisies d'un parti. --Hlas! hlas! soupira Stello, que gagnerons-nous comprimer ce beau mouvement de mon coeur? --Il vous y enfoncera plus avant, dit le Docteur. --Il ne peut que m'en tirer, reprit Stello, car je crains fortement que le mpris ne m'touffe un matin. --Mprisez, mais n'touffez pas, reprit l'impassible Docteur; s'il est vrai que l'on gurisse par les semblables, comme les poisons par les poisons mmes, je vous gurirai en rendant plus complet le mal qui vous tient. coutez-moi. --Un moment! s'cria Stello; faisons nos conditions sur la question que vous allez traiter et la forme que vous comptez prendre. "Je vous dclare d'abord que je suis las d'entendre parler de la guerre ternelle que se font la Proprit et la Capacit; l'une, pareille au dieu Terme et les jambes dans sa gaine, ne pouvant bouger, regardant en piti l'autre, qui porte des ailes la tte et aux pieds, et voltige autour d'elle au bout d'un fil, souffletant sans cesse sa froide et orgueilleuse ennemie. Quel philosophe me dira jamais laquelle des deux est la plus insolente? Pour moi, je jurerais que la plus bte est la premire, et la plus sotte la seconde. --Voyez donc comme notre monde social a bonne grce se balancer si mollement entre deux pchs mortels: l'Orgueil, pre de toutes les Dmocraties possibles! "Ne m'en parlez donc pas, s'il vous plat; et quant la Forme, ah! Seigneur, faites que je ne la sente pas, s'il vous est possible, car je suis bien las des airs qu'elle se donne. Pour l'amour de Dieu, prenez donc une forme futile, et contez-moi (si vos contes sont votre remde universel), contez-moi quelque histoire bien douce, bien paisible, qui ne soit ni chaude ni froide: quelque chose de modeste, de tide et d'affadissant, comme le Temple de Gnide, mon ami! quelque tableau couleur de rose et gris, avec des guirlandes de mauvais got; des guirlandes surtout, oh! force guirlandes, je vous en supplie! et une grande quantit de nymphes, je vous en conjure! de nymphes aux bras arrondis, coupant les ailes des Amours sortis d'une petite cage!--des cages! des cages! des arcs, des carquois, oh! de jolis petits carquois! Multipliez les lacs d'amour, les coeurs enflamms et les temples colonnes de bois de senteur!--Oh! du musc, s'il se peut, n'pargnez pas le musc du bon temps! Oh! le bon temps! veuillez bien m'en donner, m'en verser dans le sablier pour un quart d'heure, pour dix minutes, pour cinq minutes, s'il ne se peut davantage! S'il fut jamais un bon temps, faites-m'en voir quelques grains, car je suis horriblement las, comme vous le savez, de tout ce que l'on me dit, et de tout ce que l'on m'crit, et de tout ce que l'on me fait, et de tout ce que je dis, et de ce que j'cris et de ce que je fais, et surtout des numrations rabelai- siennes, comme je viens d'en faire une l'instant mme o je parle. --Cela pourra s'arranger avec ce que j'ai vous dire, rpondit le Docteur en cherchant au plafond, comme s'il et suivi le vol d'une mouche. --Hlas! dit Stello, je sais trop que vous prenez lestement votre parti sur l'ennui que vous donnez aux autres." Et il se tourna le visage contre le mur. Nonobstant cette parole et cette attitude, le Docteur commena avec une honnte confiance en lui-mme. CHAPITRE IV HISTOIRE D'UNE PUCE ENRAGE C'tait Trianon; mademoiselle de Coulanges tait couche, aprs dner, sur un sofa de tapisseries, la tte du ct de la chemine et les pieds du ct de la fentre; et le roi Louis XV tait couch sur un autre sofa, prcisment en face d'elle, les pieds du ct de la chemine, et tournant le dos la fentre; tous deux en grande toilette des pieds la tte: lui en talons rouges et bas de soie, elle en souliers talons et bas brods en or; lui en habit de velours bleu de ciel, elle en paniers sous une robe damasse rose; lui poudr et fris, elle frise et poudre; lui tenant un livre la main en dormant, elle tenant un livre et billant. (Ici Stello fut honteux d'tre couch sur son canap, et se tint assis.) Le soleil entrait de toutes parts dans la chambre, car il n'tait que trois heures de l'aprs-midi, et ses larges rayons taient bleus, parce qu'ils traversaient de grands rideaux de soie de cette couleur. Il y avait quatre fentres trs hautes et quatre rayons trs longs; chacun de ces rayons formait comme une chelle de Jacob, dans laquelle tour- billonnaient des grains de poussire dore, qui ressemblaient des myriades d'esprits clestes montant et descendant avec une rapidit incalculable, sans que le moindre courant d'air se ft sentir dans l'appartement le mieux tapiss et le mieux rembourr qui ft jamais. La plus haute pointe de l'chelle de chaque rayon bleu tait appuye sur les franges du rideau, et la large base tombait sur la chemine. La chemine tait remplie d'un grand feu, ce grand feu tait appuy sur de gros chenets de cuivre dor, reprsentant Pygmalion et Ganymde; et Ganymde, Pygmalion, les gros chenets et le grand feu brillaient et tincelaient de flammes toutes rouges dans l'atmosphre cleste des beaux rayons bleus. Mademoiselle de Coulanges tait la plus jolie, la plus faible, la plus tendre et la moins connue des amies intimes du Roi. C'tait un corps dlicieux que mademoiselle de Coulanges. Je ne vous assurerai pas qu'elle ait jamais eu une me, parce que je n'ai rien vu qui puisse m'autoriser l'affirmer; et c'tait justement pour cela que son matre l'aimait.--A quoi bon, je vous prie, une me Trianon? --Pour s'entendre parler de remords, de principes d'ducation, de religion, de sacrifices, de regrets de famille, de craintes sur l'avenir, de haine du monde, de mpris de soi-mme, etc., etc., etc.? Litanies des saintes du beau Parc-aux-Cerfs, que l'heureux prince savait d'avance, et auxquelles il aurait rpondu par le verset suivant, tout couramment. Jamais on ne lui avait dit autre chose en commenant, et il en avait assez, sachant que la fin tait toujours la mme. Voyez quel fatigant dialogue: "Ah! Sire, croyez-vous que Dieu me pardonne jamais?--Eh! ma belle, cela n'est pas douteux: il est si bon!--Et moi, comment pourrais-je me pardonner?--Nous verrons arranger cela, mon enfant, vous tes si bonne!--Quel rsultat de l'ducation que je reus Saint-Cyr! Toutes vos compagnes ont fait de beaux mariages, ma chre amie.--Ah! ma pauvre mre en mourra!--Elle veut tre Marquise, elle sera Duchesse avec le tabouret.--Ah! Sire, que vous tes gnreux! Mais le ciel!--Il n'a jamais fait si beau que ce matin depuis le 1er juin." Voil qui et t insupportable. Mais avec mademoiselle de Coulanges, rien de semblable: douceur parfaite... c'tait la plus nave et la plus innocente des pcheresses; elle avait un calme sans pareil, un imperturbable sang-froid dans son bonheur, qui lui semblait tout simplement le plus grand qui ft au monde. Elle ne pensait pas une fois dans la journe ni la veille ni au lendemain, ne s'informait jamais des matresses qui l'avaient prcde, n'avait pas l'ombre de jalousie ni de mlancolie, prenait le Roi quand il venait, et, le reste du temps, se faisait poudrer, friser et pingler, en racine droite, en frimas et en repentirs; se regardait, se pommadait, se faisait la grimace dans la glace, se tirait la langue, se souriait, se pinait les lvres, piquait les doigts de sa femme de chambre, la brlait avec le fer papillotes, lui mettait du rouge sur le nez et des mouches sur l'oeil; courait dans sa chambre, tournait sur elle-mme jusqu' ce que sa pirouette et fait gonfler sa robe comme un ballon, et s'asseyait au milieu en riant se rouler par terre. Quelquefois (les jours d'tude), elle s'exerait danser le menuet avec une robe paniers et longue queue, sans tourner le dos au fauteuil du Roi, mais c'tait l la plus grave de ses mditations et le calcul le plus profond de sa vie; et, par impatience, elle dchirait de ses mains la longue robe moire qu'elle avait eu tant de peine faire circuler dans l'appartement. Pour se consoler de ce travail, elle se faisait peindre au pastel, en robe de soie bleue ou rose, avec des pompons tous les noeuds du corset, des ailes au dos, un carquois sur l'paule et un papillon noy dans la poudre de ses cheveux: on nommait cela: Psych ou Diane chasseresse, et c'tait fort de mode. En ses moments de repos ou de langueur, mademoiselle de Coulanges avait des yeux d'une douceur incomparable! ils taient tous les deux aussi beaux l'un que l'autre, quoi qu'en ait dit M. l'abb de Voisenon dans des Mmoires indits venus ma connaissance: M. l'abb n'a pas eu honte de soutenir que l'oeil droit tait un peu plus haut que l'oeil gauche, et il a fait l-dessus deux madrigaux fort malicieux, vertement relevs, il est vrai, par M. le premier prsident. Mais il est temps, dans ce sicle de justice et de bonne foi, de montrer la vrit dans toute sa puret, et de rparer le mal qu'une basse envie avait fait. Oui, mademoiselle de Coulanges avait deux yeux et deux yeux parfaitement gaux en douceur; ils taient fendus en amande, et bords de paupires blondes trs longues; ces paupires formaient une petite ombre sur ses joues; ses joues taient roses sans rouge; ses lvres taient rouges sans corail; son cou tait blanc et bleu, sans bleu et sans blanc; sa taille, faite en gupe, tait tenir dans la main d'une fille de douze ans, et son corps d'acier n'tait presque pas serr, puisqu'il y avait place pour la tige d'un gros bouquet qui s'y tenait tout droit. Ah! mon Dieu! que ses mains taient blanches et poteles! Ah! ciel! que ses bras taient arrondis jusqu'aux coudes! ces petits coudes taient entours de dentelles pendantes, et son paule fort serre par une petite manche collante. Ah! que tout cela tait donc joli! Et, cependant, le Roi dormait. Les deux jolis yeux taient ouverts tous deux, puis se fermaient longtemps sur le livre (c'tait les Mariages samnits de Marmontel, livre traduit dans toutes les langues, comme l'assure l'auteur). Les deux beaux yeux se fermaient donc fort longtemps de suite, et puis se rouvraient languissamment en se portant sur la douce lumire bleue de la chambre; les paupires taient lgrement gonfles et plus lgrement teintes de rose, soit sommeil, soit fatigue d'avoir lu au moins trois pages de suite; car, de larmes, on sait que mademoiselle de Coulanges n'en versa qu'une dans sa vie, ce fut quand sa chatte Zulm reut un coup de pied de de brutal M. Dorat de Cubires, vrai dragon s'il en ft, qui ne mettait jamais de mouches sur ses joues, tant il tait soldatesque, et frappait tous les meubles avec son pe d'acier, au lieu de porter une excuse lame de baleine. CHAPITRE V INTERRUPTION "Hlas! s'cria douloureusement Stello, d'o vient le langage que vous prenez, cher Docteur? Vous partez quelquefois du dernier mot de chaque phrase pour grimper un autre, comme un invalide monte un escalier avec deux jambes de bois. --D'abord, cela vient de la fadeur du sicle de Louis XV, qui alanguit mes paroles malgr moi; ensuite, c'est que j'ai la manie de faire du style pour me mettre bien dans l'esprit de quelques-uns de vos amis. --Ah! ne vous y fiez pas, dit Stello en soupirant; car il y en a un, qui n'est pas prcisment le plus sot de tous, qui a dit un soir: "Je ne suis pas toujours de mon opinion." Parlez donc simplement, le plus triste des docteurs! et il pourra se faire que je m'ennuie un peu moins." Et le Docteur reprit en ces termes: CHAPITRE VI CONTINUATION DE L'HISTOIRE QUE FIT LE DOCTEUR-NOIR Tout coup la bouche de mademoiselle de Coulanges s'entr'ouvrit, et il sortit de sa poitrine adorable un cri perant et flt qui rveilla Louis XV le Bien-Aim. "O ma Dit! qu'avez-vous?" s'cria-t-il en tendant vers elle ses deux mains et ses deux manchettes de dentelle. Les deux jolis pieds de la plus parfaite des matresses tombrent du sofa, et coururent au bout de la chambre avec une vitesse bien surprenante lorsqu'on considre par quels talons ils taient empchs. Le monarque se leva avec dignit et mit la main sur la garde damasquine de son pe; il la tira demi dans le premier mouvement, et chercha l'ennemi autour de lui. La jolie tte de mademoiselle de Coulanges se trouva renverse sur le jabot du prince, ses cheveux blonds s'y rpandirent avec un nuage lger de poudre odorifrante. "J'ai cru voir..., dit sa douce voix. --Ah! je sais, je sais, ma belle..., dit le Roi, les larmes aux yeux, tout en souriant avec tendresse et jouant avec les boucles de la tte languissante et parfume; je sais ce que vous voulez dire. Vous tes une petite folle. --Non, vraiment, dit-elle; votre mdecin sait bien qu'il y en a qui enragent. --On le fera venir, dit le Roi; mais quand cela serait, voyons... l'enfant! ajouta-t-il en lui tapant sur la joue, comme une petite fille; quand cela serait, leur croyez-vous la bouche assez grande pour vous mordre? --Oui, oui, je le crois, et j'en souffre la mort", dirent les lvres roses de mademoiselle de Coulanges. Et ses beaux yeux se mirent en devoir de se lever au ciel et de laisser chapper deux larmes. Il en tomba une de chaque ct: celle de droite coula rapidement du coin de l'oeil d'o elle avait jailli, comme Vnus sortant de la mer d'azur; cette jolie larme descendit jusqu'au menton, et s'y arrta d'elle-mme, comme pour se faire voir, au coin d'une petite fossette, o elle demeura comme une perle enchsse dans un coquillage rose. La sduisante larme de gauche eut une marche tout oppose; elle se montra fort timidement, toute petite et un peu allonge; puis elle grossit vue d'oeil et resta prise dans les cils blonds les plus doux, les plus longs et les plus soyeux qui se soient jamais vus. Le Roi bien-aim les dvora toutes les deux. Cependant le sein de mademoiselle de Coulanges se gonflait de soupirs et paraissait devoir se briser sous les efforts de sa voix, qui dit encore ceci: "J'en ai pris une... j'en ai pris une avant-hier, et certainement elle tait enrage; il fait si chaud cette anne! --Calmez-vous! calmez-vous! ma reine; je chasserai tous mes gens et tous mes ministres, plutt que de souffrir que vous trouviez encore un de ces monstres dans des appartements royaux." Les joues bienheureuses de mademoiselle de Coulanges plirent tout coup, son beau front se contracta horriblement, ses doigts potels prirent quelque chose de brun, gros comme la tte d'une pingle, et sa bouche vermeille, qui tait bleue en ce moment, s'cria: --Voyez si ce n'est pas une puce! --O flicit parfaite! s'cria le prince d'un ton tant soit peu moqueur, c'est un grain de tabac! Fassent les dieux qu'il ne soit pas enrag!" Et les bras blancs de mademoiselle de Coulanges se jetrent au cou du Roi. Le Roi, fatigu de cette scne violente, se recoucha sur le sofa. Elle s'tendit sur le sien comme une chatte familire, et dit: "Ah! Sire, je t'en prie, fais appeler le Docteur, le premier mdecin de Votre Majest." Et l'on me fit appeler. CHAPITRE VII UN CREDO "Ou tiez-vous?" dit Stello, tournant la tte pniblement. Et il la laissa retomber avec pesanteur un instant aprs. "Prs du lit d'un Pote mourant, rpondit le Docteur-Noir avec une impassibilit effrayante. Mais, avant de continuer, je dois vous adresser une seule question. tes-vous Pote? Examinez-vous bien, et dites-moi si vous vous sentez intrieurement Pote." Stello poussa un profond soupir, et rpondit, aprs un moment de recueillement, sur le ton monotone d'une prire du soir, demeurant le front appuy sur un oreiller, comme s'il et voulu y ensevelir sa tte entire: "Je crois en moi, parce que je sens au fond de mon coeur une puissance secrte, invisible et indfinissable, toute pareille un pressentiment de l'avenir et une rvlation des causes mystrieuse du temps prsent. Je crois en moi, parce qu'il n'est dans la nature aucune beaut, aucune grandeur, aucune harmonie, qui me cause un frisson prophtique, qui ne porte l'motion profonde dans mes entrailles, et ne gonfle mes paupires par des larmes toutes divines et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable qui m'est donne, et j'y crois cause de la piti sans bornes que m'inspirent les hommes, mes compagnons en misre, et aussi cause du dsir que je me sens de leur tendre la main et de les lever sans cesse par des paroles de commisration et d'amour. Comme une lampe toujours allume ne jette qu'une flamme trs incertaine et vacillante lorsque l'huile qui l'anime cesse de se rpandre dans des veines avec abondance, et puis lance jusqu'au fate du temple des clairs, des splendeurs et des rayons lorsqu'elle est pntre de la substance qui la nourrit, de mme je sens s'teindre les clairs de l'inspiration et les clarts de la pense lorsque la force indfinissable qui soutient ma vie, l'Amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse puissance; et lorsqu'il circule en moi, toute mon me en est illumine; je crois comprendre tout la fois l'ternit, l'Espace, la Cration, les cratures et la Destine; c'est alors que l'Illusion, phnix au plumage dor, vient se poser sur mes lvres et chante. "Mais je crois que, lorsque le don de fortifier les faibles commencera de tarir dans le Pote, alors aussi tarira sa vie; car, s'il n'est bon tous, il n'est plus bon au monde. "Je crois au combat ternel de notre vie intrieure, qui fconde et appelle, et j'invoque la pense d'en haut, la plus propre concentrer et rallumer les forces potiques de ma vie: le Dvouement et la Piti. --Tout cela ne prouve qu'un bon instinct, dit le Docteur-Noir; cependant il n'est pas impossible que vous soyez Pote, et je continuerai." Et il continua. CHAPITRE VIII DEMI-FOLIE Oui, j'tais prs d'un jeune homme fort singulier. L'archevque de Paris, M. de Beaumont, m'avait fait prier de venir son palais, parce que cet inconnu tait venu chez lui, tout seul, en chemise et en redingote, lui demander gravement les sacrements. J'allai vite l'archevch, o je trouvai, en effet, un homme d'environ vingt-deux ans, d'une figure grave et douce, assis, dans ce costume plus que lger, sur un grand fauteuil de velours, o le bon vieil archevque l'avait fait placer. Monseigneur de Paris tait en grand habit ecclsiastique, en bas violets, parce que ce jour-l mme il devait officier pour la Saint-Louis; mais il avait eu la bont de laisser toutes ses affaires jusqu'au moment du service, pour ne pas quitter ce bizarre visiteur, qui l'intressait vivement. Lorsque j'entrai dans la chambre coucher de M. l'archevque, il tait assis prs de ce pauvre jeune homme, et il lui tenait la main dans ses deux mains rides et tremblotantes. Il le regardait avec une espce de crainte, et il s'attristait de voir que le malade (car il l'tait) refusait de rien prendre d'un bon petit djeuner que deux domestiques avaient servi devant lui. Du plus loin que M. de Beaumont m'aperut, il me dit d'une voix mue: "Eh! venez donc! eh! arrivez donc, bon Docteur! Voil un pauvre enfant qui vient de se jeter dans mes bras, Venite ad me! Il vient comme un oiseau chapp de sa cage, que le froid a pris sur les toits, et qui se jette dans la premire fentre venue. Le pauvre petit! J'ai command pour lui des vtements. Il a de bons principes, du moins, car il est venu me demander les sacrements; mais il faut que j'entende sa confession auparavant. Vous n'ignorez pas cela, Docteur, et il ne veut pas parler. Il me met dans un bien grand embarras. Oh! dame oui! il m'embarrasse beaucoup. Je ne connais pas l'tat de son me. Sa pauvre tte est bien affaiblie. Tout l'heure il a beaucoup pleur, le cher enfant! J'ai encore les mains toutes mouilles de ses larmes. Tenez, voyez!" En effet, les mains du bon vieillard taient encore humides comme un parchemin jaune sur lequel l'eau ne peut pas scher. Un vieux domestique, qui avait l'air d'un religieux, apporta une robe de sminariste, qu'il passa au malade en le faisant soulever par les gens de l'archevque, et on nous laissa seuls. Le nouveau venu n'avait nullement rsist cette toilette. Ses yeux, sans tre ferms, taient voils et comme recouverts demi par ses sourcils blonds; ses paupires trs rouges, la fixit de ses prunelles, me parurent de trs mauvais symptmes. Je lui ttai le pouls, et je ne pus m'empcher de secouer la tte assez tristement. A ce signe-l, M. de Beaumont me dit: "Donnez-moi un verre d'eau: j'ai quatre-vingts ans, moi; cela me fait mal. --Ce ne sera rien, monseigneur, lui dis-je: seulement, il y a dans ce pouls quelque chose qui n'est ni la sant ni la fivre de la maladie... C'est la folie", ajoutai-je tout bas. Je dis au malade: "Comment vous nommez-vous?" Rien... ses yeux demeurrent fixes et mornes... "Ne le tourmentez pas, Docteur, dit M. de Beaumont, il m'a dj dit trois fois qu'il appelait Nicolas-Joseph-Laurent. --Mais ce ne sont que des noms de baptme, dis-je. --N'importe! n'importe! dit le bon archevque avec un peu d'impatience, cela suffit la religion: ce sont les noms de l'me que les noms de baptme. C'est par ces noms-l que les saints nous connaissent. Cet enfant est bien bon chrtien." Je l'ai souvent remarqu, entre la pense et l'oeil il y a un rapport direct et si immdiat, que l'un agit sur l'autre avec une gale puissance. S'il est vrai qu'une ide arrte le regard, le regard, en se dtournant, dtourne aussi l'ide. J'en ai fait l'preuve auprs des fous. Je passai les mains sur les yeux fixes de ce jeune homme, et je les lui fermai. Aussitt la raison lui vint, et il prit la parole. "Ah! monseigneur, dit-il, donnez-moi les sacrements. Ah! bien vite, monseigneur, avant que mes yeux se soient rouverts la lumire; car les sacrements seuls peuvent me dlivrer de mon ennemi, et l'ennemi qui me possde, c'est une ide que j'ai, et cette ide me reviendra tout l'heure. --Mon systme est bon", dis-je en souriant. Il continua: "Ah! monseigneur, Dieu est certainement dans l'hostie... Je ne croyais pas qu'une ide pt devenir dans la tte comme un fer rouge... Dieu est certainement dans l'hostie; et si vous me la donnez, monseigneur, l'hostie chassera l'ide, et Dieu chassera les philosophes... --Vous voyez qu'il pense trs bien, me dit tout bas le bon archevque. Laissons-le dire, pour voir." Le pauvre garon continua: "Si quelque chose peut chasser le raisonnement, c'est la foi, la foi du charbonnier; si quelque chose peut donner la foi, c'est l'hostie. Oh! donnez-moi l'hostie, si l'hostie a donn la foi Pascal. Je serai guri si vous me la donnez, monseigneur, tandis que j'ai les yeux ferms; htez-vous: donnez-moi l'hostie. --Savez-vous votre Confiteor?" dit l'archevque. Il n'entendit pas et poursuivit: "Oh! qui m'expliquera la SOUMISSION DE LA RAISON? ajouta-t-il avec une voix de tonnerre lorsqu'il pronona les derniers mots... Saint Augustin a dit: "La Raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle le doit." Et moi, Nicolas-Joseph- Laurent, n Fontenoy-le-Chteau, de parents pauvres... j'ajoute que, si elle se soumet son propre jugement, c'est elle-mme qu'elle se soumet, et que, si elle ne se soumet qu' elle-mme, elle ne se soumet donc pas et continue d'tre reine... Cercle vicieux. Sophisme de saint! Raison d'cole rendre le diable fou!... Ah! d'Alembert! Joli pdant, que tu me tourmentes!" Il ajouta ceci en se grattant l'paule. Je crois que cela vint de ce que j'avais laiss un de ses yeux libre. Je le refermai de la main gauche. "Hlas! dit-il, monseigneur, faites que je m'crie comme Pascal: Joye!! Certitude, joye, certitude, sentiment, vue; Joye, joye, joye et pleurs de joye! Dieu de Jsus-Christ... oubli de tous, hormis de Dieu. "Il avait vu le Dieu de Jsus-Christ ce jour-l, depuis dix heures et demie du soir jusqu' minuit et demi, le lundi 25 novembre 1654; et, en consquence, il tait tranquille et sr de son affaire. Il tait bien heureux, celui-l...--Ae! ae! ae! voici La Harpe qui me tire les pieds...--Que me veux-tu? On a jet La Harpe dans le trou du souffleur avec les Barmcides.--Tu es mort." En ce moment j'tai ma main, et il ouvrit les yeux. "Un rat! cria-t-il... Un lapin!... Je jure sur l'vangile que c'est un lapin... C'est Voltaire! C'est Vol--terre!... Oh! le joli jeu de mots! n'est-ce pas? Hein! mon cher seigneur... il est gentil, mon jeu de mots?... Il n'y a pas une librairie qui veuille me le payer un sou... Je n'ai pas dn hier ni la veille... mais je m'en moque, parce que je n'ai jamais faim... Mon pre est sa charrue, et je ne voudrais pas lui prendre la main, parce qu'elle est enfle et dure comme du bois. D'ailleurs, il ne sait pas parler franais, ce gros paysan en blouse! Cela fait rougir quand il passe quelqu'un. O voulez-vous que j'aille lui faire boire du vin? Entrerai-je au cabaret, moi, s'il vous plat? et que dira M. de Buffon, avec ses manchettes et son jabot?... Un chat... c'est un chat que vous avez sous votre soulier, l'abb..." M. de Beaumont n'avait pu s'empcher, malgr son extrme bont, de sourire quelquefois, les larmes aux yeux. Ici il recula en faisant rouler son fauteuil en arrire, et fut un peu effray. Je pris la tte du jeune homme, je la secouai doucement dans mes mains, comme on roule le sac du jeu de loto, et je laissai mes doigts sur ses paupires baisses. Les numros sortants furent tous changs. Il soupira profondment, et dit d'un ton aussi calme qu'il s'tait montr emport jusque-l: "Trois fois malheur l'insens qui veut dire ce qu'il pense avant d'avoir assur le pain de toute sa vie!... Hypocrisie, tu es la raison mme! tu fais que l'on ne blesse personne, et le pauvre a besoin de tout le monde... Dissimulation sainte, tu es la suprme loi sociale de celui qui est n sans hritage... Tout homme qui possde un champ ou un sac est son matre, son seigneur et son protecteur. Pourquoi le sentiment du bien et du juste s'est-il tabli dans mon coeur? Mon coeur s'est gonfl dans mesure; des torrents de haine en ont coul, et se sont fait jour comme une lave. Les mchants ont eu peur; ils ont cri, ils se sont tous levs contre moi. Comment voulez- vous que je rsiste tous, moi seul, moi qui ne suis rien, moi qui n'ai rien au monde qu'une pauvre plume, et qui manque d'encre quelquefois?" Le bon archevque n'y tint plus. Il y avait un quart d'heure qu'il tremblait et tendait les bras vers celui qu'il nommait dj son enfant; il se leva pesamment de son fauteuil et vint pour l'embrasser. Moi, qui tenais mes doigts sur ses yeux avec une constance inbranlable, je fus pourtant forc de les ter, parce que je sentais quelque chose qui les repoussait, comme si les paupires se fussent gonfles. A l'instant o je cessai de les presser, des pleurs abondants se firent jour entre mes doigts et inondrent ses joues ples. Des sanglots faisaient bondir son coeur, les veines du cou taient grosses et bleues, et il sortait de sa poitrine de petites plaintes comme celles d'un enfant dans les bras de sa mre. "Peste! monseigneur, laissez-le, dis-je M. de Beaumont: cela va mal. Le voil qui rougit bien vite, et puis il est tout blanc, et le pouls s'en va... Il est vanoui... Bien! le voil sans connaissance ... Bonsoir..." Le bon prlat se dsolait et me gnait beaucoup en voulant toujours m'aider. J'employai tous mes petits moyens pour faire revenir le malade; et cela commenait russir, lorsqu'on vint pour me dire qu'une chaise de poste de Versailles m'attendait de la part du Roi. J'crivis ce qui restait faire, et je sortis. "Parbleu! dis-je, je parlerai de ce jeune homme-l. --Vous nous rendrez bien heureux, mon cher Docteur, car notre caisse d'aumnes est toute vide. Partez vite, dit M. de Beaumont, je garde ici mon pauvre enfant trouv." Et je vis qu'il lui donnait sa bndiction en tremblotant et en pleurant. Je me jetai dans la chaise de poste. CHAPITRE IX SUITE DE L'HISTOIRE DE LA PUCE ENRAGE Lorsque je partis pour Versailles, la nuit tait close. J'allais ce qu'on appelle le train du Roi, c'est--dire le postillon au galop et le cheval de brancard au grand trot. En deux heures je fus Trianon. Les avenues taient claires, et une foule de voitures s'y croisaient. Je crus que je trouverais toute la Cour dans les petits appartements; mais c'taient des gens qui taient alls s'y casser le nez et s'en revenaient Paris. Il n'y avait foule qu'en plein air, et je ne trouvai dans la chambre du Roi que mademoiselle de Coulanges. "Eh! le voil donc enfin!" dit-elle en me donnant la main baiser. Le Roi, qui tait le meilleur homme du monde, se promenait dans la chambre en prenant le caf dans une petite tasse de porcelaine bleue. Il se mit rire de bon coeur en me voyant. "Jsus-Dieu! Docteur, me dit-il, nous n'avons plus besoin de vous. L'alarme a t chaude, mais le danger est pass. Madame, que voici, en a t quitte pour la peur.--Vous savez notre petite manie, ajouta-t-il en s'appuyant sur mon paule et me parlant l'oreille tout haut, nous avons peur de la rage, nous la voyons partout! Ah! parbleu! il ferait bon voir un chien dans la maison! Je ne sais s'il me sera permis de chasser dornavant. --Enfin, dis-je en m'approchant du feu qu'il y avait malgr l't (bonne coutume la campagne, soit dit entre parenthses), enfin, dis-je, quoi puis-je tre bon au Roi? --Madame prtend, dit-il en se balanant d'un talon rouge sur l'autre, qu'il y a des animaux, ma foi, pas plus gros que a, et il donnait une chiquenaude un grain de tabac attach aux dentelles de ses manchettes, qu'il y a des animaux qui... Allons, madame, dites-le vous-mme." Mademoiselle de Coulanges s'tait blottie comme une chatte sur son sofa, et cachait son front sous l'un de ces petits rabats de soie que l'on posait alors sur le dossier des meubles pour les prserver de la poudre des cheveux. Elle regardait la drobe comme un enfant qui a vol une drage et qui est bien aise qu'on le sache. Elle tait jolie comme tous les Amours de Boucher et toutes les ttes de Greuze? "Ah! Sire, dit-elle tout doucement, vous parlez si bien!... --Mais, madame, en vrit, je ne puis pas dire vos ides en mdecine... --Ah! Sire, vous parlez si bien de tout! --Mais, Docteur, aidez-la donc se confesser! vous voyez bien qu'elle ne s'en tirera jamais." A dire vrai, j'tais assez embarrass moi-mme, car je ne savais pas ce qu'il voulait dire, et je ne l'ai appris que depuis, en 90. "Eh bien, mais comment donc! dis-je en m'approchant de la petite bien-aime; eh bien, mais qu'est-ce que c'est donc que a, madame? eh bien, donc, qu'est-ce qui nous est arriv, mademoiselle?... Nous avons de petites peurs! de petites fantaisies, madame? Fantaisies de femme!--H! h! de jeune femme, Sire!... Nous connaissons a!...--Eh bien, donc, qu'est-ce que c'est donc, a?... Comment donc a se nomme- t-il, ces animaux?... Allons, madame!... Eh bien, donc, est-ce que nous voulons nous trouver mal?..." Enfin, tout ce qu'on dit d'agrable et d'aimable aux jeunes femmes. Tout d'un coup mademoiselle de Coulanges regarda le Roi et moi, et je regardai le Roi et elle, le Roi regarda sa matresse et moi, et nous partmes ensemble du plus long clat de rire que j'aie entendu de mes jours. Mais c'est qu'elle touffait vritablement, et me montrait du doigt; et pour le Roi, il en renversa le caf sur sa veste d'or. Quand il eut bien ri: ", me dit-il en me prenant par le bras et me faisant asseoir de force sur son sofa, parlons un peu raison, et laissons cette petite folle se moquer de nous tout son aise. Nous sommes aussi enfants qu'elle. Dites-moi, Docteur, comment on vit Paris depuis huit jours." Comme il tait en bonne humeur, je lui dis: "Mais je dirai plutt au Roi comment on y meurt. Assez mal son aise, en vrit, pour peu qu'on soit Pote. --Pote! dit le Roi, et je remarquai qu'il renversait la tte en arrire en fronant le sourcil et croisait les jambes avec humeur. --Pote! dit mademoiselle de Coulanges; et je remarquai que sa lvre infrieure faisait la cerise fendue, comme les lvres de tous les portraits fminins du temps de Louis XIV. --Bien! me dis-je, j'en tais sr. Il ne faut que ce nom dans le monde pour tre ridicule ou odieux. --Mais que diable veut-il donc dire prsent? reprit le Roi, est-ce que La Harpe est mort? est-ce qu'il est malade?... --Ce n'est pas lui, Sire; au contraire, dis-je, c'est un autre petit Pote, tout petit, qui est fort mal, et je ne sais trop si je le sauverai, parce que, toutes les fois qu'il est guri, un accs d'indignation le fait retomber dans un mauvais tat." Je me tus, et ni l'un ni l'autre ne me dit: "Qu'a-t-il?" Je repris avec le sang-froid que vous savez: "L'indignation produit des dbordements affreux dans le sang et la bile, qui vous inondent un honnte homme intrieurement, de manire faire frmir." Profond silence. Ni l'un ni l'autre ne frmit. "Et si le Roi, poursuivis-je, s'intresse avec tant de bont au moindres crivains, que serait-ce s'il connaissait celui que je viens de quitter?" Long silence.--Et personne ne me dit: "Comment se nomme-t-il?" Ce fut assez malheureux, car je savais son nom de lugubre mmoire, son triste nom, synonyme d'amertume satirique et de dsespoir... Ne me le demandez pas encore... coutez. Je poursuivis d'un air insouciant, pour viter le ton solliciteur: "Si ce n'tait pas abuser des bonts de Roi, en vrit je me hasarderais jusqu' lui demander quelque secours... quelque lger secours pour... --Accabl! accabl! nous sommes accabl, monsieur, me dit Louis XV, de demandes de ce genre pour des faquins qui emploient nous attaquer l'aumne que nous leur faisons." Puis, se rapprochant de moi: "Ah , me dit-il, je suis vraiment surpris qu'avec votre usage du monde vous ne sachiez pas encore que, lorsqu'on se tait, c'est qu'on ne veut pas rpondre... Vous m'avez forc dans mes derniers retranchements; eh bien, je veux bien vous parler de vos Potes, et vous dire que je ne vois pas la ncessit de me ruiner soutenir ces petites bonnes gens-l, qui font le lendemain les jolis coeurs nos dpens. Sitt qu'ils ont quelques sous, ils se mettent l'ouvrage pour nous rgenter, et font leur possible pour se faire fourrer la Bastille. Cela donne des airs de Richelieu, n'est-ce pas!... C'est l ce qu'aiment les beaux esprits, que je trouve bien sots. Tudieu! je suis las de servir de plastron ces petites gens. Ils feront bien assez de mal sans que je les y aide... Je ne suis plus bien jeune, et je me suis tir d'affaire; je ne sais trop si mon successeur s'en tirera; au surplus, cela le regarde... Savez-vous, Docteur, qu'avec mon air insouciant je suis tout au moins un homme de sens, et je vois bien o l'on nous mne?" Ici le Roi se leva et marcha assez vite dans la chambre, secouant son jabot. Vous pensez que je n'tais gure mon aise, et que je me levai aussi. "C'est peut-tre mon cher frre le roi de Prusse qui s'en est bien trouv de son bon accueil vos Potes? Il a cru me jouer un tour en accueillant Voltaire comme il l'a fait: il m'a fait grand plaisir en m'en dbarrassant, et il y a gagn des impertinences qui l'ont forc de faire btonner ce petit monsieur-l.--Vraiment, parce qu'ils habillent des peu prs philosophiques et des peu prs politiques en figures de rhtorique, ils croient pouvoir, en sortant des bancs, monter en chaire et nous prcher!" Il s'arrta ici et continua plus gaiement: "Il n'y a rien de pis qu'un sermon, Docteur, et je m'en laisse faire le moins possible ailleurs qu' ma chapelle. Que voulez-vous que je fasse pour votre protg? voyons: que je le pensionne? Qu'arrivera- t-il? Demain il m'appellera Mars, cause de Fontenoy, et nommera Minerve cette bonne petite mam'selle de Coulanges, qui n'y a aucune prtention." (Je crus qu'elle se fcherait. Elle ne sourcilla pas. Elle jouait avec son ventail.) "Dans deux jours il voudra faire l'homme d'tat, et raisonnera sur le gouvernement anglais pour avoir un grand emploi; il ne l'aura pas, et on fera bien. Dans quatre jours il tournera en ridicule mon pre, mon grand-pre et tous mes aeux jusqu' saint Louis inclusivement. Il appellera Socrate le roi de Prusse, avec tous ses pages, et me nommera Sardanapale, cause de ces dames qui viennent me voir Trianon. On lui enverra une lettre de cachet; il sera ravi: le voil martyr de sa philosophie. --Ah! Sire, m'criai-je, celui-l l'est des philosophes... --C'est la mme chose, interrompit le Roi; Jean-Jacques n'en fut pas plus mon ami pour tre leur ennemi. Se faire un nom tout prix, voil leur affaire. Tous ces gens-l sont ptris de la mme pte; chacun, pour se faire gros, veut ronger avec ses petites dents un morceau du gteau de la monarchie, et, comme je le leur abandonne, ils en ont bon march. Ce sont nos ennemis naturels que vos beaux- esprits; il n'y a de bon parmi eux que les musiciens et les danseurs; ceux-l n'offensent personne sur leurs thtres, et ne chantent ni ne dansent la politique. Aussi je les aime; mais qu'on ne me parle pas des autres." Comme je voulais insister et que j'entr'ouvrais la bouche pour rpondre, il me prit doucement le bras, moiti riant et moiti srieusement, et se mit marcher avec moi, en se dandinant sa manire, du ct de la porte de l'appartement. Il fallut bien suivre. "Vous aimez donc bien les vers, Docteur?--Je vais vous les dire aussi bien que ceux qui les font, tenez: Il semble trois gredins, dans leur petit cerveau, Que, pour tre imprims et relis en veau, Les voil dans l'tat d'importantes personnes; Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes; Qu'au moindre petit bruit de leurs productions Ils doivent voir chez eux voler les pensions; Que sur eux l'univers a la vue attache; Que partout de leur nom la gloire est panche, Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, Pour avoir eu, trente ans, des yeux et des oreilles, Pour avoir employ neuf ou dix mille veille A se bien barbouiller de grec et de latin, Et se charger l'esprit d'un tnbreux butin De tous les vieux fatras qui tranent dans les livres, Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres, Riches, pour tout mrite, en babil importun, Inhabiles tout, vides de sens commun, Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence A dcrier partout l'esprit et la science. "Vous voyez qu'aprs tout la cour n'est pas si bte, ajouta-t-il quand nous fmes arrivs au bout de la chambre: vous voyez qu'ils sont plus sots que nous, vos chers Potes, car il nous donnent des verges pour les fouetter." L-dessus le Roi m'ouvrit; je passai en saluant. Il quitta mon bras, il rentra et s'enferma... J'entendis un grand clat de rire de mademoiselle de Coulanges. Je n'ai jamais bien su si cela pouvait s'appeler tre mis la porte CHAPITRE X AMLIORATION Stello cessa d'appuyer sa tte sur le coussin de son canap. Il se leva et tendit les bras vers le ciel, rougit subitement, et s'cria avec indignation: "Eh! qui vous donnait le droit d'aller ainsi mendier pour lui? Vous en avait-il pri? N'avait-il pas souffert en silence jusqu'au moment o la Folie secoua ses grelots dans sa pauvre tte? S'il avait soutenu pendant toute sa jeunesse l'pre dignit de son caractre; s'il avait pendant une vingtaine d'annes sing l'aisance et la fortune par orgueil et pour ne rien demander, vous lui auriez fait perdre en une heure toute la fiert de sa vie. C'est une mauvaise action, Docteur, et je ne voudrais pas l'avoir fait pour tous les jours qui me restent encore subir. Je la mets au rang des plus mauvaises (et il y en a un grand nombre) que n'atteignent pas les lois, comme celle de tromper les dernires volonts d'un mourant illustre, et de vendre ou de brler ses Mmoires, quand son dernier regard les a caresss comme une partie de lui-mme qui allait rester sur la terre aprs lui, quand son dernier souffle les a bnis et consacrs.--Vous avez trahi ce jeune homme lorsque vous avez qut pour lui l'aumne d'un roi insouciant.--Pauvre enfant! lorsqu'il avait des lueurs de raison, lorsque ses yeux taient ferms (selon votre exprience), il pouvait, se sentant mourir, se fliciter de la pudeur de sa pauvret, s'enorgueillir de ce qu'il ne laissait aucun homme le droit de dire: Il s'est abaiss; et pendant ce temps-l vous alliez prostituer ainsi la dignit de son me! Voil, en vrit, une mauvaise action." Le Docteur-Noir sourit avec une parfaite tranquillit. "Asseyez-vous, dit-il; je vous trouve dj mieux, vous sortez un peu de la contemplation de votre maladie. Lche habitude de bien des hommes, habitude qui double la puissance du mal.--Eh! pourquoi ne voulez-vous pas que j'aie t attaqu une fois moi-mme d'une maladie bien rpandue, la manie de protger? Mais revenons ma sortie de Trianon. "J'en fus tellement dconcert, que je ne remis plus les pieds chez l'archevque et m'efforai de ne plus penser au malade que j'avais trouv dans son palais.--Je parvins en quelques minutes chasser cette ide par la grande habitude que j'ai de dompter ma sensibilit. --Mince victoire! dit Stello en grondant. --Je me croyais dbarrass de ce fou depuis longtemps, lorsqu'un beau soir on me fit appeler pour monter dans un grenier, o me conduisit une vieille portire sourde... --Que voulez-vous que je lui fasse? dis-je en entrant; c'est un homme mort." Elle ne me rpondit pas; elle me laissa avec le mme homme, que je reconnus difficilement. CHAPITRE XI UN GRABAT Il tait demi couch, le pauvre malade, sur un lit de sangle plac au milieu d'une chambre vide. Cette chambre tait aussi toute noire, et il n'y avait pour l'clairer qu'une chandelle place dans un encrier, en guise de flambeau, et leve sur une grande chemine de pierre. Il tait assis dans son lit de mort, sur son matelas mince et enfonc, les jambes charges d'une couverture de laine en lambeaux, la tte nue, les cheveux en dsordre, le corps droit, la poitrine dcouverte et creuse par les convulsions douloureuses de l'agonie. Moi, je vins m'asseoir sur le lit de sangle, parce qu'il n'y avait pas de chaise; j'appuyai mes pieds sur une petite malle de cuir noir, sur laquelle je posai un verre et deux petites fioles d'une potion, inutile pour le sauver, mais bonne le faire moins souffrir. Sa figure tait trs noble et trs belle; il me regardait fixement, et il avait au-dessus des joues, entre le nez et les yeux, cette contraction nerveuse que nulle convulsion ne peut imiter, que nulle maladie ne donne, qui dit au mdecin: Va-t'en! et qui est comme l'tendard que la Mort plante sur sa conqute. Il serrait dans l'une de ses mains sa plume, sa dernire, sa pauvre plume, bien tache d'encre, bien pele, et toute hrisse; dans l'autre main, une crote bien dure de son dernier morceau de pain. Ses deux jambes se choquaient et tremblaient de manire faire craquer le lit mal assur. J'coutai avec attention le souffle embarrass de la respiration du malade, et j'entendis le rle avec un enrouement caverneux; je reconnus la mort ce bruit, comme un marin expriment reconnat la tempte au petit sifflement du vent qui la prcde. "Tu viendras donc toujours la mme avec tous? dis-je la Mort, assez bas pour que mes lvres ne fissent, aux oreilles du mourant, qu'un bourdonnement incertain. Je te reconnais partout ta voix creuse que tu prtes au jeune et au vieux. Ah! comme je te connais, toi et tes terreurs qui n'en sont plus pour moi; je sens la poussire que tes ailes secouent dans l'air; en approchant, j'en respire l'odeur fade, et j'en vois voler la cendre ple, imperceptible aux yeux des autres hommes. --Te voil bien, l'Invitable, c'est bien toi!--Tu viens sauver cet homme de la douleur; prends-le dans tes bras comme un enfant, et emporte-le. Sauve-le, je te le donne; sauve-le de la dvorante douleur qui nous accompagne sans cesse sur la terre, jusqu' ce que nous reposions en toi, bienfaisante amie!" C'tait elle, je ne me trompais pas; car le malade cessa de souffrir, et jouit tout coup de ce divin moment de repos qui prcde l'ter- nelle immobilit du corps; ses yeux s'agrandirent et s'tonnrent, sa bouche se desserra et sourit; il y passa sa langue deux fois, comme pour goter encore, dans quelque coupe invisible, une dernire goutte du baume de la vie, et dit de cette voix rauque des mourants qui vient des entrailles et semble venir des pieds: Au banquet de la vie infortun convive... --C'tait Gilbert! s'cria Stello en frappant des mains. --Ce n'tait plus Gilbert, poursuivit le Docteur Noir en souriant d'un seul ct de la bouche; car il ne put en dire davantage: son menton tomba sur sa poitrine, et ses deux mains broyrent la fois la crote de pain et la plume du Pote. Le bras droit me resta longtemps dans les mains, et j'y cherchais le pouls inutilement; je pris la plume et la posai sur sa bouche: un lger souffle l'agita encore, comme si l'me l'et baise en passant, ensuite rien ne bougea dans le duvet de la plume, qui ne fut pas terni par la moindre vapeur. Alors je fermai les yeux du mort et je pris mon chapeau... CHAPITRE XII UNE DISTRACTION Voil une horrible fin, dit Stello, relevant son front de l'oreiller qui le soutenait, et regardant le Docteur avec des yeux troubls... O donc taient ses parents? --Ils labouraient leur champ, et j'en fus charm. Prs du lit des mourants, les parents m'ont toujours importun. --Et pourquoi cela? dit Stello... --Quand une maladie devient un peu longue, les parents jouent le plus mdiocre rle qui se puisse voir. Pendant les huit premiers jours, sentant la mort qui vient, ils pleurent et se tordent les bras; les huit jours suivants, ils s'habituent la mort de l'homme, calculent ses suites et spculent sur elle; les huit jours qui suivent, ils se disent l'oreille: Les veilles nous tuent; on prolonge ses souffrances; il serait plus heureux pour tout le monde que cela fint. Et s'il reste encore quelques jours aprs, on me regarde de travers. Ma foi, j'aime mieux les gardes-malades; elles ttent bien, la drobe, les draps du lit, mais elles ne parlent pas. --O noir Docteur! soupira Stello,--d'une vrit toujours inexorable!... --D'ailleurs, Gilbert avait maudit avec justice son pre et sa mre, d'abord pour lui avoir donn naissance, ensuite pour lui avoir appris lire. --Hlas! oui, dit Stello, il a crit ceci: Malheur ceux dont je suis n ................ ............................................... Pre aveugle et barbare! impitoyable mre! Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant Qui n'hritt de vous qu'une affreuse indigence! Encor si vous m'eussiez laiss mon ignorance! J'aurais vcu paisible en cultivant mon champ; Mais vous avez nourri les feux de mon gnie. --Voil des vers raisonnables, dit le Docteur. --Mauvaises rimes, dit l'autre par habitude. --Je veux dire qu'il avait raison de se plaindre de lire, parce que du jour o il sut lire il fut Pote, et ds lors il appartint la race toujours maudite par les puissances de la terre... Quant moi, comme j'avais l'honneur de vous le dire, je pris mon chapeau et j'allais sortir lorsque je trouvai la porte les propritaires du grabat, qui gmissaient sur la perte d'une clef... je savais o elle tait. --Ah! quel mal vous me faites, impitoyable! N'achevez pas, dit Stello, je sais cette histoire. --Comme il vous plaira, dit le Docteur avec modestie; je ne tiens pas aux descriptions chirurgicales, et ce n'est pas en elles que je puiserai les germes de votre gurison. Je vous dirai donc simplement que je rentrai chez ce pauvre petit Gilbert; je l'ouvris; je pris la clef dans l'oesophage et je la rendis aux propritaires. CHAPITRE XIII UNE IDE POUR UNE AUTRE Lorsque le dsesprant Docteur eut achev son histoire, Stello demeura longtemps muet et abattu. Il savait, comme tout le monde, la fin douloureuse de Gilbert; mais, comme tout le monde, il se trouva pntr de cette sorte d'effroi que nous donne la prsence d'un tmoin qui raconte. Il voyait et touchait la main qui avait touch et les yeux qui avaient vu. Et, plus le froid conteur tait inaccessible aux motions de son rcit, plus Stello en tait pntr jusqu' la moelle des os. Il prouvait dj l'influence de ce rude mdecin des mes, qui, par ses raisonnements prcis et ses insinuations prparatrices, l'avait toujours conduit des conclusions invitables. Les ides de Stello bouillonnaient dans sa tte et s'agitaient en tous sens, mais elles ne pouvaient russir sortir du cercle redoutable o le Docteur-Noir les avait enfermes comme un magicien. Il s'indignait l'histoire d'un pareil talent et d'un pareil ddain; mais il hsitait laisser dborder son indignation, se sentant comprim d'avance par les arguments de fer de son ami. Les larmes gonflaient ses paupires, et il les retenait en fronant les sourcils. Une fraternelle piti remplissait son coeur. En consquence, il fit ce que trop souvent l'on fait dans le monde, il n'en parla pas et il exprima une ide toute diffrente: --Qui vous dit que j'aie pens une monarchie absolue et hrditaire, et que ce soit pour elle que j'aie mdit quelque sacrifice? D'ailleurs, pourquoi prendre cet exemple d'un homme oubli? Combien, dans le mme temps, n'eussiez-vous pas trouv d'crivains qui furent encourags, combls de faveurs, caress et choys! --A la condition de vendre leur pense, reprit le Docteur; et je n'ai voulu vous parler de Gilbert que parce que cela ma t une occasion pour vous dvoiler la pense intime monarchique touchant messieurs les Potes, et nous convenons bien d'entendre par Potes tous les hommes de la Muse ou des Arts, comme vous le voudrez. J'ai pris cette pense secrte sur le fait, comme je viens de vous le raconter, et je vous la transmets fidlement. J'y ajouterai, si vous voulez bien, l'histoire de Kitty Bell, en cas que votre dvouement politique soit rserv cette triple machine assez connue sous le nom de monarchie reprsentative. Je fus tmoin de cette anecdote en 1770, c'est--dire dix ans prcisment avant la fin de Gilbert. --Hlas! dit Stello, tes-vous n sans entrailles? N'tes-vous pas saisi d'une affliction interminable, en considrant que chaque anne dix mille hommes en France, appels par l'ducation, quittent la table de leur pre pour venir demander, une table suprieure, un pain qu'on leur refuse? --Eh! qui parlez-vous? je n'ai cess de chercher toute ma vie un ouvrier assez habile pour faire une table o il y et place pour tout le monde! Mais, en cherchant, j'ai vu quelles miettes tombent de la table Monarchique: vous les avez gotes tout l'heure. J'ai vu aussi celles de la table Constitutionnelle, et je vous en veux parler. Ne croyez pas qu'en ce que j'ai dessein de vous conter il se trouve la plus lgre apparence d'un drame, ni la moindre complication de per- sonnages nouant leurs intrts, tout le long d'une petite ficelle entortille que dnoue proprement le dernier chapitre ou le cinquime acte: vous ne cessez d'en faire de cette sorte sans moi. Je vous dirai la simple histoire de ma nave Anglaise Kitty Bell. La voici telle qu'elle s'est passe sous mes yeux. Il tourna un instant dans ses doigts une grosse tabatire o taient entrelacs en losange les cheveux de je ne sais qui, et commena ainsi: CHAPITRE XIV HISTOIRE DE KITTY BELL Kitty Bell tait une jeune femme comme il y en a tant en Angleterre, mme dans le peuple. Elle avait le visage tendre, ple et allong, la taille leve et mince, avec de grands pieds et quelque chose d'un peu maladroit et de dcontenanc que je trouvais plein de charme. A son aspect lgant et noble, son nez aquilin, ses grands yeux bleus, vous l'eussiez prise pour une des belles matresses de Louis XIV, dont vous aimez tant les portraits sur mail, plutt que pour ce qu'elle tait, c'est--dire une marchande de gteaux. Sa petite boutique tait situe prs du Parlement, et quelquefois, en sortant, les membres des deux Chambres descendaient de cheval sa porte, et venaient manger des buns et des mince-pies en continuant la discussion sur le bill. C'tait devenu une sorte d'habitude par laquelle la boutique s'agrandissait chaque anne, et prosprait sous la garde des deux petits enfants de Kitty. Ils avaient huit ans et dix ans, le visage frais et rose, les cheveux blonds, les paules toutes nues, et un grand tablier blanc devant eux et sur le dos, tombant comme une chasuble. Le mari de Kitty, master Bell, tait un des meilleurs selliers de Londres, et si zl pour son tat, pour la confection et le perfectionnement de ses brides et de ses triers, qu'il ne mettait presque jamais le pied la boutique de sa jolie femme dans la journe. Elle tait srieuse et sage; il le savait, il y comptait, et je crus, en vrit, qu'il n'tait pas tromp. En voyant Kitty, vous eussiez dit la statue de la Paix. L'ordre et le repos respiraient en elle, et tous ses gestes en taient la preuve irrcusable. Elle s'appuyait son comptoir, et penchait sa tte dans une attitude douce, en regardant ses beaux enfants. Elle croisait les bras, attendait les passants avec la plus anglique patience, et les recevait ensuite en se levant avec respect, rpondait juste et seulement le mot qu'il fallait, faisait signe ses garons, ployait modestement la monnaie dans du papier pour la rendre, et c'tait l toute sa journe, peu de chose prs. J'avais toujours t frapp de la beaut et de la longueur de ses cheveux blonds, d'autant plus qu'en 1770 les femmes anglaises ne mettaient plus sur leur tte qu'un lger nuage de poudre, et qu'en 1770 j'tais assez dispos admirer les beaux cheveux attachs en large chignon derrire le cou, et dtachs, en longs repentirs, devant le cou. J'avais d'ailleurs une foule de comparaisons agrables au service de cette belle et chaste personne. Je parlais assez ridiculement l'anglais, comme nous faisons d'habitude, et je m'installais devant le comptoir, mangeant ses petits gteaux et la comparant. Je la comparais Pamla, ensuite Clarisse, un instant aprs l'Ophlia, quelques heures plus tard Miranda. Elle me faisai verser du soda-water, et me souriait avec un air de douceur et de prvenance, comme s'attendant toujours quelque saillie extrmement gaie de la part du Franais; elle riait mme quand j'avais ris. Cela durait une heure ou deux, aprs quoi elle me disait qu'elle me demandait bien pardon, mais ne comprenait pas l'allemand. N'importe, j'y revenais, sa figure me reposait voir. Je lui parlais toujours avec la mme confiance, et elle m'coutait avec la mme rsignation. D'ailleurs, ses enfants m'aimaient pour ma canne la Tronchin, qu'ils sculptaient coups de couteau; un beau jonc pourtant! Il m'arriva quelquefois de rester dans un coin de sa boutique lire le journal, entirement oubli d'elle et des acheteurs, causeurs, disputeurs, mangeurs et buveurs qui s'y trouvaient; c'tait alors que j'exerais mon mtier chri d'observateur. Voici une des choses que j'observai: Tous les jours, l'heure o le brouillard tait assez pais pour cacher cette espce de lanterne sourde que les Anglais prennent pour le soleil, et qui n'est que la caricature du ntre comme le ntre est la parodie du soleil d'gypte, cette heure, qui est souvent deux heures aprs midi; enfin, ds que venait l'entre-chien-et-loup, entre le jour et les flambeaux, il y avait une ombre qui passait sur le trottoir devant les vitres de la boutique; Kitty Bell se levait sur- le-champ de son comptoir, l'an de ses enfants ouvrait la porte, elle lui donnait quelque chose qu'il courait porter dehors; l'ombre disparaissait, et la mre rentrait chez elle. "Ah! Kitty! Kitty! dis-je en moi-mme, cette ombre est celle d'un jeune homme, d'un adolescent imberbe! Qu'avez-vous fait, Kitty Bell? Que faites-vous, Kitty Bell? Kitty Bell, que ferez-vous? Cette ombre est lance et leste dans sa dmarche. Elle est enveloppe d'un manteau noir qui ne peut russir la rendre grossire dans sa forme. Cette ombre porte un chapeau triangulaire dont un des cts est rabattu sur les yeux; mais on voit deux flammes sous ce large bord, deux flammes comme Promthe les dut puiser au soleil." Je sortis en soupirant, la premire fois que je vis ce petit mange, parce que cela me gtait l'ide de ma paisible et vertueuse Kitty; et puis vous savez que jamais un homme ne voit ou ne croit voir le bonheur d'un autre homme auprs d'une femme sans le trouver hassable, n'et-il nulle prtention pour lui-mme... La seconde fois, je sortis en souriant; je m'applaudissais de ma finesse pour avoir devin cela, tandis que les gros Lords et les longues Ladies sortaient sans avoir rien dcouvert. La trosime fois je m'y intressai, et je me sentis un tel dsir de recevoir la confidence de ce joli petit secret, que je crois que je serais devenu complice de tous les crimes de la famille d'Agamemnon, si Kitty Bell m'et dit: "Oui, monsieur, c'est cela mme." Mais non, Kitty Belle ne me disait rien. Toujours paisible, toujours placide comme au sortir du prche, elle ne daignait pas mme me regarder avec embarras, comme pour me dire: Je suis sre que vous tes un homme trop bien lev et trop dlicat pour en rien dire; je voudrais bien que vous n'eussiez rien vu; il est bien mal vous de rester si tard chaque jour. Elle ne me regardait pas non plus d'un air de mauvaise humeur et d'autorit, comme pour me dire: Lisez toujours, ceci ne vous regarde pas. Une Franaise impatiente n'y et pas manqu, comme bien vous savez; mais elle avait trop d'orgueil, ou de confiance en elle-mme, ou de mpris pour moi; elle se remettait son comptoir avec un sourire aussi pur, aussi calme et aussi religieux que si rien ne se ft pass. Je fis de vains efforts pour attirer son attention. J'avais beau me pincer les lvres, aiguiser mes regards malins, tousser avec importance et gravit, comme un abb qui rflchit sur la confession d'une fille de dix-huit ans, ou un juge qui vient d'interroger un faux monnayeur; j'avais beau ricaner dans mes dents en marchant vite et me frottant les mains, comme un fin matois qui se rappelle ses petites fredaines, et se rjouit de voir certains petits tours o il est expert; j'avais beau m'arrter tout coup devant elle, lever les yeux au ciel, et laisser tomber mes bras avec abattement, comme un homme qui voit une jeune femme se noyer de gaiet de coeur et se prcipiter dans l'eau du haut du pont; j'avais beau jeter mon journal tout coup et le chiffonner comme un mouchoir de poche, ainsi que pourrait faire un philanthrope dsespr, renonant conduire les hommes au bonheur par la vertu; j'avais beau passer devant elle d'un air de grandeur, marchant sur les talons et baissant les yeux dignement, comme un monarque offens de la conduite trop leste qu'ont tenue en sa prsence un page et une fille d'honneur; j'avais beau courir la porte vitre, un instant aprs la disparition de l'ombre, et m'arrter l, comme un voyageur parisien au bord d'un torrent, arrangeant ses cheveux rares, de manire qu'ils aient l'air drang par les zphyrs, et parlant du vague des passions, tandis qu'il ne pense qu'au positif des intrts; j'avais beau prendre mon parti tout coup, et marcher vers elle comme un poltron qui fait le brave et se lance sur son adversaire, jusqu' ce qu'tant porte, il s'arrte, manquant la fois de pense, de parole et d'action.--Toutes mes grimaces de rflexion, de pntration, de confusion, de contrition, de componction, de renonciation, d'abngation, de consomption, de rsolution, de domination et d'explication; toute ma pantomime enfin vint chouer devant ce doux visage de marbre, dont l'inaltrable sourire et le regard candide et bienfaisant ne me permirent pas de dire une seule parole intelligible. J'y serais encore (car j'avais rsolu de n'en pas avoir le dmenti, et je fus toujours persvrant en diable); oui, monsieur, j'y serais encore, j'en jure par ce que vous voudrez (j'en jure sur votre Panthon, deux fois dcanonis par les canons, et d'o sainte Genevive est alle coucher deux fois dans la rue; galant Attila, qu'en dis-tu?); je jure que j'y serais encore, s'il ne ft arriv une aventure qui m'claira sur l'ombre amoureuse, comme elle vous clairera vous-mme, je le dsire, sur l'ombre politique que vous poursuivez depuis une heure. CHAPITRE XV UNE LETTRE ANGLAISE Jamais la vnrable ville de Londres n'avait tal avec tant de grce les charmes de ses vapeurs naturelles et artificielles, et n'avait rpandu avec autant de gnrosit les nuages gristres et jauntres de son brouillard mls aux nuages noirtres de son charbon de terre; jamais le soleil n'avait t aussi mat ni aussi plat que le jour o je me trouvai plus tt que de coutume la petite boutique de Kitty. Les deux beaux enfants taient debout devant la porte de cuivre de la maison. Ils ne jouaient pas, mais se promenaient gravement, les mains derrire le dos, imitant leur pre avec un air srieux, charmant voir, plac comme il tait sur des joues fraches, sentant encore le lait, bien roses et bien pures, et sortant du berceau. En entrant je m'amusai un instant les regarder faire, et puis je portai la vue sur leur mre. Ma foi, je reculai. C'tait la mme figure, les mmes traits rguliers et calmes; mais ce n'tait plus Kitty Bell, c'tait sa statue trs ressemblante. Oui, jamais statue de marbre ne fut aussi dcolore; j'atteste qu'il n'y avait pas sous la peau blanche de sa figure une seule goutte de sang; ses lvres taient presque aussi ples que le reste, et le feu de la vie ne brlait que le bord de ses grands yeux. Deux lampes l'clairaient et disputaient le droit de colorer la chambre la lueur brumeuse et mourante du jour. Ces lampes, places droite et gauche de sa tte penche, lui donnaient quelque chose de funraire dont je fus frapp. Je m'assis en silence devant le comptoir: elle sourit. Quelle que soit l'opinion que vous aient donne sur mon compte l'inflexibilit de mes raisonnements et la dure analyse de mes observations, je vous assure que je suis trs bon; seulement je ne le dis pas. En 1770 je le laissai voir; cela m'a fait tort, et je m'en suis corrig. Je m'approchai donc du comptoir, et je lui pris la main en ami. Elle serra la mienne d'une faon trs cordiale, et je sentis un papier doux et froiss qui roulait entre nos deux mains: c'tait une lettre qu'elle me montra tout coup en tendant le bras d'un air dsespr, comme si elle m'et montr un de ses enfants mort ses pieds. Elle me demanda en anglais si je saurais la lire. "J'entends l'anglais avec les yeux", lui dis-je en prenant sa lettre du bout du doigt, n'osant pas la tirer moi et y porter la vue sans sa permission. Elle comprit mon hsitation et m'en remercia par un sourire plein d'une inexprimable bont et d'une tristesse mortelle, qui voulait dire: "Lisez, mon ami, je vous le permets, et cela m'importe peu." Les mdecins jouent prsent, dans la socit, le rle des prtres dans le moyen ge. Ils reoivent les confidences des mnages troubls, des parents bouleverses par les fautes et les passions de famille: l'Abb a cd la ruelle au Docteur, comme si cette socit, en devenant matrialiste, avait jug que la cure de l'me devait dpendre dsormais de celle du corps. Comme j'avais guri les gencives et les ongles des deux enfants, j'avais un droit incontestable connatre les peines secrtes de leur mre. Cette certitude me donna confiance, et je lus la lettre que voici. Je l'ai prise sur moi comme un des meilleurs remdes que je pusse apporter vos dispositions douloureuses. coutez. Le Docteur tira lentement de son portefeuille une lettre excessivement jaune, dont les angles et les plis s'ouvraient comme ceux d'une vieille carte gographique, et lut ce qui suit avec l'air d'un homme dtermin ne pas faire grce au malade d'une seule parole: MY DEAR MADAM, I will only confide to you... "O ciel! s'cria Stello, vous avez un accent franais d'une pesanteur insupportable. Traduisez cette lettre, Docteur, dans la langue de nos pres, et tchez que je ne sente pas trop les angoisses, les bgaiements et les anicroches des traducteurs, qui fait que l'on croit marcher avec eux dans la terre laboure, la poursuite d'un livre, emportant sur ses gutres dix livres de boue. --Je ferai de mon mieux pour que l'motion ne se perde pas en route, dit le Docteur-Noir, plus noir que jamais, et si vous sentez l'motion en trop grand pril, vous crierez, ou vous sonnerez, ou vous frapperez du pied pour m'avertir." Il poursuivit ainsi: "MA CHRE MADAME, "A vous seule je me confierai, vous, madame, vous, Kitty, vous, beaut paisible et silencieuse qui seule avez fait descendre sur moi le regard ineffable de la piti. J'ai rsolu d'abandonner pour toujours votre maison, et j'ai un moyen sr de m'acquitter envers vous. Mais je veux dposer en vous le secret de mes misres, de ma tristesse, de mon silence et de mon absence obstine. Je suis un hte trop sombre pour vous, il est temps que cela finisse. coutez bien ceci. "J'ai dix-huit ans aujourd'hui. Si l'me ne se dveloppe, comme je le crois, et ne peut tendre ses ailes qu'aprs que nos yeux ont vu pendant quatorze ans la lumire du soleil; si, comme je l'ai prouv, la mmoire ne commence qu'aprs quatorze annes ouvrir ses tables et en suivre les registres toujours incomplets, je puis dire que mon me n'a que quatre ans depuis qu'elle se connat, depuis qu'elle agit au dehors, depuis qu'elle a pris son vol. Ds le jour o elle a commenc de fendre l'air du front et de l'aile, elle ne s'est pas pose terre une fois; si elle s'y abat, ce sera pour y mourir, je le sais. Jamais le sommeil des nuits n'a t une interruption au mouvement de ma pense; seulement je la sentais flotter et s'garer dans le ttonnement aveugle du rve, mais toujours les ailes dployes, toujours le cou tendu, toujours l'oeil ouvert dans les tnbres, toujours lance vers le but o l'entranait un mystrieux dsir. Aujourd'hui la fatigue accable mon me, et elle est semblable celle dont il est dit dans le Livre saint: Les mes blesses pousseront leurs cris vers le ciel. "Pourquoi ai-je t cr tel que je suis? J'ai fait ce que j'ai d faire, et les hommes m'ont repouss comme un ennemi. Si dans la foule il n'y a pas de place pour moi, je m'en irai. "Voici maintenant ce que j'ai vous dire: "On trouvera dans ma chambre, au chevet de mon lit, des papiers et des parchemins confusment entasss. Ils ont l'air vieux, et ils sont jeunes: la poussire qui les couvre est factice; c'est moi qui suis le Pote de ces pomes; le moine Rowley, c'est moi. J'ai souffl sur sa cendre; j'ai reconstruit son squelette; je l'ai revtu de chair; je l'ai ranim; je lui ai pass sa robe de prtre; il a joint les mains et il a chant. "Il a chant comme Ossian. Il a chant la Bataille d'Hastings, la tragdie d'Ella, la ballade de Charit, avec laquelle vous endormiez vos enfants; celle de Sir William Canynge qui vous a tant plu; la tragdie de Goddvyn, le Tournoi et les vieilles glogues du temps de Henri II. "Ce qu'il m'a fallu de travaux durant quatre ans pour arriver parler ce langage du quinzime sicle, dont le moine Rowley est suppos se servir pour traduire le moine Turgot et ses pomes composs au dixime sicle, et rempli les quatre-vingts annes de ce moine imaginaire. J'ai fait de ma chambre la cellule d'un clotre; j'ai bni et sanctifi ma vie et ma pense; j'ai raccourci ma vue, et j'ai teint devant mes yeux les lumires de notre ge; j'ai fait mon coeur plus simple, et l'ai baign dans le bnitier de la foi catholique; je me suis appris le parler enfantin du vieux temps; j'ai crit, comme le roi Harold au duc Guillaume, en demi-saxon et demi- franc, et ensuite j'ai plac ma Muse religieuse dans sa chsse comme une sainte. "Parmi ceux qui l'ont vue, quelques-uns ont pri devant elle et pass outre; beaucoup d'autres ont ri; un grand nombre m'a injuri; tous m'ont foul aux pieds. J'esprais que l'illusion de ce nom suppos ne serait qu'une voile pour moi; je sens qu'elle m'est un linceul. "O ma belle amie, sage et douce hospitalire qui m'avez recueill! croirez-vous que je n'ai pu russir renverser la fantme de Rowley que j'avais cr de mes mains? Cette statue de pierre est tombe sur moi et m'a tu; savez-vous comment? "O douce et simple Kitty Bell! savez-vous qu'il existe une race d'hommes au coeur sec et l'oeil microscopique, arme de pinces et de griffes? Cette fourmilre se presse, se roule, se rue sur le moindre de tous les livres, le ronge, le perce, le lacre, le traverse plus vite et plus profondment que le ver ennemi des bibliothques. Nulle motion n'entrane cette imprissable famille, nulle inspiration ne l'enlve, nulle clart ne la rjouit, ni l'chauffe; cette race indestructible et destructive, dont le sang est froid comme celui de la vipre et du crapaud, voit clairement les trois taches du soleil, et n'a jamais remarqu ses rayons; elle va droit tous les dfauts; elle pullule sans fin dans les blessures mmes qu'elle a faites, dans le sang et les larmes qu'elle a fait couler; toujours mordante et jamais mordue, elle est l'abri des coups par sa tnuit, son abaissement, ses dtours subtils et ses sinuosits perfides; ce qu'elle attaque se sent bless au coeur comme par les insectes verts et innombrables que la peste d'Asie fait pleuvoir sur son chemin; ce qu'elle a bless se dessche, se dissout intrieurement, et, sitt que l'air le frappe, tombe au premier souffle ou au moindre toucher. "pouvants de voir comment quelques esprits levs se passaient de main en main les parchemins que j'avais pass les nuits inventer, comment le moine Rowley paraissait aussi grand qu'Homre lord Chatham, lord North, sir William Draper, au juge Blackstone, quelques autres hommes clbres, ils se sont hts de croire la ralit de mon Pote imaginaire; j'ai pens d'abord qu'il me serait facile de me faire reconnatre. J'ai fait des antiquits en un matin plus antiques encore que les premires. On les a renies sans me rendre hommage des autres. D'ailleurs, tout la fois a t ddaign; mort et vivant, le Pote a t repouss par les ttes solides dont un signe ou un mot dcide des destines de la Grande-Bretagne: le reste n'a pas os lire. Cela reviendra quand je ne serai plus; ce moment-l ne peut tarder beaucoup: j'ai fini ma tche: Othello's occupation's gone. Ils ont dit qu'il y avait en moi la patience et l'imagination; ils ont cru que de ces deux flambeaux on pouvait souffler l'un et conserver l'autre. --Ynne heav'n godd's mercie synge! dis-je avec Rowley. Que Dieu leur remette leurs pchs! ils allaient tout teindre la fois! J'essayai de leur obir, parce que je n'avais plus de pain et qu'il en fallait envoyer Bristol pour ma mre qui est trs vieille, et qui va mourir aprs moi. J'ai tent leurs travaux exacts, et je n'ai pu les accomplir; j'tais semblable un homme qui passe du grand jour une caverne obscure: chaque pas que je faisais tait trop tard, et je tombais. Ils en ont conclu que je ne savais pas marcher. Ils m'ont dclar incapable de choses utiles; j'ai dit: Vous avez raison, et je me suis retir. "Aujourd'hui que me voici hors de chez moi (je devrais dire de chez vous) plus tt que de coutume, j'avais projet d'attendre M. Beckford, que l'on dit bienfaisant, et qui m'a fait annoncer sa visite; mais je n'ai pas le courage de voir en face un protecteur. Si ce courage me revient, je rentrerai chez moi. Tout le matin j'ai rd sur le bord de la Tamise. Nous voici en novembre, au temps des grands brouillards; celui d'aujourd'hui s'tend devant les fentres comme un drap blanc. J'ai pass dix fois devant votre porte, je vous ai regarde sans tre aperu de vous, et j'ai demeur le front appuy sur les vitres comme un mendiant. J'ai senti le froid tomber sur moi et couler sur mes membres; j'ai espr que la mort me prendrait ainsi, comme elle a pris d'autres pauvres sous mes yeux; mais mon corps faible est dou pourtant d'une insurmontable vitalit. Je vous ai bien considre pour la dernire fois, et sans vouloir vous parler, de crainte de voir une larme dans vos beaux yeux; j'ai cette faiblesse encore de penser que je reculerais devant ma rsolution si je vous voyais pleurer. "Je vous laisse tous mes livres, tous mes parchemins et tous mes papiers, et je vous demande en change le pain de ma mre: vous n'aurez pas longtemps le lui envoyer. "Voici la premire page qu'il me soit arriv d'crire avec tranquillit. On ne sait pas assez quelle paix intrieure est donne celui qui a rsolu de se reposer pour toujours. On dirait que l'ternit se fait sentir d'avance, et qu'elle est pareille ces belles contres de l'Orient dont on respire l'air embaum longtemps avant d'en avoir touch le sol. "THOMAS CHATTERTON." CHAPITRE XVI O LE DRAME EST INTERROMPU PAR L'RUDITION D'UNE MANIRE DPLORABLE AUX YEUX DE QUELQUES DIGNES LECTEURS Lorsque j'eus achev de lire cette grande lettre, qui me fatigua beaucoup la vue et l'entendement, cause de la finesse de l'criture et de la quantit d'e muets et d'y que Chatterton y avait entasss par habitude d'crire le vieil anglais, je la rendis la srieuse Kitty. Elle tait reste appuye sur son comptoir; son cou long et flexible laissait aller sur l'paule sa tte rveuse et ses deux coudes, appuys sur le marbre blanc, s'y rflchissaient, ainsi que tout son buste charmant. Elle ressemblait une petite gravure de Sophie Western, la patiente matresse de Tom Jones, gravure que j'ai vue autrefois Douvres, chez... --Ah! vous allez encore la comparer, interrompit Stello; qu'ai-je besoin que vous me fassiez un portrait en miniature de tous vos personnages? Une esquisse suffit, croyez-moi, ceux qui ont un peu d'imagination; un seul trait, Docteur, quand il est juste, me vaut mieux que tant de dtails, et, si je vous laisse faire, vous me direz de quelle manufacture tait la soie qui servit nouer la rosette de ses souliers: pernicieuse habitude de narration, qui gagne d'une manire effrayante. --L! l! s'cria le Docteur-Noir avec autant d'indignation qu'il put forcer son visage impassible en indiquer; sitt que je veux devenir sensible, vous m'arrtez tout court; ma foi, vogue la galre; vive Dmocrite! Habituellement j'aime mieux qu'on ne rie ni ne pleure, et qu'on voie froidement la vie comme un jeu d'checs; mais, s'il faut choisir d'Hraclite ou de Dmocrite pour parler aux hommes d'eux-mmes, j'aime mieux le dernier, comme plus ddaigneux. C'est vraiment par trop estimer la vie que la pleurer: les larmoyeurs et les hasseurs la prennent trop coeur. C'est ce que vous faites, dont bien me fche. L'espce humaine, qui est incapable de rien faire de bien ou de mal, devrait moins vous agiter par son spectacle monotone. Permettez donc que je poursuive ma manire. --Vous me poursuivez, en effet, soupira Stello d'un ton de victime. L'autre poursuivit fort son aise: --Kitty Bell reprit la lettre, tourna languissamment sa tte vers la rue, la secoua deux fois et me dit: "He is gone!" --Assez! assez! La pauvre petite! s'cria Stello. Oh! assez! N'ajoutez rien cela. Je la vois tout entire dans ce seul mot: Il est parti! Ah! silencieuse Anglaise, c'est bien tout ce que vous avez d dire! Oui, je vous entends; vous lui aviez donn un asile, vous ne lui faisiez jamais sentir qu'il tait chez vous; vous lisiez respectueuse- ment ses vers, et vous ne vous permettiez jamais un compliment auda- cieux; vous ne lui laissiez voir qu'ils taient beaux vos yeux que par votre soin de les apprendre vos enfants avec leur prire du soir. Peut-tre hasardiez-vous un timide trait de crayon en marge des adieux de Birtha son ami, une croix, presque imperceptible et facile effacer, au-dessus du vers qui renferme la tombe du roi Harold; et, si une de vos larmes a enlev une lettre du prcieux manuscrit, vous avez cru sincrement y avoir fait une tache, et vous avez cherch la faire disparatre. Et il est parti! Pauvre Kitty! L'ingrat, he is gone! --Bien! trs bien! dit le Docteur, il n'y a qu' vous lcher la bride; vous m'pargnez bien des paroles vaines, et vous devinez trs juste. Mais qu'avais-je besoin de vous donner d'aussi inutiles dtails sur Chatterton! Vous connaissez aussi bien que moi ses ouvrages. --C'est assez ma coutume, reprit Stello nonchalamment, de me laisser instruire avec rsignation sur les choses que je sais le mieux, afin de voir si on les sait de la mme manire que moi; car il y a diverses manires de savoir les choses. --Vous avez raison, dit le Docteur; et, si vous faisiez plus de cas de cette ide, au lieu de la laisser s'vaporer, comme au dehors d'un flacon dbouch, vous diriez que c'est un spectacle curieux que de voir et mesurer le peu de chaque connaissance que contient chaque cerveau: l'un renferme d'une Science le pied seulement, et n'en a jamais aperu le corps; l'autre cerveau contient d'elle une main tronque; un troisime la garde, l'adore, la tourne, la retourne en lui-mme, la montre et la dmontre quelquefois dans l'tat prcisment du fameux torse, sans la tte, les bras et les jambes; de sorte que, tout admirable qu'elle est, sa pauvre Science n'a ni but, ni action, ni progrs; les plus nombreux sont ceux qui n'en conservent que la peau, la surface de la peau, la plus mince pellicule imaginable, et passent pour avoir le tout en eux bien complet. Ce sont l les plus fiers. Mais, quant ceux qui, de chaque chose dont ils parlaient, possderaient le tout, intrieur et extrieur, corps et me, ensemble et dtail, ayant tout cela galement prsent la pense pour en faire usage sur-le-champ, comme un ouvrier de tous ses outils, lorsque vous les rencontrerez, vous me ferez plaisir de me donner leur carte de visite, afin que je passe chez eux leur rendre mes devoirs trs humbles. Depuis que je voyage, tudiant les sommits intellectuelles de tous les pays, je n'ai pas trouv l'espce que je viens de vous dcrire. Moi-mme, monsieur, je vous avoue que je suis fort loign de savoir si compltement ce que je dis, mais je le sais toujours plus compltement que ceux qui je parle ne me comprennent et mme ne m'coutent. Et remarquez, s'il vous plat, que la pauvre humanit a cela d'excellent, que la mdiocrit des masses exige fort peu des mdiocrits d'un ordre suprieur, par lesquelles elle se laisse complaisamment et fort plaisamment instruire. Ainsi, monsieur, nous raisonnions sur Chatterton; j'allais vous faire, avec une grande assurance, une dissertation scientifique sur le vieil anglais, sur son mlange de saxon et de normand, sur ses e muets, ses y, et la richesse de ses rimes en aie et en ynge. J'allais pousser des gmissements pleins de gravit, d'importance et de mthode, sur la perte irrparable des vieux mots si nafs et si expressifs de emburled au lieu de armed, de deslavatie pour unfaithfulness, de acrool pour faintly; et des mots harmonieux de myndbruck pour firmness of mind, mysterk pour mystic, ystorven pour dead. Certainement, traduisant si facilement l'anglais de 1449 en anglais de 1832, il n'y a pas une chaire de bois de sapin tache d'encre d'o je ne me fusse montr trs imposant vos yeux. Dans ce fauteuil mme, malgr sa propret, j'aurais pu encore vous jeter dans un de ces agrables tonnements qui font que l'on se dit: C'est un puits de science, lorsque je me suis aperu fort propos que vous connaissiez votre Chatterton, ce qui n'arrive pas souvent Londres (ville o l'on voit pourtant beaucoup d'Anglais, me disait un voyageur trs considr Paris); me voici donc retomb dans l'tat fcheux d'un homme forc de causer au lieu de prcher, et par-ci par-l d'couter! couter! la triste et inusite condition pour un Docteur! Stello sourit pour la premire fois depuis bien longtemps. --Je ne suis pas fatigant couter, dit-il lentement; je suis trop vite fatigu de parler... --Fcheuse disposition, interrompit l'autre, en la bonne ville de Paris, o celui-l est dclar loquent qui, le dos la chemine ou les mains sur la tribune, dvide pour une heure et demie des syllabes sonores, la condition toutefois qu'elles ne signifient rien qui n'ait t lu et entendu quelque part. --Oui, continua Stello les yeux attachs au plafond comme un homme qui se souvient, et dont le souvenir devient plus clair et plus pur de moment en moment; oui, je me sens mu la mmoire de ces oeuvres naves et puissantes que cra le gnie primitif et mconnu de Chatterton mort dix-huit ans! Cela ne devrait faire qu'un nom, comme Charlemagne, tout cela est beau, trange, unique et grand. O triste, douloureux, profond et noir Docteur! si vous pouvez vous mouvoir, ne sera-ce pas en vous rappelant le dbut simple et antique de la Bataille d'Hastings? Avoir ainsi dpouill l'homme moderne! S'tre fait par sa propre puissance moine du dixime sicle! un moine bien pieux et bien sauvage, vieux Saxon rvolt contre son joug normand, qui ne connat que deux puissances au monde, le Christ et la mer. A elles il adresse son pome, et s'crie: "O Christ, quelle douleur pour moi que de dire combien de nobles comtes et de valeureux "chevaliers sont bravement tombs en combattant pour le roi Harold dans la plaine" d'Hastings." "O mer! mer fconde et bienfaisante! comment, avec ton intelligence puissante, n'as-tu "pas soulev le flux de tes eaux contre les chevaliers du duc Wylliam ?" --Oh! que ce duc Guillaume leur a fait d'impression! interrompit le Docteur. Saint-Valery est un joli petit port de mer, sale et embourb; j'y ai vu de jolis bocages verdoyants, dignes des bergers du Lignon; j'ai vu de petites maisons blanches, mais pas une pierre o il soit crit: Guillaume est parti d'ici pour Hastings. --"De ce duc Wylliam, continua Stello en dclamant pompeusement, dont les lches flches "ont tu tant de comtes et arros les champs d'une large pluie de sang." --C'est un peu bien homrique, grommela le Docteur. The souls of many chiefs untimely slain. --Que le jeune Harold est donc beau dans sa force et sa rudesse! continuait l'enthousiasme de Stello. Kynge Harolde hie in ayre majestic raisd, etc. Guillaume le voit et s'avance en chantant l'air de Roland... --Trs exact! trs historique! murmurait sourdement la Science du Docteur; car Malmesbury dit positivement que Guillaume commena l'engagement par le chant de Roland: Tunc cantilena Rolandi inchoata, ut martium viri exemplum pugnatores accenderet. Et Warton, dans ses Dissertations, dit que les Huns chargeaient en criant: Hiu! hiu! C'tait l'usage barbare. Et maistre Robert de Wace donc, que l'on a nomm Gace, Gape, Eustache et Wistache, ne dit-il pas de Taillefer le Normand: Taillifer, qui moult bien chantout, Sorr un cheval qui tost allout, Devant le duc allout chantant De Karlemagne et de Rollant, Et de Olivier et des vassals Qui morurent en Rouncevals. --Et les deux races se mesurent, disait Stello avec ardeur, en mme temps que le Docteur rcitait avec lenteur et satisfaction ses citations; la flche normande heurte la cotte de mailles saxonne. C'est le sire de Chtillon qui attaque le carl Aldhelme; le sire de Torcy tue Hengist. La France inonde la vieille le saxonne; la face de l'le est renouvele, sa langue change; et il ne reste que dans quelques vieux couvents quelques vieux moines, comme Turgot et depuis Rowley, pour gmir et prier auprs des statues de pierre des saints rois saxons, qui portent chacune une petite glise dans leur main. --Et quelle rudition! s'cria le Docteur. Il a fallu joindre les lectures franaises aux traditions saxonnes. Que d'historiens depuis Hue de Longueville jusqu'au sire de Saint-Valery! Le vidame de Patay, le seigneur de Picquigny, Guillaume des Moulins, que Stow appelle Moulinous, et le prtendu Rowley du Mouline; et le bon sire de Sanceaulx, et le vaillant snchal de Torcy, et le sire de Tancarville, et tous nos vieux faiseurs de chroniques et d'histoires mal rimes, ballades et versicules! C'est le monde d'Ivanho. --Ah! soupirait Stello, qu'il est rare qu'une si simple et si magnifique cration que celle de la Bataille d'Hastings vienne du mme pote anglais que ces chants lgiaques qui la suivent; quel pote anglais crivit rien de semblable cette ballade de Charit si navement intitule: An excelente balade of Charitie? comme l'honnte Francisco de Leefdael imprimait la famosa comedia de Lope de Vega Carpio; rien de naf comme le dialogue de l'abb de Saint-Godwyn et de son pauvre; que le dbut est simple et beau! que j'ai toujours aim cette tempte qui saisit la mer dans son calme! quelles couleurs nettes et justes! quel large tableau, tel que depuis l'Angleterre n'en a pas eu de meilleurs en ses potiques galeries. Voyez: "C'tait le mois de la Vierge. Le soleil tait rayonnant au milieu du jour, l'air calme et mort, le ciel tout bleu. Et voil qu'il se leva sur la mer un amas de nuages d'une couleur noire, qui s'avancrent dans un ordre effrayant et de roulrent au-dessus des bois en cachant le front clatant du soleil. La noire tempte s'enflait et s'tendait tire-d'aile..." Et n'aimez-vous pas (qui ne l'aimerait?) remplir vos oreilles de cette sauvage harmonie des vieux vers? The sun was glemeing in the middle of daie, Deadde still the aire, and eke the welken blue, When from the sea arist in drear arraie A hepe of cloudes of sable sullen hue, The which full fast unto the woodlande drewe, Hiltring attenes the sunnis fetyve face, And the blacke tempeste swolne and gatherd up apace. Le Docteur n'coutait pas. --Je souponne fort, dit-il, cet abb de Saint Godwyn de n'tre autre chose que sir Ralphe de Bellomont, grand partisan de Lancastre, et il est visible que Rowley est yorkiste. --O damn commentateur! vous m'veillez! s'cria Stello sorti des dlices de son rve potique. --C'tait bien mon intention, dit le Docteur-Noir, afin qu'il me ft permis de passer du livre l'homme, et de quitter la nomenclature de ses ouvrages pour celle de ses vnements, qui furent trs peu compliqus, mais qui valent la peine que j'en achve le rcit. --Rcitez donc, dit Stello avec humeur. Et il se ferma les yeux avec les deux mains, comme ayant pris la ferme rsolution de penser autre chose, rsolution qu'il ne put mettre excution, comme on le pourra voir si l'on se condamne lire le chapitre suivant. CHAPITRE XVII SUITE DE L'HISTOIRE DE KITTY BELL Un Bienfaiteur Je disais donc, reprit le plus glac des docteurs, que Kitty m'avait regard languissamment. Ce regard douloureux peignait si bien la situation de son me, que je dus me contenter de sa cleste expression pour explication gnrale et complte de tout ce que je voulais savoir de cette situation mystrieuse que j'avais tant cherch deviner. La dmonstration en fut plus claire encore un moment aprs; car, tandis que je travaillais les nerfs de mon visage pour leur donner, se tirant en long et en large, cet air de commisration sentimentale que chacun aime trouver dans son semblable... --Il se croit le semblable de la belle Kitty! murmura Stello. --...Tandis que j'apitoyais mon visage, on entendit rouler avec fracas un carrosse lourd et dor qui s'arrta devant la boutique toute vitre o Kitty tait ternellement renferme, comme un fruit rare dans une serre chaude. Les laquais portaient des torches devant les chevaux et derrire la voiture; ncessaires prcautions, car il tait deux heures aprs midi l'horloge de Saint-Paul. --The Lord-Mayor! Lord-Mayor! s'cria tout coup Kitty en frappant ses mains l'une contre l'autre avec une joie qui fit devenir ses joues enflammes et ses yeux brillants de mille douces lumires; et, par un instinct maternel et inexplicable, elle courut embrasser ses enfants, elle qui avait une joie d'amante!--Les femmes ont des mouvements inspirs on ne sait d'o. C'tait, en effet, le carrosse du Lord-Maire, le trs honorable M. Beckford, roi de Londres, lu parmi les soixante-douze corporations des marchands et artisans de la ville, qui ont leur tte les douze corps des orfvres, poissonniers, tanneurs, etc., dont il est le chef suprme. Vous savez que jadis le Lord-maire tait si puissant, qu'il alarmait les rois et se mettait la tte de toutes les rvolutions, comme Froissart le dit en parlant des Londriens ou vilains de Londres. M. Beckford n'tait nullement rvolutionnaire en 1770; il ne faisait nullement trembler le Roi; mais c'tait un digne gentleman, exerant sa juridiction avec gravit et politesse, ayant son palais et des grands dners, o quelquefois le Roi tait invit, et o le Lord-maire buvait prodigieusement sans perdre un instant son admirable sang-froid. Tous les soirs, aprs dner, il se levait de table le premier, vers huit heures, allait lui-mme ouvrir la grande porte de la salle manger aux femmes qu'il avait reues, ensuite se rasseyait avec tous les hommes, et demeurait boire jusqu' minuit. Tous les vins du globe circulaient autour de la table, et passaient de main en main, emplissant pour une seconde des verres de toutes les dimensions, que M. Beckford vidait le premier avec une gale indiffrence. Il parlait des affaires publiques avec le vieux lord Chatham, le duc de Grafton, le comte de Mansfield, aussi a son aise aprs la trentime bouteille qu'avant la premire, et son esprit, strict, droit, bref, sec et lourd, ne subissait aucune altration dans la soire. Il se dfendait avec bon sens et modration des satiriques accusations de Junius, ce redoutable inconnu qui eut le courage ou la faiblesse de laisser ternellement anonyme un des livres les plus mordants de la langue anglaise, comme fut laiss le second vangile, l'Imitation de Jsus-Christ. --Et que m'importent moi les trois ou quatre syllabes d'un nom? soupira Stello. Le Laocoon et la Vnus de Milo sont anonymes, et leurs statuaires ont cru leurs noms immortels en cognant leurs blocs avec un petit marteau. Le nom d'Homre, ce nom de demi-dieu, vient d'tre ray du monde par un monsieur grec! Gloire, rve d'une ombre! a dit Pindare, s'il a exist, car on n'est sr de personne prsent. --Je suis sr de M. Beckford, reprit le Docteur; car j'ai vu, dis-je, sa grosse et rouge personne en ce jour-l, que je n'oublierai jamais. Le brave homme tait d'une haute taille, avait le nez gros et rouge, tombant sur un menton rouge et gros. Il a exist, celui-l! personne n'a exist plus fort que lui. Il avait un ventre paresseux, ddaigneux et gourmand, longuement emmaillot dans une veste de brocart d'or; des joues orgueilleuses, satisfaites, opulentes, paternelles, pendant largement sur la cravate; des jambes solides, monumentales et gout- teuses, qui le portaient noblement d'un pas prudent, mais ferme et honorable; une queue poudre, enferme dans une grande bourse qui couvrait ses rondes et larges paules, dignes de porter, comme un monde, la charge de Lord-Mayor. Tout cet homme descendit de voiture lentement et pniblement. Tandis qu'il descendait, Kitty Bell me dit, en huit mots anglais, que M. Chatterton n'avait t si dsespr que parce que cet homme, son dernier espoir, n'tait pas venu, malgr sa promesse. --Tout cela en huit mots! dit Stello; la belle langue que la langue turque! --Elle ajouta en quatre mots (et pas un de plus), continua le Docteur, qu'elle ne doutait pas que M. Chatterton ne revnt avec le Lord-Maire. En effet, tandis que deux laquais tenaient de chaque ct du marchepied une grosse torche rsineuse, qui ajoutait au charme du brouillard ceux d'une vapeur noire et d'une dtestable odeur, et que M. Beckford faisait son entre dans la boutique, l'ombre de tous les jours, l'ombre ple, aux yeux bruns, se glissa le long des vitres et entra sa suite. Je vis et contemplai avidement Chatterton. Oui, dix-huit ans; tout au plus dix-huit! Des cheveux bruns tombant sans poudre sur les oreilles, le profil d'un jeune Lacdmonien, un front haut et large, des yeux noirs, trs grands, fixes, creux et perants, un menton relev sous des lvres paisses, auxquelles le sourire ne semblait pas avoir t possible. Il s'avana d'un pas rgulier, le chapeau sous le bras, et attacha ses yeux de flamme sur la figure de Kitty; elle cacha sa belle tte dans ses deux mains. Le costume de Chatterton tait entirement noir de la tte aux pieds; son habit, serr et boutonn jusqu' la cravate, lui donnait tout ensemble l'air militaire et ecclsiastique. Il me sembla parfaitement fait et d'une taille lance. Les deux petits enfants coururent se pendre ses mains et ses jambes comme accoutums sa bont. Il s'avana, en jouant avec leurs cheveux, sans les regarder. Il salua gravement M. Beckford, qui lui tendit la main et la lui secoua vigoureusement, de manire arracher le bras avec l'omoplate. Ils se toisrent tous deux avec surprise. Kitty Bell dit Chatterton, du fond de son comptoir et d'une voix toute timide, qu'elle n'esprait plus le voir. Il ne rpondit pas, soit qu'il n'et pas entendu, soit qu'il ne voult pas entendre. Quelques personnes, femmes et hommes, taient entres dans la boutique, mangeaient et causaient indiffremment. Elles se rapprochrent ensuite et firent cercle, lorsque M. Beckford prit la parole avec l'accent rude des gros hommes rouges et le ton fulminant d'un protecteur. Les voix se turent par degrs et, comme vous dites entre Potes, les lments semblrent attentifs, et mme le feu jeta partout des lueurs clatantes qui sortaient des lampes allumes par Kitty Bell, heureuse jusqu'aux larmes de voir pour la premire fois un homme puissant tendre la main Chatterton. On n'entendait plus que le bruit que faisaient les dents de quelques petites Anglaises fourres, qui sortaient timidement leurs mains de leurs manchons, pour prendre sur le comptoir des macarons, des cracknells et des plum-buns qu'elles croquaient. M. Beckford dit donc peu prs ceci: "Je ne suis pas Lord-Maire pour rien, mon enfant; je sais bien ce que c'est que les pauvres jeunes gens, mon garon. Vous tes venu m'apporter vos vers hier, et je vous les rapporte aujourd'hui, mon fils: les voil. J'espre que je suis prompt, hein? Et je viens moi- mme voir comment vous tes log et vous faire une petite proposition qui ne vous dplaira pas. "Commencez par me reprendre tout cela." Ici l'honorable M. Beckford prit des mains d'un laquais plusieurs manuscrits de Chatterton, et les lui remit en s'asseyant lourdement et s'talant avec ampleur. Chatterton prit ses parchemins et ses papiers avec gravit, et les mis sous son bras, regardant le gros Lord-Maire avec ses yeux de feu. "Il n'y a personne, continua le gnreux M. Beckford, qui il ne soit arriv, comme vous, de drailler dans sa jeunesse. Eh! eh! --cela plat aux jolies femmes.--Eh! eh! c'est de votre ge, mon beau garon.--Les young ladies aiment cela.--N'est-il pas vrai, la belle?..." Et il allongea le bras pour toucher le menton de Kitty Bell par- dessus le comptoir. Kitty se rejeta jusqu'au fond de son fauteuil, et regarda Chatterton avec pouvante, comme si elle se ft attendue une explosion de colre de sa part; car vous savez ce que l'on a crit du caractre de ce jeune homme: He was violent and impetuous to a strange degree. "J'ai fait comme vous dans mon printemps, dit firement le gros M. Beckford, et jamais Littleton, Swift et Wilkes n'ont crit pour les belles dames des vers plus galants et plus badins que les miens. Mais j'avais la raison assez avance, mme votre ge, pour ne donner aux Muses que le temps perdu; et mon t n'tait pas encore venu, que j'tais dj tout aux affaires: mon automne les a vues mrir dans mes mains, et mon hiver en recueille aujourd'hui les fruits savoureux." Ici l'lgant M. Beckford ne put s'empcher de regarder autour de lui, pour lire, dans les yeux des personnes qui l'entouraient, la satisfaction excite par la facilit de son locution et la fracheur de ses images. Les affaires mrissant dans l'automne de sa vie parurent faire, sur deux ministres, un Quaker noir et un Lord rouge, qui se trouvaient l, une impression aussi profonde que celle que produisent notre tribune de l'an 1932 les discours des bons petits vieux gnraux del signor Buonaparte, lorsqu'ils nous demandent, en phrases de collge et d'humanits, nos enfants et nos petits-enfants pour en faire de grands corps d'arme, et pour nous montrer comment, parce qu'on s'est occup, durant dix-sept ans, du dbit des vins et de la tenue des livres, on saurait bien encore perdre sa petite bataille comme on faisait en l'absence du grand matre. L'honnte M. Beckford, ayant ainsi sduit les assistants par sa bonhomie mle de dignit et de bonne faon, poursuivit sur un ton plus grave: "J'ai parl de vous, mon ami, et je veux vous tirer d'o vous tes. On ne s'est jamais adress en vain au Lord-Maire depuis un an; je sais que vous n'avez rien pu faire au monde que vos maudits vers, qui sont d'un anglais inintelligible, et qui, en supposant qu'on les comprt, ne sont pas trs beaux. Je suis franc, moi, et je vous parle en pre, voyez-vous;--et quand mme ils seraient trs beaux,-- quoi bon? je vous le demande, quoi bon?" Chatterton ne bougeait non plus qu'une statue. Le silence des sept ou huit assistants tait profond et discret: mais il y avait dans leurs regards une approbation marque de la conclusion du Lord-Maire, et ils se disaient du sourire: A quoi bon? Le bienfaisant visiteur continua: "Un bon Anglais qui veut tre utile son pays doit prendre une carrire qui le mette dans une ligne honnte et profitable. Voyons, enfant, rpondez-moi.--Quelle ide vous faites-vous de vos devoirs?" Et il se renversa de faon doctorale. J'entendis la voix creuse et douce de Chatterton, qui fit cette singulire rponse en saccadant ses paroles et s'arrtant chaque phrase: "L'Angleterre est un vaisseau: notre le en a la forme; la proue tourne au nord, elle est comme l'ancre au milieu des mers, surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d'autres vaisseaux faits son image et qui vont la reprsenter sur toutes les ctes du monde. Mais c'est bord du grand navire qu'est notre ouvrage tous. Le Roi, les Lords, les Communes, sont au pavillon, au gouvernail et la boussole; nous autres, nous devons tous avoir la main aux cordages, monter aux mts, tendre les voiles et charger les canons; nous sommes tous de l'quipage, et nul n'est inutile dans la manoeuvre de notre glorieux navire." Cela fit sensation. On s'approcha sans trop comprendre et sans savoir si l'on devait se moquer ou applaudir, situation accoutume du vulgaire. "Well, very well! cria le gros Beckford, c'est bien, mon enfant! c'est noblement reprsenter notre bienheureuse patrie! Rule Britannia! chanta-t-il en fredonnant l'air national. Mais, mon garon, je vous prends par vos paroles. Que diable peut faire le Pote dans la manoeuvre?" Chatterton resta dans sa premire immobilit: c'tait celle d'un homme absorb par un travail intrieur qui ne cesse jamais et qui lui fait voir des ombres sur ses pas. Il leva seulement les yeux au plafond, et dit: "Le Pote cherche aux toiles quelle route nous montre le doigt du Seigneur." Je me levai, et courus, malgr moi, lui serrer la main. Je me sentais du penchant pour cette jeune tte monte, exalte, et en extase comme est toujours la vtre. Le Beckford eut de l'humeur. "Imagination! dit-il..." --Imagination! Cleste vrit! pouviez-vous rpondre, dit Stello. --Je sais mon Polyeucte comme vous, reprit le Docteur, mais je n'y songeais gure en ce moment. "Imagination! dit M. Beckford, toujours l'imagination au lieu du bon sens et du jugement! Pour tre Pote la faon lyrique et somnambule dont vous l'tes, il faudrait vivre sous le ciel de Grce, marcher avec des sandales, une chlamyde et les jambes nues, et faire danser les pierres avec le psaltrion. Mais avec des bottes crottes, un chapeau trois cornes, un habit et une veste, il ne faut gure esprer se faire suivre, dans les rues, par le moindre caillou, et exercer le plus petit pontificat ou la plus lgre direction morale sur ses concitoyens. "La Posie est nos yeux une tude de style assez intressante observer, et faite quelquefois par des gens d'esprit; mais qui la prend au srieux? quelque sot. Outre cela, j'ai retenu ceci de Ben Jonson, et je vous le donne comme certain, savoir: que la plus belle Muse du monde ne peut suffire nourrir son homme, et qu'il faut avoir ces demoiselles-l pour matresses, mais jamais pour femmes. Vous avez essay de tout ce que pouvait donner la vtre; quittez-la mon garon; croyez-moi, mon petit ami. D'un autre ct, nous vous avons essay dans des emplois de finance et d'administration, o vous ne valez rien. Lisez ceci; acceptez l'offre que je vous fais, et vous vous en trouverez bien, avec de bons compagnons autour de vous. Lisez ceci, et rflchissez mrement; cela en vaut la peine." Ici, remettant un petit billet ce sauvage enfant, le Lord-Maire se leva majestueusement. "C'est, dit-il en se retirant au milieu des saluts et des hommages, c'est qu'il s'agit de cent livres sterling par an." Kitty Bell se leva, et salua comme si elle et t prte lui baiser la main genoux. Toute l'assistance suivit jusqu' la porte le digne magistrat, qui souriait et se retournait, prt sortir avec l'air bnin d'un vque qui va confirmer des petites filles. Il s'attendait se voir suivi de Chatterton, mais il n'eut que le temps d'apercevoir le mouvement violent de son protg.--Chatterton avait jet les yeux sur le billet; tout coup il prit ses manuscrits, les lana sur le feu de charbon de terre qui brlait dans la chemine, la hauteur des genoux, comme une grande fournaise, et disparut de la chambre. M. Beckford sourit avec satisfaction et, saluant de la portire de sa voiture: "Je vois avec plaisir, cria-t-il, que je l'ai corrig, il renonce sa Posie." Et ses chevaux partirent. "C'est la vie, me dis-je, qu'il renonce."--Je me sentis serrer la main avec une force surnaturelle. C'tait Kitty Bell qui, les yeux baisss, et n'ayant l'air, aux yeux de tous, que de passer prs de moi, m'entranait vers une petite porte vitre, au fond de la boutique, porte que Chatterton avait ouverte pour sortir. On parlait bruyamment de la bienfaisance du Lord-Maire; on allait, on venait. On ne la vit pas. Je la suivis. CHAPITRE XVIII UN ESCALIER Saint Socrate, priez pour nous! disait rasme le savant. J'ai fait souventes fois cette prire en ma vie, continua le Docteur, mais jamais si ardemment, vous m'en pouvez croire, qu'au moment o je me trouvai seul avec cette jeune femme, dont j'entendais peine le langage, qui ne comprenait pas le mien, et dont la situation n'tait pas claire mes yeux plus que la parole mes oreilles. Elle ferma vite la petite porte par laquelle nous tions arrivs au bas d'un long escalier, et l elle s'arrta tout court, comme si les jambes lui eussent manqu au moment de monter. Elle se retint un instant la rampe; ensuite elle se laissa aller assise sur les marches, et, quittant ma main, qui la voulait retenir, me fit signe de passer seul. "Vite! vite! allez!" me dit-elle en franais, ma grande surprise; je vis que la crainte de parler mal avait, jusqu'alors, arrt cette timide personne. Elle tait glace d'effroi; les veines de son front taient gonfles, ses yeux taient ouverts dmesurment; elle frissonnait et essayait en vain de se lever; ses genoux se choquaient. C'tait une autre femme que sa frayeur me dcouvrait. Elle tendait sa belle tte en haut pour couter ce qui arrivait, et paraissait sentir une horreur secrte qui l'attachait la place o elle tait tombe. J'en frmis moi-mme, et la quittai brusquement pour monter. Je ne savais vraiment o j'allais, mais j'allais comme une balle qu'on a lance violemment. "Hlas! me disais-je en gravissant au hasard l'troit escalier, hlas! quel sera l'Esprit rvlateur qui daignera jamais descendre du ciel pour apprendre aux sages quels signes ils peuvent deviner les vrais sentiments d'une femme quelconque pour l'homme qui la domine secrtement? Au premier abord, on sent bien quelle est la puissance qui pse sur son me, mais qui devinera jamais jusqu' quel degr cette femme est possde? Qui osera interprter hardiment ses actions et qui pourra, ds le premier coup d'oeil, savoir le secours qu'il convient d'apporter ses douleurs? Chre Kitty! me disais-je (car en ce moment je me sentais pour elle l'amour qu'avait pour Phdre sa nourrice, son excellente nourrice, dont le sein frmissait des passions dvorantes de la fille qu'elle avait allaite), chre Kitty! pensais-je, que ne m'avez-vous dit: Il est mon amant? J'aurais pu nouer avec lui une utile et conciliante amiti; j'aurais pu par- venir sonder les plaies inconnues de son coeur; j'aurais... Mais ne sais-je pas que les sophismes et les arguments sont inutiles o le regard d'une femme aime n'a pas russi? Mais comment l'aime-t-elle? Est-elle plus lui qu'il n'est elle? N'est-ce pas le contraire? O en suis-je? Et mme je pourrais dire: O suis-je?" En effet, j'tais au dernier tage de l'escalier, assez ngligemment clair, et je ne savais de quel ct tourner, lorsqu'une porte d'appartement s'ouvrit brusquement. Mon regard plongea dans une petite chambre dont le parquet tait entirement couvert de papiers dchirs en mille pices. J'avoue que la quantit en tait telle, les morceaux en taient si petits, cela supposait la destruction d'un si norme travail, que j'y attachai longtemps les yeux avant de les reposer sur Chatterton, qui m'ouvrait la porte. Lorsque je le regardai, je le pris vite dans mes bras par le milieu du corps; et il tait temps, car il allait tomber et se balanait comme un mt coup par le pied.--Il tait devant sa porte; je l'appuyai contre cette porte, et je le retins ainsi debout, comme on soutien- drait une momie dans sa bote.--Vous eussiez t pouvant de cette figure.--La douce expression du sommeil tait paisiblement tendue sur ses traits; mais c'tait l'expression d'un sommeil de mille ans, d'un sommeil impos par l'excs du mal. Les yeux taient encore entr' ouverts, mais flottants au point de ne pouvoir saisir aucun objet pour s'y arrter: la bouche tait bante, et la respiration forte, gale et lente, soulevant la poitrine, comme dans un cauchemar. Il secoua la tte, et sourit un moment comme pour me faire entendre qu'il tait inutile de m'occuper de lui.--Comme je le soutenais toujours trs ferme par les paules, il poussa du pied une petite fiole qui roula jusqu'au bas de l'escalier, sans doute jusqu'aux dernires marches o Kitty s'tait assise, car j'entendis jeter un cri et monter en tremblant--Il la devina.--Il me fit signe de l'loigner, et s'endormit debout sur mon paule, comme un homme pris de vin. Je me penchai, sans le quitter, au bord de l'escalier. J'tais saisi d'un effroi qui me faisait dresser les cheveux sur la tte. J'avais l'air d'un assassin. J'aperus la jeune femme qui se tranait pour monter les degrs, en s'accrochant la rampe, comme n'ayant gard de force que dans les mains pour se hisser jusqu' nous. Heureusement elle avait encore deux tages gravir avant de le rencontrer. Je fis un mouvement pour porter dans la chambre mon terrible fardeau. Chatterton s'veilla encore demi,--il fallait que ce jeune homme et une force prodigieuse, car il avait bu soixante grains d'opium.--Il s'veilla encore demi, et employa, le croiriez-vous?--employa le dernier souffle de sa voix me dire ceci: "Monsieur... you... mdecin... achetez-moi mon corps, et payez ma dette." Je lui serrai les deux mains pour consentir.--Alors il n'eut plus qu'un mouvement. Ce fut le dernier. Malgr moi, il s'lana vers l'escalier, s'y jeta sur les deux genoux, tendit les bras vers Kitty, poussa un long cri, et tomba mort, le front en avant. Je lui soulevai la tte. "Il n'y a rien faire, me dis-je.--A l'autre." J'eus le temps d'arrter la pauvre Kitty; mais elle avait vu. Je lui pris le bras, et la forai de s'asseoir sur les marches de l'escalier. Elle obit, et resta accroupie comme une folle, avec les yeux ouverts. Elle tremblait de tout son corps. Je ne sais, monsieur, si vous avez le secret de faire des phrases dans ces cas-l; pour moi, qui passe ma vie contempler ces scnes de deuil, j'y suis muet. Pendant qu'elle voyait devant elle fixement et sans pleurer, je retournais dans mes mains la fiole qu'elle avait apporte dans la sienne; elle alors, la regardant de travers, semblait dire comme Juliette: "L'ingrat! avoir tout bu! ne pas me laisser une goutte amie!" Nous restions ainsi l'un ct de l'autre, assis et ptrifis: l'un constern, l'autre frappe mort: aucun n'osant souffler le mot, et ne le pouvant. Tout d'un coup une voix sonore, rude et pleine, cria d'en bas: "Come, mistress Bell!" A cet appel, Kitty se leva comme mue par un ressort; c'tait la voix de son mari. Le tonnerre et t moins fort d'clat et ne lui et pas caus, mme en tombant, une plus violente et plus lectrique commo- tion. Tout le sang se porta aux joues; elle baissa les yeux, et resta un instant debout pour se remettre. "Come, mistress Bell!" rpta la terrible voix. Un second coup la mit en marche, comme l'autre l'avait mise sur ses pieds. Elle descendit avec lenteur, droite, docile, avec l'air insensible, sourd et aveugle d'une ombre qui revient. Je la soutins jusqu'en bas; elle rentra dans sa boutique, se plaa les yeux baisss son comptoir, tira une petite Bible de sa poche, l'ouvrit, commena une page, et resta sans connaissance, vanouie dans son fauteuil. Son mari se mit gronder, des femmes l'entourer, les enfants crier, les chiens aboyer. --Et vous? s'cria Stello en se levant avec chagrin. --Moi? je donnai M. Bell trois guines, qu'il reut avec plaisir et sang-froid et les comptant bien. "C'est, lui dis-je, le loyer de la chambre de M. Chatterton, qui est mort. --Oh! dit-il avec l'air satisfait. --Le corps est moi, dis-je; je le ferai prendre. --Oh! me dit-il avec un air de consentement." Il tait bien moi, car cet tonnant Chatterton avait eu le sang- froid de laisser sur la table un billet qui portait peu prs ceci: "Je vends mon corps au docteur (le nom en blanc), la condition de payer M. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant la somme de trois guines. Je dsire qu'il ne reproche pas ses enfants les gteaux qu'ils m'apportaient chaque jour, et qui, depuis un mois, ont seuls soutenu ma vie." Ici le Docteur se laissa couler dans la bergre sur laquelle il tait plac, et s'y enfona jusqu' ce qu'il se trouvt assis sur le dos et mme sur les paules. --L!--dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme ayant fini son histoire. --Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle? dit Stello, en cherchant lire dans les yeux froids du Docteur-Noir. --Ma foi, dit celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des mdecins anglais dut lui faire bien du mal... car, n'ayant pas t appel, je vins, quelques jours aprs, visiter les gteaux de sa boutique. Il y avait l ses deux beaux enfants qui jouaient, chantaient, en habit noir. Je m'en allai en frappant la porte de manire la briser. --Et le corps du Pote? --Rien n'y toucha que le linceul et la bire. Rassurez-vous. --Et ses pomes? --Il fallut dix-huit mois de patience pour runir, coller et traduire les morceaux des manuscrits qu'il avait dchirs dans sa fureur. Quant ceux que le charbon de terre avait brls, c'tait la fin de la Bataille d'Hastings, dont on n'a que deux chants. --Vous m'avez cras la poitrine avec cette histoire, dit Stello en retombant assis. Tous deux restrent en face l'un de l'autre pendant trois heures quarante-quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis. Aprs quoi Stello s'cria, comme en continuant: --Mais que lui offrait donc M. Beckford dans son petit billet? --Ah! propos, dit le Docteur-Noir, comme en s'veillant en sursaut... C'tait une place de premier valet de chambre chez lui. CHAPITRE XIX TRISTESSE ET PITI Pendant les longs rcits et les plus longs silences du Docteur-Noir, la nuit tait venue. Une haute lampe clairait une partie de la chambre de Stello; car cette chambre tait si grande, que la lueur n'en pouvait atteindre les angles ni le haut plafond. Des rideaux pais et longs, un antique ameublement, des armes jetes sur des livres, une norme table couverte d'un tapis qui en cachait les pieds, et sur cette table deux tasses de th: tout cela tait sombre, et brillait par intervalles de la flamme rouge d'un large feu, ou bien se laissait deviner demi, et par reflets, sous la lueur jauntre de la lampe. Les rayons de cette lampe tombaient d'aplomb sur la figure impassible du Docteur-Noir et sur le large front de Stello, qui reluisait comme un crne d'ivoire poli. Le Docteur attachait sur ce front un oeil fixe, dont la paupire ne s'abaissait jamais. Il semblait y suivre en silence le passage de ses ides et la lutte qu'elles avaient livrer aux ides de l'homme dont il avait entrepris la gurison, comme un gnral contemplerait, d'une hauteur, l'attaque de son corps d'arme montant la brche, et le combat intrieur qui lui resterait gagner contre la garnison, au milieu de la forteresse demi conquise. Stello se leva brusquement et se mit marcher grands pas d'un bout l'autre de la chambre. Il avait pass sa main droite sous ses habits, comme pour contenir ou dchirer son coeur. On n'entendait que le bruit de ses talons qui frappaient sourdement sur le tapis, et le sifflement monotone d'une bouilloire d'argent place sur la table, source inpuisable d'eau chaude et de dlices pour les deux causeurs nocturnes. Stello laissait chapper, en marchant vite, des exclama- tions douloureuses, des hsitations pnibles, des jurements touffs, des imprcations violentes, autant que ces signes se pouvaient mani- fester dans un homme qui l'usage du grand monde avait donn la retenue comme une seconde nature. Il s'arrta tout d'un coup et toucha de ses deux mains les mains du Docteur. "Vous l'avez donc vu aussi? s'cria-t-il.--Vous avez vu et tenu dans vos bras le malheureux jeune homme qui s'tait dit: Dsespre et meurs, comme souvent vous me l'avez entendu crier la nuit! Mais j'aurais honte d'avoir pu gmir, j'aurais honte d'avoir souffert, s'il n'tait vrai que les tortures que l'on se donne par les passions galent celles que l'on reoit par le malheur.--Oui, cela c'est d passer ainsi; oui, je vois chaque jour des hommes semblables ce Beckford, qui est miraculeusement incarn d'ge en ge sous la peau blafarde des PLAIDEURS D'AFFAIRES PUBLIQUES. "O crmonieux complimenteurs! lents paraphraseurs de banalits sentencieuses! fabricateurs lgers de cette chane lourde et crois- sante pompeusement appele Code, dont vous forgez les quarante mille anneaux qui s'entrelacent au hasard, sans suite, le plus souvent ingaux, comme les grains du chapelet, et ne remontant jamais l'im- muable anneau d'or d'un religieux principe!--O membres rachitiques des corps politiques, impolitiques plutt! fibres dtendues des Assembles, dont la pense flasque, vacillante, multiple, gare, corrompue, effare, sautillante, colrique, engourdie, vapore, merillonne, et toujours, et sempiternellement commune et vulgaire; dont la pense, dis-je, ne vaut pas, pour l'unit et l'accord des raisonnements, la simple et srieuse pense d'un Fellah jugeant sa famille, au dsert, selon son coeur. N'est-ce pas assez pour vous d'tre glorieusement employs charger de tout votre poids le bt, le double bt du matre, que le pauvre ne appelle son ennemi en bon franais? Faut-il encore que vous ayez hrit du ddain monarchique, moins sa grce hrditaire et plus votre grossiret lective? "Oui, noir et trop vridique Docteur! oui, ils sont ainsi.--Ce qu'il faut au Pote, dit l'un, c'est trois cents francs et un grenier!--La misre est leur Muse, dit un autre.--Bravo!--Courage!--Ce rossignol a une belle voix! crevez-lui les yeux, il chantera mieux encore! l'exprience en a t faite. Ils ont raison. Vive Dieu! "Triple divinit du ciel! que t'ont-ils donc fait, ces Potes que tu cras les premiers des hommes pour que les derniers des hommes les renient et les repoussent ainsi?" Stello parlait peu prs de la sorte en marchant. Le Docteur tournait la pomme de sa canne sous son menton et souriait. "O se sont envols vos Diables-bleus?" dit-il. Le malade s'arrta; il ferma les yeux et sourit aussi, mais ne rpondit pas, comme s'il n'et pas voulu donner au Docteur le plaisir d'avouer sa maladie vaincue. Paris tait plong dans le silence du sommeil, et l'on n'entendait au dehors que la voix rouille d'une horloge sonnant lourdement les trois quarts d'une heure trs avance au del de minuit. Stello s'arrta tout coup au milieu de l'appartement, coutant le marteau dont le bruit parut lui plaire; il passa ses doigts dans ses cheveux comme pour s'imposer les mains lui-mme et calmer sa tte. On aurait pu dire, en l'examinant bien, qu'il ressaisissait intrieurement les rnes de son me, et que sa volont redevenait assez forte pour contenir la violence de ses sentiments dsesprs.--Ses yeux se rouvrirent, s'arrtrent fixement sur les yeux du Docteur, et il se mit parler avec tristesse, mais avec fermet: "Les heures de la nuit, quand elles sonnent, sont pour moi comme les voix douces de quelques tendres amies qui m'appellent et me disent, l'une aprs l'autre: Qu'as-tu? "Jamais je ne les entends avec indiffrence quand je me trouve seul, cette place o vous tes, dans ce dur fauteuil o vous voil.--Ce sont les heures des Esprits, des Esprits lgers qui soutiennent nos ides sur leurs ailes transparentes et les font tinceler de clarts plus vives. "Je sens que je porte la vie librement durant l'espace de temps qu'elles mesurent; elles me disent que tout ce que j'aime est endormi, qu' prsent il ne peut arriver malheur qui m'inquite. Il me semble alors que je suis seul charg de veiller, et qu'il m'est permis de prendre sur ma vie ce que je voudrai du sommeil.--Certes, cette part m'appartient, je la dvore avec joie, et je n'en dois pas compte des yeux ferms.--Ces heures m'on fait du bien. Il est rare que ces chres compagnes ne m'apportent pas, comme un bienfait, quelque sentiment ou quelque pense du ciel. Peut-tre que le temps, invisible comme l'air, et qui se pse et se mesure comme lui, comme lui aussi apporte aux hommes des influences invitables. Il y a des heures nfastes. Telle est pour moi celle de l'aube humide, tant clbre, qui ne m'amne que l'affliction et l'ennui, parce qu'elle veille tous les cris de la foule, pour toute la dmesure longueur du jour, dont le terme me semble inespr. Dans ce moment, si vous voyez revenir la vie dans mes regards, elle y revient par les larmes. Mais c'est la vie enfin, et c'est le calme ador des heures noires qui me la rend. "Ah! je sens en mon me une ineffable piti pour ces glorieux pauvres dont vous avez vu l'agonie, et rien ne m'arrte dans ma tendresse pour ces morts bien-aims. "J'en vois, hlas! d'aussi malheureux qui prennent de diverse sortes leur destine amre. Il y en a chez qui le chagrin devient bouffonnerie et grosse gaiet: ce sont les plus tristes mes yeux. Il y en a d'autres qui le dsespoir tourne sur le coeur. Il les rend mchants. Eh! sont-ils bien coupables de l'tre? "En vrit, je vous le dis l'homme a rarement tort, et l'ordre social toujours.--Quiconque y est trait comme Gilbert et Chatterton, qu'il frappe, qu'il frappe partout!--Je sens pour lui (s'attaquerait-il moi-mme) l'attendrissement d'une mre pour son fils, atteint injus- tement dans son berceau d'une maladie douloureuse et incurable. "--Frappe-moi! mon fils, dit-elle, mords-moi, pauvre innocent! tu n'as rien fait de mal pour mriter de tant souffrir!--Mords mon sein, cela te soulagera!--mords, enfant, cela fait du bien!" Le Docteur sourit dans un calme profond; mais ses yeux devenaient plus sombres et plus svres de moment en moment, et, avec son inflexibilit de marbre, il rpondit: "Que m'importe, s'il vous plat, de voir dcouvert que votre coeur a d'inpuisables sources de misricorde et d'indulgence, et que votre esprit, venant son aide, jette incessamment sur toute sorte de criminels autant d'intrt que Godwin en rpandit sur l'assassin Falkland?--Que m'importe cet instinct de tendresse anglique auquel vous vous livrez tout d'abord, tout sujet? Suis-je une femme en qui l'motion puisse drouter la pense? Remettez-vous, monsieur, les larmes troublent la vue." Stello revint s'asseoir brusquement, baissa les yeux, puis les releva pour regarder son homme de travers. "Suivez prsent, reprit le Docteur, le cours de l'ide qui nous a conduits jusqu'o nous sommes arrivs. Suivez-la, s'il vous plat, comme on suit un fleuve travers ses sinuosits. Vous verrez que nous n'avons fait encore qu'un chemin trs court. Nous avons trouv sur les bords une monarchie et un gouvernement reprsentatif, chacun avec leur Pote historiquement maltrait et ddaigneusement livr misre et mort, et il ne m'a point chapp que vous espriez, en vous voyant transport la seconde forme du Pouvoir, y trouver les Grands, du moment plus intelligents et comprenant mieux les Grands de l'avenir. Votre espoir a t du, mais pas assez compltement pour vous empcher, en ce moment mme, de concevoir une vague esprance qu'une forme de Pouvoir plus populaire encore serait tout naturellement, par ses exemples, le correctif des deux autres. Je vois rouler dans vos yeux toute l'histoire (des Rpubliques, avec ses magnanimits de collge). pargnez-m'en les citations, je vous en supplie, car mes yeux l'Antiquit tout entire est hors la loi philosophique, cause de l'Esclavage qu'elle aimait tant; et, puisque je me suis fait conteur aujourd'hui contre ma coutume, laissez-moi dire paisiblement une troisime et dernire aventure que j'ai toujours eue sur le coeur depuis le jour o j'en fus tmoin. Ne soupirez pas si profondment, comme si votre poitrine voulait repousser l'air mme que frappe ma voix.--Vous savez bien que cette voix est invitable pour vous. N'tes-vous pas fait ses paroles? --Si Dieu nous a mis la tte plus haut que le coeur, c'est pour qu'elle le domine." Stello courba son front avec la rsignation d'un condamn qui entend la lecture de son arrt. "Et tout cela, s'cria-t-il, pour avoir eu, un jour de Diables-bleus, la mauvaise pense de me mler de politique? comme si cette ide, jete au vent avec les mille paroles d'angoisse qu'arrache la maladie, valait la peine d'tre combattue avec un tel acharnement comme si ce n'tait pas un regard fugitif, un coup d'oeil de dtresse, comme celui que jette le matelot submerg sur les points du rivage, ou celui... --Posie! posie! ce n'est point cela interrompit le Docteur en frappant de sa canne avec une force et une pesanteur de marteau. Vous essayez de vous tromper vous-mme. Cette ide, vous ne la laissez pas sortir au hasard; cette ide vous proccupait depuis longtemps; cette ide, vous l'aimez, vous la contemplez, vous la caressez avec un attachement secret. Elle est, votre insu, tablie profondment en vous, sans que vous en sentiez les racines plus qu'on ne sent celles d'une dent. L'orgueil et l'ambition de l'universalit d'esprit l'ont fait germer et grandir en vous, comme dans bien d'autres que je n'ai pas guris. Seulement vous n'osiez pas vous avouer sa prsence, et vous vouliez l'prouver sur moi, en la montrant comme par hasard, ngligemment et sans prtention. "O funeste penchant que nous avons tous sortir de notre voie et des conditions de notre tre!--D'o vient cela, sinon de l'envie qu'a tout enfant de s'essayer au jeu des autres, ne doutant pas de ses forces et se croyant tout possible? --D'o vient cela, sinon de la peine qu'ont les mes les plus libres se dtacher compltement de ce qu'aime le profane vulgaire? --D'o vient cela, sinon d'un moment de faiblesse, o l'espri est las de se contempler, de se replier sur lui-mme, de vivre sur sa propre essence et de s'en nourrir pleinement et glorieusement dans sa solitude? Il cde l'attraction des choses extrieures; il se quitte lui-mme, cesse de se sentir, et s'abandonne au souffle grossier des vnements communs. "Il faut, vous dis-je, que j'achve de vous relever de cet abattement, mais par degrs et en vous contraignant suivre, malgr ses fatigues, le chemin fangeux de la vie relle et publique, dans lequel, ce soir, nous avons t forcs de poser le pied." Ce fut, cette fois, avec une sombre rsolution d'entendre, toute semblable aux forces que rassemble un homme qui vase poignarder, que Stello s'cria: "Parlez, monsieur." Et le Docteur-Noir parla ainsi qu'il suit, dans le silence d'une nuit froide et sinistre: CHAPITRE XX UNE HISTOIRE DE LA TERREUR Quatre-vingt-quatorze sonnait l'horloge du dix-huitime sicle, quatre-vingt-quatorze, dont chaque minute fut sanglante et enflamme. L'an de terreur frappait horriblement et lentement au gr de la terre et du ciel, qui l'coutaient en silence. On aurait dit qu'une puissance, insaisissable comme un fantme, passait et repassait parmi les hommes, tant leurs visages taient ples, leurs yeux gars, leurs ttes ramasses entre leurs paules, reployes comme pour les cacher et les dfendre.--Cependant un caractre de grandeur et de gravit sombre tait empreint sur tous ces fronts menacs et jusque sur la face des enfants; c'tait comme ce masque sublime que nous met la mort. Alors les hommes s'cartaient les uns des autres, ou s'abordaient brusquement comme des combattants. Leur salut ressemblait une attaque, leur bonjour une injure, leur sourire une convulsion, leur habillement aux haillons d'un mendiant, leur coiffure une guenille trempe dans le sang, leurs runions des meutes, leurs familles des repaires d'animaux mauvais et dfiants, leur loquence aux cris des halles, leurs amours aux orgies bohmiennes, leurs crmonies publiques de vieilles tragdies romaines manques, sur des trteaux de province; leurs guerres des migrations de peuples sauvages et misrables, les noms du temps des parodies poissardes. Mais tout cela tait grand, parce que, dans la cohue rpublicaine, si tout homme jouait au pouvoir, tout homme du moins jetait sa tte au jeu. Pour cela seul, je vous parlerai des hommes de ce temps-l plus gravement que je n'ai fait des autres. Si mon premier langage tait scintillant et musqu comme l'pe de bal et la poudre, si le second tait pdantesque et prolong comme la perruque et la queue d'un Alderman, je sens que ma parole doit tre ici forte et brve comme le coup d'une hache qui sort fumante d'une tte tranche. Au temps dont je veux parler, la Dmocratie rgnait. Les Dcemvirs, dont le premier fut Robespierre, allaient achever leur rgne de trois mois. Ils avaient fauch autour d'eux toutes les ides contraires celle de la Terreur. Sur l'chafaud des Girondins, ils avaient abattu les ides d'amour pur de la libert; sur celui des Hbertistes, les ides du culte de la raison unies l'obscnit montagnarde et rpublicaniste; sur l'chafaud de Danton, ils avaient tranch la dernire pense de modration; restait donc LA TERREUR. Elle donna son nom l'poque. Le Comit de salut public marchait librement sur sa grande route, l'largissant avec la guillotine. Robespierre et Saint-Just menaient la machine roulante: l'un la tranait en jouant le grand prtre, l'autre la poussait en jouant le prophte apocalyptique. Comme la Mort, fille de Satan, l'pouvante lui-mme, la Terreur, leur fille, s'tait retourne contre eux et les pressait de son aiguillon. Oui, c'taient leurs effrois de chaque nuit qui faisaient leurs horreurs de chaque jour. Tout l'heure, monsieur, je vous prendrai par la main, et je vous ferai descendre avec moi dans les tnbres de leur coeur; je tiendrai devant vos yeux le flambeau dont les yeux faibles dtestent la lumire, l'inexorable flambeau de Machiavel, et, dans ces coeurs troubls, vous verrez clairement et distinctement natre et mourir des sentiments immondes, ns, mon sens, de leur situation dans les vnements et de la faiblesse de leur organisation incomplte, plus que d'une aveugle perversit dont leurs noms porteront toujours la honte et resteront les synonymes. Ici Stello regarda le Docteur-Noir avec l'expression d'une grande surprise. L'autre continua: --C'est une doctrine qui m'est particulire, monsieur, qu'il n'y a ni hros ni monstre.--Les enfants seuls doivent se servir de ces mots-l.--Vous tes surpris de me voir ici de votre avis, c'est que j'y suis arriv par le raisonnement lucide, comme vous par le sentiment aveugle. Cette diffrence seule est entre nous, que votre coeur vous inspire, pour ceux que les hommes qualifient de monstres, une profonde piti, et ma tte me donne pour eux un profond mpris. C'est un mpris glacial, pareil celui du passant qui crase la limace. Car, s'il n'y a de monstres qu'aux cabinets anatomiques, toujours y a-t-il de si misrables cratures, tellement livres et si brutalement des instincts obscurs et bas, tellement pousses, sous le vent de leur sottise, par le vent de la sottise d'autrui, tellement enivres, tourdies et abruties du sentiment faux de leur propre valeur et de leurs droits tablis on ne sait sur quoi, que je ne me sens ni rire ni larmes pour eux, mais seulement le dgot qu'inspire le spec- tacle d'une nature manque. Les Terroristes sont de ces gens qui souvent m'ont fait ainsi dtourner la vue; mais aujourd'hui je l'y ramne pour vous, cette vue attentive et patiente que rien ne dtournera de leurs cadavres jusqu' ce que nous y ayons tout observ, jusqu'aux os du squelette. Il n'y a pas d'anne qui ait fait autant de thories sur ces hommes que n'en fait cette anne 1832 en un seul de ses jours, parce qu'il n'y a pas d'poque o plus grand nombre de gens ait nourri plus d'esprances et amass plus de probabilits de leur ressembler et de les imiter. C'est en effet une chose toute commode aux mdiocrits qu'un temps de rvolution. Alors que le beuglement de la voix touffe l'expression pure de la pense, que la hauteur de la taille est plus prise que la grandeur du caractre, que la harangue sur la borne fait taire l'loquence la tribune, que l'injure des feuilles publiques voile momentanment la sagesse durable des livres: quand un scandale de la rue fait une petite gloire et un petit nom; quand les ambitieux centenaires feignent, pour les piper, d'couter les coliers imberbes qui les endoctrinent; quand l'enfant se guinde sur le bout du pied pour prcher les hommes; quand les grands noms sont secous ple-mle dans des sacs de boue, et tirs la loterie populaire par la main des pamphltiers; quand les vieilles hontes de famille redeviennent des espces d'honneurs, hrdit chre bien des Capacits connues; quand les taches de sang font aurole au front, sur ma foi, c'est un bon temps. A quelle mdiocrit, s'il vous plat, serait-il dfendu de prendre un grain luisant de cette grappe du Pouvoir politique, fruit rput si plein de richesse et de gloire? Quelle petite coterie ne peut devenir club? quel club, assemble? quelle assemble, comices? quels comices, snat? et quel snat ne peut rgner? Et ont-ils pu rgner sans qu'un homme y rgnt? Et qu'a-t-il fallu?--Oser!--Ah! le beau mot que voil! Quoi! c'est l tout? Oui, tout! ceux qui l'ont fait l'ont dit.--Courage donc, vides cerveaux, criez et courez!--Ainsi font-ils. Mais l'habitude des synthses a t prise ds longtemps par eux sur les bancs; on en a pour tout; on les attelle tout: le sonnet a la sienne. Quand on veut user des morts, on peut bien leur prter son systme; chacun s'en fait un bon ou mauvais; selle tous chevaux, il faut qu'elle aille. Monterez-vous la Comit de salut public? Qu'il endosse la selle! On a cru les membres de ce Comit farouche dvous profondment aux intrts du peuple et tout sacrifiant aux progrs de l'humanit, tout, jusqu' leur sensibilit naturelle, tout, jusqu' l'avenir de leur nom, qu'ils vouaient sciemment l'excration.--Systme de l'anne son usage. Il est vrai qu'on les a presque dits hydrophobes.--On les a peints comme dcids raser de la surface de la terre toutes ttes dont les yeux avaient vu la monarchie, et gouvernant tout exprs pour se donner la joie d'gorger.--Systme de trembleurs suranns. On leur a construit un projet difiant d'adoucissement successif dans leur pouvoir, de confiance dans le rgne de la vertu, de conviction dans la moralit de leurs crimes.--Systme d'honntes enfants qui n'ont que du blanc et du noir devant les yeux, ne rvent qu'anges ou dmons et ne savent pas quel incroyable nombre de masques hypocrites, de toute forme, de toute couleur, de toute taille, peuvent cacher les traits des hommes qui ont pass l'ge des passions dvoues et se sont livrs sans rserve aux passions gostes. Il s'en trouve qui, plus forts, font ces gens l'honneur de leur supposer une doctrine religieuse. Ils disent: S'ils taient Athes et Matrialistes, peu leur importait: un meurtre impuni ne faisait qu'craser, selon leur foi, une chose agissante. S'ils taient Panthistes, peu leur importait-il, puisqu'ils ne faisaient qu'une transformation selon leur foi. Reste donc le cas fort douteux o ils eussent t Chrtiens sincres, et alors la condamnation tait rserve pour eux-mmes, et le salut et l'indulgence pour la victime. A ce compte, il y aurait encore dvouement et service rendu ses ennemis. O Paradoxes! que j'aime vous voir sauter dans le cerceau! --Et vous, que dites-vous? interrompit Stello, passionnment attentif. --Et moi, je vais chercher suivre pas pas les chemins de l'opinion publique relativement eux. La mort est pour les hommes le plus attachant spectacle, parce qu'elle est le plus effrayant des mystres. Or, comme il est vrai qu'un sanglant dnouement suffit illustrer quelque mdiocre drame, faire excuser ses dfauts et vanter ses moindres beauts, de mme l'histoire d'un homme public est illustre aux yeux du vulgaire par les coups qu'il a ports et le grand nombre de morts qu'il a donnes, au point d'imprimer pour toujours je ne sais quel lche respect de son nom. Ds lors, ce qu'il a os faire d'atroce est attribu quelque facult surnaturelle qu'il possda. Ayant fait peur tant de gens, cela suppose une sorte de courage pour ceux qui ne savent pas combien de fois ce fut une lchet. Son nom tant une fois devenu synonyme d'Ogre, on lui sait gr de tout ce qui sort un peu des habitudes du bourreau. Si l'on trouve dans son histoire qu'il a souri un petit enfant et qu'il a mis des bas de soie, cela devient trait de bont et d'urbanit. En gnral, le Paradoxe nous plat fort. Il heurte l'ide reue, et rien n'appelle mieux l'attention sur le parleur ou l'crivain.--De l les apologies paradoxales des grands tueurs de gens.--La Peur, ternelle reine des masses, ayant grossi, vous dis-je, ces personnages tous les yeux, met tellement en lumire leurs moindres actes, qu'il serait malheureux de n'y pas voir reluire quelque chose de passable. Dans l'un, ce fut tel plaidoyer hypocrite; en l'autre, telle bauche de systme, tous deux donnant un faux air d'orateur et de lgislateur; informes ouvrages o le style, empreint de la scheresse et de la brusquerie du combat qui les enfantait, singe la concision et la fermet du gnie. Mais ces hommes gorgs de pouvoir et sols de sang, dans leur inconcevable orgie politique, taient mdiocres et troits dans leurs conceptions, mdiocres et faux dans leurs oeuvres, mdiocres et bas dans leurs actions.--Ils n'eurent quelques moments d'clat que par une sorte d'nergie fivreuse, une rage de nerfs qui leur venait de leurs craintes d'quilibristes sur la corde, et surtout du sentiment qui avait comme remplac leur me, je veux dire l'motion continue de l'assassinat. Cette motion, monsieur, poursuivit le Docteur en se croisant les jambes et prenant une prise de tabac plus son aise, l'motion de l'assassinat tient de la colre, de la peur et du spleen tout la fois. Lorsqu'un suicide s'est manqu, si vous ne lui liez les mains, il redouble (tout mdecin le sait). Il en est de mme de l'assassin, il croit se dfaire d'un vengeur de son premier meurtre par un second, d'un vengeur du second par un troisime, et ainsi de suite pour sa vie entire s'il garde le Pouvoir (cette chose divine et sainte jamais ses yeux myopes!). Il opre alors sur une nation comme sur un corps qu'il croit gangren: il coupe, il taille, il charpente. Il poursuit la tache noire, et cette tache, c'est son ombre, c'est le mpris et la haine qu'on a de lui: il la trouve partout. Dans son chagrin mlancolique et dans sa rage, il s'puise remplir une sorte de tonneau de sang perc par le fond, et c'est aussi l son enfer. Voil la maladie qu'avaient ces pauvres gens dont nous parlons, assez aimables du reste. Je les ai, je crois, bien connus, comme vous allez voir par les choses que je vous conterai, et je ne hassais pas leur conversation; elle tait originale, il y avait du bon et du curieux surtout. Il faut qu'un homme voie un peu de tout pour bien savoir la vie vers la fin de la sienne, science bien utile au moment de s'en aller. Toujours est-il que je les ai vus souvent et bien examins; qu'ils n'avaient pas le pied fourchu, qu'ils n'avaient point de tte de tigre, de hyne et de loup, comme l'ont assur d'illustres crivains; ils se coiffaient, se rasaient, s'habillaient et djeunaient. Il y en avait dont les femmes disaient: Qu'il est bien! Il y en avait plus encore dont on n'et rien dit s'ils n'eussent rien t; et les plus laids ont ici d'honntes grammairiens et de polis diplomates qui les surpassent en airs froces, et dont on dit: Laideur spirituelle! Ides! ides en l'air! phrases de livres que toutes ces ressemblances animales! Les hommes sont partout et toujours de simples et faibles cratures plus ou moins ballottes et contrefaites par leur destine. Seulement les plus forts ou les meilleurs se redressent contre elle et la faonnent leur gr, au lieu de se laisser ptrir par sa main capricieuse. Les Terroristes se laissrent platement entraner l'instinct absurde de la cruaut et aux ncessits dgotantes de leur position. Cela leur advint cause de leur mdiocrit, comme j'ai dit. Remarquez bien que, dans l'histoire du monde, tout homme rgnant qui a manqu de grandeur personnelle a t forc d'y suppler en plaant sa droite le bourreau comme un ange gardien. Les pauvres Triumvirs dont nous parlons avaient profondment au coeur la conscience de leur dgradation morale. Chacun d'eux avait gliss dans une route meilleure, et chacun d'eux tait quelque chose de manqu: l'un, avocat mauvais et plat; l'autre, mdecin ignorant; l'autre, demi-philosophe; un autre, cul-de-jatte, envieux de tout homme debout et entier. Intelligences confuses et mrites avorts de corps et d'me, chacun d'eux savait donc quel tait le mpris public pour lui, et ces rois honteux, craignant les regards, faisaient luire la hache pour les blouir et les abaisser terre. Jusqu'au jour o ils avaient tabli leur autorit triumvirale et dcemvirale, leur ouvrage n'avait t qu'une critique continuelle, calomniatrice, hypocrite et toujours froce des pouvoirs ou des influences prcdentes. Dnonciateurs, accusateurs, destructeurs infatigables, ils avaient renvers la Montagne sur la Plaine, les Danton sur les Hbert, les Desmoulins sur les Vergniaud, en prsentant toujours la Multitude rgnante la Mduse des conspirations, dont toute Multitude est pouvante, la croyant cache dans son sang et dans ses veines. Ainsi, selon leur dire, ils avaient tir du corps social une sueur abondante, une sueur de sang; mais, lorsqu'il fallut le mettre debout et le faire marcher, ils succombrent l'essai. Impuissants organisateurs, tourdis, ptrifis par la solitude o ils se trouvrent tout coup, ils ne surent que recommencer se combattre dans leur petit troupeau souverain. Tout haletants du combat, ils s'essayaient griffonner quelque bout de systme dont ils n'entre- voyaient mme pas l'application probable: puis ils retournaient la tche plus facile de la monstrueuse saigne. Les trois mois de leur puissance souveraine furent pour eux comme le rve d'une nuit de malade. Ils n'eurent pas la force d'y prendre le temps de penser. Et, d'ailleurs, la Pense, la Pense calme, sainte, forte et pn- trante, comme je la conois, est une chose dont ils n'taient plus dignes.--Elle ne descend pas dans l'homme qui a horreur de soi. Ce qui leur restait d'ides pour leur usage dans la conversation, vous l'allez entendre, comme j'en eus moi-mme l'occasion. L'ensemble de leur vie et les jugements qu'on en porte ne sont pas d'ailleurs ce qui m'occupe, mais toujours l'ide premire de notre conversation, leurs dispositions envers les Potes et tous les artistes de leur temps. Je les prends pour dernier exemple et, comme, aprs tout, ils furent la dernire expression du pouvoir Rpublicain-Dmocratique, ils me seront un type excellent. Je ne puis que gmir, avec les Rpublicains sincres et loyaux, du tort que tous ces hommes-l ont fait au beau nom latin de la chose publique: je conois leur haine pour ces malheureux (mes qui n'eurent pas une heure de paix), pour ces malheureux qui souillrent aux yeux des nations leur forme gouvernementale favorite. Mais, en cherchant un peu, ne pourront-ils garder la chose avec un autre nom? La langue est souple. J'en gmis, mais je n'y fus pour rien, je vous jure.--Je m'en lave les mains, lavez vos noms. CHAPITRE XXI UN BON CANONNIER Il me souvient fort bien que, le 5 thermidor an II de la Rpublique, ou 1794, ce qui m'est totalement indiffrent, j'tais assis, absolument seul, prs de ma fentre qui donnait sur la place de la Rvolution, et je tournais dans mes doigts la tabatire que j'ai l, quand on vint sonner ma porte assez violemment, vers huit heures du matin. J'avais alors pour domestique un grand flandrin de fort douce et paisible humeur, qui avait t un terrible canonnier pendant dix ans, et qu'une blessure au pied avait mis hors de combat. Comme je n'entendis pas ouvrir, je me levai pour voir dans l'antichambre ce que faisait mon soldat. Il dormait, les jambes sur le pole. La longueur dmesure de ses jambes maigres ne m'avait jamais frapp aussi vivement que ce jour-l. Je savais qu'il n'avait pas moins de cinq pieds neuf pouces quand il tait debout; mais je n'en avais accus que sa taille et non ses prodigieuse jambes, qui se dveloppaient en ce moment dans toute leur tendue, depuis le marbre du pole jusqu' la chaise de paille, d'o le reste de son corps et, en outre, sa tte maigre et longue s'levaient, pour retomber en avant en forme de cerceau sur ses bras croiss.--J'oubliai entirement la sonnette pour contempler cette innocente et heureuse crature dans son attitude accoutume; oui, accoutume; car, depuis que les laquais dorment dans les antichambres, et cela date de la cration des antichambres et des laquais, jamais homme ne s'endormit avec une quitude plus parfaite, ne sommeilla avec une absence plus complte de rves et de cauchemars, et ne fut rveill avec une galit d'humeur aussi grande. Blaireau faisait toujours mon admiration, et le noble caractre de son sommeil tait pour moi une source ternelle de curieuses observations. Ce digne homme avait dormit partout pendant dix ans, et jamais il n'avait trouv qu'un lit ft meilleur ou plus mauvais qu'un autre. Quelquefois seulement, en t, il trouvait sa chambre trop chaude, descendait dans la cour, mettait un pav sous sa tte et dormait. Il ne s'enrhumait jamais, et la pluie ne le rveillait pas. Lorsqu'il tait debout, il avait l'air d'un peuplier prt tomber. Sa longue taille tait vote, et les os de sa poitrine touchaient l'os de son dos. Sa figure tait jaune et sa peau luisante comme un parchemin. Aucune altration ne s'y pouvait remarquer en aucune occasion, sinon un sourire de paysan la fois niais, fin et doux. Il avait brl beaucoup de poudre depuis dix ans tout ce qu'il y avait eu d'affaires Paris, mais jamais il ne s'tait tourment beaucoup du point o frappait le boulet. Il servait son canon en artiste consomm et, malgr les changements de gouvernement, qu'il ne comprenait gure, il avait conserv un dicton des anciens de son rgiment et ne cessait de dire: Quand j'ai bien servi ma pice, le Roi n'est pas mon matre. Il tait excellent pointeur et devenu chef de pice depuis quelques mois, quand il fut rform pour une large entaille qu'il avait reue au pied, de l'explosion d'un caisson saut par maladresse au Champs- de-Mars. Rien ne l'avait plus profondment afflig que cette rforme, et ses camarades, qui l'aimaient beaucoup et le trouvaient souvent ncessaire, l'employaient toujours Paris et le consultaient dans les occasions importantes. Le service de son artillerie s'accommodait assez avec le mien; car, tant rarement chez moi, j'avais rarement besoin de lui et, souvent, lorsque j'en avais besoin, je me servais moi-mme de peur de l'veiller. Le citoyen Blaireau avait donc pris, depuis deux ans, l'habitude de sortir sans m'en demander permission, mais ne manquait pourtant jamais ce qu'il nommait l'appel du soir, c'est--dire le moment o je rentrais chez moi, minuit ou deux heures du matin. En effet, je l'y trouvais toujours endormi devant mon feu. Quelquefois il me protgeait, lorsqu'il y avait revue, ou combat, ou rvolution dans la Rvolution. En ma qualit de curieux, j'allais pied dans les rues, en habit noir, comme me voici, la canne la main, comme me voil. Alors je cherchais de loin les canonniers (il en faut toujours un peu en rvolution) et, quand je les avais trouvs, j'tais sr d'apercevoir, au-dessus de leurs chapeaux et de leurs pompons, la tte longue de mon paisible Blaireau, qui avait repris l'uniforme et me cherchait de loin avec ses yeux endormis. Il souriait en m'apercevant, et disait tout le monde de laisser passer un citoyen de ses amis. Il me prenait sous le bras; il me montrait tout ce qu'il y avait voir, me nommait tous ceux qui avaient, comme on disait, gagn la loterie de sainte Guillotine, et le soir nous n'en parlions pas: c'tait un arrangement tacite. Il recevait ses gages, de ma main, la fin du mois, et refusait ses appointements de canonnier de Paris. Il me servait pour son repos, et servait la nation pour l'honneur. Il ne prenait les armes qu'en grand seigneur: cela l'arrangeait fort, et moi aussi. Tandis que je contemplais mon domestique... (ici je dois m'interrompre et vous dire que c'est pour tre compris de vous que j'ai dit domestique; car, en l'an II, cela s'appelait un associ), tandis que je le contemplais dans son sommeil, la sonnette allait toujours son train et battait le plafond avec une vigueur inusite. Blaireau n'en dormait que mieux. Voyant cela, je pris le parti d'aller ouvrir ma porte. --Vous tes peut-tre au fond un excellent homme, dit Stello. --On est toujours bon matre quand on n'est pas le matre, rpondit le Docteur-Noir. J'ouvris ma porte. CHAPITRE XXII D'UN HONNTE VIEILLARD Je trouvai devant moi deux envoys d'espces diffrentes: un vieillard et un enfant. Le vieux tait poudr assez proprement; il portait un habit de livre o la place des galons se voyait encore. Il m'ta son chapeau avec beaucoup de respect, mais en mme temps il jeta les yeux avec dfiance autour de lui, regarda derrire moi si personne ne me suivait, et se tint l'cart sans entrer, comme pour laisser passer avant lui le jeune garon qui tait arriv en mme temps et qui secouait encore le cordon de la sonnette par le pied de biche. Il sonnait sur la mesure de la Marseillaise, qu'il sifflait (vous savez l'air probablement, en 1832, o nous sommes); il continua de siffler en me regardant effrontment, et de sonner jusqu' ce qu'il ft arriv la dernire mesure. J'attendis patiemment et je lui donnai deux sous en lui disant: "Recommence-moi ce refrain-l, mon enfant." Il recommena sans se dconcerter; il avait fort bien compris l'ironie de mon prsent, mais il tenait me montrer qu'il me bravait. Il tait fort joli de figure, portait sur l'oreille un petit bonnet rouge tout neuf, et le reste de son habillement dguenill faire soulever le coeur; les pieds nus, les bras nus, et tout fait digne du nom de Sans-Culotte. "Le citoyen Robespierre est malade, me dit-il d'un ton de voix clair et trs imprieux, en fronant ses petits sourcils blonds. Faut venir deux heures le voir." En mme temps il jeta de toute sa force ma pice de deux sous contre une des vitres du carr, la mit en morceaux et descendit l'escalier cloche-pied en sifflant: a ira! "Que demandez-vous?" dis-je au vieux domestique; et, comme je vis que celui-l avait besoin d'tre rassur, je lui pris le bras par le coude et le fis entrer dans l'antichambre. Le bonhomme referma la porte de l'escalier avec de grandes prcautions, regarda autour de lui encore une fois, s'avana en rasant la muraille, et me dit voix basse: "C'est que... monsieur, c'est que madame la duchesse est bien souffrante aujourd'hui... --Laquelle? lui dis-je: voyons, parlez plus vite et plus haut. Je ne vous ai pas encore vu." Le pauvre homme parut un peu effray de ma brusquerie et, de mme qu'il avait t dconcert par la prsence du petit garon, il le fut compltement par la mienne; ses vieilles joues ples rougirent sur leurs pommettes; il fut oblig de s'asseoir et des genoux tremblaient un peu. "C'est madame de Saint-Aignan, me dit-il timidement et le plus bas qu'il put. --Eh bien, lui dis-je, du courage, je l'ai dj soigne. J'ira la voir ce matin la maison Lazare: soyez tranquille, mon ami. La traite-t-on un peu mieux? --Toujours de mme, dit-il en soupirant; il y a quelqu'un l qui lui donne un peu de fermet, mais j'ai bien des raisons de craindre pour cette personne-l, et alors, certainement, madame succombera. Oui, telle que je la connais, elle succombera, elle n'en reviendra pas. --Bah! bah! mon brave homme, les femmes facilement abattues se relvent aisment. Je sais des ides pour soutenir bien des faibles. J'irai lui parler ce matin." Le bonhomme voulait bien m'en dire plus long, mais je le pris par la main et lui dis: "Tenez, mon ami, rveillez-moi mon domestique, si vous le pouvez, et dites-lui qu'il me faut un chapeau pour sortir." J'allais le laisser dans l'antichambre et je ne prenais plus garde lui, lorsque, en ouvrant la porte de mon cabinet, je m'aperus qu'il me suivait, et il entra avec moi. Il avait, en entrant, jet un long regard de terreur sur Blaireau, qui n'avait garde de s'veiller. "Eh bien, lui dis-je, tes-vous fou? --Non, monsieur, je suis suspect, me dit-il. --Ah! c'est diffrent. C'est une position assez triste, mais respectable, repris-je. J'aurais d vous deviner cet amour de se dguiser en domestique qui vous tient tous. C'est une monomanie. Eh bien, monsieur, j'ai l une grande armoire vide s'il peut vous tre agrable d'y entrer." J'ouvris les deux battants de l'armoire, et le saluai comme lorsqu'on fait quelqu'un les honneurs d'une chambre coucher. "Je crains, ajoutai-je, que vous n'y soyez pas commodment; pourtant j'y ai dj log six personnes l'une aprs l'autre." C'tait ma foi vrai. Mon bonhomme prit, lorsqu'il fut seul avec moi, un air tout diffrent de sa premire faon d'tre. Il se grandit et se mit son aise: je vis un beau vieillard, moins vot, plus digne, mais toujours ple. Sur mes assurances qu'il ne risquait rien et pouvait parler, il osa s'asseoir et respirer. "Monsieur, me dit-il en baissant les yeux pour se remettre et s'efforcer de reprendre la dignit de son rang, monsieur, je veux sur-le-champ vous mettre au fait de ma personne et de ma visite. Je suis monsieur de Chnier. J'ai deux fils qui, malheureusement, ont assez mal tourn: ils ont tous deux donn dans la Rvolution. L'un est Reprsentant, j'en gmirai toute ma vie, c'est le plus mauvais; l'an est en prison, c'est le meilleur. Il est un peu dgris, monsieur, dans ce moment-ci, et je ne sais vraiment pas plus que lui pourquoi on me l'a coffr, ce pauvre garon; car il a fait des crits bien rvolu- tionnaires et qui ont d plaire tous ces buveurs de sang... --Monsieur, lui dis-je, je vous demanderai la permission de vous rappeler qu'il y a un de ces buveurs qui m'attend djeuner. --Je le sais, monsieur, mais je croyais que c'tait seulement en qualit de Docteur, profession pour laquelle j'ai la plus haute vnration car, aprs les mdecins de l'me, qui sont les prtres et tous les ecclsiastiques, gnralement parlant, je ne veux excepter aucun des ordres monastiques, certainement les mdecins du corps... --Doivent arriver temps pour le sauver, interrompis-je encore en lui secouant le bras pour le rveiller du radotage qui commenait l'assoupir; je connais messieurs vos fils... --Pour abrger, monsieur, la seule chose qui me console, me dit-il, c'est que l'an, le prisonnier, l'officier, n'est pas pote comme celui de Charles IX et, par consquent, lorsque je l'aurai tir d'affaire, comme j'espre, avec votre aide, si vous voulez bien le permettre, il n'attirera pas les yeux sur lui par une publicit d'auteur. --Bien jug, dis-je, prenant mon parti d'couter. --N'est-ce pas, monsieur? continua cet excellent homme. Andr a de l'esprit, du reste, et c'est lui qui a rdig la lettre de Louis XVI la Convention. Si je me suis travesti, c'est par gard pour vous, qui frquentez tous ces coquins-l, et pour ne pas vous compromettre. --L'indpendance de caractre et le dsintressement ne peuvent jamais tre compromis, dis-je en passant; allez toujours. --Mort-Dieu! monsieur, reprit-il avec une certaine vieille chaleur militaire, savez-vous qu'il serait affreux de compromettre un galant homme comme vous, qui l'on vient demander un service. --J'ai dj eu l'honneur de vous offrir... repris-je en montrant mon armoire avec galanterie. --Ce n'est point l ce qu'il me faut, me dit-il; je ne prtends point me cacher; je veux me montrer, au contraire, plus que jamais. Nous sommes dans un temps o il faut se remuer, et je ne crains pas pour ma vieille tte. Mon pauvre Andr m'inquite, monsieur; je ne puis supporter qu'il reste cette effroyable maison de Saint-Lazare. --Il faut qu'il reste en prison, dis-je rudement, c'est ce qu'il a de mieux faire. --J'irai... --Gardez-vous d'aller. Je parlerai... --Gardez-vous de parler." Le pauvre homme se tut tout coup et joignit les mains entre ses deux genoux avec une tristesse et une rsignation capables d'attendrir les plus durs des hommes. Il me regardait comme un criminel la question regardait son juge dans quelque bienheureuse poque Organique. Son vieux front nu se couvrit de rides, comme une mer paisible se couvre de vagues, et ces vagues prirent cours d'abord du bas en haut par tonnement, puis du haut en bas par affliction. "Je vois bien, me dit-il, que madame de Saint-Aignan s'est trompe; je ne vous en veux point, parce que dans ces temps mauvais chacun suit sa route, mais je vous demande seulement le secret, et je ne vous importunerai plus, citoyen." Ce dernier mot me toucha plus que tout le reste, par l'effort que fit le bon vieillard pour le prononcer. Sa bouche sembla jurer et, jamais, depuis sa cration, le mot de citoyen n'eut un pareil son. La premire syllabe siffla longtemps et les deux autres murmurrent rapidement comme le coassement d'une grenouille qui barbote dans un marais. Il y avait un mpris, une douleur suffocante, un dsespoir si vrai dans ce citoyen, que vous en eussiez frissonn, surtout si vous eussiez vu le bon vieillard se lever pniblement en appuyant ses deux mains veines bleues sur ses deux genoux, pour russir s'enlever du fauteuil. Je l'arrtai au moment o il allait arriver se tenir debout, et je le replaai doucement sur le coussin. "Madame de Saint-Aignan ne vous a point tromp, lui dis-je; vous tes devant un homme sr, monsieur. Je n'ai jamais trahi les soupirs de personne, et j'en ai reu beaucoup, surtout des derniers soupirs, depuis quelque temps..." Ma duret le fit tressaillir. "Je connais mieux que vous la situation des prisonniers, et surtout de celui qui vous doit la vie, et qui vous pouvez l'ter si vous continuez a vous remuer, comme vous dites. Souvenez-vous, monsieur, que dans les tremblements de terre il faut rester en place et immobile." Il ne rpondit que par un demi-salut de rsignation et de politesse rserve, et je sentis que j'avais perdu sa confiance par ma rudesse. Ses yeux taient plus que baisss et presque ferms quand je continuai lui recommander un silence profond et une retraite absolue. Je lui disais (le plus poliment possible cependant) que tous les ges ont leur tourderie, toutes les passions leurs imprudences, et que l'amour paternel est presque une passion. J'ajoutai qu'il devait penser, sans attendre de moi de plus grands dtails, que je ne m'avanais pas ce point auprs de lui, dans une circonstance aussi grave, sans tre certain du danger qu'il y aurait faire la plus lgre dmarche; que je ne pouvais lui dire pourquoi, mais qu'enfin il me pouvait croire; que personne n'tait plus avant que moi dans la confidence des chefs actuels de l'tat; que j 'avais souvent profit des moments favorables de leur intimit pour soustraire quelques ttes humaines leurs griffes et les faire glisser entre leurs ongles; que, cependant, dans cette occasion, une des plus intressantes qui se ft offerte, puisqu'il s'agissait de son fils an, intime ami d'une femme que j'avais vu natre et que je regardais comme mon enfant, je dclarais formellement qu'il fallait demeurer muet et laisser faire la destine, comme un pilote sans boussole et sans toiles laisse faire le vent quelquefois.--Non! il est dit qu'il existera toujours des caractres tellement polis, uss, nervs et dbilits par la civilisation, qu'ils se referment par le froissement d'un mot comme des sensitives. Moi, j'ai parfois le toucher rude.--A prsent j'avais beau parler, il consentait tout ce que je conseillais, il tombait d'accord avec moi de tout ce que je disais; mais je sentais sa politesse fleur d'eau et un roc au fond.--C'tait l'enttement des vieillards, ce misrable instinct d'une volont myope qui surnage en nous quand toutes nos facults sont englouties par le temps, comme un mauvais mt au-dessus d'un vaisseau submerg. CHAPITRE XXIII SUR LES HIROGLYPHES DU BON CANONNIER Je passe aussi rapidement d'une ide l'autre, que l'oeil de la lumire l'ombre. Sitt que je vis mon discours inutile, je me tus. M. de Chnier se leva, et je le reconduisis en silence jusqu' la porte de l'escalier. L seulement je ne pus m'empcher de lui prendre la main et de la lui serrer cordialement. Le pauvre vieillard! il en fut mu. Il se retourna, et ajouta d'une voix douce (mais quoi de plus entt que la douceur?): "Je suis bien pein de vous avoir importun de ma demande. --Et moi, lui dis-je, de voir que vous ne voulez pas me comprendre, et que vous prenez un bon conseil pour une dfaite. Vous y rflchirez, j'espre." Il me salua profondment et sortit. Je revins me prparer partir, en haussant les paules. Un grand corps me ferma le passage de mon cabinet: c'tait mon canonnier, c'tait Blaireau, rveill aussi bien qu'il tait en lui. Vous croyez peut-tre qu'il pensait me servir? --point;-- ouvrir les portes?--pas le moins du monde;-- s'excuser? --encore moins. Il avait t une manche de son habit de canonnier de Paris, et s'amusait gravement terminer, de la main droite, avec une aiguille, un dessin symbolique sur son bras gauche. Il se piquait jusqu'au sang, semait de la poudre dans les piqres, l'enflammait, et se trouvait tatou pour toujours. C'est un vieil usage des soldats, comme vous le savez mieux que moi. Je ne pus m'empcher de perdre encore trois minutes considrer cet original.--Je lui pris le bras: il se drangea un peu et me l'abandonna avec complaisance et une satisfaction secrte. Il se regardait le bras avec douceur et vanit. "Eh! mon garon, m'criai-je, ton bras est un almanach de la cour et un calendrier rpublicain." Il se frotta le menton avec un rire de finesse: c'tait son geste favori, et il cracha loin de lui, en mettant sa main devant sa bouche par politesse. Cela remplaait chez lui tous les discours inutiles: c'tait son signe de consentement ou d'embarras, de rflexion ou de dtresse, manie de corps de garde, tic de rgiment. Je contemplais sans opposition ce bras hroque et sentimental.--La dernire inscription qu'il y avait faite tait un bonnet phrygien, plac sur un coeur, et autour Indivisibilit ou la mort. "Je vois bien, lui dis-je, que tu n'es pas fdraliste comme les Girondins." Il se gratta la tte. "Non, non, me dit-il, ni la citoyenne Rose non plus." Et il me montrait finement une petite rose dessine avec soin, ct du coeur, sous le bonnet. "Ah! ah! je vois pourquoi tu boites si longtemps, lui dis-je; mais je ne te dnoncerai pas ton capitaine. --Ah! dame! me dit-il, pour tre canonnier on n'est pas de pierre, et Rose est fille d'une dame tricoteuse, et son pre est gelier Lazare.--Fameux emploi!" ajouta-t-il avec orgueil. J'eus l'air de ne pas entendre ce raisonnement, dont je fis mon profit: il avait l'air aussi de me donner cet avis par mgarde. Nous nous entendions ainsi parfaitement, toujours selon notre arrangement tacite. Je continuai examiner ses hiroglyphes de caserne avec l'attention d'un peintre en miniature. Immdiatement au-dessus du coeur rpublicain et amoureux, on voyait peint en bleu un grand sabre, tenu par un petit blaireau debout, ou, comme on et dit en langue hraldique, un blaireau rampant et, au-dessus, en gros caractres Honneur Blaireau, le bourreau des crnes! Je levai vite la tte, comme on ferait pour voir si un portrait est ressemblant. "Ceci, c'est toi, n'est-ce pas? Ceci n'est plus pour la politique, mais pour la gloire?" Un lger sourire rida la longue figure jaune de mon canonnier, et il me dit paisiblement: "Oui, oui, c'est moi. Les crnes sont les six matres d'armes qui j'ai fait passer l'arme gauche. --Cela veut dire tuer, n'est-ce pas? --Nous disons a comme a", reprit-il avec la mme innocence. En effet, cet homme primitif, habile sans le savoir, la manire des hros d'Otati, avait grav sur son bras jaune, au bout du sabre du blaireau, six fleurets renverss, qui semblaient l'adorer. Je voulais passer outre et remonter au-dessus du coude; mais je vis qu'il faisait quelque difficult de relever sa manche. "Oh! a, me dit-il, c'est quand j'tais recrue a ne compte plus prsent." Je compris sa pudeur en apercevant une fleur de lis colossale, et au-dessus: Vivent les Bourbons et sainte Barbe! et amour ternel Madeleine! "Porte toujours des manches longues, mon enfant, lui dis-je, pour garder ta tte. Je te conseille aussi de n'ouvrir que des bras bien couverts la citoyenne Rose. --Bah! bah! reprit-il d'un air de niaiserie affecte, pourvu que son pre m'ouvre les verrous, quelquefois, entre les heures du guichet, c'est tout ce qu'il faut pour..." Je l'interrompis, afin de n'tre pas forc de le questionner. "Allons, lui dis-je en le frappant sur le bras, tu es un prudent garon, tu n'as rien fait de mal depuis que je t'ai mis ici; tu ne commenceras pas prsent. Accompagne-moi ce matin o je vais: j'aurai peut-tre besoin de toi. Tu me suivras de loin dans le chemin, et tu n'entreras dans les maisons que si cela te plat. Que je te retrouve du moins dans la rue!" Il s'habilla en billant encore deux ou trois fois, se frotta les yeux et me laissa sortir avant lui, tout dispos me suivre, son chapeau trois cornes sur l'oreille et tenant en main une baguette blanche aussi longue que lui. CHAPITRE XXIV LA MAISON LAZARE Saint-Lazare est une vieille maison couleur de boue. Ce fut jadis un Prieur. Je crois ne me tromper gure en disant qu'on n'acheva de la btir qu'en 1465, la place de l'ancien monastre de Saint-Laurent, dont parle Grgoire de Tours, comme vous le savez parfaitement, au sixime livre de son Histoire, chapitre neuvime. Les rois de France y faisaient halte deux fois leur entre Paris, ils s'y reposaient leur sortie, on les y dposait en les portant Saint-Denis. En face le Prieur tait, cet effet, un petit htel dont il ne reste pas pierre sur pierre, et qui se nommait le Logis du Roi. Le Prieur devint caserne, prison d'tat et maison de correction pour les moines, les soldats, les conspirateurs et les filles; on a tour tour agrandi, largi, barricad et verrouill ce btiment sale, o tout tait alors d'un aspect gris, maussade et maladif. Il me fallut quelque temps pour me rendre de la place de la Rvolution la rue du Faubourg-Saint-Denis, o est situe cette prison. Je la reconnus de loin une sorte de guenille bleue et rouge, toute mouille de pluie, attache un grand bton noir plant au-dessus de la porte. Sur un marbre noir, en grosses lettres blanches, tait grave l'inscription gnrale de tous les monuments, l'inscription qui me semblait l'pitaphe de toute la nation: Unit, Indivisibilit de la Rpublique. galit, Fraternit ou la Mort. Devant la porte du corps de garde infect, des Sans-Culottes, assis sur des bancs de chne, aiguisaient leurs piques dans le ruisseau, jouaient la drogue, chantaient la Carmagnole, et taient la lanterne d'un rverbre pour la remplacer par un homme qu'on voyait amen du haut du faubourg par des poissardes qui hurlaient le a ira! On me connaissait, on avait besoin de moi, j'entrai. Je frappai une porte paisse, place droite sous la vote. La porte s'ouvrit moiti, comme d'elle-mme, et comme j'hsitais, attendant qu'elle s'ouvrt tout fait, la voix du gelier me cria: "Allons donc! entrez donc!" Et, ds que j'eus mis le pied dans l'intrieur, je sentis le froissement de la porte sur mes talons, et je l'entendis se refermer violemment, comme pour toujours, de tout le poids de ses ais massifs, de ses clous pais, de ses garnitures de fer et de ses verrous. Le gelier riait dans les trois dents qui lui restaient. Ce vieux coquin tait accroupi dans un grand fauteuil noir, de ceux qu'on nomme crmaillre, parce qu'ils ont de chaque ct des crans de fer qui soutiennent le dossier et mesurent sa courbe lorsqu'il se renverse pour servir de lit. L, dormait et veillait, sans se dranger jamais, l'immobile portier. Sa figure ride, jaune, ironique, s'avan- ait au-dessus de ses genoux, et s'y appuyait par le menton. Ses deux jambes passaient droite et gauche par-dessus les deux bras du fauteuil, pour se dlasser d'tre assis la manire accoutume, et il tenait de la main droite ses clefs, de la gauche la serrure de la porte massive. Il l'ouvrait et la fermait comme par ressort et sans fatigue.--Je vis derrire son fauteuil une jeune fille debout, les mains dans les poches de son petit tablier. Elle tait toute ronde, grasse et frache, un petit nez retrouss, des lvres d'enfant, de grosses hanches, des bras blancs, et une propret rare en cette maison. Robe d'toffe rouge releve dans les poches, et bonnet blanc orn d'une grande cocarde tricolore. Je l'avais dj remarque en passant, mais jamais avec attention. Cette fois, tout rempli des demi-confidences de mon canonnier Blaireau, je reconnus sa bonne amie Rose, avec ce sentiment inn qui fait qu'on se dit, sans se tromper, d'un inconnu que l'on dsirait voir: C'est lui. Cette belle fille avait un air de bont et de prestance tout la fois, qui faisait, la voir l, l'effet de redoubler la tristesse du lieu, pour lequel elle ne semblait pas faite. Toute cette frache personne sentait si bien le grand air de la campagne, le village, le thym et le serpolet, que je mets en fait qu'elle devait arracher un soupir chaque prisonnier par sa prsence, en leur rappelant les plaines et les bls. "C'est une cruaut, dis-je en m'arrtant, une cruaut vritable que de montrer cette enfant-l aux dtenus." Elle ne comprit pas plus que si j'eusse parl grec, et je ne prtendais pas tre compris. Elle fit de grands yeux, montra les plus belles dents du monde, et cela sans sourire, en ouvrant ses lvres, qui s'panouirent comme un oeillet que l'on presse du doigt. Le pre grogna. Mais il avait la goutte et il ne me dit rien. J'entrai dans les corridors en ttant la pierre avec ma canne devant mes pieds, parce qu'alors les larges et longues avenues humides taient sombres et mal claires en plein jour, par des rverbres rouges et infects. Aujourd'hui que tout devient propre et poli, si vous alliez visiter Saint-Lazare, vous verriez une belle infirmerie, des cellules neuves et bien ranges, des murs blanchis, des carreaux lavs, de la lumire, de l'air, de l'ordre partout. Les geliers, les guichetiers, les porte-clefs d'aujourd'hui se nomment directeurs, conducteurs, correc- teurs, surveillants, portent uniforme bleu boutons d'argent, parlent d'une voix douce, et ne connaissent que par ou-dire leurs anciens noms, qu'ils trouvent ridicules. Mais, en 1794, cette noire Maison Lazare ressemblait une grande cage d'animaux froces. Il n'existait l que le vieux btiment gris qu'on y voit encore, bloc norme et carr. Quatre tages de prisonniers gmissaient et hurlaient l'un sur l'autre. Au dehors, on voyait aux fentres des grilles, des barreaux normes, formant en largeur des anneaux, en hauteur des piques de fer, et entrelaant de si prs la lance et la chane, que l'air y pouvait peine pntrer. Au dedans, trois larges corridors mal clairs divisaient chaque tage, coups eux-mmes par quarante portes de loges dignes d'enfermer des loups, et souvent pntres d'une odeur de tanire; de lourdes grilles de fer massives et noires au bout de chaque corridor et, toutes les portes des loges, de petites ouvertures carres et grilles, que l'on nomme guichets, et que les geliers ouvrent en dehors pour surprendre et surveiller le prisonnier toute heure. Je traversai, en entrant, la grande cour vide o l'on rangeait d'ordinaire les terribles chariots destins emporter des charges de victimes. Je grimpai sur le perron demi dtruit par lequel elles descendaient pour monter dans leur dernire voiture. Je passai un lieu abominable, humide et sinistre, us par le frottement des pieds, bris et marqu sur les murs, comme s'il s'y passait chaque jour quelque combat. Une sorte d'auge pleine d'eau, d'une mauvaise odeur, en tait le seul meuble. Je ne sais ce qu'on y faisait, mais ce lieu se nommait et se nomme encore Casse-Gueule. J'arrivai au prau, large et laide cour enchsse dans de hautes murailles; le soleil y jette quelquefois un rayon triste, du haut d'un toit. Une norme fontaine de pierre est au milieu, quatre ranges d'arbres autour. Au fond, tout au fond, un Christ blanc sur une croix rouge, rouge d'un rouge de sang. Deux femmes taient au pied de ce grand Christ, l'une trs jeune, et l'autre trs ge. La plus jeune priait deux genoux, deux mains, la tte baisse, et fondant en larmes; elle ressemblait tant la belle princesse de Lamballe, que je dtournai la tte. Ce souvenir m'tait odieux. La plus ge arrosait deux vignes qui poussaient lentement au pied de la croix. Les vignes y sont encore. Que de gouttes et de larmes ont arros leurs grappes, rouges et blanches comme le sang et les pleurs! Un guichetier lavait son linge, en chantant, dans la fontaine du milieu. J'entrai dans les corridors et, la douzime loge du rez-de -chausse, je m'arrtai. Un porte-clefs vint, me toisa, me reconnut, mit sa patte grossire sur la main plus lgante du verrou, et l'ouvrit.--J'tais chez madame la duchesse de Saint-Aignan. CHAPITRE XXV UNE JEUNE MRE Comme le porte-clefs avait ouvert brusquement la porte, j'entendis un petit cri de femme, et je vis que madame de Saint-Aignan tait surprise, et honteuse de l'tre. Pour moi, je ne fus, tonn que d'une chose laquelle je ne pouvais m'accoutumer: c'tait la grce parfaite et la noblesse de son maintien, son calme, sa rsignation douce, sa patience d'ange et sa timidit imposante. Elle se faisait obir, les yeux baisss, par un ascendant que je n'ai vu qu' elle. Cette fois, elle tait dconcerte de notre entre; mais elle s'en tira merveille, et voici comment. Sa cellule tait petite et brlante, expose au midi, et thermidor tait, je vous assure, tout aussi chaud que l'et t juillet sa place... Madame de Saint-Aignan n'avait d'autre moyen de se garantir du soleil, qui tombait d'aplomb dans sa pauvre petite chambre, que de suspendre la fentre un grand chle, le seul, je pense, qu'on lui et laiss. Sa robe trs simple tait fort dcollete, ses bras taient nus, ainsi que tout ce que laisserait voir une robe de bal, mais rien de plus que cela. C'tait peu pour moi, mais beaucoup trop pour elle. Elle se leva en disant: "Eh! mon Dieu!" et croisa ses deux bras sur sa poitrine, comme une baigneuse surprise l'aurait pu faire. Tout rougit en elle, depuis le front jusqu'au bout des doigts, et ses yeux se mouillrent un instant. Ce fut une impression trs passagre. Elle se remit bientt en voyant que j'tais seul et, jetant sur ses paules une sorte de peignoir blanc, elle s'assit sur le bord de son lit pour m'offrir une chaise de paille, le seul meuble de sa prison.--Je m'aperus alors qu'un de ses pieds tait nu, et qu'elle tenait la main un petit bas de soie noir et brod jour. "Bon Dieu! dis-je; si vous m'aviez fait dire un mot de plus... --La pauvre reine en a fait autant!" dit-elle vivement, et elle sourit avec une assurance et une dignit charmantes, en levant ses grands yeux sur moi; mais bientt sa bouche reprit une expression grave, et je remarquai sur son noble visage une altration profonde et nouvelle, ajoute sa mlancolie accoutume. "Asseyez-vous! asseyez-vous! me dit-elle en parlant vite, d'une voix altre et avec une prononciation saccade. Depuis que ma grossesse a t dclare, grce vous, et je vous en dois... --C'est bon, c'est bon, dis-je en l'interrompant mon tour, par aversion pour les phrases. --J'ai un sursis, continua-t-elle; mais il va, dit-on, arriver des chariots aujourd'hui, et ils ne partiront pas vides pour le tribunal rvolutionnaire." Ici ses yeux s'attachrent la fentre et me parurent un peu gars. "Les chariots, les terribles chariots! dit-elle. Leurs roues branlent tous les murs de Saint-Lazare! Le bruit de leurs roues m'branle tous les nerfs. Comme ils sont lgers et bruyants quand ils roulent sous la vote en entrant, et comme ils sont lents et lourds en sortant avec leur charge!--Hlas! ils vont venir se remplir d'hommes, de femmes et d'enfants aujourd'hui, ce que j'ai entendu dire. C'est Rose qui l'a dit dans la cour, sous ma fentre, en chantant. La bonne Rose a une voix qui fait du bien tous les prisonniers. Cette pauvre petite!" Elle se remit un peu, se tut un moment, passa sa main sur ses yeux qui s'attendrissaient, et reprenant son air noble et confiant: "Ce que je voulais vous demander, me dit-elle en appuyant lgrement le bout de ses doigts sur la manche de mon habit noir, c'est un moyen de prserver de l'influence de mes peines et de mes souffrances l'enfant que je porte dans mon sein. J'ai peur pour lui..." Elle rougit; mais elle continua malgr la pudeur, et la soumit entendre ce qu'elle voulait me dire... Elle s'animait en parlant. "Vous autres hommes, et vous, tout docteur que vous tes, vous ne savez pas ce que c'est que cette fiert et cette crainte que ressent une femme dans cet tat. Il est vrai que je n'ai vu aucune femme pousser aussi loin que moi ces terreurs." Elle leva les yeux au ciel. "Mon Dieu! quel effroi divin! quel tonnement toujours nouveau! Sentir un autre coeur battre dans mon coeur, une me anglique se mouvoir dans mon me trouble, et y vivre d'une vie mystrieuse qui ne lui sera jamais compte, except par moi qui la partage! Penser que tout ce qui est agitation pour moi est peut-tre souffrance pour cette crature vivante et invisible, que mes craintes peuvent lui tre des douleurs, mes douleurs des angoisses, mes angoisses la mort! --Quand j'y pense, je n'ose plus remuer ni respirer. J'ai peur de mes ides, je me reproche d'aimer comme de har, de crainte d'tre mue.--Je me vnre, je me redoute comme si j'tais une sainte. --Voil mon tat." Elle avait l'air d'un ange en parlant ainsi, et elle pressait ses deux bras croiss sur sa ceinture, qui commenait peine s'largir depuis deux mois. "Donnez-moi une ide qui me reste toujours prsente l, dans l'esprit, poursuivit-elle en me regardant fixement, et qui m'empche de faire mal mon fils." Ainsi, comme toutes les jeunes mres que j'ai connues, elle disait d'avance mon fils, par un dsir inexplicable et une prfrence instinctive. Cela me fit sourire malgr moi. "Vous avez piti de moi, dit-elle; je le vois bien, allez!--Vous savez que rien ne peut cuirasser notre pauvre coeur au point de l'empcher de bondir, de faire tressaillir tout notre tre, de marquer au front nos enfants pour le moindre de nos dsirs. "Cependant, poursuivit-elle en laissant tomber sa belle tte, avec abandon, sur sa poitrine, il est de mon devoir d'amener mon enfant jusqu'au jour de sa naissance, qui sera la veille de ma mort. On ne me laisse sur la terre que pour cela, je ne suis bonne qu' cela, je ne suis rien que la frle coquille qui le conserve, et qui sera brise aprs qu'il aura vu le jour. Je ne suis pas autre chose! pas autre chose, monsieur! Croyez-vous... (et elle me prit la main), croyez-vous qu'on me laisse au moins quelques bonnes heures pour le regarder quand il sera n?--S'ils vont me tuer tout de suite, ce sera bien cruel, n'est-ce pas? Eh bien, si j'ai seulement le temps de l'entendre crier et de l'embrasser tout un jour, je leur pardonnerai, je crois, tant je dsire ce moment-l!" Je ne pouvais que lui serrer les mains; je les baisai avec un respect religieux et sans rien dire, crainte de l'interrompre. Elle se mit sourire avec toute la grce d'une jolie femme de vingt-quatre ans, et ses larmes parurent joyeuses un moment. "Il me semble toujours que vous savez tout, vous. Il me semble qu'il n'y a qu' dire: Pourquoi? et que vous allez rpondre, vous. --Pourquoi, dites-moi, une femme est-elle tellement mre qu'elle est moins toute autre chose? moins amie, moins fille, moins pouse mme, et moins vaine, moins dlicate, et peut-tre moins pensante?--Qu'un enfant qui n'est rien soit tout!--Que ceux qui vivent soient moins que lui! c'est injuste, et cela est. Pourquoi cela est-il?--Je me le reproche. --Calmez-vous! calmez-vous! lui dis-je; vous avez un peu de fivre, vous parlez vite et haut. Calmez-vous. --Eh! mon Dieu! cria-t-elle, celui-l, je ne le nourrirai pas!" En disant cela, elle me tourna le dos tout d'un coup, et se jeta la figure sur son petit lit, pour y pleurer quelque temps sans se contraindre devant moi: son coeur dbordait. Je regardais avec attention cette douleur si franche qui ne cherchait point se cacher, et j'admirais l'oubli total o elle tait de la perte de ses biens, de son rang, des recherches dlicates de la vie. Je retrouvais en elle ce qu' cette poque j'eus souvent occasion d'observer; c'est que ceux qui perdent le plus sont toujours aussi ceux qui se plaignent le moins. L'habitude du grand monde et d'une continuelle aisance lve l'esprit au-dessus du luxe que l'on voit tous les jours, et ne plus le voir est peine une privation. Une ducation lgante donne le ddain des souffrances physiques, et ennoblit, par un doux sourire de piti, les soins minutieux et misrables de la vie, apprend ne compter pour quelque chose que les peines de l'me, voir sans surprise une chute mesure d'avance par l'instruction, les mditations religieuses, et mme toutes les conversations des familles et des salons, et surtout se mettre au-dessus de la puissance des vnements par le sentiment de ce qu'on vaut. Madame de Saint-Aignan avait, je vous assure, autant de dignit en cachant sa tte sur la couverture de laine de son lit de sangle, que je lui en avais vu lorsqu'elle appuyait son front sur ses meubles de soie. La dignit devient la longue une qualit qui passe dans le sang, et de l dans tous les gestes, qu'elle ennoblit. Il ne serait venu la pense de personne de trouver ridicule ce que je vis mieux que jamais en ce moment, c'est--dire le joli petit pied nu que j'ai dit, crois sur l'autre que chaussait un bas de soie noir. Je n'y pense mme prsent que parce qu'il y a des traits caractristiques dans tous les tableaux de ma vie, qui ne s'effacent jamais de ma mmoire. Malgr moi, je la revois ainsi. Je la peindrais dans cette attitude. Comme on ne pleure gure une journe de suite, je regardai mes deux montres: je vis l'une dix heures et demie, l'autre onze heures prcises; je pris le terme moyen, et jugeai qu'il devait tre dix heures trois quarts. J'avais du temps, et je me mis considrer la chambre, et particulirement ma chaise de paille. CHAPITRE XXVI UNE CHAISE DE PAILLE Comme j'tais plac de ct sur cette chaise, ayant le dossier sous mon bras gauche, je ne pus m'empcher de le considrer. Ce dossier fort large tait devenu noir et luisant, non force d'tre bruni et cir, mais par la quantit de mains qui s'y taient poses, qui l'avaient frott dans les crispations de leur dsespoir; par la quantit de pleurs qui avaient humect le bois, et par les morsures de la dent mme des prisonniers. Des entailles profondes, de petites coches, des marques d'ongles, sillonnaient ce dos de chaise. Des noms, des croix, des lignes, des signes, des chiffres, y taient gravs au couteau, au canif, au clou, au verre, au ressort de montre, l'aiguille, l'pingle. Ma foi! je devins si attentif les examiner, que j'en oubliai presque ma pauvre petite prisonnire. Elle pleurait toujours; moi, je n'avais rien lui dire, si ce n'est: Vous avez raison de pleurer; car lui prouver qu'elle avait tort m'et t impossible, et, pour m'attendrir avec elle, il aurait fallu pleurer encore plus fort. Non, ma foi! Je la laissai donc continuer, et je continuai, moi, la lecture de ma chaise. C'taient des noms, charmants quelquefois, quelquefois bizarres, rarement communs, toujours accompagns d'un sentiment ou d'une ide. De tous ceux qui avaient crit l, pas un n'avait en ce moment sa tte sur ses paules. C'tait un album que cette planche! Les voyageurs qui s'y taient inscrits taient tous au seul port o nous soyons srs d'arriver, et tous parlaient de leur traverse avec mpris et sans beaucoup de regrets, sans espoir non plus d'une vie meilleure, ou seulement d'une vie nouvelle, ou d'une autre vie o l'on se sente vivre. Ils paraissaient s'en peu soucier. Aucune foi dans leurs inscriptions, aucun athisme non plus; mais quelques lans de passions caches, secrtes, profondes, indiques vaguement par le prisonnier prsent au prisonnier venir, dernier legs du mort au mourant. Quand la foi est morte au coeur d'une nation vieillie, ses cimetires (et ceci en tait un) ont l'aspect d'une dcoration paenne. Tel est votre Pre-Lachaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui: "Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussire des jardins tout petits remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou corinthien, de petites arcades de fantaisie mettre sur sa chemine comme pendules curieuses; le tout bien badigeonn, marbr, dor, enjoliv, verniss; avec des grillages tout autour, pareils aux cages des serins et des perroquets; et, sur la pierre, des phrases semi- franaises de sensiblerie Riccobonienne, tires des romans qui font sangloter les portires et dprir toutes les brodeuses?" L'Indou sera embarrass; il ne verra ni pagodes, ni Brahma, ni statues de Wichnou aux trois ttes, aux jambes croises et aux sept bras; il cherchera le Lingam, et ne le trouvera pas; il cherchera le turban de Mahomet, et ne le trouvera pas; il cherchera la Junon des morts, et ne la trouvera pas; il cherchera la Croix, et ne la trouvera pas, ou, la dmlant avec peine quelques dtours d'alles, enfouie dans des bosquets et honteuse comme une violette, il comprendra bien que les Chrtiens font exception dans ce grand peuple; il se grattera la tte en la balanant et jouant avec ses boucles d'oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur. Et, voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins sabls, et danser sous les fleurs et sur les fleurs des morts, remar- quant l'urne qui domine le tombeau; n'ayant vu que rarement: Priez pour lui, pour son me, il vous rpondra: "Trs certainement ce peuple brle ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple croit qu'aprs la mort du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple a coutume de se rjouir de la mort de ses pres, et de rire sur leurs cadavres, parce qu'il hrite enfin de leurs biens, ou parce qu'il les flicite d'tre dlivrs du travail et de la souffrance. Puisse Siwa, aux boucles dores et au col d'azur, ador de tous les lecteurs du Vda, me prserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil la fleur dou-rouy, a comme elle deux faces trompeuses !" Oui, le dossier de la chaise qui m'occupait et qui m'occupe encore tait tout pareil nos cimetires. Une ide religieuse pour mille indiffrentes, une croix sur mille urnes. J'y lus: Mourir?--Dormir. ROUGEOT DE MONTCRIF, Garde du corps. Il avait apport, me dis-je, la moiti d'une ide d'Hamlet. C'est toujours penser. Frailty, thy name is woman! J.F. Gauthier. A quelle femme pensait celui-l? me demandai-je. C'est bien le moment de se plaindre de leur fragilit!--Eh! Pourquoi pas? me dis-je ensuite en lisant sur la liste des prisonniers sur le mur: g de vingt-six ans, ex-page du tyran.--Pauvre page! une jalousie d'amour le suivait Saint-Lazare! Ce fut peut-tre le plus heureux des prisonniers. Il ne pensait pas lui-mme. Oh! le bel ge o l'on rve d'amour sous le couteau! Plus bas, entour de festons et de lacs d'amour, un nom d'imbcile: Ici a gmi dans les fers Agricola-Adorable Franconville, de la section Brutus, bon patriote, ennemi du Ngocantisme, ex-huissier, ami du Sans-Culottisme. Il ira au nant avec un Rpublicanisme sans tache. Je dtournai un moment la tte demi pour voir si ma douce prisonnire tait un peu remise de son trouble; mais, comme j'entendais toujours ses pleurs, je ne voulus pas les voir, dcid ne pas l'interroger, de peur de redoublement; il me parut d'ailleurs qu'elle m'avait oubli et je continuai. Une petite criture de femme, bien fine et dlie: Dieu protge le roi Louis XVII et mes pauvres parents. MARIE DE SAINT-CHAMANS, Age de quinze ans. Pauvre enfant, j'ai retrouv hier son nom, et vous le montrerai sur une liste annote de la main de Robespierre. Il y a en marge: "Beaucoup prononce en fanatisme et contre la libert, quoique trs jeune." Quoique trs jeune! Il avait eu un moment de pudeur, le galant homme! En rflchissant, je me retournai. Madame de Saint-Aignan, entirement et toujours abandonne son chagrin, pleurait encore. Il est vrai que trois minutes m'avaient suffi, comme vous pensez bien, pour lire, et lire lentement, ce qu'il me faut bien plus de temps pour me rappeler et vous raconter. Je trouvai pourtant qu'il y avait une sorte d'obstination ou de timidit conserver cette attitude aussi longtemps. Quelquefois on ne sait par quel chemin revenir d'un clat de douleur, surtout en prsence des caractres puissants et contenus, qu'on appelle froids parce qu'ils renferment des penses et des sensations hors de la mesure commune, et qui ne tiendraient pas dans des dialogues ordinaires. Quelquefois aussi on ne peut pas en revenir, moins que l'interlocuteur ne fasse quelque question sentimentale. Moi, cela m'embarrasse. Je me retournai encore, comme pour suivre l'histoire de ma chaise et de ceux qui y avaient veill, pleur, blasphm, pri ou dormi. CHAPITRE XXVII UNE FEMME EST TOUJOURS UN ENFANT J'eus le temps de lire encore ceci, qui vous fera battre le coeur: Souffre, Coeur gros de haine, affam de justice; Toi, Vertu, pleure si je meurs. Point de signature, et plus bas: J'ai vu sur d'autres yeux qu'Amour faisait sourire, Ses doux regards s'attendrir et pleurer; Et du miel le plus doux que sa bouche respire Un autre s'enivrer. Comme j 'approchais minutieusement les yeux de l'criture, y portant aussi la main, je sentis sur mon paule une main qui n'tait point pesante. Je me retournai: c'tait la gracieuse prisonnire, le visage encore humide, les joues moites, les lvres humectes, mais ne pleurant plus. Elle venait moi, et je sentis, je ne sais quoi, que c'tait pour s'arracher du coeur quelque chose de difficile dire et que je n'y avais pas voulu prendre. Il y avait dans ses regards et sa tte penche quelque chose de suppliant qui disait tout bas: "Mais interrogez-moi donc! --Eh bien, quoi? lui dis-je tout haut en dtournant la tte seulement. --N'effacez pas cette criture-l, dit-elle d'une voix douce et presque musicale, en se penchant tout fait sur mon paule. Il tait dans cette cellule; on l'a transfr dans une autre chambre, dans l'autre cour. M. de Chnier est tout fait de nos amis, et je suis bien aise de conserver ce souvenir de lui pendant le temps qui me reste." Je me retournai, et je vis une sorte de sourire effleurer sa bouche srieuse. "Que pourraient vouloir dire ces derniers vers? continua-t-elle. On ne sait vraiment pas quelle jalousie ils expriment. --Ne furent-ils pas crits avant qu'on vous et spare de M. le duc de Saint-Aignan?" lui dis-je avec indiffrence. Depuis un mois, en effet, son mari avait t transfr dans le corps de logis le plus loign d'elle. Elle sourit sans rougir. "Ou bien, poursuivis-je sans remarquer, seraient-ils faits pour mademoiselle de Coigny?" Elle rougit sans sourire cette fois, et retira ses bras de mon paule avec un peu de dpit. Elle fit un tour dans la chambre. "Qui peut, dit-elle, vous faire souponner cela? Il est vrai que cette petite est bien coquette; mais c'est une enfant. Et, poursuivit-elle avec un air de fiert, je ne sais pas comment on peut penser qu'un homme d'esprit comme M. de Chnier soit occup d'elle ce point-l. --Ah! jeune femme, pensai-je en l'coutant, je sais bien ce que tu veux que l'on te dise; mais j'attendrai. Fais encore un pas vers moi." Voyant ma froideur, elle prit un grand air et vint moi comme une reine. "J'ai une trs haute ide de vous, monsieur, me dit-elle, et je veux vous le prouver en vous confiant cette bote qui renferme un mdaillon prcieux. Il est question, dit-on, de fouiller une seconde fois les prisons. Nous fouiller, c'est nous dpouiller. Jusqu' ce que cette inquitude soit passe, soyez assez bon pour garder ceci. Je vous le redemanderai quand je me croirai en sret pour tout; hormis pour la vie, dont je ne parle pas. --Bien entendu, dis-je. --Vous tes franc au moins, dit-elle en riant malgr le peu d'envie qu'elle en et, mais vous vous adressez bien, et je vous remercie de me connatre assez de courage pour qu'on puisse me parler gaiement de ma mort." Elle prit sous son chevet une petite bote de maroquin violet, dans laquelle un ressort ouvert me fit entrevoir une peinture. Je pris la bote, et, la serrant avec le pouce, je la refermai dessein. Je baissais les yeux, je faisais la moue, je balanais la tte d'un air de prsident; enfin j'avais l'air doctoral et distrait d'un homme qui, par dlicatesse, ne veut mme pas savoir ce qu'il se charge de conserver en dpt.--Je l'attendais l. "Mon Dieu, dt-elle, que n'ouvrez-vous cette bote? je vous le permets. --Eh! madame la duchesse, lui dis-je, croyez bien que la nature du dpt ne peut influer sur ma discrtion et ma fidlit. Je ne veux pas savoir ce que renferme la boite." Elle prit un autre ton un peu bref, absolu et vif. "Ah ! je ne veux point que vous pensiez que ce soit un mystre: c'est la chose la plus simple du monde. Vous savez que M. de Saint- Aignan, vingt-sept ans, est peu prs du mme ge que M. de Chnier. Vous avez pu remarquer qu'ils ont beaucoup d'attachement l'un pour l'autre. M. de Chnier s'est fait peindre ici: il nous a fait promettre de conserver ce souvenir si nous lui survivions. C'est un quine la loterie, mais enfin nous avons promis; et j'ai voulu garder moi-mme ce portrait, qui certainement serait celui d'un grand homme si on connaissait les choses qu'il m'a lues. --Quoi donc?" dis-je d'un air surpris. Elle fut bien aise de mon tonnement, et prit son tour un air de discrtion en se reculant un peu. "Il n'y a que moi, absolument que moi, qui aie la confidence de ses ides, dit-elle, et j'ai donn ma parole de n'en rien rvler qui que ce soit, mme vous. Ce sont des choses d'un ordre trs lev. Il se plat en causer avec moi. --Et quelle autre femme pourrait l'entendre?" dis-je en courtisan vritable; car depuis longtemps une autre femme et M. de Pange m'en avaient donn des fragments. Elle me tendit la main: c'tait tout ce qu'elle voulait. Je baisai le bout effil de ses doigts blancs, et je ne pus empcher mes lvres de dire sur sa main en l'effleurant: "Hlas! madame, ne ddaignez pas mademoiselle de Coigny, car une femme est toujours un enfant." CHAPITRE XXVIII LE RFECTOIRE On m'avait enferm, selon l'usage, avec la gracieuse prisonnire; comme je tenais encore sa main, les verrous s'ouvrirent, un guichetier cria: "Brenger, femme Aignan!--Allons! h! au rfectoire! Ho h! --Voil, me dit-elle avec une voix bien douce et un sourire trs fin, voil mes gens qui m'annoncent que je suis servie." Je lui donnai le bras, et nous entrmes dans une grande salle au rez- de-chausse, en baissant la tte pour passer les portes basses et les guichets. Une table large et longue, sans linge, charge de couverts de plomb, de verres d'tain, de cruches de grs, d'assiettes de faence bleue; des bancs de bois de chne noir, luisant, us, rocailleux et sentant le goudron; des pains ronds entasss dans des paniers; des piliers grossirement taills posant leurs pieds lourds sur des dalles fendues, et supportant de leur tte informe un plancher enfum; autour de la salle, des murs couleur de suie, hrisss de piques mal montes et de fusils rouills, tout cela clair par quatre gros rverbres fume noire, et rempli d'un air de cave humide qui faisait tousser en entrant voil ce que je trouvai. Je fermai les yeux un instant pour mieux voir ensuite. Ma rsigne prisonnire en fit autant. Nous vmes, en les ouvrant, un cercle de quelques personnes qui s'entretenaient l'cart. Leur voix douce et leur ton poli et rserv me firent deviner des gens bien levs. Ils me salurent de leur place et se levrent quand ils aperurent la duchesse de Saint-Aignan. Nous passmes plus loin. A l'autre bout de la table tait un autre groupe plus nombreux, plus jeune, plus vif, tout remuant, bruyant et riant; un groupe pareil un grand quadrille de la Cour en nglig, le lendemain du bal. C'taient des jeunes personnes assises droite et gauche de leur grand'-tante; c'taient des jeunes gens chuchotant, se parlant l'oreille, se montrant du doigt avec ironie ou jalousie; on entendait des demi-rires, des chansonnettes, des airs de danse, des glissades, des pas, des claquements de doigts remplaant castagnettes et triangles; on s'tait form en cercle, on regardait quelque chose qui se passait au milieu d'un groupe nombreux. Ce quelque chose causait d'abord un moment d'attente et de silence, puis un clat bruyant de blme ou d'enthousiasme, des applaudissements ou des murmures de mcontentement, comme aprs une scne bonne ou mauvaise. Une tte s'levait tout coup, et tout coup on ne la voyait plus. "C'est quelque jeu innocent", dis-je en faisant lentement le tour de la grande table longue et carre. Madame de Saint-Aignan s'arrta, s'appuya sur la table et quitta mon bras pour presser sa ceinture de l'autre main, son geste accoutum. "Eh! mon Dieu, n'approchons pas! c'est encore leur horrible jeu, me dit-elle; je les avais tant pris de ne plus recommencer! mais les conoit-on! C'est d'une duret inoue!--Allez voir cela, je reste ici." Je la laissai s'asseoir sur le banc, et j'allai voir. Cela ne me dplut pas tant qu' elle, moi. J'admirai, au contraire, ce jeu de prison, comparable aux exercices des gladiateurs. Oui, monsieur, sans prendre les choses aussi pesamment et gravement que l'antiquit, la France a autant de philosophie quelquefois. Nous sommes latinistes de pre en fils pendant notre premire jeunesse, et nous ne cessons de faire des stations et d'adorer devant les mmes images o ont pri nos pres. Nous avons tous, l'cole, cri miracle sur cette tude de mourir avec grce que faisaient les esclaves du peuple romain. Eh bien, monsieur, j'en vis faire l tout autant, sans prtention, sans apparat, en riant, en plaisantant, en disant mille mots moqueurs aux esclaves du peuple souverain. "A vous, madame de Prigord, dit un jeune homme en habit de soie bleue raye de blanc, voyons comment vous monterez. --Et ce que vous montrerez, dit un autre. --A l'amende, cria-t-on, voil qui est trop libre et de mauvais ton. --Mauvais ton tant qu'il vous plaira, dit l'accus; mais le jeu n'est pas fait pour autre chose que pour voir laquelle de ces dames montera le plus dcemment. --Quel enfantillage! dit une femme fort agrable, d'environ trente ans; moi, je ne monterai pas si la chaise n'est pas mieux place. --Oh! oh! c'est une honte, madame de Prigord, dit une femme; la liste de nos noms porte Sabine Vriville devant le vtre: montez en Sabine, voyons! --Je n'en ai pas le costume, fort heureusement. Mais o mettre le pied?" dit la jeune femme embarrasse. On rit. Chacun s'avana, chacun se baissa, chacun gesticula, montra, dcrivit: "Il y a une planche ici.--Non, l.--Haute de trois pieds.--De deux seulement.--Pas plus haute que la chaise.--Moins haute.--Vous vous trompez.--Qui vivra verra.--Au contraire, qui mourra verra." Nouveau rire. "Vous gtez le jeu, dit un homme grave, srieusement drang, et lorgnant les pieds de la jeune femme. --Voyons. Faisons bien les conditions, reprit madame de Prigord au milieu du cercle. Il s'agit de monter sur la machine. --Sur le thtre, interrompit une femme. --Enfin sur ce que vous voudrez, continua-t-elle, sans laisser sa robe s'lever plus de deux pouces au-dessus de la cheville du pied. M'y voil." En effet, elle avait vol sur la chaise, o elle resta debout. On applaudit. "Et puis aprs? dit-elle gaiement. --Aprs? Cela ne vous regarde plus, dit l'un. --Aprs? La bascule, dit un gros guichetier en riant. --Aprs? N'allez pas haranguer le peuple, dit une chanoinesse de quatre-vingts ans; il n'y a rien qui soit de plus mauvais got. --Et plus inutile ", dis-je. M. de Loiserolles lui offrit la main pour descendre de la chaise; le marquis d'Usson, M. de Micault, conseiller au parlement de Dijon, les deux jeunes Trudaine, le bon M. de Vergennes, qui avait soixante- seize ans, s'avancrent aussi pour l'aider. Elle ne donna la main personne et sauta comme pour descendre de voiture, aussi dcemment, aussi gracieusement, aussi simplement. "Ah! ah! nous allons voir prsen!" s'cria-t-on de tous cts. Une jeune, trs jeune personne, s'avanait avec l'lgance d'une fille d'Athnes, pour aller au milieu du cercle; elle dansa en marchant, la manire des enfants, puis s'en aperut, s'effora d'aller tranquillement et marcha en dansant, en se soulevant sur les pieds, comme un oiseau qui sent ses ailes. Ses cheveux noirs en bandeaux, rejets en arrire en couronne, tresss avec une chane d'or, lui donnaient l'air de la plus jeune des muses: c'tait une mode grecque, qui commenait remplacer la poudre. Sa taille aurait pu, je crois, avoir pour ceinture le bracelet de bien des femmes. Sa tte, petite, penche en avant avec grce, comme celle des gazelles et des cygnes; sa poitrine faible et ses paules un peu courbes, la manire des jeunes personnes qui grandissent, ses bras minces et longs, tout lui donnait un aspect lgant et intressant la fois. Son profil rgulier, sa bouche srieuse, ses yeux tout noirs, ses sourcils svres et arqus, comme ceux des Circassiennes, avaient quelque chose de dtermin et d'original qui tonnait et charmait la vue. C'tait mademoiselle de Coigny; c'tait elle que j'avais vue priant Dieu dans le prau. Elle avait l'air de penser avec plaisir tout ce qu'elle faisait, et non ceux qui la regardaient faire. Elle s'avana avec les tincelles de la joie dans les yeux. J'aime cela l'ge de seize ou dix-sept ans; c'est la meilleure innocence possible. Cette joie, pour ainsi dire inne, lectrisait les visages fatigus des prisonniers. C'tait bien la jeune captive qui ne veut pas mourir encore. Son air disait: Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux, et: L'illusion fconde habite dans mon sein. Elle allait monter. "Oh! pas vous! pas vous! dit un jeune homme en habit gris, que je n'avais pas remarqu et qui sortit de la foule. Ne montez pas, vous! je vous en supplie." Elle s' arrta, fit un petit mouvement des paules comme un enfant qui boude, et mit ses doigts sur sa bouche avec embarras. Elle regrettait sa chaise et la regardait de ct. En ce moment-l quelqu'un dit: "Mais madame de Saint-Aignan est l." Aussitt, avec une vive prsence d'esprit et une dlicatesse de trs bonne grce, on enleva la chaise, on rompit le cercle, et l'on forma une petite contredanse pour lui cacher cette singulire rptition du drame de la place de la Rvolution. Les femmes allrent la saluer et l'entourrent de manire lui cacher ce jeu, qu'elle hassait et qui pouvait la frapper dangereusement. C'taient les gards, les attentions que la jeune duchesse et reus Versailles. Le bon langage ne s'oublie pas. En fermant les yeux, rien n'tait chang c'tait un salon. Je remarquai, travers ces groupes, la figure ple, un peu use, triste et passionne de ce jeune homme qui errait silencieusement travers tout le monde, la tte basse et les bras croiss. Il avait quitt sur-le-champ mademoiselle de Coigny, et marchait grands pas, rdant autour des piliers et lanant sur les murailles et les barreaux de fer les regards d'un lion enferm. Il y avait dans son costume, dans cet habit gris taill en uniforme, dans ce col noir et ce gilet crois, un air d'officier. Costume et visage, cheveux noirs et plats, yeux noirs, tout tait trs ressemblant. C'tait le portrait que j'avais sur moi, c'tait Andr Chnier. Je ne l'avais pas encore vu. Madame de Saint-Aignan nous rapprocha l'un de l'autre. Elle l'appela, il vint s'asseoir prs d'elle; il lui prit la main avec vitesse, la baisa sans rien dire, et se mit regarder partout avec agitation. De ce moment aussi, elle ne nous rpondit plus, et suivit ses yeux avec inquitude. Nous formions un petit groupe dans l'ombre, au milieu de la foule qui parlait, marchait et bruissait doucement. On s'loigna de nous peu peu, et je remarquai que mademoiselle de Coigny nous vitait. Nous tions assis tous trois sur le banc de bois de chne, tournant le dos la table et nous y appuyant. Madame de Saint-Aignan, entre nous deux, se reculait comme pour nous laisser causer, parce qu'elle ne voulait pas parler la premire. Andr de Chnier, qui ne voulait pas non plus lui parler de choses indiffrentes, s'avana vers moi, par-devant elle. Je vis que je lui rendrais service en prenant la parole. "N'est-ce pas un adoucissement la prison que cette runion au rfectoire? --Cela rjouit, comme vous voyez, tous les prisonniers, except moi, dit-il avec tristesse; je m'en dfie, j'y sens quelque chose de funeste, cela ressemble au repas libre des martyrs." Je baissai la tte. J'tais de son avis et ne voulais pas le dire. "Allons, ne m'effrayez pas, lui dit madame de Saint-Aignan, j'ai assez de raisons de chagrins et de craintes: que je ne vous entende pas dire d'imprudences." Et, se penchant mon oreille, elle ajouta demi-voix: "Il y a ici des espions partout, empchez-le de se compromettre; je ne puis en venir bout, il me fait trembler pour lui, tous les jours, par ses accs de mauvaise humeur." Je levai les yeux au ciel involontairement et sans rpondre. Il y eut un moment de silence entre nous trois. Pauvre jeune femme! pensais-je; qu'elles sont donc belles et riantes ces illusions dores dont nous escorte la jeunesse, puisque tu les vois tes cts, dans cette triste maison d'o l'on enlve chaque jour une fourne de malheureux. Andr Chnier (puisque son nom est demeur ainsi faonn par la voix publique, et ce qu'elle fait est immuable) me regarda et pencha la tte de ct avec piti et attendrissement. Je compris ce geste, et il vit que je le comprenais. Entre gens qui sentent, rien de superflu comme les paroles.--Je suis certain qu'il et sign la traduction que je fis intrieurement de ce signe: "Pauvre petite! voulait-il dire, qui croit que je peux encore me compromettre!" Pour ne pas sortir brusquement de la conversation, maladresse grande devant une personne d'esprit comme madame de Saint-Aignan, je pris le parti de rester dans les ides traces, mais de les rendre gnrales. "J'ai toujours pens, dis-je Andr Chnier que les Potes avaient des rvlations de l'avenir." D'abord son oeil brilla et sympathisa avec le mien, mais ce ne fut qu'un clair; il me regarda ensuite avec dfiance. "Pensez-vous ce que vous dites l? me dit-il; moi, je ne sais jamais si les gens du monde parlent srieusement ou non car le mal franais, c'est le persiflage. --Je ne suis point seulement un homme du monde, lui dis-je, et je parle toujours srieusement. --Eh bien, reprit-il, je vous avoue navement que j'y crois. Il est rare que ma premire impression, mon premier coup d'oeil, mon premier pressentiment, m'aient tromp. --Ainsi, interrompit madame de Saint-Aignan en s'efforant de sourire et pour tourner court sur-le-champ, ainsi vous avez devin que mademoiselle de Coigny se ferait mal au pied en montant sur la chaise?" Je fus surpris moi-mme de cette promptitude d'un coup d'oeil fminin, qui percerait les murailles quand un peu de jalousie l'anime. Un salon, avec ses rivalits, ses coteries, ses lectures, ses futilits, ses prtentions, ses grces et ses dfauts, son lvation et ses petitesses, ses aversions et ses inclinations, s'tait form dans cette prison, comme, sur un marais dont l'eau est verdtre et croupie, se forme lentement une petite le de fleurs que le moindre vent submergera. Andr Chnier me sembla seul sentir cette situation qui ne frappait pas les autres dtenus. La plus grande partie des hommes s'accoutume l'oubli du pril, et y prend position comme les habitants du Vsuve dans des cabanes de lave. Ces prisonniers s'tourdissaient sur le sort de leurs compagnons enlevs successivement; peut-tre taient- ils relchs, peut-tre taient-ils mieux la Conciergerie; puis ils avaient pris la mort en plaisanterie par bravade d'abord, ensuite par habitude; puis, n'y pensant plus, ils s'taient mis songer autre chose et recommencer la vie, et leur vie lgante, avec son langage, ses qualits et ses dfauts. "Ah, j'esprais bien, dit Andr Chnier avec un ton grave et prenant dans ses deux mains l'une des mains de madame de Saint-Aignan, j'esprais bien que nous vous avions cach ce cruel jeu. Je craignais qu'il ne se prolonget, c'tait la mon inquitude. Et cette belle enfant... --Enfant, si vous voulez, dit la duchesse en retirant sa main vivement; elle a sur votre esprit plus d'influence que vous ne le croyez vous-mme, elle vous fait dire mille imprudences avec son tourderie, et elle est d'une coquetterie qui serait bien effrayante pour sa mre, si elle la voyait. Tenez, regardez-la seulement avec tous ces hommes." En effet, mademoiselle de Coigny passait devant nous tourdiment, entre deux hommes qui elle donnait le bras, et qui riaient de ses propos; d'autres la suivaient, ou la prcdaient en marchant reculons. Elle allait en glissant et en regardant ses pieds, s'avanait en cadence et comme pour se prparer danser, et dit en passant M. de Trudaine, comme une suite de conversation. "... Puisqu'il n'y a plus que les femmes qui sachent tuer avant de mourir, je trouve trs naturel que les hommes meurent trs humblement, comme vous allez tous faire un de ces jours..." Andr de Chnier continuait de parler; mais, comme il rougit et se mordit les lvres, je vis qu'il avait entendu, et que la jeune captive savait se venger srement d'une conversation qu'elle trouvait trop intime. Et pourtant, avec une dlicatesse de femme, madame de Saint-Aignan lui parlait haut, de peur qu'il n'entendt, de peur qu'il ne prt le reproche pour lui, de peur qu'il ne ft piqu d'honneur et ne se laisst emporter d'imprudents propos. Je voyais s'approcher de nous de mauvaises figures qui rdaient derrire les piliers; je voulus couper court tout ce petit mange qui me donnait de l'humeur, moi qui venais du dehors et voyais mieux qu'eux tous l'ensemble de leur situation. "J'ai vu monsieur votre pre ce matin", dis-je brusquement Chnier. Il recula d'tonnement. "Monsieur, me dit-il, je l'ai vu aussi dix heures. --Il sortait de chez moi, m'criai-je; que vous a-t-il dit? --Quoi! dit Andr Chnier en se levant, c'est Monsieur qui..." Le reste fut dit l'oreille de sa belle voisine. Je devinai quelles prventions ce pauvre homme avait donnes son fils contre moi. Tout coup Andr se leva, marcha vivement, revint, et, se plaant debout devant madame de Saint-Aignan et moi, croisa les bras, et dit d'une voix haute et violente: "Puisque vous connaissez ces misrables qui nous dciment, citoyen, vous pouvez leur rpter de ma part tout ce qui m'a fait arrter et conduire ici, tout ce que j'ai dit dans le Journal de Paris, et ce que j'ai cri aux oreilles de ces sbires dguenills qui venaient arrter mon ami chez lui. Vous pouvez leur dire ce que j'ai crit l, l... --Au nom du ciel! ne continuez pas", dit la jeune femme arrtant son bras. Il tira, malgr elle, un papier de sa poche, et le montra en frappant dessus. "Qu'ils sont des bourreaux barbouilleurs de lois; que, puisqu'il est crit que jamais une pe n'tincellera dans mes mains, il me reste ma plume, mon cher trsor; que, si je vis un jour encore, ce sera pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice qui viendra bientt, pour hter le triple fouet dj lev sur ces triumvirs, et que je vous ai dit cela au milieu de mille autres moutons comme moi, qui, pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, seront servis au peuple-roi." Aux clats de sa voix, les prisonniers s'taient assembls autour de lui, comme autour du blier les moutons du troupeau malheureux auquel il les comparait. Un incroyable changement s'tait fait en lui. Il me parut avoir grandi tout coup; l'indignation avait doubl ses yeux et ses regards: il tait beau. Je me tournai du ct de M. de Lagarde, officier aux gardes- franaises. "Le sang est trop ardent aux veines de cette famille, dis-je; je ne puis russir l'empcher de couler." En mme temps je me levai en haussant les paules et me retirai quelques pas. Le mot de russir l'avait sans doute frapp, car il se tut sur-le- champ et s'appuya contre un pilier en se mordant les lvres. Madame de Saint-Aignan n'avait cess de le regarder comme on regarderait une ruption de l'Etna, sans rien dire et sans tenter de s'y opposer. Un de ses amis, M. de Roquelaure, qui avait t colonel du rgiment de Beauce, vint lui taper sur l'paule. "Eh bien, lui dit-il, tu te fches encore contre cette canaille rgnante. Il vaut mieux siffler ces mauvais acteurs, jusqu' ce que le rideau tombe sur nous d'abord et sur eux ensuite." L-dessus il fit une pirouette, et se mit table en fredonnant: La vie est un voyage. Une crcelle bruyante annona le moment du djeuner. Une sorte de poissarde, qu'on nommait, je crois, la femme Sem, vint s'tablir au milieu de la table pour en faire les honneurs: c'tait la femelle de l'animal appel gelier, accroupi la porte d'entre. Les prisonniers de cette partie du btiment se mirent table: ils taient cinquante environ. Saint-Lazare en contenait sept cents. Ds qu'ils furent assis, leur ton changea. Ils s'entre-regardrent et devinrent tristes. Leurs figures, claires par les quatre gros rverbres rouges et enfums, avaient des reflets lugubres comme ceux des mineurs dans leurs souterrains ou des damns dans leurs cavernes. La rougeur tait noire, la pleur tait enflamme, la fracheur tait bleutre, les yeux flamboyaient. Les conversations devinrent particulires et demi-voix. Debout derrire ces convives s'taient rangs des guichetiers, des porte-clefs, des agents de police et des sans-culottes amateurs, qui venaient jouir du spectacle. Quelques dames de la Halle, portant et tranant leurs enfants, avaient eu le privilge d'assister cette fte d'un got tout dmocratique. J'eus la rvlation de leur entre par une odeur de poisson qui se rpandit et empcha quelques femmes de manger devant ces princesses du ruisseau et de l'gout. Ces gracieux spectateurs avaient la fois l'air farouche et hbt: ils semblaient s'tre attendus autre chose qu' ces conversations paisibles, ces aparts dcents, que les gens bien levs ont table, partout et en tout temps. Comme on ne leur montrait pas le poing, ils ne savaient que dire. Ils gardrent un silence idiot, et quelques-uns se cachrent en reconnaissant cette table ceux dont ils avaient servi et vol les cuisiniers. Mademoiselle de Coigny s'tait fait un rempart de cinq ou six jeunes gens qui s'taient placs en cercle autour d'elle pour la garantir du souffle de ces harengres, et, prenant un bouillon debout, comme elle aurait pu faire au bal, elle se moquait de la galerie avec son air accoutum d'insouciance et de hauteur. Madame de Saint-Aignan ne djeunait pas, elle grondait Andr Chnier, et je vis qu'elle me montrait plusieurs reprises, comme pour lui dire qu'il avait fait une sortie fort dplace avec un de ses amis. Il fronait le sourcil et baissait la tte avec un air de douceur et de condescendance. Elle me fit signe d'approcher; je revins. "Voici M. de Chnier, me dit-elle, qui prtend que la douceur et le silence de tous ces jacobins sont de mauvais symptmes. Empchez-le donc de tomber dans ses accs de colre." Ses yeux taient suppliants; je voyais qu'elle voulait nous rapprocher. Andr Chnier l'y aida avec grce et me dit le premier, avec assez d'enjouement: "Vous avez vu l'Angleterre, monsieur; si vous y retournez jamais et que vous rencontriez Edmund Burke, vous pouvez bien l'assurer que je me repens de l'avoir critiqu car il avait bien raison de nous prdire le rgne des portefaix. Cette commission vous est, j'espre, moins dsagrable que l'autre.--Que voulez-vous! la prison n'adoucit pas le caractre." Il me tendit la main et, la manire dont je la serrai, il me sentit son ami. En ce moment mme, un bruit pesant, rauque et sourd, fit trembler les plats et les verres, trembler les vitres et trembler les femmes. Tout se tut. C'tait le roulement des chariots. Leur son tait connu, comme celui du tonnerre l'est de toute oreille qui l'a une fois entendu; leur son n'tait pas celui des roues ordinaires, il avait quelque chose du grincement des chanes rouilles et du bruit de la dernire pellete de terre sur nos bires. Leur son me fit mal la plante des pieds. "H! mangez donc, les citoyennes!" dit la grossire voix de la femme Sem. Ni mouvement ni rponse.--Nos bras taient rests dans la position o les avait saisis ce roulement fatal. Nous ressemblions ces familles touffes de Pompi et d'Herculanum que l'on trouva dans l'attitude o la mort les avait surprises. La Sem avait beau redoubler d'assiettes, de fourchettes et de couteaux, rien ne remuait, tant tait grand l'tonnement de cette cruaut. Leur avoir donn un jour de runion table, leur avoir permis des embrassements et des panchements de quelques heures, leur avoir laiss oublier la tristesse, les misres d'une prison solitaire, leur avoir laiss goter la confidence, savourer l'amiti, l'esprit et mme un peu d'amour, et tout cela pour faire voir et entendre tous la mort de chacun!--Oh! c'tait trop! c'tait vraiment l un jeu d'hynes affames ou de jacobins hydrophobes. Les grandes portes du rfectoire s'ouvrirent avec bruit, et vomirent trois commissaires en habits sales et longs, en bottes revers, en charpes rouges, suivis d'une nouvelle troupe de bandits bonnets rouges, arms de longues piques. Ils se rurent en avant avec des cris de joie, en battant des mains, comme pour l'ouverture d'un grand spectacle. Ce qu'ils virent les arrta tout court, et les gorgs dconcertrent encore les gorgeurs par leur contenance; car leur surprise ne dura qu'un instant, l'excs du mpris leur vint donner tous une force nouvelle. Ils se sentirent tellement au-dessus de leurs ennemis, qu'ils en eurent presque de la joie, et tous leurs regards se portaient avec fermet et curiosit mme sur celui des commissaires qui s'approcha, un papier la main, pour faire une lecture. C'tait un appel nominal. Ds qu'un nom tait prononc, deux hommes s'avanaient et enlevaient de sa place le prisonnier dsign. Il tait remis aux gendarmes cheval au dehors, et on le chargeait sur un des chariots. L'accusation tait d'avoir conspir dans la prison contre le peuple et d'avoir projet l'assassinat des reprsentants et du comit de salut public. La premire personne accuse fut une femme de quatre-vingts ans, l'abbesse de Montmartre, madame de Montmorency; elle se leva avec peine, et, quand elle fut debout, salua avec un sourire paisible tous les convives. Les plus proches lui baisrent la main. Personne ne pleura, car, cette poque, la vue du sang rendait les yeux secs.--Elle sortit en disant "Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font". Un morne silence rgnait dans la salle. On entendit au dehors des hues froces qui annoncrent qu'elle paraissait devant la foule, et des pierres vinrent frapper les fentres et les murs, lances sans doute contre la premire prisonnire. Au milieu de ce bruit, je distinguai mme l'explosion d'une arme feu. Quelquefois la gendarmerie tait oblige de rsister pour conserver aux prisonniers vingt-quatre heures de vie. L'appel continua. Le deuxime nom fut celui d'un jeune homme de vingt-trois ans, M. de Coatarel, autant que je puis me souvenir de son nom, lequel tait accus d'avoir un fils migr qui portait les armes contre la patrie. L'accus n'tait mme pas mari. Il clata de rire cette lecture, serra la main ses amis et partit.--Mmes cris au dehors. Mme silence la table sinistre d'o l'on arrachait les assistants un un; ils attendaient leur poste comme des soldats attendent le boulet. Chaque fois qu'un prisonnier partait, on enlevait son couvert, et ceux qui restaient s'approchaient de leurs nouveaux voisins en souriant amrement. Andr Chnier tait rest debout prs de madame de Saint-Aignan, et j'tais prs d'eux. Comme il arrive que, sur un navire menac de naufrage, l'quipage se presse spontanment autour de l'homme qu'on sait le plus puissant en gnie et en fermet, les prisonniers s'taient d'eux-mmes groups autour de ce jeune homme. Il restait les bras croiss et les yeux levs au ciel, comme pour se demander s'il tait possible que le ciel souffrt de telles choses, moins que le ciel ne ft vide. Mademoiselle de Coigny voyait, chaque appel, se retirer un de ses gardiens, et peu peu elle se trouva presque seule l'autre bout de la salle. Alors elle vint en suivant le bord de la table, qui devenait dserte; et, s'appuyant sur ce bord, elle arriva jusqu'o nous tions et s'assit notre ombre, comme une pauvre enfant dlaisse qu'elle tait. Son noble visage avait conserv sa fiert; mais la nature succombait en elle, et ses faibles bras tremblaient comme ses jambes sous elle. La bonne madame de Saint-Aignan lui tendit la main. Elle vint se jeter dans ses bras et fondit en larmes malgr elle. La voix rude et impitoyable du commissaire continuait son appel. Cet homme prolongeait le supplice par son affectation prononcer lentement et suspendre longtemps les noms de baptme, syllabe par syllabe puis il laissait tout coup tomber le nom de famille comme une hache sur le cou. Il accompagnait le passage du prisonnier d'un jurement qui tait le signal des hues prolonges.--Il tait rouge de vin et ne me parut pas solide sur ses jambes. Pendant que cet homme lisait, je remarquai une tte de femme qui s'avanait sa droite dans la foule et presque sous son bras, et, fort au-dessus de cette tte, une longue figure d'homme qui lisait facilement d'en haut. C'tait Rose d'un ct, et de l'autre mon canonnier Blaireau. Rose me paraissait curieuse et joyeuse comme les commres de la Halle qui lui donnaient le bras. Je la dtestai profondment. Pour Blaireau, il avait son air de somnolence ordinaire, et son habit de canonnier me parut lui valoir une grande considration parmi les gens pique et bonnet qui l'environnaient. La liste que tenait le commissaire tait compose de plusieurs papiers mal griffonns, et que ce digne agent ne savait pas mieux lire qu'on n'avait su les crire. Blaireau s'avana avec zle, comme pour l'aider, et lui prit par gard son chapeau, qui le gnait. Je crus m'apercevoir qu'en mme temps Rose ramassait quelque papier par terre; mais le mouvement fut si prompt et l'ombre tait si noire dans cette partie du rfectoire, que je ne fus pas sr de ce que j'avais vu. La lecture continuait. Les hommes, les femmes, les enfants mmes, se levaient et passaient comme des ombres. La table tait presque vide, et devenait norme et sinistre par tous les convives absents. Trente- cinq venaient de passer les quinze qui restaient, dissmins un un, deux deux, avec huit ou dix places entre eux, ressemblaient des arbres oublis dans l'abattis d'une fort. Tout coup le commissaire se tut. Il tait au bout de sa liste, on respirait. Je poussai, pour ma part, un soupir de soulagement. Andr Chnier dit: "Continuez donc, je suis l." Le commissaire le regarda d'un oeil hbt. Il chercha dans son chapeau, dans ses poches, sa ceinture, et, ne trouvant rien, dit qu'on appelt l'huissier du tribunal rvolutionnaire. Cet huissier vint. Nous tions en suspens. L'huissier tait un homme ple et triste comme les cochers du corbillard. "Je vais compter le troupeau, dit-il au commissaire; si tu n'as pas toute la fourne, tant pis pour toi. --Ah! dit le commissaire troubl, il y a encore Beauvilliers Saint- Aignan, ex-duc, g de vingt-sept ans..." Il allait rpter tout le signalement, lorsque l'autre l'interrompit en lui disant qu'il se trompait de logement et qu'il avait trop bu. En effet, il avait confondu, dans son recrutement des ombres, le second btiment avec le premier, o la jeune femme avait t laisse seule depuis un mois. L-dessus ils sortirent, l'un en menaant, l'autre en chancelant. La cohue poissarde les suivit. La joie retentit au dehors et clata par des coups de pierres et de bton. Les portes refermes, je regardai la salle dserte, et je vis que madame de Saint-Aignan ne quittait pas l'attitude qu'elle avait prise pendant la dernire lecture: ses bras appuys sur la table, sa tte sur ses bras.--Mademoiselle de Coigny releva et ouvrit ses yeux humides comme une belle nymphe qui sort des eaux. Andr Chnier me dit tout bas en dsignant la jeune duchesse "J'espre qu'elle n'a pas entendu le nom de son mari; ne lui parlons pas, laissons-la pleurer. --Vous voyez, lui dis-je, que monsieur votre frre, qu'on accuse d'indiffrence, se conduit bien en ne remuant pas. Vous avez t arrt sans mandat, il le sait, il se tait; il fait bien: votre nom n'est sur aucune liste. Si on le prononait, ce serait l'y faire inscrire. C'est un temps passer, votre frre le sait. --Oh! mon frre!" dit-il. Et il secoua longtemps la tte en la baissant avec un air de doute et de tristesse. Je vis pour la seule fois une larme rouler entre les cils de ses yeux et y mourir. Il sortit de l brusquement. "Mon pre n'est pas si prudent, dit-il avec ironie. Il s'expose, lui. Il est all ce matin lui-mme chez Robespierre demander ma libert. --Ah! grand Dieu! m'criai-je en frappant des mains, je m'en doutais." Je pris vivement mon chapeau. Il me saisit le bras. "Restez donc, cria-t-il; elle est sans connaissance." En effet, madame de Sant-Aignan tait vanouie. Mademoiselle de Coigny s'empressa. Deux femmes qui restaient encore vinrent les aider. La gelire mme s'en mla, pour un louis que je lui glissai. Elle commenait revenir. Le temps pressait. Je partis sans dire adieu personne et laissant tout le monde mcontent de moi, comme cela m'arrive partout et toujours. Le dernier mot que j'entendis fut celui de mademoiselle de Coigny, qui dit d'un air de piti force et un peu maligne la petite baronne de Soyecourt: "Ce pauvre monsieur Chnier! que je le plains d'tre si dvou une femme marie et si profondment attache son mari et ses devoirs!" CHAPITRE XXIX LE CAISSON Je marchais, je courais dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, emport par la crainte d'arriver trop tard et un peu par la pente de la rue. Je faisais passer et repasser devant mes yeux les tableaux qu'ils venaient de voir. Je les resserrais en mon me, je les rsumais, je les plaais entre le point de vue et le point de distance. Je commenai sur eux ce travail d'optique philosophique auquel je soumets toute la vie. J'allais vite, ma tte et ma canne en avant. Les verres de mon optique taient arrangs. Mon ide gnrale enveloppait de toutes parts les objets que je venais de voir et que j'y rangeais avec un ordre svre. Je construisais intrieurement un admirable systme sur les voies de la Providence qui avait rserv un pote pour un temps meilleur et avait voulu que sa mission sur la terre ft entirement accomplie; que son coeur ne ft pas dchir par la mort de l'une de ces faibles femmes, toutes deux enivres de sa posie, claires de sa lumire, animes par son souffle, mues par sa voix, domines par son regard, et dont l'une tait aime, dont l'autre le serait peut-tre un jour. Je sentais que c'tait beaucoup d'avoir gagn une journe dans ces temps de meurtre, et je calculais les chances du renversement du triumvirat et du comit de salut public. Je lui comptais peu de jours de vie; et je pensais bien pouvoir faire durer mes trois chers prisonniers plus que cette bande gouvernante. De quoi s'agissait-il? De les faire oublier. Nous tions au 5 thermidor. Je russirais bien occuper d'autre chose que d'eux mon second malade, Robespierre, quand je devrais lui faire croire qu'il tait plus mal encore, pour le ramener lui-mme. Il s'agissait, pour tout cela, d'arriver temps. Je cherchais inutilement une voiture des yeux. Il y en avait peu dans les rues, cette anne-l. Malheur qui et os s'y faire rouler sur le pav brlant de l'an II de la rpublique! Cependant j'entendis derrire moi le bruit de deux chevaux et de quatre roues qui me suivaient et s'arrtrent. Je me retournai, et je vis planer au-dessus de ma tte la bnigne figure de Blaireau. "O figure endormie, figure longue, figure simple, figure dandinante, figure dsoeuvre, figure jaune! que me veux-tu? m'criai-je. --Pardon si je vous drange, me dit-il en ricanant, mais j'ai l un petit papier pour vous. C'est la citoyenne Rose qui l'a trouv, comme a, sous son pied." Et il s'amusait, en parlant, frotter son grand soulier dans le ruisseau. Je pris le papier avec humeur, et je lus avec joie et avec l'pouvante si grande du danger pass: "Suite: "C.-L.-S. Soyecourt, ge de trente ans, ne Paris, ex-baronne, veuve d'Inisdal, rue du Petit-Vaugirard. "F.-C.-L. Maill, g de dix-sept ans, fils de l'ex-vicomte. "Andr Chnier, g de trente et un ans, n Constantinople, homme de lettres, rue de Clry. "Crquy de Montmorency, g de soixante ans, n Chitzlembert, en Allemagne, ex-noble. "M. Brenger, ge de vingt-quatre ans, femme Beauvilliers-Saint- Aignan, rue de Grenelle-Saint-Germain. "L.-J. Dervilly, quarante-trois ans, picier, rue Mouffetard. "F. Coigny, seize ans et huit mois, fille de l'ex-noble du nom, rue de l'Universit. "C-J. Dorival, ex-ermite." Et vingt autres noms encore. Je ne continuai pas: c'tait le reste de la liste, c'tait la liste perdue, la liste que l'imbcile commissaire avait cherche dans son chapeau d'ivrogne. Je la dchirai, je la broyai, je la mis en mille pices entre mes doigts, et je mangeai les pices entre mes dents. Ensuite, regardant mon grand canonnier, je lui serrai la main avec... oui, ma foi, je puis le dire, oui, vraiment, avec... attendrissement. --Bah! dit Stello en se frottant les yeux. --Oui, avec attendrissement. Et lui, il se grattait la tte comme un grand niais dsoeuvr, et me dit en ayant l'air de s'veiller: "C'est drle! il parat que l'huissier, le grand ple, s'est fch contre le commissaire, le gros rouge, et l'a mis dans sa charrette la place des autres dtenus. C'est drle! --Un mort supplmentaire! c'est juste, dis-je. O vas-tu? --Ah! je conduis ce caisson-l au Champ de Mars. --Tu me mneras bien, dis-je, rue Saint-Honor? --Ah! mon Dieu! montez! Qu'est-ce que a me fait? Aujourd'hui le roi n'est pas... C'tait son mot; mais il ne l'acheva pas et se mordit la bouche. Le soldat du train attendait son camarade. Le camarade Blaireau retourna, en boitant, au caisson, en ta la poussire avec la manche de son habit, commena par monter et se placer dessus cheval, me tendit la main, me mit derrire lui en croupe sur le caisson, et nous partmes au galop. J'arrivai en dix minutes rue Saint-Honor, chez Robespierre, et je ne comprends pas encore comment il s'est fait que je n'y sois pas arriv cartel. CHAPITRE XXX LA MAISON DE M. DE ROBESPIERRE, AVOCAT AU PARLEMENT Dans cette maison grise o j'allais entrer, maison d'un menuisier nomm Duplay, autant qu'il m'en souvient, maison trs simple d'apparence, que l'ex-avocat au Parlement occupait depuis longtemps, et qu'on peut voir encore, je crois, rien ne faisait deviner la demeure du matre passager de la France, si ce n'tait l'abandon mme dans lequel elle semblait tre. Tous les volets en taient ferms du haut en bas. La porte cochre ferme, les persiennes de tous les tages fermes. On n'entendait sortir aucune voix de cette maison. Elle semblait aveugle et muette. Des groupes de femmes, causant devant les portes, comme toujours Paris durant les troubles, se montraient de loin cette maison et se parlaient l'oreille. De temps autre, la porte s'ouvrait pour laisser sortir un gendarme, un sans-culotte ou un espion (souvent femelle). Alors les groupes se sparaient et les parleurs rentraient vite chez eux. Les voitures faisaient un demi-cercle et passaient au pas devant la porte. On avait jet de la paille sur le pav. On et dit que la peste y tait. Aussitt que j'eus pos la main sur le marteau, la porte fut ouverte et le portier accourut avec frayeur, craignant que son marteau ne ft retomb trop lourdement. Je lui demandai sur-le-champ s'il n'tait pas venu un vieillard de telle et telle faon, dcrivant M. de Chnier de mon mieux. Le portier prit une figure de marbre avec une promptitude de comdien. Il secoua la tte ngativement. "Je n'ai pas vu a", me dit-il. J'insistai; je lui dis: "Souvenez-vous bien de tous ceux qui sont venus ce matin."--Je le pressai, je l'interrogeai, je le retournai en tous sens. "Je n'ai pas vu a. Voil tout ce que j'en pus tirer. Un petit garon dguenill se cachait derrire lui, et s'amusait jeter des cailloux sur mes bas de soie. Je reconnus celui qu'on m'avait envoy son air mchant. Je montai chez l'incorruptible par un escalier assez obscur. Les clefs taient sur toutes les portes on allait de chambre en chambre sans trouver personne. Dans la quatrime seulement, deux ngres assis et deux secrtaires crivant ternellement sans lever la tte. Je jetai un coup d'oeil, en passant, sur leurs tables. Il y avait l terriblement de listes nominales. Cela me fit mal la plante des pieds, comme la vue du sang et le bruit des chariots. Je fus introduit en silence, aprs avoir march silencieusement sur un tapis silencieux aussi, quoique fort us. La chambre tait claire par un jour blafard et triste. Elle donnait sur la cour, et de grands rideaux d'un vert sombre en attnuaient encore la lumire, en assourdissaient l'air, en paississaient les murailles. Le reflet du mur de la cour, frapp de soleil, clairait seul cette grande chambre. Sur un fauteuil de cuir vert, devant un grand bureau d'acajou, mon second malade de la journe tait assis, tenant un journal anglais d'une main, de l'autre faisant fondre le sucre dans une tasse de camomille avec une petite cuiller d'argent. Vous pouvez trs bien vous reprsenter Robespierre. On voit beaucoup d'hommes de bureau qui lui ressemblent, et aucun grand caractre de visage n'apportait l'motion avec sa prsence. Il avait trente-cinq ans, la figure crase entre le front et le menton, comme si deux mains eussent voulu les rapprocher de force au-dessus du nez. Ce visage tait d'une pleur de papier, mate et comme pltre. La grle de la petite vrole y tait profondment empreinte. Le sang ni la bile n'y circulaient. Ses yeux petits, mornes, teints, ne regardaient jamais en face, et un clignotement perptuel et dplaisant les rapetissait encore, quand, par hasard, ses lunettes vertes ne les cachaient pas entirement. Sa bouche tait contracte convulsivement par une sorte de grimace souriante, pince et ride, qui le fit comparer par Mirabeau un chat qui a bu du vinaigre. Sa chevelure tait pimpante, pompeuse et prtentieuse. Ses doigts, ses paules, son cou, taient continuellement et involontairement crisps, secous et tordus lorsque de petites convulsions nerveuses et irrites venaient le saisir. Il tait habill ds le matin, et je ne le surpris jamais en nglig. Ce jour-l, un habit de soie jaune raye de blanc, une veste fleurs, un jabot, des bas de soie blancs, des souliers boucles, lui donnaient un air fort galant. Il se leva avec sa politesse accoutume, et fit deux pas vers moi, en tant ses lunettes vertes, qu'il posa gravement sur sa table. Il me salua en homme comme il faut, s'assit encore et me tendit la main. Moi, je ne la pris pas comme d'un ami, mais comme d'un malade, et, relevant ses manchettes, je lui ttai le pouls. "De la fivre, dis-je. --Cela n'est pas impossible" dit-il en pinant les lvres. Et il se leva brusquement il fit deux tours dans la chambre avec un pas ferme et vif, en se frottant les mains; puis il dit: "Bah!" et il s'assit. "Mettez-vous l, dit-il, citoyen, et coutez cela. N'est-ce pas trange?" A chaque mot, il me regardait par-dessus ses lunettes vertes. "N'est-ce pas singulier? qu'en pensez-vous? Ce petit duc d'York qui me fait insulter dans ses papiers!" Il frappait de la main sur la gazette anglaise et ses longues colonnes. "Voil une fausse colre, me dis-je; mettons-nous en garde." Les tyrans, poursuivit-il d'une voix aigre et criarde, les tyrans ne peuvent supposer la libert nulle part. C'est une chose humiliante pour l'humanit. Voyez cette expression rpte chaque page. Quelle affectation!" Et il jeta devant moi la gazette. "Voyez, continua-t-il en me montrant du doigt le mot indiqu, voyez: Robespierre's army. Robespierre's troops! Comme si j'avais des armes! comme si j'tais roi, moi! comme si la France tait Robespierre! comme si tout venait de moi et retournait moi! Les troupes de Robespierre! Quelle injustice! Quelle calomnie! Hein?" Puis, reprenant sa tasse de camomille et relevant ses lunettes vertes pour m'observer en dessous: "J'espre qu'ici on ne se sert jamais de ces incroyables expressions? Vous ne les avez jamais entendues, n'est-ce pas?--Cela se dit-il dans la rue?--Non! c'est Pitt lui-mme qui dicte cette opinion injurieuse pour moi!--Qui me fait donner le nom de dictateur en France? les contre-rvolutionnaires, les anciens Dantonistes et les Hbertistes qui restent encore la Convention; les fripons comme l'Hermina, que je dnoncerai la tribune; des valets de Georges d'Angleterre, des conspirateurs qui veulent me faire har par le peuple, parce qu'ils savent la puret de mon civisme et que je dnonce leurs vices tous les jours; des Verrs, des Catilina, qui n'ont cess d'attaquer le gouver- nement rpublicain, comme Desmoulins, Ronsin et Chaumette.--Ces animaux immondes qu'on nomme des rois sont bien insolents de vouloir me mettre une couronne sur la tte! Est-ce pour qu'elle tombe comme la leur un jour? Il est dur qu'ils soient obis ici par de faux rpublicains, par des voleurs qui me font des crimes de mes vertus.--Il y a six semaines que je suis malade, vous le savez bien, et que je ne parais plus au Comit de salut public. O donc est ma dictature? N'importe! La coalition qui me poursuit la voit partout; je suis un surveillant trop incommode et trop intgre. Cette coalition a commenc ds le moment de la naissance du gouvernement. Elle runit tous les fripons et les sclrats. Elle a os faire publier dans les rues que j'tais arrt. Tu! oui; mais arrt? je ne le serai pas.--Cette coalition a dit toutes les absurdits; que Saint-Just voulait sauver l'aristocratie, parce qu'il est n noble.--Eh! qu'importe comment il est n, s'il vit et meurt avec les bons principes? N'est-ce pas lui qui a propos et fait passer la Convention le dcret du bannissement des ex-nobles, en les dclarant ennemis irrconciliables de la Rvolution? Cette coalition a voulu ridiculiser la fte de l'tre suprme et l'histoire de Catherine Thos; cette coalition contre moi seul m'accuse de toutes les morts, ressuscite tous les stratagmes des Brissotins: ce que j'ai dit le jour de la fte valait cependant mieux que les doctrines de Chaumette et de Fouch, n'est-ce pas? Je fis un signe de tte; il continua. "Je veux, moi, qu'on te des tombeaux leur maxime impie que la mort est un sommeil, pour y graver: La mort est le commencement de l'immortalit." Je vis dans ces phrases le prlude d'un discours prochain. Il en essayait les accords sur moi dans la conversation, la faon de bien des discoureurs de ma connaissance. Il sourit avec satisfaction, et but sa tasse. Il la replaa sur son bureau avec un air d'orateur la tribune; et, comme je n'avais pas rpondu son ide, il y revint par un autre chemin, parce qu'il lui fallait absolument rponse et flatterie. "Je sais que vous tes de mon avis, citoyen, quoique vous ayez bien des choses des hommes d'autrefois. Mais vous tes pur, c'est beaucoup. Je suis bien sr au moins que vous n'aimeriez pas plus que moi le Despotisme militaire; et, si l'on ne m'coute pas, vous le verrez arriver: il prendra les rnes de la Rvolution si je les laisse flotter, et renversera la reprsentation avilie. --Ceci me parat trs juste, citoyen", rpondis-je. En effet, ce n'tait pas si mal, et c'tait prophtique. Il fit encore son sourire de chat. "Vous aimeriez encore mieux mon Despotisme, moi, j'en suis sr, hein?" Je dis en grimaant aussi: "Eh!... mais!..." avec tout le vague qu'on peut mettre dans ces mots flottants. "Ce serait, continua-t-il, celui d'un citoyen, d'un homme votre gal, qui y serait arriv par la route de la vertu, et n'a jamais eu qu'une crainte, celle d'tre souill par le voisinage impur des hommes pervers qui s'introduisent parmi les sincres amis de l'humanit." Il caressait de la langue et des lvres cette jolie petite longue phrase comme un miel dlicieux. "Vous avez, dis-je, beaucoup moins de voisins prsent, n'est-ce pas? On ne vous coudoie gure." Il se pina les lvres, et plaa ses lunettes vertes droit sur les yeux pour cacher le regard. "Parce que je vis dans la retraite, dit-il, depuis quelque temps. Mais je n'en suis pas moins calomni." Tout en parlant, il prit un crayon et griffonna quelque chose sur un papier. J'ai appris cinq jours aprs que ce papier tait une liste de guillotine, et ce quelque chose... mon nom. Il sourit, et se pencha en arrire. "Hlas! oui, calomni, poursuivit-il car, parler sans plaisanterie, je n'aime que l'galit, comme vous le savez, et vous devez le voir plus que jamais l'indignation que m'inspirent ces papiers mans des arsenaux de la tyrannie." Il froissa et foula avec un air tragique ces grands journaux anglais; mais je remarquai bien qu'il se gardait de les dchirer. "Ah! Maximilien, me dis-je, tu les reliras seul plus d'une fois, et tu baiseras ardemment ces mots superbes et magiques pour toi: les troupes de Robespierre!" Aprs sa petite comdie et la mienne, il se leva et marcha dans sa chambre en agitant convulsivement ses doigts, ses paules et son cou. Je me levai et marchai ct de lui. "Je voudrais vous donner ceci lire avant de vous parler de ma sant, dit-il, et en causer avec vous. Vous connaissez mon amiti pour l'auteur. C'est un projet de Saint-Just. Vous verrez. Je l'attends ce matin; nous en causerons. Il doit tre arriv Paris prsent, ajouta-t-il en tirant sa montre; je vais le savoir. Asseyez- vous, et lisez ceci. Je reviendrai." Il me donna un gros cahier charg d'une criture hardie et hte, et sortit brusquement, comme s'il se ft enfui. Je tenais le cahier, mais je regardais la porte par laquelle il tait sorti, et je rflchissais lui. Je le connaissais de longue date. Aujourd'hui je le voyais trangement inquiet. Il allait entreprendre quelque chose ou craignait quelque entreprise. J'entrevis, dans la chambre o il passait, des figures d'agents secrets que j 'avais vues plusieurs fois ma suite, et je remarquai un bruit de pas comme de gens qui montaient et descendaient sans cesse depuis mon arrive. Les voix taient trs basses. J'essayai d'entendre, mais vainement, et je renonai couter. J'avoue que j'tais plus prs de la crainte que de la confiance. Je voulus sortir de la chambre par o j'tais entr; mais, soit mprise, soit prcaution, on avait ferm la porte sur moi: j'tais enferm. Quand une chose est dcide, je n'y pense plus. Je m'assis, et je parcourus ce brouillon avec lequel Robespierre m'avait laiss en tte tte. CHAPITRE XXXI UN LGISLATEUR Ce n'tait rien moins, monsieur, que des institutions immuables, ternelles, qu'il s'agissait de donner la France, et lestement prpares pour elle par le citoyen Saint-Just, g de vingt-six ans. Je lus d'abord avec distraction; puis les ides me montrent aux yeux, et je fus stupfait de ce que je voyais. "O naf massacreur! candide bourreau! m'criai-je involontairement, que tu es un charmant enfant! Eh! d'o viens-tu, beau berger? serait-ce pas de l'Arcadie? de quels rochers descendent tes chvres, Alexis?" Et en parlant ainsi je lisais: "On laisse les enfants la nature. "Les enfants sont vtus de toile en toutes les saisons. "Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, de lgumes et de laitage. "Les hommes qui auront vcu sans reproche porteront une charpe blanche soixante ans. "L'homme et la femme qui s'aiment sont poux. "S'ils n'ont point d'enfants, ils peuvent tenir leur engagement secret. "Tout homme g de vingt et un ans est tenu de dclarer dans le temple quels sont ses amis. "Les amis porteront le deuil l'un de l'autre. "Les amis creusent la tombe l'un de l'autre. "Les amis sont placs les uns prs des autres dans les combats. "Celui qui dit qu'il ne croit pas l'amiti, ou qui n'a pas d'ami, est banni. "Un homme convaincu d'ingratitude est banni." "Quelles migrations!" dis-je. "Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis. "Les meurtriers sont vtus de noir toute leur vie, et seront mis mort s'ils quittent cet habit." "me innocente et douce, m'criai-je, que nous sommes ingrats de t'accuser! Tes penses sont pures comme une goutte de rose sur une feuille de rose, et nous nous plaignons pour quelques charretes d'hommes que tu envoies au couteau chaque jour la mme heure! Et tu ne les vois seulement pas, ni ne les touches, bon jeune homme! Tu cris seulement leurs noms sur du papier!--moins que cela tu vois une liste, et tu signes!--moins que cela encore tu ne la lis pas, et tu signes!" Ensuite je ris longtemps et beaucoup, du rire joyeux que vous savez, en parcourant ces institutions dites rpublicaines, et que vous pourrez lire quand vous voudrez; ces lois de l'ge d'or, auxquelles ce bat cruel voulait ployer de force notre ge d'airain. Robe d'enfant dans laquelle il voulait faire tenir cette nation grande et vieillie. Pour l'y fourrer, il coupait la tte et les bras. Lisez cela, vous le pourrez plus votre aise que je ne le pouvais dans la chambre de Robespierre; et si vous pensez, avec votre habituelle piti, que ce jeune homme tait plaindre, en vrit vous me trouverez de votre avis cette fois, car la folie est la plus grande des infortunes. Hlas il y a des folies sombres et srieuses, qui ne jettent les hommes dans aucun discours insens, qui ne les sortent gure du ton accoutum du langage des autres, qui laissent la vue claire, libre et prcise de tout, hors celle d'un point sombre et fatal. Ces folies sont froides, ces folies sont poses et rflchies. Elles singent le sens commun s'y mprendre, elles effrayent et imposent, elles ne sont pas facilement dcouvertes, leur masque est pais, mais elles sont. Et que faut-il pour les donner? Un rien, un petit dplacement imprvu dans la position d'un rveur trop prcoce. Prenez au hasard, au fond d'un collge, quelque grand jeune homme de dix-huit dix-neuf ans, tout plein de ses Spartiates et de ses Romains dlays dans de vieilles phrases, tout roide de son droit ancien et de son droit moderne, ne connaissant du monde actuel et de ses moeurs que ses camarades et leurs moeurs, bien irrit de voir passer des voitures o il ne monte pas, mprisant les femmes parce qu'il ne connat que les plus viles, et confondant les faiblesses de l'amour tendre et lgant avec les dvergondages crapuleux de la rue; jugeant tout un corps d'aprs un membre, tout un sexe d'aprs un tre, et s'tudiant former dans sa tte quelque synthse universelle bonne faire de lui un sage profond pour toute sa vie; prenez-le dans ce moment, et faites-lui cadeau d'une petite guillotine en lui disant: "Mon petit ami, voici un instrument au moyen duquel vous vous ferez obir de toute la nation; il ne s'agit que de tirer cela et de pousser ceci. C'est bien simple." Aprs avoir un peu rflchi, il prendra d'une main son papier d'colier et de l'autre le joujou; et voyant qu'en effet on a peur, il tirera et poussera jusqu' ce qu'on l'crase lui et sa mcanique. Et peine s'il sera un mchant homme.--Non; il sera mme, la rigueur, un homme vertueux. Mais c'est qu'il aura tant lu dans de beaux livres: juste svrit; salutaire massacre; et de vos plus chers parents saintement homicides, et prisse l'univers plutt qu'un principe! et surtout: la vertu expiatrice de l'effusion du sang; ide monstrueuse, fille de la crainte, que, ma foi! il croit en lui et, tout en rptant lui-mme: Justum et tenacem propositi virum, il arrive l'impassibilit des douleurs d'autrui, il prend cette impassibilit pour grandeur et courage, et... il excute. Tout le malheur sera dans le tour de roue de la Fortune qui l'aura mis en haut et lui aura trop tt donn cette chose fatale entre toutes: LE POUVOIR. CHAPITRE XXXII SUR LA SUBSTITUTION DES SOUFFRANCES EXPIATOIRES Ici le Docteur-Noir s'interrompit, et reprit aprs un moment de stupeur et de rflexion: --Un des mots que ma bouche vient de prononcer m'a tout coup arrt, monsieur, et me force de contempler avec effroi deux penses extrmes qui viennent de se toucher et de s'unir devant moi, sur mes pas. En ce temps-l mme dont je parle, au temps du vertueux Saint-Just (car il tait, dit-on, sans vices, sinon sans crimes), vivait et crivait un autre homme vertueux, implacable adversaire de la Rvolution. Cet autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis pas faux, car il avait conscience du vrai; cet Esprit obstin, impitoyable, audacieux et subtil, arm comme le sphinx, jusqu'aux ongles et jusqu'aux dents, de sophismes mtaphysiques et nigmatiques, cuirass de dogmes de fer, empanach d'oracles nbuleux et foudroyants; cet autre Esprit grondait comme un orage prophtique et menaant, et tournait autour de la France. Il avait nom: Joseph de Maistre. Or, parmi beaucoup de livres sur l'avenir de la France, devin phase par phase; sur le gouvernement temporel de la Providence, sur le principe gnrateur des constitutions, sur le Pape, sur les dcrets de l'injustice divine et sur l'inquisition; voulant dmontrer, sonder, dvoiler aux yeux des hommes les sinistres fondations qu'il donnait (problme ternel!) l'Autorit de l'homme sur l'homme, voici en substance ce qu'il crivait: La chair est coupable, maudite, et ennemie de Dieu.--Le sang est un fluide vivant. Le ciel ne peut tre apais que par le sang. --L'innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que les dieux accouraient partout o le sang coulait sur les autels; les premiers docteurs chrtiens crurent que les anges accouraient partout o coulait le sang de la vritable victime.--L'effusion du sang est expiatrice. Ces vrits sont innes.--La Croix atteste le SALUT PAR LE SANG. Et, depuis, Origne a dit justement qu'il y avait deux Rdemptions: celle du Christ qui racheta l'univers, et les Rdemptions diminues, qui rachtent par le sang celui des nations. Ce sacrifice sanglant de quelques hommes pour tous se perptuera jusqu' la fin du monde. Et les nations pourront se racheter ternellement par la substitution des souffrances expiatoires. C'tait ainsi qu'un homme dou des plus hardies et des plus trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fascin l'Europe, tait arriv rattacher au pied mme de la Croix le premier anneau d'une chane effrayante et interminable de sophismes ambitieux et impies, qu'il semblait adorer consciencieusement, et qu'il avait fini peut-tre par regarder du fond du coeur comme les rayons d'une sainte vrit. C'tait genoux sans doute et en se frappant la poitrine qu'il s'criait: "La terre, continuellement imbibe de sang, n'est qu'un autel immense o tout ce qui vit doit tre immol sans fin jusqu' l'extinction du mal!--Le bourreau est la pierre angulaire de la socit: sa mission est sacre.--L'inquisition est bonne, douce et conservatrice. "La bulle In coena Domini est de source divine; c'est elle qui excommunie les hrtiques et les appelants aux futurs conciles. Eh! pourquoi un concile, grand Dieu! quand le pilori suffit! "Le sentiment de la terreur d'une puissance irrite a toujours subsist. "La guerre est divine: elle doit rgner ternellement pour purger le monde.--Les races sauvages sont dvoues et frappes d'anathme. J'ignore leur crime, Seigneur! mais, puisqu'elles sont malheureuses et insenses, elles sont criminelles et justement punies de quelque faute d'un ancien chef. Les Europens, au sicle de Colomb, eurent raison de ne pas les compter dans l'espce humaine comme leurs semblables. "La Terre est un autel qui doit tre ternellement imbib de sang." O Pieux Impie! qu'avez-vous fait? Jusqu' cet Esprit falsificateur, l'ide de la Rdemption de la race coupable s'tait arrte au Calvaire. L, Dieu immol par Dieu avait lui-mme cri: Tout est consomm. N'tait-ce pas assez du sang divin pour le salut de la chair humaine? Non.--L'orgueil humain sera ternellement tourment du dsir de trouver au Pouvoir temporel absolu une base incontestable, et il est dit que toujours les sophistes tourbillonneront autour de ce problme, et s'y viendront brler les ailes. Qu'ils soient tous absous, except ceux qui osent toucher la vie! la vie, le feu sacr, le feu trois fois saint, que le Crateur lui seul a le droit de reprendre! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste mme la justice! Non.--Il a fallu l'impitoyable sophistiqueur souffler, comme un alchimiste patient, sur la poussire des premiers livres, sur les cendres des premiers docteurs, sur la poudre des bchers indiens et des repas anthropophages, pour en faire sortir l'tincelle incendiaire de la fatale ide.--Il lui a fallu trouver et crire en relief les paroles de cet Origne, qui fut un Abeilard volontaire: premire immolation et premier sophisme, dont il crut dcouvrir aussi le principe dans l'vangile; cet obscur et paradoxal Origne, docteur en l'an 190 de J.-C., dont les principes demi platoniciens furent lous depuis sa mort par six saints (parmi eux saint Athanase et saint Chrysostome), et condamns par trois saints, un empereur et un pape (parmi eux saint Jrme et Justinien).--Il a fallu que le cerveau de l'un des derniers catholiques fouillt bien avant dans le crne de l'un des premiers chrtiens pour en tirer cette fatale thorie de la rversibilit et du salut par le sang. Et cela pour repltrer l'difice dmantel de l'glise romaine et l'organisation dmembre du moyen ge! Et cela tandis que l'inutilit du sang pour la fondation des systmes et des pouvoirs se dmontrait tous les jours en place publique de Paris! Et cela tandis qu'avec les mmes axiomes quelques sclrats, lui-mme l'crivait, renversaient quelques sclrats en disant aussi: l'ternel, la Vertu, la Terreur! Armez de couteaux aussi tranchants ces deux Autorits, et dites-moi laquelle imbibera l'autel avec le plus large arrosoir de sang! Et prvoyait-il, le prophte orthodoxe, que de son temps mme crotrait et se multiplierait l'infini la monstrueuse famille de ses Sophismes, et que, parmi les petits de cette tigresse race, il s'en trouverait dont le cri serait celui-ci: "Si la substitution des souffrances expiatoires est juste, ce n'est pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des dvouements volontaires et trs rares. L'innocent immol pour le coupable sauve sa nation; donc il est juste et bon qu'il soit immol par elle et pour elle; et lorsque cela fut, cela fut bien." Entendez-vous le cri de la bte carnassire, sous la voix de l'homme? --Voyez-vous par quelles courbes, partis de deux points opposs, ces purs idologues sont arrivs d'en bas et d'en haut un mme point o ils se touchent: l'chafaud? Voyez-vous comme ils honorent et caressent le Meurtre?--Que le Meurtre est beau, que le Meurtre est bon, qu'il est facile et commode, pourvu qu'il soit bien interprt! Comme le Meurtre peut devenir joli en des bouches bien faites et quelque peu meubles de paroles impudentes et d'arguties philosophiques! Savez-vous s'il se naturalise moins sur ces langues parleuses que sur celles qui lchent le sang? Pour moi je ne le sais pas. Demandez-le (si cela s'voque) aux massacreurs de tous les temps. Qu'ils viennent de l'Orient et de l'Occident! Venez en haillons, venez en soutane, venez en cuirasse, venez, tueurs d'un homme et tueurs de cent mille; depuis la Saint-Barthlemy jusqu'aux septembrisades, de Jacques Clment et de Ravaillac Louvel, de des Adrets et Montluc Marat et Schneider; venez, vous trouverez ici des amis, mais je n'en serai pas. Ici le Docteur-Noir rit longtemps; puis il soupira en se recueillant et reprit... --Ah! monsieur, c'est ici surtout qu'il faut, comme vous, prendre en piti. Dans cette violente passion de tout rattacher, tout prix, une cause, une synthse, de laquelle on descend tout, et par laquelle tout s'explique, je vois encore l'extrme faiblesse des hommes qui, pareils des enfants qui vont dans l'ombre, se sentent tous saisis de frayeur, parce qu'ils ne voient pas le fond de l'abme que ni Dieu crateur ni Dieu sauveur n'ont voulu nous faire connatre. Ainsi je trouve que ceux-l mmes qui se croient les plus forts, en construisant le plus de systmes, sont les plus faibles et les plus effrays de l'analyse, dont ils ne peuvent supporter la vue, parce qu'elle s'arrte des effets certains, et ne contemple qu' travers l'ombre, dont le ciel a voulu l'envelopper, la Cause... la Cause pour toujours incertaine. Or, je vous le dis, ce n'est pas dans l'Analyse que les esprits justes, les seuls dignes d'estime, ont puis et puiseront jamais les ides durables, les ides qui frappent par le sentiment de bien-tre que donne la rare et pure prsence du vrai. L'Analyse est la destine de l'ternelle ignorante, l'me humaine. L'Analyse est une sonde. Jete profondment dans l'Ocan, elle pouvante et dsespre le Faible; mais elle rassure et conduit le Fort, qui la tient fermement en main. Ici le Docteur-Noir, passant les doigts sur son front et ses yeux, comme pour oublier, effacer, ou suspendre ses mditations intrieures, reprit ainsi le fil de son rcit: CHAPITRE XXXIII LA PROMENADE CROISE J'avais fini par m'amuser des Institutions de Saint-Just, au point d'oublier totalement le lieu o j'tais. Je me plongeai avec dlices dans une distraction complte, ayant ds longtemps fait l'abngation totale d'une vie qui fut toujours triste. Tout coup la porte par laquelle j'tais entr s'ouvrit encore. Un homme de trente ans environ, d'une belle figure, d'une taille haute, l'air militaire et orgueilleux, entra sans beaucoup de crmonie. Ses bottes l'cuyre, ses perons, sa cravache, son large gilet blanc ouvert, sa cravate noire dnoue, l'auraient fait prendre pour un jeune gnral. "Ah! tu ne sais donc pas si on peut lui parler? dit-il en continuant de s'adresser au ngre qui lui avait ouvert la porte. Dis-lui que c'est l'auteur de Caus Gracchus et de Timolon." Le ngre sortit, ne rpondit rien et l'enferma avec moi. L'ancien officier de dragons en fut quitte pour sa fanfaronnade, et entra jusqu' la chemine en frappant du talon. "Y a-t-il longtemps que tu attends, citoyen? me dit-il. J'espre que, comme reprsentant, le citoyen Robespierre me recevra bientt et m'expdiera avant les autres. Je n'ai qu'un mot lui dire, moi." Il se retourna et arrangea ses cheveux devant la glace. "Je ne suis pas un solliciteur, moi.--Moi, je dis tout haut ce que je pense, et, sous le rgime des tyrans Bourbons comme sous celui-ci, je n'ai pas fait mystre de mes opinions, moi." Je posai mes papiers sur la table, et je le regardai avec un air de surprise qui lui en donna un peu lui-mme. "Je n'aurais pas cru, lui dis-je sans me dranger, que vous vinssiez ainsi pour votre plaisir." Il quitta tout d'un coup son air de matador, et se mit dans un fauteuil prs de moi: "Ah ! franchement, me dit-il voix basse, tes-vous appel comme je le suis, je ne sais pourquoi?" Je remarquai en cette occasion ce qui arrivait souvent alors, c'est que le tutoiement tait une sorte de langage de comdie qu'on rcitait comme un rle, et que l'on quittait pour parler srieusement. "Oui, lui dis-je, je suis appel, mais comme les mdecins le sont souvent cela m'inquite peu, pour moi, du moins, ajoutai-je en appuyant sur ces derniers mots. --Ah! pour vous!" me dit-il en poussetant ses bottes avec sa cravache. Puis il se leva et marcha dans la chambre en toussant avec un peu de mauvaise humeur. Il revnt. "Savez-vous s'il est en affaire? me dit-il. --Je le suppose, rpondis-je, citoyen Chnier." Il me prit la main imptueusement. ", me dit-il, vous ne m'avez pas l'air d'un espion. Qu'est-ce que l'on me veut ici? Si vous savez quelque chose, dites-le-moi." J'tais sur les pines; je sentais qu'on allait entrer, que peut- tre on voyait, que certainement on coutait. La Terreur tait dans l'air, partout, et surtout dans cette chambre. Je me levai et marchai, pour qu'au moins on entendt de longs silences, et que la conversation ne part pas suivie. Il me comprit et marcha dans la chambre dans le sens oppos. Nous allions d'un pas mesur, comme deux soldats en faction qui se croisent; chacun de nous prit, aux yeux l'un de l'autre, l'air de rflchir en lui-mme, et disait un mot en passant; l'autre rpondait en passant. Je me frottai les mains. "Il se pourrait, dis-je assez bas, en ne faisant semblant de rien et allant de la porte la chemine, qu'on nous et runis dessein." Et trs haut: "Joli appartement!" Il revint de la chemine la porte, et, en me rencontrant au milieu, dit: "Je le crois." Puis en levant la tte: "Cela donne sur la cour." Je passai. "J'ai vu votre pre et votre frre, ce matin" dis-je. Et en criant: "Quel beau temps il fait!" Il repassa. "Je le savais; mon pre et moi nous ne nous voyons plus, et j'espre qu'Andr ne sera pas longtemps l.--Un ciel magnifique." Je le croisai encore. "Tallien, dis-je, Courtois, Barras, Clauzel, sont de bons citoyens." Et avec enthousiasme: "C'est un beau sujet que Timolon!" Il me croisa en revenant. "Et Barras, Collot-d'Herbois, Loiseau, Bourdon, Barrre, Boissy- d'Anglas...--J'aimais encore mieux mon Fnelon." Je htai la marche. "Ceci peut durer encore quelques jours.--On dit les vers bien beaux." Il vint grands pas et me coudoya. "Les triumvirs ne passeront pas quatre jours.--Je l'ai lu chez la citoyenne Vestris." Cette fois, je lui serrai la main en traversant. "Gardez-vous de nommer votre frre, on n'y pense pas.--On dit le dnouement bien beau." A la dernire passe, il me reprit chaudement la main. "Il n'est sur aucune liste; je ne le nommerai pas.--Il faut faire le mort. Le 9, je l'irai dlivrer de ma main.--Je crains qu'il ne soit trop prvu." Ce fut la dernire traverse. On ouvrit; nous tions aux deux bouts de la chambre. CHAPITRE XXXIV UN PETIT DIVERTISSEMENT Robespierre entra, il tenait Saint-Just par la main; celui-ci, vtu d'une redingote poudreuse, ple et dfait, arrivait Paris. Robespierre jeta sur nous deux un coup d'oeil rapide sous ses lunettes, et la distance o il nous vit l'un de l'autre me parut lui plaire; il sourit en pinant les lvres. "Citoyens, voici un voyageur de votre connaissance" dit-il. Nous nous salumes tous trois, Joseph Chnier fronant le sourcil, Saint-Just avec un signe de tte brusque et hautain, moi gravement comme un moine. Saint-Just s'assit ct de Robespierre, celui-ci sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence. Je regardai les trois personnages tour tour. Chnier se renversait et se balanait avec un air de fiert, mais un peu d'embarras, sur sa chaise, comme rvant mille choses trangres. Saint-Just, l'air parfaitement calme, penchait sur l'paule sa belle tte mlancolique, rgulire et douce, charge de cheveux chtains flottants et boucls; ses grands yeux s'levaient au ciel, et il soupirait. Il avait l'air d'un jeune saint.--Les perscuteurs prennent souvent des manires de victimes. Robespierre nous regardait comme un chat ferait de trois souris qu'il aurait prises. "Voil, dit Robespierre d'un air de fte, notre ami Saint-Just qui revient de l'arme. Il y a cras la trahison, il en fera autant ici. C'est une surprise, on ne l'attendait pas, n'est-ce pas, Chnier?" Et il le regarda de ct, comme pour jouir de sa contrainte. "Tu m'as fait demander, citoyen? dit Marie-Joseph Chnier avec humeur; si c'est pour affaire, dpchons-nous, on m'attend la Convention. --Je voulais, dit Robespierre d'un air empes en me dsignant, te faire rencontrer avec cet excellent homme qui porte tant d'intrt ta famille." J'tais pris. Marie-Joseph et moi nous nous regardmes, et nous nous rvlmes toutes nos craintes par ce coup d'oeil. Je voulus rompre les chiens. "Ma foi, dis-je, j'aime les lettres, moi, et Fnelon... --Ah! propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chnier, du succs de ton Timolon dans les ci-devant salons o tu en fais la lecture.--Tu ne connais pas cela, toi?" dit-il Saint-Just avec ironie. Celui-ci sourit d'un air de mpris, et se mit secouer la poussire de ses bottes avec le pan de sa longue redingote, sans daigner rpondre. "Bah! bah! dit Joseph Chnier en me regardant, c'est trop peu de chose pour lui." Il voulait dire cela avec indiffrence, mais le sang d'auteur lui monta aux joues. Saint-Just, aussi parfaitement calme qu' l'ordinaire, leva les yeux sur Chnier, et le contempla comme avec admiration. "Un membre de la Convention qui s'amuse cela en l'an II de la Rpublique me parat un prodige, dit-il. --Ma foi, quand on n'a pas la haute main dans les affaires, dit Joseph Chnier, c'est encore ce qu'on peut faire de mieux pour la nation. Saint-Just haussa les paules. Robespierre tira sa montre, comme attendant quelque chose, et dit d'un air pdant: "Tu sais, citoyen Chnier, mon opinion sur les crivains. Je t'excepte, parce que je connais tes vertus rpublicaines; mais, en gnral, je les regarde comme les plus dangereux ennemis de la patrie. Il faut une volont une. Nous en sommes l. Il la faut rpublicaine, et pour cela il ne faut que des crivains rpublicains; le reste corrompt le peuple. Il faut le rallier, ce peuple, et vaincre les bourgeois, de qui viennent nos dangers intrieurs. Il faut que le peuple s'allie la Convention et elle lui; que les sans-culottes soient pays et tolrs, et restent dans les villes. Qui s'oppose mes vues? Les crivains, les faiseurs de vers qui font du ddain rim, qui crient: O mon me! fuyons dans les dserts; ces gens-l dcouragent. La Convention doit traiter tous ceux qui ne sont pas utiles la Rpublique comme des contre-rvolutionnaires. --C'est bien svre, dit Marie-Joseph assez effray, mais plus piqu encore. --Oh! je ne parle pas pour toi, poursuivit Robespierre d'un ton mielleux et radouci; toi, tu as t un guerrier, tu es lgislateur, et, quand tu ne sais que faire, Pote. --Pas du tout! pas du tout! dit Joseph, singulirement vex; je suis au contraire n Pote, et j'ai perdu mon temps l'arme et la Convention." J'avoue que, malgr la gravit de la situation, je ne pus m'empcher de sourire de son embarras. Son frre aurait pu parler ainsi; mais Joseph, selon moi, se trompait un peu sur lui-mme; aussi l'Incorruptible, qui tait au fond de mon avis, poursuivit pour le tourmenter: "Allons! allons! dit-il avec une galanterie fausse et fade, allons, tu es trop modeste, tu refuses deux couronnes de Laurier pour une couronne de Roses pompon. --Mais il me semblait que tu aimais ces fleurs-l toi-mme autrefois, citoyen! dit Chnier; j 'ai lu de toi des couplets fort agrables sur une coupe et un festin. Il y avait O Dieux! que vois-je, mes amis? Un crime trop notoire. O malheur affreux! O scandale honteux! J'ose le dire peine; Pour vous j'en rougis, Pour moi j'en gmis, Ma coupe n'est pas pleine. "Et puis un certain madrigal o il y avait: Garde toujours ta modestie; Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarme: Tu n'en seras que mieux aime Si tu crains de ne l'tre pas. "C'tait joli! et nous avons aussi deux discours sur la peine de mort, l'un contre, l'autre pour; et puis un loge de Gresset, o il y avait cette belle phrase, que je me rappelle encore tout entire: "Oh! lisez le Vert-Vert, vous qui aspirez au mrite de badiner et d'crire avec grce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement, et vous connatrez de nouvelles sources de plaisirs. Oui, tant que la langue franaise subsistera, le Vert-Vert trouvera des admirateurs. Grce au pouvoir du gnie, les aventures d'un perroquet occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de hros est reste plonge dans un ternel oubli, parce qu'elle n'a point trouv une plume digne de clbrer ses exploits; mais toi, heureux Vert-Vert, ta gloire passera la postrit la plus recule! O Gresset! tu fus le plus grand des potes!--rpandons des fleurs, etc., etc., etc." "C'tait fort agrable. "J'ai encore cela chez moi, imprim sous le nom de M. de Robespierre, avocat en parlement." L'homme n'tait pas commode persifler. Il fit de sa face de chat une face de tigre, et crispa les ongles. Saint-Just, ennuy, et voulant l'interrompre, lui prit le bras. "A quelle heure t'attend-on aux Jacobins? --Plus tard, dit Robespierre avec humeur; laisse-moi, je m'amuse." Le rire dont il accompagna ce mot fit claquer ses dents. "J'attends quelqu'un, ajouta-t-il.--Mais toi, Saint-Just, que fais-tu des Potes? --Je te l'ai lu, dit Saint-Just, ils ont un dixime chapitre de mes institutions. --Eh bien! qu'y font-ils?" Saint-Just fit une moue de mpris, et regarda autour de lui ses pieds, comme s'il et cherch une pingle perdue sur le tapis. "Mais... dit-il, des hymnes qu'on leur commandera le premier jour de chaque mois, en l'honneur de l'ternel et des bons citoyens, comme le voulait Platon. Le 1er de Germinal, ils clbreront la nature et le peuple; en Floral, l'amour et les poux; en Prairial, la victoire; en Messidor, l'adoption; en Thermidor, la jeunesse; en Fructidor, le bonheur; en Vendmiaire, la vieillesse; en Brumaire, l'me immortelle; en Primaire, la sagesse; en Nivse, la patrie; en Pluvise, le travail, et en Ventse, les amis." Robespierre applaudit. "C'est parfaitement rgl, dit-il. --Et: l'inspiration ou la mort", dit Joseph Chnier en riant. Saint-Just se leva gravement. "Eh! pourquoi pas, dit-il, si leurs vertus patriotiques ne les enflamment pas! Il n'y a que deux principes: la Vertu ou la Terreur." Ensuite il baissa la tte, et demeura tranquillement le dos la chemine, comme ayant tout dit, et convaincu dans sa conscience qu'il savait toutes choses. Son calme tait parfait, sa voix inaltrable et sa physionomie candide, extatique et rgulire. "Voil l'homme que j'appellerais un Pote, dit Robespierre en le montrant, il voit en grand, lui; il ne s'amuse pas des formes de style plus ou moins habiles; il jette des mots comme des clairs dans les tnbres de l'avenir, et il sent que la destine des hommes secondaires qui s'occupent du dtail des ides est de mettre en oeuvre les ntres; que nulle race n'est plus dangereuse pour la libert, plus ennemie de l'galit, que celle des aristocrates de l'intelligence, dont les rputations isoles exercent une influence partielle, dangereuse, et contraire l'unit qui doit tout rgir." Aprs sa phrase, il nous regarda.--Nous nous regardions.--Nous tions stupfaits. Saint-Just approuvait du geste, et caressait ces opinions jalouses et dominatrices, opinions que se feront toujours les pouvoirs qui s'acquirent par l'action et le mouvement, pour tacher de dompter ces puissances mystrieuses et indpendantes qui ne se forment que par la mditation qui produit leurs oeuvres, et l'admiration qu'elles excitent. Les parvenus, favoris de la fortune, seront ternellement irrits, comme Aman, contre ces svres Mardoches qui viennent s'asseoir, couverts de cendre, sur les degrs de leurs palais, refusant seuls de les adorer, et les forant parfois de descendre de leur cheval et de tenir en main la bride du leur. Joseph Chnier ne savait comment revenir de l'tonnement o il tait d'entendre de pareilles choses. Enfin le caractre emport de sa famille prit le dessus. "Au fait, me dit-il, j'ai connu dans ma vie des potes qui il ne manquait pour l'tre qu'une chose, c'tait la posie." Robespierre cassa une plume dans ses doigts et prit un journal, comme n'ayant pas entendu. Saint-Just, qui tait au fond assez naf et tout d'une pice comme un colier non dgrossi, prit la chose au srieux, et il se mit parler de lui mme avec une satisfaction sans bornes et une innocence qui m'affligeait pour lui: "Le citoyen Chnier a raison, dit-il en regardant fixement le mur devant lui, sans voir autre chose que son ide: je sens bien que j'tais pote, moi, quand j'ai dit: "Les grands hommes ne meurent pas dans leur lit.--Et--Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau.--Et--Je mprise la poussire qui me compose, et qui vous parle.--Et--La socit n'est pas l'ouvrage de l'homme.--Et--Le bien mme est souvent un moyen d'intrigue; soyons ingrats si nous voulons sauver la patrie. --Ce sont, dis-je, belles maximes et paradoxes plus ou moins spartiates et non plus ou moins connus, mais non de la posie." Sant-Just me tourna le dos brusquement et avec humeur. Nous nous tmes tous quatre. La conversation en tait arrive ce point o l'on ne pouvait plus ajouter un mot qui ne ft un coup, et Marie-Joseph et moi n'tions pas les plus accoutums frapper. Nous sortmes d'embarras d'une manire imprvue, car tout coup Robespierre prit une petite clochette sur son bureau et sonna vivement. Un ngre entra et introduisit un homme g, qui, peine laiss dans la chambre, resta saisi d'tonnement et d'effroi. "Voici encore quelqu'un de votre connaissance, dit Robespierre; je vous ai prpar tous une petite entrevue." C'tait M. de Chnier en prsence de son fils. Je frmis de tout mon corps. Le pre recula. Le fils baissa les yeux, puis me regarda. Robespierre riait. Saint-Just le regardait pour deviner. Ce fut le vieillard qui rompit le silence le premier. Tout dpendait de lui, et personne ne pouvait plus le faire taire ou le faire parler. Nous attendmes, comme on attend un coup de hache. Il s'avana avec dignit vers son fils. "Il y a longtemps que je ne vous ai vu, Monsieur, dit-il; je vous fais l'honneur de croire que vous venez pour le mme motif que moi." Ce Marie-Joseph Chnier, si hautain, si grand, si fort, si farouche, tait ploy en deux par la contrainte et la douleur. "Mon pre, dit-il lentement, en pesant sur chaque syllabe, mon Dieu! mon pre, avez-vous bien rflchi ce que vous allez dire?" Le pre ouvrit la bouche, le fils se hta de parler haut pour touffer sa voix. "Je sais... je devine... peu prs... peu de chose prs l'affaire..." Et se tournant vers Robespierre en souriant: "Affaire bien lgre, futile, en vrit..." Et son pre: "Dont vous voulez parler. Mais je crois que vous auriez pu me la remettre entre les mains. Je suis dput... moi... Je sais... --Monsieur, je sais ce que vous tes, dit M. de Chnier... --Non, en vrit, dit Joseph en s'approchant, vous n'en savez rien, absolument rien. Il y a si longtemps, citoyens, qu'il n'a voulu me voir, mon pauvre pre! Il ne sait pas seulement ce qui se passe dans la Rpublique. Je suis sr que ce qu'il vient de vous dire, il n'en est pas mme bien certain." Et il lui marcha sur le pied. Mais le vieillard se recula de lui. "C'est votre devoir, Monsieur, que je veux remplir moi-mme, puisque vous ne le faites pas. --Oh ! Dieu du ciel et de la terre! s'cria Marie-Joseph au supplice. --Ne sont-ils pas curieux tous les deux? dit Robespierre Saint- Just d'une voix aigre et en jouissant horriblement. Qu'ont-ils donc crier tant? --J'ai, dit le vieux pre en s'avanant vers Robespierre, j'ai le dsespoir dans le coeur en voyant..." Je me levai pour l'arrter par le bras. "Citoyen, dit Joseph Chnier Robespierre, permets-moi de te parler en particulier, ou d'emmener mon pre d'ici un moment. Je le crois malade et un peu troubl. --Impie, dit le vieillard, veux-tu tre aussi mauvais fils que mauvais...? --Monsieur, dis-je en lui coupant la parole, il tait inutile de me consulter ce matin. --Non, non! dit Robespierre avec sa voix aigu et son incroyable sang-froid; non, ma foi, je ne veux pas que ton pre me quitte, Chnier! Je lui ai donn audience; il faut bien que j'coute. --Et pourquoi donc veux-tu qu'il s'en aille?--Que crains-tu donc qu'il m'apprenne?--Ne sais-je pas peu prs tout ce qui se passe, et mme tes ordonnances du matin, docteur? --C'est fini!" dis-je en retombant accabl sur ma chaise. Marie-Joseph, par un dernier effort, s'avana hardiment et se plaa de force entre son pre et Robespierre. "Aprs tout, dit-il celui-ci, nous sommes gaux, nous sommes frres, n'est-ce pas? Eh bien, moi, je puis te dire, citoyen, des choses que tout autre qu'un reprsentant la Convention nationale n'aurait pas le droit de te dire, n'est-ce pas?--Eh bien, je te dis que mon bon pre que voici, mon bon vieux pre, qui me dteste prsent, parce que je suis dput, va te conter quelque affaire de famille bien au-dessous de tes graves occupations, vois-tu, citoyen Robespierre! Tu as de grandes affaires, toi, tu es seul, tu marches seul; toutes ces choses d'intrieur, ces petites brouilleries, tu les ignores, heureusement pour toi. Tu ne dois pas t'en occuper." Et il le pressait par les deux mains. "Non, je ne veux pas absolument que tu l'coutes, vois-tu; je ne veux pas." Et, faisant le rieur: "Mais c'est que ce sont de vraies niaiseries qu'il va te dire." Et en bavardant plus bas: "Quelque plainte de ma conduite passe, de vieilles, vieilles ides monarchiques qu'il a. Je ne sais quoi, moi. coute, mon ami, toi, notre grand citoyen, notre matre!--oui, je le pense franchement, notre matre!--va, va tes affaires, l'Assemble o l'on t'coute; --ou plutt, tiens, renvoie-nous.--Oui, tiens, franchement, mets-nous la porte nous sommes de trop.--Messieurs, nous sommes indiscrets, partons." Il prenait son chapeau, ple et haletant, couvert de sueur, tremblant. "Allons, docteur; allons, mon pre, j'ai vous parler. Nous sommes indiscrets.--Et Saint-Just, donc, qui arrive de si loin pour le voir! de l'arme du Nord! N'est-il pas vrai, Saint-Just?" Il allait, il venait, il avait les larmes aux yeux; il prenait Robespierre par le bras, son pre par les paules il tait fou. Robespierre se leva, et, avec un air de bont perfide, tendit la main au vieillard par-devant son fils.--Le pre crut tout sauv; nous sentmes tout perdu. M. de Chnier s'attendrit de ce seul geste, comme font les vieillards faibles. "Oh! vous tes bon! s'cria-t-il. C'est un systme que vous avez, n'est-ce pas? c'est un systme qui fait qu'on vous croit mauvais. Rendez-moi mon fils an, Monsieur de Robespierre! Rendez-le-moi, je vous en conjure; il est Saint-Lazare. C'est bien le meilleur des deux, allez; vous ne le connaissez pas! il vous admire beaucoup, et il admire tous ces messieurs aussi; il m'en parle souvent. Il n'est point exagr du tout, quoi qu'on ait pu vous dire. Celui-ci a peur de se compromettre, et ne vous a pas parl; mais moi, qui suis pre, Monsieur, et qui suis bien vieux, je n'ai pas peur. D'ailleurs, vous tes un homme comme il faut, il ne s'agit que de voir votre air et vos manires; et avec un homme comme vous on s'entend toujours, n'est- ce pas?" Puis son fils: "Ne me faites point de signes! ne m'interrompez pas! vous m'importunez! laissez Monsieur agir selon son coeur il s'entend un peu mieux que vous en gouvernement, peut-tre! Vous avez toujours t jaloux d'Andr, ds votre enfance. Laissez-moi, ne me parlez pas." Le malheureux frre! il n'aurait pas parl, il tait muet de douleur, et moi aussi. "Ah! dit Robespierre en s'asseyant et tant ses lunettes paisiblement et avec soulagement; voil donc leur grande affaire! Dis donc, Saint- Just! ne s'imaginaient-ils pas que j'ignorais l'emprisonnement du petit frre? Ces gens-l me croient fou, en vrit. Seulement il est bien vrai que je ne me serais pas occup de lui d'ici a quelques jours. Eh bien, ajouta- t-il en prenant sa plume et griffonnant, on va faire passer l'affaire de ton fils. --Voil! dis-je en touffant. --Comment! passer? dit le pre interdit. --Oui, citoyen, dit Saint-Just en lui expliquant froidement la chose, passer au tribunal rvolutionnaire, o il pourra se dfendre. --Et Andr? dit M. de Chnier. --Lui, rpondit Saint-Just, la Conciergerie. --Mais il n'y avait pas de mandat d'arrt contre Andr! dit son pre. --Eh bien, il dira cela au tribunal, rpondit Robespierre; tant mieux pour lui." Et en parlant il crivait toujours. "Mais quoi bon l'y envoyer? disait le pauvre vieillard. --Pour qu'il se justifie, rpondait aussi froidement Robespierre, crivant toujours. --Mais l'coutera-t-on?" dit Marie-Joseph. Robespierre mit ses lunettes et le regarda fixement: ses yeux luisaient sous leurs yeux verts comme ceux des hiboux. "Souponnes-tu l'intgrit du tribunal rvolutionnaire?" dit-il. Marie-Joseph baissa la tte, et dit: "Non!" en soupirant profondment. Saint-Just dit gravement: "Le tribunal absout quelquefois. --Quelquefois! dit le pre tremblant et debout. --Dis donc, Saint-Just, reprit Robespierre en recommenant crire, sais-tu que c'est aussi un Pote, celui-l? Justement nous parlions d'eux, et ils parlent de nous tiens, voil une gentillesse de sa faon. C'est tout nouveau, n'est-il pas vrai, Docteur? dis donc, Saint-Just, il nous appelle bourreaux, barbouilleurs de lois. --Rien que cela!" dit Saint-Just en prenant le papier, que je ne reconnus que trop, et qu'il avait fait drober par ses merveilleux espions. Tout coup Robespierre tira sa montre, se leva brusquement et dit: "Deux heures!" Il nous salua, et courut la porte de sa chambre par laquelle il tait entr avec Saint-Just. Il l'ouvrit, entra le premier et demi dans l'autre appartement, o j'aperus des hommes, et laissant sa main sur la clef comme avec une sorte de crainte et prt nous fermer la porte au nez, dit d'une voix aigre, fausse et ferme: "Ceci est seulement pour vous faire voir que je sais tout ce qui se passe assez promptement." Puis, se tournant vers Saint-Just, qui le suivait paisiblement avec un sourire ineffable de douceur: "dis donc, Saint-Just, je crois que je m'entends aussi bien que les Potes composer des scnes de famille. --Attends, Maximilien! cria Marie-Joseph en lui montrant le poing et en s'en allant par la porte oppose, qui, cette fois, s'ouvrit d'elle-mme, je vais la Convention avec Tallien! --Et moi aux Jacobins, dit Robespierre avec scheresse et orgueil. --Avec Saint-Just", ajouta Saint-Just d'une voix terrible. En suivant Marie-Joseph pour sortir de la tanire: "Reprenez votre second fils, dis-je au pre; car vous venez de tuer l'an." Et nous sortmes sans oser nous retourner pour le voir. CHAPITRE XXXV UN SOIR D'T Ma premire action fut de cacher Joseph Chnier. Personne alors, malgr la Terreur, ne refusait son toit une tte menace. Je trouvai vingt maisons. J'en choisis une pour Marie-Joseph. Il s'y laissa conduire en pleurant comme un enfant. Cach le jour, il courait la nuit chez tous les reprsentants, ses amis, pour leur donner du courage. Il tait navr de douleur, il ne parlait plus que pour hter le renversement de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon. Il ne vivait plus que de cette ide. Je m'y livrai comme lui, comme lui je me cachai. J'tais partout, except chez moi. Quand Joseph Chnier se rendait la Convention, il entrait et sortait entour d'amis et de reprsentants auxquels on n'osait toucher. Une fois dehors, on le faisait disparatre, et la troupe mme des espions de Robespierre, la plus subtile vole de sauterelles qui jamais se soit abattue sur Paris comme une plaie, ne put trouver sa trace. La tte d'Andr Chnier dpendait d'une question de temps. Il s'agissait de savoir ce qui mrirait le plus vite, ou la colre de Robespierre, ou la colre des conjurs. Ds la premire nuit qui suivit cette triste scne, du 5 au 6 Thermidor, nous visitmes tous ceux qu'on nomma depuis thermidoriens, tous, depuis Tallien jusqu' Barras, depuis Lecointre jusqu' Vadier. Nous les unissions d'intention sans les rassembler.--Chacun tait dcid, mais tous ne l'taient pas. Je revins triste. Voici le rsultat de ce que j'ai vu: La Rpublique tait mine et contre-mine. La mine de Robespierre partait de l'Htel de Ville: la contre-mine de Tallien, des Tuileries. Le jour o les mineurs se rencontreraient serait le jour de l'explosion. Mais il y avait unit du ct de Robespierre, dsunion dans les conventionnels qui attendaient son attaque. Nos efforts pour les presser de commencer n'aboutirent cette nuit et la nuit suivante, du 6 au 7, qu' des confrences timides et partielles. Les Jacobins taient prts ds longtemps. La Convention voulait attendre les premiers coups. Le 7, quand le jour vint, on en tait l. Paris sentait la terre remuer sous lui. L'vnement futur se respirait dans les carrefours, comme il arrive toujours ici. Les places taient encombres de parleurs. Les portes taient bantes. Les fentres questionnaient les rues. Nous n'avions rien pu savoir de Saint-Lazare. Je m'y tais montr. On m'avait ferm la porte avec fureur, et presque arrt. J'avais perdu la journe en recherches vaines. Vers six heures du soir, des groupes couraient les places publiques. Des hommes agits jetaient une nouvelle dans les rassemblements et s'enfuyaient. On disait: "Les Sections vont prendre les armes. On conspire la Convention.--Les Jacobins conspirent.-- La Commune suspend les dcrets de la Convention. --Les canonniers viennent de passer." On criait: "Grande ptition des Jacobins la Convention en faveur du peuple." Quelquefois toute une rue courait et s'enfuyait sans savoir pourquoi, comme balaye par le vent. Alors les enfants tombaient, les femmes criaient, les volets des boutiques se fermaient, et puis le silence rgnait pour un peu de temps, jusqu' ce qu'un nouveau trouble vnt tout remuer. Le soleil tait voil comme par un commencement d'orage. La chaleur tait touffante. Je rdai autour de ma maison de la place de la Rvolution, et, pensant tout d'un coup qu'aprs deux nuits ce serait l qu'on me chercherait le moins, je passai l'arcade, et j'entrai. Toutes les portes taient ouvertes; les portiers dans les rues. Je montai, j'entrai seul; je trouvai tout comme je l'avais laiss: mes livres pars et un peu poudreux, mes fentres ouvertes. Je me reposai un moment prs de la fentre qui donnait sur la place. Tout en rflchissant, je regardais d'en haut ces Tuileries ternellement rgnantes et tristes, avec leurs marronniers verts, et la longue maison sur la longue terrasse des Feuillants; les arbres des Champs-lyses, tout blancs de poussire; la place toute noire de ttes d'hommes, et, au milieu, l'une devant l'autre, deux choses de bois peint: la statue de la Libert et la Guillotine. Cette soire tait pesante. Plus le soleil se cachait derrire les arbres et sous le nuage lourd et bleu en se couchant, plus il lanait des rayons obliques et coups sur les bonnets rouges et les chapeaux noirs, lueurs tristes qui donnaient cette foule agite l'aspect d'une mer sombre tachete par des flaques de sang. Les voix confuses n'arrivaient plus la hauteur de mes fentres les plus voisines du toit que comme la voix des vagues de l'Ocan, et le roulement lointain du tonnerre ajoutait cette sombre illusion. Les murmures prirent tout coup un accroissement prodigieux; et je vis toutes les ttes et les bras se tourner vers les boulevards, que je ne pouvais apercevoir. Quelque chose qui venait de l excitait les cris et les hues, le mouvement et la lutte. Je me penchai inutilement, rien ne paraissait, et les cris ne cessaient pas. Un dsir invincible de voir me fit oublier ma situation je voulus sortir, mais j'entendis sur l'escalier une querelle qui me fit bientt fermer la porte. Des hommes voulaient monter, et le portier, convaincu de mon absence, leur montrait, par ses clefs doubles, que je n'habitais plus la maison. Deux voix nouvelles survinrent et dirent que c'tait vrai, qu'on avait tout retourn il y avait une heure. J'tais arriv temps. On descendait avec grand regret. A leurs imprcations je reconnus de quelle part taient venus ces hommes. Force me fut de retourner tristement ma fentre, prisonnier chez moi. Le grand bruit croissait de minute en minute, et un bruit suprieur s'approchait de la place, comme le bruit des canons au milieu de la fusillade. Un flot immense de peuple arm de piques enfona la vaste mer du peuple dsarm de la place, et je vis enfin la cause de ce tumulte sinistre. C'tait une charrette, mais une charrette peinte de rouge et charge de quatre-vingts corps vivants. Ils taient tous debout, presss l'un contre l'autre. Toutes les tailles, tous les ges taient lis en faisceau. Tous avaient la tte dcouverte, et l'on voyait des cheveux blancs, des ttes sans cheveux, de petites ttes blondes hauteur de ceinture, des robes blanches, des habits de paysans, d'officiers, de prtres, de bourgeois; j'aperus mme deux femmes qui portaient leur enfant la mamelle et nourrissaient jusqu' la fin, comme pour lguer leurs fils tout leur lait, tout leur sang et toute leur vie, qu'on allait prendre. Je vous l'ai dit, cela s'appelait une fourne. La charge tait si pesante, que trois chevaux ne pouvaient la traner. D'ailleurs, et c'tait la cause du bruit, chaque pas on arrtait la voiture, et le peuple jetait de grands cris. Les chevaux reculaient l'un sur l'autre, et la charrette tait comme assige. Alors, par-dessus leurs gardes, les condamns tendaient les bras leurs amis. On et dit une nacelle surcharge qui va faire naufrage et que du bord on veut sauver. A chaque essai des gendarmes et des Sans- Culottes pour marcher en avant, le peuple jetait un cri immense et refoulait le cortge avec toutes ses poitrines et toutes ses paules; et, interposant devant l'arrt son tardif et terrible veto, il criait d'une voix longue, confuse, croissante, qui venait la fois de la Seine, des ponts, des quais, des avenues, des arbres, des bornes et des pavs: "NON! NON! NON!" A chacune de ces grandes mares d'hommes, la charrette se balanait sur ses roues comme un vaisseau sur ses ancres, et elle tait presque souleve avec toute sa charge. J'esprais toujours la voir verser. Le coeur me battait violemment. J'tais tout entier hors de ma fentre, enivr, tourdi par la grandeur du spectacle. Je ne respirais pas. J'avais toute l'me et toute la vie dans les yeux. Dans l'exaltation o m'levait cette grande vue, il me semblait que le ciel et la terre y taient acteurs. De temps autre venait du nuage un petit clair, comme un signal. La face noire des Tuileries devenait rouge et sanglante, les deux grands carrs d'arbres se renversaient en arrire comme ayant horreur. Alors le peuple gmissait; et, aprs sa grande voix, celle du nuage reprenait et roulait tristement. L'ombre commenait s'tendre, celle de l'orage avant celle de la nuit. Une poussire sche volait au-dessus des ttes et cachait souvent mes yeux tout le tableau. Cependant je ne pouvais arracher ma vue de cette charrette ballotte. Je lui tendais les bras d'en haut, je jetais des cris inentendus; j'invoquais le peuple! Je lui disais "Courage!" et ensuite je regardais si le ciel ne ferait pas quelque chose. Je m'criai: "Encore trois jours! encore trois jours! Providence! Destin! Puissances jamais inconnues! vous le Dieu! vous les Esprits! vous les Matres! les ternels! si vous entendez, arrtez-les pour trois jours encore!" La charrette allait toujours pas pas, lentement, heurte, arrte, mais, hlas! en avant. Les troupes s'accroissaient autour d'elle. Entre la Guillotine et la Libert, des baonnettes luisaient en masse. L semblait tre le port o la chaloupe tait attendue. Le peuple, las du sang, le peuple irrit, murmurait davantage, mais il agissait moins qu'en commenant. Je tremblai, mes dents se choqurent. Avec mes yeux, j'avais vu l'ensemble du tableau; pour voir le dtail, je pris une longue-vue. La charrette tait dj loigne de moi, en avant. J'y reconnus pourtant un homme en habit gris, les mains derrire le dos. Je ne sais si elles taient attaches. Je ne doutai pas que ce ne ft Andr Chnier. La voiture s'arrta encore. On se battait. Je vis un homme en bonnet rouge monter sur les planches de la Guillotine et arranger un panier. Ma vue se troublait je quittai ma lunette pour essuyer le verre et mes yeux. L'aspect gnral de la place changeait mesure que la lutte changeait de terrain. Chaque pas que les chevaux gagnaient semblait au peuple une dfaite qu'il prouvait. Les cris taient moins furieux et plus douloureux. La foule s'accroissait pourtant et empchait la marche plus que jamais par le nombre plus que par la rsistance. Je repris la longue-vue, et je revis les malheureux embarqus qui dominaient de tout le corps les ttes de la multitude. J'aurais pu les compter en ce moment. Les femmes m'taient inconnues. J'y distinguai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craignais d'y voir. Les hommes, je les ai vus Saint-Lazare. Andr causait en regardant le soleil couchant. Mon me s'unit la sienne; et tandis que mon oeil suivait de loin le mouvement de ses lvres, ma bouche disait tout haut ses derniers vers: Comme un dernier rayon, comme un dernier zphire Anime la fin d'un beau jour, Au pied de l'chafaud, j'essaie encore ma lyre. Peut-tre est-ce bientt mon tour. Tout coup un mouvement violent qu'il fit me fora de quitter ma lunette et de regarder toute la place, o je n'entendais plus de cris. Le mouvement de la multitude tait devenu rtrograde tout coup. Les quais, si remplis, si encombrs, se vidaient. Les masses se coupaient en groupes, les groupes en familles, les familles en individus. Aux extrmits de la place, on courait pour s'enfuir dans une grande poussire. Les femmes couvraient leurs ttes et leurs enfants de leurs robes. La colre tait teinte... Il pleuvait. Qui connat Paris comprendra ceci. Moi, je l'ai vu. Depuis encore je l'ai revu dans des circonstances graves et grandes. Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vocifrations, succdrent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu, de lentes et rares exclamations, dont les notes prolonges, basses et descendantes, exprimaient l'abandon de la rsistance et gmissaient sur leur faiblesse. La Nation, humilie, ployait le dos et roulait par troupeaux entre une fausse statue, une Libert qui n'tait que l'image d'une image, et un rel chafaud teint de son meilleur sang. Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s'enfuir. Nul ne voulait rien empcher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer tait calme, et leur hideuse barque arriva bon port. La Guillotine leva son bras. En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l'tendue de la place. Le bruit clair et monotone d'une large pluie tait le seul qui se ft entendre, comme celui d'un immense arrosoir. Les larges rayons d'eau s'tendaient devant mes yeux et sillonnaient l'espace. Mes jambes tremblaient il me fut ncessaire d'tre genoux. L je regardais et j'coutais sans respirer. La pluie tait encore assez transparente pour que ma lunette me ft apercevoir la couleur du vtement qui s'levait entre les poteaux. Je voyais aussi un jour blanc entre le bras et le billot et, quand une ombre comblait cet intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs m'avertissait de les rouvrir. Trente-deux fois je baissai la tte ainsi, disant une prire dsespre, que nulle oreille humaine n'entendra jamais, et que moi seul j'ai pu concevoir. Aprs le trente-troisime cri, je vis l'habit gris tout debout. Cette fois je rsolus d'honorer le courage de son gnie en ayant le courage de voir toute sa mort je me levai. La tte roula, et ce qu'il avait l s'enfuit avec le sang. CHAPITRE XXXVI UN TOUR DE ROUE Ici le Docteur-Noir fut quelque temps sans pouvoir continuer. Tout coup il se leva et dit ce qui suit en marchant vivement dans la chambre de Stello: --Une rage incroyable me saisit alors! Je sortis violemment de ma chambre en criant sur l'escalier "Les bourreaux! les sclrats! livrez-moi si vous voulez! venez me chercher! me voil!"--Et j'allongeais ma tte, comme la prsentant au couteau. J'tais dans le dlire. Eh! que faisais-je?--Je ne trouvai sur les marches de l'escalier que deux petits enfants, ceux du portier. Leur innocente prsence m'arrta. Ils se tenaient par la main, et, tout effrays de me voir, se serraient contre la muraille pour me laisser passer comme un fou que j'tais. Je m'arrtai et je me demandai o j'allais, et comment cette mort transportait ainsi celui qui avait tant vu mourir.--Je redevins l'instant matre de moi; et, me repentant profondment d'avoir t assez insens pour esprer pendant un quart d'heure de ma vie, je redevins l'impassible spectateur de choses que je fus toujours.--J'interrogeai ces enfants sur mon canonnier; il tait venu depuis le 5 thermidor tous les matins, huit heures; il avait bross mes habits et dormi prs du pole. Ensuite, ne me voyant pas venir, il tait parti sans questionner personne.--Je demandai aux enfants o tait leur pre. Il tait all sur la place voir la crmonie. Moi, je l'avais trop bien vue. Je descendis plus lentement, et, pour satisfaire le dsir violent qui me restait, celui de voir comment se conduirait la Destine, et si elle aurait l'audace d'ajouter le triomphe gnral de Robespierre ce triomphe partiel. Je n'en aurais pas t surpris. La foule tait si grande encore et si attentive sur la place, que je sortis, sans tre vu, par ma grande porte, ouverte et vide. L je me mis marcher, les yeux baisss, sans sentir la pluie. La nuit ne tarda pas venir. Je marchais toujours en pensant. Partout j'entendais mes oreilles les cris populaires, le roulement lointain de l'orage, le bruissement rgulier de la pluie. Partout je croyais voir la Statue et l'chafaud se regardant tristement par-dessus les ttes vivantes et les ttes coupes. J'avais la fivre. Continuellement j'tais arrt dans les rues par des troupes qui passaient, par des hommes qui couraient en foule. Je m'arrtais, je laissais passer, et mes yeux baisss ne pouvaient regarder que le pav luisant, glissant et lav par la pluie. Je voyais mes pieds marcher, et je ne savais pas o ils allaient. Je rflchissais sagement, je raisonnais logiquement, je voyais nettement et j'agissais en insens. L'air avait t rafrachi, la pluie avait sch dans les rues et sur moi sans que je m'en fusse aperu. Je suivais les quais, je passais les ponts, je les repassais, cherchant marcher seul sans tre coudoy, et je ne pouvais y russir. J'avais du peuple ct de moi, du peuple devant, du peuple derrire; du peuple dans la tte, du peuple partout: c'tait insupportable. On me croisait, on me poussait, on me serrait. Je m'arrtais alors, et je m'asseyais sur une borne ou une barrire: je continuais rflchir. Tous les traits du tableau me revenaient plus colors devant les yeux; je revoyais les Tuileries rouges, la place houleuse et noire, le gros nuage et la grande Statue et la grande Guillotine se regardant. Alors je partais de nouveau; le peuple me reprenait, me heurtait et me roulait encore. Je le fuyais machinalement, mais sans tre importun; au contraire, la foule berce et endort. J'aurais voulu qu'elle s'occupt de moi pour tre dlivr par l'extrieur de l'intrieur de moi-mme. La moiti de la nuit se passa ainsi dans un vagabondage de fou. Enfin, comme je m'tais assis sur le parapet d'un quai, et que l'on m'y pressait encore, je levai les yeux et regardai autour de moi et devant moi. J'tais devant l'Htel de Ville; je le reconnus ce cadran lumineux, teint depuis, rallum nouvellement tel qu'on le voit, et qui, tout rouge alors, ressemblait de loin une large lune de sang sur laquelle des heures magiques taient marques. Le cadran disait minuit et vingt minutes; je crus rver. Ce qui m'tonna surtout fut de voir rellement autour de moi une quantit d'hommes assembls. Sur la Grve, sur les quais, partout on allait sans savoir o. Devant l'Htel de Ville surtout on regardait une grande fentre claire. C'tait celle du Conseil de la Commune. Sur les marches du vieux palais tait rang un bataillon pais d'hommes en bonnets rouges, arms de piques et chantant la Marseillaise; le reste du peuple tait dans la stupeur et parlait voix basse. Je pris la sinistre rsolution d'aller chez Joseph Chnier. J'arrivai bientt une troite rue de l'le Saint-Louis, o il s'tait rfugi. Une vieille femme, notre confidente, qui m'ouvrit en tremblant aprs m'avoir fait longtemps attendre, me dit "qu'il dormait; qu'il tait bien content de sa journe; qu'il avait reu dix Reprsentants sans oser sortir que demain on allait attaquer Robespierre, et que, le 9, il irait avec moi dlivrer M. Andr; qu'il prenait des forces". L'veiller pour lui dire: "Ton frre est mort; tu arriveras trop tard. Tu crieras: Mon frre! et l'on ne te rpondra pas; tu diras: Je voulais le sauver,--et l'on ne te croira jamais, ni pendant ta vie ni aprs ta mort! et tous les jours on t'crira: Can, qu'as-tu fait de ton frre?" L'veiller pour lui dire cela!--Oh! non! "Qu'il prenne des forces, dis-je, il en aura besoin demain." Et je recommenai dans la rue ma nocturne marche, rsolu de ne pas entrer chez moi que l'vnement ne ft accompli. Je passai la nuit rder de l'Htel de Ville au Palais-National, des Tuileries l'Htel de Ville. Tout Paris semblait aussi bivouaquer. Le jour, 8 thermidor, se leva bientt, trs brillant. Ce fut un bien long jour que celui-l. Je vis du dehors le combat intrieur du grand corps de la Rpublique. Au Palais-National, contre l'ordinaire, le silence tait sur la place et le bruit dans le chteau. Le peuple attendit encore son arrt tout le jour, mais vainement. Les partis se formaient. La Commune enrlait des Sections entires de la garde nationale. Les Jacobins taient ardents prorer dans les groupes. On portait des armes; on les entendait essayer par des explosions inquitantes. La nuit revint, et l'on apprit seulement que Robespierre tait plus fort que jamais, et qu'il avait frapp d'un discours puissant ses ennemis de la Convention. Quoi! il ne tomberait pas! quoi! il vivrait, il tuerait, il rgnerait!--Qui aurait eu, cette autre nuit, un toit, un lit, un sommeil?--Personne autour de moi ne s'en souvint, et moi je ne quittai pas la place. J'y vcus, j'y pris racine. Il arriva enfin le second jour, le jour de crise, et mes yeux fatigus le salurent de loin. La Dispute foudroyante hurla tout le jour encore dans le palais qu'elle faisait trembler. Quand un cri, quand un mot s'envolait au dehors, il bouleversait Paris, et tout changeait de face. Les ds taient jets sur le tapis, et les ttes aussi.--Quelquefois un des ples joueurs venait respirer et s'essuyer le front une fentre; alors le peuple lui demandait avec anxit qui avait gagn la partie o il tait jou lui-mme. Tout coup on apprend, avec la fin du jour et de la sance, on apprend qu'un cri trange, inattendu, imprvu, inou, a t jet: A bas le tyran! et que Robespierre est en prison. La guerre commence aussitt. Chacun court son poste. Les tambours roulent, les armes brillent, les cris s'lvent.--L'Htel de Ville gmit avec son tocsin, et semble appeler son matre.--Les Tuileries se hrissent de fer, Robespierre reconquis rgne en son palais, l'Assemble dans le sien. Toute la nuit, la Commune et la Convention appellent leur secours, et mutuellement s'excommunient. Le peuple tait flottant entre ces deux puissances. Les citoyens erraient par les rues, s'appelant, s'interrogeant, se trompant et craignant de se perdre eux-mmes et la nation; beaucoup demeuraient en place et, frappant le pav de la crosse de leurs fusils, s'y appuyaient le menton en attendant le jour et la vrit. Il tait minuit. J'tais sur la place du Carrousel, lorsque dix pices de canon y arrivrent. A la lueur des mches allumes et de quelques torches, je vis que les officiers plaaient leurs pices avec indiffrence sur la place, comme en un parc d'artillerie, les unes braques contre le Louvre, les autres vers la rivire. Ils n'avaient, dans les ordres qu'ils donnaient, aucune intention dcide. Ils s'arrtrent et descendirent de cheval, ne sachant gure la disposition de qui ils venaient se mettre. Les canonniers se couchrent terre. Comme je m'approchais d'eux, j'en remarquai un, le plus fatigu peut-tre, mais coup sr le plus grand de tous, qui s'tait tabli commodment sur l'afft de sa pice et commenait ronfler dj. Je le secouai par le bras: c'tait mon paisible canonnier, c'tait Blaireau. Il se gratta la tte un moment avec un peu d'embarras, me regarda sous le nez, puis, me reconnaissant, se releva de toute son tendue assez languissamment. Ses camarades, habitus le vnrer comme chef de pice, vinrent pour l'aider quelque manoeuvre. Il allongea un peu ses bras et ses jambes pour se dgourdir, et leur dit: "Oh! restez, restez; allez, ce n'est rien: c'est le citoyen que voil qui vient boire un peu la goutte avec moi. Hein!" Les camarades recouchs ou loigns: "Eh bien, dis-je, mon grand Blaireau, qu'est-ce donc qui arrive aujourd'hui?" Il prit la mche de son canon et s'amusa a y allumer sa pipe. "Oh! c'est pas grand'chose, me dit-il. --Diable!" dis-je. Il huma sa pipe avec bruit et la mit en train. "Oh! mon Dieu! mon Dieu, mon Dieu, non! pas la peine de faire attention a!" Il tourna la tte par-dessus ses hautes paules pour regarder d'un air de mpris le palais national des Tuileries, avec toutes ses fentres claires. "C'est, me dit-il, un tas d'avocats qui se chamaillent l-bas! Et c'est tout. --Ah! a ne te fait pas d'autre effet, toi? lui dis-je, en prenant un ton cavalier et voulant lui frapper sur l'paule, mais n'y arrivant pas. --Pas davantage", me dit Blaireau avec un air de supriorit incontestable. Je m'assis sur son afft, et je rentrai en moi-mme. J'avais honte de mon peu de philosophie ct de lui. Cependant j'avais peine ne pas faire attention ce que je voyais. Le Carrousel se chargeait de bataillons qui venaient se serrer en masse devant les Tuileries, et se reconnaissaient avec prcaution. C'taient la section de la Montagne, celle de Guillaume-Tell, celles des Gardes-franaises et de la Fontaine-Grenelle qui se rangeaient autour de la Convention. tait-ce pour la cerner ou la dfendre? Comme je me faisais cette question, des chevaux accoururent. Ils enflammaient le pav de leurs pieds. Ils vinrent droit aux canonniers. Un gros homme, qu'on distinguait mal la lueur des torches, et qui beuglait d'une trange faon, devanait tous les autres. Il brandissait un grand sabre courbe, et criait de loin: "Citoyens canonniers, vos pices!--Je suis le gnral Henriot. Criez: Vive Robespierre! mes enfants. Les tratres sont l! enfants. Brlez-leur un peu la moustache! Hein! faudra voir s'ils feront aller les bons enfants comme ils voudront. Hein! c'est que je suis l, moi. --Hein! vous me connaissez bien, mes fils, pas vrai?" Pas un mot de rponse. Il chancelait sur son cheval, et, se renversant en arrire, soutenait son gros corps sur les rnes et faisait cabrer le pauvre animal, qui n'en pouvait plus. "Eh bien, o sont donc les officiers ici? mille dieux! continuait-il. Vive la nation! Dieu de Dieu! et Robespierre! les amis!--Allons! nous sommes des Sans-Culottes et des bons garons, qui ne nous mouchons pas du pied, n'est-ce pas?--Vous me connaissez bien?--Hein! vous savez, canonniers, que je n'ai pas froid aux yeux, moi! Tournez-moi vos pices sur cette baraque, o sont tous les filous et les gredins de la Convention." Un officier s'approcha et lui dit: "Salut!--Va te coucher. Je n'en suis pas.--Ni vu ni connu,--tu m'ennuies." Un second dit au premier: "Mais dis donc, toi, on ne sait pas au fait s'il n'est pas gnral, ce vieil ivrogne? --Ah bah! qu'est-ce que a me fait?" dit le premier. Et il s'assit. Henriot cumait. "Je te fendrai le crne comme un melon, si tu n'obis pas, mille tonnerres! --Oh! pas de a, Lisette! reprit l'officier en lui montrant le bout d'un couvillon. Tiens-toi tranquille, s'il vous plat, citoyen." Les espces d'aides de camp qui suivaient Henriot s'efforaient inutilement d'enlever les officiers et de les dcider: ils les coutaient beaucoup moins encore que leur gros buveur de gnral. Le vin, le sang, la colre, tranglaient l'ignoble Henriot. Il criait, il jurait Dieu, il maugrait, il hurlait; il se frappait la poitrine; il descendait de cheval et se jetait par terre; il remontait et perdait son chapeau grandes plumes. Il courait de la droite la gauche et embarrassait les pieds du cheval dans les affts. Les canonniers le regardaient sans se dranger, et riaient. Les citoyens arms venaient le regarder avec des chandelles et des torches, et riaient. Henriot recevait de grossires injures et rendait des imprcations de cabaretier saoul. "Oh! le gros sanglier,--sanglier sans dfense.--Oh! oh! qu'est-ce qu'il nous veut, le porc empanach?" Il criait: "A moi les bons Sans-Culottes! moi les solides trois poils! que j'extermine toute cette enrage canaille de Tallien! Fendons la gorge Boissy-d'Anglas; ventrons Collot-d'Herbois; coupons le sifflet Merlin-Thionville; faisons un hachis de conventionnels sur le Billaud-Varennes, mes enfants! --Allons! dit l'adjudant-major des canonniers, commence par faire demi-tour, vieux fou. En v'l assez. C'est assez d'parade comm'a. Tu ne passeras pas." En mme temps il donna un coup de pommeau de sabre dans le nez du cheval d'Henriot. Le pauvre animal se mit courir dans la place du Carrousel, emportant son gros matre, dont le sabre et le chapeau tranaient terre, renversant sur son chemin des soldats pris par le dos, des femmes qui taient venues accompagner les Sections, et de pauvres petits garons accourus pour regarder, comme tout le monde. L'ivrogne revint encore la charge, et, avec un peu plus de bon sens (le froid sur la tte et le galop l'avaient un peu dgris), dit un autre officier: "Songe bien, citoyen, que l'ordre de faire feu sur la Convention, c'est de la Commune que je te l'apporte, et de la part de Robespierre, Saint-Just et Couthon. J'ai le commandement de toute la garnison. Tu entends, citoyen?" L'officier ta son chapeau. Mais il rpondit avec un sang-froid parfait: "Donne-moi un ordre par crit, citoyen. Crois-tu que je serai assez bte pour faire feu sans preuve d'ordre?--Oui! pas mal!--Je ne suis pas au service d'hier, va! pour me faire guillotiner demain. Donne-moi un ordre sign, et je brle le Palais-National et la Convention comme un paquet d'allumettes." L-dessus, il retroussa sa moustache et tourna le dos. "Autrement, ajouta-t-il, ordonne le feu toi-mme aux artilleurs, et je ne soufflerai pas." Henriot le prit au mot. Il vint droit Blaireau. "Canonnier, je te connais." Blaireau ouvrit de grands yeux hbts et dit: "Tiens! il me connat! --Je t'ordonne de tourner la pice sur le mur l-bas, et de faire feu." Blaireau billa. Puis il se mit l'ouvrage, et d'un tour de bras la pice fut braque. Il ploya ses grands genoux, et en pointeur expriment ajusta le canon, mettant en ligne les deux points de mire vis--vis la plus grande fentre allume du chteau. Henriot triomphait. Blaireau se redressa de toute sa hauteur, et dit ses quatre camarades, qui se tenaient leur poste pour servir la pice, deux droite, deux gauche: "Ce n'est pas tout fait a, mes petits amis.--Un petit tour de roue encore!" Moi, je regardai cette roue du canon qui tournait en avant, puis retournait en arrire, et je crus voir la roue mythologique de la Fortune. Oui, c'tait elle... C'tait elle-mme, ralise, en vrit. A cette roue tait suspendu le destin du monde. Si elle allait en avant et pointait la pice, Robespierre tait vainqueur. En ce moment mme les Conventionnels avaient appris l'arrive d'Henriot; en ce moment mme, ils s'asseyaient pour mourir sur leurs chaises curules. Le peuple des tribunes s'tait enfui et le racontait autour de nous. Si le canon faisait feu, l'Assemble se sparait, et les Sections runies passaient au joug de la Commune. La Terreur s'affermissait, puis s'adoucissait, puis restait..., restait un Richard III, ou un Cromwell, ou aprs un Octave... Qui sait? Je ne respirais pas, je regardais, je ne voulais rien dire. Si j'avais dit un mot Blaireau, si j'avais mis un grain de sable, le souffle d'un geste sous la roue, je l'aurais fait reculer. Mais non, je n'osai le faire, je voulus voir ce que le destin seul enfanterait. Il y avait un petit trottoir us devant la pice; les quatre servants ne pouvaient y poser galement les roues, qui glissaient toujours en arrire. Blaireau recula et se croisa les bras en artiste dcourag et mcontent. Il fit la moue. Il se tourna vers un officier d'artillerie: "Lieutenant! c'est trop jeune tout a!--C'est trop jeune, ces servants-l, a ne sait pas manier sa pice. Tant que vous me donnerez a, il n'y a pas moyen d'aller!--N'y a pas de plaisir!" Le lieutenant rpondit avec humeur: "Je ne te dis pas de faire feu, moi, je ne dis rien. --Ah bien! c'est diffrent, dit Blaireau en billant. Ah! bien, moi non plus, je ne suis plus du jeu. Bonsoir." En mme temps il donna un coup de pied sa pice, la fit rouler en travers et se coucha dessus. Henriot tira son sabre, qu'on lui avait ramass. "Feras-tu feu?" dit-il. Blaireau fumait, et, tenant la main sa mche teinte, rpondit: "Ma chandelle est morte! va te coucher! Henriot, suffoqu de rage, lui donna un coup de sabre fendre un mur; mais c'tait un revers d'ivrogne, si mal appliqu, qu'il ne fit qu'effleurer la manche de l'habit et peine la peau, ce que je jugeai. C'en fut assez pour dcider l'affaire contre Henriot. Les canonniers furieux firent pleuvoir sur son cheval une grle de coups de poing, de pied, d'couvillon; et le malencontreux gnral, couvert de boue, ballott par son coursier comme un sac de bl sur un ne, fut emport vers le Louvre, pour arriver, comme vous savez, l'Htel de Ville, o Coffinhal le Jacobin le jeta par la fentre sur un tas de fumier, son lit naturel. En ce moment mme arrivent les commissaires de la Convention; ils crient de loin que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Henriot, sont mis hors la loi. Les Sections rpondent ce mot magique par des cris de joie. Le Carrousel s'illumine subitement. Chaque fusil porte un flambeau. Vive la libert! Vive la Convention! A bas les tyrans! sont les cris de la foule arme. Tout marche l'Htel de Ville, et tout le peuple se soumet et se disperse au cri magique qui fut l'interdit rpublicain: Hors la loi! La Convention, assige, fit une sortie et vint des Tuileries assiger la Commune l'Htel de Ville. Je ne la suivis pas; je ne doutais pas de sa victoire. Je ne vis pas Robespierre se casser le menton au lieu de la cervelle, et recevoir l'injure, comme il et reu l'hommage, avec orgueil et en silence. Il avait attendu la soumission de Paris, au lieu d'envoyer et d'aller la conqurir comme la Convention. Il avait t lche. Tout tait dit pour lui. Je ne vis pas son frre se jeter sur les baonnettes par le balcon de l'Htel de Ville, Lebas se casser la tte, et Saint-Just aller la guillotine aussi calme qu'en y faisant conduire les autres, les bras croiss, les yeux et les penses au ciel comme le grand inquisiteur de la Libert. Ils taient vaincus, peu m'importait le reste. Je restai sur la mme place et, prenant les mains longues et ignorantes de mon canonnier naf, je lui fis cette petite allocution "O Blaireau! ton nom ne tiendra pas la moindre place dans l'histoire, et tu t'en soucies peu, pourvu que tu dormes le jour et la nuit, et que ce ne soit pas loin de Rose. Tu es trop simple et trop modeste, Blaireau, car je te jure que, de tous les hommes appels grands par les conteurs d'histoire, il y en a peu qui aient fait des choses aussi grandes que celles que tu viens de faire. Tu as retranch du monde un rgne et une re dmocratique; tu as fait reculer la Rvolution d'un pas, tu as bless mort la Rpublique. Voil ce que tu as fait, grand Blaireau!--D'autres hommes vont gouverner, qui seront flicits de ton oeuvre, et qu'un souffle de toi aurait pu disperser comme la fume de ta pipe solennelle. On crira beaucoup et longtemps, et peut-tre toujours, sur le 9 thermidor; et jamais on ne pensera te rapporter l'hommage d'adoration qui t'est d tout aussi justement qu' tous les hommes d'action qui pensent si peu et qui savent si peu comment ce qu'ils ont fait s'est fait, et qui sont bien loin de ta modestie et de ta candeur philosophique. Qu'il ne soit pas dit qu'on ne t'ait pas rendu hommage; c'est toi, Blaireau! qui es vritablement l'homme de la Destine." Cela dit, je m'inclinai avec un respect rel et plein d'humiliation, aprs avoir vu ainsi tout au fond de la source d'un des plus grands vnements politiques du monde. Blaireau pensa, je ne sais pourquoi, que je me moquais de lui. Il retira sa main des miennes trs doucement, par respect, et se gratta la tte: "Si c'tait, dit ce grand homme, un effet de votre bont de regarder un peu mon bras gauche, seulement pour voir. --C'est juste" dis-je. Il ta sa manche, et je pris une torche. "Remercie Henriot, mon fils, lui dis-je, il t'a dfait des plus dangereux de tes hiroglyphes. Les fleurs de lis, les Bourbons et Madeleine sont enlevs avec l'piderme, et aprs-demain tu seras guri et mari si tu veux." Je lui serrai le bras avec mon mouchoir, je l'emmenai chez moi, et ce qui fut dit fut fait. De longtemps encore je ne pus dormir, car le serpent tait cras, mais il avait dvor le cygne de la France. Vous connaissez trop votre monde pour que je cherche vous persuader que mademoiselle de Coigny s'empoisonna et que madame de Saint-Aignan se poignarda. Si la douleur fut un poison pour elles, ce fut un poison lent. Le 9 thermidor les fit sortir de prison. Mademoiselle de Coigny se rfugia dans le mariage, mais bien des choses m'ont port croire qu'elle ne se trouva pas trs bien de ce lieu d'asile.--Pour madame de Saint-Aignan, une mlancolie douce et affectueuse, mais un peu sauvage, et l'ducation de trois beaux enfants, remplirent toute sa vie et son veuvage dans la solitude du chteau de Saint-Aignan. Un an environ aprs sa prison, une femme vint me demander de sa part un portrait. Elle avait attendu la fin du deuil de son mari pour me faire reprendre ce trsor. --Elle dsirait ne pas me voir.--Je donnai la prcieuse bote de maroquin violet, et je ne la revis pas.--Tout cela tait trs bien, trs pur, trs dlicat.--J'ai respect ses volonts, et je respecterai toujours son souvenir charmant, car elle n'est plus. Jamais aucun voyage ne lui fit quitter ce portrait, m'a-t-on dit; jamais elle ne consentit le laisser copier: peut-tre l'a-t-elle bris en mourant; peut-tre est-il rest dans un tiroir de secrtaire du vieux chteau, o les petits-enfants de la belle duchesse l'auront toujours pris pour un grand-oncle; c'est la destine des portraits. Ils ne font battre qu'un seul coeur, et, quand ce coeur ne bat plus, il faut les effacer. CHAPITRE XXXVII DE L'OSTRACISME PERPTUEL Les dernires paroles du Docteur-Noir rsonnaient encore dans la grande chambre de Stello, lorsque celui-ci s'cria, en levant les deux bras au-dessus de sa tte: --Oui, cela dut se passer ainsi! --Mes histoires, dit rudement le conteur satirique, sont, comme toutes les paroles des hommes, moiti vraies. --Oui, cela dut se passer ainsi, poursuivit Stello; oui, je l'atteste par tout ce que j'ai souffert en coutant. Comme l'on sent la ressem- blance du portrait d'un inconnu ou d'un mort, je sens la ressemblance des vtres. Oui, leurs passions et leurs intrts les firent parler de la sorte. Donc, des trois formes du Pouvoir possibles, la premire nous craint, la seconde nous ddaigne comme inutiles, la troisime nous hait et nous nivelle comme supriorits aristocratiques. Sommes-nous donc les ilotes ternels des socits? --Ilotes ou Dieux, dit le Docteur, la Multitude, tout en vous portant dans ses bras, vous regarde de travers comme tous ses enfants, et de temps en temps vous jette terre et vous foule aux pieds. C'est une mauvaise mre. Gloire ternelle l'homme d'Athnes...--Oh! pourquoi ne sait-on pas son nom? Pourquoi le sublime anonyme qui cra la Vnus de Milo ne lui a-t-il pas rserv la moiti de son bloc de marbre? Pourquoi ne l'a-t-on pas crit en lettres d'or, ce nom grossier sans doute, en tte des Hommes illustres de Plutarque?--Gloire l'homme d'Athnes... --Je ne cesserai de le vnrer et de le considrer comme le type ternel, le magnifique reprsentant du Peuple de toutes les nations et de tous les sicles. Je ne cesserai de penser lui toutes les fois que je verrai des hommes assembls pour juger quelque chose ou quelqu' un, ou seulement des hommes runis qui se parleront d'une oeuvre ou d'une action illustre, ou seulement des hommes qui prononceront un nom clbre, comme la Multitude les prononce d'ordinaire, avec un accent indfinissable; c'est un accent pinc, roide, jaloux et hostile. On dirait que le nom sort de la bouche avec explosions, malgr celui qui le prononce, contraint par un charme magique, une puissance secrte qui en arrache les syllabes importunes. Lorsqu'il passe, la bouche grimace, les lvres flottent vaguement entre le sourire du mpris et la contraction d'un examen profond et srieux. Il y a du bonheur si, dans ce combat, le nom en passant n'est pas estropi, ou suivi d'une rude et fltrissante pithte. Ainsi, lorsqu'on a got par complai- sance une liqueur amre, si les lvres la jettent loin d'elles, il est rare que ce mouvement ne soit pas suivi d'un souffle et d'une expression de dgot. O Multitude! Multitude sans nom! vous tes ne ennemie des noms! --Considrez ce que vous faites lorsque vous vous assemblez au thtre. Le fond de vos sentiments est le dsir secret de la chute et la crainte du succs. Vous venez comme malgr vous, vous voudriez ne pas tre charme. Il faut que le Pote vous dompte par son interprte, l'acteur. Alors vous vous soumettez, non sans murmure et sans une longue suite de reproches sourds et obstins. Car proclamerun succs, un nom, c'est pour chacun mettre ce nom au-dessus du sien, lui recon- natre une supriorit qui offense celui qui s'y soumet. Et jamais, je l'affirme, vous ne vous y soumettriez, fire Multitude! si vous ne sentiez en mme temps (heureuse consolation!) que vous faites acte de protection. Votre position de juge, qui verse l'or pleines mains, vous soutient un peu dans le cruel effort que vous faites en signant par des applaudissements l'aveu d'une supriorit. Mais partout o ce ddommagement secret ne vous est pas donn, peine avez-vous fait une gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous la rongez par le pied et la tte jusqu' ce qu'elle retombe votre niveau. Votre unique passion est l'galit, Multitude! et tant que vous serez, vous vous sentirez pousse par le besoin simultan d'un ostracisme perptuel. Gloire l'homme d'Athnes... Eh! mon Dieu, me faut-il donc ne pas savoir comment il fut appel!--Lui qui exprima, avec une immortelle navet, vos sentiments inns: "Pourquoi le bannis-tu? --Je suis fatigu, dit-il, d'entendre louer son nom." CHAPITRE XXXVIII LE CIEL D'HOMRE Ilotes ou Dieux, rpta le Docteur-Noir, vous souvient-il en outre d'un certain Platon qui nommait les potes Imitateurs de fantmes, et les chassait de sa Rpublique? Mais aussi il les nommait Divins. Platon aurait eu raison de les adorer, en les loignant des affaires; mais l'embarras o il est pour conclure (ce qu'il ne fait pas) et pour unir son adoration son bannissement, montre quelles pauvrets et quelles injustices est conduit un esprit rigoureux et logicien svre lorsqu'il veut tout soumettre une rgle universelle. Platon veut l'utilit de tous dans chacun; mais voil que tout coup il trouve en son chemin des inutiles sublimes comme Homre, et il n'en sait que faire. Tous les hommes de l'art le gnent: il leur applique son querre, et il ne peut les mesurer: cela le dsole. Il les range tous, Potes, Peintres, Sculpteurs, Musiciens, dans la catgorie des imitateurs; dclare que tout art n'est qu'un badinage d'enfants, que les arts s'adressent la plus faible partie de l'me, celle qui est susceptible d'illusions, la partie peureuse, qui s'attendrit sur les misres humaines; que les arts sont draisonnables, lches, timides, contraires la raison; que, pour plaire la Multitude confuse, les Potes s'attachent peindre les caractres passionns, plus aiss saisir par leur varit; qu'ils corrompraient l'esprit des plus sages, si on ne les condamnait; qu'ils feraient rgner le plaisir et la douleur dans l'tat, la place des lois et de la raison. Il dit encore qu'Homre, s'il et t en tat d'instruire et de perfectionner les hommes, et non un inutile chanteur, comme il tait, incapable mme, ajoute-t-il, d'empcher Crophile, son ami, d'tre gourmand ( niaiserie antique!), on ne l'et pas laiss mendier pieds nus, mais on l'et estim, honor et servi autant que Protagoras d'Abdre et Prodicus de Cos, sages philosophes, ports en triomphe partout. --Dieu tout-puissant! s'cria Stello, qu'est-ce, je vous prie, prsent, pour nous autres, que les honorables Protagoras et Prodicus, tandis que tout vieillard, tout homme et tout enfant adorent, en pleurant, le divin Homre? --Ah! ah! reprit le Docteur, les yeux anims par un triomphe dsesprant, vous voyez donc qu'il n'y a pas plus de piti pour les Potes parmi les philosophes que parmi les hommes du Pouvoir. Ils se tiennent tous la main, en foulant les arts sous les pieds. --Oui, je le sens, dit Stello, ple et agit; mais quelle en est donc la cause imprissable? --Leur sentiment est l'envie, dit l'inflexible Docteur, leur ide (prtexte indestructible!) est l'INUTILIT DES ARTS A L'TAT SOCIAL. La pantomime de tous en face du Pote est un sourire protecteur et ddaigneux; mais tous sentent au fond du coeur quelque chose, comme la prsence d'un Dieu suprieur. Et en cela ils sont encore bien au-dessus des hommes vulgaires, qui, ne sentant qu' demi cette supriorit, prouvent seulement prs des Potes cette gne que leur causerait aussi le voisinage d'une grande passion qu'ils ne comprendraient pas. Ils ont la gne que sentirait un fat ou un froid pdant, transport subitement ct de Paul au moment du dpart de Virginie; de Werther, au moment o il va saisir ses pistolets; ct de Romo, quand il vient de boire le poison; de Desgrieux, quand il suit pieds nus la charrette des filles perdues. Cet indiffrent les croira fous indubitablement; mais, il sentira pourtant quelque chose de grand et de respectable dans ces hommes vous une motion profonde, et il se taira en s'loignant, se croyant suprieur eux, parce qu'il n'est pas mu. --Juste! juste! dit Stello dans sa poitrine et s'enfonant de plus en plus dans son fauteuil, comme pour se drober au son de voix dur et puissant qui le poursuivait. --Pour en revenir Platon, il y avait aussi rivalit de divinit entre Homre et lui. Une jalouse humeur animait cet esprit vaste et justement immortel, mais positif comme tous ceux qui n'appuient leur domination intellectuelle que sur le dveloppement infini du Jugement et repoussent l'Imagination. Sa conviction tait profonde, parce qu'il la puisait dans le sentiment des facults de son tre, auxquelles chacun veut toujours mesurer les autres. Platon avait un esprit exact, gomtrique et raisonneur, tel que depuis l'eut Pascal, et tous deux repoussrent durement la Posie, qu'ils ne sentaient pas. Mais je ne poursuis que Platon, par ce qu'il ne sort pas de notre sujet de conversation, ayant en de gigantesques prtentions de lgislateur et d'homme d'tat. Je crois me souvenir, monsieur, qu'il dit peu prs ceci: "La facult qui juge tout selon la mesure et le calcul est ce qu'il y a de plus excellent dans l'me; donc, l'autre facult qui lui est oppose est une des choses les plus frivoles qui soient en nous." Et cet honnte homme part de l pour traiter Homre du haut en bas; il le met sur la sellette, et lui dit d'un air de rhteur, vers le livre sixime de sa Rpublique: "Mon cher Homre, s'il n'est pas vrai que vous soyez un ouvrier loign de trois degrs de la vrit, incapable de faire autre chose que des fantmes de vertu (car il tient ses fantmes); si vous tes un ouvrier du second ordre, capable de connatre ce qui peut rendre meilleurs ou pires les tats et les particuliers, dites-nous quelle ville vous doit la rforme de son gouvernement, comme Lacdmone en est redevable Lycurgue, l'Italie et la Sicile Charondas, Athnes Solon. Quelle guerre avez-vous conduite ou conseille? Quelle utile dcouverte, quelle invention bonne la perfection des arts ou aux besoins de la vie ont signal votre nom?" Et, continuant ainsi avec son complaisant Glaucon, qui rpond sans cesse: Fort bien,--voici qui est vrai,--vous avez raison, peu prs sur le ton que prend un petit sminariste rpondant son abb dans une confrence, voil mon philosophe qui chasse par les paules le mendiant divin hors de sa Rpublique (fantastique, heureusement pour l'humanit). A ce familier discours le bon Homre ne rpondit rien, par la raison qu'il dormait, non de ce petit sommeil (dormitat) qu'un autre osa lui reprocher pour s'amuser poser des rgles aussi, mais du sommeil qui pse cette nuit sur les yeux de Gilbert, de Chatterton et d'Andr Chnier. Ici Stello poussa un profond soupir et cacha sa tte dans ses mains. --Cependant, poursuivit le Docteur-Noir, supposons que nous tenions ici entre nous deux le divin Platon, ne pourrions-nous, s'il vous plat, le conduire au muse Charles X (pardon de la libert grande, je ne lui sais pas d'autre nom), sous le plafond sublime qui reprsente le rgne, que dis-je? le ciel d'Homre? Nous lui montrerions ce vieux pauvre, assis sur un trne d'or avec son bton de mendiant et d'aveugle comme un sceptre entre les jambes, ses pieds fatigus, poudreux et meurtris, mais ses pieds ses deux filles (deux desses), l'Iliade et l'Odysse. Une foule d'hommes couronns le contemple et l'adore, mais debout, selon qu'il sied aux gnies. Ces hommes sont les plus grands dont les noms aient t conservs, les Potes, et, si j'avais dit les plus malheureux, ce seraient eux aussi. Ils forment, de son temps au ntre, une chane presque sans interruption de glorieux exils, de courageux perscuts, de penseurs affols par la misre, de guerriers inspirs au camp, de marins sauvant leur lyre de l'Ocan et non des cachots; hommes remplis d'amour et rangs autour du premier et du plus misrable, comme pour lui demander compte de tant de haine qui les rend immobiles d'tonnement. Agrandissons ce plafond sublime dans notre pense, haussons et largissons cette coupole, jusqu' ce qu'elle contienne tous les infortuns que la Posie ou l'imagination frappa d'une rprobation universelle! Ah! le firmament, en un beau jour d'aot, n'y suffirait pas; non, le firmament d'azur et d'or, tel qu'on le voit au Caire, pur de toute lgre et imperceptible vapeur, ne serait pas une toile assez large pour servir de fond leurs portraits. Levez les yeux ce plafond et figurez-vous y voir monter ces fantmes mlancoliques: Torquato Tasso, les yeux brls de pleurs, couvert de haillons, ddaign mme de Montaigne (ah! philosophe, qu'as-tu fait l!), et rduit n'y plus voir, non par ccit, mais... Ah! je ne le dirai pas en franais; que la langue des Italiens soit tache de ce cri de misre qu'il a jet: Non avendo candella per escrivere i suoi versi; Milton aveugle, jetant un libraire son Paradis perdu pour dix livres sterling;--Camons recevant l'aumne l'hpital des mains de ce sublime esclave qui mendiait pour lui sans le quitter; --Cervants tendant la main de son lit de misre et de mort;--Le Sage, en cheveux blancs, suivi de sa femme et de ses filles, allant demander un asile pour mourir, un pauvre chanoine, son fils; --Corneille manquant de tout, mme de bouillon, dit Racine au roi, au grand roi!--Dryden soixante-dix ans mourant de misre et cherchant dans l'astrologie une vaine consolation aux injustices humaines;--Spenser errant pied travers l'Irlande, moins pauvre et moins dsole que lui, et mourant avec la Reine des fes dans sa tte, Rosalinda dans son coeur, et pas un morceau de pain sur les lvres.--Que je voudrais pouvoir m'arrter l ...! Vondel, ce vieux Shakspeare de la Hollande, mort de faim quatre- vingt-dix ans, et dont le corps fut port par quatorze Potes misrables et pieds nus;--Samuel Royer, qui fut trouv mort de froid dans un grenier;--Butler, qui fit Hudibras et mourut de misre;--Floyer, Sydenham et Rushworth chargs de chanes comme des forats;--J.-J. Rousseau, qui se tua pour ne pas vivre d'aumnes; --Malfiltre, que la faim mit au tombeau, dit Gilbert l'hpital... Et tous ceux encore dont les noms sont crits dans le ciel de chaque nation et sur les registres de ses hpitaux. Supposez que Platon s'avance seul au milieu de tous, et lise la cleste famille cette feuille de la Rpublique que je vous ai cite. Pensez-vous qu'Homre ne puisse pas lui dire du haut de son trne: "Mon cher Platon, il est vrai que le pauvre Homre et, comme lui, tous les infortuns immortels qui l'entourent, ne sont rien que des imitateurs de la nature; il est vrai qu'ils ne sont pas tourneurs parce qu'ils font la description d'un lit, ni mdecins parce qu'ils racontent une gurison; il est vrai que, par une couche de mots et d'expressions figures, soutenues de mesure, de nombre et d'harmonie, ils simulent la science qu'ils dcrivent; il est bien vrai qu'ils ne font ainsi que prsenter aux yeux des mortels un miroir de la vie, et que, trompant leurs regards, ils s'adressent la partie de l'me qui est susceptible d'illusion; mais, divin Platon! votre faiblesse est grande lorsque vous croyez la plus faible cette partie de notre me qui s'meut et qui s'lve, pour lui prfrer celle qui pse et qui mesure. L'Imagination, avec ses lus, est aussi suprieure au Jugement seul avec ses orateurs, que les dieux de l'Olympe aux demi- dieux. Le don du Ciel le plus prcieux, c'est le plus rare.--Or, ne voyez-vous pas qu'un sicle fait natre trois Potes pour une foule de logiciens et de sophistes trs senss et trs habiles? L'Imagination contient en elle-mme le Jugement et la Mmoire sans lesquels elle ne serait pas. Qui entrane les hommes, si ce n'est l'motion? qui enfante l'motion, si ce n'est l'art? et qui enseigne l'art, si ce n'est Dieu lui-mme? Car le Pote n'a pas de matre, et toutes les sciences sont apprises, hors la sienne.--Vous me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines j'ai donnes aux villes? Aucune aux nations, mais une ternelle au monde.--Je ne suis d'aucune ville, mais de l'univers.--Vos doctrines, vos lois, vos institutions, ont t bonnes pour un ge et un peuple, et sont mortes avec eux; tandis que les oeuvres de l'Art cleste restent debout pour toujours mesure qu'elles s'lvent, et toutes portent les malheureux mortels la loi imprissable de l'AMOUR et de la PITI". Stello joignit les mains malgr lui, comme pour prier. Le Docteur se tut un moment, et bientt continua ainsi: CHAPITRE XXXIX UN MENSONGE SOCIAL Et cette dignit calme de l'antique Homre, de cet homme symbole de la destine des Potes, cette dignit n'est autre chose que le sentiment continuel de sa mission que doit avoir toujours en lui l'homme qui se sent une Muse au fond du coeur.--Ce n'est pas pour rien que cette Muse y est venue: elle sait ce qu'elle doit faire, et le Pote ne le sait pas d'avance. Ce n'est qu'au moment de l'inspiration qu'il l'apprend.--Sa mission est de produire des oeuvres, et seulement lorsqu'il entend la voix secrte. Il doit l'attendre. Que nulle influence trangre ne lui dicte ses paroles elles seraient prissables.--Qu'il ne craigne pas l'inutilit de son oeuvre; si elle est belle, elle sera utile par cela seul, puisqu'elle aura uni les hommes dans un sentiment commun d'adoration et de contemplation pour elle et la pense qu'elle reprsente. Le sentiment d'indignation que j'ai excit en vous a t trop vif, monsieur, pour me permettre de douter que vous n'ayez bien senti qu'il y a et qu'il y aura toujours antipathie entre l'homme du Pouvoir et l'homme de l'Art; mais, outre la raison d'envie et le prtexte d'utilit, ne reste-t-il pas encore une autre cause plus secrte dvoiler? Ne l'apercevez-vous pas dans les craintes continuelles, o vit tout homme qui a une autorit, de perdre cette autorit chrie et prcieuse qui est devenue son me? --Hlas! j'entrevois peu prs ce que vous m'allez dire encore, dit Stello; n'est-ce pas la crainte de la vrit? --Nous y voil, dit le Docteur avec joie. Comme le Pouvoir est une science de convention, selon les temps, et que tout ordre social est bas sur un mensonge plus ou moins ridicule, tandis qu'au contraire les beauts de tout Art ne sont possibles que drivant de la vrit la plus intime, vous comprenez que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve une continuelle opposition dans toute oeuvre ainsi cre. De l ses efforts ternels pour comprimer ou sduire. --Hlas! dit Stello, quelle odieuse et continuelle rsistance le Pouvoir condamne le Pote! Ce Pouvoir ne peut-il se ranger lui-mme la vrit? --Il ne le peut, vous dis-je! s'cria violemment le Docteur en frappant sa canne terre. Et mes trois exemples politiques ne prouvent point que le Pouvoir ait tort d'agir ainsi, mais seulement que son essence est contraire la vtre et qu'il ne peut faire autrement que de chercher dtruire ce qui le gne. --Mais, dit Stello avec un air de pntration (essayant de se retrancher quelque part, comme un tirailleur charg en plaine par un gros escadron), mais si nous arrivions crer un Pouvoir qui ne ft pas une fiction, ne serions-nous pas d'accord? --Oui, certes; mais est-il jamais sorti et sortira-t-il jamais des deux points uniques sur lesquels il puisse s'appuyer, hrdit et capacit, qui vous dplaisent si fort, et auxquels il faut revenir? Et si votre Pouvoir favori rgne par l'Hrdit et la Proprit, vous commencerez, monsieur, par me trouver une rponse ce petit raisonnement connu sur la Proprit: C'est l ma place au soleil; voil le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre. Et sur l'Hrdit, ceci: On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau dans la tempte, celui des voyageurs qui est de meilleure maison. Et, en cas que ce soit la Capacit qui vous sduise, vous me trouverez, s'il vous plait, une forte rponse ce petit mot: Qui cdera la place l'autre?--Je suis aussi habile que lui. --QUI DCIDERA ENTRE NOUS? Vous me trouverez facilement ces rponses, je vous donne du temps, --un sicle, par exemple. --Ah! dit Stello constern, deux sicles n'y suffiraient pas. --Ah! j'oubliais, poursuivit le Docteur-Noir; ensuite il ne vous restera plus qu'une bagatelle, ce sera d'anantir au coeur de tout homme n de la femme cet instinct effrayant: Notre ennemi, c'est notre matre. Pour moi, je ne puis souffrir naturellement aucune autorit. --Ma foi, ni moi, dit Stello emport par la vrit, ft-ce l'innocent pouvoir d'un garde champtre... --Et de quoi s'affligerait-on si tout ordre social est mauvais et s'il doit l'tre toujours? Il est vident que Dieu n'a pas voulu que cela ft autrement. Il ne tenait qu' lui de nous indiquer, en quelques mots, une forme de gouvernement parfaite, dans le temps o il a daign habiter parmi nous. Avouez que le genre humain a manqu l une bien bonne occasion! --Quel rire dsespr! dit Stello. --Et il ne la retrouvera plus, continua l'autre: il faut en prendre son parti, en dpit de ce beau cri que rptent en choeur tous les lgislateurs. A mesure qu'ils ont fait une Constitution crite avec de l'encre, ils s'crient: "En voil pour toujours!" Allons, comme vous n'tes pas de ces gens innombrables pour qui la politique n'est autre chose qu'un chiffre, on peut vous parler; allons, dites-le hautement, ajouta le Docteur en se couchant dans son fauteuil sa faon, de quel paradoxe tes-vous amoureux maintenant, s'il vous plat? Stello se tut. --A votre place, j'aimerais une crature du Seigneur plutt qu'un argument, quelque beau qu'il ft. Stello baissa les yeux. --A quel Mensonge social ncessaire voulez-vous vous dvouer? Car nous avouons qu'il en faut un pour qu'il y ait une socit.--Auquel? Voyons! Sera-ce au moins absurde! Lequel est-ce? --Je ne sais, en vrit, dit la victime du raisonneur. --Quand pourrai-je vous dire, continua l'imperturbable, ce que je sens venir sur mes lvres toutes les fois que je rencontre un homme caparaonn d'un Pouvoir? Comment va votre mensonge social ce matin? Se soutient-il? --Mais ne peut-on soutenir un Pouvoir sans y participer, et, au milieu d'une guerre civile, ne pourrai-je pas choisir? --Eh! qui vous dit le contraire? interrompit le Docteur avec humeur; il s'agit bien de cela! --Je parle de vos penses et de vos travaux, par lesquels seulement vous existez mes yeux. Que me font vos actions? Qu'importe, dans les moments de crise, que vous soyez brl avec votre maison ou tu dans un carrefour, trois fois tu, trois fois enterr et trois fois ressuscit, comme signait le capitaine normand Franois Sville, au temps de Charles IX? Faites le jeu qui vous plaira. Mettez, si vous voulez, l'Hrdit dans le carrosse et la Capacit sur le sige, pour voir les accorder. --Peut-tre, dit Stello. --Jusqu' ce que le cocher essaye de verser le matre ou d'entrer dans la voiture, ce qui ne serait pas mal, continua le Docteur. Oh! nul doute, monsieur, qu'il ne vaille autant choisir en temps de luttes, que se laisser ballotter comme un numro dans le sac d'un grand loto. Mais l'intelligence n'y est presque pour rien, car vous voyez que, par le raisonnement appliqu au choix du Pouvoir qu'on veut s'imposer, on n'arrive qu' des ngations, quand on est de bonne foi. Mais, dans les circonstances dont nous parlons, suivez votre coeur ou votre instinct. Soyez (passez-moi l'expression) bte comme un drapeau. --O profanateur! s'cria Stello. --Plaisantez-vous? dit le Docteur; le plus grand des profanateurs, c'est le temps: il a us vos drapeaux jusqu'au bois. Lorsque le drapeau blanc de la Vende marchait au vent contre le drapeau tricolore de la Convention, tous deux taient loyalement l'expression d'une ide; l'un voulait bien dire nettement MONARCHIE, HRDIT, CATHOLICISME; l'autre, RPUBLIQUE, EGALIT, RAISON HUMAINE: leurs plis de soie claquaient dans l'air au-dessus des pes, comme au-dessus des canons se faisaient entendre les chants enthousiastes des voix mles, sortis de coeurs bien convaincus. HENRI IV, LA MARSEILLAISE, se heurtaient dans l'air comme les faux et les baonnettes sur la terre. C'taient l des drapeaux! O temps de dgot et de pleur, tu n'en as plus! Nagure le blanc signifiait charte, aujourd'hui le tricolore veut dire charte. Le blanc tait devenu un peu rouge et bleu, le tricolore est devenu un peu blanc. Leur nuance est insaisissable. Trois petits articles d'criture en font, je crois, la diffrence. Otez donc la flamme, et portez ces articles au bout du bton. Dans notre sicle, je vous le dis, l'uniforme sera un jour ridicule comme la guerre est passe. Le soldat sera dshabill comme le mdecin l'a t par Molire, et ce sera peut-tre un bien. Tout sera rang sous un habit noir comme le mien. Les rvoltes mmes n'auront pas d'tendard. Demandez Lyon, en cette dix-huit cent trente- deuxime anne de Notre-Seigneur. En attendant, allez comme vous voudrez dans les actions, elles m'occupent peu. Obissez vos affections, vos habitudes, vos relations sociales, votre naissance... que sais-je, moi?--Soyez dcid par le ruban qu'une femme vous donnera, et soutenez le petit Mensonge social qui lui plaira. Puis rcitez-lui les vers d'un grand pote: Lorsque deux factions divisent un empire, Chacun suit, au hasard, la meilleure ou la pire; Mais quand ce choix est fait, ou ne s'en ddit pas. Au hasard! Il fut de mon avis et ne dit pas: la plus sense. Qui eut raison des Guelfes ou des Gibelins, votre sens? Ne serait-ce pas la Divina Commedia? Amusez donc votre coeur, votre bras, tout votre corps avec ce jeu d'accidents. Ni moi, ni la philosophie, ni le bon sens, n'avons rien faire l. C'est pure affaire de sentiment et puissance de fait, d'intrts et de relations. Je dsire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, que vous ne soyez pas n dans cette caste de parias, jadis Brahmes, que l'on nommait Noblesse, et que l'on a fltrie d'autres noms; classe toujours dvoue la France et lui donnant ses plus belles gloires, achetant de son sang le plus pur le droit de la dfendre en se dpouillant de ses biens pice pice et de pre en fils; grande famille pipe, trompe, sape par ses plus grands Rois, sortis d'elle; hache par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur parlant haut et franc; traque, exile, plus que dcime, et toujours dvoue tantt au Prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne, tantt au Peuple qui la mconnat et la massacre; entre ce marteau et cette enclume, toujours pure et toujours frappe, comme un fer rougi au feu; entre cette hache et ce billot, toujours saignante et souriante comme les martyrs; race aujourd'hui raye du livre de vie et regarde de ct, comme la race juive. Je dsire que vous n'en soyez pas. Mais que dis-je? Qui que vous soyez d'ailleurs, vous n'avez nul besoin de vous mler de votre parti. Les partis ont soin d'enrgimenter un homme malgr lui, selon sa naissance, sa position, ses antcdents, de si bonne sorte qu'il n'y peut rien, quand il crierait du haut des toits et signerait de son sang qu'il ne pense pas tout ce que pensent les compagnons qu'on lui suppose et qu'on lui assigne.--Ainsi, en cas de bouleversement, j'excepte absolument les partis de notre consultation, et l-dessus je vous abandonne au vent qui soufflera. Stello se leva, comme on fait quand on veut se montrer tout entier, avec une secrte satisfaction de soi-mme, et il jeta mme un regard sur une glace o son ombre se rflchissait. --Me connaissez-vous bien vous-mme? dit-il avec assurance. Savez- vous (et qui le sait except moi?), savez-vous quelles sont les tudes de mes nuits? Pourquoi, si elle est ainsi traite, ne pas dpouiller la Posie et la jeter terre comme un manteau us? Qui vous dit que je n'ai pas tudi, analys, suivi, pulsation par pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de l'organisation morale de l'homme, comme vous de son tre matriel? que je n'ai pas pes dans une balance de fer machiavlique les passions de l'homme naturel et les intrts de l'homme civilis, leurs orgueils insenss, leurs joies gostes, leurs esprances vaines, leurs faussets tudies, leurs malveillances dguises, leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours sings, leurs haines amicales? O dsirs humains! craintes humaines! vagues ternelles, vagues agites d'un Ocan qui ne change pas, vous tes seulement comprimes quelquefois par des courants hardis qui vous emportent, des vents violents qui vous soulvent, ou des rochers immuables qui vous brisent! --Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez vous croire courant, vent ou rocher! --Et pensez-vous que... --Que vous ne devez jeter que des oeuvres dans cet Ocan. Il faut bien plus de gnie pour rsumer tout ce qu'on sait de la vie dans une oeuvre d'art, que pour jeter cette semence sur la terre, toujours remue, des vnements politiques. Il est plus difficile d'organiser tel petit livre que tel gros gouvernement.--Le Pouvoir n'a plus depuis longtemps ni la force ni la grce.--Ses jours de grandeur et de ftes ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir en main, cela s'est toujours pu rduire l'action de manier des idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots, ballotts ensemble, amnent des chances imprvues et ncessaires, auxquelles les plus grands ont confess qu'ils devaient la plus belle partie de leur renomme. Mais qui la doit le Pote, si ce n'est lui-mme? La hauteur, la profondeur et l'tendue de son oeuvre et de sa renomme futures sont gales aux trois dimensions de son cerveau. --Il est par lui-mme, il est lui-mme, et son oeuvre est lui. Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses imprissables. Ah! s'il arrive qu'un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous la premire et la plus rare des facults, l'IMAGINATION; si le chagrin ou l'ge la desschent dans votre tte comme l'amande au fond du noyau; s'il ne vous reste plus que Jugement et Mmoire; lorsque vous vous sentirez le courage de dmentir cent fois par an vos actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos actions, vos actions l'une par l'autre, et l'une par l'autre vos paroles, comme tous les hommes politiques; alors faites comme tant d'autres bien plaindre, dsertez le ciel d'Homre, il vous restera encore plus qu'il ne faudra pour la politique et l'action, vous qui descendrez d'en haut. Mais, jusque-l, laissez aller d'un vol libre et solitaire l'Imagination qui peut tre en vous.--Les oeuvres immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos ides notre corps.--crivez-en de telles si vous pouvez, et soyez sr que s'il s'y rencontre une ide ou seulement une parole utile au progrs civilisateur, que vous ayez laisse tomber comme une plume de votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser, l'exploiter, la mettre en oeuvre jusqu' satit. Laissez-les faire. L'application des ides aux choses n'est qu'une perte de temps pour les cratures de penses. Stello, debout encore, regarda le Docteur-Noir avec recueillement, sourit enfin, et tendit la main son svre ami. --Je me rends, dit-il, crivez votre ordonnance. Le Docteur prit du papier. --Il est bien rare, dit-il tout en griffonnant, que le sens commun donne une ordonnance qui soit suivie. --Je suivrai la vtre comme une loi immuable et ternelle, dit Stello, non sans touffer un soupir; et il s'assit, laissant tomber sa tte sur sa poitrine, avec un sentiment de profond dsespoir et la conviction d'un vide nouveau rencontr sous ses pas; mais, en coutant l'ordonnance, il lui sembla qu'un brouillard pais s'tait dissip devant ses yeux et que l'toile infaillible lui montrait le seul chemin qu'il et suivre. Voici ce que le Docteur-Noir crivait, motivant chaque point de son ordonnance, usage fort louable et assez rare. CHAPITRE XL ORDONNANCE DU DOCTEUR-NOIR SPARER LA VIE POTIQUE DE LA VIE POLITIQUE. Et, pour y parvenir: I.--Laisser Csar ce qui appartient Csar, c'est--dire le droit d'tre, chaque heure de chaque jour, honni dans la rue, tromp dans le palais; combattu sourdement, min longuement, battu promptement et chass violemment. Parce que, l'attaquer ou le flatter avec la triple puissance des arts, ce serait avilir son oeuvre et l'empreindre de ce qu'il y a de fragile et de passager dans les vnements du jour. Il convient de laisser cette tche la critique du matin, qui est morte le soir, ou celle du soir, qui est morte le matin.--Laisser tous les Csars la place publique, et les laisser jouer leur rle, et passer, tant qu'ils ne troubleront ni les travaux de vos nuits ni le repos de vos jours.--Plaignez-les de toute votre piti s'ils ont t forcs de se mettre au front cette couronne Csarienne, qui n'a plus de feuilles et dchire la tte. Plaignez-les encore s'ils l'ont dsire; leur rveil en est plus cruel aprs un long et beau rve. Plaignez- les s'ils sont pervertis par le Pouvoir; car il n'est rien qui ne puisse fausser cette antique et peut-tre ncessaire Fausset, d'o viennent tant de maux.--Regardez cette lumire s'teindre, et veillez; heureux si vos veilles peuvent aider l'humanit se grouper et s'unir autour d'une clart plus pure! II.--SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. Suivre les conditions de son tre, dgag de l'influence des Associations, mme les plus belles. Parce que la Solitude est la source des inspirations. LA SOLITUDE EST SAINTE. Toutes les Associations ont tous les dfauts des couvents. Elles tendent classer et diriger les intelligences, et fondent peu peu une autorit tyrannique qui, tant aux intelligences la libert et l'individualit, sans lesquelles elles ne sont rien, toufferait le gnie mme sous l'empire d'une communaut jalouse. Dans les Assembles, les Corps, les Compagnies, les coles, les Acadmies et tout ce qui leur ressemble, les mdiocrits intrigantes arrivent par degrs la domination par leur activit grossire et matrielle, et cette sorte d'adresse laquelle ne peuvent descendre les esprits vastes et gnreux. L'Imagination ne vit que d'motions spontanes et particulires l'organisation et aux penchants de chacun. La Rpublique des lettres est la seule qui puisse jamais tre compose de citoyens vraiment libres, car elle est forme de penseurs isols, spars et souvent inconnus les uns aux autres. Les Potes et les Artistes ont seuls, parmi tous les hommes, le bonheur de pouvoir accomplir leur mission dans la solitude. Qu'ils jouissent de ce bonheur de ne pas tre confondus dans une socit qui se presse autour de la moindre clbrit se l'approprie, l'enserre, l'englobe, l'treint, et lui dit: NOUS. Oui, l'Imagination du Pote est inconstante autant que celle d'une crature de quinze ans recevant les premires impressions de l'amour. L'Imagination du Pote ne peut tre conduite, puisqu'elle n'est pas enseigne. Otez-lui ses ailes, et vous la ferez mourir. La mission du Pote ou de l'Artiste est de produire, et tout ce qu'il produit est utile, si cela est admir. Un Pote donne sa mesure par son oeuvre; un homme attach au Pouvoir ne la peut donner que par les fonctions qu'il remplit. Bonheur pour le premier, malheur pour l'autre; car, s'il se fait un progrs dans les deux ttes, l'un s'lance tout coup en avant par une oeuvre, l'autre est forc de suivre la lente progression des occasions de la vie et les pas graduels de sa carrire. SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. III.--viter le rve maladif et inconstant qui gare l'esprit, et employer toutes les forces de la volont dtourner sa vue des entreprises trop faciles de la vie active. Parce que l'homme dcourag tombe souvent, par paresse de penser, dans le dsir d'agir et de se mler aux intrts communs, voyant comme ils lui sont infrieurs et combien il semble facile d'y prendre son ascendant. C'est ainsi qu'il sort de sa route, et, s'il en sort souvent, il la perd pour toujours. La Neutralit du penseur solitaire est une NEUTRALIT ARME qui s'veille au besoin. Il met un doigt sur la balance et l'emporte. Tantt il presse, tantt il arrte l'esprit des nations; il inspire les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est rvl de le faire par la conscience qu'il a de l'avenir. Que lui importe si sa tte est expose en se jetant en avant ou en arrire? Il dit le mot qu'il faut dire, et la lumire se fait. Il dit ce mot de loin en loin et, tandis que le mot fait son bruit, il rentre dans son silencieux travail et ne pense plus ce qu'il a fait. IV.--Avoir toujours prsentes la pense les images, choisies entre mille, de Gilbert, de Chatterton et d'Andr Chnier. Parce que, ces trois jeunes ombres tant sans cesse devant vous, chacune d'elles gardera l'une des routes politiques o vous pourriez garer vos pieds. L'un des trois fantmes adorables vous montrera sa clef, l'autre sa fiole de poison, et l'autre sa guillotine. Ils vous crieront ceci: Le Pote a une maldiction sur sa vie et une bndiction sur son nom. Le Pote, aptre de la vrit toujours jeune, cause un ternel ombrage l'homme du Pouvoir, aptre d'une vieille fiction, parce que l'un a l'inspiration, l'autre seulement l'attention ou l'aptitude d'esprit; parce que le Pote laissera une oeuvre o sera crit le jugement des actions publiques et de leurs acteurs; parce qu'au moment mme o ces acteurs disparaissent pour toujours la mort, l'auteur commence une longue vie. Suivez votre vocation. Votre royaume n'est pas de ce monde, sur lequel vos yeux sont ouverts, mais de celui qui sera quand vos yeux seront ferms. L'ESPRANCE EST LA PLUS GRANDE DE NOS FOLIES. Eh! qu'attendre d'un monde o l'on vient avec l'assurance de voir mourir son pre et sa mre? D'un monde o de deux tres qui s'aiment et se donnent leur vie, il est certain que l'un perdra l'autre et le verra mourir? Puis ces fantmes douloureux cesseront de parler et uniront leurs voix en choeur comme en un hymne sacr; car la Raison parle, mais l'Amour chante. Et vous entendrez encore ceci: SUR LES HIRONDELLES Voyez ce que font les hirondelles, oiseaux de passage aussi bien que nous. Elles disent aux hommes: Protgez-nous, mais ne nous louchez pas. Et les hommes ont pour elles, comme pour nous, un respect superstitieux. Les hirondelles choisissent leur asile dans le marbre d'un palais ou dans le chaume d'une cabane; mais ni l'homme du palais ni l'homme de la cabane n'oseraient toucher leur nid, parce qu'ils perdraient pour toujours l'oiseau qui porte bonheur leur habitation, comme nous aux terres des peuples qui nous vnrent. Les hirondelles ne posent qu'un moment leurs pieds sur la terre, et nagent dans le ciel toute leur vie, aussi aisment que les dauphins dans la mer. Et si elles voient la terre, c'est du haut du firmament qu'elles la voient, et les arbres et les montagnes, et les villes et les monuments, ne sont pas plus levs leurs yeux que les plaines et les ruisseaux, comme aux regards clestes du Pote tout ce qui est de la terre se confond en un seul globe clair par un rayon d'en haut. --Les couter, et, si vous tes inspir, faire un livre. Ne pas esprer qu'un grand oeuvre soit contempl, qu'un livre soit lu, comme ils ont t faits. Si votre livre est crit dans la solitude, l'tude et le recueillement, je souhaite qu'il soit lu dans le recueillement, l'tude et la solitude; mais soyez peu prs certain qu'il sera lu la promenade, au caf, en calche, entre les causeries, les disputes, les verres, les jeux et les clats de rire, ou pas du tout. Et, s'il est original, Dieu vous puisse garder des ples imitateurs, troupe nuisible et innombrable de singes salissants et maladroits! Et, aprs tout cela, vous aurez mis au jour quelque volume qui, pareil toutes les oeuvres des hommes, lesquelles n'ont jamais exprim qu'une question et un soupir, pourra se rsumer infail- liblement par les deux mots qui ne cesseront jamais d'exprimer notre destine de doute et de douleur: POURQUOI? et HLAS! CHAPITRE XLI EFFETS DE LA CONSULTATION Stello crut un moment avoir entendu la sagesse mme.--Quelle folie! --Il lui semblait que le cauchemar s'tait enfui; il courut involontairement la fentre pour voir briller son toile, laquelle il croyait. Il jeta un grand cri. Le jour tait venu. L'aube ple et humide avait chass du ciel toutes les toiles; il n'y en avait plus qu'une qui s'vanouissait l'horizon. Avec ses lueurs sacres, Stello sentit s'enfuir ses penses. Les bruits odieux du jour commenaient se faire entendre. Il suivit des yeux le dernier des beaux yeux de la nuit, et, lorsqu'il se fut entirement ferm, Stello plit, tomba, et le Docteur-Noir le laissa plong dans un sommeil pesant et douloureux. CHAPITRE XLII FIN Telle fut la premire consultation du Docteur-Noir. Stello suivra-t-il l'ordonnance? Je ne le sais pas. Quel est ce Stello? quel est ce Docteur-Noir? Je ne le sais gure. Stello ne ressemble-t-il pas quelque chose comme le sentiment? Le Docteur-Noir quelque chose comme le raisonnement? Ce que je crois, c'est que si mon coeur et ma tte avaient, entre eux, agit la mme question, ils ne se seraient pas autrement parl. crit Paris, janvier 1832. End of the Project Gutenberg EBook of Stello, by Alfred De Vigny License: Share Alike