Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the ibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. NOUVEAUX CONTES A NINON EMILE ZOLA TABLE DES MATIRES A NINON CONTES Un bain Les fraises Le grand Michu Le jene Les paules de la marquise Mon voisin Jacques Le paradis des chats Lili La lgende du Petit-Manteau bleu de l'amour Le forgeron Le chmage Le petit village SOUVENIRS LES QUATRE JOURNES DE JEAN GOURDON I.--Printemps II.--t III.--Automne IV.--Hiver A NINON Il y a juste dix ans, ma chre me, que je t'ai cont mes premiers contes. Quels beaux amoureux nous tions alors! J'arrivais de cette terre de Provence, o j'ai grandi si libre, si confiant, si plein de tous les espoirs de la vie. J'tais toi, toi seule, ta tendresse, ton rve. Te souviens-tu, Ninon? Le souvenir est aujourd'hui l'unique joie o mon coeur se repose. Jusqu' vingt ans, nous avons battu ensemble les sentiers. J'entends tes petits pieds sur la terre dure; j'aperois des bouts de ta jupe blanche au ras des herbes folles; je sens ton haleine parmi de lointains souffles de sauge, qui m'arrivent comme des bouffes de jeunesse. Et les heures charmantes se prcisent: c'tait un matin, sur la berge, au bord de l'eau rveille peine, toute pure, toute ros des premires rougeurs du ciel; c'tait une aprs-midi, dans les arbres, dans un trou de feuilles, avec la campagne crase, dormant autour de nous, sans un frisson; c'tait un soir, au milieu d'un pr, lentement noy sous le flot bleutre du crpuscule, qui coulait des coteaux; c'tait une nuit, marchant le long d'une route interminable, allant tous deux l'inconnu, insoucieux des toiles elles-mmes, au seul bonheur de laisser la ville, de nous perdre loin, trs-loin, au fond de l'ombre discrte. Te souviens-tu, Ninon? Quelle vie heureuse! Nous tions lchs dans l'amour, dans l'art, dans le songe. Il n'est pas de buisson qui n'ait cach nos baisers, touff nos causeries. Je t'emmenais, je te promenais, comme la vivante posie de mon enfance. A nous deux, nous avions le ciel, la terre, et les arbres, et les eaux, jusqu'aux roches nues qui fermaient l'horizon. Il me semblait, cet ge, qu'en ouvrant les bras, j'allais prendre toute la campagne sur ma poitrine, pour lui donner un baiser de paix. Je me sentais des forces, des dsirs, des bonts de gant. Nos courses de gamins chapps, nos amours d'oiseaux libres, m'avaient inspir un grand mpris du monde, une tranquille croyance aux seules nergies de la vie. Oui, c'est dans tes tendresses de toutes les heures, mon amie, que j'ai fait jadis cette provision de courage, dont mes compagnons, plus tard, se sont si souvent tonns. Les illusions de nos coeurs taient des armures d'acier fin, qui me protgent encore. Je te quittai, je quittai cette Provence dont tu tais l'me, et ce fut toi que, ds la veille de la lutte, j'invoquais comme une bonne sainte. Tu eus mon premier livre. Il tait tout plein de ton tre, tout parfum du parfum de tes cheveux. Tu m'avais envoy au combat, avec un baiser au front, en amante brave qui veut la victoire du soldat qu'elle aime. Et moi, je ne me souvenais toujours que de ce baiser, je ne pensais qu' toi, je ne pouvais parler que de toi. Dix ans se sont couls. Ah! ma chre me, que de temptes ont grond, que d'eau noire, que de dbcles ont pass depuis ce temps sous les ponts croulants de mes rves! Dix ans de travaux forcs, dix ans d'amertume, de coups donns et reus, d'ternel combat! J'ai le coeur et le cerveau tout balafrs de blessures. Si tu voyais ton amoureux de jadis, ce grand garon souple qui rvait de dplacer les montagnes d'une chiquenaude, si tu le voyais passer dans le jour blafard de Paris, la face terreuse, alourdi de lassitude, tu grelotterais, ma pauvre Ninon, en regrettant les clairs soleils, les midis ardents, teints jamais. Certains soirs, je suis si bris, que j'ai une envie lche de m'asseoir au bord de la route, quitte m'endormir pour toujours dans le foss. Et sais-tu, Ninon, ce qui me pousse sans cesse en avant, ce qui me rend du coeur, chaque faiblesse? C'est ta voix, ma bien-aime, ta voix lointaine, ton filet de voix pure qui me crie mes serments. Certes, je te sais fille de courage. Je puis te montrer mes plaies, tu ne m'en aimeras que mieux. Cela me soulagera de me plaindre toi, qui me consoleras. Je n'ai pas quitt la plume un seul jour, mon amie; je me suis battu en soldat qui a son pain gagner; si la gloire vient, elle m'empchera de manger mon pain sec. Que de besogne mauvaise, et dont j'ai encore le dgot la gorge! Pendant dix ans, j'ai aliment comme tant d'autres du meilleur de moi la fournaise du journalisme. De ce labeur colossal, il ne reste rien, qu'un peu de cendre. Feuilles jetes au vent, fleurs tombes la boue, mlange de l'excellent et du pire, gch dans l'auge commune. J'ai touch toutes choses, je me suis sali les mains dans ce torrent de mdiocrit trouble qui coule pleins bords. Mon amour de l'absolu saignait, au milieu de ces niaiseries, si grosses d'importance le matin, si oublies le soir. Lorsque je rvais quelque coup de pouce ternel donn dans le granit, quelque oeuvre de vie plante debout jamais, je soufflais des bulles de savon que crevait l'aile des mouches ronflantes au soleil. J'aurais gliss l'hbtement d'un mtier si, dans mon amour de la force, je n'avais eu une consolation, celle de cette production incessante, qui me rompait toutes les fatigues. Puis, mou amie, j'tais arm en guerre. Tu ne saurais croire les soulvements de colre que la sottise produisait en moi. J'avais la passion de mes opinions, j'aurais voulu enfoncer mes croyances dans la gorge des autres. Un livre me rendait malade, un tableau me dsesprait comme une catastrophe publique; je vivais dans une bataille continue d'admiration et de mpris. En dehors des lettres, en dehors de l'art, le monde n'tait plus. Et quels coups de plume, quels chocs furieux pour faire la place nette! Aujourd'hui, je hausse les paules. Je suis un vieil endurci dans le mal, j'ai gard ma foi, je crois mme tre plus intraitable encore; mais je me contente de m'enfermer et de travailler. C'est la seule faon de discuter sainement; car les oeuvres ne sont que des arguments, dans l'ternelle discussion du beau. Tu penses bien que je ne suis pas sorti intact de la bataille. J'ai des cicatrices un peu partout, je te l'ai dit, au cerveau et au coeur. Je ne riposte plus, j'attends qu'on s'habitue mon air. Peut-tre ainsi pourrai-je te revenir entier. C'est que, mon amie, j'ai quitt nos galants sentiers d'amoureux, o les fleurs poussent, o l'on ne cueille que des sourires. J'ai pris la grand'route, grise de poussire, aux arbres maigres; je me suis mme, je le confesse, arrt curieusement devant des chiens crevs, au coin des bornes; j'ai parl de vrit, j'ai prtendu qu'on pouvait tout crire, j'ai voulu prouver que l'art est dans la vie et non ailleurs. Naturellement, on m'a pouss au ruisseau. Moi, Ninon, moi qui ai employ ma jeunesse glaner pour ton corsage les paquerettes et les bluets! Tu me pardonneras mes infidlits d'amant. Les hommes ne peuvent rester toujours dans les jupes des filles. Il vient une heure o vos fleurs sont trop douces. Tu te rappelles la ple soire d'automne, la soire de nos adieux? C'est au sortir de tes bras frles, que la vrit m'a emport dans ses dures mains. J'ai t fou d'analyse exacte. Aprs les travaux courants, je prenais mes nuits, j'crivais page page les livres qui me hantaient. Si j'ai un orgueil, j'ai celui de cette volont, dont l'effort m'a tir lentement des besognes du mtier. J'ai mang, sans rien vendre de mes croyances. Je te devais ces confidences, toi qui as le droit de savoir quel homme est devenu l'enfant dont tu as protg les dbuts. Aujourd'hui, ma seule souffrance est d'tre seul. Le monde finit la grille de mon jardin. Je me suis enferm chez moi pour ne mettre que le travail dans ma vie, et je me suis si bien enferm, que personne ne vient plus. C'est pourquoi, ma chre me, j'ai voqu ton souvenir, au milieu de la lutte. J'tais trop seul, aprs dix ans de sparation; je voulais te revoir, te baiser les cheveux, te dire que je t'aime toujours. Cela me soulage. Viens, et n'aie point peur, je ne suis pas si noir qu'on me fait. Je t'assure, je t'aime toujours, je rve d'avoir encore des ross, pour en mettre un bouquet ton sein. J'ai des envies de laitage. Si je ne craignais de faire rire, je t'emmnerais sous quelque charmille, avec un mouton blanc, pour nous dire tous les trois des choses tendres. Et sais-tu ce que j'ai fait, Ninon, pour te retenir auprs de moi toute cette nuit? Je te le donne en mille. J'ai fouill le pass, j'ai cherch dans ces centaines de pages crites un peu partout, si je n'en trouverais pas d'assez dlicates pour tes oreilles. Au beau milieu de mes rudesses, il m'a plu de mettre cette douceur. Oui, j'ai voulu ce rgal pour nous deux. Nous redevenons enfants, nous gotons sur l'herbe. Ce sont des contes, rien que des contes, de la confiture dans de la porcelaine de gamins. N'est-ce pas charmant? trois groseilles, deux grains de raisin sec, suffiront notre faim, et nous nous griserons avec cinq gouttes de vin dans de l'eau claire. coute, curieuse. J'ai d'abord quelques contes assez dcents; certains mme ont un commencement et une fin; d'autres, il est vrai, vont pieds nus, aprs avoir jet leur bonnet par-dessus les toits. Mais, je dois t'avertir que, plus loin, nous entrerons dans des fantaisies qui battent absolument la campagne. Dame! j'ai tout glan, il fallait bien te retenir la nuit entire. L, je chante la chanson des t'en souviens-tu? Ce sont nos souvenirs la queue-leu-leu, ma fille; tout ce qu'il y a de plus doux pour nous, le meilleur de nos amours. Si cela ennuie les autres, tant pis! ils n'ont pas besoin de venir mettre le nez dans nos affaires. Puis, pour te garder encore. j'entamerai une longue histoire, la dernire, celle qui nous mnera, je l'espre, jusqu'au matin. Elle est tout au bout des autres, place dessein pour t'endormir dans mes bras. Nous laisserons tomber le volume, et nous nous embrasserons. Ah! Ninon, quelle dbauche de blanc et de rose! Je ne promets pas cependant que, malgr tous mes soins enlever les pines, il ne reste pas quelque goutte de sang dans ma botte de fleurs. Je n'ai plus les mains assez pures pour nouer des bouquets sans danger. Mais ne t'inquite point: si tu te piques, je baiserai tes doigts, je boirai ton sang. Ce sera moins fade. Demain, j'aurai rajeuni de dix ans. Il me semblera que j'arrive de la veille, du fond de notre jeunesse, avec le miel de ton baiser aux lvres. Ce sera le recommencement de ma tche. Ah! Ninon, je n'ai rien fait encore. Je pleure sur cette montagne de papier noirci; je me dsole penser que je n'ai pu tancher ma soif du vrai, que la grande nature chappe mes bras trop courts. C'est l'pre dsir, prendre la terre, la possder dans une treinte, tout voir, tout savoir, tout dire. Je voudrais coucher l'humanit sur une page blanche, tous les tres, toutes les choses; une oeuvre qui serait l'arche immense. Et ne m'attends pas de longtemps au rendez-vous que je t'ai donn, en Provence, aprs la tche acheve. Il y a trop faire. Je veux le roman, je veux le drame, je veux la vrit partout. Ne m'apporte plus ton cher souvenir que la nuit; viens sur le rayon de lune qui glisse entre mes rideaux, l'heure o je pourrai pleurer avec toi sans tre vu. J'ai besoin de toute ma virilit. Plus tard, oh! plus tard, ce sera moi qui irai te retrouver dans les campagnes tides encore de nos tendresses. Nous serons bien vieux; mais nous nous aimerons toujours. Tu me mneras en plerinage sur la berge, au bord de l'eau, rveille peine; dans les trous de feuilles, avec la campagne ardente dormant autour de nous; au milieu des prs, lentement noys sous le flot bleutre du crpuscule; le long de la route interminable, insoucieux des toiles, au seul bonheur de nous perdre dans l'ombre. Et les arbres, les brins d'herbe, jusqu'aux cailloux, nous reconnatront de loin, nos baisers, et nous souhaiteront la bien-venue. coute, pour que nous ne nous cherchions pas je veux te dire derrire quelle haie j'irai te prendre. Tu sais l'endroit o la rivire fait un coude, aprs le pont, plus bas que le lavoir, juste en face du grand rideau de peupliers? Souviens-toi, nous nous y sommes bais les mains, un matin de mai. Eh bien! gauche, il y a une haie d'aubpines, ce mur de verdure au pied duquel nous nous couchions pour ne plus voir que le bleu du ciel. C'est derrire la haie d'aubpines, ma chre me, que je te donne rendez-vous, des annes, un jour de soleil ple, lorsque ton coeur me saura dans les environs. MILE ZOLA. Paris, 1er octobre 1874. CONTES UN BAIN Je te le donne en mille, Ninon. Cherche, invente, imagine: un vrai conte bleu, quelque chose de terrifiant et d'invraisemblable... Tu sais, la petite baronne, cette excellente Adeline de C***, qui avait jur... Non, tu ne devinerais pas, j'aime mieux te tout dire. Eh bien! Adeline se remarie, positivement. Tu doutes, n'est-ce pas? Il faut que je sois au Mesnil-Rouge, soixante-sept lieues de Paris, pour croire une pareille histoire. Ris, le mariage ne s'en fera pas moins. Cette pauvre Adeline, qui tait veuve vingt-deux ans, et que la haine et le mpris des hommes rendaient si jolie! En deux mois de vie commune, le dfunt, un digne homme, certes, pas trop mal conserv, qui et t parfait sans les infirmits dont il est mort, lui avait enseign toute l'cole du mariage. Elle avait jur que l'exprience suffisait. Et elle se remarie! Ce que c'est que de nous, pourtant! Il est vrai qu'Adeline a eu de la malechance. On ne prvoit pas une aventure pareille. Et si je te disais qui elle pouse! Tu connais le comte Octave de R***, ce grand jeune homme qu'elle dtestait si parfaitement. Ils ne pouvaient se rencontrer sans changer des sourires pointus, sans s'gorger doucement avec des phrases aimables. Ah! les malheureux! si tu savais o ils se sont rencontrs une dernire fois... Je vois bien qu'il faut que je te conte a. C'est tout un roman. Il pleut ce matin. Je vais mettre la chose en chapitres. I Le Chteau est six lieues de Tours. Du Mesnil-Rouge, j'en vois les toits d'ardoise, noys dans les verdures du parc. On le nomme le Chteau de la Belle-au-Bois-dormant, parce qu'il fut jadis habit par un seigneur qui faillit y pouser une de ses fermires. La chre enfant y vcut clotre, et je crois que son ombre y revient. Jamais pierres n'ont eu une telle senteur d'amour. La Belle qui y dort aujourd'hui est la vieille comtesse de M***, une tante d'Adeline. Il y a trente ans qu'elle doit venir passer un hiver Paris. Ses nices et ses neveux lui donnent chacun une quinzaine, la belle saison. Adeline est trs-ponctuelle. D'ailleurs, elle aime le Chteau, une ruine lgendaire que les pluies et les vents miettent, au milieu d'une fort vierge. La vieille comtesse a formellement recommand de ne toucher ni aux plafonds qui se lzardent, ni aux branches folles qui barrent les alles. Elle est heureuse de ce mur de feuilles qui s'paissit l, chaque printemps, et elle dit, d'ordinaire, que la maison est encore plus solide qu'elle. La vrit est que toute une aile est par terre. Ces aimables retraites, bties sous Louis XV, taient, comme les amours du temps, un djeuner de soleil. Les pltres se sont fendus, les planchers ont cd, la mousse a verdi jusqu'aux alcves. Toute l'humidit du parc a mis l une fracheur o passe encore l'odeur musque des tendresses d'autrefois. Le parc menace d'entrer dans la maison. Des arbres ont pouss au pied des perrons, dans les fentes des marches. Il n'y a plus que la grande alle qui soit carrossable; encore faut-il que le cocher conduise ses btes la main. A droite, gauche, les taillis restent vierges, creuss de rares sentiers, noirs d'ombre, o l'on avance, les mains tendues, cartant les herbes. Et les troncs abattus font des impasses de ces bouts de chemins, tandis que les clairires rtrcies ressemblent des puits ouverts sur le bleu du ciel. La mousse pend des branches, les douces-amres tendent des rideaux sous les futaies; des pullulements d'insectes, des bourdonnements d'oiseaux qu'on ne voit pas, donnent une trange vie cette normit de feuillages. J'ai eu souvent de petits frissons de peur, en allant rendre visite la comtesse; les taillis me soufflaient sur la nuque des haleines inquitantes. Mais il y a surtout un coin dlicieux et troublant, dans le parc: c'est gauche du Chteau, au bout d'un parterre, o il ne pousse plus que des coquelicots aussi grands que moi. Sous un bouquet d'arbres, une grotte se creuse, s'enfonant au milieu d'une draperie de lierre, dont les bouts tranent jusque dans l'herbe. La grotte, envahie, obstrue, n'est plus qu'un trou noir, au fond duquel on aperoit la blancheur d'un Amour de pltre, souriant, un doigt sur la bouche. Le pauvre Amour est manchot, et il a, sur l'oeil droit, une tache de mousse qui le rend borgne. Il semble garder, avec son sourire ple d'infirme, quelque amoureuse dame morte depuis un sicle. Une eau vive, qui sort de la grotte, s'tale en large nappe au milieu de la clairire; puis, elle s'chappe par un ruisseau perdu sous les feuilles. C'est un bassin naturel, au fond de sable, dans lequel les grands arbres se regardent; le trou bleu du ciel fait une tache bleue au centre du bassin. Des joncs ont grandi, des nnufars ont largi leurs feuilles rondes. On n'entend, dans le jour verdtre de ce puits de verdure, qui semble s'ouvrir en haut et en bas sur le lac du grand air, que la chanson de l'eau, tombant ternellement, d'un air de lassitude douce. De longues mouches d'eau patinent dans un coin. Un pinson vient boire, avec des mines dlicates, craignant de se mouiller les pattes. Un frisson brusque des feuilles donne la mare une pmoison de vierge dont les paupires battent. Et, du noir de la grotte, l'Amour de pltre commande le silence, le repos, toutes les discrtions des eaux et des bois, ce coin voluptueux de nature. II Lorsque Adeline accorde une quinzaine sa tante, ce pays de loups s'humanise. Il faut largir les alles pour que les jupes d'Adeline puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux malles, qu'on a d porter bras, parce que le camion du chemin de fer n'a jamais os s'engager dans les arbres. Il y serait rest, je te le jure. D'ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fle, l, entre nous. Au couvent, elle avait des imaginations vraiment drles. Je la souponne de venir au Chteau de la Belle-au-Bois-dormant pour y dpenser, loin des curieux, son apptit d'extravagances. La tante reste dans son fauteuil, le Chteau appartient la chre enfant qui doit y rver les plus tonnantes fantaisies. Cela la soulage. Quand elle sort de ce trou, elle est sage pour une anne. Pendant quinze jours, elle est la fe, l'me des verdures. On la voit en toilette de gala, promener des dentelles blanches et des noeuds de soie au milieu des broussailles. On m'a mme assur l'avoir rencontre en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur l'herbe, dans le coin le plus dsert du parc. D'autres fois, on a aperu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les alles. Moi, j'ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette chre toque. Je sais qu'elle fouille le Chteau des caves aux greniers. Elle furte dans les encoignures les plus noires, sonde les murs de ses petits poings, flaire de son nez ros toute cette poussire du pass. On la trouve sur des chelles, perdue au fond des grandes armoires, l'oreille tendue aux fentres, rveuse devant les chemines, avec l'envie vidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne trouve sans doute pas ce qu'elle cherche, elle court le parterre aux grands coquelicots, les sentiers noirs d'ombre, les clairires blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant le lointain et vague parfum d'une fleur de tendresse qu'elle ne peut cueillir. Positivement, je te l'ai dit, Ninon, le vieux Chteau sent l'amour, au milieu de ses arbres farouches. Il y a eu une fille enferme l dedans, et les murs ont conserv l'odeur de celte tendresse, comme les vieux coffrets o l'on a serr des bouquets de violettes. C'est cette odeur-l, je le jurerais, qui monte la tte d'Adeline et qui la grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est grise, elle partirait sur un rayon de lune visiter le pays des contes, elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de passage qui voudraient bien l'veiller de son rve de cent ans. Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois pour s'asseoir. Mais, par les jours de grandes chaleurs, son soulagement est d'aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les hauts feuillages. C'est l sa retraite. Elle est la fille de la source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L'Amour de pltre lui sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu'elle entre dans l'eau, avec la tranquillit de Diane confiante dans la solitude. Elle n'a que les nnufars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mmes dorment d'un sommeil discret. Elle nage doucement, ses paules blanches hors de l'eau, et l'on dirait un cygne gonflant les ailes, filant sans bruit. La fracheur calme ses anxits. Elle serait parfaitement tranquille, sans l'Amour manchot qui lui sourit. Une nuit, elle est alle au fond de la grotte, malgr la peur horrible de cette ombre humide; elle s'est dresse sur la pointe des pieds, mettant l'oreille aux lvres de l'Amour, pour savoir s'il ne lui dirait rien. III Ce qu'il y a d'affreux, cette saison, c'est que la pauvre Adeline, en arrivant au Chteau, a trouv, install dans la plus belle chambre, le comte Octave de R..., ce grand jeune homme, son ennemi mortel. Il parat qu'il est quelque peu le petit cousin de la vieille madame de M... Adeline a jur qu'elle le dlogerait. Elle a bravement dfait ses malles, et elle a repris ses courses, ses fouilles ternelles. Octave, pendant huit jours, l'a tranquillement regarde de sa fentre, en fumant des cigares. Le soir, plus de paroles aigus, plus de guerre sourde. Il tait d'une telle politesse, qu'elle a fini par le trouver assommant, et qu'elle ne s'est plus occupe de lui. Lui, fumait toujours; elle, battait le parc et prenait ses bains. C'tait vers minuit qu'elle descendait la nappe d'eau, quand tout le monde dormait. Elle s'assurait surtout si le comte Octave avait bien souffl sa bougie. Alors, petits pas, elle s'en allait, comme un rendez-vous d'amour, avec des dsirs tout sensuels pour l'eau froide. Elle avait un petit frisson de peur exquis, depuis qu'elle savait un homme au Chteau. S'il ouvrait une fentre, s'il apercevait un coin de son paule travers les feuilles! Rien que cette pense la faisait grelotter, quand elle sortait ruisselante de la nappe, et qu'un rayon de lune blanchissait sa nudit de statue. Une nuit, elle descendit vers onze heures. Le Chteau dormait depuis deux grandes heures. Cette nuit-l, elle se sentait des hardiesses particulires. Elle avait cout la porte du comte, et elle croyait l'avoir entendu ronfler. Fi! un homme qui ronfle! Cela lui avait donn un grand mpris pour les hommes, un grand dsir des caresses fraches de l'eau, dont le sommeil est si doux. Elle s'attarda sous les arbres, prenant plaisir dtacher ses vtements un un. Il faisait trs-sombre, la lune se levait peine; et le corps blanc de la chre enfant ne mettait sur la rive qu'une blancheur vague de jeune bouleau. Des souffles chauds venaient du ciel, qui passaient sur ses paules avec des baisers tides. Elle tait trs l'aise, un peu languissante, un peu touffe par la chaleur, mais pleine d'une nonchalance heureuse qui lui faisait, sur le bord, tter la source du pied. Cependant, la lune tournait, clairait dj un coin de la nappe. Alors, Adeline, pouvante, aperut sur cette nappe une tte qui la regardait, dans ce coin clair. Elle se laissa glisser, se mit de l'eau jusqu'au menton, croisa les bras comme pour ramener sur sa poitrine tous les voiles tremblants du bassin, et demanda d'une voix frmissante: --Qui est l?... Que faites-vous l? --C'est moi, madame, rpondit tranquillement le comte Octave.... N'ayez pas peur, je prends un bain. IV Il se fit un silence formidable. Il n'y avait plus, sur la nappe d'eau, que les ondulations qui s'largissaient lentement autour des paules d'Adeline et qui allaient mourir sur la poitrine du comte, avec un clapotement lger. Celui-ci, tranquillement, leva les bras, fit le geste de prendre une branche de saule pour sortir de l'eau. --Restez, je vous l'ordonne, cria Adeline d'une voix terrifie.... Rentrez dans l'eau, rentrez dans l'eau bien vite! --Mais, madame, rpondit-il en rentrant dans l'eau jusqu'au cou, c'est qu'il y a plus d'une heure que je suis l. --a ne fait rien, monsieur, je ne veux pas que vous sortiez, vous comprenez.... Nous attendrons. Elle perdait la tte, la pauvre baronne. Elle parlait d'attendre, sans trop savoir, l'imagination dtraque par les ventualits terribles qui la menaaient. Octave eut un sourire. --Mais, hasarda-t-il, il me semble qu'en tournant le dos.... --Non, non, monsieur! Vous ne voyez donc pas la lune! Il tait de fait que la lune avait march et qu'elle clairait en plein le bassin. C'tait une lune superbe. Le bassin luisait, pareil un miroir d'argent, au milieu du noir des feuilles; les joncs, les nnufars des bords, faisaient sur l'eau des ombres finement dessines, comme laves au pinceau, avec de l'encre de Chine. Une pluie chaude d'toiles tombait dans le bassin par l'troite ouverture des feuillages. Le filet d'eau coulait derrire Adeline, d'une voix plus basse et comme moqueuse. Elle hasarda un coup d'oeil dans la grotte, elle vit l'Amour de pltre qui lui souriait d'un air d'intelligence. --La lune, certainement, murmura le comte, pourtant en tournant le dos... --Non, non, mille fois non. Nous attendrons que la lune ne soit plus l.... Vous voyez, elle marche. Quand elle aura atteint cet arbre, nous serons dans l'ombre.... --C'est qu'il y en a pour une bonne heure, avant qu'elle soit derrire cet arbre! --Oh! trois quarts d'heure au plus.... a ne fait rien. Nous attendrons.... Quand la lune sera derrire l'arbre, vous pourrez vous en aller. Le comte voulut protester; mais, comme il faisait des gestes en parlant, et qu'il se dcouvrait jusqu' la ceinture, elle poussa de petits cris de dtresse si aigus, qu'il dut, par politesse, rentrer dans le bassin jusqu'au menton. Il eut la dlicatesse de ne plus remuer. Alors, ils restrent tous les deux l, en tte--tte, on peut le dire. Les deux ttes, cette adorable tte blonde de la baronne, avec les grands yeux que tu sais, et cette tte fine du comte, aux moustaches un peu ironiques, demeurrent bien sagement immobiles, sur l'eau dormante, une toise au plus l'une de l'autre. L'Amour de pltre, sous la draperie de lierre, riait plus fort. V. Adeline s'tait jete en plein dans les nnufars. Quand la fracheur de l'eau l'eut remise, et qu'elle eut pris ses dispositions pour passer l une heure, elle vit que l'eau tait d'une limpidit vraiment choquante. Au fond, sur le sable, elle apercevait ses pieds nus. Il faut dire que cette diablesse de lune se baignait, elle aussi, se roulait dans l'eau, l'emplissait des frtillements d'anguilles de ses rayons. C'tait un bain d'or liquide et transparent. Peut-tre le comte voyait-il les pieds nus sur le sable, et s'il voyait les pieds et la tte.... Adeline se couvrit, sous l'eau, d'une ceinture de nnufars. Doucement, elle attira de larges feuilles rondes qui nageaient, et s'en fit une grande collerette. Ainsi habille, elle se sentit plus tranquille. Cependant, le comte avait fini par prendre la chose stoquement. N'ayant pas trouv une racine pour s'asseoir, il s'tait rsign se tenir genoux. Et pour ne pas avoir l'air tout fait ridicule, avec de l'eau au menton, comme un homme perdu dans un plat barbe colossal, il avait li conversation avec la comtesse, vitant tout ce qui pouvait rappeler le dsagrment de leur position respective. --Il a fait bien chaud aujourd'hui, madame. --Oui, monsieur, une chaleur accablante. Heureusement que ces ombrages donnent quelque fracheur. --Oh! certainement.... Cette brave tante est une digne personne, n'est-ce pas? --Une digne personne, en effet. Puis, ils parlrent des dernires courses et des bals qu'on annonce dj pour l'hiver prochain. Adeline, qui commenait avoir froid, rflchissait que le comte devait l'avoir vue pendant qu'elle s'attardait sur la rive. Cela tait tout simplement horrible. Seulement, elle avait des doutes sur la gravit de l'accident. Il faisait noir sous les arbres, la lune n'tait pas encore l; puis, elle se rappelait, maintenant, qu'elle se tenait derrire le tronc d'un gros chne. Ce tronc avait d la protger. Mois, en vrit, ce comte tait un homme abominable. Elle le hassait, elle aurait voulu que le pied lui glisst, qu'il se noyt. Certes, ce n'est pas elle qui lui aurait tendu la main. Pourquoi, quand il l'avait vue venir, ne lui avait-il pas cri qu'il tait l, qu'il prenait un bain? La question se formula si nettement en elle, qu'elle ne put la retenir sur ses lvres. Elle interrompit le comte, qui parlait de la nouvelle forme des chapeaux. --Mais je ne savais pas, rpondit-il; je vous assure que j'ai eu trs-peur. Vous tiez toute blanche, j'ai cru que c'tait la Belle-au-Bois-dormant qui revenait, vous savez, cette fille qui a t enferme ici.... J'avais si peur, que je n'ai pas pu crier. Au bout d'une demi-heure, ils taient bons amis, Adeline s'tait dit qu'elle se dcolletait bien dans les bals, et qu'en somme elle pouvait montrer ses paules. Elle tait sortie un peu de l'eau, elle avait chancr la robe montante qui la serrait au cou. Puis, elle avait risqu les bras. Elle ressemblait une fille des sources, la gorge nue, les bras libres, vtue de toute cette nappe verte qui s'talait et s'en allait derrire elle comme une large trane de satin. Le comte s'attendrissait. Il avait obtenu de faire quelques pas pour se rapprocher d'une racine. Ses dents claquaient un peu. Il regardait la lune avec un intrt trs-vif. --Hein! elle marche lentement? demanda Adeline. --Eh! non, elle a des ailes, rpondit-il avec un soupir. Elle se mit rire, en ajoutant: --Nous en avons encore pour un gros quart d'heure. Alors, il profita lchement de la situation: il lui fit une dclaration. Il lui expliqua qu'il l'aimait depuis deux ans, et que s'il la taquinait, c'tait qu'il avait trouv cela plus drle que de lui dire des fadeurs. Adeline, prise d'inquitude, remonta sa robe verte jusqu'au cou, fourra les bras dans les manches. Elle ne passait plus que le bout de son nez rose sous les nnufars; et, comme elle recevait en plein la lune dans les yeux, elle tait tout tourdie, tout blouie. Elle ne voyait plus le comte, quand elle entendit un grand barbottement et qu'elle sentit l'eau s'agiter et lui monter aux lvres. --Voulez-vous bien ne pas remuer! cria-t-elle; voulez-vous bien ne pas marcher comme cela dans l'eau! --Mais je n'ai pas march, dit le comte, j'ai gliss... Je vous aime! --Taisez-vous, ne remuez plus, nous parlerons de tout cela, quand il fera noir... Attendons que la lune soit derrire l'arbre... VII La lune se cacha derrire l'arbre. L'Amour de pltre clata de rire. LES FRAISES I Un matin de juin, en ouvrant la fentre, je reus au visage un souffle d'air frais. Il avait fait pendant la nuit un violent orage. Le ciel paraissait comme neuf, d'un bleu tendre, lav par l'averse jusque dans ses plus petits coins. Les toits, les arbres dont j'apercevais les hautes branches entre les chemines, taient encore tremps de pluie, et ce bout d'horizon riait sous le soleil jaune. Il montait des jardins voisins une bonne odeur de terre mouille. --Allons, Ninette, criai-je gaiement, mets ton chapeau, ma fille... Nous partons pour la campagne. Elle battit des mains. Elle eut termin sa toilette en dix minutes, ce qui est trs-mritoire pour une coquette de vingt ans. A neuf heures, nous tions dans les bois de Verrires. II Quels bois discrets, et que d'amoureux y ont promen leurs amours! Pendant la semaine, les taillis sont dserts, on peut marcher cte cte, les bras la taille, les lvres se cherchant, sans autre danger que d'tre vus par les fauvettes des buissons. Les alles s'allongent, hautes et larges, travers les grandes futaies; le sol est couvert d'un tapis d'herbe fine, sur lequel le soleil, trouant les feuillages, jette des palets d'or. Et il y a des chemins creux, des sentiers troits, trs-sombres, o l'on est oblig de se serrer l'un contre l'autre. Et il y a encore des fourrs impntrables, o l'on peut se perdre, si les baisers chantent trop haut. Ninon quittait mon bras, courait comme un jeune chien, heureuse de sentir les herbes frler ses chevilles. Puis elle revenait et se pendait mon paule, lasse, caressante. Toujours le bois s'tendait, mer sans fin aux vagues de verdure. Le silence frissonnant, l'ombre vivante qui tombait des grands arbres nous montaient la tte, nous grisaient de toute la sve ardente du printemps. On redevient enfant, dans le mystre des taillis. --Oh! des fraises, des fraises! cria Ninon en sautant un foss comme une chvre chappe, et en fouillant les broussailles. III Des fraises, hlas! non, mais des fraisiers, toute une nappe de fraisiers qui s'talait sous les ronces. Ninon ne songeait plus aux btes dont elle avait une peur horrible. Elle promenait gaillardement les mains au milieu des herbes, soulevant chaque feuille, dsespre de ne pas rencontrer le moindre fruit. --On nous a devancs, dit-elle avec une moue de dpit... Oh! dis, cherchons bien, il y en a sans doute encore. Et nous nous mmes chercher avec une conscience exemplaire. Le corps pli, le cou tendu, les yeux fixs terre, nous avancions petits pas prudents, sans risquer une parole, de peur de faire envoler les fraises. Nous avions oubli la fort, le silence et l'ombre, les larges alles et les sentiers troits. Les fraises, rien que les fraises. A chaque touffe que nous rencontrions, nous nous baissions, et nos mains frmissantes se touchaient sous les herbes. Nous fmes ainsi plus d'une lieue, courbs, errant droite, gauche. Pas la plus petite fraise. Des fraisiers superbes, avec de belles feuilles d'un vert sombre. Je voyais les lvres de Ninon se pincer et ses yeux devenir humides. IV Nous tions arrivs en face d'un large talus, sur lequel le soleil tombait droit, avec des chaleurs lourdes. Ninon s'approcha de ce talus, dcide ne plus chercher ensuite. Brusquement, elle poussa un cri aigu. J'accourus, effray, croyant qu'elle s'tait blesse. Je la trouvai accroupie; l'motion l'avait assise par terre, et elle me montrait du doigt une petite fraise, peine grosse comme un pois, mre d'un ct seulement. --Cueille-la, toi, me dit-elle d'une voix basse et caressante. Je m'tais assis prs d'elle, au bas du talus. --Non, rpondis-je, c'est toi qui l'as trouve, c'est toi qui dois la cueillir. --Non, fais-moi ce plaisir, cueille-la. Je me dfendis tant et si bien que Ninon se dcida enfin couper la tige de son ongle. Mais ce fut une bien autre histoire, quand il fallut savoir lequel de nous deux mangerait cette pauvre petite fraise qui nous cotait une bonne heure de recherches. A toute force, Ninon voulait me la mettre dans la bouche. Je rsistai fermement; puis, je finis par faire des concessions, et il fut arrt que la fraise serait partage en deux. Elle la mit entre ses lvres, en me disant avec un sourire: --Allons, prends ta part. Je pris ma part. Je ne sais si la fraise fut partage fraternellement. Je ne sais mme si je gotai la fraise, tant le miel du baiser de Ninon me parut bon. V Le talus tait couvert de fraisiers, et ces fraisiers-l taient des fraisiers srieux. La rcolte fut ample et joyeuse. Nous avions tal terre un mouchoir blanc, en nous jurant solennellement d'y dposer notre butin, sans rien en dtourner. A plusieurs reprises pourtant, il me sembla voir Ninon porter la main sa bouche. Quand la rcolte fut faite, nous dcidmes qu'il tait temps de chercher un coin d'ombre pour djeuner l'aise. Je trouvai, quelques pas, un trou charmant, un nid de feuilles. Le mouchoir fut religieusement plac ct de nous. Grands dieux! qu'il faisait bon l, sur la mousse, dans la volupt de cette fracheur verte! Ninon me regardait avec des yeux humides. Le soleil avait mis des rougeurs tendres sur son cou. Comme elle vit toute ma tendresse dans mon regard, elle se pencha vers moi, en me tendant les deux mains, avec un geste d'adorable abandon. Le soleil, flambant sur les hauts feuillages, jetait des palets d'or, nos pieds, dans l'herbe fine. Les fauvettes elles-mmes se taisaient et ne regardaient pas. Quand nous cherchmes les fraises pour les manger, nous nous apermes avec stupeur que nous tions couchs en plein sur le mouchoir. LE GRAND MICHU I Une aprs-midi, la rcration de quatre heures, le grand Michu me prit part, dans un coin de la cour. Il avait un air grave qui me frappa d'une certaine crainte; car le grand Michu tait un gaillard, aux poings normes, que, pour rien au monde, je n'aurais voulu avoir pour ennemi. --coute, me dit-il de sa voix grasse de paysan peine dgrossi, coute, veux-tu en tre? Je rpondis carrment: Oui! flatt d'tre de quelque chose avec le grand Michu. Alors, il m'expliqua qu'il s'agissait d'un complot. Les confidences qu'il me fit, me causrent une sensation dlicieuse, que je n'ai jamais peut-tre prouve depuis. Enfin, j'entrais dans les folles aventures de la vie, j'allais avoir un secret garder, une bataille livrer. Et, certes, l'effroi inavou que je ressentais l'ide de me compromettre de la sorte, comptait pour une bonne moiti dans les joies cuisantes de mon nouveau rle de complice. Aussi, pendant que le grand Michu parlait, tais-je en admiration devant lui. Il m'initia d'un ton un peu rude, comme un conscrit dans l'nergie duquel on a une mdiocre confiance. Cependant, le frmissement d'aise, l'air d'extase enthousiaste que je devais avoir en l'coutant, finirent par lui donner une meilleure opinion de moi. Comme la cloche sonnait le second coup, en allant tous deux prendre nos rangs pour rentrer l'tude: --C'est entendu, n'est-ce pas? me dit-il voix basse. Tu es des ntres... Tu n'auras pas peur, au moins; tu ne trahiras pas? --Oh! non, tu verras... C'est jur. Il me regarda de ses yeux gris, bien en face, avec une vraie dignit d'homme mr, et me dit encore: --Autrement, tu sais, je ne te battrai pas, mais je dirai partout que tu es un tratre, et personne ne te parlera plus. Je me souviens encore du singulier effet que me produisit cette menace. Elle me donna un courage norme. Bast! me disais-je, ils peuvent bien me donner deux mille vers; du diable si je trahis Michu! J'attendis avec une impatience fbrile l'heure du dner. La rvolte devait clater au rfectoire. II Le grand Michu tait du Var. Son pre, un paysan qui possdait quelques bouts de terre, avait fait le coup de feu en 51, lors de l'insurrection provoque par le coup d'tat. Laiss pour mort dans la plaine d'Uchne, il avait russi se cacher. Quand il reparut, on ne l'inquita pas. Seulement, les autorits du pays, les notables, les gros et les petits rentiers ne l'appelrent plus que ce brigand de Michu. Ce brigand, cet honnte homme illettr, envoya son fils au collge d'A... Sans doute il le voulait savant pour le triomphe de la cause qu'il n'avait pu dfendre, lui, que les armes la main. Nous savions vaguement cette histoire, au collge, ce qui nous faisait regarder notre camarade comme un personnage trs-redoutable. Le grand Michu tait, d'ailleurs, beaucoup plus g que nous. Il avait prs de dix-huit ans, bien qu'il ne se trouvt encore qu'en quatrime. Mais on n'osait le plaisanter. C'tait un de ces esprits droits, qui apprennent difficilement, qui ne devinent rien; seulement, quand il savait une chose, il la savait fond et pour toujours. Fort, comme taill coups de hache, il rgnait en matre pendant les rcrations. Avec cela, d'une douceur extrme. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois en colre; il voulait trangler un pion qui nous enseignait que tous les rpublicains taient des voleurs et des assassins. On faillit mettre le grand Michu la porte. Ce n'est que plus tard, lorsque j'ai revu mon ancien camarade dans mes souvenirs, que j'ai pu comprendre son attitude douce et forte. De bonne heure, son pre avait d en faire un homme. III Le grand Michu se plaisait au collge, ce qui n'tait pas le moindre de nos tonnements. Il n'y prouvait qu'un supplice dont il n'osait parler: la faim. Le grand Michu avait toujours faim. Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil apptit. Lui qui tait trs-fier, il allait parfois jusqu' jouer des comdies humiliantes pour nous escroquer un morceau de pain, un djeuner ou un goter. lev en plein air, au pied de la chane des Maures, il souffrait encore plus cruellement que nous de la maigre cuisine du collge. C'tait l un de nos grands sujets de conversation, dans la cour, le long du mur qui nous abritait de son filet d'ombre. Nous autres, nous tions des dlicats. Je me rappelle surtout une certaine morue la sauce rousse et certains haricots la sauce blanche qui taient devenus le sujet d'une maldiction gnrale. Les jours o ces plats apparaissaient, nous ne tarissions pas. Le grand Michu, par respect humain, criait avec nous, bien qu'il et aval volontiers les six portions de sa table. Le grand Michu ne se plaignait gure que de la quantit des vivres. Le hasard, comme pour l'exasprer, l'avait plac au bout de la table, ct du pion, un jeune gringalet qui nous laissait fumer en promenade. La rgle tait que les matres d'tude avaient droit deux portions. Aussi, quand on servait des saucisses, fallait-il voir le grand Michu lorgner les deux bouts de saucisses qui s'allongeaient cte cte sur l'assiette du petit pion. --Je suis deux fois plus gros que lui, me dit-il un jour, et c'est lui qui a deux fois plus manger que moi. Il ne laisse rien, va; il n'en a pas de trop! IV Or, les meneurs avaient rsolu que nous devions la fin nous rvolter contre la morue la sauce rousse et les haricots la sauce blanche. Naturellement, les conspirateurs offrirent au grand Michu d'tre leur chef. Le plan de ces messieurs tait d'une simplicit hroque: il suffirait, pensaient-ils, de mettre leur apptit en grve, de refuser toute nourriture, jusqu' ce que le proviseur dclart solennellement que l'ordinaire serait amlior. L'approbation que le grand Michu donna ce plan, est un des plus beaux traits d'abngation et de courage que je connaisse. Il accepta d'tre le chef du mouvement, avec le tranquille hrosme de ces anciens Romains qui se sacrifiaient pour la chose publique. Songez donc! lui se souciait bien de voir disparatre la morue et les haricots; il ne souhaitait qu'une chose, en avoir davantage, discrtion! Et, pour comble, on lui demandait de jener! Il m'a avou depuis que jamais cette vertu rpublicaine que son pre lui avait enseigne, la solidarit, le dvouement de l'individu aux intrts de la communaut, n'avait t mise en lui une plus rude preuve. Le soir, au rfectoire,--c'tait le jour de la morue la sausse rousse,--la grve commena avec un ensemble vraiment beau. Le pain seul tait permis. Les plats arrivent, nous n'y touchons pas, nous mangeons notre pain sec. Et cela gravement, sans causer voix basse, comme nous en avions l'habitude. Il n'y avait que les petits qui riaient. Le grand Michu fut superbe. Il alla, ce premier soir, jusqu' ne pas mme manger de pain. Il avait mis les deux coudes sur la table, il regardait ddaigneusement le petit pion qui dvorait. Cependant, le surveillant fit appeler le proviseur, qui entra dans le rfectoire comme une tempte. Il nous apostropha rudement, nous demandant ce que nous pouvions reprocher ce dner, auquel il gota et qu'il dclara exquis. Alors le grand Michu se leva. --Monsieur, dit-il, c'est la morue qui est pourrie, nous ne parvenons pas la digrer. --Ah! bien, cria le gringalet de pion, sans laisser au proviseur le temps de rpondre, les autres soirs, vous avez pourtant mang presque tout le plat vous seul. Le grand Michu rougit extrmement. Ce soir-l, on nous envoya simplement coucher, en nous disant que, le lendemain, nous aurions sans doute rflchi. V Le lendemain et le surlendemain, le grand Michu fut terrible. Les paroles du matre d'tude l'avaient frapp au coeur. Il nous soutint, il nous dit que nous serions des lches si nous cdions. Maintenant, il mettait tout son orgueil montrer que, lorsqu'il le voulait, il ne mangeait pas. Ce fut un vrai martyr. Nous autres, nous cachions tous dans nos pupitres du chocolat, des pots de confiture, jusqu' de la charcuterie, qui nous aidrent ne pas manger tout fait sec le pain dont nous emplissions nos poches. Lui, qui n'avait pas un parent dans la ville, et qui se refusait d'ailleurs de pareilles douceurs, s'en tint strictement aux quelques crotes qu'il put trouver. Le surlendemain, le proviseur ayant dclar que, puisque les lves s'enttaient ne pas toucher aux plats, il allait cesser de faire distribuer du pain, la rvolte clata, au djeuner. C'tait le jour des haricots la sauce blanche. Le grand Michu, dont une faim atroce devait troubler la tte, se leva brusquement. Il prit l'assiette du pion, qui mangeait belles dents, pour nous narguer et nous donner envie, la jeta au milieu de la salle, puis entonna la _Marseillaise_ d'une voix forte. Ce fut comme un grand souffle qui nous souleva tous. Les assiettes, les verres, les bouteilles, dansrent une jolie danse. Et les pions, enjambant les dbris, se htrent de nous abandonner le rfectoire. Le gringalet, dans sa fuite, reut sur les paules un plat de haricots, dont la sauce lui fit une large collerette blanche. Cependant, il s'agissait de fortifier la place. Le grand Michu fut nomm gnral. Il fit porter, entasser les tables devant les portes. Je me souviens que nous avions tous pris nos couteaux la main. Et la _Marseillaise_ tonnait toujours. La rvolte tournait la rvolution. Heureusement, on nous laissa nous-mmes pendant trois grandes heures. Il parat qu'on tait all chercher la garde. Ces trois heures de tapage suffirent pour nous calmer. Il y avait au fond du rfectoire deux larges fentres qui donnaient sur la cour. Les plus timides, pouvants de la longue impunit dans laquelle on nous laissait, ouvrirent doucement une des fentres et disparurent. Ils furent peu peu suivis par les autres lves. Bientt le grand Michu n'eut plus qu'une dizaine d'insurgs autour de lui. Il leur dit alors d'une voix rude: --Allez retrouver les autres, il suffit qu'il y ait un coupable. Puis s'adressant moi qui hsitais, il ajouta: --Je te rends la parole, entends-tu! Lorsque la garde eut enfonc une des portes, elle trouva le grand Michu tout seul, assis tranquillement sur le bout d'une table, au milieu de la vaisselle casse. Le soir mme, il fut renvoy son pre. Quant nous, nous profitmes peu de cette rvolte. On vita bien pendant quelques semaines de nous servir de la morue et des haricots. Puis, ils reparurent; seulement la morue tait la sauce blanche, et les haricots, la sauce rousse. VI Longtemps aprs, j'ai revu le grand Michu. Il n'avait pu continuer ses tudes. Il cultivait son tour les quelques bouts de terre que son pre lui avait laisss en mourant. --J'aurais fait, m'a-t-il dit, un mauvais avocat ou un mauvais mdecin, car j'avais la tte bien dure. Il vaut mieux que je sois un paysan. C'est mon affaire... N'importe, vous m'avez joliment lch. Et moi qui justement adorais la morue et les haricots! LE JEUNE I Quand le vicaire monta en chaire, avec son large surplis d'une blancheur anglique; la petite baronne tait batement assise sa place accoutume, prs d'une bouche de chaleur, devant la chapelle des Saints-Anges. Aprs le recueillement d'usage, le vicaire se passa dlicatement sur les lvres un fin mouchoir de batiste; puis, il ouvrit les bras, pareil un sraphin qui va prendre son vol, pencha la tte, et parla. Sa voix fut d'abord, dans la vaste nef, comme un murmure lointain d'eau courante, comme une plainte amoureuse du vent au milieu des feuillages. Et, peu peu, le souffle grandit, la brise devint tempte, la voix roula sous les votes avec de majestueux grondements de tonnerre. Mais toujours, par instants, mme au milieu de ses plus formidables coups de foudre, la voix du vicaire se faisait subitement douce, jetant un clair rayon de soleil au milieu du sombre ouragan de son loquence. La petite baronne, ds les premiers susurrements dans les feuilles, avait pris la pose gourmande et charme d'une personne d'oreille dlicate qui s'apprte goter toutes les finesses d'une symphonie aime. Elle parut ravie de la douceur exquise des phrases musicales du dbut; elle suivit ensuite, avec une attention de connaisseur, les renflements de la voix, l'panouissement de l'orage final, mnag avec tant de science; et quand la voix eut acquis tout son dveloppement, quand elle tonna, grandie par les chos de la nef, la petite baronne ne put retenir un bravo discret, un hochement de satisfaction. Ds lors, ce fut une jouissance cleste. Toutes les dvotes se pmaient. II Cependant, le vicaire disait quelque chose; sa musique accompagnait des paroles. Il prchait sur le jene, il disait combien taient agrables Dieu les mortifications de la crature. Pench au bord de la chaire, dans son attitude de grand oiseau blanc, il soupirait: --L'heure est venue, mes frres et mes soeurs, o nous devons tous, comme Jsus, porter notre croix, nous couronner d'pines, monter notre calvaire, les pieds nus sur les rocs et dans les ronces. La petite baronne trouva sans doute la phrase mollement arrondie, car elle cligna doucement les yeux, comme chatouille au coeur. Puis, la symphonie du vicaire la berant, tout en continuant suivre les phrases mlodiques, elle se laissa aller y une demi-rverie pleine de volupts intimes. En face d'elle, elle voyait une des longues fentres du choeur, grise de brouillard. La pluie ne devait pas avoir cess. La chre enfant tait venue au sermon par un temps atroce. Il faut bien ptir un peu, quand on a de la religion. Son cocher avait reu une averse pouvantable, et elle-mme, en sautant sur le pav, s'tait lgrement mouill le bout des pieds. Son coup, d'ailleurs, tait excellent, clos, capitonn comme une alcve. Mais c'est si triste de voir, au travers des glaces humides, une file de parapluies affairs courir sur chaque trottoir! Et elle pensait que, s'il avait fait beau, elle aurait pu venir en victoria. C'et t beaucoup plus gai. Au fond, sa grande crainte tait que le vicaire ne dpcht trop vivement son sermon. Il lui faudrait alors attendre sa voiture, car elle ne consentirait certes pas patauger par un temps pareil. Et elle calculait que, du train dont il allait, jamais le vicaire n'aurait de la voix pour deux heures; son cocher arriverait trop tard. Cette anxit lui gtait un peu ses joies dvotes. III Le vicaire, avec des colres brusques qui le redressaient, les cheveux secous, les poings en avant, comme un homme en proie l'esprit vengeur, grondait: --Et surtout malheur vous, pcheresses, si vous ne versez pas sur les pieds de Jsus le parfum de vos remords, l'huile odorante de vos repentirs. Croyez-moi, tremblez et tombez deux genoux sur la pierre. C'est en venant vous enfermer dans le purgatoire de la pnitence, ouvert par l'glise pendant ces jours de contrition universelle; c'est en usant les dalles sous vos fronts plis par le jene, en descendant dans les angoisses de la faim et du froid, du silence et de la nuit, que vous mriterez le pardon divin, au jour fulgurant du triomphe! La petite baronne, tire de sa proccupation par ce terrible clat, dodelina de la tte, lentement, comme tant tout fait de l'avis du prtre courrouc. Il fallait prendre des verges, se mettre dans un coin bien noir, bien humide, bien glacial, et l se donner le fouet; cela ne faisait pas de doute pour elle. Puis, elle retomba dans ses songeries; elle se perdit au fond d'un bien-tre, d'une extase attendrie. Elle tait assise l'aise sur une chaise basse, large dossier, et elle avait sous les pieds un coussin brod, qui lui empchait de sentir le froid de la dalle. A demi renverse, elle jouissait de l'glise, de ce grand vaisseau o tranaient des vapeurs d'encens, dont les profondeurs, pleines d'ombres mystrieuses, s'emplissaient d'adorables visions. La nef, avec ses tentures de velours rouge, ses ornements d'or et de marbre, avec son air d'immense boudoir plein de senteurs troublantes, clair de clarts tendres de veilleuse, clos et comme prt pour des amours surhumains, l'avait peu peu enveloppe du charme de ses pompes. C'tait la fte de ses sens. Sa jolie personne grasse s'abandonnait, flatte, berce, caresse. Et sa volupt venait surtout de se sentir si petite dans une si grande batitude. Mais son insu, ce qui la chatouillait encore le plus dlicieusement, c'tait l'haleine tide de la bouche de chaleur ouverte presque sous ses jupes. Elle tait trs-frileuse, la petite baronne. La bouche de chaleur soufflait discrtement ses caresses chaudes le long de ses bas de soie. Des assoupissements la prenaient, dans ce bain d'une souplesse molle. IV Le vicaire tait toujours en plein courroux. Il plongeait toutes les dvotes prsentes dans l'huile bouillante de l'enfer. --Si vous n'coutez pas la voix de Dieu, si vous n'coutez pas ma voix qui est celle de Dieu lui-mme, je vous le dis en vrit, vous entendrez un jour vos os craquer d'angoisse, vous sentirez votre chair se fendre sur des charbons ardents, et alors c'est en vain que vous crierez: Piti, Seigneur, piti, je me repens! Dieu sera sans misricorde, et du pied vous rejettera dans l'abme! A ce dernier trait, il y eut un frisson dans l'auditoire. La petite baronne, qu'endormait dcidment l'air chaud qui courait dans ses jupes, sourit vaguement. Elle connaissait beaucoup le vicaire, la petite baronne. La veille, il avait dn chez elle. Il adorait le pt de saumon truff, et le pomard tait son vin favori. C'tait, certes, un bel homme, trente-cinq quarante ans, brun, le visage si rond et si rose, qu'on et volontiers pris ce visage de prtre pour la face rjouie d'une servante de ferme. Avec cela, homme du monde, belle fourchette, langue bien pendue. Les femmes l'adoraient, la petite baronne en raffolait. Il lui disait d'une voix si adorablement sucre: Ah! madame, avec une telle toilette, vous damneriez un saint. Et il ne se damnait pas, le cher homme. Il courait dbiter la comtesse, la marquise, ses autres pnitentes, la mme galanterie, ce qui en faisait l'enfant gt de ces dames. Quand il allait dner chez la petite baronne, le jeudi, elle le soignait en chre crature que le moindre courant d'air pourrait enrhumer, et laquelle un mauvais morceau donnerait infailliblement une indigestion. Au salon, son fauteuil tait au coin de la chemine; table, les gens de service avaient ordre de veiller particulirement sur son assiette, de verser lui seul un certain pomard, g de douze ans, qu'il buvait en fermant les yeux de ferveur, comme s'il et communi. Il tait si bon, si bon, le vicaire! Tandis que, du haut de la chaire, il parlait d'os qui craquent et de membres qui grillent, la petite baronne, dans l'tat de demi-sommeil o elle tait, le voyait sa table, s'essuyant batement les lvres, lui disant: Voici, chre madame, une bisque qui vous ferait trouver grce auprs de Dieu le Pre, si votre beaut ne suffisait dj pas pour vous assurer le paradis. V Le vicaire, quand il eut us de la colre et de la menace, se mit sangloter. C'tait, d'habitude, sa tactique. Presque genoux dans la chaire, ne montrant plus que les paules, puis, tout d'un coup, se relevant, se pliant, comme abattu par la douleur, il s'essuyait les yeux, avec un grand froissement de mousseline empese, il jetait ses bras en l'air, droite, gauche, prenant des poses de plican bless. C'tait le bouquet, le final, le morceau grand orchestre, la scne mouvemente du dnoment. --Pleurez, pleurez, larmoyait-il, la parole expirante; pleurez sur vous, pleurez sur moi, pleurez sur Dieu.... La petite baronne dormait tout fait, les yeux ouverts. La chaleur, l'encens, l'ombre croissante, l'avaient comme engourdie. Elle s'tait pelotonne, elle s'tait renferme dans les sensations voluptueuses qu'elle prouvait; et, sournoisement, elle rvait des choses trs-agrables. A ct d'elle, dans la chapelle des Saints-Anges, il y avait une grande fresque, reprsentant un groupe de beaux jeunes hommes, demi nus, avec des ailes dans le dos. Ils souriaient, d'un sourire d'amants transis, tandis que leurs attitudes penches, agenouilles, semblaient adorer quelque petite baronne invisible. Les beaux garons, lvres tendres, peau de satin, bras musculeux! Le pis tait qu'un d'entre eux ressemblait absolument au jeune duc de-P..., un des bons amis de la petite baronne. Dans son assoupissement, elle se demandait si le duc serait bien nu, avec des ailes dans le dos. Et, par moment, elle s'imaginait que le grand chrubin rose portait l'habit noir du duc. Puis, le rve se fixa: ce fut vritablement le duc, trs-court vtu, qui, du fond des tnbres, lui envoyait des baisers. VI Quand la petite baronne se rveilla, elle entendit le vicaire qui disait la phrase sacramentelle: --Et c'est la grce que je vous souhaite. Elle resta un instant tonne; elle crut que le vicaire lui souhaitait les baisers du jeune duc. Il y eut un grand bruit de chaises. Tout le monde s'en alla; la petite baronne avait devin juste, son cocher n'tait point encore au bas des marches. Ce diable de vicaire avait dpch son sermon, volant ses pnitentes au moins vingt minutes d'loquence. Et, comme la petite baronne s'impatientait dans une nef latrale, elle rencontra le vicaire qui sortait prcipitemment de la sacristie. Il regardait l'heure sa montre, il avait l'air, affair d'un homme qui ne veut point manquer un rendez-vous. --Ah! que je suis en retard! chre madame, dit-il. Vous savez, on m'attend chez la comtesse. Il y a un concert spirituel, suivi d'une petite collation. LES PAULES DE LA MARQUISE I La marquise dort dans son grand lit, sous les larges rideaux de satin jaune. A midi, au timbre clair de la pendule, elle se dcide ouvrir les yeux. La chambre est tide. Les tapis, les draperies des portes et des fentres, en font un nid moelleux, o le froid n'entre pas. Des chaleurs, des parfums tranent. L, rgne l'ternel printemps. Et, ds qu'elle est bien veille, la marquise semble prise d'une anxit subite. Elle rejette les couvertures, elle sonne Julie. --Madame a sonn? --Dites, est-ce qu'il dgle? Oh! bonne marquise! Comme elle a fait cette question d'une voix mue! Sa premire pense est pour ce froid terrible, ce vent du nord qu'elle ne sent pas, mais qui doit souffler si cruellement dans les taudis des pauvres gens. Et elle demande si le ciel a fait grce, si elle peut avoir chaud sans remords, sans songer tous ceux qui grelottent. --Est-ce qu'il dgle, Julie? La femme de chambre lui offre le peignoir du matin, qu'elle vient de faire chauffer devant un grand feu. --Oh! non, madame, il ne dgle pas. Il gle plus fort, au contraire.... On vient de trouver un homme mort de froid sur un omnibus. La marquise est prise d'une joie d'enfant; elle tape ses mains l'une contre l'autre, en criant: --Ah! tant mieux! j'irai patiner cette aprs-midi. II Julie tire les rideaux, doucement, pour qu'une clart brusque ne blesse pas la vue tendre de la dlicieuse marquise. Le reflet bleutre de la neige emplit la chambre d'une lumire toute gaie. Le ciel est gris, mais d'un gris si joli qu'il rappelle la marquise une robe de soie gris-perle qu'elle portait, la veille, au bal du ministre. Cette robe tait garnie de guipures blanches, pareilles ces filets de neige qu'elle aperoit au bord des toits, sur la pleur du ciel. La veille, elle tait charmante, avec ses nouveaux diamants. Elle s'est couche cinq heures. Aussi a-t-elle encore la tte un peu lourde. Cependant, elle s'est assise devant une glace, et Julie a relev le flot blond de ses cheveux. Le peignoir glisse, les paules restent nues, jusqu'au milieu du dos. Toute une gnration a dj vieilli dans le spectacle des paules de la marquise. Depuis que, grce un pouvoir fort, les dames de naturel joyeux peuvent se dcolleter et danser aux Tuileries, elle a promen ses paules dans la cohue des salons officiels, avec une assiduit qui a fait d'elle l'enseigne vivante des charmes du second empire. Il lui a bien fallu suivre la mode, chancrer ses robes, tantt jusqu' la chute des reins, tantt jusqu'aux pointes de la gorge; si bien que la chre femme, fossette fossette, a livr tous les trsors de son corsage. Il n'y a pas grand comme a de son dos et de sa poitrine qui ne soit connu de la Madeleine Saint-Thomas-d'Aquin. Les paules de la marquise, largement tales, sont le blason voluptueux du rgne. III Certes, il est inutile de dcrire les paules de la marquise. Elles sont populaires comme le pont Neuf. Elles ont fait pendant dix-huit ans partie des spectacles publics. On n'a besoin que d'en apercevoir le moindre bout, dans un salon, au thtre ou ailleurs, pour s'crier: Tiens! la marquise! je reconnais le signe noir de son paule gauche! D'ailleurs, ce sont de fort belles paules, blanches, grasses, provoquantes. Les regards d'un gouvernement ont pass sur elles en leur donnant plus de finesse, comme ces dalles que les pieds de la foule polissent la longue. Si j'tais le mari ou l'amant, j'aimerais mieux aller baiser le bouton de cristal du cabinet d'un ministre, us par la main des solliciteurs, que d'effleurer des lvres ces paules sur lesquelles a pass le souffle chaud du tout Paris galant. Lorsqu'on songe aux mille dsirs qui ont frissonn autour d'elles, on se demande de quelle argile la nature a d les ptrir pour qu'elles ne soient pas ronges et miettes, comme ces nudits de statues, exposes au grand air des jardins, et dont les vents ont mang les contours. La marquise a mis sa pudeur autre part. Elle a fait de ses paules une institution. Et comme elle a combattu pour le gouvernement de son choix! Toujours sur la brche, partout la fois, aux Tuileries, chez les ministres, dans les ambassades, chez les simples millionnaires, ramenant les indcis coups de sourires, tayant le trne de ses seins d'albtre, montrant dans les jours de danger des petits coins cachs et dlicieux, plus persuasifs que des arguments d'orateurs, plus dcisifs que des pes de soldats, et menaant, pour enlever un vote, de rogner ses chemisettes jusqu' ce que les plus farouches membres de l'opposition se dclarent convaincus! Toujours les paules de la marquise sont restes entires et victorieuses. Elles ont port un monde, sans qu'une ride vint en fler le marbre blanc. IV Cette aprs-midi, au sortir des mains de Julie, la marquise, vtue d'une dlicieuse toilette polonaise, est alle patiner. Elle patine adorablement. Il faisait, au bois, un froid de loup, une bise qui piquait le nez et les lvres de ces dames, comme si le vent leur et souffl du sable fin au visage. La marquise riait, cela l'amusait d'avoir froid. Elle allait, de temps autre, chauffer ses pieds aux brasiers allums sur les bords du petit lac. Puis elle rentrait dans l'air glac, filant comme une hirondelle qui rase le sol. Ah! quelle bonne partie, et comme c'est heureux que le dgel ne soit pas encore venu! La marquise pourra patiner toute la semaine. En revenant, la marquise a vu, dans une contre-alle des Champs-lyses, une pauvresse grelottant au pied d'un arbre, demi morte de froid. --La malheureuse! a-t-elle murmurer d'une voix fche. Et comme la voiture filait trop vite, la marquise, ne pouvant trouver sa bourse, a jet son bouquet la pauvresse, un bouquet de lilas blancs qui valait bien cinq louis. MON VOISIN JACQUES I J'habitais alors, rue Gracieuse, le grenier de mes vingt ans. La rue Gracieuse est une ruelle escarpe, qui descend la butte Saint-Victor, derrire le jardin des Plantes. Je montais deux tages,--les maisons sont basses en ce pays,--m'aidant d'une corde pour ne pas glisser sur les marches uses, et je gagnais ainsi mon taudis dans la plus complte obscurit. La pice, grande et froide, avait les nudits, les clarts blafardes d'un caveau. J'ai eu pourtant des clairs-soleils dans cette ombre, les jours o mon coeur avait des rayons. Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui tait peupl de toute une famille, le pre, la mre, et une bambine de sept huit ans. Le pre avait un air anguleux, la tte plante de travers entre deux paules pointues. Son visage osseux tait jaune, avec de gros yeux noirs enfoncs sous d'pais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre, gardait un bon sourire timide; on et dit un grand enfant de cinquante ans, se troublant, rougissant comme une fille. Il cherchait l'ombre, filait le long des murs avec l'humilit d'un forat graci. Quelques saluts changs m'en avaient fait un ami. Je me plaisais cette face trange, pleine d'une bonhomie inquite. Peu peu, nous en tions venus aux poignes de main. II Au bout de six mois, j'ignorais encore le mtier qui faisait vivre mon voisin Jacques et sa famille. Il parlait peu. J'avais bien, par pur intrt, questionn la femme deux ou trois reprises; mais je n'avais pu tirer d'elle que des rponses vasives, balbuties avec embarras. Un jour,--il avait plu la veille, et mon coeur tait endolori,--comme je descendais le boulevard d'Enfer, je vis venir moi un de ces parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vtu et coiff de noir, cravat de blanc, tenant sous le bras la bire troite d'un enfant nouveau-n. Il allait, la tte basse, portant son lger fardeau avec une insouciance rveuse, poussant du pied les cailloux du chemin. La matine tait blanche. J'eus plaisir cette tristesse qui passait. Au bruit de mes pas, l'homme leva la tte, puis la dtourna vivement, mais trop tard: je l'avais reconnu. Mon voisin Jacques tait croque-mort. Je le regardai s'loigner, honteux de sa honte. J'eus regret de ne pas avoir pris l'autre alle. Il s'en allait, la tte plus basse, se disant sans doute qu'il venait de perdre la poigne de main que nous changions chaque soir. III Le lendemain, je le rencontrai dans l'escalier. Il se rangea peureusement contre le mur, se faisant petit, petit, ramenant avec humilit les plis de sa blouse, pour que la toile n'en toucht pas mon vtement. Il tait l, le front inclin, et j'apercevais sa pauvre tte grise tremblante d'motion. Je m'arrtai, le regardant en face. Je lui tendis la main, toute large. Il leva la tte, hsita, me regarda en face son tour. Je vis ses gros yeux s'agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me prenant le bras brusquement, il m'accompagna dans mon grenier, o il retrouva enfin la parole. --Vous tes un brave jeune homme, me dit-il; votre poigne de main vient de me faire oublier bien des regards mauvais. Et il s'assit, se confessant moi. Il m'avoua qu'avant d'tre de la partie, il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu'il rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues heures de marche, au milieu du silence des convois, il avait rflchi ces choses, il s'tait tonn du dgot et de la crainte qu'il soulevait sur son passage. J'avais vingt ans alors, j'aurais embrass un bourreau. Je me lanai dans des considrations philosophiques, voulant dmontrer mon voisin Jacques que sa besogne tait sainte. Mais il haussa ses paules pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix lente et embarrasse: --Voyez-vous, monsieur, les cancans du quartier, les mauvais regards des passants, m'inquitent peu, pourvu que ma femme et ma fille aient du pain. Une seule chose me taquine. Je n'en dors pas la nuit, quand j'y songe. Nous sommes, ma femme et moi, des vieux qui ne sentons plus la honte. Mais les jeunes filles, c'est ambitieux. Ma pauvre Marthe rougira de moi plus tard. A cinq ans, elle a vu un de mes collgues, et elle a tant pleur, elle a eu si peur, que je n'ai pas encore os mettre le manteau noir devant elle. Je m'habille et me dshabille dans l'escalier. J'eus piti de mon voisin Jacques; je lui offris de dposer ses vtements dans ma chambre, et d'y venir les mettre son aise, l'abri du froid. Il prit mille prcautions pour transporter chez moi sa sinistre dfroque. A partir de ce jour, je le vis rgulirement matin et soir. Il faisait sa toilette dans un coin de ma mansarde. IV J'avais un vieux coffre dont le bois s'miettait, piqu par les vers. Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe; il en garnit le fond de journaux, il y plia dlicatement ses vtements noirs. Parfois, la nuit, lorsqu'un cauchemar m'veillait en sursaut, je jetai un regard effar sur le vieux coffre, qui s'allongeait contre le mur, en forme de bire. Il me semblait en voir sortir le chapeau, le manteau noir, la cravate blanche. Le chapeau roulait autour de mon lit, ronflant et sautant par petits bonds nerveux; le manteau s'largissait, et, agitant ses pans comme des grandes ailes noires, volant dans la chambre, ample et silencieux; la cravate blanche s'allongeait, s'allongeait, puis se mettait ramper doucement vers moi, la tte leve, la queue frtillante. J'ouvrais les yeux dmesurment, j'apercevais le vieux coffre immobile et sombre dans son coin. V Je vivais dans le rve, cette poque, rve d'amour, rve de tristesse aussi. Je me plaisais mon cauchemar; j'aimais mon voisin Jacques, parce qu'il vivait avec les morts, et qu'il m'apportait les cres senteurs des cimetires. Il m'avait fait des confidences. J'crivais les premires pages des _Mmoires d'un croque-mort_. Le soir, mon voisin Jacques, avant de se dshabiller, s'asseyait sur le vieux coffre pour me conter sa journe. Il aimait parler de ses morts. Tantt, c'tait une jeune fille,--la pauvre enfant, morte poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantt, c'tait un vieillard--ce vieillard, dont le cercueil lui avait cass le bras, tait un gros fonctionnaire qui devait avoir emport son or dans ses poches. Et j'avais des dtails intimes sur chaque mort; je connaissais leur poids, les bruits qui s'taient produits dans les bires, la faon dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers. Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard et plus panoui. Il s'appuyait aux murs, le manteau agraf sur l'paule, le chapeau rejet en arrire. Il avait rencontr des hritiers gnreux qui lui avaient pay les litres et le morceau de brie de la consolation. Et il finissait par s'attendrir; il me jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une douceur de main toute amicale. Je vcus ainsi plus d'une anne en pleine ncrologie. Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours aprs, il tait mort. Lorsque deux de ses collgues enlevrent le corps, j'tais sur le seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bire, qui se plaignait sourdement chaque heurt. L'un d'eux, un petit gras, disait l'autre, un grand maigre: --Le croque-mort est croqu. LE PARADIS DES CHATS Une tante m'a lgu un chat d'Angora qui est bien la bte la plus stupide que je connaisse. Voici ce que mon chat m'a cont, un soir d'hiver, devant les cendres chaudes. J'avais alors deux ans, et j'tais bien le chat le plus gras et le plus naf qu'on pt voir. A cet ge tendre, je montrais encore toute la prsomption d'un animal qui ddaigne les douceurs du foyer. Et pourtant que de remercments je devais la Providence pour m'avoir plac chez votre tante! La brave femme m'adorait. J'avais, au fond d'une armoire, une vritable chambre coucher, coussin de plume en triple couverture. La nourriture valait le coucher; jamais de pain, jamais de soupe, rien que de la viande, de la bonne viande saignante. Eh bien! au milieu de ces douceurs, je n'avais qu'un dsir, qu'un rve, me glisser par la fentre entr'ouverte et me sauver sur les toits. Les caresses me semblaient fades, la mollesse de mon lit me donnait des nauses, j'tais gras m'en coeurer moi-mme. Et je m'ennuyais tout le long de la journe tre heureux. Il faut vous dire qu'en allongeant le cou, j'avais vu de la fentre le toit d'en face. Quatre chats, ce jour-l, s'y battaient, le poil hriss, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand soleil, avec des jurements de joie. Jamais je n'avais contempl un spectacle si extraordinaire. Ds lors, mes croyances furent fixes. Le vritable bonheur tait sur ce toit, derrire cette fentre qu'on fermait si soigneusement. Je me donnais pour preuve qu'on fermait ainsi les portes des armoires, derrire lesquelles on cachait la viande. J'arrtai le projet de m'enfuir. Il devait y avoir dans la vie autre chose que de la chair saignante. C'tait l l'inconnu, l'idal. Un jour, on oublia de pousser la fentre de la cuisine. Je sautai sur un petit toit qui se trouvait au-dessous. II Que les toits taient beaux! De larges gouttires les bordaient, exhalant des senteurs dlicieuses. Je suivis voluptueusement ces gouttires, o mes pattes enfonaient dans une boue fine, qui avait une tideur et une douceur infinies. Il me semblait que je marchais sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur au soleil, une chaleur qui fondait ma graisse. Je ne vous cacherai pas que je tremblais de tous mes membres. Il y avait de l'pouvante dans ma joie. Je me souviens surtout d'une terrible motion qui faillit me faire culbuter sur les pavs. Trois chats qui roulrent du fate d'une maison, vinrent moi en miaulant affreusement. Et comme je dfaillais, ils me traitrent de grosse bte, ils me dirent qu'ils miaulaient pour rire. Je me mis miauler avec eux. C'tait charmant. Les gaillards n'avaient pas ma stupide graisse. Ils se moquaient de moi, lorsque je glissais comme une boule sur les plaques de zinc, chauffes par le grand soleil. Un vieux matou de la bande me prit particulirement en amiti. Il m'offrit de faire mon ducation, ce que j'acceptai avec reconnaissance. Ah! que le mou de votre tante tait loin: Je bus aux gouttires, et jamais lait sucr ne m'avait sembl si doux. Tout me parut bon et beau. Une chatte passa, une ravissante chatte, dont la vue m'emplit d'une motion inconnue. Mes rves seuls m'avaient jusque-l montr ces cratures exquises dont l'chine a d'adorables souplesses. Nous nous nous prcipitmes la rencontre de la nouvelle venue, mes trois compagnons et moi. Je devanai les autres, j'allais faire mon compliment la ravissante chatte, lorsqu'un de mes camarades me mordit cruellement au cou. Je poussai un cri de douleur. --Bah! me dit le vieux matou en m'entranant, vous en verrez bien d'autres. II Au bout d'une heure de promenade, je me sentis un apptit froce. --Qu'est-ce qu'on mange sur les toits? demandai-je mon ami le matou. --Ce qu'on trouve, me rpondit-il doctement. Cette rponse m'embarrassa, car j'avais beau chercher, je ne trouvais rien. J'aperus enfin, dans une mansarde, une jeune ouvrire qui prparait son djeuner. Sur la table, au-dessous de la fentre, s'talait une belle ctelette, d'un rouge apptissant. --Voil mon affaire, pensai-je en toute navet. Et je sautai sur la table, o je pris la ctelette. Mais l'ouvrire m'ayant aperu, m'assna sur l'chine un terrible coup de balai. Je lchai la viande, je m'enfuis, en jetant un juron effroyable. --Vous sortez donc de votre village? me dit le matou. La viande qui est sur les tables, est faite pour tre dsire de loin. C'est dans les gouttires qu'il faut chercher. Jamais je ne pus comprendre que la viande des cuisines n'appartnt pas aux chats. Mon ventre commenait se fcher srieusement. Le matou acheva de me dsesprer en me disant qu'il fallait attendre la nuit. Alors nous descendrions dans la rue, nous fouillerions les tas d'ordures. Attendre la nuit! Il disait cela tranquillement, en philosophe endurci. Moi, je me sentais dfaillir, la seule pense de ce jene prolong. IV La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me glaa. La pluie tomba bientt, mince, pntrante, fouette par des souffles brusques de vent. Nous descendmes par la baie vitre d'un escalier. Que la rue me parut laide! Ce n'tait plus cette bonne chaleur, ce large soleil, ces toits blancs de lumire o l'on se vautrait si dlicieusement. Mes pattes glissaient sur le pav gras. Je me souvins avec amertume de ma triple couverture et de mon coussin de plume. A peine tions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit trembler. Il se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des maisons, en me disant de le suivre au plus vite. Ds qu'il rencontra une porte cochre, il s'y rfugia la hte, en laissant chapper un ronronnement de satisfaction. Comme je l'interrogeais sur cette fuite: --Avez-vous vu cet homme qui avait une hotte et un crochet? me demanda-t-il. --Oui. --Eh bien! s'il nous avait aperus, il nous aurait assomms et mangs la broche! --Mangs la broche! m'criai-je. Mais la rue n'est donc pas nous? On ne mange pas, et l'on est mang! V Cependant, on avait vid les ordures devant les portes. Je fouillai les tas avec dsespoir. Je rencontrai deux ou trois os maigres qui avaient tran dans les cendres. C'est alors que je compris combien le mou frais est succulent. Mon ami le matou grattait les ordures en artiste. Il me fit courir jusqu'au matin, visitant chaque pav, ne se pressant point. Pendant prs de dix heures je reus la pluie, je grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite libert, et comme je regrettai ma prison! Au jour, le matou, voyant que je chancelais: --Vous en avez assez? me demanda-t-il d'un air trange. --Oh! oui, rpondis-je. --Vous voulez rentrer chez vous? --Certes, mais comment retrouver la maison? --Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j'ai compris qu'un chat gras comme vous n'tait pas fait pour les joies pres de la libert. Je connais votre demeure, je vais vous mettre votre porte. Il disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous fmes arrivs: --Adieu, me dit-il, sans tmoigner la moindre motion. --Non, m'criai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez venir avec moi. Nous partagerons le mme lit et la mme viande. Ma matresse est une brave femme... Il ne me laissa pas achever. --Taisez-vous, dit-il brusquement, vous tes un sot. Je mourrais dans vos tideurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats btards. Les chats libres n'achteront jamais au prix d'une prison votre mou et votre coussin de plume... Adieu. Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre frissonner d'aise aux caresses du soleil levant. Quand je rentrai, votre tante prit le martinet et m'administra une correction que je reus avec une joie profonde. Je gotai largement la volupt d'avoir chaud et d'tre battu. Pendant qu'elle me frappait, je songeais avec dlices la viande qu'elle allait me donner ensuite. VI Voyez-vous,--a conclu mon chat, en s'allongeant devant la braise,--le vritable bonheur, le paradis, mon cher matre, c'est d'tre enferm et battu dans une pice o il y a de la viande. Je parle pour les chats. LILI I Tu arrives des champs, Ninon, des vrais champs, aux senteurs pres, aux horizons larges. Tu n'es pas assez sotte pour aller t'enfermer dans un Casino, au bord de quelque plage mondaine. Tu vas o ne va pas la foule, dans un trou de feuillage, en pleine Bourgogne. Ta retraite est une maison blanche, cache comme un nid au milieu des arbres. C'est l que tu vis tes printemps, dans la sant de l'air libre. Aussi quand tu me reviens pour quelques jours, tes bonnes amies sont-elles tonnes de tes joues aussi fraches que tes aubpines, de tes lvres aussi rouges que les glantiers. Mais ta bouche est toute sucre, et je jurerais qu'hier encore tu mangeais des cerises. C'est que tu n'es pas une petite matresse qui craint les gupes et les ronces. Tu marches bravement au grand soleil, sachant bien que le hle de ton cou a des transparences d'ambre fin. Et tu cours les champs en robe de toile, sous ton large chapeau, comme une paysanne amie de la terre. Tu coupes les fruits avec tes petits ciseaux de brodeuse, faisant une maigre besogne, il est vrai, mais travaillant de tout ton coeur et rentrant au logis, fire des gratignures roses que les chardons ont laisses sur tes mains blanches. Que feras-tu en dcembre prochain? Rien. Tu t'ennuieras, n'est-ce pas? Tu n'es pas mondaine. Te souviens-tu de ce bal o je l'ai conduite, un soir? Tu avais les paules nues, tu grelottais dans la voiture. Il faisait une chaleur touffante, ce bal, sous la lumire crue des lustres. Tu es reste au fond de ton fauteuil, bien sage, touffant de lgers billements derrire ton ventail. Ah! quel ennui! Et, lorsque nous sommes rentrs, tu as murmur, en me montrant ton bouquet fan: --Regarde ces pauvres fleurs. Je mourrais comme elles, si je vivais dans cet air chaud. Mon cher printemps, o tes-vous? Nous n'irons plus au bal, Ninon. Nous resterons chez nous, au coin de notre chemine. Nous nous aimerons; et, quand nous serons las, nous nous aimerons encore. Je me rappelle ton cri de l'autre jour: Vraiment une femme est bien oisive. J'ai song jusqu'au soir cet aveu. L'homme a pris tout le travail, et vous a laiss la rverie dangereuse. La faute est au bout des longues songeries. A quoi penser quand on brode la journe entire? On btit des chteaux o l'on s'endort comme la Belle-au-Bois-dormant, dans l'attente des baisers du premier chevalier qui passera sur la route. --Mon pre, m'as-tu dit souvent, tait un brave homme qui m'a laisse grandir chez lui. Je n'ai point appris le mal l'cole de ces dlicieuses poupes qui cachent, en pension, les lettres de leurs cousins dans leurs livres de messe. Jamais je n'ai confondu le bon Dieu avec Croquemitaine, et j'avoue que j'ai toujours plus redout de faire du chagrin mon pre que d'aller cuire dans les marmites du diable. Il faut te dire encore que je salue naturellement, sans avoir tudi l'art des rvrences; mon matre danser ne m'a pas exerce davantage baisser les yeux, sourire, mentir du visage; je suis d'une ignorance crasse sur le chapitre de ces grimaces de coquettes qui constituent le plus clair d'une ducation de jeune fille bien ne. J'ai pouss librement, comme une plante vigoureuse. C'est pourquoi j'touffe dans l'air de Paris. II Dernirement, par une de ces rares belles aprs-midi que le printemps nous mnage, je me trouvais assis aux Tuileries, dans l'ombre jeune des grands marronniers. Le jardin tait presque vide. Quelques dames brodaient, par petits groupes, au pied des arbres. Des enfants jouaient, coupant de rires aigus le sourd murmure des rues voisines. Mes regards finirent par s'arrter sur une petite fille de six ou sept ans, dont la jeune mre causait avec une amie, quelques pas de moi. C'tait une enfant blonde, haute comme ma botte, qui prenait dj des airs de grande demoiselle. Elle portait une de ces dlicieuses toilettes dont les Parisiennes seules savent attifer leurs bbs: une jupe de soie rose bouffante, laissant voir les jambes couvertes de bas gris-perle; un corsage dcollet garni de dentelles; un toquet plumes blanche; des bijoux, un collier et un bracelet de corail. Elle ressemblait madame sa mre, avec un peu de coquetterie en plus. Elle avait russi lui prendre son ombrelle, et elle se promenait gravement, l'ombrelle ouverte, bien qu'il n'y et pas sous les arbres le moindre filet de soleil. Elle s'tudiait marcher lgrement, en glissant avec grce, comme elle avait vu faire aux grandes personnes. Elle ne se savait pas observe; elle rptait son rle en toute conscience, essayant des mines, des moues gracieuses, apprenant des tours de tte, des regards, des sourires. Elle finit par rencontrer le tronc d'un vieux marronnier, devant lequel elle tira srieusement une demi-douzaine de grandes rvrences. C'tait une petite femme. Je fus vraiment terrifi de son aplomb et de sa science. Elle n'avait pas sept ans, et elle savait dj son mtier d'enchanteresse. C'est Paris seulement qu'on trouve des fillettes si prcoces, connaissant la danse avant de connatre leurs lettres. Je me rappelle les enfants de province; ils sont gauches et lourds; ils se tranent btement par terre. Ce n'est pas Lili qui irait gter sa belle toilette; elle prfre ne pas jouer; elle se tient bien droite dans ses jupes empeses, mettant sa joie tre regarde, entendre dire autour d'elle: Ah! la charmante enfant! Cependant, Lili saluait toujours le tronc du vieux marronnier. Brusquement, je la vis se redresser et se mettre sous les armes: l'ombrelle penche, le sourire aux lvres, l'air un peu fou. Je compris bientt. Une autre petite fille, une brune en jupe verte, venait par la grande alle. C'tait une amie, et il s'agissait de s'aborder en toute lgance. Les deux bambines se touchrent lgrement la main, firent les grimaces d'usage entre femmes du mme monde. Elles avaient ce sourire heureux qu'il est de bon ton d'avoir en pareille circonstance. Quand elles eurent achev leurs politesses, elle se mirent marcher cte cte, causant d'une voix fluette. Il ne fut pas question du tout de jouer. --Vous avez l une jolie robe. --C'est de la valencienne, n'est-ce pas? cette garniture. --Maman a t indispose, ce matin. J'ai bien craint de ne pouvoir venir, ainsi que je vous l'avais promis. --Avez-vous vu la poupe de Thrse? Elle a un trousseau magnifique. --Est-ce vous cette ombrelle? Elle est charmante. Lili devint trs-rouge. Elle faisait des grces avec l'ombrelle de sa mre, voyant qu'elle crasait son amie qui n'avait pas d'ombrelle. La question de celle-ci l'embarrassa, elle comprit qu'elle tait vaincue, si elle disait la vrit. --Oui, rpondit-elle gracieusement. C'est papa qui m'en a fait cadeau. C'tait le comble. Elle savait mentir, comme elle savait tre belle. Elle pouvait grandir: elle n'ignorait rien de ce qui fait une jolie femme. Avec de telles ducations, comment voulez-vous que les pauvres maris dorment tranquilles? A ce moment un petit garon de huit ans passa, tranant une charrette charge de cailloux. Il poussait des _hue_! terribles; il faisait le charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter Lili. --Que c'est brutal un homme! dit-elle avec ddain. Voyez donc comme cet enfant est dbraill! Ces demoiselles eurent un rire passablement mprisant. L'enfant, en effet, devait leur paratre bien petit garon de faire ainsi le cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'pouse, elle le traitera toujours avec la supriorit d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle sept ans, lorsqu' cet ge il ne savait encore que dchirer ses culottes. Lili s'tait remise marcher, aprs avoir rtabli soigneusement les plis de sa jupe. --Regardez donc, reprit-elle, cette grande bte de fille en robe blanche qui s'ennuie toute seule l-bas. L'autre jour, elle m'a fait demander si je voulais bien qu'elle me ft prsente. Imaginez-vous, ma chre, qu'elle est fille d'un petit employ. Vous comprenez, je n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre. Lili avait une moue de princesse outrage. Son amie tait dcidment battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait la faveur de lui tre prsent. Elle plissait en femme qui assiste au triomphe d'une rivale. Elle avait pass le bras autour de la taille de Lili, cherchant la chiffonner par derrire, sans qu'elle s'en apert. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec de petites dents blanches, prtes mordre. Comme elles s'loignaient de leurs mres, elles s'aperurent enfin que je les observais. Ds lors, elles se firent plus sucres: elles eurent des coquetteries de demoiselles qui veulent mriter et retenir l'attention. Un monsieur tait l qui les regardait. Ah! filles d've, le diable vous tente au berceau! Puis, elles clatrent de rire. Un dtail de ma toilette devait les surprendre, leur paratre trs-comique: mon chapeau sans doute, dont la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi, la lettre; elles raillaient, la main sur les lvres, retenant les perles de leurs rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte, par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je m'enfuis, abandonnant la place ces deux bambines qui avaient des gaiets et des regards tranges de femmes faites. III Ah! Ninon, Ninon, emmne-moi ces demoiselles dans des fermes, habille-les de toile grise et laisse-les se rouler dans la mare o barbottent les canards. Elle reviendront btes comme des oies, saines et vigoureuses comme de jeunes arbres. Quand nous les pouserons, nous leur apprendrons nous aimer. Elles seront assez savantes. LA LGENDE DU PETIT-MANTEAU BLEU DE L'AMOUR I Elle naquit, la belle fille aux cheveux roux, un matin de dcembre, comme la neige tombait, lente et virginale. Il y eut, dans l'air, des signes certains qui annoncrent la mission d'amour qu'elle venait accomplir; le soleil brilla, rose sur la neige blanche, et il passa sur les toits des parfums de lilas et des chants d'oiseaux, comme au printemps. Elle vit le jour au fond d'un bouge, par humilit sans doute, afin de montrer qu'elle souhaitait les seules richesses du coeur. Elle n'eut pas de famille, elle put aimer l'humanit entire, ayant les bras assez souples pour embrasser le monde. Ds qu'elle atteignit l'ge d'amour, elle quitta l'ombre o elle se recueillait; elle se mit marcher par les chemins, chercher les affams qu'elle rassassiait de ses regards. C'tait une grande et forte fille, aux yeux noirs, la bouche rouge. Elle avait une chair d'une pleur mate, couverte d'un duvet lger qui faisait de sa peau un velours blanc. Quand elle marchait, son corps ondulait dans un rhythme tendre. D'ailleurs, en quittant la paille o elle tait ne, elle avait compris qu'il entrait dans sa mission de se vtir de soie et de dentelle. Elle tenait en don ses dents blanches, ses joues roses; elle sut trouver des colliers de perles blancs comme ses dents, des jupes de satin roses comme ses joues. Et quand elle fut quipe, il fit bon la rencontrer dans les sentiers, par les claires matines de mai. Elle avait le coeur et les lvres ouvertes tous venants. Lorsqu'elle trouvait un mendiant sur le bord d'un foss, elle le questionnait d'un sourire; s'il se plaignait des brlures, des fivres pres du coeur, toute sa bouche lui donnait une aumne, et la misre du mendiant tait soulage. Aussi tous les pauvres de la paroisse la connaissaient-ils. Ils se pressaient sa porte, attendant la distribution. Comme une soeur charitable, elle descendait matin et soir, partageant ses trsors de tendresse, servant chacun sa part. Elle tait bonne et tendre comme le pain blanc. Les pauvres de la paroisse l'avaient surnomme le Petit-Manteau bleu de l'amour. II Or, il advint qu'une pidmie terrible dsola la contre. Tous les jeunes gens furent frapps, et le plus grand nombre faillit en mourir. Les symptmes du flau taient terrifiants. Le coeur cessait de battre, la tte se vidait, le moribond s'abtissait. Les jeunes hommes, pareils des pantins ridicules, se promenaient en ricanant, en achetant des coeurs la foire, comme les enfants achtent des btons de sucre d'orge. Quand l'pidmie s'attaquait de braves garons, le mal se manifestait par une tristesse noire, une dsesprance mortelle. Les artistes pleuraient d'impuissance devant leurs oeuvres, les amants inassouvis allaient se jeter dans les rivires. Vous pensez que la belle enfant sut se distinguer, en cette circonstance grave. Elle tablit des ambulances, elle soigna les malades nuit et jour, usant ses lvres fermer les blessures, remerciant le ciel de la grande tche qu'il lui donnait. Elle fut une providence pour les jeunes hommes. Elle en sauva un grand nombre. Ceux dont elle ne put gurir le coeur, furent ceux qui n'avaient dj plus de coeur. Son traitement tait simple: elle donnait aux malades ses mains secourables, son souffle tide. Jamais elle ne demandait un payement. Elle se ruinait avec insouciance, faisant l'aumne pleine bouche. Aussi les avares du temps hochaient-ils la tte, en voyant la jeune prodigue disperser de la sorte la grande fortune de ses grces. Ils disaient entre eux: --Elle mourra sur la paille, elle qui donne le sang de son coeur, sans jamais en peser les gouttes. III Un jour, en effet, comme elle fouillait son coeur, elle le trouva vide: Elle eut un frisson de terreur: il lui restait peine quelques sous de tendresse. Et l'pidmie svissait toujours. L'enfant se rvolta, ne songeant plus l'immense fortune qu'elle avait dissipe follement, prouvant des besoins de charit cuisants qui lui rendaient sa misre plus affreuse. Il tait si doux, par les beaux soleils, d'aller en qute des mendiants, si doux d'aimer et d'tre aime! Et, maintenant, il lui fallait vivre l'ombre, en attendant son tour des aumnes qui ne viendraient peut-tre jamais. Un instant, elle eut la sage pense de garder prcieusement les quelques sous qui lui restaient et de les dpenser en toute prudence. Mais il lui prit un tel froid, dans son isolement, qu'elle finit par sortir, cherchant les rayons de mai. Sur son chemin, la premire borne, elle rencontra un jeune homme dont le coeur se mourait videmment d'inanition. A cette vue, sa charit ardente s'veilla. Elle ne pouvait mentir sa mission. Et, rayonnante de bont, plus grande d'abngation, elle mit tout le reste de son coeur sur ses lvres, se courba doucement, donna un baiser au jeune homme, en lui disant: --Tiens, voil mon dernier louis. Rends-moi la monnaie. IV Le jeune homme lui rendit la monnaie. Le soir mme, elle envoya ses pauvres une lettre de faire-part, pour leur apprendre qu'elle se voyait force de suspendre ses aumnes. Il restait la chre fille tout juste de quoi vivre dans une honnte aisance, avec le dernier affam qu'elle avait secouru. La lgende du Petit-Manteau bleu de l'amour n'a pas de morale. LE FORGERON Le Forgeron tait un grand, le plus grand du pays, les paules noueuses, la face et les bras noirs des flammes de la forge et de la poussire de fer des marteaux. Il avait, dans son crne carr, sous l'paisse broussaille de ses cheveux, de gros yeux bleus d'enfant, clairs comme de l'acier. Sa mchoire large roulait avec des rires, des bruits d'haleine qui ronflaient, pareils la respiration et aux gaiets gantes de son soufflet; et, quand il levait les bras, dans un geste de puissance satisfaite,--geste dont le travail de l'enclume lui avait donn l'habitude,--il semblait porter ses cinquante ans plus gaillardement encore qu'il ne soulevait la Demoiselle, une masse pesant vingt-cinq livres, une terrible fillette qu'il pouvait seul mettre en danse, de Vernon Rouen. J'ai vcu une anne chez le Forgeron, toute une anne de convalescence. J'avais perdu mon coeur, perdu mon cerveau, j'tais parti, allant devant moi, me cherchant, cherchant un coin de paix et de travail, o je pusse retrouver ma virilit. C'est ainsi qu'un soir, sur la route, aprs avoir dpass le village, j'ai aperu la forge, isole, toute flambante, plante de travers la croix des Quatre-Chemins. La lueur tait telle, que la porte charretire, grande ouverte, incendiait le carrefour, et que les peupliers, rangs en face, le long du ruisseau, fumaient comme des torches. Au loin, au milieu de la douceur du crpuscule, la cadence des marteaux sonnait une demi-lieue, semblable au galop de plus en plus rapproch de quelque rgiment de fer. Puis, l, sous la porte bante, dans la clart, dans le vacarme, dans l'branlement de ce tonnerre, je me suis arrt, heureux, consol dj, voir ce travail, regarder ces mains d'homme tordre et aplatir les barres rouges. J'ai vu, par ce soir d'automne, le Forgeron pour la premire fois. Il forgeait le soc d'une charrue. La chemise ouverte, montrant sa rude poitrine, o les ctes, chaque souffle, marquaient leur carcasse de mtal prouv, il se renversait, prenait un lan, abattait le marteau. Et cela, sans un arrt, avec un balancement souple et continu du corps, avec une pousse implacable des muscles. Le marteau tournait dans un cercle rgulier, emportant des tincelles, laissant derrire lui un clair. C'tait la Demoiselle, laquelle le Forgeron donnait ainsi le branle, deux mains; tandis que son fils, un gaillard de vingt ans, tenait le fer enflamm au bout de la pince, et tapait de son ct, tapait des coups sourds qu'touffait la danse clatante de la terrible fillette du vieux. Toc, toc,--toc, toc, on et dit la voix grave d'une mre encourageant les premiers bgayements d'un enfant. La Demoiselle valsait toujours, en secouant les paillettes de sa robe, en laissant ses talons marqus dans le soc qu'elle faonnait, chaque fois qu'elle rebondissait sur l'enclume. Une flamme saignante coulait jusqu' terre, clairant les artes saillantes des deux ouvriers, dont les grandes ombres s'allongeaient dans les coins sombres et confus de la forge. Peu peu, l'incendie plit, le Forgeron s'arrta. Il resta noir, debout, appuy sur le manche du marteau, avec une sueur au front qu'il n'essuyait mme pas. J'entendais le souffle de ses ctes encore branles, dans le grondement du soufflet que son fils tirait, d'une main lente. Le soir, je couchais chez le Forgeron, et je ne m'en allais plus. Il avait une chambre libre, en haut, au-dessus de la forge, qu'il m'offrit et que j'acceptai. Ds cinq heures, avant le jour, j'entrais dans la besogne de mon hte. Je m'veillais au rire de la maison entire, qui s'animait jusqu' la nuit de sa gaiet norme. Sous moi, les marteaux dansaient. Il semblait que la Demoiselle me jett hors du lit, en tapant au plafond, en me traitant de fainant. Toute la pauvre chambre, avec sa grande armoire, sa table de bois blanc, ses deux chaises, craquait, me criait de me hter. Et il me fallait descendre. En bas, je trouvais la forge dj rouge. Le soufflet ronronnait, une flamme bleue et rose montait du charbon, o la rondeur d'un astre semblait luire, sous le vent qui creusait la braise. Cependant, le Forgeron prparait la besogne du jour. Il remuait du fer dans les coins, retournait des charrues, examinait des roues. Quand il m'apercevait, il mettait les poings aux ctes, le digne homme, et il riait, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Cela l'gayait, de m'avoir dlog du lit cinq heures. Je crois qu'il tapait pour taper, le matin, pour sonner le rveil avec le formidable carillon de ses marteaux. Il posait ses grosses mains sur mes paules, se penchait comme s'il et parl un enfant, en me disant que je me portais mieux, depuis que je vivais au milieu de sa ferraille. Et tous les jours, nous prenions le vin blanc ensemble, sur le cul d'une vieille carriole renverse. Puis, souvent, je passais ma journe la forge. L'hiver surtout, par les temps de pluie, j'ai vcu toutes mes heures l. Je m'intressais l'ouvrage. Cette lutte continue du Forgeron contre ce fer brut qu'il ptrissait sa guise, me passionnait comme un drame puissant. Je suivais le mtal du fourneau sur l'enclume, j'avais de continuelles surprises le voir se ployer, s'tendre, se rouler, pareil une cire molle, sous l'effort victorieux de l'ouvrier. Quand la charrue tait termine, je m'agenouillais devant elle, je ne reconnaissais plus l'bauche informe de la veille, j'examinais les pices, rvant que des doigts souverainement forts les avaient prises et faonnes ainsi sans le secours du feu. Parfois, je souriais en songeant une jeune fille que j'avais aperue, autrefois, pendant des journes entires, en face de ma fentre, tordant de ses mains fluettes des tiges de laiton, sur lesquelles elle attachait, l'aide d'un fil de soie, des violettes artificielles. Jamais le Forgeron ne se plaignait. Je l'ai vu, aprs avoir battu le fer pendant des journes de quatorze heures, rire le soir de son bon rire, en se frottant les bras d'un air satisfait. Il n'tait jamais triste, jamais las. Il aurait soutenu la maison sur son paule, si la maison avait croul. L'hiver, il disait qu'il faisait bon dans sa forge. L't, il ouvrait la porte toute grande et laissait entrer l'odeur des foins. Quand l't vint, la tombe du jour, j'allais m'asseoir ct de lui, devant la porte. On tait mi-cte; on voyait de l toute la largeur de la valle. Il tait heureux de ce tapis immense de terres laboures, qui se perdait l'horizon dans le lilas clair du crpuscule. Et le Forgeron plaisantait souvent. Il disait que toutes ces terres lui appartenaient, que la forge, depuis plus de deux cents ans, fournissait des charrues tout le pays. C'tait son orgueil. Pas une moisson ne poussait sans lui. Si la plaine tait verte en mai et jaune en juillet, elle lui devait cette soie changeante. Il aimait les rcoltes comme ses filles, ravi des grands soleils, levant le poing contre les nuages de grle qui crevaient. Souvent, il me montrait au loin quelque pice de terre qui paraissait moins large que le dos de sa veste, et il me racontait en quelle anne il avait forg une charrue pour ce carr d'avoine ou de seigle. A l'poque du labour, il lchait parfois ses marteaux; il venait au bord de la route; la main sur les yeux, il regardait. Il regardait la famille nombreuse de ses charrues mordre le sol, tracer leurs sillons, en face, gauche, droite. La valle en tait toute pleine. On et dit, voir les attelages filer lentement, des rgiments en marche. Les socs des charrues luisaient au soleil, avec des reflets d'argent. Et lui, levait les bras, m'appelait, me criait de venir voir quelle sacre besogne elles faisaient. Toute cette ferraille retentissante qui sonnait au-dessous de moi, me mettait du fer dans le sang. Cela me valait mieux que les drogues des pharmacies. J'tais accoutum ce vacarme, j'avais besoin de cette musique des marteaux sur l'enclume pour m'entendre vivre. Dans ma chambre tout anime par les ronflements du soufflet, j'avais retrouv ma pauvre tte. Toc, toc,--toc, toc,--c'tait l comme le balancier joyeux qui rglait mes heures de travail. Au plus fort de l'ouvrage, lorsque le Forgeron se fchait, que j'entendais le fer rouge craquer sous les bonds des marteaux endiabls, j'avais une fivre de gant dans les poignets, j'aurais voulu aplatir le monde d'un coup de ma plume. Puis, quand la forge se taisait, tout faisait silence dans mon crne; je descendais, et j'avais honte de ma besogne, voir tout ce mtal vaincu et fumant encore. Ah! que je l'ai vu superbe, parfois, le forgeron, pendant les chaudes aprs-midi! Il tait nu jusqu' la ceinture, les muscles saillants et tendus, semblable une de ces grandes figures de Michel-Ange, qui se redressent dans un suprme effort. Je trouvais, le regarder, la ligne sculpturale moderne, que nos artistes cherchent pniblement dans les chairs mortes de la Grce. Il m'apparaissait comme le hros grandi du travail, l'enfant infatigable de ce sicle, qui bat sans cesse sur l'enclume l'outil de notre analyse, qui faonne dans le feu et par le fer la socit de demain. Lui, jouait avec ses marteaux. Quand il voulait rire, il prenait la demoiselle, et, toute vole, il tapait. Alors il faisait le tonnerre chez lui, dans l'haltement rose du fourneau. Je croyais entendre le soupir du peuple l'ouvrage. C'est l, dans la forge, au milieu des charrues, que j'ai guri jamais mon mal de paresse et de doute. LE CHOMAGE I Le matin, quand les ouvriers arrivent l'atelier, ils le trouvent froid, comme noir d'une tristesse de ruine. Au fond de la grande salle, la machine est muette, avec ses bras maigres, ses roues immobiles; et elle met l une mlancolie de plus, elle dont le souffle et le branle animent toute la maison, d'ordinaire, du battement d'un coeur de gant, rude la besogne. Le patron descend de son petit cabinet. Il dit d'un air triste aux ouvriers: --Mes enfants, il n'y a pas de travail aujourd'hui.... Les commandes n'arrivent plus; de tous les cts, je reois des contre-ordres, je vais rester avec de la marchandise sur les bras. Ce mois de dcembre, sur lequel je comptais, ce mois de gros travail, les autres annes, menace de ruiner les maisons les plus solides... Il faut tout suspendre. Et comme il voit les ouvriers se regarder entre eux avec la peur du retour au logis, la peur de la faim du lendemain, il ajoute d'un ton plus bas: --Je ne suis pas goste, non, je vous le jure... Ma situation est aussi terrible, plus terrible peut-tre que la vtre. En huit jours, j'ai perdu cinquante mille francs. J'arrte le travail aujourd'hui, pour ne pas creuser le gouffre davantage; et je n'ai pas le premier sou de mes chances du 15... Vous voyez, je vous parle en ami, je ne vous cache rien. Demain, peut-tre, les huissiers seront ici. Ce n'est pas notre faute, n'est-ce pas? Nous avons lutt jusqu'au bout. J'aurais voulu vous aider passer ce mauvais moment; mais c'est fini, je suis terre; je n'ai plus de pain partager. Alors, il leur tend la main. Les ouvriers la lui serrent silencieusement. Et, pendant quelques minutes, ils restent l, regarder leurs outils inutiles, les poings serrs. Les autres matins, ds le jour, les limes chantaient, les marteaux marquaient le rhythme; et tout cela semble dj dormir dans la poussire de la faillite. C'est vingt, c'est trente familles qui ne mangeront pas la semaine suivante. Quelques femmes qui travaillaient dans la fabrique ont des larmes au bord des yeux. Les hommes veulent paratre plus fermes. Ils font les braves, ils disent qu'on ne meurt pas de faim dans Paris. Puis, quand le patron les quitte, et qu'ils le voient s'en aller, vot en huit jours, cras peut-tre par un dsastre plus grand encore qu'il ne l'avoue, ils se retirent un un, touffant dans la salle, la gorge serre, le froid au coeur, comme s'ils sortaient de la chambre d'un mort. Le mort, c'est le travail, c'est la grande machine muette, dont le squelette est sinistre dans l'ombre. II L'ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pav. Il a battu les trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est all de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s'offrant tout entier n'importe quelle besogne, la plus rebutante, la plus dure, la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermes. Alors, l'ouvrier a offert de travailler moiti prix. Les portes ne se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu'on ne pourrait le garder. C'est le chmage, le terrible chmage qui sonne le glas des mansardes. La panique a arrt toutes les industries, et l'argent, l'argent lche s'est cach. Au bout des huit jours, c'est bien fini. L'ouvrier a fait une suprme tentative, et il revient lentement, les mains vides, reint de misre. La pluie tombe; ce soir-l, Paris est funbre dans la boue. Il marche sous l'averse, sans la sentir, n'entendant que sa faim, s'arrtant pour arriver moins vite. Il s'est pench sur un parapet de la Seine; les eaux grossies coulent avec un long bruit; des rejaillissements d'cume blanche se dchirent une pile du pont. Il se penche davantage, la coule colossale passe sous lui, en lui jetant un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lche, et il s'en va. La pluie a cess. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S'il crevait une vitre, il prendrait d'une poigne du pain pour des annes. Les cuisines des restaurants s'allument; et, derrire les rideaux de mousseline blanche, il aperoit des gens qui mangent. Il hte le pas, il remonte au faubourg, le long des rtisseries, des charcuteries, des ptisseries, de tout le Paris gourmand qui s'tale aux heures de la faim. Comme la femme et la petite fille pleuraient, le matin, il leur a promis du pain pour le soir. Il n'a pas os venir leur dire qu'il avait menti, avant la nuit tombe. Tout en marchant, il se demande comment il entrera, ce qu'il racontera, pour leur faire prendre patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger. Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chtives. Et, un instant, il a l'ide de mendier. Mais quand une dame ou un monsieur passent ct de lui, et qu'il songe tendre la main, son bras se raidit, sa gorge se serre. Il reste plant sur le trottoir, tandis que les gens comme il faut se dtournent, le croyant ivre, voir son masque farouche d'affam. III La femme de l'ouvrier est descendue sur le seuil de la porte, laissant en haut la petite endormie. La femme est toute maigre, avec une robe d'indienne. Elle grelotte dans les souffles glacs de la rue. Elle n'a plus rien au logis; elle a tout port au Mont-de-Pit. Huit jours sans travail suffisent pour vider la maison. La veille, elle a vendu chez un fripier la dernire poigne de laine de son matelas; le matelas s'en est all ainsi; maintenant, il ne reste que la toile. Elle l'a accroche devant la fentre pour empcher l'air d'entrer, car la petite tousse beaucoup. Sans le dire son mari, elle a cherch de son ct. Mais le chmage a frapp plus rudement les femmes que les hommes. Sur son palier, il y a des malheureuses qu'elle entend sangloter pendant la nuit. Elle en a rencontr une tout debout au coin d'un trottoir; une autre est morte; une autre a disparu. Elle, heureusement, a un bon homme, un mari qui ne boit pas. Ils seraient l'aise, si des mortes saisons ne les avaient dpouills de tout. Elle a puis les crdits: elle doit au boulanger, l'picier, la fruitire, et elle n'ose plus mme passer devant les boutiques. L'aprs-midi, elle est alle chez sa soeur pour emprunter vingt sous; mais elle a trouv, l aussi, une telle misre qu'elle s'est mise pleurer, sans rien dire, et que toutes deux, sa soeur et elle, ont pleur longtemps ensemble. Puis, en s'en allant, elle a promis d'apporter un morceau de pain, si son mari rentrait avec quelque chose. Le mari ne rentre pas. La pluie tombe, se rfugie sous la porte; de grosses gouttes clapotent ses pieds, une poussire d'eau pntre sa mince robe. Par moments, l'impatience la prend, elle sort, malgr l'averse, elle va jusqu'au bout de la rue, pour voir si elle n'aperoit pas celui qu'elle attend, au loin, sur la chausse. Et quand elle revient, elle est trempe; elle passe ses mains sur ses cheveux pour les essuyer; elle patiente encore, secoue par de courts frissons de fivre. Le va-et-vient des passants la coudoie. Elle se fait toute petite pour ne gner personne. Des hommes la regardent en face; elle sent, par moments, des haleines chaudes qui lui effleurent le cou. Tout le Paris suspect, la rue avec sa boue, ses clarts crues, ses roulements de voiture, semble vouloir la prendre et la jeter au ruisseau. Elle a faim, elle est tout le monde. En face, il y a un boulanger, et elle pense la petite qui dort, en haut. Puis, quand le mari se montre enfin, filant comme un misrable le long des maisons, elle se prcipite, elle le regarde anxieusement. --Eh bien! balbutie-t-elle. Lui, ne rpond pas, baisse la tte. Alors, elle monte la premire, ple comme une morte. IV En haut, la petite ne dort pas. Elle s'est rveille, elle songe, en face du bout de chandelle qui agonise sur un coin de la table. Et on ne sait quoi de monstrueux et de navrant passe sur la face de cette gamine de sept ans, aux traits fltris et srieux de femme faite. Elle est assise sur le bord du coffre qui lui sert de couche. Ses pieds nus pendent, grelottants; ses mains de poupe maladive ramnent contre sa poitrine les chiffons qui la couvrent. Elle sent l une brlure, un feu qu'elle voudrait teindre. Elle songe. Elle n'a jamais eu de jouets. Elle ne peut aller l'cole, parce qu'elle n'a pas de souliers. Plus petite, elle se rappelle que sa mre la menait au soleil. Mais cela est loin; il a fallu dmnager; et, depuis ce temps, il lui semble qu'un grand froid a souffl dans la maison. Alors, elle n'a plus t contente; toujours elle a eu faim. C'est une chose profonde dans laquelle elle descend, sans pouvoir la comprendre. Tout le monde a donc faim? Elle a pourtant tch de s'habituer cela, et elle n'a pas pu. Elle pense qu'elle est trop petite, qu'il faut tre grande pour savoir. Sa mre sait, sans doute, cette chose qu'on cache aux enfants. Si elle osait, elle lui demanderait qui vous met ainsi au monde pour que vous ayez faim. Puis, c'est si laid, chez eux! Elle regarde la fentre o bat la toile du matelas, les murs nus, les meubles clopps, toute cette honte du grenier que le chmage salit de son dsespoir. Dans son ignorance, elle croit avoir rv des chambres tides avec de beaux objets qui luisaient; elle ferme les yeux pour revoir cela; et, travers ses paupires amincies, la lueur de la chandelle devient un grand resplendissement d'or dans lequel elle voudrait entrer. Mais le vent souffle, il vient un tel courant d'air par la fentre qu'elle est prise d'un accs de toux. Elle a des larmes plein les yeux. Autrefois, elle avait peur, lorsqu'on la laissait toute seule; maintenant, elle ne sait plus, a lui est gal. Comme on n'a pas mang depuis la veille, elle pense que sa mre est descendue chercher du pain. Alors, cette ide l'amuse. Elle taillera son pain en tout petits morceaux; elle les prendra lentement, un un. Elle jouera avec son pain. La mre est rentre; le pre a ferm la porte. La petite leur regarde les mains tous deux, trs-surprise. Et, comme ils ne disent rien, au bout d'un bon moment, elle rpte sur un ton chantant: --J'ai faim, j'ai faim. Le pre s'est pris la tte entre les poings, dans un coin d'ombre; il reste l, cras, les paules secoues par de rudes sanglots silencieux. La mre, touffant ses larmes, est venue recoucher la petite. Elle la couvre avec toutes les bardes du logis, elle lui dit d'tre sage, de dormir. Mais l'enfant, dont le froid fait claquer les dents, et qui sent le feu de sa poitrine la brler plus fort, devient trs-hardie. Elle se pend au cou de sa mre; puis, doucement: --Dis, maman, demande-t-elle, pourquoi donc avons-nous faim? LE PETIT VILLAGE I O est-il, le petit village? Dans quel pli de terrain cache-t-il ses maisons blanches? Se groupent-elles autour de l'glise, au fond de quelque creux? ou, le long d'une grande route, s'en vont-elles gaiement la file? ou encore grimpent-elles sur un coteau, comme des chvres capricieuses, tageant et cachant demi leurs toits rouges dans les verdures? A-t-il un nom doux l'oreille, le petit village? Est-ce un nom tendre, ais aux lvres franaises, ou quelque nom allemand, rude, hriss de consonnes, rauque comme un cri de corbeau? Et moissonne-t-on, vendange-t-on, dans le petit village? Est-ce pays de bls ou pays de vignobles? A cette heure, que font les habitants dans les terres, au grand soleil? Le soir, au retour, le long des sentiers, s'arrtent-ils pour voir d'un coup d'oeil les larges rcoltes, en remerciant le ciel de l'anne heureuse? II Je me l'imagine volontiers sur un coteau. Il est l, si discret dans les arbres, que, de loin, on le prendrait pour un champ de rochers crouls et couverts de mousse. Mais des fumes sortent des branches; dans un sentier qui descend la pente, des enfants poussent une brouette. Alors, de la plaine, on le regarde avec une envie jalouse; on passe, en emportant le souvenir de ce nid entrevu. Non, je le crois plutt dans un coin de la plaine, au bord d'un ruisseau. Il est si petit qu'un rideau de peupliers le cache tous les yeux. Ses chaumires, pareilles des baigneuses chastes, disparaissent dans les oseraies de la rive. Un bout de prairie verte lui sert de tapis; une haie vive le clt de toutes parts, comme un grand jardin. On passe ct de lui sans le voir. Les voix des laveuses sonnent, semblables des voix de fauvettes. Pas un filet de fume. Il dort dans sa paix, au fond de son alcve verte. Aucun de nous ne le connat. La ville voisine sait peine qu'il existe, et il est si humble que pas un gographe ne s'est souci de lui. Ce n'est personne. Son nom prononc n'veille aucun souvenir. Dans la foule des villes, aux noms retentissants, il est un inconnu, sans histoire, sans gloires et sans hontes, qui s'efface modestement. Et c'est pour cela sans doute qu'il sourit si doucement, le petit village. Ses paysans vivent au dsert; les marmots se roulent sur la berge; les femmes filent dans l'ombre des arbres. Lui, tout heureux de son obscurit, s'emplit des gaiets du ciel. Il est si loin de la boue et du tapage des grandes cits! Son rayon de soleil lui suffit; sa joie est faite de son silence, de son humilit, de ce rideau de peupliers qui le cache au monde entier. III Et, demain peut-tre, le monde entier saura qu'il existe, le petit village. Ah! misre! la rivire sera rouge, le rideau de peupliers aura t ras par les boulets, les chaumires ventres montreront le dsespoir muet des familles, le petit village sera clbre. Plus de chant de laveuses, plus de marmots se roulant sur la berge, plus de rcoltes, plus de silence, plus d'humilit heureuse. Un nouveau nom dans l'histoire, victoire ou dfaite, une nouvelle page sanglante, un nouveau coin du pays engraiss par le sang de nos enfants. Il rit, il sommeille, il ignore qu'il donnera son nom une tuerie, et demain il sanglotera, il retentira dans l'Europe avec des rles d'agonie. Puis, il restera sur la terre comme une tache de sang. Lui, si gai, si tendre, il s'entourera d'un cercle d'ombre sinistre, il verra des visiteurs blmes passer devant ses ruines, comme on passe devant les dalles de la Morgue. Il sera maudit. Nous, s'il est Austerlitz ou Magenta, nous l'entendrons sonner dans nos coeurs avec des clats de clairons. Et, s'il est Waterloo, il roulera lugubrement dans nos mmoires, comme le son d'un tambour voil d'un crpe, menant les funrailles de la nation. Qu'il regrettera alors ses rives solitaires, ses paysans ignorants, son coin perdu, si loin des hommes, connu seulement des hirondelles qui y revenaient chaque printemps! Souill, honteux, avec son ciel empli d'un vol de corbeaux, et ses terres grasses puant la mort, il vivra ternellement dans les sicles, comme un coupe-gorge, un endroit louche o deux nations se seront gorges. Le nid d'amour, le nid de paix, le petit village, ne sera plus qu'un cimetire, une fosse commune, o les mres plores ne pourront aller dposer des couronnes. IV La France a sem le monde de ces cimetires lointains. Aux quatre coins de l'Europe, nous pourrions nous agenouiller et prier. Nos champs de repos ne s'appellent pas seulement le Pre-Lachaise, Montmartre, Montparnasse; ils s'appellent encore du nom de toutes nos victoires et de toutes nos dfaites. Il n'y a pas, sous le ciel, un coin de terre o ne soit couch un Franais assassin, de la Chine au Mexique, des neiges de la Russie aux sables de l'gypte. Cimetires silencieux et dserts qui dorment lourdement dans la paix immense de la campagne. La plupart, presque tous, s'ouvrent au pied de quelque hameau dsol dont les murs croulants sont encore pleins d'pouvante. Waterloo n'tait qu'une ferme, Magenta comptait peine cinquante maisons. Un vent affreux a souffl sur ces infiniment petits, et leurs syllabes, la veille innocentes, ont pris une telle odeur de sang et de poudre, qu' jamais l'humanit frissonnera, en les sentant sur ses lvres. Pensif, je regardais une carte du thtre de la guerre. Je suivais les bords du Rhin, j'interrogeais les plaines et les montagnes. Le petit village tait-il gauche, tait-il droite du fleuve? Fallait-il le chercher dans les environs des places fortes, ou plus loin, dans quelque solitude large? Et j'essayais alors, en fermant les yeux, de m'imaginer celle paix, ce rideau de peupliers tir devant les maisons blanches, ce bout de prairie que rase le vol des hirondelles, ces chansons des lavandires, cette terre vierge que la guerre va violer, et dont les clairons souffleront brutalement la souillure aux quatre coins de l'horizon. O est-il donc, le petit village? [Le petit village tait en Alsace. Il s'appelait Woerth.] SOUVENIRS I Oh! l'ternelle pluie, l'ennuyeuse pluie, la pluie grise qui met un crpe au ciel de mai et de juin! On va la fentre, on soulve un coin de rideau. Le soleil est noy. Entre deux ondes, il surnage, blafard, verdi, comme un corps d'astre qui s'est suicid de dsespoir, et que quelque marinier cleste ramne d'un coup de croc. Te rappelles-tu, Ninon, la bise aigre du printemps, quand il a plu? On a quitt Paris avec le printemps des potes, le printemps rv dans le coeur, une saison tide, des nappes de fleurs, des crpuscules alanguis. On arrive la nuit tombante, Le ciel est mort, pas un brin de braise n'allume le couchant, morne foyer de cendres froides. Il faut enjamber les flaques des sentiers, avec l'humidit pntrante des feuillages sur les paules. Et quand on entre dans la grande pice mlancolique, o l'hiver a mis tous ses frissons, on grelotte, on ferme portes et fentres, on allume un grand feu de sarment, en maudissant les paresses du soleil. Pendant huit jours, la pluie vous tient au logis. Au loin, au milieu du lac des prairies inondes, toujours le mme rideau de peupliers qui se fondent en eau, ruisselants, amaigris, vagues dans la bue qui les noie. Puis, une mer grise, une poussire de pluie roulant et barrant l'horizon. On bille, on cherche s'intresser aux canards qui se risquent sous l'averse, aux parapluies bleus des paysans qui passent. On bille plus largement. Les chemines fument, le bois vert pleure sans brler, il semble que le dluge monte, qu'il gronde la porte, qu'il pntre par toutes les fentes comme un sable fin. Et de dsespoir on reprend le chemin de fer, on rentre Paris, niant le soleil, niant le printemps. Et pourtant rien ne me dsespre plus que ces fiacres que l'on rencontre filant vers les gares. Ils sont chargs de malles, ils traversent la ville avec la mine souriante de prisonniers dont on vient de lever l'crou. Je bats de mes pieds les trottoirs, je les regarde rouler vers les rivires bleues, les grandes eaux, les grands monts, les grands bois. Celui-ci va peut-tre un trou de rochers, que je connais prs de Marseille; on est bien, dans ce trou, o l'on peut se dshabiller comme dans une cabine, et o les vagues viennent vous chercher. Celui-l certainement court en Normandie, dans le coin de verdure que j'aime, prs du coteau qui produit ce petit vin aigre dont le bouquet gratte si agrablement le gosier. Cet autre part sans doute pour l'inconnu, ici ou l, quelque part o l'on sera trs-bien, l'ombre, au soleil peut-tre, je ne sais, enfin l o je brle d'aller. Les cochers tapent leurs rosses du bout du fouet. Ils ne semblent gure se douter qu'ils fouettent mon rve. Eux, se disent que les malles sont lourdes et que les pourboires sont lgers. Ils ne savent mme pas qu'ils font le deuil des pauvres garons qui passent, en voiture dans leurs souliers, et qui sont condamns roussir leurs semelles Paris, sur l'ardent pav de juillet et d'aot. Oh! cette file de fiacres, chargs de malles, roulant vers les gares! cette vision de la grande cage ouverte, des oiseaux heureux prenant leur vole! cette raillerie cruelle de la libert traversant les galres de nos rues et de nos places! ce cauchemar de tous mes printemps qui me trouble dans mon cachot, qui m'emplit du dsir inassouvi des feuillages et des cieux libres! ______ Je voudrais me faire tout petit, tout petit, et me glisser dans la grande malle de cette dame en chapeau rose, dont le coup se dirige vers la gare de Lyon. On doit tre trs-bien, dans la malle de cette dame. Je devine des jupes soyeuses, des linges fins, toutes sortes de choses douces, parfumes, tides. Je me coucherai sur quelque soie claire, j'aurai sous le nez des mouchoirs de batiste, et si j'ai froid, ma foi, tant pis! je mettrai tous les jupons sur moi. Elle est fort jolie, cette dame. Vingt-cinq ans au plus. Un menton ravissant avec une fossette qui doit se creuser quand elle rit. Je voudrais la faire rire, pour voir. Ce diable de cocher est bienheureux de la promener dans sa bote. Elle doit aimer la violette. Je suis sr que son linge est parfum la violette. C'est exquis. Je roule au fond de sa malle pendant des heures, pendant des jours. J'ai creus mon trou dans le coin gauche, entre le paquet des chemises et un grand carton qui me gne un peu. J'ai eu la curiosit de soulever le couvercle du carton; il contenait deux chapeaux, un petit portefeuille plein de lettres, puis des choses que je n'ai pas voulu voir. J'ai mis le carton sous ma tte et m'en suis fait un oreiller. Je roule, je roule. Les bas sont ma droite; j'ai sous moi trois costumes, et je sens, ma gauche, des objets plus rsistants que je crois reconnatre pour des paires de petites bottes. Mon Dieu, qu'on est donc bien, dans tous ces chiffons musqus! O pouvons-nous aller comme a? Nous arrterons-nous en Bourgogne? Ferons-nous un dtour vers la Suisse, ou descendrons-nous jusqu' Marseille? Je rve que nous allons jusqu'au trou de rochers, vous savez, celui o l'on se dshabille comme dans une cabine et o les vagues viennent vous chercher. Elle se baignera. On est cent lieues des imbciles. Au fond, le golfe s'arrondit, avec l'immense bleuissement de la Mditerrane. Il y a trois vins, en haut, au bord du trou. Et, pieds nus, sur les larges plaques de pierre jaune qui dallent la mer, nous arracherons des arapdes, du bout de nos couteaux. Elle n'a pas l'air pimbche. Elle aimera le grand air, et nous ferons les gamins. Si elle ne sait pas nager, je lui apprendrai. La malle est rudement secoue. Nous devons monter la rue de Lyon. Et que ce sera dlicieux lorsque, arrive Marseille, elle ouvrira sa malle! Elle sera bien surprise de me trouver l, dans le coin, gauche. Pourvu que je ne lui chiffonne pas trop tous ces volants sur lesquels je suis couch!--Comment, monsieur, vous tes-l, vous avez os!--Mais certainement, madame; on ose tout pour sortir de prison.... Et je lui expliquerai, et elle me pardonnera. Ah! nous voil arrivs la gare. Je crois qu'on m'enregistre.... ______ Hlas! hlas! il pleut, et la dame au chapeau rose s'en va toute seule par la pluie, avec sa grande malle, biller chez quelque vieille tante de province, o elle grelottera, dans la mauvaise humeur du printemps frileux. II Il faut avoir vcu dans une ville dvote et aristocratique, une de ces petites villes o l'herbe pousse et o les cloches des couvents sonnent les heures dans l'air endormi, pour savoir ce que sont encore les processions de la Fte-Dieu. A Paris, quatre prtres font le tour de la Madeleine. En Provence, pendant huit jours, la rue appartient au clerg. Tout le moyen ge ressuscite par les claires aprs-midi, et s'en va, chantant des cantiques, promenant des cierges, avec deux gendarmes en tte, et le maire, sangl de son charpe, la queue. ______ Je me souviens. C'taient des jours de joie pour nous collgiens, qui ne demandions pas mieux que de courir les rues. S'il faut tout dire, dans ces villes amoureuses, les processions font les affaires des amants. Tout le long du cortge, les filles montrent leurs robes neuves. La robe neuve est de rigueur. Il n'est pas si pauvre demoiselle qui, ces jours-l, n'trenne quelque indienne. Et le soir, les glises sont noires, bien des mains se rencontrent. J'appartenais une socit musicale qui tait de toutes les solennits. J'ai de gros pches sur la conscience. Je m'accuse d'avoir, cette poque, donn l'aubade plus d'un fonctionnaire revenant de Paris avec le ruban rouge. Je m'accuse d'avoir promen le bon Dieu officiel, les Saints qui font pleuvoir, les saintes Vierges qui gurissent du cholra. J'ai mme aid au dmnagement d'un couvent de nonnes clotres. Les pauvres filles, enveloppes dans de larges toiles grises, pour qu'on ne pt rien voir de leur visage ni de leurs membres, trbuchaient, se soutenaient, comme des fantmes de trpasses surpris par l'aube. Et des petites mains blanches, des mains d'enfant, passaient, au bord des toiles grises. Hlas! oui, j'ai mang les collations des sacristies. On ne nous payait pas, on nous offrait quelques gteaux. Je me rappelle que, le jour des recluses, arrivs au nouveau couvent, nous fmes servis au moyen d'un tour. Les bouteilles, les assiettes de petits fours, se succdaient dans le mur, comme par enchantement. Et quelles bouteilles, grands dieux! des bouteilles de toutes formes, de toutes couleurs, de toutes liqueurs. J'ai souvent rv l'trange cave qui avait pu fournir une si curieuse varit de vins fins. C'tait la confusion dans la douceur. Depuis ces jours d'erreur, j'ai longuement fait pnitence, et je crois tre pardonn. ______ Ds le matin, on pavoise les rues que doit suivre la procession. Chaque fentre a son lambeau. Dans les quartiers riches, ce sont de vieilles tapisseries grands personnages mythologiques, tout l'Olympe paen, nu et blafard, venant regarder passer l'Olympe catholique, les vierges blanches, les christs saignants; ce sont encore des courtes-pointes de soie prises au lit de quelque marquise, des rideaux de damas dcrochs des tringles du salon, des tapis de velours, toutes sortes d'toffes riches qui merveillent les passants. Les bourgeois mettent leurs mousselines brodes, leurs toiles les plus fines. Et, dans les quartiers pauvres, les bonnes femmes, plutt que de ne rien taler, pendent leurs fichus, des foulards qu'elles ont cousus ensemble. Alors, les rues sont dignes du bon Dieu. On a balay. Dans certains coins, on a dress des reposoirs. Ces reposoirs sont le sujet de grandes jalousies, de haines qui durent de longs mois. Si le reposoir du quartier des Chartreux est plus beau que celui du quartier Saint-Marc, cela suffit pour faire blanchir les cheveux des dvotes. Tout le quartier contribue au reposoir. Tel a apport les flambeaux, tel les vases dors, tel les fleurs, tel les dentelles. C'est un pied--terre que le quartier offre au ciel. Cependant, le long des minces trottoirs, on a align deux rangs de chaises. Les curieux attendent, trs-tapageurs, riant de ce rire provenal qui a des sonneries de clairon. Les fentres se garnissent. La grande chaleur tombe. Et, dans les souffles lgers qui se lvent, passent au loin des voles de cloches, des roulements de tambours. C'est la procession qui sort de l'glise. ______ En avant marchent tous les beaux jeunes gens de la ville. C'est une promenade rglementaire. Ils viennent l pour voir et pour tre vus. Les filles sont sur les portes. Il y a de discrets saluts, des sourires, des paroles chuchotes entre camarades. Les jeunes gens font ainsi le tour de la ville, entre les deux ranges de croises pavoises, uniquement pour passer devant une certaine fentre. Ils lvent la tte, et c'est tout. L'aprs-midi est douce; les cloches sonnent; des enfants jettent, dans les ruisseaux et sur les pavs, des poignes de fleurs de gents et des poignes de roses effeuilles. La rue est rose; les fleurs de gents font, sur ce carmin ple, des nappes d'or. Et ce sont d'abord les deux gendarmes qui se montrent. Puis, vient la file des enfants assists, des pensionnats, des confrries, des vieilles dames, des vieux messieurs. Un christ se balance au bout des bras d'un bedeau. Un moine trapu porte un emblme compliqu o sont reprsents tous les instruments de la Passion. Quatre grosses gaillardes, dont la sant fait crever les robes blanches, soutiennent avec des rubans une immense bannire, o dort innocemment un petit mouton. Puis, au-dessus des ttes, dans la lueur des cierges que le plein jour effare, des encensoirs d'argent montent, jetant un clair, laissant un flot de fume paisse, dont la blancheur roule un instant, comme un lambeau envol de toutes ces robes de mousseline qui se suivent. La procession va lentement. C'est un pitinement sourd, qui laisse entendre le bruit touff des voix. Un clat de cymbale retentit, des cuivres sonnent. Puis, ce sont des voix aigus qui se perdent, minces et frles, dans le grand air. Des balbutiements de lvres passent. Et, brusquement, de grands silences se font. Ce n'est plus qu'un glissement discret, une chapelle ardente perdue en plein soleil. Au loin, les tambours battent une marche. ______ Je me souviens des pnitents. Il y en a encore de toutes les couleurs, les blancs, les gris, les bleus. Ces derniers se sont donn la rude mission d'enterrer les supplicis. Ils comptent parmi eux les plus illustres noms de la ville. Vtus d'une robe de serge bleue, coiffs d'une cagoule bonnet pointu, long voile perc de deux trous pour les yeux, ils sont vraiment farouches. Les trous sont souvent trop espacs, les yeux louchent sous ce masque terrifiant. Au bord de la robe, passent des pantalons gris perle et des bottines vernies. Les pnitents sont la grande curiosit. Une procession sans pnitents est un pauvre rgal. Et, enfin, vient le clerg. Parfois, des petits enfants portent des palmes, des pis de bl sur des coussins, des couronnes, des pices d'orfvrerie. Mais les dvotes retournent leurs chaises, s'agenouillent, regardent en dessous. C'est le dais qui approche. Il est monumental, tendu de velours rouge, surmont de panaches, chafaud sur des btons dors. J'ai vu des sous-prfets porter cette litire immense, dans laquelle la religion malade se fait promener au soleil de juin. Une bande d'enfants de choeur marchent reculons, les encensoirs balancs toute vole. On n'entend que la psalmodie des prtres et le bruit argentin des chanes des encensoirs, chaque secousse. C'est le catholicisme clopp qui se trane sous le ciel bleu des vieilles croyances. Le soleil se couche; des lueurs roses s'teignent sur les toits; une grande douceur tombe avec le crpuscule; et, dans cet air limpide du Midi, la procession s'en va avec des voix mourantes, effacement mlancolique de tout un ge qui descend dans la terre. Les autorits suivent en costume, les tribunaux, les Facults, sans compter les marguilliers, avec des lanternes sculptes et dores. Et la vision disparat. Les roses effeuilles, les gents d'or sont meurtris. Il ne monte plus des pavs que l'odeur cre de toutes ces fleurs fanes. ______ Parfois, la nuit surprend la procession, l'heure o elle rentre par les rues tortueuses du vieux quartier. Les robes blanches ne sont plus que des pleurs vagues; les pnitents se perdent en file sombre, le long des trottoirs; les petites flammes des cierges mettent, dans l'tranglement noir des maisons, des follets dansants, des toiles filant avec lenteur. Et les voix ont comme un frisson de peur, au milieu de ces croix, de ces bannires, de ce dais, dont on distingue peine les bras morts dans les tnbres. C'est l'heure o les galopins embrassent les jeunes coquines. L'orgue gronde au fond de l'glise, le bon Dieu est rentr chez lui. Alors, les filles s'en vont avec un baiser sur le cou et un billet doux dans la poche. III Quand je passe sur les ponts, par ces soires ardentes, la Seine m'appelle avec des grondements d'amiti. Elle coule, large, frache, pleine de lenteurs amoureuses, s'offrant, s'attardant entre les quais. L'eau a des froissements de jupes moires. C'est une amante souple, dans laquelle on a des dsirs irrsistibles de piquer une tte. ______ Les propritaires de bains flottants qui regardaient avec consternation tomber les continuelles pluies de mai, suent avec batitude sous les lourds soleils de juin. Enfin, l'eau est bonne. Ds six heures du matin, c'est un encombrement. Les caleons n'ont pas le temps de scher, et les peignoirs manquent, vers le soir. Je me souviens de ma premire visite un de ces bains, une de ces grandes cuves de bois, dans lesquelles les baigneurs tournent comme des pailles dansant au fond d'une casserole d'eau bouillante. J'arrivais d'une petite ville, d'une petite rivire o j'avais barbott en toute libert, et je fus constern de cette auge, o l'eau prenait des couleurs de suie. Vers six heures du soir, le grouillement est tel, qu'il faut calculer son lan pour ne pas s'asseoir sur un dos ou s'enfoncer dans un ventre. L'eau cume, les blancheurs des corps l'emplissent d'un reflet blafard, tandis que les bouts de toile, pendues des cordes en guise de plafond, laissent tomber une clart louche. Le tapage est effroyable. Par moment, sous des lans brusques, l'eau a des rejaillissements, qui roulent avec des bruits lointains de canon. Des mains de farceurs battent la rivire du tic-tac des moulins; et il y en a qui s'apprennent tomber la renverse, de faon faire le plus de vacarme possible et inonder l'tablissement. Mais ce n'est rien encore auprs des cris intolrables, de ce glapissement de voix qui rappelle les pensionnats en rcration. L'homme redevient enfant, dans l'eau pure. Les promeneurs graves qui suivent les quais, jettent un regard effar sur ces toiles volantes, entre lesquelles ils voient gambader de grands diables nus. Les dames passent plus vite. ______ J'ai got pourtant l de bonnes heures, de trs-grand matin, quand la ville dort encore. Ce n'est plus le pullulement d'paules maigres, de ttes chauves, de ventres normes de l'aprs-midi. Le bain est presque dsert. Quelques jeunes gens y nagent en baigneurs convaincus. L'eau est plus frache, aprs le sommeil de la nuit. Elle est plus pure, plus vierge. Il faut y aller avant cinq heures. La ville un rveil tide. Rien n'est dlicieux comme de suivre les quais, en regardant l'eau, de ce regard de convoitise des amants. Elle va tre vous. Dans le bain, l'eau dort. C'est vous qui la rveillez. Vous pouvez la prendre entre vos bras, en silence. Vous sentez le courant s'en aller tout du long de votre chair, de la nuque aux talons, avec une caresse fuyante. Le soleil levant met des bandes roses sur les linges qui pavoisent le plafond. Puis, un frisson court sur la peau avec les baisers plus vifs de la rivire, et il fait bon alors s'envelopper d'un peignoir et marcher sous les galeries. Vous tes Athnes, les pieds nus, le cou libre, avec une simple robe roule la taille. Les culottes, le gilet, et la redingote, et les bottes, et le chapeau, sont loin. Votre nudit s'gaye l'aise, dans ce lambeau d'toffe. Le rve va jusqu'au printemps de la Grce, au bord du bleu ternel de l'Archipel. Mais ds que la bande des baigneurs arrive, il faut fuir. Ils apportent la chaleur des pavs leurs talons. La rivire n'est plus la vierge du petit jour; elle est la fille de midi qui se donne tous, qui est toute meurtrie, toute chaude des embrassements de la foule. ______ Et quelles laideurs! Les dames font bien de hter le pas, sur les quais. Le muse des antiques, charg par un artiste farceur, n'arriverait pas ce haut point de comique navrant. C'est une terrible preuve pour un homme moderne, pour un Parisien, que de se mettre nu. Les gens prudents ne vont jamais aux bains froids. On m'y a montr, un jour, un conseiller d'tat, si piteux avec ses paules pointues et son pauvre ventre plat, que toutes les fois que j'ai rencontr son nom dans quelque grave affaire, je n'ai pu retenir un sourire. Il y a les gros, il y a les maigres, et les grands, et les courts, ceux qui se ballonnent sur l'eau comme des vessies, ceux qui s'enfoncent et qui semblent se fondre comme des btons de sucre d'orge. Les chairs tombent, les os s'accusent, les ttes entrent dans les paules ou se perchent sur des cous de poulets plums, les bras ont des longueurs de pattes, les jambes se ramassent pareilles des membres tordus de canard. Il y en a tout en derrire, d'autres tout en ventre, et il y en a qui n'ont ni ventre ni derrire. Galerie grotesque et lamentable, qui arrte l'clat de rire dans la piti. Le pis est que ces pauvres corps gardent l'orgueil de leur habit noir et du porte-monnaie qu'ils ont laiss au vestiaire. Les uns se drapent, ramnent les coins de leur peignoir, avec des cambrures de propritaires ayant pignon sur rue. D'autres marchent dans leur nudit extravagante avec la dignit de chefs de bureaux traversant leur peuple d'employs. Les plus jeunes font des grces, comme s'ils se croyaient en veston, dans les coulisses de quelque petit thtre; les plus vieux oublient qu'ils ont retir leur corset et qu'ils ne sont point au coin du feu, chez la belle comtesse de B.... J'ai vu, pendant toute une saison, aux bains du Pont-Royal, un gros homme, rond comme une tonne, rouge comme une tomate mre, qui jouait les Alcibiade. Il avait tudi les plis de son peignoir devant quelque tableau de David. Il tait l'Agora; il fumait avec des gestes antiques. Quand il daignait se jeter dans la Seine, c'tait Landre traversant l'Hellespont pour rejoindre Hro. Le pauvre homme! Je me souviens encore de son torse court o l'eau mettait des plaques violettes. O laideur humaine! ______ Non, je prfre encore ma petite rivire. Nous ne mettions pas mme de caleons. A quoi bon! les martins-pcheurs et les bergeronnettes ne rougissaient seulement pas. Et nous choisissions les trous, les goures, comme on dit dans le Midi. On traversait la rivire pied sec, en sautant sur les grosses pierres; mais les trous taient tragiques. Certains de ces trous, chaque anne, dvoraient deux ou trois enfants. Il y avait des lgendes atroces, avec des poteaux pleins de menaces dont nous ne nous inquitions gure. Nous les prenions pour cibles, et il ne restait souvent qu'un bout de planche tenu par un clou, que le vent balanait. Le soir, l'eau tait brlante. Les grands soleils chauffaient l'eau des trous, au point qu'il fallait la laisser refroidir, dans les premires fracheurs du crpuscule. Nous restions nus sur le sable, pendant des heures, luttant, jetant des pierres aux poteaux, prenant des grenouilles avec les mains, dans la vase. La nuit tombait, un immense soupir, un soupir de soulagement passait sur les arbres. Alors, c'tait des baignades sans fin. Quand nous tions las, nous nous couchions dans l'eau, sur le bord, un endroit peu profond, la tte sur quelque touffe d'herbe. Et nous demeurions l, avec le continuel glissement de la rivire sur notre peau, nos jambes flottant, comme emportes la drive. C'tait l'heure o les pions taient svrement jugs et o les devoirs du lendemain s'en allaient dans la fume des premires pipes. Bonne rivire o j'ai appris faire la planche, eau tide o les petits poissons blancs cuisaient, je t'aime encore comme une matresse enfantine. Tu nous as pris un camarade, un soir, dans un de ces trous dont nous nous moquions, et c'est peut-tre cette tache de sang sur ta robe verte qui a laiss en moi des frissons de dsir pour ton maigre filet d'eau. Il y a des sanglots, dans ton babil d'innocente. IV Je ne connais qu'une chasse, une chasse dont les Parisiens ignorent les charmes tranquilles. Ici, dans les champs, il y a des livres et des perdrix; on ne tire pas sa poudre aux moineaux, on ddaigne les alouettes, rservant son coup de feu aux seules grosses pices. En Provence, livres et perdrix sont rares; les chasseurs s'attardent aux fauvettes, tous les petits oiseaux des buissons. Quand ils ont tu leur douzaine de becfigues, ils rentrent trs-fiers au logis. J'ai souvent couru les terres laboures, pendant des journes entires, pour rapporter trois ou quatre culs-blancs. J'enfonais jusqu'aux chevilles dans le sol mouvant comme un sable fin. Le soir, quand je ne pouvais plus me tenir sur les jambes, je rentrais, ravi. Si, par miracle, un livre passait entre mes jambes, je le regardais courir avec un saint tonnement, tant j'tais peu habitu rencontrer de si grosses btes. Je me souviens qu'un matin un vol de perdrix se leva devant moi; je restai si abasourdi par ce grand bruit d'ailes, que je lchai au hasard un coup de feu qui alla cribler un poteau tlgraphique. D'ailleurs, je confesse avoir toujours t un tireur dtestable. Si j'ai tu pas mal de pierrots dans ma vie, je n'ai jamais pu abattre une hirondelle. ______ C'est sans doute pour cela que je prfrais la chasse au poste. Imaginez une sorte de petite construction ronde, enfonce dans la terre, s'levant peine d'un mtre au-dessus du sol. Cette cabane, faite de pierres sches, est recouverte de tuiles qu'on dissimule le plus possible sous des bouts de lierre. On dirait un dbris de tourelle rase prs des fondations et perdue dans l'herbe. A l'intrieur, l'troite pice prend jour par des meurtrires, que ferment des vitres mobiles. Le plus souvent, le rduit a une chemine et des armoires; j'ai mme connu un poste qui avait un divan. Autour du poste sont plants des arbres morts, des cimeaux, comme on les nomme, au pied desquels on accroche les appeaux, les oiseaux prisonniers chargs d'appeler les oiseaux libres. La tactique est simple. Le chasseur, tranquillement enferm, attend en fumant sa pipe. Il surveille les cimeaux par les meurtrires. Puis, quand un oiseau se pose sur quelque branche sche, il prend son fusil mthodiquement, en appuie le canon sur le bord d'une meurtrire et foudroie la malheureuse bte presque bout portant. Les Provenaux ne chassent pas autrement aux oiseaux de passage, aux ortolans en aot, aux grives en novembre. ______ Je partais trois heures du matin, par de glaciales matines de novembre. J'avais une lieue faire dans la nuit, charg comme un mulet; car il faut porter les appeaux, et je vous assure qu'une trentaine de cages ne se transportent pas facilement, dans un pays de collines, par des sentiers peine frays. On pose les cages sur de longs cadres de bois, o des ficelles les tiennent et les serrent les unes contre les autres. Quand j'arrivais, il faisait noir encore, le plateau s'tendait, profond, farouche, pareil une mer d'ombre, avec ses broussailles grises, l'infini. J'entendais tout autour de moi, dans les tnbres, ce remous des pins, cette grande voix confuse qui ressemble aux lamentations des vagues. J'avais alors quinze ans, et je n'tais pas toujours trs-rassur. C'tait dj une motion, un plaisir cre. Mais il fallait se dpcher. Les grives sont matinales. J'accrochais mes cages, je m'enfermais dans le poste. Il tait trop tt encore, je ne distinguais pas les branches des cimeaux. Et pourtant j'entendais sur ma tte le sifflement rude des grives. Ces gueuses-l voyagent la nuit. J'allumais du feu en grondant, je me htais d'obtenir un grand brasier, qui luisait rose sur la cendre. Ds que la chasse a commenc, il ne faut plus que le moindre filet de fume sorte du poste. Cela pourrait effaroucher le gibier. J'attendais le jour, en faisant griller des ctelettes sur la braise. Et j'allais de meurtrire en meurtrire, piant la premire lueur ple. Rien encore; les cimeaux dressaient leurs bras dsols, vaguement. J'avais dj de mauvais yeux, je craignais de lcher un coup de fusil sur un bout de branche noirci, comme cela m'arrivait quelquefois. Je ne me fiais pas seulement ma vue, j'coutais. Dans le silence, frissonnaient mille bruits, ces chuchotements, ces soupirs profonds de la terre son rveil. La clameur des pins grandissait, et il me semblait par moments qu'un vol innombrable de grives allait s'abattre sur le poste, en sifflant furieusement. ______ Mais les nues devenaient laiteuses. Sur le ciel clair, les cimeaux se dtachaient en noir, avec une singulire nettet. Alors, toutes mes facults se tendaient, je restais pli d'anxit. Quel coup dans l'estomac, lorsque, brusquement, j'apercevais la longue silhouette d'une grive sur un cimeau! La grive s'allonge, fait la belle au premier rayon, reste droite, les yeux au soleil, dans le bain matinal de lumire. Je prenais mon fusil avec des prcautions infinies, pour ne point heurter le canon ou la crosse. Je tirais, l'oiseau tombait. Je n'allais pas le ramasser, cela aurait pu loigner d'autres victimes. Et je reprenais mon attente, secou par cette motion du joueur qui a eu un coup heureux, et qui ne sait ce que lui garde la chance. Tout le plaisir d'une pareille chasse consiste dans l'imprvu, dans la bonne volont que le gibier met venir se faire tuer. Une autre grive se posera-t-elle sur un des cimeaux? Question troublante. Je n'tais pas difficile, d'ailleurs: quand les grives ne venaient pas, je tuais des pinsons. ______ Je revois aujourd'hui le petit poste, au bord du grand plateau dsert. Il vient des collines une senteur frache de thym et de lavande. Les appeaux sifflent doucement dans le grand remous des pins. Le soleil montre l'horizon une mche de ses cheveux flambants, et il y a l, sur un cimeau, dans la clart blanche, une grive immobile. Allez courir les livres, et ne riez pas, car vous feriez envoler ma grive. V J'ai deux chattes. L'une, Franoise, est blanche comme une matine de mai. L'autre, Catherine, est noire comme une nuit d'orage. Franoise a la tte ronde et rieuse d'une fille d'Europe. Ses grands yeux, d'un vert ple, tiennent tout son visage. Son nez et ses lvres roses sont enduits de carmin. On la dirait peinte comme une vierge folle de son corps. Elle est grasse, potele, Parisienne jusqu'au bout des griffes. Elle s'affiche en marchant, prenant des airs engageants, retroussant la queue avec le frmissement brusque d'une petite dame qui relve la trane de sa robe. Catherine a la tte pointue et fine d'une desse gyptienne. Ses yeux, jaunes comme des lunes d'or, ont la fixit, la duret impntrable des prunelles d'une idole barbare. Aux coins de ses lvres minces, rit l'ternelle ironie silencieuse des sphinx. Quand elle s'accroupit sur ses pattes de derrire, la tte haute et immobile, elle est une divinit de marbre noir, la grande Pacht hiratique des temples de Thbes. ______ Elles passent toutes deux leurs journes sur le sable jaune du jardin. Franoise se vautre, le ventre en l'air, toute sa toilette, se lchant les pattes avec le soin dlicat d'une coquette qui se blanchirait les mains dans de l'huile d'amande douce. Elle n'a pas trois ides dans la tte. Cela se devine, son air fou de grande mondaine. Catherine songe. Elle songe, regardant sans voir, pntrant du regard dans le monde inconnu des dieux. Pendant des heures, elle demeure droite, implacable, souriant de son trange sourire de bte sacre. ______ Quand je caresse Franoise de la main, elle arrondit le dos, en poussant un miaulement lger de batitude. Elle est si heureuse qu'on s'occupe d'elle! Elle lve la tte, d'un mouvement clin, me rendant ma caresse en frottant son nez contre ma joue. Ses poils frmissent, sa queue a de lentes ondulations. Et elle finit par se pmer, les yeux clos, ronronnant d'une faon douce. Quand je veux caresser Catherine, elle vite ma main. Elle prfre vivre solitaire, au fond de son rve religieux. Elle a une pudeur de desse qu'irrite et blesse tout contact humain. Si je parviens la prendre sur mes genoux, elle s'aplatit, la tte allonge, les yeux fixes, prte s'chapper d'un bond. Ses membres nerveux, son corps maigre reste inerte sous mes doigts qui la flattent. Elle ne daigne point descendre la joie d'amour d'une mortelle. ______ Et c'est ainsi que Franoise est une fille de Paris, lorette ou marquise, crature lgre et charmante qui se vendrait pour un compliment sur sa robe blanche; c'est ainsi que Catherine est une fille de quelque cit en ruines, je ne sais o, l-bas, du ct du soleil. Elles sont de deux civilisations, poupe moderne, idole d'une nation morte. Ah! si je pouvais lire dans leurs yeux! Je les prends dans mes bras, je les regarde fixement, pour qu'elles me content leur secret. Elles ne baissent pas les paupires, et ce sont elles qui m'tudient. Je ne lis rien dans la transparence vitreuse de ces yeux qui s'ouvrent comme des trous sans fond, comme des puits de clart ple o nagent des tincelles ardentes. Et Franoise ronronne plus tendrement, tandis que les regards jaunes de Catherine me pntrent comme des tiges de laiton. ______ Dernirement, Franoise est devenue mre. Cette cervele a un excellent coeur. Elle soigne avec des tendresses exquises le petit qu'on lui a laiss. Elle le prend dlicatement par la peau du cou, pour le promener dans toutes les armoires de la maison. Catherine la regarde faire, perdue dans de profondes rflexions. Le petit l'intresse. Elle a, en face de lui, des attitudes de philosophe ancien songeant la vie et la mort des cratures, btissant dans le rve tout un systme de philosophie. Hier, pendant que la mre tait sortie, elle est venue s'accroupir ct de l'enfant. Elle l'a senti, l'a retourn avec la patte. Puis, brusquement, elle l'a emport dans un coin obscur. L, se croyant bien cache, elle s'est pose devant le petit, avec les yeux luisants, l'chine frmissante d'une prtresse s'apprtant pour un sacrifice. Elle allait, je crois, broyer d'un coup de dents la tte de la victime, lorsque je me suis ht d'intervenir et de la chasser. Elle m'a jet, en s'enfuyant, des regards diaboliques, souple, silencieuse, sans un jurement. ______ Eh bien! j'aime toujours Catherine; je l'aime parce qu'elle est perfide et cruelle, comme une bte de l'enfer. Que m'importent les grces lgres de Franoise, ses moues dlicieuses, ses allures de vierge folle! Toutes nos filles d've ont sa blancheur ronronnante. Mais je n'ai pu encore trouver une soeur Catherine, une crature perverse et froide, une idole noire qui vive dans le songe ternel du mal. IV Les rosiers, dans les cimetires, panouissent des fleurs larges, d'une blancheur de lait, d'un rouge sombre. Les racines vont, au fond des bires, prendre la pleur des poitrines virginales, l'clat sanglant des coeurs meurtris. Cette rose blanche, c'est la floraison d'une enfant morte seize ans; cette rose rouge, c'est la dernire goutte de sang d'un homme tomb dans la lutte. O fleurs clatantes, fleurs vivantes, o il y a un peu de nos morts! ______ A la campagne, les pruniers et les abricotiers poussent gaillardement derrire l'glise, le long des murs croulants du petit cimetire. Le grand soleil dore les fruits, le grand air leur donne une saveur exquise. Et la gouvernante du cur fait des confitures qui sont renommes plus de dix lieues la ronde. J'en ai mang. On dirait, selon l'heureuse expression des paysans, qu'on avale la culotte de velours du bon Dieu. Je connais un de ces cimetires troits de village o il y a des groseilliers superbes, hauts comme des arbres. Les groseilles, rouges sous les feuilles vertes, ressemblent des grappes de cerises. Et j'ai vu le bedeau venir, le matin, avec une miche de pain sous le bras, et djeuner tranquillement, assis sur le coin d'une vieille pierre tombale. Une bande de moineaux l'entouraient. Il cueillait les groseilles, il jetait des mies de pain aux moineaux; tout ce petit monde-l mangeait avec un grand apptit sur la tte des morts. C'est une fte pour le cimetire. L'herbe pousse, drue et forte. Dans un coin, des touffes de coquelicots mettent une nappe rouge. L'air vient largement de la plaine, soufflant toutes les bonnes odeurs des foins coups. A midi, les abeilles bourdonnent dans le soleil; les petits lzards gris se pment, la gueule ouverte, buvant la chaleur, au bord de leur trou. Les morts ont chaud; et ce n'est plus un cimetire, c'est un coin de la vie universelle, o l'me des morts passe dans le tronc des arbres, o il n'y a plus qu'un vaste baiser de ce qui tait hier et de ce qui sera demain. Les fleurs, ce sont les sourires des filles; les fruits, ce sont les besognes des hommes. L, il n'y a pas crime cueillir les bleuets et les coquelicots. Les enfants viennent faire des bouquets. Le cur ne se fche que quand ils montent dans les pruniers. Les pruniers sont au cur, mais les fleurs sont tout le monde. Parfois, on est oblig de faucher le cimetire; l'herbe est si haute, que les croix de bois noir sont noyes; alors, c'est la jument du cur qui mange le foin. Le village n'y entend pas malice, et pas un des paroissiens ne songe accuser la jument de mordre l'me des morts. Mathurine avait plant un rosier sur la tombe de son promis, et tous les dimanches, en mai, Mathurine allait cueillir une rose qu'elle mettait son fichu. Elle passait le dimanche dans le parfum de son amour disparu. Quand elle baissait les yeux sur son fichu, il lui semblait que son promis lui souriait. ______ J'aime les cimetires, quand le ciel est bleu. J'y vais tte nue, oubliant mes haines, comme dans une ville sainte o l'on est tout amour et tout pardon. Un de ces derniers matins, je suis all au Pre-Lachaise. Le cimetire, sur la limpidit bleue de l'horizon, tageait ses rangs de tombes blanches. Des masses d'arbres montaient sur la hauteur, laissant voir, sous la dentelle encore tendre de leurs feuilles, les coins clatants des grands tombeaux. Le printemps est doux pour les champs dserts o reposent nos morts bien-aims; il sme de gazon les molles alles que suivent pas lents les jeunes veuves; il blanchit les marbres d'une gaiet enfantine et claire. De loin, le cimetire ressemblait un norme bouquet de verdure, piqu a et l d'une touffe d'aubpine. Les tombeaux sont comme les fleurs virginales des herbes et des feuillages. ______ J'ai suivi lentement les alles. Quel silence frissonnant, quelles senteurs pntrantes, quels souffles tides, venus on ne sait d'o, comme des haleines caressantes de femmes qu'on ne voit pas! On sent que tout un peuple dort dans cette terre mue et douloureuse sous le pied du promeneur. Il s'chappe de chaque arbuste des massifs, de chaque fente des dalles, une respiration rgulire et douce comme celle d'un enfant, qui se trane au ras du sol, avec toute la paix du dernier sommeil. Des hivers nouveaux ont pass sur le marbre de Musset. Je l'ai retrouv plus ple, plus attendri. Les dernires pluies lui ont mis une robe neuve. Un rayon, tombant d'un arbre voisin, clairait d'une clart vivante le profil fin et nerveux du pote. Ce mdaillon, avec son ternel sourire, a une grce qui attriste. D'o vient donc l'trange puissance de Musset sur ma gnration? Il est peu de jeunes hommes qui, aprs l'avoir lu, n'ait gard au coeur une douceur ternelle. Et pourtant Musset ne nous a appris ni vivre ni mourir; il est tomb chaque pas; il n'a pu, dans son agonie, que se relever sur les genoux, pour pleurer comme un enfant. N'importe, nous l'aimons; nous l'aimons d'amour, ainsi qu'une matresse qui nous fconderait le coeur en le meurtrissant. C'est qu'il a jet le cri de dsesprance du sicle; c'est qu'il a t le plus jeune et le plus saignant de nous. Le saule que des mains pieuses ont plant devant son tombeau, est toujours languissant. Jamais ce saule, l'ombre duquel il a voulu dormir, n'a pouss, vigoureux et libre, dans la force de sa sve. Son feuillage jeune pend tristement, ses tiges retombent comme des larmes lourdes et lasses. Peut-tre ses racines vont-elles boire, dans le coeur du mort, toutes les amertumes d'une vie gaspille. Longtemps, je suis rest rveur. L-bas, Paris grondait. Ici, un cri d'oiseau, le susurrement d'un insecte, le craquement subit d'une branche. Puis, des silences profonds, dans lesquels l'haleine des tombes s'entendait plus forte. Seul, un habitant du quartier, quelque petit rentier, suivait doucement l'alle, les pieds dans des pantoufles, les mains derrire le dos, en bon bourgeois qui hume les premires tideurs de l'air. ______ Mes souvenirs s'veillaient. Ils me parlaient de ma jeunesse, de cette poque heureuse o je courais les sentiers de ma chre Provence. Musset tait alors mon compagnon. Je l'emportais dans mon carnier; et, derrire le premier buisson j'oubliais mon fusil sur l'herbe, je lisais le pote, dans cette ombre chaude du Midi, parfume de sauge et de lavande. Je lui dois mes premiers chagrins et mes premires joies. Aujourd'hui encore, dans la passion d'analyse exacte qui m'a pris, lorsqu'il me monte au visage de soudaines bouffes de jeunesse, je songe ce dsespr, je le remercie de m'avoir enseign pleurer. VII Mai, le mois des fleurs, le mois des nids! Le soleil sourit discrtement, ce matin, et je veux croire au soleil. Je m'en vais par les rues, dans la blanche matine, attentif aux seules gaiets des moineaux. S'il pleut ce soir, que le ciel me pardonne mon chant de joie qui salue le printemps. ______ Au parc Monceau, ce matin, une jeune femme, une jeune pouse qui allait tre mre, tait assise devant une pelouse. Elle portait une robe de soie grise. Ses petites mains gantes, les dentelles de sa jupe et de son corsage, la pleur tendre de son visage, tmoignaient de l'lgante et riche oisivet de sa vie. C'tait une heureuse de ce monde. La jeune dame regardait deux moineaux qui sautaient gaillardement dans l'herbe, ses pieds. A tour de rle, ils venaient voler un brin de foin et se sauvaient sur un arbre voisin. Ils btissaient leur nid. La femelle prenait dlicatement chaque ftu, le tressait aux autres matriaux dj apports, l'aplatissait sous le poids tide et frissonnant de sa gorge. C'tait un va-et-vient furtif, une besogne d'amour o la tendresse supplait la force. L'inconnue vtue de soie grise, contemplait les deux amants qui prparaient en toute hte le berceau. Elle apprenait la science des pauvres gens qui n'ont que quelques brins de foin et la chaleur de leurs caresses pour protger leurs petits contre les nuits fraches. Elle eut un sourire d'une douceur triste, et je crus lire la rverie qui passait dans ses yeux songeurs. --Hlas! je suis riche, je dois ignorer la joie de ces oiseaux. Un bniste fait en ce moment la bercelonnette de bois de rose, dans laquelle une nourrice normande ou picarde bercera mon enfant. Un mtier fabrique quelque part les tissus de laine et de fil qui rchaufferont ses membres dlicats. Une ouvrire coud la layette. Une sage-femme donnera les premiers soins au nouveau-n. Je ne serai qu' moiti la mre du cher petit; je le mettrai nu au monde, il ne tiendra pas tout de moi. Et ces moineaux construisent le berceau, tissent et cousent les toffes; ils n'ont rien, ils crent tout, par un miracle d'amour; ils changent en bercelonnette tide le premier trou de muraille venu. Ce sont des artisans de tendresse que les jeunes mres envient. ______ Aux champs, les nids poussent naturellement, dans les haies et sur les arbres, comme des fleurs vivantes. Ils s'ouvrent, ils s'panouissent au premier rayon du soleil. Ils laissent chapper des gazouillements, l'heure o l'aubpine exhale des parfums. Les pinsons, les chardonnerets, les bouvreuils, choisissent les arbustes pour alcves; les corbeaux et les pies montent jusqu'aux plus hautes branches des peupliers; les alouettes, les fauvettes, restent terre, dans les bls et dans les broussailles. Il faut ces amants, jaloux de leurs tendresses, le grand silence de la campagne. Je sais bien qu'il existe des misrables qui violent les nids pour plumer les petits et pour manger les oeufs en omelette. Aussi les oiseaux, chaque saison, se cachent-ils davantage; ils vont au dsert. Seuls, les moineaux et les hirondelles osent confier leurs amours aux murs et aux arbres de Paris. Ils vivent, ils aiment parmi nous. Nous avons bien des serins en cage qui pondent et couvent. Mais quels tristes amoureux! On dirait que nos serins sont maris devant monsieur le maire. Leur union force, garde sous grille, est bte comme un mariage. Ils ont des petits moroses et plots, qui ne donnent jamais les libres coups d'ailes des enfants de l'amour. Il faut voir les moineaux libres dans les trous des vieux murs, les hirondelles libres au fate des chemines. Ceux-l s'aiment, conoivent en plein ciel; il n'y a parmi eux que des mariages d'inclination. ______ Les hirondelles font de Paris leur villa d't. Ds leur arrive, les voyageuses visitent les berceaux vides qu'elles ont d abandonner aux premiers froids. Elles rparent la frle maison, la consolident, la meublent de duvet. Et les potes, les amoureux qui passent, l'oreille et le coeur ouverts, entendent, pendant tout l't, leurs petits cris de tendresse dominant le roulement des fiacres. Mais le vritable enfant de Paris, le gamin de l'air, est le moineau franc, le pierrot, qui porte la blouse grise du faubourien. Il est populacier, gouailleur, effront. Son cri semble une moquerie, son battement d'aile un geste railleur; ses airs de tte ont je ne sais quelle insouciance goguenarde et aggressive. Il prfre, certes, les alles grises de poussire, les boulevards brlants, aux frais ombrages de Meudon et de Montmorency. Il se plat dans le tapage des roues, boit au ruisseau, mange du pain, se promne tranquillement sur les trottoirs. Il a quitt les champs o il s'ennuyait en compagnie de btes sottes et arrires, pour venir vivre parmi nous, logeant sous nos tuiles, la nuit s'clairant au gaz, et le jour faisant ses petites affaires dans nos rues, en promeneur ou en homme press. Le pierrot est un Parisien qui ne paye pas ses contributions. Il est le titi de la nation aile, et il a un faible pour le pain d'pices et pour la civilisation moderne. C'est surtout dans les jardins publics qu'il faut tudier, en mai, les allures lestes et tendres des pierrots. Il y a des gens qui vont au Jardin des Plantes pour se poser devant les grilles et regarder les btes enfermes. Si vous visitez un jour la Mnagerie, regardez donc les btes libres, les pierrots qui volent en plein soleil. Les pierrots entourent les grilles d'une chanson triomphante. Il clbrent haut le grand air. Ils entrent impunment dans les cages, les emplissent de leur libert, sont l'ternel dsespoir des malheureux prisonniers. Ils volent des mies de pain aux singes et aux ours; les singes leur montrent le poing, les ours protestent par un balancement de tte plein d'une ddaigneuse impatience. Eux, ils se sauvent, ils sont la crature libre et gaie, dans cette arche o l'homme essaye d'enfermer la cration. En mai, les pierrots du Jardin des Plantes btissent leur nid sous les tuiles des maisons voisines. Ils deviennent plus caressants, ils essayent de voler un brin de laine ou de crin la fourrure des animaux. Un jour, j'ai vu un grand lion allongeant sa tte puissante sur ses pattes tendues, regardant un pierrot qui sautait gaillardement entre les barreaux de sa cage. Une rverie douce et poignante fermait demi les yeux de la bte fauve. Le grand lion songeait aux horizons libres. Il laissa le pierrot lui voler un poil roux de sa patte. VIII Je suis all aux Halles, une de ces dernires nuits. Paris est morne ces heures matinales. On ne lui a point encore fait un bout de toilette. Il ressemble quelque vaste salle manger toute tide, toute grasse du repas de la veille; des os tranent, des ordures encombrent la nappe sale des pavs. Les matres se sont couchs sans faire desservir; et, le matin seulement, la servante donne un coup de balai, met du linge propre pour le djeuner. Aux Halles, le vacarme est grand. C'est l'office colossal o s'engoufre la nourriture de Paris endormi. Quand il ouvrira les yeux, il aura dj le ventre plein. Dans les clarts frissonnantes du matin, au milieu du grouillement de la foule, s'entassent des quartiers rouges de viande, des paniers de poissons qui luisent avec des clairs d'argent, des montagnes de lgumes piquant l'ombre de taches blanches et vertes. C'est un boulement de mangeailles, des charrettes vides sur le pav, des caisses ventres, des sacs ouverts, laissant couler leur contenu, un flot montant de salades, d'oeufs, de fruits, de volailles, qui menacent de gagner les rues voisines et d'inonder Paris entier. J'allais curieusement au milieu de ce tohu-bohu, lorsque j'ai aperu des femmes qui fouillaient pleines mains dans de larges tas noirtres, tals sur le carreau. Les lueurs des lanternes dansaient, je distinguais mal, et j'ai cru d'abord que c'tait l des dbris de viande qu'on vendait au rabais. Je me suis approch. Les tas de dbris de viande taient des tas de roses. ______ Tout le printemps des rues de Paris trane sur ce carreau boueux, parmi les mangeailles des Halles. Les jours de grande fte, la vente commence deux heures du matin. Les jardiniers de la banlieue apportent leurs fleurs par grosses bottes. Les bottes, suivant la saison, ont un prix courant, comme les poireaux et les navets. Cette vente est une oeuvre de nuit. Les revendeuses, les petites marchandes, qui enfoncent leurs bras jusqu'aux coudes dans des charretes de roses, ont l'air de faire un mauvais coup, de tremper leurs mains au fond de quelque besogne sanglante. C'est affaire de toilette. Les boeufs ventrs qui saignent seront lavs, tatous de guirlandes, orns de fleurs artificielles; les roses qu'on foule aux pieds, montes sur des brins d'osier, auront un parfum discret dans leur collerette de feuilles vertes. Je m'tais arrt devant ces pauvres fleurs expirantes. Elles taient humides encore, serres brutalement par des liens qui coupaient leurs tiges dlicates. Elles gardaient l'odeur forte des choux en compagnie desquels elles taient venues. Et il y avait des bottes roules dans le ruisseau qui agonisaient. J'ai ramass une de ces bottes. Elle tait toute boueuse d'un ct. On la lavera dans un seau d'eau, elle retrouvera son parfum doux et tendre. Un peu de boue, reste tout au fond des ptales, tmoignera seul de sa visite au ruisseau. Les lvres qui la baiseront le soir seront peut-tre moins pures qu'elle. ______ Alors, au milieu de l'abominable tapage des Halles, je me suis souvenu de cette promenade que je fis avec toi, Ninon, il y a quelque dix ans. Le printemps naissait, les jeunes feuillages luisaient au blanc soleil d'avril. Le petit sentier qui suivait la cte tait bord de larges champs de violettes. Quand on passait, on sentait monter autour de soi une odeur douce qui vous pntrait et alanguissait votre me. Tu t'appuyais sur mon bras toute pme, comme endormie d'amour par l'odeur douce. La campagne tait claire, et il y avait de petites mouches qui volaient dans le soleil. Un grand silence tombait du ciel. Notre baiser fut si discret, qu'il n'effaroucha pas les pinsons des cerisiers en fleurs. Au dtour d'un chemin, dans un champ, nous vmes des vieilles femmes courbes, qui cueillaient des violettes qu'elles jetaient dans de grands paniers. J'appelai une de ces femmes. --Vous voulez des violettes? me demanda-t-elle. Combien?... une livre? Elle vendait ses fleurs la livre! Nous nous sauvmes, dsols tous deux, croyant voir le Printemps ouvrir, dans l'amoureuse campagne, une boutique d'picerie. Je me glissai le long des haies, je volai quelques violettes maigres, qui eurent pour toi un parfum de plus. Mais voil que dans le bois, en haut, sur le plateau, il poussait des violettes, des violettes toutes petites qui avaient une peur terrible, et qui savaient se cacher sous les feuilles avec une foule de ruses. Vite, tu jetas les violettes voles, ces btes de violettes qui poussaient dans de la terre laboure, et qu'on vendait la livre. Tu voulais des fleurs libres, des filles de la rose et du soleil levant. Pendant deux grandes heures, je furetai dans l'herbe. Ds que j'avais trouv une fleur, je courais te la vendre. Tu me l'achetais un baiser. ______ Et je songeais ces choses lointaines, dans les odeurs grasses, dans le vacarme assourdissant des Halles, devant les pauvres fleurs mortes sur le carreau. Je me rappelais mon amoureuse et ce bouquet de violettes sches que j'ai chez moi, au fond d'un tiroir. J'ai compt, en rentrant, les brins fltris; il y en a vingt, et j'ai senti sur mes lvres la brlure douce de vingt baisers. IX J'ai visit un campement de Bohmiens, tabli en face du poste-caserne de la porte Saint-Ouen. Ces sauvages doivent bien rire de cette grande bte de ville qui se drange pour eux. Il m'a suffi de suivre la foule; tout le faubourg se portait autour de leurs tentes, et j'ai mme eu la honte de voir des gens qui n'avaient pourtant pas l'air tout fait d'imbciles, arriver en voiture dcouverte, avec des valets de pied en livre. Quand ce pauvre Paris a une curiosit, il ne la marchande gure. Le cas de ces Bohmiens est celui-ci. Ils taient venus pour rtamer les casseroles et poser des pices aux chaudrons du faubourg. Seulement, ds le premier jour, voir la bande de gamins qui les dvisageaient, ils ont compris quel genre de ville civilise ils avaient affaire. Aussi se sont-ils empresss de lcher les chaudrons et les casseroles. Comprenant qu'on les traitait en mnagerie curieuse, ils ont consenti, avec une bonhomie railleuse, se montrer pour deux sous. Une palissade entoure le campement; deux hommes se sont placs deux ouvertures trs-troites, o ils recueillent les offrandes des messieurs et des dames qui veulent visiter le chenil. C'est une pousse, un crasement. Et il a mme fallu mettre l des sergents de ville. Les Bohmiens tournent parfois la tte pour ne pas s'gayer au nez des braves gens qui s'oublient jusqu' leur jeter des pices de monnaie blanche. Je me les imagine, le soir, comptant la recette, quand le monde n'est plus l. Quelles gorges chaudes! Ils ont travers la France, dans les rebuffades des paysans et les mfiances des gardes champtres. Ils arrivent Paris, avec la crainte qu'on ne les jette au fond de quelque basse fosse. Et ils s'veillent au milieu de ce rve dor de tout un peuple de messieurs et de dames en extase devant leurs guenilles. Eux, eux qu'on chasse de ville en ville! Il me semble les voir se dresser sur le talus des fortifications, draps dans leurs loques, jetant un grand rire de mpris Paris endormi. ______ La palissade entoure sept ou huit tentes, mnageant entre elles une sorte de rue. Des chevaux tiques, petits et nerveux, broutent l'herbe roussie, derrire les tentes. Sous des lambeaux de vieilles bches, on aperoit les roues basses des voitures. Au dedans, rgne une puanteur insupportable de salet et de misre. Le sol est dj battu, miett, purulent. Sur les pointes des palissades, la literie prend l'air, des paillots, des couvertures dteintes, des matelas carrs o deux familles doivent dormir l'aise, tout le dballage de quelque hpital de lpreux schant au soleil. Dans les tentes, dresses la mode arabe, trs-hautes et s'ouvrant comme les rideaux d'un ciel de lit, des chiffons s'entassent, des selles, des harnais, un bric--brac sans nom, des objets qui n'ont plus ni couleur, ni forme, qui dorment l dans une couche de crasse superbe, chaude de ton et faite pour ravir un peintre. Pourtant, j'ai cru dcouvrir la cuisine, au bout du campement, dans une tente plus troite que les autres. Il y avait l quelques marmites de fer et des trpieds; j'ai mme reconnu une assiette. D'ailleurs, pas la moindre apparence de pot-au-feu. Les marmites servent peut-tre prparer la bouillie du sabbat. Les hommes sont grands, forts, la face ronde, les cheveux trs-longs, boucls, d'un noir lisse et huileux. Ils sont vtus de toutes les dfroques ramasses en chemin. Un d'eux se promenait, drap dans un rideau de cretonne grands ramages jaunes. Un autre avait une veste qui devait provenir de quelque habit noir dont on avait arrach la queue. Plusieurs ont des jupons de femme. Ils sourient dans leurs longues barbes, claires et soyeuses. Leurs coiffures de prdilection paraissent tre des fonds de vieux chapeaux de feutre, dont ils ont fait des calottes en en coupant les ailes. Les femmes sont galement grandes et fortes. Les vieilles, sches, hideuses avec leurs maigreurs nues et leurs cheveux dnous, ressemblent des sorcires cuites aux feux de l'enfer. Parmi les jeunes, il y en a de trs-belles, sous leur couche de crasse, la peau cuivre, avec de grands yeux noirs d'une douceur exquise. Celles-l font les coquettes; elles ont les cheveux natts en deux grosses nattes tombantes, rattaches derrire les oreilles, trangles de place en place par des bouts de chiffons rouges. Dans leur jupon de couleur, les paules couvertes d'un chle nou la ceinture, coiffes d'un mouchoir qui les serre au front, elles ont un grand air de reines barbares tombes dans la vermine. Et les enfants, tout un troupeau d'enfants, grouillent. J'en ai vu un en chemise, avec un gilet d'homme immense qui lui battait les mollets; il tenait un beau cerf-volant bleu. Un autre, un tout petit, deux ans au plus, allait nu, absolument nu, trs-grave, au milieu des rires bruyants des filles curieuses du quartier. Et il tait si sale, le cher petit, si vert et si rouge, qu'on l'aurait pris pour un bronze florentin, une de ces charmantes figurines de la Renaissance. ______ Toute la bande reste impassible devant la curiosit bruyante de la foule. Des hommes et des femmes dorment sous les tentes. Une mre allaite, le sein nu et noir comme une gourde brunie par l'usage, un poupon tout jaune, qui a l'air d'tre en cuivre. D'autres femmes, accroupies, regardent srieusement ces Parisiens tranges qui furtent dans la salet. J'ai demand une d'elles ce qu'elle pensait de nous; elle a souri faiblement, sans rpondre. Une belle fille d'une vingtaine d'annes se promne au milieu des badauds, tente les dames en chapeau et en robe de soie, auxquelles elle offre de dire la bonne aventure. Je l'ai vue oprer. Elle a pris la main d'une jeune femme, la gardant dans la sienne, d'une faon caline, si bien que la main a fini par s'abandonner elle. Alors, elle a fait entendre qu'il fallait mettre une pice de monnaie dans la main; une pice de dix sous n'a pas suffi, elle en a voulu deux, et mme elle parlait de cinq francs. Au bout de quelques secondes, aprs avoir promis une longue vie, des enfants, beaucoup de bonheur, elle a pris les deux pices de dix sous, s'en est servie pour faire des signes de croix sur le bord du chapeau de la jeune femme, et au mot: _Amen_, les a fait disparatre dans sa poche, une poche immense, o j'ai entrevu des poignes de monnaie blanche. Il est vrai qu'elle vend un talisman. Elle casse, entre les dents, un petit morceau d'une matire rougetre, qui ressemble de l'corce d'orange sche; elle noue ce morceau dans le coin du mouchoir de la personne laquelle elle vient de dire la bonne aventure; puis, elle lui recommande d'ajouter au talisman du pain, du sel et du sucre. Cela doit empcher toutes les maladies et conjurer le mauvais esprit. Et la diablesse fait son mtier avec une gravit tonnante. Si on lui reprend une des pices de monnaie qu'elle a fait mettre dans la main, elle jure que ses bons souhaits se tourneront en des maux effroyables. C'est naf, mais le geste et l'accent sont excellents. ______ Dans la petite ville provenale o j'ai grandi, les Bohmiens sont tolrs; mais ils ne soulvent pas une telle meute de curiosit. On les accuse de manger les chiens et les chats perdus, ce qui les fait regarder de travers par les bourgeois. Les gens comme il faut tournent la tte, quand ils ont passer dans leur voisinage. Ils arrivent avec leur maison roulante, s'installent dans le coin de quelque terrain abandonn des faubourgs. Certains coins, d'un bout de l'anne l'autre, sont habits par des tribus d'enfants dguenills, d'hommes et de femmes vautrs au soleil. J'y ai vu des cratures belles ravir. Nous autres galopins, qui n'avions pas les dgots des gens comme il faut, nous allions regarder au fond des voitures o ces gens dorment l'hiver. Et je me souviens qu'un jour, ayant sur le coeur quelque gros chagrin d'colier, je fis le rve de monter dans une de ces voitures qui partaient, de m'en aller avec ces grandes belles filles dont les yeux noirs me faisaient peur, de m'en aller bien loin, au bout du monde, roulant jamais le long des routes. X Un jeune chimiste de mes amis me dit, un matin: --Je connais un vieux savant qui s'est retir dans une petite maison du boulevard d'Enfer, pour y tudier en paix la cristallisation des diamants. Il a dj obtenu de jolis rsultats. Veux-tu que je te mne chez lui? J'ai accept avec une secrte terreur. Un sorcier m'aurait moins effray, car j'ai une peur mdiocre du diable; mais je crains l'argent, et j'avoue que l'homme qui trouvera un de ces jours la pierre philosophale me frappera d'une respectueuse pouvante. ______ En chemin, mon ami me donna quelques dtails sur la fabrication des pierres prcieuses. Nos chimistes s'en occupent depuis longtemps. Mais les cristaux qu'ils ont dj obtenus, sont si petits, et les frais de fabrication s'lvent si haut, que les expriences ont d rester l'tat de simples curiosits scientifiques. La question en est l. Il s'agit uniquement de trouver des agents plus puissants, des procds plus conomiques, pour pouvoir fabriquer bas prix. Cependant, nous tions arrivs. Mon ami, avant de sonner, me prvint que le vieux savant n'aimant pas les curieux, allait sans doute me recevoir fort mal. J'tais le premier profane qui pntrait dans le sanctuaire. Le chimiste nous ouvrit, et je dois confesser que je lui trouvai d'abord l'air stupide, un air de cordonnier hve et abruti. Il accueillit mon ami affectueusement, m'acceptant avec un sourd grognement, comme un chien qui aurait appartenu son jeune disciple. Nous traversmes un jardin laiss inculte. Au fond, se trouvait la maison, une masure en ruines. Le locataire a abattu toutes les cloisons pour ne faire qu'une seule pice, vaste et haute. Il y avait l un outillage complet de laboratoire, des appareils bizarres, dont je n'essayai mme pas de m'expliquer l'usage. Pour tout luxe, pour tout ameublement, un banc et une table de bois noir. C'est dans ce bouge que j'ai eu un des blouissements les plus aveuglants de ma vie. Le long des murs, sur le carreau, taient rangs des fonds de corbeilles lamentables, dont l'osier crevait, pleins dborder de pierres prcieuses. Chaque tas tait fait d'une espce de pierre. Les rubis, les amthystes, les meraudes, les saphirs, les opales, les turquoises, jets dans les coins comme des pelletes de cailloux au bord d'un chemin, luisaient avec des lueurs vivantes, clairaient la pice du ptillement de leurs flammes. C'taient des brasiers, des charbons ardents, rouges, violets, verts, bleus, roses. Et l'on et dit des millions d'yeux de fes qui riaient dans l'ombre, fleur de terre. Jamais conte arabe n'a tal un pareil trsor, jamais femme n'a rv un tel paradis. ______ Je ne pas retenir un cri d'admiration: --Quelle richesse! m'criai-je. Il y a l des milliards. Le vieux savant haussa les paules. Il parut me regarder d'un air de piti profonde. --Chacun de ces tas reviennent quelques francs, me dit-il de sa voix lente et sourde. Ils m'embarrassent. Je les smerai demain dans les alles de mon jardin, en guise de graviers. Puis se tournant vers mon ami, il continua, en prenant les pierreries poignes: --Voyez donc ces rubis. Ce sont les plus beaux que j'aie encore obtenus... Je ne suis pas satisfait de ces meraudes; elles sont trop pures; celles que la nature fait ont toutes quelque tache, et je ne veux pas faire mieux que la nature... Ce qui me dsespre, c'est que je n'ai encore pu obtenir le diamant blanc. J'ai recommenc hier mes expriences... Ds que j'aurai russi, l'oeuvre de ma vie sera couronn, je mourrai heureux. L'homme avait grandi. Je ne lui trouvai plus l'air stupide; je commenai frissonner devant ce vieillard blme qui pouvait jeter sur Paris une pluie miraculeuse. --Mais vous devez avoir peur des voleurs? lui demandai-je. Je vois votre porte et vos fentres de solides barres de fer. C'est une prcaution. --Oui, j'ai peur parfois, murmura-t-il, peur que des imbciles ne me tuent avant que j'aie trouv le diamant blanc... Ces cailloux qui n'auront plus aucune valeur demain, pourraient aujourd'hui tenter mes hritiers. Ce sont mes hritiers qui m'pouvantent; ils savent qu'en me faisant disparatre, ils enseveliraient avec moi les secrets de ma fabrication, et qu'ils conserveraient ainsi tout son prix ce prtendu trsor. Il resta songeur et triste. Nous nous tions assis sur les tas de diamants, et je le regardai, la main gauche perdue dans le panier des rubis, la main droite faisant couler machinalement des poignes d'meraudes. Les enfants font ainsi couler le sable entre leurs doigts. ______ Au bout d'un silence: --Vous devez mener une vie intolrable! m'criai-je. Vous vivez ici dans la haine des hommes... N'avez-vous aucun plaisir? Il me regarda, d'un air surpris. --Je travaille, rpondit-il simplement, je ne m'ennuie jamais... Quand je suis en gaiet, mes jours de folie, je mets quelques-uns de ces cailloux dans ma poche, et je vais m'installer au bout de mon jardin, derrire une meurtrire qui donne sur le boulevard... L, de temps autre, je lance un diamant au millieu de la chausse.... Il riait encore au souvenir de cette excellente plaisanterie. --Vous ne sauriez vous imaginer les grimaces des gens qui trouvent mes cailloux. Ils frissonnent, ils regardent derrire eux, puis ils se sauvent avec des pleurs de mort. Ah! les pauvres gens, quelles bonnes comdies ils m'ont donnes! J'ai pass l de joyeuses heures. Sa voix sche me causait un malaise inexprimable. videmment, il se moquait de moi. --Hein! jeune homme, reprit-il, j'ai l de quoi acheter bien des femmes; mais je suis un vieux diable... Vous comprenez que, si j'avais la moindre ambition, il y a longtemps que je serais roi quelque part... Bah! je ne tuerais pas une mouche, je suis bon, et c'est pour cela que je laisse vivre les hommes. Il ne pouvait me dire plus poliment que, s'il lui en prenait la fantaisie, il m'enverrait l'chafaud. ______ Des penses chaudes montaient en moi, sonnant mes oreilles toutes les cloches du vertige. Les yeux de fes des pierreries me regardaient de leurs regards aigus, rouges, violets, verts, bleus, roses. J'avais serr les mains sans le savoir, je tenais gauche une poigne de rubis, droite une poigne d'meraudes. Et, s'il faut tout dire, une envie irrsistible me poussait les glisser dans mes poches. Je lchai ces cailloux maudits, je m'en allai avec des galops de gendarmes dans le crne. XI J'tais all Versailles, et je montais la vaste cour des Marchaux, solitude de pierres qui m'a rappel souvent la lande dserte de la Crau, dont la mer de cailloux verdit au grand soleil. L'hiver dernier, j'ai vu le chteau par des temps de neige, le toit bleutre, majestueux et triste sur le gris du ciel, comme le royal palais du froid. L't, il est triste encore, plus mlancolique, plus abandonn, dans les tideurs de l'air, au milieu des pousses puissantes des arbres du parc. A chaque belle saison, les vieux troncs se refont une jeunesse de feuilles. Le chteau agonise; la sve de la vie ne monte plus dans ses pierres qui s'miettent; la ruine vient, implacable, rongeant les angles, descellant les dalles, faisant chaque heure son travail de mort. Les logis, bouges ou palais, ont leurs maladies dont ils languissent et dont ils meurent. Ce sont de grands corps vivants, des personnes qui ont une enfance et une vieillesse, les uns robustes jusque dans la mort, les autres las et vacillants avant l'ge. Je me souviens de maisons entrevues de la portire d'un vagon, sur le bord des routes: btiments neufs, pavillons discrets, chteaux dserts, donjons crouls. Et tous ces tres de pierre me parlaient, me contaient la sant dont ils vivaient, le mal dont ils agonisaient. Quand l'homme ferme portes et fentres et qu'il part, c'est le sang de la maison qui s'en va. Elle se trane des annes au soleil, avec la face ravage des moribondes; puis, par une nuit d'hiver, vient un coup de vent qui l'emporte. C'est de cet abandon que meurt le chteau de Versailles. Il a t bti trop vaste pour la vie que l'homme peut y mettre. Il faudrait tout un peuple d'habitants pour faire couler le sang dans ces couloirs sans fin, dans ces enfilades de pices immenses. Il fut l'erreur colossale de l'orgueil d'un roi, qui le voua ds l'enfance la ruine, en le voulant trop grand. La gloire de Louis XIV n'emplit plus mme la chambre o il couchait, chambre froide dans laquelle sa cendre royale ne met aujourd'hui qu'un peu de poussire de plus. ______ Je montais la cour des Marchaux, et je vis droite, dans un coin perdu de cette lande, la vieille femme, la Sarcleuse lgendaire qui, depuis cinquante ans, arrache l'herbe des pavs. Du matin au soir, elle est l, au milieu du champ de pierres, luttant contre l'invasion, contre le flot montant des girofles sauvages et des coquelicots. Elle marche, courbe, visitant chaque fente, piant les brins verts, les mousses folles. Il lui faut prs d'un mois pour aller d'un bout l'autre de son dsert. Et, derrire elle, l'herbe repousse, victorieuse, si drue, si implacable, que, lorsqu'elle recommence son ternelle besogne, elle retrouve les mmes herbes pousses de nouveau, les mmes coins de cimetire envahis par les fleurs grasses. La Sarcleuse connat la flore de ces ruines. Elle sait que les coquelicots prfrent le ct sud, que les pissenlits poussent au nord, que les girofles affectionnent les fentes des pidestaux. La mousse est une lpre qui s'tend partout. Il y a des plantes persistantes dont elle a beau arracher la racine et qui repoussent toujours; une goutte de sang est peut-tre tombe l, une me mauvaise y doit tre enterre, jetant jamais hors de terre les pointes rousses de ses chardons. Dans ce cimetire de la royaut, les morts ont des floraisons tranges. Mais il faut entendre la Sarcleuse raconter l'histoire de ces herbes. Elles n'ont pas pouss toutes les poques avec la mme sve. Sous Charles X, elles taient encore timides; elles s'tendaient peine comme un gazon lger, tapis de verdure tendre qui amollissait les pavs sous les pieds des dames. La cour venait encore au chteau, les talons des courtisans battaient le sol, faisaient en une matine la besogne qui demande la Sarcleuse un grand mois. Sous Louis-Philippe, les herbes se durcirent; le chteau, peupl des fantmes paisibles du Muse historique, commenait n'tre plus que le palais des ombres. Et ce fut sous le second empire que les herbes triomphrent; elles grandirent impudemment, prirent possession de leur proie, menacrent un instant de gagner les galeries, de verdir les grands et les petits appartements. ______ J'ai rv, voir la Sarcleuse s'en aller lentement, le tablier plein d'herbe, courbe dans sa vieille jupe d'indienne. Elle est la dernire piti qui empche aux orties de monter et de cacher la tombe de la monarchie. Elle soigne, en bonne femme, cette lande o poussent les verdures des fosses. Je me suis imagin qu'elle tait l'ombre de quelque marquise, revenue d'un des bosquets du parc, et qui avait la religion de ces ruines. Elle lutte sans cesse, de ses pauvres doigts raidis, contre la mousse impitoyable. Elle s'entte dans sa besogne vaine, sentant bien que si elle s'arrtait un jour, le flot des herbes dborderait et la noierait elle-mme. Parfois, quand elle se redresse, elle jette un long regard sur le champ de pierres, elle en surveille les coins loigns, o la vgtation est plus grasse. Et elle reste l, un instant, la face ple, comprenant peut-tre l'inutilit de ses bons soins, heureuse de la joie amre d'tre la suprme consolatrice de ces pavs. Mais il viendra un jour o les doigts de la Sarcleuse se raidiront encore. Alors le chteau croulera dans un dernier hoquet du vent. Le champ de pierres sera livr aux orties, aux chardons, toutes les herbes folles. Il deviendra broussaille norme, taillis de plantes tordues et aigres. Et la Sarcleuse se perdra dans les fourrs, cartant des poignes de tiges plus hautes qu'elle, se frayant un passage au milieu de brins de chiendent grands comme de jeunes bouleaux, luttant encore, jusqu'au jour o ces brins la lieront de toutes parts, la prendront aux membres, la taille, la gorge, pour la jeter morte cette mer qui la roulera dans le flot toujours montant des verdures. XII La guerre, la guerre infme, la guerre maudite! Nous ne la connaissions pas, nous autres jeunes hommes qui n'avions pas vingt ans en 1859. Nous tions encore sur les bancs du collge. Son nom terrible, qui fait plir les mres, ne nous rappelait que des jours de cong. Et nous n'apercevions, dans nos souvenirs, que des soires tides o le peuple riait sur les trottoirs; le matin, la nouvelle d'une victoire avait pass sur Paris comme un souffle de fte; et, ds le crpuscule, les boutiquiers illuminaient, les gamins tiraient des ptards d'un sou dans les rues. Sur la porte des cafs, il y avait des messieurs qui buvaient de la bire en faisant de la politique. Tandis que, l-bas, dans quelque coin perdu de l'Italie ou de la Russie, les morts, tendus sur le dos, regardaient natre les toiles avec leurs grands yeux ouverts, vides de regard. En 1859, le jour o la nouvelle de la bataille de Magenta se rpandit, je me souviens qu'au sortir du collge, j'allai sur la place de la Sorbonne, pour voir, pour me promener dans cette fivre qui courait les rues. L, il y avait un tas de galopins qui criaient: Victoire! victoire! Nous flairions un jour de cong. Et, dans ces rires, dans ces cris, j'entendis des sanglots. C'tait un vieux savetier qui pleurait au fond de son choppe. Le pauvre homme avait deux enfants en Italie. J'ai souvent, depuis cette poque, entendu ces sanglots dans ma mmoire. A chaque bruit de guerre, il me semble que le vieux savetier, le peuple en cheveux blancs, pleure au loin, dans les frissons chauds des places publiques. ______ Mais je me souviens mieux encore de l'autre guerre, de la campagne de Crime. J'avais alors quatorze ans, je vivais au fond de la province, j'tais en pleine insouciance, ce point que je ne voyais autre chose dans la guerre que le continuel passage des troupes, dont le dfil tait devenu une de nos rcrations les plus passionnes. La petite ville du Midi que j'habitais fut, je crois, traverse par presque tous les soldats qui allrent en Orient. Un journal de la localit annonait l'avance les rgiments qui devaient passer. Les dparts avaient lieu vers cinq heures du matin. Ds quatre heures, nous tions sur le Cours; pas un externe du collge ne manquait au rendez-vous. Ah! les beaux hommes! et les cuirassiers, et les lanciers, et les dragons, et les hussards! Nous avions un faible pour les cuirassiers. Quand le soleil se levait et que ses rayons obliques flambaient dans les cuirasses, nous reculions, aveugls, ravis, comme si une arme d'astres cheval eut pass devant nous. Puis les clairons sonnaient. Et l'on partait. Nous partions avec les soldats. Nous les suivions sur les grandes routes blanches. La musique jouait alors, remerciait la ville de son hospitalit. Et, dans l'air clair, dans la matine limpide, c'tait une fte. Je me rappelle avoir fait des lieues de la sorte. Nous marchions au pas, nos livres attachs sur le dos par une courroie, comme une giberne. Nous ne devions jamais accompagner les soldats plus loin que la Poudrire; puis, nous allions jusqu'au pont; puis, nous remontions la cte; puis, nous nous accordions jusqu'au prochain village. Et quand la peur nous prenait et que nous consentions nous arrter, nous grimpions sur un coteau, et de l, au loin, entre les plis des terrains, le long des coudes de la route, nous suivions le rgiment, nous le regardions se perdre et s'effacer, avec ses mille petites flammes, dans la lumire clatante de l'horizon. Ces jours-l, on se souciait bien du collge! On faisait l'cole buissonnire, on s'amusait tous les tas de cailloux. Et il n'tait pas rare que la bande descendt la rivire et s'y oublit jusqu'au soir. ______ Dans le Midi, les soldats sont peu aims. J'en ai vu pleurer de lassitude et de rage, assis sur les trottoirs, leur billet de logement la main: les bourgeois, les petits rentiers pointus, les gros ngociants paissis, n'avaient pas voulu les recevoir. Il fallait que l'autorit s'en mlt. Chez nous, c'tait la maison du bon Dieu. Ma grand'mre, qui tait Beauceronne, riait tous ces enfants du Nord qui lui rappelaient le pays. Elle causait avec eux, leur demandait le nom de leur village, et quelle joie, lorsque ce village se trouvait quelques lieues du sien! On nous envoyait deux hommes, chaque rgiment. Nous ne pouvions les garder, nous les mettions l'auberge; mais ils ne s'en allaient pas, sans que ma grand'mre leur et fait subir son petit interrogatoire. Je me souviens qu'un jour il en vint deux qui taient de son pays mme. Ceux-l, elle ne voulut pas les laisser partir. Elle les fit dner la cuisine. Et ce fut elle qui leur servit boire. Moi, en rentrant du collge, je vins voir les soldats; je crois mme que je trinquai avec eux. Il y en avait un petit et un grand. Je me souviens bien qu'au moment de partir les yeux du grand s'emplirent de larmes. Celui-l avait laiss au pays une pauvre vieille femme, et il remerciait avec effusion ma grand'mre qui lui rappelait sa chre Beauce, tout ce qu'il abandonnait derrire lui. --Bast! lui dit la bonne femme, vous reviendrez, et vous aurez la croix. Mais il hochait douloureusement la tte. --Eh bien! reprit-elle, si vous repassez par ici, il faudra revenir me voir. Je vous garderai une bouteille de ce vin, que vous avez trouv bon. Les deux pauvres garons se mirent rire. Cette invitation leur fit oublier un instant l'avenir terrible, et ils se revirent sans doute de retour, attabls dans cette petite maison hospitalire, buvant aux dangers passs. Ils s'engagrent formellement revenir boire la bouteille. ______ Que j'ai suivi de rgiments cette poque, et que de soldats blmes sont venus frapper notre porte! Toujours je me rappellerai la procession interminable de ces hommes qui marchaient la mort. Parfois, en fermant les yeux, je les revois encore, je me rappelle certaines figures, et je me demande: Dans quel foss perdu est-il couch celui-l? Puis, les rgiments devinrent plus rares, et un jour on les vit repasser en sens inverse, clopps, saignants, se tranant sur les routes. Certes, nous n'allions plus les attendre, nous ne les accompagnions plus, ces infirmes. Ce n'taient plus nos beaux soldats. Ils ne valaient pas le moindre pensum. Le triste dfil dura longtemps. L'arme semait des agonisants en chemin. Parfois, ma grand'mre disait: --Et les deux Beaucerons, tu sais, est-ce qu'ils vont m'oublier? Mais un soir, au crpuscule, un soldat vint frapper la porte. Il tait seul. C'tait le petit. --Le camarade est mort, dit-il en entrant. Ma grand'mre apporta la bouteille. --Oui, dit-il, je boirai tout seul. Et quand il se vit l, attabl, levant son verre, et qu'il chercha le verre du camarade pour trinquer, il poussa un gros soupir, en murmurant: --C'est moi qu'il a charg d'aller consoler sa vieille; j'aimerais mieux tre rest l-bas sa place. Plus tard, j'ai eu Chauvin pour camarade, dans une administration. Nous tions petits employs tous deux, et nos bureaux se touchaient au fond d'une pice noire, trou excellent pour ne rien faire, en attendant l'heure de la sortie. Chauvin avait t sergent, et il revenait de Solfrino, avec des fivres qu'il avait prises dans les rizires du Pimont. Il sacrait contre ses douleurs, mais il se consolait en les mettant sur le compte des Autrichiens. C'tait ces gueux-l qui l'avaient arrang de la sorte. Que d'heures passes commrer! Je tenais mon ancien soldat, et j'tais bien dcid ne pas le lcher avant de lui avoir arrach certaines vrits. Je ne me payais point des grands mots: gloire, victoire, lauriers, guerriers, qui prenaient dans sa bouche un ronflement superbe. Je laissais passer le flot de son enthousiasme. Je l'attaquais par les petits dtails. Je consentais couter le mme rcit vingt fois, pour saisir l'esprit vrai. Sans qu'il s'en doutt, Chauvin finit par me faire de belles confidences. Au fond, il tait d'une navet d'enfant. Il ne se vantait pas pour lui-mme; il parlait simplement une langue courante de fanfaronnade militaire, c'tait un blagueur inconscient, un brave garon dont les casernes avaient fait une insupportable ganache. Il avait des rcits, des mots tout prts, on sentait cela. Les phrases faites l'avance ornaient ses anecdotes de troupiers invincibles et de braves officiers sauvs dans le carnage par l'hrosme de leurs soldats. Pendant deux ans, j'ai subi, quatre heures par jour, la campagne d'Italie. Mais je ne m'en plains pas. Chauvin a complt mon instruction. Grce lui, grce aux aveux qu'il m'a faits, dans notre trou noir, sans songer mal, je connais la guerre, la vraie, non pas celle dont les historiens nous racontent les pisodes hroques, mais celle qui sue la peur en plein soleil et glisse dans le sang comme une fille sole. ______ Je questionnais Chauvin. --Et les soldats, ils allaient gaiement au feu? --Les soldats! on les poussait, donc! Je me souviens de conscrits qui n'avaient jamais vu le feu et qui se cabraient comme des chevaux ombrageux. Il avaient peur; deux reprises ils prirent la fuite. Mais on les ramena, et une batterie en tua la moiti. Il fallait alors les voir, couverts de sang, aveugls, se jetant comme des loups sur les Autrichiens. Ils ne se connaissaient plus, ils pleuraient de rage, ils voulaient mourir. --C'est un apprentissage faire, disais-je pour le pousser. --Oh! oui, un rude, j'en rponds. Voyez-vous, les plus crnes ont des sueurs froides. Il faut tre gris pour bien se battre. Alors on ne voit plus rien, on tape devant soi comme un furieux. Et il se laissait aller ses souvenirs. --Un jour, on nous avait placs cent mtres d'un village occup par les ennemis, avec ordre de ne pas bouger, de ne pas tirer. Voil que ces gueux d'Autrichiens ouvrent sur notre rgiment une fusillade de tous les diables. Pas moyen de s'en aller. A chaque raffale de balles, nous baissions la tte. J'en ai vu qui se jetaient plat ventre. C'tait honteux. On nous a laisss l pendant un quart d'heure. Et il y a deux de mes camarades dont les cheveux ont blanchi. Puis il reprenait: --Non, vous n'avez point la moindre ide de cela. Les livres arrangent la chose... Tenez, le soir de Solfrino, nous ne savions seulement pas si nous tions vainqueurs. Des bruits couraient que les Autrichiens allaient venir nous massacrer. Je vous assure que nous n'tions pas la noce. Aussi, le matin, quand on nous fit lever avant le jour, nous grelottions, nous avions une peur terrible que la bataille ne reprt de plus belle. Ce jour-l, nous aurions t vaincus, car nous n'avions plus pour deux liards de force. Puis, on vint nous dire: la paix est signe. Alors tout le rgiment se mit faire des cabrioles. Ce fut une joie bte. Des soldats se prenaient les mains et faisaient des rondes, comme des petites filles... Je ne mens pas, allez. J'y tais. Nous tions bien contents. Chauvin, qui me voyait sourire, s'imaginait que je ne pouvais croire un si grand amour de la paix dans l'arme franaise. Il tait d'une simplesse adorable. Je le menais parfois trs-loin. Je lui demandais: --Et vous, n'aviez-vous jamais peur? --Oh! moi, rpondait-il en riant modestement, j'tais comme les autres... Je ne savais pas... Est-ce que vous croyez qu'on sait si l'on est courageux? On tremble et l'on cogne, voil la vrit... Une fois, une balle morte me renversa. Je restai par terre, en rflchissant que si je me relevais, je pourrais bien attraper quelque chose de pire. XIII .....Il est mort en chevalier, comme il a vcu. Vous vous souvenez, mes amis, de ce doux printemps, lorsque nous allions lui serrer la main dans sa petite maison de Clamart. Jacques nous accueillait avec son bon sourire. Et nous dnions sous le berceau couvert de vignes vierges, tandis que Paris, l-bas, l'horizon, grondait dans la nuit tombante. Vous n'avez jamais bien connu sa vie. Moi qui ai grandi dans le mme berceau que lui, je puis vous conter son coeur. Il vivait Clamart, depuis deux ans, avec cette grande fille blonde qui se mourait si doucement. C'est toute une histoire exquise et poignante. ______ Jacques avait rencontr Madeleine la fte de Saint-Cloud. Il se mit l'aimer, parce qu'elle tait triste et souffrante. Il voulait, avant que la pauvre enfant s'en allt dans la terre, lui donner deux saisons d'amour. Et il vint se cacher avec elle, dans ce pli de terrain de Clamart, o les roses poussent comme des herbes folles. Vous connaissez la maison. Elle tait toute modeste, toute blanche, perdue comme un nid dans les feuilles vertes. Ds le seuil, on y respirait une discrte affection. Jacques, peu peu, s'tait pris d'un amour infini pour la mourante. Il regardait le mal la plir davantage chaque jour, avec d'amres tendresses. Madeleine, comme une de ces veilleuses d'glise, qui jettent une lueur vive avant de s'teindre, souriait, clairait de ses yeux bleus la petite maison blanche. Pendant deux saisons, l'enfant sortit peine. Elle emplit le jardin troit de son tre charmant, de ses robes claires, de ses pas lgers. Ce fut elle qui planta les grandes girofles fauves dont elle nous faisait des bouquets. Et les graniums, les rhododendrons, les hliotropes, toutes ces fleurs vivantes, ne vivaient que par elle, que pour elle. Elle tait l'me de ce coin de nature. Puis, l'automne, vous vous souvenez, Jacques vint un soir nous dire, de sa voix lente: Elle est morte. Elle tait morte sous le berceau, comme une enfant qui s'endort, l'heure ple o le soleil se couche. Elle tait morte au milieu de ses verdures, dans le trou perdu o l'amour avait berc deux ans son agonie. ______ Je n'avais plus revu Jacques. Je savais qu'il vivait toujours Clamart, sous le berceau, dans le souvenir de Madeleine. Depuis le commencement du sige, j'tais si bris de fatigue, que je ne songeais plus lui, lorsque le 13 au matin, apprenant qu'on se battait du ct de Meudon et de Svres, je revis brusquement dans mon souvenir la petite maison blanche, cache sous les feuilles vertes. Et je revis aussi Madeleine, Jacques, nous tous, prenant le th dans le jardin, au milieu de la grande paix du soir, en face de Paris ronflant sourdement l'horizon. Alors, je sortis par la porte de Vanves, et j'allai devant moi. Les routes taient encombres de blesss. J'arrivai ainsi aux Moulineaux, o j'appris notre succs; mais, quand j'eus tourn le bois et que je me trouvai sur le coteau, une motion terrible me serra le coeur. En face de moi, dans les terres pitines, ravages, je ne vis plus, la place de la petite maison blanche, qu'un trou noir o la mitraille et l'incendie avaient pass. Je descendis le coteau, les larmes aux yeux. ______ Ah! mes amis, quelle pouvantable chose! Vous savez, la haie d'aubpines, elle a t rase au pied par les boulets. Les grandes girofles fauves, les graniums, les rhododendrons, tranaient, hachs, broys, si lamentables voir, que j'ai eu piti d'eux, comme si j'avais eu devant moi les membres saignants de pauvres gens de ma connaissance. La maison est tout croule d'un ct. Elle montre, par sa plaie bante, la chambre de Madeleine, cette chambre pudique, tendue d'une perse rose, et dont on voyait de la route les rideaux toujours ferms. Cette chambre, brutalement ouverte par la canonnade prussienne, cette alcve amoureuse qu'on aperoit maintenant de toute la valle, m'ont fait saigner l'me, et je me suis dit que j'tais au milieu du cimetire de notre jeunesse. Le sol couvert de dbris, creus par les obus, ressemblait ces terrains frachement remus par la pelle des fossoyeurs, et dans lequel on devine des bires neuves. Jacques avait d abandonner cette maison crible par la mitraille. J'avanai encore, j'entrai sous le berceau, qui, par miracle, est rest presque intact. L, terre, dans une mare de sang, Jacques dormait, la poitrine troue de plus de vingt blessures. Il n'avait pas quitt les vignes vierges o il avait aim, il tait mort o tait morte Madeleine. J'ai ramass ses pieds sa giberne vide, son chassepot bris, et j'ai vu que les mains du pauvre mort taient noires de poudre. Jacques, pendant cinq heures, seul avec son arme, avait dfendu furieusement le blanc fantme de Madeleine. XIV Pauvre Neuilly! Je me souviendrai longtemps de la lamentable promenade que j'ai faite hier, 25 avril 1871. A neuf heures, ds que l'armistice conclu entre Paris et Versailles a t connu, une foule considrable s'est porte vers la porte Maillot. Cette porte n'existe plus; les batteries du rond-point de Courbevoie et du mont Valrien en ont fait un tas de dcombres. Lorsque j'ai franchi cette ruine, des gardes nationaux taient occups rparer la porte; peine perdue, car quelques coups de canon suffiront pour emporter les sacs de terre et les pavs qu'ils entassaient. A partir de la porte Maillot, on marche en pleines ruines. Toutes les maisons avoisinantes sont effondres. Par les fentres brises, j'aperois des coins de mobiliers luxueux; un rideau pend dchiquet un balcon, un serin vit encore dans une cage accroche la corniche d'une mansarde. Plus on avance, plus les dsastres s'amonclent. L'avenue est seme de dbris, laboure par les obus; on dirait une voie de douleur, le calvaire maudit de la guerre civile. ______ Je me suis engag dans les rues de traverse, esprant chapper cette horrible grand'route, le long de laquelle, chaque pas, on rencontre des mares de sang. Hlas! dans les petites rues qui aboutissent l'avenue, les ravages sont peut-tre plus horribles encore. L, on s'est battu pied pied, l'arme blanche. Les maisons ont t prises et reprises dix fois; les soldats des deux partis ont creus les murs pour cheminer l'intrieur, et ce que les obus ont pargn, ils l'ont renvers coups de pioche. Ce sont surtout les jardins qui ont souffert. Les pauvres jardins printaniers! Les murs de clture ont des brches bantes, les corbeilles de fleurs sont dfonces, les alles, pitines, ravages. Et, sur tout ce printemps souill de sang, fleurit seule une mer de lilas. Jamais mois d'avril n'a vu une pareille floraison. Les curieux entrent dans les jardins par les brches ouvertes. Ils emportent sur leurs paules des brasses de lilas, des bouquets si lourds que des brins s'chappent chaque pas, et que les rues de Neuilly sont bientt toutes semes de fleurs, comme pour le passage d'une procession. Les plaies des maisons, les trous des murs apitoient la foule. Mais il est une plus grande tristesse. C'est le dmnagement du malheureux village. Il y a l trois ou quatre mille personnes qui fuient en emportant leurs objets prcieux. Je vois des gens qui rentrent dans Paris avec un petit panier de linge et une norme pendule de zinc dor entre les bras. Toutes les voitures de dmnagement ont t rquisitionnes. On va jusqu' emporter des armoires glace sur des civires, comme des blesses que le moindre heurt pourrait tuer. Les habitants ont souffert atrocement. J'ai caus avec un des fugitifs qui est rest quinze jours enferm dans une cave avec une trentaine d'autres personnes. Ces malheureux mouraient de faim. Un d'entre eux s'tant dvou pour aller chercher du pain, fut frapp sur le seuil de la cave, et son cadavre, pendant six jours, resta sur les premires marches. N'est-ce pas un vritable cauchemar? la guerre qui laisse ainsi les cadavres pourrir au milieu des vivants, n'est-elle pas une guerre impie? Tt ou tard, la patrie portera la peine de ces crimes. ______ Jusqu' cinq heures, la foule s'est promene sur le thtre de la lutte. J'ai vu des petites filles, venues tout doucement des Champs-lyses, qui jouaient au cerceau parmi les dcombres. Et leurs mres, souriantes, causaient entre elles, s'arrtaient parfois, prises d'une pointe d'horreur charmante. trange peuple que ce peuple de Paris qui s'oublie entre des canons chargs, qui pousse la badauderie jusqu' vouloir regarder si les boulets sont bien dans les gueules de bronze. la porte Maillot, des gardes nationaux ont d se fcher contre des dames qui voulaient absolument toucher une mitrailleuse pour s'en expliquer le mcanisme. Lorsque j'ai quitt Neuilly, vers sept heures, pas un coup de canon n'avait encore t tir. La foule rentrait lentement dans Paris. Aux Champs-lyses, on aurait pu se croire quelque retour attard des courses de Longchamps. Et longtemps encore, jusqu' l nuit close, on a rencontr, dans les rues de Paris, des promeneurs, des familles entires qui pliaient sous des charges de lilas. Du village sinistre o des frres s'gorgent, de l'avenue maudite, aux maisons effondres dans le sang, il n'y a, cette heure, sur nos chemines, que des grappes fleuries et odorantes. ______ Nous venons d'avoir trois jours de soleil. Les boulevards taient pleins de promeneurs. Ce qui fait mon continuel tonnement, c'est l'aspect anim des squares et des jardins publics. Aux Tuileries, des femmes brodent l'ombre des marronniers, des enfants jouent, tandis que, l-haut, du ct de l'Arc de Triomphe, les obus clatent. Ce bruit intolrable d'artillerie ne fait mme plus tourner la tte ce petit peuple joueur. On voit des mres tenant des bbs par chaque main, qui viennent examiner de prs les formidables barricades construites sur la place de la Concorde. Mais le trait le plus caractristique est la partie de plaisir que, pendant huit jours, les Parisiens sont alls faire la butte Montmartre. L, sur la face ouest, dans un terrain vague, tout Paris s'est donn rendez-vous. C'est un magnifique amphithtre pour assister de loin la bataille qui se livre de Neuilly Asnires. On apportait des chaises, des pliants. Des industriels avaient mme tabli des bancs; pour deux sous, on tait plac tout comme au parterre d'un thtre. Les femmes, surtout, venaient en grand nombre. Puis, c'taient de grands clats de rire dans cette foule. A chaque obus, dont on apercevait au loin l'explosion, on trpignait d'aise, on trouvait quelque bonne plaisanterie qui courait dans les groupes comme une fuse de gaiet. J'ai mme vu des personnes apporter l leur djeuner, un morceau de charcuterie sur du pain. Pour ne pas quitter la place, elles mangeaient debout, elles envoyaient chercher du vin chez un dbitant du voisinage. Il faut des spectacles ces foules; quand les thtres ferment et que la guerre civile ouvre, elles vont voir mourir pour tout de bon, avec la mme curiosit goguenarde qu'elles mettent attendre le cinquime acte d'un mlodrame. --C'est si loin, disait une charmante jeune femme, blonde et ple, que a ne me fait rien du tout de leur voir faire la cabriole. Quand les hommes sont coups en deux, on dirait qu'on les plie comme des cheveaux. LES QUATRE JOURNES DE JEAN GOURDON I PRINTEMPS. Ce jour-l, vers cinq heures du matin, le soleil entra avec une brusquerie joyeuse dans la petite chambre que j'occupais chez mon oncle Lazare, cur du hameau de Dourgues. Un large rayon jaune tomba sur mes paupires closes, et je m'veillai dans de la lumire. Ma chambre, blanchie la chaux, avec ses murailles et ses meubles de bois blanc, avait une gaiet engageante. Je me mis la fentre, et je regardai la Durance qui coulait, toute large, au milieu des verdures noires de la valle. Et des souffles frais me caressaient le visage, les murmures de la rivire et des arbres semblaient m'appeler. J'ouvris ma porte doucement. Il me fallait, pour sortir, traverser la chambre de mon oncle. J'avanai sur la pointe des pieds, craignant que le craquement de mes gros souliers ne rveillt le digne homme qui dormait encore, la face souriante. Et je tremblais d'entendre la cloche de l'glise sonner _l'Anglus_. Mon oncle Lazare, depuis quelques jours, me suivait partout, d'un air triste et fch. Il m'aurait peut-tre empch d'aller l-bas, sur le bord de la rivire, et de me cacher sous les saules de la rive, afin de guetter au passage Babet, la grande fille brune, qui tait ne pour moi avec le printemps nouveau. Mais mon oncle dormait d'un profond sommeil. J'eus comme un remords de le tromper et de me sauver ainsi. Je m'arrtai un instant regarder son visage calme, que le repos rendait plus doux; je me souvins avec attendrissement du jour o il tait venu me chercher dans la maison froide et dserte que quittait le convoi de ma mre. Depuis ce jour, que de tendresse, que de dvouement, que de sages paroles! Il m'avait donn sa science et sa bont, toute son intelligence et tout son coeur. Je fus un instant tent de lui crier: --Levez-vous, mon oncle Lazare! allons faire ensemble un bout de promenade, dans cette alle que vous aimez, au bord de la Durance. L'air frais et le jeune soleil vous rjouiront. Vous verrez au retour quel vaillant apptit! Et Babet qui allait descendre la rivire, et que je ne pourrais voir, vtue de ses jupes claires du matin! Mon oncle serait l, il me faudrait baisser les yeux. Il devait faire si bon sous les saules, couch plat ventre, dans l'herbe fine! Je sentis une langueur glisser en moi, et, lentement, petits pas, retenant mon souffle, je gagnais la porte. Je descendis l'escalier, je me mis courir comme un fou dans l'air tide de la joyeuse matine de mai. Le ciel tait tout blanc l'horizon, avec des teintes bleues et roses d'une dlicatesse exquise. Le soleil ple semblait une grande lampe d'argent, dont les rayons pleuvaient dans la Durance en une averse de clarts. Et la rivire, large et molle, s'tendant avec paresse sur le sable rouge, allait d'un bout l'autre de la valle, pareille la coule d'un mtal en fusion. Au couchant, une ligne de collines basses et denteles faisait sur la pleur du ciel de lgres taches violettes. Depuis dix ans, j'habitais ce coin perdu. Que de fois mon oncle Lazare m'avait attendu pour me donner ma leon de latin! Le digne homme voulait faire de moi un savant. Moi, j'tais de l'autre ct de la Durance, je dnichais des pies, je faisais la dcouverte d'un coteau sur lequel je n'avais pas encore grimp. Puis, au retour, c'tait des remontrances: le latin tait oubli, mon pauvre oncle me grondait d'avoir dchir mes culottes, et il frissonnait en voyant parfois que la peau, par-dessous, se trouvait entame. La valle tait moi, bien moi; je l'avais conquise avec mes jambes, j'en tais le vrai propritaire, par droit d'amiti. Et ce bout de rivire, ces deux lieues de Durance, comme je les aimais, comme nous nous entendions bien ensemble! Je connaissais tous les caprices de ma chre rivire, ses colres, ses grces, ses physionomies diverses chaque heure de la journe. Ce matin-l, lorsque j'arrivai au bord de l'eau, j'eus comme un blouissement la voir si douce et si blanche. Jamais elle n'avait eu un si gai visage. Je me glissai vivement sous les saules, dans une clairire o il y avait une grande nappe de soleil pose sur l'herbe noire. L, je me couchai plat ventre, l'oreille tendue, regardant entre les branches le sentier par lequel allait descendre Babet. --Oh! comme l'oncle Lazare doit dormir! pensais-je. Et je m'tendais de tout mon long sur la mousse. Le soleil pntrait mon dos d'une chaleur tide, tandis que ma poitrine, enfonce dans l'herbe, tait toute frache. N'avez-vous jamais regard dans l'herbe, de tout prs, les yeux sur les brins de gazon? Moi, en attendant Babet, je fouillais indiscrtement du regard une touffe de gazon qui tait vraiment tout un monde. Dans ma touffe de gazon, il y avait des rues, des carrefours, des places publiques, des villes entires. Au fond, je distinguais un grand tas d'ombre o les feuilles du dernier printemps pourrissaient de tristesse; puis les tiges lgres se levaient, s'allongeaient, se courbaient avec mille lgances, et c'taient des colonnades frles, des glises, des forts vierges. Je vis deux insectes maigres qui se promenaient au milieu de cette immensit; ils taient certainement perdus, les pauvres enfants, car ils allaient de colonnade en colonnade, de rue en rue, d'une faon effarouche et inquite. Ce fut juste ce moment qu'en levant les yeux je vis tout au haut du sentier les jupes blanches de Babet se dtachant sur la terre noire. Je reconnus sa robe d'indienne grise petites fleurs bleues. Je m'enfonai dans l'herbe davantage, j'entendis mon coeur qui battait contre la terre, qui me soulevait presque par lgres secousses. Ma poitrine brlait maintenant, je ne sentais plus les fracheurs de la rose. La jeune fille descendait lestement. Ses jupes, rasant le sol, avaient des balancements qui me ravissaient. Je la voyais de bas en haut, toute droite, dans sa grce fire et heureuse. Elle ne me savait point l, derrire les saules; elle marchait d'un pas libre, elle courait sans se soucier du vent qui soulevait un coin de sa robe. Je distinguais ses pieds, trottant vite, vite, et un morceau de ses bas blancs, qui tait bien large comme la main, et qui me faisait rougir d'une faon douce et pnible. Oh! alors, je ne vis plus rien, ni la Durance, ni les saules, ni la blancheur du ciel. Je me moquais bien de la valle! Elle n'tait plus ma bonne amie; ses joies, ses tristesses me laissaient parfaitement froid. Que m'importaient mes camarades, les cailloux et les arbres des coteaux! La rivire pouvait s'en aller tout d'un trait si elle voulait; ce n'est pas moi qui l'aurais regrette. Et le printemps, je ne me souciais nullement du printemps! Il aurait emport le soleil qui me chauffait le dos, ses feuillages, ses rayons, toute sa matine de mai, que je serais rest l, en extase, regarder Babet, courant dans le sentier en balanant dlicieusement ses jupes. Car Babet avait pris dans mon coeur la place de la valle, Babet tait le printemps. Jamais je ne lui avais parl. Nous rougissions tous les deux, lorsque nous nous rencontrions dans l'glise de mon oncle Lazare. J'aurais jur qu'elle me dtestait. Elle causa, ce jour-l, pendant quelques minutes avec les lavandires. Ses rires perls arrivaient jusqu' moi, mls la grande voix de la Durance. Puis, elle se baissa pour prendre un peu d'eau dans le creux de sa main; mais la rive tait haute, Babet, qui faillit glisser, se retint aux herbes. Je ne sais quel frisson me glaa le sang. Je me levai brusquement, et, sans honte, sans rougeur, je courus auprs de la jeune fille. Elle me regarda, effarouche; puis, elle se mit sourire. Moi, je me penchai, au risque de tomber. Je russis remplir d'eau ma main droite, dont je serrais les doigts. Et je tendis Babet cette coupe nouvelle, l'invitant boire. Les lavandires riaient. Babet, confuse, n'osait accepter, hsitait, tournait la tte demi. Enfin, elle se dcida, elle appuya dlicatement les lvres sur le bout de mes doigts; mais elle avait trop tard, toute l'eau s'en tait alle. Alors elle clata de rire, elle redevint enfant, et je vis bien qu'elle se moquait de moi. J'tais fort sot. Je me penchai de nouveau. Cette fois, je pris de l'eau dans mes deux mains, me htant de les porter aux lvres de Babet. Elle but, et je sentis le baiser tide de sa bouche, qui remonta le long de mes bras jusque dans ma poitrine, qu'il emplit de chaleur. --Oh! que mon oncle doit dormir! me disais-je tout bas. Comme je me disais cela, j'aperus une ombre noire ct de moi, et, m'tant tourn, j'aperus mon oncle Lazare en personne, quelques pas, nous regardant d'un air fch, Babet et moi. Sa soutane paraissait toute blanche au soleil; il y avait dans ses yeux des reproches qui me donnrent envie de pleurer. Babet eut grand'peur. Elle devint rouge, elle se sauva en balbutiant: --Merci, monsieur Jean, je vous remercie bien. Moi, essuyant mes mains mouilles, je restai confus, immobile devant mon oncle Lazare. Le digne homme, les bras plis, ramenant un coin de sa soutane, regarda Babet qui remontait le sentier en courant, sans tourner la tte. Puis, lorsqu'elle eut disparu derrire les haies, il abaissa ses regards vers moi, et je vis sa bonne figure sourire tristement. --Jean, me dit-il, viens dans la grande alle. Le djeuner n'est pas prt. Nous avons une demi-heure perdre. Il se mit marcher de son pas un peu pesant, vitant les touffes d'herbe mouilles de rose. Sa soutane, dont un bout tranait sur les graviers, avait de petits claquements sourds. Il tenait son brviaire sous le bras; mais il avait oubli sa lecture du matin, et il s'avanait, la tte baisse, rvant, ne parlant point. Son silence m'accablait. Il tait bavard d'ordinaire. A chaque pas, mon inquitude croissait. Pour sr, il m'avait vu donner boire Babet. Quel spectacle, Seigneur! La jeune fille, riant et rougissant, me baisait le bout des doigts, tandis que moi, me dressant sur les pieds, tendant les bras, je me penchais comme pour l'embrasser. C'est alors que mon action me parut pouvantable d'audace. Et toute ma timidit revint. Je me demandai comment j'avais pu oser me faire baiser les doigts d'une faon si douce. Et mon oncle Lazare qui ne disait rien, qui marchait toujours petits pas devant moi, sans avoir un seul regard pour les vieux arbres qu'il aimait! Il prparait srement un sermon. Il ne m'emmenait dans la grande alle qu'afin de me gronder l'aise. Nous en aurions au moins pour une heure: le djeuner serait froid, je ne pourrais revenir au bord de l'eau et rver aux tides brlures que les lvres de Babet avaient laisses sur mes mains. Nous tions dans la grande alle. Cette alle, large et courte, longeait la rivire; elle tait faite de chnes normes, aux troncs crevasss, qui allongeaient puissamment leurs hautes branches. L'herbe fine tendait un tapis sous les arbres, et le soleil, criblant les feuillages, brodait ce tapis de rosaces d'or. Au loin, tout autour, s'largissaient des prairies d'un vert cru. Mon oncle, sans se retourner, sans changer son pas, alla jusqu'au bout de l'alle. L, il s'arrta, et je me tins son ct, comprenant que le moment terrible tait venu. La rivire tournait brusquement; un petit parapet faisait du bout de l'alle une sorte de terrasse. Cette vote d'ombre donnait sur une valle de lumire. La campagne s'agrandit largement devant nous, plusieurs lieues. Le soleil montait dans le ciel, o les rayons d'argent du matin s'taient changs en un ruissellement d'or; des clarts aveuglantes coulaient de l'horizon, le long des coteaux, s'talant dans la plaine avec des lueurs d'incendie. Aprs un instant de silence, mon oncle Lazare se tourna vers moi. --Bon Dieu, le sermon! pensai-je. Et je baissai la tte. D'un geste large, mon oncle me montra la valle; puis, se redressant: --Regarde, Jean, me dit-il d'une voix lente, voil le printemps. La terre est en joie, mon garon, et je t'ai amen ici, en face de cette plaine de lumire, pour te montrer les premiers sourires de la jeune saison. Vois quel clat et quelle douceur! Il monte de la campagne des senteurs tides qui passent sur nos visages comme des souffles de vie. Il se tut, paraissant rver. J'avais relev le front, tonn, respirant l'aise. Mon oncle ne prchait pas. --C'est une belle matine, reprit-il, une matine de jeunesse. Tes dix-huit ans vivent largement, au milieu de ces verdures ges au plus de dix-huit jours. Tout est splendeur et parfum, n'est-ce pas? la grande valle te semble un lieu de dlices: la rivire est l pour te donner sa fracheur, les arbres pour te prter leur ombre, la campagne entire pour te parler de tendresse, le ciel lui-mme pour embraser ces horizons que tu interroges avec esprance et dsir. Le printemps appartient aux gamins de ton ge. C'est lui qui enseigne aux garons la faon de faire boire les jeunes filles... Je baissai la tte de nouveau. Dcidment, mon oncle Lazare m'avait vu. --Un vieux bonhomme comme moi, continua-t-il, sait malheureusement quoi s'en tenir sur les grces du printemps. Moi, mon pauvre Jean, j'aime la Durance parce qu'elle arrose ces prairies et qu'elle fait vivre toute la valle; j'aime ces jeunes feuillages parce qu'ils m'annoncent les fruits de l't et de l'automne; j'aime ce ciel parce qu'il est bon pour nous, parce que sa chaleur hte la fcondit de la terre. Il me faudrait te dire cela un jour ou l'autre; je prfre te le dire aujourd'hui, cette heure matinale. C'est le printemps lui-mme qui te fait la leon. La terre est un vaste atelier o l'on ne chme jamais. Regarde cette fleur, nos pieds: elle est un parfum pour toi; pour moi elle est un travail, elle accomplit sa tche en produisant sa part de vie, une petite graine noire qui travaillera son tour, le printemps prochain. Et, maintenant, interroge le vaste horizon. Toute cette joie n'est qu'un enfantement. Si la campagne sourit, c'est qu'elle recommence l'ternelle besogne. L'entends-tu prsent respirer fortement, active et presse? Les feuilles soupirent, les fleurs se htent, le bl pousse sans relche; toutes les plantes, toutes les herbes se disputent qui grandira le plus vite; et l'eau vivante, la rivire vient aider le travail commun, et le jeune soleil qui monte dans le ciel, a charge d'gayer l'ternelle besogne des travailleurs. Mon oncle, ce moment, me fora le regarder en face. Il acheva en ces termes: --Jean, tu entends ce que te dit ton ami le printemps. Il est la jeunesse, mais il prpare l'ge mr; son clair sourire n'est que la gaiet du travail. L't sera puissant, l'automne sera fcond, car le printemps chante cette heure, en accomplissant bravement sa tche. Je restai fort sot. Je comprenais mon oncle Lazare. Il me faisait bel et bien un sermon, dans lequel il me disait que j'tais un paresseux et que le moment de travailler tait venu. Mon oncle paraissait aussi embarrass que moi. Aprs avoir hsit pendant quelques instants: --Jean, dit-il en balbutiant un peu, tu as eu tort de ne pas venir me tout conter... Puisque tu aimes Babet et que Babet t'aime... --Babet m'aime! m'criai-je. Mon oncle eut un geste d'humeur. --Eh! laisse-moi dire. Je n'ai pas besoin d'un nouvel aveu... Elle me l'a avou elle-mme. --Elle vous a avou cela, elle vous a avou cela! Et je sautai brusquement au cou de mon oncle Lazare. --Oh! que c'est bon! ajoutai-je... Je ne lui avais jamais parl, vrai... Elle vous a dit a confesse, n'est ce pas?... Jamais je n'aurais os lui demander si elle m'aimait, moi, jamais je n'en aurais rien su... Oh! que je vous remercie! Mon oncle Lazare tait tout rouge. Il sentait qu'il venait de commettre une maladresse. Il avait pens que je n'en tais pas ma premire rencontre avec la jeune fille, et voil qu'il me donnait une certitude, lorsque je n'osais encore rver une esprance. Il se taisait maintenant; c'tait moi qui parlais avec volubilit. --Je comprends tout, continuai-je. Vous avez raison, il faut que je travaille pour gagner Babet. Mais vous verrez comme je serai courageux... Ah! que vous tes bon, mon oncle Lazare, et que vous parlez bien! J'entends ce que dit le printemps; je veux avoir, moi aussi, un t puissant, un automne fcond. On est bien ici, on voit toute la valle; je suis jeune comme elle, je sens la jeunesse en moi qui demande remplir sa tche... Mon oncle me calma. --C'est bien, Jean, me dit-il. J'ai longtemps espr faire de toi un prtre, je ne t'avais donn ma science que dans ce but. Mais ce que j'ai vu ce matin au bord de l'eau, me force renoncer dfinitivement mon rve le plus cher. C'est le ciel qui dispose de nous. Tu aimeras Dieu d'une autre faon... Tu ne peux rester maintenant dans ce village, o je veux que tu ne rentres que mri par l'ge et le travail. J'ai choisi pour toi le mtier de typographe; ton instruction te servira. Un de mes amis, un imprimeur de Grenoble, t'attend lundi prochain. Une inquitude me prit. --Et je reviendrai pouser Babet? demandai-je. Mon oncle eut un imperceptible sourire. Sans rpondre directement: --Le reste est la volont du ciel, rpondit-il. --Le ciel, c'est vous, et j'ai foi en votre bont. Oh! mon oncle, faites que Babet ne m'oublie pas. Je vais travailler pour elle. Alors mon oncle Lazare me montra de nouveau la valle que la lumire inondait de plus en plus, chaude et dore. --Voil l'esprance, me dit-il. Ne sois pas aussi vieux que moi, Jean. Oublie mon sermon, garde l'ignorance de cette campagne. Elle ne songe pas l'automne; elle est toute la joie de son sourire; elle travaille, insouciante et courageuse. Elle espre. Et nous revnmes la cure, marchant lentement dans l'herbe que le soleil avait sche, causant avec des attendrissements de notre prochaine sparation. Le djeuner tait froid, comme je l'avais prvu; mais cela m'importait peu. J'avais des larmes dans les yeux, chaque fois que je regardais mon oncle Lazare. Et, au souvenir de Babet, mon coeur battait m'touffer. Je ne me rappelle pas ce que je fis le reste du jour. J'allai, je crois, me coucher sous mes saules, au bord de l'eau. Mon oncle avait raison, la terre travaillait. En appliquant l'oreille contre le gazon, il me semblait entendre des bruits continus. Alors, je rvais ma vie. Enfonc dans l'herbe, jusqu'au soir, j'arrangeai une existence toute de travail, entre Babet et mon oncle Lazare. La jeunesse nergique de la terre avait pntr dans ma poitrine, que j'appuyais fortement contre la mre commune, et je m'imaginais par instants tre un des saules vigoureux qui vivaient autour de moi. Le soir, je ne pus dner. Mon oncle comprit sans doute les penses qui m'touffaient, car il feignit de ne pas remarquer mon peu d'apptit. Ds qu'il me fut permis de me lever, je me htai de retourner respirer l'air libre du dehors. Un vent frais montait de la rivire, dont j'entendais au loin les clapotements sourds. Une lumire veloute tombait du ciel. La valle s'tendait comme une mer d'ombre, sans rivage, douce et transparente. Il y avait des bruits vagues dans l'air, une sorte de frmissement passionn, comme un large battement d'ailes, qui aurait pass sur ma tte. Des odeurs poignantes montaient avec la fracheur de l'herbe. J'tais sortis pour voir Babet; je savais que, tous les soirs, elle venait la cure, et j'allai m'embusquer derrire une haie. Je n'avais plus mes timidits du matin; je trouvais tout naturel de l'attendre l, puisqu'elle m'aimait et que je devais lui annoncer mon dpart. Quand je vis ses jupes dans la nuit limpide, je m'avanai sans bruit. Puis, voix basse: --Babet, murmurai-je, Babet, je suis ici. Elle ne me reconnut pas d'abord, elle eut un mouvement de terreur. Quand elle m'eut reconnu, elle parut plus effraye encore, ce qui m'tonna profondment. --C'est vous, monsieur Jean, me dit-elle. Que faites-vous l? que voulez-vous? J'tais prs d'elle, je lui pris la main. --Vous m'aimez bien, n'est-ce pas? --Moi! qui vous a dit cela? --Mon oncle Lazare. Elle demeura atterre. Sa main se mit trembler dans la mienne. Comme elle allait se sauver, je pris son autre main. Nous tions face face, dans une sorte de creux que formait la haie, et je sentais le souffle haletant de Babet qui courait tout chaud sur mon visage. La fracheur, le silence frissonnant de la nuit, tranaient lentement autour de dans. --Je ne sais pas, balbutia la jeune fille, je n'ai jamais dit cela... Monsieur le cur a mal entendu... Par grce, laissez-moi, je suis presse. --Non, non, repris-je, je veux que vous sachiez que je pars demain, et que vous me promettiez de m'aimer toujours. --Vous partez demain! Oh! le doux cri, et que Babet y mit de tendresse! Il me semble encore entendre sa voix alarme, pleine de dsolation et d'amour. --Vous voyez bien, criai-je mon tour, que mon oncle Lazare a dit la vrit. D'ailleurs, il ne ment jamais. Vous m'aimez, vous m'aimez, Babet! Vos lvres, ce matin, l'avaient confi tout bas mes doigts. Et je la fis asseoir au pied de la haie. Mes souvenirs m'ont gard ma premire causerie d'amour, dans sa religieuse innocence. Babet m'couta comme une petite soeur. Elle n'avait plus peur, elle me confia l'histoire de son amour. Et ce furent des serments solennels, des aveux nafs, des projets sans fin. Elle jura de n'pouser que moi, je jurai de mriter sa main force de travail et de tendresse. Il y avait un grillon derrire la haie, qui accompagnait notre causerie de son chant d'esprance, et toute la valle, chuchotant dans l'ombre, prenait plaisir nous entendre causer si doucement. Nous nous sparmes en oubliant de nous embrasser. Quand je rentrai dans ma petite chambre, il me sembla que je l'avais quitte depuis une anne au moins. Cette journe si courte me paraissait ternelle de bonheur. C'tait l ma journe de printemps, la plus tide, la plus parfume de ma vie, celle dont le souvenir est aujourd'hui la voix lointaine et mue de ma jeune saison. II T. Ce jour-l, lorsque je m'veillai, vers trois heures du matin, j'tais couch sur la terre dure, bris de lassitude, le visage couvert de sueur. Une nuit de juillet, chaude et lourde, pesait sur ma poitrine. Autour de moi, mes compagnons dormaient, envelopps dans leurs capotes; ils tachaient de noir la terre grise, et la plaine obscure haletait; il me semblait entendre la respiration forte d'une multitude endormie. Des bruits perdus, des hennissements de chevaux, des chocs d'armes, s'levaient dans le silence frissonnant. Vers minuit, l'arme avait fait halte, et nous avions reu l'ordre de nous coucher et de dormir. Depuis trois jours nous marchions, brls par le soleil, aveugls par la poussire. L'ennemi tait enfin devant nous, l-bas, sur les coteaux de l'horizon. Au petit jour, une bataille dcisive devait tre livre. Un accablement m'avait pris. Pendant trois heures, j'tais rest comme cras, sans souffle et sans rves. L'excs mme de la fatigue venait de me rveiller. Maintenant, couch sur le dos, les yeux grands ouverts, je songeais en regardant la nuit, je songeais cette bataille, cette tuerie que le soleil allait clairer. Depuis plus de six ans, au premier coup de feu de chaque combat, je disais adieu mes chres affections, Babet, l'oncle Lazare. Et voil, un mois peine avant ma libration, qu'il me fallait leur dire adieu encore, cette fois pour toujours peut-tre! Puis mes penses s'adoucirent. Les yeux ferms, je vis Babet et mon oncle Lazare. Comme il y avait longtemps que je ne les avais embrasss! Je me souvenais du jour de notre sparation; mon oncle pleurait d'tre pauvre, de me laisser partir ainsi, et Babet, le soir, m'avait jur de m'attendre, de ne jamais aimer que moi. J'avais d tout quitter, mon patron de Grenoble, mes amis de Dourgues. De loin en loin, quelques lettres taient venues me dire qu'on m'aimait toujours, que le bonheur m'attendait dans ma bien-aime valle. Et moi, j'allais me battre, j'allais me faire tuer. Je me mis rver le retour. Je vis mon pauvre vieil oncle sur le seuil de la cure, tendant vers moi ses bras tremblants; et, derrire lui, il y avait Babet toute rouge, en larmes et souriante. Je me jetais dans leurs bras, je les embrassais en balbutiant... Brusquement, un roulement de tambour me ramena la terrible ralit. L'aube tait venue, la plaine grise s'largissait dans les vapeurs du matin. Le sol s'anima, des formes vagues surgirent de toutes parts. Un bruit grandissant emplit l'air; c'taient des appels de clairon, des galops de chevaux, des roulements d'artillerie, des cris de commandement. La guerre se dressait, menaante, au milieu de mon rve de tendresse. Je me levai pniblement; il me sembla que mes os taient rompus et que ma tte allait se fendre. Je runis mes hommes la hte; car je dois vous dire que j'avais atteint le grade de sergent. Nous remes bientt l'ordre de nous porter sur la gauche et d'occuper un petit coteau qui dominait la plaine. Comme nous tions prs de partir, le vaguemestre passa en courant, et cria: --Une lettre pour le sergent Gourdon! Et il me remit une lettre froisse, macule, qui tranait depuis huit jours peut-tre dans les sacs de cuir de l'administration des postes. Je n'eus que le temps de reconnatre l'criture de mon oncle Lazare. --En avant, marche! cria le commandant. Il me fallut marcher. Pendant quelques secondes, je tins ma pauvre lettre la main, la dvorant des yeux; elle me brlait les doigts, j'aurais donn tout au monde pour m'asseoir, pour pleurer mon aise en la lisant. Je dus me dcider la glisser sous ma tunique, contre mon coeur. Jamais je n'avais prouv une angoisse pareille. Je me disais, pour me consoler, ce que mon oncle m'avait rpt souvent: j'tais l't de ma vie, l'heure de la lutte ardente, et il me fallait remplir bravement mon devoir, si je voulais avoir un automne paisible et fcond. Mais ces raisonnements m'exaspraient davantage; cette lettre, qui venait me parler de bonheur, brlait mon coeur rvolt contre la folie de la guerre. Et je ne pouvais mme la lire! J'allais mourir peut-tre sans savoir ce qu'elle contenait, sans entendre une dernire fois les bonnes paroles de mon oncle Lazare. Nous tions arrivs sur le coteau. Nous devions attendre l l'ordre de nous porter en avant. Le champ de bataille se trouvait merveilleusement choisi pour s'gorger l'aise. L'immense plaine s'tendait toute nue, plusieurs lieues, sans un arbre, sans une maison. Des haies, des broussailles faisaient de maigres taches sur la blancheur du sol. Jamais je n'ai revu une pareille campagne, une mer de poussire, un sol crayeux, crev a et l, montrant ses entrailles brunes. Et jamais non plus, je n'ai revu un ciel d'une puret si ardente, une si belle et si chaude journe de juillet; huit heures, l'air embras brlait dj nos visages. O la splendide matine, et quelle plaine strile pour tuer et mourir! Depuis longtemps la fusillade clatait avec des bruits secs et irrguliers, appuye de la voix grave du canon. Les ennemis, des Autrichiens aux vtements blafards, avaient quitt les hauteurs, et la plaine tait sillonne de longues files d'hommes qui me paraissaient gros comme des insectes. On et dit une fourmilire en insurrection. Des nuages de fume tranaient sur le champ de bataille. Par instants, lorsque ces nuages se dchiraient, j'apercevais des soldats qui fuyaient, pris d'une terreur panique. Il y avait ainsi des courants d'effroi qui emportaient les hommes, des lans de honte et de courage qui les amenaient sous les balles. Je ne pouvais entendre les cris des blesss, ni voir couler le sang. Je distinguais seulement, pareils des points noirs, les morts que les bataillons laissaient derrire eux. Je me mis regarder avec curiosit les mouvements des troupes, m'irritant contre la fume qui me cachait une bonne moiti du spectacle, trouvant une sorte de plaisir goste me savoir en sret, tandis que les autres mouraient. Vers neuf heures, on nous fit avancer. Nous descendmes le coteau au pas gymnastique, nous dirigeant vers le centre qui pliait. Le bruit rgulier de nos pas me parut funbre. Les plus braves d'entre nous haletaient, ples, les traits tirs. Je me suis promis de dire la vrit. Aux premiers sifflements des balles, le bataillon s'arrta brusquement, tent de fuir. --En avant, en avant! criaient les chefs. Mais nous tions clous au sol, baissant la tte, lorsqu'une balle sifflait nos oreilles. Ce mouvement est instinctif; si la honte ne m'avait retenu, je me serais jet plat ventre dans la poussire. Devant nous, il y avait un grand rideau de fume que nous n'osions franchir. Des clairs rouges traversaient cette fume. Et, frmissants, nous n'avancions toujours pas. Mais les balles venaient jusqu' nous; des soldats tombaient avec un hurlement. Les chefs criaient plus haut: --En avant, en avant! Les rangs de derrire, qu'ils poussaient, nous foraient marcher. Alors, fermant les yeux, nous prmes un nouvel lan, nous entrmes dans la fume. Une rage furieuse s'tait empare de nous. Lorsque retentit le cri de: Halte! nous emes peine nous arrter. Ds qu'on reste immobile, la peur revient, on a des envies de se sauver. La fusillade commena. Nous tirions devant nous, sans viser, trouvant quelque soulagement envoyer des balles dans la fume. Je me rappelle que je lchais mes coups de feu machinalement, les lvres serres, les yeux agrandis; je n'avais plus peur, car, vrai dire, je ne savais plus si j'existais. La seule ide qui me battait dans la tte, tait que je tirerais jusqu' ce que tout ft fini. Mon compagnon de gauche reut une balle en plein visage et il tomba sur moi; je le repoussai brutalement, essuyant ma joue qu'il avait inonde de sang. Et je me remis tirer. Je me souviens encore d'avoir vu notre colonel, M. de Montrevert, ferme et droit sur son cheval, regardant tranquillement du ct de l'ennemi. Cet homme me parut gigantesque. Il n'avait pas de fusil pour se distraire, et sa poitrine s'talait toute large au-dessus de nous. De temps autre, il abaissait ses regards, il nous criait d'une voix sche: --Serrez les rangs, serrez les rangs! Nous serrions les rangs comme des moutons, marchant sur les morts, hbts, tirant toujours. Jusque-l, l'ennemi ne nous avait envoy que des balles; un clat sourd se fit entendre, un boulet nous emporta cinq hommes. Une batterie, qui devait tre en face de nous et que nous ne pouvions voir, venait d'ouvrir son feu. Les boulets frappaient en plein tas, presqu'au mme endroit, faisant une troue sanglante que nous bouchions sans cesse, avec un enttement de brutes farouches. --Serrez les rangs, serrez les rangs! rptait froidement le colonel. Nous donnions de la chair humaine au canon. A chaque soldat qui tombait, je faisais un pas de plus vers la mort, je me rapprochais de l'endroit o les boulets ronflaient sourdement, crasant les hommes dont le tour tait venu de mourir. Les cadavres s'amoncelaient cette place, et bientt les boulets ne frapprent plus que dans un tas de chairs meurtries; des lambeaux de membres volaient, chaque nouveau coup de canon. Nous ne pouvions plus serrer les rangs. Les soldats hurlaient, les chefs eux-mmes furent entrans. --A la baonnette, la baonnette! Et, sous une pluie de balles, le bataillon courut avec rage au-devant des boulets. Le rideau de fume se dchira; sur un petit monticule, nous apermes la batterie ennemie rouge de flammes, qui faisait feu sur nous de toutes les gueules de ses pices. Mais l'lan tait pris, les boulets n'arrtaient que les morts. Je courais ct du colonel Montrevert, dont le cheval venait d'tre tu, et qui se battait comme un simple soldat. Brusquement, je fus foudroy; il me sembla que ma poitrine s'ouvrait et que mon paule tait emporte. Un vent terrible me passa sur la face. Et je tombai. Le colonel s'abattit mon ct. Je me sentis mourir, je songeai mes chres affections, je m'vanouis en cherchant d'une main dfaillante la lettre de mon oncle Lazare. Lorsque je revins moi, j'tais couch sur le flanc, dans la poussire. Une stupeur profonde m'anantissait. Les yeux grands ouverts, je regardais devant moi, sans rien voir; il me semblait que je n'avais plus de membres et que mon cerveau tait vide. Je ne souffrais pas, car la vie paraissait s'en tre alle de ma chair. Un soleil lourd, implacable, tombait sur ma face comme du plomb fondu. Je ne le sentais pas. Peu peu la vie me revint; mes membres devinrent plus lgers, mon paule seule resta broye par un poids norme. Alors, avec l'instinct d'une bte blesse, je voulus me mettre sur mon sant. Je poussai un cri de douleur et je retombai sur le sol. Mais je vivais maintenant, je voyais, je comprenais. La plaine s'largissait nue et dserte, toute blanche au grand soleil. Elle talait sa dsolation sous la srnit ardente du ciel; des tas de cadavres dormaient dans la chaleur, et les arbres abattus semblaient d'autres morts qui schaient. Il n'y avait pas un souffle d'air. Un silence effrayant sortait des tas de cadavres; puis, par instants, des plaintes sourdes qui traversaient ce silence, lui donnaient un long frisson. A l'horizon, sur les coteaux, de minces nuages de fume tranaient, tachaient seuls de gris le bleu clatant du ciel. La tuerie continuait sur les hauteurs. Je pensai que nous tions vainqueurs, je gotai un plaisir goste me dire que je pourrais mourir en paix dans cette plaine dserte. Autour de moi, la terre tait noire. En levant la tte, je vis, quelques mtres, la batterie ennemie sur laquelle nous nous tions rus. La lutte avait d tre horrible; le monticule tait couvert de corps hachs et dfigurs; le sang avait coul si abondamment, que la poussire semblait un large tapis rouge. Au-dessus des cadavres, les canons allongeaient leurs gueules sombres. Je frissonnai, en coutant le silence de ces canons. Alors, doucement, avec de prcautions infinies, je parvins me mettre sur le ventre. J'appuyai ma tte sur une grosse pierre tout clabousse, et je tirai de ma poitrine la lettre de mon oncle Lazare. Je la posai devant mes yeux; mes larmes m'empchaient de la lire. Et le soleil me brlait le dos, des odeurs cres de sang me prenaient la gorge. Je sentais autour de moi la plaine navrante, j'tais comme roidi par la rigidit des morts. C'tait dans le silence chaud et nausabond du meurtre que mon pauvre coeur pleurait. L'oncle Lazare m'crivait: Mon cher enfant, J'apprends que la guerre est dclare, et j'espre encore que tu recevras ton cong avant l'ouverture de la campagne. Chaque matin, je prie Dieu de t'pargner de nouveaux dangers; il m'exaucera, il voudra bien que tu puisses un jour me fermer les yeux. Ah! mon pauvre Jean, je deviens vieux, j'ai grand besoin de ton bras. Depuis ton dpart, je ne sens plus mon ct ta jeunesse qui me rendait mes vingt ans. Te souviens-tu de nos promenades du matin dans l'alle de chnes? Maintenant, je n'ose plus aller sous ces arbres; je suis seul, j'ai peur. La Durance pleure. Viens vite me consoler, apaiser mes inquitudes... Les sanglots me suffoquaient, je ne pus continuer. A ce moment, un cri dchirant se fit entendre quelques pas de moi; je vis un soldat se dresser brusquement, la face contracte; il leva les bras avec angoisse, et s'abattit sur le sol, o il se tordit dans des convulsions effroyables; puis, il ne bougea plus. J'ai mis mon espoir en Dieu, continuait mon oncle, il te ramnera Dourgues sain et sauf, nous recommencerons notre douce vie. Laisse-moi rver tout haut, te dire mes projets d'avenir. Tu n'iras plus Grenoble, tu resteras prs de moi; je ferai de mon enfant un fils de la terre, un paysan qui vivra gaiement au milieu des travaux de la campagne. Et moi, je me retirerai dans ta ferme. Mes mains tremblantes ne pourront bientt plus tenir l'hostie. Je ne demande au ciel que deux annes d'une pareille existence. Ce sera la rcompense des quelques bonnes oeuvres que j'ai pu faire. Alors tu me conduiras parfois dans les sentiers de notre chre valle, o chaque rocher, chaque haie me rappellera ta jeunesse que j'ai tant aime... Je dus m'arrter de nouveau. J'prouvai l'paule une douleur si vive, que je faillis m'vanouir une seconde fois. Une inquitude terrible venait de me prendre; il me semblait que le bruit de la fusillade se rapprochait, et je me disais avec terreur que notre arme reculait peut-tre, que dans sa fuite elle allait descendre me passer sur le corps. Mais je ne voyais toujours que les minces nuages de fume qui tranaient sur les coteaux. Mon oncle Lazare ajoutait: Et nous serons trois nous aimer. Ah! mon bien-aim Jean, comme tu as eu raison de lui donner boire, un matin, au bord de la Durance. Moi, je redoutais Babet, j'tais de mchante humeur, et maintenant je suis jaloux, car je vois bien que jamais je ne pourrais t'aimer autant qu'elle t'aime. Dites-lui, me rptait-elle hier en rougissant, que s'il se fait tuer, j'irai me jeter dans la rivire, l'endroit o il m'a donn boire. Pour l'amour de Dieu! mnage ta vie. Il est des choses que je ne puis comprendre, mais je sens bien que le bonheur t'attend ici. J'appelle dj Babet ma fille; je la vois ton bras, dans l'glise, lorsque je bnirai votre union. Je veux que ce soit l ma dernire messe. Babet est une grande et belle fille maintenant. Elle t'aidera dans tes travaux... Le bruit de la fusillade s'tait loign. Je pleurais des larmes douces. Il y avait des plaintes sourdes parmi les soldats qui rlaient entre les roues des canons. J'en apercevais un qui faisait des efforts pour se dbarrasser d'un de ses camarades, bless comme lui, dont le corps lui crasait la poitrine; et, comme ce bless se dballait en se plaignant, le soldat le repoussa brutalement, le fit rouler sur la pente du monticule, o le misrable hurla de douleur. A ce gmissement, une rumeur monta de l'entassement des cadavres. Le soleil, qui baissait, avait des rayons d'un blond fauve. Le bleu du ciel tait plus doux. J'achevai la lettre de mon oncle Lazare. Je voulais simplement, disait-il encore, te donner de nos nouvelles, te supplier de venir au plus tt nous rendre heureux. Et voil que je pleure, que je bavarde comme un vieil enfant. Espre, mon pauvre Jean, je prie, et Dieu est bon. Rponds-moi vite, fixe-moi, s'il est possible, l'poque de ton retour. Nous comptons les semaines, Babet et moi. A bientt, bonne esprance. L'poque de mon retour!... Je baisai la lettre en sanglotant, je crus un instant que j'embrassais Babet et mon oncle. Jamais, sans doute, je ne les reverrais. J'allais mourir comme un chien, dans la poussire, sous le soleil de plomb. Et c'tait dans cette plaine dsole, au milieu de rles d'agonie, que mes chres affections me disaient adieu. Un silence bourdonnant m'emplissait les oreilles; je regardais la terre blanche tache de sang, qui s'tendait dserte jusqu'aux lignes grises de l'horizon. Je rptais: Il faut mourir. Alors, je fermai les yeux, j'voquai le souvenir de Babet et de mon oncle Lazare. Je ne sais combien je passai de temps dans une sorte de somnolence douloureuse. Mon coeur souffrait autant que ma chair. Des larmes coulaient sur mes joues, lentes et chaudes. Au milieu des cauchemars que me donnait la fivre, j'entendais un rle pareil la plainte continue d'un enfant qui souffre. Par instants, je m'veillais, je regardais le ciel avec tonnement. Je compris enfin que c'tait M. de Montrevert, gisant quelques pas, qui rlait ainsi. Je l'avais cru mort. Il tait couch la face contre terre, les bras carts. Cet homme avait t bon pour moi; je me dis que je ne pouvais le laisser mourir ainsi, le visage dans la terre, et je me mis ramper doucement vers lui. Deux cadavres nous sparaient. J'eus un instant la pense de passer sur le ventre de ces morts pour abrger le chemin; car, chaque mouvement, mon paule me faisait horriblement souffrir. Mais je n'osai pas. J'avanai sur les genoux, m'aidant d'une main. Quand je fus arriv auprs du colonel, je poussai un soupir de soulagement; il me sembla que j'tais moins seul; nous allions mourir ensemble, et cette mort partage ne m'pouvantait plus. Je voulais qu'il vt le soleil, je le retournai le plus dlicatement possible. Quand les rayons tombrent sur son visage, il souffla fortement; il ouvrit les yeux. Pench sur lui, j'essayai de lui sourire. Il abaissa de nouveau les paupires; ses lvres qui tremblaient, je compris qu'il avait conscience de ses souffrances. --C'est vous, Gourdon, me dit-il enfin d'une voix faible; la bataille est-elle gagne? --Je le crois, colonel, lui rpondis-je. Il y eut un instant de silence. Puis, ouvrant les yeux et me regardant: --O tes-vous bless? me demanda-t-il. --A l'paule... Et vous, colonel? --Je dois avoir le coude broy... Je me rappelle, c'est le mme boulet qui nous a arrangs comme cela, mon garon. Il fit un effort pour se remettre sur son sant. --Ah! a, dit-il avec une gaiet brusque, nous n'allons pas coucher ici? Vous ne sauriez croire combien cette bonhomie courageuse me donna des forces et de l'espoir. Je me sentais tout autre depuis que nous tions deux lutter contre la mort. --Attendez, m'criai-je, je vais bander votre bras avec mon mouchoir, et nous tcherons de nous porter l'un l'autre jusqu' la prochaine ambulance. --C'est a, mon garon... Ne serrez pas trop fort... Maintenant, prenons-nous chacun par notre bonne main et essayons de nous lever. Nous nous levmes en chancelant. Nous avions perdu beaucoup de sang; nos ttes tournaient, nos jambes se drobaient. On nous aurait pris pour des hommes ivres, trbuchant, nous soutenant, nous poussant, faisant des dtours pour viter les morts. Le soleil se couchait dans une lueur rose, et nos ombres gigantesques dansaient bizarrement sur le champ de bataille. C'tait la fin d'un beau jour. Le colonel plaisantait; des frissons crispaient ses lvres, ses rires ressemblaient des sanglots. Je sentais bien que nous allions tomber dans un coin pour ne plus nous relever. Par instants, des vertiges nous prenaient, nous tions obligs de nous arrter, fermant les yeux. Au fond de la plaine, les ambulances faisaient de petites taches grises sur la terre sombre. Nous heurtmes un gros caillou, et nous fmes renverss l'un sur l'autre. Le colonel jura comme un paen. Nous essaymes de marcher quatre pattes, en nous accrochant aux ronces. Nous fmes ainsi, sur les genoux, une centaine de mtres. Mais nos genoux saignaient. --J'en ai assez, dit le colonel en se couchant; on viendra me ramasser si l'on veut. Dormons. J'eus encore la force de me dresser demi et de crier de tout le souffle qui me restait. Des hommes passaient au loin, ramassant les blesss; ils accoururent, ils nous couchrent cte cte sur une civire. --Mon camarade, me dit le colonel pendant le trajet, la mort ne veut pas de nous. Je vous dois la vie, je m'acquitterai de ma dette, le jour o vous aurez besoin de moi... Donnez-moi votre main. Je mis ma main dans la sienne, et c'est ainsi que nous arrivmes aux ambulances. On avait allum des torches; les chirurgiens coupaient et sciaient, au milieu de hurlements pouvantables; une odeur fade s'exhalait des linges ensanglants, tandis que les torches jetaient dans les cuvettes des moires d'un rose sombre. Le colonel supporta courageusement l'amputation de son bras; je vis seulement ses lvres blanchir et ses yeux se voiler. Quand mon tour fut venu, un chirurgien me visita l'paule. --C'est un boulet qui vous a fait cela, dit-il, deux centimtres plus bas, et vous aviez l'paule emporte. La chair seule a t meurtrie. Et, comme je demandais l'aide qui me pansait si ma blessure tait grave: --Grave! me rpondit-il en riant, vous en avez pour trois semaines garder le lit et vous refaire du sang. Je me tournai contre le mur, ne voulant pas laisser voir mes larmes. Et j'aperus des yeux du coeur Babet et mon oncle Lazare qui me tendaient les bras. J'en avais fini avec les luttes sanglantes de ma journe d't. III AUTOMNE. Il y avait prs de quinze ans que j'avais pous Babet dans la petite glise de mon oncle Lazare. Nous avions demand le bonheur notre chre valle. Je m'tais fait cultivateur; la Durance, ma premire amante, tait maintenant pour moi une bonne mre qui semblait se plaire rendre mes champs gras et fertiles. Peu peu, appliquant les mthodes nouvelles de culture, je devenais un des plus riches propritaires du pays. A la mort des parents de ma femme, nous avions achet l'alle de chnes et les prairies qui s'tendaient le long de la rivire. J'avais fait btir sur ce terrain une habitation modeste qu'il nous fallut bientt agrandir; chaque anne, je trouvais moyen d'arrondir nos terres de quelque champ voisin, et nos greniers taient trop troits pour nos moissons. Ces quinze premires annes furent simples et heureuses. Elles s'coulrent dans une joie sereine, et elles n'ont laiss en moi que le souvenir vague d'un bonheur calme et continu. Mon oncle Lazare avait ralis son rve en se retirant chez nous; son grand ge ne lui permettait mme plus de lire chaque matin son brviaire; il regrettait parfois sa chre glise, il se consolait en allant rendre visite au jeune vicaire qui l'avait remplac. Ds le lever du soleil, il descendait de la petite chambre qu'il occupait, et souvent il m'accompagnait aux champs, se plaisant au grand air, retrouvant une jeunesse au milieu des senteurs fortes de la campagne. Une seule tristesse nous faisait soupirer parfois. Dans la fcondit qui nous entourait, Babet restait strile. Bien que nous fussions trois nous aimer, certains jours, nous nous trouvions trop seuls: nous aurions voulu avoir dans nos jambes une tte blonde qui nous et tourments et caresss. L'oncle Lazare avait une peur terrible de mourir avant d'tre grand-oncle. Il tait redevenu enfant, il se dsolait de ce que Babet ne lui donnait pas un camarade qui aurait jou avec lui. Le jour o ma femme nous confia en hsitant que nous allions sans doute tre bientt quatre, je vis le cher oncle tout ple, se retenant pour ne pas pleurer. Il nous embrassa, songeant dj au baptme, parlant de l'enfant comme s'il tait g de trois ou quatre ans. Et les mois passrent dans une tendresse recueillie. Nous parlions bas entre nous, attendant quelqu'un. Je n'aimais plus Babet, je l'adorais mains jointes, je l'adorais pour deux, pour elle et pour le petit. Le grand jour approchait. J'avais fait venir de Grenoble une sage-femme qui ne quittait plus la ferme. L'oncle tait dans des transes horribles; il n'entendait rien de pareilles aventures, il alla jusqu' me dire qu'il avait eu tort de se faire prtre et qu'il regrettait beaucoup de n'tre pas mdecin. Un matin de septembre, vers six heures, j'entrai dans la chambre de ma chre Babet qui sommeillait encore. Son visage souriant reposait paisiblement sur la toile blanche de l'oreiller. Je me penchai, retenant mon souffle. Le ciel me comblait de ses biens. Je songeai tout coup cette journe d't o je rlais dans la poussire, et je sentis en mme temps, autour de moi, le bien-tre du travail, la paix du bonheur. Ma brave femme dormait, toute rose, au milieu de son grand lit; tandis que la chambre entire me rappelait nos quinze annes de tendresse. J'embrassai doucement Babet sur les lvres. Elle ouvrit les yeux, me sourit, sans parler. J'avais des envies folles de la prendre dans mes bras, de la serrer contre mon coeur; mais, depuis quelque temps, j'osais peine lui presser la main, tant elle me semblait fragile et sacre. Je m'assis sur le bord de la couche, et, voix basse: --Est-ce pour aujourd'hui? lui demandai-je. --Non, je ne crois pas, me rpondit-elle... Je rvais que j'avais un garon: il tait dj trs-grand et portait d'adorables petites moustaches noires... L'oncle Lazare me disait hier qu'il l'avait aussi vu en rve. Je commis une grosse maladresse. --Je connais l'enfant mieux que vous, repris-je. Je le vois chaque nuit. C'est une fille... Et comme Babet se tournait vers la muraille, prs de pleurer, je compris ma btise, je me htai d'ajouter: --Quand je dis une fille... je ne suis pas bien sr. Je vois l'enfant tout petit, avec une longue robe blanche... C'est certainement un garon. Babet m'embrassa pour cette bonne parole. --Va surveiller les vendanges, reprit-elle. Je me sens calme, ce matin. --Tu me ferais prvenir s'il arrivait quelque chose? --Oui, oui... Je suis trs-lasse. Je vais encore dormir. Tu ne m'en veux pas de ma paresse?... Et Babet ferma les yeux, languissante et attendrie. Je restai pench sur elle, recevant au visage le souffle tide de ses lvres. Elle s'endormit peu peu, sans cesser de sourire. Alors, je dgageai ma main de la sienne avec des prcautions infinies; je travaillai pendant cinq minutes pour mener bien cette besogne dlicate. Puis, je posai sur son front un baiser qu'elle ne sentit pas, et je me retirai, palpitant, le coeur dbordant d'amour. Je trouvai, en bas, dans la cour, mon oncle Lazare qui regardait avec inquitude la fentre de la chambre de Babet. Ds qu'il m'aperut: --Eh bien! me demanda-t-il, est-ce pour aujourd'hui? Depuis un mois il m'adressait rgulirement cette question chaque matin. --Il parat que non, lui rpondis-je. Venez-vous avec moi voir vendanger? Il alla chercher sa canne, et nous descendmes l'alle de chnes. Lorsque nous fmes au bout de l'alle, sur cette terrasse qui dominait la Durance, nous nous arrtmes tous deux, regardant la valle. De petits nuages blancs frissonnaient dans le ciel ple. Le soleil avait des rayons blonds qui jetaient comme une poussire d'or sur la campagne, dont la nappe jaune s'tendait toute mre, n'ayant plus les lumires ni les ombres nergiques de l't. Les feuillages doraient, par larges plaques, la terre noire. La rivire coulait plus lente, lasse d'avoir fcond les champs pendant une saison. Et la valle restait calme et forte. Elle portait dj les premires rides de l'hiver, mais son flanc gardait la chaleur de ses derniers enfantements, talant ses formes amples, dpouille des herbes folles du printemps, plus orgueilleusement belle de cette seconde jeunesse de la femme qui a fait oeuvre de vie. Mon oncle Lazare resta silencieux; puis, se tournant vers moi: --Te souviens-tu? Jean, me dit-il, il y a plus de vingt ans, je t'ai conduit ici par une jeune matine de mai. Ce jour-l, je t'ai montr la valle prise d'une activit folle, travaillant aux fruits de l'automne. Regarde: la valle vient encore une fois d'achever son travail. --Je me souviens, cher oncle, rpondis-je. J'avais grand'peur ce jour-l; mais vous tiez bon, et votre leon fut convaincante. Je vous dois toutes mes joies. --Oui, tu en es l'automne, tu as travaill et tu rcoltes. L'homme, mon enfant, a t cr l'image de la terre. Et, comme la mre commune, nous sommes ternels: les feuilles vertes renaissent chaque anne des feuilles sches; moi, je renais en toi, et toi, tu renatras dans tes enfants. Je te dis cela pour que la vieillesse ne t'effraye pas, pour que tu saches mourir en paix, comme meurt cette verdure, qui repoussera de ses propres germes au printemps prochain. J'coutais mon oncle, et je songeais Babet, qui dormait dans son grand lit de toile blanche. La chre crature allait enfanter, l'image de ce sol puissant qui nous avait donn la fortune. Elle aussi en tait l'automne: elle avait le sourire fort, l'ampleur sereine de la valle. Je croyais la voir sous le soleil blond, lasse et heureuse, trouvant une gnreuse volupt tre mre. Et je ne savais plus si mon oncle Lazare me parlait de ma chre valle ou de ma chre Babet. Nous montmes lentement sur les coteaux. En bas, le long de la Durance, taient les prairies, de larges tapis d'un vert cru; puis venaient des terres jaunes que, a et l, les oliviers gristres et les maigres amandiers coupaient en alles largement espaces; puis, tout en haut, se trouvaient les vignes, des souches puissantes dont les ceps tranaient sur le sol. Dans le midi de la France, on traite la vigne en rude commre, et non en dlicate demoiselle, comme dans le nord. Elle pousse un peu l'aventure, selon le bon plaisir de la pluie et du soleil. Les souches, alignes sur deux rangs, en longues files, jettent autour d'elles des jets d'une verdure sombre. Dans les intervalles, on sme du bl ou de l'avoine. Un vignoble ressemble une immense pice d'toffe raye, faite de la bande verte des pampres et du ruban jaune des chaumes. Des hommes et des femmes, accroupis dans les vignes, coupaient les grappes de raisin, qu'ils jetaient ensuite au fond de grands paniers. Nous marchions lentement, mon oncle et moi, le long des alles de chaume. Lorsque nous passions, les vendangeurs tournaient la tte et nous saluaient. Mon oncle s'arrtait parfois pour causer avec les plus vieux des travailleurs. --H! pre Andr, disait-il, le raisin est-il bien mr, le vin sera-t-il bon, cette anne? Et les paysans, levant leurs bras nus, montraient au soleil de longues grappes d'un noir d'encre, dont les grains presss semblaient clater d'abondance et de force. --Voyez, monsieur le cur, criaient-ils, ce sont l les petites. Il y en a qui psent plusieurs livres. Voici dix ans que nous n'avions eu une pareille besogne. Puis, ils rentraient dans les feuilles. Leurs vestes brunes faisaient des taches sur la verdure. Et les femmes, nu-tte, ayant au cou un mince fichu bleu, se courbaient en chantant. Il y avait des enfants qui se roulaient au soleil, dans les chaumes, poussant des rires aigus, gayant de leur turbulence l'atelier en plein air. Au bord du champ, de grosses charrettes immobiles attendaient le raisin; elles se dtachaient sur le ciel clair, tandis que des hommes allaient et venaient sans cesse, portant les paniers pleins, rapportant les paniers vides. Je l'avoue, au milieu de ce champ, il me vint des penses d'orgueil. J'entendais la terre enfanter sous mes pas; la vie mre et toute-puissante coulait dans les veines de la vigne, et chargeait l'air de souffles larges. Un sang chaud battait dans ma chair, j'tais comme soulev par la fcondation qui dbordait du sol et qui montait en moi. Le labeur de ce peuple d'ouvriers tait mon oeuvre, ces vignes taient mes enfants; cette campagne entire devenait ma famille plantureuse et obissante. J'avais plaisir sentir mes pieds s'enfoncer dans la terre grasse. Alors, j'embrassai d'un coup d'oeil les terrains qui descendaient jusqu' la Durance, et je possdai ces vignobles, ces prs, ces chaumes, ces oliviers. La maison blanchissait ct de l'alle de chnes; la rivire semblait une frange d'argent pose au bord du grand manteau vert de mes pturages. Je crus un instant que ma taille grandissait, qu'en tendant les bras, j'allais pouvoir serrer contre ma poitrine la proprit entire, les arbres et les prairies, la maison et les terres laboures. Et comme je regardais, je vis, dans l'troit sentier qui montait le coteau, une de nos servantes courant perdre haleine. Elle se heurtait aux cailloux, emporte par son lan, agitant les deux bras, nous appelant de ses gestes perdus. Une motion inexprimable me prit la gorge. --Mon oncle, mon oncle! criai-je, voyez donc courir Marguerite... Je crois que c'est pour aujourd'hui. Mon oncle Lazare devint tout ple. La servante tait enfin arrive sur le plateau; elle venait nous, en sautant par-dessus les vignes. Quand elle fut devant moi, l'haleine lui manqua; elle touffait, appuyant les mains sur sa poitrine. --Parlez donc! lui dis-je. Qu'arrive-t-il? Elle poussa un gros soupir, fit aller les mains, put enfin prononcer ce seul mot: --Madame... Je n'attendis pas davantage. --Venez, venez vite, oncle Lazare! Ah! ma pauvre et chre Babet! Et je descendis le sentier, lanc me briser les os. Les vendangeurs, qui s'taient mis debout, me regardaient courir en souriant. L'oncle Lazare, ne pouvant me rejoindre, agitait sa canne avec dsespoir. --H! Jean, que diable! criait-il, attends-moi. je ne veux pas arriver le dernier. Mais je n'entendais plus l'oncle Lazare, je courais toujours. J'arrivai la ferme, haletant, plein de terreur et d'esprance. Je montai rapidement l'escalier, je frappai du poing la porte de Babet, riant, pleurant, la tte perdue. La sage-femme entrebilla la porte, pour me dire d'un ton fch de ne point faire tant de bruit. Je demeurai dsespr et honteux. --Vous ne pouvez entrer, ajouta-t-elle. Allez attendre dans la cour. Et comme je ne bougeais pas: --Tout va bien, continua la sage-femme. Je vous appellerai. La porte se referma. Je restai droit devant elle, ne me dcidant pas descendre. J'entendais Babet se plaindre d'une voix brise. Et, comme j'tais l, elle poussa un cri dchirant qui me frappa comme une balle en pleine poitrine. Il me prit une envie irrsistible d'enfoncer la porte d'un coup d'paule. Pour ne pas cder cette envie, je mis les mains mes oreilles, je me prcipitai follement dans l'escalier. Je trouvai dans la cour mon oncle Lazare qui arrivait tout essouffl. Le cher homme fut oblig de s'asseoir sur la margelle du puits. --Eh bien! me demanda-t-il, o est l'enfant? --Je ne sais pas, rpondis-je; on m'a mis la porte... Babet souffre et pleure. Nous nous regardmes, n'osant prononcer une parole. Nous tendions l'oreille avec angoisse, nous ne quittions pas des yeux la fentre de Babet, cherchant voir au travers des petits rideaux blancs. L'oncle, tremblant, restait immobile, les deux mains appuyes fortement sur sa canne; moi, pris de fivre, je marchais devant lui grands pas. Par moments, nous changions des sourires inquiets. Les charrettes des vendangeurs arrivaient une une. Les paniers de raisin taient poss contre un des murs de la cour, et des hommes, les jambes nues, foulaient les grappes sous leurs pieds, dans des auges de bois. Les mulets hennissaient, les charretiers juraient, tandis que le vin tombait avec des bruits sourds au fond de la cuve. Des odeurs cres montaient dans l'air tide. Et j'allais toujours de long en large, comme gris par ces odeurs. Ma pauvre tte clatait, je songeais Babet, en regardant couler le sang du raisin. Je me disais avec une joie toute physique que mon enfant naissait l'poque fconde de la vendange, dans les senteurs du vin nouveau. L'impatience me torturait, je montai de nouveau. Mais je n'osai frapper, je collai mon oreille contre le bois de la porte, et j'entendis les plaintes de Babet, qui sanglotait tout bas. Alors le coeur me manqua, je maudis la souffrance. L'oncle Lazare, qui tait doucement mont derrire moi, dut me ramener dans la cour. Il voulut me distraire, il me dit que le vin serait excellent; mais il parlait sans s'couter lui-mme. Et, par instants, nous nous taisions tous deux, coutant avec anxit une plainte plus prolonge de Babet. Peu peu, les cris s'adoucirent, ce ne fut plus qu'un murmure douloureux, une voix d'enfant qui s'endort en pleurant. Puis, un grand silence se fit. Bientt ce silence me causa une pouvante indicible. La maison me paraissait vide, maintenant que Babet ne sanglotait plus. J'allais monter, lorsque la sage-femme ouvrit sans bruit la fentre. Elle se pencha, et, me faisant signe de la main: --Venez, me dit-elle. Je montai lentement, gotant des joies plus profondes chaque marche. Mon oncle Lazare frappait dj la porte, que j'tais encore au milieu de l'escalier, prenant une sorte de plaisir trange retarder le moment o j'embrasserais ma femme. Sur le seuil je m'arrtai, le coeur battant grands coups. Mon oncle tait pench sur le berceau. Babet, toute blanche, les yeux ferms, semblait dormir. J'oubliai l'enfant, j'allai droit Babet, je pris sa chre tte entre mes mains. Les larmes n'avaient pas sch sur ses joues, et ses lvres, encore frmissantes, souriaient, trempes de pleurs. Elle leva paresseusement les paupires. Elle ne me parla pas, mais je l'entendis me dire: J'ai bien souffert, mon brave Jean, mais j'tais si heureuse de souffrir! Je te sentais en moi. Alors, je me penchai, je baisai les yeux de Babet, je bus ses larmes. Elle riait doucement, elle s'abandonnait avec une langueur caressante. La fatigue la tenait endolorie. Elle dgagea lentement ses mains du drap de lit, et, me prenant par le cou, approchant sa bouche de mon oreille: --C'est un garon, murmura-t-elle d'une voix faible, avec un air de triomphe. Ce furent l les premiers mots qu'elle pronona aprs la terrible crise qui venait de la secouer. --Je savais bien que ce serait un garon, continua-t-elle, je voyais l'enfant chaque nuit... Donne-le moi, couche-le mon ct. Je me tournai, et je vis la sage-femme et mon oncle se quereller. La sage-femme avait toutes les peines du monde empcher l'oncle Lazare de prendre le petit entre ses bras. Il voulait le bercer. Je regardai l'enfant que la mre m'avait fait oublier. Il tait tout rose. Babet disait avec conviction qu'il me ressemblait; la sage-femme trouvait qu'il avait les yeux de sa mre; moi je ne savais pas, j'tais mu jusqu'aux larmes, j'embrassai le cher petit comme du pain, croyant encore embrasser Babet. Je posai l'enfant sur le lit. Il poussait des cris continus qui nous semblaient tre une musique cleste. Je m'assis sur le bord de la couche, mon oncle se mit dans un grand fauteuil, et Babet, lasse et sereine, couverte jusqu'au menton, resta les paupires leves, les yeux souriants. La fentre tait ouverte toute grande. L'odeur du raisin entrait avec les tideurs de la douce aprs-midi d'automne. On entendait les pitinements des vendangeurs, les secousses des charrettes, les claquements des fouets; par moments, montait la chanson aigu d'une servante qui traversait la cour. Tous ces bruits s'adoucissaient dans la srnit de cette chambre, encore mue des sanglots de Babet. Et la fentre taillait en plein ciel et en pleine campagne une large bande de paysage. Nous apercevions l'alle de chnes dans sa longueur; puis la Durance, comme un ruban de satin blanc, passait au milieu de l'or et de la pourpre des feuillages; tandis que, au-dessus de ce coin de terre, un ciel ple, bleu et rose, creusait ses limpides profondeurs. C'est dans le calme de cet horizon, dans les exhalaisons de la cuve, dans les joies du travail et de l'enfantement, que nous causions tous trois, Babet, l'oncle Lazare et moi, en regardant le cher petit nouveau-n. --Oncle Lazare, disait Babet, quel nom donnerez-vous l'enfant? --La mre de Jean s'appelait Jacqueline, rpondit l'oncle, je nommerai l'enfant Jacques. --Jacques, Jacques, rpta Babet... Oui, c'est un joli nom... Et, dites-moi, que ferons-nous de ce petit homme: un cur ou un soldat, un monsieur ou un paysan? Je me mis rire. --Nous avons le temps de songer cela, lui dis-je. --Mais non, reprit Babet presque fche, il grandira vite. Vois comme il est fort. Ses yeux parlent dj. Mon oncle Lazare pensait absolument comme ma femme. Il reprit d'un ton grave: --N'en faites ni un prtre ni un soldat, moins que le garon n'ait une vocation irrsistible... En faire un monsieur, cela est grave... Babet, anxieuse, me regardait. La chre femme n'avait pas un brin d'orgueil pour elle; mais, comme toutes les mres, elle et voulu tre humble et fire devant son fils. J'aurais jur qu'elle le voyait dj notaire ou mdecin. Je l'embrassai, je lui dis doucement: --Je dsire que l'enfant habite notre chre valle. Un jour, il trouvera, au bord de la Durance, une Babet de seize ans, laquelle il offrira boire. Souviens-toi, mon amie... La campagne nous a donn la paix: notre fils sera paysan comme nous, heureux comme nous. Babet, tout mue, m'embrassa son tour. Elle regarda par la fentre les feuillages et la rivire, les prairies et le ciel; puis, en souriant: --Tu as raison, Jean, me dit-elle. Ce pays a t bon pour nous, il le sera pour notre petit Jacques... Oncle Lazare, vous serez le parrain d'un fermier. L'oncle Lazare, approuva de la tte, d'un signe las et affectueux. Depuis un instant, je l'examinais, et je voyais ses yeux se voiler, ses lvres plir. Renvers dans le fauteuil, en face de la fentre ouverte, il avait pos ses mains blanches sur ses genoux, il regardait fixement le ciel d'un air d'extase recueillie. Je fus pris d'inquitude. --Souffrez-vous, oncle Lazare? lui demandai-je. Qu'avez-vous?... Rpondez, par grce. Il leva doucement une de ses mains, comme pour me prier de parler plus bas; puis il la laissa retomber, et, d'une voix faible: --Je suis bris, dit-il. A mon ge, le bonheur est mortel... Ne faites pas de bruit... Il me semble que ma chair est devenue toute lgre: je ne sens plus mes jambes ni mes bras. Babet, effraye, se souleva, regardant l'oncle Lazare. Je me mis genoux devant lui, le contemplant avec anxit. Lui, souriait. --Ne vous pouvantez pas, reprit-il. Je n'prouve aucune souffrance; une douceur descend en moi, je crois que je vais m'endormir d'un sommeil juste et bon... Cela vient de me prendre tout d'un coup, et je remercie Dieu. Ah! mon pauvre Jean, j'ai trop couru dans le sentier du coteau, l'enfant m'a donn trop de joie. Et comme nous comprenions, comme nous clations en sanglots, l'oncle Lazare continua, sans cesser de regarder le ciel: --Ne gtez pas ma joie, je vous en supplie... Si vous saviez combien je suis heureux de m'endormir pour toujours dans ce fauteuil! Jamais je n'ai os rver une mort si consolante. Toutes mes tendresses sont l, mes cts... Et voyez quel ciel bleu! Dieu m'envoie une belle soire. Le soleil se couchait derrire l'alle de chnes. Les rayons obliques jetaient des nappes d'or sous les arbres qui prenaient des tons de vieux cuivre. Au loin, la campagne verte se perdait dans une srnit vague. L'oncle Lazare s'affaiblissait de plus en plus, en face de ce silence attendri, de ce coucher de soleil, apais, entrant par la fentre ouverte. Il s'teignait lentement, comme ces lueurs lgres qui plissaient sur les hautes branches. --Ah! ma bonne valle, murmura-t-il, tu me fais de tendres adieux... J'avais peur de mourir l'hiver, lorsque tu es toute noire. Nous retenions nos larmes, nous ne voulions pas troubler cette mort si sainte. Babet priait voix basse. L'enfant jetait toujours de lgers cris. Mon oncle Lazare entendit ces cris, dans le rve de son agonie. Il essaya de se tourner vers Babet, et, souriant encore: -J'ai vu l'enfant, dit-il, je meurs bien heureux. Alors, il regarda le ciel ple, la campagne blonde, et, renversant la tte, il poussa un faible soupir. Aucun frisson ne secoua le corps de l'oncle Lazare; il entra dans la mort comme on entre dans le sommeil. Une telle douceur s'tait faite en nous, que nous restmes muets, sans larmes. Nous n'prouvions qu'une tristesse sereine en face de tant de simplicit dans la mort. Le crpuscule tombait, les adieux de l'oncle Lazare nous laissaient confiants, ainsi que les adieux du soleil qui meurt le soir pour renatre le matin. Telle fut ma journe d'automne, qui me donna un fils et qui emporta mon oncle Lazare dans la paix du crpuscule. IV HIVER. Janvier a de sinistres matines, qui glacent le coeur. Au rveil, ce jour-l, je fus pris d'une inquitude vague. Pendant la nuit, le dgel tait venu, et, lorsque, du seuil de la porte, je regardai la campagne, elle m'apparut comme un immense haillon d'un gris sale, souill de boue, trou de dchirures. Un rideau de brouillard cachait les horizons. Dans ce brouillard, les chnes de l'alle dressaient lugubrement leurs bras noirs, pareils une range de spectres gardant l'abme de vapeur qui se creusait derrire eux. Les terres taient dfonces, couvertes de flaques d'eau, le long desquelles tranaient des lambeaux de neige salie. Au loin, la grande voix de la Durance s'enflait. L'hiver est d'une vigueur saine, lorsque le ciel est clair et que la terre est dure. L'air pince les oreilles, on marche gaillardement dans les sentiers gels qui sonnent sous les pas avec des bruits d'argent. Les champs s'largissent, propres et nets, blancs de glace, jaunes de soleil. Mais je ne sais rien de plus attristant que ces temps fades de dgel; je hais les brouillards dont l'humidit pse aux paules. Je frissonnai devant ce ciel cuivr; je me htai de rentrer, dcid ne point aller aux champs, ce jour-l. Il ne manquait pas de travail dans l'intrieur de la ferme. Jacques tait lev depuis longtemps. Je l'entendais siffler sous un hangar, o il donnait un coup de main des hommes qui enlevaient des sacs de bl. Le garon avait dj dix-huit ans; c'tait un grand gaillard, aux bras forts. Il n'avait pas eu un oncle Lazare pour le gter et lui apprendre le latin, il n'allait point rver sous les saules de la rive. Jacques tait devenu un vrai paysan, un travailleur infatigable, qui se fchait, lorsque je touchais quelque chose, me disant que je me faisais vieux et que je devais me reposer. Et, comme je le regardais de loin, un tre doux et lger, qui me sauta sur les paules, posa ses petites mains sur mes yeux, en me demandant: --Qui est-ce? Je me mis rire. --C'est, rpondis-je, la petite Marie, que sa mre vient d'habiller. La chre fillette allait avoir dix ans, et, depuis dix ans, elle tait la joie de la ferme. Venue la dernire, une poque o nous n'esprions plus avoir d'enfant, elle tait doublement aime. Sa sant chancelante nous la rendait chre. On la traitait en demoiselle; sa mre voulait absolument en faire une dame, et je n'avais pas le courage de vouloir autre chose, tant la petite Marie tait mignonne, dans ses belles jupes de soie ornes de rubans. Marie n'tait pas descendue de mes paules. --Maman, maman, criait-elle, viens donc voir; je joue au cheval. Babet, qui entrait, eut un sourire. Ah! ma pauvre Babet, comme nous tions vieux! Je me souviens que nous grelottions de lassitude, ce jour-l, en nous regardant d'un air triste, lorsque nous tions seuls. Nos enfants nous rendaient notre jeunesse. Le djeuner fut silencieux. Nous avions t obligs d'allumer la lampe. Les clarts rousses qui tranaient dans la pice, taient d'une tristesse mourir. --Bah! disait Jacques, il vaut mieux cette pluie tide qu'un grand froid qui glerait nos oliviers et nos vignes. Et il essayait de plaisanter. Mais il tait inquiet comme nous, sans savoir pourquoi. Babet avait fait de mauvais rves. Nous coutions le rcit de ses cauchemars, riant des lvres, le coeur serr. --C'est le temps qui nous met l'me l'envers, dis-je pour rassurer tout le monde. --Oui, oui, c'est le temps, se hta de reprendre Jacques. Je vais mettre quelques sarments dans le feu. Une flambe joyeuse jeta de larges nappes de lumire contre les murs. Les ceps brlaient avec des ptillements, laissant des brasiers roses. Nous nous tions assis devant la chemine; l'air, au dehors, tait tide; mais, dans l'intrieur de la ferme, il tombait des plafonds une humidit glaciale. Babet avait pris la petite Marie sur ses genoux; elle causait tout bas avec elle, s'gayant de son babil d'enfant. --Venez-vous, pre? me demanda Jacques. Nous allons visiter les caves et les greniers. Je sortis avec lui. Depuis quelques annes, les rcoltes devenaient mauvaises. Nous subissions de grosses pertes: nos vignes, nos arbres taient surpris par les froids; la grle hachait nos bls et nos avoines. Et je disais parfois que je devenais vieux, que la fortune, qui est femme, n'aime pas les vieillards. Jacques riait, en me rpondant qu'il tait jeune, lui, et qu'il allait faire la cour la fortune. J'en tais l'hiver, la saison froide. Je sentais bien que tout mourait autour de moi. A chaque gaiet qui s'en allait, je songeais l'oncle Lazare, qui tait rest si calme dans la mort; je demandais des forces son cher souvenir. Vers trois heures, le jour tomba compltement. Nous descendmes dans la salle commune. Babet cousait au coin de la chemine, la tte penche; la petite Marie, assise par terre, en face du feu, habillait gravement une poupe. Jacques et moi, nous nous tions mis devant un bureau d'acajou, qui nous venait de l'oncle Lazare; nous nous occupions vrifier nos comptes. La fentre tait comme mure; le brouillard, coll aux vitres, btissait une vritable muraille de tnbres. Derrire cette muraille, se creusait le vide, l'inconnu. Seule, une clameur large, une voix haute, qui emplissait l'ombre, s'levait dans le silence. Nous avions congdi les travailleurs, ne gardant avec nous que notre vieille servante Marguerite. Quand je levais la tte et que j'coutais, il me semblait que la ferme se trouvait suspendue au milieu d'un gouffre. Aucun bruit humain ne venait du dehors, je n'entendais que la clameur de l'abme. Alors je regardais ma femme et mes enfants, j'avais les lchets des vieilles gens qui se sentent trop faibles pour protger ceux qui les entourent contre les prils inconnus. La clameur devint plus rauque, et il nous sembla qu'on heurtait la porte. Au mme instant, les chevaux de l'curie se mirent hennir furieusement, les bestiaux poussrent des beuglements touffs. Nous nous tions tous levs, ples d'inquitude. Jacques se prcipita vers la porte, l'ouvrit toute grande. Un flot d'eau trouble entra brusquement et s'tala dans la pice. La Durance dbordait. C'tait elle qui jetait la clameur s'largissant au loin depuis le matin. Les neiges fondaient dans les montagnes, chaque coteau tait devenu un torrent qui enflait la rivire. Le rideau de brouillard nous avait cach cette crue soudaine. Souvent, dans les hivers rigoureux, en temps de dgel, l'eau tait ainsi monte jusqu' la porte de la ferme. Mais jamais le flot n'avait grandi si rapide. Par la porte ouverte, nous apercevions la cour transforme en lac. Nous avions dj de l'eau jusqu'aux chevilles. Babet avait soulev la petite Marie, qui pleurait en serrant sa poupe contre sa poitrine. Jacques voulait aller ouvrir les portes des curies et des tables; mais sa mre, le retenant par ses vtements, le supplia de ne point sortir. L'eau montait toujours. Je poussai Babet vers l'escalier. --Vite, vite, allons dans les chambres, criai-je. Et je forai Jacques passer devant moi. Je quittai le rez-de-chausse le dernier. Marguerite, terrifie, descendit du grenier o elle se trouvait. Je la fis asseoir au fond de la pice, ct de Babet, qui restait silencieuse, ple, les yeux suppliants. Nous avions couch la petite Marie dans le lit; elle n'avait pas voulu se sparer de sa poupe, elle s'endormait doucement, en la serrant entre ses bras. Ce sommeil de l'enfant me soulageait; lorsque je me tournais et que je voyais Babet, coutant le souffle rgulier de la fillette, j'oubliais le danger, je n'entendais plus l'eau qui battait les murs. Mais nous ne pouvions, Jacques et moi, nous empcher de regarder le pril en face. L'anxit nous poussait nous rendre compte des progrs de l'inondation. Nous avions ouvert la fentre toute grande, nous nous penchions au risque de tomber, nous interrogions la nuit. Le brouillard, plus pais, tranait sur l'eau, suant une pluie fine qui nous pntrait de frissons. De vagues reflets d'acier indiquaient seuls la nappe mouvante, au fond des tnbres. En bas, dans la cour, le flot clapotait, montant le long des murailles avec des ondulations douces. Et nous n'entendions toujours que la colre de la Durance et que l'pouvante des chevaux et des bestiaux. Les hennissements, les beuglements de ces pauvres btes me fendaient l'me. Jacques m'interrogeait du regard; il aurait voulu tenter de les dlivrer. Bientt leurs plaintes d'agonie devinrent lamentables, et un grand craquement se fit entendre. Les boeufs venaient de briser les portes de l'table. Nous les vmes passer devant nous, emports par les eaux, rouls dans le courant. Et ils disparurent dans la clameur de la rivire. Alors la colre me prit la gorge, je devins comme fou, je montrai le poing la Durance. Debout devant la fentre, je l'insultais. --Mauvaise! criai-je au milieu du vacarme des eaux, je t'ai aime d'amour, tu as t ma premire matresse, et tu me voles aujourd'hui, tu viens branler ma ferme et emporter mes bestiaux. Ah! maudite, maudite!... Puis, tu m'as donn Babet, tu t'es promene avec douceur au bord de mes prs. Moi, je croyais que tu tais une bonne mre, je me rappelais que l'oncle Lazare avait eu de la tendresse pour tes eaux claires, je pensais te devoir de la reconnaissance... Tu es une martre, je ne te dois que de la haine... Mais la Durance, de sa voix de tonnerre, touffait mes cris; et, large, indiffrente, elle talait et poussait ses flots avec l'enttement tranquille des choses. Je rentrai dans la chambre, j'allai embrasser Babet qui pleurait. La petite Marie dormait en souriant. --Ne t'effraye pas, dis-je ma femme. L'eau ne peut toujours monter... Elle va certainement descendre... Il n'y a aucun danger. --Non, il n'y a aucun danger, rptait Jacques fivreusement. La maison est solide. A ce moment, Marguerite, qui s'tait approche de la fentre, prise de la curiosit de la peur, se pencha comme folle, et tomba, en poussant un cri. Je me jetai devant la fentre, mais je ne pus empcher Jacques de sauter dans l'eau. Marguerite l'avait berc, il prouvait pour la pauvre vieille une tendresse de fils. Au bruit des deux chutes, Babet s'tait leve, pouvante, les mains jointes. Elle resta l, debout, la bouche ouverte, les yeux agrandis, regardant la fentre. Je m'tais assis sur l'appui de bois, les oreilles pleines du grondement des eaux. Je ne sais depuis combien de temps nous tions, Babet et moi, dans cette stupeur douloureuse, lorsqu'une voix m'appela. C'tait Jacques qui se tenait au mur, sous la fentre. Je lui tendis la main, et il remonta. Babet le prit avec force dans ses bras. Elle pouvait sangloter, maintenant; elle se soulageait. Il ne fut pas question de Marguerite. Jacques n'osait dire qu'il n'avait pu la retrouver, et nous n'osions le questionner sur ses recherches. Il me prit part, il me ramena la fentre. --Pre, me dit-il demi-voix, il y a dj plus de deux mtres d'eau dans la cour, et la rivire monte toujours. Nous ne pouvons rester ici davantage. Jacques avait raison. La maison s'miettait, les planches des hangars s'en allaient une une. Puis, cette mort de Marguerite pesait sur nous. Babet, affole, nous suppliait. Sur le grand lit, la petite Marie restait seule paisible, sa poupe entre les bras, dormant avec son bon sourire d'ange. A chaque minute, le pril croissait. L'eau allait atteindre l'appui de la fentre et envahir la chambre. On aurait dit qu'une machine de guerre branlait la ferme coups sourds, profonds, rguliers. Le courant devait nous prendre en pleine faade. Et nous ne pouvions esprer aucuns secours humains! --Les minutes sont prcieuses, dit Jacques avec angoisse. Nous allons tre crass sous les dcombres... Cherchons des planches, construisons un radeau. Il disait cela dans la fivre. Certes, j'aurais mille fois prfr tre au milieu de la rivire, sur quelques poutres lies ensemble, que sous le toit de cette maison qui allait s'effondrer. Mais o prendre les poutres ncessaires? De rage, j'arrachai les planches des armoires, Jacques brisa les meubles, nous enlevmes les volets, toutes les pices de bois que nous pmes atteindre. Et sentant qu'il tait impossible d'utiliser ces dbris, nous les jetions au milieu de la chambre, devenus furieux, cherchant toujours. Notre dernire esprance s'en allait, nous comprenions notre misre et notre impuissance. L'eau montait; les voix rauques de la Durance nous appelaient avec colre. Alors, j'clatai en sanglots, je pris Babet entre mes bras frmissants, je suppliai Jacques de venir prs de nous. Je voulais que nous mourions tous dans une mme treinte. Jacques s'tait remis la fentre. Et, brusquement: --Pre, cria-t-il, nous sommes sauvs!... Viens voir. Le ciel tait bon. Le toit d'un hangar, arrach par le courant, venait d'chouer devant la fentre. Ce toit, large de plusieurs mtres, tait fait de poutres lgres et de chaume; il surnageait, il devait fermer un excellent radeau. Je joignis les mains, j'aurais ador ce bois et cette paille. Jacques sauta sur le toit, aprs l'avoir fortement amarr. Il marcha sur le chaume, s'assurant de la solidit de chaque partie. Le chaume rsista; nous pouvions nous aventurer sans crainte. --Oh! il nous portera bien tous, dit Jacques joyeusement. Vois donc comme il s'enfonce peu dans l'eau!... La difficile sera de le diriger. Il regarda autour de lui et saisit au passage deux perches que le courant emportait. --Eh! voici les rames, continua-t-il... Pre, nous nous mettrons, toi l'arrire, moi l'avant, et nous conduirons aisment le radeau. Il n'y a pas trois mtres de fond... Vite, vite, embarquez, il ne faut pas perdre une minute. Ma pauvre Babet tchait de sourire. Elle enveloppa dlicatement la petite Marie dans un chle; l'enfant venait de se rveiller; toute effraye, elle gardait un silence coup de gros soupirs. Je mis une chaise devant la fentre, je fis monter Babet sur le radeau. Comme je la tenais dans mes bras, je l'embrassai avec une motion poignante; je sentais que ce baiser tait un baiser suprme. L'eau commenait couler dans la chambre. Nous avions les pieds tremps. Je m'embarquai le dernier; puis, je dliai la corde. Le courant nous collait contre le mur; il nous fallut des prcautions et des efforts infinis pour nous loigner de la ferme. Peu peu, le brouillard tait tomb. Lorsque nous partmes, il pouvait tre minuit. Les toiles se noyaient encore dans une bue; la lune, presque au bord de l'horizon, clairait la nuit d'une sorte d'aurore blafarde. C'est alors que l'inondation nous apparut dans toute son horreur grandiose. La valle tait devenue fleuve. D'un coteau l'autre, entre les masses sombres des cultures, la Durance passait norme, seule vivante dans l'horizon mort, grondant d'une voix souveraine, gardant dans sa colre la majest de son jet colossal. Par endroits, des bouquets d'arbres mergeaient, tachant la nappe ple de marbrures noires. Je reconnus, devant nous, les cimes des chnes de l'alle; le courant nous poussait vers ces branches qui taient pour nous autant de rcifs. Autour du radeau flottaient des dbris, des pices de bois, des tonneaux vides, des paquets d'herbes; la rivire charriait les ruines que sa colre avait faites. A gauche, nous apercevions les lumires de Dourgues. Des lueurs de lanternes couraient dans la nuit. L'eau n'avait pas d monter jusqu'au village; les terres basses seules taient envahies. Des secours allaient arriver sans doute. Nous interrogions les clarts qui tranaient sur l'eau; il nous semblait, chaque instant, entendre des bruits de rames. Nous tions partis l'aventure. Ds que le radeau fut au milieu du courant, perdu dans les tourbillons de la rivire, l'angoisse nous reprit, nous regrettmes presque d'avoir quitt la ferme. Je me tournai parfois, je regardai la maison qui restait toujours debout, grise sur l'eau blanche. Babet, accroupie au milieu du radeau, dans le chaume du toit, tenait la petite Marie sur ses genoux, la tte contre sa poitrine, pour lui cacher l'horreur de la rivire, toutes deux replies, courbes dans un embrassement, comme rapetisses par la crainte. Jacques, debout l'avant, appuyait de toute sa puissance sur sa perche; il nous jetait, par instants, de rapides regards, puis se remettait silencieusement la besogne. Je le secondais de mon mieux, mais nos efforts pour gagner la rive restaient sans effet. Peu peu, malgr nos perches que nous enfoncions dans la vase les briser, nous tions drivs; une force, qui semblait venir du fond de l'eau, nous poussait au large. Lentement, la Durance s'emparait de nous. Luttant, baigns de sueur, nous en tions arrivs la colre, nous nous battions avec la rivire comme avec un tre vivant, cherchant la vaincre, la blesser, la tuer. Elle nous serrait entre ses bras de gant, et nos perches devenaient, dans nos mains, des armes que nous lui enfoncions en pleine poitrine avec rage. Elle rugissait, elle nous jetait sa bave au visage, elle se tordait sous nos coups. Les dents serres, nous rsistions sa victoire. Nous ne voulions pas tre vaincus. Et il nous prenait des envies folles d'assommer le monstre, de le calmer coups de poing. Lentement, nous allions au large. Nous tions dj l'entre de l'alle de chnes. Les branches noires peraient l'eau qu'elles dchiraient avec des bruits lamentables. La mort nous attendait peut-tre l, dans un heurt. Je criai Jacques de prendre l'alle et de la suivre, en s'appuyant aux branches. Et c'est ainsi que je passai une dernire fois au milieu de cette alle de chnes o j'avais promen ma jeunesse et mon ge mr. Dans la nuit terrible, sur le gouffre hurlant, je songeai mon oncle Lazare, je vis les belles heures de ma vie me sourire tristement. Au bout de l'alle, la Durance triompha. Nos perches ne touchrent plus le fond. L'eau nous emporta dans l'lan furieux de sa victoire. Et maintenant elle pouvait faire de nous ce qu'il lui plairait. Nous nous abandonnmes. Nous descendions avec une rapidit effrayante. De grands nuages, des haillons sales et trous tranaient dans le ciel; puis, lorsque la lune se cachait, une obscurit lugubre tombait. Alors nous roulions dans le chaos. Des flots normes d'un noir d'encre, pareils des dos de poissons, nous emportaient en tournoyant. Je ne voyais plus Babet ni les enfants. Je me sentais dj dans la mort. J'ignore combien de temps dura cette course suprme. Brusquement, la lune se dgagea, les horizons blanchirent. Et, dans cette lumire, j'aperus en face de nous une masse noire, qui barrait le chemin, et sur laquelle nous courions de toute la violence du courant. Nous tions perdus, nous allions nous briser l. Babet s'tait leve toute droite. Elle me tendait la petite Marie. --Prends l'enfant, me cria-t-elle... Laisse-moi, laisse-moi! Jacques avait dj saisi Babet dans ses bras. D'une voix forte: --Pre, dit-il, sauvez la petite... Je sauverai ma mre. La masse noire tait devant nous. Je crus reconnatre un arbre. Le choc fut terrible, et le radeau, fendu en deux, sema sa paille et ses poutres dans le tourbillon de l'eau. Je tombai, serrant avec force la petite Marie. L'eau glace me rendit tout mon courage. Remont la surface de la rivire, je maintins l'enfant, je la couchai moiti sur mon cou, et je me mis nager pniblement. Si la petite ne s'tait pas vanouie et qu'elle se ft dbattue, nous serions rests tous les deux au fond du gouffre. Et, tandis que je nageais, une anxit me serrait la gorge. J'appelais Jacques, je cherchais voir au loin; mais je n'entendais que le grondement, je ne voyais que la nappe ple de la Durance. Jacques et Babet taient au fond. Elle avait d s'attacher lui, l'entraner dans une treinte mortelle. Quelle agonie atroce! J'aurais voulu mourir; j'enfonais lentement, j'allais les retrouver sous l'eau noire. Et, ds que le flot touchait la face de la petite Marie, je luttais de nouveau avec une nergie farouche pour me rapprocher de la rive. C'est ainsi que j'abandonnai Babet et Jacques, dsespr de ne pouvoir mourir comme eux, les appelant toujours d'une voix rauque. La rivire me jeta sur les cailloux, pareil un de ces paquets d'herbe qu'elle laissait dans sa course. Lorsque je revins moi, je pris entre les bras ma fille qui ouvrait les yeux. Le jour naissait. Ma nuit d'hiver tait finie, cette terrible nuit qui avait t complice du meurtre de ma femme et de mon fils. A cette heure, aprs des annes de regrets, une dernire consolation me reste. Je suis l'hiver glac, mais je sens en moi tressaillir le printemps prochain. Mon oncle Lazare le disait: nous ne mourons jamais. J'ai eu les quatre saisons, et voil que je reviens au printemps, voil que ma chre Marie recommence les ternelles joies et les ternelles douleurs. FIN. End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux Contes Ninon, by mile Zola License: Share Alike