Produced by Laurent Vogel, Bibimbop and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Print project.) Note de transcription: l'exception des erreurs clairement introduites par le typographe, et des corrections suivantes, le texte d'origine est inchang. p. 13: , remplace par ; dans ; une faible distance, p. 20: ajout d'un guillemet ouvrant devant la premire note de bas de page (numrote 18 dans cette dition lectronique). NOTE SUR L'INVASION DES SARRASINS DANS LE LYONNAIS. Lyon.--Typ. d'A. Vingtrinier. NOTE SUR L'INVASION DES SARRASINS DANS LE LYONNAIS PAR AIM VINGTRINIER .... Au surplus, le fait de l'incendie se dduit si naturellement de la prsence des Sarrasins, constate par la nomenclature locale, que l'on pourrait dj se rendre cette vidence lors mme que la lgende latine ne nous y autoriserait pas. Tout le pays est couvert de noms mauresques. DSIR MONNIER, _Annuaire du Jura_, 1842. La tradition elle-mme n'a recueilli que des contes sur les conqutes et les talents des Sarrasins. CHAMBEYRON, _Recherches historiques sur la ville de Rive-de-Gier_. [Illustration] LYON IMPRIMERIE D'AIM VINGTRINIER Rue de la Belle-Cordire, 14. 1862 NOTE SUR L'INVASION DES SARRASINS DANS LE LYONNAIS. Un des vnements les plus graves de l'histoire de France, dont les consquences ont failli changer non-seulement la face de notre pays, mais de la chrtient tout entire, l'envahissement du pays des Visigoths et des Francs par les conqurants arabes a t si peu ou si mal dcrit qu'on ne sait aujourd'hui o s'enqurir des dtails de cette pope, et que tout manque l'investigation du savant. Un samedi de la fin d'octobre 732, dit M. Henri Martin, le 3 octobre 732, disent quelques autres crivains, Abdrame fut vaincu, dans les plaines de Poitiers, par le clbre chef austrasien Charles-Martel; la droute des Arabes fut affreuse; leur camp, rempli de richesses, fut pill, et eux-mmes eurent une peine infinie regagner Narbonne ou traverser les Pyrnes; pour ce premier fait, c'est peu prs tout. Arabes et chrtiens gardent sur cette dfaite un prudent silence. Et cependant la France tait sauve, le christianisme restait possesseur du continent europen, et la fortune du Prophte avait reu un chec dont la honte ne devait jamais s'effacer. On sait encore vaguement que Lyon, Mcon, Autun furent pris et ravags, que la ville d'Auxerre eut le mme sort; que sa citadelle rsista; enfin que l'archevque de Sens repoussa et mit en fuite les envahisseurs; mais l aussi les dates prcises et les dtails nous font dfaut. D'ailleurs le vaillant prlat n'eut-il affaire qu' une troupe de fourrageurs traversant la France par l'Aquitaine et l'Orlanais avant le dsastre de Poitiers, et venue, par hasard, se heurter aux murs de sa petite cit, comme l'avance M. Henri Martin[1], ou eut-il repousser cette arme formidable d'Athim et d'Amorrhe[2], venue, quatre ans plus tard, par la valle du Rhne, pour attaquer les Francs au centre de leur puissance, comme le soutiennent nos vieux chroniqueurs bourguignons? les Arabes, qui devaient atteindre bientt une si haute civilisation, vinrent-ils en conqurants ou en ravageurs? voulaient-ils piller ou coloniser? dtruisirent-ils ds leur premier choc toutes les cits qu'ils trouvrent sur leur passage ou ne s'attaqurent-ils qu'aux biens du clerg? les avis sont partags, ou plutt l'histoire moderne n'a pas d'avis. Nul crivain ne parat attacher quelque importance ces dtails. Moins ddaigneux, nous allons essayer de nous prononcer, et ds l'abord nous ne cacherons point nos sympathies pour nos vieux chroniqueurs, et cela uniquement parce qu'ils habitaient le pays o ces terribles vnements se sont passs. [1] _Hist. de France_, tome 2. [2] L'mir Othman, l'_Adthima_ des chroniqueurs.... l'mir Omar, l'_Amor_ de nos chroniqueurs. (HENRI MARTIN, _Hist. de France_, tom. 2; REINAUD, _Invasions des Sarrazins_). L'histoire crite au fond d'une bibliothque, avec l'aide de copistes et de collectionneurs qui cherchent des dates et vous prparent vos matriaux, pourra bien briller par un plan vaste, une philosophie svre, un style magique et des qualits d'ensemble qui assurent la vogue votre ouvrage et l'immortalit votre nom; mais si les grands faits sont rapports d'une manire satisfaisante, combien de dtails vous chappent! combien d'erreurs vous rptez avec vos devanciers[3]! Aujourd'hui la science commence vouloir visiter elle-mme les lieux qu'elle dcrit. Elle suit pas pas la marche des armes, cherche le gu des rivires, tourne le flanc des montagnes et voit pourquoi telle invasion s'est arrte. Des hommes spciaux font l'histoire d'une cit ou d'une province et, en face d'un champ de bataille, comprennent le choc des bataillons, voient fuir les vaincus, campent ou marchent avec les vainqueurs. La chronique du chteau explique celle de la contre, la tradition vient en aide aux documents crits; l'histoire provinciale se forme, et, sous le contrle de l'homme du pays qui a vu, l'histoire gnrale se complte ou se rectifie, l'obscurit se dissipe, et le savoir patient trouve enfin la vrit. [3] Le P. Berthaud et le P. Perry placent l'irruption des Sarrasins en Bourgogne en 719 et 720. Ces dates sont certainement inexactes. (FOUQUE, _Hist. de Chlon-sur-Sane_). C'est, son tour, victime d'une profonde erreur que Victor Fouque, dans son _Histoire de Chlon-sur-Sane_, prtend que la Bourgogne fut envahie de toutes parts par les Sarrasins, commands _par leur roi Abdrame_. Pour connatre ce qu'a t le sjour des Sarrasins dans nos contres, il faut, non pas consulter les rudits, surtout ceux qui ont crit loin de nous, mais aller de chaumire en chaumire, des marcages de la Dombes aux flancs escarps du Jura. L, tout vous rappellera le passage, les triomphes ou les dfaites de ces guerriers que le fanatisme amena du fond des dserts de l'Asie, et dont la grande histoire a si bien perdu les traces qu'elle ne sait plus o les trouver. Une lettre de Leidrade Charlemagne nous apprend qu'il relve les monastres dtruits par les Sarrasins; la Chronique de l'abbaye d'Ambronay atteste que le monastre, fond par saint Maur, l'glise consacre la Sainte-Vierge et la statue, objet de la vnration des fidles, ont t renverss par les paens. Ces paens n'taient pas les Hongrois venus deux sicles plus tard, puisque saint Barnard avait dj, en 803, reconstruit la chapelle et le couvent. L'histoire de Lyon nous apprend que les recluseries de la Platire et de Saint-Clair, les glises de Saint-Georges et de Saint-Paul, les abbayes dj clbres de Saint-Pierre et de l'Ile-Barbe taient tombes sous les coups des sectateurs du Coran, mais ni M. Henri Martin ni nos autres historiens ne nous disent quel fut le sort des armes musulmanes aprs les derniers triomphes de Charles-Martel; M. Reinaud ne croit pas que des tribus sarrasines aient pu rester parmi nous, et M. Pilot met au nombre des fables la prise de Grenoble par les Maures et la prsence de bandes sarrasines dans les montagnes du Dauphin. Quant nous qui, au fond de nos valles, avons vu ces familles au teint brun, aux coutumes bizarres, au nom sans contredit oriental, et qui se disent elles-mmes d'origine arabe, nous croyons qu'on pourrait complter ce que l'histoire ne dit pas ou rectifier ce qu'elle avance d'erron. Les tribus arabes n'ont pas regagn l'Espagne, et cependant elles n'ont pas t ananties par les Francs. Poursuivies par un ennemi suprieur, elles ont travers la Sane et se sont rfugies dans les marcages de la Dombes, les forts de la Bresse ou les gorges escarpes du Jura et du Dauphin; la preuve, c'est qu'elles y sont encore. Si l'homme qui crit l'histoire d'un peuple ne peut approfondir tous les faits, si l'crivain systmatique nie, de parti pris, ce qui lui parat singulier ou bizarre, c'est aux esprits moins vastes ou moins entiers descendre dans ces infiniment petits qui auront peut-tre aussi un jour leur utilit et leur importance. Battus Poitiers, qu'ils traversaient en allant s'emparer du trsor de Saint-Martin, et bien avant d'avoir atteint cette Neustrie qu'on leur avait dite si opulente et si bonne ravager[4], les Arabes et les Brbres, pres la conqute, avides de pillage et ardents se venger, aprs avoir, pendant quatre ans, rpar les dsastres de leur dfaite, attaqurent le pays des Francs par la partie orientale, plus facile envahir. D'immenses renforts accourus de l'Afrique et de l'Asie avaient couvert l'Espagne, franchi les Pyrnes et s'taient rpandus dans cette Septimanie o dj plus d'une fois les Visigoths leur avaient tendu la main[5]. Organiss en vue de toutes les prvisions; accompagns de leurs femmes et de leurs troupeaux comme pour coloniser[6], mais surtout fiers d'une cavalerie nombreuse et sans gale, les Arabes remontrent le cours du Rhne sans presque livrer de combats[7]. La Bourgogne, crase par le despotisme et l'avidit des Francs, ouvrit ses portes aux musulmans qu'elle reut presque comme des librateurs[8]. Le clerg seul protesta contre les propagateurs d'une religion nouvelle, et le clerg seul eut subir les lois de la guerre avec une impitoyable rigueur. Les juifs surtout firent cause commune avec les musulmans, et leur influence, puissante dans toutes les cits, ne contribua pas peu faciliter l'envahissement du pays[9]. A Loudun, comme ils appelaient Lyon, les musulmans s'emparrent des biens de l'glise, renversrent les couvents[10], mais respectrent la population; le culte extrieur fut seul dfendu, les moeurs et les lois furent conservs[11]. Suivant leur tactique, et pour ne pas affaiblir leur arme, les Arabes confirent la garde de la cit aux juifs et quelques seigneurs bourguignons, et, comme force morale, laissrent un poste de cavaliers autour du drapeau musulman. Ici, particulirement, l'histoire est muette, mais la tradition parle, et grce elle on peut encore suivre le fil des vnements. [4] L'Espagne fut donne pour la seconde fois Abdoulrahman-Ben-Abdoullah-el-Gafiki, l'anne de l'hgire 113, et la neuvime du califat d'Accham (731)... Ds que cette rvolte fut dissipe, Abdoulrahman rsolut de porter la guerre au dehors et d'occuper les Arabes... il se jette dans l'Aquitaine, passe la Garonne et s'empare de Bordeaux... Il traverse le Prigord, la Saintonge, le Poitou... Il pntre jusqu' Tours... Eudes implore le secours de Charles-Martel. Ce prince, justement alarm du danger commun, marche contre les Arabes avec toutes les forces de la Germanie, de l'Austrasie, de la Bourgogne et de la Neustrie. (CARDONNE, _Hist. de l'Afr. et de l'Esp. sous la domination des Arabes_.) Les Barbares essayrent mme de se venger sur les provinces de Charles-Martel de la dfaite que ce grand capitaine leur avait fait essuyer quelques annes auparavant. Leurs dtachements, _occupant de nouveau Lyon_, envahirent la Bourgogne. (REINAUD, _Invasions des Sarrazins_.) On voit que l'envahissement de la Bourgogne suivit la bataille de Poitiers et ne la prcda pas. [5] Entreprenans la guerre d'un grand coeur (les Visigoths) appellerent en leur ayde les Sarrazins, encores ennemys des Franois, pour raison de la perte qu'ils avoient receu devant Tours. Ainsi tous ensemble viennent passer le Rhne... et tirant outre prindrent quasi toute la Bourgongne. (Guillaume PARADIN, _Annales de Bourgogne_.) Alhatan... leur avoit command... de venger Abdrame et de se souvenir incessamment de la bataille de Tours. Les chefs qu'il leur donna furent Athin et Amorrhe qu'il jugea capables d'un si grand employ..... Nulle esglise ne fut espargne. Lyon, Mascon, Auxerre et toutes les villes de la Bourgogne, jusqu' Sens, furent saccages. (CHORIER, _Hist. du Dauphin_.) [6] Le tmoignage des plus anciennes chroniques nous assure que les Arabes, en franchissant les Pyrnes, entranaient aprs eux leurs femmes et leurs enfants, comme s'ils eussent eu le dessein form de s'tablir sur ce sol nouveau pour eux. (Nol DESVERGERS, _L'Arabie_, p. 342.) Sarraceni cum uxoribus et parvulis venientes... (WARNEFRID, _Hist. Longobard_.) [7] Au moment de ce vaste choc, les Arabes, encore dans la premire ferveur de l'Islam, avaient plus d'humanit, de moralit, de lumires que les Franks. (Henri MARTIN, _Hist. de France_, tom. 2.) [8] La Bourgogne paya chrement sa rsistance aux prtentions de Charles; ce royaume fut partag entre ses partisans les plus dvous. Les Bourguignons furent exclus de toutes les magistratures et subirent les consquences d'une invasion trangre. (FOUQUE, _Hist. de Chlon-s.-San._) Les bandes teutoniques commirent sans doute, dans cette expdition, de bien grandes violences, et les leudes franks ou germains, qui avaient dpossd les comtes _romains_ ou burgondes, exercrent une bien brutale tyrannie, car il s'alluma contre le rgne des Franks des haines qui ne tardrent pas clater de la manire la plus trange. (H. MARTIN, _Hist. de Fr._, t. 2.) 737.--Comme Martel estoit usurpateur, chaque gouverneur croyoit avoir droit de lui dsobir et trenchoit du souverain. Mauronte, gouverneur de Marseille, afin d'establir son indpendance, appella le secours des Sarrazins et leur livra la ville d'Avignon, d'o ils s'espandirent dans le Dauphin, le Lyonnois et, s'il est croyable, mme jusqu' Sens. (MEZERAY, _Hist. de France_, t. I, p. 131.) Les chefs des Bourguignons se flattrent de recouvrer leur indpendance en favorisant l'invasion des Sarrasins. (LATEYSSONNIRE, _Recherches hist. sur le dpart. de l'Ain_). [9] Les Juifs taient trs-nombreux, trs-riches et trs-forts dans les villes septimaniennes, et ils secondaient partout la conqute arabe de leurs intrigues en reprsailles des lois tyranniques portes contre eux. (Henri MARTIN, _Hist. de France_, tom. 2.) L'vque Agobard crivait l'archevque de Narbonne Nibridius: Dieu mercy, il n'y a plus de paens en ce pays, mais il y a quantit de juifs qui demeurent en cette ville et sont rpandus dans tous les lieux circonvoisins. (MENESTRIER, _Hist. cons._, p. 216.) [10] Les Sarrasins, dans leurs invasions, avaient dvast la plupart des glises et des couvents et avaient alin les biens affects ces tablissements. (REINAUD, _Invasions des Sarrazins_.) _L'an 732?_ Les Sarrasins entrent en Bourgogne, ruinent Autun jusques dans ses fondements. L'glise de Saint-Nazaire fut brle avec tous les titres et papiers. Le monastre de Saint-Martin, fond par la reine Brunehaut et o elle reut la spulture, fut pill et dtruit; celui de Saint-Jean-le-Grand eut le mme sort. (Edme THOMAS, _Hist. d'Autun_.) [11] Les villes qui avaient capitul conservrent leurs comtes goths ou _romains_, leurs lois nationales et l'exercice de leur culte dans l'intrieur des glises, mais condition de recevoir des garnisons musulmanes, de payer le _kharad_, tribut annuel qui variait du dixime au cinquime des revenus fonciers, et peut-tre de livrer leurs chevaux et leurs armes, ainsi que les trsors de l'glise. Les domaines de la couronne et des citoyens morts en combattant les musulmans furent confisqus, probablement avec la majeure partie des biens de l'glise. (Henri MARTIN, _Hist. de France_, tom. 2.) L'exercice libre de la religion chrtienne tait garanti dans l'intrieur des glises. Toute glise existante devait tre conserve; mais il n'en pouvait point tre bti de nouvelles sans l'autorisation du chef musulman.--Les lois anciennes du pays taient maintenues. (HUGO, _France monument._, p. 232.) Les conditions imposes par les gnraux musulmans aux villes conquises n'taient ni trop onreuses ni trop humiliantes, compares au sort qui, cette poque de barbarie, pesait sur les habitants des villes tombes au pouvoir d'ennemis chrtiens comme eux. (HUGO, _France monument._, p. 232.) Dans les crmonies publiques, Messine, on dployait deux tendards. Le premier, qui appartenait aux Sarrasins, reprsentait une tour de couleur noire sur un champ vert; le second, qui servait aux Chrtiens, portait une croix d'or brode sur un champ rouge. (EBN-KHALDOUN, _Hist. de l'Afrique_...) Abdoulah, conformment la loi mahomtane, et pour viter l'effusion du sang, offrit la paix Grgoire en lui donnant choisir d'embrasser l'islamisme ou de se rendre tributaire du calife. (CARDONNE, _Hist. de l'Afrique et de l'Espagne sous la domination des Arabes_.) On sait que de tout temps l'islamisme offrait aux vaincus deux partis: embrasser la foi musulmane ou payer tribut aux vainqueurs. (EBN-KHALDOUN.) Lyon tait dj une ville puissante qui, en se soulevant, aurait pu craser mme une forte garnison. Il n'et pas t prudent de confier son incertaine amiti la vie ou la libert des soldats laisss la garde du drapeau; mais Lyon est arros par deux larges fleuves; des collines l'entourent: sur quel point dut s'tablir le poste arabe qui devait maintenir la paix de la cit, assez prs pour savoir les nouvelles, assez loin pour ne pas tre envahi par la rvolte? les livres ne le savent pas, mais les gens de la campagne le savent, et c'est d'eux que nous l'avons appris. Plus haut que la vieille ville gauloise, assise entre le premier confluent de ses deux fleuves; plus haut que le faubourg moderne de la Croix-Rousse, qui n'existait pas alors, la montagne allonge que le Rhne et la Sane entourent perd de sa largeur; on dirait que les deux fleuves amoureux, impatients de s'embrasser, ont fait un effort pour s'unir avant d'avoir baigner les murs de la ville; en cet endroit fut jadis une villa romaine; aujourd'hui un riche et gracieux village y rpand ses maisons. Un double chemin descend d'un ct au Rhne, de l'autre la Sane; le Mont-d'Or s'tend vis--vis, comme un rideau. On a nomm Caluire, c'est l que s'levait le drapeau du croissant. Le camp arabe, gourbis ou tentes, tait l, en effet, dans une admirable position, non loin des rivires, l'abri de toute insulte, dominant l'espace, et prt s'envoler au rapide galop de ses coursiers si un danger srieux l'et menac. Un conqurant voulant garder Lyon avec une poigne de soldats, ne pourrait choisir un meilleur emplacement; et, en effet, aujourd'hui mme, c'est non loin de Caluire que le gouvernement franais a tabli le camp qui lui rpond de la cit, sur l'emplacement o jadis Albin avait camp ses lgions. Romains, Franais, Arabes, peuples au gnie militaire, ont compris que Caluire est la clef de la ville; la topographie n'a pas chang, le secret est rest le mme; c'est toujours de l qu'on dominera Lyon. Nous n'avons pas de preuves _crites_ de ce que nous avanons, mais le mamelon escarp qui domine la campagne des Brosses, au levant de Caluire, s'appelle la _butte des Sarrasins_; le chemin qui descend au Rhne travers les Brosses s'appelle la _voie des Sarrasins_; une faible distance de l, au nord-est, se trouve la _ferme des Sarrasins_. Les Arabes et les Brbres envahirent la Burgondie, et, avides de conqutes, fidles leur mission de convertir le monde, ils se dirigrent vers le nord la recherche des soldats de Charles-Martel. L'arme des Francs vaincue, l'Europe appartenait au croissant, c'en tait fait de la chrtient, et le rve des Musulmans de rentrer dans leur patrie par Constantinople s'accomplissait; mais avant de rencontrer les fiers soldats de l'Austrasie, les Arabes trouvrent un ennemi bien plus puissant que les Francs, plus terrible que ces gants couverts de fer qui les avaient vaincus Poitiers, ennemi dont les historiens n'ont jamais parl, qui arrta leur lan, brisa leur vigueur, dompta leur courage et mritait cependant d'tre signal pour avoir, mieux que la massue de Martel, protg le sol gaulois contre la nue de ses envahisseurs. Lorsque le peuple de Dieu prvariquait, lorsqu'il pousait des femmes infidles et encensait les idoles, l'esprit divin se retirait de lui, ses chefs taient frapps d'aveuglement, et il tait livr sans piti la fureur des Amalcites et des Philistins. Lorsque les enfants du Prophte eurent prvariqu leur tour, lorsque la loi la plus formelle du livre sacr eut t viole dans les caves profondes de la Bourgogne, que le vin eut coul dans leurs festins, que les tables n'eurent plus horreur de se charger des viandes impures et maudites de la Squanie, que les lvres des vrais croyants eurent savour la chair immonde des porcs du pays des Eduens, c'en fut fait du fanatisme guerrier des conqurants; la gloire du croissant s'clipsa, l'amour du proslytisme s'teignit. Ne cherchez pas ailleurs la cause de la dfaite des Arabes; la foi n'y tait plus; leur lan incertain ne put emporter la citadelle d'Auxerre, et il vint mourir contre les faibles remparts de la ville de Sens. Alors, des bruits sinistres circulrent au milieu des tribus. La jalousie qui avait toujours rgn entre les Asiatiques et les Africains se rveilla plus active et plus ardente que jamais. Les Brbres, les premiers, dclarrent qu'ils se contentaient des biens de la terre, et que d'autres pouvaient porter la semence de la parole jusque dans les neiges d'Upsal, dans ces lieux reculs et inconnus o Odin tait encore ador comme un dieu[12]. Alors l'archevque Ebbon n'eut qu' se montrer la tte de ses guerriers; l'effroi des grandes forts de la Gaule du nord, le souvenir des frais coteaux de Dijon et de Nuits firent tourner la tte en arrire aux cavaliers qui avaient brav le simoun, travers l'Afrique brlante, et qui devaient au dpart conqurir le monde[13]. Leurs escadrons lgers se rpandirent sur les bords de la Sane, et, quand Childebrand vint marches forces, par le centre de la France, couper les renforts qui remontaient le Rhne, il y avait longtemps que l'arme d'Athim et d'Amorrhe n'tait plus un danger pour les chrtiens. [12] Il s'leva des disputes entre les Arabes de Damas et ceux de l'Arabie-Heureuse, entre les Brbres et les Modarites, et ils se firent une guerre cruelle. (HIDJAZI, _Mesheb_.) La vrit est que les Berbers sont un peuple bien diffrent des Arabes, except peut-tre les tribus des Sanhadjah et des Ketamah, qui, selon moi, doivent tre regardes comme parentes et allies des Arabes. Mais Dieu le sait. (_Histoire de l'Afrique sous la dynastie des Aghlabites_, par EBN-KHALDOUN.) [13] Se sentans estre entrs trop avant en France et craignans d'estre enclos, retournrent en mesme hastivet qu'ils estoient venus et retournant en arrire achevoyent de brusler et dtruire ce qui estoit demour entier, ce que Charles-Martel ne trouvast rien d'entier aprs eux... Ainsi fut toute la Bourgongne mise en ruine par les Visigoths et par les Sarrazins. (G. PARADIN, _Annales de Bourgogne_.) Mais que faire de ces hordes souilles? de ces tribus qui n'avaient plus de musulman que le nom? Les ramener en Espagne, en Afrique, en Arabie, peut-tre? Montrer aux croyants de Mdine et de Damas l'pouvantable spectacle de musulmans ivres de vin ou gorgs des graisses impures des troupeaux de la Squanie! Un sacrifice tait ncessaire, il fut ordonn. L'influence occulte, mais toute-puissante des marabouts et des imans, profita des divisions qui rgnaient entre les Arabes et les Brbres; l'arme fut condamne prir, et chaque scheik, chaque mir dispersa ses cavaliers dans les forts de la haute Bourgogne, les marcages de la Dombes, les rochers du Bugey et du Dauphin[14], au milieu desquels, trois cents ans plus tard, les exils vivaient encore l'tat de nation part, de peuple spar et maudit, avec ses lois, sa religion, ses moeurs, et o, aujourd'hui mme, on les retrouve avec tonnement soit organiss en villages, soit, plus souvent, comme familles maintenues intactes, sans mlanges avec leurs voisins et ayant conserv sinon le culte, du moins le type physique et moral de la race laquelle appartenaient leurs pres. [14] Ravage par les Huns, les Ostrogoths, les Bourguignons, les Lombards et les Sarrasins... la Maurienne est peut-tre de toutes nos provinces celle dont l'histoire prsente le plus de pripties. (_Travaux de la Soc. d'hist. et d'archologie de la province de Maurienne_, Ier Bulletin, p. III.) Ce ne fut qu'au Xe sicle que les Sarrasins couprent le rocher sur lequel s'lve la chapelle de sainte Thcle et desschrent la plaine. (L'abb TRUCHET, _Notice historique sur la commune de Valloires_). Les Sarrasins avaient pouss leurs incursions jusque dans nos montagnes (942). Hugues de Provence, roi d'Italie, les chargea de garder les principaux passages des Alpes du nord contre son comptiteur Brenger. (DUCIS, _Voies romaines_, Revue Savoisienne, 15 avril 1861.) Nous citerons ensuite ces colons, d'origine videmment trangre, qui vivent depuis des sicles isols dans les marais desschs de la Bresse. (ROGET DE BELLOGUET, _Ethnognie gauloise_.) Lorsque Childebrand eut accompli sa mission et camp avec l'avant-garde des Francs sur les bords du Rhne, que l'approche de Charles-Martel eut t signale par toutes les voix de la renomme, la fureur des musulmans se rveilla, et ils brlrent toutes les cits au milieu desquelles ils purent promener leur vengeance. Alors eurent lieu ces atrocits qui remplirent d'effroi les populations, alors on vit ces dvastations dont les sicles ont eu de la peine gurir les blessures, mais dont ils n'ont pu effacer le souvenir. Parmi les lieux o on peut retrouver des traces de la fuite des musulmans, lorsqu'ils traversrent la Sane, nous citerons particulirement Chlon[15], Tournus, Boz, Uchizy, Sermoyer, Fleurville, Ozan, Arbigny, Mcon, Lyon. Plusieurs tribus s'arrtrent ds qu'elles eurent mis la rivire entre elles et leurs ennemis; Pont-de-Veyle, Louhans, en d'autres lieux encore, on montre la _chausse_ ou la digue des Sarrasins, dnomination qui, si elle ne prouve pas que ces ouvrages leur appartiennent, indique du moins combien leur nom est encore vivant dans le pays. Dans le Bugey, trois villes importantes furent dtruites, et deux d'entre elles si compltement, qu'on ne sait o trouver le lieu o elles existaient. Isernore, la douce appellation, a conserv les ruines d'un temple clbre; Orindinse a d s'lever au confluent de l'Ange et de l'Oignin; la ville des Tattes devait tre sur les bords de la Valserine, non loin de Chtillon-de-Michaille. La _Chronique de Saint-Amand_, un des plus anciens documents de l'histoire du Bugey, ne donne que des dtails incomplets cet gard. [15] Vers 645, le sige piscopal de Chlon-sur-Sane tait occup par un homme de bien nomm Gratus qui habitait le faubourg Saint-Laurent: dj cette poque le faubourg communiquait avec la ville par un pont. Comme Tournus et Mcon, le pont de Chlon servit de passage aux Sarrasins et fut dtruit derrire eux. Les monastres de Nantua, d'Ambronay et de Saint-Rambert-de-Joux, dans la gorge de l'Albarine, furent renverss. La Franche-Comt, la Savoie, le Dauphin se couvrirent de ruines. Les histoires de ces provinces donnent de douloureux dtails sur les ravages que commirent les Orientaux. Les tribus qui occupaient Lyon n'pargnrent pas notre cit. Les troupes en marche et qui avaient dpass Valence, vinrent se rfugier dans nos murs. Quand elles virent que la fortune devenait contraire et que la cause de l'islam ne se relverait pas, le pillage, l'incendie et la dvastation assouvirent le besoin de vengeance de ces coeurs ulcrs; Romains, Gaulois, Francs, Visigoths, tous devinrent gaux devant les terribles musulmans, qui n'taient plus des convertisseurs zls, mais de farouches ennemis. Ce fut un massacre gnral, une ruine universelle, et ds lors le peuple de la cit ne pronona plus qu'avec une superstitieuse terreur le nom de cette race maudite de Dieu. La ville dtruite, les hordes musulmanes se retirrent vers les montagnes l'orient de Lyon[16], o elles rejoignirent les autres tribus fugitives; mais dsormais indpendantes, elles ne runirent leurs drapeaux que pour lutter contre les difficults du moment et pour se frayer un passage travers les populations belliqueuses de ces contres. La plaine d'Ambrieu conserve encore plusieurs castramtations qu'on leur attribue[17]; les montagnes sont pleines de leurs noms; les flots de l'Albarine, comme ceux du Haut-Rhne, baignent la grotte des Sarrasins, la balme des Sarrasins, la chambre, les crches, les forts, la maison des Sarrasins, et mme cette grotte de Roland o fut trouv, il y a cinq sicles, un cor arabe de la plus magnifique beaut; Seillonas, Ordonnas, Benonce reurent les colonies africaines; la valle d'Amby, de l'autre ct du Rhne, vit se dresser un camp formidable que les voyageurs vont encore visiter. La tradition raconte de longs et sanglants combats livrs entre les Squanes, les Ambarres, les Allobroges et les lgers cavaliers de l'Arabie. Ces derniers furent probablement vainqueurs, puisque partout ils parvinrent se maintenir dans les valles qu'ils avaient choisies et o sont encore leurs descendants. [16] Les Sarrasins qui ne purent oprer leur retraite en Provence ou en Septimanie, se rfugirent dans les montagnes (du Jura et du Dauphin) et s'y retranchrent dans des positions inexpugnables. Notre province (Bresse et Bugey) est au nombre de celles qui furent envahies; elle leur servit de refuge en leur prsentant des positions naturellement fortifies. (Paul GUILLEMOT, _Monog. hist. du Bugey_). [17] Parcourons, dans le Bugey, les diverses contres qui les reclent, commencer cette investigation dans la plaine qui s'tend des rivages du Rhne et de l'Ain jusqu' la chane non interrompue des premires montagnes. C'est l que les Sarrasins sont arrivs aprs avoir saccag Lyon. (Paul GUILLEMOT, _Monog. hist. du Bugey_.) Si le paysan qui passe sur la montagne est brun, maigre, avec le regard ardent, un nez aquilin, l'oeil enfonc sous l'orbite; si ses cheveux d'un noir de corbeau ont des reflets bleus au soleil; s'il rpond au nom de Babolah, Kaffon, Tabardet, Ciza-Cartet, Ciza-Buiron, Alamercery, ou Galaffre comme un hros de l'Arioste, demandez-lui s'il n'appartient pas une famille sarrasine, et, l'oeil attach sur vous pour approfondir votre pense, soyez certain qu'il vous rpondra affirmativement. Messieurs Monnier, Riboud, Guillemot, Lapierre, Fauch-Prunelle, ont runi de curieux et prcieux documents sur le sjour des Arabes dans la Franche-Comt, la Bresse, le Bugey, la Savoie et le Dauphin; mais ces savants modestes ont fait des chapitres, des monographies, non un livre; les historiens de longue haleine n'ont pas encore utilis leurs travaux, et, malgr l'ouvrage de M. Reinaud, l'histoire de l'invasion des Sarrasins est encore faire, surtout au point de vue de nos pays. L'influence de cette invasion fut grande sur la civilisation de nos contres. Outre les connaissances pratiques dont la mdecine, l'agriculture[18] et l'industrie profitrent; outre la bougie, le papier, l'ouate, la bourrache, le tambour qu'ils firent connatre la Gaule, les Arabes dotrent la Bresse de cette race admirable de chevaux que les mauvais soins n'ont pu faire dgnrer; de ces volailles que les gourmets ont rendues clbres[19]; de ce bl noir, fortune du pauvre, que le Dombiste mange, en pte lgre dlaye dans de l'eau ou du lait et cuite lgrement entre deux plaques brlantes, comme le voyageur du dsert; le commerce s'est enrichi de ces chiffres simples et commodes qui ont fait presque oublier la numration embarrasse des Romains; la langue s'est empare d'une foule de mots dont elle ne pourrait plus se passer, depuis _alambic_ jusqu' _taffetas_[20]; mais, surtout, il est un nom qui mrite l'attention de l'historien et qui serait une rvlation, si l'histoire ne devait accepter qu'avec rserve ce qui lui est appris par les potes. Voil ce que dit M. de Lamartine, dans cette prose magique dont lui seul a l'usage et qui est une posie comme tout ce qui jaillit de sa puissante imagination: Quand on chemine pied de Mcon Saint-Claude, on trouve d'abord la Bresse, bocagre et plane comme la grasse Attique, ruisselant d'huile, entre le Pyre et Athnes. [18] L'agriculture, en Sicile, dut aux Arabes ses plus grands progrs: le coton apport par eux des champs syriens, la canne sucre, le frne qui produit la manne, le pistachier, etc., etc. (EBN-KHALDOUN, _Histoire de l'Afrique_.) [19] _Courrier de l'Ain_, la _Presse_. [20] Nous pouvons citer: alcali, alchimie, alcool, algarade, algbre, almanach, ambre, amiral, mesquin. L'olivier de la Bresse, c'est le ple saule qui ne verse que l'ombre lgre aux vaches blanches des prairies et qui, tondu tous les trois ans par la serpette de l'mondeur, penche son tronc chauve sur les mares ou sur les tangs. On croit lire une glogue de Virgile: _O utinam!_ et plt aux dieux que je n'eusse t qu'un pauvre mondeur de saules sur les rives du lac ou du Mincio, dans cette laiteuse Lombardie, Bresse de l'Italie! A l'extrmit de cette plaine virgilienne de la Bresse, on rencontre tout coup, au lieu de l'eau stagnante et fivreuse des prairies de la Dombes, une rivire bleue comme le firmament de la Suisse italienne, joueuse comme des enfants sur des cailloux, cumante comme l'eau de savon battue par le battoir de la lessiveuse, gazouillante comme une vole de tourterelles bleues et blanches abattues sur un champ de lin en fleurs, jetant ses petits flocons d'cume et l, sur son cours, comme ces oiseaux parpillant leurs plumes en se peignant du bec sur les touffes du lin; on s'arrte, tout tonn, sur la grve des cailloux arrondis par le roulis ternel de cette rivire de montagne, dbouchant, tout tonne elle-mme, dans la plaine. On demande son nom au premier batelier qui passe et qui rattache son petit bateau de pche un tronc de saule pour verser son filet, frtillant de truites, sur le sable.--C'est la rivire d'Ain, vous dit-il avec un air de fiert locale, la rivire qui descend du Jura et qui donne son nom toutes ces plaines. Si, comme moi, vous avez chevauch dans les dserts et dans les valles des deux Arabies, vous reconnatrez bien vite que les hommes, descendus de Tartarie en Arabie, d'Arabie en Scythie, de Scythie en Hongrie, de Hongrie en Franche-Comt et en Bresse, ont pass par l, ont colonis ces contres, et ont impos, au plus beau fleuve du pays, ce nom arabe et gnrique d'Ain (l'eau par excellence) dont, en perdant l'accent An, nos pres, moins euphoniques que les Arabes, ont fait Ain, nom rendu guttural et trivial comme le balbutiement bouche ouverte d'un enfant hbt. C'est le progrs selon la doctrine des _progressistes indfinis_, ces adorateurs obstins du temps, qui les dment dans les langues comme dans les choses; ces adorateurs du prsent, qui les dvore eux-mmes, et qui anantit tout autant de choses humaines qu'il en cre. Mais pardon de cette digression dplace propos de la rivire d'Ain, laquelle les Arabes avaient donn un nom sonore comme l'cho des rochers d'o il tombe en cascades de saphir, et que les Gaulois ont rendu muet comme leur langue de corne et de caoutchouc. Aprs s'tre rafrachie et enivre comme l'Arabe lui-mme au vent, cette rivire, femelle du Rhne, se prcipite vers lui en face des plaines du Dauphin. Ainsi donc, croyance potique et gracieuse, ce serait aux Musulmans que ce torrent bleu, que nos paysans appellent la _grand'rivire_, doit son nom? Ce mot est, dans le dsert, le nom de l'eau par excellence; c'est aussi le cristal de l'oeil, limpide et pur comme l'eau des fontaines; c'est l'onde, pour nos populations qui n'ont jamais souffrir de sa privation, An pour la caravane altre qui voit devant elle la dlivrance et la vie. D'aprs M. de Lamartine, les tribus poursuivies par l'pe de Charles-Martel ont salu ces flots d'un cri de joie; ce cristal si pur, ce miroir tincelant, c'tait la barrire infranchissable pour leurs ennemis; c'tait la fin de leurs angoisses et de leur terreur; c'tait, comme au dsert, la dlivrance, An, la rivire! Pardonnons la distraction du pote, qui a fait venir nos parrains par la Hongrie et l'Allemagne; acceptons ce baptme dont se porte garant un homme de gnie, et voyons-y une preuve de plus du rle immense que les guerriers de l'Yemen et du Nedjd ont jou dans nos pays. Mais, diront leur tour les hommes graves, oubliez-vous le vieux nom, l'antique nom de notre potique rivire, le Danus des chartes et des cartulaires, le Dain de notre ancien langage, dont la racine parat tre la mme que celle du Danube, nom autochthone, impos, avant les Arabes, par nos pres les Gaulois[21]? Eh puis! ajouteront les personnes dlicates, est-il convenable de s'enorgueillir d'une appellation qui rappellerait un peuple mcrant, souill de sang, ennemi de notre culte, destructeur de nos lieux saints, enrichi des dpouilles de notre patrie, charg de la maldiction de nos pres? La premire observation seule a du poids, la seconde nous parat futile. [21] Mots qui se rapportent galement au kymrique et au galique: _dan_, audacieux, violent. (ROGET, baron de BELLOGUET, _Ethnogn. gaul._) Si le nom originaire est Ain, c'est un vieux mot celtique qui signifie _source_, _fontaine_, et qui mme a cette signification dans les langues orientales. (BACON-TACON, _Recherches sur les origines celtiques_, t. I, p. 192). On n'a point horreur du souvenir des Romains; leurs monuments ont couvert notre sol, et cependant qu'taient les compagnons de Romulus? d'infames bandits. Qu'taient les guerriers de Csar? d'avides et rapaces conqurants. Qu'taient nos gouverneurs? des proconsuls, dont le nom est rest comme une tache et une injure. Si, au lieu de maudire chaque trace de leurs pas sur le sol sacr de la Gaule, on se pare et on se vante des stygmates que nous ont laisss ces cruels dominateurs, toute vrit historique mise part, toute tymologie rserve, que notre rivire s'appelle An ou Dain, nous ne voyons pas qu'on ait rougir de ce qui peut rappeler dans nos contres les compatriotes de Job, d'Avicennes et d'Antar[22]. [22] Voyez Paradin, Chorier, J.-Cl. Martin, Jean Brunet, Lapierre, Thomas Riboud, Lateyssonnire, MM. Paul Guillemot, Chaix, Borel d'Hauterive, Fauch-Prunelle, D. Monnier, etc. End of the Project Gutenberg EBook of Note sur l'invasion des Sarrasins dans le Lyonnais, by Aim Vingtrinier License: Share Alike