Produced by Aaron Bull, aabull@shaw.ca J. Vilbort EN KABYLIE VOYAGE D'UNE PARISIENNE AU DJURJURA Paris Charpentier et Cie, Libraires-diteurs 28, quai du Louvre 1875 CHAPITRE PREMIER D'ALGER AU FORT NATIONAL. Nos amis d'Alger nous disaient: Aller en Kabylie et au Dsert! y pensez-vous? Le Sud est en fermentation. Les marabouts fanatiques annoncent partout l'arrive du _Moule-Sa_ [Le matre de l'heure.], qui, venant de l'Ouest, du Maroc, du Gharb, du Mogreb-el-Aksa, doit, avec son yatagan, couper la tte tous les _Roumis_ [Chrtiens.]. Rflchissez que nous sortons du _Rhamadhan_ [Le feu qui purifie.], et qu' ce jene rigoureux du neuvime mois s'ajoutent les excitations du printemps pour agiter les ferments de haine et de rvolte que tout Arabe ou tout Kabyle puise dans le lait de sa mre. Restez donc parmi nous, Alger la bien garde, qui, en avril, n'est que parfum et lumire. O trouverez-vous un ciel plus pur, un air plus doux? N'allez pas vous jeter dans un coupe-gorge. Mais ces exhortations de l'amiti prudente, le _Gnral_ ne rpondait que par un ddaigneux sourire. Comment, faible femme, supporteriez-vous les fatigues d'un pareil voyage? Ignorez-vous que jamais un phaton, ni mme le plus mchant des voiturins, n'a pu gravir les pentes kabyles? Quelques chevaux ont tent l'escalade, mais presque tous s'y sont cass les reins. La route est bonne jusqu' Tizi-Ouzou, et les cochers d'Alger vous y mneront. De Tizi-Ouzou au fort National, il y a un chemin trs-pittoresque, dit-on, que l'arme du marchal Randon tailla, en 1857, dans les flancs de la montagne; mais vous ne pourrez vous y aventurer qu'avec huit ou dix mulets du train. Vous courrez le risque de vous noyer dans le Sbaou, grossi par les torrents d'hiver et qu'il faut passer gu. Aprs cela, rien que des escarpements abruptes, des prcipices effroyables, o les plus fortes ttes gagnent le vertige, et que les mulets eux-mmes hsitent franchir quand il pleut, car il suffit d'une glissade pour s'aller briser en morceaux au fond d'un abme de mille mtres. Et ce n'est pas le pire danger, Madame: peine aurez-vous mis le pied sur la terre berbre, que vous serez assige par une lgion affame et furieuse, acharne dfendre l'indpendance nationale. Vous aurez beau invoquer l'autorit franaise et l'hospitalit kabyle, rien ne vous prservera des insultes ni des blessures de la puce musulmane. Et s'il n'y avait qu'elle seule combattre! Mais il est un tre immonde dont le Kabyle comme l'Arabe a fait son plus intime ami. Il l'hberge dans sa _gandoura_ [Chemise de laine.]; il le nourrit de sa chair et l'abreuve de son sang. Quand cet hte parasite se rend par trop importun, il le prend entre le pouce et l'index pour le dposer terre, dlicatement et comme regret. L'odieux compagnon de voyage! Il est encore d'autres prils. Et d'abord, votre teint se gardera-t-il du hle? Et Sidi-Yzem [Le seigneur lion.], Madame! Si tout coup il se dressait devant vous, hrissant sa terrible crinire, dardant sur vous ses prunelles de feu, voudriez-vous, la manire des femmes kabyles, dsarmer sa colre en lui disant: O Sidi, toi qui es si fort, si puissant, qui fais trembler les hommes, qui rien ne rsiste, tu es trop gnreux pour faire la moindre peine une pauvre femme qui t'admire et qui ferait tout pour te plaire; car je ne suis qu'une femme, moi! regarde... Vous voyez-vous assaillie sur un _thamgouth_ [Pic.] du Djurjura par un ouragan de neige? retenue prisonnire par un dluge dans une curie kabyle? ou bien, j'en frmis pour vous, enleve par un montagnard aussi entreprenant qu'amoureux? Un proverbe du cru dit que la femme juive marche devant le diable, et que la musulmane vient immdiatement derrire lui; mais la chrtienne, la Franaise surtout, est un ange aux yeux de ces barbares: s'il vous fallait partager la couche d'un Mlikeuch, voleur, assassin et qui ne se lave jamais! Madame Elvire haussa lgrement les paules et s'cria: Je pars demain vendredi 7 avril; que les courageux me suivent! Partir un vendredi! Cependant nous nous trouvmes trois au point du jour sur la place Bresson, autour du Gnral: trois, les braves des braves, mais aussi quel gnral! De grands yeux gris un peu enfoncs sous leurs arcades orgueilleuses, tour tour nafs et doux comme des yeux de gazelle, ou brillants comme des yeux d'aigle; le nez aquilin et fier, surmontant une petite bouche souriante; le front large, couronn d'un magnifique diadme de cheveux bruns. Grande, svelte, avec des pieds d'enfant et les plus belles mains que les fils d'Adam admirrent depuis ve. Le bon sens d'un vieux juge et la fantaisie d'une petite matresse, l'esprit du diable et le coeur d'une soeur de charit; enfin, le courage du lion dans une enveloppe fragile, car le docteur Andral avait envoy madame Elvire en Algrie pour y rtablir sa sant altre par les hivers de Paris. Son habit de voyage tait des plus pittoresques sur un ample vtement d'toffe anglaise, elle portait un manteau doubl de petit-gris qui l'enveloppait tout entire, la protgeant contre la pluie, la poussire et le vent. Elle avait un grand chapeau de feutre aux larges bords, recouvert d'une coiffe blanche qui retombait sur les paules. Un voile vert, flottant au vent, pouvait au besoin fermer la fentre que la coiffe laissait ouverte devant un visage blanc et rose, qui se trouvait ainsi dfendu contre l'ardeur du soleil ou la curiosit des indignes. Je suis laide faire peur, nous dit-elle en nous abordant. Certes, il fallait qu'elle ft belle pour I'tre encore dans cet appareil bizarre; mais il est des femmes doues de la grce originelle qui embellit tout. Un des trois braves tait le mari de madame Elvire. Ds la premire tape, et d'une voix unanime, on l'appela le Conscrit; car nous reconnmes que, rveur et distrait, absorb en lui-mme, il tait incapable de nous conduire. D'ailleurs, le Gnral paraissait lui inspirer une admiration sans bornes. Si merveilleux que ft le paysage, ses yeux, aprs s'y tre arrts un instant, se tournaient toujours vers madame Elvire comme pour chercher en elle un point de comparaison. Bientt aussi il manifesta, dans sa faon d'envisager les hommes et les choses du monde africain, une tendance paradoxale qui lui valut par surcrot le beau surnom de Philosophe. Voici l'homme en trois lignes: de moyenne taille, blond, assez sentimental, trs-myope, et le mari le plus amoureux de sa femme qui se soit jamais vu. M. Jules ***, qui faisait partie de notre corps d'arme, mrita les galons de Caporal par le zle qu'il dploya au moment du dpart. C'est lui qui retint nos places la diligence d'Alger Tizi-Ouzou et fit charger les bagages. Il fut en outre investi des fonctions d'agent comptable. Il portait sur ses paules, trs-bravement, ma foi! une soixantaine d'annes dont plusieurs pesaient double. Plus nous avons l'piderme sensible, et plus les ronces du chemin nous blessent cruellement: cet homme excellent s'tait dchir plus d'un buisson pineux; mais il avait la jeunesse qui dlie le temps, celle du coeur. M. Jules entourait madame Elvire de soins si empresss et si dlicats, que l'heureux mari pouvait rver tout le long de la route, certain que son trsor et lui-mme taient bien gards par ce bon compagnon. Donc nous partmes d'Alger le vendredi 7 avril, deux jours avant la rvolte des Ouled-Sidi-Cheikh, qui allait gagner successivement les Harars, les Ouled-Nal, puis remonter dans le Tell jusqu'aux approches de Tniet, de Titri et de Stif. La Fortune tait avec nous: quarante-huit heures plus tard, l'autorit se ft jointe nos amis pour nous retenir de gr ou de force; car, en pays insurg, les touristes sont pour elle d'autant plus incommodes, qu'ils sont plus aventureux. Quand la diligence quitta la place Bresson, emporte dans la rue de Constantine par ses six chevaux lancs au galop, le soleil sortait radieux de son lit d'or et de pourpre. Un grand calme rgne sur la mer qui, l'horizon, embrasse le ciel derrire le magique rideau des brouillards iriss. A gauche, la rade d'Alger, du cap Matifou la pointe Pescade, ressemble une norme coquille de nacre de perle aux reflets changeants; droite, les crtes de la Bou-Zarah et de Mustapha-Suprieur se dorent et se dcoupent en artes vives sur un azur teintes d'opale. Les villas parses brillent comme autant de perles dans le collier d'meraudes des collines, dont le pied demeure envelopp de vapeurs noires. Derrire nous, coiffe comme d'un turban maure par les maisons de sa ville haute superposes en terrasse, Alger, inonde de lumire, caresse par les brises marines, parfume par la flore orientale, semble vouloir dployer toutes ses sductions pour nous retenir dans ses murs hospitaliers. Madame Elvire est mue: un diamant tincelle entre les cils de sa paupire, et elle dit en soupirant: Mon doux Alger, quand te reverrai-je? La conqute de 1830 n'est-elle pas justifie par ce regret et cette larme? Nous saluons de la main, comme un ami, le palmier de la rue de Constantine qui, sous le souffle de la premire brise, s'incline pour nous souhaiter un bon voyage. A Mustapha-lnfrieur, nous prenons la route de la Maison-Carre, qui contourne gauche le champ des manoeuvres. Le Conscrit, qui est mont sur le sige pour fumer, cherche distraire le Gnral de sa mlancolie. --Vois-tu, lui dit-il, l-bas, au pied des collines, la _Koubba_ [Mausole.] de Sidi-Mohamed Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin? C'tait un marabout fameux et un sorcier de premire force. Vers 1785, ce _Medhi,_ ou prcurseur du _Moule-Sa,_ fonda la socit secrte des _Khouns_ [Frres affilis.]. Cette association politico-religieuse nous a fait beaucoup de mal, car elle a constamment souffl la rvolte au coeur des Arabes et surtout des Kabyles. Son foyer principal est en Kabylie, dans la _Zaoua_ [Sanctuaire, lieu consacr.] des Ath-Smahil, une des six tribus de la confdration des Guechtoula. Abd-el-Kader, Bou-Bar'la et d'autres grands agitateurs sollicitrent l'_Oueurd_ [La rose.], l'initiation du Mek'-Addem [Celui qui avance.] ou chef des _Khouns_. Les frres affilis s'engagent, par les plus terribles serments, obir aveuglment au cheikh spirituel de l'ordre; ils forment en outre une sorte de franc-maonnerie, o ils se doivent entre eux aide et protection. On les prpare l'initiation par un jene prolong dans un endroit sombre, propice aux jongleries et aux hallucinations du fanatisme. Le gnral Yusuf dtruisit cette Zaoua pendant l'expdition d'aot et de septembre 1856. Il n'en pargna que le tombeau du saint, qui, dans les premires annes de ce sicle, s'tait retir chez les Guechtoula, o il mourut. Les Maures d'Alger lui rigrent, de leur ct, le mausole que nous apercevons d'ici. Mais une koubba sans sarcophage, c'est comme une chsse sans reliques. Donc une bande de pieux plerins, amplement munie d'_ouadas_ [Offrandes religieuses.], gravit un beau matin les escarpements du Djurjura, et pntra le soir dans la maison hospitalire des Ath-Smahil. Ils reurent des _tolbas_ [Religieux.] d'Abd-er-Rhaman l'accueil de la bouche en coeur que des moines n'ont jamais refus aux plerins qui viennent eux les mains pleines. On leur offrit du _kouskoussou_ la viande, du _lebben_ [lait aigre.], des figues et le gte: bref, on les traita en htes de distinction. Mais quelle fut la stupeur des Kabyles quand le bruit se rpandit dans leurs montagnes que les plerins avaient emport la dpouille du saint pour la dposer au Hamma d'Alger! Dj ils couraient aux armes. Un sage marabout s'avisa d'ouvrir le tombeau: le prcurseur du _Montader_ [Celui qui est attendu.] n'avait pas quitt les _Adrars_ [Pierres.] kabyles. Et voil comment l'illustre marabout, oprant aprs sa mort un prodige plus extraordinaire que tous ceux par lesquels il s'tait signal de son vivant, est devenu _Bou-Kobrin,_ ou l'homme aux deux tombes. --Ami, demanda madame Elvire, assise dans le coup entre M. Jules et moi, y a-t-il une moralit ton petit conte? --Assurment, rpondit le philosophe, et la voici: la superstition est un chancre qui ronge tous les peuples du monde. Aussi longtemps qu'on ne l'aura pas extirp, il n'y aura rien de raisonnable attendre des hommes. Que les fanatiques d'Europe donnent la main aux fanatiques d'Afrique! ils se valent, ils sont frres. Ceux-ci batifient Bou-Kobrin et Lalla-Khrdidga, la sainte du Thamgouth [Le plus haut pic du Djurjura.]; ceux-l canonisent Labre, un fainant sordide, et Marie Alacocque, une nonne hystrique. Les jsuites font la guerre aux libres penseurs et toutes nos liberts; les marabouts excitent les grands enfants d'Afrique dtester les Roumis qui leur apportent l'instruction et le bien-tre. Les uns et les autres conspirent contre la civilisation moderne; entre leurs mains la religion n'est qu'une arme politique, un instrument de raction universelle. Madame Elvire fit entendre une petite toux sche qui lui tait familire et ajoutait je ne sais quoi de touchant sa beaut. --Ah! l'air est trop vif pour vous, Madame, dit M. Jules en lui tendant un pan de son manteau. Elle, dans le mme instant, s'cria: --Prenez donc garde, postillon, vous crasez ce pauvre _bourrico_ [Petit ne.]. La roue heurta si violemment l'un des amples _couffins_ [Paniers en tiges d'alfa.] qui formaient comme un potager de chaque ct de l'animal, que celui-ci en fut renvers dans le foss avec l'Arabe qu'il portait par surcrot de charge. Le gnral poussa un cri. --Bah! dit le postillon, a leur apprendra se garer une autre fois, et ce n'est pas l'Arabe qu'il faut plaindre, mais son bourrico qui n'est pas la plus grosse des deux btes. Cependant l'Arabe et son petit ne s'taient dj repris sur leurs jambes. L'homme redressa ses couffins, et, ayant pris l'lan d'un cavalier accompli, il se retrouva sur sa monture. _Har'r! Har'r!_ fit-il d'un accent guttural, et le bourrico recommena trotter menu au beau milieu de la route pour se faire culbuter de nouveau par un _corricolo_ [Voiture publique d'Alger.]. --Je crois en vrit, observai-je, que les nes de ce pays ont la bosse de la fatalit aussi dveloppe que leurs matres, et s'en tiennent comme eux ceci: Ce qui arrive doit arriver; nul n'chappe sa destine. --Assurment, ajouta le Philosophe, l'Arabe en tombant dans le foss a dit: C'tait crit! le bourrico l'a pens, et voil pourquoi la grosse bte est remonte sur la petite, tandis que celle-ci reprenait le haut du pav. C'est le fond de l'islamisme et de toutes les doctrines politiques, religieuses ou sociales qui reposent sur le dogme de l'immuable. Pour le gnral de l'ordre de Loyola, l'me de tous les complots trams contre la raison, comme pour le Khalifa des Moule-Taeb qui, dans sa petite ville d'Ouazan, au Maroc, tient le fil de toutes les conspirations africaines contre le progrs apport par la France, cet Arabe et son bourrico atteignent la perfection divine et terrestre. --Tais-toi! Conscrit, fit le Gnral en riant, et regarde! Voici mes beaux palmiers du jardin d'Essai! Ah! qu'ils me donnent envie d'tre au Dsert! mais quel dommage qu'il faille quitter ma chre Mditerrane! Si j'tais fe, j'emporterais Paris, d'abord cette mer bleue, puis cette lumire blouissante, la fte de l'me comme celle des yeux; enfin ces palmiers, et encore ces superbes orangers chargs la fois de fruits d'or et de fleurs odorantes. --Est-ce tout? demandai-je. --Non, non, j'emporterais aussi cet air doux comme une caresse d'enfant, ces grands rochers qui se dressent l-bas devant nous, et dont les crtes aigus et neigeuses resplendissent au soleil comme des lances d'argent. --Le Djurjura! nous n'en sommes plus qu' trente-neuf lieues, Madame, et nous y arriverons demain soir. --Quel bonheur! s'cria-t-elle en frappant des mains. Pauvre Alger! dj cette belle inconstante ne te regrettait plus. Nous laissons droite et gauche des jardins lgumiers et des bananeries que protge contre la main des maraudeurs et le souffle sal de la mer une haie impntrable de cactus monstrueux: les figuiers de Barbarie dont les pines acres gardent en outre leurs propres fruits, fort priss des Arabes. Prs du ruisseau An-el-Abiad [La fontaine blanche.], nous apercevons, moiti ensevelie dans les sables de la mer, la Koubba de Sidi-Belal. Ce marabout, vnr des ngres d'Alger, pourrait bien n'tre que le dieu Blus ou Baal, dont le culte fut import par les Phniciens dans le Soudan. Les crmonies religieuses de ces noirs enfants, qui se piquent d'tre aussi bons musulmans que les Arabes ou les Maures, ont conserv un caractre tout paen. A Alger, vers la fin de mars, nous avions assist, dans une maison de ngres, des sacrifices sanglants. Nous y vmes immoler des poulets, des moutons, un boeuf par des sacrificateurs d'bne. Une grande prtresse, plus noire que l'enfer, rendait, d'un air trs-majestueux, des oracles tirs du sang fumant des victimes. Le mercredi de chaque semaine, sur la plage de Saint-Eugne, hors la porte de Bab-el-Oued, la Seb-Aoun [Les sept fontaines.], les Mauresques galantes, toutes celles qui ont se plaindre d'un mari ou se faire aimer d'un amant, viennent demander des conseils, des augures et des philtres aux Guezzantes [Ngresses sorcires.]: c'est un carnage de poulets algriens. Mais vienne le temps o la fve commence noircir, un effroyable vacarme clate dans la haute ville, aux abords de la Kasba [Citadelle.]. Bientt, par groupes de cinq ou six, les fils de Cham la peau de suie descendent dans la ville basse, en dansant sur une musique assourdissante, la _Derdeba_. Ils la font avec des tambours, des tamtams et des _Karakobs,_ normes castagnettes en fer, plus pesantes qu'un boulet de vingt-quatre. Cette danse et cette musique en plein air durent plusieurs jours et du matin au soir. Quels poignets! et quelles jambes! Ces bons diables montrent toutes leurs dents chaque sou qu'on leur donne, mais ils ne tendent point la main. Cet argent fera les frais de l'_ad-el-foul,_ la fte des fves. Ils viendront la clbrer la Koubba de Sidi-Belal, le premier mercredi du Nissam, printemps des ngres. Ce jour-l, sacrifices sanglants au bord de la mer, danses frntiques, rgal et orgie: toute la population noire se pare, mange, crie, gesticule, se dmne et s'amuse vingt-quatre heures durant et pour tout le reste de l'anne. Ce sont, la plupart, de trs-braves gens, sobres, laborieux et paisibles qui n'ont que rarement maille partir avec la police. Malgr leur peau de suie, madame Elvire les prfrait de beaucoup aux Arabes d'Alger, paresseux, sordides et filous, aux Maures la face blafarde, aux Koulourlis, fils tiols des Turcs et des Mauresques, et mme aux Juifs industrieux, qui ont l'art de s'enrichir o tant d'autres s'appauvrissent et possdent aujourd'hui la moiti de la ville. Elle n'aimait gure non plus les Mzabis ou Mozabites, gens au nez pointu, la lvre mince, fanatiques, remuants et perfides, venus du Mzab sous le mridien, pour gagner l'argent du Roumi en attendant qu'ils pussent lui couper la gorge. Mais ceux qui avaient su gagner toute sa sympathie, c'taient le Biskris et surtout les Kabyles, que la misre chasse, les premiers, des oasis du Ziban, les seconds des roches djurjuriennes: presque tous ces hommes-l ont un bon visage. A mesure que nous avanons sur la route, l'heure matinale nous fait rencontrer un nombre considrable d'Arabes auxquels se mlent quelques Maures et quelques Kabyles. Tous portent des lgumes au march d'Alger. Chacun pousse devant soi un ou plusieurs bourricos ployant sous la charge. Les bourreaux! Et quand donc la Socit protectrice des animaux viendra-t-elle en aide leurs victimes? Le matre stimule sa bte en la piquant sans cesse, avec la pointe d'un bton, un mme endroit de la cuisse qui, force d'tre ainsi aiguillonne, prsente une large plaie saignante; et le pauvre petit ne, qui n'a que la taille d'un grand veau, va trottinant toujours, sous un fardeau trop lourd, jusqu' ce qu'il tombe mort. Que mange-t-il? et quand mange-t-il? On ne l'a jamais su. Quel regard triste! et comme sa tte se penche mlancoliquement! mais il parat pourtant rsign son sort. Ah! c'est heureux vraiment qu'il soit fataliste! Mahomet aurait bien d lui rserver une place dans son paradis! L'autorit, qui se mle de tout en Algrie comme en France, ne peut-elle rien pour l'infortun bourrico? Elle ordonne aux gendarmes de briser, dans la main de l'Arabe, l'instrument de torture chaque fois qu'il est arm d'une pointe en fer. La pointe en bois est-elle donc moins cruelle? Nous nous croisons avec de vieilles haridelles charges de fruits superbes: des oranges exquises qui mrissent, aprs celles d'Alger et de Blidah, chez les Amaraoua, tribus de la basse Kabylie. Puis ce sont de lgres carrioles conduites par de jolies petites femmes au teint brun, l'oeil noir, la mine trs-veille: les marachres mahonnaises du fort de l'Eau. Cette colonie, fonde en 1850 par des familles de Mahon, est trs-florissante; elle approvisionne le march d'Alger de lgumes excellents, elle exporte en France des primeurs d'artichauts et de petits pois. A Bougie, Philippeville, Bne comme Alger et sur tout le littoral, les Mahonnais, colons demeure fixe, out trouv une veine d'or dans la culture marachre et dans celle des arbres fruitiers. Voici de grands chariots trans par quatre chevaux qui conduisent au vapeur en partance pour Marseille un million d'artichauts rcolts au fort de l'Eau et dans les champs trs-fertiles des deux rives de l'Arrach. Nous passons sous la Maison-Carre. Ce fortin turc construit sur une minence est devenu un pnitencier d'indignes rebelles. La diligence s'arrte devant l'auberge du Roulage. Le conducteur demande un champoreau: mlange de caf noir, d'eau-de-vie et de sucre que l'ouvrier de Paris appelle un gloria. Il nous engage faire comme lui: nous allons traverser un pays de broussailles vierges et de mares stagnantes, o habite une allie des Arabes hostiles: la fivre! Nous nous plaons sous l'gide du champoreau; mais peine madame Elvire a-t-elle tremp ses lvres dans le breuvage fbrifuge, qu'elle les en carte avec un geste de dgot. Elle l'offre un Arabe en guenilles qui l'avale en faisant claquer sa langue contre son palais et s'crie: _Bono! bono!_ pour la remercier. C'est tout ce qu'il sait de franais. --O fille d've! dis-je, vous faites perdre ce pauvre diable sa place dans le paradis. --H! l'ami, fit-elle en se tournant vers le petit fils de Sem, il faut aller confesse et avouer au _mufti_ [Prtre musulman.] que tu as bu de I'eau-de-vie. Pour toute rponse l'Arabe lui montre les trous de son burnous travers lesquels reluit sa peau cuivre. Nous lui jetons quelques sous qu'il ramasse d'une main rapace. Beaucoup d'Arabes demandent l'aumne; tous ou presque tous la reoivent sans vergogne. --Cela leur donne sur nous une incontestable supriorit, observe le Philosophe: la pauvret n'est pas pour eux un sujet de honte, puisqu'ils n'en rougissent pas. En route! postillon! nous n'aimons pas ces quatre murs carrs derrire lesquels des malheureux pleurent la plus belle, la plus chrie des amantes: la libert! et d'o ils ne sortiront que plus aigris encore et plus acharns contre leurs matres: _les chiens de France_. Nous sommes la Reghaa. En 1837, ce n'tait qu'une ferme naissante qui fut vigoureusement attaque le 9 mai de cette anne-l par les Kabyles du bas pays, ayant leur tte le frre d'Abd-el-Kader, Mustapha-el-Hadj [Le plerin de la Mecque.]. Ce coup de main, qui tait une provocation, motiva la premire expdition en territoire kabyle. Le village borde un ruisseau ombrag de lauriers roses et dont l'eau verte ne coule que trs-lentement. Deux ou trois habitants sont sur leur porte; ils ont le visage d'un blanc jauntre. Est-ce le reflet du ruisseau? Leurs joues creuses nous serrent le coeur; et pourtant nous apercevons l-bas des plantations vigoureuses, des champs bien cultivs et en plein rapport. Le pain ne manque pas la Reghaa, ni mme le bien-tre; mais quoi bon faire double rcolte et avoir sa grange pleine, quand la fivre vous coupe la faim? Pourquoi a-t-on couch ce village dans ce bas-fond, au lieu de l'riger sur cette colline o l'air est salubre? Partout o les colons ont t tablis sur la hauteur, ils n'ont pas pay la camarde paludenne cet effroyable tribut de deux gnrations d'hommes qu'elle prleva sur Boufarik, avant que le dfrichement et l'amnagement des eaux eussent fait de ce campement empest o les corneilles elles-mmes ne pouvaient vivre [Dicton arabe.] le march le plus florissant de la Mitidja. La voici! L'immense plaine de deux cent mille hectares se droule devant nous, jusqu'au pied de l'Atlas: notre gauche, vers la mer, jusqu' la pointe du cap Matifou; notre droite, jusqu'aux massifs du Sahel. Elle baigne entirement dans un brouillard pais que les premiers rayons du soleil ont prcipit des hauteurs du ciel, en condensant les sueurs nocturnes de la terre. Le jeu de la lumire produit des effets merveilleux dans cette mer profonde de vapeurs accumules: d'un bleu d'ardoise au raz du sol, elle offre au regard, mesure qu'il s'lve, des ondes lumineuses d'un gris d'argent traverses et l par des rayons solaires pareils des flches d'or. Les plus hautes montagnes de l'Atlas, vigoureusement dessines sur le ciel o s'effacent les dernires toiles, s'lancent comme des lots de ces flots diaphanes dans lesquels s'enfoncent leurs grandes ombres noires. Les cultures ont disparu. Ce sont partout d'impntrables maquis de lentisques, de lauriers-roses, de gents pineux, de bruyres gantes, d'asphodles dont les distillateurs algriens font de la fine-champagne. Il y a l aussi des chnes-liges, et quelques chnes-zen, mais petits et rabougris. Nul autre vestige de civilisation que la route empierre, nouveau sillon ouvert dans ce sol abandonn. De chaque ct de la pierre concasse par les ngres veste rouge qu'on rencontre sur toutes les grandes routes, martelant le gris sous un soleil vertical, se presse une herbe courte et drue, tout maille d'une flore sauvage. On dirait un tapis de velours vert o la main d'une fe a brod, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, les arabesques les plus bizarres. Madame Elvire s'extasie sur ce paysage enchant. --Euh! exclame le Philosophe, nous respirons la peste. Des broussailles vierges aux portes d'Alger! et l'on rpond aux colons qui demandent de la terre qu'on n'en a pas leur donner! Et la France ne peut pas nourrir ses habitants dans les annes mdiocres! Et dans les meilleures, l'Angleterre et la Belgique sont obliges d'aller acheter aux tats-Unis ou en Russie le tiers de la rcolte qui leur manque! Et... --Un chacal! fit madame Elvire, en dsignant du doigt un animal qui traversa la route comme une flche. --Pardon, Madame! dit le postillon, mais ce chacal est tout bonnement... --Quoi donc? --Un lapin! Un peu plus loin, deux oiseaux s'envolrent. --Des perdrix! fis-je. --Oui, Monsieur, ajouta le postillon, des perdrix rouges. --Que n'ai-je mon fusil! dit M. Jules en soupirant. --Quoi! exclama le Gnral, tuer ces pauvres petites btes!... et devant moi! Le Caporal s'enfona repentant dans son coin. Tout coup le dcor change. Quel flau a pass par ici? Quel Vandale a pitin le tapis de velours brod par la fe? Plus une fleur, plus un brin d'herbe! Quel sauvage a arrach leur robe verte ces arbres dont les troncs et les bras nus se tordent d'un air dsespr? Pas un oiseau, pas un insecte! Le silence de la mort rgne dans ces lieux dsols que recouvre aussi loin que s'tend la vue un linceul de poussire grise et noire. --Ce sont ces coquins d'Arabes, dit le postillon, qui ont mis le feu aux broussailles du ct de la mer, il y a quinze jours environ. L'incendie, pouss par le vent, prit sa course d'une telle vitesse, que mes chevaux, lancs au grand galop, pouvaient grand'peine le devancer. Nous venions de Tizi-Ouzou, et ce diable de feu se mit nous poursuivre aux approches de l'Alma. Je vous rponds que je n'avais pas besoin de jouer du violon mes btes. Le curieux de l'histoire, c'est que devant nous, deux ou trois cents mtres, sur la route, galopait un lion... --Un lion! en tes-vous bien sr, postillon, et n'tait-ce pas aussi un lapin? --Un vrai lion, Madame, de la grande espce fauve: car il y a aussi le lion noir qui est moins grand et moins commun, sinon moins dangereux. --Et duquel, mon ami, etes-vous le plus peur, de ce diable de feu ou de ce grand lion fauve? --Vous n'avez donc pas lu dans les livres, que le Sidi, le seigneur, comme disent les Arabes, ne recule pas devant tout un _douar_ [Les tentes d'une famille.] en armes, mais qu'une bche qui flambe le met en fuite? --Et comment prtes-vous cong de ce compagnon? --L-bas derrire nous, l'endroit o la route fait un angle, l'incendie suivit son chemin en droite ligne dans la direction du vent, et le Sidi disparut dans les broussailles en rugissant... --Oui, de plaisir? --Il ne m'a pas laiss le temps de le lui demander, Madame. Nous descendons par une pente rapide au fond d'un ravin pour passer un ruisseau de mauvaise mine: le Bou-Douaou, frre ou cousin de celui de la Reghaa. Nous entrons dans le village de l'Alma, cr en 1856. Ce n'est pas un colon qui nous regarde avec ces yeux ternes; c'est la fivre en personne! Quel barbare ou quel tourdi, aprs l'exprience d'un quart de sicle, a condamn ses frres de France dprir misrablement au fond de ce marcage, quand il pouvait les faire vivre bien portants et heureux sur cette riante colline qui reoit en plein, l't, le souffle tonique et rafrachissant de la mer? Combien d'hommes ont dj pay et payeront encore de leur vie cette faute d'une ignorance ou d'une lgret galement coupables! On change de chevaux. Les braves btes qui nous ont amens d'Alger viennent de faire, sans dbrider, neuf lieues au train de poste. Ils n'ont souffl que pendant une minute ou deux la Maison-Carre. Ils font ce trajet tous les jours, et il est des gens qui disent que les chevaux arabes n'ont pas de fonds! Tandis qu'on mne ces courageux sous un hangar o ils se schent en se roulant sur la litire, le Conscrit est envoy la cuisine de l'auberge. Nos estomacs crient famine; le Gnral veut savoir si le djeuner est point et quel en est le menu. Bientt l'impatience le gagne et grandit avec sa fringale. Le Conscrit ne reparat pas. --Il n'aura pas trouv la cuisine! allez, Caporal, allez! L'instant d'aprs, M. Jules revient avec un visage constern. --Ce n'est pas ici qu'on djeune, Madame. --Ah!... mais o donc? --Aux Issers. --A trente kilomtres! --Venez! Nous suivons le Gnral dans l'auberge. --Que pouvez-vous nous servir? --Madame, tout ce qu'il vous plaira. --A la bonne heure! Eh bien, servez-nous. --Quoi? de l'absinthe? C'est la premire chose qu'on vous offre dans toute l'Algrie, depuis huit heures du matin jusqu' six heures du soir; c'est aussi la plus pernicieuse. --Des champoreaux? --Merci! nous venons d'en prendre. Servez-nous un poulet, des oeufs, du jambon... --C'est que... Le Gnral fronce le sourcil. --Nos poules ne pondent pas encore, nos jambons sont mangs; et quant un poulet, il faudrait le temps de le saigner, de le plumer et de le mettre la broche. --Du pain alors! --Et du fromage, oui, Madame; et du vin, si madame le dsire. --Sans doute. --Du cachet! vieux mdoc, avec la marque de Bordeaux. Les visages se drident. Le Conscrit nous rejoint, l'oreille basse. Distrait comme toujours, il a pris la porte de l'table pour celle de la cuisine, puis il s'est gar dans le potager. Il prtend avoir dcouvert avec sa lorgnette la Koubba de Mohamed-el-Debba [L'gorgeur.] situe l'entre du col des Beni-Acha, porte naturelle du pays kabyle. C'tait un terrible Turc. Il jouit d'une renomme lgendaire chez les montagnards de l'Ouest, les Ath-Flisset-oum-el-il, fils de la nuit, et les Ath-Flisset-Behar, fils de la mer. Ils lui attribuent indistinctement tous les coups que leur a ports la domination turque. Du haut de son bordj de Tizi-Ouzou, ce lieutenant d'Ali-Pacha, dey d'Alger (1757), observait tout le massif de leurs montagnes ondules qui s'tend de chaque ct de la valle du Sebaou, au nord jusqu' la mer, au sud jusqu'au Djurjura et l'Oued [Rivire.] Isser. Arm de son redoutable cimeterre, il tombait sur eux l'improviste, et ne pouvant leur imposer le joug du Beylik, il s'en vengeait par le massacre et le pillage. Le _flissa_ [Sabre.] le mieux aiguis n'entamait pas sa peau, et c'est peine si la balle d'un fusil des Yenni, les meilleurs armuriers du Djurjura, parvenait trouer son burnous. Invulnrable par le fer et par le plomb, dit la lgende, il fallait, pour l'abattre, lui envoyer dans le corps une charge de pices d'argent. Nous dvorons belles dents un pain savoureux, confectionn avec de la farine de bl dur qu'on rpudiait, il y a quelques annes, comme impropre la panification. O prjug! quand cesseras-tu d'outrager la nature? La faim assouvie, c'est la soif qui nous tourmente. Nous dbouchons le mdoc authentique. Madame Elvire demande de l'eau: l'aubergiste secoue la tte; elle fronce les sourcils. --C'est _de la_ poison, Madame! et, pour en avoir bu, voil plus de six mois que ma femme est malade. --Pouah! c'est votre vin qui est de la poison, s'crie le Conscrit en faisant une affreuse grimace. C'tait du bleu, le terrible bleu de Cette qu'on boit Alger, Oran, Constantine, Biskra, Laghouat, Gryville, au nord, au sud, partout et jusqu' Tougourt, o le drapeau tricolore flotte sur la lisire du Grand-Dsert. En Algrie, bordeaux, bourgogne, mcon, cte rtie, crus de la Gironde ou crus du Rhne, du bleu, toujours l'invitable bleu! Le plus fcheux, c'est que ce vin, dur la gorge, pesant l'estomac et qui offense tout palais dlicat, est remont avec du trois-six qui en fait une boisson aussi malsaine que dsagrable. Et pourtant le soleil africain est l'amant de la vigne; sous ses baisers ardents, elle s'panouit, devient fconde, et se couvre de magnifiques grappes blondes ou vermeilles. A Mdah, j'ai dgust d'excellents chantillons de vins blancs ou rouges. L'Algrie, les plateaux du littoral surtout, peuvent produire une grande richesse vinicole: il ne faut pour cela que de bons vignerons. Nous remontons en voiture, et bientt nous arrivons au milieu d'admirables cultures. Ce n'est pas la charrue arabe qui a ouvert des sillons profonds dans cette terre brunie par des dtritus sculaires. Le laboureur indigne effleure avec un soc trop court la surface du sol. S'il rencontre un de ces pieds de palmier nain qui sont la vermine de la Mitidja, il ne l'arrache point, mais tourne l'entour avec son chtif attelage de deux boeufs maigres: en sorte qu'un champ arabe est un fouillis de mauvaises herbes au milieu desquelles le bl est parcimonieusement sem. Ici, de ces cultures qui vous transportent tout d'un coup dans la Beauce ou la Flandre, s'lve, avec l'encens de l'humus, un hymne sacr la Crs africaine dont la mamelle inpuisable nourrissait jadis les conqurants du monde. Dans vingt ans, dans dix ans, si la France ne ddaigne pas, comme aujourd'hui, d'attacher ses lvres cette gnreuse mamelle, elle y puisera non seulement plus de force et de bien-tre pour elle-mme, mais elle pourra encore par surcrot nourrir ses amis les Anglais. Ils se dpiteront peut-tre de manger le pain franais; mais en apprcieront-ils moins la saveur? Des garons et des filles aux yeux bleus, aux cheveux de filasse, la bche ou le rteau sur l'paule, sortent d'un vaste btiment gauche de la route: les gens de la ferme de l'Oued Corso. Ils sont de pure race germanique. Ils vont au travail en chantant de vieux _lieder_ de la Westphalie ou de la Thuringe. Parfois sans doute leur regard se tourne humide vers le clocher natal, sous lequel achve de vivre pauvrement le grand-pre ou l'aeule; mais, s'ils n'taient pas heureux dans leur nouvelle patrie, chanteraient-ils? Nous arrivons au col des Beni-Acha. En face de nous, l'horizon, se dresse un gigantesque bloc de pierre d'un bleu fonc, presque noir, et qui se dcoupe sur le ciel en artes verticales. Sa masse imposante et sombre est orne d'un collier de neige qui resplendit au soleil. Salut au Djurjura! Salut la rpublique kabyle! Par ce col ont pass les cohortes de Rome, les Vandales de Gensric, les Arabes de la premire et de la deuxime invasion, les seffras de janissaires turcs. Tous se flattaient d'imposer leur joug aux paules berbres. Mais le fier gnie de l'indpendance qui, du haut de ces pics, dfiait tous les conqurants, ne devait succomber qu'en 1857, sous les coups redoubls de la France et au bout de vingt ans de combats hroques. Dans la nuit du 17 au 18 mai 1837, huit jours aprs l'attaque de la Reghaa par les Kabyles, nos soldats pntrrent pour la premire fois sur leur territoire par le col des Beni-Acha. Ils trouvrent l, parmi les ruines romaines du Bas-Empire, une inscription tronque exprimant ce voeu prophtique: Puisses-tu, Christ! possder avec les tiens le pays que nous voyons! Nous traversons l'Oued Isser, puis l'Oued Djem qui sillonnent une plaine ondule, trs-fertile, o les cultures abondent. D'ici au pied du Djurjura et mme jusqu' sa cime, nos yeux ne seront plus attrists par ces grandes landes abandonnes au palmier nain ou la broussaille, qui nous donnaient un avant-got du dsert aux portes mmes d'Alger. Plus on avance en pays kabyle, et plus ou rencontre de terres laboures. Les moissons ne sont pas beaucoup plus riches qu'en pays arabe, les pis sont maigres et rares; des herbes parasites, parmi lesquelles pullulent les pieds-d'alouette, dvorent les meilleurs sucs de ces sillons qu'ouvrit un soc trop court, et o le grain fut sem d'une main trop avare. Mais ici du moins la terre n'est pas dlaisse comme dans la zone d'Alger, o les colons n'ont pas remplac les indignes qui reculrent vers le sud devant l'invasion franaise. Les terrains incultes que nous apercevons et l ne sont que des champs en jachre. Le Kabyle, comme l'Arabe, puise le sillon qui le nourrit; il ne lui apporte que peu ou point d'engrais, laissant la nature le soin de refaire le sol appauvri par une ou plusieurs rcoltes. Mais ce n'est pas de sa part indiffrence ou paresse: le btail est rare en Kabylie, o l'herbe et le fourrage n'abondent pas. Donc, peu de fumier; ce qu'il y en a est ncessaire aux oliviers et aux figuiers, dont la racine ne trouve souvent sur le rocher qu'une mince couche vgtale, insuffisante pour vivre. Le paysan berbre ne pratique gure jusqu' prsent l'art des prairies artificielles; d'ailleurs, o ce n'est pas la terre, c'est souvent l'eau qui manque. Aussi, l'hiver, n'a-t-il presque offrir ses boeufs et ses chvres que des feuilles de frne; et ces bons animaux, qui font partie de sa famille et ont leur place son foyer, s'en contentent en voyant leur matre mordre dans une dure galette de glands doux. --Il fut un temps, dis-je, o la population de ces montagnes, hommes et troupeaux, n'en tait pas rduite d'aussi misrables aliments. Ils vivaient grassement dans l'immense plaine que domine le massif djurjurien*. Leurs anctres, les Sanhadja, Berbres de l'Ouest, possdaient toute la province d'Alger, et les Ktama, Berbres de l'Est, la province de Constantine; au midi, les uns et les autres promenaient leurs tentes par del Stif et Aumale, jusqu'aux oasis des Ziban, o l'on retrouve, au pied des palmiers, les rejetons de cette souche aborigne. Par qui ces premiers occupants de la terre africaine furent-ils refouls dans leurs pres rochers? quelle poque renoncrent-ils leurs habitudes nomades, remplaant les tentes en poil de chvre ou de chameau par des murs de pierre recouverts de tuiles rouges? quel ennemi les contraignit aller vivre dans la rgion des sapins et des neiges, au bord des abmes et sur des pics inaccessibles? C'est un mystre que garde le pass et sur lequel la tradition demeure muette comme l'histoire. Il est vraisemblable que beaucoup de Berbres de la plaine se rfugirent dans le Djurjura pendant les deux invasions arabes (septime et onzime sicles). Mais dj l'poque romaine, les rochers de la grande Kabylie taient habits par les _Quinquegentiani_ (les hommes des cinq tribus) [Berbrugger, _les poques militaires de la grande Kabylie_.], les _Tindenses,_ les _Massinissenses,_ les _Isaflenses,_ les _Jubaleni_ et les _Jesaleni_. Ne reconnat-on pas dans les Isaflenses les Ifflissen ou les Flisset d' prsent, tribus nombreuses et guerrires de la Kabylie occidentale? Les Jubaleni taient les montagnards par excellence, que la gographie ancienne place sur les plus hautes cimes du Djurjura. Vingt-cinq ans avant Jsus-Christ, Rome leur faisait dj la guerre, et les matres de l'univers ne purent jamais rduire l'obissance cette poigne d'hommes. Encore deux jours, et nous irons demander l'hospitalit leurs petits-fils, les Zouaoua, dans ce chaos entre terre et ciel dont l'pret rebutait les gnraux romains, notamment le comte Thodose, et que l'historien arabe Ebn-Khaldoun reprsentait, au quatorzime sicle, comme un ensemble de prcipices forms par des montagnes tellement leves que la vue en est blouie, et tellement boises qu'un voyageur ne pourrait jamais y trouver son chemin. Quant aux Berbres eux-mmes, il les dpeignait comme un peuple puissant, redoutable, brave et nombreux. Il leur attribuait les vertus qui honorent le plus l'humanit: la noblesse d'me, la haine de l'oppression, la bravoure, la fidlit aux promesses, la bont pour les malheureux, le respect envers les vieillards, l'hospitalit, la charit, la constance dans l'adversit. Quel plaisir nous aurons nous garer dans ce labyrinthe de rochers sauvages, et toucher du doigt ces peuples trs-froces, _ferocissimos populos_, du pangyrique de Maximien, qui se fiaient aux inaccessibles hauteurs de leurs montagnes et aux fortifications naturelles de leur territoire! _Inaccessis montium jugis et naturali munitione fidentes_. Madame Elvire billa loquemment, et tandis que M. Jules tournait vers elle un regard constern, le Philosophe s'cria: --Ce plaisir-l et tous les plaisirs du monde, je les donnerais en ce moment pour un beefsteak aux pommes de terre! Je n'en fus pas du tout mortifi. Je n'avais tal cette science d'emprunt que pour tromper ma faim et celle des autres. Nos estomacs, un instant endormis par la crote casse l'Alma, se rveillaient en pleine rvolte. Il tait une heure aprs-midi et nous n'avions pas djeun! --Mais, dit le Caporal, j'ai deux saucissons, moi, un de Lyon et un d'Arles. Le Gnral sourit. --Faites-en quatre parts, dit le Conscrit: la guerre comme la guerre! --C'est qu'ils sont avec mon revolver, au fond de ma malle. Madame Elvire haussa lgrement les paules, et M. Jules, dsol, s'enfona plus avant dans son coin. Mais tout coup, jet hors de son rle passif par la fringale, le Conscrit mit la main sur les rnes des chevaux: --Arrtez, postillon! --Pourquoi donc? --Il me faut la malle de monsieur. --Dfaire toute la diligence... impossible! je mne la poste; d'ailleurs, nous arrivons. Le caravansrail des Issers nous apparut sur un monticule. Les angles de ses murs blancs se dessinaient en lignes nettes sur l'azur. On voyait prs de la porte un mendiant arabe accroupi, et un peu plus loin un officier franais cheval qu'escortaient deux spahis au manteau rouge. On distinguait des pigeons sur le toit. --Regardez ce nuage bleu, dit joyeusement madame Elvire: c'est notre djeuner qui fume. --Hlas! exclama M. Jules, nous en sommes encore huit kilomtres! Il disait vrai: du haut des terrasses d'Alger, par les temps clairs, on voit douze lieues flamber ou fumer les feux allums sur l'Atlas; et telle est la transparence de l'air, que de la pointe Pescade on aperoit la pointe Dellys qui en est quarante. Cependant peine emes-nous dpass un coude de la route que la rvolte de nos estomacs s'apaisa devant le tableau pittoresque qui rgala nos yeux. Au pied du mamelon des Issers, dans une plaine baigne de lumire, des milliers de Kabyles taient rassembls pour le _Souk-el-Djema,_ le march du vendredi. A ct des hommes, debout ou accroupis, isols ou runis par groupes, il y avait des chevaux, des boeufs, des vaches, des chvres, des moutons et une quantit considrable de mulets qui avaient apport tous les produits de l'industrie indigne dans leurs _tellis,_ sacs double poche en laine, en poils de chvre ou de chameau, qui recouvrent le bt. Dans cette masse de visages cuivrs et de burnous d'un blanc sale, leurs larges chapeaux de feutre, leurs vtements sombres et leurs ceintures de flanelle rouge, on distinguait quelques Roumis. C'est le nom que les Kabyles donnent aux Europens de toute provenance; mais dans leur bouche, ce n'est pas comme dans celle des Arabes une expression mprisante. L'intolrance religieuse de ceux-ci n'a point pntr chez ceux-l avec le Koran. Pour l'Arabe, le Koran est la fois toute la religion, toute la morale, toute la politique: il est la loi divine et humaine. En Kabylie, au contraire, en dehors du code musulman appuy sur le dogme de la fatalit, il existe une constitution politique et civile, susceptible de perfectionnement comme en France, et que le prestige de Mahomet n'a jamais pu dominer. Dans leurs prises d'armes, l'orgueil national, le fanatisme de l'indpendance bien plus que le fanatisme religieux, soulevaient contre nous ces montagnards aux paules vierges. Ne parlez pas l'Arabe nomade d'indpendance et de patrie; pour lui ces mots n'ont aucun sens. Pendant trois cents ans, il a, victime rsigne, tendu son cou au yatagan du Turc. Dans toutes ses rvoltes contre la domination franaise, ce n'est pas l'tranger qu'il combat, mais le chrtien que ses marabouts et ses derviches lui enseignent har et gorger. Cette diffrence essentielle entre les deux races conquises, si importante par ses consquences, est aussi, comme l'hostilit inne et rciproque des Kabyles et des Arabes, un des traits de moeurs qui devaient le plus vivement nous frapper. Aux yeux des Kabyles, les Roumis sont les descendants des Romains, qui ainsi que nous passrent la mer pour aborder la cte africaine. Et si beaucoup d'entre eux nous dtestent encore, c'est parce que nous sommes des envahisseurs, et non pas parce que nous sommes des chrtiens. La scne du march, plus anime et plus varie, mesure que nous en approchions, nous fit trouver trop court le trajet jusqu'aux Issers. Au lieu d'un seul tableau, cette plaine qui n'tait que bruit, mouvement et soleil, nous en offrait prsent mille. Tous galement sollicitaient nos regards. Et tel fut l'enthousiasme qu'ils excitaient chez le Gnral, qu'en descendant de voiture il voulut nous entraner au milieu du Souk [March.]. Nous ne rpondmes un si bel lan que par ce cri famlique: --Djeunons! Seul, M. Jules fit trois pas derrire madame Elvire pour la dfendre au besoin, en vritable chevalier franais, contre deux ou trois mille ennemis. On nous avait si fort mont la tte l'endroit des Kabyles, que nous les considrions tous alors comme brigands et coupe-jarret. C'tait par fanfaronnade et pour imiter le Gnral, que nous n'avions d'autres armes que nos cravaches et le revolver six coups enfoui par M. Jules dans le fond de sa malle. En voyant notre couardise, madame Elvire jeta sur son mari et sur moi un regard plein d'une ironie charmante, et revint sur ses pas. Nous la suivmes dans une grande salle crpie la chaux, o, sur une nappe plus ou moins blanche, on nous servit un copieux djeuner d'oeufs, de volaille, de poisson et de gibier. M. Jules tait radieux: sa joie de l'avoir emport sur nous dans l'esprit du Gnral, se mlait visiblement le plaisir de dvorer des yeux tant de mets succulents tals sur la table. Nous ne mangemes pas comme de simples mortels, mais comme le divin Gargantua. Un brave chien kabyle, au poil hriss, aux crocs normes, que les fumets de la cuisine franaise avaient entirement ralli nous, fit, avec nos reliefs, le plus beau festin qu'il dut faire de sa vie: il mangea lui seul autant que nous quatre ensemble. Rien de tel qu'un bon repas pour relever le courage. Aprs djeuner, nous eussions, sur un signe du Gnral, escalad le Djurjura, qui, vingt lieues, se dressait superbe par-dessus les montagnes des Flisset-oum-el-lil, comme un grand sphinx de pierre croupe d'argent. Tous les quatre, marchant de front, nous allmes visiter le march. Ds les premiers pas, tandis que les Kabyles nous accueillent avec des visages souriants, et que plusieurs nous disent bonjour en fort bon franais, nous voyons ramper vers nous, quatre pattes, un tre hideux, dcharn, presque nu, qui tale sous nos yeux, avec une sorte d'ostentation, ses guenilles sordides et sa peau colle ses os. Il se met nous regarder fixement, en marmottant d'une voix aigre des versets du Koran. Nous lui jetons quelque monnaie qu'il saisit avec une prestesse singulire; puis, nous tournant brusquement le dos, il s'en va comme il est venu. C'est le mendiant arabe que nous avions aperu de loin, en arrivant aux Issers. --Qu'est-ce que cet homme? demanda curieusement madame Elvire, et que nous disait-il? Un Roumi s'approcha: --Madame, il disait: Dieu n'accordera sa misricorde qu'aux misricordieux: faites donc l'aumne, ne ft-ce que de la moiti d'une datte. Qui fait l'aumne aujourd'hui sera rassasi demain. Et il vous demandait l'aumne au nom de Sidi-Abdel-Kader-el-Djelali, qu'invoquent tous les mendiants. --Vraiment, je regrette de n'avoir pas mieux fait la charit ce malheureux. --Ce malheureux, Madame, est un coquin qui parcourt les marchs en excitant contre nous les Kabyles. C'est un derviche qui a fait voeu de pauvret; mais je gagerais qu'il a enfoui dans la terre dix fois plus de pices de cent sous que je n'en aurai jamais dans mon coffre. Et cet argent est perdu pour tout le monde, car il ne reverra pas la lumire. Le plus grand bonheur que ce misrable pt prouver, ce serait de vous couper la tte, vous, Madame, ces messieurs et moi, avec le couteau de Bouada qu'il cache sous ses loques. Heureusement les gens d'ici ont plus de bon sens que les Arabes; mais, s'ils sont bien moins fanatiques, ils ne sont pourtant, eux aussi, que de grands enfants crdules et superstitieux: ils croient aux mauvais esprits, aux _djenouns_, aux sorciers. Cet homme museau de chacal leur inspire une sainte peur: ils redoutent ses malfices. Lui et ses confrres en jongleries, derviches et marabouts, sont la peste de l'Algrie. --Oui, ajouta sentencieusement le Philosophe, le surnaturel, quelle que soit sa forme ou sa grimace, a t et sera toujours la plus grande calamit que les hommes puissent s'infliger eux-mmes. Madame Elvire remercia par un gracieux sourire le Roumi, qui s'en alla dbattre bruyamment avec plusieurs Kabyles un march de crales. De tous cts, c'taient des clats de voix accompagns d'une mimique si expressive, qu'on et dit des gens qui se querellent. Autant l'Arabe est calme, impassible, silencieux, autant le Kabyle parle, s'agite et gesticule: celui-ci tout en dehors, celui-l tout en dedans; entre eux le seul trait d'union est une gale finesse. Quelques Arabes, gravement assis devant des sacs de froment ou d'orge, se laissent aisment reconnatre. On les et pris pour des statues, si le clignotement des paupires ne vous et averti de temps autre que sous ces masques de bronze il y avait des tres anims. Ils nous regardaient passer d'un air indiffrent, ne rpondant mme pas au salut que leur adressait madame Elvire pour se bien convaincre que ce n'tait pas du mtal. Ces bons Kabyles, au contraire, nous faisaient fte, criant: _Bono! bono!_ ou nous rpondant quand nous leur adressions la parole: --_Makache sabir,_ nous ne vous comprenons pas. Beaucoup de jeunes hommes contemplaient madame Elvire en carquillant les yeux, et lui montraient trente-deux dents du plus bel ivoire. Plusieurs, s'inclinant devant elle, baisrent le pan de son manteau. La prenaient-ils, cause de son grand air, pour une maraboute, arrire- petite-fille de la glorieuse Damia-bent-Nifak? Cette hrone, arme de la _mzerag_ [Lance.], tint tte, pendant cinq ans, aux Arabes de la premire invasion. Aussi, au fond du dsert de Barka, o elle les avait rejets, l'appelrent-ils _Kahina,_ la sorcire. Ou bien ceux qui attachaient sur le Gnral des regards brillants d'admiration lui trouvaient-ils un air de ressemblance avec la vaillante Chemsi-Cheikha [Chef.], des Ath-Iraten, qui s'illustra pendant la deuxime invasion? Tandis que nous gravissions, le lendemain, les montagnes de ces tribus invaincues jusqu'en 1857, notre guide, Makara, Kabyle de Tizi-Ouzou, nous assura que cette guerrire tait ne sur le piton mme au haut duquel il nous montrait le fort National comme un nid d'aigle. Ou bien encore s'imaginaient-ils revoir la fameuse Lalla-Khredidja, la Vellda berbre du Thamgouth, le plus haut pic du Djurjura, laquelle chevauchait travers l'espace sur un rocher? ou enfin Lalla-Fathma-bent-Cheikh, la druidesse inspire des Ath-Illilten, qui pendant plusieurs annes et jusqu'en 1857 souleva le Djurjura contre la France? Cette anne-l, en juillet, vers la fin de la grande guerre, la Kabylie vaincue, le gnral Yusuf la trouva au village de Soummeur, assise sur sa _doukana_ [Banc de pierre.], o elle rendait des oracles; et depuis, elle est prisonnire au bordj du Bachaga des Beni-Sliman, prs d'Aumale. Imposante et fort belle, de la parole ou du regard, elle allumait dans les mes le feu sacr de la libert. Maintenant elle pleure, dit-on, l'indpendance berbre au tombeau, et chante parfois d'une voix dolente la complainte hroque o un pote djurjurien a clbr sa gloire. trange contradiction chez ce peuple qui divinise quelques-unes de ses femmes, et rejette toutes les autres au rang des btes de somme! Le Gnral avanait en souriant travers les feux croiss des regards. Madame Elvire recevait l'hommage rendu sa beaut, comme si elle et travers un salon de Paris; et pourtant elle tait la seule de son sexe, car les femmes de Kabylie ne vont pas au march. Elle voulait tout voir, elle vit tout. Ici, les bls, les orges, les pois chiches, la _bechna,_ espce de sorgo que le Kabyle sme en avril. On mesurait les crales avec la _fernana,_ plateau en chne-lige, bords relevs; ou les vendait aussi au _tellis_ ou la _sa_ ( peu prs un hectolitre). L, l'huile d'olive, le goudron, le miel qu'on transvasait avec l'_habbar_ dont la contenance varie d'un cinq litres selon les tribus. Puis, les figues sches, blanches et noires, qu'on achetait au panier; le tabac en paquets ou en feuilles; le caf, le sucre, le benjoin qu'on vendait au _rethol,_ la livre, ou en moins grande quantit, car ce sont des denres prcieuses dont les riches seuls peuvent se donner la jouissance. Et l'eau de rose, fabrique Alger avec des graniums, enferme en de petits flacons illustrs, imitant ceux de Constantinople et de Smyrne; et le terrible _felfel,_ piment rouge des Zouaoua, dont nos estomacs gardent un cuisant souvenir. Ensuite les cotonnades qu'ils mesurent au _dra,_ une coude; les laines, vendues par toisons; des _burnous_ pour les hommes, des _haks_ pour les femmes; les _gandouras,_ chemises longues en laine, tenant lieu de culotte et de caleon; les _djellabas,_ tuniques courtes sans manches; les _kachebias,_ blouses en laine manches et capuchon. et l, l'industrie d'Europe coudoyait l'industrie kabyle: de la quincaillerie grossire, de petits miroirs, de mchants couteaux, quelques foulards aux couleurs violentes, des allumettes chimiques portant la marque de Marseille, et jusqu' des crayons. Puis, ct des lampes berbres plusieurs becs, curieusement illustres et faonnes par les femmes de la montagne, des gutres en laine tricotes par leurs maris; des _tabenta,_ tabliers en cuir, pour ceux qui pressent les olives; des _gadoum,_ petites haches double tranchant, et des calottes de cuir ou de laine blanche, ne quittant plus jamais, et pas plus la nuit que le jour, les ttes qui s'en sont une fois coiffes. A vrai dire, beaucoup de ces hommes allaient tte nue, dfiant les ardeurs du soleil africain. Cela ne se voit qu'en Kabylie: les Arabes, sous le capuchon du burnous, ont pour le moins une calotte ou deux; quelques-uns, les gros bonnets, en ont jusqu' six, embotes les unes dans les autres et qui forment comme un dme au-dessus de leur front. Nous avancions au hasard, rgalant nos yeux, quand tout coup, prs de la rivire, l'endroit o se tenait le march du btail, madame Elvire jeta un cri d'horreur. La terre tait inonde du sang des victimes pantelantes. A ct de cette boucherie en plein vent, des hommes aux mains et aux bras rouges taillaient des morceaux de cuir dans les peaux encore tides; d'autres se les attachaient aux pieds avec des lisires d'alfa. C'est la chaussure des Kabyles; les plus riches seuls portent des souliers qu'excellent confectionner les cordonniers d'Alger. Les femmes, par un trange usage, ne se chaussent que dans la maison, quand elles se chaussent. Elles courent pourtant comme des chvres dans les sentiers hrisss de pierres aigus, et presque toujours en ployant sous des fardeaux trop lourds. Comment font-elles pour ne pas dchirer leurs pieds mignons et charmants? Comme nous tournions le dos la scne sanglante, nous fmes attirs par une spirale bleue qui montait lentement du milieu d'un cercle de badauds: car il n'y a pas que les gens de commerce ou d'industrie qui aillent aux sept _souks_ de la semaine: _el Ethnin_ du lundi, _el Tleta_ du mardi, _el Arba_ du mercredi, _el Khemis_ du jeudi, _el Djema_ du vendredi, _el Sebt_ du samedi et _el H'ad_ du dimanche. Les gens de loisir, s'il en est en Kabylie, ou tous ceux qui trouvent le temps de ne pas travailler, n'hsitent pas faire huit ou dix lieues rien que pour le plaisir de se mler la compagnie bruyante des marchs. Quelques figues dans la poche du burnous, et un sou pour boire la petite tasse de caf, voil tous les frais de la fte. Ils taient l une douzaine, jeunes et vieux, assis, les jambes croises, autour du _cafaoudji_ [Cafetier.] et babillant comme des femmes. Ils nous saluent trs-amicalement. Nous faisons remplir leurs tasses depuis fort longtemps vides. C'est une profusion d'Allah-Isselmec [Merci: littralement protection de Dieu.]! Les Arabes n'eussent rpondu notre politesse que par le silence. Mais les Kabyles ont, presque au mme degr que les Franais, l'esprit de sociabilit; comme eux, ils sont d'humeur mobile et se montrent avides de choses nouvelles: _Ingenio mobili, novarum rerum avidum,_ a dit Tacite en parlant du peuple berbre. Nous donnons un franc au cafetier qui se confond en remerciements: quatre sous de pourboire! quatre-vingts centimes les seize tasses d'excellent moka sucr! Et quel tablissement splendide! un tapis d'un vert d'meraude et tout maill de boutons d'or et de perles blanches; un plafond d'azur avec un lustre blouissant, des murs d'opale hauts de cent mille coudes! O Parisiens, combien nous vous plaignons, vous les raffins, vous les envis de tout l'univers, de boire en des lieux empests de la chicore amre cinquante centimes la gorge! Le postillon fait claquer son fouet, nous remontons en diligence. Le march touche sa fin, et la route est maintenant gaye par une multitude champtre, paysans et troupeaux, qui s'en retournent au village. Le gnral s'tonne de voyager en pleine bucolique: ni fusils, ni pistolets, pas le moindre _flissa_ [Sabre.]. Nous n'avons pas vu sur le _souk_ un grain de poudre. Le postillon nous apprend que depuis quelques annes la vente des armes est prohibe sur les marchs: --D'abord, dit-il, parce que cela leur mettait des ides de guerre en tte, et puis aussi parce que des hommes de _sofs_ ennemis, se rencontrant, en venaient souvent se battre et se piller entre eux. --Qu'est-ce qu'un _sof_? demanda madame Elvire. --C'est, lui rpondis-je, une association arme de tribus ou de villages, ou mme seulement d'un certain nombre de familles qui s'engagent se dfendre rciproquement contre les entreprises d'un _sof_ ennemi, et faire ainsi de la cause d'un seul la cause de tous. La Kabylie tout entire est organise en _sofs_. --Admirable! s'cria le Philosophe, une socit de secours mutuels qui s'tend tout un peuple! Qu'on vienne aprs cela nous dire que ces gens-l ne sont pas plus civiliss que nous! --Sans doute, le _sof_ a son bon ct; mais il y a un revers la mdaille: si les faibles, en se liguant contre les puissants, trouvent dans leur union une protection efficace, il arrive souvent aussi que la querelle d'un seul, si injuste qu'elle soit, entrane des centaines et mme des milliers d'hommes se dclarer la guerre et s'entr'gorger. --Ils ont du moins cet avantage de combattre et de mourir pour la dfense d'un principe, pour le droit d'un citoyen, d'un ami, d'un frre, et non pour le caprice du prince. --Conscrit! dit le Gnral, tu as bien mrit de la rpublique... kabyle. En avanant vers l'est, nous laissons gauche une plaine trs-riche qui s'tend vers la mer, et que des irrigations pratiques avec les eaux de l'Oued Isser rendraient encore plus productive. C'est le territoire des lssers-Ouled-Smir, des Issers-Djdian, des Isser-Dreuh qui ne comptent pas moins de 141 villages et de 2,852 fusils, c'est--dire autant d'hommes en tat de combattre. Aux portes de Dellys, habitent les Beni-Tour, 23 villages, 615 fusils; et les Beni-Siyem, 20 Villages, 372 fusils [Devaux, les Kbales du Djerjera.]. Ces Kabyles des basses pentes n'ont pas l'humeur batailleuse de leurs frres des hauts pitons. Sur notre droite, s'tend jusqu'au pied du Djurjura le pays montagneux des Ath-Flisset-oum-el-lil ou Fils de la nuit, qui comprend 14 tribus, 136 villages, 5856 fusils. Cette race belliqueuse, l'une des quinquegentiennes, se signala toutes les poques par son ardeur combattre l'tranger. Elle prit part aux guerres contre Rome, notamment aux rvoltes de Firmus et de Gildon. Soutenir quiconque se soulevait dans la plaine contre la domination existante, ce fut la politique traditionnelle des montagnards kabyles; mais si celui qui avait obtenu l'appui de leurs armes devenait matre et tyran son tour, ils se tournaient aussitt contre lui. C'est ce qui arriva peu d'annes aprs le dbarquement en Afrique des corsaires osmanlis 'Aroudj et Kheir-ed-Din, Barberousse et Noureddin. Ils se ligurent avec eux pour chasser les Espagnols de Gigelli et d'Alger, o ceux-ci s'taient tablis, en 1510, dans la tour du Pegnon qui supporte maintenant le phare. Et lorsqu'ensuite ces deux aventuriers, qui n'taient pas fils de prince, comme ils le disaient eux-mmes, mais les enfants d'un petit commerant de Mtellin, le turc Yacoub, se furent empars pour leur propre compte du riche territoire que convoitaient alors les rois d'Espagne, les Kabyles se retournrent contre eux. Vers 1519, les Flisset massacrrent un corps d'arme turc dans les dfils de leurs montagnes. Peu de temps aprs, dix-huit cents des leurs prirent part la bataille que livra Kheir-ed-Din, le chef de Koukou, Ben-el-Kadi, au col des Beni-Acha o prit, assassin par des tratres, ce grand guerrier si fameux dans les annales berbres. Ce fut depuis ce temps une guerre mort entre eux et les Osmanlis auxquels ils portrent des coups terribles. On les vit diverses reprises, non moins ardents au pillage qu'au combat, s'lancer de leurs sommets jusqu'aux portes d'Alger. Au sicle dernier, Mohamed-bey l'gorgeur exera sur eux de cruelles reprsailles, mais sans abattre leur courage ou amoindrir leur audace. Ce fut lui qui jeta sur la lisire de leur territoire le bordj Menael, que nous apercevons droite de la route. Peut-tre ne fit-il que relever les ruines de Vasana [Aucapitaine, _les Kabyles et la colonisation en Algrie_.], fortin romain, autrefois post en sentinelle l'entre de la valle du Sebaou. Mais les canons turcs n'en imposrent pas plus aux Fils de la nuit, que les javelots romains: en 1807 et en 1811, ils pntrrent de nouveau jusqu'au coeur de la Mitidja, tuant, dvastant et pillant; et ils ne retournrent dans leurs _thaderth_ [Villages.], que pour y mettre en sret leur butin. Les Franais eurent maille partir avec eux ds 1830, o ils vinrent, conduits par Ben-Zamoun, attaquer Blidah le 26 novembre. En 1851, le grand agitateur Bou-Bar'la, aprs ses checs dans le Djurjura oriental, parvint soulever les Flisset, en mme temps que leurs voisins, les Guechtoula et les Matka, tribus djurjuriennes de l'ouest. Le gnral Plissier leur brla une trentaine de villages, et depuis lors leur humeur guerrire semble s'tre un peu calme. D'ailleurs, leur territoire est rendu accessible aujourd'hui par de bonnes routes carrossables ou muletires; le fort National, les bordjs de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizan, les placent dans un triangle de feux croiss. Ils commencent aussi apprcier les douceurs d'une paix qui leur procure le bien-tre. Leur tat perptuel de guerre sous les Turcs les avait fort appauvris. Leurs villages offrent un aspect misrable: quelques maisons, et un plus grand nombre de gourbis. Un point blanc brille sur un de leurs sommets: c'est la koubba du _Thimezerith_ [Lieu lev.] ou des quarante vieillards. --Leur miracle, dit le Philosophe, vaut vraiment bien celui de Notre-Dame de la Salette. Il est plus original et surtout plus potique. Une nuit, quarante ttes blanches ou chauves, tous marabouts, apparurent un petit chevrier qui gardait son maigre troupeau dans la montagne. C'taient les anctres des Flisset. Ils demandaient un tombeau. Les tribus s'empressrent d'lever une koubba quarante niches, une pour chacun de ces saints dont la protection leur assura la victoire dans toutes les rencontres avec les Turcs. Ah! si les rvrends pres savaient du moins nous faire des miracles comme celui-l! Nous sommes en plein pays de montagnes. A mesure qu'on avance, le prcipice se creuse tantt droite, tantt gauche de la route. Au fond de la valle serpente une rivire: c'est l'Oued Sebaou. Elle nat dans la grande Kabylie qu'elle parcourt de l'est l'ouest pour aller verser dans la mer, prs de Dellys, toutes les eaux du Djurjura septentrional. Elle s'appelle d'abord l'_Asif_ [_Asif,_ rivire en kabyle; _oued_ en arabe.] Bourbehir, forme par les sources des Ath-Illoula-Oumalou; des Ath-Ithourar et des Ath-Idjer. Lorsqu'elle passe chez les Amaraoua, cette tribu lui donne son nom, et c'est l une coutume qui s'applique la plupart des cours d'eau: rivires, ruisseaux ou fontaines. En approchant de la mer, elle devient l'Oued Nea, la rivire des femmes: un trait que l'ironie des montagnards lance contre les Beni-Tour et les Beni-Slyem aux instincts plus pacifiques. L'Oued Sebaou coupe en deux le massif des montagnes qui vont en dclinant depuis les crtes neigeuses du Djurjura jusqu' la Mditerrane. Elle y ouvre une brche naturelle par o, toutes les poques, l'tranger s'est lanc l'assaut de l'indpendance berbre. Mais avant le soldat franais, nul n'avait pu escalader ces pics aigus, du haut desquels les guerriers kabyles tombaient comme une avalanche sur tout ennemi qui se flattait de pntrer jusqu'au coeur de leur pays. Rome avait entour la Berbrie d'un cercle militaire: au nord, le _limes Tubusuptitanus_ vers Bougie, le _limes Taugensis_ (Taourga) vers Dellys, et le _limes Tigensis_ (Djemma Saharidj), sur les bords du Sebaou; au sud, le _limes Auziensis_ Aumale. Ils occuprent aussi par les armes la valle de l'Oued-Sahel qui, sur l'autre versant du Djurjura, ouvre une brche parallle la premire dans les montagnes de la Kabylie mridionale. Les mercenaires de Rome ont pass sur les cailloux rouls de ces rivires qui sont sec une partie de l'anne, et presque toujours guables. Les trangers qui vinrent aprs eux du Nord, de l'Est ou de l'Ouest, suivirent les mmes chemins. Mais sur le _Mons Ferratus,_ sauvage et redout, dans cet asile inviol jusqu'en 1857 de la nationalit berbre, aucune de ces pierres parpilles depuis le littoral jusqu'au Dsert, o la reine du monde a grav son chiffre! nul vestige non plus de quelque autre domination, mme phmre! Les Turcs, en possession seulement des deux valles, y relevrent les fortins romains, comme Taourga et Djemma-Saharidj, ou en construisirent de nouveau, notamment le bordj Sebaou et le bordj de Tizi-Ouzou, qui nous apparaissent sur des minences. Ces postes taient garnis de quelques canons, mais cette artillerie manquait souvent d'artilleurs, soit que la garnison et succomb dans une surprise des montagnards, soit que, trop faible pour leur rsister ou assige par la famine, elle se ft rsigne battre en retraite. Prs du bordj Sbaou, un vieux Kabyle voulut nous montrer, au fond d'une citerne, les crnes blanchis des soldats turcs gorgs vers 1830. A cette poque, l'autorit du pacha d'Alger tait ce point affaiblie sur les confins berbres, que le bordj Saharidj, le plus avanc dans la valle du Sebaou, avait t entirement abandonn. Il n'y avait de garnisons permanentes qu'aux bordjs Sebaou, Bour'ni, Boura, Sour-er-Rozlan (Aumale) et Zammor; et elles se rduisaient seize seffras de vingt-trois janissaires chacune, soit en tout un effectif de trois cent quatre-vingt-huit hommes. Les Turcs employaient contre ces montagnards indompts d'autres moyens plus efficaces d'oppression ou de dfense. C'tait d'abord l'organisation des _Zmouls_ [Runions de familles, pluriel de _Zmala_.]: colonies militaires, imites de celles des Romains. A quiconque venait s'tablir autour d'un de leurs bordjs, ils offraient un _zouidja_ (environ douze hectares) s'il tait fantassin, et deux s'il tait cavalier. Ils lui remettaient, en outre, les instruments de la guerre et ceux du labourage, mais titre d'avances dont ils se remboursaient sur les rcoltes de ce soldat-colon. Ainsi, se formrent les tribus du Makhzen, voues la dfense de la domination turque, et qui ne furent dans l'origine qu'un ramassis de gens sans feu ni lieu, d'Arabes chasss de leurs douars, de Kabyles expulss de leurs villages, de Koulourlis ruins dans les villes et de femmes de mauvaise vie. Les commandants des bordjs exeraient un pouvoir absolu sur ces enfants perdus de la socit africaine, auxquels vinrent se joindre peu peu des familles des Flisset, des Guechtoula, des Iraten et d'autres tribus fuyant la terrible vendetta kabyle: l'_oussiga_ [Vengeance.] et la _di_ [Prix du sang.]. Les tribus makhzen taient exemptes d'impts; mais elles devaient prendre les armes au premier appel des lieutenants du pacha qui les menait au combat et au pillage. On se servait d'elles pour arracher violemment, de temps autre, un maigre impt quelques tribus voisines qu'on se flattait d'accoutumer de la sorte une obissance qui ne ft pas illusoire, et aussi pour prlever sur les marchs la taxe plus productive du _meks,_ ou en tenir loigns tous ceux avec qui l'on tait en guerre. La pauvret de certaines tribus, obligeant un assez grand nombre de leurs hommes aller Alger, o ils faisaient partie de la corporation des _Berranis_ [trangers.], fournit galement une arme aux Turcs contre les Kabyles qui leur livraient ainsi, par ncessit, des otages. Chaque anne, quelques ttes montagnardes ornaient, trophe hideux et menteur, la porte de Bab-el-oued. Le glaive du bourreau, suspendu sur la tte de leurs fils qui descendaient dans la plaine, dterminait parfois ces tribus payer l'impt qui n'tait en ralit qu'une ranon. Les Amaraoua, 22 villages, 1,402 fusils, dont nous traversons le territoire, taient la plus considrable des colonies militaires de l'Est. Ils ont rempli--comme le dit leur nom--la valle, au pied de la haute Kabylie. Ils formaient une cavalerie nombreuse et redoutable. Leur tche consistait emprisonner dans leurs rochers verticaux les tribus les plus hostiles, notamment les belliqueux Iraten, atteints pour la premire fois en 1857, et garder la route du Djurjura la Mitidja et Alger. Il fallait pour cela couper en deux les _sofs_ jadis troitement lis des Flisset-oum-el-lil, et des Flisset-Behar, 25 villages, 1,165 fusils, tribu nergique qui s'tend depuis la rive droite de l'Oued Sebaou jusqu' la mer. Cette confdration puissante des Flisset, matresse de l'une et l'autre rives, rendait la valle inabordable pour les Turcs. Ce fut pour la rompre et enlever ainsi aux montagnards la cl de la plaine, que le pacha d'Alger fonda les Makhzen des Amaraoua, en les appuyant sur les bordjs de Sebaou et de Tizi-Ouzou. Aprs 1830, les Zmouls accoururent souvent dans la Mitidja pour s'y livrer, sur les premires fermes franaises, leurs habitudes invtres de pillage. Aujourd'hui, exclusivement agriculteurs, ils s'associent pour le labour et l'lve du btail avec leurs ennemis sculaires, les Kabyles. Leurs cultures rjouissent nos yeux; elles sont bien plus soignes que celles des Arabes ou mme des Kabyles de la plaine. D'Alger aux Issers, le baromtre agronomique descend; des Issers Tizi-Ouzou, il remonte, et, dans la haute Kabylie, nous allons le voir au beau fixe. Mais voici un groupe de maisons blanches qui, par leur structure, nous rappellent le vieil Alger. C'est Taourga (la fourmilire), autrefois _Taugensis,_ chef-lieu d'un canton militaire romain, prsent habit par des Turcs et des Koulourlis qui fournissaient aux cavaliers du Makhzen leurs selles, leurs harnachements et leurs _djbiras_ [Espces de valises en cuir ornement plusieurs poches.]. En admirant les champs des Amaraoua, nous nous tonnons de trouver leurs habitations dans un tat si misrable. Ce ne sont gure que des gourbis arabes agrandis et construits en forme de ruches avec des branchages. L-dedans, la famille demeure expose toutes les intempries, et c'est peine si quelques endroits ferms au moyen d'un torchis de terre et de fumier lui offrent un abri contre les pluies d'automne ou les neiges d'hiver. Maintenant devant nous, sur la route, se pressent des boeufs, des vaches, des moutons, des mulets en plus grand nombre, prcds ou suivis de leurs guides, et ployant sous le faix de leurs larges _tellis_ tout gonfls de marchandises. Hommes et btes se rendent au _Souk-el-Sebt_ de Tizi-Ouzou. Le mulet kabyle remplace ici le petit ne arabe. Il en est le digne mule par la sobrit, la rsignation et le courage; mais, plus robuste que lui, il est un peu moins malheureux. De temps autre quelques btes effrayes, boeufs ou moutons, se mettent courir devant la diligence, et le matre du btail de crier, et le postillon de faire claquer son fouet, et les animaux que ce vacarme pouvante de redoubler de vitesse. Souvent cette course burlesque dure l'espace d'une lieue. Alors les pauvres btes folles de terreur, mais puises d'haleine, s'lancent brusquement sur les pentes raides de la montagne ou du ravin, et le Kabyle saute, grimpe, bondit derrire elles, sue sang et eau pour les rassembler et les ramener sur la route. La diligence ne ralentit jamais son allure: tant pis pour qui se fera craser! Les Kabyles sont tout aussi lents se garer que les arabes. Cependant le postillon ne les avertit qu'en cas de pril imminent; et encore est-ce presque toujours avec le fouet qu'il leur donne cet avertissement. --Eh! postillon, s'crie le Gnral indign, vous traitez ces braves gens en vritable Turc. --Je mne la poste, Madame, ne vous l'ai-je pas dit? et si je devais m'arrter toutes les fois qu'ils me barrent le chemin eux et leurs btes, nous n'arriverions pas aujourd'hui, mais demain. Ils doivent me faire place et le savent bien; mais a les ennuie, ces messieurs, de se dranger pour des Roumis. A Tizi-Ouzou [Le col du gent pineux.], o nous arrivons vers cinq heures du soir, nous nous retrouvons en pleine France. La diligence s'engage dans une large rue borde de maisons bien bties et s'arrte devant un htel d'assez bonne apparence. Plusieurs indignes s'offrent pour porter nos bagages. L'un d'eux, un beau garon de dix-huit ans, l'oeil vif, au front intelligent, nous fait le salut militaire: --Madame, dit-il, vous plat-il que ce soit moi? --Oui, mais o as-tu donc appris parler si poliment? --A l'cole de Tizi-Ouzou, Madame, et puis mon pre est un des spahis du commandant. --Sais-tu lire? --Sans doute; crire aussi, et calculer. Le Philosophe s'crie, transport: --Tous les fusils et tous les canons de France pour un matre d'cole! --Voulez-vous m'emmener? lui demande le jeune Kabyle. --O cela? --A Paris. Je vous servirai fidlement. --Tu quitterais tes montagnes? --Et ma famille, et ma femme: tout pour aller en France. --Tu es mari? --Depuis un an. --Tu n'aimes donc pas ta femme? dit madame Elvire d'un air de reproche. Un ddaigneux sourire arqua les lvres du jeune Kabyle: --Qu'est-ce que nos femmes nous auprs des dames franaises qui sont tout _ensucres_? Les Kabyles sont si friands de sucre que neuf sur dix escaladeraient le plus ardu des _thamgouths_ [Pics.] pour en croquer un morceau. Devant la porte de l'htel, plusieurs hommes nous attendent: ce sont des guides qui viennent l, chaque jour, l'arrive de la diligence. Ils nous offrent leurs mulets pour monter au fort National. Nous l'apercevons l-haut, sur le pic le plus lev des Ath-Iraten, comme un aigle en son aire. Mais si imposant que soit le rempart naturel qu'il couronne, nos regards s'en dtournent aussitt, attirs par un formidable gant de pierre, d'aspect sombre et menaant, qui nous drobe le ciel et enfonce profondment dans les nues sa tte blanche. Muets, nous contemplons le Djurjura; cette admiration silencieuse se mle une crainte vague. Pendant qu'on dresse la table, je me fais conduire par notre jeune Kabyle au bordj de Tizi-Ouzou qui domine un mamelon: c'est une ancienne citadelle turque; une garnison franaise l'occupe depuis 1855; on y monte par une rampe empierre assez douce, en laissant droite, mi-hauteur de la colline, une jolie glise de construction rcente. --Vous allez au fort Napolon [Aujourd'hui le fort National]? me demanda mon guide. --Demain. --Et aprs-demain, vous reviendrez Tizi-Ouzou pour retourner Alger. --Nous nous proposons de traverser toute la Kabylie et de faire l'ascension du Djurjura. --Oh! exclama-t-il. --Y a-t-il du danger? --Non, avec de bons mulets. Le commandant vous en procurera. --Mais... les Kabyles? ajoutai-je, non sans un peu d'embarras. --Ils vous offriront la _diffa_ [Repas des htes.]. --Et la nuit? nous n'avons pas de tentes. --Vous dormirez dans un village, chez un _cad_ [Juge de paix.], ou chez l'_amin_ [Maire.]. --Et nous pourrons dormir tranquilles? --Oui, si les puces ne vous tourmentent pas trop. --N'aurons-nous pas d'autres ennemis craindre? Le jeune Kabyle parut bless autant que surpris de ma question: --Est-ce qu'en France on tue les htes? s'crie-t-il; en Kabylie, ils sont sacrs, et voici ce que porte le _kanoun_ [La charte.] de mon village: Tuer son hte pour le voler est un crime qui ne peut s'expier que par la lapidation. Tous les biens du coupable sont confisqus. Sa maison sera dtruite de fond en comble. --Quelques tribus pourtant, les Mlikeuch entre autres, passent pour tre des voleurs et des assassins. --Les Mlikeuch ont souvent tu et vol les Arabes qui traversent la valle de l'Oued-Sahel, ou bien leurs ennemis, les Ath-Abbs; mais aucun d'eux n'a jamais dpouill son _dif_ [Hte.]. Outre le dshonneur qui en retomberait sur toute la tribu, celle-ci est responsable de vos personnes et de vos bagages. Et puis un de nos proverbes dit: Un enfant peut parcourir toute la Kabylie, une couronne d'or sur la tte. --Eh bien! dis-je en serrant cordialement la main de mon guide, je ne demanderai pas d'escorte au commandant. Le commandant de Tizi-Ouzou m'accueillit avec cette bonne grce particulire l'officier franais, homme du monde, et que nous devions retrouver comme un charme de plus ajout aux plaisirs du voyage, partout, jusqu'au Dsert. --Pour aller au fort, me dit-il, vous n'aurez pas besoin d'escorte, vous pourriez vous passer d'un guide en suivant la route. Mais je vous donnerai un de mes cavaliers qui vous y conduira par la traverse. Dans la grande Kabylie, vous serez d'autant mieux gards que vous ne le serez pas du tout. Le bordj, quand j'y entrai, m'avait paru entirement dgarni de troupes. J'exprimai mon tonnement qu'il n'en fallt pas davantage pour dfendre une position si importante; car, outre que l est la cl de la valle du Sbaou, le bordj renferme un grand appareil militaire, des rserves d'artillerie et des munitions de guerre, un hpital pour quatre cents hommes et une manutention pour douze mille rations de pain. --Les Kabyles sont-ils donc absolument soumis? demandai-je au commandant. Il sourit finement, et se contenta de me rpondre: --Nous ne sommes pas leurs htes, nous, mais leurs matres: on l'oublie trop Alger. Pour quelle heure voulez-vous vos mulets? --Pour six heures du matin. --Eh! partez dix heures aprs djeuner; d'ici au fort il n'y a qu'une promenade. Vous arriverez pour dner. En descendant la colline, je vis de gros nuages qui venaient de l'ouest. --Mon ami, dis-je au jeune garon, quel temps fera-t-il demain? --Es-tu sorcier, Monsieur? --Non. --Eh bien! moi non plus; mais il y a un moyen de le savoir. --Ah! lequel? --C'est d'attendre demain. Et il se mit rire de grand coeur. D'humeur joviale et goguenarde, le Kabyle aime ce genre de plaisanteries naves. S'ils sont plusieurs, ils s'y exercent entre eux, et c'est alors qui mystifiera les autres. Je trouvai mes compagnons, la serviette dplie; la soupe fumait sur la table. On nous servit un potage gras ornement d'un alphabet en ptes, des hors-d'oeuvre, une dorade de la Mditerrane, un gigot provenant par malheur d'un mouton queue plate, qui ne vaut pas beaucoup prs le mouton queue ronde; des petits pois nouveaux; une salade du vert le plus tendre, gloire rcente des jardiniers kabyles, qui sont les premiers jardiniers du monde; enfin, l'invitable dessert d'Algrie: fromage de gruyre, oranges, figues, amandes et raisins secs. On ne dne pas trop mal vraiment sur le col du Gent pineux. En apprenant qu'il faudrait nous engager sans escorte dans la haute montagne, le Gnral ne put rprimer un mouvement d'alarme. Mais comme il tait le plus brave de nous quatre, ce fut lui qui, l'instant d'aprs, rconforta le Caporal. La pluie tombait grosses gouttes, et M. Jules venait de nous exposer le pril d'tre assaillis sur le Djurjura par une de ces temptes diluviennes si frquentes pendant l'hiver et jusqu'en avril, qui arrachent les arbres, renversent les hommes et rendent les chemins impraticables, mme pour les mulets kabyles. --Le pis qui puisse nous arriver, observa flegmatiquement le Conscrit, c'est de nous noyer dans un torrent ou de nous casser la tte au fond d'un prcipice. Or, rien ne pouvant m'empcher de partager le sort de mon Gnral, je me dis: mourir ici ou ailleurs, il faut toujours finir par l. Le lendemain, par un soleil radieux, nous enfourchons nos btes avec l'ardent dsir de vivre et, de visiter ce coin du monde presque inexplor, que son mystre pare nos yeux de couleurs magiques. Maintenant la croupe d'argent du Djurjura tincelle, et la lumire enveloppe ses flancs comme un immense voile blanc. Le cavalier du commandant est l, firement camp sur son bon cheval arabe qui secoue la crinire et frappe du pied la terre. Nos bagages sont chargs sur un cinquime mulet. Pauvre bte! il a la plus lourde charge; son matre le plaint, et les autres muletiers, tout en poursuivant de leurs lazzis l'homme et l'animal, finissent par prendre la main, celui-ci un sac de nuit, celui-l une petite valise, le troisime, un rouleau de couvertures de voyage. Partons-nous? Partons-nous? Voici le commandant cheval qui descend au grand galop la rampe du bordj. Il vient saluer madame Elvire; et quelques-uns des Kabyles qui nous entourent, les vieux surtout, demeurent tout bahis en voyant un personnage si considrable tmoigner une femme les marques du plus profond respect. Enfin, nous sommes en route, quelqu'un accourt: c'est notre jeune Kabyle. --Pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener? dit-il. L'an dernier, un Anglais de passage ici m'avait promis de me prendre pour domestique; mais pendant que j'tais all embrasser mon pre, il disparut et je ne l'ai plus revu. Pour vous suivre et voir Paris, je donnerais la moiti de ma vie. --Eh bien, lui rpond trs-srieusement le Philosophe, je te chercherai une place Paris. Avis qui voudra se donner le luxe original d'un valet de chambre kabyle: nous sommes en mesure de lui en fournir un. Ce jeune et beau montagnard, amoureux de la France, nous souhaite un bon voyage d'un air mlancolique. Pour le consoler, je lui offre un cigare, et madame Elvire lui met dlicatement entre les lvres une pastille de chocolat. A peine sortis de Tizi-Ouzou, nous quittons la route carrossable pour prendre la traverse. Nous suivons l'Oued Sebaou dont le lit, trs-large en cet endroit et presque partout sec, se resserre sur notre gauche, vers les gorges de Timizar-el-Robar [Les gorges des terrains friables.], o la rivire, en temps de crue, devient un torrent furieux. Sur notre droite, resplendit le Djurjura, frapp en plein par le soleil. Devant nous sont les montagnes des Ath-Iraten, aux pieds desquelles coule un affluent de l'Oued Sebaou, l'Oued Assi, peu profond, mais trs-rapide. Nos mulets y entrent rsolument; ils le traversent sans encombre, ayant de l'eau jusqu'au ventre, et en suivant d'instinct une direction oblique contre le courant. Au milieu de jardins et de prairies o il y a autant de fleurs que de brins d'herbe, nous voyons les derniers gourbis en torchis et en branchages. Dj au sommet des premiers mamelons, nous distinguons les murs blancs et les toits rouges des Ath-Irdjen. La route que nous avons reprise, prs d'une ferme franaise abandonne et en ruines, court entre des champs d'orge tout constells de fleurettes jaunes qui blouissent nos yeux comme de petites toiles d'or. Nos mulets foulent des graniums multicolores. Des arbres d'un vert ardent et d'autres d'un vert tendre se pressent ple-mle sur les flancs de la montagne; ce sont les principales richesses kabyles: les figuiers et les oliviers. Nous faisons une courte halte devant un pauvre taudis o plusieurs hommes sont tendus sur une natte en sparterie. Prs de l, une vieille femme maigre coupe de l'herbe sur le talus de la route. Elle est couverte de guenilles et coiffe d'une calotte rouge d'o s'chappe une chevelure hrisse. Un homme dcharn, son mari, sort de la case; un burnous trou cache mal sa nudit. Il arrache quelques branches au toit de sa demeure, puis retourne l'intrieur pour les placer sur un feu de braise qui brille au fond d'un trou. Il se couche par terre et souffle son feu dont la fume s'chappe par la porte et par les fissures. --Quelle misre! dit madame Elvire attriste. --C'est un caf kabyle, Madame, lui rpond le cavalier, il n'y en a pas d'autre d'ici au fort, et tu n'en rencontreras pas un seul dans la grande Kabylie. --Les gens de la montagne n'aiment-ils pas le caf? --Oh! beaucoup, beaucoup; mais ils n'en boivent gure, et ce brave homme, quoique plac sur la grande route d'Alger, en dbite peine six tasses dans sa journe. --Et pourquoi donc? --Parce que la tasse cote un sou, et que pour la plupart de nous un sou, c'est comme une pice d'or pour toi, Madame. Le _cafaoudji_ nous sert le caf dans de petites coupes en porcelaine de Gibraltar. Nous le trouvons exquis, et invitons ce rgal le cavalier et les muletiers. Si pauvre qu'il soit, l'tablissement a pourtant son parasite: un Kabyle tte branlante, plus dcharn encore et plus nu que le cafetier lui-mme; mais il n'est pas plus honteux de sa nature que de sa misre. En ce pays de vraie galit, o le prjug de l'argent ne gouverne pas plus que le prjug de la naissance, celui qui n'a que la terre pour lit et le ciel pour toit est estim par les autres, comme par lui-mme, ce qu'il vaut. Nous offrons au vieillard du caf et une aumne qu'il accepte d'un air digne. Alors, quittant de nouveau la route, nous gravissons les premires pentes de la montagne. Le cavalier, que le moka sucr a mis de belle humeur, nous chante la _Chanson du marabout_. Nous atteignons un plateau couronn d'oliviers; c'est l'emplacement des _Souk-et-H'ad_ (march du dimanche) des Ath-Iraten. Nous nous y arrtons pour contempler un paysage qui dfie la plume et le pinceau: dans le fond de la valle, l'Asif Assi et l'Asif Sbaou serpentent en capricieux mandre, ici rivires, l-bas ruisseaux, ailleurs flaques d'eaux miroitantes. A droite et gauche, se dressent presque pic les montagnes des Ath-Iraten, que nous commenons gravir et o nos yeux, blouis par l'clat mtallique de la pierre, se reposent sur la robe verte des arbres. A leur pied, entre les sables, les graviers et les cailloux rouls des deux rivires, ondulent des froments, des orges et des foins qui ressemblent de loin des massifs de roses. Partant, autour de nous, resplendissent les merveilles du printemps dans un cadre magique de lumires et d'ombres, violent, mais pourtant harmonieux en ses tons heurts qui passent incessamment, sous le jeu des rayons solaires, du noir de suie au blanc d'argent, ou du jaune d'or au rouge de pourpre. Un vautour tte blanche plane, tantt immobile, le bec au vent, s'enivrant d'air, ou tantt en qute d'une proie, faisant un large circuit dans l'azur. L-bas, au milieu d'une eau courante, c'est une cigogne qui, appuy sur une de ses chasses, attend patiemment qu'Allah lui envoie un barbeau ou une alose. En 1857, dans les premiers jours de mai, la plaine mamelonne qui descend vers Tizi-Ouzou se couvrait de tentes blanches et de cabanes en branchages. La voix du clairon se mlait la voix des sources qui bruissent en des rigoles naturelles qu'elles ont profondment creuses au flanc du rocher. Du haut de leurs pics rputs inaccessibles, les Ath-Iraten considraient d'un oeil calme ce flot d'ennemis grossissant de jour en jour. Des quatorze expditions diriges contre la Kabylie depuis 1830, aucune n'avait encore pu les atteindre. Ils se fiaient aux murailles presque verticales que la nature avait riges pour servir de rempart l'indpendance berbre: elles de rendre vain l'assaut des Roumis, eux-mmes de changer leur audace en confusion et en dsastre. En se voyant si nombreux et appuys par tous leurs allis en armes, ils ne comptaient plus leurs adversaires; ils escomptaient dj la victoire et se flattaient d'affranchir jamais, du mme coup, toutes les paules kabyles. Le cavalier Makara nous assure que telle tait chez eux la certitude du succs, qu'ils dormirent sur les deux oreilles dans la nuit du 24; mais ce jour-l, quel rveil! Au roulement du tambour, toute l'arme s'branle: la division Yusuf au centre, les divisions MacMahon et Renault formant les deux ailes. Elles abordent rsolment les contre-forts qui supportent le plateau culminant du _Souk-el-Arba_ [March du vendredi.], la fois le principal march des Ath-Iraten et comme le sanctuaire inviol de leur race. C'est l qu'il faut aller planter sous le feu de l'ennemi le drapeau tricolore! Par quels chemins? Il n'y en a pas. En beaucoup d'endroits, se dresse un mur vertical, et partout ailleurs la pente est si raide qu'elle ferait hsiter les chvres. Le tir des Kabyles est plus meurtrier que celui des Arabes. Ils ne lchent leur coup qu'aprs avoir bien vis, le canon du fusil appuy. Les dfenseurs de cette redoutable citadelle sont intrpides; ses bastions naturels, ils ont ajout des barricades; et si la violence de leur feu on peut juger qu'ils combattent par milliers, c'est un ennemi invisible qu'on a affaire, car il s'embusque derrire une pierre ou derrire un arbre, il rampe, il bondit, et avant qu'on ait eu le temps de lui renvoyer une balle, il a dj disparu. Cependant vers quatre heures de l'aprs-midi, refouls d'tage en tage et partout repousss malgr une dfense hroque, les plus vaillants, frapps de stupeur, se retirent en dsordre sur le plateau du Souk-el-Arba. En voyant les Roumis vainqueurs en couronner les trois crtes, quelques-uns cherchent la mort pour ne pas survivre au spectacle de leur montagne conquise. Le marchal Randon, qui commande en chef, tablit son quartier gnral au village de Tir-ilt-el-Hadj-Ali, avec la division Yusuf; la division MacMahon campe Imaseren et Bou-Arfa, et la division Renault Ouailel. Cette journe a cot aux Franais 63 morts et 443 blesss [mile Carrey, _Rcits de Kabylie,_ campagne de 1857.]. Nul n'a compt les victimes du patriotisme kabyle. Elles furent sans doute cruellement nombreuses, car presque toutes les tribus de la confdration des Ath-Iraten et beaucoup d'autres sofs allis _avaient fait parler la poudre_. La grande et belliqueuse tribu des Ath-Iraten se divise en cinq fractions: les Ath-Irdjen, 16 villages, 975 fusils; les Ath-Akerma, 25 villages, 1060 fusils; les Ath-Oumalou, 14 villages, 840 fusils; les Ath-Ousammeur, 8 villages, 780 fusils; et les Ath-Aguacha, 11 villages, 600 fusils: soit 74 villages et 4055 fusils. Les tribus qui, de gr ou de force, ont constamment suivi leur politique, sont: les Ath-Fraoucen, les Ath-Bou-Chab, les Ath-Khelili [Devaux, _les Kbales du Djerjera_.]. A ces combattants, s'taient joints les contingents des Ath-Yenni, des Ath-Menguelate, des Ath-Illilten et d'autres accourus de toutes parts la dfense de la patrie. Le lendemain au point du jour, la lutte recommence plus acharne, car le dsespoir inspire ces hros vaincus le mpris de la mort ou le dgot de la vie. Quand la poudre est puise et toute rsistance inutile, cinquante maires de villages viennent demander l'_aman_ [Pardon.]. Leur attitude est triste, mais digne et fire encore. Au nom de tous les fils des Iraten, ils s'engagent remplir les conditions du vainqueur. --Vous reconnatrez, leur dit-on, l'autorit de la France [mile Carrey, _Rcits de Kabylie_.]. Nous irons sur votre territoire comme il nous plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs, nous couperons les rcoltes qui nous seront ncessaires pendant notre sjour, mais nous respecterons vos figuiers et vos oliviers. Les _amins_ s'inclinent; mais lorsqu'on leur dit qu'ils auront livrer des otages et payer cent cinquante francs par fusil, un dernier cri de rvolte s'chappe de quelques poitrines: --Les Ath-Iraten ne sont pas tous riches, et parmi eux beaucoup n'ont pas assez d'argent pour payer cette somme. Cependant ils apprennent qu'on ne leur prendra ni leurs femmes, ni leurs enfants, ni leurs maisons, ni leurs champs, ni mme une figue sans la payer, qu'ils seront admis sur tous les marchs, et que leurs _kanouns_ seront respects sous la seule rserve que les _amins,_ lus par eux, seront agrs de l'autorit franaise: alors les fronts assombris s'illuminent. Et la paix signe, les vaincus d'accourir en foule dans le camp des vainqueurs, o, avec cette mobilit d'humeur qui caractrise les deux races, Kabyles et Franais se mlent, se parlent et se comprennent par signes, se traitent mutuellement comme s'ils avaient toujours t les meilleurs amis. Quiconque a pu reconnatre leurs nombreux traits d'union doit se demander s'il tait bien ncessaire de verser tant de sang, et si, en le versant, on a choisi le bon moyen de faire de la Kabylie une amie dvoue de la France. On n'a pas touch leurs institutions nationales: pour nous un devoir, et pour eux un droit. Mais ne pouvait-on les conqurir plus srement que par les armes, et les attacher troitement la fortune de la colonie, en s'adressant leur intelligence trs-vive en mme temps qu' leur intrt aiguillonn par la misre? J'interrogeai l-dessus notre guide Makara: --Monsieur, me rpondit-il, tous les Kabyles qui ont eu des relations avec les Franais les prfrent et de beaucoup aux Arabes qu'ils dtestent et aux Juifs qu'ils mprisent. Il y a dj maintenant plus d'argent chez eux que du temps des Turcs, qui pillaient leurs villages, brlaient leurs rcoltes, dpouillaient et souvent gorgeaient les malheureux qui vont faire la moisson dans la plaine, ou exercer un mtier dans les villes du littoral. Au lieu de les gorger ou de les piller, les Franais les protgent contre les malfaiteurs; ils ont construit de bonnes routes par o un peu de bien-tre commence pntrer dans nos montagnes. Les Kabyles ne sont pas des ingrats et encore moins des aveugles. Celui qui leur apportera la richesse fera d'eux tout ce qu'il voudra. --La richesse! s'cria le Philosophe, elle fera pousser un gros ventre au Kabyle allgre! elle changera en Romain du Bas-Empire ce libre et fier rpublicain! Tu ne sais donc pas, Makara, que la richesse est la grande misre des Franais? Le cavalier comprit-il ce singulier aphorisme? je ne sais; mais il rpondit en souriant: --Ah! Monsieur, j'en voudrais bien un peu, moi, de cette misre-l! Nous montons par un sentier kabyle impraticable pour quiconque n'est pas mulet ou muletier indigne: plutt un escalier qu'un chemin, form de pierres ingales, grandes, petites, pointues, arrondies, assembles par le hasard, tenant ensemble par la force de l'habitude, se dtachant parfois; ou bien c'est le rocher que nos btes gravissent par bonds prilleux. De l'un ou l'autre ct de ce casse-cou sinueux et pittoresque, partout o la pierre est recouverte d'une couche de terre vgtale, s'talent de belles plantes potagres dans des jardins merveilleusement cultivs que gardent des haies d'pines. Puis ce sont des oliviers et des figuiers o des rossignols et des fauvettes se disputent le prix du chant. Au pied de chaque arbre, le sol, lgrement creus, forme comme une vasque pour retenir les eaux d'arrosage. Ailleurs, verdissent des bls d'orge et de froment de la plus belle venue; l, peu ou point d'herbes parasites. Des arbres de luxe, vignes, orangers, cdrats, grenadiers, cerisiers, pommiers, pruniers et noyers dcorent quelques enclos; beaucoup sont en pleine floraison, et l'air est tout imprgn de leurs armes suaves. Nous marchons maintenant travers un inextricable fouillis de branches, de feuilles et de fleurs. Ces arbres, amis de l'homme, tendent vers nous leurs bras dans le sentier, nous montrant leurs fruits en promesses. Les figuiers vigoureux et qui ont besoin d'espace nous barrent par moment le chemin; ils nous obligent d'admirer leurs larges feuilles luisantes, si lgamment dcoupes, et la riche rcolte que le montagnard fera au prochain _kherif_ ou cueillette des figues. Pendant ces jours d'abondance, il ira avec sa famille habiter son _asib_ [Maison ou gourbi d't.]; ils s'enivrera en savourant la figue frache, blanche ou noire, comme le vigneron de France en dgustant le vin nouveau. Mais cette ivresse des figues n'est ni grossire ni mchante; elle exalte en lui jusqu'au fanatisme l'amour de la libert. Alors les pauvres iront de jardin en jardin, bien accueillis partout, et mangeront discrtion de ces fruits nourrissants et exquis. Alors aussi, mls eux, couverts de haillons sordides, les derviches fanatiques trouveront l'oreille des Kabyles plus accessible, quand, pour les pousser la rbellion, ils leur diront: Que le Roumi vienne! o qu'il nous faille aller pour le combattre, nous trouverons vivre! et s'il brle nos villages, cet arbre qui nous donne la nourriture nous procurera un toit pour la nuit. Devant nous, quel charmant tableau! Dans l'angle d'un carrefour auquel aboutissent plusieurs sentiers, coule une _thla_ [Fontaine.]. Des femmes, des jeunes filles et des enfants se pressent autour d'un mince filet de cristal liquide. A notre approche, deux ou trois, les plus timides, fuient dans la montagne, emportant, gracieusement pose sur l'paule, leur _medhid_ [Cruche eau.] d'une belle forme antique. D'autres se voilent le visage avec la main, mais nous regardent entre leurs doigts aux ongles teints de henn. L'une d'elles nous accueille par un sourire, et, avec un geste plein de coquetterie mutine, c'est un de ses yeux seulement qu'elle nous drobe. Pourquoi?... Ah! pauvre enfant! elle est borgne. Les plus petites, qui ont aussi une cruche mesure leur taille,--car peine sorties du berceau, on leur enseigne le dur labeur de la mnagre kabyle,--se rfugient dans les jambes maternelles en criant: _O imma! imma!_ maman! maman! Nos muletiers vont la fontaine, faire leurs _oudou-el-seghir,_ ablutions que tout bon musulman doit renouveler cinq fois dans un jour. Ils mouillent leurs mains, se gargarisent et aspirent l'eau par les narines en disant: O mon Dieu! fais-moi sentir l'odeur du paradis. Pendant ce temps, nos regards demeurent attachs sur le groupe fminin. De son ct, il nous contemple avec une curiosit bahie qui touche la stupeur. --Makara, sais-tu l'ge de cette fillette dont les dents sont des perles, et les yeux des diamants noirs? --Madame, c'est une femme marie et dj mre. --Tu la connais? --Non, mais le bijou qu'elle porte au front dit qu'elle a mis au monde un garon. C'tait le glorieux _tavezimth_ tant dsir des jeunes pouses: grand anneau d'argent ouvrag et orn de corail qu'elles talent avec orgueil sur leur front le jour o elles donnent naissance un fils; si c'est une fille, elles le placent modestement sur leur poitrine, entre les seins. --Quel ge as-tu? demanda le cavalier la belle Kabyle. --Quatorze ans. --Mais quel ge, Makara, mariez-vous donc vos filles? --A quinze ans, douze, dix ou mme neuf ans, ds qu'elles deviennent nubiles. Parfois, le march se conclut quand la petite tette encore; et jusqu'au jour o le mari la prend dans sa maison, elle est dj comme sa femme. --Et qu'est-ce que vaut une femme en Kabylie? --Le prix varie, Madame, depuis soixante jusqu' cinq cents ou mille francs. Cela dpend de la beaut de la fille, de l'amour ou de la fortune du prtendant. --Le Kabyle qui achte sa femme en est donc quelquefois amoureux? --Tu en as la preuve l, sous tes yeux. L'_achaoua_ [Coiffure en toile tisse chez les Ath-Idjer.] dont cette jolie blonde parat si fire lui a t donne par un amant perdument pris qui y a brod pour elle ces arabesques clatantes. La tte, le cou, les oreilles, les poignets et les chevilles de ces femmes et de ces jeunes filles, qui rivalisaient entre elles par la finesse et l'lgance des formes, taient chargs de bijoux. Ce luxe contrastait trangement avec l'aspect misrable des vtements, avec la malpropret des visages et des chevelures. Si j'tais le gouvernement franais, au risque de passer pour le plus grand de tous les despotes, j'ordonnerais, par dcret, aux femmes kabyles de se laver, et j'en ferais ainsi les plus belles du monde. Nous passons en revue tout l'attirail des ornements fminins: aprs le _tavezimth_ des jeunes mres et l'_achaoua_ des amoureuses ardemment dsires, le _thazath,_ collier, assemblage de verroteries, de coquillages, de morceaux de corail, de pinces de monnaie, et mme de boutons de cuivre portant les numros des rgiments franais; le _dah,_ bracelet en argent ou en cuivre, curieusement ouvr; les _khralkhrals,_ anneaux des pieds en argent, plus pais et plus lourds que les cercles de fer rivs la cheville des forats, et les _amkies,_ moins prcieux, en cuir, en bois ou en corne; les _kounes,_ boucles d'oreilles en argent ornement de corail: les unes, les _zerouar,_ si grandes et si pesantes que les oreilles ne peuvent les porter, et qu'il faut les attacher dans les cheveux au moyen de chanettes, les autres, les _thiounissen,_ plus lgres, mais bien moins estimes; le _thacebth_ et le _zerir,_ bijoux pour la tte, chanettes d'argent enrichies de corail, de perles, de pices d'or ou d'argent, d'maux multicolores, formant diadme ou ferronnire; enfin les _ibezimen,_ pingles-broches avec lesquelles les femmes attachent le hak et toutes les pices de leur vtement: car elles ignorent le fil, les aiguilles, les cordons et les agrafes. Les plus pauvres possdent plusieurs _ibezimen_ d'argent ou de fer, sentinelles de la pudeur, gardiennes de la dcence. On nous avait montr quelques-uns de ces bijoux sur le march des Issers, mais de peu de valeur et mdiocrement priss. Les vrais, les beaux ne se font gure que sur commande. Quand monsieur veut plaire madame, ou un prtendu sa future, il va trouver l'orfvre chez les Ath-Yenni ou les Ath-Abbs, selon qu'il habite au nord ou au sud de la crte djurjurienne. Il lui compte un nombre de pices d'argent quivalant la richesse du prsent que la vanit ou l'amour le dtermine faire. Au bout du temps convenu, l'artiste rend un bijou d'gal poids, et reoit pour son travail un salaire fix d'avance. Nous saluons ces dames et ces demoiselles de la tte seulement, car les _kanouns_ dfendent aux hommes tout entretien avec les femmes la fontaine. Ils frappent d'amende les dsobissants. L'amende est plus forte pour qui aborde une femme sur une route ou dans un bois. La plus forte de toutes, trois quatre cents francs, est inflige qui outrage une femme par des propositions ou des tentatives coupables, et les tuiles de sa maison sont brises. Et si un aimable jeune homme s'en vient en l'absence de monsieur rendre visite madame qui s'ennuie la maison, le mari le tue bel et bien, et rpudie sa femme. La loi ne tolre aucun change de galanterie, ft-il le plus innocent du monde [Voici ce que portent les _Kanouns_: Celui qui va la fontaine des femmes payera 25 francs; celui qui accoste une femme sur une route dans un bois, 50 francs; s'il lui fait des propositions honteuses, 300 francs; s'il porte la main sur elle dans un but malhonnte, 400 francs; les tuiles de sa maison seront brises par la djema runie, et le mari a de plus le droit de se venger de lui. Si la femme a consenti, son mari doit la rpudier, ou payer une amende gale celle du coupable et il ne sera plus cout comme tmoin.]. --Et toi aussi, Makara, qui as l'air d'un si bon enfant, tu serais sans piti pour celui qui aurait chang avec ta femme trois mots de galanterie tout fait sans consquence? --Oh! oh! sans consquence, Madame! chez nous, quand les yeux ont parl, tout est dit: entre les lvres de la femme et celles de l'homme, il n'y a qu'un baiser. --Ainsi tu rpudierais l'une et tuerais l'autre? --Sans doute, ne voulant pas qu'on me coupe mon _nif_. --Qu'est-ce que cela? fit madame Elvire. --Mon _nif,_ c'est mon nez; et le nez d'un Kabyle, c'est le drapeau de son honneur. --Ainsi, dit le Philosophe en riant, le ridicule est le mme en Kabylie qu'en France; seulement, vous le portez sur votre nez et nous sur notre front. Dcidment, mon ami, nous sommes faits pour nous entendre. --Mais, cavalier, reprit madame Elvire, comment les Kabyles peuvent-ils tre si jaloux de femmes qu'ils achtent? --D'abord, Madame, parce que nous les aimons malgr cela... --Voil une raison. --Quand elles sont belles. Et puis, si nous tions moins svres, personne ne connatrait plus son pre: elles ne sont pas comme les Franaises, et ne se font aucun scrupule de couper le _nif_ leurs maris. --Et c'est bien fait, puisque vous les traitez, dit-on, en esclaves. --Bah! chacun son lot: nous les nourrissons, elles tiennent le mnage; si nous ne les estimons pas en masse, nous honorons celles qui se distinguent par leurs vertus ou se signalent par des miracles. Les _Kanouns_ ne leur accordent aucun droit. Elles n'hritent pas; ce qu'elles ont appartient leurs maris ou leurs parents; mais elles n'ont aucune charge: filles, femmes ou veuves, c'est aux hommes de pourvoir leur entretien. --Est-il vrai qu'aprs les avoir pouses sans leur consentement, vous puissiez les rpudier par caprice, et consommer d'un mot votre divorce avec elles? --Oui, mais elles peuvent se remarier. --C'est bien heureux vraiment! --A la condition toutefois, ajouta Makara, que le nouvel acqureur remettra au premier mari la somme que celui-ci a paye aux parents de la femme. --Oh! comme je me vengerais! fit madame Elvire courrouce. --Elles se donnent assez souvent ce plaisir-l. J'en connais une qui, aprs avoir t achete six fois, a empoisonn son dernier acqureur pour convoler en septimes noces avec un jeune homme auquel elle avait donn l'amulette qui fait aimer. --Vos femmes ont des poisons? --Elles se servent d'arsenic pour s'piler par tout le corps. --Et cette amulette, o la trouve-t-on? --Tu peux le demander cette vieille sorcire que nous apercevons l-haut, grimpant vers son village, avec une charge de bois mort sur le dos. Elle a d composer plus d'un philtre d'amour ou de mort, et non-seulement elle est adroite glisser un charme dans le hak d'une femme ou d'une fille, dans le burnous d'un jeune garon, mais elle sait aussi faire disparatre le fruit d'un amour coupable. --Makara, tu ne m'as pas dit o l'on trouve cette amulette. --Ah! ah! repart le cavalier en riant, serait-ce pour t'en servir, Madame? Vraiment, tu n'en as pas besoin. Nous clatmes de rire. Le Gnral prouvait un peu de confusion. --Vous irez, continua le cavalier, trouver un _thaleb_ [Un savant.]. Vous lui ferez crire un mot, un nom, une devise sur un petit morceau de papier, puis sur un autre. Vous porterez sur vous le premier de ces deux talismans, et vous chargerez une vieille femme ou une jeune, peu importe, de mettre le second dans les vtements du bien-aim. Au bout de quelques jours, vous tomberez invitablement dans les bras l'un de l'autre. Le rire de madame Elvire retentit sonore au milieu des ntres. --Merci, Makara, mon ami, dit le Conscrit, pour les prcieux renseignements que tu donnes ma femme! Rends grce Allah que je ne sois pas un mari kabyle; je pourrais me venger de toi. Le cavalier regarda du coin de l'oeil le mari franais, non sans un peu d'inquitude. --Rassure-toi, mon garon, reprit aussitt celui-ci. En France, nous sommes dbonnaires, confiants et crdules, beaucoup trop infatus d'ailleurs de notre propre mrite pour nous faire nous-mmes l'injure de supposer que nos femmes puissent nous prfrer aucun homme de la terre. --Mais les jeunes filles sont-elles traites avec la mme rigueur? --Oui, Madame. Nagure encore, une fille-mre tait punie de mort, lorsqu'elle ne parvenait pas flchir ses parents, pouser son sducteur ou quelque bon diable qui voult rparer sa faute. L'autorit franaise a aboli cet usage. Et puis, il y a bien peu de filles sduites dans nos montagnes: d'abord parce qu'on marie les enfants de bonne heure, et ensuite parce que chaque injure faite l'honneur d'une famille entrane des vengeances terribles. Celui qui, parmi nous, ne venge pas son _nif_ outrag, demeure dshonor aux yeux de toute sa tribu. Il faut venger son injure ou quitter le pays. Et si l'insult meurt avant d'avoir exerc l'_oussiga,_ la vengeance, c'est son hritier de faire payer l'insulteur la _di,_ le prix du sang. Il est arriv souvent que des tribus entires, avec tous leurs _sofs_ allis, ont pris les armes pour venger l'injure faite un de leurs membres, tous se trouvant atteints dans la personne d'un seul. --C'est le dernier mot de la perfection sociale, s'cria le Philosophe avec feu. Quand nous en serons l en Europe, le despotisme aura vcu. Et pour ce qui est des femmes de Kabylie, si peu enviable que soit leur sort, elles ont du moins un trs-rel avantage sur les femmes de France: on ne les pouse pas pour leur dot. March pour march, je prfre encore celui des Kabyles. Une femme montait devant nous, ple, ride, fltrie, ployant sous sa lourde cruche d'eau; elle tranait par la main une petite fille de quatre cinq ans, qui portait une mignonne amphore. La mre avait des tatouages bleutres aux tempes et au front; l'enfant, dj coquette, s'tait pare de feuilles d'alfa qui entouraient, en guise de bijoux, son cou, ses bras et ses jambes. Le visage riant de celle-ci contrastait avec l'air morne de l'autre. --Que cette femme a l'air triste! dit madame Elvire mue de piti. --Si elle avait eu un fils au lieu d'une fille, rpondit Makara, elle serait plus fire prsent. Elle serait la matresse au logis, tandis qu'elle est la servante. Je connais son mari; il voulait absolument avoir un garon, et pour cela il a achet une seconde femme qui a combl ses voeux. --Deux femmes! --Le Koran en permet jusqu' quatre; mais la plupart de nous trouvent que c'est assez d'en nourrir une. Quel ge donnez-vous celle-ci? --Cinquante ans pour le moins. --Elle n'en a pas encore trente. Elle s'est use au travail, abme dans la jalousie. A elle les gros labeurs et les ddains du matre, tandis que la nouvelle n'a gure souci que d'allaiter le fils de la maison. Pour lui, on a fait parler la poudre; on a clbr sa naissance le septime jour par un _tham_ [Festin.], auquel le pre a convi ses amis et ses proches. Mais quand la petite fille est ne, il n'y a pas eu la moindre rjouissance. --Et c'est une injustice criante, observa M. Jules en regardant madame Elvire. --C'est ainsi, Monsieur, dans toutes les familles, reprit le cavalier; aussi, quand une femme se marie, ne manque-t-elle jamais d'invoquer les plus saints marabouts afin d'engendrer un garon. --Nous arrivons chez les Ath-Adeni, fraction de la tribu des Irdjen, une des cinq des Iraten; et, nous tant retourns, des oh! et des ah! admiratifs nous chappent devant le tableau incomparable qui se droule sous nos regards. Madame Elvire rayonne, le Philosophe rve, M. Jules pleure, et moi je prends des notes; enfin, le cavalier a le sourire de l'amour-propre satisfait, car c'est lui qui a prmdit de nous conduire ce point de vue. Les muletiers s'interrogent entre eux pour savoir ce qui nous peut impressionner de la sorte. L'immense abme est baign dans un brouillard blouissant. Ce n'est pas de la vapeur d'eau, mais de la lumire condense. Au fond de ces ondes transparentes qui forment comme un fleuve rayonnant entre les montagnes, apparat la valle du Sebaou, avec ses flaques d'eau, ses arbres et ses fleurs. C'est un lit d'or enrichi de diamants, d'meraudes et de perles. Les grandes ombres des hauts pitons, projetes et l sur les flots radieux, produisent des effets fantastiques; en quelques endroits o deux rochers verticaux forment un angle, le soleil et la nuit, en s'y mariant, enfantent des profondeurs bleutres, insondables comme le ciel et comme lui infinies. En face de nous, Tizi-Ouzou et son bordj: on les tiendrait dans la main. Puis, les montagnes des Ath-Flisset, entre lesquelles serpente la route d'Alger; elles rejoignent l'horizon la chane du Petit-Atlas. A droite, l'Asif Sebaou s'enfonce dans les gorges des _terrains friables_; gauche, le Djurjura resplendit comme un dieu dans sa gloire! Derrire nous, dans un cimetire, des hommes et des femmes prient accroupis. Au seuil de sa maison, un vieux Kabyle, appuy sur son _debouz_ [Bton ferr.], nous regarde d'un air farouche; une bande de petits garons effars, hardis et mfiants comme des moineaux francs, vient s'abattre quelques pas de nous, criant _Soldis_! _soldis_ [Des sous! des sous!]! Enfin, sur la grande route qui sillonne les flancs de la montagne, nous apercevons, prodigieux contraste! les poteaux et les fils du tlgraphe. L'extrme civilisation et l'extrme sauvagerie s'embrassent ici, et du fort National, au coeur de la Kabylie, nous pourrons dire nos amis de Paris: Nous allons bien, et vous? Le sentier traverse le cimetire. Pourquoi ces jours entre les pierres des tombes? Les Kabyles veulent que leurs morts jouissent comme eux de l'air et de la lumire. Bientt nous atteignons la grande route, o des gamins cuivrs, beaux et nus comme l'Amour antique, se disputent nos _soldis_; ce sont les mmes batailles que celles des petits paysans blonds et joufflus qui suivent en courant les diligences de l'Alsace ou de la Normandie. Le 2 juin 1857, vingt-cinq mille pelles, pioches, scies, haches, secondes par deux cents feux de ptards, livraient aux rochers des Ath-Iraten un assaut bien plus glorieux que celui du 24 mai. Et le 23 juin, aprs vingt-deux jours d'efforts hroques, deux pices de douze, atteles de six chevaux, montaient de Tizi-Ouzou au plateau conquis de Souk-el-Arba, par cette brche que l'arme venait d'ouvrir une autre civilisation que celle du canon. Les Kabyles, soumis ou insoumis, suivaient avec des yeux consterns ce serpent de vingt-cinq mille mtres qui rampait jusqu' leurs crtes inaccessibles pour y venir dvorer l'indpendance nationale. Pour les rconforter, les marabouts leur disaient: Le Prophte a suscit les Franais comme un flau vivant afin de punir les crimes des Kabyles; mais, si Mahomet veut le chtiment de ses enfants coupables, il ne veut pas leur asservissement des infidles. Voici dj que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous ces Roumis ameuts par lui: pour une route inutile, voyez comme ils jettent leur poudre aux rochers de la montagne! En vain, cette fois, des fanatiques s'efforcent-ils d'abuser ces hommes nafs et crdules, mais pourtant pleins de bon sens. Et lorsqu'aprs le 14 juin, anniversaire du dbarquement des Franais en Afrique, qui fut choisi pour la pose de la premire pierre du fort National, un vieil _amin_ vit sur le Souk-el-Arba des bastions sortir de terre, il s'cria: Un bordj! Regardez-moi: quand un homme va mourir, il se recueille et ferme les yeux. _Amin_ des Kabyles, je ferme les yeux, car la Kabylie va mourir [mile Carrey, _Rcits de Kabylie_.]! Vers six heures du soir, nous entrons au fort par la porte d'Alger. Ravis du voyage, mais rompus, nous descendons de nos montures. Nous payons nos muletiers: trois francs pour l'homme et la bte, et un franc de pourboire. Nous nous sparons trs-satisfaits les uns des autres, et remercions notre bon guide Makara, en lui glissant une pice de cinq francs dans la main. Ce brave garon nous suivrait, au bout du monde. Nous entrons dans un htel, le meilleur; il y en a deux. Lequel est-ce? Je l'ai oubli, et je ne le retrouve pas sur mes tablettes: ingratitude! *[Les habitants les plus anciens de la partie septentrionale de l'Afrique, l'ouest des gyptiens, nous sont signals, il y a cinq ou six mille ans, dans la traduction grecque des annales gyptiennes de Manethon, sous le nom de _Libus,_ que nous rendons par le mot Libyen et que rendait le mot gyptien _Lebou_ ou _Rebou_. Sous la quatrime dynastie, le roi Neferkhrs est dit avoir soumis une portion des Libyens terrifis par la vue d'une clipse. Cette poque devait rpondre celle des pierres tailles dont on retrouve des traces sur les points les plus distants de l'Algrie: prs d'Alger, la pointe Pescade, sur les confins du Sahara, dans l'oasis d'Ouargla. A partir de la dix-huitime dynastie, sinon plus tt, de nombreux indices donnent penser qu' ces Lebous est venu s'ajouter un peuple nouveau aux yeux bleus. Le fait devient certain en 1400 avant notre re. Des dserts, l'occident du Delta, un flot de nomades aux yeux bleus et aux cheveux blonds descend des les de la Mditerrane, sur le continent africain, menace les provinces du nord de l'gypte et n'est contenu qu'avec de grands efforts par les armes gyptiennes. Ces envahisseurs comprennent des Lebous, des Maschouach, dont descendraient les Macas d'Hrodote, les Mazigues de Ptolme et les Amazigs (Touaregs) d'aujourd'hui, etc., et taient dsigns sous le nom gnral de _Tamahou_. Plus intelligents que les autochtones, ils les auraient subjugus, et en retour leur auraient apport l'art de construire les monuments mgalithiques. La prsence actuelle de ces monuments en quantit innombrable des ctes du Maroc jusqu' la Tunisie et d'individus blonds dans cette mme tendue et jusque dans les les Canaries tablit en quelque sorte les frontires de leur domination d'alors. C'tait l'poque de la pierre polie en Algrie, et plus tard celle des mtaux; la premire parat y avoir t fort courte. De la fondation de Carthage jusque vers l'invasion romaine, la chane de l'Atlas, du Djebel-Amour et de l'Aurs et ses deux versants, allant d'une part la Mditerrane et de l'autre au Sahara, taient donc occups par un peuple form de deux lments ethniques dj, et mme de trois, en y ajoutant l'lment ngre qui, incontestablement, existait. Ce peuple n'avait aucune unit nationale, en juger par la varit de noms sous lesquels les auteurs en parlent: les Numides, les Gtules, les Gamarantes, les Augils, les Atlantes ou tribus de l'Atlas, les Troglodytes, etc. La plupart des inscriptions en langue berbre retrouves sur des rochers ou des dalles sont de cette poque. (Voir la _Collection complte des inscriptions numidiques_ (libyques) _avec des aperus ethnographiques sur les Numides,_ par le gnral Faidherbe. Paris, 1870.) On sait les soulvements continus dans les montagnes de la Kabylie qu'eurent a rprimer les Romains, et le nombre de postes militaires qu'il leur fallut entretenir sur les confins du Beledjerid pour contenir l'esprit belliqueux et indpendant des indignes. Plus tard mme, une fraction importante de ce peuple refusa de plier devant l'invasion musulmane et migra en masse dans le dsert; ce furent les Touaregs. Arrivant l'poque actuelle et cartant de la population indigne vritable tous les lments conqurants et accidentels, nous restons donc en prsence d'une masse essentiellement compose de bruns par les cheveux, les yeux et mme la peau, mais parseme et l d'individus tirant plus ou moins sur le blond et ayant parfois les yeux bleus ou la peau d'une complexion blanc-mat ou rouge-brique, marque d'phlides, comme il s'en rencontre dans les pays du Nord. videmment les premiers, les bruns, sont les reprsentants de la race la plus ancienne, numriquement plus forte et approprie au sol qui la vit se constituer, tandis que les seconds, les blonds, sont les restes d'une autre race, ne sous d'autres climats, et venue postrieurement se fondre dans la prcdente. Les premiers sont les Lebous; les plus purs des seconds sont les Tamahou, dont le type est figur sur les monuments gyptiens. La fusion, toutefois, est aujourd'hui si intime, le type ethnique numriquement le plus fort a si bien repris le dessus en vertu de la grande loi anthropologique du retour aux anctres, qu'il y a lieu de regarder la race berbre actuelle comme une, etc.--_Revue d'anthropologie,_ t. III, 1874. A considrer dans leur ensemble les pays qui furent la Libye ancienne, l'Afrique du Nord et le Sahara de nos jours, ces pays paraissent n'avoir subi que des changements peu sensibles. Ils ont dgnr cependant, quelques parties du moins, et ils se sont dpeupls. L'homme est all s'amoindrissant, dans les sicles modernes, sous l'empire de luttes sans trve, au milieu des ruines accumules et de toutes les dvastations commises par les dominateurs; et par une loi de corrlation ncessaire, le sol a suivi la fortune de l'homme. Cette contre du Magreb est toujours l'_El-Khadra_ (la Verte) des Arabes de la conqute; mais les mmes terres qui nourrissaient Rome sous les empereurs ne nourrissent mme plus aujourd'hui leurs habitants. Du Nil l'Ocan, de la Mditerrane au Niger, nous retrouvons a peu prs les mmes peuples qu'anciennement, qui n'ont gure fait que changer souvent de lieux et aussi de noms; les uns plutt fixes, agriculteurs; les autres plutt pasteurs et nomades. Et il est rationnel de croire que, sauf sans doute la proportion, des blonds et leur rpartition au milieu des populations actuelles, ils ont conserv en gnral la physionomie et les principaux traits qui caractrisaient leurs anctres. Nous ne savons rien de plus. _Des races dites Berbres_. J.-A.-N. PRIER, _Mmoires de la Socit d'anthropologie de Paris,_ 1873. Quel rle ont jou les populations immigres, du moins quelles traces ont-elles laisses? Ces vieux envahisseurs et ces primitives immixtions ont eu jadis une influence considrable sur la constitution des peuples dans ce pays, et s'il en subsiste surtout des noms, la population dans son ensemble n'en demeure pas modifie aujourd'hui autant qu'on pourrait le penser. En effet, sauf des nuances entre la plaine envahie et la montagne o n'a pas pntr la conqute, entre l'Est et l'Ouest, et beaucoup de diffrences individuelles, traces dernires d'anciennes intrusions et d'anciens mlanges, le Kabyle du Tell algrien est peu prs partout le mme; et il est permis de croire que ces divers peuples, aventureux et venus de loin, auront fini par succomber dans la lutte avec les conditions nouvelles, au point qu'il n'en reste gure que des vestiges peu nombreux et parfois peine reconnaissables. Les effets des croisements, lorsqu'ils ont eu lieu, ne se sont pas perptus; et, dfaut de continuit dans le recrutement, comme il arrive en cas semblables, la plupart de ces populations trangres, quand elles ne se sont pas teintes d'elles-mmes, auront t finalement absorbes dans le sang indigne, la manire des fleuves qui se perdent dans la mer. Que si les Arabes seuls ont prospr sur ce sol, comme par exemple ils prosprent en gypte, c'est qu'ils ont trouv l des conditions de vie corrlatives leur type, et par consquent une autre patrie. Leur nombre actuel, nanmoins, n'est valu qu' 500,000 en Algrie, o l'on compterait environ, suivant M. Warnier, 2,200,000 individus de races dites berbres.--_Idem._] CHAPITRE II DU FORT NATIONAL AU DJURJURA. Le fort National couvre un espace d'environ douze hectares, comprenant le plateau du Souk-el-Arba, ainsi que l'emplacement du village d'Icheraoua, qui en occupait la partie suprieure, et qu'on a dmoli aprs l'avoir achet pour vingt-cinq mille francs aux Kabyles. Une enceinte continue de deux mille mtres, perce de meurtrires, flanque de dix-sept bastions et en plusieurs endroits casemate, forme, sur ce point culminant, une position presque inexpugnable qui dfie la belliqueuse ardeur des patriotes berbres. Si le bordj de Tizi-Ouzou est la clef de la Kabylie occidentale, le fort National ouvre la porte du Djurjura; et c'est le nom qui a t trs-bien donn l'une des deux entres, celle qui regarde l'est. Entre la porte du Djurjura et la porte d'Alger, s'tend une large rue, la principale. A gale distance de l'une et de l'autre, elle aboutit une jolie place carre, plante en quinconce, o deux btiments situs en regard offrent un aspect monumental: la place Randon; le cercle des officiers et les bureaux militaires. Dans la grande rue s'lvent dj un assez grand nombre de maisons europennes, o s'exerce l'industrie prive, boutiques ou cabarets, une ville embryonnaire. En contre-bas, sur la dclivit du plateau, dans l'espace compris entre le mur d'enceinte et les deux portes, on rencontre successivement, en allant de celle d'Alger vers celle du Djurjura, le quartier de la cavalerie et les fourrages, les ateliers du gnie, l'hpital, la manutention et les magasins militaires. Le dner command, nous suivons la grande rue; puis, revenant sur nos pas, nous trouvons gauche une glise en construction et presque acheve. Nous faisons le tour de la place Randon, merveills de ses monuments; mais notre admiration est au comble, quand madame Elvire, s'arrtant devant des affiches tales sur un mur, se met les lire haute voix: SAMEDI PROCHAIN, 9 AVRIL BAL PAR DE LA JEUNE FRANCE TENU PAR M. JOUVE Le Bal commencera 9 heures.--Prix d'entre: 1 fr. --- DIMANCHE PROCHAIN, 10 AVRIL GRAND BAL AU CAF CHANTANT TENU PAR M. AUNACQ On commencera h. 8 1/2.--Prix d'entre: 50 c Mabile, tu es dtrn! Casino Cadet, ta gloire est clipse! O bon peuple de France, lorsque dans la terrible Josaphat retentira la trompette de l'archange, c'est en chantant et en dansant que tu paratras devant le Pre ternel! c'est par tes pirouettes et ton rire que tu dsarmeras le grand vieillard au front d'airain! Au fond de la place Randon, appuy contre une colline, se dresse un double escalier de pierre. Nous le montons pour nous rendre chez le colonel qui commande le fort. La garnison ordinaire est de trois mille hommes; mais ici, comme Tizi-Ouzou, l'effectif a t rduit dans une proportion telle que, si elle n'est pas le fait d'une confiance aveugle, imprvoyante et tmraire, elle semble condamner absolument l'emploi de tout moyen violent contre la Kabylie. Huit cents baonnettes opposes soixante-quinze mille fusils! Le Sud s'est soulev, la rvolte arabe s'est propage depuis la frontire du Maroc jusqu'aux portes d'Aumale, jusqu'aux confins kabyles: et pas un coup de fusil n'a t tir sur le Djurjura [Ceci a t crit avant la rvolte des Kabyles en 1870.]! Les guerriers montagnards les plus intrpides et les derniers soumis seraient-ils donc devenus tout coup, par miracle, des hommes pusillanimes? Est-ce vraisemblable? Non, aussi intelligents que braves, ils ont compris dj que dans le commerce des Franais ils ont peu perdre et beaucoup gagner. Mais alors tait-il bien ncessaire de les rduire par la violence? et la sanglante campagne de 1857 est-elle justifie? L-dessus entre nous, grande controverse. Le Philosophe soutient que toute guerre est en soi immorale et condamnable, par la seule raison qu'elle force les hommes s'entr'gorger; qu'elle le devient doublement si elle s'attaque l'indpendance d'un peuple, et qu'en cette matire-l, pas plus qu'en aucune autre, le but ne saurait justifier les moyens. --Ainsi, dis-je, il fallait respecter ces bons pirates d'Alger qui venaient exercer leur honnte mtier de meurtre et de pillage jusque dans les eaux de Marseille ou de Gnes? --Je veux bien, me rpondit-il, vous concder le droit de dtruire les brigands, comme les lions et les panthres: ceci constitue le cas de lgitime dfense; mais je n'irai pas plus loin. M. Jules cherchait se former une opinion dans les yeux de madame Elvire. --Ami, dit-elle, en prenant le bras de son mari, tu ne seras jamais qu'un rveur, affol de la plus insaisissable de toutes les chimres: l'absolu. Et c'est par l surtout que tu m'as plu. Sois juste cependant, et avoue que, sans la campagne de 1857, les Kabyles ne possderaient pas cette belle route, par o la civilisation et la richesse vont pntrer dans leur pays. --Eh! qu'importe? l'clat des plus puissants empires du monde vaut-il la pauvret rpublicaine? --Chut! fis-je, nous sommes ici en France. La rsidence du commandant suprieur, vers laquelle nous nous dirigeons, occupe, avec les casernes de l'infanterie, la partie dominante du plateau. L aussi on rencontre, en descendant vers la porte d'Alger, le bureau arabe, la maison des htes, la prison et l'tablissement de l'artillerie. Le colonel nous reoit dans son cabinet o rgne une simplicit antique: un bureau en bois peint, quatre chaises de paille, deux _chaouchs_ [Huissiers.] kabyles: voil tout. C'est un homme d'une cinquantaine d'annes, l'air intelligent, la mchoire nergique. La bienveillance couronne son front. On lit sur son visage qu'il a regard plus d'une fois la mort en face, et qu'elle ne saurait le faire plir. --Colonel, dit M. Jules, notre Nestor, nous voulons faire une petite excursion en Kabylie. --Une grande, Monsieur, ajoute madame Elvire. --O voulez-vous aller, Madame? --Sur le Djurjura, dans la neige, par le chemin le plus pittoresque. --Ah! vous tes Parisienne. --De coeur, sinon de naissance. --Eh bien, Madame, vous tes la premire, je pense, qui ait eu cette fantaisie. --Quel bonheur! --J'admire votre courage; mais, s'il y a de la gloire, il y a aussi du pril. --Tant mieux! --Peut-tre, observai-je, est-ce impossible pour une femme? Les beaux yeux de madame Elvire me foudroyrent. --Oh! pas pour ma femme, dit le Philosophe, puisqu'elle le veut. --Vous tes-vous munis de tentes et de cantines? --Nous avons nos couvertures de voyage. --Mais vous ne trouverez pas le moindre caravansrail sur la crte ou les versants du Djurjura: vous serez obligs de passer les nuits dans les villages kabyles. --C'est mon dsir. --Vous ignorez le supplice qui vous y attend. --Lequel? fit-elle un peu alarme. --Vous serez assige, littralement envahie par des centaines, que dis-je, par des milliers de... --Oh! si ce n'est que cela, partons! --A dix kilomtres du fort, plus de chemins; droite ou gauche, un abme qui donne le vertige, et souvent des deux cts la fois. --C'est superbe. En route! en route! Le colonel sourit. M. Jules lui demande une escorte. --O est Bel-Kassem? fit l'officier. Au bout d'un instant, Bel-Kassem-ben-Sad parut. C'tait un beau Kabyle de dix-neuf vingt ans, parlant et crivant correctement le franais, double mrite qui lui avait valu la faveur d'tre attach au bureau du commandant, pour y remplir les fonctions d'interprte. Il portait la longue tunique bleue des fusiliers indignes, aussi appels gendarmes maures. Sa tte spirituelle, rase et enfonce dans le capuchon du burnous, nous plut au premier coup d'oeil. Sur le seuil de la porte, il fit le salut militaire, et, dans une attitude respectueuse mais digne, attendit les ordres du commandant suprieur. --Tu conduiras madame et ces messieurs au Djurjura. --J'aurai cet honneur, colonel. --Tu les accompagneras jusque chez Ben-Ali-Chrif, ou plus loin, s'ils le dsirent. Le Kabyle s'inclina. --Tu leur procurera pour demain matin cinq bons mulets, quatre pour eux et un cinquime pour les bagages. --Un sixime pour toi, Bel-Kassem, dit madame Elvire. Bel-Kassem la remercia par un salut accompagn d'un sourire comme on n'en sait plus faire depuis l'ancienne cour. Les Kabyles sont des modles de politesse; il est trs-rare de rencontrer un rustre parmi eux. Par l'aisance autant que par la noblesse native de leurs manires, les barbares du Djurjura font honte aux civiliss d'Europe. En sortant de chez le commandant suprieur, nous redescendions vers l'htel, lorsque Bel-Kassem accourut, et, s'inclinant devant madame Elvire: --La grande Kabylie, lui dit-il, est belle voir au coucher du soleil. Il nous mena sur le haut du rempart, et nous restmes l, bouche bante, devant un spectacle si grandiose et si splendide qu'il dfie toute description. Aussi ma plume tremble-t-elle dans ma main, comme le pinceau dans celle du rapin qui aborde sa premire toile. Bel-Kassem, pourquoi ma mmoire infidle ne retrouve-t-elle pas les brillantes images o tu nous peignais si bien les merveilles de ton pays natal, tales sous nos yeux? Pardonne-moi, fils des montagnes berbres, si le tableau que j'essaye d'en tracer est aussi ple que ma lampe devant ton soleil. Toute la haute Kabylie nous apparat, pays de la ferie et le plus prodigieux qu'elle ait jamais enfant. En face de nous, huit ou dix lieues vers le sud, le Djurjura, en formant une courbe de l'ouest l'est, la tient dans son bras de pierre comme un gant qui enlace une naine. Depuis la crte qui couronne le fort National jusqu'au formidable rempart en demi-cercle jet par le souffle volcanique entre le petit Atlas et Bougie, c'est un chaos fantastique de pitons aigus aux flancs tordus, dchirs, crevasss o la roche calcaire alterne avec l'argile schisteuse, et de prcipices verticaux, troits et profonds, tellement resserrs entre les montagnes qu' peine l'clatante lumire de midi en claire le fond. La robe verte de ces pitons, fouillis inextricable de champs d'orge, d'oliviers, de figuiers, de vignes et de frnes, semble dchire ou troue en beaucoup d'endroits o la roche se montre nue. Chacun d'eux porte son sommet un village, et et l, sur les toits rouges, tranche la coupole blanche d'une koubba ou d'une mosque. Ces pics se dressent pour la plupart sept, huit ou neuf cents mtres, et souvent la distance qui les spare n'quivaut pas la moiti de leur hauteur. Les demeures kabyles s'y pressent les unes contre les autres, penches sur l'abme et se disputant le terrain horizontal. Sur leurs dclivits tourmentes rampent, comme d'normes serpents jaunes ou rouges, des ravins o, en t, ruisselle, or et rubis liquides, l'eau des sources vives; en hiver, les pluies et les neiges s'y prcipitent: torrents ou avalanches, entranant dans leur chute vertigineuse les arbres, les rcoltes en promesse, les champs mme qui les portaient. Alors le Kabyle, debout sur le toit de sa maison, regarde tristement toute sa richesse s'abmer dans le gouffre; puis, la tourmente passe, lui et les siens y descendent, et patiemment en rapportent sur leur dos la terre nourricire dont ils recouvrent la pierre dnude. Dans chaque endroit accessible au montagnard, fleurit un potager, un verger, et n'y et-il place que pour un arbre, cet arbre s'y panouit. Partout o la montagne repousse mme le pied kabyle, s'talent des bouquets de fleurs multicolores parmi le grs calcaire et le schiste ardois: aubpines, chvrefeuilles, glantiers, clmatites, absinthes, mauves, thyms, gents, lauroles d'hiver, chardons gants, graniums musqus, lauriers-roses, renoncules grandes feuilles, menthes, ivraies, houx, scorpiures, sauges, pavots, asphodles, bourraches, bruyres arborescentes, cressons de fontaine; et ct des violettes et des marguerites, les plus lgantes et les plus prcieuses orchides. Cette belle flore panouie comme un sourire sur les asprits du rocher aride et farouche, ces oliviers tte ronde, ces figuiers aux bras sinueux, ces frnes au port superbe, ces moissons verdoyantes accroches aux escarpements; puis, sur les sommets, dominant ces pais massifs de verdure et ces pierres enguirlandes, d'innombrables villages blancs et rouges, blouissants de lumire, spars entre eux par des gorges profondes et noires; enfin, la montagne gante, le Djurjura, appuy sur ses contre-forts de treize cents mtres, levant orgueilleusement jusqu'au ciel sa tte rocheuse, orne de cdres et constelle de neige: tel est le spectacle unique qui nous ravit tous en extase. A notre droite, le soleil son dclin descend derrire les montagnes de l'ouest qui nous masquent l'horizon. Ds que son disque a disparu sous les crtes des Iraten et des Flisset, la nuit sort des valles; elle tend sur toute la Kabylie un voile bleutre que, par endroits, des chappes radieuses changent en une rsille d'or. Sur leurs pitons que la nuit escalade, les villages paraissent en feu. Dj le pied du Djurjura s'abme dans les tnbres; mais sa croupe n'est qu'un vaste incendie, et, par-dessus l'embrasement de ses rochers et de ses cdres, la neige lui forme un turban blouissant de blancheur. La nuit monte toujours; bientt, ses grandes ombres peine transparentes, et qui s'paississent d'instant en instant, teignent les feux des montagnes. Son rideau qui passe du bleu au gris, puis au noir, enveloppe les villages. Seuls, les plus rapprochs de nous se dessinent encore vaguement dans la lumire crpusculaire. De petites lueurs naissent dans l'obscurit et brillent comme des vers luisants: ce sont des lampes kabyles qui s'allument. Le sombre rideau s'tend maintenant par-dessus les plus hautes crtes, o il touffe l'incendie. Il couvre les contre-forts du Djurjura comme une draperie funraire. Mais, magie! dans une gloire de pourpre et d'or, le front du colosse semble dfier le flot montant des tnbres... Il s'y enfonce son tour! Le retour l'htel fut silencieux: un coucher de soleil en Kabylie est un des plus mouvants spectacles qui se puissent voir; et s'il est des gens blass sur les beauts de la nature, nous les engageons aller rallumer au fort National la flamme teinte de leur enthousiasme. Bel-Kassem, qui avait joui de notre admiration en Kabyle amoureux de ses montagnes, nous accompagne jusqu' la porte de l'htel; puis il se retire discrtement, quoique nous insistions pour le garder dner. Nous nous mmes table avec un apptit qu'ignoreront toujours les estomacs de la plaine. L'hte, qui nous servait lui-mme, tait un grand Alsacien ple et maigre, l'oeil mlancolique. Il composait avec sa femme, dj sur le retour et borgne, tout le personnel de l'tablissement. Quelle vicissitude avait pouss jusque sur les plus hautes cimes des Ath-Iraten ce Philmon tudesque et sa fidle Baucis? J'aurais bien voulu le leur demander; mais le mutisme triste de cet homme me retint de satisfaire cette indiscrte envie. Il allait et venait, apportant les plats garnis, emportant les plats vides, sans faire plus de bruit qu'une ombre, raide, froid et silencieux. Parfois seulement, un sourire furtif passait sur ses lvres quand l'un de nous vantait les talents culinaires de sa moiti. Les mets prpars sans raffinement, la mode bourgeoise, taient trs- proprement servis; le linge avait une odeur frache, les assiettes et les couverts reluisaient; on se ft mir dans les verres. La maison, bien tenue, avait sous son habit de pauvret un air particulirement honnte. C'tait moins une auberge que le dernier refuge et la suprme planche de salut de deux braves gens que voulait noyer la Fortune. Ce fut madame Elvire qui imagina ce petit roman: elle le dbita d'une voix attendrie qui nous et certes coup l'apptit... mais nous en tions aux noisettes. Cette maison hospitalire manquait pourtant d'une chose essentielle. Devinez laquelle? En vain la cherchmes-nous par les escaliers, de la cave au grenier, puis dans la cour et jusqu'au fond du poulailler. --Ah! mosi, me dit l'htelier constern, nous l'affre eue et barfaidement contidionne... Un dorrent l'affre emborde! Nous nous couchons de bonne heure dans des lits o les plumes sont rares, mais par compensation les puces aussi. Au point du jour nous sommes sur pied, le soleil tant venu nous baiser au visage. Dj Bel-Kassem nous attend, savourant la cigarette matinale sur la porte de l'htel. Pour nous faire honneur, il a chang la grosse casaque du soldat contre un lgant habit maure. Par-dessus une veste de soie bleu-clair orne de passementeries d'argent, il porte un large burnous d'un tissu fin. Une charpe rouge lui ceint la taille. Ses jambes brunes et nerveuses sortent d'amples chausses en cotonnade blanche. Il a aux pieds des chaussettes de laine et des souliers de cuir verni. Les fiers contours de sa tte intelligente, ses beaux yeux noirs, ses lvres rouges et bienveillantes, tout en lui, jusqu'au sourire par lequel il nous accueille nous semble plus expressif encore que la veille, et redouble notre sympathie pour lui. Les muletiers sont l avec leurs btes. --Bonjour, mes amis, leur dit madame Elvire. --_Bono, Bono,_ Francs! nous rpondent-ils en souriant. Ils ont tous de bons visages, et leurs mulets aussi. --Bel-Kassem, o dormirons-nous ce soir? --Chez le cad de Thifilkouth, Madame, si tu le veux bien. --A quelle distance en sommes-nous? --Je ne l'ai pas mesure, mais il y a huit heures de marche. Les Kabyles ne mesurent les distances que par le temps qu'ils mettent les franchir: aussi varient-elles beaucoup suivant la vigueur et l'agilit des uns, ou l'humeur plus apathique des autres. Quand nous leur demandions: _Kodche Sa?_ combien d'heures? le plus vif nous montrait quatre doigts, un moins agile six, le plus paresseux de tous levait ses dix doigts la hauteur de sa tte. --Et les vivres? s'cria le Gnral avec l'emportement d'un estomac montagnard; vous ne pensez donc rien, Caporal! A cette rprimande immrite de son chef, le Caporal ne rpondit que par un geste, mais quel geste! Les _tellis_ [Sacs ou poches qui pendent de chaque ct du bt.] regorgeaient de provisions de bouche, et par-dessus les _tellis,_ sur le dos des mulets, taient assujettis des matelas de troupe. Le directeur des fournitures militaires nous les avait obligeamment prts. Le Conscrit et moi, nous crimes: Vive le Caporal! Madame Elvire daigna sourire, et M. Jules fut au ciel. --Les matelas vous serviront bien, dit Bel-Kassem, car le cad de Thifilkouth n'a pas vous offrir un palais de France comme Ben Ali Chrif, chez qui vous coucherez demain. Mais pour ce qui est des provisions, elles sont tout fait inutiles. --Vraiment, rpliqua le Caporal un peu piqu, j'avais pens que dix pains de quatre livres, douze poulets, sans compter mes saucissons d'Arles et de Lyon, une terrine de foie gras et quelques bouteilles de vin, n'taient en fait de vivres que le strict ncessaire. --Partout o madame daignera s'arrter, rpondit Bel-Kassem, on lui offrira, elle et vous, la _diffa,_ le _kouskoussou_ la volaille, rserv aux htes de distinction. Dans une heure, le cad de Thifilkouth sera averti de votre arrive. --Par le tlgraphe peut-tre? --Oui, par le tlgraphe... kabyle, qui fonctionne presque aussi vite que le tlgraphe franais, plus srement, sans frais et partout. On va annoncer avec la voix votre passage et votre arrive pour ce soir, de village en village, de montagne en montagne. --Mais ces braves gens qui nous accompagnent, il faut les nourrir. --Non, ils emportent dans la poche de leur burnous une galette d'orge et des figues. Nous les verrez s'arrter aux sources pour faire leurs ablutions et se dsaltrer; vous leur payerez trois francs par jour, leur nourriture comprise et celle de leurs btes, qui se contenteront tout le jour des brins d'herbe et des feuilles qu'elles pourront arracher en chemin. Ce soir, chez le cad, mulets et muletiers seront aussi des htes. Ces hommes qui sont de mon village et de braves gens, comme vous dites, accepteront volontiers un morceau de pain; et, si vous leur donnez un morceau de sucre, ils croiront manger le paradis. Mais ils ne toucheront ni votre saucisson, qui est prpar avec de la chair de porc, ni a vos poulets, parce qu'on les a saigns au lieu de leur couper la tte. Enfin, au cad ou l'amin qui vous offre la diffa, vous ne voudrez pas faire l'injure de ddaigner son kouskoussou. --Et si je prfre, moi, ma crote, objecte le Philosophe, ne suis-je pas libre de la manger? O libert! ne serais-tu qu'un vain mot? --Vous la mangerez, Monsieur, votre crote, mais aprs avoir got d'abord tout ce qui vous aura t offert. C'est l'usage: vous ne voudriez pas passer pour un homme mal lev. --Tu es un garon d'esprit, Bel-Kassem, dit madame Elvire, et son loge fit rougir le jeune Kabyle. Neuf heures sonnent lorsque nous franchissons la porte du Djurjura. Contre les prils du voyage nous avons muni nos estomacs d'un djeuner solide; nous emportons en outre les bons souhaits de l'hte et de l'htesse, qui ne demandent au ciel d'autre faveur que quatre voyageurs comme nous pendant toute l'anne. --Alors, nous avait dit l'Alsacien, ch bourrais refoir engore afant t mourir mon cher bays t'enfance. Notre petite colonne s'engage dans une route muletire qui serpente tantt sur les crtes, tantt sur les flancs de la montagne. En tte marche le Gnral, regardant sans plir l'abme ouvert sous ses pieds. Son grand voile vert flotte comme un panache sur son paule; car, pour bien jouir du paysage, madame Elvire livre ses joues roses aux ardents baisers du soleil kabyle. Derrire elle vient M. Jules, son fouet la main. Attentif et plissant au moindre faux pas du mulet qui porte son chef, le Caporal se tient prt s'lancer son secours. Puis, c'est le Conscrit, couch plutt qu'assis sur un matelas militaire. Il fume et il rve, les yeux demi clos. A quoi rve-t-il? au bton de marchal? Non, en s'enivrant d'air pur et de libert, il caresse sa divine chimre: la rpublique universelle. Ma bte, un peu paresseuse, le suit quelque distance, et, trois pas en arrire de moi, Bel-Kassem, tendu tout de son long sur la sienne, la tte appuye sur les main:, se laisse bercer en vrai sybarite africain. Le mulet aux bagages forme l'arrire-garde, ou, si l'on veut, son matre et lui sont nos tranards. L'un porte la plus lourde charge, l'autre a fort faire pour l'empcher de rouler dans le prcipice, tellement les _tellis_ sont larges et le chemin troit. Nos muletiers babillent et rient en babillant. Leur gaiet, comme le beau temps, nous fait fte. --Bel-Kassem, de quoi s'amusent-ils tant? --De tout et de rien. Les Kabyles n'ont pas, comme les Franais, de grands cafs pour les distraire; ils n'ont que leur langue, et ils s'en servent. Nous voici au milieu des hauts pitons et des profonds abmes. C'est comme un monde nouveau o nous pntrons; la ferie d'hier soir nous semble plus merveilleuse encore la grande lumire et de prs que de loin. Dans ce chaos de pierres amonceles, les rayons et les ombres produisent des contrastes surprenants, o le blanc et le noir se heurtent avec violence et dont l'oeil se dtourne, bloui, bless, pour aller se reposer avec dlices sur le vert des moissons et des arbres, sur les nuances de la flore harmonieusement diapre. Partout autour de nous, des lamelles de feldspath brillent comme des diamants. Sur notre droite, c'est un formidable entassement o la roche calcaire en dcomposition alterne avec une terre jauntre, et qui descend par dclivits abruptes jusqu'au pied des contre-forts djurjuriens. L sont deux valles: la valle de l'Asif Assi vers l'est, et celle de l'Asif Bou-R'ni vers l'ouest. Dans celle-ci, les Turcs possdaient un bordj arm de huit canons et appuy sur les tribus makhzen des Nezlioua, 6 villages, 875 fusils; des Harchaoua, 4 villages, 218 fusils; et des Abid, d'origine ngre, 2 villages, 40 fusils. Ce bordj, abandonn vers 1830 par les janissaires, fut remplac, aprs l'expdition d'octobre 1851 contre Bou-Bar'la, par celui de Dra'-el-Mizan, rig dans une position dominante, l'entre de la valle. 'a t, jusqu' l'tablissement du fort National, le seul poste militaire franais dans la haute Kabylie. Il fut longtemps command par le fameux colonel Beauprtre, dont nous allions, quelques jours de l, apprendre la mort tragique dans la rvolte arabe de l'Ouest. Entre le sentier que nous suivons et les deux valles, sur ces pics et dans ces ravins, vivent les huit fractions confdres des Ath-Assi, 45 villages, 2362 fusils, anciens allis des lraten pendant la guerre, et toujours avec eux en relations de commerce et de labour. Ils exercent plusieurs industries, notamment celle des poteries, o leurs femmes excellent. Plus loin, dans la direction du bordj de Dra'-el-Mizan, sont les quatre groupes des Ath-Matka, 39 villages, 2,011 fusils, soumis depuis 1851. --Aperois-tu, me dit Bel-Kassem, cette pierre blanche qui domine un village? --Oui. --C'est le village de Sidi-Ali-ou-Moua, un de nos plus fameux marabouts; et la pierre blanche, c'est la belle Lalla-Mimouna et son fianc. Ils arrivrent un matin chez le marabout pour qu'il leur rcitt la _fatha_ [Prire.] aprs laquelle le mariage est conclu. Voyez le contre-temps! il n'tait pas la maison. Toute la journe ils l'attendirent en vain et avec la plus grande impatience, car ils taient follement amoureux. La nuit venue... ma foi! monsieur, je suis fort embarrass pour te dire ce qui arriva. Toujours est-il qu'ayant commis un gros pch auprs d'un lieu saint, la _zaoua_ de Sidi-Ali-ou-Moua, celui-ci, de retour le lendemain, punit leur profanation en les changeant en pierre. Sur notre gauche, la contre qui s'tend vers la mer et que traverse l'Asif Sebaou, quoique trs-accidente, n'offre pourtant pas un aspect aussi trangement sauvage. Les pentes y sont moins raides, les plateaux plus nombreux. Il semble que la tourmente souterraine ne s'y soit pas dchane avec la mme fureur. L habitent, sur la rive gauche du Sebaou, les Ath-Fraoucen, 19 villages, 1,225 fusils. Ils se donnent une origine franaise: sont-ils ou ne sont-ils pas les descendants des Francs qui se rurent, au troisime sicle, sur l'Europe occidentale et jusque sur le littoral africain? Au nord, leur territoire borde la grande valle que suivaient les Romains pour aller de Bougie Dellys; ceux-ci y ont laiss de nombreuses ruines, notamment au chef lieu du _limes Tigensis_ qui devint, sous les Turcs, la Djema-Saharidj [La runion des bassins.], riche de quatre-vingt-dix-neuf sources. C'est en grande partie avec ces pierres romaines que les Fraoucen ont bti leurs maisons. A ct d'eux sont les Ath-Khelili, 10 villages, 610 fusils, qui prtendent provenir des Maures d'Espagne. Puis, plus l'est, les Ath-Bouchak, 9 villages, 755 fusils, une des rares tribus qui savent tisser le lin. Sur la rive droite du Sebaou, en regard de ces tribus et, de celles des Iraten, vivent assez pauvrement les six fractions des Ath-Djennad, 44 villages, 2,710 fusils, qui ne peuvent blanchir leurs maisons, ni possder des nes, ni manger des pois, ni passer la nuit hors de chez eux pour coucher sur des meules de paille [Devaux, _les Kbales du Djerjera_.]. Pourquoi? parce que telle fut la volont de leur marabout Si-Manour, dont la koubba s'lve sur le _thamgouth_ du Sebaou, le plus haut pic du littoral kabyle. A l'ouest de leur territoire habitent les huit fractions des Ath-Ouaguenoun, 55 villages, 1,940 fusils. Ils conservrent les derniers l'antique usage de la _mzerag_ [Lance.] change avec l'ennemi comme gage de paix aprs la guerre. Voulaient-ils la recommencer, ils renvoyaient la lance: les Romains jetaient un javelot. De l'autre ct, l'est et vers la mer, les Ath-Zarfaoua, 16 villages, 740 fusils, se pressent sur un territoire trop troit, tout parsem de grandes ruines, autour de Zeffoun, l'ancien port Rusubeser. Ces Kabyles affirment que leurs anctres faisaient un commerce d'change avec Marseille, Livourne et Gnes. --Quelle est ta tribu toi, Bel-Kassem? --La plus civilise et la plus glorieuse de toutes, me rpond-il en redressant la tte avec orgueil. La plus civilise, car nous exerons toutes ou presque toutes les industries parses chez les autres Kabyles, et aussi les plus nobles. Nous avons des orfvres, des armuriers, des forgerons. Nagure nous fabriquions la poudre. Nous tannons le cuir, nous cardons la laine et faisons un grand commerce de ces produits. Nous travaillons le bois et le faonnons en plats et autres ustensiles. Nous produisons de la cire et de l'huile. Nous savons teindre les vtements. Nos coiffures brodes et nos ceintures multicolores sont recherches par toutes les femmes de la Kabylie. La plus glorieuse aussi, car... Je pousse un cri: le mulet du guide s'est abattu. Je vois avec pouvante Bel-Kassem pench sur un prcipice de cinq ou six cents mtres. Mais dj les voici debout tous les deux, et l'homme est remont sur la tte. --N'tes-vous pas bless? --Non! non! Tout le monde s'tait arrt. --Ce pauvre Bel-Kassem, dit madame Elvire avec un peu de moquerie. --Marchons! s'crie le Kabyle furieux. Nous repartons; mais cette chute a rveill notre prudence, et chacun de nous instinctivement se penche du ct oppos l'abme. --Allah, dis-je, a puni ton orgueil. --Vous parlez comme un Arabe, et cela ne m'empche pas de rpter que ma tribu, celle des lraten, est la plus noble et la plus glorieuse de toute la Kabylie; la preuve, la voil! Et d'un geste dont rien ne saurait rendre l'nergie, il nous montre un rocher tout dchiquet par des balles franaises, puis au bord du rocher un grand frne mort des blessures qu'il a reues pendant le terrible assaut d'Ichariten, le 24 juin 1857. --C'est mon village, dit-il. Sept mille Franais l'ont attaqu avec des canons, des obusiers et des fuses. En se retranchant dans leurs camps, aprs la prise du Souk-el-Arba, ils nous avaient appris faire les barricades. Nous en avions lev deux avec des arbres et des pierres. Vous voyez cette pente raide et nue qui descend vers un petit plateau couronn d'arbres. Eh bien, c'est par l que les zouaves et la ligne sont monts dcouvert sous le feu de mon village. Et jamais, malgr leur courage ils ne seraient venus bout de l'enlever, car ils tombaient comme des figues mres: les ntres, abrits, ne tiraient qu' coup sr, chaque balle kabyle trouait une poitrine franaise; mais voici que, tout coup, la lgion trangre, faisant un coude, se jette sur le flanc de nos barricades. Tous nos fusils sont braqus sur elle; elle avance toujours. Mille, deux mille coups sont dirigs contre le commandant et aucun ne l'abat. C'est pourquoi on le tient parmi nous pour plus invulnrable encore que Mohamed-el-Debbah [Voyez page 25.]. Et comme nous passions devant le cimetire: --Bien des ntres sont morts et dorment l, ajoute Bel-Kassem; mais bien des Franais aussi sont enterrs au pied de ce monticule. --_Besef_ [Beaucoup.] _Francs morto!_ dit un des muletiers en nous dsignant de la main la pente d'Ichariten; et il rpta: _besef! besef!_ --Avoue, mon ami, que les Iraten et tous les autres Kabyles en veulent terriblement aux Franais d'tre venus dans leurs montagnes. --Oui et non, me rpondit le guide avec un fin sourire. Un assez bon nombre d'Iraten ont vendu leurs fusils: les uns jugeant qu'ils ne leur serviraient plus rien, les autres par amiti pour les Franais ou du moins pour observer vis--vis d'eux la foi jure. A vous avouer toute la vrit, les plus vieux vous dtestent; ils vivent dans un pass o ils ont vu toute la Kabylie libre. Mais les jeunes, ceux surtout qui vont travailler dans les villes ou dans les fermes, et d'autres qui comme moi ont frquent l'cole, ma foi, ils trouvent que les Franais ont du bon. --Vraiment! fis-je en riant. --Et pour ma part, rpondit Bel-Kassem en riant aussi, je prfre beaucoup leur cuisine la ntre. --Que vous disais-je, hier? s'cria le Philosophe; la corruption est dj entre ici avec nous. Nous laissons gauche Agmoun-Izen, le dernier village des lraten. Nous descendons ou remontons des pentes et des rampes. Les villages deviennent moins nombreux; le pays prend un aspect encore plus sauvage. Prs d'une fontaine, au fond d'un massif d'arbres, la colonne s'augmente d'une recrue: c'est un enfant de Marseille qui casse une crote et se dsaltre au ruisseau. Il vient d'Alger; il traverse pied toute la Kabylie pour aller Bougie exercer son tat de maon. --Si vous voulez bien me le permettre, nous dit-il, je serai des vtres. --Trs-volontiers. --Vive la France! Et il jette sa casquette en l'air. C'tait un bon compagnon, haut en couleur, chevelu et poilu, court des jambes, large des paules, physionomie expressive et joviale. Un peu plus loin, dans un chemin creux, nouvelle recrue. Un Kabyle cette foi, un Kabyle du Djurjura, et le plus beau que nous ayons vu dans tout le voyage: lanc et flexible comme un jonc, des yeux de velours, un nez grec, un front superbe, une bouche fire et admirablement dessine: enfin un port et une dmarche si nobles que, sous son burnous grossier, on l'et pris pour le matre de toutes ces montagnes. A la manire dont il salua madame Elvire, nous vmes qu'elle venait de faire sa conqute. Aprs quelques mots changs avec le guide et les muletiers, il alla se placer derrire elle et n'en dtacha plus ses yeux. --Quel est cet homme? demanda Bel-Kassem M. Jules un peu inquiet. --Parbleu! dit le Philosophe en riant, c'est l'amoureux de ma femme. --Un Kabyle des Ath-Illoula-Oumalou, ajoute Bel-Kassem; son village est l'entre du col de Chellata, par o nous franchirons demain la crte du Djurjura. Il y retourne, venant d'Alger, et a voulu savoir si vous comptiez aller jusque-l aujourd'hui. Il a mme trs-vivement insist pour que vous acceptiez son hospitalit. --Et tu l'as remerci pour nous, repartit M. Jules. --Oui. --Mais lui as-tu dit que nous nous proposions de nous arrter ce soir Thifilkouth? --Ah! ah! fit le Conscrit, craignez-vous, Caporal, que ce magnifique sauvage ne veuille enlever notre Gnral? En ce moment madame Elvire, d'une main coquettement gante, nous montre cinquante mtres sous nos pied, dans le prcipice, une fleur d'or qui se balance sur sa tige flexible et haute. C'est la premire de cette espce que nous rencontrons. --_Nouar-el-Maryem_ [Fleur de Marie.]! s'crie le beau Kabyle, et bondissant vers la fleur comme un lion qui veut saisir une proie, il descend et remonte en un clin d'oeil, suspendu sur le vide, l'escarpement pic; puis d'un air de triomphe, il offre la _Nouar-el-Maryem_ madame Elvire. --Qui de vous, Messieurs, dit-elle, serait capable de tant de galanterie? Alors, ouvrant une petite bote en nacre, elle y prend une drage et la prsente en souriant au Kabyle radieux. Elle lui fait signe qu'il doit la mettre dans sa bouche: --Bonbon! dit-elle. --_Mlah! Mlah!_ traduit le guide. Mais le beau montagnard secoue la tte, et glissant dlicatement la drage dans un sachet en cuir qu'il porte sur sa poitrine nue, il s'crie: --_Anaya!_ Bel-Kassem change avec lui quelques mots en riant aux clats. --Que dit-il, Bel-Kassem, qui vous fasse tant rire, demande le Gnral. --Madame, il dit que ton prsent lui servira d'anaya lorsqu'il ira te retrouver Paris; mais peut-tre ignores-tu ce que c'est que l'_anaya_? --Oui. --L'_anaya_ est la plus sainte et la plus respecte des lois kabyles. C'est un gage qui rend inviolable la personne qui le reoit. La fleur que t'a donne cet homme rend ta personne sacre non-seulement pour sa tribu, mais encore pour toutes celles qui ont fait alliance avec elle. Muni d'un _anaya,_ on peut se promener dans une tribu ennemie comme dans son jardin. Il y en a cent, il y en a mille espces. Ainsi quand deux tribus, deux villages ou deux parties d'un village sont en guerre, les chemins par o les femmes vont la fontaine sont couverts par l'_anaya,_ et nul n'y est inquit. Lorsqu'un meurtrier rclame et obtient l'_anaya_ d'une tribu, il reoit chez elle protection et asile. Tout peut servir d'_anaya_ un voyageur: un enfant qui l'accompagne, un mulet qui le porte, une lettre, un objet quelconque, le moindre brin d'herbe. Le nom mme d'un homme, d'une tribu ne sera jamais par lui, chez cette tribu, vainement invoqu. Celui qui brise l'_anaya_ paye l'amende, il est dshonor. En un mot, c'est la loi de Dieu, et personne en Kabylie ne la viole impunment. Les _kanouns_ portent que l'homme possd du dmon qui livre ses ennemis ou tue prix d'argent celui qui est venu chercher un refuge dans le village sera chass honteusement; sa maison sera brle, ses biens seront confisqus. S'il ne possde rien, on le lapide. --L'_anaya_ des femmes vaut-il celui des hommes? --Souvent, sinon toujours; et vous voyez devant vous un village o deux partis se sont livrs des combats acharns pour un _anaya_ donn par une femme. En l'absence de son mari, elle avait remis un homme sous le coup d'une vengeance une chienne qui devait le protger. La bte revint ensanglante, l'homme fut assassin: de l bataille! Et depuis ce temps ce village s'appelle _Thaourirth-n'Thakd-jounth,_ le piton de la chienne. --Je prfre, dit le Philosophe, l'_anaya_ notre police et nos gendarmes. --Mais, observai-je, supprime-t-il les assassins et les voleurs? --Non, rpondit Bel-Kassem, il y en a en Kabylie comme en France. Le vol est puni d'amendes depuis 3 francs 60 centimes jusqu' 250 francs. Le dommage qui en rsulte doit en outre tre rpar par le voleur envers le vol. Les amendes sont doubles pour les vols de nuit, et la plus forte punit ceux commis sur les chemins main arme. Dans ce dernier cas, on brise les tuiles de la maison du coupable. Celui qui tue pour voler est expuls du pays et ses biens sont confisqus. Les mmes peines sont infliges celui qui tue son pre, son fils ou son frre pour hriter d'eux; chacun a le droit de le tuer comme un chien. Les menaces de mort et les blessures sont aussi frappes d'amendes. Dans un seul cas, le meurtrier est absous: celui de la vengeance lgitime, l'_oussiga,_ qui est un droit et un devoir. Le Kabyle qui ne poursuit pas le prix du sang, la _di,_ mais se contente d'une indemnit pcuniaire, attire sur lui le mpris de tous. Le _kanoun_ de Thaourirth-Thamokhanht, village des Ath-Iraten, porte: Quand un meurtre est commis, c'est le meurtrier qui doit mourir. S'il meurt accidentellement, le prix du sang retombe sur sa succession. Si le meurtrier se sauve, ses biens et sa maison sont donns la famille de la victime. Celui qui, contrairement la loi, en tue un autre que le meurtrier, paye cent raux, et la peine de mort retombe sur lui. D'autres _kanouns_ frappent d'une amende de deux cents francs quiconque s'interpose entre deux individus ayant tirer l'un de l'autre une vengeance lgitime. Cependant l'usage a prvalu dans beaucoup de tribus de ne point terniser l'_oussiga_. Si le meurtrier ou, en gnral, l'auteur de l'insulte vient mourir avant que la vengeance ait pu tre exerce contre lui, c'est son hritier seul qui doit acquitter la _di_; mais les autres membres de la _kharouba_ [Famille.] ne sont plus responsables. --Et la prison, demanda l'un de nous, quand donc y condamne-t-on? --La prison! rpondit Bel-Kassem avec un air de souverain mpris, la prison! Il n'y en a pas une seule dans toutes nos montagnes. La libert est un besoin plus imprieux que la faim ou la soif. L'ide d'emprisonner un homme ne nous est jamais venue; ceux qui se seraient aviss de cela auraient t traits de fous par tous les autres. Le Kabyle prfre la mort la perte de la libert. Le Philosophe rayonnait: --Qu'on me vante, dit-il, la civilisation du dix-neuvime sicle! Qu'on me cite notre Code pnal comme une merveille! --Mais les Kabyles ne sont-ils pas jugs au criminel, comme les autres indignes et les Franais de la colonie, par les cours d'assises ou les conseils de guerre d'Alger, de Constantine et d'Oran? --Oui, mais ce qui est crime en France ne l'est pas toujours en Kabylie, et rciproquement: le commandant suprieur dcide, dans chaque cas qui arrive sa connaissance, s'il faut ou non poursuivre le coupable devant la justice franaise. Pour tout le reste, nous appliquons nos _kanouns_ et n'avons d'autres juges que nous-mmes. C'est la _djema_ [Assemble de village.] qui prononce les peines et applique les amendes. Chaque _dachera_ ou _thadderth_ [Village.] a la sienne, forme par tous les hommes en tat de porter les armes. En politique, elle dlibre souverainement et dcide de la paix et de la guerre, ainsi que des alliances ou _sofs_ former. En justice, elle juge sans appel en appliquant les lois, elle en fait de nouvelles ou modifie les anciennes. En matire de finances, elle fixe par tte l'impt que nous payons aux Franais, quinze, dix, cinq francs ou rien, suivant les fortunes. Elle dispose des fonds de la _djama_ [Trsor public, caisse municipale.] o sont verss les amendes, les dons volontaires et les taxes prleves sur les naissances, les mariages, les divorces et les successions. Elle dcrte les travaux d'utilit gnrale et gre tous les intrts de la commune. Enfin, elle tche d'carter les diffrends qui surgissent entre les familles ou les partis du village. Pour me servir d'une comparaison, chacun de nos villages est une rpublique gouverne par la _djema,_ ou assemble des hommes en tat de porter un fusil. --Voil, ajouta le Philosophe, ce qu'il faut appeler un peuple souverain. --Je pensais, dis-je, que le gouvernement, c'tait l'_amin_. --Oh! non, Monsieur, l'_amin_ est l'agent de la _djema_ charg d'excuter ses dcisions: mais il n'est pas le matre du village. Il est lu par le suffrage universel, ordinairement pour un an; il est rligible ou peut mme, si tout le monde est satisfait de lui, continuer pendant un temps indtermin ses fonctions o l'assistent les _dhamen,_ reprsentants lus des _kharouba_ ou familles. L'_amin_ et les dhamen composent une sorte de conseil municipal; mais c'est l'assemble de tous les hommes portant le fusil qui fait les affaires de la commune. Chaque _kharouba_ comprend tous les membres d'une famille; elle forme dans le village un groupe distinct, trs-souvent un parti qui a ses _sofs_ amis ou ennemis. De l les querelles qui clatent, surtout pour l'lection de l'_amin,_ chacun tenant faire lire un membre de sa _kharouba,_ puis les luttes qui ensanglantent le village, car si la _djema_ ne parvient pas mettre d'accord ses _sofs_ hostiles, ils courent aux armes et se fusillent entre eux. Voici, en cette matire, la lgislation des Kabyles: Quand la division s'est mise dans le _thadderth_ et que les troubles ont commenc, aucune fraction n'a le droit de nommer un _amin_ dans son sein. Quand les troubles commencent, et qu'on est sur le point d'en venir aux mains, les gens de bien s'interposent. Celui qui, pendant ce temps, commet un vol quelconque, ou tire un coup de fusil, ou entre dans la maison d'un individu d'un _sof_ ennemi, est passible d'une amende de 250 francs. S'il a tu quelqu'un, il doit tre tu son tour. Ds lors, il y a guerre ouverte, et chacun se prpare la lutte. --Mais s'il se rencontrait parmi vous, Bel Kassem, des ambitieux qui voulussent s'emparer du pouvoir et imposer leur volont aux autres. --Cela ne s'est jamais vu, et toute tentative de ce genre serait vaine. Quiconque voudrait faire la loi la _djema_ se verrait aussitt abandonn par tous ses partisans, par sa propre _kharouba_. Le cas, d'ailleurs, est prvu: celui qui fomente des troubles systmatiquement et avec persistance est condamn la plus forte amende: 400 francs. --Et s'il ne veut ou ne peut la payer? --Il lui faudra quitter le village, moins que quelqu'un ne la paye pour lui. Il en est de mme pour toutes les amendes. Aussi sont-elles trs-exactement acquittes. Qui n'a pas d'argent, en emprunte; mais la _meurda,_ le prt d'une semaine l'autre, cote cher. --L'usure la petite semaine. --Nous avons aussi la _r'ania_ ou l'hypothque, plus onreuse encore, car l'emprunteur abandonne la jouissance de son bien pour une somme souvent minime, et jusqu'au jour o il pourra la rendre. La _r'ania_ des figues est surtout en usage. Pour dix ou vingt francs qu'il emprunte en avril, un Kabyle qui va moissonner dans la plaine s'oblige restituer en septembre cet argent, plus une mesure de figues de valeur gale. --Et les _kanouns_ tolrent un pareil vol! s'cria Madame Elvire indigne. --Ils font bien, dit le Philosophe, de respecter la libert des transactions ainsi que toutes les autres. L'argent doit tre un objet de commerce comme le bl, le fer ou le charbon. --Cependant, observai-je, Makara ne se trompait pas, hier, lorsqu'il a dit: Pour la plupart des Kabyles, un sou, c'est comme une pice d'or pour vous, Madame. --Et dans ma poche, cent francs, ajouta Bel-Kassem, quivalent un million dans le portefeuille de M. de Rothschild. --Tu le connais donc, M. de Rothschild? --Parfaitement; au fort National, je lis souvent les journaux de Paris, et puis le _Mobacher,_ journal indigne d'Alger, a parl plus d'une fois de cet _Amin-el-Oumna_ des banquiers. --Qu'est-ce que ce personnage? --C'est l'_amin_ des _amins_ d'une _arch_ [Tribu.]. Il est lu par eux. Autrefois on ne le nommait que pour la guerre o il commandait et conduisait au combat les _sofs_ allis. Maintenant il sert d'intermdiaire entre les Kabyles et l'autorit franaise. Il en est de mme des cads institus depuis peu comme juges de paix, et qui peroivent en outre dans chaque cercle la _lezma_ ou impt de capitation. --Que produit cet impt? --Je sais seulement que le cercle du fort paye une _lezma_ annuelle de quatre-vingt mille francs. --Connais-tu la population de la Kabylie? --Le dernier recensement quinquennal la porte sept cent mille mes. --Tu es savant comme un livre, mon ami. --Madame me flatte. --Y en a-t-il d'autres que toi dans ces montagnes qui lisent les journaux de Paris? --Peu; mais beaucoup lisent le _Mobacher_. --Combien? --Je ne les ai pas compts. Je suppose que le _Mobacher_ a ici de trois quatre cents abonns. --Tu plaisantes fort agrablement. --Par Dieu! par la bndiction de Dieu! par le Fort! par la Sainte Ecriture! je jure, dit le Kabyle avec un grand srieux, que je ne plaisante pas. Nous prends-tu donc pour des sauvages? --Mais ceux qui savent crire, demandai-je, sont-ils aussi nombreux? --Non, quand on a besoin d'une lettre on va trouver le _thaleb_ [Savant.]. --Est-ce lui aussi qui dresse vos contrats de vente, vos titres de proprit? --Nous n'en avons gure. Notre parole donne vaut tous les actes de vos notaires. D'ailleurs, partout o il y a un olivier, un figuier, un terrain grand comme la main, tout le monde sait qui il est. Sans l'autorisation de la _djema,_ personne n'a le droit de construire sa maison hors du village, ni de vendre son bien un tranger. Les proprits ne passent donc que d'une _kharouba_ une autre, et cela au vu et au su de chacun, soit par vente ou par hritage. Les femmes... --Nous savons qu'elles n'hritent pas. --Et si une fille, en se mariant, quitte le village, elle n'emporte que ses bijoux, sa tte lgre et... Bel-Kassem demeura sur ce: et... --Quoi donc? fit une petite bouche curieuse. --Sa vertu. Madame Elvire sourit. A ce signal, notre rire clate. Cette gaiet gagne les muletiers et mme l'amoureux de ma femme, grave et mlancolique. Brusquement arrach son extase, il nous montre ses dents plus blouissantes que les neiges du Djurjura. --Bagasse! que je m'amuse, moi! s'crie le Marseillais. C'est une vraie fte de voyager avec vous; mais je casserais volontiers une crote. --Et moi aussi! --Et moi donc! --Je mangerais de l'herbe, s'il y en avait sur ce rocher. --Moi, je boirais la mer et ses poissons. Seuls, nos braves btes et leurs matres marchent depuis cinq heures et marcheront jusqu'au soir sans prouver le besoin de manger ni de boire. --Bel-Kassem, ne pourrais-tu dcouvrir par ici un bon htel avec un dner cuit point. --Non, Madame, le colonel t'en a prvenue. --Un bouchon, un petit bouchon. --S'il ne te faut que cela, il y en a aux bouteilles. Nouvel clat de rire: le guide nous regarde d'un air effar. --Cassandre, mon ami, dit le Marseillais avec le plus pur accent de la Canebire, tu ne sais donc pas qu'un bouchon, c'est un paradis o les bons compagnons _rigolent_. --Mais, Caporal, quoi pensez-vous? J'ai faim! j'ai soif! et vous avez dans vos _tellis_ tout ce qu'il faut! O trouverons-nous pour _rigoler_ un bouchon comme celui-ci? --Encore cinq minutes de marche, dit Bel-Kassem, nous rencontrerons une source: les hommes et les btes pourront boire. Nous gravissions depuis une heure un norme rocher nu et venions d'en atteindre la crte, o il ne poussait pas un brin d'herbe. Un grand silence nous enveloppait. Le sabot des mulets retentissait sur la pierre sonore. A droite et gauche, le prcipice se creusait presque a pic une profondeur de mille mtres. La vue planait sur un horizon immense ceint d'un ct par le Djurjura recourb en demi-cercle, de l'autre par la mer qui apparaissait dans une chancrure de montagnes. La grandeur pique du paysage nous plongeait dans une sorte de stupeur, contre laquelle ragissait notre gaiet un peu fbrile. Pas une maison franaise, aucun vestige d'Europe, le monde berbre dans sa splendide et prodigieuse sauvagerie. Nous sommes au coeur de la grande Kabylie. D'un seul coup d'oeil nous embrassons toutes les tribus des deux grandes confdrations ou _K'bila_ [K'bila, hommes associs.] des _Zouaoua_. Leurs sofs _R'raba_ [De l'Ouest.] et leurs sofs _Cheraga_ [De l'Est.] occupent tout le versant septentrional du Djurjura, depuis les Ath-Guechtoula et les Ath-Sedka vers Dra'-el-Mizan, jusqu'aux tribus de l'Oud-el-Hammam vers la mer et le cap Sigli. Nous les passons en revue du haut d'un pic des Ath-Menguelate, 14 villages, 1,350 fusils, une des tribus les plus considrables de la confdration de l'Ouest. Chez les Menguelate, comme chez les lraten, la guerre a marqu son passage. En juillet 1854 et en juin 1857, ils se sont battus contre les Franais qui leur ont brl plusieurs villages. Ils taillent ou tournent dans le bois des _thaoulath_ [Pelles.], des _djefoun_ [Plats.], des _kabkab_ [Sabots.] et autres ustensiles. Au sud de leur territoire, jusqu' la crte djurjurienne, habitent les Ath-Betroun qui s'appellent eux-mmes le coeur des _Zouaoua_. Ces Kabyles de moeurs farouches, trs-rigides dans l'observation de leurs _kanouns,_ se divisent en quatre tribus. La plus industrieuse est celle des Ath-Yenni, 7 villages, 1,325 fusils, soumis en juin 1857: armuriers renomms, forgerons et orfvres, nagure encore faux monnayeurs. Leurs quatre principaux villages, rapprochs les uns des autres, se dtachent en un groupe lumineux sur l'obscurit des valles et forment l'ouest, entre le fort national et le Djurjura, comme une grande ville kabyle. Ce sont Ath-et-Arba, Thaourirth-Mimoun, Thaourirth-el-Hadjadj et Ath-el-Hassen, bourgade considrable de 400 fusils. Au-dessus d'eux, sur le flanc du Djurjura, les Ath-Ouasif, 7 villages, 1,220 fusils, fabriquent de la cire et des cardes pour la laine; plus haut encore et jusqu'aux cimes neigeuses, les Ath-bou-Akkach, 4 villages, 765 fusils, font des peignes pointes de fer avec lesquels les femmes, en tissant, serrent la trame sur la chane; et les Ath-Boudrar, 6 villages, 1,225 fusils, habiles jardiniers, cultivent le terrible _felfel,_ le poivre des _Zouaoua_ [Devaux, _les Kbales du Djerjera_.]. La soumission des trois dernires tribus suivit celle de la premire en 1857. A l'ouest des Ath-Betroun, habitent les autres tribus de cette _k'bila_: les Ath-Attaf, 2 villages, 544 fusils, fabricants d'ustensiles de bois et matres voleurs; les Ath-H'al-Aqbile, 6 villages, 985 fusils, jardiniers et ppiniristes; les Ath-Bouyoucef, 7 villages, 650 fusils, d'origine juive, dit-on, peu industrieux et d'humeur assez pacifique. Ces tribus se soumirent en mme temps que les Menguelate, au commencement de juillet 1857. La confdration de l'Est comprend six tribus chelonnes sur le Djurjura, depuis le coude qu'il forme en se repliant vers le nord-est: les Ath-Illilten,13 villages, 1,090 fusils, _manefguis_ ou patriotes fanatiques et sauvages; c'est leur hospitalit que nous allons confier nos ttes, et dj leur village de Thifilkouth nous apparat sur un mamelon qu'on prendrait pour un avorton de la grande montagne. Au-dessus d'eux sont les Ath-llloula-Oumalou, 14 villages, 1,150 fusils, avec la singulire _Zaoua_ de Ben-Dris, marabouts voleurs, _tolbas_ [Savants.] de la _Kzoula_ [Massue ferre.], qui nagure encore ne s'appliquaient qu' la science du meurtre et de la rapine. Puis, sur les dclivits infrieures, les Ath-Ithourar, 26 villages, 1,845 fusils, qui fabriquent des filets et autres engins de chasse. Au nord de leur territoire habitent les Ath-Yahia, 13 villages, 1,035 fusils, qui possdent Koukou, la capitale du roi ou plutt du fameux chef berbre Ahmed ben-el-Kadi. Marmol la visita vers 1535 et l'a dcrite, ainsi que l'tat de Koukou, dans son _Africa_ qui fut publie en 1573. Cette ville est entirement dchue de son ancienne splendeur. Adosse l'_Azerou-Kuela,_ la pierre difficile atteindre, elle tait ceinte autrefois d'une muraille bastionne de deux mille mtres de circuit, perce de trois portes: l'_Azerou-n'Tassassin,_ la pierre des hommes de garde; la _Thabourth-n'Sour,_ la porte du rempart; et la _Thir'ilth-el-Medefia,_ la crte des canons. Il faut croire qu'en effet des canons dfendaient cette forteresse, car les Franais en ont retrouv deux lorsqu'ils sont entrs Koukou, sans combat, pendant l'expdition de juin 1854. A quelque distance de la ville est l'_Ourthou-Thaadjeth,_ le jardin de la princesse: tait-ce le jardin de la merveilleuse beaut, fille de Ben-el-Kadi, qu'pousa, en 1561, Hassan, fils de Kheir-ed-Din, sultan d'Alger? Enfin, et toujours dans la direction du nord-est, les Ath-ldjer, 26 villages, 2,240 fusils, avec les Ath-Zikki, 5 villages, 225 fusils, leurs allis obligs de la crte djurjurienne. Cette grande et industrieuse tribu se livre avec succs la culture du lin et au tissage d'une toile les troits; elle confectionne aussi l'_izar_: c'est un pouvantail qui fascine la perdrix craintive. Pauvre petite, tu as raison de trembler, car c'est la mort qui s'avance vers toi. Mais pourquoi ne fuis-tu pas tire-d'ailes? Tu n'as rien craindre de cette tte de chacal qui grimace sur cette bande de tuile tendue et curieusement enlumine, ni de cette queue qui, au bas de l'appareil, se balance menaante, ni de ces petits miroirs qui remplacent les yeux fauves et qui ont un clat si terrifiant. Tu demeures, ptrifie d'pouvante, en face d'un fantme, sans voir le chasseur; il s'approche lentement, tenant d'une main l'_izar_ qui te le cache, et de l'autre son fusil. Fuis! fuis! ou tu es morte! Il va te tirer coup sr... Pan! la perdrix a vcu. Les Idjer, trs-superstitieux comme tous les Kabyles, n'approchent qu'avec terreur de leurs grottes profondes, de celles surtout de Bou-Khiar, o les _djenouns_ [Mauvais esprits, dmons.] ont enfoui et gardent des trsors incalculables. Chez eux aussi, on rencontre de grandes excavations cylindriques d'aspect trangement sauvage. Bel-Kassem nous assure, d'un air qui n'admet pas de rplique, qu'elles furent habites autrefois par des gants troglodytes plus terribles que le lion, plus froces que la panthre. C'taient, nous dit-il, les sujets d'un roi dont la taille atteignait mille coudes. Il rgnait sur un pays de hautes montagnes, lorsqu'il vit un jour arriver dans son royaume le peuple de Dieu, la recherche de la terre promise. Prvoyant qu'il serait vaincu s'il engageait la lutte avec Mose, il prit le parti de fuir; mais il emporta sur ses paules ses montagnes qui n'taient autres que le Djurjura. Arriv en Kabylie, il finit par succomber sous ce poids crasant, et ses sujets abandonns leurs instincts cruels, se dtruisirent entre eux ou prirent misrablement dans un isolement farouche. --Bel-Kassem, dit le Gnral, n'arriverons-nous donc jamais ta fontaine? --Encore cinq minutes, rpond le guide avec un malin sourire; cinq petites minutes, Madame, et tu te reposeras. --Je ne suis pas fatigue, mon ami; mais il parat que tes minutes se multiplient comme les poissons de l'vangile. Voici plus d'une heure que nous marchons, et il nous faut maintenant marcher encore. --Qu! dit le Marseillais avec humeur, les minutes kabyles ne finissent jamais. Ces hommes mangent, boivent et dorment en marchant, et, comme le Juif-Errant, ils vont du Fort Alger sans se reposer en route. Trente-cinq lieues, bagasse! Nous nous engageons entre deux chanes de roches pic tourmentes et nues. Le sentier serpente, troit et prilleux, mi-hauteur de l'une d'elles. Le fond du prcipice, o leurs larges pieds se touchent presque, prsente un effrayant dsordre de blocs amoncels, arrondis, dgrads par les eaux. et l un arbre arrach, bris, tordu, tend vers nous d'un air lamentable ses bras de squelette. Toute vgtation a disparu, plus un village; rien que des pierres gantes, brunes, fauves ou grises, qui n'ont pour couvrir leur nudit que des lambeaux de mousse d'un vert terne et jauntre. D'instant en instant le sentier devient plus abrupte. --Un endroit merveilleusement choisi pour le sabbat des sorcires. --Ah! prends garde, Madame; cette gorge est au pouvoir des _djenouns,_ qui s'amusent jeter les voyageurs dans l'abme. Ton amoureux le sait bien, et c'est pourquoi il a pris la bride de ton mulet. En effet, le beau Kabyle marchait devant madame Elvire, entre elle et le prcipice, voulant la protger contre la mchancet des _djenouns_. Tout coup il s'cria: --_Thla! thla!_ la fontaine! la fontaine! Une de ces crevasses que l'eau met plusieurs milliers d'annes creuser dans la pierre nous apparat un coude du sentier. Nos btes ont devin la source qui coule limpide en babillant joyeusement. L'espoir de ce rgal des humbles et des grands qui ont soif ranime leur ardeur. Cette fois, au bout des cinq minutes de Bel-Kassem, dix ou vingt fois menteuses, nous sommes assis autour de l'eau promise. Les _tellis_ sont ouverts, les provisions tales sur la nappe rocheuse. Nous offrons des saucissons, des poulets et du vin aux muletiers qui ont fait leurs ablutions, qui ont bu et dont les btes boivent. --_Makache bono_ [Pas bon.]! --Ils tirent de leur burnous une mince galette d'orge o le son se mle abondamment la farine; ils y mordent belles dents. --Pauvres gens! Offrez-leur donc du pain Caporal, et du sucre. Cette fois leur gourmandise s'allume, et ce sont des _Allah isselmec_! Le Marseillais regarde le saucisson du coin de l'oeil, comme un enfant le pot aux confitures. Le beau Kabyle s'est loign discrtement. --O est donc mon amoureux? --Au-dessus de vous, Madame. Assis sur le rocher, il vous contemple en mangeant ses figues. Madame Elvire lui fait signe d'approcher. Il accourt vers elle, souriant et rougissant sous sa peau de cuivre. M. Jules lui prsente un demi-pain et du sucre. Mais avant de rien accepter, lui, d'un geste noble, tend vers le Gnral ses deux mains rapproches et pleines: --_Thagerth_ [Des figues.]! dit-il. De belles figues blondes, exquises au got, apptissantes aux yeux; par malheur, elles sortent d'un burnous qui ne s'est jamais rafrachi aucune fontaine. Le Gnral en prit deux. --_Arnou_! _arnou_ [Encore! encore!]! dit l'amoureux aux figues. --Merci. --_Arnou_! _arnou_! rpte le beau Kabyle. Le Gnral prend bravement une troisime figue; mais avant de la porter sa bouche, il hsite un peu. --Bah! dit le Philosophe pour l'encourager, il y a des btes partout, petites ou grosses; cela dpend d'un simple effet d'optique. Mords dans ta figue, crois-moi; il n'y a que le premier coup de dent qui cote. Madame Elvire y mordit. --Exquise! _Bono_! _bono_! dit-elle au montagnard ravi qui remonte sur sa pierre, emportant son pain et son sucre. Ce fut au tour des muletiers de venir nous offrir des fruits, figues, raisins secs et caroubes, dans leurs mains rapproches en forme de corbeille. Nous en prenons tous et mangeons... ce dessert parfum d'essence de burnous. Nous nous remettons sur nos bts. Bientt, en sortant de la gorge, nous apercevons, couchs nos pieds, le village de Thifilkouth. La descente commence. Dj le soleil s'incline vers l'horizon; avant une heure, il aura disparu derrire les montagnes. --Combien faut-il de tes minutes, Bel-Kassem, pour aller chez le cad? --Cinq, Madame, rpond le guide en riant, cinq toutes petites, toutes petites. Le tratre! il faut plus d'une heure. Nous avons des crampes dans les jambes, car nos pieds s'chappent sans cesse des poches du _tellis_ dont Kabyles et Arabes se servent en guise d'triers. Les bts sont minces, les mulets maigres: leur pine dorsale nous scie en deux. Et quelle descente! Plus de sentier, mais un escalier de pierre, grossirement taill dans le rocher pic. Telle marche n'a que six pouces, mais telle autre a deux mtres, elle est arrondie, glissante; et le mulet, chaque pas, s'arc-boute des quatre jambes pour ne pas piquer une tte dans le vide; ou bien, c'est un chemin-ravin, dtremp par les dernires pluies, o la bte s'enfonce jusqu'aux genoux dans la boue. Nous voici arrts devant un passage impraticable. --Ah! s'crie le Conscrit, j'aimerais mieux tre sur une grande route! --Marchons! dit le Gnral, cela nous dgourdira les jambes. --Mais, Madame, objecte le Caporal constern, vous ne pourrez jamais vous tirer de ce cloaque! --Eh! observe judicieusement Bel-Kassem, il vaut mieux se salir les pieds que la tte. Nous sommes de son avis et descendons de nos btes. Nous passons gu des ruisseaux boueux sur des pierres jetes l par des femmes kabyles. La pente toujours aussi raide devient moins prilleuse mesure qu'on la descend. Une terre fertile recouvre le rocher; des oliviers et des figuiers innombrables, des haies d'pines entourent des champs d'orge et nous protgent contre l'abme. Ici, comme la monte du fort National, c'est bientt un enchevtrement inextricable de branches, de feuilles et de fleurs o la vigne se marie aux arbres fruitiers et aux frnes. Les rossignols et les fauvettes de Thifilkouth nous accueillent par des chansons. Un jeune ptre nous regarde passer avec de grands yeux effars. Un troupeau blant de chevreaux trottine devant lui, press de regagner le village, car ces pauvres petits ont soif du lait et des caresses de leurs mres dont ils sont spars depuis le matin. Enfin, au fond de la valle, nous traversons un _asif_ o courent en grondant sur des pierres roules les neiges fondues du Djurjura. Quelques pas encore, et nous serons Thifilkouth. Le village couronne un mamelon pentes assez douces. Il est entour d'un mur flanqu de tours blanchies la chaux, et qui ressemblent des minarets. Nous pntrons dans cette enceinte fortifie par une porte vote basse d'aspect belliqueux. Thifilkouth est une vraie citadelle. Bel-Kassem nous apprend que ces tours sont gardes en temps de guerre et que des sentinelles y veillent alors nuit et jour. Quand l'ennemi se risque livrer un assaut, des femmes, les plus braves, y viennent le pistolet au poing, faire le coup de feu ou recharger les fusils de leurs fils, de leurs maris, de leurs frres. Toutes les autres, jeunes et vieilles, pares comme pour une fte, entonnent un chant guerrier en se tenant par la main, ou poussent des cris perants qui exaltent le courage des hommes. Mais si le village est emport, quel est leur sort? Pour le vainqueur, la femme du vaincu est sacre. Ces attaques de village sont d'ailleurs assez rares. Beaucoup sont si bien protgs par les dfenses naturelles de leurs pitons pic qu'il ne leur en faut gure d'autres. Pour arrter l'ennemi, il suffit de barrer l'unique chemin de la crte, et de fermer la porte massive qui bouche l'entre de _thadderth_. Le plus souvent les _sofs_ se dclarent la guerre et s'y prparent plusieurs jours d'avance. Dans quelques tribus, la bataille se livre en un endroit choisi. Les combattants s'en approchent de chaque ct, lentement, en rampant et s'abritant derrire une pierre, derrire un arbre. Tout homme en tat de porter les armes doit combattre sous peine d'infamie. Si quelqu'un, disent les _kanouns,_ quitte le village pendant une guerre, sa maison est rase. Le mme sort est rserv au tratre, l'espion est lapid. Ds qu'un enfant peut se servir d'un fusil, son pre le prsente la _djema_. A partir de ce jour-l, il a sa place au combat comme dans l'assemble. Pendant la lutte, les plus vieux qui n'ont plus la force de combattre, posts en sentinelle sur le sommet de la montagne, signalent par leurs cris l'approche de l'ennemi: Les voici! ils avancent, ils reculent, ils vont tirer! Drobez-vous! _tamourt_! tamourt_! terre! terre! Aprs la bataille, si l'un des partis n'a pas de mort, il dcharge ses armes en signe de joie; ou, s'il en a, il demande la _dhomana_ [Trve.] pour les enterrer. Tout le village assiste aux funrailles. Les hommes, silencieux et tristes, creusent la fosse; les femmes poussent des plaintes lamentables et avec les ongles se dchirent le visage. Parfois des combattants ennemis assistent ce deuil, pour honorer le courage de leurs victimes. Malheur aux blesss! si la _gadoum_ [Hache.] ou le _flissa_ [Sabre.] ne les a pas achevs, ils demeurent souvent estropis pour la vie: car la balle kabyle, quoique d'un trop petit calibre pour le fusil, n'en casse pas moins fort bien une jambe ou un bras, et, pour raccommoder ce membre, les montagnards n'ont d'autre mdecin que la nature. Quelques-uns pourtant, les plus riches, se donnent le luxe d'un _thebib_ [Chirurgien arabe.]; mais les autres, pour gurir leur blessure, se contentent d'y appliquer un chiffon de papier o la main de quelque pieux marabout a trac leur intention une formule miraculeuse. Jadis les montagnards se battaient avec la _mzerag_ [Lance.]; ils ont encore le _loueh,_ grand bouclier l'preuve de la balle. Ils s'en couvrent deux ou trois, lorsqu'avec le _thanhizth,_ longue perche arme d'une pointe d'acier, ils veulent ouvrir une brche dans le mur d'une maison ou d'un village. Pendant quelques instants, nous longeons l'enceinte dont le soleil couchant colore les tours en carmin. Devant nous, au milieu d'un massif de verdure, est couch Thifilkouth sur une crte bizarrement accidente; et plus loin, derrire le village, se dresse, imposant et superbe, le Djurjura, envelopp de pourpre. Ces murs et ces tours d'aspect trange, ce prodigieux amas d'arbres et de fleurs o la lumire et l'ombre dessinent en se jouant des arabesques multicolores, ce village fantastique appuy sur le pied d'un colosse rouge, tout ici, comme sur le rempart du fort National, nous transporte en pleine ferie. Nous passons sous plusieurs votes basses et noires, puis sous une porte qui fait corps avec les maisons de Thifilkouth. Elle donne accs dans une salle vaste et sombre o plusieurs Kabyles sont assis, accroupis, couchs sur des dalles qui forment, trois pieds du sol, de larges bancs le long des murs et autour des piliers. --Est-ce encore une maison de garde, Bel-Kassem? il y a l des meurtrires. --C'est le _themegath,_ la salle de la _djema_; elle s'y runit une ou deux fois la semaine. C'est aussi un lieu ouvert tous, o jeunes et vieux viennent chaque heure du jour, pour s'entretenir de la chose publique et de leurs propres affaires. Combien de burnous ont poli ces dalles grossirement tailles, combien de gnrations les ont creuses par places en venant s'y asseoir! Il y a du sauvage dans le masque, impassible de ces hommes qui nous regardent. Nous les saluons de la tte; un seul, le plus jeune, nous rpond: _Ouach-halek_! C'est le salut kabyle. Les autres demeurent silencieux; pas un muscle de leur visage ne bouge. --Bel-Kassem, sommes-nous donc ici chez des Arabes? --Non, Madame; mais ce sont des rustres, des Kabyles peu civiliss. Le guide les raille sur leur grossiret; il nous donne apparemment pour des gens d'importance, car tous se lvent pour nous mener chez le cad; tous, except un, qui nous tourne le dos: il a bien quatre-vingt-dix ans. Son crne est dnud, une longue barbe blanche lui descend jusqu'au milieu de la poitrine. Sur son paule repose sa fidle _gadoum,_ qui ne l'a jamais quitt; son ct droit est son _debouz,_ son bton ferr, avec lequel il a assomm plus d'un ennemi dans sa jeunesse. Il porte le _tabenta,_ tablier de cuir, qui fait partie du costume de guerre. Son burnous orde, bruni par sa sueur presque sculaire, est perc de plusieurs trous de grandeur ingale. --Ce sont, dit Bel-Kassem, des balles qui les ont faits. Les petits proviennent de balles kabyles; les grands, de balles franaises. Ce vieux s'est battu toute sa vie, et il est aussi fier de son burnous trou qu'aucun de vos soldats peut l'tre de son ruban rouge. Nous suivons une rue troite, borde de maisons basses, sans fentres; les eaux mnagres ruissellent entre les pierres, toutes les ordures du village s'y talent sans vergogne. Cette rue monte ou descend court droite, puis gauche, en zigzag. C'est un vrai casse-cou, parsem et l de flaques croupissantes et puantes. Chaque maison y a accs par une porte pratique dans son mur et qui ouvre sur une cour intrieure. A cette porte, qui s'entre-bille ds que nous l'avons dpasse, apparaissent des visages de femmes, curieux et effars: trs-beaux parfois, jolis souvent, mais peu ou point du tout lavs. Un cortge nombreux d'hommes et de petits garons nous accompagne, grossissant sans cesse et se pressant contre nous, navement effronts. L'affluence est grande surtout autour du Gnral. Jamais Parisienne n'a mis le pied dans ce village berbre, et c'est qui la verra de plus prs, qui pourra palper l'toffe de son manteau. Bel-Kassem et le beau Kabyle s'vertuent en vain carter cette foule importune. Le Caporal s'alarme, le Conscrit s'irrite, le Marseillais jure, les muletiers crient: _Choua_! _choua_ [Doucement! doucement!]! Madame Elvire sourit et dit: --Oh! la plaisante aventure! Enfin nous voici chez le cad de Thifilkouth. La porte d'une cour intrieure s'est referme sur nous. Les membres de la _kharouba_ et quelques intimes nous entourent. Le cad, averti de notre arrive par le tlgraphe kabyle, s'avance pour nous saluer. C'est un petit homme blond, d'une cinquantaine d'annes. Il y a de la malice et de la ruse sur ses lvres souriantes et dans ses yeux bleus qui clignotent. Il s'appuie sur une canne et boite en marchant: car, l'an dernier, il est tomb de mulet, il s'est cass la jambe, et l'amulette du marabout la lui a mal remise. M. Jules lui dbite en gentleman accompli un petit compliment de circonstance sur l'hospitalit des Kabyles et les incomparables beauts de leur pays. Le guide traduit ces paroles logieuses un peu brivement. Bel-Kassem a faim et soif, Bel-Kassem est fatigu; le soleil est couch, et Bel-Kassem voudrait manger, boire et dormir. --Entrons! entrons! dit le guide morose comme un enfant assailli par le sommeil: on ne nous servira pas le kouskoussou avant le jour, si nous restons babiller comme des femmes au moulin. Quand les femmes vont la fontaine et au moulin, elles font entre elles pendant une heure ou deux la petite chronique scandaleuse. Babiller est au reste le plus grand et presque le seul divertissement pour elles comme pour les hommes. Le cad nous introduit dans la maison des htes. Le madr est fort son aise. Il reoit du gouvernement un traitement d'un millier de francs comme juge de paix. Les mauvaises langues de Thifilkouth prtendent que tout l'argent qui entre dans son coffre ne sort pas de cette seule bourse. Et puis il a du bien au soleil: champs, oliviers, figuiers, vignes, sans compter le btail. Il n'y a que lui parmi les plus hupps de l'endroit qui possde une maison des htes. Elle s'lve droite, dans l'_amrah_ [Cour intrieure.], sur un pan de roche. Nous y grimpons avec le cad suivi de ses parents et des principaux du village, parmi lesquels nous remarquons un gendarme Kabyle attach sa personne. L'usage veut que les notables honorent par leur prsence les voyageurs de distinction, et qu'ils aident le matre du logis les traiter le mieux possible. Parfois, dans ce but, ils ajoutent la _diffa_ un ou plusieurs plats, des oeufs et des gteaux au miel en guise de dessert. La maison ne contient qu'une seule pice partage en deux compartiments. Dans le premier, l'_aouens,_ gauche de la _thabourth_ [Porte.], flambe dans un _kanoun_ [Trou creus en terre.] un feu de feuilles et de branches sches. La fume remplit la maison et s'chappe au gr de sa fantaisie par la porte qui reste ouverte, par l'_asfalou_ [Petite ouverture pratique dans le toit.] et par les _thikouathin_ [Jours troits ou plutt meurtrires dans la muraille.]. On tend un maigre tapis sur la terre pitine et durcie. Le cad y prend place avec nous; les autres demeurent debout au fond de la salle. Une lampe kabyle plusieurs becs brle entre le feu et nous. Les muletiers apportent nos bagages. Bienvenues de nous, humbles couchettes du soldat! vous nous semblez en ce moment plus moelleuses que le lit de plumes d'une petite matresse. Nous plaons les matelas les uns sur les autres pour en former un divan dlicieux. Le cad nous rvle ses instincts de sybarite par le nonchaloir avec lequel il s'y tend ct de madame Elvire. Les valises, les sacs, les couvertures, tout notre attirail de voyage est dpos dans le second compartiment de la salle. Un mur de quatre pieds le spare du premier. Sur ce mur s'appuie un plancher, et sous ce plancher rgne une cavit profonde et noire: c'est l'_adanin,_ l'table o le boeuf, la vache, la chvre et le mulet habitent prs de leur matre. Car il a, lui, sa _doukana,_ son banc de pierre, sa couche, dans un angle adoss l'table; et sur le plancher qui recouvre celle-ci dorment, ct du fourrage, sa femme et ses enfants. Son lit d'ailleurs n'est pas plus doux que celui de sa famille: pour oreiller et pour matelas il n'a qu'un _thaguerthil_ [Mince natte en sparterie.]. Telle est l'_akham_ [La maison kabyle, qui se construit en quinze jours.]. Le propritaire en rassemble les matriaux lui-mme. Les pierres abondent la porte du village; il n'y a qu' les ramasser, mais il faut payer les tuiles, le mortier et le maon: tout cela cote de deux trois cents francs. Les plus spacieuses, ou celles qui ont une deuxime soupente par-dessus la premire, afin de sparer les filles des garons, en valent jusqu' trois cent cinquante. Quand Bel-Kassem nous et renseigns l-dessus: --O peuple de l'ge d'or! s'crie le Philosophe, avec le loyer d'un picier de Paris, on btirait tout un village kabyle. --Mais les plus riches? dis-je. --Les plus riches et les plus pauvres ont la mme maison. Ils vivent tous avec les btes. --Avec toute espce de btes! ajoute madame Elvire. Ah! j'en ai pour le moins une douzaine de preuves! Et elle se leva pour secouer ses jupes. --C'est peine perdue, dit Bel-Kassem en riant. Plus tu chasseras les puces, et plus elles deviendront mchantes. Elles ne sont pas habitues tre maltraites. --Oh! si seulement j'en tenais une! --Prends garde! la puce kabyle se venge. Un bon conseil, Madame: fais comme nous, traite-les avec douceur. --Elles me dvorent! dit le Gnral exaspr. --Bah! quand elles auront prlev leur _diffa_ sur ta peau blanche et rose, elles s'endormiront jusqu'au matin. --Mais moi, je ne fermerai pas l'oeil de la nuit. --Dans un jour ou deux, tu auras fait la paix avec elles. Alors elles seront pour toi ce qu'elles sont pour nous: des amies fidles dont on ne peut plus se passer. Il faisait nuit noire au dehors; de temps autre quelques ttes curieuses se montraient dans la pnombre de la porte, et parmi elles des ttes de femmes. Madame Elvire, se tournant vers le cad accroupi ct d'elle, lui demanda si sa femme tait jeune et jolie? Bel-Kassem servit d'interprte. --J'ai trois femmes, rpondit le cad d'un air o l'on voyait qu'il et volontiers fait de madame Elvire la quatrime. --Tu n'es donc pas un Kabyle, mais un Turc? --A l'homme qui vieillit, il faut une femme jeune. --Laquelle prfres-tu? --La plus belle. --Et les autres? --Elles tissent les burnous et prparent le kouskoussou; elles vont chercher du bois dans la montagne, de l'eau dans la valle; elles tannent la peau des boucs, elles faonnent des poteries; elles traient les vaches et les chvres, battent le _thamenth_ [Beurre.] et font l'_agouglou_ [Fromage de lait aigre.]. --Leur ge? --La vieille a trente-cinq ans, la seconde vingt-quatre et la troisime treize. --S'accordent-elles ensemble? --Il le faut bien. --Mais si elles se querellent? --Je les mets la raison. --Comment? Le cad hsitait rpondre. Cependant madame Elvire insistait pour savoir de quelle manire, en Kabylie, un mari possesseur de trois femmes apaise les discordes intestines de son mnage. Il se dcida lui faire une rponse que Bel-Kassem, en homme bien lev par la nature, traduisit ainsi: --Je les menace de ma froideur. Le Gnral, clatant de rire, toisa de haut en bas le petit homme boiteux. --Ce n'est pas tout, reprit le cad: lorsqu'en se disputant elles se tirent par les cheveux, se mordent ou se mettent le visage en sang avec les ongles, elles payent l'amende, et c'est autant d'argent qu'elles ont en moins pour s'acheter des bijoux. --Les femmes, ajouta le guide, sont passibles de toutes les amendes que les _kanouns_ infligent aux hommes. --Que penses-tu, Philosophe, de cette galit-l? --Qu'elle n'est pas plus ddaigner qu'une autre. --Grand merci! --L'galit devant la rpression constitue pour la femme kabyle un droit qui pourra la conduire un jour l'galit devant la loi. --Oui, dit Bel-Kassem, cela arrivera invitablement quand nous verrons le Djurjura la tte en bas et les jambes en l'air, ou lorsque nos femmes, aussi belles et aussi intelligentes que toi, Madame, nous ensorcelleront comme tu as ensorcel aujourd'hui le Kabyle d'Ath-Aziz. --Mais o est-il donc, mon amoureux? --Il vient de repartir pour son village, o il veut vous faire offrir demain matin la _diffa_. --Pauvre garon! --Je ne regrette pas du tout, dit M. Jules, qu'il s'en soit all. Sous son air doux, j'en jurerais, cet homme cache des instincts de bte froce. --C'est vous, Caporal, qui tes jaloux, s'cria le Conscrit, jaloux comme un tigre. Le Caporal, qui tait le meilleur enfant du monde, fut le premier rire de cette plaisanterie. --Et le Marseillais? --Il prend le frais dans la cour avec les muletiers en attendant qu'on soupe. tant sorti, je trouvai le Marseillais assis sur une pierre et fumant philosophiquement sa pipe. --Que fais-tu l? --Je fume! Il fait un froid de loup, la rose m'a tremp: je me sche ma pipe. C'est un bon remde contre les rhumatismes. --Pourquoi n'entres-tu pas dans la maison? --Le cad ne m'y a pas invit, ni personne. --Il faut nous le pardonner, mon ami; viens! --Je pensais que vous m'aviez abandonn, et cela me faisait de la peine, bagasse! Comme j'allais entrer avec lui dans la maison, Madame Elvire en sortit: --Le cad, me dit-elle, nous accorde la faveur insigne de nous prsenter ses femmes. Je me joins au cortge. Nous traversons une seconde cour plus petite que la premire, et autour de laquelle s'lvent plusieurs corps de logis, habits par divers membres de la _kharouba_. Elle est pave de grosses pierres d'ingale grandeur, rassembles sur un plan inclin qui favorise l'coulement des eaux mnagres; comme la rue, c'est un casse-cou. Nous pntrons avec le cad dans un de ses logis, et l toute la vie intrieure du Kabyle se rvle nous dans un tableau pittoresque et charmant. Des femmes et des jeunes filles sont accroupies terre autour du foyer. Des enfants que notre vue effarouche se rfugient sur le sein de leurs mres ou courent se cacher derrire leur dos. Un garon de deux ans, petit Hercule de bronze, dort nu entre des bras orgueilleux de porter ce fardeau prcieux et magnifique. Une jolie fille de neuf dix ans, l'oeil veill, la lvre mutine, agite avec grce un tamis d'alfa, d'o tombe comme une pluie blanche la fleur de farine. Elle est recueillie dans un grand plat en bois tourn, o plusieurs mains non moins agiles qu'lgantes viennent la prendre incessamment pour la rouler entre leurs doigts mouills. Ces ptes, en forme de grains arrondis, peine de la grosseur d'une tte d'pingle, sont, nous dit Bel-Kassem, l'me et le corps du _kouskoussou,_ le mets national, le rgal par excellence du Kabyle comme de l'Arabe. Le piment, le lait, le miel, la viande mme, n'en sont que l'assaisonnement ou la sauce. Sur le feu cuisent plusieurs poulets dcapits, au fond d'un vase moiti rempli d'eau. La vapeur de ce bouillon pntre par un tamis dans un second vase superpos au premier et qui renferme les ptes. Lorsqu'elles ont entirement absorb le bouillon en s'imprgnant du suc de la viande, le kouskoussou est point, et le palais le plus blas se rveille devant ce plat aux fumets apptissants. Ce pot qui mijote sur la braise, et qu'une vieille femme surveille, contient notre souper. Les ptes qu'Halima, Yacoute, Amefa, Sada, roulent entre leurs doigts mignons, serviront prparer un autre kouskoussou: car toute la _kharouba,_ grands ou petits, aura sa part de la diffa. Aussi la joie clate sur les visages; ils semblent nous dire: C'est fte la maison! Ah! si vous pouviez revenir demain! Mais qui ces beaux yeux noirs qui apparaissent de temps autre prs d'une urne colossale et qui brillent alors comme deux toiles pour disparatre aussitt que quelqu'un de nous les regarde, les admire? C'est Zohra, la plus jeune femme du cad, un bijou prcieux, une perle rare: il l'a paye mille francs! Elle se cache derrire le _koufi_ [Amphore de deux trois mtres de hauteur.] aux provisions: la pauvre petite a peur, non pas de nous, mais de son mari, qui est jaloux; elle a peur d'tre gronde. --Bel-Kassem, prie-la donc d'approcher. --Elle en a bien envie; mais elle ne viendra pas, moins que le cad n'y consente. --Cad, appelle madame Zohra: je dsire lui faire un petit cadeau. Madame Zohra accourt un signe de son seigneur et matre. Elle sort de sa cachette et s'avance vers nous, confuse et les paupires abaisses. Quelle souplesse dans ses mouvements! quelle grce dans toute sa mignonne personne, dont le kak dessine les belles formes! Elle demeure interdite devant Madame Elvire, qui dtache de son cou pour la lui donner une petite cravate cossaise, bleue et verte. Madame Zohra la prend entre ses mains d'enfant et la contemple ravie, sans oser lever les yeux. Nous pouvons la regarder l'aise. Elle offre le type grec dans le parfait ovale de son visage, avec je ne sais quel attrait de sauvagerie. Le nez droit, aux narines dcoupes finement, rapproches et presque closes, s'attache par une ligne noble au front un peu bas, mais admirablement encadr dans les ondes aux reflets bleus d'une superbe chevelure noire. Les tresses naturelles forment, mles des tresses de laine noire, de grands anneaux qui s'arrondissent de chaque ct de la tte. Aux oreilles brillent les cercles des _kounes_ incrusts de corail, et les chanettes du _thacebth,_ dcores de paillettes multicolores. Ces ornements donnent un clat extraordinaire au teint mat, d'un blanc dor, ainsi qu' deux grands yeux lumineux et doux, orns de cils soyeux et surmonts d'arcades fires. La bouche est petite, sensuelle; chaque lvre descend, par une courbe lascive, vers une fossette espigle qui rit aux deux coins de la bouche et en corrige un peu l'loquence phrynenne. Le cou, les paules et les bras nus nous drobent presque, sous leurs bijoux, la puret des lignes, l'lgance des contours. Madame Zohra, sous sa tunique courte, nous montre la jambe et le pied de Vnus, et c'est peine si sa main le cde pour la perfection celle de madame Elvire. Elle est moins blanche et les ongles en sont teints de henn. Mais voici que madame Lalla, la seconde femme du cad, regarde d'un oeil d'envie le prsent de madame Zohra. C'est une grande et belle personne la peau trs-brune, aux prunelles flamboyantes. Vraiment, cad, il faut beaucoup d'audace pour imposer une rivale ces yeux-l, et vous avez dfi le diable! Mais vous n'tes pas un homme ordinaire puisque vous avez pu, quoiqu'aussi blond qu'un juge de paix d'Alsace, engendrer avec elle ce petit Hercule de bronze. Madame Touffa, la mre du fils an de la maison, un bel adolescent de quinze seize ans, convoite, elle aussi, la cravate cossaise malgr ses rides prcoces et son visage dj fltri. Il ne faut pas que la fte tourne au tragique: le Gnral se dpouille de deux bracelets en verroterie de Venise, et les offre ces dames. _Allah isselmec_! lui disent-elles enchantes. Aux autres, petites ou grandes, nous distribuons des pices d'argent, qui orneront demain, ce soir mme, leur _thazath_ ou leur _thacebth_. Toutes attachent sur madame Elvire le regard fixe du sauvage. Son vtement semble les plonger dans la stupeur; quelques-unes, aprs un combat entre la curiosit et la crainte, avancent une main inquite pour en toucher l'toffe. La montre surtout, qui brille suspendue une chane d'or arabe en lamelles marteles, parat exciter chez elles une admiration sans bornes. Chacun de nous ouvre sa montre pour leur en faire voir le mcanisme anim. L'admiration devient de la peur. Bel-Kassem clate de rire. --Elles me demandent, dit-il, quelles sont ces btes qui crient comme des grillons et pourquoi vous les portez sur vous. Nous passons en revue l'ameublement kabyle. Au fond de l'unique salle, contre le mur, se dresse un _azetha,_ mtier sur lequel madame Touffa ou madame Lalla, j'ai oubli laquelle, tisse un burnous grossier. A droite, contre l'_adanin,_ o un petit boeuf nous contemple en ruminant d'un air bat, est la _doukana_ du cad avec sa natte en sparterie. Dans un angle, repose sur quatre pieds massifs un norme coffre en noyer, confectionn par un habile ouvrier des Ath-Abbs, qui l'a histori de sculptures o l'ogive se marie la ligne droite, curieusement enlumin en jaune, bleu et rouge. C'est l-dedans que le Kabyle serre ce qu'il a de plus prcieux: son fusil, son argent, les burnous, les haks et les bijoux de la famille. Prs de l est l'urne colossale derrire laquelle se cachait tout l'heure madame Zohra, le _koufi_ qui renferme la provision de bl, puis divers pots et plats de terre, tous faonns par ces dames, et cuits un feu qui n'exige ni bois ni charbon: le soleil! C'tait des _thougni,_ des _thasselth,_ des _thainth_ de toute grandeur, pour cuire les aliments; des _thakabeth,_ jarres pour l'huile; les _aiedhid,_ cruches l'eau; des _aboukal,_ terrines pour le lait, le beurre, ou le miel, ou bien encore des _djefoun,_ plats peints, vernis, illustrs de dessins bizarres. Quant aux tapis, fauteuils, chaises, tables, fourchettes, linge et cristaux, tout cela n'y brillait que par son absence, la propret surtout! Cet intrieur, quoique celui d'un personnage, avait un aspect saisissant de sauvagerie orde et misrable. L'essence de burnous et le parfum de la bouse, mls la fume cre du foyer, nous saisissait aux narines et la gorge. Ces femmes, ces hommes, ces enfants au masque farouche, aux prunelles dilates et fixes, fantastiquement clairs par une lampe aux formes tranges, nous rejetaient deux mille ans en arrire, dans le sein de nos anctres barbares. Nous prenons cong; le kouskoussou nous attend dans la maison des htes: c'est le cad qui nous l'annonce. Il parat enchant de nous voir quitter ses femmes. Sa jalousie a-t-elle pris l'alarme? et se dit-il que ces _Roumis_ qu'il tient pour sorciers pourraient bien lui escamoter sa ravissante Zohra, ou jeter le sort d'amour Lalla, sa tigresse? Cad, rassure-toi: la vertu de ces belles s'abrite derrire un rempart o elle est aussi en sret que ta vieille Touffa derrire ses rides. Dans chaque pays o la France porta ses armes, elle a implant plus d'une racine; mais ici point. Pourquoi? Le Marseillais, que nous retrouvons accroupi la mode kabyle devant le kouskoussou fumant, va nous le dire: --Qu! s'crie-t-il, je commenais craindre que les femmes ne vous eussent entirement coup l'apptit; elles sont jolies, mais sales! sales dgoter un capucin de Marseille. Nous nous asseyons sur la chaise d'Adam, double des matelas militaires, et le festin commence. Outre le Marseillais, le cad seul y prend part, et encore ne mange-t-il qu'une bouche de notre pain, pour faire honneur ses htes. En Kabyle bien lev, il ne doit qu'assister leurs repas; il ne soupera qu'aprs eux avec son fils an, ses parents, les notables et Bel-Kassem. Les femmes se rgaleront entre elles. Dans les repas de crmonie, les sexes ne sont pas confondus devant la mme gamelle; mais, dans la vie ordinaire, on dne et on soupe en famille, madame mange avec monsieur. Et ceci, de mme que l'absence du voile, lve la femme kabyle au-dessus de la femme arabe ou mauresque, qui ne se nourrit que des reliefs du matre. De celles-ci il en est encore Alger qui n'ont jamais mis le pied dans la rue. Le cad nous offre, pour assaisonner le kouskoussou, une sauce rouge au _felfel,_ du lait doux et du lait aigre. Ni fourchettes ni couteaux. Notre hte nous enseigne la manire de s'en passer: il saisit une volaille, enfonce ses pouces dans le dos de la bte, et par un mouvement brusque la spare en deux parts gales. Il en offre une au Gnral, arrache l'autre une cuisse, dont il ne fait qu'une bouche, et remet le reste sur le plat. Puis il se sert de son burnous en guise de serviette. Pour manger le kouskoussou, il y a des cuillers en bois. Avec l'une d'elles, il creuse dans les ptes, au bord du plat, un petit trou o il verse de la sauce. Il porte une cuiller pleine sa bouche, en avale le contenu, et, l'ayant essuye son burnous il la passe galamment madame Elvire. Le Gnral nous jette un regard constern. Le Conscrit est saisi d'un fou rire, dont la contagion nous gagne. Le cad et les autres Kabyles nous considrent avec des visages ahuris: ils sont cent lieues de la cause qui a produit cette explosion bruyante. Bel-Kassem, lui, la connat et sourit malicieusement: --Le colonel, Madame, a oubli de te renseigner sur les diffrents usages du burnous. Il y a d'abord le burnous chemise, et le Kabyle n'en change presque jamais; puis il y a le burnous serviette et le burnous torchon... --Tais-toi! s'crie le Marseillais: tu vas me couper la faim. --Si je lavais ma cuiller dans cette cruche d'eau? dit le Gnral. --Y penses-tu? objecte le Conscrit: nous devons tous y boire. --Sauve, mon Dieu! reprend madame Elvire, les yeux baigns de folles larmes. Bel-Kassem!... --Madame! --Dis au cad que j'ai l'habitude de manger le kouskoussou avec mes doigts... --Vive le Gnral! Nous nous tordons de rire, tandis que le cad et notables de Thifilkouth, plus graves que des augures, interrogent Bel-Kassem pour savoir quelle tarentule nous a piqus. --Conscrit, passe-moi la cruche: j'touffe! --Mais j'ai un verre, moi, dit le Caporal, un verre superbe, que j'ai achet au fort National. --O est-il? --Au fond de ma malle. --Avec le revolver! --Et le saucisson! Tandis que M. Jules va dboucler sa malle, le cad se lve et sort sur un mot de Bel-Kassem. Au bout d'un instant, il rentre tenant la main une timbale d'argent. Avec un pan de l'invitable burnous, il l'essuie, et, l'ayant remplie d'eau, il la prsente avec un geste orgueilleux madame Elvire. --C'tait crit! dit-elle; et, levant les yeux au ciel, elle boit. Aprs elle, nous buvons tous dans la timbale, qui porte cette inscription: Au cad de Thifilkouth, le marchal duc de Malakoff. --Tu nous as trahis, fit le Gnral en menaant le guide du doigt. --Bah! rplique Bel-Kassem, il n'y a que la premire gorge qui cote. --Mais pourquoi, Caporal, avez-vous donc achet ce verre? --On m'a dit au fort National que c'est l un prsent auquel les Kabyles sont fort sensibles. --Eh bien! offrez-le donc, puisque j'ai bu la calice jusqu' la lie! M. Jules pleure en dedans sur son imprvoyance; et, le verre la main, s'approche de notre hte: --M. le cad, votre hospitalit nous touche vivement. Veuillez... --Bien! trs-bien! dit le Philosophe; mais voyez donc comme il est content, et comme ces mes simples s'extasient sur une merveille de trente sous! Voil les hommes de l'ge d'or! Et, se tournant vers madame Elvire: --S'il nous arrive, un jour de n'avoir pas de pain, nous reviendrons en Kabylie avec la bote du colporteur, et nous y ferons fortune. --Tu dis cela en plaisantant, interrompt Bel-Kassem; mais il est bien certain que si les marchands qui font de mauvaises affaires Alger s'avisaient d'aller vendre dans nos montagnes, un prix raisonnable, de bons ustensiles, tels que serpes, faucilles, socs de charrue, pelles, casseroles, et bien d'autres marchandises, comme des toiles, des cotonnades, des mouchoirs aux couleurs clatantes, des objets de quincaillerie et des bagatelles pour les femmes, ils y trouveraient un fort joli profit. Pour le colon agriculteur, il n'y a rien faire ici, puisque le sol kabyle ne nourrit pas tous ses enfants; mais pour le colon commerant, il y a de l'argent gagner. Nous ne sommes pas riches, c'est vrai; cependant demandez demain Ben-Ali-Shrif, qui est presque aussi Franais que Kabyle, si nos oliviers et nos figuiers ne valent pas ceux de la Provence, On pourrait faire un commerce d'changes, et il en rsulterait pour tout le monde un grand bien. Mais nos moeurs un peu rudes et nos burnous malpropres font peur bien des gens, qui nous prennent pour des btes fauves. La lampe faillit s'teindre: la mche manquait d'huile et se carbonisait. Le cad plusieurs reprises trempa ses doigts dans l'huile pour les faire dcouler sur la mche, qu'il moucha. Puis, ayant essuy ses doigts crasseux l'une de ses savates, il reprit dans le plat la cuisse de poulet qu'il y avait mise et qui s'y morfondait, ddaigne de nous. Ce petit incident, assaisonn l'huile d'olive, termina le souper. Toutes les cuillers, mme celle du Marseillais, se plantrent dans le kouskoussou comme un signal donn par nos estomacs en rvolte. Le Marseillais, Bel-Kassem, le cad et les siens se levrent en nous souhaitant une bonne nuit. Assis sur nos matelas militaires, nous restmes tous les quatre silencieux en face de la lampe mourante, dont l'agonie nous soulevait le coeur. En dpit de ce que nous savions d'difiant sur l'hospitalit kabyle, nous prouvions profondment le sentiment de notre faiblesse et de notre isolement au milieu des sauvages de Thifilkouth. Les tableaux saisissants, si colors et si varis, qui s'taient succd sous nos yeux, avaient tenu loigne de nous l'ide d'un pril quelconque; mais, dans le silence et dans la nuit, la discrtion de ces _manefguis_ farouches, nous ne pouvons nous dfendre d'une motion proche voisine de la peur. Comment oublier que Lalla-Fathma, la maraboute visionnaire, avait nagure sa _doukana_ prs de l, dans la montagne, au village de Soummeur; que Bou-Bar'la, le derviche sorcier qui agitait la Kabylie vers 1850, avait dans les annes suivantes rencontr Thifilkouth mme un ardent foyer d'intrigues et de haine contre les Roumis? Nous nous rappelons enfin que, le 11 juillet 1857, les Franais ont brl plusieurs villages des Ath-Illilten. La flamme de la lampe est morte; ce n'est plus qu'un oeil rouge qui nous regarde dans les tnbres. Au dehors, l'obscurit est profonde en dpit des millions d'toiles qui maillent le ciel de paillettes scintillantes. Pourquoi sont-elles si loin? Si du moins la lune venait notre secours! Devant nous, sur la pierre, est tendue une masse blanche, raide, d'aspect sinistre: on dirait un mort dans son linceul. Un peu plus loin, d'autre masses, celles-ci plus grandes et sombres, font un bruit continu, monotone et bizarre. L-bas, des chacals et des chiens hurlent. Tout coup, au loin, clate une clameur effroyable: sont-ce des lions affams qui rugissent, ou des tigres amoureux qui miaulent? sont-ce des hynes furieuses qui se disputent un cadavre? Non, ces _hou_! _hou_! sauvages et terrifiants qui retentissent dans la nuit, avec des intervalles de silence, ne sont point pousss par des btes froces. Sont-ce des sorcires kabyles qui font le sabbat? ou les _djenouns_ qui dansent en chantant leur ronde infernale? Le Gnral, vaincu malgr sa bravoure, saisit le bras du Conscrit, et ce cri lui chappe: --J'ai peur! --Voulez-vous, lui dit le Caporal, que je retire mon revolver de la malle? Mais il y a dans Thifilkouth deux cent quarante fusils, et mon revolver n'a que six coups. Au reste, s'il y a du danger, il n'est pas pour vous, Madame. Bel-Kassem vous a dit que les Kabyles respectent la vie des femmes. --Ah! mes amis, promettez-moi que vous ne me laisserez pas vivante aux mains de ces sauvages. --Allons dormir, dis-je, et sur les deux oreilles. Ce mort dans son linceul est un vivant qui ne dort que d'un oeil et qui nous garde. Ces fantmes noirs sont de braves btes qui ont bien gagn, en nous portant tout le jour sur leur dos, la poigne d'orge qu'elles broient avec dlices. Et quant ces _hou_! _hou_! terribles, ils font plus de bruit que de mal; ils s'lvent de la petite mosque de Thifilkouth vers Allah: ce sont des invocations que lui adressent les marabouts et les mes pieuses du village. Peut-tre bien le conjurent-ils d'envoyer celui qui doit couper la gorge tous les Roumis ou les noyer dans la mer. Ce sont eux qui, avec les marabouts de Ben-Dris, les tolbas du bton, ont aid Bou-Bar'la, le faux _chrif_ [Descendant du prophte.] et le faux Sid-el-Hadj [Seigneur plerin de la Mecque.] soulever la Kabylie de 1851 1854, alors que, grce ses jongleries secondes par un courage de lion, il se faisait passer pour le prdestin portant l'toile au front, pour le _moule-sa_ en personne, pour Si-Mohammed-ben-Abd-Allah lui-mme. Tous les grands agitateurs se sont pars de ces titres et ont plus ou moins jou ce rle-l. Comme Abd-el-Kader avant lui, Bou-Bar'la s'tait fait affilier la franc-maonnerie des _Khouns,_ qui compte ses frres par milliers en Kabylie, et... Un triple billement me coupe la parole. Nous tirons sur nous la porte massive, que ferme un loquet ingnieusement faonn. Nous nous partageons les matelas: chacun a le sien, o il se jette tout habill et envelopp dans sa couverture. Nous nous endormons bercs par les _hou_! _hou_! qui ne nous effrayent plus. CHAPITRE III DU DJURJURA A LA MAISON D'OR. Je me rveille au petit jour. Une lueur blafarde filtre entre les ais disjoints de la porte et travers les meurtrires. Le Caporal boucle ses gutres, le Conscrit dort comme un enfant. Le Gnral se promne de long en large, agit, fivreux. Est-ce qu'il combine un plan de campagne? Mais pourquoi ces sourcils contracts? pourquoi cette bouche menaante? --Gnral, avez-vous bien pass la nuit? De ses beaux yeux, si doux quand ils veulent l'tre, jaillissent deux clairs: --Vous avez tous dormi, dormi comme de lches soldats que vous tes! Seul, j'ai lutt, moi, contre un ennemi qui s'appelle lgion. Conscrit, debout! Le Conscrit entr'ouvre un oeil, allonge un bras. --Dj! il ne fait pas jour, et je m'endors peine. Je suis rompu, et je ne pourrai jamais remonter sur mon bt. D'ailleurs, on n'est pas mal chez le cad: si nous y demeurions un jour ou deux, le temps de faire un bon somme? Et ses yeux se referment, sa tte retombe. Le Caporal secoue le dormeur par les jambes, le Gnral le menace de la cruche l'eau. Je cours ouvrir la porte toute grande, appelant leur aide la fracheur du matin. Dans la cour, les muletiers sanglent leurs btes; le Marseillais fume sa pipe et Bel-Kassem sa cigarette. Les hommes de la _kharouba_ babillent entre eux en attendant notre rveil. Le soleil levant dore au loin la crte djurjurienne, et rit tout autour de nous dans les arbres, dont il fait miroiter les feuilles. Toutes les joies de la vie clatent dans la nature qui se rveille, rafrachie et embellie par le repos. Aux _hou! hou!_ stridents a succd le concert mlodieux des rossignols, des fauvettes et des merles; et les fantmes de la nuit n'ont laiss sur nos lvres que le sourire de la piti ironique. Les mulets sont sangls, les bagages chargs: tout est prt pour le dpart. Le Gnral est assis sur son bt comme une majest sur le trne. Tandis que Bel-Kassem et les muletiers interrogent le cad sur le meilleur chemin suivre, une vieille, casse, dente, recroqueville, la plus affreuse des trois sorcires de Macbeth, se glisse craintive et se cachant des hommes de la _kharouba_, jus'qu'auprs de madame Elvire, qui, involontairement, laisse chapper un cri. --Que me veux-tu? lui dit-elle. Une main brune, calleuse, dcharne, saisit le voile de gaze verte. --Mais je ne peux pas m'en passer. Veux-tu autre chose? Tiens, mon mouchoir. Un mouchoir de fine batiste, brod et parfum. La vieille secoue la tte, sa griffe demeure accroche au voile vert. --Veux-tu mon ventail? Nouveau refus de la sorcire, qui serre plus vivement encore et froisse entre ses doigts crochus le frle objet de sa convoitise. --_Makache! makache_ [Non! non!]! s'crie le Gnral impatient. Et la vieille, due dans son espoir, furieuse, s'loigne brusquement en jetant, la jeune et belle _Roumi_ un regard charg de tout le venin des vipres. --Partons, dit M. Jules madame Elvire: cette horrible mgre veut vous assassiner. Bel-Kassem! --Monsieur? --Que faut-il donner au cad? --Gardez-vous bien de rien lui donner: ce serait lui faire injure. L'hospitalit kabyle... --Se donne et ne se vend pas, dit madame Elvire. Vraiment! nous sommes l'Opra-Comique. Je vous en fais juges: tout ce que les librettistes et les dcorateurs ont pu imaginer de plus invraisemblable ou de plus chatoyant pour divertir les blass de Paris, n'est-il pas de mille coudes au-dessous de ce que nous voyons? Sur quel thtre vous a-t-on montr ce dcor, et quelle actrice eut jamais assez de talent pour galer cette vieille? Appuy sur son bton et boitant, le cad nous accompagne jusqu' la sortie du village. Comme la veille, l'arrive, une fourmilire orde et grouillante d'hommes, de vieillards et d'enfants accourt effare, et se presse avide de nous voir. Enfin! nous en voici dbarrasss; nous poussons un soupir d'aise et commenons la descente du mamelon de Thifilkouth par un chemin ravin, pierreux et boueux, le frre jumeau de celui d'hier. Nous cheminons entre des cltures formes de pierres sches et de ronces en libert, qui souvent nous enlacent dans leurs longs bras grles, hrisss d'pines. Ailleurs ce sont des vignes folles qui nous prodiguent les baisers de leurs pampres et inondent nos visages des larmes de la rose. Au bas du mamelon bruit une cascade et gronde un torrent. Un pais rideau de verdure nous drobe cette eau, dont la mlope grave domine, comme un chant d'orchestre, les broderies vocales des virtuoses ails. Le berceau de feuilles et de fleurs sous lequel nous marchons nous cache aussi le grand paysage. Mais quel bien-tre et quel ravissement dans ces jardins enchants o les rayons solaires se jouent en des milliards de prismes, tandis que nos poitrines s'emplissent d'un air pur, frais et tonique, qu'embaument des orangers et des citronniers en fleur! Madame Elvire est plus gaie que si elle avait dormi toute la nuit sur le duvet. Au bout d'une demi-heure nous atteignons le fond du ravin. Oh! la jolie cascade d'opale! Elle sort d'une troite crevasse ouverte au flanc du rocher et tombe, vingt pieds plus bas, dans un lit de pierres de toutes grandeurs et de toutes formes. Alors c'est un torrent cumant qui roule imptueux sur une pente rapide, se heurtant et se brisant mille obstacles vers l'Asif-bou-Bhir, un affluent du Sbaou. J'ai dj vu ce paysage; o donc? dans les Pyrnes. Nous traversons le gave africain sur quelques grosses pierres jetes l au hasard. Le gu n'est pas sans pril; le sabot des mulets glisse sur le grs poli par l'eau, et le courant furieux menace de nous entraner au fond d'un gouffre. Mais la journe d'hier, la nuit surtout, nous a tous aguerris, et le danger devient une jouissance. Nous voici sur l'autre bord; l'ascension du Djurjura commence. Nous ne montons que trs-lentement: presque partout le rocher se dresse pic, le sentier est impraticable. Le gant s'indigne de notre audace et accumule les asprits sous nos pas. Nos braves btes sont blanches d'cume, les muletiers redoublent leurs _har'r har'r_. Les ronces enchevtres nous dchirent les mains et le visage. Le voile du Gnral est en lambeaux; le Conscrit manque, nouvel Absalon, de demeurer accroch une grosse branche, non par ses cheveux qui sont rares, mais par le collet de son habit. Rien ne nous arrte, et le rire argentin de madame Elvire clate comme une joyeuse fanfare annonant la victoire. La merveilleuse masure! comme elle a t hardiment jete sur cette ravine o se prcipitent les neiges fondues! Mais voyez: par une baie, plusieurs femmes, couvertes de haks assez propres, nous regardent en souriant. Quel tableau! Aucun peintre ne viendra-t-il en Kabylie tout exprs pour le copier, et exposer au prochain Salon de Paris le plus ravissant paysage du monde? C'est un _thisirth_ [Un moulin eau.]. L'eau prise au _tharza_ [Ruisseau.] est amene par l'_amzieb_ [Rigole creuse dans un tronc d'arbre.] jusqu'au mouvement de l'_ar'aref_ [La meule.]. Ces dames ont fait un peu de toilette pour aller au moulin. Elles sont coquettes pour elles-mmes, ne pouvant l'tre avec les hommes; et c'est qui sera la mieux mise, qui talera les plus riches bijoux. La meule broie le bl avec lenteur; mais elles ne sont pas presses. C'est un plaisir que d'aller au moulin, o l'on peut se montrer, babiller et mdire. Et bien plaindre sont celles des villages qui n'ont pas de _thisirth_! Outre qu'il leur faut craser le froment, l'orge ou le sorgo, presque grain grain, entre les deux pierres d'un mchant moulin portatif, une fortune martre leur refuse encore cette suprme joie d'aller tailler des bavettes. --N'y a-t-il pas de ftes, Bel-Kassem, auxquelles les femmes prennent part? --Nous avons les _eurs_, festins et rjouissances l'occasion d'un mariage ou de la naissance d'un garon. Alors on invite ses amis. Les hommes viennent avec leurs fusils... --Et leurs femmes? --Non, Madame: ils les laissent la maison. --Que me disais-tu? Elles ne sont donc pas de la fte? --Celles de la _kharouba_ o l'_eurs_ se donne prparent le kouskoussou, et s'en rgalent aprs les hommes, s'il en reste. Mais, pour qu'il en reste, vous n'imagineriez jamais combien il en faut. Le Kabyle, qui est trs-sobre en temps ordinaire, plutt par ncessit que par got, mange, ces jours-l, lui seul, un ou deux plats comme celui qu' vous cinq, hier soir, vous n'avez pu qu'entamer peine. Aussi arrive-t-il souvent que les femmes de la _kharouba_ d'un voisin ou d'un ami en prparent aussi quelques-uns aux frais de l'amphitryon. Lorsque les plats sont vides, si viles qu'un chien n'y trouverait miette mettre au bout de sa langue, les hommes font brler la poudre pour se griser du bruit et de la fume, comme un Roumi de vin; ou bien, en causant et gesticulant, ils forment un cercle au centre duquel s'accroupit un parent du matre de la maison. Il dploie un morceau d'toffe, puis y dpose un bracelet d'argent en signe d'amiti, et un peu de bl en sign d'abondance. La conversation languit et cesse. Chacun jette son offrande sur le mouchoir. Parfois l'amour-propre s'en mle: d'abord, c'est une pluie de cuivre, puis une grle d'argent. On a vu des fous se dpouiller entirement pour l'emporter sur un rival en vanit. L'amphitryon serre ces offrandes dans son grand coffre; elles en sortiront au prochain _eurs_, pour retomber sur le mouchoir. --Et les femmes? --Elles rangent les plats. Et si les maris sont de bonne humeur, elles viennent voir danser les veuves, car il n'y a que les veuves qui dansent en Kabylie. --Pour le coup, dit le Gnral, la plaisanterie passe les bornes. --Faut-il que je fasse le grand serment, et que je dise: Par Dieu, par ce Dieu unique qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, par ce Dieu clment et misricordieux qui rien n'chappe, je jure que les veuves seules dansent en Kabylie? Quand l'_athobel_ [Tambourin.] et la _chta_ [Flte.] font leur musique, il faut voir comme elles se trmoussent! --Les veuves ont-elles donc des moeurs lgres? --Non; mais elles sont moins tenues que les jeunes filles et les femmes maries. --En sont-elles moins considres? --Tout juste autant que les autres. Si pourtant elles donnent un trop grand scandale, il arrive parfois que le pre ou le frre les corrige. --Comment? --En leur envoyant une balle dans la tte. --Avez-vous des ftes publiques? --Oui, la fte de l'_Ath-Kebir_, qui rappelle le sacrifice d'Abraham, et d'autres, religieuses, politique, o la _djema_ vote l'_ouzia_. C'est une distribution gnrale de viande. Les plus pauvres comme les plus riches en reoivent une part gale; le trsor public paye pour tout le monde. S'il n'y a pas d'argent dans la caisse, on fait une collecte dans le village, et chacun est oblig d'y contribuer selon ses moyens. Ceux qui n'ont rien que la maison et le potager du pauvre ne donnent rien; mais ils n'en ont pas moins droit cette viande, la seule qu'ils mangent dans toute l'anne. Et si l'_amin_ ou quelque autre s'avisait de prlever sur l'_ouzia_ une part plus grande ou d'en prendre avant la rpartition, ne ft-ce que du mou ou des entrailles, il serait frapp d'une amende de cinquante francs. Le Philosophe battit des mains, et ses applaudissements trouvrent un chaleureux cho. --Pauvret n'est pas vice chez nous, reprit firement Bel-Kassem; et quand un homme est frapp par le malheur, si l'ennemi ou l'ouragan a ravag son champ, renvers ses arbres, dtruit sa maison, tout le village lui vient en aide: chacun lui offre son aumne, et la _djema_ ordonne la _touza_, corve dont nul ne peut se dispenser; on la fait galement pour entretenir, labourer ou ensemencer le _bled-rabbi_ [Le bien de Dieu.], qui provient de legs charitables et dont les fruits, figues, olives ou bl, sont abandonns aux pauvres. Celui qui refuserait de s'acquitter de cette corve, impose tous en faveur des malheureux, payerait aussi cinquante francs d'amende. --Voil, dit le Philosophe, ce que les Kabyles auront enseigner aux Franais avec beaucoup d'autres bonnes choses, par o ils les devancent dans le chemin de la vrit et de la justice. Notre dmocratie n'est qu'un enfant, tandis que la leur est un homme; et ceux qui, au mpris de la dignit humaine et de tous les droits des citoyens, prtendent qu'un peuple doit tre tenu en tutelle par un pouvoir absolu, par une administration centralise outrance, n'ont qu' venir en Kabylie pour s'y convaincre de leur erreur; ceux aussi qui pensent que le vrai moyen de corriger les mchants est de les mettre en prison, de les enfermer au bagne ou de leur couper la tte. --Ami, dit madame Elvire, tu parles comme les sept Sages; mais je t'avertis que si vous tentez jamais de nous traiter en Kabyles, c'est en Franaises que nous nous rvolterons. --Lorsque nos femmes, dit Bel-Kassem, deviendront aimables et vertueuses comme des Franaises, nous les traiterons mieux, et dj nous ne les traitons pas si mal. En voici la preuve: un boeuf, une vache ou un mouton prissent-ils par accident dans la montagne, le matre de la bte ne peut pas en disposer avant d'avoir fait savoir au village qu'il y a de la viande frache pour les femmes malades, enceintes ou infirmes. --Voil qui est bien. Mais n'est-ce pas mon amoureux qui vient notre rencontre? En effet, il descendait comme un chamois la pente raide, les mains pleines de fleurs. --_Ouach halek_ [Bonjour.]! nous crie-t-il d'aussi loin qu'il nous aperoit. Arriv prs de madame Elvire, il baise le pan de son manteau, en dposant sur ses genoux les filles sauvages et parfumes du Djurjura. --Dcidment les Kabyles sont trs-galants, et leurs femmes... bien maladroites. --_Diffa! diffa!_ dit le bel homme d'Ath-Aziz, en tendant la main vers ce village perch sur un petit plateau, au sommet du contre-fort que nous escaladons. --Et nos provisions de bouche, o et quand les mangerons-nous? --Ne vous ai-je pas prvenus, rpond Bel-Kassem, qu'elles taient inutiles? Pour voyager en Kabylie, il ne faut ni argent ni vivres. --Vive la Kabylie! c'est le plus beau pays du monde et le plus hospitalier. Nous montions depuis quatre heures, et d'instants en instants la nature tonnait nos regards par sa grandeur plus imposante et plus sauvage. De prodigieux rochers s'offraient de toutes parts dans un dsordre magnifique: hrisss, tordus, dchirs, bouleverss, pareils des cyclopes que la foudre aurait renverss et jets les uns sur les autres, puis soudain ptrifis au milieu des convulsions de leur rage impuissante. et l, sur leurs flancs escarps, des champs d'orge, des figuiers, des oliviers dj rares, mlaient comme un peu d'esprance cette aridit dsole. Au pied de la montagne gante, Thifilkouth n'est plus qu'un point dans l'infini. Vingt ou trente villages ressemblent, sur leurs pitons, des ruches d'abeilles. Bientt les oliviers ont entirement disparu, les figuiers sont moins nombreux et moins robustes; des chnes-zen, des pins, quelques cdres, forment des bouquets d'un vert sombre. Nous respirons un air trs-vif, presque froid, et nous entendons la petite toux de madame Elvire. Nous atteignons enfin le plateau d Ath-Aziz; le col de Chellata est aussi devant nous, blouissant de neige. Si nous allions nous y dsaltrer? D'ici la crte djurjurienne, il n'y a plus qu'un pas; mais, pour le faire, il faut une heure encore, une heure de rude monte sur la roche nue et presque verticale. Reposons-nous un peu et mangeons la _diffa_ qu'a fait prparer en notre honneur le beau Kabyle. Sur le petit plateau, devant le village, pousse une herbe courte et drue, maille de fleurettes: asseyons-nous sur cette riante pelouse. A peine y avons-nous pris place, que la _djema_, avec l'_amin_ et les _dhamen_ en tte, s'avance vers nous; elle vient nous saluer. Ces hommes ont le mme aspect orde et misrable que ceux de Thifilkouth: plusieurs portent la faim estampille sur leurs visages blafards et hves, d'autres n'ont que des loques pour couvrir leur nudit; quelques-uns sont dvors par d'effroyables ulcres, ou c'est la teigne qui leur ronge le cuir chevelu. Nous remarquons un albinos parmi eux. L'amoureux de madame Elvire et l'_amin_, dont la physionomie est intelligente et douce, ont sur tous un air de supriorit; ils ne sont pourtant que leurs gaux, car le plus misrable a sa voix au conseil, et c'est la sienne qui est la plus coute, si elle est la plus loquente. L'_amin_ nous complimente au nom de la _djema_; il nous remercie, en quelques mots simples et dignes, de l'honneur que nous daignons faire son village en y acceptant la _diffa_. Il s'excuse de ne pouvoir nous traiter selon notre mrite; il voudrait nous servir sur un plat d'or les mets les plus exquis, mais les Ath-Aziz sont pauvres, et nous leur ferons la grce d'agrer ce qu'ils nous offrent avec le coeur. Cette petit harangue nous touche vivement. M. Jules essuie une larme, il veut absolument laisser ces bonnes gens des marques de notre reconnaissance. --Gardez-vous-en bien, lui dit Bel-Kassem: ils sont pauvres, mais fiers. Vous n'avez pas affaire des Arabes! --Mais nous ne voulons pas que ce brave _amin_ se mette en dpense pour nous. --Ce n'est pas lui qui payera la _diffa_, mais le trsor du village; et mme, comme vous tes plusieurs et gens de consquence, les frais en seront supports par toute la tribu des Ath-Illoula-Oumalou. --Et si ce sont des voyageurs ordinaires? --Chaque _kharouba_ les nourrit son tour; quiconque refuse de les recevoir est frapp d'amende, ds qu'ils ont dpass la cinquime maison. A l'entre du village lutine une bande de petits sauvages, garons et filles. Ils ont bien envie de venir nous, mais ils n'osent. Les plus hardis s'avancent un peu: au moindre geste de l'un de nous, ils repartent toutes jambes, et cette marmaille se rfugie dans les maisons. Au bout d'un instant, le mme jeu recommence. Le Caporal, le Conscrit et moi nous nous dirigeons vers eux en criant: _Soldis! soldis!_ Ah! comme ils courent et comme ils piaillent! Ils ne reviendront plus. Bah! ils ont bien peur, mais la curiosit est la plus forte, et surtout la convoitise. En voici un, puis deux, puis trois. Ils sont l tous; leur tte une petite fille de quatre cinq ans. Elle est ravissante avec ses grands yeux tonns et ses cheveux bouriffs. Comment l'apprivoiser? L'_amin_ nous vient en aide: Mettez vos mains sur vos yeux, leur crie-t-il, et approcher: vous n'aurez plus peur des _Roumis_. Toute la bande ainsi aveugle se prcipite en avant, et c'est maintenant qui arrivera le premier. A bas les mains! crie l'_amin_. Ils nous regardent la bouche ouverte, les yeux carquills et comme frapps de stupeur. Mais bientt nos _soldis_ ont raison de la crainte, mme chez les plus timides. Et quand ils se sont disput les derniers, toute la bande s'attache nos pas, tandis que de petites voix d'une douceur singulire rptent incessamment: _Soldis! soldis!_ Accompagns de ce cortge enfantin, nous faisons tout le tour du plateau o remontent les femmes qui sont alles chercher de l'eau dans la valle. Plusieurs de ces malheureuses n'ont pas mme de cruches; elles les remplacent par des outres en peau de chevreau, qu'elles portent sur leur dos mal protg contre l'humidit par une natte en sparterie. L'_amin_ nous annonce que le kouskoussou est point. Il nous invite le suivre dans sa maison. Nous retournons vers le Gnral. O spectacle mmorable et charmant! Au milieu d'un cercle de deux cents sauvages debout ou accroupis, madame Elvire, couche sur un matelas militaire, dort d'un sommeil d'enfant. Autour d'elle rgne un profond silence. Le beau Kabyle rprimande du regard quiconque fait mine d'ouvrir la bouche ou de faire un geste. Tous regardent dormir la Parisienne avec des yeux merveills. Les mulets, le nez dans leur musette, la bercent du bruit monotone qu'ils font en broyant l'orge de la _diffa_. Nous aussi, nous prenons rang dans le cercle pour la contempler. Elle ne nous a jamais paru si charmante qu'ainsi, son insu, abandonne sa grce naturelle. Un songe rose gaye son sommeil et met un sourire sur ses lvres entr'ouvertes. Mais l'heure s'coule et l'_amin_ est au supplice: le kouskoussou refroidit. Le mari, en vrai barbare, tousse jusqu' trois fois. Enfin la dormeuse s'veille. --O suis-je? dit-elle. --Sur le Djurjura. --Ah! qu'on y dort bien! mais ai-je dormi longtemps? --Une heure environ. --Ces hommes taient l? --Oui, Madame. --Et vous, Messieurs? --Nous sommes alls nous promener. --Que pourrais-je bien faire, Bel-Kassem, pour ces braves gens qui ont protg mon sommeil? --Mange leur _diffa_ de bon apptit, et ils seront contents. --Je veux absolument leur tmoigner ma reconnaissance. --Eh bien, offre-leur donc un _timecheret_. --Va pour un _timecheret_! mais qu'est-ce que cela? --Un repas de viande o chacun a sa part comme d'une _ouzia_. Le _timecheret_ offert et accept dans un change de politesses et sous la forme d'une pice d'or, nous nous dirigeons vers le village. Nous y sommes solennellement introduits par l'_amin_ et les _dhamen_. Ath-Aziz, plus orde et plus infect encore que Thifilkouth, soulve en nous une telle rvolte, que toutes les armes de la volont ne parviennent pas la rduire, et nos efforts n'aboutissent qu' nous faire avaler quelques bouches d'un kouskoussou au mouton: ces pauvres gens n'ont pas les moyens de nourrir des poulets. Et puis la sauce au _felfel_ nous a laiss un si cuisant souvenir! La mre de l'_amin_ qui nous sert, a la majest d'une matrone romaine. Elle s'tonne et s'alarme de ce que nous ne touchions qu' peine ce plat qu'elle a prpar de ses vnrables mains. Est-ce ddain ou mfiance? le kouskoussou n'est-il pas russi? Nous nous extasions sur ses mrites, nous poussons l'hrosme jusqu' y revenir encore, mais... --Partons! dit le Gnral: je ferais quelque inconvenance! Nous nous levons, et chacun rpte la bonne vieille mre: _Bono kouskoussou! bono! bono!_ Nous lui abandonnons un grand pain et du sucre. Et alors, pour sortir du village, commence un retraite que le dgot prcipite et qu'il change en droute. Nous nous lanons vers l'air pur de la montagne, comme des gens qui se noient vers la planche du salut. --Il tait temps, s'crie le Gnral, dix pas encore, et... --Et moi aussi, rpondirent trois voix. --Qu? dit le Marseillais: j'ai le coeur tout renvers. Nous remontons mulet, et nous voici en route vers le col de Chellata. Plusieurs Kabyles nous font escorte jusqu' la limite du village: l'_amin_, les _dhamen_, et parmi eux l'amoureux de madame Elvire. Il ne rit plus, il ne sourit mme plus, il garde ses yeux mlancoliquement attachs sur la terre: il faut se sparer. Nous changeons avec tous de cordiales poignes de mains. Le Gnral tend sa main gante au beau Kabyle. Aprs une centaine de pas, M. Jules, s'tant retourn, s'crie: --Il est encore l; mais voyez l'air malheureux! --C'est qu'en effet, dit Bel-Kassem, il n'a eu de chance ni la guerre ni dans ses amours. --Ah! vraiment? que lui est-il donc arriv? --Pourquoi ne lui demandez-vous pas, Madame, de vous raconter son histoire? --Pauvre garon! dit madame Elvire en faisant de la main un signe au beau Kabyle, qui accourut de toute la vitesse de ses jambes. Arriv devant le Gnral, il attendit ses ordres dans l'attitude du respect: --Veux-tu nous accompagner jusque chez Ben-Ali-Chrif? veux-tu nous faire le rcit de tes exploits et de tes amours? Le beau Kabyle hsita un moment avant de rpondre: --Soit, dit-il, puisque tel est votre dsir. Nous nous remettons en marche. La crte troite en pierre brune, que nous gravissons sous un soleil radieux, a l'clat du cuivre. A gauche, en contre-bas du sentier, nous laissons une maisonnette d't, le long de laquelle montent des liserons. Et prs de l, un petit ptre qui n'a que les paules couvertes d'un vieux pan de burnous, mne patre un troupeau de chvres maigres; elles vont, cherchant fortune parmi les cailloux amoncels d'o s'chappe et l, et comme par miracle, un brin d'herbe. Le guide nous recommande de ne pas trop regarder droite et gauche, ni surtout en arrire. La montagne est haute, la pente raide, la roche glissante, et le _Roumi_, dit-il, casse comme verre en tombant. Nous devinons qu'il veut nous mnager la surprise du spectacle qui l-haut nous attend; et trs-complaisamment nous entrons dans son ide. Vers deux heures de l'aprs-midi, nous atteignons l'entre du col de Chellata, un des points culminants de la crte djurjurienne. --Halte! dit Bel-Kassem; puis, frappant dans sa main, il s'crie: --Retournez-vous et regardez! L'infini est devant nous! un infini prodigieux de montagnes, et en mme temps la nature sous tous ses aspects, dans l'inpuisable varit du paysage. Le cadre se prte, galement merveilleux, la lgende pique et l'glogue champtre. Ici, dans cet entassement chaotique de rochers monstrueux, il faut placer la lutte des cyclopes; l-bas, dans cette verte prairie qu'arrose une source claire, ou bien dans ce joli village joyeusement par d'orangers et de pampres, les bergers de Thocrite et de Virgile, clbrant sur la _chta_ langoureuse les amours du dieu Pan. A ct d'affreux prcipices plus noirs que le Tartare, s'talent des campagnes riantes et parfumes qui surpassent en beaut les Champs-lysens. Voici la terre promise, et ses moissons superbes, et ses fruits dlicieux; l, le dsert aride, qui refuse une goutte d'eau au lzard altr. En haut, c'est le Nord drap dans son manteau de neige; en bas, c'est la flore africaine panouie sous les baisers du soleil voisin des tropiques. Et devant nous toute la grande Kabylie baigne dans un ocan radieux, o chaque objet clair devient lumire lui-mme, tandis que dans son ombre il fait nuit! L'immense courbe rocheuse du Djurjura forme un amphithtre de gants, jet devant la Mditerrane. Chaque piton coiff comme d'un chapeau par son village est un spectateur qui assiste aux drames tour tour terribles ou charmants de la mer. Et les _thamgouth_ [Pics.] au crne dnud, la tte ceinte de neige, qui occupent les plus hauts gradins, sont les _amin_ et les _dhamen_ de cette _k'bila_ de Titans. C'est d'abord le Tiziberth, qui plane au-dessus de nous comme un vautour collerette blanche; puis, son frre, le Ras-Chellata; ensuite, vers l'ouest, l'Azerou-N'tour ou pierre du midi, l'Azerou-Guifri, le Tizgui-Tmerra, le Thamgouth ou pic par excellence, qui domine tout le massif djurjurien; enfin, le Thalelath, le Raz-Kouilet, le Koudia-Inguel, le Djema-Aizor et le Thasserth. Ceux-ci ont un oeil ouvert sur la Mitidja; et bien des fois, quand je me promenais sur ma terrasse Alger, ces sphinx m'avaient jet leur provoquante nigme. En face de nous, dans la direction du nord-ouest, sur sa montagne altire, maintenant rduite la taille d'une humble colline, voil le fort national. Sa large enceinte et ses vastes casernes, plus hautes d'un tage, produisent l'effet d'une petite mosque kabyle avec son minaret. Par de l le fort et le pays mamelonn des Ath-Flisset, s'tend une ligne horizontale: c'est la plaine de deux cent mille hectares, la Mitidja, et au fond de cette plaine brille un point blanc: Alger! Plus loin, plus loin encore, envelopps de voiles blouissants, le ciel et la mer nous offrent en leurs embrassements la grande et divine image de l'ternel amour. A nos pieds, ce sont les _Zouaoua_, et leurs tribus nombreuses, et leurs villages innombrables. Puis, gauche et au sud de leur confdration de l'Ouest, sur les contre-forts occidentaux du Djurjura, deux autres confdrations puissantes: les Ath-Sedka et les Ath-Guechtoula. La premire comprend six tribus, 33 villages et 3,065 fusils: les Ath-Amhed, les Ath-Chebla, les Ath-Irguen, les Ath-bou-Chenacha, les Ath-hal-Ogdal et les Ath-Ouadhia. Ils se soumirent en 1857. Beaucoup n'ont ni figues ni olives, et les remplacent par des noix et des glands. Plusieurs aussi, qu'emprisonnent les neiges de l'hiver, vivent alors comme des ours dans leurs tanires, en des masures recouvertes, dfaut de tuiles, au moyen d'un ciment impermable que leur fournit la montagne. A l'ouest de leur pays, si pre et si ingrat, la confdration des Guechtoula occupe un territoire non moins sauvage, mais plus fertile. Leurs six tribus comptent 51 villages et 2,300 fusils: les Ath-bou-Haddou, les Ath-bou-R'dane, les Ath-Mendes, les Ath-Koufi, les Ath-Frekat et les Ath-Smahil, qui possdent la _zaoua_ de Sid-Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin, le marabout aux deux tombes, le fondateur grand-matre de la franc-maonnerie des Khouns. Les Guechtoula ont fait brler la poudre plusieurs fois contre les Franais, notamment en 1845, en 1846, en 1851, lorsqu'ils se soulevrent l'appel du faux chrif Bou-Bar'la, et enfin en 1856 par Sid-el-Hadj-Amor, ancien _oukil_ [Administrateur religieux.] de la _zaoua_, ils se rurent sur le bordj de Dra-el-Mizan. Ils font maintenant la guerre aux nombreuses tribus de singes du genre macaque qui infestent leur pays trs-bois. Sur leurs crtes, que domine le _Thamgouth_ [Le plus haut pic du Djurjura.], le cdre abonde, et plus bas le chne-zen; plus bas encore, vers le bordj Bourn'i, l'olivier forme lui seul de vritables forts, comme celle de Thiniri; et plus au nord s'tend, sur un espace de plusieurs kilomtres carrs, la fort de Bou-Mahni, dont les chnes-lige seront exploits un jour par l'industrie franaise, comme le sont dj les magnifiques forts de mme essence du mont dough, prs de Bne, et celles plus riches encore du cap de Fer et de Collo. Permettez, lecteur, que j'ouvre ici une parenthse pour une courte digression, la premire et la dernire de ce livre. D'ailleurs, le col de Chellata est une des sept merveilles du monde pittoresque, et veut qu'on s'y arrte un instant. Bel-Kassem et les muletiers sont alls nous chercher de la neige; le Gnral est rest en extase devant cette grande nature; le Caporal a les paupires humides, c'est son faible et son fort, le Conscrit, enfin, rve les yeux demi clos. Pendant qu'ils sont muets, laissez-moi vous dire que nous visiterons ensemble ces immenses et superbes forts de chnes-lige du littoral africain, pour peu qu'il vous plaise de suivre dans la seconde partie de ce voyage. A chaque pas, vous rencontrerez des merveilles qu'on semble ignorer en France: car, si cette contre tait mieux connue, on y verrait accourir par centaines des touristes qui commenceraient la fortune de l'Algrie. Dans la province de Constantine, le chne-zen couvre 50,000 hectares, le chne-lige 300,000, qui, mis en valeur, vaudront 400 millions de francs. Ds prsent, plus de 150,000 hectares de chnes-lige sont concds des compagnies ou des particuliers, et 130,000 produisent dj ou sont sur le point de produire. Il n'a pas t dpens pour leur mise en valeur moins de 10 millions de francs, employs en partie construire des tablissements, importer des contre-matres et des ouvriers du mtier, acheter le matriel ncessaire, et le reste en travaux excuts dans les forts par des Arabes, et surtout par des Kabyles. Plus de 7 millions sont entrs par cette voie dans la poche des montagnards du littoral. N'est-ce pas l le plus puissant de tous les moyens d'assimilation, et mme le plus irrsistible agent civilisateur aux yeux de tous ceux qui savent quel rle capital joue l'argent parmi les indignes? Qu'on se fasse une ide de cette richesse qu'avec tant d'autres possde l'Algrie, la plus belle colonie du monde et la plus ddaigne par les ignorants ou par les hommes faux systmes. Un hectare de chnes-lige donne au minimum, tous les dix ans, dix quintaux de produits, soit un quintal par an et par hectare. Les 150,000 hectares concds et exploits produisent bientt 150,000 quintaux la fois: il faudra donc, chaque anne, quinze cents navires pour transporter en Europe le lige d'Afrique. Et qu'on rflchisse que la moiti peine de ces forts est concde. Elles ne couvrent pas seulement le mont dough, Bne et tout le littoral de Philippeville Bougie. Si le cavalier qui les a traverses poursuit sa route vers l'ouest, il retrouve le chne-lige comme essence dominante dans toute la zone maritime depuis Bougie jusqu' Zeffoun chez les tribus de l'Oued-Summam (l'Oued-Sahel, prs de son embouchure), puis chez celles de l'Oued-el-Hammam, dont les plus pauvres, dfaut de tuiles et de ciment, se servent du lige pour couvrir leurs demeures. Les unes et les autres sont berbres, ce qui veut dire plus faciles assimiler que les tribus arabes. L'exploitation du chne-lige sera pour elles un grand bienfait, car un sol ingrat en rduit plusieurs la plus extrme misre. Quelques-unes du cercle de Bougie, pour ne pas mourir de faim, sont obliges de disputer la mer une proie trs-difficile saisir avec l'pervier et l'hameon, leurs seuls engins de pche, ou bien d'aller chercher sur les rochers qu'elle baigne, des moules, des patelles, des oursins et divers autres coquillages. A notre extrme droite, par del la confdration des Zouaoua de l'Est, sur les dernires dclivits djurjuriennes qui descendent vers le cap Sigli, nous dcouvrons en partie le territoire de ces deux groupes kabyles. L'un comprend 196 villages, 8,979 fusils, rpartis entre 17 tribus du cercle de Bougie [Devaux, _les Kbales de Djerjera_.]: les Ath-bou-Meaoud, Aourzelaguen, Our'lis, Manour, Ouled-Sidi-Moua-ou-Adir, Tifra, Bou-Indjedamen, Ouled- Sidi-Mohammed-Amokran, Ahmed-Garetz, Itoudjen, Amor, Fenaa, Mezzaa, Amran, Imzalen, Sidi-Abbou et Ksila. L'autre compte 14 tribus, 72 villages, 3,087 fusils: les Ath-Oued-el-Hammam (les fils de la rivire aux eaux chaudes), Ibouhan, Imadhalen, Ir'kil Nzekri, Bou-Nahman, Ibarizen, Thiguerin, Hassan, Flick, Agouchdal, Ouled-Sidi-Yahia, Ouled-Si-Ahmed-ou-Youcef, Azouzen, et la tribu des Zarfaoua, dj signale. Encore un regard d'admiration jet sur la _K'bila-Oumalou_, la Kabylie du versant nord, et maintenant en route pour la _K'bila-Ousammeur_, la Kabylie du versant sud. Nous avons rafrachi avec de la glace nos visages et nos mains brles par le soleil, nos estomacs incendis par le _felfel_. Nos mulets ont tondu une herbe courte et touffue, o se repose avec plaisir l'oeil bloui par l'clat de la neige. Nous passons entre les deux sentinelles qui gardent le col de Chellata, et dont l'armure de silex reluit comme de l'acier poli. La crte, d'un versant l'autre, n'a gure ici plus de deux cents mtres. Le dfil est une dlicieuse prairie maille de marguerites. L'immensit bante, devant nous et derrire nous, la rduit des proportions lilliputiennes. Au point culminant, les deux Kabylies, celle du Nord et celle du Sud, nous apparaissent la fois. Il faut s'arrter de nouveau pour contempler ces deux infinis, que la coupole cleste runit dans un cadre blouissant. Ah! que nous sommes petits en nous mesurant cette grandeur! Mais que l'me est plus grande encore, puisqu'elle peut d'un coup d'oeil l'embrasser tout entire et regarder au del! Nous repartons, et tout coup, comme par un coup de thtre, le dcor change: l'Afrique du Sud, l'Afrique torride, l'Afrique fauve, est en face de nous! C'est la Kabylie mridionale dans sa robe pierreuse, jaune ou grise, trangement ornemente de broderies sombres par les oliviers, les genvriers, les lentisques, les lauriers-roses. Entre le Djurjura et les montagnes tourmentes des Ath-Abbs qui nous regardent, s'ouvre un abme, la valle de l'Oued-Sahel: torrent imptueux en hiver, aussi large alors qu'un fleuve amricain, la rivire n'est prsent qu'un mince filet d'eau; et, la distance o nous en sommes, on la prendrait pour une anguille qui se tortille dans la vase. Mais qu'est-ce que ce mamelon qui s'lve arrondi comme un dme au milieu de son lit sec? et par quel caprice bizarre la nature a-t-elle jet en cet endroit ce piton isol, que ses lignes si rgulires font ressembler un monument rig par la main de l'homme? C'est Akbou, et son sommet garde quelques pierres romaines. Tout fait croire qu'il y eut l un tombeau. Mais derrire Akbou, quel est ce labyrinthe profondment creus dans le flanc des montagnes o la rivire se promne en d'inextricables mandres? N'est-ce pas un derviche sorcier qui a trac avec son bton magique ces sillons trangement contourns, pour en former un dessin d'arabesques cabalistiques? C'est l'Oued-bou-Sellam. Partie des environs de Stif et enrichie en chemin des eaux de vingt affluents, cette rivire se marie au frre du Sbaou, l'Oued-Sahel, qui devient alors, et jusqu' son embouchure, l'Oued-Summam. Avant d'tre l'Oued-Summam et l'Oued-Sahel, le grand fleuve de la Kabylie mridionale a t l'Oued-Ziane et l'Oued-Douss, qui naissent au sud et au sud-est d'Aumale. Dans la saison des pluies, son lit, large de trois quatre cents mtres, devient pourtant trop troit et dborde parfois en quelques heures, quand accourent, gonfls subitement par le dluge africain, ses nombreux affluents: l'Oued-Mahrir et l'Oued-Amazin, avec l'Oued-bou-Sellam sur la rive droite; l'Oued-el-Berd, l'Oued-Ouakoura, l'Oued Mlikeuch et d'autres sur la rive gauche, qui tombent du Djurjura. Comme je l'ai dit ailleurs, ce cours d'eau ouvre de l'ouest l'est, dans les montagnes berbres, une brche parallle celle du Sbaou: l'une et l'autre isolent, au nord et au midi, le grand massif djurjurien; et les deux valles sont comme les fosss, tantt sec, tantt remplis d'eau, de cette forteresse de gants. Nous voici au bout du dfil, o une brise frache nous a caress le visage. Mais, de dcembre mars, de furieuses rafales y prcipitent des tourbillons de neige, qui le ferment ou en font un passage redoutable. Le versant sud ne nous montre qu'une partie de sa surface convexe. A droite, sont les contreforts des Ath-Mlikeuch; gauche, se dresse un mur vertical de quinze cents mtres, o suinte l'eau des dernires neiges; devant nous s'enfonce un escalier de gants, qu'en 1857, pendant la campagne, les sapeurs franais ont quelque peu retouch. Auprs du casse-cou d'hier et de ce matin, cela peut passer pour une route de premire classe. --Bel-Kassem, quel est ce village? --C'est la _zaoua_ de Chellata, Madame. La mre de Si-Mohammed Sad-ben-Ali-Chrif y demeure prs des tombeaux de son mari et des anctres de son fils. --Tu en parles avec plus de respect que des autres femmes. --Elle est aussi plus respectable. --Est-ce une maraboute? --Ils sont tous marabouts dans cette famille, qui est trs-vnre ici. --Pourquoi? --Depuis plusieurs sicles, elle exerce dans l'Oued-Sahel l'autorit du bien. Originaire du Maroc, elle vint s'tablir dans le pays, peut-tre l'poque ou les Maures furent obligs de quitter l'Espagne. Beaucoup des marabouts de Kabylie, notamment ceux du littoral, sont leurs arrire-petits-fils. Il existe dans nos montagnes, surtout du ct de la mer, des villages entiers de marabouts qui s'appellent entre eux _andalous_. D'autres sont venus directement de l'Ouest presque nus et en mendiant. Accueillis par les tribus comme de pieux plerins et envoys d'Allah, ils y ont fond des _zaoua_, ou sont rests dans les villages pour y apaiser les discordes intestines et pacifier les _sofs_ en guerre. Ainsi fit mon arrire-grand-pre. --Tu es donc marabout? --Sans doute: tout fils de marabout est marabout, et engendre des marabouts jusqu' la consommation des temps. --Tu ne nous l'avais pas dit. --Je n'en tire pas vanit: un marabout est un homme ni plus ni moins qu'un autre. En ce moment, un passant s'approcha du guide pour lui baiser la main. Bel-Kassem ne s'en montra pas plus fier. --A la bonne heure! dit le Philosophe, nos prtres et nos moines feraient bien d'apprendre de toi l'humilit chrtienne. --Mais de marabout comment es-tu devenu soldat? --Il est assez rare, en effet, qu'un marabout se voue aux armes, moins qu'il n'y soit pouss par le fanatisme religieux. Dans les guerres de tribus et de villages, il ne remplit que le rle de parlementaire ou de pacificateur. On dit communment: un marabout est une femme qui ne se bat pas. Je vous prie de croire, se hta d'ajouter finement Bel-Kassem, que je suis bon faire mentir de toute faon un si mchant dicton. Je me suis fait soldat parce que, tout marabout que j'tais, je ne savais pas faire de miracles. --Tu y crois donc aux miracles? --Assurment. --Et tu as essay d'en faire? --Oui. --Comment t'y es-tu pris pour cela? --D'abord, j'ai puis toute la science du _thaleb_, la lecture, l'criture, la versification, les mathmatiques et l'astronomie, le Coran et ses commentaires, les principes de droit, bref, tout ce qu'on enseigne dans les grandes _zaoua_, dans celle de Chellata, par exemple, la plus renomme de toute la Kabylie. Ensuite, j'ai jen, j'ai pri, j'ai conjur les _djenouns_, et jamais je ne suis parvenu altrer la moindre loi de la nature. --Eh! mon ami, tu as donc acquis la preuve que les prtendus miracles ne sont que mmeries qu'on les fasse Paris ou sur le Djurjura? --Cependant nous avons des marabouts, comme vous des saints et des prophtes, qui possdaient le don du miracle. --On enseigne cela dans nos coles comme dans les tiennes; mais le jour n'est pas loin o le bon sens public aura fait justice de cet abus. --Oh! Monsieur, on aura bien du mal faire croire aux Kabyles que certains de leurs marabouts n'ont pas le pouvoir de dranger l'ordre naturel. --Pas plus, mon ami, qu'on n'en aura dmasquer nos marabouts nous, qui suent sang et eau pour remettre la mode des jongleries de l'an mil. Des coles, des _zaoua_ o la jeunesse apprendrait ne pas mpriser la raison, mais s'en servir sans cesse et avec une entire confiance: il n'en faudrait pas plus. Mais tous vos marabouts prchent-ils le surnaturel comme les ntres, et tous aussi cultivent-ils le champ fcond de la sorcellerie? par exemple, allume-t-on des chandelles dans la mme paroisse la fois pour qu'il pleuve et pour qu'il ne pleuve pas? Tous sont-ils fanatiques au point de maudire et de vouer au diable les bonnes gens qui font le bien sans eux et refusent de leur payer la dme? --Non: il y en a, bien qu'ils soient rares, qui ne maudissent personne, pas mme les _Roumis_, et qu'on honore pour leur sagesse et leur vertu. Ils donnent d'une main ce qu'ils reoivent de l'autre, et leur vie difiante est tout amour et charit. Ce sont de vrais saints, ceux-l; mais, je le rpte, ils sont rares. --Comme chez nous! --La _zaoua_ de Chellata, demandai-je, est une cole pour les enfants ou pour les adultes? --On y trouve des _tolbas_ de tout ge. --Sont-ils nombreux? --Deux trois cents. --Et que payent-ils chacun? --Rien. C'est Ben-Ali-Chrif qui paye pour tous. --Il est donc bien riche? --Lui! il ne pourrait jamais puiser son trsor. Vous ne savez pas l'histoire de la _Maison d'or_? --Non. --Eh bien, les anctres de l'aga, qui taient des saints, rigrent, dans un endroit connu de lui seul, une maison o l'or vient comme la mauvaise herbe dans ce champ. Plus ils en prennent pour faire le bien, et plus leurs richesses augmentent. C'est un miracle, cela, pourtant, et un miracle authentique! --Dis plutt une allgorie charmante et toute l'honneur de cette famille, puisqu'elle vous apprend qu'en faisant le bien autour d'eux, ces chrifs, fils d'Ali, ont grandi dans le pays en autorit, en considration et en richesse. --Vraie ou non, cette explication me satisfait et me plat. Au milieu de vous, je finirais par devenir raisonnable, quoique marabout. L'aga s'enrichit donc dpenser, bon an mal an, deux cent mille francs pour sa _zaoua_: car ce n'est pas seulement une cole, mais aussi une maison hospitalire o chacun est admis, sans qu'on lui demande de quel pays il est, d'o il vient, o il va, ni s'il est riche ou pauvre. Jamais non plus, l, on ne vous dit: Quand partez-vous? Que vous y restiez un jour, huit jours ou un mois, on ne vous refuse pas votre place sur la natte et autour du plat. Vous y demeureriez pendant toute une anne, qu'on ne vous dirait pas encore: Allez-vous en! C'est la seule _zaoua_ tablie sur ce pied-l. Aussi les Kabyles s'en font gloire, et les Arabes n'en ont jamais eu de pareille. Aux ftes religieuses, plus de mille pauvres viennent y manger le kouskoussou la viande. Oui, vous avez raison: le trsor inpuisable et qui grandit sans cesse, c'est la reconnaissance des malheureux. --Mais les autres _zaoua_, de quoi vivent-elles? --De _ziara_ et d'_achour_ [Offrandes et qutes.]. Elles possdent aussi des terres, du btail, des figuiers et des oliviers provenant de legs pieux. Ce fonds est exploit par des _khemmes_ [Mtayers.], qui prlvent un cinquime de la rcolte, ou au moyen de corves religieuses. Ces _touza_, comme celles pour les pauvres, sont imposes par les _djema_, car l'_oukil_ et les _tolbas_ n'exercent parmi nous aucune autorit. En Kabylie, la religion n'est pas du tout mle la politique, comme en pays arabe. Pour les _zaoua_ qui nourrissent nos pauvres et instruisent nos enfants, nous travaillons, mais volontairement: chacun leur donne ce qu'il veut, ce qu'il peut. Les coliers payent une rtribution scolaire, un ou deux francs par mois ou l'quivalent en nature, moyennant quoi ils y reoivent l'instruction, le vivre et le coucher. Aprs les vacances, les petits, quand les parents sont dans l'aisance, emportent de la maison quelques douceurs pour l'_oukil_: du miel, des oeufs ou des gteaux; mais les parents sont-ils pauvres, les petits ne payent rien et n'emportent avec eux que la planchette o sont gravs les versets du Coran. --Et la _zaoua_ de Ben-Dris, chez les _tolbas_ du bton, qu'est-ce donc qu'on enseigne? --Oh! pour celle-l, rpondit le guide en faisant la grimace, c'est le revers de la mdaille; elle est deux pas d'ici: un vrai coupe-gorge, habit par les fils perdus de la montagne et de la plaine. Le 19 mars 1851, ils se rurent avec Bou-Bar'la sur Chellata: le faux chrif se flattait d'enlever le vrai chrif pour l'gorger et se mettre sa place; mais, du haut de leurs tours, que vous voyez d'ici, les _tolbas_ de la science fusillrent trs-vigoureusement les _tolbas_ du bton. Ces malfaiteurs russirent pourtant faire sur Ben-Ali-Chrif, ou plutt sur les pauvres, une _razzia_ de trois cents boeufs et de trois mille moutons. --Mais, interrompit madame Elvire, est-ce qu'ils ne pourraient pas nous _razzier_ un peu, nous aussi? --Oh! ce n'est pas l'envie qui leur en manque, et, s'ils ne vous tirent pas des coups de fusil dans le dos pour vous dpouiller ensuite et piller vos bagages, c'est qu'ils savent bien qu'ils payeraient de leur tte un cheveu enlev la vtre. C'est ailleurs, maintenant, qu'ils vont faire leurs mauvais coups; ils reviennent seulement pour cacher leur butin dans leur antre. Quand un objet a t vol n'importe o, on est presque certain de le retrouver chez les Ben-Dris, car tous pratiquent I'industrie de l'_oukaf_ [Recleur.]. --Est-il vrai que vos _kanouns_ tolrent le recel? --Ils ne le punissent pas. --Mais, si l'_oukaf_ n'est pas puni, il est du moins mpris? --Non. --Comment expliques-tu cela? --C'est la coutume. D'abord, le vol retrouve son bien, grce l'_oukaf_; il le rachte; puis, avec la pice de conviction en main, il a plus de chance de retrouver aussi le voleur qu'en pays arabe, o celui-ci disparat avec elle pour aller la vendre sur quelque march loign. --Bel-Kassem, mon ami, objectai-je, cela est bien subtil! --Monsieur, ce n'est pas ma faute! Chez nous, chacun tient normment ce qu'il a, et j'en connais plus d'un qui ne troquerait pas sa vieille calotte de cuir contre une neuve. A se laisser dpouiller de si peu que ce soit, on prouve une sorte de honte. Et cela montre, dit le Philosophe, combien est profond chez le Kabyle le sentiment de la personnalit humaine. Aux approches de Chellata, le guide descend de son mulet: c'est une marque de dfrence envers les grands marabouts dont la _koubba_ coupole blanche reluit par-dessus le village. Les saints kabyles sont tout aussi susceptibles que les saints romains, et, pour le moindre manque d'gards, ils vous jettent un mauvais sort ou vous cassent la tte au fond d'un prcipice, lorsqu'ils ne vous vouent pas Satan pour l'ternit des sicles. C'est ainsi que le terrible Sid-Ali-bou-Nab, le marabout la grosse dent, anathmatisait les Kabyles du haut Djurjura, ni plus ni moins que s'ils eussent t des libres penseurs et lui le pape noir en personne. A l'entre de Chellata, nous trouvons plusieurs jeunes _tolbas_ prs d'une jolie fontaine alimente par l'eau des neiges: visages, mains, vtements, toute leur personne est d'une extrme propret, qui console nos yeux affligs par les ordures kabyles. Dans le village, au milieu d'un fouillis de masures, s'lve une charmante maison mauresque: c'est le pre de l'aga qui l'a construite, et sa mre l'habite prsent. --Mais lui, Bel-Kassem, o demeure-t-il? Tu nous avais parl d'un palais de France. --Oui, Madame. Ne le vois-tu donc pas l pieds? --Ce point blanc, sur la rive gauche de l'Oued-Sahel? --C'est le palais de Ben-Ali-Chrif. Les Franais l'ont rig en 1855. --Mais, mon ami, il tiendrait dans ma main. --Ah! ah! nous n'y sommes pas. Pour y arriver, Madame, il te faudra cinq minutes, cinq toutes petites minutes. En effet, nous descendons, nous descendons, jamais nous ne finirons de descendre. Et quel escalier! Si les sapeurs franais l'ont retouch en 1857, les montagnards kabyles l'ont depuis refait leur mode. Nous rencontrons bon nombre de gens qui se rendent un march ou en reviennent. Un jeune homme, presque aussi beau que celui d'Ath-Aziz, vient regarder madame Elvire en plein visage. Bel-Kassem lui crie d'une voix terrible: Qui t'a permis de regarder cette illustre maraboute? et il aveugle le tmraire en lui tirant brusquement son burnous sur les yeux. Celui-ci, effray, s'enfuit toutes jambes, ne sachant pas au juste ce qu'il a le plus craindre: la colre d'une maraboute ou la vengeance d'un mari. Et nos muletiers de rire, et Bel-Kassem de se tordre sur le dos de sa bte, o il est remont. --Voici encore un marabout, dit le guide en riant, un marabout qui pique! C'tait un buisson pineux, tout couvert de petits morceaux d'toffe, blancs, rouges, noirs, et de touffes de crin ou de laine, les uns arrachs au burnous, au hak, la coiffure; les autres, au bt, au cou du mulet, la toison du blier ou de la brebis. Si vous avez une commission pour la Mecque, ajouta Bel-Kassem moqueur, vous n'avez qu' la lui remettre; et dans six mois, s'il plat Allah, vous viendrez lui demander la rponse. Il ft part aux muletiers du prcieux avis qu'il venait de nous donner, et, ce fut entre eux qui rirait le plus fort, tous oubliant qu'ils marchaient depuis six heures du matin et qu'il en tait cinq du soir. Le soleil inclin vers l'horizon projetait sur la valle de l'Oued-Sahel les grandes ombres djurjuriennes, lorsque nous arrivmes chez le matre de la Maison d'or. Pendant la descente, le beau kabyle n'avait cess de guider le mulet de madame Elvire, veillant avec un soin extrme ce que la bte ne ft pas le moindre faux pas. Le long de la route, il nous avait racont son histoire. La voici. CHAPITRE IV LES EXPLOITS DU BEAU KABYLE. --Je suis de la tribu des Ath-Illoula-Oumalou. C'est l'une des six des _Zouaoua Cheraga_ [Zouaoua de l'Est.]. Nous occupons depuis un temps immmorial les hautes pentes de la montagne entre la crte du Djurjura, les Ath-Illilten, les Ath-Idjer et les Ath-Zikki. Ceux de nos villages qui ont leurs terres du ct de la valle ne manquent point de bien-tre. Ils s'entendent surtout la culture des figuiers: aussi vient-on leur en acheter de plusieurs lieues la ronde. Nous, les Kabyles du rocher, nous sommes moins favoriss. Dans la haute montagne, nous n'avons ni figuiers ni oliviers, peine assez de terre pour ne pas mourir de faim, nous et notre btail, que nous mettons patre, en t, sur la cime du Djurjura. Mais, durant les longs mois d'hiver, nous vivons avec nos btes dans nos maisons, enfouis sous la neige et au milieu de temptes si terribles, qu'on s'tonne que le rocher lui-mme puisse rsister la violence du vent. Nous n'avons gure alors pour nourriture que de la farine de glands doux mlange d'un peu de farine de froment ou d'orge, et notre btail ne fait pas meilleure chre. Nous ne pouvons lui donner que des feuilles de frne avec un peu de foin ou de paille. Il faut croire qu'Allah a mis dans le coeur des hommes un ardent amour pour les lieux o ils sont ns: car, si misrables que nous soyons, bien peu parmi nous imitent les Kabyles des autres tribus, qui, au printemps, migrent en grand nombre et reviennent l'automne, aprs avoir gagn quelque argent dans le Tell. Beaucoup vont chercher fortune jusqu' la frontire du Maroc. Mais il semble que notre rocher nous attache d'autant plus fortement lui, qu'il nous fait la vie plus dure. Ce n'est pas pourtant que nos anctres y soient ns et qu'ils nous aient donn le got de la misre. Ma mre Hasna, qui appartient une famille de savants marabouts, m'a souvent racont que, dans les premiers temps, les Kabyles du rocher, et notamment les Ath-Illoula-Oumalou, comme leurs voisins les Mlikeuch, habitaient la plaine fertile qui s'tend le long de la mer, entre l'Atlas, Dellys, Alger et au del d'Alger. Ils possdaient de nombreux troupeaux et vivaient dans l'abondance. C'est l une tradition qui s'est conserve dans plusieurs tribus de la haute montagne. Longtemps, oui, bien longtemps avant les _Roumis,_ une masse d'hommes portant des armes terribles taient venus de l'Ouest ou bien du Nord par la mer; ils s'taient jets comme des lions et des panthres sur ces heureuses populations du Tell, les refoulant devant eux et contraignant quiconque ne voulait point subir leur joug chercher un refuge dans les rochers djurjuriens. Il n'est donc pas surprenant que les pres de nos pres nous aient transmis, avec leur sang, un si grand amour de la libert. Plutt que d'accepter la servitude, ils ont prfr renoncer, pour eux et pour leurs descendants, au paradis terrestre. Depuis ces temps inconnus, nous avons, du haut de nos _thamgouth,_ brav tous les conqurants trangers qui passaient au pied du Djurjura, dans la valle de l'Oued-Sahel. A leurs vaines menaces, nous rpondions par des moqueries accompagnes d'une grle de pierres; les Mlikeuch leur jetaient un chien en signe de mpris; les Ath-Iraten leur faisaient le mme accueil dans la valle de l'Asif-Sbaou. Voil pourquoi nous nous sommes toujours considrs, eux et nous, comme les _manefguis_ [Patriotes.] par excellence. Et, lorsqu'en mai 1857, nous vmes le drapeau franais flotter sur le Souk-el-Arba, nous refusmes d'abord d'ajouter foi au tmoignage de nos yeux. Puis, obligs de nous rendre l'vidence, nous dcidmes avec nos allis des Illilten, des Idger, de Ithourar, des Yahia et des Zikki, de nous dvouer au salut de l'indpendance kabyle. Arriv ce point de son rcit, le beau Kabyle se tourna vers madame Elvire et lui dit: --Bel-Kassem m'assure que vous dsirez connatre, non-seulement comment on se bat, mais aussi comment on aime dans nos montagnes. Eh bien, Madame, pour vous contenter, je ne puis mieux faire que de vous raconter brivement ma vie. Le visage du narrateur se voila de tristesse: --Je doute, reprit-il, que mon rcit vous fasse plaisir: car vos yeux disent combien vous tes bonne, et je suis malheureux. Mon coeur s'est partag entre deux grands amours: ma patrie et ma fiance; il est frapp dans l'un et l'autre. --Dis lui, Bel-Kassem, que, s'il lui est pnible de retourner dans le pass, nous renonons au rcit de ses exploits et de ses amours. Le guide traduisit les paroles du Gnral. --Non, rpondit le beau Kabyle: je suis touch de l'intrt que Madame daigne me tmoigner, et je tiens lui montrer que, si barbares que nous lui paraissions tre, nous ne sommes pourtant pas plus trangers aux nobles passions que ses compatriotes de France. Mon village touche la crte du Djurjura. Vous vous y tes arrts aujourd'hui, et avez vu qu'il se trouve l'extrme limite des terres cultives. Au-dessus, il n'y a plus rien que la roche nue. Les _kharouba_ [Familles.] des Ath-Aziz sont pauvres, trs-pauvres, sauf deux ou trois enrichies dans une industrie coupable vos yeux, mais qui ne l'est point aux ntres: le recel. Nous rprouvons le vol, et nos _kanouns_ le punissent; mais l'_oukaf_ [Le recleur.] nous fait retrouver l'objet vol, qui, rachet par lui vil prix, rentre en notre possession sans qu'il nous en cote trop cher. Aussi ces familles d'_oukafs_ ne sont pas moins considres que d'autres qui ne demandent leurs ressources qu' la culture ou l'lve du btail. Et mme, en raison des biens qu'elles possdent, elles exercent souvent, sinon toujours, dans la _djema_ une influence prpondrante. Nos _amins_ taient frquemment choisis parmi leurs membres. Cependant ma mre Hasna nourrissait contre ces familles, surtout contre l'une d'elles, une haine implacable. Pourquoi? Vous allez le savoir. Ma _kharouba_ n'avait pas toujours t parmi les plus pauvres. Ma mre Hasna avait connu le temps o nous possdions des champs dans la valle, des boeufs et des moutons dans la montagne. Et la preuve, c'est que mon pre avait pu acqurir en mariage la fille unique d'un marabout vnr de Tirourda, Sad-el-Hadj, trs-riche lui-mme. Il ne lui en avait pas cot moins de deux cents douros d'Espagne, soit plus de mille francs. Eh bien, toute notre richesse s'en tait alle chez ces _oukafs,_ et principalement dans la _kharouba_ des Ahmed-bou-Smal. Comment? C'est bien simple: mon pre tait un homme gnreux. Dans la _djema,_ il tait toujours le premier proposer l'_ouzia_ [Distribution de viande aux familles du village.], afin que les pauvres pussent manger un peu de viande. Quand la caisse municipale tait vide, il donnait le bon exemple en offrant un boeuf ou plusieurs moutons. Dans la cour de notre maison, il y avait un hangar pour les htes; et tous les voyageurs sans ressource y taient logs et nourris. Allait-il en plerinage la _zaoua_ de Chellata ou toute autre, sa pit se rpandait en _ziara_ [Dons volontaires.]. Enfin, chaque vnement heureux, comme par exemple ma naissance, il s'empressait d'inviter un _tham_ [Repas de rjouissance.] parents et amis; ou bien, s'il tait invit quelque part lui-mme un _eurs_ [Fte.], il se montrait galement prodigue envers les danseuses et le matre de la maison. Aux danseuses, il jetait des pices d'argent; et, lorsqu'aprs le repas on avait, selon l'usage, dpli le mouchoir destin recevoir l'offrande des convives, il y vidait entirement sa bourse, ne voulant pas que quelqu'un pt se vanter d'avoir t plus gnreux que lui. Ce brave homme s'appelait Mohammed-Ameur-el-An. Sa femme Hasna, qui, digne fille d'un _thaleb_ [Savant.], tait aussi instruite que belle, lui faisait d'inutiles remontrances sur ses prodigalits. Il l'coutait et lui promettait de suivre ses sages avis: car, si la femme, en gnral, est parmi nous assez mprise, nous savons pourtant honorer celle qui le mrite. Mais ds le lendemain, comme l'eau qui suit sa pente et court la rivire, lui retournait ses habitudes de gnrosit ruineuse. Or les Ahmed-bou-Smal n'taient pas seulement des _oukafs_; ils pratiquaient aussi la _r'ania,_ c'est--dire qu'ils prtaient sur hypothque la manire kabyle. Nos champs, puis nos troupeaux passrent ainsi entre leurs mains. Ils en devinrent d'abord les usufruitiers, aprs en avoir remis en argent le tiers ou mme seulement le quart de la valeur mon pre. Mais voici qu'une contestation s'tant leve, lui qui avait la main prompte autant que le coeur chaud, accourt la maison, saisit son fusil, son sabre, et la guerre est dclare dans la _dachera_ [Commune.]. Les marabouts s'interposent, la _djema_ se runit. On parle, on crie, on gesticule, on s'injurie, on se provoque. Le village se divise en deux partis ennemis; bref, on court aux armes et la poudre se met parler. Le soir, nos partisans nous rapportaient mon pre frapp d'une balle en plein coeur. Je n'tais alors qu'un petit enfant de trois ans, et pourtant j'entends encore les lamentations de ma mre. Je la vois aussi jetant son cri de maldiction et de vengeance aux meurtriers de son mari. Mon pre mort, il fallut acquitter les dettes de sa succession. J'tais son unique hritier, car les femmes n'hritent pas. La _djema_ me donna pour tuteur un cousin de mon pre qui n'avait pas de frres. Cet honnte homme, conseill par ma mre, fit son possible pour sauver une partie de mon hritage. Nos biens furent acquis vil prix par les Ahmed-bou-Smal, qui seuls avaient de quoi les requrir. La _r'ania_ teinte, ce qu'ils nous remirent d'argent suffit peine acquitter d'autres dettes. En sorte qu'il ne nous resta, ma mre et moi, que la maison du village avec le potager et quelques chvres. Ma mre Hasna tait une femme d'intelligence et de courage. Elle n'avait pas seulement appris lire les versets du Coran, mais aussi carder, filer et tisser la laine. Jeune et belle, autant que savante, il s'offrit elle, quoique veuve, plus d'un parti que d'autres n'eussent point ddaigns. Mais elle les refusa tous, parce qu'elle honorait la mmoire de mon pre et qu'elle concentrait maintenant sur moi tout son amour. D'ailleurs elle nourrissait au fond de son coeur une passion ardente: celle de la vengeance. --Ces Ahmed-bou-Smal, disait-elle souvent, ne sont pas de notre race. Ce sont des Arabes ou des Juifs, comme le montrent leur yeux obliques, leur nez recourb et leurs instincts de cupidit. Il faut les har, Mohamed, car ils dshonorent notre montagne et ils ont tu ton pre. Elle avait aussi le culte des vieux souvenirs. Vers le soir, quand elle avait bch notre jardin o j'arrachais, moi, les mauvaises herbes, nous menions les chvres sur les hauts rochers. Nous nous dirigions presque toujours vers un endroit d'un abord difficile. L se trouvaient des excavations profondes, de forme cylindrique et qui semblaient avoir t pratiques de main d'homme. Elles ressemblaient d'immenses silos. --Regarde bien ces trous, disait ma mre Hasna; ce sont les demeures des gants qui, les premiers, ont habit ces montagnes. Allah les a foudroys parce que, dans leur orgueil, ils voulaient s'lever jusqu' lui. Mais nous, venus ici aprs eux, nous sommes rentrs en grce, car nous savons nous incliner devant sa toute-puissance et obir sa loi. Parfois encore, les _djenouns_ viennent hanter ces cavernes; la nuit, on les entend qui mlent leur cri strident aux clameurs de la tempte dchane. Alors moi je me serrais contre elle en tremblant: --Va, reprenait-elle, nous n'avons rien craindre de leurs malfices, aussi longtemps que nous serons pieux et charitables, dvous au prochain, prts donner tout notre sang pour l'honneur de la famille, du village ou de la tribu, pour la libert et l'indpendance de tous les Kabyles. Mais malheur au lche qui dserte son devoir, et honte au fils dgnr qui ne venge point l'offense faite son pre! Ma mre Hasna connaissait les plantes qui gurissent toutes les maladies. Elle les cueillait, j'en faisais une botte et, la nuit tombante, nous ramenions les chvres la maison. En ce temps-l dj, malgr sa jeunesse, elle s'tait acquis dans le village et mme plus loin, une rputation de savoir et de vertu. Elle tait le mdecin, la sage-femme, et s'il y avait un malade au village, on l'appelait auprs de lui. On avait foi dans ses remdes. Si elle ne parvenait pas gurir le corps, elle trouvait du moins de bonnes paroles pour rconforter l'me. Aussi jouissait-elle d'une estime particulire parmi les hommes comme parmi les femmes des Ath-Aziz; et tout enfant que je fusse, cela m'inspirait un grand respect pour elle. Il s'y mlait mme de la crainte, quand je la voyais prparer ses remdes en rcitant des prires, ou d'autres fois, parvenue la pointe extrme d'un rocher, y demeurer longtemps immobile, les yeux fixes et perdus dans l'abme. Il m'arrivait alors de crier: _imma_ [Maman.]! en la tirant par son hak. Elle, comme une personne qu'on rveille brusquement, me regardait tonne; puis, me prenant dans ses bras, elle me serrait contre sa poitrine et me couvrait de baisers: --N'est-ce pas, Mohamed, me disait-elle d'une voix vibrante, que tu seras un bon _manefgui_ et que tu vengeras ton pre! Vous ne serez donc pas surpris que, tout petit encore, j'eusse dj au coeur, l'endroit des Bou-Smal, la haine qui ne pardonne pas. Si je rencontrais quelqu'un de leur _kharouba_ maudite, je lui montrais le poing. Un jour Ali, le fils an, qui tait peu prs de mon ge,--j'avais alors huit ans,--s'avisa de traiter devant moi ma mre de pauvresse. Je me ruai sur lui, je lui arrachai les cheveux, je le mordis belles dents; je l'eusse dchir, si l'on ne m'et arrach ma proie. Je courus raconter mon exploit ma mre: --C'est bien, Mohamed, dit-elle en m'embrassant; mais sois moins prompt une autre fois: le temps n'est pas venu. D'ailleurs, tu sais bien que pauvret n'est pas honte devant Allah, ni mme devant les hommes de ces montagnes, et ce mchant Ali, en se montrant si orgueilleux propos d'un bien mal acquis, a prouv que ses parents ni lui ne sont de notre sang. Jusqu'alors je n'avais fait que jouer et vagabonder avec les enfants de mon ge, garons et filles. Ma mre Hasna avait eu seule toute la peine. En t, elle bchait, fumait, entretenait notre jardin; en hiver elle filait la laine, ou, du matin au soir, elle restait assise devant son mtier tisser. Elle fusait alors des burnous, des gandouras ou des kaks d'une grande finesse. Elle les vendait un bon prix, et c'tait l, avec les produits du potager et le lait des chvres, ce qui nous faisait vivre. Moi je ne lui venais gure en aide qu'en menant la commune pture notre maigre troupeau. Peu peu j'en vins me dgoter de jouer avec la cendre du _kanoun_ [Trou o l'on fait le feu.], ou avec les pierres qu'on fait rouler du haut de la montagne. J'eus honte aussi de ma paresse en voyant ma mre se donner tant de mal. Je me mis alors ramasser, pour notre provision d'hiver, le bois mort que les eaux entranent depuis les hauts sommets jusque dans le lit des torrents. Je recueillis sur les chemins la bouse des vaches, car nous manquions de fumier. En un mot, j'essayai de me rendre utile; ce que voyant, ma mre Hasna me dit: --Puisque la raison t'est venue, Mohamed, il faut que tu apprennes lire et crire. Ds le lendemain, elle m'envoya la _zaoua_ de Chellata, o un _thaleb_ donnait la premire instruction aux enfants. La distance tait grande: deux heures de marche l'aller et davantage au retour quand on gravit la crte djurjurienne. Allah soit lou! il nous a donn tous ici de bonnes jambes. Il y avait bien une autre _zaoua_ plus prs de nous, sur le territoire mme de la tribu, au pied du pic que vous voyez l-bas, et ct duquel vous venez de passer, le Tiziberth; mais ma mre n'avait garde de confier mon ducation ces _tolbas_ de Ben-Dris, qui ne m'eussent gure appris qu' dtrousser les voyageurs dans la valle de l'Oued-Sahel. Nous tions huit ou dix de notre _sof_ [Parti.] qui partions chaque matin et revenions chaque soir. Ma mre Hasna avait dit nos amis: --Envoyez donc vos fils avec le mien chez le _thaleb_: il ne nous en cotera que peu de chose, et nos enfants en retireront beaucoup de profit. On avait cout ce sage avis. Mais ne voil-t-il pas que les Bou-Smal, s'apercevant que les Ameur-el-An voulaient donner l'instruction leurs fils, se sentirent pris de jalousie! Un matin, comme nous arrivions l'extrmit du col de Chellata, du ct de la _K'bila-Ousammeur_ [La Kabylie mridionale.], nous dcouvrons mi-chemin de la _Maison d'or_ une bande de garons de notre ge. Ils taient dix douze. Ah! nous les emes bientt reconnus pour nos ennemis! Mon premier mouvement fut de leur courir sus; mais je me souvins fort propos d'une parole que ma mre m'avait bien des fois rpte: le temps n'est pas venu. Mes camarades s'tonnaient de ma prudence: --_Choua_! Choua_ [Doucement! doucement!]! leur dis-je; et j'ajoutai gravement: le temps n'est pas venu. A la tte de cette bande tait Ali, le fils an du meurtrier de mon pre. Il se souvenait de mes dents et de mes ongles; car lorsque nous nous rencontrmes chez le _thaleb,_ il s'carta de moi et ne rpondit pas ma grimace. Au retour nous prmes par deux sentiers diffrents, moi suivi de mes camarades, lui des siens. Les choses continurent de la sorte pendant quelque temps. Si le hasard nous mettait en prsence, soit aux abords de la _zaoua,_ soit au col de Cheilata par o il nous fallait passer tous, nous changions des pierres. Voil tout. Le pre d'Ali lui avait sans doute recommand de ne point me chercher querelle; et moi, de mon ct, je me faisais un devoir de respecter la volont de ma mre. Nous refmes longtemps, les uns et les autres, le mme chemin aprs la fonte des neiges et jusqu'en automne, oubliant pendant l'hiver une bonne partie de ce que nous avions appris pendant l't. J'en retenais, moi, plus qu'eux pourtant, parce que ma mre Hasna me faisait rpter les leons du _thaleb_ et rciter avec elle les versets du Coran. Mais j'arrive tout de suite l'un des grands vnements de ma vie. Je touchais mes quinze ans; je savais lire et mme crire assez correctement. Ma mre tait fire de moi, car la _zaoua_ de Chellata, o elle tait alle porter des prsents, on lui avait dit que j'tais le plus instruit des Ath-Aziz. Cela avait vivement touch l'amour-propre maternel. Tout le mrite en revenait elle et non moi, puisqu'elle, m'initiait pendant les mois d'hiver son propre savoir. Mais elle n'en tait pas moins heureuse de pouvoir dire dans tout le village qu'Ali des Bou-Smal n'tait qu'un ne, tandis que j'tais, moi son fils, un vrai savant. Au printemps, elle exigea que je reprisse encore le chemin de la _zaoua_ pour y tre initi aux mathmatiques, l'astronomie, aux rgles de la versification et aux commentaires du Coran. Un soir en remontant vers Chellata, je vis devant moi, dans l'pre sentier, une jeune fille, presque un enfant. Elle avanait pniblement, courbe sous son fardeau trop lourd. Elle portait sur le dos une outre forme d'une peau de bouc qu'elle tait alle remplir une source de la valle. La pauvre petite, qui ne m'avait pas aperu, fondit tout coup en larmes. Je m'approchai d'elle, mu de piti: --Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je. --Je n'ai pas la force, me rpondit-elle, de porter cette outre pleine jusqu'au village, et si je reviens sans la provision d'eau, mon tuteur me battra. --A quel village, et qui est ton tuteur? --Mon tuteur est le vieux Salem des Ath-Aziz. Je connaissais le vieux Salem: bien plus pauvre que nous, il ne vivait gure que d'aumnes. Il tait de tous les _thams_ [Repas de fte.] pour en dvorer les reliefs, et chaque _khrif_ [Cueillette de figues.] il allait de jardin en jardin mangeant des figues au point de s'en rendre malade. --Mais, dis-je l'enfant, je ne t'ai jamais vue chez le vieux Salem, et j'ignorais qu'il et une pupille. --Je ne suis chez lui que depuis deux jours, dit-elle. Orpheline et n'ayant d'autre parent que lui, je suis tombe sa charge. La _djema_ d'Agoussine, mon village, en a dcid ainsi. --Comment t'appelles-tu? --Yasmina. --Eh bien, Yasmina, passe-moi ton outre pleine; je la porterai jusqu'au sommet de la montagne. Elle me regarda, tonne. Les hommes, en effet, ne se chargent point de pareils fardeaux. Ce sont les femmes et les filles qui vont chercher l'eau la source, et la remontent du fond de la valle sur leurs paules, dans des cruches ou dans des outres. Yasmina souriait maintenant, et ses grands yeux d'azur brillaient de plaisir autant que de surprise. Je ne sais ce qui se passa en moi; mais ce regard et ce sourire me remurent jusqu'au fond de l'me. Quand je vivrais cent ans, je les reverrais toujours. Jusqu'au col de Chellata nous n'changemes pas trois paroles, et je ne sais non plus comment cela se fit, mais il me parut que nous avions gravi le Djurjura en un instant. Je n'avais pas senti sur mon paule l'outre qui pourtant tait fort pesante. --Remets-moi cela sur le dos, dit-elle; je ne veux pas qu'on se moque de toi. Je fis ce qu'elle demandait. --Mais demain, dis-je, iras-tu chercher l'eau comme aujourd'hui? --Oui, demain et tous les jours. --Eh bien, c'est moi qui la monterai jusqu'ici. --_Allah isselmec_ [Allah soit avec toi.]! dit-elle; quel est ton nom, pour que je puisse le bnir? --Mohamed Ameur el An des Ath-Aziz. Elle mit la main sur son coeur, et, fermant les yeux, elle reprit: --Ce nom ne sortira jamais de l, pas plus que l'image de celui qui le porte. Nous ignorons l'ivresse du vin, mais nous connaissons celle des figues. A l'poque de la rcolte, par les beaux soirs d'automne, il arrive ceux qui la font de s'enivrer a force de manger de ces fruits savoureux, force surtout de parler, de rire et de s'battre au sein de l'abondance. Nous n'avions, nous, ni figuiers ni figues, et j'tais pourtant comme un de ces heureux. Je n'avais vu d'Yasmina que ses yeux; mais, tendu sur ma _doukana_ [Couche kabyle.], je les apercevais au fond de l'obscurit comme deux toiles scintillantes. Mes oreilles bourdonnaient; je ne pouvais dormir. --Mohamed, tu ne dors pas, me dit ma mre; es-tu malade? Je ne rpondis pas et fis alors semblant de dormir. Je ne trouvai le sommeil que fort tard dans la nuit. J'tais debout au point du jour. Bel-Kassem, qui traduisait fidlement les paroles du narrateur, ne put ce moment contenir son envie de rire: --Ah! ah! s'cria-t-il, nous ne sommes pas tous, croyez-le bien, d'humeur aussi sentimentale. J'ai pous ma femme parce que je la trouvais belle et qu'elle me plaisait; mais, coup sr, je n'eusse point port l'outre. La rflexion de Bel-Kassem provoqua notre rire tous. Cette gaiet parut mortifier beaucoup le beau Kabyle. Il y eut entre le guide et lui un change de paroles aigres. --Qu'est-ce donc? demanda madame Elvire. --Il pense que nous nous moquons de lui et refuse de poursuivre son rcit. --Ah! dis-lui bien, Bel-Kassem, que ce qu'il vient de nous raconter m'a vivement touche, que je l'estime beaucoup pour sa sincrit et sa franchise, et qu'il me ferait de la peine s'il voulait en rester l. Le beau Kabyle vit bien que le Gnral disait vrai; il s'inclina devant lui en signe d'assentiment, et continua ainsi: --Si j'entre dans ces dtails sur mon enfance et ma premire jeunesse, c'est que mes actions viriles se trouvent l en germe, de mme que le chne est contenu dans le gland. Avec quelle impatience le lendemain j'attendis l'heure o je devais retrouver Yasmina mi-chemin de la crte! En approchant de cet endroit, mon coeur battait se rompre; et lorsqu'enfin, un coude du sentier, j'aperus la petite, j'eus un blouissement. Je restai devant elle les yeux carquills et respirant peine. Elle me souriait comme la veille; mais combien elle me parut plus belle encore ce jour-l! La coquette s'tait pare. Elle avait mis une fleur dans ses cheveux, une _Maryem-el-Nouar_ toute pareille celle que j'ai cueillie pour vous, madame. Et quels cheveux! Dnous, ils lui tombaient jusqu'aux talons, l'enveloppant tout entire comme un manteau d'or. Elle s'en tait form un diadme qui n'et point dpar le front d'une reine; et pour complter sa coiffure, elle n'avait pas d vraiment, comme c'est l'usage ici, mler ses tresses blondes plusieurs tresses de laine. Elle n'avait ni _thazath_ [Collier.], ni _kounes_ [Boucles d'oreilles.]; mais dfaut de _dahs_ [Bracelets en argent.] et de _khralkhrals_ [Anneaux du mme mtal que les femmes portent aux chevilles.] elle s'en tait fait avec des feuilles d'alfa allonges et luisantes. Je ne pouvais dtacher mes yeux des siens: au fond de ces yeux, bleus et profonds comme la vote cleste, je dcouvrais le paradis. Elle m'apprit ce jour-l qu'elle avait dix ans, et que le vieux Salem la maltraitait parce qu'il tait forc de la nourrir, n'ayant gure rien lui-mme se mettre sous la dent. A ses confidences je rpondis par les miennes. Nous nous sentions si heureux, et trouvions tant de plaisir babiller, que le soleil disparaissait derrire les montagnes des Iraten, quand nous atteignmes le col de Chellata. --Le vieux Salem me battra, dit-elle; demain, Mohamed. --A demain, Yasmina. Cependant, tout se sait au village. Les mchantes langues font chez nous leur office comme ailleurs. Les Ben-Smal ne furent donc pas longtemps sans apprendre que le _thaleb_ Mohamed, leur mortel ennemi, revenait chaque jour de la _zaoua_ de Chellata en compagnie d'une petite fille et d'une outre pleine d'eau. Quel ridicule! Il fallait se rgaler de ce spectacle. Un soir, comme nous atteignions la crte, Yasmina marchant libre et gaie mon ct, et moi portant sur mon paule l'affreuse outre qui ressemblait un chien noy, nous trouvmes, rassembls sur le plateau de Chellata, Ali et ses anciens camarades d'cole. J'tais l seul en face de toute la jeunesse du _sof_ ennemi. Nous fmes accueillis par une grle de plaisanteries. --Eh! grand _thaleb,_ disait l'un, est-ce dans cette outre que tu puises ta science? --Ne serait-ce pas plutt, ajouta un autre, dans les beaux yeux d'Yasmina? Nous avancions toujours au milieu de leurs moqueries. Effraye, tremblante, la petite a saisi ma main et la serre avec force; moi, je deviens ple de colre, mais je ne rponds rien. Nous faisons ainsi plusieurs centaines de pas et touchons au village, quand des mottes de terre et mme quelques pierres; viennent se mler aux quolibets. Une de ces pierres effleure la joue de ma compagne. En voyant son sang couler, je suis saisi d'un transport furieux. Je pousse un grand cri, je bondis comme une panthre vers le premier qui s'offre ma rage: c'est Ali, qui se trouve en tte de la bande. Saisissant l'outre des deux mains, je la fais retomber de toutes mes forces sur sa tte. S'il ne fut pas assomm du coup, il ne le dut certes pas moi. Mais la peau se dchira, l'eau se rpandit, et c'est ainsi qu'il en fut quitte pour une dfaillance. Tandis que ses camarades le faisaient revenir lui, je mis mes jambes mon cou et entranai Yasmina jusqu' l'entre du village. Au moment de nous sparer: --Cher Mohamed, me dit-elle, tu as le courage du lion. Et ses yeux brillaient d'amour et d'enthousiasme. --Chre Yasmina, lui rpondis-je, je t'aime et je t'pouserai! Nous changemes alors le premier, l'ineffable baiser. Cependant l'affaire fit du bruit. Je racontai ma mre Hasna comme elle tait arrive. Je ne lui cachai rien. Elle m'couta en silence, demeura un instant pensive, et puis elle dit: --C'est crit! c'est la volont d'Allah; il faut donc se soumettre. Je voulus lui sauter au cou. Elle me repoussa, mais avec douceur: --Tu n'ignores pourtant pas, dit-elle d'un ton svre, que le _kanoun_ des Ath llloula-Oumalou porte ceci: Au nom du Dieu clment et misricordieux, qu'il ait en sa grce notre Seigneur Mohamed et ses compagnons. Ainsi soit-il. Quand un homme va la fontaine des femmes, il paye dix raux [Le ral vaut 2 fr. 50 cent.]; s'il accoste une femme sur une route, il en paye vingt. --Mais je sais aussi, _imma,_ rpondis-je, que le Coran nous prescrit d'assister notre prochain en dtresse, sans distinction de sexe, et que ce soit la fontaine, sur la route ou ailleurs. --Allons, c'est bien, fit-elle en riant, je vois que tu n'as plus besoin d'aller chez les _tolbas_ de Chellata. Mais tu es en tat de porter un fusil, et en ge d'tre prsent la _djema_ pour prendre place parmi les dfenseurs du village. Je fus donc prsent par mon tuteur l'assemble des Ath-Aziz. J'y fus bien accueilli par les amis de mon pre, et, en gnral, par tous les hommes des _kharouba_ qui n'taient point engags dans la querelle des El-An et des Bou-Smal. D'ailleurs, mon aventure avec Ali avait fini par tourner mon avantage; et les derniers rieurs n'avaient point t de son ct. Quand pour la premire fois j'allai un _eurs_ [Fte.], arm du fusil de mon pre, et que je fis parler la poudre, rien n'et pu vous donner une ide de ma fiert et de ma joie. Vers le mme temps, le bruit commenait se rpandre dans toute la Kabylie que cette fois l'arrive du _Moule-Sa_ [Le matre de l'heure, le rgnrateur attendu du monde musulman.] tait proche. Cependant, la mort de Bou-Bar'la [L'homme la mule.] avait singulirement diminu, dans la haute montagne, l'influence des derviches arabes qui viennent y prcher la guerre sainte. On avait acquis la preuve que ce prtendu chrif qui avait commenc par vendre, sous sa tente, des remdes aux femmes striles, au _Souk-el-Had_ [March du dimanche.] des Oulad-Dris, et qui s'tait fait passer ensuite pour Si-Mohamed ben Abd-Allah [Un homme viendra aprs moi, son nom sera semblable celui de mon pre, et le nom de sa mre sera semblable celui de la mienne. Il me ressemblera par le caractre, mais non par les traits du visage; il remplira la terre de justice et de vrit. Commentaire du Coran.--Aucapitaine. _Les Kabyles et la colonisation de l'Algrie._] en personne, n'tait qu'un imposteur. Ce trs-habile homme avait russi, par ses diableries, soulever une partie de nos tribus, et mme abuser de notre vraie sainte des Ath Illilten, Lalla Fathma-Bent-Cheikh. Il nous avait annonc que les Roumis s'loignaient de la terre d'Afrique [A l'poque de la guerre d'Orient, quand on rduisait toutes les garnisons pour envoyer les troupes en Crime.]. Il se prtendait invulnrable comme Mohamed-el-Debbah. Un jour, ayant son burnous travers par une balle, il dit ses partisans: On ne peut m'atteindre avec le fer ou le plomb. Les infidles le savent; c'est pourquoi ils essayent de me tuer avec des balles d'or: voyez! Et il leur montra une balle recouverte d'une feuille d'or. Ce qui n'avait pas empch le cad Lakhdar-el-Mokrani des Ath Abbs de lui trancher la tte d'un coup de sabre [Le 26 dcembre 1854.]. Et quelque temps aprs nous avions vu aussi les Roumis revenir en grand nombre [Aprs la guerre d'Orient.]. En sorte que, sur nos _souks_ [Marchs.], les derviches trouvaient nos oreilles moins ouvertes que par le pass. Cependant ils arrivaient plus nombreux que jamais de l'Ouest, et tous se prtendaient envoys par Allah pour nous annoncer la prochaine libration de la terre africaine. Ceux d'entre nous qui avaient eu dj souffrir de la guerre, ceux dont les Franais avaient brl les villages, coup les oliviers et les figuiers, disaient alors: Si l'tranger veut escalader nos montagnes pour nous rduire en esclavage nous le rejetterons dans la valle et punirons son orgueil; mais nous ne sommes point des Arabes fanatiques, et nous ne devons pas appeler sur nos villages et sur nos familles le flau de la guerre. Ainsi parlaient-ils dans les _djema,_ et leur avis y prvalait le plus souvent. Lalla-Fathma elle-mme, quoiqu'ardente patriote, tenait alors ce langage, en dpit des excitations des _khouns_ [Frres associs de l'ordre de Si Mohammed Abd-er-Rhaman bou Kobrin.]. Elle pour qui l'avenir tait un livre ouvert, y voyait-elle, la sainte illumine, que les jours de notre indpendance taient compts, ou bien se flattait-elle encore de pouvoir dtourner la foudre dj suspendue sur toute la Kabylie? Les choses taient ainsi au printemps de 1857. L'hiver avait t trs-long, trs-rigoureux. Durant de longs mois, nous tions rests dans nos maisons emprisonns par la neige, tout pareils des oiseaux en cage. Cette rclusion nous est fort pnible nous qui aimons nous mouvoir en libert; mais elle l'avait t doublement pour moi: car c'est peine si j'avais pu une fois ou deux changer quelques paroles avec ma bien-aime. En voyant tomber incessamment la neige qui levait entre Yasmina et moi un obstacle infranchissable, je me rongeais les ongles d'impatience; ou lorsque j'entendais gronder les avalanches qui, par endroits, comblaient la valle, et ailleurs formaient de nouvelles montagnes, je perdais courage; je me disais en cherchant quelque coin sombre: non, jamais toute cette neige ne fondra, jamais je ne verrai la fin de cet affreux hiver. Il se termina pourtant comme les autres. Ce fut dans la nature une explosion de joie, et moi je n'avais jamais si bien compris qu'alors la chanson des oiseaux. Un matin,--j'avais dix-sept ans depuis la veille--je me dirigeai vers la demeure du vieux Salem. Un chaud soleil d'avril faisait clater les bourgeons au bout des branches. Mon coeur bondissait dans ma poitrine; j'avais des ailes aux pieds. Ma bonne mre m'avait dit: --Je ne sais en vrit comment nous ferons pour nourrir une femme et des enfants; mais tu le veux... va donc! En me voyant ma bien aime changea de couleur; elle devinait le but de ma visite. Quant au vieux Salem, il ne me fit aucun accueil; au contraire, son visage s'allongea: --Que me veux-tu? dit-il brusquement. --Je viens, lui rpondis-je, te demander pour femme ta pupille Yasmina. --Et quelle somme m'apportes-tu? --Quelle somme? Tu sais bien que je ne suis gure plus riche que toi. Mais dfaut d'argent, j'ai de bons bras, et j'aime cette jeune fille. Je n'ai pas sans doute t'apprendre que les battements de son coeur rpondent ceux du mien. --Ce que je sais, dit le vieux Salem en faisant une mchante grimace, c'est qu'Yasmina est un trsor, et qu'on ne l'obtiendra qu'en m'en offrant un bon prix. D'ailleurs, je remplis mon devoir de tuteur en ne la voulant pas vouer la misre. En arrivant l j'tais mille lieues, je l'avoue, d'un semblable refus. --Mais, objectai-je, votre pupille est une charge pour vous, et dans ma maison elle aura moins de privations subir que dans la vtre. Le vieux Salem prit un air courrouc: --Qu'en sais-tu? s'cria-t-il; qui t'a donn le droit de supposer cela et surtout de le dire? Est-ce qu'Yasmina se serait plainte toi? S'il en tait ainsi... Il la menaa du poing. La pauvre petite tait en train de confectionner des galettes avec de la farine de glands doux: --Ma mre, dit-elle d'un air rsign, m'a appris supporter les preuves qu'Allah inflige son humble servante. Le vieux Salem gronda entre ses dents; puis se tournant vers moi: --Retiens bien ceci, me dit-il: Yasmina ne sera qu' celui qui m'en donnera cent douros d'Espagne. Cent douros! m'criai-je; perdez-vous la raison? --Et je m'en vais te donner un bon conseil, mon garon: ne reviens pas rder autour de ma maison avant d'avoir la somme, car dfaut de fusil j'ai mon _debouz_ [Bton ferr.] ou ma _gadoum_ [Hachette.], et je sais encore m'en servir. Je vis que je n'obtiendrais rien par la prire; pouvais-je user de violence envers un vieillard? Je m'en allais donc la mort dans l'me, lorsque je surpris un signe d'Yasmina. Ma bien-aime m'indiquait des yeux un rendez-vous au col de Chellata. Je courus l'y attendre. Je restai l tout le jour les pieds dans la neige fondante, sans manger ni boire et maudissant la destine. Yasmina vint enfin comme le jour baissait. --Je n'ai pu m'chapper plus tt, dit-elle en se jetant mon cou. Il a mang toutes les galettes; car je n'avais pas faim moi, et maintenant il dort. Apprends pourquoi il montre ces exigences ridicules. Ali, ton ennemi, s'est pris d'amour pour moi; du moins, il n'a cess de me poursuivre depuis le jour o il nous surprit ici mme et o tu faillis l'assommer. Il m'a envoy Kreira, la vieille sorcire, qui m'a fait des offres de sa part; elle a essay de glisser dans mon kak l'amulette qui fait aimer. J'ai trouv sur notre seuil ce papier o un marabout a crit des paroles magiques pour me rendre amoureuse de ce mchant garon, comme si mon me, cher Mohamed, n'tait pas entirement remplie par toi! Tandis qu'elle parlait, je tremblais de tous mes membres. La jalousie m'enfonait ses griffes jusqu'au coeur. Yasmina me regarda: --Qu'a-tu? demanda-t-elle effraye; et m'en veux-tu donc de ce que je viens de t'apprendre? --Non, dis-je, mais Ali doit mourir, car maintenant le temps est venu. Mais voici que le lendemain une terrible nouvelle se rpand dans nos montagnes. Elle nous arrive de la valle du Sebaou, propage de pic en pic par la voix des _amins_. On nous dit que les soldats franais viennent par milliers du ct de Tizi-Ouzou; que d'autres, derrire eux, franchissent dj le col des Beni-Acha, qui est comme la frontire de la Kabylie l'ouest. On ajoute que la route qui mne au pays des Iraten est couverte de canons, de fourgons innombrables. Des marabouts, des derviches, des patriotes accourus d'Alger, annoncent enfin qu'une arme comme on n'en vit jamais se prpare faire l'assaut de nos _thamgouth_ et donner le coup mortel l'indpendance kabyle. La _djema_ des Ath-Aziz se runit. Il en est de mme dans tous les villages des Illoula-Oumalou, et dans toutes les tribus des _Zouaoua_. Au premier moment, beaucoup traitent ces nouvelles de fables: --Les Franais, disent-ils, ne se sont jamais aventurs sur les hauts rochers de l'Est ou sur ceux de l'Ouest, ni avant eux aucun conqurant tranger. Si nombreux que puissent tre leurs guerriers, ils savent que les ntres sont plus nombreux encore, et que nous sommes rsolus dfendre jusqu' la mort notre libert et notre territoire. Mais de nouveaux missaires arrivent mieux renseigns que les premiers; ils nous racontent ce qu'ils ont vu. Bientt la vrit clate tous les yeux comme l'clair qui, au milieu de la nuit, remplit le vaste ciel de sa clart sinistre. La patrie est en danger! Voici les ambassadeurs de la confdration des Ath-Iraten. Envoys dans toutes les tribus, ils rclament le concours de tous leurs contingents. Plus de haines ni de vengeances personnelles: amis ou ennemis, tous ont le mme devoir. Cependant ma mre Hasna s'obstinait douter encore, non qu'elle ignort l'audace des Roumis de France: ne les avait-elle pas vus l'anne prcdente [En septembre 1856.], poussant une pointe hardie chez les Ath-Smahil, pour y dtruire la _zaoua_ de Sid-Abd-er-Rhaman? Mais la vaillante femme se rvoltait l'ide qu'ils viendraient, au coeur mme de la Kabylie, provoquer tous les _manefguis_ debout et en armes. --Cela, Mohamed, me disait-elle sans cesse, c'est impossible! --Eh bien, _imma,_ lui rpondis-je un jour qu'elle m'avait moiti gagn sa conviction, si vous alliez consulter Lalla Fathma! Elle qui sait tout, mme l'avenir, pourra mettre fin notre incertitude. --Tu as raison, mon fils, j'irai demain. Elle partit donc, ds l'aube. J'allai, moi, passer la journe la _djema_; elle sigeait en permanence, les uns entrant, les autres sortant. On discutait propos des dernires nouvelles: tel proposait ceci, et tel autre cela; on discutait tout le jour et mme une partie de la nuit, car on tait trs-loin de s'entendre. Souvent tous parlaient la fois, et le dernier mot ne restait pas toujours celui qui avait le plus de raison, mais celui qui avait la voix la plus forte. tant parmi les plus jeunes, je ne pouvais gure me mler aux dlibrations; cependant il me semblait que la moiti de ces discours, pour le moins, taient des discours inutiles. Ce jour-l, nous apprmes que toute l'arme franaise se trouvait rassemble au pied des montagnes des Ath-lraten; mais des nuages noirs, chargs d'clairs, en drobaient ses yeux les sommets; un pais brouillard, pareil un rideau, tait descendu entre elle et les valles. Aussi les marabouts et les derviches disaient-ils partout: les Roumis sont si nombreux qu'on ne pourrait jeter en l'air un grain d'orge sans qu'il retombt sur la tte de l'un d'eux. Mais qu'importe cela, puisque Allah veille sur nous! Aujourd'hui il envoie ces brouillards, demain il frappera les infidles de sa foudre. Ces propos ou d'autres analogues taient rapports la _djema_; en sorte que le contingent qu'elle avait vot pour assister les Ath-lraten n'avait pas encore reu son ordre de dpart. Quant moi, je dsapprouvais ces lenteurs. Ce ciel de plomb me pesait sur la poitrine; et dans l'clair qui de temps autre le sillonnait, je ne voyais qu'un avertissement. J'eusse voulu partir sur l'heure, ces vaines paroles m'irritaient. Dans l'aprs-midi, ne pouvant contenir mon impatience, je quittai la _djema_ o presque tous les Ath-Aziz se trouvaient alors runis. Le vieux Salem tait l avec les autres. Je fis le tour du village. Arriv derrire une haie, d'o j'avais pu quelquefois contempler ma bien-aime, tandis qu'elle arrachait les mauvaises herbes dans le jardin de son tuteur, je jetai le cri convenu entre nous. Elle vint prs de la haie, en faisant semblant de remplir sa tche. Nous redoutions le mauvais oeil de la vieille Kreira, sa voisine. --Ma chre me, dis-je mi-voix, je viens te faire mes adieux. --Tu pars! fit-elle dfaillante; et moi, que deviendrai-je sans toi? --Pourrais-tu donc aimer un lche? --Non, Mohamed, non; mais je sais combien tu es courageux. --Yasmina, repris-je, il ne faut pas que le Roumi pntre dans nos montagnes, ni qu'il imprime le stigmate de l'esclavage sur ce sol libre que nous ont lgu nos aeux. C'est pourquoi je vais combattre chez les Ath-lraten. --Mourir peut-tre! Elle tomba sur ses genoux en poussant des cris dchirants. --Prends garde, lui dis-je, tu vas donner l'veil Kreira la sorcire. --Ah! qu'elle me voie et qu'elle le dise! Puisque tu pars, je veux partir... et si tu meurs, je mourrai avec toi. Le beau Kabyle essuya une larme qui brillait entre ses cils noirs. --J'eus beaucoup de peine, reprit-il, la dissuader; mais ce grand amour qu'elle faisait clater pour moi allumait dans mon coeur une flamme d'enthousiasme. Je me sentais invincible; je le lui dis. Non, je ne mourrai pas, m'criai-je; je te reviendrai victorieux, charg des dpouilles de nos ennemis: car, aprs les avoir vaincus, nous les poursuivrons jusqu' Alger, jusqu' la mer; toutes leurs richesses deviendront les ntres, et si le vieux Salem exige alors deux cents douros au lieu de cent, je les lui donnerai. Ses yeux rayonnaient. Elle voulut traverser la haie et ne fit que se blesser cruellement aux pines. Moi, prenant mon lan, je franchis la haie d'un bond et tombai dans ses bras. A ce moment, la vieille Kreira nous montra, une _thikouathin_ [Petite fentre.], son nez et ses yeux de chouette. C'est bien, glapit la sorcire, le vieux Salem le saura, et toi, tu seras condamn l'amende. Nous changemes le dernier baiser. La haie de nouveau franchie, je pris ma course dans la direction de Thirourda et de Soummeur. L'impatience me dvorait. J'eusse voulu tout de suite engager le combat. J'allai donc de toute la vitesse de mes jambes au-devant de ma mre. Ne rapportait-elle pas la rponse de Lalla Fathma, l'infaillible prophtesse? De si loin que je l'aperus dans la montagne, je sus que l'heure tait arrive. Elle venait pas rapides, le regard fixe, le visage svre. Aux deux coins de sa bouche, il y avait quelque chose qui semblait dlier un invisible ennemi. Je m'lanai vers elle, l'interrogeant des yeux: --Prends ton fusil, dit-elle d'une voix brve; cours la _djema_: annonce-leur que les Roumis attaqueront demain les Ath-Iraten. Propose que notre contingent parte l'instant mme, avec l'_amin_ en tte. S'ils ne votent point de dpart, va avec les volontaires, et s'il n'y en a pas, va seul. Je fis ce que ma mre Hasna m'ordonnait de faire. J'annonai la _djema_ la grande nouvelle. Au nom de la patrie, je rclamai le dpart immdiat de notre contingent. Quelques hommes de la _kharouba_ des Bou-Smal levrent des objections, moins par dfaut de courage, je dois le dire, que par un mouvement de haine, la proposition venant de moi. Elle n'en fut pas moins adopte. Nous nous rassemblmes sur l'heure dans la petite prairie o, madame, vous avez si bien dormi: chacun de nous avait son fusil, son sabre, sa _gadoum_ [hachette.] et son _tabenta_ [Tablier de cuir.], plus une grande poche suspendue son ct, et qui contenait, avec la provision de poudre et de balles distribues par la _djema,_ des provisions de route, telles que galettes d'orge, figues, amandes et raisins secs. Les mres, les femmes, les soeurs, les vieillards, les enfants, accompagnrent les guerriers jusqu' la sortie du village. On criait _you_! _you_! pour exciter leur courage. L ce fut un dchirement; car si brave que l'on soit, ce n'en est pas moins un cruel moment que celui o l'on se spare des siens pour aller regarder la mort en face. Au fond de la valle, je me retournai une dernire fois et relevai la tte: je vis l-bas, sur la pointe extrme du rocher des Ath-Aziz, deux formes blanches. Je les reconnus bien: c'tait ma mre et ma fiance. Elles se tenaient troitement embrasses. Un rayon de bonheur jaillit de mes yeux et rencontra ceux d'Ali. Il me jeta un mauvais regard. Celui que je lui renvoyai n'tait pas meilleur, car il disait: --C'est bien, Ali, nous rglerons notre compte ensemble aprs la guerre. Nous marchmes toute la nuit; et, au point du jour, nous arrivmes au village d'lcheraoua, qui existait alors sur le plateau du Souk-et-Arba. En chemin nous nous tions runis d'abord aux contingents de notre tribu, puis ceux d'autres tribus des Zouaoua, telles que les Illilten, les Menguelate, les Ithourar, les Idger. A peine nous tions-nous fait reconnatre de nos frres Iraten, que la poudre parla, et avec quelle violence! C'tait la foudre et le tonnerre clatant en cent endroits? Fusils, canons, fuses, faisaient rage, et jamais la mort n'avait fait pareille cure dans nos montagnes. Nos plus vieux guerriers disaient: nous avons assist bien des batailles; mais aucune, en aucun temps, ne fut comparable celle-l. Trois divisions franaises se mirent monter, comme trois grands serpents, les crtes des Iraten; et quand vint la nuit, elles taient, en dpit de tous nos efforts, parvenues aux deux tiers de la hauteur [Combats du 21 mai 1857, voir page 72.]. Le lendemain, la lutte recommena ds l'aube, acharne de leur ct, dsespre du ntre. Vers midi le dernier tiers de la montagne tait franchi, et l'indpendance kabyle avait reu une blessure dont elle devait mourir. Ce jour-l, les Iraten, ou du moins le plus grand nombre d'entre eux, demandrent l'_aman_ [La paix, le pardon.]. Ceux qui ne voulurent point subir la loi du vainqueur se retirrent avec nous et les _sofs_ [Patriotes.] allis Ichariten, village des Ath-Aguacha, o tous ensemble nous nous mmes dresser des barricades et lever des retranchements. Je dois avouer ici que le Cheikh Randon se montra gnreux envers les Iraten vaincus et soumis. Il leur dclara qu'il ne voulait ni emmener leurs femmes et leurs enfants, ni prendre leurs terres, ni brler leurs villages, ni couper leurs oliviers et leurs figuiers. Il les invita retourner dans leurs maisons, et leur permit mme de circuler librement dans son camp, au milieu de ses soldats. Mais ce n'tait l nos yeux qu'un pige o ne devaient point se laisser prendre des patriotes rsolus, comme je l'tais avec beaucoup d'autres, mourir plutt que de voir l'tranger s'tablir en matre dans nos montagnes. En sorte qu' Ichariten, nous nous dcidmes pour la guerre outrance. Nous nous attendions tre attaqus ds le lendemain. Mais ce jour-l et les jours suivants, la poudre demeura muette. Nous apprmes avec douleur que plusieurs tribus avaient renonc la lutte pour suivre la fortune des Iraten: c'taient les Ath-Fraoucen, les Ath-bou-Chab, les Ath-Khelili et d'autres encore. Ces dfaillances nous faisaient rougir pour la nation, mais sans abattre notre courage. Nous le sentions grandir au contraire, en voyant nos ennemis rester dans leur camp. Cependant des marabouts vinrent nous annoncer qu'ils recommenaient le combat, non pas cette fois contre les hommes, mais contre les rochers; en effet, nous entendions maintenant des dtonations plus fortes que des coups de canon qui ne cessaient d'clater dans la direction de Tizi-Ouzou. Allah! s'crirent les marabouts, frappe ces Roumis de vertige! Ne se sont-ils pas mis en tte de renverser nos montagnes? Oui, c'est cela qu'ils emploient leur poudre prsent. Mais bientt nous vmes des murailles sortir de terre sur le Souk-el-Arba; nous emes alors le soupon que cette poudre-l n'tait point dpense en pure perte. Les Roumis ouvraient une route, et cette route aboutissait un fort qui s'levait, menaant, en face du Djurjura, en plein pays kabyle. Ce spectacle acheva de nous exasprer. Nous nous excitions les uns les autres en disant: Ce fort, nous le raserons; et cette route nous mnera plus vite jusqu'aux portes d'Alger. Aussi la lutte fut-elle acharne, lorsqu'un mois [Le 24 juin 1857.], jour pour jour, aprs la dfaite des Iraten, vos soldats vinrent attaquer le village d'Ichariten, o nous nous tions retranchs la manire franque, qu'ils nous avaient enseigne en fortifiant leur camp. Mais que peuvent les plus braves contre la destine? Beaucoup des vtres prirent, davantage encore des ntres, et le village fut emport. Je me tirai de cet enfer avec une lgre blessure; une balle m'avait dchir les chairs du bras. Plusieurs de notre contingent restrent parmi les morts, et plusieurs autres, mortellement blesss, nous demandaient le coup de grce. Le jour suivant, c'est le territoire des Ath Yenni qui est envahi. On brle trois de leurs villages: Ath-el-Hassen, Ath-el-Arba et Thaourirth Mimoun. Le soir, les Roumis dressent leurs tentes autour des ruines fumantes. Ils nous ont refouls jusqu' Thaourirth-el-Hadjadj, un autre village Yenni, tabli sur la pointe d'un piton et d'o nous les voyons, le lendemain, se comporter dans leur camp comme des gens qui sont chez eux et qui s'y amusent. Ils mangent, boivent, dorment, chantent et se livrent toute sorte de jeux. Nous avions, nous, la rage au coeur. Aprs s'tre reposs et divertis pendant vingt-quatre heures, ils courent l'assaut. Nous nous battons en dsesprs. Le sang ruisselle dans les rues du village. Mais c'tait crit! Avant la nuit, Thaourirth-el-Hadjadj n'tait plus qu'un amas de cendres et de ruines. Trois jours aprs [Le 30 juin.], c'est le tour d'Agmoun-Izen chez des Ath-Aguacha. Les habitants veulent rendre le village; mais nous, les _manefguis_ des _Sofs Cheraga_ [Allis de l'Est.], nous nous obstinons en vain le vouloir dfendre. Les tribus atteintes par le flot envahisseur se rsignent: les Menguelate, les Yenni, les Boudrar, les Aqbile, les Attaf, les Bou-Youcef, les Akkach, les Ouasif. Toute la confdration des _Zouaoua R'raba_ [De l'Ouest.] s'est soumise comme celle des Iraten. Les confdrs de l'Est sont seuls ou presque seuls se sacrifier maintenant pour la libert kabyle. Les traits du beau Kabyle se contractaient, sa parole devenait plus brve mesure que la guerre, dans son rcit, se rapprochait de sa tribu et de son village. --Bel-Kassem, dit madame Elvire, rpte-lui que si ces souvenirs lui font mal... Le patriote des Ath-Aziz devina ce bon mouvement du Gnral; car avant que l'interprte eut ouvert la bouche, il s'cria avec feu: --Non, non, je tiens ce que vous sachiez tous que jusqu'au bout nous avons fait notre devoir. Et aussitt il reprit son rcit: --Pendant que vos soldats, dit-il, venaient de l'ouest plus nombreux que les grives du nord l'automne, une autre troupe, partie de Constantine, arrivait par la valle de l'Oued-Sahel au pied du Djurjura, en gravissait les pentes abruptes et plantait ses tentes aux approches du col de Chellata. Celle-ci devait nous attaquer par l'est, et nous allions ainsi tre placs entre deux feux. Tous ceux des Ath-Illoula-Oumalou qui n'taient point alls au secours des Iraten se trouvaient rassembls sur le Thiziberth, avec les _sofs_ des lllilten, des Ithourar, des Idger, et des Mlikeuch, prts faire tomber sur l'ennemi une grle de balles et de pierres. Mais de ce ct-ci comme de l'autre, les _djenouns_ [Dmons.] combattaient visiblement avec les soldats de France qui traversent le col de Chellata et dpassent le Thiziberth, protgs par une cuirasse invisible; ils semblent invulnrables: ni les pierre ni les balles ne les peuvent arrter dans leur course. Ils tombent comme une avalanche sur le village des Ath-Mezeguan qu'une faible distance spare du village des Ath-Aziz. Ils le ruinent de fond en comble. Mais ce succs leur cote cher: plus de cent des leurs sont tus ou blesss. Les ntres n'ont aucun reproche se faire: ils sont au moins deux cents qui gisent l morts ou mourants. Ce fut alors sur mon village mme que s'appesantit la colre d'Allah. Le beau Kabyle tait devenu tout ple; il continua avec un tremblement dans la voix: --J'tais arriv dans la nuit, accourant la dfense des miens. Je trouvai ma maison vide, vide aussi la maison du vieux Salem. Ma mre tait partie avec Yasmina, avec les femmes, les enfants et les vieillards dans la direction de Tirourda et de Soummeur. On m'apprit qu'ils taient alls chercher un refuge auprs de Lalla-Fathma, la sainte des Illilten. Ce fut pour mon coeur un grand soulagement. Alors je courus la _djema_ et je leur dis: Nous serons attaqus tout l'heure; quels sont ceux qui veulent mourir avec moi? Plus de trente rpondent: moi! moi! Je le constate regret, mais Ali n'tait pas du nombre. Il s'tait pourtant bien battu chez les Iraten et ailleurs. C'est bien, repris-je, nous allons nous barricader dans la tour. Ce que nous fmes aussitt, aprs nous tre pourvus de munitions et de vivres. Cette tour surmonte la porte du village; elle est perce de meurtrires et domine le petit plateau des Ath-Aziz. Nous employons les dernires heures renforcer la porte avec des madriers et des pierres; nous perons de nouvelles meurtrires; en un mot, chacun s'ingnie dfendre de son mieux le village et faire payer sa vie le plus chrement possible. Quant moi, je n'espre plus rien; je sais que l'ennemi nous gale par le courage, qu'il est mieux arm que nous, mieux disciplin, plus expert dans l'art de la guerre. Et si ce ne sont pas les _djenouns_ qui combattent avec lui, c'est Allah qui lui donne la victoire, afin de nous infliger la plus cruelle de toutes les preuves. Mais si je ne puis sauver mon pays ni mon foyer, du moins je ne survivrai pas leur ruine. Voil ce que je me disais moi-mme, en attendant le soleil trop lent se montrer. Et si je n'ai pas ralis mon projet, si la mort n'a pas satisfait mon dsir, ce ne fut point, en vrit, par ma faute. Pendant quelques instants le beau Kabyle cessa de parler, tellement son motion tait forte. Il vit bien dans nos yeux qu'aucun de nous n'levait le moindre doute sur sa sincrit. --L'assaut, dit-il, nous fut livr de trois cts la fois. Parmi vos soldats, il y en avait qui bondissaient comme des panthres. Nos balles s'aplatissaient sur leur peau. Sans cela, comment eussent-ils pu parvenir jusqu' nos maisons et les escalader sous nos feux croiss? Car nous avions multipli dans tous nos murs les meurtrires, et par chacune d'elles un bon tireur visait, tandis que les autres n'taient occups qu' recharger les fusils. J'ai moi-mme tir dix fois sur un chef, longtemps immobile la mme place o il donnait des ordres; je ne l'ai point atteint. N'tait-ce pas un sortilge? Le village envahi, nous nous battmes corps corps, nous avec nos _flissa_ [Sabres.] et nos _gadoum_ [Haches.], eux avec leurs baonnettes, ou les uns et les autres avec la crosse du fusil. Une affreuse mle s'engagea dans les rues, dans les cours et jusque dans l'intrieur des maisons. A la fin, ce qui restait encore debout des _Imessebelen_ [Patriotes qui se dvouent la mort.] se jeta dans la tour pour y livrer le combat suprme. Je tombai l parmi mes derniers compagnons, abattu d'un coup de crosse sur la tte [Le village d'Ath-Aziz fut attaqu le 30 juin 1857 par des bataillons des 70e et 71e de ligne, du 2e zouave, du 1er tranger et des tirailleurs indignes. Les trois colonnes marchent sur Ath-Aziz avec toute la furie franaise; mais les barricades et les murs crnels des villages arrtent quelques instants l'attaque de front. L'ennemi attend rsolment les assaillants: les soldats se jettent sur les barricades et s'efforcent de saisir les fusils kabyles travers les meurtrires. La lutte a lieu bout portant ou l'arme blanche. Enfin les premires barricades sont renverses, et les soldats pntrent dans le village. Les zouaves de droite y pntrent presque en mme temps; le combat se prolonge pendant quelques instants de maison en maison; puis le nombre, les armes et la discipline l'emportent comme ailleurs, et les Kabyles s'enfuient par le ravin de gauche, laissant de nombreux cadavres aux mains de leurs ennemis. Emile Carrey, _Rcits de Kabylie, campagne de 1857._]. Dans la nuit, je revins moi. Alors entre la vie et la mort je fis un effroyable rve: je suffoquais; une fume brlante me desschait la poitrine; j'tais environn de flammes, et la lueur sinistre de l'incendie qui dvorait la tour, je me vis baignant dans le sang, au milieu des cadavres. Je jetai des cri, inarticuls; je m'lanai dehors, sans savoir o j'tais, ni ce que je faisais. Je courus ainsi quelque temps, fou d'horreur, entre les balles que m'envoyaient les sentinelles. Enfin, bout de forces je m'vanouis et restai jusqu'au matin, inanim la mme place. Quand je me rveillai, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les fleurs embaumaient. Devant cet panouissement de la vie et du bonheur dans la nature je me dis: Allons, j'ai fait un mauvais rve. Mais ayant lev la tte, je vis au loin des murs noircis, des ruines fumantes. C'tait l tout ce qui restait du village des Ath-Aziz. Au mme instant, j'entendis des voix d'homme a quelque distance de moi. Je me tranai derrire un buisson, me cachant de mon mieux; je regardai: c'tait Ali avec des tirailleurs indignes et des soldats franais. Ils causaient, ils riaient ensemble comme des amis la promenade. D'un mouvement irrflchi, je cherchai mon fusil pour envoyer une balle au coeur du tratre. Je m'aperus que je n'avais plus cette arme, laquelle je tenais tant parce qu'elle me venait de mon pre. Seule, ma fidle _gadoum_ tait reste attache mon ct. Je la saisis d'une main convulsive et voulus m'lancer sur mon ennemi. Mes jambes refusrent de me porter, je retombai la face contre terre; je restai longtemps ainsi, abm dans mon dsespoir. La vue de ces lieux qui m'avaient t si chers m'tait devenue insupportable. Cette lumire blouissante, cette campagne fleurie, tout, jusqu' la joie des oiseaux et des insectes, irritait ma douleur. J'prouvais un amer dgot de la vie, et je fus sur le point de suivre l'exemple de ces _manefguis_ qui, chez les Iraten, s'taient prcipits du haut de leurs rochers pour ne point survivre la libert morte. Ma haine pour Ali, le devoir de l'_oussiga_ [Vengeance.], me retinrent au bord de l'abme. Alors aussi me revinrent la pense de ma mre et celle de ma fiance. Je fus saisi de l'irrsistible besoin de les revoir, de les serrer contre ma poitrine. Et j'entrepris aussitt le plus pnible voyage qu'un homme grivement bless ait jamais accompli. Je ne pouvais marcher, ni mme me tenir debout, tellement tait grande ma faiblesse. Il me fallut donc me traner sur mes genoux pour franchir les quatre heures de marche qui me sparaient du village de Soummeur. L taient ma bonne mre Hasna, Yasmina ma bien-aime! Et chaque fois que mon courage m'abandonnait, je cherchais des yeux l'Azerou-N'tour [Pic du Djurjura qui domine le col de Tirourda prs de Soummeur.]; il m'attirait lui comme l'aimant attire le fer. Depuis longtemps la nuit tait venue quand j'atteignis enfin la porte du village. Cette porte tait ferme; mais les hommes de garde veillaient. En vain je voulus rpondre aux cris des sentinelles. Je n'en eus plus la force. M'tant redress par un dernier effort, je tombai la renverse. Ah! cette fois le rveil fut doux. Elles taient l, prs de moi, toutes les deux, les chres femmes! Et entre elles j'en vis une troisime au visage fier et bienveillant. C'tait Lalla Fathma. Elle m'avait recueilli dans sa maison; si je vivais, je le devais bien plus son pouvoir surnaturel qu' l'huile chaude et aux aromates. J'essayai de porter mes lvres un pan de son kak, mais la sainte retint ma main; elle mit la sienne sur mon front. A ce moment il me sembla que le mal m'tait enlev comme par miracle. Je m'endormis d'un sommeil profond et si bienfaisant que ds le lendemain je pus me tenir sur mes jambes. Plusieurs jours s'taient couls pendant lesquels, en proie la fivre, je n'avais eu connaissance de rien. J'avais t comme un fou qui se bat avec un ennemi invisible. J'appris cela de ma mre et de ma bien-aime que, dans mon garement, j'avais cruellement maltraites. Je leur en demandai pardon. Elle me rpondirent par des larmes et des baisers. Un matin que je me sentais beaucoup mieux: --Mais, leur demandai-je, les Roumis, que sont-ils donc devenus? Je les vis l'une et l'autre changer de couleur. Ma mre Hasna mit mon bras sous le sien. Yasmina appuya une de mes mains sur son paule; et ainsi soutenu, on me mena sur une minence d'o la vue embrasse presque tout le territoire des Zouaoua de l'Est. --Regarde! dit ma mre Hasna, et son visage devint blanc comme de la cire. Toutes nos tribus taient envahies. D'innombrables tentes occupaient le fond des valles ou s'parpillaient sur les pentes. Les crtes aussi taient militairement occupes. La tente de votre _amin el oumena_ [L'_amin_ des _amins,_ qui exerce le commandement en chef en temps de guerre.] tait dresse sur le pic de Tamesguida chez les Ath-Ithourar. Seul le territoire des Ath-Illilten, o nous nous trouvions, demeurait encore libre. --Et les Mlikeuch? fis-je. --Les Mlikeuch ont fait leur soumission. Mes yeux s'tant ports sur l'Azerou-N'Thour, j'y vis briller des armes. --Ce sont les ntres qui sont l? demandai-je. --Non, rpondit ma mre Hasna en frmissant; ce sont les dmons de France. Les _djenouns_ les y ont amens cette nuit. Au mme instant des vieillards, des femmes, des enfants, effars, gmissant et poussant devant eux leur btail, accouraient vers le village: --Les Roumis! criaient-ils, les Roumis! Ils viennent! Ils sont l! Tout coup la fusillade clata dans la montagne. Nos derniers dfenseurs ripostent en cent endroits au feu de l'ennemi plus nombreux que jamais et plus terrible, car il est maintenant press d'en finir avec cette poigne de patriotes qui offense son orgueil. Ce sont des Ath-Illilten, des Ath-Illoula-Oumalou, des Ath-Ithourar, des Ath-Idger et des guerriers de diverses tribus vaincues et soumises. Ici le beau Kabyle parut de nouveau frapp de mutisme; mais faisant un effort sur lui-mme, il s'cria: --Puisque c'est la vrit, je dois vous la dire: eh bien, une partie de nos anciens allis, comme s'ils taient jaloux de nous voir libres encore, ne se montrrent pas moins empresss d'en finir avec nous que vos propres soldats. Ils se joignirent eux; et nous les apercevions, l-bas, qui se battaient, eux Kabyles, contre nous, leurs frres. Le malheur est mauvais conseiller: les vieilles haines qui existaient entre des tribus ou des villages, entre des sofs ennemis, saisirent avec empressement le prtexte ou l'occasion de se satisfaire. Allis dans la guerre contre l'tranger, unis pour la commune dfense, nous vmes les divisions anciennes rapparatre dans nos rangs au lendemain de nos premires dfaites. Et c'est ainsi que plusieurs villages furent pills et brls, non par des mains franaises, mais par des mains kabyles. Il me fallait vous faire ce pnible aveu qui couvre mon visage de honte. Ma mre, ma fiance et moi, nous regagnmes la maison de Lalla Fathma sans changer une seule parole. Qu'aurions-nous pu nous dire? Tout n'tait-il pas fini pour nous? La fusillade se rapprochait d'instant en instant. De notre ct, elle tait aussi de moins en moins nourrie. Autour de moi, ce n'tait que lamentations. Des femmes, des enfants s'entassaient dans l'_amrah_ [La cour.] et jusque dans l'_aouens_ [Logement du chef de la famille.] o la sainte se tenait assise sur la _doukana_ [Banc de pierre ou lit.]. A l'expression de son visage, on devinait qu'elle aussi avait renonc toute esprance, et qu'elle attendait, dsole mais rsigne, l'invitable destine. Pour nous, elle ne pouvait plus rien que nous donner l'exemple du courage devant la mort, et ce devoir, elle s'en acquittait. Mais voici que les lamentations redoublent. Les coups de fusil clatent maintenant l'entre mme du village. Chacun comprend que nous touchons au moment suprme. Alors je ne sais quel vertige s'empare de moi: il me semble voir, je vois ma mre Hasna, je vois Yasmina ma fiance, aux mains de l'ennemi, exposes aux derniers outrages. Je les presse sur mon coeur pour me persuader moi-mme que ce n'est l qu'une hallucination. Mais l'pouvante des femmes, leurs cris dchirants, m'avertissent que ce qui n'est prsent qu'une affreuse illusion deviendra tout l'heure la ralit mme. Aussitt, je m'arrache des bras chris qui me retiennent: --Non, m'cri-je, cela ne sera pas, moi vivant. Dou d'une force surnaturelle, je bondis hors de la maison, je m'lance du ct o l'on se bat encore; dfaut de fusil, j'ai ma _gadoum_. Le premier ennemi qui se rencontre ma porte est un tirailleur indigne. Il dcharge son fusil sur moi et me manque. Je lui fends la tte. Un de ses camarades accourt, et je tombe perc d'un coup de baonnette [L'attaque des Ath-Illilten et la prise de Lalla Fathma au village de Soummeur eurent lieu le 11 juillet 1857.]. Le beau Kabyle, entrouvrant sa _gandoura,_ nous montra sur sa poitrine une horrible cicatrice. Son rcit nous avait tous vivement mus. La chaleur que Bel-Kassem avait mise le traduire, prouvait bien qu'il n'tait pas demeur insensible, lui non plus, aux exploits de ce hros. --Mohamed-Ameur-et-An, lui dit le Gnral en lui tendant la main, nous honorons le courage chez nos adversaires autant que chez nos propres soldats. Nous admirons le tien. Assurment tu tais digne d'une meilleure fortune. Mais qu'advint alors de ta mre, de ta fiance et de toi-mme? --Lalla Fathma, avec les femmes et les enfants qui l'entouraient, fut amene prisonnire devant Sidi [Seigneur.] Randon, au pic de Tamesguida. Son frre, Sidi Thaeb, l'accompagnait. Aux questions qui lui furent adresses, elle rpondit d'une voix calme et ferme: C'tait crit! Le jour suivant, on la dirigea sur le bordj de Tizi-Ouzou, et de l sur celui des Ben Sliman o elle subit, soumise aux volonts d'Allah, une triste captivit. Quant aux autres prisonniers de Soummeur, ils furent envoys chez les Ath-Bou-Youcef, alors les allis des Franais. Ma mre et ma fiance se trouvaient parmi eux. Les Ath-Bou-Youcef n'eurent pas d'ailleurs les garder longtemps; car les Ath-Illilten, les Ath-Illoula-Oumalou, les Ath-ldger, les Ath-Ithourar, en un mot les derniers dfenseurs du Djurjura durent faire leur soumission dans les vingt-quatre heures. L'amende paye, les otages livrs, on permit ces malheureux _manefguis,_ de retourner dans leurs villages dont plusieurs n'taient plus que des ruines. Ces choses, je ne les ai apprises, comme vous le pensez bien, que longtemps aprs, mon retour dans la montagne. Quelle train charitable me releva l'endroit o j'tais tomb expirant? Quand, comment et par qui fus-je transport l'hpital de Tizi-Ouzou? C'est ce que je ne saurais vous dire. Tout cela n'a laiss dans mon esprit qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement qu'un matin, un _thebib_ franais m'arracha un grand cri en enfonant un instrument dans le trou bant de ma poitrine. En le voyant sourire d'un air de satisfaction, j'prouvai pour la premire fois de ma vie un sentiment de peur. Ah! pensai-je, la cruaut de nos ennemis peut-elle aller jusque-l! Mes yeux exprimaient sans doute ce que je ressentais; car un turco bless qui tait couch dans un lit prs du mien, s'empressa de me dire: --Ne crains donc rien, ami; le _thebib_ franais est content, car, dit-il, puisque tu cries, c'est que tu as envie de vivre. J'ouvris la bouche pour le remercier. Aprs tout, puisque je n'tais pas mort, je n'tais pas fch de revoir la lumire. Mais le _thebib_ franais mit vivement sa main sur mes livres; puis il parla au turco, mon voisin. --Il t'avertit, me dit celui-ci, que si tu souffles un mot de la journe, tu ne seras bon ce soir qu' tre mis en terre. Je ne me le fis pas rpter deux fois. Je n'ouvris plus la bouche, mais je pensai ma bonne mre Hasna, ma bien-aime Yasmina. Et pourquoi ne l'avouerais-je pas? je pensai aussi Ali, mon mortel ennemi. Je me souvins mme de ce regard que je lui avais jet chez les Ath-Iraten et qui disait: C'est bien, Ali, nous rglerons notre compte ensemble aprs la guerre. Ah! maintenant, je ressentais l'ardent dsir de vivre: je n'avais pas seulement venger mon pre tu par les hommes de sa _kharouba,_ mais encore ma patrie, trahie par lui-mme. Ces souvenirs et ces projets avaient sans doute rappel la fivre; car une femme jeune et belle encore, en robe grise, la tte couverte d'une grande coiffe blanche, m'observait debout devant mon lit. Mes yeux ayant rencontr les siens, elle mit un doigt sur ses lvres pour me recommander le silence; puis, penche sur moi, elle fit tomber dans ma bouche quelques gouttes d'une liqueur qui m'endormit presque aussitt. Combien de jours, combien de semaines, suis-je rest l couch sur le dos, soign par le _thebib_ franais et par cette femme si douce et si patiente, en qui j'avais confiance comme en ma propre mre? Ce que je sais, c'est que mon voisin le turco s'en tait all avec beaucoup d'autres, morts ou guris, tandis que moi j'tais toujours la mme place. On me traitait comme le fils d'une kharouba o il n'tait n avant lui que des filles. Cependant l'impatience me gagnait; le dsespoir mme s'emparant de moi, l'on me surprenait parfois sangloter comme un enfant. Ainsi se passa tout l't et une partie de l'automne. Enfin, ma plaie se ferma; je vous parle de celle de la poitrine; la blessure de mon bras n'tait rien, et pour ce qui est de celle de ma tte, nous avons coutume de dire qu'aucun _thebib,_ si savant qu'il soit, n'a jamais pu savoir ce qui est le plus dur d'un crne kabyle ou d'un caillou roul. Un matin, la bonne femme me mit dans la main une petite mdaille et un grand pain. J'tais guri! Le beau Kabyle nous montra sa mdaille. Elle portait sur l'une de ses faces une image de la Vierge avec cette inscription: Marie, conue sans pch, priez pour nous qui avons recours vous. Sur l'autre face, une croix couronne d'toiles surmontant un grand M. Je partis, reprit-il, aprs avoir bais pieusement la main de ma bienfaitrice et remerci du fond du coeur le thebib franais. Pour regagner mon village, je suivis d'abord la nouvelle route, celle que vos soldats avaient ouverte aux flancs du rocher, et je compris pourquoi ils avaient l tant fait parler la poudre. Sur le Souk-el-Arba des Iraten, le fort entirement achev se dressait menaant, et dans l'intrieur du fort des maisons, grandes ou petites, s'levaient comme si un magicien les et fait sortir de terre. Je m'loignai en toute hte de ces lieux remplis de sortilges. Douze heures de marche seulement me sparaient de mon village, de ma mre, de ma fiance. Et comme le coeur me battait la pense que j'allais les revoir! car la sainte de Tizi-Ouzou m'avait assur que toutes les femmes, except Lalla Fathma, avaient t remises en libert. Quant ma maison, tait-elle encore debout? Peu m'importait! La guerre, me disais-je, n'en aura du moins pas emport les pierres, et le l'aurai, moi, bientt releve avec l'aide de mon tuteur qui est maon. Je me parlais ainsi moi-mme en traversant Ichariten, o la plupart, des maisons brles avaient dj t reconstruites. Dj les traces de la lutte avaient presque partout disparu; car le Kabyle ne se montre pas moins ardent aux oeuvres de la paix qu' celles de la guerre. Tout en marchant d'un pas rapide, je formais de doux projets. Je n'avais point les cent douros d'Espagne que le vieux Salem exigeait pour la dot, d'Yasmina: je n'en avais mme pas le premier. Mais cet homme-l, me disais-je encore, ne sera pas impitoyable quand j'aurai fait justice d'Ali, comme c'est mon droit et mon devoir. Il sera trop heureux alors de me donner sa pupille pour que je lui assure, moi, sa nourriture. Je m'tais arrt une fontaine; j'y avais fait mes ablutions en disant, selon la coutume: O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du paradis. Comme je me relavais et montrais mon visage, quelqu'un prs de moi s'cria au comble de la surprise: --Vraiment est-ce toi, Mohamed, est-ce bien toi? C'tait un homme des Ath-Aziz, Yacoub, un de mes camarades d'enfance. --Nous t'avons tous cru mort. Ta mre t'a pleur, Yasmina aussi. --Yasmina aussi, fis-je machinalement, car je ne savais plus ce que je disais, accabl sous le pressentiment de quelque nouveau malheur. --Oui, reprit Yacoub, elle t'a bien pleur, la pauvre petite; mais il y a une fin tout, et le vieux Salem lui ayant apport la preuve de ta mort... --Quelle preuve? m'criai-je hors de moi. --Ta _gadoum_ qu'elle a reconnue aux signes que tu y avais gravs avec ton couteau. Ta mre Hasna aussi l'a reconnue. --Et alors? Alors son tuteur l'a tour tour supplie, menace, lui rptant sans cesse qu'elle offensait le ciel en vouant sa vieillesse la misre par son refus obstin d'pouser Ali. --Elle, la femme d'Ali! criai-je; en saisissant le bras de Yacoub. Mes ongles s'enfonaient dans sa chair. --Pas encore, s'empressa-t-il de me rpondre, mais tu me fais mal. --Allah est grand! Je me jetai au cou de mon ami; je l'embrassai de toutes mes forces. --Tu n'as pas de temps perdre, reprit-il, si tu veux arriver l-bas avant que le marabout ait rcit la _fatha_ [La prire qui consacre le mariage.]. --C'est donc demain? --Oui, c'est demain. Je mesurai la distance: --Yacoub, m'criai je, Ali n'pousera demain que la mort. Et comme un fou je me mis courir dans la direction de mon village. Mais je n'avais pas retrouv mes jambes d'autrefois, et dans ma poitrine il y avait un fer rouge. Ma blessure s'enflammait; elle menaait de se rouvrir. A chaque fontaine je m'arrtais, et j'avalais de grandes gorges d'eau pour teindre le feu qui dvorait mes poumons et ma gorge. Je ne disais plus: O mon Dieu, fais-moi sentir l'odeur du paradis; mais je disais: O mon Dieu, prends ma vie, mais que du moins, avant de mourir, je puisse frapper ce tratre! En vrit, vous pouvez m'en croire, si je vous dis que ce voyage-l fut encore plus pnible que l'autre, celui que j'avais d faire sur les genoux pour parvenir jusqu'au village de Soummeur. Cette fois aussi l'amour fut le plus fort, l'amour et une autre passion enracine dans le coeur des Kabyles: la passion de la vengeance. Je n'atteignis le plateau des Ath-Aziz que vers le milieu du jour. Je me glissai le long des haies et derrire les maisons, mon couteau dans la main, puis, haletant, tout ruisselant d'une sueur d'angoisse, dvor d'une soif que du sang pouvait seul teindre: le sang de mon ennemi. Je passai ainsi prs de notre maison, prs de ma mre. Je ne m'aperus pas que l'incendie l'avait pargne; je ne pensai mme pas ma mre. Ah! je ne veux pas me faire meilleur vos yeux que je ne le suis: je n'tais plus un homme, mais un tigre. Je n'avais plus qu'une seule chose devant les yeux: Yasmina dans les bras d'Ali! Et cela me rendait fou. Je continuai donc d'avancer vers les maisons des Ath-Ahmed-bou-Smal, d'o s'levaient des bruits de fte. On entendait la musique des fltes et des tambours. Tout coup, ayant fait encore quelques pas, je vois s'avancer le cortge. Les hommes, arms comme pour la guerre, marchaient devant Ali et le vieux Salem. Entre eux venait Yasmina blanche comme la neige, les yeux creuss par les larmes. Devant cette grande douleur o clate tout son amour pour moi, le couteau s'chappe de ma main, et je m'lance les deux bras tendus vers ma bien-aime: --Yasmina! Yasmina! Ella pousse un cri, fait un bond et se suspend mes lvres. Dans le premier moment, Ali et ceux de sa _kharouba_ demeurent tous frapps de stupeur. Eux aussi sans doute, ils me croyaient bien mort, et mon retour les tonne comme un prodige. Mais je n'attends pas, moi, qu'ils reviennent la ralit. Charg de mon prcieux fardeau, je me prcipite vers les maisons de ma _kharouba_ en criant: --A moi, moi, parents et amis des Ameurel-An! Ma bien-aime appuye sur mon coeur, je ne sens plus ni souffrance ni fatigue: j'ai des ailes! J'arrive la maison, je dpose sur ma _doukana_ Yasmina vanouie, et me mets crier: _imma_! _imma_! Elle est au jardin, mais elle a entendu mon appel. Elle veut accourir, ses genoux se drobent sous elle; je la prends dans mes bras et l'emporte en la couvrant de baisers. --_Imma,_ dis-je, as-tu pour moi une arme? Les Ath-Bou-Smal vont venir. Elle me regarde sans m'couter; elle demeure l devant moi comme en extase. --_Imma,_ nos ennemis vont venir nous attaquer. Alors, comme si elle sortait d'un rve: --Nous attaquer, dit-elle, lui Ali! Il faut le tuer! --Mais je n'ai plus mon fusil. --Je l'ai moi! le voici! Les ntres l'ont ramass dans la tour parmi les cadavres, et ils me l'ont apport en souvenir de toi. Voici de la poudre et des balles. Une grande clameur s'levait au dehors. Je courus vers la porte. Je la fermai en la barricadant de mon mieux. Il n'tait que temps: une balle siffla prs de mon oreille. J'entr'ouvris l'_asfalou_ [Petite fentre.]: --Mal tir, Ali, criai-je; tu m'as manqu, mais moi je ne te manquerai pas. Cependant ma chre Yasmina tait revenue elle. Ma bonne mre Hasna la couvrait de caresses; et moi, sans m'loigner de l'_asfalou,_ je lui exprimais tout ce que mon coeur renfermait pour elle de tendresse. Jamais flicit pareille la mienne n'avait t gote par une crature humaine. Eh bien, ce fut ce moment-l que la foudre m'crasa. Je vis, je vois, oui, je verrai toujours se glisser comme une vipre la dent mortelle, par une de nos _thikouathin_ [Petits jours percs dans le haut de la muraille pour donner de l'air l'intrieur du logis.], le long canon d'un fusil. Avant que j'eusse pu crier: _tamourt_! _tamourt_ [A terre! terre!]! le coup partit. Yasmina jeta un faible cri et s'affaissa sur ma _doukana_. Ignorant encore toute l'tendue de mon malheur, j'ouvre la porte en hurlant de rage; je m'lance derrire la maison, je vois Ali le tratre fuyant de toute la vitesse de ses jambes. Je l'ajuste, le canon de mon fusil appuy, je tire! Ah! cette fois, Allah est avec moi! le misrable trbuche, il roule terre. --Ah! je t'avais bien dit que je ne te manquerais pas! Il me sembla entendre un ricanement. Je courus vers Ali avec ma _gadoum_ que ma mre Hasna m'avait aussi rendue. Mon ennemi n'tait plus qu'un cadavre. Alors je revins pas lents la maison. Je n'osais pas y rentrer. Je demeurai sur le seuil, chancelant, livide: ma mre agenouille sanglotait. Yasmina, la fleur de ma vie, tait morte. CHAPITRE V DE LA MAISON D'OR A KALAA ET A LA PLAINE. La rsidence de Ben-Ali-Chrif couronne, deux mille mtres de l'Oued-Sahel, une petite minence devant laquelle de belles prairies lgrement accidentes et dcores de bouquets d'arbres forment comme un parc anglais. Extrieurement, c'est un bordj: une enceinte continue, perce de meurtrires, forme un carr de dfense. Nous y pntrons par une porte monumentale qui regarde la valle. Au fond d'une premire cour intrieure, nous apparat tout coup une vaste maison franaise un tage. A gauche sont les communs et les logements des htes, droite un grand hangar pour les chevaux et les btes de bt. Plus de cent Kabyles se tiennent accroupis ou debout prs de la porte du bordj, et tout le long du btiment qui occupe le quatrime ct de la cour. L'aga est l qui coute la plainte des uns et apaise leurs griefs, qui rprimande ou punit les autres. Plusieurs serviteurs accourent, empresss nous conduire devant leur matre. L'hospitalit des pauvres montagnards s'est grave dans nos coeurs. Le grand seigneur de la valle pourra-t-il la surpasser ou mme l'galer? Qu'on en juge. Nous sommes introduits auprs d'un fort bel homme de trente-cinq quarante ans. Il a grand air. Ses traits nobles, sa physionomie la fois douce et fire, sa haute stature magnifiquement drape dans plusieurs burnous d'un tissu fin, et encore rehausse par le turban oriental qui surmonte son front comme une couronne, tout, jusqu' ses mains fines, annonce en lui le matre, le chef ou du moins le premier d'entre ses pairs. Il est assis devant un bureau l'europenne, et ct de lui se tient, une plume la main, un jeune Franais en veste rose: c'est un sous-officier que le gnral commandant la division de Constantine a attach sa personne en qualit de secrtaire. En nous voyant entrer, Ben-Ali-Chrif se lve et nous salue en homme du meilleur monde: --Soyez la bien venue, madame, et vous aussi, messieurs, nous dit-il sans le moindre accent kabyle. Je vous remercie de la faveur que vous voulez bien me faire en venant de si loin me demander l'hospitalit. Ma maison est la vtre, mes gens et moi sommes vos serviteurs. Je regrette que Paris soit si loin, et que nous soyons encore ou peu s'en faut des Barbares. Je crains que vous ne vous en aperceviez trop. Mais vous me tiendrez compte, je l'espre, de ma bonne volont. Le secrtaire met sous les yeux de Ben-Ali-Chrif la lettre o le gouverneur gnral nous recommande aux autorits franaises et indignes. Notre hte nous la rend gracieusement sans la lire, et levant aussitt la sance de justice, il nous introduit dans sa maison. Il nous fait traverser une vaste salle manger pour nous conduire dans une seconde cour intrieure, autour de laquelle rgnent des colonnes de porphyre. Elles supportent, un peu massives, la galerie dentelles d'une riche habitation mauresque. Partout ici l'Afrique et l'Europe se coudoient; mais chez le matre du logis le dsir est manifeste de donner le pas l'Europe sur l'Afrique. Nous montons, entre deux panneaux de faence napolitaine, les degrs de pierre d'un escalier spacieux et commode, et nous voici dans un salon. Quel plaisir de retrouver Paris au pied du Djurjura! L'ameublement est rouge et or. Des fauteuils, des divans, des coussins brods, des rideaux en lampas, des tables de boule, des bronzes et des glaces partout; puis l-bas, le soleil incendiant les hauts sommets kabyles: ce contraste tonnant s'offre nos yeux ravis comme un rgal unique. L'aga nous fait servir du caf dans des petites coupes de Svres. C'est un vieil Osmanli qui nous le prsente, un serviteur d'avant la conqute, n et lev dans la Maison d'Or. Avec une politesse raffine, Ben-Ali-Chrif nous interroge sur les incidents de notre voyage. Il s'excuse ensuite de nous quitter pour quelques instants: il veut s'occuper lui-mme de notre installation. Lui sorti, nous nous regardons tous quatre sans mot dire; mais ce silence est loquent, et tout rempli d'actions de grces pour le Gnral qui nous devons cette ferie aprs tant d'autres. N'est-ce pas madame Elvire qui a conu le projet d'une excursion dans le monde kabyle, et qui en a combin le plan? Pour l'excuter, n'est-ce pas dans son courage que nous avons puis le ntre? A force de nous regarder ainsi, nous clatons de rire: nous avons des mines de brigands, nos visages et nos mains sont kabyles. Le soleil a teint en cramoisi une des joues du Caporal, et chang le nez du Conscrit en tomate mre; le voile en lambeaux du Gnral a tatou en vert son front, sa joue et son menton. Comment notre hte a-t-il pu garder son srieux en nous voyant accommods de la sorte? Il vient bientt pour nous conduire nos appartements. La chambre que le Conscrit a l'honneur de partager avec son Gnral est magnifiquement meuble la franaise. Grand lit en palissandre, tapis moelleux, riche toilette avec une aiguire en vermeil donne Ben-Ali-Chrif par le gouvernement franais, et des savons de Chardin, et des essences de Lubin: bref, tout le ncessaire des lgances parisiennes. Allons! endossons l'habit noir, c'est bien le moins que nous puissions faire pour honorer notre hte. Nous retournons au salon; les fauteuils ne s'indignent plus de nous recevoir entre leurs bras. --Vous plat-il que je vous mne mon jardin de France? Nous avons le temps d'y aller et d'en revenir avant la nuit. Nous suivons Ben-Ali-Chrif dans la premire cour o nous attendent, impatients et blanchissant leur frein d'cume, des chevaux de haute race et une mule si bien faite et si fringante que la mule du Prophte devait lui ressembler. L'aga a soulev madame Elvire comme il et fait d'une petite fille pour l'asseoir sur une selle incruste de corail et d'maux. Puis, nous montrant le chemin, il prend la tte du cortge. Je me sentais presque honteux, je l'avoue, assis moi cavalier de la dernire classe, sur le dos d'un noble arabe la robe noire, l'oeil de feu. Il le cde peine en beaut la cavale blanche de notre hte qui, dans son triple burnous aux plis flottants et sous son grand turban en coupole, marche devant nous comme un triomphateur. --Quelles magnifiques btes! s'crie madame Elvire, qui, cuyre mrite, dvore des yeux la cavale blanche et le cheval noir. --Aussi douces et obissantes que belle, madame; elles sont dans ma famille, de pre en fils, depuis deux ou trois sicles. Leur gnalogie se confond avec la mienne; mais la plus belle et la meilleure, c'est ma mule que vous montez. Je ne la troquerais pas contre le plus noble cheval d'Arabie. J'ai fait avec elle bien des fois le chemin de Constantine Batna en dix heures, devanant la diligence qui en met quatorze franchir ces trente lieues et fait quatre relais. Elle va toujours, sans boire ni manger; l'arrive, elle a le poil aussi sec qu'au dpart. Elle n'a peur de rien, pas mme du lion que nous avons deux fois rencontr en chemin. Enfin, elle est aussi bonne personne qu'intelligente et brave. Aussi est-elle traite comme un membre de la famille. Le jardin de France o nous arrivons en un temps de galop offre l'aspect apptissant et plantureux d'un jardin de prieur. Une riche varit de fleurs odorantes dcorent les plates-bandes; et par de l, dans les carrs, ce sont des lgumes opulents. Il y a aussi des tonnelles o grimpent le long des treillages de jeunes vignes. Les poiriers, les cerisiers, les abricotiers sont les arbres prcieux et rares; les orangers, les citronniers, les cdrats, les grenadiers et les nfliers du Japon sont les communs. Le jardinier qui est de Versailles parat enchant de voir des _pays_. Il s'approche de nous en tant sa casquette. --Monsieur Ben-Ali-Chrif, avant un mois vous mangerez des cerises. --Voici un jardin bien tenu, dis-je, je vous en fais mon compliment. Mais aussi quelle terre! Il ne lui faut pas d'engrais. C'est assez de jeter la semence et d'arracher les herbes gourmandes. Avec de l'eau, on ferait ici pousser des pierres. --Elle ne te manque pas, n'est-ce pas, Franois? dit l'aga. --Non, monsieur Ben-Ali-Chrif. --Cette conduite nous amne l'eau du Djurjura que j'ai fait analyser. Elle est claire, frache et point du tout saumtre comme celle de beaucoup de sources que vous rencontrerez dans la valle; et vous ferez bien de n'y pas boire. Voulez-vous juger de la vgtation dans l'Oued-Sahel? Regardez ces orangers; quel ge leur donnez-vous? --Ils sont grands et forts comme des pommiers de vingt ans. Nous leur donnons cet ge-l. --Ils ont six ans. Nous nous rcrions tous, incrdules. --Franois, est-ce que je me trompe d'une anne? --Non, monsieur Ben-Ali-Chrif. Dans une alle du jardin nous rencontrons un jeune homme de dix-huit ans. Sa taille est leve, sa figure noble et bienveillante. Il s'incline devant nous et salue l'aga en l'appelant Sidi; puis il garde un silence respectueux. Notre hte nous le prsente: --Le chrif, mon fils an, nous dit-il; ne vous tonnez pas de son mutisme. Chez nous le fils ne parle pas devant son pre. Le chrif a fait ses tudes au collge arabe d'Alger, et je me propose de l'envoyer en France pour s'y perfectionner. Si les circonstances me le permettent, je ferai mme avec lui le tour d'Europe. J'prouve, moi aussi, un grand besoin d'apprendre. Tout ce qui vous rappelle ici la France est le fruit d'un voyage que je fis Paris en 1854. A cette poque, je savais peine quelques mots de franais appris dans mes frquentes relations avec vos officiers; car depuis mon plus jeune ge, j'ai compris ou plutt j'ai pressenti que l'avenir de mon pays, de ma chre Kabylie, tait entre les mains de la France [Ben-Ali-Chrif n'en prit pas moins part la rvolte des Kabyles en 1870.]. Aussi, m'y suis-je dvou corps et me; de 1847 1857 j'ai entretenu, mes frais, pour son service, cent soixante hommes et quatre-vingt-dix chevaux, posts l haut, Chellata. Ce qui n'empcha pas qu'en 1857 je faillis, sur de faux rapports, tre arrt comme tratre et rebelle. On me rendit justice, Dieu merci, et je fus rcompens par la croix d'officier. Ce que je vis Paris et dans toute la France produisit sur moi une impression inexprimable dans votre langue comme dans la mienne. Dire que je fus merveill, enthousiasm, transport, cela ne pourrait rendre ce que j'prouvai; je pensai un moment que j'en perdrais la raison. Je voulus absolument parler et lire le franais, l'crire aussi. Il me fallut une maison franaise, je n'en suis qu' l'_a, b, c_ de mon ducation, et j'ai bien d'autres projets; mais je suis jeune encore, et, si Dieu le veut, je les raliserai: mes compatriotes n'auront pas s'en plaindre, ni la France non plus. Le chrif s'tait loign sur un mot que son pre lui avait dit en kabyle; il revint avec la plus belle rose des plates-bandes. --Permettez-moi de vous l'offrir, dit galamment l'aga madame Elvire; il y en a de plus rares, mais aucune n'a son parfum. Nous retrouvons le jardinier prs de la porte du jardin. tant demeur en arrire: --Franois, lui dis-je, quelle besogne faites-vous l? --Vous le voyez, Monsieur, je sale un jambon. --Mais je n'ai pas vu un seul porc dans toute la Kabylie. --C'est une cuisse de sanglier que je mets dans le sel; je la ferai ensuite scher au soleil. M. Ben-Ali-Chrif ou M. le chrif, son fils, chaque fois qu'ils vont chasser dans la montagne d'Akbou, abattent plusieurs de ces btes qui ont par ici la taille de petits veaux. Et lorsqu'ils parviennent en soustraire un morceau leurs grands coquins de lvriers, de vritables tigres, ils ont la bont de me le rserver. Pour eux, apprivois ou non, un sanglier est toujours un porc. Le soleil s'est couch, et brusquement le jour a fait place la nuit; les diamants clestes commencent jeter leurs feux tincelants dans un azur ple comme le regard de la jeune mourante. Le silence, frre des tnbres, a envahi l'immense valle. De temps autre, le cri sinistre d'un chat-huant ou d'une hyne jette l'pouvante au coeur des troupeaux endormis. Arrach par cette menace son premier sommeil, un agneau y rpond par un blement plaintif, en se pressant contre le flanc maternel. et l un feu s'allume pour tenir en respect les carnassiers qui sortent affams de leurs tanires. La petite cavalcade a pris les devants. Je remonte sur mon arabe. Je lui lche les rnes. Il part comme un fils d'ole auquel son pre a ouvert la caverne. Ses jarrets sont si flexibles que je ne reois nulle secousse de son galop. On dirait que, suspendu dans l'air, il dvore l'espace avec des ailes invisibles. En un clin-d'oeil, il a rejoint ses frres, sa soeur, la cavale blanche et la mule, sa cousine. Sa course prcipite la leur; en trois minutes nous franchissons deux kilomtres. En descendant de mon cheval, j'avance, pour le baiser, mes lvre vers son museau. Il me laisse faire. Un serviteur s'approche de l'aga et lui dit: Monsieur Ben-Ali-Chrif est servi. Nous entrons dans la salle manger, o la table dresse la franaise est claire aux bougies. Argenterie, cristaux et porcelaines, tout est de bon got et marqu au chiffre de notre hte. Mais pourquoi donc la nappe est-elle d'une blancheur douteuse? Assurment, elle a t passe l'eau depuis que la _diffa_ fut servie ceux qui nous out prcds dans cette maison si grandement hospitalire. Vos lavandires, mon cher hte, ignorent-elles donc l'usage du savon? Des valets kabyles, la serviette sous le bras, s'empressent autour de nous, prompts changer nos assiettes et remplir nos verres. Ah! pour le coup, voici du mdoc authentique et du mot glac. Ben-Ali-Chrif a donn la place d'honneur madame Elvire, il s'est mis sa gauche: il a la science inne des convenances. Il nous sert, tout en causant. Sa conversation, o les traits sont sems avec mesure, passe sans effort du grave au doux, du plaisant au svre. Il prend plaisir nous prouver que la France pourra, quand elle le voudra, s'attacher le coeur de la Kabylie tout entire. --Les Kabyles, nous dit-il, sont accessibles encore aux excitations des marabouts fanatiques, j'en conviens; mais qu'on fonde chez eux des coles franaises, qu'on ouvre des routes dans leurs montagnes, qu'on fasse quelque chose pour leur bien-tre, qu'on favorise un peu leur industrie nationale, qu'on leur apprenne tirer un meilleur parti de leurs oliviers et de leurs figuiers, qu'on remplace sur le Djurjura les glands doux par des chtaignes, qu'on introduise partout la culture de la pomme de terre et celle aussi du mrier; en un mot qu'on sache, par un peu d'aide, en respectant leurs coutumes et leur noble passion de libert, rpandre l'aisance o rgne aujourd'hui la misre, et la gnration qui monte sera franaise. Ce n'est pas tout: la proprit prive rcemment dcrte achvera la conqute de l'Algrie; mais pour la constituer en pays arabe, que d'obstacles vaincre! Elle existe ici, et cette population surabondante que la montagne ne peut nourrir, et qui va chaque anne, en migrant, gagner pniblement sa vie jusque sur les frontires du Maroc, s'offre comme un lment vigoureux et fcond de colonisation dans la plaine. Donnez de la terre ces braves gens qui meurent de faim, faites-en des propritaires et des fermiers modles, vous aurez du mme coup des partisans dvous de la France, d'utiles intermdiaires entre les Arabes et vous. Mlez, si vous le voulez, des colons kabyles aux colons franais: ils sont faits pour s'entendre, et si la rvolte clate de nouveau dans le Sud, ne craignez pas alors qu'ils se joignent aux Arabes. Ils les combattront avec vous, car ils auront dfendre contre eux leurs propres intrts. Et quels colons que les Kabyles! Demain matin, si vous le voulez bien, nous irons djeuner ma maison de campagne. Eh bien! tout le long de la route, vous verrez des cultures magnifiques. Tout rcemment encore, c'tait un maquis impntrable, habit par des chacals, des sangliers et des hynes. J'ai cd ces terrains de pauvres diables, en pleine proprit, la condition de les dfricher, et vous pourrez vous convaincre qu'en quelques annes ils en ont fait une corne d'abondance. Tandis que Ben-Ali-Chrif nous difiait de la sorte sur l'avenir de la Kabylie et sur la vertu d'une colonisation kabyle auxiliaire des colons d'Europe, nous savourions les dlices d'un succulent dner maure: la _shourba,_ potage gras piment; la _tourta,_ mlange de viandes et de ptes; la _makrouda,_ compose d'oeufs, de viande et de farine; la _doulma,_ hachis au riz, fortement assaisonn de poivre; puis des grives en conserves, au beurre; enfin une _biklanva,_ plat exquis d'amandes, de sucre, de beurre et de farine, et le _kouskoussou_ traditionnel, mais accommod aux raisins secs et aux corinthes. Au dessert, les fruits les plus dlicieux: des oranges parfumes la vanille comme Mahomet en offre aux saints du septime paradis. Pour prendre le caf, nous retournons au salon. --Messieurs, fumez! dit madame Elvire. --Puisque vous l'ordonnez... madame. Gotez donc ce _chebli_ qui vient des Ouled-Chebel, dans la Mitidja, ou ce tabac rcolt dans le Souf soixante lieues au sud de Biskra. Vous apprcierez ainsi, exempts de tout mlange, nos deux meilleurs tabacs indignes: une des grandes promesses de l'avenir algrien. Nous trouvons le _chebli_ agrable; le tabac du Souf a de l'arme; mais il est pre et violent: c'est du _felfel_ en cigarettes. --Monsieur Ben-Ali-Chrif, avez-vous plusieurs... enfants? Madame Elvire avait failli lui demander: avez-vous plusieurs femmes? Il rpondit en souriant: --Madame Ben-Ali-Chrif et t trs-heureuse de vous faire elle-mme les honneurs de sa maison; mais depuis deux jours elle est souffrante, et vous prie de vouloir bien l'excuser. J'ai deux enfants, madame, deux fils: celui que vous avez vu, c'est l'an, et un autre d'un an, un bien joli enfant; je vous le montrerai demain. Le visage de Ben-Ali-Chrif se voila de tristesse. --Est-ce le plus jeune qui vous cause du chagrin? Notre hte hsita avant de rpondre: --Pourquoi vous le cacherais-je? dit-il; je tremble d'en perdre un. Jamais depuis des sicles aucun des miens n'a pu conserver plus d'un fils. C'est l une fatalit qui pse sur ma famille, et dussiez-vous sourire, madame, c'est crit! Cette confession nous frappa. Ainsi la superstition de l'invitable pse sur le plus intelligent et le plus civilis des Kabyles comme sur le plus sauvage. Le sommeil nous gagnait. Nos membres taient rompus par trente-six heures de mulet, et les merveilles de ces trois jours taient comme un fardeau sur nos mes. Avant de dormir nous allmes pourtant, par un grand effort de courage, prendre cong de nos bons muletiers, du beau Kabyle et de notre ami Bel-Kassem. --Au revoir jusque l-haut, nous dit-il en nous montrant le ciel; car vous ne reviendrez pas en Kabylie, et moi je mourrai sur le rocher o je suis n; mais quand je serai vieux je me rappellerai, comme les plus belles, ces heures si courtes que j'ai passes prs de vous. Quant au beau Kabyle, il porta son front, en s'inclinant, la main de madame Elvire, et dit: --_Allah isselmec_! La protection de Dieu soit avec vous! --Nous faisons tout d'un somme le tour du cadran. A dix heures on vient nous annoncer que les chevaux sont sells, la mule harnache, et que notre hte nous attend dans la cour. --Partons! nous dit-il; sous la tente comme sur la table, le djeuner veut tre mang point. En notre honneur plusieurs cavaliers en burnous blancs ouvrent la marche, le mousquet dress; devant ou derrire les chevaux s'bat une bande de lvriers gants, aux formes lgantes, la dent froce. Plusieurs portent des cicatrices hroques; les dfenses formidables du plus vieux solitaire ne les arrtent pas. Ils font la guerre la hyne; un chacal leur cote peine un coup de dent. Ont-ils faim? ils tranglent une chvre ou un mouton dont ils font trois bouches. droite et gauche de la route ondoient de luxurieuses moissons: le maquis dfrich par les colons de Ben-Ali-Chrif est un eldorado. Aprs une heure de marche, nous arrivons son _azib_ d't. C'est un grand parc de citronniers, d'orangers et de cdrats, au milieu duquel sur un petit monticule une tente arabe est pittoresquement dresse. Ici l'enchantement recommence. Le magicien, c'est l'orient radieux, tout imprgn de parfums. Au fond de la coupole d'azur, le soleil incandescent fait dborder la vie universelle. Toute la nature clate de joie. Une vapeur tide monte de la terre frachement remue au pied des arbres odorifrants. Il y mle leurs armes. Nous nous enivrons de cet encens. Les feuilles rflchissent la lumire comme de l'acier poli; et lorsque la brise les agite, on croirait voir une bande de scarabes verts marchant la conqute des Hesprides. Sur la mme branche se pressent les pommes d'or, les fruits en promesse et les bouquets de fleurs. L'aga offre madame Elvire une de ces branches, divin emblme de la nature fconde. Nous voici sous la tente. Elle est dcore d'arabesques multicolores qu'encadrent des triangles entrecroiss. Ces trfles six feuilles, sont-ce les gardiens du bonheur domestique? Ben-Ali-Chrif habite parfois, l't, cet _azib_ avec sa famille. Ces deux mains, l'entre, le protgent sans doute contre le mauvais oeil. Entre les tapis de Smyrne et les coussins de brocart, court au milieu de la tente et gazouille en courant une source vive. Un canal de fleurs la conduit vers un moulin de pygme. Que cela est charmant! Le bon serviteur qui a voulu gayer les yeux de son matre a d construire, en jouant, plus d'un de ces _thisirth_ [Moulin eau.] lorsqu'il tait enfant. La roue est une orange naine o s'enfoncent, en guise de dents, des brins de paille; elle tourne sous l'effort de l'eau, et fait tourner une _Fleur-de-Marie_. Saab [Le nuage.], le chien favori, Saab, le plus beau et le moins mchant, est couch aux pieds de son seigneur. Seul il a accs dans la tente, et les autres qui rdent l'entour, jaloux et farouches, jettent sur lui des regards menaants. L-bas, des marmitons kabyles s'empressent, affairs, autour d'un feu flambant sur lequel un matre-queux fait cuire la broche un mouton entier. Plus loin, ce sont les chevaux d'ole et la mule du Prophte qui, attachs des piquets, grignotent quelques brins d'herbe ou promnent leurs naseaux sur les citrons et les oranges. Plus loin encore, une fort d'oliviers; puis la valle radieuse, couverte de moissons et de troupeaux, pleine de fleurs et de chansons. Enfin, le Djurjura, au midi comme au nord imposant et superbe! --Je vous demande pardon, dit Ben-Ali-Chrif, de vous faire djeuner de peu de chose, une omelette et un mouton! Nous sommes couchs sur le brocart, et si nous mangeons l'omelette la franaise, nous nous rgalons du mouton la kabyle, nous servant de nos doigts en guise de fourchette et de couteau. Pendant que nous savourons cette chair tendre et succulente, un vieil Arabe, courb en deux par la misre encore plus que par l'ge, s'approche de notre hte et lui baise la main. Nous voudrions lui faire la charit. --Cet homme ne manque de rien, nous dit l'aga; c'est un de mes commensaux. J'en ai deux trois cents tous les jours de l'anne. Nous savons que la Maison d'Or ne se ferme devant personne, et que celui qui y entre n'est jamais invit en sortir. --C'est de tradition dans ma famille, et comme le droit des malheureux; quelques-uns en abusent mais bien peu. J'hberge depuis quatre mois un vieil invalide franais qui sa croix et sa pension font un revenu de six cents francs. Ce brave homme la jambe de bois a trouv le pays si beau et la maison si son gr, qu'il ne peut pas se dcider, me disait-il hier, porter ailleurs ses pnates. Quant cet Arabe, il m'arriva un soir, il y a deux ans, avec une petite fille, tous deux nus et mourant de faim. Ils ne m'ont plus quitt. Le pre a cherch se rendre utile; il donne l'orge ma jument blanche et l'attache au piquet, lorsque je viens visiter mon orangerie. --Il doit vous en coter un beau denier de nourrir tout ce monde. --Je ne compte pas avec le pauvre. Ce que je sais, c'est que ma maison consomme quatre-vingt mille litres d'huile par an, et pour deux mille francs de farine par semaine. Un serviteur apporte et prsente son matre une aiguire en argent de forme antique et d'un travail prcieux. D'une main, notre hte la tient devant madame Elvire, et de l'autre il lui verse de l'eau sur les doigts. Il lui prsente ensuite une serviette tisse en laine d'agneau, douce la peau comme une caresse. --Ah! quel souvenir nous garderons de votre hospitalit! --Quelqu'un, Madame, a pourtant crit dans un livre que le voyageur sans galons n'tait pas le bienvenu chez moi. --Et moi, dis-je, je raconterai aussi dans un livre l'accueil que vous ftes des gens qui, en se prsentant devant vous, ne payaient certes pas de mine. --Je n'ai qu'un regret, c'est que vous vouliez partir aujourd'hui; mais si le site vous plat, vous y reviendrez, je l'espre, et daignerez alors m'accorder quelques jours. J'ai trac le plan d'une villa qu'on va me construire ici mme; dans un an, vos chambres y seront prtes. Ah! que l'endroit est bien choisi, et qu'il y fait bon vivre! Qu'on oublie aisment, en face de cette belle nature et de sa resplendissante harmonie, tant d'esprances dues, tant de luttes striles, tant d'iniquits triomphantes! Et comme le corps et l'me, enivrs de parfums et de lumire, dlivrs de la chane infinie des misres humaines, s'y sentent libres et heureux. Mais ce paradis retrouv n'est qu'une tape: il faut partir! Ben-Ali-Chrif nous ramne son bordj travers une fort d'oliviers sculaires. Beaucoup de ses clients y sont occups faire de l'huile dans la _mansera_ [Moulin huile.]. Les uns broient les oliviers sous une grosse meule; les autres soumettent cette pte au pressoir dont la vis, artistement faite, est taille sans rgle ni compas dans un tronc d'arbre avec la seule _gadoum_. Chaque village possde un ou plusieurs _mansera_ qui font partie de son communal, comme le _mechmel,_ terrain banal, cimetire, chemin, place publique ou pacage, et l'_azzela,_ bien en dshrence, acquis au trsor public par un vote de la _djema_. Nous remontons au bordj. Devant la porte, une jeune Kabyle promne sur son bras un bel enfant coiff d'une calotte brode d'or. --Voici mon dernier-n, dit notre hte, et l'ayant pris entre les bras de sa bonne, il l'embrasse tendrement et l'emporte, assis sur son paule, dans la cour de la maison. D'autres muletiers nous attendent. L'aga offre sa propre mule madame Elvire. Un cavalier nous accompagnera jusqu'au bordj des Beni-Mansour. De l, nous irons demain aux Bibans, aux fameuses Portes de Fer, et la fort d'Anif, pleine de lgendes terribles, repaire redout des _djenouns_ et des btes froces. Vite, qu'on charge les bagages; la traite est longue, et le soir Sidi-Izem [Le seigneur lion.] cherche son souper dans la valle. Il faut arriver chez les Beni-Mansour avant la nuit. Nous prenons cong de notre hte: --Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir: nous nous reverrons Paris. --Ou en Kabylie, vous me l'avez promis. Il est quatre heures de l'aprs-midi quand nous redescendons dans la valle. Nous suivons l'Oued-Sahel, sur la rive gauche, ayant notre droite le Djurjura. Le siroco souffle et nous embrasse en plein visage. Il soulve des tourbillons de poussire qui, par moments, nous aveuglent en nous enveloppant d'un brouillard fauve et brlant. Alors le soleil est comme l'oeil d'une monstrueuse panthre. La mule de l'aga va d'une telle allure que, pour suivre son pas, il nous faut subir le trot heurt et cruel de nos btes. Le cavalier a mis son cheval au petit galop. --_Kodche Sa_ [Combien d'heures?]? lui demandons-nous. --_Besef_! _besef_ [Beaucoup! beaucoup!]! Et nous crions _har'r har'r_! en faisant la grimace; car chaque pas un millier d'pingles s'enfoncent dans notre chair. Madame Elvire, assise califourchon sur une selle trop large, souffre, elle aussi, un supplice inconnu, et avec quel stocisme! Nos muletiers, tous jeunes, alertes et gais, font de la fantasia pdestre. D'innombrables oliviers, de grasses prairies et des orges touffues forment un beau jardin sur chaque bord de la rivire, tandis que son large lit sec avec ses sables jaunes, ses graviers arides et ses cailloux rouls nous donne comme un avant-got du Dsert. Devant et derrire nous, de chaque ct, c'est la _K'bila-Ousammeur,_ la Kabylie expose au soleil, la Kabylie mridionale. A droite, sur les contreforts djurjuriens, voici les Ath-Illoula du sud, 27 villages, 1,655 fusils, avec la _zaoua_ de Chellata. Hier, la mme heure, nous descendions leurs rochers. A ct d'eux, vers l'ouest, les Ath-Mlikeuch, 24 villages, 850 fusils: _manefguis_ farouches, pillards dtermins, nagure toujours en lutte, soit entre eux, soit avec leurs voisins, surtout avec les Ath-Abbs dont les spare l'Oued-Sahel. Il fut un temps o cette tribu _sanhadja_ possdait Alger et son territoire, et il semble que l'ancien souvenir de sa grandeur passe la soulve incessamment contre sa misre prsente. Chez elle Bou-Bar'la trouva des patriotes non moins ardents piller qu' combattre. On dit d'un Ath-Mlikeuch qu'il tue son ami pour un douro, son frre pour deux et son pre pour trois. Autrefois, quand le khalifat du bey de Constantine passait au pied de leurs montagnes pour aller porter le tribut Alger, ils lui jetaient un chien garrott, en lui criant: Voil pour ta _diffa_! Soumis depuis 1857, ils commencent s'amender pourtant, et trouvent dans la fabrication des moulins huile et farine des ressources moins prcaires que dans le vol et dans le meurtre. Puis ce sont, toujours l'ouest, les Ath-Kani, 7 villages et 370 fusils, allis par leur faiblesse aux Ath-Mlikeuch; les Ath-Ouakhour, 2 villages, 160 fusils, qui fournissent le ciment des toits aux maisons des crtes neigeuses; la Chorfa, village de marabouts, et les Ath-Mchedallah, 14 villages, 343 fusils, avec le Thamgouth par excellence qui fut la _doukana_ de Lalla-Khredidja, la grande sainte canonise par les Kabyles. Enfin, adosss aux Guechtoula du revers nord, au sommet, sur le flanc ou au pied du revers sud, les Ath-Assi, longtemps perscuts par leurs voisins, les Mchedallah; les Ath-Yalla, 12 villages, 640 fusils, qui vivent dans des gourbis arabes; les Ath-Meddour, Merkalla et Ouled-el-Aziz, groups sur les dclivits qui descendent vers la plaine du Hamza, o s'lve un ancien fortin turc, le bordj du _Petit Puits,_ ou bordj Boura. Notre course se prcipite; la nuit approche, et nous sommes loin du but. La mule excite par la marche a le diable au corps. Le Gnral est un martyr cartel sur une selle kabyle. Madame Elvire aurait bien envie de pleurer; mais elle sourit toujours. Le Caporal se lamente pour elle, tout en sanglant des coups de fouet son mulet rtif qui s'en venge par des ruades dans le vide. Le Conscrit s'vertue en vain maintenir ses pieds entre les fentes du _tellis,_ il s'impatiente, il s'irrite, il geint comme un enfant qui ne parvient pas faire tourner sa toupie. Moi, je regrette amrement mon arabe, me dt-il emporter travers cette valle immense o le jour qui se meurt ne nous montre ni une maison ni un homme. Eh! qu'est-ce donc l, au bord de la rivire? Cette ferme franaise entre des saules, et cette mare o barbottent des canards ne sont-elles qu'un mirage dcevant? Non, non, la France vit et travaille dans cette solitude. Si nous allions serrer la main au fermier et embrasser la fermire? --Cavalier, sommes-nous encore loin des Beni-Mansour? Il secoue la tte, il ne nous comprend pas. --_Kodche Sa_? --_Besef_! _besef_! Il faut marcher, marcher vite; voici la nuit qui accourt sur son cheval noir, lanc au grand galop. Nous passons la rivire. Ces larges flaques d'eau, o s'teint le ciel ple, ont des reflets sinistres, et ces galets dont les prismes ne scintillent plus sous la lumire nous regardent d'un air morne. Le clapotement de l'eau sur les pierres est comme une voix qui se plaint. Que cette rivire est longue a passer! Nous pressons nos btes. --_Choua_! _choua_! [Doucement! doucement!] nous crie le cavalier. De la prudence, ne nous cartons pas du gu. Il y a des endroits o l'eau tourbillonne: ce sont autant de trous creuss par les _djenouns_ de l'Oued-Sahel, o ils se divertissent noyer les voyageurs. Enfin, nous voici sur l'autre bord. Mais l'obscurit nous enveloppe, et notre isolement nous met une vague angoisse au coeur. Nos muletiers n'ont pu nous suivre, ils sont loin, trs-loin en arrire. Le cavalier est seul avec nous. A-t-il du moins son bon fusil pour nous dfendre? --Et votre revolver, Caporal? dit madame Elvire d'un air railleur. --Il est au fond de ma malle. --Ah! --Dsirez-vous que je l'en retire? --Mais votre malle est une lieue d'ici, sur le dos du mulet aux bagages. --C'est vrai; je n'y songeais pas. --A quoi songez-vous donc? --A vos souffrances, madame. --Bah! on s'habitue tout, mme une selle kabyle. --Je vous admire, et... Un bruit formidable s'lve du fond de la valle, comme l'cho d'un tonnerre lointain. Nos mulets tressaillent, la mule du Gnral dresse les oreilles. --Sidi-Yzem! dit le cavalier en tendant la main dans la direction de la fort d'Anif. Alors, parmi nous un grand silence se fait. Nous n'entendons plus rien que le bruit du coeur dans la poitrine. Les mulets ont les jambes de la mule, et la mule a des ailes. De grands nuages noirs pareils des dmons, escaladant le ciel, nous drobent les toiles, si chres au voyageur nocturne. Sommes-nous sur le chemin de l'enfer? On le croirait, tant les tnbres sont profondes. Tout coup, deux lueurs rouges phosphorescentes, deux charbons incandescents brillent devant nous et s'teignent. Sont-ce les yeux de Lucifer? Une sueur glace perle sur nos fronts. Le danger pass: --C'est un chacal qui a peur, dit madame Elvire. --Ou une hyne qui fuit, ajout-je. Cette course chevele dure une heure environ, puis nos btes d'elles-mmes ralentissent leur allure. Nous approchons du bordj des Beni-Mansour. Allah soit lou! nous en franchissons la porte. Un rire clate; mais dans ce rire, il y a des sanglots. --Jamais, dit le Gnral, je ne pourrai descendre de ma mule! Le Conscrit lui tend ses bras. Madame Elvire s'y laisse tomber; elle ne peut se tenir sur ses jambes. Alors, sans piti pour elle-mme, elle brave la douleur qui lui arrache des larmes. Son mari offre de la porter. --Je marcherai! --Mais pourquoi? --Parce que je le veux! Et elle marche vers une lumire qui, en l'clairant, nous montre deux grands yeux cercls de noir, illuminant des joues dcolores. Nous trouvons le commandant du bordj table avec le mdecin militaire, le matre d'cole et sa fille. Ah! pauvre enfant! Je ne vous raconterai pas sa triste histoire, ni celle de son pre, ex-professeur du collge d'Alger, tomb... de verre d'absinthe en verre d'absinthe jusqu' l'cole primaire des Beni-Mansour. J'aime mieux vous dire le menu qui s'tale fastueusement sur la table: un brouet vert o l'oseille nage dans l'eau de la source prochaine, deux vieilles perdrix et... un apptit kabyle! --Et nos poulets! dit le Caporal l'oreille du Gnral; c'est le moment de les manger ou jamais. --Assurment; mais ils se promnent encore sur la route. Sidi-Yzem nous en dbarrassera. --Hlas! non, madame, lui rpond M. Jules visiblement mortifi. A Sidi-Yzem il faut de la chair frache. Avant le dessert, nous dormons sur nos chaises. Il n'y a qu'un lit; celui du commandant qui l'offre courtoisement madame Elvire. Est-il heureux le Conscrit, de pouvoir le partager avec son Gnral! Mais on dort bien aussi entre les bras d'un fauteuil ou sur une botte de paille. Au petit jour, dispos et gais, nous sommes en route; le soleil a chass les _djenouns_ et nous promet un nouveau jour de fte. Nos montures sont efflanques et maigres; mais ne les jugeons pas sur la mine, non plus que nos guides qui certes ne mangent pas deux fois par an le kouskoussou la viande. Nous ferons avec eux aujourd'hui quinze lieues en douze heures! Madame Elvire ne troquerait pas son pauvre bt kabyle contre sa selle d'hier, ft-elle constelle de diamants. Les campagnes que nous traversons d'abord, en remontant la valle de l'Oued-Sahel, sont fertiles et assez bien cultives. Mais bientt les bls deviennent rares, rares aussi les figuiers et les oliviers. Et lorsqu'aprs une heure de marche vers l'ouest, nous tournons brusquement gauche, vers le sud, laissant le Djurjura derrire nous, voici que tout coup la nature change de toilette: elle se montre nous pare d'une indicible sauvagerie. Nous sommes dans le pays d'Anif. Plus de moissons, plus d'arbres fruitiers, mais des massifs de pins et de mlzes parsems et l de tamarins, de tuyas, de lentisques, de trbenthes, de lauriers-roses. Un sol schisteux, ravin, dchir, boulevers, gris, noir ou fauve; de grands sapins, les uns encore debout, dont la racine s'vertue en vain percer la pierre que recouvre peine une mince couche vgtale; les autres, renverss et tordu par l'ouragan, couchs sur le roc comme des squelettes blanchis. Partout autour de nous, quelle dsolation! Cependant des aubpines blanches corrigent un peu l'aspect lugubre de ce cimetire; d'autres fleurs s'y panouissent aussi, nous montrant la vie qui renat sur chaque tombe. Les plus nombreuses, ce sont les _El-atey_ cinq ptales roses. Les Kabyles en font une boisson aromatique que les Roumis ddaignent, mais qu'estimaient les Osmanlis. Dans chaque bas-fond o les torrents d'hiver charrient et accumulent l'humus, se presse une herbe touffue dont le vert clatant est une joie pour les regards attrists par les teintes mornes du paysage. Au milieu d'un de ces prs si riants se dresse, majestueux, un palmier centenaire. Il y a un sicle ou plus, quelque fils du Dsert jeta en cet endroit le noyau de sa datte qui ombrage prsent une nouvelle oasis. Nous atteignons une haute montagne au pied de laquelle coule l'Oued-Mahrir. La grande porte des Bibans est devant nous, forme par deux crtes verticales de dyke de calcaire siliceux, violemment souleves. Entre elles, dans une troite et profonde crevasse, gronde la rivire. Est-ce elle qui s'est ouvert ce passage travers la pierre, et si c'est elle combien de milliers d'annes lui a-t-il fallu pour cela? Les Franais se sont aventurs pour la premire fois dans ce dfil impraticable le 29 octobre 1839, sous la conduite du duc d'Orlans. Nous nous y engageons par un sentier de chvres que la pioche a taill dans d'abruptes rochers; et nous trouvons sur la pierre cette inscription grossirement grave: 3e de ligne, 2me bataillon, mai 1860, les soldats ont fait ce chemin. En sortant du dfil, nous traversons une plaine aride que sillonne la rivire profondment encaisse, et qu'gayent peine quelques maigres bouquets d'arbres. Qu'est-ce donc qui fume l-bas sur cette colline blanche? Est-ce le foyer d'un gant, le dernier survivant de sa race? car nos guides nous conduiront tout l'heure devant des tombeaux qui renferment des morts d'une taille surhumaine. Rassurons-nous: c'est un nuage de vapeur d'eau que dgagent deux sources chaudes en jaillissant, bouillonnantes, du rocher. Elles sont trs-sulfureuses et marquent notre thermomtre quatre-vingt-dix-sept degrs. Un de nos guides nous fait comprendre par signes qu'un marabout a frapp en cet endroit la terre de son bton; puis, en marmottant une prire, il va se baigner dans une piscine rustique, trs-ancienne, que forment quelques pierres amonceles au pied du coteau. C'est qu'en effet, aprs les gants et avant les _djenouns,_ des hommes habitrent cette contre, ainsi que l'attestent les ruines nombreuses de villages abandonns, tels que Thagadirth-Tamokranth, Akarou, Agouni-Gouzal et d'autres encore [Devaux, _les Kbales du Djerjera_.]. Adoraient-ils le dieu Gouzil, fils de Jupiter-Ammon, qu'une idole berbre recueillie par le muse d'Alger nous reprsente avec des cornes de blier? Le nom d'un de ces villages en ruines ou entirement disparus semble en offrir, sinon une preuve, du moins un indice. A une poque rcente et jusqu' la conqute de la Kabylie, le pays d'Anif, avant d'tre le domaine exclusif des lions et des panthres, tait la fort de Bondy de l'Afrique, et les Portes-de-Fer, un coupe-gorge. Nos muletiers nous l'apprennent par une pantomime trs-expressive, accompagne de plusieurs _besef_! _besef_! au moment o nous entrons dans le dfil de la Petite-Porte. Entre de colossales assises, spares les unes des autres par des crevasses profondes, verticales et rgulires comme si elles avaient t tailles au ciseau, l'architecte de ce prodigieux monument a jet le lit d'un torrent. A chaque crue d'eau le flot s'engouffre, dchan et terrible dans cette gorge si troite que deux mulets peine peuvent y marcher de front. Alors le torrent en escalade les parois jusqu' dix, quinze ou vingt mtres, entranant dans sa fureur, pour les briser les uns contre les autres, d'normes blocs de pierre. De chaque ct du dfil, appuyes sur les assises gantes, s'entassent des masses rocheuses, d'aspect formidable. Oh! certes ce fut la citadelle des Titans en rvolte, foudroye et dmantele par les guerriers clestes! Et parmi les murs croulants, en signe de paix et de rdemption, s'panouissent des fleurs colores de ce vif incarnat qui pare la joue des vierges, et si belles, si douces voir sur ce rempart ruin des cyclopes, que nous ne pouvions en dtacher nos yeux. En sortant de cette gorge unique au monde, et qui elle seule et largement pay la fatigue du voyage, nous retrouvons la fort des schistes, des pins et des mlzes, et nous la parcourrons jusqu'au soir. Nous voulons atteindre le bordj de Thazemath, situ dans l'Oued-Sahel, entre Akbou et le bordj des Beni-Mansour, mi-chemin de l'un et de l'autre. Il nous faut donc revenir sur nos pas; mais nous ne reprenons pas la grande route de la valle. A travers une solitude aride, dvaste et sauvage, o les rampes et les pentes se multiplient comme plaisir sur le flanc des rochers calcaires, nous gagnons, en marchant au sud-est, les crtes des montagnes de la Kabylie mridionale. Tantt nous ctoyons des maquis impntrables, o il ne serait pas sage d'ailleurs d'essayer de pntrer: on y pourrait marcher sur la patte d'un dormeur dont la colre est terrible quand on le rveille. Tantt, nous avanons pniblement en zig-zag, entre de longs amas de pierres gisantes provenant de montagnes en dcomposition. A notre gauche, sur la rive droite de l'Oued-Sahel, nous laissons plusieurs tribus qui payent au dormeur dont nous avons respect le sommeil, un tribut annuel de boeufs, de moutons et de chvres qu'il prlve sur elles, la nuit, quand c'est la faim qui le tient veill: les Ath-Hal-Ksor', 3 villages, 250 fusils, qui rcoltent le goudron dans la fort d'Anif; les Ath-Seubkha, 1 village, 87 fusils, qui exploitent leurs sources riches en sel, et plus au nord, les Ath-Ouled-Ali-Bou-Beker, dont le miel est renomm en Kabylie; puis les Ath-Mansour, plus l'est, 7 villages, 223 fusils, vous surtout l'industrie des oliviers. Du haut de la crte, o trottent vers six heures du soir nos mulets infatigables, nous apercevons nos pieds, sur une minence, le bordj qui nous abrita la nuit dernire; la premire pierre en fut pose en avril 1851. Plus bas, nous admirons se droulant de l'ouest l'est, l'incomparable valle de l'Oued-Sahel et le grand Djurjura que le soleil son dclin coiffe d'un turban carlate: un de ces chefs d'oeuvre dont on ne se lasse jamais. En face de nous, c'est le territoire des Ath-Abbs, 39 villages, 1,563 fusils, les plus industrieux et les plus civiliss des Kabyles. Demain, si Allah le veut, nous irons visiter leur capitale Kalaa [Lieu difficile atteindre.] sur un rocher pic de plus de mille mtres. Enfin, plus l'est, sur les basses collines qui descendent vers Bougie, habite la nombreuse tribu des Ath-Adel, dont les 20 villages ne comptent pas moins de 2,130 fusils. Le bordj de Tazemath, vers lequel nous courons avec les jambes d'acier de nos btes, est devant nous couch comme un cygne blanc sur un large nid de verdure. Les dernires lueurs du jour clairent vaguement des pierres romaines gisant sur un mamelon, entre le bordj et la rivire: l fut Ausum. Le soleil est couch lorsque nous mettons pied terre. Prvenu de notre arrive par Ben-Ali-Chrif, le commandant nous accueillit comme s'il tait notre ami, notre frre. C'est le lieutenant ***. Sa modestie pourrait s'effaroucher, si je disais ici le bien que je pense de lui. Le dner, o son ordonnance puise tout l'art culinaire, a bientt rpar nos forces. La conversation du lieutenant est un assaisonnement qui nous ferait manger les volailles de nos _tellis_ irrvocablement rpudies et pour plus d'une cause. La seule sur laquelle je veuille et doive insister est celle-ci: pendant tout notre voyage en Kabylie, il ne nous fut pas permis de toucher nos provisions de bouche autrement que pour _luncher,_ entre les heures des repas et loin des maisons hospitalires. Et ceci, de mme que la sret parfaite du voyageur dans la montagne, nous amena faire cette variante au proverbe kabyle de l'enfant et de la couronne d'or: un voyageur peut parcourir toute la Kabylie sans rvolver dans sa malle, sans poulets rtis dans ses _tellis,_ et mme, s'il est assez bon piton pour se passer d'un mulet, sans un sou dans sa poche. Le lieutenant *** nous apprend la rvolte des Ouled-Sidi-Cheikh de la province d'Oran, et l'horrible massacre du colonel Beauprtre et de sa petite colonne. Peste! si les Kabyles allaient se soulever aussi? La garnison du bordj se compose du commandant, d'un chasseur d'Afrique, son ordonnance, et de quelques spahis ou fantassins indignes. Ce serait peu pour rsister une attaque des Ath-Mlikeuch d'en face, qui se battent aussi bien qu'ils pillent. Il y a huit jours on a d dsarmer un de leurs villages qui manifestait des envies sditieuses. Mais nous avons ici le bras qui, le 26 dcembre 1854, trancha d'un seul coup de sabre la tte de Bou-Bar'la; ce bras est celui du cad Sidi-Lakhdarel-Mokrani, dont une fantaisie algrienne fit le descendant d'un Montmorency. Ses anctres authentiques sont les grands chefs de Kala et des Ath-Abbs, qui succdrent, en 1559, Abd-el-Aziz, illustr par les guerres kabyles qu'il soutint contre Kheir-ed-Din, fondateur, avec son frre Aroudj, de la domination turque. Cette gnalogie vaut bien l'autre et peut suffire son orgueil. Le cad habite le bordj avec sa famille. Le lieutenant nous le prsente; c'est un homme d'aspect noble, mais ruin par une vieillesse prcoce. Il semble prs de tomber en enfance, et l'on s'tonne, en voyant trembler sa main, qu'elle ait pu frapper un si rude coup sur l'_homme la mule_. A prsent il ne serait plus capable d'un pareil exploit. Mais le commandant vaut lui seul une garnison; sa gaiet spirituelle et cordiale dissipe nos alarmes. Ne sommes-nous pas d'ailleurs aguerris au danger? Et en cas de pril extrme, n'avons-nous pas la ressource de l'_anaya,_ la fleur offerte madame Elvire par le beau Kabyle des Ath-Moula-Oumalou? Enfin, une joyeuse chanson de France qui nous arrive de la cuisine achve de mettre en fuite les proccupations de demain. C'est l'ordonnance qui chante en lavant la vaisselle. Cet enfant de Paris est un vrai matre Jacques, lorsqu'il n'a pas le sabre au poing ou le mousquet l'paule: valet de chambre et d'curie, cuisinier, tailleur et cordonnier au besoin, il sait tous les mtiers qu'il n'a pas appris, et bien d'autres encore. Il est pote et compose des stances la lune dans ses heures de mlancolie. Sa suprme joie et son unique ambition, c'est d'aller Aumale pour y rgaler ses camarades avec l'argent de sa solde. Ses voeux devaient tre exaucs le lendemain. Au point du jour, le commandant nous aborde d'un air pein: il vient de recevoir un ordre qui l'oblige partir de suite pour Aumale avec son ordonnance. Dix-huit lieues que leurs bons chevaux arabes franchiront en six ou sept heures. En fassent autant les chevaux d'Angleterre ou d'Allemagne que l'on vante! Et il pleut verse, et les chemins sont dtremps. --Le plus fcheux, nous dit-il, c'est que vous ne pouvez vous remettre en route aujourd'hui. La pluie, en tombant cette nuit, a rendu la montagne tout fait impraticable. Les sentiers qui mnent Kala sont toujours difficiles et dangereux, mais prsent vous y exposeriez srieusement votre vie. Vous voil donc prisonniers au bordj pour un ou plusieurs jours. Rsignez-vous. Au reste, rien ne vous manquera, le cad est prvenu, et je reviendrai, moi, le plus tt possible. Madame Elvire fait une moue charmante qui signifie: je ne me rsigne pas du tout, j'ai dcid que nous partirons aujourd'hui pour Kala, et nous y serons ce soir. Cependant, tous ses mais on oppose des raisons si raisonnables, qu'elle parat vouloir se ranger tout coup aux avis de l'amiti prudente. Mfiez-vous, disent les Kabyles, de la femme qui, aprs s'tre longtemps obstine dans son ide, y renonce soudain pour adopter la vtre: plus alors elle se montre complaisante et docile, plus elle est rsolue vouloir ce que vous ne voulez pas. Le commandant est parti aprs nous avoir tous fraternellement serr la main. Nous demeurons dans le bordj avec quelques Kabyles dont aucun ne parle ni ne comprend un seul mot de franais. La pluie continue tomber, le vent souffle de l'ouest par rafales, chassant devant lui d'pais nuages d'un bleu d'ardoise qui se heurtent et se dchirent aux crtes des montagnes, puis saignent abondamment. L'eau ruisselle partout, la valle est inonde. Le Djurjura semble coiff d'un bonnet de plomb; son pied plonge dans un bain d'encre. Le Conscrit s'est recouch, tout fait rsign attendre en dormant que le soleil luise. M. Jules et moi nous imitons ce sage exemple, car madame Elvire, muette, le menton dans la main, s'impatiente et s'irrite de tout ce que nous imaginons pour la consoler ou la distraire. Mais qui donc nous rveille? Le bordj est-il attaqu par toute la Kabylie en armes? --Allons! paresseux, debout! Le temps est magnifique, les mulets nous attendent, les bagages sont chargs. Un ple rayon de soleil se glisse entre les nuages; mais les sommets demeurent envelopps de brouillards noirs qui flottent ainsi qu'un crpe de deuil sur la valle. --Le ciel est plein d'eau, dit le Conscrit; d'ailleurs les chemins... --Tais-toi, et en route! --Mais il y va de votre vie! s'crie le Caporal avec un geste plor; soyez plus raisonnable. Le Conscrit parat branl. --A votre aise, dit le Gnral, restez! moi, je pars avec le cheikh Chellaba. Le cheikh Chellaba est un des trois chefs de Kala. Il est venu rendre visite son ami Sidi-Lakhdar, et il s'est gracieusement offert madame Elvire pour guide. --Ah! si j'tais votre mari, madame! --Monsieur, si vous tiez mon mari, vous m'aideriez monter sur mon bt. Ami, ta main. --Ainsi soit-il! dit le Conscrit en la mettant sur son mulet; elle partirait sans moi, et c'est le devoir d'un soldat de suivre son Gnral. Mais comment nous as-tu procur des mulets? Tu parles donc kabyle prsent? --Tu ne sais pas encore que pour satisfaire un dsir nous sommes toutes polyglottes. Adieu, beau Djurjura! Nous quittons le bordj vers deux heures aprs-midi. Sous un ciel gros de nuages et qui de temps autre, en guise d'avertissement, nous jette quelques gouttes d'eau au visage, nous montons ou descendons une suite de collines pittoresques, surcharges de moissons et d'arbres fruitiers. Sortant du dsert d'Anif, nous prouvons un plaisir extrme voir cette vgtation exubrante, ne des sueurs des Ath-Abbs. Le cheikh Chellaba marche notre tte; il monte une mule de race que nous, sur nos mulets, nous avons presque autant de peine suivre que celle de l'aga. C'est l'homme le plus paternellement bon qui soit. Il veille sur madame Elvire comme si elle tait sa fille. La pluie! la pluie! M. Jules, qui se tenait l'arrire-garde, morose et boudeur, accourt avec les chles; mais dj le bon pre Chellaba l'a prvenu. Il s'est dpouill d'un de ses trois burnous, celui du milieu, il en a envelopp madame Elvire. --Ce n'tait qu'une alerte, dit-elle; voici que la pluie cesse. --Dites plutt un dernier avertissement qui vous conseille, madame, de retourner sur vos pas. --Toujours en avant! c'est ma devise. De crte en crte, de ravin en ravin, nous arrivons devant un mur vertical. Une roche brune, haute de cinquante mtres, nous barre le chemin. A gauche comme droite, elle se prolonge perte de vue. Comment la franchir? Mais ce n'est pas le seul obstacle: il y a l un torrent qui bondit sur les pierres. Le cheikh Chellaba y entre rsolment, et madame Elvire aprs lui en criant: qui m'aime me suive! Nous longeons la muraille; nos btes ont de l'eau jusqu'au ventre. Alors s'offre nous une autre Porte-de-Fer, mais deux fois plus troite: une fente, une fissure; deux mulets ne sauraient y passer de front. Le merveilleux dfil! de chaque ct, porte de la main, le rocher vertical; sous les pieds, le torrent, grondant, blanc d'cume. Pour le plaisir d'y passer qui ne voudrait exposer sa vie? Si pourtant l'eau montait?.. nous n'chapperions pas la noyade. Rassurez-vous: les Ath-Abbs, gens prvoyants autant qu'industrieux, nous ont mnag un refuge. A hauteur d'homme et tout le long du dfil, ils ont pratiqu une entaille dans la roche vive. Pour gayer leur chemin et en tirer tout le profit possible, ils ont apport du terreau, creus de petites rigoles d'arrosage, plant des figuiers, sem des fleurs ct des plantes potagres. Et voil que cette gorge aride, si redoutable, droule sous le regard enchant une double chane verte et fleurie, dont chaque anneau semble form par un jardin d'enfant. Nous sommes sortis du dfil; mais entrons-nous dans le chaos? Non. Voici de toutes parts d'admirables cultures. Autour de nous ce ne sont que fleurs. Pourtant ce qu'on voit ici tient du prodige; est-ce que cela existe rellement? Ne sont-ce pas nos cerveaux, exalts par la fatigue, qui crent ce dsordre indescriptible de roches monstrueuses entasses les unes sur les autres, de hauts pitons perpendiculaires ou surplombants, plus rapprochs encore que ceux de la Kabylie djurjurienne, d'abmes bants qui sont comme autant de dchirures de la crote terrestre et du fond desquels s'lve, gmissante ou menaante, la clameur des torrents? Non, car nous voici penchs sur un prcipice dont la paroi verticale descend droite cinq cents mtres sous le pied de nos mulets, tandis qu' gauche elle monte, en surplombant, cent pieds au-dessus de nos ttes. Nos btes trottinent, l'oreille dresse, l'oeil fixe, sur un sentier large comme la main; la pluie l'a dtremp et l'a rendu glissant. Le commandant avait bien raison de vouloir nous garder au bordj! Gare au vertige et ne remuons pas: le moindre mouvement peut dterminer un faux pas, et le moindre faux pas, c'est la mort!... Un cri d'angoisse s'chappe de nos poitrines: le mulet de madame Elvire a gliss et... il reste arc-bout sur les quatre jambes, la tte et le cou dans le vide. Ah! il reprend son pas. Je suis ple, le Caporal est blme et le Conscrit vert. Le Gnral, souriant et moqueur, tourne la tte et nous montre des yeux brillants et des joues roses. Chaque mulet glisse son tour et nous fait voir la mort d'aussi prs qu'on en peut approcher sans qu'elle vous embrasse. Mais qui voudrait laisser paratre sa peur devant une femme si brave? Plus le pril est imminent et plus elle en plaisante. Sa gat nous gagne avec son beau mpris du danger, et elle clate quand le Conscrit, faisant une glissade plus dangereuse encore que les autres, s'crie: --Ah! pour le coup, ma chre, j'aime mieux le macadam! Vers six heures du soir, nous atteignons le pied d'un rocher droit et superbe comme un palmier; il enfonce sa tte dans un nuage noir. Le cheikh Chellaba lve la main: --Kala! nous dit-il. Sur ce bloc de pierre, haut de mille mtres, sont couches trois bourgades qui forment Kala: Ouled-Hamadouh, Ouled-Assa, Ouled-Aaroun, et les ruines d'une quatrime qui fut Tazlah. Mais par o donc y atteindre? Par ce bel escalier taill en zig-zag dans le marbre. Quel palais des _Mille et une nuits_ en possde un pareil? A mesure que nous en montons les marches, l'abme grandit droite, gauche ou derrire nous. A chaque tournant, il semble que nous plongions dans le vide. Mais le vide ne nous fait plus plir, et l'motion qu'il veille en nous est plutt agrable que poignante. A moiti chemin de la crte, un pais rideau de brouillards se droule autour de nous. Alors, transports en plein pays des fes, nous escaladons des degrs de marbre travers des nues grises. Tout le reste s'est vanoui: les montagnes et les prcipices, le ciel et la terre. Puis, tout coup, et comme si la nature voulait dans ce jour puiser pour nous tous ses spectacles, riants, imposants ou terribles, c'est le dluge! Les nues grises deviennent des cataractes. L'escalier est un torrent, le crpuscule du soir claire de lueurs blafardes une inondation fantastique. La nuit jette sur nous son manteau de tnbres. Nous ne voyons plus rien; en vain nous appelons-nous les uns les autres, les hurlements du vent touffent notre voix. Pendant une heure encore, au milieu de la tempte dchane, nous escaladons ces marches de pierre qui nous paraissent aussi nombreuses que les degrs de l'chelle de Jacob. Le seul instinct de nos montures nous protge: aucun de nous n'changerait son maigre mulet kabyle contre la Toucques ou la Fille-de-l'Air. A huit heures du soir, nous nous schons autour d'un grand feu que font flamber pour nous les fils, frres et cousins du bon cheikh Chellaba: c'est une famille d'or. Et maintenant, lecteur, mon ami, qui avez acquis des droits ma reconnaissance en me suivant travers ce monde extraordinaire dont mon crayon ambitieux a tent une esquisse, ne craignez pas que j'abuse de votre bont indulgente. Non, je ne vous ferai point partager notre souper au piment, notre tapis aux puces. Je ne vous raconterai point Kala avec ses trois bourgades, et sa jolie mosque aux dix-sept arcades, et ses trois canons fleurdeliss fondus en 1559 par un esclave chrtien. Je ne m'tendrai pas sur l'extrme politesse de ses habitants, plus civiliss que tous leurs frres de Kabylie, ni sur leurs aptitudes industrielles et commerciales. Je ne vous ferai toucher du doigt ni leurs riches broderies d'or et d'argent, ni leurs cuirs, ni leurs toiles, ni leurs soies, ni mme le burnous que tissait, le lendemain matin, la belle Belkhrer, assise devant son _azetha_ [Mtier.], au fond de son _akham_ [Maison.]. Quelle peinture pourtant vous ferait un matre en l'art d'crire de cette femme aux traits nobles, drape dans ses haks, pare de ses bijoux, coiffe comme la Judith antique, qui passe avec ses doigts effils la chane entre la trame, tandis que son oeil de mre surveille un groupe d'enfants demi-nus s'battant autour du foyer. Mais beaucoup ont visit Kala, et plusieurs ont dcrit cette capitale de l'antique royaume de Labbs, longtemps arme contre la domination turque. Au pied de son rocher que nous redescendons par un autre escalier de marbre, la plaine arabe s'tend vers le sud, nappe infinie, verte ou fauve, accidente et l de grandes tentes en poil de chameau ou de chvre, autour desquelles paissent d'innombrables troupeaux. Nous jetons un dernier regard mu sur les montagnes kabyles, et en route pour le Dsert! Ami lecteur, serez-vous du voyage? FIN. End of the Project Gutenberg EBook of En Kabylie, by J. Vilbort License: Share Alike