Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team MILE ZOLA THRSE RAQUIN I Au bout de la rue Gungaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor troit et sombre qui va de la rue Mazarine la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et deux de large, au plus; il est pav de dalles jauntres, uses, descelles, suant toujours une humidit acre; le vitrage qui le couvre, coup angle droit, est noir de crasse. Par les beaux jours d't, quand un lourd soleil brle les rues, une clart blanchtre tombe des vitres sales et trane misrablement dans le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matines de brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles gluantes, de la nuit salie et ignoble. A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, crases, laissant chapper des souffles froids de caveau. Il y a l des bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont les talages gris de poussire dorment vaguement dans l'ombre; les vitrines, faites de petits carreaux, moirent trangement les marchandises de reflets verdtres; au del, derrire les talages, les boutiques pleines de tnbres sont autant de trous lugubres dans lesquels s'agitent des formes bizarres. A droite, sur toute la longueur du passage, s'tend une muraille contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqu d'troites armoires; des objets sans nom, des marchandises oublies l depuis vingt ans s'y talent le long de minces planches peintes d'une horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est tablie dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous, dlicatement poses sur un lit de velours bleu, au fond d'une bote en acajou. Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossirement crpie, comme couverte d'une lpre et toute couture de cicatrices. Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend pour viter un dtour, pour gagner quelques minutes. Il est travers par un public de gens affairs dont l'unique souci est d'aller vite et droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des ouvrires reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se tranant dans le crpuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits enfants qui viennent l au sortir de l'cole, pour faire du tapage en courant, en tapant coups de sabots sur les dalles. Toute la journe, c'est un bruit sec et press de pas sonnant sur la pierre avec une irrgularit irritante; personne ne parle, personne ne stationne; chacun court ses occupations, la tte basse, marchant rapidement, sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrtent devant leurs talages. Le soir, trois becs de gaz, enferms dans des lanternes lourdes et carres, clairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages sur lesquels ils jettent des taches de clart fauve, laissent tomber autour d'eux des ronds d'une lueur ple qui vacillent et semblent disparatre par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un vritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles, des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie souterraine vaguement claire par trois lampes funraires. Les marchands se contentent, pour tout clairage, des maigres rayons que les becs de gaz envoient leurs vitrines; ils allument seulement, dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce qu'il y a au fond de ces trous o la nuit habite pendant le jour. Sur la ligne noirtre des devantures, les vitres d'un cartonnier flamboient: deux lampes schiste trouent l'ombre de deux flammes jaunes. Et, de l'autre ct, une bougie, plante au milieu d'un verre quinquet, met des toiles de lumire dans la boite de bijoux faux. La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains caches sous son chle. Il y a quelques annes, en face de cette marchande, se trouvait une boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidit par toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche troite et longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des vitres de la porte tait crit un nom de femme: _Thrse Raquin_, en caractres rouges. A droite et gauche s'enfonaient des vitrines profondes, tapisses de papier bleu. Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'talage dans un clair-obscur adouci. D'un ct, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle tuyants deux et trois francs pice, des manches et des cols de mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. Chaque objet, jauni et frip, tait lamentablement pendu un crochet de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de loques blanchtres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurit transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus clatant, faisaient des taches crues sur le papier bleu dont les planches taient garnies. Et, accroches le long d'une tringle, les chaussettes de couleur mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la mousseline. De l'autre cot, dans une vitrine plus troite, s'tageaient de gros pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes blanches, des botes de toutes les couleurs et de toutes les dimensions, des rsilles perles d'acier tales sur des ronds de papier bleutre, des faisceaux d'aiguilles tricoter, des modles de tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et fans qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans. Toutes les teintes avaient tourn au gris sale, dans cette armoire que la poussire et l'humidit pourrissaient. Vers midi, en t, lorsque le soleil brlait les places et les rues de rayons fauves, on distinguait, derrire les bonnets de l'autre vitrine, un profil ple et grave de jeune femme. Ce profil sortait vaguement des tnbres qui rgnaient dans la boutique. Au front bas et sec s'attachait un nez long, troit, effil; les lvres taient deux minces traits d'un ros ple, et le menton, court et nerveux, tenait au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur mate, trou d'un oeil noir largement ouvert, et comme cras sous une paisse chevelure sombre. Il tait l, pendant des heures, immobile et paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient laiss des bandes de rouille. Le soir, lorsque la lampe tait allume, on voyait l'intrieur de la boutique. Elle tait plus longue que profonde; l'autre bout, un escalier en forme de vis menait aux chambres du premier tage. Contre les murs taient plaques des vitrines, des armoires, des ranges de cartons verts; quatre chaises et une table compltaient le mobilier. La pice paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetes, serres dans des coins, ne tranaient pas a et l avec leur joyeux tapage de couleurs. D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrire le comptoir: une jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en sommeillant. Cette dernire avait environ soixante ans; son visage gras et placide blanchissait sous les clarts de la lampe. Un gros chat tigr, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir. Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'annes lisait ou causait demi-voix avec la jeune femme. Il tait petit, chtif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait un enfant malade et gt. Un peu avant dix heures, la vieille dame se rveillait. On fermait la boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigr suivait ses matres en ronronnant, en se frottant la tte contre chaque barreau de la rampe. En haut, le logement se composait de trois pices. L'escalier donnait dans une salle manger qui servait en mme temps de salon. A gauche tait un pole de faence dans une niche; en face se dressait un buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pice. Au fond, derrire une cloison vitre, se trouvait une cuisine noire. De chaque ct de la salle manger, il y avait une chambre coucher. La vieille dame, aprs avoir embrass son fils et sa belle-fille, se retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine. Les poux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde porte donnant sur un escalier qui dbouchait dans le passage par une alle obscure et troite. Le mari, qui tremblait toujours de fivre, se mettait au lit; pendant ce temps, la jeune femme ouvrait la croise pour fermer les persiennes. Elle restait l quelques minutes, devant la grande muraille noire, crpie grossirement, qui monte et s'tend au-dessus de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, muette, elle venait se coucher son tour, dans une indiffrence ddaigneuse. II Mme Raquin tait une ancienne mercire de Vernon. Pendant prs de vingt-cinq ans, elle avait vcu dans une petite boutique de cette ville. Quelques annes aprs la mort de son mari, des lassitudes la prirent, elle vendit son fonds. Ses conomies jointes au prix de cette vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs qu'elle plaa et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse, ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'tait fait une existence de paix et de bonheur tranquille. Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'tait une demeure close et discrte qui avait de vagues senteurs de clotre; un troit sentier menait cette retraite situe au milieu de larges prairies: les fentres du logis donnaient sur la rivire et sur les coteaux dserts de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dpass la cinquantaine, s'enferma au fond de cette solitude, et y gota des joies sereines, entre son fils Camille et sa nice Thrse. Camille avait alors vingt ans. Sa mre le gtait encore comme un petit garon. Elle l'adorait pour l'avoir disput la mort pendant une longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les fivres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte de quinze annes contre ces maux terribles qui venaient la file pour lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses soins, par son adoration. Camille, grandi, sauv de la mort, demeura tout frissonnant des secousses rptes qui avaient endolori sa chair. Arrt dans sa croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grles eurent des mouvements lents et fatigus. Sa mre l'aimait davantage pour cette faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure plie avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait donn la vie plus de dix fois. Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit les cours d'une cole de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe et l'arithmtique. Sa science se borna aux quatre rgles et une connaissance trs superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit des leons d'criture et de comptabilit. Mme Raquin se mettait trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collge; elle savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une faiblesse de plus en lui. A dix-huit ans, dsoeuvr, s'ennuyant mourir dans la douceur dont sa mre l'entourait, il entra chez un marchand de toile, titre de commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il tait d'un esprit inquiet qui lui rendait l'oisivet insupportable. Il se trouvait plus calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail d'employ qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'normes additions dont il pelait patiemment chaque chiffre. Le soir, bris, la tte vide, il gotait des volupts infinies au fond de l'hbtement qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mre pour entrer chez le marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprs d'elle, entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme parla en matre; il rclama le travail comme d'autres enfants rclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par besoin de nature. Les tendresses, les dvouements de sa mre lui avaient donn un gosme froce; il croyait aimer ceux qui le plaignaient et qui le caressaient; mais, en ralit, il vivait part, au fond de lui, n'aimant que son bien-tre, cherchant par tous les moyens possibles augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection attendrie de Mme Raquin l'coeura, il se jeta avec dlices dans une occupation bte qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa cousine Thrse. Thrse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize annes auparavant, lorsque Mme Raquin tait encore mercire, son frre, le capitaine Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait d'Algrie. --Voici une enfant dont tu es la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa mre est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne. La mercire prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans resta huit jours Vernon. Sa soeur l'interrogea peine sur cette fille qu'il lui donnait. Elle sut vaguement que la chre petite tait ne Oran et qu'elle avait pour mre une femme indigne d'une grande beaut. Le capitaine, une heure avant son dpart, lui remit un acte de naissance dans lequel Thrse, reconnue par lui, portait son nom. Il partit et on ne le revit plus; quelques annes plus tard, il se fit tuer en Afrique. Thrse grandit, couche dans le mme lit que Camille, sous les tides tendresses de sa tante. Elle tait d'une sant de fer, et elle fut soigne comme une enfant chtive, partageant les mdicaments que prenait son cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupe par le petit malade. Pendant des heures, elle restait accroupie devant le feu, pensive, regardant les flammes en face, sans baisser les paupires. Cette vie force de convalescente la replia sur elle-mme; elle prit l'habitude de parler voix basse, de marcher sans faire de bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts et vides de regards. Et lorsqu'elle levait un bras, lorsqu'elle avanait un pied, on sentait en elle des souplesses flines, des muscles courts et puissants, toute une nergie, toute une passion qui dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin tait tomb, pris de faiblesse; elle l'avait soulev et transport, d'un geste brusque, et ce dploiement de force avait mis de larges plaques ardentes sur son visage. La vie clotre qu'elle menait, le rgime dbilitant auquel elle tait soumise ne purent affaiblir son corps maigre et robuste; sa face prit seulement des teintes ples, lgrement jauntres, et elle devint presque laide l'ombre. Parfois, elle allait la fentre, elle contemplait les maisons d'en face sur lesquelles le soleil jetait des nappes dores. Lorsque Mme Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la petite maison du bord de l'eau, Thrse eut de secrets tressaillements de joie. Sa tante lui avait rpt si souvent: "Ne fais pas de bruit, reste tranquille", qu'elle tenait soigneusement caches, au fond d'elle, toutes les fougues de sa nature. Elle possdait un sang-froid suprme, une apparente tranquillit qui cachait des emportements terribles. Elle se croyait toujours dans la chambre de son cousin, auprs d'un enfant moribond; elle avait des mouvements adoucis, des silences, des placidits, des paroles bgayes de vieille femme. Quand elle vit le jardin, la rivire blanche, les vastes coteaux verts qui montaient l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir et de crier; elle sentit son coeur qui frappait grands coups dans sa poitrine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, elle se contenta de sourire lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui plaisait. Alors la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures souples, sa physionomie calme et indiffrente, elle resta l'enfant leve dans le lit d'un malade; mais elle vcut intrieurement une existence brlante et emporte. Quand elle tait seule, dans l'herbe, au bord de l'eau, elle se couchait plat ventre comme une bte, les yeux noirs et agrandis, le corps tordu, prs de bondir. Et elle restait l, pendant des heures, ne pensant rien, mordue par le soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle faisait des rves fous; elle regardait avec dfi la rivire qui grondait, elle s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors elle se roidissait, elle se prparait la dfense, elle se questionnait avec colre pour savoir comment elle pourrait vaincre les flots. Le soir, Thrse, apaise et silencieuse, cousait auprs de sa tante; son visage semblait sommeiller dans la lueur qui glissait mollement de l'abat-jour de la lampe. Camille, affaiss au fond d'un fauteuil, songeait ses additions. Une parole, dite voix basse, troublait seule par moments la paix de cet intrieur endormi. Mme Raquin regardait ses enfants avec une bont sereine. Elle avait rsolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en moribond; elle tremblait lorsqu'elle venait songer qu'elle mourrait un jour et qu'elle le laisserait seul et souffrant. Alors elle comptait sur Thrse, elle se disait que la jeune fille serait une garde vigilante auprs de Camille. Sa nice, avec ses airs tranquilles, ses dvouements muets, lui inspirait une confiance sans bornes. Elle l'avait vue l'oeuvre, elle voulait la donner son fils comme un ange gardien. Ce mariage tait un dnoment prvu, arrt. Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'pouser un jour. Ils avaient grandi dans cette pense qui leur tait devenue ainsi familire et naturelle. On parlait de cette union, dans la famille, comme d'une chose ncessaire, fatale. Mme Raquin avait dit: Nous attendrons que Thrse ait vingt et un ans. Et ils attendaient patiemment, sans fivre, sans rougeur. Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les pres dsirs de l'adolescence. Il tait rest petit garon devant sa cousine, il l'embrassait comme il embrassait sa mre, par habitude, sans rien perdre de sa tranquillit goste. Il voyait en elle une camarade complaisante qui l'empchait de trop s'ennuyer, et qui, l'occasion, lui faisait de la tisane. Quand il jouait avec elle, qu'il la tenait dans ses bras, il croyait tenir un garon; sa chair n'avait pas un frmissement. Et jamais il ne lui tait venu la pense, en ces moments, de baiser les lvres chaudes de Thrse, qui se dbattait en riant d'un rire nerveux. La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indiffrente. Elle arrtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait pendant plusieurs minutes avec une fixit d'un calme souverain. Ses lvres seules avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne pouvait rien lire sur ce visage ferm qu'une volont implacable tenait toujours doux et attentif. Quand on parlait de son mariage, Thrse devenait grave, se contentait d'approuver de la tte tout ce que disait Mme Raquin. Camille s'endormait. Le soir, en t, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau. Camille s'irritait des soins incessants de sa mre, il avait des rvoltes, il voulait courir, se rendre malade, chapper aux clineries qui lui donnaient des nauses. Alors il entranait Thrse, il la provoquait lutter, se vautrer sur l'herbe. Un jour, il poussa sa cousine et la fit tomber; la jeune fille se releva d'un bond, avec une sauvagerie de bte, et, la face ardente, les yeux rouges, elle se prcipita sur lui, les deux bras levs. Camille se laissa glisser terre. Il avait peur. Les mois, les annes s'coulrent. Le jour fix pour le mariage arriva. Mme Raquin prit Thrse part, lui parla de son pre et de sa mre, lui conta l'histoire de sa naissance. La jeune fille couta sa tante, puis l'embrassa sans rpondre un mot. Le soir, Thrse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui tait gauche de l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui tait droite. Ce fut tout le changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-l. Et, le lendemain, lorsque les jeunes poux descendirent, Camille avait encore sa langueur maladive, sa sainte tranquillit d'goste. Thrse gardait toujours son indiffrence douce, son visage contenu, effrayant de calme. III Huit jours aprs son mariage, Camille dclara nettement sa mre qu'il entendait quitter Vernon et aller vivre Paris. Mme Raquin se rcria: elle avait arrang son existence; elle ne voulait point y changer un seul vnement. Son fils eut une crise de nerfs, il la menaa de tomber malade, si elle ne cdait pas son caprice. --Je ne t'ai jamais contrarie dans tes projets, lui dit-il; j'ai pous ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as donnes. C'est bien le moins, aujourd'hui, que j'aie une volont, et que tu sois de mon avis. Nous partirons la fin du mois. Mme Raquin ne dormit pas de la nuit. La dcision de Camille bouleversait sa vie, et elle cherchait dsesprment se refaire une existence. Peu peu, le calme se fit en elle. Elle rflchit que le jeune mnage pouvait avoir des enfants et que sa petite fortune ne suffirait plus alors. Il fallait gagner encore de l'argent, se remettre au commerce, trouver une occupation lucrative pour Thrse. Le lendemain, elle s'tait habitue l'ide du dpart, elle avait fait le plan d'une vie nouvelle. Au djeuner, elle tait toute gaie. --Voici ce que nous allons faire, dit-elle ses enfants. J'irai Paris demain; je chercherai un petit fonds de commerce, et nous nous remettrons, Thrse et moi, vendre du fil et des aiguilles. Cela nous occupera. Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras, tu te promneras au soleil ou tu trouveras un emploi. --Je trouverai un emploi, rpondit le jeune homme. La vrit tait qu'une ambition bte avait seule pouss Camille au dpart. Il voulait tre employ dans une grande administration; il rougissait de plaisir, lorsqu'il se voyait en rve au milieu d'un vaste bureau, avec des manches de lustrine, la plume sur l'oreille. Thrse ne fut pas consulte; elle avait toujours montr une telle obissance passive que sa tante et son mari ne prenaient plus la peine de lui demander son opinion. Elle allait o ils allaient, elle faisait ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans mme paratre savoir qu'elle changeait de place. Mme Raquin vint Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une vieille demoiselle de Vernon l'avait adresse une de ses parentes qui tenait dans ce passage un fonds de mercerie dont elle dsirait se dbarrasser. L'ancienne mercire trouva la boutique un peu petite, un peu noire; mais, en traversant Paris, elle avait t effraye par le tapage des rues, par le luxe des talages, et cette galerie troite, ces vitrines modestes lui rappelrent son ancien magasin, si paisible. Elle put se croire encore en province, elle respira, elle pensa que ses chers enfants seraient heureux dans ce coin ignor. Le prix modeste du fonds la dcida; on le lui vendait deux mille francs. Le loyer de la boutique et du premier tage n'tait que douze cents francs. Mme Raquin, qui avait prs de quatre mille francs d'conomies, calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la premire anne de loyer sans entamer sa fortune. Les appointements de Camille et les bnfices du commerce de mercerie suffiraient, pensait-elle, aux besoins journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses rentes et qu'elle laisserait grossir le capital pour doter ses petits-enfants. Elle revint rayonnante Vernon, elle dit qu'elle avait trouv une perle, un trou dlicieux, en plein Paris. Peu peu, au bout de quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humble et obscure du passage devint un palais; elle la revoyait, au fond de ses souvenirs, commode, large, tranquille, pourvue de mille avantages inapprciables. --Ah! ma bonne Thrse, disait-elle, tu verras comme nous serons heureuses dans ce coin-l! Il y a trois belles chambres en haut.... Le passage est plein de monde.... Nous ferons des talages charmants.... Va, nous ne nous ennuierons pas. Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se rveillaient; elle donnait l'avance des conseils Thrse sur la vente, sur les achats, sur les roueries du petit commerce. Enfin la famille quitta la maison du bord de la Seine; le soir du mme jour, elle s'installait au passage du Pont-Neuf. Quand Thrse entra dans la boutique o elle allait vivre dsormais, il lui semblait qu'elle descendait dans la terre grasse d'une fosse. Une sorte d'coeurement la prit la gorge, elle eut des frissons de peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, monta au premier tage, fit le tour de chaque pice; ces pices nues, sans meubles, taient effrayantes de solitude et de dlabrement. La jeune femme ne trouva pas un geste, ne pronona pas une parole. Elle tait comme glace. Sa tante et son mari taient descendus, elle s'assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, ne pouvant pleurer. Mme Raquin, en face de la ralit, resta embarrasse, honteuse de ses rves. Elle chercha dfendre son acquisition. Elle trouvait un remde chaque nouvel inconvnient qui se prsentait, expliquait l'obscurit en disant que le temps tait couvert, et concluait en affirmant qu'un coup de balai suffirait. --Bah! rpondait Camille, tout cela est trs convenable.... D'ailleurs, nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai pas avant cinq ou six heures.... Vous deux, vous serez ensemble, vous ne vous ennuierez pas. Jamais le jeune homme n'aurait consenti habiter un pareil taudis, s'il n'avait compt sur les douceurs tides de son bureau. Il se disait qu'il aurait chaud tout le jour son administration, et que, le soir, il se coucherait de bonne heure. Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restrent en dsordre. Ds le premier jour, Thrse s'tait assise derrire le comptoir, et elle ne bougeait plus de cette place, Mme Raquin s'tonna de cette attitude affaisse; elle avait cru que la jeune femme allait chercher embellir sa demeure, mettre des fleurs sur les fentres, demander des papiers neufs, des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle proposait une rparation, un embellissement quelconque: --A quoi bon? rpondait tranquillement sa nice. Nous sommes trs bien, nous n'avons pas besoin de luxe. Ce fut Mme Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu d'ordre dans la boutique. Thrse finit par s'impatienter la voir sans cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de mnage, elle fora sa tante venir s'asseoir auprs d'elle. Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le moins possible dans la boutique, il flnait toute la journe. L'ennui le prit un tel point qu'il parla de retourner Vernon. Enfin, il entra dans l'administration du chemin de fer d'Orlans. Il gagnait cent francs par mois. Son rve tait exauc. Le matin, il partait huit heures. Il descendait la rue Gungaud et se trouvait sur les quais. Alors, petits pas, les mains dans les poches, il suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes. Cette longue course, qu'il faisait deux fois par jour, ne l'ennuyait jamais. Il regardait couler l'eau, il s'arrtait pour voir passer les trains de bois qui descendaient la rivire. Il ne pensait rien. Souvent il se plantait devant Notre-Dame, et contemplait les chafaudages dont l'glise, alors en rparation, tait entoure: ces grosses pices de charpente l'amusaient, sans qu'il st pourquoi. Puis, en passant, il jetait un coup d'oeil dans le Port aux Vins, il comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la tte pleine de quelque sotte histoire conte son bureau, il traversait le Jardin des Plantes et allait voir les ours, s'il n'tait pas trop press. Il restait l une demi-heure, pench au-dessus de la fosse, suivant du regard les ours qui se dandinaient lourdement: les allures de ces grosses btes lui plaisaient; il les examinait, les lvres ouvertes, les yeux arrondis, gotant une joie d'imbcile les voir se remuer. Il se dcidait enfin rentrer, tranant les pieds, s'occupant des passants, des voitures, des magasins. Ds son arrive, il mangeait, puis se mettait lire. Il avait achet les oeuvres de Buffon, et, chaque soir, il se donnait une tche de vingt, de trente pages, malgr l'ennui qu'une pareille lecture lui causait. Il lisait encore, en livraisons dix centimes, l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, de Thiers, et l'_Histoire des Girondins_, de Lamartine, ou bien des ouvrages de vulgarisation scientifique. Il croyait travailler son ducation. Parfois, il forait sa femme couter la lecture de certaines pages, de certaines anecdotes. Il s'tonnait beaucoup que Thrse pt rester pensive et silencieuse pendant toute une soire, sans tre tente de prendre un livre. Au fond, il s'avouait que sa femme tait une pauvre intelligence. Thrse repoussait les livres avec impatience. Elle prfrait demeurer oisive, les yeux fixes, la pense flottante et perdue. Elle gardait d'ailleurs une humeur gale et facile; toute sa volont tendait faire de son tre un instrument passif, d'une complaisance et d'une abngation suprmes. Le commerce allait tout doucement. Les bnfices, chaque mois, taient rgulirement les mmes. La clientle se composait des ouvrires du quartier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait pour quelques sous de marchandise. Thrse servait les clientes avec des paroles toujours semblables, avec un sourire qui montait mcaniquement ses lvres. Mme Raquin se montrait plus souple, plus bavarde, et, vrai dire, c'tait elle qui attirait et retenait sa clientle. Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblrent. Camille ne s'absenta pas une seule fois de son bureau; sa mre et sa femme sortirent peine de la boutique. Thrse vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et crasant, voyait la vie s'tendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la mme couche froide et chaque matin la mme journe vide. IV Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On allumait une grande lampe dans la salle manger, et l'on mettait une bouilloire d'eau au feu pour faire du th. C'tait toute une grosse histoire. Cette soire-l tranchait sur les autres; elle avait pass dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d'une gaiet folle. On se couchait onze heures. Mme Raquin retrouva Paris un de ses vieux amis, le commissaire de police Michaud, qui avait exerc Vernon pendant vingt ans, log dans la mme maison que la mercire. Une troite intimit s'tait ainsi tablie entre eux; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour aller habiter la maison du bord de l'eau, ils s'taient peu peu perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et vint manger paisiblement Paris, rue de Seine, les quinze cents francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie dans le passage du Pont-Neuf; le soir mme, il dnait chez les Raquin. Ainsi furent fondes les rceptions du jeudi. L'ancien commissaire de police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine. Il finit par amener son fils Olivier, un grand garon de trente ans, sec et maigre, qui avait pous une toute petite femme, lente et maladive. Olivier occupait la prfecture de police un emploi de trois mille francs dont Camille se montrait singulirement jaloux; il tait commis principal dans le bureau de la police d'ordre et de sret. Ds le premier jour, Thrse dtesta ce garon roide et froid qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la scheresse de son grand corps et les dfaillances de sa pauvre petite femme. Camille introduisit un autre invit, un vieil employ du chemin de fer d'Orlans. Grivet avait vingt ans de service; il tait premier commis et gagnait deux mille cent francs. C'tait lui qui distribuait la besogne aux employs du bureau de Camille, et celui-ci lui tmoignait un certain respect; dans ses rves, il se disait que Grivet mourrait un jour, qu'il le remplacerait peut-tre, au bout d'une dizaine d'annes. Grivet fut enchant de l'accueil de Mme Raquin, il revint chaque semaine avec une rgularit parfaite. Six mois plus tard, sa visite du jeudi tait devenue pour lui un devoir: il allait au passage du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin son bureau, mcaniquement, par un instinct de brute. Ds lors, les runions devinrent charmantes. A sept heures, Mme Raquin allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu de dominos ct, essuyait le service th qui se trouvait sur le buffet. A huit heures prcises, le vieux Michaud et Grivet se rencontraient devant la boutique venant l'un de la rue de Seine, l'autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait au premier tage. On s'asseyait autour de la table, on attendait Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand la runion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le th, Camille vidait la boite de dominos sur la toile cire, chacun s'enfonait dans son jeu. On n'entendait plus que le cliquetis des dominos. Aprs chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois minutes, puis le silence retombait, morne, coup de bruits secs. Thrse jouait avec une indiffrence qui irritait Camille. Elle prenait sur elle Franois, le gros chat tigr que Mme Raquin avait apport de Vernon, elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait les dominos de l'autre. Les soires du jeudi taient un supplice pour elle; souvent elle se plaignait d'un malaise, d'une forte migraine, afin de ne pas jouer, de rester l oisive, moiti endormie. Un coude sur la table, la joue appuye sur la paume de la main, elle regardait les invits de sa tante et de son mari, elle les voyait travers une sorte de brouillard jaune et fumeux qui sortait de la lampe. Toutes ces ttes-l l'exaspraient. Elle allait de l'une l'autre avec des dgots profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud talait une face blafarde, tache de plaques rouges, une de ces faces mortes de vieillard tomb en enfance; Grivet avait le masque troit, les yeux ronds, les lvres minces d'un crtin; Olivier, dont les os peraient les joues, portait gravement sur son corps ridicule une tte roide et insignifiante; quant Suzanne, la femme d'Olivier, elle tait toute ple, les yeux vagues, les lvres blanches, le visage mou. Et Thrse ne trouvait pas un homme, pas un tre vivant parmi ces cratures grotesques et sinistres avec lesquelles elle tait enferme; parfois des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un caveau, en compagnie de cadavres mcaniques, remuant la tte, agitant les jambes et les bras, lorsqu'on tirait des ficelles. L'air pais de la salle manger l'touffait; la silence frissonnant, les lueurs jauntres de la lampe la pntraient d'un vague effroi, d'une angoisse inexprimable. On avait pos en bas, la porte du magasin, une sonnette dont le tintement aigu annonait l'entre des clientes. Thrse tendait l'oreille; lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait rapidement, soulage, heureuse de quitter la salle manger. Elle servait la pratique avec lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle s'asseyait derrire le comptoir, elle demeurait l le plus longtemps possible, redoutant de remonter, gotant une vritable joie ne plus avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air humide de la boutique calmait la fivre qui brlait ses mains. Et elle retombait dans cette rverie grave qui lui tait ordinaire. Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fchait de son absence; il ne comprenait pas qu'on pt prfrer la boutique la salle manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe, cherchait sa femme du regard. --Eh bien! criait-il, que fais-tu donc l? pourquoi ne montes-tu pas?... Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner. La jeune femme se levait pniblement et venait reprendre sa place en face du vieux Michaud, dont les lvres pendantes avaient des sourires coeurants. Et, jusqu' onze heures, elle demeurait affaisse sur sa chaise, regardant Franois qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas voir les poupes de carton qui grimaaient autour d'elle. V Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand gaillard, carr des paules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste familier. --Mre, demanda-t-il madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu ce monsieur-l? La vieille mercire regarda le grand gaillard, chercha dans ses souvenirs et ne trouva rien. Thrse suivait cette scne d'un air placide. --Comment! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit Laurent, le fils du pre Laurent qui a de si beaux champs de bl du ct de Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais l'cole avec lui; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle qui tait notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture. Mme Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu'elle trouva singulirement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil tonn par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'tait assis, il souriait paisiblement, il rpondait d'une voix claire, il promenait autour de lui des regards calmes et aiss. --Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-l est employ la gare du chemin de fer d'Orlans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous sommes rencontrs et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si important, cette administration! Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en pinant les lvres, tout fier d'tre l'humble rouage d'une grosse machine. Il continua en secouant la tte: --Oh! mais, lui, il se porte bien, il a tudi, il gagne dj quinze cents francs.... Son pre l'a mis au collge; il a fait son droit et a appris la peinture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas dner avec nous. --Je veux bien, rpondit carrment Laurent. Il se dbarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. Mme Raquin courut ses casseroles. Thrse, qui n'avait pas encore prononc une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l'tonnait. Elle contemplait avec une sorte d'admiration son front bas, plant d'une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lvres rouges, sa face rgulire, d'une beaut sanguine. Elle arrta un instant ses regards sur son cou; ce cou tait large et court, gras et puissant, Puis elle s'oublia considrer les grosses mains qu'il tenait tales sur ses genoux; les doigts en taient carrs: le poing ferm devait tre norme et aurait pu assommer un boeuf. Laurent tait un vrai fils de paysan, d'allure un peu lourde, le dos bomb, les mouvements lents et prcis, l'air tranquille et entt. On sentait sous ses vtements des muscles ronds et dvelopps, tout un corps d'une chair paisse et ferme. Et Thrse l'examinait avec curiosit, allant de ses poings sa face, prouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau. Camille tala ses volumes de Buffon et ses livraisons dix centimes, pour montrer son mari qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme rpondant une question qu'il s'adressait depuis quelques instants: --Mais, dit-il Laurent, tu dois connatre ma femme? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, Vernon? --J'ai parfaitement reconnu madame, rpondit Laurent en regardant Thrse en face. Sous ce regard droit qui semblait pntrer en elle, la jeune femme prouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forc, et changea quelques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hta d'aller rejoindre sa tante. Elle souffrait. On se mit table. Ds le potage, Camille crut devoir s'occuper de son ami. --Comment va ton pre? lui demanda-t-il. --Mais je ne sais pas, rpondit Laurent. Nous sommes brouills; il y a cinq ans que nous ne nous crivons plus. --Bah! s'cria l'employ, tonn d'une pareille monstruosit. --Oui, le cher homme a des ides lui.... Comme il est continuellement en procs avec ses voisins, il m'a mis au collge, rvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes ses causes.... Oh! le pre Laurent n'a que des ambitions utiles; il veut tirer parti mme de ses folies. --Et tu n'as pas voulu tre avocat? dit Camille, de plus en plus tonn. --Ma foi non, reprit son ami en riant.... Pendant deux ans, j'ai fait semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze cents francs que mon pre me servait. Je vivais avec un de mes camarades de collge, qui est peintre, et je m'tais mis faire aussi de la peinture. Cela m'amusait; le mtier est drle, pas fatigant. Nous fumions, nous blaguions tout le jour... La famille Raquin ouvrait des yeux normes. --Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le pre a su que je lui contais des mensonges, il m'a retranch net mes cent francs par mois, en m'invitant venir piocher la terre avec lui. J'ai essay alors de peindre des tableaux de saintet; mauvais commerce.... Comme j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoy l'art tous les diables et j'ai cherch un emploi.... Le pre mourra bien un de ces jours, j'attends a pour vivre sans rien faire. Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de conter une histoire caractristique qui le peignait en entier. Au fond, c'tait un paresseux, ayant des apptits sanguins, des dsirs trs arrts de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait qu' ne rien faire, qu' se vautrer dans une oisivet et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue quelconque. La profession d'avocat l'avait pouvant, et il frissonnait l'ide de piocher la terre. Il s'tait jet dans l'art, esprant y trouver un mtier de paresseux; le pinceau lui semblait un instrument lger manier: puis il croyait le succs facile. Il rvait une vie de volupts bon march, une belle vie pleine de femmes, de repos sur des divans, de mangeailles et de soleries. Le rve dura tant que le pre Laurent envoya des cus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait dj trente ans, vit la misre l'horizon, il se mit rflchir, il se sentait lche devant les privations, il n'aurait pas accept une journe sans pain pour la plus grande gloire de l'art. Comme il le disait, il envoya la peinture au diable, le jour o il s'aperut qu'elle ne contenterait jamais ses larges apptits. Ses premiers essais taient rests au-dessous de la mdiocrit; son oeil de paysan voyait gauchement et salement la nature; ses toiles, boueuses, mal bties, grimaantes, dfiaient toute critique. D'ailleurs, il ne paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se dsespra pas outre mesure, lorsqu'il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta rellement que l'atelier de son camarade de collge, ce vaste atelier dans lequel il s'tait si voluptueusement vautr pendant quatre ou cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont les caprices taient la porte de sa bourse. Ce monde de jouissances brutales lui laissa de cuisants besoins de chairs. Il se trouva cependant l'aise dans son mtier d'employ; il vivait trs bien en brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait pas et qui endormait son esprit. Deux choses l'irritaient seulement: il manquait de femmes et la nourriture des restaurants dix-huit sous n'apaisait pas les apptits gloutons de son estomac. Camille l'coutait, le regardait avec un tonnement de niais. Ce garon dbile, dont le corps mou et affaiss n'avait jamais eu une secousse de dsir, rvait purilement cette vie d'atelier dont son ami lui parlait. Il songeait ces femmes qui talent leur peau nue. Il questionna Laurent. --Alors, lui dit-il, il y a eu, comme a, des femmes qui ont retir leur chemise devant toi? --Mais oui, rpondit Laurent en souriant et en regardant Thrse qui tait devenue trs ple. --a doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire d'enfant.... Moi, je serais gn.... La premire fois, tu as d rester tout bte. Laurent avait largi une de ses grosses mains dont il regardait attentivement la paume. Ses doigts eurent de lgers frmissements, des lueurs rouges montrent ses joues. --La premire fois, reprit-il comme se parlant lui-mme, je crois que j'ai trouv a naturel.... C'est bien amusant, ce diable d'art, seulement a ne rapporte pas un sou.... J'ai eu pour modle une rousse qui tait adorable: des chairs fermes, clatantes, une poitrine superbe, des hanches d'une largeur.... Laurent leva la tte et vit Thrse devant lui, muette, immobile. La jeune femme le regardait avec une fixit ardente. Ses yeux, d'un noir mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lvres entr'ouvertes, on apercevait des clarts roses dans sa bouche. Elle tait comme crase, ramasse sur elle-mme; elle coutait. Les regards de Laurent allrent de Thrse Camille. L'ancien peintre retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On tait au dessert, et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente. Quand la nappe fut retire, Laurent, songeur depuis quelques minutes, s'adressa brusquement Camille. --Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. Cette ide enchanta madame Raquin et son fils. Thrse resta silencieuse. --Nous sommes en t, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux heures, le soir. Ce sera l'affaire de huit jours. --C'est cela, rpondit Camille, rouge de joie, tu dneras avec nous.... Je me ferai friser et je mettrai une redingote noire. Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entre. Olivier et Suzanne arrivrent derrire eux. Camille prsenta son ami la socit. Grivet pina les lvres. Il dtestait Laurent, dont les appointements avaient mont trop vite, selon lui. D'ailleurs c'tait toute une affaire que l'introduction d'un nouvel invit: les htes des Raquin ne pouvaient recevoir un inconnu sans quelque froideur. Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut plaire, se faire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, gaya la soire par son gros rire, et gagna l'amiti de Grivet lui-mme. Thrse, ce soir-l, ne chercha pas descendre la boutique. Elle resta jusqu onze heures sur sa chaise, jouant et causant, vitant de rencontrer les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas d'elle. La nature sanguine de ce garon, sa voix pleine, ses rires gras, les senteurs cres et puissantes qui s'chappaient de sa personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte d'angoisse nerveuse. VI Laurent, partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un petit cabinet meubl qu'il payait dix-huit francs par mois; ce cabinet, mansard, trou en haut d'une fentre tabatire, qui s'entrebillait troitement sur le ciel, avait peine six mtres carrs. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'argent pour aller se traner sur les banquettes des cafs, il s'attardait dans la crmerie o il dnait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui cotait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor, flnant le long des quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air tait tide. La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions amicales. Il pargna les trois sous de son gloria et but en gourmand l'excellent th de Mme Raquin. Jusqu' dix heures, il restait l, assoupi, digrant, se croyant chez lui; il n'en partait qu'aprs avoir aid Camille fermer la boutique. Un soir, il apporta son chevalet et sa bote couleurs. Il devait commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on fit des prparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit l'oeuvre dans la chambre mme des poux; le jour, disait-il, y tait plus clair. Il lui fallut trois soires pour dessiner la tte. Il tranait avec soin le fusain sur la toile; petits coups, maigrement; son dessin, roide et sec, rappelait d'une faon grotesque celui des matres primitifs. Il copia la face de Camille comme un lve copie une acadmie, d'une main hsitante, avec une exactitude gauche qui donnait la figure un air renfrogn. Le quatrime jour, il mit sur sa palette de tout petits tas de couleur, et il commena peindre du bout des pinceaux; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait des hachures courtes et serres, comme s'il se ft servi d'un crayon. A la fin de chaque sance, Mme Raquin et Camille s'extasiaient. Laurent disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait venir. Depuis que le portrait tait commenc, Thrse ne quittait plus la chambre change en atelier. Elle laissait sa tante seule derrire le comptoir; pour le moindre prtexte elle montait et s'oubliait regarder peindre Laurent. Grave toujours, oppresse, plus ple et plus muette, elle s'asseyait et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait cependant pas l'amuser beaucoup, elle venait cette place, comme attire par une force, et elle y restait, comme cloue. Laurent se retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui plaisait. Elle rpondait peine, frissonnait, puis reprenait son extase recueillie. Laurent, en revenant le soir la rue Saint-Victor, se faisait de longs raisonnements; il discutait avec lui-mme s'il devait, ou non, devenir l'amant de Thrse. --Voil une petite femme, se disait-il, qui sera ma matresse quand je le voudrai. Elle est toujours l, sur mon dos, m'examiner, me mesurer, me peser.... Elle tremble, elle a une figure toute drle, muette et passionne. A coup sr, elle a besoin d'un amant; cela se voit dans ses yeux.... Il faut dire que Camille est un pauvre sire. Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son ami. Puis il continuait: --Elle s'ennuie dans cette boutique.... Moi, j'y vais, parce que je ne sais o aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du Pont-Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir l-dedans.... Je lui plais, j'en suis certain; alors pourquoi pas moi plutt qu'un autre? Il s'arrtait, il lui venait des fatuits, il regardait couler la Seine d'un air absorb. --Ma foi, tant pis, s'criait-il, je l'embrasse la premire occasion.... Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras. Il se remettait marcher, et des indcisions le prenaient. --C'est qu'elle est laide, aprs tout, pensait-il. Elle a le nez long, la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais peut-tre m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande rflexion. Laurent, qui tait trs prudent, roula ces penses dans sa tte pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles d'une liaison avec Thrse; il se dcida seulement tenter l'aventure, lorsqu'il se fut bien prouv qu'il avait un rel intrt le faire. Pour lui, Thrse, il est vrai, tait laide, et il ne l'aimait pas; mais, en somme, elle ne lui coterait rien, les femmes qu'il achetait bas prix n'taient, certes, ni plus belles ni plus aimes. L'conomie lui conseillait dj de prendre la femme de son ami. D'autre part, depuis longtemps il n'avait pas content ses apptits; l'argent tait rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point laisser chapper l'occasion de la repatre un peu. Enfin, une pareille liaison, en bien rflchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites: Thrse aurait intrt tout cacher, il la planterait l aisment quand il voudrait; en admettant mme que Camille dcouvrt tout et se fcht, il l'assommerait d'un coup de poing, s'il faisait le mchant. La question, de tous les cts, se prsentait Laurent facile et engageante. Ds lors, il vcut dans une douce quitude, attendant l'heure. A la premire occasion, il tait dcid agir carrment. Il voyait, dans l'avenir, des soires tides. Tous les Raquin travailleraient ses jouissances: Thrse apaiserait les brlures de son sang; Mme Raquin le cajolerait comme une mre; Camille, en causant avec lui, l'empcherait de trop s'ennuyer, le soir, dans la boutique. Le portrait s'achevait, les occasions ne se prsentaient pas. Thrse restait toujours l, accable et anxieuse; mais Camille ne quittait point la chambre, et Laurent se dsolait de ne pouvoir l'loigner pour une heure. Il lui fallut pourtant dclarer un jour qu'il terminerait le portrait le lendemain. Mme Raquin annona qu'on dnerait ensemble et qu'on fterait l'oeuvre du peintre. Le lendemain, lorsque Laurent eut donn la toile le dernier coup de pinceau, toute la famille se runit pour crier la ressemblance. Le portrait tait ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques violaces. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus clatantes sans les rendre ternes et boueuses; il avait, malgr lui, exagr les teintes blafardes de son modle, et le visage de Camille ressemblait la face verdtre d'un noy; le dessin grimaant convulsionnait les traits, rendant ainsi la sinistre ressemblance plus frappante. Mais Camille tait enchant; il disait que sur la toile il avait un air distingu. Quand il eut bien admir sa figure, il dclara qu'il allait chercher deux bouteilles de vin de Champagne. Mme Raquin redescendit la boutique. L'artiste resta seul avec Thrse. Le jeune femme tait demeure accroupie, regardant vaguement devant elle. Elle semblait attendre en frmissant. Laurent hsita; il examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, Camille pouvait revenir, l'occasion ne se reprsenterait peut-tre plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face face avec Thrse. Ils se contemplrent pendant quelques secondes. Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme contre sa poitrine. Il lui renversa la tte, lui crasant les lvres sous les siennes. Elle eut un mouvement de rvolte, sauvage, emporte, et, tout d'un coup, elle s'abandonna, glissant par terre, sur le carreau. Ils n'changrent pas une seule parole. L'acte fut silencieux et brutal. VII Ds le commencement, les amants trouvrent leur liaison ncessaire, fatale, toute naturelle. A leur premire entrevue, ils se tutoyrent, ils s'embrassrent sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimit et dat de plusieurs annes. Ils vivaient l'aise dans leur situation nouvelle, avec une tranquillit et une impudence parfaites. Ils fixrent leurs rendez-vous. Thrse ne pouvant sortir, il fut dcid que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix nette et assure, le moyen qu'elle avait trouv. Les entrevues auraient lieu dans la chambre des poux. L'amant passerait par l'alle qui donnait sur le passage et Thrse lui ouvrirait la porte de l'escalier. Pendant ce temps, Camille serait son bureau, Mme Raquin, en bas, dans la boutique. C'taient l des coups d'audace qui devaient russir. Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de tmrit brutale, la tmrit d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et calme de sa matresse l'engagea venir goter d'une passion si hardiment offerte. Il choisit un prtexte, il obtint de son chef un cong de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf. Ds l'entre du passage, il prouva des volupts cuisantes. La marchande de bijoux faux tait assise juste en face de la porte de l'alle. Il lui fallut attendre qu'elle ft occupe, qu'une jeune ouvrire vint acheter une bague ou des boucles d'oreilles de cuivre. Alors, rapidement, il entra dans l'alle; il monta l'escalier troit et obscur, en s'appuyant aux murs gras d'humidit. Ses pieds heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque heurt, il sentait une brlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s'ouvrit. Sur le seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thrse en camisole, en jupon, tout clatante, les cheveux fortement nous derrire la tte. Elle ferma la porte, elle se pendit son cou. Il s'chappait d'elle une odeur tide, une odeur de linge blanc et de chair frachement lave. Laurent, tonn, trouva sa matresse belle. Il n'avait jamais vu cette femme. Thrse, souple et forte, le serrait, renversant la tte en arrire, et, sur son visage, couraient des lumires ardentes, des sourires passionns. Cette face d'amante s'tait comme transfigure, elle avait un air fou et caressant; les lvres humides, les yeux luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tendue et ondoyante, tait belle, d'une beaut trange, toute d'emportement. On et dit que sa figure venait de s'clairer en dedans, que des flammes s'chappaient de sa chair. Et, autour d'elle, son sang qui brlait, ses nerfs qui se tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pntrant et cre. Au premier baiser, elle se rvla courtisane. Son corps inassouvi se jeta perdument dans la volupt. Elle s'veillait comme d'un songe, elle naissait la passion. Elle passait des bras dbiles de Camille dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse clatrent dans une violence inoue; le sang de sa mre, ce sang qui brlait ses veines, se mit couler, battre furieusement dans son corps maigre, presque vierge encore. Elle s'talait, elle s'offrait avec une impudeur souveraine. Et, de la tte aux pieds, de longs frissons l'agitaient. Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal l'aise. D'ordinaire, ses matresses ne le recevaient pas avec une telle fougue; il tait accoutum des baisers froids et indiffrents, des amours lasses et rassasies. Les sanglots, les crises de Thrse l'pouvantrent presque, tout en irritant ses curiosits voluptueuses. Quand il quitta la femme, il chancelait comme un homme ivre. Le lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se demanda s'il retournerait auprs de cette amante dont les baisers lui donnaient la fivre. Il dcida d'abord nettement qu'il resterait chez lui. Puis il eut des lchets. Il voulait oublier, ne plus voir Thrse dans sa nudit, dans ses caresses douces et brutales, et toujours elle tait l, implacable, tendant les bras. La souffrance physique que lui causait ce spectacle devint intolrable. Il cda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du Pont-Neuf. A partir de ce jour, Thrse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas encore, mais il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait dsagrablement; mais ses pleurs, ses malaises tombaient devant ses dsirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplirent. Thrse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans mnagement, allant droit o la poussait sa passion. Cette femme, que les circonstances avaient plie et qui se redressait enfin, mettait nu son tre entier, expliquant sa vie. Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se tranait sur sa poitrine, et, d'une voix encore haletante: --Oh! Si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai t leve dans l'humidit tide de la chambre d'un malade. Je couchais avec Camille: la nuit, je m'loignais de lui, coeure par l'odeur fade qui sortait de son corps. Il tait mchant et entt; il ne voulait pas prendre les mdicaments que je refusais de partager avec lui; pour plaire ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je ne sais comment je ne suis pas morte.... Ils m'ont rendue laide, mon pauvre ami, ils m'ont vol tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer comme je t'aime. Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine sourde: --Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont leve, Ils m'ont recueillie et dfendue contre la misre.... Mais j'aurais prfr l'abandon leur hospitalit. J'avais des besoins cuisants de grand air; toute petite, je rvais de courir les chemins, les pieds nus dans la poussire, demandant l'aumne, vivant en bohmienne. On m'a dit que ma mre tait fille d'un chef de tribu, en Afrique; j'ai souvent song elle, j'ai compris que je lui appartenais par le sang et les instincts, j'aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les sables, pendue son dos.... Ah! quelle jeunesse! J'ai encore des dgots et des rvoltes, lorsque je me rappelle les longues journes que j'ai passes dans la chambre o rlait Camille. J'tais accroupie devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je faisais du bruit. Plus tard, j'ai got des joies profondes, dans la petite maison du bord de l'eau; mais j'tais dj abtie, je savais peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterre toute vive dans cette ignoble boutique. Thrse respirait fortement, elle serrait son amant pleins bras, elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits battements nerveux. --Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils m'ont touffe dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas comment il y a encore du sang dans mes veines... J'ai baiss les yeux, j'ai eu comme eux un visage morne et imbcile, j'ai men leur vie morte. Quand tu m'as vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bte, j'tais grave, crase, abrutie. Je n'esprais plus en rien, je songeais me jeter un jour dans la Seine... Mais, avant cet affaissement, que de nuits de colre! L-bas, Vernon, dans ma chambre froide, je mordais mon oreiller pour touffer mes cris, je me battais, je me traitais de lche. Mon sang me brlait et je me serais dchir le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi, au soleil; le courage m'a manqu, ils avaient fait de moi une brute docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse coeurante. Alors j'ai menti, j'ai menti toujours. Je suis reste l toute douce, toute silencieuse, rvant de frapper et de mordre. La jeune femme s'arrtait, essuyant ses lvres humides sur le cou de Laurent. Elle ajoutait, aprs un silence: --Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti pouser Camille. Je n'ai pas protest, par une sorte d'insouciance ddaigneuse. Cet enfant me faisait piti. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts s'enfoncer dans ses membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris parce que ma tante me l'offrait et que je comptais ne jamais me gner pour lui... Et j'ai retrouv dans mon mari le petit garon souffrant avec lequel j'avais dj couch six ans. Il tait aussi frle, aussi plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d'enfant malade qui me rpugnait tant jadis.... Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas jaloux.... Une sorte de dgot me montait la gorge; je me rappelais les drogues que j'avais bues, et je m'cartais, et je passais des nuits terribles.... Mais toi, toi.... Et Thrse se redressait, se pliait en arrire, les doigts pris dans les mains paisses de Laurent, regardant ses larges paules, son cou norme.... --Toi, je t'aime, je t'ai aim le jour o Camille t'a pouss dans la boutique.... Tu ne m'estimes peut-tre pas, parce que je me suis livre tout entire, en une fois.... Vrai, je ne sais pas comment cela est arriv. Je suis fire, je suis emporte. J'aurais voulu te battre le premier jour, quand tu m'as embrasse et jete par terre dans cette chambre.... J'ignore comment je t'aimais; je te hassais plutt. Ta vue m'irritait, me faisait souffrir; lorsque tu tais l, mes nerfs se tendaient se rompre, ma tte se vidait, je voyais rouge. Oh! que j'ai souffert! Et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue, je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour traner mes vtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang me jetait des bouffes de chaleur au passage, et c'tait cette sorte de nue ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me retenait auprs de toi, malgr mes sourdes rvoltes.... Tu te souviens quand tu peignais ici: une force fatale me ramenait ton ct, je respirais ton air avec des dlices cruelles. Je comprenais que je paraissais quter des baisers, j'avais honte de mon esclavage, je sentais que j'allais tomber si tu me touchais. Mais je cdais mes lchets, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me prendre dans tes bras.... Alors Thrse se taisait, frmissante, comme orgueilleuse et venge. Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et glaciale, se passaient des scnes de passion ardente, d'une brutalit sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus fougueuses. La jeune femme semblait se plaire l'audace et l'impudence. Elle n'avait pas une hsitation, pas une peur. Elle se jetait dans l'adultre avec une sorte de franchise nergique, bravant le pril, mettant une sorte de vanit le braver. Quand son amant devait venir, pour toute prcaution, elle prvenait sa tante qu'elle montait se reposer; et, quand il tait l, elle marchait, parlait, agissait carrment, sans songer jamais viter le bruit. Parfois, dans les commencements, Laurent s'effrayait. --Mon Dieu! disait-il tout bas Thrse, ne fais donc pas tant de tapage, Mme Raquin va monter. --Bah! rpondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est cloue derrire son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici? elle aurait trop peur qu'on ne la volt... Puis, aprs tout, qu'elle monte si elle veut. Tu te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime. Ces paroles ne rassuraient gure Laurent. La passion n'avait pas encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientt, cependant, l'habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de ces rendez-vous donns en plein jour, dans la chambre de Camille, deux pas de la vieille mercire. Sa matresse lui rptait que le danger pargne ceux qui l'affrontent en face, et elle avait raison. Jamais les amants n'auraient pu trouver un lieu plus sr que cette pice o personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur amour, dans une tranquillit incroyable. Un jour, pourtant, Mme Raquin monta, craignant que sa nice ne ft malade. Il y avait prs de trois heures que la jeune femme tait en haut. Elle poussait l'audace jusqu' ne pas fermer au verrou la porte de la chambre qui donnait dans la salle manger. Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercire, montant l'escalier de bois, il se troubla, chercha fivreusement son gilet, son chapeau. Thrse se mit rire de la singulire mine qu'il faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit, dans un coin, et lui dit d'une voix basse et calme: --Tiens-toi l... ne remue pas. Elle jeta sur lui les vtements d'homme qui tranaient, et tendit sur le tout un jupon blanc qu'elle avait retir. Elle fit ces choses avec des gestes lestes et prcis, sans rien perdre de sa tranquillit. Puis elle se coucha, chevele, demi-nue, encore rouge et frissonnante. Mme Raquin ouvrit doucement la porte et s'approcha du lit en touffant le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait sous le jupon blanc. --Thrse, demanda la mercire avec sollicitude, es-tu malade, ma fille? Thrse ouvrit les yeux, billa, se retourna et rpondit d'une voix dolente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la laisser dormir. La vieille dame s'en alla comme elle tait venue, sans faire de bruit. Les deux amants, riant en silence, s'embrassrent avec une violence passionne. --Tu vois bien, dit Thrse triomphante, que nous ne craignons rien ici.... Tous ces gens-l sont aveugles: ils n'aiment pas. Un autre jour, la jeune femme eut une ide bizarre. Parfois, elle tait comme folle, elle dlirait. Le chat tigr, Franois, tait assis sur son derrire, au beau milieu de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les paupires, perdu dans une sorte d'extase diabolique. --Regarde donc Franois, dit Thrse Laurent. On dirait qu'il comprend et qu'il va ce soir tout conter Camille.... Dis, ce serait drle, s'il se mettait parler dans la boutique, un de ces jours; il sait de belles histoires sur notre compte.... Cette ide, que Franois pourrait parler, amusa singulirement la jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit un frisson lui courir sur la peau. --Voici comment il ferait, reprit Thrse. Il se mettrait debout, et, me montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'crierait: Monsieur et madame s'embrassent trs fort dans la chambre, ils ne se sont pas mfis de moi, mais comme leurs amours criminelles me dgotent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux; ils ne troubleront plus ma sieste. Thrse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle allongeait les mains en faon de griffes, elle donnait ses paules des ondulations flines. Franois, gardant une immobilit de pierre, la contemplait toujours; ses yeux seuls paraissaient vivants; et il y avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient clater de rire cette tte d'animal empaill. Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de Thrse. Il se leva et mit le chat la porte. En ralit, il avait peur. Sa matresse ne le possdait pas encore entirement; il restait au fond de lui un peu de ce malaise qu'il avait prouv sous les premiers baisers de la jeune femme. VIII Le soir, dans la boutique, Laurent tait parfaitement heureux. D'ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Mme Raquin s'tait prise pour lui d'une amiti maternelle; elle le savait gn, mangeant mal, couchant dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour toutes que son couvert serait toujours mis leur table. Elle aimait ce garon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs du pass. Le jeune homme usait largement de l'hospitalit. Avant de rentrer, au sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les quais; tous deux trouvaient leur compte cette intimit; ils s'ennuyaient moins, ils flnaient en causant. Puis ils se dcidaient venir manger la soupe de Mme Raquin. Laurent ouvrait en matre la porte de la boutique; il s'asseyait califourchon sur les chaises, fumant et crachant, comme s'il tait chez lui. La prsence de Thrse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait des galanteries banales, sans qu'un pli de sa face bouget. Camille riait, et, comme sa femme ne rpondait son ami que par des monosyllabes, il croyait fermement qu'ils se dtestaient tous deux. Un jour mme il ft des reproches Thrse sur ce qu'il appelait sa froideur pour Laurent. Laurent avait devin juste: il tait devenu l'amant de la femme, l'ami du mari, l'enfant gt de la mre. Jamais il n'avait vcu dans un pareil assouvissement de ses apptits. Il s'endormait au fond des jouissances intimes que lui donnait la famille Raquin. D'ailleurs, sa position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il tutoyait Camille sans colre, sans remords. Il ne surveillait mme pas ses gestes ni ses paroles, tant il tait certain de sa prudence, de son calme; l'gosme avec lequel il gotait ses flicits le protgeait contre toute faute. Dans la boutique, sa matresse devenait une femme comme une autre, qu'il ne fallait point embrasser et qui n'existait pas pour lui. S'il ne l'embrassait pas devant tous, c'est qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule consquence l'arrtait. Autrement, il se serait parfaitement moqu de la douleur de Camille et de sa mre. Il n'avait point conscience de ce que la dcouverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement, comme tout le monde aurait agi sa place, en homme pauvre et affam, De l ses tranquillits bates, ses audaces patientes, ses attitudes dsintresses et goguenardes. Thrse, plus nerveuse, plus frmissante que lui, tait oblige de jouer un rle. Elle le jouait la perfection, grce l'hypocrisie savante que lui avait donne son ducation. Pendant prs de quinze ans, elle avait menti, touffant ses fivres, mettant une volont implacable paratre morne et endormie. Il lui cotait peu de poser sur sa chair ce masque de morte qui glaait son visage. Quand Laurent entrait, il la trouvait grave, rechigne, le nez plus long, les lvres plus minces. Elle tait laide, revche, inabordable. D'ailleurs, elle n'exagrait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans veiller l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle trouvait une volupt amre tromper Camille et Mme Raquin; elle n'tait pas comme Laurent; affaisse dans le contentement pais de ses dsirs, inconsciente du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et il lui prenait des envies froces de se lever de table et d'embrasser Laurent pleine bouche, pour montrer son mari et sa tante qu'elle n'tait pas une bte et qu'elle avait un amant. Par moments, des joies chaudes lui montaient la tte; toute bonne comdienne qu'elle ft, elle ne pouvait alors se retenir de chanter, quand son amant n'tait pas l et qu'elle ne craignait point de se trahir. Ces gaiets soudaines charmaient Mme Raquin qui accusait sa nice de trop de gravit. La jeune femme acheta des pots de fleurs et en garnit la fentre de sa chambre; puis elle fit coller du papier neuf dans cette pice, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles de palissandre. Tout ce luxe tait pour Laurent. La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour cet homme, et les avoir pousss l'un vers l'autre. A eux deux, la femme, nerveuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils faisaient un couple puissamment li. Ils se compltaient, se protgeaient mutuellement. Le soir, table, dans les clarts ples de la lampe, on sentait la force de leur union, voir le visage pais et souriant de Laurent, en face du masque muet et impntrable de Thrse. C'taient de douces et calmes soires. Dans le silence, dans l'ombre transparente et attidie, s'levaient des paroles amicales. On se serrait autour de la table; aprs le dessert, on causait des mille riens de la journe, des souvenirs de la veille et des espoirs du lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu'il pouvait aimer, en goste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une gale affection; il y avait entre eux un change de phrases dvoues, de gestes serviables, de regards prvenants. Mme Raquin, le visage placide, mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l'air tranquille qu'ils respiraient. On et dit une runion de vieilles connaissances qui se connaissaient jusqu'au coeur et qui s'endormaient sur la foi de leur amiti. Thrse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d'elle, il y avait des rires sauvages; tout son tre raillait, tandis que son visage gardait une rigidit froide. Elle se disait, avec des raffinements de volupt, que quelques heures auparavant elle tait dans la chambre voisine, demi-nue, chevele, sur la poitrine de Laurent; elle se rappelait chaque dtail de cet aprs-midi de passion folle, elle les talait dans sa mmoire, elle opposait cette scne brlante la scne morte qu'elle avait sous les yeux. Ah! comme elle trompait ces bonnes gens, et comme elle tait heureuse de les tromper avec une impudence si triomphante! Et c'tait l, deux pas, derrire cette mince cloison, qu'elle recevait un homme; c'tait l qu'elle se vautrait dans les prets de l'adultre. Et son amant, cette heure, devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte d'imbcile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette comdie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les baisers ardents du jour et l'indiffrence joue du soir, donnaient des ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme. Lorsque Mme Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thrse se levait d'un bond, collait silencieusement, avec une nergie brutale, ses lvres sur les lvres de son amant, et restait ainsi, haletant, touffant, jusqu' ce qu'elle entendit crier le bois des marches de l'escalier. Alors, d'un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle retrouvait sa grimace rechigne. Laurent, d'une voix calme, continuait avec Camille la causerie interrompue. C'tait comme un clair de passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort. Le jeudi, la soire tait un peu plus anime. Laurent, qui, ce jour-l, s'ennuyait mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas manquer une seule des runions: il voulait, par mesure de prudence, tre connu et estim des amis de Camille. Il lui fallait couter les radotages de Grivet et du vieux Michaud; Michaud racontait toujours les mmes histoires de meurtre et de vol; Grivet parlait en mme temps de ses employs, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme se rfugiait auprs d'Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient d'une btise moins assommante. D'ailleurs, il se htait de rclamer le jeu de dominos. C'tait le jeudi soir que Thrse fixait le jour et l'heure de leurs rendez-vous. Dans le trouble du dpart, lorsque Mme Raquin et Camille accompagnaient les invits jusqu' la porte du passage, la jeune femme s'approchait de Laurent, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois mme, quand tout le monde avait le dos tourn, elle l'embrassait, par une sorte de fanfaronnade. Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les amants vivaient dans une batitude complte; Thrse ne s'ennuyait plus, ne dsirait plus rien; Laurent, repu, choy, engraiss encore, avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence. IX Un aprs-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir auprs de Thrse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui signifia qu' l'avenir il lui dfendait de s'absenter. Il avait abus des congs; l'administration tait dcide le renvoyer, s'il Sortait une seule fois. Clou sur sa chaise, il dsespra jusqu'au soir. Il devait gagner son pain, il ne pouvait se faire mettre la porte. Le soir, le visage courrouc de Thrse fut une torture pour lui. Il ne savait comment expliquer son manque de parole sa matresse. Pendant que Camille fermait sa boutique, il s'approcha vivement de la jeune femme: --Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il voix basse. Mon chef me refuse toute nouvelle permission de sortie. Camille rentrait. Laurent dut se retirer sans donner de plus amples explications, laissant Thrse sous le coup de cette dclaration brutale. Exaspre, ne voulant pas admettre qu'on pt troubler ses volupts, elle passa une nuit d'insomnie btir des plans de rendez-vous extravagants. Le jeudi qui suivit, elle causa une minute au plus avec Laurent. Leur anxit tait d'autant plus vive qu'ils ne savaient o se rencontrer pour se consulter et s'entendre. La jeune femme donna un nouveau rendez-vous son amant, qui lui manqua de parole une seconde fois. Ds lors, elle n'eut plus qu'une ide fixe, le voir tout prix. Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thrse. Alors il sentit combien cette femme lui tait devenue ncessaire; l'habitude de la volupt lui avait cr des apptits nouveaux, d'une exigence aigu. Il n'prouvait plus aucun malaise dans les embrassements de sa matresse, il qutait ces embrassements avec une obstination d'animal affam. Une passion de sang avait couv dans ses muscles; maintenant qu'on lui retirait son amante, cette passion clatait avec une violence aveugle; il aimait la rage. Tout semblait inconscient dans cette florissante nature de brute: il obissait des instincts, il se laissait conduire par les volonts de son organisme. Il aurait ri aux clats, un an auparavant, si on lui avait dit qu'il serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses tranquillits. Le sourd travail des dsirs s'tait opr en lui, son insu, et avait fini par le jeter, pieds et poings lis, aux caresses fauves de Thrse. A cette heure, il redoutait d'oublier la prudence, il n'osait venir, le soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de commettre quelque folie. Il ne s'appartenait plus; sa matresse, avec ses souplesses de chatte, ses flexibilits nerveuses, s'tait glisse peu peu dans chacune des fibres de son corps. Il avait besoin de cette femme pour vivre comme on a besoin de boire et de manger. Il aurait certainement fait une sottise, s'il n'avait reu une lettre de Thrse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. Son amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du soir. Au sortir du bureau, il se dbarrassa de Camille, en disant qu'il tait fatigu, qu'il allait se coucher tout de suite. Thrse, aprs le dner, joua galement son rle; elle parla d'une cliente qui avait dmnag sans la payer, elle fit la crancire intraitable, elle dclara qu'elle voulait aller rclamer son argent. La cliente demeurait aux Batignolles. Mme Raquin et Camille trouvrent la course longue, la dmarche hasardeuse; d'ailleurs, ils ne s'tonnrent pas, ils laissrent partir Thrse en toute tranquillit. La jeune femme courut au Port aux Vins, glissant sur les pavs qui taient gras, heurtant les passants, ayant hte d'arriver. Des moiteurs lui montaient au visage; ses mains brlaient. On aurait dit une femme sole. Elle gravit rapidement l'escalier de l'htel meubl. Au sixime tage, essouffle, les yeux vagues, elle aperut Laurent, pench sur la rampe, qui l'attendait. Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir, tant l'espace tait troit. Elle arracha d'une main son chapeau, et s'appuya contre le lit, dfaillante.... La fentre tabatire, ouverte toute grande, versait les fracheurs du soir sur la couche brlante. Les amants restrent longtemps dans le taudis, comme au fond d'un trou. Tout d'un coup, Thrse entendit l'horloge de la Piti sonner dix heures. Elle aurait voulu tre sourde; elle se leva pniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait pas encore vu. Elle chercha son chapeau, noua les rubans, et s'assit en disant d'une voix lente: --Il faut que je parte. Laurent tait venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains. --Au revoir, reprit-elle sans bouger. --Non pas au revoir, s'cria-t-il, cela est trop vague.... Quel jour reviendras-tu? Elle le regarda en face. --Tu veux de la franchise? dit-elle. Eh bien! vrai, je crois que je ne reviendrai plus. Je n'ai pas de prtexte, je ne puis en inventer. --Alors il faut nous dire adieu. --Non, je ne veux pas! Elle pronona ces mots avec une colre pouvante. Elle ajouta plus doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise: --Je vais m'en aller. Laurent songeait. Il pensait Camille. --Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer, mais vraiment il nous gne trop.... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en dbarrasser, l'envoyer en voyage, quelque part, bien loin? -Ah! oui, l'envoyer en voyage! reprit la jeune femme en hochant la tte. Tu crois qu'un homme comme a consent voyager.... Il n'y a qu'un voyage dont on ne revient pas.... Mais il nous enterrera tous; ces gens-l qui n'ont que le souffle ne meurent jamais. Il y eut un silence. Laurent se trana sur les genoux, se serrant contre sa matresse, appuyant la tte contre sa poitrine. --J'avais fait un rve, dit-il; je voulais passer une nuit entire avec toi, m'endormir dans tes bras et me rveiller le lendemain sous tes baisers.... Je voudrais tre ton mari.... Tu comprends? --Oui, oui, rpondit Thrse, frissonnante. Elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit de baisers. Elle gratignait les brides de son chapeau contre la barbe rude du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle tait habille et qu'elle allait froisser ses vtements. Elle sanglotait, elle prononait des paroles haletantes au milieu de ses larmes. --Ne dis pas ces choses, rptait-elle, car je n'aurais plus la force de te quitter, je resterais l.... Donne-moi du courage plutt; dis-moi que nous nous verrons encore. N'est-ce pas que tu as besoin de moi et que nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble? --Alors, reviens, reviens demain, lui rpondit Laurent, dont les mains tremblantes montaient le long de sa taille. --Mais je ne puis revenir.... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prtexte. Elle se tordait les bras. Elle reprit: --Oh! Le scandale ne me fait pas peur.... En rentrant, si tu veux, je vais dire Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici.... C'est pour toi que je tremble; je ne veux pas te dranger ta vie, je dsire te faire une existence heureuse. Les instincts prudents du jeune homme se rveillrent. --Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah! si ton mari mourait.... --Si mon mari mourait... rpta lentement Thrse. --Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous jouirions largement de nos amours.... Quelle bonne et douce vie! La jeune femme s'tait redresse. Les joues ples, elle regardait son amant avec des yeux sombres; des battements agitaient ses lvres. --Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement, c'est dangereux pour ceux qui survivent. Laurent ne rpondit pas. --Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais. --Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot, je veux t'aimer en paix.... Je pensais qu'il arrive des accidents tous les jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber.... Tu comprends? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable. Il parlait d'une voix trange. Il eut un sourire et ajouta d'un ton caressant: --Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons heureux.... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela.... Si nous restons plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas, songe que je travaille nos flicits. Il saisit dans ses bras Thrse, qui ouvrait la porte pour partir. --Tu es moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer entire, toute heure, quand je voudrai? --Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te plaira. Ils restrent un moment farouches et muets. Puis Thrse s'arracha avec brusquerie, et, sans tourner la tte, elle sortit de la mansarde et descendit l'escalier. Laurent couta le bruit de ses pas qui s'loignaient. Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se coucha. Les draps taient tides. Il touffait au fond de ce trou troit que Thrse laissait plein des ardeurs de sa passion. Il lui semblait que son souffle respirait encore un peu de la jeune femme; elle avait pass l, rpandant des manations pntrantes, des odeurs de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer entre ses bras que le fantme insaisissable de sa matresse, tranant autour de lui; il avait la fivre des amours renaissantes et inassouvies. Il ne ferma pas la fentre. Couch sur le dos, les bras nus, les mains ouvertes, cherchant la fracheur, il songea, en regardant le carr d'un bleu sombre que le chssis taillait dans le ciel. Jusqu'au jour, la mme ide tourna dans sa tte. Avant la venue de Thrse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parl de la mort de cet homme, pouss par les faits, irrit par la pense qu'il ne reverrait plus son amante. Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa nature inconsciente venait de se rvler; il s'tait mis rver l'assassinat dans les emportements de l'adultre. Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il tudiait le meurtre. L'ide de mort, jete avec dsespoir entre deux baisers, revenait implacable et aigu. Laurent, secou par l'insomnie, nerv par les senteurs acres que Thrse avait laisses derrire elle, dressait des embches, calculait les mauvaises chances, talait les avantages qu'il aurait tre assassin. Tous les intrts le poussaient au crime. Il se disait que son pre, le paysan de Jeufosse, ne se dcidait pas mourir; il lui faudrait peut-tre rester encore dix ans employ; mangeant dans les crmeries, vivant sans femme dans un grenier. Cette ide l'exasprait. Au contraire, Camille mort, il pousait Thrse, il hritait de Mme Raquin, il donnait sa dmission et flnait au soleil. Alors, il se plut rver cette vie de paresseux; il se voyait dj oisif, mangeant et dormant, attendant avec patience la mort de son pre. Et quand la ralit se dressait au milieu de son rve, il se heurtait contre Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer. Laurent voulait Thrse; il la voulait lui tout seul, toujours porte de sa main. S'il ne faisait pas disparatre le mari, la femme lui chappait. Elle l'avait dit: elle ne pouvait revenir. Il l'aurait bien enleve, emporte quelque part, mais alors ils seraient morts de faim tous deux. Il risquait moins en tuant le mari; il ne soulevait aucun scandale, il poussait seulement un homme pour se mettre sa place. Dans sa logique brutale de paysan, il trouvait ce moyen excellent et naturel. Sa prudence native lui conseillait mme cet expdient rapide. Il se vautrait sur son lit, en sueur, plat ventre, collant sa face moite dans l'oreiller o avait tran le chignon de Thrse. Il prenait la toile entre ses lvres sches, il buvait les parfums lgers de ce linge, et il restait l, sans haleine, touffant, voyant passer des barres de feu le long de ses paupires closes. Il se demandait comment il pourrait bien tuer Camille. Puis, quand la respiration lui manquait, il se retournait d'un bond, se remettait sur le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein visage les souffles froids de la fentre, il cherchait dans les toiles, dans la clart bleutre du ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assassinat. Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit sa matresse, il n'tait pas un enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui fallait un crime sournois, accompli sans danger, une sorte d'touffement sinistre, sans cris, sans terreur, une simple disparition. La passion avait beau le secouer et le pousser en avant; tout son tre rclamait imprieusement la prudence. Il tait trop lche, trop voluptueux, pour risquer sa tranquillit. Il tuait afin de vivre calme et heureux. Peu peu le sommeil le prit. L'air froid avait chass du grenier le fantme tide et odorant de Thrse. Laurent, bris, apais, se laissa envahir par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant, il dcida qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pense, de plus en plus fuyante, le berait en murmurant: Je le tuerai, je le tuerai. Cinq minutes plus tard, il reposait, respirant avec une rgularit sereine. Thrse tait rentre chez elle onze heures. La tte en feu, la pense fondue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir conscience du chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de chez Laurent, tant ses oreilles taient pleines encore des paroles qu'elle venait d'entendre. Elle trouva Mme Raquin et Camille anxieux et empresss; elle rpondit schement leurs questions, en disant qu'elle avait fait une course inutile et qu'elle tait reste une heure sur un trottoir attendre un omnibus. Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides. Ses membres, encore brlants, eurent des frissons de rpugnance. Camille ne tarda pas s'endormir, et Thrse regarda longtemps cette face blafarde qui reposait btement sur l'oreiller, la bouche ouverte. Elle s'cartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing ferm dans cette bouche. X Prs de trois semaines se passrent. Laurent revenait la boutique tous les soirs; il paraissait las, comme malade: un lger cercle bleutre entourait ses yeux, ses lvres plissaient et se geraient. D'ailleurs, il avait toujours sa tranquillit lourde, il regardait Camille en face, il lui tmoignait la mme amiti franche. Mme Raquin choyait davantage l'ami de la maison, depuis qu'elle le voyait s'endormir dans, une sorte de fivre sourde. Thrse avait repris son visage muet et rechign. Elle tait plus immobile, plus impntrable, plus paisible que jamais. Il lui semblait que Laurent n'existt pas pour elle; elle le regardait peine, lui adressait de rares paroles, le traitait avec une indiffrence parfaite. Mme Raquin, dont la bont souffrait de cette attitude, disait parfois au jeune homme: Ne faites pas attention la froideur de ma nice. Je la connais; son visage parat froid, mais son coeur est chaud de toutes les tendresses et de tous les dvouements. Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soire de la rue Saint-Victor, ils ne s'taient plus rencontrs seul seule. Le soir, lorsqu'ils se trouvaient face face, en apparence tranquilles et trangers l'un l'autre, des orages de passion, d'pouvante et de dsir passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait dans Thrse des emportements, des lchets, des railleries cruelles; il y avait dans Laurent des brutalits sombres, des indcisions poignantes. Eux-mmes n'osaient regarder au fond de leur tre, au fond de cette fivre trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur paisse et cre. Quand ils pouvaient, derrire une porte, sans parler, ils se serraient les mains se les briser, dans une treinte rude et courte. Ils auraient voulu, mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair, colls leurs doigts. Ils n'avaient plus que ce serrement de mains pour apaiser leurs dsirs. Ils y mettaient tout leur corps. Ils ne se demandaient rien autre chose, ils attendaient. Un jeudi soir, avant de se mettre au jeu, les invits de la famille Raquin, comme l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands sujets de conversation tait de parler au vieux Michaud de ses anciennes fonctions, de le questionner sur les tranges et sinistres aventures auxquelles il avait d tre ml. Alors Grivet et Camille coutaient les histoires du commissaire de police avec la face effraye et bante des petits enfants qui entendent _Barbe-Bleue_ ou le _Petit Poucet_. Cela les terrifiait et les amusait. Ce jour-l, Michaud, qui venait de raconter un horrible assassinat dont les dtails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en hochant la tte: --Et l'on ne sait pas tout.... Que de crimes restent inconnus! que d'assassins chappent la justice des hommes! --Comment! dit Grivet tonn, vous croyez qu'il y a, comme a, dans la rue des canailles qui ont assassin et qu'on n'arrte pas? Olivier se mit sourire d'un air de ddain. --Mon cher monsieur, rpondit-il de sa voix cassante, si on ne les arrte pas, c'est qu'on ignore qu'ils ont assassin. Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint son secours. --Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance bte.... J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je ne coudoierai jamais un meurtrier sur un trottoir. Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles. --Certainement, la police est bien faite, s'cria-t-il d'un ton vex.... Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a des sclrats qui ont appris le crime l'cole du diable; ils chapperaient Dieu lui-mme.... N'est-ce pas, mon pre? --Oui, oui, appuya le vieux Michaud.... Ainsi, lorsque j'tais Vernon,--vous vous souvenez peut-tre de cela, madame Raquin,--on assassina un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouv coup en morceaux, au fond d'un foss. Jamais on n'a pu mettre la main sur le coupable. Il vit peut-tre encore aujourd'hui, il est peut-tre notre voisin, et peut-tre M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant chez lui. Grivet devint ple comme un linge. Il n'osait tourner la tte; il croyait que l'assassin du roulier tait derrire lui. D'ailleurs, il tait enchant d'avoir peur. --Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah bien! non, je ne veux pas croire cela.... Moi aussi, je sais une histoire: Il y avait une fois une servante qui fut mise en prison, pour avoir vol ses matres un couvert d'argent. Deux mois aprs, comme on abattait un arbre, on trouva le couvert dans un nid de pie. C'tait une pie qui tait la voleuse. On relcha la servante.... Vous voyez bien que les coupables sont toujours punis. Grivet tait triomphant, Olivier ricanait. --Alors, dit-il, on a mis la pie en prison? --Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fch de voir tourner son chef en ridicule.... Mre, donne-moi le jeu de dominos. Pendant que Mme Raquin allait chercher la bote, le jeune homme continua, en s'adressant Michaud: --Alors, la police est impuissante, vous l'avouez? il y a des meurtriers qui se promnent au soleil? --Eh! malheureusement oui, rpondit le commissaire. --C'est immoral, conclut Grivet. Pendant cette conversation, Thrse et Laurent taient rests silencieux. Ils n'avaient pas mme souri de la sottise de Grivet. Accouds tous deux sur la table, lgrement ples, les yeux vagues, ils coutaient. Un moment leurs regards s'taient rencontrs, noirs et ardents. Et de petites gouttes de sueur perlaient la racine des cheveux de Thrse, et des souffles froids donnaient des frissons imperceptibles la peau de Laurent. XI Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forait Thrse sortir avec lui, faire un bout de promenade aux Champs-Elyses. La jeune femme aurait prfr rester dans l'ombre humide de la boutique, elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la tranait sur les trottoirs, en s'arrtant aux boutiques, avec des tonnements, des rflexions, des silences d'imbcile. Mais Camille tenait bon; il aimait montrer sa femme; lorsqu'il rencontrait un de ses collgues, un de ses chefs surtout, il tait tout fier d'changer un salut avec lui, en compagnie de madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher, sans presque parler, roide et contrefait dans ses habits du dimanche, tranant les pieds, abruti et vaniteux. Thrse souffrait d'avoir un pareil homme au bras. Les jours de promenade, Mme Raquin accompagnait ses enfants jusqu'au bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils fussent partis pour un voyage. Et c'taient des recommandations sans fin, des prires pressantes. --Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents.... Il y a tant de voitures dans ce Paris!... Vous me promettez de ne pas aller dans la foule.... Elle les laissait enfin s'loigner, les suivant longtemps des yeux. Puis elle rentrait la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui interdisaient toute longue marche. D'autres fois, plus rarement, les poux sortaient de Paris: ils allaient Saint-Ouen ou Asnires, et mangeaient une friture dans un des restaurants du bord de l'eau. C'taient des jours de grande dbauche, dont on parlait un mois l'avance. Thrse acceptait plus volontiers, presque avec joie, ces courses qui la retenaient en plein air jusqu' dix et onze heures du soir. Saint-Ouen, avec ses les vertes, lui rappelait Vernon; elle y sentait se rveiller toutes les amitis sauvages qu'elle avait eues pour la Seine, tant jeune fille. Elle s'asseyait sur les graviers, trempait ses mains dans la rivire, se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que tempraient les souffles graves des ombrages. Tandis qu'elle dchirait et souillait sa robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille talait proprement son mouchoir et s'accroupissait ct d'elle avec mille prcautions. Dans les derniers temps, le jeune mnage emmenait presque toujours Laurent, qui gayait la promenade par ses rires et sa force de paysan. Un dimanche, Camille, Thrse et Laurent partirent pour Saint-Ouen vers onze heures, aprs le djeuner. La partie tait projete depuis longtemps, et devait tre la dernire de la saison. L'automne venait, des souffles froids commenaient, le soir, faire frissonner l'air. Ce matin-l, le ciel gardait encore toute sa srnit bleue. Il faisait chaud au soleil, et l'ombre tait tide. On dcida qu'il fallait profiter des derniers rayons. Les trois promeneurs prirent un fiacre, accompagns des dolances, des effusions inquites de la vieille mercire. Ils traversrent Paris et quittrent le fiacre aux fortifications; puis ils gagnrent Saint-Ouen en suivant la chausse. Il tait midi. La route, couverte de poussire, largement claire par le soleil, avait des blancheurs aveuglantes de neige. L'air brlait, paissi et cre. Thrse, au bras de Camille, marchait petits pas, se cachant sous son ombrelle, tandis que son mari s'ventait la face avec un immense mouchoir. Derrire eux venait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le cou, sans qu'il part rien sentir; il sifflait, il poussait du pied les cailloux, et, par moments, il regardait avec des yeux fauves les balancements de hanches de sa matresse. Quand ils arrivrent Saint-Ouen, ils se htrent de chercher un bouquet d'arbres, un tapis d'herbe verte tal l'ombre. Ils passrent dans une le et s'enfoncrent dans un taillis. Les feuilles tombes faisaient terre une couche rougetre qui craquait sous les pieds avec des frmissements secs. Les troncs se dressaient droits, innombrables, comme des faisceaux de colonnettes gothiques; les branches descendaient jusque sur le front des promeneurs, qui avaient ainsi pour tout horizon la vote cuivre des feuillages mourants et les fts blancs et noirs des trembles et des chnes. Ils taient au dsert, dans un trou mlancolique, dans une troite clairire silencieuse et frache. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine gronder. Camille avait choisi une place sche et s'tait assis en relevant les pans de sa redingote. Thrse, avec un grand bruit de jupes froisses, venait de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait moiti au milieu des plis de sa robe qui se relevait autour d'elle, en dcouvrant une de ses jambes jusqu'au genou. Laurent, couch plat ventre, le menton dans la terre, regardait cette jambe et coutait son ami qui se fchait contre le gouvernement, en dclarant qu'on devrait changer tous les lots de la Seine en jardins anglais, avec des bancs, des alles sables, des arbres taills, comme aux Tuileries. Ils restrent prs de trois heures dans la clairire, attendant que le soleil ft moins chaud, pour courir la campagne, avant le dner. Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis, fatigu, il se laissa aller la renverse et s'endormit; il avait pos son chapeau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thrse, les paupires closes, feignait de sommeiller. Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avana les lvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce bas blanc qu'il baisait lui brlaient la bouche. Les senteurs pres de la terre, les parfums lgers de Thrse se mlaient et le pntraient, en allumant son sang, en irritant ses nerfs. Depuis un mois il vivait dans une chastet pleine de colre. La marche au soleil, sur la chausse de Saint-Ouen, avait mis des flammes en lui. Maintenant, il tait l, au fond d'une retraite ignore, au milieu de la grande volupt de l'ombre et du silence, et il ne pouvait presser contre sa poitrine cette femme qui lui appartenait. Le mari allait peut-tre s'veiller, le voir, djouer ses calculs de prudence. Toujours, cet homme tait un obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant derrire les jupes, frmissant et irrit, collait des baisers silencieux sur la bottine et sur le bas blanc. Thrse, comme morte, ne faisait pas un mouvement. Laurent crut qu'elle dormait. Il se leva, le dos bris, et s'appuya contre un arbre. Alors il vit la jeune femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et luisants. Sa face, pose entre ses bras relevs, avait une pleur mate, une rigidit froide. Thrse songeait. Ses yeux fixes semblaient un abme sombre o l'on ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas, elle ne tourna pas ses regards vers Laurent, debout derrire elle. Son amant la contempla, presque effray de la voir si immobile et si muette sous ses caresses. Cette tte blanche et morte, noye dans les plis des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de dsirs cuisants. Il aurait voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands yeux ouverts. Mais, presque dans les jupons, dormait aussi Camille. Le pauvre tre, le corps djet, montrant sa maigreur, ronflait lgrement; sous le chapeau, qui lui couvrait demi la figure, on apercevait sa bouche ouverte, tordue par le sommeil, faisant une grimace bte; de petits poils rousstres, clairsems sur son menton grle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il avait la tte renverse en arrire, on voyait son cou maigre, rid, au milieu duquel le noeud de la gorge, saillant et d'un rouge brique, remontait chaque ronflement. Camille, ainsi vautr, tait exasprant et ignoble. Laurent, qui le regardait, leva le talon, d'un mouvement brusque. Il allait, d'un coup, lui craser la face. Thrse retint un cri. Elle plit et ferma les yeux. Elle tourna la tte, comme pour viter les claboussures du sang. Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air, au-dessus du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la jambe, il s'loigna de quelques pas. Il s'tait dit que ce serait l un assassinat d'imbcile. Cette tte broye lui aurait mis toute la police sur les bras. Il voulait se dbarrasser de Camille uniquement pour pouser Thrse; il entendait vivre au soleil, aprs le crime, comme le meurtrier du roulier dont le vieux Michaud avait cont l'histoire. Il alla jusqu'au bord de l'eau, regarda couler la rivire d'un air stupide. Puis, brusquement, il rentra dans le taillis; il venait enfin d'arrter un plan, d'inventer un meurtre commode et sans danger pour lui. Alors, il veilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une paille. Camille ternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente. Il aimait Laurent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il secoua sa femme, qui tenait les yeux ferms; lorsque Thrse se fut dresse et qu'elle eut secou ses jupes, fripes et couvertes de feuilles sches, les trois promeneurs quittrent la clairire, en cassant les petites branches devant eux. Ils sortirent de l'le, ils s'en allrent par les routes, par les sentiers pleins de groupes endimanchs. Entre les haies, couraient des filles en robes claires; une quipe de canotiers passait en chantant; des filles de couples bourgeois, de vieilles gens, des commis avec leurs pouses, marchaient petits pas, au bord des fosss. Chaque chemin semblait une rue populeuse et bruyante. Le soleil seul gardait sa tranquillit large; il baissait vers l'horizon et jetait sur les arbres rougis, sur les routes blanches, d'immenses nappes de clart ple. Du ciel frissonnant commenait tomber une fracheur pntrante. Camille ne donnait plus le bras Thrse; il causait avec Laurent, riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait les fosss et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre ct de la route, s'avanait, la tte penche, se courbant parfois pour arracher une herbe. Quand elle tait reste en arrire, elle s'arrtait et regardait de loin son amant et son mari. --H! tu n'as pas faim? finit par lui crier Camille. --Si, rpondit-elle. --Alors, en route! Thrse n'avait pas faim; seulement elle tait lasse et inquite. Elle ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle d'anxit. Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchrent un restaurant. Ils s'attablrent sur une sorte de terrasse en planches, dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison tait pleine de cris, de chansons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans chaque salon, il y avait des socits qui parlaient haut, et les minces cloisons donnaient une sonorit vibrante tout ce tapage. Les garons en montant faisaient trembler l'escalier. En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivire chassaient les odeurs du graillon. Thrse, appuye contre la balustrade, regardait sur le quai. A droite et gauche, s'tendaient deux files de guinguettes et de baraques de foire; sous les tonnelles, entre les feuilles rares et jaunes, on apercevait la blancheur des nappes, les taches noires des paletots, les jupes clatantes des femmes; les gens allaient et venaient, nu-tte, courant et riant; et, au bruit criard de la foule, se mlaient les chansons lamentables des orgues de Barbarie. Une odeur de friture et de poussire tranait dans l'air calme. Au-dessous de Thrse, des filles du quartier latin, sur un tapis de gazon us, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau tomb sur les paules, les cheveux dnous, elles se tenaient par la main, jouant comme des petites filles. Elles retrouvaient un filet de voix frache, et leurs visages ples, que des caresses brutales avaient martels, se coloraient tendrement de rougeurs de vierges. Dans leurs grands yeux impurs, passaient des humidits attendries. Des tudiants, fumant des pipes de terre blanche, les regardaient tourner en leur jetant des plaisanteries grasses. Et, au del, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la srnit du soir, un air bleutre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur transparente. --Eh bien! cria Laurent en se penchant sur la rampe de l'escalier, garon, et ce dner? Puis, comme se ravisant: --Dis donc, Camille, ajouta-t-il, si nous allions faire une promenade sur l'eau, avant de nous mettre table?... On aurait le temps de faire rtir notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure attendre. --Comme tu voudras, rpondit nonchalamment Camille... Mais Thrse a faim. --Non, non, je puis attendre, se hta de dire la jeune femme, que Laurent regardait avec des yeux fixes. Ils redescendirent tous trois. En passant devant le comptoir, ils retinrent une table, ils arrtrent un menu, disant qu'ils seraient de retour dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le prirent de venir en dtacher un. Laurent choisit une mince barque dont la lgret effrayait Camille. --Diable! dit-il, il ne va pas falloir remuer l-dedans. On ferait un fameux plongeon. La vrit tait que le commis avait une peur horrible de l'eau. A Vernon, son tat maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il tait enfant, d'aller barboter dans la Seine; tandis que ses camarades d'cole couraient se jeter en pleine rivire, il se couchait entre deux couvertures chaudes. Laurent tait devenu un nageur intrpide, un rameur infatigable; Camille avait gard cette pouvante que les enfants et les femmes ont pour les eaux profondes. Il tta du pied le bout du canot, comme pour s'assurer de sa solidit. --Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles toujours. Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir l'arrire. Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il plaisanta, pour faire acte de courage. Thrse tait demeure sur la rive, grave et immobile, ct de son amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, voix basse: --Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter l'eau... Obis-moi... Je rponds de tout. La jeune femme devint horriblement ple. Elle resta comme cloue au sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis. --Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent. Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle tendait sa volont de toutes ses forces, car elle avait peur d'clater en sanglots et de tomber terre. --Ah! ah! cria Camille... Laurent, regarde donc Thrse... C'est elle qui a peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas... Il s'tait tal sur le banc de l'arrire, les deux coudes contre les bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thrse lui jeta un regard trange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans la barque. Elle resta l'avant. Laurent prit les rames. Le canot quitta la rive, se dirigeant vers les les avec lenteur. Le crpuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les eaux taient noires sur les bords. Au milieu de la rivire il y avait de larges tranes d'argent ple. La barque fut bientt en pleine Seine. L, tous les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les cris, arrivaient vagues et mlancoliques, avec des langueurs tristes. On ne sentait plus l'odeur de friture et de poussire. Des fracheurs tranaient. Il faisait froid. Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant. En face, se dressait le grand massif rougetre des les. Les deux rives, d'un brun sombre tach de gris, taient comme deux larges bandes qui allaient se rejoindre l'horizon. L'eau et le ciel semblaient coups dans la mme toffe blanchtre. Rien n'est plus douloureusement calme qu'un crpuscule d'automne. Les rayons plissent dans l'air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La campagne, brle par les rayons ardents de l't, sent la mort venir avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des souffles plaintifs de dsesprance. La nuit descend de haut, apportant des linceuls dans son ombre. Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait avec l'eau, ils regardaient les dernires lueurs quitter les hautes branches. Ils approchaient des les. Les grandes masses rougetres devenaient sombres; tout le paysage se simplifiait dans le crpuscule; la Seine, le ciel, les les, les coteaux n'taient plus que des taches brunes et grises qui s'effaaient au milieu d'un brouillard laiteux. Camille, qui avait fini par se coucher plat ventre, la tte au-dessus de l'eau, trempa ses mains dans la rivire. --Fichtre! que c'est froid! s'cria-t-il. Il ne ferait pas bon de piquer une tte dans ce bouillon-l. Laurent ne rpondt pas. Depuis un instant il regardait les deux rives avec inquitude; il avanait ses grosses mains sur ses genoux, en serrant les lvres. Thrse, raide, immobile, la tte un peu renverse, attendait. La barque allait s'engager dans un petit bras, sombre et troit, s'enfonant entre deux les. On entendait, derrire l'une des les, les chants adoucis d'une quipe de canotiers qui devaient remonter la Seine. Au loin, en amont, la rivire tait libre. Alors Laurent se leva et prit Camille bras-le-corps. Le commis clata de rire. --Ah! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-l... Voyons, finis; ta vas me faire tomber. Laurent serra plus fort, donna une secousse, Camille se tourna et vit la ligure effrayante de son ami, toute convulsionne. Il ne comprit pas; une pouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une main rude qui le serrait la gorge. Avec l'instinct d'une bte qui se dfend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes. --Thrse! Thrse! appela-t-il d'une voix touffe et sifflante. La jeune femme regardait, se tenant des deux mains un banc du canot qui craquait et dansait sur la rivire. Elle ne pouvait fermer les yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixs sur le spectacle horrible de la lutte. Elle tait rigide, muette. --Thrse! Thrse! appela de nouveau le malheureux qui rlait. A ce dernier appel, Thrse clata en sanglots. Ses nerfs se dtendaient. La crise qu'elle redoutait la jeta toute frmissante au fond de la barque. Elle y resta plie, pme, morte. Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main la gorge. Il finit par l'arracher de la barque l'aide de son autre bras. Il le tenait en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras vigoureux. Comme il penchait la tte, dcouvrant le cou, sa victime, folle de rage et d'pouvante, se tordit, avana les dents et les enfona dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de souffrance, lana brusquement le commis la rivire, les dents de celui-ci lui emportrent un morceau de chair. Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux, ou trois fois sur l'eau, jetant des cris de plus en plus sourds. Laurent ne perdit pas une seconde, il releva le collet de son paletot pour cacher sa blessure. Puis il saisit entre ses bras Thrse vanouie, fit chavirer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber dans la Seine en tenant sa matresse. Il la soutint sur l'eau, appelant au secours d'une voix lamentable. Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrire la pointe de l'le, arrivaient grands coups de rames. Ils comprirent qu'un malheur venait d'avoir lieu: ils oprrent le sauvetage de Thrse qu'ils couchrent sur un banc, et de Laurent qui se mit se dsesprer de la mort de son ami. Il se jeta l'eau, il chercha Camille dans les endroits o il ne pouvait tre, il revint en pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant les cheveux. Les canotiers tentaient de le calmer, de le consoler. --C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas d laisser ce pauvre garon danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous sommes trouvs tous les trois du mme ct de la barque, et nous avons chavir... En tombant, il m'a cri de sauver sa femme... Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou trois jeunes gens qui voulurent avoir t tmoins de l'accident. --Nous vous avons bien vus, disaient-ils... Aussi, que diable! une barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet... Ah! la pauvre petite femme, elle va avoir un beau rveil! Ils reprirent leurs rames, ils remorqurent le canot et conduisirent Thrse et Laurent au restaurant, o le dner tait prt. Tout Saint-Ouen sut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le racontaient comme des tmoins oculaires. Une foule apitoye stationnait devant le cabaret. Le gargotier et sa femme taient de bonnes gens qui mirent leur garde-robe au service des naufrags. Lorsque Thrse sortit de son vanouissement, elle eut une crise de nerfs, elle clata en sanglots dchirants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait la sinistre comdie qui venait de se jouer. Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des matres du restaurant. Il voulut retourner seul Paris, pour apprendre l'affreuse nouvelle Mme Raquin, avec tous les mnagements possibles. La vrit tait qu'il craignait l'exaltation nerveuse de Thrse. Il prfrait lui laisser le temps de rflchir et d'apprendre son rle. Ce furent les canotiers qui mangrent le dner de Camille. XII Laurent, dans le coin sombre de la voiture publique qui le ramena Paris, acheva de mrir son plan. Il tait presque certain de l'impunit. Une joie lourde et anxieuse, la joie du crime accompli, l'emplissait. Arriv la barrire de Clichy, il prit un fiacre, il se fit conduire chez le vieux Michaud, rue de Seine. Il tait neuf heures du soir. Il trouva l'ancien commissaire de police table, en compagnie d'Olivier et de Suzanne. Il venait l pour chercher une protection, dans le cas o il serait souponn et pour s'viter d'aller annoncer lui-mme l'affreuse nouvelle Mme Raquin. Cette dmarche lui rpugnait trangement; il s'attendait un tel dsespoir qu'il craignait de ne pas jouer son rle avec assez de larmes; puis la douleur de cette mre lui tait pesante, bien qu'il s'en soucit mdiocrement au fond. Lorsque Michel le vit entrer vtu de vtements grossiers, trop troits pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le rcit de l'accident, d'une voix brise, comme tout essouffl de douleur et de fatigue. --Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que faire des deux pauvres femmes si cruellement frappes... Je n'ai point os aller seul chez la mre. Je vous en prie, venez avec moi. Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regards droits qui l'pouvantaient. Le meurtrier s'tait jet, tte baisse, dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver. Mais il ne pouvait s'empcher de frmir, en sentant leurs yeux qui l'examinaient; il voyait de la mfiance o il n'y avait que de la stupeur et de la piti. Suzanne, plus frle et plus ple, tait prs de s'vanouir. Olivier, que l'ide de la mort effrayait et dont le coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent, sans souponner le moins du monde la sinistre vrit. Quant au vieux Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisration, d'tonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait les yeux au ciel. --Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupe, ah! mon Dieu, l'pouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme a, tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette mre, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de venir nous chercher... Nous allons avec vous... Il se leva, il tourna, pitina dans la pice pour trouver sa canne et son chapeau, et, tout en courant, il fit rpter Laurent les dtails de la catastrophe, s'exclamant de nouveau chaque phrase. Ils descendirent tous quatre. A l'entre du passage du Pont-Neuf, Michaud arrta Laurent. --Ne venez pas, lui dit-il; votre prsence serait une sorte d'aveu brutal qu'il faut viter... La malheureuse mre souponnerait un malheur et nous forcerait avouer la vrit plus tt que nous ne devons la lui dire... Attendez-nous ici. Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait la pense d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se mit monter et descendre le trottoir, allant et venant en toute paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid. Il n'avait pas mang depuis le matin; la faim le prit, il entra chez un ptissier et se bourra de gteaux. Dans la boutique du passage, une scne dchirante se passait. Malgr les prcautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il vint un instant o Mme Raquin comprit qu'un malheur tait arriv son fils. Ds lors, elle exigea la vrit avec un emportement de dsespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vrit, sa douleur fut tragique. Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en arrire, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta l touffant, jetant de temps autre un cri aigu dans le gonflement profond de sa douleur. Elle se serait trane terre, si Suzanne ne l'avait prise la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle sa face ple. Olivier et son pre se tenaient debout, nervs et muets, dtournant la tte, mus dsagrablement par ce spectacle dont leur gosme souffrait. Et la pauvre mre voyait son fils roul dans les eaux troubles de la Seine, le corps roidi et horriblement gonfl: en mme temps, elle le voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort penche sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui tmoignait depuis trente ans. Et voil qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins, quelle enfance tide, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout cela pour le voir un jour se noyer misrablement! A ces penses, Mme Raquin sentait sa gorge se serrer; elle esprait qu'elle allait mourir, trangle par le dsespoir. Le vieux Michaud se hta de sortir. Il laissa Suzanne auprs de la mercire, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en toute hte Saint-Ouen. Pendant la route, ils changrent peine quelques mots. Ils s'taient enfoncs chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le sinistre vnement, qui les runissait, mettait autour d'eux une sorte d'accablement lugubre. Lorsqu'ils arrivrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils trouvrent Thrse couche, les mains et la tte brlantes. Le traiteur leur dit demi-voix que la jeune femme avait une forte fivre. La vrit tait que, Thrse, se sentant faible et lche, craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti d'tre malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les lvres et les paupires serres, ne voulant voir personne, redoutant de parler. Le drap au menton, la face moiti dans l'oreiller, elle se faisait toute petite, elle coutait avec anxit ce qu'on disait autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougetre que laissaient passer ses paupires closes, elle voyait toujours Camille et Laurent luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard, horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau limoneuse. Cette vision implacable activait la fivre de son sang. Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau sangloter. --Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos. En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis de Laurent. Quand Olivier eut fait connatre sa qualit d'employ suprieur de la Prfecture, tout fut termin en dix minutes. Les canotiers taient encore l, racontant la noyade dans ses moindres circonstances, dcrivant la faon dont les trois promeneurs taient tombs, se donnant comme des tmoins oculaires. Si Olivier et son pre avaient eu le moindre soupon, ce soupon se serait vanoui, devant de tels tmoignages. Mais ils n'avaient pas dout un instant de la vracit de Laurent; ils le prsentrent au contraire l'agent de police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de faire mettre dans le procs-verbal que le jeune homme s'tait jet l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux racontrent l'accident avec un grand luxe de dtails; la malheureuse mre, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne manquait ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des dpartements. Quand le procs-verbal fut achev, Laurent sentit une joie chaude qui pntra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant o sa victime lui avait enfonc les dents dans le cou, il tait comme roidi, il agissait mcaniquement, d'aprs un plan arrt longtemps l'avance. L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la certitude de l'impunit, le sang se remettait couler dans ses veines avec des lenteurs douces. La police avait pass ct de son crime, et la police n'avait rien vu, elle tait dupe, elle venait de l'acquitter. Il tait sauv. Cette pense lui ft prouver tout le long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent la souplesse ses membres et son intelligence. Il continua son rle d'ami plor avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il avait des satisfactions de brute; il songeait Thrse qui tait couche dans la chambre, en haut. --Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il Michaud. Elle est peut-tre menace d'une maladie grave, il faut la ramener absolument Paris... Venez, nous la dciderons nous suivre. En haut, il parla, il supplia lui-mme Thrse de se lever, de se laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux tout grands et le regarda. Elle tait hbte, frissonnante. Pniblement, elle se dressa sans rpondre. Les hommes sortirent, la laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habille, elle descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier. Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui prit les doigts. Il tait assis en face d'elle, dans une ombre flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baisse sur sa poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la garda dans la sienne jusqu' la rue Mazarine. Il sentait cette main trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains brlaient; les paumes moites se collaient, et les doigts, troitement presss, se meurtrissaient chaque secousse. Il semblait Laurent et Thrse que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent o leur vie bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navr qui tranait, le furieux serrement de mains qu'ils changeaient tait comme un poids crasant jet sur la tte de Camille pour le maintenir sous l'eau. Quand le fiacre s'arrta, Michaud et son fils descendirent les premiers. Laurent se pencha vers sa matresse, et, doucement: --Sois forte, Thrse, murmura-t-il... Nous avons longtemps attendre... Souviens-toi. La jeune femme n'avait pas encore parl. Elle ouvrit les lvres pour la premire fois depuis la mort de son mari. --Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix lgre comme un souffle. Olivier lui tendait la main, l'invitant descendre. Laurent alla, cette fois, jusqu' la boutique. Mme Raquin tait couche, en proie un violent dlire. Thrse se trana jusqu' son lit et Suzanne eut peine le temps de la dshabiller. Rassur, voyant que tout s'arrangeait souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son taudis de la rue Saint-Victor. Il tait plus de minuit. Un air frais courait dans les rues dsertes et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit rgulier de ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fracheur le pntrait de bien-tre; le silence, l'ombre lui donnaient des sensations rapides de volupt. Il flnait. Enfin, il tait dbarrass de son crime. Il avait tu Camille. C'tait l une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thrse. La pense du meurtre l'avait parfois touff; maintenant que le meurtre tait accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait l'aise. Il tait guri des souffrances que l'hsitation et la crainte mettaient en lui. Au fond, il tait un peu hbt, la fatigue alourdissait ses membres et ses penses. Il rentra et s'endormit profondment. Pendant son sommeil, de lgres crispations nerveuses couraient sur son visage. XIII Le lendemain, Laurent s'veilla frais et dispos. Il avait bien dormi. L'air froid qui entrait par la fentre fouettait son sang alourdi. Il se rappelait peine les scnes de la veille; sans la cuisson ardente qui le brlait au cou, il aurait pu croire qu'il s'tait couch dix heures, aprs une soire calme. La morsure de Camille tait comme un fer rouge pos sur sa peau; lorsque sa pense se fut arrte sur la douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pntraient peu peu dans sa chair. Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un mchant miroir de quinze sous accroch au mur. Cette plaie faisait un trou rouge, large comme une pice de deux sous; la peau avait t arrache, la chair se montrait, rostre, avec des taches noires; des filets de sang avaient coul jusqu' l'paule, en minces tranes qui s'caillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd et puissant; elle se trouvait droite, au-dessous de l'oreille. Laurent, le dos courb, le cou tendu, regardait, et le miroir verdtre donnait sa face une grimace atroce. Il se lava grande eau, satisfait de son examen, se disant que la blessure serait cicatrise au bout de quelques jours. Puis il s'habilla et se rendit son bureau, tranquillement, comme l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix mue. Lorsque ses collgues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un vritable hros. Pendant une semaine, les employs du chemin de fer d'Orlans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils taient tout fiers qu'un des leurs se ft noy. Grivet ne tarissait pas sur l'imprudence qu'il y a s'aventurer en pleine Seine, quand il est si facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts. Il restait Laurent une inquitude sourde. Le dcs de Camille n'avait pu tre constat officiellement. Le mari de Thrse tait bien mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un acte formel ft dress. Le lendemain de l'accident, on avait inutilement cherch le corps du noy; on pensait qu'il s'tait sans doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des les. Des ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime. Laurent se donna la tche de passer chaque matin par la Morgue, en se rendant son bureau. Il s'tait jur de faire lui-mme ses affaires. Malgr les rpugnances qui lui soulevaient le coeur, malgr les frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit jours, rgulirement, examiner le visage de tous les noys tendus sur les dalles. Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lave l'coeurait, et des souffles froids couraient sur sa peau; l'humidit des murs semblait alourdir ses vtements, qui devenaient plus pesants ses paules. Il allait droit au vitrage qui spare les spectateurs des cadavres; il collait sa face ple contre les vitres, il regardait. Devant lui s'alignaient les ranges de dalles grises. a et l, sur les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes, blanches et rouges; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans la rigidit de la mort; d'autres semblaient des tas de viandes sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques lamentables, des jupes, et des pantalons qui grimaaient sur la nudit du pltre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des pierres et des murailles, tch de roux et de noir par les vtements et les cadavres. Un bruit d'eau courante chantait. Peu peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un l'autre. Les noys seuls l'intressaient; quand il y avait plusieurs cadavres gonfls et bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant reconnatre Camille. Souvent, les chairs de leur visage s'en allaient par lambeaux, les os avaient trou la peau amollie, la face tait comme bouillie et dsosse. Laurent hsitait; il examinait les corps, il tchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les noys sont gras; il voyait des ventres normes, des cuisses bouffies, des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en face de ces haillons verdtres qui semblaient se moquer avec des grimaces horribles. Un matin, il fut pris d'une vritable pouvante. Il regardait depuis quelques minutes un noy, petit de taille, atrocement dfigur. Les chairs de ce noy taient tellement molles et dissoutes, que l'eau courante qui les lavait les emportait brin brin. Le jet qui tombait sur la face, creusait un trou gauche du nez. Et, brusquement, le nez s'aplatit, les lvres se dtachrent, montrant des dents blanches. La tte du noy clata de rire. Chaque fois qu'il croyait reconnatre Camille, Laurent ressentait une brlure au coeur. Il dsirait ardemment retrouver le corps de sa victime, et des lchets le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce corps tait devant lui. Ses visites la Morgue l'emplissaient de cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses peurs, il se traitait d'enfant, il voulait tre fort; mais, malgr lui, sa chair se rvoltait, le dgot et l'effroi s'emparaient de son tre, ds qu'il se trouvait dans l'humidit et l'odeur fade de la salle. Quand il n'y avait pas de noys sur la dernire range de dalles, il respirait l'aise; ses rpugnances taient moindres. Il devenait alors un simple curieux, il prenait un plaisir trange regarder la mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et grotesques. Ce spectacle l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des femmes talant leur gorge nue. Ces nudits brutalement tendues, taches de sang, troues par endroits, l'attiraient et le retenaient. Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple, large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps frais et gras blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande dlicatesse; elle souriait demi, la tte un peu penche, et tendait la poitrine d'une faon provocante; on aurait dit une courtisane vautre, si elle n'avait eu au cou une raie noire qui lui mettait comme un collier d'ombre; c'tait une fille qui venait de se pendre par dsespoir d'amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses regards sur sa chair, absorb dans une sorte de dsir peureux. Chaque matin, pendant qu'il tait l, il entendait derrire lui le va-et-vient du public qui entrait et qui sortait. La Morgue est un spectacle la porte de toutes les bourses, que se payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un dtour pour ne pas manquer une de ces reprsentations de la mort. Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent dsappoints, vols, murmurant entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a un bel talage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent des motions bon march, s'pouvantent plaisantent, applaudissent ou sifflent comme au thtre, et se retirent satisfaits, en dclarant que la Morgue est russie, ce jour-l. Laurent connut vite le public de l'endroit, public ml et disparate qui s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en allant leur ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils trouvaient la mort drle. Parmi eux se rencontraient des loustics d'atelier qui faisaient sourire la galerie en disant un mot plaisant sur la grimace de chaque cadavre; ils appelaient les incendis des charbonniers; les pendus les assassins, les noys, les cadavres trous ou broys excitaient leur verve goguenarde, et leur voix, qui tremblait un peu, balbutiait des phrases comiques dans le silence frissonnant de la salle. Puis venaient de petits rentiers, des vieillards maigres et secs, des flneurs qui entraient par dsoeuvrement et qui regardaient les corps avec des yeux btes et des moues d'hommes paisibles et dlicats. Les femmes taient en grand nombre; il y avait de jeunes ouvrires toutes roses, le linge blanc, les jupes propres, qui allaient d'un bout l'autre du vitrage, lestement, en ouvrant de grands yeux attentifs, comme devant l'talage d'un magasin de nouveauts; il y avait encore des femmes du peuple, hbtes, prenant des airs lamentables, et des dames bien mises, tranant nonchalamment leur robe de soie. Un jour, Laurent vit une de ces dernires qui se tenait plante quelques pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses narines. Elle portait une dlicieuse jupe de soie grise, avec un grand mantelet de dentelle noire, une voilette lui couvrait le visage, et ses mains gantes paraissaient toutes petites et toutes fines. Autour d'elle tranait une senteur douce de violette. Elle regardait un cadavre. Sur une pierre, quelques pas, tait allong le corps d'un grand gaillard, d'un maon qui venait de se tuer net en tombant d'un chafaudage; il avait une poitrine carre, des muscles gros et courts, une chair blanche et grasse; la mort en avait fait un marbre. La dame l'examinait, le retournait en quelque sorte du regard, le pesait, s'absorbait dans le spectacle de cet homme. Elle leva un coin de sa voilette, regarda encore, puis s'en alla. Par moments, arrivaient des bandes de gamins, des enfants de douze quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrtant que devant les cadavres de femmes. Ils appuyaient leurs mains aux vitres et promenaient des regards effronts sur les poitrines nues. Ils se poussaient du coude, ils faisaient des remarques brutales, ils apprenaient le vice l'cole de la mort. C'est la Morgue que les jeunes voyous ont leur premire matresse. Au bout d'une semaine, Laurent tait coeur. La nuit, il rvait les cadavres qu'il avait vus le matin. Cette souffrance, ce dgot de chaque jour qu'il s'imposait, finit par le troubler un tel point qu'il rsolut de ne plus faire que deux visites. Le lendemain, comme il entrait la Morgue, il reut un coup violent dans la poitrine: en face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, tendu sur le dos, la tte leve, les yeux entr'ouverts. Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attir, ne pouvant dtacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas; il prouvait seulement un grand froid intrieur et de lgers mouvements fleur de peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente, gravant malgr lui au fond de sa mmoire toutes les lignes horribles, toutes les couleurs sales du tableau qu'il avait sous les yeux. Camille tait ignoble. Il avait sjourn quinze jours dans l'eau. Sa face paraissait encore ferme et rigide; les traits s'taient conservs, la peau avait seulement pris une teinte jauntre et boueuse. La tte, maigre, osseuse, lgrement tumfie, grimaait; elle se penchait un peu, les cheveux colls aux tempes, les paupires leves, montrant le globe blafard des yeux: les lvres tordues, tires vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce; un bout de langue noirtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette tte, comme tanne et tire, en gardant une apparence humaine, tait reste plus effrayante de douleur et d'pouvante. Le corps semblait un tas de chairs dissoutes; il avait souffert horriblement. On sentait que les bras ne tenaient plus; les clavicules peraient la peau des paules. Sur la poitrine verdtre, les ctes faisaient des bandes noires; le flanc gauche, crev, ouvert, se creusait au milieu de lambeaux d'un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes, plus fermes, s'allongeaient, plaques de taches immondes. Les pieds tombaient. Laurent regarda Camille. Il n'avait pas encore vu un noy si pouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air triqu, une allure maigre et pauvre; il se ramassait dans sa pourriture; il faisait un tout petit tas. On aurait devin que c'tait l un employ douze cents francs, bte et maladif, que sa mre avait nourri de tisanes. Ce pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la dalle froide. Quand Laurent put enfin s'arracher la curiosit poignante qui le tenait immobile et bant, il sortit, il se mit marcher rapidement sur le quai. Et, tout en marchant, il rptait: Voil ce que j'en ai fait. Il est ignoble. Il lui semblait qu'une odeur cre le suivait, l'odeur que devait exhaler ce corps en putrfaction. Il alla chercher le vieux Michaud et lui dit qu'il venait de reconnatre Camille sur une dalle de la Morgue. Les formalits furent remplies, on enterra le noy, on dressa un acte de dcs. Laurent, tranquille dsormais, se jeta avec volupt dans l'oubli de son crime et des scnes fcheuses et pnibles qui avaient suivi le meurtre. XIV La boutique du passage du Pont-Neuf resta ferme pendant trois jours. Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau, elle parut plus sombre et plus humide. L'talage, jauni par la poussire, semblait porter le deuil de la maison; tout tranait l'abandon dans les vitrines sales. Derrire les bonnets de linge pendus aux tringles rouilles, le visage de Thrse avait une pleur plus mate, plus terreuse, une immobilit d'un calme sinistre. Dans le passage, toutes les commres s'apitoyaient. La marchande de bijoux faux montrait chacune de ses clientes le profil amaigri de la jeune veuve comme une curiosit intressante et lamentable. Pendant trois jours, Mme Raquin et Thrse taient restes dans leur lit sans se parler, sans mme se voir. La vieille mercire, assise sur son sant, appuye contre des oreillers, regardait vaguement devant elle avec des yeux d'idiote. La mort de son fils lui avait donn un grand coup sur la tte, et elle tait tombe comme assomme. Elle demeurait des heures entires tranquille et inerte, absorbe au fond du nant de son dsespoir; puis des crises la prenaient parfois, elle pleurait, elle criait, elle dlirait. Thrse, dans la chambre voisine, semblait dormir; elle avait tourn la face contre la muraille et tir la couverture sur ses yeux; elle s'allongeait ainsi, raide et muette, sans qu'un sanglot de son corps soulevt le drap qui la couvrait. On et dit qu'elle cachait dans l'ombre de l'alcve les penses qui la tenaient rigide. Suzanne, qui gardait les deux femmes, allait mollement de l'une l'autre, tranant les pieds avec douceur, penchant son visage de cire sur les deux couches, sans parvenir faire retourner Thrse, qui avait de brusques mouvements d'impatience, ni consoler Mme Raquin, dont les pleurs coulaient ds qu'une voix la tirait de son abattement. Le troisime jour, Thrse repoussa la couverture, s'assit sur le lit, rapidement, avec une sorte de dcision fivreuse. Elle carta ses cheveux, en se prenant les tempes, et resta ainsi un moment, les mains au front, les yeux fixes, semblant rflchir encore. Puis elle sauta sur le tapis. Ses membres taient frissonnants et rouges de fivre; de larges plaques livides marbraient sa peau qui se plissait par endroits comme vide de chair. Elle tait vieillie. Suzanne, qui entrait, resta toute surprise de la trouver leve; elle lui conseilla, d'un ton placide et tranard, de se recoucher, de se reposer encore. Thrse ne l'coutait pas: elle cherchait et mettait ses vtements avec des gestes presss et tremblants. Lorsqu'elle fut habille, elle alla se regarder dans une glace, frotta ses yeux, passa ses mains sur son visage, comme pour effacer quelque chose. Puis, sans prononcer une parole, elle traversa vivement la salle manger et entra chez Mme Raquin. L'ancienne mercire tait dans un moment de calme hbt. Quand Thrse rentra, elle tourna la tte et suivit du regard la jeune veuve, qui vint se placer devant elle, muette et oppresse. Les deux femmes se contemplrent pendant quelques secondes, la nice avec une anxit qui grandissait, la tante avec des efforts pnibles de mmoire. Se souvenant enfin, Mme Raquin tendit ses bras tremblants, et, prenant Thrse par le cou, s'cria: --Mon pauvre enfant, mon pauvre Camille! Elle pleurait, et ses larmes schaient sur la peau brlante de la veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thrse demeura ainsi courbe, laissant la vieille mre puiser ses pleurs. Depuis le meurtre, elle redoutait cette premire entrevue; elle tait reste couche pour en retarder le moment, pour rflchir l'aise au rle terrible qu'elle avait jouer. Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle lui conseilla de se lever, de descendre la boutique. La vieille mercire tait presque tombe en enfance. L'apparition brusque de sa nice avait amen en elle une crise favorable qui venait de lui rendre la mmoire et la conscience des choses et des tres qui l'entouraient. Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne dlirant plus, pleine d'une tristesse qui l'touffait par moments. Elle regardait marcher Thrse avec des larmes soudaines; alors, elle l'appelait auprs d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde. Le soir, elle consentit se lever, essayer de manger. Thrse put voir quel terrible coup avait reu sa tante. Les jambes de la pauvre vieille s'taient alourdies. Il lui fallut une canne pour se traner dans la salle manger, et l il lui sembla que les murs vacillaient autour d'elle. Ds le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvrt la boutique. Elle craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur chaque marche, et vint s'asseoir, derrire le comptoir. A partir de ce jour, elle y resta cloue dans une douleur sereine. A ct d'elle, Thrse songeait et attendait. La boutique reprit son calme noir. XV Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regard Thrse en face. La vieille mercire le considrait comme le sauveur de sa nice, comme un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle l'accueillait avec une bont attendrie. Un jeudi soir, Laurent se trouvait l lorsque le vieux Michaud et Grivet entrrent. Huit heures sonnaient. L'employ et l'ancien commissaire avaient jug chacun de leur ct qu'ils pouvaient reprendre leurs chres habitudes, sans se montrer importuns, et ils arrivaient la mme minute, comme pousss par le mme ressort. Derrire eux, Olivier et Suzanne firent leur entre. On monta dans la salle manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne, se hta d'allumer la lampe et de faire du th. Lorsque tout le monde se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la bote des dominos eut t vide, la pauvre mre, subitement ramene dans le pass, regarda ses invits et clata en sanglots. Il y avait une place vide, la place de son fils. Ce dsespoir glaa et ennuya la socit. Tous les visages avaient un air de batitude goste. Ces gens se trouvrent gns, n'ayant plus dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille. --Voyons, chre dame, s'cria le vieux Michaud avec une lgre impatience, il ne faut pas vous dsesprer comme cela. Vous vous rendrez malade. --Nous sommes tous mortels, affirma Grivet. --Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement Olivier. --Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine. Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrter ses larmes: --Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous attristons pas, tchons d'oublier.... Nous jouons deux sous la partie. Hein! qu'en dites-vous? La mercire rentra ses pleurs, dans un effort suprme. Peut-tre eut-elle conscience de l'gosme heureux de ses htes. Elle essuya ses yeux, encore toute secoue. Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restes sous ses paupires l'empchaient de voir. On joua. Laurent et Thrse avaient assist cette courte scne d'un air grave et impassible. Le jeune homme tait enchant de voir revenir les soires du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait besoin de ces runions pour atteindre son but. Puis, sans se demander pourquoi, il se sentait plus l'aise au milieu de ces quelques personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thrse en face. La jeune femme, vtue de noir, ple et recueillie, lui parut avoir une beaut qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards et de les voir s'arrter sur les siens avec une fixit courageuse. Thrse lui appartenait toujours, chair et coeur. XVI Quinze mois se passrent. Les prets des premires heures s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillit, un affaissement de plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les commencements, Laurent et Thrse se laissrent aller l'existence nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il faudrait analyser avec une dlicatesse extrme, si l'on voulait en marquer toutes les phases. Laurent revint bientt chaque soir la boutique, comme par le pass. Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y tablissait plus pendant des soires entires. Il arrivait neuf heures et demie, et s'en allait aprs avoir ferm le magasin. On et dit qu'il accomplissait un devoir en venant se mettre au service des deux femmes. S'il ngligeait un jour sa corve, il s'excusait le lendemain avec des humilits de valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin allumer le feu, faire les honneurs de la maison. Il avait des prvenances tranquilles qui charmaient la vieille mercire. Thrse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La pleur de son visage s'en tait alle; elle paraissait mieux portante, plus souriante, plus douce. A peine si parfois sa bouche, en se pinant dans une contraction nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient sa face une expression trange de douleur et d'effroi. Les deux amants ne cherchrent plus se voir en particulier. Jamais ils ne se demandrent un rendez-vous, jamais ils n'changrent furtivement un baiser. Le meurtre avait comme apais pour un moment les fivres voluptueuses de leur chair; ils taient parvenus contenter, en tuant Camille, ces dsirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une jouissance aigu qui les coeurait et les dgotait de leurs embrassements. Ils auraient eu cependant mille facilits pour mener cette vie libre d'amour dont le rve les avait pousss l'assassinat. Mme Raquin, impotente, hbte, n'tait pas un obstacle. La maison leur appartenait, ils pouvaient sortir, aller o bon leur semblait. Mais l'amour ne les tentait plus, leurs apptits s'en taient alls; ils restaient l, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans frissons, paraissant avoir oubli les treintes folles qui avaient meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils vitaient mme de se rencontrer seul seule; dans l'intimit, ils ne trouvaient rien se dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur. Lorsqu'ils changeaient une poigne de main, ils prouvaient une sorte de malaise en sentant leur peau se toucher. D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi indiffrents et effrays en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur abstinence, selon eux, taient oeuvres de haute sagesse. Ils prtendaient vouloir cette tranquillit de leur chair, ce sommeil de leur coeur. D'autre part, ils regardaient la rpugnance, le malaise qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du chtiment. Parfois, ils se foraient l'esprance, ils cherchaient reprendre les rves brlants d'autrefois, et ils demeuraient tout tonns, en voyant que leur imagination tait vide. Alors ils se cramponnaient l'ide de leur prochain mariage; arrivs leur but, n'ayant plus aucune crainte, livrs l'un l'autre, ils retrouveraient leur passion, ils goteraient les dlices rves. Cet espoir les calmait, les empchait de descendre au fond du nant qui s'tait creus en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le pass, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement heureux en les liant pour toujours. Jamais Thrse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait certainement meilleure. Toutes les volonts implacables de son tre se dtendaient. La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne sentait plus son ct la face maigre, le corps chtif de Camille qui exasprait sa chair et la jetait dans des dsirs inassouvis. Elle se croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui plaisait, avec son plafond lev, ses coins obscurs, ses senteurs de clotre. Elle finissait mme par aimer la grande muraille noire qui montait devant sa fentre; pendant tout un t, chaque soir, elle resta des heures entires regarder les pierres grises de cette muraille et les nappes troites de ciel toil que dcoupaient les chemines et les toits. Elle ne pensait Laurent que lorsqu'un cauchemar l'veillait en sursaut; alors, assise sur son sant, tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se disait qu'elle n'prouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un homme couch ct d'elle. Elle songeait son amant comme un chien qui l'et garde et protge; sa peau frache et calme n'avait pas un frisson de dsir. Le jour, dans la boutique, elle s'intressait aux choses extrieures, elle sortait d'elle-mme, ne vivant plus sourdement rvolte, replie en penses de haine et de vengeance. La rverie l'ennuyait; elle avait le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient. Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-l elle n'avait eu que des actes et des ides d'homme. Dans l'espionnage qu'elle tablit, elle remarqua un jeune homme, un tudiant, qui habitait un htel garni du voisinage et qui passait plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce garon avait une beaut ple, avec de grands cheveux de pote et une moustache d'officier, Thrse le trouva distingu. Elle en fut amoureuse pendant une semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle compara le jeune homme Laurent, et trouva ce dernier bien pais, bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle ignorait encore; elle n'avait aim qu'avec son sang et ses nerfs, elle se mit aimer avec sa tte. Puis, un jour, l'tudiant disparut; il avait sans doute dmnag. Thrse l'oublia en quelques heures. Elle s'abonna un cabinet littraire et se passionna pour tous les hros des contes qui lui passrent sous les yeux. Ce subit amour de la lecture eut une grande influence sur son temprament. Elle acquit une sensibilit nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif. L'quilibre, qui tendait s'tablir en elle, fut rompu. Elle tomba dans une sorte de rverie vague. Par moments, la pense de Camille la secouait, et elle songeait Laurent avec de nouveaux dsirs, pleins d'effroi et de dfiance. Elle fut ainsi rendue ses angoisses; tantt elle cherchait un moyen pour pouser son amant l'instant mme, tantt elle songeait se sauver, ne jamais le revoir. Les romans, en lui parlant de chastet et d'honneur, mirent comme un obstacle entre ses instincts et sa volont. Elle resta la bte indomptable qui voulait lutter avec la Seine et qui s'tait jete violemment dans l'adultre; mais elle eut conscience de la bont et de la douceur, elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier, elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et tre heureuse. Alors elle ne se vit plus bien elle-mme, elle vcut dans une indcision cruelle. De son ct, Laurent passa par diffrentes phases de calme et de fivre. Il gota d'abord une tranquillit profonde; il tait comme soulag d'un poids norme. Par moments, il s'interrogeait avec tonnement, il croyait avoir fait un mauvais rve, il se demandait s'il tait bien vrai qu'il et jet Camille l'eau et qu'il et revu son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le surprenait trangement; jamais il ne se serait cru capable d'un assassinat; toute sa prudence, toute sa lchet frissonnait, il lui montait au front des sueurs glaces, lorsqu'il songeait qu'on aurait pu dcouvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait son cou le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il tait all droit devant lui, avec un enttement et un aveuglement de brute. Maintenant il se retournait, et, voir l'abme qu'il venait de franchir, des dfaillances d'pouvante le prenaient. --Srement, j'tais ivre, pensait-il, cette femme m'avait sol de caresses. Bon Dieu! ai-je t bte et fou! Je risquais la guillotine, avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien pass. Si c'tait refaire, je ne recommencerais pas. Laurent s'affaissa, devint mou, plus lche et plus prudent que jamais. Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait tudi ce grand corps, tass sur lui-mme, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs, n'aurait jamais song l'accuser de violence et de cruaut. Il reprit ses anciennes habitudes. Il fut pendant plusieurs mois un employ modle, faisant sa besogne avec un abrutissement exemplaire. Le soir, il mangeait dans une crmerie de la rue Saint-Victor, coupant son pain par petites tranches, mchant avec lenteur, faisant traner son repas le plus possible; puis il se renversait, il s'adossait au mur, et fumait sa pipe. On aurait dit un bon gros pre. Le jour, il ne pensait rien; la nuit, il dormait d'un sommeil lourd et sans rves. Le visage rose et gras, le ventre plein, le cerveau vide, il tait heureux. Sa chair semblait morte, il ne songeait gure Thrse. Il pensait parfois elle, comme on pense une femme qu'on doit pouser plus tard, dans un avenir indtermin. Il attendait l'heure de son mariage avec patience, oubliant la femme, rvant la nouvelle position qu'il aurait alors. Il quitterait son bureau, il peindrait en amateur, il flnerait. Ces espoirs le ramenaient, chaque soir, la boutique du passage, malgr le vague malaise qu'il prouvait en y entrant. Un dimanche, s'ennuyant, ne sachant que faire, il alla chez son ancien ami de collge, chez le jeune peintre avec lequel il avait log pendant longtemps. L'artiste travaillait un tableau qu'il comptait envoyer au Salon et qui reprsentait une Bacchante nue, vautre sur un lambeau d'toffe. Dans le fond de l'atelier, un modle, une femme tait couche, la tte ploye en arrire, le torse tordu, la hanche haute. Cette femme riait par moments et tendait la poitrine, allongeant les bras, s'tirant pour se dlasser. Laurent, qui s'tait assis en face d'elle, la regardait, en fumant et en causant avec son ami. Son sang battit, ses nerfs s'irritrent dans cette contemplation. Il resta jusqu'au soir, il emmena la femme chez lui. Pendant prs d'un an, il la garda pour matresse. La pauvre fille s'tait mise l'aimer, le trouvant bel homme. Le matin, elle partait, allait poser tout le jour, et revenait rgulirement chaque soir la mme heure; elle se nourrissait, s'habillait, s'entretenait avec l'argent qu'elle gagnait, ne cotant ainsi pas un sou Laurent, qui ne s'inquitait nullement d'o elle venait ni de ce qu'elle avait pu faire. Cette femme mit un quilibre de plus dans sa vie; il l'accepta comme un objet utile et ncessaire qui maintenait son corps en paix et en sant; il ne sut jamais s'il l'aimait, et jamais il ne lui vint la pense qu'il tait infidle Thrse. Il se sentait plus gras et plus heureux. Voil tout. Cependant le deuil de Thrse tait fini. La jeune femme s'habillait de robes claires, et il arriva qu'un soir Laurent la trouva rajeunie et embellie. Mais il prouvait toujours un certain malaise devant elle; depuis quelque temps, elle lui paraissait fivreuse, pleine de caprices tranges, riant et s'attristant sans raison. L'indcision o il la voyait l'effrayait, car il devinait en partie ses luttes et ses troubles. Il se mit hsiter, ayant une peur atroce de compromettre sa tranquillit; lui, il vivait paisible, dans un contentement sage de ses apptits, il craignait de risquer l'quilibre de sa vie en se liant une femme nerveuse dont la passion l'avait dj rendu fou. D'ailleurs, il ne raisonnait pas ces choses, il sentait d'instinct les angoisses que la possession de Thrse devait mettre en lui. Le premier choc qu'il reut et qui le secoua dans son affaissement fut la pense qu'il fallait enfin songer son mariage. Il y avait prs de quinze mois que Camille tait mort. Un instant, Laurent pensa ne pas se marier du tout, planter l Thrse, et garder le modle dont l'amour complaisant et bon march lui suffisait. Puis, il se dit qu'il ne pouvait avoir tu un homme pour rien; en se rappelant le crime, les efforts terribles qu'il avait faits pour possder lui seul cette femme qui le troublait maintenant, il sentit que le meurtre deviendrait inutile et atroce, s'il ne se mariait pas avec elle. Jeter un homme l'eau afin de lui voler sa veuve, attendre quinze mois, et se dcider ensuite vivre avec une petite fille qui tranait son corps dans tous les ateliers, lui parut ridicule et le fit sourire. D'ailleurs, n'tait-il pas li Thrse par un lien de sang et d'horreur? Il la sentait vaguement crier et se tordre en lui, il lui appartenait. Il avait peur de sa complice; peut-tre, s'il ne l'pousait pas, irait-elle tout dire la justice, par vengeance et jalousie. Ces ides battaient dans sa tte. La fivre le reprit. Sur ces entrefaites, le modle le quitta brusquement. Un dimanche, cette fille ne rentra pas; elle avait sans doute trouv un gte plus chaud et plus confortable. Laurent fut mdiocrement afflig; seulement, il s'tait habitu avoir, la nuit, une femme son ct, et il prouva un vide subit dans son existence. Huit jours aprs ses nerfs se rvoltrent. Il revint s'tablir, pendant des soires entires, dans la boutique du passage, regardant de nouveau Thrse avec des yeux o luisaient des lueurs rapides. La jeune femme, qui sortait toute frissonnante des longues lectures qu'elle faisait, s'alanguissait et s'abandonnait sous ses regards. Ils en taient ainsi revenus tous deux l'angoisse et au dsir, aprs une longue anne d'attente coeure et indiffrente. Un soir, Laurent, en fermant la boutique, retint un instant Thrse dans le passage. --Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre? lui demanda-t-il d'une voix ardente. La jeune femme fit un geste d'effroi. --Non, non, attendons... dit-elle; soyons prudents. --J'attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent; je suis las; je te veux. Thrse le regarda follement; des chaleurs lui brlaient les mains et le visage. Elle sembla hsiter; puis d'un ton brusque: --Marions-nous, je serai toi. XVII Laurent quitta le passage, l'esprit tendu, la chair inquite. L'haleine chaude, le consentement de Thrse venaient de remettre en lui les prets d'autrefois. Il prit les quais et marcha, son chapeau la main, pour recevoir au visage tout l'air du ciel. Lorsqu'il fut arriv rue Saint-Victor, la porte de son htel, il eut peur de monter, d'tre seul. Un effroi d'enfant, inexplicable, imprvu, lui fit craindre de trouver un homme cach dans sa mansarde. Jamais il n'avait t sujet de pareilles poltronneries. Il n'essaya mme pas de raisonner le frisson trange qui le prenait; il entra chez un marchand de vin et y resta pendant une heure, jusqu' minuit, immobile et muet une table, buvant machinalement de grands verres de vin. Il songeait Thrse, il s'irritait contre la jeune femme qui n'avait pas voulu le recevoir le soir mme dans sa chambre, et il pensait qu'il n'aurait pas eu peur avec elle. On ferma la boutique, on le mit la porte, il rentra pour demander des allumettes. Le bureau de l'htel se trouvait au premier tage. Laurent avait une longue alle suivre et quelques marches monter, avant de pouvoir prendre sa bougie. Cette alle, ce bout d'escalier, d'un noir terrible, l'pouvantaient. D'ordinaire, il traversait gaillardement ces tnbres. Ce soir-l, il n'osait sonner, il se disait qu'il y avait peut-tre, dans un certain renfoncement form par l'entre de la cave, des assassins qui lui sauteraient brusquement la gorge quand il passerait. Enfin, il sonna, il alluma une allumette et se dcida s'engager dans l'alle. L'allumette s'teignit. Il resta immobile, haletant, n'osant s'enfuir, frottant les allumettes sur le mur humide avec une anxit qui faisait trembler sa main. Il lui semblait entendre des voix, des bruits de pas devant lui. Les allumettes se brisaient entre ses doigts. Il russit en allumer une. Le soufre se mit bouillir, enflammer le bois avec une lenteur qui redoubla les angoisses de Laurent; dans la clart ple et bleutre du soufre, dans les lueurs vacillantes qui couraient, il crut distinguer des formes monstrueuses. Puis l'allumette ptilla, la lumire devint blanche et claire. Laurent, soulag, s'avana avec prcaution, en ayant soin de ne pas manquer de lumire. Lorsqu'il lui fallut passer devant la cave, il se serra contre le mur oppos: il y avait l une masse d'ombre qui l'effrayait. Il gravit ensuite vivement les quelques marches qui le sparaient du bureau de l'htel, et se crut sauv lorsqu'il tint sa bougie. Il monta les autres tages plus doucement, en levant la bougie, en clairant tous les coins devant lesquels il devait passer. Les grandes ombres bizarres qui vont et viennent, lorsqu'on se trouve dans un escalier avec une lumire, le remplissaient d'un vague malaise, en se dressant et en s'effaant brusquement devant lui. Quand il fut en haut, il ouvrit sa porte et s'enferma, rapidement. Son premier soin fut de regarder sous son lit, de faire une visite minutieuse dans la chambre, pour voir si personne ne s'y trouvait cach. Il ferma la fentre du toit, en pensant que quelqu'un pourrait bien descendre par l. Quand il eut pris ces dispositions, il se dshabilla, en s'tonnant de sa poltronnerie, 11 finit par sourire, par se traiter d'enfant. Il n'avait jamais t peureux et ne pouvait s'expliquer cette crise subite de terreur. Il se coucha. Lorsqu'il fut dans la tideur des draps, il songea de nouveau Thrse, que ses frayeurs lui avaient fait oublier. Les yeux ferms obstinment, cherchant le sommeil, il sentait malgr lui ses penses travailler, s'imposer, se lier les unes aux autres, lui prsenter toujours les avantages qu'il aurait se marier au plus vite. Par moments, il se retournait, il se disait: Ne pensons plus, dormons; il faut que je me lve huit heures demain pour aller mon bureau. Et il faisait effort pour se laisser glisser au sommeil. Mais les ides revenaient une une; le travail sourd de ses raisonnements recommenait; il se retrouvait dans une sorte de rverie aigu, qui talait au fond de son cerveau les ncessits de son mariage, les arguments que ses dsirs et sa prudence donnaient tour tour pour et contre la possession de Thrse. Alors, voyant qu'il ne pouvait dormir, que l'insomnie tenait sa chair irrite, il se mit sur le dos, il ouvrit les yeux tout grands, il laissa son cerveau s'emplir du souvenir de la jeune femme. L'quilibre tait rompu, la fivre chaude de jadis le secouait de nouveau. Il eut l'ide de se lever, de retourner au passage du Pont-Neuf. Il se ferait ouvrir la grille, il irait frapper la petite porte de l'escalier et Thrse le recevrait. A cette pense, le sang montait son cou. Sa rverie avait une lucidit tonnante. Il se voyait dans les rues, marchant vite le long des maisons, et il se disait: Je prends ce boulevard, je traverse ce carrefour, pour tre plus tt arriv. Puis la grille du passage grinait, il suivait l'troite galerie, sombre et dserte, en se flicitant de pouvoir monter chez Thrse sans tre vu de la marchande de bijoux faux; puis il s'imaginait tre dans l'alle, dans le petit escalier par o il avait pass si souvent. L, il prouvait les joies cuisantes de jadis, il se rappelait les terreurs dlicieuses, les volupts poignantes de l'adultre. Ses souvenirs devenaient des ralits qui impressionnaient tous ses sens: il sentait l'odeur fade du couloir, il touchait les murs gluants, il voyait l'ombre sale qui tranait. Et il montait chaque marche, haletant, prtant l'oreille, contentant dj ses dsirs dans cette approche craintive de la femme dsire. Enfin il grattait la porte, la porte s'ouvrait, Thrse tait l qui l'attendait, en jupon, toute blanche. Ses penses se droulaient devant lui en spectacles rels. Les yeux fixs sur l'ombre, il voyait. Lorsqu'au bout de sa course dans les rues, aprs tre entr dans le passage et avoir gravi le petit escalier, il crut apercevoir Thrse, ardente et ple, il sauta vivement de son lit, en murmurant: Il faut que j'y aille, elle m'attend. Le brusque mouvement qu'il venait de faire chassa l'hallucination: il sentit le froid du carreau, il eut peur. Il resta un moment immobile, les pieds nus, coutant. Il lui semblait entendre du bruit sur le carr. S'il allait chez Thrse, il lui faudrait passer de nouveau devant la porte de la cave, en bas; cette pense lui fit courir un grand frisson froid dans le dos. L'pouvante le reprit, une pouvante bte et crasante. Il regarda avec dfiance dans sa chambre, il y vit traner des lambeaux blanchtres de clart; alors, doucement, avec des prcautions pleines d'une hte anxieuse, il remonta sur son lit, et, l, se pelotonna, se cacha, comme pour se drober une arme, un couteau qui l'aurait menac. Le sang s'tait port violemment son cou, et son cou le brlait. Il y porta la main, il sentit sous ses doigts la cicatrice de la morsure, de Camille. Il avait presque oubli cette morsure. Il fut terrifi en la retrouvant sur sa peau, il crut qu'elle lui mangeait la chair. Il avait vivement retir la main pour ne plus la sentir, et il la sentait toujours, dvorante, trouant son cou. Alors, il voulut la gratter dlicatement, du bout de l'ongle; la terrible cuisson redoubla. Pour ne pas s'arracher la peau, il serra les deux mains entre ses genoux replis. Roidi, irrit, il resta l, le cou rong, les dents claquant de peur. Maintenant ses ides s'attachaient Camille, avec une fixit effrayante. Jusque-l, le noy n'avait pas troubl les nuits de Laurent. Et voil que la pense de Thrse amenait le spectre de son mari. Le meurtrier n'osait plus ouvrir les yeux; il craignait d'apercevoir sa victime dans un coin de la chambre. A un moment, il lui sembla que sa couche tait trangement secoue; il s'imagina que Camille se trouvait cach sous le lit, et que c'tait lui qui le remuait ainsi, pour le faire tomber et le mordre. Hagard, les cheveux dresss sur la tte, il se cramponna son matelas, croyant que les secousses devenaient de plus en plus violentes. Puis, il s'aperut que le lit ne remuait pas. Il y eut une raction en lui. Il se mit sur son sant, alluma sa bougie, en se traitant d'imbcile. Pour apaiser sa fivre, il avala un grand verre d'eau. --J'ai eu tort de boire chez ce marchand de vin, pensa-t-il.... Je ne sais ce que j'ai, cette nuit. C'est bte. Je serai reint aujourd'hui mon bureau. J'aurais d dormir tout de suite, en me mettant au lit, et ne pas penser un tas de choses: c'est cela qui m'a donn l'insomnie.... Dormons. Il souffla de nouveau la lumire, il enfona la tte dans l'oreiller, un peu rafrachi, bien dcid ne plus penser, ne plus avoir peur. La fatigue commenait dtendre ses nerfs. Il ne s'endormit pas de son sommeil ordinaire, lourd et accabl; il glissa lentement une somnolence vague. Il tait comme simplement engourdi, comme plong dans un abrutissement doux et voluptueux. Il sentait son corps en sommeillant, son intelligence restait veille dans sa chair morte. Il avait chass les penses qui venaient, il s'tait dfendu contre la veille. Puis, quand il fut assoupi, quand les forces lui manqurent et que la volont lui chappa, les penses revinrent doucement, une une, reprenant possession de son tre dfaillant. Ses rveries recommencrent. Il refit le chemin qui le sparait de Thrse: il descendit, passa devant la cave en courant et se trouva dehors; il suivit toutes les rues qu'il avait dj suivies auparavant, lorsqu'il rvait les yeux ouverts; il entra dans le passage du Pont-Neuf, monta le petit escalier et gratta la porte. Mais au lieu de Thrse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu la Morgue, verdtre, atrocement dfigur. Le cadavre lui tendait les bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirtre dans la blancheur des dents. Laurent poussa un cri et se rveilla en sursaut. Il tait tremp d'une sueur glace. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en se mettant en colre contre lui-mme. Il voulut se rendormir. Il se rendormit comme prcdemment, avec lenteur; le mme accablement le prit, et ds que la volont lui eut de nouveau chapp dans la langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna o le conduisait son ide fixe, il courut pour voir Thrse, et ce fut encore le noy qui lui ouvrit la porte. Terrifi, le misrable se mit sur son sant. Il aurait voulu pour tout au monde chasser ce rve implacable. Il souhaitait un sommeil de plomb qui crast ses penses. Tant qu'il se tenait veill, il avait assez d'nergie pour chasser le fantme de sa victime; mais ds qu'il n'tait plus matre de son esprit, son esprit le conduisait l'pouvante en le conduisant la volupt. Il tenta encore le sommeil. Alors ce fut une succession d'assoupissements voluptueux et de rveils brusques et dchirants. Dans son enttement furieux, toujours il allait vers Thrse, toujours il se heurtait contre le corps de Camille. A plus de dix reprises, il refit le chemin, il partit la chair brlante, suivit le mme itinraire, eut les mmes sensations, accomplit les mmes actes, avec une exactitude minutieuse, et, plus de dix reprises, il vit le noy s'offrir son embrassement, lorsqu'il tendait les bras pour saisir et treindre sa matresse. Ce mme dnouement sinistre qui le rveillait chaque fois, haletant et perdu, ne dcourageait pas son dsir; quelques minutes aprs, ds qu'il se rendormait, son dsir oubliait le cadavre ignoble qui l'attendait, et courait chercher de nouveau le corps chaud et souple d'une femme. Pendant une heure, Laurent vcut dans cette suite de cauchemars, dans ce mauvais rve sans cesse rpt et sans cesse imprvu, qui, chaque sursaut, le brisait d'une pouvante plus aigu. Une des secousses, la dernire, fut si violente, si douloureuse, qu'il se dcida se lever, ne pas lutter davantage. Le jour venait; une lueur grise et morne entrait par la fentre du toit qui coupait dans le ciel un carr blanchtre couleur de cendre. Laurent s'habilla lentement, avec une irritation sourde. Il tait exaspr de n'avoir pas dormi, exaspr de s'tre laiss prendre par une peur qu'il traitait maintenant d'enfantillage. Tout en mettant son pantalon, il s'tirait, il se frottait les membres, il se passait les mains sur son visage battu et brouill par une nuit de fivre. Et il rptait: --Je n'aurais pas d penser tout a, j'aurais dormi, je serais frais et dispos, cette heure.... Ah! si Thrse avait bien voulu, hier soir, si Thrse avait couch avec moi.... Cette ide, que Thrse l'aurait empch d'avoir peur, le tranquillisa un peu. Au fond, il redoutait de passer d'autres nuits semblables celle qu'il venait d'endurer. Il se jeta de l'eau la face, puis se donna un coup de peigne. Ce bout de toilette rafrachit sa tte et dissipa ses dernires terreurs. Il raisonnait librement, il ne sentait plus qu'une grande fatigue dans tous ses membres. --Je ne suis pourtant pas poltron, se disait-il en achevant de se vtir, je ne me moque pas mal de Camille.... C'est absurde de croire que ce pauvre diable est sous mon lit. Maintenant, je vais peut-tre croire cela toutes les nuits.... Dcidment il faut que je me marie au plus tt. Quand Thrse me tiendra dans ses bras, je ne penserai gure Camille. Elle m'embrassera sur le cou, et je ne sentirai plus l'atroce cuisson que j'ai prouve.... Voyons donc cette morsure. Il s'approcha de son miroir, tendit le cou et regarda. La cicatrice tait d'un ros ple. Laurent, en distinguant la marque des dents de sa victime, prouva une certaine motion, le sang lui monta la tte, et il s'aperut alors d'un trange phnomne. La cicatrice fut empourpre par le flot qui montait, elle devint vive et sanglante, elle se dtacha, toute rouge, sur le cou gras et blanc. En mme temps, Laurent ressentit des picotements aigus, comme si l'on et enfonc des aiguilles dans la plaie. Il se hta de relever le col de sa chemise. --Bah! reprit-il, Thrse gurira cela.... Quelques baisers suffiront.... Que je suis bte de songer ces choses! Il mit son chapeau et descendit. Il avait besoin de prendre l'air, besoin de marcher. En passant devant la porte de la cave, il sourit; il s'assura cependant de la solidit du crochet qui fermait cette porte. Dehors, il marcha pas lents, dans l'air frais du matin, sur les trottoirs dserts. Il tait environ cinq heures. Laurent passa une journe atroce. Il dut lutter contre le sommeil accablant qui le saisit dans l'aprs-midi son bureau. Sa tte, lourde et endolorie, se penchait malgr lui, et il la relevait brusquement, ds qu'il entendait le pas d'un de ses chefs. Cette lutte, ces secousses achevrent de briser ses membres, en lui causant des anxits intolrables. Le soir, malgr sa lassitude, il voulut aller voir Thrse. Il la trouva fivreuse, accable, lasse comme lui. --Notre pauvre Thrse a pass une mauvaise nuit, lui dit Mme Raquin, lorsqu'il se fut assis. Il parat qu'elle a eu des cauchemars, une insomnie terrible.... A plusieurs reprises, je l'ai entendue crier. Ce matin, elle tait toute malade. Pendant que sa tante parlait, Thrse regardait fixement Laurent. Sans doute, ils devinrent leurs communes terreurs, car un mme frisson nerveux courut sur leurs visages. Ils restrent en face l'un de l'autre jusqu' dix heures, parlant de banalits, se comprenant, se conjurant tous deux du regard de hter le moment o ils pourraient s'unir contre le noy. XVIII Thrse, elle aussi, avait t visite par le spectre de Camille, pendant cette nuit de fivre. La proposition brlante de Laurent, demandant un rendez-vous, aprs plus d'une anne d'indiffrence, l'avait brusquement fouette. La chair s'tait mise lui cuire, lorsque, seule et couche, elle avait song que le mariage devait avoir bientt lieu. Alors, au milieu des secousses de l'insomnie, elle avait vu se dresser le noy; elle s'tait, comme Laurent, tordue dans le dsir et dans l'pouvante, et, comme lui, elle s'tait dit qu'elle n'aurait plus peur, qu'elle n'prouverait plus de telles souffrances, lorsqu'elle tiendrait son amant entre ses bras. Il y avait eu, la mme heure, chez cette femme et chez cet homme, une sorte de dtraquement nerveux qui les rendait, pantelants et terrifis, leurs terribles amours. Une parent de sang et de volupt s'tait tablie entre eux. Ils frissonnaient des mmes frissons; leurs coeurs, dans une espce de fraternit poignante, se serraient aux mmes angoisses. Ils eurent ds lors un seul corps et une seule me pour jouir et pour souffrir. Cette communaut, cette pntration mutuelle est un fait de psychologie et de physiologie qui a souvent lieu chez les tres que de grandes secousses nerveuses heurtent violemment l'un l'autre. Pendant plus d'une anne, Thrse et Laurent portrent lgrement la chane rive leurs membres, qui les unissait; dans l'affaissement succdant la crise aigu du meurtre, dans les dgots et les besoins de calme et d'oubli qui avaient suivi, ces deux forats purent croire qu'ils taient libres, qu'un lien de fer ne les liait plus; la chane dtendue tranait terre; eux, ils se reposaient, ils se trouvaient frapps d'une sorte de stupeur heureuse, ils cherchaient aimer ailleurs, vivre avec un sage quilibre. Mais le jour o, pousss par les faits, ils en taient venus changer de nouveau des paroles ardentes, la chane se tendit violemment, ils reurent une secousse telle, qu'ils se sentirent jamais attachs l'un l'autre. Ds le lendemain, Thrse se mit l'oeuvre, travailla sourdement amener son mariage avec Laurent. C'tait l une tche difficile, pleine de prils. Les amants tremblaient de commettre une imprudence, d'veiller les soupons, de montrer trop brusquement l'intrt qu'ils avaient eu la mort de Camille. Comprenant qu'ils ne pouvaient parler de mariage, ils arrtrent un plan fort sage qui consistait se faire offrir ce qu'ils n'osaient demander, par Mme Raquin elle-mme et par les invits du jeudi. Il ne s'agissait plus que de donner l'ide de remarier Thrse ces braves gens, surtout de leur faire accroire que cette ide venait d'eux et leur appartenait en propre. La comdie fut longue et dlicate jouer. Thrse et Laurent avaient pris chacun le rle qui leur convenait; ils avanaient avec une prudence extrme, calculant le moindre geste, la moindre parole. Au fond, ils taient dvors par une impatience qui roidissait et tendait leurs nerfs. Ils vivaient au milieu d'une irritation continuelle, il leur fallait toute leur lchet pour s'imposer des airs souriants et paisibles. S'ils avaient hte d'en unir, c'est qu'ils ne pouvaient plus rester spars et solitaires. Chaque nuit le noy les visitait, l'insomnie les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des pinces de feu. L'tat d'nervement dans lequel ils vivaient, activait encore chaque soir la fivre de leur sang, en dressant devant eux des hallucinations atroces. Thrse, lorsque le crpuscule tait venu, n'osait plus monter dans sa chambre, elle prouvait des angoisses vives, quand il lui fallait s'enfermer jusqu'au matin dans cette grande pice, qui s'clairait de lueurs tranges et se peuplait de fantmes, ds que la lumire tait teinte. Elle finit par laisser sa bougie allume, par ne plus vouloir dormir afin de tenir toujours ses yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupires, elle voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le matin, elle se tranait, brise, n'ayant sommeill que quelques heures, au jour. Quant Laurent, il tait devenu dcidment poltron depuis le soir o il avait eu peur en passant devant la porte de la cave; auparavant, il vivait avec des confiances de brute; maintenant, au moindre bruit, il tremblait, il plissait, comme un petit garon. Un frisson d'effroi avait brusquement secou ses membres, et ne l'avait plus quitt. La nuit, il souffrait plus encore que Thrse; la peur, dans ce grand corps mou et lche, amenait des dchirements profonds. Il voyait tomber le jour avec des apprhensions cruelles. Il lui arriva, plusieurs reprises, de ne pas vouloir rentrer, de passer des nuits entires marcher au milieu des rues dsertes. Une fois, il resta jusqu'au matin sous un pont, par une pluie battante; l, accroupi, glac, n'osant se lever pour remonter sur le quai, il regarda, pendant prs de six heures, couler l'eau sale dans l'ombre blanchtre; par moments, des terreurs l'aplatissaient contre la terre humide: il lui semblait voir, sous l'arche du pont, passer de longues tranes de noys qui descendaient au fil du courant. Lorsque la lassitude le poussait chez lui, il s'y enfermait double tour, il s'y dbattait jusqu' l'aube, au milieu d'accs effrayants de fivre. Le mme cauchemar revenait avec persistance: il croyait tomber des bras ardents et passionns de Thrse entre les bras froids et gluants de Camille; il rvait que sa matresse l'touffait dans une treinte chaude, et il rvait ensuite que le noy le serrait contre sa poitrine pourrie, dans un embrassement glacial; ces sensations brusques et alternes de volupt et de dgot, ces contacts successifs de chair brlante d'amour et de chair froide, amollie par la vase, le faisaient haleter et frissonner, rler d'angoisse. Et, chaque jour, l'pouvante des amants grandissait, chaque jour leurs cauchemars les crasaient, les affolaient davantage. Ils ne comptaient plus que sur leurs baisers pour tuer l'insomnie. Par prudence, ils n'osaient se donner des rendez-vous, ils attendaient le jour du mariage comme un jour de salut qui serait suivi d'une nuit heureuse. C'est ainsi qu'ils voulaient leur union de tout le dsir qu'ils prouvaient de dormir un sommeil calme. Pendant les heures d'indiffrence, ils avaient hsit, oubliant chacun les raisons gostes et passionnes qui s'taient comme vanouies, aprs les avoir tous deux pousss au meurtre. La fivre les brlant de nouveau, ils retrouvaient, au fond de leur passion et de leur gosme, ces raisons premires qui les avaient dcids tuer Camille, pour goter ensuite les joies que, selon eux, leur assurerait un mariage lgitime. D'ailleurs, c'tait avec un vague dsespoir qu'ils prenaient la rsolution suprme de s'unir ouvertement. Tout au fond d'eux, il y avait de la crainte. Leurs dsirs frissonnaient. Ils taient penchs, en quelque sorte, l'un sut l'autre, comme sur un abme dont l'horreur les attirait; ils se courbaient mutuellement au-dessus de leur tre, cramponns, muets, tandis que des vertiges, d'une volupt cuisante, alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute. Mais en face du moment prsent, de leur attente anxieuse et de leurs dsirs peureux, ils sentaient l'imprieuse ncessit de s'aveugler, de rver un avenir de flicits amoureuses et de jouissances paisibles. Plus ils tremblaient l'un devant l'autre, plus ils devinaient l'horreur du gouffre au fond duquel ils allaient se jeter, et plus ils cherchaient se faire eux-mmes des promesses de bonheur, taler devant eux les faits invincibles qui les amenaient fatalement au mariage. Thrse dsirait uniquement se marier par ce qu'elle avait peur et que son organisme rclamait les caresses violentes de Laurent. Elle tait en proie une crise nerveuse qui la rendait comme folle. A vrai dire, elle ne raisonnait gure, elle se jetait dans la passion, l'esprit dtraqu par les romans qu'elle venait de lire, la chair irrite par les insomnies cruelles qui la tenaient veille depuis plusieurs semaines. Laurent, d'un temprament plus pais, tout en cdant ses terreurs et ses dsirs, entendait raisonner sa dcision. Pour se bien prouver que sort mariage tait ncessaire et qu'il allait enfin tre parfaitement heureux, pour dissiper les craintes vagues qui le prenaient, il refaisait tous ses calculs d'autrefois. Son pre, le paysan de Jeufosse, s'enttant ne pas mourir, il se disait que l'hritage pouvait se faire longtemps attendre; il craignait mme que cet hritage ne lui chappt et n'allt dans les poches d'un de ses cousins, grand gaillard qui piochait la terre la vive satisfaction du vieux Laurent. Et lui, il serait toujours pauvre, il vivrait sans femme, dans un grenier, dormant mal, mangeant plus mal encore. D'ailleurs, il comptait ne pas travailler toute sa vie; il commenait s'ennuyer singulirement son bureau, la lgre besogne qui lui tait confie devenait accablante pour sa paresse. Le rsultat de ses rflexions tait toujours que le suprme bonheur consiste ne rien faire. Alors il se rappelait qu'il avait noy Camille pour pouser Thrse et ne plus rien faire ensuite. Certes, le dsir de possder lui seul sa matresse tait entr pour beaucoup dans la pense de son crime, mais il avait t conduit au meurtre peut-tre plus encore par l'esprance de se mettre la place de Camille, de se faire soigner comme lui, de goter une batitude de toutes les heures; si la passion seule l'et pouss, il n'aurait pas montr tant de lchet, tant de prudence; la vrit tait qu'il avait cherch assurer, par un assassinat, le calme et l'oisivet de sa vie, le contentement durable de ses apptits. Toutes ces penses, avoues ou inconscientes, lui revenaient. Il se rptait, pour s'encourager, qu'il tait temps de tirer le profit attendu de la mort de Camille. Et il talait devant lui les avantages, les bonheurs de son existence future: il quitterait son bureau, il vivrait dans une paresse dlicieuse; il mangerait, il boirait, il dormirait son sol; il aurait sans cesse sous la main une femme ardente qui rtablirait l'quilibre de son sang et de ses nerfs; bientt il hriterait des quarante et quelques mille francs de Mme Raquin, car la pauvre vieille se mourait un peu chaque jour; enfin, il se crerait une vie de brute heureuse, il oublierait tout. A chaque heure, depuis que leur mariage tait dcid entre Thrse et lui, Laurent se disait ces choses, il cherchait encore d'autres avantages, et il tait tout joyeux, lorsqu'il croyait avoir trouv un nouvel argument puis dans son gosme, qui l'obligeait pouser la veuve du noy. Mais il avait beau se forcer l'esprance, il avait beau rver un avenir gras de paresse et de volupt, il sentait toujours de brusques frissons lui glacer la peau, il prouvait toujours, par moments, une anxit qui touffait la joie dans sa gorge. XIX Cependant, le travail sourd de Thrse et de Laurent amenait des rsultats. Thrse avait pris une attitude morne et dsespre, qui, au bout de quelques jours, inquita Mme Raquin. La vieille mercire voulut savoir ce qui attristait ainsi sa nice. Alors, la jeune femme joua son rle de veuve inconsole avec une habilet exquise; elle parla d'ennui, d'affaissement, de douleurs nerveuses, vaguement, sans rien prciser. Lorsque sa tante la pressait de questions, elle rpondait qu'elle se portait bien, qu'elle ignorait ce qui l'accablait ainsi, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Et c'taient des touffements continus, des sourires ples et navrants, des silences crasants de vide et de dsesprance. Devant cette jeune femme, plie sur elle-mme, qui semblait mourir lentement d'un mal inconnu, Mme Raquin finit par s'alarmer srieusement; elle n'avait plus au monde que sa nice, elle priait Dieu chaque soir de lui conserver cette enfant pour lui fermer les yeux. Un peu d'gosme se mlait ce dernier amour de sa vieillesse. Elle se sentit frappe dans les faibles consolations qui l'aidaient encore vivre, lorsqu'il lui vint la pense qu'elle pouvait perdre Thrse et mourir seule au fond de la boutique humide du passage. Ds lors, elle ne quitta plus sa nice du regard, elle tudia avec pouvante les tristesses de la jeune femme, elle se demanda ce qu'elle pourrait bien faire pour la gurir de ses dsespoirs muets. En de si graves circonstances, elle crut devoir prendre l'avis de son vieil ami Michaud. Un jeudi soir elle le retint dans sa boutique et lui dit ses craintes. --Pardieu, lui rpondit le vieillard avec la brutalit franche de ses anciennes fonctions, je m'aperois depuis longtemps que Thrse boude, et je sais bien pourquoi elle a ainsi la figure toute jaune et toute chagrine. --Vous savez pourquoi? dit la mercire. Parlez vite. Si nous pouvions la gurir! --Oh! le traitement est facile, reprit Michaud en riant. Votre nice s'ennuie, parce qu'elle est seule, le soir, dans sa chambre, depuis bientt deux ans. Elle a besoin d'un mari; cela se voit dans ses yeux. La franchise brutale de l'ancien commissaire frappa douloureusement Mme Raquin. Elle pensait que la blessure qui saignait toujours en elle, depuis l'affreux accident de Saint-Ouen, tait tout aussi vive, tout aussi cruelle au fond du coeur de la jeune veuve. Son fils mort, il lui semblait qu'il ne pouvait plus exister de mari pour sa nice. Et voil que Michaud affirmait, avec un gros rire, que Thrse tait malade par besoin de mari. --Mariez-la au plus tt, dit-il en s'en allant, si vous ne voulez pas la voir se desscher entirement. Tel est mon avis, chre dame, et il est bon, croyez-moi. Mme Raquin ne put s'habituer tout de suite la pense que son fils tait dj oubli. Le vieux Michaud n'avait pas mme prononc le nom de Camille, et il s'tait mis plaisanter en parlant de la prtendue maladie de Thrse. La pauvre mre comprit qu'elle gardait seule, au fond de son tre, le souvenir vivant de son cher enfant. Elle pleura, il lui sembla que Camille venait de mourir une seconde fois. Puis, quand elle eut bien pleur, qu'elle fut lasse de regrets, elle songea malgr elle aux paroles de Michaud; elle s'accoutuma l'ide d'acheter un peu de bonheur au prix d'un mariage qui, dans les dlicatesses de sa mmoire, tuait de nouveau son fils. Des lchets lui venaient, lorsqu'elle se trouvait seule en face de Thrse, morne et accable, au milieu du silence glacial de la boutique. Elle n'tait pas un de ces esprits, roides et secs, qui prennent une joie pre vivre d'un dsespoir ternel: il y avait en elle des souplesses, des dvouements, des effusions, tout un temprament de bonne dame, grasse et affable, qui la poussait vivre dans une tendresse active. Depuis que sa nice ne parlait plus et restait l, ple et affaiblie, l'existence devenait intolrable pour elle, la boutique lui paraissait un tombeau; elle aurait voulu une affection chaude autour d'elle, de la vie, des caresses, quelque chose de doux et de gai qui l'aidt attendre paisiblement la mort. Ces dsirs inconscients lui firent accepter le projet de remarier Thrse; elle oublia mme un peu son fils; il y eut, dans l'existence morte qu'elle menait, comme un rveil, comme des volonts et des occupations nouvelles d'esprit. Elle cherchait un mari pour sa nice, et cela emplissait sa tte. Ce choix d'un mari tait une grande affaire; la pauvre vieille songeait encore plus elle qu' Thrse; elle voulait la marier de faon tre heureuse elle-mme, car elle craignait vivement que le nouvel poux de la jeune femme ne vnt troubler les dernires heures de sa vieillesse. La pense qu'elle allait introduire un tranger dans son existence de chaque jour l'pouvantait; cette pense seule l'arrtait, l'empchait de causer mariage avec sa nice, ouvertement. Pendant que Thrse jouait, avec cette hypocrisie parfaite que son ducation lui avait donne, la comdie de l'ennui et de l'accablement, Laurent avait pris le rle d'homme sensible et serviable. Il tait aux petits soins pour les deux femmes, surtout pour Mme Raquin, qu'il comblait d'attentions dlicates. Peu peu, il se rendit indispensable dans la boutique; lui seul mettait un peu de gaiet au fond de ce trou noir. Quand il n'tait pas l, le soir, la vieille mercire cherchait auteur d'elle, mal l'aise, comme s'il lui manquait quelque chose, ayant presque peur de se trouver en tte tte avec les dsespoirs de Thrse. D'ailleurs, Laurent ne s'absentait une soire que pour mieux asseoir sa puissance; il venait tous les jours la boutique en sortant de son bureau, il y restait jusqu' la fermeture du passage. Il faisait les commissions, il donnait Mme Raquin, qui ne marchait qu'avec peine, les menus objets dont elle avait besoin. Puis il s'asseyait, il causait. Il avait trouv une voix d'acteur, douce et pntrante, qu'il employait pour flatter les oreilles et le coeur de la bonne vieille. Surtout, il semblait s'inquiter beaucoup de la sant de Thrse, en ami, en homme tendre dont l'me souffre de la souffrance d'autrui. A plusieurs reprises, il prit Mme Raquin part, il la terrifia en paraissant trs effray lui-mme des changements, des ravages qu'il disait voir sur le visage de la jeune femme. --Nous la perdrons bientt, murmurait-il avec des larmes dans la voix. Nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est bien malade. Ah! notre pauvre bonheur, nos bonnes et tranquilles soires! Mme Raquin l'coutait avec angoisse. Laurent poussait mme l'audace jusqu' parler de Camille. --Voyez-vous, disait-il encore la mercire, la mort de mon pauvre ami a t trop terrible pour elle. Elle se meurt depuis deux ans, depuis le jour funeste o elle a perdu Camille. Rien ne la consolera, rien ne la gurira. Il faut nous rsigner. Ces mensonges impudents faisaient pleurer la vieille dame chaudes larmes. Le souvenir de son fils la troublait et l'aveuglait. Chaque fois qu'on prononait le nom de Camille, elle clatait en sanglots, elle s'abandonnait, elle aurait embrass la personne qui nommait son pauvre enfant. Laurent avait remarqu l'effet de trouble et d'attendrissement que ce nom produisait sur elle. Il pouvait la faire pleurer volont, la briser d'une motion qui lui tait la vue nette des choses, et il abusait de son pouvoir pour la tenir toujours souple et endolorie dans sa main. Chaque soir, malgr les rvoltes sourdes de ses entrailles qui tressaillaient, il mettait la conversation sur les rares qualits, sur le coeur tendre et l'esprit de Camille; il vantait sa victime avec une impudence parfaite. Par moments, lorsqu'il rencontrait les regards de Thrse fixs trangement sur les siens, il frissonnait, il finissait par croire lui-mme tout le bien qu'il disait du noy; alors il se taisait, pris brusquement d'une atroce jalousie, craignant que la veuve n'aimt l'homme qu'il avait jet l'eau et qu'il vantait maintenant avec une conviction d'hallucin. Pendant toute la conversation, Mme Raquin tait dans les larmes, ne voyant rien autour d'elle. Tout en pleurant, elle songeait que Laurent tait un coeur aimant et gnreux, lui seul se souvenait de son fils, lui seul en parlait encore d'une voix tremblante et mue. Elle essuyait ses larmes, elle regardait le jeune homme avec une tendresse infinie, elle l'aimait comme son propre enfant. Un jeudi soir, Michaud et Grivet se trouvaient dj dans la salle manger, lorsque Laurent entra et s'approcha de Thrse, lui demandant avec une inquitude douce des nouvelles de sa sant. Il s'assit un instant ct d'elle, jouant, pour les personnes qui taient l, son rle d'ami affectueux et effray. Comme les jeunes gens taient prs l'un de l'autre, changeant quelques mots, Michaud, qui les regardait, se pencha et dit tout bas la vieille mercire, en lui montrant Laurent: --Tenez, voil le mari qu'il faut votre nice. Arrangez vite ce mariage. Nous vous aiderons, s'il est ncessaire. Michaud souriait d'un air de gaillardise, dans sa pense, Thrse devait avoir besoin d'un mari vigoureux. Mme Raquin fut comme frappe d'un trait de lumire; elle vit d'un coup tous les avantages qu'elle retirerait personnellement du mariage de Thrse et de Laurent. Ce mariage ne ferait que resserrer les liens qui les unissaient dj, elle et sa nice, l'ami de son fils, l'excellent coeur qui venait les distraire, le soir. De cette faon, elle n'introduirait pas un tranger chez elle, elle ne courrait pas le risque d'tre malheureuse; au contraire, tout en donnant un soutien Thrse, elle mettrait une joie de plus autour de sa vieillesse, elle trouverait un second fils dans ce garon qui depuis trois ans lui tmoignait une affection filiale. Puis il lui semblait que Thrse serait moins infidle au souvenir de Camille en pousant Laurent. Les religions du coeur ont des dlicatesses tranges. Mme Raquin, qui aurait pleur en voyant un tranger embrasser la jeune veuve, ne sentait en elle aucune rvolte la pense de la livrer aux embrassements de l'ancien camarade de son fils. Elle pensait, comme on dit, que cela ne sortait pas de la famille. Pendant toute la soire, tandis que ses invits jouaient aux dominos, la vieille mercire regarda le couple avec des attendrissements qui firent deviner au jeune homme et la jeune femme que leur comdie avait russi et que le dnoment tait proche. Michaud, avant de se retirer, eut une courte conversation voix basse avec Mme Raquin, puis il prit avec affectation le bras de Laurent et dclara qu'il allait l'accompagner un bout de chemin. Laurent, en s'loignant, changea un rapide regard avec Thrse, un regard plein de recommandations pressantes. Michaud s'tait charg de tter le terrain, il trouva le jeune homme trs dvou pour ces dames, mais trs surpris d'un projet de mariage entre Thrse et lui. Laurent ajouta, d'une voix mue, qu'il aimait comme une soeur la veuve de son pauvre ami, et qu'il croirait commettre un vritable sacrilge en l'pousant. L'ancien commissaire de police insista; il donna cent bonnes raisons pour obtenir un consentement, il parla mme de dvouement, il alla jusqu' dire au jeune homme que son devoir lui dictait de rendre un fils Mme Raquin et un poux Thrse. Peu peu, Laurent se laissa vaincre; il feignit de cder l'motion, d'accepter la pense de mariage comme une pense tombe du ciel, dicte par le dvouement et le devoir, ainsi que le disait le vieux Michaud. Quand celui-ci eut obtenu un oui formel, il quitta son compagnon, en se frottant les mains; il venait, croyait-il, de remporter une grande victoire, il s'applaudissait d'avoir eu le premier l'ide de ce mariage qui rendrait aux soires du jeudi toute leur ancienne joie. Pendant que Michaud causait ainsi avec Laurent, en suivant lentement les quais, Mme Raquin avait une conversation toute semblable avec Thrse. Au moment o sa nice, ple et chancelante comme toujours, allait se retirer, la vieille mercire la retint un instant. Elle la questionna d'une voix tendre, elle la supplia d'tre franche, de lui avouer les causes de cet ennui qui la pliait. Puis, comme elle n'obtenait que des rponses vagues, elle parla des vides du veuvage. Elle en vint peu peu prciser l'offre d'un nouveau mariage, elle finit par demander nettement Thrse si elle n'avait pas le secret dsir de se remarier. Thrse se rcria, dit qu'elle ne songeait pas cela, et qu'elle resterait fidle Camille. Mme Raquin se mit pleurer. Elle plaida contre son coeur, elle fit entendre que le dsespoir ne peut tre ternel; enfin, en rponse un cri de la jeune femme disant que jamais elle ne remplacerait Camille, elle nomma brusquement Laurent. Alors, elle s'tendit avec un flot de paroles sur la convenance, sur les avantages d'une pareille union: elle vida son me, rpta tout haut ce qu'elle avait pens durant la soire; elle peignit, avec un naf gosme, le tableau de ses derniers bonheurs, entre ses deux chers enfants. Thrse l'coutait, la tte basse, rsigne et docile, prte contenter ses moindres souhaits. --J'aime Laurent comme un frre, dit-elle douloureusement, lorsque sa tante se tut. Puisque vous le dsirez, je tcherai de l'aimer comme un poux. Je veux vous rendre heureuse.... J'esprais que vous me laisseriez pleurer en paix, mais j'essuierai mes larmes, puisqu'il s'agit de votre bonheur. Elle embrassa la vieille dame, qui demeura surprise et effraye d'avoir t la premire oublier son fils. En se mettant au lit, Mme Raquin sanglota amrement es s'accusant d'tre moins forte que Thrse, de vouloir par gosme un mariage que la jeune veuve acceptait par simple abngation. Le lendemain matin, Michaud et sa vieille amie eurent une courte conversation dans le passage, devant la porte de la boutique. Ils se communiqurent le rsultat de leurs dmarches, et convinrent de mener les choses rondement, en forant les jeunes gens se fiancer le soir mme. Le soir cinq heures, Michaud tait dj dans le magasin, lorsque Laurent entra. Ds que le jeune homme fut assis, l'ancien commissaire de police lui dit l'oreille: --Elle accepte. Ce mot brutal fut entendu de Thrse, qui resta ple, les yeux impudemment fixs sur Laurent. Les deux amants se regardrent pendant quelques secondes, comme pour se consulter. Ils comprirent tous deux qu'il fallait accepter la position sans hsiter et en finir d'un coup. Laurent, se levant, alla prendre la main de Mme Raquin, qui faisait tous ses efforts pour retenir ses larmes. --Chre mre, lui dit-il en souriant, j'ai caus de votre bonheur avec M. Michaud, hier soir. Vos enfants veulent vous rendre heureuse. La pauvre vieille, en s'entendant appeler chre mre , laissa couler ses larmes. Elle saisit vivement la main de Thrse et la mit dans celle de Laurent, sans pouvoir parler. Les deux amants eurent un frisson en sentant leur peau se toucher. Ils restrent les doigts serrs et brlants, dans une treinte nerveuse. Le jeune homme reprit d'une voix hsitante: --Thrse, voulez-vous que nous fassions votre tante une existence gaie et paisible? --Oui, rpondit la jeune femme faiblement, nous avons une tche remplir. Alors Laurent se tourna vers Mme Raquin et ajouta, trs ple: --Lorsque Camille est tomb l'eau, il m'a cri: Sauve ma femme, je te la confie. Je crois accomplir ses derniers voeux en pousant Thrse. Thrse lcha la main de Laurent, en entendant ces mots. Elle avait reu comme un coup dans la poitrine. L'impudence de son amant l'crasa. Elle le regarda avec des yeux hbts, tandis que Mme Raquin, que les sanglots touffaient, balbutiait: --Oui, oui, mon ami, pousez-la, rendez-la heureuse, mon fils vous remerciera du fond de sa tombe. Laurent sentit qu'il flchissait, il s'appuya sur le dossier d'une chaise. Michaud, qui, lui aussi, tait mu aux larmes, le poussa vers Thrse, en disant: --Embrassez-vous, ce seront vos fianailles. Le jeune homme fut pris d'un trange malaise en posant ses lvres sur les joues de la veuve, et celle-ci se recula brusquement, comme brle par les deux baisers de son amant. C'taient les premires caresses que cet homme lui faisait devant tmoins: tout son sang lui monta la face, elle se sentit rouge et ardente, elle qui ignorait la pudeur et qui n'avait jamais rougi dans les hontes de ses amours. Aprs cette crise, les deux meurtriers respirrent. Leur mariage tait dcid, ils touchaient enfin au but qu'ils poursuivaient depuis si longtemps. Tout fut rgl le soir mme. Le jeudi suivant, le mariage fut annonc Grivet, Olivier et sa femme. Michaud, en donnant cette nouvelle, tait ravi; il se frottait les mains et rptait: --C'est moi qui ai pens a cela, c'est moi qui les ai maris.... Vous verrez le joli couple! Suzanne vint embrasser silencieusement Thrse. Cette pauvre crature, toute morte et toute blanche, s'tait prise d'amiti pour la jeune veuve, sombre et roide. Elle l'aimait en enfant, avec une sorte de terreur respectueuse. Olivier complimenta la tante et la nice, Grivet hasarda quelques plaisanteries pices qui eurent un succs mdiocre. En somme, la compagnie se montra enchante, ravie, et dclara que tout tait pour le mieux; vrai dire, la compagnie se voyait dj la noce. L'attitude de Thrse et de Laurent resta digne et savante. Ils se tmoignaient une amiti tendre et prvenante, simplement. Ils avaient l'air d'accomplir un acte de dvouement suprme. Rien dans leur physionomie ne pouvait faire souponner les terreurs, les dsirs qui les secouaient. Mme Raquin les regardait avec de ples sourires, avec des bienveillances molles et reconnaissantes. Il y avait quelques formalits remplir. Laurent dut crire son pre pour lui demander son consentement. Le vieux paysan de Jeufosse, qui avait presque oubli qu'il et un fils Paris, lui rpondit, en quatre lignes, qu'il pouvait se marier et se faire pendre, s'il voulait; il lui fit comprendre que, rsolu ne jamais lui donner un sou, il le laissait matre de son corps et l'autorisait commettre toutes les folies du monde. Une autorisation ainsi accorde inquita singulirement Laurent. Mme Raquin, aprs avoir lu la lettre de ce pre dnatur, eut un lan de bont qui la poussa faire une sottise. Elle mit sur la tte de sa nice les quarante et quelques mille francs qu'elle possdait, elle se dpouilla entirement pour les nouveaux poux, se confiant leur bon coeur, voulant tenir d'eux toute sa flicit. Laurent n'apportait rien la communaut; il fit mme entendre qu'il ne garderait pas toujours son emploi et qu'il se remettrait peut-tre la peinture. D'ailleurs, l'avenir de la petite famille tait assur; les rentes des quarante et quelques mille francs, jointes aux bnfices du commerce de mercerie, devaient faire vivre aisment trois personnes. Ils auraient tout juste assez pour tre heureux. Les prparatifs de mariage furent presss. On abrgea les formalits autant qu'il fut possible. On et dit que chacun avait hte de pousser Laurent dans la chambre de Thrse. Le jour dsir vint enfin. XX Le matin, Laurent et Thrse, chacun dans sa chambre, s'veillrent avec la mme pense de joie profonde: tous deux se dirent que leur dernire nuit de terreur tait finie. Ils ne coucheraient plus seuls, ils se dfendraient mutuellement contre le noy. Thrse regarda autour d'elle et eut un trange sourire en mesurant des yeux son grand lit. Elle se leva, puis s'habilla lentement, en attendant Suzanne qui devait venir l'aider faire sa toilette de marie. Laurent se mit sur son sant. Il resta ainsi quelques minutes, faisant ses adieux son grenier qu'il trouvait ignoble. Enfin, il allait quitter ce chenil et avoir une femme lui. On tait en dcembre. Il frissonnait. Il sauta sur le carreau en se disant qu'il aurait chaud le soir. Mme Raquin, sachant combien il tait gn, lui avait gliss dans la main, huit jours auparavant, une bourse contenant cinq cents francs, toutes ses conomies. Le jeune homme avait accept carrment et s'tait fait habiller de neuf. L'argent de la vieille mercire lui avait en outre permis de donner Thrse les cadeaux d'usage. Le pantalon noir, l'habit, ainsi que le gilet blanc, la chemise et la cravate de fine toile, taient tals sur deux chaises. Laurent se savonna, se parfuma le corps avec un flacon d'eau de Cologne, puis il procda minutieusement sa toilette. Il voulait tre beau. Comme il attachait son faux-col, un faux-col haut et raide, il prouva une souffrance vive au cou; le bouton du faux-col lui chappait des doigts, il s'impatientait, et il lui semblait que l'toffe amidonne lui coupait la chair. Il voulut voir, il leva le menton: alors il aperut la morsure de Camille toute rouge; le faux-col avait lgrement corch la cicatrice. Laurent serra les lvres et devint ple; la vue de cette tache, qui lui marbrait le cou, l'effraya et l'irrita, cette heure. Il froissa le faux-col, en choisit un autre qu'il mit avec mille prcautions. Puis il acheva de s'habiller. Quand il descendit, ses vtements neufs le tenaient tout raide; il n'osait tourner la tte, le cou emprisonn dans des toiles gommes. A chaque mouvement qu'il faisait, un pli de ces toiles pinait la plaie que les dents du noy avaient creuse dans sa chair. Ce fut en souffrant de ces sortes de piqres aigus qu'il monta en voiture et alla chercher Thrse pour la conduire la mairie et l'glise. Il prit en passant un employ du chemin de fer d'Orlans et le vieux Michaud, qui devaient lui servir de tmoins. Lorsqu'ils arrivrent la boutique, tout le monde tait prt: il y avait l Grivet et Olivier, tmoins de Thrse, et Suzanne qui regardait la marie comme les petites filles regardent les poupes qu'elles viennent d'habiller. Mme Raquin, bien que ne pouvant plus marcher, voulut accompagner partout ses enfants. On la hissa dans une voiture et l'on partit. Tout se passa convenablement la mairie et l'glise. L'attitude calme et modeste des poux fut remarque et approuve. Ils prononcrent le oui sacramentel avec une motion qui attendrit Grivet lui-mme. Ils taient comme dans an rve. Tandis qu'ils restaient assis ou agenouills cte cte, tranquillement, des penses furieuses les traversaient malgr eux et les dchiraient. Ils vitrent de se regarder en face. Quand ils remontrent en voiture, il leur sembla qu'ils taient plus trangers l'un l'autre qu'auparavant. Il avait t dcid que le repas se ferait en famille, dans un petit restaurant, sur les hauteurs de Belleville. Les Michaud et Grivet taient seuls invits. En attendant six heures, la noce se promena en voiture tout le long des boulevards; puis elle se rendit la gargote o une table de sept couverts tait dresse dans un cabinet peint en jaune, qui puait la poussire et le vin. Le repas fut d'une gaiet mdiocre. Les poux taient graves, pensifs. Ils prouvaient depuis le matin des sensations tranges, dont ils ne cherchaient pas eux-mmes se rendre compte. Ils s'taient trouvs tourdis, ds les premires heures, par la rapidit des formalits et de la crmonie qui venaient de les lier jamais. Puis la longue promenade sur les boulevards les avait comme bercs et endormis; il leur semblait que cette promenade avait dur des mois entiers; d'ailleurs, ils s'taient laiss aller sans impatience dans la monotonie des rues, regardant les boutiques et les passants avec des yeux morts, pris d'un engourdissement qui les hbtait et qu'ils tchaient de secouer en essayant des clats de rire. Quand ils taient entrs dans le restaurant, une fatigue accablante pesait leurs paules, une stupeur croissante les envahissait. Placs table en face l'un de l'autre, ils souriaient d'un air contraint et retombaient toujours dans une rverie lourde; ils mangeaient, ils rpondaient, ils remuaient les membres comme des machines. Au milieu de la lassitude paresseuse de leur esprit, une mme srie de penses fuyantes revenaient sans cesse. Ils taient maris et ils n'avaient pas conscience d'un nouvel tat; cela les tonnait profondment. Ils s'imaginaient qu'un abme les sparait encore; par moments, ils se demandaient comment ils pourraient franchir cet abme. Ils croyaient tre avant le meurtre, lorsqu'un obstacle matriel se dressait devant eux. Puis, brusquement, ils se rappelaient qu'ils coucheraient ensemble, le soir, dans quelques heures; alors ils se regardaient, tonns, ne comprenant plus pourquoi cela leur serait permis. Ils ne sentaient pas leur union, ils rvaient au contraire qu'on venait de les carter violemment et de les jeter loin de l'autre. Les invits, qui ricanaient btement autour d'eux, ayant voulu les entendre se tutoyer, pour dissiper toute gne, ils balbutirent, ils rougirent, ils ne purent jamais se rsoudre se traiter en amants, devant le monde. Dans l'attente leurs dsirs s'taient uss, tout le pass avait disparu. Ils perdaient leurs violents apptits de volupt, ils oubliaient mme leur joie du matin, cette joie profonde qui les avait pris la pense qu'ils n'auraient plus peur dsormais. Ils taient simplement las et ahuris de tout ce qui se passait; les faits de la journe tournaient dans leur tte, incomprhensibles et monstrueux. Ils restaient l, muets, souriants, n'attendant rien, n'esprant rien. Au fond de leur accablement, s'agitait une anxit vaguement douloureuse. Et Laurent, chaque mouvement de son cou, prouvait une cuisson ardente qui lui mordait la chair; son faux-col coupait et pinait la morsure de Camille. Pendant que le maire lui lisait le code, pendant que le prtre lui parlait de Dieu, toutes les minutes de cette longue journe, il avait senti les dents du noy qui lui entraient dans la peau. Il s'imaginait par moments qu'un filet de sang lui coulait sur la poitrine et allait tacher de rouge la blancheur de son gilet. Mme Raquin fut intrieurement reconnaissante aux poux de leur gravite; une joie bruyante aurait bless la pauvre mre; pour elle, son fils tait l, invisible, remettant Thrse entre les mains de Laurent. Grivet n'avait pas les mmes ides, il trouvait la noce triste, il cherchait vainement l'gayer, malgr les regards de Michaud et d'Olivier qui le clouaient sur sa chaise toutes les fois qu'il voulait se dresser pour dire quelque sottise. Il russit cependant se lever une fois. Il porta un toast. --Je bois aux enfants de monsieur et de madame, dit-il d'un ton grillard. Il fallut trinquer. Thrse et Laurent taient devenus extrmement ples, en entendant la phrase de Grivet. Ils n'avaient jamais song qu'ils auraient peut-tre des enfants. Cette pense les traversa comme un frisson glacial. Ils choqurent leur verre d'un mouvement nerveux, ils s'examinrent, surpris, effrays d'tre l, face face. On se leva de table de bonne heure. Les invits voulurent accompagner les poux jusqu' la chambre nuptiale. Il n'tait gure plus de neuf heures et demie lorsque la noce rentra dans la boutique du passage. La marchande de bijoux faux se trouvait encore au fond de son armoire, devant la bote garnie de velours bleu. Elle leva curieusement la tte, regardant les nouveaux poux avec un sourire. Ceux-ci surprirent son regard, et en furent terrifis. Peut-tre cette vieille femme avait-elle eu connaissance de leurs rendez-vous, autrefois, en voyant Laurent se glisser dans la petite alle. Thrse se retira presque sur-le-champ, avec Mme Raquin et Suzanne. Les hommes restrent dans la salle manger, tandis que la marie faisait sa toilette de nuit. Laurent, mou et affaiss, n'prouvait pas la moindre impatience; il coutait complaisamment les grosses plaisanteries du vieux Michaud et de Grivet, qui s'en donnaient cour joie, maintenant que les dames n'taient plus l. Lorsque Suzanne et Mme Raquin sortirent de la chambre nuptiale et que la vieille mercire dit d'une voix mue au jeune homme que sa femme l'attendait, il tressaillit, il resta un instant effar; puis il serra fivreusement les mains qu'on lui tendait, et il entra chez Thrse en se tenant la porte, comme un homme ivre. XXI Laurent ferma soigneusement la porte derrire lui et demeura un instant appuy contre cette porte, regardant dans la chambre d'un air inquiet et embarrass. Un feu clair flambait dans la chemine, jetant de larges clarts jaunes qui dansaient au plafond et sur les murs. La pice tait ainsi claire d'une lueur vive et vacillante; la lampe, pose sur une table, plissait au milieu de cette lueur. Mme Raquin avait voulu arranger coquettement la chambre qui se trouvait toute blanche et toute parfume, comme pour servir de nid de jeunes et fraches amours; elle s'tait plu ajouter au lit quelques bouts de dentelle et garnir de gros bouquets de roses les vases de la chemine. Une chaleur douce, des senteurs tides tranaient. L'air tait recueilli et apais, pris d'une sorte d'engourdissement voluptueux. Au milieu du silence frissonnant, les ptillements du foyer jetaient de petits bruits secs. On et dit un dsert heureux, un coin ignor, chaud et sentant bon, ferm tous les bruits du dehors, un de ces coins faits et apprts pour les sensualits et les besoins de mystre de la passion. Thrse tait assise sur une chaise basse, droite de la chemine. Le menton dans la main, elle regardait les flammes vives, fixement. Elle ne tourna pas la tte quand Laurent entra. Vtue d'un jupon et d'une camisole brode de dentelle, elle tait d'une blancheur crue sous l'ardente clart du foyer. Sa camisole glissait, et un bout d'paule passait, rose, demi cach par une mche noire de cheveux. Laurent fit quelques pas sans parler. Il ta son habit et son gilet. Quand il fut en manches de chemise, il regarda de nouveau Thrse qui n'avait pas boug. Il semblait hsiter. Puis il aperut le bout d'paule, et il se baissa en frmissant pour coller ses lvres ce morceau de peau nue. La jeune femme retira son paule en se retournant brusquement. Elle fixa sur Laurent un regard si trange de rpugnance et d'effroi, qu'il recula, mal l'aise, comme pris lui-mme de terreur et de dgot. Laurent s'assit en face de Thrse, de l'autre ct de la chemine. Ils restrent ainsi, muets, immobiles, pendant cinq grandes minutes. Par instants, des jets de flammes rougetres s'chappaient du bois, et alors des reflets sanglants couraient sur le visage des meurtriers. Il y avait prs de deux ans que les amants ne s'taient trouvs enferms dans la mme chambre, sans tmoins, pouvant se livrer l'un l'autre. Ils n'avaient plus eu de rendez-vous d'amour depuis le jour o Thrse tait venue rue Saint-Victor, apportant Laurent l'ide du meurtre avec elle. Une pense de prudence avait sevr leur chair. A peine s'taient-ils permis de loin en loin un serrement de main, un baiser furtif. Aprs le meurtre de Camille, lorsque de nouveaux dsirs les avaient brls, ils s'taient contenus, attendant le soir des noces, se promettant des volupts folles, lorsque l'impunit leur serait assure. Et le soir des noces venait enfin d'arriver, et ils restaient face face, anxieux, pris d'un malaise subit. Ils n'avaient qu' allonger les bras pour se presser dans une treinte passionne, et leurs bras semblaient mous, comme dj las et rassasis d'amour. L'accablement de la journe les crasait de plus en plus. Ils se regardaient sans dsir, avec un embarras peureux, souffrant de rester ainsi silencieux et froids. Leurs rves brlants aboutissaient une trange ralit; il suffisait qu'ils eussent russi tuer Camille et se marier ensemble, il suffisait que la bouche de Laurent et effleur l'paule de Thrse, pour que leur luxure ft contente jusqu' l'coeurement et l'pouvante. Ils se mirent chercher dsesprment en eux un peu de cette passion qui les brlait jadis. Il leur semblait que leur peau tait vide de muscles, vide de nerfs. Leur embarras, leur inquitude croissaient; ils avaient une mauvaise honte de rester ainsi muets et mornes en face l'un de l'autre. Ils auraient voulu avoir la force de s'treindre et de se briser, afin de ne point passer leurs propres yeux pour des imbciles. Eh quoi! ils s'appartenaient, ils avaient tu un homme et jou une atroce comdie pour pouvoir se vautrer avec impudence dans un assouvissement de toutes les heures, et ils se tenaient l, aux deux coins d'une chemine, roides, puiss, l'esprit troubl, la chair morte. Un tel dnoment finit par leur paratre d'un ridicule horrible et cruel. Alors, Laurent essaya de parler d'amour, d'voquer les souvenirs d'autrefois, faisant appel son imagination pour ressusciter ses tendresses. --Thrse, dit-il en se penchant vers la jeune femme, te souviens-tu de nos aprs-midi dans cette chambre?... Je venais par cette porte.... Aujourd'hui, je suis entr par celle-ci.... Nous sommes libres, nous allons pouvoir nous aimer en paix. Il parlait d'une voix hsitante, mollement. La jeune femme, accroupie sur la chaise basse, regardait toujours la flamme, songeuse, n'coutant pas. Laurent continua: --Te rappelles-tu? J'avais fait un rve, je voulais passer une nuit entire avec toi, m'endormir dans tes bras et me rveiller le lendemain sous tes baisers. Je vais contenter ce rve. Thrse fit un mouvement, comme surprise d'entendre une voix qui balbutiait ses oreilles; elle se tourna vers Laurent sur le visage duquel le foyer envoyait en ce moment un large reflet rougetre, elle regarda ce visage sanglant, et frissonna. Le jeune homme reprit, plus troubl, plus inquiet: --Nous ayons russi, Thrse, nous avons bris tous les obstacles, et nous nous appartenons.... L'avenir est nous, n'est-ce pas? un avenir de bonheur tranquille, d'amour satisfait.... Camille n'est plus l.... Laurent s'arrta, la gorge sche, tranglant, ne pouvant continuer. Au nom de Camille, Thrse avait reu un choc aux entrailles. Les deux meurtriers se contemplrent, hbts, ples et tremblants. Les clarts jaunes du foyer dansaient toujours au plafond et sur les murs, l'odeur tide des roses tramait, les ptillements du bois jetaient de petits bruits secs dans le silence. Les souvenirs taient lchs. Le spectre de Camille voqu venait de s'asseoir entre les nouveaux poux en face du feu qui flambait. Thrse et Laurent retrouvaient la senteur froide et humide du noy dans l'air chaud qu'ils respiraient; ils se disaient qu'un cadavre tait l, prs d'eux, et ils s'examinaient l'un l'autre, sans oser bouger. Alors toute la terrible histoire de leur crime se droula au fond de leur mmoire. Le nom de leur victime sufft pour les emplir du pass, pour les obliger vivre de nouveau les angoisses de l'assassinat. Ils n'ouvrirent pas les lvres, ils se regardrent, et tous deux eurent la fois le mme cauchemar, tous deux entamrent mutuellement des yeux la mme histoire cruelle. Cet change de regards terrifie, ce rcit muet qu'ils allaient se faire du meurtre, leur causa une apprhension aigu, intolrable. Leurs nerfs qui se tendaient les menaaient d'une crise; ils pouvaient crier, se battre peut-tre. Laurent, pour chasser les souvenirs, s'arracha violemment l'extase pouvante qui le tenait sous le regard de Thrse; il fit quelques pas dans la chambre; il retira ses bottes et mit des pantoufles, puis il revint s'asseoir au coin de la chemine, il essaya de parler de choses indiffrentes. Thrse comprit son dsir. Elle s'effora de rpondre ses questions. Ils causrent de la pluie et du beau temps. Ils voulurent se forcer une causerie banale. Laurent dclara qu'il faisait chaud dans la chambre, Thrse dit que cependant des courants d'air passaient sous la petite porte de l'escalier. Et ils se retournrent vers la petite porte avec un frmissement subit. Le jeune homme se hta de parler des roses, du feu, de tout ce qu'il voyait; la jeune femme faisait effort, trouvait des monosyllabes, pour ne pas laisser tomber la conversation. Ils s'taient reculs l'un de l'autre; ils prenaient des airs dgags; ils tchaient d'oublier qui ils taient et de se traiter comme des trangers qu'un hasard quelconque aurait mis face lace. Et malgr eux, par un trange phnomne, tandis qu'ils prononaient des mots vides, ils devinaient mutuellement les penses qu'ils cachaient sous la banalit de leurs paroles. Ils songeaient invinciblement Camille. Leurs yeux se continuaient le rcit du pass, ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et muette, sous leur conversation haute voix qui se tranait au hasard. Les mots qu'ils jetaient a et l ne signifiaient rien, ne se liaient pas entre eux, se dmentaient; tout leur tre s'employait l'change silencieux de leurs souvenirs pouvants. Lorsque Laurent parlait des roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thrse entendait parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute sourde de Camille; et, lorsque Thrse rpondait un oui ou un non une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se souvenir ou ne pas se souvenir d'un dtail du crime. Ils causaient ainsi, coeur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils prononaient, ils suivaient leurs penses secrtes, phrase phrase; ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences voix haute, sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet enttement de leur mmoire leur prsenter sans cesse l'image de Camille, les affolaient peu peu; ils voyaient bien qu'ils se devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient monter d'eux-mmes leur bouche, nommer le noy, dcrire l'assassinat. Alors ils serrrent fortement les lvres, ils cessrent leur causerie. Et dans le silence accablant qui se fit, les deux meurtriers s'entretinrent encore de leur victime. Il leur sembla que leurs regards pntraient mutuellement leur chair et enfonaient en eux des phrases nettes et aigus. Par moments, ils croyaient s'entendre parler voix haute; leurs sens se faussaient, la vue devenait une sorte d'oue, trange et dlicate; ils lisaient si nettement leurs penses sur leurs visages, que ces penses prenaient un son trange, clatant, qui secouait tout leur organisme. Ils ne se seraient pas mieux entendus s'ils s'taient cri d'une voix dchirante: Nous avons tu Camille, et son cadavre est l, tendu entre nous, glaant nos membres. Et les terribles confidences allaient toujours, plus visibles, plus retentissantes, dans l'air calme et moite de la chambre. Laurent et Thrse avaient commenc le rcit muet au jour de leur premire entrevue dans la boutique. Puis les souvenirs taient venus un un, en ordre; ils s'taient cont les heures de volupt, les moments d'hsitation et de colre, le terrible instant du meurtre. C'est alors qu'ils avaient serr les lvres, cessant de causer de ceci, de cela, par crainte de nommer tout coup Camille sans le vouloir. Et leurs penses, ne s'arrtant pas, les avaient promens ensuite dans les angoisses, dans l'attente peureuse qui avait suivi l'assassinat. Ils arrivrent ainsi songer au cadavre du noy tal sur une dalle de la Morgue. Laurent, dans un regard, dit toute son pouvante Thrse, et Thrse pousse bout, oblige par une main de fer de desserrer les lvres, continua brusquement la conversation voix haute: --Tu l'as vu la Morgue? demanda-t-elle Laurent, sans nommer Camille. Laurent paraissait s'attendre cette question. Il la lisait depuis un moment sur le visage blanc de la jeune femme. --Oui, rpondit-il d'une voix trangle. Les meurtriers eurent un frisson. Ils se rapprochrent du feu; ils tendirent leurs mains devant la flamme, comme si un souffle glac et subitement pass dans la chambre chaude. Ils gardrent un instant le silence, pelotonns, accroupis. Puis Thrse reprit sourdement: --Paraissait-il avoir beaucoup souffert? Laurent ne put rpondre. Il fit un geste d'effroi, comme pour carter une vision ignoble. Il se leva, alla vers le lit, et revint avec violence, les bras ouverts, s'avanant vers Thrse. --Embrasse-moi, lui dit-il en tendant le cou. Thrse s'tait leve, toute ple dans sa toilette de nuit; elle se renversait demi, le coude pos sur le marbre de la chemine. Elle regarda le cou de Laurent. Sur la blancheur de la peau, elle venait d'apercevoir une tache rose. Le flot de sang qui montait agrandit cette tache, qui devint d'un rouge ardent. --Embrasse-moi, embrasse-moi, rptait Laurent, le visage et le cou en feu. La jeune femme renversa la tte davantage pour viter un baiser, et, appuyant le bout de son doigt sur la morsure de Camille, elle demanda son mari: --Qu'as-tu l? je ne te connaissais pas cette blessure. Il sembla Laurent que le doigt de Thrse lui trouait la gorge. Au contact de ce doigt, il eut un brusque mouvement de recul, en poussant un lger cri de douleur. --a, dit-il en balbutiant, a? Il hsita, mais il ne put mentir, il dit la vrit malgr lui. --C'est Camille qui m'a mordu, tu sais, dans la barque. Ce n'est rien, c'est guri.... Embrasse-moi, embrasse-moi. Et le misrable tendait son cou qui le brlait, il dsirait que Thrse le baist sur la cicatrice, il comptait que le baiser de cette femme apaiserait les mille piqres qui lui dchiraient la chair. Le menton lev, le cou en avant, il s'offrait. Thrse, presque couche sur le marbre de la chemine, fit un geste de suprme dgot et s'cria d'une voix suppliante: --Oh! non, pas l. Il y a du sang. Elle retomba sur la chaise basse, frmissante, le front entre les mains. Laurent resta stupide. Il abaissa le menton, il regarda vaguement Thrse. Puis, tout d'un coup, avec une treinte de bte fauve, il lui prit la tte dans ses larges mains, et, de force, lui appliqua les lvres sur son cou, sur la morsure de Camille. Il garda, il crasa un instant cette tte de femme contre sa peau. Thrse s'tait abandonne, elle poussait des plaintes sourdes, elle touffait sur le cou de Laurent. Quand elle se fut dgage de ses doigts, elle s'essuya violemment la bouche, elle cracha dans le foyer. Elle n'avait pas prononc une parole. Laurent, honteux de sa brutalit, se mit marcher lentement, allant du lit la fentre. La souffrance seule, l'horrible cuisson lui avait fait exiger un baiser de Thrse, et, quand les lvres de Thrse s'taient trouves froides sur la cicatrice brlante, il avait souffert davantage. Ce baiser obtenu par la violence venait de le briser. Pour rien au monde, il n'aurait voulu en recevoir un second, tant le choc avait t douloureux. Et il regardait la femme avec laquelle il devait vivre et qui frissonnait, plie devant le feu, lui tournant le dos; il se rptait qu'il n'aimait plus cette femme et que cette femme ne l'aimait plus. Pendant prs d'une heure, Thrse resta affaisse. Laurent se promena de long en large, silencieusement. Tous deux s'avouaient avec terreur que leur passion tait morte, qu'ils avaient tu leurs dsirs en tuant Camille. Le feu se mourait doucement; un grand brasier rose luisait sur les cendres. Peu peu, la chaleur tait devenue touffante dans la chambre, les fleurs se fanaient, alanguissant l'air pais de leurs senteurs lourdes. Tout coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait revenant de la fentre au lit, il vit Camille dans un coin plein d'ombre, entre la chemine et l'armoire glace. La face de sa victime tait verdtre et convulsionne, telle qu'il l'avait aperue sur une dalle de la Morgue. Il demeura clou sur le tapis, dfaillant, s'appuyant contre un meuble. Au rle sourd qu'il poussa, Thrse leva la tte. --L, l, disait Laurent d'une voix terrifie, Le bras tendu, il montrait le coin d'ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre de Camille. Thrse, gagne par l'pouvante, vint se serrer contre lui. --C'est son portrait, murmura-t-elle voix basse, comme si la figure peinte de son ancien mari et pu l'entendre. --Son portrait? rpta Laurent dont les cheveux se dressaient. --Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le prendre chez elle partir d'aujourd'hui. Elle aura oubli de le dcrocher. --Bien sr, c'est son portrait.... Le meurtrier hsitait reconnatre la toile. Dans son trouble, il oubliait qu'il avait lui-mme dessin ces traits heurts, tal ces teintes sales qui l'pouvantaient. L'effroi lui faisait voir le tableau tel qu'il tait, ignoble, mal bti, boueux, montrant sur un fond noir une face grimaante de cadavre. Son oeuvre l'tonnait et l'crasait par sa laideur atroce, il y avait surtout les deux yeux blancs flottant dans les orbites molles et jauntres, qui lui rappelaient exactement les yeux pourris du noy de la Morgue. Il resta un moment haletant, croyant que Thrse mentait pour le rassurer. Puis il distingua le cadre, il se calma peu peu. --Va le dcrocher, dit-il tout bas la jeune femme. --Oh! non, j'ai peur, rpondit celle-ci avec un frisson. Laurent se remit trembler. Par instants, le cadre disparaissait, il ne voyait plus que les deux yeux blancs qui se fixaient sur lui, longuement. --Je t'en prie, reprit-il en, suppliant sa compagne, va le dcrocher. --Non, non. --Nous le tournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur. --Non, je ne puis pas. Le meurtrier, lche et humble, poussait la jeune femme vers la toile, se cachant derrire elle, pour se drober aux regards du noy. Elle s'chappa, et il voulut se payer d'audace; il s'approcha du tableau, levant la main, cherchant le clou. Mais le portrait eut un regard si crasant, si ignoble, si long, que Laurent, aprs avoir voulu lutter de fixit avec lui, fut vaincu et recula, accabl, en murmurant: --Non, tu as raison, Thrse, nous ne pouvons pas.... Ta tante le dcrochera demain. Il reprit sa marche de long en large, baissant la tte, sentant que le portrait le regardait, le suivait des yeux. Il ne pouvait s'empcher, par instants, de jeter un coup d'oeil du ct de la toile; alors, au fond de l'ombre, il apercevait toujours les regards ternes et morts du noy. La pense que Camille tait l, dans un coin, le guettant, assistant sa nuit de noces, les examinant, Thrse et lui, acheva de rendre Laurent fou de terreur et de dsespoir. Un fait, dont tout autre aurait souri, lui fit perdre entirement la tte. Comme il se trouvait devant la chemine, il entendit une sorte de grattement. Il plit, il s'imagina que ce grattement venait du portrait, que le bruit avait lieu la petite porte donnant sur l'escalier. Il regarda Thrse que la peur reprenait. --Il y a quelqu'un dans l'escalier, murmura-t-il. Qui peut venir par l? La jeune femme ne rpondit pas. Tous deux songeaient au noy, une sueur glace mouillait leurs tempes. Ils se rfugirent au fond de la chambre, s'attendant voir la porte s'ouvrir brusquement en laissant tomber sur le carreau le cadavre de Camille. Le bruit continuant plus sec, plus irrgulier, ils pensrent que leur victime corchait le bois avec ses ongles pour entrer. Pendant prs de cinq minutes, ils n'osrent bouger. Enfin un miaulement se fit entendre. Laurent, en s'approchant, reconnut le chat tigr de Mme Raquin, qui avait t enferm par mgarde dans la chambre, et qui tentait d'en sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. Franois eut peur de Laurent; d'un bond, il sauta sur une chaise; le poil hriss, les pattes roidies, il regardait son nouveau matre en face, d'un air dur et cruel. Le jeune homme n'aimait pas les chats, Franois l'effrayait presque. Dans cette heure de fivre et de crainte, il crut que le chat allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bte devait tout savoir: il y avait des penses dans ses yeux ronds, trangement dilats. Laurent baissa les paupires, devant la fixit de ces regards de brute. Comme il allait donner un coup de pied Franois: --Ne lui fais pas de mal, s'cria Thrse. Ce cri lui causa une trange impression. Une ide absurde lui emplit la tte. --Camille est entr dans ce chat, pensa-t-il. Il faudra que je tue cette bte.... Elle a l'air d'une personne. Il ne donna pas le coup de pied, craignant d'entendre Franois lui parler avec le son de voix de Camille. Puis il se rappela les plaisanteries de Thrse aux temps de leurs volupts, lorsque le chat tait tmoin des baisers qu'ils changeaient. Il se dit alors que cette bte en savait de trop et qu'il fallait la jeter par la fentre. Mais il n'eut pas le courage d'accomplir son dessein. Franois gardait une attitude de guerre; les griffes allonges, le dos soulev par une irritation sourde, il suivait les moindres mouvements de son ennemi avec une tranquillit superbe. Laurent fut gn par l'clat mtallique de ses yeux; il se hta de lui ouvrir la porte de la salle manger, et le chat s'enfuit en poussant un miaulement aigu. Thrse s'tait assise de nouveau devant le foyer teint. Laurent reprit sa marche du lit la fentre. C'est ainsi qu'ils attendirent le jour. Ils ne songrent pas se coucher; leur chair et leur coeur taient bien morts. Un seul dsir les tenait, le dsir de sortir de cette chambre o ils touffaient. Ils prouvaient un vritable malaise tre enferms ensemble, respirer le mme air; ils auraient voulu qu'il y et l quelqu'un pour rompre leur tte--tte, pour les tirer de l'embarras cruel o ils taient, en restant l'un devant l'autre sans parler, sans pouvoir ressusciter leur passion. Leurs longs silences les torturaient; ces silences taient lourds de plaintes amres et dsespres, de reproches muets, qu'ils entendaient distinctement dans l'air tranquille. Le jour vint enfin, sale et blanchtre, amenant avec lui un froid pntrant. Lorsqu'une clart ple eut empli la chambre, Laurent qui grelottait se sentit plus calme. Il regarda en face le portrait de Camille, et le vit tel qu'il tait, banal et puril; il le dcrocha en haussant les paules, en se traitant de bte. Thrse s'tait leve et dfaisait le lit pour tromper sa tante, pour faire croire une nuit heureuse. --Ah a, lui dit brutalement Laurent, j'espre que nous dormirons ce soir?... Ces enfantillages-l ne peuvent durer. Thrse lui jeta un coup d'oeil grave et profond. --Tu comprends, continua-t-il, je ne me suis pas mari pour passer des nuits blanches. Nous sommes des enfants.... C'est toi qui m'as troubl, avec tes airs de l'autre monde. Ce soir, tu tcheras d'tre gaie et de me pas m'effrayer. Il se fora rire, sans savoir pourquoi il riait. --Je tcherai, reprit sourdement la jeune femme. Telle fut la nuit de noces de Thrse et de Laurent. XXII Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers avaient voulu tre deux, la nuit, pour se dfendre contre le noy, et, par un trange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils frissonnaient davantage. Ils s'exaspraient, ils irritaient leurs nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur, en changeant une simple parole, un simple regard. A la moindre conversation qui s'tablissait entre eux, au moindre tte--tte qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils dliraient. La nature sche et nerveuse de Thrse avait agi d'une faon bizarre sur la nature paisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de passion, leur diffrence de temprament avait fait de cet homme et de cette femme un couple puissamment li, en tablissant entre eux une sorte d'quilibre, en compltant pour ainsi dire leur organisme. L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour rgulariser le mcanisme de leur tre. Mais un dtraquement venait de se produire; les nerfs surexcits de Thrse avaient domin. Laurent s'tait trouv tout d'un coup jet en plein rthisme nerveux; sous l'influence ardente de la jeune femme, son temprament tait devenu peu peu celui d'une fille secoue par une nvrose aigu. Il serait curieux d'tudier les changements qui se produisent parfois dans certains organismes, la suite de circonstances dtermines. Ces changements, qui partent de la chair, ne tardent pas se communiquer au cerveau, tout l'individu. Avant de connatre Thrse, Laurent avait la lourdeur, le calme prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait, buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence journalire, il respirait d'un souffle large et pais, content de lui, un peu abti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie, sentait-il parfois des chatouillements. C'taient ces chatouillements que Thrse avait dvelopps en horribles secousses. Elle avait fait pousser dans ce grand corps, gras et mou, un systme nerveux d'une sensibilit tonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut brusquement rvle, aux premiers baisers de sa matresse. Cette existence dcupla ses volupts, donna un caractre si aigu ses joies, qu'il en fut d'abord comme affol; il s'abandonna perdument ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procures. Alors eut lieu en lui un trange travail; les nerfs se dvelopprent, l'emportrent sur l'lment sanguin, et ce fait seul modifia sa nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vcut plus une vie endormie. Un moment arriva o les nerfs et le sang se tinrent en quilibre; ce fut l un moment de jouissance profonde d'existence parfaite. Puis les nerfs dominrent, et il tomba dans les angoisses qui secouent les corps et les esprits dtraqus. C'est ainsi que Laurent s'tait mis trembler devant un coin d'ombre, comme un enfant poltron. L'tre frissonnant et hagard, le nouvel individu qui venait de se dgager en lui du paysan pais et abruti prouvait les peurs, les anxits des tempraments nerveux. Toutes les circonstances, les caresses fauves de Thrse, la fivre du meurtre, l'attente pouvante de la volupt, l'avaient rendu comme fou, en exaltant ses sens, en frappant coups brusques et rpts sur ses nerfs. Enfin l'insomnie tait venue fatalement, apportant avec elle l'hallucination. Ds lors, Laurent avait roul dans la vie intolrable, dans l'effroi ternel o il se dbattait. Ses remords taient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrits et sa chair tremblante avaient seuls peur du noy. Sa conscience n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre regret d'avoir tu Camille; lorsqu'il tait calme, lorsque le spectre ne se trouvait pas l, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il avait pens que son intrt l'exiget. Pendant le jour, il se raillait de ses effrois, il se promettait d'tre fort, il gourmandait Thrse, qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'tait Thrse qui frissonnait, c'tait Thrse seule qui amenait des scnes pouvantables, le soir, dans la chambre. Et ds que la nuit tombait, ds qu'il tait enferm avec sa femme, des sueurs glaces montaient sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des crises priodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs, qui dtraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de sa victime. On et dit les accs d'une effrayante maladie, d'une sorte d'hystrie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse tait rellement le seul qui convnt aux pouvantes de Laurent. Sa face se convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'me restait absente. Le misrable n'prouvait pas un repentir; la passion de Thrse lui avait communiqu un mal effroyable, et c'tait tout. Thrse se trouvait, elle aussi, en proie des secousses profondes. Mais, chez elle, la nature premire n'avait fait que s'exalter outre mesure. Depuis l'ge de dix ans, cette femme tait trouble par des dsordres nerveux, dus en partie la faon dont elle grandissait dans l'air tide et nausabond de la chambre o rlait le petit Camille. Il s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient clater plus tard en vritables temptes. Laurent avait t pour elle ce qu'elle avait t pour Laurent, une sorte de choc brutal. Ds la premire treinte d'amour, son temprament sec et voluptueux s'tait dvelopp avec une nergie sauvage; elle n'avait plus vcu que pour la passion. S'abandonnant de plus en plus aux fivres qui la brlaient, elle en tait arrive une sorte de stupeur maladive. Les faits l'crasaient, tout la poussait la folie. Dans ses effrois, elle se montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues remords, des regrets inavous; il lui prenait des envies de se jeter genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grce en lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-tre Laurent s'apercevait-il de ces lchets de Thrse. Lorsqu'une pouvante commune les agitait, il s'en prenait elle, il la traitait avec brutalit. Les premires nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le jour des noces. La pense de s'tendre cte cte sur le lit leur causait une sorte de rpugnance effraye. D'un accord tacite, ils vitrent de s'embrasser, ils ne regardrent mme pas la couche que Thrse dfaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour s'veiller en sursaut, sous le coup du dnoment sinistre de quelque cauchemar. Au rveil, les membres raidis et briss, le visage marbr de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se contemplaient avec stupeur, tonns de se voir l, ayant vis--vis l'un de l'autre des pudeurs tranges, des hontes de montrer leur coeurement et leur terreur. Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient. Ils s'asseyaient aux deux coins de la chemine et causaient de mille riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils tournaient la tte, ils s'imaginaient que Camille avait approch un sige et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une faon lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et railleur, leurs entretiens, ce corps horriblement dfigur qui se tenait toujours l, les accablait d'une continuelle anxit. Ils n'osaient bouger, ils s'aveuglaient regarder les flammes ardentes, et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif ct d'eux, leurs yeux, irrits par les charbons ardents, craient la vision et lui donnaient des reflets rougetres. Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer Thrse la cause de ce caprice. Thrse comprit que Laurent devait voir Camille, comme elle le voyait; elle dclara son tour que la chaleur lui faisait mal, qu'elle serait mieux quelques pas de la chemine. Elle poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaisse, tandis que son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il ouvrait la fentre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la pice de leur souffle glacial. Cela calmait sa fivre. Pendant une semaine, les nouveaux poux passrent ainsi les nuits entires. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la journe, Thrse derrire le comptoir de la boutique, Laurent son bureau. La nuit, ils appartenaient la douleur et la crainte. Et le fait le plus trange tait encore l'attitude qu'ils gardaient vis--vis l'un de l'autre. Ils ne prononaient pas un mot d'amour, ils feignaient d'avoir oubli le pass; ils semblaient s'accepter, se tolrer, comme des malades prouvant une piti secrte pour leurs souffrances communes. Tous les deux avaient l'esprance de cacher leurs dgots et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer l'tranget des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les clairer mutuellement sur l'tat vritable de leur tre. Lorsqu'ils restaient debout jusqu'au matin, se parlant peine, plissant au moindre bruit, ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux poux se conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'tait l'hypocrisie maladroite de deux fous. La lassitude les crasa bientt tel point qu'ils se dcidrent, un soir, se coucher sur le lit. Ils ne se dshabillrent pas, ils se jetrent tout vtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne vnt se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeill ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardrent quitter leurs vtements et se couler entre les draps. Mais ils restrent carts l'un de l'autre, ils prirent des prcautions pour ne point se heurter. Thrse montait la premire et allait se mettre au fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se ft bien tendue; alors il se risquait s'tendre lui-mme sur le devant du lit, tout au bord, il y avait entre eux une large place. L couchait le cadavre de Camille. Lorsque les deux meurtriers taient allongs sous le mme drap, et qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de leur victime, couch au milieu du lit, qui leur glaait la chair. C'tait comme un obstacle ignoble qui les sparait. La fivre, le dlire les prenait, et cet obstacle devenait matriel pour eux; ils touchaient le corps, ils le voyaient tal, pareil un lambeau verdtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une acuit intolrable leurs sensations. La prsence de cet immonde compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, perdus d'angoisse. Laurent songeait parfois prendre violemment Thrse dans ses bras; mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main sans saisir une poigne de la chair molle de Camille. Il pensait alors que le noy venait se coucher entre eux, pour les empcher de s'treindre. Il finit par comprendre que le noy tait jaloux. Parfois, cependant, ils cherchaient changer un baiser timide pour voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lvres taient si froides, que la mort semblait s'tre place entre leurs bouches. Des nauses lui venaient, Thrse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle. --Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?... Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, cette heure. Ils vitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons. Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard du noy, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur, n'osant parler l'autre de sa vision, par crainte de dterminer une crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, pouss bout, dans une rage de dsespoir, accusait Thrse d'avoir peur de Camille, ce nom, prononc tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier dlirait. --Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant la jeune femme, tu as peur de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couch avec toi.... Cette pense, cette supposition que le noy pouvait venir leur tirer les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec plus de violence, en se dchirant lui-mme: --Il faudra que je te mne une nuit au cimetire.... Nous ouvrirons la bire de Camille et tu verras quel tas de pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-tre.... Va, il ne sait pas que nous l'avons jet l'eau. Thrse, la tte dans les draps, poussait des plaintes touffes. --Nous l'avons jet l'eau parce qu'il nous gnait, reprenait son mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas l'enfant comme a. Sois forte. C'est bte de troubler notre bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous avons lanc un imbcile la Seine, et nous aurons joui librement de notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi. La jeune femme l'embrassait, glace, folle, et il tait tout aussi frmissant qu'elle. Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jet l'eau, et voil qu'il n'tait pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se coucher dans le lit de Thrse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir achev l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thrse n'tait pas veuve, Laurent se trouvait tre l'poux d'une femme qui avait dj pour mari un noy. XXIII Peu peu, Laurent en vint la folie furieuse. Il rsolut de chasser Camille de son lit. Il s'tait d'abord couch tout habill, puis il avait vit de toucher la peau de Thrse. Par rage, par dsespoir, il voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l'craser plutt que de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une rvolte superbe de brutalit. En somme, l'esprance que les baisers de Thrse le guriraient de ses insomnies l'avait seule amen dans la chambre de la jeune femme. Lorsqu'il s'tait trouv dans cette chambre, en matre, sa chair, dchire par des crises plus atroces, n'avait mme plus song tenter la gurison. Et il tait rest comme cras pendant trois semaines, ne se rappelant pas qu'il avait tout fait pour possder Thrse, et ne pouvant la toucher sans accrotre ses souffrances, maintenant qu'il la possdait. L'excs de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le premier moment de stupeur, dans l'trange accablement de la nuit de noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au mariage. Mais sous les coups rpts de ses mauvais rves, une irritation sourde l'envahit qui triompha de ses lchets et lui rendit la mmoire. Il se souvint qu'il s'tait mari pour chasser ses cauchemars, en serrant sa femme troitement. Alors il prit brusquement Thrse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du noy, et la tira lui avec violence. La jeune femme tait pousse bout, elle aussi; elle se serait jete dans les flammes, si elle et pens que la flamme purifit sa chair et la dlivrt de ses maux. Elle rendit Laurent son treinte, dcide tre brle par les caresses de cet homme ou trouver en elles un soulagement. Et ils se serrrent dans un embrassement horrible. La douleur et l'pouvante leur tinrent lieu de dsirs. Quand leurs membres se touchrent, ils crurent qu'ils taient tombs sur un brasier. Ils poussrent un cri et se pressrent davantage, afin de ne pas laisser entre leur chair de place pour le noy. Et ils sentaient toujours des lambeaux de Camille, qui s'crasaient ignoblement entre eux, glaant leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brlait. Leurs baisers furent affreusement cruels. Thrse chercha des lvres la morsure de Camille sur le cou gonfl et raidi de Laurent, et elle y colla sa bouche avec emportement. L tait la plaie vive; cette blessure gurie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme comprenait cela, elle tentait de cautriser le mal sous le feu de ses caresses. Mais elle se brla les lvres, et Laurent la repoussa violemment, en jetant une plainte sourde; il lui semblait qu'on lui appliquait un fer rouge sur le cou. Thrse, affole, revint, voulut baiser encore la cicatrice; elle prouvait une volupt cre poser sa bouche sur cette peau o s'taient enfonces les dents de Camille. Un instant elle eut la pense de mordre son mari cet endroit, d'arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure, plus profonde, qui emporterait, les marques de l'ancienne. Et elle se disait qu'elle ne plirait plus alors en voyant l'empreinte de ses propres dents. Mais Laurent dfendait son cou contre ses baisers; il prouvait des cuissons trop dvorantes, il la repoussait chaque fois qu'elle allongeait les lvres. Ils luttrent ainsi, rlant, se dbattant dans l'horreur de leurs caresses. Ils sentaient bien qu'ils ne faisaient qu'augmenter leurs souffrances. Ils avaient beau se briser dans des treintes terribles, ils criaient de douleur, ils se brlaient et se meurtrissaient, mais ils ne pouvaient apaiser leurs nerfs pouvants. Chaque embrassement ne donnait que plus d'acuit leurs dgots. Tandis qu'ils changeaient ces baisers affreux, ils taient en proie d'effrayantes hallucinations; ils s'imaginaient que le noy les tirait par les pieds et imprimait au lit de violentes secousses. Ils se lchrent un moment. Ils avaient des rpugnances, des rvoltes nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas tre vaincus; ils se reprirent dans une nouvelle treinte et furent encore obligs de se lcher, comme si des pointes rougies taient entres dans leurs membres. A plusieurs fois, ils tentrent ainsi de triompher de leurs dgots, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et chaque fois, leurs nerfs s'irritrent et se tendirent en leur causant des exasprations telles qu'ils seraient peut-tre morts d'nervement s'ils taient rests dans les bras l'un de l'autre. Ce combat contre leur propre corps les avait exalts jusqu' la rage; ils s'enttaient, ils voulaient l'emporter. Enfin une crise plus aigu les brisa; ils reurent un choc d'une violence inoue et crurent qu'ils allaient tomber. Rejets aux deux bords de la couche, brls et meurtris, ils se mirent sangloter. Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe du noy, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements. Ils n'avaient pu le chasser du lit; ils taient vaincus. Camille s'tendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son impuissance et que Thrse tremblait qu'il ne prt au cadavre la fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer son tour entre ses bras pourris, en matre lgitime. Ils avaient tent un moyen suprme; devant leur dfaite, ils comprenaient que, dsormais, ils n'oseraient plus changer le moindre baiser. La crise de l'amour fou qu'ils avaient essay de dterminer pour tuer leurs terreurs, venait de les plonger plus profondment dans l'pouvante. En sentant le froid du cadavre, qui, maintenant, devait les sparer jamais, ils versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce qu'ils allaient devenir. XXIV Ainsi que l'esprait le vieux Michaud en travaillant au mariage de Thrse et de Laurent, les soires du jeudi reprirent leur ancienne gaiet, ds le lendemain de la noce. Ces soires avaient couru un grand pril, lors de la mort de Camille. Les invits ne s'taient plus prsents que craintivement dans cette maison en deuil; chaque semaine, ils tremblaient de recevoir un cong dfinitif. La pense que la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux pouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient leurs habitudes avec l'instinct des brutes. Ils se disaient que la vieille mre et la jeune veuve s'en iraient un beau matin pleurer leur dfunt Vernon ou ailleurs, et qu'ils se trouveraient ainsi sur le pav, le jeudi soir, ne sachant que faire; ils se voyaient dans le passage, errant d'une faon lamentable, rvant des parties de dominos gigantesques. En attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs derniers bonheurs, ils venaient d'un air inquiet et doucereux la boutique en se rptant chaque fois qu'ils n'y reviendraient peut-tre plus. Pendant plus d'un an, ils eurent ces craintes, ils n'osrent s'taler et rire en face des larmes de Mme Raquin et des silences de Thrse. Ils ne se sentaient plus chez eux comme au temps de Camille, ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soire qu'ils passaient autour de la table de la salle manger. C'est dans ces circonstances dsespres que l'gosme du vieux Michaud le poussa faire un coup de matre en mariant la veuve du noy. Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entre triomphale. Ils avaient vaincu. La salle manger leur appartenait de nouveau, ils ne craignaient plus qu'on les en congdit. Ils entrrent en gens heureux, ils s'talrent, ils dirent la file leurs anciennes plaisanteries. A leur attitude bate et confiante, on voyait que, pour eux, une rvolution venait de s'accomplir. Le souvenir de Camille n'tait plus la; le mari mort, ce spectre qui les glaait, avait t chass par le mari vivant. Le pass ressuscitait avec ses joies. Laurent remplaait Camille; toute raison de s'attrister disparaissait, les invits pouvaient rire sans chagriner personne, et mme ils devaient rire pour gayer l'excellente famille qui voulait bien les recevoir. Ds lors, Grivet et Michaud, qui depuis prs de dix-huit mois venaient sous prtexte de consoler Mme Raquin, purent mettre leur petite hypocrisie de ct et venir franchement pour s'endormir, l'un en face de l'autre, au bruit sec des dominos. Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine runit une fois autour de la table ces ttes mortes et grotesques qui exaspraient Thrse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens la porte, ils l'irritaient avec leurs clats de rire btes, avec leurs rflexions sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu'un pareil cong serait une faute; il fallait autant que possible que le prsent ressemblt au pass; il fallait surtout conserver l'amiti de la police, de ces imbciles qui les protgeaient contre tout soupon. Thrse plia; les invits, bien reus, virent avec batitude s'tendre une longue suite de soires tides devant eux. Ce fut vers cette poque que la vie des poux se ddoubla en quelque sorte. Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent s'habillait en toute hte. Il n'tait son aise, il ne reprenait son calme goste que dans la salle manger, attabl devant un norme bol de caf au lait, que lui prparait Thrse. Mme Raquin, impotente, pouvant peine descendre la boutique, le regardait manger avec des sourires maternels. Il avalait du pain grill, il s'emplissait l'estomac, il se rassurait peu peu. Aprs le caf, il buvait un petit verre de cognac. Cela le remettait compltement. Il disait: A ce soir , Mme Raquin et Thrse, sans jamais les embrasser, puis il se rendait son bureau en flnant. Le printemps venait; les arbres des quais sa couvraient de feuilles, d'une lgre dentelle d'un vert ple. En bas, la rivire coulait avec des bruits caressants; en haut, les rayons des premiers soleils avaient des tideurs douces. Laurent se sentait renatre dans l'air frais: il respirait largement ces souffles de vie jeune qui descendent des cieux d'avril et de mai; il cherchait le soleil, s'arrtait pour regarder les reflets d'argent qui moiraient la Seine, coutait les bruits des quais, se laissait pntrer par les senteurs acres du matin, jouissait par tous ses sens de la matine claire et heureuse. Certes, il ne songeait gure Camille; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la Morgue, de l'autre ct de l'eau; il pensait alors au noy en homme courageux qui penserait une peur bte qu'il aurait eue. L'estomac plein, le visage rafrachi, il retrouvait sa tranquillit paisse, il arrivait son bureau et y passait la journe entire biller, attendre l'heure de la sortie. Il n'tait plus qu'un employ comme les autres, abruti et ennuy, ayant la tte vide. La seule ide qu'il et alors tait l'ide de donner sa dmission et de louer un atelier; il rvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait pour l'occuper jusqu'au soir. Jamais le souvenir de la boutique du passage ne venait le troubler. Le soir, aprs avoir dsir l'heure de la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les quais, sourdement troubl et inquiet. Il avait beau marcher lentement, il lui fallait enfin rentrer la boutique. L l'pouvante l'attendait. Thrse prouvait les mmes sensations. Tant que Laurent n'tait pas auprs d'elle, elle se trouvait l'aise. Elle avait congdi la femme de mnage, disant que tout tranait, que tout tait sale dans la boutique et dans l'appartement. Des ides d'ordre lui venaient. La vrit tait qu'elle avait besoin de marcher, d'agir, de briser ses membres roidis. Elle tournait toute la matine, balayant, poussetant, nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes, qui l'auraient coeure autrefois. Jusqu' midi, ces soins de mnage la tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps de songer autre chose qu'aux toiles d'araigne qui pendaient du plafond et qu' la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se mettait en cuisine, elle prparait le djeuner. A table, Mme Raquin se dsolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats; elle tait mue et fche de l'activit que dployait sa nice; elle la grondait, et Thrse rpondait qu'il fallait faire des conomies. Aprs le repas, la jeune femme s'habillait et se dcidait enfin rejoindre sa tante derrire le comptoir. L, des somnolences la prenaient: brise par les veilles, elle sommeillait, elle cdait l'engourdissement voluptueux qui s'emparait d'elle, ds qu'elle tait assise. Ce n'taient que de lgers assoupissements, pleins d'un charme vague, qui calmaient ses nerfs. La pense de Camille s'en allait: elle gotait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout d'un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l'esprit libre, elle s'enfonait dans une sorte de nant tide et rparateur. Sans ces quelques moments de calme, son organisme aurait clat sous la tension de son systme nerveux; elle y puisait les forces ncessaires pour souffrir encore et s'pouvanter la nuit suivante. D'ailleurs, elle ne s'endormait point, elle baissait peine les paupires, perdue au fond d'un rve de paix; lorsqu'une cliente entrait, elle ouvrait les yeux, elle servait les quelques sous de marchandise demands, puis retombait dans sa rverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures, parfaitement heureuse, rpondant par monosyllabes sa tante, se laissant aller avec une vritable jouissance aux vanouissements qui lui taient la pense et qui l'affaissaient sur elle-mme. Elle jetait peine, de loin en loin, un coup d'oeil dans le passage, se trouvant surtout l'aise par les temps gris, lorsqu'il faisait noir et qu'elle cachait sa lassitude au fond de l'ombre. Le passage humide, ignoble, travers par un peuple de pauvres diables mouills, dont les parapluies s'gouttaient sur les dalles, lui semblait l'alle d'un mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre o personne ne viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les lueurs terreuses qui tranaient autour d'elle, en sentant l'odeur cre de l'humidit, elle s'imaginait qu'elle venait d'tre enterre vive; elle croyait se trouver dans la terre, au fond d'une fosse commune o grouillaient des morts. Et cette pense la consolait, l'apaisait: elle se disait qu'elle tait en sret maintenant, qu'elle allait mourir, qu'elle ne souffrirait plus. D'autres fois, il lui fallait tenir les yeux ouverts; Suzanne lui rendait visite et restait broder auprs du comptoir toute l'aprs-midi. La femme d'Olivier, avec son visage mou, avec ses gestes lents, plaisait maintenant Thrse, qui prouvait un trange soulagement regarder cette pauvre crature toute dissoute; elle en avait fait son amie, elle aimait la voir son ct, souriant d'un sourire ple, vivant demi, mettant dans la boutique une fade senteur de cimetire. Quand les yeux bleus de Suzanne, d'une transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle prouvait au fond de ses os un froid bienfaisant. Thrse attendait ainsi quatre heures. A ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de nouveau la fatigue, elle prparait le dner de Laurent avec une hte fbrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa gorge se serrait, l'angoisse tordait de nouveau tout son tre. Chaque jour, les sensations des poux taient peu prs les mmes. Pendant la journe, lorsqu'ils ne se trouvaient pas face face, ils gotaient des heures dlicieuses de repos; le soir, ds qu'ils taient runis, un malaise poignant les envahissait. C'taient d'ailleurs de calmes soires. Thrse et Laurent, qui frissonnaient la pense de rentrer dans leur chambre, faisaient durer la veille le plus longtemps possible. Mme Raquin, demi-couche au fond d'un large fauteuil, tait place entre eux et causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours son fils, mais vitant de le nommer, par une sorte de pudeur; elle souriait ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets d'avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs ples; ses paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l'air mort et silencieux. Et, ses cts, les deux meurtriers, muets, immobiles, semblaient l'couter avec recueillement; la vrit, ils ne cherchaient pas suivre le sens des bavardages de la bonne vieille, ils taient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les empchait d'entendre l'clat de leurs penses. Ils n'osaient se regarder, ils regardaient Mme Raquin pour avoir une contenance. Jamais ils ne parlaient de se coucher; ils seraient rests l jusqu'au matin, dans le radotage caressant de l'ancienne mercire, dans l'apaisement qu'elle mettait autour d'elle, si elle n'avait pas tmoign elle-mme le dsir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle manger et rentraient chez eux avec dsespoir, comme on se jette au fond d'un gouffre. A ces soires intimes, ils prfrrent bientt de beaucoup les soires du jeudi. Quand ils taient seuls avec Mme Raquin, ils ne pouvaient s'tourdir: le mince filet de voix de leur tante, sa gaiet attendrie n'touffaient pas les cris qui les dchiraient. Ils sentaient venir l'heure du coucher, ils frmissaient lorsque, par hasard, ils rencontraient du regard la porte de leur chambre; l'attente de l'instant o ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, mesure que la soire avanait. Le jeudi, au contraire, ils se grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur prsence, ils souffraient moins. Thrse elle-mme finit par souhaiter ardemment les jours de rception. Si Michaud et Grivet n'taient pas venus, elle serait alle les chercher. Lorsqu'il y avait des trangers dans la salle manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme; elle aurait voulu qu'il y et toujours l des invits, du bruit, quelque chose qui l'tourdit et l'isolt. Devant le monde, elle montrait une sorte de gaiet nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi, ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces d'ancien rapin. Jamais les rceptions n'avaient t si gaies, ni si bruyantes. C'est ainsi qu'une fois par semaine, Laurent et Thrse pouvaient rester face face sans frissonner. Bientt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu peu Mme Raquin, et ils prvirent le jour o elle serait cloue dans son fauteuil, impotente et hbte. La pauvre vieille commenait balbutier des lambeaux de phrases qui se cousaient mal les uns aux autres; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un un. Elle devenait une chose. Thrse et Laurent voyaient avec effroi s'en aller cet tre qui les sparait encore et dont la voix les tirait de leurs mauvais rves. Quand l'intelligence aurait abandonn l'ancienne mercire et qu'elle resterait muette et roidie au fond de son fauteuil, ils se trouveraient seuls; le soir, ils ne pourraient plus chapper un tte--tte redoutable. Alors leur pouvante commencerait six heures, au lieu de commencer minuit; ils en deviendraient fous. Tous leurs efforts tendirent conserver Mme Raquin une sant qui leur tait si prcieuse. Ils firent venir des mdecins, ils furent aux petits soins auprs d'elle, ils trouvrent mme dans ce mtier de garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea redoubler de zle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait les soires supportables; ils ne voulaient pas que la salle manger, que la maison tout entire devnt un lieu cruel et sinistre comme leur chambre. Mme Raquin fut singulirement touche des soins empresss qu'ils lui prodiguaient; elle s'applaudissait, avec des larmes, de les avoir unis et de leur avoir abandonn ses quarante et quelques mille francs. Jamais, aprs la mort de son fils, elle n'avait compt sur une pareille affection ses dernires heures; sa vieillesse tait tout attidie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la paralysie implacable qui, malgr tout, la roidissait davantage chaque jour. Cependant Thrse et Laurent menaient leur double existence. Il y avait en chacun d'eux comme deux tres bien distincts: un tre nerveux et pouvant qui frissonnait ds que tombait le crpuscule, et un tre engourdi et oublieux, qui respirait l'aise ds que se levait le soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d'angoisse, seul seule, et ils souriaient paisiblement lorsqu'il y avait du monde. Jamais leur visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de les dchirer dans l'intimit; ils paraissaient calmes et heureux, ils cachaient instinctivement leurs maux. Personne n'aurait souponn, les voir si tranquilles pendant le jour, que les hallucinations les torturaient chaque nuit. On les et pris pour un mnage bni du ciel, vivant en pleine flicit. Grivet les appelait galamment les tourtereaux . Lorsque leurs yeux taient cerns par des veilles prolonges, il les plaisantait, il demandait quand le baptme. Et toute la socit riait. Laurent et Thrse plissaient peine, parvenaient sourire; ils s'habituaient aux plaisanteries risques du vieil employ. Tant qu'ils se trouvaient dans la salle manger, ils taient matres de leurs terreurs. L'esprit ne pouvait deviner l'effroyable changement qui se produisait en eux, lorsqu'ils s'enfermaient dans la chambre coucher. Le jeudi soir surtout, ce changement tait d'une brutalit si violente qu'il semblait s'accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs nuits, par son tranget, par ses emportements sauvages, dpassait toute croyance et restait profondment cach au fond de leur tre endolori. Ils auraient parl qu'on les et crus fous. --Sont-ils heureux, ces amoureux-l! disait souvent le vieux Michaud. Ils ne causent gure, mais ils n'en pensent pas moins. Je parie qu'ils se dvorent de caresses, quand nous ne sommes plus l. Telle tait l'opinion de toute la socit. Il arriva que Thrse et Laurent furent donns comme un mnage modle. Le passage du Pont-Neuf entier clbrait l'affection, le bonheur tranquille, la lune de miel ternelle des deux poux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille couchait entre eux; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement leurs traits et changeaient l'expression placide de leur physionomie en un masque ignoble et douloureux. XXV Au bout de quatre mois, Laurent songea retirer les bnfices qu'il s'tait promis de son mariage. Il aurait abandonn sa femme et se serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours aprs la noce, si son intrt ne l'et pas clou dans la boutique du passage. Il acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui l'touffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En quittant Thrse, il retombait dans la misre, il tait forc de conserver son emploi; en demeurant auprs d'elle, il pouvait au contraire contenter ses apptits de paresse, vivre grassement, sans rien faire, sur les rentes que Mme Raquin avait mises au nom de sa femme. Il est croire qu'il se serait sauv avec les quarante mille francs, s'il avait pu les raliser; mais la vieille mercire, conseille par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le contrat les intrts de sa nice. Laurent se trouvait ainsi attach Thrse par un lien puissant. En ddommagement de ses nuits atroces, il voulut au moins se faire entretenir dans une oisivet heureuse, bien nourri, chaudement vtu, ayant en poche l'argent ncessaire pour contenter ses caprices. A ce prix seul, il consentait coucher avec le cadavre du noy. Un soir, il annona Mme Raquin et sa femme qu'il avait donn sa dmission et qu'il quittait son bureau la fin de la quinzaine. Thrse eut un geste d'inquitude. Il se hta d'ajouter qu'il allait louer un petit atelier o il se remettrait faire de la peinture. Il s'tendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges horizons que l'art lui ouvrait; maintenant qu'il avait quelques sous et qu'il pouvait tenter le succs, il voulait voir s'il n'tait pas capable de grandes choses. La tirade qu'il dclama ce propos cachait simplement une froce envie de reprendre son ancienne vie d'atelier. Thrse, les lvres pinces, ne rpondit pas; elle n'entendait point que Laurent lui dpenst la petite fortune qui assurait sa libert. Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son consentement, elle fit quelques rponses sches; elle lui donna comprendre que, s'il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et serait compltement sa charge. Tandis qu'elle parlait, Laurent la regardait d'une faon aigu qui la troubla et arrta dans sa gorge le refus qu'elle allait formuler; elle crut lire dans les yeux de son complice cette pense menaante: Je dis tout, si tu ne consens pas. Elle se mit balbutier. Mme Raquin s'cria alors que le dsir de son cher fils tait trop juste, et qu'il fallait lui donner les moyens de devenir un homme de talent. La bonne dame gtait Laurent comme elle avait gt Camille; elle tait tout amollie par les caresses que lui prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait toujours son avis. Il fut donc dcid que l'artiste louerait un atelier et qu'il toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu'il aurait faire. Le budget de la famille fut ainsi rgl: les bnfices raliss dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de l'appartement, et suffiraient presque aux dpenses journalires du mnage; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente; le reste de ces rentes serait appliqu aux besoins communs. De cette faon, on n'entamerait pas le capital. Thrse se tranquillisa un peu. Elle fit jurer son mari de ne jamais dpasser la somme qui lui tait alloue. D'ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s'emparer des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se promettait bien de ne signer aucun papier. Ds le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un petit atelier qu'il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses journes, loin de Thrse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux a ses collgues. Grivet fut stupfait de son dpart. Un jeune homme, disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui en tait arriv, en quatre annes, au chiffre d'appointements que lui, Grivet, avait mis vingt ans atteindre! Laurent le stupfia encore davantage en lui disant qu'il allait se remettre tout entier la peinture. Enfin l'artiste s'installa dans son atelier. Cet atelier tait une sorte de grenier carr, long et large d'environ cinq ou six mtres; le plafond s'inclinait brusquement, en pente raide, perc d'une large fentre qui laissait tomber une lumire blanche et crue sur le plancher et sur les murs notaires. Les bruits de la rue ne montaient pas jusqu' ces hauteurs. La pice, silencieuse, blafarde, s'ouvrant en haut sur le ciel, ressemblait un trou, un caveau creus dans une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal; il y apporta deux chaises dpailles, une table qu'il appuya contre un mur pour qu'elle ne se laisst pas glisser terre, un vieux buffet de cuisine, sa bote couleurs et son ancien chevalet; tout le luxe du lieu consista en un vaste divan qu'il acheta trente francs chez un brocanteur. Il resta quinze jours sans songer seulement toucher ses pinceaux. Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le divan, attendait midi, heureux d'tre au matin et d'avoir encore devant lui de longues heures de jour. A midi, il allait djeuner, puis il se htait de revenir, pour tre seul, pour ne plus voir le visage ple de Thrse. Alors il digrait, il dormait, il se vautrait jusqu'au soir. Son atelier tait un lieu de paix o il ne tremblait pas. Un jour sa femme lui demanda visiter son cher refuge. Il refusa, et comme, malgr son refus, elle vint frapper sa porte, il n'ouvrit pas; il lui dit le soir qu'il avait pass la journe au muse du Louvre. Il craignait que Thrse n'introduist avec elle le spectre de Camille. L'oisivet finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs, il se mit l'oeuvre. N'ayant pas assez d'argent pour payer des modles, il rsolut de peindre au gr de sa fantaisie, sans se soucier de la nature. Il entreprit une tte d'homme. D'ailleurs, il ne se clotra plus autant; il travailla pendant deux ou trois heures chaque matin et employa ses aprs-midi flner ici et l, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d'une de ces longues promenades qu'il rencontra, devant l'Institut, son ancien ami de collge, qui avait obtenu un joli succs de camaraderie au dernier Salon. --Comment, c'est toi! s'cria le peintre. Ah! mon pauvre Laurent, je ne t'aurais jamais reconnu. Tu as maigri. --Je me suis mari, rpondit Laurent d'un ton embarrass. --Mari, toi! a ne m'tonne plus de te voir tout drle.... Et que fais-tu maintenant? --J'ai lou un petit atelier; je peins un peu, le matin. Laurent conta son mariage en quelques mots; puis il exposa ses projets d'avenir d'une voix fivreuse. Son ami le regardait d'un air tonn qui le troublait et l'inquitait. La vrit tait que le peintre ne retrouvait pas dans le mari de Thrse le garon pais et commun qu'il avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures distingues; le visage s'tait aminci et avait des pleurs de bon got, le corps entier se tenait plus digne et plus souple. --Mais tu deviens joli garon, ne put s'empcher de s'crier l'artiste, tu as une tenue d'ambassadeur. C'est du dernier chic. A quelle cole es-tu donc? L'examen qu'il subissait pesait beaucoup Laurent. Il n'osait s'loigner d'une faon brusque. --Veux-tu monter un instant mon atelier? demanda-t-il enfin son ami, qui ne le quittait pas. --Volontiers, rpondit celui-ci. Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu'il observait, tait dsireux de visiter l'atelier de son ancien camarade. Certes, il ne montait pas cinq tages pour voir les nouvelles oeuvres de Laurent, qui allaient srement lui donner des nauses; il avait la seule envie de contenter sa curiosit. Quand il fut mont et qu'il eut jet un coup d'oeil sur les toiles accroches aux murs, son tonnement redoubla. Il y avait l cinq tudes, deux ttes de femme et trois ttes d'homme, peintes avec une vritable nergie; l'allure en tait grasse et solide, chaque morceau s'enlevait par taches magnifiques sur les fonds d'un gris clair. L'artiste s'approcha vivement, et, stupfait, ne cherchant mme pas cacher sa surprise: --C'est toi qui as fait cela? demanda-t-il Laurent. --Oui, rpondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour un grand tableau que je prpare. --Voyons, pas de blague, tu es vraiment l'auteur de ces machines-l? --Eh! oui. Pourquoi n'en serais-je pas l'auteur? Le peintre n'osa rpondre: Parce que ces toiles sont d'un artiste, et que tu n'as jamais t qu'un ignoble maon. Il resta longtemps en silence devant les tudes. Certes, ces tudes taient gauches, mais elles avaient une tranget, un caractre si puissant qu'elles annonaient un sens artistique des plus dvelopps. On et dit de la peinture vcue. Jamais l'ami de Laurent n'avait vu des bauches si pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examin les toiles, il se tourna vers l'auteur: --L, franchement, lui dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de peindre ainsi. O diable as-tu appris avoir du talent? a ne s'apprend pas d'ordinaire. Et il considrait Laurent, dont la voix lui semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d'lgance. Il ne pouvait deviner l'effroyable secousse qui avait chang cet homme, en dveloppant en lui des nerfs de femme, des sensations aigus et dlicates. Sans doute un phnomne trange s'tait accompli dans l'organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile l'analyse de pntrer de telles profondeurs. Laurent tait peut-tre devenu artiste comme il tait devenu peureux, la suite du grand dtraquement qui avait boulevers sa chair et son esprit. Auparavant, il touffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveugl par l'paisse vapeur de sant qui l'entourait; maintenant, maigri, frissonnant, il avait la verve inquite, les sensations vives et poignantes des tempraments nerveux. Dans la vie de terreur qu'il menait, sa pense dlirait et montait jusqu' l'extase du gnie; la maladie en quelque sorte "morale", la nvrose dont tout son tre tait secou, dveloppait en lui un sens artistique d'une lucidit trange; depuis qu'il avait tu, sa chair s'tait comme allge, son cerveau perdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa pense, il voyait passer des crations exquises, des rveries de pote. Et c'est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction subite, c'est ainsi que ses oeuvres taient belles, rendues tout d'un coup personnelles et vivantes. Son ami n'essaya pas davantage de s'expliquer la naissance de cet artiste. Il s'en alla avec son tonnement. Avant de partir, il regarda encore les toiles et dit Laurent: --Je n'ai qu'un reproche te faire, c'est que toutes tes tudes ont un air de famille. Ces cinq ttes se ressemblent. Les femmes elles-mmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne l'air d'hommes dguiss.... Tu comprends, si tu veux faire un tableau avec ces bauches-l, il faudra changer quelques-unes des physionomies; tes personnages ne peuvent pas tre tous frres, cela ferait rire. Il sortit de l'atelier, et ajouta sur le carr, en riant: --Vrai, mon vieux, a me fait plaisir de t'avoir vu. Maintenant je vais croire aux miracles.... Bon Dieu! es-tu comme il faut! Il descendit. Laurent rentra dans l'atelier, vivement troubl. Lorsque son ami lui avait fait l'observation que toutes ses ttes d'tude avaient un air de famille, il s'tait brusquement tourn pour cacher sa pleur. C'est que dj cette ressemblance fatale l'avait frapp. Il revint lentement se placer devant les toiles; mesure qu'il les contemplait, qu'il passait de l'une l'autre, une sueur glace lui mouillait le dos. --Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous.... Ils ressemblent Camille.... Il se recula, il s'assit sur le divan, sans pouvoir dtacher ses yeux des ttes d'tude. La premire tait une face de vieillard, avec une longue barbe blanche; sous cette barbe blanche, l'artiste devinait le menton maigre de Camille. La seconde reprsentait une jeune fille blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du noy. On et dit Camille grim en vieillard, en jeune fille, prenant le dguisement qu'il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant toujours le caractre gnral de sa physionomie. Il existait une autre ressemblance terrible entre ces ttes: elles apparaissaient souffrantes et terrifies, elles taient comme crases sous le mme sentiment d'horreur. Chacune avait un lger pli gauche de la bouche, qui tirait les lvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se rappela avoir vu sur la face convulsionne du noy, les frappait d'un signe d'ignoble parent. Laurent comprit qu'il avait trop regard Camille la Morgue. L'image du cadavre s'tait grave profondment en lui. Maintenant, sa main, sans qu'il en et conscience, traait toujours les lignes de ce visage atroce dont le souvenir le suivait partout. Peu peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les figures s'animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que ses propres doigts avaient puissamment crs, et qui, par une tranget effrayante, prenaient tous les ges et tous les sexes. Il se leva, il lacra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu'il mourrait d'effroi dans son atelier, s'il le peuplait lui-mme des portraits de sa victime. Une crainte venait de le prendre: il redoutait de ne pouvoir plus dessiner une tte, sans dessiner celle du noy. Il voulut savoir tout de suite s'il tait matre de sa main. Il posa une toile blanche sur son chevalet: puis, avec un bout de fusain, il marqua une figure en quelques traits. La figure ressemblait Camille. Laurent effaa brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure, il se dbattit contre la fatalit qui poussait ses doigts. A chaque nouvel essai, il revenait la tte du noy. Il avait beau tendre sa volont, viter les lignes qu'il connaissait si bien; malgr lui, il traait ces lignes, il obissait ses muscles, ses nerfs rvolts. Il avait d'abord jet les croquis rapidement; il s'appliqua ensuite conduire le fusain avec lenteur. Le rsultat fut le mme: Camille, grimaant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile. L'artiste esquissa successivement les ttes les plus diverses, des ttes d'anges, de vierges avec des auroles, de guerriers romains coiffs de leur casque, d'enfants blonds et roses, de vieux bandits couturs de cicatrices; toujours, toujours le noy renaissait, il tait tour tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors Laurent se jeta dans la caricature, il exagra les traits, il fit des profils monstrueux, il inventa des ttes grotesques, et il ne russit qu' rendre plus horribles ces portraits frappants de sa victime. Il finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats; les chiens et les chats ressemblaient vaguement Camille. Une rage sourde s'tait empare de Laurent. Il creva la toile d'un coup de poing, en songeant avec dsespoir son grand tableau. Maintenant il n'y fallait plus penser; il sentait bien que, dsormais, il ne dessinerait plus que la tte de Camille, et, comme le lui avait dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes, feraient rire. Il s'imaginait ce qu'aurait t son oeuvre; il voyait sur les paules de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et pouvante du noy; l'trange spectacle qu'il voquait ainsi lui parut d'un ridicule atroce et l'exaspra. Ainsi il n'oserait plus travailler, il redouterait toujours de ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S'il voulait vivre paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette pense que ses doigts avaient la facult fatale et inconsciente de reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus. XXVI La crise dont Mme Raquin tait menace se dclara. Brusquement, la paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres, toujours prs de l'treindre, la prit la gorge et lui lia le corps. Un soir, comme elle s'entretenait paisiblement avec Thrse et Laurent, elle resta, au milieu d'une phrase, la bouche bante: il lui semblait qu'on l'tranglait. Quand elle voulut crier, appeler au secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue tait devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s'taient roidis. Elle se trouvait frappe de mutisme et d'immobilit. Thrse et Laurent se levrent, effrays devant ce coup de foudre, qui tordit la vieille mercire en moins de cinq secondes. Quand elle fut roide et qu'elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la pressrent de questions pour connatre la cause de sa souffrance. Elle ne put rpondre, elle continua les regarder avec une angoisse profonde. Ils comprirent alors qu'ils n'avaient plus qu'un cadavre devant eux, un cadavre vivant moiti qui les voyait et les entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les dsespra; au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils pleuraient sur eux, qui vivraient dsormais dans un ternel tte--tte. Ds ce jour, la vie des poux devint intolrable, Ils passrent des soires cruelles, en face de la vieille impotente qui n'endormait plus leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de la table, embarrasss et inquiets. Ce cadavre ne les sparait plus; par moments, ils l'oubliaient, ils le confondaient avec les meubles. Alors leurs pouvantes de la nuit les prenaient, la salle manger devenait, comme la chambre, un lieu terrible o se dressait le spectre de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par jour. Ds le crpuscule, ils frissonnaient, baissant l'abat-jour de la lampe pour ne pas se voir, tchant de croire que Mme Raquin allait parler et leur rappeler ainsi sa prsence. S'ils la gardaient, s'ils ne se dbarrassaient pas d'elle, c'est que ses yeux vivaient encore, et qu'ils prouvaient parfois quelque soulagement les regarder se mouvoir et briller. Ils plaaient toujours la vieille impotente sous la clart crue de la lampe, afin de bien clairer son visage et de l'avoir sans cesse devant eux. Ce visage, mou et blafard, et t un spectacle insoutenable pour d'autres, mais ils prouvaient un tel besoin de compagnie, qu'ils y reposaient leurs regards avec une vritable joie. On et dit le masque dissous d'une morte, au milieu duquel on aurait mis deux yeux vivants; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement dans leur orbite; les joues, la bouche taient comme ptrifies, elles gardaient une immobilit qui pouvantait. Lorsque Mme Raquin se laissait aller au sommeil et baissait les paupires, sa face, alors toute blanche et toute muette, tait vraiment celle d'un cadavre; Thrse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient du bruit jusqu' ce que la paralytique et relev les paupires et les et regards. Ils l'obligeaient ainsi rester veille. Ils la considraient comme une distraction qui les tirait de leurs mauvais rves. Depuis qu'elle tait infirme, il fallait la soigner ainsi qu'un enfant. Les soins qu'ils lui prodiguaient les foraient secouer leurs penses. Le matin, Laurent la levait, la portait dans son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit; elle tait lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre dlicatement entre ses bras et la transporter. C'tait galement lui qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thrse: elle habillait l'impotente, elle la faisait manger, elle cherchait comprendre ses moindres dsirs. Mme Raquin conserva pendant quelques jours l'usage de ses mains, elle put crire sur une ardoise et demander ainsi ce dont elle avait besoin; puis ses mains moururent, il lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon; ds lors, elle n'eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nice devint ce qu'elle dsirait. La jeune femme se voua au rude mtier de garde-malade; cela lui cra une occupation de corps et d'esprit qui lui fit grand bien. Les poux, pour ne point rester face face, roulaient ds le matin, dans la salle manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils l'apportaient entre eux, comme si elle et t ncessaire leur existence; ils la faisaient assister leurs repas, toutes leurs entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu'elle tmoignait le dsir de passer dans sa chambre. Elle n'tait bonne qu' rompre leur tte--tte, elle n'avait pas le droit de vivre part. A huit heures, Laurent allait son atelier, Thrse descendait la boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle manger jusqu' midi; puis, aprs le djeuner, elle se trouvait seule de nouveau jusqu' six heures. Souvent, pendant la journe, sa nice montait et tournait autour d'elle, s'assurant si elle ne manquait de rien. Les amis de la famille ne savaient quels loges inventer pour exalter les vertus de Thrse et de Laurent. Les rceptions du jeudi continurent, et l'impotente y assista, comme par le pass. On approchait son fauteuil de la table; de huit heures onze heures elle tenait les yeux ouverts, regardant tour tour les invits avec des lueurs pntrantes. Les premiers jours le vieux Michaud et Grivet demeurrent un peu embarrasss en face du cadavre de leur vieille amie; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils n'prouvaient qu'un chagrin mdiocre, et ils se demandaient dans quelle juste mesure il tait convenable de s'attrister. Fallait-il parler cette face morte, fallait-il ne pas s'en occuper du tout? Peu peu, ils prirent le parti de traiter Mme Raquin comme si rien ne lui tait arriv. Ils finirent par feindre d'ignorer compltement son tat. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les rponses, riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais dmonter par l'expression rigide de son visage. Ce fut un trange spectacle; ces hommes avaient l'air de parler raisonnablement une statue, comme les petites filles parlent leur poupe. La paralytique se tenait raide et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les gestes, ayant avec elle des conversations trs animes. Michaud et Grivet s'applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils croyaient faire preuve de politesse, ils s'vitaient, en outre, l'ennui des condolances d'usage. Mme Raquin devait tre flatte de se voir traite en personne bien portante, et, ds lors, il leur tait permis de s'gayer en sa prsence sans le moindre scrupule. Grivet eut une manie. Il affirma qu'il s'entendait parfaitement avec Mme Raquin, qu'elle ne pouvait le regarder sans qu'il comprt sur-le-champ ce qu'elle dsirait. C'tait encore l une attention dlicate. Seulement, chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il dclarait qu'elle demandait telle ou telle chose. Vrification faite, Mme Raquin ne demandait rien du tout ou demandait une chose toute diffrente. Cela ne dcourageait pas Grivet, qui lanait un victorieux: Quand je vous le disais! et qui recommenait quelques minutes plus tard. C'tait une bien autre affaire lorsque l'impotente tmoignait ouvertement un dsir; Thrse, Laurent, les invits nommaient l'un aprs l'autre les objets qu'elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait par la tte, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que Mme Raquin dsirait. Ce qui ne lui empchait pas de rpter: --Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit que j'ai raison.... N'est-ce pas, chre dame.... Oui, oui. D'ailleurs, ce n'tait pas une chose facile que de saisir les souhaits de la pauvre vieille. Thrse seule avait cette science. Elle communiquait assez aisment avec cette intelligence mure, vivante encore et enterre au fond d'une chair morte. Que se passait-il dans cette misrable crature qui vivait juste assez pour assister la vie sans y prendre part? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans doute d'une faon nette et claire et elle n'avait plus le geste, elle n'avait plus la voix pour exprimer au dehors les penses qui naissaient en elle. Ses ides l'touffaient peut-tre. Elle n'aurait pu lever la main, ouvrir la bouche, quand mme un de ses mouvements, une de ses paroles et dcid des destines du monde. Son esprit tait comme un de ces vivants qu'on ensevelit par mgarde et qui se rveillent dans la nuit de la terre, deux ou trois mtres au-dessous du sol; ils crient, ils se dbattent, et l'on passe sur eux sans entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait Mme Raquin, les lvres serres, les mains allonges sur les genoux, mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait: --Qui sait quoi elle peut penser toute seule... Il doit se passer quelque drame cruel au fond de cette morte. Laurent se trompait, Mme Raquin tait heureuse, heureuse des soins et de l'affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rv de finir comme cela, lentement, au milieu des dvouements et des caresses. Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis qui l'aidaient mourir en paix. Mais elle acceptait son tat sans rvolte; la vie paisible et retire qu'elle avait toujours mene, les douceurs de son temprament lui empchaient de sentir trop rudement les souffrances du mutisme et de l'immobilit. Elle tait redevenue enfant, elle passait des journes sans ennui, regarder devant elle, songer au pass. Elle finit mme par goter des charmes rester bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille. Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clart plus pntrantes. Elle en tait arrive se servir de ses yeux comme d'une main, comme d'une bouche, pour demander et remercier. Elle supplait, ainsi, d'une faon trange et charmante, aux organes qui lui faisaient dfaut. Ses regards taient beaux, d'une beaut cleste, au milieu de sa face dont les chairs pendaient molles et grimaantes. Depuis que ses lvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait du regard, avec des tendresses adorables; des lueurs humides passaient, et des rayons d'aurore sortaient des orbites. Rien n'tait plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lvres dans ce visage mort; le bas du visage restait morne et blafard, le haut s'clairait divinement. C'tait surtout pour ses chers enfants qu'elle mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son me dans un simple coup d'oeil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec amour par des regards pleins d'une tendre effusion. Elle vcut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se croyant l'abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir pay sa part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup l'crasa. Thrse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine lumire, elle ne vivait plus assez pour les sparer et les dfendre contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu'elle tait l, qu'elle les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient Camille et cherchaient le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils laissaient chapper malgr eux des aveux, des phrases qui finirent par tout rvler Mme Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant laquelle il parla comme un hallucin. Brusquement, la paralytique comprit. Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle prouva une telle secousse, que Thrse crut qu'elle allait bondir et crier. Puis, elle retomba dans une rigidit de fer. Cette espce de choc fut d'autant plus pouvantable qu'il sembla galvaniser un cadavre. La sensibilit, un instant rappele, disparut; l'impotente demeura plus crase, plus blafarde. Ses yeux, si doux d'ordinaire, taient devenus noirs et durs, pareils des morceaux de mtal. Jamais dsespoir n'tait tomb plus rudement dans un tre. La sinistre vrit, comme un clair, brla les yeux de la paralytique et entra eu elle avec le heurt suprme d'un coup de foudre. Si elle avait pu se lever, jeter le cri d'horreur qui montait sa gorge, maudire les assassins de son fils, elle et moins souffert. Mais aprs avoir tout entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette, gardant en elle l'clat de sa douleur. Il lui sembla que Thrse et Laurent l'avaient lie, cloue sur son fauteuil pour l'empcher de s'lancer, et qu'ils prenaient un atroce plaisir lui rpter: Nous avons tu Camille , aprs avoir pos sur ses lvres un billon qui touffait ses sanglots. L'pouvante, l'angoisse couraient furieusement dans son corps, sans trouver une issue. Elle faisait des efforts surhumains pour soulever le poids qui l'crasait, pour dgager sa gorge et trouver ainsi passage au flot de son dsespoir. Et vainement elle tendait ses dernires nergies; elle sentait sa langue froide contre son palais, elle ne pouvait s'arracher de la mort. Une impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient celles d'un homme tomb en lthargie qu'on enterrerait et qui, billonn par les liens de sa chair, entendrait sur sa tte le bruit sourd des pelletes de sable. Le ravage qui se fit dans son coeur fut plus terrible encore. Elle sentit en elle un croulement qui la brisa. Sa vie entire tait dsole, toutes ses tendresses, toutes ses bonts, tous ses dvouements venaient d'tre brutalement renverss et fouls aux pieds. Elle avait men une vie d'affection et de douceur et, ses heures dernires, lorsqu'elle allait emporter dans la tombe la croyance aux bonheurs calmes de l'existence, une voix lui criait que tout est mensonge et que tout est crime. Le voile qui se dchirait lui montrait, au-del des amours et des amitis qu'elle avait cru voir, un spectacle effroyable de sang et de honte. Elle et injuri Dieu, si elle avait pu crier un blasphme. Dieu l'avait trompe pendant plus de soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et elle tait demeure enfant, croyant sottement mille choses niaises, ne voyant pas la vie relle se traner dans la boue sanglante des passions. Dieu tait mauvais; il aurait d lui dire la vrit plus tt, ou la laisser s'en aller avec ses innocences et son aveuglement. Maintenant, il ne lui restait qu' mourir en niant l'amour, en niant l'amiti, en niant le dvouement. Rien n'existait que le meurtre et la luxure. H quoi! Camille tait mort sous les coups de Thrse et de Laurent, et ceux-ci avaient conu le crime au milieu des hontes de l'adultre? Il y avait pour Mme Raquin un tel abme dans cette pense, qu'elle ne pouvait la raisonner ni la saisir d'une faon nette et dtaille. Elle n'prouvait qu'une sensation, celle d'une chute horrible; il lui semblait qu'elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se disait: Je vais aller me briser au fond. Aprs la premire secousse, la monstruosit du crime lui parut invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la conviction de l'adultre et du meurtre s'tablit en elle, au souvenir de petites circonstances qu'elle ne s'tait pas expliques jadis. Thrse et Laurent taient bien les meurtriers de Camille, Thrse qu'elle avait leve, Laurent qu'elle avait aim en mre dvoue et tendre. Cela tournait dans sa tte comme une roue immense, avec un bruit assourdissant. Elle devinait des dtails si ignobles, elle descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pense un double spectacle d'une ironie si atroce, qu'elle eut voulu mourir pour ne plus penser. Une seule ide, machinale et implacable, broyait son cerveau avec une pesanteur et un enttement de meule. Elle se rptait: Ce sont mes enfants qui ont tu mon enfant , et elle ne trouvait rien autre chose pour exprimer son dsespoir. Dans le brusque changement de son coeur, elle se cherchait avec garement et ne se reconnaissait plus; elle restait crase sous l'envahissement brutal des penses de vengeance qui chassaient toute la bont de sa vie. Quand elle eut t transforme, il fit noir en elle; elle sentit natre dans sa chair mourante un nouvel tre, impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son fils. Lorsqu'elle eut succomb sous l'treinte accablante de la paralysie, lorsqu'elle eut compris qu'elle ne pouvait sauter la gorge de Thrse et de Laurent, qu'elle rvait d'trangler, elle se rsigna au silence et l'immobilit, et de grosses larmes tombrent lentement de ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce dsespoir muet et immobile. Ces larmes qui coulaient une une sur ce visage mort dont pas une ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer par tous ses traits et o les yeux seuls sanglotaient, offraient un spectacle poignant. Thrse fut prise d'une piti pouvante. --Il faut la coucher, dit-elle Laurent, en lui montrant sa tante. Laurent se hta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se baissa pour la prendre entre ses bras. A ce moment, Mme Raquin espra qu'un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds: elle tenta un effort suprme. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrt contre sa poitrine; elle comptait que la foudre allait l'craser s'il avait cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le ciel rserva son tonnerre. Elle resta affaisse, passive, comme un paquet de linge. Elle lut saisie, souleve, transporte par l'assassin, elle prouva l'angoisse de se sentir, molle et abandonne, entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tte roula sur l'paule de Laurent, qu'elle regarda avec des yeux agrandis par l'horreur. --Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront pas.... Et il la jeta brutalement sur le lit. L'impotente y tomba vanouie. Sa dernire pense avait t une pense de terreur et de dgot. Dsormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l'treinte immonde des bras de Laurent. XXVII Une crise d'pouvante avait seule pu amener les poux parler, faire des aveux en prsence de Mme Raquin. Ils n'taient cruels ni l'un ni l'autre: ils auraient vit une semblable rvlation par humanit si leur sret ne leur et pas dj fait une loi de garder le silence. Le jeudi suivant, ils furent singulirement inquiets. Le matin, Thrse demanda Laurent s'il croyait prudent de laisser la paralytique dans la salle manger pendant la soire. Elle savait tout, elle pourrait donner l'veil. --Bah! rpondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit doigt. Comment veux-tu qu'elle bavarde? --Elle trouvera peut-tre un moyen, rpondit Thrse. Depuis l'autre soir, je lis dans ses yeux une pense implacable. --Non, vois-tu, le mdecin m'a dit que tout tait bien fini pour elle. Si elle parle encore une fois elle parlera dans le dernier hoquet de l'agonie.... Elle n'en a pas pour longtemps, va. Ce serait bte de charger encore notre conscience en l'empchant d'assister cette soire.... Thrse frissonna. --Tu ne m'as pas comprise, cria-t-elle. Oh! tu as raison, il y a assez de sang.... Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante dans sa chambre et prtendre qu'elle est plus souffrante, et qu'elle dort. --C'est cela, reprit Laurent, et cet imbcile de Michaud entrerait carrment dans la chambre pour voir quand mme sa vieille amie.... Ce serait une excellente faon pour nous perdre. Il hsitait, il voulait paratre tranquille, et l'anxit le faisait balbutier. --Il vaut mieux laisser aller les vnements, continua-t-il. Ces gens-l sont btes comme des oies; ils n'entendront certainement rien aux dsespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la chose, car ils sont trop loin de la vrit. Une fois l'preuve faite, nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence.... Tu verras, tout ira bien. Le soir, quand les invits arrivrent, Mme Raquin occupait sa place ordinaire, entre le pole et la table. Laurent et Thrse jouaient la belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse l'incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baiss trs bas l'abat-jour de la lampe; la toile cire seule tait claire. Les invits eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui prcdait toujours la premire partie de dominos. Grivet et Michaud ne manqurent pas d'adresser la paralytique les questions d'usage sur sa sant, questions auxquelles ils firent eux-mmes des rponses excellentes, comme ils en avaient l'habitude. Aprs quoi, sans plus s'occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu avec dlices. Mme Raquin, depuis qu'elle connaissait l'horrible secret, attendait fivreusement cette soire. Elle avait runi ses dernires forces pour dnoncer les coupables. Jusqu'au dernier moment, elle craignit de ne pas assister la soire. Elle pensait que Laurent la ferait disparatre, la tuerait peut-tre, ou tout au moins l'enfermerait dans sa chambre. Quand elle vit qu'on la laissait l, quand elle fut en prsence des invits, elle gota une joie chaude en songeant qu'elle allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue tait bien morte, elle essaya d'un nouveau langage. Par une puissance de volont tonnante, elle parvint galvaniser en quelque sorte sa main droite, la soulever lgrement de son genou o elle tait toujours tendue, inerte; elle la fit ensuite ramper peu peu le long d'un des pieds de la table, qui se trouvait devant elle, et parvint la poser sur la toile cire. L elle agita faiblement les doigts comme pour attirer l'attention. Quand les joueurs aperurent au milieu d'eux cette main de morte, blanche et molle, ils furent trs surpris. Grivet s'arrta, les bras en l'air, au moment o il allait poser victorieusement le double-six. Depuis son attaque, l'impotente n'avait plus remu les mains. --H! voyez donc, Thrse, cria Michaud, voil Mme Raquin qui agite les doigts.... Elle dsire sans doute quelque chose. Thrse ne put rpondre; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde sous la lumire crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants. --Pardieu! oui, dit Grivet, elle dsire quelque chose.... Oh! nous nous comprenons bien tous les deux.... Elle veut jouer aux dominos.... Hein! n'est-ce pas, chre dame? Mme Raquin fit un signe violent, de dngation. Elle allongea un doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit tracer pniblement des lettres sur la table. Elle n'avait pas indiqu quelques traits, que Grivet s'cria de nouveau avec triomphe: --Je comprends: elle dit que je fais bien de poser le double-six. L'impotente jeta sur le vieil employ un regard terrible et reprit le mot qu'elle voulait crire. Mais, chaque instant, Grivet l'interrompait en dclarant que c'tait inutile, qu'il avait compris, et il avanait une sottise. Michaud finit par le faire taire. --Que diable! laissez parler Mme Raquin dit-il. Parlez, ma vieille amie. Et il regarda sur la toile cire, comme il aurait prt l'oreille. Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommenc un mot plus de dix reprises, et ils ne traaient plus ce mot qu'en s'garant droite et gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne pouvant lire, forant l'impotente toujours reprendre les premires lettres. --Ah! bien, s'cria tout coup Olivier, j'ai lu, cette fois.... Elle vient d'crire votre nom, Thrse.... Voyons: _Thrse et_... Achevez, chre dame. Thrse faillit crier d'angoisse. Elle regardait les doigts de sa tante glisser sur la toile cire, et il lui semblait que ces doigts traaient son nom et l'aveu de son crime en caractres de feu. Laurent s'tait lev violemment, se demandant s'il n'allait pas se prcipiter sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout tait perdu, il sentit sur son tre la pesanteur et le froid du chtiment, en voyant cette main revivre pour rvler l'assassinat de Camille. Mme Raquin crivait toujours, d'une faon de plus en plus hsitante. --C'est parfait, je lis trs bien, reprit Olivier au bout d'un instant, en regardant les poux. Votre tante crit vos deux noms: _Thrse et Laurent_... La vieille dame fit coup sur coup des signes d'affirmation, en jetant sur les meurtriers des regards qui les crasrent. Puis elle voulut achever. Mais ses doigts s'taient raidis, la volont suprme qui les galvanisait lui chappait; elle sentait la paralysie remonter lentement le long de son bras, et de nouveau s'emparer de son poignet. Elle se hta, elle traa encore un mot. Le vieux Michaud lut haute voix: -- _Thrse et Laurent ont_... Et Olivier demanda: --Qu'est-ce qu'ils ont, vos chers enfants? Les meurtriers, pris d'une terreur folle, furent sur le point d'achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d'un coup, cette main fut prise d'une convulsion et s'aplatit sur la table; elle glissa et retomba le long du genou de l'impotente comme une masse de chair inanime. La paralysie tait revenue et avait arrt le chtiment. Michaud et Olivier se rassirent, dsappoints, tandis que Thrse et Laurent gotaient une joie si cre, qu'ils se sentaient dfaillir sous le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine. Grivet tait vex de ne pas avoir t cru sur parole. Il pensa que le moment tait venu de reconqurir son infaillibilit en compltant la phrase inacheve de Mme Raquin. Comme on cherchait le sens de cette phrase: --C'est trs clair, dit-il, je devine la phrase entire dans les yeux de madame. Je n'ai pas besoin qu'elle crive sur une table, moi; un de ses regards me suffit.... Elle a voulu dire: Thrse et Laurent ont bien soin de moi. Grivet dut s'applaudir de son imagination, car toute la socit fut de son avis. Les invits se mirent faire l'loge des poux, qui se montraient si bons pour la pauvre dame. --Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que Mme Raquin a voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses enfants. Cela honore toute la famille. Et il ajouta en reprenant ses dominos: --Allons, continuons. O en tions-nous?... Grivet allait poser le double-six, je crois. Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone. La paralytique regardait sa main, abme dans un affreux dsespoir. Sa main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb, maintenant; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne voulait pas que Camille ft veng, il retirait sa mre le seul moyen de faire connatre aux hommes le meurtre dont il avait t la victime. Et la malheureuse se disait qu'elle n'tait plus bonne qu' aller rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupires, se sentant inutile dsormais, voulant se croire dj dans la nuit du tombeau. XXVIII Depuis deux mois, Thrse et Laurent se dbattaient dans les angoisses de leur union. Ils souffraient l'un par l'autre. Alors la haine monta lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colre pleins de menaces sourdes. La haine devait forcment venir. Ils s'taient aims comme des brutes, avec une passion chaude, toute de sang; puis, au milieu des vnements du crime, leur amour tait devenu de la peur, et ils avaient prouv une sorte d'effroi physique de leurs baisers; aujourd'hui, sous la souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se rvoltaient et s'emportaient. Ce fut une haine atroce, aux clats terribles. Ils sentaient bien qu'ils se gnaient l'un l'autre; ils se disaient qu'ils mneraient une existence tranquille, s'ils n'taient pas toujours l face face. Quand ils taient en prsence, il leur semblait qu'un poids norme les touffait, et ils auraient voulu carter ce poids, leurs lvres se pinaient, des penses de violence passaient dans leurs yeux clairs, il leur prenait des envies de s'entre-dvorer. Au fond, une pense unique les rongeait: ils s'irritaient contre leur crime, ils se dsespraient d'avoir jamais troubl leur vie. De l venaient toute leur colre et toute leur haine. Ils sentaient que le mal tait incurable, qu'ils souffriraient jusqu' leur mort du meurtre de Camille, et cette ide de perptuit dans la souffrance les exasprait. Ne sachant sur qui frapper, ils s'en prenaient eux-mmes, ils s'excraient. Ils ne voulaient pas reconnatre tout haut que leur mariage tait le chtiment fatal du meurtre; ils se refusaient entendre la voix intrieure qui leur criait la vrit, en talant devant eux l'histoire de leur vie. Et pourtant, dans les crises d'emportement qui les secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colre, ils devinaient les fureurs de leur tre goste qui les avaient pousss l'assassinat pour contenter ses apptits, et qui ne trouvait dans l'assassinat qu'une existence dsole et intolrable. Ils se souvenaient du pass, ils savaient que leur esprance trompe de luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords; s'ils avaient pu s'embrasser en paix et vivre en joie, ils n'auraient point pleur Camille, ils se seraient engraisss de leur crime. Mais leur corps s'tait rvolt, refusant le mariage, et ils se demandaient avec terreur o allaient les conduire l'pouvante et le dgot. Ils n'apercevaient qu'un avenir effroyable de douleur, qu'un dnouement sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu'on aurait attachs ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire cet embrassement forc, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se roidissaient sans parvenir se dlivrer. Puis, comprenant que jamais ils n'chapperaient leur treinte, irrits par les cordes qui leur coupaient la chair, coeurs de leur contact, sentant chaque heure crotre leur malaise, oubliant qu'ils s'taient eux-mmes lis l'un l'autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils s'adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir moins, de panser les blessures qu'ils se faisaient en s'injuriant, en s'tourdissant de leurs cris et de leurs accusations. Chaque soir une querelle clatait. On et dit que les meurtriers cherchaient des occasions pour s'exasprer, pour dtendre leurs nerfs roidis. Ils s'piaient, se ttaient du regard, fouillant leurs blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une acre volupt se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu d'une irritation continuelle, las d'eux-mmes, ne pouvant plus supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans dlirer. Leur tre entier se trouvait prpar pour la violence; la plus lgre impatience, la contrarit la plus ordinaire grandissaient d'une faon trange dans leur organisme dtraqu, et devenaient tout d'un coup grosses de brutalit. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu'au lendemain. Un plat trop chaud, une fentre ouverte, un dmenti, une simple observation suffisaient pour les pousser de vritables crises de folie. Et toujours, un moment de la dispute, ils se jetaient le noy la face. De parole en parole, ils en arrivaient se reprocher la noyade de Saint-Ouen; alors ils voyaient rouge, ils s'exaltaient jusqu' la rage. C'taient des scnes atroces, des touffements, des coups, des cris ignobles, des brutalits honteuses. D'ordinaire, Thrse et Laurent s'exaspraient ainsi aprs le repas; ils s'enfermaient dans la salle manger pour que le bruit de leur dsespoir ne ft pas entendu. L, ils pouvaient se dvorer l'aise, au fond de cette pice humide, de cette sorte de caveau que la lampe clairait de lueurs jauntres. Leurs voix, au milieu du silence et de la tranquillit de l'air, prenaient des scheresses dchirantes. Et ils ne cessaient que lorsqu'ils taient briss de fatigue; alors seulement ils pouvaient aller goter quelques heures de repos. Leurs querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner le sommeil en hbtant leurs nerfs. Mme Raquin les coutait. Elle tait l sans cesse, dans son fauteuil, les mains pendantes sur les genoux, la tte droite, la face muette. Elle entendait tout, et sa chair morte n'avait pas un frisson. Ses yeux s'attachaient sur les meurtriers avec une fixit aigu. Son martyre devait tre atroce. Elle sut ainsi, dtail par dtail, les faits qui avaient prcd et suivi le meurtre de Camille, elle descendit peu peu dans les salets et les crimes de ceux qu'elle avait appels ses chers enfants. Les querelles des poux la mirent au courant des moindres circonstances, talrent devant son esprit terrifi, un un, les pisodes de l'horrible aventure. Et mesure qu'elle pntrait plus avant dans cette boue sanglante, elle criait grce, elle croyait toucher le fond de l'infamie, et il lui fallait descendre encore. Chaque soir, elle apprenait quelque nouveau dtail. Toujours l'affreuse histoire s'allongeait devant elle; il lui semblait qu'elle tait perdue dans un rve d'horreur qui n'aurait pas de fin. Le premier aveu avait t brutal et crasant, mais elle souffrait davantage de ces coups rpts, de ces petits faits que les poux laissaient chapper au milieu de leur emportement et qui clairaient le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mre entendait le rcit de l'assassinat de son fils, et, chaque jour, ce rcit devenait plus pouvantable, plus circonstanci, et tait cri ses oreilles avec plus de cruaut et d'clat. Parfois, Thrse tait prise de remords, en face de ce masque blafard sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait sa tante Laurent, le conjurant du regard de se taire. --Eh! laisse donc! criait celui-ci avec brutalit, tu sais bien qu'elle ne peut pas nous livrer.... Est-ce que je suis plus heureux qu'elle, moi?... Nous avons son argent, je n'ai pas besoin de me gner. Et la querelle continuait, pre, clatante, tuant de nouveau Camille. Ni Thrse ni Laurent n'osaient cder la pense de piti qui leur venait parfois, d'enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu'ils se disputaient, et de lui viter ainsi le rcit du crime. Ils redoutaient de s'assommer l'un l'autre, s'ils n'avaient plus entre eux ce cadavre demi vivant. Leur piti cdait devant leur lchet, ils imposaient Mme Raquin des souffrances indicibles, parce qu'ils avaient besoin de sa prsence pour se protger contre leurs hallucinations. Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mmes accusations. Ds que le nom de Camille tait prononc, ds que l'un d'eux accusait l'autre d'avoir tu cet homme, il y avait un choc effrayant. Un soir, dner, Laurent, qui cherchait un prtexte pour s'irriter, trouva que l'eau de la carafe tait tide; il dclara que l'eau tide lui donnait des nauses, et qu'il en voulait de la frache. --Je n'ai pu me procurer de la glace, rpondit schement Thrse. --C'est bien, je ne boirai pas, reprt Laurent. --Cette eau est excellente. --Elle est chaude et a un got de bourbe. On dirait de l'eau de rivire. Thrse rpta: --De l'eau de rivire.... Et elle clata en sanglots. Un rapprochement d'ides venait d'avoir lieu dans son esprit. --Pourquoi pleures-tu? demanda Laurent, qui prvoyait la rponse et qui plissait. --Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le sais bien.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! c'est toi qui l'as tu. --Tu mens! cria l'assassin avec vhmence, avoue que tu mens.... Si je l'ai jet la Seine, c'est que tu m'as pouss ce meurtre. --Moi! moi! --Oui, toi!... Ne fais pas l'ignorante, ne m'oblige pas te faire avouer de force la vrit. J'ai besoin que tu confesses ton crime, que tu acceptes ta part dans l'assassinat. Cela me tranquillise et me soulage. --Mais ce n'est pas moi qui ai noy Camille. --Si, mille fois si, c'est toi!... Oh! tu feins l'tonnement et l'oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs. Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en feu, lui cria dans la face: --Tu tais au bord de l'eau, tu te souviens, et je t'ai dit tout bas: Je vais le jeter la rivire. Alors tu as accept, tu es entre dans la barque.... Tu vois bien que tu l'as assassin avec moi. --Ce n'est pas vrai.... J'tais folle, je ne sais plus ce que j'ai fait, mais je n'ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime. Ces dngations torturaient Laurent. Comme il le disait, l'ide d'avoir une complice le soulageait; il aurait tent, s'il l'avait os, de se prouver lui-mme que toute l'horreur du meurtre retombait sur Thrse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui faire confesser qu'elle tait la plus coupable. Il se mit marcher de long en large, criant, dlirant, suivi par les regards fixes de Mme Raquin. --Ah! la misrable! la misrable! balbutiait-il d'une voix trangle, elle veut me rendre fou.... Eh! n'es-tu pas monte un soir dans ma chambre comme une prostitue, ne m'as-tu pas saoul de tes caresses pour me dcider te dbarrasser de ton mari? Il te dplaisait, il sentait l'enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir ici.... Il y a trois ans, est-ce que je pensais tout cela, moi? est-ce que j'tais un coquin? Je vivais tranquille, en honnte homme, ne faisant de mal personne. Je n'aurais pas cras une mouche. --C'est toi qui as tu Camille, rpta Thrse avec une obstination dsespre qui faisait perdre la tte Laurent. --Non, c'est toi, je te dis que c'est toi, reprit-il avec un clat terrible.... Vois-tu, ne m'exaspre pas, cela pourrait mal finir.... Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien! Tu t'es livre moi comme une fille, l, dans la chambre de ton mari; tu m'y as fait connatre tes volupts qui m'ont affol. Avoue que tu avais calcul tout cela, que tu hassais Camille, et que depuis longtemps tu voulais le tuer. Tu m'as sans doute pris pour amant afin de me heurter contre lui et de le briser. --Ce n'est pas vrai.... C'est monstrueux ce que tu dis l.... Tu n'as pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi, qu'avant de te connatre, j'tais une honnte femme qui n'avait jamais fait de mal personne. Si je t'ai rendu fou, tu m'as rendue plus folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent.... J'aurais trop de choses te reprocher. --Qu'aurais-tu donc me reprocher? --Non, rien... Tu ne m'as pas sauve de moi-mme, tu as profit de mes abandons, tu t'es plu dsoler ma vie.... Je te pardonne tout cela.... Mais, par grce, ne m'accuse pas d'avoir tu Camille. Garde ton crime pour toi, ne cherche pas m'pouvanter davantage. Laurent leva la main pour frapper Thrse au visage. --Bats-moi, j'aime mieux a, ajouta-t-elle, je souffrirai moins. Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s'assit ct del jeune femme. --coute, lui dit-il d'une voix qu'il s'efforait de rendre calme, il y a de la lchet refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que nous l'avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant innocente? Si tu tais innocente, tu n'aurais pas consenti m'pouser. Souviens-toi des deux annes qui ont suivi le meurtre. Dsires-tu tenter une preuve? Je vais aller tout dire au procureur imprial, et tu verras si nous ne serons pas condamns l'un et l'autre. Ils frissonnrent, et Thrse reprit: --Les hommes me condamneraient peut-tre, mais Camille sait bien que tu as tout fait.... Il ne me tourmente pas la nuit comme il te tourmente. --Camille me laisse en repos, dit Laurent ple et tremblant, c'est toi qui le vois passer dans tes cauchemars, je t'ai entendue crier. --Ne dis pas cela, s'cria la jeune femme avec colre, je n'ai pas cri, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh! je comprends, tu cherches le dtourner de toi.... Je suis innocente! Ils se regardrent terrifis, briss de fatigue, craignant d'avoir voqu le cadavre du noy. Leurs querelles finissaient toujours ainsi; ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient se tromper eux-mmes pour mettre en fuite les mauvais rves. Leurs continuels efforts tendaient rejeter tour de rle la responsabilit du crime, se dfendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser sur eux les charges les plus graves. Le plus trange tait qu'ils ne parvenaient pas tre dupes de leurs serments, qu'ils se rappelaient parfaitement tous deux les circonstances de l'assassinat. Ils lisaient des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lvres se donnaient des dmentis. C'taient des mensonges purils, des affirmations ridicules, la dispute toute de mots de deux misrables qui mentaient pour mentir, sans pouvoir se cacher qu'ils mentaient. Successivement, ils prenaient le rle d'accusateur, et, bien que jamais le procs qu'ils se faisaient n'et amen un rsultat, ils le recommenaient chaque soir avec un acharnement cruel. Ils savaient qu'ils ne prouveraient rien, qu'ils ne parviendraient pas effacer le pass, et ils tentaient toujours cette besogne, ils revenaient toujours la charge, aiguillonns par la douleur et l'effroi, vaincus l'avance par l'accablante ralit. Le bnfice le plus net qu'ils tiraient de leurs disputes tait de produire une tempte de mots et de cris dont le tapage les tourdissait un moment. Et tant que duraient leurs emportements, tant qu'ils s'accusaient, la paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tte de Thrse. XXIX Une nouvelle phase se dclara. Thrse, pousse bout par la peur, ne sachant o trouver une pense consolante, se mit pleurer le noy tout haut devant Laurent. Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se brisrent, sa nature sche et violente s'amollit. Dj elle avait eu des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces attendrissements revinrent, comme une raction ncessaire et fatale. Lorsque la jeune femme eut lutt de toute son nergie nerveuse contre le spectre de Camille, lorsqu'elle eut vcu pendant plusieurs mois sourdement irrite, rvolte contre ses souffrances, cherchant les gurir par les seules volonts de son tre, elle prouva tout d'un coup une telle lassitude qu'elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue femme, petite fille mme, ne se sentant plus la force de se roidir, de se tenir fivreusement debout en face de ses pouvantes, elle se jeta dans la piti, dans les larmes et les regrets, esprant y trouver quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de chair et d'esprit qui la prenaient; peut-tre le noy, qui n'avait pas cd devant ses irritations, cderait-il devant ses pleurs. Elle eut ainsi des remords par calcul, se disant que c'tait sans doute le meilleur moyen d'apaiser et de contenter Camille. Comme certaines dvotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant des lvres et en prenant l'attitude humble de la pnitence, Thrse s'humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir au fond du coeur autre chose que de la crainte et de la lchet. D'ailleurs, elle prouvait une sorte de plaisir physique s'abandonner, se sentir molle et brise, s'offrir la douleur sans rsistance. Elle accabla Mme Raquin de son dsespoir larmoyant. La paralytique lui devint d'un usage journalier; elle lui servait en quelque sorte de prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer ses fautes et en demander le pardon. Ds qu'elle prouvait le besoin de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s'agenouillait devant l'impotente, et l, criait, touffait, jouait elle seule une scne de remords qui la soulageait en l'affaiblissant. --Je suis une misrable, balbutiait-elle, je ne mrite pas de grce. Je vous ai trompe, j'ai pouss votre fils la mort. Jamais vous ne me pardonnerez!... Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui me dchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-tre auriez-vous piti.... Non, pas de piti pour moi. Je voudrais mourir ainsi vos pieds, crase par la honte et la douleur. Elle parlait de la sorte pendant des heures entires, passant du dsespoir l'esprance, se condamnant, puis se pardonnant; elle prenait une voix de petite fille malade, tantt brve, tantt plaintive; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, obissant toutes les ides d'humilit et de fiert, de repentir et de rvolte qui lui passaient par la tte. Parfois mme elle oubliait qu'elle tait agenouille devant Mme Raquin, elle continuait son monologue dans le rve. Quand elle s'tait bien tourdie de ses propres paroles, elle se relevait chancelante, hbte, et elle descendait la boutique, calme, ne craignant plus d'clater en sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu'un nouveau besoin de remords la prenait elle se htait de remonter et de s'agenouiller encore aux pieds de l'impotente. Et la scne recommenait dix fois par jour. Thrse ne songeait jamais que ses larmes et l'tage de son repentir devaient imposer sa tante des angoisses indicibles. La vrit tait que, si l'on avait cherch inventer un supplice pour torturer Mme Raquin, on n'en aurait pas coup sr trouv de plus effroyable que la comdie du remords joue par sa nice. La paralytique devinait l'gosme cach sous ces effusions de douleur. Elle souffrait horriblement de ces longs monologues qu'elle tait force de subir chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l'assassinat de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s'enfermait dans une pense implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus aigu, et, toute la journe, il lui fallait entendre des demandes de pardon, des prires humbles et lches. Elle aurait voulu rpondre; certaines phrases de sa nice faisaient monter sa gorge des refus crasants, mais elle devait rester muette, laissant Thrse plaider sa cause, sans jamais l'interrompre. L'impossibilit o elle tait de crier et de se boucher les oreilles l'emplissait d'un tourment inexprimable. Et, une une, les paroles de la jeune femme entraient dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de supplice par une pense diabolique de cruaut. Son unique moyen de dfense tait de fermer les yeux, ds que sa nice s'agenouillait devant elle; si elle l'entendait, elle ne la voyait pas. Thrse finit par s'enhardir jusqu' embrasser sa tante. Un jour, pendant un accs de repentir, elle feignit devoir surpris dans les yeux de la paralytique une pense de misricorde; elle se trana sur les genoux, elle se souleva, en criant d'une voix perdue: Vous me pardonnez! vous me pardonnez! puis elle baisa le front et les joues de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tte en arrire. La chair froide sur laquelle Thrse posa ls lvres, lui causa un violent dgot. Elle pensa que ce dgot serait, comme les larmes et les remords, un excellent moyen d'apaiser ses nerfs; elle continua embrasser chaque jour l'impotente, par pnitence et pour se soulager. --Oh! que vous tes bonne! s'criait-elle parfois. Je vois bien que mes larmes vous ont touche.... Vos regards sont pleins de piti.... Je suis sauve.... Et elle l'accablait de caresses, elle posait sa tte sur ses genoux, lui baisait les mains, lui souriait d'une faon heureuse, la soignait avec les marques d'une affection passionne. Au bout de quelque temps, elle crut la ralit de cette comdie, elle s'imagina qu'elle avait obtenu le pardon de Mme Raquin, et ne l'entretint plus que du bonheur qu'elle prouvait d'avoir sa grce. C'en tait trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les baisers de sa nice, elle ressentait cette sensation cre de rpugnance et de rage qui l'emplissait matin et soir, lorsque Laurent la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle tait oblige de subir les caresses immondes de la misrable qui avait trahi et tu son fils, elle ne pouvait mme essuyer de la main les baisers que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures, elle sentait ces baisers qui la brlaient. C'est ainsi qu'elle tait devenue la poupe des meurtriers de Camille, poupe qu'ils habillaient, qu'ils tournaient droite et gauche, dont ils se servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte entre leurs mains, comme si elle n'avait eu que du son dans les entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, rvoltes et dchires, au moindre contact de Thrse ou de Laurent. Ce qui l'exaspra surtout, ce fut l'atroce moquerie de la jeune femme qui prtendait lire des penses de misricorde dans ses regards, lorsque ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent des efforts suprmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute sa haine dans ses yeux. Mais Thrse, qui trouvait son compte se rpter vingt fois par jour qu'elle tait pardonne, redoubla de caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique acceptt des remerciements et des effusions que son coeur repoussait. Elle vcut, ds lors, pleine d'une irritation amre et impuissante, en face de sa nice assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour la rcompenser de ce qu'elle nommait sa bont cleste. Lorsque Laurent tait l et que sa femme s'agenouillait devant Mme Raquin, il la relevait avec brutalit: --Pas de comdie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je me prosterne, moi?... Tu fais tout cela pour me troubler. Les remords de Thrse l'agitaient trangement. Il souffrait davantage depuis que sa complice se tranait autour de lui, les yeux rougis par les larmes, les lvres suppliantes. La vue de ce regret vivant redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C'tait comme un reproche ternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que le repentir ne pousst un jour sa femme tout rvler. Il aurait prfr qu'elle restt roidie et menaante, se dfendant avec pret contre ses accusations. Mais elle avait chang de tactique, elle reconnaissait volontiers maintenant la part qu'elle avait prise au crime, elle s'accusait elle-mme, elle se faisait molle et craintive, et partait de l pour implorer la rdemption avec des humilits ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles taient, chaque soir, plus accablantes et plus sinistres. --coute, disait Thrse son mari, nous sommes de grands coupables, il faut nous repentir, si nous voulons goter quelque tranquillit.... Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons ensemble que nous sommes justement punis d'avoir commis un crime horrible. --Bah! rpondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te distraire. Mais, je t'en prie, ne me casse pas la tte avec tes larmes. --Ah! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lche, cependant, tu as pris Camille en tratre. --Veux-tu dire que je suis seul coupable? --Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi. J'aurais d sauver mon mari de tes mains. Oh! je connais toute l'horreur de ma faute, mais je tche de me la faire pardonner, et j'y russirai, Laurent, tandis que toi, tu continueras mener une vie dsole.... Tu n'as pas mme le coeur d'viter ma pauvre tante la vue de tes ignobles colres, tu ne lui as jamais adress un mot de regret. Et elle embrassait Mme Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait autour d'elle, remontant l'oreiller qui lui soutenait la tte, lui prodiguant mille amitis. Laurent tait exaspr. --Eh! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait. Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes rsignes le faisaient peu peu entrer dans des colres aveugles. Il voyait bien quelle tait sa tactique: elle voulait ne plus faire cause commune avec lui, se mettre part, au fond de ses regrets, afin de se soustraire aux treintes du noy. Par moments, il se disait qu'elle avait peut-tre pris le bon chemin, que les larmes la guriraient de ses pouvantes, et il frissonnait la pense d'tre seul souffrir, avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au moins la comdie du remords, pour essayer; mais il ne pouvait trouver les sanglots et les mots ncessaires, il se rejetait dans la violence, il secouait Thrse pour l'irriter et la ramener avec lui dans la folie furieuse. La jeune femme s'tudiait rester inerte, rpondre par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colre, se faire d'autant plus humble et plus repentante qu'il se montrait plus rude. Laurent montait ainsi jusqu' la rage. Pour mettre le comble son irritation, Thrse finissait toujours par faire le pangyrique de Camille, par taler les vertus de sa victime. --Il tait bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien cruels pour nous attaquer cet excellent coeur qui n'avait jamais eu une mauvaise pense. --Il tait bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il tait bte, n'est-ce pas.... Tu as donc oubli? Tu prtendais que la moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche sans laisser chapper une sottise. --Ne raille pas.... Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu as assassin.... Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent; Camille m'aimait et je l'aimais. --Tu l'aimais, ah! vraiment, voil qui est bien trouv.... C'est sans doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant.... Je me souviens d'un jour o tu te tranais sur ma poitrine en me disant que Camille t'coeurait lorsque tes doigts s'enfonaient dans sa chair comme dans l'argile.... Oh! je sais pourquoi tu m'as aim, moi. Il te fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable. --Je l'aimais comme une soeur. Il tait le fils de ma bienfaitrice, il avait toutes les dlicatesses des natures faibles, il se montrait noble et gnreux, serviable et aimant.... Et nous l'avons tu, mon Dieu! mon Dieu? Elle pleurait, elle se pmait. Mme Raquin lui jetait des regards aigus, indigne d'entendre l'loge de Camille dans une pareille bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce dbordement de larmes se promenait pas fivreux, cherchant quelque moyen suprme pour touffer les remords de Thrse. Tout le bien qu'il entendait dire de sa victime finissait par lui causer une anxit poignante; il se laissait prendre parfois aux accents dchirants de sa femme, il croyait rellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient. Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait des actes de violence, c'tait le parallle que la veuve du noy ne manquait jamais d'tablir entre son premier et son second mari, tout l'avantage du premier. --Eh bien! oui, criait-elle, il tait meilleur que toi, je prfrerais qu'il vct encore et que tu fusses sa place couch dans la terre. Laurent haussait d'abord les paules. --Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-tre pas aim de son vivant, mais maintenant je me souviens et je l'aime.... Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un assassin.... --Te tairas-tu! hurlait Laurent. --Et lui, il est une victime, un honnte homme qu'un coquin a tu. Oh! tu ne me fais pas peur.... Tu sais bien que tu es un misrable, un homme brutal, sans coeur, sans me. Comment veux-tu que je t'aime, maintenant que te voil couvert du sang de Camille?... Camille avait toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour. --Te tairas-tu, misrable? --Pourquoi me tairais-je? je dis la vrit. J'achterais le pardon au prix de ton sang. Ah! que je pleure et que je souffre! C'est ma faute si ce sclrat a assassin mon mari.... Il faudra que j'aille une nuit baiser la terre o il repose. Ce sont l mes dernires volupts. Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thrse talait devant ses yeux, se prcipitait sur elle, la renversait par terre et la serrait sous son genou, le poing haut. --C'est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi.... Jamais Camille n'a lev la main sur ma tte, mais toi, tu es un monstre! Et Laurent, fouett par ces paroles, la secouait avec rage, la battait, meurtrissait son corps de son poing ferm. A deux reprises, il faillit l'trangler. Thrse mollissait sous les coups; elle gotait une volupt pre tre frappe; elle s'abandonnait, elle s'offrait, elle provoquait son mari pour qu'il l'assommt davantage. C'tait encore l un remde contre les souffrances de sa vie; elle dormait mieux la nuit, quand elle avait t bien battue le soir. Mme Raquin gotait des dlices cuisantes, lorsque Laurent tranait ainsi sa nice sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied. L'existence de l'assassin tait effroyable, depuis le jour o Thrse avait eu l'infernale invention d'avoir des remords et de pleurer tout haut Camille. A partir de ce moment, le misrable vcut ternellement avec sa victime; chaque heure, il dut entendre sa femme louant et regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un prtexte: Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait telle qualit, Camille aimait de telle manire. Toujours Camille, toujours des phrases attristes qui pleuraient sur la mort de Camille. Thrse employait toute sa mchancet rendre plus cruelle cette torture qu'elle infligeait Laurent pour se sauvegarder elle-mme. Elle descendit dans les dtails les plus intimes, elle conta les mille riens de sa jeunesse avec des soupirs de regret, et mla ainsi le souvenir du noy chacun des actes de la vie journalire. Le cadavre, qui hantait dj la maison, y fut introduit ouvertement. Il s'assit sur les siges, se mit devant la table, s'tendit dans le lit, se servit des meubles, des objets qui tranaient. Laurat ne pouvait toucher une fourchette, une brosse, n'importe quoi, sans que Thrse lui ft sentir que Camille avait touch cela avant lui. Sans cesse heurt contre l'homme qu'il avait tu, le meurtrier finit par prouver une sensation bizarre qui faillit le rendre fou; il s'imagina, force d'tre compar Camille, de se servir des objets dont Camille s'tait servi, qu'il tait Camille, qu'il s'identifiait avec sa victime. Son cerveau clatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au dlire. Toutes leurs querelles se termineraient par des coups. XXX Il vint une heure o Mme Raquin, pour chapper aux souffrances qu'elle endurait, eut la pense de se laisser mourir de faim. Son courage tait bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que lui imposait la continuelle prsence des meurtriers, elle rvait de chercher dans la mort un soulagement suprme. Chaque jour ses angoisses devenaient plus vives, lorsque Thrse l'embrassait, lorsque Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle dcida qu'elle chapperait ces caresses et ces treintes qui lui causaient d'horribles dgots. Puisqu'elle ne vivait dj plus assez pour venger son fils, elle prfrait tre tout fait morte et ne laisser entre les mains des assassins qu'un cadavre qui ne sentirait rien et dont ils feraient ce qu'ils voudraient. Pendant deux jours elle refusa toute nourriture, mettant ses dernires forces serrer les dents, rejetant ce qu'on russissait lui introduire dans la bouche. Thrse tait dsespre: elle se demandait au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa tante ne serait plus l. Elle lui tint d'interminables discours pour lui prouver qu'elle devait vivre; elle pleura, elle se fcha mme, retrouvant ses anciennes colres, ouvrant les mchoires de la paralytique comme on ouvre celles d'un animal qui rsiste. Mme Raquin tenait bon. C'tait une lutte odieuse. Laurent restait parfaitement neutre et indiffrent. Il s'tonnait de la rage que Thrse mettait empcher le suicide de l'impotente. Maintenant que la prsence de la vieille femme leur tait inutile, il souhaitait sa mort. Il ne l'aurait pas tue, mais puisqu'elle dsirait mourir, il ne voyait pas la ncessit de lui en refuser les moyens. --Eh! laisse-la donc, criait-il sa femme. Ce sera un bon dbarras.... Nous serons peut-tre plus heureux, quand elle ne sera plus l. Cette parole, rpte plusieurs reprises devant elle, causa Mme Raquin une trange motion. Elle eut peur que l'esprance de Laurent ne se ralist, qu'aprs sa mort le mnage ne gott des heures calmes et heureuses. Elle se dit qu'elle tait lche de mourir, qu'elle n'avait pas le droit de s'en aller avant d'avoir assist au dnoment de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans la nuit, pour dire Camille; Tu es veng. La pense du suicide lui devint lourde, lorsqu'elle songea tout d'un coup l'ignorance qu'elle emporterait dans la tombe; l, au milieu du froid et du silence de la terre, elle dormirait, ternellement tourmente par l'incertitude o elle serait du chtiment de ses bourreaux. Pour bien dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s'assoupir dans la joie cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rve de haine satisfaite, un rve qu'elle ferait pendant l'ternit. Elle prit les aliments que sa nice lui prsentait, elle consentira vivre encore. D'ailleurs, elle voyait bien que le dnoment ne pouvait tre loin. Chaque jour, la situation entre les poux devenait plus tendue, plus insoutenable. Un clat, qui devait tout briser, tait imminent. Thrse et Laurent se dressaient plus menaants l'un devant l'autre, toute heure. Ce n'tait plus seulement la nuit qu'ils souffraient de leur intimit; leurs journes entires se passaient au milieu d'anxits, de crises dchirantes. Tout leur devenait effroi et souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer et cruel ce qu'ils faisaient et ce qu'ils disaient, voulant se pousser l'un l'autre au fond du gouffre qu'ils sentaient sous leurs pieds, et tombant la fois. La pense de la sparation leur tait bien venue tous deux. Ils avaient rv, chacun de son ct, de fuir, d'aller goter quelque repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l'humidit et la crasse semblaient faites pour leur vie dsole. Mais ils n'osaient, ils ne pouvaient se sauver. Ne point se dchirer mutuellement, ne point rester l pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait impossible. Ils avaient l'enttement de la haine et de la cruaut. Une sorte de rpulsion et d'attraction les cartait et les retenait la fois; ils prouvaient cette sensation trange de deux personnes qui, aprs s'tre querelles, veulent se sparer, et qui cependant reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des obstacles matriels s'opposaient leur fuite, ils ne savaient que faire de l'impotente, ni que dire aux invits du jeudi. S'ils fuyaient, peut-tre se douterait-on de quelque chose; alors ils s'imaginaient qu'on les poursuivait, qu'on les guillotinait. Et ils restaient par lchet, ils restaient et se tranaient misrablement dans l'horreur de leur existence. Quand Laurent n'tait pas l, pendant la matine et l'aprs-midi, Thrse allait de la salle manger la boutique, inquite et trouble, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se creusait davantage en elle. Elle tait dsoeuvre, lorsqu'elle ne pleurait pas aux pieds de Mme Raquin ou qu'elle n'tait pas battue et injurie par son mari. Ds qu'elle se trouvait seule dans la boutique, un accablement la prenait, elle regardait d'un air hbt les gens qui traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste mourir au fond de ce caveau sombre, puant le cimetire. Elle finit par prier Suzanne de venir passer les journes entires avec elle, esprant que la prsence de cette pauvre crature, douce et ple, la calmerait. Suzanne accepta son offre avec joie; elle l'aimait toujours d'une sorte d'amiti respectueuse; depuis longtemps elle avait le dsir de venir travailler avec elle, pendant qu'Olivier tait son bureau. Elle apporta sa broderie et prit, derrire le comptoir, la place vide de Mme Raquin. Thrse, partir de ce jour, dlaissa un peu sa tante. Elle monta moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle avait une autre occupation. Elle coutait avec des efforts d'intrt les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son mnage, des banalits de sa vie monotone. Cela la tirait d'elle-mme. Elle se surprenait parfois s'intresser des sottises, ce qui la faisait ensuite sourire amrement. Peu peu, elle perdit toute la clientle qui frquentait la boutique. Depuis que sa tante tait tendue en haut dans son fauteuil, elle laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises la poussire et l'humidit. Des odeurs de moisi tranaient, des araignes descendaient du plafond, le parquet n'tait presque jamais balay. D'ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l'trange faon dont Thrse les recevait parfois. Lorsqu'elle tait en haut, battue par Laurent ou secoue par une crise d'effroi, et que la sonnette de la porte du magasin tintait imprieusement, il lui fallait descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni d'essuyer ses larmes; elle servait alors avec brusquerie la cliente qui l'attendait, elle s'pargnait mme souvent la peine de la servir, en rpondant, du haut de l'escalier de bois, qu'elle ne tenait plus de ce dont on demandait. Ces faons peu engageantes n'taient pas faites pour retenir les gens. Les petites ouvrires du quartier, habitues aux amabilits doucereuses de Mme Raquin, se retirrent devant les rudesses et les regards fous de Thrse. Quand cette dernire eut pris Suzanne avec elle, la dfection fut complte: les deux jeunes femmes, pour ne plus tre dranges au milieu de leurs bavardages, s'arrangrent de manire congdier les dernires acheteuses qui se prsentaient encore. Ds lors, le commerce de mercerie cessa de fournir un sou aux besoins du mnage; il fallut attaquer le capital des quarante et quelques mille francs. Parfois, Thrse sortait pendant des aprs-midi entires. Personne ne savait o elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle, non seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait, reinte, les paupires noires d'puisement, elle retrouvait la petite femme d'Olivier, derrire le comptoir, affaisse, souriant d'un sourire vague, dans la mme attitude o elle l'avait laisse cinq heures auparavant. Cinq mois environ aprs son mariage, Thrse eut une pouvante. Elle acquit la certitude qu'elle tait enceinte. La pense d'avoir un enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu'elle s'expliqut pourquoi. Elle avait vaguement peur d'accoucher d'un noy. Il lui semblait sentir dans ses entrailles le froid d'un cadavre dissous et amolli. A tout prix, elle voulut dbarrasser son sein de cet enfant qui la glaait et qu'elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit rien son mari, et, un jour, aprs l'avoir cruellement provoqu, comme il levait le pied contre elle, elle prsenta le ventre. Elle se laissa frapper ainsi en mourir. Le lendemain, elle faisait une fausse couche. De son ct, Laurent menait une existence affreuse. Les journes lui semblaient d'une longueur insupportable; chacune d'elles ramenait les mmes angoisses, les mmes ennuis lourds, qui l'accablaient heures fixes avec une monotonie et une rgularit crasantes. Il se tranait dans sa vie, pouvant chaque soir par le souvenir de la journe et par l'attente du lendemain. Il savait que, dsormais, tous ses jours se ressembleraient, que tous lui apporteraient d'gales souffrances. Et il voyait les semaines, les mois, les annes qui l'attendaient, sombres et implacables, venant la file, tombant sur lui et l'touffant peu peu. Lorsque l'avenir est sans espoir, le prsent prend une amertume ignoble. Laurent n'avait plus de rvolte, il s'avachissait, il s'abandonnait au nant qui s'emparait dj de son tre. L'oisivet le tuait. Ds le matin, il sortait, ne sachant o aller, coeur la pense de faire ce qu'il avait fait la veille, et forc malgr lui de le faire de nouveau. Il se rendait son atelier, par habitude, par manie. Cette pice, aux murs gris, d'o l'on ne voyait qu'un carr dsert de ciel, l'emplissait d'une tristesse morne. Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pense alourdie. D'ailleurs, il n'osait plus toucher un pinceau. Il avait fait de nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s'tait mise ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser la folie, il finit par jeter sa botte couleurs dans un coin, par s'imposer la paresse la plus absolue. Cette paresse force lui tait d'une lourdeur incroyable. L'aprs-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu'il ferait. Il restait pendant une demi-heure sur le trottoir de la rue Mazarine, se consulter, hsiter sur les distractions qu'il pourrait prendre. Il repoussait l'ide de remonter son atelier, il se dcidait toujours descendre la rue Gungaud, puis marcher le long des quais. Et, jusqu'au soir, il allait devant lui, hbt, pris de frissons brusques, lorsqu'il regardait la Seine. Qu'il ft dans son atelier ou dans les rues, son accablement tait le mme. Le lendemain, il recommenait, il passait la matine sur son divan, il se tranait l'aprs-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela pouvait durer pendant des annes. Parfois Laurent songeait qu'il avait tu Camille pour ne rien faire ensuite, et il tait tout tonn, maintenant qu'il ne faisait rien, d'endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur. Il se prouvait qu'il avait tort de souffrir, qu'il venait d'atteindre la suprme flicit, qui consiste se croiser les bras, et qu'il tait un imbcile de ne pas goter en paix cette flicite. Mais ses raisonnements tombaient devant les faits. Il tait oblig de s'avouer au fond de lui que son oisivet rendait ses angoisses plus cruelles en lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer ses dsespoirs et en approfondir l'pret incurable. La paresse, cette existence de brute qu'il avait rve, tait son chtiment. Par moments, il souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirt de ses penses. Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalit sourde qui lui liait les membres pour l'craser plus srement. A la vrit, il ne gotait quelque soulagement que lorsqu'il battait Thrse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie. Sa souffrance la plus aigu, souffrance physique et morale, lui venait de la morsure que Camille lui avait faite au cou. A certains moments, il s'imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S'il venait oublier le pass, une piqre ardente, qu'il croyait ressentir, rappelait le meurtre sa chair et son esprit. Il ne pouvait se mettre devant un miroir sans voir s'accomplir le phnomne qu'il avait si souvent remarqu et qui l'pouvantait toujours; sous l'motion qu'il prouvait, le sang montait son cou, empourprait la plaie, qui se mettait lui ronger la peau. Cette sorte de blessure vivant sur lui, se rveillant, rougissant et le mordant au moindre trouble, l'effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les dents du noy avaient enfonc l une bte qui le dvorait. Le morceau de son cou o se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir son corps; c'tait comme de la chair trangre qu'on aurait colle en cet endroit, comme une chair empoisonne qui pourrissait ses propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant et dvorant de son crime. Thrse, quand il la battait, cherchait l'gratigner cette place; elle y entrait parfois ses ongles et le faisait hurler de douleur. D'ordinaire, elle feignait de sangloter, ds qu'elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable Laurent. Toute la vengeance qu'elle tirait de ses brutalits tait de le martyriser l'aide de cette morsure. Il avait bien des fois t tent, lorsqu'il se rasait, de s'entamer le cou, pour faire disparatre les marques des dents du noy. Devant le miroir, quand il levait le menton et qu'il apercevait la tache rouge, sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines, il approchait vivement le rasoir, prs de couper en pleine chair. Mais le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours lui; il avait une dfaillance, il tait oblig de s'asseoir et d'attendre que sa lchet rassure lui permt d'achever de se faire la barbe. Il ne sortait, le soir, de son engourdissement, que pour entrer dans des colres aveugles et puriles. Lorsqu'il tait las de se quereller avec Thrse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups de pied dans les murs, il cherchait quelque chose briser. Cela le soulageait. Il avait une haine particulire pour le chat tigr Franois qui, ds qu'il arrivait, allait se rfugier sur les genoux de l'impotente. Si Laurent ne l'avait pas encore tu, c'est qu' la vrit il n'osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux ronds d'une fixit diabolique. C'taient ces yeux, toujours ouverts sur lui, qui exaspraient le jeune homme; il se demandait ce que lui voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas; il finissait pas avoir de vritables pouvantes, s'imaginant des choses absurdes. Lorsqu' table, n'importe quel moment, au milieu d'une querelle ou d'un long silence, il venait tout coup, en tournant la tte, apercevoir les regards de Franois qui l'examinait d'un air lourd et implacable, il plissait, il perdait la tte, il tait sur le point de crier au chat: H! parle donc, dis-moi au moins ce que tu me veux. Quand il pouvait lui craser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie effraye, et alors le miaulement de la pauvre bte le remplissait d'une vague terreur, comme s'il et entendu le cri de douleur d'une personne. Laurent, la lettre, avait peur de Franois. Depuis surtout que ce dernier vivait sur les genoux de l'impotente, comme au sein d'une forteresse inexpugnable, d'o il pouvait impunment braquer ses yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille tablissait une vague ressemblance entre cette bte irrite et la paralytique. Il se disait que le chat, ainsi que Mme Raquin, connaissait le crime et le dnoncerait, si jamais il parlait un jour. Un soir enfin, Franois regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au comble de l'irritation, dcida qu'il fallait en finir. Il ouvrit toute grande la fentre de la salle manger, et vint prendre le chat par la peau du cou. Mme Raquin comprit; deux grosses larmes coulrent sur ses joues. Le chat se mit gronder, se roidir, en tchant de se retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon; il lui ft faire deux ou trois tours, puis l'envoya de toute la force de son bras contre la muraille noire d'en face. Franois s'y aplatit, s'y cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute la nuit, la misrable bte se trana le long de la gouttire, l'chine brise, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-l, Mme Raquin pleura Franois presque autant qu'elle avait pleur Camille; Thrse eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat taient sinistres, dans l'ombre, sous les fentres. Bientt Laurent eut de nouvelles inquitudes, Il s'effraya de certains changements qu'il remarqua dans l'attitude de sa femme. Thrse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus Mme Raquin des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait devant la paralytique des airs de cruaut froide, d'indiffrence goste. On et dit qu'elle avait essay du remords, et que, le remords n'ayant pas russi la soulager, elle s'tait tourne vers un autre remde. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance calmer sa vie. Elle regarda l'impotente avec une sorte de ddain, comme une chose inutile qui ne pouvait mme plus servir sa consolation. Elle ne lui accorda que les soins ncessaires pour ne pas la laisser mourir de faim. A partir de ce moment, muette, accable, elle se trana dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s'absenta jusqu' quatre et cinq fois par semaine. Ces changements surprirent et alarmrent Laurent. Il crut que le remords, prenant une nouvelle forme chez Thrse, se manifestait maintenant par cet ennui morne qu'il remarquait en elle. Cet ennui lui parut bien plus inquitant que le dsespoir bavard dont elle l'accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son tre. Il aurait mieux aim l'entendre puiser sa souffrance que de la voir ainsi replie sur elle-mme. Il craignit qu'un jour l'angoisse ne l'toufft et que, pour se soulager, elle n'allt tout conter un prtre ou un juge d'instruction. Les nombreuses sorties de Thrse prirent alors une effrayante signification ses yeux. Il pensa qu'elle cherchait un confident au dehors, qu'elle prparait sa trahison. A deux reprises il voulut la suivre, et la perdit dans les rues. Il se mit la guetter de nouveau. Une pense fixe s'tait empare de lui: Thrse allait faire des rvlations, pousse bout par la souffrance, et il lui fallait la billonner, arrter les aveux dans sa gorge. XXXI Un matin, Laurent, au lieu de monter son atelier, s'tablit chez un marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Gungaud, en face du passage. De l, il se mit examiner les personnes qui dbouchaient sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thrse. La veille, la jeune femme avait dit qu'elle sortirait de bonne heure et qu'elle ne rentrerait sans doute que le soir. Laurent attendit une grande demi-heure, il savait que sa femme s'en allait toujours par la rue Mazarine; un moment, pourtant, il craignit qu'elle ne lui et chapp en prenant la rue de Seine. Il eut l'ide de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l'alle mme de la maison. Comme il s'impatientait, il vit Thrse sortir vivement du passage. Elle tait vtue d'toffes claires, et pour la premire fois, il remarqua qu'elle s'habillait comme une fille, avec une robe longue trane; elle se dandinait sur le trottoir d'une faon provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa jupe, en la prenant, poigne, qu'elle montrait tout le devant de ses jambes, ses bottines laces et ses bas blancs. Elle remonta la rue Mazarine. Laurent la suivit. Le temps tait doux, la jeune femme marchait lentement, la tte un peu renverse, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l'avaient regarde de face se retournaient pour la voir par derrire. Elle prit la rue de l'cole-de-Mdecine. Laurent fut terrifi; il savait qu'il y avait quelque part prs de l un commissariat de police; il se dit qu'il ne pouvait plus douter, que sa femme allait srement le livrer. Alors il se promit de s'lancer sur elle, si elle franchissait la porte du commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer se taire. Au coin d'une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il trembla de lui voir aborder ce sergent de ville; il se cacha dans le creux d'une porte, saisi de la crainte soudaine d'tre arrt sur-le-champ s'il se montrait. Cette course fut pour lui une vritable agonie; tandis que sa femme s'talait au soleil sur le trottoir, tranant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrire elle, ple et frmissant, se rptant que tout tait fini, qu'il ne pourrait se sauver et qu'on le guillotinerait. Chaque pas qu'il lui voyait faire lui semblait un pas de plus vers le chtiment. La peur lui donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la jeune femme ajoutaient sa certitude. Il la suivait, il allait o elle allait comme on va au supplice. Brusquement, en dbouchant sur l'ancienne place Saint-Michel, Thrse se dirigea vers un caf qui faisait alors le coin de la rue Monsieur-le-Prince. Elle s'assit au milieu d'un groupe de femmes et d'tudiants, une des tables poses sur le trottoir. Elle donna familirement des poignes de main tout ce monde. Puis elle se fit servir une absinthe. Elle semblait l'aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui l'attendait sans doute l depuis quelque temps. Deux filles vinrent se pencher sur la table qu'elle occupait, et se mirent la tutoyer de leur voix enroue. Autour d'elle, les femmes fumaient des cigarettes, les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants, qui ne tournaient seulement pas la tte. Les gros mots, les rires gras arrivaient jusqu' Laurent, demeur immobile de l'autre ct de la place, sous une porte cochre. Lorsque Thrse eut achev son absinthe, elle se leva, prit le bras du jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit jusqu' la rue Saint-Andr-des-Arts. L, il les vit entrer dans une maison meuble. Il resta au milieu de la chausse, les yeux levs, regardant la faade de la maison. Sa femme se montra un instant une fentre ouverte du second tage. Puis il crut distinguer les mains du jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thrse. La fentre se ferma avec un bruit sec. Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s'en alla tranquillement, rassur, heureux. --Bah! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux. Comme a, elle a une occupation, elle ne songe pas mal.... Elle est diablement plus fine que moi. Ce qui l'tonnait, c'tait de ne pas avoir eu le premier l'ide de se jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remde contre la terreur. Il n'y avait pas pens, parce que sa chair tait morte, et qu'il ne se sentait plus le moindre apptit de dbauche. L'infidlit de sa femme le laissait parfaitement froid; il n'prouvait aucune rvolte de sang et de nerfs la pense qu'elle se trouvait entre les bras d'un autre homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant: il lui semblait qu'il avait suivi la femme d'un camarade et il riait du bon tour que cette femme jouait son mari. Thrse lui tait devenue trangre ce point, qu'il ne l'entendait plus vivre dans sa poitrine; il l'aurait vendue et livre cent fais pour acheter une heure de calme. Il se mit flner, jouissant de la raction brusque et heureuse qui venait de le faire passer de l'pouvante la paix. Il remerciait presque sa femme d'tre alle chez un amant lorsqu'il croyait qu'elle se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un dnouement tout imprvu qui le surprenait d'une faon agrable. Ce qu'il vit de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait eu tort de trembler, et qu'il devait son tour goter du vice pour voir si le vice ne le soulagerait pas en tourdissant ses penses. Le soir, Laurent, en revenant la boutique, dcida qu'il demanderait quelques milliers de francs sa femme et qu'il emploierait les grands moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice cote cher un homme, il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il attendit patiemment Thrse, qui n'tait pas encore rentre. Quand elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage du matin. Elle tait un peu grise: il s'chappait de ses vtements mal rattachs cette senteur cre de tabac et de liqueur qui trane dans les estaminets. reinte, la face marbre de plaques livides, elle chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journe. Le dner fut silencieux. Thrse ne mangea pas. Au dessert, Laurent posa les coudes sur la table et lui demanda carrment cinq mille francs. --Non, rpondit-elle avec scheresse. Si je te laissais libre, tu nous mettrais sur la paille.... Ignores-tu notre position? Nous allons tout droit la misre. --C'est possible, reprit-il tranquillement, cela m'est gal, je veux de l'argent. --Non, mille fois non!... Tu as quitt ta place, le commerce de mercerie ne marche plus du tout, et ce n'est pas avec les rentes de ma dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j'entame le capital pour te nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m'as arrachs. Tu n'auras pas davantage, entends-tu? C'est inutile! --Rflchis, ne refuse pas comme a. Je te dis que je veux cinq mille francs, et je les aurai, tu me les donneras quand mme. Cet enttement tranquille irrita Thrse et acheva de la soler. --Ah! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commenc.... Il y a quatre ans que nous t'entretenons. Tu n'es venu chez nous que pour manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es notre charge. Monsieur ne fait rien, Monsieur s'est arrang de faon vivre mes dpens, les bras croiss.... Non tu n'auras rien, pas un sou.... Veux-tu que je te le dise, eh bien! tu es un.... Et elle dit le mot. Laurent se mit rire en haussant les paules. Il se contenta de rpondre: --Tu apprends de jolis mots dans le monde o tu vis maintenant. Ce fut la seule allusion qu'il se permit de faire aux amours de Thrse. Celle-ci redressa vivement la tte et dit d'un ton aigre: --En tout cas, je ne vis pas avec des assassins. Laurent devint trs ple. Il garda un instant le silence, les yeux fixs sur sa femme; puis, d'une voix tremblante: --coute, ma fille, reprit-il, ne nous fchons pas; cela ne vaudrait rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis bout de courage. Il serait prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu'il nous arrive malheur.... Je t'ai demand cinq mille francs, parce que j'en ai besoin; je puis mme te dire que je compte les employer assurer notre tranquillit. Il eut un trange sourire et continua: --Voyons, rflchis, donne-moi ton dernier mot. --C'est tout rflchi, rpondit la jeune femme, je te l'ai dit, tu n'auras pas un sou. Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d'tre battue; elle se fit toute petite, dcide ne pas cder sous les coups. Mais Laurent ne s'approcha mme pas, il se contenta de lui dclarer froidement qu'il tait las de la vie et qu'il allait conter l'histoire du meurtre au commissaire de police du quartier. --Tu me pousses bout, dit-il, tu me rends l'existence insupportable. Je prfre en finir.... Nous serons jugs et condamns tous deux. Voil tout. --Crois-tu me faire peur? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse que toi. C'est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu n'y vas pas. Ah! bien, je suis prte te suivre sur l'chafaud, je n'ai pas ta lchet.... Allons, viens avec moi chez le commissaire. Elle s'tait leve, elle se dirigeait dj vers l'escalier. --C'est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble. Quand ils furent descendus dans la boutique, ils se regardrent, inquiets, effrays. Il leur sembla qu'on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes qu'ils avaient mises franchir l'escalier de bois leur avaient suffi pour leur montrer, dans un clair, les consquences d'un aveu. Ils virent en mme temps les gendarmes, la prison, la cour d'assises, la guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur tre, ils prouvaient des dfaillances, ils taient tents de se jeter aux genoux l'un de l'autre, pour se supplier de rester, de ne rien rvler. La peur, l'embarras les tinrent immobiles et muets pendant deux ou trois minutes. Ce fut Thrse qui se dcida la premire parler et cder. --Aprs tout, dit-elle, je suis bien bte de te disputer cet argent. Tu arriveras toujours me le manger un jour ou l'autre. Autant vaut-il que je te le donne tout de suite. Elle n'essaya pas de dguiser davantage sa dfaite. Elle s'assit au comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce soir-l. Ds que Laurent eut de l'or dans ses poches, il se grisa, frquenta les filles, se trana au milieu d'une vie bruyante et affole. Il dcouchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les motions fortes, tchait d'chapper au rel. Mais il ne russit qu' s'affaisser davantage. Lorsqu'on criait autour de lui, il entendait le grand silence terrible qui tait en lui; lorsqu'une matresse l'embrassait, lorsqu'il vidait son verre, il ne trouvait au fond de l'assouvissement qu'une tristesse lourde. Il n'tait plus fait pour la luxure et la gloutonnerie; son tre refroidi, comme rigide l'intrieur, s'nervait sous les baisers et dans les repas. coeurer a l'avance, il ne parvenait point se monter l'imagination, exciter ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forant la dbauche, et c'tait tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait Mme Raquin et Thrse, sa lassitude le livrait des crises affreuses de terreur; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa souffrance pour s'y habituer et la vaincre. De son ct, Thrse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle vcut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafs. Elle rentrait un instant, le soir, faisait manger Mme Raquin, la couchait, et s'absentait de nouveau jusqu'au lendemain. Elle et son mari restrent, une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dgots profonds, elle sentit que le vice ne lui russissait pas plus que la comdie du remords. Elle s'tait en vain trane dans tous les htels garnis du quartier latin, elle avait en vain men une vie sale et tapageuse. Ses nerfs taient briss, la dbauche, les plaisirs physiques ne lui donnaient plus de secousses assez violentes pour lui procurer l'oubli. Elle tait comme un de ces ivrognes dont le palais brl reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle restait inerte dans la luxure, elle n'allait plus chercher auprs de ses amants qu'ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant qu'ils lui taient inutiles. Elle fut prise d'une paresse dsespre qui la retint au logis, en jupon malpropre, dpeigne, la figure et les mains sales. Elle s'oublia dans la crasse. Lorsque les deux meurtriers se retrouvrent ainsi face face, lasss, ayant puis tous les moyens de se sauver l'un de l'autre, ils comprirent qu'ils n'auraient plus la force de lutter. La dbauche n'avait pas voulu d'eux et venait de les rejeter leurs angoisses. Ils taient de nouveau dans le logement froid et humide du passage, ils y taient comme emprisonns dsormais, car souvent ils avaient tent le salut, et jamais ils n'avaient pu briser le lien sanglant qui les liait. Ils ne songrent mme plus essayer une besogne impossible. Ils se sentirent tellement pousss, crass, attachs ensemble par les faits, qu'ils eurent conscience que toute rvolte serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine devint de la rage furieuse. Les querelles du soir recommencrent. D'ailleurs les coups, les cris duraient tout le jour. A la haine vint se joindre la mfiance, et la mfiance acheva de les rendre fous. Ils eurent peur l'un de l'autre. La scne qui avait suivi la demande des cinq mille francs, se reproduisit bientt matin et soir. Leur ide fixe tait qu'ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient pas de l. Quand l'un d'eux disait une parole, faisait un geste, l'autre s'imaginait qu'il avait le projet d'aller chez le commissaire de police. Alors, ils se battaient ou ils s'imploraient. Dans leur colre, ils criaient qu'ils couraient tout rvler, ils s'pouvantaient en mourir; puis ils frissonnaient, ils s'humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amres de garder le silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le courage de se gurir en posant un fer rouge sur la plaie. S'ils se menaaient de confesser le crime, c'tait uniquement pour se terrifier et s'en ter la pense, car jamais ils n'auraient eu la force de parler et de chercher la paix dans le chtiment. A plus de vingt reprises, ils allrent jusqu' la porte du commissariat de police, l'un suivant l'autre. Tantt c'tait Laurent qui voulait avouer le meurtre, tantt c'tait Thrse qui courait se livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se dcidaient toujours attendre encore, aprs avoir chang des insultes et des prires ardentes. Chaque nouvelle crise les laissait plus souponneux et plus farouches. Du matin au soir, ils s'espionnaient. Laurent ne quittait plus le logement du passage, et Thrse ne le laissait plus sortir seul. Leurs soupons, leur pouvante des aveux, les rapprochrent, les unirent dans une intimit atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n'avaient vcu si troitement lis l'un l'autre, et jamais ils n'avaient tant souffert. Mais, malgr les angoisses qu'ils s'imposaient, ils ne se quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les plus cuisantes, que de se sparer pendant une heure. Si Thrse descendait la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu'elle ne caust avec une cliente; si Laurent se tenait sur la porte, regardant les gens qui traversaient le passage, Thrse se plaait ct de lui, pour voir s'il ne parlait personne. Le jeudi soir, quand les invits taient l, les meurtriers s'adressaient des regards suppliants, ils s'coutaient avec terreur, s'attendant chacun quelque aveu de son complice, donnant, aux phrases commences des sens compromettants. Un tel tat de guerre ne pouvait durer davantage. Thrse et Laurent en arrivrent, chacun de son ct, rver d'chapper par un nouveau crime aux consquences de leur premier crime. Il fallait absolument que l'un d'eux dispart pour que l'autre gott quelque repos. Cette rflexion leur vint en mme temps; tous deux sentirent la ncessit pressante d'une sparation, tous deux voulurent une sparation ternelle. Le meurtre, qui se prsenta leur pense, leur sembla fatal, naturel, forcment amen par le meurtre de Camille. Ils ne le discutrent mme pas, ils en acceptrent le projet comme le seul moyen de salut. Laurent dcida qu'il tuerait Thrse, parce que Thrse le gnait, qu'elle pouvait le perdre d'un mot et qu'elle lui causait des souffrances insupportables; Thrse dcida qu'elle tuerait Laurent, pour les mmes raisons. La rsolution bien arrte d'un assassinat les calma un peu. Ils prirent leurs dispositions. D'ailleurs, ils agissaient dans la fivre, sans trop de prudence; ils ne pensaient que vaguement aux consquences probables d'un meurtre commis, sans que la fuite et l'impunit fussent assures. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils obissaient ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas livrs pour leur premier crime, qu'ils avaient dissimul avec tant d'habilet, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un second, qu'ils ne songeaient seulement pas cacher. Il y avait l une contradiction de conduite qu'ils ne voyaient mme point. Ils se disaient simplement que s'ils parvenaient fuir, ils iraient vivre l'tranger, aprs avoir pris tout l'argent. Thrse, depuis quinze vingt jours, avait retir les quelques milliers de francs qui restaient de sa dot, et les tenait enferms dans un tiroir que Laurent connaissait. Ils ne se demandrent pas un instant ce que deviendrait Mme Raquin. Laurent avait rencontr, quelques semaines auparavant, un de ses anciens camarades de collge, alors prparateur chez un chimiste clbre qui s'occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait fait visiter le laboratoire o il travaillait, lui montrant les appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu'il se fut dcid au meurtre, Laurent, comme Thrse buvait devant lui un verre d'eau sucre, se souvint d'avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de grs, contenant de l'acide prussique. En se rappelant ce que lui avait dit le jeune prparateur sur les effets terribles de ce poison qui foudroie et laisse peu de traces, il songea que c'tait l le poison qu'il lui fallait. Le lendemain, il russit s'chapper, il rendit visite son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourn, il vola le petit flacon de grs. Le mme jour, Thrse profita de l'absence de Laurent pour faire repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre, et qui tait fort brch. Elle cacha le couteau dans un coin du buffet. XXXII Le jeudi qui suivit, la soire chez les Raquin, comme les invits continuaient appeler le mnage de leurs htes, fut d'une gaiet toute particulire. Elle se prolongea jusqu' onze heures et demie. Grivet, en se retirant, dclara ne jamais avoir pass des heures plus agrables. Suzanne, qui tait enceinte, parla tout le temps Thrse de ses douleurs et de ses joies. Thrse semblait l'couter avec un grand intrt; les yeux fixes, les lvres serres, elle penchait la tte par moments: ses paupires, qui se baissaient, couvraient d'ombre tout son visage. Laurent, de son ct, prtait une attention soutenue aux rcits du vieux Michaud et d'Olivier. Ces messieurs ne tarissaient pas, et Grivet ne parvenait qu'avec peine placer un mot entre deux phrases du pre et du fils. D'ailleurs, il avait pour eux un certain respect; il trouvait qu'ils parlaient bien. Ce soir-l, la causerie ayant remplac le jeu, il s'cria navement que la conversation de l'ancien commissaire de police l'amusait presque autant qu'une partie de dominos. Depuis prs de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les jeudis soir chez les Raquin, ils ne s'taient pas fatigus une seule fois de ces soires monotones qui revenaient avec une rgularit nervante. Jamais ils n'avaient souponn un instant le drame qui se jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu'ils y entraient. Olivier prtendait d'ordinaire, par une plaisanterie d'homme de police, que la salle manger sentait l'honnte homme. Grivet, pour ne pas rester en arrire, l'avait appele le Temple de la Paix. A deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thrse expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux invits qu'elle tait tombe. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'aurait reconnu les marques du poing de Laurent; ils taient convaincus que le mnage de leurs htes tait un mnage modle, tout de douceur et d'amour. La paralytique n'avait plus essay de leur rvler les infamies qui se cachaient derrire la morne tranquillit des soires du jeudi. En face des dchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait clater un jour ou l'autre, amene par la succession fatale des vnements, elle finit par comprendre que les faits n'avaient pas besoin d'elle. Ds lors, elle s'effaa, elle laissa agir les consquences de l'assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins leur tour. Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister au dnoment violent qu'elle prvoyait; son dernier dsir tait de repatre ses regards du spectacle des souffrances suprmes qui briseraient Thrse et Laurent. Ce soir-l, Grivet vint se placer ct d'elle et causa longtemps, faisant comme d'habitude les demandes et les rponses. Mais il ne put en tirer mme un regard. Lorsque onze heures et demie sonnrent, les invits se levrent vivement. --On est si bien chez vous, dclara Grivet, qu'on ne songe jamais s'en aller. --Le fait est, appuya Michaud, que je n'ai jamais sommeil ici, moi qui me couche neuf heures d'habitude. Olivier crut devoir placer sa plaisanterie. --Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, a sent les honntes gens dans cette pice: c'est pourquoi l'on y est si bien. Grivet, fch d'avoir t devanc, se mit dclamer, en faisant un geste emphatique: --Cette pice est le Temple de la Paix. Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait Thrse: --Je viendrai demain matin neuf heures. --Non, se hta de rpondre la jeune femme, ne venez que l'aprs-midi.... Je sortirai sans doute pendant la matine. Elle parlait d'une voix trange, trouble. Elle accompagna les invits jusque dans le passage, Laurent descendit aussi une lampe la main. Quand ils furent seuls, les poux poussrent chacun un soupir de soulagement; une impatience sourde avait d les dvorer pendant toute la soire. Depuis la veille, ils taient plus sombres, plus inquiets en face l'un de l'autre. Ils vitrent de se regarder, ils remontrent silencieusement. Leurs mains avaient de lgers tremblements convulsifs, et Laurent fut oblig de poser la lampe sur la table, pour ne pas la laisser tomber. Avant de coucher Mme Raquin, ils avaient l'habitude de mettre en ordre la salle manger, de prparer un verre d'eau sucre pour la nuit, d'aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu' ce que tout ft prt. Lorsqu'ils furent remonts, ce soir-l, ils s'assirent un instant, les yeux vagues, les lvres ples. Au bout d'un silence: --Eh bien! nous ne nous couchons pas? demanda Laurent qui semblait sortir en sursaut d'un rve. --Si, si, nous nous couchons, rpondit Thrse en frissonnant, comme si elle avait eu grand froid. Elle se leva et prit la carafe. --Laisse, s'cria son mari d'une voix qu'il s'efforait de rendre naturelle, je prparerai le verre d'eau sucre.... occupe-toi de ta tante. Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d'eau. Puis, se tournant demi, il y vida le petit flacon de grs, en y mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thrse s'tait accroupie devant le buffet; elle avait pris le couteau de cuisine et cherchait le glisser dans une des grandes poches qui pendaient sa ceinture. A ce moment, cette sensation trange qui prvient de l'approche d'un danger fit tourner la tte aux poux, d'un mouvement instinctif. Ils se regardrent. Thrse vit le flacon dans les mains de Laurent, et Laurent aperut l'clair blanc du couteau qui luisait entre les plis de la jupe de Thrse. Ils s'examinrent ainsi pendant quelques secondes, muets et froids, le mari prs de la table, la femme plie devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d'eux resta glac en retrouvant sa propre pense chez son complice. En lisant mutuellement leur secret dessein sur leur visage boulevers, ils se firent piti et horreur. Mme Raquin, sentant que le dnouement tait proche, les regardait avec des yeux fixes et aigus. Et brusquement Thrse et Laurent clatrent en sanglots. Une crise suprme les brisa, les jeta dans les bras l'un de l'autre, faibles comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et d'attendri s'veillait dans leur poitrine. Ils pleurrent, sans parler, songeante la vie de boue qu'ils avaient mene et qu'ils mneraient encore, s'ils taient assez lches pour vivre. Alors, au souvenir du pass, ils se sentirent tellement las et coeurs d'eux-mmes, qu'ils prouvrent un besoin immense de repos, de nant. Ils changrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face du couteau et du verre de poison. Thrse prit le verre, le vida moiti et le tendit Laurent qui l'acheva d'un trait. Ce fut un clair, Ils tombrent l'un sur l'autre, foudroys, trouvant enfin une consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, sur le cou de son mari, la cicatrice qu'avaient laisse les dents de Camille. Les cadavres restrent toute la nuit sur le carreau de la salle et manger, tordus, vautrs, clairs de lueurs jauntres par les clarts de la lampe que l'abat-jour jetait sur eux. Et, pendant prs de douze heures, jusqu'au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les contempla ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les crasant de regards lourds. FIN End of the Project Gutenberg EBook of Therese Raquin, by Emile Zola License: Share Alike