Produced by Miranda van de Heijning, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica). La Maison de la Courtisane NOUVEAUX POMES Traduction d'ALBERT SAVINE DEUXIME DITION 1919 LA MAISON DE LA COURTISANE Nous permes le bruit cadenc de pas de danseurs; nous suivmes, en flnant, la rue claire par la lune et nous arrtmes devant la maison de la Courtisane. De l'intrieur, travers le tumulte, le dsordre, nous entendions les musiciens jouer grand bruit le _Coeur cher et fidle_ de Strauss. Pareilles d'tranges et grotesques pantins, dcrivant de fantastiques arabesques, des ombres couraient sur le store. Nous regardions les danseurs-fantmes tournoyer aux sons du cornet--piston et du violon, comme des feuilles noires que le vent fait tourbillonner. Ainsi que des automates mis en mouvement par des fils, ces minces squelettes dessins en silhouettes, allaient glissant, se formant en lent quadrille. Ils se prenaient par la main et dansaient une ronde grandiose, et parfois clatait l'cho grle et aigu des rires. Parfois une poupe mouvement d'horlogerie pressait contre sa poitrine un amant-fantme; on eut dit parfois qu'ils se disposaient fredonner et chanter. Parfois une horrible marionnette se dtachait et fumait une cigarette sur les degrs du perron: on eut dit une chose qui vivait. Alors me tournant vers mon aime, je lui dis: Ce sont des morts qui dansent avec des morts; c'est de la poussire qui tourbillonne avec de la poussire. Mais elle, elle rpondit l'appel du violon; elle me quitta, elle entra. L'Amour pntra dans la demeure du Plaisir. Et soudain les sons prirent un timbre faux. Les danseurs furent las de valser; les ombres cessrent de tournoyer, de virer. Et par la rue longue et silencieuse, l'aurore, aux pieds chausss de sandales d'argent, parut furtive comme une jeune fille apeure. RAVENNE Pome rcit au thtre Sheldon, Oxford, le 26 juin 1878. MON AMI GEORGES FLEMING Auteur du _Roman du Nil_ et de _Mirage_. I Ravenne, Mars 1877. Oxford, Mars 1878. Il y a un an, je respirais l'air de l'Italie,--et pourtant, il est beau, ce me semble, ce printemps du Nord, avec ces campagnes que dore la fleur de mars, le sansonnet qui chante sur le bouleau velout, les freux qui croassent, les ramiers des bois qui voltigent de ci de l, les petits nuages qui courent par le ciel. Elle est jolie la violette, qui penche doucement la tte, la primevre, ple d'amour inconsol, la rose qui bourgeonne sur l'glantier grimpant, le groupe de crocus, (qu'on dirait une lune de feu, qui aurait pour contour un anneau pourpre de fianailles), et toutes les fleurs de notre printemps anglais, les charmantes perce-neige et l'asphodle aux brillantes toiles. L'alouette prend son essor prs du moulin qui murmure, et brise les fils de la vierge que couvre la premire rose, et le long de la rivire, pareil une flamme bleue, file comme une flche le martin-pcheur, pendant que les linottes brunes chantent dans la verte feuille. Il y a un an.... Il semble qu'un temps bien court se soit pass, depuis la dernire fois que j'ai vu ce magnifique climat du Sud, o fleur et fruit prennent le rayonnement de la pourpre, o les pommes de la table brillent comme des lampes allumes. C'tait alors le Printemps, et je chevauchais mon gr par des vignes la riche floraison, par les sombres bosquets d'oliviers. L'air moite tait doux. La route blanche rsonnait sous les pieds de mon cheval, et tout en rvant au nom antique de Ravenne, j'piais le jour jusqu'au moment o masqu de blessures de flamme, le ciel de turquoise prit la teinte de l'or bruni. Oh! comme mon coeur brla d'une jeune passion, quand bien loin par del les roseaux et les eaux stagnantes, j'aperus cette cit sainte surgissant en traits clairs, et portant sa couronne de tours. J'acclrai mon galop, rivalisant avec le soleil couchant, et avant que se fussent teintes les dernires lueurs cramoisies, je me vis enfin dans l'enceinte de Ravenne. II Quel trange silence! Nul bruit de vie ou de joie n'agite l'air. Point de jeune berger rieur, qui joue du chalumeau. Mme pendant tout le jour, on n'entend pas les cris heureux des enfants qui jouent. Comme c'est triste, et doux, et silencieux! Assurment on pourrait vivre ici bien loin de toute crainte, voir le dfil des saisons, depuis l'amoureux printemps jusqu' la pluie et la neige de l'hiver, sans jamais avoir un souci. Ces eaux, sans nul doute, sont celle du Leth, et cette plante est celle qui donne l'homme l'oubli de sa patrie. Oui! parmi les prairies semes de lotus, tu te dresses comme Proserpine, la tte couronne de pavots, et tu gardes les cendres sacres des morts. Car bien que tu aies cess d'enfanter des gnrations guerrires, tes nobles morts sont avec toi,--eux du moins, sont fidles ta gloire.--Garde-les avec sollicitude, cit sans enfants. Car c'est un charme puissant pour veiller chez les hommes les rves de choses sublimes, que ces tombes solitaires o reposent les grandeurs du pass. III Voyez ce pilier vot, qui se dresse dans la plaine. Il marque la place o le plus brave des chevaliers de France reut le coup mortel. C'tait le prince de la chevalerie, le seigneur de la guerre. C'tait Gaston de Foix. Quelque toile de malheur l'entrana contre ta cit et il tomba, combattant bravement, comme tombe un lion de la fort. Il ft ravi la vie alors que la vie et l'amour taient nouveaux pour lui. Il repose sous le voile bleu sans couture de Dieu. De hauts roseaux pareils des lances oscillent tristement sur sa tte, et des nerpruns prennent un rouge plus vif l o s'pancha sur le sol le sang pourpre de sa brillante jeunesse. Portez vos regards un peu plus loin au nord, vers ce tertre ravag. L gt maintenant captif dans une tombe digne d'un prince, et leve par la main de sa fille, dans la profondeur tnbreuse, Thodoric, le roi goth la puissante membrure. C'est l qu'il dort, las enfin de ses victoires. Le temps n'a point pargn la ruine. Le vent et la pluie ont abattu sa forteresse, et nous voyons une fois de plus que la mort est le souverain matre de toutes choses, et que roi et paysan doivent devenir de la poussire. Sans doute, elle fut grande leur gloire eux! mais mes yeux, le roi barbare, le hros de la chevalerie, la grande reine elle-mme taient chose misrable et vaine, ct du tombeau o Dante se repose de ses peines. Sa tombe dore s'ouvre en plein air, et un sculpteur aux mains habiles y a grav le front blanc et calme, aussi calme que l'aube naissante, ces yeux o s'allumaient les clairs de l'amour et du ddain, ces lvres qui chantrent le ciel et l'enfer, cette figure ovale que dessina si bien Giotto, la figure lasse du Dante. Jusqu' ce jour, il est rest au lieu o il a trouv le repos, bien loin de l'Arno qui prcipite ses flots jaunes sous les larges ponts de cette belle cit, o le haut campanile de Giotto semble se dresser comme un lis de marbre sous des cieux de saphir. Hlas! mon Dante, tu as connu la douleur des existences plus vulgaires, la chane odieuse de l'esclavage, et combien il est pnible de monter les degrs dans les demeures des rois, et toutes les mesquines misres qui dfigurent la noble physionomie d'un homme sous le ressentiment de l'injustice. Et pourtant ce morne univers est reconnaissant de ton chant; nos nations te rendent hommage; et elle aussi, cette reine cruelle de la Toscane vtue de vignobles, elle qui de ton vivant a mis sur ton front une couronne d'pines, elle a maintenant couvert de lauriers ta tombe vide et redemande vainement les cendres de son fils. O le plus grand des exils, ta souffrance est finie, ton me est maintenant auprs de ta Batrice. Ravenne garde tes cendres. Dors en paix. IV Comme ce palais est solitaire! Comme ces murs sont gris! Nul mnestrel n'veille dsormais l'cho dans ces salles. La chane brise, ronge de rouille, pend la porte, et les mauvaises herbes ont fendu le pav de marbre. Par ici se cache le serpent, et par l les lzards courent prs des lions de pierre qui clignotent au soleil. C'est l que Byron logea, qu'il abrita son amour et ses plaisirs pendant deux longues annes, comme un autre Antoine, pour qui l'univers fut un autre Actium. Pourtant il ne laissa point se faner son me royale, ni se briser sa lyre, ni s'mousser la pointe de sa lance, grce aux arts perfides d'une reine d'gypte. Car de l'Orient se fit entendre un grand cri. La Grce se dressa prte combattre pour la libert, et elle le fit venir de Ravenne. Jamais chevalier ne partit plus gnreusement pour les mles des batailles, nul ne tomba plus bravement sur le sol ensanglant, d'o on le rapporta sur son bouclier comme on et fait d'un Spartiate. O Hellade, Hellade! En ton heure de fiert, en ton jour de puissance, rappelle-toi celui qui mourut pour arracher de tes membres les chanes de la servitude. O Salamine, plaines solitaires de Plate, vagues furieuses de la mer Eubenne pleine de temptes, cimes des Thermopyles dsertes que balaient les vents, il vous aima bien, et non point en paroles seulement, celui qui te donna si libralement sa lyre et son pe, comme fit Eschyle dans la bataille acharne de Marathon. Et l'Angleterre, elle aussi, se rjouira de son fils, de son guerrier pote, le premier chanter et combattre. La calomnie, la rage empoisonne, n'osera plus ramper comme un serpent sur son nom accompli et dfigurer l'cusson seigneurial de sa renomme. Car, ainsi que la couronne d'olivier, rcompense de la course, illumine de joie la figure anime de tous les coureurs, comme la croix rouge qui sauve les hommes pendant la guerre, comme le phare empanach de flamme qu'aperoivent de loin les marins sur une mer que soulve l'orage, tel tait son amour pour la Grce et la Libert. Byron, tes couronnes sont ternellement fraches et vertes. Les ptales rouges des roses de la Sapphique Mitylne ceindront ton front. Pour toi fleurit le myrte, dans des clairires mystrieuses, prs de la solitaire Castalie. Les lauriers attendent ta venue, et ils sont tous toi, et leur entrelacement formera autour de ta tte une couronne parfaite. V Les cimes des pins se balanaient la brise du soir, au murmure enrou des flots de l'hiver, et les troncs lancs taient rays d'ambre brillante. Je me promenais par les bois, plein d'une joie emporte. Un oiseau effarouch, de ses ailes battantes et de ses pattes, faisait voler en neige toutes les fleurs. mes pieds, pareils des couronnes d'argent, taient les ples narcisses, et des oisillons chantaient sur toutes les branches entrelaces. O arbres, flexibles, libert de la fort, dans vos asiles, du moins un homme est libre, et oublie en partie le monde las de querelles. Le sang coule plus chaud, et une sensation de vie s'veille dans les veines acclres, pendant qu'une fois de plus, les bois s'emplissent de divinits que nous avions cru mises mort. Pendant longtemps j'attendis, et certainement j'esprai voir quelque Pan aux pieds de chvre chanter de joyeuses chansons parmi les roseaux, quelque vierge dryade surprise, et s'enfuyant pudiquement, ou bien les contours harmonieux et les membres bruns, la figure effronte et trompeuse de quelque dieu des bois embusqu dans la clairire, la reine Diane chasseresse, aux membres blancs, impitoyable, l'air fier, tenant en laisse les chiens de meute bondissant ses cts, ou bien Hylas rflchi par les eaux pures du ruisseau. O coeur oisif! O rve chri de l'Hellade! Avant qu'il ft longtemps, les vibrations croissantes et dcroissantes, aux sons mlancoliques des carillons du soir, la cloche qui sonnait les vpres dans un couvent, vinrent frapper mon oreille parmi ces fleurs d'amour. Hlas! hlas! ces heures douces comme le miel, avaient englouti mon coeur comme une mer envahissante et noy tout souvenir du noir Gethsemani. VI O solitaire Ravenne, on fait plus d'un rcit sur les grandes gloires de tes jours d'autrefois. Deux mille ans se sont couls, depuis que tu vis Csar monter cheval pour aller remporter d'impriales victoires. Ton nom tait puissant lorsque les maigres aigles de Rome volaient des Iles Britanniques aux lointains flots bleus de l'Euphrate, et tu rgnais en noble reine sur les peuples, jusqu'au jour o l'on vit dans les rues le Goth et le Hun. Dcouronne par l'homme, dserte par la mer, tu dors berce dans une pauvret solitaire. Dsormais, sur ta rive o s'enflait la mare, les milliers de galres, comme une fort de pin, ne vogueront plus, car l o flottaient constamment des vaisseaux l'peron de bronze, le berger morose joue ses airs pleins de tristesse, et les blanches brebis errent leur gr dans les lieux o coulaient les eaux empourpres de l'Adria. Quelle beaut! Quelle tristesse! O reine inconsole, tu gis morte au milieu du charme des ruines, seule parmi toutes tes soeurs, car du moins le roi guerrier de l'Italie a franchi la plus fire des portes de Rome et a port la couronne dans les temples orgueilleux de la Ville Eternelle et fait retentir de son nom les sept montagnes. Et Naples a survcu son rve de douleur, et elle raille ses tyrans. Venise ressuscite et reparat du fond des eaux, et le cri de Lumire et Vrit, d'Amour et Libert, se fait entendre dans Gnes l'imprieuse, et l o les clochers de marbre de Milan trouent l'air. Il rsonne depuis les Alpes jusqu'aux rives siciliennes, et le rve de Dante n'est plus un rve maintenant. Mais toi, Ravenne, toi qui fus la plus aime, tes palais en ruines ne sont plus qu'un voile funbre jet sur ta grandeur tombe, et ton nom brille comme la flamme terne et frissonnante d'une bougie, sous la splendeur du soleil en plein midi, de la nouvelle Italie. Car la nuit a disparu, la nuit de sombre oppression, et le jour s'est lev avec une magnificence d'enthousiasme. Les chiens de l'Autriche sont chasss bien loin du pays, par del ces citadelles couronnes de glace, qui se dressent pour former une ceinture la plaine de la Royale Lombardie, depuis l'Orient lointain jusqu' la mer orientale. Je sais, il est vrai, que, du nombre de tes fils, il en fut qui prirent dans les eaux de Lissa, sur les pentes escarpes d'Aspromonte, sur la plaine de Novare, mais ce n'est point en vain que tes enfants sont morts pour toi. Et pourtant, ce qu'il me semble, tu n'as point bu de ce vin sorti des raisins nouvellement fouls de la Libert divine, tu n'as point suivi cette toile immortelle qui pousse les peuples vers les exploits guerriers. Lasse de la vie, tu restes plonge dans le silencieux sommeil. Comme celui qui suit des yeux la venue des ombres qui s'allongent, indiffrent aux heures qui vont pas presss, tu portes le deuil de quelque jour de gloire, car le soleil de la Libert ne t'a point montr sa face, et dans la course tu n'as point conquis de flambeau. Ne te rveille pas nanmoins de ton assoupissement. Reste bien en repos parmi les Asphodles ambrs de tes campagnes, dans tes prs sems de lis. Reste l en repos, pour railler toute grandeur humaine. Qui oserait taler les mesquins soucis de son existence, en prsence de tes ruines, ou louer les querelles ambitieuses des rois, et l'orgueil strile des nations en guerre? N'as-tu point t la fiance du prince farouche qui rgnait sur l'orageuse Adriatique, la reine des empires jumeaux, et les nations ne t'ont-elles pas t donnes en proie? Et maintenant, tes portes restent ouvertes nuit et jour. L'herbe pousse drue sur toutes tes tours, dans tous tes palais. Le sinistre figuier a lzard ton mur de bastions, et l o prenaient leur repos les guerriers vtus de mailles, la chouette de minuit a fait son nid cach. Oh! dchue, dchue de tes grandeurs, cit captive dans les filets de la Destine, rien ne reste de tous tes jours de gloire qu'un cusson terni et une couronne de lauriers fltris. Pourtant, qui donc, sous cette nuit de guerre et de terreurs, peut du haut de la tour tranquille pier la venue des armes futures? Qui peut dire l'avance quelles joies amnera le jour, ou pourquoi les linottes chantent avant l'aube? Toi, toi aussi, tu peux te rveiller, ainsi que la rose se rveille, en son clat d'incarnat, du tombeau que lui font les neiges, comme les opulents champs de bl qui rougissent, puis se dorent, surgissent de ce sol brun, que durcit l'pre voix de l'hiver, ou comme des mles de la tempte se dgage une parfaite toile. O cit tant aime, j'ai voyag bien loin des les ceintes de vagues qui sont ma patrie. J'ai vu le sombre mystre du Dme s'lever lentement sur la route de la morne Campagna et se revtir de la royale pourpre du jour, et de la cit couronne de violettes, j'ai assist au coucher du soleil prs de la colline de Corinthe, et j'ai vu le rire infiniment nombreux de la mer du haut des collines qu'clairaient les toiles, dans l'Arcadie constelle de fleurs, et pourtant c'est toi que revient mon plus complet amour, comme revient le soir son nid de la fort la tourterelle attarde. O cit du pote, celui qui a vu peine une vingtaine d'ts perdre leur justaucorps vert pour prendre la livre de l'automne, ferait un vain effort pour veiller sur sa lyre un chant plus sonore, ou pour dire les jours de gloire; et vraiment c'est peu de chose que le lger murmure qui sort du chalumeau du ptre, alors que le souffle vibrant du clairon devrait branler le ciel et embraser toute la vote. Et ce serait folie que d'aborder de pareils sujets. Pourtant, je sais que mon coeur n'a jamais prouv une plus noble ardeur que le jour o je rveillai tes rues de leur silence sous le choc bruyant des fers de mon cheval, et que je vis la ville que j'essaie de chanter maintenant, aprs de longues journes d'un voyage monotone. VII Adieu, Ravenne! Mais il y a un an je restai debout contempler la pourpre splendide du couchant, dans la chapelle solitaire de ta plaine marcageuse. Le ciel tait pareil un bouclier qui aurait reu du soleil mourant la tache du sang et de la bataille, et l'ouest, les nuages fermant le cercle avaient tiss une robe royale, digne d'tre porte par quelques-uns des grands Dieux, pendant que dans la vaste tendue, l'ocan de l'air empourpr, descendait la galre dore du Dieu de la lumire. Ici encore, la douce tranquillit de la nuit ramne le flux montant du souvenir, et ravive l'amour passionn que j'eus pour toi. C'est maintenant le Printemps d'amour, mais bientt l'Et s'panouira en matre sur les prairies, sur les arbres, et bientt le gazon s'embellira de fleurs plus brillantes, et produira des lis que fauchera quelque adolescent. Puis, avant peu, le vainqueur de l'Et, l'opulent Automne, saison usurire, prtera son or accumul tous les arbres, pour le voir dispers de tous cts par la prodigalit de la brise. Et ensuite ce sera le froid et monotone Hiver. Ainsi s'accomplit jusqu'au bout le cycle de l'anne. Ainsi nous allons de l'adolescence l'ge viril, pour dchoir dans les jours pnibles o les boucles de cheveux sont de neige. L'amour seul ne connat point l'hiver: il ne meurt jamais, il n'a aucun souci des menaces de l'orage ni du ciel de plomb. Et celui que j'ai pour toi ne passera jamais, alors mme que mes lvres faibles ne pourraient que bgayer ton loge. Adieu! Adieu! L'toile silencieuse du soir, avant courrire de la nuit, scintille dans le lointain et avertit le berger de ramener ses troupeaux au bercail. Peut-tre, avant que les mers d'or de nos champs soient runies en gerbes par les moissonneurs, peut-tre avant que je voie les feuilles d'automne, je pourrai contempler ta cit, et dposer humblement tes pieds la couronne de lauriers du pote. Adieu! Adieu! cette lampe d'argent, la lune, qui pour nous fait l'heure de minuit aussi claire que midi, claire srement tes tours, et fait bonne garde l o Dante dort, o Byron aimait vivre. =TAEDIUM VITAE= Poignarder ma jeunesse avec les armes du dsespoir, porter la livre voyante de ce sicle mesquin, laisser les mains les plus viles voler mon trsor, avoir mon me captive dans les filets d'une chevelure de femme, et n'tre que le domestique mercenaire de la Fortune, je jure que je ne l'aime point. Tout cela, c'est pour moi moins que la lgre cume qui se joue sur la mer, moins que l'aigrette du chardon, en un jour d't, dtache de sa graine. Mieux vaut me tenir l'cart, bien loin de ces sots calomniateurs qui raillent ma vie, ne me connaissant point. Mieux vaut le plus humble toit fait pour abriter le plus pauvre journalier, que de rentrer dans cette caverne o l'on s'enroue se chamailler, o mon me blanche a pour la premire fois bais le pch sur tes lvres. =LA SPHINGE= MARCEL SCHWOB en tmoignage d'amiti et d'admiration. Dans un angle sombre de ma chambre, pendant plus de temps que n'en conoit mon imagination, une belle et silencieuse Sphinge m'a contempl travers les ondoiements des tnbres. Intangible, immobile, elle ne se lve point, elle ne fait aucun mouvement. Car les lunes argentes ne sont rien pour elle, non plus que les soleils qui roulent. Dans l'air le rouge succde au gris; les vagues du clair de lune montent, s'abaissent, mais lorsque vient l'aurore, elle ne s'en va point, et lorsque revient la nuit, elle est l. * * * * * L'aurore suit l'aurore, et les nuits marchent leur dclin, et pendant tout ce temps cette chatte singulire reste allonge sur le tapis chinois, ses yeux de satin la bordure d'or. Elle reste couche sur la natte, elle pie obliquement, et sur sa gorge couleur de tan roule en vague sa fourrure douce et soyeuse, qui parfois ondule jusqu' ses oreilles pointues. Approchez donc, mon charmant snchal, qui somnolez en votre pose de statue. Approchez donc, tre d'un grotesque si exquis, demi-femme, demi-animal. * * * * * Approchez, ma charmante, ma langoureuse Sphinge, et venez poser votre tte sur mon genou, et laissez-moi passer une main caressante sur votre gorge et voir, votre corps tachet comme le lynx. Et laissez-moi toucher ces griffes recourbes, en jaune ivoire, et prendre pleine main cette queue qui, pareille un monstrueux serpent, s'enroule autour de vos grosses pattes de velours. Un millier de sicles pesants t'appartiennent, alors que moi, j'ai vu peine une vingtaine d'ts quitter leur livre verte pour prendre la livre bariole de l'automne. * * * * * Mais vous, vous savez lire les hiroglyphes sur les grands oblisques de grs, et vous vous tes entretenue avec les basilics, et vous avez regard face face les hyppogriffes. Oh! Dites-le moi, tiez-vous prsente, quand Isis s'agenouillait devant Osiris, et avez-vous vu l'gyptienne lorsqu'elle faisait fondre la perle pour Antoine, et qu'elle buvait le vin tout enivr du joyau, et qu'en une feinte terreur, elle penchait la tte pour regarder le colossal proconsul tirer de l'cume le thon sal. * * * * * Et avez-vous pi la Cyprienne, lorsqu'elle baisait le blanc Adon sur sa couche funbre. Et avez-vous suivi Amenalk, le Dieu d'Hliopolis? Et avez-vous caus avec Thoth, et avez vous entendu pleurer Io, couronne des cornes lunaires et connu les rois peints qui dorment sous la Pyramide en forme de coin? Relevez vos grands yeux de satin noir, pareils des coussins o l'on se laisse aller. Venez-vous tirer mes pieds, fantastique Sphinge, et contez-moi tous vos souvenirs. * * * * * Dites-moi en vos chants la Vierge juive qui allait errant avec le Saint Enfant, et comment vous les avez guids travers le dsert, et comment ils dormirent parmi votre ombre. Dites-moi cette verte soire pleine de parfums, alors que couche prs de la rive, vous entendiez monter de la barque dore d'Adrien le rire d'Antinos, et comment vous avez lap dans le courant, et dsaltr votre soif, et contempl d'un regard ardent, avide, le corps d'ivoire de ce jeune et bel esclave, la bouche pareille une grenade. * * * * * Dites-moi le labyrinthe qui servait d'table pour le taureau la double forme. Parlez-moi de la nuit o vous rampiez sur la plinthe de granit du temple, o l'ibis carlate voltigeait par les corridors tendus de pourpre, en criant tout effray, et l'horrible rose qui tombait goutte goutte des gmissantes mandragores, et l'norme et somnolent crocodile qui versait dans son bassin des larmes boueuses, et, arrachant les joyaux fixs ses oreilles, retournait au Nil d'une allure vacillante. * * * * * Et comment les prtres vous maudissaient en psaumes chants d'une voix criarde, le jour o vous avez saisi en vos griffes leur sergent; et comment, vous vous tes glisse en rampant, pour assouvir votre passion sous les palmiers frissonnants. Qui donc taient vos amants, quels taient ceux qui luttaient pour vous dans la poussire? Quel tait l'instrument de votre luxure, quel amoureux aviez-vous chaque jour? taient-ce des lzards gants qui venaient s'accroupir devant vous parmi les roseaux du rivage? Des grillons aux vastes flancs de mtal venaient-ils s'abattre sur vous, sur votre couche en dsordre. * * * * * Le monstrueux hippopotame venait-il s'accoler vous dans le brouillard? taient-ce des dragons aux cailles d'argent, qui, de passion, se tordaient en noeuds compliqus, quand vous passiez prs d'eux? Et du tombeau lycien, construit en briques, quelle horrible chimre sortit, avec ses ttes affreuses et ses flammes redoutables, pour faire produire votre sein de nouvelles merveilles.... * * * * * Ou bien aviez-vous d'inavouables htes secrets, ou bien traniez-vous dans votre sjour quelque Nride enroule dans de l'cume ambre, avec des seins bizarres en cristal de roche. Ou bien alliez-vous, foulant du pied l'embrun, rendre visite la brune Sidonienne et lui demander des nouvelles de Lviathan, de Lviathan ou de Bhmoth? Ou bien quand le soleil tait couch, montiez-vous par la pente seme de cactus, la rencontre de votre thiopien noir dont le corps tait du jais poli? * * * * * Ou bien, pendant que les bateaux de terre cuite s'chouaient dans les marcages du Nil, au crpuscule, et quand les chauves-souris au vol incertain, tournaient autour des triglyphes du temple, alliez-vous d'un pas furtif jusqu'au bord de la berge, pour traverser la nage le lac silencieux, et de l vous insinuant dans la vote, faire de la Pyramide votre lupanar, au point que de chacun des noirs sarcophages surgissait le dfunt, peint et emmaillot? Ou bien attiriez-vous dans votre couche le Trageophos aux cornes d'ivoire? * * * * * Ou bien avez-vous aim le Dieu des Mouches, qui tourmenta les Hbreux, et qui tait barbouill de vin jusqu' la ceinture, ou bien Pasht, qui avait pour yeux des bryls verts? Peut-tre tait-ce ce jeune Dieu, le Tyrien, qui tait plus amoureux que la colombe d'Astaroth? Ou avez-vous aim le Dieu de l'Assyrien, dont les ailes semblables un trange et transparent mica dpassaient de beaucoup sa tte bec de faucon qui tait peinte d'argent et de rouge, et cercle de bandes en orichalque. * * * * * Ou bien l'norme Apis a-t-il bondi de son char, pour jeter vos pieds les grosses fleurs du nnuphar qui ont l'arme et la couleur du miel?... Combien il est subtil votre sourire? Alors est-ce que vous n'auriez aim personne? Non, je le sais, le grand Ammon fut votre compagnon de lit. Il s'tendit prs de vous au bord du Nil. * * * * * Les chevaux aquatiques, qui frquentent les marais, firent retentir leurs trompettes, quand ils le virent venir, tout parfum du galbanum de Syrie, tout imprgn de nard et de thym. Il suivit le bord du fleuve, pareil une vaste galre aux voiles d'argent. Il allait, grands pas travers les eaux, tout cuirass de beaut et les eaux se retiraient. Il allait grands pas par le sable du dsert. Il arriva la valle o vous tiez couche. Il attendit l'aurore du jour, et alors il toucha de sa main vos seins noirs. * * * * * Vous avez bais sa bouche avec une bouche de flamme. Vous avez fait du dieu cornu votre proie. Vous vous teniez debout derrire son trne, vous l'appeliez par son nom secret. Vous murmuriez de monstrueux oracles dans les cavernes de ses oreilles, et avec le sang des chvres et le sang des taureaux vous lui apprtes faire de monstrueux miracles. Pendant qu'Ammon tait votre compagnon de lit, votre chambre tait le Nil couvert de vapeurs, et avec votre sourire archaque au contour sinueux, vous regardiez monter et s'apaiser sa passion. * * * * * Son front luisait des huiles syriennes, et ses membres de marbre tendus, dploys comme une tente midi, faisaient plir la lune et ajoutaient un nouvel clat au jour. La longue chevelure avait neuf coudes d'envergure; elle avait la couleur de cette gemme jaune que les marchands apportent du Kurdistan cousue dans le rebord de leurs manteaux. La face tait comme le mot qui couvre une cuve de vin nouveau. Les mers ne sauraient rien ajouter la perfection du saphir de ses yeux. Son cou fort et doux tait blanc comme du lait, avec un fin rseau de veines bleues; et d'tranges perles, qu'on et dit de la rose congele, taient brodes sur la soie flottante.... * * * * * Sur son pidestal de nacre et de porphyre, il brillait trop vivement pour qu'on pt le contempler, car sur sa poitrine d'ivoire, scintillait la merveilleuse meraude de l'Ocan, ce mystrieux joyau, aux reflets de lune, que quelque plongeur des gouffres de Colchide avait trouv parmi les vagues de plus en plus noires, et port la magicienne de Colchis. Devant son char dor, couraient des corybantes nus avec des guirlandes de pampre, et des files de fiers lphants s'agenouillaient pour traner son char, et des files de Nubiens noirs portaient sa litire, alors qu'il parcourait la grande alle pave de granit, entre les ventails de mobiles plumes de paon. * * * * * Les marchands venant de Sidon, dans leurs vaisseaux bariols, lui apportaient de la statite. La plus vile des coupes qui touchaient ses lvres tait faite d'une chrysolithe. Les marchands lui apportaient des caisses de cdre, pleines de vtements somptueux et lies de cordes. La trane de son manteau tait porte par des seigneurs de Memphis; de jeunes rois taient heureux de son hospitalit. Mille prtres tondus s'agenouillaient nuit et jour devant l'autel d'Ammon. Mille lampes balanaient leur lumire travers la demeure sculpte d'Ammon, et maintenant l'impur serpent et la vipre tachete, avec leurs petits, rampent de pierre en pierre; car la demeure est en ruines et le grand monolithe de marbre rose se penche. L'ne sauvage, ou le chacal vagabond viennent se tapir dans les portes branlantes. De farouches satyres se lancent des appels travers les tambours cannels qui gisent sur le sol, et au sommet de l'difice est perch le singe la face bleue d'Horus, et il piaille pendant que le figuier fait clater les piliers du pristyle. * * * * * Le dieu gt en fragments et l, profondment cach dans le sable que le vent agite. J'ai vu sa tte de granit de gant, encore convulse d'un impuissant dsespoir, et bien des caravanes errantes de ngres au port imposant, aux chles de soie, en traversant le dsert, s'arrtent terrifies devant ce cou trop vaste pour l'embrasser. * * * * * Et bien des Bdouins barbus cartent leur burnous aux raies jaunes pour jeter un long regard sur les muscles titaniques de celui qui fut jadis ton paladin.... * * * * * Ainsi donc va chercher des fragments par la lande, et lave-les la rose du soir, et refais de ces pices, une une, ton amant mutil. * * * * * Va les chercher l o elles sont abandonnes, et de ces morceaux, de ces dbris, reconstruis ton compagnon en pices et veille de folles passions dans la pierre insensible. Charme par des hymnes syriens son oreille lourde. Il aima ton corps. Oh sois bonne! Verse le nard sur sa chevelure et enroule de douces bandes de lin autour de ses membres. Attache autour de sa tte le collier en pices de monnaie et rends aux lvres ples leur couleur avec des fruits rouges. Tisse de la pourpre pour ses hanches amaigries, et de la pourpre pour ses reins dcharns. * * * * * Hte-toi vers l'gypte. Ne crains rien. Il n'y eut jamais qu'un Dieu qui mourut, jamais qu'un Dieu qui laissa un soldat lui planter sa lance dans le flanc. Ceux-l, tes amants, ils ne sont point morts, et Anubis, la face de chien, reste son poste d'honneur, prs de la porte de cent coudes, la main pleine des lis du lotus pour ta tte, et toujours, au haut de son trne de porphyre, le gant Memnon dirige ses yeux sans paupires travers l'espace vide, et chaque lueur jaune de l'aube, il crie aprs toi. * * * * * Et le Nil, avec les dbris de sa corne, gt dans son lit de limon noir, et tant que tu ne viendras pas, il n'pandra point les eaux sur le bl qui se fltrit. Tes amoureux ne sont pas morts, je le sais. Ils se relveront. Ils entendront ta voix. Ils agiteront grand bruit tes symboles. Ils se rjouiront. Ils accourront baiser ta bouche. Ainsi, mets donc des voiles tes flottes, attle des chevaux ton char d'bne, et en route pour le Nil. Ou, si tu t'es lasse de divinits mortes, suis la trace de quelque lion errant travers la plaine couleur de cuivre, atteins-le, empoigne-le par la crinire, invite-le te servir d'amant. Couche-toi prs de son flanc sur le gazon, et plante tes dents blanches dans sa gorge. Et quand tu entendras le bruit de son agonie, fouette tes longs flancs d'airain poli, et prends pour compagnon un tigre, dont les flancs couleur d'ambre ont des taches noires, et enfourche sa croupe dore, et franchis en triomphe la porte de Thbes, et roule-toi avec lui dans les jeux de l'amour, et quand il se dtourne, et qu'il gronde et qu'il montre les dents, alors frappe-le mortellement de tes griffes de jaspe, ou brise-le en le serrant contre tes seins d'agate. * * * * * Pourquoi tarder? Va-t'en d'ici, je suis las de tes airs de langueur, las de ton regard toujours fixe, de ta somnolente magnificence. Ton haleine horrible, et lourde, fait vaciller la lumire de la lampe, et sur mon front je sens la moiteur, et les terribles roses de la nuit et de la mort. Tes yeux sont comme des lunes fantastiques qui frissonnent en quelque lac stagnant. Ta langue est comme un serpent carlate qui danse des airs fantastiques. Ton pouls bat des mlodies empoisonnes et ta gueule noire est comme le trou laiss par une torche ou par des charbons ardents sur des tapis sarrasins. * * * * * Va-t'en. Les toiles aux nuances de soufre s'enfuient en hte par la porte de l'occident. Va-t'en, ou peut-tre il sera trop tard pour monter dans leurs silencieux chars d'argent! Vois, l'aurore frissonne autour des clochers gris qui portent un cadran dor, et la pluie ruisselle sur chacune des vitres tailles en diamant, et ses larmes rendent trouble le jour dj terne. Quelle furie aux cheveux de serpents, rcemment sortie de l'enfer, avec des gestes de laideur et d'impuret, a pu s'enfuir loin de la reine qu'endorment les pavots, et l'introduire dans la cellule d'un tudiant? * * * * * Quel criminel fantme, aussi dpourvu de chant que de voix, s'est gliss travers les rideaux de la nuit, en voyant ma bougie brler avec clat, a frapp, et vous a invite entrer? N'en est-il pas d'autres plus maudits, et d'une lpre plus blanche que la mienne. Abana et Pharphar sont-ils desschs, que tu sois venue jusqu'ici pour tancher ta soif. * * * * * Sphinge trompeuse! Sphinge trompeuse, prs des roseaux du Styx, le vieux Charon, appuy sur sa rame, attend mon obole. Pars la premire, et laisse-moi mon crucifix, dont le ple Accabl de douleur, promne sur le monde son regard las, et pleure sur toute me qui meurt, et pleure sur toute me vainement. =CAMMA= Ainsi qu'un homme, pench sur une urne grecque, tudia les belles formes qu'y a traces une main attique, Dieu et desse svelte, homme vigoureux et jeune fille, ainsi que leur beaut lui te tout dsir de se retourner et de regarder en face la clart du jour. De mme ne dois-je pas aspirer vers plus d'une lune mystrieuse d'indolente volupt, lorsque dans le plus intime secret du sanctuaire d'Artmis, je te vois debout, sous tes formes antiques, et dans ta svrit. Et pourtant,--il me semble,--j'aimerais mieux te voir, jouer le rle de ce serpent du vieux Nil, dont l'enchantement donnait l'ivresse des Empereurs. Viens, grande gypte, branle notre scne de tes dfils symboliques! Ah! je suis enfin coeur de passions sans ralit. Fais du monde ton Actium, et de moi ton Antoine. =IMPRESSION= LE RVEILLON Le ciel est brod de rougeur capricieuse; les brouillards tournoient et des ombres fuient. L'aube monte de la mer, comme une blanche dame sort du lit. Et des flches denteles de bronze passent travers le duvet de la nuit, et une longue vague de lumire jaune s'tale silencieusement sur les tours, les palais. Et, s'largissant avec ampleur sur la dune, veille et fait s'envoler un oiseau battant des ailes. Et toutes les cimes des noyers se mettent en mouvement, et toutes les branches se rayent de bandes d'or. = VRONE= --Qu'ils sont raides gravir, les escaliers des maisons des rois pour les pieds fatigus des exils comme moi! Et qu'il est sal, amer, le pain qui tombe de la table de ce _chien_! Bien mieux m'et valu mourir sur les routes ensanglantes de la guerre, ou que ma tte ft suspendue sur la porte de Florence, plutt que vivre ainsi, dans la familiarit de tous les tres qui cherchent salir l'essence de mon me. Maudis Dieu et meurs! Quel espoir est prfrable celui-ci? Il l'a oubli parmi les plaisirs de sa cit d'or et de son jour ternel. Ah! Silence! derrire les barreaux qui obscurcissent ma prison, je possde ce que nul ne peut m'enlever, mon amour, et toute la gloire des toiles. =APOLOGIE= Est-ce ta volont que je grandisse et dchoie, que je troque mon drap d'or contre de la bure grise, et qu' ton gr je tisse cette toile de douleur dont les fils les plus beaux sont autant de jours gaspills? Est-ce ta volont,--Amour que j'aime si bien,--que la maison de mon me soit un lieu de torture o, pareils de vils amants, souvent habitent la flamme inextinguible, le ver qui ne meurt pas? Ah! si c'est ta volont que je souffre, et que je vende l'ambition au banal march, que je fasse du morne chec mon vtement, et que la souffrance creuse sa fosse au-dedans de mon coeur. Peut-tre est ce mieux ainsi. Du moins je n'ai pas fait de mon coeur un coeur de pierre, ni sevr mon enfance de ses honntes joies, ni pass o la Beaut est une chose inconnue. Plus d'un homme a fait ainsi, essay d'enclore de chanes troites l'me qui aurait d tre libre, foul aux pieds la route poudreuse du sens commun tandis que toute la fort chante la libert. Ne prenant pas garde comment le faucon mouchet, dans son vol, passait, l'aileron large travers les hauteurs de l'air, l o quelque montagne altire, qu'aucun pied n'avait encore foule, accrocha les dernires tresses de la chevelure du Dieu Soleil. Ou comment la petite fleur qu'il avait cueillie, la pquerette, cette bouche d'or aux blancs ptales, suivait de ses yeux pensifs le soleil errant, satisfaite si parfois ses feuilles taient auroles. Mais srement c'est quelque chose d'avoir t un instant le bien aim, d'avoir march la main dans la main avec l'Amour et vu ses ailes de pourpre s'envoler travers ton sourire. Oui, encore que les aspics gorge de la passion se repaissent du coeur de mon ami, j'ai bris les barreaux, j'ai contempl face face la beaut, connu rellement l'Amour qui met en mouvement le soleil et toutes les toiles. =QUIA MULTUM AMAVI= Cher Coeur, il me semble que le prtre passionn, quand pour la premire fois il tire du mystrieux tabernacle son Dieu emprisonn dans l'Eucharistie, et mange le pain, et boit le vin redoutable, n'prouve pas un plus religieux effroi que je n'en sentis lorsque pour la premire fois tombrent en plein sur toi mes yeux blouis, et lorsque pendant toute la nuit je restai genoux tes pieds, jusqu' ce que tu fusses lasse d'idoltrie. Ah! si tu avais eu pour moi moins d'amiti et plus d'amour pendant tous ces jours d'un t de joie et de pluie, je n'aurais pas aujourd'hui reu en hritage la peine, je ne serais pas devenu un valet dans la maison de souffrance. Pourtant, bien que le Remords, le snchal aux traits ples qui sert l'Amour, soit sur mes talons avec toute son escorte,--je suis trs heureux de t'avoir aime,--je songe tous les soleils qui font bleuir la vronique. =SILENTIUM AMORIS= Ainsi que souvent le soleil trop resplendissant chasse la lune ple, malgr ses efforts, jusqu'en sa sombre grotte, avant mme qu'elle ait obtenu une seule ballade du rossignol,--ainsi ta Beaut rend mes lvres inhabiles et fait sonner faux mes chants les plus doux. Et ainsi qu' l'aurore, par-dessus la plaine de prairies, passera le vent d'ailes imptueuses, qui de son trop rude baiser brise le roseau qui seul pouvait servir d'instrument au chant. Ainsi mes passions trop orageuses me travaillent sans rgle, et l'excs d'amour rend mon amour muet. Mais srement mes yeux t'ont montr, toi, la raison de mon silence, et du dsaccord de mon luth, avant que notre sparation devnt fatale, et nous fit partir, toi vers des lvres vibrant d'une plus douce mlodie, et moi pour voquer le strile souvenir de baisers non donns, de chants jamais chants. =SA VOIX= L'abeille sauvage tournoie incertaine de branche en branche, sous son vtement de fourrure et son aile de gaze, dans la coupe d'un lis, ou met en branle la cloche d'une jacinthe, dans sa course errante. Asseois-toi plus prs, amie. Ce fut ici, je crois, que je fis ce voeu. Et jurai que deux existences n'en feraient qu'une, aussi longtemps que la mouette aimerait la mer, aussi longtemps que l'hliante chercherait le soleil. Vous et moi, dis-je, ce sera pour l'ternit. Chre amie, ces jours sont finis, passs: le fil de l'amour est fil. Lve les yeux vers ces peupliers qui se balancent, se balancent dans l'air de l't. Ici dans la valle, jamais une brise n'parpille le duvet du chardon, mais l-bas soufflent de grands vents, venus des puissantes mers aux mystrieux murmures et des vastes espaces, que cinglent les vagues. Regardez l-haut o la blanche mouette jette son cri aigu. Que voit-elle que nous ne voyons pas? Est-ce une toile ou la lampe qui scintille sur quelque navire en route pour l'tranger? Ah! Se peut-il que nous ayons vcu nos vies sur une terre de rve, que cela serait triste! Chrie, ici il ne nous reste rien dire que ceci: que l'amour n'est jamais perdu. L'pre hiver poignarde le sein de mai dont les roses cramoisies crvent ses glaons. Des navires ballots par la tempte trouveront un havre dans quelque baie et ainsi nous aussi nous ferons. Et ici il n'y a rien faire que de nous baiser de nouveau et nous sparer. Ah! Il n'est rien que nous ne puissions affronter. J'ai ma Beaut, vous avez votre Art. Ah! Ne vous arrtez pas. Un monde n'est pas assez pour deux tres comme vous et moi. =MA VOIX= En ce monde moderne, qui ne connat pas le repos, en ce monde tumultueux, vous et moi nous avons pris tous les plaisirs du coeur et maintenant les voiles blanches de notre nef sont ployes et la charge de notre barque puise. Mes joues ont donc blmi avant leur temps, car ma gat s'est enfuie dans les larmes. Le Chagrin a pli le vermillon de ma jeune bouche et la Ruine a tir les rideaux de mon lit. Mais toute cette vie tumultueuse n'a t pour toi qu'une lyre, un luth, le charme subtil de la viole ou la musique de la mer endormie, en cho minuscule dans le coquillage. =DES JOURS DE PRINTEMPS AUX JOURS D'HIVER= POUR METTRE EN MUSIQUE Aux jours joyeux du printemps, quand les feuilles taient vertes, oh! comme il chante gament, le merle! Je cherchai parmi les fouillis de clart l'amour que mes yeux n'avaient jamais vu. Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dores. Parmi les fleurs et rouges et blanches, oh! comme chante gament le merle! Mon Amour parut le premier mes yeux. Oh! parfaite vision de plaisir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dores. Le jaune des pommes avait l'ardeur du feu. Oh! comme il chante gament, le merle! O amour trop grand pour la parole ou la lyre, rose panouie d'amour et de dsir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dores! Mais maintenant l'arbre devient gris sous la neige! Ah! qu'il chante tristement le merle! Mon amour est mort! Ah! voyez-moi tendu devant ses pieds silencieux, tourterelle aux ailes brises. Oh! amour! Oh! amour, plt au ciel que tu aies t mis mort! Tourterelle caressante, tourterelle caressante, reviens. =AILINON, AILINON EIPE, TO D' EU NIKAT= _Chante l'ailinos, l'ailinos, et que le Bon l'emporte_. Oh! tant mieux pour qui vit dans l'aisance, avec de l'or accumul, dans un vaste domaine, et n'a cure de la pluie qui clabousse, et du fracas que font en tombant les arbres de la fort. Oh! tant mieux pour qui ne connut jamais le labeur des annes de privations, un pre dont la douleur et les larmes ont fait grisonner les cheveux, une mre pleurant dans la solitude. Mais tant mieux pour celui dont le pied a foul la pnible route du travail et de la lutte, et qui nanmoins des chagrins de sa vie se fait des degrs pour se rapprocher de Dieu. =LE VRITABLE SAVOIR= anagkai; d'echei bion therixein ste karpimon stachun kai ton men einai ton de m. Tu sais tout: je cherche en vain quelle terre il faut labourer, quelle autre ensemencer avec du grain. Le sol est noir de ronces et de mauvaises herbes et n'a cure des larmes qui tombent ou de la pluie. Tu sais tout: moi je reste assis, attendre, les yeux bands, les mains dfaillantes, jusqu' ce qu'enfin se lve le dernier voile, et que s'ouvre pour la premire fois la porte. Tu sais tout: moi, je ne puis voir. J'espre que ma vie n'aura pas t chose vaine. Je sais que nous nous retrouverons en quelque divine ternit. =PTALES DE LOTUS= nemessmchi ge meu oudeu chlaiein o; che thansi brotu chai potmou episp touto un chai geraz oion oizuroisi brotoisi cheirasthai te chomn baleein t'apo dchchru parein. Il n'est point de paix sous le soleil de midi.--Ah! Y a-t il de la paix dans ces prairies, ou ceinte d'une toison argente, comme une belle bergre, s'gare la lune? Reine des jardins du ciel, o les toiles, pareilles des lis, blanches et belles, brillent travers les brouillards de l'air glac. Oh! reste encore, car l'aube approche. Oh! reste encore, car le jour envieux tend de longues mains pour saisir tes pieds! Mais hlas! tu as le pas trop rapide. Hlas! je sais que tu ne t'arrteras pas. * * * * * Le soleil monta d'un bond pour accomplir sa course, la brise souffla doucement sur pturages et prairies; mais il me sembla voir l'ouest l'apparence d'une face humaine. Une linotte, sur la mousse de l'pine-vinette, chantait les gloires du printemps, et faisait retentir les bosquets en fleurs de la gat du jour nouveau-n. Une alouette partit effare de la terre que je foulais, et disparut aux regards dans le grand voile bleu, sans couture, qui est suspendu devant la face de Dieu. Au-dessus de ma tte, le saule disait tout bas que la mort n'est qu'une vie plus nouvelle, et que par de vaines paroles de discorde nous apportons le dshonneur aux morts. J'arrachai une branche l'arbre, et des fleurs de l'pine-vinette toutes trempes de rose, et je les liai avec un rameau d'osier et en fis une guirlande belle voir. Je portai les fleurs l o Il repose (feuilles et fleurs toutes chaudes sur la pierre). Quelle joie ce fut pour moi, de m'asseoir seul jusqu' ce que le soir vint sur mes yeux fatigus. Jusqu' ce que les nuages mobiles eussent tiss une robe d'or que Dieu portera, et que dans les flots de l'air empourpr, dispart la brillante galre du soleil. Aurai-je de la joie pour la journe, et laisserai-je mon coeur s'mouvoir, jusqu'en ses profondeurs, du murmure de l'arbre ou du chant de l'oiseau, ou de la mlancolie des jeux du vent indocile? Non, non! les vains rves de cette sorte sont le lot d'mes moins profondes que la mienne. Je sens que je suis moiti divin, je sais que je suis grand et fort. Je sais que c'est par l'effort que tout arbre de la fort surgit de la racine, je sais que nul ne rcoltera du fruit, en faisant voile sur la mer infconde. =JOURS PERDUS= D'aprs un portrait peint par Miss V. T. Un blond et svelte enfant, qui n'est point fait pour la douleur de ce monde, avec une chevelure dore qui tombe grands flots autour des oreilles, et des yeux pleins d'aspirations, demi voils par de vaines larmes, comme les eaux les plus bleues, vues travers les brouillards de la pluie, des joues ples o jamais encore baiser n'a laiss sa tache, lvre infrieure rouge rentre en dedans par effroi de l'Amour, et blanche gorge, plus blanche qu'une poitrine de colombe.--Hlas! Hlas! si tout cela n'existait qu'en vain! En arrire, des champs de bl, et des moissonneurs en ligne, accomplissant d'un air las leur tche fatigante, sans qu'aucun son de rire ou de luth y mette de la douceur. Et indiffrent au flamboiement carlate du soleil couchant, l'enfant rve encore. Il ne sait pas que la nuit approche, et que nul ne rcolte des fruits pendant le temps de la nuit. =IMPRESSIONS= I =LE JARDIN= Le calice fltri du lis tombe autour de son pistil d'or en poudre, et sur les bouleaux du bosquet de la lande le dernier ramier roucoule et appelle. L'hlianthe lonin, aux couleurs voyantes, se laisse tomber noir et dpouill sur sa tige, et sur le sol des alles du jardin, o le vent se joue, s'parpillent les feuilles mortes, d'heure en heure. Les ptales, blancs comme le lait, des ples trones, s'amassent ce souffle en une boule neigeuse: les ross gisent sur l'herbe comme de menus lambeaux de soie cramoisie. II =LA MER= Un brouillard blanc se trane travers les voiles; une lune farouche, en ce ciel d'hiver, reluit pareille l'oeil d'un lion irrit, du milieu d'une crinire de nuages roux. Le timonier au vtement pais qui se tient la roue, n'est plus qu'une ombre dans l'obscurit, et dans la chambre aux machines toute vibrante, bondissent les longues liges d'acier poli. L'ouragan vaincu a laiss sa trace sur ce vaste dme qui se soulve, car les minces filaments d'cume jaune flottent sur les vagues comme de la dentelle dchire. =SOUS LE BALCON= O belle toile la bouche de carmin, lune aux sourcils d'or, lve-toi, lve-toi du Sud embaum et claire la route que suivra mon Aime, de peur que ses petits pieds ne s'garent sur la colline o le vent souffle, ou sur la dune. O belle toile la bouche de carmin, lune aux sourcils d'or. O navire qui trembles sur la mer dsole, navire la voile humide et blanche, pars, oh, pars pour le port, vers moi. Car celle que j'aime et moi nous voudrions aller au pays o s'panouissent les asphodles, dans le coeur d'une valle violette. O navire qui trembles sur la mer dsole, navire l'humide et blanche voile. Oiseau charmeur au chant faible et doux, oiseau qui chantes sur la branche, chante, chante encore de ta gorge douce et brune, et celle que j'aime, en son petit lit, prtera l'oreille et lvera la tte sur l'oreiller, et viendra de mon ct. Oiseau charmeur, au chant faible et doux, oiseau qui te perches sur la branche! O fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lvres de neige, descends, pour tre porte par celle que j'aime. Si tu meurs, ce sera dans une couronne sur sa tte, si tu meurs, ce sera dans un pli de sa robe. Tu iras te poser sur son petit coeur lger, fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lvres de neige. =LE JARDIN DES TUILERIES= Cet air d'hiver est vif et froid, et vif, et froid est ce soleil d'hiver, mais autour de ma chaise, les enfants courent: on dirait de menues choses en or qui dansent. Parfois aux abords du kiosque bariol, des soldats en miniature se promnent firement, allongent le pas. Parfois ce sont des brigands aux yeux bleus qui se cachent dans les fourrs dpouills des massifs. Et d'autres fois, pendant que la vieille bonne s'absorbe dans son volume, ils se risquent traverser le square, et lancent leurs flottilles de papier parmi les gros tritons de bronze verdi qui se contorsionnent. Puis ils font semblant de fuir en un vol rapide, et puis ils se lancent, bande turbulente, et s'aidant de leurs petites mains tour tour, ils grimpent l'arbre noir, effeuill. Ah! cruel arbre, si j'tais vous, et si des enfants grimpaient sur moi, rien que pour eux, je ferais jaillir de tout mon corps, en dpit de l'hiver, des fleurs printanires, des blanches, des bleues. = L'OCCASION DE LA VENTE AUX ENCHRES DES LETTRES D'AMOUR DE KEATS= Voici les lettres qu'Endymion crivit celle qu'il aimait en secret, sans en rien dire; et maintenant les braillards de la vente aux enchres font leurs marchs, leurs offres pour chacun de ces pauvres billets desschs. Oui, pour chacune des pulsations de la passion, on entend les marchands faire leur prix. Je crois qu'ils n'aiment gure l'art, ceux qui brisent le cristal d'un coeur de pote, pour que de petits yeux chassieux puissent y jeter leurs regards avides et curieux. Ne dit-on pas que dans des annes bien lointaines, dans une ville au fond de l'Orient, quelques soldats coururent, la torche en main, vers minuit, se chamailler au sujet de pauvres vtements, et jourent aux ds les haillons d'un malheureux, sans rien savoir du miracle divin, et des souffrances d'un Dieu? =LE NOUVEAU REMORDS= Le pch est mien; je ne compris pas. Ainsi donc la musique est prisonnire dans son cachot. C'est peine si de temps en temps le flot passager d'une vague tourmente, de ses mouvements incessants, ce rivage infcond. Et dans le fond fltri de ce pays, l'Et s'est creus une tombe si profonde, qu' peine le saule plomb ose implorer de l'hiver au souffle tranchant une fleur d'argent. Mais quel est-il celui qui vient sur cette rive? (Non, mon amour, lve les yeux et admire). Quel est-il celui qui vient du Sud en vtements teints? C'est le Matre que tu viens de trouver, c'est lui qui cueillera les roses qui n'ont pas t encore ravies ta bouche, et moi je resterai, comme auparavant, pleurer, adorer. =FANTAISIES DCORATIVES= I =LE PANNEAU= Sous l'ombre dansante du rosier se voit une fillette d'ivoire, arrachant les ptales soit d'incarnat soit de nacre avec des ongles vert ple de jade poli. Les ptales rouges tombent sur les mottes, les ptales blancs voltigent un un, pour tomber dans une tasse bleue o le soleil, tel un grand dragon, se tord en replis d'or. Les ptales blancs flottent dans l'air, les ptales rouges tombent lentement; il en est qui tombent sur sa robe jaune, et d'autres qui tombent sur sa chevelure d'un noir de corbeau. Elle prend un luth d'ambre et chante, et pendant qu'elle chante, une grue d'argent commence allonger son cou carlate, et battre de ses ailes aux reflets de mtal. Elle prend un luth d'ambre brillant, et du dense bosquet, o il se cachait, son amoureux aux yeux en amande, la suit d'un regard charm dans ses mouvements. Et maintenant elle jette un cri de frayeur, et dj se font jour de mignonnes larmes. Une pine a bless de sa pointe la conque marine aux veines incarnat de son oreille. Puis elle lance un joyeux rire: c'est qu'un ptale de rose est tomb juste l'endroit o le satin jaune laisse voir la fleur de sa gorge aux veines bleues. De ses ongles vert ple en jade poli, elle arrache un un les ptales d'incarnat et de nacre. Voici l debout une fillette d'ivoire, sous l'ombre dansante du rosier. II =LES BALLONS= Sur ce fond trouble de ciel en turquoise, les lgers et lumineux ballons plongent, vont au hasard comme des lunes de satin, vont au hasard comme des papillons de soie, et tournent chaque souffle de vent, montent et tournent comme des danseuses, flottent comme d'tranges perles transparentes, tombent et flottent comme une poussire d'argent. Et voici qu'ils s'attachent aux feuilles d'en bas, chacun prend discrtement une pose fantastique; chacun d'eux est un ptale de rose au bout d'un fil de la Vierge. Puis ils grimpent aux grands arbres, pareils de petits globes d'amthyste, opales errantes qui vont au rendez-vous avec les rubis du tilleul. =CANZONETTE= Je n'ai point profusion, de l'or que gardent les griffons; aujourd'hui comme jadis, pauvre est le parc du berger. Des rubis, des perles, je n'en ai point pour parer ta gorge. Malgr tout, les jeunes filles de la campagne ont aim le chant du berger. Ainsi donc cueille un roseau, et commande-moi de te chanter, car je voudrais nourrir de mlodie tes oreilles, qui sont plus belles que la plus belle fleur de lis, plus douces et plus prcieuses que le parfum de l'ambre gris. Que crains-tu? Le jeune Hyacinthe a pri? Pan n'est plus ici, et il ne reviendra jamais, pas plus que le Faune cornu ne foulera les prs jaunis, pas plus qu'aucun Dieu ne se glissera furtivement travers les oliviers. Hylas est mort. Lui non plus ne devinera pas ces petites lvres rouges, pareilles des ptales de rose. Sur la haute colline ne jouent plus les Dryades d'ivoire. Argent, silencieux, s'efface tristement le jour d'automne. =SYMPHONIE EN JAUNE= Un omnibus, tout le long du pont, rampe comme un papillon jaune, et et l un passant a l'apparence d'une petite mouche inquite. De grosses pniches charges de foin jaune se rangent le long du bas-port dans l'ombre, et comme une charpe de soie jaune, l'pais brouillard s'accroche le long du quai. Les feuilles jaunes se fltrissent dj, et quittent en voletant les ormes du Temple, et mes pieds la Tamise d'un vert ple, s'allonge comme une tige de jade ondul. =DANS LA FORT= Hors du demi-jour du centre des bois, dans l'aurore de la prairie s'lance mon Faune au corps d'ivoire, aux yeux bruns. Il va par bonds travers les bosquets, en chantant, et son ombre les suit en dansant, et je ne sais, laquelle je suivrai, sera-ce l'ombre ou la chanson? O chasseur, prends-moi son ombre au pige. O Rossignol, drobe pour moi ta chanson, de peur que, rendu fou de musique et d'garement, je ne suive en vain sa piste. = MA FEMME= AVEC UN EXEMPLAIRE DE MES POSIES Je ne saurais crire un imposant prologue, comme prlude mon lai, ce serait, j'ose le dire, les propos d'un pote un pome. Car si parmi ces ptales tombs, il en est un qui vous semble beau, l'amour l'emportera jusqu' ce qu'il se pose sur votre chevelure. Et lorsque le vent et l'hiver endurciront tout le pays dpouill de son charme, il parlera tout bas du jardin, et vous comprendrez. =AVEC UN EXEMPLAIRE DE "LA MAISON DES GRENADES"= Va, petit livre, celui qui sur un luth aux branches de nacre, chanta les pieds blancs de la jeune fille aux cheveux d'or, et invite-le regarder dans tes pages; peut-tre verra t-il, en toi, danser de jeunes filles aux cheveux d'or. = L. L.= Pourrions-nous dterrer ce trsor depuis longtemps enfoui, pourrait-il rcompenser ce caprice, ce dsir, nous ne pourrions jamais apprendre le chant de l'amour, nous sommes spars depuis trop longtemps. Quand le pass plein de passion, qui s'est enfui, pourrait rappeler ses morts, pourrions-nous le revivre tout entier, s'il valait cette souffrance. Je m'en souviens, nous avions coutume de nous retrouver prs d'un banc couvert de lierre, et vous de gazouiller tous les jolis mots, de l'air d'un oiseau. Et votre voix avait comme un tremblement, tout comme celle de la linotte, et se brisait comme dans la gorge du merle sa dernire et bruyante note. Et vos yeux, ils taient verts et gris comme un jour d'avril, mais ils s'allumaient comme l'amthyste, quand je me baissais et vous embrassais. Et votre bouche, elle refusait, longtemps, bien longtemps, de sourire, puis elle partait toute vibrante de rire, cinq minutes aprs. Vous aviez toujours peur d'une averse, ainsi qu'une fleur; je m'en souviens, vous vous leviez en sursaut, et couriez, la premire goutte de pluie. Je m'en souviens, je ne pouvais jamais vous attraper, car personne ne vous galait: vous aviez vos pieds de merveilleuses, lumineuses, rapides petites ailes. Je me rappelle votre chevelure.--L'ai-je rattache? Car sans cesse elle se rvoltait--on eut dit un cheveau brouill de rayons dors de soleil.--Ces choses-l sont vieilles. Je me rappelle si bien la chambre, et le lilas en fleur qui battait contre la vitre ruisselante, par une chaude pluie de juin. Et la couleur de votre robe, elle tait d'un brun ambr, et deux bandes de satin jaune partaient de vos paules. Et le mouchoir de dentelle franaise, que vous pressiez contre votre figure? tait-ce une petite larme, ou tait-ce la pluie, qui y avait fait une tachelette? Sur votre main, quand elle me fit l'adieu, il y avait des veines bleues. Dans votre voix, lorsqu'elle me dit bonjour, il y avait un cri tourdi. Vous avez tout simplement gaspill votre vie (ah! cela trancha comme un couteau!) Lorsque je m'lanai par la porte du jardin, c'tait trop tard, trop tard! Nous pourrions revivre encore une fois cela, si c'tait la peine de le souffrir; si le pass de passion, qui s'est enfui, pouvait rappeler ses morts. Eh bien, s'il faut que mon coeur se brise, cher amour, cause de vous, il se brisera en musique, je le sais. C'est ainsi que se brisent les coeurs des potes. Mais, chose trange, on ne m'avait point appris que le cerveau peut contenir dans une toute petite cellule d'ivoire et le ciel de Dieu et l'enfer. =SEN ARTISTY ou LE RVE DE L'ARTISTE= Traduit du polonais de Madame Helena Modjeska Moi aussi j'ai eu mes rves, oui, vraiment j'ai connu les visions qu'amne en foule une ardente jeunesse, et qui me hantent encore.... Il me sembla une fois que j'tais tendu dans un jardin bien clos, au temps o le Printemps s'chappe de l'Hiver comme un oiseau, ou le ciel a une vote de saphir. L'air pur tait doux, et le gazon pais qui me servait de couche tait doux comme l'air. L'trange et secrte vie des jeunes arbres enflait la verte et tendre corce, ou clatait en bourgeons pareils des meraudes serties. Des violettes jetaient des regards furtifs du fond de leurs cachettes; quelque peu effarouches de leur propre beaut. La rose vermeille ouvrait son coeur, et la brillante stellaire scintillait comme une toile du matin. Des papillons en costumes de brun et d'or prenaient les craintives campanules comme pavillons et comme sjours d'agrment. L haut un oiseau faisait tomber en neige toutes les fleurs dans son vol et allait charmer les bois de son chant. L'univers entier semblait s'veiller au plaisir. Et pourtant,... et pourtant... mon me tait emplie d'une lourdeur de plomb. Je ne trouvais point de joie dans la Nature. Pour moi, l'esclave de l'ambition, qu'tait ce que la rose aux taches cramoisies, ou le crocus aux sceptres d'or? Le bel oiseau chantait faux pour moi, et les charmantes fleurs me faisaient l'effet d'un dfil de gens travestis, car, ainsi que le serpent de la fable se pique de son aiguillon pour se faire souffrir, aussi je gisais, me torturant moi-mme. Le jour s'avanait inaperu sur le cadran solaire, jusqu' ce qu'enfin le soleil se plongea, drap de pourpre dans les splendeurs de l'est. Alors du coeur ardent de ce grand orbe, sortit une crature en qui la beaut des formes effaait par son clat la plus brillante vision de cette terre triviale. Elle tait ceinte d'une robe plus blanche que la flamme ou que l'airain chauff dans la fournaise. Sur sa tte elle portait une couronne de laurier, et pareille une toile qui tombe tout coup des hauteurs du ciel, elle passa prs de moi. Alors m'agenouillant bien bas, je m'criai: O toi que je dsire tant! toi que j'ai longtemps attendue, gloire immortelle! grande conqurante du monde, oh! fais que je ne meure pas sans couronne, une fois du moins que ton laurier imprial ceigne mon front, sans cela mprisable. Une fois fais sonner le clairon, et que la trompette de l'ambition bruyante rpande mon nom. Quant au reste, je n'en ai point souci. Alors, d'une voix douce, l'ange me rpondit: Enfant, qui ignores le vritable bonheur, qui ne sais en quoi consiste la plus haute sagesse de la vie, tu as t cr pour la lumire, et l'amour, et le rire, et non point pour gaspiller ton jeune ge lancer des flches contre le soleil, ou nourrir en ton me cette ambition dont le poison mortel infectera ton coeur, et salira toute joie, tout contentement. Reste ici, dans la douce prison de ce jardin bien clos, dont les prairies au sol gal et les bosquets charmants invitent au plaisir. L'oiseau sauvage qui, d'un chant soudain, veille ces vallons silencieux, sera ton compagnon de jeux. Chaque fleur qui s'panouit viendra d'elle-mme s'entrelacer dans tes cheveux, guirlande mieux faite pour toi que le poids redoutable de la couronne de laurier que donne la Gloire. --Ah! striles prsents, m'criai-je, indocile son langage de prudence. N'est-il que ces fleurs prissables, dont les courtes existences sont limites entre l'aurore et l'heure du couchant. La colre de midi peut blesser la rose, et la pluie dpouiller le crocus de son or. Mais ton immortelle couronne de Renomme, ta couronne de laurier qui ne connat point la mort, elle est la seule que le temps ne saurait fltrir. La dent glace de l'hiver ne saurait l'entamer et lui nuire. Les choses triviales ne la profaneront pas. L'ange ne rpondit point, mais sa figure s'obscurcit d'un brouillard de piti. Alors il me sembla que de mes yeux, o la torche de l'ambition lanait ses dernires et ses plus violentes flammes, jaillissaient deux rayons horizontaux de lumire bien droite, et qu'entre leur feu brillant la couronne de laurier se tordait, se contournait, ainsi que quand l'toile de Sirius dessche le bl mrissant, et une feuille ple tomba sur mon front; et je me levai d'un bond, et je sentis le pouls puissant de la Renomme, et j'entendis au loin le bruit de nations nombreuses qui me louaient! * * * * * Moment unique de grande vie aux ardentes couleurs, et puis... qu'elle est vaine, la louange des nations! qu'elle est futile, la trompette de la gloire. Il y avait d'pres pines dans cette feuille de laurier, et leurs crochets dentels entraient comme une brlure, comme une morsure, jusqu' ce que du feu et de la rouge flamme semblrent se repatre de mon cerveau, et changrent le jardin en un dsert nu. Les mains tendues avec force, je luttai pour l'arracher de mon front saignant, mais ce fut en vain, et avec un cri de douleur, auquel les toiles plirent avant l'instant qui leur tait assign, je m'veillai enfin, et vis l'aube craintive, avancer sa face grise pour regarder dans les tnbres de ma chambre, et j'aurais cru que ce n'tait l qu'un vain rve, sans cette douleur qui sans trve me ronge le coeur, et sans les blessures rouges que les pines ont faites mon front. =FRAGMENTS EN PROSE= LETTRES AU =DAILY CHRONICLE= SUR LA VIE DE PRISON =Le cas du gardien Martin. Quelques cruauts de la vie de prison=. (28 mai 1897) _ l'diteur du "Daily Chronicle"_. Monsieur, J'apprends avec un grand regret, par la lecture de votre journal, que le gardien Martin, de la prison de Reading, a t renvoy par les commissaires de la Prison pour avoir donn quelques biscuits sucrs un petit enfant affam. J'ai vu les trois enfants, le lundi qui a prcd ma mise en libert. Ils venaient d'tre condamns. Ils taient rangs, en ligne, debout dans le hall central, vtus du costume de la prison, leurs draps sous le bras, prts se rendre dans les cellules qui leur avaient t assignes. Je passais par hasard par une des galeries qui se trouvaient sur mon chemin pour aller au parloir, o je devais avoir la visite d'un ami. C'taient de tout petits enfants. Le plus jeune,--celui auquel le gardien a donn les biscuits,--tait un tout petit garon, pour lequel il avait t videmment impossible de trouver des vtements sa taille. Certes, j'ai vu beaucoup d'enfants en prison pendant les deux ans qu'a dur ma dtention. La prison de Wandsworth, en particulier, en contenait toujours un grand nombre. Mais le petit garon, que je vis dans l'aprs-midi du lundi 17 Reading, tait plus petit encore qu'aucun d'eux. Il est inutile de dire combien je fus douloureusement affect de voir ces enfants Reading, car je savais quel traitement les y attendait. La cruaut avec laquelle on traite les enfants dans les prisons anglaises est incroyable, except pour ceux qui en ont t les tmoins et qui connaissent la brutalit du systme. De nos jours, on ne comprend pas ce que c'est que la cruaut. On la regarde comme une sorte de terrible maladie mdivale, et on l'attribue une espce d'hommes pareils Eccelin de Romano, et autres, auxquels infliger volontairement des souffrances donnait une vritable folie de plaisir. Mais les hommes du type d'Eccelin ne sont que des reprsentants anormaux d'un individualisme perverti. La cruaut ordinaire n'est autre chose que de la stupidit. C'est le dfaut absolu d'imagination. C'est, de nos jours, le rsultat de systmes strotyps, de rgles conformes au _vite et fort_ et de la stupidit. Partout o il y a centralisation, il y a stupidit. Ce qui est inhumain dans la vie moderne, c'est l'officialisme. L'autorit est aussi destructive pour ceux qui l'exercent que pour ceux sur qui elle est exerce. C'est le Bureau des Prisons, c'est le systme qu'il met en pratique, qui sont la source premire de la cruaut qu'on exerce sur un enfant en prison. Les gens, qui soutiennent ce systme, ont d'excellentes intentions. Ceux qui le mettent en pratique sont galement humains dans leurs intentions. La responsabilit est rejete sur des rglements disciplinaires. On suppose qu'une chose est juste parce qu'elle est la rgle. Le traitement actuel des enfants est terrible tout d'abord de la part de gens qui n'entendent rien la psychologie particulire d'une nature d'enfant. Un enfant est capable de comprendre un chtiment inflig par un individu, tel qu'un parent, un tuteur, et de le supporter avec un certain degr de rsignation. Ce qu'il est incapable de comprendre, c'est un chtiment inflig par la Socit. Il ne saurait se faire une ide de la Socit. Pour les grandes personnes, c'est naturellement le contraire qui est vrai. Ceux d'entre nous qui sont en prison, peuvent comprendre et comprennent en effet ce que signifie la force collective qu'on appelle socit, et quelle que soit notre faon d'en concevoir les mthodes et les prtentions, nous pouvons nous imposer de les accepter. Le chtiment, qui nous est inflig par un individu, est au contraire, une chose que ne supporte aucune grande personne, et laquelle on ne s'attend point la voir se rsigner. En consquence, l'enfant tant enlev ses parents par des gens qu'il n'a jamais vus, qu'il ne connat en aucune faon, et se trouvant dans une cellule solitaire, qui ne lui est point familire, entour de figures nouvelles, recevant les ordres et les punitions des reprsentants d'un systme qu'il est incapable de comprendre, devient la proie immdiate de la premire et de la plus forte motion que produise la vie moderne de la prison,--l'motion de la terreur. La terreur d'un enfant en prison est absolument sans bornes. Je me rappelle qu'une fois Reading, au moment de ma sortie pour l'exercice, je vis dans la cellule faiblement claire, en face de la mienne, un petit garon. Deux gardiens,--qui ne manquaient pas de bont, lui parlaient, avec quelque apparence de svrit, ou peut-tre lui donnaient quelques utiles conseils pour sa conduite. L'un d'eux tait dans la cellule avec lui, l'autre se tenait en dehors. La figure de l'enfant tait comme un masque blanc de terreur, d'affolement. Il y avait dans son regard l'pouvante d'un animal traqu. Le lendemain, l'heure du djeuner, je l'entendis crier, demander qu'on le laisst sortir. Il appelait ses parents dans ses cris. De temps autre j'entendais la voix grave du gardien de service, qui lui disait de rester tranquille. Et pourtant il n'tait pas mme condamn pour aucune petite faute dont il et t accus. Il tait simplement en prvention. Cela, je le savais parce qu'il portait ses habits lui, qui paraissaient assez propres. Mais il avait les chaussettes et les souliers de la prison. Cela indiquait que c'tait un enfant trs pauvre, dont les souliers, si mme il en avait, taient en mauvais tat. Les juges de paix et les juges de simple police, classe en gnrale d'une ignorance absolue, envoient souvent un enfant en prvention pour huit jours, au bout desquels ils peuvent ne point prononcer la sentence qu'ils ont le droit de rendre. Ils appellent cela ne point envoyer un enfant en prison. Certes, c'est de leur part une faon de voir stupide. Pour un enfant, tre en prison prventivement ou aprs un jugement, c'est une subtilit du systme social qu'il ne saurait comprendre. Ce qu'il y a d'horrible pour lui, c'est d'y tre. Aux yeux de l'humanit, le fait qu'il est l, est une chose horrible. Cette terreur, qui s'empare de l'enfant et l'accable, qui saisit mme l'homme fait, est naturellement porte au del de toute expression par le systme de la cellule solitaire de nos prisons. Chaque enfant reste enferm dans sa cellule pendant vingt-trois heures sur vingt-quatre. Voil ce qui est effrayant. Enfermer pendant vingt-trois heures sur vingt-quatre un enfant dans une cellule mal claire, c'est un exemple de la cruaut qu'il y a dans la stupidit. Si un particulier, pre ou tuteur, traitait ainsi un enfant, il serait svrement puni. La Socit pour rpression de la cruaut envers l'enfance devrait s'occuper de cela sans dlai. Il y aurait partout un mouvement de haine contre quiconque se serait rendu coupable d'une telle cruaut. Certes, une peine svre doit tre applique aprs la faute tablie, mais notre socit actuelle fait elle-mme pis, et pour l'enfant, tre trait ainsi par une force abstraite dont les droits sont pour lui chose inintelligible, c'est bien pire que s'il tait trait de la mme faon par un pre, une mre, ou une personne qu'il connatrait. Un traitement inhumain inflig un enfant, est toujours chose inhumaine, quel qu'en soit l'auteur. Mais un traitement inhumain par la socit est pour l'enfant d'autant plus terrible qu'il n'y a pas d'appel. Un parent ou un tuteur peuvent tre touchs, et faire sortir un enfant de la chambre sombre et solitaire o il a t enferm. Un gardien ne le peut pas. La plupart des gardiens ont une grande affection pour les enfants. Mais le systme leur interdit d'en tmoigner quoique ce soit un enfant. S'ils le font, ainsi que l'a fait le gardien Martin, ils sont rvoqus. La seconde cause de souffrance pour l'enfant en prison, c'est la faim. La nourriture, qu'on lui donne, consiste en un morceau de pain de prison gnralement mal cuit, et un gobelet d'eau pour djeuner sept heures et demie. midi, il a pour dner une assiette de bouillie de mas grossirement prpare; cinq heures et demie, un morceau de pain sec et un gobelet d'eau. Ce rgime appliqu un homme fait, vigoureux, produit toujours une maladie d'un genre ou d'un autre; la diarrhe domine, et la faiblesse qui en est la consquence. Aussi dans une grande prison les remdes astringents sont-ils distribus rgulirement par les gardiens comme une chose qui va de soi. En ce qui concerne l'enfant prisonnier, il lui est, en gnral, impossible de manger quoi que ce soit. Pour peu qu'on connaisse les enfants, on sait combien leur digestion est facilement trouble par un accs de pleurs, un ennui, une souffrance d'esprit de n'importe quelle sorte. Un enfant, qui a pass toute la journe et peut-tre la moiti de la nuit pleurer tout seul dans une cellule faiblement claire, est incapable de manger une bouche de cette grossire, de cette horrible nourriture. Quant au petit garon, auquel le gardien Martin a donn les biscuits, cet enfant pleurait de faim le mardi matin, et il lui tait absolument impossible de manger le pain et de boire l'eau qui lui avaient t servis pour son djeuner. Martin sortit aprs que les djeuners eurent t servis, et acheta quelques petits fours pour l'enfant plutt que de le voir mourir de faim. C'est fort beau de sa part, et ce fut l'avis de l'enfant, qui dans son ignorance complte des rglements faits par la commission des prisons, dit un des gardiens-chefs combien son subalterne avait t bon pour lui. Le rsultat naturel fut un rapport et le renvoi. Je connais parfaitement Martin, et j'tais sous sa surveillance pendant les sept dernires semaines de mon emprisonnement. Quand il fut nomm Reading, on le chargea de la Galerie C, o j'tais dtenu. Je le voyais donc constamment. Je fus frapp de la bont et de l'humanit singulires avec laquelle il me parlait, ainsi qu'aux autres prisonniers. De bonnes paroles, c'est beaucoup, en prison, et un _bonjour_, un _bonsoir_, dits d'un ton agrable, vous rendent aussi heureux qu'on peut l'tre en prison. Il tait toujours doux et calme. Le hasard m'a appris une autre circonstance o il se montra d'une grande bont envers un des prisonniers, et je n'hsite pas la rapporter. Une des choses les plus horribles, en prison, c'est la mauvaise disposition des appareils hyginiques. Aucun prisonnier n'est autoris, en quelques circonstances que ce soit, quitter sa cellule aprs cinq heures et demie du soir. Si donc il est atteint de diarrhe, il faut que sa cellule lui serve de latrines, et qu'il passe la nuit dans une atmosphre aussi ftide que malsaine. Quelques jours avant ma libration, Martin faisait la ronde sept heures et demie, avec un des gardiens-chefs pour ramasser l'toupe et les outils des prisonniers. Un homme, tout rcemment condamn et auquel la nourriture avait donn une violente diarrhe, ainsi que cela arrive toujours, demanda au gardien-chef l'autorisation de vider le baquet de sa cellule, cause de l'horrible odeur qui rgnait dans sa cellule, et pour le cas o il serait indispos pendant la nuit. Le gardien-chef rpondit par un refus formel: c'tait contraire aux rglements. L'homme devait passer la nuit dans ce terrible tat de choses. Mais Martin, plutt que de voir ce malheureux dans une situation aussi rpugnante, dit qu'il viderait lui-mme le baquet de cet homme, et il le fit. Un gardien, qui vide le baquet d'un prisonnier, cela est videmment contre les rgles, mais Martin accomplit cet acte de bont simplement parce qu'il tait d'un naturel humain, et l'homme lui en fut trs reconnaissant, ce qui tait naturel. En ce qui concerne les enfants, on a beaucoup parl, beaucoup crit en ces derniers temps de l'influence corruptrice qu'exerce la prison sur un jeune enfant. Ce qui a t dit est trs vrai. Un enfant est profondment contamin par la vie de prison. Mais l'influence qui contamine n'est point celle des prisonniers. C'est celle du systme de la prison dans son ensemble,--du directeur, de l'aumnier, des gardiens, de l'isolement en cellule, de la nourriture rvoltante, des rglements faits par les commissaires des prisons, du genre de discipline de la vie, c'est ainsi qu'on l'appelle. On prend toutes les prcautions pour ter un enfant la vue de tous les prisonniers au-dessus de seize ans. Les enfants sont assis la chapelle derrire un rideau, et on les envoie prendre de l'exercice dans de petites cours sans soleil,--parfois dans une cour pave, parfois dans une cour derrire les moulins, plutt que de leur laisser voir les prisonniers majeurs prenant l'air. Or, la seule influence vraiment humanisante qui s'exerce dans la prison est celle des prisonniers. Leur bonne humeur dans un milieu terrible, leur sympathie mutuelle, leur humilit, leur douceur, les sourires pleins de bienveillance qu'ils changent en se rencontrant, leur parfaite rsignation leur peine, tout cela est admirable, et j'ai moi-mme appris d'eux bien des choses salutaires. Je ne vais pas proposer que, les enfants ne soient pas assis derrire un rideau la chapelle, ni qu'ils prennent de l'exercice dans un coin de la cour commune. Je veux simplement faire remarquer que la mauvaise influence sur les enfants n'est point et n'a jamais pu tre celle des prisonniers, mais qu'elle est et restera toujours celle du systme des prisons lui-mme. Il n'y a pas dans la prison de Reading un seul homme qui n'et consenti subir lui-mme la peine des trois enfants, leur place. La dernire fois que je les vis, c'tait le mardi aprs leur condamnation. Je faisais ma promenade sept heures et demie avec une douzaine d'autres hommes, quand les enfants passrent prs de nous, accompagns d'un gardien, revenant de la cour empierre, humide, morne, o ils avaient pris l'air. Je vis la plus profonde piti dans les regards que mes compagnons jetrent sur eux. Les prisonniers, pris en masse, sont extrmement bons et pleins de sympathie l'un envers l'autre. La souffrance, et la souffrance en commun, donne de la bont aux hommes, et jour par jour, en allant et venant par la cour, je me rappelais avec plaisir et consolation ce que Carlyle appelle quelque part le silencieux charme rythmique de la compagnie humaine. En cela, comme en toute autre chose, les philanthropes et les gens de mme sorte font fausse route. Ce ne sont pas les prisonniers qui ont besoin de rforme; ce sont les prisons. Certes, on ne devrait jamais envoyer en prison un enfant au-dessous de quatorze ans. C'est l une absurdit, et comme bien des absurdits, il en rsulte des choses absolument tragiques. Si toutefois il faut les envoyer en prison, on devrait leur faire passer la journe dans un atelier ou une salle d'cole avec un gardien. Il faudrait qu'ils passent la nuit dans un dortoir, avec un gardien de nuit pour les surveiller. Il faudrait leur faire prendre l'air pendant trois heures par jour au moins. Les cellules sombres, mal ares, mal odorantes, sont terribles pour un enfant, et mme pour n'importe qui. On respire toujours un mauvais air en prison. La nourriture, donne aux enfants, devrait tre du th et de la soupe faite avec du beurre et du pain. La soupe de la prison, est trs bonne et trs salubre. La Chambre des Communes pourrait rgler en une demi-heure le traitement des enfants. J'espre que vous userez de votre influence pour obtenir ce rsultat. La faon dont les enfants sont traits actuellement est vraiment un outrage l'humanit et au bon sens. Cela vient de la stupidit. Permettez-moi d'attirer votre attention sur une autre chose terrible qui se passe dans les prisons anglaises, et vrai dire dans toutes les prisons du monde, o le systme du silence et de la rclusion cellulaire est pratiqu. Je fais allusion au grand nombre d'individus qui deviennent fous ou faibles d'esprit en prison. Dans les prisons de convicts longue peine, cela est naturellement trs frquent, mais cela se voit aussi dans les prisons ordinaires, comme celle o j'ai t renferm. Il y a trois mois, je remarquai parmi les prisonniers qui prenaient de l'exercice avec moi un jeune homme qui avait l'air sot ou faible d'esprit. Certes, toute prison a ses clients faibles d'esprit, qui viennent et y reviennent, et dont on peut dire qu'ils passent leur vie en prison. Mais ce qui me frappa chez ce jeune homme, c'tait qu'il avait l'air plus faible d'esprit que ce n'est le prisonnier ordinaire, avec son rire niais, les clats de rire qu'il lanait tout propos, et l'agitation perptuelle, la contraction incessante de ses mains. L'tranget de sa conduite fut remarque par tous les autres prisonniers. De temps autre, on ne le voyait pas l'exercice, ce qui m'indiquait qu'il tait puni de rclusion dans sa cellule. Je finis par dcouvrir qu'il tait mis en observation, que des gardiens veillaient sur lui jour et nuit. Quand il paraissait l'exercice, il avait toujours l'air d'tre hystrique, et ne faisait que tourner en pleurant, ou riant. la chapelle, il tait toujours assis sous les yeux de deux gardiens, qui ne le perdaient pas de vue un seul instant. Parfois, il se cachait la tte dans les mains, ce qui tait dfendu par le rglement de la chapelle. Alors un coup donn sur sa tte par le gardien lui rappelait qu'il devait avoir constamment les yeux dirigs vers la table de la communion. Parfois il se mettait pleurer,--sans causer de dsordre--mais les larmes ruisselaient sur sa figure, avec des secousses hystriques la gorge. On bien il se mettait rire tout seul d'un air idiot, faire des grimaces. Plus d'une fois, on le renvoya de la chapelle sa cellule, et naturellement, il tait sans cesse puni. Comme le banc, sur lequel j'tais ordinairement assis la chapelle, tait juste derrire le banc au bout duquel ce malheureux tait plac, j'eus l'occasion de l'observer loisir. Je le voyais sans cesse l'exercice, je le voyais devenir fou, et on le traitait comme un simulateur. Samedi de la semaine dernire, vers une heure, j'tais dans ma cellule, occup nettoyer et polir la vaisselle de fer-blanc qui m'avait servi dner. Je fus tout coup surpris en entendant le silence de la prison interrompu par les cris les plus horribles, les plus rvoltants, ou plutt par des hurlements. Ma premire pense fut qu'on tait en train d'abattre, d'une main maladroite, un taureau on une vache, en dehors de l'enceinte de la prison. Mais je ne tardai pas m'apercevoir que les hurlements venaient des sous-sol de la prison, et je compris qu'on fouettait quelque malheureux. Je n'ai pas besoin de dire combien ce fut hideux et terrible pour moi, et je me demandai quel tait l'homme qu'on chtiait de cette faon rvoltante. Soudain je vis comme dans un clair que c'tait sans doute le malheureux insens qu'on fouettait. Il n'est pas ncessaire de dire quels furent mes sentiments ce sujet, ils n'ont rien voir dans la question. Le lendemain, dimanche, je vis le pauvre diable l'exercice, sa figure banale, laide, souffrante, bouffie par les larmes et l'hystrie au point de le rendre mconnaissable. Il suivait le cercle central avec les vieux, les mendiants, les boiteux, en sorte que je pus l'observer tout le temps. Ce fut le dernier dimanche que je passai en prison. C'tait la plus belle journe de toute l'anne, et l, sous ce magnifique soleil,--allait ce pauvre tre,--jadis fait l'image de Dieu,--ricanant comme un singe faisant avec ses mains les gestes les plus fantastiques, comme s'il jouait en l'air d'un invisible instrument cordes, ou s'il arrangeait et comptait des jetons en quelque jeu bizarre. Pendant tout ce temps, ces larmes hystriques, sans lesquelles aucun de nous ne le vit, faisaient des raies sales sur sa figure blme et enfle. La grce hideuse et tranquille de ses gestes lui donnaient l'air d'un clown. C'tait un grotesque vivant. Tous les autres prisonniers avaient les yeux sur lui, et pas un d'eux ne souriait. Tous savaient ce qui lui tait arriv, qu'on le menait tout droit la folie, qu'il tait dj fou. Au bout d'une demi-heure, le gardien le fit rentrer, et le punit, ce que je suppose. Du moins, il n'tait pas l'exercice le lundi, bien que je croie l'avoir vu au coin de la cour empierre, marchant sous la surveillance d'un gardien. Le mardi,--mon dernier jour de prison,--je le vis l'exercice. Il tait plus mal que jamais, et on le fit rentrer. Depuis lors, je ne sais rien de lui, mais j'appris d'un des prisonniers, qui marchait avec moi l'exercice, qu'il avait reu, pendant l'aprs-midi, vingt-quatre coups de fouet dans la cuisine, par l'ordre des juges visiteurs, sur le rapport du mdecin. Tous ces hurlements, qui nous avaient terrifis, sortaient de sa bouche. Il est hors de doute que cet homme devient fou. Les mdecins de prison n'entendent absolument rien aux maladies mentales. En masse, ce sont des ignorants. La pathologie de l'esprit leur est inconnue. Quand un homme commence devenir fou, ils le traitent comme un simulateur. Ils le font punir, punir sans trve. Naturellement l'tat de l'homme empire. Quand les punitions ordinaires ont chou, le mdecin fait un rapport aux juges de paix. Le rsultat est la flagellation. On ne se sert pas du chat neuf queues, mais du bouleau: l'instrument est une baguette, mais le rsultat produit sur le malheureux affaibli d'esprit peut s'imaginer. Son matricule est, ou tait A. 2. 11. J'ai trouv aussi le moyen de connatre son nom: c'est Prince. Il faudrait faire tout de suite quelque chose pour lui. Il est soldat et il a t condamn par un conseil de guerre. Sa peine est de six mois, et il lui en reste faire trois. Puis-je vous prier d'employer votre influence obtenir qu'on examine son cas et que ce prisonnier dment soit convenablement trait? Il ne faut pas compter sur un rapport des commissaires mdicaux: ils ne mritent aucune confiance. Les mdecins inspecteurs semblent ne pas comprendre la diffrence qui existe entre l'idiotie et la folie, entre l'entire absence d'une fonction ou d'un organe et les maladies d'une fonction ou d'un organe. L'homme A. 2. 11, sera, je n'en doute pas, en tat de dire son nom, la nature de sa faute, le jour du mois, la date o commence et o se termine sa peine, de rpondre une question simple, mais que son esprit soit drang, cela ne comporte aucun doute. Pour le moment, c'est un horrible duel entre lui et le mdecin. Le mdecin se bat pour une thorie; l'homme lutte pour sa vie. Je dsire vivement que l'homme l'emporte. Mais que toute l'affaire soit examine par des autorits comptentes en matire de maladies crbrales, et par des gens anims de sentiments humains, qui aient encore quelque bon sens, quelque piti. Il n'y a pas de raison pour qu'on demande au sentiment d'intervenir: il est toujours nuisible. Ce cas est un exemple spcial de la cruaut insparable d'un systme stupide, car le directeur actuel de Reading est un homme de caractre doux et humain, grandement aim et respect de tous ses prisonniers. Il a t nomm en juillet dernier, et bien qu'il ne puisse rien changer aux rglements du systme des prisons, il a modifi l'esprit dans lequel ils taient appliqus par son prdcesseur. Il est trs populaire parmi les prisonniers et parmi les gardiens. vrai dire, il a entirement modifi toute la tendance de la vie de prison. D'autre part, il est vident qu'il n'a aucune action sur les rglements, en vue de les modifier. Il voit chaque jour, je n'en doute pas, des choses qu'il sait injustes, stupides, cruelles. Mais il a les mains lies. Naturellement j'ignore ce qu'il pense rellement de l'affaire du =A. 2. 11=, et ce qu'il pense de notre systme actuel. Je ne juge de lui que par le changement complet qu'il a opr dans la prison de Reading. Sous son prdcesseur, le systme tait appliqu de la faon la plus brutale et la plus stupide. Je suis, Monsieur, votre obissant serviteur. OSCAR WILDE. 27 mai. =RFORME DES PRISONS= _ l'diteur du "Daily Chronicle"_ (24 mars 1898). Monsieur, J'apprends que le Bill pour la Rforme des Prisons, du secrtaire de l'Intrieur, passera cette semaine en premire ou en seconde lecture, et, comme votre journal a t le seul journal anglais qui ait pris un intrt rel et vital cette importante question, j'espre que vous me permettrez, comme un homme qui connat la vie dans une prison anglaise par une longue exprience personnelle, d'indiquer quelles rformes sont urgentes et ncessaires dans notre systme actuel, si barbare et si stupide. Par un article de fond qui a paru dans vos colonnes, il y a environ une semaine, j'apprends que la principale rforme propose consiste augmenter le nombre des inspecteurs et visiteurs officiels qui devront avoir accs dans nos prisons anglaises. Une rforme de ce genre est absolument inutile. La raison en est extrmement simple. Les inspecteurs et les juges de paix, qui visitent les prisons, y viennent pour s'assurer que les rglements de la prison sont exactement observs. Ils viennent uniquement pour cela, et ils n'ont aucune autorit, alors mme qu'ils en auraient le dsir, pour changer un seul article des rglements. Jamais un seul prisonnier n'a obtenu le moindre soulagement, la moindre attention, le moindre soin, grce des visiteurs officiels. Les inspecteurs ne viennent point pour tre utiles aux prisonniers, mais pour s'assurer que les rglements sont appliqus. Le but de leurs visites est de veiller ce que soit mis en pratique un code stupide et inhumain. Et comme il faut bien qu'ils fassent quelque besogne, ils ont grand soin de s'en acquitter. Un prisonnier, auquel aurait t accorde la plus mince faveur, redoute l'arrive des inspecteurs. Et le jour o une prison est inspecte, les fonctionnaires de la prison redoublent de brutalit envers les prisonniers. Naturellement, ils ont coeur de montrer la splendide discipline qu'ils maintiennent. Les rformes ncessaires sont trs simples. Elles ont trait aux besoins de l'esprit de tout malheureux prisonnier. Au premier point de vue, il y a trois peines permanentes autorises par la loi dans les prisons anglaises: 1 la faim. 2 l'insomnie. 3 la maladie. La nourriture donne aux prisonniers est absolument insuffisante. Elle est en grande partie de nature rpugnante; en totalit, elle est trop faible. Tout prisonnier souffre de la faim nuit et jour. Une certaine quantit de nourriture est minutieusement pese, once par once, pour chaque prisonnier: c'est juste ce qu'il faut pour entretenir, non pas la vie, mais l'existence. Mais on est constamment tortur par la douleur et la faiblesse de la faim. Le rsultat de cette alimentation,--qui consiste presque toujours en une bouillie trs claire, dchet de viande et eau,--c'est la maladie sous la forme de diarrhe continue. Cette maladie, qui finit par devenir chronique chez la plupart des prisonniers, est une institution reconnue dans toutes les prisons. Par exemple, la prison de Wandsworth, o j'ai t enferm deux mois, jusqu' ce qu'il devint ncessaire de me transporter l'hpital, o je restai deux autres mois, les gardiens font une tourne deux ou trois fois par jour, avec des remdes astringents, qu'ils donnent aux prisonniers comme une chose toute naturelle. Aprs une semaine environ de ce traitement-l, ai-je besoin de dire que le remde ne produit plus aucun effet. Le misrable prisonnier est alors abandonn en proie la maladie la plus extnuante, la plus dcourageante, la plus humiliante qu'on puisse imaginer, et si, comme cela arrive souvent, la faiblesse physique le met hors d'tat d'achever le nombre de tours exigs la manivelle ou au moulin, il est signal pour paresse, et puni d'une faon aussi svre que brutale. Et ce n'est pas tout. On ne peut rien imaginer de plus contraire l'hygine que l'amnagement d'une prison anglaise. Au temps jadis, chaque cellule tait pourvue de quelque chose comme des latrines. Ces latrines ont t supprimes maintenant; elles n'existent plus: leur place on fournit chaque dtenu un petit baquet de fer-blanc. Le dtenu est autoris vider son baquet trois fois par jour, mais on ne lui permet pas d'avoir accs aux lavabos de la prison, except pendant l'heure unique qu'il passe l'exercice. Et aprs cinq heures du soir, on ne l'autorise quitter sa cellule pour quelque prtexte, quelque raison que ce soit. Un homme, atteint de diarrhe, est donc plac dans une situation si rpugnante qu'il est superflu d'insister sur ce point, qu'il serait mme inconvenant de le faire. Les souffrances, les tortures qu'endurent les dtenus par suite de cette disposition rvoltante au point de vue de l'hygine ne sauraient se dcrire. Et l'impuret de l'air dans les cellules de la prison, accrue par un systme de ventilation absolument inefficace, est si coeurant, si malsain qu'il n'est point rare de voir les gardiens violemment indisposs, quand le matin, venant du grand air, ils ouvrent et inspectent chaque cellule. J'ai t tmoin de ce fait plus de trois fois, et plusieurs gardiens m'en ont parl comme d'une des corves les plus coeurantes que leur impose leur emploi. La nourriture donne aux prisonniers devrait tre suffisante et saine. Il faudrait qu'elle ne ft point de nature produire la diarrhe continuelle qui, de simple indisposition, passe la maladie chronique. L'amnagement hyginique des prisons anglaises devrait tre entirement modifi. Il faudrait que tout prisonnier put avoir accs aux lavabos en cas de ncessit, et vider son baquet quand c'est ncessaire. Le systme actuel de ventilation de chaque cellule est absolument dfectueux. L'air arrive travers des grillages serrs, passe par un tout petit ventilateur dans la haute fentre garnie de barreaux, ventilateur beaucoup trop petit, trop mal construit pour faire entrer une quantit suffisante d'air frais. On ne vous accorde qu'une heure sur les vingt-quatre heures de la longue journe. Ainsi, pendant vingt-trois heures, on respire l'air le plus impur qu'il soit possible. Quant ce qui concerne la punition de l'insomnie, elle n'existe que dans les prisons chinoises et anglaises. En Chine, on l'inflige en mettant le prisonnier dans une petite cage de bambou, en Angleterre, au moyen du lit de planche. Le but du lit de planche est de produire l'insomnie. Il n'a pas d'autre objet, et il l'atteint invariablement. Et mme quand on finit par vous accorder un matelas dur, ainsi que cela se fait au cours de la dtention, on souffre encore de l'insomnie. Le sommeil est, en effet, une habitude, comme toutes les choses qui donnent la sant. Tout dtenu, qui a eu pour lit des planches, souffre de l'insomnie. C'est une punition rvoltante, ignorante. Pour ce qui regarde les besoins de l'esprit, je vous demande de me permettre de dire quelques mots. Le systme actuel des prisons a presque l'air d'tre fait exprs pour causer le naufrage et la destruction des facults intellectuelles. Si la production de la folie n'en est pas le but, elle en est certainement le rsultat. C'est l un fait bien tabli. Les causes sautent aux yeux. Priv de livres, de toute relation avec des tres humains, isol de toute influence humaine et humanisante, condamn au silence ternel, soustrait tout contact avec le monde extrieur, trait en animal dpourvu d'intelligence, dgrad au-dessous du niveau de n'importe quelle crature du monde des btes, le misrable, qui est enferm dans une prison anglaise, n'a gure de chance d'chapper la folie. Je ne tiens point m'tendre sur ces horreurs, et moins encore exciter en ces affaires un intrt sentimental passager. Aussi, je me bornerai, avec votre permission, dire ce qu'on devrait faire. Tout dtenu devrait avoir un assortiment suffisant de bons livres. Prsentement, pendant les trois premiers mois de sa dtention, on ne lui accorde aucun livre, l'exception de la Bible, du livre de prires et du livre de cantiques. Aprs ce temps, on lui accorde un livre par semaine. Non seulement ce n'est pas assez, mais encore les livres, qui composent la bibliothque ordinaire d'une prison, sont absolument sans valeur. Ce sont surtout des livres soi-disant religieux, de troisime catgorie, mal crits, composs videmment pour des enfants, et qui ne peuvent convenir ni des enfants ni d'autres. Il faudrait encourager les prisonniers lire, et avoir les livres dont ils ont besoin, et ces livres devraient tre bien choisis. Actuellement le choix des livres est fait par l'aumnier de la prison. Sous le rgime actuel, un dtenu n'est autoris voir ses amis que quatre fois par an, et pendant vingt minutes chaque fois. C'est trs fcheux. On devrait permettre au dtenu de voir ses amis une fois par mois, et pendant un temps raisonnable. La mode actuelle, qui est en vogue, d'exhiber un dtenu ses amis, devrait tre change. Dans le systme d'aujourd'hui, le prisonnier est ou bien enferm clef dans une grande cage en fil de fer, ou bien dans une grande caisse de bois, avec une petite ouverture, et couverte d'un grillage en toile mtallique. Ses amis sont placs dans une cage semblable, trois ou quatre pieds de distance. Deux gardiens se tiennent dans l'espace intermdiaire pour couter, et si cela leur plat, interrompre la conversation, quelle qu'elle puisse tre. Je propose qu'on permette au dtenu de voir ses parents ou amis dans une chambre. Les rglements actuels sont rvoltants et exasprants un point qu'on ne saurait dire. Une visite de parents ou d'amis est pour chaque dtenu un redoublement d'humiliation et de souffrance mentale. Beaucoup de prisonniers, plutt que de subir une pareille preuve, se refusent entirement voir leurs amis. Et je ne saurais trouver cela surprenant. Quand on voit son solicitor, on le voit dans une chambre dont la porte est vitre, et le gardien se tient de l'autre ct. Quand un homme voit sa femme et ses enfants, ou ses parents ou ses amis, on devrait lui accorder le mme privilge. Etre exhib comme un singe en cage, des gens qui ont de l'affection pour vous, et pour qui on en a, c'est une inutile et horrible dgradation. Il faudrait permettre tout dtenu d'crire et de recevoir une lettre par mois. prsent on ne permet d'crire que quatre fois par an. C'est absolument insuffisant. Une des choses tragiques de la vie de prison, c'est de ptrifier le coeur de l'homme. Les sentiments d'affection naturelle, comme tous les autres sentiments, ont besoin de nourriture. Ils meurent aisment d'inanition. Une carte-lettre, quatre fois par an, ce n'est pas assez pour faire vivre les affections plus douces et plus humaines, grce auxquelles, en dfinitive la nature est entretenue dans un tat qui la rende accessible aux influences du bien et du beau qui peuvent sauver une vie naufrage et ruine. Il faudrait supprimer l'habitude de mutiler et d'expurger les lettres. Prsentement, si dans une lettre, un dtenu se plaint du systme de la prison, cette partie de la lettre est coupe avec une paire de ciseaux. Si d'autre part il formule quelque plainte quand il s'entretient avec ses amis travers les barreaux de la cage, ou l'ouverture de la caisse de bois, il est malmen par le gardien, et inscrit au rapport pour une punition chaque semaine jusqu' l'poque de la visite suivante. On compte bien que dans l'intervalle il aura appris, non point la sagesse, mais la ruse, et cela s'apprend toujours. C'est une des rares choses qu'on apprend en prison. Malheureusement les autres choses sont de plus grande importance en certains cas. S'il m'est permis de dpasser les bornes, puis-je dire ceci? Vous avez demand dans votre article de tte qu'on ne permette aucun aumnier de prison d'avoir aucune charge, aucun emploi en dehors de la prison mme. Mais c'est l une affaire sans aucune importance. Les aumniers de prison ne servent absolument rien. Considrs en masse, ce sont des gens bien intentionns, mais d'une sottise qui va jusqu' la niaiserie. Ils ne servent rien au dtenu. Une fois toutes les six semaines, on entend la clef tourner dans la porte de la cellule, et l'aumnier entre. Naturellement on est tout attention. Il demande si on a lu la Bible. On rpond oui ou non, selon les circonstances. Il cite alors quelques textes, sort et referme la porte clef. Parfois il laisse des tracts. Les fonctionnaires, auxquels il devrait tre interdit d'exercer quelque emploi hors de l'enceinte de la prison, ou d'avoir une clientle particulire, ce sont les mdecins des prisons. Actuellement, le mdecin de la prison d'ordinaire, sinon toujours, une nombreuse clientle prive et occupe des emplois dans d'autres institutions. Il en rsulte que la sant des dtenus est entirement nglige, que l'tat sanitaire de la prison n'est pas du tout surveill. Je regarde, et ds ma premire jeunesse, j'ai toujours regard le corps mdical, comme la profession de beaucoup la plus humaine de la socit. Mais je dois faire une exception pour les mdecins des prisons. Autant que j'ai pu le voir par mes rapports avec eux, par ce que j'ai vu d'eux l'hpital et ailleurs, ils sont butors de manires, d'un caractre grossier, et absolument indiffrents la sant ou au bien-tre des dtenus. Si l'on interdisait aux mdecins de prison la clientle prive, ils seraient obligs de s'intresser quelque peu la sant, aux conditions hyginiques des gens qui leur sont confis. J'ai tch d'indiquer dans ma lettre quelques-unes des rformes ncessaires dans notre systme des prisons anglaises. Ce sont des choses simples, pratiques et humaines. Ce n'est l, bien entendu, qu'un commencement. Mais il est temps de commencer, et l'impulsion ne peut tre donne que par la forte pression de l'opinion publique formule dans votre puissant journal et entretenue par lui. Mais il y aura beaucoup faire pour rendre effectives mme ces rformes-l. Et la premire tche, entreprendre, et peut-tre, la plus difficile, est d'humaniser les directeurs de prison, de civiliser les gardiens et de christianiser les aumniers. Votre,... etc. L'auteur de la _Ballade de la Prison de Reading_. 23 mars. =TABLE DES MATIRES= * * * * * Ravenne. 7 Taedium Vitae. 35 La Sphinge. 39 Camma. 65 Impression.--Le Rveillon. 69 Vrone. 73 Apologie. 77 Quia multum amavi. 83 Silentium amoris. 87 Sa Voix. 91 Ma Voix. 97 Des Jours de printemps aux Jours d'hiver, pour mettre en musique. 101 Ailinon, ailinon eipe to d'eth nichat. 105 Le Vritable Savoir. 109 Ptales de lotus. 113 Jours perdus, d'aprs un portrait peint par Miss V. T. 118 Impressions. 123 I.--Le Jardin. 125 II.--La Mer. 129 Sous le Balcon. 133 Le Jardin des Tuileries. 137 l'occasion de la vente aux enchres des lettres d'amour de Keals. 141 Le Nouveau Remords. 145 Fantaisies dcoratives. 149 I.--Le Panneau. 151 II.--Les Ballons. 157 Canzonette. 161 Symphonie en Jaune. 165 Dans la Fort. 169 ma femme, avec un exemplaire de mes posies. 173 Avec un exemplaire de _La Maison des Grenades_. 177 L. L. 181 Sen Artisty ou le rve de l'Artiste, traduit du polonais de Madame Helena Modjeska. 187 Fragments en Prose. 197 Lettres au _Daily Chronicle_ sur la Vie de Prison. 199 l'diteur du _Daily Chronicle_. 237 Imprimerie Gnrale de Chtillon-sur-Seine.--EUVRARD-PICHAT. === OSCAR WILDE La Maison de la Courtisane _Traduction d'ALBERT SAVINE_ PARIS.--Ier P.-V. STOCK, DITEUR 155, RUE SAINT-HONOR. 155 1919 BIBLIOTHQUE COSMOPOLITE * * * * * OUVRAGES PARUS I.--=Au del des Forces=, par BJORNSTEJERNE BJORNSON, premier et deuxime parties. Traduction de MM. Auguste Monnier et Littmanson. Un volume in-18. Prix 3 50 II.--=Le Roi=, drame en quatre actes; =Le Journaliste=, drame en quatre actes, par BJORNSTEJERNE BJORNSON. Traduction de M. Auguste Monnier. Un volume in-18. Prix 3 50 III.--=Les Prtendants la Couronne=, drame en cinq actes =Les Guerriers Helgeland=, drame eu quatre actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de M. Jacques Trigant-Geneste. Nouvelle dition. Un volume in-18. Prix 3 50 IV.--=Les Soutiens de la Socit=, pice en quatre actes; =L'Union des Jeunes=, pice en cinq actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de MM. Pierre Bertrand et Edmond de Nevers. Deuxime dition. Un volume in-18. Prix 3 50 V.--=Empereur et Galiten=, par HENRIK IBSEN. Traduction de M. Charles de Cusanove. Quatrime dition, revue et corrige. Un volume in-18. Prix 3 50 VI.--=Nouveaux Pomes et Ballades=, de A.-C. SWINBURNE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. Prix 3 50 VII.--=Oeuvres en Prose=, de P.-B. SHELLEY, traduites par Albert Savine. Pamphlets politiques. Rfutation du disme Fragments de romans. Critique littraire et critique d'art Philosophie. Un volume in-18. Prix 3 50 VIII.--=Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium=, par THOMAS DE QUINCEY. Traduction et prface par Albert Savine Deuxime dition. Un volume in-18. Prix 3 50 IX.--=Confessions d'un Mangeur d'opium=, par THOMAS DE QUINCEY. Premire traduction intgrale par V. Descreux. Nouvelle dition. Un volume in-18. Prix 3 50 X.--=Aurora Leigh=, par ELISABETH BARRETT BROWNING. Traduit de l'anglais. Troisime dition. Un volume in-18. Prix 3 50 XI.--=Un Gant=, comdie en trois actes; =Le Nouveau Systme= pice en cinq actes, par BJORNSTJERNE BJORNSON. Traduit du norvgien par Auguste Monnier. Un vol. in-18. Prix 3 50 XII.--=Le Portrait de Dorian Gray=, par OSCAR WILDE. Traduit de l'anglais par M. Eugne Tardieu. Cinquime dition. Un volume in-18. Prix 3 50 XIII.--=Un Hros de notre Temps=, rcits; =Le Dmon=, pome oriental, par LERMONTOEF. Traduit du russe par A. de Villamarie. Deuxime dition. Un volume in-18 3 50 XIV.--=Intentions=, par OSCAR WILDE. Traduction, prface notes de J. Joseph-Renaud. Un volume in-18 3 50 XV.--=La Dame de la Mer=, pice en 5 actes; =Un Ennemi du Peuple=, pice en 5 actes, par HENRIK IBSEN. Traduction de M.M. Ad. Chennevire et C. Johansen. Un vol. in-18 3 50 XVI.--=Enlev!= roman de ROBERT L. STEVENSON. Traduction et prface d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50 XVII.--=Pomes et Posies= par ELISABETH BARRETT BROWNING Traduction de l'anglais et tude par Albert Savine, Un volume in-18 3 50 XVIII.--=Le Crime de lord Arthur Savile=, par OSCAR WILDE Traduit de l'anglais par Albert Savine. Un vol. in-18 3 50 XX.--=Derniers Contes=, par EDGAR POE. Traduits par F. Habbe Un volume in-18 3 50 XX.--=Le Portrait de Monsieur W. H=., par OSCAR WILDE. Traduit de l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXI.--=Pomes=, d'OSCAR WILDE. Traduction et prface par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXII.--=Simples Contes des Collines=, par RUDYARD KIPLING. Traduits de l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXIII.--=Le Prtre et l'Acolyte=, nouvelles, par OSCAR WILDE. Traduction et prface par Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 XXIV.--XXV.--XXVI.--=Oeuvres potiques compltes de Shelley=, traduites par F. Rabbe. Prcdes d'une tude historique et critique sur la vie et les oeuvres de Shelley. Trois volumes in-18, se vendant sparment chacun 3 50 XXVII.--=Nouveaux Contes des Collines=, par RUDYARD KIPLING. Traduits de l'anglais par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXVIII.--=Mystres et Aventures=, par A. CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXIX.--=Trois Troupiers=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXX.--=Autres Troupiers=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXI.--=Le Parasite=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine et Georges-Michel. Un volume in-18. 3 50 XXXII.--=Au Blanc et Noir=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXIII.--=Thtre. I.--Les Drames=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXIV.--=La Grande Ombre=, roman, par A. CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXV.--=Pomes et Ballades=, de A. C. SWINBURNE. Traduction de M. Gabriel Mourey et notes de Guy de Maupassant. Un volume in-18, nouvelle dition 3 50 XXXVI.-=Un Dbut en Mdecine=, roman, par A. CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXVII.--=Chants d'avant l'Aube=, par A. C. SWINBURNE. Traduction de M. Gabriel Mourey. Un volume in-18. 3 50 XXXVIII.--=Sous les Dodars=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXIX.--=Nouveaux Mystres et Aventures=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXX.--=Idylle de Banlieue=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXXI.--=Thtre. II.--Les Comdies, I.= par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXXII.--=La Cit de l'pouvantable Nuit=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXXIII.--=Jim Harrison, boxeur=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXXIV.--=La Merveilleuse Dcouverte de Raffles Haw=, par CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXXV.--=Au Hasard de la Vie=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXXVI--=Vice Versa=, roman, par F. ANSTEY. Traduit de l'anglais par Ch. Bernard-Derosne. Un volume in-18, nouvelle dition 3 50 XXXXVII.--=Lettres de Marque=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50 XXXXVIII.--=Thtre. III.--Les Comdies, II=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 XXXXIX.--=Une Maison de Grenades=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 L.--=Micah Clarke.--Les Recrues de Monmouth=, par A. CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 LI.--=Le Capitaine Micah Clarke=, par A. CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 LII.--=Derniers Mystres et Aventures=, par A. CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 LIII.--=La Bataille de Sedgemoor=, par A. CONAN DOYLE. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18 3 50 LIV.--=Terres de Silence=, par EDWARD WHITE. Traduit par J. G. Delamain. Un vol. in-18. 3 50 LV.--=Brugglesmith=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine et Georges-Michel. Un vol. in-18. 3 50 LVI.--=Un Duo=, par A. CONAN DOYLE, seule traduction intgrale par Albert Savine. Un volume in-18 3 50 LVII.--=Les Enqutes du prestigieux Hwitt=, par ARTHUR MORRISON. Adaptation franaise par Albert Savine et Georges Michel. Un volume in-18. 3 50 LVIII.--=Nouvelles Enqutes du prestigieux Hwitt=, par ARTHUR MORRISON. Adaptation franaise par Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 LIX.--=Dernires Enqutes du prestigieux Hwitt=, par ARTHUR MORRISON. Adaptation franaise par Albert Savine. Un volume in-18 3 50 LX.--=Essais de Littrature et d'Esthtique=, (1877-1885), par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 LXI.--=Chez les Amricains=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 LXII.--=La Mort d'Ivan le Terrible=, par le Cte ALEXIS TOLSTO. Traduction de B. Tseytline et E. Jaubert. Un vol. in-18. 3 50 LXIII.--=Dorrington dtective marron=, par ARTHUR MORRISON. Traduction d'Albert Savine. Unh vol. in-18. 3 50 LXIV.--=Nouveaux Essais de Littrature et d'Esthtique=, 1886-1887, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 LXV.--=Parmi les Cheminots de l'Inde=, par RUDYARD KIPLING. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 LXVI.--=Dick le Galopeur=. par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 LXVII.--=Le N 19759. Confessions d'un Condamn=, recueillies par JULIEN HAWTHORNE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18 3 50 LXVIII.--=Derniers Essais de Littrature et d'Esthtique=, (1887-1890) par OSCAR WILDE. Trad. d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 LXIX.--=Idylles de la Mer=, par FRANK Th. BULLEN, prface de R. KIPLING. Texte franais d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 LXX.--=Anatole=, par ARTHUR SCHNITZLER. Traductions de MM. Maurice Rmon et Maurice Vancaire. Un vol. in-18. 3 50 LXXI.--=Les Aventuriers=, par H. B. MARRIOTT WATSON. Traduction d'Albert Savine. Un volume in-18. 3 50 LXXII.--=La Maison de la Courtisane=, par OSCAR WILDE. Traduction d'Albert Savine. Un vol. in-18. 3 50 Le traducteur et l'diteur dclarent rserver leurs droits de traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Sude et la Norvge. Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (Section de la librairie) en avril 1919. * * * * * _=De cet ouvrage il a t tir part dix exemplaires sur papier de Hollande, numrots et paraphs par l'diteur_=. DU MME TRADUCTEUR: JUAN VALERA.--Le Commandeur Mendoza. NARCIS OLLER.--Le Papillon, prface d'Emile Zola.--Le Rapiat. JACINTO VERDAGUER.--L'Atlantide. EMILIA PARDO BAZAN.--Le Naturalisme. HENRYCK SIENKIEWICZ.--Pages d'Amrique. ANDREW CARNEGIE.--La Grande-Bretagne juge par un Amricain. ELISABETH BARRETT BROWNING.--Pomes et Posies. TH. DE QUINCEY.--Souvenirs autobiographiques du Mangeur d'opium. TH. ROOSEVELT.--La Vie au Ranche.--Chasses et parties de chasse.--La Conqute de l'Ouest.--New-York. PERCY BYSSHE SHELLEY.--Oeuvres en prose. ROBERT L. STEVENSON.--Enlev! ALGERNON C. SWINBURNE.--Nouveaux Pomes et Ballades. ARTHUR CONAN DOYLE.--Mystres et Aventures.--Le Parasite. (En collaboration avec Georges-Michel.)--La Grande Ombre.--Un Dbut en Mdecine.--Idylle de Banlieue.--Nouveaux Mystres et Aventures.--Jim Harrison, boxeur.--La merveilleuse dcouverte de Raffles Haw.--Derniers Mystres et Aventures.--Le Capitaine Micah Clarke.--Les Recrues de Monmouth.--La bataille de Sedgemoor.--Un Duo. ARTHUR MORRISON.--Les Enqutes du prestigieux Hwitt.--Nouvelles Enqutes du prestigieux Hwitt.--Dernires Enqutes du prestigieux Hwitt.--Dorrington dtective marron. H.-B. MARRIOTT WATSON.--Dick le Galopeur. JULIEN HAWTHORNE.--Confessions d'un condamn, par le N 19759. FRANK-TH. BULLEN.--Idylles de la mer. BIBLIOTHQUE COSMOPOLITE: No 72 * * * * * OSCAR WILDE * * * * * LA MME LIBRAIRIE * * * * * OEUVRES D'OSCAR WILDE =Intentions=. Traduction de M. J. Joseph-Renaud. Un volume in-18, 3e dition 3 fr. 50 =Le Crime de lord Arthur Saville=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50 =Le Portrait de Mr W. H.= Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18, 3 fr. 50 =Pomes=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 8 fr. 50 =Essais de Littrature et d'Esthtique, 1877-1885=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50 =Le Prtre et l'Acolyte=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50 =Thtre.--T. I.--Les Drames=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50 =Thtre.--T. II.--Les Comdies=. T. I. Traduction de M. Albert Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50 =Thtre.--T. III.--Les Comdies=. T. II. Traduction de M. Albert Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50 =Une Maison de Grenades=. Traduction de M. Albert Savine. Un vol. in-18. 3 fr. 50 =Le Portrait de Dorian Gray=. Traduction d'Eugne Tardieu. Un volume in-18, 7 dition. 3 fr. 50 =Nouveaux essais de Littrature et d'Esthtique=. =1886-juin 1887=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50 =Derniers essais de Littrature et d'Esthtique=. Traduction de M. Albert Savine. Un volume in-18. 3 fr. 50. =La Maison de la Courtisane=. Traduction d'Albert Savine. 3 fr. 50 End of Project Gutenberg's La maison de la courtisane, by Oscar Wilde License: Share Alike